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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-17 14:21:04 -0800 |
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Rien d’aussi spécial +ni d’aussi neuf ne s’était révélé depuis les premiers +romans de Tolstoï. Cette œuvre ne doit +rien à ce qui l’a précédée ; elle apparaît comme +un prodige exceptionnel. Aussi n’obtient-elle +pas seulement un succès d’art ; elle produit une +véritable révolution.</p> + +<p>Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod, +en 1868 ou 1869, — il ne sait pas au +juste — et, de bonne heure, fut orphelin. On le +mit en apprentissage auprès d’un cordonnier, +mais il se sauva, la vie sédentaire n’étant pas de +son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un +graveur, puis entra chez un peintre d’icones. +Nous le trouvons ensuite marmiton, puis aide +jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières, +et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu +le temps, jusqu’à sa quinzième année, d’apprendre +un peu à lire sous la direction d’un +grand-père qui lui faisait épeler une bible en +vieux-slavon. Il ne garda de ces premières études +que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au +moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il +fut initié par le cuisinier-chef à des lectures plus +attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski, Dumas père +lui furent un enchantement. Son imagination +s’exalte alors ; il est pris du « désir féroce » de +s’instruire. Le voilà parti pour Kazan, « comme +si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement +de l’instruction », mais il s’aperçoit bientôt +« que ce n’est pas dans les usages ». Déçu, il s’établit +garçon boulanger, à raison de trois roubles +par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus +rudes privations, il se rappela toujours avec une +particulière amertume la boulangerie de Kazan ; +il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles, +ce douloureux souvenir : « La cuisine était dans +un sous-sol voûté. Il y avait peu de lumière, +peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de +saleté, de poussière de farine. Dans le four brûlaient +de longues bûches, et la flamme, reflétée +sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si +elle parlait tout bas. L’odeur du levain imprégnait +l’atmosphère. La lumière du jour et celle +du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis +et fatigant pour les yeux. »</p> + +<p>Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie. +Toujours lisant, s’instruisant avec fièvre, +buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de +toutes manières, il est un jour scieur de planches, +un autre jour débardeur sur les quais… En 1888, +le désespoir le prend, il essaye de se tuer. « Je +fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je +continuai à vivre pour vendre des pommes… » Il +fut ensuite garde-barrière et puis débitant de +kvass dans les rues. Un bon hasard le mit en +rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt, +dirigea ses lectures, organisa son instruction. +Mais son humeur inquiète le rejeta dans +la vie errante ; il arpenta la Russie en tous sens +et fit tous les métiers, y compris désormais celui +d’homme de lettres.</p> + +<hr> + + +<p>Il débuta par une courte nouvelle, <i>Makar Tchoudra</i>, +qui fut publiée par un journal de province. +C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai dire, +par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne. +Le sujet rappelle un peu trop certaines fictions +chères aux romantiques. La scène se passe dans +un campement de tziganes. Les personnages, par +leurs gestes, leurs discours, la manière dont ils +se drapent dans une perpétuelle attitude d’orgueil, +manquent parfois de naturel. Évidemment, +le jeune auteur s’est appliqué à faire de la littérature. +Il a dramatisé de son mieux une histoire +d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins, +on trouve déjà dans ce récit quelques-unes +des particularités de Gorki, la passion de +la vie libre, l’amour enivré de la musique et de +la nature ; et les traits de caractère les plus profonds +de ces tziganes un peu conventionnels sont +empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la +réalité.</p> + +<p>Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit, +à cette époque, la connaissance de l’écrivain +Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt une +nouvelle, <i>Tchelkache</i>, dont le succès fut retentissant. +Gorki s’est débarrassé désormais de tout +poncif ; il a rejeté les esthétiques traditionnelles, +et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture, +il ne s’efforce que de traduire franchement, +directement, sa vision propre de la vie. +Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de +vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires, +c’est le poème du vagabondage qu’il +a écrit.</p> + +<p>Son genre de prédilection est la nouvelle. Il +en a composé, depuis sept ans, une trentaine, +qui tiennent en trois volumes et, par leur expressive +brièveté, rappellent parfois la manière de +Maupassant.</p> + +<p>Le scénario en est extrêmement simple. Souvent, +il n’y a que deux personnages : un vieux +mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers, +un vagabond et un juif, un garçon boulanger et +son aide, deux compagnons de misère.</p> + +<p>L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement +d’une intrigue savante. Ce ne sont +là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux +de biographies depuis une date jusqu’à +une autre, sans que les limites en soient celles +d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus +artificiellement combiné que ne le sont les événements +de l’existence réelle.</p> + +<p>Un jeune paysan a quitté le village pour trouver +du travail. Dans un port, il rencontre un +vagabond d’une particulière énergie, qui l’effraie, +le fascine et finit par l’embaucher : il s’agit d’une +expédition mystérieuse dont il lui promet grand +profit. Tchelkache l’emmène, de nuit, sur une +barque, — pour un vol. Il faut passer sous le +feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après +mille dangers, la proie est enlevée et bientôt +transformée en or. Tant de richesses éblouissent +le paysan. Dans son esprit obscur, des images +de vie aisée surgissent, le troublent et le tentent. +Mal satisfait de la généreuse paye que Tchelkache +lui donne, il essaye de l’assassiner et lui +dérobe sa bourse. Puis, tourmenté de remords et +craignant que le prix du sang et du vol ne lui porte +malheur, il revient à l’homme qu’il a presque +assommé, s’humilie et propose de lui restituer +l’argent. Mais Tchelkache le méprise, lui jette +à la face la somme tant convoitée et, comme +suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.</p> + +<p>Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki ; celle-ci +n’est pas moins simple.</p> + +<p>Artème, un vagabond venu on ne sait d’où, +est l’idole de toutes les femmes du port et la bête +noire de tous les hommes. Sa beauté et sa force +le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais, +un soir, ses ennemis l’attirent dans un traquenard, +le frappent et le laissent pour mort. Un +pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt. +Artème, touché de reconnaissance, déclare à +son sauveur que dès lors il le protégera, lui parlera +devant tous et le reconnaîtra pour son ami. +Une ère nouvelle de paix et de sécurité commence +pour le malheureux. Mais cela ne dure guère. +Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il +est à bout de son dévouement, que cette amitié +forcée lui pèse et l’accable ; la vie ancienne reprend +pour les deux hommes, toute d’indépendance +vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour +Caïn.</p> + +<p>Comme on le voit, il n’y a guère d’événements +dans ces récits, la peinture des caractères +y est tout. Les personnages s’y manifestent tout +entiers par les plus simples de leurs actes, de +leurs gestes, de leurs paroles.</p> + +<p>Le style, malgré des négligences et des imperfections, +est merveilleusement adapté au sujet ; +très vigoureux, mais souple, il se diversifie suivant +l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse +et toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique +et riche en couleurs, arrive presque au lyrisme. +Il étonne par son inégalité, suivant dans ses +alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent +diffus et long dans le calme et se relève +soudain comme fouetté par une émotion forte. +Il s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie. +La phrase manque un peu de préméditation ; +on la sent improvisée, mais toute chaude +aussi de la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de +clichés, de locutions mortes. Tout cela est neuf, +révélateur et frémissant de sensation vive.</p> + +<p>C’est une des choses qui charment le plus +chez Gorki que cette absence des procédés littéraires +connus. Les habiletés courantes, les méthodes +usées, tous les trucs en désuétude, +n’avaient pas leur emploi dans cette œuvre ingénue +où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même +et de la réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à +faire effort pour se distinguer de ses prédécesseurs +et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit, mais +c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante +audace.</p> + +<p>Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les +paysages de terre ou de mer qu’il décrit, il les +a observés au cours de son existence aventureuse. +A chaque détail de ce décor se rattache +pour lui quelque souvenir de détresse ou de +souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces +vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés +ou haïs. Aussi l’œuvre est-elle toute palpitante +de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y +songer. En même temps, il sait se détacher de +son œuvre ; les personnages qu’il y introduit +vivent de leur vie propre, indépendante de la +sienne, avec leur caractère particulier, leur manière +à eux de réagir contre la commune misère. +Nul écrivain n’eut davantage le don de +l’objectivité, tout en se mêlant intimement à son +œuvre.</p> + +<p>S’il a pu résoudre ce problème d’une création +à la fois impersonnelle et passionnée, c’est qu’il +n’y a pas eu dans son existence deux époques +successives pendant lesquelles il aurait d’abord +agi, puis se serait souvenu : ce dédoublement a +été chez lui perpétuel.</p> + +<p>Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de +frappante vérité. Il ne les idéalise pas ; la sympathie +que lui inspirent leur force, leur courage et +leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule +ni leurs défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie, +leur vantardise. Il est sans complaisance +pour eux et les juge avec clairvoyance. Il +peint la réalité, mais sans en exagérer non plus +la laideur. Il n’évite pas les scènes pénibles ou +grossières ; mais dans les passages même les +plus cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a +la certitude qu’il veut seulement être véridique, +et non émouvoir par des moyens faciles. Simplement +il constate que les choses sont telles, +et qu’on n’y peut rien faire, et que cela dépend +de lois immuables. Aussi toutes ces tristesses, +jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme +la vie même. Gorki n’aperçoit en ses personnages +qu’un spectacle naturel : il a vu la passion les +secouer ainsi que le vent soulève les flots et le +rire passer sur leurs âmes ainsi que le soleil +perce à travers les nuages. Il est, dans la meilleure +acception du terme, et sans effort, un réaliste.</p> + +<hr> + + +<p>L’introduction des vagabonds dans la littérature +est la grande innovation de Gorki. Les +écrivains russes s’étaient intéressés d’abord aux +classes cultivées de la société ; puis ils étaient +allés jusqu’au moujik. La « littérature du moujik » +prit une importance sociale. Elle eut une +influence politique et ne fut pas étrangère à +l’abolition du servage. Elle démontra la valeur +de toute une classe vivace et puissante dont on +devait tenir compte. Cependant une caste était +restée dans l’ombre, celle des vagabonds, caste +étrange, hétérogène, disséminée, mais nombreuse +et nettement caractérisée. Elle se recrute, +il est vrai, dans toutes les classes, celle des +nobles, des marchands, des paysans ou du clergé, +mais, à partir du moment où le déclassé vient +grossir la grande famille éparse des vagabonds, +sans cesse en quête d’un gagne-pain et prête à +faire tous les métiers, il constitue avec ses frères +nouveaux une unité réelle, non seulement par +l’identité de la situation matérielle, mais par une +commune forme d’esprit que l’on peut définir. +Ces gens-là sont évidemment très difficiles à +étudier ; ils n’écrivent pas, ils parlent peu, ce +qu’ils disent est élémentaire bien que leur pensée +soit compliquée. Pour les comprendre, il +fallait avoir vécu longuement avec eux, avoir été +des leurs assez intimement pour qu’ils ne pussent +se dissimuler ; et pour les peindre il fallait être +doué d’une singulière puissance d’expression. +Cette tâche si difficile a trouvé en Gorki son ouvrier +spécial ; les circonstances de sa vie et son +génie propre l’y destinaient.</p> + +<p>La diversité est merveilleuse parmi ces vagabonds +semblables de misère. On retrouve en +eux, malgré la banqueroute de leur passé, des +signes pittoresques de leur origine. Anciens soldats, +anciens étudiants, typographes, cordonniers, +artisans divers, maîtres d’école, diacres +ou nobles, paysans, ils ont gardé quelque chose +de leur classe où de leur profession. A leur +façon de porter leurs guenilles, à leurs chants +de haleurs, de viveurs ou d’hommes d’église, à +leurs vantardises, à toute leur attitude, on les +reconnaît pour ce qu’ils furent. L’un évoque +avec fatuité le temps où il brillait comme écuyer +dans un cirque, l’autre se plaît à rappeler qu’il +étudia jadis à l’Université de Moscou. « Mais +qu’est-ce que cela nous fait qu’il ait été jamais +étudiant, agent de police ou voleur ? C’est son +affaire, voilà tout. » L’essentiel, en effet, est +qu’ils ont faim ensemble et qu’ils éprouvent +ensemble les mêmes rancunes.</p> + +<p>Aristide Kouvalda, ancien capitaine, après +des déchéances multiples, est provisoirement le +patron d’un asile de nuit qu’il vient d’installer +dans un faubourg « à l’intention des gens dont +la ville ne veut plus parce qu’ils sont ivrognes +ou pour quelque autre raison aussi valable ». +Il n’écorche pas ses hôtes, ne leur prenant que +deux copeks la nuit ; ils sont pour lui des compagnons +de misère autant que des clients. Il +plaisante et boit avec eux, mais cette familiarité +ne l’empêche pas de mener la bande tambour +battant. Il sait reprendre, dès qu’il le faut, ses +habitudes de commandement. On l’appelle le +capitaine ; il a gardé sa casquette militaire, +dont la visière, d’ailleurs, s’est détachée : c’est +tout ce qui lui reste de son grade, mais son +prestige dure. Il traite les gens avec rudesse et +les malmène avec bonhomie. « Si tu as l’habitude +de manger tous les jours, voici en face un +cabaret. Mais il vaut mieux que tu perdes cette +fâcheuse manie. Tu n’es pas un monsieur, que +diable ! alors, pourquoi manger ? Mange-toi toi-même, +vaurien ! » Il s’institue leur conseiller et +tâche de les faire profiter de son expérience : +« Arrange-toi pour avoir un bon pantalon. Ainsi, +tu iras loin, marche ! Tant que j’eus, moi aussi, +un pantalon convenable, je jouai à la ville le +rôle d’un honnête homme ; mais quand mon +pantalon s’en est allé, je m’en suis allé, moi +aussi, dans l’opinion du monde. »</p> + +<p>Bien différent, plutôt humble, plein de douceur +et de bonté dans son abaissement, est cet +étrange bonhomme que les gamins appellent +familièrement Philippe. Il avait été professeur, +et, à la suite d’une histoire, s’était fait chasser +de son collège. Il avait essayé ensuite de tous les +métiers et finalement était tombé dans l’ivrognerie. +Mais il subsistait en lui une sorte de +touchante affection pour les enfants. Au lieu de +dépenser tout son argent en eau-de-vie, il en +réservait de quoi leur acheter du pain, des œufs, +des pommes et des noix ; il leur faisait ces petits +cadeaux en silence et avec humilité, comme +s’il craignait que ses paroles d’être avili les +salissent ou leur fissent du mal.</p> + +<p>Le diacre Tarass, interdit pour débauche et +pour ivrognerie, transformé maintenant en vagabond, +a conservé, à travers tout, l’ineffaçable +empreinte de son état ecclésiastique. Il est pour +le moment scieur de planches sur la rivière. Il +danse admirablement, il conte encore mieux, et +les récits qu’il fait sont de sa fabrication. Il +emploie le langage le plus cynique ; mais ses +héros habituels sont les saints du paradis, des +rois, des généraux et des prêtres. L’auditoire le +plus blasé crache de dégoût tout en écoutant +avidement les histoires salement fantastiques +qu’il débite, l’œil mi-clos et le visage impassible… +L’imagination de cet homme, nourrie de +pieuses légendes, déborde en facéties grossières +d’une incroyable abondance ; il pouvait inventer +du matin jusqu’au soir et jamais il ne se répétait.</p> + +<p>Parmi les vagabonds, Gorki représente, comme +particulièrement avilis et dénués de tout sentiment +moral, ceux de ses personnages qui proviennent +d’une classe sociale plus élevée. Ils +n’ont pas été lancés dans le vagabondage par un +instinct de liberté, mais plutôt c’est leur paresse, +leur lâcheté qui les a rendus incapables de se +faire une vie régulière. Ils sont volontiers fainéants +et sans scrupules, ne se risquent pas +aux métiers durs ni aux entreprises dangereuses, +et préfèrent utiliser, par exemple, leurs charmes +physiques ou leur adresse, pour exploiter avec +profit les passions ou les ignorances des gens +qu’ils rencontrent. Gorki les méprise et, si son +fatalisme l’empêche de s’emporter contre eux, +du moins il ne perd pas une occasion, dans les +récits où ces déclassés interviennent, de les dissocier +des vrais vagabonds de nature. Son antipathie +à leur égard se révèle par mille détails, par +la manière dont il les traite, les actes qu’il leur +attribue. Dans <i>la Steppe</i>, trois vagabonds vont +de compagnie, réunis momentanément par la +nécessité. Un meurtre est commis. Par qui ? par +le seul des trois qui ait reçu quelque éducation +libérale, un ancien étudiant.</p> + +<hr> + + +<p>Bien que, pour une bonne part, les vagabonds +se recrutent parmi les paysans, il y a évidemment +entre ces deux classes une opposition radicale +et une hostilité naturelle. Le vagabond méprise +ces gens rangés, qui vivent misérablement +de ce qu’ils possèdent : « Je ne les aime +pas, dit Serejka, ce sont des drôles ; on leur +donne du pain et tout. Ils ont une municipalité +qui fait tout pour eux. Ils ont de la terre et du +bétail. J’ai été cocher d’un médecin de campagne ; +alors je les ai vus, les paysans. Puis, je +fus longtemps chemineau. Quand j’arrivais dans +un village et que je demandais du pain : « Hé là ! +qu’es-tu ? que fais-tu ? donne ton passeport. » +On m’a battu plus d’une fois ; tantôt parce qu’on +me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt +sans raison aucune. On m’a mis en prison… Ils +gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien +qu’ils aient une attache à la terre. Et une +municipalité ! — Qu’est-ce que la municipalité ? +demande Malva. — La municipalité ? Que le +diable l’emporte, si je le sais. C’est fait pour les +paysans, c’est leur conseil, laisse ça ! » Le vagabond +n’aurait pu s’accommoder à cette existence +étroite ; mais aux heures d’ennui et de +découragement, il pense pourtant avec un peu +d’amertume et de respect à ce calme, à cette +sécurité. Dans les hasards d’une entreprise trop +dangereuse, le souvenir de la vie au village +s’idéalise. Les tristesses s’en atténuent, et la +douceur de posséder un gîte sûr sourit au misérable : +« Tu as ta maison, elle ne vaut pas cher, +mais elle est à toi. Tu as ta terre, il n’y en a +qu’une poignée, mais elle est à toi. Tu as ta +poule, ton œuf, ta pomme, tu es roi sur ton +bien ! »</p> + +<p>Il affecte alors plus que jamais de haïr ces +« mangeurs de terre », trop bêtes ou trop mesquins +pour risquer l’aventure, et, s’il déteste les +paysans, c’est qu’ils lui sont un reproche constant +de sa folie. Il suffit d’une audace heureuse +pour que l’ivresse de la liberté le rejette dans +l’orgueil de son indépendance.</p> + +<p>Les paysans, de leur côté, abominent le vagabond +parce qu’ils le redoutent, peut-être aussi +parce qu’il les tente. Mais surtout cette vie au +jour le jour, sans principes et sans domicile, ne +peut que révolter leur instinct conservateur. Et +si quelques-uns abandonnent leur isba pour la +grand’route et vont grossir la bande des va-nu-pieds +sans feu ni lieu, c’est que l’état économique +et social de la campagne russe les y oblige. +La terre ne produit pas assez : dans certaines +régions, le sol manque, le développement de la +population nécessite trop de morcellements, et +puis on travaille mal. Le moujik est ignorant, +il a peur de toute innovation, et le capital lui +ferait défaut pour lui permettre d’améliorer son +outillage, même s’il se défaisait de la méfiance +que lui inspirent les progrès de la culture moderne. +Il y a de très fréquentes famines ; dans +certaines régions, même, elles semblent s’installer +d’une manière chronique : chaque année, +on signale, sur quelque point du territoire, des +gouvernements entiers frappés de disette. Enfin, +les impôts sont écrasants.</p> + +<p>Dans ces conditions, voici ce qui se produit. +Les hommes valides ne restent aux champs que +le temps indispensable aux travaux de labourage, +d’ensemencement et de moisson, que la brièveté +du printemps et de l’été dans la plus grande +partie de la Russie oblige à faire très vite. Aussitôt +après la récolte, ils s’en vont chercher un +emploi dans les villes, comme cochers, dans les +usines, dans les ports, comme haleurs ou débardeurs. +Ainsi se forme une sorte de population +mobile de demi-vagabonds qui n’ont plus qu’une +attache incertaine à l’isba familiale. Il arrive +fréquemment que dans leurs migrations ils +oublient la famille absente et le village déserté. +Les villes sont pleines de tentations. Avec leurs +compagnons de hasard ils prennent de nouvelles +habitudes, plutôt relâchées, rapidement destructives +de tout ce qui constituait naguère leur vie +organisée. Entre le paysan migrateur et le vagabond, +la transition est facile et naturelle.</p> + +<p>Dans une de ses nouvelles, <i>Malva</i>, Gorki nous +offre deux types caractéristiques de paysans qui +deviennent des vagabonds insensiblement, sans +presque s’en douter, par la force des choses. +L’un d’eux est Vassili. Quand il quitta le village, +il avait bien l’intention d’y revenir. Il s’en allait +gagner un peu d’argent pour ses enfants et pour +sa femme. Il trouva à s’employer dans une pêcherie ; +la vie était facile, les camarades joyeux +garçons, ivrognes et débraillés. Une femme +passa par là dont il s’éprit. Il resta. Il envoyait +d’abord de petites sommes aux siens. Ensuite, +dans son souvenir, le village devint une chose +plus lointaine, plus indifférente, moins réelle. Il +se déshabitua d’y penser. Son fils Iakov vint +pour le chercher et pour se procurer, lui aussi, +du travail pendant une saison. Il avait bien une +âme de paysan, celui-là. Un jour, devant la mer +immense, il s’écrie : « Si tout cela était de la +terre, de la terre noire, et si l’on pouvait la +labourer ! » Puis il est saisi comme les autres +par l’attrait de la vie facile et libre, son cœur se +désaffectionne peu à peu ; on sent qu’il se déracine +et que jamais Iakov ne retournera maintenant +au village.</p> + +<p>Même une fois qu’il s’est joint aux vagabonds, +le paysan se reconnaît parmi ses compagnons. +Des souvenirs lui restent du village et des +champs… Quand Tiapa, pauvre diable à moitié +difforme, qui gagne son pain à ramasser de vieux +chiffons, voit un ami lire le journal, il tend sa +main crochue et dit : « Donne. — Pourquoi ? — Donne, +peut-être y parle-t-on de nous. — De +qui ? — Du village ! » On se moque de lui, on +lui jette le journal. Il le prend et lit que dans +tel hameau la grêle a gâté les moissons, que dans +un autre trente masures ont brûlé, que dans un +troisième une femme a empoisonné toute une +famille ; en un mot, tout ce qu’on a l’habitude +d’écrire au sujet de la campagne et qui la représente +comme uniquement malheureuse, bête et +méchante. Tiapa lit tout cela et mugit sourdement, +exprimant, par ce bruit, de la pitié et du +plaisir…</p> + +<p>Tels sont ces va-nu-pieds, anciens moujiks +déserteurs du village, et qui, tout en le reniant, +se le rappellent encore, soit pour le regretter, +soit pour le maudire, les deux peut-être suivant +l’heure, mais sans esprit de retour.</p> + +<hr> + + +<p>Ce ne sont pas seulement des circonstances +matérielles, des catastrophes ou des échecs +divers qui, rejetant les individus hors de leurs +classes originelles, font les vagabonds. Il y a +quelque chose d’autre, de plus essentiel et de +plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui +est proprement l’état d’âme vagabond. Certains +naissent avec des âmes de vagabonds comme +d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de +fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a +l’ennui. C’est l’ennui qui les empêche de demeurer +nulle part, d’être nulle part établis à poste +fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche, +sans cesse déçue mais acharnée, de la place où +ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent +qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir +quêtée : or, ils savent bien que cette espérance +est chimérique, ils n’ont pas cette espérance ; ils +ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils +cherchaient, parce qu’il faut bien tromper un +insatiable instinct qui n’est pas moins impérieux +pour se sentir vain.</p> + +<p>L’immense Russie souffre de l’ennui, et de +cette maladie Gorki a noté les manifestations +multiples et douloureuses avec une remarquable +clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux, +spleen chronique, qui pénètre jusque +dans les masses profondes de la population, +atteint les forces vitales des plus humbles, des +plus besogneux.</p> + +<p>L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation +subtile et de la fatigue du luxe ; toutes les +créatures humaines, en proie au mal de vivre, +sont soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est +vrai, en favorise l’éclosion, tandis que l’activité +distrait l’homme de lui-même. Mais le désœuvrement +est grand en Russie, et jusque dans le +peuple. A la campagne, on a bien des jours de +chômage : beaucoup de saints à célébrer, des +anniversaires impériaux à observer, des fêtes de +village longues et ruineuses interrompent fréquemment +le travail. En outre, des hivers de +huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre +ressource que de se terrer dans son gîte sans +lumière, lui donnent des loisirs forcés, des loisirs +d’ennui.</p> + +<p>Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est +pas de nature à l’égayer : d’immenses plaines, +aussi monotones sous la verdure d’été que sous +la neige, à peine éveillées de quelque gaieté +dans le bref printemps, et longues, indéfinies, +sans horizons nets, sans lignes précises, sans +ornements qui amusent le regard par leur fantaisie, +et désespérantes d’uniformité.</p> + +<p>Il faut noter enfin que la dureté du climat, les +soudaines arrivées de neige, les alternatives de +sécheresse et de pluies continues mettent le travailleur +du sol dans un état de perpétuelle incertitude. +Il est en butte à des hasards contre +lesquels son activité ne ferait rien. Il tombe dans +l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs, +dans tous les détails de la vie russe. Tout est +organisé comme si quelque chose d’implacable +et de nécessaire dominait les forces humaines +et devait les dominer : aux fatalités naturelles +s’ajoutent les dures lois sociales qui augmentent +le vague sentiment de l’oppression. Comme si +tout mouvement devait être limité par un obstacle, +on n’essaye pas de lutter, on se soumet. +Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment +accepté de non-résistance. Pour +le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.</p> + +<p>Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus +aiguë la souffrance d’une douloureuse inadaptation +à la vie : « Je suis un être à côté de +la vie, dit l’un d’eux. Et pas seulement moi, +mais bien d’autres. Nous sommes des gens à +part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie… +Qui est fautif envers nous ? C’est nous-mêmes +qui sommes fautifs envers la vie, parce que +nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères +nous ont enfantés dans une mauvaise heure, +voilà tout. » Cette conviction est réfléchie : elle +vient de la constatation froide d’un désaccord +entre toute règle sociale et les velléités inquiètes +des individus. Elle peut aboutir à une tristesse +résignée ou au désespoir chez les plus simples, +qui n’ont pas une suffisante énergie pour s’accepter +eux-mêmes avec confiance tels qu’ils sont. +Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils +tirent gloire de sentir leur inaptitude à la vie, +parce qu’au lieu de s’en croire responsables ils +en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se +déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent +la vie incapable de les contenir : « La +vie est étroite et je suis large ! » Ils raisonnent +ainsi : « Il y a ici-bas une catégorie de gens qui +sont nés probablement du Juif Errant. Leur originalité +consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais +trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont +une démangeaison de quelque chose de neuf… +Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis mesquins : +parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon +à leur goût, ils sont malheureux. Ceux +qui sont grands ne trouvent d’apaisement en +rien, ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni +dans les honneurs… On n’aime pas ces gens-là : +ils sont arrogants et difficiles à vivre. » +D’autres encore, par une sorte de défi, en +viennent à considérer leur sort comme un spectacle +singulier, presque comique, et plaisant +même dans sa tristesse. Ils en rient et, comme à +plaisir, ils en perfectionnent encore l’incohérence ; +cela leur devient un jeu sinistre et spirituel, +une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.</p> + +<p>Un des personnages de Gorki offre un bon +échantillon de ces humoristes. C’est Semka, +grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été +jardinier et qui, par un caprice du sort, est devenu +principalement ivrogne. Il a le mot pour +rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades, +des surnoms pittoresques. Dans les pires +moments de détresse et de labeur, il a des manières +d’envisager la destinée, à moitié graves, +à moitié narquoises. Et c’est le plus souvent aux +dépens de sa propre misère qu’il exerce son ironie. +Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à +curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête +et, comparant cette besogne particulière à l’universelle +activité du Cosmos, entre dans un doute +profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y +avoir à nettoyer cet endroit malpropre. Il se +croit fait pour de plus beaux destins ; aussi +raille-t-il avec amertume l’erreur du sort : +« Creuser un trou… mais pourquoi ? Pour les +eaux sales ? Comme si l’on ne pouvait pas les +verser simplement dans la cour. Ça sentirait +mauvais ? On dit ça par désœuvrement. Jette, +par exemple, un concombre salé. Pourquoi sentirait-il, +s’il est petit ? Il restera un jour, et puis +plus rien : il aura pourri. Voilà ! Tandis que, +si on jetait un homme mort au soleil, effectivement +ça sentirait. Parce que ça c’est une grande +horreur !… » Ainsi le rêve et la philosophie se +mêlent chez lui à la brutalité.</p> + +<hr> + + +<p>Cette complexité de caractère, dont on a peine à +noter toutes les nuances, provient, chez ces +hommes incultes, d’une indéfinissable inquiétude. +Ils sont infiniment peu dogmatiques ; on +ne peut même pas dire qu’ils recherchent une +certitude ; ils semblent plutôt des esprits où les +idées jouent indéfiniment sans se préciser ni +se fixer. Nulle part, peut-être, ailleurs qu’en +Russie, l’homme n’est aussi tourmenté par son +âme. Il est en proie à des chimères troublantes +qu’il ne réussit pas à écarter. Sa vie n’est pas +exigeante : du pain, un peu de tabac et d’eau-de-vie, +un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué ; +mais il a besoin de nourriture divine : « Ce +n’est pas de pain seul que vivra l’homme. » Et +le malaise de son esprit se transforme aisément +en mysticisme.</p> + +<p>La Russie entière est sillonnée de troupes de +pèlerins, qui cheminent vers les villes saintes, +Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou +Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe +souvent toute une vie. Ou bien on se met en +route subitement, sans autre soutien qu’une foi +naïve et forte. On mendiera, on cherchera au +hasard le pain nécessaire, on ne sentira pas la +fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on +fera la longue route, heureux si l’on arrive en +fin de compte à baiser un saint reliquaire. Le +tourment religieux est si vif dans les villages +que certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter ; +ils prennent une voix onctueuse, émaillent +leur langage de textes évangéliques, s’appliquent +à des phrases rusées et doucereuses. Cet élément +est le plus dangereux : « Il empoisonne la campagne, +toujours affamée du divin ».</p> + +<p>Cette même inquiétude d’esprit se manifeste +par un amour intense et presque maladif de la +musique. La musique passe à chaque instant +dans toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son +émoi. Elle s’accorde avec toutes les nuances de +la tristesse, et non seulement avec tels chagrins +précis dont on sait les motifs, mais avec cette +exaspération d’ennui, cette frénésie de l’âme +que les mots trop définis, que les cris trop élémentaires +ne rendraient pas, mais qui trouve +dans la souplesse d’une mélodie son expression +immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y +épanche avec son désespoir… Trouble douloureux, +agréable parfois comme peut l’être le vertige +par son excès même, et qu’on goûte comme +une exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement +de la musique, on en souhaite passionnément +le paroxysme quand une fois on est pris +par sa fièvre affolante : et de loin on le redoute +comme une douleur trop grande dont on sera +secoué.</p> + +<p>Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a +peur, s’il chante, de provoquer une rechute de +son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre, +l’angoisse dont elle le torturera ; il veut attendre, +pour avoir recours à elle, que la crise se soit +annoncée. « Je chante… mais cela me prend +par moments, par périodes. Je commence à +m’ennuyer et alors je chante. Et si je chante, +je deviens triste… Ne me parle pas de cela, ne +me tente pas. Et toi-même, chantes-tu ? Ah ! +quelle histoire ! Attends plutôt jusqu’à ce que j’y +sois… Puis nous chanterons tous les deux. Ça +va ? »</p> + +<p>La musique populaire russe est terrible pour +l’âme alarmée. Presque toujours mélancolique, +elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin +de chaque strophe, une longue note déchirante.</p> + +<p>Des viveurs en fête naviguent un soir sur la +Volga. Une femme va chanter ; dans cette prochaine +explosion de la musique il y a quelque +chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand +elle chante, en effet, c’est à la fois beau, farouche, +et frémissant, la lamentation d’une souffrance +atroce du cœur, une plainte ardente, le râle +d’un désespoir morne ; cela brûle et cela pleure, +cela crie et se désole.</p> + +<p>Un des héros de Gorki, un meunier, surprend +en lui-même les symptômes d’une insupportable +détresse morale et cherche un remède à son +ennui. Il rencontre un vagabond, ancien ouvrier +de fabrique, mutilé des deux bras, qui se charge +de lui procurer la sensation vive qu’il désire. +C’est dans la salle étroite, enfumée, pleine de +vapeurs d’alcool, d’un petit cabaret ; et voilà +l’estropié qui commande aux camarades attablés : +« Chantons ; il faut commencer par de +la tristesse pour mettre l’âme au point, pour la +rendre attentive… Il faut lui jeter comme amorce +une chanson triste. Elle s’arrêtera : alors on +peut lui jeter d’autres musiques ardentes, pour +qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira ; +alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut +quelque chose et en même temps ne veut rien ! +La tristesse et la joie. Tout rayonnera de toutes +les couleurs. » Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire, +pâle d’émotion, commence d’une voix brisée. +Il chante comme s’il sanglotait, comme s’il +allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse, +un profond contralto de femme, rêveur +et accablé, surgit. La voix résonne, égale, désespérément +tranquille, et à cause de cela plus +émouvante encore. Puis une troisième voix, +celle de l’estropié, se mêle aux deux premières, +haute, souple, tremblante, comme un écho des +autres voix, comme une ombre gémissante, +prononçant les voyelles seules des mots. Et la +voix de femme, basse, égale et épaisse, était +semblable à une large bande de velours qui serpentait +dans l’air avec, dessus, comme des fils +d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de +l’estropié… Les trois chanteurs chantaient, hypnotisés +par leurs voix qui résonnaient tantôt +lugubres et passionnées, tantôt semblables à +une prière de repentir, tantôt tristes et douces +comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies +de désespoir ou d’angoisse comme toute belle +chanson russe. Les sons pleuraient et voguaient, +il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais ils renaissaient, +ravivaient la note mourante, la soulevaient +de nouveau dans l’air ; là elle se débattait, +puis tombait. Le fausset de l’estropié soulignait +cette agonie. Et la fille chantait et Kostia +sanglotait, et on eût dit qu’il ne devait jamais y +avoir de fin à cette chanson dolente et suppliante, +récit de la recherche du bonheur par l’homme +sans famille… « Frères, cria le meunier, c’est +assez ! Au nom du Christ, c’est assez. Vous avez +transpercé mon âme. C’est assez de tristesse ! +Vous avez touché mon cœur malade… C’est +comme des charbons ardents en moi, ma tristesse ! +Que vais-je faire ? »</p> + +<p>Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute +pantelante.</p> + +<p>Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur +amour de la souffrance. Ils éprouvent comme +une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés. +Et non dans un esprit de mortification comme +ces héros de Dostoïevski et de Tolstoï qui font +de la souffrance une mystique religion de rachat : +il y a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une +sorte de défi passionné. Ils veulent souffrir pour +souffrir et pour être forts contre la douleur. En +outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et +s’épient avec une curiosité maladive. Ils sont +doués d’une singulière faculté d’analyse ; la manie +du dédoublement atteint même parfois chez eux +à la hantise. Ils s’interrogent et s’observent, et +s’étonnent de se trouver tels. Sans doute, ils n’arrivent +pas à se débrouiller dans la complication +de leur sensibilité ; mais, s’ils n’aboutissent qu’à +reconnaître l’essentielle obscurité de l’âme et +tout l’inconscient dont elle est noyée, ils +éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans +cette richesse désordonnée d’eux-mêmes.</p> + +<p>Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense +avidité de vivre, un insatiable désir de +goûter toute la volupté, toute la souffrance +même, puisqu’elle est une des formes de la vie. +La torpeur seule est contraire à leur vœu.</p> + +<hr> + + +<p>En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds +sont très soucieux de l’arrangement moral de +leur existence. Ils ont un code impérieux de +maximes reliées entre elles par une idée profonde, +auxquelles ils obéissent d’autant plus +rigoureusement que ce sont les aspirations +mêmes de leur âme qu’ils ont ainsi transformées +en une doctrine de vie. Leur éthique se résume +dans un individualisme radical et très conscient +de lui-même. En vertu de cet individualisme, ils +conçoivent comme le premier devoir le rejet +de tout esclavage et de toute contrainte : ils +rompent avec toute organisation sociale qui les +entraverait, et le départ pour le vagabondage +leur apparaît donc comme le premier acte logique +d’une personnalité libre.</p> + +<p>Près d’une haie, au bord d’une route, dans la +brume du petit jour, deux voix échangent des +paroles d’adieu : « N’insiste plus, Motria, je ne +resterai pas, il n’est pas en ma puissance de +rester. Je partirai. — Et moi, que ferai-je sans +toi ? — Eh ! Motria, plusieurs filles déjà m’ont +aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont +mariées. Il m’arrive parfois d’en rencontrer une ; +je regarde, je n’en crois pas mes yeux : est-ce +celle-là que j’ai caressée ? Aïe, aïe !… Non, +Motria, ce n’est pas mon sort de me marier : je +ne changerai ma destinée ni contre une femme, +ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous +une haie et c’est ainsi que je mourrai probablement. +Je m’ennuie à la même place. — Et moi ? — Toi, +je te laisserai ici, tu épouseras le veuf +Tchekmariev : c’est un brave moujik. Moi, j’irai +mon chemin, toi le tien, comme le voudra le +sort. A quoi bon tant causer ? Embrasse-moi +encore une fois, ma colombe. — Oh ! mon Kousia ! — Nous +nous sommes rencontrés par amour, +et maintenant il est temps de nous quitter avec +amour. Tu dois vivre, et moi aussi. Il n’est pas +juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci +et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et +toi, tu geins, petite sotte. Souviens-toi, plutôt ; +était-ce doux, nos baisers ? Eh ! toi… »</p> + +<p>Un peu plus tard, il ajoute impérieusement : +« Il ne faut pas discuter avec son âme ; quand +on va contre soi-même, on est perdu. »</p> + +<p>Toute la morale des vagabonds tient dans cette +maxime : Conforme ta vie à ton être, réalise +toutes les puissances de ton individualité +propre. Mais ils se perdent dans la diversité de +leurs aspirations confuses : « Si j’avais pu savoir +ce que je veux !… dit Malva. J’ai toujours envie +de quelque chose. Je veux… quoi ? Je ne sais +pas. Parfois, je voudrais sauter dans un bateau +et aller sur la mer, loin, loin… Et, d’autres fois, +j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies +qui tourneraient, tourneraient devant moi. +Je les regarderais et je rirais… Tantôt j’ai pitié +de tout le monde et surtout de moi-même ; tantôt +je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même… +d’une mort horrible. Et je m’ennuie. »</p> + +<p>En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne +distinguent pas nettement, ils éprouvent un +pénible sentiment d’incertitude et de désarroi : +« Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov, +de la force, peut-être ? Non ! simplement +quelque chose, et voilà tout… As-tu compris ? »</p> + +<p>Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie, +plusieurs vont-ils jusqu’à rêver d’une impérieuse +organisation qu’on leur imposerait, de lois qu’un +homme très fort leur dicterait : car, à tout prix, +« il faudrait dans la vie de l’ordre pour les +actions… Nous sommes des êtres à part et nous +n’appartenons à aucune série. Nous méritons un +compte à part… des lois très sévères ! »</p> + +<p>Mais presque tous s’en tiennent à la partie +négative de leur éthique, à la rébellion. Ils +voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et +ce qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de +créer. Leur vanité s’exaspère à ce nihilisme forcené. +Ils se croiront grands de s’être isolés et +n’auront plus d’autre passion que de vivre +incessamment au point de se sentir exaltés par la +vie. « Vis et attends que la vie te brise, et quand +la vie t’aura brisé, attends la mort. »</p> + +<p>Ils se posent vaillamment en face de la vie, +avec la joie de la dompter et de la maîtriser. Ils +ont passionnément confiance en eux-mêmes et, +malgré tous les échecs, ils se savent des héros. +Qu’ils arrivent ou non à réaliser la formule individuelle +de leur être, ils ont conscience de dominer +la vie par leur seule volonté d’être plus +forts et plus hardis qu’elle. Ils ont la conviction +d’être supérieurs aux maximes que d’autres +ont faites pour leur usage propre ou bien +acceptent par lâcheté. Ils méprisent les lois courantes +et les violent avec désinvolture. A l’occasion +ils voleront, pilleront, mentiront, se manifestant +ainsi comme des hommes libres.</p> + +<p>Pauvres <i lang="de" xml:lang="de">Uebermenschen</i> dont toute l’ardeur +réfractaire n’arrive qu’au vagabondage misérable ! +Jamais on n’a vu plus paradoxalement +mêlés tant d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont +si chétifs et si dénués de tout qu’en réalité, s’ils +mentent et volent, c’est principalement pour ne +pas mourir de faim. Ils transigent avec leur +amour-propre ; ils sont obligés de mendier leur +subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent +et dont ils mettent toute leur ardeur à se différencier. +Mais de ces avilissements ils ne s’aperçoivent +ni ne veulent s’apercevoir : ils vivent +dans une prodigieuse illusion, dont ils ne sont +les dupes qu’à moitié, mais dont ils s’appliquent +à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils +mentent aux autres pour la vie de leur corps, +mais pour la vie de leur âme ils se mentent à +eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image +d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse +jusqu’à l’absurde. Au cours d’une épidémie +redoutable qui sévit dans la ville, le +cordonnier Orlov, infirmier de circonstance, +trouve dans cette activité, qui bientôt le lassera, +un merveilleux objet d’exaltation pour son +ardeur : « Je sens en moi une puissance invincible. +C’est-à-dire que si le choléra se transformait +en un homme, un héros, en Ilia de Mourom<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> +lui-même, je me colletterais avec lui. +Viens te battre à mort ! Tu es une force et moi, +Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous +l’emportera ?… Et je l’aurais étouffé, et je me +serais couché dessus… Et il y aurait une croix +dans la plaine et une inscription : <i>Ci-gît Orlov… +qui a libéré la Russie du choléra.</i> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Héros légendaire du cycle épique de Kiev.</p> +</div> +<p>Soutenus par de telles imaginations, ils +mettent leur arrogance à subir crânement le +martyre de leur pauvre vie.</p> + +<hr> + + +<p>On ne doit pas confondre l’individualisme des +vagabonds avec l’égoïsme. Leur conduite est +exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque +instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil. +Ils ont dans la misère d’exquises gentillesses +les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et +de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes +qu’elles se dissimulent sous des dehors +plus farouches. Tel ce pauvre diable qui rencontre +un jour dans une petite ville une fille +perdue, presque une enfant, aussi misérable et +affamée que lui. Ils volent ensemble un pain et +le partagent. Elle réchauffe chastement son +compagnon contre son corps, et tous deux se +consolent par le récit commun de leur infortune, +par de la sympathie, par de la pitié.</p> + +<p>Parfois des scrupules de conscience surgissent +en eux si impérieusement qu’après avoir peiné +longtemps et affronté de graves dangers pour +faire un coup, ils renoncent au bénéfice de leur +audace.</p> + +<p>Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines +circonstances, une valeur presque héroïque. +Deux misérables, qui se sont associés +pour s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite, +dérobent un cheval, une rosse désolante dont ils +ne pourront que vendre la peau. C’est leur dernière +ressource ; après cela, plus rien. L’un d’eux +est poitrinaire et presque agonisant. Mais bientôt +la pensée du paysan qu’ils ont privé de son +cheval le hante et lui devient insupportable +comme un remords. Il hésite, il craint que la +restitution qu’il voudrait faire n’afflige son camarade. +Finalement, tous deux se décident : ils n’ont +pas le cœur de profiter de leur vol, et le poitrinaire +meurt autant de faim que de son mal.</p> + +<p>Les sentiments de douceur et de compassion +s’unissent en ces vagabonds aux pires instincts +de violence et peuvent triompher de leurs passions +brutales. Ces accès de bonté simple et de +tendresse ingénue sont alors, chez ces forcenés, +d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer +un homme : du même coup il se vengera et +s’enrichira, car la victime qu’il a choisie est +riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation, +il guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit +une fillette qui se lamente et veut se noyer, +ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à +elle parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche +d’elle, la questionne et s’efforce de la consoler. +Il est heureux quand enfin elle sourit. Il oublie +son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que +de reconduire à ses parents la petite amoureuse. +Et quand celle-ci lui propose alors en reconnaissance +quelque argent, il refuse par un obscur +désir de ne pas gâter la beauté de ce souvenir +unique. Cela ne l’empêchera pas de se colleter, +tout de suite après, avec un <i>dvornik</i> et de finir +la nuit au poste, mais il aura conservé intacte +l’image d’une aventure charmante.</p> + +<p>Ils ont des générosités et des dévouements +singuliers qui, par leur imprévu, leur excès +même les feraient prendre pour « d’inconscients +chrétiens », si l’on ne s’apercevait aussi qu’ils +se gardent jalousement dans une volontaire +affirmation d’individualisme. Konovalov a rencontré +dans une maison de débauche une fille +qui lui a paru jeune, fraîche et tombée là par +malchance. Il a quitté presque aussitôt la ville +où elle était ; Capa ne lui a laissé ni regret sentimental, +ni voluptueux souvenir. Mais il lui a +promis, dans un moment d’attendrissement, de +la tirer de son bouge. Il lui envoie de l’argent, +le peu d’argent qu’il gagne à grand’peine, +espaçant ses générosités quand il se grise trop, +et puis se remettant à la tâche, se reprochant +cette interruption de son œuvre de rachat. Il veut +faire une chose belle en relevant une fille au +niveau d’une créature humaine. Il ne réfléchit +pas davantage. Mais Capa s’est figuré que, si +Konovalov la libérait, c’était pour l’épouser. +Elle débarque donc un beau jour chez son ami, +et, pleine de confiance, se présente à lui comme +la fiancée attendue. C’est une étrange révélation +pour Konovalov. Cette tournure imprévue que +prennent les choses le contrarie extrêmement et +le révolte. On empiète sur sa liberté. « Voilà +Capa, ce qu’elle a imaginé : — Je veux vivre avec +toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle, +être ton chien… — C’est tout à fait saugrenu !… +Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es +qu’une sotte ; pense, comment pourrais-tu vivre +avec moi ? Primo, je suis un ivrogne ; secundo, je +n’ai pas de foyer ; tertio, je suis un vagabond et ne +peux tenir en place… et encore bien d’autres +choses ! » Capa, déchue de son rêve d’installation, +retourne à sa mauvaise vie. Konovalov le +sait, il le regrette, il lui aurait plu que sa bonne +intention réussît, mais il a le sentiment absolu +que cela ne dépend pas de lui : l’idée de payer +de sa liberté ne saurait lui venir… Son argent, +son travail, tant qu’on voudra, mais la personne +même de Konovalov, jamais. Sa philosophie +n’aboutit pas au sacrifice de soi. C’est à chacun +de faire sa vie, nulle individualité n’a le droit +d’absorber les autres. Le devoir de charité compatissante +est limité par le devoir de défense personnelle.</p> + +<p>Un autre vagabond, qui est sans doute Gorki +lui-même, dans une de ses nouvelles, s’élève à +un degré supérieur de charité. Il a trouvé dans +un port une espèce d’être misérable que le sort +a jeté là, trop fainéant pour travailler et trop +bête pour retrouver son chemin vers les propriétés +de son père, d’où l’ont chassé de louches +aventures. Il n’attire pas la sympathie, il n’a +rien pour séduire ou pour apitoyer. Mais Gorki +se dévoue simplement parce que cela lui plaît. +Il n’a plus d’autre but immédiat dans la vie que +de servir cet inconnu. Celui-ci est paresseux : +il travaillera pour lui ; celui-ci a un appétit +féroce : il lui abandonnera sa part ; celui-ci +devient chaque jour plus exigeant, plus brutal et +plus capricieux : rien ne rebutera le bienfaiteur +acharné, ni les injures, ni les mensonges, et, +plus il reconnaîtra l’indignité de son obligé, plus +il mettra d’entêtement à se sacrifier. Cela l’agace, +le fatigue, lui devient odieux ; mais il s’exalte à +la besogne, parce qu’il se sent volontaire en +l’acceptant.</p> + +<p>Il se présente à nous dans cette nouvelle +étrange comme un apôtre ou comme un martyr +de la charité. Mais ce qui l’anime dans sa tâche, +c’est le sentiment qu’il est extraordinaire en la +revendiquant et se transforme, suivant son vœu, +en une sorte d’<i lang="de" xml:lang="de">Uebermensch</i> du renoncement.</p> + +<hr> + + +<p>Enfin, et c’est peut-être là l’explication dernière +de tant de contrariétés et d’incohérences, +toute cette philosophie et toute cette spontanéité +ont chez ces vagabonds quelque chose d’enfantin. +Ils se croient très blasés sur l’existence, +mais leur humeur est primesautière et naïve ; +leurs impressions ont une fraîcheur ingénue. Il +y a presque toujours dans leur cynisme de la +fanfaronnade ou de la timidité ; ils sont plus +candides qu’ils ne le pensent.</p> + +<p>Ils aiment la nature comme des sauvages et +comme des artistes ; ils la goûtent dans sa simplicité +et dans son charme quotidien. Ils s’attendrissent +de voir « un coin du ciel bleu qui les +regarde avec, dessus, deux étoiles : l’une d’elles, +grande, brille comme une émeraude ; l’autre, +non loin d’elle, est à peine apparente… »</p> + +<p>Dans sa solitude muette, la nature leur est +une meilleure confidente que les hommes. Ils +la trouvent pareille à eux, libre et indéterminée ; +ils lui prêtent leurs sentiments les plus divers, +les plus tourmentés et même les plus mesquins. +Les nuages qui traînent au ciel leur semblent +las d’une fatigue analogue à la leur. La mer +sourit, comme prise d’une gaieté sans cause et +qu’ils connaissent bien, elle se moque, elle crie, +elle se désespère, elle souffre d’un obscur émoi. +Le vent a froid, il se heurte aux parois des +murs avec un gémissement maladif. La steppe, +aux fins de jours, s’alanguit de chaleur moite +et s’endort.</p> + +<p>Quelquefois on dirait que la nature les taquine ; +ils entrent en dispute avec elle, ils lui parlent +et l’insultent… Émilian Pilaï trouve sa blague +vide dans sa poche. Il s’irrite, prend la misérable +loque, la retourne et l’examine, et la jette dans +la mer. Une vague s’en empare, l’entraîne loin +du bord, puis, « ayant vu ce qu’était le cadeau, +la rapporte avec indignation sur le sable. — Tu +n’en veux pas ? s’écrie avec rage Émilian ; tu la +prendras quand même !… — Et, saisissant la +pochette mouillée, il fourre une pierre dedans, +prend son élan et la lance très loin dans l’eau. »</p> + +<p>Mais surtout la nature les charme par sa +splendeur. Ils en épient les variations de couleur, +ils s’amusent des spectacles qu’elle leur +offre. « Konovalov aimait la nature d’un amour +profond et muet, qu’il exprimait seulement par +l’éclat doux de ses yeux. Et toujours, quand il +était dans les champs ou sur la rivière, il entrait +en une extase pacifique et caressante qui augmentait +encore sa ressemblance avec un enfant. »</p> + +<p>Comme des enfants ou comme des artistes, on +ne sait s’ils sont puérils ou raffinés. Les deux ensemble. +Ils goûtent un plaisir quintessencié à se +faire puérils au milieu des choses simples et naturelles. +Konovalov et son ami, quand ils allaient +se reposer dans les champs, allumaient un feu, +bien que ce fût l’été, pour ajouter la joie de la +flamme à la beauté du paysage.</p> + +<p>Ils sont de grands enfants prodigieux en qui +s’agitent des forces fécondes. Ils sont une admirable +puissance de rêve et d’action qui souffre +du mal de ne pas savoir s’appliquer à la vie.</p> + +<p>Ils sont peut-être de l’avenir qui sommeille et +qui par instants semble prêt à surgir. C’est ce +que des critiques ont vu dans les écrits de Gorki. +On a compris qu’en introduisant dans la littérature +toute une classe sociale, il ne faisait pas +seulement œuvre d’artiste.</p> + +<hr> + + +<p>Le succès de Gorki fut immense. Il n’est pas +certain que cela ne doive pas nuire à son génie. +Naïvement, dès qu’il se vit devenu littérateur, +Gorki eut l’idée de faire honneur au titre qu’on +lui décernait, et, sans renier ses vagabonds, +voulut s’essayer pourtant à des sujets variés et +plus relevés. Mais, s’il connaissait bien les vagabonds, +il connaissait très peu les gens du monde. +Les quelques nouvelles qu’il écrivit sur les +classes supérieures de la société sont médiocres. +On l’y trouve gêné, mal documenté ou trop +récemment renseigné.