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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75549 ***
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+ GEORGES BAUDOUX
+
+ LÉGENDES
+ CANAQUES
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+ QUATRIÈME ÉDITION
+
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+ LES ÉDITIONS RIEDER
+ 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7
+ PARIS
+ MCMXXVIII
+
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+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE POUR EN CONSTITUER L’ÉDITION ORIGINALE
+
+15 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NON MIS DANS LE COMMERCE,
+NUMÉROTÉS DE A à O;
+
+5 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON,
+NUMÉROTÉS DE P à T;
+
+10 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON,
+NUMÉROTÉS DE 1 à 10.
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+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
+
+Copyright by LES ÉDITIONS RIEDER, 1928.
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+AVANT-PROPOS
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+Au fur et à mesure que les sociétés humaines sont mieux connues, on
+s’aperçoit qu’elles présentent une variété dont on ne se doutait pas
+jadis. On a appris que les différences ne tiennent pas seulement à la
+couleur de la peau, à la façon de se nourrir et de s’abriter, ni à ce
+que les mœurs trahissent de surprenant et d’extraordinaire au premier
+coup d’œil. Les divergences sont plus profondes. Elles vont même si loin
+qu’on s’est demandé si elles n’avaient pas leur source dans une
+mentalité dite primitive, assez différente de la nôtre.
+
+Plus on s’efforce d’entrer dans les manières de penser de ces hommes
+dont les traditions, les croyances, les institutions semblent avoir peu
+d’éléments communs avec les nôtres, plus on les sent à la fois très près
+et très loin de nous. A considérer leur folklore, leurs contes, leurs
+proverbes, leur sens pratique, parfois même--s’il s’agit de sociétés
+déjà assez évoluées, comme en Polynésie ou en Afrique australe,--leur
+politique et leur religion, nous serions tentés de dire, selon les
+phrases que Leibniz aime à citer: «C’est tout comme icy». _Tutto il
+mondo è paese._ Mais quand nous essayons de pénétrer plus avant, de
+suivre les démarches de l’esprit qui aboutissent à telle croyance
+inexplicable, à telle coutume révoltante pour nous, nous nous trouvons
+rejetés à une conclusion opposée. Nous sommes alors disposés à croire
+ces observateurs des Maoris et des Mélanésiens, par exemple, qui
+désespèrent de retrouver jamais les chemins par où la pensée des
+indigènes a passé. La porte est close sur eux. Personne ne la rouvrira.
+
+Que nous oscillions ainsi, du sentiment d’une identité foncière entre
+les «primitifs» et nous, à celui d’une différence radicale, faut-il s’en
+étonner? N’éprouvons-nous pas une incertitude analogue, et le même
+flottement d’impressions, bien qu’à un moindre degré, au sujet de
+peuples voisins de nous, de même civilisation que nous, et dont
+l’histoire ne se sépare pas de la nôtre? Nous croyons connaître les
+Anglais, les Allemands, les Espagnols d’autrefois et d’aujourd’hui. Leur
+art, leur littérature, leur organisation politique, leurs idées morales
+et religieuses ont été étudiés sous toutes leurs faces. Leur «mentalité»
+ne semble plus nous réserver de surprise. Et, tout à coup, un incident
+détermine de leur part une réaction que nous n’aurions jamais prévue, et
+qui nous déconcerte. Que sera-ce donc, s’il s’agit d’Australiens ou de
+Papous, qui ont derrière eux un passé millénaire dont nous ne savons
+rien, et dont la civilisation n’a à peu près rien de commun avec la
+nôtre?
+
+Si nous voulons tant soit peu les comprendre, il faut donc commencer par
+les étudier. On s’est enfin convaincu de cette nécessité. Les travaux
+ethnologiques occupent un nombre croissant de savants de toutes
+nationalités. Le _Rameau d’Or_ de Sir James Frazer se lit dans le monde
+entier.
+
+Toutefois, la connaissance de l’homme intérieur, quel qu’il soit, ne
+relève pas uniquement de la science. Nous y accédons encore par une
+autre voie. L’art sous toutes ses formes, la poésie, le drame, le roman
+révèlent, d’une vue immédiate et directe, ce que les analyses les plus
+minutieuses n’atteignent qu’avec peine et fragmentairement. Nos traités
+de psychologie, nos essais de sociologie, commencent à être instructifs.
+Mais, d’un certain point de vue, Shakespeare, Racine, Stendhal, Balzac,
+Rembrandt ne le sont-ils pas davantage? Sans doute la science et l’art
+n’ont pas de commune mesure, et il ne saurait être question de les
+mettre en concurrence. Mais l’armée des savants avance péniblement, et
+pas à pas. Elle est encore très loin de son but, alors que l’artiste de
+génie a touché le sien.
+
+Nous assistons ainsi, en ce qui concerne les sociétés exotiques et
+«primitives», aux efforts parallèles des ethnologues et des écrivains.
+Ceux-ci se multiplient. Le roman colonial est en faveur. Il constitue à
+lui seul un genre important, un peu partout, et particulièrement en
+France, où il a produit quelques chefs-d’œuvre.
+
+Il est exposé cependant à un danger dont beaucoup d’auteurs
+méconnaissent la gravité, peut-être parce que le roman qui n’est pas
+colonial n’a pas à le craindre. Quand les personnages sont pris dans la
+réalité sociale qui nous entoure, s’ils ne sont pas suffisamment
+«vrais», si l’auteur les place dans des situations invraisemblables ou
+impossibles, s’il leur prête des sentiments et des pensées incompatibles
+avec la vie actuelle et qu’ils ne peuvent pas avoir, nous le savons tout
+de suite. Nous n’allons pas plus loin. Le livre nous tombe des mains: il
+est jugé. Un écrivain ne s’exposera pas de gaîté de cœur à cette
+disgrâce. Même dans la peinture des cas les plus exceptionnels, il est
+obligé de tenir compte de ce que le lecteur sait aussi bien que lui.
+
+Mais lorsque ce sont des Annamites, des Soudanais, des Malgaches, des
+Canaques, etc., que l’auteur fait vivre sous nos yeux, il se sent plus
+libre. Nous n’avons guère le moyen de contrôler ce qu’il nous montre. De
+là, une tentation, à laquelle beaucoup ne résistent pas: donner un coup
+de pouce, «romancer» la réalité qu’ils peignent, et forcer le succès par
+ce que l’on appelle au théâtre des effets sûrs. Ils s’aperçoivent trop
+tard que cette habileté tourne contre eux, et risque d’être fatale au
+genre lui-même. Leurs inventions deviennent vite suspectes au public
+tant soit peu averti, et le dégoûtent de l’exotisme. S’ils s’attachaient
+à décrire exactement les sentiments, les passions et les actes de leurs
+modèles, ils le retiendraient davantage. Il est vrai que c’est plus
+difficile. Flaubert en a fait la remarque, et Boileau l’avait déjà dit.
+
+M. Baudoux échappe à cette critique. A vrai dire, il n’écrit pas de
+romans. L’image qu’il nous apporte des Canaques néo-calédoniens n’est
+pas gâtée par des retouches d’intention littéraire. Il les campe devant
+nous, pris sur le vif, tels qu’il les a vus, sans les faire ni plus ni
+moins compliqués qu’ils ne sont. Pendant de longues années, il a vécu
+près d’eux, avec eux: condition indispensable pour gagner leur confiance
+et pour ne pas les interpréter de travers. Ses travaux de géologue et de
+prospecteur lui fournissaient l’occasion de participer, au nord de
+l’île, à la vie quotidienne de tribus qui n’avaient encore eu que peu de
+relations avec les blancs. De la sorte, il a pu pénétrer assez
+profondément dans l’âme de ces Mélanésiens. Ses «popinées» et leurs
+hommes vivent d’une vraie vie.
+
+M. Baudoux déroule devant nous un film documentaire à la fois très
+coloré et très instructif, parfois aussi très émouvant, précisément
+parce qu’il est véridique. Son scrupule d’exactitude, loin de nuire à
+l’effet de son œuvre, la rend plus poignante. Sa sincérité lui aura valu
+de plaire au public sans mécontenter ceux qui savent.
+
+L. Lévy-Bruhl.
+
+Juillet 1928.
+
+
+
+
+NOTE DE L’AUTEUR
+
+
+La légende de Kaavo fut racontée au transcripteur sur le sommet du Mont
+Kaala, la nuit, sous les sapins, aux lueurs d’un feu, par des porteurs
+canaques de la tribu de Gomen.
+
+Les indigènes calédoniens tiennent secrètes leurs vieilles coutumes et
+leurs légendes: c’est leur vie sauvage qu’ils veulent garder
+impénétrable. Les hommes blancs, ce sont les conquérants, les
+envahisseurs par la force, les dominateurs par le nombre; il faut les
+subir mais résister quand même à leur civilisation, conserver intactes
+les mœurs et les traditions venues des ancêtres.
+
+Pour cette fois, grâce à la présence d’un jeune européen qui parlait
+couramment leur langage, et possédait même une forte part de leur
+mentalité, les canaques ont bien voulu sortir de leur mutisme sournois,
+et agiter une lumière au fond des obscurités de leur passé.
+
+Les dialectes mélanésiens ne comptent que peu de mots. Malgré cette
+indigence les idées sont rendues en leurs nuances précises à l’aide des
+intonations de la voix, par la mimique, et surtout par les expressions
+des yeux qui extériorisent les pensées. Ce qui porte à croire qu’à
+l’état primitif les hommes devaient se comprendre sans paroles, par le
+seul fluide du regard, comme certains animaux.
+
+Le transcripteur a voulu, tout en contant des légendes mélanésiennes,
+décrire les mœurs d’un clan humain resté en arrière, attardé dans sa
+barbarie primitive, à ce stade d’évolution où les instincts se dégagent
+de l’animalité, lorsque les sentiments se cherchent, deviennent
+nécessaires à la vie, et prennent place dans une âme.
+
+Absorbé par son sens positif de l’existence, l’homme moderne ordinaire,
+le civilisé de la dernière heure, ne s’intéresse que peu à ses origines.
+Le symbole poétique du premier homme créé spontanément avec de l’argile,
+puis animé d’un souffle divin, suffit à son imagination. Chercher plus
+loin en arrière, dans la nuit du passé, serait moins séduisant, et peu
+lui importe. Il préfère ignorer ses misérables ancêtres, et se complaire
+dans cette idée flatteuse qu’il est l’aboutissement normal du progrès,
+la fleur d’une civilisation qui prenait naissance aux Indes et en
+Égypte, il y a six ou sept mille ans.
+
+Et pourtant, nos cousins non-évolués, oubliés depuis des millénaires,
+sont encore là pour nous rappeler à la réalité de nos origines. Les
+étudier en leur psychologie fruste, les définir, c’est s’étudier
+soi-même, c’est sonder les tréfonds de son être, et y retrouver atténués
+tous ces instincts obscurs que parfois nous sentons sourdre en nous,
+sans nous les expliquer.
+
+
+
+
+KAAVO
+
+ «Et plus ça change,
+ Et plus c’est la même chose.»
+
+
+Depuis deux récoltes d’ignames[1], la grande tribu de Gomen et les
+villages ses vassaux vivaient en bonne intelligence avec les tribus de
+Panlutch, Témala et Voh. C’était la paix florissante, mais la paix
+armée, la paix sans sincérité, toute de méfiances mutuelles; de part et
+d’autre on se connaissait, on savait à quoi s’en tenir.
+
+ [1] Deux années.
+
+Les canaques de Gomen profitaient de cette trêve,--cela ne durait jamais
+longtemps--pour faire de grandes cultures, changer de terrains, ainsi
+que cela se pratiquait toujours après plusieurs récoltes au même
+endroit. Ils irriguaient ces plantations par de longues et capricieuses
+conduites d’eau empruntées aux creeks et aux rivières de la région.
+
+Avec des bois durs imputrescibles coupés dans les forêts sombres des
+montagnes, de la peau de niaouli bien blanche, de la paille peignée
+soigneusement, des joncs, des lianes rouges qui se durcissaient avec le
+temps, des liens de gaïacs, de bouraos et de banians, ils construisaient
+de hautes cases coniques, pointues comme les cimes des sapins. Quand
+elles étaient finies, ces cases, parachevées par le long tabou de bois
+rouge, sculpté, orné de gros coquillages et d’écharpes flottantes en
+écorces d’arbres; quand ce tabou, ainsi qu’une flèche, s’élançait
+au-dessus de chacune d’elles, les cases étaient aussi hautes que les
+cocotiers; toute la tribu en était fière.
+
+C’était la paix, une ère de prospérité, de petit travail et de grandes
+réjouissances; l’infime labeur de chacun multiplié par le nombre
+produisait de grandes choses. Des hommes allaient dans la chaîne, les
+patriarches, couper de gros kaoris déjà connus et soignés par leurs
+pères. Pour abattre ces arbres si gros, il fallait longtemps, longtemps;
+ils n’avaient pour travailler que des haches en pierre, mais ils étaient
+adroits, les vieux: ils s’asseyaient autour de l’arbre à couper, et ils
+faisaient travailler le feu, de petits feux qu’ils surveillaient et
+dirigeaient à leur guise, avec de l’eau. Lorsque l’arbre était couché à
+terre, ébranché, allongé, bien lisse, comme un grand, grand poisson,
+tout le monde venait pour le tirer, pour le traîner: les hommes, les
+femmes, les enfants, toute la tribu, excepté quelques guerriers qui
+restaient à garder le village. Une surprise, un coup de main hardi
+étaient toujours à craindre.
+
+De longues cordes en fibres de coco étaient attachées à un bout de
+l’arbre abattu. Tout le monde se mettait aux cordes, chacun à sa place.
+Un vieux montait debout sur la bille de bois, il élevait en l’air, au
+bout de son poing, un bouquet de fleurs symboliques et une grande
+banderole blanche, agitant le tout en mesure pour scander ses paroles.
+Il racontait l’histoire de ce kaori, le nom de l’ancêtre qui l’avait
+remarqué, ceux qui en avaient pris soin, comment on l’avait abattu, ce
+qu’on allait en faire; il parlait, il parlait, en phrases courtes, en
+psalmodiant.
+
+Le groupe répondait à chaque phrase par une approbation sourde qui
+semblait venir de dessous terre:--Houm! Et la fête commençait. Tous les
+canaques, en grappes comme des fourmis ou des chenilles géantes,
+tiraient en cadence, en dansant le pilou. L’entrain était donné par des
+chants, par le «tape-tape» des battes en écorce de figuier, par le
+«boum-boum» étouffé des tuyaux de bambou frappés verticalement sur le
+sol: ça marchait,... ça marchait,... ça marchait,... On s’arrêtait avant
+d’être essoufflé pour crier, rire et se reposer. Et après, ça
+recommençait, et encore,... et encore,... et encore,... jusqu’à ce que
+l’arbre fût arrivé dans le lit de la rivière.
+
+C’était une fête qui durait quelquefois pendant plusieurs jours et
+plusieurs nuits; on allumait des feux, on mangeait et l’on dormait sur
+place. Les canaques s’amusaient beaucoup dans ce temps-là, tout en
+faisant de bon travail.
+
+Le kaori était laissé là, dans le lit de la rivière, on le recouvrait de
+brousses, pour que le soleil ne le fendît pas, en attendant qu’une crue
+d’eau assez forte, une inondation, le fît flotter et l’emportât. Il n’y
+avait plus qu’à monter dessus, et à le guider avec des perches, en
+chantant «aé, aé, aé,» jusqu’à la mer.
+
+Ensuite, tout doucement, on le creusait avec du feu et des outils en
+pierre et en coquillages. On en faisait une belle et longue pirogue pour
+aller à la pêche et entreprendre de lointains voyages, jusqu’à Gatop ou
+jusqu’aux îles Bélep. Dans ce temps-là, les hommes blancs n’étaient pas
+encore venus dans notre pays; les canaques savaient bien travailler, un
+petit peu chaque jour, ils avaient de la patience, ils faisaient de
+belles choses; maintenant c’est fini, c’est fini.
+
+C’était la paix, la vie heureuse. Les plantations étaient nombreuses et
+belles, c’était l’abondance assurée pour longtemps. Les vieux canaques
+étaient contents, mais les jeunes, plus fougueux, plus batailleurs,
+auraient bien voulu faire la guerre pour s’amuser, pour montrer leur
+valeur. Tous les jours ils s’exerçaient à la sagaïe, à la fronde, au
+casse-tête, et à toutes les armes; mais pour eux, cela n’était pas
+suffisant, il n’y avait jamais de morts. Quelquefois de rares blessures
+à ceux qui apprenaient à esquiver, à parer les coups, à faire «poindi.»
+Cela n’était pas sérieux, ce n’était qu’un jeu d’enfants incapable
+d’absorber toute l’ardeur belliqueuse des jeunes guerriers de Gomen.
+
+Tout était dans le calme, quand, à la saison où les pommiers d’acajou
+fleurissent, une ambassade extraordinaire de la tribu de Témala arriva
+en grande cérémonie, pour inviter les canaques de la tribu de Gomen à
+venir prendre part à un grand pilou, qui se donnerait à Témala, en
+l’honneur d’un mort de marque, d’un notable. Le vieux Poinou, celui qui
+savait si bien faire tomber la pluie.
+
+Après réunion du Conseil, auquel assistaient les patriarches, les
+sorciers et les Chefs; après beaucoup de palabres et beaucoup
+d’indécision dues à la méfiance, l’orgueil de la race l’emporta. Le chef
+déclara: Que les guerriers de Gomen n’avaient jamais eu peur de
+personne, qu’ils étaient maintenant amis avec les Témala, et que la
+tribu de Gomen acceptait l’invitation.
+
+Pour sceller cette décision importante, un grand caï-caï[2] fut offert
+aux ambassadeurs de Témala qui, ensuite, s’en retournèrent chez eux,
+chargés de présents, monnaie canaque, oua-cicis[3], baouis[4], et
+beaucoup d’autres choses précieuses.
+
+ [2] Banquet chez les canaques.
+
+ [3] Petits coquillages blancs.
+
+ [4] Perles de pierre grossière. Collier.
+
+Pendant une lune, la tribu de Gomen fut sens-dessus dessous, entièrement
+occupée par les préparatifs faits dans le seul but de pouvoir se
+présenter triomphalement au pilou de Témala. Les armes de guerre et de
+gala furent sorties, astiquées, affûtées, appointies, teintes. Le poil
+de roussettes et les petits coquillages furent employés à profusion,
+comme ornements des armes et des individus. Avec des plumes d’oiseaux
+l’on fit des panaches, des plumets altiers tout flambant neufs. On se
+livra à un travail minutieux de sparterie pour fabriquer des nattes, des
+paniers, des brassards, des manteaux à plumes, des chapeaux dressés en
+une couronne cylindrique, sans fond. On confectionna des tapas[5] de
+toutes les couleurs, et des «baguiyous»[6] d’honneur qui pendaient
+jusqu’aux pieds. Les chevelures furent roussies à la chaux, ou noircies
+à la noix de coco brûlée, selon le goût et l’élégance de chacun.
+
+ [5] Ceinture frangée de fibres, descendant à mi-cuisse.
+
+ [6] Morceaux d’étoffes coloriées, dont les indigènes calédoniens
+ enveloppent leur sexe comme d’un fourreau démesurément long. Le
+ baguiyou consiste encore aujourd’hui l’unique vêtement dans
+ certaines tribus de l’intérieur.
+
+Tout fut prêt. C’était beau.
+
+Au jour convenu, le lendemain de la première apparition de la nouvelle
+lune au-dessus de l’horizon, ce jour-là, lorsque la rosée fut séchée, la
+horde se mit en branle, partit par petits groupes: d’abord, en avant, en
+éclaireurs les guerriers les plus matineux, les plus pressés, les plus
+intrépides; ensuite, d’autres guerriers nombreux venaient par paquets,
+formaient le gros de la colonne, et parmi eux, le grand chef de Gomen
+entouré de sa garde fidèle. Puis, escortées par des canaques, les
+popinées suivaient, portant de lourds fardeaux de vivres, de provisions
+et d’objets destinés aux présents.
+
+Les femmes étaient les porteuses, les esclaves, les bêtes de somme de la
+caravane; elles marchaient pliées sous le faix, penchées en avant, le
+cou allongé, tendu, pour se dégager la poitrine et contrebalancer le
+poids lourd de la charge pendue sur leur dos par des bretelles. Ainsi
+chargées, les bras ballants en avant, elles s’en allaient infatigables,
+d’une allure souple et vive, en roulant des hanches de callipyge.
+
+Par respect et par humilité, la popinée ne devait jamais en marchant sur
+un sentier dépasser l’homme. Elle était obligée, ou de prendre un grand
+détour, ou de s’arrêter et attendre qu’un homme quelconque voulût bien
+lui faire signe; dans ce cas, en se prosternant très bas, marchant
+presque accroupie, devenant toute petite, elle passait.
+
+Les hommes eux, par fierté, par dignité, et aussi par paresse, ne
+portaient jamais que leurs armes.
+
+Enfin, à la queue, et éparpillés tout le long de la caravane, venaient à
+la débandade, à la traîne, les retardataires, les insouciants, les
+musards, les paresseux et même des insociables et des penseurs. Tous
+ceux-là suivaient des sentiers à leurs convenances, ils s’arrêtaient
+selon leurs fantaisies, rattrappaient le temps perdu en passant par des
+raccourcis. Tous les hommes n’étaient tenus de rejoindre la caravane
+qu’aux grandes haltes; mais pour leur sécurité personnelle ils ne
+s’isolaient jamais trop. Ils avaient l’instinct animal de la vie en
+troupeau.
+
+Bien longtemps avant que le soleil plongeât dans la mer, l’avant-garde
+arriva à la rivière de Taom, où elle fit halte. Toute la file, ainsi
+qu’une longue corde, vint s’arrêter et se lover, là, sous les arbres, en
+bordure de la rivière. Il y en avait beaucoup, beaucoup, des canaques;
+le soleil était couché, il en arrivait encore, c’était comme les
+sauterelles.
+
+La troupe s’organisa pour la nuit, alluma des feux, arracha de la paille
+et des écorces de niaouli pour se coucher dessus. Les campements
+s’établirent selon la coutume: dans le milieu, bien sous la
+surveillance, protégées contre toute surprise, les femmes avec les
+femmes. Et partout ailleurs, sur le pourtour, suivant les commodités du
+terrain et les abris contre le vent, les hommes s’installèrent.
+
+Les popinées pliées en deux circulèrent dans le campement pour
+distribuer le caï-caï, chacune allait aux siens, selon le rite, elles se
+prosternaient en déposant les victuailles au milieu du groupe de
+canaques, et humblement, tenant le moins de place possible, elles se
+retiraient sans avoir prononcé une parole.
+
+Dans le commencement de la nuit, les jeunes, les agités, ceux qui ne
+voulaient pas dormir si tôt, tuèrent des roussettes à coups de bâtonnets
+qu’ils jetaient avec adresse. D’autres pêchèrent dans la rivière,
+s’éclairant de torches en peaux de niaoulis et en feuilles de cocotiers.
+Cette lumière éblouissait les poissons qui, ne voyant plus clair, se
+laissaient prendre à la main; pour tuer les poissons, les pêcheurs les
+mordaient à la tête, ensuite, ils les jetaient sur la berge, où d’autres
+canaques les ramassaient.
+
+Tout rentra dans l’ordre. Sur le campement qui s’endormait, à peine
+éclairé par la lumière tremblotante, indécise, des feux sans flammes,
+courait un bruissement semblable à celui d’un essaim d’abeilles qui
+passe, ou à celui de la brise de terre, la nuit, sur la mer en repos.
+C’étaient les conversations longues, les narrations interminables, à
+voix basse, auprès des feux. Petit à petit le bruit s’éteignit, et le
+grand calme seul régna.
+
+Dans le silence recueilli de la nuit, le grondement sourd et lointain
+des récifs arrivait par ondes qui se répercutaient en mourant dans les
+échos des montagnes. Par moments, le cri aigu d’un oiseau nocturne
+déchirait le silence. Quelquefois la note basse et grave d’un butor,
+dans un marais voisin, faisait tressaillir les canaques assoupis; ils
+s’imaginaient entendre la voix d’un diable, d’un revenant; et sans se
+lever, tout doucement pour ne pas attirer son attention malfaisante, les
+canaques regardaient avec crainte dans la direction d’où arrivait ce
+bruit, au fond de l’obscurité, afin de voir si le diable ne venait pas.
+Et tout retombait dans le calme. Par instants, le bruit mou d’une bûche
+carbonisée qui se cassait, s’effondrait, tombait en cendres.
+
+Toute la horde dormait. Chez ces êtres primitifs le sens de l’ouïe était
+si développé que, même en dormant, ils percevaient les moindres bruits;
+les rumeurs ordinaires de la nuit ne les réveillaient pas, l’être
+annihilé savait ce que c’était; mais survenait-il un bruit insolite,
+aussitôt les oreilles étaient tendues, les regards perçaient les
+ténèbres pour se rendre compte de la chose, se l’expliquer, souvent par
+le surnaturel.
+
+Par delà les hautes montagnes sombres, le ciel commençait à se blanchir,
+d’une lumière pâle qui allait en s’étendant, éclairant, précisant les
+contours dentelés des cimes. L’étoile du matin apparut, s’éleva
+brillante, s’irradiant, lançant par intervalles ses rayons diaprés,
+comme de jolis yeux qui s’ouvrent et qui se ferment. Des vallées
+boisées, lointaines, venaient les appels tristes des cagous, semblables
+aux jappements de petits chiens. Des vols rapides de canards sauvages,
+revenant de la mer, faisaient en passant entendre le ronflement de leurs
+ailes, et ce bruit s’éloignait plaintif. Petit à petit tous les oiseaux
+se mirent à chanter, plus gaiement, chacun sa chanson, pour se joindre
+au grand concert de la nature qui s’éveillait. C’était l’aurore. Les
+brouillards de la nuit rampaient encore dans le fond des vallées,
+montaient vers les pics qui se doraient de soleil. C’était le jour.
+
+Et la horde aussi se réveillait, bruyante, comme un troupeau de bêtes
+sauvages. Les canaques manifestent toujours leurs sensations d’une
+manière expressive. Avant de se lever, ils se retournaient,
+s’allongeaient sur leur paille, geignaient à chaque mouvement, comme
+s’ils faisaient des efforts inouïs, ou s’ils souffraient. Après cela,
+lentement ils s’asseyaient, en poussant des han! pénibles; puis ils se
+crachaient dans les mains, en soufflant des jets de salive, cela pour se
+frotter, se lubrifier, se masser les membres; le bien-être éprouvé par
+cette douce opération leur arrachait des cris étouffés de plaisir.
+Ensuite ils rapprochaient les bûches au milieu du foyer, y jetaient
+quelques brindilles pour faire flamber le feu, et se chauffaient le
+ventre et les membres, en exhalant d’énormes soupirs de satisfaction. Et
+bien à regret, ils se levaient, se mettaient debout, s’étirant le corps
+et les membres, en criant, en bâillant à désarticuler leur puissante
+mâchoire. Enfin! ça y était.
+
+Après avoir éteint les feux en dispersant les bûches, afin de pouvoir
+les utiliser au retour, toute la bande se mit en route, s’allongea sur
+le sentier, mangeant les restes du repas de la veille en marchant. Le
+chef était pressé.
+
+Quand le soleil fut à pic, juste au-dessus de la tête, la longue colonne
+qui s’était raccourcie, tassée, pour être plus compacte, et ainsi plus
+forte, arriva dans la vallée de Témala. Sans traverser la rivière, elle
+s’installa sur la rive droite, à un endroit voisin de la tribu, qui lui
+fut indiqué par des estafettes envoyées à sa rencontre, dès son
+apparition.
+
+Le campement fut organisé avec beaucoup de précautions défensives. Il
+était bon de pouvoir surveiller les allées et venues des amis, les
+voisins; il fallait pouvoir, en cas de besoin, résister à une attaque en
+se protégeant par des abris naturels, pendant que les femmes se
+sauveraient, prendraient de l’avance; il était surtout sage de ne pas se
+laisser entourer, de savoir par où battre en retraite, et où se rallier
+dans le cas d’une dispersion forcée.
+
+Toute l’après-midi se passa à manger, à faire quelques préparatifs pour
+le lendemain, jour d’ouverture du pilou, et à dormir; à dormir surtout.
+Aucun individu ne s’écarta du camp; les canaques de Gomen, tout
+dépaysés, n’étaient pas à leur aise. Des vieux, plus expérimentés, plus
+méfiants, cachés dans des brousses ou montés sur des arbres, ou aplatis
+sur des monticules, faisaient le guet, observaient les voisins. Les
+Témalas, de leur côté, agissaient de même. Malgré cela, quelques-uns des
+leurs, les plus hardis, vinrent en visite chez les Gomens, probablement
+dans le but de savoir ce qui se passait là.
+
+La nuit, les Gomens mirent des sentinelles habilement dissimulées, soit
+en prenant la couleur et la rigidité de troncs d’arbres vivants ou
+morts, debout ou couchés, selon l’endroit où elles étaient placées; soit
+en se confondant avec le sol, au moyen d’une couche de poussière
+appliquée sur le corps; soit en s’habillant d’un buisson, d’une touffe
+de paille ou de jonc, pour en avoir l’aspect et en garder l’immobilité.
+Le besoin avait créé chez les canaques l’art du mimétisme.
+
+Le jour de l’ouverture du pilou avait été fixé au quatrième de la
+nouvelle lune; c’était le lendemain de l’arrivée de la bande de Gomen.
+Dans la matinée les guerriers se préparèrent. Avec de la suie huileuse,
+ils se noircirent tout le corps, des pieds à la tête, y compris le
+visage. L’idéal était d’avoir l’aspect le plus farouche, le plus
+terrible possible. Ils mirent des ceintures en lianes et en cordes, des
+anneaux de fibres ébouriffées aux chevilles et aux poignets, ou des
+cordelettes en poils de roussettes portant de petits coquillages enfilés
+en chapelet. Chacun s’ornait suivant ses fonctions, sa richesse en
+objets et sa coquetterie. Ils se coiffèrent de toutes sortes de
+manières. Les uns portaient déjà un bonnet d’écorces d’arbres, ou
+d’étoffes grossières enroulées comme un turban très volumineux et très
+haut. Cette coiffure ne s’enlevait jamais avant une date fixée. C’était
+un deuil public porté par quelques privilégiés seulement. D’autres
+n’avaient qu’un lien, ou la ficelle de leur fronde enroulée autour de la
+tête, passant très haut sur la nuque, et bas devant le front; un bout de
+la fronde terminé par un pompon pendait à côté de l’oreille. Tous
+arboraient crânement le plumet de guerre piqué droit dans les cheveux.
+Des peignes en bois à volonté.
+
+Quelques-uns, selon leurs titres officiels, portaient des coiffures
+spéciales et des ornements qui étaient leurs insignes, tels que chapeaux
+en plumes, couronnes cylindriques, masque et casque d’un seul tenant
+creusé dans un morceau de bois dur, et adapté sur une sorte de manteau
+recouvert de plumes. Le sorcier introduit dans cet appareil y
+disparaissait en entier. Ce costume, mû par son habitant, conjurait les
+mauvais sorts, effrayait les diables.
+
+Dès que le soleil eût dépassé le zénith, les guerriers armés, sauvages,
+farouches, formés en un bataillon serré, et suivis du troupeau compact
+des popinées qui portaient les présents, traversèrent la rivière à un
+gué et vinrent se placer à leur poste, près de l’enceinte du terrain de
+pilou, attendant leur tour.
+
+Au milieu de la place du pilou s’élevait un mât, tordu, convulsé, à
+côtes anguleuses, choisi exprès dans un arbre sec et dur. A son sommet
+appointi étaient enfilés d’énormes coquillages et des os de squale; à la
+même hauteur que les coquillages flottaient de longues banderoles
+blanches en écorce de banian.
+
+Cette place était clôturée circulairement par des palissades qui
+laissaient entre elles des ouvertures de vingt pas environ. Ces
+palissades étaient faites de poteaux de gaïacs secs, plantés là, debout,
+avec leurs branches tourmentées, effilées comme des lances; ces poteaux
+avaient l’aspect de gigantesques cornes de cerfs, ils étaient reliés
+entre eux par des perches du même type. De grosses lianes rouges liaient
+tout l’ensemble et, par endroits, s’enroulaient en de grandes couronnes,
+dans le sens horizontal autour des branches décharnées. Tout cela
+s’ornait également de coquillages, d’os de tortues de mer, de squales,
+de vaches marines, et de banderoles de différentes couleurs.
+
+L’aspect général de la place, dans une clairière dénudée, était triste,
+plutôt macabre: des squelettes d’arbres élevant vers le ciel leurs
+branches martyrisées, convulsées, suppliantes; et des os, des os de
+toutes les formes, des têtes de requins avec plusieurs rangées de dents
+en scie; des crânes plats de tortue, le bec crochu, les orbites des
+yeux, larges, vides, profondes. Ces palissades hérissées de pointes
+aiguës, comme des instruments de supplice, semblaient attendre des
+victimes. Sur un côté, le long d’une palissade, posée debout comme des
+Termes, trois tabous grimaçaient, la bouche au rictus relevé traversant
+la face dans toute sa largeur; les narines larges, creuses, débordantes,
+empiétant sur les joues, semblaient aspirer l’odeur d’un charnier; et
+sous l’arcade sourcillière proéminente, de gros yeux ronds, rouges,
+regardaient fixement.
+
+A quelques pas devant les tabous, une pierre levée plantée dans le sol,
+légèrement penchée en avant; ce petit menhir arrivait à la hauteur de la
+ceinture d’un homme. Et cet ensemble était beau, admirable, répondait à
+une esthétique voulue: c’était le style canaque.
+
+Sur la place du pilou, dans tout cela, pas un os humain, les canaques en
+ont peur, surtout la nuit. Il existait des endroits spéciaux pour les
+déposer, dans des grottes et au fond des forêts tabouées, où seuls les
+sorciers et quelques initiés pouvaient pénétrer, en suivant certains
+rites. Les os des victimes du cannibalisme étaient brûlés, réduits en
+cendres après les festins.
+
+Le cortège imposant du grand chef de Témala, composé de conseillers et
+de la garde d’honneur, tous nus, reluisants de suie, armés, le
+«baguiyou» voltigeant, fit son entrée solennelle sur la place. Deux
+êtres fantastiques zigzaguaient sur les côtés du groupe; une tête noire,
+énorme, deux trous profonds dans lesquels roulaient des yeux, un corps
+fait d’un amas conique de plumes ébouriffées, et en dessous, des pieds
+humains qui marchaient, sautillaient: c’étaient les sorciers. Le cortège
+vint se ranger devant les trois tabous. Le chef, recouvert d’une housse
+en pandanus, frangée de filoches, se tint droit, fier, à côté de la
+pierre levée.
+
+Aussitôt après, le chef de Gomen la hache et la sagaïe au poing, le
+plumet haut, précédant sa garde de guerriers crânes, arrogants, armés de
+la hache ou du casse-tête, et hérissées de sagaïes, vint présenter ses
+salutations au chef de Témala. Les deux chefs, sans se départir un seul
+instant de leur attitude hautaine, échangèrent quelques brèves paroles.
+Celui de Gomen détacha de ses bras des longueurs de monnaie canaque, et
+des chapelets de «oua-cici», qu’il offrit à sa Majesté de Témala. Sa
+Majesté de Témala prit sur elle quelques ornements qu’elle donna à son
+Altesse de Gomen. Ils échangèrent encore quelques paroles, et le Chef de
+Gomen suivi de son escorte, s’en retourna parmi les siens.
+
+D’autres chefs des tribus invitées observèrent le même protocole, à
+quelques variantes près.
+
+Lorsque les présentations des chefs furent terminées, les Gomens, hommes
+et femmes entremêlés, se suivant à la file, en monôme, traversèrent la
+place; ils entraient par une ouverture, passaient devant le chef de
+Témala. Les popinées, sans quitter la file, déposaient, en passant
+devant lui, les présents: tapas roulés, nattes, coquillages, armes de
+fantaisie, etc... La file sortait par une autre ouverture, marchait hors
+des palissades, pour aller se fondre à nouveau dans la masse des Gomens
+qui ne s’était pas encore dévidée en entier. C’était une chaîne sans
+fin.
+
+Les autres tribus invitées défilèrent de la même manière.
+
+Un lot choisi de guerriers de Gomen, les plus habiles, les plus lestes,
+les plus vifs, portant leurs armes, alignés symétriquement par files,
+formant un bloc carré, fit son entrée au pas, accompagné de son
+orchestre de Boum-Boum et de Tape-Tape qui prit place au pied du grand
+mât central.
+
+L’orchestre préluda, d’abord tout doucement, par un chant à voix basse,
+contenue, qui allait en s’élevant crescendo: «Pouyarra... Poindourra...
+Nomendarrou... Nomendarra... aé... aé... aééé... Boiyamapou... Pou...
+Pouyarra... Poindourra... aé... aé...»
+
+Le chant montait, montait, s’accélérant, s’animant de son propre rythme,
+s’excitant du bruit sourd des Boum-Boum frappés à contre-temps. Quand le
+bacchanal assourdissant fut arrivé à son comble, un cri strident,
+prolongé en roulant, crépita. Aussitôt le bloc des guerriers, comme un
+seul homme, d’un seul bond, attaqua le pilou, en mesure, d’un même
+mouvement, brandissant les armes d’un même geste, frappant le sol du
+même pied, bondissant du même saut, retombant du même poids,
+rebondissant ensemble, nerveux, élastiques, à droite, à gauche, en
+avant, en arrière, toujours en mesure, s’excitant de leurs cris de tête
+en trémolo, et du bruit de soufflet de leur poitrine à la respiration
+commandée, mesurée. Sous les coups de pilon de tous les pieds, la terre
+tremblait en cadence.
+
+Autour du bataillon diabolique, des guerriers longs, minces, farouches,
+couraient en suivant la cadence, faisaient des enjambées de quatre
+brasses, ouvraient les jambes presque en ligne droite, horizontalement,
+les allongeaient, piquaient des pointes, touchaient à peine le sol pour
+rebondir souples comme des arcs. Ces énergumènes, toujours à longues
+enjambées, mimaient des combats, allaient vers un adversaire imaginaire
+qu’ils fixaient de leurs yeux fous, s’arrêtaient brusquement, le
+frappaient, faisaient volte-face, bondissaient d’un autre côté,
+lançaient une sagaïe en l’air, exécutaient des moulinets avec la hache,
+toujours en courant, en mesure, autour du bloc épileptique. La sueur
+ruisselait sur les guerriers, les respirations maintenant haletantes
+soufflaient toujours en cadence. Un grand cri prolongé... Tout s’arrêta
+net.
+
+Les poitrines et les flancs battaient, aspirant l’air, la sueur coulait.
+Les Gomens étaient satisfaits d’eux; toujours ne formant qu’un bloc, ils
+retournèrent à leur place.
+
+La tribu de Témala et d’autres tribus vinrent, chacune à son tour,
+danser le même pilou, qu’elles varièrent par endroits.
+
+Les hommes de toutes les tribus allèrent ensuite se masser dans
+l’enceinte pour ne former qu’une multitude compacte. Les chefs se
+placèrent auprès des tabous, dans le groupe du chef de Témala.
+
+Un vieux canaque de Témala, portant au poing un bouquet d’herbes
+symboliques et une longue écharpe, monta sur un haut gaïac sec de la
+palissade, il se posa d’un seul pied sur une branche, se cramponna d’une
+seule main à une autre branche. Ainsi installé, de son bras levé il
+secouait le bouquet et l’écharpe, en mesure avec ses paroles, cependant
+que son autre pied battait l’air à l’unisson du bras et de l’écharpe:
+c’était l’orateur.
+
+En phrases courtes, coupées, ponctuées par les approbations en «Houm»...
+sourd de la foule, il fit le panégyrique du mort en l’honneur duquel ce
+pilou avait lieu. Il chanta les vertus, les gloires, les triomphes de
+Poinou: Ce vieux Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie...
+Houm... Poinou qui savait faire tomber la pluie pour faire pousser les
+ignames... Houm... Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie pour
+faire pousser les taros... Houm... Pour la paille, le bois des pirogues,
+des cases, des armes. Toute la flore comestible et industrielle y
+passa... Houm... Ensuite, Poinou qui savait si bien faire tomber la
+pluie pour faire couler la rivière, pour porter les pirogues, et ceci,
+et cela... Houm... Quand il y avait eu des inondations qui avaient tout
+dévasté ce n’était pas de la faute à Poinou qui n’avait pas su arrêter
+la pluie, ou qui avait donné trop forte mesure, non! c’était que
+d’autres sorciers, spécialistes en pluie, avaient fait pleuvoir en même
+temps que Poinou. Houm... Pour les sécheresses non plus, Poinou n’était
+pas accusable, il avait, seul sur son mamelon, fait tout le nécessaire
+pour appeler la pluie, ça allait réussir, tous les canaques avaient vu
+les nuages; mais toujours les sorciers malfaisants des autres tribus
+étaient venus exprès dans la région, en se cachant, pour faire des
+incantations en sens inverse et empêcher de pleuvoir. Donc, il n’y avait
+rien à reprocher à Poinou... Houm...
+
+L’orateur cita le nom du successeur de Poinou. A ce moment, un vieux
+canaque tout barbu, velu frisé, monta sur un arbre sec pour se montrer
+au peuple. Il ne parla pas, mais il se tint perché dans une attitude
+très grave, très digne. L’orateur continua: «Voilà M’boidoulé le
+successeur de Poinou... Houm... Celui qui connaît bien... Houm... Il
+connaît les herbes qu’il faut pour faire pleuvoir... Houm... Les mots
+qu’il faut dire, les gestes... Houm... Il parla ensuite des bonnes
+relations qui unissaient les tribus amies de Témala et de Gomen. Le
+discours s’acheva approuvé, applaudi par des Houm! formidables. Tout le
+monde était content, la bonne entente régnait.
+
+La multitude se dispersa partout, dans et hors de l’enceinte. Tous les
+canaques parlèrent entre eux, selon leur connaissance des différents
+dialectes. On se congratula sur la beauté de l’ouverture du pilou. On se
+réjouissait à l’idée de sa continuation. La bonne entente régnait. Il
+n’y avait, pour le moment, rien à craindre. Aucun individu n’aurait
+voulu par sa turbulence agressive faire naître une bagarre, une
+échauffourée qui aurait pu l’empêcher de prendre part au pilou de la
+nuit.
+
+Les popinées ramassèrent les vivres, ignames, taros, poissons fumés,
+qui, pendant le long discours, avaient été déposés là, un tas pour
+chaque tribu, par les popinées de Témala.
+
+ * * * * *
+
+La vallée occupée par la tribu de Témala était très fertile, bien
+boisée, mais au fond de ses forêts il n’y avait pas les arbres spéciaux
+dans lesquels on pouvait creuser de longues pirogues. Ceux plantés par
+les canaques n’étaient pas encore assez développés. Pour avoir ces
+précieux arbres à pirogues, les canaques du bas de la rivière de Témala,
+ceux de l’eau salée, restaient tributaires de ceux qui habitaient vers
+les sources, à une journée de marche: c’était les Oua-Tilous.
+
+Ces Oua-Tilous parlaient le même dialecte que les Témalas, ils avaient
+ensemble d’assez bons rapports; à jours fixés ils faisaient le «Piré»,
+ce qui consistait en des échanges des produits de la mer contre ceux du
+sol de l’intérieur. Ils se rencontraient à une place convenue, où ce
+marché avait toujours lieu régulièrement.
+
+Depuis longtemps, les Témalas convoitaient et demandaient quatre kaoris,
+déjà vus et choisis par eux, pour faire des pirogues longues, longues.
+Les palabres à ce sujet avec les Oua-Tilous n’aboutissaient à rien, ils
+ne pouvaient s’entendre. Ces derniers ne voulaient rien céder de leurs
+exigences: ils demandaient, avant d’abattre leurs arbres, qu’il leur fût
+livré six jeunes popinées nubiles; ensuite, après la livraison de ces
+arbres à Témala, il leur fallait un nombre déterminé de charges de
+poissons et de crabes, à chaque jour de «piré», pendant la durée de
+quatre lunes.
+
+Pour les poissons fumés et les crabes, on s’était vite mis d’accord;
+mais pour les popinées c’était une autre affaire, il y avait des
+tiraillements. Les Témalas ne voulaient les donner qu’après avoir reçu
+les arbres. La question popinée était très délicate, les unes
+appartenaient à leur homme, les autres étaient ou trop jeunes ou trop
+vieilles, ou vendues dès l’enfance; et celles dont ils auraient pu
+disposer, ils ne voulaient pas s’en dessaisir.
+
+Malgré tout, il leur fallait ces arbres, ils voulaient ces arbres. Ils
+avaient bien pensé aller s’en emparer par la force, mais c’était
+difficile; il aurait fallu couper ces arbres et les traîner, tout en se
+battant avec les Oua-Tilous qui étaient nombreux; et ces Oua-Tilous
+étaient des canaques des montagnes, par conséquent, adroits à la fronde:
+ils tuaient des oiseaux. Les Témalas n’auraient pas su tenir les cordes
+pour tirer l’arbre et en même temps esquiver les pierres des frondes. Et
+même s’ils avaient pu traîner les arbres jusqu’à la rivière, en
+attendant une crue d’eau, il aurait fallu les garder ces arbres, pour
+que les Oua-Tilous ne vinssent pas les remettre à sec et les brûler. Le
+grand conseil convint que ce moyen n’était pas bon, mais que malgré tout
+il fallait avoir ces arbres.
+
+ * * * * *
+
+Boum... Boum... Boum... Ce sont les bûches de bois creuses de
+l’orchestre sur lesquelles on frappe des coups retentissants, pour
+appeler la gent canaque au pilou. C’est la grande nuit sombre, toutes
+les choses s’effacent, se fondent dans les ténèbres. Pas un feu, pas une
+lumière. De vagues silhouettes, noires, imprécises, se meuvent dans
+l’obscurité, il en vient de partout, des files, des grappes, des
+paquets; tout cela s’avance, converge vers le grand mât, dont le sommet
+découpé en forme bizarre se profile dans le ciel faiblement éclairé par
+quelques étoiles timides. Il en arrive toujours, des silhouettes noires,
+diaboliques, pour aller s’ajouter au noyau, à la boule qui se forme et
+grouille sous le mât; il en arrive encore, et encore, la boule se
+grossit, s’élargit, s’étale, devient une masse, et il en vient toujours
+des silhouettes.
+
+Maintenant elle est assez large la masse. Alors sortant du noyau, au
+pied du mât, un bourdonnement roule à ras de terre; tout doucement,
+progressivement, ce bruit prend de l’ampleur, devient une mélopée basse
+qui va encore en s’élevant, en montant toujours, et se transforme en un
+chant guttural monotone. A ce moment, tous les instruments sonores et
+bruyants de l’orchestre frappés en mesure donnent le branle.
+
+La masse humaine s’agite, ondule, se met en marche, en pilonnant le sol,
+cadençant son pas sur le rythme brutal de l’orchestre; tous les canaques
+agglomérés, formant un disque immense, tournent, tournent, en avançant
+par petites saccades, en cadence: aé, aa, aé, aa, pied droit, pied
+gauche, pied droit, pied gauche; toujours ce même pas invariable. C’est
+un manège gigantesque, dont le mât central est le pivot.
+
+Et ça tourne, ça tourne, toujours par secousses, et dans le même sens.
+Les individus près du centre marquent le pas sur place; ceux de la
+périphérie font de longues enjambées pour suivre le mouvement; et ça
+tourne, ensemble, toujours en mesure; aé, aa... Chacun danse à sa façon,
+y apporte sa petite note personnelle; pourvu qu’il avance en mesure avec
+la masse c’est tout ce qu’il faut; l’un va en reculant, l’autre marche
+sur le côté, et tous se contorsionnent, se donnent des attitudes,
+prennent des poses avantageuses pour être distingués par les popinées.
+Tous les sexes sont pêle-mêle dans le tas. Les mâles montrent leur
+beauté, leur force, la vigueur et la souplesse de leur échine, par des
+coups de reins puissants en avant. Les femelles font des grâces, des
+minauderies, balancent leur buste en des souplesses félines, ondulent
+des hanches et de tout le bassin, pour exciter les ardeurs: aé... aa...
+aé... aa...
+
+Dans ces pilous de nuit, qui n’avaient pas d’autre but, les mœurs
+étaient à l’abandon. C’était la débauche admise, tolérée dans la mesure
+du possible, compatible avec le caractère jaloux de la race; chacun
+veillait sur son bien.
+
+Il y avait pour ces sortes de saturnales des popinées tout indiquées:
+d’abord les femmes répudiées, quand elles avaient cessé de plaire, et
+elles étaient nombreuses. Ensuite, celles coupables d’adultère, qui
+avaient eu la chance de ne pas mourir du supplice infligé en punition de
+cette faute: Ce supplice consistait à purifier par le feu la partie
+incriminée, cela sur la demande du mari. Parmi ces popinées de la
+communauté, il y avait aussi les filles dépréciées, presque toujours
+victimes de la violence. Si le suborneur était craint, redouté, la chose
+en restait là; mais celui qui avait acheté la personne, lorsqu’elle
+était enfant, n’en voulait quelquefois plus, et la fille devenait
+relativement libre.
+
+Il y avait aussi les popinées punies pour avoir failli aux marques
+ostensibles de respect dues aux hommes, et encore celles qui avaient
+manqué aux règles de la morale: notamment, une sœur qui avait touché ou
+frôlé son frère aîné, même par inadvertance, était mise de force dans la
+communauté. A tout ce troupeau s’ajoutaient les popinées volées aux
+autres tribus, et qui n’avaient pas trouvé de preneur attitré.
+
+Ce monde de popinées grouillaient dans la danse, à la disposition de la
+foule masculine, toutefois en se conformant à certains usages de
+préséances: A vous l’honneur, Monsieur le Chef; ou, après vous, vaillant
+guerrier... Vous êtes plus fort que moi.
+
+Les femmes et les épouses en titre étaient surveillées par leur seigneur
+et maître et ses tenants. Les filles vertueuses, sans tâche et sans
+tare, se trouvaient sous la garde des vieilles popinées, cerbères
+vigilants et intraitables renforcés par les vieux canaques.
+
+Et ça tournait aé... aa... aé... aa..., entraînant dans son mouvement
+giratoire, toutes les coutumes, tous les sentiments encore
+rudimentaires, toutes les passions brutales de ces êtres primitifs. Le
+feu de la danse, les contorsions érotiques, l’odeur forte et bestiale
+qui se dégageait de toute cette masse de chair en mouvement, excitaient
+jusqu’au paroxisme les instincts et les sens de ces forcenés qui
+tournaient là, en cadence, dans la nuit noire, autour d’un mât, comme
+une ronde diabolique.
+
+Ces licences faisaient toujours naître des disputes, des coups, des
+rixes; mais elles étaient aussitôt arrêtées par les non-participants qui
+séparaient les combattants, et les portaient en l’air, au bout de cent
+bras, toujours en cadence, jusqu’à ce qu’ils fussent calmés; le moyen
+était radical. Tacitement, aucun ne voulait que la collectivité fût
+privée de sa fête, et arrêtée dans ses ébats lubriques, par une dispute
+particulière.
