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diff --git a/75549-0.txt b/75549-0.txt new file mode 100644 index 0000000..96d6831 --- /dev/null +++ b/75549-0.txt @@ -0,0 +1,6990 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75549 *** + + + + + + GEORGES BAUDOUX + + LÉGENDES + CANAQUES + + QUATRIÈME ÉDITION + + + LES ÉDITIONS RIEDER + 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 + PARIS + MCMXXVIII + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE POUR EN CONSTITUER L’ÉDITION ORIGINALE + +15 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NON MIS DANS LE COMMERCE, +NUMÉROTÉS DE A à O; + +5 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, +NUMÉROTÉS DE P à T; + +10 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, +NUMÉROTÉS DE 1 à 10. + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. + +Copyright by LES ÉDITIONS RIEDER, 1928. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Au fur et à mesure que les sociétés humaines sont mieux connues, on +s’aperçoit qu’elles présentent une variété dont on ne se doutait pas +jadis. On a appris que les différences ne tiennent pas seulement à la +couleur de la peau, à la façon de se nourrir et de s’abriter, ni à ce +que les mœurs trahissent de surprenant et d’extraordinaire au premier +coup d’œil. Les divergences sont plus profondes. Elles vont même si loin +qu’on s’est demandé si elles n’avaient pas leur source dans une +mentalité dite primitive, assez différente de la nôtre. + +Plus on s’efforce d’entrer dans les manières de penser de ces hommes +dont les traditions, les croyances, les institutions semblent avoir peu +d’éléments communs avec les nôtres, plus on les sent à la fois très près +et très loin de nous. A considérer leur folklore, leurs contes, leurs +proverbes, leur sens pratique, parfois même--s’il s’agit de sociétés +déjà assez évoluées, comme en Polynésie ou en Afrique australe,--leur +politique et leur religion, nous serions tentés de dire, selon les +phrases que Leibniz aime à citer: «C’est tout comme icy». _Tutto il +mondo è paese._ Mais quand nous essayons de pénétrer plus avant, de +suivre les démarches de l’esprit qui aboutissent à telle croyance +inexplicable, à telle coutume révoltante pour nous, nous nous trouvons +rejetés à une conclusion opposée. Nous sommes alors disposés à croire +ces observateurs des Maoris et des Mélanésiens, par exemple, qui +désespèrent de retrouver jamais les chemins par où la pensée des +indigènes a passé. La porte est close sur eux. Personne ne la rouvrira. + +Que nous oscillions ainsi, du sentiment d’une identité foncière entre +les «primitifs» et nous, à celui d’une différence radicale, faut-il s’en +étonner? N’éprouvons-nous pas une incertitude analogue, et le même +flottement d’impressions, bien qu’à un moindre degré, au sujet de +peuples voisins de nous, de même civilisation que nous, et dont +l’histoire ne se sépare pas de la nôtre? Nous croyons connaître les +Anglais, les Allemands, les Espagnols d’autrefois et d’aujourd’hui. Leur +art, leur littérature, leur organisation politique, leurs idées morales +et religieuses ont été étudiés sous toutes leurs faces. Leur «mentalité» +ne semble plus nous réserver de surprise. Et, tout à coup, un incident +détermine de leur part une réaction que nous n’aurions jamais prévue, et +qui nous déconcerte. Que sera-ce donc, s’il s’agit d’Australiens ou de +Papous, qui ont derrière eux un passé millénaire dont nous ne savons +rien, et dont la civilisation n’a à peu près rien de commun avec la +nôtre? + +Si nous voulons tant soit peu les comprendre, il faut donc commencer par +les étudier. On s’est enfin convaincu de cette nécessité. Les travaux +ethnologiques occupent un nombre croissant de savants de toutes +nationalités. Le _Rameau d’Or_ de Sir James Frazer se lit dans le monde +entier. + +Toutefois, la connaissance de l’homme intérieur, quel qu’il soit, ne +relève pas uniquement de la science. Nous y accédons encore par une +autre voie. L’art sous toutes ses formes, la poésie, le drame, le roman +révèlent, d’une vue immédiate et directe, ce que les analyses les plus +minutieuses n’atteignent qu’avec peine et fragmentairement. Nos traités +de psychologie, nos essais de sociologie, commencent à être instructifs. +Mais, d’un certain point de vue, Shakespeare, Racine, Stendhal, Balzac, +Rembrandt ne le sont-ils pas davantage? Sans doute la science et l’art +n’ont pas de commune mesure, et il ne saurait être question de les +mettre en concurrence. Mais l’armée des savants avance péniblement, et +pas à pas. Elle est encore très loin de son but, alors que l’artiste de +génie a touché le sien. + +Nous assistons ainsi, en ce qui concerne les sociétés exotiques et +«primitives», aux efforts parallèles des ethnologues et des écrivains. +Ceux-ci se multiplient. Le roman colonial est en faveur. Il constitue à +lui seul un genre important, un peu partout, et particulièrement en +France, où il a produit quelques chefs-d’œuvre. + +Il est exposé cependant à un danger dont beaucoup d’auteurs +méconnaissent la gravité, peut-être parce que le roman qui n’est pas +colonial n’a pas à le craindre. Quand les personnages sont pris dans la +réalité sociale qui nous entoure, s’ils ne sont pas suffisamment +«vrais», si l’auteur les place dans des situations invraisemblables ou +impossibles, s’il leur prête des sentiments et des pensées incompatibles +avec la vie actuelle et qu’ils ne peuvent pas avoir, nous le savons tout +de suite. Nous n’allons pas plus loin. Le livre nous tombe des mains: il +est jugé. Un écrivain ne s’exposera pas de gaîté de cœur à cette +disgrâce. Même dans la peinture des cas les plus exceptionnels, il est +obligé de tenir compte de ce que le lecteur sait aussi bien que lui. + +Mais lorsque ce sont des Annamites, des Soudanais, des Malgaches, des +Canaques, etc., que l’auteur fait vivre sous nos yeux, il se sent plus +libre. Nous n’avons guère le moyen de contrôler ce qu’il nous montre. De +là, une tentation, à laquelle beaucoup ne résistent pas: donner un coup +de pouce, «romancer» la réalité qu’ils peignent, et forcer le succès par +ce que l’on appelle au théâtre des effets sûrs. Ils s’aperçoivent trop +tard que cette habileté tourne contre eux, et risque d’être fatale au +genre lui-même. Leurs inventions deviennent vite suspectes au public +tant soit peu averti, et le dégoûtent de l’exotisme. S’ils s’attachaient +à décrire exactement les sentiments, les passions et les actes de leurs +modèles, ils le retiendraient davantage. Il est vrai que c’est plus +difficile. Flaubert en a fait la remarque, et Boileau l’avait déjà dit. + +M. Baudoux échappe à cette critique. A vrai dire, il n’écrit pas de +romans. L’image qu’il nous apporte des Canaques néo-calédoniens n’est +pas gâtée par des retouches d’intention littéraire. Il les campe devant +nous, pris sur le vif, tels qu’il les a vus, sans les faire ni plus ni +moins compliqués qu’ils ne sont. Pendant de longues années, il a vécu +près d’eux, avec eux: condition indispensable pour gagner leur confiance +et pour ne pas les interpréter de travers. Ses travaux de géologue et de +prospecteur lui fournissaient l’occasion de participer, au nord de +l’île, à la vie quotidienne de tribus qui n’avaient encore eu que peu de +relations avec les blancs. De la sorte, il a pu pénétrer assez +profondément dans l’âme de ces Mélanésiens. Ses «popinées» et leurs +hommes vivent d’une vraie vie. + +M. Baudoux déroule devant nous un film documentaire à la fois très +coloré et très instructif, parfois aussi très émouvant, précisément +parce qu’il est véridique. Son scrupule d’exactitude, loin de nuire à +l’effet de son œuvre, la rend plus poignante. Sa sincérité lui aura valu +de plaire au public sans mécontenter ceux qui savent. + +L. Lévy-Bruhl. + +Juillet 1928. + + + + +NOTE DE L’AUTEUR + + +La légende de Kaavo fut racontée au transcripteur sur le sommet du Mont +Kaala, la nuit, sous les sapins, aux lueurs d’un feu, par des porteurs +canaques de la tribu de Gomen. + +Les indigènes calédoniens tiennent secrètes leurs vieilles coutumes et +leurs légendes: c’est leur vie sauvage qu’ils veulent garder +impénétrable. Les hommes blancs, ce sont les conquérants, les +envahisseurs par la force, les dominateurs par le nombre; il faut les +subir mais résister quand même à leur civilisation, conserver intactes +les mœurs et les traditions venues des ancêtres. + +Pour cette fois, grâce à la présence d’un jeune européen qui parlait +couramment leur langage, et possédait même une forte part de leur +mentalité, les canaques ont bien voulu sortir de leur mutisme sournois, +et agiter une lumière au fond des obscurités de leur passé. + +Les dialectes mélanésiens ne comptent que peu de mots. Malgré cette +indigence les idées sont rendues en leurs nuances précises à l’aide des +intonations de la voix, par la mimique, et surtout par les expressions +des yeux qui extériorisent les pensées. Ce qui porte à croire qu’à +l’état primitif les hommes devaient se comprendre sans paroles, par le +seul fluide du regard, comme certains animaux. + +Le transcripteur a voulu, tout en contant des légendes mélanésiennes, +décrire les mœurs d’un clan humain resté en arrière, attardé dans sa +barbarie primitive, à ce stade d’évolution où les instincts se dégagent +de l’animalité, lorsque les sentiments se cherchent, deviennent +nécessaires à la vie, et prennent place dans une âme. + +Absorbé par son sens positif de l’existence, l’homme moderne ordinaire, +le civilisé de la dernière heure, ne s’intéresse que peu à ses origines. +Le symbole poétique du premier homme créé spontanément avec de l’argile, +puis animé d’un souffle divin, suffit à son imagination. Chercher plus +loin en arrière, dans la nuit du passé, serait moins séduisant, et peu +lui importe. Il préfère ignorer ses misérables ancêtres, et se complaire +dans cette idée flatteuse qu’il est l’aboutissement normal du progrès, +la fleur d’une civilisation qui prenait naissance aux Indes et en +Égypte, il y a six ou sept mille ans. + +Et pourtant, nos cousins non-évolués, oubliés depuis des millénaires, +sont encore là pour nous rappeler à la réalité de nos origines. Les +étudier en leur psychologie fruste, les définir, c’est s’étudier +soi-même, c’est sonder les tréfonds de son être, et y retrouver atténués +tous ces instincts obscurs que parfois nous sentons sourdre en nous, +sans nous les expliquer. + + + + +KAAVO + + «Et plus ça change, + Et plus c’est la même chose.» + + +Depuis deux récoltes d’ignames[1], la grande tribu de Gomen et les +villages ses vassaux vivaient en bonne intelligence avec les tribus de +Panlutch, Témala et Voh. C’était la paix florissante, mais la paix +armée, la paix sans sincérité, toute de méfiances mutuelles; de part et +d’autre on se connaissait, on savait à quoi s’en tenir. + + [1] Deux années. + +Les canaques de Gomen profitaient de cette trêve,--cela ne durait jamais +longtemps--pour faire de grandes cultures, changer de terrains, ainsi +que cela se pratiquait toujours après plusieurs récoltes au même +endroit. Ils irriguaient ces plantations par de longues et capricieuses +conduites d’eau empruntées aux creeks et aux rivières de la région. + +Avec des bois durs imputrescibles coupés dans les forêts sombres des +montagnes, de la peau de niaouli bien blanche, de la paille peignée +soigneusement, des joncs, des lianes rouges qui se durcissaient avec le +temps, des liens de gaïacs, de bouraos et de banians, ils construisaient +de hautes cases coniques, pointues comme les cimes des sapins. Quand +elles étaient finies, ces cases, parachevées par le long tabou de bois +rouge, sculpté, orné de gros coquillages et d’écharpes flottantes en +écorces d’arbres; quand ce tabou, ainsi qu’une flèche, s’élançait +au-dessus de chacune d’elles, les cases étaient aussi hautes que les +cocotiers; toute la tribu en était fière. + +C’était la paix, une ère de prospérité, de petit travail et de grandes +réjouissances; l’infime labeur de chacun multiplié par le nombre +produisait de grandes choses. Des hommes allaient dans la chaîne, les +patriarches, couper de gros kaoris déjà connus et soignés par leurs +pères. Pour abattre ces arbres si gros, il fallait longtemps, longtemps; +ils n’avaient pour travailler que des haches en pierre, mais ils étaient +adroits, les vieux: ils s’asseyaient autour de l’arbre à couper, et ils +faisaient travailler le feu, de petits feux qu’ils surveillaient et +dirigeaient à leur guise, avec de l’eau. Lorsque l’arbre était couché à +terre, ébranché, allongé, bien lisse, comme un grand, grand poisson, +tout le monde venait pour le tirer, pour le traîner: les hommes, les +femmes, les enfants, toute la tribu, excepté quelques guerriers qui +restaient à garder le village. Une surprise, un coup de main hardi +étaient toujours à craindre. + +De longues cordes en fibres de coco étaient attachées à un bout de +l’arbre abattu. Tout le monde se mettait aux cordes, chacun à sa place. +Un vieux montait debout sur la bille de bois, il élevait en l’air, au +bout de son poing, un bouquet de fleurs symboliques et une grande +banderole blanche, agitant le tout en mesure pour scander ses paroles. +Il racontait l’histoire de ce kaori, le nom de l’ancêtre qui l’avait +remarqué, ceux qui en avaient pris soin, comment on l’avait abattu, ce +qu’on allait en faire; il parlait, il parlait, en phrases courtes, en +psalmodiant. + +Le groupe répondait à chaque phrase par une approbation sourde qui +semblait venir de dessous terre:--Houm! Et la fête commençait. Tous les +canaques, en grappes comme des fourmis ou des chenilles géantes, +tiraient en cadence, en dansant le pilou. L’entrain était donné par des +chants, par le «tape-tape» des battes en écorce de figuier, par le +«boum-boum» étouffé des tuyaux de bambou frappés verticalement sur le +sol: ça marchait,... ça marchait,... ça marchait,... On s’arrêtait avant +d’être essoufflé pour crier, rire et se reposer. Et après, ça +recommençait, et encore,... et encore,... et encore,... jusqu’à ce que +l’arbre fût arrivé dans le lit de la rivière. + +C’était une fête qui durait quelquefois pendant plusieurs jours et +plusieurs nuits; on allumait des feux, on mangeait et l’on dormait sur +place. Les canaques s’amusaient beaucoup dans ce temps-là, tout en +faisant de bon travail. + +Le kaori était laissé là, dans le lit de la rivière, on le recouvrait de +brousses, pour que le soleil ne le fendît pas, en attendant qu’une crue +d’eau assez forte, une inondation, le fît flotter et l’emportât. Il n’y +avait plus qu’à monter dessus, et à le guider avec des perches, en +chantant «aé, aé, aé,» jusqu’à la mer. + +Ensuite, tout doucement, on le creusait avec du feu et des outils en +pierre et en coquillages. On en faisait une belle et longue pirogue pour +aller à la pêche et entreprendre de lointains voyages, jusqu’à Gatop ou +jusqu’aux îles Bélep. Dans ce temps-là, les hommes blancs n’étaient pas +encore venus dans notre pays; les canaques savaient bien travailler, un +petit peu chaque jour, ils avaient de la patience, ils faisaient de +belles choses; maintenant c’est fini, c’est fini. + +C’était la paix, la vie heureuse. Les plantations étaient nombreuses et +belles, c’était l’abondance assurée pour longtemps. Les vieux canaques +étaient contents, mais les jeunes, plus fougueux, plus batailleurs, +auraient bien voulu faire la guerre pour s’amuser, pour montrer leur +valeur. Tous les jours ils s’exerçaient à la sagaïe, à la fronde, au +casse-tête, et à toutes les armes; mais pour eux, cela n’était pas +suffisant, il n’y avait jamais de morts. Quelquefois de rares blessures +à ceux qui apprenaient à esquiver, à parer les coups, à faire «poindi.» +Cela n’était pas sérieux, ce n’était qu’un jeu d’enfants incapable +d’absorber toute l’ardeur belliqueuse des jeunes guerriers de Gomen. + +Tout était dans le calme, quand, à la saison où les pommiers d’acajou +fleurissent, une ambassade extraordinaire de la tribu de Témala arriva +en grande cérémonie, pour inviter les canaques de la tribu de Gomen à +venir prendre part à un grand pilou, qui se donnerait à Témala, en +l’honneur d’un mort de marque, d’un notable. Le vieux Poinou, celui qui +savait si bien faire tomber la pluie. + +Après réunion du Conseil, auquel assistaient les patriarches, les +sorciers et les Chefs; après beaucoup de palabres et beaucoup +d’indécision dues à la méfiance, l’orgueil de la race l’emporta. Le chef +déclara: Que les guerriers de Gomen n’avaient jamais eu peur de +personne, qu’ils étaient maintenant amis avec les Témala, et que la +tribu de Gomen acceptait l’invitation. + +Pour sceller cette décision importante, un grand caï-caï[2] fut offert +aux ambassadeurs de Témala qui, ensuite, s’en retournèrent chez eux, +chargés de présents, monnaie canaque, oua-cicis[3], baouis[4], et +beaucoup d’autres choses précieuses. + + [2] Banquet chez les canaques. + + [3] Petits coquillages blancs. + + [4] Perles de pierre grossière. Collier. + +Pendant une lune, la tribu de Gomen fut sens-dessus dessous, entièrement +occupée par les préparatifs faits dans le seul but de pouvoir se +présenter triomphalement au pilou de Témala. Les armes de guerre et de +gala furent sorties, astiquées, affûtées, appointies, teintes. Le poil +de roussettes et les petits coquillages furent employés à profusion, +comme ornements des armes et des individus. Avec des plumes d’oiseaux +l’on fit des panaches, des plumets altiers tout flambant neufs. On se +livra à un travail minutieux de sparterie pour fabriquer des nattes, des +paniers, des brassards, des manteaux à plumes, des chapeaux dressés en +une couronne cylindrique, sans fond. On confectionna des tapas[5] de +toutes les couleurs, et des «baguiyous»[6] d’honneur qui pendaient +jusqu’aux pieds. Les chevelures furent roussies à la chaux, ou noircies +à la noix de coco brûlée, selon le goût et l’élégance de chacun. + + [5] Ceinture frangée de fibres, descendant à mi-cuisse. + + [6] Morceaux d’étoffes coloriées, dont les indigènes calédoniens + enveloppent leur sexe comme d’un fourreau démesurément long. Le + baguiyou consiste encore aujourd’hui l’unique vêtement dans + certaines tribus de l’intérieur. + +Tout fut prêt. C’était beau. + +Au jour convenu, le lendemain de la première apparition de la nouvelle +lune au-dessus de l’horizon, ce jour-là, lorsque la rosée fut séchée, la +horde se mit en branle, partit par petits groupes: d’abord, en avant, en +éclaireurs les guerriers les plus matineux, les plus pressés, les plus +intrépides; ensuite, d’autres guerriers nombreux venaient par paquets, +formaient le gros de la colonne, et parmi eux, le grand chef de Gomen +entouré de sa garde fidèle. Puis, escortées par des canaques, les +popinées suivaient, portant de lourds fardeaux de vivres, de provisions +et d’objets destinés aux présents. + +Les femmes étaient les porteuses, les esclaves, les bêtes de somme de la +caravane; elles marchaient pliées sous le faix, penchées en avant, le +cou allongé, tendu, pour se dégager la poitrine et contrebalancer le +poids lourd de la charge pendue sur leur dos par des bretelles. Ainsi +chargées, les bras ballants en avant, elles s’en allaient infatigables, +d’une allure souple et vive, en roulant des hanches de callipyge. + +Par respect et par humilité, la popinée ne devait jamais en marchant sur +un sentier dépasser l’homme. Elle était obligée, ou de prendre un grand +détour, ou de s’arrêter et attendre qu’un homme quelconque voulût bien +lui faire signe; dans ce cas, en se prosternant très bas, marchant +presque accroupie, devenant toute petite, elle passait. + +Les hommes eux, par fierté, par dignité, et aussi par paresse, ne +portaient jamais que leurs armes. + +Enfin, à la queue, et éparpillés tout le long de la caravane, venaient à +la débandade, à la traîne, les retardataires, les insouciants, les +musards, les paresseux et même des insociables et des penseurs. Tous +ceux-là suivaient des sentiers à leurs convenances, ils s’arrêtaient +selon leurs fantaisies, rattrappaient le temps perdu en passant par des +raccourcis. Tous les hommes n’étaient tenus de rejoindre la caravane +qu’aux grandes haltes; mais pour leur sécurité personnelle ils ne +s’isolaient jamais trop. Ils avaient l’instinct animal de la vie en +troupeau. + +Bien longtemps avant que le soleil plongeât dans la mer, l’avant-garde +arriva à la rivière de Taom, où elle fit halte. Toute la file, ainsi +qu’une longue corde, vint s’arrêter et se lover, là, sous les arbres, en +bordure de la rivière. Il y en avait beaucoup, beaucoup, des canaques; +le soleil était couché, il en arrivait encore, c’était comme les +sauterelles. + +La troupe s’organisa pour la nuit, alluma des feux, arracha de la paille +et des écorces de niaouli pour se coucher dessus. Les campements +s’établirent selon la coutume: dans le milieu, bien sous la +surveillance, protégées contre toute surprise, les femmes avec les +femmes. Et partout ailleurs, sur le pourtour, suivant les commodités du +terrain et les abris contre le vent, les hommes s’installèrent. + +Les popinées pliées en deux circulèrent dans le campement pour +distribuer le caï-caï, chacune allait aux siens, selon le rite, elles se +prosternaient en déposant les victuailles au milieu du groupe de +canaques, et humblement, tenant le moins de place possible, elles se +retiraient sans avoir prononcé une parole. + +Dans le commencement de la nuit, les jeunes, les agités, ceux qui ne +voulaient pas dormir si tôt, tuèrent des roussettes à coups de bâtonnets +qu’ils jetaient avec adresse. D’autres pêchèrent dans la rivière, +s’éclairant de torches en peaux de niaoulis et en feuilles de cocotiers. +Cette lumière éblouissait les poissons qui, ne voyant plus clair, se +laissaient prendre à la main; pour tuer les poissons, les pêcheurs les +mordaient à la tête, ensuite, ils les jetaient sur la berge, où d’autres +canaques les ramassaient. + +Tout rentra dans l’ordre. Sur le campement qui s’endormait, à peine +éclairé par la lumière tremblotante, indécise, des feux sans flammes, +courait un bruissement semblable à celui d’un essaim d’abeilles qui +passe, ou à celui de la brise de terre, la nuit, sur la mer en repos. +C’étaient les conversations longues, les narrations interminables, à +voix basse, auprès des feux. Petit à petit le bruit s’éteignit, et le +grand calme seul régna. + +Dans le silence recueilli de la nuit, le grondement sourd et lointain +des récifs arrivait par ondes qui se répercutaient en mourant dans les +échos des montagnes. Par moments, le cri aigu d’un oiseau nocturne +déchirait le silence. Quelquefois la note basse et grave d’un butor, +dans un marais voisin, faisait tressaillir les canaques assoupis; ils +s’imaginaient entendre la voix d’un diable, d’un revenant; et sans se +lever, tout doucement pour ne pas attirer son attention malfaisante, les +canaques regardaient avec crainte dans la direction d’où arrivait ce +bruit, au fond de l’obscurité, afin de voir si le diable ne venait pas. +Et tout retombait dans le calme. Par instants, le bruit mou d’une bûche +carbonisée qui se cassait, s’effondrait, tombait en cendres. + +Toute la horde dormait. Chez ces êtres primitifs le sens de l’ouïe était +si développé que, même en dormant, ils percevaient les moindres bruits; +les rumeurs ordinaires de la nuit ne les réveillaient pas, l’être +annihilé savait ce que c’était; mais survenait-il un bruit insolite, +aussitôt les oreilles étaient tendues, les regards perçaient les +ténèbres pour se rendre compte de la chose, se l’expliquer, souvent par +le surnaturel. + +Par delà les hautes montagnes sombres, le ciel commençait à se blanchir, +d’une lumière pâle qui allait en s’étendant, éclairant, précisant les +contours dentelés des cimes. L’étoile du matin apparut, s’éleva +brillante, s’irradiant, lançant par intervalles ses rayons diaprés, +comme de jolis yeux qui s’ouvrent et qui se ferment. Des vallées +boisées, lointaines, venaient les appels tristes des cagous, semblables +aux jappements de petits chiens. Des vols rapides de canards sauvages, +revenant de la mer, faisaient en passant entendre le ronflement de leurs +ailes, et ce bruit s’éloignait plaintif. Petit à petit tous les oiseaux +se mirent à chanter, plus gaiement, chacun sa chanson, pour se joindre +au grand concert de la nature qui s’éveillait. C’était l’aurore. Les +brouillards de la nuit rampaient encore dans le fond des vallées, +montaient vers les pics qui se doraient de soleil. C’était le jour. + +Et la horde aussi se réveillait, bruyante, comme un troupeau de bêtes +sauvages. Les canaques manifestent toujours leurs sensations d’une +manière expressive. Avant de se lever, ils se retournaient, +s’allongeaient sur leur paille, geignaient à chaque mouvement, comme +s’ils faisaient des efforts inouïs, ou s’ils souffraient. Après cela, +lentement ils s’asseyaient, en poussant des han! pénibles; puis ils se +crachaient dans les mains, en soufflant des jets de salive, cela pour se +frotter, se lubrifier, se masser les membres; le bien-être éprouvé par +cette douce opération leur arrachait des cris étouffés de plaisir. +Ensuite ils rapprochaient les bûches au milieu du foyer, y jetaient +quelques brindilles pour faire flamber le feu, et se chauffaient le +ventre et les membres, en exhalant d’énormes soupirs de satisfaction. Et +bien à regret, ils se levaient, se mettaient debout, s’étirant le corps +et les membres, en criant, en bâillant à désarticuler leur puissante +mâchoire. Enfin! ça y était. + +Après avoir éteint les feux en dispersant les bûches, afin de pouvoir +les utiliser au retour, toute la bande se mit en route, s’allongea sur +le sentier, mangeant les restes du repas de la veille en marchant. Le +chef était pressé. + +Quand le soleil fut à pic, juste au-dessus de la tête, la longue colonne +qui s’était raccourcie, tassée, pour être plus compacte, et ainsi plus +forte, arriva dans la vallée de Témala. Sans traverser la rivière, elle +s’installa sur la rive droite, à un endroit voisin de la tribu, qui lui +fut indiqué par des estafettes envoyées à sa rencontre, dès son +apparition. + +Le campement fut organisé avec beaucoup de précautions défensives. Il +était bon de pouvoir surveiller les allées et venues des amis, les +voisins; il fallait pouvoir, en cas de besoin, résister à une attaque en +se protégeant par des abris naturels, pendant que les femmes se +sauveraient, prendraient de l’avance; il était surtout sage de ne pas se +laisser entourer, de savoir par où battre en retraite, et où se rallier +dans le cas d’une dispersion forcée. + +Toute l’après-midi se passa à manger, à faire quelques préparatifs pour +le lendemain, jour d’ouverture du pilou, et à dormir; à dormir surtout. +Aucun individu ne s’écarta du camp; les canaques de Gomen, tout +dépaysés, n’étaient pas à leur aise. Des vieux, plus expérimentés, plus +méfiants, cachés dans des brousses ou montés sur des arbres, ou aplatis +sur des monticules, faisaient le guet, observaient les voisins. Les +Témalas, de leur côté, agissaient de même. Malgré cela, quelques-uns des +leurs, les plus hardis, vinrent en visite chez les Gomens, probablement +dans le but de savoir ce qui se passait là. + +La nuit, les Gomens mirent des sentinelles habilement dissimulées, soit +en prenant la couleur et la rigidité de troncs d’arbres vivants ou +morts, debout ou couchés, selon l’endroit où elles étaient placées; soit +en se confondant avec le sol, au moyen d’une couche de poussière +appliquée sur le corps; soit en s’habillant d’un buisson, d’une touffe +de paille ou de jonc, pour en avoir l’aspect et en garder l’immobilité. +Le besoin avait créé chez les canaques l’art du mimétisme. + +Le jour de l’ouverture du pilou avait été fixé au quatrième de la +nouvelle lune; c’était le lendemain de l’arrivée de la bande de Gomen. +Dans la matinée les guerriers se préparèrent. Avec de la suie huileuse, +ils se noircirent tout le corps, des pieds à la tête, y compris le +visage. L’idéal était d’avoir l’aspect le plus farouche, le plus +terrible possible. Ils mirent des ceintures en lianes et en cordes, des +anneaux de fibres ébouriffées aux chevilles et aux poignets, ou des +cordelettes en poils de roussettes portant de petits coquillages enfilés +en chapelet. Chacun s’ornait suivant ses fonctions, sa richesse en +objets et sa coquetterie. Ils se coiffèrent de toutes sortes de +manières. Les uns portaient déjà un bonnet d’écorces d’arbres, ou +d’étoffes grossières enroulées comme un turban très volumineux et très +haut. Cette coiffure ne s’enlevait jamais avant une date fixée. C’était +un deuil public porté par quelques privilégiés seulement. D’autres +n’avaient qu’un lien, ou la ficelle de leur fronde enroulée autour de la +tête, passant très haut sur la nuque, et bas devant le front; un bout de +la fronde terminé par un pompon pendait à côté de l’oreille. Tous +arboraient crânement le plumet de guerre piqué droit dans les cheveux. +Des peignes en bois à volonté. + +Quelques-uns, selon leurs titres officiels, portaient des coiffures +spéciales et des ornements qui étaient leurs insignes, tels que chapeaux +en plumes, couronnes cylindriques, masque et casque d’un seul tenant +creusé dans un morceau de bois dur, et adapté sur une sorte de manteau +recouvert de plumes. Le sorcier introduit dans cet appareil y +disparaissait en entier. Ce costume, mû par son habitant, conjurait les +mauvais sorts, effrayait les diables. + +Dès que le soleil eût dépassé le zénith, les guerriers armés, sauvages, +farouches, formés en un bataillon serré, et suivis du troupeau compact +des popinées qui portaient les présents, traversèrent la rivière à un +gué et vinrent se placer à leur poste, près de l’enceinte du terrain de +pilou, attendant leur tour. + +Au milieu de la place du pilou s’élevait un mât, tordu, convulsé, à +côtes anguleuses, choisi exprès dans un arbre sec et dur. A son sommet +appointi étaient enfilés d’énormes coquillages et des os de squale; à la +même hauteur que les coquillages flottaient de longues banderoles +blanches en écorce de banian. + +Cette place était clôturée circulairement par des palissades qui +laissaient entre elles des ouvertures de vingt pas environ. Ces +palissades étaient faites de poteaux de gaïacs secs, plantés là, debout, +avec leurs branches tourmentées, effilées comme des lances; ces poteaux +avaient l’aspect de gigantesques cornes de cerfs, ils étaient reliés +entre eux par des perches du même type. De grosses lianes rouges liaient +tout l’ensemble et, par endroits, s’enroulaient en de grandes couronnes, +dans le sens horizontal autour des branches décharnées. Tout cela +s’ornait également de coquillages, d’os de tortues de mer, de squales, +de vaches marines, et de banderoles de différentes couleurs. + +L’aspect général de la place, dans une clairière dénudée, était triste, +plutôt macabre: des squelettes d’arbres élevant vers le ciel leurs +branches martyrisées, convulsées, suppliantes; et des os, des os de +toutes les formes, des têtes de requins avec plusieurs rangées de dents +en scie; des crânes plats de tortue, le bec crochu, les orbites des +yeux, larges, vides, profondes. Ces palissades hérissées de pointes +aiguës, comme des instruments de supplice, semblaient attendre des +victimes. Sur un côté, le long d’une palissade, posée debout comme des +Termes, trois tabous grimaçaient, la bouche au rictus relevé traversant +la face dans toute sa largeur; les narines larges, creuses, débordantes, +empiétant sur les joues, semblaient aspirer l’odeur d’un charnier; et +sous l’arcade sourcillière proéminente, de gros yeux ronds, rouges, +regardaient fixement. + +A quelques pas devant les tabous, une pierre levée plantée dans le sol, +légèrement penchée en avant; ce petit menhir arrivait à la hauteur de la +ceinture d’un homme. Et cet ensemble était beau, admirable, répondait à +une esthétique voulue: c’était le style canaque. + +Sur la place du pilou, dans tout cela, pas un os humain, les canaques en +ont peur, surtout la nuit. Il existait des endroits spéciaux pour les +déposer, dans des grottes et au fond des forêts tabouées, où seuls les +sorciers et quelques initiés pouvaient pénétrer, en suivant certains +rites. Les os des victimes du cannibalisme étaient brûlés, réduits en +cendres après les festins. + +Le cortège imposant du grand chef de Témala, composé de conseillers et +de la garde d’honneur, tous nus, reluisants de suie, armés, le +«baguiyou» voltigeant, fit son entrée solennelle sur la place. Deux +êtres fantastiques zigzaguaient sur les côtés du groupe; une tête noire, +énorme, deux trous profonds dans lesquels roulaient des yeux, un corps +fait d’un amas conique de plumes ébouriffées, et en dessous, des pieds +humains qui marchaient, sautillaient: c’étaient les sorciers. Le cortège +vint se ranger devant les trois tabous. Le chef, recouvert d’une housse +en pandanus, frangée de filoches, se tint droit, fier, à côté de la +pierre levée. + +Aussitôt après, le chef de Gomen la hache et la sagaïe au poing, le +plumet haut, précédant sa garde de guerriers crânes, arrogants, armés de +la hache ou du casse-tête, et hérissées de sagaïes, vint présenter ses +salutations au chef de Témala. Les deux chefs, sans se départir un seul +instant de leur attitude hautaine, échangèrent quelques brèves paroles. +Celui de Gomen détacha de ses bras des longueurs de monnaie canaque, et +des chapelets de «oua-cici», qu’il offrit à sa Majesté de Témala. Sa +Majesté de Témala prit sur elle quelques ornements qu’elle donna à son +Altesse de Gomen. Ils échangèrent encore quelques paroles, et le Chef de +Gomen suivi de son escorte, s’en retourna parmi les siens. + +D’autres chefs des tribus invitées observèrent le même protocole, à +quelques variantes près. + +Lorsque les présentations des chefs furent terminées, les Gomens, hommes +et femmes entremêlés, se suivant à la file, en monôme, traversèrent la +place; ils entraient par une ouverture, passaient devant le chef de +Témala. Les popinées, sans quitter la file, déposaient, en passant +devant lui, les présents: tapas roulés, nattes, coquillages, armes de +fantaisie, etc... La file sortait par une autre ouverture, marchait hors +des palissades, pour aller se fondre à nouveau dans la masse des Gomens +qui ne s’était pas encore dévidée en entier. C’était une chaîne sans +fin. + +Les autres tribus invitées défilèrent de la même manière. + +Un lot choisi de guerriers de Gomen, les plus habiles, les plus lestes, +les plus vifs, portant leurs armes, alignés symétriquement par files, +formant un bloc carré, fit son entrée au pas, accompagné de son +orchestre de Boum-Boum et de Tape-Tape qui prit place au pied du grand +mât central. + +L’orchestre préluda, d’abord tout doucement, par un chant à voix basse, +contenue, qui allait en s’élevant crescendo: «Pouyarra... Poindourra... +Nomendarrou... Nomendarra... aé... aé... aééé... Boiyamapou... Pou... +Pouyarra... Poindourra... aé... aé...» + +Le chant montait, montait, s’accélérant, s’animant de son propre rythme, +s’excitant du bruit sourd des Boum-Boum frappés à contre-temps. Quand le +bacchanal assourdissant fut arrivé à son comble, un cri strident, +prolongé en roulant, crépita. Aussitôt le bloc des guerriers, comme un +seul homme, d’un seul bond, attaqua le pilou, en mesure, d’un même +mouvement, brandissant les armes d’un même geste, frappant le sol du +même pied, bondissant du même saut, retombant du même poids, +rebondissant ensemble, nerveux, élastiques, à droite, à gauche, en +avant, en arrière, toujours en mesure, s’excitant de leurs cris de tête +en trémolo, et du bruit de soufflet de leur poitrine à la respiration +commandée, mesurée. Sous les coups de pilon de tous les pieds, la terre +tremblait en cadence. + +Autour du bataillon diabolique, des guerriers longs, minces, farouches, +couraient en suivant la cadence, faisaient des enjambées de quatre +brasses, ouvraient les jambes presque en ligne droite, horizontalement, +les allongeaient, piquaient des pointes, touchaient à peine le sol pour +rebondir souples comme des arcs. Ces énergumènes, toujours à longues +enjambées, mimaient des combats, allaient vers un adversaire imaginaire +qu’ils fixaient de leurs yeux fous, s’arrêtaient brusquement, le +frappaient, faisaient volte-face, bondissaient d’un autre côté, +lançaient une sagaïe en l’air, exécutaient des moulinets avec la hache, +toujours en courant, en mesure, autour du bloc épileptique. La sueur +ruisselait sur les guerriers, les respirations maintenant haletantes +soufflaient toujours en cadence. Un grand cri prolongé... Tout s’arrêta +net. + +Les poitrines et les flancs battaient, aspirant l’air, la sueur coulait. +Les Gomens étaient satisfaits d’eux; toujours ne formant qu’un bloc, ils +retournèrent à leur place. + +La tribu de Témala et d’autres tribus vinrent, chacune à son tour, +danser le même pilou, qu’elles varièrent par endroits. + +Les hommes de toutes les tribus allèrent ensuite se masser dans +l’enceinte pour ne former qu’une multitude compacte. Les chefs se +placèrent auprès des tabous, dans le groupe du chef de Témala. + +Un vieux canaque de Témala, portant au poing un bouquet d’herbes +symboliques et une longue écharpe, monta sur un haut gaïac sec de la +palissade, il se posa d’un seul pied sur une branche, se cramponna d’une +seule main à une autre branche. Ainsi installé, de son bras levé il +secouait le bouquet et l’écharpe, en mesure avec ses paroles, cependant +que son autre pied battait l’air à l’unisson du bras et de l’écharpe: +c’était l’orateur. + +En phrases courtes, coupées, ponctuées par les approbations en «Houm»... +sourd de la foule, il fit le panégyrique du mort en l’honneur duquel ce +pilou avait lieu. Il chanta les vertus, les gloires, les triomphes de +Poinou: Ce vieux Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie... +Houm... Poinou qui savait faire tomber la pluie pour faire pousser les +ignames... Houm... Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie pour +faire pousser les taros... Houm... Pour la paille, le bois des pirogues, +des cases, des armes. Toute la flore comestible et industrielle y +passa... Houm... Ensuite, Poinou qui savait si bien faire tomber la +pluie pour faire couler la rivière, pour porter les pirogues, et ceci, +et cela... Houm... Quand il y avait eu des inondations qui avaient tout +dévasté ce n’était pas de la faute à Poinou qui n’avait pas su arrêter +la pluie, ou qui avait donné trop forte mesure, non! c’était que +d’autres sorciers, spécialistes en pluie, avaient fait pleuvoir en même +temps que Poinou. Houm... Pour les sécheresses non plus, Poinou n’était +pas accusable, il avait, seul sur son mamelon, fait tout le nécessaire +pour appeler la pluie, ça allait réussir, tous les canaques avaient vu +les nuages; mais toujours les sorciers malfaisants des autres tribus +étaient venus exprès dans la région, en se cachant, pour faire des +incantations en sens inverse et empêcher de pleuvoir. Donc, il n’y avait +rien à reprocher à Poinou... Houm... + +L’orateur cita le nom du successeur de Poinou. A ce moment, un vieux +canaque tout barbu, velu frisé, monta sur un arbre sec pour se montrer +au peuple. Il ne parla pas, mais il se tint perché dans une attitude +très grave, très digne. L’orateur continua: «Voilà M’boidoulé le +successeur de Poinou... Houm... Celui qui connaît bien... Houm... Il +connaît les herbes qu’il faut pour faire pleuvoir... Houm... Les mots +qu’il faut dire, les gestes... Houm... Il parla ensuite des bonnes +relations qui unissaient les tribus amies de Témala et de Gomen. Le +discours s’acheva approuvé, applaudi par des Houm! formidables. Tout le +monde était content, la bonne entente régnait. + +La multitude se dispersa partout, dans et hors de l’enceinte. Tous les +canaques parlèrent entre eux, selon leur connaissance des différents +dialectes. On se congratula sur la beauté de l’ouverture du pilou. On se +réjouissait à l’idée de sa continuation. La bonne entente régnait. Il +n’y avait, pour le moment, rien à craindre. Aucun individu n’aurait +voulu par sa turbulence agressive faire naître une bagarre, une +échauffourée qui aurait pu l’empêcher de prendre part au pilou de la +nuit. + +Les popinées ramassèrent les vivres, ignames, taros, poissons fumés, +qui, pendant le long discours, avaient été déposés là, un tas pour +chaque tribu, par les popinées de Témala. + + * * * * * + +La vallée occupée par la tribu de Témala était très fertile, bien +boisée, mais au fond de ses forêts il n’y avait pas les arbres spéciaux +dans lesquels on pouvait creuser de longues pirogues. Ceux plantés par +les canaques n’étaient pas encore assez développés. Pour avoir ces +précieux arbres à pirogues, les canaques du bas de la rivière de Témala, +ceux de l’eau salée, restaient tributaires de ceux qui habitaient vers +les sources, à une journée de marche: c’était les Oua-Tilous. + +Ces Oua-Tilous parlaient le même dialecte que les Témalas, ils avaient +ensemble d’assez bons rapports; à jours fixés ils faisaient le «Piré», +ce qui consistait en des échanges des produits de la mer contre ceux du +sol de l’intérieur. Ils se rencontraient à une place convenue, où ce +marché avait toujours lieu régulièrement. + +Depuis longtemps, les Témalas convoitaient et demandaient quatre kaoris, +déjà vus et choisis par eux, pour faire des pirogues longues, longues. +Les palabres à ce sujet avec les Oua-Tilous n’aboutissaient à rien, ils +ne pouvaient s’entendre. Ces derniers ne voulaient rien céder de leurs +exigences: ils demandaient, avant d’abattre leurs arbres, qu’il leur fût +livré six jeunes popinées nubiles; ensuite, après la livraison de ces +arbres à Témala, il leur fallait un nombre déterminé de charges de +poissons et de crabes, à chaque jour de «piré», pendant la durée de +quatre lunes. + +Pour les poissons fumés et les crabes, on s’était vite mis d’accord; +mais pour les popinées c’était une autre affaire, il y avait des +tiraillements. Les Témalas ne voulaient les donner qu’après avoir reçu +les arbres. La question popinée était très délicate, les unes +appartenaient à leur homme, les autres étaient ou trop jeunes ou trop +vieilles, ou vendues dès l’enfance; et celles dont ils auraient pu +disposer, ils ne voulaient pas s’en dessaisir. + +Malgré tout, il leur fallait ces arbres, ils voulaient ces arbres. Ils +avaient bien pensé aller s’en emparer par la force, mais c’était +difficile; il aurait fallu couper ces arbres et les traîner, tout en se +battant avec les Oua-Tilous qui étaient nombreux; et ces Oua-Tilous +étaient des canaques des montagnes, par conséquent, adroits à la fronde: +ils tuaient des oiseaux. Les Témalas n’auraient pas su tenir les cordes +pour tirer l’arbre et en même temps esquiver les pierres des frondes. Et +même s’ils avaient pu traîner les arbres jusqu’à la rivière, en +attendant une crue d’eau, il aurait fallu les garder ces arbres, pour +que les Oua-Tilous ne vinssent pas les remettre à sec et les brûler. Le +grand conseil convint que ce moyen n’était pas bon, mais que malgré tout +il fallait avoir ces arbres. + + * * * * * + +Boum... Boum... Boum... Ce sont les bûches de bois creuses de +l’orchestre sur lesquelles on frappe des coups retentissants, pour +appeler la gent canaque au pilou. C’est la grande nuit sombre, toutes +les choses s’effacent, se fondent dans les ténèbres. Pas un feu, pas une +lumière. De vagues silhouettes, noires, imprécises, se meuvent dans +l’obscurité, il en vient de partout, des files, des grappes, des +paquets; tout cela s’avance, converge vers le grand mât, dont le sommet +découpé en forme bizarre se profile dans le ciel faiblement éclairé par +quelques étoiles timides. Il en arrive toujours, des silhouettes noires, +diaboliques, pour aller s’ajouter au noyau, à la boule qui se forme et +grouille sous le mât; il en arrive encore, et encore, la boule se +grossit, s’élargit, s’étale, devient une masse, et il en vient toujours +des silhouettes. + +Maintenant elle est assez large la masse. Alors sortant du noyau, au +pied du mât, un bourdonnement roule à ras de terre; tout doucement, +progressivement, ce bruit prend de l’ampleur, devient une mélopée basse +qui va encore en s’élevant, en montant toujours, et se transforme en un +chant guttural monotone. A ce moment, tous les instruments sonores et +bruyants de l’orchestre frappés en mesure donnent le branle. + +La masse humaine s’agite, ondule, se met en marche, en pilonnant le sol, +cadençant son pas sur le rythme brutal de l’orchestre; tous les canaques +agglomérés, formant un disque immense, tournent, tournent, en avançant +par petites saccades, en cadence: aé, aa, aé, aa, pied droit, pied +gauche, pied droit, pied gauche; toujours ce même pas invariable. C’est +un manège gigantesque, dont le mât central est le pivot. + +Et ça tourne, ça tourne, toujours par secousses, et dans le même sens. +Les individus près du centre marquent le pas sur place; ceux de la +périphérie font de longues enjambées pour suivre le mouvement; et ça +tourne, ensemble, toujours en mesure; aé, aa... Chacun danse à sa façon, +y apporte sa petite note personnelle; pourvu qu’il avance en mesure avec +la masse c’est tout ce qu’il faut; l’un va en reculant, l’autre marche +sur le côté, et tous se contorsionnent, se donnent des attitudes, +prennent des poses avantageuses pour être distingués par les popinées. +Tous les sexes sont pêle-mêle dans le tas. Les mâles montrent leur +beauté, leur force, la vigueur et la souplesse de leur échine, par des +coups de reins puissants en avant. Les femelles font des grâces, des +minauderies, balancent leur buste en des souplesses félines, ondulent +des hanches et de tout le bassin, pour exciter les ardeurs: aé... aa... +aé... aa... + +Dans ces pilous de nuit, qui n’avaient pas d’autre but, les mœurs +étaient à l’abandon. C’était la débauche admise, tolérée dans la mesure +du possible, compatible avec le caractère jaloux de la race; chacun +veillait sur son bien. + +Il y avait pour ces sortes de saturnales des popinées tout indiquées: +d’abord les femmes répudiées, quand elles avaient cessé de plaire, et +elles étaient nombreuses. Ensuite, celles coupables d’adultère, qui +avaient eu la chance de ne pas mourir du supplice infligé en punition de +cette faute: Ce supplice consistait à purifier par le feu la partie +incriminée, cela sur la demande du mari. Parmi ces popinées de la +communauté, il y avait aussi les filles dépréciées, presque toujours +victimes de la violence. Si le suborneur était craint, redouté, la chose +en restait là; mais celui qui avait acheté la personne, lorsqu’elle +était enfant, n’en voulait quelquefois plus, et la fille devenait +relativement libre. + +Il y avait aussi les popinées punies pour avoir failli aux marques +ostensibles de respect dues aux hommes, et encore celles qui avaient +manqué aux règles de la morale: notamment, une sœur qui avait touché ou +frôlé son frère aîné, même par inadvertance, était mise de force dans la +communauté. A tout ce troupeau s’ajoutaient les popinées volées aux +autres tribus, et qui n’avaient pas trouvé de preneur attitré. + +Ce monde de popinées grouillaient dans la danse, à la disposition de la +foule masculine, toutefois en se conformant à certains usages de +préséances: A vous l’honneur, Monsieur le Chef; ou, après vous, vaillant +guerrier... Vous êtes plus fort que moi. + +Les femmes et les épouses en titre étaient surveillées par leur