</p> + +<hr> + + +<p>Gorki, dans son désir d’élargir le champ de +son art, a été mieux inspiré pour son roman de +<i>Foma Gordeïev</i>. Nous ne sommes plus, il est +vrai, chez ses va-nu-pieds ordinaires : la caste +où il nous introduit, — celle des marchands de +la Volga, — par la violence étrange des passions +qui l’animent, par les coups de fortune qui la +bouleversent et la rendent à la fois jouisseuse et +incertaine de l’avenir, par l’excès de son intensité +vitale, a des analogies avec les vagabonds +qu’il avait jusqu’alors dépeints. C’est un monde +singulier, très fermé, très autonome, qui a ses +mœurs et ses habitudes, ses traditions et son +orgueil, son langage à lui, ses préjugés spéciaux. +Il a son aristocratie, fondée uniquement sur le +succès, et sujette par suite à mille fluctuations ; +il a ses déclassés et ses exploités. Ces riches +marchands, établis sur les rives du fleuve, font +le trafic de toutes les denrées dont la Volga est +la route naturelle. Ils spéculent sur ces produits, +ils en fixent le cours, les monopolisent, les lancent +sur le marché, réalisant de fabuleux bénéfices +ou se ruinant avec la même soudaineté. Ils +ont l’instinct rapace et calculateur du grand +homme d’affaires, mi-marchand et mi-forban. +Aucun scrupule ne les gêne, mais une incessante +préoccupation, la nécessité de combiner toujours +des coups nouveaux, les entretient dans une +fièvre perpétuelle. Ils sont hypocrites et astucieux, +vivent ensemble en bonne intelligence, +associés ou complices, et se trompent et se fraudent +avec une singulière effronterie dans la +duplicité. Ils mènent une vie ardente d’opiniâtre +lutte et de fête effrénée. Ils travaillent et se soûlent ; +ils ont de fastueuses installations et des +mœurs barbares.</p> + +<p>Foma Gordeïev est le fils d’un de ces hommes +indomptables qui sont sortis de rien et qui vers +trente ans brassent des millions. Il a hérité de +son père un caractère excessif, mais il n’a pas +comme lui le don d’appliquer aux affaires son +énergie démesurée. Il est beau, robuste, énorme, +bien constitué pour la lutte, mais il y a en lui +quelque chose d’indécis et de trouble. A vingt +ans, Foma devient orphelin, et sa nature ardente, +abandonnée à elle-même, se trouve plus que +jamais désorientée dans la vie. Il tombe sous la +tutelle de son parrain, type de marchand adroit, +intrigant, qui affecte la bonhomie et, sous son +air de rondeur plaisante, cache de vifs instincts +de lucre et de vol. Foma ne peut souffrir la +domination de cet homme. Dans la vie qu’on lui +fait mener, il ne trouve rien à quoi se rattacher, +il ne trouve rien surtout qui comble le vide +immense de son âme. Il sent en lui-même quelque +chose d’inemployé qui reste en souffrance. +La recherche des richesses ne lui suffit pas ; son +tuteur lui reproche avec colère et ironie de ne +pas comprendre et de ne pas aimer l’argent. La +débauche, dans laquelle il se jette avec frénésie, +n’arrive pas à le distraire d’une sourde mélancolie +qu’il ne se définit pas très nettement et qui +provient de l’inadaptation de son âme à sa destinée. +Il réfléchit, presque sans le vouloir et +sans clairement se rendre compte d’un vague +pessimisme dans lequel il s’enlize. Il conçoit que +la vie a un sens profond qu’il ne peut pénétrer, +il souffre de se gaspiller à des incertitudes douloureuses.</p> + +<p>L’idée lui vient soudainement que c’est la +faute de sa fortune s’il est ainsi angoissé, parce +qu’elle l’oppresse, parce qu’elle refrène toutes +ses ardeurs d’indépendance. Dès lors elle lui est +à charge ; il veut se débarrasser d’elle. Il propose +à son parrain de la lui abandonner. Mais +celui-ci, homme d’affaires ingénieux, a fait un +autre plan pour s’emparer de cette richesse avec +plus de sécurité. Il va tirer parti des bizarreries +trop réelles de Foma et le faire passer pour fou. +Par une manœuvre savante, il portera jusqu’à +l’aliénation la singularité morale du jeune +homme, afin de le rayer de l’existence et de +devenir le possesseur naturel de ses biens.</p> + +<p>Foma lui-même, sans le savoir, facilite cette +combinaison. Un jour qu’un riche marchand +donne une grande fête pour l’inauguration d’un +vapeur, le parrain est invité ; il persuade Foma +de l’accompagner. C’est un banquet monstre sur +le bateau, d’un luxe lourd, avec accompagnement +d’orchestre et grosse joie débordante. Le +parrain se lève, fait un discours gonflé de l’orgueil +de la caste ; il en célèbre la grandeur, +l’avenir et la puissance. Mais, à peine les acclamations +qu’il a suscitées se calment-elles, que +Foma lance un juron de rage, et, comme pour +répondre à l’étonnement que cette sortie a provoqué, +le voilà qui déclare aux convives ahuris +tout son mépris et toute sa haine. Et, voyant +que sa diatribe ne cingle pas assez chacun de +ces voleurs somptueux, il précise ses invectives, +il crie à celui-ci ses bassesses, à celui-là ses +turpitudes, à celui-là ses rapines. Et cet autre, +quand donc ira-t-il en Sibérie expier le viol de +cette petite fille ? Et cet autre qui a tué sa maîtresse, +et cet autre qui a fait des mendiants de +ses neveux, quand donc seront-ils châtiés ? Une +fureur soulève alors toute la caste assemblée, +on se rue sur le prophète en délire, on le ligote +avec les serviettes, on le jette contre le bord du +vaisseau, on l’insulte et l’on rit de cette débilité +d’un homme seul contre tous. Et lui, Foma, +comme retombé lourdement de son exaltation +furieuse, morne maintenant, humilié et détruit, +ne trouve plus en lui la moindre force de réaction. +Il demande qu’on le délivre. On a encore +peur de lui, on lui délie seulement les jambes. +Il s’assied à la table souillée du festin et réclame +de l’eau-de-vie. Il reste là longtemps, écroulé ; +de grosses larmes silencieuses coulent de ses +yeux clos. La fête est finie, on revient à toute +vapeur. On chuchote dans les groupes que cet +homme est fou, décidément, et le tuteur déplore, +comme il convient, cet événement, et les autres +constatent qu’une grande fortune va donc échoir +à ce collègue.</p> + +<p>On interna Foma dans une maison de fous, +puis on le relâcha : il n’était pas dangereux. +L’échec de son enthousiasme l’avait anéanti, +vidé de tout ce qui jadis faisait sa force. Il n’était +désormais qu’un pauvre être, presque imbécile, +qui erre dans les rues et dont on se moque. Et +les gens l’interpellent au passage : « Hé ! toi ! +prophète ! raconte-nous la fin du monde… » +Mais il semble inattentif à toute parole et reste +muet, mystérieusement fermé, sans qu’on sache +si dans cette âme dévastée quelque chose survit. +Ainsi finit Foma Gordeïev, condamné par la vie, +parce qu’il n’avait pas su se mettre d’accord +avec les circonstances de sa destinée.</p> + +<p>Il avait originellement l’âme inquiète du +vagabond. Les hasards seuls de sa naissance et +de sa fortune l’empêchèrent de se jeter, dès le +début, dans la vie errante. Mais, aussitôt qu’il +fut homme, il essaya de briser toutes les entraves. +Dans l’opulence, il souffrait, à chaque +minute, de son incapacité de vivre : toute impression +se transformait pour lui en une pénible +allusion à son déclassement parmi les siens. Il +sentait que la vie réclamait de lui un effort, un +arrachement, et que le prix en devait être la +liberté. Il n’eut d’énergie que pour une sortie +furieuse et inepte, belle d’indignation mais +absurde, contre l’infamie de sa classe. Il devint +un vagabond brisé, hébété ; toute sa force vitale +et spirituelle avait été par lui-même perdue +sans profit.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a quelques mois, Gorki commença la +publication d’un nouveau roman, <i>Le Moujik</i>. +Puis le bruit courut que l’auteur avait détruit la +fin de son œuvre et qu’il était parti subitement, +sans prévenir, on ne savait où, reprenant sans +doute son vagabondage. Il y a quelque chose +d’inquiétant et de pathétique dans les caprices +de cette destinée. Quel sentiment l’a encore +rejeté en dehors d’une vie dans laquelle il s’installait ? +On se perd à débrouiller les mobiles +secrets de cette âme tourmentée et insatiable +qui n’aura donc jamais pu trouver sur terre le +lieu de son repos et de son apaisement.</p> + +<p>En plein génie a-t-il senti que ce génie même +ne le contente pas, n’assouvit pas les immenses +besoins de toute sa vitalité ? Est-il alors allé +redemander à la vie des sensations plus ardentes, +quelque chose de plus passionnément émouvant +que tout ce que l’art peut lui donner ? Il ne veut +pas devenir l’esclave d’un moment de son existence, +et rompt avec son <i>moi</i> d’hier s’il cesse +aujourd’hui de frémir à la vie.</p> + +<hr> + + +<p>Dans une de ses nouvelles, <i>le Lecteur</i>, Gorki +s’interroge sur le rôle social qu’il attribue à +l’écrivain. Il trouve cette tâche si noble et si +grave qu’il se décourage de la remplir : « Guide +aveugles des aveugles », pense-t-il, et son cœur +se serre. Est-il ému de charité pour les hommes ? +Il se le demande et se dit avec amertume que +son prochain est loin de lui. Il sent que ce qu’il +donne, il ne le donne pas par amour mais pour +magnifier le fait exceptionnel de sa vie en un +phénomène sublime. Il s’avoue un usurier qui +prête pour obtenir l’avantage de l’étonnement et +de l’admiration. Une inconsciente pitié, pourtant, +plus réelle et plus ardente qu’il ne le croit, +l’anime. Mais il se sait inhabile à guérir la souffrance +qu’il voit. Que pourrait-on lui demander, +à lui, l’un de ceux qui souffrent ? Un doute rongeur +et persistant tue en lui toute illusion d’apostolat. +Les hommes sont isolés les uns des autres, +et chacun d’eux doit lutter pour lui-même.</p> + +<p>L’œuvre de Gorki est, à ses yeux, entachée +d’un vice capital. Elle est inapte à faire naître +la joie qui vivifie. L’humanité a désappris la +joie ; qu’a-t-il fait que plaindre ou railler la souffrance ?… +Ces réflexions le hantent, et ce doute +sur son efficacité bienfaisante donne à son génie +une sublime tristesse.</p> + +<p>Son pessimisme irrémédiable repose sur +cette conviction que la vie ne comporte pas de +solution logique. Elle n’a pas pour but définitif +la félicité, ni quelque organisation régulière, +comme en cherchent les moralistes ; mais le +désordre lui est essentiel, et la douleur ne s’en +peut séparer. Que reste-il à faire dans ces conditions ? +Le seul recours est de prendre à l’égard +de la vie, nécessairement mauvaise, une attitude +de beauté. Plus l’homme est grand, plus il perçoit +l’horreur de son sort. Alors il se cantonnera +dans un désespoir ardent et concevra +comme son seul devoir de donner à chaque +instant de sa durée la noblesse de sa farouche +rébellion.</p> + +<p>Il faut d’abord, suivant Gorki, détourner +l’humanité des vaines recherches de bien-être +médiocre. Surtout il la faut éveiller, car elle +s’endort misérablement dans son indigne résignation. +Il faut susciter en elle l’énergie, la +force de se révolter, et cela, quitte à lui faire +mal, quitte à la battre. Elle veut la caresse ardente +de l’amour ou l’aiguillon de la douleur : — tout +plutôt que le repos ! Et c’est à quoi lui-même +a travaillé en représentant toutes les noirceurs +de la vie, tout le scandale de la destinée. +Il a vanté des révoltés, non qu’ils réalisent le +moins du monde le bonheur, mais ils marquent +puissamment leur vie au sceau de leur volonté +forte.</p> + +<p>Et toute la vie ne peut et ne doit qu’être +telle : une recherche désespérée de quelque +chose qui serait sa raison d’être et qui n’existe +pas. Car elle n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de +lui donner de vaines solutions provisoires, mais +de prendre une conscience indignée de son inanité.</p> + +<p>Il y a sur terre une classe d’hommes qui ont +un sentiment plus intense de cette philosophie +vraie à laquelle la lâcheté seule empêche les +autres d’adhérer. Ces hommes-là sont les vagabonds, +et Gorki les a représentés dans leur +orgueil de réfractaires avec une intelligence fraternelle. +L’étude morale qu’il en a faite est largement +et profondément humaine. Car ce ne +sont pas seulement ceux qu’on appelle vagabonds +qui méritent ce nom. Mais, en tout être +qui vit, se cache un vagabond plus ou moins conscient +de lui-même, plus ou moins énergique à +s’accepter comme tel, puisque toute âme est +infinie dans ses désirs et irrassasiée dans ses +besoins. Et ce qu’évoque Gorki dans cette œuvre +pathétique, c’est le désespoir essentiel de l’humanité, +l’épouvante du mal de vivre.</p> + +<p class="sign sc">Ivan Strannik.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LES VAGABONDS</h2> + + + + +<h3 id="c1">MALVA</h3> + + +<p>La mer riait.</p> + +<p>Au souffle chaud et léger du vent, elle tressaillait, +se couvrait de rides légères qui reflétaient +le soleil d’une manière aveuglante, et riait au +ciel bleu de ses mille lèvres argentées. Dans +l’espace profond entre la mer et le ciel, bourdonnait +le bruit assourdissant et joyeux des vagues +qui accouraient les unes après les autres sur le +rivage plat du cap sablonneux. Ce bruit et l’éclat +du soleil mille fois réverbéré par la mer, se fondaient +harmonieusement en une incessante agitation +toute de joie vivante. Le ciel était heureux +de rayonner ; la mer était heureuse d’en +réfléchir la glorieuse lumière.</p> + +<p>Le vent caressait la puissante poitrine satinée +de la mer, le soleil la réchauffait de ses +rayons et elle soupirait, fatiguée de ces ardentes +caresses ; elle remplissait l’air brûlant +de l’arome salé de ses émanations. Les flots +verdâtres, escaladant le sable jaune, lui jetaient +l’écume blanche de leurs crêtes luxueuses, +qui fondait avec un doux bruissement +sur la plage et l’humectait…</p> + +<p>L’étroite et longue langue de terre ressemblait +à quelque énorme tour tombée de la côte +à la mer. Elle plantait sa pointe effilée dans la +solitude illimitée d’eau riant au soleil, et sa +base se perdait dans le lointain, où un brouillard +chaud dissimulait derrière lui la terre. De +là venait avec la brise une lourde odeur, incompréhensible +et offensante ici, au milieu de la +mer déserte et pure, sous le dôme du ciel bleu +et clair.</p> + +<p>Dans le sable du cap, parsemé d’écailles de +poisson, étaient fichés des pieux de bois où +séchaient des filets, qui jetaient des ombres +légères de toiles d’araignée ; quelques grands +bateaux et un petit s’alignaient sur la grève +et les vagues en accourant avaient l’air de les +appeler. Les gaffes, les rames, les cordes roulées, +les corbeilles et les tonneaux gisaient en désordre, +et parmi tout cela se dressait une cabane faite +de branches de saule, d’écorces et de nattes. A +l’ouverture de la cabane, sur une fourche +noueuse, se dressaient, semelles en l’air, deux +bottes de feutre. Et au-dessus du chaos général +flottait un haillon rouge au bout d’un haut mât.</p> + +<p>A l’ombre d’un bateau était couché Vassili +Légostev, le gardien du cap, à l’avant-poste de +la pêcherie du marchand Grébentchikov. A plat +ventre, la tête dans les mains, il regardait fixement +la mer, et, au loin, à peine aperçue, la +ligne mince de la côte. Là-bas sur l’eau, dansait +un point noir, et Vassili le voyait avec satisfaction +grandir et s’approcher.</p> + +<p>Clignant des yeux devant la trop grande +lumière des vagues, il s’épanouissait, content : +c’était Malva qui arrivait. Elle viendrait, se mettrait +à rire si fort que sa poitrine s’agiterait, tentante ; +elle le prendrait dans ses bras robustes et +doux, l’embrasserait et, de sa voix sonore qui +effrayait les mouettes, elle lui donnerait des +nouvelles de ce qui se passait là-bas, sur la côte. +Ils feraient ensemble une bonne soupe de poisson, +ils prendraient de l’eau-de-vie tout en causant et +jouant amoureusement, puis, au déclin du jour, +ils se régaleraient de thé bouillant et de bons +craquelins, et puis ils se coucheraient. C’était +ainsi chaque dimanche, chaque jour de fête… +A l’aube, il la reconduirait sur la mer encore +engourdie dans la fraîcheur matinale. Malva, +toute sommeillante, s’assiérait au gouvernail ; et +lui, ramerait en la regardant… Elle était drôle +à de semblables moments, drôle et charmante, +comme une chatte qui a bien mangé. Peut-être +glisserait-elle du demi-pont et se coucherait-elle +au fond du bateau pour y dormir pelotonnée en +boule. Souvent elle faisait ainsi…</p> + +<p>Ce jour-là, les mouettes même étaient alanguies +par la chaleur. Elles se mettaient en rang +sur le sable, le bec ouvert et les ailes pendantes, +ou bien se balançaient paresseusement sur les +vagues, sans cris, sans leur animation habituelle +et féroce.</p> + +<p>Il parut à Vassili que Malva n’était pas seule +dans la barque. Est-ce que de nouveau Serejka +se serait fait amener ? Vassili se retourna lourdement +sur le sable, s’assit et, s’abritant les +yeux de la main, se mit à chercher avec humeur +qui pouvait bien arriver là. Malva tient +le gouvernail. Celui qui rame n’est pas Serejka ; +il rame fort mais maladroitement ; avec Serejka, +Malva ne se serait pas donné la peine de tenir +le gouvernail.</p> + +<p>— Ohé ! cria avec impatience Vassili.</p> + +<p>Les mouettes tressaillirent et devinrent attentives.</p> + +<p>— Ohé ! Ohé ! répondit du bateau la voix sonore +de Malva.</p> + +<p>— Avec qui es-tu ?</p> + +<p>Un rire lui répondit.</p> + +<p>— Diablesse ! jura Vassili à demi-voix.</p> + +<p>Et, offusqué, il cracha.</p> + +<p>Il était très intrigué. Tout en roulant une cigarette, +il examinait la nuque et le dos du rameur +qui s’approchait rapidement. Le bruit de l’eau, +quand les rames la frappaient, résonnait dans +l’air et le sable grinçait sous les pieds nus du +gardien qui se débattait contre une curiosité +nerveuse.</p> + +<p>— Qui est avec toi ? cria-t-il quand il put +discerner le sourire, qui lui était si familier sur +le beau visage potelé de Malva.</p> + +<p>— Attends ; tu le reconnaîtras bien toi-même ! +répondit-elle en riant.</p> + +<p>Le rameur se retourna et, riant aussi, regarda +Vassili.</p> + +<p>Le gardien fronça les sourcils ; il lui semblait +avoir vu ce garçon-là.</p> + +<p>— Rame plus fort, commanda Malva.</p> + +<p>L’élan fut si vigoureux que le bateau se trouva +déposé sur le sable avec une vague, se pencha, +puis retrouva son équilibre, tandis que la vague +roulait en riant dans la mer. Le rameur sauta sur +le rivage et allant à Vassili :</p> + +<p>— Bonjour, père !</p> + +<p>— Iakov ! s’écria Vassili, plus surpris que +content.</p> + +<p>Ils s’embrassèrent à trois reprises sur la +bouche et sur les joues ; après quoi, la stupeur +de Vassili se mêla de joie et de trouble.</p> + +<p>— Je me disais bien… qu’il y avait quelque +chose… et le cœur me démangeait… Ah ! c’est +toi ?… Comment as-tu fait ? Et moi qui me demandais : +« Est-ce Serejka ? » Non, je voyais bien +que ce n’était pas Serejka ! Ah ! c’était toi !</p> + +<p>Vassili caressait sa barbe d’une main, et de +l’autre il gesticulait dans l’air. Il aurait voulu +regarder Malva, mais les yeux gais de son fils +s’étaient fixés sur lui et le gênaient. L’orgueil +d’avoir un fils si fort et si beau luttait en lui +avec l’embarras que lui causait la présence de +sa maîtresse. Il piétinait sur place devant Iakov +et lui jetait des questions les unes après les +autres sans attendre de réponse. Tout s’était +confondu dans sa tête et il se sentit particulièrement +mal à l’aise quand il entendit Malva lui +dire d’un ton moqueur :</p> + +<p>— Ne trépigne donc pas… de joie ! Conduis-le +à ta hutte et régale-le.</p> + +<p>Il l’observa : sur ses lèvres errait un sourire +narquois qu’il connaissait bien, et toute sa personne, +ronde, molle et fraîche comme toujours, +lui était en même temps étrangère et nouvelle. +Malva promenait le regard de ses yeux verts +du père au fils et grignotait des graines de +pastèques avec ses dents petites et blanches. +Iakov souriait aussi et, pendant quelques secondes +qui furent pénibles à Vassili, tous trois +se turent.</p> + +<p>— Je reviens à l’instant ! — dit tout à coup +Vassili en se dirigeant vers la cabane, — ne restez +pas là au soleil ; moi, je vais chercher de +l’eau… Nous cuirons la soupe. Je t’en ferai manger, +une soupe de poisson, Iakov ! Vous autres, +arrangez-vous, je suis à vous dans une minute…</p> + +<p>Il saisit une marmite qui était par terre près +de la cabane, s’enfonça rapidement derrière les +filets, qui le dissimulèrent de leur masse grise.</p> + +<p>Malva et le gars le suivirent.</p> + +<p>— Eh bien ! mon beau jeune homme, je t’ai +amené à ton père, dit Malva louchant vers la +robuste personne d’Iakov.</p> + +<p>Il abaissa vers elle son visage encadré d’une +barbe blonde frisée et dit, les veux brillants :</p> + +<p>— Oui, nous voilà !… Il fait bon ici… Quelle +mer !</p> + +<p>— La mer est large. Le vieux a-t-il beaucoup +changé ?</p> + +<p>— Mais non, non… Je pensais qu’il était plus +blanc, et il n’a encore que peu de cheveux gris… +Et il est… si solide !</p> + +<p>— Combien de temps y avait-il que vous ne +vous étiez vus ?</p> + +<p>— Cinq ans, peut-être… Quand il a quitté le +village, j’allais sur mes dix-sept ans.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la cabane où la chaleur +et l’odeur du poisson étaient étouffantes. Ils +s’assirent : Iakov sur une grosse souche de +bois, Malva sur des sacs. Entre eux il y avait +un tonneau scié en deux, dont le fond servait +de table à Vassili. Quand ils furent installés, +ils s’examinèrent longuement sans mot dire.</p> + +<p>— A ce qu’il paraît, tu veux travailler ici ? +demanda Malva.</p> + +<p>— Mais… je ne sais pas… si je trouve quelque +chose, je travaillerai.</p> + +<p>— Tu trouveras bien ! dit avec assurance +Malva, le tâtant toujours de ses yeux verts singulièrement +frisés.</p> + +<p>Il ne la regardait plus et, avec la manche de sa +blouse, essuyait la sueur qui couvrait son visage.</p> + +<p>Tout-à-coup, elle se mit à rire :</p> + +<p>— Ta mère t’a probablement chargé de commissions +et de salutations pour ton père ?</p> + +<p>Iakov eut un mouvement d’humeur et répondit :</p> + +<p>— Bien sûr ! Et après ?</p> + +<p>— Rien, dit-elle, riant toujours.</p> + +<p>Son rire narquois déplut à Iakov ; il s’écarta de +cette femme et songea aux paroles de sa mère.</p> + +<p>Quand elle l’avait accompagné au bout du +village, elle s’était appuyée contre une barrière, +parlant vite, clignant rapidement de ses yeux +secs :</p> + +<p>— Dis-lui, Iakov, au nom du Christ, dis-lui : +« Père, la mère est seule là-bas. Cinq ans se sont +écoulés, elle est toujours seule ! Elle vieillit… » +Dis-le-lui, mon petit Iakov, pour l’amour de +Dieu ! « La mère sera bientôt une vieille femme, +seule, toujours seule, toujours au travail. » +Au nom du Christ, dis-le-lui !…</p> + +<p>Et elle avait pleuré silencieusement, se cachant +le visage dans son tablier.</p> + +<p>Iakov ne l’avait pas plainte alors, et maintenant +il la plaignait… Et, devant Malva, il prit +une expression dure comme s’il allait l’injurier +grossièrement.</p> + +<p>— Et me voilà, moi ! s’écria Vassili, qui surgit +avec un poisson frétillant dans une main, un +couteau dans l’autre.</p> + +<p>Il avait maîtrisé son trouble, le dissimulant +profondément en lui. Maintenant il regardait +ses hôtes avec sérénité et bonhomie ; seulement +son allure était plus agitée qu’à l’ordinaire.</p> + +<p>— Je vais tout de suite faire du feu… et je +reviens… Nous causerons. Hein ! Iakov ! Quel +robuste gars tu es devenu !</p> + +<p>Il disparut de nouveau.</p> + +<p>Malva ne cessait pas de grignoter des graines. +Elle dévisageait Iakov familièrement, et, lui, +s’appliquait à ne pas rencontrer ses yeux, bien +qu’il en eût grande envie, et il pensait à part +lui :</p> + +<p>— Il faut que la vie soit bonne ici, qu’on +mange à sa faim… Comme elle est grasse, et le +père aussi !</p> + +<p>Puis, le silence l’intimidant, il dit tout haut :</p> + +<p>— J’ai oublié mon sac dans le bateau… je vais +le prendre.</p> + +<p>Iakov se leva sans hâte et sortit. Alors +apparut Vassili ; il se pencha vers Malva et lui +dit rapidement, avec colère :</p> + +<p>— Tu avais bien besoin de venir avec lui !… +Que lui dirai-je de toi ? Que m’es-tu ?</p> + +<p>— Je suis venue et voilà tout, fit Malva.</p> + +<p>— Eh ! toi… stupide créature ! Tu n’as pas +honte… Comment ferai-je maintenant ? Faut-il +lui dire en face que… Mais j’ai une femme +à la maison ! Sa mère… Tu pouvais bien comprendre +cela !</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça me fait ? Ai-je peur de lui +par exemple ? Ou bien de toi ? demanda-t-elle, +pinçant avec mépris ses yeux verts. Et comme +tu t’es démené à sa vue ! Ce que je m’amusais !</p> + +<p>— Tu t’amusais ? Et moi, que ferai-je ?</p> + +<p>— Tu n’avais qu’à y penser plus tôt.</p> + +<p>— Mais pouvais-je croire que la mer viendrait +me le jeter ici sans crier gare ?</p> + +<p>Le sable grinçait sous le pas d’Iakov, et ils +durent interrompre leur conversation. Iakov +avait apporté un sac qu’il fourra dans un +coin et il coula un mauvais regard vers la +femme.</p> + +<p>Elle grignotait avec entrain ses graines. Vassili, +s’asseyant sur la souche de bois, se frottait +le genou et disait avec un sourire gêné :</p> + +<p>— Ainsi te voilà… Comment as-tu pensé à +venir ici ?</p> + +<p>— Mais comme ça… Nous t’avions écrit…</p> + +<p>— Quand ? Je n’ai reçu aucune lettre.</p> + +<p>— Vrai ? Et nous qui avions écrit !</p> + +<p>— La lettre a dû se perdre, dit avec regret +Vassili. Que le diable soit d’elle, hein ? Quand +une lettre est importante, c’est celle-là qui se +perd…</p> + +<p>— Ainsi tu n’es pas au courant de nos affaires ? +demanda Iakov, avec méfiance.</p> + +<p>— Comment les connaîtrais-je ? Je n’ai pas +reçu la lettre !</p> + +<p>Alors Iakov lui raconta que leur cheval avait +crevé, que tout le blé avait été mangé avant le +commencement de février et que lui-même ne +trouvait plus à gagner sa vie. Le foin aussi +manquait, la vache avait failli périr de faim. On +avait traîné tant bien que mal jusqu’au mois +d’avril, et puis on avait décidé ceci : après le +labourage, Iakov irait chez le père travailler au +loin, lui aussi, trois mois peut-être. C’est ce +qu’on avait écrit. Puis, on avait vendu trois +moutons, acheté de la farine et du foin, et voilà +Iakov parti.</p> + +<p>— C’est ça ! s’écria Vassili. Comment est-ce +possible ?… Je vous avais envoyé de l’argent.</p> + +<p>— Pas lourd ton argent ! On répara l’isba, il +fallut marier la sœur… j’ai acheté une charrue… +Tu sais, cinq années, c’est beaucoup.</p> + +<p>— Hum ! cela n’a pas suffi ? Quelle histoire ! +Et ma soupe qui va se sauver !</p> + +<p>Il se leva et sortit. Accroupi devant le feu au-dessus +duquel était suspendue la marmite bouillante, +Vassili réfléchissait tout en jetant l’écume +dans la flamme.</p> + +<p>Rien, dans le récit de son fils, ne l’avait particulièrement +touché, et il s’irritait contre sa +femme et Iakov. Combien d’argent ne leur avait-il +pas envoyé pendant ces cinq années ! Et ils +n’avaient pas su s’arranger. Si Malva n’avait pas +été présente il aurait parlé à son fils. Iakov +avait bien su, de lui-même, sans la permission +du père, quitter le village, mais quant à la terre, +il n’en était pas venu à bout. Et cette terre, à +laquelle Vassili, durant ces dernières années +faciles et agréables, n’avait guère songé, lui +revint subitement à l’esprit, comme un abîme +où pendant cinq ans il avait jeté son argent, +comme quelque chose d’inutile et d’embarrassant. +Il soupira, en remuant sa cuiller dans la +soupe.</p> + +<p>A la lumière du soleil, la petite flamme jaunâtre +du feu était si misérable, si pâle ! Des filets +de fumée bleue et transparente se traînaient du +foyer vers la mer, à la rencontre des vagues. +Vassili les suivait des yeux et pensait à son fils, +à Malva ; il se disait qu’à partir de ce jour, sa vie +serait moins bonne, moins libre. Sûrement, +Iakov avait déjà deviné ce qu’était Malva.</p> + +<p>Elle restait dans la cabane, troublant le gars +de ses yeux provocants et hardis qui ne cessaient +de sourire.</p> + +<p>— Peut-être as-tu laissé une fiancée au village ? +dit-elle tout à coup.</p> + +<p>— Peut-être que oui, répondit-il à contrecœur, +et en lui-même il injuria Malva.</p> + +<p>— Est-elle jolie, dis ? demanda-t-elle avec +indifférence.</p> + +<p>Iakov ne répondit pas.</p> + +<p>— Pourquoi te tais-tu ?… Est-elle mieux que +moi ou non ?</p> + +<p>Il la regarda sans le vouloir. Ses joues étaient +hâlées et pleines, ses lèvres savoureuses, et +maintenant qu’un sourire malicieux les entr’ouvrait, +elles tremblaient. Sa blouse de percale +rose lui allait bien, dessinait les épaules +rondes, la poitrine haute et élastique. Mais il +n’aima pas ses yeux rusés verts et railleurs.</p> + +<p>— Pourquoi parles-tu comme ça ?</p> + +<p>Il soupirait sans motif et parlait d’un ton suppliant ; +il aurait voulu cependant s’adresser à +elle avec sévérité.</p> + +<p>— Comment faut-il parler ? demanda-t-elle en +riant.</p> + +<p>— Et voilà que tu ris… de quoi ?</p> + +<p>— De toi…</p> + +<p>— Que t’ai-je fait ? dit-il avec mauvaise +humeur, et de nouveau il baissa les yeux sous +son regard.</p> + +<p>Elle ne fit aucune réponse.</p> + +<p>Iakov devinait bien ce qu’étaient ses relations +avec le père, et cela l’empêchait de s’exprimer +librement. Il n’éprouvait aucune surprise : il +avait entendu dire qu’aux travaux, loin du village, +les gens perdaient toute retenue et, du +reste, il aurait été difficile à l’homme robuste +qu’était son père de se passer de femme si longtemps. +Mais néanmoins, il éprouvait une gêne +pour elle et pour son père. Et puis il se ressouvint +de sa mère, harassée, grondeuse, qui peinait +là-bas, sans relâche.</p> + +<p>— La soupe est prête ! annonça Vassili, au +seuil de la cabane. Donne les cuillers, Malva.</p> + +<p>Iakov regarda le père et pensa :</p> + +<p>— On voit qu’elle vient ici souvent, puisqu’elle +sait où sont les choses.</p> + +<p>Quand elle eut trouvé les cuillers, elle dit +qu’il fallait aller à la mer pour les laver, et que +dans le bateau elle avait de l’eau-de-vie.</p> + +<p>Le père et le fils la regardèrent s’éloigner ; +puis, restés seuls, ils se turent.</p> + +<p>— Comment l’as-tu rencontrée ? demanda +enfin Vassili.</p> + +<p>— Je me suis informé de toi au bureau : elle +y était. Et elle me dit : « Pourquoi aller à pied +dans le sable ? Allons en bateau ; moi aussi je +vais chez lui. » Et nous sommes partis.</p> + +<p>— Oui !… Et moi je me suis souvent demandé : +« Comment est-il maintenant, mon Iakov ? »</p> + +<p>Le fils sourit avec bonhomie ; cela donna du +courage à Vassili.</p> + +<p>— Et… comment la trouves-tu ?</p> + +<p>— Pas mal… dit vaguement Iakov en battant +des paupières.</p> + +<p>— Le diable n’y ferait rien, s’écria Vassili en +agitant les bras. Je tins bon au commencement… +Impossible ! L’habitude… Je suis un +homme marié !… Et puis, elle me recoud mes +vêtements, et ainsi de suite… D’ailleurs on +n’échappe pas plus à la femme qu’à la mort !</p> + +<p>Cette maxime sincère termina son explication.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela me fait ? dit Iakov. C’est +ton affaire, je ne suis pas ton juge.</p> + +<p>Et à part lui, il pensait : « Je voudrais bien la +voir reprisant un pantalon !… »</p> + +<p>— J’ai quarante-cinq ans, ce n’est pas la vieillesse… +Elle me coûte peu ; que diable ! elle +n’est pas ma femme… continuait Vassili.</p> + +<p>— Certainement… admit Iakov.</p> + +<p>Et il pensait : « Bien sûr, elle fait danser ton +argent ! »</p> + +<p>Malva était revenue avec une bouteille d’eau-de-vie +et un chapelet de craquelins ; on s’installa +pour dîner. On mangea sans causer, suçant +avec bruit les arêtes et les crachant sur le sable, +près de la porte. Iakov dévorait, ce qui parut +plaire à Malva ; elle voyait avec tendresse se gonfler +les joues hâlées et remuer vite les épaisses +lèvres humides. Vassili n’avait pas faim, il +tâchait de paraître absorbé par le repas afin de +pouvoir à son aise observer Iakov et Malva et +réfléchir à l’attitude qu’il prendrait à leur égard.</p> + +<p>La musique joyeuse et caressante des vagues +était accompagnée par les cris farouches et victorieux +des mouettes. La chaleur devenait moins +ardente et parfois arrivait à la cabane un souffle +d’air frais imprégné de l’odeur saine de la mer.</p> + +<p>Après avoir mangé la bonne soupe de poisson +et pris plusieurs verres d’eau-de-vie, Iakov +eut sommeil. Il commençait à sourire stupidement, +à chercher, à bâiller, et regardait Malva +de telle manière que Vassili trouva bon de lui +dire :</p> + +<p>— Couche-toi ici, Iakov, jusqu’au thé… et +alors nous te réveillerons.</p> + +<p>— Je veux bien, consentit Iakov en tombant +sur les nattes. Et vous, où allez-vous ? Hé ! Hé !</p> + +<p>Vassili, gêné par ce rire, sortit en hâte ; Malva +serra les lèvres, fronça les sourcils et répondit +à Iakov :</p> + +<p>— Où nous irons, ça ne te regarde pas ! Qu’est-ce +que ça te fait ? Je te conseille de ne pas te +mêler des affaires des autres. Oui, mon petit !</p> + +<p>Et elle s’en alla.</p> + +<p>— Moi ? Bon ! s’écria Iakov. Attends, ha ! ha ! +ha ! Je te montrerai… Bon ! Quelle demoiselle +ça fait !</p> + +<p>Il grogna encore un peu, puis s’endormit avec +un sourire ivre et rassasié sur sa face rouge.</p> + +<p>Vassili planta dans le sable trois pieux dont +il réunit les bouts, jeta dessus une natte et, ayant +ainsi sommairement arrangé un abri, il se coucha +à l’ombre, mit ses mains sous sa nuque et +contempla le ciel. Quand Malva s’approcha et se +laissa tomber sur le sable à côté de lui, il tourna +vers elle son visage plein de ressentiment.</p> + +<p>— Eh ! quoi, vieux ? demanda-t-elle en riant, +tu ne te réjouis pas plus que ça de voir ton fils ?</p> + +<p>— Il se moque de moi… Et pourquoi ? A +cause de toi tout cela, répondit Vassili d’un air +sombre.</p> + +<p>— A cause de moi, vraiment ?</p> + +<p>Elle s’étonnait avec malice.</p> + +<p>— Mais… sans doute !</p> + +<p>— Ah ! Comme tu m’affliges !… Que faire +maintenant ? Il ne faut plus que je revienne, +dis ? C’est bien, je ne reviendrai pas…</p> + +<p>— Sorcière, va ! Ah ! ces êtres-là !… Il se moque ; +toi aussi… et vous êtes ce que j’ai de plus +proche. Et de quoi vous moquez-vous ? diables +que vous êtes !</p> + +<p>Il s’éloigna d’elle et se tut. Accroupie, elle +se tenait les genoux embrassés et se balançait +doucement de tout son corps, en regardant de +ses yeux verts l’éblouissante, la joyeuse mer, +et souriait d’un de ces sourires de triomphe, +comme en ont les femmes qui comprennent la +puissance de leur beauté.</p> + +<p>Un bateau à voile glissait sur l’eau, tel qu’un +grand oiseau gauche aux ailes grises. Il était +loin du rivage et allait plus loin encore, où la +mer et le ciel se fondaient en un infini bleu, qui +attirait par sa souveraine tranquillité.</p> + +<p>— Pourquoi ne dis-tu rien ? demanda Vassili.</p> + +<p>— Je pense… répondit Malva.</p> + +<p>— A quoi ?</p> + +<p>— Comme ça !…</p> + +<p>Elle remua les sourcils et, après un silence, +elle ajouta :</p> + +<p>— Ton fils est un beau gars.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça te fait ? s’écria Vassili +avec jalousie.</p> + +<p>— Est-ce qu’on peut savoir ?…</p> + +<p>— Toi… attends un peu ! (Il lui jeta un regard +de méfiance.) Ne fais pas la bête. J’ai beau être +patient, il ne faut pas me narguer… non !</p> + +<p>Il grinça des dents, serra les poings et poursuivit :</p> + +<p>— Aujourd’hui, dès que tu es arrivée, tu as +commencé un jeu… Je ne comprends pas encore, +mais, vois-tu, s’il me faut comprendre, tu ne +t’en féliciteras pas ! Ah ! tu as toutes sortes de +grimaces… que je ne connais pas… et tout !… Je +sais comment il faut se comporter avec vous +autres… en cas de…</p> + +<p>— Ne me fais pas peur, Vassia, dit-elle avec +indifférence et sans le regarder.</p> + +<p>— C’est bien ! Et toi ne plaisante pas.</p> + +<p>— N’essaye pas de m’effrayer.</p> + +<p>— Je te ferai danser, si tu commences tes sottises !</p> + +<p>Vassili s’irritait toujours davantage.</p> + +<p>— Tu me battrais ?</p> + +<p>Elle se rapprocha de lui et regarda avec +curiosité son visage bouleversé.</p> + +<p>— On dirait une comtesse !… Oui, je te battrais.</p> + +<p>— Je ne suis pas ta femme, pourtant ? dit +Malva d’un ton tranquille et doctoral ; et, sans +attendre de réponse, elle continua : — Tu avais +l’habitude de battre ta femme pour un rien et tu +t’imagines que tu peux faire la même chose avec +moi. Non ! Je suis libre. Je n’appartiens qu’à +moi-même et je n’ai peur de personne. Et toi, tu +as peur de ton fils : tantôt, comme tu lui faisais +la cour ! Et tu oses menacer encore ?</p> + +<p>Elle secoua la tête avec mépris et se tut. Ces +paroles négligentes et froides avaient éteint la +colère de Vassili. Jamais il ne l’avait vue aussi +belle et il s’étonnait.</p> + +<p>— La voilà partie, qui croasse… dit-il en l’admirant.</p> + +<p>— J’ai encore quelque chose à te raconter. Tu +te vantais à Serejka que je ne saurais me passer +de toi plus que de pain, que je ne peux vivre +sans toi ! Tu te trompes… Peut-être n’est-ce pas +toi que j’aime, et n’est-ce pas pour toi que je +viens. Si j’aimais seulement cette plage ?… (Elle +étendit les bras d’un geste large.) Peut-être +que j’aime ici la solitude ; il n’y a que la mer et +le ciel et pas d’êtres vils. Et que tu sois là, toi, +cela ne me fait rien. C’est comme qui dirait le +prix de ma place… Si ç’avait été chez Serejka ici, +je serais venue chez Serejka ; si c’était chez ton +fils, je viendrais aussi… Le mieux serait s’il n’y +avait personne… je suis dégoûtée de vous tous !… +Mais s’il m’en passe l’idée, un jour, belle comme +je le suis, je pourrai toujours me choisir un +homme… qui vaudra mieux que toi.</p> + +<p>— Oui-dà ! siffla furieusement Vassili, et il la +saisit à la gorge. Alors, c’est comme ça ?</p> + +<p>Il la secouait, et elle ne cherchait pas à se +dégager, bien que son visage fût congestionné, +ses yeux injectés de sang. Elle posa seulement +ses deux mains sur la main qui lui serrait la +gorge.</p> + +<p>— Voilà ce qu’il y avait en toi ? (Vassili était +enroué à force de rage.) Et tu ne disais rien, et tu +m’embrassais, et tu me caressais. Je te ferai voir !</p> + +<p>Il l’avait courbée à terre et la frappait avec +délices sur la nuque, une fois, deux fois, de son +lourd poing musclé. Il éprouvait un sentiment +agréable quand sa main tombait sur la chair élastique +et grasse.</p> + +<p>— Tiens, serpent ! dit-il d’un air victorieux, +en la repoussant.</p> + +<p>Sans une plainte, silencieuse et calme, elle +s’affaissa sur le dos, ébouriffée, rouge et belle +pourtant. Les yeux verts épiaient sous leurs cils +et brûlaient d’une flamme froide et haineuse. +Mais lui, haletant de surexcitation, content de +l’issue donnée à sa rage, ne surprit pas ce regard +et, quand il se pencha vers elle, vainqueur +et dédaigneux, elle souriait doucement.</p> + +<p>D’abord, ses lèvres tremblaient un peu, puis les +yeux s’éclairèrent, des fossettes se creusèrent +dans les joues et elle se mit à rire. Vassili la +voyait avec stupeur qui riait fort et gaiement, +comme s’il ne venait pas de la battre.</p> + +<p>— Qu’as-tu ? diablesse, cria-t-il avec inquiétude +en la tirant rudement par sa manche.</p> + +<p>— Vassia ! C’est toi qui m’as battue ? murmura-t-elle.</p> + +<p>— Oui, c’est moi ; qui donc ça pourrait-il être ?</p> + +<p>Il l’observait sans rien comprendre et ne savait +que faire. La battre encore ? Mais sa fureur était +morte ; il n’avait plus aucune envie de recommencer.</p> + +<p>— C’est que tu m’aimes ? insinua-t-elle.</p> + +<p>Et Vassili eut chaud à entendre sa voix chuchotante.</p> + +<p>— C’est bon, que diable ! dit-il d’un air sombre. +Est-tu satisfaite ?</p> + +<p>— Vassia ! Et moi qui pensais que tu ne m’aimais +plus. Je me disais : « Maintenant que son +fils est là, il me chassera pour lui. »</p> + +<p>Elle éclata d’un rire étrange, trop fort.</p> + +<p>— Sotte ! dit Vassili en souriant involontairement. +Il se sentit en faute, eut pitié d’elle, mais, +se souvenant des propos qui l’avaient fâché, il +reprit d’un air bourru :</p> + +<p>— Mon fils n’y est pour rien… Et si je t’ai +frappée, c’est à toi la faute : pourquoi m’as-tu +nargué ?</p> + +<p>— C’était exprès, pour t’éprouver. Et, câline, +elle frotta contre lui son épaule.</p> + +<p>Il jeta un coup d’œil vers la cabane et embrassa +la jeune femme.</p> + +<p>— Pour m’éprouver ?… tu en avais bien besoin !… +Voilà le résultat !</p> + +<p>— Ce n’est rien, déclara Malva, en fermant à +moitié les yeux ; je ne me fâche pas : c’est en +m’aimant que tu m’as battue… Je te revaudrai +ça !</p> + +<p>Elle le dévisagea longuement, tressaillit et, +baissant la voix, répéta :</p> + +<p>— Ah ! comme je te revaudrai ça !</p> + +<p>Vassili interpréta ces paroles dans un sens +qui lui était agréable ; il en fut doucement troublé, +et, souriant béatement, demanda :</p> + +<p>— Comment ? dis.</p> + +<p>— Tu verras ! répondit Malva tranquillement, +très tranquillement, mais ses lèvres frémirent.</p> + +<p>— Ah ! ma chérie ! s’écria Vassili ; puis il la +serra fortement dans ses bras d’amoureux. Et, +sais-tu ? depuis que je t’ai battue, je t’aime davantage, +tu m’es plus chère… Vraiment ! plus à +moi…</p> + +<p>Les mouettes volaient autour d’eux. La brise +de la mer apportait à leurs pieds les éclats des +vagues et l’infatigable rire des flots avait un +son apaisant.</p> + +<p>— Ah ! la vie, la vie !… (Vassili caressa d’un +air rêveur la jeune femme qui s’abandonnait à +lui.) C’est ainsi que va le monde : ce qui est défendu +est doux… Toi, tu ne sais pas ; mais il m’arrive +de songer à la vie, et d’avoir peur. Surtout +la nuit, quand je ne peux pas dormir… Devant +moi est la mer, au-dessus de moi le ciel, et tout +autour il fait si noir, si effrayant ! Et je suis seul. +Et alors je me sens devenir si petit, si petit, et +il me semble que la terre s’agite sous moi, et +qu’il n’y a personne sur la terre, sauf moi ! Si +je t’avais, toi, dans ces moments-là… au moins +nous serions deux.</p> + +<p>Malva, les yeux clos, était couchée sur les genoux +de Vassili et se taisait. Le visage un peu rude +mais bon, du paysan, tanné par le vent et le soleil +se penchait vers elle, et la grande barbe décolorée +lui chatouillait le cou. La jeune femme ne bougeait +pas ; seulement, sa poitrine s’élevait haut +et régulièrement. Les yeux de Vassili tantôt +erraient sur la mer, tantôt s’arrêtaient sur cette +poitrine, si proche de lui. Et il disait à Malva +comme il s’ennuyait de vivre seul, et comme +étaient douloureuses les nuits sans sommeil, +remplies de pensées sombres sur la vie. Puis il +lui baisa la bouche, sans hâte, et avec le bruit +qu’il aurait fait en mangeant une bouillie chaude +et grasse.</p> + +<p>Ils restèrent là trois heures peut-être, et quand +le soleil s’inclina sur la mer, Vassili dit d’une +voix ennuyée :</p> + +<p>— Il faut que j’aille faire bouillir le thé… +notre hôte va bientôt se réveiller.</p> + +<p>Malva s’écarta avec le geste indolent d’une +chatte langoureuse, et lui se leva à regret et +s’en alla vers la cabane. Entre ses cils à peine +écartés, la jeune femme le vit s’éloigner et soupira +comme soupirent les gens qui ont porté un +poids trop lourd.</p> + +<p>Une heure encore s’écoula ; tous trois étaient réunis +autour du feu et prenaient le thé en causant.</p> + +<p>Le soleil teignait déjà la mer des vives couleurs +du couchant et les vagues verdâtres, sous +la magie de ses rayons, s’étaient vêtues de pourpre +et de rose tendre.</p> + +<p>Vassili, tout en prenant son thé dans un +gobelet de faïence blanche, interrogeait son fils +sur la campagne et racontait ses souvenirs. Malva, +sans se mêler à la conversation, écoutait leurs +discours lentement déroulés.</p> + +<p>— Ils vivent pourtant, les paysans ?</p> + +<p>— Mais oui, ils vivent… comme ils peuvent ! +répondait Iakov.</p> + +<p>— Nous n’avons pas besoin de grand’chose, +nous autres paysans. Une isba, du pain à volonté +et, les jours de fête, un verre d’eau-de-vie… Oui ! +Mais nous n’avons même pas cela… Est-ce que +je serais parti, moi, si j’avais pu vivre à la maison ? +Au village, je suis mon propre maître, l’égal +de tous : et ici je suis un serviteur.</p> + +<p>— Mais, par contre, ici on a moins souvent +faim et l’ouvrage est moins dur.</p> + +<p>— Ne dis pas cela. Il arrive aussi que les os +vous font mal comme si on les écrasait… Et puis +ici on travaille pour les autres et là pour soi.</p> + +<p>— Et ici on gagne plus ! riposta tranquillement +Iakov.</p> + +<p>En lui-même, Vassili admettait la justesse +des arguments de son fils. Au village, la vie +était plus rude qu’ici, c’est évident ; mais il lui +déplaisait qu’Iakov s’en aperçût. Et il dit avec +sévérité :</p> + +<p>— As-tu compté ce qu’on gagne ici ? Au village…</p> + +<p>— On est comme dans une prison étroite et +sombre, dit Malva sarcastique. Et surtout la vie +des femmes n’y est que larmes.</p> + +<p>— La vie des femmes est la même partout, et +la lumière est partout la même, et le soleil… dit +Vassili en se renfrognant.</p> + +<p>— Ça, c’est toi qui le dis ! s’écria vivement +Malva. Au village, que je le veuille ou non, je dois +me marier. Et une femme mariée est une éternelle +esclave. Il faut qu’elle tisse, qu’elle file, +qu’elle soigne le bétail, qu’elle mette au monde +des enfants. Que lui reste-t-il pour elle-même ? +Les coups et les injures de son mari.</p> + +<p>— Il n’y a pas que des coups, interrompit +Vassili.</p> + +<p>— Tandis que moi, ici, continua-t-elle sans +l’écouter, je ne suis à personne. Je suis libre +comme une mouette ! Je vole où il me plaît. Personne +ne peut me barrer le chemin et personne +ne peut me toucher.</p> + +<p>— Et si on te touchait ? dit, en s’amusant de +l’allusion, Vassili.</p> + +<p>— Alors, on me le paierait, dit-elle doucement, +et ses yeux ardents s’éteignirent.</p> + +<p>Vassili eut un rire d’indulgence.</p> + +<p>— Ah ! toi, tu es hardie et faible ! Tu dis des +paroles de femme. Au village, la femme est un +être nécessaire à la vie, tandis qu’ici, elle est +pour le plaisir.</p> + +<p>Et, après un silence, il ajouta :</p> + +<p>— Et pour le péché.</p> + +<p>Iakov, quand leur conversation fut arrêtée, dit +avec un soupir songeur :</p> + +<p>— On dirait qu’il n’y a pas de bornes à cette +mer.</p> + +<p>Tous trois regardèrent devant eux l’étendue +déserte.</p> + +<p>— Ah ! si tout cela était de la terre ! s’écria +le gars en étendant les bras, de la terre noire… +et si on pouvait la labourer !</p> + +<p>— A la bonne heure ! dit le père avec bonhomie.</p> + +<p>Il approuva d’un geste son fils, rouge du désir +ardent qu’il venait d’exprimer. Il lui était doux +d’entendre, dans les paroles de celui-ci, l’amour +de la terre, et il songea que peut-être cet amour +rappellerait impérieusement Iakov au village, +loin des tentations. Lui, resterait avec Malva et +tout irait comme par le passé.</p> + +<p>— Oui, Iakov, tu as bien parlé. C’est ainsi +qu’un paysan doit penser. Le paysan n’est fort +que par la terre : tant qu’il a de la terre, il vit ; +mais, s’il s’arrache d’elle, c’est fini de lui. Le +paysan sans terre est comme l’arbre sans racines ; +on peut en faire toutes sortes de choses, +seulement il ne vit plus… il pourrit. Et il n’a +plus cette beauté des bois ; il est taillé, coupé ; +il n’a plus d’apparence. Oui, Iakov, tu as dit là +de vraies paroles.</p> + +<p>Et la mer, recevant le soleil dans ses entrailles, +l’accueillait avec la musique de bienvenue +des vagues parées par lui de teintes somptueuses.</p> + +<p>— Il me semble que mon âme fond quand je +vois le soleil se coucher…</p> + +<p>Vraiment ! dit Vassili à Malva.</p> + +<p>Elle se tut. Le regard bleu d’Iakov errait sur +le lointain de la mer. Longtemps tous trois regardèrent, +pensifs, s’anéantir les dernières minutes +de cette journée. La braise mourait sous +la bouilloire de fer. La nuit déroulait déjà ses +ombres sur le ciel. Le sable jaune devenait sombre, +les mouettes avaient disparu. Tout devenait +paisible, rêveur et charmant. Et, même les infatigables +vagues, qui accouraient vers le sable, +sonnaient moins haut et moins gai que de +jour.</p> + +<p>— Pourquoi suis-je encore ici ? dit Malva. Il +faut que je m’en aille.</p> + +<p>Vassili s’agita et regarda son fils.</p> + +<p>— Qu’as-tu à te presser ? demanda-t-il, mécontent. +Attends, la lune va se lever…</p> + +<p>— Qu’ai-je besoin de lune ? je n’ai pas peur… +Ce n’est pas la première fois que je pars d’ici la +nuit.</p> + +<p>Iakov regarda le père et, pour cacher l’ironie +de ses yeux, il les ferma ; puis il regarda Malva : +elle aussi l’observait. Il se sentit mal à l’aise.</p> + +<p>— C’est bon, va !… dit le vieux avec mauvaise +humeur.</p> + +<p>Elle se redressa, prit congé et s’en alla lentement +le long de la côte. Les vagues qui venaient +rouler à ses pieds avaient l’air de vouloir jouer +avec elle. Sur le ciel s’allumaient en tremblant +les étoiles, ses fleurs d’or. La blouse claire de +Malva, tandis qu’elle s’éloignait de Vassili et de +son fils, paraissait déteindre au crépuscule.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Mon aimé… arrive vite</div> +<div class="verse">Te serrer… contre mes seins ! »</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">chantait Malva d’une voix éclatante et haute.</p> + +<p>Il sembla à Vassili qu’elle s’était arrêtée et +qu’elle attendait. Il cracha de colère, en pensant :</p> + +<p>— Elle fait ça exprès pour me taquiner, la +drôlesse !</p> + +<p>— Ah ! bon ! la voilà qui chante, dit Iakov.</p> + +<p>Elle n’était plus à leurs yeux qu’une tache +grise dans l’ombre.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ne ménage pas mes seins,</div> +<div class="verse">Ces doux cygnes blancs… »</div> +</div> + +</div> +<p>Sa voix se répandait sur la mer.</p> + +<p>— Ah ! soupira Iakov, et il se tendit de tout +son corps dans la direction d’où venaient les +paroles de tentation.</p> + +<p>— Il faut croire que tu n’as pas su t’arranger +avec la terre ? dit la voix épaisse et sévère de +Vassili.</p> + +<p>Iakov, étonné, le regarda et reprit sa première +pose.</p> + +<p>Noyés dans le bruit des vagues, les mots provocants +de la chanson leur arrivaient éparpillés :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ah ! je ne pourrai dormir</div> +<div class="verse">Seule… cette nuit. »</div> +</div> + +</div> +<p>— Il fait chaud ! s’écria tristement Vassili qui +s’agitait sur le sable. C’est déjà la nuit… et +quelle chaleur ! Ah ! maudit pays !…</p> + +<p>— C’est le sable… il garde la chaleur du jour, +dit Iakov en se détournant et en hésitant.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? on dirait que tu te +moques ? demanda sévèrement le père.</p> + +<p>— Moi ? dit Iakov avec candeur. De quoi ?</p> + +<p>— C’est que justement il n’y a rien de drôle…</p> + +<p>Ils se turent.</p> + +<p>Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait +quelque chose comme des soupirs ou de +tendres appels.</p> + +<hr> + + +<p>Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche, +et de nouveau Vassili Légostev, étendu +sur le sable, près de sa cabane, examinait la +mer et attendait Malva. Et la mer déserte riait, +jouant avec les reflets du soleil, et des légions +de vagues naissaient pour courir sur le sable, y +laisser l’écume de leur crinière et retourner à +la mer où elles disparaissaient. Tout était comme +l’autre fois. Seulement, Vassili, qui naguère +attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité, +l’attendait maintenant avec impatience… Dimanche +dernier, elle n’était pas venue ; aujourd’hui, +elle viendrait sûrement. Il n’en doutait +pas ; mais il avait hâte de la voir au plus vite. +Iakov ne serait pas là pour les gêner : avant-hier, +en passant avec d’autres ouvriers pour +prendre un filet, il avait dit qu’il irait à la ville, +le dimanche, s’acheter des blouses. Il s’était +loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà, +depuis quelques jours, il travaillait à la pêche ; +il avait l’air hardi et gai. Comme les autres il +répandait une odeur de saumure, et comme les +autres il était sale et déguenillé. Vassili soupira, +au souvenir de son fils.</p> + +<p>— Pourvu qu’il résiste !… s’il se gâte, il ne +voudra pas retourner au village… Et il faudra +moi-même…</p> + +<p>Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur +la mer. A l’endroit où elle était séparée du ciel +par l’étroite bande sablonneuse du rivage, apparaissaient, +par moments, de petits points noirs, +qui bougeaient, puis disparaissaient. Mais toujours +pas de bateau, bien qu’il fût déjà midi ; les +rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.</p> + +<p>Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et +se battaient si fort que les plumes volaient autour +d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la +chanson gaie des vagues, si constante, si conforme +à la triomphale paix du ciel éblouissant, +qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière +sur la plaine de la mer. Les mouettes tombaient +dans l’eau et là continuaient à se battre, criant +aigrement de fureur et de douleur, et s’élevaient +de nouveau dans les airs en se poursuivant… Et +leurs amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir +de cette lutte méchante, attrapaient des poissons, +et culbutaient dans l’eau transparente et verte +qui scintillait…</p> + +<p>Vassili observe les mouettes et s’attriste. +« Pourquoi se battent-elles ? Est-ce qu’il n’y a +pas assez de poissons dans l’eau ?… Les hommes +aussi s’empêchent mutuellement de vivre. Si +l’un d’eux choisit un morceau, l’autre voudra +le lui arracher du gosier. Pourquoi ? Il y en a +pour tout le monde dans la vie ! Pourquoi retirer à +l’homme ce qu’il a déjà acquis ? Le plus souvent, +c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent. +Un homme a une femme, mais un autre +veut la lui enlever et s’efforce de l’attirer à lui. +Pourquoi voler les femmes des autres, quand il +y en a tant de femmes libres qui n’appartiennent +à personne ? Tout cela n’est pas bien, et fait du +désordre… »</p> + +<p>La mer était toujours déserte. La petite tache +sombre bien connue ne s’y révélait pas.</p> + +<p>— Tu ne viens pas ? dit tout haut Vassili. +C’est bon, je n’ai pas besoin de toi ! Que t’imagines-tu +donc ?</p> + +<p>Et il cracha dans la direction du rivage, avec +mépris.</p> + +<p>La mer riait.</p> + +<p>Vassili se leva et alla vers la cabane, avec +l’intention de se faire à dîner, mais, sentant qu’il +n’avait pas faim, il retourna à son ancienne place +et se recoucha.</p> + +<p>— Si au moins Serejka pouvait venir ! s’écria-t-il +en lui-même ; et il s’efforçait de ne songer +qu’à Serejka. — C’est du poison que ce gars… +Il se moque de tout, se bat avec tous. Robuste, +sachant lire, ayant vu du pays… mais ivrogne. +On ne s’ennuie pas avec lui… Les femmes en +sont folles, et, bien qu’il soit ici depuis peu, +toutes lui courent après. Il n’y a que Malva qui +se tient à l’écart de lui… Elle ne vient toujours +pas. Quelle maudite femme ! Peut-être m’en +veut-elle de ce que je l’ai battue ? Mais ce n’était +pas du nouveau pour elle. D’autres ont dû la +battre ferme ! Et moi je la battrai encore !</p> + +<p>Ainsi, pensant à son fils, à Serejka, et le +plus souvent à Malva, Vassili s’agitait sur le +sable et attendait. L’inquiétude vague se transformait +en soupçon, mais il ne voulait pas s’y +arrêter. Il se cachait à lui-même sa méfiance. Il +perdit son temps jusqu’au soir, tantôt se levant +et marchant sur le sable, tantôt s’étendant de +nouveau. La mer était déjà sombre qu’il guettait +toujours, dans l’espoir du bateau.</p> + +<p>Mais Malva ne vint pas, ce dimanche-là non +plus. En se couchant, Vassili maugréa contre +son service qui ne lui laissait pas la liberté +d’aller sur la côte, et, même en s’endormant, il +sursautait, comme s’il entendait au loin un bruit +de rames. Alors, il mettait sa main en abat-jour +au-dessus de ses yeux et regardait la mer trouble +et obscure. Là-bas, à la pêcherie, brûlaient +deux feux, et sur la mer il n’y avait personne.</p> + +<p>— C’est bon, sorcière !… menaça Vassili.</p> + +<p>Et il s’endormit d’un lourd sommeil.</p> + +<p>Voici ce qui s’était passé à la pêcherie, ce +jour-là.</p> + +<p>Iakov se leva de bonne heure, quand le soleil +ne brûlait pas encore et que la mer soufflait une +fraîcheur vivifiante. Il alla de la baraque à +la mer pour s’y laver, et sur la grève aperçut +Malva. Elle était assise à la proue d’une grande +barque amarrée au bord et, laissant pendre ses +pieds nus, peignait ses cheveux humides.</p> + +<p>Iakov s’arrêta pour l’examiner curieusement.</p> + +<p>La blouse de percale dégrafée par devant +était rabattue sur une épaule, et cette épaule +était si blanche, si appétissante !</p> + +<p>Les vagues heurtaient le bateau et Malva s’élevait +puis redescendait au point que ses pieds +nus touchaient presque l’eau.</p> + +<p>— Tu t’es baignée, dis ? lui cria Iakov. Elle +tourna vers lui son visage, jeta un coup d’œil +sur ses pieds, puis, continuant à se peigner, elle +répondit :</p> + +<p>— Je me suis baignée… oui… Pourquoi t’es-tu +levé si matin ?</p> + +<p>— Toi, tu es bien levée déjà !</p> + +<p>— Je ne suis pas un exemple pour toi.</p> + +<p>Iakov garda le silence.</p> + +<p>— Si tu vis à ma manière, tu auras du mal à +garder ta tête, dit-elle.</p> + +<p>— Oh ! comme tu me fais peur ! dit Iakov pour +badiner.</p> + +<p>Ensuite, accroupi au bord de l’eau, il entreprit +de se laver.</p> + +<p>Puisant l’eau dans ses paumes réunies, il se +la jetait au visage et se secouait, à cette sensation +aiguë de fraîcheur. S’essuyant avec le rebord +de sa blouse, il dit à Malva :</p> + +<p>— Pourquoi veux-tu toujours m’effrayer ?</p> + +<p>— Et toi, pourquoi me manges-tu des yeux ?</p> + +<p>Iakov n’avait aucun souvenir de l’avoir plus +regardée que les autres femmes de la pêcherie, +mais maintenant il lui dit tout à coup :</p> + +<p>— C’est que tu es si… appétissante.</p> + +<p>— Si ton père apprend tes fredaines, il t’en +donnera, de l’appétit !</p> + +<p>Elle lui lança un regard provocant et malicieux. +Iakov éclata de rire et grimpa dans la +barque. Il ne savait pas de quelles fredaines +elle parlait ; mais, puisqu’elle le disait, c’était +donc qu’il l’avait poursuivie. Et il lui vint une +subite gaieté à cette pensée.</p> + +<p>— Que me fait le père ? dit-il, en la rejoignant +sur le demi-pont de la barque. T’a-t-il achetée +pour lui, enfin ?</p> + +<p>Assis à côté d’elle, il considérait son épaule +nue, sa poitrine à moitié découverte, toute +sa personne fraîche et robuste, sentant la +mer.</p> + +<p>— Quel esturgeon blanc tu fais ! s’écria-t-il +avec admiration, après une enquête minutieuse.</p> + +<p>— Ce n’est pas pour toi… dit-elle sans +bouger et sans modifier sa tenue indiscrète.</p> + +<p>Iakov soupira.</p> + +<p>Devant eux s’étendait, aux rayons du soleil +matinal, la mer illimitée. Les petites vagues +joueuses, nées du souffle du vent, se heurtaient +doucement contre la barque. Au loin, dans la +mer, comme une cicatrice sur sa poitrine satinée, +était le cap. Et de là, pointait sur le fond +tendre du ciel bleu un mât svelte et mince, et l’on +pouvait voir au bout s’agiter un haillon rouge.