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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
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+ <title>Les vagabonds | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75398 ***</div>
+<p class="c top2em large b">MAXIME GORKI</p>
+
+<h1>Les Vagabonds</h1>
+
+<p class="c"><span class="i">TRADUCTION ET PRÉFACE</span><br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+IVAN STRANNIK</p>
+
+<p class="c xsmall">QUATRIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br>
+<span class="xsmall">XV</span>, <span class="xsmall">RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN</span>, <span class="xsmall">XV</span></p>
+
+<p class="c xsmall">MCMII</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em small">JUSTIFICATION DU TIRAGE :</p>
+
+
+<p class="c gap small">Droits de reproduction réservés pour tous les pays
+y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE<br>
+MAXIME GORKI</h2>
+
+
+<p>La littérature russe qui, depuis un demi-siècle,
+abonde en trouvailles heureuses, vient encore
+de manifester sa merveilleuse puissance d’innovation.
+Un vagabond, Maxime Gorki, dénué de
+toute préparation systématique, a soudainement
+fait irruption dans les genres consacrés, y
+apportant la spontanéité toute fraîche de sa
+pensée et de son caractère. Rien d’aussi spécial
+ni d’aussi neuf ne s’était révélé depuis les premiers
+romans de Tolstoï. Cette œuvre ne doit
+rien à ce qui l’a précédée ; elle apparaît comme
+un prodige exceptionnel. Aussi n’obtient-elle
+pas seulement un succès d’art ; elle produit une
+véritable révolution.</p>
+
+<p>Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod,
+en 1868 ou 1869, — il ne sait pas au
+juste — et, de bonne heure, fut orphelin. On le
+mit en apprentissage auprès d’un cordonnier,
+mais il se sauva, la vie sédentaire n’étant pas de
+son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un
+graveur, puis entra chez un peintre d’icones.
+Nous le trouvons ensuite marmiton, puis aide
+jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières,
+et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu
+le temps, jusqu’à sa quinzième année, d’apprendre
+un peu à lire sous la direction d’un
+grand-père qui lui faisait épeler une bible en
+vieux-slavon. Il ne garda de ces premières études
+que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au
+moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il
+fut initié par le cuisinier-chef à des lectures plus
+attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski, Dumas père
+lui furent un enchantement. Son imagination
+s’exalte alors ; il est pris du « désir féroce » de
+s’instruire. Le voilà parti pour Kazan, « comme
+si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement
+de l’instruction », mais il s’aperçoit bientôt
+« que ce n’est pas dans les usages ». Déçu, il s’établit
+garçon boulanger, à raison de trois roubles
+par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus
+rudes privations, il se rappela toujours avec une
+particulière amertume la boulangerie de Kazan ;
+il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles,
+ce douloureux souvenir : « La cuisine était dans
+un sous-sol voûté. Il y avait peu de lumière,
+peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de
+saleté, de poussière de farine. Dans le four brûlaient
+de longues bûches, et la flamme, reflétée
+sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si
+elle parlait tout bas. L’odeur du levain imprégnait
+l’atmosphère. La lumière du jour et celle
+du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis
+et fatigant pour les yeux. »</p>
+
+<p>Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie.
+Toujours lisant, s’instruisant avec fièvre,
+buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de
+toutes manières, il est un jour scieur de planches,
+un autre jour débardeur sur les quais… En 1888,
+le désespoir le prend, il essaye de se tuer. « Je
+fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je
+continuai à vivre pour vendre des pommes… » Il
+fut ensuite garde-barrière et puis débitant de
+kvass dans les rues. Un bon hasard le mit en
+rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt,
+dirigea ses lectures, organisa son instruction.
+Mais son humeur inquiète le rejeta dans
+la vie errante ; il arpenta la Russie en tous sens
+et fit tous les métiers, y compris désormais celui
+d’homme de lettres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il débuta par une courte nouvelle, <i>Makar Tchoudra</i>,
+qui fut publiée par un journal de province.
+C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai dire,
+par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne.
+Le sujet rappelle un peu trop certaines fictions
+chères aux romantiques. La scène se passe dans
+un campement de tziganes. Les personnages, par
+leurs gestes, leurs discours, la manière dont ils
+se drapent dans une perpétuelle attitude d’orgueil,
+manquent parfois de naturel. Évidemment,
+le jeune auteur s’est appliqué à faire de la littérature.
+Il a dramatisé de son mieux une histoire
+d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins,
+on trouve déjà dans ce récit quelques-unes
+des particularités de Gorki, la passion de
+la vie libre, l’amour enivré de la musique et de
+la nature ; et les traits de caractère les plus profonds
+de ces tziganes un peu conventionnels sont
+empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la
+réalité.</p>
+
+<p>Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit,
+à cette époque, la connaissance de l’écrivain
+Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt une
+nouvelle, <i>Tchelkache</i>, dont le succès fut retentissant.
+Gorki s’est débarrassé désormais de tout
+poncif ; il a rejeté les esthétiques traditionnelles,
+et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture,
+il ne s’efforce que de traduire franchement,
+directement, sa vision propre de la vie.
+Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de
+vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires,
+c’est le poème du vagabondage qu’il
+a écrit.</p>
+
+<p>Son genre de prédilection est la nouvelle. Il
+en a composé, depuis sept ans, une trentaine,
+qui tiennent en trois volumes et, par leur expressive
+brièveté, rappellent parfois la manière de
+Maupassant.</p>
+
+<p>Le scénario en est extrêmement simple. Souvent,
+il n’y a que deux personnages : un vieux
+mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers,
+un vagabond et un juif, un garçon boulanger et
+son aide, deux compagnons de misère.</p>
+
+<p>L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement
+d’une intrigue savante. Ce ne sont
+là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux
+de biographies depuis une date jusqu’à
+une autre, sans que les limites en soient celles
+d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus
+artificiellement combiné que ne le sont les événements
+de l’existence réelle.</p>
+
+<p>Un jeune paysan a quitté le village pour trouver
+du travail. Dans un port, il rencontre un
+vagabond d’une particulière énergie, qui l’effraie,
+le fascine et finit par l’embaucher : il s’agit d’une
+expédition mystérieuse dont il lui promet grand
+profit. Tchelkache l’emmène, de nuit, sur une
+barque, — pour un vol. Il faut passer sous le
+feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après
+mille dangers, la proie est enlevée et bientôt
+transformée en or. Tant de richesses éblouissent
+le paysan. Dans son esprit obscur, des images
+de vie aisée surgissent, le troublent et le tentent.
+Mal satisfait de la généreuse paye que Tchelkache
+lui donne, il essaye de l’assassiner et lui
+dérobe sa bourse. Puis, tourmenté de remords et
+craignant que le prix du sang et du vol ne lui porte
+malheur, il revient à l’homme qu’il a presque
+assommé, s’humilie et propose de lui restituer
+l’argent. Mais Tchelkache le méprise, lui jette
+à la face la somme tant convoitée et, comme
+suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.</p>
+
+<p>Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki ; celle-ci
+n’est pas moins simple.</p>
+
+<p>Artème, un vagabond venu on ne sait d’où,
+est l’idole de toutes les femmes du port et la bête
+noire de tous les hommes. Sa beauté et sa force
+le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais,
+un soir, ses ennemis l’attirent dans un traquenard,
+le frappent et le laissent pour mort. Un
+pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt.
+Artème, touché de reconnaissance, déclare à
+son sauveur que dès lors il le protégera, lui parlera
+devant tous et le reconnaîtra pour son ami.
+Une ère nouvelle de paix et de sécurité commence
+pour le malheureux. Mais cela ne dure guère.
+Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il
+est à bout de son dévouement, que cette amitié
+forcée lui pèse et l’accable ; la vie ancienne reprend
+pour les deux hommes, toute d’indépendance
+vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour
+Caïn.</p>
+
+<p>Comme on le voit, il n’y a guère d’événements
+dans ces récits, la peinture des caractères
+y est tout. Les personnages s’y manifestent tout
+entiers par les plus simples de leurs actes, de
+leurs gestes, de leurs paroles.</p>
+
+<p>Le style, malgré des négligences et des imperfections,
+est merveilleusement adapté au sujet ;
+très vigoureux, mais souple, il se diversifie suivant
+l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse
+et toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique
+et riche en couleurs, arrive presque au lyrisme.
+Il étonne par son inégalité, suivant dans ses
+alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent
+diffus et long dans le calme et se relève
+soudain comme fouetté par une émotion forte.
+Il s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie.
+La phrase manque un peu de préméditation ;
+on la sent improvisée, mais toute chaude
+aussi de la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de
+clichés, de locutions mortes. Tout cela est neuf,
+révélateur et frémissant de sensation vive.</p>
+
+<p>C’est une des choses qui charment le plus
+chez Gorki que cette absence des procédés littéraires
+connus. Les habiletés courantes, les méthodes
+usées, tous les trucs en désuétude,
+n’avaient pas leur emploi dans cette œuvre ingénue
+où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même
+et de la réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à
+faire effort pour se distinguer de ses prédécesseurs
+et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit, mais
+c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante
+audace.</p>
+
+<p>Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les
+paysages de terre ou de mer qu’il décrit, il les
+a observés au cours de son existence aventureuse.
+A chaque détail de ce décor se rattache
+pour lui quelque souvenir de détresse ou de
+souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces
+vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés
+ou haïs. Aussi l’œuvre est-elle toute palpitante
+de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y
+songer. En même temps, il sait se détacher de
+son œuvre ; les personnages qu’il y introduit
+vivent de leur vie propre, indépendante de la
+sienne, avec leur caractère particulier, leur manière
+à eux de réagir contre la commune misère.
+Nul écrivain n’eut davantage le don de
+l’objectivité, tout en se mêlant intimement à son
+œuvre.</p>
+
+<p>S’il a pu résoudre ce problème d’une création
+à la fois impersonnelle et passionnée, c’est qu’il
+n’y a pas eu dans son existence deux époques
+successives pendant lesquelles il aurait d’abord
+agi, puis se serait souvenu : ce dédoublement a
+été chez lui perpétuel.</p>
+
+<p>Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de
+frappante vérité. Il ne les idéalise pas ; la sympathie
+que lui inspirent leur force, leur courage et
+leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule
+ni leurs défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie,
+leur vantardise. Il est sans complaisance
+pour eux et les juge avec clairvoyance. Il
+peint la réalité, mais sans en exagérer non plus
+la laideur. Il n’évite pas les scènes pénibles ou
+grossières ; mais dans les passages même les
+plus cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a
+la certitude qu’il veut seulement être véridique,
+et non émouvoir par des moyens faciles. Simplement
+il constate que les choses sont telles,
+et qu’on n’y peut rien faire, et que cela dépend
+de lois immuables. Aussi toutes ces tristesses,
+jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme
+la vie même. Gorki n’aperçoit en ses personnages
+qu’un spectacle naturel : il a vu la passion les
+secouer ainsi que le vent soulève les flots et le
+rire passer sur leurs âmes ainsi que le soleil
+perce à travers les nuages. Il est, dans la meilleure
+acception du terme, et sans effort, un réaliste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’introduction des vagabonds dans la littérature
+est la grande innovation de Gorki. Les
+écrivains russes s’étaient intéressés d’abord aux
+classes cultivées de la société ; puis ils étaient
+allés jusqu’au moujik. La « littérature du moujik »
+prit une importance sociale. Elle eut une
+influence politique et ne fut pas étrangère à
+l’abolition du servage. Elle démontra la valeur
+de toute une classe vivace et puissante dont on
+devait tenir compte. Cependant une caste était
+restée dans l’ombre, celle des vagabonds, caste
+étrange, hétérogène, disséminée, mais nombreuse
+et nettement caractérisée. Elle se recrute,
+il est vrai, dans toutes les classes, celle des
+nobles, des marchands, des paysans ou du clergé,
+mais, à partir du moment où le déclassé vient
+grossir la grande famille éparse des vagabonds,
+sans cesse en quête d’un gagne-pain et prête à
+faire tous les métiers, il constitue avec ses frères
+nouveaux une unité réelle, non seulement par
+l’identité de la situation matérielle, mais par une
+commune forme d’esprit que l’on peut définir.
+Ces gens-là sont évidemment très difficiles à
+étudier ; ils n’écrivent pas, ils parlent peu, ce
+qu’ils disent est élémentaire bien que leur pensée
+soit compliquée. Pour les comprendre, il
+fallait avoir vécu longuement avec eux, avoir été
+des leurs assez intimement pour qu’ils ne pussent
+se dissimuler ; et pour les peindre il fallait être
+doué d’une singulière puissance d’expression.
+Cette tâche si difficile a trouvé en Gorki son ouvrier
+spécial ; les circonstances de sa vie et son
+génie propre l’y destinaient.</p>
+
+<p>La diversité est merveilleuse parmi ces vagabonds
+semblables de misère. On retrouve en
+eux, malgré la banqueroute de leur passé, des
+signes pittoresques de leur origine. Anciens soldats,
+anciens étudiants, typographes, cordonniers,
+artisans divers, maîtres d’école, diacres
+ou nobles, paysans, ils ont gardé quelque chose
+de leur classe où de leur profession. A leur
+façon de porter leurs guenilles, à leurs chants
+de haleurs, de viveurs ou d’hommes d’église, à
+leurs vantardises, à toute leur attitude, on les
+reconnaît pour ce qu’ils furent. L’un évoque
+avec fatuité le temps où il brillait comme écuyer
+dans un cirque, l’autre se plaît à rappeler qu’il
+étudia jadis à l’Université de Moscou. « Mais
+qu’est-ce que cela nous fait qu’il ait été jamais
+étudiant, agent de police ou voleur ? C’est son
+affaire, voilà tout. » L’essentiel, en effet, est
+qu’ils ont faim ensemble et qu’ils éprouvent
+ensemble les mêmes rancunes.</p>
+
+<p>Aristide Kouvalda, ancien capitaine, après
+des déchéances multiples, est provisoirement le
+patron d’un asile de nuit qu’il vient d’installer
+dans un faubourg « à l’intention des gens dont
+la ville ne veut plus parce qu’ils sont ivrognes
+ou pour quelque autre raison aussi valable ».
+Il n’écorche pas ses hôtes, ne leur prenant que
+deux copeks la nuit ; ils sont pour lui des compagnons
+de misère autant que des clients. Il
+plaisante et boit avec eux, mais cette familiarité
+ne l’empêche pas de mener la bande tambour
+battant. Il sait reprendre, dès qu’il le faut, ses
+habitudes de commandement. On l’appelle le
+capitaine ; il a gardé sa casquette militaire,
+dont la visière, d’ailleurs, s’est détachée : c’est
+tout ce qui lui reste de son grade, mais son
+prestige dure. Il traite les gens avec rudesse et
+les malmène avec bonhomie. « Si tu as l’habitude
+de manger tous les jours, voici en face un
+cabaret. Mais il vaut mieux que tu perdes cette
+fâcheuse manie. Tu n’es pas un monsieur, que
+diable ! alors, pourquoi manger ? Mange-toi toi-même,
+vaurien ! » Il s’institue leur conseiller et
+tâche de les faire profiter de son expérience :
+« Arrange-toi pour avoir un bon pantalon. Ainsi,
+tu iras loin, marche ! Tant que j’eus, moi aussi,
+un pantalon convenable, je jouai à la ville le
+rôle d’un honnête homme ; mais quand mon
+pantalon s’en est allé, je m’en suis allé, moi
+aussi, dans l’opinion du monde. »</p>
+
+<p>Bien différent, plutôt humble, plein de douceur
+et de bonté dans son abaissement, est cet
+étrange bonhomme que les gamins appellent
+familièrement Philippe. Il avait été professeur,
+et, à la suite d’une histoire, s’était fait chasser
+de son collège. Il avait essayé ensuite de tous les
+métiers et finalement était tombé dans l’ivrognerie.
+Mais il subsistait en lui une sorte de
+touchante affection pour les enfants. Au lieu de
+dépenser tout son argent en eau-de-vie, il en
+réservait de quoi leur acheter du pain, des œufs,
+des pommes et des noix ; il leur faisait ces petits
+cadeaux en silence et avec humilité, comme
+s’il craignait que ses paroles d’être avili les
+salissent ou leur fissent du mal.</p>
+
+<p>Le diacre Tarass, interdit pour débauche et
+pour ivrognerie, transformé maintenant en vagabond,
+a conservé, à travers tout, l’ineffaçable
+empreinte de son état ecclésiastique. Il est pour
+le moment scieur de planches sur la rivière. Il
+danse admirablement, il conte encore mieux, et
+les récits qu’il fait sont de sa fabrication. Il
+emploie le langage le plus cynique ; mais ses
+héros habituels sont les saints du paradis, des
+rois, des généraux et des prêtres. L’auditoire le
+plus blasé crache de dégoût tout en écoutant
+avidement les histoires salement fantastiques
+qu’il débite, l’œil mi-clos et le visage impassible…
+L’imagination de cet homme, nourrie de
+pieuses légendes, déborde en facéties grossières
+d’une incroyable abondance ; il pouvait inventer
+du matin jusqu’au soir et jamais il ne se répétait.</p>
+
+<p>Parmi les vagabonds, Gorki représente, comme
+particulièrement avilis et dénués de tout sentiment
+moral, ceux de ses personnages qui proviennent
+d’une classe sociale plus élevée. Ils
+n’ont pas été lancés dans le vagabondage par un
+instinct de liberté, mais plutôt c’est leur paresse,
+leur lâcheté qui les a rendus incapables de se
+faire une vie régulière. Ils sont volontiers fainéants
+et sans scrupules, ne se risquent pas
+aux métiers durs ni aux entreprises dangereuses,
+et préfèrent utiliser, par exemple, leurs charmes
+physiques ou leur adresse, pour exploiter avec
+profit les passions ou les ignorances des gens
+qu’ils rencontrent. Gorki les méprise et, si son
+fatalisme l’empêche de s’emporter contre eux,
+du moins il ne perd pas une occasion, dans les
+récits où ces déclassés interviennent, de les dissocier
+des vrais vagabonds de nature. Son antipathie
+à leur égard se révèle par mille détails, par
+la manière dont il les traite, les actes qu’il leur
+attribue. Dans <i>la Steppe</i>, trois vagabonds vont
+de compagnie, réunis momentanément par la
+nécessité. Un meurtre est commis. Par qui ? par
+le seul des trois qui ait reçu quelque éducation
+libérale, un ancien étudiant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bien que, pour une bonne part, les vagabonds
+se recrutent parmi les paysans, il y a évidemment
+entre ces deux classes une opposition radicale
+et une hostilité naturelle. Le vagabond méprise
+ces gens rangés, qui vivent misérablement
+de ce qu’ils possèdent : « Je ne les aime
+pas, dit Serejka, ce sont des drôles ; on leur
+donne du pain et tout. Ils ont une municipalité
+qui fait tout pour eux. Ils ont de la terre et du
+bétail. J’ai été cocher d’un médecin de campagne ;
+alors je les ai vus, les paysans. Puis, je
+fus longtemps chemineau. Quand j’arrivais dans
+un village et que je demandais du pain : « Hé là !
+qu’es-tu ? que fais-tu ? donne ton passeport. »
+On m’a battu plus d’une fois ; tantôt parce qu’on
+me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt
+sans raison aucune. On m’a mis en prison… Ils
+gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien
+qu’ils aient une attache à la terre. Et une
+municipalité ! — Qu’est-ce que la municipalité ?
+demande Malva. — La municipalité ? Que le
+diable l’emporte, si je le sais. C’est fait pour les
+paysans, c’est leur conseil, laisse ça ! » Le vagabond
+n’aurait pu s’accommoder à cette existence
+étroite ; mais aux heures d’ennui et de
+découragement, il pense pourtant avec un peu
+d’amertume et de respect à ce calme, à cette
+sécurité. Dans les hasards d’une entreprise trop
+dangereuse, le souvenir de la vie au village
+s’idéalise. Les tristesses s’en atténuent, et la
+douceur de posséder un gîte sûr sourit au misérable :
+« Tu as ta maison, elle ne vaut pas cher,
+mais elle est à toi. Tu as ta terre, il n’y en a
+qu’une poignée, mais elle est à toi. Tu as ta
+poule, ton œuf, ta pomme, tu es roi sur ton
+bien ! »</p>
+
+<p>Il affecte alors plus que jamais de haïr ces
+« mangeurs de terre », trop bêtes ou trop mesquins
+pour risquer l’aventure, et, s’il déteste les
+paysans, c’est qu’ils lui sont un reproche constant
+de sa folie. Il suffit d’une audace heureuse
+pour que l’ivresse de la liberté le rejette dans
+l’orgueil de son indépendance.</p>
+
+<p>Les paysans, de leur côté, abominent le vagabond
+parce qu’ils le redoutent, peut-être aussi
+parce qu’il les tente. Mais surtout cette vie au
+jour le jour, sans principes et sans domicile, ne
+peut que révolter leur instinct conservateur. Et
+si quelques-uns abandonnent leur isba pour la
+grand’route et vont grossir la bande des va-nu-pieds
+sans feu ni lieu, c’est que l’état économique
+et social de la campagne russe les y oblige.
+La terre ne produit pas assez : dans certaines
+régions, le sol manque, le développement de la
+population nécessite trop de morcellements, et
+puis on travaille mal. Le moujik est ignorant,
+il a peur de toute innovation, et le capital lui
+ferait défaut pour lui permettre d’améliorer son
+outillage, même s’il se défaisait de la méfiance
+que lui inspirent les progrès de la culture moderne.
+Il y a de très fréquentes famines ; dans
+certaines régions, même, elles semblent s’installer
+d’une manière chronique : chaque année,
+on signale, sur quelque point du territoire, des
+gouvernements entiers frappés de disette. Enfin,
+les impôts sont écrasants.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, voici ce qui se produit.
+Les hommes valides ne restent aux champs que
+le temps indispensable aux travaux de labourage,
+d’ensemencement et de moisson, que la brièveté
+du printemps et de l’été dans la plus grande
+partie de la Russie oblige à faire très vite. Aussitôt
+après la récolte, ils s’en vont chercher un
+emploi dans les villes, comme cochers, dans les
+usines, dans les ports, comme haleurs ou débardeurs.
+Ainsi se forme une sorte de population
+mobile de demi-vagabonds qui n’ont plus qu’une
+attache incertaine à l’isba familiale. Il arrive
+fréquemment que dans leurs migrations ils
+oublient la famille absente et le village déserté.
+Les villes sont pleines de tentations. Avec leurs
+compagnons de hasard ils prennent de nouvelles
+habitudes, plutôt relâchées, rapidement destructives
+de tout ce qui constituait naguère leur vie
+organisée. Entre le paysan migrateur et le vagabond,
+la transition est facile et naturelle.</p>
+
+<p>Dans une de ses nouvelles, <i>Malva</i>, Gorki nous
+offre deux types caractéristiques de paysans qui
+deviennent des vagabonds insensiblement, sans
+presque s’en douter, par la force des choses.
+L’un d’eux est Vassili. Quand il quitta le village,
+il avait bien l’intention d’y revenir. Il s’en allait
+gagner un peu d’argent pour ses enfants et pour
+sa femme. Il trouva à s’employer dans une pêcherie ;
+la vie était facile, les camarades joyeux
+garçons, ivrognes et débraillés. Une femme
+passa par là dont il s’éprit. Il resta. Il envoyait
+d’abord de petites sommes aux siens. Ensuite,
+dans son souvenir, le village devint une chose
+plus lointaine, plus indifférente, moins réelle. Il
+se déshabitua d’y penser. Son fils Iakov vint
+pour le chercher et pour se procurer, lui aussi,
+du travail pendant une saison. Il avait bien une
+âme de paysan, celui-là. Un jour, devant la mer
+immense, il s’écrie : « Si tout cela était de la
+terre, de la terre noire, et si l’on pouvait la
+labourer ! » Puis il est saisi comme les autres
+par l’attrait de la vie facile et libre, son cœur se
+désaffectionne peu à peu ; on sent qu’il se déracine
+et que jamais Iakov ne retournera maintenant
+au village.</p>
+
+<p>Même une fois qu’il s’est joint aux vagabonds,
+le paysan se reconnaît parmi ses compagnons.
+Des souvenirs lui restent du village et des
+champs… Quand Tiapa, pauvre diable à moitié
+difforme, qui gagne son pain à ramasser de vieux
+chiffons, voit un ami lire le journal, il tend sa
+main crochue et dit : « Donne. — Pourquoi ? — Donne,
+peut-être y parle-t-on de nous. — De
+qui ? — Du village ! » On se moque de lui, on
+lui jette le journal. Il le prend et lit que dans
+tel hameau la grêle a gâté les moissons, que dans
+un autre trente masures ont brûlé, que dans un
+troisième une femme a empoisonné toute une
+famille ; en un mot, tout ce qu’on a l’habitude
+d’écrire au sujet de la campagne et qui la représente
+comme uniquement malheureuse, bête et
+méchante. Tiapa lit tout cela et mugit sourdement,
+exprimant, par ce bruit, de la pitié et du
+plaisir…</p>
+
+<p>Tels sont ces va-nu-pieds, anciens moujiks
+déserteurs du village, et qui, tout en le reniant,
+se le rappellent encore, soit pour le regretter,
+soit pour le maudire, les deux peut-être suivant
+l’heure, mais sans esprit de retour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce ne sont pas seulement des circonstances
+matérielles, des catastrophes ou des échecs
+divers qui, rejetant les individus hors de leurs
+classes originelles, font les vagabonds. Il y a
+quelque chose d’autre, de plus essentiel et de
+plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui
+est proprement l’état d’âme vagabond. Certains
+naissent avec des âmes de vagabonds comme
+d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de
+fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a
+l’ennui. C’est l’ennui qui les empêche de demeurer
+nulle part, d’être nulle part établis à poste
+fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche,
+sans cesse déçue mais acharnée, de la place où
+ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent
+qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir
+quêtée : or, ils savent bien que cette espérance
+est chimérique, ils n’ont pas cette espérance ; ils
+ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils
+cherchaient, parce qu’il faut bien tromper un
+insatiable instinct qui n’est pas moins impérieux
+pour se sentir vain.</p>
+
+<p>L’immense Russie souffre de l’ennui, et de
+cette maladie Gorki a noté les manifestations
+multiples et douloureuses avec une remarquable
+clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux,
+spleen chronique, qui pénètre jusque
+dans les masses profondes de la population,
+atteint les forces vitales des plus humbles, des
+plus besogneux.</p>
+
+<p>L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation
+subtile et de la fatigue du luxe ; toutes les
+créatures humaines, en proie au mal de vivre,
+sont soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est
+vrai, en favorise l’éclosion, tandis que l’activité
+distrait l’homme de lui-même. Mais le désœuvrement
+est grand en Russie, et jusque dans le
+peuple. A la campagne, on a bien des jours de
+chômage : beaucoup de saints à célébrer, des
+anniversaires impériaux à observer, des fêtes de
+village longues et ruineuses interrompent fréquemment
+le travail. En outre, des hivers de
+huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre
+ressource que de se terrer dans son gîte sans
+lumière, lui donnent des loisirs forcés, des loisirs
+d’ennui.</p>
+
+<p>Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est
+pas de nature à l’égayer : d’immenses plaines,
+aussi monotones sous la verdure d’été que sous
+la neige, à peine éveillées de quelque gaieté
+dans le bref printemps, et longues, indéfinies,
+sans horizons nets, sans lignes précises, sans
+ornements qui amusent le regard par leur fantaisie,
+et désespérantes d’uniformité.</p>
+
+<p>Il faut noter enfin que la dureté du climat, les
+soudaines arrivées de neige, les alternatives de
+sécheresse et de pluies continues mettent le travailleur
+du sol dans un état de perpétuelle incertitude.
+Il est en butte à des hasards contre
+lesquels son activité ne ferait rien. Il tombe dans
+l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs,
+dans tous les détails de la vie russe. Tout est
+organisé comme si quelque chose d’implacable
+et de nécessaire dominait les forces humaines
+et devait les dominer : aux fatalités naturelles
+s’ajoutent les dures lois sociales qui augmentent
+le vague sentiment de l’oppression. Comme si
+tout mouvement devait être limité par un obstacle,
+on n’essaye pas de lutter, on se soumet.
+Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment
+accepté de non-résistance. Pour
+le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.</p>
+
+<p>Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus
+aiguë la souffrance d’une douloureuse inadaptation
+à la vie : « Je suis un être à côté de
+la vie, dit l’un d’eux. Et pas seulement moi,
+mais bien d’autres. Nous sommes des gens à
+part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie…
+Qui est fautif envers nous ? C’est nous-mêmes
+qui sommes fautifs envers la vie, parce que
+nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères
+nous ont enfantés dans une mauvaise heure,
+voilà tout. » Cette conviction est réfléchie : elle
+vient de la constatation froide d’un désaccord
+entre toute règle sociale et les velléités inquiètes
+des individus. Elle peut aboutir à une tristesse
+résignée ou au désespoir chez les plus simples,
+qui n’ont pas une suffisante énergie pour s’accepter
+eux-mêmes avec confiance tels qu’ils sont.
+Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils
+tirent gloire de sentir leur inaptitude à la vie,
+parce qu’au lieu de s’en croire responsables ils
+en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se
+déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent
+la vie incapable de les contenir : « La
+vie est étroite et je suis large ! » Ils raisonnent
+ainsi : « Il y a ici-bas une catégorie de gens qui
+sont nés probablement du Juif Errant. Leur originalité
+consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais
+trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont
+une démangeaison de quelque chose de neuf…
+Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis mesquins :
+parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon
+à leur goût, ils sont malheureux. Ceux
+qui sont grands ne trouvent d’apaisement en
+rien, ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni
+dans les honneurs… On n’aime pas ces gens-là :
+ils sont arrogants et difficiles à vivre. »
+D’autres encore, par une sorte de défi, en
+viennent à considérer leur sort comme un spectacle
+singulier, presque comique, et plaisant
+même dans sa tristesse. Ils en rient et, comme à
+plaisir, ils en perfectionnent encore l’incohérence ;
+cela leur devient un jeu sinistre et spirituel,
+une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.</p>
+
+<p>Un des personnages de Gorki offre un bon
+échantillon de ces humoristes. C’est Semka,
+grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été
+jardinier et qui, par un caprice du sort, est devenu
+principalement ivrogne. Il a le mot pour
+rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades,
+des surnoms pittoresques. Dans les pires
+moments de détresse et de labeur, il a des manières
+d’envisager la destinée, à moitié graves,
+à moitié narquoises. Et c’est le plus souvent aux
+dépens de sa propre misère qu’il exerce son ironie.
+Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à
+curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête
+et, comparant cette besogne particulière à l’universelle
+activité du Cosmos, entre dans un doute
+profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y
+avoir à nettoyer cet endroit malpropre. Il se
+croit fait pour de plus beaux destins ; aussi
+raille-t-il avec amertume l’erreur du sort :
+« Creuser un trou… mais pourquoi ? Pour les
+eaux sales ? Comme si l’on ne pouvait pas les
+verser simplement dans la cour. Ça sentirait
+mauvais ? On dit ça par désœuvrement. Jette,
+par exemple, un concombre salé. Pourquoi sentirait-il,
+s’il est petit ? Il restera un jour, et puis
+plus rien : il aura pourri. Voilà ! Tandis que,
+si on jetait un homme mort au soleil, effectivement
+ça sentirait. Parce que ça c’est une grande
+horreur !… » Ainsi le rêve et la philosophie se
+mêlent chez lui à la brutalité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette complexité de caractère, dont on a peine à
+noter toutes les nuances, provient, chez ces
+hommes incultes, d’une indéfinissable inquiétude.
+Ils sont infiniment peu dogmatiques ; on
+ne peut même pas dire qu’ils recherchent une
+certitude ; ils semblent plutôt des esprits où les
+idées jouent indéfiniment sans se préciser ni
+se fixer. Nulle part, peut-être, ailleurs qu’en
+Russie, l’homme n’est aussi tourmenté par son
+âme. Il est en proie à des chimères troublantes
+qu’il ne réussit pas à écarter. Sa vie n’est pas
+exigeante : du pain, un peu de tabac et d’eau-de-vie,
+un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué ;
+mais il a besoin de nourriture divine : « Ce
+n’est pas de pain seul que vivra l’homme. » Et
+le malaise de son esprit se transforme aisément
+en mysticisme.</p>
+
+<p>La Russie entière est sillonnée de troupes de
+pèlerins, qui cheminent vers les villes saintes,
+Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou
+Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe
+souvent toute une vie. Ou bien on se met en
+route subitement, sans autre soutien qu’une foi
+naïve et forte. On mendiera, on cherchera au
+hasard le pain nécessaire, on ne sentira pas la
+fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on
+fera la longue route, heureux si l’on arrive en
+fin de compte à baiser un saint reliquaire. Le
+tourment religieux est si vif dans les villages
+que certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter ;
+ils prennent une voix onctueuse, émaillent
+leur langage de textes évangéliques, s’appliquent
+à des phrases rusées et doucereuses. Cet élément
+est le plus dangereux : « Il empoisonne la campagne,
+toujours affamée du divin ».</p>
+
+<p>Cette même inquiétude d’esprit se manifeste
+par un amour intense et presque maladif de la
+musique. La musique passe à chaque instant
+dans toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son
+émoi. Elle s’accorde avec toutes les nuances de
+la tristesse, et non seulement avec tels chagrins
+précis dont on sait les motifs, mais avec cette
+exaspération d’ennui, cette frénésie de l’âme
+que les mots trop définis, que les cris trop élémentaires
+ne rendraient pas, mais qui trouve
+dans la souplesse d’une mélodie son expression
+immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y
+épanche avec son désespoir… Trouble douloureux,
+agréable parfois comme peut l’être le vertige
+par son excès même, et qu’on goûte comme
+une exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement
+de la musique, on en souhaite passionnément
+le paroxysme quand une fois on est pris
+par sa fièvre affolante : et de loin on le redoute
+comme une douleur trop grande dont on sera
+secoué.</p>
+
+<p>Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a
+peur, s’il chante, de provoquer une rechute de
+son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre,
+l’angoisse dont elle le torturera ; il veut attendre,
+pour avoir recours à elle, que la crise se soit
+annoncée. « Je chante… mais cela me prend
+par moments, par périodes. Je commence à
+m’ennuyer et alors je chante. Et si je chante,
+je deviens triste… Ne me parle pas de cela, ne
+me tente pas. Et toi-même, chantes-tu ? Ah !