seigneur +et maître et ses tenants. Les filles vertueuses, sans tâche et sans +tare, se trouvaient sous la garde des vieilles popinées, cerbères +vigilants et intraitables renforcés par les vieux canaques. + +Et ça tournait aé... aa... aé... aa..., entraînant dans son mouvement +giratoire, toutes les coutumes, tous les sentiments encore +rudimentaires, toutes les passions brutales de ces êtres primitifs. Le +feu de la danse, les contorsions érotiques, l’odeur forte et bestiale +qui se dégageait de toute cette masse de chair en mouvement, excitaient +jusqu’au paroxisme les instincts et les sens de ces forcenés qui +tournaient là, en cadence, dans la nuit noire, autour d’un mât, comme +une ronde diabolique. + +Ces licences faisaient toujours naître des disputes, des coups, des +rixes; mais elles étaient aussitôt arrêtées par les non-participants qui +séparaient les combattants, et les portaient en l’air, au bout de cent +bras, toujours en cadence, jusqu’à ce qu’ils fussent calmés; le moyen +était radical. Tacitement, aucun ne voulait que la collectivité fût +privée de sa fête, et arrêtée dans ses ébats lubriques, par une dispute +particulière. + +Pendant les pilous de nuit, pour que les canaques d’une même tribu +prissent les faits et causes de l’un des leurs, il fallait que le cas +fût reconnu très grave, ou que le chef en donnât l’ordre; alors, c’était +le combat: des blessés et des morts. C’était le pilou gâché, fini. Quand +tout allait bien, les pilous duraient pendant plusieurs nuits, beaucoup +de canaques tombaient sur le sol et mouraient des suites. Ordinairement +les pilous ne prenaient fin que lorsqu’il n’y avait plus rien à manger. + +Et pendant que ça marchait en cadence, des silhouettes dansantes se +détachaient de la masse tournante, comme emportées par la force +centrifuge, sortaient hors des palissades. Il en sortait, il en sortait, +et il en revenait aussi; c’était continuel. + +Hors de l’enceinte, sous les arbres touffus, dans l’obscurité, chaque +tribu avait son camp distinct, sorte de buffet, de reposoir, gardé par +les vieux et les vieilles. Tous ceux qui, momentanément, ne prenaient +pas part à la danse se rendaient là. Entre ces camps, il y avait de +grands espaces boisés, broussailleux, où la vie humaine se manifestait +énergiquement, dans le noir. + +C’était là Cythère... + + * * * * * + +Le pilou continuait, assourdissant, endiablé, frénétique. Malgré cette +gaieté, il se passait quelque chose de mystérieux. Les canaques de +Gomen, toujours sautant en cadence afin de ne pas attirer l’attention +des autres canaques, se recherchaient. Ils redoublaient d’ardeur et se +transmettaient des paroles, en mot d’ordre, en chantant aé... aa... Avec +patience, suivant toujours la marche saccadée, ils se triaient, se +rassemblaient par groupes, en tournant toujours, aé... aa... + +Petit à petit les popinées de Gomen se défilaient, disparaissaient hors +de l’enceinte. Il y avait quelque chose d’anormal dans l’air. Cependant +le pilou redoublait d’entrain, animé surtout par les Gomens qui +paraissaient s’amuser follement. Et le pilou tournait toujours, +endiablé, pilonnant la terre en cadence: aé... aa... aé... aa... + +Soudain une grande lueur éclaire le haut de la tribu, en amont de la +rivière. De longues flammes s’élèvent, se tordent, s’enroulent autour +des toits pointus des cases; les cocotiers voisins, presque +instantanément, se fanent, se frippent, s’enflamment comme des torches. +A ce moment, le cri strident de guerre des canaques Ouébias perce et +domine le bruit du pilou qui s’arrête de tourner. + +C’est une attaque des guerriers Ouébias, ils ont incendié le village en +amont, un moment d’hésitation flotte, les Témalas se ressaisissent, +poussent leur grand cri de guerre, et brandissant leurs armes, ils +s’élancent dans la direction du feu. Aussitôt, les Gomens, la hache +haute, bondissent, chacun sur un Témala à sa portée, et d’un coup sourd +l’abat à terre, la tête fendue, mort ou grièvement blessé. Ils se +dépêchent les Gomens de faire des victimes, en tapant ferme à tout +venant; il y a un moment de panique dont ils profitent. + +Les canaques des tribus invitées ne savent de quel côté se ranger, +beaucoup n’ont pas encore compris de quoi il est question. + +Maintenant ils sont tous ensemble, les Gomens, sur un côté du champ, +poussant des cris de mort. Les Témalas font tête, ils se défendent, ils +attaquent. Des victimes tombent des deux côtés. Les guerriers de Gomen, +poussés par les Témalas, reculent dans la direction de la rivière, ils +se dispersent, se sauvent, disparaissent sous les arbres, dans +l’obscurité. + +Les Témalas n’osent pas les poursuivre, car ils savent que le guerrier +qui attend caché est toujours plus fort que celui qui le cherche. Les +Gomens ont traversé la rivière, ils sont loin maintenant. + + * * * * * + +Pendant que sur la place du pilou, et partout autour, des feux +s’allument, éclairent le lieu du carnage, les guerriers de Témala et des +autres tribus gesticulent, vocifèrent, poussent des cris, des insultes, +font des menaces à l’adresse des Gomens, des lâches qui se sauvent: +Revenez pour qu’on vous tue! pour qu’on vous mange! Et s’échauffant +eux-mêmes de leurs imprécations, ils se tournent du côté où les Gomens +ont disparu et font à leur adresse toutes sortes de gestes obscènes: +voilà pour les guerriers de Gomen. Pour exprimer leur degré de colère, +ils se rentrent profondément la lèvre inférieure dans la bouche et se la +mordent en rugissant. Ils appellent les Gomens, ils les provoquent; de +leurs armes ils frappent les arbres et les choses inanimées qu’ils +trouvent devant eux. Ils se dépensent en gestes furieux. + +Des vieux et des canaques moins exaltés, portant des torches, cherchent +les morts et les blessés: ils les reconnaissent difficilement, tous sont +pareils: des corps humains couverts de suie noire, tout souillés de +sang. Des têtes méconnaissables, fendues d’un coup de hache en pierre, +des entailles larges, profondes, qui laissent s’épancher des lambeaux de +cervelle et des sanies. Des têtes déformées, martelées, écrasées par des +coups de massues qui ont fait jaillir les yeux et gicler le sang. + +Quand les chercheurs reconnaissent un Gomen, ils lui passent une torche +enflammée sur le corps; si la chair tressaille, si le corps s’agite d’un +mouvement réflexe, aussitôt tous se ruent sur la victime, la frappent en +proférant des insultes, s’acharnent sur la tête horrible qu’ils mettent +en bouillie, s’éclaboussant eux-mêmes d’étincelles rouges. Ils évitent, +autant que la fureur le leur permet, de taper sur le corps, pour ne pas +gâcher la chair. + + * * * * * + +Il fait grand jour, et pendant que dans les brasiers les pierres +chauffent, ces pierres qui serviront à cuire à l’étuvée la chair encore +pantelante des hommes de Gomen tués, les guerriers discutent. Chacun +détaille avec minutie, parle aussi avec les yeux, et mime ce qu’il a +fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu de la bataille et de sa +préparation par les Gomens. Après avoir parlé longtemps, longtemps, +longtemps, en rassemblant les faits, les paroles surprises, les divers +gestes des Gomens, et par déduction, ils arrivent à cette explication +exacte. + +Les canaques de Témala ont toujours haï les canaques de Gomen. Ils leur +reprochent d’être orgueilleux, vantards, d’avoir volé des popinées il y +a longtemps, et surtout un fait très grave: d’avoir fait souffler le +vent de Gomen, exprès pour noyer des canaques de Témala qui étaient à la +pêche, aux récifs. La pirogue a disparu au large, emportée par la +bourrasque, elle n’est jamais revenue, tous ceux qui étaient à bord ont +été noyés. + +Les Témalas rancuniers et faux ne pardonneront jamais cela aux Gomens, +et ils craignent les Gomens, et c’est encore un grief de plus. + +Ils avaient invité les canaques de Gomen à venir au pilou, dans la seule +intention de leur voler des femmes, et ensuite, de donner ces femmes aux +Oua-Tilous, en payement des arbres à pirogue, qu’eux, les Témalas, +convoitaient depuis si longtemps. Les Témalas croyaient que les Gomens +ne s’apercevraient pas de l’enlèvement de leurs popinées, qu’ils ne se +rendraient compte de leur disparition que le lendemain, au jour. Alors +les Témalas auraient fait tomber la responsabilité sur les canaques +d’une autre petite tribu invitée aussi au pilou, en disant qu’ils les +avaient vus, que c’étaient bien eux qui avaient volé les femmes. Les +Gomens se seraient battus avec ces derniers, ils se seraient entre-tués +à la grande joie des Témalas. Et si cette affaire de rapt ne s’était pas +arrangée de cette façon, c’était bien simple, les Témalas avec les +guerriers de Oua-Tilou, joints à ceux de la petite tribu accusée, +auraient battu et vaincu les Gomens, ils les auraient tous tués, et ils +auraient pris les femmes. Les Témalas sachant qu’ils étaient chez eux, +sur leur propre terrain, et en plus grand nombre que les Gomens, ne +doutaient pas de la victoire, ils étaient les plus forts. Tout cela +était de la bonne politique canaque. + +Mais les projets des Témalas n’avaient pas réussi. A la deuxième femme +enlevée, une vieille popinée de Gomen, Ouanemba, la petite maigre, celle +qui voyait tout sans regarder, s’était aperçue de l’enlèvement d’une +fille de Gomen.--Ouanemba en se faufilant dans les brousses, comme une +souris, rôdait autour du pilou pour épier les couples. + +Des popinées de Témala avaient attiré la fille de Gomen hors des +palissades, pour venir à leur case, pas loin, disaient-elles, manger des +bons poissons de chef qu’elles avaient eus, par faveur. Les trois femmes +se tenant les bras passés autour de la taille, recouvertes toutes trois +d’une même natte posée sur la tête et retombant sur le dos, ainsi +qu’elles le font souvent au pilou, étaient sorties de la danse, la fille +de Gomen au milieu, sans attirer l’attention. La vieille Ouanemba les +voyant passer devant sa cachette et flairant quelque chose de suspect, +les avait suivies de loin, en se dissimulant dans le noir des brousses, +se guidant au faible bruit des pieds nus et au froissement des feuilles. + +Lorsqu’elles furent arrivées près des cases, des canaques surgissant +d’un taillis avaient attrapé la fille que les popinées tenaient, ils lui +avaient défendu de crier en la menaçant de la tuer. Elle s’était +débattue, les canaques lui avaient fermé la bouche avec de la paille, et +le bruit assourdissant du pilou avait aussi étouffé tout appel. Quatre +canaques avaient emmené la fille, deux la tenaient par les poignets, un +canaque marchait devant, et un autre la poussait dans le dos. Ouanemba, +la petite maigre, avait vu tout ça. + +Aussitôt, Ouanemba s’en était retournée au pilou. Tout en dansant avec +une indifférence affectée, elle avait retrouvé les principaux canaques +de Gomen, et leur avait raconté l’incident qui venait d’avoir lieu. Le +chef de Gomen qui, pour son grand plaisir, s’était mêlé à la foule, +ainsi que les autres chefs, avait été discrètement informé de cet +événement grave. + +Dans la cohue il avait cherché Winda, Winda le guerrier le plus rusé, le +plus audacieux, le plus fort, le plus adroit de Gomen, il s’était +concerté avec lui pour organiser le plan de représailles, cela sans +tenir compte des conseils de Navaé, autre guerrier fameux. Tout en +continuant à danser le pilou, le mot d’ordre avait circulé de bouches à +oreilles. Les Gomens avaient prévenu les popinées d’avoir à se sauver, +et leur avaient donné le temps de prendre beaucoup d’avance. Cela +s’était fait sans bruit, normalement, les Témalas ne s’étaient douté de +rien. + +Quand les Gomens avaient jugé que les popinées étaient assez loin, hors +de danger, quelques-uns d’entre eux étaient allé incendier les cases du +petit village, en amont de la tribu. Profitant de ce que les Ouébias, en +mauvais termes avec les Témalas, n’avaient pas été invités à ce pilou, +les Gomens avaient imité le cri de guerre des Ouébias pour faire croire +à une attaque de leur part, et ainsi créer une diversion, en attirant +là-bas les plus intrépides guerriers de Témala. Ce cri avait été en même +temps le signal du massacre. + +Tout le plan du terrible Winda avait réussi, il y avait eu beaucoup de +morts: trois fois autant qu’il y a de doigts aux mains et aux pieds d’un +homme. Les Gomens n’avaient perdu que le nombre de deux mains et d’un +pied d’homme. + +Quand tout fut bien expliqué, les Témalas et leurs amis et alliés +convinrent qu’ils tueraient tous les Gomens qu’ils trouveraient. C’était +la guerre réallumée après deux ignames d’une paix relative. Chacun, avec +beaucoup de fanfaronnade, expliqua, mima comment il ferait pour tuer des +guerriers de Gomen, enlever des femmes, incendier des cases et voler des +pirogues. + + * * * * * + +Après la bataille, lorsqu’ils eurent traversé la rivière de Témala, les +Gomens continuèrent à marcher dispersés, à travers la brousse et par des +sentiers différents. Au jour ils rattrapèrent les popinées chargées qui +ne s’étaient pas arrêtées; ils se retrouvèrent et se rallièrent tous sur +le parcours convenu, toujours en marchant. + +Là, les guerriers changèrent un peu de direction, pour aller à la petite +tribu de Panlutch, une dépendance de la tribu de Témala. Ils savaient +que ce village était presque désert, puisque les habitants étaient au +pilou de Témala; il n’y restait que des vieux, des vieilles, des +infirmes, des petits enfants et quelques guerriers comme gardiens. + +Sans perdre de temps, passant comme un cyclone, ils massacrèrent ceux +qui ne purent se sauver ou se cacher introuvables; hommes, femmes, +enfants, tous furent tués. Ils mirent le feu aux cases, sur le pourtour, +en commençant par l’unique porte, pour empêcher d’en sortir ceux qui +auraient pu être blottis à l’intérieur. Et ils continuèrent leur chemin, +sans s’arrêter, sans être autrement inquiétés; les popinées toujours +devant, afin de se trouver hors d’une attaque en cas de poursuite. Le +soir, avant que le soleil se couche, la horde arriva à Gomen, ayant +parcouru la distance d’une seule traite. + +En passant près du massif Ouazangou, les Gomens avaient laissé des +veilleurs pour aller sur les montagnes, à des endroits connus,--postes +d’observation qui dominaient la région--, et de là, surveiller les +mouvements de l’ennemi; avertir au moyen de légères colonnes de fumée +intermittentes le jour, et de petits feux allumés la nuit, aussitôt +éteints, et rallumés un instant après. + + * * * * * + +Depuis beaucoup de lunes la guerre durait, la guerre à la canaque, la +guerre de part et d’autre sournoise, faite de ruses, d’embûches, de +patience pour veiller, attendre pendant des jours, et des nuits, les +individus isolés qui passeront, les tuer presque sans risques, et les +manger. C’était la guerre de pillages, de déprédations, d’incendies, +sans trop s’exposer. Quand ils se savaient beaucoup plus nombreux que +leurs adversaires, ils les attaquaient soudainement, par surprise; ils +tuaient vite, mettaient le feu, et ils se sauvaient. Ils avaient surtout +calculé d’avance par où ils pourraient s’enfuir impunément. Jamais de +batailles rangées, loyales, fières, ennoblies par le courage; non, le +canaque ne se bat pas, il assassine. Si le cas se produisait quelquefois +c’est qu’ils s’étaient trompés sur le nombre de l’adversaire, et le +combat n’était pas long, un parti lâchait pied tout de suite. + +Les sorciers, avec le cortège des superstitions, et toutes leurs +roueries, jouaient aussi un grand rôle dans la guerre. Ils faisaient des +incantations, des maléfices, ils se mettaient en relations avec les +revenants et les diables; ils consultaient l’esprit des choses de la +nature, celles qui effrayaient les hommes. Ils connaissaient de nombreux +poisons qu’ils savaient employer avec beaucoup d’adresse. Par des +artifices, des fétiches, soit un morceau de bois bizarre posé en travers +d’un sentier, ou une pierre curieuse ayant un semblant de forme animale, +ils empêchaient les guerriers de passer, les obligeaient à prendre un +grand détour. La nuit ils obtenaient les mêmes résultats par des bruits +extraordinaires, épouvantables pour les canaques. Eux seuls circulaient +sans peur dans les tabous des morts, ils jouaient le rôle de revenants +quand cela était nécessaire. Ces sombres sorciers ne vivaient pas de la +vie commune, ils se tenaient à part, avaient toujours des allures +mystérieuses. Les canaques les craignaient et les respectaient. + +Malgré tout, ces guerres ne comptaient pas beaucoup de victimes, car, si +les canaques savaient imaginer les stratagèmes, ils étaient également +prudents et habiles à prévoir les surprises et à s’en protéger. Les +guerres traînaient toujours en longueur, sans aboutir à rien; d’ailleurs +elles n’avaient pas de but déterminé. La guerre était un état social +auquel les canaques étaient accoutumés, c’était dans les mœurs, ils +aimaient cette vie. + +Chez les guerriers canaques, il y avait toujours de la gloriole, de +l’émulation, c’était à celui qui revendiquerait le coup le mieux réussi. +Par leurs exploits, certains guerriers arrivaient à acquérir du +prestige, de l’ascendant, et à imposer leur domination aux autres +canaques. Ils devenaient chefs de bande, ou autrement dit: petit chef de +guerre. + +Parmi les guerriers de Gomen, se trouvaient plusieurs chefs de guerre. +Les plus renommés étaient, d’abord Winda, un grand canaque, bien +découplé, déjà d’un certain âge, noir comme un coco brûlé, velu sur tout +le corps, avec des épaulettes épaisses de poils frisés. + +L’autre, son émule et rival, était Navaé, plus jeune que lui, un canaque +rouge, à la mâchoire large, carrée, le front bas sous son énorme toison +crépue, épaisse comme de la bourre: le corps ramassé, trapu, tous les +muscles en boule. Navaé était réputé pour sa force, son audace, et +admiré même par les siens pour sa férocité. + +Depuis que la guerre suivait son cours, Winda et Navaé avaient accompli +maintes prouesses. La dernière de Winda, déjà vieille de trois lunes, +était d’avoir surpris un canaque et deux popinées pêchant des crabes, +dans les marais de palétuviers, à l’embouchure de la rivière de Témala. +Après les avoir tués, il avait pris la petite pirogue de ses victimes, +et il avait mis leurs corps dedans; puis caché dans un bras de la +rivière, sous la voûte des branches entrelacées, il avait attendu la +nuit. Et à la faveur de l’obscurité il était revenu à Gomen avec la +pirogue et les cadavres. + +Cela avait été un triomphe. Une pirogue, et trois corps à manger; toute +la tribu en avait eu de la viande! Winda pour faire ce coup, n’avait +pris que quatre guerriers avec lui. C’était bien. Il n’avait pas peur, +Winda. Il était allé chez l’ennemi, dans sa rivière. Il était malin, +Winda! Tous les guerriers le considéraient avec respect. Les popinées +souhaitaient être remarquées par lui. + +La gloire de Winda hantait les pensées de Navaé, il voulait faire +quelque chose de plus fort. Navaé habitait dans une case isolée, au +milieu d’un bouquet de cocotiers du village de Koligo. Un matin, avant +le lever du soleil, il envoya ses trois femmes au «pamobvi». C’est une +case retirée, une manière de gynécée, où les popinées vont +périodiquement, quand elles sont obligées de s’isoler, ou bien +lorsqu’elles veulent n’être qu’entre elles. C’est leur club. L’homme qui +approcherait de ces cases se couvrirait de ridicule, il serait +déshonoré. + +Navaé prit ses armes: sa lourde hache ronde de pierre bleue. Un paquet +de six sagaïes noires, courtes, dressées et durcies au feu. L’une de ces +sagaïes dans la main de Navaé devenait une arme redoutable; son doigt +muni d’une petite corde pour lui imprimer un mouvement de rotation, +celle-ci partait en sifflant, s’enfonçait vibrante dans un tronc +d’arbre, si profondément qu’il était impossible de l’en arracher; à +quatre-vingts pas elle ne manquait jamais son but. Il prit aussi une +autre sagaïe, plus forte, ornée de bagues en poils de roussettes; la +pointe était faite d’un dard aigu et rugueux provenant de la queue d’une +raie. Il suspendit à son épaule un petit filet à mailles serrées +contenant des pierres de frondes taillées, ovoïdes, effilées des deux +bouts. Il avait sa fronde toujours à la tête; il resserra la corde +enroulée autour de ses reins. Sans avoir dit ses intentions à personne, +il partit. + +Il marchait, Navaé, de son pas ferme et vif, mettant la pointe des pieds +en dedans afin de ne pas peigner les herbes rugueuses avec ses orteils. +Il allait vite, filant vers les montagnes; de ses yeux perçants +d’émouchet il fouillait les broussailles. Avant de s’engager dans les +épais fourrés, il s’arrêtait pour écouter, pour regarder, il jetait des +pierres dans les endroits suspects. Rien d’anormal. Il continuait à +marcher, voyant tout, cherchant à terre des traces, s’expliquant le +moindre bruit, devinant le pourquoi du vol des oiseaux. Les roussettes +qui s’envolent en nombre, d’un endroit, ont été troublées dans leur +sommeil par la présence de quelqu’un. Les corbeaux qui croassent, +voltigent, se posent et repartent, toujours dans une même direction, +suivent un individu, par curiosité et dans l’espoir d’une provende +quelconque. Les grosses hirondelles qui voltigent bas et en rond, +piquent vers le sol, suivent la piste d’un être qui fait lever des +insectes sur son passage. Navaé connaissait les manières de tous les +oiseaux, ceux qui jettent un cri spécial, et ceux qui s’envolent +brusquement quand ils aperçoivent un canaque. Et de son pas vif, Navaé +arriva au col de Oua-Bala. Il s’arrêta en haut, et regarda longuement +devant lui. + +Là, en bas, à ses pieds, les grandes plaines onduleuses, vertes et +jaunes par places, qui vont et s’étendent jusqu’à la mer. Sillonnant ces +plaines, des méandres capricieux d’un beau vert foncé: ce sont les bois +poussés en bordure des creeks et des rivières pour en ombrager les eaux +et en dessiner les cours sinueux, depuis le pied du massif Taom jusqu’au +littoral frangé de palétuviers. Et là-bas, dans le lointain, ce cap où +se bute la ligne d’horizon: c’est la chaîne du Kaféate, d’un bleu +sombre, vaporeux. De son regard puissant qui dominait, Navaé scruta +tout, s’expliqua tout. Sur l’immense plaine d’émeraude bordée de la +dentelle blanche des brisants, des petits points qui brillent au soleil: +ce sont les voiles des pirogues qui vont à la pêche, aux récifs. La +colonne de fumée qui s’élève penchée, et dont le haut s’étale en +panache: c’est le village canaque de Pouaco. Et encore plus loin, la +grande tache qui s’étend toute sombre: c’est l’embouchure de la rivière +de Témala avec ses forêts de palétuviers. Les yeux de Navaé lancèrent +des éclairs de férocité: C’est là que Winda a fait son dernier coup, +mais lui, Navaé, il va faire mieux... il y va aussi à Témala, seul, il +n’a besoin de personne pour l’aider à tuer, ou pour le défendre; lui, +Navaé, il est plus courageux, plus fort que Winda. Il ne sait pas encore +le coup qu’il fera, non; il va se cacher, veiller, attendre; il est sûr +qu’il va triompher de Winda. Toute la tribu de Gomen sera obligée de le +reconnaître comme grand chef de guerre, lui, Navaé. + +Dans cette pensée, il se mit en route avec plus d’ardeur, passant à +travers les gaïacs, suivant la base du massif Taom. Se trouvant sur des +territoires contestés, il redoublait de prudence, recherchait les +terrains durs, sautait quelquefois d’une pierre à l’autre afin de ne pas +marquer les empreintes de ses pieds; il allait, se tordait, souple, +félin, se baissait parfois jusqu’à terre pour ne pas casser ou froisser +les branches qui auraient laissé des traces de son passage. Par moments, +sur les élévations du terrain il s’arrêtait pour regarder et écouter, il +aspirait l’air: rien. Il repartait de son pas énergique. + +En passant au fond d’une vallée plus boisée, il vit un arbre mort couché +à terre, un bancoulier pourri. Il s’arrêta pour le déchiqueter sans +bruit et en extraire de grosses chenilles blanches, annelées, des larves +d’un coléoptère énorme, qu’il mangea crues, en les happant une par une. +Les chenilles se tordaient dans sa bouche, tout doucement il les +écrasait entre ses molaires pour en exprimer le jus et le savourer; +quand la bête était dégonflée, flasque, d’un coup il l’avalait. Il ne +pouvait s’arracher de ce régal. Enfin, quand il lui fut impossible d’en +engloutir une de plus, il se décida bien à regret à partir, se dépêchant +pour rattraper le temps perdu. + +Pendant que le soleil descendait toujours, Navaé arriva sans aucun +incident remarquable sur un versant de la vallée de Témala. Il s’arrêta +pour étudier le terrain, et fit choix d’un mamelon boisé de niaoulis, de +gaïacs, et de brousses épaisses, tout proche, au-dessus de la tribu. + +Employant sa prudence et ses ruses, il alla se cacher sur ce mamelon, +sans être vu par les canaques. De là, il dominait la partie habitée de +la région. Il observa tous les mouvements, fit attention aux plus petits +détails. Puis, il prépara son lit, disposa une bûche pour mettre sa +tête, rassembla à une place toutes les feuilles mortes et les herbes, il +entoura sa couche de petites branches épaisses afin de dissimuler sa +présence, et se préserver du vent frais de la nuit. Lorsque le soleil, +rouge comme un morceau de feu, descendit se baigner dans la mer, Navaé +remarqua un nuage floconneux de sauterelles qui tourbillonnait et +tombait comme de la pluie sous les rafales, dans une petite vallée qui +se prolongeait en passant au pied de son monticule. + +Pendant longtemps, la nuit, Navaé regarda dans la tribu les silhouettes +et les ombres des canaques qui se mouvaient autour des feux, sous les +appentis qui servent de cuisine et de réfectoire. Elles gesticulaient, +les silhouettes, et les unes après les autres elles disparurent +baissées, allongées en avant, comme avalées la tête la première par les +portes basses des cases pointues. Petit à petit les feux s’éteignirent. + +Navaé, ensemble veillait et dormait, pensant à la gloire de Winda. +Incendier les cases, là, en bas, c’était facile; mais il n’aurait pas le +temps de mettre le feu sur tout le pourtour, il ne pourrait allumer que +la porte. Les canaques feraient un trou pour sortir, il n’arriverait +donc pas à les brûler vifs. En se dépêchant il ne pourrait allumer que +les portes de deux ou trois cases, et après se sauver. Cela n’en valait +pas la peine. Ensuite, sa présence dans la région serait connue par les +Témalas. Depuis trois lunes les Gomens n’étaient pas venus les déranger, +ils ne se doutaient de rien, ils avaient relâché leur vigilance. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle s’en allait, par le sentier, Kaavo, la jeune popinée de la tribu de +Témala. Kaavo, la fille du chef, Kaavo, la belle fille au teint rouge, +déjà donnée par ses parents, lors de sa naissance, à Attéa, le fils du +chef de la tribu de Voh. Elle s’en allait par le sentier, insouciante, +écartant de ses bras en avant, la paille de dixe et les joncs, et les +roseaux mouillés, alourdis de rosée, qui se penchaient mollement et lui +barraient le chemin. Les poules sultanes et les hérons effrayés +s’envolaient sur son passage. Elle s’en allait, Kaavo, des gouttelettes +de rosée suspendues aux brindilles, et scintillantes comme des perles, +faisaient en frôlant son corps nu, courir des frissons sur sa peau aux +tons cuivrés; elle s’en allait, Kaavo, rentrant son ventre, le creusant, +frileuse. De sa poitrine encorbellée, ferme, et de ses bras, elle +entr’ouvrait l’océan des herbes vertes, jaunes, fendant les touffes d’un +bleu plus sombre; par moments, au-dessus de la végétation houleuse, sa +tête seule émergeait, surmontée de la boule crépue, énorme, de ses +cheveux rougis au lait de chaux. Parfois, dans les petites éclaircies, +elle s’arrêtait pour offrir son corps et ses membres nus aux caresses du +soleil levant; tout naturellement, elle se campait comme une statue de +bronze. Elle avait des lignes sculpturales, Kaavo. Cette beauté +plastique de l’être sain qui, sans aucune contrainte, s’est développé +dans la grande nature, s’est trempé à l’air libre, et vivifié aux rayons +du soleil. Sa taille cambrée, souple, sur ses hanches évasées, et ses +membres arrondis, aux muscles longs, avaient de l’harmonie. C’était un +bel animal humain dans toute sa force et toute sa grâce. + +Son vêtement était plutôt léger: posé très bas autour de ses hanches +rondes, et descendant jusqu’à mi-cuisse, s’enroulait son tapa blanc, +fait de fibres de magnagna[7] et de jonc battu; un collier de graines +végétales et de petits coquillages percés ornait son cou; une ceinture +de jonc tressé serrait et assouplissait sa taille; à ses poignets et à +ses chevilles, des cordelettes en poils de roussettes indiquaient la +finesse de ses attaches; dans ses cheveux épais et bourrus, sur le +devant, était planté un peigne en bambou, dont le sommet formait une +sorte de diadème; une fleur écarlate, en aigrette, était piquée près de +son oreille; et c’était là tout son costume. + + [7] Liane textile que les indigènes emploient comme liens. + +Elle s’en allait par le sentier, Kaavo; le balancement onduleux des +franges de son tapa blanc rythmait son pas agile et cadencé; elle s’en +allait, Kaavo, insouciante. Où allait-elle, Kaavo, si matinale?... +D’habitude les popinées craignent le froid, elles ne sortent des cases +que fort tard, lorsque le vent et le soleil ont bu la rosée de la nuit, +et séché les feuilles. Où allait-elle, Kaavo? + +Kaavo, comme tous ceux de sa race, n’avait que des idées très simples; +et pour elle, comme pour eux, le grand problème de la vie, le vrai, le +seul, était de manger, manger beaucoup, manger toujours, et tout comme +eux, Kaavo était gourmande, mais elle était réputée parmi les siens +comme étant un fin gourmet; et, ce matin-là, Kaavo voulait manger une +friandise à son goût. Cela était bien permis à une fille de chef, +n’est-ce pas? + +Elle savait bien, Kaavo, où elle allait, et ce qu’elle voulait faire; +elle avait vu, hier, à la tombée de la nuit, quand les roussettes +commencent à sortir des bois, elle avait vu une nuée de sauterelles +s’abattre dans le haut de la vallée, pas loin de sa case, et elle savait +que pour prendre facilement beaucoup de sauterelles, il fallait y aller +de bonne heure, le matin, pendant que leurs ailes sont encore mouillées +de rosée; à ce moment elles ne peuvent s’envoler. Kaavo allait en +ramasser à pleines poignées... Elle s’en allait par le sentier, Kaavo, +insouciante, se réjouissant d’avance à l’idée de ce copieux régal. + +Elle s’en allait, Kaavo, toute seule, personne n’avait voulu la suivre, +l’herbe était trop mouillée, il faisait trop froid. Et elle allait, par +le sentier, en balançant son tapa blanc, de-ci de-là, à sa portée, +cueillant des baies, qu’elle mangeait, gloutonne; elle marchait, et son +tapa rythmait son pas. Elle s’en allait, Kaavo, heureuse sous les +caresses du soleil, insouciante, ne pensant qu’aux sauterelles. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Lorsque les premières clartés du jour colorèrent les cimes des +montagnes, Navaé veillait déjà les mouvements de la tribu encore +endormie. Le soleil apparut, rien n’avait bougé. Toujours attentif à +regarder, Navaé remarqua des hérons et des poules sultanes qui +s’élevaient de la plaine, au pied du monticule sur lequel il était +posté. Tout de suite il comprit que là, en bas, il passait quelqu’un. +Alors quittant son observatoire, avec précaution, il s’avança de +quelques pas, pour voir: il aperçut une forme humaine qui allait, +écartant les hautes herbes, en suivant le sentier, montant toujours dans +la vallée; c’était une popinée, elle s’arrêta un instant, sa peau rouge +luisait au soleil matinal. + +Le plan de Navaé fut vite tracé; il avait deviné que cette popinée +allait aux sauterelles; il pouvait la prendre, il verrait ensuite ce +qu’il en ferait. Passant sur le flanc opposé du mamelon, hors de la vue +de la popinée, il partit pour aller l’attendre en haut de la vallée, +dans la partie plus boisée, près des sauterelles. En arrivant il piqua +ses sagaïes debout en terre, il ne garda que sa hache ronde. Sur le bord +du sentier, Navaé s’effaça derrière un arbre, et il attendit sur ses +jarrets fléchis, ramassé, le buste courbé en avant, le bras plié vers +l’épaule, la hache au poing, les yeux allumés, magnétiques, en arrêt, +prêt à bondir. + +Elle avançait toujours, la popinée rouge, en suivant le sentier, +entr’ouvrant les hautes herbes, les joncs et les roseaux. Elle s’en +allait, Kaavo, heureuse sous les caresses du beau soleil, insouciante, +ne pensant qu’aux sauterelles. Tout à coup Kaavo s’affaissa, écrasée +sous un poids énorme qui lui tombait brutalement sur les épaules. Avant +qu’elle eût compris, elle était terrassée; un guerrier, d’une main, la +tenait par les cheveux, il lui avait mis un genou sur la poitrine, et +brandissait en l’air une lourde hache tranchante. Kaavo surprise n’avait +pas poussé un cri, elle restait là, pétrifiée. + +Le guerrier parla: «Si tu cries ou si tu bouges, je te fends la tête!» + +Kaavo vit dans les yeux féroces du guerrier que la menace n’était pas +vaine. Elle ne bougea pas, ne cria point; mais la faculté de penser lui +revenant, les yeux mi-clos elle regardait à travers ses longs cils, +veillant une occasion, un éclair, pour lui glisser entre les doigts, +comme une anguille. + +Le canaque la tenait toujours d’une main enfoncée dans les cheveux, et +d’un genou sur la poitrine. Il posa sa hache à côté de lui, défit de sa +main libre la corde qui le ceinturait. Puis, immobilisant toujours Kaavo +sous son poids, il lui lâcha les cheveux, lui attacha un bout de la +corde autour du cou, garda l’autre extrémité dans la main, et il lui +déclara: «Je t’ai vue au pilou de Poinou, celui qui faisait tomber la +pluie; je te connais, tu es la fille du chef, tu es Kaavo, je te tiens, +n’essaye pas de te sauver, c’est inutile. Viens avec moi à Gomen, tu +seras une femme du chef.» + +Kaavo répondit: «Laisse-moi, je ne veux pas être la femme du chef de +Gomen, je suis pour Attéa qui sera le grand chef de Voh.» + +Navaé reprit impérieux: «Tu seras ma femme, à moi! tu vas marcher +devant, où je te dirai d’aller; si tu casses des branches ou si tu fais +des marques avec tes pieds, je te frapperai; si tu cries, je te tuerai +pour te fermer la bouche.» Et lâchant sa victime, mais tenant toujours +le bout de la corde, Navaé lui ordonna de marcher. + +La peur, un long atavisme d’obéissance et de servitude firent marcher la +popinée comme le canaque le voulait; de sa laisse il la guidait, sans +paroles. Il passa reprendre ses sagaïes fichées en terre, et l’un +suivant l’autre, ils se dirigèrent sur le versant intérieur du massif de +Taom. + +Navaé avait changé de direction, il allait vers les Paimbois. Cela pour +dépister ceux qui chercheraient ses traces, lorsque la disparition de +Kaavo serait connue. Il passait le long du Taom, sur le versant au +soleil levant, dans une région même peu connue des canaques, presque +impénétrable, tant la végétation y était puissante et entrelacée. + +La disparition de la belle Kaavo, la fille du chef de Témala, celle qui, +aux ignames prochaines, devait être la femme du fier Attéa, agiterait et +mettrait sur pieds ces deux tribus amies. Tous les plus vaillants +guerriers, et les plus fins suiveurs de traces, se mettraient à sa +recherche pour la reprendre et tuer ses ravisseurs. + +Et lui, Navaé, tout seul, en conduisant sa captive, il échappera à leurs +poursuites, il emmènera Kaavo à Gomen; il aura pris la fille du chef de +Témala, à Témala même, dans sa tribu, sous le nez de tous les guerriers, +en se moquant d’eux. Voilà de quoi être fier. Winda n’aurait pas pu en +faire autant. Tous les guerriers de Gomen le proclameront, lui, Navaé, +grand chef de guerre, tous lui obéiront. Le grand chef de Gomen +l’invitera à venir manger de ses poissons réservés pour les chefs. Quand +il désirera une popinée il la prendra, personne n’osera le lui défendre. +Qui comme Navaé?... Il n’y en a pas! + +Pour mettre la plus grande distance possible entre les guerriers de +Témala et lui, Navaé activait son allure, il allait sans s’arrêter un +seul instant, menaçant Kaavo de la fouetter avec sa sagaïe, si elle ne +marchait pas assez vite. + +Et Kaavo allait, gardant toujours l’espoir de réussir à se sauver. +Pauvre Kaavo, elle ne pouvait même pas lever les mains pour détacher le +nœud qui était derrière son cou, sans que son conducteur s’en aperçût; +et il lui était impossible de mener la corde jusqu’à sa bouche pour la +mâcher, la couper avec ses dents, la corde était trop serrée. + +Elle marchait toujours, Kaavo, sous la menace de Navaé, pensant à la +nouvelle vie qui lui serait imposée si elle ne parvenait pas à +s’échapper. Être la femme du chef de Gomen, ou celle de Navaé, c’était +ne plus jamais revoir la belle vallée de Témala, son pays à elle; +c’était aussi ne jamais être la femme d’Attéa; depuis son enfance elle +était faite à cette idée; cela n’était pas possible, c’était comme si +les cocotiers avaient poussé les feuilles en bas et les racines en +l’air; elle ne comprenait pas cela, Kaavo. Les guerriers de son père +viendraient la reprendre avant qu’elle fût la femme du chef de Gomen ou +celle de Navaé; et elle avait bien peur Kaavo, en pensant que son +conducteur la tuerait peut-être, pour ne pas la rendre vivante aux +guerriers de Témala. + +Une secousse sur la corde la fit s’arrêter. Navaé lui dit: «Le soleil a +dépassé nos têtes, il descend, maintenant nous sommes loin de Témala, il +faut trouver à manger. Nous allons passer dans cette forêt noire, et là, +tout en marchant toujours, tu remueras avec tes pieds les feuilles +mortes, tu ramasseras des bulimes[8], et moi je tuerai des oiseaux, tu +les ramasseras aussi.» + + [8] Sorte de gros escargots. + +Coupant avec sa hache une branche d’un chou palmiste qui se trouvait à +côté, il fendit la nervure au milieu, dans le sens de la longueur, et +donna les deux palmes à Kaavo, qui vite tressa un panier. + +Au bout d’un petit moment, le panier était fait. Ils se remirent en +route, l’un suivant l’autre, chacun à un bout de la corde. En passant +dans la forêt, tout en marchant Kaavo soulevait, de la pointe de ses +pieds rasant la terre, l’épaisse couche humide des feuilles mortes. +Souvent elle se baissait pour ramasser un bulime qu’elle mettait dans +son panier. + +Navaé, muni de pierres, de son regard d’émouchet fouillait le feuillage +sombre des arbres. Un caillou partait en ronflant, un choc, du bois qui +se casse, et bien souvent un notou tombait pesamment sur le sol. Kaavo +allait le prendre, toujours suivie de son conducteur inexorable. + +Quand Navaé jugea que les provisions étaient suffisantes, il dit à +Kaavo: «Fini! marche droit, comme ça.» Et de sa main il lui montra la +direction. La popinée devant le canaque, ils continuèrent à filer sans +prononcer une parole. Ils marchèrent longtemps, le soleil baissait. + +Un peu avant la nuit sombre, ils s’enfoncèrent dans une vallée profonde, +remontant le cours d’un ruisseau. Ils allaient sous la tonnelle +interminable des branches se croisant, s’entrelaçant, au-dessus de l’eau +qui serpentait, bondissait, fuyait comme du vif argent. Ils marchaient +dans le lit du creek, sautant de rochers en rochers, passant parfois +dans l’eau; ils allaient en montant toujours, entre deux contreforts du +pic Homédéboa. Quand ils dominèrent la région, lorsque la vue put +s’étendre au loin, ils s’arrêtèrent. + +Au milieu de grands rochers de serpentine grise, dans un fouillis +inextricable d’arbres et de lianes entremêlées, sur un sol devenu +élastique par l’entassement des détritus végétaux, ils installèrent le +campement de la nuit. Navaé guidant toujours Kaavo qui était devenue sa +chose docile. Ils allumèrent un petit feu sans fumée pour cuire les +bulimes et les pigeons sur la braise ardente. Ils les mangeaient au fur +et à mesure qu’ils étaient à moitié cuits. Aussitôt le repas terminé, +ils éteignirent le feu. + +Kaavo pensait toujours à se sauver. Elle était une belle popinée, jeune; +Navaé était un homme, jusqu’à maintenant il ne lui avait pas fait de +mal, il ne l’avait que menacée. Dans la nuit, il sera comme tous les +canaques, il aura les mêmes intentions; la discipline et la surveillance +se trouveront relâchées, Navaé sera moins méchant, il aura de la +douceur, il lâchera le bout de la corde qu’il tient dans sa main. Elle +profitera de ce moment pour se sauver, avant que Navaé l’ait brutalisée. +Et si cela n’arrivait pas, si Navaé était toujours aussi méchant, elle +pourrait peut-être, pendant qu’il serait endormi ou assoupi, détacher la +corde ou la couper. Après, dans la nuit noire, elle se sauverait si +vite, elle se cacherait si bien, elle s’accroupirait si petite, elle +ferait si peu de bruit, que son gardien ne pourrait pas la retrouver. +Elle s’en retournerait à Témala, dans son beau pays à elle; elle irait à +sa case rejoindre ses compagnes, elle achèverait la belle natte qu’elle +tressait, en pandanus. Et plus jamais elle n’irait aux sauterelles, +seule, le matin. A Témala, elle avait sa culture à elle, des ignames, +elle planterait des... Navaé la tira de ses réflexions, en lui prenant +brusquement un bras, et d’un bout de la corde qu’il tenait à la main, il +lia le poignet de Kaavo avec le sien, en croisant des boucles fortement +serrées. Pauvre Kaavo, tous ses espoirs de fuite s’envolaient. + +Navaé se coucha sur le lit de feuilles sèches, avec Kaavo à son côté, +leurs deux poignets attachés ensemble. L’un ne pouvait faire un +mouvement sans que l’autre le sentît. + +Navaé expliqua à Kaavo: «Je ne te ferai pas de mal, car je te garde pour +le grand chef de Gomen; tu es de la race des chefs, tu seras sa popinée +à lui, la plus belle. Après cela, les Gomens et les Témalas ne se feront +plus la guerre, les deux tribus seront amies; à elles deux, elles seront +plus fortes que toutes les autres tribus, elles battront tous les +canaques des montagnes; leurs plantations, leurs popinées, leurs arbres, +tout sera pour nous: nous ne travaillerons jamais, nous les canaques de +l’eau salée; nous nous promènerons dans nos pirogues, nous irons à la +pêche, nous ferons des grands caï-caï, des pilous. Tu comprends ça, +Kaavo. C’est joli! il ne faut pas te sauver, je vais dormir et toi +aussi.» + +Et tous deux, chacun poursuivant ses pensées, simulèrent un profond +sommeil. + +Kaavo comprenant qu’il lui était impossible de reconquérir sa liberté, +essayait de se faire à l’idée de sa nouvelle vie. Tout ce que Navaé +disait n’était pas vrai, mais elle ne serait pas tuée, elle ne serait +pas mangée; le bonheur était encore possible pour elle. A Gomen, il y +avait beaucoup de taros, beaucoup d’ignames, une belle rivière, beaucoup +de poissons, des grandes pirogues, des îlots avec beaucoup de +coquillages; à Témala il n’y en avait pas, des îlots. Elle serait une +femme du chef de Gomen, toutes les popinées seraient ses compagnes. Bien +sûr, elle ne pourrait jamais aller à Témala dans son beau pays, ou si +elle y retournait, elle ne serait plus la popinée d’Attéa; les canaques +lui feraient du mal, et si elle n’en mourait pas, on la donnerait à un +homme quelconque. Quand son union au chef de Gomen serait un fait +accompli, il valait mieux qu’elle y restât, à Gomen. Et Kaavo, tout en +regardant à travers ses cils scintiller les étoiles, tout doucement se +résignait. + +Navaé, couché le long du corps chaud de la jeune popinée, subissait le +supplice de la tentation. Tous ses instincts de brute affluaient à son +cerveau obtus. Il se passait en lui une lutte intense qu’il démêlait +difficilement. Son orgueil et son ambition, les traditions et les +coutumes de la race, ses désirs de bête lubrique, toutes ces pensées +chaotiques s’agitaient, combattaient en lui. La puissance de son +entêtement fit triompher son besoin de domination. C’était déjà un +acheminement vers un progrès: la volonté domptant l’instinct, au profit +de l’ambition. La nuit se passa sans autre entretien avec Kaavo. + +Le matin, dès qu’il fit clair, ils se mirent en route pour Gomen, Navaé +conduisant toujours Kaavo par sa laisse. En approchant de Gomen, Navaé +évita même de se montrer aux canaques de sa tribu qui circulaient dans +les alentours. Ils arrivèrent à Koligo, à la case de Navaé, personne ne +les avait vus. + +Là, Kaavo toujours menée en laisse, Navaé portant encore ses armes, ils +pénétrèrent sous l’appentis qui était la cuisine. Au milieu, sur le +foyer éteint, une marmite ronde en terre cuite était calée sur des +pierres. Navaé plongea la main dedans, il en retira des ignames et des +poissons fumés. Kaavo et Navaé assis à côté du foyer éteint, l’un en +face de l’autre, mangèrent gloutonnement, bruyamment, sans échanger une +parole. + +Navaé était préoccupé, soucieux. Par moment il portait ses yeux fuyants +sur Kaavo, il n’osait plus la regarder; derrière son front bas et +embouti une pensée se formait, se durcissait, prenait corps; dans ses +yeux qui n’avaient jamais brillé de douceur, s’allumaient des +indécisions, des hésitations. + +Tout à coup, se précipitant sur Kaavo, il la terrassa, la tenant à la +gorge, étranglée, incapable d’un cri, d’un mouvement. Et prenant sa +longue sagaïe au harpon de raie, n’hésitant plus, il la lui piqua dans +un œil, mais cet œil s’obstinait à glisser, à tourner sous la pointe +aiguë; lâchant la gorge de Kaavo, il lui enfonça un doigt dans l’orbite +pour immobiliser l’œil, et de la pointe de sa sagaïe il le creva. Il en +fit autant à l’autre. + +Kaavo resta allongée, inerte. Du sang et une matière visqueuse coulaient +de sa face, tombaient en gouttes rouges sur la natte jaune. + +Navaé, sans s’occuper de Kaavo, alluma le feu. Il fit sa grande toilette +de guerrier, se noircit tout le corps, planta dans ses cheveux son grand +plumet, il se para de ses plus beaux ornements, et ramassant ses armes, +il allait partir lorsque Kaavo reprit ses sens. Elle se mit à se +plaindre, à gémir doucement, à pleurer. Pauvre Kaavo, peut-être +avait-elle des larmes dans ses yeux qui n’étaient plus. Navaé la souleva +et l’assit appuyée contre un poteau de la case. + +Kaavo porta les paumes de ses mains à ses orbites rouges et vides, et +elle resta immobile soutenant sa tête penchée; du sang ruisselait le +long de ses poignets et venait s’égoutter à ses coudes. Elle geignait +Kaavo, inconsciente, insensibilisée par la trop forte douleur. + +Navaé alla dans la tribu inviter le grand chef de Gomen, tous les +guerriers, et surtout Winda son rival, à venir chez lui prendre part à +un grand festin. Navaé voulait leur faire une surprise, il ménageait ses +effets. + +Navaé avait crevé les yeux de Kaavo surtout par jalousie, afin +d’empêcher le grand chef de Gomen de prendre et de garder cette jeune +popinée, alors que lui, Navaé, n’y avait pas droit. Elle était de sang +royal. + +En arrivant à la case de Navaé, les canaques y trouvèrent une popinée +toute maculée de sang, accroupie à terre, appuyée à un poteau; elle +geignait, inconsciente. + +Et Navaé se mettant à côté d’elle, dit aux guerriers: «C’est Kaavo, la +fille du chef de Témala, je suis allé seul la prendre dans sa tribu, je +l’ai emmenée ici, je lui ai crevé les yeux pour qu’elle ne puisse pas se +sauver. Je l’ai respectée, parce que, vous savez bien, la chair +virginale des filles est meilleure, et les hommes qui en mangent +deviennent plus forts. Nous allons manger Kaavo.» + +Parmi les guerriers de Gomen, il y eut quelques réprobations faiblement +exprimées: Avoir pris la fille d’un grand chef, lui avoir crevé les +yeux, et ensuite la manger, c’était quelque chose d’extraordinaire; le +sentiment atavique du respect des chefs se trouvait bouleversé. + +Mais le geste audacieux de Navaé, son mépris infligé à la tribu de +Témala, et sa cruauté, en imposèrent à tous les guerriers; ils lui +firent des acclamations: Navaé était le plus grand des guerriers, +c’était comme le diable. Qui comme Navaé?... Il n’y en avait pas. + +A côté de Kaavo insensible à tout, les canaques firent chauffer les +pierres. Lorsqu’elles furent prêtes, Navaé acheva Kaavo en lui fendant +la tête d’un seul coup de sa hache ronde en pierre bleue. Le grand chef +de Gomen et tous les guerriers en mangèrent, chacun un morceau, pour +avoir de la virilité, de la force. Navaé fut encore acclamé. Il n’y en +avait pas comme lui. + +Après cela, Navaé devint le grand chef de guerre de Gomen. Tous les +canaques avaient peur de lui. Il était connu et craint par toutes les +tribus de l’île. + +Et le conteur de l’histoire, lui aussi, orgueilleux de ses ancêtres, me +regarda fièrement; et se tapant sur la poitrine, il me déclara: «Navaé +c’était le papa pour papa pour moi.» Et lui aussi, le conteur, rapprocha +les bûches dans le foyer pour se chauffer le corps; tout à ses pensées, +il ne parlait plus. Derrière son front bas et embouti, je devinais son +regret de ces époques sauvages, et dans son regard fuyant, je lisais sa +fourberie, et sa haine pour l’homme blanc qui est venu mettre fin à +cette barbarie. + +Sur le sommet du mont Kaala, dans la nuit transparente illuminée par des +millions d’étoiles, voyant se profiler, puis s’évanouir en un lointain +flou, les contours sombres de la côte Calédonienne bordée par les +dentelles phosphorescentes des récifs, le regard planant sur le +Pacifique, vers l’infini, au sein de toute cette beauté majestueuse, +immuable, éternelle, je déplorais que cette nature sublime, faite pour +la douceur et le rêve, ait pu être profanée par de telles scènes +d’horreur. + +Et le roulement lourd des récifs s’élevant vers les nues, et le +sifflement lugubre des pétrels passant dans leur vol de flèche, et le +vent de la nuit qui gémissait doucement dans les sapins, me semblaient +être des plaintes venues de ces temps passés: les pleurs de Kaavo, la +belle popinée rouge. + + + + +FLIRT CANAQUE + +A mon ami P. V. + + +N’Doui sent bien que Malalou est à son goût. C’est une jolie popinée, et +toujours il pense à Malalou, et toujours il cherche Malalou dans les +sentiers perdus de la tribu. + +Mais Malalou s’est bien aperçue que N’Doui s’occupe d’elle; alors elle +évite de le rencontrer, elle fait un peu la coquette, Malalou, elle joue +l’indifférence.