+
+Pendant les pilous de nuit, pour que les canaques d’une même tribu
+prissent les faits et causes de l’un des leurs, il fallait que le cas
+fût reconnu très grave, ou que le chef en donnât l’ordre; alors, c’était
+le combat: des blessés et des morts. C’était le pilou gâché, fini. Quand
+tout allait bien, les pilous duraient pendant plusieurs nuits, beaucoup
+de canaques tombaient sur le sol et mouraient des suites. Ordinairement
+les pilous ne prenaient fin que lorsqu’il n’y avait plus rien à manger.
+
+Et pendant que ça marchait en cadence, des silhouettes dansantes se
+détachaient de la masse tournante, comme emportées par la force
+centrifuge, sortaient hors des palissades. Il en sortait, il en sortait,
+et il en revenait aussi; c’était continuel.
+
+Hors de l’enceinte, sous les arbres touffus, dans l’obscurité, chaque
+tribu avait son camp distinct, sorte de buffet, de reposoir, gardé par
+les vieux et les vieilles. Tous ceux qui, momentanément, ne prenaient
+pas part à la danse se rendaient là. Entre ces camps, il y avait de
+grands espaces boisés, broussailleux, où la vie humaine se manifestait
+énergiquement, dans le noir.
+
+C’était là Cythère...
+
+ * * * * *
+
+Le pilou continuait, assourdissant, endiablé, frénétique. Malgré cette
+gaieté, il se passait quelque chose de mystérieux. Les canaques de
+Gomen, toujours sautant en cadence afin de ne pas attirer l’attention
+des autres canaques, se recherchaient. Ils redoublaient d’ardeur et se
+transmettaient des paroles, en mot d’ordre, en chantant aé... aa... Avec
+patience, suivant toujours la marche saccadée, ils se triaient, se
+rassemblaient par groupes, en tournant toujours, aé... aa...
+
+Petit à petit les popinées de Gomen se défilaient, disparaissaient hors
+de l’enceinte. Il y avait quelque chose d’anormal dans l’air. Cependant
+le pilou redoublait d’entrain, animé surtout par les Gomens qui
+paraissaient s’amuser follement. Et le pilou tournait toujours,
+endiablé, pilonnant la terre en cadence: aé... aa... aé... aa...
+
+Soudain une grande lueur éclaire le haut de la tribu, en amont de la
+rivière. De longues flammes s’élèvent, se tordent, s’enroulent autour
+des toits pointus des cases; les cocotiers voisins, presque
+instantanément, se fanent, se frippent, s’enflamment comme des torches.
+A ce moment, le cri strident de guerre des canaques Ouébias perce et
+domine le bruit du pilou qui s’arrête de tourner.
+
+C’est une attaque des guerriers Ouébias, ils ont incendié le village en
+amont, un moment d’hésitation flotte, les Témalas se ressaisissent,
+poussent leur grand cri de guerre, et brandissant leurs armes, ils
+s’élancent dans la direction du feu. Aussitôt, les Gomens, la hache
+haute, bondissent, chacun sur un Témala à sa portée, et d’un coup sourd
+l’abat à terre, la tête fendue, mort ou grièvement blessé. Ils se
+dépêchent les Gomens de faire des victimes, en tapant ferme à tout
+venant; il y a un moment de panique dont ils profitent.
+
+Les canaques des tribus invitées ne savent de quel côté se ranger,
+beaucoup n’ont pas encore compris de quoi il est question.
+
+Maintenant ils sont tous ensemble, les Gomens, sur un côté du champ,
+poussant des cris de mort. Les Témalas font tête, ils se défendent, ils
+attaquent. Des victimes tombent des deux côtés. Les guerriers de Gomen,
+poussés par les Témalas, reculent dans la direction de la rivière, ils
+se dispersent, se sauvent, disparaissent sous les arbres, dans
+l’obscurité.
+
+Les Témalas n’osent pas les poursuivre, car ils savent que le guerrier
+qui attend caché est toujours plus fort que celui qui le cherche. Les
+Gomens ont traversé la rivière, ils sont loin maintenant.
+
+ * * * * *
+
+Pendant que sur la place du pilou, et partout autour, des feux
+s’allument, éclairent le lieu du carnage, les guerriers de Témala et des
+autres tribus gesticulent, vocifèrent, poussent des cris, des insultes,
+font des menaces à l’adresse des Gomens, des lâches qui se sauvent:
+Revenez pour qu’on vous tue! pour qu’on vous mange! Et s’échauffant
+eux-mêmes de leurs imprécations, ils se tournent du côté où les Gomens
+ont disparu et font à leur adresse toutes sortes de gestes obscènes:
+voilà pour les guerriers de Gomen. Pour exprimer leur degré de colère,
+ils se rentrent profondément la lèvre inférieure dans la bouche et se la
+mordent en rugissant. Ils appellent les Gomens, ils les provoquent; de
+leurs armes ils frappent les arbres et les choses inanimées qu’ils
+trouvent devant eux. Ils se dépensent en gestes furieux.
+
+Des vieux et des canaques moins exaltés, portant des torches, cherchent
+les morts et les blessés: ils les reconnaissent difficilement, tous sont
+pareils: des corps humains couverts de suie noire, tout souillés de
+sang. Des têtes méconnaissables, fendues d’un coup de hache en pierre,
+des entailles larges, profondes, qui laissent s’épancher des lambeaux de
+cervelle et des sanies. Des têtes déformées, martelées, écrasées par des
+coups de massues qui ont fait jaillir les yeux et gicler le sang.
+
+Quand les chercheurs reconnaissent un Gomen, ils lui passent une torche
+enflammée sur le corps; si la chair tressaille, si le corps s’agite d’un
+mouvement réflexe, aussitôt tous se ruent sur la victime, la frappent en
+proférant des insultes, s’acharnent sur la tête horrible qu’ils mettent
+en bouillie, s’éclaboussant eux-mêmes d’étincelles rouges. Ils évitent,
+autant que la fureur le leur permet, de taper sur le corps, pour ne pas
+gâcher la chair.
+
+ * * * * *
+
+Il fait grand jour, et pendant que dans les brasiers les pierres
+chauffent, ces pierres qui serviront à cuire à l’étuvée la chair encore
+pantelante des hommes de Gomen tués, les guerriers discutent. Chacun
+détaille avec minutie, parle aussi avec les yeux, et mime ce qu’il a
+fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu de la bataille et de sa
+préparation par les Gomens. Après avoir parlé longtemps, longtemps,
+longtemps, en rassemblant les faits, les paroles surprises, les divers
+gestes des Gomens, et par déduction, ils arrivent à cette explication
+exacte.
+
+Les canaques de Témala ont toujours haï les canaques de Gomen. Ils leur
+reprochent d’être orgueilleux, vantards, d’avoir volé des popinées il y
+a longtemps, et surtout un fait très grave: d’avoir fait souffler le
+vent de Gomen, exprès pour noyer des canaques de Témala qui étaient à la
+pêche, aux récifs. La pirogue a disparu au large, emportée par la
+bourrasque, elle n’est jamais revenue, tous ceux qui étaient à bord ont
+été noyés.
+
+Les Témalas rancuniers et faux ne pardonneront jamais cela aux Gomens,
+et ils craignent les Gomens, et c’est encore un grief de plus.
+
+Ils avaient invité les canaques de Gomen à venir au pilou, dans la seule
+intention de leur voler des femmes, et ensuite, de donner ces femmes aux
+Oua-Tilous, en payement des arbres à pirogue, qu’eux, les Témalas,
+convoitaient depuis si longtemps. Les Témalas croyaient que les Gomens
+ne s’apercevraient pas de l’enlèvement de leurs popinées, qu’ils ne se
+rendraient compte de leur disparition que le lendemain, au jour. Alors
+les Témalas auraient fait tomber la responsabilité sur les canaques
+d’une autre petite tribu invitée aussi au pilou, en disant qu’ils les
+avaient vus, que c’étaient bien eux qui avaient volé les femmes. Les
+Gomens se seraient battus avec ces derniers, ils se seraient entre-tués
+à la grande joie des Témalas. Et si cette affaire de rapt ne s’était pas
+arrangée de cette façon, c’était bien simple, les Témalas avec les
+guerriers de Oua-Tilou, joints à ceux de la petite tribu accusée,
+auraient battu et vaincu les Gomens, ils les auraient tous tués, et ils
+auraient pris les femmes. Les Témalas sachant qu’ils étaient chez eux,
+sur leur propre terrain, et en plus grand nombre que les Gomens, ne
+doutaient pas de la victoire, ils étaient les plus forts. Tout cela
+était de la bonne politique canaque.
+
+Mais les projets des Témalas n’avaient pas réussi. A la deuxième femme
+enlevée, une vieille popinée de Gomen, Ouanemba, la petite maigre, celle
+qui voyait tout sans regarder, s’était aperçue de l’enlèvement d’une
+fille de Gomen.--Ouanemba en se faufilant dans les brousses, comme une
+souris, rôdait autour du pilou pour épier les couples.
+
+Des popinées de Témala avaient attiré la fille de Gomen hors des
+palissades, pour venir à leur case, pas loin, disaient-elles, manger des
+bons poissons de chef qu’elles avaient eus, par faveur. Les trois femmes
+se tenant les bras passés autour de la taille, recouvertes toutes trois
+d’une même natte posée sur la tête et retombant sur le dos, ainsi
+qu’elles le font souvent au pilou, étaient sorties de la danse, la fille
+de Gomen au milieu, sans attirer l’attention. La vieille Ouanemba les
+voyant passer devant sa cachette et flairant quelque chose de suspect,
+les avait suivies de loin, en se dissimulant dans le noir des brousses,
+se guidant au faible bruit des pieds nus et au froissement des feuilles.
+
+Lorsqu’elles furent arrivées près des cases, des canaques surgissant
+d’un taillis avaient attrapé la fille que les popinées tenaient, ils lui
+avaient défendu de crier en la menaçant de la tuer. Elle s’était
+débattue, les canaques lui avaient fermé la bouche avec de la paille, et
+le bruit assourdissant du pilou avait aussi étouffé tout appel. Quatre
+canaques avaient emmené la fille, deux la tenaient par les poignets, un
+canaque marchait devant, et un autre la poussait dans le dos. Ouanemba,
+la petite maigre, avait vu tout ça.
+
+Aussitôt, Ouanemba s’en était retournée au pilou. Tout en dansant avec
+une indifférence affectée, elle avait retrouvé les principaux canaques
+de Gomen, et leur avait raconté l’incident qui venait d’avoir lieu. Le
+chef de Gomen qui, pour son grand plaisir, s’était mêlé à la foule,
+ainsi que les autres chefs, avait été discrètement informé de cet
+événement grave.
+
+Dans la cohue il avait cherché Winda, Winda le guerrier le plus rusé, le
+plus audacieux, le plus fort, le plus adroit de Gomen, il s’était
+concerté avec lui pour organiser le plan de représailles, cela sans
+tenir compte des conseils de Navaé, autre guerrier fameux. Tout en
+continuant à danser le pilou, le mot d’ordre avait circulé de bouches à
+oreilles. Les Gomens avaient prévenu les popinées d’avoir à se sauver,
+et leur avaient donné le temps de prendre beaucoup d’avance. Cela
+s’était fait sans bruit, normalement, les Témalas ne s’étaient douté de
+rien.
+
+Quand les Gomens avaient jugé que les popinées étaient assez loin, hors
+de danger, quelques-uns d’entre eux étaient allé incendier les cases du
+petit village, en amont de la tribu. Profitant de ce que les Ouébias, en
+mauvais termes avec les Témalas, n’avaient pas été invités à ce pilou,
+les Gomens avaient imité le cri de guerre des Ouébias pour faire croire
+à une attaque de leur part, et ainsi créer une diversion, en attirant
+là-bas les plus intrépides guerriers de Témala. Ce cri avait été en même
+temps le signal du massacre.
+
+Tout le plan du terrible Winda avait réussi, il y avait eu beaucoup de
+morts: trois fois autant qu’il y a de doigts aux mains et aux pieds d’un
+homme. Les Gomens n’avaient perdu que le nombre de deux mains et d’un
+pied d’homme.
+
+Quand tout fut bien expliqué, les Témalas et leurs amis et alliés
+convinrent qu’ils tueraient tous les Gomens qu’ils trouveraient. C’était
+la guerre réallumée après deux ignames d’une paix relative. Chacun, avec
+beaucoup de fanfaronnade, expliqua, mima comment il ferait pour tuer des
+guerriers de Gomen, enlever des femmes, incendier des cases et voler des
+pirogues.
+
+ * * * * *
+
+Après la bataille, lorsqu’ils eurent traversé la rivière de Témala, les
+Gomens continuèrent à marcher dispersés, à travers la brousse et par des
+sentiers différents. Au jour ils rattrapèrent les popinées chargées qui
+ne s’étaient pas arrêtées; ils se retrouvèrent et se rallièrent tous sur
+le parcours convenu, toujours en marchant.
+
+Là, les guerriers changèrent un peu de direction, pour aller à la petite
+tribu de Panlutch, une dépendance de la tribu de Témala. Ils savaient
+que ce village était presque désert, puisque les habitants étaient au
+pilou de Témala; il n’y restait que des vieux, des vieilles, des
+infirmes, des petits enfants et quelques guerriers comme gardiens.
+
+Sans perdre de temps, passant comme un cyclone, ils massacrèrent ceux
+qui ne purent se sauver ou se cacher introuvables; hommes, femmes,
+enfants, tous furent tués. Ils mirent le feu aux cases, sur le pourtour,
+en commençant par l’unique porte, pour empêcher d’en sortir ceux qui
+auraient pu être blottis à l’intérieur. Et ils continuèrent leur chemin,
+sans s’arrêter, sans être autrement inquiétés; les popinées toujours
+devant, afin de se trouver hors d’une attaque en cas de poursuite. Le
+soir, avant que le soleil se couche, la horde arriva à Gomen, ayant
+parcouru la distance d’une seule traite.
+
+En passant près du massif Ouazangou, les Gomens avaient laissé des
+veilleurs pour aller sur les montagnes, à des endroits connus,--postes
+d’observation qui dominaient la région--, et de là, surveiller les
+mouvements de l’ennemi; avertir au moyen de légères colonnes de fumée
+intermittentes le jour, et de petits feux allumés la nuit, aussitôt
+éteints, et rallumés un instant après.
+
+ * * * * *
+
+Depuis beaucoup de lunes la guerre durait, la guerre à la canaque, la
+guerre de part et d’autre sournoise, faite de ruses, d’embûches, de
+patience pour veiller, attendre pendant des jours, et des nuits, les
+individus isolés qui passeront, les tuer presque sans risques, et les
+manger. C’était la guerre de pillages, de déprédations, d’incendies,
+sans trop s’exposer. Quand ils se savaient beaucoup plus nombreux que
+leurs adversaires, ils les attaquaient soudainement, par surprise; ils
+tuaient vite, mettaient le feu, et ils se sauvaient. Ils avaient surtout
+calculé d’avance par où ils pourraient s’enfuir impunément. Jamais de
+batailles rangées, loyales, fières, ennoblies par le courage; non, le
+canaque ne se bat pas, il assassine. Si le cas se produisait quelquefois
+c’est qu’ils s’étaient trompés sur le nombre de l’adversaire, et le
+combat n’était pas long, un parti lâchait pied tout de suite.
+
+Les sorciers, avec le cortège des superstitions, et toutes leurs
+roueries, jouaient aussi un grand rôle dans la guerre. Ils faisaient des
+incantations, des maléfices, ils se mettaient en relations avec les
+revenants et les diables; ils consultaient l’esprit des choses de la
+nature, celles qui effrayaient les hommes. Ils connaissaient de nombreux
+poisons qu’ils savaient employer avec beaucoup d’adresse. Par des
+artifices, des fétiches, soit un morceau de bois bizarre posé en travers
+d’un sentier, ou une pierre curieuse ayant un semblant de forme animale,
+ils empêchaient les guerriers de passer, les obligeaient à prendre un
+grand détour. La nuit ils obtenaient les mêmes résultats par des bruits
+extraordinaires, épouvantables pour les canaques. Eux seuls circulaient
+sans peur dans les tabous des morts, ils jouaient le rôle de revenants
+quand cela était nécessaire. Ces sombres sorciers ne vivaient pas de la
+vie commune, ils se tenaient à part, avaient toujours des allures
+mystérieuses. Les canaques les craignaient et les respectaient.
+
+Malgré tout, ces guerres ne comptaient pas beaucoup de victimes, car, si
+les canaques savaient imaginer les stratagèmes, ils étaient également
+prudents et habiles à prévoir les surprises et à s’en protéger. Les
+guerres traînaient toujours en longueur, sans aboutir à rien; d’ailleurs
+elles n’avaient pas de but déterminé. La guerre était un état social
+auquel les canaques étaient accoutumés, c’était dans les mœurs, ils
+aimaient cette vie.
+
+Chez les guerriers canaques, il y avait toujours de la gloriole, de
+l’émulation, c’était à celui qui revendiquerait le coup le mieux réussi.
+Par leurs exploits, certains guerriers arrivaient à acquérir du
+prestige, de l’ascendant, et à imposer leur domination aux autres
+canaques. Ils devenaient chefs de bande, ou autrement dit: petit chef de
+guerre.
+
+Parmi les guerriers de Gomen, se trouvaient plusieurs chefs de guerre.
+Les plus renommés étaient, d’abord Winda, un grand canaque, bien
+découplé, déjà d’un certain âge, noir comme un coco brûlé, velu sur tout
+le corps, avec des épaulettes épaisses de poils frisés.
+
+L’autre, son émule et rival, était Navaé, plus jeune que lui, un canaque
+rouge, à la mâchoire large, carrée, le front bas sous son énorme toison
+crépue, épaisse comme de la bourre: le corps ramassé, trapu, tous les
+muscles en boule. Navaé était réputé pour sa force, son audace, et
+admiré même par les siens pour sa férocité.
+
+Depuis que la guerre suivait son cours, Winda et Navaé avaient accompli
+maintes prouesses. La dernière de Winda, déjà vieille de trois lunes,
+était d’avoir surpris un canaque et deux popinées pêchant des crabes,
+dans les marais de palétuviers, à l’embouchure de la rivière de Témala.
+Après les avoir tués, il avait pris la petite pirogue de ses victimes,
+et il avait mis leurs corps dedans; puis caché dans un bras de la
+rivière, sous la voûte des branches entrelacées, il avait attendu la
+nuit. Et à la faveur de l’obscurité il était revenu à Gomen avec la
+pirogue et les cadavres.
+
+Cela avait été un triomphe. Une pirogue, et trois corps à manger; toute
+la tribu en avait eu de la viande! Winda pour faire ce coup, n’avait
+pris que quatre guerriers avec lui. C’était bien. Il n’avait pas peur,
+Winda. Il était allé chez l’ennemi, dans sa rivière. Il était malin,
+Winda! Tous les guerriers le considéraient avec respect. Les popinées
+souhaitaient être remarquées par lui.
+
+La gloire de Winda hantait les pensées de Navaé, il voulait faire
+quelque chose de plus fort. Navaé habitait dans une case isolée, au
+milieu d’un bouquet de cocotiers du village de Koligo. Un matin, avant
+le lever du soleil, il envoya ses trois femmes au «pamobvi». C’est une
+case retirée, une manière de gynécée, où les popinées vont
+périodiquement, quand elles sont obligées de s’isoler, ou bien
+lorsqu’elles veulent n’être qu’entre elles. C’est leur club. L’homme qui
+approcherait de ces cases se couvrirait de ridicule, il serait
+déshonoré.
+
+Navaé prit ses armes: sa lourde hache ronde de pierre bleue. Un paquet
+de six sagaïes noires, courtes, dressées et durcies au feu. L’une de ces
+sagaïes dans la main de Navaé devenait une arme redoutable; son doigt
+muni d’une petite corde pour lui imprimer un mouvement de rotation,
+celle-ci partait en sifflant, s’enfonçait vibrante dans un tronc
+d’arbre, si profondément qu’il était impossible de l’en arracher; à
+quatre-vingts pas elle ne manquait jamais son but. Il prit aussi une
+autre sagaïe, plus forte, ornée de bagues en poils de roussettes; la
+pointe était faite d’un dard aigu et rugueux provenant de la queue d’une
+raie. Il suspendit à son épaule un petit filet à mailles serrées
+contenant des pierres de frondes taillées, ovoïdes, effilées des deux
+bouts. Il avait sa fronde toujours à la tête; il resserra la corde
+enroulée autour de ses reins. Sans avoir dit ses intentions à personne,
+il partit.
+
+Il marchait, Navaé, de son pas ferme et vif, mettant la pointe des pieds
+en dedans afin de ne pas peigner les herbes rugueuses avec ses orteils.
+Il allait vite, filant vers les montagnes; de ses yeux perçants
+d’émouchet il fouillait les broussailles. Avant de s’engager dans les
+épais fourrés, il s’arrêtait pour écouter, pour regarder, il jetait des
+pierres dans les endroits suspects. Rien d’anormal. Il continuait à
+marcher, voyant tout, cherchant à terre des traces, s’expliquant le
+moindre bruit, devinant le pourquoi du vol des oiseaux. Les roussettes
+qui s’envolent en nombre, d’un endroit, ont été troublées dans leur
+sommeil par la présence de quelqu’un. Les corbeaux qui croassent,
+voltigent, se posent et repartent, toujours dans une même direction,
+suivent un individu, par curiosité et dans l’espoir d’une provende
+quelconque. Les grosses hirondelles qui voltigent bas et en rond,
+piquent vers le sol, suivent la piste d’un être qui fait lever des
+insectes sur son passage. Navaé connaissait les manières de tous les
+oiseaux, ceux qui jettent un cri spécial, et ceux qui s’envolent
+brusquement quand ils aperçoivent un canaque. Et de son pas vif, Navaé
+arriva au col de Oua-Bala. Il s’arrêta en haut, et regarda longuement
+devant lui.
+
+Là, en bas, à ses pieds, les grandes plaines onduleuses, vertes et
+jaunes par places, qui vont et s’étendent jusqu’à la mer. Sillonnant ces
+plaines, des méandres capricieux d’un beau vert foncé: ce sont les bois
+poussés en bordure des creeks et des rivières pour en ombrager les eaux
+et en dessiner les cours sinueux, depuis le pied du massif Taom jusqu’au
+littoral frangé de palétuviers. Et là-bas, dans le lointain, ce cap où
+se bute la ligne d’horizon: c’est la chaîne du Kaféate, d’un bleu
+sombre, vaporeux. De son regard puissant qui dominait, Navaé scruta
+tout, s’expliqua tout. Sur l’immense plaine d’émeraude bordée de la
+dentelle blanche des brisants, des petits points qui brillent au soleil:
+ce sont les voiles des pirogues qui vont à la pêche, aux récifs. La
+colonne de fumée qui s’élève penchée, et dont le haut s’étale en
+panache: c’est le village canaque de Pouaco. Et encore plus loin, la
+grande tache qui s’étend toute sombre: c’est l’embouchure de la rivière
+de Témala avec ses forêts de palétuviers. Les yeux de Navaé lancèrent
+des éclairs de férocité: C’est là que Winda a fait son dernier coup,
+mais lui, Navaé, il va faire mieux... il y va aussi à Témala, seul, il
+n’a besoin de personne pour l’aider à tuer, ou pour le défendre; lui,
+Navaé, il est plus courageux, plus fort que Winda. Il ne sait pas encore
+le coup qu’il fera, non; il va se cacher, veiller, attendre; il est sûr
+qu’il va triompher de Winda. Toute la tribu de Gomen sera obligée de le
+reconnaître comme grand chef de guerre, lui, Navaé.
+
+Dans cette pensée, il se mit en route avec plus d’ardeur, passant à
+travers les gaïacs, suivant la base du massif Taom. Se trouvant sur des
+territoires contestés, il redoublait de prudence, recherchait les
+terrains durs, sautait quelquefois d’une pierre à l’autre afin de ne pas
+marquer les empreintes de ses pieds; il allait, se tordait, souple,
+félin, se baissait parfois jusqu’à terre pour ne pas casser ou froisser
+les branches qui auraient laissé des traces de son passage. Par moments,
+sur les élévations du terrain il s’arrêtait pour regarder et écouter, il
+aspirait l’air: rien. Il repartait de son pas énergique.
+
+En passant au fond d’une vallée plus boisée, il vit un arbre mort couché
+à terre, un bancoulier pourri. Il s’arrêta pour le déchiqueter sans
+bruit et en extraire de grosses chenilles blanches, annelées, des larves
+d’un coléoptère énorme, qu’il mangea crues, en les happant une par une.
+Les chenilles se tordaient dans sa bouche, tout doucement il les
+écrasait entre ses molaires pour en exprimer le jus et le savourer;
+quand la bête était dégonflée, flasque, d’un coup il l’avalait. Il ne
+pouvait s’arracher de ce régal. Enfin, quand il lui fut impossible d’en
+engloutir une de plus, il se décida bien à regret à partir, se dépêchant
+pour rattraper le temps perdu.
+
+Pendant que le soleil descendait toujours, Navaé arriva sans aucun
+incident remarquable sur un versant de la vallée de Témala. Il s’arrêta
+pour étudier le terrain, et fit choix d’un mamelon boisé de niaoulis, de
+gaïacs, et de brousses épaisses, tout proche, au-dessus de la tribu.
+
+Employant sa prudence et ses ruses, il alla se cacher sur ce mamelon,
+sans être vu par les canaques. De là, il dominait la partie habitée de
+la région. Il observa tous les mouvements, fit attention aux plus petits
+détails. Puis, il prépara son lit, disposa une bûche pour mettre sa
+tête, rassembla à une place toutes les feuilles mortes et les herbes, il
+entoura sa couche de petites branches épaisses afin de dissimuler sa
+présence, et se préserver du vent frais de la nuit. Lorsque le soleil,
+rouge comme un morceau de feu, descendit se baigner dans la mer, Navaé
+remarqua un nuage floconneux de sauterelles qui tourbillonnait et
+tombait comme de la pluie sous les rafales, dans une petite vallée qui
+se prolongeait en passant au pied de son monticule.
+
+Pendant longtemps, la nuit, Navaé regarda dans la tribu les silhouettes
+et les ombres des canaques qui se mouvaient autour des feux, sous les
+appentis qui servent de cuisine et de réfectoire. Elles gesticulaient,
+les silhouettes, et les unes après les autres elles disparurent
+baissées, allongées en avant, comme avalées la tête la première par les
+portes basses des cases pointues. Petit à petit les feux s’éteignirent.
+
+Navaé, ensemble veillait et dormait, pensant à la gloire de Winda.
+Incendier les cases, là, en bas, c’était facile; mais il n’aurait pas le
+temps de mettre le feu sur tout le pourtour, il ne pourrait allumer que
+la porte. Les canaques feraient un trou pour sortir, il n’arriverait
+donc pas à les brûler vifs. En se dépêchant il ne pourrait allumer que
+les portes de deux ou trois cases, et après se sauver. Cela n’en valait
+pas la peine. Ensuite, sa présence dans la région serait connue par les
+Témalas. Depuis trois lunes les Gomens n’étaient pas venus les déranger,
+ils ne se doutaient de rien, ils avaient relâché leur vigilance.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle s’en allait, par le sentier, Kaavo, la jeune popinée de la tribu de
+Témala. Kaavo, la fille du chef, Kaavo, la belle fille au teint rouge,
+déjà donnée par ses parents, lors de sa naissance, à Attéa, le fils du
+chef de la tribu de Voh. Elle s’en allait par le sentier, insouciante,
+écartant de ses bras en avant, la paille de dixe et les joncs, et les
+roseaux mouillés, alourdis de rosée, qui se penchaient mollement et lui
+barraient le chemin. Les poules sultanes et les hérons effrayés
+s’envolaient sur son passage. Elle s’en allait, Kaavo, des gouttelettes
+de rosée suspendues aux brindilles, et scintillantes comme des perles,
+faisaient en frôlant son corps nu, courir des frissons sur sa peau aux
+tons cuivrés; elle s’en allait, Kaavo, rentrant son ventre, le creusant,
+frileuse. De sa poitrine encorbellée, ferme, et de ses bras, elle
+entr’ouvrait l’océan des herbes vertes, jaunes, fendant les touffes d’un
+bleu plus sombre; par moments, au-dessus de la végétation houleuse, sa
+tête seule émergeait, surmontée de la boule crépue, énorme, de ses
+cheveux rougis au lait de chaux. Parfois, dans les petites éclaircies,
+elle s’arrêtait pour offrir son corps et ses membres nus aux caresses du
+soleil levant; tout naturellement, elle se campait comme une statue de
+bronze. Elle avait des lignes sculpturales, Kaavo. Cette beauté
+plastique de l’être sain qui, sans aucune contrainte, s’est développé
+dans la grande nature, s’est trempé à l’air libre, et vivifié aux rayons
+du soleil. Sa taille cambrée, souple, sur ses hanches évasées, et ses
+membres arrondis, aux muscles longs, avaient de l’harmonie. C’était un
+bel animal humain dans toute sa force et toute sa grâce.
+
+Son vêtement était plutôt léger: posé très bas autour de ses hanches
+rondes, et descendant jusqu’à mi-cuisse, s’enroulait son tapa blanc,
+fait de fibres de magnagna[7] et de jonc battu; un collier de graines
+végétales et de petits coquillages percés ornait son cou; une ceinture
+de jonc tressé serrait et assouplissait sa taille; à ses poignets et à
+ses chevilles, des cordelettes en poils de roussettes indiquaient la
+finesse de ses attaches; dans ses cheveux épais et bourrus, sur le
+devant, était planté un peigne en bambou, dont le sommet formait une
+sorte de diadème; une fleur écarlate, en aigrette, était piquée près de
+son oreille; et c’était là tout son costume.
+
+ [7] Liane textile que les indigènes emploient comme liens.
+
+Elle s’en allait par le sentier, Kaavo; le balancement onduleux des
+franges de son tapa blanc rythmait son pas agile et cadencé; elle s’en
+allait, Kaavo, insouciante. Où allait-elle, Kaavo, si matinale?...
+D’habitude les popinées craignent le froid, elles ne sortent des cases
+que fort tard, lorsque le vent et le soleil ont bu la rosée de la nuit,
+et séché les feuilles. Où allait-elle, Kaavo?
+
+Kaavo, comme tous ceux de sa race, n’avait que des idées très simples;
+et pour elle, comme pour eux, le grand problème de la vie, le vrai, le
+seul, était de manger, manger beaucoup, manger toujours, et tout comme
+eux, Kaavo était gourmande, mais elle était réputée parmi les siens
+comme étant un fin gourmet; et, ce matin-là, Kaavo voulait manger une
+friandise à son goût. Cela était bien permis à une fille de chef,
+n’est-ce pas?
+
+Elle savait bien, Kaavo, où elle allait, et ce qu’elle voulait faire;
+elle avait vu, hier, à la tombée de la nuit, quand les roussettes
+commencent à sortir des bois, elle avait vu une nuée de sauterelles
+s’abattre dans le haut de la vallée, pas loin de sa case, et elle savait
+que pour prendre facilement beaucoup de sauterelles, il fallait y aller
+de bonne heure, le matin, pendant que leurs ailes sont encore mouillées
+de rosée; à ce moment elles ne peuvent s’envoler. Kaavo allait en
+ramasser à pleines poignées... Elle s’en allait par le sentier, Kaavo,
+insouciante, se réjouissant d’avance à l’idée de ce copieux régal.
+
+Elle s’en allait, Kaavo, toute seule, personne n’avait voulu la suivre,
+l’herbe était trop mouillée, il faisait trop froid. Et elle allait, par
+le sentier, en balançant son tapa blanc, de-ci de-là, à sa portée,
+cueillant des baies, qu’elle mangeait, gloutonne; elle marchait, et son
+tapa rythmait son pas. Elle s’en allait, Kaavo, heureuse sous les
+caresses du soleil, insouciante, ne pensant qu’aux sauterelles.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Lorsque les premières clartés du jour colorèrent les cimes des
+montagnes, Navaé veillait déjà les mouvements de la tribu encore
+endormie. Le soleil apparut, rien n’avait bougé. Toujours attentif à
+regarder, Navaé remarqua des hérons et des poules sultanes qui
+s’élevaient de la plaine, au pied du monticule sur lequel il était
+posté. Tout de suite il comprit que là, en bas, il passait quelqu’un.
+Alors quittant son observatoire, avec précaution, il s’avança de
+quelques pas, pour voir: il aperçut une forme humaine qui allait,
+écartant les hautes herbes, en suivant le sentier, montant toujours dans
+la vallée; c’était une popinée, elle s’arrêta un instant, sa peau rouge
+luisait au soleil matinal.
+
+Le plan de Navaé fut vite tracé; il avait deviné que cette popinée
+allait aux sauterelles; il pouvait la prendre, il verrait ensuite ce
+qu’il en ferait. Passant sur le flanc opposé du mamelon, hors de la vue
+de la popinée, il partit pour aller l’attendre en haut de la vallée,
+dans la partie plus boisée, près des sauterelles. En arrivant il piqua
+ses sagaïes debout en terre, il ne garda que sa hache ronde. Sur le bord
+du sentier, Navaé s’effaça derrière un arbre, et il attendit sur ses
+jarrets fléchis, ramassé, le buste courbé en avant, le bras plié vers
+l’épaule, la hache au poing, les yeux allumés, magnétiques, en arrêt,
+prêt à bondir.
+
+Elle avançait toujours, la popinée rouge, en suivant le sentier,
+entr’ouvrant les hautes herbes, les joncs et les roseaux. Elle s’en
+allait, Kaavo, heureuse sous les caresses du beau soleil, insouciante,
+ne pensant qu’aux sauterelles. Tout à coup Kaavo s’affaissa, écrasée
+sous un poids énorme qui lui tombait brutalement sur les épaules. Avant
+qu’elle eût compris, elle était terrassée; un guerrier, d’une main, la
+tenait par les cheveux, il lui avait mis un genou sur la poitrine, et
+brandissait en l’air une lourde hache tranchante. Kaavo surprise n’avait
+pas poussé un cri, elle restait là, pétrifiée.
+
+Le guerrier parla: «Si tu cries ou si tu bouges, je te fends la tête!»
+
+Kaavo vit dans les yeux féroces du guerrier que la menace n’était pas
+vaine. Elle ne bougea pas, ne cria point; mais la faculté de penser lui
+revenant, les yeux mi-clos elle regardait à travers ses longs cils,
+veillant une occasion, un éclair, pour lui glisser entre les doigts,
+comme une anguille.
+
+Le canaque la tenait toujours d’une main enfoncée dans les cheveux, et
+d’un genou sur la poitrine. Il posa sa hache à côté de lui, défit de sa
+main libre la corde qui le ceinturait. Puis, immobilisant toujours Kaavo
+sous son poids, il lui lâcha les cheveux, lui attacha un bout de la
+corde autour du cou, garda l’autre extrémité dans la main, et il lui
+déclara: «Je t’ai vue au pilou de Poinou, celui qui faisait tomber la
+pluie; je te connais, tu es la fille du chef, tu es Kaavo, je te tiens,
+n’essaye pas de te sauver, c’est inutile. Viens avec moi à Gomen, tu
+seras une femme du chef.»
+
+Kaavo répondit: «Laisse-moi, je ne veux pas être la femme du chef de
+Gomen, je suis pour Attéa qui sera le grand chef de Voh.»
+
+Navaé reprit impérieux: «Tu seras ma femme, à moi! tu vas marcher
+devant, où je te dirai d’aller; si tu casses des branches ou si tu fais
+des marques avec tes pieds, je te frapperai; si tu cries, je te tuerai
+pour te fermer la bouche.» Et lâchant sa victime, mais tenant toujours
+le bout de la corde, Navaé lui ordonna de marcher.
+
+La peur, un long atavisme d’obéissance et de servitude firent marcher la
+popinée comme le canaque le voulait; de sa laisse il la guidait, sans
+paroles. Il passa reprendre ses sagaïes fichées en terre, et l’un
+suivant l’autre, ils se dirigèrent sur le versant intérieur du massif de
+Taom.
+
+Navaé avait changé de direction, il allait vers les Paimbois. Cela pour
+dépister ceux qui chercheraient ses traces, lorsque la disparition de
+Kaavo serait connue. Il passait le long du Taom, sur le versant au
+soleil levant, dans une région même peu connue des canaques, presque
+impénétrable, tant la végétation y était puissante et entrelacée.
+
+La disparition de la belle Kaavo, la fille du chef de Témala, celle qui,
+aux ignames prochaines, devait être la femme du fier Attéa, agiterait et
+mettrait sur pieds ces deux tribus amies. Tous les plus vaillants
+guerriers, et les plus fins suiveurs de traces, se mettraient à sa
+recherche pour la reprendre et tuer ses ravisseurs.
+
+Et lui, Navaé, tout seul, en conduisant sa captive, il échappera à leurs
+poursuites, il emmènera Kaavo à Gomen; il aura pris la fille du chef de
+Témala, à Témala même, dans sa tribu, sous le nez de tous les guerriers,
+en se moquant d’eux. Voilà de quoi être fier. Winda n’aurait pas pu en
+faire autant. Tous les guerriers de Gomen le proclameront, lui, Navaé,
+grand chef de guerre, tous lui obéiront. Le grand chef de Gomen
+l’invitera à venir manger de ses poissons réservés pour les chefs. Quand
+il désirera une popinée il la prendra, personne n’osera le lui défendre.
+Qui comme Navaé?... Il n’y en a pas!
+
+Pour mettre la plus grande distance possible entre les guerriers de
+Témala et lui, Navaé activait son allure, il allait sans s’arrêter un
+seul instant, menaçant Kaavo de la fouetter avec sa sagaïe, si elle ne
+marchait pas assez vite.
+
+Et Kaavo allait, gardant toujours l’espoir de réussir à se sauver.
+Pauvre Kaavo, elle ne pouvait même pas lever les mains pour détacher le
+nœud qui était derrière son cou, sans que son conducteur s’en aperçût;
+et il lui était impossible de mener la corde jusqu’à sa bouche pour la
+mâcher, la couper avec ses dents, la corde était trop serrée.
+
+Elle marchait toujours, Kaavo, sous la menace de Navaé, pensant à la
+nouvelle vie qui lui serait imposée si elle ne parvenait pas à
+s’échapper. Être la femme du chef de Gomen, ou celle de Navaé, c’était
+ne plus jamais revoir la belle vallée de Témala, son pays à elle;
+c’était aussi ne jamais être la femme d’Attéa; depuis son enfance elle
+était faite à cette idée; cela n’était pas possible, c’était comme si
+les cocotiers avaient poussé les feuilles en bas et les racines en
+l’air; elle ne comprenait pas cela, Kaavo. Les guerriers de son père
+viendraient la reprendre avant qu’elle fût la femme du chef de Gomen ou
+celle de Navaé; et elle avait bien peur Kaavo, en pensant que son
+conducteur la tuerait peut-être, pour ne pas la rendre vivante aux
+guerriers de Témala.
+
+Une secousse sur la corde la fit s’arrêter. Navaé lui dit: «Le soleil a
+dépassé nos têtes, il descend, maintenant nous sommes loin de Témala, il
+faut trouver à manger. Nous allons passer dans cette forêt noire, et là,
+tout en marchant toujours, tu remueras avec tes pieds les feuilles
+mortes, tu ramasseras des bulimes[8], et moi je tuerai des oiseaux, tu
+les ramasseras aussi.»
+
+ [8] Sorte de gros escargots.
+
+Coupant avec sa hache une branche d’un chou palmiste qui se trouvait à
+côté, il fendit la nervure au milieu, dans le sens de la longueur, et
+donna les deux palmes à Kaavo, qui vite tressa un panier.
+
+Au bout d’un petit moment, le panier était fait. Ils se remirent en
+route, l’un suivant l’autre, chacun à un bout de la corde. En passant
+dans la forêt, tout en marchant Kaavo soulevait, de la pointe de ses
+pieds rasant la terre, l’épaisse couche humide des feuilles mortes.
+Souvent elle se baissait pour ramasser un bulime qu’elle mettait dans
+son panier.
+
+Navaé, muni de pierres, de son regard d’émouchet fouillait le feuillage
+sombre des arbres. Un caillou partait en ronflant, un choc, du bois qui
+se casse, et bien souvent un notou tombait pesamment sur le sol. Kaavo
+allait le prendre, toujours suivie de son conducteur inexorable.
+
+Quand Navaé jugea que les provisions étaient suffisantes, il dit à
+Kaavo: «Fini! marche droit, comme ça.» Et de sa main il lui montra la
+direction. La popinée devant le canaque, ils continuèrent à filer sans
+prononcer une parole. Ils marchèrent longtemps, le soleil baissait.
+
+Un peu avant la nuit sombre, ils s’enfoncèrent dans une vallée profonde,
+remontant le cours d’un ruisseau. Ils allaient sous la tonnelle
+interminable des branches se croisant, s’entrelaçant, au-dessus de l’eau
+qui serpentait, bondissait, fuyait comme du vif argent. Ils marchaient
+dans le lit du creek, sautant de rochers en rochers, passant parfois
+dans l’eau; ils allaient en montant toujours, entre deux contreforts du
+pic Homédéboa. Quand ils dominèrent la région, lorsque la vue put
+s’étendre au loin, ils s’arrêtèrent.
+
+Au milieu de grands rochers de serpentine grise, dans un fouillis
+inextricable d’arbres et de lianes entremêlées, sur un sol devenu
+élastique par l’entassement des détritus végétaux, ils installèrent le
+campement de la nuit. Navaé guidant toujours Kaavo qui était devenue sa
+chose docile. Ils allumèrent un petit feu sans fumée pour cuire les
+bulimes et les pigeons sur la braise ardente. Ils les mangeaient au fur
+et à mesure qu’ils étaient à moitié cuits. Aussitôt le repas terminé,
+ils éteignirent le feu.
+
+Kaavo pensait toujours à se sauver. Elle était une belle popinée, jeune;
+Navaé était un homme, jusqu’à maintenant il ne lui avait pas fait de
+mal, il ne l’avait que menacée. Dans la nuit, il sera comme tous les
+canaques, il aura les mêmes intentions; la discipline et la surveillance
+se trouveront relâchées, Navaé sera moins méchant, il aura de la
+douceur, il lâchera le bout de la corde qu’il tient dans sa main. Elle
+profitera de ce moment pour se sauver, avant que Navaé l’ait brutalisée.
+Et si cela n’arrivait pas, si Navaé était toujours aussi méchant, elle
+pourrait peut-être, pendant qu’il serait endormi ou assoupi, détacher la
+corde ou la couper. Après, dans la nuit noire, elle se sauverait si
+vite, elle se cacherait si bien, elle s’accroupirait si petite, elle
+ferait si peu de bruit, que son gardien ne pourrait pas la retrouver.
+Elle s’en retournerait à Témala, dans son beau pays à elle; elle irait à
+sa case rejoindre ses compagnes, elle achèverait la belle natte qu’elle
+tressait, en pandanus. Et plus jamais elle n’irait aux sauterelles,
+seule, le matin. A Témala, elle avait sa culture à elle, des ignames,
+elle planterait des... Navaé la tira de ses réflexions, en lui prenant
+brusquement un bras, et d’un bout de la corde qu’il tenait à la main, il
+lia le poignet de Kaavo avec le sien, en croisant des boucles fortement
+serrées. Pauvre Kaavo, tous ses espoirs de fuite s’envolaient.
+
+Navaé se coucha sur le lit de feuilles sèches, avec Kaavo à son côté,
+leurs deux poignets attachés ensemble. L’un ne pouvait faire un
+mouvement sans que l’autre le sentît.
+
+Navaé expliqua à Kaavo: «Je ne te ferai pas de mal, car je te garde pour
+le grand chef de Gomen; tu es de la race des chefs, tu seras sa popinée
+à lui, la plus belle. Après cela, les Gomens et les Témalas ne se feront
+plus la guerre, les deux tribus seront amies; à elles deux, elles seront
+plus fortes que toutes les autres tribus, elles battront tous les
+canaques des montagnes; leurs plantations, leurs popinées, leurs arbres,
+tout sera pour nous: nous ne travaillerons jamais, nous les canaques de
+l’eau salée; nous nous promènerons dans nos pirogues, nous irons à la
+pêche, nous ferons des grands caï-caï, des pilous. Tu comprends ça,
+Kaavo. C’est joli! il ne faut pas te sauver, je vais dormir et toi
+aussi.»
+
+Et tous deux, chacun poursuivant ses pensées, simulèrent un profond
+sommeil.
+
+Kaavo comprenant qu’il lui était impossible de reconquérir sa liberté,
+essayait de se faire à l’idée de sa nouvelle vie. Tout ce que Navaé
+disait n’était pas vrai, mais elle ne serait pas tuée, elle ne serait
+pas mangée; le bonheur était encore possible pour elle. A Gomen, il y
+avait beaucoup de taros, beaucoup d’ignames, une belle rivière, beaucoup
+de poissons, des grandes pirogues, des îlots avec beaucoup de
+coquillages; à Témala il n’y en avait pas, des îlots. Elle serait une
+femme du chef de Gomen, toutes les popinées seraient ses compagnes. Bien
+sûr, elle ne pourrait jamais aller à Témala dans son beau pays, ou si
+elle y retournait, elle ne serait plus la popinée d’Attéa; les canaques
+lui feraient du mal, et si elle n’en mourait pas, on la donnerait à un
+homme quelconque. Quand son union au chef de Gomen serait un fait
+accompli, il valait mieux qu’elle y restât, à Gomen. Et Kaavo, tout en
+regardant à travers ses cils scintiller les étoiles, tout doucement se
+résignait.
+
+Navaé, couché le long du corps chaud de la jeune popinée, subissait le
+supplice de la tentation. Tous ses instincts de brute affluaient à son
+cerveau obtus. Il se passait en lui une lutte intense qu’il démêlait
+difficilement. Son orgueil et son ambition, les traditions et les
+coutumes de la race, ses désirs de bête lubrique, toutes ces pensées
+chaotiques s’agitaient, combattaient en lui. La puissance de son
+entêtement fit triompher son besoin de domination. C’était déjà un
+acheminement vers un progrès: la volonté domptant l’instinct, au profit
+de l’ambition. La nuit se passa sans autre entretien avec Kaavo.
+
+Le matin, dès qu’il fit clair, ils se mirent en route pour Gomen, Navaé
+conduisant toujours Kaavo par sa laisse. En approchant de Gomen, Navaé
+évita même de se montrer aux canaques de sa tribu qui circulaient dans
+les alentours. Ils arrivèrent à Koligo, à la case de Navaé, personne ne
+les avait vus.
+
+Là, Kaavo toujours menée en laisse, Navaé portant encore ses armes, ils
+pénétrèrent sous l’appentis qui était la cuisine. Au milieu, sur le
+foyer éteint, une marmite ronde en terre cuite était calée sur des
+pierres. Navaé plongea la main dedans, il en retira des ignames et des
+poissons fumés. Kaavo et Navaé assis à côté du foyer éteint, l’un en
+face de l’autre, mangèrent gloutonnement, bruyamment, sans échanger une
+parole.
+
+Navaé était préoccupé, soucieux. Par moment il portait ses yeux fuyants
+sur Kaavo, il n’osait plus la regarder; derrière son front bas et
+embouti une pensée se formait, se durcissait, prenait corps; dans ses
+yeux qui n’avaient jamais brillé de douceur, s’allumaient des
+indécisions, des hésitations.
+
+Tout à coup, se précipitant sur Kaavo, il la terrassa, la tenant à la
+gorge, étranglée, incapable d’un cri, d’un mouvement. Et prenant sa
+longue sagaïe au harpon de raie, n’hésitant plus, il la lui piqua dans
+un œil, mais cet œil s’obstinait à glisser, à tourner sous la pointe
+aiguë; lâchant la gorge de Kaavo, il lui enfonça un doigt dans l’orbite
+pour immobiliser l’œil, et de la pointe de sa sagaïe il le creva. Il en
+fit autant à l’autre.
+
+Kaavo resta allongée, inerte. Du sang et une matière visqueuse coulaient
+de sa face, tombaient en gouttes rouges sur la natte jaune.
+
+Navaé, sans s’occuper de Kaavo, alluma le feu. Il fit sa grande toilette
+de guerrier, se noircit tout le corps, planta dans ses cheveux son grand
+plumet, il se para de ses plus beaux ornements, et ramassant ses armes,
+il allait partir lorsque Kaavo reprit ses sens. Elle se mit à se
+plaindre, à gémir doucement, à pleurer. Pauvre Kaavo, peut-être
+avait-elle des larmes dans ses yeux qui n’étaient plus. Navaé la souleva
+et l’assit appuyée contre un poteau de la case.
+
+Kaavo porta les paumes de ses mains à ses orbites rouges et vides, et
+elle resta immobile soutenant sa tête penchée; du sang ruisselait le
+long de ses poignets et venait s’égoutter à ses coudes. Elle geignait
+Kaavo, inconsciente, insensibilisée par la trop forte douleur.
+
+Navaé alla dans la tribu inviter le grand chef de Gomen, tous les
+guerriers, et surtout Winda son rival, à venir chez lui prendre part à
+un grand festin. Navaé voulait leur faire une surprise, il ménageait ses
+effets.
+
+Navaé avait crevé les yeux de Kaavo surtout par jalousie, afin
+d’empêcher le grand chef de Gomen de prendre et de garder cette jeune
+popinée, alors que lui, Navaé, n’y avait pas droit. Elle était de sang
+royal.
+
+En arrivant à la case de Navaé, les canaques y trouvèrent une popinée
+toute maculée de sang, accroupie à terre, appuyée à un poteau; elle
+geignait, inconsciente.
+
+Et Navaé se mettant à côté d’elle, dit aux guerriers: «C’est Kaavo, la
+fille du chef de Témala, je suis allé seul la prendre dans sa tribu, je
+l’ai emmenée ici, je lui ai crevé les yeux pour qu’elle ne puisse pas se
+sauver. Je l’ai respectée, parce que, vous savez bien, la chair
+virginale des filles est meilleure, et les hommes qui en mangent
+deviennent plus forts. Nous allons manger Kaavo.»
+
+Parmi les guerriers de Gomen, il y eut quelques réprobations faiblement
+exprimées: Avoir pris la fille d’un grand chef, lui avoir crevé les
+yeux, et ensuite la manger, c’était quelque chose d’extraordinaire; le
+sentiment atavique du respect des chefs se trouvait bouleversé.
+
+Mais le geste audacieux de Navaé, son mépris infligé à la tribu de
+Témala, et sa cruauté, en imposèrent à tous les guerriers; ils lui
+firent des acclamations: Navaé était le plus grand des guerriers,
+c’était comme le diable. Qui comme Navaé?... Il n’y en avait pas.
+
+A côté de Kaavo insensible à tout, les canaques firent chauffer les
+pierres. Lorsqu’elles furent prêtes, Navaé acheva Kaavo en lui fendant
+la tête d’un seul coup de sa hache ronde en pierre bleue. Le grand chef
+de Gomen et tous les guerriers en mangèrent, chacun un morceau, pour
+avoir de la virilité, de la force. Navaé fut encore acclamé. Il n’y en
+avait pas comme lui.