+quelle histoire ! Attends plutôt jusqu’à ce que j’y
+sois… Puis nous chanterons tous les deux. Ça
+va ? »</p>
+
+<p>La musique populaire russe est terrible pour
+l’âme alarmée. Presque toujours mélancolique,
+elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin
+de chaque strophe, une longue note déchirante.</p>
+
+<p>Des viveurs en fête naviguent un soir sur la
+Volga. Une femme va chanter ; dans cette prochaine
+explosion de la musique il y a quelque
+chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand
+elle chante, en effet, c’est à la fois beau, farouche,
+et frémissant, la lamentation d’une souffrance
+atroce du cœur, une plainte ardente, le râle
+d’un désespoir morne ; cela brûle et cela pleure,
+cela crie et se désole.</p>
+
+<p>Un des héros de Gorki, un meunier, surprend
+en lui-même les symptômes d’une insupportable
+détresse morale et cherche un remède à son
+ennui. Il rencontre un vagabond, ancien ouvrier
+de fabrique, mutilé des deux bras, qui se charge
+de lui procurer la sensation vive qu’il désire.
+C’est dans la salle étroite, enfumée, pleine de
+vapeurs d’alcool, d’un petit cabaret ; et voilà
+l’estropié qui commande aux camarades attablés :
+« Chantons ; il faut commencer par de
+la tristesse pour mettre l’âme au point, pour la
+rendre attentive… Il faut lui jeter comme amorce
+une chanson triste. Elle s’arrêtera : alors on
+peut lui jeter d’autres musiques ardentes, pour
+qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira ;
+alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut
+quelque chose et en même temps ne veut rien !
+La tristesse et la joie. Tout rayonnera de toutes
+les couleurs. » Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire,
+pâle d’émotion, commence d’une voix brisée.
+Il chante comme s’il sanglotait, comme s’il
+allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse,
+un profond contralto de femme, rêveur
+et accablé, surgit. La voix résonne, égale, désespérément
+tranquille, et à cause de cela plus
+émouvante encore. Puis une troisième voix,
+celle de l’estropié, se mêle aux deux premières,
+haute, souple, tremblante, comme un écho des
+autres voix, comme une ombre gémissante,
+prononçant les voyelles seules des mots. Et la
+voix de femme, basse, égale et épaisse, était
+semblable à une large bande de velours qui serpentait
+dans l’air avec, dessus, comme des fils
+d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de
+l’estropié… Les trois chanteurs chantaient, hypnotisés
+par leurs voix qui résonnaient tantôt
+lugubres et passionnées, tantôt semblables à
+une prière de repentir, tantôt tristes et douces
+comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies
+de désespoir ou d’angoisse comme toute belle
+chanson russe. Les sons pleuraient et voguaient,
+il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais ils renaissaient,
+ravivaient la note mourante, la soulevaient
+de nouveau dans l’air ; là elle se débattait,
+puis tombait. Le fausset de l’estropié soulignait
+cette agonie. Et la fille chantait et Kostia
+sanglotait, et on eût dit qu’il ne devait jamais y
+avoir de fin à cette chanson dolente et suppliante,
+récit de la recherche du bonheur par l’homme
+sans famille… « Frères, cria le meunier, c’est
+assez ! Au nom du Christ, c’est assez. Vous avez
+transpercé mon âme. C’est assez de tristesse !
+Vous avez touché mon cœur malade… C’est
+comme des charbons ardents en moi, ma tristesse !
+Que vais-je faire ? »</p>
+
+<p>Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute
+pantelante.</p>
+
+<p>Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur
+amour de la souffrance. Ils éprouvent comme
+une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés.
+Et non dans un esprit de mortification comme
+ces héros de Dostoïevski et de Tolstoï qui font
+de la souffrance une mystique religion de rachat :
+il y a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une
+sorte de défi passionné. Ils veulent souffrir pour
+souffrir et pour être forts contre la douleur. En
+outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et
+s’épient avec une curiosité maladive. Ils sont
+doués d’une singulière faculté d’analyse ; la manie
+du dédoublement atteint même parfois chez eux
+à la hantise. Ils s’interrogent et s’observent, et
+s’étonnent de se trouver tels. Sans doute, ils n’arrivent
+pas à se débrouiller dans la complication
+de leur sensibilité ; mais, s’ils n’aboutissent qu’à
+reconnaître l’essentielle obscurité de l’âme et
+tout l’inconscient dont elle est noyée, ils
+éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans
+cette richesse désordonnée d’eux-mêmes.</p>
+
+<p>Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense
+avidité de vivre, un insatiable désir de
+goûter toute la volupté, toute la souffrance
+même, puisqu’elle est une des formes de la vie.
+La torpeur seule est contraire à leur vœu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds
+sont très soucieux de l’arrangement moral de
+leur existence. Ils ont un code impérieux de
+maximes reliées entre elles par une idée profonde,
+auxquelles ils obéissent d’autant plus
+rigoureusement que ce sont les aspirations
+mêmes de leur âme qu’ils ont ainsi transformées
+en une doctrine de vie. Leur éthique se résume
+dans un individualisme radical et très conscient
+de lui-même. En vertu de cet individualisme, ils
+conçoivent comme le premier devoir le rejet
+de tout esclavage et de toute contrainte : ils
+rompent avec toute organisation sociale qui les
+entraverait, et le départ pour le vagabondage
+leur apparaît donc comme le premier acte logique
+d’une personnalité libre.</p>
+
+<p>Près d’une haie, au bord d’une route, dans la
+brume du petit jour, deux voix échangent des
+paroles d’adieu : « N’insiste plus, Motria, je ne
+resterai pas, il n’est pas en ma puissance de
+rester. Je partirai. — Et moi, que ferai-je sans
+toi ? — Eh ! Motria, plusieurs filles déjà m’ont
+aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont
+mariées. Il m’arrive parfois d’en rencontrer une ;
+je regarde, je n’en crois pas mes yeux : est-ce
+celle-là que j’ai caressée ? Aïe, aïe !… Non,
+Motria, ce n’est pas mon sort de me marier : je
+ne changerai ma destinée ni contre une femme,
+ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous
+une haie et c’est ainsi que je mourrai probablement.
+Je m’ennuie à la même place. — Et moi ? — Toi,
+je te laisserai ici, tu épouseras le veuf
+Tchekmariev : c’est un brave moujik. Moi, j’irai
+mon chemin, toi le tien, comme le voudra le
+sort. A quoi bon tant causer ? Embrasse-moi
+encore une fois, ma colombe. — Oh ! mon Kousia ! — Nous
+nous sommes rencontrés par amour,
+et maintenant il est temps de nous quitter avec
+amour. Tu dois vivre, et moi aussi. Il n’est pas
+juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci
+et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et
+toi, tu geins, petite sotte. Souviens-toi, plutôt ;
+était-ce doux, nos baisers ? Eh ! toi… »</p>
+
+<p>Un peu plus tard, il ajoute impérieusement :
+« Il ne faut pas discuter avec son âme ; quand
+on va contre soi-même, on est perdu. »</p>
+
+<p>Toute la morale des vagabonds tient dans cette
+maxime : Conforme ta vie à ton être, réalise
+toutes les puissances de ton individualité
+propre. Mais ils se perdent dans la diversité de
+leurs aspirations confuses : « Si j’avais pu savoir
+ce que je veux !… dit Malva. J’ai toujours envie
+de quelque chose. Je veux… quoi ? Je ne sais
+pas. Parfois, je voudrais sauter dans un bateau
+et aller sur la mer, loin, loin… Et, d’autres fois,
+j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies
+qui tourneraient, tourneraient devant moi.
+Je les regarderais et je rirais… Tantôt j’ai pitié
+de tout le monde et surtout de moi-même ; tantôt
+je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même…
+d’une mort horrible. Et je m’ennuie. »</p>
+
+<p>En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne
+distinguent pas nettement, ils éprouvent un
+pénible sentiment d’incertitude et de désarroi :
+« Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov,
+de la force, peut-être ? Non ! simplement
+quelque chose, et voilà tout… As-tu compris ? »</p>
+
+<p>Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie,
+plusieurs vont-ils jusqu’à rêver d’une impérieuse
+organisation qu’on leur imposerait, de lois qu’un
+homme très fort leur dicterait : car, à tout prix,
+« il faudrait dans la vie de l’ordre pour les
+actions… Nous sommes des êtres à part et nous
+n’appartenons à aucune série. Nous méritons un
+compte à part… des lois très sévères ! »</p>
+
+<p>Mais presque tous s’en tiennent à la partie
+négative de leur éthique, à la rébellion. Ils
+voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et
+ce qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de
+créer. Leur vanité s’exaspère à ce nihilisme forcené.
+Ils se croiront grands de s’être isolés et
+n’auront plus d’autre passion que de vivre
+incessamment au point de se sentir exaltés par la
+vie. « Vis et attends que la vie te brise, et quand
+la vie t’aura brisé, attends la mort. »</p>
+
+<p>Ils se posent vaillamment en face de la vie,
+avec la joie de la dompter et de la maîtriser. Ils
+ont passionnément confiance en eux-mêmes et,
+malgré tous les échecs, ils se savent des héros.
+Qu’ils arrivent ou non à réaliser la formule individuelle
+de leur être, ils ont conscience de dominer
+la vie par leur seule volonté d’être plus
+forts et plus hardis qu’elle. Ils ont la conviction
+d’être supérieurs aux maximes que d’autres
+ont faites pour leur usage propre ou bien
+acceptent par lâcheté. Ils méprisent les lois courantes
+et les violent avec désinvolture. A l’occasion
+ils voleront, pilleront, mentiront, se manifestant
+ainsi comme des hommes libres.</p>
+
+<p>Pauvres <i lang="de" xml:lang="de">Uebermenschen</i> dont toute l’ardeur
+réfractaire n’arrive qu’au vagabondage misérable !
+Jamais on n’a vu plus paradoxalement
+mêlés tant d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont
+si chétifs et si dénués de tout qu’en réalité, s’ils
+mentent et volent, c’est principalement pour ne
+pas mourir de faim. Ils transigent avec leur
+amour-propre ; ils sont obligés de mendier leur
+subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent
+et dont ils mettent toute leur ardeur à se différencier.
+Mais de ces avilissements ils ne s’aperçoivent
+ni ne veulent s’apercevoir : ils vivent
+dans une prodigieuse illusion, dont ils ne sont
+les dupes qu’à moitié, mais dont ils s’appliquent
+à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils
+mentent aux autres pour la vie de leur corps,
+mais pour la vie de leur âme ils se mentent à
+eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image
+d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse
+jusqu’à l’absurde. Au cours d’une épidémie
+redoutable qui sévit dans la ville, le
+cordonnier Orlov, infirmier de circonstance,
+trouve dans cette activité, qui bientôt le lassera,
+un merveilleux objet d’exaltation pour son
+ardeur : « Je sens en moi une puissance invincible.
+C’est-à-dire que si le choléra se transformait
+en un homme, un héros, en Ilia de Mourom<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
+lui-même, je me colletterais avec lui.
+Viens te battre à mort ! Tu es une force et moi,
+Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous
+l’emportera ?… Et je l’aurais étouffé, et je me
+serais couché dessus… Et il y aurait une croix
+dans la plaine et une inscription : <i>Ci-gît Orlov…
+qui a libéré la Russie du choléra.</i> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Héros légendaire du cycle épique de Kiev.</p>
+</div>
+<p>Soutenus par de telles imaginations, ils
+mettent leur arrogance à subir crânement le
+martyre de leur pauvre vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On ne doit pas confondre l’individualisme des
+vagabonds avec l’égoïsme. Leur conduite est
+exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque
+instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil.
+Ils ont dans la misère d’exquises gentillesses
+les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et
+de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes
+qu’elles se dissimulent sous des dehors
+plus farouches. Tel ce pauvre diable qui rencontre
+un jour dans une petite ville une fille
+perdue, presque une enfant, aussi misérable et
+affamée que lui. Ils volent ensemble un pain et
+le partagent. Elle réchauffe chastement son
+compagnon contre son corps, et tous deux se
+consolent par le récit commun de leur infortune,
+par de la sympathie, par de la pitié.</p>
+
+<p>Parfois des scrupules de conscience surgissent
+en eux si impérieusement qu’après avoir peiné
+longtemps et affronté de graves dangers pour
+faire un coup, ils renoncent au bénéfice de leur
+audace.</p>
+
+<p>Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines
+circonstances, une valeur presque héroïque.
+Deux misérables, qui se sont associés
+pour s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite,
+dérobent un cheval, une rosse désolante dont ils
+ne pourront que vendre la peau. C’est leur dernière
+ressource ; après cela, plus rien. L’un d’eux
+est poitrinaire et presque agonisant. Mais bientôt
+la pensée du paysan qu’ils ont privé de son
+cheval le hante et lui devient insupportable
+comme un remords. Il hésite, il craint que la
+restitution qu’il voudrait faire n’afflige son camarade.
+Finalement, tous deux se décident : ils n’ont
+pas le cœur de profiter de leur vol, et le poitrinaire
+meurt autant de faim que de son mal.</p>
+
+<p>Les sentiments de douceur et de compassion
+s’unissent en ces vagabonds aux pires instincts
+de violence et peuvent triompher de leurs passions
+brutales. Ces accès de bonté simple et de
+tendresse ingénue sont alors, chez ces forcenés,
+d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer
+un homme : du même coup il se vengera et
+s’enrichira, car la victime qu’il a choisie est
+riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation,
+il guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit
+une fillette qui se lamente et veut se noyer,
+ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à
+elle parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche
+d’elle, la questionne et s’efforce de la consoler.
+Il est heureux quand enfin elle sourit. Il oublie
+son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que
+de reconduire à ses parents la petite amoureuse.
+Et quand celle-ci lui propose alors en reconnaissance
+quelque argent, il refuse par un obscur
+désir de ne pas gâter la beauté de ce souvenir
+unique. Cela ne l’empêchera pas de se colleter,
+tout de suite après, avec un <i>dvornik</i> et de finir
+la nuit au poste, mais il aura conservé intacte
+l’image d’une aventure charmante.</p>
+
+<p>Ils ont des générosités et des dévouements
+singuliers qui, par leur imprévu, leur excès
+même les feraient prendre pour « d’inconscients
+chrétiens », si l’on ne s’apercevait aussi qu’ils
+se gardent jalousement dans une volontaire
+affirmation d’individualisme. Konovalov a rencontré
+dans une maison de débauche une fille
+qui lui a paru jeune, fraîche et tombée là par
+malchance. Il a quitté presque aussitôt la ville
+où elle était ; Capa ne lui a laissé ni regret sentimental,
+ni voluptueux souvenir. Mais il lui a
+promis, dans un moment d’attendrissement, de
+la tirer de son bouge. Il lui envoie de l’argent,
+le peu d’argent qu’il gagne à grand’peine,
+espaçant ses générosités quand il se grise trop,
+et puis se remettant à la tâche, se reprochant
+cette interruption de son œuvre de rachat. Il veut
+faire une chose belle en relevant une fille au
+niveau d’une créature humaine. Il ne réfléchit
+pas davantage. Mais Capa s’est figuré que, si
+Konovalov la libérait, c’était pour l’épouser.
+Elle débarque donc un beau jour chez son ami,
+et, pleine de confiance, se présente à lui comme
+la fiancée attendue. C’est une étrange révélation
+pour Konovalov. Cette tournure imprévue que
+prennent les choses le contrarie extrêmement et
+le révolte. On empiète sur sa liberté. « Voilà
+Capa, ce qu’elle a imaginé : — Je veux vivre avec
+toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle,
+être ton chien… — C’est tout à fait saugrenu !…
+Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es
+qu’une sotte ; pense, comment pourrais-tu vivre
+avec moi ? Primo, je suis un ivrogne ; secundo, je
+n’ai pas de foyer ; tertio, je suis un vagabond et ne
+peux tenir en place… et encore bien d’autres
+choses ! » Capa, déchue de son rêve d’installation,
+retourne à sa mauvaise vie. Konovalov le
+sait, il le regrette, il lui aurait plu que sa bonne
+intention réussît, mais il a le sentiment absolu
+que cela ne dépend pas de lui : l’idée de payer
+de sa liberté ne saurait lui venir… Son argent,
+son travail, tant qu’on voudra, mais la personne
+même de Konovalov, jamais. Sa philosophie
+n’aboutit pas au sacrifice de soi. C’est à chacun
+de faire sa vie, nulle individualité n’a le droit
+d’absorber les autres. Le devoir de charité compatissante
+est limité par le devoir de défense personnelle.</p>
+
+<p>Un autre vagabond, qui est sans doute Gorki
+lui-même, dans une de ses nouvelles, s’élève à
+un degré supérieur de charité. Il a trouvé dans
+un port une espèce d’être misérable que le sort
+a jeté là, trop fainéant pour travailler et trop
+bête pour retrouver son chemin vers les propriétés
+de son père, d’où l’ont chassé de louches
+aventures. Il n’attire pas la sympathie, il n’a
+rien pour séduire ou pour apitoyer. Mais Gorki
+se dévoue simplement parce que cela lui plaît.
+Il n’a plus d’autre but immédiat dans la vie que
+de servir cet inconnu. Celui-ci est paresseux :
+il travaillera pour lui ; celui-ci a un appétit
+féroce : il lui abandonnera sa part ; celui-ci
+devient chaque jour plus exigeant, plus brutal et
+plus capricieux : rien ne rebutera le bienfaiteur
+acharné, ni les injures, ni les mensonges, et,
+plus il reconnaîtra l’indignité de son obligé, plus
+il mettra d’entêtement à se sacrifier. Cela l’agace,
+le fatigue, lui devient odieux ; mais il s’exalte à
+la besogne, parce qu’il se sent volontaire en
+l’acceptant.</p>
+
+<p>Il se présente à nous dans cette nouvelle
+étrange comme un apôtre ou comme un martyr
+de la charité. Mais ce qui l’anime dans sa tâche,
+c’est le sentiment qu’il est extraordinaire en la
+revendiquant et se transforme, suivant son vœu,
+en une sorte d’<i lang="de" xml:lang="de">Uebermensch</i> du renoncement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Enfin, et c’est peut-être là l’explication dernière
+de tant de contrariétés et d’incohérences,
+toute cette philosophie et toute cette spontanéité
+ont chez ces vagabonds quelque chose d’enfantin.
+Ils se croient très blasés sur l’existence,
+mais leur humeur est primesautière et naïve ;
+leurs impressions ont une fraîcheur ingénue. Il
+y a presque toujours dans leur cynisme de la
+fanfaronnade ou de la timidité ; ils sont plus
+candides qu’ils ne le pensent.</p>
+
+<p>Ils aiment la nature comme des sauvages et
+comme des artistes ; ils la goûtent dans sa simplicité
+et dans son charme quotidien. Ils s’attendrissent
+de voir « un coin du ciel bleu qui les
+regarde avec, dessus, deux étoiles : l’une d’elles,
+grande, brille comme une émeraude ; l’autre,
+non loin d’elle, est à peine apparente… »</p>
+
+<p>Dans sa solitude muette, la nature leur est
+une meilleure confidente que les hommes. Ils
+la trouvent pareille à eux, libre et indéterminée ;
+ils lui prêtent leurs sentiments les plus divers,
+les plus tourmentés et même les plus mesquins.
+Les nuages qui traînent au ciel leur semblent
+las d’une fatigue analogue à la leur. La mer
+sourit, comme prise d’une gaieté sans cause et
+qu’ils connaissent bien, elle se moque, elle crie,
+elle se désespère, elle souffre d’un obscur émoi.
+Le vent a froid, il se heurte aux parois des
+murs avec un gémissement maladif. La steppe,
+aux fins de jours, s’alanguit de chaleur moite
+et s’endort.</p>
+
+<p>Quelquefois on dirait que la nature les taquine ;
+ils entrent en dispute avec elle, ils lui parlent
+et l’insultent… Émilian Pilaï trouve sa blague
+vide dans sa poche. Il s’irrite, prend la misérable
+loque, la retourne et l’examine, et la jette dans
+la mer. Une vague s’en empare, l’entraîne loin
+du bord, puis, « ayant vu ce qu’était le cadeau,
+la rapporte avec indignation sur le sable. — Tu
+n’en veux pas ? s’écrie avec rage Émilian ; tu la
+prendras quand même !… — Et, saisissant la
+pochette mouillée, il fourre une pierre dedans,
+prend son élan et la lance très loin dans l’eau. »</p>
+
+<p>Mais surtout la nature les charme par sa
+splendeur. Ils en épient les variations de couleur,
+ils s’amusent des spectacles qu’elle leur
+offre. « Konovalov aimait la nature d’un amour
+profond et muet, qu’il exprimait seulement par
+l’éclat doux de ses yeux. Et toujours, quand il
+était dans les champs ou sur la rivière, il entrait
+en une extase pacifique et caressante qui augmentait
+encore sa ressemblance avec un enfant. »</p>
+
+<p>Comme des enfants ou comme des artistes, on
+ne sait s’ils sont puérils ou raffinés. Les deux ensemble.
+Ils goûtent un plaisir quintessencié à se
+faire puérils au milieu des choses simples et naturelles.
+Konovalov et son ami, quand ils allaient
+se reposer dans les champs, allumaient un feu,
+bien que ce fût l’été, pour ajouter la joie de la
+flamme à la beauté du paysage.</p>
+
+<p>Ils sont de grands enfants prodigieux en qui
+s’agitent des forces fécondes. Ils sont une admirable
+puissance de rêve et d’action qui souffre
+du mal de ne pas savoir s’appliquer à la vie.</p>
+
+<p>Ils sont peut-être de l’avenir qui sommeille et
+qui par instants semble prêt à surgir. C’est ce
+que des critiques ont vu dans les écrits de Gorki.
+On a compris qu’en introduisant dans la littérature
+toute une classe sociale, il ne faisait pas
+seulement œuvre d’artiste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le succès de Gorki fut immense. Il n’est pas
+certain que cela ne doive pas nuire à son génie.
+Naïvement, dès qu’il se vit devenu littérateur,
+Gorki eut l’idée de faire honneur au titre qu’on
+lui décernait, et, sans renier ses vagabonds,
+voulut s’essayer pourtant à des sujets variés et
+plus relevés. Mais, s’il connaissait bien les vagabonds,
+il connaissait très peu les gens du monde.
+Les quelques nouvelles qu’il écrivit sur les
+classes supérieures de la société sont médiocres.
+On l’y trouve gêné, mal documenté ou trop
+récemment renseigné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Gorki, dans son désir d’élargir le champ de
+son art, a été mieux inspiré pour son roman de
+<i>Foma Gordeïev</i>. Nous ne sommes plus, il est
+vrai, chez ses va-nu-pieds ordinaires : la caste
+où il nous introduit, — celle des marchands de
+la Volga, — par la violence étrange des passions
+qui l’animent, par les coups de fortune qui la
+bouleversent et la rendent à la fois jouisseuse et
+incertaine de l’avenir, par l’excès de son intensité
+vitale, a des analogies avec les vagabonds
+qu’il avait jusqu’alors dépeints. C’est un monde
+singulier, très fermé, très autonome, qui a ses
+mœurs et ses habitudes, ses traditions et son
+orgueil, son langage à lui, ses préjugés spéciaux.
+Il a son aristocratie, fondée uniquement sur le
+succès, et sujette par suite à mille fluctuations ;
+il a ses déclassés et ses exploités. Ces riches
+marchands, établis sur les rives du fleuve, font
+le trafic de toutes les denrées dont la Volga est
+la route naturelle. Ils spéculent sur ces produits,
+ils en fixent le cours, les monopolisent, les lancent
+sur le marché, réalisant de fabuleux bénéfices
+ou se ruinant avec la même soudaineté. Ils
+ont l’instinct rapace et calculateur du grand
+homme d’affaires, mi-marchand et mi-forban.
+Aucun scrupule ne les gêne, mais une incessante
+préoccupation, la nécessité de combiner toujours
+des coups nouveaux, les entretient dans une
+fièvre perpétuelle. Ils sont hypocrites et astucieux,
+vivent ensemble en bonne intelligence,
+associés ou complices, et se trompent et se fraudent
+avec une singulière effronterie dans la
+duplicité. Ils mènent une vie ardente d’opiniâtre
+lutte et de fête effrénée. Ils travaillent et se soûlent ;
+ils ont de fastueuses installations et des
+mœurs barbares.</p>
+
+<p>Foma Gordeïev est le fils d’un de ces hommes
+indomptables qui sont sortis de rien et qui vers
+trente ans brassent des millions. Il a hérité de
+son père un caractère excessif, mais il n’a pas
+comme lui le don d’appliquer aux affaires son
+énergie démesurée. Il est beau, robuste, énorme,
+bien constitué pour la lutte, mais il y a en lui
+quelque chose d’indécis et de trouble. A vingt
+ans, Foma devient orphelin, et sa nature ardente,
+abandonnée à elle-même, se trouve plus que
+jamais désorientée dans la vie. Il tombe sous la
+tutelle de son parrain, type de marchand adroit,
+intrigant, qui affecte la bonhomie et, sous son
+air de rondeur plaisante, cache de vifs instincts
+de lucre et de vol. Foma ne peut souffrir la
+domination de cet homme. Dans la vie qu’on lui
+fait mener, il ne trouve rien à quoi se rattacher,
+il ne trouve rien surtout qui comble le vide
+immense de son âme. Il sent en lui-même quelque
+chose d’inemployé qui reste en souffrance.
+La recherche des richesses ne lui suffit pas ; son
+tuteur lui reproche avec colère et ironie de ne
+pas comprendre et de ne pas aimer l’argent. La
+débauche, dans laquelle il se jette avec frénésie,
+n’arrive pas à le distraire d’une sourde mélancolie
+qu’il ne se définit pas très nettement et qui
+provient de l’inadaptation de son âme à sa destinée.
+Il réfléchit, presque sans le vouloir et
+sans clairement se rendre compte d’un vague
+pessimisme dans lequel il s’enlize. Il conçoit que
+la vie a un sens profond qu’il ne peut pénétrer,
+il souffre de se gaspiller à des incertitudes douloureuses.</p>
+
+<p>L’idée lui vient soudainement que c’est la
+faute de sa fortune s’il est ainsi angoissé, parce
+qu’elle l’oppresse, parce qu’elle refrène toutes
+ses ardeurs d’indépendance. Dès lors elle lui est
+à charge ; il veut se débarrasser d’elle. Il propose
+à son parrain de la lui abandonner. Mais
+celui-ci, homme d’affaires ingénieux, a fait un
+autre plan pour s’emparer de cette richesse avec
+plus de sécurité. Il va tirer parti des bizarreries
+trop réelles de Foma et le faire passer pour fou.
+Par une manœuvre savante, il portera jusqu’à
+l’aliénation la singularité morale du jeune
+homme, afin de le rayer de l’existence et de
+devenir le possesseur naturel de ses biens.</p>
+
+<p>Foma lui-même, sans le savoir, facilite cette
+combinaison. Un jour qu’un riche marchand
+donne une grande fête pour l’inauguration d’un
+vapeur, le parrain est invité ; il persuade Foma
+de l’accompagner. C’est un banquet monstre sur
+le bateau, d’un luxe lourd, avec accompagnement
+d’orchestre et grosse joie débordante. Le
+parrain se lève, fait un discours gonflé de l’orgueil
+de la caste ; il en célèbre la grandeur,
+l’avenir et la puissance. Mais, à peine les acclamations
+qu’il a suscitées se calment-elles, que
+Foma lance un juron de rage, et, comme pour
+répondre à l’étonnement que cette sortie a provoqué,
+le voilà qui déclare aux convives ahuris
+tout son mépris et toute sa haine. Et, voyant
+que sa diatribe ne cingle pas assez chacun de
+ces voleurs somptueux, il précise ses invectives,
+il crie à celui-ci ses bassesses, à celui-là ses
+turpitudes, à celui-là ses rapines. Et cet autre,
+quand donc ira-t-il en Sibérie expier le viol de
+cette petite fille ? Et cet autre qui a tué sa maîtresse,
+et cet autre qui a fait des mendiants de
+ses neveux, quand donc seront-ils châtiés ? Une
+fureur soulève alors toute la caste assemblée,
+on se rue sur le prophète en délire, on le ligote
+avec les serviettes, on le jette contre le bord du
+vaisseau, on l’insulte et l’on rit de cette débilité
+d’un homme seul contre tous. Et lui, Foma,
+comme retombé lourdement de son exaltation
+furieuse, morne maintenant, humilié et détruit,
+ne trouve plus en lui la moindre force de réaction.
+Il demande qu’on le délivre. On a encore
+peur de lui, on lui délie seulement les jambes.
+Il s’assied à la table souillée du festin et réclame
+de l’eau-de-vie. Il reste là longtemps, écroulé ;
+de grosses larmes silencieuses coulent de ses
+yeux clos. La fête est finie, on revient à toute
+vapeur. On chuchote dans les groupes que cet
+homme est fou, décidément, et le tuteur déplore,
+comme il convient, cet événement, et les autres
+constatent qu’une grande fortune va donc échoir
+à ce collègue.</p>
+
+<p>On interna Foma dans une maison de fous,
+puis on le relâcha : il n’était pas dangereux.
+L’échec de son enthousiasme l’avait anéanti,
+vidé de tout ce qui jadis faisait sa force. Il n’était
+désormais qu’un pauvre être, presque imbécile,
+qui erre dans les rues et dont on se moque. Et
+les gens l’interpellent au passage : « Hé ! toi !
+prophète ! raconte-nous la fin du monde… »
+Mais il semble inattentif à toute parole et reste
+muet, mystérieusement fermé, sans qu’on sache
+si dans cette âme dévastée quelque chose survit.
+Ainsi finit Foma Gordeïev, condamné par la vie,
+parce qu’il n’avait pas su se mettre d’accord
+avec les circonstances de sa destinée.</p>
+
+<p>Il avait originellement l’âme inquiète du
+vagabond. Les hasards seuls de sa naissance et
+de sa fortune l’empêchèrent de se jeter, dès le
+début, dans la vie errante. Mais, aussitôt qu’il
+fut homme, il essaya de briser toutes les entraves.
+Dans l’opulence, il souffrait, à chaque
+minute, de son incapacité de vivre : toute impression
+se transformait pour lui en une pénible
+allusion à son déclassement parmi les siens. Il
+sentait que la vie réclamait de lui un effort, un
+arrachement, et que le prix en devait être la
+liberté. Il n’eut d’énergie que pour une sortie
+furieuse et inepte, belle d’indignation mais
+absurde, contre l’infamie de sa classe. Il devint
+un vagabond brisé, hébété ; toute sa force vitale
+et spirituelle avait été par lui-même perdue
+sans profit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a quelques mois, Gorki commença la
+publication d’un nouveau roman, <i>Le Moujik</i>.
+Puis le bruit courut que l’auteur avait détruit la
+fin de son œuvre et qu’il était parti subitement,
+sans prévenir, on ne savait où, reprenant sans
+doute son vagabondage. Il y a quelque chose
+d’inquiétant et de pathétique dans les caprices
+de cette destinée. Quel sentiment l’a encore
+rejeté en dehors d’une vie dans laquelle il s’installait ?
+On se perd à débrouiller les mobiles
+secrets de cette âme tourmentée et insatiable
+qui n’aura donc jamais pu trouver sur terre le
+lieu de son repos et de son apaisement.</p>
+
+<p>En plein génie a-t-il senti que ce génie même
+ne le contente pas, n’assouvit pas les immenses
+besoins de toute sa vitalité ? Est-il alors allé
+redemander à la vie des sensations plus ardentes,
+quelque chose de plus passionnément émouvant
+que tout ce que l’art peut lui donner ? Il ne veut
+pas devenir l’esclave d’un moment de son existence,
+et rompt avec son <i>moi</i> d’hier s’il cesse
+aujourd’hui de frémir à la vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans une de ses nouvelles, <i>le Lecteur</i>, Gorki
+s’interroge sur le rôle social qu’il attribue à
+l’écrivain. Il trouve cette tâche si noble et si
+grave qu’il se décourage de la remplir : « Guide
+aveugles des aveugles », pense-t-il, et son cœur
+se serre. Est-il ému de charité pour les hommes ?
+Il se le demande et se dit avec amertume que
+son prochain est loin de lui. Il sent que ce qu’il
+donne, il ne le donne pas par amour mais pour
+magnifier le fait exceptionnel de sa vie en un
+phénomène sublime. Il s’avoue un usurier qui
+prête pour obtenir l’avantage de l’étonnement et
+de l’admiration. Une inconsciente pitié, pourtant,
+plus réelle et plus ardente qu’il ne le croit,
+l’anime. Mais il se sait inhabile à guérir la souffrance
+qu’il voit. Que pourrait-on lui demander,
+à lui, l’un de ceux qui souffrent ? Un doute rongeur
+et persistant tue en lui toute illusion d’apostolat.