--Quand N’Doui est là, elle fait semblant de ne pas le +voir, ou, si elle est obligée de le regarder, elle allonge ses lèvres, +elle affecte d’être très contrariée de sa présence. + +Malalou est une jeune popinée d’une quinzaine d’années, à la poitrine +très altière; elle est ronde de partout, Malalou, fine de taille; ses +larges hanches s’évasent sous son blanc tapa de jonc battu. Et, suprême +élégance, par-dessus son tapa, juste derrière, arrondissant encore son +assiette, elle porte un petit volant de franges qui descend et bat sur +ses jarrets, comme un chasse-mouches. Le manche d’un couteau à gaine +sort de la ceinture tressée de son tapa. Malalou ne se blessera pas avec +la lame tranchante, non; elle sait s’accroupir et s’asseoir gentiment, +et même avec décence. + +Quand elle marche, Malalou, ses épaules remuent à peine, mais sa taille +se ploie, ses hanches roulent et ondulent; le chasse-mouches se balance +bien en mesure, et ses mollets ronds remontent. Quelquefois N’Doui la +suit de loin, Malalou, en pensant à beaucoup de choses. + +Dans la boule de ses cheveux, un peu sur le front, elle a planté un +peigne en bambou, Malalou. Deux lignes tatouées en bleu partent des +ailes de son nez, et vont se perdre du côté de ses oreilles.--Quand elle +rit, Malalou, elle montre des dents bien alignées, et bien blanches, +comme les dents des roussettes. + +N’Doui, lui, est un beau type d’homme, un athlète tout à fait complet, +il doit avoir vingt ans.--Tout nu il est léger, même gracieux, tant ses +mouvements sont souples. Habillé comme les blancs il serait trapu, +lourdeau et gauche.--N’Doui est né pour être nu, son baguiyou est +suffisant pour le vêtir. + +N’Doui n’a pas encore détaillé tous les charmes qui adornent la suave +Malalou, et font d’elle une belle, belle popinée. Il ne comprend même +pas toute l’harmonie de l’ensemble.--Mais N’Doui suit sa nature, il +s’abandonne à une impulsion qui le pousse de préférence vers Malalou, +plutôt que vers les autres popinées. + +Aujourd’hui Malalou est assise avec quelques popinées, autour d’une +marmite immense à trois pieds, qui règne sur la place commune, devant +les cases.--Malalou est très absorbée par la fabrication d’une ficelle +en magnagna. Elle ne fait pas de la dentelle, ni de l’irlande, ni des +trous-trous, Malalou... + +N’Doui est par là, il arrive sans se montrer, il se cache derrière une +case. Puis, il arrache une brindille de jonc, il l’arrange, la façonne, +en fait une petite sagaïe, qu’il lance sur Malalou. Malalou reçoit cette +inoffensive sagaïe dans le dos, elle cambre brusquement ses reins +flexibles, et elle pousse un petit Koui! Elle sait bien que c’est N’Doui +qui est là, mais elle ne se retourne pas.--N’Doui s’avance un peu, il +continue ses agaceries avec des brindilles, et avec des petits cailloux. +Chaque fois qu’elle est touchée Malalou fait un Koui!--Mais les Koui +vont en s’atténuant. A la fin Malalou ne dit plus rien; seule la place +touchée frissonne un peu. Alors N’Doui se montre tout à fait.--Malalou +feint d’être surprise, elle allonge les lèvres et fait la moue; puis, +vivement, elle prend sous la marmite un tison allumé qu’elle jette dans +les jambes de N’Doui.--Celui-ci saute en l’air pour éviter le coup, tout +en criant dans une note suraiguë Ouilllililililili!... Toutes les +popinées rient.--Malalou continue à rouler sa ficelle. + +N’Doui est resté là; maintenant il est appuyé contre un cocotier, il +joue du «courroua.» C’est une manière de longue flûte cintrée, en +roseau. Il la tient appliquée sur le bout de ses lèvres, N’Doui semble +souffler sur son pouce. L’autre extrémité de la flûte est en bas, au +bout de son bras allongé le long de sa jambe. D’un doigt il bouche et il +ouvre un trou, et touroutoutouroutoutou... Il joue en cadence le pas du +pilou, en battant la mesure sur la terre, avec son pied; et +touroutoutouroutoutou, il n’y a que deux notes et deux tons, mais par +moments pour que ce soit plus joli, il bourdonne avec ses lèvres +charnues, tout en roulant des touroutoutou. + +C’est enlevant, les popinées sont empoignées par la cadence, et tout en +continuant chacune son ouvrage, Malalou de corder son magnagna, elles +marquent la mesure avec leurs pieds. Peu importe les autres. N’Doui ne +voit que Malalou, et touroutoutou pour Malalou. Au bout d’un moment, +Malalou emportée par le rythme, oublie qu’elle doit être fâchée; et elle +regarde le beau N’Doui qui joue si bien du courroua.--Alors commence le +langage muet, mais si éloquent des yeux. + +Sans bouger la tête, de ses regards balancés en cadence, N’Doui détaille +tous les appâts, tous les avantages physiques de la jeune Malalou, +toujours en faisant touroutoutou. Ses yeux regardent la poitrine, puis +ils se portent sur un bouquet de cocotiers du voisinage. Puis ses yeux +regardent les bras, puis les jambes, puis tout de Malalou, et à chaque +chose désignée, les yeux indiquent le bouquet de cocotiers tutélaire, +toujours en cadence.--De temps en temps Malalou fait la moue, +touroutoutou; mais au fond elle est très flattée de cet hommage rendu à +ses grâces. + +Quand les autres popinées le regardent, N’Doui fait toujours +touroutoutou, mais ses yeux ne bougent pas. Les jeunes popinées ne +diraient rien, il le sait bien; mais les vieilles femmes feraient: +Tchiaaa! Dès que les popinées ne le voient plus, les yeux de N’Doui +roulent à nouveau, et recommencent à dire à la suave Malalou: Ces bras +ronds, ces jambes musclées, ce corps souple, tout ça joli, il faut que +ça aille dans ce bouquet de cocotiers, là-bas, au bout de mes yeux. Et +touroutoutou Malalou fait la moue. Mais un de ces jours elle ira toute +seule dans ce bouquet de cocotiers, en se donnant un petit air de pas +l’avoir fait exprès. Et Malalou sera surprise quand elle verra N’Doui, +elle se sauvera si maladroitement dans un taillis épais, comme une poule +craintive, que N’Doui l’attrapera facilement, Malalou, en +y mettant toute la violence d’un coq à crête rouge... Et +touroutoutouroutoutou......... Puis N’Doui ramassera ses cliques et ses +claques, et il se sauvera à travers la brousse, comme un voleur. + + + + +LE TAYO GRAS + +Conte canaque expliqué par Thiota-Antoine de la tribu des Paimbois. + + +PROLOGUE + +Il y a longtemps, longtemps, les canaques ne savaient pas qu’il existait +des hommes blancs.--Les blancs n’étaient pas encore venus dans notre +pays.--Les vieux racontaient que loin, loin, là-bas, sur des îles, où le +soleil sort de l’eau, il y avait des hommes jaunes, de la couleur des +requins. Et de l’autre côté, où le soleil descend et s’éteint dans la +mer pour faire la nuit, c’était des hommes noirs, noirs comme le charbon +du bois. Les vieux savaient tout. + +Les vieux vieux, les pères des vieux, avaient vu des hommes rouges qui +étaient arrivés à Balabio, sur une longue pirogue, apportée par un +cyclone. Les hommes rouges étaient grands, forts, les femmes aussi; +leurs cheveux étaient droits comme l’herbe, et sur leur corps et leur +figure il y avait des dessins. Ils ne savaient pas le langage des +canaques. + +Les hommes rouges avaient donné deux femmes au Chef de Balabio, pour +avoir la permission de descendre sur le sable. Les canaques avaient fait +camarade avec eux, et ils ne les avaient pas tués. Et puis, des hommes +rouges étaient restés là, sur un bout de terre que le chef avait laissé +pour eux, planter des ignames et construire des cases. + +Ces hommes rouges savaient creuser de longues pirogues dans des arbres +qu’ils attachaient l’un au bout de l’autre. Ils tressaient des jolies +nattes en jonc, ils piquaient des dessins noirs et bleus sur la peau des +canaques.--Après, ces hommes rouges étaient devenus vieux, et ils sont +tous morts. Il ne restait plus que leurs petits qui parlaient le langage +des canaques. + +Tout ça, ce sont les vieux qui nous ont raconté; eux ils n’avaient pas +vu, c’était le père pour eux qui avait dit. Nous, on ne sait pas, mais +on croit les vieux. + +Les vieux... longtemps... peut-être qu’ils étaient un peu sauvages, ils +ne connaissaient pas le «Bodieu» pour vous autres... Les vieux faisaient +toujours la guerre, toujours la guerre, pour voler les ignames, enlever +les popinées, et manger les hommes. + +Long... temps, il n’y avait pas de pocas[9], pas de poules, pas de +bétail. Les vieux de longtemps qui vivaient sur les montagnes, dans la +brousse, loin de la mer, ils mangeaient les poissons de la rivière... et +puis quoi?... Rien du tout... Ils tuaient les roussettes, les rats, les +oiseaux, et c’est fini... Les vieux, ils aimaient bien la viande... ça +c’était meilleur pour eux. + + [9] Porc. + +Quand il n’y avait pas de pluie, les ignames, les bananes, ne savaient +pas pousser. Souvent, les autres canaques, ceux qui étaient plus forts, +venaient voler les récoltes, et brûler les cases. Ceux qui n’étaient pas +forts se sauvaient dans la brousse, ils allaient se cacher au fond des +forêts. Alors ils ne plantaient rien. Ils n’avaient que les graines des +arbres, et les peaux de bouraos[10] pour manger. + + [10] Bourao.--Arbre à écorce épaisse, pâteuse, comestible en cas de + famine. + +Tu connais?... là-haut, à côté de la rivière le Diahot, plus loin que +Bondé, plus loin que Péhoué, plus loin que Ouénia,... marche, marche, +marche encore. Là où il y a des cailloux pour faire la monnaie des +blancs, tu sais bien?... il y a encore des terres cultivées par les +vieux canaques de longtemps... Là, à côté de la grande Montagne Ignambi, +ça y est: là c’est Pouapanou. + +Dans une petite vallée, sous les banians noirs où il n’y a jamais de +soleil, à côté des cocotiers que le vent remue, le long de la rivière, +là, il y a encore un peu des cases... Haaa... maintenant c’est fini... +tous les canaques sont presque morts... il n’y en a plus... Mais avant, +il y en avait beaucoup des canaques, partout, partout, comme les +feuilles des arbres. + +Dans la petite tribu de Pouapanou, longtemps. Mon vieux!... M’pouh!... +Il y avait un canaque gros, gros, gros; il était gras, gras, gras... les +pocas, c’est rien du tout! lui plus gros, lui gagné les pocas. Sa peau, +elle était rouge. C’était un petit des hommes rouges qui étaient venus +dans la grande pirogue... Nous, on ne sait pas bien, mais les vieux ils +connaissaient. Ce Tayo[11] là, il était plus gros que tous les canaques, +y en a pas comme lui. + + [11] Homme, mâle. + +Avant que les hommes blancs arrivent ici, dans notre pays, Tchia! +C’était pas bon de manger beaucoup... Tout à l’heure engraisser..., tout +à l’heure trop gras... Et puis après, les canaques des autres tribus +avaient besoin de tuer celui-là qui est trop gras, pour le +manger.--Maintenant encore, les popinées qui savent bien, disent aux +pikininis[12] qui sont gourmands: «Toi, si tu manges beaucoup, tu seras +trop gras, et les canaques de l’autre tribu vont venir te tuer pour le +caï-caï».--Les petits, ils ont peur. + + [12] Petits enfants. + +Tous les canaques de Paimbois, tous les canaques de Bondé, tous les +canaques de la vallée du Diahot, savaient bien qu’il y avait à Pouapanou +un gros tayo rouge, qui était gras, gras, qui était bon... Tous ils +avaient besoin de lui pour le manger. Les canaques avaient faim de la +viande. + +Tous les canaques allaient se cacher comme les émouchets, comme les +rats, dans les forêts, dans les rochers, à côté de la petite tribu de +Pouapanou, pour guetter le tayo gras, attraper le tayo gras quand il +sortirait seul du village, le tuer, et après le faire cuire dans les +cailloux. Son nom pour le tayo gras: Tchiaom. + +Le frère de Tchiaom, les camarades de Tchiaom, tous les canaques de la +tribu de Tchiaom, ils étaient pas contents que les canaques de Paimbois, +les canaques de Bondé, viennent tuer Tchiaom pour le manger.--Les +canaques de Pouapanou toujours garder Tchiaom, toujours faire attention +à lui. + +Ou là! là! Phouuu... Thiaom il avait peur... Lui toujours rester dans sa +case, à côté de la rivière, lui caché comme les rats. Lui jamais sortir +dehors, jamais marcher, jamais promener, jamais danser pilou, jamais +pêcher les poissons, jamais chasser les oiseaux... Tchiaom toujours +couché, lui beaucoup fainéant. Toujours manger, dormir, manger, +dormir,... Ha!... lui vient plus gros encore... Mon vieux!... tous les +cochons c’est petit... lui plus gros que les vaches marines... Tchiaom +connaît pas marcher, il est trop lourd... Lui bouger un peu... ça y est, +lui souffler: Ouââââ... Comme les tortues de mer, la nuit.--Tchiaom +toujours rester dans sa case, lui connaît plus sortir dehors. Tchiaom il +est trop gros, la porte elle est trop petite. + + +I + +Depuis quelques jours une atmosphère de recueillement pesait sur la +tribu de Bondé. Les habitants avaient des allures bien étranges, +certains d’entre eux paraissaient jouir d’une autorité privilégiée. Une +discipline sociale semblait s’être affermie. + +Les popinées étaient devenues encore plus humbles, plus serviles. Elles +allaient sans bruit, comme des ombres, pliées en deux, aplaties sur le +sol, toutes effacées; elles passaient hors des sentiers frayés, se +confondaient parmi la végétation afin d’éviter les regards méprisants +des hommes. Lorsque, pour les besoins de la vie ordinaire, l’une d’elles +devait se montrer aux canaques et leur adresser la parole, c’était à +peine si une voix craintive s’élevait de son corps prosterné. + +Les canaques, eux, étaient devenus plus hautains, plus autoritaires. +Dans l’exécution des choses simples ils prenaient des airs solennels, +semblaient accomplir un sacerdoce dont eux seuls étaient dignes. Ils +marchaient orgueilleux, fiers comme des coqs de bataille. Les canaques +s’étaient ressaisis, chacun avait repris conscience de sa valeur +d’homme, de guerrier invincible, et sa superbe de mâle s’en était accrue +d’autant. + +Certains canaques, dans toute la possession de leur force, portaient +enroulé autour de la tête et relevé en cimier, une sorte de turban +d’écorce de banian assouplie; cette haute coiffure en tromblon était +traversée par une ligne médiane en fibre de bananier. C’était un insigne +qui indiquait que ces individus étaient des manières de licteurs, de +gendarmes, des agents affiliés à la redoutable bande des chirurgiens, +médecins, bouchers, et spécialistes en diverses sorcelleries. En guise +de faisceaux, ils étaient munis d’une trique imposante. Cette +distinction donnait à ces individus le droit au respect de la tribu +entière. Les sujets ne les abordaient qu’avec des marques de grande +déférence. + +La nuit venue, autour des feux, les bavardages ne se prolongeaient plus +futiles, insignifiants, comme de coutume. Les canaques restaient dignes, +et n’échangeaient plus entre eux que des chuchotements confidentiels +indispensables, ou quelques paroles qui tombaient lourdes dans le +silence. + +Cet état d’esprit collectif était dû à un événement grave qui se +perpétuait dans les sombres forêts, sous les coupoles des arbres +centenaires. Un acte solennel qui marque une époque importante dans la +vie canaque se déroulait mystérieusement, hors des régions fréquentées. +L’avenir des individus, celui de la famille, celui de la tribu entière +s’affirmait. Les gloires héroïques des ancêtres disparus qui hantaient +les tabous des morts, et celles des guerriers des temps présents, se +transmettaient aux enfants mâles, aux garçons, aux hommes de demain. + +Depuis que la lune avait disparu des nuits, les jeunes gens, les éphèbes +de la tribu, aptes à porter les armes, avaient été emmenés secrètement +par des sorciers, au fond d’un ravin sauvage, sous les hautes fougères +arborescentes et les souples choux-palmistes, dans une forêt +silencieuse, au bord d’un ruisseau où se miraient les feuilles géantes +des taros. Ils avaient été conduits à un endroit ignoré surtout des +femmes. + +Là, sur un lit de paille fraîche, en se conformant aux rites sacrés, +avec des tiges éclatées de roseaux qui servaient de scalpel, un +officiant avait pratiqué aux jeunes gens un genre spécial de +circoncision, sans l’ablation complète.--Ce sacrifice avait duré fort +longtemps, car un brin de roseau s’émousse à chaque fois qu’il incise; +il avait fallu en employer un grand nombre pour chaque individu. + +Les patients étaient restés calmes, stoïques, sans proférer une seule +plainte. C’était un glorieux présage, les garçons de la tribu seraient +des guerriers intrépides. + +Et maintenant, dans la sombre forêt aux mille bruissements inconnus qui +semblent venir des esprits des morts errants par les futaies, les +néophytes, sous la garde des vieux et des sorciers, prolongeaient une +retraite sévère, avant leur consécration publique de guerriers. + +Les jeunes initiés écoutaient parler les vieux qui racontaient les +traditions des temps passés: Les triomphes des ancêtres; les ruses, les +prouesses des pères; les guerres de la tribu, son orgueil à maintenir, +ses haines à assouvir, ses terres à garder. Puis, on leur expliquait le +rôle glorieux de l’homme dans la société canaque: sa puissance, ses +droits dans la famille. + +Le mépris hautain qu’il doit montrer aux femmes: Ces êtres inférieurs, +incomplets, nés pour le travail, la servitude passive, et la maternité. + +Désormais ils étaient émancipés, affranchis des obligations avilissantes +de l’enfance, ils étaient des êtres supérieurs: Des hommes. Les mères +qui les avaient mis au monde, nourris, puis élevés, devenaient pour eux +de simples femmes; ils ne leur devaient plus aucune obéissance, de la +protection seulement, celle que l’on accorde aux êtres subalternes dont +on utilise le travail. Un guerrier ne doit jamais s’abaisser devant une +femme. Il ne peut s’incliner que devant l’autorité d’un chef. + +Cette retraite mystérieuse, dans un refuge ignoré, devait durer jusqu’à +la guérison complète. Ensuite, au jour et au moment fixés par le grand +Conseil, les jeunes guerriers barbouillés de suie, la chevelure +empanachée de plumes, le «baguiyou» en bataille, la sagaïe vibrante au +poing, la hache de pierre brandie menaçante, devaient, en un peloton +furieux qui soulèverait la poussière sous ses bonds trépidants, faire +irruption dans la tribu, sur la grande place du pilou. Cela devant +l’admiration muette de la peuplade assemblée. + +Et les jeunes guerriers, les yeux farouches, le rictus de la férocité +aux lèvres, avec des agilités simiesques, enlèveraient un pilou de +guerre, simuleraient des combats. Le rythme serait cadencé par +l’orchestre des vétérans. + +Après ce serait le grand discours de célébration scandé par l’orateur, +le barde de la tribu. + +Et quand le soleil serait descendu derrière les montagnes, loin dans la +mer, le grand pilou s’animerait à la lumière pétillante des étoiles, +sous les ombres mouvantes des arbres, hommes et femmes entremêlés. Alors +ce serait une danse furieuse d’êtres nus et noirs déchaînés par +instincts de l’érotisme, une saturnale démoniaque où les sexes se +chercheraient bestialement. Des popinées, craintives et fuyantes le +jour, deviendraient sous le couvert de l’obscurité, des bacchantes +inassouvies, inlassables. Les jeunes guerriers, stimulés par l’exemple +des aînés, affirmeraient hautement leur force virile. Ce serait leur +fête, leur triomphe. + +Et comme en toutes choses, la turbulente jeunesse dépasse toujours la +mesure, les éphèbes d’hier deviendraient tumultueux, agressifs, +batailleurs. Il y aurait des rixes et des victimes. + +Et les vieux qui sont très réfléchis, très conservateurs des traditions, +les regarderaient paternellement, et les laisseraient agir. Car les +jeunes représentent l’orgueil fougueux de la race, la force qui se lève, +l’avenir de la tribu. + +Les jours suivants, l’exubérance des jeunes guerriers se calmerait, +petit à petit ils rentreraient dans l’ordre, se mettraient à l’unisson +de leurs aînés. Désormais ils auraient les mêmes droits et les mêmes +devoirs collectifs que tous les adultes. + +Tout en attendant avec impatience cette fête licencieuse dont la date +prochaine n’était pas encore fixée, les canaques élevaient des +ornementations sur le place du pilou. Des squelettes d’arbres aux +branches en zigzags se dressaient sous les feuilles nonchalantes des +hauts cocotiers. Des banderoles d’écorce se déployaient à la brise. Les +popinées chargées d’assurer la ripaille amoncelaient déjà des tas +d’ignames. + +Selon une coutume, dans l’esprit du grand Chef, quelques individus +coupables de lui déplaire étaient déjà désignés pour s’abattre au milieu +du pilou, sous les coups sournois des haches des bourreaux. Ensuite, les +cadavres pantelants iraient dans les mains des dépeceurs. Ces victimes +attendues, mais que nul ne connaissait d’avance, tomberaient lourdement, +sans aucune protestation de la part de leurs semblables, puisque c’était +la volonté du Chef, et que le chef c’était le Chef. + +Puis, ce serait un repas vorace de grands carnassiers: De la chair +humaine saignante dévorée avidement, à pleine bouche: les os rongés, et +brisés pour en savourer la moelle. + +Mais en attendant cette joyeuse nuit de pilou, de débauche, de +cannibalisme, la tribu entière, en l’honneur des jeunes guerriers, +feignait une grande austérité de mœurs, un profond recueillement. +C’était une tradition venue des ancêtres, probablement instituée pour se +mettre en état de mieux sentir les plaisirs et les joies de l’orgie. + + +II + +Dans la transparence de la nuit qui modifie toutes les choses en des +êtres fantastiques, les niaoulis aux troncs blancs se dressent comme des +spectres. Les canards sauvages, dans les étangs, percent de leurs cris +nasillards le silence appesanti. Des insectes nocturnes stridulent +éperdument dans les herbes. Par instants, des roussettes passent d’un +vol mou, enveloppant, qui frôle les branches. + +Des formes imprécises, furtives, immatérielles même, tant elles sont +silencieuses, glissent à travers les brousses comme des esprits, se +faufilent, se perdent dans les ténèbres des taillis, entre les souples +colonnes de cocotiers dont les palmes frissonnent sous l’haleine du +vent. + +Ces ombres fugitives qui passent ainsi que de noirs fantômes, ce sont +les sorciers, les conseillers de la tribu canaque. Ils se rendent +mystérieusement à une case désignée, pour se réunir en grand Conseil, +donner leurs avis, si le Chef les leur demande, et recevoir ses ordres +impérieux. + +A cette époque, un Grand Chef était un maître absolu, un despote d’une +férocité inconsciente. Il suivait les traditions, les coutumes barbares, +sans aspirer à en sortir, sans faire aucune tentative pour s’élever, se +dégager des instincts brutaux de la race. Sa mentalité de tyran et celle +de son peuple sauvage ne pouvaient concevoir une autre forme sociale. + +Le pouvoir absolu d’un chef était guidé par ses propres superstitions, +toujours très obscures, et par celles qui lui étaient suggérées. Sa +puissance n’était réfrénée que par la crainte d’une force quelconque, +brutale ou spirituelle, supérieure à la sienne. Aussi, lorsqu’il voulait +prendre une grave détermination, le grand Chef consultait-il les +sorciers qui étaient en relations avec les diables, les esprits des +morts. Il tenait compte des présages annoncés par les vieux qui savaient +lire dans les signes de la nature. Il demandait les avis des redoutables +chefs de guerre. + +Après une lente infusion de ce mélange d’empirisme, de superstitions, et +d’idées pratiques, l’esprit du Chef était éclairé, les décisions +s’imposaient d’elles-mêmes. + +Les sorciers qui passaient pour fréquenter assidûment les diables, +pouvoir parler avec les morts, savoir faire mourir les hommes par des +maléfices, poser des tabous impossibles à franchir sans attraper des +maux inguérissables, arrivaient toujours à dominer par les craintes +qu’ils inspiraient, et à imposer leurs volontés au Chef et à la tribu +entière. + +Maintenant, dans une case hermétiquement close, le Grand Conseil est +réuni. Autour d’un petit feu qui couve près du poteau central, des +individus hideux sont assis en rond, la tête sous l’épais plafond de +fumée qui plane dans la toiture obscurcie. Quatre canaques barbus, +larges de poitrine, lourdement musclés, reluisants de suie, casqués d’un +cylindre noir, la hache de pierre au poing, sont accroupis en des poses +de gorilles, un de chaque côté du Grand Chef, deux derrière lui. Ces +sinistres athlètes sont ses gardes du corps, ses exécuteurs des hautes +œuvres, ses assassins dévoués. + +Des vieux aux membres maigres et nerveux, aux yeux vifs, pénétrants, +rusés et méfiants, imposent un respect irraisonné à toute l’assemblée. +Ce sont les sorciers, les empoisonneurs, les jeteurs de sorts. Chacun +d’eux possède des fétiches dont lui seul connaît l’emploi et la +puissance. On les craint. + +Des personnages moins caractérisés représentent les penseurs, les +chercheurs, les observateurs en un mot: Les augures. Ils savent ce que +disent les nuages, le soleil, la lune, les étoiles qui brillent. Ils +peuvent appeler le vent et faire tomber la pluie. L’eau des rivières, +commandée par eux, va sur les montagnes féconder les cultures. Les +attitudes des arbres foudroyés, les formes bizarres des pierres et des +morceaux de bois, leur sont des indications précieuses. Ils comprennent +les chants des oiseaux, les rumeurs confuses des forêts, et les râles +plaintifs des nuits. Ceux-là ne sont pas très méchants, ils n’appellent +pas la mort. La tribu les a en haute estime. + +Un hercule à la mine farouche, sous l’énorme toison de ses cheveux +crépus, est le Chef des guerriers. Comme ceinture il a une corde autour +des reins. A ses attaches puissantes sont enroulées des tresses. Il +personnifie la force animale, la ruse sauvage, patiente, la férocité +sanguinaire. Toute la tribu est fière de lui. + +Cette réunion du Conseil n’étant pas solennelle, le Chef est nu, il n’a +pas revêtu le manteau de gala. Sa personnalité ne se différencie de +celles de ses conseillers que par la place où il est assis, par son +attitude plus hautaine, et par ses paroles autoritaires. Car il parle, +le Chef, et toute l’assemblée muette l’écoute avec respect. Il expose +ses volontés au sujet de la fête qui doit avoir lieu prochainement. +Celle de la jeune classe des guerriers. + + * * * * * + +Voici à peu près le compte-rendu de cette mémorable séance rapporté par +Thiota-Antoine qui, lui, le tenait de ses ancêtres des Paimbois. + +Le grand Chef a dit: Tout à l’heure, à la petite Lune, grand pilou, +grand caïcaï à Bondé, nous allons faire la fête des garçons... Nous +avons besoin de manger la viande avec beaucoup la graisse. Moi, je +connais quatre hommes à tuer, mais ceux-là ne sont pas très gras... Nous +allons chercher encore un autre... Là-bas, à Pouapanou, il y a un gros +tayo rouge qui est gras, gras... maintenant il est bon... Les guerriers +de Bondé vont aller à Pouapanou, ils prendront le tayo gras pour +l’amener ici... Les garçons qui attendent dans la forêt ont besoin de +manger la graisse, après ça ils seront forts, forts comme les gaïacs, et +durs comme les pierres. + +Le Conseil approuva cette alléchante proposition et le chef continua: + +Demain matin, au petit soleil, deux hommes qui savent bien parler, Moéon +et Bogham, partiront à Ouénia, ils iront voir le petit Chef de cette +tribu, et ils lui donneront trois bouts de roseaux et deux battes en +écorce de figuier. Ça y est... Le petit Chef saura que c’est un grand +pilou à Bondé, la fête des jeunes guerriers. + +Moéon et Bogham prendront une hache de pierre, autour du manche ils +attacheront des rameaux de fougères des montagnes, et les plumes des +ailes de cagous. Ensuite ils enrouleront autour de la hache une corde de +banian, et ils laisseront libres les deux bouts de la corde... Ils +présenteront la hache au petit Chef. Le petit Chef comprendra. S’il fait +un nœud avec les deux bouts de la corde, c’est qu’il acceptera +l’alliance de guerre, pour aller battre les hommes des montagnes dans le +pays des cagous... Moéon et Bogham donneront aussi au Chef de Ouénia +deux dents de canaque mort. Ça c’est pour dire qu’il y aura beaucoup à +manger. + +Après avoir exposé son projet de rapt de l’homme gras, le Chef demanda à +ses conseillers s’ils ne voyaient aucun empêchement matériel à cette +expédition guerrière, et s’ils ne pressentaient pas certains maléfices +qui fussent contraires à sa réussite. + +Bogham, celui qui avait été désigné comme ambassadeur parce qu’il savait +si bien parler, parla: + +Le chef de Ouénia, c’est un petit Chef. Le chef de Bondé, c’est un grand +Chef, c’est le chef de tous les canaques, il n’y en a pas comme ça. Mais +peut-être que le petit Chef de Ouénia ne le sait pas assez, peut-être +qu’il ne voudra pas attacher le nœud de la corde, peut-être qu’il ne +sera pas content de faire la guerre aux Pouapanous... Alors! moi je lui +dirai quoi? + +Le Chef de Bondé furieux à l’idée de cette possibilité répondit sur un +ton de colère: Si le petit Chef de Ouénia ne veut pas s’allier avec la +tribu de Bondé, nous lui ferons la guerre, les hommes de Ouénia +resteront toujours là-haut, dans les montagnes, jamais plus ils ne +descendront à la mer, jamais ils ne mangeront des poissons de l’eau +salée, c’est fini pour eux! Ils ne passeront plus sur la terre de Bondé, +nous tuerons ceux qui voudront passer. + +Le Conseil approuva ces menaces de représailles énergiques. + +Ensuite, le plus vieux sorcier prit la parole, raconta une histoire +tombée dans l’oubli, et y adapta des choses extraordinaires qu’il avait +mûries dans la solitude: + +Il y a longtemps, longtemps, quand j’étais petit, les canaques de +Pouapanou sont venus à un pilou de Bondé... Pendant la nuit, les hommes +de Pouapanou ont enlevé une popinée de Bondé, elle s’appelait Ouvé, +c’était une femme du chef Téama... Les guerriers de Bondé pour se venger +sont allés là-haut, à Pouapanou, ils ont tué trois hommes et attrapé +deux femmes, ils ont brûlé les cases, et cassé tout. La popinée Ouvé +était cachée dans la brousse, les guerriers de Bondé n’ont pas pu la +trouver... La tribu de Pouapanou a été obligée de payer avec de la +monnaie en coquillages, et la guerre a été finie. Ça c’est longtemps, +moi j’étais petit... Après, quand j’ai été grand, le chef Téama est +mort. + +Tous les membres du Conseil se souvenant que ce fait un peu vague avait +eu lieu jadis, reconnurent que le vieux sorcier disait la vérité, et +alors le vieux sorcier assuré de la crédulité de son auditoire continua, +encore plus persuasif: + +La nuit, je suis allé à côté de la rivière, dans les trous des rochers, +où il y a des morts, je portais à manger aux morts... Je suis resté là, +j’ai fait des choses que je connais pour appeler les diables, les +toguis, et j’ai attendu, attendu. + +Au bout d’un moment, un diable a jeté un caillou dans l’eau. J’ai +regardé, sous les banians, dans les rochers, partout, partout où c’est +noir... Un autre caillou est tombé dans l’eau, et puis encore un +autre... Moi j’ai dit: Quoi? Viens ici! toi, le diable. + +Le diable n’était pas content, il s’est mis en colère, et il a poussé un +bout de la montagne, beaucoup de rochers sont tombés dans la rivière, +des arbres ont été cassés, les chauves-souris se sont envolées... Après, +quand le bruit a été fini, moi j’ai parlé: Dis donc?... Pourquoi tu fais +tomber les cailloux, toi! + +Téama, le chef mort est sorti tout de suite des rochers, et il a parlé +fort, il a dit: «Hommes de Bondé, maintenant vous êtes amis avec les +hommes de Pouapanou. Longtemps les canaques de Pouapanou m’ont trompé, +ma popinée Ouvé n’était pas cachée dans la brousse, les canaques de +Pouapanou avaient fait mauvais pour elle, et après ça le père de Tchiaom +a tué Ouvé, et tous les canaques l’ont mangée... Voilà ce que Téama le +Chef mort m’a dit». + +En présence de ces révélations venues d’un Chef défunt, les membres du +grand Conseil s’agitèrent, tous furent d’avis qu’il fallait châtier les +Pouapanous, manger le Tayo gras parce que son père avait mangé Ouvé. + +Et le vieux sorcier, pour renforcer l’idée de vengeance, ajouta: + +Téama a encore dit: Demain, je vais te donner les «baouis» qui +appartenaient à Ouvé, ils sont attachés avec ses cheveux et avec des +poils de roussette. Quand tu auras les baouis, tous les guerriers de +Bondé sauront que ça c’est vrai, et ils seront plus forts que les +canaques de Pouapanou, ils pourront les battre et prendre le Tayo gras. + +Ensuite, un vieux canaque, celui qui savait comprendre ce que disent les +arbres secs, et les rochers dressés debout comme des hommes, prit la +parole: Dis donc! sorcier? demain, la nuit, tu parleras avec Téama dans +les rochers, tu lui demanderas les «baouis» de Ouvé. S’il te les donne, +ça sera bon de faire la guerre; s’il ne te les donne pas, ça ne sera pas +bon. + +Le grand Chef et tout le Conseil furent d’avis qu’il fallait avoir ce +fétiche pour guider la réussite de l’expédition, puisque le Chef mort +l’avait offert au sorcier, sous les banians noirs. + + +III + +Après bien des palabres, bien des discussions interminables, où chaque +ambassadeur défendit âprement les intérêts de sa tribu, le chef de +Ouénia avait accepté les battes en écorce de figuier; il avait attaché +le nœud de l’alliance à la hache de pierre qui lui était présentée, +enveloppée de ses symboles. + +La tribu de Ouénia donnait le passage sur ses domaines. Elle marchait +d’accord avec celle de Bondé pour aller à Pouapanou, s’emparer de la +personne du tayo gras, en employant la ruse jointe à la force. + +Quant au vieux sorcier qui avait le pouvoir d’évoquer l’esprit de feu +Téama, jadis chef de Bondé, il avait facilement prouvé la véracité de +ses dires. + +Au pied d’un contrefort de roches calcaires qui se coupait en falaise, à +pic du Diahot, il avait mené les canaques les plus qualifiés pour ces +sortes de constatations. Là, dans des cavernes aux entrées cachées par +des banians rabougris, régnaient des sépultures, où reposaient et se +désagrégeaient des ossements d’ancêtres. + +Un glissement de pierres calcaires clivées sur un lit d’argile s’était +produit, il en était résulté un éboulis de rochers avec quelques arbres +rompus, déracinés. + +Pour les canaques, il n’y avait aucun doute possible. Ce phénomène de +rochers déplacés brutalement appartenait au surnaturel. Il avait fallu +une poussée, n’est-ce pas?... Qui l’avait donnée cette poussée?... Non +pas les hommes... Ils n’étaient pas assez forts... Alors, c’étaient les +diables, les morts, l’inconnu, l’incompréhensible que l’on n’essaye même +pas de définir. + +Les explications du vieux sorcier étaient exactes. Il se trouvait là +lorsque les rochers avaient été déplacés par la colère de Téama, de +Téama qui avait été insulté par les canaques de Pouapanou. Jadis ils +avaient mis à mal sa popinée Ouvé, ensuite ils avaient mangé sa chair. +Et lui Téama, il n’avait appris cela que depuis qu’il était mort, depuis +qu’il errait par les nuits sombres, et regardait vivre les canaques... +C’était le père de Tchiaom qui avait tué Ouvé d’un coup de sa hache... +Et ce crime de lèse popinée de Chef était resté impuni... Maintenant +Téama le chef mort était en fureur, il fallait servir sa vengeance, afin +de conjurer les mauvais sorts qu’il pouvait jeter sur les canaques... La +tribu était sous la menace de calamités impossibles à prévoir. + +Pendant une nuit brumeuse, propice aux manifestations de la fureur de +Téama, le vieux sorcier, muni de ses fétiches, s’était transporté seul à +la sépulture, dans les rochers. + +De loin, d’une colline située en face, sur l’autre berge de la rivière, +les canaques apeurés avaient entendu parler le sorcier; ils avaient +aussi entendu la voix de Téama, le mort, qui criait dans le fond des +trous. Tous les canaques avaient allumé un feu pour se protéger des +diables qu’ils sentaient dans le voisinage, mais qu’ils ne pouvaient +voir.--Les diables ont peur du feu. + +Puis, au milieu des rochers, sous les banians tordus, dans l’obscurité +intense, il y avait eu une dispute, et des pierres qui roulaient +lourdement. Et les bruits s’étaient éteints, l’épouvante du silence de +la nuit avait pesé sur les choses. Il n’était plus resté que la plainte +du vent dans les broussailles. + +Soudain, un cri aigu s’était élevé des roseaux qui frissonnaient le long +de la berge, il avait fait «kouiii». C’était un diable qui contrefaisait +sa voix pour en appeler un autre. En présence de ce danger vague, les +canaques s’étaient enfuis, ils étaient allés se réfugier dans les cases, +près du feu, hors des atteintes des esprits toujours malveillants. + +Le matin au grand soleil, le sorcier n’était pas encore de retour. Où +était-il?... Qu’était-il devenu?... Personne ne le savait. Personne +n’osait aller à sa recherche, car, à moins d’y être convié par les +sorciers eux-mêmes, les affaires des sorciers ça ne regarde pas les +canaques. + +Le surlendemain, au grand jour, au moment où l’on pensait le moins à +lui, le vieux sorcier avait surgi de terre, dans la tribu, au milieu des +habitants surpris. + +En présence du Grand Chef et de tous les notables assemblés, le sorcier +avait raconté ses aventures étranges: Il avait pénétré dans la sépulture +de Téama pour lui parler, pour lui demander les «baouis» de la popinée +Ouvé, afin de posséder ce fétiche qui devait assurer le succès de la +vengeance tardive. + +Téama avait refusé de lui donner les «baouis», parce que les «baouis» +étaient doux et chauds comme la poitrine de Ouvé; et que lui Téama, +lorsqu’il s’ennuyait seul, il allait les toucher, là-bas, loin, dans les +forêts de l’Ignambi. + +Alors lui, le sorcier, il s’était disputé avec Téama le chef mort. Téama +furieux avait fait rouler des rochers pour l’écraser; mais lui, le +sorcier, il avait sauté en l’air et les rochers n’avaient pas pu le +tuer, ils ne l’avaient que blessé un peu, au pied. Et il montra une +légère entaille au gros orteil. + +Ensuite, il avait dit à Téama que, s’il ne voulait pas donner les +«baouis», lui grand sorcier de la tribu, il allait jeter tous ses os, à +lui Téama, dans la rivière le Diahot; que les inondations emporteraient +ses os à la mer, et qu’après il serait obligé d’aller rester à côté de +ses os, avec les poissons, les loches, les requins, loin de Bondé. + +Alors Téama, ou plutôt l’esprit émanant de son corps qui ne voulait pas +quitter Bondé, avait consenti à donner les suggestifs «baouis» comme +fétiche. + +Téama, toujours incorporel, était parti devant, en laissant ses os se +reposer; il avait marché, marché, marché, à travers les forêts, par les +montagnes, les vallées, les creeks. Lui le sorcier, il l’avait suivi, +suivi, suivi, au bruit de ses pieds sur les feuilles sèches qui +craquaient. Il était beaucoup fatigué le sorcier, mais il avait marché +toujours, toujours, il ne s’était jamais arrêté. + +Enfin! Lui et Téama étaient arrivés dans le fond des forêts noires de +l’Ignambi. + +Là, entre les racines noueuses d’un kaori, sous des vieux cailloux +moussus, ils avaient trouvé les «baouis» de Ouvé. Téama les lui avait +donnés. + +Après cela, Téama était parti, sans faire de bruit, pour aller rejoindre +ses os. Lui le sorcier, il n’avait pas pu le suivre, il était revenu +seul, et maintenant il était fatigué, fatigué. + +Après ces explications surnaturelles bues par les canaques, le sorcier +avait déroulé de sa tête une bande de feutre en écorce de banian, puis +il en avait extrait les fameux «baouis» de la belle Ouvé. Ils se +composaient de trois «Oua-cicis» et de quatre petits cailloux bleuâtres, +le tout enfilé en chapelet par une cordelette tressée en cheveux humains +et poils de roussette. + +Devant ce fétiche qui venait des morts, l’assistance s’était reculée +avec crainte. Seuls les initiés et quelques esprits forts avaient osé le +toucher respectueusement, pour s’assurer de sa nature matérielle. Puis +le sorcier avait repris le fétiche et l’avait remis dans son turban, +autour de sa tête aux cheveux crépus, d’un blanc brûlé, jaunâtre. Et il +s’en était allé maigre, efflanqué, nerveux, seul comme toujours. + +Toutes les opérations de sorcellerie du vieux spirite avaient +réussi.--Le chef de Bondé et la tribu entière marchaient d’accord avec +les mânes des ancêtres, puisque Téama, le chef parmi les morts, voulait +aussi que Tchiaom fût pris, tué et mangé.--Téama le mort aurait sa part +du festin, les sorciers en grande cérémonie la lui porteraient à sa +sépulture, et ils la déposeraient en offrande, sur les rochers, à côté +des débris disloqués de son squelette. + +Le vieux canaque qui comprenait le langage des oiseaux avait interrogé +un corbeau qui croassait, il lui avait demandé: Attraperons-nous le tayo +gras?... Aussitôt le corbeau avait crié: Koaque... Koaque..., quatre +fois.--Ça voulait dire beaucoup oui.--Pour récompenser le corbeau le +vieux canaque lui avait promis du sang caillé. + +L’entente avec les canaques de Ouénia était faite. + +Sous de tels auspices, la dévastation du village de Pouapanou, et le +rapt de l’homme gras devaient réussir, sans aucun mécompte du côté des +agresseurs. + +Les jeunes gens qui étaient toujours cachés dans la forêt n’avaient +aucun droit de prendre part à une expédition guerrière, avant que la +cérémonie officielle de leur pilou eût eu lieu, mais ils pouvaient se +réjouir d’avance, pour célébrer leur avènement à la virilité, ils +mangeraient l’homme gras de Pouapanou. + +Pour aller à Pouapanou, s’emparer de l’homme gras, piller et revenir, il +fallait trois jours, sans se presser, en prenant le temps nécessaire aux +ruses. Les guerriers, et l’homme gras qu’il faudrait peut-être porter, +en l’attachant à une barre de bois, seraient de retour à Bondé deux +jours avant la nouvelle lune. + +Le Conseil avait conclu que le grand pilou devrait avoir lieu dès que la +lune apparaîtrait, tordue comme une feuille de gaïac, au-dessus de la +montagne du tonnerre, (le dôme Tiébaghi). + +Alors le grand Chef donna ses ordres définitifs. Les chargés du +protocole organisèrent le cérémonial de la fête. Les popinées amassèrent +des provisions de victuailles.--Tous ces préparatifs se firent au grand +jour, à la lumière, au vu et au su de tout le monde. C’était pour le +pilou des jeunes gens. + +Il n’en fut pas de même en ce qui concernait la préparation de la chasse +à l’homme. Afin d’éviter le bavardage des femmes, et l’espionnage +toujours à craindre, le chef des guerriers prévint secrètement ses +hommes qu’ils eussent à se mettre en forme, à se rendre invincibles. + +Avant le départ pour le raid, d’un lever de soleil à l’autre, soit, +pendant vingt-quatre heures, les guerriers afin d’être plus lestes, plus +agiles, plus forts, observèrent une continence et une abstinence +rigoureuses. Chacun se munit d’un fétiche, et en cachette fit les +simagrées qu’il crut nécessaires pour se préserver des coups, se rendre +invulnérable. + +Durant cette retraite les guerriers conservèrent un grand calme; ils +vaquèrent à leurs occupations, sans rien changer à leurs habitudes. Ils +évitèrent même de se grouper en nombre. Tout cela pour ne rien laisser +deviner de leurs intentions belliqueuses. En silence, dans l’ombre, +sournoisement, chacun perfectionnait ses armes, s’essayait dans les +incantations. L’un appointait ses sagaïes au feu, en prononçant des +paroles fatidiques. L’autre enroulait une tresse, résineuse autant que +magique, autour de la poignée de son casse-tête, pour le fixer bien en +main. Les plus richement armés aiguisaient leur hache de pierre bleue, +sur un bloc de grès apporté autrefois par des hommes inconnus et +redoutables. + +Saturés de fierté et d’orgueil, les guerriers de Bondé attendaient le +glorieux jour de départ. + + +IV + +Dès que les blancheurs de l’étoile du matin nacrèrent les cimes des +montagnes, des guerriers à la mine sournoise quittèrent furtivement les +cases. Un à un, ils filèrent, en un glissement souple, léger, +silencieux, à travers les brousses. Plus loin, hors de la tribu de +Bondé, à des endroits désignés, ils se rejoignirent, formèrent des +groupes qui s’allongèrent sur différents sentiers, et s’acheminèrent +d’un pas élastique vers les Paimbois. + +Cette dispersion des forces était faite pour ne point éveiller +l’attention des canaques étrangers qui pouvaient rôder dans la région. +Les guerriers de Bondé qui prirent part à ce raid mémorable étaient au +nombre de deux cents, affirment les traditions venues de ces temps +héroïques. + +Quand le soleil fut à pic, lorsque les hommes marchèrent sur l’ombre +fuyante de leur tête, quelques guerriers audacieux, quoique soupçonneux +et méfiants, s’infiltrèrent dans la tribu de Ouénia, prirent contact et +se concertèrent avec leurs alliés. On les attendait, on fut vite +d’accord.