+
+Après cela, Navaé devint le grand chef de guerre de Gomen. Tous les
+canaques avaient peur de lui. Il était connu et craint par toutes les
+tribus de l’île.
+
+Et le conteur de l’histoire, lui aussi, orgueilleux de ses ancêtres, me
+regarda fièrement; et se tapant sur la poitrine, il me déclara: «Navaé
+c’était le papa pour papa pour moi.» Et lui aussi, le conteur, rapprocha
+les bûches dans le foyer pour se chauffer le corps; tout à ses pensées,
+il ne parlait plus. Derrière son front bas et embouti, je devinais son
+regret de ces époques sauvages, et dans son regard fuyant, je lisais sa
+fourberie, et sa haine pour l’homme blanc qui est venu mettre fin à
+cette barbarie.
+
+Sur le sommet du mont Kaala, dans la nuit transparente illuminée par des
+millions d’étoiles, voyant se profiler, puis s’évanouir en un lointain
+flou, les contours sombres de la côte Calédonienne bordée par les
+dentelles phosphorescentes des récifs, le regard planant sur le
+Pacifique, vers l’infini, au sein de toute cette beauté majestueuse,
+immuable, éternelle, je déplorais que cette nature sublime, faite pour
+la douceur et le rêve, ait pu être profanée par de telles scènes
+d’horreur.
+
+Et le roulement lourd des récifs s’élevant vers les nues, et le
+sifflement lugubre des pétrels passant dans leur vol de flèche, et le
+vent de la nuit qui gémissait doucement dans les sapins, me semblaient
+être des plaintes venues de ces temps passés: les pleurs de Kaavo, la
+belle popinée rouge.
+
+
+
+
+FLIRT CANAQUE
+
+A mon ami P. V.
+
+
+N’Doui sent bien que Malalou est à son goût. C’est une jolie popinée, et
+toujours il pense à Malalou, et toujours il cherche Malalou dans les
+sentiers perdus de la tribu.
+
+Mais Malalou s’est bien aperçue que N’Doui s’occupe d’elle; alors elle
+évite de le rencontrer, elle fait un peu la coquette, Malalou, elle joue
+l’indifférence.--Quand N’Doui est là, elle fait semblant de ne pas le
+voir, ou, si elle est obligée de le regarder, elle allonge ses lèvres,
+elle affecte d’être très contrariée de sa présence.
+
+Malalou est une jeune popinée d’une quinzaine d’années, à la poitrine
+très altière; elle est ronde de partout, Malalou, fine de taille; ses
+larges hanches s’évasent sous son blanc tapa de jonc battu. Et, suprême
+élégance, par-dessus son tapa, juste derrière, arrondissant encore son
+assiette, elle porte un petit volant de franges qui descend et bat sur
+ses jarrets, comme un chasse-mouches. Le manche d’un couteau à gaine
+sort de la ceinture tressée de son tapa. Malalou ne se blessera pas avec
+la lame tranchante, non; elle sait s’accroupir et s’asseoir gentiment,
+et même avec décence.
+
+Quand elle marche, Malalou, ses épaules remuent à peine, mais sa taille
+se ploie, ses hanches roulent et ondulent; le chasse-mouches se balance
+bien en mesure, et ses mollets ronds remontent. Quelquefois N’Doui la
+suit de loin, Malalou, en pensant à beaucoup de choses.
+
+Dans la boule de ses cheveux, un peu sur le front, elle a planté un
+peigne en bambou, Malalou. Deux lignes tatouées en bleu partent des
+ailes de son nez, et vont se perdre du côté de ses oreilles.--Quand elle
+rit, Malalou, elle montre des dents bien alignées, et bien blanches,
+comme les dents des roussettes.
+
+N’Doui, lui, est un beau type d’homme, un athlète tout à fait complet,
+il doit avoir vingt ans.--Tout nu il est léger, même gracieux, tant ses
+mouvements sont souples. Habillé comme les blancs il serait trapu,
+lourdeau et gauche.--N’Doui est né pour être nu, son baguiyou est
+suffisant pour le vêtir.
+
+N’Doui n’a pas encore détaillé tous les charmes qui adornent la suave
+Malalou, et font d’elle une belle, belle popinée. Il ne comprend même
+pas toute l’harmonie de l’ensemble.--Mais N’Doui suit sa nature, il
+s’abandonne à une impulsion qui le pousse de préférence vers Malalou,
+plutôt que vers les autres popinées.
+
+Aujourd’hui Malalou est assise avec quelques popinées, autour d’une
+marmite immense à trois pieds, qui règne sur la place commune, devant
+les cases.--Malalou est très absorbée par la fabrication d’une ficelle
+en magnagna. Elle ne fait pas de la dentelle, ni de l’irlande, ni des
+trous-trous, Malalou...
+
+N’Doui est par là, il arrive sans se montrer, il se cache derrière une
+case. Puis, il arrache une brindille de jonc, il l’arrange, la façonne,
+en fait une petite sagaïe, qu’il lance sur Malalou. Malalou reçoit cette
+inoffensive sagaïe dans le dos, elle cambre brusquement ses reins
+flexibles, et elle pousse un petit Koui! Elle sait bien que c’est N’Doui
+qui est là, mais elle ne se retourne pas.--N’Doui s’avance un peu, il
+continue ses agaceries avec des brindilles, et avec des petits cailloux.
+Chaque fois qu’elle est touchée Malalou fait un Koui!--Mais les Koui
+vont en s’atténuant. A la fin Malalou ne dit plus rien; seule la place
+touchée frissonne un peu. Alors N’Doui se montre tout à fait.--Malalou
+feint d’être surprise, elle allonge les lèvres et fait la moue; puis,
+vivement, elle prend sous la marmite un tison allumé qu’elle jette dans
+les jambes de N’Doui.--Celui-ci saute en l’air pour éviter le coup, tout
+en criant dans une note suraiguë Ouilllililililili!... Toutes les
+popinées rient.--Malalou continue à rouler sa ficelle.
+
+N’Doui est resté là; maintenant il est appuyé contre un cocotier, il
+joue du «courroua.» C’est une manière de longue flûte cintrée, en
+roseau. Il la tient appliquée sur le bout de ses lèvres, N’Doui semble
+souffler sur son pouce. L’autre extrémité de la flûte est en bas, au
+bout de son bras allongé le long de sa jambe. D’un doigt il bouche et il
+ouvre un trou, et touroutoutouroutoutou... Il joue en cadence le pas du
+pilou, en battant la mesure sur la terre, avec son pied; et
+touroutoutouroutoutou, il n’y a que deux notes et deux tons, mais par
+moments pour que ce soit plus joli, il bourdonne avec ses lèvres
+charnues, tout en roulant des touroutoutou.
+
+C’est enlevant, les popinées sont empoignées par la cadence, et tout en
+continuant chacune son ouvrage, Malalou de corder son magnagna, elles
+marquent la mesure avec leurs pieds. Peu importe les autres. N’Doui ne
+voit que Malalou, et touroutoutou pour Malalou. Au bout d’un moment,
+Malalou emportée par le rythme, oublie qu’elle doit être fâchée; et elle
+regarde le beau N’Doui qui joue si bien du courroua.--Alors commence le
+langage muet, mais si éloquent des yeux.
+
+Sans bouger la tête, de ses regards balancés en cadence, N’Doui détaille
+tous les appâts, tous les avantages physiques de la jeune Malalou,
+toujours en faisant touroutoutou. Ses yeux regardent la poitrine, puis
+ils se portent sur un bouquet de cocotiers du voisinage. Puis ses yeux
+regardent les bras, puis les jambes, puis tout de Malalou, et à chaque
+chose désignée, les yeux indiquent le bouquet de cocotiers tutélaire,
+toujours en cadence.--De temps en temps Malalou fait la moue,
+touroutoutou; mais au fond elle est très flattée de cet hommage rendu à
+ses grâces.
+
+Quand les autres popinées le regardent, N’Doui fait toujours
+touroutoutou, mais ses yeux ne bougent pas. Les jeunes popinées ne
+diraient rien, il le sait bien; mais les vieilles femmes feraient:
+Tchiaaa! Dès que les popinées ne le voient plus, les yeux de N’Doui
+roulent à nouveau, et recommencent à dire à la suave Malalou: Ces bras
+ronds, ces jambes musclées, ce corps souple, tout ça joli, il faut que
+ça aille dans ce bouquet de cocotiers, là-bas, au bout de mes yeux. Et
+touroutoutou Malalou fait la moue. Mais un de ces jours elle ira toute
+seule dans ce bouquet de cocotiers, en se donnant un petit air de pas
+l’avoir fait exprès. Et Malalou sera surprise quand elle verra N’Doui,
+elle se sauvera si maladroitement dans un taillis épais, comme une poule
+craintive, que N’Doui l’attrapera facilement, Malalou, en
+y mettant toute la violence d’un coq à crête rouge... Et
+touroutoutouroutoutou......... Puis N’Doui ramassera ses cliques et ses
+claques, et il se sauvera à travers la brousse, comme un voleur.
+
+
+
+
+LE TAYO GRAS
+
+Conte canaque expliqué par Thiota-Antoine de la tribu des Paimbois.
+
+
+PROLOGUE
+
+Il y a longtemps, longtemps, les canaques ne savaient pas qu’il existait
+des hommes blancs.--Les blancs n’étaient pas encore venus dans notre
+pays.--Les vieux racontaient que loin, loin, là-bas, sur des îles, où le
+soleil sort de l’eau, il y avait des hommes jaunes, de la couleur des
+requins. Et de l’autre côté, où le soleil descend et s’éteint dans la
+mer pour faire la nuit, c’était des hommes noirs, noirs comme le charbon
+du bois. Les vieux savaient tout.
+
+Les vieux vieux, les pères des vieux, avaient vu des hommes rouges qui
+étaient arrivés à Balabio, sur une longue pirogue, apportée par un
+cyclone. Les hommes rouges étaient grands, forts, les femmes aussi;
+leurs cheveux étaient droits comme l’herbe, et sur leur corps et leur
+figure il y avait des dessins. Ils ne savaient pas le langage des
+canaques.
+
+Les hommes rouges avaient donné deux femmes au Chef de Balabio, pour
+avoir la permission de descendre sur le sable. Les canaques avaient fait
+camarade avec eux, et ils ne les avaient pas tués. Et puis, des hommes
+rouges étaient restés là, sur un bout de terre que le chef avait laissé
+pour eux, planter des ignames et construire des cases.
+
+Ces hommes rouges savaient creuser de longues pirogues dans des arbres
+qu’ils attachaient l’un au bout de l’autre. Ils tressaient des jolies
+nattes en jonc, ils piquaient des dessins noirs et bleus sur la peau des
+canaques.--Après, ces hommes rouges étaient devenus vieux, et ils sont
+tous morts. Il ne restait plus que leurs petits qui parlaient le langage
+des canaques.
+
+Tout ça, ce sont les vieux qui nous ont raconté; eux ils n’avaient pas
+vu, c’était le père pour eux qui avait dit. Nous, on ne sait pas, mais
+on croit les vieux.
+
+Les vieux... longtemps... peut-être qu’ils étaient un peu sauvages, ils
+ne connaissaient pas le «Bodieu» pour vous autres... Les vieux faisaient
+toujours la guerre, toujours la guerre, pour voler les ignames, enlever
+les popinées, et manger les hommes.
+
+Long... temps, il n’y avait pas de pocas[9], pas de poules, pas de
+bétail. Les vieux de longtemps qui vivaient sur les montagnes, dans la
+brousse, loin de la mer, ils mangeaient les poissons de la rivière... et
+puis quoi?... Rien du tout... Ils tuaient les roussettes, les rats, les
+oiseaux, et c’est fini... Les vieux, ils aimaient bien la viande... ça
+c’était meilleur pour eux.
+
+ [9] Porc.
+
+Quand il n’y avait pas de pluie, les ignames, les bananes, ne savaient
+pas pousser. Souvent, les autres canaques, ceux qui étaient plus forts,
+venaient voler les récoltes, et brûler les cases. Ceux qui n’étaient pas
+forts se sauvaient dans la brousse, ils allaient se cacher au fond des
+forêts. Alors ils ne plantaient rien. Ils n’avaient que les graines des
+arbres, et les peaux de bouraos[10] pour manger.
+
+ [10] Bourao.--Arbre à écorce épaisse, pâteuse, comestible en cas de
+ famine.
+
+Tu connais?... là-haut, à côté de la rivière le Diahot, plus loin que
+Bondé, plus loin que Péhoué, plus loin que Ouénia,... marche, marche,
+marche encore. Là où il y a des cailloux pour faire la monnaie des
+blancs, tu sais bien?... il y a encore des terres cultivées par les
+vieux canaques de longtemps... Là, à côté de la grande Montagne Ignambi,
+ça y est: là c’est Pouapanou.
+
+Dans une petite vallée, sous les banians noirs où il n’y a jamais de
+soleil, à côté des cocotiers que le vent remue, le long de la rivière,
+là, il y a encore un peu des cases... Haaa... maintenant c’est fini...
+tous les canaques sont presque morts... il n’y en a plus... Mais avant,
+il y en avait beaucoup des canaques, partout, partout, comme les
+feuilles des arbres.
+
+Dans la petite tribu de Pouapanou, longtemps. Mon vieux!... M’pouh!...
+Il y avait un canaque gros, gros, gros; il était gras, gras, gras... les
+pocas, c’est rien du tout! lui plus gros, lui gagné les pocas. Sa peau,
+elle était rouge. C’était un petit des hommes rouges qui étaient venus
+dans la grande pirogue... Nous, on ne sait pas bien, mais les vieux ils
+connaissaient. Ce Tayo[11] là, il était plus gros que tous les canaques,
+y en a pas comme lui.
+
+ [11] Homme, mâle.
+
+Avant que les hommes blancs arrivent ici, dans notre pays, Tchia!
+C’était pas bon de manger beaucoup... Tout à l’heure engraisser..., tout
+à l’heure trop gras... Et puis après, les canaques des autres tribus
+avaient besoin de tuer celui-là qui est trop gras, pour le
+manger.--Maintenant encore, les popinées qui savent bien, disent aux
+pikininis[12] qui sont gourmands: «Toi, si tu manges beaucoup, tu seras
+trop gras, et les canaques de l’autre tribu vont venir te tuer pour le
+caï-caï».--Les petits, ils ont peur.
+
+ [12] Petits enfants.
+
+Tous les canaques de Paimbois, tous les canaques de Bondé, tous les
+canaques de la vallée du Diahot, savaient bien qu’il y avait à Pouapanou
+un gros tayo rouge, qui était gras, gras, qui était bon... Tous ils
+avaient besoin de lui pour le manger. Les canaques avaient faim de la
+viande.
+
+Tous les canaques allaient se cacher comme les émouchets, comme les
+rats, dans les forêts, dans les rochers, à côté de la petite tribu de
+Pouapanou, pour guetter le tayo gras, attraper le tayo gras quand il
+sortirait seul du village, le tuer, et après le faire cuire dans les
+cailloux. Son nom pour le tayo gras: Tchiaom.
+
+Le frère de Tchiaom, les camarades de Tchiaom, tous les canaques de la
+tribu de Tchiaom, ils étaient pas contents que les canaques de Paimbois,
+les canaques de Bondé, viennent tuer Tchiaom pour le manger.--Les
+canaques de Pouapanou toujours garder Tchiaom, toujours faire attention
+à lui.
+
+Ou là! là! Phouuu... Thiaom il avait peur... Lui toujours rester dans sa
+case, à côté de la rivière, lui caché comme les rats. Lui jamais sortir
+dehors, jamais marcher, jamais promener, jamais danser pilou, jamais
+pêcher les poissons, jamais chasser les oiseaux... Tchiaom toujours
+couché, lui beaucoup fainéant. Toujours manger, dormir, manger,
+dormir,... Ha!... lui vient plus gros encore... Mon vieux!... tous les
+cochons c’est petit... lui plus gros que les vaches marines... Tchiaom
+connaît pas marcher, il est trop lourd... Lui bouger un peu... ça y est,
+lui souffler: Ouââââ... Comme les tortues de mer, la nuit.--Tchiaom
+toujours rester dans sa case, lui connaît plus sortir dehors. Tchiaom il
+est trop gros, la porte elle est trop petite.
+
+
+I
+
+Depuis quelques jours une atmosphère de recueillement pesait sur la
+tribu de Bondé. Les habitants avaient des allures bien étranges,
+certains d’entre eux paraissaient jouir d’une autorité privilégiée. Une
+discipline sociale semblait s’être affermie.
+
+Les popinées étaient devenues encore plus humbles, plus serviles. Elles
+allaient sans bruit, comme des ombres, pliées en deux, aplaties sur le
+sol, toutes effacées; elles passaient hors des sentiers frayés, se
+confondaient parmi la végétation afin d’éviter les regards méprisants
+des hommes. Lorsque, pour les besoins de la vie ordinaire, l’une d’elles
+devait se montrer aux canaques et leur adresser la parole, c’était à
+peine si une voix craintive s’élevait de son corps prosterné.
+
+Les canaques, eux, étaient devenus plus hautains, plus autoritaires.
+Dans l’exécution des choses simples ils prenaient des airs solennels,
+semblaient accomplir un sacerdoce dont eux seuls étaient dignes. Ils
+marchaient orgueilleux, fiers comme des coqs de bataille. Les canaques
+s’étaient ressaisis, chacun avait repris conscience de sa valeur
+d’homme, de guerrier invincible, et sa superbe de mâle s’en était accrue
+d’autant.
+
+Certains canaques, dans toute la possession de leur force, portaient
+enroulé autour de la tête et relevé en cimier, une sorte de turban
+d’écorce de banian assouplie; cette haute coiffure en tromblon était
+traversée par une ligne médiane en fibre de bananier. C’était un insigne
+qui indiquait que ces individus étaient des manières de licteurs, de
+gendarmes, des agents affiliés à la redoutable bande des chirurgiens,
+médecins, bouchers, et spécialistes en diverses sorcelleries. En guise
+de faisceaux, ils étaient munis d’une trique imposante. Cette
+distinction donnait à ces individus le droit au respect de la tribu
+entière. Les sujets ne les abordaient qu’avec des marques de grande
+déférence.
+
+La nuit venue, autour des feux, les bavardages ne se prolongeaient plus
+futiles, insignifiants, comme de coutume. Les canaques restaient dignes,
+et n’échangeaient plus entre eux que des chuchotements confidentiels
+indispensables, ou quelques paroles qui tombaient lourdes dans le
+silence.
+
+Cet état d’esprit collectif était dû à un événement grave qui se
+perpétuait dans les sombres forêts, sous les coupoles des arbres
+centenaires. Un acte solennel qui marque une époque importante dans la
+vie canaque se déroulait mystérieusement, hors des régions fréquentées.
+L’avenir des individus, celui de la famille, celui de la tribu entière
+s’affirmait. Les gloires héroïques des ancêtres disparus qui hantaient
+les tabous des morts, et celles des guerriers des temps présents, se
+transmettaient aux enfants mâles, aux garçons, aux hommes de demain.
+
+Depuis que la lune avait disparu des nuits, les jeunes gens, les éphèbes
+de la tribu, aptes à porter les armes, avaient été emmenés secrètement
+par des sorciers, au fond d’un ravin sauvage, sous les hautes fougères
+arborescentes et les souples choux-palmistes, dans une forêt
+silencieuse, au bord d’un ruisseau où se miraient les feuilles géantes
+des taros. Ils avaient été conduits à un endroit ignoré surtout des
+femmes.
+
+Là, sur un lit de paille fraîche, en se conformant aux rites sacrés,
+avec des tiges éclatées de roseaux qui servaient de scalpel, un
+officiant avait pratiqué aux jeunes gens un genre spécial de
+circoncision, sans l’ablation complète.--Ce sacrifice avait duré fort
+longtemps, car un brin de roseau s’émousse à chaque fois qu’il incise;
+il avait fallu en employer un grand nombre pour chaque individu.
+
+Les patients étaient restés calmes, stoïques, sans proférer une seule
+plainte. C’était un glorieux présage, les garçons de la tribu seraient
+des guerriers intrépides.
+
+Et maintenant, dans la sombre forêt aux mille bruissements inconnus qui
+semblent venir des esprits des morts errants par les futaies, les
+néophytes, sous la garde des vieux et des sorciers, prolongeaient une
+retraite sévère, avant leur consécration publique de guerriers.
+
+Les jeunes initiés écoutaient parler les vieux qui racontaient les
+traditions des temps passés: Les triomphes des ancêtres; les ruses, les
+prouesses des pères; les guerres de la tribu, son orgueil à maintenir,
+ses haines à assouvir, ses terres à garder. Puis, on leur expliquait le
+rôle glorieux de l’homme dans la société canaque: sa puissance, ses
+droits dans la famille.
+
+Le mépris hautain qu’il doit montrer aux femmes: Ces êtres inférieurs,
+incomplets, nés pour le travail, la servitude passive, et la maternité.
+
+Désormais ils étaient émancipés, affranchis des obligations avilissantes
+de l’enfance, ils étaient des êtres supérieurs: Des hommes. Les mères
+qui les avaient mis au monde, nourris, puis élevés, devenaient pour eux
+de simples femmes; ils ne leur devaient plus aucune obéissance, de la
+protection seulement, celle que l’on accorde aux êtres subalternes dont
+on utilise le travail. Un guerrier ne doit jamais s’abaisser devant une
+femme. Il ne peut s’incliner que devant l’autorité d’un chef.
+
+Cette retraite mystérieuse, dans un refuge ignoré, devait durer jusqu’à
+la guérison complète. Ensuite, au jour et au moment fixés par le grand
+Conseil, les jeunes guerriers barbouillés de suie, la chevelure
+empanachée de plumes, le «baguiyou» en bataille, la sagaïe vibrante au
+poing, la hache de pierre brandie menaçante, devaient, en un peloton
+furieux qui soulèverait la poussière sous ses bonds trépidants, faire
+irruption dans la tribu, sur la grande place du pilou. Cela devant
+l’admiration muette de la peuplade assemblée.
+
+Et les jeunes guerriers, les yeux farouches, le rictus de la férocité
+aux lèvres, avec des agilités simiesques, enlèveraient un pilou de
+guerre, simuleraient des combats. Le rythme serait cadencé par
+l’orchestre des vétérans.
+
+Après ce serait le grand discours de célébration scandé par l’orateur,
+le barde de la tribu.
+
+Et quand le soleil serait descendu derrière les montagnes, loin dans la
+mer, le grand pilou s’animerait à la lumière pétillante des étoiles,
+sous les ombres mouvantes des arbres, hommes et femmes entremêlés. Alors
+ce serait une danse furieuse d’êtres nus et noirs déchaînés par
+instincts de l’érotisme, une saturnale démoniaque où les sexes se
+chercheraient bestialement. Des popinées, craintives et fuyantes le
+jour, deviendraient sous le couvert de l’obscurité, des bacchantes
+inassouvies, inlassables. Les jeunes guerriers, stimulés par l’exemple
+des aînés, affirmeraient hautement leur force virile. Ce serait leur
+fête, leur triomphe.
+
+Et comme en toutes choses, la turbulente jeunesse dépasse toujours la
+mesure, les éphèbes d’hier deviendraient tumultueux, agressifs,
+batailleurs. Il y aurait des rixes et des victimes.
+
+Et les vieux qui sont très réfléchis, très conservateurs des traditions,
+les regarderaient paternellement, et les laisseraient agir. Car les
+jeunes représentent l’orgueil fougueux de la race, la force qui se lève,
+l’avenir de la tribu.
+
+Les jours suivants, l’exubérance des jeunes guerriers se calmerait,
+petit à petit ils rentreraient dans l’ordre, se mettraient à l’unisson
+de leurs aînés. Désormais ils auraient les mêmes droits et les mêmes
+devoirs collectifs que tous les adultes.
+
+Tout en attendant avec impatience cette fête licencieuse dont la date
+prochaine n’était pas encore fixée, les canaques élevaient des
+ornementations sur le place du pilou. Des squelettes d’arbres aux
+branches en zigzags se dressaient sous les feuilles nonchalantes des
+hauts cocotiers. Des banderoles d’écorce se déployaient à la brise. Les
+popinées chargées d’assurer la ripaille amoncelaient déjà des tas
+d’ignames.
+
+Selon une coutume, dans l’esprit du grand Chef, quelques individus
+coupables de lui déplaire étaient déjà désignés pour s’abattre au milieu
+du pilou, sous les coups sournois des haches des bourreaux. Ensuite, les
+cadavres pantelants iraient dans les mains des dépeceurs. Ces victimes
+attendues, mais que nul ne connaissait d’avance, tomberaient lourdement,
+sans aucune protestation de la part de leurs semblables, puisque c’était
+la volonté du Chef, et que le chef c’était le Chef.
+
+Puis, ce serait un repas vorace de grands carnassiers: De la chair
+humaine saignante dévorée avidement, à pleine bouche: les os rongés, et
+brisés pour en savourer la moelle.
+
+Mais en attendant cette joyeuse nuit de pilou, de débauche, de
+cannibalisme, la tribu entière, en l’honneur des jeunes guerriers,
+feignait une grande austérité de mœurs, un profond recueillement.
+C’était une tradition venue des ancêtres, probablement instituée pour se
+mettre en état de mieux sentir les plaisirs et les joies de l’orgie.
+
+
+II
+
+Dans la transparence de la nuit qui modifie toutes les choses en des
+êtres fantastiques, les niaoulis aux troncs blancs se dressent comme des
+spectres. Les canards sauvages, dans les étangs, percent de leurs cris
+nasillards le silence appesanti. Des insectes nocturnes stridulent
+éperdument dans les herbes. Par instants, des roussettes passent d’un
+vol mou, enveloppant, qui frôle les branches.
+
+Des formes imprécises, furtives, immatérielles même, tant elles sont
+silencieuses, glissent à travers les brousses comme des esprits, se
+faufilent, se perdent dans les ténèbres des taillis, entre les souples
+colonnes de cocotiers dont les palmes frissonnent sous l’haleine du
+vent.
+
+Ces ombres fugitives qui passent ainsi que de noirs fantômes, ce sont
+les sorciers, les conseillers de la tribu canaque. Ils se rendent
+mystérieusement à une case désignée, pour se réunir en grand Conseil,
+donner leurs avis, si le Chef les leur demande, et recevoir ses ordres
+impérieux.
+
+A cette époque, un Grand Chef était un maître absolu, un despote d’une
+férocité inconsciente. Il suivait les traditions, les coutumes barbares,
+sans aspirer à en sortir, sans faire aucune tentative pour s’élever, se
+dégager des instincts brutaux de la race. Sa mentalité de tyran et celle
+de son peuple sauvage ne pouvaient concevoir une autre forme sociale.
+
+Le pouvoir absolu d’un chef était guidé par ses propres superstitions,
+toujours très obscures, et par celles qui lui étaient suggérées. Sa
+puissance n’était réfrénée que par la crainte d’une force quelconque,
+brutale ou spirituelle, supérieure à la sienne. Aussi, lorsqu’il voulait
+prendre une grave détermination, le grand Chef consultait-il les
+sorciers qui étaient en relations avec les diables, les esprits des
+morts. Il tenait compte des présages annoncés par les vieux qui savaient
+lire dans les signes de la nature. Il demandait les avis des redoutables
+chefs de guerre.
+
+Après une lente infusion de ce mélange d’empirisme, de superstitions, et
+d’idées pratiques, l’esprit du Chef était éclairé, les décisions
+s’imposaient d’elles-mêmes.
+
+Les sorciers qui passaient pour fréquenter assidûment les diables,
+pouvoir parler avec les morts, savoir faire mourir les hommes par des
+maléfices, poser des tabous impossibles à franchir sans attraper des
+maux inguérissables, arrivaient toujours à dominer par les craintes
+qu’ils inspiraient, et à imposer leurs volontés au Chef et à la tribu
+entière.
+
+Maintenant, dans une case hermétiquement close, le Grand Conseil est
+réuni. Autour d’un petit feu qui couve près du poteau central, des
+individus hideux sont assis en rond, la tête sous l’épais plafond de
+fumée qui plane dans la toiture obscurcie. Quatre canaques barbus,
+larges de poitrine, lourdement musclés, reluisants de suie, casqués d’un
+cylindre noir, la hache de pierre au poing, sont accroupis en des poses
+de gorilles, un de chaque côté du Grand Chef, deux derrière lui. Ces
+sinistres athlètes sont ses gardes du corps, ses exécuteurs des hautes
+œuvres, ses assassins dévoués.
+
+Des vieux aux membres maigres et nerveux, aux yeux vifs, pénétrants,
+rusés et méfiants, imposent un respect irraisonné à toute l’assemblée.
+Ce sont les sorciers, les empoisonneurs, les jeteurs de sorts. Chacun
+d’eux possède des fétiches dont lui seul connaît l’emploi et la
+puissance. On les craint.
+
+Des personnages moins caractérisés représentent les penseurs, les
+chercheurs, les observateurs en un mot: Les augures. Ils savent ce que
+disent les nuages, le soleil, la lune, les étoiles qui brillent. Ils
+peuvent appeler le vent et faire tomber la pluie. L’eau des rivières,
+commandée par eux, va sur les montagnes féconder les cultures. Les
+attitudes des arbres foudroyés, les formes bizarres des pierres et des
+morceaux de bois, leur sont des indications précieuses. Ils comprennent
+les chants des oiseaux, les rumeurs confuses des forêts, et les râles
+plaintifs des nuits. Ceux-là ne sont pas très méchants, ils n’appellent
+pas la mort. La tribu les a en haute estime.
+
+Un hercule à la mine farouche, sous l’énorme toison de ses cheveux
+crépus, est le Chef des guerriers. Comme ceinture il a une corde autour
+des reins. A ses attaches puissantes sont enroulées des tresses. Il
+personnifie la force animale, la ruse sauvage, patiente, la férocité
+sanguinaire. Toute la tribu est fière de lui.
+
+Cette réunion du Conseil n’étant pas solennelle, le Chef est nu, il n’a
+pas revêtu le manteau de gala. Sa personnalité ne se différencie de
+celles de ses conseillers que par la place où il est assis, par son
+attitude plus hautaine, et par ses paroles autoritaires. Car il parle,
+le Chef, et toute l’assemblée muette l’écoute avec respect. Il expose
+ses volontés au sujet de la fête qui doit avoir lieu prochainement.
+Celle de la jeune classe des guerriers.
+
+ * * * * *
+
+Voici à peu près le compte-rendu de cette mémorable séance rapporté par
+Thiota-Antoine qui, lui, le tenait de ses ancêtres des Paimbois.
+
+Le grand Chef a dit: Tout à l’heure, à la petite Lune, grand pilou,
+grand caïcaï à Bondé, nous allons faire la fête des garçons... Nous
+avons besoin de manger la viande avec beaucoup la graisse. Moi, je
+connais quatre hommes à tuer, mais ceux-là ne sont pas très gras... Nous
+allons chercher encore un autre... Là-bas, à Pouapanou, il y a un gros
+tayo rouge qui est gras, gras... maintenant il est bon... Les guerriers
+de Bondé vont aller à Pouapanou, ils prendront le tayo gras pour
+l’amener ici... Les garçons qui attendent dans la forêt ont besoin de
+manger la graisse, après ça ils seront forts, forts comme les gaïacs, et
+durs comme les pierres.
+
+Le Conseil approuva cette alléchante proposition et le chef continua:
+
+Demain matin, au petit soleil, deux hommes qui savent bien parler, Moéon
+et Bogham, partiront à Ouénia, ils iront voir le petit Chef de cette
+tribu, et ils lui donneront trois bouts de roseaux et deux battes en
+écorce de figuier. Ça y est... Le petit Chef saura que c’est un grand
+pilou à Bondé, la fête des jeunes guerriers.
+
+Moéon et Bogham prendront une hache de pierre, autour du manche ils
+attacheront des rameaux de fougères des montagnes, et les plumes des
+ailes de cagous. Ensuite ils enrouleront autour de la hache une corde de
+banian, et ils laisseront libres les deux bouts de la corde... Ils
+présenteront la hache au petit Chef. Le petit Chef comprendra. S’il fait
+un nœud avec les deux bouts de la corde, c’est qu’il acceptera
+l’alliance de guerre, pour aller battre les hommes des montagnes dans le
+pays des cagous... Moéon et Bogham donneront aussi au Chef de Ouénia
+deux dents de canaque mort. Ça c’est pour dire qu’il y aura beaucoup à
+manger.
+
+Après avoir exposé son projet de rapt de l’homme gras, le Chef demanda à
+ses conseillers s’ils ne voyaient aucun empêchement matériel à cette
+expédition guerrière, et s’ils ne pressentaient pas certains maléfices
+qui fussent contraires à sa réussite.
+
+Bogham, celui qui avait été désigné comme ambassadeur parce qu’il savait
+si bien parler, parla:
+
+Le chef de Ouénia, c’est un petit Chef. Le chef de Bondé, c’est un grand
+Chef, c’est le chef de tous les canaques, il n’y en a pas comme ça. Mais
+peut-être que le petit Chef de Ouénia ne le sait pas assez, peut-être
+qu’il ne voudra pas attacher le nœud de la corde, peut-être qu’il ne
+sera pas content de faire la guerre aux Pouapanous... Alors! moi je lui
+dirai quoi?
+
+Le Chef de Bondé furieux à l’idée de cette possibilité répondit sur un
+ton de colère: Si le petit Chef de Ouénia ne veut pas s’allier avec la
+tribu de Bondé, nous lui ferons la guerre, les hommes de Ouénia
+resteront toujours là-haut, dans les montagnes, jamais plus ils ne
+descendront à la mer, jamais ils ne mangeront des poissons de l’eau
+salée, c’est fini pour eux! Ils ne passeront plus sur la terre de Bondé,
+nous tuerons ceux qui voudront passer.
+
+Le Conseil approuva ces menaces de représailles énergiques.
+
+Ensuite, le plus vieux sorcier prit la parole, raconta une histoire
+tombée dans l’oubli, et y adapta des choses extraordinaires qu’il avait
+mûries dans la solitude:
+
+Il y a longtemps, longtemps, quand j’étais petit, les canaques de
+Pouapanou sont venus à un pilou de Bondé... Pendant la nuit, les hommes
+de Pouapanou ont enlevé une popinée de Bondé, elle s’appelait Ouvé,
+c’était une femme du chef Téama... Les guerriers de Bondé pour se venger
+sont allés là-haut, à Pouapanou, ils ont tué trois hommes et attrapé
+deux femmes, ils ont brûlé les cases, et cassé tout. La popinée Ouvé
+était cachée dans la brousse, les guerriers de Bondé n’ont pas pu la
+trouver... La tribu de Pouapanou a été obligée de payer avec de la
+monnaie en coquillages, et la guerre a été finie. Ça c’est longtemps,
+moi j’étais petit... Après, quand j’ai été grand, le chef Téama est
+mort.
+
+Tous les membres du Conseil se souvenant que ce fait un peu vague avait
+eu lieu jadis, reconnurent que le vieux sorcier disait la vérité, et
+alors le vieux sorcier assuré de la crédulité de son auditoire continua,
+encore plus persuasif:
+
+La nuit, je suis allé à côté de la rivière, dans les trous des rochers,
+où il y a des morts, je portais à manger aux morts... Je suis resté là,
+j’ai fait des choses que je connais pour appeler les diables, les
+toguis, et j’ai attendu, attendu.
+
+Au bout d’un moment, un diable a jeté un caillou dans l’eau. J’ai
+regardé, sous les banians, dans les rochers, partout, partout où c’est
+noir... Un autre caillou est tombé dans l’eau, et puis encore un
+autre... Moi j’ai dit: Quoi? Viens ici! toi, le diable.
+
+Le diable n’était pas content, il s’est mis en colère, et il a poussé un
+bout de la montagne, beaucoup de rochers sont tombés dans la rivière,
+des arbres ont été cassés, les chauves-souris se sont envolées... Après,
+quand le bruit a été fini, moi j’ai parlé: Dis donc?... Pourquoi tu fais
+tomber les cailloux, toi!
+
+Téama, le chef mort est sorti tout de suite des rochers, et il a parlé
+fort, il a dit: «Hommes de Bondé, maintenant vous êtes amis avec les
+hommes de Pouapanou. Longtemps les canaques de Pouapanou m’ont trompé,
+ma popinée Ouvé n’était pas cachée dans la brousse, les canaques de
+Pouapanou avaient fait mauvais pour elle, et après ça le père de Tchiaom
+a tué Ouvé, et tous les canaques l’ont mangée... Voilà ce que Téama le
+Chef mort m’a dit».
+
+En présence de ces révélations venues d’un Chef défunt, les membres du
+grand Conseil s’agitèrent, tous furent d’avis qu’il fallait châtier les
+Pouapanous, manger le Tayo gras parce que son père avait mangé Ouvé.
+
+Et le vieux sorcier, pour renforcer l’idée de vengeance, ajouta:
+
+Téama a encore dit: Demain, je vais te donner les «baouis» qui
+appartenaient à Ouvé, ils sont attachés avec ses cheveux et avec des
+poils de roussette. Quand tu auras les baouis, tous les guerriers de
+Bondé sauront que ça c’est vrai, et ils seront plus forts que les
+canaques de Pouapanou, ils pourront les battre et prendre le Tayo gras.
+
+Ensuite, un vieux canaque, celui qui savait comprendre ce que disent les
+arbres secs, et les rochers dressés debout comme des hommes, prit la
+parole: Dis donc! sorcier? demain, la nuit, tu parleras avec Téama dans
+les rochers, tu lui demanderas les «baouis» de Ouvé. S’il te les donne,
+ça sera bon de faire la guerre; s’il ne te les donne pas, ça ne sera pas
+bon.
+
+Le grand Chef et tout le Conseil furent d’avis qu’il fallait avoir ce
+fétiche pour guider la réussite de l’expédition, puisque le Chef mort
+l’avait offert au sorcier, sous les banians noirs.
+
+
+III
+
+Après bien des palabres, bien des discussions interminables, où chaque
+ambassadeur défendit âprement les intérêts de sa tribu, le chef de
+Ouénia avait accepté les battes en écorce de figuier; il avait attaché
+le nœud de l’alliance à la hache de pierre qui lui était présentée,
+enveloppée de ses symboles.
+
+La tribu de Ouénia donnait le passage sur ses domaines. Elle marchait
+d’accord avec celle de Bondé pour aller à Pouapanou, s’emparer de la
+personne du tayo gras, en employant la ruse jointe à la force.
+
+Quant au vieux sorcier qui avait le pouvoir d’évoquer l’esprit de feu
+Téama, jadis chef de Bondé, il avait facilement prouvé la véracité de
+ses dires.
+
+Au pied d’un contrefort de roches calcaires qui se coupait en falaise, à
+pic du Diahot, il avait mené les canaques les plus qualifiés pour ces
+sortes de constatations. Là, dans des cavernes aux entrées cachées par
+des banians rabougris, régnaient des sépultures, où reposaient et se
+désagrégeaient des ossements d’ancêtres.
+
+Un glissement de pierres calcaires clivées sur un lit d’argile s’était
+produit, il en était résulté un éboulis de rochers avec quelques arbres
+rompus, déracinés.
+
+Pour les canaques, il n’y avait aucun doute possible. Ce phénomène de
+rochers déplacés brutalement appartenait au surnaturel. Il avait fallu
+une poussée, n’est-ce pas?... Qui l’avait donnée cette poussée?... Non
+pas les hommes... Ils n’étaient pas assez forts... Alors, c’étaient les
+diables, les morts, l’inconnu, l’incompréhensible que l’on n’essaye même
+pas de définir.
+
+Les explications du vieux sorcier étaient exactes. Il se trouvait là
+lorsque les rochers avaient été déplacés par la colère de Téama, de
+Téama qui avait été insulté par les canaques de Pouapanou. Jadis ils
+avaient mis à mal sa popinée Ouvé, ensuite ils avaient mangé sa chair.
+Et lui Téama, il n’avait appris cela que depuis qu’il était mort, depuis
+qu’il errait par les nuits sombres, et regardait vivre les canaques...
+C’était le père de Tchiaom qui avait tué Ouvé d’un coup de sa hache...
+Et ce crime de lèse popinée de Chef était resté impuni... Maintenant
+Téama le chef mort était en fureur, il fallait servir sa vengeance, afin
+de conjurer les mauvais sorts qu’il pouvait jeter sur les canaques... La
+tribu était sous la menace de calamités impossibles à prévoir.
+
+Pendant une nuit brumeuse, propice aux manifestations de la fureur de
+Téama, le vieux sorcier, muni de ses fétiches, s’était transporté seul à
+la sépulture, dans les rochers.
+
+De loin, d’une colline située en face, sur l’autre berge de la rivière,
+les canaques apeurés avaient entendu parler le sorcier; ils avaient
+aussi entendu la voix de Téama, le mort, qui criait dans le fond des
+trous. Tous les canaques avaient allumé un feu pour se protéger des
+diables qu’ils sentaient dans le voisinage, mais qu’ils ne pouvaient
+voir.--Les diables ont peur du feu.
+
+Puis, au milieu des rochers, sous les banians tordus, dans l’obscurité
+intense, il y avait eu une dispute, et des pierres qui roulaient
+lourdement. Et les bruits s’étaient éteints, l’épouvante du silence de
+la nuit avait pesé sur les choses. Il n’était plus resté que la plainte
+du vent dans les broussailles.
+
+Soudain, un cri aigu s’était élevé des roseaux qui frissonnaient le long
+de la berge, il avait fait «kouiii». C’était un diable qui contrefaisait
+sa voix pour en appeler un autre. En présence de ce danger vague, les
+canaques s’étaient enfuis, ils étaient allés se réfugier dans les cases,
+près du feu, hors des atteintes des esprits toujours malveillants.
+
+Le matin au grand soleil, le sorcier n’était pas encore de retour. Où
+était-il?... Qu’était-il devenu?... Personne ne le savait. Personne
+n’osait aller à sa recherche, car, à moins d’y être convié par les
+sorciers eux-mêmes, les affaires des sorciers ça ne regarde pas les
+canaques.
+
+Le surlendemain, au grand jour, au moment où l’on pensait le moins à
+lui, le vieux sorcier avait surgi de terre, dans la tribu, au milieu des
+habitants surpris.
+
+En présence du Grand Chef et de tous les notables assemblés, le sorcier
+avait raconté ses aventures étranges: Il avait pénétré dans la sépulture
+de Téama pour lui parler, pour lui demander les «baouis» de la popinée
+Ouvé, afin de posséder ce fétiche qui devait assurer le succès de la
+vengeance tardive.
+
+Téama avait refusé de lui donner les «baouis», parce que les «baouis»
+étaient doux et chauds comme la poitrine de Ouvé; et que lui Téama,
+lorsqu’il s’ennuyait seul, il allait les toucher, là-bas, loin, dans les
+forêts de l’Ignambi.
+
+Alors lui, le sorcier, il s’était disputé avec Téama le chef mort. Téama
+furieux avait fait rouler des rochers pour l’écraser; mais lui, le
+sorcier, il avait sauté en l’air et les rochers n’avaient pas pu le
+tuer, ils ne l’avaient que blessé un peu, au pied. Et il montra une
+légère entaille au gros orteil.
+
+Ensuite, il avait dit à Téama que, s’il ne voulait pas donner les
+«baouis», lui grand sorcier de la tribu, il allait jeter tous ses os, à
+lui Téama, dans la rivière le Diahot; que les inondations emporteraient
+ses os à la mer, et qu’après il serait obligé d’aller rester à côté de
+ses os, avec les poissons, les loches, les requins, loin de Bondé.
+
+Alors Téama, ou plutôt l’esprit émanant de son corps qui ne voulait pas
+quitter Bondé, avait consenti à donner les suggestifs «baouis» comme
+fétiche.
+
+Téama, toujours incorporel, était parti devant, en laissant ses os se
+reposer; il avait marché, marché, marché, à travers les forêts, par les
+montagnes, les vallées, les creeks. Lui le sorcier, il l’avait suivi,
+suivi, suivi, au bruit de ses pieds sur les feuilles sèches qui
+craquaient. Il était beaucoup fatigué le sorcier, mais il avait marché
+toujours, toujours, il ne s’était jamais arrêté.
+
+Enfin! Lui et Téama étaient arrivés dans le fond des forêts noires de
+l’Ignambi.
+
+Là, entre les racines noueuses d’un kaori, sous des vieux cailloux
+moussus, ils avaient trouvé les «baouis» de Ouvé. Téama les lui avait
+donnés.
+
+Après cela, Téama était parti, sans faire de bruit, pour aller rejoindre
+ses os. Lui le sorcier, il n’avait pas pu le suivre, il était revenu
+seul, et maintenant il était fatigué, fatigué.
+
+Après ces explications surnaturelles bues par les canaques, le sorcier
+avait déroulé de sa tête une bande de feutre en écorce de banian, puis
+il en avait extrait les fameux «baouis» de la belle Ouvé. Ils se
+composaient de trois «Oua-cicis» et de quatre petits cailloux bleuâtres,
+le tout enfilé en chapelet par une cordelette tressée en cheveux humains
+et poils de roussette.
+
+Devant ce fétiche qui venait des morts, l’assistance s’était reculée
+avec crainte. Seuls les initiés et quelques esprits forts avaient osé le
+toucher respectueusement, pour s’assurer de sa nature matérielle. Puis
+le sorcier avait repris le fétiche et l’avait remis dans son turban,
+autour de sa tête aux cheveux crépus, d’un blanc brûlé, jaunâtre. Et il
+s’en était allé maigre, efflanqué, nerveux, seul comme toujours.
+
+Toutes les opérations de sorcellerie du vieux spirite avaient
+réussi.--Le chef de Bondé et la tribu entière marchaient d’accord avec
+les mânes des ancêtres, puisque Téama, le chef parmi les morts, voulait
+aussi que Tchiaom fût pris, tué et mangé.--Téama le mort aurait sa part
+du festin, les sorciers en grande cérémonie la lui porteraient à sa
+sépulture, et ils la déposeraient en offrande, sur les rochers, à côté
+des débris disloqués de son squelette.
+
+Le vieux canaque qui comprenait le langage des oiseaux avait interrogé
+un corbeau qui croassait, il lui avait demandé: Attraperons-nous le tayo
+gras?... Aussitôt le corbeau avait crié: Koaque... Koaque..., quatre
+fois.--Ça voulait dire beaucoup oui.--Pour récompenser le corbeau le
+vieux canaque lui avait promis du sang caillé.
+
+L’entente avec les canaques de Ouénia était faite.
+
+Sous de tels auspices, la dévastation du village de Pouapanou, et le
+rapt de l’homme gras devaient réussir, sans aucun mécompte du côté des
+agresseurs.
+
+Les jeunes gens qui étaient toujours cachés dans la forêt n’avaient
+aucun droit de prendre part à une expédition guerrière, avant que la
+cérémonie officielle de leur pilou eût eu lieu, mais ils pouvaient se
+réjouir d’avance, pour célébrer leur avènement à la virilité, ils
+mangeraient l’homme gras de Pouapanou.
+
+Pour aller à Pouapanou, s’emparer de l’homme gras, piller et revenir, il
+fallait trois jours, sans se presser, en prenant le temps nécessaire aux
+ruses. Les guerriers, et l’homme gras qu’il faudrait peut-être porter,
+en l’attachant à une barre de bois, seraient de retour à Bondé deux
+jours avant la nouvelle lune.
+
+Le Conseil avait conclu que le grand pilou devrait avoir lieu dès que la
+lune apparaîtrait, tordue comme une feuille de gaïac, au-dessus de la
+montagne du tonnerre, (le dôme Tiébaghi).
+
+Alors le grand Chef donna ses ordres définitifs. Les chargés du
+protocole organisèrent le cérémonial de la fête. Les popinées amassèrent
+des provisions de victuailles.--Tous ces préparatifs se firent au grand
+jour, à la lumière, au vu et au su de tout le monde. C’était pour le
+pilou des jeunes gens.
+
+Il n’en fut pas de même en ce qui concernait la préparation de la chasse
+à l’homme. Afin d’éviter le bavardage des femmes, et l’espionnage
+toujours à craindre, le chef des guerriers prévint secrètement ses
+hommes qu’ils eussent à se mettre en forme, à se rendre invincibles.
+
+Avant le départ pour le raid, d’un lever de soleil à l’autre, soit,
+pendant vingt-quatre heures, les guerriers afin d’être plus lestes, plus
+agiles, plus forts, observèrent une continence et une abstinence
+rigoureuses. Chacun se munit d’un fétiche, et en cachette fit les
+simagrées qu’il crut nécessaires pour se préserver des coups, se rendre
+invulnérable.
+
+Durant cette retraite les guerriers conservèrent un grand calme; ils
+vaquèrent à leurs occupations, sans rien changer à leurs habitudes. Ils
+évitèrent même de se grouper en nombre. Tout cela pour ne rien laisser
+deviner de leurs intentions belliqueuses. En silence, dans l’ombre,
+sournoisement, chacun perfectionnait ses armes, s’essayait dans les
+incantations. L’un appointait ses sagaïes au feu, en prononçant des
+paroles fatidiques. L’autre enroulait une tresse, résineuse autant que
+magique, autour de la poignée de son casse-tête, pour le fixer bien en
+main. Les plus richement armés aiguisaient leur hache de pierre bleue,
+sur un bloc de grès apporté autrefois par des hommes inconnus et
+redoutables.
+
+Saturés de fierté et d’orgueil, les guerriers de Bondé attendaient le
+glorieux jour de départ.
+
+
+IV
+
+Dès que les blancheurs de l’étoile du matin nacrèrent les cimes des
+montagnes, des guerriers à la mine sournoise quittèrent furtivement les
+cases. Un à un, ils filèrent, en un glissement souple, léger,
+silencieux, à travers les brousses. Plus loin, hors de la tribu de
+Bondé, à des endroits désignés, ils se rejoignirent, formèrent des
+groupes qui s’allongèrent sur différents sentiers, et s’acheminèrent
+d’un pas élastique vers les Paimbois.
+
+Cette dispersion des forces était faite pour ne point éveiller
+l’attention des canaques étrangers qui pouvaient rôder dans la région.
+Les guerriers de Bondé qui prirent part à ce raid mémorable étaient au
+nombre de deux cents, affirment les traditions venues de ces temps
+héroïques.
+
+Quand le soleil fut à pic, lorsque les hommes marchèrent sur l’ombre
+fuyante de leur tête, quelques guerriers audacieux, quoique soupçonneux
+et méfiants, s’infiltrèrent dans la tribu de Ouénia, prirent contact et
+se concertèrent avec leurs alliés. On les attendait, on fut vite
+d’accord.--Le gros de la horde de Bondé camperait hors de la tribu, en
+se cachant par bandes, dans les forêts, sur la rive droite du Diahot.
+L’attaque du village de Pouapanou aurait lieu le lendemain, dès l’aube.
+
+Des guerriers astucieux comme les corbeaux, rusés et vigilants comme les
+émouchets, ayant le pouvoir de se rendre invisibles, allèrent en
+reconnaissance à Pouapanou, étudier les faits et gestes des habitants,
+voir si la tribu se tenait sur ses gardes, et surtout savoir quelle
+était la case occupée par Tchiaom, le tayo gras.