+Les hommes sont isolés les uns des autres,
+et chacun d’eux doit lutter pour lui-même.</p>
+
+<p>L’œuvre de Gorki est, à ses yeux, entachée
+d’un vice capital. Elle est inapte à faire naître
+la joie qui vivifie. L’humanité a désappris la
+joie ; qu’a-t-il fait que plaindre ou railler la souffrance ?…
+Ces réflexions le hantent, et ce doute
+sur son efficacité bienfaisante donne à son génie
+une sublime tristesse.</p>
+
+<p>Son pessimisme irrémédiable repose sur
+cette conviction que la vie ne comporte pas de
+solution logique. Elle n’a pas pour but définitif
+la félicité, ni quelque organisation régulière,
+comme en cherchent les moralistes ; mais le
+désordre lui est essentiel, et la douleur ne s’en
+peut séparer. Que reste-il à faire dans ces conditions ?
+Le seul recours est de prendre à l’égard
+de la vie, nécessairement mauvaise, une attitude
+de beauté. Plus l’homme est grand, plus il perçoit
+l’horreur de son sort. Alors il se cantonnera
+dans un désespoir ardent et concevra
+comme son seul devoir de donner à chaque
+instant de sa durée la noblesse de sa farouche
+rébellion.</p>
+
+<p>Il faut d’abord, suivant Gorki, détourner
+l’humanité des vaines recherches de bien-être
+médiocre. Surtout il la faut éveiller, car elle
+s’endort misérablement dans son indigne résignation.
+Il faut susciter en elle l’énergie, la
+force de se révolter, et cela, quitte à lui faire
+mal, quitte à la battre. Elle veut la caresse ardente
+de l’amour ou l’aiguillon de la douleur : — tout
+plutôt que le repos ! Et c’est à quoi lui-même
+a travaillé en représentant toutes les noirceurs
+de la vie, tout le scandale de la destinée.
+Il a vanté des révoltés, non qu’ils réalisent le
+moins du monde le bonheur, mais ils marquent
+puissamment leur vie au sceau de leur volonté
+forte.</p>
+
+<p>Et toute la vie ne peut et ne doit qu’être
+telle : une recherche désespérée de quelque
+chose qui serait sa raison d’être et qui n’existe
+pas. Car elle n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de
+lui donner de vaines solutions provisoires, mais
+de prendre une conscience indignée de son inanité.</p>
+
+<p>Il y a sur terre une classe d’hommes qui ont
+un sentiment plus intense de cette philosophie
+vraie à laquelle la lâcheté seule empêche les
+autres d’adhérer. Ces hommes-là sont les vagabonds,
+et Gorki les a représentés dans leur
+orgueil de réfractaires avec une intelligence fraternelle.
+L’étude morale qu’il en a faite est largement
+et profondément humaine. Car ce ne
+sont pas seulement ceux qu’on appelle vagabonds
+qui méritent ce nom. Mais, en tout être
+qui vit, se cache un vagabond plus ou moins conscient
+de lui-même, plus ou moins énergique à
+s’accepter comme tel, puisque toute âme est
+infinie dans ses désirs et irrassasiée dans ses
+besoins. Et ce qu’évoque Gorki dans cette œuvre
+pathétique, c’est le désespoir essentiel de l’humanité,
+l’épouvante du mal de vivre.</p>
+
+<p class="sign sc">Ivan Strannik.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LES VAGABONDS</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c1">MALVA</h3>
+
+
+<p>La mer riait.</p>
+
+<p>Au souffle chaud et léger du vent, elle tressaillait,
+se couvrait de rides légères qui reflétaient
+le soleil d’une manière aveuglante, et riait au
+ciel bleu de ses mille lèvres argentées. Dans
+l’espace profond entre la mer et le ciel, bourdonnait
+le bruit assourdissant et joyeux des vagues
+qui accouraient les unes après les autres sur le
+rivage plat du cap sablonneux. Ce bruit et l’éclat
+du soleil mille fois réverbéré par la mer, se fondaient
+harmonieusement en une incessante agitation
+toute de joie vivante. Le ciel était heureux
+de rayonner ; la mer était heureuse d’en
+réfléchir la glorieuse lumière.</p>
+
+<p>Le vent caressait la puissante poitrine satinée
+de la mer, le soleil la réchauffait de ses
+rayons et elle soupirait, fatiguée de ces ardentes
+caresses ; elle remplissait l’air brûlant
+de l’arome salé de ses émanations. Les flots
+verdâtres, escaladant le sable jaune, lui jetaient
+l’écume blanche de leurs crêtes luxueuses,
+qui fondait avec un doux bruissement
+sur la plage et l’humectait…</p>
+
+<p>L’étroite et longue langue de terre ressemblait
+à quelque énorme tour tombée de la côte
+à la mer. Elle plantait sa pointe effilée dans la
+solitude illimitée d’eau riant au soleil, et sa
+base se perdait dans le lointain, où un brouillard
+chaud dissimulait derrière lui la terre. De
+là venait avec la brise une lourde odeur, incompréhensible
+et offensante ici, au milieu de la
+mer déserte et pure, sous le dôme du ciel bleu
+et clair.</p>
+
+<p>Dans le sable du cap, parsemé d’écailles de
+poisson, étaient fichés des pieux de bois où
+séchaient des filets, qui jetaient des ombres
+légères de toiles d’araignée ; quelques grands
+bateaux et un petit s’alignaient sur la grève
+et les vagues en accourant avaient l’air de les
+appeler. Les gaffes, les rames, les cordes roulées,
+les corbeilles et les tonneaux gisaient en désordre,
+et parmi tout cela se dressait une cabane faite
+de branches de saule, d’écorces et de nattes. A
+l’ouverture de la cabane, sur une fourche
+noueuse, se dressaient, semelles en l’air, deux
+bottes de feutre. Et au-dessus du chaos général
+flottait un haillon rouge au bout d’un haut mât.</p>
+
+<p>A l’ombre d’un bateau était couché Vassili
+Légostev, le gardien du cap, à l’avant-poste de
+la pêcherie du marchand Grébentchikov. A plat
+ventre, la tête dans les mains, il regardait fixement
+la mer, et, au loin, à peine aperçue, la
+ligne mince de la côte. Là-bas sur l’eau, dansait
+un point noir, et Vassili le voyait avec satisfaction
+grandir et s’approcher.</p>
+
+<p>Clignant des yeux devant la trop grande
+lumière des vagues, il s’épanouissait, content :
+c’était Malva qui arrivait. Elle viendrait, se mettrait
+à rire si fort que sa poitrine s’agiterait, tentante ;
+elle le prendrait dans ses bras robustes et
+doux, l’embrasserait et, de sa voix sonore qui
+effrayait les mouettes, elle lui donnerait des
+nouvelles de ce qui se passait là-bas, sur la côte.
+Ils feraient ensemble une bonne soupe de poisson,
+ils prendraient de l’eau-de-vie tout en causant et
+jouant amoureusement, puis, au déclin du jour,
+ils se régaleraient de thé bouillant et de bons
+craquelins, et puis ils se coucheraient. C’était
+ainsi chaque dimanche, chaque jour de fête…
+A l’aube, il la reconduirait sur la mer encore
+engourdie dans la fraîcheur matinale. Malva,
+toute sommeillante, s’assiérait au gouvernail ; et
+lui, ramerait en la regardant… Elle était drôle
+à de semblables moments, drôle et charmante,
+comme une chatte qui a bien mangé. Peut-être
+glisserait-elle du demi-pont et se coucherait-elle
+au fond du bateau pour y dormir pelotonnée en
+boule. Souvent elle faisait ainsi…</p>
+
+<p>Ce jour-là, les mouettes même étaient alanguies
+par la chaleur. Elles se mettaient en rang
+sur le sable, le bec ouvert et les ailes pendantes,
+ou bien se balançaient paresseusement sur les
+vagues, sans cris, sans leur animation habituelle
+et féroce.</p>
+
+<p>Il parut à Vassili que Malva n’était pas seule
+dans la barque. Est-ce que de nouveau Serejka
+se serait fait amener ? Vassili se retourna lourdement
+sur le sable, s’assit et, s’abritant les
+yeux de la main, se mit à chercher avec humeur
+qui pouvait bien arriver là. Malva tient
+le gouvernail. Celui qui rame n’est pas Serejka ;
+il rame fort mais maladroitement ; avec Serejka,
+Malva ne se serait pas donné la peine de tenir
+le gouvernail.</p>
+
+<p>— Ohé ! cria avec impatience Vassili.</p>
+
+<p>Les mouettes tressaillirent et devinrent attentives.</p>
+
+<p>— Ohé ! Ohé ! répondit du bateau la voix sonore
+de Malva.</p>
+
+<p>— Avec qui es-tu ?</p>
+
+<p>Un rire lui répondit.</p>
+
+<p>— Diablesse ! jura Vassili à demi-voix.</p>
+
+<p>Et, offusqué, il cracha.</p>
+
+<p>Il était très intrigué. Tout en roulant une cigarette,
+il examinait la nuque et le dos du rameur
+qui s’approchait rapidement. Le bruit de l’eau,
+quand les rames la frappaient, résonnait dans
+l’air et le sable grinçait sous les pieds nus du
+gardien qui se débattait contre une curiosité
+nerveuse.</p>
+
+<p>— Qui est avec toi ? cria-t-il quand il put
+discerner le sourire, qui lui était si familier sur
+le beau visage potelé de Malva.</p>
+
+<p>— Attends ; tu le reconnaîtras bien toi-même !
+répondit-elle en riant.</p>
+
+<p>Le rameur se retourna et, riant aussi, regarda
+Vassili.</p>
+
+<p>Le gardien fronça les sourcils ; il lui semblait
+avoir vu ce garçon-là.</p>
+
+<p>— Rame plus fort, commanda Malva.</p>
+
+<p>L’élan fut si vigoureux que le bateau se trouva
+déposé sur le sable avec une vague, se pencha,
+puis retrouva son équilibre, tandis que la vague
+roulait en riant dans la mer. Le rameur sauta sur
+le rivage et allant à Vassili :</p>
+
+<p>— Bonjour, père !</p>
+
+<p>— Iakov ! s’écria Vassili, plus surpris que
+content.</p>
+
+<p>Ils s’embrassèrent à trois reprises sur la
+bouche et sur les joues ; après quoi, la stupeur
+de Vassili se mêla de joie et de trouble.</p>
+
+<p>— Je me disais bien… qu’il y avait quelque
+chose… et le cœur me démangeait… Ah ! c’est
+toi ?… Comment as-tu fait ? Et moi qui me demandais :
+« Est-ce Serejka ? » Non, je voyais bien
+que ce n’était pas Serejka ! Ah ! c’était toi !</p>
+
+<p>Vassili caressait sa barbe d’une main, et de
+l’autre il gesticulait dans l’air. Il aurait voulu
+regarder Malva, mais les yeux gais de son fils
+s’étaient fixés sur lui et le gênaient. L’orgueil
+d’avoir un fils si fort et si beau luttait en lui
+avec l’embarras que lui causait la présence de
+sa maîtresse. Il piétinait sur place devant Iakov
+et lui jetait des questions les unes après les
+autres sans attendre de réponse. Tout s’était
+confondu dans sa tête et il se sentit particulièrement
+mal à l’aise quand il entendit Malva lui
+dire d’un ton moqueur :</p>
+
+<p>— Ne trépigne donc pas… de joie ! Conduis-le
+à ta hutte et régale-le.</p>
+
+<p>Il l’observa : sur ses lèvres errait un sourire
+narquois qu’il connaissait bien, et toute sa personne,
+ronde, molle et fraîche comme toujours,
+lui était en même temps étrangère et nouvelle.
+Malva promenait le regard de ses yeux verts
+du père au fils et grignotait des graines de
+pastèques avec ses dents petites et blanches.
+Iakov souriait aussi et, pendant quelques secondes
+qui furent pénibles à Vassili, tous trois
+se turent.</p>
+
+<p>— Je reviens à l’instant ! — dit tout à coup
+Vassili en se dirigeant vers la cabane, — ne restez
+pas là au soleil ; moi, je vais chercher de
+l’eau… Nous cuirons la soupe. Je t’en ferai manger,
+une soupe de poisson, Iakov ! Vous autres,
+arrangez-vous, je suis à vous dans une minute…</p>
+
+<p>Il saisit une marmite qui était par terre près
+de la cabane, s’enfonça rapidement derrière les
+filets, qui le dissimulèrent de leur masse grise.</p>
+
+<p>Malva et le gars le suivirent.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon beau jeune homme, je t’ai
+amené à ton père, dit Malva louchant vers la
+robuste personne d’Iakov.</p>
+
+<p>Il abaissa vers elle son visage encadré d’une
+barbe blonde frisée et dit, les veux brillants :</p>
+
+<p>— Oui, nous voilà !… Il fait bon ici… Quelle
+mer !</p>
+
+<p>— La mer est large. Le vieux a-t-il beaucoup
+changé ?</p>
+
+<p>— Mais non, non… Je pensais qu’il était plus
+blanc, et il n’a encore que peu de cheveux gris…
+Et il est… si solide !</p>
+
+<p>— Combien de temps y avait-il que vous ne
+vous étiez vus ?</p>
+
+<p>— Cinq ans, peut-être… Quand il a quitté le
+village, j’allais sur mes dix-sept ans.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans la cabane où la chaleur
+et l’odeur du poisson étaient étouffantes. Ils
+s’assirent : Iakov sur une grosse souche de
+bois, Malva sur des sacs. Entre eux il y avait
+un tonneau scié en deux, dont le fond servait
+de table à Vassili. Quand ils furent installés,
+ils s’examinèrent longuement sans mot dire.</p>
+
+<p>— A ce qu’il paraît, tu veux travailler ici ?
+demanda Malva.</p>
+
+<p>— Mais… je ne sais pas… si je trouve quelque
+chose, je travaillerai.</p>
+
+<p>— Tu trouveras bien ! dit avec assurance
+Malva, le tâtant toujours de ses yeux verts singulièrement
+frisés.</p>
+
+<p>Il ne la regardait plus et, avec la manche de sa
+blouse, essuyait la sueur qui couvrait son visage.</p>
+
+<p>Tout-à-coup, elle se mit à rire :</p>
+
+<p>— Ta mère t’a probablement chargé de commissions
+et de salutations pour ton père ?</p>
+
+<p>Iakov eut un mouvement d’humeur et répondit :</p>
+
+<p>— Bien sûr ! Et après ?</p>
+
+<p>— Rien, dit-elle, riant toujours.</p>
+
+<p>Son rire narquois déplut à Iakov ; il s’écarta de
+cette femme et songea aux paroles de sa mère.</p>
+
+<p>Quand elle l’avait accompagné au bout du
+village, elle s’était appuyée contre une barrière,
+parlant vite, clignant rapidement de ses yeux
+secs :</p>
+
+<p>— Dis-lui, Iakov, au nom du Christ, dis-lui :
+« Père, la mère est seule là-bas. Cinq ans se sont
+écoulés, elle est toujours seule ! Elle vieillit… »
+Dis-le-lui, mon petit Iakov, pour l’amour de
+Dieu ! « La mère sera bientôt une vieille femme,
+seule, toujours seule, toujours au travail. »
+Au nom du Christ, dis-le-lui !…</p>
+
+<p>Et elle avait pleuré silencieusement, se cachant
+le visage dans son tablier.</p>
+
+<p>Iakov ne l’avait pas plainte alors, et maintenant
+il la plaignait… Et, devant Malva, il prit
+une expression dure comme s’il allait l’injurier
+grossièrement.</p>
+
+<p>— Et me voilà, moi ! s’écria Vassili, qui surgit
+avec un poisson frétillant dans une main, un
+couteau dans l’autre.</p>
+
+<p>Il avait maîtrisé son trouble, le dissimulant
+profondément en lui. Maintenant il regardait
+ses hôtes avec sérénité et bonhomie ; seulement
+son allure était plus agitée qu’à l’ordinaire.</p>
+
+<p>— Je vais tout de suite faire du feu… et je
+reviens… Nous causerons. Hein ! Iakov ! Quel
+robuste gars tu es devenu !</p>
+
+<p>Il disparut de nouveau.</p>
+
+<p>Malva ne cessait pas de grignoter des graines.
+Elle dévisageait Iakov familièrement, et, lui,
+s’appliquait à ne pas rencontrer ses yeux, bien
+qu’il en eût grande envie, et il pensait à part
+lui :</p>
+
+<p>— Il faut que la vie soit bonne ici, qu’on
+mange à sa faim… Comme elle est grasse, et le
+père aussi !</p>
+
+<p>Puis, le silence l’intimidant, il dit tout haut :</p>
+
+<p>— J’ai oublié mon sac dans le bateau… je vais
+le prendre.</p>
+
+<p>Iakov se leva sans hâte et sortit. Alors
+apparut Vassili ; il se pencha vers Malva et lui
+dit rapidement, avec colère :</p>
+
+<p>— Tu avais bien besoin de venir avec lui !…
+Que lui dirai-je de toi ? Que m’es-tu ?</p>
+
+<p>— Je suis venue et voilà tout, fit Malva.</p>
+
+<p>— Eh ! toi… stupide créature ! Tu n’as pas
+honte… Comment ferai-je maintenant ? Faut-il
+lui dire en face que… Mais j’ai une femme
+à la maison ! Sa mère… Tu pouvais bien comprendre
+cela !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça me fait ? Ai-je peur de lui
+par exemple ? Ou bien de toi ? demanda-t-elle,
+pinçant avec mépris ses yeux verts. Et comme
+tu t’es démené à sa vue ! Ce que je m’amusais !</p>
+
+<p>— Tu t’amusais ? Et moi, que ferai-je ?</p>
+
+<p>— Tu n’avais qu’à y penser plus tôt.</p>
+
+<p>— Mais pouvais-je croire que la mer viendrait
+me le jeter ici sans crier gare ?</p>
+
+<p>Le sable grinçait sous le pas d’Iakov, et ils
+durent interrompre leur conversation. Iakov
+avait apporté un sac qu’il fourra dans un
+coin et il coula un mauvais regard vers la
+femme.</p>
+
+<p>Elle grignotait avec entrain ses graines. Vassili,
+s’asseyant sur la souche de bois, se frottait
+le genou et disait avec un sourire gêné :</p>
+
+<p>— Ainsi te voilà… Comment as-tu pensé à
+venir ici ?</p>
+
+<p>— Mais comme ça… Nous t’avions écrit…</p>
+
+<p>— Quand ? Je n’ai reçu aucune lettre.</p>
+
+<p>— Vrai ? Et nous qui avions écrit !</p>
+
+<p>— La lettre a dû se perdre, dit avec regret
+Vassili. Que le diable soit d’elle, hein ? Quand
+une lettre est importante, c’est celle-là qui se
+perd…</p>
+
+<p>— Ainsi tu n’es pas au courant de nos affaires ?
+demanda Iakov, avec méfiance.</p>
+
+<p>— Comment les connaîtrais-je ? Je n’ai pas
+reçu la lettre !</p>
+
+<p>Alors Iakov lui raconta que leur cheval avait
+crevé, que tout le blé avait été mangé avant le
+commencement de février et que lui-même ne
+trouvait plus à gagner sa vie. Le foin aussi
+manquait, la vache avait failli périr de faim. On
+avait traîné tant bien que mal jusqu’au mois
+d’avril, et puis on avait décidé ceci : après le
+labourage, Iakov irait chez le père travailler au
+loin, lui aussi, trois mois peut-être. C’est ce
+qu’on avait écrit. Puis, on avait vendu trois
+moutons, acheté de la farine et du foin, et voilà
+Iakov parti.</p>
+
+<p>— C’est ça ! s’écria Vassili. Comment est-ce
+possible ?… Je vous avais envoyé de l’argent.</p>
+
+<p>— Pas lourd ton argent ! On répara l’isba, il
+fallut marier la sœur… j’ai acheté une charrue…
+Tu sais, cinq années, c’est beaucoup.</p>
+
+<p>— Hum ! cela n’a pas suffi ? Quelle histoire !
+Et ma soupe qui va se sauver !</p>
+
+<p>Il se leva et sortit. Accroupi devant le feu au-dessus
+duquel était suspendue la marmite bouillante,
+Vassili réfléchissait tout en jetant l’écume
+dans la flamme.</p>
+
+<p>Rien, dans le récit de son fils, ne l’avait particulièrement
+touché, et il s’irritait contre sa
+femme et Iakov. Combien d’argent ne leur avait-il
+pas envoyé pendant ces cinq années ! Et ils
+n’avaient pas su s’arranger. Si Malva n’avait pas
+été présente il aurait parlé à son fils. Iakov
+avait bien su, de lui-même, sans la permission
+du père, quitter le village, mais quant à la terre,
+il n’en était pas venu à bout. Et cette terre, à
+laquelle Vassili, durant ces dernières années
+faciles et agréables, n’avait guère songé, lui
+revint subitement à l’esprit, comme un abîme
+où pendant cinq ans il avait jeté son argent,
+comme quelque chose d’inutile et d’embarrassant.
+Il soupira, en remuant sa cuiller dans la
+soupe.</p>
+
+<p>A la lumière du soleil, la petite flamme jaunâtre
+du feu était si misérable, si pâle ! Des filets
+de fumée bleue et transparente se traînaient du
+foyer vers la mer, à la rencontre des vagues.
+Vassili les suivait des yeux et pensait à son fils,
+à Malva ; il se disait qu’à partir de ce jour, sa vie
+serait moins bonne, moins libre. Sûrement,
+Iakov avait déjà deviné ce qu’était Malva.</p>
+
+<p>Elle restait dans la cabane, troublant le gars
+de ses yeux provocants et hardis qui ne cessaient
+de sourire.</p>
+
+<p>— Peut-être as-tu laissé une fiancée au village ?
+dit-elle tout à coup.</p>
+
+<p>— Peut-être que oui, répondit-il à contrecœur,
+et en lui-même il injuria Malva.</p>
+
+<p>— Est-elle jolie, dis ? demanda-t-elle avec
+indifférence.</p>
+
+<p>Iakov ne répondit pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi te tais-tu ?… Est-elle mieux que
+moi ou non ?</p>
+
+<p>Il la regarda sans le vouloir. Ses joues étaient
+hâlées et pleines, ses lèvres savoureuses, et
+maintenant qu’un sourire malicieux les entr’ouvrait,
+elles tremblaient. Sa blouse de percale
+rose lui allait bien, dessinait les épaules
+rondes, la poitrine haute et élastique. Mais il
+n’aima pas ses yeux rusés verts et railleurs.</p>
+
+<p>— Pourquoi parles-tu comme ça ?</p>
+
+<p>Il soupirait sans motif et parlait d’un ton suppliant ;
+il aurait voulu cependant s’adresser à
+elle avec sévérité.</p>
+
+<p>— Comment faut-il parler ? demanda-t-elle en
+riant.</p>
+
+<p>— Et voilà que tu ris… de quoi ?</p>
+
+<p>— De toi…</p>
+
+<p>— Que t’ai-je fait ? dit-il avec mauvaise
+humeur, et de nouveau il baissa les yeux sous
+son regard.</p>
+
+<p>Elle ne fit aucune réponse.</p>
+
+<p>Iakov devinait bien ce qu’étaient ses relations
+avec le père, et cela l’empêchait de s’exprimer
+librement. Il n’éprouvait aucune surprise : il
+avait entendu dire qu’aux travaux, loin du village,
+les gens perdaient toute retenue et, du
+reste, il aurait été difficile à l’homme robuste
+qu’était son père de se passer de femme si longtemps.
+Mais néanmoins, il éprouvait une gêne
+pour elle et pour son père. Et puis il se ressouvint
+de sa mère, harassée, grondeuse, qui peinait
+là-bas, sans relâche.</p>
+
+<p>— La soupe est prête ! annonça Vassili, au
+seuil de la cabane. Donne les cuillers, Malva.</p>
+
+<p>Iakov regarda le père et pensa :</p>
+
+<p>— On voit qu’elle vient ici souvent, puisqu’elle
+sait où sont les choses.</p>
+
+<p>Quand elle eut trouvé les cuillers, elle dit
+qu’il fallait aller à la mer pour les laver, et que
+dans le bateau elle avait de l’eau-de-vie.</p>
+
+<p>Le père et le fils la regardèrent s’éloigner ;
+puis, restés seuls, ils se turent.</p>
+
+<p>— Comment l’as-tu rencontrée ? demanda
+enfin Vassili.</p>
+
+<p>— Je me suis informé de toi au bureau : elle
+y était. Et elle me dit : « Pourquoi aller à pied
+dans le sable ? Allons en bateau ; moi aussi je
+vais chez lui. » Et nous sommes partis.</p>
+
+<p>— Oui !… Et moi je me suis souvent demandé :
+« Comment est-il maintenant, mon Iakov ? »</p>
+
+<p>Le fils sourit avec bonhomie ; cela donna du
+courage à Vassili.</p>
+
+<p>— Et… comment la trouves-tu ?</p>
+
+<p>— Pas mal… dit vaguement Iakov en battant
+des paupières.</p>
+
+<p>— Le diable n’y ferait rien, s’écria Vassili en
+agitant les bras. Je tins bon au commencement…
+Impossible ! L’habitude… Je suis un
+homme marié !… Et puis, elle me recoud mes
+vêtements, et ainsi de suite… D’ailleurs on
+n’échappe pas plus à la femme qu’à la mort !</p>
+
+<p>Cette maxime sincère termina son explication.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela me fait ? dit Iakov. C’est
+ton affaire, je ne suis pas ton juge.</p>
+
+<p>Et à part lui, il pensait : « Je voudrais bien la
+voir reprisant un pantalon !… »</p>
+
+<p>— J’ai quarante-cinq ans, ce n’est pas la vieillesse…
+Elle me coûte peu ; que diable ! elle
+n’est pas ma femme… continuait Vassili.</p>
+
+<p>— Certainement… admit Iakov.</p>
+
+<p>Et il pensait : « Bien sûr, elle fait danser ton
+argent ! »</p>
+
+<p>Malva était revenue avec une bouteille d’eau-de-vie
+et un chapelet de craquelins ; on s’installa
+pour dîner. On mangea sans causer, suçant
+avec bruit les arêtes et les crachant sur le sable,
+près de la porte. Iakov dévorait, ce qui parut
+plaire à Malva ; elle voyait avec tendresse se gonfler
+les joues hâlées et remuer vite les épaisses
+lèvres humides. Vassili n’avait pas faim, il
+tâchait de paraître absorbé par le repas afin de
+pouvoir à son aise observer Iakov et Malva et
+réfléchir à l’attitude qu’il prendrait à leur égard.</p>
+
+<p>La musique joyeuse et caressante des vagues
+était accompagnée par les cris farouches et victorieux
+des mouettes. La chaleur devenait moins
+ardente et parfois arrivait à la cabane un souffle
+d’air frais imprégné de l’odeur saine de la mer.</p>
+
+<p>Après avoir mangé la bonne soupe de poisson
+et pris plusieurs verres d’eau-de-vie, Iakov
+eut sommeil. Il commençait à sourire stupidement,
+à chercher, à bâiller, et regardait Malva
+de telle manière que Vassili trouva bon de lui
+dire :</p>
+
+<p>— Couche-toi ici, Iakov, jusqu’au thé… et
+alors nous te réveillerons.</p>
+
+<p>— Je veux bien, consentit Iakov en tombant
+sur les nattes. Et vous, où allez-vous ? Hé ! Hé !</p>
+
+<p>Vassili, gêné par ce rire, sortit en hâte ; Malva
+serra les lèvres, fronça les sourcils et répondit
+à Iakov :</p>
+
+<p>— Où nous irons, ça ne te regarde pas ! Qu’est-ce
+que ça te fait ? Je te conseille de ne pas te
+mêler des affaires des autres. Oui, mon petit !</p>
+
+<p>Et elle s’en alla.</p>
+
+<p>— Moi ? Bon ! s’écria Iakov. Attends, ha ! ha !
+ha ! Je te montrerai… Bon ! Quelle demoiselle
+ça fait !</p>
+
+<p>Il grogna encore un peu, puis s’endormit avec
+un sourire ivre et rassasié sur sa face rouge.</p>
+
+<p>Vassili planta dans le sable trois pieux dont
+il réunit les bouts, jeta dessus une natte et, ayant
+ainsi sommairement arrangé un abri, il se coucha
+à l’ombre, mit ses mains sous sa nuque et
+contempla le ciel. Quand Malva s’approcha et se
+laissa tomber sur le sable à côté de lui, il tourna
+vers elle son visage plein de ressentiment.</p>
+
+<p>— Eh ! quoi, vieux ? demanda-t-elle en riant,
+tu ne te réjouis pas plus que ça de voir ton fils ?</p>
+
+<p>— Il se moque de moi… Et pourquoi ? A
+cause de toi tout cela, répondit Vassili d’un air
+sombre.</p>
+
+<p>— A cause de moi, vraiment ?</p>
+
+<p>Elle s’étonnait avec malice.</p>
+
+<p>— Mais… sans doute !</p>
+
+<p>— Ah ! Comme tu m’affliges !… Que faire
+maintenant ? Il ne faut plus que je revienne,
+dis ? C’est bien, je ne reviendrai pas…</p>
+
+<p>— Sorcière, va ! Ah ! ces êtres-là !… Il se moque ;
+toi aussi… et vous êtes ce que j’ai de plus
+proche. Et de quoi vous moquez-vous ? diables
+que vous êtes !</p>
+
+<p>Il s’éloigna d’elle et se tut. Accroupie, elle
+se tenait les genoux embrassés et se balançait
+doucement de tout son corps, en regardant de
+ses yeux verts l’éblouissante, la joyeuse mer,
+et souriait d’un de ces sourires de triomphe,
+comme en ont les femmes qui comprennent la
+puissance de leur beauté.</p>
+
+<p>Un bateau à voile glissait sur l’eau, tel qu’un
+grand oiseau gauche aux ailes grises. Il était
+loin du rivage et allait plus loin encore, où la
+mer et le ciel se fondaient en un infini bleu, qui
+attirait par sa souveraine tranquillité.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne dis-tu rien ? demanda Vassili.</p>
+
+<p>— Je pense… répondit Malva.</p>
+
+<p>— A quoi ?</p>
+
+<p>— Comme ça !…</p>
+
+<p>Elle remua les sourcils et, après un silence,
+elle ajouta :</p>
+
+<p>— Ton fils est un beau gars.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça te fait ? s’écria Vassili
+avec jalousie.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’on peut savoir ?…</p>
+
+<p>— Toi… attends un peu ! (Il lui jeta un regard
+de méfiance.) Ne fais pas la bête. J’ai beau être
+patient, il ne faut pas me narguer… non !</p>
+
+<p>Il grinça des dents, serra les poings et poursuivit :</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, dès que tu es arrivée, tu as
+commencé un jeu… Je ne comprends pas encore,
+mais, vois-tu, s’il me faut comprendre, tu ne
+t’en féliciteras pas ! Ah ! tu as toutes sortes de
+grimaces… que je ne connais pas… et tout !… Je
+sais comment il faut se comporter avec vous
+autres… en cas de…</p>
+
+<p>— Ne me fais pas peur, Vassia, dit-elle avec
+indifférence et sans le regarder.</p>
+
+<p>— C’est bien ! Et toi ne plaisante pas.</p>
+
+<p>— N’essaye pas de m’effrayer.</p>
+
+<p>— Je te ferai danser, si tu commences tes sottises !</p>
+
+<p>Vassili s’irritait toujours davantage.</p>
+
+<p>— Tu me battrais ?</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de lui et regarda avec
+curiosité son visage bouleversé.</p>
+
+<p>— On dirait une comtesse !… Oui, je te battrais.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas ta femme, pourtant ? dit
+Malva d’un ton tranquille et doctoral ; et, sans
+attendre de réponse, elle continua : — Tu avais
+l’habitude de battre ta femme pour un rien et tu
+t’imagines que tu peux faire la même chose avec
+moi. Non ! Je suis libre. Je n’appartiens qu’à
+moi-même et je n’ai peur de personne. Et toi, tu
+as peur de ton fils : tantôt, comme tu lui faisais
+la cour ! Et tu oses menacer encore ?</p>
+
+<p>Elle secoua la tête avec mépris et se tut. Ces
+paroles négligentes et froides avaient éteint la
+colère de Vassili. Jamais il ne l’avait vue aussi
+belle et il s’étonnait.</p>
+
+<p>— La voilà partie, qui croasse… dit-il en l’admirant.</p>
+
+<p>— J’ai encore quelque chose à te raconter. Tu
+te vantais à Serejka que je ne saurais me passer
+de toi plus que de pain, que je ne peux vivre
+sans toi ! Tu te trompes… Peut-être n’est-ce pas
+toi que j’aime, et n’est-ce pas pour toi que je
+viens. Si j’aimais seulement cette plage ?… (Elle
+étendit les bras d’un geste large.) Peut-être
+que j’aime ici la solitude ; il n’y a que la mer et
+le ciel et pas d’êtres vils. Et que tu sois là, toi,
+cela ne me fait rien. C’est comme qui dirait le
+prix de ma place… Si ç’avait été chez Serejka ici,
+je serais venue chez Serejka ; si c’était chez ton
+fils, je viendrais aussi… Le mieux serait s’il n’y
+avait personne… je suis dégoûtée de vous tous !…
+Mais s’il m’en passe l’idée, un jour, belle comme
+je le suis, je pourrai toujours me choisir un
+homme… qui vaudra mieux que toi.</p>
+
+<p>— Oui-dà ! siffla furieusement Vassili, et il la
+saisit à la gorge. Alors, c’est comme ça ?</p>
+
+<p>Il la secouait, et elle ne cherchait pas à se
+dégager, bien que son visage fût congestionné,
+ses yeux injectés de sang. Elle posa seulement
+ses deux mains sur la main qui lui serrait la
+gorge.</p>
+
+<p>— Voilà ce qu’il y avait en toi ? (Vassili était
+enroué à force de rage.) Et tu ne disais rien, et tu
+m’embrassais, et tu me caressais. Je te ferai voir !</p>
+
+<p>Il l’avait courbée à terre et la frappait avec
+délices sur la nuque, une fois, deux fois, de son
+lourd poing musclé. Il éprouvait un sentiment
+agréable quand sa main tombait sur la chair élastique
+et grasse.</p>
+
+<p>— Tiens, serpent ! dit-il d’un air victorieux,
+en la repoussant.</p>
+
+<p>Sans une plainte, silencieuse et calme, elle
+s’affaissa sur le dos, ébouriffée, rouge et belle
+pourtant. Les yeux verts épiaient sous leurs cils
+et brûlaient d’une flamme froide et haineuse.