--Le gros de la horde de Bondé camperait hors de la tribu, en +se cachant par bandes, dans les forêts, sur la rive droite du Diahot. +L’attaque du village de Pouapanou aurait lieu le lendemain, dès l’aube. + +Des guerriers astucieux comme les corbeaux, rusés et vigilants comme les +émouchets, ayant le pouvoir de se rendre invisibles, allèrent en +reconnaissance à Pouapanou, étudier les faits et gestes des habitants, +voir si la tribu se tenait sur ses gardes, et surtout savoir quelle +était la case occupée par Tchiaom, le tayo gras. + +Pendant ce temps, la tribu de Ouénia rassembla une centaine de +guerriers, déjà mis en état de combattre par le jeûne et la continence. +L’on apprit par les espions que la tribu de Pouapanou ne se doutait +aucunement du péril qui la menaçait. Mais il fut impossible de savoir +dans quelle case habitait le tayo gras. Ses parents et amis devaient le +cacher soigneusement, comme toujours. + +Tout s’annonçait bien. Trois cents guerriers armés et préparés pouvaient +facilement surprendre et vaincre une petite tribu qui ne prévoyait pas +une attaque, et n’avait aucun moyen immédiat de défense. + +Au déclin du jour, lorsque la nuit s’embrume et mélange lentement toutes +les choses, les avant-gardes des hordes sauvages confondues parmi les +broussailles, les rochers et les arbres, s’approchèrent de Pouapanou. +Patiemment, silencieusement, les guerriers prirent position. Ils +s’aplatirent sur des collines, se terrèrent dans les renfoncements du +sol, se mêlèrent aux herbes, pour guetter, épier tous les mouvements du +village. + +En attendant le jour, dans les vallées boisées proches de Pouapanou, le +gros de l’armée bivouaqua par groupes, sans aucun feu. Des sentinelles +se blottirent dans les ombres de la nuit. Ce fut une veillée d’armes, au +milieu d’une obscurité si épaisse que les canaques ne pouvaient plus se +voir, ils se devinaient à leur souffle. + +Par moments, dans le silence qui bourdonne, un cri venait troubler le +roulement berceur des ruisseaux, une branche morte tombait mollement sur +les feuilles, des vers luisants scintillaient dans le noir comme les +yeux des esprits, et la peur instinctive de l’inconnu étreignait les +âmes superstitieuses des canaques. Les terribles guerriers de demain se +serraient les uns contre les autres, leurs doigts se crispaient autour +des armes. Ils attendaient. Et le grand sorcier qui tenait les magiques +«baouis» de la belle Ouvé de jadis réconfortait les âmes. + + * * * * * + +Lorsque la lumière du jour éclaira le fond des vallées, les toits +pointus des cases suaient une fumée épaisse qui traînait sur le chaume. +L’un après l’autre, les habitants de Pouapanou sortirent à quatre pattes +de leurs meules de paille. Puis, ils se dressaient, cherchaient une +place, et s’étiraient au soleil du matin qui s’élevait au-dessus de +l’Ignambi. + +Vivifiés par ce premier bain de lumière, après avoir reçu quelques +victuailles des mains des popinées, les canaques vaquèrent à leurs +diverses occupations, et à leurs plaisirs, chacun selon ses goûts. + +Les vieux, plus rassis, plus positifs, allèrent donner leurs soins aux +plantations: déboucher les petits cours d’eau des cultures, botteler +quelques touffes de cannes à sucre, étayer des régimes de bananes. En un +mot faire une œuvre utile à la collectivité, tout en s’amusant. + +Les jeunes, plus exubérants, plus vagabonds, toujours en quête de +quelque mangeaille imprévue, ou de quelque trouvaille inédite, partirent +à l’aventure, sans but bien défini, en se groupant selon les amitiés. +Tout leur était bon: L’oiseau que l’on tue d’un coup de pierre, +l’anguille que l’on voit se glisser à travers les joncs, le caillou +roulé qui a la forme voulue pour la fronde, la gaulette de bois dur qui +fera une sagaïe bien droite, l’étang poissonneux que l’on empoisonnera +avec des lianes. Et ils s’en allaient gais et insouciants, leurs joyeux +aé, aé, aé, é, é, é, a, am, retentissaient dans les échos des montagnes. + +Pendant ce temps, les envahisseurs toujours aux aguets suivaient les +mouvements, les allées et venues des canaques de Pouapanou. Lorsqu’ils +les virent peu armés, dispersés hors du village, sans aucune méfiance, +ils s’approchèrent sournoisement, avec des ruses de félins qui +convoitent une proie. + +Ceux en vedettes sur les hauteurs descendirent, se glissèrent comme des +lézards au fond des replis du terrain, se faufilèrent dans les herbes, +sans déceler leur présence par les ondulations des tiges. + +Les hommes cachés dans les forêts aperçurent le signal convenu. Alors +ils avancèrent sous bois, d’un arbre à l’autre, à travers les lianes, +les racines déchaussées, les feuilles mortes, les fougères tenaces. Ils +avançaient souples, légers, silencieux, les yeux scrutateurs, avec des +finesses, des subtilités de rats en maraude. Parfois ils s’arrêtaient, +s’immobilisaient sur la pose, pour définir un bruit qu’ils écoutaient. +Et ils avançaient toujours. + +Séparés en plusieurs bandes, avec patience, lentement ils entouraient le +village. Excepté du côté de la rivière, où des canaques de Pouapanou +s’occupaient à la pêche, en poussant devant eux un radeau de feuillage +sur lequel les poissons sautaient par surprise, et frétillaient au +soleil. + +Depuis de nombreuses récoltes d’ignames, la tranquillité de la tribu de +Pouapanou n’avait été troublée par aucune incursion dévastatrice de ses +voisins. Les guerriers des Ouébias, terribles et pillards, restaient +chez eux, dans le haut bassin de la Ouaième. Les rapports avec la tribu +de Ouénia située en aval, le long du Diahot, étaient pacifiques. Cela +malgré quelques disputes survenues dans les pilous. D’ailleurs on était +de la même race, on parlait le même langage. Mais autrefois il y avait +eu une scission dans les familles de chefs, une guerre s’en était +suivie; ensuite l’on avait établi une vague ligne de démarcation des +domaines respectifs, et maintenant on restait chacun chez soi, sans +grandes relations, car une méfiance réciproque subsistait, elle s’était +transmise de père en fils. + +Et, comme l’habitude de la sécurité et du bien-être apporte +l’insouciance, les sybarites de Pouapanou vivaient heureux. Aucun +ferment de guerre ne flottait dans l’atmosphère du Diahot. + +Bientôt, les premiers assaillants qui avançaient sans bruit, avec une +certaine crainte de l’imprévu, furent à quelques pas des habitations. +Là, ils s’arrêtent pour étudier la disposition des cases, savoir où +était l’homme gras, et convoiter quelques popinées accroupies sur +l’herbe, autour d’un feu. + +Leur plan de campagne était de s’emparer d’abord du Tayo gras, par +surprise, afin de ne pas lui contusionner la chair. Ensuite, si les +canaques de Pouapanou voulaient le défendre, il y aurait bataille, +tuerie, pillage, viol, incendie. Mais si les Pouapanous consentaient à +donner leur Tayo gras au Chef de Bondé, et à ne faire aucune tentative +pour le reprendre, tout s’arrangerait au mieux. La tribu de Pouapanou, +afin d’être délivrée de ses envahisseurs, payerait une rançon en +ignames, taros, cannes à sucre, armes et monnaie canaque. Et la guerre +serait terminée, la paix serait conclue. + +Malgré leur perspicacité de chasseurs, les assaillants ne purent arriver +à savoir où se tenait l’homme gras. Mais qu’importait, las d’attendre, +sur les conseils des sorciers, le chef de guerre donna le signal. Et les +envahisseurs commencèrent à s’infiltrer graduellement dans la tribu, et +à pénétrer avec prudence dans les premières cases. + +Les popinées aux yeux fureteurs, quoique mi-clos et baissés par habitude +servile, et à l’ouïe toujours en éveil, sous des apparences voulues de +surdité, avaient senti qu’un danger imprécis les menaçait. Sans brusquer +aucun mouvement qui eût pu déceler leurs inquiétudes, du regard elles +s’étaient renseignées, et elles avaient vu des canaques armés qui se +faufilaient, rampaient à plat ventre sur la terre, dans les herbes. Tout +doucement, sans vivacité, avec une indifférence jouée, elles s’étaient +levées de leur place, et elles s’en étaient allées tout simplement, +suivies des petits. Dès qu’elles s’étaient senties hors de la vue des +rôdeurs, elles avaient filé à la hâte. + +Comme les tribus canaques sont toujours des labyrinthes bien connus des +seuls habitants, l’alarme avait été vite donnée, toutes les popinées +s’étaient sauvées avec les «pikininis», à travers la brousse, ainsi que +des cagous craintifs. Quelques-unes s’étaient terrées sur place, dans +des cachettes préparées à l’avance, en prévision de surprises toujours +possibles. + +Les canaques très observateurs des gestes avaient compris qu’ils étaient +éventés, que l’alarme était donnée. Et un mot d’ordre avait circulé. +Alors, en une ruée folle ils avaient envahi le village, cerné toutes les +cases. + +Malgré leur habileté à disparaître instantanément dans les taillis, une +trentaine de popinées et des enfants n’avaient pu réussir à s’échapper, +à travers les bandes désordonnées des assaillants. + +Les guerriers, surexcités par leur irruption fougueuse dans le village, +ne purent maîtriser leurs instincts de bêtes féroces. Malgré les +recommandations faites par les sorciers, de ne tuer personne si les +Pouapanous ne se défendaient pas, les guerriers massacrèrent quelque +vieux et des infirmes qu’ils trouvèrent devant eux. Dans le feu de +l’action des popinées furent terrassées et prises de force, quelques +jeunes gens parvinrent à s’échapper grâce à leur agilité décuplée par la +peur. + +Un aveugle qui portait bonheur à la tribu fut, surtout pour cette +raison, assommé, déchiqueté en lambeaux dans un éclaboussement de sang, +sous les coups acharnés des haches de pierre. Au lieu de calmer les +canaques, ce premier carnage exaspéra leur fureur, ils virent rouge, +poussèrent des cris à faire trembler les montagnes. Ils voulaient le +Tayo gras. + +Les sorciers, le Chef de guerre et ses lieutenants durent employer la +violence pour ramener ces énergumènes dans l’ordre. Quand ce fut fait, +l’on procéda méthodiquement. + +Toutes les cases étaient encerclées par des assaillants qui dansaient +autour une ronde furieuse, mais aucun n’osait y entrer. Cependant, +c’était là que se trouvait l’homme gras. + +Alors le vieux sorcier parla. Traduction: Vous pouvez entrer dans les +cases, sans crainte, j’ai fait des exorcisations. Les diables qui font +mourir les canaques ne sont pas là, je les ai chassés avec les cailloux +du feu... Dans la nuit j’ai vu Téama, il est venu toucher les «baouis» +de Ouvé; lui qui sait tout, il m’a dit que si vous trouviez des hommes +cachés dans les cases, ils se rendraient sans se défendre. Pénétrez sans +peur dans les cases, vous êtes les plus forts de tous les canaques. +N’oubliez pas que le Chef de Bondé veut le Tayo gras, vivant. + +Et les perquisitions commencèrent. Avant de s’introduire dans une case, +un guerrier, de la pointe aiguë de sa sagaïe, en sondait l’entrée à +travers les touffes de filaments végétaux qui bouchaient la porte. Puis +il se baissait, et avec méfiance il passait la tête pour regarder au +fond, dans le noir. Et d’un saut brusque il entrait, suivi de plusieurs +des siens... Personne... Après avoir ramassé le butin qui leur plaisait, +les canaques sortaient l’un derrière l’autre, courbés en deux. Et ils +allaient ailleurs recommencer les mêmes investigations. Plusieurs +escouades de guerriers procédaient à ces recherches. + +Un groupe de fouilleurs fut moins protégé par l’esprit de Téama. Au +moment ou l’un des guerriers s’allongeait ainsi qu’une anguille et se +glissait par la porte, un coup mat s’était appesanti, le guerrier était +tombé à plat ventre sur la terre, avec un tremblement des jambes, la +moitié du corps dans la case. Un silence tragique avait suivi ce coup +sourd. Puis les canaques s’étaient ressaisis, ils avaient tiré le +guerrier par les pieds. Son crâne était ouvert comme un coco fendu. Ses +cheveux et sa figure étaient barbouillés de sang rouge. + +Alors il y avait eu un tumulte. Les canaques présents avaient douté des +pouvoirs surnaturels du vieux sorcier, ils avaient lancé de timides +imprécations contre lui. Et le sorcier informé de cette attaque à son +prestige était venu à la hâte. + +Quoique petit et maigre, de son regard aigu comme une pointe de flèche +il avait fouillé dans la cervelle des canaques, et de son bras levé qui +brandissait des choses étranges enroulées dans une peau de banian, il +les avait fait reculer d’une vingtaine de pas. Ensuite il avait adressé +des signes aux montagnes sombres de Bondé, puis il s’était baissé sur le +mort et lui avait parlé, à voix basse, longtemps, longtemps... Et après, +il avait mis son oreille contre la bouche sanglante du mort, et le mort +lui avait répondu. + +De loin, les canaques avaient suivi les yeux vifs et mobiles du sorcier +qui écoutait les paroles du mort; tour à tour ils avaient vu dans ses +yeux de la colère, du calme, et de la fureur; à ses coups de menton en +avant, et à ses balancements de tête, ils avaient su quand c’était bon +et quand c’était mauvais. Les canaques, sans avoir entendu, ils avaient +compris. Maintenant ils savaient qu’il y avait à cette mort une cause +mystérieuse au-dessus de leur force, et ils se taisaient. + +Après s’être frotté la poitrine avec du sang, le sorcier s’était levé de +dessus le cadavre, et il était venu parmi les canaques assemblés. Tous +s’étaient écartés de lui craintivement, aucun n’avait osé lui demander +ce que le mort avait dit. Mais de lui-même le sorcier avait daigné leur +expliquer pourquoi le guerrier avait été tué. + +Gorripo, le mort, était un mauvais canaque, les diables le suivaient +toujours, parce que: il y avait de cela trois lunes, Gorripo avait eu +des relations, dans un champ d’ignames, avec une femme du chef des +pirogues. Une fois Gorripo avait pénétré dans la forêt d’un tabou pour y +chercher des lianes; une autre fois il avait pêché des crevettes dans un +creek, quand c’était tabou. Depuis deux lunes, Gorripo, poussé par un +gros oiseau des palétuviers, voulait tuer Dévé: Dévé le canaque qui +savait bien parler avec les «ouapipi»[13]... Alors, les diables en +voyant que Gorripo faisait toujours mauvais, avaient désigné un canaque +de Pouapanou pour le tuer. Et au moment où Gorripo entrait dans la case, +un diable avait fait du bruit à droite pour lui faire tourner la tête de +ce côté, pendant que l’homme qui abattait sa hache était à gauche. Et +Gorripo avait été tué. Voilà! + + [13] Le plus petit oiseau de l’île. + +Et comme certaines fautes commises par Gorripo étaient connues de +quelques canaques, et qu’en temps ordinaire les canaques sont très +discrets, très fermés, ils n’avaient pas parlé. Mais en présence de la +mort du coupable, tout s’était dévoilé pour corroborer les dires du +sorcier. Tout ça, c’était vrai. + +Durant cet incident lamentable, les guerriers en faction autour des +cases n’avaient pas relâché leur vigilance. Le peloton qui avait perdu +le sombre Gorripo n’osait plus s’aventurer dans la petite embrasure +empaillée de la porte fatale: alors il proposa de brûler la case pour se +débarrasser du même coup, et du canaque homicide, et des diables qui +hantaient ce refuge. Mais les sorciers et le chef de guerre s’y +opposèrent. Peut-être que c’était l’homme gras qui avait donné le +terrible coup de hache... On ne savait pas?... Et si c’était l’homme +gras, il était encore dans la case. Le chef de Bondé avait dit de le +prendre vivant. Il fallait donc le prendre vivant. + +Les canaques convinrent qu’ils arracheraient la paille, +déchiquetteraient le pourtour de la case hantée avec de longues perches +à crochets, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que la carcasse nue. +Après, quand ce serait fait, on verrait bien à travers les gaulettes de +bois quel était l’être redoutable qui habitait là-dedans. Aussitôt +adopté par le conseil, le projet fut mis à exécution. + +Malgré cette diversion, les recherches continuaient toujours dans +d’autres cases. Tout à coup des volées de pierres s’abattirent en +ronflant sur une troupe de canaques qui gesticulaient dans une éclaircie +de cocotiers, au milieu du village: Des coups secs, nets, précis. Des +exclamations de surprise, des cris plaintifs; une dispersion brusque en +un sauve-qui-peut derrière des abris quelconques. Un guerrier, la +poitrine trouée, gisait inerte à terre. Plusieurs étaient blessés et +hurlaient de douleur, d’autres restaient abasourdis. + +C’étaient les canaques de Pouapanou qui, après s’être rendu compte du +trop grand nombre de leurs adversaires, s’étaient réfugiés sur des +hauteurs dominant le village, et tiraient des salves de pierres de +frondes sur leurs ennemis, avant de s’enfuir dans les forêts des +montagnes. + +Des bandes de guerriers envahisseurs, tout en esquivant les pierres, +simulèrent une montée en masse vers les crêtes des collines. Et les +frondeurs de Pouapanou, ne se sentant pas en force, disparurent dans +l’épaisseur des bois. + +Lorsque les Pouapanous furent loin, afin de parer à un retour offensif +de leur part, des guerriers se postèrent en sentinelles. Après cette +escarmouche, la fouille des cases recommença avec plus de prudence et +plus d’hésitation. + +Soudain, des guerriers réputés intrépides surgirent épouvantés d’une +case, en se bousculant; ils vociféraient tous à la fois. Lorsqu’ils +furent un peu calmés, ils dirent ce qu’ils avaient vu: + +D’abord ils étaient entrés dans la case, ils avaient regardé partout, et +ils n’avaient vu personne. Sur un côté il restait encore un peu de feu +pour dormir; dans le fond, entre les piquets fichés en terre, il y avait +du bois à brûler. Ensuite ils avaient cherché sous les nattes, dans la +paille, entre les gaulettes, pour trouver des choses à emporter. L’un +d’eux s’était rapproché du tas de bois. A ce moment le bois avait bougé +un peu. Celui-là s’était reculé vivement et il avait dit aux autres de +regarder: Le bois avait bougé beaucoup. Tous ils l’avaient vu bouger, +aussitôt tous ils avaient su que c’était un diable qui était là. Alors, +pris de panique, tous ils s’étaient sauvés dehors. Et maintenant qu’ils +savaient qu’un diable était dans la case, ils ne pouvaient plus y +entrer, sans s’exposer à des malheurs épouvantables, impossibles à +imaginer; des malheurs qui tracassaient encore les victimes, même après +leur mort. + +Le sorcier appelé d’urgence arriva en toute hâte. La ténébreuse affaire +lui fut minutieusement racontée, renforcée par la mimique de la scène +vécue. Le sorcier très circonspect demanda encore certains détails. En +possession de tous les renseignements, il s’absorba dans une méditation +profonde. Les canaques silencieux attendaient sa décision. + +Après un entretien muet avec les esprits épars qui émanaient de la +nature sauvage, le sorcier transfiguré, grandi, déclara qu’aucun homme +ne pouvait entrer dans cette case, mais que lui-même, lorsqu’il aurait +fait les gestes, dit les mots nécessaires pour avoir sa toute puissance, +il y entrerait, suivi de deux guerriers qui étaient protégés par un +tabou de Bondé. + +Sans désemparer, il demande sa hache de pierre. Un de ses servants la +lui remit. Lorsqu’il l’eut vibrante à son poing, il se mit à courir à +longues enjambées autour de la case maudite, tout en lançant des coups +paraboliques qui sifflaient dans l’air, le long de la paille, pour +terroriser les esprits néfastes. Après quelques minutes de cette +cérémonie énergique il fut essoufflé, et s’arrêta. + +Quand il eut repris haleine, il partit sans avoir prononcé une parole. +Au bout d’un moment les canaques anxieux l’entendirent vociférer au +dessus de leur tête, et ils l’aperçurent gesticulant sur un tertre, au +sommet d’un petit monticule tout proche. Il se baissa, alluma un feu. +Lorsque son feu fut ardent, il jeta dessus des rameaux de feuilles +vertes pour avoir une fumée épaisse. Puis il se mit à danser un pilou à +lui, autour de son feu, coupant la fumée de ses rapides coups de hache, +à droite, à gauche. Cela tout en prononçant des mots en un langage +inconnu des canaques. Son vocable d’incantations épuisé, il arrêta sa +danse, fit lentement un tour sur lui même, embrassa de son regard les +montagnes à la ronde. Puis il prit un tison et descendit de la colline, +en balançant le feu au bout de son bras, pour en aviver la flamme. + +De retour à la case diabolique, le sorcier installa son feu en face de +la porte, puis il le couvrit d’un bouquet spécial de feuilles vertes, +afin d’obtenir une fumée noire, d’une odeur âcre. + +Ensuite, il appela deux canaques à longues barbes, coiffés de volumineux +turbans d’écorce molle. Aussitôt les deux désignés furent devant lui, la +hache haute, trépignant le prélude d’un pilou. Alors le sorcier tout en +entrecoupant ses paroles de gutturaux Oua! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha! a-ha! +criait aux canaques barbus: Dansez! Dansez! fort! tapez! tapez la terre! +Coupez le vent! Coupez la fumée! Coupez les diables! a-ha! a-ha! a-ha! + +Et les guerriers s’animèrent, furent empoignés d’un accès de +quasi-démence: Ils bondirent en des contorsions souples et brutales de +combat, les haches tournoyaient en des miroitements de jade polie, les +longues barbes crépelées ondulaient en cadence sur les poitrines qui +haletaient en mesure, pendant que la terre résonnait sous les coups +sourds des talons. + +De sa voix caverneuse le sorcier actionnait les danseurs, tout en +agitant d’un bras, au-dessus de la tête, le paquet de mystérieux +fétiches enroulés dans la peau de banian rouge, dont un bout flottait en +écharpe; de son autre main, il brandissait la hache verte. Tout à coup, +tête baissée, les bras en avant, il se lança à travers la paille de la +porte. Il était dans la case. Ses deux acolytes s’y engouffraient +derrière lui. Dehors, le silence des instants solennels se fit, et les +guerriers, les yeux farouches, la sagaïe ardente pointée vers la case, +attendaient l’être fantastique qui allait en sortir. + +Le sorcier, avec ses deux acolytes contre ses flancs, la hache haute, +s’était immobilisé en dedans de la porte. Lorsque ses yeux magnétiques +eurent pénétré l’obscurité, il scruta minutieusement l’intérieur de la +case... Tout était calme... Rien de suspect. + +Ne formant qu’un bloc avec ses gardes de corps, il s’approcha du tas de +bois. Pendant un instant il le fixa... Le tas de bois se mit à +trembler... Le sorcier ne recula pas, ses gardes de corps se serrèrent +contre lui... Le bois tremblait encore. + +Une lueur d’hésitation passa dans l’esprit du sorcier, mais il se +ressaisit aussitôt, empoigna un morceau de bois et le souleva, puis un +autre, et un autre... Le bois tremblait toujours. Et le sorcier continua +de soulever le bois, et le bois à trembler, et les gardes aussi. + +Lorsque la moitié du tas de bois fut enlevée, le sorcier découvrit une +forme ondoyante, souple, lisse, de la couleur jaune d’un coco mûr... +Alors il prononça quelques paroles impératives... Une créature humaine +se dégagea du tas de bois, et se leva à croupetons. C’était une jeune +popinée au teint clair, à peine dans la puberté. + +Au commandement du sorcier, les canaques barbus voulurent appréhender la +popinée et l’emmener dehors. Mais pour leur échapper, d’un saut brusque +elle se jeta sur le poteau de la case, et s’y cramponna de toute la +force de ses quatre membres prenants, comme un «tigga» (un poulpe). Avec +brutalité les canaques l’arrachèrent de son poteau, non sans mal, car +elle leur fit aux bras de profondes morsures, jusqu’au sang. Grâce à +l’intervention énergique du sorcier, sous l’impression de la douleur qui +appelle la vengeance, les canaques barbus ne tuèrent pas la popinée. +Malgré sa résistance acharnée due à l’instinct de la défense, elle fut +poussée, traînée dehors. + +Lorsque la jeune popinée, tenue par les sombres licteurs, parut hors de +la case, les intrépides guerriers s’aperçurent qu’ils avaient été +effrayés par une faible femme, qu’ils s’étaient honteusement enfuis +devant elle. Sans aucun raisonnement, ils entrèrent dans une violente +fureur. Sur-le-champ ils voulurent la massacrer, la punir de son audace, +de son imposture. Leur mentalité d’anthropoïde ne pouvait admettre que +si le bois avait bougé, c’était que la popinée enfouie dessous avait +tremblé de peur, et que son tremblement s’était communiqué au bois qui +la couvrait. + +Mais le sorcier, qui avait une intention autre, défendit le massacre. +Ses paroles furent peu écoutées, car, de prime abord, ce fait visible, +tangible, ne venait pas du surnaturel, c’était une tromperie; et les +canaques arrogants avançaient quand même pour frapper leur victime. + +Le sorcier et ses deux gardes barbus protégèrent de leur corps la jeune +popinée qui s’était tapie derrière eux, contre la paille de la case; ils +durent, en opposant leurs armes, parer vivement quelques coups de +sagaïes qui lui étaient destinés. Malgré les admonestations et les +menaces diaboliques du sorcier, les guerriers s’opiniâtraient dans leur +idée de tuer cette femme, de la souiller, et de la manger, après +purification de son organe par le feu. Tout cela dans le but de laver le +déshonneur qu’elle leur avait infligé. + +Le cercle tumultueux, vociférant, menaçant de ses armes, s’excitait de +ses cris et de ses gestes épileptiques; il se resserrait autour du +sorcier et de ses gardes de corps qui étaient acculés contre la case, et +faisaient un rempart à la popinée blottie. Elle était si épouvantée que +sa tête avait disparu dans la paille, pour ne pas voir le coup qui +allait la tuer. + +L’énergique sorcier qui sentait que ses gardes de corps commençaient à +faiblir allait être obligé, pour éviter une rixe sanglante, d’abandonner +la victime à la fureur des forcenés en révolte contre son pouvoir +spirituel. Quand un jeune guerrier, fier, audacieux, la voix haute, +s’ouvrit à coups de bâton, un passage à travers la cohue qui s’écartait +devant lui. Il alla se joindre au groupe du sorcier, puis il fit +volte-face. De sa voix tonitruante et des moulinets de son bâton, il fit +reculer sous ses yeux dominateurs la meute féroce des canaques, malgré +les protestations et les menaces sourdes qui s’élevaient de tous côtés. +Petit à petit les cris s’apaisèrent, le calme revint. + +Les guerriers farouches avaient reculé devant le fils aîné du grand chef +de Bondé, le Téïn, celui qui était tout puissant après son père, et qui, +selon la coutume, en certaines occasions usait de son autorité pour +s’entraîner au pouvoir, s’habituer à la domination. + +Et le fils du Chef harangua les guerriers: Cette popinée est pour moi, +son nom c’est Tili, je la prends. Je fendrai la tête à celui qui la +touchera... Vous! guerriers de Bondé! au lieu de vouloir tuer une femme, +comme on tue un cagou qui cache sa tête dans les feuilles... Au lieu de +menacer le sorcier qui peut vous faire mourir, vous auriez dû chercher +l’homme gras... Où est l’homme gras?... Mon père vous a dit de lui +amener l’homme gras! Le soleil est déjà au-dessus de vos têtes et vous +n’avez pas encore pris l’homme gras... Demain, quand le soleil plongera +dans la mer, vous devez être à Bondé, avec l’homme gras prisonnier. Si +vous n’y êtes pas, le Chef sera terrible. Il tuera plusieurs de vous. + +Votre Chef de guerre, avec des hommes qui sont plus courageux que vous, +eux, ils ont cherché le Tayo gras; ils ont trouvé sa case. Le Tayo gras +s’est sauvé, il avait fait un trou dans la paille, et il a sauté dans la +rivière. L’eau n’a pas gardé les traces de ses pieds, elle s’est +refermée. Où est-il maintenant le Tayo gras?... Vous devez le trouver. + +Pendant que vous vouliez tuer ma popinée Tili, des guerriers arrachaient +la paille de la case où Gorripo a eu la tête fendue comme un coco... A +travers les gaulettes, ils ont vu un grand canaque blanc (un albinos) +qui a des grosses jambes, et ses jambes ne pouvaient plus le porter, il +n’avait pas pu se sauver. + +A travers les gaulettes, les guerriers ont lancé des sagaïes sur le +canaque aux grosses jambes. Il sautait comme un rat, il criait comme une +roussette... Une sagaïe l’a piqué dans le ventre, après il sautait moins +fort. Une autre sagaïe l’a piqué dans le cou... Et il est tombé par +terre... Et puis, les guerriers ont piqué beaucoup de sagaïes dans son +corps. Il était comme un oursin noir de la mer... Et maintenant, il est +mort. + +Pendant que les autres tuaient l’albinos qui a fendu la tête de Gorripo, +vous! vous ne cherchiez rien du tout. Vous vouliez tuer la popinée qui +est pour moi... C’est une popinée rouge, les canaques de sa tribu, +long... temps... ils ont monté le Diahot, avec les pirogues de Arama... +Les vieux, ils ont vu. + +Maintenant, c’est fini de parler. Tout le monde vous allez chercher les +traces du Tayo gras... Il faut le Tayo gras, pour le manger au pilou de +Bandé. Attention à vous!... + +Après ce discours empreint d’une forte autorité, les canaques +s’organisèrent en plusieurs bandes, et se mirent à la recherche de la +piste de l’homme gras. + + +V + +Pendant que les guerriers pisteurs, les yeux rivés au sol, observent +attentivement les cailloux, la terre et les feuilles mortes; tandis +qu’ils se penchent sur les herbes foulées, et se dressent vers les +rameaux froissés, tout cela dans le but de découvrir des traces, le +conteur Thiota-Antoine dira les émotions étranges par lesquelles passe +Tchiaom le Tayo gras. + +«La case de Tchiaom, elle est à côté la rivière, cachée dans les lianes, +cachée dans les bambous, cachée dans les bananiers, les autres canaques +ne peuvent pas voir, les Pouapanous seuls connaissent. + +Tchiaom le tayo l’est beaucoup gras, lui couché dans sa case... Lui pas +moyen dormir... Tu sais! lui couché sur la natte, son oreille elle est à +côté de la terre... Ha!... Lui entendu! Boum... Boum... Boum... beaucoup +les pieds des hommes qui sont marcher, marcher... Tchiaom, lui dit: +«Quoi?... Ça c’est les canaques!... Peut-être sont faire la guerre pour +nous?... Eux sont besoin manger moi?...» Mon vieux!... Tchiaom lui peur, +lui faire le petit trou dans la paille... lui regarder dehors... +Ouâââââ... beaucoup, beaucoup les canaques avec les casse-têtes, avec +les haches, avec les sagaïes... Hououou... là! là!... Tchiaom beaucoup +peur, lui content sauver. + +Passer par la porte, c’est pas bon... les canaques vont voir lui, vont +tuer lui... Lui chercher, lui chercher pour sauver?... Ha! lui trouvé... +Lui faire gros trou dans la paille de la case, ça c’est bon... Lui +creuser, creuser, creuser vite... Ça y est, fini le trou dans la paille, +casser les taouras[14] pour le bois... Lui entrer dans le trou... A oua! +pas moyen... lui connaît pas, lui trop gros ventre... Ha! Lui beaucoup +peur, lui pousser, pousser, pousser, pousser avec ses pieds,... Lui +gratter son ventre, lui gratter son dos... Ça y est! lui fini passer, +lui sorti dehors... Tchiaom lui connaît pas courir, lui rouler, rouler +par terre comme la barrique... Plaff!... Lui tombé dans la rivière, à +côté des roseaux... Lui cacher... lui écouter les canaques crier... Là, +c’est pas bon, lui besoin sauver plus loin. + + [14] Liens. + +Tchiaom nager, nager, nager vite comme les poissons... Lui connaît pas +plonger au fond, lui monter toujours en haut de l’eau comme le bois +sec... Ça fait rien! nager, nager, nager quand même... Ha!... Lui arrivé +là-bas, à côté des brousses, lui monter sur la terre, lui marcher sur +l’herbe, lui sauver dans la grande forêt... Les canaques Bondé connaît +rien du tout pour lui... Où qu’il est le Tayo gras?... Sait pas! + + * * * * * + +Dans une partie de la tribu, sous les ombres d’un banian qui étendait +ses lourdes branches infléchies vers le sol, les prisonnières avec leurs +enfants étaient assises, tassées les unes contre les autres.--Autour du +groupe, des gardiens impassibles veillaient. + +Aucune appréhension, aucune frayeur ne se peignait sur les visages +charnus et inexpressifs des popinées. Elles étaient là, bien assises, +sans fatigue, indifférentes à leur sort de l’instant, qu’elles +trouvaient acceptable par le calme qu’il offrait. Chez ces natures +primitives, la peur ne se manifestait qu’en présence du danger immédiat, +lorsqu’elles le voyaient. Leur esprit insensible, peu émotif, ne +souffrait pas à l’avance de la douleur éventuelle du lendemain. + +De naissance, par transmission de mœurs, les popinées savaient qu’elles +appartenaient entièrement aux hommes, que les hommes étaient les maîtres +de leur existence, et que leur existence, bonne ou mauvaise, était +subordonnée aux guerres, aux rapts, aux violences, aux rivalités, et aux +jalousies des hommes. Et, puisque la vie des femmes était ainsi, les +popinées qui y étaient préparées par long atavisme n’en souffraient +point moralement. Pour elles, dans la nature tout était bien. C’était +comme ça chez tous les êtres vivants. Les mâles étaient toujours les +plus beaux, les plus forts; ils commandaient, ils battaient les +femelles. + +La fidélité toute relative des popinées n’était maintenue que par la +peur des coups, et celle des rixes que leurs débordements pouvaient +faire naître entre les hommes, et dont, finalement, tout le poids +retombait sur elles. Si parfois l’une d’elles poussée par un instinct, +par une impulsion inconsciente, s’attachait plus particulièrement à un +homme, c’était d’une manière animale, charnelle, qui se manifestait +brutalement, avec toute la violence de la race. Une jalousie féroce, +démonstrative, était la manière la plus facile d’exprimer ces sentiments +rudimentaires.--Bien souvent, en raison de certains usages de préséance, +ou de marchés conclus, les popinées appartenaient à des canaques, depuis +leur naissance. Il en résultait presque toujours que les vieux +possédaient les jeunes femmes. + +Les popinées étaient très attachées à la tribu où elles avaient grandi, +dans une insouciance de bête, avec la seule occupation matérielle de la +nourriture assez facile. Le paysage leur était familier, elles en +connaissaient les plus petits détails, et les plus infimes ressources. +L’accoutumance aux visages des habitants leur était une attache de plus. + +Le sentiment maternel n’était pas très développé chez ces êtres si près +de la nature. Venaient-elles à perdre un enfant, elles pleuraient, +criaient comme des possédés durant une heure, et tout le chagrin s’étant +extériorisé, c’était fini. Le lendemain elles n’y pensaient plus. Donner +ses enfants à celles qui n’en avaient pas était dans les coutumes. +Parfois elles faisaient entre elles des échanges de gosses, elles +préféraient les nouveaux, et oubliaient tout à fait leurs vrais +enfants.--Malgré ce détachement, les petits n’étaient pas délaissés, ils +appartenaient à la tribu entière, mangeaient à tous les foyers. + +Donc, les popinées prisonnières ne s’inquiétaient pas beaucoup de leur +sort futur. Sans aucune réflexion, elles savaient que si les canaques +les tuaient, ils ne les tueraient pas toutes, et que certainement ils +tueraient l’autre, celle à côté. + +Les coutumes leur disaient que selon toutes les probabilités, les +canaques de Bondé les emmèneraient captives chez eux, pour être leurs +femmes.--Que ce soit un homme ou l’autre, cela était indifférent à leur +fonction de popinée, et à leur caractère passif. + +Elles savaient aussi que les canaques pouvaient se servir d’elles, par +bandes; et ensuite les laisser là, dans leur tribu. En ce cas elles +recevraient des coups, les canaques de Pouapanou les battraient, les +martyriseraient pour les purifier. + +Mais tout ça c’était loin, elles verraient plus tard ce qu’il +arriverait. En attendant, leur préoccupation la plus sérieuse était de +ne pas quitter leur pays et leurs habitudes. Elles aimaient animalement +leur case, leur bauge, leur terroir. + +Pendant que les apathiques popinées regardaient avec indifférence les +conquérants circuler dans la tribu, des ululements venus de loin, d’en +bas de la rivière, annoncèrent que les guerriers avaient trouvé la piste +du Tayo gras, et qu’ils la suivaient pas à pas. + +Et les cris s’éteignirent afin de ne pas activer l’homme gras dans sa +pesante fuite à travers la forêt et tous les obstacles. Les canaques +pensaient pouvoir le surprendre, exténué, à bout de souffle, abattu sous +une broussaille, et par conséquent facile à maîtriser, à attacher avec +des liens, sans meurtrir sa succulente chair destinée au chef de Bondé. + +Pendant longtemps les traqueurs suivirent la piste de Tchiaom. Cela leur +fut aisé, car le Tayo gras était lourd, ses pieds laissaient de +profondes empreintes dans la terre, ils écrasaient les feuilles. Le gros +Tayo, encombré de sa graisse, n’était pas leste, pas agile, il ne +pouvait se faufiler à travers les racines et les lianes enchevêtrées +sans marquer des traces de son passage, et les actifs pisteurs suivaient +toujours ses pas. Le Tayo gras poussé par la peur qui lui donnait des +forces était allé loin, loin, sur les montagnes boisées, dans les +rochers de l’Ignambi, au milieu d’un pays inquiétant que les canaques de +Bondé ne connaissaient pas. + +Et le soir vint, et la nuit était proche, et l’obscurité augmenta sous +les arbres des forêts sombres, et la meute des ardents pisteurs ne vit +plus les traces du Tayo gras, et elle dut s’arrêter. Alors les frayeurs +superstitieuses de l’inconnu arrivèrent en foule à leur esprit. +Aussitôt, avant qu’une panique se déclanchât, d’un regard ils se +comprirent. Tacitement ils convinrent de suspendre les recherches +jusqu’au lendemain, au jour, et de filer vite à la tribu de Pouapanou, +se joindre aux autres guerriers pour se sentir en nombre, en force. + +Il fallait prendre garde aux canaques de Pouapanou qui couraient la +brousse, tous les hommes valides étaient encore vivants, redoutables. Et +pendant la nuit, à la faveur de l’obscurité, ils pouvaient attaquer. +Peut-être que les Pouapanous n’avaient pas peur, quand il fait noir. + + * * * * * + +Lorsque tous les guerriers furent de retour, et rôdèrent par bandes +pillardes dans le village de Pouapanou, ils virent proche du troupeau de +femmes captives, deux gaulettes piquées droites en terre; et sur ces +gaulettes, des faisceaux de paille attachés par des liens de gaïacs. +C’était le tabou mis sur les popinées. Nul ne pouvait franchir cette +barrière morale sans s’exposer aux pires catastrophes, dont la plus +anodine était d’être tué sur-le-champ par les gardiens qui veillaient, +hors de l’enceinte imaginaire. + +Les canaques furent quelque peu contrariés de cette décision prise par +les sorciers, mais ils s’y soumirent sans aucune protestation autre que +celle de faire la moue en claquant la langue. Le tabou c’était sacré. +Pendant la nuit il n’y aurait pas de débauche, aucun désordre, la +discipline s’imposait. + +Cette mesure avait été prise par le Conseil, afin de se tenir sur ses +gardes, prêts à subir une attaque des guerriers de Pouapanou qui avaient +eu le temps de s’armer, et peut-être même de chercher du renfort dans +les autres villages. Ignorant les relations qui existaient entre les +canaques de Pouapanou et ceux qui habitaient aux sources du Diahot, le +Conseil avait prévu le pire. + +Les guerriers de Bondé et ceux de Ouénia n’étaient pas satisfaits de +leur journée. Cependant, lors de l’attaque brusquée ils avaient massacré +une douzaine de canaques de Pouapanou, sans grand effort, et dans le feu +de l’action, deux popinées qui fuyaient avaient été transpercées de +sagaïes. Elles étaient mortes peu d’instants après. Mais de leur côté, +ils avaient eu trois hommes tués, notamment le sombre Gorripo; plus deux +autres qui étaient tombés sous les coups des pierres de fronde; et ils +avaient aussi des blessés. + +Malgré ces pertes, et toutes les ruses employées, ils n’avaient pu +s’emparer de la corpulente personne du Tayo gras. Maintenant il était +là-haut, dans les forêts, sur l’Ignambi, et peut-être qu’il marchait +toujours, sans s’arrêter. Demain il allait falloir reprendre ses traces, +les suivre, les suivre, pour aller où?... Ils ne le savaient pas... Ça, +ce n’était pas le pays pour eux. + +Non! les sorciers ne les avaient pas trompés, lorsqu’ils leur avaient +certifié que les chances étaient de leur côté, que l’entreprise +réussirait pleinement, sans aucun mécompte.--Et Téama le chef mort, et +les os des vieux de longtemps, avaient dit qu’il fallait faire la guerre +aux Pouapanous, pour les châtier d’avoir trompé les Bondés. Ils avaient +dit aussi qu’il fallait manger le Tayo gras, parce que son père avait +mangé la popinée Ouvé.--Le corbeau qui pique toujours les bancouliers, +interpellé par le vieux canaque des oiseaux, avait bien répondu: Oui! +C’était bon faire la guerre.--Le grand sorcier avait sur lui, autour de +la tête, les «baouis» de Ouvé: Ce fétiche vénéré qui devait assurer le +triomphe de l’expédition. + +Et alors: Pourquoi le coup si bien préparé n’avait-il pas réussi?... +Pourquoi avait-on eu des morts?... Pourquoi n’avait-on pas capturé +l’homme gras?... C’était parce que des canaques de leur bande avaient +fait mauvais.--Ils n’avaient pas observé les défenses imposées par les +sorciers, et les ordres du chef de guerre. Peut-être avaient-ils touché +des cailloux qu’il ne fallait pas toucher, ou bien ils avaient cassé un +tabou de leurs ennemis: il y avait aussi certaines cases ensorcelées +dans lesquelles on ne devait pas entrer. Les agissements contraires de +ces canaques irrespectueux des rites sacrés, avaient eu pour effet de +déranger les affaires des sorciers avec les revenants et les diables +étrangers, ceux des canaques de Pouapanou. Plus tard les sorciers de +Bondé diraient pourquoi le coup de main si bien préparé n’avait pas +réussi. + +Tout en se livrant à ces conjectures très compliquées pour leur cerveau, +les canaques s’organisaient afin de parer à une surprise possible, et +passer confortablement la nuit sur une couche de paille sèche. Des +postes avancés furent mis en embuscade autour du campement.--Et les +canaques fatigués, affamés, réclamèrent la nourriture alléchante qui +leur était due. + +Les spécialistes en dépeçage débitèrent les cadavres des victimes +ennemies, les viscères furent mis de côté, les morceaux de chair rouge +furent distribués dans les groupes campés autour de petits feux, sous +les abris des arbres touffus.--Chaque groupe s’occupa de la cuisson de +ses aliments. + +Après un examen minutieux du corps de la plus jeune popinée tuée, un +dépeceur, au moyen d’une latte de bambou bien effilée, taillada sur le +devant du thorax de la victime; avec adresse et patience il parvint à +enlever les seins qui étaient encore fermes. Ensuite il détacha les +parties charnues de cette callipyge d’ébène. Puis il enveloppa +soigneusement ces appétissants morceaux dans des feuilles de bananier, +par-dessus il roula de larges feuilles de taro, et le tout fut emballé +dans des écorces de niaouli ficelées par des lianes résistantes. + +Cette chair savoureuse était réservée pour le grand chef de Bondé. Après +les nourrissons canaques cuits en entier dans les pierres chaudes, +c’étaient les morceaux qu’il préférait. + +Les cadavres des popinées préalablement purifiés de leur féminité, par +des intromissions de galets incandescents, donnèrent une nourriture de +choix à la séquelle des sorciers et à tout l’état-major de la horde +carnassière. + +Lorsque la chair humaine eut vu le feu des brasiers, les dents nacrées +des cannibales mordirent avec voracité dans ces lambeaux sanglants.--La +nourriture était abondante; les canaques, bien qu’ayant un pouvoir +d’absorption presque illimité, se rassasièrent pleinement, et il en +resta. C’était la manière primitive de vivre sur l’habitant. + +Après ce festin, les cannibales repus s’étendirent sur leur lit de +paille sèche; puis, ils exprimèrent leur satisfaction en geignant de +bien-être, et en se suçant les molaires avec des claquements de +ventouses qui lâchent prise. + +Cela, pendant que les veilleurs aux yeux perçants d’oiseaux nocturnes +faisaient bonne garde. + +Entre les racines torses d’un banian, sous les arcades convulsées des +branches, autour d’un brasier éteint, les sorciers accroupis, hideux à +la lumière mourante, se livraient à de sombres maléfices. Loin des +regards des canaques profanes, mystérieusement ils étudiaient les +viscères des morts; puis ils les coupaient en morceaux, et en mangeaient +certaines parties crues, afin de s’assimiler l’esprit des défunts, et +ainsi posséder leurs pensées, leurs secrets. + +Et la nuit étoilée, calme, au silence majestueux, régna seule sur la +nature endormie; du voile de ses ombres elle ferma les paupières des +féroces guerriers. Les feux doucement s’éteignirent, et le roulement +sourd des cascades lointaines vint bercer les êtres et les choses. Les +effluves des forêts épandirent des rêves qui errèrent sans asile. Les +âmes des noirs ancêtres n’osèrent se lever des sylvestres tombeaux. Rien +dans le grand Tout ne voulut troubler le paisible sommeil des sinistres +mangeurs de chair humaine. Au-dessus d’eux, les constellations radieuses +pétillaient de bonheur. + + * * * * * + +Dès les premières blancheurs de l’aube, sous la rosée froide du matin, +la phalange sauvage se réveilla en un grouillement d’être noirs, +paresseux, geignants. Les feux éteints s’avivèrent au souffle des +poitrines, et les guerriers secouant leur torpeur s’organisèrent par +bandes, pour la chasse à l’homme. + +Au grand jour, sous les caresses matinales du soleil qui échauffait leur +sang, ils se sentaient audacieux, invincibles, les guerriers; ils +feraient des prouesses, des actions héroïques. Leur entrée à Bondé avec +le Tayo gras captif, et un troupeau de popinées, serait un triomphe. Le +grand chef de Bondé et toute la peuplade seraient fiers de leurs +guerriers. Partout à la ronde, dans le bassin du Diahot, et chez les +Némémas, ils seraient redoutés, respectés. + +Lorsqu’ils avaient envahi la tribu, tué les vieux, pris les femmes, les +canaques de Pouapanou s’étaient sauvés lâchement. La nuit, ils n’étaient +même pas revenus pour les attaquer et délivrer leurs popinées captives. +Donc! les Pouapanous avaient peur d’eux.