+
+Pendant ce temps, la tribu de Ouénia rassembla une centaine de
+guerriers, déjà mis en état de combattre par le jeûne et la continence.
+L’on apprit par les espions que la tribu de Pouapanou ne se doutait
+aucunement du péril qui la menaçait. Mais il fut impossible de savoir
+dans quelle case habitait le tayo gras. Ses parents et amis devaient le
+cacher soigneusement, comme toujours.
+
+Tout s’annonçait bien. Trois cents guerriers armés et préparés pouvaient
+facilement surprendre et vaincre une petite tribu qui ne prévoyait pas
+une attaque, et n’avait aucun moyen immédiat de défense.
+
+Au déclin du jour, lorsque la nuit s’embrume et mélange lentement toutes
+les choses, les avant-gardes des hordes sauvages confondues parmi les
+broussailles, les rochers et les arbres, s’approchèrent de Pouapanou.
+Patiemment, silencieusement, les guerriers prirent position. Ils
+s’aplatirent sur des collines, se terrèrent dans les renfoncements du
+sol, se mêlèrent aux herbes, pour guetter, épier tous les mouvements du
+village.
+
+En attendant le jour, dans les vallées boisées proches de Pouapanou, le
+gros de l’armée bivouaqua par groupes, sans aucun feu. Des sentinelles
+se blottirent dans les ombres de la nuit. Ce fut une veillée d’armes, au
+milieu d’une obscurité si épaisse que les canaques ne pouvaient plus se
+voir, ils se devinaient à leur souffle.
+
+Par moments, dans le silence qui bourdonne, un cri venait troubler le
+roulement berceur des ruisseaux, une branche morte tombait mollement sur
+les feuilles, des vers luisants scintillaient dans le noir comme les
+yeux des esprits, et la peur instinctive de l’inconnu étreignait les
+âmes superstitieuses des canaques. Les terribles guerriers de demain se
+serraient les uns contre les autres, leurs doigts se crispaient autour
+des armes. Ils attendaient. Et le grand sorcier qui tenait les magiques
+«baouis» de la belle Ouvé de jadis réconfortait les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque la lumière du jour éclaira le fond des vallées, les toits
+pointus des cases suaient une fumée épaisse qui traînait sur le chaume.
+L’un après l’autre, les habitants de Pouapanou sortirent à quatre pattes
+de leurs meules de paille. Puis, ils se dressaient, cherchaient une
+place, et s’étiraient au soleil du matin qui s’élevait au-dessus de
+l’Ignambi.
+
+Vivifiés par ce premier bain de lumière, après avoir reçu quelques
+victuailles des mains des popinées, les canaques vaquèrent à leurs
+diverses occupations, et à leurs plaisirs, chacun selon ses goûts.
+
+Les vieux, plus rassis, plus positifs, allèrent donner leurs soins aux
+plantations: déboucher les petits cours d’eau des cultures, botteler
+quelques touffes de cannes à sucre, étayer des régimes de bananes. En un
+mot faire une œuvre utile à la collectivité, tout en s’amusant.
+
+Les jeunes, plus exubérants, plus vagabonds, toujours en quête de
+quelque mangeaille imprévue, ou de quelque trouvaille inédite, partirent
+à l’aventure, sans but bien défini, en se groupant selon les amitiés.
+Tout leur était bon: L’oiseau que l’on tue d’un coup de pierre,
+l’anguille que l’on voit se glisser à travers les joncs, le caillou
+roulé qui a la forme voulue pour la fronde, la gaulette de bois dur qui
+fera une sagaïe bien droite, l’étang poissonneux que l’on empoisonnera
+avec des lianes. Et ils s’en allaient gais et insouciants, leurs joyeux
+aé, aé, aé, é, é, é, a, am, retentissaient dans les échos des montagnes.
+
+Pendant ce temps, les envahisseurs toujours aux aguets suivaient les
+mouvements, les allées et venues des canaques de Pouapanou. Lorsqu’ils
+les virent peu armés, dispersés hors du village, sans aucune méfiance,
+ils s’approchèrent sournoisement, avec des ruses de félins qui
+convoitent une proie.
+
+Ceux en vedettes sur les hauteurs descendirent, se glissèrent comme des
+lézards au fond des replis du terrain, se faufilèrent dans les herbes,
+sans déceler leur présence par les ondulations des tiges.
+
+Les hommes cachés dans les forêts aperçurent le signal convenu. Alors
+ils avancèrent sous bois, d’un arbre à l’autre, à travers les lianes,
+les racines déchaussées, les feuilles mortes, les fougères tenaces. Ils
+avançaient souples, légers, silencieux, les yeux scrutateurs, avec des
+finesses, des subtilités de rats en maraude. Parfois ils s’arrêtaient,
+s’immobilisaient sur la pose, pour définir un bruit qu’ils écoutaient.
+Et ils avançaient toujours.
+
+Séparés en plusieurs bandes, avec patience, lentement ils entouraient le
+village. Excepté du côté de la rivière, où des canaques de Pouapanou
+s’occupaient à la pêche, en poussant devant eux un radeau de feuillage
+sur lequel les poissons sautaient par surprise, et frétillaient au
+soleil.
+
+Depuis de nombreuses récoltes d’ignames, la tranquillité de la tribu de
+Pouapanou n’avait été troublée par aucune incursion dévastatrice de ses
+voisins. Les guerriers des Ouébias, terribles et pillards, restaient
+chez eux, dans le haut bassin de la Ouaième. Les rapports avec la tribu
+de Ouénia située en aval, le long du Diahot, étaient pacifiques. Cela
+malgré quelques disputes survenues dans les pilous. D’ailleurs on était
+de la même race, on parlait le même langage. Mais autrefois il y avait
+eu une scission dans les familles de chefs, une guerre s’en était
+suivie; ensuite l’on avait établi une vague ligne de démarcation des
+domaines respectifs, et maintenant on restait chacun chez soi, sans
+grandes relations, car une méfiance réciproque subsistait, elle s’était
+transmise de père en fils.
+
+Et, comme l’habitude de la sécurité et du bien-être apporte
+l’insouciance, les sybarites de Pouapanou vivaient heureux. Aucun
+ferment de guerre ne flottait dans l’atmosphère du Diahot.
+
+Bientôt, les premiers assaillants qui avançaient sans bruit, avec une
+certaine crainte de l’imprévu, furent à quelques pas des habitations.
+Là, ils s’arrêtent pour étudier la disposition des cases, savoir où
+était l’homme gras, et convoiter quelques popinées accroupies sur
+l’herbe, autour d’un feu.
+
+Leur plan de campagne était de s’emparer d’abord du Tayo gras, par
+surprise, afin de ne pas lui contusionner la chair. Ensuite, si les
+canaques de Pouapanou voulaient le défendre, il y aurait bataille,
+tuerie, pillage, viol, incendie. Mais si les Pouapanous consentaient à
+donner leur Tayo gras au Chef de Bondé, et à ne faire aucune tentative
+pour le reprendre, tout s’arrangerait au mieux. La tribu de Pouapanou,
+afin d’être délivrée de ses envahisseurs, payerait une rançon en
+ignames, taros, cannes à sucre, armes et monnaie canaque. Et la guerre
+serait terminée, la paix serait conclue.
+
+Malgré leur perspicacité de chasseurs, les assaillants ne purent arriver
+à savoir où se tenait l’homme gras. Mais qu’importait, las d’attendre,
+sur les conseils des sorciers, le chef de guerre donna le signal. Et les
+envahisseurs commencèrent à s’infiltrer graduellement dans la tribu, et
+à pénétrer avec prudence dans les premières cases.
+
+Les popinées aux yeux fureteurs, quoique mi-clos et baissés par habitude
+servile, et à l’ouïe toujours en éveil, sous des apparences voulues de
+surdité, avaient senti qu’un danger imprécis les menaçait. Sans brusquer
+aucun mouvement qui eût pu déceler leurs inquiétudes, du regard elles
+s’étaient renseignées, et elles avaient vu des canaques armés qui se
+faufilaient, rampaient à plat ventre sur la terre, dans les herbes. Tout
+doucement, sans vivacité, avec une indifférence jouée, elles s’étaient
+levées de leur place, et elles s’en étaient allées tout simplement,
+suivies des petits. Dès qu’elles s’étaient senties hors de la vue des
+rôdeurs, elles avaient filé à la hâte.
+
+Comme les tribus canaques sont toujours des labyrinthes bien connus des
+seuls habitants, l’alarme avait été vite donnée, toutes les popinées
+s’étaient sauvées avec les «pikininis», à travers la brousse, ainsi que
+des cagous craintifs. Quelques-unes s’étaient terrées sur place, dans
+des cachettes préparées à l’avance, en prévision de surprises toujours
+possibles.
+
+Les canaques très observateurs des gestes avaient compris qu’ils étaient
+éventés, que l’alarme était donnée. Et un mot d’ordre avait circulé.
+Alors, en une ruée folle ils avaient envahi le village, cerné toutes les
+cases.
+
+Malgré leur habileté à disparaître instantanément dans les taillis, une
+trentaine de popinées et des enfants n’avaient pu réussir à s’échapper,
+à travers les bandes désordonnées des assaillants.
+
+Les guerriers, surexcités par leur irruption fougueuse dans le village,
+ne purent maîtriser leurs instincts de bêtes féroces. Malgré les
+recommandations faites par les sorciers, de ne tuer personne si les
+Pouapanous ne se défendaient pas, les guerriers massacrèrent quelque
+vieux et des infirmes qu’ils trouvèrent devant eux. Dans le feu de
+l’action des popinées furent terrassées et prises de force, quelques
+jeunes gens parvinrent à s’échapper grâce à leur agilité décuplée par la
+peur.
+
+Un aveugle qui portait bonheur à la tribu fut, surtout pour cette
+raison, assommé, déchiqueté en lambeaux dans un éclaboussement de sang,
+sous les coups acharnés des haches de pierre. Au lieu de calmer les
+canaques, ce premier carnage exaspéra leur fureur, ils virent rouge,
+poussèrent des cris à faire trembler les montagnes. Ils voulaient le
+Tayo gras.
+
+Les sorciers, le Chef de guerre et ses lieutenants durent employer la
+violence pour ramener ces énergumènes dans l’ordre. Quand ce fut fait,
+l’on procéda méthodiquement.
+
+Toutes les cases étaient encerclées par des assaillants qui dansaient
+autour une ronde furieuse, mais aucun n’osait y entrer. Cependant,
+c’était là que se trouvait l’homme gras.
+
+Alors le vieux sorcier parla. Traduction: Vous pouvez entrer dans les
+cases, sans crainte, j’ai fait des exorcisations. Les diables qui font
+mourir les canaques ne sont pas là, je les ai chassés avec les cailloux
+du feu... Dans la nuit j’ai vu Téama, il est venu toucher les «baouis»
+de Ouvé; lui qui sait tout, il m’a dit que si vous trouviez des hommes
+cachés dans les cases, ils se rendraient sans se défendre. Pénétrez sans
+peur dans les cases, vous êtes les plus forts de tous les canaques.
+N’oubliez pas que le Chef de Bondé veut le Tayo gras, vivant.
+
+Et les perquisitions commencèrent. Avant de s’introduire dans une case,
+un guerrier, de la pointe aiguë de sa sagaïe, en sondait l’entrée à
+travers les touffes de filaments végétaux qui bouchaient la porte. Puis
+il se baissait, et avec méfiance il passait la tête pour regarder au
+fond, dans le noir. Et d’un saut brusque il entrait, suivi de plusieurs
+des siens... Personne... Après avoir ramassé le butin qui leur plaisait,
+les canaques sortaient l’un derrière l’autre, courbés en deux. Et ils
+allaient ailleurs recommencer les mêmes investigations. Plusieurs
+escouades de guerriers procédaient à ces recherches.
+
+Un groupe de fouilleurs fut moins protégé par l’esprit de Téama. Au
+moment ou l’un des guerriers s’allongeait ainsi qu’une anguille et se
+glissait par la porte, un coup mat s’était appesanti, le guerrier était
+tombé à plat ventre sur la terre, avec un tremblement des jambes, la
+moitié du corps dans la case. Un silence tragique avait suivi ce coup
+sourd. Puis les canaques s’étaient ressaisis, ils avaient tiré le
+guerrier par les pieds. Son crâne était ouvert comme un coco fendu. Ses
+cheveux et sa figure étaient barbouillés de sang rouge.
+
+Alors il y avait eu un tumulte. Les canaques présents avaient douté des
+pouvoirs surnaturels du vieux sorcier, ils avaient lancé de timides
+imprécations contre lui. Et le sorcier informé de cette attaque à son
+prestige était venu à la hâte.
+
+Quoique petit et maigre, de son regard aigu comme une pointe de flèche
+il avait fouillé dans la cervelle des canaques, et de son bras levé qui
+brandissait des choses étranges enroulées dans une peau de banian, il
+les avait fait reculer d’une vingtaine de pas. Ensuite il avait adressé
+des signes aux montagnes sombres de Bondé, puis il s’était baissé sur le
+mort et lui avait parlé, à voix basse, longtemps, longtemps... Et après,
+il avait mis son oreille contre la bouche sanglante du mort, et le mort
+lui avait répondu.
+
+De loin, les canaques avaient suivi les yeux vifs et mobiles du sorcier
+qui écoutait les paroles du mort; tour à tour ils avaient vu dans ses
+yeux de la colère, du calme, et de la fureur; à ses coups de menton en
+avant, et à ses balancements de tête, ils avaient su quand c’était bon
+et quand c’était mauvais. Les canaques, sans avoir entendu, ils avaient
+compris. Maintenant ils savaient qu’il y avait à cette mort une cause
+mystérieuse au-dessus de leur force, et ils se taisaient.
+
+Après s’être frotté la poitrine avec du sang, le sorcier s’était levé de
+dessus le cadavre, et il était venu parmi les canaques assemblés. Tous
+s’étaient écartés de lui craintivement, aucun n’avait osé lui demander
+ce que le mort avait dit. Mais de lui-même le sorcier avait daigné leur
+expliquer pourquoi le guerrier avait été tué.
+
+Gorripo, le mort, était un mauvais canaque, les diables le suivaient
+toujours, parce que: il y avait de cela trois lunes, Gorripo avait eu
+des relations, dans un champ d’ignames, avec une femme du chef des
+pirogues. Une fois Gorripo avait pénétré dans la forêt d’un tabou pour y
+chercher des lianes; une autre fois il avait pêché des crevettes dans un
+creek, quand c’était tabou. Depuis deux lunes, Gorripo, poussé par un
+gros oiseau des palétuviers, voulait tuer Dévé: Dévé le canaque qui
+savait bien parler avec les «ouapipi»[13]... Alors, les diables en
+voyant que Gorripo faisait toujours mauvais, avaient désigné un canaque
+de Pouapanou pour le tuer. Et au moment où Gorripo entrait dans la case,
+un diable avait fait du bruit à droite pour lui faire tourner la tête de
+ce côté, pendant que l’homme qui abattait sa hache était à gauche. Et
+Gorripo avait été tué. Voilà!
+
+ [13] Le plus petit oiseau de l’île.
+
+Et comme certaines fautes commises par Gorripo étaient connues de
+quelques canaques, et qu’en temps ordinaire les canaques sont très
+discrets, très fermés, ils n’avaient pas parlé. Mais en présence de la
+mort du coupable, tout s’était dévoilé pour corroborer les dires du
+sorcier. Tout ça, c’était vrai.
+
+Durant cet incident lamentable, les guerriers en faction autour des
+cases n’avaient pas relâché leur vigilance. Le peloton qui avait perdu
+le sombre Gorripo n’osait plus s’aventurer dans la petite embrasure
+empaillée de la porte fatale: alors il proposa de brûler la case pour se
+débarrasser du même coup, et du canaque homicide, et des diables qui
+hantaient ce refuge. Mais les sorciers et le chef de guerre s’y
+opposèrent. Peut-être que c’était l’homme gras qui avait donné le
+terrible coup de hache... On ne savait pas?... Et si c’était l’homme
+gras, il était encore dans la case. Le chef de Bondé avait dit de le
+prendre vivant. Il fallait donc le prendre vivant.
+
+Les canaques convinrent qu’ils arracheraient la paille,
+déchiquetteraient le pourtour de la case hantée avec de longues perches
+à crochets, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que la carcasse nue.
+Après, quand ce serait fait, on verrait bien à travers les gaulettes de
+bois quel était l’être redoutable qui habitait là-dedans. Aussitôt
+adopté par le conseil, le projet fut mis à exécution.
+
+Malgré cette diversion, les recherches continuaient toujours dans
+d’autres cases. Tout à coup des volées de pierres s’abattirent en
+ronflant sur une troupe de canaques qui gesticulaient dans une éclaircie
+de cocotiers, au milieu du village: Des coups secs, nets, précis. Des
+exclamations de surprise, des cris plaintifs; une dispersion brusque en
+un sauve-qui-peut derrière des abris quelconques. Un guerrier, la
+poitrine trouée, gisait inerte à terre. Plusieurs étaient blessés et
+hurlaient de douleur, d’autres restaient abasourdis.
+
+C’étaient les canaques de Pouapanou qui, après s’être rendu compte du
+trop grand nombre de leurs adversaires, s’étaient réfugiés sur des
+hauteurs dominant le village, et tiraient des salves de pierres de
+frondes sur leurs ennemis, avant de s’enfuir dans les forêts des
+montagnes.
+
+Des bandes de guerriers envahisseurs, tout en esquivant les pierres,
+simulèrent une montée en masse vers les crêtes des collines. Et les
+frondeurs de Pouapanou, ne se sentant pas en force, disparurent dans
+l’épaisseur des bois.
+
+Lorsque les Pouapanous furent loin, afin de parer à un retour offensif
+de leur part, des guerriers se postèrent en sentinelles. Après cette
+escarmouche, la fouille des cases recommença avec plus de prudence et
+plus d’hésitation.
+
+Soudain, des guerriers réputés intrépides surgirent épouvantés d’une
+case, en se bousculant; ils vociféraient tous à la fois. Lorsqu’ils
+furent un peu calmés, ils dirent ce qu’ils avaient vu:
+
+D’abord ils étaient entrés dans la case, ils avaient regardé partout, et
+ils n’avaient vu personne. Sur un côté il restait encore un peu de feu
+pour dormir; dans le fond, entre les piquets fichés en terre, il y avait
+du bois à brûler. Ensuite ils avaient cherché sous les nattes, dans la
+paille, entre les gaulettes, pour trouver des choses à emporter. L’un
+d’eux s’était rapproché du tas de bois. A ce moment le bois avait bougé
+un peu. Celui-là s’était reculé vivement et il avait dit aux autres de
+regarder: Le bois avait bougé beaucoup. Tous ils l’avaient vu bouger,
+aussitôt tous ils avaient su que c’était un diable qui était là. Alors,
+pris de panique, tous ils s’étaient sauvés dehors. Et maintenant qu’ils
+savaient qu’un diable était dans la case, ils ne pouvaient plus y
+entrer, sans s’exposer à des malheurs épouvantables, impossibles à
+imaginer; des malheurs qui tracassaient encore les victimes, même après
+leur mort.
+
+Le sorcier appelé d’urgence arriva en toute hâte. La ténébreuse affaire
+lui fut minutieusement racontée, renforcée par la mimique de la scène
+vécue. Le sorcier très circonspect demanda encore certains détails. En
+possession de tous les renseignements, il s’absorba dans une méditation
+profonde. Les canaques silencieux attendaient sa décision.
+
+Après un entretien muet avec les esprits épars qui émanaient de la
+nature sauvage, le sorcier transfiguré, grandi, déclara qu’aucun homme
+ne pouvait entrer dans cette case, mais que lui-même, lorsqu’il aurait
+fait les gestes, dit les mots nécessaires pour avoir sa toute puissance,
+il y entrerait, suivi de deux guerriers qui étaient protégés par un
+tabou de Bondé.
+
+Sans désemparer, il demande sa hache de pierre. Un de ses servants la
+lui remit. Lorsqu’il l’eut vibrante à son poing, il se mit à courir à
+longues enjambées autour de la case maudite, tout en lançant des coups
+paraboliques qui sifflaient dans l’air, le long de la paille, pour
+terroriser les esprits néfastes. Après quelques minutes de cette
+cérémonie énergique il fut essoufflé, et s’arrêta.
+
+Quand il eut repris haleine, il partit sans avoir prononcé une parole.
+Au bout d’un moment les canaques anxieux l’entendirent vociférer au
+dessus de leur tête, et ils l’aperçurent gesticulant sur un tertre, au
+sommet d’un petit monticule tout proche. Il se baissa, alluma un feu.
+Lorsque son feu fut ardent, il jeta dessus des rameaux de feuilles
+vertes pour avoir une fumée épaisse. Puis il se mit à danser un pilou à
+lui, autour de son feu, coupant la fumée de ses rapides coups de hache,
+à droite, à gauche. Cela tout en prononçant des mots en un langage
+inconnu des canaques. Son vocable d’incantations épuisé, il arrêta sa
+danse, fit lentement un tour sur lui même, embrassa de son regard les
+montagnes à la ronde. Puis il prit un tison et descendit de la colline,
+en balançant le feu au bout de son bras, pour en aviver la flamme.
+
+De retour à la case diabolique, le sorcier installa son feu en face de
+la porte, puis il le couvrit d’un bouquet spécial de feuilles vertes,
+afin d’obtenir une fumée noire, d’une odeur âcre.
+
+Ensuite, il appela deux canaques à longues barbes, coiffés de volumineux
+turbans d’écorce molle. Aussitôt les deux désignés furent devant lui, la
+hache haute, trépignant le prélude d’un pilou. Alors le sorcier tout en
+entrecoupant ses paroles de gutturaux Oua! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha!
+criait aux canaques barbus: Dansez! Dansez! fort! tapez! tapez la terre!
+Coupez le vent! Coupez la fumée! Coupez les diables! a-ha! a-ha! a-ha!
+
+Et les guerriers s’animèrent, furent empoignés d’un accès de
+quasi-démence: Ils bondirent en des contorsions souples et brutales de
+combat, les haches tournoyaient en des miroitements de jade polie, les
+longues barbes crépelées ondulaient en cadence sur les poitrines qui
+haletaient en mesure, pendant que la terre résonnait sous les coups
+sourds des talons.
+
+De sa voix caverneuse le sorcier actionnait les danseurs, tout en
+agitant d’un bras, au-dessus de la tête, le paquet de mystérieux
+fétiches enroulés dans la peau de banian rouge, dont un bout flottait en
+écharpe; de son autre main, il brandissait la hache verte. Tout à coup,
+tête baissée, les bras en avant, il se lança à travers la paille de la
+porte. Il était dans la case. Ses deux acolytes s’y engouffraient
+derrière lui. Dehors, le silence des instants solennels se fit, et les
+guerriers, les yeux farouches, la sagaïe ardente pointée vers la case,
+attendaient l’être fantastique qui allait en sortir.
+
+Le sorcier, avec ses deux acolytes contre ses flancs, la hache haute,
+s’était immobilisé en dedans de la porte. Lorsque ses yeux magnétiques
+eurent pénétré l’obscurité, il scruta minutieusement l’intérieur de la
+case... Tout était calme... Rien de suspect.
+
+Ne formant qu’un bloc avec ses gardes de corps, il s’approcha du tas de
+bois. Pendant un instant il le fixa... Le tas de bois se mit à
+trembler... Le sorcier ne recula pas, ses gardes de corps se serrèrent
+contre lui... Le bois tremblait encore.
+
+Une lueur d’hésitation passa dans l’esprit du sorcier, mais il se
+ressaisit aussitôt, empoigna un morceau de bois et le souleva, puis un
+autre, et un autre... Le bois tremblait toujours. Et le sorcier continua
+de soulever le bois, et le bois à trembler, et les gardes aussi.
+
+Lorsque la moitié du tas de bois fut enlevée, le sorcier découvrit une
+forme ondoyante, souple, lisse, de la couleur jaune d’un coco mûr...
+Alors il prononça quelques paroles impératives... Une créature humaine
+se dégagea du tas de bois, et se leva à croupetons. C’était une jeune
+popinée au teint clair, à peine dans la puberté.
+
+Au commandement du sorcier, les canaques barbus voulurent appréhender la
+popinée et l’emmener dehors. Mais pour leur échapper, d’un saut brusque
+elle se jeta sur le poteau de la case, et s’y cramponna de toute la
+force de ses quatre membres prenants, comme un «tigga» (un poulpe). Avec
+brutalité les canaques l’arrachèrent de son poteau, non sans mal, car
+elle leur fit aux bras de profondes morsures, jusqu’au sang. Grâce à
+l’intervention énergique du sorcier, sous l’impression de la douleur qui
+appelle la vengeance, les canaques barbus ne tuèrent pas la popinée.
+Malgré sa résistance acharnée due à l’instinct de la défense, elle fut
+poussée, traînée dehors.
+
+Lorsque la jeune popinée, tenue par les sombres licteurs, parut hors de
+la case, les intrépides guerriers s’aperçurent qu’ils avaient été
+effrayés par une faible femme, qu’ils s’étaient honteusement enfuis
+devant elle. Sans aucun raisonnement, ils entrèrent dans une violente
+fureur. Sur-le-champ ils voulurent la massacrer, la punir de son audace,
+de son imposture. Leur mentalité d’anthropoïde ne pouvait admettre que
+si le bois avait bougé, c’était que la popinée enfouie dessous avait
+tremblé de peur, et que son tremblement s’était communiqué au bois qui
+la couvrait.
+
+Mais le sorcier, qui avait une intention autre, défendit le massacre.
+Ses paroles furent peu écoutées, car, de prime abord, ce fait visible,
+tangible, ne venait pas du surnaturel, c’était une tromperie; et les
+canaques arrogants avançaient quand même pour frapper leur victime.
+
+Le sorcier et ses deux gardes barbus protégèrent de leur corps la jeune
+popinée qui s’était tapie derrière eux, contre la paille de la case; ils
+durent, en opposant leurs armes, parer vivement quelques coups de
+sagaïes qui lui étaient destinés. Malgré les admonestations et les
+menaces diaboliques du sorcier, les guerriers s’opiniâtraient dans leur
+idée de tuer cette femme, de la souiller, et de la manger, après
+purification de son organe par le feu. Tout cela dans le but de laver le
+déshonneur qu’elle leur avait infligé.
+
+Le cercle tumultueux, vociférant, menaçant de ses armes, s’excitait de
+ses cris et de ses gestes épileptiques; il se resserrait autour du
+sorcier et de ses gardes de corps qui étaient acculés contre la case, et
+faisaient un rempart à la popinée blottie. Elle était si épouvantée que
+sa tête avait disparu dans la paille, pour ne pas voir le coup qui
+allait la tuer.
+
+L’énergique sorcier qui sentait que ses gardes de corps commençaient à
+faiblir allait être obligé, pour éviter une rixe sanglante, d’abandonner
+la victime à la fureur des forcenés en révolte contre son pouvoir
+spirituel. Quand un jeune guerrier, fier, audacieux, la voix haute,
+s’ouvrit à coups de bâton, un passage à travers la cohue qui s’écartait
+devant lui. Il alla se joindre au groupe du sorcier, puis il fit
+volte-face. De sa voix tonitruante et des moulinets de son bâton, il fit
+reculer sous ses yeux dominateurs la meute féroce des canaques, malgré
+les protestations et les menaces sourdes qui s’élevaient de tous côtés.
+Petit à petit les cris s’apaisèrent, le calme revint.
+
+Les guerriers farouches avaient reculé devant le fils aîné du grand chef
+de Bondé, le Téïn, celui qui était tout puissant après son père, et qui,
+selon la coutume, en certaines occasions usait de son autorité pour
+s’entraîner au pouvoir, s’habituer à la domination.
+
+Et le fils du Chef harangua les guerriers: Cette popinée est pour moi,
+son nom c’est Tili, je la prends. Je fendrai la tête à celui qui la
+touchera... Vous! guerriers de Bondé! au lieu de vouloir tuer une femme,
+comme on tue un cagou qui cache sa tête dans les feuilles... Au lieu de
+menacer le sorcier qui peut vous faire mourir, vous auriez dû chercher
+l’homme gras... Où est l’homme gras?... Mon père vous a dit de lui
+amener l’homme gras! Le soleil est déjà au-dessus de vos têtes et vous
+n’avez pas encore pris l’homme gras... Demain, quand le soleil plongera
+dans la mer, vous devez être à Bondé, avec l’homme gras prisonnier. Si
+vous n’y êtes pas, le Chef sera terrible. Il tuera plusieurs de vous.
+
+Votre Chef de guerre, avec des hommes qui sont plus courageux que vous,
+eux, ils ont cherché le Tayo gras; ils ont trouvé sa case. Le Tayo gras
+s’est sauvé, il avait fait un trou dans la paille, et il a sauté dans la
+rivière. L’eau n’a pas gardé les traces de ses pieds, elle s’est
+refermée. Où est-il maintenant le Tayo gras?... Vous devez le trouver.
+
+Pendant que vous vouliez tuer ma popinée Tili, des guerriers arrachaient
+la paille de la case où Gorripo a eu la tête fendue comme un coco... A
+travers les gaulettes, ils ont vu un grand canaque blanc (un albinos)
+qui a des grosses jambes, et ses jambes ne pouvaient plus le porter, il
+n’avait pas pu se sauver.
+
+A travers les gaulettes, les guerriers ont lancé des sagaïes sur le
+canaque aux grosses jambes. Il sautait comme un rat, il criait comme une
+roussette... Une sagaïe l’a piqué dans le ventre, après il sautait moins
+fort. Une autre sagaïe l’a piqué dans le cou... Et il est tombé par
+terre... Et puis, les guerriers ont piqué beaucoup de sagaïes dans son
+corps. Il était comme un oursin noir de la mer... Et maintenant, il est
+mort.
+
+Pendant que les autres tuaient l’albinos qui a fendu la tête de Gorripo,
+vous! vous ne cherchiez rien du tout. Vous vouliez tuer la popinée qui
+est pour moi... C’est une popinée rouge, les canaques de sa tribu,
+long... temps... ils ont monté le Diahot, avec les pirogues de Arama...
+Les vieux, ils ont vu.
+
+Maintenant, c’est fini de parler. Tout le monde vous allez chercher les
+traces du Tayo gras... Il faut le Tayo gras, pour le manger au pilou de
+Bandé. Attention à vous!...
+
+Après ce discours empreint d’une forte autorité, les canaques
+s’organisèrent en plusieurs bandes, et se mirent à la recherche de la
+piste de l’homme gras.
+
+
+V
+
+Pendant que les guerriers pisteurs, les yeux rivés au sol, observent
+attentivement les cailloux, la terre et les feuilles mortes; tandis
+qu’ils se penchent sur les herbes foulées, et se dressent vers les
+rameaux froissés, tout cela dans le but de découvrir des traces, le
+conteur Thiota-Antoine dira les émotions étranges par lesquelles passe
+Tchiaom le Tayo gras.
+
+«La case de Tchiaom, elle est à côté la rivière, cachée dans les lianes,
+cachée dans les bambous, cachée dans les bananiers, les autres canaques
+ne peuvent pas voir, les Pouapanous seuls connaissent.
+
+Tchiaom le tayo l’est beaucoup gras, lui couché dans sa case... Lui pas
+moyen dormir... Tu sais! lui couché sur la natte, son oreille elle est à
+côté de la terre... Ha!... Lui entendu! Boum... Boum... Boum... beaucoup
+les pieds des hommes qui sont marcher, marcher... Tchiaom, lui dit:
+«Quoi?... Ça c’est les canaques!... Peut-être sont faire la guerre pour
+nous?... Eux sont besoin manger moi?...» Mon vieux!... Tchiaom lui peur,
+lui faire le petit trou dans la paille... lui regarder dehors...
+Ouâââââ... beaucoup, beaucoup les canaques avec les casse-têtes, avec
+les haches, avec les sagaïes... Hououou... là! là!... Tchiaom beaucoup
+peur, lui content sauver.
+
+Passer par la porte, c’est pas bon... les canaques vont voir lui, vont
+tuer lui... Lui chercher, lui chercher pour sauver?... Ha! lui trouvé...
+Lui faire gros trou dans la paille de la case, ça c’est bon... Lui
+creuser, creuser, creuser vite... Ça y est, fini le trou dans la paille,
+casser les taouras[14] pour le bois... Lui entrer dans le trou... A oua!
+pas moyen... lui connaît pas, lui trop gros ventre... Ha! Lui beaucoup
+peur, lui pousser, pousser, pousser, pousser avec ses pieds,... Lui
+gratter son ventre, lui gratter son dos... Ça y est! lui fini passer,
+lui sorti dehors... Tchiaom lui connaît pas courir, lui rouler, rouler
+par terre comme la barrique... Plaff!... Lui tombé dans la rivière, à
+côté des roseaux... Lui cacher... lui écouter les canaques crier... Là,
+c’est pas bon, lui besoin sauver plus loin.
+
+ [14] Liens.
+
+Tchiaom nager, nager, nager vite comme les poissons... Lui connaît pas
+plonger au fond, lui monter toujours en haut de l’eau comme le bois
+sec... Ça fait rien! nager, nager, nager quand même... Ha!... Lui arrivé
+là-bas, à côté des brousses, lui monter sur la terre, lui marcher sur
+l’herbe, lui sauver dans la grande forêt... Les canaques Bondé connaît
+rien du tout pour lui... Où qu’il est le Tayo gras?... Sait pas!
+
+ * * * * *
+
+Dans une partie de la tribu, sous les ombres d’un banian qui étendait
+ses lourdes branches infléchies vers le sol, les prisonnières avec leurs
+enfants étaient assises, tassées les unes contre les autres.--Autour du
+groupe, des gardiens impassibles veillaient.
+
+Aucune appréhension, aucune frayeur ne se peignait sur les visages
+charnus et inexpressifs des popinées. Elles étaient là, bien assises,
+sans fatigue, indifférentes à leur sort de l’instant, qu’elles
+trouvaient acceptable par le calme qu’il offrait. Chez ces natures
+primitives, la peur ne se manifestait qu’en présence du danger immédiat,
+lorsqu’elles le voyaient. Leur esprit insensible, peu émotif, ne
+souffrait pas à l’avance de la douleur éventuelle du lendemain.
+
+De naissance, par transmission de mœurs, les popinées savaient qu’elles
+appartenaient entièrement aux hommes, que les hommes étaient les maîtres
+de leur existence, et que leur existence, bonne ou mauvaise, était
+subordonnée aux guerres, aux rapts, aux violences, aux rivalités, et aux
+jalousies des hommes. Et, puisque la vie des femmes était ainsi, les
+popinées qui y étaient préparées par long atavisme n’en souffraient
+point moralement. Pour elles, dans la nature tout était bien. C’était
+comme ça chez tous les êtres vivants. Les mâles étaient toujours les
+plus beaux, les plus forts; ils commandaient, ils battaient les
+femelles.
+
+La fidélité toute relative des popinées n’était maintenue que par la
+peur des coups, et celle des rixes que leurs débordements pouvaient
+faire naître entre les hommes, et dont, finalement, tout le poids
+retombait sur elles. Si parfois l’une d’elles poussée par un instinct,
+par une impulsion inconsciente, s’attachait plus particulièrement à un
+homme, c’était d’une manière animale, charnelle, qui se manifestait
+brutalement, avec toute la violence de la race. Une jalousie féroce,
+démonstrative, était la manière la plus facile d’exprimer ces sentiments
+rudimentaires.--Bien souvent, en raison de certains usages de préséance,
+ou de marchés conclus, les popinées appartenaient à des canaques, depuis
+leur naissance. Il en résultait presque toujours que les vieux
+possédaient les jeunes femmes.
+
+Les popinées étaient très attachées à la tribu où elles avaient grandi,
+dans une insouciance de bête, avec la seule occupation matérielle de la
+nourriture assez facile. Le paysage leur était familier, elles en
+connaissaient les plus petits détails, et les plus infimes ressources.
+L’accoutumance aux visages des habitants leur était une attache de plus.
+
+Le sentiment maternel n’était pas très développé chez ces êtres si près
+de la nature. Venaient-elles à perdre un enfant, elles pleuraient,
+criaient comme des possédés durant une heure, et tout le chagrin s’étant
+extériorisé, c’était fini. Le lendemain elles n’y pensaient plus. Donner
+ses enfants à celles qui n’en avaient pas était dans les coutumes.
+Parfois elles faisaient entre elles des échanges de gosses, elles
+préféraient les nouveaux, et oubliaient tout à fait leurs vrais
+enfants.--Malgré ce détachement, les petits n’étaient pas délaissés, ils
+appartenaient à la tribu entière, mangeaient à tous les foyers.
+
+Donc, les popinées prisonnières ne s’inquiétaient pas beaucoup de leur
+sort futur. Sans aucune réflexion, elles savaient que si les canaques
+les tuaient, ils ne les tueraient pas toutes, et que certainement ils
+tueraient l’autre, celle à côté.
+
+Les coutumes leur disaient que selon toutes les probabilités, les
+canaques de Bondé les emmèneraient captives chez eux, pour être leurs
+femmes.--Que ce soit un homme ou l’autre, cela était indifférent à leur
+fonction de popinée, et à leur caractère passif.
+
+Elles savaient aussi que les canaques pouvaient se servir d’elles, par
+bandes; et ensuite les laisser là, dans leur tribu. En ce cas elles
+recevraient des coups, les canaques de Pouapanou les battraient, les
+martyriseraient pour les purifier.
+
+Mais tout ça c’était loin, elles verraient plus tard ce qu’il
+arriverait. En attendant, leur préoccupation la plus sérieuse était de
+ne pas quitter leur pays et leurs habitudes. Elles aimaient animalement
+leur case, leur bauge, leur terroir.
+
+Pendant que les apathiques popinées regardaient avec indifférence les
+conquérants circuler dans la tribu, des ululements venus de loin, d’en
+bas de la rivière, annoncèrent que les guerriers avaient trouvé la piste
+du Tayo gras, et qu’ils la suivaient pas à pas.
+
+Et les cris s’éteignirent afin de ne pas activer l’homme gras dans sa
+pesante fuite à travers la forêt et tous les obstacles. Les canaques
+pensaient pouvoir le surprendre, exténué, à bout de souffle, abattu sous
+une broussaille, et par conséquent facile à maîtriser, à attacher avec
+des liens, sans meurtrir sa succulente chair destinée au chef de Bondé.
+
+Pendant longtemps les traqueurs suivirent la piste de Tchiaom. Cela leur
+fut aisé, car le Tayo gras était lourd, ses pieds laissaient de
+profondes empreintes dans la terre, ils écrasaient les feuilles. Le gros
+Tayo, encombré de sa graisse, n’était pas leste, pas agile, il ne
+pouvait se faufiler à travers les racines et les lianes enchevêtrées
+sans marquer des traces de son passage, et les actifs pisteurs suivaient
+toujours ses pas. Le Tayo gras poussé par la peur qui lui donnait des
+forces était allé loin, loin, sur les montagnes boisées, dans les
+rochers de l’Ignambi, au milieu d’un pays inquiétant que les canaques de
+Bondé ne connaissaient pas.
+
+Et le soir vint, et la nuit était proche, et l’obscurité augmenta sous
+les arbres des forêts sombres, et la meute des ardents pisteurs ne vit
+plus les traces du Tayo gras, et elle dut s’arrêter. Alors les frayeurs
+superstitieuses de l’inconnu arrivèrent en foule à leur esprit.
+Aussitôt, avant qu’une panique se déclanchât, d’un regard ils se
+comprirent. Tacitement ils convinrent de suspendre les recherches
+jusqu’au lendemain, au jour, et de filer vite à la tribu de Pouapanou,
+se joindre aux autres guerriers pour se sentir en nombre, en force.
+
+Il fallait prendre garde aux canaques de Pouapanou qui couraient la
+brousse, tous les hommes valides étaient encore vivants, redoutables. Et
+pendant la nuit, à la faveur de l’obscurité, ils pouvaient attaquer.
+Peut-être que les Pouapanous n’avaient pas peur, quand il fait noir.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque tous les guerriers furent de retour, et rôdèrent par bandes
+pillardes dans le village de Pouapanou, ils virent proche du troupeau de
+femmes captives, deux gaulettes piquées droites en terre; et sur ces
+gaulettes, des faisceaux de paille attachés par des liens de gaïacs.
+C’était le tabou mis sur les popinées. Nul ne pouvait franchir cette
+barrière morale sans s’exposer aux pires catastrophes, dont la plus
+anodine était d’être tué sur-le-champ par les gardiens qui veillaient,
+hors de l’enceinte imaginaire.
+
+Les canaques furent quelque peu contrariés de cette décision prise par
+les sorciers, mais ils s’y soumirent sans aucune protestation autre que
+celle de faire la moue en claquant la langue. Le tabou c’était sacré.
+Pendant la nuit il n’y aurait pas de débauche, aucun désordre, la
+discipline s’imposait.
+
+Cette mesure avait été prise par le Conseil, afin de se tenir sur ses
+gardes, prêts à subir une attaque des guerriers de Pouapanou qui avaient
+eu le temps de s’armer, et peut-être même de chercher du renfort dans
+les autres villages. Ignorant les relations qui existaient entre les
+canaques de Pouapanou et ceux qui habitaient aux sources du Diahot, le
+Conseil avait prévu le pire.
+
+Les guerriers de Bondé et ceux de Ouénia n’étaient pas satisfaits de
+leur journée. Cependant, lors de l’attaque brusquée ils avaient massacré
+une douzaine de canaques de Pouapanou, sans grand effort, et dans le feu
+de l’action, deux popinées qui fuyaient avaient été transpercées de
+sagaïes. Elles étaient mortes peu d’instants après. Mais de leur côté,
+ils avaient eu trois hommes tués, notamment le sombre Gorripo; plus deux
+autres qui étaient tombés sous les coups des pierres de fronde; et ils
+avaient aussi des blessés.
+
+Malgré ces pertes, et toutes les ruses employées, ils n’avaient pu
+s’emparer de la corpulente personne du Tayo gras. Maintenant il était
+là-haut, dans les forêts, sur l’Ignambi, et peut-être qu’il marchait
+toujours, sans s’arrêter. Demain il allait falloir reprendre ses traces,
+les suivre, les suivre, pour aller où?... Ils ne le savaient pas... Ça,
+ce n’était pas le pays pour eux.
+
+Non! les sorciers ne les avaient pas trompés, lorsqu’ils leur avaient
+certifié que les chances étaient de leur côté, que l’entreprise
+réussirait pleinement, sans aucun mécompte.--Et Téama le chef mort, et
+les os des vieux de longtemps, avaient dit qu’il fallait faire la guerre
+aux Pouapanous, pour les châtier d’avoir trompé les Bondés. Ils avaient
+dit aussi qu’il fallait manger le Tayo gras, parce que son père avait
+mangé la popinée Ouvé.--Le corbeau qui pique toujours les bancouliers,
+interpellé par le vieux canaque des oiseaux, avait bien répondu: Oui!
+C’était bon faire la guerre.--Le grand sorcier avait sur lui, autour de
+la tête, les «baouis» de Ouvé: Ce fétiche vénéré qui devait assurer le
+triomphe de l’expédition.
+
+Et alors: Pourquoi le coup si bien préparé n’avait-il pas réussi?...
+Pourquoi avait-on eu des morts?... Pourquoi n’avait-on pas capturé
+l’homme gras?... C’était parce que des canaques de leur bande avaient
+fait mauvais.--Ils n’avaient pas observé les défenses imposées par les
+sorciers, et les ordres du chef de guerre. Peut-être avaient-ils touché
+des cailloux qu’il ne fallait pas toucher, ou bien ils avaient cassé un
+tabou de leurs ennemis: il y avait aussi certaines cases ensorcelées
+dans lesquelles on ne devait pas entrer. Les agissements contraires de
+ces canaques irrespectueux des rites sacrés, avaient eu pour effet de
+déranger les affaires des sorciers avec les revenants et les diables
+étrangers, ceux des canaques de Pouapanou. Plus tard les sorciers de
+Bondé diraient pourquoi le coup de main si bien préparé n’avait pas
+réussi.
+
+Tout en se livrant à ces conjectures très compliquées pour leur cerveau,
+les canaques s’organisaient afin de parer à une surprise possible, et
+passer confortablement la nuit sur une couche de paille sèche. Des
+postes avancés furent mis en embuscade autour du campement.--Et les
+canaques fatigués, affamés, réclamèrent la nourriture alléchante qui
+leur était due.
+
+Les spécialistes en dépeçage débitèrent les cadavres des victimes
+ennemies, les viscères furent mis de côté, les morceaux de chair rouge
+furent distribués dans les groupes campés autour de petits feux, sous
+les abris des arbres touffus.--Chaque groupe s’occupa de la cuisson de
+ses aliments.
+
+Après un examen minutieux du corps de la plus jeune popinée tuée, un
+dépeceur, au moyen d’une latte de bambou bien effilée, taillada sur le
+devant du thorax de la victime; avec adresse et patience il parvint à
+enlever les seins qui étaient encore fermes. Ensuite il détacha les
+parties charnues de cette callipyge d’ébène. Puis il enveloppa
+soigneusement ces appétissants morceaux dans des feuilles de bananier,
+par-dessus il roula de larges feuilles de taro, et le tout fut emballé
+dans des écorces de niaouli ficelées par des lianes résistantes.
+
+Cette chair savoureuse était réservée pour le grand chef de Bondé. Après
+les nourrissons canaques cuits en entier dans les pierres chaudes,
+c’étaient les morceaux qu’il préférait.
+
+Les cadavres des popinées préalablement purifiés de leur féminité, par
+des intromissions de galets incandescents, donnèrent une nourriture de
+choix à la séquelle des sorciers et à tout l’état-major de la horde
+carnassière.
+
+Lorsque la chair humaine eut vu le feu des brasiers, les dents nacrées
+des cannibales mordirent avec voracité dans ces lambeaux sanglants.--La
+nourriture était abondante; les canaques, bien qu’ayant un pouvoir
+d’absorption presque illimité, se rassasièrent pleinement, et il en
+resta. C’était la manière primitive de vivre sur l’habitant.
+
+Après ce festin, les cannibales repus s’étendirent sur leur lit de
+paille sèche; puis, ils exprimèrent leur satisfaction en geignant de
+bien-être, et en se suçant les molaires avec des claquements de
+ventouses qui lâchent prise.
+
+Cela, pendant que les veilleurs aux yeux perçants d’oiseaux nocturnes
+faisaient bonne garde.
+
+Entre les racines torses d’un banian, sous les arcades convulsées des
+branches, autour d’un brasier éteint, les sorciers accroupis, hideux à
+la lumière mourante, se livraient à de sombres maléfices. Loin des
+regards des canaques profanes, mystérieusement ils étudiaient les
+viscères des morts; puis ils les coupaient en morceaux, et en mangeaient
+certaines parties crues, afin de s’assimiler l’esprit des défunts, et
+ainsi posséder leurs pensées, leurs secrets.
+
+Et la nuit étoilée, calme, au silence majestueux, régna seule sur la
+nature endormie; du voile de ses ombres elle ferma les paupières des
+féroces guerriers. Les feux doucement s’éteignirent, et le roulement
+sourd des cascades lointaines vint bercer les êtres et les choses. Les
+effluves des forêts épandirent des rêves qui errèrent sans asile. Les
+âmes des noirs ancêtres n’osèrent se lever des sylvestres tombeaux. Rien
+dans le grand Tout ne voulut troubler le paisible sommeil des sinistres
+mangeurs de chair humaine. Au-dessus d’eux, les constellations radieuses
+pétillaient de bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Dès les premières blancheurs de l’aube, sous la rosée froide du matin,
+la phalange sauvage se réveilla en un grouillement d’être noirs,
+paresseux, geignants. Les feux éteints s’avivèrent au souffle des
+poitrines, et les guerriers secouant leur torpeur s’organisèrent par
+bandes, pour la chasse à l’homme.
+
+Au grand jour, sous les caresses matinales du soleil qui échauffait leur
+sang, ils se sentaient audacieux, invincibles, les guerriers; ils
+feraient des prouesses, des actions héroïques. Leur entrée à Bondé avec
+le Tayo gras captif, et un troupeau de popinées, serait un triomphe. Le
+grand chef de Bondé et toute la peuplade seraient fiers de leurs
+guerriers. Partout à la ronde, dans le bassin du Diahot, et chez les
+Némémas, ils seraient redoutés, respectés.
+
+Lorsqu’ils avaient envahi la tribu, tué les vieux, pris les femmes, les
+canaques de Pouapanou s’étaient sauvés lâchement. La nuit, ils n’étaient
+même pas revenus pour les attaquer et délivrer leurs popinées captives.
+Donc! les Pouapanous avaient peur d’eux.--«Les canaques de Pouapanou,
+c’était rien du tout! Les Bondés, oui! c’étaient des guerriers!» Et pour
+appuyer leurs dires par des démonstrations, les intrépides guerriers
+lançaient avec dédain des coups de pieds en arrière, dans le vide, par
+geste de mépris, comme pour éloigner d’eux des ennemis insignifiants.
+
+Le Chef de guerre désigna trois canaques aux jambes agiles et à l’esprit
+rusé pour aller à Bondé, et présenter cérémonieusement au Grand Chef, le
+précieux paquet qui contenait les appas succulents prélevés sur le
+cadavre de la popinée. Ils profiteraient de la joie gourmande du Grand
+Chef pour lui annoncer les mauvaises nouvelles. Ils lui diraient que
+trois de ses hommes étaient tués et que plusieurs autres étaient
+blessés. Mais que les Pouapanous, malgré leur défense acharnée, étaient
+en déroute, que beaucoup étaient morts, que des popinées «itio»[15]
+étaient prisonnières. Ils lui expliqueraient tous les stratagèmes
+employés par Tchiaom le Tayo gras pour s’échapper du village. Ils
+diraient aussi que cela n’était rien, parce que depuis sa fuite les
+guerriers le suivaient à la piste, que bientôt ils le ligoteraient avec
+les lianes, et le déposeraient glorieusement devant ses pieds de Grand
+Chef.
+
+ [15] Superlatif de bon.
+
+Après ces explications exagérées, les funèbres messagers s’en allèrent
+d’une allure rapide.
+
+A un signal, les chasseurs d’hommes s’enfoncèrent dans les fouillis de
+la brousse, en plusieurs bandes. L’une pour suivre la piste du Tayo gras
+et le capturer; les autres pour battre la région afin de savoir où
+s’étaient réfugiés les Pouapanous, et en tuer quelques-uns si possible,
+d’abord pour le plaisir d’assassiner, et ensuite de manger de la chair
+humaine.
+
+Silencieusement ces colonnes volantes gagnèrent les sombres forêts des
+Montagnes de l’Ignambi. Un grand nombre de guerriers resta au village
+conquis pour garder les prisonnières et le butin, et aussi protéger les
+cultures que les canaques de Pouapanou pouvaient venir saccager, par
+colère impuissante, afin d’empêcher les envahisseurs d’en profiter.
+
+Les traqueurs reprirent la piste à l’endroit où ils l’avaient abandonnée
+la veille, et ils la suivirent longtemps, longtemps.