+Mais lui, haletant de surexcitation, content de
+l’issue donnée à sa rage, ne surprit pas ce regard
+et, quand il se pencha vers elle, vainqueur
+et dédaigneux, elle souriait doucement.</p>
+
+<p>D’abord, ses lèvres tremblaient un peu, puis les
+yeux s’éclairèrent, des fossettes se creusèrent
+dans les joues et elle se mit à rire. Vassili la
+voyait avec stupeur qui riait fort et gaiement,
+comme s’il ne venait pas de la battre.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu ? diablesse, cria-t-il avec inquiétude
+en la tirant rudement par sa manche.</p>
+
+<p>— Vassia ! C’est toi qui m’as battue ? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Oui, c’est moi ; qui donc ça pourrait-il être ?</p>
+
+<p>Il l’observait sans rien comprendre et ne savait
+que faire. La battre encore ? Mais sa fureur était
+morte ; il n’avait plus aucune envie de recommencer.</p>
+
+<p>— C’est que tu m’aimes ? insinua-t-elle.</p>
+
+<p>Et Vassili eut chaud à entendre sa voix chuchotante.</p>
+
+<p>— C’est bon, que diable ! dit-il d’un air sombre.
+Est-tu satisfaite ?</p>
+
+<p>— Vassia ! Et moi qui pensais que tu ne m’aimais
+plus. Je me disais : « Maintenant que son
+fils est là, il me chassera pour lui. »</p>
+
+<p>Elle éclata d’un rire étrange, trop fort.</p>
+
+<p>— Sotte ! dit Vassili en souriant involontairement.
+Il se sentit en faute, eut pitié d’elle, mais,
+se souvenant des propos qui l’avaient fâché, il
+reprit d’un air bourru :</p>
+
+<p>— Mon fils n’y est pour rien… Et si je t’ai
+frappée, c’est à toi la faute : pourquoi m’as-tu
+nargué ?</p>
+
+<p>— C’était exprès, pour t’éprouver. Et, câline,
+elle frotta contre lui son épaule.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d’œil vers la cabane et embrassa
+la jeune femme.</p>
+
+<p>— Pour m’éprouver ?… tu en avais bien besoin !…
+Voilà le résultat !</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, déclara Malva, en fermant à
+moitié les yeux ; je ne me fâche pas : c’est en
+m’aimant que tu m’as battue… Je te revaudrai
+ça !</p>
+
+<p>Elle le dévisagea longuement, tressaillit et,
+baissant la voix, répéta :</p>
+
+<p>— Ah ! comme je te revaudrai ça !</p>
+
+<p>Vassili interpréta ces paroles dans un sens
+qui lui était agréable ; il en fut doucement troublé,
+et, souriant béatement, demanda :</p>
+
+<p>— Comment ? dis.</p>
+
+<p>— Tu verras ! répondit Malva tranquillement,
+très tranquillement, mais ses lèvres frémirent.</p>
+
+<p>— Ah ! ma chérie ! s’écria Vassili ; puis il la
+serra fortement dans ses bras d’amoureux. Et,
+sais-tu ? depuis que je t’ai battue, je t’aime davantage,
+tu m’es plus chère… Vraiment ! plus à
+moi…</p>
+
+<p>Les mouettes volaient autour d’eux. La brise
+de la mer apportait à leurs pieds les éclats des
+vagues et l’infatigable rire des flots avait un
+son apaisant.</p>
+
+<p>— Ah ! la vie, la vie !… (Vassili caressa d’un
+air rêveur la jeune femme qui s’abandonnait à
+lui.) C’est ainsi que va le monde : ce qui est défendu
+est doux… Toi, tu ne sais pas ; mais il m’arrive
+de songer à la vie, et d’avoir peur. Surtout
+la nuit, quand je ne peux pas dormir… Devant
+moi est la mer, au-dessus de moi le ciel, et tout
+autour il fait si noir, si effrayant ! Et je suis seul.
+Et alors je me sens devenir si petit, si petit, et
+il me semble que la terre s’agite sous moi, et
+qu’il n’y a personne sur la terre, sauf moi ! Si
+je t’avais, toi, dans ces moments-là… au moins
+nous serions deux.</p>
+
+<p>Malva, les yeux clos, était couchée sur les genoux
+de Vassili et se taisait. Le visage un peu rude
+mais bon, du paysan, tanné par le vent et le soleil
+se penchait vers elle, et la grande barbe décolorée
+lui chatouillait le cou. La jeune femme ne bougeait
+pas ; seulement, sa poitrine s’élevait haut
+et régulièrement. Les yeux de Vassili tantôt
+erraient sur la mer, tantôt s’arrêtaient sur cette
+poitrine, si proche de lui. Et il disait à Malva
+comme il s’ennuyait de vivre seul, et comme
+étaient douloureuses les nuits sans sommeil,
+remplies de pensées sombres sur la vie. Puis il
+lui baisa la bouche, sans hâte, et avec le bruit
+qu’il aurait fait en mangeant une bouillie chaude
+et grasse.</p>
+
+<p>Ils restèrent là trois heures peut-être, et quand
+le soleil s’inclina sur la mer, Vassili dit d’une
+voix ennuyée :</p>
+
+<p>— Il faut que j’aille faire bouillir le thé…
+notre hôte va bientôt se réveiller.</p>
+
+<p>Malva s’écarta avec le geste indolent d’une
+chatte langoureuse, et lui se leva à regret et
+s’en alla vers la cabane. Entre ses cils à peine
+écartés, la jeune femme le vit s’éloigner et soupira
+comme soupirent les gens qui ont porté un
+poids trop lourd.</p>
+
+<p>Une heure encore s’écoula ; tous trois étaient réunis
+autour du feu et prenaient le thé en causant.</p>
+
+<p>Le soleil teignait déjà la mer des vives couleurs
+du couchant et les vagues verdâtres, sous
+la magie de ses rayons, s’étaient vêtues de pourpre
+et de rose tendre.</p>
+
+<p>Vassili, tout en prenant son thé dans un
+gobelet de faïence blanche, interrogeait son fils
+sur la campagne et racontait ses souvenirs. Malva,
+sans se mêler à la conversation, écoutait leurs
+discours lentement déroulés.</p>
+
+<p>— Ils vivent pourtant, les paysans ?</p>
+
+<p>— Mais oui, ils vivent… comme ils peuvent !
+répondait Iakov.</p>
+
+<p>— Nous n’avons pas besoin de grand’chose,
+nous autres paysans. Une isba, du pain à volonté
+et, les jours de fête, un verre d’eau-de-vie… Oui !
+Mais nous n’avons même pas cela… Est-ce que
+je serais parti, moi, si j’avais pu vivre à la maison ?
+Au village, je suis mon propre maître, l’égal
+de tous : et ici je suis un serviteur.</p>
+
+<p>— Mais, par contre, ici on a moins souvent
+faim et l’ouvrage est moins dur.</p>
+
+<p>— Ne dis pas cela. Il arrive aussi que les os
+vous font mal comme si on les écrasait… Et puis
+ici on travaille pour les autres et là pour soi.</p>
+
+<p>— Et ici on gagne plus ! riposta tranquillement
+Iakov.</p>
+
+<p>En lui-même, Vassili admettait la justesse
+des arguments de son fils. Au village, la vie
+était plus rude qu’ici, c’est évident ; mais il lui
+déplaisait qu’Iakov s’en aperçût. Et il dit avec
+sévérité :</p>
+
+<p>— As-tu compté ce qu’on gagne ici ? Au village…</p>
+
+<p>— On est comme dans une prison étroite et
+sombre, dit Malva sarcastique. Et surtout la vie
+des femmes n’y est que larmes.</p>
+
+<p>— La vie des femmes est la même partout, et
+la lumière est partout la même, et le soleil… dit
+Vassili en se renfrognant.</p>
+
+<p>— Ça, c’est toi qui le dis ! s’écria vivement
+Malva. Au village, que je le veuille ou non, je dois
+me marier. Et une femme mariée est une éternelle
+esclave. Il faut qu’elle tisse, qu’elle file,
+qu’elle soigne le bétail, qu’elle mette au monde
+des enfants. Que lui reste-t-il pour elle-même ?
+Les coups et les injures de son mari.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas que des coups, interrompit
+Vassili.</p>
+
+<p>— Tandis que moi, ici, continua-t-elle sans
+l’écouter, je ne suis à personne. Je suis libre
+comme une mouette ! Je vole où il me plaît. Personne
+ne peut me barrer le chemin et personne
+ne peut me toucher.</p>
+
+<p>— Et si on te touchait ? dit, en s’amusant de
+l’allusion, Vassili.</p>
+
+<p>— Alors, on me le paierait, dit-elle doucement,
+et ses yeux ardents s’éteignirent.</p>
+
+<p>Vassili eut un rire d’indulgence.</p>
+
+<p>— Ah ! toi, tu es hardie et faible ! Tu dis des
+paroles de femme. Au village, la femme est un
+être nécessaire à la vie, tandis qu’ici, elle est
+pour le plaisir.</p>
+
+<p>Et, après un silence, il ajouta :</p>
+
+<p>— Et pour le péché.</p>
+
+<p>Iakov, quand leur conversation fut arrêtée, dit
+avec un soupir songeur :</p>
+
+<p>— On dirait qu’il n’y a pas de bornes à cette
+mer.</p>
+
+<p>Tous trois regardèrent devant eux l’étendue
+déserte.</p>
+
+<p>— Ah ! si tout cela était de la terre ! s’écria
+le gars en étendant les bras, de la terre noire…
+et si on pouvait la labourer !</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! dit le père avec bonhomie.</p>
+
+<p>Il approuva d’un geste son fils, rouge du désir
+ardent qu’il venait d’exprimer. Il lui était doux
+d’entendre, dans les paroles de celui-ci, l’amour
+de la terre, et il songea que peut-être cet amour
+rappellerait impérieusement Iakov au village,
+loin des tentations. Lui, resterait avec Malva et
+tout irait comme par le passé.</p>
+
+<p>— Oui, Iakov, tu as bien parlé. C’est ainsi
+qu’un paysan doit penser. Le paysan n’est fort
+que par la terre : tant qu’il a de la terre, il vit ;
+mais, s’il s’arrache d’elle, c’est fini de lui. Le
+paysan sans terre est comme l’arbre sans racines ;
+on peut en faire toutes sortes de choses,
+seulement il ne vit plus… il pourrit. Et il n’a
+plus cette beauté des bois ; il est taillé, coupé ;
+il n’a plus d’apparence. Oui, Iakov, tu as dit là
+de vraies paroles.</p>
+
+<p>Et la mer, recevant le soleil dans ses entrailles,
+l’accueillait avec la musique de bienvenue
+des vagues parées par lui de teintes somptueuses.</p>
+
+<p>— Il me semble que mon âme fond quand je
+vois le soleil se coucher…</p>
+
+<p>Vraiment ! dit Vassili à Malva.</p>
+
+<p>Elle se tut. Le regard bleu d’Iakov errait sur
+le lointain de la mer. Longtemps tous trois regardèrent,
+pensifs, s’anéantir les dernières minutes
+de cette journée. La braise mourait sous
+la bouilloire de fer. La nuit déroulait déjà ses
+ombres sur le ciel. Le sable jaune devenait sombre,
+les mouettes avaient disparu. Tout devenait
+paisible, rêveur et charmant. Et, même les infatigables
+vagues, qui accouraient vers le sable,
+sonnaient moins haut et moins gai que de
+jour.</p>
+
+<p>— Pourquoi suis-je encore ici ? dit Malva. Il
+faut que je m’en aille.</p>
+
+<p>Vassili s’agita et regarda son fils.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu à te presser ? demanda-t-il, mécontent.
+Attends, la lune va se lever…</p>
+
+<p>— Qu’ai-je besoin de lune ? je n’ai pas peur…
+Ce n’est pas la première fois que je pars d’ici la
+nuit.</p>
+
+<p>Iakov regarda le père et, pour cacher l’ironie
+de ses yeux, il les ferma ; puis il regarda Malva :
+elle aussi l’observait. Il se sentit mal à l’aise.</p>
+
+<p>— C’est bon, va !… dit le vieux avec mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Elle se redressa, prit congé et s’en alla lentement
+le long de la côte. Les vagues qui venaient
+rouler à ses pieds avaient l’air de vouloir jouer
+avec elle. Sur le ciel s’allumaient en tremblant
+les étoiles, ses fleurs d’or. La blouse claire de
+Malva, tandis qu’elle s’éloignait de Vassili et de
+son fils, paraissait déteindre au crépuscule.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Mon aimé… arrive vite</div>
+<div class="verse">Te serrer… contre mes seins ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">chantait Malva d’une voix éclatante et haute.</p>
+
+<p>Il sembla à Vassili qu’elle s’était arrêtée et
+qu’elle attendait. Il cracha de colère, en pensant :</p>
+
+<p>— Elle fait ça exprès pour me taquiner, la
+drôlesse !</p>
+
+<p>— Ah ! bon ! la voilà qui chante, dit Iakov.</p>
+
+<p>Elle n’était plus à leurs yeux qu’une tache
+grise dans l’ombre.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Ne ménage pas mes seins,</div>
+<div class="verse">Ces doux cygnes blancs… »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Sa voix se répandait sur la mer.</p>
+
+<p>— Ah ! soupira Iakov, et il se tendit de tout
+son corps dans la direction d’où venaient les
+paroles de tentation.</p>
+
+<p>— Il faut croire que tu n’as pas su t’arranger
+avec la terre ? dit la voix épaisse et sévère de
+Vassili.</p>
+
+<p>Iakov, étonné, le regarda et reprit sa première
+pose.</p>
+
+<p>Noyés dans le bruit des vagues, les mots provocants
+de la chanson leur arrivaient éparpillés :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Ah ! je ne pourrai dormir</div>
+<div class="verse">Seule… cette nuit. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Il fait chaud ! s’écria tristement Vassili qui
+s’agitait sur le sable. C’est déjà la nuit… et
+quelle chaleur ! Ah ! maudit pays !…</p>
+
+<p>— C’est le sable… il garde la chaleur du jour,
+dit Iakov en se détournant et en hésitant.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ? on dirait que tu te
+moques ? demanda sévèrement le père.</p>
+
+<p>— Moi ? dit Iakov avec candeur. De quoi ?</p>
+
+<p>— C’est que justement il n’y a rien de drôle…</p>
+
+<p>Ils se turent.</p>
+
+<p>Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait
+quelque chose comme des soupirs ou de
+tendres appels.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche,
+et de nouveau Vassili Légostev, étendu
+sur le sable, près de sa cabane, examinait la
+mer et attendait Malva. Et la mer déserte riait,
+jouant avec les reflets du soleil, et des légions
+de vagues naissaient pour courir sur le sable, y
+laisser l’écume de leur crinière et retourner à
+la mer où elles disparaissaient. Tout était comme
+l’autre fois. Seulement, Vassili, qui naguère
+attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité,
+l’attendait maintenant avec impatience… Dimanche
+dernier, elle n’était pas venue ; aujourd’hui,
+elle viendrait sûrement. Il n’en doutait
+pas ; mais il avait hâte de la voir au plus vite.
+Iakov ne serait pas là pour les gêner : avant-hier,
+en passant avec d’autres ouvriers pour
+prendre un filet, il avait dit qu’il irait à la ville,
+le dimanche, s’acheter des blouses. Il s’était
+loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà,
+depuis quelques jours, il travaillait à la pêche ;
+il avait l’air hardi et gai. Comme les autres il
+répandait une odeur de saumure, et comme les
+autres il était sale et déguenillé. Vassili soupira,
+au souvenir de son fils.</p>
+
+<p>— Pourvu qu’il résiste !… s’il se gâte, il ne
+voudra pas retourner au village… Et il faudra
+moi-même…</p>
+
+<p>Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur
+la mer. A l’endroit où elle était séparée du ciel
+par l’étroite bande sablonneuse du rivage, apparaissaient,
+par moments, de petits points noirs,
+qui bougeaient, puis disparaissaient. Mais toujours
+pas de bateau, bien qu’il fût déjà midi ; les
+rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.</p>
+
+<p>Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et
+se battaient si fort que les plumes volaient autour
+d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la
+chanson gaie des vagues, si constante, si conforme
+à la triomphale paix du ciel éblouissant,
+qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière
+sur la plaine de la mer. Les mouettes tombaient
+dans l’eau et là continuaient à se battre, criant
+aigrement de fureur et de douleur, et s’élevaient
+de nouveau dans les airs en se poursuivant… Et
+leurs amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir
+de cette lutte méchante, attrapaient des poissons,
+et culbutaient dans l’eau transparente et verte
+qui scintillait…</p>
+
+<p>Vassili observe les mouettes et s’attriste.
+« Pourquoi se battent-elles ? Est-ce qu’il n’y a
+pas assez de poissons dans l’eau ?… Les hommes
+aussi s’empêchent mutuellement de vivre. Si
+l’un d’eux choisit un morceau, l’autre voudra
+le lui arracher du gosier. Pourquoi ? Il y en a
+pour tout le monde dans la vie ! Pourquoi retirer à
+l’homme ce qu’il a déjà acquis ? Le plus souvent,
+c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent.
+Un homme a une femme, mais un autre
+veut la lui enlever et s’efforce de l’attirer à lui.
+Pourquoi voler les femmes des autres, quand il
+y en a tant de femmes libres qui n’appartiennent
+à personne ? Tout cela n’est pas bien, et fait du
+désordre… »</p>
+
+<p>La mer était toujours déserte. La petite tache
+sombre bien connue ne s’y révélait pas.</p>
+
+<p>— Tu ne viens pas ? dit tout haut Vassili.
+C’est bon, je n’ai pas besoin de toi ! Que t’imagines-tu
+donc ?</p>
+
+<p>Et il cracha dans la direction du rivage, avec
+mépris.</p>
+
+<p>La mer riait.</p>
+
+<p>Vassili se leva et alla vers la cabane, avec
+l’intention de se faire à dîner, mais, sentant qu’il
+n’avait pas faim, il retourna à son ancienne place
+et se recoucha.</p>
+
+<p>— Si au moins Serejka pouvait venir ! s’écria-t-il
+en lui-même ; et il s’efforçait de ne songer
+qu’à Serejka. — C’est du poison que ce gars…
+Il se moque de tout, se bat avec tous. Robuste,
+sachant lire, ayant vu du pays… mais ivrogne.
+On ne s’ennuie pas avec lui… Les femmes en
+sont folles, et, bien qu’il soit ici depuis peu,
+toutes lui courent après. Il n’y a que Malva qui
+se tient à l’écart de lui… Elle ne vient toujours
+pas. Quelle maudite femme ! Peut-être m’en
+veut-elle de ce que je l’ai battue ? Mais ce n’était
+pas du nouveau pour elle. D’autres ont dû la
+battre ferme ! Et moi je la battrai encore !</p>
+
+<p>Ainsi, pensant à son fils, à Serejka, et le
+plus souvent à Malva, Vassili s’agitait sur le
+sable et attendait. L’inquiétude vague se transformait
+en soupçon, mais il ne voulait pas s’y
+arrêter. Il se cachait à lui-même sa méfiance. Il
+perdit son temps jusqu’au soir, tantôt se levant
+et marchant sur le sable, tantôt s’étendant de
+nouveau. La mer était déjà sombre qu’il guettait
+toujours, dans l’espoir du bateau.</p>
+
+<p>Mais Malva ne vint pas, ce dimanche-là non
+plus. En se couchant, Vassili maugréa contre
+son service qui ne lui laissait pas la liberté
+d’aller sur la côte, et, même en s’endormant, il
+sursautait, comme s’il entendait au loin un bruit
+de rames. Alors, il mettait sa main en abat-jour
+au-dessus de ses yeux et regardait la mer trouble
+et obscure. Là-bas, à la pêcherie, brûlaient
+deux feux, et sur la mer il n’y avait personne.</p>
+
+<p>— C’est bon, sorcière !… menaça Vassili.</p>
+
+<p>Et il s’endormit d’un lourd sommeil.</p>
+
+<p>Voici ce qui s’était passé à la pêcherie, ce
+jour-là.</p>
+
+<p>Iakov se leva de bonne heure, quand le soleil
+ne brûlait pas encore et que la mer soufflait une
+fraîcheur vivifiante. Il alla de la baraque à
+la mer pour s’y laver, et sur la grève aperçut
+Malva. Elle était assise à la proue d’une grande
+barque amarrée au bord et, laissant pendre ses
+pieds nus, peignait ses cheveux humides.</p>
+
+<p>Iakov s’arrêta pour l’examiner curieusement.</p>
+
+<p>La blouse de percale dégrafée par devant
+était rabattue sur une épaule, et cette épaule
+était si blanche, si appétissante !</p>
+
+<p>Les vagues heurtaient le bateau et Malva s’élevait
+puis redescendait au point que ses pieds
+nus touchaient presque l’eau.</p>
+
+<p>— Tu t’es baignée, dis ? lui cria Iakov. Elle
+tourna vers lui son visage, jeta un coup d’œil
+sur ses pieds, puis, continuant à se peigner, elle
+répondit :</p>
+
+<p>— Je me suis baignée… oui… Pourquoi t’es-tu
+levé si matin ?</p>
+
+<p>— Toi, tu es bien levée déjà !</p>
+
+<p>— Je ne suis pas un exemple pour toi.</p>
+
+<p>Iakov garda le silence.</p>
+
+<p>— Si tu vis à ma manière, tu auras du mal à
+garder ta tête, dit-elle.</p>
+
+<p>— Oh ! comme tu me fais peur ! dit Iakov pour
+badiner.</p>
+
+<p>Ensuite, accroupi au bord de l’eau, il entreprit
+de se laver.</p>
+
+<p>Puisant l’eau dans ses paumes réunies, il se
+la jetait au visage et se secouait, à cette sensation
+aiguë de fraîcheur. S’essuyant avec le rebord
+de sa blouse, il dit à Malva :</p>
+
+<p>— Pourquoi veux-tu toujours m’effrayer ?</p>
+
+<p>— Et toi, pourquoi me manges-tu des yeux ?</p>
+
+<p>Iakov n’avait aucun souvenir de l’avoir plus
+regardée que les autres femmes de la pêcherie,
+mais maintenant il lui dit tout à coup :</p>
+
+<p>— C’est que tu es si… appétissante.</p>
+
+<p>— Si ton père apprend tes fredaines, il t’en
+donnera, de l’appétit !</p>
+
+<p>Elle lui lança un regard provocant et malicieux.
+Iakov éclata de rire et grimpa dans la
+barque. Il ne savait pas de quelles fredaines
+elle parlait ; mais, puisqu’elle le disait, c’était
+donc qu’il l’avait poursuivie. Et il lui vint une
+subite gaieté à cette pensée.</p>
+
+<p>— Que me fait le père ? dit-il, en la rejoignant
+sur le demi-pont de la barque. T’a-t-il achetée
+pour lui, enfin ?</p>
+
+<p>Assis à côté d’elle, il considérait son épaule
+nue, sa poitrine à moitié découverte, toute
+sa personne fraîche et robuste, sentant la
+mer.</p>
+
+<p>— Quel esturgeon blanc tu fais ! s’écria-t-il
+avec admiration, après une enquête minutieuse.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas pour toi… dit-elle sans
+bouger et sans modifier sa tenue indiscrète.</p>
+
+<p>Iakov soupira.</p>
+
+<p>Devant eux s’étendait, aux rayons du soleil
+matinal, la mer illimitée. Les petites vagues
+joueuses, nées du souffle du vent, se heurtaient
+doucement contre la barque. Au loin, dans la
+mer, comme une cicatrice sur sa poitrine satinée,
+était le cap. Et de là, pointait sur le fond
+tendre du ciel bleu un mât svelte et mince, et l’on
+pouvait voir au bout s’agiter un haillon rouge.</p>
+
+<p>— Oui, petit garçon, commença Malva, sans
+regarder Iakov, je suis appétissante, mais ça n’est
+pas pour toi… et personne ne m’a achetée et je ne
+suis pas la chose de ton père. Je vis pour moi-même…
+Mais ne cours pas après moi, parce que
+je ne veux pas me mettre entre toi et Vassili…
+Je ne veux ni querelles, ni brouille d’aucune
+sorte… Tu as compris ?</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? demanda
+Iakov surpris. Je ne te touche pas, je ne te fais
+rien.</p>
+
+<p>— Tu n’oses pas me toucher ! dit Malva.</p>
+
+<p>Elle parlait avec un tel dédain que l’homme et
+le mâle se révoltèrent en lui. Un sentiment de
+défi presque méchant le saisit et ses yeux brillèrent.</p>
+
+<p>— Ah ! je n’ose pas ! s’écria-t-il en se rapprochant
+d’elle.</p>
+
+<p>— Non, tu n’oses pas.</p>
+
+<p>— Et, si je te touche ?</p>
+
+<p>— Essaie.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu ferais ?</p>
+
+<p>— Je te donnerais une si bonne taloche sur la
+nuque que tu culbuterais dans l’eau.</p>
+
+<p>— Voyons ça !</p>
+
+<p>— Touche-moi, si tu l’oses !</p>
+
+<p>Il l’entoura d’un rapide regard de feu, et, la
+saisissant brusquement de côté dans ses pattes
+puissantes, lui pressa le dos et la poitrine. Au
+contact de ce corps brûlant et robuste, il s’enflamma
+tout et sa gorge se serra comme s’il
+étouffait.</p>
+
+<p>— Voici. Bats-moi ! Qu’est-ce que tu attends ?</p>
+
+<p>— Laisse, Iakov ! dit-elle tranquillement en
+tâchant de se libérer de ses bras qui frémissaient.</p>
+
+<p>— Et la taloche que tu voulais me donner ?</p>
+
+<p>— Laisse ! Sinon, gare !</p>
+
+<p>— Assez de menaces, framboise que tu es !</p>
+
+<p>Il l’attira contre lui et enfonça ses grosses
+lèvres dans la joue rose.</p>
+
+<p>Elle rit aux éclats, avec défi, saisit les bras
+d’Iakov et tout à coup, d’un fort mouvement de
+tout son corps, s’élança en avant. Ils tombèrent
+enlacés, formant une seule masse lourde, et
+disparurent sous l’écume jaillissante. Puis, de
+l’eau agitée émergea la tête mouillée d’Iakov,
+et, à côté, surgit comme une mouette Malva.
+Iakov se démenait désespérément, frappait
+l’eau et mugissait et rugissait, tandis que Malva
+criait joyeusement, nageait autour de lui et lui
+lançait au visage l’eau salée, puis plongeait pour
+éviter ses vigoureux coups de battoir.</p>
+
+<p>— Que diable ! cria Iakov soufflant, je vais
+me noyer ! C’est assez… je te jure que je me
+noie. L’eau est amère… Ah ! je coule !…</p>
+
+<p>Mais elle l’avait abandonné et nageait vers la
+côte à grandes brassées, comme un homme. Une
+fois là, elle remonta avec adresse sur la barque,
+se dressa à la poupe et observa en riant Iakov
+qui nageait en hâte vers elle. Ses vêtements
+humides collés à son corps, dessinaient ses
+formes élastiques depuis les épaules jusqu’aux
+genoux, et Iakov, quand il se fut accroché à la
+barque, convoita cette femme ruisselante et
+presque nue, qui se moquait gaiement de lui.</p>
+
+<p>— Eh bien ! sors, espèce de phoque ! disait-elle
+à travers son rire et, se mettant à genoux,
+elle lui tendait une main et, de l’autre, se tenait
+au bord de la barque.</p>
+
+<p>Iakov prit cette main et cria avec exaltation :</p>
+
+<p>— Attends ! maintenant c’est moi qui vais te
+baigner.</p>
+
+<p>Il la tirait à lui, restant dans l’eau jusqu’aux
+épaules. Les vagues passaient par-dessus
+sa tête et, se brisant contre la barque, éclaboussaient
+Malva au visage. Elle riait et subitement,
+avec un cri, elle sauta à l’eau ; du choc
+de son corps, elle fit perdre pied à Iakov.</p>
+
+<p>Et ils jouèrent de plus belle, comme deux
+grands poissons dans la mer verte, se jetant de
+l’eau, criant, soufflant, grognant et plongeant.</p>
+
+<p>Le soleil riait en les regardant et les carreaux
+des bâtiments de la pêcherie riaient aussi en
+reflétant le soleil. Les vagues bruissaient, brisées
+par les bras robustes, et les mouettes,
+effarées de ces ébats de deux êtres humains,
+volaient, avec des cris perçants, au-dessus de
+leurs têtes qui, par moments, s’engouffraient
+dans les vagues accourues de loin.</p>
+
+<p>Enfin, fatigués, gorgés d’eau salée, ils grimpèrent
+sur le rivage et s’assirent au soleil pour se
+reposer.</p>
+
+<p>— Ouf ! fit Iakov avec une grimace. Quelle
+horreur que cette eau ! Et comme il y en a !</p>
+
+<p>— Tout ce qui est mauvais abonde sur la
+terre… les gars, par exemple… Dieu qu’il y
+en a !</p>
+
+<p>Malva riait et tordait ses cheveux pour en
+faire couler l’eau… Les cheveux étaient sombres,
+épais et frisés, sans être très longs.</p>
+
+<p>— C’est pour ça que tu t’es choisi un vieux !
+insinua Iakov en la poussant du coude.</p>
+
+<p>— Il y a des vieux qui valent mieux que les
+jeunes.</p>
+
+<p>— Si le père est bon, le fils doit être encore
+meilleur.</p>
+
+<p>— Vraiment ! où as-tu appris à te vanter ?</p>
+
+<p>— Les filles du village m’ont souvent dit que
+je n’étais pas du tout un vilain gars…</p>
+
+<p>— Est-ce que les filles y connaissent quelque
+chose ? Tu devrais me demander, à moi…</p>
+
+<p>— Et toi, n’es-tu pas fille ?</p>
+
+<p>Elle le regarda fixement ; il riait d’un rire insultant.
+Alors elle devint sérieuse et lui dit avec
+colère :</p>
+
+<p>— Je l’étais, avant d’avoir un enfant.</p>
+
+<p>— Bien dit et mal fait ! dit Iakov en éclatant de
+rire.</p>
+
+<p>— Imbécile ! lui jeta brusquement Malva.</p>
+
+<p>Elle s’écarta de lui.</p>
+
+<p>Iakov, intimidé, se tut.</p>
+
+<p>Ils restèrent ainsi, en silence, une bonne demi-heure ;
+ils se retournaient au soleil pour sécher
+leurs vêtements.</p>
+
+<p>Dans les baraques, longs bâtiments sales, les
+ouvriers se réveillaient. De loin, tous se ressemblaient,
+en loques, nu-pieds… Leurs voix
+rauques retentissaient jusqu’au rivage ; l’un d’eux
+frappait contre un tonneau vide, et les coups
+secs se multipliaient : on eût dit un roulement
+de tambour. Deux femmes se chamaillaient,
+avec des voix perçantes ; des chiens aboyaient.</p>
+
+<p>— On commence à se remuer, dit Iakov. Et
+moi qui voulais partir de bonne heure pour la
+ville !… J’ai perdu mon temps avec toi…</p>
+
+<p>— On ne fait rien de bon en ma compagnie !
+dit-elle, moitié plaisante, moitié grave.</p>
+
+<p>— Quelle habitude tu as d’effrayer les gens !
+répondit Iakov.</p>
+
+<p>— Tu verras, quand ton père…</p>
+
+<p>Ce rappel du père le fâcha.</p>
+
+<p>— Quoi, mon père ? cria-t-il rudement. Mon
+père !… je ne suis pas un gamin. En voilà une
+histoire ! Ici on n’est pas dans un couvent… Je ne
+suis pas aveugle, que diable ! Lui non plus n’est
+pas un saint, il ne se prive de rien… Et qu’on
+me laisse tranquille !</p>
+
+<p>Elle le regarda d’un air moqueur et demanda
+avec curiosité :</p>
+
+<p>— Te laisser tranquille ? et qu’est-ce que tu
+médites donc ?</p>
+
+<p>— Moi ? (Il gonfla ses joues et bomba sa poitrine,
+comme s’il se préparait à soulever un
+poids.) Moi, je suis capable de bien des choses !
+J’ai secoué la poussière du village.</p>
+
+<p>— Ça n’a pas été long ! s’écria Malva ironiquement.</p>
+
+<p>— Je te soufflerai à mon père, quoi ?</p>
+
+<p>— Oui ?</p>
+
+<p>— Tu penses que j’aurais peur ?</p>
+
+<p>— Dis ! Vrai ?</p>
+
+<p>— Vois-tu, commença-t-il d’une voix émue
+et furieuse, ne me défie pas ! Je…</p>
+
+<p>— Quoi encore ? demanda-t-elle avec indifférence.</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>Alors il se détourna, avec la mine d’un gars
+adroit et décidé.</p>
+
+<p>— Comme tu es brave ! L’inspecteur a un
+petit chien noir ; l’as-tu vu ? il te ressemble. De
+loin il aboie et menace de mordre et, quand on
+s’en approche, il baisse la queue et se sauve !</p>
+
+<p>— C’est bon ! cria Iakov en colère ; attends,
+tu vas voir ce que je suis !</p>
+
+<p>Et elle lui riait au visage.</p>
+
+<p>Vers eux s’avançait, d’un pas lent et se dandinant,
+un gaillard bronzé, aux muscles saillants,
+à la tignasse touffue, d’un roux ardent.