</p> + +<p>— Oui, petit garçon, commença Malva, sans +regarder Iakov, je suis appétissante, mais ça n’est +pas pour toi… et personne ne m’a achetée et je ne +suis pas la chose de ton père. Je vis pour moi-même… +Mais ne cours pas après moi, parce que +je ne veux pas me mettre entre toi et Vassili… +Je ne veux ni querelles, ni brouille d’aucune +sorte… Tu as compris ?</p> + +<p>— Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? demanda +Iakov surpris. Je ne te touche pas, je ne te fais +rien.</p> + +<p>— Tu n’oses pas me toucher ! dit Malva.</p> + +<p>Elle parlait avec un tel dédain que l’homme et +le mâle se révoltèrent en lui. Un sentiment de +défi presque méchant le saisit et ses yeux brillèrent.</p> + +<p>— Ah ! je n’ose pas ! s’écria-t-il en se rapprochant +d’elle.</p> + +<p>— Non, tu n’oses pas.</p> + +<p>— Et, si je te touche ?</p> + +<p>— Essaie.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu ferais ?</p> + +<p>— Je te donnerais une si bonne taloche sur la +nuque que tu culbuterais dans l’eau.</p> + +<p>— Voyons ça !</p> + +<p>— Touche-moi, si tu l’oses !</p> + +<p>Il l’entoura d’un rapide regard de feu, et, la +saisissant brusquement de côté dans ses pattes +puissantes, lui pressa le dos et la poitrine. Au +contact de ce corps brûlant et robuste, il s’enflamma +tout et sa gorge se serra comme s’il +étouffait.</p> + +<p>— Voici. Bats-moi ! Qu’est-ce que tu attends ?</p> + +<p>— Laisse, Iakov ! dit-elle tranquillement en +tâchant de se libérer de ses bras qui frémissaient.</p> + +<p>— Et la taloche que tu voulais me donner ?</p> + +<p>— Laisse ! Sinon, gare !</p> + +<p>— Assez de menaces, framboise que tu es !</p> + +<p>Il l’attira contre lui et enfonça ses grosses +lèvres dans la joue rose.</p> + +<p>Elle rit aux éclats, avec défi, saisit les bras +d’Iakov et tout à coup, d’un fort mouvement de +tout son corps, s’élança en avant. Ils tombèrent +enlacés, formant une seule masse lourde, et +disparurent sous l’écume jaillissante. Puis, de +l’eau agitée émergea la tête mouillée d’Iakov, +et, à côté, surgit comme une mouette Malva. +Iakov se démenait désespérément, frappait +l’eau et mugissait et rugissait, tandis que Malva +criait joyeusement, nageait autour de lui et lui +lançait au visage l’eau salée, puis plongeait pour +éviter ses vigoureux coups de battoir.</p> + +<p>— Que diable ! cria Iakov soufflant, je vais +me noyer ! C’est assez… je te jure que je me +noie. L’eau est amère… Ah ! je coule !…</p> + +<p>Mais elle l’avait abandonné et nageait vers la +côte à grandes brassées, comme un homme. Une +fois là, elle remonta avec adresse sur la barque, +se dressa à la poupe et observa en riant Iakov +qui nageait en hâte vers elle. Ses vêtements +humides collés à son corps, dessinaient ses +formes élastiques depuis les épaules jusqu’aux +genoux, et Iakov, quand il se fut accroché à la +barque, convoita cette femme ruisselante et +presque nue, qui se moquait gaiement de lui.</p> + +<p>— Eh bien ! sors, espèce de phoque ! disait-elle +à travers son rire et, se mettant à genoux, +elle lui tendait une main et, de l’autre, se tenait +au bord de la barque.</p> + +<p>Iakov prit cette main et cria avec exaltation :</p> + +<p>— Attends ! maintenant c’est moi qui vais te +baigner.</p> + +<p>Il la tirait à lui, restant dans l’eau jusqu’aux +épaules. Les vagues passaient par-dessus +sa tête et, se brisant contre la barque, éclaboussaient +Malva au visage. Elle riait et subitement, +avec un cri, elle sauta à l’eau ; du choc +de son corps, elle fit perdre pied à Iakov.</p> + +<p>Et ils jouèrent de plus belle, comme deux +grands poissons dans la mer verte, se jetant de +l’eau, criant, soufflant, grognant et plongeant.</p> + +<p>Le soleil riait en les regardant et les carreaux +des bâtiments de la pêcherie riaient aussi en +reflétant le soleil. Les vagues bruissaient, brisées +par les bras robustes, et les mouettes, +effarées de ces ébats de deux êtres humains, +volaient, avec des cris perçants, au-dessus de +leurs têtes qui, par moments, s’engouffraient +dans les vagues accourues de loin.</p> + +<p>Enfin, fatigués, gorgés d’eau salée, ils grimpèrent +sur le rivage et s’assirent au soleil pour se +reposer.</p> + +<p>— Ouf ! fit Iakov avec une grimace. Quelle +horreur que cette eau ! Et comme il y en a !</p> + +<p>— Tout ce qui est mauvais abonde sur la +terre… les gars, par exemple… Dieu qu’il y +en a !</p> + +<p>Malva riait et tordait ses cheveux pour en +faire couler l’eau… Les cheveux étaient sombres, +épais et frisés, sans être très longs.</p> + +<p>— C’est pour ça que tu t’es choisi un vieux ! +insinua Iakov en la poussant du coude.</p> + +<p>— Il y a des vieux qui valent mieux que les +jeunes.</p> + +<p>— Si le père est bon, le fils doit être encore +meilleur.</p> + +<p>— Vraiment ! où as-tu appris à te vanter ?</p> + +<p>— Les filles du village m’ont souvent dit que +je n’étais pas du tout un vilain gars…</p> + +<p>— Est-ce que les filles y connaissent quelque +chose ? Tu devrais me demander, à moi…</p> + +<p>— Et toi, n’es-tu pas fille ?</p> + +<p>Elle le regarda fixement ; il riait d’un rire insultant. +Alors elle devint sérieuse et lui dit avec +colère :</p> + +<p>— Je l’étais, avant d’avoir un enfant.</p> + +<p>— Bien dit et mal fait ! dit Iakov en éclatant de +rire.</p> + +<p>— Imbécile ! lui jeta brusquement Malva.</p> + +<p>Elle s’écarta de lui.</p> + +<p>Iakov, intimidé, se tut.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi, en silence, une bonne demi-heure ; +ils se retournaient au soleil pour sécher +leurs vêtements.</p> + +<p>Dans les baraques, longs bâtiments sales, les +ouvriers se réveillaient. De loin, tous se ressemblaient, +en loques, nu-pieds… Leurs voix +rauques retentissaient jusqu’au rivage ; l’un d’eux +frappait contre un tonneau vide, et les coups +secs se multipliaient : on eût dit un roulement +de tambour. Deux femmes se chamaillaient, +avec des voix perçantes ; des chiens aboyaient.</p> + +<p>— On commence à se remuer, dit Iakov. Et +moi qui voulais partir de bonne heure pour la +ville !… J’ai perdu mon temps avec toi…</p> + +<p>— On ne fait rien de bon en ma compagnie ! +dit-elle, moitié plaisante, moitié grave.</p> + +<p>— Quelle habitude tu as d’effrayer les gens ! +répondit Iakov.</p> + +<p>— Tu verras, quand ton père…</p> + +<p>Ce rappel du père le fâcha.</p> + +<p>— Quoi, mon père ? cria-t-il rudement. Mon +père !… je ne suis pas un gamin. En voilà une +histoire ! Ici on n’est pas dans un couvent… Je ne +suis pas aveugle, que diable ! Lui non plus n’est +pas un saint, il ne se prive de rien… Et qu’on +me laisse tranquille !</p> + +<p>Elle le regarda d’un air moqueur et demanda +avec curiosité :</p> + +<p>— Te laisser tranquille ? et qu’est-ce que tu +médites donc ?</p> + +<p>— Moi ? (Il gonfla ses joues et bomba sa poitrine, +comme s’il se préparait à soulever un +poids.) Moi, je suis capable de bien des choses ! +J’ai secoué la poussière du village.</p> + +<p>— Ça n’a pas été long ! s’écria Malva ironiquement.</p> + +<p>— Je te soufflerai à mon père, quoi ?</p> + +<p>— Oui ?</p> + +<p>— Tu penses que j’aurais peur ?</p> + +<p>— Dis ! Vrai ?</p> + +<p>— Vois-tu, commença-t-il d’une voix émue +et furieuse, ne me défie pas ! Je…</p> + +<p>— Quoi encore ? demanda-t-elle avec indifférence.</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>Alors il se détourna, avec la mine d’un gars +adroit et décidé.</p> + +<p>— Comme tu es brave ! L’inspecteur a un +petit chien noir ; l’as-tu vu ? il te ressemble. De +loin il aboie et menace de mordre et, quand on +s’en approche, il baisse la queue et se sauve !</p> + +<p>— C’est bon ! cria Iakov en colère ; attends, +tu vas voir ce que je suis !</p> + +<p>Et elle lui riait au visage.</p> + +<p>Vers eux s’avançait, d’un pas lent et se dandinant, +un gaillard bronzé, aux muscles saillants, +à la tignasse touffue, d’un roux ardent. +Sa blouse rouge, sans ceinture, était déchirée +par derrière presque jusqu’au col, et, pour empêcher +ses manches de glisser, il les avait +roulées jusqu’aux épaules. Son pantalon n’était +que trous, ses pieds étaient nus. Son visage, +couvert de taches de son, s’éclairait d’yeux +bleus, grands et impertinents, et le nez, large +et retroussé, donnait à toute sa personne un +air de désinvolture et d’arrogance. Quand il +les eut rejoints, il s’arrêta, et, brillant au soleil +de tout son corps qui perçait par les mille +trous de son costume élémentaire, il renifla +bruyamment, les considéra, et fit une grimace +drôle.</p> + +<p>— Hier Serejka a bu, et aujourd’hui la poche +de Serejka est vide… Prêtez-moi vingt copeks ! +C’est égal, je ne vous les rendrai pas.</p> + +<p>A ce discours rapide, Iakov pouffa ; Malva +sourit en examinant ce débraillé.</p> + +<p>— Donnez, diables ! Je vous marierai pour +vingt copeks. Voulez-vous ?</p> + +<p>— Drôle de corps ! Est-ce que tu es pope ?</p> + +<p>— Imbécile ! A Ouglitch, j’ai été domestique +chez un pope… Donne vingt copeks.</p> + +<p>— Je ne veux pas me marier ! dit Iakov.</p> + +<p>— Donne toujours ! Je ne dirai pas à ton père +que tu courtises sa reine, reprit Serejka, en promenant +sa langue sur ses lèvres sèches et craquelées.</p> + +<p>— Avec ça qu’il te croirait !</p> + +<p>— Quand je me mêle de parler, on me croit, +affirma Serejka, — et il te corrigera vertement.</p> + +<p>— Je n’ai pas peur ! dit Iakov.</p> + +<p>— Alors, c’est moi qui te corrigerai ! annonça +l’autre, et ses yeux devinrent étroits.</p> + +<p>Iakov ne voulait pas donner vingt copeks, +mais on l’avait prévenu qu’il fallait se tenir sur +ses gardes avec Serejka et se soumettre à ses +fantaisies. Il n’exigeait pas grand’chose, mais, si +on lui refusait, il vous arrangeait une sale histoire +pendant l’ouvrage, ou bien il vous battait. +Et Iakov mit en soupirant la main à la +poche.</p> + +<p>— C’est ça ! dit Serejka d’un ton d’encouragement ; +et il s’affaissa sur le sable à côté d’eux. +Il faut toujours m’obéir pour être sage… Et toi, +dit-il à Malva, est-ce bientôt que tu te maries +avec moi ? Dépêche-toi, je ne veux pas attendre +longtemps.</p> + +<p>— Tu es trop déguenillé ; fais d’abord recoudre +tes trous, nous causerons après ! répondit Malva.</p> + +<p>Serejka regarda, avec un air de blâme, ses +trous et hocha la tête.</p> + +<p>— Donne-moi une jupe à toi, cela vaudra +mieux.</p> + +<p>— C’est ça ! dit Malva en riant.</p> + +<p>— Donne ! Tu dois en avoir une défraîchie ?</p> + +<p>— Tu ferais vraiment bien de t’acheter un +pantalon.</p> + +<p>— Je préfère boire l’argent.</p> + +<p>— Ça vaut mieux, bien sûr ! dit Iakov. Il +tenait toujours dans sa main les vingt copeks.</p> + +<p>— Le pope prétend que l’homme doit songer +non seulement à sa peau, mais encore à son +âme. Et mon âme, à moi, demande de l’eau-de-vie, +et non un pantalon. Donne l’argent. J’irai +boire… Et je ne dirai rien à ton père.</p> + +<p>— Dis-lui ! décida Iakov.</p> + +<p>Et il cligna avec suffisance du côté de Malva, +en la poussant de l’épaule.</p> + +<p>Serejka vit ce mouvement, cracha et dit sur +un ton de promesse :</p> + +<p>— Je n’oublierai pas de te battre, sois tranquille. +A la première occasion… Et tu t’en souviendras +longtemps.</p> + +<p>— Mais pourquoi ? demanda Iakov avec inquiétude.</p> + +<p>— C’est mon affaire… Eh bien ! quand +m’épouses-tu, Malva ?</p> + +<p>— Commence par me dire ce que nous ferons +et comment nous vivrons. Alors je réfléchirai, +répondit-elle sérieusement.</p> + +<p>Serejka regarda la mer, pinça les yeux et dit, +après s’être léché les lèvres :</p> + +<p>— Nous ne ferons rien, nous nous promènerons +sur la terre.</p> + +<p>— Et comment ferons-nous pour manger ?</p> + +<p>— Bah ! dit Serejka avec un geste de découragement, +tu raisonnes comme ma mère. « Quoi ?… +Comment ?… » C’est ennuyeux, les femmes ! +Est-ce que je sais, moi ? Je m’en vais boire…</p> + +<p>Il se leva et s’en alla, reconduit par un étrange +sourire de Malva et par un regard hostile du +jeune homme.</p> + +<p>— Quel commandant ! dit Iakov quand Serejka +fut loin. Chez nous, au village, on aurait vite +fait de remettre ce vantard à sa place. On lui +aurait donné une bonne leçon. Tandis qu’ici on +a peur de lui…</p> + +<p>Malva toisa Iakov et dit entre ses dents :</p> + +<p>— Tu ne sais pas ce qu’il vaut !</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a à savoir ? Il vaut cinq +copeks le cent.</p> + +<p>— En voilà des idées ! s’écria Malva moqueuse. +Ça, c’est ce que tu vaux, toi !… Et lui, il a été +partout, il a parcouru toute la terre et ne craint +personne.</p> + +<p>— Et moi, est-ce que je crains quelqu’un ? +fit bravement Iakov.</p> + +<p>Elle ne lui répondit pas ; elle suivait le jeu +des vagues, qui accouraient et balançaient la +lourde barque. Le mât s’inclinait à droite et à +gauche et la proue se soulevait, puis retombait +en frappant l’eau. Ce bruit était violent et semblait +dépité, comme si la barque avait voulu +s’arracher du bord, s’en aller sur la mer large et +libre, et se fâchait contre le câble qui la retenait.</p> + +<p>— Pourquoi ne t’en vas-tu pas ? demanda +Malva à Iakov.</p> + +<p>— Où irais-je ?</p> + +<p>— Tu voulais aller à la ville.</p> + +<p>— Je n’irai pas.</p> + +<p>— Alors, va chez ton père.</p> + +<p>— Et toi ?</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Iras-tu aussi ?</p> + +<p>— Non !</p> + +<p>— Alors, moi non plus, je n’irai pas.</p> + +<p>— Tu resteras toute la journée sur mes talons ? +demanda-t-elle.</p> + +<p>— Je n’ai pas tant besoin de toi que cela ! +répondit Iakov offensé.</p> + +<p>Il se leva et s’éloigna d’elle.</p> + +<p>Mais il s’était trompé en disant qu’il n’avait +pas besoin d’elle. Sans elle, il s’ennuya. Un +étrange sentiment était né en lui après leur +conversation, un obscur besoin de protester +contre le père, un sourd mécontentement. Hier +encore, ce sentiment n’existait pas, ni aujourd’hui +avant qu’il eût vu Malva. Et maintenant +il lui semblait que le père le gênait, bien qu’il +fût là-bas, loin dans la mer, sur une langue +de sable presque imperceptible à l’œil… Puis +il lui sembla que Malva avait peur du père : si +elle n’avait pas eu peur, ils auraient causé tout +autrement. Maintenant elle lui manquait, tandis +que ce matin il ne songeait pas à elle.</p> + +<p>Il errait sur la plage, dévisageait les passants +d’un œil morne et leur adressait paresseusement +quelques paroles.</p> + +<p>Voici, à l’ombre d’une baraque, Serejka assis +sur un tonneau. Il frappe les cordes d’une balalaïka +et chante en faisant de drôles de grimaces :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Monsieur le sergent de ville,</div> +<div class="verse">Soyez poli avec moi.</div> +<div class="verse">Voulez-vous me conduire au poste ?</div> +<div class="verse">J’ai peur de tomber dans la boue… »</div> +</div> + +</div> +<p>Une vingtaine d’ouvriers l’entourent, aussi +déguenillés que lui, et tous, comme lui, sentent +le poisson salé et le salpêtre. Quatre femmes, +laides et sales, accroupies sur le sable non loin +du groupe, prennent le thé qu’elles versent +d’une grande bouilloire en fer. Et un ouvrier, +déjà ivre malgré l’heure matinale, s’agite à +terre, s’efforce de se mettre sur ses jambes et +retombe. Une femme pleure et crie ; quelqu’un +joue d’un accordéon cassé ; partout brillent des +écailles de poissons.</p> + +<p>A midi, Iakov découvrit un endroit abrité +entre les montagnes de tonneaux vides, s’y +coucha et dormit jusqu’au soir. Quand il se +réveilla, il erra, sans projet arrêté, mais attiré +vaguement par quelque chose.</p> + +<p>Après deux heures de promenade, il trouva +Malva loin de la pêcherie, à l’ombre de jeunes +saules. Elle était couchée sur le côté et tenait à +la main un livre froissé ; elle regardait venir +Iakov en souriant.</p> + +<p>— Ah ! voilà où tu es ! dit-il en s’asseyant à +côté d’elle.</p> + +<p>— Y a-t-il longtemps que tu me cherches ? +demanda-t-elle avec assurance.</p> + +<p>— Je te cherchais ? Quelle idée ! reprit Iakov, +s’apercevant tout à coup que c’était justement +la vérité.</p> + +<p>Depuis le matin jusqu’à ce moment, sans qu’il +s’en rendît compte, il l’avait cherchée. Il hocha +la tête, d’étonnement.</p> + +<p>— Sais-tu lire ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Oui… mais mal. J’ai tout oublié.</p> + +<p>— Moi aussi… Tu as été à l’école ?</p> + +<p>— Oui, à la municipalité.</p> + +<p>— Et moi j’ai appris toute seule.</p> + +<p>— Vrai ?</p> + +<p>— Oui ! J’ai été cuisinière à Astrakan chez un +avocat, et son fils m’a appris à lire.</p> + +<p>— Alors, tu n’as pas appris toute seule !</p> + +<p>Elle reprit :</p> + +<p>— Voudrais-tu lire des livres ?</p> + +<p>— Moi ? mais non…, pourquoi faire ?</p> + +<p>— Moi, j’aimerais bien… Voilà, j’ai demandé +ce livre à la femme de l’inspecteur et je lis.</p> + +<p>— Qu’est-ce ?</p> + +<p>— L’histoire de saint Alexis, homme de Dieu.</p> + +<p>Et, grave, elle lui raconta comment un jeune +garçon, fils de parents riches et nobles, les +avait quittés, se détournant du bonheur, et +puis était revenu, mendiant et décharné, vivre +dans un chenil avec les chiens, sans jamais dire +jusqu’à sa dernière heure qui il était. Elle termina +en demandant doucement à Iakov :</p> + +<p>— Pourquoi a-t-il fait tout cela ?</p> + +<p>— Qui peut savoir ? fit Iakov avec indifférence.</p> + +<p>Des monticules de sable, amassés par le vent +et par les vagues, les entouraient. De la pêcherie +venait un bruit sourd et confus. Le soleil se +couchait et répandait sur la grève le reflet rose +de ses rayons. Les saules chétifs tremblaient de +leurs feuilles blanches à la bise de mer. Malva +se taisait comme si elle écoutait quelque chose.</p> + +<p>— Pourquoi n’es-tu pas allée aujourd’hui là-bas, +au cap ? dit Iakov.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela te fait ?</p> + +<p>Iakov cueillit une feuille et la mâcha. Il regardait +à la dérobée la jeune femme et ne savait +comment lui dire ce qu’il voulait.</p> + +<p>— Voilà, quand je suis toute seule et qu’il fait +si tranquille, je voudrais tout le temps pleurer ou +bien chanter. Seulement je ne sais pas de chansons +bonnes, et j’ai honte de pleurer.</p> + +<p>Iakov entendait sa voix savoureuse et caressante ; +mais ces paroles, sans l’émouvoir, rendirent +seulement plus aigu son désir.</p> + +<p>— Écoute, dit-il sourdement en se rapprochant +d’elle, sans la regarder, écoute ce que je +vais te dire… Je suis jeune…</p> + +<p>— Et bête, très bête ! fit avec conviction +Malva, en hochant la tête.</p> + +<p>— Admettons, dit Iakov, s’animant tout à coup. +Qu’a-t-on besoin d’esprit ? Je suis bête, c’est +bon ! Voici ce que je te demande. Voudrais-tu…</p> + +<p>— Ne dis plus rien… Je ne veux pas.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que.</p> + +<p>— Ne fais pas la bête… (Et il la prit doucement +par les épaules.) Comprends !</p> + +<p>— Va-t’en, Iakov ! cria-t-elle sévèrement, en +se dégageant. Va-t’en !</p> + +<p>Il se leva et regarda tout autour de lui.</p> + +<p>— Si c’est ainsi, je m’en moque ! Il n’y a pas +que toi de femme ici… Tu t’imagines que tu es +mieux que les autres ?</p> + +<p>— Tu n’es qu’un petit chien ! répondit-elle +tranquillement. Elle se leva et secoua la poussière +de sa jupe.</p> + +<p>Et ils revinrent, côte à côte, à la pêcherie. Ils +marchaient lentement à cause du sable.</p> + +<p>Tout à coup, comme ils étaient déjà près des +baraques, Iakov s’arrêta et saisit brusquement +Malva par le bras.</p> + +<p>— C’est pourtant exprès que tu m’excites !… +Pourquoi fais-tu cela ?</p> + +<p>— Laisse, te dis-je !</p> + +<p>Elle lui échappa, s’esquiva, et d’un coin de la +baraque, apparut Serejka. Il secoua sa tignasse +fauve et dit avec menace :</p> + +<p>— Vous vous êtes baladés !… C’est bon !</p> + +<p>— Allez tous au diable ! cria Malva.</p> + +<p>Iakov s’était campé devant Serejka et le dévisageait. +Ils étaient à dix pas l’un de l’autre. Serejka +regardait Iakov dans le blanc des yeux. Ils +restèrent ainsi, une minute peut-être, comme +deux béliers prêts à fondre l’un sur l’autre, puis +s’en allèrent sans mot dire, chacun de son côté.</p> + +<p>La mer était calme et rouge du soleil couchant. +Sur la pêcherie planait un bruit sourd ; +une voix ivre de femme chantait, en clameurs +d’hystérie, des paroles dénuées de sens :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ta-agarga, matagarga,</div> +<div class="verse">Matanitchka à moi,</div> +<div class="verse">Ivre et battue,</div> +<div class="verse">Et échevelée… »</div> +</div> + +</div> +<p>Et ces paroles, dégoûtantes, comme des cloportes, +couraient dans toutes les directions +parmi les baraques d’où s’exhalait une odeur de +sel et de poisson pourri ; elles couraient et offensaient +la musique délicieuse des vagues qui +flottait dans l’air.</p> + +<hr> + + +<p>A la pure lumière de l’aube, la mer sommeillait +doucement, en reflétant les nuages de +nacre. Sur le cap, les pêcheurs mal éveillés tripotaient, +rangeaient dans la barque les agrès.</p> + +<p>Ce travail coutumier s’exécutait vite et en +silence. La masse grise des filets rampait du +sable à la barque et se tassait au fond.</p> + +<p>Serejka, comme toujours nu-tête et peu vêtu, +était à la proue et hâtait les travaux d’une voix +enrouée et ivre de la veille. Le vent jouait avec +les lambeaux de sa blouse et les mèches de ses +cheveux.</p> + +<p>— Vassili, où sont les rames vertes ? criait +quelqu’un.</p> + +<p>Vassili, sombre comme une journée d’automne, +disposait le filet dans la barque, et Serejka le +regardait par derrière ; il se léchait les lèvres, ce +qui signifiait qu’il voulait boire un coup.</p> + +<p>— As-tu de l’eau-de-vie ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Oui, grogna Vassili.</p> + +<p>— Alors, c’est bon ! je reste à l’aile sèche.</p> + +<p>— Tout est prêt ? cria-t-on du cap.</p> + +<p>— Démarrez ! commanda Serejka en descendant +de la barque. Allez… Je reste. Faites attention, +tâchez de prendre plus au large pour ne pas +emmêler le filet… Et jetez-le avec précaution. +Ne faites pas de nœuds… Marchez !</p> + +<p>On poussa la barque à la mer ; les pêcheurs +grimpèrent par-dessus bord et, après avoir tiré les +rames, les levèrent en l’air, prêts à frapper l’eau.</p> + +<p>— Une !</p> + +<p>Les rames tombèrent toutes ensemble dans +les vagues ; la barque s’élança en avant dans la +large plaine d’eau lumineuse.</p> + +<p>— Deux ! commanda le timonier et, comme +les pattes d’une énorme tortue, les rames s’élevèrent +sur le bord.</p> + +<p>— Une !… Deux !…</p> + +<p>Sur la plage, à l’aile sèche du filet, cinq +hommes étaient restés : Serejka, Vassili et trois +autres. L’un des trois s’étendit sur le sol et dit :</p> + +<p>— Si l’on pouvait dormir un peu !…</p> + +<p>Les deux autres suivirent son exemple et +trois corps en guenilles malpropres se mirent +en tas.</p> + +<p>— Pourquoi n’es-tu pas venu dimanche ? demanda +Vassili à Serejka en le conduisant à la +cabane.</p> + +<p>— Je n’ai pas pu venir.</p> + +<p>— Tu étais ivre ?</p> + +<p>— Non. J’observais ton fils et sa belle-mère, +déclara Serejka flegmatique.</p> + +<p>— Te voilà un nouveau souci, dit Vassili avec +un sourire de travers. Ils ne sont pas des enfants, +après tout !</p> + +<p>— Pires ! L’un est un imbécile, l’autre une +toquée !</p> + +<p>— C’est Malva qui est toquée ? demanda Vassili, +et ses yeux brillèrent d’une colère triste.</p> + +<p>— Elle-même.</p> + +<p>— Depuis quand ?</p> + +<p>— Elle l’a toujours été. Elle a, frère Vassili, +une âme qui n’est pas faite suivant son corps. +Peux-tu comprendre ça ?</p> + +<p>— Ça n’est pas difficile à comprendre !… Son +âme est vile.</p> + +<p>Serejka loucha vers lui et répliqua d’un air +méprisant :</p> + +<p>— Vile ? Eh ! mangeurs de terre aux faces +camuses ! Vous ne comprenez rien à la vie. Il ne +vous faut chez une femme que de gros tétons, +et son caractère ne vous fait rien. Et c’est dans +le caractère qu’est toute la couleur d’un être +humain. Une femme sans caractère, c’est du +pain sans sel. Peux-tu tirer du plaisir d’une +balalaïka sans corde ? Chien !</p> + +<p>— C’est le vin d’hier qui te fait parler ainsi ! +lança Vassili.</p> + +<p>Il avait grande envie de demander où et comment +Serejka avait vu Malva et Iakov la veille, +mais une honte le retenait.</p> + +<p>Dans la cabane, il versa à Serejka tout un +verre d’eau-de-vie pure, dans l’espoir que le +drôle en serait gris et lui raconterait tout, de +lui-même, sans attendre de questions.</p> + +<p>Mais Serejka but, toussa et, rasséréné, s’assit +à la porte, s’étirant et bâillant.</p> + +<p>— Boire, c’est comme si l’on avalait du feu, +dit-il.</p> + +<p>— Il faut dire que tu sais boire ! répliqua Vassili, +frappé de la rapidité avec laquelle Serejka +avait avalé l’eau-de-vie.</p> + +<p>— Ah ! oui, dit l’autre en secouant sa tête +fauve.</p> + +<p>Il s’essuya de la main les moustaches et se +mit à parler d’un air crâne et doctoral : — Je +sais boire, frère. Je fais tout vite et droit, et voilà +tout ! Sans crochets… Marche droit et voilà +tout !… Et où j’arriverai, n’importe ! De la terre +on ne peut retomber que sur la terre…</p> + +<p>— Tu voulais aller au Caucase ? demanda Vassili +qui manœuvrait avec précaution vers son but.</p> + +<p>— Et j’irai quand je le voudrai. Quand je le +voudrai tout à fait… Je vais tout droit : une, +deux ! et ça y est. Ça réussit à mon gré, ou j’ai +une bosse au front… C’est simple.</p> + +<p>— Très simple. C’est à peu près comme si tu +n’avais pas de cervelle.</p> + +<p>Serejka reprit d’un ton moqueur :</p> + +<p>— Et toi, tu es si intelligent !… Combien de +fois t’a-t-on fouetté de verges au village ?</p> + +<p>Vassili le regarda et se tut.</p> + +<p>— Bien souvent, à ce qu’il paraît… Et c’est très +bien que vos autorités vous poussent l’esprit de +bas en haut… Eh ! toi ! Que peux-tu faire avec +ta cervelle ? Où iras-tu ? Que peux-tu inventer ? +Dis. Au lieu que moi, sans m’embarrasser de +rien, je vais tout droit, et voilà tout. Et sûrement +j’irai plus loin que toi.</p> + +<p>— Ça, c’est possible, confirma Vassili. Peut-être +iras-tu jusqu’en Sibérie…</p> + +<p>— Aïe ! aïe !</p> + +<p>Et Serejka éclata d’un rire sincère.</p> + +<p>Il ne perdait pas la tête, en dépit de l’espoir +de Vassili, que cela fâchait. Le vieux ne voulait +pas lui donner un second verre, mais Serejka +le tira lui-même d’embarras.</p> + +<p>— Pourquoi ne me demandes-tu pas des nouvelles +de Malva ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela peut me faire ? dit Vassili +avec indifférence, bien qu’il frissonnât d’un +secret pressentiment.</p> + +<p>— Puisqu’elle n’est pas venue ici dimanche, +tu devrais t’enquérir de ce qu’elle a fait. Je sais +bien que tu es jaloux. Vieux diable !</p> + +<p>— Il y en a beaucoup comme elle, dit Vassili +négligemment.</p> + +<p>— Beaucoup ? Vrai ? fit en l’imitant Serejka. +Eh ! paysans abrutis ! Qu’on vous donne du miel +ou du goudron, c’est tout un pour vous.</p> + +<p>— Qu’as-tu, toi, à la vanter ? Es-tu venu me +la proposer en mariage ? Mais il y a beau temps +que je l’ai épousée tout seul ! dit avec ironie +Vassili.</p> + +<p>Serejka le regarda, se tut un moment, et puis +commença de parler raisonnablement à Vassili +en lui posant la main sur l’épaule.</p> + +<p>— Je sais ça… Je sais très bien qu’elle est +avec toi. Je ne te gênais pas… je ne le voulais +pas et je n’en n’avais pas besoin. Mais maintenant, +cet Iakov, ton fils, tourne tout le temps +autour d’elle ; bats-le rouge, entends-tu ? Sinon, +c’est moi qui le battrai… Tu es un robuste +gaillard, bien qu’un fameux imbécile… Je ne +t’ai pas gêné, moi, souviens-t’en.</p> + +<p>— C’est donc ça ? Maintenant, toi aussi, tu te +mets après elle ? demanda sourdement Vassili.</p> + +<p>— Va, si j’en étais sûr moi-même, je vous +aurais tous jetés hors de mon chemin, et voilà +tout ! Mais qu’ai-je besoin d’elle ?</p> + +<p>— Alors, de quoi te mêles-tu ?</p> + +<p>Serejka ouvrit de grands yeux et rit.</p> + +<p>— De quoi je me mêle ? le diable seul le sait. +C’est une femme… pimentée. Elle me plaît. Ou +bien peut-être me fait-elle pitié…</p> + +<p>Vassili le regardait avec méfiance. Il sentait +bien, au rire franc de Serejka, que le gars était +sincère et qu’il n’avait aucune vue sur Malva. +Pourtant, il dit :</p> + +<p>— Si c’était une intacte jeune fille, on pourrait +avoir pitié d’elle. Mais maintenant ce serait +drôle, vraiment !</p> + +<p>L’autre ne parlait pas, il regardait la barque +faire un circuit et tourner la proue vers la terre. +Le visage roux de Serejka était ouvert et semblait +bon et simple.</p> + +<p>Vassili s’adoucit à le voir.</p> + +<p>— Tu as raison, c’est une brave femme… +elle n’est que légère. Iakov aura de mes nouvelles, +le chien !</p> + +<p>— Il ne me revient pas… Il sent le village, et +je ne supporte pas cette odeur-là, déclara +Serejka.</p> + +<p>— Est-ce qu’il lui court après ? demanda +entre ses dents Vassili, tout en caressant sa +barbe.</p> + +<p>— Je te crois ! Tu verras qu’il se mettra entre +vous deux comme un mur.</p> + +<p>— Je ne lui conseille pas d’essayer !</p> + +<p>Au loin, sur la mer, s’ouvrit l’éventail rose des +rayons de l’aurore. Déjà le soleil sortait de l’eau +dorée. Dans le bruit des vagues arriva de la +barque le faible cri :</p> + +<p>— Tire !</p> + +<p>— Levez-vous, les enfants. Mettez-vous à la +corde ! commanda Serejka en sautant sur +ses pieds.</p> + +<p>Et bientôt tous les cinq tiraient leur côté du +filet. De l’eau, se tendait vers le bord une longue +corde, souple et vibrante, et les pêcheurs, accrochés +aux sangles, tiraient en gémissant.</p> + +<p>L’autre bout du filet était ramené à la côte +par la barque, qui glissait sur les vagues, et le +mât coupait l’air en se balançant de droite à +gauche.</p> + +<p>Le soleil, éclatant et superbe, s’éveillait au-dessus +de la mer.</p> + +<p>— Quand tu verras Iakov, dis-lui de venir +demain ! recommanda Vassili à Serejka.</p> + +<p>— C’est entendu !</p> + +<p>La barque aborda, et les pêcheurs, sautant sur +le sable, tirèrent leur aile du filet. Les deux +groupes se réunirent peu à peu et les flotteurs +de liège, sautant sur l’eau, formaient un demi-cercle +régulier.</p> + +<hr> + + +<p>Très tard, le soir du même jour, quand les +ouvriers de la pêcherie eurent fini leur souper, +Malva, lasse et rêveuse, s’était assise sur un +bateau démoli et retourné, et regardait la mer +déjà vêtue de crépuscule. Là-bas brillait un +feu, et Malva savait que c’était Vassili qui l’avait +allumé. Solitaire, perdue dans le lointain sombre, +la flamme s’élançait, par moments, puis +retombait, comme brisée. Et Malva était triste +de voir ce point rouge, abandonné dans le désert +et palpitant faiblement parmi l’infatigable et +incompréhensible murmure des vagues.</p> + +<p>— Pourquoi restes-tu là ? fit la voix de +Serejka derrière elle.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela te fait ? répliqua-t-elle +sèchement sans le regarder.</p> + +<p>— C’est curieux.</p> + +<p>Il se taisait, l’examinait, prit une cigarette, +l’alluma et se mit à cheval sur le bateau. Puis, +se rendant compte que Malva n’était pas disposée +à parler, il lui dit amicalement :</p> + +<p>— Quelle drôle de femme tu es ! Tantôt tu fuis +tout le monde, tantôt tu te jettes au cou de chacun.</p> + +<p>— Au tien, peut-être ? demanda Malva nonchalamment.</p> + +<p>— Pas au mien, mais à celui d’Iakov.</p> + +<p>— Ça te fait envie ?</p> + +<p>— Hum ! Veux-tu que nous parlions à cœur +ouvert ?</p> + +<p>Elle était assise de côté ; il ne put voir son +visage quand elle lui lança brièvement :</p> + +<p>— Parle.</p> + +<p>— As-tu rompu avec Vassili, dis ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien, répondit-elle après un +silence. Quel besoin as-tu de le savoir ?</p> + +<p>— Comme ça, par ennui.</p> + +<p>— Je suis fâchée contre lui.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Il m’a battue.</p> + +<p>— Est-il possible ? lui ?… Et tu le lui as permis ?… +Aie, aïe !</p> + +<p>Serejka n’en revenait pas. Il tâchait de voir +le visage de Malva et faisait une grimace ironique.</p> + +<p>— Si j’avais voulu, je ne l’aurais pas laissé +faire ! répondit-elle avec colère.</p> + +<p>— Comment ça ?</p> + +<p>— Je ne voulais pas me défendre.</p> + +<p>— Tu l’aimes donc tant que ça, ce vieux chat +gris ? dit Serejka en lançant une bouffée de fumée. +En voilà une affaire ! Et moi qui pensais +que tu valais mieux que ça.</p> + +<p>— Je n’aime personne de vous ! reprit-elle, de +nouveau indifférente, et chassant la fumée avec +sa main.</p> + +<p>— Tu mens, bien sûr.</p> + +<p>— Pourquoi mentirais-je ? demanda-t-elle, et, +au son de sa voix, Serejka reconnut qu’effectivement +elle n’avait aucune raison de mentir.</p> + +<p>— Mais, si tu ne l’aimes pas, comment as-tu +pu lui permettre de te battre ?</p> + +<p>— Est-ce que je sais ?… Laisse-moi tranquille.</p> + +<p>— Drôle ! dit Serejka en secouant la tête.</p> + +<p>Et tous les deux se turent.</p> + +<p>La nuit approchait. Les ombres tombaient des +lents nuages sur la mer. Les vagues sonnaient.</p> + +<p>Le feu de Vassili s’était éteint sur le cap, mais +Malva continuait à regarder par là. Et Serejka +examinait la jeune femme.</p> + +<p>— Écoute, dit-il, sais-tu ce que tu veux ?</p> + +<p>— Si seulement je pouvais le savoir ! répondit-elle +tout bas, avec un profond soupir.</p> + +<p>— Tu ne le sais pas ? C’est mauvais, reprit +avec assurance Serejka. Moi, je sais toujours !</p> + +<p>Et, avec une nuance de tristesse, il ajouta :</p> + +<p>— Seulement il est rare que je veuille quelque +chose…</p> + +<p>— Et moi, j’ai toujours envie de quelque +chose, dit Malva. Je veux… quoi ? je ne sais +pas. Parfois je voudrais sauter dans un bateau +et aller dans la mer, loin, loin. Et d’autres +fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes +des toupies qui tourneraient, tourneraient devant +moi. Je les regarderais et je rirais. Tantôt +j’ai pitié de tout le monde, et surtout de moi-même ; +tantôt je voudrais tuer tout le monde, +et puis moi-même… d’une mort horrible. Et je +m’ennuie, et puis je voudrais rire, et tous les +hommes sont des bûches !</p> + +<p>— Du bois pourri, consentit Serejka doucement, +je me disais bien : « Toi, tu n’es ni chat, +ni poisson, ni oiseau… Et tu as de tout cela en +toi. Tu ne ressembles pas aux autres femmes… »</p> + +<p>— Et, Dieu merci ! pour cela au moins, dit +Malva avec un sourire.</p> + +<p>A leur gauche, derrière une chaîne de collines +sablonneuses, apparut la lune, les inondant de +sa lueur d’argent. Large et douce, elle montait +lentement sur le ciel bleu, et la lumière brillante +des étoiles pâlissait et fondait à sa clarté égale +et rêveuse.</p> + +<p>— Tu penses trop, voilà ce que c’est ! dit avec +conviction Serejka, jetant sa cigarette en l’air. +Et quand on pense, on se dégoûte de vivre… Il +faut toujours être en action, il faut toujours que +les gens tournent autour de vous… et qu’ils +sentent que vous vivez. Il faut battre la vie pour +qu’elle ne moisisse pas. Agite-toi en elle, de ci, +de là, tant que tu en auras la force, et alors tu +ne t’ennuieras pas.</p> + +<p>Malva s’égaya.</p> + +<p>— C’est peut-être vrai, ce que tu dis là. Il me +semble parfois que si on mettait le feu, la nuit, +à une des baraques… ça ferait une danse !</p> + +<p>— A la bonne heure ! s’écria l’autre avec enthousiasme, +et il lui tapa sur l’épaule. Sais-tu +ce que je te conseillerais… nous pourrions faire +quelque chose de drôle, veux-tu ?</p> + +<p>— Qu’est-ce ? demanda Malva avec animation.</p> + +<p>— As-tu bien chauffé Iakov ?</p> + +<p>— Il brûle comme un feu clair ! dit-elle avec +entrain.</p> + +<p>— Est-ce possible ? Lance-le sur son père. +Vrai ! Ce sera drôle. Ils s’empoigneront comme +deux ours… Chauffe un peu le vieux, et celui-là +encore… Et puis nous les lâcherons l’un contre +l’autre.</p> + +<p>Malva regardait attentivement son visage taché +de roux, qui souriait gaiement. Éclairé par la +lune, il paraissait moins bariolé que de jour, à +la clarté du soleil. Il n’exprimait ni haine, ni +rien, sauf de la bonhomie et de l’animation, dans +l’attente d’une réponse.</p> + +<p>— Pourquoi les détestes-tu ? demanda Malva, +soupçonneuse.</p> + +<p>— Moi ?… Vassili, c’est un brave paysan. Mais +Iakov ne vaut rien. En général, vois-tu, je n’aime +pas les paysans ; ce sont tous des coquins. Ils +savent affecter d’être malheureux, se font donner +du pain et tout. Or, ils ont une Municipalité qui +s’occupe d’eux. Ils ont de la terre et du bétail. +J’ai été cocher d’un médecin municipal : alors je +les ai vus, les paysans ! Puis, j’ai longtemps été +chemineau. Quand j’arrivais dans un village et +que je demandais du pain : « Oh ! oh ! qui es-tu ? +que fais-tu ? donne ton passeport… » On m’a +battu plus d’une fois, tantôt parce qu’on me +prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans +raison aucune. On m’a mis en prison… Ils gémissent +et feignent de ne pouvoir vivre, bien +qu’ils aient une attache à la terre. Et moi, que +suis-je contre eux ?</p> + +<p>— N’es-tu pas un paysan ?</p> + +<p>— Je suis citadin, dit avec quelque orgueil +Serejka, citadin de la ville d’Ouglitch.</p> + +<p>— Et moi de Pavlicha, dit Malva, songeuse.</p> + +<p>— Je n’ai personne pour me protéger. Et les +paysans, que diable, ils peuvent vivre ! Ils ont +une Municipalité et tout.</p> + +<p>— Qu’est-ce que la Municipalité ? demanda +Malva.</p> + +<p>— La Municipalité ? Que le diable l’emporte si +je sais !… C’est fait pour les paysans, c’est leur +conseil… Laissons ça ! Parlons de notre affaire. +Veux-tu préparer cette histoire, dis ? Il n’en +résultera rien, ils se battront seulement un +peu… Je t’aiderai. Vassili t’a battue, hein ? Alors +que son fils lui rende les coups que tu as reçus !</p> + +<p>— Pourquoi pas ? dit en souriant Malva. Ça +ne serait pas mal…</p> + +<p>— Pense un peu, n’est-ce pas agréable de voir +comment les gens se défoncent les côtes à cause +de toi, à cause de tes seules paroles. Tu as +remué la langue une fois, deux fois, et c’est fait.</p> + +<p>Serejka lui vanta longtemps et avec feu les +charmes du rôle qu’il lui proposait. Il était à la +fois farceur et sérieux, et s’entraînait lui-même +sincèrement.</p> + +<p>— Ah ! si j’avais été, moi, une belle femme ! +quel branle-bas j’aurais fait sur la terre ! s’écria-t-il +en manière de conclusion.</p> + +<p>Puis il se prit la tête dans ses deux mains, la +serra fort, ferma les yeux et se tut.</p> + +<p>La lune était haute quand ils se séparèrent. +Après leur départ, la beauté de la nuit fut plus +grande. Il ne resta que la mer illimitée et merveilleuse, +argentée par la lune, et le ciel semé +d’étoiles. Il y avait encore des collines de sable, +des buissons de saules, et deux longues baraques +noires comme d’immenses et grossiers +cercueils déposés là. Mais tout cela était insignifiant +devant la mer et les étoiles qui la +contemplaient en scintillant froidement.</p> + +<hr> + + +<p>Le père et le fils étaient assis dans la cabane, +en face l’un de l’autre, et prenaient de l’eau-de-vie +que le fils avait apportée pour amadouer le +vieux et ne pas s’ennuyer en sa compagnie. +Serejka avait dit à Iakov que le père était fâché +contre lui à cause de Malva et qu’il avait menacé +de battre Malva jusqu’à ce qu’elle fût à demi-morte : +la jeune femme était informée de cette +menace et cela l’empêchait de céder à Iakov. +Serejka s’était méchamment moqué de lui.</p> + +<p>— Il te corrigera de tes fredaines. Il te tirera +si bien les oreilles, qu’elles seront longues d’une +demi-aune. Mieux vaut ne pas te trouver sur +son chemin.</p> + +<p>Les railleries de ce garçon roux et désagréable +provoquèrent en Iakov un ressentiment +aigu contre son père… Et Malva dont il ne pouvait +rien tirer ! Ses yeux étaient parfois prometteurs, +parfois tristes, et puis elle exaspérait +en lui le désir jusqu’à la douleur.</p> + +<p>Iakov vint chez le père ; il le considérait +comme une pierre sur son chemin, qu’il était +impossible d’escalader ni de contourner. Mais, se +sentant de force contre cet adversaire, Iakov +lui plongeait dans les yeux un regard qui voulait +dire : « Touche-moi, si tu l’oses ! »</p> + +<p>Ils avaient déjà pris deux verres chacun, +sans avoir encore échangé de paroles, sauf quelques +phrases insignifiantes sur la vie à la pêcherie. +Seuls au milieu de la mer, ils accumulaient +en eux de la haine, et tous deux savaient que +bientôt cette haine, allait éclater et les enflammer.</p> + +<p>Les nattes de la cabane frémissaient au vent, +les écorces s’entre-choquaient, le chiffon rouge +au bout du mât murmurait quelque chose. Tous +ces bruits étaient timides et pareils au bégaiement +sans suite et incertain d’une prière. Et les +vagues mugissaient, libres et impassibles.</p> + +<p>— Et Serejka, s’enivre-t-il toujours ? demanda +Vassili, bourru.</p> + +<p>— Il est gris tous les soirs, répondit Iakov en +versant de l’eau-de-vie à son père.</p> + +<p>— Il finira mal ! Voilà ce que c’est que la vie +dévergondée et sans retenue… Et toi aussi, tu +deviendras comme lui.</p> + +<p>Iakov n’aimait pas Serejka, et c’est pourquoi +il répliqua :</p> + +<p>— Je ne deviendrai jamais comme lui.</p> + +<p>— Non ? dit Vassili en fronçant les sourcils. +Je sais, moi, ce que je dis… Combien de temps +y a-t-il que tu es ici ? Déjà deux mois ; il faudra +bientôt s’occuper du retour. Et combien d’argent +as-tu mis de côté ?</p> + +<p>Il avala, d’un air mécontent, l’eau-de-vie que +son fils lui avait versée, et, prenant sa barbe +dans sa main, il la tira si fort que sa tête branla.</p> + +<p>— En si peu de temps, je n’ai guère pu gagner +d’argent ! objecta judicieusement Iakov.</p> + +<p>— Si c’est comme ça, il ne te reste rien à +faire ici ; retourne au village.</p> + +<p>Iakov sourit.</p> + +<p>— Pourquoi ces grimaces ? s’écria d’une voix +menaçante Vassili, exaspéré du flegme de son +fils. Ton père te parle, et tu ris. Peut-être commences-tu +trop tôt à te croire libre ? Il faudra te +remettre le harnais.</p> + +<p>Iakov se versa de l’eau-de vie et la but. Ces +grossières remontrances l’offensaient, mais il +se maîtrisait, cachant sa pensée et évitant de +mettre son père en fureur. Il commençait à se +sentir intimidé devant cette mine sévère et dure.</p> + +<p>Et Vassili, voyant que son fils avait bu seul, +sans lui remplir son verre, se fâcha plus encore, +tout en gardant un calme apparent.</p> + +<p>— Ton père te dit : « Va à la maison », et tu +lui ris au nez ! C’est bon ! je vais te parler autrement… +Réclame ton argent samedi et… +marche !… au village !… Tu entends ?</p> + +<p>— Je n’irai pas, dit avec fermeté Iakov, et il +hocha la tête résolument.</p> + +<p>— Comment ? hurla Vassili ; et, s’appuyant +des deux mains au tonneau, il se leva. Est-ce +à toi que je m’adresse ou non ? Chien qui hurles +contre ton père !… Tu as oublié que je puis faire +ce que je veux de toi, tu l’as oublié, dis ?</p> + +<p>Ses lèvres tremblaient, son visage était convulsé ; +deux grosses veines se gonflaient sur ses +tempes.</p> + +<p>— Je n’ai rien oublié, dit à demi-voix Iakov, +sans regarder le père. Et toi, n’as-tu rien oublié ?</p> + +<p>— Ce n’est pas à toi de me faire la morale ; je +te briserai en morceaux !…</p> + +<p>Iakov évita la main que le père levait au-dessus +de sa tête, et, sentant monter en lui une +haine sauvage, il dit, les dents serrées :</p> + +<p>— Ne me touche pas !… Nous ne sommes pas +au village.</p> + +<p>— Tais-toi, je suis ton père partout…</p> + +<p>— Ici, tu ne me feras pas frapper de verges. +Ici, c’est différent, ricana Iakov au nez de son +père et il se leva lentement.</p> + +<p>Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Vassili, +les yeux injectés de sang, le cou tendu, les +mains crispées, soufflait au visage de son fils son +haleine brûlante d’eau-de-vie ; et Iakov s’était +rejeté en arrière, il guettait les mouvements de +son père, prêt à parer les coups, paisible extérieurement, +mais fumant de sueur. Entre eux +il y avait le tonneau qui servait de table.</p> + +<p>— Je ne te battrai pas, peut-être ? cria d’une +voix enrouée Vassili, courbant le dos comme un +chat qui se prépare à bondir.</p> + +<p>— Ici, tous sont égaux. Tu es un ouvrier, moi +aussi.</p> + +<p>— C’est comme ça ?</p> + +<p>— Oui, c’est comme ça. Pourquoi te jettes-tu +sur moi ? Tu te figures que je ne comprends +pas. C’est toi qui as commencé…</p> + +<p>Vassili hurla et leva le bras si rapidement +qu’Iakov n’eut pas le temps de s’écarter. Le +coup lui tomba sur la tête ; il chancela et grinça +des dents à la face furieuse de son père, qui de +nouveau le menaçait.</p> + +<p>— Attends ! lui cria-t-il en serrant les poings.</p> + +<p>— Attends toi-même !</p> + +<p>— Laisse-moi, je te dis !</p> + +<p>— Ah ! c’est ainsi que tu parles à ton père ?… +ton père ? ton père ?…</p> + +<p>Ils étaient à l’étroit, et leurs jambes s’embarrassaient +dans les sacs vides, la souche et le +tonneau renversé. Se protégeant de son mieux +contre les coups du père, Iakov, pâle et en sueur, +sombre, les dents serrées, les yeux brillants +comme ceux d’un loup, reculait lentement, et +le père fonçait sur lui, gesticulant avec férocité, +aveugle de rage, étrangement échevelé : il se +hérissait comme un sanglier en fureur.</p> + +<p>— Arrête… c’est assez… cesse ! disait Iakov, +terrible et froid, en sortant de la cabane.</p> + +<p>Le père rugissait et avançait toujours, mais +ses coups ne faisaient que rencontrer les poings +d’Iakov.</p> + +<p>— Voilà, voilà !</p> + +<p>Iakov, qui se savait le plus fort et le plus +adroit, le narguait.</p> + +<p>— Attends, attends un peu !</p> + +<p>Mais Iakov sauta de biais et courut vers la +mer. Vassili se jeta à sa poursuite, la tête +baissée et les bras tendus ; mais il buta contre +un obstacle et tomba, la poitrine contre terre. Il +se mit rapidement à genoux, puis s’assit, les +mains appuyées sur le sable. Il était complètement +exténué par cette lutte et il hurla plaintivement, +de rage inassouvie et de l’amère +conscience de sa faiblesse.</p> + +<p>— Sois maudit ! cria-t-il, en allongeant le cou +vers Iakov et soufflant l’écume furieuse de ses +lèvres tremblantes.</p> + +<p>Iakov s’était adossé contre une barque et +regardait attentivement. Il frottait d’une main +sa tête meurtrie. Une des manches de sa blouse, +déchirée, pendait à un fil ; le col aussi était en +lambeaux, et sa poitrine blanche et moite, +brillait au soleil comme si elle avait été frottée +d’huile. Il éprouvait du mépris pour son père ; +il l’avait cru plus fort, et, maintenant qu’il le +voyait, défait et lamentable, assis là sur le sable, +à lui montrer les poings, il souriait avec indulgence +du sourire blessant du fort au faible.</p> + +<p>— Que le tonnerre t’écrase ! Je te maudis à +jamais !</p> + +<p>Vassili clama si fort sa malédiction qu’Iakov se +tourna involontairement du côté de la pêcherie, +comme s’il pensait qu’on pourrait y entendre +ce cri douloureux de faiblesse. Mais il n’y avait +là que les vagues et le soleil. Il cracha et +dit :</p> + +<p>— Crie, crie plus fort ! A qui feras-tu peur ? +Et s’il y a eu quelque chose entre nous, je te +dirai tout de suite, pour en finir…</p> + +<p>— Tais-toi ! va-t’en ! hors de ma vue ! Va-t’en ! +criait Vassili.</p> + +<p>— Je n’irai pas au village… je passerai +l’hiver ici, dit Iakov sans faire attention à ces +cris, mais en guettant toujours les mouvements +de son père. On est mieux ici. Je comprends +cela… je ne suis pas un imbécile. Ici le travail +est moins dur, et la liberté plus grande… Là +tu serais toujours à me commander, et ici, +essaye un peu !</p> + +<p>Il fit la nique à son père et se mit à rire, doucement, +mais de telle manière que Vassili, de +nouveau en fureur, sauta sur ses pieds et, saisissant +une rame, bondit en vociférant :</p> + +<p>— A ton père ?… Ah ! je te tuerai !</p> + +<p>Mais quand, fou de rage, il atteignit la barque, +Iakov était déjà loin. Il courait, et la manche +arrachée de sa blouse flottait dans l’air derrière +lui.</p> + +<p>Vassili jeta la rame contre son fils, mais sans +le toucher. A bout de force, il s’effondra dans +le bateau et gratta le bois avec ses ongles, tandis +que l’autre lui criait de loin :</p> + +<p>— Comment n’as-tu pas honte ? Tu es vieux +déjà… te mettre dans un pareil état pour une +femme. Eh ! je ne retournerai pas au village…, +non, je n’y retournerai pas. Vas-y toi-même… +Tu n’as rien à faire ici.</p> + +<p>— Iakov, tais-toi ! ordonna Vassili, et son +hurlement couvrit la voix d’Iakov. Je te tuerai… +Va-t’en !</p> + +<p>Mais Iakov marchait maintenant et riait.</p> + +<p>Vassili le regardait avec des yeux fous. Le +voilà qui diminuait, ses jambes semblaient +s’enfoncer dans le sable… il y disparaissait +jusqu’à mi-corps… jusqu’aux épaules… la tête +aussi… On ne le voyait plus. Mais, un instant +après, à quelque distance de l’endroit où il avait +disparu, de nouveau se montrèrent la tête, puis +les épaules, puis toute la personne d’Iakov… Il +était plus petit… Il se retournait et disait quelque +chose…</p> + +<p>— Maudit, maudit sois-tu ! répondait Vassili.</p> + +<p>L’autre fit un geste de la main, reprit sa marche, +et fut masqué par un monticule de sable.</p> + +<p>Vassili regarda longtemps encore dans la +même direction, jusqu’à ce que le dos lui fît mal +de cette pose incommode, — mi-couché contre le +bateau, les paumes appuyées au sol. Fourbu +et courbatu, il se leva et chancela, tant il +souffrait de tous ses membres. Sa ceinture lui +était remontée sous les bras ; il la détacha de ses +doigts raides, la porta à ses yeux et la jeta sur +le sable. Puis il alla vers sa hutte et, s’arrêtant +devant un creux du terrain, il se souvint que +c’était là qu’il était tombé et que, sans cela, il +aurait peut-être rattrapé son fils.</p> + +<p>Dans la cabane, tout était en désordre. Vassili +chercha des yeux la bouteille d’eau-de-vie et, la +trouvant entre les sacs, la ramassa. Vassili tira +péniblement le bouchon et, s’enfonçant le goulot +dans la bouche, il voulut boire… Mais la bouteille +lui heurtait les dents et le liquide lui coulait +sur la barbe et sur la poitrine. L’alcool était fade +comme de l’eau.</p> + +<p>Dans la tête de Vassili tout se brouillait ; son +cœur lui pesait, son dos fui faisait mal.</p> + +<p>— Je suis vieux… voilà ce que c’est ! dit-il tout +haut.</p> + +<p>Et il s’affaissa sur le sable, à la porte de la +cabane.</p> + +<p>Devant lui la mer immense, paresseuse et +soupirante, pleine de force et de beauté. Les +vagues riaient, comme toujours bruyantes et +folles. Vassili regarda longtemps l’eau et se +rappela les paroles avides de son fils :</p> + +<p>— Si tout cela était de la terre, de la terre +noire qu’on pourrait labourer !…</p> + +<p>Un âpre sentiment d’ennui envahit l’âme +du paysan. Il se frotta la poitrine avec force, +regarda autour de lui et soupira profondément. +Sa tête s’abattit et son dos se courba comme si +un poids immense l’eût écrasé. Un spasme lui +étreignait la gorge. Il toussa et se signa en regardant +le ciel. Une lourde pensée le terrassait.</p> + +<p>Parce que, pour une fille perdue, il avait +abandonné sa femme, avec laquelle il avait +vécu honnêtement plus de quinze années, le +Seigneur l’avait puni par la révolte de son fils. +Oui, Seigneur !…</p> + +<p>Son fils s’était moqué de lui, lui avait arraché +le cœur. C’était trop peu de le tuer, pour ce +qu’il avait fait à l’âme de son père… Tout cela +pour une gueuse. Ç’avait été un péché pour +lui, vieux déjà, de se lier avec elle, d’oublier +pour elle sa femme et son fils…</p> + +<p>Et voilà, le Seigneur, dans sa juste colère, le +lui rappelait, se servant du fils pour lui frapper +le cœur d’un châtiment mérité. Oui, Seigneur !…</p> + +<p>Vassili restait assis et se signait, et clignait +des yeux pour détacher de ses cils les larmes +qui l’aveuglaient.</p> + +<p>Et le soleil s’abaissait sur la mer, et le crépuscule +rouge s’éteignait dans le ciel. Un vent +tiède venait caresser le visage inondé de pleurs +du paysan. Plongé dans ses idées de repentir, +il resta là jusqu’à ce qu’il s’endormît, un peu +avant l’aube.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain de la querelle, Iakov partit avec +une équipe d’ouvriers dans une barque remorquée +par un vapeur. On allait, à une trentaine +de verstes, pêcher l’esturgeon dans une +baie. Il revint à la pêcherie au bout de cinq jours, +seul, dans un bateau à voile : on l’avait envoyé +chercher des provisions de bouche. Il était midi +quand Iakov arriva ; les ouvriers se reposaient +après leur dîner. Il faisait insupportablement +chaud, le sable brûlait les pieds ; les écailles et +les arêtes de poisson les piquaient. Iakov marchait +avec précaution vers les baraques et se +reprochait de ne s’être pas chaussé. Il hésitait à +retourner au bateau ; il avait hâte de manger et +de retrouver Malva. Pendant les heures d’ennui +sur mer, souvent il avait songé à elle. Il aurait +voulu savoir si le père et elle s’étaient revus et ce +qu’ils s’étaient dit… Peut-être le vieux l’avait-il +battue ? C’eût été bien fait ; elle en serait devenue +plus douce. Autrement, elle était trop provocante, +trop hardie.</p> + +<p>La pêcherie déserte sommeillait ; les grandes +baraques de bois, avec toutes leurs fenêtres ouvertes, +semblaient n’en plus pouvoir de chaleur. +Dans le bureau de l’inspecteur, un enfant criait… +Derrière un tas de tonneaux, des voix chuchotaient.</p> + +<p>Iakov alla dans cette direction ; il crut distinguer +la voix de Malva. Mais, arrivé aux tonneaux, +il recula d’un pas et s’arrêta.</p> + +<p>A l’ombre, sur le dos, le bras sous la nuque, +était le roux Serejka. Près de lui se trouvaient +d’un côté, Vassili, et, de l’autre, Malva.</p> + +<p>Iakov pensa : « Pourquoi est-il ici ? A-t-il +quitté son poste tranquille pour se rapprocher de +Malva et la surveiller ? Vieux diable ! Si la mère +savait tout ce qu’il manigance !… » Fallait-il +les aborder ou non ?</p> + +<p>— C’est ça, disait Serejka. Donc, il faut se +dire adieu. Bon ! va-t’en gratter la terre…</p> + +<p>Iakov frémit et fit une grimace de joie.</p> + +<p>— Je pars, dit Vassili.</p> + +<p>Alors Iakov s’avança hardiment :</p> + +<p>— Bonjour, la compagnie !</p> + +<p>Le père lui jeta un rapide regard et se détourna. +Malva ne broncha pas. Serejka remua +la jambe et dit en grossissant sa voix :</p> + +<p>— Voici notre fils bien-aimé, Iakov, qui revient +de lointains pays.</p> + +<p>Puis il ajouta, de sa voix ordinaire :</p> + +<p>— Il faudrait l’écorcher vif et faire des tambours +avec sa peau.</p> + +<p>Malva se mit à rire doucement.</p> + +<p>— Il fait chaud ! dit Iakov en s’asseyant à côté +d’eux.</p> + +<p>Vassili le regarda de nouveau, comme à contrecœur.</p> + +<p>— Je t’attends ici depuis le matin, Iakov. +L’inspecteur m’avait prévenu hier que tu devais +venir.</p> + +<p>Sa voix parut à Iakov plus faible qu’à l’ordinaire, +et sa figure était changée.</p> + +<p>— Je suis venu chercher des provisions, +annonça-t-il.</p> + +<p>Et il demanda une cigarette à Serejka.</p> + +<p>— Je n’ai pas de tabac pour un imbécile +comme toi ! répondit celui-ci sans bouger.</p> + +<p>— Je retourne à la maison, Iakov ! dit avec +gravité Vassili, creusant le sable avec son doigt.</p> + +<p>— Pourquoi cela ? reprit innocemment son fils.</p> + +<p>— N’importe… et toi, tu restes ?</p> + +<p>— Oui, je reste… Qu’avons-nous à faire tous +les deux à la maison ?</p> + +<p>— C’est bon, je ne dis rien. A ta guise ! Tu +n’es plus un enfant. Seulement, souviens-toi +que je ne traînerai pas longtemps. Je vivrai +peut-être, mais je ne sais pas comment je +travaillerai… J’ai perdu l’habitude de la terre… +Ainsi, souviens-toi que tu as ta mère par là.</p> + +<p>Il lui était évidemment pénible de parler. Les +mots s’empâtaient contre ses dents. Il se lissait +la barbe, et sa main tremblait.</p> + +<p>Malva l’épiait, Serejka avait à moitié fermé un +œil, et, de l’autre, qui était devenu tout rond, il +observait Iakov. Le gars était joyeux et, craignant +de se trahir, se taisait et regardait ses pieds.</p> + +<p>— N’oublie donc pas ta mère, Iakov. Pense +que tu lui restes seul ! disait Vassili.</p> + +<p>— Je sais, dit Iakov en haussant les épaules.</p> + +<p>— C’est bien si tu le sais, ajouta le père avec +un regard méfiant. Je te dis seulement de ne +pas l’oublier.</p> + +<p>— Bien !…</p> + +<p>Vassili soupira profondément. Durant quelques +minutes, tous gardèrent le silence. Puis Malva +dit :</p> + +<p>— On va bientôt sonner à l’ouvrage.</p> + +<p>— Je pars ! annonça Vassili en se levant. Et +tous se levèrent avec lui.</p> + +<p>— Adieu Serejka… S’il t’arrive d’être sur la +Volga, peut-être viendras-tu me voir ?… District +de Simbirsk, village de Maslo, près de Nicolo-Likovsk.</p> + +<p>— C’est bon ! dit Serejka.</p> + +<p>Il lui secoua la main et la garda longtemps +dans sa patte aux grosses veines, couverte de +laine rousse. Il souriait au visage sérieux et +triste de Vassili.</p> + +<p>— Nicolo-Likovsk est un grand bourg, tout +le monde le connaît, et nous sommes à quatre +verstes de là, expliquait le paysan.</p> + +<p>— C’est bon, j’irai si je passe de ce côté.</p> + +<p>— Adieu.</p> + +<p>— Adieu, cher homme.</p> + +<p>— Adieu, Malva ! murmura Vassili sans la +regarder.</p> + +<p>Elle s’essuya les lèvres sans se presser, avec +sa manche, lui jeta ses deux bras blancs autour +du cou et le baisa trois fois, sur les lèvres et +sur les joues.</p> + +<p>Il se troubla et prononça quelques paroles +indistinctes. Iakov baissait la tête, en dissimulant +un sourire ; et Serejka était tranquille et même +il bâillait légèrement en regardant le ciel.</p> + +<p>— Tu auras chaud pour marcher, dit-il.</p> + +<p>— N’importe !… Adieu, toi aussi, Iakov.</p> + +<p>— Adieu.</p> + +<p>Ils étaient en face l’un de l’autre, sans savoir +que faire. Le triste mot « adieu », qui venait de +résonner si uniformément à tant de reprises, +éveilla dans l’âme d’Iakov un sentiment de tendresse +pour son père, mais il ne savait comment +l’exprimer. Fallait-il embrasser le père comme +l’avait fait Malva, ou lui serrer la main comme +Serejka ?… Et Vassili était blessé de cette hésitation, +visible dans l’attitude de son fils, et puis +encore il éprouvait quelque chose comme de la +honte. Il se rappelait ce qui s’était passé sur le +cap et les baisers de Malva.</p> + +<p>— Ainsi, pense à ta mère ! dit enfin Vassili.</p> + +<p>— Mais oui ! répondit Iakov avec cordialité. +Ne t’inquiète pas… je sais…</p> + +<p>Et il secoua la tête.