+
+Le Tayo avait marché pendant la nuit, les pisteurs constatèrent le fait:
+comme à ce moment-là, le Tayo gras ne voyait plus clair pour se guider
+dans l’épaisseur et l’obscurité de la forêt, il était allé devant lui,
+au hasard, en une fuite affolée, piétinant, écrasant, brisant tout sous
+son poids, pour se frayer un passage à travers les fourrés. Des branches
+étaient tordues, cassées; des lianes rompues, des arbres pourris
+renversés. Plusieurs fois il s’était embourbé dans des fondrières
+d’humus, et il avait pu en sortir.--Il était beaucoup fort, le Tayo
+gras.--Il avait marché, marché. Et puis là, il s’était couché sur des
+roseaux pour se reposer, et il était parti. Dans un hallier il s’était
+pris aux épines crochues d’une liane, il les avait cassées, et après il
+avait marché en saignant. Plus loin, il avait monté sur des rochers
+mouillés, il avait glissé, et il était tombé sur les cailloux. Et puis,
+il était resté là, longtemps, à laisser couler du sang sur les feuilles,
+par terre. Et il avait encore marché, toujours comme ça.
+
+Tout en suivant pas à pas, avec une joie féroce, les marques de
+l’épouvante du malheureux Tayo gras qui fuyait devant ses bourreaux, les
+chasseurs d’hommes avaient vu des empreintes d’autres pieds, qui parfois
+croisaient la piste. Ces traces plus fraîches devaient provenir de
+canaques de Pouapanou, les ennemis. Alors les traqueurs redoublèrent de
+prudence, afin de ne pas tomber dans une embuscade. Les uns s’occupèrent
+seulement des pieds du Tayo gras, pendant que les autres veillaient à la
+sécurité de toute la bande.--Et les chasseurs allaient toujours de
+l’avant.
+
+Dans une partie éclaircie de la forêt, où la voûte de feuilles criblée
+de lumière s’élevait plus haute, où les colonnes des arbres centenaires
+s’espaçaient et laissaient croître les sveltes choux palmistes, au
+moment où la bande rampante des traqueurs émergeaient silencieusement
+d’une ravine profonde creusée par les pluies torrentielles, de vibrantes
+sagaïes sifflèrent... Un instant, et ce fut fini. Pas l’ombre d’un
+agresseur dans le sous-bois, pas le souffle d’une haleine, pas le bruit
+d’un être qui se sauve. Rien. Seule, la plainte continuelle du vent sur
+la forêt qui ondule.
+
+Les guerriers, surpris dans le dos, n’avaient pu esquiver toutes les
+sagaïes qui dardaient sournoises, quelques-unes s’étaient plantées dans
+leur chair. Deux hommes s’étaient crispés de douleur en les arrachant de
+leurs blessures: un autre, le cou traversé par la pointe qui sortait
+devant, sous le menton, avait chancelé, et il s’était abattu à quatre
+pattes; il avait râlé en s’étranglant, puis il s’était raidi comme un
+poisson sur le sable, et il était mort.
+
+A ce moment tragique, chez les guerriers la peur avait remplacé les
+fanfaronnades du matin, tous s’étaient tapis derrière les arbres, dans
+les enfoncements du sol; de leurs yeux terrifiés ils avaient fouillé les
+noirceurs du sous-bois, de tous côtés. Après avoir repris un peu de
+courage, ils s’étaient avancés dans la direction de la venue des
+sagaïes. Ils avaient trouvé les traces d’un petit nombre d’individus, et
+ils avaient pu s’expliquer pourquoi et comment ils avaient été surpris.
+
+Les canaques de Pouapanou les avaient suivis de loin, à la piste et au
+bruit, en se mêlant aux arbres. Au moment où l’arrière-garde de la
+colonne descendait dans la ravine fatale, et ne pouvait voir ce qui se
+passait derrière elle, les Pouapanous s’étaient approchés à la course,
+sur la pointe des pieds, ils avaient lancé vivement quelques sagaïes, et
+ils s’étaient enfuis à travers les brousses, en se dispersant, pour se
+rejoindre ailleurs, selon la coutume.
+
+Les guerriers de Bondé reconnurent qu’il n’était pas utile et qu’il
+était même imprudent de suivre les traces de leurs agresseurs, car
+ceux-ci, connaissant bien le terrain, voulaient certainement les attirer
+dans un piège. D’ailleurs les ordres du chef étaient formels: Il fallait
+s’emparer du Tayo gras, et non poursuivre des fuyards.
+
+Après avoir installé le mort sur les hautes branches d’un arbre, et l’y
+avoir soigneusement ficelé avec des lianes, les guerriers continuèrent à
+suivre la piste du Tayo gras, tout en emmenant les deux blessés auxquels
+la peur de traîner en arrière donnait le courage de marcher.
+
+Les empreintes tourmentées laissées par le Tayo gras indiquaient
+toujours qu’il avait foncé à travers l’obscurité, mais qu’il n’avait
+plus eu la force de casser les branches qui lui barraient le chemin, et
+de rompre les lianes qui lui saisissaient les membres.
+
+A une montée raide, il s’était cramponné aux brousses, et péniblement il
+était arrivé jusqu’en haut, où il avait trouvé un tertre. Exténué de
+fatigue, à bout de force, il s’était étendu là, sur la terre humide,
+pour attendre la clarté du jour, ou peut-être la mort.
+
+Plus loin, des traces intelligentes qui passaient entre les arbres,
+savaient éviter les fouillis de lianes entrelacées, les fourrés touffus,
+et le sol trop amolli par l’eau, indiquaient que dès qu’il avait vu
+assez clair pour se guider, le Tayo gras s’était remis en route. Et les
+pisteurs allaient, et toute la bande suivait en regardant parfois en
+arrière, dans la crainte d’une surprise.
+
+De leurs yeux fouilleurs, tout en suivant la piste, les traqueurs
+s’étaient aperçus que d’autres empreintes de pieds allaient parfois dans
+la même direction que celles qui les intéressaient. Les nouvelles traces
+étaient plus fraîches, certaines empreintes contenaient encore de la
+vase, alors que celles du Tayo gras, à côté, dans le même terrain,
+avaient eu le temps de se déposer, et ne laissaient voir que de l’eau.
+Sous les nouveaux pieds les herbes étaient aplaties; sous les pieds du
+Tayo gras, malgré le poids, elles s’étaient relevées un peu; même les
+feuilles mortes étaient plus ou moins redressées. La nouvelle piste
+allait plus vite, les pieds étaient surtout enfoncés de la pointe, les
+talons étaient peu marqués. A un endroit les deux pistes s’étaient
+réunies, elles avaient marché ensemble, la nouvelle avait guidé
+l’ancienne. Il n’y avait plus de doute possible: Les canaques de
+Pouapanou avaient soutenu le Tayo gras pour l’aider, ils avaient écarté
+les brousses, coupé les lianes devant lui.
+
+Le cortège du Tayo gras était composé d’une dizaine de pieds gauches
+différents, donc il y avait autant d’hommes que de pieds gauches. En
+présence de cette complication, les guerriers très circonspects
+n’avancèrent plus qu’avec une extrême méfiance, et ils s’arrêtèrent pour
+tenir conseil.
+
+Puisqu’il y avait des ennemis devant eux, et qu’ils pouvaient aussi être
+attaqués à revers, le mieux était de s’adjoindre une autre bande, une de
+celles qui battaient la région.
+
+Quand ce fut décidé, les canaques cherchèrent une éminence de terrain
+sur laquelle il y avait des arbres assez élevés pour dominer une zone
+étendue. Lorsqu’ils eurent trouvé la place propice, quelques individus
+aux yeux perçants d’aiglons planeurs grimpèrent sur les plus hautes
+branches, et sondèrent du regard les forêts brunes, les montagnes
+bleutées, et les sombres profondeurs des vallées.
+
+Pendant le temps de cette ascension, des canaques, au pied de l’arbre,
+avaient allumé un petit feu à fumée noire, intermittente.
+
+Après une longue attente, une autre fumée s’éleva légère des ramures
+brunes, et rampa lentement au-dessus des forêts qui s’étendaient sur un
+contrefort de la chaîne. Malgré la distance, les yeux perçants des
+guetteurs distinguèrent, sur le faîte d’un arbre, une silhouette bronzée
+qui gesticulait au soleil. Les guetteurs lui répondirent en agitant
+au-dessus de leur tête un morceau blanc de feutre végétal. Ils
+échangèrent des signaux connus, et ils se comprirent. Les fumées se
+diluèrent dans le bleu des lointains.
+
+Avec leur patience de sauvages à l’affût, les guerriers attendirent.
+Lorsque la colonne de renfort fut arrivée, les anciens discutèrent une
+stratégie de chasse. Il fut décidé que la bande qui traquait le Tayo
+gras continuerait à suivre la piste, dans le fond de la vallée, et que
+la troupe de renfort passerait sur les lignes de crête pour surveiller
+les mouvements, et en cas d’appel tomber sur l’ennemi, à l’improviste.
+
+Chaque bande alla de son côté. Les pisteurs se remirent sur les traces.
+Les empreintes indiquaient toujours que le Tayo gras avait marché avec
+l’appui de ses aides: ils avaient suivi la vallée en montant. Puis ils
+avaient tourné à gauche pour entrer dans un ravin. Ils avaient marché
+dans le fond de ce ravin, et ils étaient arrivés au bout qui se
+terminait par un cirque de rochers abrupts, et des éboulis. Des racines
+noueuses et des plantes grimpantes s’accrochaient aux pierres. Dans
+cette cuvette de la forêt la végétation était plus puissante, les
+fougères, les choux-palmistes, s’élançaient comme des flèches. Les
+frondaisons épaisses ne laissaient jamais filtrer un rayon de soleil.
+
+A cette place sauvage, la caravane du Tayo gras s’était arrêtée, lui
+s’était assis sur une pierre, les autres avaient rôdé aux alentours. Et
+puis, ils s’étaient remis en route.
+
+Au bout d’un moment, les traqueurs qui suivaient la piste remarquèrent
+que les empreintes lourdes des pieds du Tayo gras n’étaient plus là. Dès
+qu’ils eurent la certitude que le Tayo gras était resté en arrière, ils
+revinrent sur leurs pas, jusqu’au cirque, à l’endroit où les fugitifs
+avaient stationné.
+
+De retour à ce point, les plus fins pisteurs avaient étudié
+minutieusement le terrain. Le Tayo gras s’était assis sur une grosse
+pierre moussue, qui autrefois s’était détachée de la muraille, toutes
+ses traces s’arrêtaient là. Donc, il n’était pas allé ailleurs. A une
+cinquantaine de pas de cette pierre, les canaques qui accompagnaient le
+Tayo avaient coupé de fortes lianes: ils avaient pris le soin de
+dissimuler les apparences de ce travail. Pourquoi avaient-ils eu besoin
+de ces lianes?...
+
+Ces premières constatations faites, les chercheurs revinrent aux traces
+des individus qui soutenaient le Tayo gras.
+
+Par intuition, par divination, sur des rochers où les marques n’étaient
+pas apparentes, les fins limiers trouvèrent que les pieds des fugitifs
+n’avaient pas suivi la piste indiquée; d’abord ils étaient allés sur la
+droite, en se cramponnant aux aspérités des pierres, pour grimper, et
+ensuite s’équilibrer sur les étroites corniches de la muraille. Puis les
+pieds étaient revenus à leur point de départ, reprendre la piste
+directe. Pourquoi les canaques du Tayo gras avaient-ils grimpé le long
+de la muraille de rochers, au lieu de suivre leur chemin tout droit?
+
+Pour savoir, eux aussi les pisteurs, ils y grimpèrent, comme des singes,
+sur les corniches des rochers. Mais aussitôt qu’ils y furent, ils en
+redescendirent vivement, au risque de se rompre les os. Et tout
+s’expliqua:
+
+A trois brasses au-dessus de la pierre sur laquelle s’était assis le
+Tayo gras, entre les lits de rochers, existait une crevasse oblique,
+cette crevasse était élargie à sa base et présentait un trou béant,
+sombre, qui pénétrait dans la muraille. D’en bas, cette excavation
+cachée par un entablement de la roche, et la végétation grimpante qui
+s’y attachait, n’était pas visible.
+
+Les pisteurs comprirent toute l’opération qui avait eu lieu. Comme le
+Tayo gras, gêné par sa lourdeur, ne pouvait pas grimper, et que son
+épaisseur l’empêchait de passer sur les étroites corniches, ses
+protecteurs, au moyen de lianes, l’avaient hissé depuis la pierre qui
+lui servait de siège jusqu’au trou de la muraille. Et le Tayo gras y
+était entré. Maintenant il était dans le ventre de la montagne. Mais,
+comme les terribles guerriers avaient peur de s’approcher de l’entrée de
+la caverne, parce qu’il y avait certainement des diables dedans, ils
+constatèrent seulement que les pieds du Tayo gras s’étaient arqueboutés
+contre les rochers pendant qu’on le montait, et qu’à une place il avait
+écorché sa peau contre la rugosité des pierres.
+
+Prudemment les guerriers se reculèrent et allèrent se poster en bas,
+dans le cirque, à une trentaine de pas de la mystérieuse muraille, pour
+surveiller l’inquiétant trou noir d’où pouvait surgir l’épouvante.
+
+A un appel des pisteurs, les guerriers qui passaient sur les crêtes des
+montagnes vinrent les rejoindre, dans le bas-fond du cirque. Lorsque les
+canaques furent réunis, en nombre, ils se sentirent plus forts, plus
+audacieux. Malgré cela, aucun d’eux ne voulut s’aventurer dans le trou
+noir, même à l’entrée; c’eût été s’exposer à des choses aussi terribles
+qu’inconnues. Ceux qui, personnellement, y furent encouragés, se
+contentèrent de secouer la tête, en allongeant une lippe, pour
+protester.
+
+Arrêtés devant l’impossible, les chasseurs d’hommes discutèrent sur
+l’événement: Le Tayo gras était là, derrière ces rochers, dans le ventre
+de la montagne, il ne pouvait sortir ailleurs que par ce trou. S’il y
+avait eu un autre trou pour sortir, les canaques qui l’accompagnaient
+n’auraient pas eu la crainte d’être enfermés, ils seraient entrés avec
+lui, dans la caverne, au lieu de le laisser seul. Les canaques de
+Pouapanou avaient fourré le Tayo gras dans ce trou-là, parce qu’il ne
+pouvait plus marcher, il était trop fatigué; et parce que son corps très
+pesant n’était pas commode à porter à travers la brousse, sur les flancs
+des ravines escarpées.
+
+Puisque le Tayo gras était là-dedans, et que l’on ne pouvait aller l’y
+chercher, il fallait attendre qu’il voulût bien en sortir, de lui-même.
+Quand les sorciers seraient arrivés, eux, ils sauraient, ils diraient ce
+qu’il faudrait faire. Mais pour le moment, il n’y avait qu’une seule
+manière d’agir: garder le Tayo gras dans son trou, empêcher le Tayo gras
+d’aller se réfugier ailleurs.
+
+Ceci reconnu à l’unanimité, de rapides coureurs habiles à se frayer un
+passage à travers tous les obstacles, partirent aussitôt pour aller au
+village de Pouapanou, raconter l’affaire en détail aux sorciers, et les
+amener d’urgence.
+
+Le soleil qui descendait sur les montagnes conseilla aux valeureux
+guerriers de se préparer un campement sur place. Afin de soutenir les
+sentinelles, des gardes avancées se blottirent autour du camp, entre les
+racines des arbres. Dans le milieu, des feux dispersés avec sagesse
+éclairèrent le dessous de la forêt, pour éloigner les diables et
+réchauffer les hommes. Des lits de fougère s’étendirent auprès des
+brasiers. Doucement le jour s’éteignit, et la nuit intensifia ses
+ombres.
+
+ * * * * *
+
+Loin là-bas, dans la nuit, à Bondé, où tout semble dormir, des immenses
+clameurs s’élèvent de la tribu et vont mourir dans le silence des
+montagnes. C’est un bruit inhumain, sinistre; un bruit qui porte
+l’épouvante, glace le sang des êtres. Ce sont des plaintes lugubres, des
+lamentations funèbres qui montent, s’amplifient, comme si des milliers
+de chiens hurlaient à la mort en implorant les étoiles. Et ces
+hurlements s’apaisent, s’arrêtent. Le calme s’alourdit. Puis, les
+plaintes recommencent encore, et ainsi jusqu’aux premières clartés du
+jour.
+
+Ces longs gémissements de bêtes blessées, ces cris de douleurs sortaient
+des poitrines de femmes assemblées sous des arbres antiques pour pleurer
+les morts, pleurer les intrépides guerriers tués à Pouapanou. Ces
+cérémonies funèbres étaient dans les coutumes.
+
+Lorsque les popinées effondrées sur le sol, en des attitudes de
+désolation, la tête lourdement penchée, le front dans les mains,
+s’arrêtaient de gémir, aussitôt elles se redressaient légères, se
+mettaient à plaisanter, à rire gaiement. A un signal, elles reprenaient
+leurs poses funéraires, et recommençaient à hurler leur désespoir dans
+la sérénité de la nuit.
+
+A l’arrivée des porteurs du précieux colis de chair humaine, et de
+mauvaises nouvelles, le Grand Chef de Bondé, en apprenant que le Tayo
+gras avait pu s’échapper à travers les lignes de ses guerriers, était
+entré en une violente fureur. Malgré le succulent repas qui lui était
+présenté sur des raquettes de feuilles de cocotiers, peu s’en était
+fallu qu’il fît massacrer par ses bourreaux les messagers de malheur.
+
+Mais en potentat clément, il maîtrisa sa colère et envisagea la
+situation avec calme: Ses guerriers étaient à la poursuite du Tayo
+gras... S’ils l’attrapaient et l’amenaient avant le jour fixé pour le
+pilou, tout serait bien... Mais s’ils n’arrivaient pas à le prendre, le
+protocole de la fête serait désorganisé... Lui, le Grand Chef, il avait
+donné le Tayo gras aux jeunes guerriers pour célébrer leur avènement, et
+il en garderait le meilleur morceau cuit par les popinées expérimentées
+en cet art. Donc! Il lui fallait absolument le Tayo gras. D’abord pour
+affirmer la toute puissance de ses désirs, et ensuite, en manger son
+appétissante part.
+
+Il y avait aussi un troupeau de popinées captives.--Ça c’était beaucoup
+bon.--Mais ses ardents guerriers, au lieu de pourchasser le Tayo gras,
+s’occuperaient peut-être des popinées, les chances de le prendre
+diminueraient d’autant. Il fallait y remédier.
+
+Pour éviter ces manquements à ses ordres, et surtout pouvoir faire son
+choix immédiat parmi les prisonnières, le Chef informa les messagers que
+le troupeau de femmes devait être conduit ici, à Bondé, le plus tôt
+possible. Puis il déclara formellement que si les guerriers revenaient à
+Bondé sans amener le Tayo gras, lui Grand Chef, il en ferait abattre
+dix, et qu’ils seraient mangés par toute la tribu.
+
+Après avoir reçu ces ordres précis pour les transmettre au Chef de
+guerre, aux sorciers, et aux vieux, les messagers très heureux de se
+sortir de la présence du Grand Chef, et surtout de celle des inquiétants
+bourreaux, s’en retournèrent à Pouapanou, de toute la rapidité de leurs
+jambes.
+
+ * * * * *
+
+Dès que le soleil brilla, le Grand sorcier, accompagné de ses gardes de
+corps, fut devant les rochers qui recélaient le Tayo gras dans leurs
+flancs. La cérémonie était imposante, tous les yeux suivaient les faits
+et gestes du sorcier.
+
+Lorsqu’il eut examiné le site en général, et les rochers en particulier,
+à son commandement, tous les canaques criblèrent de pierres de fronde la
+muraille qui se dressait devant eux. A un signal, le crépitement des
+cailloux sur la roche cessa.
+
+Le sorcier agitant au bout de ses bras maigres et son paquet de
+fétiches, et sa hache brillante, grimpa lestement sur les corniches de
+pierre, toujours suivi de ses deux séides. Quand il y fut, sans
+manifester aucune hésitation, il s’approcha de la crevasse, fixa ses
+yeux de médium dans l’ouverture béante, étudia minutieusement les
+détails de l’entrée.--Et tous les canaques le virent pénétrer
+délibérément dans le trou noir, et y disparaître.--Quelque chose de
+grave allait se passer. Les guerriers assurèrent leurs armes dans leurs
+mains.
+
+Mais le sorcier n’alla pas loin, à quatre pas dans l’intérieur il
+s’arrêta, pour écouter les bruits souterrains, et ainsi juger de la
+profondeur de cette caverne, avant de prendre une détermination.
+
+Au bout d’un moment, n’ayant entendu aucun bruit, le sorcier prononça le
+nom: Tchiaom!... Aussitôt une voix lointaine lui répondit Tchiaom!... Le
+sorcier se recula d’un pas et dit: Viens dehors! Nous ne voulons pas te
+tuer... La voix mystérieuse répéta: Viens dehors! Nous ne voulons pas te
+tuer... Le sorcier fit un autre pas en arrière, puis il cria: Si tu
+restes là-dedans, tu vas mourir de faim.--Et la voix venue du fond de la
+montagne redit exactement les mêmes paroles.--Cette fois, le sorcier
+très inquiet se recula hors du trou.--De là, il lança encore des mots
+qui lui revinrent atténués.
+
+Le vieux sorcier qui n’avait jamais pu s’expliquer ce qu’était un écho
+pensa, sans en être bien certain, que dans le cas présent ce pouvait
+être un esprit, un diable, un monstre inconnu qui répondait à sa voix
+pour lui inspirer confiance, et ainsi l’attirer dans un traquenard.
+
+En présence de ce phénomène incompréhensible, qui se passait dans les
+profondeurs acoustiques de la caverne, et devant la possibilité
+immédiate de recevoir sur le crâne des pierres énormes jetées par le
+corpulent Tchiaom, et peut-être aussi par quelques canaques dévoués qui
+n’avaient pas voulu abandonner leur Tayo gras, le courage manqua au
+sorcier.
+
+Il n’osa pas entrer dans le sombre conduit de la caverne, même avec une
+torche: mais il sentit qu’il devait, afin de ne pas diminuer son
+prestige, cacher son infériorité de l’instant à toute une tribu qui
+obéissait à son pouvoir surnaturel.
+
+Ceci déduit, tournant le dos à l’entrée de la caverne, il se campa sur
+l’entablement de pierre qui lui servit de tribune, d’où il domina la
+horde sauvage. Aux guerriers qui attendaient en bas, sous la voûte
+élevée des branches, les yeux fixés sur lui, il déclara avec conviction:
+
+«Tchiaom le Tayo gras, il est là, dans la caverne... Avec lui il y a des
+diables... Ce sont les diables des montagnes de l’Ignambi... Ces
+diables-là ne sont pas comme les diables de Bondé... Ce sont les diables
+des autres canaques de longtemps... Je leur ai parlé... Ils ne me
+comprennent pas... Ils répètent toujours les mots que je dis... C’est
+pour apprendre le langage de Bondé... Ils voudraient comprendre mes
+paroles... Dans la nuit je ferai les choses que je connais pour moi...
+Et ce sera fini. Après ça, les diables de l’Ignambi ne pourront plus
+rien du tout pour faire les choses pour eux, pour nous.»
+
+Après ces paroles ahurissantes, qui plongèrent encore plus dans le vague
+l’esprit obscur des canaques, le sorcier demanda un tison enflammé et du
+bois sec. Lorsqu’il eut en main les matériaux nécessaires, il alluma un
+feu, juste à l’entrée de la caverne. Dès que le feu flamba il le couvrit
+de feuilles vertes pour en épaissir la fumée, et il attendit le
+résultat.
+
+La fumée, monta, rampa mollement contre la muraille, lécha les aspérités
+de la roche, s’enroula aux racines pendantes, et aux lianes grimpantes,
+s’insinua dans les interstices de la pierre, mais ne voulut point
+pénétrer dans la caverne. Elle flotta constamment à l’entrée, sans se
+décider à s’enfoncer dedans.
+
+Et le sorcier de dire aux canaques: «Vous voyez?... Les diables ne
+veulent pas laisser entrer la fumée... Quand la fumée va dedans, les
+diables soufflent pour l’arrêter.»
+
+Le manque d’appel d’air de la grotte protégea le malheureux Tayo gras,
+il ne fut pas enfumé comme un rat réfugié dans son trou.
+
+Puisqu’il n’y avait pas moyen d’asphyxier le Tayo gras et ainsi
+l’obliger à sortir de son asile, le sorcier imagina de l’emmurer afin de
+le forcer à se rendre, lorsqu’il comprendrait que l’évasion n’était plus
+possible, la nuit, à la faveur du sommeil de ses gardiens.
+
+Les canaques, en adroits quadrumanes, se cramponnèrent aux rochers,
+s’équilibrèrent sur des points d’appui. Lorsqu’ils furent solidement
+installés, de mains en mains ils se passèrent les moellons qu’ils
+ramassaient dans les éboulis.--Les moins peureux, rassurés par la
+présence du sorcier, disposèrent avec adresse les pierres, en un mur
+épais qui monta, monta, et bientôt boucha l’entrée de la caverne.--Le
+Tayo gras était bloqué.
+
+Ce travail achevé, le sorcier, expliqua aux guerriers: Maintenant c’est
+fini... Si les canaques de Pouapanou viennent vous menacer de leurs
+armes, et que vous les poursuiviez, le Tayo gras ne pourra profiter de
+cette occasion pour sortir de son trou et se sauver... Nous le tenons.
+Dans quelques jours le Tayo gras aura faim, il aura soif... Le Tayo gras
+viendra taper contre le mur avec un caillou, pour demander à sortir...
+Vous allez rester là, dans la forêt, devant les rochers pour le veiller,
+et l’attendre... Les guerriers qui sont à Pouapanou vous apporteront des
+ignames, des bananes, et des poissons, tout ça pour vous, pour manger.
+
+Moi, je vais aller à Bondé parler au Grand Chef et à tous les vieux qui
+sont là-bas, parce qu’il y a des canaques qui ont fait mauvais dans la
+guerre... C’est pour ça que le Tayo gras a pu s’échapper de sa case de
+Pouapanou. Maintenant Téama le Chef mort, et les diables, sont en
+colère. Moi, je vais aller parler avec eux, dans les banians de la
+rivière. Puis s’adressant plus particulièrement au Chef de guerre:
+
+Le grand Chef de Bondé, il a dit que si vous n’ameniez pas Tchiaom le
+Tayo gras, il ne fallait pas venir à Bondé, parce que les bourreaux
+allaient tuer dix de vous. Comme ça, partir d’ici, c’est pas bon.
+
+Après ces paroles qui entretenaient la crainte chez les guerriers, le
+vieux sorcier s’éloigna suivi de ses gardes de corps.
+
+Et la horde docile des canaques resta là, dans le cirque de rochers,
+sous les arbres, à surveiller la muraille derrière laquelle dormait le
+Tayo gras. Un service de ravitaillement s’organisa depuis les cultures
+de la tribu envahie jusqu’aux forêts de l’Ignambi.
+
+Après s’être rendu compte du trop grand nombre de leurs ennemis, devant
+l’impossibilité de la lutte, la peuplade de Pouapanou avait quitté la
+région, en abandonnant son Tayo gras.
+
+
+VI
+
+De retour à Pouapanou, le vieux sorcier envoya dans les cultures une
+équipe de canaques déterrer des ignames, et casser des cannes à sucre.
+Ces végétaux furent déposés en un tas, au bord de la rivière. Une
+deuxième bande fouilla les cases, fit une rafle de nattes, de marmites
+en terre cuite, et autres ustensiles ménagers. Ces divers objets furent
+mis à côté du premier tas. Après cela, les canaques coupèrent des lianes
+et des feuilles de cocotiers, ils arrachèrent des botillons de paille.
+Tous ces matériaux furent ajoutés au butin.
+
+Les popinées qui étaient toujours parquées sous les arches d’un banian,
+furent déplacées, mises en marche, puis menées au bord de la rivière, à
+côté du butin.--Là, elles reçurent l’ordre d’avoir à s’organiser de
+manière à emporter en un voyage tout le monceau étalé devant elles.
+
+Ayant l’habitude de ce genre de travail qui entrait dans leurs
+obligations de femmes, méthodiquement les popinées divisèrent les
+produits du pillage, en une trentaine de charges à peu près égales, et
+chacune prit un lot.--Ensuite, sans prononcer une parole, les porteuses,
+tenant compte de la force individuelle de chacune, firent une
+répartition équitable des charges, enlevèrent du poids à quelques-unes
+pour les alléger, et reporter ce poids sur les autres.
+
+Puis, avec les feuilles de cocotiers et les lianes, elles procédèrent à
+un empaquetage soigné qui pût assurer la stabilité des fardeaux pendant
+la marche. Des botillons de paille qu’elles tressèrent, elles firent des
+bretelles qui ceinturèrent les ballots.--Lorsque tout fut prêt, elles
+s’accroupirent à terre contre les charges, passèrent les bras dans les
+bretelles. Pour se mettre debout, elles durent s’entr’aider, se tirer
+mutuellement par les mains.--Les fardeaux étaient très pesants.--Et
+elles restèrent là, immobiles, campées d’aplomb sur leurs jambes, le
+corps penché en avant, la charge posée sur la croupe, attendant le
+signal du départ.--En plus du poids, quelques-unes portaient un petit
+enfant dans les bras, d’autres les avaient à leur côté.
+
+Aucune popinée n’éleva la voix, elles subissaient les revers de la
+défaite comme une chose toute naturelle, sans que leur moral en fût
+abattu, sans qu’elles cherchassent à prévoir de quoi l’avenir serait
+fait.
+
+Pendant que quelques canaques retardaient le départ, en fouillant les
+brousses qui avoisinaient les cases, dans l’espoir d’y découvrir des
+armes cachées par les Pouapanou, Téïn, le fils du grand Chef de Bondé,
+arriva sur la berge de la rivière près de la caravane immobile et muette
+des popinées.
+
+De par son titre, hors de la volonté paternelle, Téïn, fils de grand
+Chef, était indépendant, il faisait ce que bon lui semblait.--Après
+avoir marché avec différentes bandes de guerriers, il s’était trouvé
+devant la muraille derrière laquelle le Tayo gras était bloqué. Le
+besoin de s’agiter étant son fait, là, il s’était ennuyé. N’étant
+l’esclave d’aucune discipline, il était revenu à Pouapanou dans
+l’intention de voir la popinée dont il s’était déclaré le propriétaire:
+la jeune Tili.--Quoiqu’elle fût sous la dépendance d’un tabou
+inviolable, il pensait que par faveur spéciale il pourrait faire lever
+cette interdiction, à son seul profit.
+
+En voyant que les popinées allaient partir à Bondé, Téïn chercha dans le
+nombre celle qui était la sienne. L’ayant reconnue, il la prit par un
+bras et la tira hors du troupeau. Elle ne fit aucune résistance.
+
+A ce moment, le vieux sorcier qui suivait les préparatifs intervint: Le
+grand Chef de Bondé veut les popinées de Pouapanou. Il a dit de les
+emmener toutes.
+
+Et Téïn le fils du chef de répondre: Tu diras à mon père que j’ai gardé
+celle-là pour moi.
+
+LE VIEUX SORCIER.--Tes paroles à toi n’ont pas de force, tu n’es pas
+encore chef, tu dois obéir aux ordres de ton père. Il veut toutes les
+femmes.
+
+TÉÏN.--J’obéirai au Chef quand il me parlera, le Chef ne m’a rien dit.
+Pour le moment c’est toi qui me parles, tu n’es rien, je ne t’obéis pas.
+
+LE SORCIER.--Ces popinées sont tabous, tu n’as pas le droit d’y toucher.
+
+TÉÏN.--Regarde là-bas! sous le banian, c’est là que tu as mis le tabou
+des popinées, mais ici les popinées ne sont plus dans le tabou. Je
+prends la mienne.
+
+LE SORCIER.--Tu vois bien qu’elle est chargée, nous avons besoin d’elle
+pour porter des ignames et une marmite à Bondé. Après tu la prendras, si
+le Chef veut te la donner.
+
+TÉÏN.--Je te dis que je la garde, tes ignames et ta marmite, voilà ce
+que j’en fais, tiens! En même temps, il arrachait du dos de la popinée
+la charge et la jetait à terre. La marmite se brisa, il en écrasa les
+morceaux à coups de hache, et dispersa les ignames à coups de pieds.
+
+Après cette violente manifestation de sa volonté, il prit la popinée et
+l’entraîna rudement, du côté des brousses.
+
+Le vieux sorcier surpris ne protesta pas, ni personne, c’était le Téïn,
+le fils aîné du Grand Chef, pour le moment il fallait accepter. Son père
+déciderait.
+
+A un signal, les popinées, entourées de guerriers barbouillés de suie,
+s’acheminèrent avec leurs «pikininis» par un sentier étroit, sinueux, en
+une longue file, les unes courbées derrière les autres, sous la
+pesanteur des fardeaux, cependant que les franges grises des tapas se
+balançaient aux croupes rondes, et que les boules crépues des têtes
+au-dessus des charges, s’élevaient et s’abaissaient en une ligne qui
+indiquait les accidents du chemin. Elles marchèrent ainsi, longtemps,
+sans fatigue apparente.
+
+Les guerriers allaient fièrement, un paquet de sagaïes au poing, la
+hache de pierre, ou le casse-tête en bec-d’oiseau sur l’épaule, les
+mouvements libres, dégagés. De leurs yeux mi-clos ils observaient les
+popinées, et regardaient de tous côtés, afin de prévoir si une attaque
+ne les menaçait pas.
+
+Au passage d’un creek, la caravane fit une halte. Les popinées burent en
+se jetant, de leur main ouverte, de l’eau dans la bouche. Puis, elles
+s’appuyèrent le long des talus qui supportèrent les charges, sans que
+les bretelles fussent ôtées. Après un moment de repos et de mâchage de
+canne à sucre, la caravane se remit en chemin.
+
+Dès que les Bondés eurent traversé le territoire des Ouénias, leurs
+alliés, ils entrèrent chez eux, sur un terrain qui leur était familier,
+dont ils connaissaient les moindres recoins. Sachant que là, une attaque
+n’était pas à redouter, ils ne virent plus que les popinées. Chacun
+supputa dans son for intérieur la valeur sexuelle de celle qu’il
+désirait. Si toutefois le hasard daignait le servir; dans le cas présent
+le hasard c’était le bon plaisir du Chef.
+
+Le soleil était dans la mer, c’était la nuit. La caravane, éclairée par
+les torches flamboyantes des feuilles de cocotier, s’annonça par les
+cris de triomphe de ses conducteurs, et fit son entrée dans la tribu de
+Bondé. Les captives, à la queue leu leu sur le sentier, regardaient avec
+indifférence ces cases qu’elles voyaient pour la première fois.
+
+Les hommes dans la tribu, surtout les vieux, détaillaient les arrivantes
+avec des yeux où fulguraient des éclairs de lubricité bestiale. Quant
+aux femmes, elles étaient plutôt contrariées par cette venue de popinées
+étrangères, qui allaient encore troubler la tranquillité domestique. Le
+troupeau fut parqué sous un hangar, et laissé à la surveillance des
+guerriers.
+
+Le grand chef prévenu de l’arrivée des femmes vint en toute hâte. Le
+sorcier lui exposa sommairement la situation à Pouapanou, le blocus du
+Tayo gras, se réservant de lui expliquer tout plus longuement, lorsqu’il
+aurait consulté les esprits des morts, les diables de la rivière, et
+procédé à diverses sorcelleries.
+
+Et le Chef alla au plus pressé. Il regarda les popinées en gros, les
+palpa en détail, puis il en désigna quatre qui furent immédiatement
+conduites au gynécée de ses femmes, une case en paille. Après avoir fait
+son choix, il parla aux canaques assemblés autour des arrivantes.
+
+Mes guerriers qui sont à Pouapanou n’ont pas attrapé le Tayo gras. Ce
+sont des guerriers bons à rien, ils n’auront pas les prisonnières. Je
+vous les donne. Sur ces paroles définitives le Chef s’en alla.
+
+Aussitôt ce fut une chiennerie: des disputes, des bousculades, des
+coups; des combattants que les hommes sérieux séparaient. Dans ce
+partage de femmes, ou plutôt dans cette curée, l’influence,
+l’intimidation, la brutalité physique, furent les forces qui guidèrent
+les hommes. Lorsque les personnages les plus craints, à des titres
+quelconques, se furent adjugés les popinées de choix, les autres
+restèrent à la disposition du vulgaire. Certaines de ces femmes durent
+satisfaire à la lubricité d’une foule d’individus.
+
+Ne connaissant que ces mœurs, elles ne firent aucune résistance, se
+soumirent à une loi qui leur était naturelle, par destination.
+
+Et par la suite, la situation instable de ces femmes dura jusqu’à ce que
+des unions se fussent créées, imposées par l’habitude, et fussent
+sanctionnées par les notables de la tribu.
+
+Le lendemain, à la faveur de l’intensité de la nuit, le vieux sorcier,
+qui voulait soigner son prestige, se glissa mystérieusement chez le Chef
+pour l’entretenir des affaires de Pouapanou. Il trouva sa Majesté nue,
+allongée nonchalamment sous un appentis fumeux, au milieu de ses femmes
+qui tressaient des nattes et des paniers, pour s’occuper les mains tout
+en conversant. D’un regard le sorcier fit comprendre ses intentions.
+
+Une popinée les précéda dans une case où elle alluma un feu. Aussitôt
+que les flammes bleuâtres et courtes, en des convulsions douces,
+léchèrent les petites bûches du foyer, le grand Chef et le vieux sorcier
+entrèrent et s’assirent sur les nattes.
+
+Et le sorcier, les yeux fixés sur ceux du Chef, parla. Il parla par
+saccades, avec volubilité, procéda par images afin de frapper l’esprit
+du Chef, sans lui laisser le temps de le suivre dans ses pensées et de
+les approfondir.
+
+Il raconta l’approche patiente, les ruses, l’attaque rapide, la prise du
+village de Pouapanou, la violence des guerriers de Bondé dont la tête
+était devenue comme du feu dans les bambous. Il déplora surtout le
+massacre de l’aveugle de Pouapanou, ce qui avait eu pour effet
+d’apporter la malchance à l’expédition, car: L’aveugle c’est l’ami des
+diables, ses oreilles étaient fines comme les oreilles des oiseaux,
+comme celles des hiboux qui se promènent la nuit, elles entendaient les
+pieds des canaques morts qui marchent loin. Les yeux de l’aveugle
+étaient toujours fermés, mais ça ne faisait rien, ils savaient où était
+le soleil. L’aveugle pouvait aller seul, partout; il connaissait les
+choses des canaques. Et alors, aussitôt que l’aveugle avait été mort,
+son esprit, ou plus exactement son revenant, était allé dire au Tayo
+gras de se sauver, de se cacher au fond des forêts, dans une grotte,
+parce que les guerriers de Bondé voulaient le prendre et le manger.
+
+Le sorcier détailla aussi, et insista sur l’incident de la jeune popinée
+Tili, que les guerriers de Bondé avaient voulu tuer, pour la simple
+raison qu’elle les avait effrayés et qu’ils s’étaient honteusement
+sauvés devant elle, aussi vite que les canards dans les joncs.
+
+Ensuite, il expliqua que, la nuit précédente, il s’était introduit au
+fond des rochers du bord de la rivière, sous les banians noirs, que là
+il avait parlé au spectre de Téama, et que Téama lui avait répondu:
+
+«Longtemps, la mère du père de Tili c’était la sœur de Ouvé, que Ouvé
+avait été sa popinée à lui grand Chef, et que maintenant Tili était
+destinée au Chef de Bondé.»
+
+A ces dernières explications, le Chef de Bondé sentant une bonne aubaine
+qui lui était envoyée par son ancêtre Téama, se renseigna: Où est cette
+jeune popinée?... Il me la faut! amenez-la ici, j’ai besoin d’elle.
+
+Devant les ordres du Chef, le sorcier dégagea ses responsabilités: Je
+n’ai pu te l’amener, ton fils Téïn l’a gardée pour lui, à Pouapanou, il
+dit qu’elle est sa femme, il n’a pas voulu nous laisser la prendre.
+
+Le Chef fut très contrarié de cette désobéissance de son fils, qui le
+privait d’une jeune popinée venue par transmission d’héritage. Mais pour
+le moment, ses sens étant calmés, il n’exprima pas sa colère qui montait
+lente et sournoise, comme l’âme canaque. Au fond il ne sentait que
+l’affront fait à sa puissance de grand Chef. Son fils lui désobéissait
+devant tous les guerriers. Cet incident ne se terminerait pas ainsi. Il
+ne devait pas donner des ordres pour que son fils lui soit amené avec la
+popinée. Son fils était petit Chef et par conséquent tabou, les canaques
+ne porteraient pas la main sur lui. Donner cet ordre, ce serait détruire
+le prestige et l’autorité des Chefs. Plus tard il aviserait.
+
+Pour se résumer, le sorcier exprima à peu près cet état d’esprit: Tu
+vois grand Chef, tes guerriers ont mécontenté les diables, ils n’ont pas
+suivi les conseils qui me viennent des morts, de ceux qui savaient mieux
+que nous. Maintenant les «baouis» d’Ouvé ne peuvent plus nous faire
+capturer le Tayo gras... L’aveugle l’a conduit et le guide encore dans
+la grotte.
+
+Les baouis de Ouvé ne veulent que protéger Tili, la jeune popinée de
+Pouapanou. Malgré cela, nous aurons le Tayo gras, la faim et la soif le
+feront sortir de sa caverne. Il viendra taper contre la muraille avec un
+caillou pour nous demander à manger et à boire. L’aveugle qui le guide
+dans les ténèbres ne pourra pas l’en empêcher. Lorsque le Tayo gras sera
+loin de la grotte, dans un pays inconnu de l’aveugle, l’esprit de
+l’aveugle ne pourra plus le protéger; l’aveugle restera dans ses forêts
+de l’Ignambi et tracassera les canaques de Pouapanou.
+
+Dans son obstination de brute autoritaire, le Chef décida que l’on
+attendrait le Tayo gras pour commencer le pilou des jeunes guerriers, et
+l’orgie qui s’en suivrait.
+
+Le vieux sorcier s’en alla, s’éloigna sans bruit, et disparut dans le
+noir des broussailles. Par un pouvoir inconscient d’auto-suggestion, il
+était convaincu de tout ce qu’il venait de raconter au Chef. Arrivé dans
+sa retraite, il s’assit sur un rocher, devant l’entrée de sa petite
+hutte solitaire. Là, sous les étoiles qui s’avivaient à travers les
+ombres des branches, il condensa ses pensées, développa son imagination
+d’homme primitif inspiré, de conducteur spirituel d’un troupeau humain:
+Un troupeau qui sentait un besoin instinctif de surnaturel, de fables,
+d’illusions, et qui, sans le savoir, préparait une mythologie.
+
+ * * * * *
+
+Depuis plus d’une lune, les guerriers de Bondé veillaient devant
+l’entrée de la grotte du Tayo gras, et rôdaient sur les montagnes
+avoisinantes. Ils avaient même construit des abris en feuilles de
+choux-palmistes, pour se préserver de la pluie.
+
+Leurs alliés, les canaques de Ouénia, fatigués de rester dans les forêts
+humides, devant cette triste muraille de rochers, et moins esclaves de
+la discipline du Chef de Bondé, s’étaient retirés peu à peu. Les uns
+après les autres, sous des prétextes quelconques, étaient allés chez
+eux. Ils n’en étaient plus revenus.
+
+Tchiaom le Tayo gras était toujours dans la grotte. Parfois les
+guerriers avaient entendu de grosses pierres qui roulaient sourdement,
+ou des cailloux qui étaient lancés à la voûte et dégringolaient en un
+bruit sec le long des parois. Une nuit, les gémissements du Tayo gras
+étaient venus jusqu’à l’entrée de la caverne; il avait dû tomber et se
+faire beaucoup de mal. Les guerriers avaient été contents: peut-être
+allait-il se décider à sortir, ce poltron de Tayo gras qui se cachait,
+et qui ne voulait pas se laisser manger.
+
+Progressivement, dans l’esprit superstitieux des canaques, la crainte du
+surnaturel avait pris une nouvelle orientation. Depuis longtemps le Tayo
+gras était enfermé; il n’avait rien à manger, rien à boire, et il
+remuait toujours... Comment pouvait-il faire?... Le Tayo gras devait
+être mort, et c’était son esprit, son diable, qui jetait des cailloux en
+l’air et faisait rouler des rochers au fond des crevasses. L’esprit de
+l’aveugle de Pouapanou était avec lui... Donc, ils étaient deux...
+Jamais les guerriers ne prendraient le Tayo gras, parce qu’un diable on
+ne peut jamais le prendre. Le Tayo gras devait sortir la nuit et aller
+chercher à manger. Après il revenait dans la grotte, parce que c’était
+chez lui. Ses os étaient là.
+
+Devant l’inutilité de cette veille constante, les guerriers se
+démoralisaient. Ils restaient là, parce que la volonté et les menaces du
+grand Chef les y contraignaient, mais ils savaient bien que c’était du
+temps perdu. Ils s’ennuyaient dans les forêts de l’Ignambi, loin de leur
+terre, de leurs cases, et surtout de leurs femmes. Il n’y avait même pas
+de canaques de Pouapanou à chasser et à tuer. Tous les Pouapanous
+avaient quitté la région.
+
+Pour passer le temps, se distraire de leurs ennuis, dans le cirque de
+rochers, sous la voûte des branches qui masquait le soleil, les
+guerriers dansaient le pilou-pilou de la paille. Ils s’alignaient sur
+plusieurs files, un genou à terre, une époussette de paille molle à la
+main. A un signal tous les bras se balançaient et balayaient le sol en
+mesure. Progressivement les danseurs se levaient, se redressaient en un
+rythme berceur. Dès qu’ils étaient debout, un cri de cagou se
+prolongeait en roulant des trilles. Aussitôt les danseurs, en une
+souplesse gracieuse, quoiqu’énergique, sautaient avec ensemble,
+faisaient des pas sur les côtés, en avançant, et des voltes-faces avec
+retour. Les bustes et les bras qui se balançaient en cadence
+entretenaient l’envol. Et ceux-là s’arrêtaient. Et c’était au tour des
+spectateurs à s’y mettre.
+
+Plusieurs fois le vieux sorcier était venu. Il s’était tapi contre le
+mur qui bouchait l’entrée de la grotte, et il était resté là, longtemps,
+à écouter, en retenant son souffle. Après ça, il avait dit aux canaques
+que le Tayo gras était encore vivant, qu’il fallait toujours rester là,
+l’attendre, que l’aveugle de Pouapanou apportait à manger au Tayo gras,
+mais qu’il ne pouvait pas en apporter assez pour le satisfaire, que le
+Tayo gras viendrait un jour taper avec un caillou et demanderait à
+sortir de sa caverne.
+
+Mais les guerriers ne croyaient plus fermement aux paroles du sorcier.
+Lorsqu’il parlait, les canaques secouaient la tête, allongeaient les
+lèvres, et claquaient de la langue, pour exprimer leur peu de confiance.
+
+Après avoir demandé l’avis de ses hommes, et avoir reçu leur
+consentement, le chef de guerre avait fait proposer, par le sorcier, au
+Chef de Bondé: qu’il autorisât les guerriers à s’en retourner chez eux,
+et qu’il en tuât quatre, selon son choix, pour remplacer le Tayo gras,
+parce que le Tayo gras ne voulait pas se décider à fournir sa chair au
+festin des jeunes guerriers. Mais le Chef toujours têtu n’avait pas
+accepté l’offre, au contraire, il avait insisté davantage pour avoir le
+Tayo gras.
+
+La deuxième lune était déjà ronde, le Tayo gras n’était pas encore venu
+taper à la porte. Les plantations de la tribu de Pouapanou étaient
+ravagées. Il n’y avait plus d’ignames, plus de taros, plus de bananes,
+plus de cannes à sucre. Sur les cocotiers il ne restait que des
+feuilles. Tous les choux-palmistes étaient coupés. Dans la rivière, dans
+les creeks, dans les marais plus un poisson, plus une anguille. Rien!
+Rien! Les guerriers de Bondé avaient mangé tout.
+
+Les canards sauvages avaient peur, ils ne venaient plus. Dans les
+forêts, les guerriers avaient tué des pigeons, ils avaient tué des
+roussettes. Et maintenant tous les pigeons s’étaient envolés loin, et
+toutes les roussettes étaient parties vers des forêts plus
+hospitalières, de l’autre côté des montagnes.
+
+Pour manger, les guerriers n’avaient plus que les graines des arbres,
+les vers du bois mort, et la peau des bouraos. Ils mangeaient aussi de
+la terre blanche, en buvant beaucoup d’eau.
+
+Les guerriers de Bondé avaient faim, faim, ils avaient tué des cagous
+pour les manger, et tous les cagous se l’étaient répété de proche en
+proche, et tous les cagous étaient partis ailleurs. Et les canaques ne
+les entendaient plus crier, la nuit, quand tout était calme.
+
+Un matin, avant que le soleil éclaire les cheveux des montagnes, les
+guerriers couchés autour des feux entendirent un cagou qui aboyait au
+fond d’une ravine, dans le voisinage. Aussitôt, quatre coureurs agiles
+partirent sans bruit à la recherche de ce précieux gallinacé. Dès qu’ils
+l’aperçurent, le cagou les vit aussi et se sauva de toute sa vitesse,
+sous les brousses. Mais les rapides coureurs le dépassèrent à travers
+les arbres, sans pouvoir le prendre; alors ils le rabattirent vers le
+campement pour le fatiguer, tout en restant dans leur zone.
+
+Le cagou, le bec au ras du sol, filait par bonds, en s’aidant de ses
+ailes ouvertes. Les canaques le suivaient de près, encore quelques
+enjambées et ils allaient l’avoir; le cagou cacherait sa tête dans une
+touffe et resterait là, immobile, selon son instinct, lorsqu’il est
+fatigué.
+
+Subitement, le cagou avait disparu, les coureurs ne l’avaient plus vu,
+et ils avaient cherché ses traces. Le cagou s’était enfilé dans
+l’épaisseur des feuilles mortes, entre deux rochers. Les canaques
+avaient fouillé de la pointe d’une sagaïe, la sagaïe s’était enfoncée de
+toute sa longueur, dans le vide, dans une fente de la pierre.
+
+Alors, pour obliger le cagou à sortir de son trou, les canaques avaient
+décidé de l’enfumer. L’un d’eux était allé au campement, chercher un
+tison, et ils avaient allumé un feu, en écartant les feuilles sèches,
+afin de ne pas incendier la forêt.
+
+Jamais les canaques n’avaient vu du feu comme celui-là: toute la fumée
+entrait dans les rochers, en roulant du bruit comme le vent à travers
+les arbres, et elle ne sortait pas. Le cagou non plus. Alors ils avaient
+activé le feu. Ils avaient mis et remis du bois, et la fumée rentrait
+toujours dans le ventre de la montagne.
+
+C’étaient probablement les diables qui tiraient la fumée en dedans, les
+mêmes diables qui avaient empêché la fumée d’entrer dans la grotte,
+lorsque le sorcier avait voulu enfumer le Tayo gras. Et les canaques
+avaient mis encore du bois, dans l’intention de faire sortir le cagou,
+et aussi pour savoir si les diables pouvaient avaler toute la fumée.