+Sa blouse rouge, sans ceinture, était déchirée
+par derrière presque jusqu’au col, et, pour empêcher
+ses manches de glisser, il les avait
+roulées jusqu’aux épaules. Son pantalon n’était
+que trous, ses pieds étaient nus. Son visage,
+couvert de taches de son, s’éclairait d’yeux
+bleus, grands et impertinents, et le nez, large
+et retroussé, donnait à toute sa personne un
+air de désinvolture et d’arrogance. Quand il
+les eut rejoints, il s’arrêta, et, brillant au soleil
+de tout son corps qui perçait par les mille
+trous de son costume élémentaire, il renifla
+bruyamment, les considéra, et fit une grimace
+drôle.</p>
+
+<p>— Hier Serejka a bu, et aujourd’hui la poche
+de Serejka est vide… Prêtez-moi vingt copeks !
+C’est égal, je ne vous les rendrai pas.</p>
+
+<p>A ce discours rapide, Iakov pouffa ; Malva
+sourit en examinant ce débraillé.</p>
+
+<p>— Donnez, diables ! Je vous marierai pour
+vingt copeks. Voulez-vous ?</p>
+
+<p>— Drôle de corps ! Est-ce que tu es pope ?</p>
+
+<p>— Imbécile ! A Ouglitch, j’ai été domestique
+chez un pope… Donne vingt copeks.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas me marier ! dit Iakov.</p>
+
+<p>— Donne toujours ! Je ne dirai pas à ton père
+que tu courtises sa reine, reprit Serejka, en promenant
+sa langue sur ses lèvres sèches et craquelées.</p>
+
+<p>— Avec ça qu’il te croirait !</p>
+
+<p>— Quand je me mêle de parler, on me croit,
+affirma Serejka, — et il te corrigera vertement.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas peur ! dit Iakov.</p>
+
+<p>— Alors, c’est moi qui te corrigerai ! annonça
+l’autre, et ses yeux devinrent étroits.</p>
+
+<p>Iakov ne voulait pas donner vingt copeks,
+mais on l’avait prévenu qu’il fallait se tenir sur
+ses gardes avec Serejka et se soumettre à ses
+fantaisies. Il n’exigeait pas grand’chose, mais, si
+on lui refusait, il vous arrangeait une sale histoire
+pendant l’ouvrage, ou bien il vous battait.
+Et Iakov mit en soupirant la main à la
+poche.</p>
+
+<p>— C’est ça ! dit Serejka d’un ton d’encouragement ;
+et il s’affaissa sur le sable à côté d’eux.
+Il faut toujours m’obéir pour être sage… Et toi,
+dit-il à Malva, est-ce bientôt que tu te maries
+avec moi ? Dépêche-toi, je ne veux pas attendre
+longtemps.</p>
+
+<p>— Tu es trop déguenillé ; fais d’abord recoudre
+tes trous, nous causerons après ! répondit Malva.</p>
+
+<p>Serejka regarda, avec un air de blâme, ses
+trous et hocha la tête.</p>
+
+<p>— Donne-moi une jupe à toi, cela vaudra
+mieux.</p>
+
+<p>— C’est ça ! dit Malva en riant.</p>
+
+<p>— Donne ! Tu dois en avoir une défraîchie ?</p>
+
+<p>— Tu ferais vraiment bien de t’acheter un
+pantalon.</p>
+
+<p>— Je préfère boire l’argent.</p>
+
+<p>— Ça vaut mieux, bien sûr ! dit Iakov. Il
+tenait toujours dans sa main les vingt copeks.</p>
+
+<p>— Le pope prétend que l’homme doit songer
+non seulement à sa peau, mais encore à son
+âme. Et mon âme, à moi, demande de l’eau-de-vie,
+et non un pantalon. Donne l’argent. J’irai
+boire… Et je ne dirai rien à ton père.</p>
+
+<p>— Dis-lui ! décida Iakov.</p>
+
+<p>Et il cligna avec suffisance du côté de Malva,
+en la poussant de l’épaule.</p>
+
+<p>Serejka vit ce mouvement, cracha et dit sur
+un ton de promesse :</p>
+
+<p>— Je n’oublierai pas de te battre, sois tranquille.
+A la première occasion… Et tu t’en souviendras
+longtemps.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi ? demanda Iakov avec inquiétude.</p>
+
+<p>— C’est mon affaire… Eh bien ! quand
+m’épouses-tu, Malva ?</p>
+
+<p>— Commence par me dire ce que nous ferons
+et comment nous vivrons. Alors je réfléchirai,
+répondit-elle sérieusement.</p>
+
+<p>Serejka regarda la mer, pinça les yeux et dit,
+après s’être léché les lèvres :</p>
+
+<p>— Nous ne ferons rien, nous nous promènerons
+sur la terre.</p>
+
+<p>— Et comment ferons-nous pour manger ?</p>
+
+<p>— Bah ! dit Serejka avec un geste de découragement,
+tu raisonnes comme ma mère. « Quoi ?…
+Comment ?… » C’est ennuyeux, les femmes !
+Est-ce que je sais, moi ? Je m’en vais boire…</p>
+
+<p>Il se leva et s’en alla, reconduit par un étrange
+sourire de Malva et par un regard hostile du
+jeune homme.</p>
+
+<p>— Quel commandant ! dit Iakov quand Serejka
+fut loin. Chez nous, au village, on aurait vite
+fait de remettre ce vantard à sa place. On lui
+aurait donné une bonne leçon. Tandis qu’ici on
+a peur de lui…</p>
+
+<p>Malva toisa Iakov et dit entre ses dents :</p>
+
+<p>— Tu ne sais pas ce qu’il vaut !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a à savoir ? Il vaut cinq
+copeks le cent.</p>
+
+<p>— En voilà des idées ! s’écria Malva moqueuse.
+Ça, c’est ce que tu vaux, toi !… Et lui, il a été
+partout, il a parcouru toute la terre et ne craint
+personne.</p>
+
+<p>— Et moi, est-ce que je crains quelqu’un ?
+fit bravement Iakov.</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit pas ; elle suivait le jeu
+des vagues, qui accouraient et balançaient la
+lourde barque. Le mât s’inclinait à droite et à
+gauche et la proue se soulevait, puis retombait
+en frappant l’eau. Ce bruit était violent et semblait
+dépité, comme si la barque avait voulu
+s’arracher du bord, s’en aller sur la mer large et
+libre, et se fâchait contre le câble qui la retenait.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne t’en vas-tu pas ? demanda
+Malva à Iakov.</p>
+
+<p>— Où irais-je ?</p>
+
+<p>— Tu voulais aller à la ville.</p>
+
+<p>— Je n’irai pas.</p>
+
+<p>— Alors, va chez ton père.</p>
+
+<p>— Et toi ?</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Iras-tu aussi ?</p>
+
+<p>— Non !</p>
+
+<p>— Alors, moi non plus, je n’irai pas.</p>
+
+<p>— Tu resteras toute la journée sur mes talons ?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas tant besoin de toi que cela !
+répondit Iakov offensé.</p>
+
+<p>Il se leva et s’éloigna d’elle.</p>
+
+<p>Mais il s’était trompé en disant qu’il n’avait
+pas besoin d’elle. Sans elle, il s’ennuya. Un
+étrange sentiment était né en lui après leur
+conversation, un obscur besoin de protester
+contre le père, un sourd mécontentement. Hier
+encore, ce sentiment n’existait pas, ni aujourd’hui
+avant qu’il eût vu Malva. Et maintenant
+il lui semblait que le père le gênait, bien qu’il
+fût là-bas, loin dans la mer, sur une langue
+de sable presque imperceptible à l’œil… Puis
+il lui sembla que Malva avait peur du père : si
+elle n’avait pas eu peur, ils auraient causé tout
+autrement. Maintenant elle lui manquait, tandis
+que ce matin il ne songeait pas à elle.</p>
+
+<p>Il errait sur la plage, dévisageait les passants
+d’un œil morne et leur adressait paresseusement
+quelques paroles.</p>
+
+<p>Voici, à l’ombre d’une baraque, Serejka assis
+sur un tonneau. Il frappe les cordes d’une balalaïka
+et chante en faisant de drôles de grimaces :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Monsieur le sergent de ville,</div>
+<div class="verse">Soyez poli avec moi.</div>
+<div class="verse">Voulez-vous me conduire au poste ?</div>
+<div class="verse">J’ai peur de tomber dans la boue… »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Une vingtaine d’ouvriers l’entourent, aussi
+déguenillés que lui, et tous, comme lui, sentent
+le poisson salé et le salpêtre. Quatre femmes,
+laides et sales, accroupies sur le sable non loin
+du groupe, prennent le thé qu’elles versent
+d’une grande bouilloire en fer. Et un ouvrier,
+déjà ivre malgré l’heure matinale, s’agite à
+terre, s’efforce de se mettre sur ses jambes et
+retombe. Une femme pleure et crie ; quelqu’un
+joue d’un accordéon cassé ; partout brillent des
+écailles de poissons.</p>
+
+<p>A midi, Iakov découvrit un endroit abrité
+entre les montagnes de tonneaux vides, s’y
+coucha et dormit jusqu’au soir. Quand il se
+réveilla, il erra, sans projet arrêté, mais attiré
+vaguement par quelque chose.</p>
+
+<p>Après deux heures de promenade, il trouva
+Malva loin de la pêcherie, à l’ombre de jeunes
+saules. Elle était couchée sur le côté et tenait à
+la main un livre froissé ; elle regardait venir
+Iakov en souriant.</p>
+
+<p>— Ah ! voilà où tu es ! dit-il en s’asseyant à
+côté d’elle.</p>
+
+<p>— Y a-t-il longtemps que tu me cherches ?
+demanda-t-elle avec assurance.</p>
+
+<p>— Je te cherchais ? Quelle idée ! reprit Iakov,
+s’apercevant tout à coup que c’était justement
+la vérité.</p>
+
+<p>Depuis le matin jusqu’à ce moment, sans qu’il
+s’en rendît compte, il l’avait cherchée. Il hocha
+la tête, d’étonnement.</p>
+
+<p>— Sais-tu lire ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Oui… mais mal. J’ai tout oublié.</p>
+
+<p>— Moi aussi… Tu as été à l’école ?</p>
+
+<p>— Oui, à la municipalité.</p>
+
+<p>— Et moi j’ai appris toute seule.</p>
+
+<p>— Vrai ?</p>
+
+<p>— Oui ! J’ai été cuisinière à Astrakan chez un
+avocat, et son fils m’a appris à lire.</p>
+
+<p>— Alors, tu n’as pas appris toute seule !</p>
+
+<p>Elle reprit :</p>
+
+<p>— Voudrais-tu lire des livres ?</p>
+
+<p>— Moi ? mais non…, pourquoi faire ?</p>
+
+<p>— Moi, j’aimerais bien… Voilà, j’ai demandé
+ce livre à la femme de l’inspecteur et je lis.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce ?</p>
+
+<p>— L’histoire de saint Alexis, homme de Dieu.</p>
+
+<p>Et, grave, elle lui raconta comment un jeune
+garçon, fils de parents riches et nobles, les
+avait quittés, se détournant du bonheur, et
+puis était revenu, mendiant et décharné, vivre
+dans un chenil avec les chiens, sans jamais dire
+jusqu’à sa dernière heure qui il était. Elle termina
+en demandant doucement à Iakov :</p>
+
+<p>— Pourquoi a-t-il fait tout cela ?</p>
+
+<p>— Qui peut savoir ? fit Iakov avec indifférence.</p>
+
+<p>Des monticules de sable, amassés par le vent
+et par les vagues, les entouraient. De la pêcherie
+venait un bruit sourd et confus. Le soleil se
+couchait et répandait sur la grève le reflet rose
+de ses rayons. Les saules chétifs tremblaient de
+leurs feuilles blanches à la bise de mer. Malva
+se taisait comme si elle écoutait quelque chose.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’es-tu pas allée aujourd’hui là-bas,
+au cap ? dit Iakov.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela te fait ?</p>
+
+<p>Iakov cueillit une feuille et la mâcha. Il regardait
+à la dérobée la jeune femme et ne savait
+comment lui dire ce qu’il voulait.</p>
+
+<p>— Voilà, quand je suis toute seule et qu’il fait
+si tranquille, je voudrais tout le temps pleurer ou
+bien chanter. Seulement je ne sais pas de chansons
+bonnes, et j’ai honte de pleurer.</p>
+
+<p>Iakov entendait sa voix savoureuse et caressante ;
+mais ces paroles, sans l’émouvoir, rendirent
+seulement plus aigu son désir.</p>
+
+<p>— Écoute, dit-il sourdement en se rapprochant
+d’elle, sans la regarder, écoute ce que je
+vais te dire… Je suis jeune…</p>
+
+<p>— Et bête, très bête ! fit avec conviction
+Malva, en hochant la tête.</p>
+
+<p>— Admettons, dit Iakov, s’animant tout à coup.
+Qu’a-t-on besoin d’esprit ? Je suis bête, c’est
+bon ! Voici ce que je te demande. Voudrais-tu…</p>
+
+<p>— Ne dis plus rien… Je ne veux pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que.</p>
+
+<p>— Ne fais pas la bête… (Et il la prit doucement
+par les épaules.) Comprends !</p>
+
+<p>— Va-t’en, Iakov ! cria-t-elle sévèrement, en
+se dégageant. Va-t’en !</p>
+
+<p>Il se leva et regarda tout autour de lui.</p>
+
+<p>— Si c’est ainsi, je m’en moque ! Il n’y a pas
+que toi de femme ici… Tu t’imagines que tu es
+mieux que les autres ?</p>
+
+<p>— Tu n’es qu’un petit chien ! répondit-elle
+tranquillement. Elle se leva et secoua la poussière
+de sa jupe.</p>
+
+<p>Et ils revinrent, côte à côte, à la pêcherie. Ils
+marchaient lentement à cause du sable.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme ils étaient déjà près des
+baraques, Iakov s’arrêta et saisit brusquement
+Malva par le bras.</p>
+
+<p>— C’est pourtant exprès que tu m’excites !…
+Pourquoi fais-tu cela ?</p>
+
+<p>— Laisse, te dis-je !</p>
+
+<p>Elle lui échappa, s’esquiva, et d’un coin de la
+baraque, apparut Serejka. Il secoua sa tignasse
+fauve et dit avec menace :</p>
+
+<p>— Vous vous êtes baladés !… C’est bon !</p>
+
+<p>— Allez tous au diable ! cria Malva.</p>
+
+<p>Iakov s’était campé devant Serejka et le dévisageait.
+Ils étaient à dix pas l’un de l’autre. Serejka
+regardait Iakov dans le blanc des yeux. Ils
+restèrent ainsi, une minute peut-être, comme
+deux béliers prêts à fondre l’un sur l’autre, puis
+s’en allèrent sans mot dire, chacun de son côté.</p>
+
+<p>La mer était calme et rouge du soleil couchant.
+Sur la pêcherie planait un bruit sourd ;
+une voix ivre de femme chantait, en clameurs
+d’hystérie, des paroles dénuées de sens :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Ta-agarga, matagarga,</div>
+<div class="verse">Matanitchka à moi,</div>
+<div class="verse">Ivre et battue,</div>
+<div class="verse">Et échevelée… »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et ces paroles, dégoûtantes, comme des cloportes,
+couraient dans toutes les directions
+parmi les baraques d’où s’exhalait une odeur de
+sel et de poisson pourri ; elles couraient et offensaient
+la musique délicieuse des vagues qui
+flottait dans l’air.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la pure lumière de l’aube, la mer sommeillait
+doucement, en reflétant les nuages de
+nacre. Sur le cap, les pêcheurs mal éveillés tripotaient,
+rangeaient dans la barque les agrès.</p>
+
+<p>Ce travail coutumier s’exécutait vite et en
+silence. La masse grise des filets rampait du
+sable à la barque et se tassait au fond.</p>
+
+<p>Serejka, comme toujours nu-tête et peu vêtu,
+était à la proue et hâtait les travaux d’une voix
+enrouée et ivre de la veille. Le vent jouait avec
+les lambeaux de sa blouse et les mèches de ses
+cheveux.</p>
+
+<p>— Vassili, où sont les rames vertes ? criait
+quelqu’un.</p>
+
+<p>Vassili, sombre comme une journée d’automne,
+disposait le filet dans la barque, et Serejka le
+regardait par derrière ; il se léchait les lèvres, ce
+qui signifiait qu’il voulait boire un coup.</p>
+
+<p>— As-tu de l’eau-de-vie ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Oui, grogna Vassili.</p>
+
+<p>— Alors, c’est bon ! je reste à l’aile sèche.</p>
+
+<p>— Tout est prêt ? cria-t-on du cap.</p>
+
+<p>— Démarrez ! commanda Serejka en descendant
+de la barque. Allez… Je reste. Faites attention,
+tâchez de prendre plus au large pour ne pas
+emmêler le filet… Et jetez-le avec précaution.
+Ne faites pas de nœuds… Marchez !</p>
+
+<p>On poussa la barque à la mer ; les pêcheurs
+grimpèrent par-dessus bord et, après avoir tiré les
+rames, les levèrent en l’air, prêts à frapper l’eau.</p>
+
+<p>— Une !</p>
+
+<p>Les rames tombèrent toutes ensemble dans
+les vagues ; la barque s’élança en avant dans la
+large plaine d’eau lumineuse.</p>
+
+<p>— Deux ! commanda le timonier et, comme
+les pattes d’une énorme tortue, les rames s’élevèrent
+sur le bord.</p>
+
+<p>— Une !… Deux !…</p>
+
+<p>Sur la plage, à l’aile sèche du filet, cinq
+hommes étaient restés : Serejka, Vassili et trois
+autres. L’un des trois s’étendit sur le sol et dit :</p>
+
+<p>— Si l’on pouvait dormir un peu !…</p>
+
+<p>Les deux autres suivirent son exemple et
+trois corps en guenilles malpropres se mirent
+en tas.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’es-tu pas venu dimanche ? demanda
+Vassili à Serejka en le conduisant à la
+cabane.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas pu venir.</p>
+
+<p>— Tu étais ivre ?</p>
+
+<p>— Non. J’observais ton fils et sa belle-mère,
+déclara Serejka flegmatique.</p>
+
+<p>— Te voilà un nouveau souci, dit Vassili avec
+un sourire de travers. Ils ne sont pas des enfants,
+après tout !</p>
+
+<p>— Pires ! L’un est un imbécile, l’autre une
+toquée !</p>
+
+<p>— C’est Malva qui est toquée ? demanda Vassili,
+et ses yeux brillèrent d’une colère triste.</p>
+
+<p>— Elle-même.</p>
+
+<p>— Depuis quand ?</p>
+
+<p>— Elle l’a toujours été. Elle a, frère Vassili,
+une âme qui n’est pas faite suivant son corps.
+Peux-tu comprendre ça ?</p>
+
+<p>— Ça n’est pas difficile à comprendre !… Son
+âme est vile.</p>
+
+<p>Serejka loucha vers lui et répliqua d’un air
+méprisant :</p>
+
+<p>— Vile ? Eh ! mangeurs de terre aux faces
+camuses ! Vous ne comprenez rien à la vie. Il ne
+vous faut chez une femme que de gros tétons,
+et son caractère ne vous fait rien. Et c’est dans
+le caractère qu’est toute la couleur d’un être
+humain. Une femme sans caractère, c’est du
+pain sans sel. Peux-tu tirer du plaisir d’une
+balalaïka sans corde ? Chien !</p>
+
+<p>— C’est le vin d’hier qui te fait parler ainsi !
+lança Vassili.</p>
+
+<p>Il avait grande envie de demander où et comment
+Serejka avait vu Malva et Iakov la veille,
+mais une honte le retenait.</p>
+
+<p>Dans la cabane, il versa à Serejka tout un
+verre d’eau-de-vie pure, dans l’espoir que le
+drôle en serait gris et lui raconterait tout, de
+lui-même, sans attendre de questions.</p>
+
+<p>Mais Serejka but, toussa et, rasséréné, s’assit
+à la porte, s’étirant et bâillant.</p>
+
+<p>— Boire, c’est comme si l’on avalait du feu,
+dit-il.</p>
+
+<p>— Il faut dire que tu sais boire ! répliqua Vassili,
+frappé de la rapidité avec laquelle Serejka
+avait avalé l’eau-de-vie.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, dit l’autre en secouant sa tête
+fauve.</p>
+
+<p>Il s’essuya de la main les moustaches et se
+mit à parler d’un air crâne et doctoral : — Je
+sais boire, frère. Je fais tout vite et droit, et voilà
+tout ! Sans crochets… Marche droit et voilà
+tout !… Et où j’arriverai, n’importe ! De la terre
+on ne peut retomber que sur la terre…</p>
+
+<p>— Tu voulais aller au Caucase ? demanda Vassili
+qui manœuvrait avec précaution vers son but.</p>
+
+<p>— Et j’irai quand je le voudrai. Quand je le
+voudrai tout à fait… Je vais tout droit : une,
+deux ! et ça y est. Ça réussit à mon gré, ou j’ai
+une bosse au front… C’est simple.</p>
+
+<p>— Très simple. C’est à peu près comme si tu
+n’avais pas de cervelle.</p>
+
+<p>Serejka reprit d’un ton moqueur :</p>
+
+<p>— Et toi, tu es si intelligent !… Combien de
+fois t’a-t-on fouetté de verges au village ?</p>
+
+<p>Vassili le regarda et se tut.</p>
+
+<p>— Bien souvent, à ce qu’il paraît… Et c’est très
+bien que vos autorités vous poussent l’esprit de
+bas en haut… Eh ! toi ! Que peux-tu faire avec
+ta cervelle ? Où iras-tu ? Que peux-tu inventer ?
+Dis. Au lieu que moi, sans m’embarrasser de
+rien, je vais tout droit, et voilà tout. Et sûrement
+j’irai plus loin que toi.</p>
+
+<p>— Ça, c’est possible, confirma Vassili. Peut-être
+iras-tu jusqu’en Sibérie…</p>
+
+<p>— Aïe ! aïe !</p>
+
+<p>Et Serejka éclata d’un rire sincère.</p>
+
+<p>Il ne perdait pas la tête, en dépit de l’espoir
+de Vassili, que cela fâchait. Le vieux ne voulait
+pas lui donner un second verre, mais Serejka
+le tira lui-même d’embarras.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne me demandes-tu pas des nouvelles
+de Malva ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela peut me faire ? dit Vassili
+avec indifférence, bien qu’il frissonnât d’un
+secret pressentiment.</p>
+
+<p>— Puisqu’elle n’est pas venue ici dimanche,
+tu devrais t’enquérir de ce qu’elle a fait. Je sais
+bien que tu es jaloux. Vieux diable !</p>
+
+<p>— Il y en a beaucoup comme elle, dit Vassili
+négligemment.</p>
+
+<p>— Beaucoup ? Vrai ? fit en l’imitant Serejka.
+Eh ! paysans abrutis ! Qu’on vous donne du miel
+ou du goudron, c’est tout un pour vous.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu, toi, à la vanter ? Es-tu venu me
+la proposer en mariage ? Mais il y a beau temps
+que je l’ai épousée tout seul ! dit avec ironie
+Vassili.</p>
+
+<p>Serejka le regarda, se tut un moment, et puis
+commença de parler raisonnablement à Vassili
+en lui posant la main sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Je sais ça… Je sais très bien qu’elle est
+avec toi. Je ne te gênais pas… je ne le voulais
+pas et je n’en n’avais pas besoin. Mais maintenant,
+cet Iakov, ton fils, tourne tout le temps
+autour d’elle ; bats-le rouge, entends-tu ? Sinon,
+c’est moi qui le battrai… Tu es un robuste
+gaillard, bien qu’un fameux imbécile… Je ne
+t’ai pas gêné, moi, souviens-t’en.</p>
+
+<p>— C’est donc ça ? Maintenant, toi aussi, tu te
+mets après elle ? demanda sourdement Vassili.</p>
+
+<p>— Va, si j’en étais sûr moi-même, je vous
+aurais tous jetés hors de mon chemin, et voilà
+tout ! Mais qu’ai-je besoin d’elle ?</p>
+
+<p>— Alors, de quoi te mêles-tu ?</p>
+
+<p>Serejka ouvrit de grands yeux et rit.</p>
+
+<p>— De quoi je me mêle ? le diable seul le sait.
+C’est une femme… pimentée. Elle me plaît. Ou
+bien peut-être me fait-elle pitié…</p>
+
+<p>Vassili le regardait avec méfiance. Il sentait
+bien, au rire franc de Serejka, que le gars était
+sincère et qu’il n’avait aucune vue sur Malva.
+Pourtant, il dit :</p>
+
+<p>— Si c’était une intacte jeune fille, on pourrait
+avoir pitié d’elle. Mais maintenant ce serait
+drôle, vraiment !</p>
+
+<p>L’autre ne parlait pas, il regardait la barque
+faire un circuit et tourner la proue vers la terre.
+Le visage roux de Serejka était ouvert et semblait
+bon et simple.</p>
+
+<p>Vassili s’adoucit à le voir.</p>
+
+<p>— Tu as raison, c’est une brave femme…
+elle n’est que légère. Iakov aura de mes nouvelles,
+le chien !</p>
+
+<p>— Il ne me revient pas… Il sent le village, et
+je ne supporte pas cette odeur-là, déclara
+Serejka.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il lui court après ? demanda
+entre ses dents Vassili, tout en caressant sa
+barbe.</p>
+
+<p>— Je te crois ! Tu verras qu’il se mettra entre
+vous deux comme un mur.</p>
+
+<p>— Je ne lui conseille pas d’essayer !</p>
+
+<p>Au loin, sur la mer, s’ouvrit l’éventail rose des
+rayons de l’aurore. Déjà le soleil sortait de l’eau
+dorée. Dans le bruit des vagues arriva de la
+barque le faible cri :</p>
+
+<p>— Tire !</p>
+
+<p>— Levez-vous, les enfants. Mettez-vous à la
+corde ! commanda Serejka en sautant sur
+ses pieds.</p>
+
+<p>Et bientôt tous les cinq tiraient leur côté du
+filet. De l’eau, se tendait vers le bord une longue
+corde, souple et vibrante, et les pêcheurs, accrochés
+aux sangles, tiraient en gémissant.</p>
+
+<p>L’autre bout du filet était ramené à la côte
+par la barque, qui glissait sur les vagues, et le
+mât coupait l’air en se balançant de droite à
+gauche.</p>
+
+<p>Le soleil, éclatant et superbe, s’éveillait au-dessus
+de la mer.</p>
+
+<p>— Quand tu verras Iakov, dis-lui de venir
+demain ! recommanda Vassili à Serejka.</p>
+
+<p>— C’est entendu !</p>
+
+<p>La barque aborda, et les pêcheurs, sautant sur
+le sable, tirèrent leur aile du filet. Les deux
+groupes se réunirent peu à peu et les flotteurs
+de liège, sautant sur l’eau, formaient un demi-cercle
+régulier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Très tard, le soir du même jour, quand les
+ouvriers de la pêcherie eurent fini leur souper,
+Malva, lasse et rêveuse, s’était assise sur un
+bateau démoli et retourné, et regardait la mer
+déjà vêtue de crépuscule. Là-bas brillait un
+feu, et Malva savait que c’était Vassili qui l’avait
+allumé. Solitaire, perdue dans le lointain sombre,
+la flamme s’élançait, par moments, puis
+retombait, comme brisée. Et Malva était triste
+de voir ce point rouge, abandonné dans le désert
+et palpitant faiblement parmi l’infatigable et
+incompréhensible murmure des vagues.</p>
+
+<p>— Pourquoi restes-tu là ? fit la voix de
+Serejka derrière elle.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela te fait ? répliqua-t-elle
+sèchement sans le regarder.</p>
+
+<p>— C’est curieux.</p>
+
+<p>Il se taisait, l’examinait, prit une cigarette,
+l’alluma et se mit à cheval sur le bateau. Puis,
+se rendant compte que Malva n’était pas disposée
+à parler, il lui dit amicalement :</p>
+
+<p>— Quelle drôle de femme tu es ! Tantôt tu fuis
+tout le monde, tantôt tu te jettes au cou de chacun.</p>
+
+<p>— Au tien, peut-être ? demanda Malva nonchalamment.</p>
+
+<p>— Pas au mien, mais à celui d’Iakov.</p>
+
+<p>— Ça te fait envie ?</p>
+
+<p>— Hum ! Veux-tu que nous parlions à cœur
+ouvert ?</p>
+
+<p>Elle était assise de côté ; il ne put voir son
+visage quand elle lui lança brièvement :</p>
+
+<p>— Parle.</p>
+
+<p>— As-tu rompu avec Vassili, dis ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien, répondit-elle après un
+silence. Quel besoin as-tu de le savoir ?</p>
+
+<p>— Comme ça, par ennui.</p>
+
+<p>— Je suis fâchée contre lui.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Il m’a battue.</p>
+
+<p>— Est-il possible ? lui ?… Et tu le lui as permis ?…
+Aie, aïe !</p>
+
+<p>Serejka n’en revenait pas. Il tâchait de voir
+le visage de Malva et faisait une grimace ironique.</p>
+
+<p>— Si j’avais voulu, je ne l’aurais pas laissé
+faire ! répondit-elle avec colère.</p>
+
+<p>— Comment ça ?</p>
+
+<p>— Je ne voulais pas me défendre.</p>
+
+<p>— Tu l’aimes donc tant que ça, ce vieux chat
+gris ? dit Serejka en lançant une bouffée de fumée.
+En voilà une affaire ! Et moi qui pensais
+que tu valais mieux que ça.</p>
+
+<p>— Je n’aime personne de vous ! reprit-elle, de
+nouveau indifférente, et chassant la fumée avec
+sa main.</p>
+
+<p>— Tu mens, bien sûr.</p>
+
+<p>— Pourquoi mentirais-je ? demanda-t-elle, et,
+au son de sa voix, Serejka reconnut qu’effectivement
+elle n’avait aucune raison de mentir.</p>
+
+<p>— Mais, si tu ne l’aimes pas, comment as-tu
+pu lui permettre de te battre ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je sais ?… Laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>— Drôle ! dit Serejka en secouant la tête.</p>
+
+<p>Et tous les deux se turent.</p>
+
+<p>La nuit approchait. Les ombres tombaient des
+lents nuages sur la mer. Les vagues sonnaient.</p>
+
+<p>Le feu de Vassili s’était éteint sur le cap, mais
+Malva continuait à regarder par là. Et Serejka
+examinait la jeune femme.</p>
+
+<p>— Écoute, dit-il, sais-tu ce que tu veux ?</p>
+
+<p>— Si seulement je pouvais le savoir ! répondit-elle
+tout bas, avec un profond soupir.</p>
+
+<p>— Tu ne le sais pas ? C’est mauvais, reprit
+avec assurance Serejka. Moi, je sais toujours !</p>
+
+<p>Et, avec une nuance de tristesse, il ajouta :</p>
+
+<p>— Seulement il est rare que je veuille quelque
+chose…</p>
+
+<p>— Et moi, j’ai toujours envie de quelque
+chose, dit Malva. Je veux… quoi ? je ne sais
+pas. Parfois je voudrais sauter dans un bateau
+et aller dans la mer, loin, loin. Et d’autres
+fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes
+des toupies qui tourneraient, tourneraient devant
+moi. Je les regarderais et je rirais. Tantôt
+j’ai pitié de tout le monde, et surtout de moi-même ;
+tantôt je voudrais tuer tout le monde,
+et puis moi-même… d’une mort horrible. Et je
+m’ennuie, et puis je voudrais rire, et tous les
+hommes sont des bûches !</p>
+
+<p>— Du bois pourri, consentit Serejka doucement,
+je me disais bien : « Toi, tu n’es ni chat,
+ni poisson, ni oiseau… Et tu as de tout cela en
+toi. Tu ne ressembles pas aux autres femmes… »</p>
+
+<p>— Et, Dieu merci ! pour cela au moins, dit
+Malva avec un sourire.</p>
+
+<p>A leur gauche, derrière une chaîne de collines
+sablonneuses, apparut la lune, les inondant de
+sa lueur d’argent. Large et douce, elle montait
+lentement sur le ciel bleu, et la lumière brillante
+des étoiles pâlissait et fondait à sa clarté égale
+et rêveuse.</p>
+
+<p>— Tu penses trop, voilà ce que c’est ! dit avec
+conviction Serejka, jetant sa cigarette en l’air.
+Et quand on pense, on se dégoûte de vivre… Il
+faut toujours être en action, il faut toujours que
+les gens tournent autour de vous… et qu’ils
+sentent que vous vivez. Il faut battre la vie pour
+qu’elle ne moisisse pas. Agite-toi en elle, de ci,
+de là, tant que tu en auras la force, et alors tu
+ne t’ennuieras pas.</p>
+
+<p>Malva s’égaya.</p>
+
+<p>— C’est peut-être vrai, ce que tu dis là. Il me
+semble parfois que si on mettait le feu, la nuit,
+à une des baraques… ça ferait une danse !</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! s’écria l’autre avec enthousiasme,
+et il lui tapa sur l’épaule. Sais-tu
+ce que je te conseillerais… nous pourrions faire
+quelque chose de drôle, veux-tu ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce ? demanda Malva avec animation.</p>
+
+<p>— As-tu bien chauffé Iakov ?</p>
+
+<p>— Il brûle comme un feu clair ! dit-elle avec
+entrain.</p>
+
+<p>— Est-ce possible ? Lance-le sur son père.