</p> + +<p>— C’est tout. Soyez heureux ! Que Dieu vous +protège… Ne gardez pas un mauvais souvenir de +moi… La bouilloire, Serejka, est enfouie dans le +sable près de la proue du bateau vert.</p> + +<p>— Qu’a-t-il besoin de la bouilloire ? demanda +brusquement Iakov.</p> + +<p>— Il a pris ma place, là-bas, sur le cap, expliqua +Vassili.</p> + +<p>Iakov regarda Serejka avec envie, puis Malva, +et baissa la tête pour cacher l’éclat joyeux de +son regard.</p> + +<p>— Adieu, frères, je m’en vais.</p> + +<p>Vassili les salua. Malva le suivit :</p> + +<p>— Je vais te reconduire un bout de chemin.</p> + +<p>Serejka se coucha par terre et s’empara de la +jambe d’Iakov qui se préparait à accompagner +Malva.</p> + +<p>— Arrête, où vas-tu ?</p> + +<p>— Laisse ! dit Iakov, faisant un mouvement +en avant.</p> + +<p>Mais Serejka lui avait saisi l’autre jambe.</p> + +<p>— Assieds-toi à côté de moi.</p> + +<p>— Pourquoi ? Quelle nouvelle bêtise est-ce +là ?</p> + +<p>— Ce ne sont pas des bêtises. Assieds-toi.</p> + +<p>Iakov obéit en serrant les dents.</p> + +<p>— Que veux-tu ?</p> + +<p>— Attends. Tais-toi… et moi, je réfléchirai et +puis je parlerai.</p> + +<p>Il toisa le gars et Iakov se soumit.</p> + +<p>Malva et Vassili marchèrent quelques instants +en silence. Les yeux de Malva brillaient étrangement. +Et Vassili était sombre et préoccupé. +Leurs pieds enfonçaient dans le sable et ils +avançaient lentement.</p> + +<p>— Vassia !</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>Il la regarda et se détourna aussitôt.</p> + +<p>— C’est moi qui t’ai brouillé exprès avec +Iakov… Vous auriez pu vivre ici tous les deux +sans vous quereller, dit-elle d’une voix égale +et posée. Il n’y avait pas une ombre de repentir +dans ses paroles.</p> + +<p>— Pourquoi as-tu fait cela ? demanda après +un silence Vassili.</p> + +<p>— Je ne sais pas… pour rien.</p> + +<p>Elle haussa les épaules, et sourit.</p> + +<p>— C’est beau, ce que tu as fait là ! dit-il avec +irritation.</p> + +<p>Elle se tut.</p> + +<p>— Tu me perdras mon garçon, tu le perdras +tout à fait, sorcière que tu es ! Tu ne crains +pas Dieu ; tu n’a pas de honte… Que vas-tu faire ?</p> + +<p>— Et que dois-je faire ? dit-elle.</p> + +<p>Une espèce d’angoisse ou de dépit sonnait +dans sa voix.</p> + +<p>— Ce que tu dois faire ? cria Vassili, s’allumant +d’une rage ardente.</p> + +<p>Il éprouvait un désir passionné de la frapper, +de la terrasser et de l’ensevelir dans le sable, de +lui donner des coups de bottes au visage, à la poitrine… +Il serra les poings et regarda en arrière.</p> + +<p>Là-bas, près des tonneaux, il vit Iakov et Serejka, +et leurs visages étaient tournés de son côté.</p> + +<p>— Va-t’en. Je t’écraserais !…</p> + +<p>Il s’arrêta et lui chuchota des injures à la face. +Ses yeux étaient pleins de sang, sa barbe tremblait, +et ses mains paraissaient se tendre involontairement +vers les cheveux de Malva, qui +sortaient de dessous le châle.</p> + +<p>Elle le regardait tranquillement de ses yeux +verts.</p> + +<p>— Tu mériterais qu’on te tue ! Attends, il se +trouvera bien quelqu’un pour te casser la tête.</p> + +<p>Elle sourit, se taisant toujours. Puis elle soupira +profondément et dit :</p> + +<p>— Assez maintenant. Adieu !</p> + +<p>Et, tournant brusquement sur les talons, elle +revint en arrière.</p> + +<p>Vassili hurlait après elle et grinçait des dents. +Malva, en marchant, s’appliquait à mettre ses +pieds dans les empreintes profondes des pieds de +Vassili, et, quand elle y avait réussi, elle les +effaçait soigneusement. Elle alla ainsi jusqu’aux +tonneaux, où Serejka la reçut avec cette +question :</p> + +<p>— Eh bien, l’as-tu reconduit ?</p> + +<p>Elle fit de la tête un signe d’affirmation et +s’assit à côté de lui. Et Iakov la regardait et +souriait doucement, remuant les lèvres comme +s’il disait des choses que lui seul entendait.</p> + +<p>— Et quand tu l’eus reconduit, l’as-tu pleuré ? +continua Serejka.</p> + +<p>— Quand iras-tu là-bas, au cap ? questionna-t-elle +à son tour, en indiquant la mer d’un mouvement +de la tête.</p> + +<p>— Ce soir.</p> + +<p>— J’irai avec toi.</p> + +<p>— Bravo ! J’aime ça.</p> + +<p>— Et moi aussi, j’irai ! déclara Iakov.</p> + +<p>— Qui t’invite ? fit Serejka, en pinçant les yeux.</p> + +<p>Un son de cloche, grêle et fêlé, retentit : l’appel +au travail. Les sons se pressaient dans l’air, les uns +après les autres, comme s’ils craignaient d’être +en retard, de mourir dans le bruit des vagues.</p> + +<p>— C’est elle qui m’invitera ! dit Iakov.</p> + +<p>Il regardait Malva avec défi.</p> + +<p>— Moi ? Qu’ai-je besoin de toi ? répliqua-t-elle, +surprise.</p> + +<p>— Parlons franchement, Iakov ! dit Serejka. +Si tu l’ennuies, je te battrai comme plâtre. Et +si tu la touches du doigt, je te tuerai comme une +mouche. Je te cognerai sur la tête et ce sera fini +de toi. J’ai des habitudes simples.</p> + +<p>Son visage, toute sa personne et ses bras +noueux, tendus vers la gorge d’Iakov, prouvaient +éloquemment que, pour lui, tuer un homme +était en effet une chose simple.</p> + +<p>Iakov recula d’un pas et dit d’une voix étranglée :</p> + +<p>— Attends ! c’est elle-même qui…</p> + +<p>— Tais-toi, voilà tout ! Qu’est-ce que cela signifie ? +Ce n’est pas toi, chien, qui mangeras +l’agneau. Si l’on te jette les os, dis merci. Assez ! +Qu’as-tu à rouler les yeux ?</p> + +<p>Iakov regarda Malva. Les yeux verts riaient +d’une façon blessante pour lui, et elle frôla +Serejka avec tant de câlinerie qu’Iakov se sentit +en nage.</p> + +<p>Ils s’en allèrent, côte à côte, et puis tous les +deux éclatèrent de rire. Iakov enfonça fortement +son pied droit dans le sable et resta ainsi, le +corps tendu en avant, le visage rouge, la poitrine +haletante.</p> + +<p>Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait +une silhouette humaine, petite et sombre ; +à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer puissante, +et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du +sable, toujours du sable, uniforme, désert, +morne. Iakov vit l’homme solitaire et, clignant +de ses yeux pleins de larmes, — des larmes d’humiliation +et de douloureuse incertitude, — il se +frotta rudement la poitrine de ses deux mains.</p> + +<p>Dans la pêcherie, on travaillait avec activité. +Iakov entendit la voix basse et succulente de +Malva qui s’écriait avec colère :</p> + +<p>— Qui a pris mon couteau ?</p> + +<p>Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la +mer riait.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">KONOVALOV</h3> + + +<p>En parcourant distraitement un journal, je +rencontrai un nom qui m’intéressa, — Konovalov, — et +je lus ce qui suit :</p> + +<p>« Hier soir, dans la chambre commune de la +prison, Alexandre Ivanovitch Konovalov, âgé de +quarante ans, citadin de la ville de Mourom, +s’est pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté +à Pskov pour vagabondage et était envoyé par +étapes à sa ville natale. D’après le rapport du +chef de prison, c’était un homme toujours tranquille, +silencieux et rêveur. Le suicide, d’après +l’avis du médecin, doit être attribué à la mélancolie. »</p> + +<p>Je lus cette note brève, en petits caractères, — la +fin des petites gens est toujours annoncée +en petits caractères, — je la lus et je pensai que +j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer +un peu la raison qui poussa cet homme rêveur +à s’évader de l’existence. Je l’avais connu, j’avais +demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit +de me taire à son sujet ; c’était un brave garçon, +et on en rencontre si peu sur le chemin de la +vie !</p> + +<p>… J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov +pour la première fois. A cette époque, je +travaillais dans une boulangerie comme aide du +pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien ; +il buvait épouvantablement, souvent il +gâtait la pâte, et, quand il était ivre, aimait +jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts +sur n’importe quoi des airs variés. Si le maître +boulanger lui faisait des observations au sujet +de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait +furieux, insultait son patron, l’insultait +sans pitié et ne manquait pas de parler de son +propre talent musical.</p> + +<p>— J’ai fait sécher la pâte ? criait-il en hérissant +ses longues moustaches rousses et en +remuant ses lèvres épaisses et toujours humides. — La +croûte est brûlée ? Le pain est +humide ? Ah ! toi, que le diable t’emporte, gredin +louche ! Est-ce pour faire cette besogne que je +suis au monde ? Sois maudit avec ta besogne. Je +suis un musicien ! As-tu compris ? Moi, quand +l’alto avait bu, je jouais à sa place ; quand le +hautbois était au cachot, je jouais du hautbois ; +que le cornet à piston soit malade, qui donc +pourrait bien le remplacer ? Soutchkov ! Présent ! +Très heureux de rendre service, mon capitaine. +Tim-tar-rom-da-di ! Et toi, paysan ? Donne-moi +mes gages.</p> + +<p>Et le patron, homme malsain et bouffi, avec +des yeux louches presque recouverts de graisse +et une figure de femme, balançait son énorme +ventre, frappait le sol de ses pieds courts et +gros et criait d’une voix perçante :</p> + +<p>— Brigand ! Assassin ! Judas ! Traître ! Mon +Dieu, pour quel crime m’as-tu infligé la présence +ici de cet homme ?</p> + +<p>Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel +ses bras et tout à coup annonçait d’une voix +haute, qui écorchait les oreilles :</p> + +<p>— Si je te faisais conduire au poste pour ton +tapage ?</p> + +<p>— Au poste, le serviteur du Tsar et de la +patrie ? rugissait le soldat, et il s’avançait, les +poings levés. Le patron reculait, crachait, soufflait +d’émotion et criait des injures. C’était tout +ce qu’il pouvait faire ; en été dans les villes de la +Volga, il est très difficile de trouver un pétrisseur.</p> + +<p>Des scènes de cette espèce avaient lieu presque +tous les jours. Le soldat buvait, gaspillait de la +pâte et jouait différentes marches, valses et +« numéros » comme il disait. Le maître grinçait +des dents et moi, en raison de tout cela, je +devais travailler pour deux, ce qui n’était pas +logique et me fatiguait beaucoup.</p> + +<p>Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y +eut entre le patron et le soldat, la scène suivante :</p> + +<p>— Eh ! soldat, dit le maître, qui fit son apparition +à la cuisine, le visage rayonnant et satisfait, +les yeux luisant d’un sourire perfide, eh ! +soldat, avance les lèvres et joue la marche du +départ.</p> + +<p>— Quoi encore ? dit d’une voix sombre le +soldat. Il était couché, à moitié ivre selon son +usage, sur le coffre à pâte.</p> + +<p>— Pars pour la guerre, caporal ! répondit le +patron radieux.</p> + +<p>— Où ça ? demanda le soldat, laissant choir +ses jambes du coffre, et pressentant quelque +mauvais tour.</p> + +<p>— Où tu voudras : contre le Turc ou contre +l’Anglais…</p> + +<p>— Comment faut-il comprendre cela ? cria +avec colère le soldat.</p> + +<p>— Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne +te garde pas une heure de plus. Monte, reçois +ton dû, et, aux quatre vents, marche !</p> + +<p>Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de +sa force et de l’embarras où était le patron, et +cette nouvelle chassa les vapeurs du vin : il ne +pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il +aurait, avec sa connaissance du métier, à se +trouver une place.</p> + +<p>— Ça, tu mens ! dit-il avec angoisse en se +levant.</p> + +<p>— Va-t’en, va-t’en donc…</p> + +<p>— M’en aller ?</p> + +<p>— File !</p> + +<p>— Cela veut dire que j’ai assez travaillé… Le +soldat secoua la tête avec amertume. — Tu as +sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me +chasses ! Bravo, c’est parfait !… Araignée !</p> + +<p>— C’est moi l’araignée ?</p> + +<p>Le patron bouillait.</p> + +<p>— Bien sûr ! Araignée, suceur de sang ! Voilà +ce que tu es ! dit avec conviction le soldat et il +gagna la porte en chancelant.</p> + +<p>Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient +de joie.</p> + +<p>— Essaye maintenant de trouver une place +chez n’importe qui ! Oui ! J’ai fait de toi de si beaux +portraits que, même si tu ne demandais pas de gages, +on ne te prendrait pas ! Nulle part on ne te +prendra. J’ai veillé sur ton sort, tête pourrie que +tu es !</p> + +<p>— Avez-vous un nouveau pétrisseur ? demandai-je.</p> + +<p>— Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un +ancien. Il a été mon aide. Et quel pétrisseur ! +C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses +moments… Il arrive, il prend de l’ouvrage et +pendant trois ou quatre mois il en abat comme +un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne +regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille +et il chante. Il chante si bien, mon petit, +qu’on ne peut l’écouter : le cœur en devient +lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met +à boire.</p> + +<p>Le patron soupira et fit un geste découragé de +la main.</p> + +<p>— Et, quand il se met à boire, il est impossible +de l’arrêter. Il boira jusqu’au moment où il +tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement. +Alors il a honte, ou quoi ? et disparaît +comme le diable à la fumée de l’encens. Tiens, le +voilà ! Tu es là pour de bon, Sacha ?</p> + +<p>— Mais oui ! répondit du seuil une voix profonde.</p> + +<p>Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se +tenait un homme d’une trentaine d’années, +grand et large d’encolure. Son costume était +celui du parfait vagabond, sa personne et son +visage étaient ceux d’un slave, d’une rare pureté +de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement +sale et déchirée, un large pantalon de +toile, et, comme chaussure, un pied portait +les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte +de cuir. Les cheveux, châtain clair, étaient +mêlés, et d’entre les mèches sortaient des copeaux, +des brins de paille, du papier ; tout +cela se retrouvait aussi dans sa superbe barbe +rousse, qui s’étendait sur sa poitrine et la recouvrait +de son large éventail. Le visage, allongé, +pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, +rêveurs et qui me regardaient avec une expression +caressante. Ses lèvres, belles bien que pâles, +souriaient sous la moustache rousse. Son sourire +paraissait dire :</p> + +<p>— Voici comment je suis… Ne m’en veuillez +pas.</p> + +<p>— Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le +patron en se frottant les mains et regardant avec +amour la large personne de son nouveau pétrisseur. +L’autre avança en silence, me tendit son +énorme main ; nous nous dîmes bonjour. Il +s’assit sur le banc, avança ses jambes, les examina +et dit au patron :</p> + +<p>— Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, +des chaussures, et encore de la toile pour un +bonnet.</p> + +<p>— Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. +J’ai des bonnets. Tu auras ce soir les chemises +et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage, seulement : +je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne +n’offensera jamais Konovalov, parce que +lui-même n’a jamais offensé personne. Est-ce +que le patron est une brute ? J’ai travaillé moi-même, +je sais que c’est dur parfois. Eh ! bien, +restez, mes enfants, et moi je m’en vais.</p> + +<p>Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait +autour de lui en souriant silencieusement. La +cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois +fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de +la rue. Il y avait peu de lumière, peu d’air, mais +beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière +de farine. Le long des murs, d’immenses coffres : +l’un avec de la pâte, l’autre avec de la farine, le +troisième vide. Et, sur chacun des coffres, tombait +de la fenêtre une raie de lumière grise. Un +énorme poêle occupait presque le tiers de la +cuisine ; sur le plancher sale gisaient des sacs de +farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, +de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le +mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle +parlait sans bruit. L’odeur du levain et de l’humidité +pénétrait l’air malsain.</p> + +<p>Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par +son poids, et le mélange de la lumière du jour +avec celle du feu donnait un éclairage indécis et +fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par +la fenêtre un bruit sourd, la poussière volait. +Konovalov regarda tout cela, soupira et, se +tournant à demi vers moi, demanda d’une voix +ennuyée :</p> + +<p>— Il y a longtemps que tu travailles ici ?</p> + +<p>Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant +à la dérobée.</p> + +<p>— Quelle prison ! soupira-t-il. Allons dans la +rue nous asseoir près de la porte, veux-tu ?</p> + +<p>Nous allâmes à la porte cochère nous installer +sur un banc.</p> + +<p>— Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai +pas tout de suite à ce caveau… Je ne puis +pas… Pense un peu, je viens de la mer… J’ai +travaillé comme chargeur sur la Caspienne… +Et puis, de cette vastitude tomber dans ce trou !</p> + +<p>Il me regarda avec un sourire triste, puis se +tut, examinant attentivement les passants. Dans +ses yeux bleus et limpides, il y avait une profonde +et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il +faisait lourd, bruyant et poussiéreux, et les ombres +des maisons s’étendaient sur la route. Konovalov +restait assis, le dos contre le mur, les bras +croisés sur sa poitrine, et caressait les poils +soyeux de sa barbe. Je voyais de biais son visage +ovale et pâle, et je pensais : « Quel est cet +homme ? » Mais je ne me décidais pas à commencer +moi-même la conversation, parce qu’il +était mon chef et aussi à cause d’une étrange +déférence que je sentais pour lui.</p> + +<p>Son front était coupé de trois rides minces ; +mais, par moments, elles s’ouvraient et disparaissaient, +et j’étais curieux de savoir à quoi cet +homme pensait.</p> + +<p>— Allons. Il doit être temps de mettre la troisième +fournée. Toi, tu vas pétrir la seconde, et +moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous +ferons les pains.</p> + +<p>Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne +de pâte dans des moules, préparé une +seconde fournée et mis le levain pour une troisième, +nous nous installâmes à prendre le thé, +et Konovalov, enfonçant sa main dans sa blouse, +me demanda :</p> + +<p>— Sais-tu lire ?… Tiens, lis un peu cela… Et il +me tendit une feuille froissée et salie.</p> + +<p>Je lus :</p> + +<p>« Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en +idée. Je m’ennuie, je ne fais qu’attendre le jour +où je partirai avec toi, ou bien que je resterai avec +toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne +peux le dire, bien qu’au commencement elle +m’ait plu. Tu comprends cela, toi ; moi-même je +ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, +je t’en prie, plus vite ; j’ai envie d’une lettre +de toi. Et, pour le moment, au revoir et non adieu, +ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais +aucun reproche, quoi que tu m’aies causé bien de +la peine, cochon, en partant sans me dire adieu. +Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, +et je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, +Sacha, de ma libération ? Les demoiselles +t’ont dit que je te quitterais si j’étais libre ; +mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement +tu as pitié de moi, je serai pour toi comme un +chien fidèle. Il t’est facile de faire cela, et à moi +c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai +pleuré d’être obligée de mener cette existence, +mais je ne te l’ai pas dit. Au revoir. Ta Capitolina. »</p> + +<p>Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air +rêveur, à la tourner d’une main, tandis que, de +l’autre, il lissait sa barbe.</p> + +<p>— Sais-tu aussi écrire ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— As-tu de l’encre ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis ! Sûrement +qu’elle me croit une canaille, elle pense +que je l’ai oubliée… Écris.</p> + +<p>— Bon ! tout de suite, si tu veux… Qui est-elle ?</p> + +<p>— Une fille… Tu vois toi-même : elle parle +de libération. Ceci veut dire que je dois promettre +à la police de l’épouser. Alors, on lui rendra +son passe-port, on lui reprendra son livret, et +elle sera libre de ce jour. As-tu compris ?</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, une épître touchante +était prête.</p> + +<p>— Eh ! bien, lis donc ; comment est-ce ? demanda +Konovalov avec impatience.</p> + +<p>Voici comment c’était :</p> + +<p>« Capa ! ne pense pas que je sois une canaille +et t’aie déjà oubliée. Non, je ne t’ai pas oubliée, +j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien. +Maintenant j’ai de nouveau pris une place ; je +demanderai au patron de m’avancer de l’argent, +je l’enverrai au nom de Philippe et lui t’affranchira. +Tu auras assez d’argent pour le voyage. +Et, pour le moment, au revoir. Ton Alexandre. »</p> + +<p>— Hum !… dit Konovalov, en se grattant +la tête. Tu n’écris pas très bien. Il y a peu de pitié +dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je t’avais +prié de m’appeler de différents noms injurieux +et tu ne l’as pas fait.</p> + +<p>— Et pourquoi cela ?</p> + +<p>— Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même, +et que je comprends ma faute envers +elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu +faisais rouler des pois sur le papier. Mets-y des +larmes, au moins !</p> + +<p>Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce +que je fis avec succès. Konovalov fut satisfait et, +me posant la main sur l’épaule, me dit d’une +voix profonde et cordiale :</p> + +<p>— Voilà qui est bien ! Merci. On voit que tu +es un bon garçon… Nous serons camarades…</p> + +<p>Je n’en doutais pas et je lui demandai de me +parler de Capitolina.</p> + +<p>— Capitolina ? C’est une petite, tout à fait +une enfant. La fille d’un marchand de Viatka… +Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis toujours +plus, et elle échoua dans une maison… Tu sais ? +Je vins et je vis une enfant, tout à fait une +enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il possible ? +Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer. +Je lui dis : « Ce n’est rien, aie patience. Je te +retirerai d’ici ; attends. » Et j’avais tout préparé, +l’argent et tout… Mais voilà que je me +mis à boire et me trouvai à Astrakan. Puis je +vins ici. Quelqu’un lui a dit où j’étais. Elle +m’avait écrit à Astrakan…</p> + +<p>— Eh quoi ! demandai-je, tu veux l’épouser ?</p> + +<p>— L’épouser ? Comment le pourrais-je ? Du +moment que je suis un ivrogne, quel fiancé +ferais-je ? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai, — et +puis va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle +une place. Elle redeviendra un être humain.</p> + +<p>— Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.</p> + +<p>— Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont +toutes ainsi les femmes… Je les connais très +bien. J’en ai eu de différentes. L’une était une +marchande très riche. J’étais alors écuyer au +cirque, et elle me remarqua. « Viens, dit-elle, tu +seras cocher chez moi. » Le cirque commençait à +m’ennuyer ; je consentis, j’allai. Et alors, elle +se mit à me cajoler. Ils avaient une maison, +des chevaux, des domestiques, ils vivaient comme +des nobles. Son mari était petit et gros, comme +notre patron, et elle, mince et souple comme +une chatte et ardente. Je me souviens quand +elle me prenait dans ses bras et m’embrassait +sur les lèvres : c’était comme si elle m’avait +versé des charbons ardents sur le cœur. Tu te +mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, +et pleurait, pleurait ; même ses épaules +en étaient secouées. Je lui demandais : « Dis-moi +pourquoi tu pleures, Véra. » Et elle : « Tu es +un enfant, Sacha, tu ne comprends rien. » C’était +une brave femme. Et cela est vrai que je ne +comprends rien, — je suis très bête. Je le sais. +Que faire ? — Je ne comprends pas. Je vis +comme ça, sans penser.</p> + +<p>Il se tut et me regarda de ses yeux grands +ouverts. Il y brillait quelque chose comme de +l’effroi et de l’interrogation, quelque chose +d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage +plus triste et plus beau encore…</p> + +<p>— Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande ? +demandai-je.</p> + +<p>— Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un +tel ennui, mon ami, un tel ennui que je ne puis +plus vivre, absolument plus. C’est comme si +j’étais seul d’homme au monde, et que, en dehors +de moi, rien de vivant n’existât. Et tout me +devient alors odieux, tout, tout ! Et je me suis +à charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, +cela me serait égal. C’est probablement une +maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à +boire… Avant, je ne buvais pas. Alors, quand +cet ennui m’a pris, je lui dis, à elle : « Véra Mikhaïlovna, +laisse-moi partir, je ne puis plus ! — Eh ! +quoi, dit-elle, as-tu assez de moi ? » Et elle riait, +tu sais, d’un rire si mauvais. « Non, dis-je, ce +n’est pas toi dont j’ai assez, c’est moi-même que +je ne puis plus gouverner. » Au commencement +elle ne me comprit pas, elle se mit même à +crier et à m’injurier… Puis elle comprit. Elle +baissa la tête et dit : « Va, va donc ! » Elle pleura. +Ses yeux étaient noirs et toute sa personne très +brune. Ses cheveux étaient noirs aussi et frisaient. +Elle n’était pas d’origine marchande : +son père était un fonctionnaire. Oui, elle me fit +pitié alors et j’eus le dégoût de moi-même. +Pourquoi avais-je cédé à une femme ? Je ne le +savais pas. Elle, elle s’ennuyait naturellement +avec un tel mari. Il était tout à fait comme un +sac de farine… Elle pleura longtemps… elle +s’était habituée à moi. J’étais très doux avec +elle : je la prenais dans mes bras et je la berçais. +Elle dormait et je la regardais. L’être +humain, quand il dort, est très beau, si simple ; +il respire et sourit, et c’est tout. Et encore — nous +étions alors à la campagne — nous allions +faire des promenades en voiture. Elle aimait +aller à fond de train. Nous arrivions, j’attachais +le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes +nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle +me disait de m’étendre, et mettait ma tête sur +ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais, +j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de +belles, de très belles histoires. Il y en a une que +je n’oublierai jamais : celle du muet Guérassime +et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, +un être persécuté, et personne ne l’aimait sauf +son petit chien… On se moquait de lui et il se +consolait avec son chien. C’était une histoire +bien pitoyable !… Oui ! Et cela se passait au +temps du servage. La dame lui dit : « Muet, va +noyer ton chien, il jappe trop fort. » Et le muet +alla… Il prit un bateau, y mit le chien, et partit… +A cet endroit du récit, je tremblais de tout mon +corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa +seule joie au monde et la tuer ! Quel ordre est-ce ? +Ah ! c’est une histoire étonnante ! Et vraie, +voilà ce qui est le mieux ! Il y a des gens pour +qui tout l’univers est dans un seul objet, — disons +un chien, par exemple. Et pourquoi un +chien ? Parce qu’il n’y a aucune personne qui +aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est +impossible de vivre sans un amour quelconque : +c’est pour cela que l’âme est donnée, pour +pouvoir aimer… Elle me lut beaucoup de différentes +histoires. C’était une brave femme, je la +regrette encore à présent… Si cela n’avait pas +été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à +ce qu’elle le voulût elle-même, ou bien que +son mari eût vent de nos affaires. Elle était +caressante, c’est l’essentiel… Pas bonne comme +qui donnerait des cadeaux… non, mais son +cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi, +comme une femme… et puis tout à coup il lui +venait une humeur douce, et alors c’était étonnant +comme elle était bonne. Elle regardait +tout droit dans l’âme, et racontait comme une +bonne à un petit enfant, ou une mère. A ces +moments-là, j’étais devant elle comme un enfant +de cinq ans. Et pourtant, je l’ai quittée… à +cause de l’ennui ! Quelque chose me traîne je ne +sais où ! « Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne +m’en veuille pas. — Adieu, Sacha », dit-elle. Et, +drôle de créature, elle me releva la manche jusqu’au +coude, et enfonça ses dents dans ma +chair. J’aurais hurlé ! Elle m’arracha presque un +énorme morceau… Trois semaines, j’eus mal au +bras… Et encore maintenant la trace y est…</p> + +<p>Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, +blanc, et beau, il me le montra, en riant avec une +bonhomie triste. Sur la peau, près du coude, +était visible une cicatrice — deux demi-cercles +se rejoignant presque. Konovalov regardait et +hochait la tête en souriant.</p> + +<p>— Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir +qu’elle me laissait.</p> + +<p>J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. +Chaque va-nu-pieds a dans son passé une +« marchande » ou bien une « dame noble », et +chez tous, cette marchande ou cette dame, apparaît, +à la suite de trop nombreuses variantes introduites +dans le récit, comme un être fantastique, +réunissant presque toujours en lui les +traits physiques et psychologiques les plus +contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux +bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être +sûr que dans une semaine on vous parlera d’elle +comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et +larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds +parle en sceptique, avec une abondance de détails +humiliants pour elle.</p> + +<p>Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov +ne provoqua pas ma méfiance comme l’avaient +fait les histoires des autres. Il y avait en elle +quelque chose de véridique, des détails imprévus : +ces lectures ensemble, l’épithète d’enfant +appliquée à la puissante personne de Konovalov.</p> + +<p>Je me représentais une femme souple, dormant +dans ses bras la tête contre sa large poitrine ; — c’était +beau et cela me persuada plus +encore qu’autre chose de la vérité du récit. +Enfin son intonation triste et douce, en se souvenant +de la « marchande », n’était pas une +intonation ordinaire. Un véritable va-nu-pieds +ne parle jamais ainsi ni des femmes, ni de rien : +il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde +qu’il n’injurie et dont il ne se moque.</p> + +<p>— Pourquoi te tais-tu ? Tu penses que j’ai +menti ? demanda Konovalov, et dans sa voix il +y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les +sacs de farine, tenant d’une main son verre de +thé et de l’autre se lissant la barbe. Ses yeux +bleus me regardaient avec interrogation et les +rides sur son front se dessinaient avec netteté.</p> + +<p>— Non, il faut me croire… Pourquoi aurais-je +inventé ? Certes, nous autres vagabonds, nous +aimons raconter des histoires… C’est impossible +autrement, ami : celui qui n’a jamais rien eu +de bon dans la vie, ne fera de tort à personne, +s’il s’invente une histoire et puis la raconte +comme si elle était vraie. Il raconte et finit par +y croire lui-même, et cela lui est doux. Beaucoup +de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai +raconté la vérité, tout s’est passé comme je te +l’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à +cela ? Une femme est là, qui s’ennuie, et autour +d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis +qu’un cocher ; mais, pour une femme, n’est-ce pas +égal, puisqu’un cocher, un monsieur et un officier — tous +sont des hommes !… Et tous aussi +sont des cochons, tous cherchent la même chose, +et chacun s’évertue à prendre plus et à payer +moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus +scrupuleux. Et, moi, je suis très simple. Les +femmes comprennent bien cela de moi… elles +voient que je ne leur ferai pas de mal… c’est-à-dire… +que je ne rirai pas d’elles. Une femme, +quand elle a failli, ne redoute rien tant que le +rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates +que nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, +et puis nous sommes prêts à tout aller raconter +sur la place publique, à nous vanter : voici +encore une sotte que nous avons entortillée !… +Et la femme n’a où aller, personne ne lui fait +une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, +même les plus perdues, plus de délicatesse que +nous.</p> + +<p>Konovalov me regardait d’un air rêveur, de +ses grands yeux limpides comme ceux d’un enfant, +parlant toujours et m’étonnant toujours +plus par ses discours. Il me semblait que j’étais +enveloppé par un brouillard chaud, qui m’épurait +le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la +vie.</p> + +<p>Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne +claire de braise projetait sur le mur une tache +rosâtre qui tremblait.</p> + +<p>Par la fenêtre, nous regardait un morceau de +ciel bleu avec deux étoiles. L’une d’elles, grande, +brillait comme une émeraude ; l’autre, toute +proche, était à peine visible.</p> + +<hr> + + +<p>Au bout d’une semaine, Konovalov et moi +étions amis.</p> + +<p>— Tu es un garçon simple. C’est bien ! me +disait-il avec un large sourire, et en me frappant +l’épaule de son énorme main.</p> + +<p>Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme +il maniait un bloc de pâte de sept pouds, le +roulant dans une cuve, ou comme, penché sur +un coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude +ses bras puissants dans la masse élastique, qui +gémissait sous ses doigts d’acier.</p> + +<p>Au commencement, en le voyant précipiter +dans le four des pains non cuits, que j’avais à +peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter +sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns +sur les autres ; mais quand il eut enlevé trois +fournées sans qu’aucun des cent vingt pains, +beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris +que j’avais affaire à un artiste dans son genre. Il +aimait le travail, s’emballait pour ce qu’il faisait, +était triste quand le four cuisait mal ou que la +pâte ne montait pas ; il se fâchait et injuriait le +patron qui achetait de la farine humide, et était +au contraire heureux comme un enfant si les +pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés +à point, avec une croûte mince et ferme. Parfois, +il prenait de la pelle le plus beau pain et, le +faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, +riait gaiement, et me disait :</p> + +<p>— Eh ! quelle beauté nous avons faite ensemble !</p> + +<p>Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque +mettre tout son cœur à son ouvrage +comme il faudrait que tout homme le fît pour +tout ouvrage.</p> + +<p>Une fois, je lui dis :</p> + +<p>— Sacha, on dit que tu chantes bien ?</p> + +<p>Il se rembrunit et baissa la tête.</p> + +<p>— Je chante, seulement cela me prend par +moments… par périodes. Je commence à m’ennuyer, +et alors je chante… Et si je chante, l’ennui +vient. Ne me parle pas de cela, — ne me +tente pas. Et toi-même, tu ne chantes pas ? Si ! +quelle histoire ! Mais, pour le moment, attends +que cela me prenne… et siffle seulement. Puis +nous chanterons tous les deux ensemble. Cela +te va ?</p> + +<p>Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand +l’envie me prenait de chanter. Mais parfois je ne +pouvais y tenir et commençais à fredonner tout +doucement en pétrissant la pâte ou en roulant +les pains. Konovalov m’écoutait en remuant les +lèvres, et, après quelque temps, il me rappelait +ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement :</p> + +<p>— Laisse ça, ne gémis pas !</p> + +<p>Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant +installé près de la fenêtre, je me mis à lire.</p> + +<p>Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre +à pâte ; mais le bruissement des feuillets que je +retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir +les yeux.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ce livre ?</p> + +<p>C’étaient les Podlipovtsi.</p> + +<p>— Lis à haute voix, dis ? me demanda-t-il. Et +je me mis à lire, accroupi dans la fenêtre. Lui, +s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre +mes genoux, il écoutait… Quelquefois je regardais +son visage par-dessus le livre et je rencontrais +ses yeux. Je m’en souviendrai toujours : +ils étaient large ouverts, ardents, pleins de +l’attention la plus profonde… Et sa bouche aussi +était entr’ouverte, montrant deux rangées de +dents unies et blanches. Les sourcils relevés, +les rides anguleuses sur le front haut, les mains +qui embrassaient ses genoux, toute sa personne +immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais +de lire d’une manière claire et de lui présenter +avec plus de relief l’histoire triste de Cissoïko +et de Pila.</p> + +<p>Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.</p> + +<p>— C’est tout ? me demanda tout bas Konovalov.</p> + +<p>— C’est moins de la moitié.</p> + +<p>— Tu liras le tout à haute voix ?</p> + +<p>— Si tu veux.</p> + +<p>— Eh !</p> + +<p>Il se prit la tête dans les mains et se mit à +se balancer sur le coffre. Il voulait dire quelque +chose ; il ouvrait et fermait la bouche, soufflait +comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait +à moitié les yeux. Je ne m’attendais pas à +un tel effet et n’en compris pas la signification.</p> + +<p>— Comme tu lis cela ! murmura-t-il. Avec +différentes voix… C’est comme s’ils étaient vivants +tous : Aproska grince ; Pila… Imbéciles ! +J’avais envie de rire en écoutant ; mais je me +suis retenu… Et plus loin qu’est-ce qu’il y a ? +Où iront-ils ? Seigneur, mon Dieu ! C’est pourtant +la vérité. Ils sont de véritables hommes. Des +paysans de tous les jours. Ils sont tout à fait +vivants, et leurs voix, et leurs figures… Écoute +Maxime, faisons notre fournée et lis encore !</p> + +<p>Nous fîmes une fournée, en préparâmes une +autre et puis je lus de nouveau pendant une +heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause. +Les pains étaient cuits, il fallut les retirer du +four, en mettre d’autres, préparer de la pâte et +du levain. Tout cela se faisait avec une hâte +fiévreuse et presque en silence.</p> + +<p>Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de +temps en temps des ordres monosyllabiques et +se hâtait, se hâtait…</p> + +<p>Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais +que ma langue était de bois.</p> + +<p>A cheval sur un sac de farine, Konovalov me +dévisageait avec des yeux étranges et se taisait, +les mains appuyées aux genoux.</p> + +<p>— Es-tu content ? demandai-je.</p> + +<p>Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et +demanda de nouveau, — je ne sais pas pourquoi, — tout +bas :</p> + +<p>— Qui a inventé cela ?</p> + +<p>Dans ses yeux était un indicible étonnement, +et son visage s’éclaira tout à coup d’une curiosité +ardente.</p> + +<p>Je lui racontai qui avait écrit le livre.</p> + +<p>— Eh ! quel homme c’est ! Ce qu’il a imaginé ! +Ah ! c’est même affreux. Ça vous serre le cœur, +ça vous pince l’âme, tant c’est vivant ! Et que +lui a-t-on fait à l’inventeur pour cela ?</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Eh ! bien, lui a-t-on par exemple donné une +récompense ?</p> + +<p>— Pourquoi lui donnerait-on une récompense ? +demandai-je, non sans une intention +perfide.</p> + +<p>— Comment pourquoi ? ce livre… est comme +un acte de police. On le lit — et on juge. Pila, +Cissoïko… quels gens sont-ils ? Et tout le monde +les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents… +Quelle vie est la leur ? Et alors…</p> + +<p>— Eh ! bien ?…</p> + +<p>Konovalov me regardait d’un air confus et dit +timidement :</p> + +<p>— On devrait faire un règlement quelconque. +Ce sont des hommes eux aussi, il faut les +diriger.</p> + +<p>En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence. +Mais, hélas ! elle ne produisit pas l’effet +sur lequel je comptais.</p> + +<p>Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se +balança de tout son corps et soupira, sans +m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur. +Je me lassai enfin et fis une pause.</p> + +<p>Konovalov leva la tête et me regarda avec +tristesse.</p> + +<p>— Alors c’est qu’on ne lui a rien donné ? demanda-t-il.</p> + +<p>— A qui ? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.</p> + +<p>— A l’inventeur.</p> + +<p>J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas, +sentant que mon dépit dégénérait en impatience +contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas de +force à trancher des questions universelles et +s’intéressait plus à la destinée d’un seul homme +qu’aux destinées du monde.</p> + +<p>Konovalov, sans attendre ma réponse, prit +le livre entre ses mains, le retourna avec précaution, +l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en +place, soupira profondément.</p> + +<p>— Comme tout cela est étrange, mon Dieu ! +dit-il à demi-voix. Un homme a écrit un livre… +c’est du papier avec des points dessus… voilà +tout ! Il l’a écrit et… est-il mort ?</p> + +<p>— Il est mort… répondis-je sèchement.</p> + +<p>A cette époque-là, je détestais la philosophie, +et plus encore la métaphysique ; mais Konovalov, +sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.</p> + +<p>— Il est mort, et le livre est resté, et on le lit. +On regarde dans le livre et l’on dit différentes +paroles. Et tu écoutes et tu comprends : il y +avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko, +et Aproska… Et tu plains ces gens-là, bien que +tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te soient +rien ! Peut-être que, dans la rue, il y en a des +dizaines comme eux de vivants ; tu les vois, mais +tu ne sais rien d’eux et ils ne te regardent pas, +ils vont et passent… Et, dans le livre, ils n’existent +pas… Pourtant tu les plains au point que +le cœur t’en fait mal… Comment comprendre +cela ?… Et l’inventeur est mort sans récompense ? +Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une ?</p> + +<p>Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles +étaient les récompenses des auteurs…</p> + +<p>Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux +avec terreur, et remuant les lèvres comme s’il +souffrait.</p> + +<p>— En voilà des coutumes ! soupira-t-il de +toute sa poitrine et, mordant le bout de sa moustache, +il baissa tristement la tête.</p> + +<p>Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret +dans la vie de l’écrivain russe, des talents +puissants et sincères qui périrent par l’eau-de-vie, +seul soutien de leur existence pénible.</p> + +<p>— Mais, est-ce que ces gens-là boivent ? murmura +Konovalov.</p> + +<p>Dans ses yeux grands ouverts brillait de la +méfiance envers moi, de la crainte et de la pitié +pour les autres.</p> + +<p>— Ils boivent ! Comment ? Est-ce après qu’ils +ont fini leur livre, qu’ils se mettent à boire ?</p> + +<p>Cela était, à mon avis, une question superflue, +et je ne répondis pas.</p> + +<p>— Certainement que c’est après, décida Konovalov. +Ils vivent, ces gens, et ils voient la vie, +et ils absorbent en eux toute la douleur de la +vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires !… +Et leur cœur aussi… Ils regardent la +vie et une tristesse leur vient… Et ils versent +leur tristesse dans les livres… Mais cela ne les +soulage pas parce que le cœur est atteint et +qu’on n’en chasserait pas la tristesse même +avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre +avec de l’eau-de-vie… Et ils boivent… Est-ce +ainsi que je dis ?</p> + +<p>Je consentis et cela parut le réconforter. Il +continua son développement sur la psychologie +des écrivains.</p> + +<p>— Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. +N’est-ce pas ? Parce qu’ils comprennent plus que +les autres et indiquent ce qui n’est pas bien. Moi, +par exemple, que suis-je ? Un vagabond, un va-nu-pieds… +un ivrogne et un toqué. Ma vie est +sans justification. Pourquoi suis-je sur terre et à +qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit ? Je n’ai +ni abri, ni femme, ni enfant… et je n’ai même +pas le désir de tout cela. Je vis et je m’ennuie. +Pourquoi ? je n’en sais rien. Comment dire cela ? +Une étincelle manque dans mon âme. Eh ! il me +manque quelque chose, et voilà tout ! As-tu +compris ? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et +ce que c’est, — je ne sais pas.</p> + +<p>— Pourquoi dis-tu cela ?</p> + +<p>Il se tenait la tête d’une main, me regardait, +et son visage exprimait une extrême tension +d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une +forme pour s’exprimer.</p> + +<p>— Pourquoi ? A cause du désordre de la vie. +C’est-à-dire… voilà, je vis et je n’ai pas où me +mettre, je ne puis m’adapter à rien… et c’est +du désordre, une vie pareille.</p> + +<p>Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher +d’être ce qu’il était : il était un fait logique basé +sur un passé éloigné. Il était une triste victime +des circonstances, un être par sa nature égal +aux autres, mais, par suite d’une longue série +d’injustices historiques, réduit socialement à +zéro. Je terminai cette explication en répétant +encore une fois :</p> + +<p>— Tu n’as pas à t’accuser… On t’a fait du +mal.</p> + +<p>Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je +vis que, dans ses yeux, naissait un clair et bon +sourire, et j’attendais avec impatience la réponse +qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement +doux, féminin, se rapprochant de moi, il me +mit la main sur l’épaule.</p> + +<p>— Comme tu parles aisément de tout cela, +frère, me dit-il. Et d’où sais-tu tout cela ? Toujours +par les livres ? Ah ! tu en as beaucoup lu, +cela se voit. Si moi j’en avais lu autant ! Mais +ce qu’il y a de mieux, c’est que tu parles d’une +manière apitoyante. C’est la première fois que +j’entends parler ainsi. C’est étonnant ! Généralement +on s’accuse les uns les autres quand +tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. +Il résulte de ce que tu dis que l’homme +n’est lui-même fautif de rien, et s’il est écrit +qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. +Et des détenus tu parles aussi étrangement : +ils volent parce qu’ils n’ont pas d’ouvrage +et qu’il faut qu’ils mangent… Et comme +tout cela est pitoyable quand tu en parles !… +Ton cœur est faible, sûrement !</p> + +<p>— Attends, dis-je, es-tu de mon avis ? Est-ce +juste, ce que je disais ?</p> + +<p>— Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste +ou non : tu sais lire, toi… Certainement, si l’on +prend les autres, tu as raison. Mais si l’on me +prend, moi…</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— Bien, moi, je suis à part… A qui est-ce la +faute si je bois ? Pavelka, mon frère, ne boit pas : +il a une boulangerie à Perme. Et moi, je ne travaille +pas moins bien que lui et pourtant je suis +un vagabond et un ivrogne, et je n’ai plus ni +classe ni destin. Et pourtant nous sommes les +fils d’une même mère. Et il est plus jeune que +moi. Il y a donc quelque chose en moi-même qui +n’est pas bien. Je ne suis pas né comme il faut +qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les +hommes sont pareils : ils naissent, vivent, ce qu’il +leur faut vivre, et meurent. Et moi, je marche +sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes +plusieurs. Nous sommes des êtres à part… +et nous n’appartenons à aucune série. Il nous +faut un compte à part… et des lois à part… des +lois très sévères, pour nous déraciner de la +vie. Parce que nous ne sommes bons à rien +dans la vie, et que nous y occupons une place +et gênons les autres. Qui est fautif envers nous ? +Nous-mêmes sommes fautifs envers la vie… +Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni +aucun sentiment envers nous-mêmes… Nos +mères nous ont enfantés dans une mauvaise +heure, voilà tout !</p> + +<p>Je fus écrasé par cette réfutation inattendue +de mes arguments… Lui, cet homme immense +aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une +telle sérénité, une tristesse si riante, hors la +vie, parmi les gens qu’il faudrait détruire, que +je fus tout à fait abasourdi de cette humilité. Il +éprouvait une jouissance à se flageller : c’était +vraiment une jouissance qui brillait dans ses +yeux quand il me criait de sa voix sonore de +baryton :</p> + +<p>— Chaque homme est maître de lui-même et +personne n’est fautif si je suis un misérable !</p> + +<p>Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent +parmi ces opprimés de la destinée, parmi +ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus, +affamés et méchants qui grouillent dans les +taudis des villes, ces paroles me surprenaient +étrangement.</p> + +<p>— Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un +homme reste sur pied quand, de tous côtés, +l’accable une force sombre ?</p> + +<p>— Sache mieux t’arc-bouter ! proclamait mon +adversaire, s’échauffant et les yeux brillants.</p> + +<p>— S’arc-bouter à quoi ?</p> + +<p>— Il faut savoir trouver.</p> + +<p>— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?</p> + +<p>— Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que +je suis moi-même coupable de mon destin… Je +n’ai pas trouvé l’appui, moi ! Je cherche, je +m’afflige, — et je ne trouve pas.</p> + +<p>Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous +nous mîmes au travail en continuant à nous +prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos convictions. +Évidemment nous ne réussîmes à rien +démontrer et, la journée terminée, nous nous +couchâmes.</p> + +<p>Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine +et s’endormit bientôt. J’étais couché sur les +sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa personne +puissante et barbue, étendue comme un +bogatyr sur une natte près du four. L’air était +imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte +aigre et d’oxyde de carbone… Il commençait à +faire clair et, à travers les carreaux couverts de +poussière de farine, regardait le ciel gris. Un +chariot roulait avec fracas, un berger soufflait +dans sa flûte pour réunir son troupeau.</p> + +<p>Konovalov ronflait. Je regardais se soulever +sa large poitrine et pensais à différents moyens +de le convertir à ma foi, mais je n’imaginais +rien et je m’endormis.</p> + +<p>Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le +levain et, après nous être débarbouillés, nous +nous installâmes sur le coffre pour prendre le +thé.</p> + +<p>— As-tu un livre ? demanda Konovalov.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Me feras-tu la lecture ?</p> + +<p>— Mais oui.</p> + +<p>— Voilà qui est bien ! Sais-tu ce que je vais +faire ? Quand mon mois sera fini, je demanderai +de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.</p> + +<p>— Pourquoi cela ?</p> + +<p>— Pour que tu achètes des livres… Tu t’achèteras +pour toi ceux qui te plairont, et tu m’en +achèteras aussi pour moi, — ne fût-ce que +deux. Tu me choisiras ceux où l’on parle de +paysans. Dans le genre de Pila et Cissoïko… Et +surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour +amuser… Il y a des livres qui ne valent rien du +tout. <i>Panfilka et Filatka</i>, bien qu’avec une image +sur la couverture, n’est qu’une stupidité. Les +Pochekhontsi — des fables pures ! Je n’aime pas +ce genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des +livres comme les tiens.</p> + +<p>— Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine ?</p> + +<p>— Stenka ?… Est-ce bien ?</p> + +<p>— Très bien.</p> + +<p>— Vas-y !</p> + +<p>Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture +de la monographie de Kostomarov : <i>La Révolte +de Stenka Rasine.</i> Au début, cette œuvre +de génie, cette espèce de poème épique déplut +à mon auditeur barbu.</p> + +<p>— Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations ? +demanda-t-il en regardant le livre.</p> + +<p>Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla, +voulut s’en cacher, mais n’y réussit pas et me +dit d’un air confus :</p> + +<p>— Lis toujours… ce n’est rien…</p> + +<p>J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de +n’avoir rien remarqué et de ne pas comprendre +à quoi il faisait allusion.</p> + +<p>Mais à mesure que l’historien dépeignait de +son pinceau d’artiste le personnage de Stenka et +que le « prince de la bande libre du Volga » +s’évoquait des pages du livre, tout l’être de +Konovalov semblait transfiguré. Ennuyé et +indifférent au commencement, les yeux voilés +et somnolents, il se révéla peu à peu sous un +aspect inattendu. Assis sur le coffre en face de +moi, les genoux embrassés de ses deux bras et +son menton posé dessus de telle manière que +sa barbe retombait sur ses jambes, il me regardait +avec avidité, les yeux brûlant d’un feu +étrange sous les sourcils froncés. Il ne lui restait +plus rien de la naïveté enfantine qui +m’étonnait toujours en lui ; tout ce qu’il avait +de simple, de féminin et de doux, tout ce qui +s’accordait si bien avec ses yeux bleus et bons, +devenus maintenant foncés et étroits, s’était +éclipsé. Il y avait quelque chose de léonin, de +fougueux dans ce paquet de muscles qu’il était. +Je m’arrêtai en le regardant.</p> + +<p>— Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.</p> + +<p>— Qu’as-tu ?</p> + +<p>— Lis ! répondit-il, et sa voix avait un accent +de prière et d’irritation.</p> + +<p>Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, +et je vis qu’il s’enflammait de plus en plus. De +lui émanait, comme un chaud brouillard, une +fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. +Dans une excitation nerveuse, pleine de +pressentiments extraordinaires, j’arrivai à la capture +de Stenka.</p> + +<p>— On l’a pris ! hurla Konovalov.</p> + +<p>La douleur, l’indignation, la colère, le désir +de délivrer Stenka résonnaient dans son cri +puissant.</p> + +<p>La sueur perlait à son front et ses yeux +s’étaient étrangement ouverts. Il avait sauté de +dessus le coffre, grand et exalté ; il s’arrêta +devant moi, me mit la main sur l’épaule et +parla haut, rapidement :</p> + +<p>— Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il +maintenant ? Non ! arrête, ne le dis pas. On le +tuera ? Oui ? Lis plus vite, Maxime !</p> + +<p>On aurait pu croire que Konovalov lui-même +était le frère de Stenka. C’était comme si les +liens du sang, indissolubles et chauds malgré +trois siècles écoulés, unissaient ce vagabond +avec Stenka, comme si le vagabond sentait, de +toute l’énergie de son corps vivant et fort, de +toute la passion de son âme triste et « sans +appui », la douleur et la colère du fier épervier +pris il y avait trois cents ans.</p> + +<p>— Lis, au nom du Christ !</p> + +<p>Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur +battre à l’unisson de celui de Konovalov, et +revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous +arrivâmes à la scène de la torture.</p> + +<p>Konovalov grinçait des dents et ses yeux +bleus étincelaient comme des charbons. Il se +penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait +pas des yeux le livre. J’entendais sa respiration +au-dessus de mon oreille ; elle me soulevait les +cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. +Je secouai la tête pour les repousser. Konovalov +remarqua cela et me mit sur la tête sa +lourde paume.</p> + +<p>— « Et alors Stenka grinça si fort des dents +qu’il les cracha par terre avec du sang… »</p> + +<p>— Assez !… Au Diable ! cria Konovalov, et, +m’arrachant le livre, il le jeta de toute sa force +par terre et s’effondra lui-même dessus. Il pleurait +et, comme il avait honte de ses larmes, il +rugissait pour ne pas sangloter. Il se cachait la +tête dans ses genoux et pleurait en s’essuyant +les yeux contre son pantalon sale de coutil.</p> + +<p>J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne +savais que dire pour le consoler.</p> + +<p>— Maxime ! disait Konovalov assis par terre. +C’est effrayant, Pila, Cissoïko, et puis Stenka… +dis ? Quelle destinée ! Il a craché ses dents… dis ?</p> + +<p>Et tout son corps frémissait d’émotion.</p> + +<p>Ces dents crachées par Stenka l’avaient +impressionné par-dessus tout, et ses épaules +étaient secouées de douleur quand il en parlait.</p> + +<p>Nous étions tous les deux comme ivres du +tableau épouvantable et cruel de la torture.</p> + +<p>— Tu me liras cela encore une fois, tu +entends ? me suppliait Konovalov, ayant relevé +le livre et me le tendant.</p> + +<p>— Montre-moi donc où c’est écrit des dents ?</p> + +<p>Je lui montrai et il enfonça son regard dans +les lignes.</p> + +<p>— C’est ainsi que c’est écrit ? « il cracha ses +dents avec du sang ! »… Et les lettres sont les +mêmes que partout ?… Seigneur ! Comme il a dû +souffrir, dis ? Ses dents ! Et à la fin qu’y aura-t-il ? +La mort ? Ah ! Dieu soit loué, enfin on l’a +tué !</p> + +<p>Il exprima cette joie de la mort avec une telle +ardeur, un si intense soulagement passa dans +son regard, que je frémis de cette compassion, +de ce souhait de mort pour le torturé.</p> + +<p>Toute cette journée s’écoula pour nous dans +un étrange brouillard ; nous parlions tout le +temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, +les chansons faites sur lui, sa torture. Une ou +deux fois, Konovalov commença à chanter, d’une +voix sonore de baryton, mais il s’interrompait +aussitôt.</p> + +<p>Notre amitié devint plus étroite à partir de ce +jour.</p> + +<hr> + + +<p>Je lui relus encore plusieurs fois « La révolte +de Stenka Rasine », « Tarass Boulba » de Gogol, +et « Les Pauvres gens » de Dostoïevski. Tarass +plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas +l’impression profonde du livre de Kostomarov. +Quant aux « Pauvres gens », le style des lettres +lui parut ridicule.</p> + +<p>— Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce +que tout cela ? Il lui écrit, elle lui répond… Ce +n’est que du papier perdu… Qu’ils aillent au +diable ! Ce n’est ni triste ni drôle ; pourquoi +écrire ainsi ?</p> + +<p>Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était +pas de mon avis.</p> + +<p>— Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire ! Ce +sont des hommes vivants. Ils vivent et se +débattent… tandis que ceux-ci ? Ils écrivent +des lettres… c’est ennuyeux ! Ce ne sont même +pas des gens, c’est comme ça… une imagination. +Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à +côté l’un de l’autre, — Seigneur ! tout ce qu’ils +auraient fait ! Alors, Pila et Cissoïko auraient vu +de meilleurs jours, dis ?