+
+Tout à coup, les individus qui poussaient le feu avaient entendu des
+cris de triomphe et des trilles d’allégresse s’élever au-dessus de leur
+ravine. Ces manifestations venaient du cirque de rochers, du campement,
+de l’entrée de la grotte. Et des canaques bondissant, gesticulant à
+travers les lianes, fous de joie, étaient arrivés comme renfort pour
+activer le feu. Avec exaltation ils avaient raconté ce qui se passait
+d’extraordinaire.
+
+Les guerriers qui veillaient à l’entrée de la caverne avaient vu de la
+fumée sortir entre les pierres du mur qui bouchait la porte. Et la fumée
+s’était épaissie, elle était venue de plus en plus noire. D’abord les
+guerriers avaient eu de la crainte, ils ne connaissaient pas cette
+fumée-là. Le Tayo gras et les diables devaient faire du feu avec les
+pierres, dans la grotte il n’y avait rien à brûler,--les canaques
+savaient que certaines pierres donnaient des étincelles de feu en les
+cognant.--Et la fumée était sortie tordue, en tourbillons, elle avait
+répandu une odeur acre et résineuse de bois. Donc! Ce n’était pas des
+pierres. Alors les guerriers avaient compris que cette fumée devait être
+celle du feu des chasseurs de cagous, puisque l’un d’eux était venu
+chercher un tison.
+
+Devant la certitude, des cris de joie et de triomphe avaient jailli des
+poitrines. Le Tayo gras allait être pris! Tout le monde s’en
+retournerait à Bondé! On allait revoir les femmes! C’était fini de
+crever de faim! On mangerait beaucoup d’ignames, beaucoup de poissons de
+l’eau salée.
+
+Voulant activer le feu, les canaques avaient porté des charges de bois.
+Et comme le Tayo gras ne sortait pas assez vite de son trou, ils avaient
+abattu des arbres secs, et les avaient allongés en entier sur le brasier
+pétillant d’étincelles. Le tapis de feuilles sèches des alentours
+s’était allumé; des arbres s’étaient embrasés du pied jusqu’à la cime et
+n’étaient plus que gerbes de flammes. L’incendie crépitait, ronflait
+dans la forêt. Mais qu’importait puisque c’était fini de rester là. On
+allait partir à Bondé.
+
+Des canaques empoignés d’une ardeur diabolique, au risque de rôtir leur
+peau nue, entassaient toujours du bois sur le brasier infernal. Leur
+intention était d’étouffer, de griller, de brûler, d’incinérer le Tayo
+gras, s’il ne voulait pas se décider à sortir.
+
+Pendant que les chauffeurs poussaient le feu, des guerriers disposés en
+demi-cercle devant la muraille de la grotte, et d’autres perchés sur les
+rochers, la sagaïe en arrêt, la hache haute, la fronde tendue,
+attendaient, en trépignant un pilou farouche, que le Tayo gras vînt
+demander grâce.
+
+Par les fentes des pierres la fumée noire sortait en trombe, s’élevait
+le long de la muraille, et agitait la voûte sombre des feuilles. Depuis
+longtemps les guerriers s’impatientaient, quand enfin, des coups qui
+faisaient: toc... toc... toc..., furent frappés en dedans du mur.
+C’était le Tayo gras qui tapait avec un caillou, comme l’avait prédit le
+sorcier.
+
+Les guerriers les plus courageux, enveloppés dans l’épaisseur de la
+fumée, avaient enlevé les pierres qui couronnaient le mur. Aussitôt que
+l’ouverture avait été assez large, une multitude de grosses
+chauves-souris à queue s’était précipitée dehors. Elle était sortie en
+une bande compacte, noire, qui s’était allongée comme un ruisseau qui
+coule. Pour ne pas avoir les yeux crevés, les guerriers avaient été
+obligés de se reculer hors du passage. Et les chauves-souris avaient
+voltigé dehors, dans tous les sens, en se cognant aux arbres. Elles
+avaient cherché les endroits sombres de la forêt pour ne plus être
+éblouies par la lumière.
+
+Lorsque le défilé des chauves-souris avait été terminé, les guerriers
+audacieux s’étaient remis à enlever des pierres, dans la fumée
+aveuglante. Par moments le Tayo gras avait encore cogné: toc... toc...
+toc..., avec un caillou. Mais les canaques ne le voyaient toujours pas.
+Ils en étaient à enlever les derniers moellons, quand ils distinguèrent,
+dans la fumée, une forme humaine étendue par terre. Un guerrier
+l’interpella brutalement. Le corps ne bougea pas, ne répondit rien.
+
+Alors les guerriers se précipitèrent sur l’individu. Leurs mains de
+gaïac s’appesantirent sur des os, sur un être décharné, asphyxié, un
+squelette incapable d’un mouvement.
+
+Les guerriers soulevèrent le moribond, se le passèrent de mains en mains
+pour le descendre. Puis, ils l’étendirent sur un lit de paille. Après un
+long moment d’attente, l’air pur ranima l’asphyxié, il reprit ses sens.
+
+Un canaque à la parole autorisée lui parla: «Dis donc! toi tu l’es
+maigre... Pourquoi?... Toi tu l’es pas encore mort, hein?...»
+
+Tchiaom répondit: «Ha bein! Moi manger les petits roussettes pas cuits
+(les chauves-souris crues). Moi boire la pluie de l’eau des cailloux...
+Vous besoin manger moi, hein?... Moi maigre, maigre..., vous mangez
+quoi?... Rien du tout!... Vous laissez moi partir à Pouapanou... Tout à
+l’heure moi gras encore... Après vous vient chercher moi.»
+
+Et les guerriers protestèrent: «Ça fait rien toi maigre, nous connaît
+pas laisser toi partir... Nous porter toi à Bondé. Le Chef lui parler...
+Nous connaît rien du tout... Le Chef lui connaît bien.»
+
+Ces explications données, les canaques coupèrent une longue perche, des
+lianes, de la paille, et ils façonnèrent un genre de hamac, un palanquin
+dans lequel ils allongèrent Tchiaom devenu le Tayo maigre.
+
+Après avoir mis le feu aux huttes du campement, et avoir propagé
+l’incendie de la forêt, dans l’intention de commettre le plus de dégâts
+possibles, quatre canaques, deux à chaque bout de la perche, soulevèrent
+le palanquin avec le Tayo maigre. Et toute la horde barbare, exubérante
+d’une joie brutale, s’achemina d’une allure souple, vers la tribu de
+Bondé. Le Tayo maigre n’était pas lourd, il ne retarda aucunement la
+marche de la colonne, les canaques se remplaçaient au portage. Jamais le
+hamac ne toucha terre.
+
+Tout le long du parcours, les canaques s’ingénièrent à trouver de la
+nourriture pour le Tayo maigre, de façon à le présenter au Chef avec un
+ventre plus rebondi. Car, au fond, les guerriers étaient très inquiets.
+Le Chef leur avait donné l’ordre de lui amener le Tayo gras, et ils lui
+apportaient un squelette. Certainement le Chef serait en colère, il
+allait être terrible.
+
+Tchiaom avait faim, et il était encore plus glouton que les canaques le
+sont ordinairement, il avalait tout ce que les guerriers lui
+présentaient: Des noix de coco, des crevettes crues, des figues
+sauvages, des vers de bancouliers, des escargots gluants. De temps en
+temps on lui versait de l’eau dans la bouche, pour faire descendre.
+Tchiaom n’avait plus faim, il ne pouvait plus avaler, mais les canaques
+le forçaient encore de manger. Ils le bourraient d’aliments
+substantiels.
+
+Au milieu de la nuit la colonne arriva chez elle, à Bondé. Elle marchait
+en silence, sans une torche, par un étroit sentier bordé de broussailles
+humides de rosée. Les guerriers n’étaient pas fiers et turbulents comme
+de coutume, même le Chef de guerre était soucieux. Depuis deux lunes ils
+étaient absents de chez eux, et ils y revenaient fatigués, affamés, sans
+butin, ne portant qu’un Tayo maigre, maigre.
+
+Après avoir installé le Tayo maigre dans une case, et l’avoir entouré
+d’ignames cuites et de poissons fumés; après l’avoir confié à la
+surveillance d’une garde vigilante, sans bruit, afin de ne pas attirer
+l’attention du grand Chef, et ne pas réveiller la tribu endormie, chacun
+s’était glissé en cachette dans ses foyers.
+
+Demain, au jour, le grand Chef serait en fureur. Les vieux, les vétérans
+qui avaient tout un passé de gloire, critiqueraient leur expédition
+manquée. Les jeunes guerriers qui attendaient depuis deux lunes dans le
+fond de la forêt seraient mécontents, et ils se moqueraient d’eux, même
+les popinées ne les regarderaient plus comme des héros: quand ils leur
+parleraient sur le ton autoritaire, les popinées auraient des rires
+narquois, parce qu’elles penseraient au Tayo gras et au Tayo maigre.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, au jour, la tribu fut agitée bruyante. Les guerriers ne
+pouvaient retarder plus longtemps leur présentation officielle au grand
+Chef. Mais un événement imprévu était venu compliquer la situation déjà
+déplorable, et troubler le peu d’assurance du Chef de guerre et de sa
+troupe. Le grand Chef allait être terrible.
+
+Dès que la lueur blanche de l’étoile du matin s’était montrée au-dessus
+de l’Ignambi, le Tayo maigre s’était raidi trois fois, et il était mort.
+Même en lui brûlant les pieds, il n’avait pas voulu remuer. Ses gardiens
+lui avaient donné trop d’ignames et trop de poissons: son manger n’avait
+pas voulu descendre, il avait rendu des crevettes entières, une
+indigestion l’avait étouffé. Cette mort bouleversait le protocole de la
+présentation et de la fête qui devait s’ensuivre. Les canaques savaient,
+par expérience, que le grand Chef devenait féroce lorsqu’il était
+contrarié.
+
+L’on avait vu les sorciers et quelques vieux s’introduire
+mystérieusement chez le Chef, et l’on savait que le Chef de guerre avait
+été exclu de cette réunion importante.--Les guerriers qui revenaient de
+Pouapanou attendaient anxieux ce qui allait sortir de ce palabre
+décisif.
+
+Un vieux canaque apparut hors de la case du conseil, et vint transmettre
+des ordres. Aussitôt, guidés par la baguette du Chef de guerre, et par
+celles de ses lieutenants, les canaques s’alignèrent sous les cocotiers,
+en deux longues files parallèles, écartées de huit pas l’une de l’autre,
+et se faisant vis-à-vis. De manière que le grand Chef, passant entre les
+lignes, pût voir tous ses guerriers de face. En attendant la venue des
+autorités, les canaques, sans quitter la place qu’ils occupaient, eurent
+la permission de s’asseoir à terre.
+
+Pendant ce temps, au grand Conseil, les sorciers exposaient les motifs
+graves qui avaient porté malheur à l’expédition de Pouapanou.
+
+Première faute: Deux guerriers avaient tué l’aveugle fétiche, et
+l’aveugle mort (l’esprit émanant de lui) avait protégé le Tayo gras.
+
+Trois canaques avaient lancé des sagaïes sur Tili, la descendante de
+Ouvé; ensuite ils avaient voulu la massacrer à coup de casse-têtes. Et
+alors, les «baouis» de Ouvé, donnés au sorcier par Téama, étaient
+devenus impuissants contre le Tayo gras.
+
+Le vieux canaque qui savait parler avec les oiseaux avait pris la
+parole: Un cagou avait montré aux canaques de Bondé une fente dans les
+rochers, pour qu’ils pussent enfumer le Tayo gras, afin de l’obliger à
+sortir du ventre de la montagne. Ce cagou-là, ce n’était pas un vrai
+cagou. Non! C’était le père de Tchiaom qui était mort depuis longtemps,
+et qui errait par les forêts. Il s’était habillé avec les plumes des
+cagous, parce qu’il ne voulait pas que son fils restât dans la grotte
+pour y mourir de faim. Et puis, il n’était pas content de voir les
+guerriers de Bondé détruire tout dans ses forêts de l’Ignambi. Le père
+de Tchiaom savait que lorsqu’ils auraient son fils, les guerriers
+partiraient à Bondé.
+
+Pour ces raisons, il s’était approché comme un cagou, à côté du
+campement; et il avait crié comme un cagou, pour appeler les canaques.
+Les canaques étaient venus, ils avaient poursuivi le cagou, le cagou
+s’était réfugié dans un trou. Les canaques avaient allumé du feu, le
+cagou était sorti par un autre trou, et il s’était sauvé sur le sommet
+des montagnes. Les canaques n’avaient pas pu le prendre.
+
+Tchiaom était sorti maigre de la grotte. Tous les guerriers de Bondé
+étaient partis de l’Ignambi. Et maintenant le père de Tchiaom était
+content, parce qu’il pouvait se promener seul dans les forêts.
+
+Ces explications fabuleuses reconnues comme vraies par le grand Chef,
+aucun doute ne vint effleurer sa mentalité de canaque. Il demanda
+seulement les noms des guerriers qui avaient compromis la réussite de
+l’expédition, en tuant l’aveugle et en malmenant Tili.--Puis, il décida
+que le pilou en l’honneur des jeunes guerriers commencerait le soir,
+lorsque l’ombre d’un homme serait de la longueur de son corps.
+
+Ceci dit, il se leva, sortit de la case, et s’en alla entouré de huit
+canaques armés, barbus, poilus, trapus, musclés, les regards sournois,
+d’une cruauté froide par nature.
+
+Dès que le grand Chef apparut, les deux lignes de guerriers se
+dressèrent, le silence qui précède les actes solennels de la vie
+s’imposa. Cependant que les longues palmes des cocotiers se berçaient en
+un bruissement de caresses, et que les oiseaux roulaient leurs notes
+matinales, en se dorant de soleil.
+
+Le Chef, le front bas et têtu, l’œil inquisiteur, passa lentement entre
+les deux lignes de ses guerriers: il les dévisagea, à droite, à gauche.
+Aucun ne sourcilla, aucun ne trembla. Le Chef s’arrêta devant un
+guerrier. D’un signe de la main il le désigna. Aussitôt, les canaques
+barbus l’entourèrent et le guerrier s’effondra lourdement, son corps
+résonna sur le sol. Il avait la tête fendue d’un coup de hache. Les deux
+lignes humaines restèrent immobiles.
+
+Puis, le Chef poursuivit son chemin entre les deux haies vivantes.
+Devant un guerrier il s’arrêta encore, et le guerrier s’abattit, le
+front ouvert, la face ruisselante de sang. Et le Chef continua ainsi
+jusqu’à cinq. Les victimes n’avaient fait aucun geste de défense.
+
+A ce moment, les conseillers intervinrent pour faire remarquer au Chef
+qu’il avait dû se tromper. Il avait désigné un canaque à la place d’un
+autre, et les bourreaux l’avaient assommé. Ils avaient tué Maramo au
+lieu de tuer Tianga.
+
+Sans aucune hésitation, pour réparer l’erreur, le Chef donna l’ordre de
+tuer Tianga. Mais Tianga était à l’autre bout de la ligne; en entendant
+son nom circuler sur les lèvres, et en voyant des yeux le regarder, il
+eut peur, fit un bond en arrière et se sauva de toute la rapidité de sa
+terreur.
+
+Le Chef commanda à tous ses guerriers de poursuivre Tianga et de le
+tuer. En un instant, ce fut fait. Les lignes se brisèrent, Tianga fut
+abattu à coups de pierres de fronde, traversé de sagaïes, apporté
+triomphalement et déposé aux pieds du grand Chef.
+
+Après cette tuerie des cinq guerriers qui étaient coupables envers les
+esprits, et d’un sixième par erreur, les cadavres furent transportés au
+charnier de dépeçage.
+
+Aucun regret, aucune plainte, aucune douleur ne troubla l’âme sauvage
+des féroces canaques. Au contraire, la joie montait. C’était la volonté
+du Chef qui obéissait aux coutumes ancestrales. Maintenant l’affaire de
+Pouapanou était réglée, payée. Il ne subsistait plus aucune crainte;
+c’était fini. La vie de la tribu allait reprendre son cours normal,
+jusqu’à la guerre prochaine, encore inconnue.
+
+Avant de se retirer derrière les palissades qui entouraient ses cases,
+le Chef qui n’avait pas fini de régler ses comptes, donna des ordres
+formels pour que la jeune popinée Tili lui fût amenée, chez lui, sur sa
+natte, de gré ou de force.
+
+Quant à son fils Téïn, il n’en parla pas, sachant qu’il jouissait du
+tabou des Chefs, et que les canaques n’oseraient porter la main sur lui.
+Mais il pensait que son fils suivrait Tili, pour lui demander, à lui
+grand Chef, l’autorisation d’avoir cette jeune popinée.
+
+Et lui grand Chef, il refuserait, il la garderait pour son usage.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, lorsque le Chef arriva en grande pompe pour célébrer
+l’ouverture du pilou, il trouva la place déserte. Tout autour, sous les
+arbres: Personne... Aucun bruit, la tribu semblait être abandonnée.
+
+Depuis le matin le Chef maîtrisait sa colère sournoise, il s’était
+promis de la dépenser au pilou, en commettant quelque excès de son
+despotisme extravagant. Ses canaques dévoués ne lui avaient pas obéi, et
+ses désirs lubriques s’en étaient exacerbés. Malgré ses ordres, Tili, la
+jeune popinée de son fils, ne lui avait pas été amenée, sur sa natte. Et
+personne n’était venu lui expliquer les causes de ce manquement aux
+usages. Son autorité si hautement affirmée était-elle donc méconnue?
+
+Après un moment d’attente, il envoya quatre de ses gardes se renseigner
+dans les cases, chercher quelqu’un à qui parler. Et lui-même, le Chef,
+afin de calmer son impatience, et sa colère qui montait, il ramassa dans
+le milieu de la place, au pied du long mât tordu, des battoirs en peau
+de figuier, et à toute volée il frappa l’appel au pilou. Mais personne
+ne vint. Et à la ronde, les oiseaux effrayés s’éloignèrent.
+
+Au bout d’un moment, après avoir parcouru le village en tous sens, les
+gardes furent de retour. Ils déclarèrent au Chef que la tribu était
+vide, qu’ils n’avaient trouvé que quelques impotents qui ne savaient
+rien. Mais qu’ils avaient vu que des filets de pêche, des marmites, et
+beaucoup d’ustensiles n’étaient plus à leur place habituelle.
+
+Alors, le potentat abandonné de ses sujets, sans rien y comprendre, sans
+que son esprit pût s’expliquer pourquoi, se retira chez lui, au milieu
+de ses femmes et de sa garde fidèle. Vaguement il sentait de la peur,
+l’inconnu lui devenait une menace.
+
+Un peu avant la nuit noire, lorsque tous les cri-cri chantent dans les
+herbes, quand les arbres deviennent des «Toguis», et que les roussettes
+s’envolent, le vieux sorcier accompagné du canaque des oiseaux, et de
+celui qui savait appeler le vent, fit une entrée craintive chez le grand
+Chef.
+
+Le Chef avide d’explications les reçut, et se sentit réconforté par leur
+présence. Aussitôt il leur demanda pour quelles raisons ses sujets
+avaient déserté la tribu.
+
+Le vieux sorcier parla: Maintenant tous les canaques ont peur. Ils se
+sont sauvés dans la brousse, avec les popinées. Ils ne veulent plus
+venir à Bondé, parce que tes bourreaux vont les tuer.
+
+LE CHEF (_qui se sent fort en voyant qu’il inspire encore de la
+terreur_).--Pourquoi mes bourreaux vont-ils les tuer?... Qu’ont-ils fait
+de mauvais?... Dis-moi vite.
+
+LE VIEUX SORCIER.--Pas un canaque n’a voulu venir, tous ils te
+craignent, on ne peut plus faire le pilou, parce que les jeunes
+guerriers ne sont pas dans la forêt, ils sont partis.
+
+LE CHEF (_furieux_).--Pourquoi ne sont-ils plus là? Aujourd’hui c’est
+leur fête. S’ils ne viennent pas, je vais les punir. Pourquoi sont-ils
+partis?
+
+LE VIEUX SORCIER.--Depuis plus de deux lunes les jeunes guerriers
+étaient dans la forêt, ils attendaient le Tayo gras, et ils s’ennuyaient
+beaucoup. Souvent ils sortaient de la forêt pour se chauffer au soleil.
+Ensuite ils sont allés plus loin, jusqu’à la rivière, pêcher des
+poissons. Ils ne voulaient plus écouter les vieux qui les gardaient, et
+les vieux les laissaient se promener, parce que les jeunes étaient les
+plus forts.
+
+LE CHEF.--Je punirai les vieux. Ils creuseront des fossés pour conduire
+l’eau sur les montagnes, et ils planteront des taros. Quand les jeunes
+seront revenus, ils couperont le bois de quatre cases.
+
+LE VIEUX SORCIER.--Les jeunes ne reviendront plus, ils ne couperont pas
+du bois pour les cases. Téïn, ton fils, les a emmenés. Téïn c’est le
+petit Chef, toujours il allait voir les jeunes dans la forêt, et il leur
+parlait longtemps, longtemps. Téïn il est jeune, c’est le camarade des
+jeunes. Les jeunes l’écoutaient parce qu’il leur parlait bien.--Quand
+tous les guerriers sont revenus à Bondé, Téïn était avec eux. Aussitôt
+arrivé à Bondé, Téïn est allé rejoindre les jeunes dans la forêt, Téïn a
+emmené Tili avec lui. Dans la nuit, Téïn et tous les jeunes sont venus à
+la tribu, ils ont parlé aux popinées. Après ils sont allés à la rivière,
+beaucoup de popinées les ont suivis, et des guerriers aussi. Et puis,
+tous ils ont monté dans les grandes pirogues, et ils sont partis. Ils
+ont descendu le Diahot, le courant de la marée les a emportés.
+Maintenant ils sont loin, loin, là-bas, à la mer.
+
+LE CHEF (_avec autorité_).--Tous mes guerriers qui savent faire marcher
+les pirogues vite, vont poursuivre les jeunes, ils vont les attraper, et
+les amener ici.
+
+LE VIEUX SORCIER.--Les guerriers qui rament vite ne pourront pas courir
+après les jeunes, parce que Téïn il connaît tout. Avant de partir, Téïn
+a fait mettre le feu dans les pirogues, et maintenant il n’y a plus de
+pirogues. Tout le monde dormait dans la tribu, personne ne regardait la
+rivière. Les pirogues sont brûlées.
+
+Devant la décision et l’audace de son fils, le grand Chef resta muet,
+stupide d’étonnement. Il essayait de penser pour comprendre: Lui, il
+était le grand Chef, tous les canaques le craignaient et lui
+obéissaient. Quand il désirait une popinée, il la prenait, personne ne
+parlait. S’il voulait manger un petit enfant, on le lui apportait cuit
+dans des feuilles de bananier. Sur un geste de lui, les bourreaux
+tuaient les victimes qu’il désignait. Tous ces actes affirmaient bien
+qu’il était un grand Chef. Et alors?... Pourquoi les canaques
+suivaient-ils son fils?... Son fils n’était que le Téïn de la tribu, il
+ne serait Chef que plus tard, si un jour lui grand Chef il mourait. Au
+lieu de lui obéir à lui, les guerriers avaient obéi à son fils, à son
+fils qui ne savait pas commander puisqu’il n’avait pas encore tué un
+seul homme.--Téïn était ami avec tous les canaques, et ils
+l’écoutaient.--Lui, Grand Chef! Il était donc comme les cailloux, rien
+du tout!... Maintenant il n’y avait plus de pirogues à Bondé. Les jeunes
+guerriers étaient partis, et avec eux des grands guerriers forts,
+beaucoup de popinées les avaient suivis. Le pilou n’était plus possible.
+Tout s’écroulait.
+
+La mentalité du Chef étant arrivée à la limite extrême de sa
+compréhension, qui ne concevait que la brutalité, et comme il ne pouvait
+la dépenser sur les absents, sur les coupables, il demanda des conseils
+au vieux sorcier, et à ses deux acolytes.
+
+Après force discussions, voici ce qu’ils proposèrent: Il fallait dire
+aux canaques qui étaient cachés dans la brousse de revenir vivre à la
+tribu, qu’il ne leur serait fait aucun mal, que toutes les affaires
+étaient oubliées. En un mot, que c’était fini, fini.
+
+Les conseillers expliquèrent au Chef, sans arriver à bien le convaincre,
+qu’il était nécessaire de tenir sa parole, que si les canaques étaient
+trompés, ils iraient rejoindre les jeunes, et prendraient Téïn comme
+grand Chef, et que lui n’aurait plus de sujets, rien que les vieux,
+vieux.
+
+Quant aux jeunes qui étaient partis dans les pirogues, avec Téïn à leur
+tête, il ne fallait pas s’en occuper, ils ne voulaient plus revenir à
+Bondé. Ils avaient dit qu’ils allaient chercher de la terre pour créer
+une autre tribu.
+
+Le grand Chef accepta ce que les sorciers proposaient. Malgré cet
+amoindrissement de sa puissance, sans aucun raisonnement, d’instinct, il
+était fier de son fils, tout en le haïssant. Car l’âme canaque admire et
+respecte la duplicité, la ruse, l’audace et la force.
+
+Les jours qui suivirent, les habitants de la tribu de Bondé revinrent
+chez eux, par petits groupes, en sondant le terrain avec beaucoup de
+méfiance. Car, pour les canaques, une parole donnée c’est un piège tendu
+qu’il faut éviter. Mais tout se passa bien, petit à petit la tribu
+reprit sa vie coutumière. Et le grand Chef modéra un peu son despotisme.
+
+Malgré tout, le Chef conservait une rancune qu’il voulait assouvir. Les
+explications fournies par les sorciers, au sujet de l’affaire de
+Pouapanou, ne lui avaient pas donné une satisfaction bien complète. Un
+matin d’orage, le chef des guerriers fut trouvé étranglé dans sa case.
+Les sombres bourreaux avaient accompli mystérieusement les ordres de
+leur maître. Le grand Chef de la tribu n’avait plus eu confiance en son
+chef des guerriers, et il le craignait.--Cet incident passa presque
+inaperçu. Les canaques n’eurent que des doutes, aucun n’osa en parler.
+
+ * * * * *
+
+Les transmissions orales, déformées et embellies par le temps, disent
+que les jeunes guerriers de Bondé, conduits par leur chef Téïn,
+débarquèrent sur l’île Balabio, distante de six ou sept milles de la
+Grande-Terre. Après avoir subjugué les quelques habitants de cette île,
+ils s’y installèrent et vécurent surtout de la pêche, toujours très
+fructueuse sur ces rivages.
+
+Et comme ils étaient devenus des canaques de la mer, et se nourrissaient
+de poissons, ils étaient forts, forts, et ils avaient eu d’innombrables
+«pikininis»: Sur le sable de la plage, les pikininis c’étaient comme des
+bancs de sardines.--Et Tili, c’était le fétiche de la tribu, parce que
+longtemps, longtemps, le papa pour le papa, pour le papa pour la maman
+pour Tili, il était arrivé à Balabio, sur une grande pirogue qui venait
+de loin, loin, là-bas, sur la mer, à la place où le soleil sort de
+l’eau.
+
+Et le grand Chef de Bondé, le père de Téïn, était devenu vieux,
+vieux.--Et Tchiaom le Tayo gras de longtemps, il venait toujours avec
+les diables, la nuit, pour faire mauvais au vieux chef. Et le vieux chef
+savait bien que c’était Tchiaom qui avait fait partir Téïn, avec les
+jeunes guerriers, dans les grandes pirogues, lorsqu’il mourait, au
+moment où l’étoile du matin éclairait les cimes de l’Ignambi.
+
+Et le vieux Chef de Bondé était mort, parce que Tchiaom faisait toujours
+mauvais pour lui.--Et les canaques de Bondé étaient allés chercher Téïn
+à Balabio, et il y avait eu un pilou et un caï-caï mémorables. Et après,
+Téïn avait été le grand Chef de tous les canaques du Diahot, depuis les
+sources jusqu’à la mer.
+
+Pour conclure Thiota-Antoine ajouta:
+
+Tu sais! peut-être que les vieux ils étaient un peu sauvages, ils ne
+connaissaient pas comme les blancs, ils faisaient les choses des
+canaques: Toujours la guerre, toujours la guerre. Longtemps, les
+canaques étaient beaucoup forts, ils savaient bien tout seuls, va! Pas
+besoin des blancs...
+
+
+
+
+CE VIEUX TCHIAO
+
+
+Tchiao est un vieux, vieux canaque, du village de Bouaganda, tout proche
+de la grande tribu de Gomen... Vous savez bien, cette petite
+agglomération de cases pointues qui se cache dans un bouquet d’arbres
+sombres, et de hauts sapins droits comme des sagaïes. On le voit de
+loin, ce petit hameau. Il se trouve isolé comme un îlot sur l’un de ces
+contreforts herbeux et blonds qui étayent le grand pic du Kaala... Il
+est juste posé au pied d’une muraille de rochers élancés en aiguilles,
+qui semblent toujours vouloir lui dégringoler dessus pour l’écraser...
+Mais ça tient bon, les canaques n’ont pas peur; d’ailleurs les sorciers
+savent bien, eux, ils ont dit qu’il n’y avait rien à craindre. Et quand
+les sorciers ont parlé, ils ont parlé.
+
+Lorsque l’on y est, à Bouaganda, c’est joli, joli... On voit la mer
+loin, loin, là-bas, et la ligne blanche des grands récifs qui roulent de
+la mousse... L’île Devert où vont pondre les tortues et les oiseaux, et
+la baie de Téoudié où beaucoup de poissons font le pilou... Et en bas,
+les plaines de Gomen qui étendent leurs nattes au soleil, dans toutes
+les nuances du vert et du jaune. Toujours l’on entend l’eau qui descend
+du Kaala, et gronde au fond des vallées.
+
+Tchiao est un vieux, vieux canaque, il n’a plus d’âge, il est trop
+vieux. Il marche cassé en deux, il est maigre, maigre. Ce ne sont que
+des os et des nerfs tendus comme des cordes (des taouras); un squelette
+vivant recouvert d’une peau noire, parcheminée, ridée, plissée. Son
+crâne chauve brille comme un coco sec, il n’a plus que quelques cheveux
+autour de la tête, et dans les oreilles aussi. Sa barbe est une vieille
+barbe jaune, rare, avec des manques... Ses yeux sont chassieux, le
+soleil les éblouit, il les ferme... Il marche en s’appuyant de ses deux
+mains osseuses sur un grand bâton... Il est un peu maniaque, Tchiao, il
+ne veut plus parler à personne, il reste toujours seul à marmonner.
+
+Il a son histoire, Tchiao. Il a vu beaucoup de choses, il a connu les
+âges héroïques, mais tout se brouille dans sa mémoire, et quand il
+raconte, il se trompe. Il ne sait plus... Lorsque les premiers blancs,
+(les albinos d’une autre île), sont venus à Gomen, il était là, Tchiao,
+dans toute sa force d’adulte, et dans toute sa gloire de guerrier... Il
+ne les a pas tués, ces premiers blancs; cependant, il savait bien que la
+chair humaine était succulente, souvent il en mangeait... Maintenant,
+quand on lui demande s’il a caïcayé du tayo blanc, il s’en défend, en
+faisant claquer sa vieille langue rouge, qui remue sans cesse dans le
+fond de sa bouche toujours entr’ouverte.
+
+Quand il était jeune, Tchiao, il avait l’esprit ouvert au progrès. Il
+savait par les canaques de Pouébo que les blancs apporteraient beaucoup
+de choses utiles, qu’il ne fallait pas les tuer. Pour avoir des ignames
+et des ouarés, les blancs donnaient des pioches qui remplaçaient les
+perches à labourer la terre... Et aussi des tamiocs en fer, qui
+coupaient mieux que les haches de serpentine, et ne se cassaient
+jamais... Il les avait vus, les blancs venir couper du bois de santal
+avec ces haches rapides; lui, Tchiao, il en avait été émerveillé. Pour
+en avoir une, il avait été obligé de donner aux hommes blancs, ses deux
+haches de pierre qui lui venaient de ses ancêtres.
+
+Il avait goûté aussi aux ignames des blancs, elles étaient meilleures
+que les ignames des canaques. Elles étaient plus fines, elles ne
+collaient pas dans la bouche, et même les pelures étaient bonnes à
+manger... Mais les blancs coupaient toujours leurs ignames, ils n’en
+donnaient que des morceaux. Et lui, Tchiao, il voulait en avoir une
+entière.
+
+Un jour Tchiao vit une grande pirogue des blancs, avec deux mâts et
+beaucoup, beaucoup de voiles. La pirogue vint mouiller dans la baie de
+Youanga. Tchiao prit deux paniers en feuilles de cocotiers, il les
+remplit d’ignames, puis il les chargea sur le dos de sa popinée, qui
+docilement le suivit.
+
+Il arriva au bord de la mer, en face du bateau, il s’assit sur la plage,
+et il attendit que les blancs voulussent bien venir à terre.
+
+Il y avait des pirogues canaques dans les creeks de palétuviers, il
+aurait pu en prendre une et aller à bord, mais cela n’eût pas été
+prudent. Quand il aurait été sur le bateau, les blancs l’auraient tué
+pour le manger. C’était tout naturel.
+
+Avec l’entêtement et la patience de sa race, il attendit durant toute la
+journée qu’une embarcation abordât le rivage. Pour se distraire, il
+pêcha des crabes et des poissons... Le soir, lorsque le soleil s’enfonça
+dans la mer, il campa un peu plus loin, sous les brousses, avec sa
+popinée, bien cachés tous deux, pour que les blancs ne puissent pas les
+tuer pendant leur sommeil.
+
+Le lendemain matin, une embarcation se détacha de la goélette et vint à
+terre. Tchiao s’avança dans l’eau jusqu’à mi-jambe pour mieux se
+montrer, pendant que sa popinée se sauvait, baissée comme une poule
+sultane, et allait se terrer dans les hautes herbes.
+
+Au fur et à mesure que l’embarcation venait, Tchiao se reculait pour se
+tenir toujours à une distance prudente des hommes blancs. Là, dans la
+mer, et sur la grève, ils étaient forts les blancs, il fallait rester
+sur ses gardes. Et les blancs étaient nombreux, et lui, Tchiao, il était
+seul; en cas d’attaque il ne pouvait compter que sur la rapidité de ses
+jambes.
+
+Lorsque les blancs furent à terre, on parlementa, on se fit des signes,
+toujours à distance, et l’on arriva à bien se comprendre. Tchiao laissa
+sur le sable ses deux paniers d’ignames, et les blancs lui en jetèrent
+une des leurs qu’il attrapa au vol... Aussitôt l’échange fait, Tchiao
+s’en alla rejoindre sa popinée qui l’attendait, pelotonnée dans la
+paille de dixe.
+
+A compte de ce jour, la vie de Tchiao changea: il eut, aux yeux des
+autres canaques, des allures bien mystérieuses. Il partait seul au petit
+soleil, sans dire où il allait; il rentrait quand le soleil était à pic,
+sans dire d’où il venait, et il ne rapportait jamais rien.
+
+Parfois il montait sur un pic, toujours le même, en emportant un paquet
+composé de diverses herbes à lui. D’en bas on le voyait faire des gestes
+que tous les canaques ignoraient: il se livrait à des maléfices, à des
+sortilèges... C’était incompréhensible, il n’était pas un sorcier,
+Tchiao, mais il le devenait. Tous les canaques, toutes les popinées, et
+tous les pikininis, commençaient à avoir peur de lui.
+
+C’était grave, le Conseil des sorciers dut se réunir, et l’on décida
+qu’il fallait savoir ce que voulait Tchiao. Quelles étaient les
+calamités qu’il appelait sur la tribu?... A quel togui[16] inconnu
+s’adressait-il?... Qui voulait-il faire mourir?... Peut-être allait-il
+falloir le tuer lui Tchiao, afin de conjurer les mauvais sorts.
+
+ [16] Diable, esprit néfaste.
+
+Tous les sorciers de la tribu le surveillèrent, ils se rendirent compte
+de ses allées et venues, et de ses gestes. Ils étudièrent aussi les
+herbes dont Tchiao se servait. Il laissait toujours sur le pic son
+bouquet attaché à une gaulette fichée en terre. Tchiao s’était aperçu
+qu’on le surveillait, il variait ses moments de départs, il changeait
+ses directions, il rusait... On hésitait à le tuer, Tchiao était devenu
+un sorcier d’un genre tout spécial, on avait peur de lui... Quand il
+serait mort, il reviendrait terrible, la nuit, où il fait noir.
+
+Ces sorcelleries duraient depuis plusieurs lunes, on commençait à s’y
+habituer, quand un hasard fit découvrir par les sorciers avérés, à quel
+sortilège se livrait le redoutable Tchiao.
+
+Il était dans une petite clairière de la forêt, courant en rond autour
+d’une dizaine de perches à ignames plantées debout; il tenait des herbes
+dans ses mains, il les balançait; parfois il tombait à quatre pattes,
+puis il approchait sa bouche de la terre, et il lui parlait... Tchiao
+voulait faire mourir les ignames, il n’y avait plus de doute possible.
+
+Le lendemain, le grand Chef de Gomen envoya sa garde s’emparer de la
+personne néfaste de Tchiao. Quand Tchiao arriva, le grand Conseil et
+tous les sorciers étaient assemblés... Les bourreaux étaient présents,
+ils attendaient les ordres.
+
+Le Chef accusa Tchiao d’avoir jeté un sort sur les ignames, pour faire
+mourir toutes les ignames de la tribu.
+
+Tchiao se défendit courageusement: «Non! Cela n’est pas vrai. Ce sont
+les ignames des blancs que j’ai plantées, moi seul ici je sais les faire
+pousser... J’appelle la pluie sur elles... J’appelle les morts qui
+savaient bien faire pousser les ignames, pour qu’ils m’aident, la nuit,
+à faire pousser les ignames des blancs».
+
+La défense était bonne, mais il fallait aller aux preuves... Tout le
+grand Conseil, suivi des bourreaux, se transporta dans la clairière de
+la forêt. On fouilla au pied d’une perche désignée par Tchiao, et l’on
+trouva des morceaux de la pelure des ignames des blancs.
+
+Tchiao avait planté un pain entier, heureusement pour lui qu’il restait
+encore de la croûte. Les autres perches avaient été mises là comme
+tromperie.
+
+Le Conseil des sorciers réuni en assemblée secrète arriva à la
+conclusion suivante: «Les ignames des hommes blancs ne poussent que dans
+la terre des hommes blancs; elles ne peuvent pousser dans la terre des
+hommes noirs.»
+
+Et maintenant Tchiao est vieux, vieux, et les jeunes qui ont travaillé
+chez les blancs, ceux qui boivent du tafia, ceux qui mettent des
+pantalons, se moquent de lui... «Et le vieux Tchiao n’est pas content.
+Lui, le vieux Tchiao, il voulait faire pousser les ignames des tayos
+blancs, pour que toute la tribu fasse un grand caï-caï. Il n’a pas
+réussi parce que les autres canaques ont fait mauvais»... D’instinct, le
+vieux Tchiao sent bien qu’il y a quelque chose de changé dans la nature.
+
+Et comme il est un peu sourd, quand il voit des blancs ou des canaques
+le regarder en souriant, il croit toujours que l’on parle du pain. Et
+lui, le vieux Tchiao, il allonge sa lippe, il fait claquer sa langue, et
+il s’en va en s’appuyant sur son bâton, symbolisant le passé qui
+s’efface.
+
+
+
+
+LE DUGONG
+
+
+
+
+PREMIÈRE LÉGENDE
+
+
+A la lumière avivée des étoiles, le cotre glisse lentement sur l’eau
+brune. Sa voilure sombre aux reflets blanchâtres se profile en hauteur,
+perce la nuit diaphane. De leur mol clapotis, les vagues minuscules
+semblent donner des coups de langue à la carène qui passe. Dans le
+sillage, des phosphorescences s’allument, scintillent un instant, et
+s’éteignent... Et le vent de terre qui musarde au fond de la baie vient
+dépolir l’immense miroir.
+
+Ça marche... Ça va... La marée monte encore... Nous pourrons accoster à
+terre... Il y a une provision de bois sec. Nous ferons cuire la biche de
+mer, la fumée chassera les moustiques... Qu’en dis-tu?... Badimoin.
+
+Badimoin est peu causeur. Cependant, par le geste tranquille de son
+menton poussé en avant, il esquisse une vague approbation. Ce qui se
+devine à la silhouette boulue de sa tête, au-dessus du panneau.
+
+Après avoir croqué les dernières croûtes de pain, les popinées se sont
+endormies, à la place où elles se trouvent, sur les sacs de lest,
+serrées l’une contre l’autre, par un besoin mutuel de se réchauffer...
+Riches natures... Dès qu’elles ont un moment d’inactivité physique,
+comme elles ne pensent à rien, elles dorment... Et c’est bien... C’est
+mieux...
+
+Depuis longtemps le bateau poursuit sa lente bordée, aucune parole n’a
+effleuré le silence. Le calme infini et majestueux de la nuit devient un
+malaise. Il accroît une impression troublante de solitude, d’abandon, de
+petitesse devant l’immensité, d’insignifiance de soi-même.
+
+La brise de terre aromatisée de la senteur de bois gémit doucement à
+travers les cordages. De son murmure alangui elle apporte les bruits
+atténués de la côte: Les roussettes qui grincent, les canards qui
+nasillent dans les étangs, le taureau qui mugit aux échos des vallons...
+
+Par instant c’est un souffle qui pleure, comme un râle lointain, comme
+une lamentation venue des millénaires... Et ce vent de tous les âges
+évoque le passé, les temps barbares, lorsque l’homme devenait la proie
+sanglante de l’homme. D’où sortaient-elles, ces bêtes humaines?... Qui
+pourra jamais le savoir... Ces montagnes sombres aux replis mystérieux
+en ont vu de ces scènes de cannibalisme, autrefois... et maintenant
+encore, plus près de nous, il y a quelque dix ans: Le massacre des
+colons de Poya, en 78... Que de meurtres incompréhensibles, que de
+cruautés inutiles... Ces sauvages jetés là par le hasard sont des êtres
+sans conscience, des brutes impulsives menées par les instincts, des
+ébauches d’âmes.
+
+Et le vent pleure dans les agrès... Que diable! Il faut réagir, secouer
+cette tristesse, animer l’équipage.
+
+Badimoin! mon ami, tu es une brute, un enfant de brute... Catou, ta
+popinée aussi... Et l’autre... l’autre popinée..., Pouépa... Un peu
+moins..., peut-être...
+
+A cette apostrophe, Badimoin qui était assoupi relève la tête et
+demande: Quoi!... Nous besoin virer?
+
+Non! Pas encore... Va regarder à l’avant s’il y a de l’eau.
+
+Paresseux et geignard Badimoin se coule hors du panneau, redresse avec
+lenteur sa stature trapue, et va se camper à l’avant, épontillé sur ses
+jambes courtes et massives. D’une main il se cramponne au foc, l’autre
+est portée comme une visière à son front.
+
+Après avoir de ses yeux percé l’obscurité des flots, il déclare: Là-bas,
+devant le bateau: les cailloux! Peut-être pas beaucoup de l’eau.
+
+A cet avertissement le cotre vient au lof, ralentit sa marche... La
+marée est presque haute il faut essayer de passer.
+
+En douceur, l’étrave aborde les têtes noires des coraux qui s’élèvent du
+fond, comme des bêtes sournoises aux aguets... Pas de choc... Il y a de
+l’eau.
+
+Le bateau glisse lentement au-dessus de dalles qui s’éclairent de
+fluorescences marines. Et c’est un défilé de mosaïques aux teintes
+jaunes, rouges, bleues, coupées de trous sombres. Le récif frangeant se
+termine. Nous sommes sur un plateau de sable blanc, où s’éparpillent les
+taches noires des algues flottantes.
+
+Badimoin! C’est bon... Viens ici. Je vais te donner du tabac fin pour
+faire une cigarette.
+
+D’habitude, l’apathique Badimoin aspire en ronronnant au tuyau écourté
+d’un brûle-gueule noirâtre, après l’avoir fortement bourré d’un tabac
+canaque roulé en une corde, qu’il a au préalable déchiquetée dans ses
+doigts.
+
+Mais quand il est à bord, il préfère le tabac fin. En voici la raison:
+Pour allumer sa pipe qui persiste à s’éteindre, il lui faut des braises
+incandescentes, ou un tison ardent en permanence. Une boîte d’allumettes
+ne saurait y suffire. Et alors, lorsqu’il ne se trouve pas
+confortablement accroupi auprès d’un feu, à se chauffer le bas-ventre,
+il compte sur mes libéralités. Le tabac fin est un luxe, une
+gratification très appréciée.
+
+La mince pellicule de papier Job ne lui dit rien qui vaille. Pendant que
+je lui prépare une cigarette, il enlève de son espèce de turban
+poisseux, un morceau de feuille de bananier; puis, de son haleine chaude
+il la ramollit, tout en la pétrissant. Et ma cigarette si élégante
+disparaît enroulée dans cette peau. C’est une affaire de résistance, et
+une question de goût. Le tabac brûlé dans cette enveloppe augmente sa
+force, il étourdit le fumeur.
+
+Le bateau dégagé des obstacles continue sa nonchalante bordée. L’eau
+clapote, huileuse, à la proue. Le fond de sable reste clair, lumineux,
+dans le flot transparent... Ça va bien...
+
+Sur l’eau calme, à babord, deux expirations d’un bruit sourd, deux
+graves points d’orgue qui ponctuent le silence: Oââââqq... Oââââqq... On
+sait ce que c’est, cette voix grasse, gargouillante, sortie d’un ventre:
+Une tortue est venue respirer à la surface, elle a happé deux bouffées,
+puis, apercevant la voilure, elle a replongé en vitesse, le croupion en
+l’air, sans demander son reste.
+
+A l’annonce d’une tortue proche du bateau, d’instinct Badimoin s’est
+précipité sur une sagaïe renforcée de trois pointes de fer. Un pied sur
+le plat-bord, le buste balancé, le bras haut, brandissant son engin, il
+regarde un rond qui s’éteint dans l’eau... Nous sommes déjà loin.
+
+--Badimoin... A oua!... Il est trop tard, la tortue a piqué la tête dans
+les grands fonds.
+
+Badimoin est revenu à sa place, à l’arrière. Par ses lèvres épaisses,
+allongées, à son visage camus qui se renfrogne, je vois qu’il éprouve
+une déception profonde: celle d’avoir manqué cette grosse tortue qui
+aurait donné tant de viande savoureuse.
+
+Chez lui c’est un atavisme d’affamé. Le souci unique et constant de la
+nourriture prise à la source, sans imaginer qu’il puisse exister des
+intermédiaires.--A ce sujet, Badimoin et ses semblables sont des sages.
+
+Une tête de popinée se hausse au-dessus de l’hiloire... C’est Pouépa...
+Elle veut savoir où elle est... Après un moment de muette observation,
+d’une voix enfantine et chantante elle déclare: Là, c’est Béco! Là,
+c’est Népou! là, c’est Porwy!--Sur ces paroles définitives, elle
+s’enfonce sous le pont, se blottit dans son coin, et s’endort.
+
+Pouépa, ma petite, ta famille supposée devient bien encombrante. «Ta
+mère pour moi, son père pour toi, ta sœur pour lui, ton frère pour
+nous», en un mot toute la tribu commence à coûter cher. Lorsque cette
+invasion barbare se déverse sur le campement, elle bâfre tous les
+vivres. C’est une coutume... Le seul remède à cette exploitation serait
+d’aller jeter l’ancre ailleurs, dans d’autres eaux...
+
+En ce qui le concerne, Badimoin est un chenapan, un libertin. Il a
+enlevé Catou, la jeune popinée d’un vieux canaque de la chaîne. Et
+comme, d’après les mœurs, les traditions séculaires, le nouveau couple a
+tout lieu de craindre de violentes représailles, il est venu se réfugier
+à bord, en attendant que le courroux collectif du village spolié
+s’apaise. Quand le vieux restera seul à ruminer sa vengeance, Badimoin
+et sa complice ne s’en soucieront plus.
+
+En attendant ces jours fastes, selon un pacte établi sur la base de
+cinquante francs par mois, et de la nourriture à discrétion, ce couple
+constitue le seul équipage du navire.
+
+Son arrivée est tombée fort à propos. L’équipage précédent, qui était
+composé d’un malabar et d’un canaque néo-hébridais marron, venait de
+déserter. Le malabar s’était embauché comme cuisinier sur une station de
+bétail. L’autre, le néo-hébridais, les affinités de race aidant, s’est
+fait adopter par une tribu où il avait trouvé «tapa» à sa pointure.
+
+Quant à Pouépa, sa situation n’est guère définie. C’est plutôt une
+passagère voyageant pour le plaisir... On ne lui demandait rien... Un
+soir elle s’est trouvée là, sous l’appentis où l’on fume la biche de
+mer, à boire du thé, en compagnie de Catou et Badimoin... D’où
+venait-elle?... Peu importe... Depuis un mois elle prend part aux
+expéditions de pêche, sur les récifs, et jamais il n’est question de
+paiement... Il est vrai que la famille en tire quelques profits... C’est
+peut-être un plan concerté... Et, ma foi, cette jeune sauvage aux formes
+rondes et lisses ferait succomber plus d’une continence.
+
+Ses parentés sont très compliquées, d’une compréhension assez difficile.
+Elle est tout à la fois, la cousine, la tante, la nièce, la sœur de
+Badimoin, selon l’inspiration de l’instant, ou la commodité de la
+réponse. Tantôt, ces mêmes liens familiaux la rattachent à Catou, la
+compagne de Badimoin, et ce Badimoin est lui-même apparenté à toute la
+tribu de Poya et d’ailleurs... Allez donc vous y reconnaître.
+
+Non... Pouépa ne doit pas mentir sciemment, elle se trompe, c’est
+certain... Les échanges d’enfants, les adoptions successives, les trocs
+de femmes, et encore les rapts ont dû embrouiller les états-civils... Et
+les canaques ne conçoivent pas de la même manière que nous l’ordonnance
+de la famille. C’est regrettable... Oui... Très regrettable...
+regrettable... Oui... Oui...
+
+Le capitaine s’enfonce dans ses regrets puérils, sa pensée flotte, il
+s’endort à la barre, tout en réagissant. Et le bateau file sans bruit,
+sur l’eau caressante, comme sur un tapis de soie.
+
+Tout à coup: un choc. L’avant a buté sur quelque chose de mouvant et se
+soulève. Arrêt brutal. Une claque formidable s’assourdit sur la carène
+qu’elle ébranle. L’eau jaillit en blanches gerbes, tourne dans des
+remous, agite du sable. Et le bateau repart doucement, alors que trois
+sillons rapides fendent l’eau, creusent de longues vagues qui s’enfuient
+du côté du vent.
+
+L’arrêt brusque a projeté tout le monde vers la proue. L’équipage
+surpris s’est dressé sur le pont, même la passagère. Badimoin a bondi,
+farouche, écartelé, la sagaïe au poing, mais aussitôt il s’apaise, en
+disant: «Mon vieux! ceux-là beaucoup malins. Lui connaît bien. C’est
+comme les canaques.»