--«Les canaques de Pouapanou, +c’était rien du tout! Les Bondés, oui! c’étaient des guerriers!» Et pour +appuyer leurs dires par des démonstrations, les intrépides guerriers +lançaient avec dédain des coups de pieds en arrière, dans le vide, par +geste de mépris, comme pour éloigner d’eux des ennemis insignifiants. + +Le Chef de guerre désigna trois canaques aux jambes agiles et à l’esprit +rusé pour aller à Bondé, et présenter cérémonieusement au Grand Chef, le +précieux paquet qui contenait les appas succulents prélevés sur le +cadavre de la popinée. Ils profiteraient de la joie gourmande du Grand +Chef pour lui annoncer les mauvaises nouvelles. Ils lui diraient que +trois de ses hommes étaient tués et que plusieurs autres étaient +blessés. Mais que les Pouapanous, malgré leur défense acharnée, étaient +en déroute, que beaucoup étaient morts, que des popinées «itio»[15] +étaient prisonnières. Ils lui expliqueraient tous les stratagèmes +employés par Tchiaom le Tayo gras pour s’échapper du village. Ils +diraient aussi que cela n’était rien, parce que depuis sa fuite les +guerriers le suivaient à la piste, que bientôt ils le ligoteraient avec +les lianes, et le déposeraient glorieusement devant ses pieds de Grand +Chef. + + [15] Superlatif de bon. + +Après ces explications exagérées, les funèbres messagers s’en allèrent +d’une allure rapide. + +A un signal, les chasseurs d’hommes s’enfoncèrent dans les fouillis de +la brousse, en plusieurs bandes. L’une pour suivre la piste du Tayo gras +et le capturer; les autres pour battre la région afin de savoir où +s’étaient réfugiés les Pouapanous, et en tuer quelques-uns si possible, +d’abord pour le plaisir d’assassiner, et ensuite de manger de la chair +humaine. + +Silencieusement ces colonnes volantes gagnèrent les sombres forêts des +Montagnes de l’Ignambi. Un grand nombre de guerriers resta au village +conquis pour garder les prisonnières et le butin, et aussi protéger les +cultures que les canaques de Pouapanou pouvaient venir saccager, par +colère impuissante, afin d’empêcher les envahisseurs d’en profiter. + +Les traqueurs reprirent la piste à l’endroit où ils l’avaient abandonnée +la veille, et ils la suivirent longtemps, longtemps. + +Le Tayo avait marché pendant la nuit, les pisteurs constatèrent le fait: +comme à ce moment-là, le Tayo gras ne voyait plus clair pour se guider +dans l’épaisseur et l’obscurité de la forêt, il était allé devant lui, +au hasard, en une fuite affolée, piétinant, écrasant, brisant tout sous +son poids, pour se frayer un passage à travers les fourrés. Des branches +étaient tordues, cassées; des lianes rompues, des arbres pourris +renversés. Plusieurs fois il s’était embourbé dans des fondrières +d’humus, et il avait pu en sortir.--Il était beaucoup fort, le Tayo +gras.--Il avait marché, marché. Et puis là, il s’était couché sur des +roseaux pour se reposer, et il était parti. Dans un hallier il s’était +pris aux épines crochues d’une liane, il les avait cassées, et après il +avait marché en saignant. Plus loin, il avait monté sur des rochers +mouillés, il avait glissé, et il était tombé sur les cailloux. Et puis, +il était resté là, longtemps, à laisser couler du sang sur les feuilles, +par terre. Et il avait encore marché, toujours comme ça. + +Tout en suivant pas à pas, avec une joie féroce, les marques de +l’épouvante du malheureux Tayo gras qui fuyait devant ses bourreaux, les +chasseurs d’hommes avaient vu des empreintes d’autres pieds, qui parfois +croisaient la piste. Ces traces plus fraîches devaient provenir de +canaques de Pouapanou, les ennemis. Alors les traqueurs redoublèrent de +prudence, afin de ne pas tomber dans une embuscade. Les uns s’occupèrent +seulement des pieds du Tayo gras, pendant que les autres veillaient à la +sécurité de toute la bande.--Et les chasseurs allaient toujours de +l’avant. + +Dans une partie éclaircie de la forêt, où la voûte de feuilles criblée +de lumière s’élevait plus haute, où les colonnes des arbres centenaires +s’espaçaient et laissaient croître les sveltes choux palmistes, au +moment où la bande rampante des traqueurs émergeaient silencieusement +d’une ravine profonde creusée par les pluies torrentielles, de vibrantes +sagaïes sifflèrent... Un instant, et ce fut fini. Pas l’ombre d’un +agresseur dans le sous-bois, pas le souffle d’une haleine, pas le bruit +d’un être qui se sauve. Rien. Seule, la plainte continuelle du vent sur +la forêt qui ondule. + +Les guerriers, surpris dans le dos, n’avaient pu esquiver toutes les +sagaïes qui dardaient sournoises, quelques-unes s’étaient plantées dans +leur chair. Deux hommes s’étaient crispés de douleur en les arrachant de +leurs blessures: un autre, le cou traversé par la pointe qui sortait +devant, sous le menton, avait chancelé, et il s’était abattu à quatre +pattes; il avait râlé en s’étranglant, puis il s’était raidi comme un +poisson sur le sable, et il était mort. + +A ce moment tragique, chez les guerriers la peur avait remplacé les +fanfaronnades du matin, tous s’étaient tapis derrière les arbres, dans +les enfoncements du sol; de leurs yeux terrifiés ils avaient fouillé les +noirceurs du sous-bois, de tous côtés. Après avoir repris un peu de +courage, ils s’étaient avancés dans la direction de la venue des +sagaïes. Ils avaient trouvé les traces d’un petit nombre d’individus, et +ils avaient pu s’expliquer pourquoi et comment ils avaient été surpris. + +Les canaques de Pouapanou les avaient suivis de loin, à la piste et au +bruit, en se mêlant aux arbres. Au moment où l’arrière-garde de la +colonne descendait dans la ravine fatale, et ne pouvait voir ce qui se +passait derrière elle, les Pouapanous s’étaient approchés à la course, +sur la pointe des pieds, ils avaient lancé vivement quelques sagaïes, et +ils s’étaient enfuis à travers les brousses, en se dispersant, pour se +rejoindre ailleurs, selon la coutume. + +Les guerriers de Bondé reconnurent qu’il n’était pas utile et qu’il +était même imprudent de suivre les traces de leurs agresseurs, car +ceux-ci, connaissant bien le terrain, voulaient certainement les attirer +dans un piège. D’ailleurs les ordres du chef étaient formels: Il fallait +s’emparer du Tayo gras, et non poursuivre des fuyards. + +Après avoir installé le mort sur les hautes branches d’un arbre, et l’y +avoir soigneusement ficelé avec des lianes, les guerriers continuèrent à +suivre la piste du Tayo gras, tout en emmenant les deux blessés auxquels +la peur de traîner en arrière donnait le courage de marcher. + +Les empreintes tourmentées laissées par le Tayo gras indiquaient +toujours qu’il avait foncé à travers l’obscurité, mais qu’il n’avait +plus eu la force de casser les branches qui lui barraient le chemin, et +de rompre les lianes qui lui saisissaient les membres. + +A une montée raide, il s’était cramponné aux brousses, et péniblement il +était arrivé jusqu’en haut, où il avait trouvé un tertre. Exténué de +fatigue, à bout de force, il s’était étendu là, sur la terre humide, +pour attendre la clarté du jour, ou peut-être la mort. + +Plus loin, des traces intelligentes qui passaient entre les arbres, +savaient éviter les fouillis de lianes entrelacées, les fourrés touffus, +et le sol trop amolli par l’eau, indiquaient que dès qu’il avait vu +assez clair pour se guider, le Tayo gras s’était remis en route. Et les +pisteurs allaient, et toute la bande suivait en regardant parfois en +arrière, dans la crainte d’une surprise. + +De leurs yeux fouilleurs, tout en suivant la piste, les traqueurs +s’étaient aperçus que d’autres empreintes de pieds allaient parfois dans +la même direction que celles qui les intéressaient. Les nouvelles traces +étaient plus fraîches, certaines empreintes contenaient encore de la +vase, alors que celles du Tayo gras, à côté, dans le même terrain, +avaient eu le temps de se déposer, et ne laissaient voir que de l’eau. +Sous les nouveaux pieds les herbes étaient aplaties; sous les pieds du +Tayo gras, malgré le poids, elles s’étaient relevées un peu; même les +feuilles mortes étaient plus ou moins redressées. La nouvelle piste +allait plus vite, les pieds étaient surtout enfoncés de la pointe, les +talons étaient peu marqués. A un endroit les deux pistes s’étaient +réunies, elles avaient marché ensemble, la nouvelle avait guidé +l’ancienne. Il n’y avait plus de doute possible: Les canaques de +Pouapanou avaient soutenu le Tayo gras pour l’aider, ils avaient écarté +les brousses, coupé les lianes devant lui. + +Le cortège du Tayo gras était composé d’une dizaine de pieds gauches +différents, donc il y avait autant d’hommes que de pieds gauches. En +présence de cette complication, les guerriers très circonspects +n’avancèrent plus qu’avec une extrême méfiance, et ils s’arrêtèrent pour +tenir conseil. + +Puisqu’il y avait des ennemis devant eux, et qu’ils pouvaient aussi être +attaqués à revers, le mieux était de s’adjoindre une autre bande, une de +celles qui battaient la région. + +Quand ce fut décidé, les canaques cherchèrent une éminence de terrain +sur laquelle il y avait des arbres assez élevés pour dominer une zone +étendue. Lorsqu’ils eurent trouvé la place propice, quelques individus +aux yeux perçants d’aiglons planeurs grimpèrent sur les plus hautes +branches, et sondèrent du regard les forêts brunes, les montagnes +bleutées, et les sombres profondeurs des vallées. + +Pendant le temps de cette ascension, des canaques, au pied de l’arbre, +avaient allumé un petit feu à fumée noire, intermittente. + +Après une longue attente, une autre fumée s’éleva légère des ramures +brunes, et rampa lentement au-dessus des forêts qui s’étendaient sur un +contrefort de la chaîne. Malgré la distance, les yeux perçants des +guetteurs distinguèrent, sur le faîte d’un arbre, une silhouette bronzée +qui gesticulait au soleil. Les guetteurs lui répondirent en agitant +au-dessus de leur tête un morceau blanc de feutre végétal. Ils +échangèrent des signaux connus, et ils se comprirent. Les fumées se +diluèrent dans le bleu des lointains. + +Avec leur patience de sauvages à l’affût, les guerriers attendirent. +Lorsque la colonne de renfort fut arrivée, les anciens discutèrent une +stratégie de chasse. Il fut décidé que la bande qui traquait le Tayo +gras continuerait à suivre la piste, dans le fond de la vallée, et que +la troupe de renfort passerait sur les lignes de crête pour surveiller +les mouvements, et en cas d’appel tomber sur l’ennemi, à l’improviste. + +Chaque bande alla de son côté. Les pisteurs se remirent sur les traces. +Les empreintes indiquaient toujours que le Tayo gras avait marché avec +l’appui de ses aides: ils avaient suivi la vallée en montant. Puis ils +avaient tourné à gauche pour entrer dans un ravin. Ils avaient marché +dans le fond de ce ravin, et ils étaient arrivés au bout qui se +terminait par un cirque de rochers abrupts, et des éboulis. Des racines +noueuses et des plantes grimpantes s’accrochaient aux pierres. Dans +cette cuvette de la forêt la végétation était plus puissante, les +fougères, les choux-palmistes, s’élançaient comme des flèches. Les +frondaisons épaisses ne laissaient jamais filtrer un rayon de soleil. + +A cette place sauvage, la caravane du Tayo gras s’était arrêtée, lui +s’était assis sur une pierre, les autres avaient rôdé aux alentours. Et +puis, ils s’étaient remis en route. + +Au bout d’un moment, les traqueurs qui suivaient la piste remarquèrent +que les empreintes lourdes des pieds du Tayo gras n’étaient plus là. Dès +qu’ils eurent la certitude que le Tayo gras était resté en arrière, ils +revinrent sur leurs pas, jusqu’au cirque, à l’endroit où les fugitifs +avaient stationné. + +De retour à ce point, les plus fins pisteurs avaient étudié +minutieusement le terrain. Le Tayo gras s’était assis sur une grosse +pierre moussue, qui autrefois s’était détachée de la muraille, toutes +ses traces s’arrêtaient là. Donc, il n’était pas allé ailleurs. A une +cinquantaine de pas de cette pierre, les canaques qui accompagnaient le +Tayo avaient coupé de fortes lianes: ils avaient pris le soin de +dissimuler les apparences de ce travail. Pourquoi avaient-ils eu besoin +de ces lianes?... + +Ces premières constatations faites, les chercheurs revinrent aux traces +des individus qui soutenaient le Tayo gras. + +Par intuition, par divination, sur des rochers où les marques n’étaient +pas apparentes, les fins limiers trouvèrent que les pieds des fugitifs +n’avaient pas suivi la piste indiquée; d’abord ils étaient allés sur la +droite, en se cramponnant aux aspérités des pierres, pour grimper, et +ensuite s’équilibrer sur les étroites corniches de la muraille. Puis les +pieds étaient revenus à leur point de départ, reprendre la piste +directe. Pourquoi les canaques du Tayo gras avaient-ils grimpé le long +de la muraille de rochers, au lieu de suivre leur chemin tout droit? + +Pour savoir, eux aussi les pisteurs, ils y grimpèrent, comme des singes, +sur les corniches des rochers. Mais aussitôt qu’ils y furent, ils en +redescendirent vivement, au risque de se rompre les os. Et tout +s’expliqua: + +A trois brasses au-dessus de la pierre sur laquelle s’était assis le +Tayo gras, entre les lits de rochers, existait une crevasse oblique, +cette crevasse était élargie à sa base et présentait un trou béant, +sombre, qui pénétrait dans la muraille. D’en bas, cette excavation +cachée par un entablement de la roche, et la végétation grimpante qui +s’y attachait, n’était pas visible. + +Les pisteurs comprirent toute l’opération qui avait eu lieu. Comme le +Tayo gras, gêné par sa lourdeur, ne pouvait pas grimper, et que son +épaisseur l’empêchait de passer sur les étroites corniches, ses +protecteurs, au moyen de lianes, l’avaient hissé depuis la pierre qui +lui servait de siège jusqu’au trou de la muraille. Et le Tayo gras y +était entré. Maintenant il était dans le ventre de la montagne. Mais, +comme les terribles guerriers avaient peur de s’approcher de l’entrée de +la caverne, parce qu’il y avait certainement des diables dedans, ils +constatèrent seulement que les pieds du Tayo gras s’étaient arqueboutés +contre les rochers pendant qu’on le montait, et qu’à une place il avait +écorché sa peau contre la rugosité des pierres. + +Prudemment les guerriers se reculèrent et allèrent se poster en bas, +dans le cirque, à une trentaine de pas de la mystérieuse muraille, pour +surveiller l’inquiétant trou noir d’où pouvait surgir l’épouvante. + +A un appel des pisteurs, les guerriers qui passaient sur les crêtes des +montagnes vinrent les rejoindre, dans le bas-fond du cirque. Lorsque les +canaques furent réunis, en nombre, ils se sentirent plus forts, plus +audacieux. Malgré cela, aucun d’eux ne voulut s’aventurer dans le trou +noir, même à l’entrée; c’eût été s’exposer à des choses aussi terribles +qu’inconnues. Ceux qui, personnellement, y furent encouragés, se +contentèrent de secouer la tête, en allongeant une lippe, pour +protester. + +Arrêtés devant l’impossible, les chasseurs d’hommes discutèrent sur +l’événement: Le Tayo gras était là, derrière ces rochers, dans le ventre +de la montagne, il ne pouvait sortir ailleurs que par ce trou. S’il y +avait eu un autre trou pour sortir, les canaques qui l’accompagnaient +n’auraient pas eu la crainte d’être enfermés, ils seraient entrés avec +lui, dans la caverne, au lieu de le laisser seul. Les canaques de +Pouapanou avaient fourré le Tayo gras dans ce trou-là, parce qu’il ne +pouvait plus marcher, il était trop fatigué; et parce que son corps très +pesant n’était pas commode à porter à travers la brousse, sur les flancs +des ravines escarpées. + +Puisque le Tayo gras était là-dedans, et que l’on ne pouvait aller l’y +chercher, il fallait attendre qu’il voulût bien en sortir, de lui-même. +Quand les sorciers seraient arrivés, eux, ils sauraient, ils diraient ce +qu’il faudrait faire. Mais pour le moment, il n’y avait qu’une seule +manière d’agir: garder le Tayo gras dans son trou, empêcher le Tayo gras +d’aller se réfugier ailleurs. + +Ceci reconnu à l’unanimité, de rapides coureurs habiles à se frayer un +passage à travers tous les obstacles, partirent aussitôt pour aller au +village de Pouapanou, raconter l’affaire en détail aux sorciers, et les +amener d’urgence. + +Le soleil qui descendait sur les montagnes conseilla aux valeureux +guerriers de se préparer un campement sur place. Afin de soutenir les +sentinelles, des gardes avancées se blottirent autour du camp, entre les +racines des arbres. Dans le milieu, des feux dispersés avec sagesse +éclairèrent le dessous de la forêt, pour éloigner les diables et +réchauffer les hommes. Des lits de fougère s’étendirent auprès des +brasiers. Doucement le jour s’éteignit, et la nuit intensifia ses +ombres. + + * * * * * + +Loin là-bas, dans la nuit, à Bondé, où tout semble dormir, des immenses +clameurs s’élèvent de la tribu et vont mourir dans le silence des +montagnes. C’est un bruit inhumain, sinistre; un bruit qui porte +l’épouvante, glace le sang des êtres. Ce sont des plaintes lugubres, des +lamentations funèbres qui montent, s’amplifient, comme si des milliers +de chiens hurlaient à la mort en implorant les étoiles. Et ces +hurlements s’apaisent, s’arrêtent. Le calme s’alourdit. Puis, les +plaintes recommencent encore, et ainsi jusqu’aux premières clartés du +jour. + +Ces longs gémissements de bêtes blessées, ces cris de douleurs sortaient +des poitrines de femmes assemblées sous des arbres antiques pour pleurer +les morts, pleurer les intrépides guerriers tués à Pouapanou. Ces +cérémonies funèbres étaient dans les coutumes. + +Lorsque les popinées effondrées sur le sol, en des attitudes de +désolation, la tête lourdement penchée, le front dans les mains, +s’arrêtaient de gémir, aussitôt elles se redressaient légères, se +mettaient à plaisanter, à rire gaiement. A un signal, elles reprenaient +leurs poses funéraires, et recommençaient à hurler leur désespoir dans +la sérénité de la nuit. + +A l’arrivée des porteurs du précieux colis de chair humaine, et de +mauvaises nouvelles, le Grand Chef de Bondé, en apprenant que le Tayo +gras avait pu s’échapper à travers les lignes de ses guerriers, était +entré en une violente fureur. Malgré le succulent repas qui lui était +présenté sur des raquettes de feuilles de cocotiers, peu s’en était +fallu qu’il fît massacrer par ses bourreaux les messagers de malheur. + +Mais en potentat clément, il maîtrisa sa colère et envisagea la +situation avec calme: Ses guerriers étaient à la poursuite du Tayo +gras... S’ils l’attrapaient et l’amenaient avant le jour fixé pour le +pilou, tout serait bien... Mais s’ils n’arrivaient pas à le prendre, le +protocole de la fête serait désorganisé... Lui, le Grand Chef, il avait +donné le Tayo gras aux jeunes guerriers pour célébrer leur avènement, et +il en garderait le meilleur morceau cuit par les popinées expérimentées +en cet art. Donc! Il lui fallait absolument le Tayo gras. D’abord pour +affirmer la toute puissance de ses désirs, et ensuite, en manger son +appétissante part. + +Il y avait aussi un troupeau de popinées captives.--Ça c’était beaucoup +bon.--Mais ses ardents guerriers, au lieu de pourchasser le Tayo gras, +s’occuperaient peut-être des popinées, les chances de le prendre +diminueraient d’autant. Il fallait y remédier. + +Pour éviter ces manquements à ses ordres, et surtout pouvoir faire son +choix immédiat parmi les prisonnières, le Chef informa les messagers que +le troupeau de femmes devait être conduit ici, à Bondé, le plus tôt +possible. Puis il déclara formellement que si les guerriers revenaient à +Bondé sans amener le Tayo gras, lui Grand Chef, il en ferait abattre +dix, et qu’ils seraient mangés par toute la tribu. + +Après avoir reçu ces ordres précis pour les transmettre au Chef de +guerre, aux sorciers, et aux vieux, les messagers très heureux de se +sortir de la présence du Grand Chef, et surtout de celle des inquiétants +bourreaux, s’en retournèrent à Pouapanou, de toute la rapidité de leurs +jambes. + + * * * * * + +Dès que le soleil brilla, le Grand sorcier, accompagné de ses gardes de +corps, fut devant les rochers qui recélaient le Tayo gras dans leurs +flancs. La cérémonie était imposante, tous les yeux suivaient les faits +et gestes du sorcier. + +Lorsqu’il eut examiné le site en général, et les rochers en particulier, +à son commandement, tous les canaques criblèrent de pierres de fronde la +muraille qui se dressait devant eux. A un signal, le crépitement des +cailloux sur la roche cessa. + +Le sorcier agitant au bout de ses bras maigres et son paquet de +fétiches, et sa hache brillante, grimpa lestement sur les corniches de +pierre, toujours suivi de ses deux séides. Quand il y fut, sans +manifester aucune hésitation, il s’approcha de la crevasse, fixa ses +yeux de médium dans l’ouverture béante, étudia minutieusement les +détails de l’entrée.--Et tous les canaques le virent pénétrer +délibérément dans le trou noir, et y disparaître.--Quelque chose de +grave allait se passer. Les guerriers assurèrent leurs armes dans leurs +mains. + +Mais le sorcier n’alla pas loin, à quatre pas dans l’intérieur il +s’arrêta, pour écouter les bruits souterrains, et ainsi juger de la +profondeur de cette caverne, avant de prendre une détermination. + +Au bout d’un moment, n’ayant entendu aucun bruit, le sorcier prononça le +nom: Tchiaom!... Aussitôt une voix lointaine lui répondit Tchiaom!... Le +sorcier se recula d’un pas et dit: Viens dehors! Nous ne voulons pas te +tuer... La voix mystérieuse répéta: Viens dehors! Nous ne voulons pas te +tuer... Le sorcier fit un autre pas en arrière, puis il cria: Si tu +restes là-dedans, tu vas mourir de faim.--Et la voix venue du fond de la +montagne redit exactement les mêmes paroles.--Cette fois, le sorcier +très inquiet se recula hors du trou.--De là, il lança encore des mots +qui lui revinrent atténués. + +Le vieux sorcier qui n’avait jamais pu s’expliquer ce qu’était un écho +pensa, sans en être bien certain, que dans le cas présent ce pouvait +être un esprit, un diable, un monstre inconnu qui répondait à sa voix +pour lui inspirer confiance, et ainsi l’attirer dans un traquenard. + +En présence de ce phénomène incompréhensible, qui se passait dans les +profondeurs acoustiques de la caverne, et devant la possibilité +immédiate de recevoir sur le crâne des pierres énormes jetées par le +corpulent Tchiaom, et peut-être aussi par quelques canaques dévoués qui +n’avaient pas voulu abandonner leur Tayo gras, le courage manqua au +sorcier. + +Il n’osa pas entrer dans le sombre conduit de la caverne, même avec une +torche: mais il sentit qu’il devait, afin de ne pas diminuer son +prestige, cacher son infériorité de l’instant à toute une tribu qui +obéissait à son pouvoir surnaturel. + +Ceci déduit, tournant le dos à l’entrée de la caverne, il se campa sur +l’entablement de pierre qui lui servit de tribune, d’où il domina la +horde sauvage. Aux guerriers qui attendaient en bas, sous la voûte +élevée des branches, les yeux fixés sur lui, il déclara avec conviction: + +«Tchiaom le Tayo gras, il est là, dans la caverne... Avec lui il y a des +diables... Ce sont les diables des montagnes de l’Ignambi... Ces +diables-là ne sont pas comme les diables de Bondé... Ce sont les diables +des autres canaques de longtemps... Je leur ai parlé... Ils ne me +comprennent pas... Ils répètent toujours les mots que je dis... C’est +pour apprendre le langage de Bondé... Ils voudraient comprendre mes +paroles... Dans la nuit je ferai les choses que je connais pour moi... +Et ce sera fini. Après ça, les diables de l’Ignambi ne pourront plus +rien du tout pour faire les choses pour eux, pour nous.» + +Après ces paroles ahurissantes, qui plongèrent encore plus dans le vague +l’esprit obscur des canaques, le sorcier demanda un tison enflammé et du +bois sec. Lorsqu’il eut en main les matériaux nécessaires, il alluma un +feu, juste à l’entrée de la caverne. Dès que le feu flamba il le couvrit +de feuilles vertes pour en épaissir la fumée, et il attendit le +résultat. + +La fumée, monta, rampa mollement contre la muraille, lécha les aspérités +de la roche, s’enroula aux racines pendantes, et aux lianes grimpantes, +s’insinua dans les interstices de la pierre, mais ne voulut point +pénétrer dans la caverne. Elle flotta constamment à l’entrée, sans se +décider à s’enfoncer dedans. + +Et le sorcier de dire aux canaques: «Vous voyez?... Les diables ne +veulent pas laisser entrer la fumée... Quand la fumée va dedans, les +diables soufflent pour l’arrêter.» + +Le manque d’appel d’air de la grotte protégea le malheureux Tayo gras, +il ne fut pas enfumé comme un rat réfugié dans son trou. + +Puisqu’il n’y avait pas moyen d’asphyxier le Tayo gras et ainsi +l’obliger à sortir de son asile, le sorcier imagina de l’emmurer afin de +le forcer à se rendre, lorsqu’il comprendrait que l’évasion n’était plus +possible, la nuit, à la faveur du sommeil de ses gardiens. + +Les canaques, en adroits quadrumanes, se cramponnèrent aux rochers, +s’équilibrèrent sur des points d’appui. Lorsqu’ils furent solidement +installés, de mains en mains ils se passèrent les moellons qu’ils +ramassaient dans les éboulis.--Les moins peureux, rassurés par la +présence du sorcier, disposèrent avec adresse les pierres, en un mur +épais qui monta, monta, et bientôt boucha l’entrée de la caverne.--Le +Tayo gras était bloqué. + +Ce travail achevé, le sorcier, expliqua aux guerriers: Maintenant c’est +fini... Si les canaques de Pouapanou viennent vous menacer de leurs +armes, et que vous les poursuiviez, le Tayo gras ne pourra profiter de +cette occasion pour sortir de son trou et se sauver... Nous le tenons. +Dans quelques jours le Tayo gras aura faim, il aura soif... Le Tayo gras +viendra taper contre le mur avec un caillou, pour demander à sortir... +Vous allez rester là, dans la forêt, devant les rochers pour le veiller, +et l’attendre... Les guerriers qui sont à Pouapanou vous apporteront des +ignames, des bananes, et des poissons, tout ça pour vous, pour manger. + +Moi, je vais aller à Bondé parler au Grand Chef et à tous les vieux qui +sont là-bas, parce qu’il y a des canaques qui ont fait mauvais dans la +guerre... C’est pour ça que le Tayo gras a pu s’échapper de sa case de +Pouapanou. Maintenant Téama le Chef mort, et les diables, sont en +colère. Moi, je vais aller parler avec eux, dans les banians de la +rivière. Puis s’adressant plus particulièrement au Chef de guerre: + +Le grand Chef de Bondé, il a dit que si vous n’ameniez pas Tchiaom le +Tayo gras, il ne fallait pas venir à Bondé, parce que les bourreaux +allaient tuer dix de vous. Comme ça, partir d’ici, c’est pas bon. + +Après ces paroles qui entretenaient la crainte chez les guerriers, le +vieux sorcier s’éloigna suivi de ses gardes de corps. + +Et la horde docile des canaques resta là, dans le cirque de rochers, +sous les arbres, à surveiller la muraille derrière laquelle dormait le +Tayo gras. Un service de ravitaillement s’organisa depuis les cultures +de la tribu envahie jusqu’aux forêts de l’Ignambi. + +Après s’être rendu compte du trop grand nombre de leurs ennemis, devant +l’impossibilité de la lutte, la peuplade de Pouapanou avait quitté la +région, en abandonnant son Tayo gras. + + +VI + +De retour à Pouapanou, le vieux sorcier envoya dans les cultures une +équipe de canaques déterrer des ignames, et casser des cannes à sucre. +Ces végétaux furent déposés en un tas, au bord de la rivière. Une +deuxième bande fouilla les cases, fit une rafle de nattes, de marmites +en terre cuite, et autres ustensiles ménagers. Ces divers objets furent +mis à côté du premier tas. Après cela, les canaques coupèrent des lianes +et des feuilles de cocotiers, ils arrachèrent des botillons de paille. +Tous ces matériaux furent ajoutés au butin. + +Les popinées qui étaient toujours parquées sous les arches d’un banian, +furent déplacées, mises en marche, puis menées au bord de la rivière, à +côté du butin.--Là, elles reçurent l’ordre d’avoir à s’organiser de +manière à emporter en un voyage tout le monceau étalé devant elles. + +Ayant l’habitude de ce genre de travail qui entrait dans leurs +obligations de femmes, méthodiquement les popinées divisèrent les +produits du pillage, en une trentaine de charges à peu près égales, et +chacune prit un lot.--Ensuite, sans prononcer une parole, les porteuses, +tenant compte de la force individuelle de chacune, firent une +répartition équitable des charges, enlevèrent du poids à quelques-unes +pour les alléger, et reporter ce poids sur les autres. + +Puis, avec les feuilles de cocotiers et les lianes, elles procédèrent à +un empaquetage soigné qui pût assurer la stabilité des fardeaux pendant +la marche. Des botillons de paille qu’elles tressèrent, elles firent des +bretelles qui ceinturèrent les ballots.--Lorsque tout fut prêt, elles +s’accroupirent à terre contre les charges, passèrent les bras dans les +bretelles. Pour se mettre debout, elles durent s’entr’aider, se tirer +mutuellement par les mains.--Les fardeaux étaient très pesants.--Et +elles restèrent là, immobiles, campées d’aplomb sur leurs jambes, le +corps penché en avant, la charge posée sur la croupe, attendant le +signal du départ.--En plus du poids, quelques-unes portaient un petit +enfant dans les bras, d’autres les avaient à leur côté. + +Aucune popinée n’éleva la voix, elles subissaient les revers de la +défaite comme une chose toute naturelle, sans que leur moral en fût +abattu, sans qu’elles cherchassent à prévoir de quoi l’avenir serait +fait. + +Pendant que quelques canaques retardaient le départ, en fouillant les +brousses qui avoisinaient les cases, dans l’espoir d’y découvrir des +armes cachées par les Pouapanou, Téïn, le fils du grand Chef de Bondé, +arriva sur la berge de la rivière près de la caravane immobile et muette +des popinées. + +De par son titre, hors de la volonté paternelle, Téïn, fils de grand +Chef, était indépendant, il faisait ce que bon lui semblait.--Après +avoir marché avec différentes bandes de guerriers, il s’était trouvé +devant la muraille derrière laquelle le Tayo gras était bloqué. Le +besoin de s’agiter étant son fait, là, il s’était ennuyé. N’étant +l’esclave d’aucune discipline, il était revenu à Pouapanou dans +l’intention de voir la popinée dont il s’était déclaré le propriétaire: +la jeune Tili.--Quoiqu’elle fût sous la dépendance d’un tabou +inviolable, il pensait que par faveur spéciale il pourrait faire lever +cette interdiction, à son seul profit. + +En voyant que les popinées allaient partir à Bondé, Téïn chercha dans le +nombre celle qui était la sienne. L’ayant reconnue, il la prit par un +bras et la tira hors du troupeau. Elle ne fit aucune résistance. + +A ce moment, le vieux sorcier qui suivait les préparatifs intervint: Le +grand Chef de Bondé veut les popinées de Pouapanou. Il a dit de les +emmener toutes. + +Et Téïn le fils du chef de répondre: Tu diras à mon père que j’ai gardé +celle-là pour moi. + +LE VIEUX SORCIER.--Tes paroles à toi n’ont pas de force, tu n’es pas +encore chef, tu dois obéir aux ordres de ton père. Il veut toutes les +femmes. + +TÉÏN.--J’obéirai au Chef quand il me parlera, le Chef ne m’a rien dit. +Pour le moment c’est toi qui me parles, tu n’es rien, je ne t’obéis pas. + +LE SORCIER.--Ces popinées sont tabous, tu n’as pas le droit d’y toucher. + +TÉÏN.--Regarde là-bas! sous le banian, c’est là que tu as mis le tabou +des popinées, mais ici les popinées ne sont plus dans le tabou. Je +prends la mienne. + +LE SORCIER.--Tu vois bien qu’elle est chargée, nous avons besoin d’elle +pour porter des ignames et une marmite à Bondé. Après tu la prendras, si +le Chef veut te la donner. + +TÉÏN.--Je te dis que je la garde, tes ignames et ta marmite, voilà ce +que j’en fais, tiens! En même temps, il arrachait du dos de la popinée +la charge et la jetait à terre. La marmite se brisa, il en écrasa les +morceaux à coups de hache, et dispersa les ignames à coups de pieds. + +Après cette violente manifestation de sa volonté, il prit la popinée et +l’entraîna rudement, du côté des brousses. + +Le vieux sorcier surpris ne protesta pas, ni personne, c’était le Téïn, +le fils aîné du Grand Chef, pour le moment il fallait accepter. Son père +déciderait. + +A un signal, les popinées, entourées de guerriers barbouillés de suie, +s’acheminèrent avec leurs «pikininis» par un sentier étroit, sinueux, en +une longue file, les unes courbées derrière les autres, sous la +pesanteur des fardeaux, cependant que les franges grises des tapas se +balançaient aux croupes rondes, et que les boules crépues des têtes +au-dessus des charges, s’élevaient et s’abaissaient en une ligne qui +indiquait les accidents du chemin. Elles marchèrent ainsi, longtemps, +sans fatigue apparente. + +Les guerriers allaient fièrement, un paquet de sagaïes au poing, la +hache de pierre, ou le casse-tête en bec-d’oiseau sur l’épaule, les +mouvements libres, dégagés. De leurs yeux mi-clos ils observaient les +popinées, et regardaient de tous côtés, afin de prévoir si une attaque +ne les menaçait pas. + +Au passage d’un creek, la caravane fit une halte. Les popinées burent en +se jetant, de leur main ouverte, de l’eau dans la bouche. Puis, elles +s’appuyèrent le long des talus qui supportèrent les charges, sans que +les bretelles fussent ôtées. Après un moment de repos et de mâchage de +canne à sucre, la caravane se remit en chemin. + +Dès que les Bondés eurent traversé le territoire des Ouénias, leurs +alliés, ils entrèrent chez eux, sur un terrain qui leur était familier, +dont ils connaissaient les moindres recoins. Sachant que là, une attaque +n’était pas à redouter, ils ne virent plus que les popinées. Chacun +supputa dans son for intérieur la valeur sexuelle de celle qu’il +désirait. Si toutefois le hasard daignait le servir; dans le cas présent +le hasard c’était le bon plaisir du Chef. + +Le soleil était dans la mer, c’était la nuit. La caravane, éclairée par +les torches flamboyantes des feuilles de cocotier, s’annonça par les +cris de triomphe de ses conducteurs, et fit son entrée dans la tribu de +Bondé. Les captives, à la queue leu leu sur le sentier, regardaient avec +indifférence ces cases qu’elles voyaient pour la première fois. + +Les hommes dans la tribu, surtout les vieux, détaillaient les arrivantes +avec des yeux où fulguraient des éclairs de lubricité bestiale. Quant +aux femmes, elles étaient plutôt contrariées par cette venue de popinées +étrangères, qui allaient encore troubler la tranquillité domestique. Le +troupeau fut parqué sous un hangar, et laissé à la surveillance des +guerriers. + +Le grand chef prévenu de l’arrivée des femmes vint en toute hâte. Le +sorcier lui exposa sommairement la situation à Pouapanou, le blocus du +Tayo gras, se réservant de lui expliquer tout plus longuement, lorsqu’il +aurait consulté les esprits des morts, les diables de la rivière, et +procédé à diverses sorcelleries. + +Et le Chef alla au plus pressé. Il regarda les popinées en gros, les +palpa en détail, puis il en désigna quatre qui furent immédiatement +conduites au gynécée de ses femmes, une case en paille. Après avoir fait +son choix, il parla aux canaques assemblés autour des arrivantes. + +Mes guerriers qui sont à Pouapanou n’ont pas attrapé le Tayo gras. Ce +sont des guerriers bons à rien, ils n’auront pas les prisonnières. Je +vous les donne. Sur ces paroles définitives le Chef s’en alla. + +Aussitôt ce fut une chiennerie: des disputes, des bousculades, des +coups; des combattants que les hommes sérieux séparaient. Dans ce +partage de femmes, ou plutôt dans cette curée, l’influence, +l’intimidation, la brutalité physique, furent les forces qui guidèrent +les hommes. Lorsque les personnages les plus craints, à des titres +quelconques, se furent adjugés les popinées de choix, les autres +restèrent à la disposition du vulgaire. Certaines de ces femmes durent +satisfaire à la lubricité d’une foule d’individus. + +Ne connaissant que ces mœurs, elles ne firent aucune résistance, se +soumirent à une loi qui leur était naturelle, par destination. + +Et par la suite, la situation instable de ces femmes dura jusqu’à ce que +des unions se fussent créées, imposées par l’habitude, et fussent +sanctionnées par les notables de la tribu. + +Le lendemain, à la faveur de l’intensité de la nuit, le vieux sorcier, +qui voulait soigner son prestige, se glissa mystérieusement chez le Chef +pour l’entretenir des affaires de Pouapanou. Il trouva sa Majesté nue, +allongée nonchalamment sous un appentis fumeux, au milieu de ses femmes +qui tressaient des nattes et des paniers, pour s’occuper les mains tout +en conversant. D’un regard le sorcier fit comprendre ses intentions. + +Une popinée les précéda dans une case où elle alluma un feu. Aussitôt +que les flammes bleuâtres et courtes, en des convulsions douces, +léchèrent les petites bûches du foyer, le grand Chef et le vieux sorcier +entrèrent et s’assirent sur les nattes. + +Et le sorcier, les yeux fixés sur ceux du Chef, parla. Il parla par +saccades, avec volubilité, procéda par images afin de frapper l’esprit +du Chef, sans lui laisser le temps de le suivre dans ses pensées et de +les approfondir. + +Il raconta l’approche patiente, les ruses, l’attaque rapide, la prise du +village de Pouapanou, la violence des guerriers de Bondé dont la tête +était devenue comme du feu dans les bambous. Il déplora surtout le +massacre de l’aveugle de Pouapanou, ce qui avait eu pour effet +d’apporter la malchance à l’expédition, car: L’aveugle c’est l’ami des +diables, ses oreilles étaient fines comme les oreilles des oiseaux, +comme celles des hiboux qui se promènent la nuit, elles entendaient les +pieds des canaques morts qui marchent loin. Les yeux de l’aveugle +étaient toujours fermés, mais ça ne faisait rien, ils savaient où était +le soleil. L’aveugle pouvait aller seul, partout; il connaissait les +choses des canaques. Et alors, aussitôt que l’aveugle avait été mort, +son esprit, ou plus exactement son revenant, était allé dire au Tayo +gras de se sauver, de se cacher au fond des forêts, dans une grotte, +parce que les guerriers de Bondé voulaient le prendre et le manger. + +Le sorcier détailla aussi, et insista sur l’incident de la jeune popinée +Tili, que les guerriers de Bondé avaient voulu tuer, pour la simple +raison qu’elle les avait effrayés et qu’ils s’étaient honteusement +sauvés devant elle, aussi vite que les canards dans les joncs. + +Ensuite, il expliqua que, la nuit précédente, il s’était introduit au +fond des rochers du bord de la rivière, sous les banians noirs, que là +il avait parlé au spectre de Téama, et que Téama lui avait répondu: + +«Longtemps, la mère du père de Tili c’était la sœur de Ouvé, que Ouvé +avait été sa popinée à lui grand Chef, et que maintenant Tili était +destinée au Chef de Bondé.» + +A ces dernières explications, le Chef de Bondé sentant une bonne aubaine +qui lui était envoyée par son ancêtre Téama, se renseigna: Où est cette +jeune popinée?... Il me la faut! amenez-la ici, j’ai besoin d’elle. + +Devant les ordres du Chef, le sorcier dégagea ses responsabilités: Je +n’ai pu te l’amener, ton fils Téïn l’a gardée pour lui, à Pouapanou, il +dit qu’elle est sa femme, il n’a pas voulu nous laisser la prendre. + +Le Chef fut très contrarié de cette désobéissance de son fils, qui le +privait d’une jeune popinée venue par transmission d’héritage. Mais pour +le moment, ses sens étant calmés, il n’exprima pas sa colère qui montait +lente et sournoise, comme l’âme canaque. Au fond il ne sentait que +l’affront fait à sa puissance de grand Chef. Son fils lui désobéissait +devant tous les guerriers. Cet incident ne se terminerait pas ainsi. Il +ne devait pas donner des ordres pour que son fils lui soit amené avec la +popinée. Son fils était petit Chef et par conséquent tabou, les canaques +ne porteraient pas la main sur lui. Donner cet ordre, ce serait détruire +le prestige et l’autorité des Chefs. Plus tard il aviserait. + +Pour se résumer, le sorcier exprima à peu près cet état d’esprit: Tu +vois grand Chef, tes guerriers ont mécontenté les diables, ils n’ont pas +suivi les conseils qui me viennent des morts, de ceux qui savaient mieux +que nous. Maintenant les «baouis» d’Ouvé ne peuvent plus nous faire +capturer le Tayo gras... L’aveugle l’a conduit et le guide encore dans +la grotte. + +Les baouis de Ouvé ne veulent que protéger Tili, la jeune popinée de +Pouapanou. Malgré cela, nous aurons le Tayo gras, la faim et la soif le +feront sortir de sa caverne. Il viendra taper contre la muraille avec un +caillou pour nous demander à manger et à boire. L’aveugle qui le guide +dans les ténèbres ne pourra pas l’en empêcher. Lorsque le Tayo gras sera +loin de la grotte, dans un pays inconnu de l’aveugle, l’esprit de +l’aveugle ne pourra plus le protéger; l’aveugle restera dans ses forêts +de l’Ignambi et tracassera les canaques de Pouapanou. + +Dans son obstination de brute autoritaire, le Chef décida que l’on +attendrait le Tayo gras pour commencer le pilou des jeunes guerriers, et +l’orgie qui s’en suivrait. + +Le vieux sorcier s’en alla, s’éloigna sans bruit, et disparut dans le +noir des broussailles. Par un pouvoir inconscient d’auto-suggestion, il +était convaincu de tout ce qu’il venait de raconter au Chef. Arrivé dans +sa retraite, il s’assit sur un rocher, devant l’entrée de sa petite +hutte solitaire. Là, sous les étoiles qui s’avivaient à travers les +ombres des branches, il condensa ses pensées, développa son imagination +d’homme primitif inspiré, de conducteur spirituel d’un troupeau humain: +Un troupeau qui sentait un besoin instinctif de surnaturel, de fables, +d’illusions, et qui, sans le savoir, préparait une mythologie. + + * * * * * + +Depuis plus d’une lune, les guerriers de Bondé veillaient devant +l’entrée de la grotte du Tayo gras, et rôdaient sur les montagnes +avoisinantes. Ils avaient même construit des abris en feuilles de +choux-palmistes, pour se préserver de la pluie. + +Leurs alliés, les canaques de Ouénia, fatigués de rester dans les forêts +humides, devant cette triste muraille de rochers, et moins esclaves de +la discipline du Chef de Bondé, s’étaient retirés peu à peu. Les uns +après les autres, sous des prétextes quelconques, étaient allés chez +eux. Ils n’en étaient plus revenus. + +Tchiaom le Tayo gras était toujours dans la grotte. Parfois les +guerriers avaient entendu de grosses pierres qui roulaient sourdement, +ou des cailloux qui étaient lancés à la voûte et dégringolaient en un +bruit sec le long des parois. Une nuit, les gémissements du Tayo gras +étaient venus jusqu’à l’entrée de la caverne; il avait dû tomber et se +faire beaucoup de mal. Les guerriers avaient été contents: peut-être +allait-il se décider à sortir, ce poltron de Tayo gras qui se cachait, +et qui ne voulait pas se laisser manger. + +Progressivement, dans l’esprit superstitieux des canaques, la crainte du +surnaturel avait pris une nouvelle orientation. Depuis longtemps le Tayo +gras était enfermé; il n’avait rien à manger, rien à boire, et il +remuait toujours... Comment pouvait-il faire?... Le Tayo gras devait +être mort, et c’était son esprit, son diable, qui jetait des cailloux en +l’air et faisait rouler des rochers au fond des crevasses. L’esprit de +l’aveugle de Pouapanou était avec lui... Donc, ils étaient deux... +Jamais les guerriers ne prendraient le Tayo gras, parce qu’un diable on +ne peut jamais le prendre. Le Tayo gras devait sortir la nuit et aller +chercher à manger. Après il revenait dans la grotte, parce que c’était +chez lui. Ses os étaient là. + +Devant l’inutilité de cette veille constante, les guerriers se +démoralisaient. Ils restaient là, parce que la volonté et les menaces du +grand Chef les y contraignaient, mais ils savaient bien que c’était du +temps perdu. Ils s’ennuyaient dans les forêts de l’Ignambi, loin de leur +terre, de leurs cases, et surtout de leurs femmes. Il n’y avait même pas +de canaques de Pouapanou à chasser et à tuer. Tous les Pouapanous +avaient quitté la région. + +Pour passer le temps, se distraire de leurs ennuis, dans le cirque de +rochers, sous la voûte des branches qui masquait le soleil, les +guerriers dansaient le pilou-pilou de la paille. Ils s’alignaient sur +plusieurs files, un genou à terre, une époussette de paille molle à la +main. A un signal tous les bras se balançaient et balayaient le sol en +mesure. Progressivement les danseurs se levaient, se redressaient en un +rythme berceur. Dès qu’ils étaient debout, un cri de cagou se +prolongeait en roulant des trilles. Aussitôt les danseurs, en une +souplesse gracieuse, quoiqu’énergique, sautaient avec ensemble, +faisaient des pas sur les côtés, en avançant, et des voltes-faces avec +retour. Les bustes et les bras qui se balançaient en cadence +entretenaient l’envol. Et ceux-là s’arrêtaient. Et c’était au tour des +spectateurs à s’y mettre. + +Plusieurs fois le vieux sorcier était venu. Il s’était tapi contre le +mur qui bouchait l’entrée de la grotte, et il était resté là, longtemps, +à écouter, en retenant son souffle. Après ça, il avait dit aux canaques +que le Tayo gras était encore vivant, qu’il fallait toujours rester là, +l’attendre, que l’aveugle de Pouapanou apportait à manger au Tayo gras, +mais qu’il ne pouvait pas en apporter assez pour le satisfaire, que le +Tayo gras viendrait un jour taper avec un caillou et demanderait à +sortir de sa caverne. + +Mais les guerriers ne croyaient plus fermement aux paroles du sorcier. +Lorsqu’il parlait, les canaques secouaient la tête, allongeaient les +lèvres, et claquaient de la langue, pour exprimer leur peu de confiance. + +Après avoir demandé l’avis de ses hommes, et avoir reçu leur +consentement, le chef de guerre avait fait proposer, par le sorcier, au +Chef de Bondé: qu’il autorisât les guerriers à s’en retourner chez eux, +et qu’il en tuât quatre, selon son choix, pour remplacer le Tayo gras, +parce que le Tayo gras ne voulait pas se décider à fournir sa chair au +festin des jeunes guerriers. Mais le Chef toujours têtu n’avait pas +accepté l’offre, au contraire, il avait insisté davantage pour avoir le +Tayo gras. + +La deuxième lune était déjà ronde, le Tayo gras n’était pas encore venu +taper à la porte. Les plantations de la tribu de Pouapanou étaient +ravagées. Il n’y avait plus d’ignames, plus de taros, plus de bananes, +plus de cannes à sucre. Sur les cocotiers il ne restait que des +feuilles. Tous les choux-palmistes étaient coupés. Dans la rivière, dans +les creeks, dans les marais plus un poisson, plus une anguille. Rien! +Rien! Les guerriers de Bondé avaient mangé tout. + +Les canards sauvages avaient peur, ils ne venaient plus. Dans les +forêts, les guerriers avaient tué des pigeons, ils avaient tué des +roussettes. Et maintenant tous les pigeons s’étaient envolés loin, et +toutes les roussettes étaient parties vers des forêts plus +hospitalières, de l’autre côté des montagnes. + +Pour manger, les guerriers n’avaient plus que les graines des arbres, +les vers du bois mort, et la peau des bouraos. Ils mangeaient aussi de +la terre blanche, en buvant beaucoup d’eau. + +Les guerriers de Bondé avaient faim, faim, ils avaient tué des cagous +pour les manger, et tous les cagous se l’étaient répété de proche en +proche, et tous les cagous étaient partis ailleurs. Et les canaques ne +les entendaient plus crier, la nuit, quand tout était calme. + +Un matin, avant que le soleil éclaire les cheveux des montagnes, les +guerriers couchés autour des feux entendirent un cagou qui aboyait au +fond d’une ravine, dans le voisinage. Aussitôt, quatre coureurs agiles +partirent sans bruit à la recherche de ce précieux gallinacé. Dès qu’ils +l’aperçurent, le cagou les vit aussi et se sauva de toute sa vitesse, +sous les brousses. Mais les rapides coureurs le dépassèrent à travers +les arbres, sans pouvoir le prendre; alors ils le rabattirent vers le +campement pour le fatiguer, tout en restant dans leur zone. + +Le cagou, le bec au ras du sol, filait par bonds, en s’aidant de ses +ailes ouvertes. Les canaques le suivaient de près, encore quelques +enjambées et ils allaient l’avoir; le cagou cacherait sa tête dans une +touffe et resterait là, immobile, selon son instinct, lorsqu’il est +fatigué. + +Subitement, le cagou avait disparu, les coureurs ne l’avaient plus vu, +et ils avaient cherché ses traces. Le cagou s’était enfilé dans +l’épaisseur des feuilles mortes, entre deux rochers. Les canaques +avaient fouillé de la pointe d’une sagaïe, la sagaïe s’était enfoncée de +toute sa longueur, dans le vide, dans une fente de la pierre. + +Alors, pour obliger le cagou à sortir de son trou, les canaques avaient +décidé de l’enfumer. L’un d’eux était allé au campement, chercher un +tison, et ils avaient allumé un feu, en écartant les feuilles sèches, +afin de ne pas incendier la forêt. + +Jamais les canaques n’avaient vu du feu comme celui-là: toute la fumée +entrait dans les rochers, en roulant du bruit comme le vent à travers +les arbres, et elle ne sortait pas. Le cagou non plus. Alors ils avaient +activé le feu. Ils avaient mis et remis du bois, et la fumée rentrait +toujours dans le ventre de la montagne. + +C’étaient probablement les diables qui tiraient la fumée en dedans, les +mêmes diables qui avaient empêché la fumée d’entrer dans la grotte, +lorsque le sorcier avait voulu enfumer le Tayo gras. Et les canaques +avaient mis encore du bois, dans l’intention de faire sortir le cagou, +et aussi pour savoir si les diables pouvaient avaler toute la fumée. + +Tout à coup, les individus qui poussaient le feu avaient entendu des +cris de triomphe et des trilles d’allégresse s’élever au-dessus de leur +ravine. Ces manifestations venaient du cirque de rochers, du campement, +de l’entrée de la grotte. Et des canaques bondissant, gesticulant à +travers les lianes, fous de joie, étaient arrivés comme renfort pour +activer le feu. Avec exaltation ils avaient raconté ce qui se passait +d’extraordinaire. + +Les guerriers qui veillaient à l’entrée de la caverne avaient vu de la +fumée sortir entre les pierres du mur qui bouchait la porte. Et la fumée +s’était épaissie, elle était venue de plus en plus noire. D’abord les +guerriers avaient eu de la crainte, ils ne connaissaient pas cette +fumée-là. Le Tayo gras et les diables devaient faire du feu avec les +pierres, dans la grotte il n’y avait rien à brûler,--les canaques +savaient que certaines pierres donnaient des étincelles de feu en les +cognant.