</p> + +<p>Il comprenait mal les différences d’époques et +dans son imagination tous les héros qu’il aimait +vivaient en même temps ; seulement deux +d’entre eux étaient à Oussolle, un autre chez +les Petits-Russiens, un autre encore sur la +Volga… J’eus de la peine à lui faire comprendre +que si Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama +ils n’auraient pas trouvé Stenka, et que si +Stenka avait traversé les terres des Kosaks du +Don et des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré +Tarass.</p> + +<p>Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.</p> + +<p>Les jours de fête, nous partions pour la rivière +ou pour les champs. Nous prenions un peu +d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin, +nous nous en allions « à l’air libre », comme +disait Konovalov.</p> + +<p>Nous aimions surtout la « Verrerie ». On +appelait ainsi une bâtisse dans les champs, +non loin de la ville. C’était une maison à trois +étages, avec un toit défoncé, des croisées brisées, +avec des sous-sols remplis pendant tout l’été de +boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié +délabrée et comme affaissée, elle regardait la +ville par-dessus les champs, avec les yeux vides +de ses fenêtres mutilées, et semblait un invalide +méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, +pitoyable et mourant. Quand la rivière débordait, +ce qui arrivait chaque année, la base de l’édifice +trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier +d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient +de trop fréquentes visites de la police, +cette construction indestructible abritait, bien +qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables +sans domicile.</p> + +<p>Elle en était toujours pleine ; couverts de +haillons, affamés, craignant la lumière du +soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des +hiboux ; Konovalov et moi étions toujours les +bienvenus chez eux, parce que tous les deux +nous sortions de la boulangerie munis de pain +blanc ; nous achetions en chemin un quart de +seau d’eau-de-vie et tout un étalage de tripes. +Pour deux ou trois roubles, nous organisions un +bon repas aux « gens de la verrerie », comme +nous les appelions.</p> + +<p>Ils nous payaient en récits, dans lesquels la +vérité la plus émouvante se mêlait au plus naïf +mensonge. Chaque récit était comme une dentelle +où les fils noirs dominaient, — c’était la +vérité, — mais où aussi étaient des fils de différentes +couleurs, — c’était le mensonge. Cette +dentelle nous entortillait le cerveau et le cœur +et faisait mal en imprimant son dessin douloureux +et varié. Les « gens de la verrerie » nous +aimaient à leur manière et presque toujours ils +m’écoutaient attentivement. Une fois, je leur lus +« Pour qui fait-il bon vivre en Russie ? »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et +en même temps que des rires homériques, j’entendis +des remarques précieuses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Poème de Nekrassov.</p> +</div> +<p>Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est +vaincu par elle et prisonnier de sa boue est plus +un philosophe que Schopenhauer, parce que +jamais une idée abstraite ne prendra une forme +aussi précise et imagée que la pensée que tire +d’un cerveau la souffrance. La conscience de la +vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord +me surprenait par sa profondeur et j’écoutais +avec avidité leurs récits, tandis que Konovalov, +lui, écoutait avec l’intention de combattre la +philosophie du narrateur et de m’entraîner à +une dispute avec lui-même.</p> + +<p>Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, +d’un personnage vêtu de la manière la +plus fantastique et doué d’un visage rien moins +que candide, Konovalov se mettait à sourire +d’un air rêveur et secouait la tête avec doute.</p> + +<p>— Tu ne me crois pas ? demandait avec tristesse +le conteur.</p> + +<p>— Si, je te crois… Comment pourrait-on ne +pas croire les gens ? Même quand tu vois qu’on +te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de +comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le +mensonge explique mieux que la vérité ce qui se +passe dans l’âme… Et quelle vérité pouvons-nous +dire de nous-mêmes ? La plus dégoûtante… Tandis +qu’on peut inventer très bien… Ai-je raison ?</p> + +<p>— Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi +secouais-tu la tête ?</p> + +<p>— Pourquoi ?… Parce que tu raisonnes mal… +Tu racontes comme si, toute ta vie, ce n’était pas +toi, mais n’importe qui des passants qui la faisait. +Et toi-même, où étais-tu alors ? Et pourquoi +n’as-tu rien opposé à ta destinée ? Et comment +est-ce que nous nous plaignons toujours +des hommes, puisque nous-mêmes sommes des +hommes, et que par conséquent on peut aussi +se plaindre de nous. On nous empêche de vivre ; +alors, c’est parce que nous aussi nous empêchons +quelqu’un, n’est-ce pas ? Comment expliquer +cela ?</p> + +<p>Et Konovalov ajoutait sentencieusement :</p> + +<p>— Il faut construire une telle existence que +tout le monde y soit au large et ne gêne personne. +Et qui doit refaire la vie ? demandait-il d’un air +vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne +lui dérobât sa réponse, il répondait lui-même :</p> + +<p>— Nous, nous, et personne d’autre. Et comment +refaire la vie, si nous ne savons pas nous +y prendre et si nous n’avons pas eu de chance ? +Donc, mes amis, tout l’appui, c’est nous ! Et +c’est connu, ce que nous sommes…</p> + +<p>On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait : +personne n’était coupable envers nous, +et chacun de nous était le seul coupable envers +lui-même.</p> + +<p>Il était très difficile de le faire démordre de +cette idée, et plus difficile encore de comprendre +son appréciation de l’humanité. D’un côté, les +hommes lui apparaissaient comme ayant des +droits ; d’autre part, ils lui semblaient chétifs, +hésitants, incapables d’autre chose que de +plaintes.</p> + +<p>Souvent des discussions de ce genre, commencées +à midi, se terminaient à minuit ; Konovalov +et moi, nous revenions de chez les « gens +de la Verrerie » les jambes dans l’eau jusqu’aux +genoux.</p> + +<p>Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un +marais ; une autre, nous passâmes la nuit au +poste avec une vingtaine de nos amis qui, au +point de vue de la police, étaient suspects.</p> + +<p>Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés +à faire de la philosophie, et nous allions +dans les champs, très loin, derrière la rivière, où +étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons +que l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, +au bord d’un de ces lacs, nous allumions +un feu dont nous avions besoin seulement pour +la beauté qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions +à haute voix, ou bien nous parlions de la +vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un +air songeur :</p> + +<p>— Maxime, regardons le ciel.</p> + +<p>Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la +voûte sans fond du ciel. Au commencement, nous +entendions le bruit des feuilles et le clapotement +de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous +de nous et tout ce qui nous entourait… Puis, +peu à peu, le ciel bleu, comme s’il nous attirait à +lui, entourait nos esprits d’un brouillard ; nous +perdions la conscience de l’existence, nous étions +arrachés à la terre, comme si nous nagions dans +le désert du ciel, mi-somnolents, mi-extatiques, +nous efforçant de ne pas rompre le charme par +une parole ou un mouvement.</p> + +<p>Nous restions ainsi plusieurs heures de suite +et revenions à l’ouvrage, renouvelés de corps +et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.</p> + +<p>Konovalov l’aimait d’un amour profond et +muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat tendre +de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans +les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une +humeur paisible et douce, qui augmentait encore +sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il disait, +avec un profond soupir, en regardant le +ciel :</p> + +<p>— Ah ! que c’est beau !</p> + +<p>Et, dans cette exclamation, il y avait plus de +signification et de sentiment que dans la rhétorique +de plusieurs poètes. Ceux-ci s’extasient pour +soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent +avec raffinement le beau, plutôt que +par un culte véritable de l’indicible aménité de +la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd +sa simplicité sainte et sa spontanéité quand on +en fait une profession.</p> + +<hr> + + +<p>Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels +nous avions beaucoup causé et beaucoup +lu, Konovalov et moi. « La révolte de Stenka » +avait été tant de fois relue, qu’il la racontait facilement, +page par page, sans rien passer.</p> + +<p>Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées +pour un enfant impressionnable. Il appelait les +choses qu’il employait du nom de ses héros et +quand, une fois, un pot tomba par terre et se +brisa, il s’écria avec colère et regret :</p> + +<p>— Eh ! toi, vieux guerrier !</p> + +<p>Les pains mal cuits s’appelaient « Frolka », le +levain « les pensées de Stenka » ; Stenka lui-même +était synonyme de tout ce qui était grand, +exceptionnel et mal chanceux.</p> + +<p>De Capitolina, après la lettre et ma réponse, +le premier jour de l’installation de Konovalov, +il n’avait presque plus été question.</p> + +<p>Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent +par l’intermédiaire d’un certain Philippe, avec +prière de se porter garant à la police en son nom +pour la jeune femme ; mais ni le Philippe ni la +fille n’avait donné de réponse.</p> + +<p>Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions +les pains au four, la porte de la cuisine +s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse +de femme, timide et hardie en même temps, prononça :</p> + +<p>— Excusez-moi…</p> + +<p>— Que vous faut-il ? demandai-je, tandis que +Konovalov, sa pelle abaissée, se tirait la barbe +d’un air troublé.</p> + +<p>— Le boulanger Konovalov travaille ici ?</p> + +<p>Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière +de la lampe suspendue tombait sur sa tête, +qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc. +Sous le châle regardait un visage rond, joli, au +nez retroussé, aux joues pleines où le sourire +des lèvres rouges et charnues mettait des fossettes.</p> + +<p>— Oui… répondis-je.</p> + +<p>— Oui, oui ! s’écria, avec une joie subite et +trop démonstrative, Konovalov qui jeta la pelle +et s’avança à grands pas vers la visiteuse.</p> + +<p>— Mon petit Sacha ! soupira-t-elle profondément.</p> + +<p>Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov +dut se pencher beaucoup.</p> + +<p>— Eh ! bien, quoi ? Y a-t-il longtemps que tu +es ici ? Tu es libre ? C’est bien ! Tu vois, je le +disais… Maintenant, ta route est bonne : marche +avec assurance !</p> + +<p>Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il +restait sur le seuil et ne retirait pas ses bras, +qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune +femme.</p> + +<p>— Maxime ! Escrime-toi tout seul, ce soir, +frère, et moi je m’occuperai des dames… Où +es-tu descendue, Capa ?</p> + +<p>— Mais je suis venue directement chez toi.</p> + +<p>— Ici ! Ici, c’est impossible… Ici, on fait le +pain !… Tout à fait impossible. Notre patron est +l’homme le plus sévère. Il faudra t’arranger ailleurs +pour la nuit… Trouve une chambre. Aïe, +aïe !…</p> + +<p>Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je +ne m’attendais guère à revoir Konovalov avant +le matin, lorsque, après trois heures d’absence, +il reparut. Mon étonnement augmenta encore +quand, l’ayant regardé dans l’espoir de lui +trouver une mine rayonnante, je le vis maussade, +attristé et fatigué.</p> + +<p>— Qu’as-tu ? demandai-je, intrigué de cette +mine qui s’accordait peu avec ce qui venait +d’arriver.</p> + +<p>— Je n’ai rien… répondit-il d’un air abattu, +et, après un moment de silence, il cracha férocement.</p> + +<p>— Mais pourtant ? insistai-je.</p> + +<p>— Que me veux-tu encore ? dit-il avec lassitude, +en s’étendant de tout son long sur les +coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une +femme et voilà tout !</p> + +<p>J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, +et enfin il le fit en ces termes à peu +près.</p> + +<p>— Je dis que c’est une femme. Si je n’avais +pas été un imbécile, il ne serait rien arrivé. +As-tu compris ? Voilà, toi tu dis : « Une femme +est un être humain. » Certainement qu’elle ne +marche que sur ses pattes de derrière, qu’elle +ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle +rit… donc elle n’est pas un animal. Et pourtant +elle ne nous vaut pas. Oui ! Pourquoi ?… Mais, +je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose, +mais je ne puis comprendre quoi… Voilà, +Capitolina, ce qu’elle a imaginé. « Je veux vivre +avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, +dit-elle, être ton chien… » C’est tout à fait saugrenu !… +« Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es +qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu vivre +avec moi ? Premièrement je suis un ivrogne, +deuxièmement je n’ai pas de foyer, troisièmement +je suis un vagabond et ne puis tenir en +place… et encore beaucoup d’autres choses… » +lui disais-je. Et elle : « Ça m’est égal que tu sois +un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers +ivrognes et pourtant ils ont des femmes ; il y +aura un foyer, du moment qu’il y aura une +femme, et alors tu ne te sauveras plus… » Je lui +répondis : « Capa, je ne saurais consentir, parce +que, je le sais, une telle vie me serait impossible +et je ne m’y ferais jamais. » Et elle : « Alors +je sauterai dans la rivière. » Et moi, je lui dis : +« Stupide ! » Et elle de m’injurier et comment ! +« Tu n’as fait que me troubler, éhonté que tu es, +monstre, menteur, long diable ! » Et elle allait, +et elle allait… Elle était simplement si furieuse +contre moi que je me serais sauvé. Puis elle se +mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches : +« Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée +de là, si tu n’avais pas besoin de moi, et +où irai-je maintenant ? Diable roux que tu es ! +Fi !… » Que faire d’elle maintenant ?</p> + +<p>— Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait +quitter cette maison ? demandai-je.</p> + +<p>— Pourquoi ? En voilà un imbécile ! Parce que +je la plaignais… et que chacun aurait eu pitié +d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de… +et tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis +consentir à cela. Quel mari ferais-je ? Mais si +j’avais été capable de rester en cet état, il y a +longtemps que je me serais décidé. Il y avait +des raisons pour cela ! J’en aurais pu prendre +qui avaient une dot… et tout… Mais, si c’est +au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre +une telle chose ? Qu’elle pleure, c’est +mauvais, bien sûr ; mais comment faire aussi ? +Je ne puis pas.</p> + +<p>Il secoua la tête pour affirmer son « je ne +puis pas » navré, se leva de dessus le coffre, et, +se hérissant des deux mains la barbe et les cheveux, +commença, la tête baissée, crachant de +côté, à arpenter la cuisine.</p> + +<p>— Maxime, commença-t-il d’un air confus, +si tu allais la voir et lui expliquer à quel +propos et pourquoi… hein ?… Va, frère.</p> + +<p>— Mais que lui dirai-je ?</p> + +<p>— Toute la vérité !… Il ne peut pas, cela ne +lui convient pas du tout… Ou bien, voilà qui +serait une idée… Dis : « Il a une mauvaise maladie… »</p> + +<p>— Quelle espèce de vérité serait-ce ? demandai-je +en riant.</p> + +<p>— Oui, ce n’est pas vrai… Mais ce serait une +excellente raison, hein ? Ah ! que le diable +l’emporte, en voilà un embarras ! Ma femme, +hein ? Mais je n’y avais pas songé une seule +petite fois. Qu’ai-je besoin d’une femme ?</p> + +<p>Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui +prouvait clairement qu’il n’avait que faire d’une +femme. Malgré le comique de son récit, le côté +dramatique de cette histoire me préoccupait +pour mon ami et cette jeune femme. Lui, marchait +toujours en se parlant à lui-même.</p> + +<p>— Et elle m’a déplu maintenant affreusement ! +Elle m’enlize, elle m’absorbe comme qui dirait +un marais sans fond. Elle s’est trouvé un mari ! +Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est +rusée quand même.</p> + +<p>En lui commençait à parler l’instinct du +nomade, son éternel désir de liberté sur lequel +on empiétait.</p> + +<p>— Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on +m’attrapera. Je suis une grosse pièce ! s’écria-t-il +avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui, +en vérité.</p> + +<p>Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine, +il songeait en souriant. Je suivais le jeu de +sa physionomie excitée et je tâchais de deviner +sa décision.</p> + +<p>— Maxime !… En marche pour Koubagne !</p> + +<p>Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur +lui des vues pédagogiques et littéraires ; je +nourrissais le secret espoir de lui apprendre à +lire et de lui communiquer tout ce que je savais +moi-même à cette époque. Il eût été intéressant +de voir ce qui en serait résulté… Il m’avait promis +de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait +ma tâche, et tout à coup…</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu inventes encore ? lui dis-je +un peu troublé.</p> + +<p>— Mais, que faire enfin ? s’écria-t-il.</p> + +<p>Je commençai à lui dire que peut-être le +crampon de Capitolina n’était pas si effroyablement +sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait +attendre et voir.</p> + +<p>Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps +à attendre.</p> + +<p>Nous causions, assis par terre près du four, le +dos tourné aux fenêtres. Il était minuit environ, +et il y avait une heure et demie ou deux heures +que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière +nous, retentit un bruit de verre brisé, et +une assez grosse pierre tomba bruyamment sur +le plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds +et courûmes à la fenêtre.</p> + +<p>— Manqué ! cria une voix perçante. J’ai mal +visé ! Sinon…</p> + +<p>— Allons-nous-en, rugissait une basse féroce. +Allons-nous-en, je l’arrangerai après.</p> + +<p>Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui +déchirait les nerfs, pénétrait par volées à travers +le carreau brisé.</p> + +<p>— C’est elle ! dit avec ennui Konovalov.</p> + +<p>Pour le moment, je voyais seulement deux +jambes, qui pendaient du trottoir dans l’espace +vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient étrangement, +frappant du talon contre le mur en brique +du trou, comme si elles cherchaient un appui.</p> + +<p>— Mais allons-nous-en ! bredouillait la voix +de basse.</p> + +<p>— Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi +dire ce que j’ai sur le cœur. Sacha ! adieu !…</p> + +<p>Suivaient d’impossibles injures.</p> + +<p>M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina. +Penchée en avant, les mains accrochées +au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la +cuisine ; ses cheveux épars couvraient ses +épaules et sa poitrine. Le petit châle blanc +était de travers, le corsage déchiré. Capitolina, +affreusement ivre, se balançait de droite à +gauche avec des hoquets, jurant, poussant des +cris sauvages, tremblant de tout son corps, +ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.</p> + +<p>Sur elle se penchait une haute figure d’homme. +Il s’appuyait d’une main à son épaule, de l’autre +au mur de la maison, et criait sans discontinuer :</p> + +<p>— Allons-nous-en !</p> + +<p>— Sacha ! C’est toi qui m’as perdue… Comprends +cela. Sois maudit, grand diable roux ! Que +tu ne voies plus la lumière de Dieu ! J’espérais +me… me rétablir… tu t’es moqué, brigand, tu +t’es moqué de moi. Nous compterons plus tard : +c’est bon !… Ah ! tu te caches, tu as honte, maudit !… +Sacha, mon chéri !…</p> + +<p>— Je ne me cache pas… dit d’une voix épaisse +et sourde Konovalov, en s’approchant de la +fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me +cache pas et tu as tort… Je te voulais du bien. +Je pensais que cela serait mieux, mais tu as +imaginé des choses impossibles…</p> + +<p>— Sacha, veux-tu me tuer ?</p> + +<p>— Pourquoi t’es-tu enivrée ? Est-ce que tu +pouvais savoir ce qui arriverait demain ?</p> + +<p>— Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.</p> + +<p>— Assez, allons-nous-en !</p> + +<p>— Vaurien ! pourquoi avais-tu fait semblant +d’être bon ?</p> + +<p>— Qu’est-ce que ce bruit, hein ? Qui êtes-vous ?</p> + +<p>Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la +conversation, la couvrit et se tut.</p> + +<p>— Pourquoi, diable, ai-je cru en toi ? sanglotait +la jeune femme à la fenêtre.</p> + +<p>Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement +et disparurent dans l’obscurité. On +entendit une conversation sourde, du bruit.</p> + +<p>— Je ne veux pas aller au poste ! Sacha ! criait +avec détresse Capitolina.</p> + +<p>Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent, +des sifflets, des sanglots sourds, des cris.</p> + +<p>— Sacha ! Cher !…</p> + +<p>Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans +pitié. Tout cela s’éloignait de nous, devenait +indistinct, et disparut comme un cauchemar.</p> + +<p>Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide, +Konovalov et moi regardions la rue à travers +l’obscurité et ne pouvions revenir à nous après +ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements +brusques et ces gémissements maladifs. +Je me rappelais divers sons et j’avais peine à +croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame +si affreux avait fini si vite !</p> + +<p>— C’est tout !… dit simplement et avec humilité +Konovalov, en écoutant le calme de la nuit +sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.</p> + +<p>— Ce qu’elle m’a dit !… reprit-il avec étonnement +après quelques secondes. Elle est au +poste… ivre… avec ce grand diable. Comme elle +a vite décidé !</p> + +<p>Il soupira profondément, s’assit sur un sac, +se prit la tête dans les mains, se balança et me +dit à demi-voix :</p> + +<p>— Raconte-moi, Maxime ; qu’est-ce qui s’est +donc passé ? Je veux dire : quelle est ma part +dans tout cela ?</p> + +<p>Je lui dis que toute la faute était à lui. Il +aurait dû savoir d’abord ce qu’il voulait et, dès +le début de l’affaire, en présumer la fin probable. +Il n’avait rien compris, rien prévu ; il était à +blâmer en tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements +et les cris de Capitolina, les « allons-nous-en » +ivres, tout cela était dans mes +oreilles et je n’avais aucune compassion pour +mon camarade.</p> + +<p>Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini, +il se redressa et sur son visage je lus l’épouvante +et l’étonnement.</p> + +<p>— En voilà une histoire ! s’écria-t-il. C’est +superbe ! Ah ! comment ? Que faire maintenant +avec elle ?</p> + +<p>Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction +de sa faute envers cette jeune femme et +d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui. +Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et +rigide envers lui.</p> + +<p>— Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée +où elle était ? disait avec repentir Konovalov. +Ah ! Dieu, ce qu’elle m’a dit !… Voilà, je vais +aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai… +et tout, enfin ! Je lui dirai quelque chose. +Faut-il que j’aille ?</p> + +<p>Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait +de cette entrevue. Que pourrait-il lui dire ? +En outre, elle était ivre et probablement dormait +déjà.</p> + +<p>Mais il s’obstinait dans son idée.</p> + +<p>— J’irai, attends. Car enfin je lui veux du +bien… Quelles espèces de gens sont avec elle ? +J’irai. Toi, reste ici… je reviens bientôt.</p> + +<p>Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus +dans les grandes bottes dont il était si fier d’habitude, +il sortit rapidement de la cuisine.</p> + +<p>Je finis mon travail et me couchai. Quand, le +matin, je regardai machinalement la place où +dormait Konovalov, il n’y était pas encore.</p> + +<p>Il ne fit son apparition que le soir, sombre, +ébouriffé, des rides profondes au front et comme +un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me +regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de +ce que j’avais fait et se coucha par terre en +silence.</p> + +<p>— Eh bien ! l’as-tu vue ? demandai-je.</p> + +<p>— C’est pour cela que j’étais allé.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>Il était évident que Konovalov ne désirait pas +parler. Comptant que cette humeur ne durerait +guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il garda +le silence toute cette journée, me jetant seulement +par nécessité quelques phrases brèves au sujet +de l’ouvrage ; il marchait dans la cuisine, la tête +baissée et les yeux troubles comme à son retour. +On eût dit que quelque chose s’était éteint en +lui. Il travaillait lentement et sans entrain, +comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous +eûmes mis les pains au four, et comme, par +crainte de les brûler, nous ne nous couchions +pas, il me demanda :</p> + +<p>— Fais-moi la lecture de quelque chose de +Stenka.</p> + +<p>Sachant que la description de la torture l’impressionnait +par-dessus tout, je choisis cet endroit +du récit. Il écoutait, étendu immobile sur le dos, +et regardait sans cligner la voûte enfumée du +plafond.</p> + +<p>— Stenka est mort. On a eu raison de cet +homme, dit lentement Konovalov. Et pourtant, +dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. +Il y avait où s’étirer, où soulager son âme. +Maintenant il n’y a que tranquillité et soumission… +bon ordre… En n’y regardant pas de trop +près, la vie est bien organisée ! Des livres, des +écoles ! Et pourtant l’homme vit sans protection +aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne +doit pas faire le mal, et il est impossible de ne +pas le faire… Les rues des villes sont bien tenues, +mais dans l’âme des gens il n’y a que +trouble. Et personne ne comprend rien.</p> + +<p>— Sacha ! Comment feras-tu avec Capitolina ? +demandai-je.</p> + +<p>— Quoi ? s’écria-t-il, en sursautant. Avec +Capa ? Fini !</p> + +<p>Il fit un geste résolu de la main.</p> + +<p>— C’est toi qui as rompu ?</p> + +<p>— Moi ? non… elle a rompu elle-même.</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— C’est tout simple. Elle a repris son ancienne +occupation. Tout est comme par le passé. Seulement, +avant, elle ne s’enivrait pas, et maintenant +elle s’enivre… Sors les pains. Je vais dormir.</p> + +<p>Tout redevint silencieux dans la cuisine. La +lampe fumait, la croûte des pains sur les rayons +crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos +fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un +bruit étrange arrivait encore : c’était comme le +grincement d’un volet ou le gémissement d’une +personne.</p> + +<p>Je retirai les pains et me couchai ; mais je ne +pus m’endormir, et restai les yeux mi-clos à +écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis +Konovalov se lever silencieusement ; il prit sur +une planche le livre de Kostomarov et l’approcha +de ses yeux. Je voyais distinctement son visage +préoccupé, je le voyais promener son doigt sur +les lignes, hocher la tête, tourner les pages, les +regarder fixement, puis me regarder, moi. Quelque-chose +d’étrange, de tendu et d’interrogateur +émanait de ses traits préoccupés et maigris, +nouveaux pour moi. Il me regarda longtemps.</p> + +<p>Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.</p> + +<p>— Je pensais que tu dormais, répondit-il avec +trouble. Puis, le livre à la main, il s’assit à côté +de moi et se mit à parler en hésitant. — Je voulais +te demander : n’y aurait-il pas un livre sur +l’ordre dans la vie ? c’est-à-dire des indications… +comment il faut faire ? Il faudrait qu’on expliquât +les actions, lesquelles sont mauvaises et +lesquelles sont inoffensives… Moi, vois-tu, je +suis troublé par mes actions… Celles qui me +paraissaient bonnes deviennent tout à coup +mauvaises. Comme, par exemple, cette affaire de +Capa. — Il respira profondément et continua +avec force son interrogation : Ainsi, cherche un +peu, s’il n’y aurait pas un livre sur les actions ? +Et tu me le liras.</p> + +<p>Il y eut quelques minutes de silence.</p> + +<p>— Maxime !</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— Comme Capitolina m’a dépeint !</p> + +<p>— C’est bon, enfin… c’est assez !</p> + +<p>— Certainement, que c’est fini maintenant… +Mais, dis-moi, était-elle dans son droit ?</p> + +<p>La question était épineuse ; après réflexion, je +répondis affirmativement.</p> + +<p>— C’est aussi ce que je pense : elle avait raison, +oui… dit Konovalov tristement, puis il se +tut.</p> + +<p>Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva +plusieurs fois, fuma, s’assit à la fenêtre, se recoucha.</p> + +<p>Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai, +il n’était plus là. Il ne revint que le soir. On eût +dit qu’il était couvert d’une espèce de poussière +et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque +chose d’immuable. Jetant sa casquette sur la +planche, il soupira et s’assit à côté de moi.</p> + +<p>— Où as-tu été ?</p> + +<p>— J’ai été voir Capa.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— Fini ! frère, je te l’avais dit.</p> + +<p>— On ne peut rien faire avec cette engeance !</p> + +<p>J’essayai de le distraire en parlant de la force +de l’habitude et d’autres choses aussi à propos. +Konovalov se taisait avec obstination et regardait +le plancher.</p> + +<p>— Non, qu’est-ce que ça ? Ce n’est pas de ça +qu’il s’agit ! Je suis simplement un homme +contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et +quand je m’approche de quelqu’un, alors il +attrape la contagion du mal. Et je ne puis +apporter aux autres que le malheur… Si l’on y +réfléchit, à qui ai-je fait plaisir dans mon existence ? +A personne. Et pourtant j’ai eu affaire +avec bien des gens… Je suis un homme pourri…</p> + +<p>— Quelle bêtise !</p> + +<p>— Mais si, c’est vrai ! dit-il avec un mouvement +convaincu de la tête.</p> + +<p>Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction, +mais de tous mes discours il ne tirait +qu’une plus grande assurance de son inadaptation +à la vie.</p> + +<p>Dans les moments de liberté, il se couchait à +terre et regardait le plafond. Son visage avait +beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur +éclat enfantin.</p> + +<p>— Sacha, qu’as-tu ? lui demandai-je.</p> + +<p>— C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il +simplement. Bientôt, je perdrai toute retenue +et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà +intérieurement… comme une nausée, tu sais… +Le temps est arrivé… S’il n’y avait pas eu cette +histoire, je me serais encore maintenu, mais elle +me ronge… Qu’est-ce, enfin ? Je voulais faire +une bonne action et tout à coup… C’est illogique ! +Oui, frère, il faudrait dans la vie de l’ordre +pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache +inventer une loi, pour que tout le monde agisse +de même et que tout le monde puisse se comprendre ? +Car on ne peut pas vivre ainsi, à une +telle distance les uns des autres ! Et comment +les hommes intelligents ne comprennent-ils pas +qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer +les gens à eux-mêmes ? Eh ! mon Dieu !…</p> + +<p>Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire +dans la vie, il n’écoutait pas mes discours. Je +remarquai même qu’il s’écartait de moi. Un jour, +ayant écouté pour la centième fois mon projet +de réorganisation universelle, il se fâcha presque.</p> + +<p>— Eh ! toi… J’ai déjà entendu cette histoire… +Ce n’est pas de la vie qu’il s’agit, mais de +l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, +tu comprends ? D’après ce que tu dis, pendant +que tout, autour de lui, se transforme, l’homme +doit rester comme il est. En voilà une idée !… +Non, c’est lui que tu dois reconstruire : montre-lui +son chemin, donne-lui de la lumière et de +l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre. +Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout +cela… ce n’est que des imaginations !…</p> + +<p>Je protestai ; il s’échauffait, devenait sombre +et s’écriait avec humeur :</p> + +<p>— Eh ! laisse donc !</p> + +<p>Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le +lendemain matin. A sa place apparut le patron, +l’air préoccupé, qui déclara :</p> + +<p>— Notre Sacha fait la fête. Il est dans « le +Mur ». Il faut chercher un autre pétrisseur.</p> + +<p>— Peut-être se remettra-t-il ?</p> + +<p>— Compte là-dessus ! Je le connais, moi…</p> + +<p>J’allai au « Mur », bouge ingénieusement +organisé contre un mur de pierres. Il n’avait +pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une +ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un +trou carré, creusé dans le sol et recouvert de +planches. Il était imprégné d’une odeur de terre, +de mauvais tabac et d’eau-de-vie, — tout un +bouquet de parfums qui, au bout d’une demi-heure, +vous cassaient la tête. Mais les habitués +de ce bouge, de sombres individus sans occupations +précises, s’y étaient faits comme à beaucoup +d’autres choses insupportables au premier +abord. Ils restaient là toute la journée à attendre +quelque ouvrier fêtard pour le plumer.</p> + +<p>Konovalov était assis à une grande table ronde, +au milieu du cabaret, entouré de six personnages +respectueux et bassement flatteurs, fantastiquement +accoutrés de costumes en lambeaux, à +figures de brigands de Hoffmann.</p> + +<p>On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées +et l’on mangeait quelque chose qui ressemblait +fort à des morceaux de terre glaise sèche.</p> + +<p>— Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. +J’ai de l’argent et j’ai des vêtements… J’aurai +assez pour trois jours. Je boirai tout et… fini ! +Je ne veux plus travailler et je ne veux plus +rester ici.</p> + +<p>— La ville est détestable ! dit un individu qui +ressemblait à John Falstaff.</p> + +<p>— Travailler ? dit un autre, qui paraissait +interroger le plafond, et il ajouta avec étonnement : +Est-ce qu’on est au monde pour travailler ?</p> + +<p>Et tous se mirent à crier en même temps, +prouvant à Konovalov son droit de tout boire, +et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux +de tout boire avec eux précisément.</p> + +<p>— Ah ! Maxime, son sac sur l’échine ! essaya +de rimer Konovalov. Tiens, scribe et pharisien, +bois ! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. +Fini ! Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux… +Quand je n’aurai plus que mes cheveux, je m’arrêterai. +Et toi, veux-tu, dis ?</p> + +<p>Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux +bleus brillaient d’un éclat désespéré d’ennui, et +sa superbe barbe, qui lui couvrait la poitrine +d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement +nerveux de sa mâchoire. Le col de sa +chemise était défait, sur son front blanc scintillaient +de toutes petites gouttes de sueur et sa +main tendue à moi, avec un verre de bière, était +mal assurée.</p> + +<p>— Laisse cela, Sacha, allons-nous-en ! dis-je +en lui mettant la main sur l’épaule.</p> + +<p>— Laisser cela ? — Il se mit à rire. — Si tu +étais venu dix ans plus tôt et que tu m’aies tenu +ce langage… peut-être l’aurais-je fait. Mais maintenant, +j’aime autant continuer. Pourquoi pas ? +Je sens tout, chaque mouvement de la vie… mais +je ne comprends rien et ne connais pas mon +chemin… Je sens… et je bois parce que je n’ai +rien d’autre à faire… Bois aussi !</p> + +<p>Sa compagnie me regardait avec un mécontentement +manifeste, et les six paires d’yeux me +mesurèrent avec une intention qui n’était guère +pacifique.</p> + +<p>Les pauvres ! ils craignaient que je n’emmenasse +Konovalov ; alors, adieu le régal qu’ils +avaient attendu huit jours peut-être.</p> + +<p>— Frères ! c’est mon camarade… un savant +que le diable emporte ! Maxime, peut-être liras-tu +ici de Stenka ?… Ah ! frères, les livres qu’il y +a sur terre ! De Pila ?… Maxime, dis ?… Frères, +ce n’est pas un livre, c’est du sang et des larmes. +Ah !… Pila, c’est moi, Maxime !… Et Cissoïko, +c’est moi encore… Je le jure ! Voilà qui est +expliqué.</p> + +<p>De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait +avec effroi, et sa lèvre inférieure tremblait +étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré, place +à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste +au moment où il prenait un verre de bière mélangée +d’eau-de-vie.</p> + +<p>Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite +que possible à l’aide de ce breuvage. Après avoir +bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux de +bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le +regarda et le jeta par-dessus son épaule contre +le mur du cabaret.</p> + +<p>La compagnie grognait comme une meute +affamée devant un os.</p> + +<p>— Je suis un homme perdu… Pourquoi ma +mère m’a-t-elle mis au monde ? On ne sait +rien. C’est l’obscurité ! et l’étroitesse !… Adieu, +Maxime, puisque tu ne désires pas boire avec +moi. Je ne retournerai plus à la boulangerie. Le +patron me doit de l’argent : prends-le-lui et +apporte-le-moi, je le boirai… Non ! garde-le pour +des livres… Veux-tu ? Non, tu ne veux pas ?… +Mais, si, prends donc ! Non ?… C’est que tu es +un cochon !… Va-t’en, va-t’en !</p> + +<p>Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La +compagnie était toute prête à me chasser à coups +de poings. Sans attendre cela, je partis.</p> + +<p>Trois heures après, j’étais de nouveau dans le +« Mur ». Le groupe de Konovalov s’était accru +de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins +que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, +et regardait le ciel par l’ouverture du plafond. +Les ivrognes l’écoutaient, dans différentes poses ; +quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, +d’une voix de baryton qui, sur les notes hautes, +dégénérait en fausset comme chez tous les ouvriers. +La joue sur la main, il faisait avec sentiment +des roulades tristes, et son visage était +pâle d’émotion ; il avait les yeux mi-clos et le +cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, +stupides et rouges, le regardaient et, par instants, +on entendait des grognements et des hoquets. +La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et +gémissait, et il était indiciblement triste de voir +ce brave garçon qui chantait sa lamentable +chanson.</p> + +<p>La mauvaise odeur, les figures rouges et +en sueur, les deux lampes à pétrole et les +murs noirs de boue et de fumée du cabaret, +son plancher de terre et l’ombre qui envahissait +ce trou, — tout était pénible et maladivement +fantastique. On aurait pu croire que +ces individus étaient enterrés vivants et que +l’un d’eux chantait une dernière fois avant +de mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un +tranquille désespoir, un ennui sans issue +frémissaient dans le chant de mon compagnon.</p> + +<p>— Maxime, tu es ici ? Veux-tu être mon +essaüle<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ? Ami, viens ! dit-il, en interrompant +son élégie et me tendant la main. Je suis tout +prêt, frère… Ameutons une horde… Et voilà ! +Puis il y aura encore des gens. Nous trouverons. +Tout cela n’est rien ! Nous appellerons Pila +et Cissoïko… et nous leur donnerons tous les +jours du gruau et de la viande… C’est bien ? +Tu consens ? Tu prendras avec toi des livres, tu +liras Stenka et les autres… Ami ! Ah ! je suis +triste, triste…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Grade supérieur chez les Kosaks du Don.</p> +</div> +<p>Il frappa de toute sa force la table avec son +poing. Les verres et les bouteilles retentirent, et +la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un +bruit infernal.</p> + +<p>— Buvez, camarades ! cria Konovalov, buvez, +allégez vos âmes, buvez tout ce que vous pourrez !</p> + +<p>Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai ; +j’entendis Konovalov faire des discours +d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis +à chanter, je retournai à la boulangerie. A ma +suite gémit et pleura longtemps une gauche et +ivre chanson.</p> + +<p>Deux jours après, Konovalov avait disparu de +la ville.</p> + +<p>J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de +le voir.</p> + +<p>Il faut être né dans une société policée, pour +avoir la patience d’y vivre toute sa vie et +pour n’avoir jamais le désir de quitter cette +sphère de conventions pénibles, de petits mensonges +vénéneux consacrés par l’usage, d’ambitions +maladives, d’étroit sectarisme, de diverses +formes d’insincérité, en un mot de toute cette +vanité des vanités qui gèle le cœur, corrompt +l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison la +civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors +de cette société et, pour cette raison qui m’est +précieuse, je ne puis accepter sa culture par +fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité +de sortir de son cadre et de me reposer des +complications multiples, des raffinements maladifs +de ce genre d’existence.</p> + +<p>A la campagne, il fait presque aussi insupportablement +écœurant et ennuyeux que parmi +les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller +dans les rues les plus misérables des villes, où, +quoiqu’il y fasse très sale, tout est sincère et +simple, ou bien d’aller seulement se promener +par les champs et les routes, ce qui est toujours +intéressant, rafraîchit moralement et ne demande +pas d’autres moyens de transport que de +bonnes jambes.</p> + +<p>Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade +de ce genre et, cheminant dans la vaste +Russie sans aucun itinéraire déterminé, j’arrivai +à Théodocie. On y commençait alors la construction +d’une digue, et, dans l’espoir de gagner un +peu d’argent pour la route, je me présentai au +lieu où l’on travaillait.</p> + +<p>Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble +sur les travaux, je gravis une montagne +et m’assis, regardant la mer sans limites et les +tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.</p> + +<p>Le large tableau du travail humain se déroula +devant moi : toute la rive pierreuse de la baie +était creusée ; partout il y avait des trous, des tas +de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, +des barres de fer, des outils pour l’aménagement +des voûtes, des machines de bois compliquées, +et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres +humains. C’étaient eux qui, après avoir déchiré +la montagne à l’aide de la dynamite, la morcelaient +avec des pics, déblayaient une surface +plane pour y mettre une voie ferrée ; c’étaient +eux qui pétrissaient, dans d’énormes caisses, du +ciment et, après en avoir fait des cubes énormes, +les plongeaient dans la mer, construisant ainsi +un rempart contre la force titanique de ses infatigables +vagues. Ils paraissaient petits comme +des larves sur le fond brun de la montagne, +mutilée par eux, et ils s’agitaient aussi comme +des larves dans les tas de pierres, de bois, de +débris, au soleil ardent de midi… On aurait dit +qu’ils voulaient se cacher du soleil et faire la +ruine autour d’eux en pénétrant dans le sein de +la montagne, tant le soleil était brûlant et le +chaos désolé.</p> + +<p>Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et +fort, les épieux frappaient la pierre, les roues des +brouettes grinçaient, le pilon de fer tombait +lourdement sur le bois du pilotis, la « Doubinouchka »<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> +pleurait, les haches sonnaient, les +hommes petits et gris criaient sur tous les tons.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Chanson populaire que chantent les ouvriers.</p> +</div> +<p>En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, +s’acharnait contre un immense bloc de rocher, +avec l’espoir de le déplacer ; ailleurs on avait +soulevé une lourde poutre et on criait à perte +d’haleine : — Hardi ! Et la montagne, toute crevassée, +répétait sourdement : i — i — i !</p> + +<p>Sur la ligne brisée des planches jetées partout, +avançait lentement une file d’hommes qui +poussaient les wagonnets chargés de pierres, et +à leur rencontre venait, lentement aussi afin de +faire durer les minutes de repos, une autre file +avec des wagonnets vides… Auprès d’un levier +était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un +chantait d’une voix traînarde et gémissante :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Eh ! mes frères, il fait bien chaud !</div> +<div class="verse i1">Personne ne nous plaint jamais.</div> +<div class="verse i3">Oï ! Doubinouchka</div> +<div class="verse i5">Va — a !</div> +</div> + +</div> +<p>La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles, +et la masse de fer du pilon s’élevait en l’air et +retombait ; un bruit semblable à un soupir se +faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur +tous les points de l’espace entre la mer et la +rivière, grouillaient les petits hommes gris, remplissant +l’air de leurs cris, de leur poussière et de +leur odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres, +en vestes blanches aux boutons de métal +qui brillaient au soleil comme des yeux cruels. +Le ciel sans nuages, atrocement chaud, les nuées +de poussière et les vagues de sons formaient une +symphonie du travail, — la seule musique qui +ne fasse jamais plaisir.</p> + +<p>La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à +l’horizon brouillé, elle battait doucement la rive +de ses vagues transparentes, vivante de mouvement +et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait +sourire débonnairement comme Gulliver +qui savait qu’un seul de ses mouvements pouvait +détruire tout le travail de ces Lilliputes.</p> + +<p>Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande, +forte, bonne, et sa puissante respiration soufflait +sur la rive, rafraîchissant les êtres las, +appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui, +elles, caressaient si doucement la rive mutilée. +La mer semblait plaindre les gens : des siècles +d’existence lui avaient fait comprendre que les +malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes +qui construisent ; elle savait depuis longtemps +que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on +leur impose cette lutte corps à corps avec les +éléments dont la vengeance est toujours proche. +Ils construisent, ils peinent ; leur sang et leur +sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur +terre ; mais ils ne reçoivent rien eux-mêmes, +après avoir mis toute leur force au service du +désir éternel de construire, — désir qui fait des +miracles sur terre, mais ne donne pas d’abri +aux travailleurs et ne leur procure pas le pain +quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est +pourquoi la mer n’est pas courroucée et regarde +avec indulgence le travail dont ils ne profitent +pas. Ces petites larves grises qui épuisent la +montagne sont pareilles aux gouttes de la mer, +qui tombent les premières sur les rochers inaccessibles +de la rive, poussées par l’éternel désir +qu’a la mer d’élargir ses domaines, et sont les +premières à mourir en se brisant contre eux. +Dans leur masse, ces gouttes font partie de la +mer, elles sont puissantes aussi et aiment à détruire +quand le souffle de la tempête les a irritées. +La mer connaît de longue date les esclaves, +ceux qui construisirent jadis des pyramides dans +le désert, et ceux de Xerxès, — drôle d’homme +qui pensait punir la mer avec trois cents coups +de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts, +pareils à des jouets d’enfants. Les esclaves ont +de tout temps été les mêmes ; ils se soumettaient, +étaient mal nourris, et exécutaient toujours de +grandes et belles choses, divinisant quelquefois +ceux qui les faisaient travailler, plus souvent +les maudissant, rarement s’insurgeant contre +eux.</p> + +<p>Et, souriant comme un titan qui a conscience +de sa force, la mer éventait de son haleine ceux +qui, aveugles et esclaves, creusaient misérablement +la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La +vague caresse la rive semée de gens qui construisent +un obstacle de pierre à son mouvement ; +elle la caresse et chante sa chanson, sonore et +douce, du passé de tout ce qu’elle a vu sur les +côtes de la terre.</p> + +<p>… Parmi les ouvriers il y avait des figures +bizarres, sèches et bronzées, en bonnets rouges, +petites jaquettes bleues, pantalons serrés aux +genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme +je l’appris plus tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs +voix de gosier se mêlaient au parler lent et +chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens +et doux des Petits-Russiens.</p> + +<p>La disette sévissait en Russie, et la faim avait +amassé ici les représentants de presque tous les +gouvernements frappés par la calamité. Ils se +partageaient en petits groupes, par pays. Seuls, +les vagabonds, ces cosmopolites, se distinguaient +par leur air d’indépendance, leur costume et +leur langage des paysans, esclaves de la terre +et n’ayant rompu que provisoirement, sous la +poussée du besoin, la chaîne qui les liait à elle, +mais gardant opiniâtrement le souvenir du sol +natal. Les vagabonds étaient de tous les groupes, +parmi les Viatitchi comme parmi les Petits-Russiens, +se sentant partout à leur place ; mais +la majeure partie d’entre eux se tenaient auprès +du pilon parce que là l’ouvrage était moins +dur.</p> + +<p>Quand je m’approchai d’eux, ils avaient les +mains abaissées sur le câble, attendant que +l’inspecteur ait fini d’arranger la poulie qui, sans +doute, usait sa corde. Il tripotait au haut de la +tour de bois, et criait :</p> + +<p>— Tire !</p> + +<p>On tirait faiblement.</p> + +<p>— Arrête… Tire encore ! Arrête, marche !…</p> + +<p>Le principal chanteur, grand gars qui depuis +longtemps n’avait été rasé, au visage grêlé et aux +manières de soldat, remua les épaules, loucha +de côté, toussa et entonna :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le pilon chasse le pilotis dans la terre !</div> +</div> + +</div> +<p>… La seconde ligne n’aurait pas trouvé grâce +devant la censure la plus indulgente et provoqua +un éclat de rire unanime ; elle était évidemment +improvisée, créée par l’inspiration +spontanée du chanteur qui maintenant se tordait +la moustache, avec l’air d’un artiste habitué au +succès et sûr de son public.</p> + +<p>— Allez ! criait d’en haut, à tue-tête, l’inspecteur.</p> + +<p>— C’est assez hennir !</p> + +<p>— Fais attention, Mitritch, tu n’aurais qu’à +faire explosion ! lui répondit d’en bas un des +ouvriers.</p> + +<p>Je connaissais bien cette voix, et je croyais +avoir vu cette haute silhouette aux larges +épaules, au visage ovale éclairé par de grands +yeux bleus. Était-ce Konovalov ? Mais Konovalov +n’avait pas une balafre de la tempe à la +racine du nez, comme celle qui coupait le front +haut de ce garçon. Les cheveux de Konovalov +étaient plus clairs et ne frisaient pas en petites +boucles comme chez celui-ci ; Konovalov avait +une large et belle barbe, tandis que celui-ci se +rasait et portait, comme les Petits-Russiens, de +longues moustaches pendantes. Et pourtant cet +homme avait quelque chose qui m’était familier. +Je décidai de m’adresser à lui pour lui demander +le moyen d’obtenir de l’ouvrage immédiat, et +j’épiai le moment où on aurait fini d’enfoncer le +pilotis.</p> + +<p>— Ouh, ouh ! soupirait puissamment la foule, +s’affaissant quand elle tirait sur la corde et puis +se redressant rapidement, comme prête à s’arracher +de terre et à s’élever dans l’air. Le marteau +pilon grinçait et tremblait ; au-dessus des +têtes s’élevaient des bras nus, brûlés et velus, +qui se tendaient avec la corde ; les muscles se +nouaient, mais le lourd morceau de fer s’élevait +toujours à une hauteur moindre et son choc +contre le bois était plus faible. A voir ce travail +on aurait pu penser qu’une foule idolâtre, extasiée +et désespérée levait les bras vers un dieu +muet et se prosternait devant lui. Les visages +baignés de sueur, sales et fixes, les cheveux +emmêlés, collés aux fronts humides, les cous +bruns, les épaules tremblantes d’effort, tous ces +corps à peine recouverts de haillons bariolés, +remplissaient l’air autour d’eux de leurs émanations +chaudes et, confondus en une seule +masse lourde, grouillaient gauchement dans +l’atmosphère humide et ardente remplie d’une +épaisse odeur de transpiration.</p> + +<p>— Assez ! cria quelqu’un d’une voix méchante +et brisée.</p> + +<p>Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui +retombèrent mollement le long du pilotis, tandis +que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient lourdement +à terre, essuyant leur sueur, soufflant, +s’étirant le dos, se palpant les épaules et émettant +un sourd murmure semblable au grognement +d’un grand animal en fureur.</p> + +<p>— Pays ! dis-je à l’homme que j’avais distingué.</p> + +<p>Il se tourna paresseusement de mon côté ; le +regard de ses yeux glissa sur mon visage, puis il +les ferma à demi, m’examinant avec attention.</p> + +<p>— Konovalov !</p> + +<p>— Attends !…</p> + +<p>Il me renversa la tête en arrière, d’une main, +comme s’il s’apprêtait à me saisir à la gorge, et +tout à coup son visage rayonna d’un sourire +joyeux et bon.</p> + +<p>— Maxime ! Eh ! toi… anathème ! Ami… hein ? +Toi aussi tu as déraillé. Tu t’es joint aux va-nu-pieds. +Voilà qui est bien ! C’est parfait ! Chemine… +voilà tout ! Y a-t-il longtemps ? D’où viens-tu ? +Maintenant nous arpenterons ensemble toute la +terre ? Était-ce une vie là-bas ? Rien qu’ennui, +on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère, +depuis lors, je me promène par le monde. Où +n’ai-je pas été ? Quel air j’ai respiré !… Mais +non, comme tu t’es habillé drôlement… c’est à +ne pas te reconnaître : à ton costume tu es un +soldat, à ta physionomie un étudiant ! Eh ! dis, +n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer +de place en place ? Tu sais que je me souviens +de Stenka, et de Tarass et de Pila… de tout !…</p> + +<p>Il me donnait des coups de poing dans le côté, +me frappait l’épaule de sa large paume comme +s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais +placer un mot dans le feu d’artifice de ses +questions et souriais seulement, d’un air assez +bête à coup sûr, en regardant cette bonne figure +radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très +content ! Ma rencontre avec lui me rappelait le +commencement de ma vie, qui certes valait +mieux que sa continuation.</p> + +<p>Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami +pourquoi il avait une balafre, et pourquoi ses +cheveux frisaient.</p> + +<p>— Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je +voulais, avec deux autres camarades, passer la +frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous +partîmes de Kagoula : c’est un bourg en Bessarabie, +tout près de la frontière. C’était la nuit, +bien sûr, et nous avancions doucement. Tout à +coup… « Arrête ! » Le cordon de douaniers ! Et, +dans la nuit, nous tombâmes dessus. Que faire ? +se sauver naturellement. C’est alors qu’un soldat +m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien +frappé, mais pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital. +Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que le +soldat était un pays : un des nôtres, de Mourom !… +Lui aussi fut bientôt transporté à l’hôpital : +un contrebandier l’avait abîmé d’un coup +de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes +un peu remis, nous nous débrouillâmes dans +cette affaire. Le soldat me demanda : « C’est moi +qui t’ai cinglé comme ça ? — Il faut bien que ce +soit toi, pour que tu le reconnaisses. — Sûrement +c’est moi, dit-il : ne te fâche pas, c’est le +service qui veut ça. Nous pensions que vous +aviez de la contrebande. Voilà, moi aussi on +m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y +a rien à faire : la vie est un jeu sérieux… » +Nous devînmes amis. C’était un bon soldat, +Iachka Masine. Et les boucles ? Les boucles, +frère, me sont venues à la suite de la fièvre typhoïde. +On me mit en prison à Kichinev en +attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la +frontière sans permis. C’est là que j’eus la fièvre +typhoïde… Je traînai, traînai : c’est à grand +peine que je m’en tirai. Il faut même croire que +je ne m’en serais jamais tiré si la garde ne +s’était donné tant de mal. Je m’en étonnais, +frère : elle se préoccupait de moi comme d’un +petit enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon ? +« Maria Petrovna, lui disais-je, laisse ça, j’en +suis confus… » Et elle riait seulement tout bas. +C’était une brave fille… Elle me lisait parfois des +livres de piété. « Eh ! lui demandai-je un jour, +n’y a-t-il pas quelque chose… comme cela ?… » +Elle apporta un livre où un matelot anglais +s’était sauvé d’un naufrage sur une île déserte +et s’était arrangé pour y vivre. Horriblement +intéressante cette histoire ! Ce livre m’avait +beaucoup plu, moi-même je serais allé sur cette +île. Tu comprends quelle vie c’était ? Une île, la +mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te +faut, et tu es tout à fait libre. Il y avait encore +par là un sauvage. Eh ! bien, moi, je l’aurais +noyé le sauvage : à quoi pouvait-il me servir ? +Je ne m’ennuie pas tout seul, hein ? As-tu lu un +livre comme ça, toi ?</p> + +<p>— Attends ! Comment es-tu sorti de prison ?</p> + +<p>— On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta +et me libéra. Très simple ! Voilà, aujourd’hui +je ne travaille plus ; que l’ouvrage aille au +diable ! Je me suis assez démis les bras, cela +suffit. J’ai à peu près trois roubles et pour la +demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore +quarante copeks. Des capitaux !