+
+Le premier saisissement passé, les popinées sont parties à rire.
+Maintenant elles se tordent et vocifèrent en se donnant de fortes tapes
+sur les cuisses, qu’elles ont nues.--C’est une bonne farce.
+
+Tout en gardant sa gravité native, Badimoin se trouve entraîné par la
+contagion du rire. Sa bouche s’élargit, sa face s’épanouit, hilare. Il
+parle en canaque, gesticule, s’anime, mais il reste moins démonstratif
+que les popinées.
+
+Le rire calmé, l’incident s’explique et se commente en un langage
+composé de français et de bichelamar, et avec le secours d’une mimique
+appropriée au cas présent.
+
+Sachons d’abord que: «Le dugong est un genre de cétacé, mammifère,
+herbivore, de la famille des lamantins. Il peut atteindre trois mètres
+de longueur. On le nomme aussi vache marine.»
+
+A la faveur de la marée montante, trois dugongs paissaient
+tranquillement dans une prairie d’herbes sous-marines, sur un haut-fond.
+Le papa, la maman, le petit. Ces bêtes-là vivent en famille.--Le bateau
+est arrivé sans bruit, sur la pointe des pieds. Il a monté sur un
+dugong. Le dugong surpris, aplati, affolé, s’est dégagé comme il a pu,
+et il a lancé un coup de queue au bateau, son seul moyen de défense. Le
+choc a été amorti par l’eau.
+
+Et les trois dugongs qui craignent les hommes se sont enfuis du côté du
+vent.--Vent debout.--Le bateau forcé de louvoyer ne peut jamais les
+suivre dans cette direction. Depuis longtemps les dugongs le savent.
+
+Les dugongs sont forts, ils sont rusés, ils sont malins. Quand ils se
+trouvent enfermés dans un filet et qu’ils ne peuvent plus en sortir, ils
+jettent les petits par-dessus les flotteurs, pour leur donner la
+liberté.
+
+De temps en temps les dugongs viennent respirer à fleur d’eau. C’est
+aussi pour savoir ce qu’il s’y passe, paraît-il. Les canaques ont tourné
+ce besoin à leur profit. Un dugong est-il cerné, échoué, ou bloqué dans
+un filet, aussitôt tous se précipitent dessus, ils se cramponnent après,
+et, avec des tampons d’écorces de niaouli ou de paille, ils lui bouchent
+les narines. Le dugong reste sans force, il meurt étouffé.
+
+Sa chair ressemble à celle des hommes, elle est très bonne à manger.
+Mais les morceaux succulents se trouvent sous les nageoires, et pas
+ailleurs: Des glandes d’une graisse jaunâtre, huileuse, que l’on est
+d’abord obligé, par déférence d’offrir au chef, et dont on se régale
+parfois, quand il en reste.
+
+Et ce n’est pas fini sur le compte du dugong, il faut encore y ajouter
+ce talent merveilleux. «Il comprend ce que disent les hommes. Il sait
+parler comme les canaques de Poya. S’il ne dit rien, c’est parce qu’il
+est très méfiant.»
+
+Sur ces révélations étonnantes, les conteurs s’arrêtent, ils prétendent
+que c’est tout, que c’est fini.
+
+Devant l’incrédulité et le cortège de questions qu’elle amène, le bloc
+noir se replie, il se tait. Même en insistant il ne veut plus répondre.
+
+Badimoin, Catou et Pouépa savent que c’est vrai. Cela leur suffit, ils
+n’essayent pas de convaincre. On sent que dans leur esprit le dugong est
+un être à part, enveloppé d’un prestige mystérieux, qu’ils doivent
+cacher aux étrangers. Les popinées parleraient peut-être si ce n’était
+la présence refroidissante de Badimoin, toujours très fermé lorsqu’il
+s’agit de mœurs canaques.
+
+Regrettant déjà d’en avoir trop dit, pour se tirer de cette affaire,
+Badimoin énervé, le ton coléreux, exprime à peu près cette pensée: «Le
+dugong c’est un poisson qui appartient aux canaques, ce n’est pas un
+poisson des blancs. A quoi servirait de raconter son histoire aux
+blancs, puisqu’ils ne comprennent jamais les choses des canaques.»
+
+Ces paroles prononcées, il s’isole dans un mutisme boudeur. Les popinées
+restent muettes.
+
+Durant ces explications la terre s’est rapprochée, elle est là, devant.
+Le rideau de la végétation déroule sa bordure noire tout le long de la
+grève. L’on entend la musique tremblée des cri-cri éperdus... elle
+augmente d’ampleur... C’est le moment.
+
+Badimoin! Tu as raison. Nous ne pensons pas comme les canaques.
+Heureusement pour nous... Prépare-toi! Nous allons virer.
+
+Cette manœuvre a lieu. Le bateau vire, puis il repart incliné sur
+l’autre bord.
+
+
+II
+
+Quelques jours plus tard, en chassant les courlis au bord des marais,
+grâce aux combinaisons des atomes crochus, Pouépa a bien voulu conter
+l’histoire canaque du mystérieux dugong. Toutefois, après la promesse
+que Badimoin ne saurait rien de cet indiscret bavardage.
+
+Autant que la mentalité canaque transposée en français peut le
+permettre, cette légende est donnée comme elle a été reçue, avec toute
+son imagination naïve, sa rudesse sauvage, sa senteur d’algues marines.
+
+Autrefois, à Carindi, il y a longtemps, longtemps, on ne sait plus à
+quelle époque, mais il y a bien longtemps, existait un garçon canaque
+dont toute la tribu avait à se plaindre. Et cela se comprenait: Jamais
+il ne voulait apporter son aide aux plantations d’ignames et de taros.
+Jamais il ne s’occupait à la pêche des poissons. Jamais il ne voulait
+donner un coup de main à la construction des hautes cases pointues.
+Jamais il ne voulait faire ce que faisaient tous les autres canaques. Il
+ne travaillait pas, et c’était tout. Pourtant, il mangeait toujours,
+toujours, beaucoup, la nourriture de tout le monde.
+
+Celui-là ne pensait qu’à danser le pilou, la nuit; à se promener au bord
+des rivières, sous les banians; et à chanter, à chanter aé aé aé, sur
+les montagnes, parce que les montagnes, en face, chantaient aé aé, aé,
+avec lui.
+
+Si ce n’eût été que cette paresse naturelle, la tribu qui la comprenait
+très bien l’aurait admise, sans protester. Il n’était pas le seul
+paresseux. Mais ce garçon-là faisait encore autre chose de bien plus
+mauvais: Il poursuivait toujours les femmes, partout, dans les cases,
+sur les sentiers, à travers la brousse, au bord de la mer, dans les
+marais partout, partout...
+
+Il se précipitait sur les popinées, il enfonçait ses doigts dans leur
+chevelure laineuse, il les jetait à terre, et il les tenait là... Des
+fois il leur plongeait la tête dans l’eau de la rivière, ou dans l’eau
+salée, pour les empêcher de crier... Et puis après, il se sauvait... Ça,
+c’était pas bon.
+
+Beaucoup de ces hommes, dont les femmes avaient été violentées,
+ruminaient contre ce libertin une sourde colère, mais ils n’osaient rien
+lui dire, parce que celui qui jetait les popinées par terre était fort,
+fort... Au casse-tête, à la sagaïe, à la fronde, il était adroit, adroit
+comme on ne savait pas quoi... Et il était méchant, aussi méchant que
+les diables d’autrefois savaient l’être.
+
+Quand il y avait des fêtes, des pilous d’honneur, selon une coutume
+maintenue par les jeunes, il exhibait son adresse.
+
+Le corps zébré de lignes, la face peinte en noir, le plumet insolent,
+une canne flexible au poing, il allait se camper, crâne, au milieu de la
+rivière, sur un banc de sable, dans l’eau jusqu’aux genoux.
+
+De là, tout en frappant de ses poings sa poitrine sonore, il invectivait
+les hommes, les traitait de sots, d’incapables, de maladroits, de
+buveurs du sang des femmes.
+
+Et sous les outrages les hommes s’animaient, s’excitaient. Quatre, six,
+dix guerriers farouches, les plus adroits, s’avançaient sur un morne qui
+dominait la rivière; et tous ensemble, d’un même jet, ils lui tiraient
+des pierres de fronde qui sifflaient autour de lui et piquaient l’eau
+d’un coup sec: tsick.
+
+Et lui, la face éclairée d’un rictus diabolique, l’œil aigu, le corps
+trépidant, souple comme une anguille, il se pliait, sautait à droite,
+bondissait à gauche, s’effaçait d’une ligne, en insultant les pierres
+qui passaient rageuses et ne savaient l’atteindre. Parfois, de sa canne
+flexible maniée comme une raquette, il les déviait d’un heurt, en
+criant: Ouillililili... Ce qui appelait sur lui la fureur de ses
+assaillants.
+
+Malgré toute son adresse à l’esquive, ce qui était une gloire pour le
+clan, en raison des mauvais tours qu’il jouait et de ses fréquents
+adultères, la tribu ne l’aimait pas, elle le détestait, le haïssait.
+
+Plusieurs fois de vindicatifs et orgueilleux rivaux l’avaient provoqué
+en combat singulier, devant la tribu entière. Il les avait d’abord
+nargués, et ensuite, il leur avait porté des coups avec tant de
+précision que toujours il était resté vainqueur, dressé dans son
+triomphe au-dessus d’un corps abattu, sanglant.
+
+Et puis, il n’y avait pas moyen de l’attaquer dans la brousse, par
+surprise. Ses yeux voyaient partout, devant, sur les côtés, dans le dos,
+même la nuit. Et ses oreilles à lui, elles entendaient tout, de loin,
+aussi bien que les oreilles des oiseaux.
+
+Mais ce qu’il y avait de plus invraisemblable, ce canaque-là n’avait pas
+peur des sorciers... Peut-être qu’il était un peu fou?...
+
+Toujours était-il que cette vie excessive ne pouvait durer, parce
+qu’elle tombait dans une exagération de mœurs déjà trop brutales,
+qu’elle était contraire au bien-être de la tribu.
+
+De l’avis du Chef et des notables assemblés en Conseil, ce canaque-là
+devait modérer ses extravagances, ses turpitudes, venir à la sagesse, se
+comporter comme tous les autres hommes.
+
+Mais voilà!... Comment devait-on s’y prendre pour lui faire entendre
+raison... Il n’écoutait personne,... bien au contraire... Il se moquait
+des vieux, et menaçait les jeunes...
+
+Après avoir longuement palabré sur ce sujet difficultueux, en tenant
+compte des usages préétablis, des lois coutumières, le Conseil fut
+unanime à reconnaître que le frère aîné de ce mauvais garçon, au titre
+de Chef de famille, devait le ramener à l’obéissance. Et que dans le cas
+d’une non-réussite, on emploierait des moyens plus énergiques.
+
+Le frère aîné lui parlerait gravement, en présence de quelques têtes
+vénérables. Il lui exprimerait la réprobation de toute la tribu, en
+l’appuyant de ses propres reproches, et même de coups de lianes, si ces
+arguments devaient servir à le convaincre.
+
+D’habitude, l’apathie de la race venant dissoudre la volonté, la
+puissance du frère aîné restait plutôt fictive, honorifique. Pour cette
+fois, sous l’aiguillon du Chef et des anciens la réaction nerveuse
+opérait. Le frère aîné assuma ce rôle de correcteur qui lui revenait par
+droit d’aînesse. Il fut même très flatté dans son orgueil de détenir ce
+pouvoir exécutif renforcé par la volonté de la tribu entière.
+
+Dans l’intention bien définie de faire pénétrer au fond de la cervelle
+du coupable les arguments les plus décisifs, le frère aîné passa une
+demi-journée à choisir, à couper, et à préparer six fortes lianes
+noueuses, d’une brasse de longueur.
+
+Mais ce n’était pas tout. Afin d’avoir la possibilité de rencontrer ce
+mauvais garçon dans une case, où il dormait souvent, il fallait d’abord
+le veiller, et ensuite le saisir tôt, le matin, avant qu’il sorte,
+lorsque les feuilles sont encore mouillées de la rosée, avant qu’il
+aille promener son oisiveté vagabonde à travers les méandres des
+sentiers, sous les brousses complices.
+
+Un matin, quand il faisait encore froid dehors; à ce moment où le soleil
+commence à incendier les cimes des montagnes, et à fondre les
+brouillards qui traînent dans le creux des vallées, le frère aîné, son
+paquet de lianes sur l’épaule, se rendit à la case où le mauvais-garçon
+dormait.
+
+Un vieux canaque adipeux, obèse, au crâne reluisant, et deux autres
+vieux ratatinés, velus sur les épaules, à la chevelure d’un blanc fauve,
+aux reflets huileux, le suivaient sans empressement, échelonnés à
+quelques pas derrière. Ces vieux-là étaient les vénérables, les
+patriarches, les témoins éventuels du châtiment. Ils personnifiaient les
+traditions séculaires de la tribu.
+
+Les justiciers arrivèrent devant une petite case tapie sous un bouquet
+d’arbres touffus, au bord d’un étang où flottaient à plat les larges
+feuilles de nénuphars. Des canards sauvages s’envolèrent, brusques, au
+ras de l’eau, en un ronflement qui s’éloigne; cependant que les poules
+sultanes se sauvaient légères, à pas menus dans les roseaux.
+
+L’exécuteur du pouvoir et les témoins se concertèrent: Le mauvais-garçon
+dormait-il là dans cette case?... Fallait-il l’appeler?... ou bien
+attendre qu’il sorte?...
+
+A quoi eût servi de s’égosiller dehors. Le frère aîné se baissa
+dignement, à quatre pattes, passa la tête à travers la touffe de paille
+qui bouchait la porte, et appela d’une voix puissante.
+
+Par réflexe de la défense, d’un saut élastique le dormeur fut debout, le
+casse-tête menaçant. Brutal, il demanda: Toi! Que me veux-tu? Parle.
+
+Et l’interpellateur de répondre lentement, sur un ton grave, comme une
+voix lointaine venue du passé: Tu me reconnais, je suis ton frère, ton
+frère aîné, celui qui reste le chef de notre famille, celui qui apporte
+la pensée des vieux de longtemps. Jette ton arme. Viens dehors, je veux
+te parler.
+
+A ces paroles, la survivance des traditions, les atavismes de respect
+devenus instinctifs, affluèrent à son cerveau ainsi que des lois
+profondes. Le mauvais-garçon laissa tomber son arme, et sortit docile,
+devant la porte.
+
+Et le frère aîné, en des emphases solennelles, lui exposa tous les
+griefs de la tribu: Son refus de travailler aux œuvres utiles à la
+communauté. La peur justifiée qu’il inspirait aux femmes fidèles. La
+haine sourde amassée contre lui par les hommes.
+
+D’aplomb sur ses jambes, la tête baissée, le regard fuyant, le
+mauvais-garçon écoutait sans répondre.
+
+Le frère aîné continuait toujours. Il reprochait au mauvais-garçon, son
+insolence agressive envers les guerriers qui savaient imposer les droits
+de la tribu aux voisins turbulents.
+
+Au souvenir de ses propres audaces, de ses triomphes guerriers, se
+laissant emporter par sa colère fougueuse, il cingla de ses lianes
+vibrantes, le visage, les épaules, le dos du coupable; ce qui à chaque
+coup soulevait de longues boursouflures saignantes, sur la peau brune.
+
+Les muscles s’étaient crispés, la chair avait tremblé, mais le patient
+n’avait exhalé aucune plainte. Après avoir regardé son frère aîné d’un
+œil sournois, haineux, le front barré de gros plis, se mordant la lèvre
+inférieure, il s’en était allé, les poings serrés, sans prononcer un
+mot. Pendant que les imprécations du Chef de famille le poursuivaient
+encore, et le menaçaient de le chasser de la tribu, s’il ne voulait se
+conformer aux ordres.
+
+De leurs gestes silencieux et dignes les trois vieux approuvaient.
+
+Le canaque châtié s’enfonça dans les broussailles, se confondit avec les
+feuilles... Et jamais, jamais plus on ne revit le mauvais-garçon sous sa
+forme primitive, tel qu’il avait disparu, à Poya, un matin de soleil.
+
+
+III
+
+Durant les premiers jours qui suivirent ce châtiment mémorable, une
+certaine inquiétude conseillée par la prudence régna dans les foyers. Ce
+mauvais-garçon était capable de venir se livrer à quelques scènes de
+violence. Mais, comme rien de fâcheux n’arrivait, peu à peu le calme se
+rétablit, et la vie canaque reprit son cours habituel.
+
+En raison de son acte d’autorité, le frère aîné bénéficia d’une large
+considération. Souvent il recueillait des louanges, ce à quoi il fut
+très sensible.
+
+Plus aucune trace n’indiquait la présence du mauvais-garçon sur les
+terres environnantes. Il était parti ailleurs, loin, dans un autre pays.
+A part quelques femmes, tout le monde s’en réjouissait. Au bout de trois
+lunes on n’y pensait plus.
+
+Un matin, dans une case fumeuse, le frère aîné fut trouvé raide
+sur sa couche de paille. Il était froid, il était mort. Un
+casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front lui avait cloué le crâne
+par terre. Le manche du casse-tête s’étant rompu, l’arme restait
+encastrée comme un coin dans l’os frontal. Du sang avait coulé par les
+narines et rempli la bouche. Les yeux étaient fermés par des caillots
+noirs.
+
+A la lumière tremblante d’un feu de bois, tous les hommes
+défilèrent, soupçonneux, devant le cadavre rigide qui gardait un
+casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front. Chacun étudia l’arme, la
+blessure, la manière dont le coup avait été porté.
+
+Les avis furent unanimes à reconnaître que le mauvais-garçon était
+l’auteur de cet homicide. Il n’y avait plus aucun doute. L’esprit de la
+vengeance l’avait emporté... C’était lui.
+
+C’était lui... Et les vieux qui savent trouver les causes qui
+déterminent les actes des hommes comprirent bien que: «Le mauvais-garçon
+avait tué son frère, la nuit, pendant qu’il dormait, parce que le jour
+il n’aurait pas pu le tuer en lui voyant les yeux.» Ces yeux où passent
+dans de rapides lueurs les regards des ancêtres.
+
+Malgré la coutume de tuer facilement, cet homicide bouleversait les
+traditions de toujours, il devenait un crime: Un frère avait tué son
+frère aîné... De mémoire d’homme jamais cela ne s’était vu... C’était
+l’impossible réalisé.
+
+Au fond de leur mentalité obscure, les canaques sentaient confusément
+qu’ils devaient maintenir les rites sacrés de la famille. Garder intact
+le respect du frère aîné, du Chef, et des ancêtres défunts. L’instinct
+de la vie collective leur disait que la force de la tribu résidait dans
+ses lois coutumières, qu’il fallait les défendre.
+
+Sous l’empire d’une juste indignation, la peuplade s’excitait, devenait
+tumultueuse; bourdonnante comme une ruche d’abeilles dont on a pris la
+reine.
+
+Le fratricide devait être châtié. Lui aussi il fallait le tuer, lui
+infliger des souffrances, le couper en morceaux, et le manger pour
+apaiser la colère.
+
+Par une acclamation sourde et prolongée qui résonna sous terre et
+s’étouffa aux troncs des arbres, il fut résolu que les guerriers ne
+prendraient de repos qu’après avoir mis à mort le fratricide.
+
+Ceci arrêté, l’on procéda aux funérailles, mystérieusement, comme
+toujours. Six canaques revêtirent les insignes du deuil national. Ce qui
+consistait à porter, en hauteur, sur la tête, des turbans d’écorces
+enroulés en forme de tromblon. Ces croque-morts se couvrirent le visage
+et la poitrine d’une couche de suie grasse. Et sans avoir dit un seul
+mot de leurs intentions, ils emportèrent le cadavre déjà empaqueté, et
+l’introduisirent dans une fente de rochers, sur le flanc d’une montagne,
+au milieu d’une forêt inextricable frappée d’un tabou. Le mort fut
+entouré de ses armes, de ses objets familiers, et d’une réserve de
+victuailles.
+
+Après avoir prononcé certaines paroles qui appelaient la hantise et la
+vindicte de la victime sur la tête de son tueur, les nécrophores se
+retirèrent sans bruit. Désormais, eux seuls possédaient le secret de
+cette sépulture. Temporairement ils devenaient des êtres spéciaux
+entourés d’un prestige macabre.
+
+Pendant que cette cérémonie se poursuivait, dans l’ombre, des
+ambassadeurs munis de bouquets emblématiques parcouraient les tribus de
+la région. Ils informaient les Chefs et le conseil des anciens de
+l’événement tragique survenu au village de Carindi.
+
+Au mépris des traditions familiales, un frère avait tué son frère aîné.
+Le Chef de Carindi au nom de tout son clan, et de la morale reconnue,
+demandait aux tribus amies de ne pas donner asile à ce fratricide, et
+même de l’exterminer, si elles en trouvaient l’occasion, sur leurs
+terres.
+
+L’indignation tant sincère que feinte fut générale. Au fond, ces
+propositions séduisaient les canaques toujours avides d’une chasse à
+l’homme, le seul gibier sérieux. Tous les Chefs se joignirent à ce
+pacte.
+
+Jamais le fratricide ne dormirait sur leurs terres, ils le traqueraient
+partout, sans répit, sans lui donner un instant de repos. A la fin,
+quand il serait las de marcher, et le jour et la nuit, ils le
+massacreraient sur place, et l’on danserait un pilou frénétique autour
+de son cadavre.
+
+L’esprit belliqueux toujours entretenu par les harangues déclamatoires,
+les canaques ne marchèrent plus qu’en groupes armées, turbulents,
+menaçants. Afin de ne pas s’égarer sur de fausses pistes, les allées et
+les venues de chacun furent observées. Les sentiers les plus mystérieux
+furent suivis de bout en bout, et les empreintes de pas devinrent d’un
+intérêt excitant. Toutes furent étudiées avec patience, jusqu’à ce que
+l’on pût leur assigner un nom: Ça... C’est le pied de Tchiao qui a passé
+là, au petit soleil.
+
+Malgré toute l’attention apportée à ces recherches, quelques jours
+s’écoulèrent sans qu’il fût possible de trouver une seule trace, une
+seule indication qui permît d’établir la présence du fratricide, à un
+endroit quelconque. Il semblait ne plus exister. Néanmoins la vigilance
+ne se relâchait pas.
+
+Un matin, une nouvelle à sensation circula à travers les plaines de
+Poya, depuis le Pic Adio jusqu’à Porwy.
+
+Quatre canaques avaient vu, du bas de la montagne, en plein jour,
+au-dessus de Nékliaï, dans une vallée boisée qui monte au Pic Boulinda,
+une grande envolée de roussettes. Les roussettes avaient tourné en
+cercle, par bandes désordonnées, toujours à la même place, longtemps,
+longtemps, et elles étaient parties, lourdes, du côté de Néképin.
+
+Tout de suite les canaques avaient compris que les roussettes suspendues
+aux branches, à l’ombre, avaient été dérangées dans leur repos, soit par
+la chute d’un arbre mort, soit par la présence d’un homme.
+
+Mais, puisqu’elles avaient décrit de grands ronds, en l’air, au-dessus
+d’un endroit, et qu’elles ne s’y étaient pas reposées à nouveau, tout
+portait à conclure que c’était un homme qui se trouvait là, qu’elles
+avaient peur de lui.
+
+Cette remarque judicieuse transmise, et commentée de proche en proche,
+attira l’attention du côté de cette montagne. On la regardait toujours.
+
+Par une nuit claire, sans aucun brouillard couronnant les cimes, un
+vieux qui ne pouvait jamais dormir aperçut, tout en haut du Boulinda, un
+feu, tout petit, tout petit, piqué comme une étoile dans le noir du
+sommet, où il y a des sapins. Le vieux appela d’autres canaques, qui
+virent aussi... Et presque aussitôt le feu s’est éteint.
+
+Tous les canaques des plaines étaient sûrs qu’il n’y avait aucun des
+leurs, là-haut, sur le pic. Parfois, bien rarement, on y montait en
+nombre; et l’on y campait pour chasser les pétrels et les hirondelles de
+mer, la nuit, au moyen de grands feux qui aveuglaient les oiseaux. Et
+aussi pour couper des bois durs que l’on utilisait à la fabrication des
+armes, et encore pour prendre des écorces d’arbres qui servaient à
+teindre les choses, pour faire joli.
+
+Mais actuellement, on le savait, pas un homme n’était allé sur le pic.
+Et pourtant, on avait vu du feu, là-haut. Ce devait être un feu allumé
+par le fratricide.
+
+L’on envisagea avec la même assurance la possibilité d’un feu allumé par
+un esprit, un revenant, un diable. Car un feu ne s’allume jamais seul.
+
+Les sorciers furent consultés sur ce cas troublant. Leurs réponses très
+embrouillées laissèrent flotter du vague, et leurs conclusions
+définitives furent qu’il fallait aller voir là-haut.
+
+Aller voir là-haut... Ce n’était pas une petite affaire... Les canaques
+se grattèrent la tête, fort perplexes. L’ascension de cette montagne
+s’annonçait très pénible, éreintante. Et, depuis qu’on ne pouvait plus
+le retrouver, le fratricide, le hors-la-loi, devenait un être effrayant
+qui entrait dans le surnaturel. Déjà une légende se créait autour de
+lui.
+
+Enfin... Après bien des hésitations, les guerriers les plus résolus se
+décidèrent et entraînèrent les timides. On se divisa en plusieurs
+bandes.
+
+L’ascension fut entreprise. Un jour, avant le lever du soleil, les
+escouades se mirent en route, par des accès différents. Elles marchèrent
+d’abord d’une allure furtive, qui peu à peu se transforma en une
+reptation silencieuse, sous les broussailles empêtrées de lianes. Puis
+il fallut grimper à pic, en se cramponnant à des rochers recouverts
+d’une végétation naine, rabougrie, noueuse, qui se hérissait de pointes,
+et ne fléchissait pas sous les pieds.
+
+On n’allait pas vite, certes, mais l’on avançait quand même, on montait,
+on montait toujours. En bas, les collines s’aplatissaient vertes,
+herbeuses, devenaient des plaines qui s’insinuaient entre les hautes
+montagnes, d’un bleu sombre, surgies de terre ainsi que des îles aux
+côtes abruptes.
+
+Tout en s’employant de son mieux à se hisser à travers les obstacles,
+chacun portait une attention soutenue au plus petit détail indicateur
+qu’il rencontrait en chemin: une pierre déplacée dans son alvéole, une
+branche fraîchement cassée, des brousses entr’ouvertes pour donner
+passage, des lianes rompues sous une poussée. Plus l’on montait, plus
+les traces parlaient, plus elles racontaient leur histoire.
+
+Le soir, sur le sommet du Boulinda, lorsque les bandes furent réunies
+autour des feux, au milieu d’un tertre hérissé de sapins, elles se
+communiquèrent en d’interminables palabres les résultats de leurs
+observations.
+
+Trois canaques avaient trouvé de la fougère entassée sous un rocher. Un
+homme avait dormi dessus. Par places, dans la grenaille de fer-chrômé,
+on avait remarqué des empreintes poussiéreuses de pas. Une bande avait
+vu les débris du feu que l’on avait aperçu d’en bas, la nuit. Un homme y
+avait fait cuire des pétrels, et il les avait mangés, ainsi qu’en
+témoignaient les plumes et les os dispersés aux alentours.
+
+Toutes ces preuves matérielles ne savaient pas mentir. L’homme qui
+hantait cette montagne avait voulu ne laisser aucune trace de sa
+présence. Donc il se cachait... Puisqu’il se cachait, il se sentait
+menacé dans sa vie... Alors, pas de doute. Cet homme invisible était le
+fratricide, celui qui avait tué son frère... Lui aussi, il fallait le
+tuer... On était là pour ça.
+
+Et la nuit s’écoula, longue, interminable, dans l’attente du jour qui
+permettrait de voir, de se guider, d’arrêter un plan, et de traquer au
+fond de son repaire le condamné à mort.
+
+Les étoiles pâlirent, s’effacèrent doucement. Une blancheur croissante
+s’étendit par delà les montagnes. Au bas des vallées, les flocons de
+brume demeuraient immobiles. Le jour fut. On vit clair.
+
+En rassemblant toutes les indications, toutes les preuves, en se les
+démontrant sur le terrain vu à vol d’oiseau, l’on arriva aux mêmes
+conclusions.
+
+Le fugitif avait établi son campement à mi-côte, au creux d’une vallée
+boisée, très profonde, qui descendait vers la mer. Il restait là parce
+qu’il y trouvait une source, des roussettes, des choux-palmistes, des
+graines d’arbres. Ce n’était que par gourmandise qu’il était venu au
+sommet de la montagne, à la chasse aux pétrels.
+
+Maintenant, il n’y avait plus qu’à faire une battue, descendre la vallée
+dans toute sa longueur. Les uns garderaient les flancs, les autres
+passeraient au fond. Et le fratricide poussé par la horde tenace
+dévalerait dans la plaine, où il serait poursuivi, entouré, abattu, aux
+cris de triomphe de ses assaillants.
+
+La battue se développa méthodique, patiente, entêtée, pas un buisson qui
+ne fût fouillé de la pointe d’une sagaïe. Sans se rompre un seul
+instant, la ligne des rabatteurs occupait la vallée entière, elle
+descendait, descendait toujours.
+
+Dans un fourré touffu l’on découvrit le gîte: Un abri en feuilles de
+choux-palmistes, juste assez haut pour qu’un homme s’y tînt accroupi.
+Par terre, une couche de paille. Un morceau de bois pourri comme
+oreiller. Un feu éteint avec les cendres encore chaudes. Et à côté de
+cette bauge, à deux pas, quelques os humains d’adulte, un crâne
+d’enfant.
+
+Ces restes lugubres disaient qu’au lieu de se laisser mourir
+d’inanition, poussé par le besoin animal de vivre, l’être humain qui
+gîtait là avait eu recours au cannibalisme.
+
+Les rabatteurs n’en furent pas autrement surpris, c’était tout naturel.
+Seule, la curiosité de savoir la provenance des victimes les préoccupa.
+
+Au pied des montagnes les escouades se rejoignirent. Les figures étaient
+allongées, déconfites, personne ne parlait. La vallée avait été
+parcourue, explorée, fouillée dans tous ses recoins, et pas un des
+rabatteurs n’avait vu le fratricide, pas même une trace fraîche.
+
+A part l’abri rencontré en passant, on ne connaissait rien de plus. Il
+était impossible de dire ce qu’il était devenu, impossible de savoir où
+il était parti.
+
+Toutes désorientées, les équipes de chasseurs regagnèrent leurs cases.
+Devant l’incompréhensible, une pensée lente et profonde creusait sa
+place dans les cervelles. La personnalité du fratricide devenait de plus
+en plus mystérieuse, elle grandissait, étendait son prestige dans le
+domaine du surnaturel.
+
+La surveillance ne se relâcha pas, bien au contraire, mais elle resta
+plutôt défensive. Chez ces êtres simples, l’inconnu développait la peur.
+
+Maintenant on voyait le fratricide partout, sous des formes les plus
+fantastiques. Dans les ténèbres des nuits, les bruits inaccoutumés
+étaient dus à sa présence. Les quelques rapines qui avaient lieu dans
+les cultures lui étaient attribuées. Les traces inexplicables devenaient
+les siennes. Il régnait une telle appréhension de rencontrer cet être
+invisible que les hommes les plus courageux s’écartaient d’un endroit,
+lorsqu’ils y soupçonnaient sa présence.
+
+Malgré cette crainte, les usages protocolaires ne perdaient pas leurs
+droits. Des invitations à longue échéance furent lancées, conviant les
+tribus de la région à un pilou qui serait donné à la mémoire du mort, du
+frère aîné tué par son frère, le mauvais-garçon.
+
+Tout en s’occupant des nécessités journalières de la mangeaille, avec la
+paresse et la lenteur voulues par la majesté de l’œuvre, le village de
+Carindi préparait son pilou.
+
+De temps en temps, quelque canaque solitaire, quelque rôdeur disait
+avoir vu, dans des circonstances toujours très compliquées, le
+fratricide qui se cachait. Lui, le rôdeur, il s’était sauvé tout de
+suite, et il n’en savait pas davantage. Ou bien, le fratricide s’était
+transformé instantanément, il était devenu un tronc d’arbre, un rocher,
+une souche, ou autre chose d’effrayant dont on n’avait pas voulu
+s’approcher, par prudence.
+
+Cependant un jour fut où de nouvelles découvertes s’annoncèrent plus
+sérieuses. De nombreux témoignages les confirmèrent. Voici dans quelles
+circonstances.
+
+Un troupeau de popinées affolées arriva en courant, en criant, et se
+répandit par la tribu. Avec volubilité et force gestes ces femmes
+expliquèrent les causes de leur épouvante.
+
+Elles étaient occupées à la pêche aux crabes, dans les marais de
+palétuviers. Tout à coup un bruit étrange s’éleva derrière elles: de
+l’eau qui jaillissait, du bois qui craquait. Aussitôt elles se
+retournèrent, et de leurs yeux elles aperçurent, à travers les arbres,
+du côté de la rivière, le mauvais-garçon qui courait, qui sautait, sur
+les racines de palétuviers. Les arcs des racines fléchissaient sous lui,
+le renvoyaient en l’air, il tombait, et il rebondissait encore. Elles
+avaient bien remarqué que dessus sa tête il avait mis, comme un masque
+de tabou, une énorme tête de poisson. Dans ses bras il serrait un régime
+de bananes. Arrivé au bord de la rivière, il a vite arraché des bananes
+qu’il a tenues sous les aisselles, pour avoir les mains libres, et
+Plouf!... Il a plongé... Pendant ce temps-là, toutes elles se sauvaient
+en jetant des regards apeurés en arrière.
+
+Cinq, dix, vingt popinées certifièrent le fait. Les unes avaient vu le
+fratricide bondir, tantôt debout, tantôt à plat ventre, sur les racines
+de palétuviers. Les autres avaient distingué un régime de bananes
+balancé en avant, en arrière, comme ça. Le plus grand nombre avait
+entendu Plouf... Toutes savaient que c’était vrai, parce que les autres
+l’avaient dit.
+
+Un groupe d’hommes éclairés décida qu’il fallait aller aux preuves. Et
+il en revint, après avoir constaté de visu: des empreintes de pieds,
+très larges, dans la vase; des racines tordues sous un poids lourd; de
+la boue éclaboussée aux branches, et la présence du trognon d’un régime
+de bananes qui flottait au fil de l’eau... Il n’y avait plus de doutes.
+
+Désormais ce fut un fait établi, indiscutable, un axiome: Celui qui
+avait tué son frère se cachait dans les marais de palétuviers, à
+l’embouchure de la rivière de Poya et de Moinda, avec les poissons.
+
+Il arrivait parfois que certains canaques remuants, affamés de tuerie et
+de gloire, se lançaient à la recherche du fratricide. On ne savait plus
+si c’était de la pêche ou de la chasse, car on ne le rencontrait jamais
+sur la terre ferme, pourtant il y montait. Quand le temps était calme,
+dans le silence des nuits, on l’entendait marcher sur les feuilles
+sèches, au fond des broussailles.
+
+Assez souvent on apercevait sa tête, à fleur d’eau, de loin, comme un
+coco qui flotte. Il venait respirer de l’air, il soufflait fort, et il
+crachait par le nez. Mais on ne pouvait jamais l’approcher, il était
+trop malin, il regardait partout. Toutes les ruses des pêcheurs, il les
+connaissait, puisque c’était un canaque de la mer.
+
+Dès qu’il voyait une pirogue suspecte qui s’avançait vers lui, ou un
+homme qui le cherchait des yeux, il plongeait vite, vite, et c’était
+fini. A force de vivre au fond de l’eau il en avait pris l’habitude, il
+pouvait y rester tant qu’il voulait, sans éprouver le besoin de
+respirer.
+
+Depuis qu’il avait rompu toutes ses relations avec les hommes, et qu’il
+était l’ami des poissons, son caractère s’était beaucoup modifié. Il
+était devenu craintif, méfiant, constamment en alerte, toujours prêt à
+se sauver, à se cacher au fond de l’eau trouble, dans les herbes
+marines. Il remuait même la vase pour salir la rivière, et se rendre
+invisible.
+
+Après bien des essais risqués, lorsque les canaques furent absolument
+certains que le fratricide était devenu poltron comme les harengs d’eau
+douce, ils n’eurent plus peur de lui. Et ils se mirent à le chercher,
+sans aucune frayeur, en plongeant dans son eau sale.
+
+Mais lui nageait beaucoup plus vite qu’eux, et alors les canaques ne
+pouvaient pas le suivre, il s’échappait toujours, pour aller dormir dans
+les grands trous, à ces endroits où il fait noir, sous les racines avec
+les grosses anguilles, les serpents de la couleur de la vase, les
+crapauds qui piquent comme du feu. Là, c’était chez lui, on était forcé
+de le laisser tranquille.
+
+Malgré tout, il fallait le punir de son crime. Un jour, toutes les
+pirogues s’y sont mises. Elles barrèrent la Poya dans sa largeur, pour
+enfermer ce canaque devenu comme les poissons, et le prendre.
+
+Munis de sagaïes, de perches, de haches en serpentine, les hommes
+battirent l’eau en descendant avec la marée.
+
+Ce coup-là, ça y était!... On l’avait vu nager tout doucement, au fond,
+et remuer la vase. Cette fois on allait lui planter de nombreuses
+sagaïes dans le corps, son compte était réglé.
+
+Mais lui a encore été plus malin que les hommes. Au moment où l’on ne
+s’y attendait pas, parce qu’on le croyait ailleurs, il a foncé à toute
+vitesse sur une pirogue, il l’a soulevée en l’air, sur son dos, et il a
+passé dessous. La pirogue, les canaques, les perches, les pagaïes, tout
+a culbuté. Le balancier a été cassé. Et l’homme poisson a filé en pleine
+mer.
+
+A partir de ce jour de la pirogue chavirée, jamais plus on ne l’a revu
+dans la rivière de Poya, ni dans celle de Moinda. Il restait toujours au
+large, hors des atteintes des hommes. De loin en loin on l’apercevait,
+du côté des récifs, mais on n’essayait pas de le prendre, car on savait
+que c’était impossible.
+
+Comme il ne vivait plus avec les hommes, et qu’il ne venait jamais à
+terre, il ne pouvait pas attraper les popinées. Et lui, il avait besoin
+quand même d’attraper les popinées, toujours, toujours. Ça fait qu’il
+s’est mis à courir après les popinées des poissons.
+
+Toutes ces choses-là se passaient dans la mer, au fond de l’eau, alors
+les canaques ne savent pas bien... Mais ils croient, ils en sont presque
+sûrs, le mauvais-garçon se mariait avec les popinées des raies, par
+commodité, parce que les raies aussi, elles sont coupées. Les popinées
+des requins sont pareilles, mais celles-là sont trop voraces, elles
+l’auraient mordu.
+
+Depuis plusieurs générations d’hommes, le canaque de Carindi qui a tué
+son frère a disparu de chez les poissons, on ne le voit plus, il est
+mort. Avant de partir il a eu beaucoup d’enfants, ceux qu’il a engendrés
+avec les raies. Maintenant sa postérité est innombrable, on en voit
+partout, partout, des dugongs.
+
+Et les dugongs savent de qui tenir. Ils perpétuent les hérédités
+distinctives des deux races. Ainsi que leur mère ils vivent
+continuellement sous l’eau, de préférence sur les fonds de vase et de
+sable, où ils peuvent se traîner à plat ventre. Comme elle, ils nagent
+mollement. Il n’y a que devant un danger qu’ils précipitent leur fuite
+d’une allure folle.
+
+Ils sont malins comme leur père, comme le père de leur père, comme le
+canaque ancestral de Carindi. Ils ont gardé de lui toutes les manières.
+Eux aussi lèvent la tête à fleur d’eau, pour regarder partout, savoir
+s’il n’y a pas une pirogue en vue, si rien ne les menace. Et par la même
+occasion se vider les narines, en soufflant, fort.
+
+Toujours ils troublent l’eau pour se cacher au fond, et manger
+tranquillement les herbes marines, les algues vertes. Ils connaissent
+les mouvements des marées, quand elle va monter, quand elle va
+descendre. Ils prévoient la direction du vent. Un cyclone ne les
+surprend jamais, lorsqu’il se déchaîne ils sont déjà en sûreté dans les
+arroyos, où il n’y a pas de courant.
+
+Une longue expérience a enseigné qu’une pêche au dugong doit toujours
+s’organiser en sourdine. Il est défendu d’en parler auprès des rivières,
+et sur le bord de la mer. Les dugongs possèdent une ouïe fine, ils
+entendent tout, et ils comprennent. Aux gestes des hommes ils devinent
+leurs intentions. S’ils ont eu vent de l’affaire, la pêche est manquée.
+
+Quelques vieux canaques, dignes de créance par l’antiquité de leur
+savoir, affirment que les dugongs parlent, qu’ils les ont entendus,
+autrefois, dans leur jeunesse.
+
+Selon les traditions familiales de la tribu, aussi bien que les hommes,
+les dugongs protègent les petits. Faut-il se sauver, fendre l’eau en
+vitesse, ils les poussent devant eux. Quand ils sont pris dans un filet,
+ils les lancent par-dessus, de l’autre côté, hors des atteintes des
+pêcheurs.
+
+Après les pêches fructueuses, aussitôt que les canaques ont, en
+observant certains rites, dépecé un dugong, ils prennent, sous les
+nageoires, de la graisse jaune qui est de la banane écrasée. Et cela
+s’explique très bien: Il y a longtemps, longtemps, le père de tous les
+dugongs a plongé dans la rivière de Poya, avec des bananes sous les
+bras. Au moins, ça, c’est une preuve.
+
+Ces performances amphibies, et tous les actes raisonnés dont ils
+humanisent leurs mœurs, établissent, d’une manière indiscutable, les
+similitudes, les parentés qui existent entre les dugongs et les
+canaques.
+
+Avec ces derniers on est obligé de convenir que ces intelligents cétacés
+ne sont pas des poissons comme les autres poissons. Et même de
+reconnaître que par leur état-civil, enregistré dans la mémoire, les
+dugongs sont bien les descendants hybridés du mauvais-garçon qui a tué
+son frère, à Carindi, il y a longtemps, et a dû se réfugier dans la mer,
+pour éviter le châtiment qui le menaçait.
+
+Essayer d’expliquer en naturaliste disert, à l’instar de M. de Buffon,
+que ce phénomène ne pouvait exister, eût été, aux yeux de la jeune
+Pouépa, nier l’évidence, par faiblesse de cerveau. Aucun doute n’aurait
+su se glisser dans son esprit. C’était vrai, puisque les vieux l’avaient
+vu et l’avaient dit. Et les dugongs cabriolaient encore, là, dans la
+mer, comme témoins incontestables de ce fait.
+
+Afin de ne pas déprécier les hommes blancs dans la considération d’une
+femme noire, le mieux fut d’accorder créance à cette fable qui, en
+somme, ne le cède en rien, en tant qu’imagination, à celles enfantées
+par les races indo-européennes. Leurs histoires religieuses et profanes
+sont riches en événements de ce genre. Et toutes les croyances humaines
+ne sont-elles pas échafaudées sur des légendes aussi fragiles.
+
+Abstraction faite des causes déterminantes, ce conte canaque rappelle la
+légende hébraïque de Caïn et d’Abel. Il marque chez des sauvages un sens
+moral qui s’établit, s’affirme. Une défense de tuer son prochain direct,
+et le châtiment que sa réalisation entraîne. On y voit régner le respect
+discipliné de la famille, la solidarité du clan primitif, tous ces
+instincts brutaux qui s’affinent, et qui par leur évolution logique
+préparent les lois civilisatrices d’une société humaine.
+
+D’un regard jeté dans le recul des siècles, on comprend que les races
+blanches ont passé par ces phases, en subissant diverses époques de
+régression. D’ailleurs, les temps présents qui ont pour effet de
+relâcher les instincts et d’alléger les consciences, nous l’enseignent
+encore...
+
+Mais ces digressions sortent du notre cadre. Revenons à notre petite
+histoire canaque, elle est plus réconfortante. Là, au moins, pas
+d’artifices, pas de mensonges, nous sommes avec de vrais sauvages.
+
+Ainsi que le dira la suite ajoutée à ce récit, cette légende canaque qui
+prend naissance à Poya, au milieu des tribulations d’un satyre
+fratricide métamorphosé en lamantin, se continue le long de la côte,
+chez les pêcheurs. Les incidents survenus à travers les années, les
+transmissions orales toujours fantaisistes l’ont quelque peu modifiée.
+
+Entre Voh et Koné on la retrouve épanouie dans son décor marin, avec la
+même genèse évidente, toujours le même mythe qui se poursuit, dans une
+nouvelle incarnation. Cette fois, au lieu d’un satyre, une manière de
+sirène ténébreuse, une goule énamourée y cherche l’assouvissement de ses
+ardeurs lubriques. C’est très grave. On en meurt.
+
+Et dans toute cette histoire, Pouépa, la conteuse, qu’est-elle
+devenue?... Ce qu’elle est devenue?... Qui le sait... Depuis longtemps
+la poussière des années a effacé la vision suggestive du tapa qui
+ondulait autour de ses hanches rondes... Un matin, elle n’était plus
+là... Badimoin et Catou l’avaient suivie, ou emmenée, avec les
+baluchons... Il est vrai que les vivres tiraient à leur fin. Le dernier
+sac de riz était presque vide, la farine manquait; et tout le sucre
+avait disparu, fondu dans les orgies de thé brûlant.
+
+Il était pressant de réaliser les trésors de la pêche, de
+s’approvisionner à nouveau, sans être trop roulé. Le départ, vent
+arrière pour le Nord, chez les chinois, fut décidé. Mais, comme ces
+natifs de Poya tenaient à leurs parages, aussi fortement que des poulpes
+à leurs rochers, pour ne pas se laisser déraciner de chez eux, ils se
+sont défilés, sans bruit, avant le lever du soleil, en faisant l’abandon
+des cinquante francs par mois qui leur étaient dûs.
+
+Encore une fois le bateau s’est trouvé sans équipage. Il a fallu se
+débrouiller... se débrouiller... C’était le bon temps... C’est toujours
+le bon temps lorsque l’on porte en soi l’insouciance de la jeunesse.
+
+
+
+
+DEUXIÈME LÉGENDE
+
+
+Un cap, suivant la définition géographique. Une montagne bleuâtre,
+sombre, allongée horizontalement, le dessus plat, barrant la vue, sa
+pointe avancée dans la mer comme l’éperon d’un cuirassé en marche. Sur
+le plateau, à travers les éclaircies d’une végétation naine,
+apparaissent les taches rouges des terrains ferrugineux. Telle est la
+chaîne du Kaféate, une des puissantes nervures qui arc-boutent le grand
+massif du Koniambo.
+
+Il y a quelques millions d’années, les longues ondulations synchrones de
+l’Océan venaient battre de leurs volutes étincelantes cette proue
+rocheuse, ainsi qu’en atteste le surplomb creusé à sa base. Mais depuis
+ces époques évanouies dans l’insondable du temps, la rudesse du chaos
+primitif s’est apaisée, la patience éternelle des siècles a étendu sa
+douceur. Devant le travail inlassable de l’infiniment petit, la mer a dû
+se retirer, céder à son emprise.
+
+Le madrépore, cet infiniment petit si grand dans son œuvre, ce
+constructeur d’atolls, ce soudeur d’archipels, cet architecte sublime
+coulait au seuil des abîmes océaniques les assises de ses édifices.
+Durant des siècles sans nombre, le rempart de corail qui ceinture notre
+île s’élevait en silence à travers l’eau glauque. Il montait
+inconcevable dans sa lenteur, mais il montait toujours, résolu, tenace,
+indestructible.
+
+Une époque se réalisa où les aiguilles de corail se découvrirent au ras
+de la mer. Et les lourdes houles se brisèrent échevelées, impuissantes
+devant cette muraille titanesque. Désormais le pied du Kaféate ne connut
+que la caresse des eaux amorties.
+
+La barrière des grands récifs, à plusieurs milles de la côte, était
+établie dans ses lignes initiales. Derrière ce rempart, jusqu’à la terre
+abrupte, régna le lagon où s’ébattaient voraces les monstres marins des
+premiers âges.
+
+Mais l’œuvre d’apaisement n’était pas achevée. Le madrépore poursuivait
+toujours son travail d’une lenteur incalculable. Pendant de nouveaux
+siècles il bâtissait ses polypiers, élevait ses portiques, cintrait ses
+voûtes. Lorsque ce fut fait, il cimenta en une masse tous ses ouvrages,
+et le lagon demeura bloqué.
+
+Par la rapidité accrue de leurs courants, le flux et le reflux avaient
+su se ménager des canaux de draînage: des gouffres qui s’entr’ouvraient
+sur l’Océan. Seules les marées hautes gardèrent la puissance de
+s’étendre sur les parties abandonnées par la mer. Quand l’eau se
+retirait aspirée par le jusant, depuis le pied du Kaféate jusqu’aux
+grands récifs du large, à la place où le lagon avait régné, le plateau
+de corail se découvrait à nu, comme une voie romaine.
+
+Et ce fut l’ère de la paix. Sous la protection des récifs dressés en
+brise-lames, la flore et la faune marines connurent les temps heureux.
+Des infinités de poissons à écailles d’argent, ceux multicolores aux
+lignes compliquées, les hideux céphalopodes enserrés dans leurs
+tentacules visqueuses, les squales armés de mâchoires à dents de scies,
+et même les infimes rudiments d’êtres animés existèrent en toute
+quiétude, sur le banc et dans les canaux, en se dévorant les uns les
+autres, par nécessité de transmutation de la substance vitale, les plus
+forts mangeant les plus faibles, selon la loi de la nature, même en
+honneur chez les humains.
+
+De nombreuses variétés de mollusques établissaient leur habitat dans les
+interstices des coraux, chacun s’adaptait à son milieu, s’installait
+pour toujours.
+
+Les parcelles détritiques soulevées par les remous, emportées par les
+courants, s’amoncelaient sur le plateau de corail, étendaient leurs
+bancs de sable qui s’irradiaient au soleil en de fulgurantes blancheurs
+de nacre.
+
+Les bivalves, les annélides, les crustacés de toutes les espèces
+fouissaient leurs trous, perçaient des galeries. Pendant que les oiseaux
+marins, l’œil rond, le bec acéré, les veillaient attentifs pour les
+surprendre au passage, et les happer d’un coup précis.
+
+Une végétation avide, tenace, implanta ses racines aux fissures des
+rochers de la côte, s’étendit en bordure des grèves, le long du
+littoral, et sur les berges des estuaires.
+
+Un jour indéfini, le fruit d’un palétuvier, un gland fuselé en forme de
+cigare, se détacha de sa branche et tomba verticalement dans l’eau.
+Ainsi qu’une flèche lancée il plongea en profondeur; puis il revint
+lentement à la surface, où il se tint debout, lesté par la pesanteur de
+sa pointe la plus lourde. Le fil de la rivière l’emporta.