--Et la fumée était sortie tordue, en tourbillons, elle avait +répandu une odeur acre et résineuse de bois. Donc! Ce n’était pas des +pierres. Alors les guerriers avaient compris que cette fumée devait être +celle du feu des chasseurs de cagous, puisque l’un d’eux était venu +chercher un tison. + +Devant la certitude, des cris de joie et de triomphe avaient jailli des +poitrines. Le Tayo gras allait être pris! Tout le monde s’en +retournerait à Bondé! On allait revoir les femmes! C’était fini de +crever de faim! On mangerait beaucoup d’ignames, beaucoup de poissons de +l’eau salée. + +Voulant activer le feu, les canaques avaient porté des charges de bois. +Et comme le Tayo gras ne sortait pas assez vite de son trou, ils avaient +abattu des arbres secs, et les avaient allongés en entier sur le brasier +pétillant d’étincelles. Le tapis de feuilles sèches des alentours +s’était allumé; des arbres s’étaient embrasés du pied jusqu’à la cime et +n’étaient plus que gerbes de flammes. L’incendie crépitait, ronflait +dans la forêt. Mais qu’importait puisque c’était fini de rester là. On +allait partir à Bondé. + +Des canaques empoignés d’une ardeur diabolique, au risque de rôtir leur +peau nue, entassaient toujours du bois sur le brasier infernal. Leur +intention était d’étouffer, de griller, de brûler, d’incinérer le Tayo +gras, s’il ne voulait pas se décider à sortir. + +Pendant que les chauffeurs poussaient le feu, des guerriers disposés en +demi-cercle devant la muraille de la grotte, et d’autres perchés sur les +rochers, la sagaïe en arrêt, la hache haute, la fronde tendue, +attendaient, en trépignant un pilou farouche, que le Tayo gras vînt +demander grâce. + +Par les fentes des pierres la fumée noire sortait en trombe, s’élevait +le long de la muraille, et agitait la voûte sombre des feuilles. Depuis +longtemps les guerriers s’impatientaient, quand enfin, des coups qui +faisaient: toc... toc... toc..., furent frappés en dedans du mur. +C’était le Tayo gras qui tapait avec un caillou, comme l’avait prédit le +sorcier. + +Les guerriers les plus courageux, enveloppés dans l’épaisseur de la +fumée, avaient enlevé les pierres qui couronnaient le mur. Aussitôt que +l’ouverture avait été assez large, une multitude de grosses +chauves-souris à queue s’était précipitée dehors. Elle était sortie en +une bande compacte, noire, qui s’était allongée comme un ruisseau qui +coule. Pour ne pas avoir les yeux crevés, les guerriers avaient été +obligés de se reculer hors du passage. Et les chauves-souris avaient +voltigé dehors, dans tous les sens, en se cognant aux arbres. Elles +avaient cherché les endroits sombres de la forêt pour ne plus être +éblouies par la lumière. + +Lorsque le défilé des chauves-souris avait été terminé, les guerriers +audacieux s’étaient remis à enlever des pierres, dans la fumée +aveuglante. Par moments le Tayo gras avait encore cogné: toc... toc... +toc..., avec un caillou. Mais les canaques ne le voyaient toujours pas. +Ils en étaient à enlever les derniers moellons, quand ils distinguèrent, +dans la fumée, une forme humaine étendue par terre. Un guerrier +l’interpella brutalement. Le corps ne bougea pas, ne répondit rien. + +Alors les guerriers se précipitèrent sur l’individu. Leurs mains de +gaïac s’appesantirent sur des os, sur un être décharné, asphyxié, un +squelette incapable d’un mouvement. + +Les guerriers soulevèrent le moribond, se le passèrent de mains en mains +pour le descendre. Puis, ils l’étendirent sur un lit de paille. Après un +long moment d’attente, l’air pur ranima l’asphyxié, il reprit ses sens. + +Un canaque à la parole autorisée lui parla: «Dis donc! toi tu l’es +maigre... Pourquoi?... Toi tu l’es pas encore mort, hein?...» + +Tchiaom répondit: «Ha bein! Moi manger les petits roussettes pas cuits +(les chauves-souris crues). Moi boire la pluie de l’eau des cailloux... +Vous besoin manger moi, hein?... Moi maigre, maigre..., vous mangez +quoi?... Rien du tout!... Vous laissez moi partir à Pouapanou... Tout à +l’heure moi gras encore... Après vous vient chercher moi.» + +Et les guerriers protestèrent: «Ça fait rien toi maigre, nous connaît +pas laisser toi partir... Nous porter toi à Bondé. Le Chef lui parler... +Nous connaît rien du tout... Le Chef lui connaît bien.» + +Ces explications données, les canaques coupèrent une longue perche, des +lianes, de la paille, et ils façonnèrent un genre de hamac, un palanquin +dans lequel ils allongèrent Tchiaom devenu le Tayo maigre. + +Après avoir mis le feu aux huttes du campement, et avoir propagé +l’incendie de la forêt, dans l’intention de commettre le plus de dégâts +possibles, quatre canaques, deux à chaque bout de la perche, soulevèrent +le palanquin avec le Tayo maigre. Et toute la horde barbare, exubérante +d’une joie brutale, s’achemina d’une allure souple, vers la tribu de +Bondé. Le Tayo maigre n’était pas lourd, il ne retarda aucunement la +marche de la colonne, les canaques se remplaçaient au portage. Jamais le +hamac ne toucha terre. + +Tout le long du parcours, les canaques s’ingénièrent à trouver de la +nourriture pour le Tayo maigre, de façon à le présenter au Chef avec un +ventre plus rebondi. Car, au fond, les guerriers étaient très inquiets. +Le Chef leur avait donné l’ordre de lui amener le Tayo gras, et ils lui +apportaient un squelette. Certainement le Chef serait en colère, il +allait être terrible. + +Tchiaom avait faim, et il était encore plus glouton que les canaques le +sont ordinairement, il avalait tout ce que les guerriers lui +présentaient: Des noix de coco, des crevettes crues, des figues +sauvages, des vers de bancouliers, des escargots gluants. De temps en +temps on lui versait de l’eau dans la bouche, pour faire descendre. +Tchiaom n’avait plus faim, il ne pouvait plus avaler, mais les canaques +le forçaient encore de manger. Ils le bourraient d’aliments +substantiels. + +Au milieu de la nuit la colonne arriva chez elle, à Bondé. Elle marchait +en silence, sans une torche, par un étroit sentier bordé de broussailles +humides de rosée. Les guerriers n’étaient pas fiers et turbulents comme +de coutume, même le Chef de guerre était soucieux. Depuis deux lunes ils +étaient absents de chez eux, et ils y revenaient fatigués, affamés, sans +butin, ne portant qu’un Tayo maigre, maigre. + +Après avoir installé le Tayo maigre dans une case, et l’avoir entouré +d’ignames cuites et de poissons fumés; après l’avoir confié à la +surveillance d’une garde vigilante, sans bruit, afin de ne pas attirer +l’attention du grand Chef, et ne pas réveiller la tribu endormie, chacun +s’était glissé en cachette dans ses foyers. + +Demain, au jour, le grand Chef serait en fureur. Les vieux, les vétérans +qui avaient tout un passé de gloire, critiqueraient leur expédition +manquée. Les jeunes guerriers qui attendaient depuis deux lunes dans le +fond de la forêt seraient mécontents, et ils se moqueraient d’eux, même +les popinées ne les regarderaient plus comme des héros: quand ils leur +parleraient sur le ton autoritaire, les popinées auraient des rires +narquois, parce qu’elles penseraient au Tayo gras et au Tayo maigre. + + * * * * * + +Le lendemain, au jour, la tribu fut agitée bruyante. Les guerriers ne +pouvaient retarder plus longtemps leur présentation officielle au grand +Chef. Mais un événement imprévu était venu compliquer la situation déjà +déplorable, et troubler le peu d’assurance du Chef de guerre et de sa +troupe. Le grand Chef allait être terrible. + +Dès que la lueur blanche de l’étoile du matin s’était montrée au-dessus +de l’Ignambi, le Tayo maigre s’était raidi trois fois, et il était mort. +Même en lui brûlant les pieds, il n’avait pas voulu remuer. Ses gardiens +lui avaient donné trop d’ignames et trop de poissons: son manger n’avait +pas voulu descendre, il avait rendu des crevettes entières, une +indigestion l’avait étouffé. Cette mort bouleversait le protocole de la +présentation et de la fête qui devait s’ensuivre. Les canaques savaient, +par expérience, que le grand Chef devenait féroce lorsqu’il était +contrarié. + +L’on avait vu les sorciers et quelques vieux s’introduire +mystérieusement chez le Chef, et l’on savait que le Chef de guerre avait +été exclu de cette réunion importante.--Les guerriers qui revenaient de +Pouapanou attendaient anxieux ce qui allait sortir de ce palabre +décisif. + +Un vieux canaque apparut hors de la case du conseil, et vint transmettre +des ordres. Aussitôt, guidés par la baguette du Chef de guerre, et par +celles de ses lieutenants, les canaques s’alignèrent sous les cocotiers, +en deux longues files parallèles, écartées de huit pas l’une de l’autre, +et se faisant vis-à-vis. De manière que le grand Chef, passant entre les +lignes, pût voir tous ses guerriers de face. En attendant la venue des +autorités, les canaques, sans quitter la place qu’ils occupaient, eurent +la permission de s’asseoir à terre. + +Pendant ce temps, au grand Conseil, les sorciers exposaient les motifs +graves qui avaient porté malheur à l’expédition de Pouapanou. + +Première faute: Deux guerriers avaient tué l’aveugle fétiche, et +l’aveugle mort (l’esprit émanant de lui) avait protégé le Tayo gras. + +Trois canaques avaient lancé des sagaïes sur Tili, la descendante de +Ouvé; ensuite ils avaient voulu la massacrer à coup de casse-têtes. Et +alors, les «baouis» de Ouvé, donnés au sorcier par Téama, étaient +devenus impuissants contre le Tayo gras. + +Le vieux canaque qui savait parler avec les oiseaux avait pris la +parole: Un cagou avait montré aux canaques de Bondé une fente dans les +rochers, pour qu’ils pussent enfumer le Tayo gras, afin de l’obliger à +sortir du ventre de la montagne. Ce cagou-là, ce n’était pas un vrai +cagou. Non! C’était le père de Tchiaom qui était mort depuis longtemps, +et qui errait par les forêts. Il s’était habillé avec les plumes des +cagous, parce qu’il ne voulait pas que son fils restât dans la grotte +pour y mourir de faim. Et puis, il n’était pas content de voir les +guerriers de Bondé détruire tout dans ses forêts de l’Ignambi. Le père +de Tchiaom savait que lorsqu’ils auraient son fils, les guerriers +partiraient à Bondé. + +Pour ces raisons, il s’était approché comme un cagou, à côté du +campement; et il avait crié comme un cagou, pour appeler les canaques. +Les canaques étaient venus, ils avaient poursuivi le cagou, le cagou +s’était réfugié dans un trou. Les canaques avaient allumé du feu, le +cagou était sorti par un autre trou, et il s’était sauvé sur le sommet +des montagnes. Les canaques n’avaient pas pu le prendre. + +Tchiaom était sorti maigre de la grotte. Tous les guerriers de Bondé +étaient partis de l’Ignambi. Et maintenant le père de Tchiaom était +content, parce qu’il pouvait se promener seul dans les forêts. + +Ces explications fabuleuses reconnues comme vraies par le grand Chef, +aucun doute ne vint effleurer sa mentalité de canaque. Il demanda +seulement les noms des guerriers qui avaient compromis la réussite de +l’expédition, en tuant l’aveugle et en malmenant Tili.--Puis, il décida +que le pilou en l’honneur des jeunes guerriers commencerait le soir, +lorsque l’ombre d’un homme serait de la longueur de son corps. + +Ceci dit, il se leva, sortit de la case, et s’en alla entouré de huit +canaques armés, barbus, poilus, trapus, musclés, les regards sournois, +d’une cruauté froide par nature. + +Dès que le grand Chef apparut, les deux lignes de guerriers se +dressèrent, le silence qui précède les actes solennels de la vie +s’imposa. Cependant que les longues palmes des cocotiers se berçaient en +un bruissement de caresses, et que les oiseaux roulaient leurs notes +matinales, en se dorant de soleil. + +Le Chef, le front bas et têtu, l’œil inquisiteur, passa lentement entre +les deux lignes de ses guerriers: il les dévisagea, à droite, à gauche. +Aucun ne sourcilla, aucun ne trembla. Le Chef s’arrêta devant un +guerrier. D’un signe de la main il le désigna. Aussitôt, les canaques +barbus l’entourèrent et le guerrier s’effondra lourdement, son corps +résonna sur le sol. Il avait la tête fendue d’un coup de hache. Les deux +lignes humaines restèrent immobiles. + +Puis, le Chef poursuivit son chemin entre les deux haies vivantes. +Devant un guerrier il s’arrêta encore, et le guerrier s’abattit, le +front ouvert, la face ruisselante de sang. Et le Chef continua ainsi +jusqu’à cinq. Les victimes n’avaient fait aucun geste de défense. + +A ce moment, les conseillers intervinrent pour faire remarquer au Chef +qu’il avait dû se tromper. Il avait désigné un canaque à la place d’un +autre, et les bourreaux l’avaient assommé. Ils avaient tué Maramo au +lieu de tuer Tianga. + +Sans aucune hésitation, pour réparer l’erreur, le Chef donna l’ordre de +tuer Tianga. Mais Tianga était à l’autre bout de la ligne; en entendant +son nom circuler sur les lèvres, et en voyant des yeux le regarder, il +eut peur, fit un bond en arrière et se sauva de toute la rapidité de sa +terreur. + +Le Chef commanda à tous ses guerriers de poursuivre Tianga et de le +tuer. En un instant, ce fut fait. Les lignes se brisèrent, Tianga fut +abattu à coups de pierres de fronde, traversé de sagaïes, apporté +triomphalement et déposé aux pieds du grand Chef. + +Après cette tuerie des cinq guerriers qui étaient coupables envers les +esprits, et d’un sixième par erreur, les cadavres furent transportés au +charnier de dépeçage. + +Aucun regret, aucune plainte, aucune douleur ne troubla l’âme sauvage +des féroces canaques. Au contraire, la joie montait. C’était la volonté +du Chef qui obéissait aux coutumes ancestrales. Maintenant l’affaire de +Pouapanou était réglée, payée. Il ne subsistait plus aucune crainte; +c’était fini. La vie de la tribu allait reprendre son cours normal, +jusqu’à la guerre prochaine, encore inconnue. + +Avant de se retirer derrière les palissades qui entouraient ses cases, +le Chef qui n’avait pas fini de régler ses comptes, donna des ordres +formels pour que la jeune popinée Tili lui fût amenée, chez lui, sur sa +natte, de gré ou de force. + +Quant à son fils Téïn, il n’en parla pas, sachant qu’il jouissait du +tabou des Chefs, et que les canaques n’oseraient porter la main sur lui. +Mais il pensait que son fils suivrait Tili, pour lui demander, à lui +grand Chef, l’autorisation d’avoir cette jeune popinée. + +Et lui grand Chef, il refuserait, il la garderait pour son usage. + + * * * * * + +Le soir, lorsque le Chef arriva en grande pompe pour célébrer +l’ouverture du pilou, il trouva la place déserte. Tout autour, sous les +arbres: Personne... Aucun bruit, la tribu semblait être abandonnée. + +Depuis le matin le Chef maîtrisait sa colère sournoise, il s’était +promis de la dépenser au pilou, en commettant quelque excès de son +despotisme extravagant. Ses canaques dévoués ne lui avaient pas obéi, et +ses désirs lubriques s’en étaient exacerbés. Malgré ses ordres, Tili, la +jeune popinée de son fils, ne lui avait pas été amenée, sur sa natte. Et +personne n’était venu lui expliquer les causes de ce manquement aux +usages. Son autorité si hautement affirmée était-elle donc méconnue? + +Après un moment d’attente, il envoya quatre de ses gardes se renseigner +dans les cases, chercher quelqu’un à qui parler. Et lui-même, le Chef, +afin de calmer son impatience, et sa colère qui montait, il ramassa dans +le milieu de la place, au pied du long mât tordu, des battoirs en peau +de figuier, et à toute volée il frappa l’appel au pilou. Mais personne +ne vint. Et à la ronde, les oiseaux effrayés s’éloignèrent. + +Au bout d’un moment, après avoir parcouru le village en tous sens, les +gardes furent de retour. Ils déclarèrent au Chef que la tribu était +vide, qu’ils n’avaient trouvé que quelques impotents qui ne savaient +rien. Mais qu’ils avaient vu que des filets de pêche, des marmites, et +beaucoup d’ustensiles n’étaient plus à leur place habituelle. + +Alors, le potentat abandonné de ses sujets, sans rien y comprendre, sans +que son esprit pût s’expliquer pourquoi, se retira chez lui, au milieu +de ses femmes et de sa garde fidèle. Vaguement il sentait de la peur, +l’inconnu lui devenait une menace. + +Un peu avant la nuit noire, lorsque tous les cri-cri chantent dans les +herbes, quand les arbres deviennent des «Toguis», et que les roussettes +s’envolent, le vieux sorcier accompagné du canaque des oiseaux, et de +celui qui savait appeler le vent, fit une entrée craintive chez le grand +Chef. + +Le Chef avide d’explications les reçut, et se sentit réconforté par leur +présence. Aussitôt il leur demanda pour quelles raisons ses sujets +avaient déserté la tribu. + +Le vieux sorcier parla: Maintenant tous les canaques ont peur. Ils se +sont sauvés dans la brousse, avec les popinées. Ils ne veulent plus +venir à Bondé, parce que tes bourreaux vont les tuer. + +LE CHEF (_qui se sent fort en voyant qu’il inspire encore de la +terreur_).--Pourquoi mes bourreaux vont-ils les tuer?... Qu’ont-ils fait +de mauvais?... Dis-moi vite. + +LE VIEUX SORCIER.--Pas un canaque n’a voulu venir, tous ils te +craignent, on ne peut plus faire le pilou, parce que les jeunes +guerriers ne sont pas dans la forêt, ils sont partis. + +LE CHEF (_furieux_).--Pourquoi ne sont-ils plus là? Aujourd’hui c’est +leur fête. S’ils ne viennent pas, je vais les punir. Pourquoi sont-ils +partis? + +LE VIEUX SORCIER.--Depuis plus de deux lunes les jeunes guerriers +étaient dans la forêt, ils attendaient le Tayo gras, et ils s’ennuyaient +beaucoup. Souvent ils sortaient de la forêt pour se chauffer au soleil. +Ensuite ils sont allés plus loin, jusqu’à la rivière, pêcher des +poissons. Ils ne voulaient plus écouter les vieux qui les gardaient, et +les vieux les laissaient se promener, parce que les jeunes étaient les +plus forts. + +LE CHEF.--Je punirai les vieux. Ils creuseront des fossés pour conduire +l’eau sur les montagnes, et ils planteront des taros. Quand les jeunes +seront revenus, ils couperont le bois de quatre cases. + +LE VIEUX SORCIER.--Les jeunes ne reviendront plus, ils ne couperont pas +du bois pour les cases. Téïn, ton fils, les a emmenés. Téïn c’est le +petit Chef, toujours il allait voir les jeunes dans la forêt, et il leur +parlait longtemps, longtemps. Téïn il est jeune, c’est le camarade des +jeunes. Les jeunes l’écoutaient parce qu’il leur parlait bien.--Quand +tous les guerriers sont revenus à Bondé, Téïn était avec eux. Aussitôt +arrivé à Bondé, Téïn est allé rejoindre les jeunes dans la forêt, Téïn a +emmené Tili avec lui. Dans la nuit, Téïn et tous les jeunes sont venus à +la tribu, ils ont parlé aux popinées. Après ils sont allés à la rivière, +beaucoup de popinées les ont suivis, et des guerriers aussi. Et puis, +tous ils ont monté dans les grandes pirogues, et ils sont partis. Ils +ont descendu le Diahot, le courant de la marée les a emportés. +Maintenant ils sont loin, loin, là-bas, à la mer. + +LE CHEF (_avec autorité_).--Tous mes guerriers qui savent faire marcher +les pirogues vite, vont poursuivre les jeunes, ils vont les attraper, et +les amener ici. + +LE VIEUX SORCIER.--Les guerriers qui rament vite ne pourront pas courir +après les jeunes, parce que Téïn il connaît tout. Avant de partir, Téïn +a fait mettre le feu dans les pirogues, et maintenant il n’y a plus de +pirogues. Tout le monde dormait dans la tribu, personne ne regardait la +rivière. Les pirogues sont brûlées. + +Devant la décision et l’audace de son fils, le grand Chef resta muet, +stupide d’étonnement. Il essayait de penser pour comprendre: Lui, il +était le grand Chef, tous les canaques le craignaient et lui +obéissaient. Quand il désirait une popinée, il la prenait, personne ne +parlait. S’il voulait manger un petit enfant, on le lui apportait cuit +dans des feuilles de bananier. Sur un geste de lui, les bourreaux +tuaient les victimes qu’il désignait. Tous ces actes affirmaient bien +qu’il était un grand Chef. Et alors?... Pourquoi les canaques +suivaient-ils son fils?... Son fils n’était que le Téïn de la tribu, il +ne serait Chef que plus tard, si un jour lui grand Chef il mourait. Au +lieu de lui obéir à lui, les guerriers avaient obéi à son fils, à son +fils qui ne savait pas commander puisqu’il n’avait pas encore tué un +seul homme.--Téïn était ami avec tous les canaques, et ils +l’écoutaient.--Lui, Grand Chef! Il était donc comme les cailloux, rien +du tout!... Maintenant il n’y avait plus de pirogues à Bondé. Les jeunes +guerriers étaient partis, et avec eux des grands guerriers forts, +beaucoup de popinées les avaient suivis. Le pilou n’était plus possible. +Tout s’écroulait. + +La mentalité du Chef étant arrivée à la limite extrême de sa +compréhension, qui ne concevait que la brutalité, et comme il ne pouvait +la dépenser sur les absents, sur les coupables, il demanda des conseils +au vieux sorcier, et à ses deux acolytes. + +Après force discussions, voici ce qu’ils proposèrent: Il fallait dire +aux canaques qui étaient cachés dans la brousse de revenir vivre à la +tribu, qu’il ne leur serait fait aucun mal, que toutes les affaires +étaient oubliées. En un mot, que c’était fini, fini. + +Les conseillers expliquèrent au Chef, sans arriver à bien le convaincre, +qu’il était nécessaire de tenir sa parole, que si les canaques étaient +trompés, ils iraient rejoindre les jeunes, et prendraient Téïn comme +grand Chef, et que lui n’aurait plus de sujets, rien que les vieux, +vieux. + +Quant aux jeunes qui étaient partis dans les pirogues, avec Téïn à leur +tête, il ne fallait pas s’en occuper, ils ne voulaient plus revenir à +Bondé. Ils avaient dit qu’ils allaient chercher de la terre pour créer +une autre tribu. + +Le grand Chef accepta ce que les sorciers proposaient. Malgré cet +amoindrissement de sa puissance, sans aucun raisonnement, d’instinct, il +était fier de son fils, tout en le haïssant. Car l’âme canaque admire et +respecte la duplicité, la ruse, l’audace et la force. + +Les jours qui suivirent, les habitants de la tribu de Bondé revinrent +chez eux, par petits groupes, en sondant le terrain avec beaucoup de +méfiance. Car, pour les canaques, une parole donnée c’est un piège tendu +qu’il faut éviter. Mais tout se passa bien, petit à petit la tribu +reprit sa vie coutumière. Et le grand Chef modéra un peu son despotisme. + +Malgré tout, le Chef conservait une rancune qu’il voulait assouvir. Les +explications fournies par les sorciers, au sujet de l’affaire de +Pouapanou, ne lui avaient pas donné une satisfaction bien complète. Un +matin d’orage, le chef des guerriers fut trouvé étranglé dans sa case. +Les sombres bourreaux avaient accompli mystérieusement les ordres de +leur maître. Le grand Chef de la tribu n’avait plus eu confiance en son +chef des guerriers, et il le craignait.--Cet incident passa presque +inaperçu. Les canaques n’eurent que des doutes, aucun n’osa en parler. + + * * * * * + +Les transmissions orales, déformées et embellies par le temps, disent +que les jeunes guerriers de Bondé, conduits par leur chef Téïn, +débarquèrent sur l’île Balabio, distante de six ou sept milles de la +Grande-Terre. Après avoir subjugué les quelques habitants de cette île, +ils s’y installèrent et vécurent surtout de la pêche, toujours très +fructueuse sur ces rivages. + +Et comme ils étaient devenus des canaques de la mer, et se nourrissaient +de poissons, ils étaient forts, forts, et ils avaient eu d’innombrables +«pikininis»: Sur le sable de la plage, les pikininis c’étaient comme des +bancs de sardines.--Et Tili, c’était le fétiche de la tribu, parce que +longtemps, longtemps, le papa pour le papa, pour le papa pour la maman +pour Tili, il était arrivé à Balabio, sur une grande pirogue qui venait +de loin, loin, là-bas, sur la mer, à la place où le soleil sort de +l’eau. + +Et le grand Chef de Bondé, le père de Téïn, était devenu vieux, +vieux.--Et Tchiaom le Tayo gras de longtemps, il venait toujours avec +les diables, la nuit, pour faire mauvais au vieux chef. Et le vieux chef +savait bien que c’était Tchiaom qui avait fait partir Téïn, avec les +jeunes guerriers, dans les grandes pirogues, lorsqu’il mourait, au +moment où l’étoile du matin éclairait les cimes de l’Ignambi. + +Et le vieux Chef de Bondé était mort, parce que Tchiaom faisait toujours +mauvais pour lui.--Et les canaques de Bondé étaient allés chercher Téïn +à Balabio, et il y avait eu un pilou et un caï-caï mémorables. Et après, +Téïn avait été le grand Chef de tous les canaques du Diahot, depuis les +sources jusqu’à la mer. + +Pour conclure Thiota-Antoine ajouta: + +Tu sais! peut-être que les vieux ils étaient un peu sauvages, ils ne +connaissaient pas comme les blancs, ils faisaient les choses des +canaques: Toujours la guerre, toujours la guerre. Longtemps, les +canaques étaient beaucoup forts, ils savaient bien tout seuls, va! Pas +besoin des blancs... + + + + +CE VIEUX TCHIAO + + +Tchiao est un vieux, vieux canaque, du village de Bouaganda, tout proche +de la grande tribu de Gomen... Vous savez bien, cette petite +agglomération de cases pointues qui se cache dans un bouquet d’arbres +sombres, et de hauts sapins droits comme des sagaïes. On le voit de +loin, ce petit hameau. Il se trouve isolé comme un îlot sur l’un de ces +contreforts herbeux et blonds qui étayent le grand pic du Kaala... Il +est juste posé au pied d’une muraille de rochers élancés en aiguilles, +qui semblent toujours vouloir lui dégringoler dessus pour l’écraser... +Mais ça tient bon, les canaques n’ont pas peur; d’ailleurs les sorciers +savent bien, eux, ils ont dit qu’il n’y avait rien à craindre. Et quand +les sorciers ont parlé, ils ont parlé. + +Lorsque l’on y est, à Bouaganda, c’est joli, joli... On voit la mer +loin, loin, là-bas, et la ligne blanche des grands récifs qui roulent de +la mousse... L’île Devert où vont pondre les tortues et les oiseaux, et +la baie de Téoudié où beaucoup de poissons font le pilou... Et en bas, +les plaines de Gomen qui étendent leurs nattes au soleil, dans toutes +les nuances du vert et du jaune. Toujours l’on entend l’eau qui descend +du Kaala, et gronde au fond des vallées. + +Tchiao est un vieux, vieux canaque, il n’a plus d’âge, il est trop +vieux. Il marche cassé en deux, il est maigre, maigre. Ce ne sont que +des os et des nerfs tendus comme des cordes (des taouras); un squelette +vivant recouvert d’une peau noire, parcheminée, ridée, plissée. Son +crâne chauve brille comme un coco sec, il n’a plus que quelques cheveux +autour de la tête, et dans les oreilles aussi. Sa barbe est une vieille +barbe jaune, rare, avec des manques... Ses yeux sont chassieux, le +soleil les éblouit, il les ferme... Il marche en s’appuyant de ses deux +mains osseuses sur un grand bâton... Il est un peu maniaque, Tchiao, il +ne veut plus parler à personne, il reste toujours seul à marmonner. + +Il a son histoire, Tchiao. Il a vu beaucoup de choses, il a connu les +âges héroïques, mais tout se brouille dans sa mémoire, et quand il +raconte, il se trompe. Il ne sait plus... Lorsque les premiers blancs, +(les albinos d’une autre île), sont venus à Gomen, il était là, Tchiao, +dans toute sa force d’adulte, et dans toute sa gloire de guerrier... Il +ne les a pas tués, ces premiers blancs; cependant, il savait bien que la +chair humaine était succulente, souvent il en mangeait... Maintenant, +quand on lui demande s’il a caïcayé du tayo blanc, il s’en défend, en +faisant claquer sa vieille langue rouge, qui remue sans cesse dans le +fond de sa bouche toujours entr’ouverte. + +Quand il était jeune, Tchiao, il avait l’esprit ouvert au progrès. Il +savait par les canaques de Pouébo que les blancs apporteraient beaucoup +de choses utiles, qu’il ne fallait pas les tuer. Pour avoir des ignames +et des ouarés, les blancs donnaient des pioches qui remplaçaient les +perches à labourer la terre... Et aussi des tamiocs en fer, qui +coupaient mieux que les haches de serpentine, et ne se cassaient +jamais... Il les avait vus, les blancs venir couper du bois de santal +avec ces haches rapides; lui, Tchiao, il en avait été émerveillé. Pour +en avoir une, il avait été obligé de donner aux hommes blancs, ses deux +haches de pierre qui lui venaient de ses ancêtres. + +Il avait goûté aussi aux ignames des blancs, elles étaient meilleures +que les ignames des canaques. Elles étaient plus fines, elles ne +collaient pas dans la bouche, et même les pelures étaient bonnes à +manger... Mais les blancs coupaient toujours leurs ignames, ils n’en +donnaient que des morceaux. Et lui, Tchiao, il voulait en avoir une +entière. + +Un jour Tchiao vit une grande pirogue des blancs, avec deux mâts et +beaucoup, beaucoup de voiles. La pirogue vint mouiller dans la baie de +Youanga. Tchiao prit deux paniers en feuilles de cocotiers, il les +remplit d’ignames, puis il les chargea sur le dos de sa popinée, qui +docilement le suivit. + +Il arriva au bord de la mer, en face du bateau, il s’assit sur la plage, +et il attendit que les blancs voulussent bien venir à terre. + +Il y avait des pirogues canaques dans les creeks de palétuviers, il +aurait pu en prendre une et aller à bord, mais cela n’eût pas été +prudent. Quand il aurait été sur le bateau, les blancs l’auraient tué +pour le manger. C’était tout naturel. + +Avec l’entêtement et la patience de sa race, il attendit durant toute la +journée qu’une embarcation abordât le rivage. Pour se distraire, il +pêcha des crabes et des poissons... Le soir, lorsque le soleil s’enfonça +dans la mer, il campa un peu plus loin, sous les brousses, avec sa +popinée, bien cachés tous deux, pour que les blancs ne puissent pas les +tuer pendant leur sommeil. + +Le lendemain matin, une embarcation se détacha de la goélette et vint à +terre. Tchiao s’avança dans l’eau jusqu’à mi-jambe pour mieux se +montrer, pendant que sa popinée se sauvait, baissée comme une poule +sultane, et allait se terrer dans les hautes herbes. + +Au fur et à mesure que l’embarcation venait, Tchiao se reculait pour se +tenir toujours à une distance prudente des hommes blancs. Là, dans la +mer, et sur la grève, ils étaient forts les blancs, il fallait rester +sur ses gardes. Et les blancs étaient nombreux, et lui, Tchiao, il était +seul; en cas d’attaque il ne pouvait compter que sur la rapidité de ses +jambes. + +Lorsque les blancs furent à terre, on parlementa, on se fit des signes, +toujours à distance, et l’on arriva à bien se comprendre. Tchiao laissa +sur le sable ses deux paniers d’ignames, et les blancs lui en jetèrent +une des leurs qu’il attrapa au vol... Aussitôt l’échange fait, Tchiao +s’en alla rejoindre sa popinée qui l’attendait, pelotonnée dans la +paille de dixe. + +A compte de ce jour, la vie de Tchiao changea: il eut, aux yeux des +autres canaques, des allures bien mystérieuses. Il partait seul au petit +soleil, sans dire où il allait; il rentrait quand le soleil était à pic, +sans dire d’où il venait, et il ne rapportait jamais rien. + +Parfois il montait sur un pic, toujours le même, en emportant un paquet +composé de diverses herbes à lui. D’en bas on le voyait faire des gestes +que tous les canaques ignoraient: il se livrait à des maléfices, à des +sortilèges... C’était incompréhensible, il n’était pas un sorcier, +Tchiao, mais il le devenait. Tous les canaques, toutes les popinées, et +tous les pikininis, commençaient à avoir peur de lui. + +C’était grave, le Conseil des sorciers dut se réunir, et l’on décida +qu’il fallait savoir ce que voulait Tchiao. Quelles étaient les +calamités qu’il appelait sur la tribu?... A quel togui[16] inconnu +s’adressait-il?... Qui voulait-il faire mourir?... Peut-être allait-il +falloir le tuer lui Tchiao, afin de conjurer les mauvais sorts. + + [16] Diable, esprit néfaste. + +Tous les sorciers de la tribu le surveillèrent, ils se rendirent compte +de ses allées et venues, et de ses gestes. Ils étudièrent aussi les +herbes dont Tchiao se servait. Il laissait toujours sur le pic son +bouquet attaché à une gaulette fichée en terre. Tchiao s’était aperçu +qu’on le surveillait, il variait ses moments de départs, il changeait +ses directions, il rusait... On hésitait à le tuer, Tchiao était devenu +un sorcier d’un genre tout spécial, on avait peur de lui... Quand il +serait mort, il reviendrait terrible, la nuit, où il fait noir. + +Ces sorcelleries duraient depuis plusieurs lunes, on commençait à s’y +habituer, quand un hasard fit découvrir par les sorciers avérés, à quel +sortilège se livrait le redoutable Tchiao. + +Il était dans une petite clairière de la forêt, courant en rond autour +d’une dizaine de perches à ignames plantées debout; il tenait des herbes +dans ses mains, il les balançait; parfois il tombait à quatre pattes, +puis il approchait sa bouche de la terre, et il lui parlait... Tchiao +voulait faire mourir les ignames, il n’y avait plus de doute possible. + +Le lendemain, le grand Chef de Gomen envoya sa garde s’emparer de la +personne néfaste de Tchiao. Quand Tchiao arriva, le grand Conseil et +tous les sorciers étaient assemblés... Les bourreaux étaient présents, +ils attendaient les ordres. + +Le Chef accusa Tchiao d’avoir jeté un sort sur les ignames, pour faire +mourir toutes les ignames de la tribu. + +Tchiao se défendit courageusement: «Non! Cela n’est pas vrai. Ce sont +les ignames des blancs que j’ai plantées, moi seul ici je sais les faire +pousser... J’appelle la pluie sur elles... J’appelle les morts qui +savaient bien faire pousser les ignames, pour qu’ils m’aident, la nuit, +à faire pousser les ignames des blancs». + +La défense était bonne, mais il fallait aller aux preuves... Tout le +grand Conseil, suivi des bourreaux, se transporta dans la clairière de +la forêt. On fouilla au pied d’une perche désignée par Tchiao, et l’on +trouva des morceaux de la pelure des ignames des blancs. + +Tchiao avait planté un pain entier, heureusement pour lui qu’il restait +encore de la croûte. Les autres perches avaient été mises là comme +tromperie. + +Le Conseil des sorciers réuni en assemblée secrète arriva à la +conclusion suivante: «Les ignames des hommes blancs ne poussent que dans +la terre des hommes blancs; elles ne peuvent pousser dans la terre des +hommes noirs.» + +Et maintenant Tchiao est vieux, vieux, et les jeunes qui ont travaillé +chez les blancs, ceux qui boivent du tafia, ceux qui mettent des +pantalons, se moquent de lui... «Et le vieux Tchiao n’est pas content. +Lui, le vieux Tchiao, il voulait faire pousser les ignames des tayos +blancs, pour que toute la tribu fasse un grand caï-caï. Il n’a pas +réussi parce que les autres canaques ont fait mauvais»... D’instinct, le +vieux Tchiao sent bien qu’il y a quelque chose de changé dans la nature. + +Et comme il est un peu sourd, quand il voit des blancs ou des canaques +le regarder en souriant, il croit toujours que l’on parle du pain. Et +lui, le vieux Tchiao, il allonge sa lippe, il fait claquer sa langue, et +il s’en va en s’appuyant sur son bâton, symbolisant le passé qui +s’efface. + + + + +LE DUGONG + + + + +PREMIÈRE LÉGENDE + + +A la lumière avivée des étoiles, le cotre glisse lentement sur l’eau +brune. Sa voilure sombre aux reflets blanchâtres se profile en hauteur, +perce la nuit diaphane. De leur mol clapotis, les vagues minuscules +semblent donner des coups de langue à la carène qui passe. Dans le +sillage, des phosphorescences s’allument, scintillent un instant, et +s’éteignent... Et le vent de terre qui musarde au fond de la baie vient +dépolir l’immense miroir. + +Ça marche... Ça va... La marée monte encore... Nous pourrons accoster à +terre... Il y a une provision de bois sec. Nous ferons cuire la biche de +mer, la fumée chassera les moustiques... Qu’en dis-tu?... Badimoin. + +Badimoin est peu causeur. Cependant, par le geste tranquille de son +menton poussé en avant, il esquisse une vague approbation. Ce qui se +devine à la silhouette boulue de sa tête, au-dessus du panneau. + +Après avoir croqué les dernières croûtes de pain, les popinées se sont +endormies, à la place où elles se trouvent, sur les sacs de lest, +serrées l’une contre l’autre, par un besoin mutuel de se réchauffer... +Riches natures... Dès qu’elles ont un moment d’inactivité physique, +comme elles ne pensent à rien, elles dorment... Et c’est bien... C’est +mieux... + +Depuis longtemps le bateau poursuit sa lente bordée, aucune parole n’a +effleuré le silence. Le calme infini et majestueux de la nuit devient un +malaise. Il accroît une impression troublante de solitude, d’abandon, de +petitesse devant l’immensité, d’insignifiance de soi-même. + +La brise de terre aromatisée de la senteur de bois gémit doucement à +travers les cordages. De son murmure alangui elle apporte les bruits +atténués de la côte: Les roussettes qui grincent, les canards qui +nasillent dans les étangs, le taureau qui mugit aux échos des vallons... + +Par instant c’est un souffle qui pleure, comme un râle lointain, comme +une lamentation venue des millénaires... Et ce vent de tous les âges +évoque le passé, les temps barbares, lorsque l’homme devenait la proie +sanglante de l’homme. D’où sortaient-elles, ces bêtes humaines?... Qui +pourra jamais le savoir... Ces montagnes sombres aux replis mystérieux +en ont vu de ces scènes de cannibalisme, autrefois... et maintenant +encore, plus près de nous, il y a quelque dix ans: Le massacre des +colons de Poya, en 78... Que de meurtres incompréhensibles, que de +cruautés inutiles... Ces sauvages jetés là par le hasard sont des êtres +sans conscience, des brutes impulsives menées par les instincts, des +ébauches d’âmes. + +Et le vent pleure dans les agrès... Que diable! Il faut réagir, secouer +cette tristesse, animer l’équipage. + +Badimoin! mon ami, tu es une brute, un enfant de brute... Catou, ta +popinée aussi... Et l’autre... l’autre popinée..., Pouépa... Un peu +moins..., peut-être... + +A cette apostrophe, Badimoin qui était assoupi relève la tête et +demande: Quoi!... Nous besoin virer? + +Non! Pas encore... Va regarder à l’avant s’il y a de l’eau. + +Paresseux et geignard Badimoin se coule hors du panneau, redresse avec +lenteur sa stature trapue, et va se camper à l’avant, épontillé sur ses +jambes courtes et massives. D’une main il se cramponne au foc, l’autre +est portée comme une visière à son front. + +Après avoir de ses yeux percé l’obscurité des flots, il déclare: Là-bas, +devant le bateau: les cailloux! Peut-être pas beaucoup de l’eau. + +A cet avertissement le cotre vient au lof, ralentit sa marche... La +marée est presque haute il faut essayer de passer. + +En douceur, l’étrave aborde les têtes noires des coraux qui s’élèvent du +fond, comme des bêtes sournoises aux aguets... Pas de choc... Il y a de +l’eau. + +Le bateau glisse lentement au-dessus de dalles qui s’éclairent de +fluorescences marines. Et c’est un défilé de mosaïques aux teintes +jaunes, rouges, bleues, coupées de trous sombres. Le récif frangeant se +termine. Nous sommes sur un plateau de sable blanc, où s’éparpillent les +taches noires des algues flottantes. + +Badimoin! C’est bon... Viens ici. Je vais te donner du tabac fin pour +faire une cigarette. + +D’habitude, l’apathique Badimoin aspire en ronronnant au tuyau écourté +d’un brûle-gueule noirâtre, après l’avoir fortement bourré d’un tabac +canaque roulé en une corde, qu’il a au préalable déchiquetée dans ses +doigts. + +Mais quand il est à bord, il préfère le tabac fin. En voici la raison: +Pour allumer sa pipe qui persiste à s’éteindre, il lui faut des braises +incandescentes, ou un tison ardent en permanence. Une boîte d’allumettes +ne saurait y suffire. Et alors, lorsqu’il ne se trouve pas +confortablement accroupi auprès d’un feu, à se chauffer le bas-ventre, +il compte sur mes libéralités. Le tabac fin est un luxe, une +gratification très appréciée. + +La mince pellicule de papier Job ne lui dit rien qui vaille. Pendant que +je lui prépare une cigarette, il enlève de son espèce de turban +poisseux, un morceau de feuille de bananier; puis, de son haleine chaude +il la ramollit, tout en la pétrissant. Et ma cigarette si élégante +disparaît enroulée dans cette peau. C’est une affaire de résistance, et +une question de goût. Le tabac brûlé dans cette enveloppe augmente sa +force, il étourdit le fumeur. + +Le bateau dégagé des obstacles continue sa nonchalante bordée. L’eau +clapote, huileuse, à la proue. Le fond de sable reste clair, lumineux, +dans le flot transparent... Ça va bien... + +Sur l’eau calme, à babord, deux expirations d’un bruit sourd, deux +graves points d’orgue qui ponctuent le silence: Oââââqq... Oââââqq... On +sait ce que c’est, cette voix grasse, gargouillante, sortie d’un ventre: +Une tortue est venue respirer à la surface, elle a happé deux bouffées, +puis, apercevant la voilure, elle a replongé en vitesse, le croupion en +l’air, sans demander son reste. + +A l’annonce d’une tortue proche du bateau, d’instinct Badimoin s’est +précipité sur une sagaïe renforcée de trois pointes de fer. Un pied sur +le plat-bord, le buste balancé, le bras haut, brandissant son engin, il +regarde un rond qui s’éteint dans l’eau... Nous sommes déjà loin. + +--Badimoin... A oua!... Il est trop tard, la tortue a piqué la tête dans +les grands fonds. + +Badimoin est revenu à sa place, à l’arrière. Par ses lèvres épaisses, +allongées, à son visage camus qui se renfrogne, je vois qu’il éprouve +une déception profonde: celle d’avoir manqué cette grosse tortue qui +aurait donné tant de viande savoureuse. + +Chez lui c’est un atavisme d’affamé. Le souci unique et constant de la +nourriture prise à la source, sans imaginer qu’il puisse exister des +intermédiaires.--A ce sujet, Badimoin et ses semblables sont des sages. + +Une tête de popinée se hausse au-dessus de l’hiloire... C’est Pouépa... +Elle veut savoir où elle est... Après un moment de muette observation, +d’une voix enfantine et chantante elle déclare: Là, c’est Béco! Là, +c’est Népou! là, c’est Porwy!--Sur ces paroles définitives, elle +s’enfonce sous le pont, se blottit dans son coin, et s’endort. + +Pouépa, ma petite, ta famille supposée devient bien encombrante. «Ta +mère pour moi, son père pour toi, ta sœur pour lui, ton frère pour +nous», en un mot toute la tribu commence à coûter cher. Lorsque cette +invasion barbare se déverse sur le campement, elle bâfre tous les +vivres. C’est une coutume... Le seul remède à cette exploitation serait +d’aller jeter l’ancre ailleurs, dans d’autres eaux... + +En ce qui le concerne, Badimoin est un chenapan, un libertin. Il a +enlevé Catou, la jeune popinée d’un vieux canaque de la chaîne. Et +comme, d’après les mœurs, les traditions séculaires, le nouveau couple a +tout lieu de craindre de violentes représailles, il est venu se réfugier +à bord, en attendant que le courroux collectif du village spolié +s’apaise. Quand le vieux restera seul à ruminer sa vengeance, Badimoin +et sa complice ne s’en soucieront plus. + +En attendant ces jours fastes, selon un pacte établi sur la base de +cinquante francs par mois, et de la nourriture à discrétion, ce couple +constitue le seul équipage du navire. + +Son arrivée est tombée fort à propos. L’équipage précédent, qui était +composé d’un malabar et d’un canaque néo-hébridais marron, venait de +déserter. Le malabar s’était embauché comme cuisinier sur une station de +bétail. L’autre, le néo-hébridais, les affinités de race aidant, s’est +fait adopter par une tribu où il avait trouvé «tapa» à sa pointure. + +Quant à Pouépa, sa situation n’est guère définie. C’est plutôt une +passagère voyageant pour le plaisir... On ne lui demandait rien... Un +soir elle s’est trouvée là, sous l’appentis où l’on fume la biche de +mer, à boire du thé, en compagnie de Catou et Badimoin... D’où +venait-elle?... Peu importe... Depuis un mois elle prend part aux +expéditions de pêche, sur les récifs, et jamais il n’est question de +paiement... Il est vrai que la famille en tire quelques profits... C’est +peut-être un plan concerté... Et, ma foi, cette jeune sauvage aux formes +rondes et lisses ferait succomber plus d’une continence. + +Ses parentés sont très compliquées, d’une compréhension assez difficile. +Elle est tout à la fois, la cousine, la tante, la nièce, la sœur de +Badimoin, selon l’inspiration de l’instant, ou la commodité de la +réponse. Tantôt, ces mêmes liens familiaux la rattachent à Catou, la +compagne de Badimoin, et ce Badimoin est lui-même apparenté à toute la +tribu de Poya et d’ailleurs... Allez donc vous y reconnaître. + +Non... Pouépa ne doit pas mentir sciemment, elle se trompe, c’est +certain... Les échanges d’enfants, les adoptions successives, les trocs +de femmes, et encore les rapts ont dû embrouiller les états-civils... Et +les canaques ne conçoivent pas de la même manière que nous l’ordonnance +de la famille. C’est regrettable... Oui... Très regrettable... +regrettable... Oui... Oui... + +Le capitaine s’enfonce dans ses regrets puérils, sa pensée flotte, il +s’endort à la barre, tout en réagissant. Et le bateau file sans bruit, +sur l’eau caressante, comme sur un tapis de soie. + +Tout à coup: un choc. L’avant a buté sur quelque chose de mouvant et se +soulève. Arrêt brutal. Une claque formidable s’assourdit sur la carène +qu’elle ébranle. L’eau jaillit en blanches gerbes, tourne dans des +remous, agite du sable. Et le bateau repart doucement, alors que trois +sillons rapides fendent l’eau, creusent de longues vagues qui s’enfuient +du côté du vent. + +L’arrêt brusque a projeté tout le monde vers la proue. L’équipage +surpris s’est dressé sur le pont, même la passagère. Badimoin a bondi, +farouche, écartelé, la sagaïe au poing, mais aussitôt il s’apaise, en +disant: «Mon vieux! ceux-là beaucoup malins. Lui connaît bien. C’est +comme les canaques.» + +Le premier saisissement passé, les popinées sont parties à rire. +Maintenant elles se tordent et vocifèrent en se donnant de fortes tapes +sur les cuisses, qu’elles ont nues.