… Viens +avec moi chez nous… Nous ne sommes pas à la +caserne, mais ici, tout près, dans la montagne… +Il y a un trou très commode comme habitation +humaine. Nous sommes deux à demeurer dedans, +mais mon camarade est malade : la fièvre +l’a tordu… Assieds-toi ici, et moi je vais chez +l’inspecteur… Je reviens tout de suite.</p> + +<p>Il se leva rapidement et s’en alla au moment +même où les ouvriers prenaient les cordes pour +se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une pierre +à regarder le bruyant remue-ménage autour de +moi et la tranquille mer, bleue et verte.</p> + +<p>La haute personne de Konovalov, s’acheminant +d’un pas lent entre les ouvriers, les pierres, +les bois et les charrettes, disparaissait au +loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une +blouse de percale bleue, trop courte et trop +étroite, d’un pantalon de toile et de grosses +bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait +sur sa tête puissante. Quelquefois il se retournait +et me faisait avec les bras des signes. Il +était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr, +bon enfant et fort. Tout autour de lui, on travaillait, +le bois grinçait, la pierre se fendait, les +essieux gémissaient, quelque chose tombait avec +fracas, les gens criaient, s’injuriaient, soupiraient +et chantaient comme s’ils geignaient. Au milieu +de tous ces bruits et de tous ces mouvements, +la belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait +à pas fermes, louvoyant de côté et d’autre, +tranchait, et semblait renfermer une allusion +à quelque chose qui me l’expliquait lui-même.</p> + +<p>Deux heures après la rencontre, nous étions +couchés, Konovalov et moi, dans le trou « très +commode comme habitation humaine ». Et effectivement +le trou était commode ; on avait creusé +la montagne pour y prendre de la pierre et +une niche carrée en résultait, dans laquelle on +pouvait très bien se mettre quatre. Mais elle +était basse, et l’ouverture se masquait d’une +masse de pierre formant une espèce de rideau, +de sorte que pour y pénétrer il fallait se coucher +par terre et puis ramper. Elle avait environ +trois archines de long, mais c’était inutile et +hasardeux d’y aventurer sa tête, la pierre à +l’entrée pouvant se détacher et nous enterrer +vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes +ainsi : nous introduisîmes nos jambes et +nos corps dans le trou, où il faisait très frais, et +nos têtes restèrent au soleil ; de cette manière, +si le panneau de pierre avait la fantaisie de tomber, +il ne ferait que nous écraser le crâne.</p> + +<p>Le vagabond malade se mit au soleil tout +entier et s’étendit à deux pas de nous ; nous entendions +ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme +de la fièvre. C’était un Petit-Russien +long et sec « de Poltava ou peut-être de Kiev », +comme il me le dit d’un air songeur :</p> + +<p>— L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il +importe peu s’il oublie où il est né. Et puis, +n’est-ce pas égal ? C’est un grand malheur de +naître, mais où… cela n’y change rien !</p> + +<p>Il se roulait par terre, essayant de se mieux +couvrir d’un vieux paletot gris, fait uniquement +de trous. Il jurait d’une manière très pittoresque, +voyant que tous ses efforts étaient vains ; il +jurait et continuait néanmoins à s’enrouler dans +ses loques. Il avait de petits yeux noirs, toujours +pincés comme s’il examinait quelque chose +avec attention.</p> + +<p>Le soleil nous brûlait insupportablement la +nuque et Konovalov fit une espèce d’écran avec +mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons. +Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à +nous le bruit sourd des travaux sur la baie, mais +nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur +le rivage, il y avait la ville en masses lourdes +de maisons blanches, à gauche la mer, devant +nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain +indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon, +se mêlaient en fantastiques mirages des +couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui +caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable +beauté de leurs nuances.</p> + +<p>Konovalov regardait au loin et souriait béatement. +Il me dit :</p> + +<p>— Quand le soleil sera couché, nous allumerons +un feu et nous ferons du thé. Nous avons +du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu +du melon ou de la pastèque ?</p> + +<p>Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou +une pastèque, tira un couteau de sa poche et, +tout en taillant, il me dit :</p> + +<p>— Chaque fois que je suis près de la mer, je +me demande pourquoi les gens n’habitent pas +plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs +alors, parce que la mer est caressante et que… +elle met de bonnes pensées dans l’âme. Mais +toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années ?</p> + +<p>Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne +faisait aucune attention à nous ; il se rôtissait +au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la +mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or, +et à la rencontre du soleil s’élevaient d’elle des +nuages gris-rosés aux contours flous. Il semblait +que, du fond de la mer, surgissaient des +montagnes aux cimes blanches, parées de neiges +et des rayons roses du couchant. De la baie +arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka +et le roulement de la dynamite qui +détruisait la montagne… Les pierres et les inégalités +du terrain projetaient sur la terre des +ombres qui, croissant imperceptiblement, rampaient +à nous.</p> + +<p>— C’est bien à tort, Maxime, que tu as la +manie des villes, dit avec conviction Konovalov, +après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce +qui t’y attire ? La vie y est pourrie et étroite. Il +n’y a ni air ni espace, rien de ce qu’il faut à +l’homme. Que diable en as-tu besoin ? Tu es un +homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire +d’autres gens ? Qu’attends-tu d’eux ? Et puis il y +a des hommes partout.</p> + +<p>— Éhé ! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur +la terre comme une couleuvre. Il n’y en a partout +que trop ! On ne peut guère aller son chemin +sans marcher sur les pieds des autres. Il naît +des gens sans nombre, comme des champignons +après la pluie… et encore, ceux-là, les riches les +mangent !</p> + +<p>Il cracha avec philosophie et se remit à claquer +des dents.</p> + +<p>— Pour ton compte, voici ce que je te répète, +poursuivit Konovalov : ne va pas demeurer dans +les villes. A quoi bon ? Il n’y a là que saleté et +désordre. Les livres ? Tu en as assez, je pense, +de lire des livres. Ce n’est pas pour cela que tu +es au monde… Et puis, les livres eux-mêmes ne +sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le +dans ton sac, et marche ! Veux-tu aller avec moi +à Tachkent ? à Samarkand ? ou encore quelque +part ailleurs ?… Et puis sur l’Amour, veux-tu ? +Moi, frère, j’ai décidé de me promener sur la +terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y +a de mieux. Tu marches et tu vois des choses +nouvelles… et tu ne penses à rien. Le vent +souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse +toute la poussière de ton âme. Tu es libre et +léger… Rien ne te gêne… Si tu as faim, tu t’arrêtes, +tu travailles pour cinquante copeks ; s’il +n’y a pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en +donnera. De cette manière tu verras beaucoup +de choses… de beautés différentes. Hein ?</p> + +<p>Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la +mer, s’étaient assombris, et la mer aussi devenait +noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci par-là, +les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail +dans la baie était mort, et, par instants seulement, +doux comme des soupirs, arrivaient les +cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur +nous, il nous apportait le chuchotement mélancolique +des vagues sur le rivage.</p> + +<p>L’obscurité s’épaississait rapidement, et la +personne du Petit-Russien qui, cinq minutes +plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne +présentait maintenant qu’une masse informe…</p> + +<p>— Si l’on faisait du feu ? dit-il en toussant.</p> + +<p>— C’est possible.</p> + +<p>Konovalov tira, je ne sais d’où, des copeaux, +les alluma et de fines langues de feu commencèrent +à lécher en le caressant le bois jaune et +résineux. De minces filets de fumée serpentaient +dans l’air nocturne, plein de l’humidité et de la +fraîcheur de la mer. Et autour, tout devenait +plus tranquille, la vie paraissait se retirer de +nous ; ses sons fondaient et s’éteignaient dans +l’obscurité. Les nuages se dissipaient ; sur le +ciel bleu foncé les étoiles brillaient, éclatantes, et +sur la surface de velours de la mer s’allumaient +les feux des barques de pêcheurs et les reflets +des étoiles. Le feu, devant nous, s’était épanoui +comme une grande fleur d’un rouge jaune… +Konovalov y fourra une bouillotte et, les genoux +embrassés, se mit à regarder la flamme +d’un air songeur. Et le Petit-Russien, comme un +grand lézard, rampa aussi vers le foyer.</p> + +<p>— Les gens ont fait des villes, des maisons, +s’y sont entassés, abîment la terre, étouffent, +se gênent les uns les autres… Est-ce une vie ? +Non, la vraie vie, c’est comme nous…</p> + +<p>— Oho ! dit, en secouant la tête, le Petit-Russien, +si on y ajoutait une fourrure pour +l’hiver, et une maison bien chaude alors, c’eût +été vraiment une vie de seigneurs.</p> + +<p>Il ferma à moitié un œil, rit et regarda Konovalov.</p> + +<p>— Oui, répondit celui-ci en se troublant un +peu, l’hiver est un temps maudit. Pour l’hiver, +on a vraiment besoin des villes… il n’y a rien à +y faire… Mais les grandes villes sont pourtant +inutiles… Pourquoi entasser les gens, quand +deux ou trois seulement d’entre eux ne peuvent +s’accorder ensemble ? Voilà de quoi je parle. +Certes, si l’on y pense, l’homme n’a de place nulle +part, ni dans les villes, ni dans les steppes. +Mais mieux vaut ne pas songer à ces choses-là… +cela n’aboutit à rien et retourne l’âme.</p> + +<p>Jusqu’alors, j’avais cru Konovalov changé à +la suite de sa vie errante ; je pensais que les +excroissances d’ennui qui oppressaient son +cœur à l’époque de notre vie commune étaient +tombées comme une coquille au grand air de +ces dernières années : mais le ton de cette phrase +me reconstitua mon ami tel que je l’avais connu, +chercheur inquiet et inassouvi. La rouille du +doute, le poison des rêveries rongeaient cet +homme puissant, venu au monde, pour son +malheur, avec un cœur vibrant. Ces « gens qui +songent » sont nombreux dans la vie russe et +ils sont plus malheureux que n’importe qui, +parce que le poids de leur pensée est augmenté +par la cécité de leur esprit. Je regardai mon +ami avec pitié, et lui, comme pour confirmer +mon impression, s’écria avec tristesse :</p> + +<p>— Je me suis souvenu, Maxime, de notre vie +et de tout… ce qui fut ! Combien de lieues j’ai +faites depuis, que de choses j’ai vues !… Il n’y a +rien sur terre qui me soit commode ! Je n’ai pas +trouvé ma place !</p> + +<p>— Et pourquoi es-tu né avec un cou pour lequel +aucun collier n’est bon ? demanda avec indifférence +le Petit-Russien, en ôtant du feu la +bouillotte.</p> + +<p>— Non, dis-moi… demanda Konovalov, — pourquoi +ne puis-je être tranquille ? Hein ? +Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de +leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants +et tout, enfin ?… Ils se plaignent de la vie, mais +ils sont tranquilles. Et toujours ils ont la volonté +de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi +ne puis-je pas ?… Je m’ennuie ? Pourquoi est-ce +que je m’ennuie ?</p> + +<p>— En voilà une rage de faire des grimaces ! +dit en s’étonnant le Petit-Russien. Est-ce qu’à +force de grimaces tu te sentiras mieux ?</p> + +<p>— C’est juste, répliqua tristement Konovalov.</p> + +<p>— Je parle toujours peu, mais je sais ce que +je dis ! prononça avec dignité le stoïcien, sans se +fatiguer de lutter contre la fièvre.</p> + +<p>— Laissons toute cette histoire… Puisque tu +es au monde, vis, et ne raisonne pas, dit, méchamment +cette fois, Konovalov.</p> + +<p>Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter :</p> + +<p>— Et ne t’occupe de rien ! Le temps viendra +sans que tu le veuilles ; tu seras traîné où il le +faut, et réduit en poussière. Reste étendu et +tais-toi… Ni notre langue, ni nos bras ne nous +aident en rien.</p> + +<p>Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec +rage dans le feu. Autour de nous, tout était +sourd, masqué par le rideau épais de la nuit. +Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi ; il +n’y avait pas encore de lune. La mer se sentait, +plutôt qu’elle n’était visible, tant les ténèbres +devant nous s’épaississaient. Il semblait que +sur la terre était descendu un brouillard noir. +Le feu s’éteignait.</p> + +<p>— Allons dormir, proposa le Petit-Russien.</p> + +<p>Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes +la tête en dehors. Nous nous taisions. +Konovalov, une fois étendu, resta immobile, +comme pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans +cesse et claquait des dents. Je regardai longtemps +s’éteindre le foyer : ardent et grand au début, le +monceau de charbons devenait toujours plus +petit, se couvrait de cendres et disparaissait sous +leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une +odeur chaude. Je regardai et je pensai :</p> + +<p>— C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement +on pouvait brûler plus ardemment !…</p> + +<p>Trois jours après, je disais adieu à Konovalov. +J’allais à Koubagne, lui ne voulait pas. Mais +nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude +de nous retrouver sur terre.</p> + +<p>… Nous n’en eûmes plus l’occasion.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3">TCHELKACHE</h3> + + +<p>Le ciel, assombri par la poussière qui s’élève +du port, est trouble. Le soleil ardent regarde la +mer verdâtre, comme à travers un voile mince. +Il ne peut se refléter dans l’eau que brisent à +chaque instant les coups de rames, les hélices +des vapeurs, les quilles tranchantes des felouques +turques ou des bateaux à voile qui sillonnent +dans tous les sens le port étroit. Et les +vagues de la mer enclavées dans le granit, écrasées +par les poids énormes qu’elles portent, +se battent contre les flancs des vaisseaux, contre +les quais, se battent et murmurent, écumantes +sous les coups, et souillées.</p> + +<p>Le bruit des chaînes, le roulement des wagons +qui charrient la marchandise, le gémissement +métallique des feuilles de fer tombant sur les +pavés, le grincement des chariots, les sifflets des +bateaux à vapeur, tantôt perçants, tantôt mugissants, +les cris des haleurs, des matelots et des +douaniers, — tous ces sons divers se fondent en +une seule musique, celle du travail, et vibrent +et s’attardent dans l’air, comme s’ils craignaient +de monter et de disparaître. Et de la terre viennent +toujours de nouveaux bruits, qui, sourds +et roulants, secouent tout autour d’eux, ou bien, +perçants, déchirent l’air ardent et poussiéreux.</p> + +<p>Le granit, le fer, le bois, les vaisseaux et les +gens, tout respire un hymne furieux et passionné +au dieu du Trafic. Mais les voix des +hommes, à peine distinctes, paraissent faibles +et ridicules, comme le sont aussi les hommes, +cause de tout ce vacarme. Couverts de haillons +souillés, courbés sous leurs fardeaux, ils s’agitent +dans des tourbillons de poussière, dans une +atmosphère de chaleur et de bruit et sont infimes, +petits, en comparaison des colosses de +fer qui les entourent, des montagnes de marchandises, +des bruyants wagons et de toutes ces +choses qu’ils ont créées eux-mêmes. Leur +œuvre les a asservis et dénués de leur personnalité.</p> + +<p>Les vaisseaux géants, à l’ancre, sifflent ou soupirent +profondément, et, dans chaque son qu’ils +produisent, il y a comme un ironique mépris +des hommes qui rampent sur leurs ponts et +remplissent leurs flancs des produits d’un travail +d’esclave. Les longues files de débardeurs +sont lugubrement ridicules ; ils transportent sur +leurs épaules d’immenses charges de blé qu’ils déposent +dans les ventres de fer des vaisseaux afin +de gagner quelques livres de pain pour leurs +estomacs d’affamés. Les hommes, déguenillés, +en sueur, abrutis par la fatigue, par le bruit et +la chaleur, les machines brillantes, puissantes +et impassibles, faites par les mains de ces +hommes, ces machines mues pourtant non +par la vapeur, mais par les muscles et le sang +de leurs créateurs… ironie froide et cruelle !</p> + +<p>Le bruit écrase, la poussière irrite les narines +et les yeux, la chaleur brûle le corps et le +fatigue, et tout, à l’entour, paraît tendu, mûr, +impatient, prêt à éclater en une grandiose catastrophe, +après laquelle l’air redeviendra respirable +et léger, la terre s’apaisera de tout ce bruit +agaçant, de cet affolement mélancolique… et la +ville, la mer, le ciel seront tranquilles, puis +bienfaisants. Mais ce n’est qu’une illusion, entretenue +par l’infatigable espoir de l’homme et +son impérissable et illogique désir de liberté…</p> + +<p>Douze coups de cloche, sonores et mesurés, +retentirent. Quand le dernier fut mort, la sauvage +musique du travail s’était déjà adoucie de +moitié. Au bout d’une minute, elle se transforma +en un sourd murmure. Alors, la voix des +hommes et de la mer fut plus distincte. L’heure +du dîner était venue.</p> + +<hr> + + +<p>Quand les débardeurs, abandonnant le travail, +se furent dispersés par groupes bruyants dans +tout le port, achetant des victuailles chez les +marchandes en plein air, et s’installant pour +dîner sur le pavé dans les coins d’ombre, +Grichka Tchelkache, vieux loup traqué, apparut +parmi eux. C’était un gibier souvent poursuivi +par la police, et toute la population du port le +connaissait pour un maître ivrogne, un voleur +hardi et habile. Il était nu-pieds et nu-tête, portait +un pantalon de velours usé et une blouse +en percale déchirée au col, qui laissait voir ses os +mobiles, secs et anguleux, tendus de peau brune. +Ses cheveux noirs, striés de gris, emmêlés, et +son visage aigu d’oiseau de proie, tout froissé, +indiquaient qu’il venait de se réveiller. D’une +de ses moustaches sortait un fétu de paille, un +autre s’était pris aux poils de sa joue mal rasée ; +derrière l’oreille, il avait un brin de tilleul fraîchement +cueilli. Long, osseux, un peu voûté, +il marchait lentement sur les pierres, et, tournant +son nez crochu, il jetait autour de lui des +regards vifs et paraissait chercher quelqu’un +parmi les débardeurs. Sa moustache brune, +épaisse et longue, frémissait comme celle d’un +chat, et ses mains, derrière son dos, se frottaient +l’une l’autre, serrant leurs doigts tordus et +noueux. Même ici, parmi des centaines de ses +pareils, il attirait l’attention par sa ressemblance +avec un épervier des steppes, par sa +maigreur rapace, sa démarche facile, égale extérieurement, +mais excitée et attentive comme le +vol de l’oiseau qu’il rappelait.</p> + +<p>Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds, +installés à l’ombre des paniers de charbon, un +garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il +avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné ; +il portait toutes les traces d’une récente +bataille. Il se mit à marcher à côté de Tchelkache +et lui dit à demi-voix :</p> + +<p>— Les douaniers de la marine ne peuvent +trouver deux caisses de marchandises. Ils cherchent. +Tu entends, Grichka ?</p> + +<p>— Alors ?… demanda Tchelkache, le mesurant +tranquillement des yeux.</p> + +<p>— Quoi donc — alors ? Ils cherchent, voilà tout.</p> + +<p>— M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans +leurs recherches ?</p> + +<p>Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu +les magasins de la Flotte.</p> + +<p>— Va au diable !</p> + +<p>L’autre, alors, retourna sur ses pas.</p> + +<p>— Eh ! attends !… Qui t’a arrangé de la sorte ? +Toute ta devanture est abîmée… As-tu vu +Michka par ici ?</p> + +<p>— Il y a longtemps que je ne l’ai vu ! cria +l’autre, en rejoignant les débardeurs.</p> + +<p>Tchelkache alla plus loin, accueilli par tous +en ami. Mais lui, d’ordinaire gai et mordant, +était évidemment de mauvaise humeur ce jour-là, +et répondait brièvement aux questions.</p> + +<p>Derrière une balle de marchandises, apparut un +gardien de la douane, vert-foncé, poussiéreux et +militairement raide. Il barra le chemin à Tchelkache, +en se mettant devant lui dans une pose de +provocation, la main gauche à son épée, et de la +droite essayant de prendre Tchelkache au collet.</p> + +<p>— Arrête, où vas-tu ?</p> + +<p>Tchelkache recula d’un pas, leva les yeux +sur le gardien et sourit sèchement.</p> + +<p>Le visage rouge, rusé et bon enfant du douanier +s’appliqua à paraître terrible ; à cette fin, il +se gonfla, devint pourpre, agita les sourcils, fit +de gros yeux et n’en fut que plus drôle.</p> + +<p>— On te l’a déjà dit : n’ose pas entrer dans +le port, sinon je te casse les côtes ! cria férocement +le gardien.</p> + +<p>— Bonjour, Sémenitch ! Il y a longtemps +qu’on ne t’a vu, répondit tranquillement Tchelkache, +et il lui tendit la main.</p> + +<p>— Je me passerais bien de jamais te voir, +moi !… Va ton chemin !</p> + +<p>Mais Sémenitch serra pourtant la main qu’on +lui tendait.</p> + +<p>— Voici ce qu’il faut que tu me dises, poursuivit +Tchelkache sans lâcher de ses doigts +crochus la main de Sémenitch et la secouant +familièrement. N’as-tu pas vu Michka ?</p> + +<p>— Quel Michka ? Je ne connais aucun Michka ! +Va-t’en, frère, sinon l’inspecteur te verra ; il te…</p> + +<p>— Le roux, avec qui j’ai travaillé jadis sur +le « Kostroma », continuait sans s’émouvoir +Tchelkache.</p> + +<p>— Avec qui tu voles, voilà la vérité ! On l’a +mis à l’hôpital, ton Michka : il s’est écrasé la +jambe sous une barre de fer. Va-t’en, frère, +puisque je t’en prie, sinon je devrai te renvoyer +avec des coups.</p> + +<p>— Ah !… Et toi qui disais : — je ne connais pas +Michka ! — Tu vois bien que tu le connais. +Qu’est-ce qui t’a fâché, Sémenitch ?</p> + +<p>— C’est bon, Grichka, ne me chante plus rien +et file…</p> + +<p>Le gardien commençait à s’irriter et, jetant des +regards à droite et à gauche, s’efforçait de libérer +sa main de la poigne ferme de Tchelkache. +L’autre le regardait tranquillement sous ses +épais sourcils, souriant dans sa moustache, et, +sans lui lâcher la main, continuait à parler.</p> + +<p>— Ne me presse pas. Quand j’en aurai assez +de causer avec toi, je m’en irai. Raconte-moi un +peu comment tu vis. Ta femme et tes enfants +se portent-ils bien ?</p> + +<p>Et, lançant des coups d’œil terribles, montrant +les dents en un sourire moqueur, il +ajouta :</p> + +<p>— Je me propose toujours de te faire visite, +mais je n’ai jamais le temps : je suis toujours +ivre…</p> + +<p>— C’est bon, c’est bon, laisse ça… Ne plaisante +pas, diable osseux ! Sinon, frère, je… Ou +bien as-tu vraiment l’intention de piller les maisons +et les rues ?…</p> + +<p>— Pourquoi ? Il y a ici assez pour nous deux. +Dieu, oui !… Sémenitch ! Tu as de nouveau soufflé +deux caisses de marchandises ?… Fais attention, +Sémenitch, sois prudent ! qu’on ne te prenne +pas, un beau jour !</p> + +<p>Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch +se mit à trembler de tout son corps ; il +crachait de la salive, dans un vain effort pour +parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna +tranquillement, d’un pas allongé, à +l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un +forcené, le suivit.</p> + +<p>Tchelkache était redevenu gai ; il sifflait doucement +entre ses dents, et, enfonçant les mains +dans les poches de son pantalon, marchait lentement, +en homme désœuvré, lançant à droite et +à gauche des remarques mordantes et des plaisanteries. +On lui répondait de même.</p> + +<p>— Heureux Grichka, comme les autorités ont +soin de lui ! cria quelqu’un du groupe des débardeurs +qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus +à terre.</p> + +<p>— Je n’ai pas de souliers ; aussi Sémenitch +craint-il que je ne me blesse les pieds, répondit +Tchelkache.</p> + +<p>On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent +Tchelkache et le poussèrent doucement +dehors.</p> + +<p>— Tenez-le ! cria Sémenitch, qui s’était arrêté +dans la cour du port.</p> + +<p>Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une +borne, devant la porte d’un cabaret. Du port +sortait avec fracas une file interminable de voitures +chargées. En sens inverse arrivaient à fond +de train des voitures vides, avec des cochers +qui ressautaient. Le port soufflait un bruit +de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait…</p> + +<p>Habitué à ce va-et-vient insensé, Tchelkache, +que la scène avec Sémenitch avait aiguillonné, se +sentait à son aise. Un solide bénéfice lui souriait +dans l’avenir, sans grande dépense d’énergie et +d’adresse. Il était sûr que ni l’un ni l’autre ne +lui ferait défaut, et, pinçant les yeux, songeait +à la fête du lendemain, quand tout serait fait et +qu’il aurait des billets dans sa poche. Puis, il +pensa à l’ami Michka, qui aurait été très utile, +cette nuit, s’il ne s’était cassé la jambe. +Tchelkache jura en lui-même, à l’idée que peut-être, +sans Micha, il ne viendrait pas à bout de +son entreprise. Quelle nuit aurait-on ?… Il interrogea +le ciel et inspecta la rue.</p> + +<p>A six pas de lui, accroupi près du trottoir sur +la chaussée, le dos appuyé à une borne, il y +avait un gars, en blouse et pantalon bleus, en +chaussures d’écorce, et coiffé d’une casquette +roussie. Près de lui, un petit sac et une faux +sans manche, entourée de foin roulé et soigneusement +ficelée. Le garçon était large d’épaules, +râblé, blond, le visage hâlé et tanné par le +vent ; ses yeux étaient grands et bleus et +regardaient Tchelkache avec confiance et bonhomie.</p> + +<p>Tchelkache montra les dents, tira la langue +et, faisant une épouvantable grimace, le dévisagea +avec obstination.</p> + +<p>Le gars, surpris, cligna, puis tout à coup +éclata de rire et cria :</p> + +<p>— Ah ! qu’il est drôle !</p> + +<p>Puis, presque sans se lever de terre, il se +roula lourdement de sa borne à celle de Tchelkache +en traînant son sac dans la poussière +et frappant les pierres de sa faux.</p> + +<p>— Eh ! dis donc, frère, tu as rudement fait la +noce ! dit-il à Tchelkache en le tirant par son +pantalon.</p> + +<p>— C’est comme tu dis, nourrisson, c’est comme +tu dis ! répondit avec franchise Tchelkache. Ce +robuste et naïf gars aux yeux d’enfant lui plut +dès le premier abord.</p> + +<p>— Tu viens de la fenaison ?</p> + +<p>— Mais oui. On a fauché une verste et on a +gagné un copek ! Les affaires sont mauvaises ! +Il y en a, du monde ! Les affamés se sont amenés… +ont gâté les prix. On donnait soixante copeks +à Koubagne. Que ça ! Et jadis, à ce qu’on +dit, trois, quatre roubles, même cinq !…</p> + +<p>— Jadis !… Jadis, rien que pour la permission +de regarder un vrai Russe, on donnait trois roubles. +Il y a dix ans, je m’étais fait un commerce +de cela. J’arrivais dans un village et je disais : +« Je suis russe, moi ! » Et tout de suite on me +regardait, on me palpait, on s’étonnait, — et +voilà trois roubles dans ma poche ! Et encore on +me faisait manger et boire ! Et on m’invitait à +rester tant que je voulais.</p> + +<p>Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé +par ouvrir largement la bouche, en exprimant +de toute sa ronde figure une admiration +surprise ; puis, comprenant que cet homme en +haillons blaguait, il ferma la bouche avec bruit +et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux, +cachant un sourire dans sa moustache.</p> + +<p>— Drôle de corps !… Tu parles comme si c’était +vrai, et moi j’écoutais avec confiance. Non, vrai, +jadis, là-bas…</p> + +<p>— Et qu’est-ce que je disais donc, moi ? Je +disais aussi que jadis, là-bas…</p> + +<p>— Va te promener ! dit le gars avec un geste +de la main. Es-tu cordonnier ? ou bien tailleur ? +dis ?</p> + +<p>— Moi ? demanda Tchelkache ; puis, après un +moment de réflexion, il ajouta : Je suis pêcheur.</p> + +<p>— Pêcheur ? Vrai ! Qu’est-ce que tu pêches ? +du poisson ?</p> + +<p>— Pourquoi pêcherais-je le poisson ? Ici les +pêcheurs ne pêchent pas que cela. Plus souvent +des noyés, de vieilles ancres, des bateaux coulés, — tout +enfin ! Il y a des lignes pour cela…</p> + +<p>— Invente, invente encore ! Peut-être es-tu +de ces pêcheurs qui chantent à propos d’eux-mêmes :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous autres, jetons nos filets</div> +<div class="verse">Sur les bords bien secs,</div> +<div class="verse">Sur les granges et les étables !…</div> +</div> + +</div> +<p>— En as-tu vu de ceux-là ? demanda Tchelkache +en le regardant avec ironie et songeant +que ce brave garçon devait être très bête.</p> + +<p>— Non, je n’en ai pas vu ; mais j’ai entendu +parler d’eux.</p> + +<p>— Ils te plaisent ?</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Ce sont des gens sans crainte +et libres.</p> + +<p>— Et qu’as-tu besoin de liberté ? Est-ce que +tu aimes la liberté ?</p> + +<p>— Comment ne l’aimerai-je pas ? On est son +propre maître, on va où on veut, on fait ce +qu’on désire… Comment donc ? Si on réussit à +se maintenir et si on n’a pas de pierre au cou, — c’est +parfait ! On n’a qu’à faire la noce tant +qu’on veut, pourvu qu’on n’oublie pas Dieu.</p> + +<p>Tchelkache cracha avec mépris et interrompit +ses questions, en se détournant du gars.</p> + +<p>— Prends-moi, par exemple… dit l’autre avec +une subite animation. Quand mon père mourut, +il ne laissa que peu de bien. La mère est vieille, +la terre est fatiguée, que me reste-t-il à faire ? Il +faut bien vivre. Et comment ? On ne sait pas. Je +deviendrais bien gendre dans une bonne maison, +pardi ! Si on donne sa part à la fille !… Eh ! +bien, non ! le diable de beau-père ne veut pas +faire le partage. Et alors, il faudra que je peine +pour lui… longtemps… des années. Vois-tu +comment sont les affaires ? Tandis que, si je pouvais +mettre de côté une centaine et demie de +roubles, je me sentirais d’aplomb et je saurais +parler au vieux. « Veux-tu donner sa part à +Marfa ? » Non ! « C’est bon ! Dieu merci, il n’y +a pas qu’elle de fille dans le village. » Et j’aurais +été tout à fait libre, mon propre maître. Oui ! — Le +gars soupira. — Et maintenant, il n’y a rien +à faire, que d’entrer dans une famille. J’ai pensé +que, si j’allais à Koubagne, je ferais bien deux +cents roubles. Alors, ça y est, je suis quelqu’un. +Mais non, coulé, enfoncé ! Alors, il faut bien +entrer dans une famille, se faire esclave, parce +que je ne puis me tirer d’affaire avec ce que +j’ai… impossible ! Éhé !…</p> + +<p>Le gars détestait cette idée de devenir le mari +d’une fille riche qui resterait dans sa famille. +Son visage en devint terne et triste. Il s’agitait +lourdement à terre, ce qui tira Tchelkache des +réflexions où ce discours l’avait laissé tomber.</p> + +<p>Tchelkache sentit qu’il n’avait plus aucune +envie de causer, mais il demanda néanmoins :</p> + +<p>— Et maintenant, où vas-tu ?</p> + +<p>— Où je vais ? à la maison, bien sûr !</p> + +<p>— Pourquoi serait-ce sûr ?… Peut-être que +tu désires aller en Turquie.</p> + +<p>— En Turquie ?… traîna le gars. Est-ce que +les chrétiens y vont ? Que dis-tu là ?</p> + +<p>— Quel imbécile tu es ! soupira Tchelkache, +et, de nouveau, il se détourna de son interlocuteur, +sentant, cette fois-ci, qu’il ne voulait plus +lui jeter un seul mot. Ce robuste paysan éveillait +en lui quelque chose d’obscur.</p> + +<p>Un sentiment confus, qui mûrissait lentement, +une espèce de dépit s’agitait au plus profond de +son être, l’empêchait de se recueillir et de penser +à tout ce qu’il avait à faire cette nuit.</p> + +<p>Le gars qu’il venait d’injurier marmottait +quelque chose à demi-voix, en lui lançant par +moment des regards de travers. Les joues +s’étaient drôlement enflées, les lèvres s’étaient +avancées et les yeux rétrécis clignaient souvent +et d’une manière qui prêtait à rire. Évidemment +il ne s’attendait pas à ce que sa +conversation avec ce personnage moustachu +finît si vite et d’une façon si humiliante.</p> + +<p>Tchelkache ne faisait plus aucune attention à +lui. Il sifflait avec préoccupation, assis sur sa +borne, et battait la mesure de son talon nu et +sale.</p> + +<p>Le gars eut envie de reprendre sa revanche.</p> + +<p>— Eh ! pêcheur ! Es-tu souvent ivre ? commença-t-il ; +mais, au même moment, le pêcheur +se retourna rapidement vers lui et demanda :</p> + +<p>— Écoute, nourrisson ! Veux-tu travailler +cette nuit avec moi ? Hein ? Réponds vite.</p> + +<p>— Travailler à quoi ? demanda avec méfiance +le gars.</p> + +<p>— A ce que je te dirai… Nous ferons la pêche. +Tu rameras…</p> + +<p>— Si c’est ainsi… pourquoi pas ? Bon ! Je puis +bien travailler… Seulement, pourvu qu’on n’arrive +pas à mal en ta compagnie : tu n’es pas +rassurant, avec tes airs mystérieux…</p> + +<p>Tchelkache sentit quelque chose comme une +brûlure dans la poitrine et dit avec une rage +concentrée :</p> + +<p>— Ne parle pas de ce que tu ne peux pas +comprendre. Sinon, je te donnerai un si bon +coup sur la tête que tes idées s’éclairciront vite.</p> + +<p>Il sauta de sa borne, se tira la moustache avec +la main gauche, serra son poing droit sillonné +de veines noueuses et dur comme le fer ; ses +yeux étincelèrent.</p> + +<p>Le gars eut peur. Il jeta un rapide regard tout +autour de lui et, clignant timidement, sauta +aussi sur ses pieds. Ils se mesurèrent des yeux +en silence.</p> + +<p>— Eh bien ? demanda sévèrement Tchelkache.</p> + +<p>Il était bouillant et frémissant de l’injure +que lui avait faite ce jeune veau qu’il avait +méprisé tout en causant avec lui et que maintenant +il s’était pris à haïr à cause de ses purs +yeux bleus, de son visage sain et hâlé, de ses +bras courts et forts, et parce qu’il avait, quelque +part là-bas, un village et sa maison dans ce village, +parce qu’on lui proposait d’entrer comme +gendre dans une famille aisée, et surtout parce +que cet être qui n’était qu’un enfant en comparaison +de lui, Tchelkache, osait aimer la liberté, +dont il ne connaissait pas le prix et qui +lui était inutile. Il est toujours désagréable de +voir qu’un individu que nous considérons +comme inférieur, aime ou déteste les mêmes +choses que nous et que, par cela même, il +devient pareil à nous.</p> + +<p>Le gars regardait Tchelkache et sentait en lui +son maître.</p> + +<p>— Mais… dit-il ; je consens. Je veux bien. +C’est de l’ouvrage que je cherche. Ça m’est égal +pour qui travailler, pour toi ou pour un autre. +J’ai seulement dit ça parce que tu ne ressembles +pas à un homme qui travaille… tu es par trop +déguenillé. Pourtant je sais bien que cela peut +arriver à chacun. N’ai-je donc jamais vu un +ivrogne ? Eh ! combien j’en ai vu, et de pires +que toi !</p> + +<p>— C’est bon !… Alors tu consens ? demanda, +en s’adoucissant, Tchelkache.</p> + +<p>— Moi, mais oui, avec plaisir. Dis ton prix.</p> + +<p>— Mon prix dépend du travail. C’est selon ce +que nous ferons et prendrons. Peut-être recevras-tu +cinq roubles. As-tu compris ?</p> + +<p>Mais, maintenant qu’il s’agissait d’argent, le +paysan voulait être clair et exigeait de son entrepreneur +de la netteté. Il redevint méfiant et +soupçonneux.</p> + +<p>— Cela ne me va guère ainsi, frère. Il faudrait +que je les tienne maintenant, ces cinq +roubles.</p> + +<p>Tchelkache entra dans son rôle.</p> + +<p>— Assez causer, attends un peu. Allons au cabaret.</p> + +<p>Ils marchèrent côte à côte dans la rue. Tchelkache +avec la mine importante d’un patron +se roulant la moustache, le gars avec un air de +soumission, mais plein pourtant de méfiance et +de crainte.</p> + +<p>— Comment t’appelles-tu ? demanda Tchelkache.</p> + +<p>— Gavrilo, répondit le gars.</p> + +<p>Quand ils furent entrés dans le cabaret sale et +enfumé, Tchelkache s’approcha du comptoir et +commanda, du ton familier d’un habitué, une +bouteille d’eau-de-vie, de la soupe aux choux, +de la viande rôtie, du thé, et, après avoir énuméré +sa commande, lança un bref : « au crédit ! » +A quoi le garçon répondit par un signe de tête +silencieux. Alors, Gavrilo se sentit plein de respect +pour son maître, qui, malgré ses allures de +filou, était si bien connu partout et inspirait une +telle confiance.</p> + +<p>— Voilà, nous allons manger un morceau, et +puis nous causerons. Attends-moi un instant, je +reviens.</p> + +<p>Il s’en alla. Gavrilo regarda autour de lui. Le +cabaret était dans un sous-sol ; il y faisait humide, +obscur, et il était tout imprégné de fumée +de tabac, de goudron et d’une odeur aigre. En +face de Gavrilo, à une autre table, il y avait un +homme ivre en costume de matelot, à la barbe +rousse, tout sale de charbon et de goudron. Il +ronronnait, avec un hoquet incessant, une chanson +dont les paroles étaient estropiées et faussées, +tantôt sifflantes, tantôt gémissantes. Il +n’était évidemment pas Russe.</p> + +<p>Derrière lui se tenaient deux femmes moldaves, +déguenillées, très brunes, hâlées et qui +grinçaient aussi une chanson.</p> + +<p>Plus loin, sortaient encore de l’obscurité d’autres +figures, toutes étrangement échevelées, +toutes à moitié ivres, tordues, agitées…</p> + +<p>Gavrilo eut peur de rester seul. Il souhaitait +le retour du maître. Les bruits divers du cabaret +se fondaient en une seule note : on aurait dit +le rugissement de quelque énorme animal aux +cent voix, furieux, se débattant aveuglément +dans cette boîte de pierre et ne trouvant pas d’issue. +Gavrilo sentait son corps s’imbiber de quelque +chose d’enivrant et d’alourdissant, qui lui +donnait le vertige et troublait sa vue, malgré +son désir curieux d’observer…</p> + +<p>Tchelkache revint ; ils se mirent à boire et +à manger en causant. Dès le troisième verre, +Gavrilo était gris. Il s’égaya ; il désirait dire +quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave +homme, sans encore s’être servi de lui, le régalait +si bien. Mais les paroles, qui montaient en +vagues à son gosier, refusaient de quitter sa +langue, subitement empâtée.</p> + +<p>Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant +avec ironie :</p> + +<p>— Te voilà à point, déjà !… Allons donc ! pour +cinq petits verres ? Comment pourras-tu travailler ?</p> + +<p>— Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien ! Je +te servirai. Ah ! comme je te servirai ! Laisse-moi +t’embrasser, dis ?</p> + +<p>— C’est bon, c’est bon !… Encore un coup ?</p> + +<p>Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux +en ondes égales. C’était désagréable et cela faisait +mal au cœur. Son visage avait un air d’inspiration +stupide. Dans ses efforts pour parler, +il allongeait drôlement les lèvres et mugissait. +Tchelkache le regardait fixement comme s’il se +souvenait de quelque chose, tordait sa moustache +et souriait sans discontinuer, mais, cette +fois-ci, d’un air sombre et méchant.</p> + +<p>Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le +matelot roux dormait, accoudé à la table.</p> + +<p>— Sortons d’ici ! dit Tchelkache en se levant.</p> + +<p>Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas, +lança un formidable juron, et éclata d’un rire +imbécile d’ivrogne.</p> + +<p>— Te voilà frais ! dit Tchelkache, en reprenant +sa place en face de lui. Gavrilo riait toujours, +contemplant bêtement son maître. L’autre le +regardait avec une attention lucide et pénétrante. +Il voyait devant lui un homme dont il tenait la +vie entre ses pattes de loup. Lui, Tchelkache, +se savait de force à en faire ce qu’il voudrait. +Il pouvait le plier comme une carte, ou l’aider +à se déployer dans un cadre villageois et stable. +Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il +jouissait de cette pensée et se disait que jamais +ce gars ne boirait à la coupe que la destinée lui +avait fait vider à lui, Tchelkache… Et il enviait +et plaignait cette jeune existence, se moquait +d’elle et s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait +retomber dans des mains comme les siennes… +Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un +seul, paternel et autoritaire. Il plaignait le gars, +et pourtant le gars lui était nécessaire. Alors, +Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le conduisit, +en le poussant avec douceur, hors du +cabaret et le déposa à l’ombre d’une pile de bois +coupé ; lui-même s’assit à côté et alluma sa pipe. +Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.</p> + +<hr> + + +<p>— Eh ! bien, est-ce prêt ? demanda à demi-voix +Tchelkache à Gavrilo qui s’assurait des rames.</p> + +<p>— Tout de suite ! Un des tolets branle ; pourrait-on +frapper dessus avec une rame ?</p> + +<p>— Non, non ! Pas de bruit ! Appuie dessus +avec les mains, il rentrera à sa place.</p> + +<p>Tous deux tripotaient sans bruit le bateau, +attaché à la proue d’un navire à voiles. Il y +avait là toute une flottille de voiliers chargés +d’écorces de chêne et de felouques turques encore +à moitié pleines de palmiers, de bois de +santal et de gros troncs de cyprès.</p> + +<p>La nuit était obscure ; sur le ciel se mouvaient +de lourdes couches de nuages en lambeaux et +la mer était tranquille, noire et épaisse comme +de l’huile. Elle exhalait un arome humide et +salé et bruissait doucement, frappant les bords +des vaisseaux et la côte, et balançant doucement +le bateau de Tchelkache. A une grande +distance du bord, s’élevaient de la mer les silhouettes +noires des vaisseaux, qui plantaient +dans le ciel leurs mâts aigus avec, au sommet, +des falots de couleur. La mer reflétait les feux +et paraissait toute semée de taches jaunes, qui +tremblaient sur son sein de velours doux, d’un +noir mat et égal, soulevé par une puissante respiration. +La mer dormait du sommeil sain et +fort d’un travailleur las de sa journée.</p> + +<p>— En route ! dit Gavrilo, en plongeant ses +rames.</p> + +<p>— Nageons !</p> + +<p>Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le +bateau dans un espace libre entre deux barques ; +il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui +s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu +et phosphorescent. Une longue traînée de lumière +doucement scintillante, suivait, en serpentant, le +bateau.</p> + +<p>— Eh ! bien, ta tête te fait-elle bien mal ? demanda +Tchelkache avec bonté.</p> + +<p>— Horriblement ! Elle sonne comme une cloche… +Je vais la mouiller un peu avec de l’eau.</p> + +<p>— A quoi bon ? Mouille-toi plutôt l’intérieur ; +tu te remettras plus vite.</p> + +<p>Et il tendit une bouteille à Gavrilo.</p> + +<p>— Tu penses ? Avec la bénédiction de Dieu !…</p> + +<p>Un doux glou-glou se fit entendre.</p> + +<p>— Eh ! toi, tu es heureux de la permission ? +Assez ! cria Tchelkache en l’arrêtant.</p> + +<p>Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit ; il +se mouvait avec facilité entre les vaisseaux… +Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la mer +infinie, puissante, brillante, se déroula devant +eux. Elle disparaissait dans le lointain bleu, où +de ses eaux s’élevaient au ciel des montagnes de +nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet +jaune, verdâtres comme l’eau de la mer, ou +ardoisées, tristes, jetant ces ombres lourdes d’ennui +qui oppressent les âmes et les esprits. Les +nuages rampaient lentement les uns sur les +autres et tantôt se fondaient ensemble, et tantôt +se dispersaient les uns les autres ; ils mélangeaient +leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, +ou reparaissaient avec de nouveaux +contours, majestueux et lugubres… Ce lent mouvement +de masses inanimées avait quelque chose +de fatal. Il semblait que, là-bas, aux confins de +la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours +ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans +l’intention méchante et stupide de ne plus jamais +lui permettre d’éclairer la mer endormie du +million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, +vivantes et songeuses, qui éveillent de nobles +désirs dans les êtres en adoration devant leur +sainte et pure lumière.</p> + +<p>— Est-elle belle, la mer ? demanda Tchelkache.</p> + +<p>— Pas mal ! Seulement on a peur dessus, +répondit Gavrilo, ramant en mesure et fort. La +mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues +rames et brillait toujours de ses phosphorescences +bleues et chaudes.</p> + +<p>— On a peur ? Nigaud !… grogna Tchelkache +avec ironie.</p> + +<p>Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son +tempérament bouillant, avide d’impressions, ne +se rassasiait jamais de la contemplation de cette +immensité infinie, libre et puissante. Et il était +froissé d’entendre une semblable réponse à sa +question sur la beauté de la mer, qu’il aimait. +Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame +et regardait tranquillement devant lui, plein du +désir de nager encore longtemps sur cette plaine +de velours.</p> + +<p>Sur mer, une émotion large et chaude montait +en lui, emplissait son âme et l’épurait un +peu des souillures de la vie. Il goûtait cette +impression et aimait se voir meilleur, ici, +parmi les vagues et l’air où les pensées de +la vie perdent leur âcreté et la vie elle-même +sa valeur. Dans la nuit, sur la mer, vogue le +bruit léger de sa respiration endormie, et ce +murmure infini verse dans l’âme la paix, +réfrène les impulsions mauvaises, fait naître des +rêves puissants…</p> + +<p>— Et les filets, où sont-ils, hein ? demanda +tout à coup Gavrilo, en faisant l’inspection de la +barque.</p> + +<p>Tchelkache tressaillit.</p> + +<p>— Le filet est là, au gouvernail.</p> + +<p>— Quel filet cela peut-il être ? demanda avec +méfiance Gavrilo.</p> + +<p>— Un épervier et…</p> + +<p>Mais Tchelkache eut honte de mentir à cet +enfant pour cacher ses véritables projets ; il +regretta aussi les pensées et les sentiments que +le gars avait mis en fuite par sa question. Il se +fâcha. Il sentit à la poitrine la brûlure cuisante +qu’il connaissait bien ; quelque chose le serra à +la gorge. Il dit durement à Gavrilo :</p> + +<p>— Tu es là ; eh ! bien, restes-y ! Et ne te mêle +pas de ce qui ne te regarde en rien. On t’a pris +pour ramer, rame. Et si tu laisses aller ta langue, +il n’en résultera rien de bon. As-tu compris ?</p> + +<p>Une minute, le bateau chancela et s’arrêta. Les +rames s’immobilisèrent dans l’eau bouillonnant +autour d’elles, et Gavrilo s’agita avec inquiétude +sur sa banquette.</p> + +<p>— Rame !</p> + +<p>Un rude juron secoua l’air. Gavrilo lança les +rames. Le bateau, comme effrayé, avança par +saccades rapides et nerveuses, fendant l’eau avec +bruit.</p> + +<p>— Mieux que ça !</p> + +<p>Tchelkache s’était levé du gouvernail et, sans +lâcher sa rame, il plongea ses yeux froids dans le +visage pâle, aux lèvres tremblantes, de Gavrilo. +Sinueux, penché en avant, il ressemblait à un +chat prêt à sauter. On entendait un grincement +furieux de dents et un bruit d’os.</p> + +<p>— Qui va là ?</p> + +<p>Cette impérieuse question résonna sur la mer.</p> + +<p>— Oh ! diable, mais rame donc ! sans bruit ! +je te tuerai, chien ! rame donc ! une, deux ! Ose +crier ! Je te déchirerai !… sifflait Tchelkache.</p> + +<p>— Vierge Marie, murmurait Gavrilo, tremblant +et exténué par la peur et l’effort.</p> + +<p>Le bateau vira avec souplesse ; il nagea vers +le port, où les falots se pressaient en un groupe +multicolore et où se dessinaient les mâtures.</p> + +<p>— Eh ! Qui est-ce qui crie ? demanda-t-on +encore une fois. Maintenant, la voix était plus +éloignée, Tchelkache fut rassuré.</p> + +<p>— C’est toi même, l’ami, qui cries ! dit-il dans +la direction de l’appel. Et puis, il s’adressa à Gavrilo, +qui murmurait toujours une prière. — Oui, +frère, tu as eu de la chance. Si ces diables +nous avaient poursuivis, c’eût été fini de toi. +Entends-tu ? Je t’aurais vite envoyé aux poissons…</p> + +<p>Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement +et même avec bonhomie, Gavrilo, toujours +tremblant de crainte, le supplia :</p> + +<p>— Écoute, laisse-moi m’en aller ! Au nom du +Christ, laisse-moi. Dépose-moi quelque part. +Aïe, aïe, aïe ! Je suis perdu tout à fait ! Pense à +Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu ? je ne peux +pas faire ces choses-là, je n’en ai jamais fait de +pareilles. C’est la première fois, Seigneur ! Je +suis perdu ! Comment as-tu fait, frère, pour me +circonvenir ? Dis ? C’est un péché, tu perds mon +âme !… Ah ! quelle affaire !</p> + +<p>— Quelle affaire ? interrogea sévèrement +Tchelkache. Parle, quelle affaire ?</p> + +<p>La terreur du gars l’amusait ; il jouissait aussi +de la sensation de pouvoir lui, Tchelkache, provoquer +une telle épouvante.</p> + +<p>— De sombres affaires, frère… Laisse-moi, +pour Dieu. Que te suis-je ? Ami…</p> + +<p>— Tais-toi ! Si je n’avais pas eu besoin de toi, +je ne t’aurais pas emmené ! As-tu entendu ? Eh ! +bien, tais-toi !</p> + +<p>— Seigneur ! soupira, en sanglotant, Gavrilo.</p> + +<p>— Assez !</p> + +<p>Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter +et haletait lamentablement ; il pleurait, se mouchait, +s’agitait sur son banc, mais ramait fort, +avec désespoir. Le bateau allait comme une +flèche… De nouveau, sur leur chemin, se dressèrent +les corps noirs des vaisseaux et le bateau se +perdit entre eux, tournant comme une toupie +dans les étroits chenaux qui les séparaient.</p> + +<p>— Hé ! toi, écoute : si quelqu’un nous adresse +une question, tais-toi, si tu tiens à ta peau. As-tu +compris ?</p> + +<p>— Hélas ! soupira avec découragement Gavrilo, +en réponse à cet ordre sévère, et il ajouta : — C’était +mon destin d’être perdu !</p> + +<p>— Ne hurle pas ! chuchota Tchelkache.</p> + +<p>Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension +et il s’anéantit dans le pressentiment +froid d’un malheur. Il plongeait machinalement +les rames, les lançait derrière lui, puis les sortait +de l’eau, les lançait encore et regardait +obstinément ses chaussures d’écorce.</p> + +<p>Le bruit endormi des vagues était sombre et +effrayant. Voici le port… Derrière son mur de +granit, on entendait des voix humaines, des clapotements +d’eau, des chansons et de grêles sifflets.</p> + +<p>— Arrête ! chuchota Tchelkache. Lâche les +rames ! Appuie-toi des mains au mur ! Doucement, +diable !</p> + +<p>Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre +glissante, conduisit le bateau le long du mur. +Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la +mousse gluante de la pierre.</p> + +<p>— Arrête, donne les rames ! Donne, ici ! Et +ton passeport, où l’as-tu mis ? Dans ton sac ? +Donne-moi le sac ! Plus vite !… Ça, mon ami, c’est +pour que tu ne te sauves pas… Maintenant, je te +tiens. Sans rames, tu aurais filé quand même ; +mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas. Attends ! +Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai, +fût-ce au fond de la mer.</p> + +<p>Et tout à coup, s’accrochant des mains à +quelque chose, Tchelkache s’éleva dans l’air ; il +disparut sur le mur.</p> + +<p>Gavrilo frémit… Ç’avait été si prompt ! Il +sentit comme se détacher et glisser de lui la +maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en +présence de ce bandit moustachu et maigre… +Fuir, maintenant ?… Et, respirant avec liberté, il +regarda autour de lui. A gauche s’élevait un +bâtiment noir sans mâts, comme un immense +cercueil vide et abandonné… Chaque coup de +vague contre son flanc éveillait en lui un sourd +écho, pareil à un profond soupir. A droite, sur +l’eau, se traînait le mur humide du quai, comme +un froid et lourd serpent. Derrière encore, on +voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace +qui s’étendait entre le mur et ce cercueil, +était la mer, silencieuse, déserte, avec des +nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages +avançaient lentement, énormes, lourds, puisant +de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser +l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de +mauvais augure. Gavrilo eut peur. Cette crainte +était maintenant plus grande que celle que lui +imposait Tchelkache ; elle étreignait la poitrine de +Gavrilo dans un étroit embrassement, elle serrait +au point d’en faire une masse misérable, clouée +à la banquette du bateau.</p> + +<p>Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les +soupirs de la mer ; il semblait que ce silence +allait être interrompu tout à coup par quelque +chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par +quelque chose qui secouerait la mer jusqu’au +fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de nuages +sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert +des flots toutes ces noires embarcations. Les +nuages rampaient sur le ciel aussi lentement et +d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en +sortait toujours plus de la mer, et on pouvait +penser, en regardant le ciel, que lui aussi était une +mer, seulement une mer irritée et renversée sur +l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages +ressemblaient à des vagues qui fonçaient sur la +terre, de leurs crêtes grises ; ils ressemblaient à +des abîmes creusés par le vent entre les vagues, +et à des lames naissantes que ne couvrait pas +encore l’écume verdâtre de la fureur.</p> + +<p>Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité +et cette beauté ; il se rendit compte +qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et +celui-ci ne revenait pas !… Le temps passait lentement, +plus lentement que ne rampaient les +nuages dans le ciel… Et la longueur du temps +augmentait l’angoisse du silence… Mais voici +que, derrière le mur, on entendit l’eau s’agiter, +puis un frôlement, et quelque chose comme un +chuchotement. Gavrilo crut mourir.</p> + +<p>— Eh !… Tu dors ? Prends ! doucement ! dit la +voix sourde de Tchelkache.</p> + +<p>Du mur descendait un objet cubique et lourd. +Gavrilo le mit dans le bateau, puis un autre +pareil. En travers du mur s’étendit la longue +personne de Tchelkache. Les rames reparurent +mystérieusement, puis le sac de Gavrilo tomba +à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au gouvernail.</p> + +<p>Gavrilo le regarda avec un sourire timide et +joyeux.</p> + +<p>— Est-tu fatigué ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Un peu, sans doute, petit veau ! Rame solidement, +de toute ta force. Tu as un joli gain, +frère ! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant, +il ne reste qu’à passer inaperçu sous les +yeux de ces diables, et puis tu pourras recevoir +ton argent et filer chez ta Machka… Tu as une +Machka, dis, petit ?</p> + +<p>— N-non !</p> + +<p>Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait +comme un soufflet et ses bras comme des ressorts +d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la traînée +bleue qui suivait la poupe était devenue +plus large. Gavrilo se couvrait de sueur, mais +il continuait à ramer de toute sa force. Après +avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle +frayeur, il redoutait d’avoir à l’affronter encore +et ne désirait qu’une chose : finir au plus tôt cette +besogne maudite, descendre à terre et fuir cet +homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver +en prison par sa faute. Il décida de ne pas +lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter +tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser +de lui sans encombres, de faire chanter +un <span lang="la" xml:lang="la">Te Deum</span> à Saint-Nicolas. Une ardente prière +était prête à couler de sa poitrine. Mais il se +retenait, soufflait comme un bateau à vapeur, et +se taisait, jetant des regards en dessous à +Tchelkache.</p> + +<p>Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable +à un oiseau qui s’apprête à voler, regardait +dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec ses +yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et +féroce, il tenait d’une main le gouvernail et de +l’autre tirait sa moustache, que faisait, à chaque +instant, tressauter le sourire silencieux des +lèvres minces. Tchelkache était content de +sa réussite, de lui-même et de ce gars, si +effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait +d’avance la large fête du lendemain et maintenant +il jouissait de sa force et de l’asservissement +de ce jeune et frais garçon. Il le voyait +peiner ; il eut pitié de lui et voulut l’encourager.</p> + +<p>— Eh ! Dis donc ! demanda-t-il doucement. +As-tu eu très peur ?</p> + +<p>— N’importe !… soupira Gavrilo, et il toussa.</p> + +<p>— Inutile maintenant de tant appuyer sur les +rames. Maintenant, c’est fini. Il n’y a plus qu’un +mauvais endroit à passer… Repose-toi.</p> + +<p>Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la +manche de sa blouse la sueur de son visage et +replongea les rames dans l’eau.</p> + +<p>— C’est bon, rame plus légèrement. Pour +que l’eau ne jase pas. Il y a une passe à franchir. +Doucement, doucement ! Ici, frère, sont des gens +sérieux… Ils pourraient très bien s’amuser avec +un fusil. Ils te mettraient une si belle bosse sur +le front que tu n’aurais pas le temps de crier +gare.</p> + +<p>Le bateau filait sur l’eau presque sans faire +de bruit. Seulement, des gouttes bleues tombaient +des rames, et, quand elles touchaient la +mer, à la place de leur chute s’allumait un +instant une petite tache, bleue aussi. La nuit +devenait toujours plus sombre et plus silencieuse. +Le ciel ne ressemblait plus à une mer +agitée : les nuages s’étaient étendus sur sa surface +et l’avaient recouvert d’un rideau égal et +lourd, abaissé sur la mer et immobile. La mer +était plus tranquille, plus noire, elle exhalait +plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait +plus aussi large qu’avant.</p> + +<p>— Ah ! s’il pouvait seulement pleuvoir ! +murmura Tchelkache ; nous filerions comme +derrière un rideau.</p> + +<p>A droite et à gauche du bateau, des bâtiments, +des vaisseaux, immobiles, lugubres et noirs +émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux +bougeait une lumière ; c’était quelqu’un qui +marchait avec une lanterne. La mer, caressant +leurs flancs, semblait implorer sourdement et +eux répondaient par un écho roulant et froid, +comme s’ils discutaient et refusaient de céder.</p> + +<p>— La douane ! chuchota Tchelkache.