+Vrai ! Ce sera drôle. Ils s’empoigneront comme
+deux ours… Chauffe un peu le vieux, et celui-là
+encore… Et puis nous les lâcherons l’un contre
+l’autre.</p>
+
+<p>Malva regardait attentivement son visage taché
+de roux, qui souriait gaiement. Éclairé par la
+lune, il paraissait moins bariolé que de jour, à
+la clarté du soleil. Il n’exprimait ni haine, ni
+rien, sauf de la bonhomie et de l’animation, dans
+l’attente d’une réponse.</p>
+
+<p>— Pourquoi les détestes-tu ? demanda Malva,
+soupçonneuse.</p>
+
+<p>— Moi ?… Vassili, c’est un brave paysan. Mais
+Iakov ne vaut rien. En général, vois-tu, je n’aime
+pas les paysans ; ce sont tous des coquins. Ils
+savent affecter d’être malheureux, se font donner
+du pain et tout. Or, ils ont une Municipalité qui
+s’occupe d’eux. Ils ont de la terre et du bétail.
+J’ai été cocher d’un médecin municipal : alors je
+les ai vus, les paysans ! Puis, j’ai longtemps été
+chemineau. Quand j’arrivais dans un village et
+que je demandais du pain : « Oh ! oh ! qui es-tu ?
+que fais-tu ? donne ton passeport… » On m’a
+battu plus d’une fois, tantôt parce qu’on me
+prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans
+raison aucune. On m’a mis en prison… Ils gémissent
+et feignent de ne pouvoir vivre, bien
+qu’ils aient une attache à la terre. Et moi, que
+suis-je contre eux ?</p>
+
+<p>— N’es-tu pas un paysan ?</p>
+
+<p>— Je suis citadin, dit avec quelque orgueil
+Serejka, citadin de la ville d’Ouglitch.</p>
+
+<p>— Et moi de Pavlicha, dit Malva, songeuse.</p>
+
+<p>— Je n’ai personne pour me protéger. Et les
+paysans, que diable, ils peuvent vivre ! Ils ont
+une Municipalité et tout.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que la Municipalité ? demanda
+Malva.</p>
+
+<p>— La Municipalité ? Que le diable l’emporte si
+je sais !… C’est fait pour les paysans, c’est leur
+conseil… Laissons ça ! Parlons de notre affaire.
+Veux-tu préparer cette histoire, dis ? Il n’en
+résultera rien, ils se battront seulement un
+peu… Je t’aiderai. Vassili t’a battue, hein ? Alors
+que son fils lui rende les coups que tu as reçus !</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? dit en souriant Malva. Ça
+ne serait pas mal…</p>
+
+<p>— Pense un peu, n’est-ce pas agréable de voir
+comment les gens se défoncent les côtes à cause
+de toi, à cause de tes seules paroles. Tu as
+remué la langue une fois, deux fois, et c’est fait.</p>
+
+<p>Serejka lui vanta longtemps et avec feu les
+charmes du rôle qu’il lui proposait. Il était à la
+fois farceur et sérieux, et s’entraînait lui-même
+sincèrement.</p>
+
+<p>— Ah ! si j’avais été, moi, une belle femme !
+quel branle-bas j’aurais fait sur la terre ! s’écria-t-il
+en manière de conclusion.</p>
+
+<p>Puis il se prit la tête dans ses deux mains, la
+serra fort, ferma les yeux et se tut.</p>
+
+<p>La lune était haute quand ils se séparèrent.
+Après leur départ, la beauté de la nuit fut plus
+grande. Il ne resta que la mer illimitée et merveilleuse,
+argentée par la lune, et le ciel semé
+d’étoiles. Il y avait encore des collines de sable,
+des buissons de saules, et deux longues baraques
+noires comme d’immenses et grossiers
+cercueils déposés là. Mais tout cela était insignifiant
+devant la mer et les étoiles qui la
+contemplaient en scintillant froidement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le père et le fils étaient assis dans la cabane,
+en face l’un de l’autre, et prenaient de l’eau-de-vie
+que le fils avait apportée pour amadouer le
+vieux et ne pas s’ennuyer en sa compagnie.
+Serejka avait dit à Iakov que le père était fâché
+contre lui à cause de Malva et qu’il avait menacé
+de battre Malva jusqu’à ce qu’elle fût à demi-morte :
+la jeune femme était informée de cette
+menace et cela l’empêchait de céder à Iakov.
+Serejka s’était méchamment moqué de lui.</p>
+
+<p>— Il te corrigera de tes fredaines. Il te tirera
+si bien les oreilles, qu’elles seront longues d’une
+demi-aune. Mieux vaut ne pas te trouver sur
+son chemin.</p>
+
+<p>Les railleries de ce garçon roux et désagréable
+provoquèrent en Iakov un ressentiment
+aigu contre son père… Et Malva dont il ne pouvait
+rien tirer ! Ses yeux étaient parfois prometteurs,
+parfois tristes, et puis elle exaspérait
+en lui le désir jusqu’à la douleur.</p>
+
+<p>Iakov vint chez le père ; il le considérait
+comme une pierre sur son chemin, qu’il était
+impossible d’escalader ni de contourner. Mais, se
+sentant de force contre cet adversaire, Iakov
+lui plongeait dans les yeux un regard qui voulait
+dire : « Touche-moi, si tu l’oses ! »</p>
+
+<p>Ils avaient déjà pris deux verres chacun,
+sans avoir encore échangé de paroles, sauf quelques
+phrases insignifiantes sur la vie à la pêcherie.
+Seuls au milieu de la mer, ils accumulaient
+en eux de la haine, et tous deux savaient que
+bientôt cette haine, allait éclater et les enflammer.</p>
+
+<p>Les nattes de la cabane frémissaient au vent,
+les écorces s’entre-choquaient, le chiffon rouge
+au bout du mât murmurait quelque chose. Tous
+ces bruits étaient timides et pareils au bégaiement
+sans suite et incertain d’une prière. Et les
+vagues mugissaient, libres et impassibles.</p>
+
+<p>— Et Serejka, s’enivre-t-il toujours ? demanda
+Vassili, bourru.</p>
+
+<p>— Il est gris tous les soirs, répondit Iakov en
+versant de l’eau-de-vie à son père.</p>
+
+<p>— Il finira mal ! Voilà ce que c’est que la vie
+dévergondée et sans retenue… Et toi aussi, tu
+deviendras comme lui.</p>
+
+<p>Iakov n’aimait pas Serejka, et c’est pourquoi
+il répliqua :</p>
+
+<p>— Je ne deviendrai jamais comme lui.</p>
+
+<p>— Non ? dit Vassili en fronçant les sourcils.
+Je sais, moi, ce que je dis… Combien de temps
+y a-t-il que tu es ici ? Déjà deux mois ; il faudra
+bientôt s’occuper du retour. Et combien d’argent
+as-tu mis de côté ?</p>
+
+<p>Il avala, d’un air mécontent, l’eau-de-vie que
+son fils lui avait versée, et, prenant sa barbe
+dans sa main, il la tira si fort que sa tête branla.</p>
+
+<p>— En si peu de temps, je n’ai guère pu gagner
+d’argent ! objecta judicieusement Iakov.</p>
+
+<p>— Si c’est comme ça, il ne te reste rien à
+faire ici ; retourne au village.</p>
+
+<p>Iakov sourit.</p>
+
+<p>— Pourquoi ces grimaces ? s’écria d’une voix
+menaçante Vassili, exaspéré du flegme de son
+fils. Ton père te parle, et tu ris. Peut-être commences-tu
+trop tôt à te croire libre ? Il faudra te
+remettre le harnais.</p>
+
+<p>Iakov se versa de l’eau-de vie et la but. Ces
+grossières remontrances l’offensaient, mais il
+se maîtrisait, cachant sa pensée et évitant de
+mettre son père en fureur. Il commençait à se
+sentir intimidé devant cette mine sévère et dure.</p>
+
+<p>Et Vassili, voyant que son fils avait bu seul,
+sans lui remplir son verre, se fâcha plus encore,
+tout en gardant un calme apparent.</p>
+
+<p>— Ton père te dit : « Va à la maison », et tu
+lui ris au nez ! C’est bon ! je vais te parler autrement…
+Réclame ton argent samedi et…
+marche !… au village !… Tu entends ?</p>
+
+<p>— Je n’irai pas, dit avec fermeté Iakov, et il
+hocha la tête résolument.</p>
+
+<p>— Comment ? hurla Vassili ; et, s’appuyant
+des deux mains au tonneau, il se leva. Est-ce
+à toi que je m’adresse ou non ? Chien qui hurles
+contre ton père !… Tu as oublié que je puis faire
+ce que je veux de toi, tu l’as oublié, dis ?</p>
+
+<p>Ses lèvres tremblaient, son visage était convulsé ;
+deux grosses veines se gonflaient sur ses
+tempes.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien oublié, dit à demi-voix Iakov,
+sans regarder le père. Et toi, n’as-tu rien oublié ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas à toi de me faire la morale ; je
+te briserai en morceaux !…</p>
+
+<p>Iakov évita la main que le père levait au-dessus
+de sa tête, et, sentant monter en lui une
+haine sauvage, il dit, les dents serrées :</p>
+
+<p>— Ne me touche pas !… Nous ne sommes pas
+au village.</p>
+
+<p>— Tais-toi, je suis ton père partout…</p>
+
+<p>— Ici, tu ne me feras pas frapper de verges.
+Ici, c’est différent, ricana Iakov au nez de son
+père et il se leva lentement.</p>
+
+<p>Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Vassili,
+les yeux injectés de sang, le cou tendu, les
+mains crispées, soufflait au visage de son fils son
+haleine brûlante d’eau-de-vie ; et Iakov s’était
+rejeté en arrière, il guettait les mouvements de
+son père, prêt à parer les coups, paisible extérieurement,
+mais fumant de sueur. Entre eux
+il y avait le tonneau qui servait de table.</p>
+
+<p>— Je ne te battrai pas, peut-être ? cria d’une
+voix enrouée Vassili, courbant le dos comme un
+chat qui se prépare à bondir.</p>
+
+<p>— Ici, tous sont égaux. Tu es un ouvrier, moi
+aussi.</p>
+
+<p>— C’est comme ça ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est comme ça. Pourquoi te jettes-tu
+sur moi ? Tu te figures que je ne comprends
+pas. C’est toi qui as commencé…</p>
+
+<p>Vassili hurla et leva le bras si rapidement
+qu’Iakov n’eut pas le temps de s’écarter. Le
+coup lui tomba sur la tête ; il chancela et grinça
+des dents à la face furieuse de son père, qui de
+nouveau le menaçait.</p>
+
+<p>— Attends ! lui cria-t-il en serrant les poings.</p>
+
+<p>— Attends toi-même !</p>
+
+<p>— Laisse-moi, je te dis !</p>
+
+<p>— Ah ! c’est ainsi que tu parles à ton père ?…
+ton père ? ton père ?…</p>
+
+<p>Ils étaient à l’étroit, et leurs jambes s’embarrassaient
+dans les sacs vides, la souche et le
+tonneau renversé. Se protégeant de son mieux
+contre les coups du père, Iakov, pâle et en sueur,
+sombre, les dents serrées, les yeux brillants
+comme ceux d’un loup, reculait lentement, et
+le père fonçait sur lui, gesticulant avec férocité,
+aveugle de rage, étrangement échevelé : il se
+hérissait comme un sanglier en fureur.</p>
+
+<p>— Arrête… c’est assez… cesse ! disait Iakov,
+terrible et froid, en sortant de la cabane.</p>
+
+<p>Le père rugissait et avançait toujours, mais
+ses coups ne faisaient que rencontrer les poings
+d’Iakov.</p>
+
+<p>— Voilà, voilà !</p>
+
+<p>Iakov, qui se savait le plus fort et le plus
+adroit, le narguait.</p>
+
+<p>— Attends, attends un peu !</p>
+
+<p>Mais Iakov sauta de biais et courut vers la
+mer. Vassili se jeta à sa poursuite, la tête
+baissée et les bras tendus ; mais il buta contre
+un obstacle et tomba, la poitrine contre terre. Il
+se mit rapidement à genoux, puis s’assit, les
+mains appuyées sur le sable. Il était complètement
+exténué par cette lutte et il hurla plaintivement,
+de rage inassouvie et de l’amère
+conscience de sa faiblesse.</p>
+
+<p>— Sois maudit ! cria-t-il, en allongeant le cou
+vers Iakov et soufflant l’écume furieuse de ses
+lèvres tremblantes.</p>
+
+<p>Iakov s’était adossé contre une barque et
+regardait attentivement. Il frottait d’une main
+sa tête meurtrie. Une des manches de sa blouse,
+déchirée, pendait à un fil ; le col aussi était en
+lambeaux, et sa poitrine blanche et moite,
+brillait au soleil comme si elle avait été frottée
+d’huile. Il éprouvait du mépris pour son père ;
+il l’avait cru plus fort, et, maintenant qu’il le
+voyait, défait et lamentable, assis là sur le sable,
+à lui montrer les poings, il souriait avec indulgence
+du sourire blessant du fort au faible.</p>
+
+<p>— Que le tonnerre t’écrase ! Je te maudis à
+jamais !</p>
+
+<p>Vassili clama si fort sa malédiction qu’Iakov se
+tourna involontairement du côté de la pêcherie,
+comme s’il pensait qu’on pourrait y entendre
+ce cri douloureux de faiblesse. Mais il n’y avait
+là que les vagues et le soleil. Il cracha et
+dit :</p>
+
+<p>— Crie, crie plus fort ! A qui feras-tu peur ?
+Et s’il y a eu quelque chose entre nous, je te
+dirai tout de suite, pour en finir…</p>
+
+<p>— Tais-toi ! va-t’en ! hors de ma vue ! Va-t’en !
+criait Vassili.</p>
+
+<p>— Je n’irai pas au village… je passerai
+l’hiver ici, dit Iakov sans faire attention à ces
+cris, mais en guettant toujours les mouvements
+de son père. On est mieux ici. Je comprends
+cela… je ne suis pas un imbécile. Ici le travail
+est moins dur, et la liberté plus grande… Là
+tu serais toujours à me commander, et ici,
+essaye un peu !</p>
+
+<p>Il fit la nique à son père et se mit à rire, doucement,
+mais de telle manière que Vassili, de
+nouveau en fureur, sauta sur ses pieds et, saisissant
+une rame, bondit en vociférant :</p>
+
+<p>— A ton père ?… Ah ! je te tuerai !</p>
+
+<p>Mais quand, fou de rage, il atteignit la barque,
+Iakov était déjà loin. Il courait, et la manche
+arrachée de sa blouse flottait dans l’air derrière
+lui.</p>
+
+<p>Vassili jeta la rame contre son fils, mais sans
+le toucher. A bout de force, il s’effondra dans
+le bateau et gratta le bois avec ses ongles, tandis
+que l’autre lui criait de loin :</p>
+
+<p>— Comment n’as-tu pas honte ? Tu es vieux
+déjà… te mettre dans un pareil état pour une
+femme. Eh ! je ne retournerai pas au village…,
+non, je n’y retournerai pas. Vas-y toi-même…
+Tu n’as rien à faire ici.</p>
+
+<p>— Iakov, tais-toi ! ordonna Vassili, et son
+hurlement couvrit la voix d’Iakov. Je te tuerai…
+Va-t’en !</p>
+
+<p>Mais Iakov marchait maintenant et riait.</p>
+
+<p>Vassili le regardait avec des yeux fous. Le
+voilà qui diminuait, ses jambes semblaient
+s’enfoncer dans le sable… il y disparaissait
+jusqu’à mi-corps… jusqu’aux épaules… la tête
+aussi… On ne le voyait plus. Mais, un instant
+après, à quelque distance de l’endroit où il avait
+disparu, de nouveau se montrèrent la tête, puis
+les épaules, puis toute la personne d’Iakov… Il
+était plus petit… Il se retournait et disait quelque
+chose…</p>
+
+<p>— Maudit, maudit sois-tu ! répondait Vassili.</p>
+
+<p>L’autre fit un geste de la main, reprit sa marche,
+et fut masqué par un monticule de sable.</p>
+
+<p>Vassili regarda longtemps encore dans la
+même direction, jusqu’à ce que le dos lui fît mal
+de cette pose incommode, — mi-couché contre le
+bateau, les paumes appuyées au sol. Fourbu
+et courbatu, il se leva et chancela, tant il
+souffrait de tous ses membres. Sa ceinture lui
+était remontée sous les bras ; il la détacha de ses
+doigts raides, la porta à ses yeux et la jeta sur
+le sable. Puis il alla vers sa hutte et, s’arrêtant
+devant un creux du terrain, il se souvint que
+c’était là qu’il était tombé et que, sans cela, il
+aurait peut-être rattrapé son fils.</p>
+
+<p>Dans la cabane, tout était en désordre. Vassili
+chercha des yeux la bouteille d’eau-de-vie et, la
+trouvant entre les sacs, la ramassa. Vassili tira
+péniblement le bouchon et, s’enfonçant le goulot
+dans la bouche, il voulut boire… Mais la bouteille
+lui heurtait les dents et le liquide lui coulait
+sur la barbe et sur la poitrine. L’alcool était fade
+comme de l’eau.</p>
+
+<p>Dans la tête de Vassili tout se brouillait ; son
+cœur lui pesait, son dos fui faisait mal.</p>
+
+<p>— Je suis vieux… voilà ce que c’est ! dit-il tout
+haut.</p>
+
+<p>Et il s’affaissa sur le sable, à la porte de la
+cabane.</p>
+
+<p>Devant lui la mer immense, paresseuse et
+soupirante, pleine de force et de beauté. Les
+vagues riaient, comme toujours bruyantes et
+folles. Vassili regarda longtemps l’eau et se
+rappela les paroles avides de son fils :</p>
+
+<p>— Si tout cela était de la terre, de la terre
+noire qu’on pourrait labourer !…</p>
+
+<p>Un âpre sentiment d’ennui envahit l’âme
+du paysan. Il se frotta la poitrine avec force,
+regarda autour de lui et soupira profondément.
+Sa tête s’abattit et son dos se courba comme si
+un poids immense l’eût écrasé. Un spasme lui
+étreignait la gorge. Il toussa et se signa en regardant
+le ciel. Une lourde pensée le terrassait.</p>
+
+<p>Parce que, pour une fille perdue, il avait
+abandonné sa femme, avec laquelle il avait
+vécu honnêtement plus de quinze années, le
+Seigneur l’avait puni par la révolte de son fils.
+Oui, Seigneur !…</p>
+
+<p>Son fils s’était moqué de lui, lui avait arraché
+le cœur. C’était trop peu de le tuer, pour ce
+qu’il avait fait à l’âme de son père… Tout cela
+pour une gueuse. Ç’avait été un péché pour
+lui, vieux déjà, de se lier avec elle, d’oublier
+pour elle sa femme et son fils…</p>
+
+<p>Et voilà, le Seigneur, dans sa juste colère, le
+lui rappelait, se servant du fils pour lui frapper
+le cœur d’un châtiment mérité. Oui, Seigneur !…</p>
+
+<p>Vassili restait assis et se signait, et clignait
+des yeux pour détacher de ses cils les larmes
+qui l’aveuglaient.</p>
+
+<p>Et le soleil s’abaissait sur la mer, et le crépuscule
+rouge s’éteignait dans le ciel. Un vent
+tiède venait caresser le visage inondé de pleurs
+du paysan. Plongé dans ses idées de repentir,
+il resta là jusqu’à ce qu’il s’endormît, un peu
+avant l’aube.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain de la querelle, Iakov partit avec
+une équipe d’ouvriers dans une barque remorquée
+par un vapeur. On allait, à une trentaine
+de verstes, pêcher l’esturgeon dans une
+baie. Il revint à la pêcherie au bout de cinq jours,
+seul, dans un bateau à voile : on l’avait envoyé
+chercher des provisions de bouche. Il était midi
+quand Iakov arriva ; les ouvriers se reposaient
+après leur dîner. Il faisait insupportablement
+chaud, le sable brûlait les pieds ; les écailles et
+les arêtes de poisson les piquaient. Iakov marchait
+avec précaution vers les baraques et se
+reprochait de ne s’être pas chaussé. Il hésitait à
+retourner au bateau ; il avait hâte de manger et
+de retrouver Malva. Pendant les heures d’ennui
+sur mer, souvent il avait songé à elle. Il aurait
+voulu savoir si le père et elle s’étaient revus et ce
+qu’ils s’étaient dit… Peut-être le vieux l’avait-il
+battue ? C’eût été bien fait ; elle en serait devenue
+plus douce. Autrement, elle était trop provocante,
+trop hardie.</p>
+
+<p>La pêcherie déserte sommeillait ; les grandes
+baraques de bois, avec toutes leurs fenêtres ouvertes,
+semblaient n’en plus pouvoir de chaleur.
+Dans le bureau de l’inspecteur, un enfant criait…
+Derrière un tas de tonneaux, des voix chuchotaient.</p>
+
+<p>Iakov alla dans cette direction ; il crut distinguer
+la voix de Malva. Mais, arrivé aux tonneaux,
+il recula d’un pas et s’arrêta.</p>
+
+<p>A l’ombre, sur le dos, le bras sous la nuque,
+était le roux Serejka. Près de lui se trouvaient
+d’un côté, Vassili, et, de l’autre, Malva.</p>
+
+<p>Iakov pensa : « Pourquoi est-il ici ? A-t-il
+quitté son poste tranquille pour se rapprocher de
+Malva et la surveiller ? Vieux diable ! Si la mère
+savait tout ce qu’il manigance !… » Fallait-il
+les aborder ou non ?</p>
+
+<p>— C’est ça, disait Serejka. Donc, il faut se
+dire adieu. Bon ! va-t’en gratter la terre…</p>
+
+<p>Iakov frémit et fit une grimace de joie.</p>
+
+<p>— Je pars, dit Vassili.</p>
+
+<p>Alors Iakov s’avança hardiment :</p>
+
+<p>— Bonjour, la compagnie !</p>
+
+<p>Le père lui jeta un rapide regard et se détourna.
+Malva ne broncha pas. Serejka remua
+la jambe et dit en grossissant sa voix :</p>
+
+<p>— Voici notre fils bien-aimé, Iakov, qui revient
+de lointains pays.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, de sa voix ordinaire :</p>
+
+<p>— Il faudrait l’écorcher vif et faire des tambours
+avec sa peau.</p>
+
+<p>Malva se mit à rire doucement.</p>
+
+<p>— Il fait chaud ! dit Iakov en s’asseyant à côté
+d’eux.</p>
+
+<p>Vassili le regarda de nouveau, comme à contrecœur.</p>
+
+<p>— Je t’attends ici depuis le matin, Iakov.
+L’inspecteur m’avait prévenu hier que tu devais
+venir.</p>
+
+<p>Sa voix parut à Iakov plus faible qu’à l’ordinaire,
+et sa figure était changée.</p>
+
+<p>— Je suis venu chercher des provisions,
+annonça-t-il.</p>
+
+<p>Et il demanda une cigarette à Serejka.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas de tabac pour un imbécile
+comme toi ! répondit celui-ci sans bouger.</p>
+
+<p>— Je retourne à la maison, Iakov ! dit avec
+gravité Vassili, creusant le sable avec son doigt.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela ? reprit innocemment son fils.</p>
+
+<p>— N’importe… et toi, tu restes ?</p>
+
+<p>— Oui, je reste… Qu’avons-nous à faire tous
+les deux à la maison ?</p>
+
+<p>— C’est bon, je ne dis rien. A ta guise ! Tu
+n’es plus un enfant. Seulement, souviens-toi
+que je ne traînerai pas longtemps. Je vivrai
+peut-être, mais je ne sais pas comment je
+travaillerai… J’ai perdu l’habitude de la terre…
+Ainsi, souviens-toi que tu as ta mère par là.</p>
+
+<p>Il lui était évidemment pénible de parler. Les
+mots s’empâtaient contre ses dents. Il se lissait
+la barbe, et sa main tremblait.</p>
+
+<p>Malva l’épiait, Serejka avait à moitié fermé un
+œil, et, de l’autre, qui était devenu tout rond, il
+observait Iakov. Le gars était joyeux et, craignant
+de se trahir, se taisait et regardait ses pieds.</p>
+
+<p>— N’oublie donc pas ta mère, Iakov. Pense
+que tu lui restes seul ! disait Vassili.</p>
+
+<p>— Je sais, dit Iakov en haussant les épaules.</p>
+
+<p>— C’est bien si tu le sais, ajouta le père avec
+un regard méfiant. Je te dis seulement de ne
+pas l’oublier.</p>
+
+<p>— Bien !…</p>
+
+<p>Vassili soupira profondément. Durant quelques
+minutes, tous gardèrent le silence. Puis Malva
+dit :</p>
+
+<p>— On va bientôt sonner à l’ouvrage.</p>
+
+<p>— Je pars ! annonça Vassili en se levant. Et
+tous se levèrent avec lui.</p>
+
+<p>— Adieu Serejka… S’il t’arrive d’être sur la
+Volga, peut-être viendras-tu me voir ?… District
+de Simbirsk, village de Maslo, près de Nicolo-Likovsk.</p>
+
+<p>— C’est bon ! dit Serejka.</p>
+
+<p>Il lui secoua la main et la garda longtemps
+dans sa patte aux grosses veines, couverte de
+laine rousse. Il souriait au visage sérieux et
+triste de Vassili.</p>
+
+<p>— Nicolo-Likovsk est un grand bourg, tout
+le monde le connaît, et nous sommes à quatre
+verstes de là, expliquait le paysan.</p>
+
+<p>— C’est bon, j’irai si je passe de ce côté.</p>
+
+<p>— Adieu.</p>
+
+<p>— Adieu, cher homme.</p>
+
+<p>— Adieu, Malva ! murmura Vassili sans la
+regarder.</p>
+
+<p>Elle s’essuya les lèvres sans se presser, avec
+sa manche, lui jeta ses deux bras blancs autour
+du cou et le baisa trois fois, sur les lèvres et
+sur les joues.</p>
+
+<p>Il se troubla et prononça quelques paroles
+indistinctes. Iakov baissait la tête, en dissimulant
+un sourire ; et Serejka était tranquille et même
+il bâillait légèrement en regardant le ciel.</p>
+
+<p>— Tu auras chaud pour marcher, dit-il.</p>
+
+<p>— N’importe !… Adieu, toi aussi, Iakov.</p>
+
+<p>— Adieu.</p>
+
+<p>Ils étaient en face l’un de l’autre, sans savoir
+que faire. Le triste mot « adieu », qui venait de
+résonner si uniformément à tant de reprises,
+éveilla dans l’âme d’Iakov un sentiment de tendresse
+pour son père, mais il ne savait comment
+l’exprimer. Fallait-il embrasser le père comme
+l’avait fait Malva, ou lui serrer la main comme
+Serejka ?… Et Vassili était blessé de cette hésitation,
+visible dans l’attitude de son fils, et puis
+encore il éprouvait quelque chose comme de la
+honte. Il se rappelait ce qui s’était passé sur le
+cap et les baisers de Malva.</p>
+
+<p>— Ainsi, pense à ta mère ! dit enfin Vassili.</p>
+
+<p>— Mais oui ! répondit Iakov avec cordialité.
+Ne t’inquiète pas… je sais…</p>
+
+<p>Et il secoua la tête.</p>
+
+<p>— C’est tout. Soyez heureux ! Que Dieu vous
+protège… Ne gardez pas un mauvais souvenir de
+moi… La bouilloire, Serejka, est enfouie dans le
+sable près de la proue du bateau vert.</p>
+
+<p>— Qu’a-t-il besoin de la bouilloire ? demanda
+brusquement Iakov.</p>
+
+<p>— Il a pris ma place, là-bas, sur le cap, expliqua
+Vassili.</p>
+
+<p>Iakov regarda Serejka avec envie, puis Malva,
+et baissa la tête pour cacher l’éclat joyeux de
+son regard.</p>
+
+<p>— Adieu, frères, je m’en vais.</p>
+
+<p>Vassili les salua. Malva le suivit :</p>
+
+<p>— Je vais te reconduire un bout de chemin.</p>
+
+<p>Serejka se coucha par terre et s’empara de la
+jambe d’Iakov qui se préparait à accompagner
+Malva.</p>
+
+<p>— Arrête, où vas-tu ?</p>
+
+<p>— Laisse ! dit Iakov, faisant un mouvement
+en avant.</p>
+
+<p>Mais Serejka lui avait saisi l’autre jambe.</p>
+
+<p>— Assieds-toi à côté de moi.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Quelle nouvelle bêtise est-ce
+là ?</p>
+
+<p>— Ce ne sont pas des bêtises. Assieds-toi.</p>
+
+<p>Iakov obéit en serrant les dents.</p>
+
+<p>— Que veux-tu ?</p>
+
+<p>— Attends. Tais-toi… et moi, je réfléchirai et
+puis je parlerai.</p>
+
+<p>Il toisa le gars et Iakov se soumit.</p>
+
+<p>Malva et Vassili marchèrent quelques instants
+en silence. Les yeux de Malva brillaient étrangement.
+Et Vassili était sombre et préoccupé.
+Leurs pieds enfonçaient dans le sable et ils
+avançaient lentement.</p>
+
+<p>— Vassia !</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>Il la regarda et se détourna aussitôt.</p>
+
+<p>— C’est moi qui t’ai brouillé exprès avec
+Iakov… Vous auriez pu vivre ici tous les deux
+sans vous quereller, dit-elle d’une voix égale
+et posée. Il n’y avait pas une ombre de repentir
+dans ses paroles.</p>
+
+<p>— Pourquoi as-tu fait cela ? demanda après
+un silence Vassili.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas… pour rien.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules, et sourit.</p>
+
+<p>— C’est beau, ce que tu as fait là ! dit-il avec
+irritation.</p>
+
+<p>Elle se tut.</p>
+
+<p>— Tu me perdras mon garçon, tu le perdras
+tout à fait, sorcière que tu es ! Tu ne crains
+pas Dieu ; tu n’a pas de honte… Que vas-tu faire ?</p>
+
+<p>— Et que dois-je faire ? dit-elle.</p>
+
+<p>Une espèce d’angoisse ou de dépit sonnait
+dans sa voix.</p>
+
+<p>— Ce que tu dois faire ? cria Vassili, s’allumant
+d’une rage ardente.</p>
+
+<p>Il éprouvait un désir passionné de la frapper,
+de la terrasser et de l’ensevelir dans le sable, de
+lui donner des coups de bottes au visage, à la poitrine…
+Il serra les poings et regarda en arrière.</p>
+
+<p>Là-bas, près des tonneaux, il vit Iakov et Serejka,
+et leurs visages étaient tournés de son côté.</p>
+
+<p>— Va-t’en. Je t’écraserais !…</p>
+
+<p>Il s’arrêta et lui chuchota des injures à la face.
+Ses yeux étaient pleins de sang, sa barbe tremblait,
+et ses mains paraissaient se tendre involontairement
+vers les cheveux de Malva, qui
+sortaient de dessous le châle.</p>
+
+<p>Elle le regardait tranquillement de ses yeux
+verts.</p>
+
+<p>— Tu mériterais qu’on te tue ! Attends, il se
+trouvera bien quelqu’un pour te casser la tête.</p>
+
+<p>Elle sourit, se taisant toujours. Puis elle soupira
+profondément et dit :</p>
+
+<p>— Assez maintenant. Adieu !</p>
+
+<p>Et, tournant brusquement sur les talons, elle
+revint en arrière.</p>
+
+<p>Vassili hurlait après elle et grinçait des dents.
+Malva, en marchant, s’appliquait à mettre ses
+pieds dans les empreintes profondes des pieds de
+Vassili, et, quand elle y avait réussi, elle les
+effaçait soigneusement. Elle alla ainsi jusqu’aux
+tonneaux, où Serejka la reçut avec cette
+question :</p>
+
+<p>— Eh bien, l’as-tu reconduit ?</p>
+
+<p>Elle fit de la tête un signe d’affirmation et
+s’assit à côté de lui. Et Iakov la regardait et
+souriait doucement, remuant les lèvres comme
+s’il disait des choses que lui seul entendait.</p>
+
+<p>— Et quand tu l’eus reconduit, l’as-tu pleuré ?
+continua Serejka.</p>
+
+<p>— Quand iras-tu là-bas, au cap ? questionna-t-elle
+à son tour, en indiquant la mer d’un mouvement
+de la tête.</p>
+
+<p>— Ce soir.</p>
+
+<p>— J’irai avec toi.</p>
+
+<p>— Bravo ! J’aime ça.</p>
+
+<p>— Et moi aussi, j’irai ! déclara Iakov.</p>
+
+<p>— Qui t’invite ? fit Serejka, en pinçant les yeux.</p>
+
+<p>Un son de cloche, grêle et fêlé, retentit : l’appel
+au travail. Les sons se pressaient dans l’air, les uns
+après les autres, comme s’ils craignaient d’être
+en retard, de mourir dans le bruit des vagues.</p>
+
+<p>— C’est elle qui m’invitera ! dit Iakov.</p>
+
+<p>Il regardait Malva avec défi.</p>
+
+<p>— Moi ? Qu’ai-je besoin de toi ? répliqua-t-elle,
+surprise.</p>
+
+<p>— Parlons franchement, Iakov ! dit Serejka.
+Si tu l’ennuies, je te battrai comme plâtre. Et
+si tu la touches du doigt, je te tuerai comme une
+mouche. Je te cognerai sur la tête et ce sera fini
+de toi. J’ai des habitudes simples.</p>
+
+<p>Son visage, toute sa personne et ses bras
+noueux, tendus vers la gorge d’Iakov, prouvaient
+éloquemment que, pour lui, tuer un homme
+était en effet une chose simple.</p>
+
+<p>Iakov recula d’un pas et dit d’une voix étranglée :</p>
+
+<p>— Attends ! c’est elle-même qui…</p>
+
+<p>— Tais-toi, voilà tout ! Qu’est-ce que cela signifie ?