--C’est une bonne farce. + +Tout en gardant sa gravité native, Badimoin se trouve entraîné par la +contagion du rire. Sa bouche s’élargit, sa face s’épanouit, hilare. Il +parle en canaque, gesticule, s’anime, mais il reste moins démonstratif +que les popinées. + +Le rire calmé, l’incident s’explique et se commente en un langage +composé de français et de bichelamar, et avec le secours d’une mimique +appropriée au cas présent. + +Sachons d’abord que: «Le dugong est un genre de cétacé, mammifère, +herbivore, de la famille des lamantins. Il peut atteindre trois mètres +de longueur. On le nomme aussi vache marine.» + +A la faveur de la marée montante, trois dugongs paissaient +tranquillement dans une prairie d’herbes sous-marines, sur un haut-fond. +Le papa, la maman, le petit. Ces bêtes-là vivent en famille.--Le bateau +est arrivé sans bruit, sur la pointe des pieds. Il a monté sur un +dugong. Le dugong surpris, aplati, affolé, s’est dégagé comme il a pu, +et il a lancé un coup de queue au bateau, son seul moyen de défense. Le +choc a été amorti par l’eau. + +Et les trois dugongs qui craignent les hommes se sont enfuis du côté du +vent.--Vent debout.--Le bateau forcé de louvoyer ne peut jamais les +suivre dans cette direction. Depuis longtemps les dugongs le savent. + +Les dugongs sont forts, ils sont rusés, ils sont malins. Quand ils se +trouvent enfermés dans un filet et qu’ils ne peuvent plus en sortir, ils +jettent les petits par-dessus les flotteurs, pour leur donner la +liberté. + +De temps en temps les dugongs viennent respirer à fleur d’eau. C’est +aussi pour savoir ce qu’il s’y passe, paraît-il. Les canaques ont tourné +ce besoin à leur profit. Un dugong est-il cerné, échoué, ou bloqué dans +un filet, aussitôt tous se précipitent dessus, ils se cramponnent après, +et, avec des tampons d’écorces de niaouli ou de paille, ils lui bouchent +les narines. Le dugong reste sans force, il meurt étouffé. + +Sa chair ressemble à celle des hommes, elle est très bonne à manger. +Mais les morceaux succulents se trouvent sous les nageoires, et pas +ailleurs: Des glandes d’une graisse jaunâtre, huileuse, que l’on est +d’abord obligé, par déférence d’offrir au chef, et dont on se régale +parfois, quand il en reste. + +Et ce n’est pas fini sur le compte du dugong, il faut encore y ajouter +ce talent merveilleux. «Il comprend ce que disent les hommes. Il sait +parler comme les canaques de Poya. S’il ne dit rien, c’est parce qu’il +est très méfiant.» + +Sur ces révélations étonnantes, les conteurs s’arrêtent, ils prétendent +que c’est tout, que c’est fini. + +Devant l’incrédulité et le cortège de questions qu’elle amène, le bloc +noir se replie, il se tait. Même en insistant il ne veut plus répondre. + +Badimoin, Catou et Pouépa savent que c’est vrai. Cela leur suffit, ils +n’essayent pas de convaincre. On sent que dans leur esprit le dugong est +un être à part, enveloppé d’un prestige mystérieux, qu’ils doivent +cacher aux étrangers. Les popinées parleraient peut-être si ce n’était +la présence refroidissante de Badimoin, toujours très fermé lorsqu’il +s’agit de mœurs canaques. + +Regrettant déjà d’en avoir trop dit, pour se tirer de cette affaire, +Badimoin énervé, le ton coléreux, exprime à peu près cette pensée: «Le +dugong c’est un poisson qui appartient aux canaques, ce n’est pas un +poisson des blancs. A quoi servirait de raconter son histoire aux +blancs, puisqu’ils ne comprennent jamais les choses des canaques.» + +Ces paroles prononcées, il s’isole dans un mutisme boudeur. Les popinées +restent muettes. + +Durant ces explications la terre s’est rapprochée, elle est là, devant. +Le rideau de la végétation déroule sa bordure noire tout le long de la +grève. L’on entend la musique tremblée des cri-cri éperdus... elle +augmente d’ampleur... C’est le moment. + +Badimoin! Tu as raison. Nous ne pensons pas comme les canaques. +Heureusement pour nous... Prépare-toi! Nous allons virer. + +Cette manœuvre a lieu. Le bateau vire, puis il repart incliné sur +l’autre bord. + + +II + +Quelques jours plus tard, en chassant les courlis au bord des marais, +grâce aux combinaisons des atomes crochus, Pouépa a bien voulu conter +l’histoire canaque du mystérieux dugong. Toutefois, après la promesse +que Badimoin ne saurait rien de cet indiscret bavardage. + +Autant que la mentalité canaque transposée en français peut le +permettre, cette légende est donnée comme elle a été reçue, avec toute +son imagination naïve, sa rudesse sauvage, sa senteur d’algues marines. + +Autrefois, à Carindi, il y a longtemps, longtemps, on ne sait plus à +quelle époque, mais il y a bien longtemps, existait un garçon canaque +dont toute la tribu avait à se plaindre. Et cela se comprenait: Jamais +il ne voulait apporter son aide aux plantations d’ignames et de taros. +Jamais il ne s’occupait à la pêche des poissons. Jamais il ne voulait +donner un coup de main à la construction des hautes cases pointues. +Jamais il ne voulait faire ce que faisaient tous les autres canaques. Il +ne travaillait pas, et c’était tout. Pourtant, il mangeait toujours, +toujours, beaucoup, la nourriture de tout le monde. + +Celui-là ne pensait qu’à danser le pilou, la nuit; à se promener au bord +des rivières, sous les banians; et à chanter, à chanter aé aé aé, sur +les montagnes, parce que les montagnes, en face, chantaient aé aé, aé, +avec lui. + +Si ce n’eût été que cette paresse naturelle, la tribu qui la comprenait +très bien l’aurait admise, sans protester. Il n’était pas le seul +paresseux. Mais ce garçon-là faisait encore autre chose de bien plus +mauvais: Il poursuivait toujours les femmes, partout, dans les cases, +sur les sentiers, à travers la brousse, au bord de la mer, dans les +marais partout, partout... + +Il se précipitait sur les popinées, il enfonçait ses doigts dans leur +chevelure laineuse, il les jetait à terre, et il les tenait là... Des +fois il leur plongeait la tête dans l’eau de la rivière, ou dans l’eau +salée, pour les empêcher de crier... Et puis après, il se sauvait... Ça, +c’était pas bon. + +Beaucoup de ces hommes, dont les femmes avaient été violentées, +ruminaient contre ce libertin une sourde colère, mais ils n’osaient rien +lui dire, parce que celui qui jetait les popinées par terre était fort, +fort... Au casse-tête, à la sagaïe, à la fronde, il était adroit, adroit +comme on ne savait pas quoi... Et il était méchant, aussi méchant que +les diables d’autrefois savaient l’être. + +Quand il y avait des fêtes, des pilous d’honneur, selon une coutume +maintenue par les jeunes, il exhibait son adresse. + +Le corps zébré de lignes, la face peinte en noir, le plumet insolent, +une canne flexible au poing, il allait se camper, crâne, au milieu de la +rivière, sur un banc de sable, dans l’eau jusqu’aux genoux. + +De là, tout en frappant de ses poings sa poitrine sonore, il invectivait +les hommes, les traitait de sots, d’incapables, de maladroits, de +buveurs du sang des femmes. + +Et sous les outrages les hommes s’animaient, s’excitaient. Quatre, six, +dix guerriers farouches, les plus adroits, s’avançaient sur un morne qui +dominait la rivière; et tous ensemble, d’un même jet, ils lui tiraient +des pierres de fronde qui sifflaient autour de lui et piquaient l’eau +d’un coup sec: tsick. + +Et lui, la face éclairée d’un rictus diabolique, l’œil aigu, le corps +trépidant, souple comme une anguille, il se pliait, sautait à droite, +bondissait à gauche, s’effaçait d’une ligne, en insultant les pierres +qui passaient rageuses et ne savaient l’atteindre. Parfois, de sa canne +flexible maniée comme une raquette, il les déviait d’un heurt, en +criant: Ouillililili... Ce qui appelait sur lui la fureur de ses +assaillants. + +Malgré toute son adresse à l’esquive, ce qui était une gloire pour le +clan, en raison des mauvais tours qu’il jouait et de ses fréquents +adultères, la tribu ne l’aimait pas, elle le détestait, le haïssait. + +Plusieurs fois de vindicatifs et orgueilleux rivaux l’avaient provoqué +en combat singulier, devant la tribu entière. Il les avait d’abord +nargués, et ensuite, il leur avait porté des coups avec tant de +précision que toujours il était resté vainqueur, dressé dans son +triomphe au-dessus d’un corps abattu, sanglant. + +Et puis, il n’y avait pas moyen de l’attaquer dans la brousse, par +surprise. Ses yeux voyaient partout, devant, sur les côtés, dans le dos, +même la nuit. Et ses oreilles à lui, elles entendaient tout, de loin, +aussi bien que les oreilles des oiseaux. + +Mais ce qu’il y avait de plus invraisemblable, ce canaque-là n’avait pas +peur des sorciers... Peut-être qu’il était un peu fou?... + +Toujours était-il que cette vie excessive ne pouvait durer, parce +qu’elle tombait dans une exagération de mœurs déjà trop brutales, +qu’elle était contraire au bien-être de la tribu. + +De l’avis du Chef et des notables assemblés en Conseil, ce canaque-là +devait modérer ses extravagances, ses turpitudes, venir à la sagesse, se +comporter comme tous les autres hommes. + +Mais voilà!... Comment devait-on s’y prendre pour lui faire entendre +raison... Il n’écoutait personne,... bien au contraire... Il se moquait +des vieux, et menaçait les jeunes... + +Après avoir longuement palabré sur ce sujet difficultueux, en tenant +compte des usages préétablis, des lois coutumières, le Conseil fut +unanime à reconnaître que le frère aîné de ce mauvais garçon, au titre +de Chef de famille, devait le ramener à l’obéissance. Et que dans le cas +d’une non-réussite, on emploierait des moyens plus énergiques. + +Le frère aîné lui parlerait gravement, en présence de quelques têtes +vénérables. Il lui exprimerait la réprobation de toute la tribu, en +l’appuyant de ses propres reproches, et même de coups de lianes, si ces +arguments devaient servir à le convaincre. + +D’habitude, l’apathie de la race venant dissoudre la volonté, la +puissance du frère aîné restait plutôt fictive, honorifique. Pour cette +fois, sous l’aiguillon du Chef et des anciens la réaction nerveuse +opérait. Le frère aîné assuma ce rôle de correcteur qui lui revenait par +droit d’aînesse. Il fut même très flatté dans son orgueil de détenir ce +pouvoir exécutif renforcé par la volonté de la tribu entière. + +Dans l’intention bien définie de faire pénétrer au fond de la cervelle +du coupable les arguments les plus décisifs, le frère aîné passa une +demi-journée à choisir, à couper, et à préparer six fortes lianes +noueuses, d’une brasse de longueur. + +Mais ce n’était pas tout. Afin d’avoir la possibilité de rencontrer ce +mauvais garçon dans une case, où il dormait souvent, il fallait d’abord +le veiller, et ensuite le saisir tôt, le matin, avant qu’il sorte, +lorsque les feuilles sont encore mouillées de la rosée, avant qu’il +aille promener son oisiveté vagabonde à travers les méandres des +sentiers, sous les brousses complices. + +Un matin, quand il faisait encore froid dehors; à ce moment où le soleil +commence à incendier les cimes des montagnes, et à fondre les +brouillards qui traînent dans le creux des vallées, le frère aîné, son +paquet de lianes sur l’épaule, se rendit à la case où le mauvais-garçon +dormait. + +Un vieux canaque adipeux, obèse, au crâne reluisant, et deux autres +vieux ratatinés, velus sur les épaules, à la chevelure d’un blanc fauve, +aux reflets huileux, le suivaient sans empressement, échelonnés à +quelques pas derrière. Ces vieux-là étaient les vénérables, les +patriarches, les témoins éventuels du châtiment. Ils personnifiaient les +traditions séculaires de la tribu. + +Les justiciers arrivèrent devant une petite case tapie sous un bouquet +d’arbres touffus, au bord d’un étang où flottaient à plat les larges +feuilles de nénuphars. Des canards sauvages s’envolèrent, brusques, au +ras de l’eau, en un ronflement qui s’éloigne; cependant que les poules +sultanes se sauvaient légères, à pas menus dans les roseaux. + +L’exécuteur du pouvoir et les témoins se concertèrent: Le mauvais-garçon +dormait-il là dans cette case?... Fallait-il l’appeler?... ou bien +attendre qu’il sorte?... + +A quoi eût servi de s’égosiller dehors. Le frère aîné se baissa +dignement, à quatre pattes, passa la tête à travers la touffe de paille +qui bouchait la porte, et appela d’une voix puissante. + +Par réflexe de la défense, d’un saut élastique le dormeur fut debout, le +casse-tête menaçant. Brutal, il demanda: Toi! Que me veux-tu? Parle. + +Et l’interpellateur de répondre lentement, sur un ton grave, comme une +voix lointaine venue du passé: Tu me reconnais, je suis ton frère, ton +frère aîné, celui qui reste le chef de notre famille, celui qui apporte +la pensée des vieux de longtemps. Jette ton arme. Viens dehors, je veux +te parler. + +A ces paroles, la survivance des traditions, les atavismes de respect +devenus instinctifs, affluèrent à son cerveau ainsi que des lois +profondes. Le mauvais-garçon laissa tomber son arme, et sortit docile, +devant la porte. + +Et le frère aîné, en des emphases solennelles, lui exposa tous les +griefs de la tribu: Son refus de travailler aux œuvres utiles à la +communauté. La peur justifiée qu’il inspirait aux femmes fidèles. La +haine sourde amassée contre lui par les hommes. + +D’aplomb sur ses jambes, la tête baissée, le regard fuyant, le +mauvais-garçon écoutait sans répondre. + +Le frère aîné continuait toujours. Il reprochait au mauvais-garçon, son +insolence agressive envers les guerriers qui savaient imposer les droits +de la tribu aux voisins turbulents. + +Au souvenir de ses propres audaces, de ses triomphes guerriers, se +laissant emporter par sa colère fougueuse, il cingla de ses lianes +vibrantes, le visage, les épaules, le dos du coupable; ce qui à chaque +coup soulevait de longues boursouflures saignantes, sur la peau brune. + +Les muscles s’étaient crispés, la chair avait tremblé, mais le patient +n’avait exhalé aucune plainte. Après avoir regardé son frère aîné d’un +œil sournois, haineux, le front barré de gros plis, se mordant la lèvre +inférieure, il s’en était allé, les poings serrés, sans prononcer un +mot. Pendant que les imprécations du Chef de famille le poursuivaient +encore, et le menaçaient de le chasser de la tribu, s’il ne voulait se +conformer aux ordres. + +De leurs gestes silencieux et dignes les trois vieux approuvaient. + +Le canaque châtié s’enfonça dans les broussailles, se confondit avec les +feuilles... Et jamais, jamais plus on ne revit le mauvais-garçon sous sa +forme primitive, tel qu’il avait disparu, à Poya, un matin de soleil. + + +III + +Durant les premiers jours qui suivirent ce châtiment mémorable, une +certaine inquiétude conseillée par la prudence régna dans les foyers. Ce +mauvais-garçon était capable de venir se livrer à quelques scènes de +violence. Mais, comme rien de fâcheux n’arrivait, peu à peu le calme se +rétablit, et la vie canaque reprit son cours habituel. + +En raison de son acte d’autorité, le frère aîné bénéficia d’une large +considération. Souvent il recueillait des louanges, ce à quoi il fut +très sensible. + +Plus aucune trace n’indiquait la présence du mauvais-garçon sur les +terres environnantes. Il était parti ailleurs, loin, dans un autre pays. +A part quelques femmes, tout le monde s’en réjouissait. Au bout de trois +lunes on n’y pensait plus. + +Un matin, dans une case fumeuse, le frère aîné fut trouvé raide +sur sa couche de paille. Il était froid, il était mort. Un +casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front lui avait cloué le crâne +par terre. Le manche du casse-tête s’étant rompu, l’arme restait +encastrée comme un coin dans l’os frontal. Du sang avait coulé par les +narines et rempli la bouche. Les yeux étaient fermés par des caillots +noirs. + +A la lumière tremblante d’un feu de bois, tous les hommes +défilèrent, soupçonneux, devant le cadavre rigide qui gardait un +casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front. Chacun étudia l’arme, la +blessure, la manière dont le coup avait été porté. + +Les avis furent unanimes à reconnaître que le mauvais-garçon était +l’auteur de cet homicide. Il n’y avait plus aucun doute. L’esprit de la +vengeance l’avait emporté... C’était lui. + +C’était lui... Et les vieux qui savent trouver les causes qui +déterminent les actes des hommes comprirent bien que: «Le mauvais-garçon +avait tué son frère, la nuit, pendant qu’il dormait, parce que le jour +il n’aurait pas pu le tuer en lui voyant les yeux.» Ces yeux où passent +dans de rapides lueurs les regards des ancêtres. + +Malgré la coutume de tuer facilement, cet homicide bouleversait les +traditions de toujours, il devenait un crime: Un frère avait tué son +frère aîné... De mémoire d’homme jamais cela ne s’était vu... C’était +l’impossible réalisé. + +Au fond de leur mentalité obscure, les canaques sentaient confusément +qu’ils devaient maintenir les rites sacrés de la famille. Garder intact +le respect du frère aîné, du Chef, et des ancêtres défunts. L’instinct +de la vie collective leur disait que la force de la tribu résidait dans +ses lois coutumières, qu’il fallait les défendre. + +Sous l’empire d’une juste indignation, la peuplade s’excitait, devenait +tumultueuse; bourdonnante comme une ruche d’abeilles dont on a pris la +reine. + +Le fratricide devait être châtié. Lui aussi il fallait le tuer, lui +infliger des souffrances, le couper en morceaux, et le manger pour +apaiser la colère. + +Par une acclamation sourde et prolongée qui résonna sous terre et +s’étouffa aux troncs des arbres, il fut résolu que les guerriers ne +prendraient de repos qu’après avoir mis à mort le fratricide. + +Ceci arrêté, l’on procéda aux funérailles, mystérieusement, comme +toujours. Six canaques revêtirent les insignes du deuil national. Ce qui +consistait à porter, en hauteur, sur la tête, des turbans d’écorces +enroulés en forme de tromblon. Ces croque-morts se couvrirent le visage +et la poitrine d’une couche de suie grasse. Et sans avoir dit un seul +mot de leurs intentions, ils emportèrent le cadavre déjà empaqueté, et +l’introduisirent dans une fente de rochers, sur le flanc d’une montagne, +au milieu d’une forêt inextricable frappée d’un tabou. Le mort fut +entouré de ses armes, de ses objets familiers, et d’une réserve de +victuailles. + +Après avoir prononcé certaines paroles qui appelaient la hantise et la +vindicte de la victime sur la tête de son tueur, les nécrophores se +retirèrent sans bruit. Désormais, eux seuls possédaient le secret de +cette sépulture. Temporairement ils devenaient des êtres spéciaux +entourés d’un prestige macabre. + +Pendant que cette cérémonie se poursuivait, dans l’ombre, des +ambassadeurs munis de bouquets emblématiques parcouraient les tribus de +la région. Ils informaient les Chefs et le conseil des anciens de +l’événement tragique survenu au village de Carindi. + +Au mépris des traditions familiales, un frère avait tué son frère aîné. +Le Chef de Carindi au nom de tout son clan, et de la morale reconnue, +demandait aux tribus amies de ne pas donner asile à ce fratricide, et +même de l’exterminer, si elles en trouvaient l’occasion, sur leurs +terres. + +L’indignation tant sincère que feinte fut générale. Au fond, ces +propositions séduisaient les canaques toujours avides d’une chasse à +l’homme, le seul gibier sérieux. Tous les Chefs se joignirent à ce +pacte. + +Jamais le fratricide ne dormirait sur leurs terres, ils le traqueraient +partout, sans répit, sans lui donner un instant de repos. A la fin, +quand il serait las de marcher, et le jour et la nuit, ils le +massacreraient sur place, et l’on danserait un pilou frénétique autour +de son cadavre. + +L’esprit belliqueux toujours entretenu par les harangues déclamatoires, +les canaques ne marchèrent plus qu’en groupes armées, turbulents, +menaçants. Afin de ne pas s’égarer sur de fausses pistes, les allées et +les venues de chacun furent observées. Les sentiers les plus mystérieux +furent suivis de bout en bout, et les empreintes de pas devinrent d’un +intérêt excitant. Toutes furent étudiées avec patience, jusqu’à ce que +l’on pût leur assigner un nom: Ça... C’est le pied de Tchiao qui a passé +là, au petit soleil. + +Malgré toute l’attention apportée à ces recherches, quelques jours +s’écoulèrent sans qu’il fût possible de trouver une seule trace, une +seule indication qui permît d’établir la présence du fratricide, à un +endroit quelconque. Il semblait ne plus exister. Néanmoins la vigilance +ne se relâchait pas. + +Un matin, une nouvelle à sensation circula à travers les plaines de +Poya, depuis le Pic Adio jusqu’à Porwy. + +Quatre canaques avaient vu, du bas de la montagne, en plein jour, +au-dessus de Nékliaï, dans une vallée boisée qui monte au Pic Boulinda, +une grande envolée de roussettes. Les roussettes avaient tourné en +cercle, par bandes désordonnées, toujours à la même place, longtemps, +longtemps, et elles étaient parties, lourdes, du côté de Néképin. + +Tout de suite les canaques avaient compris que les roussettes suspendues +aux branches, à l’ombre, avaient été dérangées dans leur repos, soit par +la chute d’un arbre mort, soit par la présence d’un homme. + +Mais, puisqu’elles avaient décrit de grands ronds, en l’air, au-dessus +d’un endroit, et qu’elles ne s’y étaient pas reposées à nouveau, tout +portait à conclure que c’était un homme qui se trouvait là, qu’elles +avaient peur de lui. + +Cette remarque judicieuse transmise, et commentée de proche en proche, +attira l’attention du côté de cette montagne. On la regardait toujours. + +Par une nuit claire, sans aucun brouillard couronnant les cimes, un +vieux qui ne pouvait jamais dormir aperçut, tout en haut du Boulinda, un +feu, tout petit, tout petit, piqué comme une étoile dans le noir du +sommet, où il y a des sapins. Le vieux appela d’autres canaques, qui +virent aussi... Et presque aussitôt le feu s’est éteint. + +Tous les canaques des plaines étaient sûrs qu’il n’y avait aucun des +leurs, là-haut, sur le pic. Parfois, bien rarement, on y montait en +nombre; et l’on y campait pour chasser les pétrels et les hirondelles de +mer, la nuit, au moyen de grands feux qui aveuglaient les oiseaux. Et +aussi pour couper des bois durs que l’on utilisait à la fabrication des +armes, et encore pour prendre des écorces d’arbres qui servaient à +teindre les choses, pour faire joli. + +Mais actuellement, on le savait, pas un homme n’était allé sur le pic. +Et pourtant, on avait vu du feu, là-haut. Ce devait être un feu allumé +par le fratricide. + +L’on envisagea avec la même assurance la possibilité d’un feu allumé par +un esprit, un revenant, un diable. Car un feu ne s’allume jamais seul. + +Les sorciers furent consultés sur ce cas troublant. Leurs réponses très +embrouillées laissèrent flotter du vague, et leurs conclusions +définitives furent qu’il fallait aller voir là-haut. + +Aller voir là-haut... Ce n’était pas une petite affaire... Les canaques +se grattèrent la tête, fort perplexes. L’ascension de cette montagne +s’annonçait très pénible, éreintante. Et, depuis qu’on ne pouvait plus +le retrouver, le fratricide, le hors-la-loi, devenait un être effrayant +qui entrait dans le surnaturel. Déjà une légende se créait autour de +lui. + +Enfin... Après bien des hésitations, les guerriers les plus résolus se +décidèrent et entraînèrent les timides. On se divisa en plusieurs +bandes. + +L’ascension fut entreprise. Un jour, avant le lever du soleil, les +escouades se mirent en route, par des accès différents. Elles marchèrent +d’abord d’une allure furtive, qui peu à peu se transforma en une +reptation silencieuse, sous les broussailles empêtrées de lianes. Puis +il fallut grimper à pic, en se cramponnant à des rochers recouverts +d’une végétation naine, rabougrie, noueuse, qui se hérissait de pointes, +et ne fléchissait pas sous les pieds. + +On n’allait pas vite, certes, mais l’on avançait quand même, on montait, +on montait toujours. En bas, les collines s’aplatissaient vertes, +herbeuses, devenaient des plaines qui s’insinuaient entre les hautes +montagnes, d’un bleu sombre, surgies de terre ainsi que des îles aux +côtes abruptes. + +Tout en s’employant de son mieux à se hisser à travers les obstacles, +chacun portait une attention soutenue au plus petit détail indicateur +qu’il rencontrait en chemin: une pierre déplacée dans son alvéole, une +branche fraîchement cassée, des brousses entr’ouvertes pour donner +passage, des lianes rompues sous une poussée. Plus l’on montait, plus +les traces parlaient, plus elles racontaient leur histoire. + +Le soir, sur le sommet du Boulinda, lorsque les bandes furent réunies +autour des feux, au milieu d’un tertre hérissé de sapins, elles se +communiquèrent en d’interminables palabres les résultats de leurs +observations. + +Trois canaques avaient trouvé de la fougère entassée sous un rocher. Un +homme avait dormi dessus. Par places, dans la grenaille de fer-chrômé, +on avait remarqué des empreintes poussiéreuses de pas. Une bande avait +vu les débris du feu que l’on avait aperçu d’en bas, la nuit. Un homme y +avait fait cuire des pétrels, et il les avait mangés, ainsi qu’en +témoignaient les plumes et les os dispersés aux alentours. + +Toutes ces preuves matérielles ne savaient pas mentir. L’homme qui +hantait cette montagne avait voulu ne laisser aucune trace de sa +présence. Donc il se cachait... Puisqu’il se cachait, il se sentait +menacé dans sa vie... Alors, pas de doute. Cet homme invisible était le +fratricide, celui qui avait tué son frère... Lui aussi, il fallait le +tuer... On était là pour ça. + +Et la nuit s’écoula, longue, interminable, dans l’attente du jour qui +permettrait de voir, de se guider, d’arrêter un plan, et de traquer au +fond de son repaire le condamné à mort. + +Les étoiles pâlirent, s’effacèrent doucement. Une blancheur croissante +s’étendit par delà les montagnes. Au bas des vallées, les flocons de +brume demeuraient immobiles. Le jour fut. On vit clair. + +En rassemblant toutes les indications, toutes les preuves, en se les +démontrant sur le terrain vu à vol d’oiseau, l’on arriva aux mêmes +conclusions. + +Le fugitif avait établi son campement à mi-côte, au creux d’une vallée +boisée, très profonde, qui descendait vers la mer. Il restait là parce +qu’il y trouvait une source, des roussettes, des choux-palmistes, des +graines d’arbres. Ce n’était que par gourmandise qu’il était venu au +sommet de la montagne, à la chasse aux pétrels. + +Maintenant, il n’y avait plus qu’à faire une battue, descendre la vallée +dans toute sa longueur. Les uns garderaient les flancs, les autres +passeraient au fond. Et le fratricide poussé par la horde tenace +dévalerait dans la plaine, où il serait poursuivi, entouré, abattu, aux +cris de triomphe de ses assaillants. + +La battue se développa méthodique, patiente, entêtée, pas un buisson qui +ne fût fouillé de la pointe d’une sagaïe. Sans se rompre un seul +instant, la ligne des rabatteurs occupait la vallée entière, elle +descendait, descendait toujours. + +Dans un fourré touffu l’on découvrit le gîte: Un abri en feuilles de +choux-palmistes, juste assez haut pour qu’un homme s’y tînt accroupi. +Par terre, une couche de paille. Un morceau de bois pourri comme +oreiller. Un feu éteint avec les cendres encore chaudes. Et à côté de +cette bauge, à deux pas, quelques os humains d’adulte, un crâne +d’enfant. + +Ces restes lugubres disaient qu’au lieu de se laisser mourir +d’inanition, poussé par le besoin animal de vivre, l’être humain qui +gîtait là avait eu recours au cannibalisme. + +Les rabatteurs n’en furent pas autrement surpris, c’était tout naturel. +Seule, la curiosité de savoir la provenance des victimes les préoccupa. + +Au pied des montagnes les escouades se rejoignirent. Les figures étaient +allongées, déconfites, personne ne parlait. La vallée avait été +parcourue, explorée, fouillée dans tous ses recoins, et pas un des +rabatteurs n’avait vu le fratricide, pas même une trace fraîche. + +A part l’abri rencontré en passant, on ne connaissait rien de plus. Il +était impossible de dire ce qu’il était devenu, impossible de savoir où +il était parti. + +Toutes désorientées, les équipes de chasseurs regagnèrent leurs cases. +Devant l’incompréhensible, une pensée lente et profonde creusait sa +place dans les cervelles. La personnalité du fratricide devenait de plus +en plus mystérieuse, elle grandissait, étendait son prestige dans le +domaine du surnaturel. + +La surveillance ne se relâcha pas, bien au contraire, mais elle resta +plutôt défensive. Chez ces êtres simples, l’inconnu développait la peur. + +Maintenant on voyait le fratricide partout, sous des formes les plus +fantastiques. Dans les ténèbres des nuits, les bruits inaccoutumés +étaient dus à sa présence. Les quelques rapines qui avaient lieu dans +les cultures lui étaient attribuées. Les traces inexplicables devenaient +les siennes. Il régnait une telle appréhension de rencontrer cet être +invisible que les hommes les plus courageux s’écartaient d’un endroit, +lorsqu’ils y soupçonnaient sa présence. + +Malgré cette crainte, les usages protocolaires ne perdaient pas leurs +droits. Des invitations à longue échéance furent lancées, conviant les +tribus de la région à un pilou qui serait donné à la mémoire du mort, du +frère aîné tué par son frère, le mauvais-garçon. + +Tout en s’occupant des nécessités journalières de la mangeaille, avec la +paresse et la lenteur voulues par la majesté de l’œuvre, le village de +Carindi préparait son pilou. + +De temps en temps, quelque canaque solitaire, quelque rôdeur disait +avoir vu, dans des circonstances toujours très compliquées, le +fratricide qui se cachait. Lui, le rôdeur, il s’était sauvé tout de +suite, et il n’en savait pas davantage. Ou bien, le fratricide s’était +transformé instantanément, il était devenu un tronc d’arbre, un rocher, +une souche, ou autre chose d’effrayant dont on n’avait pas voulu +s’approcher, par prudence. + +Cependant un jour fut où de nouvelles découvertes s’annoncèrent plus +sérieuses. De nombreux témoignages les confirmèrent. Voici dans quelles +circonstances. + +Un troupeau de popinées affolées arriva en courant, en criant, et se +répandit par la tribu. Avec volubilité et force gestes ces femmes +expliquèrent les causes de leur épouvante. + +Elles étaient occupées à la pêche aux crabes, dans les marais de +palétuviers. Tout à coup un bruit étrange s’éleva derrière elles: de +l’eau qui jaillissait, du bois qui craquait. Aussitôt elles se +retournèrent, et de leurs yeux elles aperçurent, à travers les arbres, +du côté de la rivière, le mauvais-garçon qui courait, qui sautait, sur +les racines de palétuviers. Les arcs des racines fléchissaient sous lui, +le renvoyaient en l’air, il tombait, et il rebondissait encore. Elles +avaient bien remarqué que dessus sa tête il avait mis, comme un masque +de tabou, une énorme tête de poisson. Dans ses bras il serrait un régime +de bananes. Arrivé au bord de la rivière, il a vite arraché des bananes +qu’il a tenues sous les aisselles, pour avoir les mains libres, et +Plouf!... Il a plongé... Pendant ce temps-là, toutes elles se sauvaient +en jetant des regards apeurés en arrière. + +Cinq, dix, vingt popinées certifièrent le fait. Les unes avaient vu le +fratricide bondir, tantôt debout, tantôt à plat ventre, sur les racines +de palétuviers. Les autres avaient distingué un régime de bananes +balancé en avant, en arrière, comme ça. Le plus grand nombre avait +entendu Plouf... Toutes savaient que c’était vrai, parce que les autres +l’avaient dit. + +Un groupe d’hommes éclairés décida qu’il fallait aller aux preuves. Et +il en revint, après avoir constaté de visu: des empreintes de pieds, +très larges, dans la vase; des racines tordues sous un poids lourd; de +la boue éclaboussée aux branches, et la présence du trognon d’un régime +de bananes qui flottait au fil de l’eau... Il n’y avait plus de doutes. + +Désormais ce fut un fait établi, indiscutable, un axiome: Celui qui +avait tué son frère se cachait dans les marais de palétuviers, à +l’embouchure de la rivière de Poya et de Moinda, avec les poissons. + +Il arrivait parfois que certains canaques remuants, affamés de tuerie et +de gloire, se lançaient à la recherche du fratricide. On ne savait plus +si c’était de la pêche ou de la chasse, car on ne le rencontrait jamais +sur la terre ferme, pourtant il y montait. Quand le temps était calme, +dans le silence des nuits, on l’entendait marcher sur les feuilles +sèches, au fond des broussailles. + +Assez souvent on apercevait sa tête, à fleur d’eau, de loin, comme un +coco qui flotte. Il venait respirer de l’air, il soufflait fort, et il +crachait par le nez. Mais on ne pouvait jamais l’approcher, il était +trop malin, il regardait partout. Toutes les ruses des pêcheurs, il les +connaissait, puisque c’était un canaque de la mer. + +Dès qu’il voyait une pirogue suspecte qui s’avançait vers lui, ou un +homme qui le cherchait des yeux, il plongeait vite, vite, et c’était +fini. A force de vivre au fond de l’eau il en avait pris l’habitude, il +pouvait y rester tant qu’il voulait, sans éprouver le besoin de +respirer. + +Depuis qu’il avait rompu toutes ses relations avec les hommes, et qu’il +était l’ami des poissons, son caractère s’était beaucoup modifié. Il +était devenu craintif, méfiant, constamment en alerte, toujours prêt à +se sauver, à se cacher au fond de l’eau trouble, dans les herbes +marines. Il remuait même la vase pour salir la rivière, et se rendre +invisible. + +Après bien des essais risqués, lorsque les canaques furent absolument +certains que le fratricide était devenu poltron comme les harengs d’eau +douce, ils n’eurent plus peur de lui. Et ils se mirent à le chercher, +sans aucune frayeur, en plongeant dans son eau sale. + +Mais lui nageait beaucoup plus vite qu’eux, et alors les canaques ne +pouvaient pas le suivre, il s’échappait toujours, pour aller dormir dans +les grands trous, à ces endroits où il fait noir, sous les racines avec +les grosses anguilles, les serpents de la couleur de la vase, les +crapauds qui piquent comme du feu. Là, c’était chez lui, on était forcé +de le laisser tranquille. + +Malgré tout, il fallait le punir de son crime. Un jour, toutes les +pirogues s’y sont mises. Elles barrèrent la Poya dans sa largeur, pour +enfermer ce canaque devenu comme les poissons, et le prendre. + +Munis de sagaïes, de perches, de haches en serpentine, les hommes +battirent l’eau en descendant avec la marée. + +Ce coup-là, ça y était!... On l’avait vu nager tout doucement, au fond, +et remuer la vase. Cette fois on allait lui planter de nombreuses +sagaïes dans le corps, son compte était réglé. + +Mais lui a encore été plus malin que les hommes. Au moment où l’on ne +s’y attendait pas, parce qu’on le croyait ailleurs, il a foncé à toute +vitesse sur une pirogue, il l’a soulevée en l’air, sur son dos, et il a +passé dessous. La pirogue, les canaques, les perches, les pagaïes, tout +a culbuté. Le balancier a été cassé. Et l’homme poisson a filé en pleine +mer. + +A partir de ce jour de la pirogue chavirée, jamais plus on ne l’a revu +dans la rivière de Poya, ni dans celle de Moinda. Il restait toujours au +large, hors des atteintes des hommes. De loin en loin on l’apercevait, +du côté des récifs, mais on n’essayait pas de le prendre, car on savait +que c’était impossible. + +Comme il ne vivait plus avec les hommes, et qu’il ne venait jamais à +terre, il ne pouvait pas attraper les popinées. Et lui, il avait besoin +quand même d’attraper les popinées, toujours, toujours. Ça fait qu’il +s’est mis à courir après les popinées des poissons. + +Toutes ces choses-là se passaient dans la mer, au fond de l’eau, alors +les canaques ne savent pas bien... Mais ils croient, ils en sont presque +sûrs, le mauvais-garçon se mariait avec les popinées des raies, par +commodité, parce que les raies aussi, elles sont coupées. Les popinées +des requins sont pareilles, mais celles-là sont trop voraces, elles +l’auraient mordu. + +Depuis plusieurs générations d’hommes, le canaque de Carindi qui a tué +son frère a disparu de chez les poissons, on ne le voit plus, il est +mort. Avant de partir il a eu beaucoup d’enfants, ceux qu’il a engendrés +avec les raies. Maintenant sa postérité est innombrable, on en voit +partout, partout, des dugongs. + +Et les dugongs savent de qui tenir. Ils perpétuent les hérédités +distinctives des deux races. Ainsi que leur mère ils vivent +continuellement sous l’eau, de préférence sur les fonds de vase et de +sable, où ils peuvent se traîner à plat ventre. Comme elle, ils nagent +mollement. Il n’y a que devant un danger qu’ils précipitent leur fuite +d’une allure folle. + +Ils sont malins comme leur père, comme le père de leur père, comme le +canaque ancestral de Carindi. Ils ont gardé de lui toutes les manières. +Eux aussi lèvent la tête à fleur d’eau, pour regarder partout, savoir +s’il n’y a pas une pirogue en vue, si rien ne les menace. Et par la même +occasion se vider les narines, en soufflant, fort. + +Toujours ils troublent l’eau pour se cacher au fond, et manger +tranquillement les herbes marines, les algues vertes. Ils connaissent +les mouvements des marées, quand elle va monter, quand elle va +descendre. Ils prévoient la direction du vent. Un cyclone ne les +surprend jamais, lorsqu’il se déchaîne ils sont déjà en sûreté dans les +arroyos, où il n’y a pas de courant. + +Une longue expérience a enseigné qu’une pêche au dugong doit toujours +s’organiser en sourdine. Il est défendu d’en parler auprès des rivières, +et sur le bord de la mer. Les dugongs possèdent une ouïe fine, ils +entendent tout, et ils comprennent. Aux gestes des hommes ils devinent +leurs intentions. S’ils ont eu vent de l’affaire, la pêche est manquée. + +Quelques vieux canaques, dignes de créance par l’antiquité de leur +savoir, affirment que les dugongs parlent, qu’ils les ont entendus, +autrefois, dans leur jeunesse. + +Selon les traditions familiales de la tribu, aussi bien que les hommes, +les dugongs protègent les petits. Faut-il se sauver, fendre l’eau en +vitesse, ils les poussent devant eux. Quand ils sont pris dans un filet, +ils les lancent par-dessus, de l’autre côté, hors des atteintes des +pêcheurs. + +Après les pêches fructueuses, aussitôt que les canaques ont, en +observant certains rites, dépecé un dugong, ils prennent, sous les +nageoires, de la graisse jaune qui est de la banane écrasée. Et cela +s’explique très bien: Il y a longtemps, longtemps, le père de tous les +dugongs a plongé dans la rivière de Poya, avec des bananes sous les +bras. Au moins, ça, c’est une preuve. + +Ces performances amphibies, et tous les actes raisonnés dont ils +humanisent leurs mœurs, établissent, d’une manière indiscutable, les +similitudes, les parentés qui existent entre les dugongs et les +canaques. + +Avec ces derniers on est obligé de convenir que ces intelligents cétacés +ne sont pas des poissons comme les autres poissons. Et même de +reconnaître que par leur état-civil, enregistré dans la mémoire, les +dugongs sont bien les descendants hybridés du mauvais-garçon qui a tué +son frère, à Carindi, il y a longtemps, et a dû se réfugier dans la mer, +pour éviter le châtiment qui le menaçait. + +Essayer d’expliquer en naturaliste disert, à l’instar de M. de Buffon, +que ce phénomène ne pouvait exister, eût été, aux yeux de la jeune +Pouépa, nier l’évidence, par faiblesse de cerveau. Aucun doute n’aurait +su se glisser dans son esprit. C’était vrai, puisque les vieux l’avaient +vu et l’avaient dit. Et les dugongs cabriolaient encore, là, dans la +mer, comme témoins incontestables de ce fait. + +Afin de ne pas déprécier les hommes blancs dans la considération d’une +femme noire, le mieux fut d’accorder créance à cette fable qui, en +somme, ne le cède en rien, en tant qu’imagination, à celles enfantées +par les races indo-européennes. Leurs histoires religieuses et profanes +sont riches en événements de ce genre. Et toutes les croyances humaines +ne sont-elles pas échafaudées sur des légendes aussi fragiles. + +Abstraction faite des causes déterminantes, ce conte canaque rappelle la +légende hébraïque de Caïn et d’Abel. Il marque chez des sauvages un sens +moral qui s’établit, s’affirme. Une défense de tuer son prochain direct, +et le châtiment que sa réalisation entraîne. On y voit régner le respect +discipliné de la famille, la solidarité du clan primitif, tous ces +instincts brutaux qui s’affinent, et qui par leur évolution logique +préparent les lois civilisatrices d’une société humaine. + +D’un regard jeté dans le recul des siècles, on comprend que les races +blanches ont passé par ces phases, en subissant diverses époques de +régression. D’ailleurs, les temps présents qui ont pour effet de +relâcher les instincts et d’alléger les consciences, nous l’enseignent +encore... + +Mais ces digressions sortent du notre cadre. Revenons à notre petite +histoire canaque, elle est plus réconfortante. Là, au moins, pas +d’artifices, pas de mensonges, nous sommes avec de vrais sauvages. + +Ainsi que le dira la suite ajoutée à ce récit, cette légende canaque qui +prend naissance à Poya, au milieu des tribulations d’un satyre +fratricide métamorphosé en lamantin, se continue le long de la côte, +chez les pêcheurs. Les incidents survenus à travers les années, les +transmissions orales toujours fantaisistes l’ont quelque peu modifiée. + +Entre Voh et Koné on la retrouve épanouie dans son décor marin, avec la +même genèse évidente, toujours le même mythe qui se poursuit, dans une +nouvelle incarnation. Cette fois, au lieu d’un satyre, une manière de +sirène ténébreuse, une goule énamourée y cherche l’assouvissement de ses +ardeurs lubriques. C’est très grave. On en meurt. + +Et dans toute cette histoire, Pouépa, la conteuse, qu’est-elle +devenue?... Ce qu’elle est devenue?... Qui le sait... Depuis longtemps +la poussière des années a effacé la vision suggestive du tapa qui +ondulait autour de ses hanches rondes... Un matin, elle n’était plus +là... Badimoin et Catou l’avaient suivie, ou emmenée, avec les +baluchons... Il est vrai que les vivres tiraient à leur fin. Le dernier +sac de riz était presque vide, la farine manquait; et tout le sucre +avait disparu, fondu dans les orgies de thé brûlant. + +Il était pressant de réaliser les trésors de la pêche, de +s’approvisionner à nouveau, sans être trop roulé. Le départ, vent +arrière pour le Nord, chez les chinois, fut décidé. Mais, comme ces +natifs de Poya tenaient à leurs parages, aussi fortement que des poulpes +à leurs rochers, pour ne pas se laisser déraciner de chez eux, ils se +sont défilés, sans bruit, avant le lever du soleil, en faisant l’abandon +des cinquante francs par mois qui leur étaient dûs. + +Encore une fois le bateau s’est trouvé sans équipage. Il a fallu se +débrouiller... se débrouiller... C’était le bon temps... C’est toujours +le bon temps lorsque l’on porte en soi l’insouciance de la jeunesse. + + + + +DEUXIÈME LÉGENDE + + +Un cap, suivant la définition géographique. Une montagne bleuâtre, +sombre, allongée horizontalement, le dessus plat, barrant la vue, sa +pointe avancée dans la mer comme l’éperon d’un cuirassé en marche. Sur +le plateau, à travers les éclaircies d’une végétation naine, +apparaissent les taches rouges des terrains ferrugineux. Telle est la +chaîne du Kaféate, une des puissantes nervures qui arc-boutent le grand +massif du Koniambo. + +Il y a quelques millions d’années, les longues ondulations synchrones de +l’Océan venaient battre de leurs volutes étincelantes cette proue +rocheuse, ainsi qu’en atteste le surplomb creusé à sa base. Mais depuis +ces époques évanouies dans l’insondable du temps, la rudesse du chaos +primitif s’est apaisée, la patience éternelle des siècles a étendu sa +douceur. Devant le travail inlassable de l’infiniment petit, la mer a dû +se retirer, céder à son emprise. + +Le madrépore, cet infiniment petit si grand dans son œuvre, ce +constructeur d’atolls, ce soudeur d’archipels, cet architecte sublime +coulait au seuil des abîmes océaniques les assises de ses édifices. +Durant des siècles sans nombre, le rempart de corail qui ceinture notre +île s’élevait en silence à travers l’eau glauque. Il montait +inconcevable dans sa lenteur, mais il montait toujours, résolu, tenace, +indestructible. + +Une époque se réalisa où les aiguilles de corail se découvrirent au ras +de la mer. Et les lourdes houles se brisèrent échevelées, impuissantes +devant cette muraille titanesque. Désormais le pied du Kaféate ne connut +que la caresse des eaux amorties. + +La barrière des grands récifs, à plusieurs milles de la côte, était +établie dans ses lignes initiales. Derrière ce rempart, jusqu’à la terre +abrupte, régna le lagon où s’ébattaient voraces les monstres marins des +premiers âges. + +Mais l’œuvre d’apaisement n’était pas achevée. Le madrépore poursuivait +toujours son travail d’une lenteur incalculable. Pendant de nouveaux +siècles il bâtissait ses polypiers, élevait ses portiques, cintrait ses +voûtes. Lorsque ce fut fait, il cimenta en une masse tous ses ouvrages, +et le lagon demeura bloqué. + +Par la rapidité accrue de leurs courants, le flux et le reflux avaient +su se ménager des canaux de draînage: des gouffres qui s’entr’ouvraient +sur l’Océan. Seules les marées hautes gardèrent la puissance de +s’étendre sur les parties abandonnées par la mer. Quand l’eau se +retirait aspirée par le jusant, depuis le pied du Kaféate jusqu’aux +grands récifs du large, à la place où le lagon avait régné, le plateau +de corail se découvrait à nu, comme une voie romaine. + +Et ce fut l’ère de la paix. Sous la protection des récifs dressés en +brise-lames, la flore et la faune marines connurent les temps heureux. +Des infinités de poissons à écailles d’argent, ceux multicolores aux +lignes compliquées, les hideux céphalopodes enserrés dans leurs +tentacules visqueuses, les squales armés de mâchoires à dents de scies, +et même les infimes rudiments d’êtres animés existèrent en toute +quiétude, sur le banc et dans les canaux, en se dévorant les uns les +autres, par nécessité de transmutation de la substance vitale, les plus +forts mangeant les plus faibles, selon la loi de la nature, même en +honneur chez les humains. + +De nombreuses variétés de mollusques établissaient leur habitat dans les +interstices des coraux, chacun s’adaptait à son milieu, s’installait +pour toujours. + +Les parcelles détritiques soulevées par les remous, emportées par les +courants, s’amoncelaient sur le plateau de corail, étendaient leurs +bancs de sable qui s’irradiaient au soleil en de fulgurantes blancheurs +de nacre. + +Les bivalves, les annélides, les crustacés de toutes les espèces +fouissaient leurs trous, perçaient des galeries. Pendant que les oiseaux +marins, l’œil rond, le bec acéré, les veillaient attentifs pour les +surprendre au passage, et les happer d’un coup précis. + +Une végétation avide, tenace, implanta ses racines aux fissures des +rochers de la côte, s’étendit en bordure des grèves, le long du +littoral, et sur les berges des estuaires. + +Un jour indéfini, le fruit d’un palétuvier, un gland fuselé en forme de +cigare, se détacha de sa branche et tomba verticalement dans l’eau. +Ainsi qu’une flèche lancée il plongea en profondeur; puis il revint +lentement à la surface, où il se tint debout, lesté par la pesanteur de +sa pointe la plus lourde. Le fil de la rivière l’emporta. + +Longtemps il erra sur la