</p> + +<p>Depuis le moment où il avait donné l’ordre à +Gavrilo de ramer doucement, le gars éprouvait +de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se +tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait +qu’il grandissait ; ses os et ses veines se +tiraient avec une sourde douleur ; sa tête, pleine +d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de +son dos frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient +de petites aiguilles aiguës et froides. Les +yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps +regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir +surgir quelqu’un qui leur crierait : « Arrêtez, +voleurs ! »</p> + +<p>Maintenant, quand Tchelkache murmura : « La +douane ! » Gavrilo sursauta : une pensée âpre, +brûlante traversa son être et pinça ses nerfs +crispés ; il voulut crier, appeler au secours… Il +avait déjà ouvert la bouche et s’était soulevé sur +sa banquette. Il avança la poitrine, aspira profondément, +ouvrit la bouche ; mais tout à coup, +terrassé par la frayeur qui le frappa comme +un fouet, il ferma les yeux et tomba de son +siège.</p> + +<p>… En avant du bateau, au loin sur l’horizon, +avait jailli de l’eau noire une immense épée d’un +bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait fendu +l’obscurité de la nuit ; sa lame glissa sur les +nuages et coucha sur le sein de la mer une large +raie bleue. Et, dans cette raie lumineuse, +sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors +invisibles, noirs, silencieux, tendus de +la luxueuse ombre nocturne. On eût dit qu’ils +avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés +là par la force puissante d’une tempête, +et que, maintenant, ils surgissaient pour obéir à +l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient +pour regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus +de l’eau… Leurs agrès embrassaient les +mâts et semblaient des algues marines, sorties +de l’eau avec ces noirs géants qu’elles recouvraient +de leurs mailles. Et puis, l’extraordinaire +épée bleue se souleva de nouveau, fendit +encore la nuit et se coucha dans une autre +direction. Et de nouveau, à l’endroit où elle +reposait, apparaissaient des squelettes de navires, +jusqu’alors invisibles.</p> + +<p>Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança +sur l’eau, comme pris d’hésitation. Gavrilo restait +étendu au fond du bateau, se couvrant le +visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa +de sa rame, sifflant furieusement, mais tout +bas.</p> + +<p>— Imbécile, c’est le croiseur de la douane… +C’est la lanterne électrique ! Lève-toi, bûche ! On +va jeter la lumière sur nous ! Tu vas nous perdre, +diable, toi et moi !</p> + +<p>Quand une fois le bout tranchant de la rame +se fut abaissé plus fort sur le dos de Gavrilo, celui-ci +se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les +yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à +tâtons les rames, fit avancer le bateau.</p> + +<p>— Doucement, ou je te tue ! Doucement ! Imbécile, +que le diable t’emporte ! De quoi t’es-tu +effrayé ? Dis ? Une lanterne et une glace. Voilà +tout ! Doucement avec les rames, mauvais +diable !… On incline la glace comme on veut et +on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des +gens de notre espèce. On surveille la contrebande… +Nous sommes hors d’atteinte ; ils sont +déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes +saufs ! Maintenant, nous…</p> + +<p>Tchelkache regarda, triomphant, autour de +lui.</p> + +<p>— Certes, nous sommes saufs. Ouf !… tu as de +la chance, bûche pourrie !</p> + +<p>Gavrilo se taisait et ramait ; en respirant lourdement, +il regarda de côté l’endroit où s’élevait +et s’abattait encore cette épée de feu. Il ne pouvait +toujours pas croire que ce n’était, comme le +disait Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur. +La froide lumière bleue qui fendait l’obscurité +éveillait des reflets argentés sur la mer ; elle +avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo +retomba dans l’hypnose d’une frayeur triste. Le +pressentiment d’un malheur oppressait de nouveau +sa poitrine. Il ramait comme une machine +et courbait les épaules comme s’il attendait un +coup d’en haut, et il se sentait vide de tout désir, +vide et sans âme. Les émotions de cette nuit +avaient rongé tout ce qu’il possédait d’humain.</p> + +<p>Et Tchelkache triomphait de plus belle : succès +complet ! Ses nerfs, habitués aux secousses, +s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache frémissait +voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait +une flamme avide. Il se sentait à merveille, +sifflait entre ses dents, aspirait profondément l’air +humide de la mer, jetait des regards à droite et +à gauche et souriait avec bonhomie quand ses +yeux retombaient sur Gavrilo.</p> + +<p>Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à +jouer de ses mille petites vagues. Les nuages +devinrent plus minces et plus transparents, bien +qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore +léger, se promenait librement sur toute la surface +de la mer, mais les nuages étaient immobiles et +semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.</p> + +<p>— Allons, frère, reviens à toi, il est temps ! +On dirait qu’on t’a secoué l’âme de la peau ; il +ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri ! +Nous tenons le bon bout, eh ?…</p> + +<p>Gavrilo était content d’entendre une voix +humaine, bien que ce fût Tchelkache qui parlât.</p> + +<p>— J’entends, dit-il très bas.</p> + +<p>— C’est bon, mie de pain !… assieds-toi au gouvernail, +je prendrai les rames ; tu es fatigué, dis ?</p> + +<p>Gavrilo changea machinalement de place, et, +lorsque Tchelkache s’aperçut qu’il vacillait sur +ses jambes, il le plaignit encore plus profondément +et lui tapa sur l’épaule.</p> + +<p>— N’aie pas peur ! Tu as un bon bénéfice. Je +te payerai bien, frère. Veux-tu avoir vingt-cinq +roubles, hein ?</p> + +<p>— Je… n’ai besoin de rien. Pourvu que nous +arrivions à la terre !</p> + +<p>Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha +et se mit à ramer ; ses longs bras lançaient très +loin derrière lui les avirons.</p> + +<p>La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses +petites vagues, les faisait naître, les ornait d’une +frange d’écume, les poussait les unes sur les +autres et les brisait en poussière. L’écume, en +fondant, grésillait et soupirait, et tout, alentour, +était rempli de bruit musical et de clapotement. +L’obscurité paraissait s’animer.</p> + +<p>— Eh bien ! raconte un peu… commença +Tchelkache. Tu retourneras au village, tu te +marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer, +ta femme te donnera beaucoup d’enfants, +vous manquerez de pain, et tu te décarcasseras +toute ta vie ?… Et alors… est-ce donc si doux ?</p> + +<p>— Quelle douceur peut-il y avoir à ça ? dit +timidement et en frémissant Gavrilo. Que faire ?</p> + +<p>Par endroits, les nuages étaient déchirés par le +vent et, à travers les trous, regardait le ciel bleu +avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées par la +mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues, +tantôt disparaissant, tantôt brillant de nouveau.</p> + +<p>— Plus à gauche ! dit Tchelkache. Nous sommes +bientôt arrivés. Oui !… Fini ! Le travail a +été bon. Vois-tu, une seule nuit, — et cinq cents +roubles de gagnés ! Dis, est-ce bon ?</p> + +<p>— Cinq cents roubles ! reprit avec méfiance +Gavrilo, mais il s’effraya aussitôt et demanda +bien vite, en poussant du pied les ballots au +fond du bateau : — Qu’est-ce que ces affaires ?</p> + +<p>— C’est de la soie. Une chose chère. Si on la +vendait à son véritable prix, il y en aurait pour +mille roubles. Mais je ne renchéris pas… Adroit, +tout ça, hein ?</p> + +<p>— Est-il possible ? interrogea Gavrilo. Si j’en +avais autant, moi !</p> + +<p>Il soupira au souvenir de la campagne, de +son misérable train de vie, de ses peines, de +sa mère et de toutes ces choses lointaines et +chères pour lesquelles il était allé travailler, +pour lesquelles il avait tant souffert cette nuit. +Une onde de souvenir l’enveloppa : il revit son +village, sur une pente, avec, au bas, la rivière +cachée par les bouleaux, les saules, les sorbiers +et les merisiers… Cette vision souffla en lui quelque +chaleur et le soutint un peu.</p> + +<p>— Dieu que ce serait bien ! soupira-t-il tristement.</p> + +<p>— Oui ! je m’imagine que tu sauterais vite en +wagon et, — bonsoir ! Et comme les filles t’aimeraient, +au village ! Tu n’aurais qu’à choisir. +Tu te construirais une isba neuve… Mais, pour +une isba, il n’y aurait peut-être pas assez…</p> + +<p>— Ça, c’est juste… Une isba, non, chez nous +le bois est trop cher.</p> + +<p>— N’importe, tu aurais réparé celle que tu as. +Possèdes-tu un cheval ?</p> + +<p>— Un cheval ? oui, il y en a un, mais très +vieux, diable !</p> + +<p>— Alors, un cheval, un bon cheval ! Une +vache… des brebis… de la volaille… hein ?</p> + +<p>— Pourquoi dis-tu ça ? Si seulement !… Ah ! +Seigneur, comme j’aurais vécu !</p> + +<p>— Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise… +Moi aussi, je m’y connais un peu à ces choses-là. +J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des +plus riches paysans du village.</p> + +<p>Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait +sur les vagues, qui venaient agacer ses +bords ; il avançait à peine sur la mer sombre qui +jouait toujours plus fort. Les deux hommes +rêvaient, balancés sur l’eau, et regardaient vaguement +autour d’eux. Au début, Tchelkache avait +parlé à Gavrilo du village afin de le tranquilliser +un peu et de le remettre de son émotion. Il +parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa +moustache, mais plus tard, à force de lui donner +la réplique et de lui rappeler les joies champêtres +dont il était lui-même depuis longtemps +désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment, +il se laissa entraîner et, au lieu de faire parler +le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à pérorer +lui-même :</p> + +<p>— L’essentiel dans la vie du paysan, frère, +c’est la liberté. Tu dois être ton propre maître. +Tu as ta maison : elle ne vaut pas cher, mais elle +est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée +peut-être, mais elle est à toi. Ta poule est +à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta terre. +Et puis, il faut de l’ordre… Le matin, à peine +levé, tu dois te mettre à l’ouvrage. Au printemps +c’est une chose, en été une autre, en +automne, en hiver une autre encore. Où que tu +aies été, tu reviens toujours dans ta maison. La +tiédeur, le repos !… Tu es roi, dis ?</p> + +<p>Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue +énumération des privilèges et des droits du paysan, +oubliant seulement de parler des devoirs.</p> + +<p>Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait +aussi. Pendant la durée de cette conversation, +il avait déjà eu le temps d’oublier à qui il +avait affaire ; il ne voyait qu’un paysan comme +lui, collé, attaché à la terre par le travail, par plusieurs +générations de laboureurs, par des souvenirs +d’enfance, mais qui s’était volontairement +éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait +maintenant le châtiment de son coup de tête.</p> + +<p>— Oui, frère, c’est juste ! Ah ! comme c’est +juste ! Voilà, prends ton cas, par exemple : qu’es-tu, +maintenant, sans la terre ? Ah ! frère, la terre +est comme une mère : on ne l’oublie pas pour +longtemps.</p> + +<p>Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante +brûlure à la poitrine qui le prenait toujours +quand son amour-propre de sans-souci +follement audacieux était froissé, surtout quand +l’offenseur n’avait aucun prix à ses yeux.</p> + +<p>— Le voilà parti ! s’écria-t-il avec férocité. Tu +t’imagines peut-être que je parle sérieusement… +Je vaux plus cher que ça, va !</p> + +<p>— Mais, drôle de corps ! répondit Gavrilo, +de nouveau intimidé, est-ce de toi que je parle ? +Il y en a beaucoup comme toi !… Eh ! Dieu, ce +qu’il y a de gens malheureux sur terre, de vagabonds !…</p> + +<p>— Reprends les rames, phoque ! commanda +brièvement Tchelkache, retenant tout un flot +de jurons ardents qui lui montaient au gosier.</p> + +<p>Ils changèrent encore de place. Tchelkache +en escaladant les ballots pour regagner le gouvernail, +éprouva un désir aigu de donner à +Gavrilo une bonne claque qui le fît voler par-dessus +bord et, en même temps, il n’eut pas la +force de le regarder en face.</p> + +<p>La courte conversation s’était tue ; mais +maintenant le silence même de Gavrilo avait +pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait +au passé et oubliait de diriger son bateau +que les vagues avaient fait tourner et qui maintenant +s’en allait en pleine mer. Les vagues +paraissaient comprendre que cet esquif n’avait +pas de but et, le faisant tressauter, elles jouaient, +légères, allumant toujours leurs feux bleus sous +les rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement +des tableaux du passé, si lointain déjà, +séparé du présent par un mur de onze années +de vagabondage. Il se revit enfant, il revit le +village, sa mère, haute en couleur, grasse, aux +bons yeux gris, — son père, géant à barbe fauve, +au visage sévère, — lui-même fiancé, — sa femme +Amphissa aux yeux noirs, à la longue natte, +potelée, molle, gaie… Et puis, le voilà, lui, beau +soldat de la garde ; et de nouveau son père, +déjà grisonnant et courbé par le travail, et sa +mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui +avait fait fête au village quand il était revenu +après le service ! Comme le père était fier de son +Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du village !… +La mémoire, ce fléau des malheureux, +anime jusqu’aux pierres du passé et, jusque dans +le poison bu naguère, ajoute des gouttes de miel, +et tout cela seulement pour achever l’homme +par la conscience de ses fautes et pour détruire +en son âme la foi dans l’avenir, en lui faisant +trop aimer le passé.</p> + +<p>Tchelkache était enveloppé d’une bouffée +apaisante d’air natal, qui lui apportait les douces +paroles de sa mère, les discours sensés de son +père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et +des odeurs savoureuses de la terre, dégelée au +printemps, ou bien fraîchement labourée, ou +enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude +et soyeux… Alors, il se sentit dérouté, +déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches +aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait +été formé le sang qui coulait dans ses veines.</p> + +<p>— Hé ! Où donc allons-nous ? demanda tout +à coup Gavrilo.</p> + +<p>Tchelkache tressaillit et se retourna avec le +regard inquiet d’un fauve.</p> + +<p>— Ah ! diable !… N’importe… Rame plus +serré… nous arrivons.</p> + +<p>— Tu songeais ? demanda en souriant Gavrilo.</p> + +<p>Tchelkache le fouilla des yeux. Le gars était +complètement revenu à lui ; tranquille, gai, il +semblait même triomphant. Il était très jeune, +toute sa vie lui appartenait. C’était mauvais ! +Mais peut-être la terre le retiendrait-elle ! Quand +Tchelkache eut cette pensée, il se sentit plus +triste encore et, en réponse à la question de +Gavrilo, il grogna avec humeur :</p> + +<p>— Je suis fatigué !… et ça danse !…</p> + +<p>— Ça danse, bien sûr !… Ainsi, maintenant, +nous ne nous ferons pas pincer avec ceci ?</p> + +<p>Gavrilo poussa du pied les ballots.</p> + +<p>— Non, sois tranquille. Je vais tout de suite +le livrer et recevoir l’argent. Oui !</p> + +<p>— Cinq cents ?</p> + +<p>— Pas moins, probablement…</p> + +<p>— C’est une somme !… Si je l’avais, moi, +pauvre gueux ! J’en aurais chanté une chanson.</p> + +<p>— Au village…</p> + +<p>— Bien sûr ! sans tarder…</p> + +<p>Et Gavrilo se laissa emporter par son imagination. +Tchelkache paraissait écrasé. Ses moustaches +pendaient ; son côté droit, battu par les +vagues, était mouillé, ses yeux s’étaient enfoncés, +avaient perdu leur éclat. Il était pitoyable +et lourd. Tout ce qu’il tenait de l’oiseau de proie +avait disparu, laissant la place à une songerie +humiliée qui apparaissait dans les plis mêmes de +sa blouse sale…</p> + +<p>— Je suis bien fatigué, moulu !</p> + +<p>— Nous arrivons… Voilà.</p> + +<p>Tchelkache fit brusquement virer le bateau et +le dirigea vers quelque chose de noir qui sortait +de l’eau.</p> + +<p>Le ciel était tout couvert de nuages et la pluie +tomba, fine, serrée, sonnant joyeusement sur +les crêtes des vagues.</p> + +<p>— Arrête !… Doucement ! commanda Tchelkache.</p> + +<p>La barque heurta de l’avant le corps d’un +vaisseau.</p> + +<p>— Dorment-ils, les diables ? grogna Tchelkache, +en attrapant de sa gaffe des cordes qui +descendaient du bord. — L’échelle n’est pas +baissée. Cette pluie, par-dessus le marché… +Comme s’il ne pouvait pleuvoir plus tôt ! Eh ! +éponges que vous êtes ! eh !</p> + +<p>— C’est Selkache ? demanda d’en haut un +murmure caressant.</p> + +<p>— Baisse l’échelle, allons !</p> + +<p>— Bonjour, Selkache.</p> + +<p>— Baisse l’échelle, diable fumé ! rugit Tchelkache.</p> + +<p>— Oh ! qu’il est méchant aujourd’hui… Eh ! Oh !</p> + +<p>— Monte, Gavrilo ! ordonna Tchelkache à son +compagnon.</p> + +<p>Au bout d’une minute, il se trouvèrent sur le +pont, où trois sombres personnages barbus, qui +causaient avec animation dans une langue +bizarre et épineuse, regardaient par-dessus bord +le bateau de Tchelkache. Un quatrième, enveloppé +dans une longue robe, s’avança vers +Tchelkache, lui serra la main en silence et jeta +un regard méfiant à Gavrilo.</p> + +<p>— Prépare l’argent pour demain matin, dit +brièvement Tchelkache. Maintenant, je vais dormir. +Gavrilo, allons. As-tu faim ?</p> + +<p>— J’ai sommeil, répondit Gavrilo.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, il ronflait déjà sur +le pont sale du bateau, et Tchelkache, assis à +côté de lui, essayait à son pied une botte qui +traînait. Crachant de côté, il sifflait entre ses +dents tristement et avec colère. Puis il s’étendit +à côté de Gavrilo, sans ôter de son pied la botte, +mit ses mains sous sa nuque et examina attentivement +le pont en remuant ses lèvres moustachues.</p> + +<p>Le bateau se balançait sur l’eau joyeuse ; du +bois grinçait lamentablement on ne savait où, +la pluie tombait mollement sur le pont, les +vagues frappaient les flancs… Tout était triste +et résonnait comme le chant berceur d’une mère +qui n’a plus d’espoir dans le bonheur de son fils.</p> + +<p>Tchelkache, les dents découvertes, souleva +la tête, regarda autour de lui… et, après avoir +murmuré quelques mots, se recoucha… Ses +jambes ouvertes le faisaient ressembler à d’immenses +ciseaux.</p> + +<hr> + + +<p>Il se réveilla le premier, eut un mouvement +d’inquiétude, puis se tranquillisa subitement et +regarda Gavrilo qui dormait encore. Le gars +ronflait et, dans son sommeil, souriait à quelque +chose, de toute sa face enfantine et hâlée.</p> + +<p>Tchelkache soupira et grimpa le long d’une +étroite échelle de cordes. Dans l’ouverture de la +trappe s’encadrait un morceau de ciel plombé. +Il faisait clair, mais le temps d’automne était +lugubre et gris.</p> + +<p>Tchelkache reparut après deux heures d’absence. +Son visage était rouge, sa moustache +crânement retroussée ; sur ses lèvres rayonnait +un sourire gai et bon enfant. Il était chaussé +de hautes bottes solides, vêtu d’une jaquette, +d’un pantalon de cuir, et ressemblait à un chasseur. +Tout le costume, un peu râpé, mais en +bon état encore et lui allant bien, le faisait paraître +plus large, dissimulait ce qu’il avait de +trop anguleux et lui donnait un air martial.</p> + +<p>— Eh ! petit veau, lève-toi ! dit-il en poussant +Gavrilo du pied.</p> + +<p>Celui-ci sursauta et, ne le reconnaissant pas de +prime abord, fixa sur lui des yeux ternes. Tchelkache +éclata de rire.</p> + +<p>— Comme tu es fait !… s’écria enfin Gavrilo +avec un large sourire. Tu es devenu un monsieur !</p> + +<p>— Ça se fait vite chez nous ! Quel poltron tu +es ! Aïe, aïe ! Combien de fois t’es-tu préparé à +mourir, dans la nuit d’hier, hein ? Dis…</p> + +<p>— Mais, vois-tu, c’est ma première affaire de +ce genre ! On peut y perdre son âme pour le +reste de ses jours !</p> + +<p>— Irais-tu encore une fois ?</p> + +<p>— Encore ? mais il faut voir pour quels bénéfices ? +Voilà.</p> + +<p>— Deux cents.</p> + +<p>— Deux cents, dis-tu ? Oui, j’irais.</p> + +<p>— Arrête !… Et ton âme ?</p> + +<p>— Peut-être ne la perdrais-je pas ! dit en +souriant Gavrilo. Et on deviendrait un homme +pour le reste de ses jours !</p> + +<p>Tchelkache éclata de rire.</p> + +<p>— C’est bon, assez plaisanter ! Nageons vers +la grève. Apprête-toi.</p> + +<p>— Moi ? mais je suis prêt…</p> + +<p>Ils se remirent en bateau, Tchelkache au gouvernail, +Gavrilo aux rames.</p> + +<p>Le ciel gris est tout tendu de nuages ; la mer, +d’un vert trouble, joue avec leur embarcation, +la fait sauter sur ses vagues encore petites, qui +jettent dedans des gouttes claires et salées. +Devant la proue du bateau, très loin, apparaît +la ligne jaune de la plage sablonneuse ; derrière +la quille, est la libre et joueuse mer, toute creusée +par des troupeaux de vagues qui courent, déjà +parées de leur superbe frange d’écume. Au loin, +il y a des vaisseaux qui se balancent sur le sein +de la mer et, à gauche, toute une forêt de mâts +et les masses blanches des maisons de la ville. +De là coule sur la mer un bruit sourd, qui roule +avec le bruit des vagues et crie une musique +belle et retentissante… Et sur tout cela s’étend +un mince voile de brouillard qui éloigne les +objets les uns des autres.</p> + +<p>— Eh ! il y aura une belle danse ce soir ! fit +Tchelkache en indiquant la mer d’un mouvement +de la tête.</p> + +<p>— Une tempête ? demanda Gavrilo. Il labourait +puissamment la mer avec ses rames. Il était +trempé de la tête aux pieds par les gouttes que +le vent chassait.</p> + +<p>— Éhé ! affirma Tchelkache.</p> + +<p>Gavrilo le regarda avec curiosité.</p> + +<p>— Combien t’a-t-on donné ? demanda-t-il +enfin, voyant que Tchelkache ne se disposait pas +à parler.</p> + +<p>— Voilà ! dit Tchelkache. Il tendit à Gavrilo +quelque chose qu’il tira de sa poche.</p> + +<p>Gavrilo vit des billets multicolores, et tout revêtit +à ses yeux les couleurs de l’arc-en-ciel.</p> + +<p>— Eh !… Et moi qui pensais que tu te vantais ! +Combien ?</p> + +<p>— Cinq cent quarante !… Est-ce adroit ?</p> + +<p>— Certes !… murmura Gavrilo, reconduisant +d’un regard avide les cinq cent quarante roubles +de nouveau disparus dans la poche. Eh ! si c’était +à moi ! — et il soupira d’un air abattu.</p> + +<p>— Nous ferons la fête, petit ! s’écria, avec enthousiasme, +Tchelkache ! N’aie pas de craintes : +je te paierai, frère… Je te donnerai quarante +roubles ! Hein ? es-tu content ? Veux-tu ton +argent tout de suite ?</p> + +<p>— Si tu ne le regrettes pas… eh ! bien… j’accepte !</p> + +<p>Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment +aigu qui lui suçait la poitrine.</p> + +<p>— Hahaha ! poupée du diable ! tu acceptes ? +Prends, frère, je t’en prie ! je t’en supplie, prends ! +Je ne sais pas où mettre tout cet argent ; débarrasse-moi, +tiens !</p> + +<p>Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets +de dix roubles. L’autre les prit, d’une main mal +assurée, jeta les rames et se mit à cacher son +butin dans sa blouse, pinçant avidement les +yeux et aspirant l’air bruyamment comme s’il +buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le +regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi +les rames ; il manœuvrait nerveusement, en +hâte, les yeux baissés, comme s’il avait peur. +Ses épaules et ses oreilles frémissaient.</p> + +<p>— Dieu, que tu es avide ! ce n’est pas bien. +Du reste, pour un paysan…</p> + +<p>— Ce qu’on peut faire avec de l’argent ! s’écria +Gavrilo, qui s’allumait tout à coup de passion. +Et il se mit à parler, d’une manière hachée, +hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant +les mots au vol, de la vie de campagne +avec et sans argent : Respect, aisance, liberté, +gaieté…</p> + +<p>Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une +mine sérieuse et des yeux pleins de secrètes pensées. +Par moments, il souriait d’un air joyeux.</p> + +<p>— Nous y sommes ! fit-il enfin.</p> + +<p>Une vague s’empara du bateau et le lança +adroitement sur le sable.</p> + +<p>— Fini, fini, fini tout à fait ! Il faut tirer le +bateau plus loin, pour que la mer ne le reprenne +pas. On viendra le chercher. Et maintenant, +adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes +à la ville, hein ?</p> + +<p>Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours +un sourire rusé et bon enfant ; il avait +l’air de préparer quelque chose d’agréable pour +lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main +dans la poche, il faisait bruire des billets de +banque.</p> + +<p>— Non, je n’irai pas… Je…</p> + +<p>Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait +une tempête de désirs, de paroles, de sentiments +qui s’entre-dévoraient. Il brûlait comme +du feu.</p> + +<p>Tchelkache le regardait avec étonnement.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Ce n’est rien…</p> + +<p>Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis +devenait gris. Le gars piétinait sur place, comme +s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien +comme s’il était déchiré par quelque désir +difficile à réaliser.</p> + +<p>Tchelkache éprouva un malaise à la vue de +cette excitation. Il se demandait sous quelle +forme elle allait éclater.</p> + +<p>Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil +à un sanglot. Sa tête était baissée, de sorte que +Tchelkache ne pouvait voir l’expression de son +visage ; il apercevait seulement les oreilles de +Gavrilo, tantôt rouges, tantôt pâles.</p> + +<p>— Va au diable ! s’écria Tchelkache avec un +un geste de la main. Serais-tu amoureux de moi ? +Dis ?… Le voilà qui minaude comme une fille. +Es-tu navré de me quitter ? Eh ! nourrisson, +parle, sinon je m’en vais !</p> + +<p>— Tu t’en vas ? cria Gavrilo d’une voix +sonore. La plage, déserte et sablonneuse, trembla +à ce cri, et les vagues de sable, amenées par +les vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache +aussi frémit. Tout à coup Gavrilo s’arracha +de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, +lui étreignit les jambes de ses deux bras, +et l’attira à lui. Tchelkache s’ébranla, s’assit +lourdement dans le sable et, grinçant des dents, +fendit l’air de son long bras au poing fermé. +Mais il n’eut pas le temps de frapper, arrêté par +le regard confus et suppliant de Gavrilo.</p> + +<p>— Ami ! Donne-moi… cet argent ! Donne, +au nom du Christ. Quel besoin en as-tu ? Ce +n’est qu’une nuit… une seule nuit… Et moi, cela +me prendrait des années… Donne… Je prierai +pour toi… toujours… dans trois églises… pour +le salut de ton âme… Tu le jetterais au vent, et +moi, je le mettrai dans la terre. Ah ! donne-moi +cet argent. Dis, qu’en feras-tu ?… Y tiens-tu +tant ?… Une nuit… et te voilà riche ! Fais une +bonne action ! Tu es perdu, toi !… Tu ne trouveras +pas ta voie, tandis que moi !… Ah ! donne-le-moi !</p> + +<p>Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté +en arrière, assis sur le sable et s’y appuyant des +deux mains, se taisait et regardait, avec des yeux +sortis effroyablement des orbites, le gars qui +lui mettait sa tête sur les genoux et chuchotait, +en haletant, ses supplications. Tchelkache le +repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant +la main dans sa poche, jeta à Gavrilo les billets +multicolores.</p> + +<p>— Tiens, chien, avale ! cria-t-il, tremblant de +fureur, de pitié aiguë et de haine envers cet +esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit +un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, +dans toute sa personne.</p> + +<p>— Moi-même je voulais te donner plus. Tu +m’avais fait pitié hier… Je pensais au village. Je +me disais : « Venons en aide à ce gars. » J’attendais +pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais +ou non. Et toi, eh ! guenille, mendiant !… +Est-ce qu’on peut se mettre dans un état pareil +pour de l’argent… se martyriser ainsi ? Imbéciles, +diables avides, qui s’oublient… qui se +vendraient pour cinq copeks, hein ?</p> + +<p>— Ami… que le Christ te protège ! Qu’ai-je +donc à présent ? Quoi ? Des milliers ?… Je suis +maintenant un richard ! glapissait Gavrilo dans +son enthousiasme, tout frémissant et cachant +l’argent dans sa blouse. Ah ! cher homme !… Je +n’oublierai jamais ! jamais ! Et je dirai à ma +femme et à mes enfants de prier pour toi.</p> + +<p>Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait +ce visage rayonnant et dénaturé par cette +frénésie avide ; il sentait que lui-même, le +voleur et le vagabond, arraché à tout ce qui lui +était proche, ne deviendrait jamais aussi rapace, +vil, égaré. Jamais il ne serait tel ! Cette pensée +et cette sensation, en lui donnant la conscience +de sa liberté et de son audace, le retenaient auprès +de Gavrilo sur le bord désert de la mer.</p> + +<p>— Tu m’as rendu heureux ! criait Gavrilo et, +s’emparant de la main de Tchelkache, il se la +fourrait contre le visage.</p> + +<p>Tchelkache se taisait et montrait les dents +comme un loup. Gavrilo continuait son épanchement.</p> + +<p>— Quelle idée m’est venue ! Nous nagions ici… +j’ai vu l’argent… Je me disais : « Si je lui donnais »… +à toi… « un coup de rame… un seul ! +L’argent serait à moi ; lui, je le jetterais à la +mer »… toi, tu comprends ? Qui s’apercevrait de +ta disparition ? Et si on te trouve, on ne fera pas +d’enquête : qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué ? +Tu n’es pas un homme pour lequel en ferait du +bruit ! Tu es inutile sur terre ! Qui prendrait +ton parti ? Voilà ! hein ?</p> + +<p>— Rends l’argent ! rugit Tchelkache en saisissant +Gavrilo à la gorge.</p> + +<p>Gavrilo se débattit, une fois, deux fois… mais +l’autre bras de Tchelkache s’enroula comme un +serpent autour de lui… Un bruit de toile déchirée, — et +Gavrilo gisait à terre, avec des yeux +fous, attrapant l’air avec ses mains et agitant les +jambes. Tchelkache, droit, sec, comme un fauve, +montrait les dents d’un air méchant, riait d’un +rire serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement +sur son visage anguleux et aigu. Jamais, +de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si douloureux, +et jamais sa fureur n’avait été plus +grande.</p> + +<p>— Eh ! quoi, es-tu heureux maintenant ? demanda-t-il, +à travers son rire, à Gavrilo, et, lui +tournant le dos, il s’en alla dans la direction de +la ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que +Gavrilo, se courbant comme un chat, mit un genou +à terre et, prenant un large élan, lui jeta +une pierre ronde, criant avec rage :</p> + +<p>— U-une !</p> + +<p>Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque +et se balança en avant, puis se retourna du côté +de Gavrilo et tomba le visage contre le sable. Il +bougea une jambe, essaya de soulever la tête et +se raidit, vibrant comme une corde tendue. Alors, +Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas, vers +l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la +steppe brumeuse. Les vagues bruissaient, courant +sur le sable, se fondant avec lui et courant +encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient +dans l’air.</p> + +<p>La pluie tomba. Rare au commencement, elle +devint vite serrée, lourde, et coula du ciel en +minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un réseau +qui masqua aussitôt le lointain de la steppe +et le lointain de la mer. Longtemps on ne vit +rien que la pluie et ce long corps, couché sur le +sable près de la mer… Mais voici que, de la pluie, +réapparut Gavrilo, courant ; il volait comme +un oiseau. Il s’approcha de Tchelkache, tomba +à genoux devant lui et se mit à le retourner sur +la terre. Sa main plongea dans une glu chaude et +rouge. Il trembla et s’écarta, le visage pâle et fou.</p> + +<p>— Frère, lève toi ! chuchotait-il dans le bruit +de la pluie à l’oreille de Tchelkache.</p> + +<p>Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo, +dit d’une voix enrouée :</p> + +<p>— Va-t’en !</p> + +<p>— Frère, pardonne : c’est le diable qui m’a +tenté… continuait Gavrilo, tremblant, baisant +la main de Tchelkache.</p> + +<p>— Va, va-t’en ! grogna l’autre.</p> + +<p>— Remets-moi mon péché ! Ami… pardonne !</p> + +<p>— Va-t’en, va-t’en au diable ! cria tout à coup +Tchelkache qui s’assit sur le sable. Son visage +était pâle, méchant ; ses yeux troubles se fermaient +comme s’il avait très sommeil… Que +veux-tu encore ? Tu as fait ton affaire… et va-t’en ! +File !</p> + +<p>Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti +de douleur, mais il n’y réussit pas et serait +tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules. +Le visage de Tchelkache était maintenant au +niveau de celui de Gavrilo. Tous deux étaient +pâles, misérables et effrayants.</p> + +<p>— Fi !</p> + +<p>Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts +de son ouvrier.</p> + +<p>L’autre s’essuya humblement avec sa manche +et murmura :</p> + +<p>— Fais ce que tu veux… Je ne répondrai pas +un mot. Pardonne-moi, au nom du Christ !</p> + +<p>— Nigaud, qui ne sais même pas voler ! cria +Tchelkache avec mépris. Il arracha sa chemise +sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement +des dents, se mit à se bander la tête.</p> + +<p>— As-tu pris l’argent ? demanda-t-il enfin.</p> + +<p>— Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas ! +Il porte malheur !</p> + +<p>Tchelkache fourra la main dans la poche de +sa veste, retira la liasse des billets, en remit un +dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.</p> + +<p>— Prends et détale !</p> + +<p>— Je ne puis le prendre… je ne puis ! Pardonne !</p> + +<p>— Prends, je te dis ! rugit Tchelkache, roulant +effroyablement les yeux.</p> + +<p>— Pardonne-moi ! Alors, je le prendrai… dit +timidement Gavrilo, et il tomba aux pieds de +Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait +généreusement.</p> + +<p>— Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de +suite ! dit avec assurance Tchelkache et, lui soulevant +la tête par les cheveux, avec effort, il lui +fourra l’argent au visage. — Prends, prends ! Ce +n’est pas pour rien que tu as travaillé ! N’aie pas +honte d’avoir failli assassiner un homme ! Pour +des gens comme moi, personne ne réclame. On +dira plutôt merci quand on l’apprendra. Tiens, +prends ! Personne ne saura ton action, et elle +mérite pourtant une récompense ! Voilà.</p> + +<p>Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva +un soulagement. Il serra l’argent dans sa main.</p> + +<p>— Frère ! me pardonneras-tu ? Tu ne veux +pas ? Dis ? suppliait-il avec des larmes.</p> + +<p>— Petit frère ! dit, en le contrefaisant, Tchelkache +qui se dressait sur ses jambes chancelantes. +Pourquoi te pardonner ? Il n’y a pas de quoi. +Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi…</p> + +<p>— Ah ! frère, frère ! soupira douloureusement +Gavrilo, en hochant la tête.</p> + +<p>Tchelkache était debout devant lui et souriait +étrangement ; le linge, sur sa tête, rougissant +peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.</p> + +<p>La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait +sourdement et les vagues battaient contre +la plage, furieuses maintenant et courroucées.</p> + +<p>Les deux hommes se taisaient.</p> + +<p>— Adieu ! dit avec une froide ironie Tchelkache.</p> + +<p>Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il +portait bizarrement sa tête comme s’il avait peur +de la perdre.</p> + +<p>— Pardon, frère ! dit encore une fois Gavrilo.</p> + +<p>— Ce n’est rien ! répondit sèchement Tchelkache +et il soutenait toujours sa tête de la main +gauche et, de la droite, se tirait doucement la +moustache.</p> + +<p>Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à +ce qu’il eût disparu dans la pluie qui tombait +toujours des nuages, serrée, en filets minces, interminables, +et enveloppait la steppe d’une brume +impénétrable et grise comme l’acier.</p> + +<p>Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, +regarda l’argent serré dans sa paume, soupira +librement et profondément, cacha son butin +dans sa blouse et se mit à marcher, à larges +pas fermes, dans la direction opposée à celle où +Tchelkache avait disparu.</p> + +<p>La mer mugissait, jetait sur le sable de la +plage de grandes vagues lourdes, les brisait en +écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait avec +acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. +Tout, à l’entour, était rempli de plaintes, de cris, +de bruits sourds. La pluie masquait la mer et le +ciel…</p> + +<p>Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent +lavé la tâche rouge à l’endroit où avait été terrassé +Tchelkache, elles eurent lavé les traces de +ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la +plage, et la plage déserte ne garda aucun souvenir +du petit drame qui s’y était joué entre +deux hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">MON COMPAGNON</h3> + + +<p>Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant +trois jours, mon attention fut attirée par sa personne +râblée et pleine, au visage caucasien encadré +d’une jolie barbe. Il m’obsédait ; je le +voyais arrêté, des heures entières, sur le granit +du quai, suçant le pommeau de sa canne, et ses +yeux en amandes examinaient tristement l’eau +trouble du port. Dix fois par jour, il passait devant +moi, de la démarche d’un flâneur insouciant. +Qui était-il ?… Je me mis à l’épier. Et lui, +comme pour me narguer, m’apparaissait de +plus en plus souvent. Enfin, j’appris à reconnaître +de loin son costume à la mode, clair, à +carreaux, son chapeau mou d’artiste, son allure +paresseuse et même son regard ennuyé et obtus. +Sa présence était tout à fait inexplicable dans +le port, au milieu des sifflets de bateaux et de +locomotives, du tintement des chaînes, des cris +des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile +et furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui +émousse l’esprit et les nerfs. Tous les êtres humains, +dans le port, étaient les esclaves des mécanismes +géants, qui exigeaient d’eux une attention +et un travail de toutes les minutes ; tous +s’agitaient autour des vapeurs et des wagons, +les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, +fatigués ; tous couraient, juraient, dans +la poussière ; tous suaient… Et, dans l’agitation +du travail, marchait lentement cet étrange personnage +avec un visage de mortel ennui et d’universelle +indifférence…</p> + +<p>Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je +buttai sur lui et décidai d’apprendre à tout prix +qui il était. M’étant installé tout près, avec une +pastèque et du pain, je me mis à manger et +j’examinai mon homme, en songeant au moyen +le plus discret d’entrer en conversation avec lui.</p> + +<p>Il était debout, appuyé contre des caisses de +thé ; il regardait sans but autour de lui, et jouait +de la flûte sur sa canne.</p> + +<p>Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec +mon crochet de débardeur sur le dos, tout noir +de charbon, d’entamer une causerie avec ce +snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai +qu’il ne pouvait détacher les yeux de ma +personne et que son regard s’allumait d’une convoitise +mauvaise et animale. Je conclus que +l’objet de mon observation avait faim et, après +avoir jeté un rapide regard de tous côtés, je lui +demandai doucement :</p> + +<p>— Voulez-vous manger ?</p> + +<p>Il tressaillit, montra dans une grimace avide +une centaine peut-être de dents puissantes et +serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de +tous côtés.</p> + +<p>Personne ne faisait attention à nous. Alors, je +lui fourrai la moitié de la pastèque et un morceau +de pain de froment. Il saisit cela et disparut, +s’asseyant sur des caisses de marchandises. +Par moments sa tête se relevait ; le chapeau, +renversé en arrière, découvrait un front brun +et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, +et il m’adressait des clignements d’yeux +sans s’arrêter une minute de mâcher. Je lui fis +signe de m’attendre et j’allai acheter de la +viande : je l’apportai et la lui donnai. Je me mis +auprès des caisses, de manière à dissimuler complètement +à tous les regards mon pauvre snob. +Jusqu’alors, il avait mangé avec l’inquiétude +d’un fauve qui craint qu’on lui prenne son morceau ; +maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, +mais quand même si vite et si avidement +qu’il me fut insupportable de regarder plus +longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.</p> + +<p>— Merci, merci beaucoup !</p> + +<p>Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, +la serra et la secoua cruellement.</p> + +<p>Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il +me racontait déjà son histoire.</p> + +<p>Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils +unique d’un riche propriétaire de Koutaïs ; il +était employé à l’une des gares du Transcaucasien +et demeurait avec un camarade. Ce camarade +disparut subitement, emportant l’argent et +les valeurs du prince Charko, qui se mit à sa +poursuite. Apprenant par hasard que le camarade +avait pris un billet pour Batoum, le prince +Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se trouva +que le camarade était parti pour Odessa. Alors, +le prince Charko prit le passe-port d’un certain +Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade lui +aussi, du même âge que lui mais d’un signalement +différent, — et partit pour Odessa. Là, il déclara +à la police le vol dont il avait été victime ; +on lui promit de trouver le coupable. Il attendait +depuis deux semaines, était à bout de ressources +et n’avait pas mangé depuis quatre jours.</p> + +<p>J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et +s’interrompait de jurons. J’examinai ce jeune +garçon, je le crus et j’eus pitié de lui. C’était +presque un enfant ; il avait dix-neuf ans et, pour +la naïveté, était plus jeune encore. Il parlait souvent, +avec une indignation profonde, de son ancienne +amitié pour le camarade voleur qui lui +avait dérobé des objets si précieux. Le terrible +père de Charko couperait sûrement la gorge à +son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que +si personne ne venait en aide à ce jeune homme, +il se laisserait enlizer par la ville. Je savais par +suite de quels infimes hasards la bande des va-nu-pieds +se recrute et j’entrevoyais pour le +prince Charko toutes les possibilités d’entrer +dans cet ordre respectable, mais non respecté… +J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était +insuffisante pour un billet jusqu’à Batoum, et +j’allai à plusieurs bureaux demander un billet +gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la +nécessité du secours ; on me refusa avec force +aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner +chez le chef de police afin de demander un billet ; +mais il se troubla et me déclara qu’il n’irait +pas. Pourquoi ? Il n’avait pas payé le propriétaire +du garni où il était descendu, et, quand +on lui avait réclamé de l’argent, il avait frappé +quelqu’un, puis s’était dérobé ; il supposait +avec justesse que la police ne le remercierait +pas d’avoir esquivé sa dette, d’avoir ensuite +donné des coups, — d’autant plus qu’il ne se +souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, +ou trois ou quatre…</p> + +<p>La situation se compliquait. Je résolus de +travailler jusqu’à ce que j’aie gagné l’argent du +voyage à Batoum ; mais, hélas ! il était évident +que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait +jamais, parce que, après son long jeûne, ce +Charko mangeait comme trois, ou plus encore.</p> + +<p>A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, +le prix de la journée dans les ports était +tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, +nous mangions, à nous deux, soixante. En outre, +avant ma rencontre avec le prince, j’avais décidé +d’aller en Crimée et je ne voulais pas m’éterniser +à Odessa. Je proposai donc au prince Charko +de faire la route à pied avec moi, à la condition +suivante : si je ne lui trouvais pas un compagnon +pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, +si j’en trouvais un, nous nous séparerions.</p> + +<p>Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, +sur son chapeau, son pantalon, lissa sa jaquette, +réfléchit, soupira à plusieurs reprises et enfin +consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes +à pied d’Odessa à Tiflis.</p> + +<hr> + + +<p>Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion +était faite au sujet de mon compagnon. +C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu +développé, gai quand il avait mangé, abattu +quand il avait faim, comme un animal fort et +pas méchant.</p> + +<p>Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, +de l’existence que menaient les propriétaires +géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports +avec les paysans. Ses récits étaient intéressants, +ne manquaient pas d’une certaine beauté : mais +la personne de mon compagnon y apparaissait +sous un aspect peu flatteur pour lui. Voici un +échantillon de ses histoires.</p> + +<p>Un riche prince donnait une fête à des amis ; on +prit du vin, on mangea en profusion les mets préférés +des Géorgiens, et puis le prince conduisit +ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le +prince sauta sur le meilleur et se mit à caracoler +dans la plaine. C’était un cheval ardent ! Les +invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince +repart une seconde fois, quand tout à coup surgit +dans la plaine un paysan sur un cheval blanc, +qui dépasse le prince, qui le dépasse et… rit +avec orgueil. Le prince eut honte devant ses invités !… +Il fronça terriblement les sourcils, +appela d’un geste le paysan et, quand celui-ci +se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha +la tête, braqua son revolver dans l’oreille du +cheval et le tua. Ensuite, il alla déclarer aux autorités +ce qu’il avait fait. On le condamna aux +travaux forcés.</p> + +<p>Charko semble plaindre le prince. J’essaye de +lui faire comprendre que cet homme n’est pas +digne de compassion, mais il me répond d’un +air sermonneur :</p> + +<p>— Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. +On ne doit pas condamner un prince pour un +paysan. Qu’est-ce qu’un paysan ? Voici ! — Et +Charko me montre une motte de terre. — Tandis +qu’un prince est comme une étoile !</p> + +<p>Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, +il montre les dents comme un loup et son +visage devient pointu.</p> + +<p>— Tais-toi, Maxime ! Tu ne connais pas la +vie du Caucase, me crie-t-il.</p> + +<p>Mes arguments sont vains contre sa simplicité +et ce qui me paraît clair lui semble drôle. +Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, +à grand’peine, je le mettais au pied du mur par +des preuves évidentes de la justesse supérieure +de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me disait :</p> + +<p>— Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je +dis la vérité. Tout le monde fait ainsi : c’est +donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es +seul à dire : « Ceci est faux », tandis que des milliers +de gens disent : « Ceci est juste » ?</p> + +<p>Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait +lui opposer non des paroles mais des faits, puisqu’il +était homme à croire que la vie, dans sa +forme présente, était juste et réglée. Je me taisais +et lui, triomphait, tant il avait de confiance +dans sa parfaite connaissance de la vie, +et mon silence lui permettait de renchérir sur +ses récits de l’existence caucasienne, pleine de +sauvage beauté, de feu et d’originalité. Ces récits +m’intéressaient et m’entraînaient et, en même +temps, me révoltaient par leur cruauté, leur +servilité envers la richesse et la force, par +l’absence de ce qu’on appelle la morale obligatoire +pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander +à Charko s’il connaissait l’enseignement +du Christ.</p> + +<p>— Certainement ! répondit-il en haussant les +épaules. Mais, quand je l’eus bien interrogé, il +se trouva qu’il ne savait que ceci : « Il avait +existé un certain Jésus qui s’était révolté contre +les lois des Juifs, et les Juifs le mirent en croix +à cause de cela. Mais il était Dieu et ne mourut +pas sur la croix ; il s’éleva au ciel et donna aux +hommes d’autres lois. »</p> + +<p>— Lesquelles ? demandai-je.</p> + +<p>Charko me regarda avec un étonnement moqueur +et dit :</p> + +<p>— Tu es chrétien ? Bon ! moi aussi. Sur +terre, presque tous sont chrétiens. Alors, que +demandes-tu ? Tu vois comment tout le monde +fait… C’est ça, la loi du Christ !</p> + +<p>Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie +de Jésus. Il écouta, au commencement, avec attention, +puis peu à peu se détacha et finit par +bâiller.</p> + +<p>Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je +m’adressai de nouveau à son esprit. Je lui parlai +des avantages qu’on peut tirer de la charité, de +la science, de la justice, — je parlai des avantages +et seulement des avantages !</p> + +<p>— Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il +n’y a pas à la lui apprendre ; même aveugle, il +trouvera son chemin ! me répondit paresseusement +le prince Charko.</p> + +<p>Il savait se demeurer fidèle à lui-même ; cela +provoquait mon respect. Mais il était sauvage, +cruel, et je sentais, par instants, qu’une étincelle +de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais +pourtant pas l’espoir de trouver un point de +contact entre nous, un terrain sur lequel nous +pourrions nous rencontrer et nous comprendre.</p> + +<p>Je me mis à lui parler plus simplement, je +m’efforçai de me rapprocher de lui. Il remarqua +mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa +supériorité, prit un ton de plus en plus hautain +avec moi. Je souffrais, voyant mes arguments se +briser en poussière contre le mur de pierre de +sa conception de la vie.</p> + +<p>Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions +des montagnes de la Crimée. Depuis +deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. +Elles étaient bleues et semblaient de légères +bandes de nuages. Je les admirais de loin et +rêvais de la côte de Crimée.</p> + +<p>Mais le prince chantait des chansons géorgiennes +et était sombre. Nous avions dépensé +tout notre argent et la possibilité d’en gagner +ne se présentait nulle part. Nous nous hâtions +vers Théodocie, où l’on avait commencé des travaux +pour la construction d’un port.</p> + +<p>Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait +et qu’avec l’argent gagné nous irions par mer +jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup +d’amis et me trouverait facilement une place +de… portier ou gardien. Il me tapait sur l’épaule, +d’un air protecteur, et me disait, en faisant claquer +sa langue :</p> + +<p>— Je t’arrangerai une belle existence ! Tsé, +tsé ! Tu boiras du vin, autant que tu en voudras. +Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras. +Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse +Géorgienne, tsé, tsé, tsé ! Elle te fera de bons +plats, te donnera des enfants, beaucoup d’enfants, +tsé, tsé !</p> + +<p>Ce « tsé, tsé ! » m’avait étonné au début, puis +commença à m’agacer, enfin me mit dans une +fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler +les cochons ; au Caucase, il exprime l’admiration, +le regret, le plaisir, la douleur.</p> + +<p>Charko avait bien usé son élégant costume, et +ses souliers étaient ouverts en plus d’un endroit. +Nous avions vendu le chapeau et la canne +à Kherson. Le chapeau avait été remplacé par +une vieille casquette d’employé de gare.</p> + +<p>Quand il la mit pour la première fois, bien +sur l’oreille, il me demanda :</p> + +<p>— Est-ce que cela me va ? Est-ce joli ?</p> + +<hr> + + +<p>Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé +par Simphérople et nous nous dirigions sur Yalta. +J’étais dans un muet ravissement de la beauté +de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous +côtés par la mer. Le prince soupirait, gémissait, +et, jetant autour de lui des regards navrés, +essayait de remplir son estomac vide avec +d’étranges fruits. L’expérience n’était pas toujours +heureuse et il me disait avec un humour +méchant :</p> + +<p>— Si cela me retourne à l’envers, comment +irai-je plus loin ? Hein ? dis ?</p> + +<p>La possibilité de travailler ne se présentait pas +et, n’ayant pas le sou pour acheter du pain, +nous faisions notre nourriture de fruits et d’espérances +en l’avenir. Et le prince Charko commençait +déjà à me reprocher ma paresse et mon +manque d’initiative. Il devenait pénible ; mais, ce +qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il +faisait de son extraordinaire appétit. Il se trouvait +que, ayant déjeuné à midi « d’un petit agneau » +arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à +deux heures, manger sans effort pour son dîner +trois assiettes de soupe, une marmite entière +de mouton au riz, une énorme quantité de +viande, toutes sortes de mets caucasiens, et boire, +par-dessus le marché, sans mesure. Il me parlait, +des jours entiers, de ses goûts et de ses connaissances +en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer +sa langue, les yeux ardents, les dents +aiguës et grinçantes, aspirant et avalant avec +bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment +de ses lèvres éloquentes. Alors, il m’inspirait +un dégoût que j’avais peine à lui cacher.</p> + +<p>Un jour, aux environs de Yalta, je me louai +pour émonder un jardin fruitier ; je pris d’avance +la paye de ma journée et j’achetai, pour tout cet +argent, de la viande et du pain. Quand j’eus +apporté mon emplette, le jardinier m’appela et +je le rejoignis, ayant laissé les provisions à +Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte +de mal de tête. Au bout d’une heure, je +revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait +rien exagéré de son appétit. Il ne restait pas une +miette de ce que j’avais acheté. Ce n’était pas une +action de bon camarade ; mais je me tus, — pour +mon malheur, comme la suite le prouva.</p> + +<p>Charko nota mon silence et l’exploita à sa +manière. A partir de cette époque, il se produisit +quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je travaillais, +et lui, refusant sous différents prétextes +le travail, mangeait, dormait et me houspillait. +Je ne suis pas un disciple de Tolstoï. Il me semblait +ridicule et triste de voir ce robuste garçon +me regarder avec avidité, quand, las après la +besogne, je le rejoignais dans un coin d’ombre. +Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste +encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de +moi parce que je travaillais. Il se moquait parce +que lui-même avait appris à mendier et que +j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, +quand il avait mendié, il se gênait +devant moi ; mais, plus tard, quand nous approchâmes +d’un village tatare, il fit ses préparatifs +sous mes yeux. Il s’appuyait à un bâton et traînait +une jambe comme si elle lui faisait mal, +sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient +rien à un garçon robuste. Je me disputai +avec lui, lui démontrant la honte de son +action… Il riait.</p> + +<p>— Je ne sais pas travailler, me répondait-il +brièvement.</p> + +<p>On lui donnait avec parcimonie. Je commençais +alors à être souffrant. La route m’était plus +dure chaque jour et mes rapports avec Charko +plus intolérables. Maintenant, il exigeait avec +âpreté que je l’entretinsse.</p> + +<p>— C’est toi qui me conduis ? Conduis, alors ! +Est-ce que je puis, moi, faire une si longue route +à pied ? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis mourir +à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, +pourquoi veux-tu me tuer ? Qu’est-ce qui arrivera +si je meurs ? Ma mère pleurera, mon père +pleurera, mes camarades pleureront ! Combien +est-ce que cela fait de larmes ?</p> + +<p>J’écoutais ces discours sans impatience. Une +étrange pensée commençait à se glisser dans +mon cerveau et me faisait supporter tout cela. +Parfois, quand il dormait, je m’asseyais à côté +de lui et, observant son visage tranquille et immobile, +je me répétais, comme si je commençais +à deviner quelque chose :</p> + +<p>« Mon compagnon… mon compagnon… »</p> + +<p>Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait +parfois que Charko ne faisait qu’user de +son droit en exigeant de moi, avec tant d’assurance +et de volonté, que je lui vinsse en aide et +que j’eusse soin de lui. Dans cette exigence, il y +avait du caractère, de la force. Il m’asservissait +et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque +frémissement de sa physionomie, m’efforçant +de me représenter où il s’arrêterait dans son +empiètement sur une personnalité étrangère. +Lui, se sentait très bien ; il chantait, dormait et +se moquait de moi quand il le voulait. Il nous +arrivait de nous quitter pour un jour ou deux +et d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais +de pain et d’argent, quand j’en avais, et lui +disais où il devait m’attendre. Quand nous nous +retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance +et irritation, me rencontrait joyeusement, avec +triomphe, et me disait, toujours en riant :</p> + +<p>— Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, +que tu m’avais abandonné, ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Je lui donnais à manger, je lui parlais des +beaux sites que j’avais vus et, une fois, à propos +de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de +Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.</p> + +<p>— Hé ! des vers !… Il faut des chansons, pas +des vers. Je connaissais un homme, un Géorgien, +Mato Legeava, qui savait chanter des +chansons ! Quelles chansons ! Quand il chantait, +aïe, aïe, aïe ! Et fort, il chantait très fort, comme +si on lui retournait un poignard dans le gosier !… +Il a égorgé un aubergiste et a été envoyé en +Sibérie.</p> + +<p>Après chacun de mes retours, je tombais toujours +plus bas dans son opinion et il ne savait +pas me le dissimuler.