+Ce n’est pas toi, chien, qui mangeras
+l’agneau. Si l’on te jette les os, dis merci. Assez !
+Qu’as-tu à rouler les yeux ?</p>
+
+<p>Iakov regarda Malva. Les yeux verts riaient
+d’une façon blessante pour lui, et elle frôla
+Serejka avec tant de câlinerie qu’Iakov se sentit
+en nage.</p>
+
+<p>Ils s’en allèrent, côte à côte, et puis tous les
+deux éclatèrent de rire. Iakov enfonça fortement
+son pied droit dans le sable et resta ainsi, le
+corps tendu en avant, le visage rouge, la poitrine
+haletante.</p>
+
+<p>Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait
+une silhouette humaine, petite et sombre ;
+à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer puissante,
+et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du
+sable, toujours du sable, uniforme, désert,
+morne. Iakov vit l’homme solitaire et, clignant
+de ses yeux pleins de larmes, — des larmes d’humiliation
+et de douloureuse incertitude, — il se
+frotta rudement la poitrine de ses deux mains.</p>
+
+<p>Dans la pêcherie, on travaillait avec activité.
+Iakov entendit la voix basse et succulente de
+Malva qui s’écriait avec colère :</p>
+
+<p>— Qui a pris mon couteau ?</p>
+
+<p>Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la
+mer riait.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">KONOVALOV</h3>
+
+
+<p>En parcourant distraitement un journal, je
+rencontrai un nom qui m’intéressa, — Konovalov, — et
+je lus ce qui suit :</p>
+
+<p>« Hier soir, dans la chambre commune de la
+prison, Alexandre Ivanovitch Konovalov, âgé de
+quarante ans, citadin de la ville de Mourom,
+s’est pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté
+à Pskov pour vagabondage et était envoyé par
+étapes à sa ville natale. D’après le rapport du
+chef de prison, c’était un homme toujours tranquille,
+silencieux et rêveur. Le suicide, d’après
+l’avis du médecin, doit être attribué à la mélancolie. »</p>
+
+<p>Je lus cette note brève, en petits caractères, — la
+fin des petites gens est toujours annoncée
+en petits caractères, — je la lus et je pensai que
+j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer
+un peu la raison qui poussa cet homme rêveur
+à s’évader de l’existence. Je l’avais connu, j’avais
+demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit
+de me taire à son sujet ; c’était un brave garçon,
+et on en rencontre si peu sur le chemin de la
+vie !</p>
+
+<p>… J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov
+pour la première fois. A cette époque, je
+travaillais dans une boulangerie comme aide du
+pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien ;
+il buvait épouvantablement, souvent il
+gâtait la pâte, et, quand il était ivre, aimait
+jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts
+sur n’importe quoi des airs variés. Si le maître
+boulanger lui faisait des observations au sujet
+de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait
+furieux, insultait son patron, l’insultait
+sans pitié et ne manquait pas de parler de son
+propre talent musical.</p>
+
+<p>— J’ai fait sécher la pâte ? criait-il en hérissant
+ses longues moustaches rousses et en
+remuant ses lèvres épaisses et toujours humides. — La
+croûte est brûlée ? Le pain est
+humide ? Ah ! toi, que le diable t’emporte, gredin
+louche ! Est-ce pour faire cette besogne que je
+suis au monde ? Sois maudit avec ta besogne. Je
+suis un musicien ! As-tu compris ? Moi, quand
+l’alto avait bu, je jouais à sa place ; quand le
+hautbois était au cachot, je jouais du hautbois ;
+que le cornet à piston soit malade, qui donc
+pourrait bien le remplacer ? Soutchkov ! Présent !
+Très heureux de rendre service, mon capitaine.
+Tim-tar-rom-da-di ! Et toi, paysan ? Donne-moi
+mes gages.</p>
+
+<p>Et le patron, homme malsain et bouffi, avec
+des yeux louches presque recouverts de graisse
+et une figure de femme, balançait son énorme
+ventre, frappait le sol de ses pieds courts et
+gros et criait d’une voix perçante :</p>
+
+<p>— Brigand ! Assassin ! Judas ! Traître ! Mon
+Dieu, pour quel crime m’as-tu infligé la présence
+ici de cet homme ?</p>
+
+<p>Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel
+ses bras et tout à coup annonçait d’une voix
+haute, qui écorchait les oreilles :</p>
+
+<p>— Si je te faisais conduire au poste pour ton
+tapage ?</p>
+
+<p>— Au poste, le serviteur du Tsar et de la
+patrie ? rugissait le soldat, et il s’avançait, les
+poings levés. Le patron reculait, crachait, soufflait
+d’émotion et criait des injures. C’était tout
+ce qu’il pouvait faire ; en été dans les villes de la
+Volga, il est très difficile de trouver un pétrisseur.</p>
+
+<p>Des scènes de cette espèce avaient lieu presque
+tous les jours. Le soldat buvait, gaspillait de la
+pâte et jouait différentes marches, valses et
+« numéros » comme il disait. Le maître grinçait
+des dents et moi, en raison de tout cela, je
+devais travailler pour deux, ce qui n’était pas
+logique et me fatiguait beaucoup.</p>
+
+<p>Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y
+eut entre le patron et le soldat, la scène suivante :</p>
+
+<p>— Eh ! soldat, dit le maître, qui fit son apparition
+à la cuisine, le visage rayonnant et satisfait,
+les yeux luisant d’un sourire perfide, eh !
+soldat, avance les lèvres et joue la marche du
+départ.</p>
+
+<p>— Quoi encore ? dit d’une voix sombre le
+soldat. Il était couché, à moitié ivre selon son
+usage, sur le coffre à pâte.</p>
+
+<p>— Pars pour la guerre, caporal ! répondit le
+patron radieux.</p>
+
+<p>— Où ça ? demanda le soldat, laissant choir
+ses jambes du coffre, et pressentant quelque
+mauvais tour.</p>
+
+<p>— Où tu voudras : contre le Turc ou contre
+l’Anglais…</p>
+
+<p>— Comment faut-il comprendre cela ? cria
+avec colère le soldat.</p>
+
+<p>— Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne
+te garde pas une heure de plus. Monte, reçois
+ton dû, et, aux quatre vents, marche !</p>
+
+<p>Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de
+sa force et de l’embarras où était le patron, et
+cette nouvelle chassa les vapeurs du vin : il ne
+pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il
+aurait, avec sa connaissance du métier, à se
+trouver une place.</p>
+
+<p>— Ça, tu mens ! dit-il avec angoisse en se
+levant.</p>
+
+<p>— Va-t’en, va-t’en donc…</p>
+
+<p>— M’en aller ?</p>
+
+<p>— File !</p>
+
+<p>— Cela veut dire que j’ai assez travaillé… Le
+soldat secoua la tête avec amertume. — Tu as
+sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me
+chasses ! Bravo, c’est parfait !… Araignée !</p>
+
+<p>— C’est moi l’araignée ?</p>
+
+<p>Le patron bouillait.</p>
+
+<p>— Bien sûr ! Araignée, suceur de sang ! Voilà
+ce que tu es ! dit avec conviction le soldat et il
+gagna la porte en chancelant.</p>
+
+<p>Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient
+de joie.</p>
+
+<p>— Essaye maintenant de trouver une place
+chez n’importe qui ! Oui ! J’ai fait de toi de si beaux
+portraits que, même si tu ne demandais pas de gages,
+on ne te prendrait pas ! Nulle part on ne te
+prendra. J’ai veillé sur ton sort, tête pourrie que
+tu es !</p>
+
+<p>— Avez-vous un nouveau pétrisseur ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un
+ancien. Il a été mon aide. Et quel pétrisseur !
+C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses
+moments… Il arrive, il prend de l’ouvrage et
+pendant trois ou quatre mois il en abat comme
+un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne
+regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille
+et il chante. Il chante si bien, mon petit,
+qu’on ne peut l’écouter : le cœur en devient
+lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met
+à boire.</p>
+
+<p>Le patron soupira et fit un geste découragé de
+la main.</p>
+
+<p>— Et, quand il se met à boire, il est impossible
+de l’arrêter. Il boira jusqu’au moment où il
+tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement.
+Alors il a honte, ou quoi ? et disparaît
+comme le diable à la fumée de l’encens. Tiens, le
+voilà ! Tu es là pour de bon, Sacha ?</p>
+
+<p>— Mais oui ! répondit du seuil une voix profonde.</p>
+
+<p>Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se
+tenait un homme d’une trentaine d’années,
+grand et large d’encolure. Son costume était
+celui du parfait vagabond, sa personne et son
+visage étaient ceux d’un slave, d’une rare pureté
+de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement
+sale et déchirée, un large pantalon de
+toile, et, comme chaussure, un pied portait
+les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte
+de cuir. Les cheveux, châtain clair, étaient
+mêlés, et d’entre les mèches sortaient des copeaux,
+des brins de paille, du papier ; tout
+cela se retrouvait aussi dans sa superbe barbe
+rousse, qui s’étendait sur sa poitrine et la recouvrait
+de son large éventail. Le visage, allongé,
+pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus,
+rêveurs et qui me regardaient avec une expression
+caressante. Ses lèvres, belles bien que pâles,
+souriaient sous la moustache rousse. Son sourire
+paraissait dire :</p>
+
+<p>— Voici comment je suis… Ne m’en veuillez
+pas.</p>
+
+<p>— Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le
+patron en se frottant les mains et regardant avec
+amour la large personne de son nouveau pétrisseur.
+L’autre avança en silence, me tendit son
+énorme main ; nous nous dîmes bonjour. Il
+s’assit sur le banc, avança ses jambes, les examina
+et dit au patron :</p>
+
+<p>— Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses,
+des chaussures, et encore de la toile pour un
+bonnet.</p>
+
+<p>— Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille.
+J’ai des bonnets. Tu auras ce soir les chemises
+et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage, seulement :
+je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne
+n’offensera jamais Konovalov, parce que
+lui-même n’a jamais offensé personne. Est-ce
+que le patron est une brute ? J’ai travaillé moi-même,
+je sais que c’est dur parfois. Eh ! bien,
+restez, mes enfants, et moi je m’en vais.</p>
+
+<p>Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait
+autour de lui en souriant silencieusement. La
+cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois
+fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de
+la rue. Il y avait peu de lumière, peu d’air, mais
+beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière
+de farine. Le long des murs, d’immenses coffres :
+l’un avec de la pâte, l’autre avec de la farine, le
+troisième vide. Et, sur chacun des coffres, tombait
+de la fenêtre une raie de lumière grise. Un
+énorme poêle occupait presque le tiers de la
+cuisine ; sur le plancher sale gisaient des sacs de
+farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent,
+de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le
+mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle
+parlait sans bruit. L’odeur du levain et de l’humidité
+pénétrait l’air malsain.</p>
+
+<p>Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par
+son poids, et le mélange de la lumière du jour
+avec celle du feu donnait un éclairage indécis et
+fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par
+la fenêtre un bruit sourd, la poussière volait.
+Konovalov regarda tout cela, soupira et, se
+tournant à demi vers moi, demanda d’une voix
+ennuyée :</p>
+
+<p>— Il y a longtemps que tu travailles ici ?</p>
+
+<p>Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant
+à la dérobée.</p>
+
+<p>— Quelle prison ! soupira-t-il. Allons dans la
+rue nous asseoir près de la porte, veux-tu ?</p>
+
+<p>Nous allâmes à la porte cochère nous installer
+sur un banc.</p>
+
+<p>— Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai
+pas tout de suite à ce caveau… Je ne puis
+pas… Pense un peu, je viens de la mer… J’ai
+travaillé comme chargeur sur la Caspienne…
+Et puis, de cette vastitude tomber dans ce trou !</p>
+
+<p>Il me regarda avec un sourire triste, puis se
+tut, examinant attentivement les passants. Dans
+ses yeux bleus et limpides, il y avait une profonde
+et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il
+faisait lourd, bruyant et poussiéreux, et les ombres
+des maisons s’étendaient sur la route. Konovalov
+restait assis, le dos contre le mur, les bras
+croisés sur sa poitrine, et caressait les poils
+soyeux de sa barbe. Je voyais de biais son visage
+ovale et pâle, et je pensais : « Quel est cet
+homme ? » Mais je ne me décidais pas à commencer
+moi-même la conversation, parce qu’il
+était mon chef et aussi à cause d’une étrange
+déférence que je sentais pour lui.</p>
+
+<p>Son front était coupé de trois rides minces ;
+mais, par moments, elles s’ouvraient et disparaissaient,
+et j’étais curieux de savoir à quoi cet
+homme pensait.</p>
+
+<p>— Allons. Il doit être temps de mettre la troisième
+fournée. Toi, tu vas pétrir la seconde, et
+moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous
+ferons les pains.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne
+de pâte dans des moules, préparé une
+seconde fournée et mis le levain pour une troisième,
+nous nous installâmes à prendre le thé,
+et Konovalov, enfonçant sa main dans sa blouse,
+me demanda :</p>
+
+<p>— Sais-tu lire ?… Tiens, lis un peu cela… Et il
+me tendit une feuille froissée et salie.</p>
+
+<p>Je lus :</p>
+
+<p>« Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en
+idée. Je m’ennuie, je ne fais qu’attendre le jour
+où je partirai avec toi, ou bien que je resterai avec
+toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne
+peux le dire, bien qu’au commencement elle
+m’ait plu. Tu comprends cela, toi ; moi-même je
+ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi,
+je t’en prie, plus vite ; j’ai envie d’une lettre
+de toi. Et, pour le moment, au revoir et non adieu,
+ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais
+aucun reproche, quoi que tu m’aies causé bien de
+la peine, cochon, en partant sans me dire adieu.
+Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier,
+et je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper,
+Sacha, de ma libération ? Les demoiselles
+t’ont dit que je te quitterais si j’étais libre ;
+mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement
+tu as pitié de moi, je serai pour toi comme un
+chien fidèle. Il t’est facile de faire cela, et à moi
+c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai
+pleuré d’être obligée de mener cette existence,
+mais je ne te l’ai pas dit. Au revoir. Ta Capitolina. »</p>
+
+<p>Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air
+rêveur, à la tourner d’une main, tandis que, de
+l’autre, il lissait sa barbe.</p>
+
+<p>— Sais-tu aussi écrire ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— As-tu de l’encre ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis ! Sûrement
+qu’elle me croit une canaille, elle pense
+que je l’ai oubliée… Écris.</p>
+
+<p>— Bon ! tout de suite, si tu veux… Qui est-elle ?</p>
+
+<p>— Une fille… Tu vois toi-même : elle parle
+de libération. Ceci veut dire que je dois promettre
+à la police de l’épouser. Alors, on lui rendra
+son passe-port, on lui reprendra son livret, et
+elle sera libre de ce jour. As-tu compris ?</p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure, une épître touchante
+était prête.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, lis donc ; comment est-ce ? demanda
+Konovalov avec impatience.</p>
+
+<p>Voici comment c’était :</p>
+
+<p>« Capa ! ne pense pas que je sois une canaille
+et t’aie déjà oubliée. Non, je ne t’ai pas oubliée,
+j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien.
+Maintenant j’ai de nouveau pris une place ; je
+demanderai au patron de m’avancer de l’argent,
+je l’enverrai au nom de Philippe et lui t’affranchira.
+Tu auras assez d’argent pour le voyage.
+Et, pour le moment, au revoir. Ton Alexandre. »</p>
+
+<p>— Hum !… dit Konovalov, en se grattant
+la tête. Tu n’écris pas très bien. Il y a peu de pitié
+dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je t’avais
+prié de m’appeler de différents noms injurieux
+et tu ne l’as pas fait.</p>
+
+<p>— Et pourquoi cela ?</p>
+
+<p>— Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même,
+et que je comprends ma faute envers
+elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu
+faisais rouler des pois sur le papier. Mets-y des
+larmes, au moins !</p>
+
+<p>Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce
+que je fis avec succès. Konovalov fut satisfait et,
+me posant la main sur l’épaule, me dit d’une
+voix profonde et cordiale :</p>
+
+<p>— Voilà qui est bien ! Merci. On voit que tu
+es un bon garçon… Nous serons camarades…</p>
+
+<p>Je n’en doutais pas et je lui demandai de me
+parler de Capitolina.</p>
+
+<p>— Capitolina ? C’est une petite, tout à fait
+une enfant. La fille d’un marchand de Viatka…
+Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis toujours
+plus, et elle échoua dans une maison… Tu sais ?
+Je vins et je vis une enfant, tout à fait une
+enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il possible ?
+Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer.
+Je lui dis : « Ce n’est rien, aie patience. Je te
+retirerai d’ici ; attends. » Et j’avais tout préparé,
+l’argent et tout… Mais voilà que je me
+mis à boire et me trouvai à Astrakan. Puis je
+vins ici. Quelqu’un lui a dit où j’étais. Elle
+m’avait écrit à Astrakan…</p>
+
+<p>— Eh quoi ! demandai-je, tu veux l’épouser ?</p>
+
+<p>— L’épouser ? Comment le pourrais-je ? Du
+moment que je suis un ivrogne, quel fiancé
+ferais-je ? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai, — et
+puis va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle
+une place. Elle redeviendra un être humain.</p>
+
+<p>— Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.</p>
+
+<p>— Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont
+toutes ainsi les femmes… Je les connais très
+bien. J’en ai eu de différentes. L’une était une
+marchande très riche. J’étais alors écuyer au
+cirque, et elle me remarqua. « Viens, dit-elle, tu
+seras cocher chez moi. » Le cirque commençait à
+m’ennuyer ; je consentis, j’allai. Et alors, elle
+se mit à me cajoler. Ils avaient une maison,
+des chevaux, des domestiques, ils vivaient comme
+des nobles. Son mari était petit et gros, comme
+notre patron, et elle, mince et souple comme
+une chatte et ardente. Je me souviens quand
+elle me prenait dans ses bras et m’embrassait
+sur les lèvres : c’était comme si elle m’avait
+versé des charbons ardents sur le cœur. Tu te
+mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait,
+et pleurait, pleurait ; même ses épaules
+en étaient secouées. Je lui demandais : « Dis-moi
+pourquoi tu pleures, Véra. » Et elle : « Tu es
+un enfant, Sacha, tu ne comprends rien. » C’était
+une brave femme. Et cela est vrai que je ne
+comprends rien, — je suis très bête. Je le sais.
+Que faire ? — Je ne comprends pas. Je vis
+comme ça, sans penser.</p>
+
+<p>Il se tut et me regarda de ses yeux grands
+ouverts. Il y brillait quelque chose comme de
+l’effroi et de l’interrogation, quelque chose
+d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage
+plus triste et plus beau encore…</p>
+
+<p>— Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande ?
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un
+tel ennui, mon ami, un tel ennui que je ne puis
+plus vivre, absolument plus. C’est comme si
+j’étais seul d’homme au monde, et que, en dehors
+de moi, rien de vivant n’existât. Et tout me
+devient alors odieux, tout, tout ! Et je me suis
+à charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous,
+cela me serait égal. C’est probablement une
+maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à
+boire… Avant, je ne buvais pas. Alors, quand
+cet ennui m’a pris, je lui dis, à elle : « Véra Mikhaïlovna,
+laisse-moi partir, je ne puis plus ! — Eh !
+quoi, dit-elle, as-tu assez de moi ? » Et elle riait,
+tu sais, d’un rire si mauvais. « Non, dis-je, ce
+n’est pas toi dont j’ai assez, c’est moi-même que
+je ne puis plus gouverner. » Au commencement
+elle ne me comprit pas, elle se mit même à
+crier et à m’injurier… Puis elle comprit. Elle
+baissa la tête et dit : « Va, va donc ! » Elle pleura.
+Ses yeux étaient noirs et toute sa personne très
+brune. Ses cheveux étaient noirs aussi et frisaient.
+Elle n’était pas d’origine marchande :
+son père était un fonctionnaire. Oui, elle me fit
+pitié alors et j’eus le dégoût de moi-même.
+Pourquoi avais-je cédé à une femme ? Je ne le
+savais pas. Elle, elle s’ennuyait naturellement
+avec un tel mari. Il était tout à fait comme un
+sac de farine… Elle pleura longtemps… elle
+s’était habituée à moi. J’étais très doux avec
+elle : je la prenais dans mes bras et je la berçais.
+Elle dormait et je la regardais. L’être
+humain, quand il dort, est très beau, si simple ;
+il respire et sourit, et c’est tout. Et encore — nous
+étions alors à la campagne — nous allions
+faire des promenades en voiture. Elle aimait
+aller à fond de train. Nous arrivions, j’attachais
+le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes
+nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle
+me disait de m’étendre, et mettait ma tête sur
+ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais,
+j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de
+belles, de très belles histoires. Il y en a une que
+je n’oublierai jamais : celle du muet Guérassime
+et du petit chien qu’il aimait. Il était muet,
+un être persécuté, et personne ne l’aimait sauf
+son petit chien… On se moquait de lui et il se
+consolait avec son chien. C’était une histoire
+bien pitoyable !… Oui ! Et cela se passait au
+temps du servage. La dame lui dit : « Muet, va
+noyer ton chien, il jappe trop fort. » Et le muet
+alla… Il prit un bateau, y mit le chien, et partit…
+A cet endroit du récit, je tremblais de tout mon
+corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa
+seule joie au monde et la tuer ! Quel ordre est-ce ?
+Ah ! c’est une histoire étonnante ! Et vraie,
+voilà ce qui est le mieux ! Il y a des gens pour
+qui tout l’univers est dans un seul objet, — disons
+un chien, par exemple. Et pourquoi un
+chien ? Parce qu’il n’y a aucune personne qui
+aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est
+impossible de vivre sans un amour quelconque :
+c’est pour cela que l’âme est donnée, pour
+pouvoir aimer… Elle me lut beaucoup de différentes
+histoires. C’était une brave femme, je la
+regrette encore à présent… Si cela n’avait pas
+été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à
+ce qu’elle le voulût elle-même, ou bien que
+son mari eût vent de nos affaires. Elle était
+caressante, c’est l’essentiel… Pas bonne comme
+qui donnerait des cadeaux… non, mais son
+cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi,
+comme une femme… et puis tout à coup il lui
+venait une humeur douce, et alors c’était étonnant
+comme elle était bonne. Elle regardait
+tout droit dans l’âme, et racontait comme une
+bonne à un petit enfant, ou une mère. A ces
+moments-là, j’étais devant elle comme un enfant
+de cinq ans. Et pourtant, je l’ai quittée… à
+cause de l’ennui ! Quelque chose me traîne je ne
+sais où ! « Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne
+m’en veuille pas. — Adieu, Sacha », dit-elle. Et,
+drôle de créature, elle me releva la manche jusqu’au
+coude, et enfonça ses dents dans ma
+chair. J’aurais hurlé ! Elle m’arracha presque un
+énorme morceau… Trois semaines, j’eus mal au
+bras… Et encore maintenant la trace y est…</p>
+
+<p>Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé,
+blanc, et beau, il me le montra, en riant avec une
+bonhomie triste. Sur la peau, près du coude,
+était visible une cicatrice — deux demi-cercles
+se rejoignant presque. Konovalov regardait et
+hochait la tête en souriant.</p>
+
+<p>— Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir
+qu’elle me laissait.</p>
+
+<p>J’avais entendu déjà des histoires de ce genre.
+Chaque va-nu-pieds a dans son passé une
+« marchande » ou bien une « dame noble », et
+chez tous, cette marchande ou cette dame, apparaît,
+à la suite de trop nombreuses variantes introduites
+dans le récit, comme un être fantastique,
+réunissant presque toujours en lui les
+traits physiques et psychologiques les plus
+contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux
+bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être
+sûr que dans une semaine on vous parlera d’elle
+comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et
+larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds
+parle en sceptique, avec une abondance de détails
+humiliants pour elle.</p>
+
+<p>Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov
+ne provoqua pas ma méfiance comme l’avaient
+fait les histoires des autres. Il y avait en elle
+quelque chose de véridique, des détails imprévus :
+ces lectures ensemble, l’épithète d’enfant
+appliquée à la puissante personne de Konovalov.</p>
+
+<p>Je me représentais une femme souple, dormant
+dans ses bras la tête contre sa large poitrine ; — c’était
+beau et cela me persuada plus
+encore qu’autre chose de la vérité du récit.
+Enfin son intonation triste et douce, en se souvenant
+de la « marchande », n’était pas une
+intonation ordinaire. Un véritable va-nu-pieds
+ne parle jamais ainsi ni des femmes, ni de rien :
+il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde
+qu’il n’injurie et dont il ne se moque.</p>
+
+<p>— Pourquoi te tais-tu ? Tu penses que j’ai
+menti ? demanda Konovalov, et dans sa voix il
+y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les
+sacs de farine, tenant d’une main son verre de
+thé et de l’autre se lissant la barbe. Ses yeux
+bleus me regardaient avec interrogation et les
+rides sur son front se dessinaient avec netteté.</p>
+
+<p>— Non, il faut me croire… Pourquoi aurais-je
+inventé ? Certes, nous autres vagabonds, nous
+aimons raconter des histoires… C’est impossible
+autrement, ami : celui qui n’a jamais rien eu
+de bon dans la vie, ne fera de tort à personne,
+s’il s’invente une histoire et puis la raconte
+comme si elle était vraie. Il raconte et finit par
+y croire lui-même, et cela lui est doux. Beaucoup
+de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai
+raconté la vérité, tout s’est passé comme je te
+l’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à
+cela ? Une femme est là, qui s’ennuie, et autour
+d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis
+qu’un cocher ; mais, pour une femme, n’est-ce pas
+égal, puisqu’un cocher, un monsieur et un officier — tous
+sont des hommes !… Et tous aussi
+sont des cochons, tous cherchent la même chose,
+et chacun s’évertue à prendre plus et à payer
+moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus
+scrupuleux. Et, moi, je suis très simple. Les
+femmes comprennent bien cela de moi… elles
+voient que je ne leur ferai pas de mal… c’est-à-dire…
+que je ne rirai pas d’elles. Une femme,
+quand elle a failli, ne redoute rien tant que le
+rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates
+que nous. Nous prenons ce qu’il nous faut,
+et puis nous sommes prêts à tout aller raconter
+sur la place publique, à nous vanter : voici
+encore une sotte que nous avons entortillée !…
+Et la femme n’a où aller, personne ne lui fait
+une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère,
+même les plus perdues, plus de délicatesse que
+nous.</p>
+
+<p>Konovalov me regardait d’un air rêveur, de
+ses grands yeux limpides comme ceux d’un enfant,
+parlant toujours et m’étonnant toujours
+plus par ses discours. Il me semblait que j’étais
+enveloppé par un brouillard chaud, qui m’épurait
+le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la
+vie.</p>
+
+<p>Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne
+claire de braise projetait sur le mur une tache
+rosâtre qui tremblait.</p>
+
+<p>Par la fenêtre, nous regardait un morceau de
+ciel bleu avec deux étoiles. L’une d’elles, grande,
+brillait comme une émeraude ; l’autre, toute
+proche, était à peine visible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au bout d’une semaine, Konovalov et moi
+étions amis.</p>
+
+<p>— Tu es un garçon simple. C’est bien ! me
+disait-il avec un large sourire, et en me frappant
+l’épaule de son énorme main.</p>
+
+<p>Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme
+il maniait un bloc de pâte de sept pouds, le
+roulant dans une cuve, ou comme, penché sur
+un coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude
+ses bras puissants dans la masse élastique, qui
+gémissait sous ses doigts d’acier.</p>
+
+<p>Au commencement, en le voyant précipiter
+dans le four des pains non cuits, que j’avais à
+peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter
+sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns
+sur les autres ; mais quand il eut enlevé trois
+fournées sans qu’aucun des cent vingt pains,
+beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris
+que j’avais affaire à un artiste dans son genre. Il
+aimait le travail, s’emballait pour ce qu’il faisait,
+était triste quand le four cuisait mal ou que la
+pâte ne montait pas ; il se fâchait et injuriait le
+patron qui achetait de la farine humide, et était
+au contraire heureux comme un enfant si les
+pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés
+à point, avec une croûte mince et ferme. Parfois,
+il prenait de la pelle le plus beau pain et, le
+faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait,
+riait gaiement, et me disait :</p>
+
+<p>— Eh ! quelle beauté nous avons faite ensemble !</p>
+
+<p>Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque
+mettre tout son cœur à son ouvrage
+comme il faudrait que tout homme le fît pour
+tout ouvrage.</p>
+
+<p>Une fois, je lui dis :</p>
+
+<p>— Sacha, on dit que tu chantes bien ?</p>
+
+<p>Il se rembrunit et baissa la tête.</p>
+
+<p>— Je chante, seulement cela me prend par
+moments… par périodes. Je commence à m’ennuyer,
+et alors je chante… Et si je chante, l’ennui
+vient. Ne me parle pas de cela, — ne me
+tente pas. Et toi-même, tu ne chantes pas ? Si !
+quelle histoire ! Mais, pour le moment, attends
+que cela me prenne… et siffle seulement. Puis
+nous chanterons tous les deux ensemble. Cela
+te va ?</p>
+
+<p>Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand
+l’envie me prenait de chanter. Mais parfois je ne
+pouvais y tenir et commençais à fredonner tout
+doucement en pétrissant la pâte ou en roulant
+les pains. Konovalov m’écoutait en remuant les
+lèvres, et, après quelque temps, il me rappelait
+ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement :</p>
+
+<p>— Laisse ça, ne gémis pas !</p>
+
+<p>Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant
+installé près de la fenêtre, je me mis à lire.</p>
+
+<p>Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre
+à pâte ; mais le bruissement des feuillets que je
+retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir
+les yeux.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ce livre ?</p>
+
+<p>C’étaient les Podlipovtsi.</p>
+
+<p>— Lis à haute voix, dis ? me demanda-t-il. Et
+je me mis à lire, accroupi dans la fenêtre. Lui,
+s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre
+mes genoux, il écoutait… Quelquefois je regardais
+son visage par-dessus le livre et je rencontrais
+ses yeux. Je m’en souviendrai toujours :
+ils étaient large ouverts, ardents, pleins de
+l’attention la plus profonde… Et sa bouche aussi
+était entr’ouverte, montrant deux rangées de
+dents unies et blanches. Les sourcils relevés,
+les rides anguleuses sur le front haut, les mains
+qui embrassaient ses genoux, toute sa personne
+immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais
+de lire d’une manière claire et de lui présenter
+avec plus de relief l’histoire triste de Cissoïko
+et de Pila.</p>
+
+<p>Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.</p>
+
+<p>— C’est tout ? me demanda tout bas Konovalov.</p>
+
+<p>— C’est moins de la moitié.</p>
+
+<p>— Tu liras le tout à haute voix ?</p>
+
+<p>— Si tu veux.</p>
+
+<p>— Eh !</p>
+
+<p>Il se prit la tête dans les mains et se mit à
+se balancer sur le coffre. Il voulait dire quelque
+chose ; il ouvrait et fermait la bouche, soufflait
+comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait
+à moitié les yeux. Je ne m’attendais pas à
+un tel effet et n’en compris pas la signification.</p>
+
+<p>— Comme tu lis cela ! murmura-t-il. Avec
+différentes voix… C’est comme s’ils étaient vivants
+tous : Aproska grince ; Pila… Imbéciles !
+J’avais envie de rire en écoutant ; mais je me
+suis retenu… Et plus loin qu’est-ce qu’il y a ?
+Où iront-ils ? Seigneur, mon Dieu ! C’est pourtant
+la vérité. Ils sont de véritables hommes. Des
+paysans de tous les jours. Ils sont tout à fait
+vivants, et leurs voix, et leurs figures… Écoute
+Maxime, faisons notre fournée et lis encore !</p>
+
+<p>Nous fîmes une fournée, en préparâmes une
+autre et puis je lus de nouveau pendant une
+heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause.
+Les pains étaient cuits, il fallut les retirer du
+four, en mettre d’autres, préparer de la pâte et
+du levain. Tout cela se faisait avec une hâte
+fiévreuse et presque en silence.</p>
+
+<p>Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de
+temps en temps des ordres monosyllabiques et
+se hâtait, se hâtait…</p>
+
+<p>Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais
+que ma langue était de bois.</p>
+
+<p>A cheval sur un sac de farine, Konovalov me
+dévisageait avec des yeux étranges et se taisait,
+les mains appuyées aux genoux.</p>
+
+<p>— Es-tu content ? demandai-je.</p>
+
+<p>Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et
+demanda de nouveau, — je ne sais pas pourquoi, — tout
+bas :</p>
+
+<p>— Qui a inventé cela ?</p>
+
+<p>Dans ses yeux était un indicible étonnement,
+et son visage s’éclaira tout à coup d’une curiosité
+ardente.</p>
+
+<p>Je lui racontai qui avait écrit le livre.</p>
+
+<p>— Eh ! quel homme c’est ! Ce qu’il a imaginé !
+Ah ! c’est même affreux. Ça vous serre le cœur,
+ça vous pince l’âme, tant c’est vivant ! Et que
+lui a-t-on fait à l’inventeur pour cela ?</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Eh ! bien, lui a-t-on par exemple donné une
+récompense ?</p>
+
+<p>— Pourquoi lui donnerait-on une récompense ?
+demandai-je, non sans une intention
+perfide.</p>
+
+<p>— Comment pourquoi ? ce livre… est comme
+un acte de police. On le lit — et on juge. Pila,
+Cissoïko… quels gens sont-ils ? Et tout le monde
+les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents…
+Quelle vie est la leur ? Et alors…</p>
+
+<p>— Eh ! bien ?…</p>
+
+<p>Konovalov me regardait d’un air confus et dit
+timidement :</p>
+
+<p>— On devrait faire un règlement quelconque.