mer, à la dérive, ballotté de-ci, chaviré +de-là, chancelant, titubant, arrivant toujours à s’équilibrer, le +bourgeon en l’air. Durant ses pérégrinations il germait; quelques +filaments de racines perçaient l’écorce de sa pointe, sous l’eau. Dans +son interminable vagabondage il rencontrait des radeaux de varechs, +s’accrochait, se liait à eux. Un embrun le détachait, il repartait seul, +à l’aventure. + +Enfin!... Les vents alizés l’entreprirent, le portèrent à la côte. Tout +en se balançant, en vacillant, la tige en l’air, de ses radicelles +tâtonneuses il effleura l’ouverture d’un trou de crabes. La marée +descendait. Il s’y arrêta. + +Soulevé par les petites vaguettes qui se dépliaient régulières sur le +sable, il sauta, il dansa, il talonna dans son trou, s’enfonçant peu à +peu. Lorsque l’eau se fut retirée, il resta piqué debout, au sec. + +Sous la pesanteur infime mais constante, les petites radicelles +s’écartèrent comme des griffes, s’introduisirent doucement dans la vase, +et s’y fixèrent. Les marées suivantes ne purent l’arracher. Le fuseau +poussa où la mer l’avait déposé, sur un banc de sable, devant la pointe +rocheuse du Kaféate. + +Des flottilles de cigares de palétuviers furent entraînées sur le même +parcours, et rencontrèrent le même banc de sable. La marée +descendait-elle, l’escadrille s’y échouait. Quelques fuseaux parvenaient +à s’incruster dans les fissures. Après l’arrêt obligatoire, lorsque le +flot montait, la caravane se remettait en route, poursuivait son +périple. Ceux qui avaient pu se fixer restaient attachés là, en +colonisateurs. Les autres s’en allaient plus loin, à la recherche d’une +terre accueillante. + +Les pieds enfoncés dans la vase, les rameaux vivifiés par l’air salin, +les palétuviers se développaient en toute vigueur, étendaient leurs +branches qui se repliaient, se coudaient anguleuses, se convulsaient, +dessinaient des membres noueux de faunes immobiles. + +Au ras de la marée, les racines adventives se courbaient en arcs +flexibles, reprenaient terre, se multipliaient à l’infini, reliaient +tous les arbres en une même corbeille. Cette profusion d’arceaux légers, +ces cintres amincis enchevêtrés les uns dans les autres, au niveau de la +mer, donnaient aux frondaisons posées dessus le naturel d’une végétation +élastique montée sur des ressorts. Et le miroir de l’eau la +réfléchissait, les cimes en bas, doublant les cintres. Sous les effluves +marines, les bouquets devenaient des îlots. Avec le temps ces îlots se +rejoignaient, se soudaient, s’étiraient en longueur du côté de la haute +mer, traçant une barre brune sur la ligne de l’horizon. + +Et de nos jours, une jetée de palétuviers, un bois au feuillage jaunâtre +qui ondule sous la brise, s’avance depuis le pied du Kaféate, jusqu’aux +grands récifs du large, où les vagues de l’Océan abattent leurs volutes +en un roulement éternel. + + * * * * * + +Dans ce décor sauvage aux lignes assouplies par la patine des siècles, +tel un aboutissement logique de ces vitalités complexes, une synthèse +voulue de ce microcosme, des êtres à la stature verticale apparurent. +Cette race s’étendit et demeura stabilisée aux âges néolithiques, +gardant toute la rudesse des mœurs primitives. + +D’où venaient-ils, ces êtres qui marchaient le front haut, le regard +éclairé de pensées?... D’une autre terre, sans doute, apportés par les +vagues comme les fuseaux de palétuviers... Et avant cela... d’où +sortaient-ils?... Sonder le problème des origines ethniques, c’est en +reculer indéfiniment la solution... Des hommes existaient là, et encore +sur d’autres îles perdues au milieu de l’Océan Pacifique, et c’est tout +ce que l’on sait. + +Avec un esprit perfectible, une imagination en éveil, et même des germes +de rêve, ces hommes possédaient un langage élémentaire composé surtout +de mots venus des onomatopées. Pour désigner les places qu’ils +habitaient, situer les endroits remarquables de leur domaine, ils +créèrent des noms. + +Le plateau de sable qui se découvre jusqu’aux grands récifs du large +devint «Kondao». La jetée de palétuviers avancée dans la mer fut +«Pingène». Un village sur le littoral, au Sud de la jetée, se nomma +«Pati». Et un autre village, au Nord, par delà des palétuviers, s’appela +«Oundjo». + +Pour aller par mer de l’un à l’autre de ces villages, qui ne sont +séparés que par le promontoire du Kaféate, la ligne la plus directe +consiste à suivre, lorsque le flot monte, un chenal étroit qui traverse +la jetée de palétuviers, dans toute sa largeur, à deux cents mètres à +peu près du pied de la montagne. Passer ailleurs allonge de beaucoup le +chemin. Il faut contourner la pointe des palétuviers, vers les récifs, +ce qui augmente le parcours de plusieurs milles, alors que ces deux +hameaux sont proches. + +S’engager dans ce raccourci offre de nombreux avantages, ne serait-ce +que celui de la pêche, sans grand effort. Dans ces eaux calmes et +limoneuses ombragées sous les branches, les poissons règnent en une +telle abondance que même sans vouloir s’en occuper la pêche devient +fructueuse. + +Le jour, ce sont des bancs qui s’agitent, frétillent, se strient de +lamelles de vif-argent. Au passage d’une pirogue, les poissons +s’écartent, se pressent compactes dans les labyrinthes des racines. Ce +sont aussi les gros crabes à la carapace moussue, qui se promènent les +pinces en bataille, tout le long de cette allée de palétuviers. Et +encore les raies aplaties au fond, dans un nuage d’eau trouble. Les +loches voraces et sournoises tapies contre quelque tronc d’arbre +submergé. Et les petits requins chasseurs qui font la ronde, l’aileron +triangulaire à fleur d’eau, la queue en godille... Que voulez-vous!... +Une sagaïe ne saurait résister à ces tentations, d’un jet rapide elle +part, et il n’y a pas de place à côté, tous les coups portant. + +Souvent, quelques vaches marines imprudentes, des dugongs, s’aventurent +dans ce passage, avec l’intention de couper au plus court. C’est une +chance à tenter. Un filet jeté en travers peut leur barrer le chemin. Et +alors c’est la lutte héréditaire de l’homme carnivore contre la grosse +bête à dévorer. La ruse opposée à la force. + +La nuit, dans le calme silencieux qui amplifie les résonances, lorsque +les récifs grondent au loin et font vibrer les espaces, le tumulte du +chenal prend une intensité inquiétante. Tous les poissons voraces, tous +les coursiers de la haute mer viennent s’y livrer à des saturnales +diaboliques. Des escadrons de mulets et de carangues précipitent leurs +cavalcades effrénées. Les mâchoires claquent d’un coup sec. De l’eau +jaillit en gerbes et retombe sourde. Mille rumeurs inconnues se révèlent +au fond des ténèbres, sous les palétuviers fantomatiques, dont les +branches se resserrent comme des bras avides d’étreintes. Des oiseaux +nocturnes s’envolent alourdis, en giflant de leurs ailes rugueuses +certains lémures cachés dans les ombres... Un souffle de vent coule à +travers les feuilles qui tremblent... A ce moment, il vaut mieux se +taire... Une voix humaine irait en se répétant deux ou trois fois dans +les échos de la pointe du Kaféate, et même le choc d’une perche, sur la +paroi sonore d’une pirogue, s’engouffrerait au creux de la montagne... +Tous ces bruits étranges parlent, ils ont un sens, une signification +pour qui sait les comprendre. + +Surprise par la marée et la nuit, une pirogue s’enfonce-t-elle dans ce +couloir étroit, aussitôt les mulets deviennent fous; ils bondissent +éperdument hors de l’eau, en aveugles, des quantités retombent dans la +pirogue, il en pleut. C’est une pêche très facile, mais voilà, malgré la +tentation de cette pêche miraculeuse, les canaques ne se risquent +jamais, la nuit, dans cet arroyo... Ils ont de sérieuses raisons de s’en +abstenir... Nous, les blancs, nous ne pouvons pas comprendre... Mais, +eux, ils savent, puisqu’ils sont une émanation de tous les êtres qui se +sont succédés, à travers les siècles, devant cette pointe sauvage du +Kaféate. + + * * * * * + +Loin, au large, par delà les brisants, un croissant de lune enfonce sa +pointe rougeâtre dans les flots bitumeux de la mer. Pendant quelques +secondes, la luminosité pâle de son disque devient un écran où se +déroulent les blanches dentelles des récifs. Et d’une plongée rapide le +croissant disparaît sous l’horizon... C’est fini... Règnent l’immensité +mystérieuse du Pacifique, l’Espace constellé d’étoiles, la masse sombre +des montagnes. + +--Allez! Souque un bon coup. Nous avons le temps de passer par le chenal +des palétuviers avant que la marée baisse, mais il faut se dépêcher... +Allez! pull!... pull... + +Après ces paroles enlevantes, malgré le choc rythmique des rames dans +les tolets, la baleinière ralentit sa marche. Au lieu de forcer, les +rameurs font du hachis dans l’eau. Ils taillent les sardines. + +--Eh bien! Quoi?... Ça ne va déjà plus... Pourtant, vous n’êtes pas +fatigués, nous sortons tout juste d’Oundijo. Si vous n’allez pas plus +vite que ça, nous manquons la marée. + +Un des rameurs objecte: Dis donc! C’est bon, nous allons passer là-bas, +à côté les récifs, au bout de la pointe des palétuviers. + +--Pourquoi faire ce grand détour au large, alors qu’en prenant le chenal +nous gagnons une heure. + +--Tchia!... Les autres-là, ils ne sont pas contents de passer dans le +chenal. Ils sont contents de passer au large. + +--En voilà une idée. Se payer une heure de nage en plus pour le seul +plaisir d’aller aux récifs et d’en revenir... Demain matin, quand il +faudra se mettre au travail, vous ne voudrez pas vous lever. Je vous +connais, mes gaillards. + +--Eh! Dis donc!... Les autres, là, ils sont beaucoup forts. Passer au +large: Ça c’est pas loin. Eux, ils sont contents passer au large. + +--C’est trop bête. Allons au plus court, par le chenal. En voilà une +affaire... + +Aucune réponse. Silence réprobateur. Puis sourdes protestations à voix +basse, en langage canaque. Pendant cette indécision la baleinière +ralentit de plus en plus sa marche. + +Devant la barque, à quelques centaines de mètres, la ligne noire des +palétuviers s’allonge comme une continuation épaissie de l’horizon joint +à la terre. De-ci, de-là, les poissons sautent, font des cabrioles, +retombent en un bruit sourd dans l’eau qui se ferme. Ainsi qu’un immense +miroir d’acier poli, la mer est parsemée d’étoiles qui pétillent à des +profondeurs vertigineuses. La pointe du Kaféate fondue avec les autres +montagnes écrase de sa lourdeur les pénombres du littoral. + +En fouillant des yeux, au pied de la montagne, la bordure noire des +palétuviers, il est impossible de discerner où se trouve l’entrée du +chenal... Après tout! Qu’importe. Les canaques le savent. + +--Dis-donc!... Daré!... C’est là l’entrée du chenal?... + +Réponse.--Moi connais pas. + +--Comment! Toi connais pas. Mais tu es d’ici, tu dois savoir. + +--A oua!... Le jour, moi connais bien. La nuit, moi connais pas rien du +tout. + +Pendant cette interpellation, un rameur a tiré son aviron en travers de +la barque, il est appuyé dessus et s’absorbe dans la confection +laborieuse d’une cigarette. + +--Allons Daré! Ne fais pas l’idiot. Montre-moi où est le chenal, que je +gouverne dessus? + +--Vous autres, les blancs, vous connaissez le pays pour nous. Pas besoin +demander. Vous aller tout seul. + +Un deuxième aviron se pose en travers. Son teneur bourre +consciencieusement une pipe. Et la baleinière continue doucement son +petit chemin, actionnée par deux rames traînées molles sur l’eau. + +--Alors, quoi!... C’est fini?... Vous ne voulez plus avancer... Puisque +c’est comme ça, vous n’auriez pas dû vous engager à venir travailler au +chargement de nickel, à bord du voilier. + +Daré exprime l’opinion collective.--Nous sont contents travailler dans +les chalands. Nous sont pas contents passer dans les palétuviers. + +Un troisième aviron est rentré en raclant dans son tolet. Son préposé se +met à mâcher un bout de canne à sucre. Le quatrième et dernier aviron ne +pouvant que faire tourner le bateau sur place juge inutile de continuer. +La barque s’arrête. + +--Allez! Vous autres, prenez les avirons. Remplacez ceux-là. Que diable! +Vous êtes huit rameurs solides. Nous n’allons pas dormir ici. + +Personne ne répond, personne ne bouge. Aux ordres l’on oppose +l’inertie... Que dire?... Que faire?... Ce sont des hommes de bonne +volonté... Ils viennent travailler librement... Employer la manière +énergique donnerait un résultat contraire à celui demandé. Ils s’en +retourneraient chez eux. Peut-être même tout de suite, en sautant dans +l’eau peu profonde, un mètre vingt au plus. + +Sur une nouvelle insistance, un canaque néo-hébridais se déplace quelque +peu, dans l’intention d’obéir. Il est vrai que c’est le matelot de la +barque. Il est venu avec son patron, le jour, en profitant du vent +arrière, pour recruter une équipe de canaques chalandiers. + +Le néo-hébridais n’étant pas solidaire de la cabale qu’il ignore, +puisqu’il ne comprend pas ce langage, a craché plusieurs fois dans ses +mains. Il attend qu’un autre rameur se décide. Lui seul ne peut +manœuvrer deux longues rames. Et le patron ne saurait, sans déchoir, +empoigner l’autre aviron pour véhiculer messieurs les canaques. + +Pourtant, on ne peut rester là indéfiniment. Tout à l’heure la barque +s’échouerait. Il faut prendre une décision. + +--Voyons! Léna? Toi qui es un indigène de l’île Maré, le fils du «nata» +de la tribu d’Oundjo, dis-moi pourquoi ces hommes-là ne veulent plus +marcher?... + +--Moi, je _coonnais_, mais c’est _défaadu_ pour dire... La marée il est +fini _mooter_. Quand nous passer dans les palétuviers on va _choué_. +C’est _boo_ nous passer au large. + +--Mais enfin! Cet entêtement est stupide. Pourquoi ne veulent-ils pas +suivre le chemin le plus court, le long de terre. Il faut au moins +qu’ils aient des raisons sérieuses?... + +--Eux-là, les calédoniens, ils connaissent. Quand on passe dans les +palétuviers, la nuit, c’est mauvais. Peut-être un homme il va mort. + +--Tu es fou, mon vieux! avec ton homme qui va mort. Pourquoi veux-tu +qu’un homme meure subitement dans le chenal de palétuviers? + +Léna balance indolemment la tête, ce qui signifie que son idée reste +chevillée au fond de son crâne, et il reprend: Les hommes de Oundjo, ils +savent pourquoi c’est pas bon dans les palétuviers. La nuit, c’est trop +noir. Pas moyen de sauver. + +--Sauver de quoi! Encore une blague, une de ces peurs irraisonnées dont +les canaques sont affligés. Toi, Léna, tu sais bien que ces histoires ne +sont pas vraies. Ton père est le «nata», le «teacher», en un mot le +pasteur protestant du village d’Oundjo. Il a dû vous dire que toutes ces +choses-là sont des bêtises. + +Pendant que les autres canaques écoutent, en y apportant toute +l’attention dont ils sont coutumiers, lorsqu’il s’agit de leurs propres +affaires, Léna, en sourdine, fait claquer sa langue,--un réflexe de son +esprit buté.--Puis il explique: Les blancs ne sont pas de ce pays, ils +ne peuvent pas comprendre. Les vieux canaques de longtemps, ils ont vu, +ils ont dit aux jeunes... Les jeunes, ils ont fait attention, ils ont vu +aussi. Les blancs, eux, ils n’ont rien vu du tout. Ils ne savent pas +comme les canaques. + +--Les vieux de longtemps, ils ont peut-être vu, ou plutôt ils ont cru +voir, mais certainement ils ont mal compris, leur imagination les a +emportés. Maintenant ce n’est plus la même chose il faut chasser toutes +ces superstitions, toutes ces sottises. + +--Ah! C’est pas la peine de dire. Nous on sait bien. Nous on fait comme +les blancs: On prie le «Bodieu», on chante les cantiques. Longtemps, les +canaques ne connaissaient pas comme vous-aut’es, ils avaient des +diables, les diables des canaques ne sont pas partis, on les entend +toujours, la nuit. Les diables, c’est des canaques morts. Des fois on +les voit se cacher au fond des brousses, dans les rochers, partout, pour +faire du mal aux hommes. + +Qu’opposer à ces raisons venues d’une mentalité aussi crédule que +sincère, dans tout ce qui paraissait surnaturel. La persuasion du +contraire s’affirmait impossible. Ces canaques subissaient la peur +instinctive du danger pressenti, danger d’autant plus menaçant qu’il +reste ténébreux, inexpliqué. Et cet instinct donné pour la conservation +des êtres est enraciné dans la moelle des primitifs. Il n’y a que par +une compréhension exacte des effets et des causes que l’homme arrive à +s’affranchir de ces frayeurs héréditaires. + +Dans le cas présent, il était inutile d’insister. La sagesse conseillait +de se rendre au désir des indigènes, afin de ne pas s’exposer à les voir +sauter à l’eau, comme des grenouilles dans une mare. Après tout, c’était +eux qui «pullaient» sur les avirons. Puisqu’ils le voulaient ainsi, il +n’y avait pas à ménager leurs forces. Malgré cela, par dignité +d’européen, de race supérieure, il fallait avoir l’air de ne céder +qu’après avoir obtenu des compensations, tout au moins fictives. + +--Ici, c’est votre pays, vous savez mieux que nous ce qu’il s’y passe. +Je crois que vous avez raison. Si vous voulez me dire ce qu’il y a de +mauvais dans le chenal, afin que moi aussi je le sache aussi bien que +vous, nous ferons le tour de la pointe des palétuviers, au large. + +Sur ces paroles accommodantes, les canaques se livrent à un petit +conciliabule, à voix basse. Après un instant de grave délibération, Léna +transmet le résultat obtenu, à la majorité: Nous, on va passer au large, +et puis après, on va dire pourquoi dans les palétuviers c’est pas bon. + +--Alors, c’est bien entendu! Vous n’allez pas me raconter des blagues. + +--Non! Nous, on va pas «couïonner». + +Cet accord établi, la baleinière enlevée par quatre vigoureux rameurs +glisse en cadence sous les bustes qui s’allongent et les avirons qui +ploient... Allez!... Souque!... Souque!... Souque!... + + * * * * * + +Avec la sagacité d’un juge d’instruction buté à des réticences, en +arrachant lambeaux par lambeaux, comme avec un crochet, ce que les +canaques voulaient garder au fond de la cervelle, voici ce que +l’assemblage de ce jeu de patience a donné. + +Jadis, à une époque indéterminée, existait au village de Pati, sur le +bord de la mer, une popinée qui savait bien pêcher, aussi bien que les +hommes. Ce qui n’était pas peu dire. + +Quand elle tenait au bout de son bras un filet léger embroché à une fine +sagaïe, il n’y avait pas sa pareille pour courir sans bruit, en rond, +dans l’eau, sur la pointe des orteils, en dévidant son filet comme une +guirlande, et entourer le banc de poissons que ses yeux avaient +discerné. Malgré les coups de têtes pointés dans la maille, les poissons +ne pouvaient plus sortir de ce réseau. Presque tous les mulets qui +sautaient par-dessus les flotteurs lui tombaient dans les mains, elle +les attrapait au vol. + +Toujours elle allait au plus épais des fourrés de palétuviers de Kondâo, +à travers les racines tordues, fouiller de ses bras au fond des trous, +dans la vase liquide, et en tirer de gros crabes à la carapace bleuâtre, +avec des œufs rouges collés sous le ventre. + +Certains jours, sur les brisants du large, au milieu des remous, sous la +poussée des rouleaux blancs d’écume, elle s’arc-boutait de flanc, les +pieds affermis au corail, et elle attendait le choc, présentant son +épaule à la houle croulante qui s’abattait sur elle, et la recouvrait +toute, sans la déplacer de son socle. Puis, d’une brassée souple, se +lançant au revers de la vague, elle se trouvait dans l’eau bleue, hors +des récifs. Là, elle plongeait. Après un instant, la houle crépue de sa +chevelure roussâtre émergeait, ruisselante. Elle rejetait la tête en +arrière, soufflait de l’eau. Ses yeux grands ouverts devant le soleil, +et ses dents blanches comme celles des requins riaient fort, parce que +ses mains étaient pleines de langoustes qui se débattaient en des +soubresauts inutiles... Maintenant, des popinées comme ça, il n’y en a +plus. + +Lorsqu’elle se rendait au «piré», remontant la rivière de Koné à la +faveur du flot, jusqu’à Poignindi, sa pirogue était toujours pleine de +crabes, de poissons fumés, de coquillages. Après les échanges silencieux +faits avec les popinées de l’intérieur des terres, celles de Poinda, de +Néthéa, de partout, elle redescendait à la mer, sa pirogue chargée +d’ignames, de taros, et de tout ce qui se cultive, et de tout ce qui se +mange chez les canaques de la brousse. Jamais les autres popinées n’en +rapportaient autant. + +Tous les hommes du village de Pati étaient contents de cette femme. Avec +ce qu’elle pêchait, eux, les hommes, ils n’avaient pas besoin de +travailler beaucoup. Toujours il y avait de la mangeaille en abondance. +Cette popinée-là, elle était comme le chef des femmes. Quand elle +parlait, les femmes l’écoutaient. Et puis, jamais elle n’avait de petit, +jamais un gros ventre ne venait l’embarrasser dans l’exercice de sa +pêche. + +Dès qu’il s’agissait de rouler de la ficelle sur la cuisse avec la paume +de la main, et de fabriquer un filet de pêcheur, elle prenait la +direction de cet ouvrage important. Et le filet était vite achevé, avec +des morceaux de bourao sec qui flottaient, et des coquilles de palourdes +qui coulaient au fond. + +Malheureusement, cette popinée-là, elle était comme un garçon, elle ne +craignait pas beaucoup les hommes. Devant un Chef, et devant les +canaques respectés, elle ne se courbait à quatre pattes que si ça lui +faisait plaisir; mais si elle ne voulait pas, elle restait debout, les +yeux tout droits. + +Pour cet oubli des coutumes, ce manque de déférence, les hommes +l’avaient d’abord punie par un travail excessif. Et puis, la fois +suivante, ils l’avaient battue. Elle s’était défendue, furieuse, +échevelée comme un diable de pilou. Et après, elle s’était sauvée dans +la brousse. + +L’effet de son départ avait été désastreux. Durant son absence le vent +avait soufflé de l’Ouest, la pêche était devenue moins fructueuse. Il +était certain qu’elle avait jeté un sort sur les poissons. Tous les +hommes avaient été obligés de s’y mettre, à la pêche, même ceux qui n’y +allaient jamais. Malgré cet effort, la pêche n’avait pas fourni ce que +les échanges demandaient. Ce n’était rien. Les pirogues avaient fait le +voyage du «piré» presqu’à vide. + +Et alors tout le village avait compris que cette popinée était quelque +chose comme une sorcière, comme un chef des poissons. Et quand elle +était revenue, on ne lui avait rien dit, on lui avait laissé faire tout +ce qu’elle voulait. + +Son canaque en titre, son mari, ayant contribué au châtiment brutal qui +lui avait été infligé, elle le quitta et en prit un autre, plus fort, +qui ne craignait pas de se mesurer avec le premier. + +L’entente avec le deuxième mari n’ayant pas duré longtemps, par +lassitude mutuelle, sans passer par la dispute obligatoire, d’un commun +désaccord ils se séparèrent. Elle en trouva un autre, et encore un +autre. A la fin, elle n’avait plus de mari, elle acceptait ou provoquait +l’élu de l’instant, selon son plaisir. La tribu avait pris l’habitude de +la voir agir à sa guise, en toute liberté. (Rien de nouveau sous le +soleil. Déjà le féminisme existait chez les canaques. Il y avait des +popinées émancipées.) + +La vie de la tribu suivait sa petite monotonie avec la seule +préoccupation quotidienne de la nourriture, lorsqu’un matin +resplendissant de lumière, mettant à profit une de ces marées basses qui +découvrent à sec toute l’étendue du plateau de Kondao, la popinée en +question s’en alla à la pêche. On la vit, les bras en l’air, la sagaïe +au poing, le panier pendu à l’épaule, fendre sous la poussée de son +ventre l’eau du chenal, et s’enfoncer délibérément au plus fort des +palétuviers de Pingène. + +Le soir, elle ne revint pas au village de Pati, ni le lendemain, ni les +jours qui suivirent. + +Tout le monde sentit qu’elle manquait. On ne la voyait plus dans +l’ensemble des choses familières, sa présence était devenue une +habitude. L’on s’inquiéta d’elle. + +Les plus avisés pensèrent à une escapade, une fugue à l’avantage d’un +mâle des environs, soit d’Oundijo, de Vouavoutou, de Gatope. Cette +probabilité était seule admise, car il était reconnu par tous que cette +popinée ne se noierait jamais. Elle nageait comme les poissons. Et l’on +savait aussi que les requins ne pourraient pas la manger. Ils en avaient +peur. Elle faisait un tel bruit sourd en battant l’eau de ses deux bras, +et elle fonçait dessus avec tant d’audace, que les requins filaient en +tapant de la queue, sans oser revenir en arrière. Et puis, n’était-elle +pas une sorcière des poissons?... + +En y apportant toute la duplicité, toute la circonspection dont ils sont +coutumiers, quelques hommes allèrent se livrer à une enquête minutieuse, +dans les villages du littoral. Personne n’avait vu cette popinée bien +connue. Les aîtres et les objets usuels étudiés discrètement sur place +confirmaient les paroles... Elle n’avait pas suivi ce chemin. L’idée de +l’escapade dut être abandonnée. + +Pourtant, elle se trouvait quelque part, vivante ou morte?... Et les +hommes, et les femmes, et tout le monde se mit à sa recherche. L’on +pénétra au plus profond des palétuviers, même aux endroits où l’on +n’allait jamais, parce qu’il y faisait trop sombre, et que ces trous +noirs devaient cacher des choses menaçantes que l’on ne connaissait pas, +mais que l’on pressentait. + +Et l’on ne découvrit rien, pas une trace de pieds dans la vase. Les +mouvements alternatifs des marées montantes et descendantes les avaient +effacées. L’on ne vit ni la sagaïe qu’elle portait, ni le panier en +cocotier tressé qu’elle avait sur son épaule... Rien... Rien... + +De la pointe du Kaféate, des vieux canaques enrichis d’une longue +expérience avaient observé le vol nonchalant des buses, qui planent +toujours en rond, au-dessus d’un cadavre, avant de se poser pour le +déchiqueter de leurs becs crochus. + +Les buses ne s’intéressaient qu’à la pêche. Les ailes relevées en +fourche, elles se laissaient tomber au ras de l’eau, se mouillaient à +peine les pattes, et d’un battement brusque elles s’envolaient avec un +poisson qui frétillait au bout des serres... Donc, la popinée n’avait +pas laissé son cadavre au milieu des palétuviers. Les buses l’auraient +senti, et les corbeaux se seraient joints à la ripaille. + +C’était incompréhensible. On avait vu la popinée traverser le chenal, de +l’eau jusqu’au ventre, et puis entrer dans la forêt de palétuviers... Et +personne ne l’avait vue en sortir... Aucune trace, vers la terre, dans +les marais bourbeux, n’indiquait qu’elle ne fût revenue, ou qu’elle s’y +soit enlisée... Elle y était encore, au fond des palétuviers, et +certainement elle était vivante, puisque l’on ne retrouvait pas son +corps, mais elle se cachait derrière les arbres, ne marchait que sur les +racines, afin de ne laisser aucune empreinte de ses pas. + +Malgré, et surtout par ces déductions logiques, l’incertitude restait en +balance. Ce fait inexpliqué devenait troublant, éveillait l’inquiétude, +il développait l’appréhension d’un danger vague qui pesait sur les +têtes. + +Plutôt par un besoin de savoir pour se tranquilliser l’esprit, que par +un regret de la popinée disparue, on la cherchait toujours. Les récifs, +les bancs de sable, les eaux bleues, les eaux vertes, les eaux jaunes, +et les grèves furent explorées. On ne vit rien, pas une seule +indication. + +Devant l’inutilité de l’effort, les recherches se calmèrent. On s’en +rapportait au hasard pour trouver le fil de l’énigme. Dans son for +intérieur chacun pensait qu’il la rencontrerait, une nuit, se promenant +morte: une ombre furtive. A cette image, le frisson de la peur lui +parcourait l’échine. + +Et des années se passèrent... Combien?... Les canaques ne le savent +pas... Toujours est-il que ce souvenir resta entretenu vivace par les +causeries du soir, autour des foyers. Peu à peu l’on s’était fait à +l’idée de cette popinée disparue, qui existait encore d’une vie latente, +surnaturelle, dans les limbes des palétuviers, où l’on n’allait plus +qu’en nombre, à la pêche aux crabes. + +Lorsque les canaques, hommes et femmes, se trouvaient à ces endroits +sombres, où elle devait se cacher, ils éprouvaient un certain malaise, +un besoin de regarder souvent derrière soi, et de chercher les causes +des bruits qui semblaient étrangers. + +La montagne du Kaféate, qui, par les temps calmes, répercute clairement +les échos, devint suspecte. Les canaques ne savaient plus si ces échos +existaient de toujours, ou s’ils étaient dus à la voix imitatrice de la +popinée errante, immatérielle comme le vent. Et l’on s’en méfiait de ces +paroles redites pour inspirer une confiance trompeuse. + +Les poissons qui sautent en l’air et retombent dans l’eau en faisant: +Plouff..., se sauvaient peut-être à l’approche de la popinée effacée +derrière les arbres; ou alors ils obéissaient au commandement de leur +sorcière qui menait le bacchanal, pour indiquer leur grand nombre, et +par cette aubaine attirer les pêcheurs. + +Les morceaux de bois morts qui dégringolent en des coups amortis, +s’accrochent et retombent encore, se cassaient probablement sous un +poids trop lourd. Et ce poids?... on comprenait de qui il venait... + +Les fuseaux de palétuviers qui se détachent, et piquent l’eau d’un klock +huileux, devaient avoir reçu une secousse imprimée à la branche. On +l’avait remuée cette branche... Était-ce bien le vent?... + +La nuit, les pirogues allaient quand même dans le chenal, on y pêchait +abondamment. Malgré tout, une certaine inquiétude s’emparait vite des +esprits, l’on se méfiait des alentours. Ces arbres alignés en bordure, +dans le noir, prenaient des attitudes trop humaines. On y découvrait des +corps penchés, déformés, aux écoutes; des bras qui s’allongeaient pour +saisir au passage; des têtes mouvantes qui se livraient à des signes +indécis. Et des jambes, des jambes tordues, immobiles, et d’autres +prêtes à bondir. + +Et le roulement profond de la houle sur les récifs, ajouté aux mille +bruits de la nature en sommeil, affaiblissaient les résolutions déjà +chancelantes, venaient augmenter les effets du sortilège. + +Parfois, en plein jour, dans les eaux profondes, les dugongs se +promenaient au voisinage des palétuviers: Un dos rond, d’un bleu +jaunâtre, émergeait pesamment, brillait au soleil, et d’un plongeon +brusque il disparaissait, ne laissant qu’un sillage d’écume. + +Des canaques l’avaient aperçu de loin... Mais, était-ce bien un +dugong?... Ce corps allongé et cette boule aplatie pouvaient aussi +appartenir à la popinée disparue. Et cela s’expliquait: S’ennuyant +seule, comme elle nageait mieux que les hommes, elle avait dû rechercher +la société des dugongs, et elle s’était attachée à une famille, ainsi +que les popinées dans la tribu. + +Le soir, lorsque le clan était réuni autour des feux, l’on en parlait. +Petit à petit les suppositions prenaient de la consistance, devenaient +des réalités confuses. + +La tribu s’était habituée à ce fait imprécis reconnu comme vrai. Selon +les exigences de la pêche, elle l’affrontait sans trop de crainte, car, +en somme, cette popinée invisible, qui existait dans un état vague de +transition, ne faisait aucun mal aux vivants. Certes, par sa présence +soupçonnée, bien des fois elle leur causait des frayeurs, mais c’était +tout. Elle n’était pas méchante. + +Cette fable restait établie sans grandes complications, quand, par +malheur, un incident tragique vint en déranger toute l’harmonie. + +Un canaque dont on n’avait que peu remarqué l’absence, parce que les +jeunes adultes sont souvent empoignés d’un besoin irrésistible de +vagabondage, fut trouvé mort au fond d’un bouquet de palétuviers, le +long du chenal. + +Cet événement inattendu, invraisemblable, fut étudié sur place, dans +tous ses minutieux détails. Les hommes de la tribu s’y appliquèrent, +surtout les vieux à la parole plus autorisée. + +Le cadavre tassé entre les racines, comme de la viande gluante de +tortue, avait la face congestionnée, le cou gonflé, avec des veines qui +ressemblaient à des cordes. Les lèvres tuméfiées étaient fendues à +plusieurs endroits. Et, phénomène troublant: Le phallus à demi-érecté, +dévêtu de son enveloppe, se présentait excessif dans son enflure, pareil +à une holoturie... Comment expliquer ça?... Et tous restaient muets, en +rond autour du mort, à considérer le phénomène. + +Sur le lieu, de nombreuses foulées avaient pétri et délayé la vase, sans +laisser une empreinte définissable. La vase molle s’était refermée. La +gaine vestimentaire piétinée dans la boue fut ramenée à jour. Mais tout +cela ne donnait aucune précision au drame. On comprenait seulement qu’il +y avait eu lutte, que la victime s’était débattue avant de succomber +sous l’accablement d’une puissance supérieure, et que cette puissance +l’avait tuée sans lui faire une seule blessure visible. + +Aux alentours, des traces de pas furent suivies. L’on s’aperçut tout de +suite qu’elles étaient celle des pieds du canaque, avant sa mort. Et +l’on eut beau chercher, l’on ne trouva pas une autre trace. + +Devant cette mort inexplicable on se taisait. Une pensée unanime, bien +qu’inexprimée, germait dans les cerveaux et les associaient tous en une +même vision de la scène, en un même état de torpeur: Ce canaque avait +été anéanti par la popinée des palétuviers, celle qui s’y cachait depuis +si longtemps. Sans se le dire, ce qui eût été d’une profonde imprudence +en ce lieu, l’on sentit que l’on ne devait pas rester là. A la hâte le +cadavre fut ficelé à une longue perche. Et en route, pour un trou dans +les rochers sur le flanc de la montagne. + +Les rites funéraires accomplis, sans établir par des paroles inutiles la +culpabilité de la popinée des palétuviers, ce qui eût été une perte de +temps, puisque tout le monde le savait, l’on s’inquiéta seulement des +raisons qui l’avaient poussée à tuer le canaque, car ces mêmes raisons +pouvaient encore l’inciter à en tuer d’autres. + +D’une façon méthodique, ainsi que cela se passe dans les occasions +solennelles, sous la discipline de quelques anciens qui réglaient les +débats, chacun apporta son mot, son petit détail, sa parcelle de +lumière. + +Les constatations faites sur le cadavre, et aux alentours furent +interprétées dans un sens définitif. Les preuves accumulées +reconstituaient le drame, elles disaient pourquoi et comment le canaque +était mort. Aucun doute ne pouvait subsister. + +La popinée à l’affut dans les palétuviers avait guetté le canaque. +Absorbé par sa pêche, les yeux pointés dans les trous de crabes, le +canaque s’était approché sans méfiance. Aussitôt qu’il avait été à sa +portée, la popinée avait bondi dessus. Lui s’était débattu. Elle l’avait +terrassé. A eux deux, dans la lutte, ils avaient délayé la vase. Elle +était restée la plus forte... Et puis alors, abusant de son triomphe, +elle s’était servie du canaque, des quantités de fois, sans le lâcher, +ainsi qu’en témoignait la monstruosité inextinguible. Dans l’ardeur de +l’action elle lui avait écrasé les lèvres... Après l’avoir épuisé, vidé, +lorsqu’il n’avait plus été utilisable, elle l’avait étranglé, tout +simplement, parce qu’elle était sûre qu’elle trouverait d’autres hommes, +tant qu’elle en voudrait. + +A la révélation de cette menace épouvantable qui pesait sur les mâles, +les hommes, surtout ceux qui se sentaient très virils, ne se trouvèrent +plus en sécurité, même au milieu du village. Emportée par un besoin +urgent de canaques, la popinée pouvait avoir l’idée de venir le +satisfaire, sur place... Et sous quelle forme se présentait-elle?... +Comment se défendre?... Le mort avait été étranglé sans aucune marque de +doigts autour du col, sans aucune blessure apparente. + +Durant quelques jours, la tribu resta sous la stupeur d’un danger +imminent. Les femmes, qui pensaient être moins en cause, vaquaient à +leurs diverses occupations, sans trop d’inquiétude. Des guerriers, +toujours braves dans les combats, parlèrent d’abandonner le village, et +d’aller s’établir ailleurs, avec armes et bagages. Un exode, et la +conquête d’une terre. Rien que ça! Tel était à ce moment l’état d’âme de +la foule canaque. + +Mais parmi cette foule existaient tout de même quelques esprits +pondérés. La classe dirigeante conservatrice des traditions--les +réactionnaires de l’époque--ne voulait pas laisser la tribu s’éparpiller +au hasard d’une migration précipitée. A la demande des anciens, des +patriarches, le Chef convoqua le Grand Conseil. + +Le sorcier qui savait tout, le Chef de la tribu, le barde-vociférateur, +et certains vieux à la pensée très profonde, se réunirent ténébreusement +sous un plafond de fumée, au milieu d’une case calfeutrée qui gardait +les paroles avec le noir de la suie. + +Et l’on refit, d’après les transmissions orales, l’historique de la +popinée disparue, depuis son origine embrouillée jusqu’à l’instant de la +mort du canaque, dans les palétuviers. Longuement l’on parla d’une voix +lente et monotone, chacun à son tour, répétant, renforçant ce que +l’autre avait dit. Lorsque tout fut expliqué, pesé, arrêté, le Grand +Conseil des sénateurs s’endormit sur place, autour du feu qui +s’éteignait dans la cendre. + +Le lendemain, au grand jour, devant une foule anxieuse, attentive, +l’orateur de la tribu, le barde, debout sur un rocher, face à la mer, +déclama par phrases lourdement scandées le produit des méditations du +Grand Conseil. + +En voici le résumé incrusté en hiéroglyphes sur les parois des crânes +canaques: Aucun des hommes qui vivent actuellement, à Pati, à Oundjo, et +ailleurs, n’a connu cette popinée, qui hante les palétuviers. Elle a +disparu il y a longtemps, longtemps, à l’époque lointaine des ancêtres. +Maintenant cette popinée est tout à fait morte, avec ceux qui existaient +de son temps. Il ne reste plus que son fantôme, son diable qui erre la +nuit. Et vous savez tous qu’une popinée morte ne recherche pas les +étreintes d’un homme vivant. Vous savez aussi, d’après les paroles des +ancêtres, que cette popinée n’était pas méchante. Elle faisait peur, et +c’était tout. Et puis, même si elle vivait encore, elle n’aurait pas eu +la force d’abattre un homme aussi grand que celui qui est mort dans les +palétuviers. + +Vous comprenez bien que ce n’est pas elle qui a tué le canaque... +Autrefois, à ce que disaient les pères des vieux d’aujourd’hui, la +popinée fréquentait les dugongs. Eux, les vieux, ils l’avaient vue se +promener avec les dugongs. Alors, tout s’explique. Comme elle ne pouvait +pas avoir de petit avec les hommes, elle s’est sauvée de la tribu pour +essayer d’en avoir avec les dugongs, parce qu’elle savait qu’à Poya il y +avait quelque chose comme ça que les canaques disaient. Après cet +accouplement elle n’a plus osé se montrer aux hommes, elle s’est cachée +dans les palétuviers, toujours, toujours. + +Et c’est sa fille qui a tué le canaque. C’est sa fille que l’on entend +et que l’on voit dans les palétuviers, la nuit. C’est sa fille qui en +prenant de l’âge veut revenir aux relations avec les hommes. Sa nature +moitié dugong, moitié popinée, a fait d’elle une femme pas comme les +autres femmes. Elle est forte, elle est brutale, jamais assouvie, +capable d’abattre un homme dans la vase, et de l’étouffer sous son +poids, ou de le noyer, sans le faire exprès. + +Mais vous ne devez pas avoir peur de cette popinée-dugong. Sa forme +l’empêche de marcher sur la terre dure. Elle ne peut que nager dans la +mer, glisser à plat ventre sur le sable, et se promener debout en se +tenant aux branches de palétuviers. Quand elle veut courir, elle tombe. + +Sous les coups de pilon de ces phrases réconfortantes, le courage +revenait. A la fin de cette harangue largement acclamée, les hommes se +sentaient plus gaillards. Ils avaient compris les avantages qu’ils +pouvaient tirer de cette transformation physique de la popinée +extraordinaire. + +C’était facile. Puisqu’elle ne pouvait pas marcher sur la terre ferme, +eux, ils n’avaient qu’à y rester continuellement. Là, elle ne viendrait +jamais. + +Sans y être convié, de lui-même, le sorcier s’installa sur la tribune du +rocher. Puis il usa de son prestige, de son verbe persuasif, pour +enraciner profondément les certitudes, tout en sauvegardant la pêche, +principale ressource de la tribu. + +Moi! Je connais. La popinée-dugong ne vous attrapera pas. Sur la terre, +elle ne peut jamais venir. Dans l’eau, elle est forte, mais elle a peur +des piqûres de sagaïes, pour elle c’est comme les piqûres des +moustiques. Sous les palétuviers, elle se cache derrière le tronc, et +elle attend, parce que ses jambes ne savent pas la porter. Vous pouvez +aller à la pêche dans les palétuviers, en regardant partout, en écoutant +toutes les choses. C’est l’esprit de sa mère qui parle dans la montagne +du Kaféate pour la prévenir. Vous n’avez qu’à vous taire, ne pas lui +répondre. Mais la nuit, la nuit, c’est mauvais. Il ne faut jamais aller +dans le chenal, où l’on ne voit pas clair. Elle vous prendrait. Elle +vous étoufferait. + +Ces conseils judicieux, qui affluaient dans le sens de superstitions +coutumières, furent admis aussi vite qu’ils étaient prononcés. +Instantanément ils prenaient la force d’une loi, car celui qui parlait, +il savait, il avait vu, c’était le sorcier auquel rien n’échappe. + +A partir de ce jour, plus un homme n’eût voulu, même sous la menace du +Chef, aller à la pêche dans les palétuviers, la nuit; et encore moins +s’aventurer au milieu du chenal. Il était sûr que là, dans ces endroits +où l’on ne voit pas clair, une contrainte lubrique l’attendait au +passage, et que ce jeu contre nature finirait dans un spasme suprême, au +fond de la vase. + +Après ces alarmes qui avaient failli emporter le village vers un autre +destin, la vie canaque reprit ses habitudes régulières, avec une légende +mieux assise, et un peu de tranquillité en moins. + +Et les années qui matérialisaient les êtres imaginaires, et les +hallucinations qui les recueillent et les incubent, vinrent ajouter +certains détails qui manquaient à la description physique de cette femme +monstrueuse. + +Les palétuviers tordus, noueux, au feuillage assombri, et les lourdes +racines hypertrophiées qui pendent et se terminent oblongues, dans +l’eau, ont dû fournir la substance nécessaire à l’achèvement de cette +étrange personne. + +Maintenant, et depuis déjà longtemps les canaques possèdent des +précisions. Ils savent comment la popinée-dugong est faite, ils savent +aussi avec quoi elle a étouffé plusieurs hommes. Le temps aidant, le +nombre des victimes a augmenté. On n’est pas bien d’accord sur le +nombre... Mais qu’importe la quantité de victimes, puisque le fond de +l’histoire est vrai. + +D’ailleurs, n’ont-ils pas raison. A quoi bon s’attarder à discuter sur +un chiffre, le fait est là, cela ne changerait rien à la menace +suspendue. Il vaut mieux raconter la chose tout de suite, brutalement, +afin que l’on puisse, en cas de pérégrinations sur la côte Ouest, se +préserver de ce danger. + +Voici la popinée-dugong telle que les canaques la connaissent: Sa +stature est plus haute que celle des hommes. Elle est plus épaisse. Son +corps est arrondi. Elle se tient debout sur des pieds qui sont mous et +ressemblent à des queues de poissons. De ses bras levés elle se +cramponne toujours aux branches pour ne pas tomber. Quand elle descend +ses bras, ils vont jusqu’à ses pieds. Sa tête est une boule avec des +cheveux comme du varech, et des feuilles posées dessus. Cette touffe lui +cache le visage. On ne voit que ses yeux qui percent à travers. Son +teint est plus foncé que celui des dugongs; si on ne le sait pas, on +peut le confondre avec la couleur des écorces de palétuviers. Mais voilà +ce qu’il y a de plus épouvantable: Elle a des seins allongés, tirés, qui +pendent jusqu’à terre. Lorsqu’elle marche, ses seins traînent dans la +vase, de chaque côté de ses jambes, derrière elle. Ce croquis d’ensemble +indique ses diverses attitudes à l’affût. + +Un homme passe-t-il à sa portée, aussitôt elle allonge son bras, le +saisit, l’attire, et de ses deux seins visqueux et froids, pareils à des +anguilles, elle lui enroule le cou, plusieurs tours, dans les deux sens. +Le canaque à moitié étranglé ne peut ni crier, ni se débattre. Alors, +elle s’étend sur la vase avec lui... Et allez!... Elle le tient là, +jusqu’à ce qu’il soit tout à fait mort... Et puis après, elle s’en va, +indifférente. + +A présent vous savez pourquoi les canaques ne s’aventurent jamais, la +nuit, à travers cette jetée de palétuviers qui s’avance sournoise, sur +le plateau de Kondao, depuis la pointe du Kaféate jusqu’aux grands +récifs du large, où les houles se brisent dans un roulement sourd qui +fait trembler les montagnes. + +En même temps qu’elle s’implantait, cette légende, venue de la +compréhension que les canaques possèdent de la nature, créait dans leur +subconscient un automatisme de défense. D’instinct, sans raisonner, ils +ne s’approchent pas du chenal de palétuviers, la nuit. Une force +répulsive les en empêche. Cette crainte issue des hérédités est si +profonde que même les indigènes civilisés ne peuvent s’en affranchir. Le +jour, lorsqu’ils en parlent, ils affectent d’être incrédules, et s’en +amusent. Mais à la venue de la nuit, dès que les ombres envahissent les +arbres, ils ne se risquent pas à ces endroits où les ancêtres ont +tressailli de peur. + +Cette sorte de goule sinistre, brutale, qui vit dans la mer, à l’état +amphibie, cette ventouse suceuse ne peut, quant aux charmes, être +comparée aux belles sirènes qui cambraient leurs tailles sur les rochers +de charybde, et attiraient de leurs voix séduisantes les nautoniers +imprudents. Non! Elle est répugnante, cette sirène-popinée du plateau de +Kondao, mais elle ne pouvait naître sous une autre forme, puisqu’elle +est une création de la mentalité canaque. + +Et les canaques ne sont pas des Grecs doués d’un génie poétique, ce sont +des hommes primitifs encore en démêlés avec leurs instincts. Leur +imagination développée surtout par la peur ne sait concevoir que la +force, la malfaisance, l’horrible: elle ne peut maintenir son envol +au-dessus des réalités matérielles. N’empêche qu’eux aussi, les +canaques, aux antipodes de l’Hellade, ont inventé une sirène, si +affreuse soit-elle. Partout l’esprit humain est le même: Toujours ce +besoin de s’entretenir d’invraisemblances, d’exagérations, d’histoires +fabuleuses. + +Les indigènes avoisinant le Kaféate ont perdu les filiations qui ont +engendré ce monstre femelle, ils savent qu’il existe comme une nécessité +inéluctable, et ils s’en préservent, sans chercher plus loin. En +rassemblant les débris de ces légendes très anciennes, qui s’effacent +devant la mentalité des races blanches, en comparant les analogies des +faits et les causes qui les ont déterminés, on est amené à conclure que +la popinée-dugong, qui hante les palétuviers de Pingène, est bien la +descendante du satyre canaque qui a tué son frère, à Poya, et a dû +ensuite se réfugier au fond de la mer pour échapper à la vengeance des +hommes. + +Nouméa, 1926. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Préface 7 + Note de l’auteur 15 + Kaavo 17 + Flirt Canaque 77 + Le Tayo Gras 85 + Ce Vieux Tchiao 197 + Le Dugong 207 + Première légende 209 + Deuxième légende 246 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + POUR LES ÉDITIONS RIEDER + PAR FLOCH A MAYENNE + --EN NOVEMBRE 1928-- + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75549 *** |