</p> + +<p>Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais +à peine la possibilité de gagner un rouble ou un +rouble et demi par semaine, et cela était naturellement +bien insuffisant pour deux. Les aumônes +de Charko ne nous faisaient faire aucune +économie. Son estomac était un petit gouffre qui +engloutissait tout, — le raisin, les melons, le +poisson salé, le pain, les fruits secs, — et ce +gouffre paraissait s’élargir avec le temps et exiger +sans cesse de plus larges offrandes.</p> + +<p>Charko me pressait de quitter la Crimée, +disant, avec raison, que c’était déjà l’automne et +que la route était encore longue. J’en convins. +En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la +Crimée, et nous partîmes pour Théodocie, dans +l’espoir d’y gagner enfin l’argent que nous +n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se +nourrir de fruits et d’espoir dans l’avenir.</p> + +<p>Pauvre avenir ! A force d’être trop attendu, +il perd presque tout son charme quand il devient +le présent.</p> + +<p>Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, +nous nous arrêtâmes pour la nuit. Je décidai +Charko à suivre la grève ; c’était plus long, mais +je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes +un feu et nous nous couchâmes auprès. La soirée +était magnifique. La mer, d’un vert sombre, +battait contre les rochers au-dessous de nous ; +le ciel bleu se taisait triomphalement au-dessus +de nos têtes et, autour de nous, bruissaient doucement +les buissons et les arbres odorants. La +lune se levait. Du feuillage capricieux des tchinars, +tombaient des ombres qui rampaient sur les +pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. +Ses trilles argentins fondaient dans l’air, +plein du bruit caressant et doux des vagues ; +et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri +nerveux d’un insecte. Le feu brillait joyeusement +et sa flamme semblait être un grand +bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi +éveillait des ombres, qui dansaient gaiement +autour de nous, comme faisant parade de leur +vivacité devant les ombres lentes de la lune. +Dans l’air résonnaient parfois des sons étranges. +Le large horizon d’eau était désert, le ciel sans +nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre +en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur… +Enivré par la majestueuse beauté de la +nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse +harmonie de couleurs, de sons et de parfums ; +le timide sentiment d’une auguste présence me +remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de +battre, tant ma joie de vivre était grande.</p> + +<p>Tout à coup, Charko éclata de rire.</p> + +<p>— Ha ! ha ! ha ! quelle figure bête tu as ! Tout +à fait un mouton, ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté +au-dessus de ma tête. Mais cela était pire. Oui, +c’était drôle peut-être ; mais, comme c’était humiliant ! +Lui, Charko, riait aux larmes ; moi, je me +sentais prêt à pleurer, — pour une autre raison. +Dans mon gosier, il y avait comme une pierre ; +je ne pouvais parler et je le regardais avec des +yeux fous, ce qui augmentait encore son hilarité. +Il se roulait par terre, se serrant le ventre ; et +moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui +m’avait été fait. Cet affront était terrible, et les +rares personnes qui, j’espère, le comprendront, — parce +qu’elles-mêmes ont passé par des émotions +analogues, — sentiront de nouveau peser +dans leur âme cette lourdeur.</p> + +<p>— Cesse ! criai-je, furieux.</p> + +<p>Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant +s’arrêter. Le paroxysme du rire le tenait ; il gonflait +les joues, roulait les yeux et éclatait encore. +Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai +longtemps, sans pensée, sans conscience, +plein du poison de l’isolement et de l’humiliation. +J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais +de silencieuses déclarations d’amour, de +l’amour que doit éprouver un homme, quand +il est un peu poète, — et elle, dans la personne +de Charko, avait éclaté de rire à mon exaltation ! +Je serais allé loin dans mon réquisitoire contre +la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si +des pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière +moi.</p> + +<p>— Ne te fâche pas ! dit Charko, d’un air confus, +en me touchant doucement l’épaule. Tu +priais ? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi… +Il parlait du ton timide d’un enfant qui s’est +mis en faute et moi, malgré toute mon exaltation, +je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure, +ridiculement tordue par le trouble et la crainte.</p> + +<p>— Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais. — Il +secouait négativement la tête. — Je +vois que tu es doux, que tu travailles… et que +tu ne me fais pas travailler. Et je me demande +pourquoi… Sûrement, c’est qu’il est bête comme +un mouton…</p> + +<p>Il disait cela pour me consoler ! Pour me +faire des excuses !… Alors, naturellement, après +ces consolations et ces excuses, il ne me restait +plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes +passées, mais celles à venir.</p> + +<p>Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, +et moi je restais assis à côté de lui et +je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le +plus fort semble faible et sans défense, et Charko +faisait pitié. Ses grosses lèvres étaient entr’ouvertes +et, avec ses sourcils relevés, lui faisaient +une mine enfantine de timide étonnement. Il +respirait paisiblement, mais quelquefois il s’agitait +et parlait, disait, en langue géorgienne, des +phrases entières, suppliantes et pressées. Autour +de nous régnait cette tranquillité exaspérée +de laquelle on attend toujours quelque chose et +qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par sa +paix absolue et la complète absence du son, +cette ombre vivante du mouvement. Le doux +bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. +Nous étions dans une espèce de creux, abrité +de buissons épineux et semblable à la gueule +moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko +et je pensais : « C’est mon compagnon… Je puis +l’abandonner ici, mais je ne puis m’en aller de +lui, parce que son nom est légion… C’est le compagnon +de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à +la tombe. »</p> + +<hr> + + +<p>Théodocie trompa nos espérances. Quand +nous y arrivâmes, il y avait à peu près quatre +cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de +l’ouvrage et devaient se contenter du rôle de +spectateurs dans la construction du dock. +Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, +des Grecs, des Géorgiens, des gens de Smolensk, +de Poltava, des vagabonds. Partout, dans la +ville et aux alentours, erraient des groupes +ternes, accablés, d’« affamés » et couraient +comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de +Crimée.</p> + +<p>On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. +On tira de nous le profit qu’on +put : dans la foule, on arracha des épaules de +Charko le paletot que je lui avais acheté, puis +on coupa la courroie de mon sac. Mais, après +quelques démêlés, on nous restitua notre bien ; +la horde s’était aperçue d’une parenté d’âme de +nous à elle ; et les va-nu-pieds sont des gens +d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.</p> + +<p>Quand nous nous fûmes assurés que nous +n’avions rien à faire là et qu’on voulait construire +la digue sans nous, — alors nous nous offensâmes +et partîmes pour Kertch.</p> + +<p>Mon compagnon tint parole : il ne me molestait +plus, mais il souffrait beaucoup de la faim ; +il était sombre comme la gorge du Darial. Il +grinçait des dents comme un loup quand il +voyait quelqu’un manger et m’épouvantait par +les récits de toute la nourriture qu’il aurait +voulu absorber. Depuis quelque temps, il commençait +à songer aux femmes. D’abord, en +passant, avec des soupirs de regret, puis toujours +plus souvent, avec des sourires avides +« d’homme de l’Orient » ; enfin, il ne put voir +aucune femme, n’importe de quel âge ou de +quel physique, sans me faire des remarques +cyniques et pratiquement philosophiques, se +rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait +des femmes si librement, avec une telle +connaissance de la matière et d’un point de +vue si direct, que je ne pouvais que cracher. +Une fois, j’essayai de lui prouver que la femme +était un être qu’il devait sous tous les rapports +considérer comme son égal ; puis, voyant que +non seulement il se blessait de mes paroles, +mais était prêt à éclater en fureur à cause de +l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de +renoncer à toute remontrance jusqu’au moment +où Charko n’aurait plus faim.</p> + +<p>Nous nous mîmes en route pour Kertch, non +par la côte mais par la steppe pour raccourcir le +chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une +galette d’orge de trois livres, achetée chez un +Tatare avec notre dernier argent. Pour cette +triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch, +nous étions incapables de chercher de l’ouvrage +et même pouvions à peine nous tenir sur nos +jambes. Les tentatives que faisait Charko pour +mendier du pain dans les villages n’aboutissaient +à rien. Partout on répondait laconiquement : « Il +y en a beaucoup comme vous. » Ce qui était incontestablement +vrai : en effet, il y avait une +effroyable quantité de gens qui demandaient du +pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par +groupes de trois à vingt et plus : ils allaient, avec +des enfants, les portant ou bien les traînant par +la main. Et tous ces enfants étaient transparents ; +sous leur peau bleue semblait couler non +du sang mais un liquide malsain, fétide et +trouble… Et leurs os sortaient sous leur peau +usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul +regard jeté sur eux, le cœur se serrait de lourde +tristesse et faisait mal intolérablement et désespérément.</p> + +<p>Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue +route, ces enfants ne criaient même pas. Ils +regardaient seulement autour d’eux, avec des +yeux aigus et divers qui brillaient avidement à +la vue d’un potager ou d’un champ non moissonné ; +et, quand ils regardaient leurs parents, +ils semblaient demander pourquoi on les avait +fait naître. Parfois, passait une télègue et dessus +se balançait, conduisant un cheval, une vieille +femme maigre comme un squelette et autour +d’elle étaient ces têtes d’enfants aux yeux tristes, +regardant la terre des autres. Le cheval, osseux +et usé, avance à peine et agite piteusement sa +tête pointue à la crinière emmêlée… Autour de +la télègue et la suivant, vont les grands. Leurs +têtes sont baissées ; les bras pendent comme +des lanières ; les yeux sont ternes et égarés, ils +ne brillent même pas de fièvre et sont pleins +d’indicible et frappante douleur. Et tout cela +avance comme en rampant, lentement et en +silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens, +rejetés de la vie par le malheur, avaient peur +de troubler la tranquillité des gens plus heureux +chez qui ils étaient venus…</p> + +<p>Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces +enterrements sans morts… Quand il nous arrivait +d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les +malheureux nous demandaient avec une douceur +timide :</p> + +<p>— Est-ce loin, ami, le village ?</p> + +<p>Et, quand nous répondions, ils soupiraient et +se taisaient en nous regardant.</p> + +<p>Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, +dans ses expéditions de mendicité. La +provision de forces vitales de son organisme ne +lui permettait pas, malgré l’aridité de la marche +et l’insuffisance de la nourriture, de prendre un +aspect aussi pitoyable que celui dont pouvaient, +en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection +en son genre, et il disait, dès qu’il les +apercevait au loin :</p> + +<p>— Encore ? Fi, fi, fi ! Pourquoi viennent-ils ? +Est-ce que la Russie leur est étroite ? Je ne +comprends pas. Le peuple est bête en Russie.</p> + +<p>Et, quand je lui expliquais les raisons qui +faisaient aller le peuple russe en Crimée, il +hochait la tête avec méfiance et répondait :</p> + +<p>— Je ne comprends pas ! Comment est-ce +possible ?… Chez nous, en Géorgie, on ne fait +pas de telles stupidités.</p> + +<p>Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et +affamés. Il était tard et nous fûmes obligés de +nous installer pour la nuit sous la passerelle qui +allait du bateau à vapeur au quai.</p> + +<p>Il était plus prudent de nous cacher : nous +savions que, quelque temps avant notre arrivée, +tout le superflu de la population de Kertch, tous +les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, +et nous redoutions d’être emmenés au poste. +Charko étant muni d’un passeport qui ne lui +appartenait pas, nos destinées pouvaient se +compliquer d’une manière grave.</p> + +<p>Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, +toute la nuit, de leur écume et, à +l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, +trempés et transis. Toute la journée nous marchâmes +sur la plage et toute ce que nous gagnâmes +fut dix copeks que me donna la femme d’un pope +pour qui je portai un sac de melons du bazar +chez elle.</p> + +<p>Maintenant, il fallait traverser le détroit pour +aller à Tamagne. Aucun batelier ne consentit à +nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier, +tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient +signalés récemment par de nombreux et héroïques +exploits, et on nous classait, non sans motif, +dans cette catégorie.</p> + +<p>Quand vint le soir, je me décidai, par rage +contre ma malechance et contre le monde entier, +à une entreprise assez téméraire. A la tombée +de la nuit, je la mis à exécution.</p> + +<hr> + + +<p>La nuit, Charko et moi nous approchâmes +doucement du port de la douane, auprès duquel +étaient trois chaloupes retenues par des chaînes +à des anneaux fixés dans le mur de pierre du +quai. Il faisait noir, il y avait du vent, les chaloupes +s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient… +Il me fut facile d’arracher l’anneau d’une des +chaloupes en balançant la chaîne.</p> + +<p>Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq +archines, se promenait une sentinelle de la +douane en sifflant entre ses dents. Quand elle +s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail ; +précaution inutile, car on ne pouvait +supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au +cou, risquant à chaque instant d’être emporté +par une vague. Et, en outre, les chaînes +tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour +rien. Charko s’était déjà étendu au fond de la +chaloupe et me chuchotait quelque chose que +je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues. +Enfin, je tenais l’anneau… Une vague s’empara +de notre embarcation et, d’un seul coup, la rejeta +à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais +à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. +Puis j’y montai. Nous ôtâmes les deux planches — des +mâts et, les ayant fixées aux tolets en guise +de rames, nous partîmes…</p> + +<p>Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en +délire, et Charko, assis au gouvernail, disparaissait +par moments, sombrant avec la proue dans +les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, +criant, tombait presque sur moi. Je lui conseillai +de s’attacher les jambes à la banquette, — ce qu’il +fut obligé de faire lui-même, — et de ne pas +crier, s’il ne voulait pas que la sentinelle l’entendît. +Il se tut aussitôt. Je voyais une tache +blanche à la place de son visage. Il tenait toujours +le gouvernail. Nous n’avions pas le temps +de changer de rôles et nous ne nous décidions +pas à quitter nos places respectives dans le bateau. +Je lui criais ce qu’il devait faire et lui, me +comprenant vite, agissait avec la sûreté d’un +vieux marin. Les planches qui servaient de +rames m’étaient de peu de secours et ne faisaient +que me déchirer les mains. Le vent soufflait +dans la proue et je ne me préoccupai pas de +savoir où nous étions emportés, m’efforçant +seulement de tenir en travers du détroit. Cela +était facile à exécuter parce que les feux de +Kertch se voyaient nettement. Les vagues venaient +nous regarder par-dessus le bord et +rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus +nous allions au large et plus les vagues devenaient +fortes et bruyantes. C’était un effroyable +rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme… +Et le bateau était entraîné toujours plus vite ; +on ne pouvait que très difficilement garder +la direction voulue. Nous disparaissions dans +des abîmes et nous élevions sur des montagnes +d’eau. La nuit était toujours plus noire +et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous, +disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. +Il semblait que cette masse d’eau furieuse +n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf +les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre +du bateau. Elles arrachèrent bruyamment +une des planches que je tenais ; moi-même, je +jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords +des deux mains. Charko faisait entendre un +mugissement sauvage chaque fois que nous sautions +en l’air. Je me sentais pitoyable et faible +dans ce noir, entouré de l’élément en furie et +abasourdi par sa clameur. Je regardai avec une +tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais +était effroyable dans sa monotonie : partout, seulement +des vagues avec des crêtes blanchâtres, +qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour +de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à +des vagues. Je ne comprenais qu’une chose : +tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu +être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, +et j’étais blessé de ce que cette force se retînt +et ne voulût pas se déployer. La mort était inévitable. +Mais il était indispensable de masquer +cette loi impassible et qui nivelle tout ; autrement, +elle aurait été trop dure et trop brutale. +Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un +marais, je choisirais le feu ; c’est plus convenable.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>— Mettons une voile ! cria Charko.</p> + +<p>— Où est la voile ? demandai-je.</p> + +<p>— Mon paletot…</p> + +<p>— Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.</p> + +<p>Charko remua en silence à la proue.</p> + +<p>— Tiens !</p> + +<p>Il me jeta son paletot. Rampant au fond du +bateau, j’arrachai à grand peine encore une +planche, je l’enfilai dans la manche du solide +vêtement, je la mis contre la banquette, la +retenant avec mes pieds. J’avais à peine saisi +l’autre manche et une basque qu’il se passa quelque +chose d’inattendu… Nous sautâmes étrangement +haut, puis nous précipitâmes en bas +et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une +main, l’autre main agriffée à la corde qui +entourait extérieurement le bateau. Les vagues +volaient avec bruit par-dessus ma tête et +j’avalai l’eau amère et salée. Elle me remplissait +les oreilles, le nez, la bouche… Cramponné +solidement à la corde, je sortais de l’eau et +m’y replongeais, heurtant de la tête contre +les planches, et, ayant jeté le vêtement sur +la quille du bateau, je m’efforçai de sauter +dessus. Un de mes nombreux efforts réussit, +j’enfourchai le bateau et j’aperçus aussitôt +Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, +cramponné aux cordes que je venais de lâcher. +Il se trouva qu’elles faisaient le tour de la +chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés +aux bords.</p> + +<p>— Tu vis ! lui criai-je.</p> + +<p>A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et +retomba, lui aussi, sur la chaloupe. Je le reçus +et nous nous trouvâmes face à face l’un avec +l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds +sur les cordes comme dans des étriers ; +mais, ce n’était guère sûr : la première vague +pouvait me faire quitter ma selle. Charko +s’agriffa à mes genoux ; il me heurtait la poitrine +avec sa tête. Il tremblait de tout son corps +et je sentais remuer sa mâchoire. Il fallait agir. +La quille était glissante comme si elle avait été +récemment graissée. Je dis à Charko de descendre +dans l’eau et de se tenir aux cordes d’un +côté, tandis que je ferais la même chose de +l’autre. En guise de réponse, il se mit à me +frapper la poitrine avec sa tête. Les vagues, dans +leurs danses sauvages, sautaient par-dessus +nous et nous nous tenions à peine ; la corde me +coupait affreusement un pied. A perte de vue +naissaient d’immenses montagnes d’eau qui +disparaissaient aussitôt avec fracas.</p> + +<p>Je répétai mon ordre à Charko, mais plus +impérieusement cette fois. Il ne fit que me +frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y +avait pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, +l’un après l’autre, ses deux bras et le poussai +dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher +les cordes avec ses mains. Et ici se passa une +chose qui m’effraya par-dessus tout dans cette +nuit terrible.</p> + +<p>— Tu me noies ? chuchota Charko, et il me +regarda en face.</p> + +<p>Cela était vraiment effrayant ! Effrayante était +sa question, plus effrayante encore son intonation, +dans laquelle il y avait une timide résignation, +une timide demande de merci, et le dernier +soupir d’un être qui a perdu tout espoir +d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants +encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé +mortellement pâle.</p> + +<p>Je lui criai :</p> + +<p>— Tiens-toi plus fort ! Et je descendis dans +l’eau moi-même en me tenant à la corde. Je me +heurtai du pied à quelque chose, et, au premier +instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. +Mais ensuite je compris. En moi s’alluma +une sensation ardente ; j’étais ivre et je me +sentais fort comme jamais…</p> + +<p>— La terre ! m’écriai-je.</p> + +<p>Peut-être que les grands navigateurs qui +découvrent de nouvelles terres crient ce mot à +cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, +mais je doute qu’ils puissent crier plus fort. +Charko mugit et nous nous jetâmes à l’eau. +Mais notre ardeur baissa rapidement ; l’eau nous +venait encore à la poitrine et, nulle part, on ne +voyait d’indice de la rive. Les vagues étaient +plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement +par-dessus nous. Heureusement, je +n’avais pas lâché la chaloupe. Charko et moi, +nous nous portâmes des deux côtés et, nous +tenant aux cordes de sauvetage, nous nous +avançâmes avec précaution sans savoir où, +conduisant le bateau que nous avions remis +dans sa position normale.</p> + +<p>Charko marmottait quelque chose et riait. Je +regardai, soucieux, à l’entour. Il faisait sombre. +Derrière nous et à notre droite, le bruit des +vagues était plus fort ; devant et à notre +gauche, il était plus faible : nous nous dirigeâmes +à gauche. Le terrain était ferme, sablonneux, +mais inégal. Par moments, nous ne touchions +plus le fond et nagions des jambes et d’un bras, +tenant le bateau de l’autre ; d’autres fois, nous +n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits +profonds, Charko gémissait et je tremblais +de terreur. Et, tout à coup, — oh ! salut, — devant +nous brillèrent des feux.</p> + +<p>Charko hurla de toute sa force ; mais moi, je +me souvenais parfaitement que le bateau appartenait +aux douaniers et je le rappelai à Charko. +Il se tut ; mais, au bout de quelques minutes, +retentirent ses sanglots. Je ne pus le tranquilliser : +je n’avais pas de quoi le faire.</p> + +<p>L’eau diminuait toujours ; nous en avions +jusqu’au genou, puis jusqu’à la cheville, puis +plus du tout. Charko et moi traînions toujours +le bateau ; enfin, la force nous manqua, et nous +l’abandonnâmes. Une espèce de tronc noir nous +barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes +sur nos pieds nus dans une herbe épineuse. +C’était douloureux et inhospitalier de la +part de la terre ; mais nous n’y prîmes pas garde +et courûmes vers le feu. Il était à une verste de +nous et ses flammes joyeuses semblaient nous +rire comme pour l’accueil ; l’ombre bougeait +sinistrement autour d’elles.</p> + +<hr> + + +<p>… Trois énormes chiens chevelus sortirent de +l’obscurité et se jetèrent sur nous. Charko, qui +tout le temps avait sangloté convulsivement, +poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai +contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, +cherchant une pierre ou un bâton. Il +n’y avait rien : l’herbe seulement me piquait +les doigts. Les chiens nous attaquaient avec +ensemble. Je sifflai de toute ma force, deux +doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et +j’entendis les pas d’hommes qui arrivaient en +courant.</p> + +<p>En quelques instants, nous fûmes près du feu, +dans un cercle de quatre hommes en vêtements +de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils +se taisaient, nous regardaient fixement et avec +méfiance, et écoutaient mon récit.</p> + +<p>Deux d’entre eux étaient assis à terre et +fumaient, soufflant d’énormes bouffées ; un +autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut +bonnet de cosak, se tenait derrière nous, appuyé +sur un bâton dont le gros pommeau n’était +qu’une racine tronquée ; le quatrième, jeune +gars blond, aidait à se dévêtir Charko qui pleurait. +Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs +solides bâtons. A quelque distance de nous, la +terre était couverte sur une grande étendue, +d’une épaisse couche grise et floconneuse qui +ressemblait à de la neige printanière à peine +fondante. Seulement, après avoir longtemps et +attentivement regardé, on arrivait à distinguer +des brebis tassées les unes contre les autres. Il +y en avait quelques dizaines de milliers, serrées +par le sommeil et l’obscurité de la nuit en une +masse qui recouvrait la steppe. Par moments, +elles bêlaient craintivement.</p> + +<p>Je faisais sécher le paletot au feu et je disais +aux hommes la vérité, leur racontant par quel +moyen j’avais obtenu le bateau.</p> + +<p>— Où est-il, ce bateau ? me demanda un sévère +et blanc vieillard qui ne me quittait pas des +yeux.</p> + +<p>Je le lui dis.</p> + +<p>— Va voir, Mikhal.</p> + +<p>Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son +bâton sur l’épaule et marcha vers la rive.</p> + +<p>Le paletot était sec. Charko voulut le mettre +sur son corps nu, mais le vieillard lui dit :</p> + +<p>— Attends. Commence par courir pour te +réchauffer le sang. Cours autour du feu. Va !</p> + +<p>Au premier abord, Charko ne comprit pas ; +puis, tout à coup, il sauta de sa place et, nu, +commença une danse d’une sauvagerie extrême. +Il volait comme une balle par-dessus le feu, +tourbillonnait sur place, frappait la terre de ses +pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras. +C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des +hommes se roulaient à terre, riant à gorge déployée, +tandis que le vieux, la face impassible +et sérieuse, essayait de battre des mains en +mesure pour accompagner la danse de Charko, +mais n’y réussissait pas ; il suivait attentivement, +balançait la tête, remuait les moustaches et +criait d’une voix profonde :</p> + +<p>— Haïe-ha ! C’est ça, c’est ça ! Haïe-ha ! Boutz, +boutz !</p> + +<p>Éclairé par le feu, Charko se tordait comme +un serpent, prenait les poses les plus variées, +sautait sur un pied, tapait rapidement la terre, +et son corps brillant se couvrait de larges +gouttes de sueur. Le feu faisait paraître ces +gouttes rouges comme du sang.</p> + +<p>Maintenant, les trois hommes frappaient des +mains en mesure, tandis que, tremblant de froid, +je me disais que notre aventure aurait mis en +joie un admirateur de Cooper ou de Jules Verne ; +il y avait naufrage, indigènes hospitaliers et +danses de sauvages autour du feu… Songeant +ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que +serait l’épisode, le plus intéressant de l’aventure, +c’est-à-dire la fin.</p> + +<p>Charko était déjà assis par terre, enroulé dans +le paletot, et mangeait, en me regardant de ses +yeux noirs où brillait quelque chose qui provoquait +en moi une sensation pénible. Ses vêtements +séchaient, suspendus à des bâtons fichés +en terre autour du feu. On me donna aussi du +pain et du lard salé.</p> + +<p>Mikhal revint et s’assit en silence auprès du +vieillard.</p> + +<p>— Eh ! bien ? demanda le vieillard.</p> + +<p>— Il y a un bateau par là ! répondit brièvement +Mikhal.</p> + +<p>— Il ne sera pas emporté ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Tous se turent et se mirent de nouveau à +m’examiner.</p> + +<p>— Eh ! bien, demanda Mikhal sans s’adresser +à personne en particulier, faut-il les conduire +chez l’atamane ? ou bien directement aux douaniers ?</p> + +<p>« Voilà la fin ! » pensai-je. Personne ne répondit +à Mikhal. Charko mangeait et se taisait.</p> + +<p>— On pourrait les conduire chez l’atamane… +ou chez les douaniers. L’un est bien et l’autre +aussi, dit après un silence le vieillard.</p> + +<p>— S’ils ont volé une chose du gouvernement, +il faut les punir…</p> + +<p>— Attends, grand-père… commençai-je.</p> + +<p>Mais il ne fit aucune attention à moi.</p> + +<p>— Il ne faut pas voler ! Oui… et si l’on ne +les punit pas, ils feront encore pire.</p> + +<p>Le vieux parlait avec une indifférence révoltante +et, quand il eut fini, ses camarades hochèrent +la tête en silence.</p> + +<p>— Voilà ! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant +puisque te voilà pris. Mikhal ! Cette chose, +le bateau, est là ?</p> + +<p>— Mais oui, il est là.</p> + +<p>— Eh ! bien… l’eau ne l’emportera pas ?</p> + +<p>— Non, elle ne l’emportera pas.</p> + +<p>— Eh ! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers +iront à Kertch et emmèneront le bateau. +Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide ? +Hé ? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les +amis déguenillés, voilà !… Vous n’avez pas peur, +tous les deux ? Non ? Encore une demi-verste et +vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au +large ? Dites ? Vous seriez allés au fond, comme +deux cognées… oui ! Vous vous seriez noyés et +voilà tout !</p> + +<p>Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec +un sourire narquois dans sa moustache.</p> + +<p>— Pourquoi te tais-tu, gamin ? me demanda-t-il.</p> + +<p>J’en avais assez de ses digressions que, sans +comprendre, je prenais pour des moqueries sur +notre compte.</p> + +<p>— Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.</p> + +<p>— Et alors ? demanda le vieux.</p> + +<p>— Mais rien.</p> + +<p>— Pourquoi me nargues-tu ? Est-ce bien de +narguer les plus vieux que toi ?</p> + +<p>Je me tus, convenant qu’effectivement ce +n’était pas bien.</p> + +<p>— Veux-tu encore manger ? poursuivit-il.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Alors, ne mange pas ! Puisque tu ne veux +pas manger. Et, pour la route, prendrais-tu du pain ?</p> + +<p>Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.</p> + +<p>— Pour la route j’en prendrais… répondis-je +tranquillement.</p> + +<p>— Éhé !… Donnez-leur du pain pour la route et +du lard… Et peut-être y a-t-il encore quelque +chose ?… Alors donnez-en aussi.</p> + +<p>— Est-ce qu’ils s’en iront ? demanda Mikhal.</p> + +<p>Les deux autres levèrent les yeux sur le +vieillard.</p> + +<p>— Et que voulez-vous que nous fassions d’eux ?</p> + +<p>— Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane +ou chez les douaniers ? dit avec désappointement +Mikhal.</p> + +<p>Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête, +d’un air curieux, de dessous son paletot. Il était +tranquille.</p> + +<p>— Qu’ont-ils à faire chez l’atamane ? Ils n’y ont +rien à faire. Plus tard, ils iront chez lui, s’ils le +veulent.</p> + +<p>— Et comment faire avec le bateau ? s’acharnait +Mikhal.</p> + +<p>— Le bateau ? répéta le vieux. Eh ! bien, +quoi, le bateau ? Il est là ?</p> + +<p>— Oui… répondit Mikhal.</p> + +<p>— Eh ! bien, qu’il y reste. Et, le matin, +Ivachko le ramènera au port ; là, on le prendra +et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien +d’autre à faire du bateau.</p> + +<p>Je regardai attentivement le vieux ; je ne pouvais +discerner aucun mouvement sur sa face +flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le +vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.</p> + +<p>— Qu’il n’arrive pas d’histoire ! concéda Mikhal.</p> + +<p>— Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne +donnes trop de liberté à ta langue. Et si nous +les conduisons chez l’atamane, ce ne sera qu’embarras +pour nous et pour eux. Nous avons nos +affaires, eux n’ont qu’à partir. Hé ! avez-vous +encore loin à aller ? demanda le vieux, bien que +je lui aie déjà dit où nous allions.</p> + +<p>— A Tiflis…</p> + +<p>— C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait +encore perdre du temps. Alors, quand arriveraient-ils ? +Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin. +N’est-ce pas ?</p> + +<p>— Eh ! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons +du vieux, quand, après avoir fini son +lent discours, serrant les lèvres, il les eut regardés +tous avec interrogation ; il tordait avec +ses doigts sa barbe décolorée.</p> + +<p>— Allons, enfants, partez ; que Dieu vous accompagne ! — Il +agita la main. — Et le bateau sera +remis en place. N’est-ce pas ?</p> + +<p>— Merci, vieux ! dis-je, en ôtant mon chapeau.</p> + +<p>— Pourquoi merci ?</p> + +<p>— Merci, frère, merci ! répétai-je avec émotion.</p> + +<p>— Mais de quoi donc ? en voilà une histoire ! +Je dis : « allez, que Dieu vous accompagne, » et lui +répond : « merci. » Pensais-tu que je t’enverrais +au diable, hé ?</p> + +<p>— Je l’avoue, je l’ai craint.</p> + +<p>— Oh !… (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi +enverrais-je un être humain sur une route +mauvaise ? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je +marche moi-même. Peut-être, un jour, nous +rencontrerons-nous ; alors, nous nous reconnaîtrons. +Peut-être faudra-t-il nous entr’aider… Au +revoir !</p> + +<p>Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs +poils et nous salua. Ses compagnons firent de +même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et +nous partîmes. Charko riait de quelque chose…</p> + +<hr> + + +<p>— Qu’est-ce qui te fait rire ? lui demandai-je.</p> + +<p>J’étais enchanté du vieillard et de sa conception +de la vie, enchanté du vent frais qui précédait +l’aube et qui nous soufflait à la poitrine, enchanté +que le ciel, libre de nuages, fût sur le +point de s’éclairer, le soleil de se montrer et le +jour de naître.</p> + +<p>Charko cligna de mon côté d’un air rusé et +éclata de plus belle. Moi aussi, je souris en entendant +son rire gai et sain. Les deux ou trois +heures près du feu des bergers, et le bon pain +avec du lard, n’avaient laissé subsister de notre +fatigante équipée qu’une légère courbature +dans les os ; mais cette sensation même allait +disparaître pendant la marche.</p> + +<p>— Pourquoi ris-tu ? Tu es content d’avoir +échappé ? Tu vis, et même tu n’as pas faim ?</p> + +<p>Charko secoua la tête négativement, me donna +un coup de coude dans le côté, fit une grimace, +éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais +jargon.</p> + +<p>— Tu ne comprends pas pourquoi je ris ? +Non ? Je vais te le dire ! Sais-tu ce que j’aurais +fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier ? +Non, tu ne sais pas ? Eh ! bien, j’aurais dit : +« Il voulait me noyer ! » Et j’aurais pleuré. Alors, +on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en prison : +tu comprends ?</p> + +<p>J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie ; +mais, hélas ! il eut bientôt fait de me convaincre +du sérieux de son projet. Il me le prouva si bien +et si clairement que, au lieu de me révolter de +ce naïf cynisme, j’éprouvai pour mon compagnon, +et pour moi-même aussi, la plus profonde pitié. +Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un +être qui vous raconterait, avec un clair sourire et +du ton le plus sincère, son intention de vous tuer ? +Que faire, s’il envisage cette action comme une +charmante et spirituelle plaisanterie ?</p> + +<p>Je me mis à lui expliquer avec feu toute la +monstruosité de son idée. Mais il me répondit +très simplement que je ne me mettais pas à sa +place : n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui +est dangereux ? Alors, j’eus une pensée amère.</p> + +<p>— Attends ! dis-je, croyais-tu vraiment que je +voulais te noyer ?</p> + +<p>— Non !… Quand tu me poussas dans l’eau, je +le pensai ; mais, quand toi-même descendis dans +l’eau, je ne le pensai plus.</p> + +<p>— Dieu soit loué ! m’écriai-je ; merci pour cela +au moins.</p> + +<p>— Non, ne dis pas : merci ! C’est moi qui te dirai : +merci ! Là-bas, près du feu, tu avais froid, +moi j’avais froid. Le paletot est à toi ; mais, tu +ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas +et tu ne pris rien pour toi. Voilà pourquoi je te +dis : merci ! Tu es très bon, je le comprends. Quand +nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. +Je te conduirai à mon père. Et je dirai à mon +père : « Voici un homme. Fais-le manger, fais-le +boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes. » Voilà +ce que je dirai ! Tu demeureras chez nous, tu +seras jardinier, tu boiras du vin, tu mangeras +autant que tu voudras. Ah ! ah ! ah ! Tu vivras +très bien ! C’est tout simple ! Mange et bois dans +la même vaisselle que moi.</p> + +<p>Il me dépeignit, longuement et en détail, les +douceurs de la vie qu’il me préparait à Tiflis. Et +moi, au bruit de ses paroles, je pensais à l’immense +tristesse d’êtres qui, armés d’une morale +nouvelle, de désirs nouveaux, partent seuls en +avant, se perdent dans la vie et rencontrent sur +leur route des compagnons qui leur sont étrangers +et ne peuvent les comprendre… Elle est pénible, +la vie de ces êtres isolés ! Le vent les chasse +contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, +bien qu’ils ne tombent que rarement sur +la bonne terre.</p> + +<p>L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait +d’or rosé.</p> + +<p>— J’ai sommeil ! dit Charko.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un +creux, fait dans le sable sec par le vent, non loin +de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps dans +le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis +à côté et regardai la mer.</p> + +<p>Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante +activité. Les troupeaux de vagues roulaient sur +la rive et se brisaient contre le sable, qui sifflait +faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs +blanches crêtes, les premières vagues frappaient +bruyamment la côte de leur poitrine, reculaient +vaincues et rencontraient d’autres vagues qui +étaient venues les soutenir. Dans une étreinte +d’écume, elles revenaient ensemble sur le bord +et le battaient, désireuses d’élargir les limites de +leurs vies. Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur +toute la surface de la mer, naissaient les souples +et fortes vagues, qui avançaient, avançaient toujours, +en masses serrées, unies étroitement par +une même volonté. Le soleil éclairait toujours +plus brillamment leurs crêtes, et celles des vagues +lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge +de sang. Pas une goutte n’était perdue dans ce +mouvement titanique de la masse d’eau, qui paraissait +acharnée à une poursuite consciente, et +allait bientôt, de ses larges coups rythmés, +atteindre sa proie. La belle bravoure des premières +vagues qui sautaient avec défi sur le +bord muet m’enchantait, et il était bon de voir +comme à leur suite avançait la mer, la puissante +mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs +de l’arc-en-ciel et pleine du sentiment contenu +de sa force et de sa beauté.</p> + +<p>Derrière une langue de terre qui coupait les +vagues, sortit un immense vapeur qui, se balançant +orgueilleusement sur le sein tumultueux +de la mer, s’élança sur les vagues. Les vagues +se ruèrent, furieuses, contre lui. Fort et beau, +brillant au soleil de tout son métal, à un +autre moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil +créateur des hommes qui savent vaincre +l’élément… Mais à côté de moi gisait un homme, — élément !</p> + +<hr> + + +<p>Nous cheminions dans la province de Tersk. +Charko était ébouriffé et déguenillé à faire peur +et méchant comme un diable. Pourtant, il ne +souffrait plus de la faim, car il y avait du +travail à volonté. Mais il se montra incapable de +tout effort. Une fois, il tenta de se poster près +d’une machine à battre le blé pour décharger la +paille : mais, au bout d’une demi-journée, il y +renonça, s’étant mis les mains en sang. Une autre +fois, nous déracinions des troncs d’arbres ; alors, +il s’arracha la peau du cou avec son épieu.</p> + +<p>Nous n’avancions que lentement. Deux jours +de travail, puis un jour de marche. Charko +mangeait sans modération aucune et, par la +faute de sa gloutonnerie, je n’arrivais pas à +gagner l’argent qu’il fallait pour lui acheter +quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement +n’était que trous variés, grotesquement +réunis par des pièces de différentes couleurs. +Je le suppliai de ne pas entrer dans les +cabarets des villages et de ne pas boire le vin +qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune attention +à mes remontrances.</p> + +<p>Un jour, dans un village, il retira de mon sac +cinq roubles que j’avais amassés à grand’peine +et secrètement, bien qu’à son intention, et revint +le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné +d’une grosse femme cosak, qui me +salua en ces termes :</p> + +<p>— Bonjour, maudit hérétique !</p> + +<p>Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai +pourquoi j’étais un hérétique, elle me +répondit avec aplomb :</p> + +<p>— Parce que, grand diable, tu défends à ce +garçon d’aimer les femmes ! Est-ce que tu peux +le lui défendre, si la loi le permet ? Anathème !</p> + +<p>Charko se tenait à côté d’elle et approuvait +ses paroles par des hochements de tête. Il était +très ivre et, à chaque mouvement qu’il faisait, il +se balançait comme si ses membres étaient dévissés. +Sa lèvre inférieure pendait. Ses yeux +ternes me regardaient avec une obstination +stupide.</p> + +<p>— Qu’as-tu à nous dévisager ? Rends-lui son +argent ! cria la femme avec bravoure.</p> + +<p>— Quel argent ? demandai-je étonné.</p> + +<p>— Rends-le-lui, rends-le-lui ! Je te conduirai +à la police. Rends les cent cinquante roubles que +tu lui as pris à Odessa !</p> + +<p>Que fallait-il faire ? Cette diablesse de femme +pouvait vraiment, ivre comme elle l’était, +ameuter la police et alors les autorités du village, +sévères aux gens qui voyagent à notre manière, +nous auraient fait arrêter. Et qui pouvait prévoir +les suites d’une arrestation pour Charko et moi ? +Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement +la femme, ce qui ne me coûta certainement +pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal, +à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. +Elle tomba à terre entre les melons et s’endormit. +Je couchai Charko et, le lendemain, +de grand matin, nous quittâmes le village, laissant +la femme avec les melons.</p> + +<p>Malade de l’ivresse de la veille, le visage +bouffi et chiffonné, Charko crachait sans cesse +et soupirait profondément. J’essayai de lui parler ; +mais, il ne me répondait pas et branlait seulement +de la tête comme un cheval fatigué.</p> + +<p>Le jour devenait chaud et l’air était imbibé +des lourdes émanations du sol humide, couvert +d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque +aux épaules. Tout, autour de nous, était +immobile ; la verte mer de velours soufflait +vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils +donnaient le vertige…</p> + +<p>Pour abréger la route, nous suivions un étroit +sentier sur lequel rampaient de petits serpents +rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A notre +droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de +nuages étincelant l’argent au soleil : c’étaient +les montagnes du Daguestan. Le silence qui régnait +à l’entour endormait l’esprit et faisait +doucement rêver. A notre poursuite, sur le ciel, +avançaient lentement des monceaux noirs de +nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel +derrière nous, tandis que, devant, tout était +clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent +détachés et volassent brusquement dans l’espace, +nous dépassant et masquant davantage le +ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses roulements +furieux se rapprochaient toujours. De +grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber +et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un son +métallique.</p> + +<p>Nous n’avions où nous cacher. Tout devint +sombre, et le bruit de l’herbe, bien que plus fort, +fut comme peureux. Un coup de tonnerre éclata, +et les nuages tressaillirent, saisis par le feu +bleu. Puis, de nouveau, tout devint sombre et la +chaîne argentée de montagnes se perdit dans +l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents +et, l’un après l’autre, les coups de tonnerre se +mirent à rouler, terribles, dans la steppe déserte. +L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait +à terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait +et s’agitait. Les éclairs aveuglants déchiraient +les nuages… Dans leur éclat bleu se levait +au loin la chaîne de montagnes, étincelante de +feux bleus, argentée et froide, et, quand les +éclairs s’éteignaient, elle disparaissait comme +si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout grondait, +frémissait, repoussait les sons et les faisait +naître. On eût dit que le ciel, trouble et courroucé, +purifiait par le feu la terre de toute souillure +et que la terre tremblait d’effroi devant +cette fureur.</p> + +<p>Charko frissonnait et grognait comme un chien +ahuri. Et je me sentais gai, soulevé au-dessus +des choses quotidiennes, tandis que j’observais +ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la +steppe. Le merveilleux chaos m’entraînait et +provoquait en moi une humeur héroïque qui +emportait mon âme dans une terrible et sauvage +harmonie.</p> + +<p>Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de +quelque manière mon sentiment débordant +d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui +vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme +bleue qui embrasait le ciel semblait brûler aussi +dans ma poitrine ; mais, comment pouvais-je +exprimer mon trouble et mon exaltation +devant le tableau grandiose de la nature ?…</p> + +<p>Je me mis à chanter, — haut, de toute ma +force. Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient, +l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais +en pleine affinité avec tous ces sons… J’étais +exalté ; sentiment excusable, puisque cela ne +faisait de tort à personne, sauf à moi. J’étais plein +du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante +beauté, cette force qui se déchaînait dans +la steppe, de me sentir plus près d’elle… La tempête +dans la mer et l’orage dans la steppe ! Je ne +connais rien de plus magnifique dans la nature.</p> + +<p>Je criais donc, fermement persuadé que je ne +dérangeais ainsi personne et que je ne mettais +personne dans la nécessité de me critiquer. +Quand, tout à coup, quelqu’un me saisit rudement +les jambes et je tombai assis dans une +mare. Charko me regardait dans la face, avec des +yeux sérieux et courroucés.</p> + +<p>— Es-tu fou ? Non ? Alors, tais-toi ! ne crie +pas ! Je te déchirerai le gosier ! comprends-tu ?</p> + +<p>Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi +je le gênais.</p> + +<p>— Tu m’effraies ! Comprends-tu ? Le tonnerre +gronde, Dieu parle, — et toi tu cries… Que penses-tu +de toi-même !</p> + +<p>Je lui répondis que j’avais le droit de chanter +si je le voulais, de même que lui.</p> + +<p>— Et moi, je ne le veux pas ! dit-il catégoriquement.</p> + +<p>— Ne chante pas, lui dis-je.</p> + +<p>— Et toi non plus, ne chante pas ! me répondit +sévèrement Charko.</p> + +<p>— Si, je préfère chanter…</p> + +<p>— Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines ? demanda +Charko en colère. Qui es-tu donc ? As-tu +une maison ? as-tu une mère ? un père ? As-tu +des parents ? de la terre ? Qui es-tu, ici-bas ? +Tu penses que tu es un homme ? C’est moi qui suis +un homme ! C’est moi qui ai tout ! — Il se frappa +la poitrine. — Je suis un prince !… Et toi… toi, +tu n’es rien. Tu ne possèdes rien ! Tu dis : « je +suis cela ! » Qui peut le savoir ? Et moi on me +connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends ! Ne +marche pas contre moi. Tu me sers, tu seras +content ! Je te paierai dix fois ! Que fais-tu pour +moi ? Tu ne pourrais pas faire autrement ; tu +dis toi-même que Dieu a ordonné de servir sans +récompense ! Et moi, je te récompenserai ! Pourquoi +me tourmentes-tu ? tu me sermonnes, tu +m’effraies ? Tu voudrais que je sois comme toi ? +Ce n’est pas bien ! Tu ne dois pas me rendre +pareil à toi ! Eh ! Eh ! fi, fi !…</p> + +<p>Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait… Je le +regardais en face, la bouche béante d’étonnement. +Il déversait évidemment le trop plein +d’indignation, de rancune et de mécontentement +accumulé pendant la durée de notre voyage. +Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans +la poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits +les plus importants de son discours, me tombait +dessus de toute sa masse. La pluie nous arrosait, +le tonnerre grondait sans répit au-dessus +de nous et Charko, pour être entendu de moi, +criait à plein gosier.</p> + +<p>Le tragi-comique de ma situation m’apparut +distinctement et me fit éclater de rire.</p> + +<p>Charko cracha et se détourna de moi.</p> + +<hr> + + +<p>Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko +devenait absorbé et taciturne. Un changement +s’était fait dans son visage amaigri, mais toujours +impassible. Non loin de Vladikavkas nous +entrâmes dans une ferme de Tcherkess et nous +nous louâmes pour la moisson du maïs.</p> + +<p>Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, +qui ne parlaient presque pas le russe, se +moquaient de nous et nous injuriaient dans leur +langue, nous décidâmes de quitter la ferme, +effrayés par la croissante animosité des indigènes. +Nous nous étions éloignés de dix verstes +environ, quand Charko tira tout à coup de sa +blouse une pièce de mousseline et, me la montrant +avec triomphe, s’écria :</p> + +<p>— Plus besoin de travailler ! Nous vendrons +cela et nous achèterons tout ce qu’il nous faut. +Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu comprends ?</p> + +<p>J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant +la mousseline, je la jetai de côté et regardai +en arrière. Les Tcherkess ne badinent +point. Peu de jours auparavant, les Cosaks nous +avaient raconté ceci : un chemineau, en quittant +la ferme où il avait travaillé, emporta une +cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le +fouillèrent et, ayant trouvé la cuiller, ouvrirent +le ventre du voleur avec un poignard, y enfoncèrent +la cuiller et partirent tranquilles, laissant +l’homme dans la steppe où des Cosaks le trouvèrent +à demi mort. Il leur fit ce récit et mourut +pendant qu’on le transportait au village. Les +Cosaks nous avaient avertis à plusieurs reprises +de nous tenir sur nos gardes avec les Tcherkess +et nous avaient raconté quelques histoires +instructives du même genre, que je n’avais +aucune raison de ne pas prendre au sérieux.</p> + +<p>Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant +moi, m’écoutait et, tout à coup, silencieux, les +dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur +moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près +cinq minutes, nous nous cognâmes ferme, et +enfin Charko me cria avec colère :</p> + +<p>— C’est assez !</p> + +<p>Las tous les deux, nous nous taisions, assis +en face l’un de l’autre. Charko regardait piteusement +dans la direction où j’avais jeté la +mousseline rouge et dit enfin :</p> + +<p>— Pourquoi nous sommes-nous battus ? Fi, +fi ! C’est très bête. Est-ce toi que j’ai volé ? De +quoi te fâches-tu ? J’ai eu pitié de toi, c’est +pourquoi j’ai volé… Tu travailles, et moi, je +ne sais pas travailler… Que me reste-t-il à +faire ? Je voulais te venir en aide… Tsé, tsé !</p> + +<p>J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un +vol.</p> + +<p>— Je te prie de te taire ! Ta tête est comme +du bois, me dit-il avec mépris, et puis il expliqua : — Quand +tu te sentirais mourir, tu volerais +bien ? Hein ? Et est-ce une existence ? Tais-toi !</p> + +<p>Par crainte de l’irriter encore, je me tus. +C’était le second cas de vol. La première fois, +quand nous étions sur la mer Noire, il avait +dérobé à des pêcheurs grecs une balance de +poche. Alors aussi, nous avions failli nous +battre.</p> + +<p>— Eh ! bien, avançons, dit-il, quand nous +nous fûmes tous les deux tranquillisés et reposés +et que nous eûmes fait la paix.</p> + +<p>Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque +jour, Charko devenait plus sombre ; il me regardait +d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois, +comme nous avions dépassé le défilé du Darial +et que nous descendions le Goudaour, il me +dit :</p> + +<p>— Encore un jour ou deux et nous serons à +Tiflis… Tsé, tsé ! fit-il avec sa langue, et il s’épanouit +de plaisir. J’arriverai à la maison. « Où +as-tu été ? — J’ai voyagé. » J’irai au bain, aha ! je +mangerai beaucoup. Ah ! beaucoup ! Je dirai +à ma mère : « J’ai très envie de manger. » Je +dirai à mon père : « Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup +de chagrin, j’ai vu beaucoup de choses, +de différentes choses ! Les va-nu-pieds sont de +braves gens ! » Quand j’en rencontrerai un, je lui +donnerai un rouble, je le conduirai au cabaret +et je lui dirai : « Bois du vin ; moi-même, +j’ai été un va-nu-pieds. » Je parlerai aussi +de toi à mon père… « Voici un homme ! Il m’a +servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a +battu, le chien !… Il m’a nourri. Et maintenant, +lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir. Nourris-le +un an. Un an, pas moins ! » Entends-tu, +Maxime ?</p> + +<p>J’aimais l’entendre parler ainsi. Il avait alors +quelque chose d’enfantin et de simple. Et de +semblables discours m’intéressaient d’autant +plus que je ne connaissais personne à Tiflis et que +l’hiver approchait ; déjà, sur le Goudaour, la +tourmente nous avait saisis. J’avais quelque +espoir en Charko.</p> + +<p>Nous avancions rapidement. Nous voici à +Mschet, l’ancienne capitale de l’Ibérie. Demain, +nous serons à Tiflis.</p> + +<p>J’entrevis, de loin encore, de cinq verstes environ, +la capitale du Caucase, serrée entre deux +montagnes. C’était la fin du voyage !… J’étais vaguement +heureux, Charko était indifférent. Il +regardait, avec des yeux stupides, devant lui, +crachait de temps en temps sa salive d’affamé +et se prenait à chaque instant le ventre avec +une grimace de douleur. Il avait imprudemment +mangé trop de carottes crues, cueillies en +route.</p> + +<p>— Tu t’imagines que moi, un noble Géorgien, +j’irai dans ma ville, de jour, comme je suis, sale +et déguenillé ? Non, nous attendrons jusqu’au +soir. Arrête !</p> + +<p>Nous nous assîmes près du mur d’une construction +vide et, ayant roulé chacun une dernière +cigarette, tremblants de froid, nous fumâmes. Sur +la route militaire de Géorgie soufflait un vent +tranchant et fort. Charko, assis, chantait entre +ses dents une chanson triste… Je pensais à une +chambre tiède et aux autres supériorités de la +vie fixe sur la vie errante.</p> + +<p>— Allons ! dit d’un air décidé Charko en se +levant.</p> + +<p>Le jour était tombé. La ville allumait ses feux. +C’était joli : les feux, les uns après les autres, +sautaient d’on ne savait où dans l’obscurité, qui +emmitouflait sourdement la vallée au fond +de laquelle la ville se cachait.</p> + +<p>— Écoute ! Donne-moi ton bachlik, pour que +je puisse me couvrir le visage… Pour que les +amis ne me reconnaissent pas, peut-être !</p> + +<p>Je donnai le bachlik. Nous étions dans la rue +Olginskaïa. Charko sifflait d’un air résolu.</p> + +<p>— Maxime ! Tu vois la station de tramways, +là-bas ? Ce pont ? Vas-y ; attends ! Je te prie, attends-moi ! +J’entrerai dans une maison, je demanderai +à un ami des nouvelles des miens, du +père, de la mère…</p> + +<p>— Tu ne seras pas long ?</p> + +<p>— Un instant… Je reviens !</p> + +<p>Il se jeta rapidement dans une petite rue +étroite et sombre et y disparut… pour toujours.</p> + +<p>Je ne rencontrai jamais plus cet homme, mon +compagnon pendant presque quatre mois de +ma vie ; mais je songe souvent à lui avec un +bon sentiment et un rire gai.</p> + +<p>Il m’a enseigné beaucoup de choses qu’on ne +trouve pas dans les plus gros livres écrits par +les sages, — parce que la sagesse de la vie est +toujours plus profonde et plus large que la sagesse +des hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="2" class="c i small"><div>PRÉFACE</div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall">MAXIME GORKI</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c i small"><div>LES VAGABONDS</div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall">MALVA</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall">KONOVALOV</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">147</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall">TCHELKACHE</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap xsmall">MON COMPAGNON</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">301</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br> +le vingt-quatre mars mil neuf cent un<br> +<span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large">BLAIS ET ROY</span><br> +<span class="xsmall">A POITIERS</span><br> +pour le<br> +MERCVRE<br> +<span class="xsmall">DE</span><br> +<span class="small">FRANCE</span></p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75398 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75398-h/images/cover.jpg b/75398-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad3abba --- /dev/null +++ b/75398-h/images/cover.jpg |