+
+Longtemps il erra sur la mer, à la dérive, ballotté de-ci, chaviré
+de-là, chancelant, titubant, arrivant toujours à s’équilibrer, le
+bourgeon en l’air. Durant ses pérégrinations il germait; quelques
+filaments de racines perçaient l’écorce de sa pointe, sous l’eau. Dans
+son interminable vagabondage il rencontrait des radeaux de varechs,
+s’accrochait, se liait à eux. Un embrun le détachait, il repartait seul,
+à l’aventure.
+
+Enfin!... Les vents alizés l’entreprirent, le portèrent à la côte. Tout
+en se balançant, en vacillant, la tige en l’air, de ses radicelles
+tâtonneuses il effleura l’ouverture d’un trou de crabes. La marée
+descendait. Il s’y arrêta.
+
+Soulevé par les petites vaguettes qui se dépliaient régulières sur le
+sable, il sauta, il dansa, il talonna dans son trou, s’enfonçant peu à
+peu. Lorsque l’eau se fut retirée, il resta piqué debout, au sec.
+
+Sous la pesanteur infime mais constante, les petites radicelles
+s’écartèrent comme des griffes, s’introduisirent doucement dans la vase,
+et s’y fixèrent. Les marées suivantes ne purent l’arracher. Le fuseau
+poussa où la mer l’avait déposé, sur un banc de sable, devant la pointe
+rocheuse du Kaféate.
+
+Des flottilles de cigares de palétuviers furent entraînées sur le même
+parcours, et rencontrèrent le même banc de sable. La marée
+descendait-elle, l’escadrille s’y échouait. Quelques fuseaux parvenaient
+à s’incruster dans les fissures. Après l’arrêt obligatoire, lorsque le
+flot montait, la caravane se remettait en route, poursuivait son
+périple. Ceux qui avaient pu se fixer restaient attachés là, en
+colonisateurs. Les autres s’en allaient plus loin, à la recherche d’une
+terre accueillante.
+
+Les pieds enfoncés dans la vase, les rameaux vivifiés par l’air salin,
+les palétuviers se développaient en toute vigueur, étendaient leurs
+branches qui se repliaient, se coudaient anguleuses, se convulsaient,
+dessinaient des membres noueux de faunes immobiles.
+
+Au ras de la marée, les racines adventives se courbaient en arcs
+flexibles, reprenaient terre, se multipliaient à l’infini, reliaient
+tous les arbres en une même corbeille. Cette profusion d’arceaux légers,
+ces cintres amincis enchevêtrés les uns dans les autres, au niveau de la
+mer, donnaient aux frondaisons posées dessus le naturel d’une végétation
+élastique montée sur des ressorts. Et le miroir de l’eau la
+réfléchissait, les cimes en bas, doublant les cintres. Sous les effluves
+marines, les bouquets devenaient des îlots. Avec le temps ces îlots se
+rejoignaient, se soudaient, s’étiraient en longueur du côté de la haute
+mer, traçant une barre brune sur la ligne de l’horizon.
+
+Et de nos jours, une jetée de palétuviers, un bois au feuillage jaunâtre
+qui ondule sous la brise, s’avance depuis le pied du Kaféate, jusqu’aux
+grands récifs du large, où les vagues de l’Océan abattent leurs volutes
+en un roulement éternel.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce décor sauvage aux lignes assouplies par la patine des siècles,
+tel un aboutissement logique de ces vitalités complexes, une synthèse
+voulue de ce microcosme, des êtres à la stature verticale apparurent.
+Cette race s’étendit et demeura stabilisée aux âges néolithiques,
+gardant toute la rudesse des mœurs primitives.
+
+D’où venaient-ils, ces êtres qui marchaient le front haut, le regard
+éclairé de pensées?... D’une autre terre, sans doute, apportés par les
+vagues comme les fuseaux de palétuviers... Et avant cela... d’où
+sortaient-ils?... Sonder le problème des origines ethniques, c’est en
+reculer indéfiniment la solution... Des hommes existaient là, et encore
+sur d’autres îles perdues au milieu de l’Océan Pacifique, et c’est tout
+ce que l’on sait.
+
+Avec un esprit perfectible, une imagination en éveil, et même des germes
+de rêve, ces hommes possédaient un langage élémentaire composé surtout
+de mots venus des onomatopées. Pour désigner les places qu’ils
+habitaient, situer les endroits remarquables de leur domaine, ils
+créèrent des noms.
+
+Le plateau de sable qui se découvre jusqu’aux grands récifs du large
+devint «Kondao». La jetée de palétuviers avancée dans la mer fut
+«Pingène». Un village sur le littoral, au Sud de la jetée, se nomma
+«Pati». Et un autre village, au Nord, par delà des palétuviers, s’appela
+«Oundjo».
+
+Pour aller par mer de l’un à l’autre de ces villages, qui ne sont
+séparés que par le promontoire du Kaféate, la ligne la plus directe
+consiste à suivre, lorsque le flot monte, un chenal étroit qui traverse
+la jetée de palétuviers, dans toute sa largeur, à deux cents mètres à
+peu près du pied de la montagne. Passer ailleurs allonge de beaucoup le
+chemin. Il faut contourner la pointe des palétuviers, vers les récifs,
+ce qui augmente le parcours de plusieurs milles, alors que ces deux
+hameaux sont proches.
+
+S’engager dans ce raccourci offre de nombreux avantages, ne serait-ce
+que celui de la pêche, sans grand effort. Dans ces eaux calmes et
+limoneuses ombragées sous les branches, les poissons règnent en une
+telle abondance que même sans vouloir s’en occuper la pêche devient
+fructueuse.
+
+Le jour, ce sont des bancs qui s’agitent, frétillent, se strient de
+lamelles de vif-argent. Au passage d’une pirogue, les poissons
+s’écartent, se pressent compactes dans les labyrinthes des racines. Ce
+sont aussi les gros crabes à la carapace moussue, qui se promènent les
+pinces en bataille, tout le long de cette allée de palétuviers. Et
+encore les raies aplaties au fond, dans un nuage d’eau trouble. Les
+loches voraces et sournoises tapies contre quelque tronc d’arbre
+submergé. Et les petits requins chasseurs qui font la ronde, l’aileron
+triangulaire à fleur d’eau, la queue en godille... Que voulez-vous!...
+Une sagaïe ne saurait résister à ces tentations, d’un jet rapide elle
+part, et il n’y a pas de place à côté, tous les coups portant.
+
+Souvent, quelques vaches marines imprudentes, des dugongs, s’aventurent
+dans ce passage, avec l’intention de couper au plus court. C’est une
+chance à tenter. Un filet jeté en travers peut leur barrer le chemin. Et
+alors c’est la lutte héréditaire de l’homme carnivore contre la grosse
+bête à dévorer. La ruse opposée à la force.
+
+La nuit, dans le calme silencieux qui amplifie les résonances, lorsque
+les récifs grondent au loin et font vibrer les espaces, le tumulte du
+chenal prend une intensité inquiétante. Tous les poissons voraces, tous
+les coursiers de la haute mer viennent s’y livrer à des saturnales
+diaboliques. Des escadrons de mulets et de carangues précipitent leurs
+cavalcades effrénées. Les mâchoires claquent d’un coup sec. De l’eau
+jaillit en gerbes et retombe sourde. Mille rumeurs inconnues se révèlent
+au fond des ténèbres, sous les palétuviers fantomatiques, dont les
+branches se resserrent comme des bras avides d’étreintes. Des oiseaux
+nocturnes s’envolent alourdis, en giflant de leurs ailes rugueuses
+certains lémures cachés dans les ombres... Un souffle de vent coule à
+travers les feuilles qui tremblent... A ce moment, il vaut mieux se
+taire... Une voix humaine irait en se répétant deux ou trois fois dans
+les échos de la pointe du Kaféate, et même le choc d’une perche, sur la
+paroi sonore d’une pirogue, s’engouffrerait au creux de la montagne...
+Tous ces bruits étranges parlent, ils ont un sens, une signification
+pour qui sait les comprendre.
+
+Surprise par la marée et la nuit, une pirogue s’enfonce-t-elle dans ce
+couloir étroit, aussitôt les mulets deviennent fous; ils bondissent
+éperdument hors de l’eau, en aveugles, des quantités retombent dans la
+pirogue, il en pleut. C’est une pêche très facile, mais voilà, malgré la
+tentation de cette pêche miraculeuse, les canaques ne se risquent
+jamais, la nuit, dans cet arroyo... Ils ont de sérieuses raisons de s’en
+abstenir... Nous, les blancs, nous ne pouvons pas comprendre... Mais,
+eux, ils savent, puisqu’ils sont une émanation de tous les êtres qui se
+sont succédés, à travers les siècles, devant cette pointe sauvage du
+Kaféate.
+
+ * * * * *
+
+Loin, au large, par delà les brisants, un croissant de lune enfonce sa
+pointe rougeâtre dans les flots bitumeux de la mer. Pendant quelques
+secondes, la luminosité pâle de son disque devient un écran où se
+déroulent les blanches dentelles des récifs. Et d’une plongée rapide le
+croissant disparaît sous l’horizon... C’est fini... Règnent l’immensité
+mystérieuse du Pacifique, l’Espace constellé d’étoiles, la masse sombre
+des montagnes.
+
+--Allez! Souque un bon coup. Nous avons le temps de passer par le chenal
+des palétuviers avant que la marée baisse, mais il faut se dépêcher...
+Allez! pull!... pull...
+
+Après ces paroles enlevantes, malgré le choc rythmique des rames dans
+les tolets, la baleinière ralentit sa marche. Au lieu de forcer, les
+rameurs font du hachis dans l’eau. Ils taillent les sardines.
+
+--Eh bien! Quoi?... Ça ne va déjà plus... Pourtant, vous n’êtes pas
+fatigués, nous sortons tout juste d’Oundijo. Si vous n’allez pas plus
+vite que ça, nous manquons la marée.
+
+Un des rameurs objecte: Dis donc! C’est bon, nous allons passer là-bas,
+à côté les récifs, au bout de la pointe des palétuviers.
+
+--Pourquoi faire ce grand détour au large, alors qu’en prenant le chenal
+nous gagnons une heure.
+
+--Tchia!... Les autres-là, ils ne sont pas contents de passer dans le
+chenal. Ils sont contents de passer au large.
+
+--En voilà une idée. Se payer une heure de nage en plus pour le seul
+plaisir d’aller aux récifs et d’en revenir... Demain matin, quand il
+faudra se mettre au travail, vous ne voudrez pas vous lever. Je vous
+connais, mes gaillards.
+
+--Eh! Dis donc!... Les autres, là, ils sont beaucoup forts. Passer au
+large: Ça c’est pas loin. Eux, ils sont contents passer au large.
+
+--C’est trop bête. Allons au plus court, par le chenal. En voilà une
+affaire...
+
+Aucune réponse. Silence réprobateur. Puis sourdes protestations à voix
+basse, en langage canaque. Pendant cette indécision la baleinière
+ralentit de plus en plus sa marche.
+
+Devant la barque, à quelques centaines de mètres, la ligne noire des
+palétuviers s’allonge comme une continuation épaissie de l’horizon joint
+à la terre. De-ci, de-là, les poissons sautent, font des cabrioles,
+retombent en un bruit sourd dans l’eau qui se ferme. Ainsi qu’un immense
+miroir d’acier poli, la mer est parsemée d’étoiles qui pétillent à des
+profondeurs vertigineuses. La pointe du Kaféate fondue avec les autres
+montagnes écrase de sa lourdeur les pénombres du littoral.
+
+En fouillant des yeux, au pied de la montagne, la bordure noire des
+palétuviers, il est impossible de discerner où se trouve l’entrée du
+chenal... Après tout! Qu’importe. Les canaques le savent.
+
+--Dis-donc!... Daré!... C’est là l’entrée du chenal?...
+
+Réponse.--Moi connais pas.
+
+--Comment! Toi connais pas. Mais tu es d’ici, tu dois savoir.
+
+--A oua!... Le jour, moi connais bien. La nuit, moi connais pas rien du
+tout.
+
+Pendant cette interpellation, un rameur a tiré son aviron en travers de
+la barque, il est appuyé dessus et s’absorbe dans la confection
+laborieuse d’une cigarette.
+
+--Allons Daré! Ne fais pas l’idiot. Montre-moi où est le chenal, que je
+gouverne dessus?
+
+--Vous autres, les blancs, vous connaissez le pays pour nous. Pas besoin
+demander. Vous aller tout seul.
+
+Un deuxième aviron se pose en travers. Son teneur bourre
+consciencieusement une pipe. Et la baleinière continue doucement son
+petit chemin, actionnée par deux rames traînées molles sur l’eau.
+
+--Alors, quoi!... C’est fini?... Vous ne voulez plus avancer... Puisque
+c’est comme ça, vous n’auriez pas dû vous engager à venir travailler au
+chargement de nickel, à bord du voilier.
+
+Daré exprime l’opinion collective.--Nous sont contents travailler dans
+les chalands. Nous sont pas contents passer dans les palétuviers.
+
+Un troisième aviron est rentré en raclant dans son tolet. Son préposé se
+met à mâcher un bout de canne à sucre. Le quatrième et dernier aviron ne
+pouvant que faire tourner le bateau sur place juge inutile de continuer.
+La barque s’arrête.
+
+--Allez! Vous autres, prenez les avirons. Remplacez ceux-là. Que diable!
+Vous êtes huit rameurs solides. Nous n’allons pas dormir ici.
+
+Personne ne répond, personne ne bouge. Aux ordres l’on oppose
+l’inertie... Que dire?... Que faire?... Ce sont des hommes de bonne
+volonté... Ils viennent travailler librement... Employer la manière
+énergique donnerait un résultat contraire à celui demandé. Ils s’en
+retourneraient chez eux. Peut-être même tout de suite, en sautant dans
+l’eau peu profonde, un mètre vingt au plus.
+
+Sur une nouvelle insistance, un canaque néo-hébridais se déplace quelque
+peu, dans l’intention d’obéir. Il est vrai que c’est le matelot de la
+barque. Il est venu avec son patron, le jour, en profitant du vent
+arrière, pour recruter une équipe de canaques chalandiers.
+
+Le néo-hébridais n’étant pas solidaire de la cabale qu’il ignore,
+puisqu’il ne comprend pas ce langage, a craché plusieurs fois dans ses
+mains. Il attend qu’un autre rameur se décide. Lui seul ne peut
+manœuvrer deux longues rames. Et le patron ne saurait, sans déchoir,
+empoigner l’autre aviron pour véhiculer messieurs les canaques.
+
+Pourtant, on ne peut rester là indéfiniment. Tout à l’heure la barque
+s’échouerait. Il faut prendre une décision.
+
+--Voyons! Léna? Toi qui es un indigène de l’île Maré, le fils du «nata»
+de la tribu d’Oundjo, dis-moi pourquoi ces hommes-là ne veulent plus
+marcher?...
+
+--Moi, je _coonnais_, mais c’est _défaadu_ pour dire... La marée il est
+fini _mooter_. Quand nous passer dans les palétuviers on va _choué_.
+C’est _boo_ nous passer au large.
+
+--Mais enfin! Cet entêtement est stupide. Pourquoi ne veulent-ils pas
+suivre le chemin le plus court, le long de terre. Il faut au moins
+qu’ils aient des raisons sérieuses?...
+
+--Eux-là, les calédoniens, ils connaissent. Quand on passe dans les
+palétuviers, la nuit, c’est mauvais. Peut-être un homme il va mort.
+
+--Tu es fou, mon vieux! avec ton homme qui va mort. Pourquoi veux-tu
+qu’un homme meure subitement dans le chenal de palétuviers?
+
+Léna balance indolemment la tête, ce qui signifie que son idée reste
+chevillée au fond de son crâne, et il reprend: Les hommes de Oundjo, ils
+savent pourquoi c’est pas bon dans les palétuviers. La nuit, c’est trop
+noir. Pas moyen de sauver.
+
+--Sauver de quoi! Encore une blague, une de ces peurs irraisonnées dont
+les canaques sont affligés. Toi, Léna, tu sais bien que ces histoires ne
+sont pas vraies. Ton père est le «nata», le «teacher», en un mot le
+pasteur protestant du village d’Oundjo. Il a dû vous dire que toutes ces
+choses-là sont des bêtises.
+
+Pendant que les autres canaques écoutent, en y apportant toute
+l’attention dont ils sont coutumiers, lorsqu’il s’agit de leurs propres
+affaires, Léna, en sourdine, fait claquer sa langue,--un réflexe de son
+esprit buté.--Puis il explique: Les blancs ne sont pas de ce pays, ils
+ne peuvent pas comprendre. Les vieux canaques de longtemps, ils ont vu,
+ils ont dit aux jeunes... Les jeunes, ils ont fait attention, ils ont vu
+aussi. Les blancs, eux, ils n’ont rien vu du tout. Ils ne savent pas
+comme les canaques.
+
+--Les vieux de longtemps, ils ont peut-être vu, ou plutôt ils ont cru
+voir, mais certainement ils ont mal compris, leur imagination les a
+emportés. Maintenant ce n’est plus la même chose il faut chasser toutes
+ces superstitions, toutes ces sottises.
+
+--Ah! C’est pas la peine de dire. Nous on sait bien. Nous on fait comme
+les blancs: On prie le «Bodieu», on chante les cantiques. Longtemps, les
+canaques ne connaissaient pas comme vous-aut’es, ils avaient des
+diables, les diables des canaques ne sont pas partis, on les entend
+toujours, la nuit. Les diables, c’est des canaques morts. Des fois on
+les voit se cacher au fond des brousses, dans les rochers, partout, pour
+faire du mal aux hommes.
+
+Qu’opposer à ces raisons venues d’une mentalité aussi crédule que
+sincère, dans tout ce qui paraissait surnaturel. La persuasion du
+contraire s’affirmait impossible. Ces canaques subissaient la peur
+instinctive du danger pressenti, danger d’autant plus menaçant qu’il
+reste ténébreux, inexpliqué. Et cet instinct donné pour la conservation
+des êtres est enraciné dans la moelle des primitifs. Il n’y a que par
+une compréhension exacte des effets et des causes que l’homme arrive à
+s’affranchir de ces frayeurs héréditaires.
+
+Dans le cas présent, il était inutile d’insister. La sagesse conseillait
+de se rendre au désir des indigènes, afin de ne pas s’exposer à les voir
+sauter à l’eau, comme des grenouilles dans une mare. Après tout, c’était
+eux qui «pullaient» sur les avirons. Puisqu’ils le voulaient ainsi, il
+n’y avait pas à ménager leurs forces. Malgré cela, par dignité
+d’européen, de race supérieure, il fallait avoir l’air de ne céder
+qu’après avoir obtenu des compensations, tout au moins fictives.
+
+--Ici, c’est votre pays, vous savez mieux que nous ce qu’il s’y passe.
+Je crois que vous avez raison. Si vous voulez me dire ce qu’il y a de
+mauvais dans le chenal, afin que moi aussi je le sache aussi bien que
+vous, nous ferons le tour de la pointe des palétuviers, au large.
+
+Sur ces paroles accommodantes, les canaques se livrent à un petit
+conciliabule, à voix basse. Après un instant de grave délibération, Léna
+transmet le résultat obtenu, à la majorité: Nous, on va passer au large,
+et puis après, on va dire pourquoi dans les palétuviers c’est pas bon.
+
+--Alors, c’est bien entendu! Vous n’allez pas me raconter des blagues.
+
+--Non! Nous, on va pas «couïonner».
+
+Cet accord établi, la baleinière enlevée par quatre vigoureux rameurs
+glisse en cadence sous les bustes qui s’allongent et les avirons qui
+ploient... Allez!... Souque!... Souque!... Souque!...
+
+ * * * * *
+
+Avec la sagacité d’un juge d’instruction buté à des réticences, en
+arrachant lambeaux par lambeaux, comme avec un crochet, ce que les
+canaques voulaient garder au fond de la cervelle, voici ce que
+l’assemblage de ce jeu de patience a donné.
+
+Jadis, à une époque indéterminée, existait au village de Pati, sur le
+bord de la mer, une popinée qui savait bien pêcher, aussi bien que les
+hommes. Ce qui n’était pas peu dire.
+
+Quand elle tenait au bout de son bras un filet léger embroché à une fine
+sagaïe, il n’y avait pas sa pareille pour courir sans bruit, en rond,
+dans l’eau, sur la pointe des orteils, en dévidant son filet comme une
+guirlande, et entourer le banc de poissons que ses yeux avaient
+discerné. Malgré les coups de têtes pointés dans la maille, les poissons
+ne pouvaient plus sortir de ce réseau. Presque tous les mulets qui
+sautaient par-dessus les flotteurs lui tombaient dans les mains, elle
+les attrapait au vol.
+
+Toujours elle allait au plus épais des fourrés de palétuviers de Kondâo,
+à travers les racines tordues, fouiller de ses bras au fond des trous,
+dans la vase liquide, et en tirer de gros crabes à la carapace bleuâtre,
+avec des œufs rouges collés sous le ventre.
+
+Certains jours, sur les brisants du large, au milieu des remous, sous la
+poussée des rouleaux blancs d’écume, elle s’arc-boutait de flanc, les
+pieds affermis au corail, et elle attendait le choc, présentant son
+épaule à la houle croulante qui s’abattait sur elle, et la recouvrait
+toute, sans la déplacer de son socle. Puis, d’une brassée souple, se
+lançant au revers de la vague, elle se trouvait dans l’eau bleue, hors
+des récifs. Là, elle plongeait. Après un instant, la houle crépue de sa
+chevelure roussâtre émergeait, ruisselante. Elle rejetait la tête en
+arrière, soufflait de l’eau. Ses yeux grands ouverts devant le soleil,
+et ses dents blanches comme celles des requins riaient fort, parce que
+ses mains étaient pleines de langoustes qui se débattaient en des
+soubresauts inutiles... Maintenant, des popinées comme ça, il n’y en a
+plus.
+
+Lorsqu’elle se rendait au «piré», remontant la rivière de Koné à la
+faveur du flot, jusqu’à Poignindi, sa pirogue était toujours pleine de
+crabes, de poissons fumés, de coquillages. Après les échanges silencieux
+faits avec les popinées de l’intérieur des terres, celles de Poinda, de
+Néthéa, de partout, elle redescendait à la mer, sa pirogue chargée
+d’ignames, de taros, et de tout ce qui se cultive, et de tout ce qui se
+mange chez les canaques de la brousse. Jamais les autres popinées n’en
+rapportaient autant.
+
+Tous les hommes du village de Pati étaient contents de cette femme. Avec
+ce qu’elle pêchait, eux, les hommes, ils n’avaient pas besoin de
+travailler beaucoup. Toujours il y avait de la mangeaille en abondance.
+Cette popinée-là, elle était comme le chef des femmes. Quand elle
+parlait, les femmes l’écoutaient. Et puis, jamais elle n’avait de petit,
+jamais un gros ventre ne venait l’embarrasser dans l’exercice de sa
+pêche.
+
+Dès qu’il s’agissait de rouler de la ficelle sur la cuisse avec la paume
+de la main, et de fabriquer un filet de pêcheur, elle prenait la
+direction de cet ouvrage important. Et le filet était vite achevé, avec
+des morceaux de bourao sec qui flottaient, et des coquilles de palourdes
+qui coulaient au fond.
+
+Malheureusement, cette popinée-là, elle était comme un garçon, elle ne
+craignait pas beaucoup les hommes. Devant un Chef, et devant les
+canaques respectés, elle ne se courbait à quatre pattes que si ça lui
+faisait plaisir; mais si elle ne voulait pas, elle restait debout, les
+yeux tout droits.
+
+Pour cet oubli des coutumes, ce manque de déférence, les hommes
+l’avaient d’abord punie par un travail excessif. Et puis, la fois
+suivante, ils l’avaient battue. Elle s’était défendue, furieuse,
+échevelée comme un diable de pilou. Et après, elle s’était sauvée dans
+la brousse.
+
+L’effet de son départ avait été désastreux. Durant son absence le vent
+avait soufflé de l’Ouest, la pêche était devenue moins fructueuse. Il
+était certain qu’elle avait jeté un sort sur les poissons. Tous les
+hommes avaient été obligés de s’y mettre, à la pêche, même ceux qui n’y
+allaient jamais. Malgré cet effort, la pêche n’avait pas fourni ce que
+les échanges demandaient. Ce n’était rien. Les pirogues avaient fait le
+voyage du «piré» presqu’à vide.
+
+Et alors tout le village avait compris que cette popinée était quelque
+chose comme une sorcière, comme un chef des poissons. Et quand elle
+était revenue, on ne lui avait rien dit, on lui avait laissé faire tout
+ce qu’elle voulait.
+
+Son canaque en titre, son mari, ayant contribué au châtiment brutal qui
+lui avait été infligé, elle le quitta et en prit un autre, plus fort,
+qui ne craignait pas de se mesurer avec le premier.
+
+L’entente avec le deuxième mari n’ayant pas duré longtemps, par
+lassitude mutuelle, sans passer par la dispute obligatoire, d’un commun
+désaccord ils se séparèrent. Elle en trouva un autre, et encore un
+autre. A la fin, elle n’avait plus de mari, elle acceptait ou provoquait
+l’élu de l’instant, selon son plaisir. La tribu avait pris l’habitude de
+la voir agir à sa guise, en toute liberté. (Rien de nouveau sous le
+soleil. Déjà le féminisme existait chez les canaques. Il y avait des
+popinées émancipées.)
+
+La vie de la tribu suivait sa petite monotonie avec la seule
+préoccupation quotidienne de la nourriture, lorsqu’un matin
+resplendissant de lumière, mettant à profit une de ces marées basses qui
+découvrent à sec toute l’étendue du plateau de Kondao, la popinée en
+question s’en alla à la pêche. On la vit, les bras en l’air, la sagaïe
+au poing, le panier pendu à l’épaule, fendre sous la poussée de son
+ventre l’eau du chenal, et s’enfoncer délibérément au plus fort des
+palétuviers de Pingène.
+
+Le soir, elle ne revint pas au village de Pati, ni le lendemain, ni les
+jours qui suivirent.
+
+Tout le monde sentit qu’elle manquait. On ne la voyait plus dans
+l’ensemble des choses familières, sa présence était devenue une
+habitude. L’on s’inquiéta d’elle.
+
+Les plus avisés pensèrent à une escapade, une fugue à l’avantage d’un
+mâle des environs, soit d’Oundijo, de Vouavoutou, de Gatope. Cette
+probabilité était seule admise, car il était reconnu par tous que cette
+popinée ne se noierait jamais. Elle nageait comme les poissons. Et l’on
+savait aussi que les requins ne pourraient pas la manger. Ils en avaient
+peur. Elle faisait un tel bruit sourd en battant l’eau de ses deux bras,
+et elle fonçait dessus avec tant d’audace, que les requins filaient en
+tapant de la queue, sans oser revenir en arrière. Et puis, n’était-elle
+pas une sorcière des poissons?...
+
+En y apportant toute la duplicité, toute la circonspection dont ils sont
+coutumiers, quelques hommes allèrent se livrer à une enquête minutieuse,
+dans les villages du littoral. Personne n’avait vu cette popinée bien
+connue. Les aîtres et les objets usuels étudiés discrètement sur place
+confirmaient les paroles... Elle n’avait pas suivi ce chemin. L’idée de
+l’escapade dut être abandonnée.
+
+Pourtant, elle se trouvait quelque part, vivante ou morte?... Et les
+hommes, et les femmes, et tout le monde se mit à sa recherche. L’on
+pénétra au plus profond des palétuviers, même aux endroits où l’on
+n’allait jamais, parce qu’il y faisait trop sombre, et que ces trous
+noirs devaient cacher des choses menaçantes que l’on ne connaissait pas,
+mais que l’on pressentait.
+
+Et l’on ne découvrit rien, pas une trace de pieds dans la vase. Les
+mouvements alternatifs des marées montantes et descendantes les avaient
+effacées. L’on ne vit ni la sagaïe qu’elle portait, ni le panier en
+cocotier tressé qu’elle avait sur son épaule... Rien... Rien...
+
+De la pointe du Kaféate, des vieux canaques enrichis d’une longue
+expérience avaient observé le vol nonchalant des buses, qui planent
+toujours en rond, au-dessus d’un cadavre, avant de se poser pour le
+déchiqueter de leurs becs crochus.
+
+Les buses ne s’intéressaient qu’à la pêche. Les ailes relevées en
+fourche, elles se laissaient tomber au ras de l’eau, se mouillaient à
+peine les pattes, et d’un battement brusque elles s’envolaient avec un
+poisson qui frétillait au bout des serres... Donc, la popinée n’avait
+pas laissé son cadavre au milieu des palétuviers. Les buses l’auraient
+senti, et les corbeaux se seraient joints à la ripaille.
+
+C’était incompréhensible. On avait vu la popinée traverser le chenal, de
+l’eau jusqu’au ventre, et puis entrer dans la forêt de palétuviers... Et
+personne ne l’avait vue en sortir... Aucune trace, vers la terre, dans
+les marais bourbeux, n’indiquait qu’elle ne fût revenue, ou qu’elle s’y
+soit enlisée... Elle y était encore, au fond des palétuviers, et
+certainement elle était vivante, puisque l’on ne retrouvait pas son
+corps, mais elle se cachait derrière les arbres, ne marchait que sur les
+racines, afin de ne laisser aucune empreinte de ses pas.
+
+Malgré, et surtout par ces déductions logiques, l’incertitude restait en
+balance. Ce fait inexpliqué devenait troublant, éveillait l’inquiétude,
+il développait l’appréhension d’un danger vague qui pesait sur les
+têtes.
+
+Plutôt par un besoin de savoir pour se tranquilliser l’esprit, que par
+un regret de la popinée disparue, on la cherchait toujours. Les récifs,
+les bancs de sable, les eaux bleues, les eaux vertes, les eaux jaunes,
+et les grèves furent explorées. On ne vit rien, pas une seule
+indication.
+
+Devant l’inutilité de l’effort, les recherches se calmèrent. On s’en
+rapportait au hasard pour trouver le fil de l’énigme. Dans son for
+intérieur chacun pensait qu’il la rencontrerait, une nuit, se promenant
+morte: une ombre furtive. A cette image, le frisson de la peur lui
+parcourait l’échine.
+
+Et des années se passèrent... Combien?... Les canaques ne le savent
+pas... Toujours est-il que ce souvenir resta entretenu vivace par les
+causeries du soir, autour des foyers. Peu à peu l’on s’était fait à
+l’idée de cette popinée disparue, qui existait encore d’une vie latente,
+surnaturelle, dans les limbes des palétuviers, où l’on n’allait plus
+qu’en nombre, à la pêche aux crabes.
+
+Lorsque les canaques, hommes et femmes, se trouvaient à ces endroits
+sombres, où elle devait se cacher, ils éprouvaient un certain malaise,
+un besoin de regarder souvent derrière soi, et de chercher les causes
+des bruits qui semblaient étrangers.
+
+La montagne du Kaféate, qui, par les temps calmes, répercute clairement
+les échos, devint suspecte. Les canaques ne savaient plus si ces échos
+existaient de toujours, ou s’ils étaient dus à la voix imitatrice de la
+popinée errante, immatérielle comme le vent. Et l’on s’en méfiait de ces
+paroles redites pour inspirer une confiance trompeuse.
+
+Les poissons qui sautent en l’air et retombent dans l’eau en faisant:
+Plouff..., se sauvaient peut-être à l’approche de la popinée effacée
+derrière les arbres; ou alors ils obéissaient au commandement de leur
+sorcière qui menait le bacchanal, pour indiquer leur grand nombre, et
+par cette aubaine attirer les pêcheurs.
+
+Les morceaux de bois morts qui dégringolent en des coups amortis,
+s’accrochent et retombent encore, se cassaient probablement sous un
+poids trop lourd. Et ce poids?... on comprenait de qui il venait...
+
+Les fuseaux de palétuviers qui se détachent, et piquent l’eau d’un klock
+huileux, devaient avoir reçu une secousse imprimée à la branche. On
+l’avait remuée cette branche... Était-ce bien le vent?...
+
+La nuit, les pirogues allaient quand même dans le chenal, on y pêchait
+abondamment. Malgré tout, une certaine inquiétude s’emparait vite des
+esprits, l’on se méfiait des alentours. Ces arbres alignés en bordure,
+dans le noir, prenaient des attitudes trop humaines. On y découvrait des
+corps penchés, déformés, aux écoutes; des bras qui s’allongeaient pour
+saisir au passage; des têtes mouvantes qui se livraient à des signes
+indécis. Et des jambes, des jambes tordues, immobiles, et d’autres
+prêtes à bondir.
+
+Et le roulement profond de la houle sur les récifs, ajouté aux mille
+bruits de la nature en sommeil, affaiblissaient les résolutions déjà
+chancelantes, venaient augmenter les effets du sortilège.
+
+Parfois, en plein jour, dans les eaux profondes, les dugongs se
+promenaient au voisinage des palétuviers: Un dos rond, d’un bleu
+jaunâtre, émergeait pesamment, brillait au soleil, et d’un plongeon
+brusque il disparaissait, ne laissant qu’un sillage d’écume.
+
+Des canaques l’avaient aperçu de loin... Mais, était-ce bien un
+dugong?... Ce corps allongé et cette boule aplatie pouvaient aussi
+appartenir à la popinée disparue. Et cela s’expliquait: S’ennuyant
+seule, comme elle nageait mieux que les hommes, elle avait dû rechercher
+la société des dugongs, et elle s’était attachée à une famille, ainsi
+que les popinées dans la tribu.
+
+Le soir, lorsque le clan était réuni autour des feux, l’on en parlait.
+Petit à petit les suppositions prenaient de la consistance, devenaient
+des réalités confuses.
+
+La tribu s’était habituée à ce fait imprécis reconnu comme vrai. Selon
+les exigences de la pêche, elle l’affrontait sans trop de crainte, car,
+en somme, cette popinée invisible, qui existait dans un état vague de
+transition, ne faisait aucun mal aux vivants. Certes, par sa présence
+soupçonnée, bien des fois elle leur causait des frayeurs, mais c’était
+tout. Elle n’était pas méchante.
+
+Cette fable restait établie sans grandes complications, quand, par
+malheur, un incident tragique vint en déranger toute l’harmonie.
+
+Un canaque dont on n’avait que peu remarqué l’absence, parce que les
+jeunes adultes sont souvent empoignés d’un besoin irrésistible de
+vagabondage, fut trouvé mort au fond d’un bouquet de palétuviers, le
+long du chenal.
+
+Cet événement inattendu, invraisemblable, fut étudié sur place, dans
+tous ses minutieux détails. Les hommes de la tribu s’y appliquèrent,
+surtout les vieux à la parole plus autorisée.
+
+Le cadavre tassé entre les racines, comme de la viande gluante de
+tortue, avait la face congestionnée, le cou gonflé, avec des veines qui
+ressemblaient à des cordes. Les lèvres tuméfiées étaient fendues à
+plusieurs endroits. Et, phénomène troublant: Le phallus à demi-érecté,
+dévêtu de son enveloppe, se présentait excessif dans son enflure, pareil
+à une holoturie... Comment expliquer ça?... Et tous restaient muets, en
+rond autour du mort, à considérer le phénomène.
+
+Sur le lieu, de nombreuses foulées avaient pétri et délayé la vase, sans
+laisser une empreinte définissable. La vase molle s’était refermée. La
+gaine vestimentaire piétinée dans la boue fut ramenée à jour. Mais tout
+cela ne donnait aucune précision au drame. On comprenait seulement qu’il
+y avait eu lutte, que la victime s’était débattue avant de succomber
+sous l’accablement d’une puissance supérieure, et que cette puissance
+l’avait tuée sans lui faire une seule blessure visible.
+
+Aux alentours, des traces de pas furent suivies. L’on s’aperçut tout de
+suite qu’elles étaient celle des pieds du canaque, avant sa mort. Et
+l’on eut beau chercher, l’on ne trouva pas une autre trace.
+
+Devant cette mort inexplicable on se taisait. Une pensée unanime, bien
+qu’inexprimée, germait dans les cerveaux et les associaient tous en une
+même vision de la scène, en un même état de torpeur: Ce canaque avait
+été anéanti par la popinée des palétuviers, celle qui s’y cachait depuis
+si longtemps. Sans se le dire, ce qui eût été d’une profonde imprudence
+en ce lieu, l’on sentit que l’on ne devait pas rester là. A la hâte le
+cadavre fut ficelé à une longue perche. Et en route, pour un trou dans
+les rochers sur le flanc de la montagne.
+
+Les rites funéraires accomplis, sans établir par des paroles inutiles la
+culpabilité de la popinée des palétuviers, ce qui eût été une perte de
+temps, puisque tout le monde le savait, l’on s’inquiéta seulement des
+raisons qui l’avaient poussée à tuer le canaque, car ces mêmes raisons
+pouvaient encore l’inciter à en tuer d’autres.
+
+D’une façon méthodique, ainsi que cela se passe dans les occasions
+solennelles, sous la discipline de quelques anciens qui réglaient les
+débats, chacun apporta son mot, son petit détail, sa parcelle de
+lumière.
+
+Les constatations faites sur le cadavre, et aux alentours furent
+interprétées dans un sens définitif. Les preuves accumulées
+reconstituaient le drame, elles disaient pourquoi et comment le canaque
+était mort. Aucun doute ne pouvait subsister.
+
+La popinée à l’affut dans les palétuviers avait guetté le canaque.
+Absorbé par sa pêche, les yeux pointés dans les trous de crabes, le
+canaque s’était approché sans méfiance. Aussitôt qu’il avait été à sa
+portée, la popinée avait bondi dessus. Lui s’était débattu. Elle l’avait
+terrassé. A eux deux, dans la lutte, ils avaient délayé la vase. Elle
+était restée la plus forte... Et puis alors, abusant de son triomphe,
+elle s’était servie du canaque, des quantités de fois, sans le lâcher,
+ainsi qu’en témoignait la monstruosité inextinguible. Dans l’ardeur de
+l’action elle lui avait écrasé les lèvres... Après l’avoir épuisé, vidé,
+lorsqu’il n’avait plus été utilisable, elle l’avait étranglé, tout
+simplement, parce qu’elle était sûre qu’elle trouverait d’autres hommes,
+tant qu’elle en voudrait.
+
+A la révélation de cette menace épouvantable qui pesait sur les mâles,
+les hommes, surtout ceux qui se sentaient très virils, ne se trouvèrent
+plus en sécurité, même au milieu du village. Emportée par un besoin
+urgent de canaques, la popinée pouvait avoir l’idée de venir le
+satisfaire, sur place... Et sous quelle forme se présentait-elle?...
+Comment se défendre?... Le mort avait été étranglé sans aucune marque de
+doigts autour du col, sans aucune blessure apparente.
+
+Durant quelques jours, la tribu resta sous la stupeur d’un danger
+imminent. Les femmes, qui pensaient être moins en cause, vaquaient à
+leurs diverses occupations, sans trop d’inquiétude. Des guerriers,
+toujours braves dans les combats, parlèrent d’abandonner le village, et
+d’aller s’établir ailleurs, avec armes et bagages. Un exode, et la
+conquête d’une terre. Rien que ça! Tel était à ce moment l’état d’âme de
+la foule canaque.
+
+Mais parmi cette foule existaient tout de même quelques esprits
+pondérés. La classe dirigeante conservatrice des traditions--les
+réactionnaires de l’époque--ne voulait pas laisser la tribu s’éparpiller
+au hasard d’une migration précipitée. A la demande des anciens, des
+patriarches, le Chef convoqua le Grand Conseil.
+
+Le sorcier qui savait tout, le Chef de la tribu, le barde-vociférateur,
+et certains vieux à la pensée très profonde, se réunirent ténébreusement
+sous un plafond de fumée, au milieu d’une case calfeutrée qui gardait
+les paroles avec le noir de la suie.
+
+Et l’on refit, d’après les transmissions orales, l’historique de la
+popinée disparue, depuis son origine embrouillée jusqu’à l’instant de la
+mort du canaque, dans les palétuviers. Longuement l’on parla d’une voix
+lente et monotone, chacun à son tour, répétant, renforçant ce que
+l’autre avait dit. Lorsque tout fut expliqué, pesé, arrêté, le Grand
+Conseil des sénateurs s’endormit sur place, autour du feu qui
+s’éteignait dans la cendre.
+
+Le lendemain, au grand jour, devant une foule anxieuse, attentive,
+l’orateur de la tribu, le barde, debout sur un rocher, face à la mer,
+déclama par phrases lourdement scandées le produit des méditations du
+Grand Conseil.
+
+En voici le résumé incrusté en hiéroglyphes sur les parois des crânes
+canaques: Aucun des hommes qui vivent actuellement, à Pati, à Oundjo, et
+ailleurs, n’a connu cette popinée, qui hante les palétuviers. Elle a
+disparu il y a longtemps, longtemps, à l’époque lointaine des ancêtres.
+Maintenant cette popinée est tout à fait morte, avec ceux qui existaient
+de son temps. Il ne reste plus que son fantôme, son diable qui erre la
+nuit. Et vous savez tous qu’une popinée morte ne recherche pas les
+étreintes d’un homme vivant. Vous savez aussi, d’après les paroles des
+ancêtres, que cette popinée n’était pas méchante. Elle faisait peur, et
+c’était tout. Et puis, même si elle vivait encore, elle n’aurait pas eu
+la force d’abattre un homme aussi grand que celui qui est mort dans les
+palétuviers.
+
+Vous comprenez bien que ce n’est pas elle qui a tué le canaque...
+Autrefois, à ce que disaient les pères des vieux d’aujourd’hui, la
+popinée fréquentait les dugongs. Eux, les vieux, ils l’avaient vue se
+promener avec les dugongs. Alors, tout s’explique. Comme elle ne pouvait
+pas avoir de petit avec les hommes, elle s’est sauvée de la tribu pour
+essayer d’en avoir avec les dugongs, parce qu’elle savait qu’à Poya il y
+avait quelque chose comme ça que les canaques disaient. Après cet
+accouplement elle n’a plus osé se montrer aux hommes, elle s’est cachée
+dans les palétuviers, toujours, toujours.
+
+Et c’est sa fille qui a tué le canaque. C’est sa fille que l’on entend
+et que l’on voit dans les palétuviers, la nuit. C’est sa fille qui en
+prenant de l’âge veut revenir aux relations avec les hommes. Sa nature
+moitié dugong, moitié popinée, a fait d’elle une femme pas comme les
+autres femmes. Elle est forte, elle est brutale, jamais assouvie,
+capable d’abattre un homme dans la vase, et de l’étouffer sous son
+poids, ou de le noyer, sans le faire exprès.
+
+Mais vous ne devez pas avoir peur de cette popinée-dugong. Sa forme
+l’empêche de marcher sur la terre dure. Elle ne peut que nager dans la
+mer, glisser à plat ventre sur le sable, et se promener debout en se
+tenant aux branches de palétuviers. Quand elle veut courir, elle tombe.
+
+Sous les coups de pilon de ces phrases réconfortantes, le courage
+revenait. A la fin de cette harangue largement acclamée, les hommes se
+sentaient plus gaillards. Ils avaient compris les avantages qu’ils
+pouvaient tirer de cette transformation physique de la popinée
+extraordinaire.
+
+C’était facile. Puisqu’elle ne pouvait pas marcher sur la terre ferme,
+eux, ils n’avaient qu’à y rester continuellement. Là, elle ne viendrait
+jamais.
+
+Sans y être convié, de lui-même, le sorcier s’installa sur la tribune du
+rocher. Puis il usa de son prestige, de son verbe persuasif, pour
+enraciner profondément les certitudes, tout en sauvegardant la pêche,
+principale ressource de la tribu.
+
+Moi! Je connais. La popinée-dugong ne vous attrapera pas. Sur la terre,
+elle ne peut jamais venir. Dans l’eau, elle est forte, mais elle a peur
+des piqûres de sagaïes, pour elle c’est comme les piqûres des
+moustiques. Sous les palétuviers, elle se cache derrière le tronc, et
+elle attend, parce que ses jambes ne savent pas la porter. Vous pouvez
+aller à la pêche dans les palétuviers, en regardant partout, en écoutant
+toutes les choses. C’est l’esprit de sa mère qui parle dans la montagne
+du Kaféate pour la prévenir. Vous n’avez qu’à vous taire, ne pas lui
+répondre. Mais la nuit, la nuit, c’est mauvais. Il ne faut jamais aller
+dans le chenal, où l’on ne voit pas clair. Elle vous prendrait. Elle
+vous étoufferait.
+
+Ces conseils judicieux, qui affluaient dans le sens de superstitions
+coutumières, furent admis aussi vite qu’ils étaient prononcés.
+Instantanément ils prenaient la force d’une loi, car celui qui parlait,
+il savait, il avait vu, c’était le sorcier auquel rien n’échappe.
+
+A partir de ce jour, plus un homme n’eût voulu, même sous la menace du
+Chef, aller à la pêche dans les palétuviers, la nuit; et encore moins
+s’aventurer au milieu du chenal. Il était sûr que là, dans ces endroits
+où l’on ne voit pas clair, une contrainte lubrique l’attendait au
+passage, et que ce jeu contre nature finirait dans un spasme suprême, au
+fond de la vase.
+
+Après ces alarmes qui avaient failli emporter le village vers un autre
+destin, la vie canaque reprit ses habitudes régulières, avec une légende
+mieux assise, et un peu de tranquillité en moins.
+
+Et les années qui matérialisaient les êtres imaginaires, et les
+hallucinations qui les recueillent et les incubent, vinrent ajouter
+certains détails qui manquaient à la description physique de cette femme
+monstrueuse.
+
+Les palétuviers tordus, noueux, au feuillage assombri, et les lourdes
+racines hypertrophiées qui pendent et se terminent oblongues, dans
+l’eau, ont dû fournir la substance nécessaire à l’achèvement de cette
+étrange personne.
+
+Maintenant, et depuis déjà longtemps les canaques possèdent des
+précisions. Ils savent comment la popinée-dugong est faite, ils savent
+aussi avec quoi elle a étouffé plusieurs hommes. Le temps aidant, le
+nombre des victimes a augmenté. On n’est pas bien d’accord sur le
+nombre... Mais qu’importe la quantité de victimes, puisque le fond de
+l’histoire est vrai.
+
+D’ailleurs, n’ont-ils pas raison. A quoi bon s’attarder à discuter sur
+un chiffre, le fait est là, cela ne changerait rien à la menace
+suspendue. Il vaut mieux raconter la chose tout de suite, brutalement,
+afin que l’on puisse, en cas de pérégrinations sur la côte Ouest, se
+préserver de ce danger.
+
+Voici la popinée-dugong telle que les canaques la connaissent: Sa
+stature est plus haute que celle des hommes. Elle est plus épaisse. Son
+corps est arrondi. Elle se tient debout sur des pieds qui sont mous et
+ressemblent à des queues de poissons. De ses bras levés elle se
+cramponne toujours aux branches pour ne pas tomber. Quand elle descend
+ses bras, ils vont jusqu’à ses pieds. Sa tête est une boule avec des
+cheveux comme du varech, et des feuilles posées dessus. Cette touffe lui
+cache le visage. On ne voit que ses yeux qui percent à travers. Son
+teint est plus foncé que celui des dugongs; si on ne le sait pas, on
+peut le confondre avec la couleur des écorces de palétuviers. Mais voilà
+ce qu’il y a de plus épouvantable: Elle a des seins allongés, tirés, qui
+pendent jusqu’à terre. Lorsqu’elle marche, ses seins traînent dans la
+vase, de chaque côté de ses jambes, derrière elle. Ce croquis d’ensemble
+indique ses diverses attitudes à l’affût.
+
+Un homme passe-t-il à sa portée, aussitôt elle allonge son bras, le
+saisit, l’attire, et de ses deux seins visqueux et froids, pareils à des
+anguilles, elle lui enroule le cou, plusieurs tours, dans les deux sens.
+Le canaque à moitié étranglé ne peut ni crier, ni se débattre. Alors,
+elle s’étend sur la vase avec lui... Et allez!... Elle le tient là,
+jusqu’à ce qu’il soit tout à fait mort... Et puis après, elle s’en va,
+indifférente.
+
+A présent vous savez pourquoi les canaques ne s’aventurent jamais, la
+nuit, à travers cette jetée de palétuviers qui s’avance sournoise, sur
+le plateau de Kondao, depuis la pointe du Kaféate jusqu’aux grands
+récifs du large, où les houles se brisent dans un roulement sourd qui
+fait trembler les montagnes.
+
+En même temps qu’elle s’implantait, cette légende, venue de la
+compréhension que les canaques possèdent de la nature, créait dans leur
+subconscient un automatisme de défense. D’instinct, sans raisonner, ils
+ne s’approchent pas du chenal de palétuviers, la nuit. Une force
+répulsive les en empêche. Cette crainte issue des hérédités est si
+profonde que même les indigènes civilisés ne peuvent s’en affranchir. Le
+jour, lorsqu’ils en parlent, ils affectent d’être incrédules, et s’en
+amusent. Mais à la venue de la nuit, dès que les ombres envahissent les
+arbres, ils ne se risquent pas à ces endroits où les ancêtres ont
+tressailli de peur.
+
+Cette sorte de goule sinistre, brutale, qui vit dans la mer, à l’état
+amphibie, cette ventouse suceuse ne peut, quant aux charmes, être
+comparée aux belles sirènes qui cambraient leurs tailles sur les rochers
+de charybde, et attiraient de leurs voix séduisantes les nautoniers
+imprudents. Non! Elle est répugnante, cette sirène-popinée du plateau de
+Kondao, mais elle ne pouvait naître sous une autre forme, puisqu’elle
+est une création de la mentalité canaque.
+
+Et les canaques ne sont pas des Grecs doués d’un génie poétique, ce sont
+des hommes primitifs encore en démêlés avec leurs instincts. Leur
+imagination développée surtout par la peur ne sait concevoir que la
+force, la malfaisance, l’horrible: elle ne peut maintenir son envol
+au-dessus des réalités matérielles. N’empêche qu’eux aussi, les
+canaques, aux antipodes de l’Hellade, ont inventé une sirène, si
+affreuse soit-elle. Partout l’esprit humain est le même: Toujours ce
+besoin de s’entretenir d’invraisemblances, d’exagérations, d’histoires
+fabuleuses.
+
+Les indigènes avoisinant le Kaféate ont perdu les filiations qui ont
+engendré ce monstre femelle, ils savent qu’il existe comme une nécessité
+inéluctable, et ils s’en préservent, sans chercher plus loin. En
+rassemblant les débris de ces légendes très anciennes, qui s’effacent
+devant la mentalité des races blanches, en comparant les analogies des
+faits et les causes qui les ont déterminés, on est amené à conclure que
+la popinée-dugong, qui hante les palétuviers de Pingène, est bien la
+descendante du satyre canaque qui a tué son frère, à Poya, et a dû
+ensuite se réfugier au fond de la mer pour échapper à la vengeance des
+hommes.
+
+Nouméa, 1926.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Préface 7
+ Note de l’auteur 15
+ Kaavo 17
+ Flirt Canaque 77
+ Le Tayo Gras 85
+ Ce Vieux Tchiao 197
+ Le Dugong 207
+ Première légende 209
+ Deuxième légende 246
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ POUR LES ÉDITIONS RIEDER
+ PAR FLOCH A MAYENNE
+ --EN NOVEMBRE 1928--
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75549 ***