+Ce sont des hommes eux aussi, il faut les
+diriger.</p>
+
+<p>En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence.
+Mais, hélas ! elle ne produisit pas l’effet
+sur lequel je comptais.</p>
+
+<p>Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se
+balança de tout son corps et soupira, sans
+m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur.
+Je me lassai enfin et fis une pause.</p>
+
+<p>Konovalov leva la tête et me regarda avec
+tristesse.</p>
+
+<p>— Alors c’est qu’on ne lui a rien donné ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— A qui ? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.</p>
+
+<p>— A l’inventeur.</p>
+
+<p>J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas,
+sentant que mon dépit dégénérait en impatience
+contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas de
+force à trancher des questions universelles et
+s’intéressait plus à la destinée d’un seul homme
+qu’aux destinées du monde.</p>
+
+<p>Konovalov, sans attendre ma réponse, prit
+le livre entre ses mains, le retourna avec précaution,
+l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en
+place, soupira profondément.</p>
+
+<p>— Comme tout cela est étrange, mon Dieu !
+dit-il à demi-voix. Un homme a écrit un livre…
+c’est du papier avec des points dessus… voilà
+tout ! Il l’a écrit et… est-il mort ?</p>
+
+<p>— Il est mort… répondis-je sèchement.</p>
+
+<p>A cette époque-là, je détestais la philosophie,
+et plus encore la métaphysique ; mais Konovalov,
+sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.</p>
+
+<p>— Il est mort, et le livre est resté, et on le lit.
+On regarde dans le livre et l’on dit différentes
+paroles. Et tu écoutes et tu comprends : il y
+avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko,
+et Aproska… Et tu plains ces gens-là, bien que
+tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te soient
+rien ! Peut-être que, dans la rue, il y en a des
+dizaines comme eux de vivants ; tu les vois, mais
+tu ne sais rien d’eux et ils ne te regardent pas,
+ils vont et passent… Et, dans le livre, ils n’existent
+pas… Pourtant tu les plains au point que
+le cœur t’en fait mal… Comment comprendre
+cela ?… Et l’inventeur est mort sans récompense ?
+Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une ?</p>
+
+<p>Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles
+étaient les récompenses des auteurs…</p>
+
+<p>Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux
+avec terreur, et remuant les lèvres comme s’il
+souffrait.</p>
+
+<p>— En voilà des coutumes ! soupira-t-il de
+toute sa poitrine et, mordant le bout de sa moustache,
+il baissa tristement la tête.</p>
+
+<p>Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret
+dans la vie de l’écrivain russe, des talents
+puissants et sincères qui périrent par l’eau-de-vie,
+seul soutien de leur existence pénible.</p>
+
+<p>— Mais, est-ce que ces gens-là boivent ? murmura
+Konovalov.</p>
+
+<p>Dans ses yeux grands ouverts brillait de la
+méfiance envers moi, de la crainte et de la pitié
+pour les autres.</p>
+
+<p>— Ils boivent ! Comment ? Est-ce après qu’ils
+ont fini leur livre, qu’ils se mettent à boire ?</p>
+
+<p>Cela était, à mon avis, une question superflue,
+et je ne répondis pas.</p>
+
+<p>— Certainement que c’est après, décida Konovalov.
+Ils vivent, ces gens, et ils voient la vie,
+et ils absorbent en eux toute la douleur de la
+vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires !…
+Et leur cœur aussi… Ils regardent la
+vie et une tristesse leur vient… Et ils versent
+leur tristesse dans les livres… Mais cela ne les
+soulage pas parce que le cœur est atteint et
+qu’on n’en chasserait pas la tristesse même
+avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre
+avec de l’eau-de-vie… Et ils boivent… Est-ce
+ainsi que je dis ?</p>
+
+<p>Je consentis et cela parut le réconforter. Il
+continua son développement sur la psychologie
+des écrivains.</p>
+
+<p>— Et, à vrai dire, il faudrait les encourager.
+N’est-ce pas ? Parce qu’ils comprennent plus que
+les autres et indiquent ce qui n’est pas bien. Moi,
+par exemple, que suis-je ? Un vagabond, un va-nu-pieds…
+un ivrogne et un toqué. Ma vie est
+sans justification. Pourquoi suis-je sur terre et à
+qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit ? Je n’ai
+ni abri, ni femme, ni enfant… et je n’ai même
+pas le désir de tout cela. Je vis et je m’ennuie.
+Pourquoi ? je n’en sais rien. Comment dire cela ?
+Une étincelle manque dans mon âme. Eh ! il me
+manque quelque chose, et voilà tout ! As-tu
+compris ? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et
+ce que c’est, — je ne sais pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi dis-tu cela ?</p>
+
+<p>Il se tenait la tête d’une main, me regardait,
+et son visage exprimait une extrême tension
+d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une
+forme pour s’exprimer.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? A cause du désordre de la vie.
+C’est-à-dire… voilà, je vis et je n’ai pas où me
+mettre, je ne puis m’adapter à rien… et c’est
+du désordre, une vie pareille.</p>
+
+<p>Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher
+d’être ce qu’il était : il était un fait logique basé
+sur un passé éloigné. Il était une triste victime
+des circonstances, un être par sa nature égal
+aux autres, mais, par suite d’une longue série
+d’injustices historiques, réduit socialement à
+zéro. Je terminai cette explication en répétant
+encore une fois :</p>
+
+<p>— Tu n’as pas à t’accuser… On t’a fait du
+mal.</p>
+
+<p>Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je
+vis que, dans ses yeux, naissait un clair et bon
+sourire, et j’attendais avec impatience la réponse
+qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement
+doux, féminin, se rapprochant de moi, il me
+mit la main sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Comme tu parles aisément de tout cela,
+frère, me dit-il. Et d’où sais-tu tout cela ? Toujours
+par les livres ? Ah ! tu en as beaucoup lu,
+cela se voit. Si moi j’en avais lu autant ! Mais
+ce qu’il y a de mieux, c’est que tu parles d’une
+manière apitoyante. C’est la première fois que
+j’entends parler ainsi. C’est étonnant ! Généralement
+on s’accuse les uns les autres quand
+tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes.
+Il résulte de ce que tu dis que l’homme
+n’est lui-même fautif de rien, et s’il est écrit
+qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds.
+Et des détenus tu parles aussi étrangement :
+ils volent parce qu’ils n’ont pas d’ouvrage
+et qu’il faut qu’ils mangent… Et comme
+tout cela est pitoyable quand tu en parles !…
+Ton cœur est faible, sûrement !</p>
+
+<p>— Attends, dis-je, es-tu de mon avis ? Est-ce
+juste, ce que je disais ?</p>
+
+<p>— Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste
+ou non : tu sais lire, toi… Certainement, si l’on
+prend les autres, tu as raison. Mais si l’on me
+prend, moi…</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>— Bien, moi, je suis à part… A qui est-ce la
+faute si je bois ? Pavelka, mon frère, ne boit pas :
+il a une boulangerie à Perme. Et moi, je ne travaille
+pas moins bien que lui et pourtant je suis
+un vagabond et un ivrogne, et je n’ai plus ni
+classe ni destin. Et pourtant nous sommes les
+fils d’une même mère. Et il est plus jeune que
+moi. Il y a donc quelque chose en moi-même qui
+n’est pas bien. Je ne suis pas né comme il faut
+qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les
+hommes sont pareils : ils naissent, vivent, ce qu’il
+leur faut vivre, et meurent. Et moi, je marche
+sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes
+plusieurs. Nous sommes des êtres à part…
+et nous n’appartenons à aucune série. Il nous
+faut un compte à part… et des lois à part… des
+lois très sévères, pour nous déraciner de la
+vie. Parce que nous ne sommes bons à rien
+dans la vie, et que nous y occupons une place
+et gênons les autres. Qui est fautif envers nous ?
+Nous-mêmes sommes fautifs envers la vie…
+Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni
+aucun sentiment envers nous-mêmes… Nos
+mères nous ont enfantés dans une mauvaise
+heure, voilà tout !</p>
+
+<p>Je fus écrasé par cette réfutation inattendue
+de mes arguments… Lui, cet homme immense
+aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une
+telle sérénité, une tristesse si riante, hors la
+vie, parmi les gens qu’il faudrait détruire, que
+je fus tout à fait abasourdi de cette humilité. Il
+éprouvait une jouissance à se flageller : c’était
+vraiment une jouissance qui brillait dans ses
+yeux quand il me criait de sa voix sonore de
+baryton :</p>
+
+<p>— Chaque homme est maître de lui-même et
+personne n’est fautif si je suis un misérable !</p>
+
+<p>Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent
+parmi ces opprimés de la destinée, parmi
+ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus,
+affamés et méchants qui grouillent dans les
+taudis des villes, ces paroles me surprenaient
+étrangement.</p>
+
+<p>— Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un
+homme reste sur pied quand, de tous côtés,
+l’accable une force sombre ?</p>
+
+<p>— Sache mieux t’arc-bouter ! proclamait mon
+adversaire, s’échauffant et les yeux brillants.</p>
+
+<p>— S’arc-bouter à quoi ?</p>
+
+<p>— Il faut savoir trouver.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?</p>
+
+<p>— Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que
+je suis moi-même coupable de mon destin… Je
+n’ai pas trouvé l’appui, moi ! Je cherche, je
+m’afflige, — et je ne trouve pas.</p>
+
+<p>Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous
+nous mîmes au travail en continuant à nous
+prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos convictions.
+Évidemment nous ne réussîmes à rien
+démontrer et, la journée terminée, nous nous
+couchâmes.</p>
+
+<p>Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine
+et s’endormit bientôt. J’étais couché sur les
+sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa personne
+puissante et barbue, étendue comme un
+bogatyr sur une natte près du four. L’air était
+imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte
+aigre et d’oxyde de carbone… Il commençait à
+faire clair et, à travers les carreaux couverts de
+poussière de farine, regardait le ciel gris. Un
+chariot roulait avec fracas, un berger soufflait
+dans sa flûte pour réunir son troupeau.</p>
+
+<p>Konovalov ronflait. Je regardais se soulever
+sa large poitrine et pensais à différents moyens
+de le convertir à ma foi, mais je n’imaginais
+rien et je m’endormis.</p>
+
+<p>Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le
+levain et, après nous être débarbouillés, nous
+nous installâmes sur le coffre pour prendre le
+thé.</p>
+
+<p>— As-tu un livre ? demanda Konovalov.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Me feras-tu la lecture ?</p>
+
+<p>— Mais oui.</p>
+
+<p>— Voilà qui est bien ! Sais-tu ce que je vais
+faire ? Quand mon mois sera fini, je demanderai
+de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.</p>
+
+<p>— Pourquoi cela ?</p>
+
+<p>— Pour que tu achètes des livres… Tu t’achèteras
+pour toi ceux qui te plairont, et tu m’en
+achèteras aussi pour moi, — ne fût-ce que
+deux. Tu me choisiras ceux où l’on parle de
+paysans. Dans le genre de Pila et Cissoïko… Et
+surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour
+amuser… Il y a des livres qui ne valent rien du
+tout. <i>Panfilka et Filatka</i>, bien qu’avec une image
+sur la couverture, n’est qu’une stupidité. Les
+Pochekhontsi — des fables pures ! Je n’aime pas
+ce genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des
+livres comme les tiens.</p>
+
+<p>— Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine ?</p>
+
+<p>— Stenka ?… Est-ce bien ?</p>
+
+<p>— Très bien.</p>
+
+<p>— Vas-y !</p>
+
+<p>Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture
+de la monographie de Kostomarov : <i>La Révolte
+de Stenka Rasine.</i> Au début, cette œuvre
+de génie, cette espèce de poème épique déplut
+à mon auditeur barbu.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations ?
+demanda-t-il en regardant le livre.</p>
+
+<p>Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla,
+voulut s’en cacher, mais n’y réussit pas et me
+dit d’un air confus :</p>
+
+<p>— Lis toujours… ce n’est rien…</p>
+
+<p>J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de
+n’avoir rien remarqué et de ne pas comprendre
+à quoi il faisait allusion.</p>
+
+<p>Mais à mesure que l’historien dépeignait de
+son pinceau d’artiste le personnage de Stenka et
+que le « prince de la bande libre du Volga »
+s’évoquait des pages du livre, tout l’être de
+Konovalov semblait transfiguré. Ennuyé et
+indifférent au commencement, les yeux voilés
+et somnolents, il se révéla peu à peu sous un
+aspect inattendu. Assis sur le coffre en face de
+moi, les genoux embrassés de ses deux bras et
+son menton posé dessus de telle manière que
+sa barbe retombait sur ses jambes, il me regardait
+avec avidité, les yeux brûlant d’un feu
+étrange sous les sourcils froncés. Il ne lui restait
+plus rien de la naïveté enfantine qui
+m’étonnait toujours en lui ; tout ce qu’il avait
+de simple, de féminin et de doux, tout ce qui
+s’accordait si bien avec ses yeux bleus et bons,
+devenus maintenant foncés et étroits, s’était
+éclipsé. Il y avait quelque chose de léonin, de
+fougueux dans ce paquet de muscles qu’il était.
+Je m’arrêtai en le regardant.</p>
+
+<p>— Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu ?</p>
+
+<p>— Lis ! répondit-il, et sa voix avait un accent
+de prière et d’irritation.</p>
+
+<p>Je continuai, lui jetant quelquefois un regard,
+et je vis qu’il s’enflammait de plus en plus. De
+lui émanait, comme un chaud brouillard, une
+fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait.
+Dans une excitation nerveuse, pleine de
+pressentiments extraordinaires, j’arrivai à la capture
+de Stenka.</p>
+
+<p>— On l’a pris ! hurla Konovalov.</p>
+
+<p>La douleur, l’indignation, la colère, le désir
+de délivrer Stenka résonnaient dans son cri
+puissant.</p>
+
+<p>La sueur perlait à son front et ses yeux
+s’étaient étrangement ouverts. Il avait sauté de
+dessus le coffre, grand et exalté ; il s’arrêta
+devant moi, me mit la main sur l’épaule et
+parla haut, rapidement :</p>
+
+<p>— Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il
+maintenant ? Non ! arrête, ne le dis pas. On le
+tuera ? Oui ? Lis plus vite, Maxime !</p>
+
+<p>On aurait pu croire que Konovalov lui-même
+était le frère de Stenka. C’était comme si les
+liens du sang, indissolubles et chauds malgré
+trois siècles écoulés, unissaient ce vagabond
+avec Stenka, comme si le vagabond sentait, de
+toute l’énergie de son corps vivant et fort, de
+toute la passion de son âme triste et « sans
+appui », la douleur et la colère du fier épervier
+pris il y avait trois cents ans.</p>
+
+<p>— Lis, au nom du Christ !</p>
+
+<p>Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur
+battre à l’unisson de celui de Konovalov, et
+revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous
+arrivâmes à la scène de la torture.</p>
+
+<p>Konovalov grinçait des dents et ses yeux
+bleus étincelaient comme des charbons. Il se
+penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait
+pas des yeux le livre. J’entendais sa respiration
+au-dessus de mon oreille ; elle me soulevait les
+cheveux et me les faisait retomber sur les yeux.
+Je secouai la tête pour les repousser. Konovalov
+remarqua cela et me mit sur la tête sa
+lourde paume.</p>
+
+<p>— « Et alors Stenka grinça si fort des dents
+qu’il les cracha par terre avec du sang… »</p>
+
+<p>— Assez !… Au Diable ! cria Konovalov, et,
+m’arrachant le livre, il le jeta de toute sa force
+par terre et s’effondra lui-même dessus. Il pleurait
+et, comme il avait honte de ses larmes, il
+rugissait pour ne pas sangloter. Il se cachait la
+tête dans ses genoux et pleurait en s’essuyant
+les yeux contre son pantalon sale de coutil.</p>
+
+<p>J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne
+savais que dire pour le consoler.</p>
+
+<p>— Maxime ! disait Konovalov assis par terre.
+C’est effrayant, Pila, Cissoïko, et puis Stenka…
+dis ? Quelle destinée ! Il a craché ses dents… dis ?</p>
+
+<p>Et tout son corps frémissait d’émotion.</p>
+
+<p>Ces dents crachées par Stenka l’avaient
+impressionné par-dessus tout, et ses épaules
+étaient secouées de douleur quand il en parlait.</p>
+
+<p>Nous étions tous les deux comme ivres du
+tableau épouvantable et cruel de la torture.</p>
+
+<p>— Tu me liras cela encore une fois, tu
+entends ? me suppliait Konovalov, ayant relevé
+le livre et me le tendant.</p>
+
+<p>— Montre-moi donc où c’est écrit des dents ?</p>
+
+<p>Je lui montrai et il enfonça son regard dans
+les lignes.</p>
+
+<p>— C’est ainsi que c’est écrit ? « il cracha ses
+dents avec du sang ! »… Et les lettres sont les
+mêmes que partout ?… Seigneur ! Comme il a dû
+souffrir, dis ? Ses dents ! Et à la fin qu’y aura-t-il ?
+La mort ? Ah ! Dieu soit loué, enfin on l’a
+tué !</p>
+
+<p>Il exprima cette joie de la mort avec une telle
+ardeur, un si intense soulagement passa dans
+son regard, que je frémis de cette compassion,
+de ce souhait de mort pour le torturé.</p>
+
+<p>Toute cette journée s’écoula pour nous dans
+un étrange brouillard ; nous parlions tout le
+temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie,
+les chansons faites sur lui, sa torture. Une ou
+deux fois, Konovalov commença à chanter, d’une
+voix sonore de baryton, mais il s’interrompait
+aussitôt.</p>
+
+<p>Notre amitié devint plus étroite à partir de ce
+jour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je lui relus encore plusieurs fois « La révolte
+de Stenka Rasine », « Tarass Boulba » de Gogol,
+et « Les Pauvres gens » de Dostoïevski. Tarass
+plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas
+l’impression profonde du livre de Kostomarov.
+Quant aux « Pauvres gens », le style des lettres
+lui parut ridicule.</p>
+
+<p>— Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce
+que tout cela ? Il lui écrit, elle lui répond… Ce
+n’est que du papier perdu… Qu’ils aillent au
+diable ! Ce n’est ni triste ni drôle ; pourquoi
+écrire ainsi ?</p>
+
+<p>Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était
+pas de mon avis.</p>
+
+<p>— Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire ! Ce
+sont des hommes vivants. Ils vivent et se
+débattent… tandis que ceux-ci ? Ils écrivent
+des lettres… c’est ennuyeux ! Ce ne sont même
+pas des gens, c’est comme ça… une imagination.
+Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à
+côté l’un de l’autre, — Seigneur ! tout ce qu’ils
+auraient fait ! Alors, Pila et Cissoïko auraient vu
+de meilleurs jours, dis ?</p>
+
+<p>Il comprenait mal les différences d’époques et
+dans son imagination tous les héros qu’il aimait
+vivaient en même temps ; seulement deux
+d’entre eux étaient à Oussolle, un autre chez
+les Petits-Russiens, un autre encore sur la
+Volga… J’eus de la peine à lui faire comprendre
+que si Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama
+ils n’auraient pas trouvé Stenka, et que si
+Stenka avait traversé les terres des Kosaks du
+Don et des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré
+Tarass.</p>
+
+<p>Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.</p>
+
+<p>Les jours de fête, nous partions pour la rivière
+ou pour les champs. Nous prenions un peu
+d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin,
+nous nous en allions « à l’air libre », comme
+disait Konovalov.</p>
+
+<p>Nous aimions surtout la « Verrerie ». On
+appelait ainsi une bâtisse dans les champs,
+non loin de la ville. C’était une maison à trois
+étages, avec un toit défoncé, des croisées brisées,
+avec des sous-sols remplis pendant tout l’été de
+boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié
+délabrée et comme affaissée, elle regardait la
+ville par-dessus les champs, avec les yeux vides
+de ses fenêtres mutilées, et semblait un invalide
+méprisé de tous et jeté là, hors de la ville,
+pitoyable et mourant. Quand la rivière débordait,
+ce qui arrivait chaque année, la base de l’édifice
+trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier
+d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient
+de trop fréquentes visites de la police,
+cette construction indestructible abritait, bien
+qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables
+sans domicile.</p>
+
+<p>Elle en était toujours pleine ; couverts de
+haillons, affamés, craignant la lumière du
+soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des
+hiboux ; Konovalov et moi étions toujours les
+bienvenus chez eux, parce que tous les deux
+nous sortions de la boulangerie munis de pain
+blanc ; nous achetions en chemin un quart de
+seau d’eau-de-vie et tout un étalage de tripes.
+Pour deux ou trois roubles, nous organisions un
+bon repas aux « gens de la verrerie », comme
+nous les appelions.</p>
+
+<p>Ils nous payaient en récits, dans lesquels la
+vérité la plus émouvante se mêlait au plus naïf
+mensonge. Chaque récit était comme une dentelle
+où les fils noirs dominaient, — c’était la
+vérité, — mais où aussi étaient des fils de différentes
+couleurs, — c’était le mensonge. Cette
+dentelle nous entortillait le cerveau et le cœur
+et faisait mal en imprimant son dessin douloureux
+et varié. Les « gens de la verrerie » nous
+aimaient à leur manière et presque toujours ils
+m’écoutaient attentivement. Une fois, je leur lus
+« Pour qui fait-il bon vivre en Russie ? »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et
+en même temps que des rires homériques, j’entendis
+des remarques précieuses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Poème de Nekrassov.</p>
+</div>
+<p>Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est
+vaincu par elle et prisonnier de sa boue est plus
+un philosophe que Schopenhauer, parce que
+jamais une idée abstraite ne prendra une forme
+aussi précise et imagée que la pensée que tire
+d’un cerveau la souffrance. La conscience de la
+vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord
+me surprenait par sa profondeur et j’écoutais
+avec avidité leurs récits, tandis que Konovalov,
+lui, écoutait avec l’intention de combattre la
+philosophie du narrateur et de m’entraîner à
+une dispute avec lui-même.</p>
+
+<p>Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer,
+d’un personnage vêtu de la manière la
+plus fantastique et doué d’un visage rien moins
+que candide, Konovalov se mettait à sourire
+d’un air rêveur et secouait la tête avec doute.</p>
+
+<p>— Tu ne me crois pas ? demandait avec tristesse
+le conteur.</p>
+
+<p>— Si, je te crois… Comment pourrait-on ne
+pas croire les gens ? Même quand tu vois qu’on
+te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de
+comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le
+mensonge explique mieux que la vérité ce qui se
+passe dans l’âme… Et quelle vérité pouvons-nous
+dire de nous-mêmes ? La plus dégoûtante… Tandis
+qu’on peut inventer très bien… Ai-je raison ?</p>
+
+<p>— Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi
+secouais-tu la tête ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ?… Parce que tu raisonnes mal…
+Tu racontes comme si, toute ta vie, ce n’était pas
+toi, mais n’importe qui des passants qui la faisait.
+Et toi-même, où étais-tu alors ? Et pourquoi
+n’as-tu rien opposé à ta destinée ? Et comment
+est-ce que nous nous plaignons toujours
+des hommes, puisque nous-mêmes sommes des
+hommes, et que par conséquent on peut aussi
+se plaindre de nous. On nous empêche de vivre ;
+alors, c’est parce que nous aussi nous empêchons
+quelqu’un, n’est-ce pas ? Comment expliquer
+cela ?</p>
+
+<p>Et Konovalov ajoutait sentencieusement :</p>
+
+<p>— Il faut construire une telle existence que
+tout le monde y soit au large et ne gêne personne.
+Et qui doit refaire la vie ? demandait-il d’un air
+vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne
+lui dérobât sa réponse, il répondait lui-même :</p>
+
+<p>— Nous, nous, et personne d’autre. Et comment
+refaire la vie, si nous ne savons pas nous
+y prendre et si nous n’avons pas eu de chance ?
+Donc, mes amis, tout l’appui, c’est nous ! Et
+c’est connu, ce que nous sommes…</p>
+
+<p>On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait :
+personne n’était coupable envers nous,
+et chacun de nous était le seul coupable envers
+lui-même.</p>
+
+<p>Il était très difficile de le faire démordre de
+cette idée, et plus difficile encore de comprendre
+son appréciation de l’humanité. D’un côté, les
+hommes lui apparaissaient comme ayant des
+droits ; d’autre part, ils lui semblaient chétifs,
+hésitants, incapables d’autre chose que de
+plaintes.</p>
+
+<p>Souvent des discussions de ce genre, commencées
+à midi, se terminaient à minuit ; Konovalov
+et moi, nous revenions de chez les « gens
+de la Verrerie » les jambes dans l’eau jusqu’aux
+genoux.</p>
+
+<p>Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un
+marais ; une autre, nous passâmes la nuit au
+poste avec une vingtaine de nos amis qui, au
+point de vue de la police, étaient suspects.</p>
+
+<p>Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés
+à faire de la philosophie, et nous allions
+dans les champs, très loin, derrière la rivière, où
+étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons
+que l’inondation y avait jetés. Dans les buissons,
+au bord d’un de ces lacs, nous allumions
+un feu dont nous avions besoin seulement pour
+la beauté qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions
+à haute voix, ou bien nous parlions de la
+vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un
+air songeur :</p>
+
+<p>— Maxime, regardons le ciel.</p>
+
+<p>Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la
+voûte sans fond du ciel. Au commencement, nous
+entendions le bruit des feuilles et le clapotement
+de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous
+de nous et tout ce qui nous entourait… Puis,
+peu à peu, le ciel bleu, comme s’il nous attirait à
+lui, entourait nos esprits d’un brouillard ; nous
+perdions la conscience de l’existence, nous étions
+arrachés à la terre, comme si nous nagions dans
+le désert du ciel, mi-somnolents, mi-extatiques,
+nous efforçant de ne pas rompre le charme par
+une parole ou un mouvement.</p>
+
+<p>Nous restions ainsi plusieurs heures de suite
+et revenions à l’ouvrage, renouvelés de corps
+et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.</p>
+
+<p>Konovalov l’aimait d’un amour profond et
+muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat tendre
+de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans
+les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une
+humeur paisible et douce, qui augmentait encore
+sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il disait,
+avec un profond soupir, en regardant le
+ciel :</p>
+
+<p>— Ah ! que c’est beau !</p>
+
+<p>Et, dans cette exclamation, il y avait plus de
+signification et de sentiment que dans la rhétorique
+de plusieurs poètes. Ceux-ci s’extasient pour
+soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent
+avec raffinement le beau, plutôt que
+par un culte véritable de l’indicible aménité de
+la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd
+sa simplicité sainte et sa spontanéité quand on
+en fait une profession.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels
+nous avions beaucoup causé et beaucoup
+lu, Konovalov et moi. « La révolte de Stenka »
+avait été tant de fois relue, qu’il la racontait facilement,
+page par page, sans rien passer.</p>
+
+<p>Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées
+pour un enfant impressionnable. Il appelait les
+choses qu’il employait du nom de ses héros et
+quand, une fois, un pot tomba par terre et se
+brisa, il s’écria avec colère et regret :</p>
+
+<p>— Eh ! toi, vieux guerrier !</p>
+
+<p>Les pains mal cuits s’appelaient « Frolka », le
+levain « les pensées de Stenka » ; Stenka lui-même
+était synonyme de tout ce qui était grand,
+exceptionnel et mal chanceux.</p>
+
+<p>De Capitolina, après la lettre et ma réponse,
+le premier jour de l’installation de Konovalov,
+il n’avait presque plus été question.</p>
+
+<p>Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent
+par l’intermédiaire d’un certain Philippe, avec
+prière de se porter garant à la police en son nom
+pour la jeune femme ; mais ni le Philippe ni la
+fille n’avait donné de réponse.</p>
+
+<p>Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions
+les pains au four, la porte de la cuisine
+s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse
+de femme, timide et hardie en même temps, prononça :</p>
+
+<p>— Excusez-moi…</p>
+
+<p>— Que vous faut-il ? demandai-je, tandis que
+Konovalov, sa pelle abaissée, se tirait la barbe
+d’un air troublé.</p>
+
+<p>— Le boulanger Konovalov travaille ici ?</p>
+
+<p>Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière
+de la lampe suspendue tombait sur sa tête,
+qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc.
+Sous le châle regardait un visage rond, joli, au
+nez retroussé, aux joues pleines où le sourire
+des lèvres rouges et charnues mettait des fossettes.</p>
+
+<p>— Oui… répondis-je.</p>
+
+<p>— Oui, oui ! s’écria, avec une joie subite et
+trop démonstrative, Konovalov qui jeta la pelle
+et s’avança à grands pas vers la visiteuse.</p>
+
+<p>— Mon petit Sacha ! soupira-t-elle profondément.</p>
+
+<p>Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov
+dut se pencher beaucoup.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, quoi ? Y a-t-il longtemps que tu
+es ici ? Tu es libre ? C’est bien ! Tu vois, je le
+disais… Maintenant, ta route est bonne : marche
+avec assurance !</p>
+
+<p>Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il
+restait sur le seuil et ne retirait pas ses bras,
+qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune
+femme.</p>
+
+<p>— Maxime ! Escrime-toi tout seul, ce soir,
+frère, et moi je m’occuperai des dames… Où
+es-tu descendue, Capa ?</p>
+
+<p>— Mais je suis venue directement chez toi.</p>
+
+<p>— Ici ! Ici, c’est impossible… Ici, on fait le
+pain !… Tout à fait impossible. Notre patron est
+l’homme le plus sévère. Il faudra t’arranger ailleurs
+pour la nuit… Trouve une chambre. Aïe,
+aïe !…</p>
+
+<p>Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je
+ne m’attendais guère à revoir Konovalov avant
+le matin, lorsque, après trois heures d’absence,
+il reparut. Mon étonnement augmenta encore
+quand, l’ayant regardé dans l’espoir de lui
+trouver une mine rayonnante, je le vis maussade,
+attristé et fatigué.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu ? demandai-je, intrigué de cette
+mine qui s’accordait peu avec ce qui venait
+d’arriver.</p>
+
+<p>— Je n’ai rien… répondit-il d’un air abattu,
+et, après un moment de silence, il cracha férocement.</p>
+
+<p>— Mais pourtant ? insistai-je.</p>
+
+<p>— Que me veux-tu encore ? dit-il avec lassitude,
+en s’étendant de tout son long sur les
+coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une
+femme et voilà tout !</p>
+
+<p>J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer,
+et enfin il le fit en ces termes à peu
+près.</p>
+
+<p>— Je dis que c’est une femme. Si je n’avais
+pas été un imbécile, il ne serait rien arrivé.
+As-tu compris ? Voilà, toi tu dis : « Une femme
+est un être humain. » Certainement qu’elle ne
+marche que sur ses pattes de derrière, qu’elle
+ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle
+rit… donc elle n’est pas un animal. Et pourtant
+elle ne nous vaut pas. Oui ! Pourquoi ?… Mais,
+je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose,
+mais je ne puis comprendre quoi… Voilà,
+Capitolina, ce qu’elle a imaginé. « Je veux vivre
+avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire,
+dit-elle, être ton chien… » C’est tout à fait saugrenu !…
+« Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es
+qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu vivre
+avec moi ? Premièrement je suis un ivrogne,
+deuxièmement je n’ai pas de foyer, troisièmement
+je suis un vagabond et ne puis tenir en
+place… et encore beaucoup d’autres choses… »
+lui disais-je. Et elle : « Ça m’est égal que tu sois
+un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers
+ivrognes et pourtant ils ont des femmes ; il y
+aura un foyer, du moment qu’il y aura une
+femme, et alors tu ne te sauveras plus… » Je lui
+répondis : « Capa, je ne saurais consentir, parce
+que, je le sais, une telle vie me serait impossible
+et je ne m’y ferais jamais. » Et elle : « Alors
+je sauterai dans la rivière. » Et moi, je lui dis :
+« Stupide ! » Et elle de m’injurier et comment !
+« Tu n’as fait que me troubler, éhonté que tu es,
+monstre, menteur, long diable ! » Et elle allait,
+et elle allait… Elle était simplement si furieuse
+contre moi que je me serais sauvé. Puis elle se
+mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches :
+« Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée
+de là, si tu n’avais pas besoin de moi, et
+où irai-je maintenant ? Diable roux que tu es !
+Fi !… » Que faire d’elle maintenant ?</p>
+
+<p>— Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait
+quitter cette maison ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? En voilà un imbécile ! Parce que
+je la plaignais… et que chacun aurait eu pitié
+d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de…
+et tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis
+consentir à cela. Quel mari ferais-je ? Mais si
+j’avais été capable de rester en cet état, il y a
+longtemps que je me serais décidé. Il y avait
+des raisons pour cela ! J’en aurais pu prendre
+qui avaient une dot… et tout… Mais, si c’est
+au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre
+une telle chose ? Qu’elle pleure, c’est
+mauvais, bien sûr ; mais comment faire aussi ?
+Je ne puis pas.</p>
+
+<p>Il secoua la tête pour affirmer son « je ne
+puis pas » navré, se leva de dessus le coffre, et,
+se hérissant des deux mains la barbe et les cheveux,
+commença, la tête baissée, crachant de
+côté, à arpenter la cuisine.</p>
+
+<p>— Maxime, commença-t-il d’un air confus,
+si tu allais la voir et lui expliquer à quel
+propos et pourquoi… hein ?… Va, frère.</p>
+
+<p>— Mais que lui dirai-je ?</p>
+
+<p>— Toute la vérité !… Il ne peut pas, cela ne
+lui convient pas du tout… Ou bien, voilà qui
+serait une idée… Dis : « Il a une mauvaise maladie… »</p>
+
+<p>— Quelle espèce de vérité serait-ce ? demandai-je
+en riant.</p>
+
+<p>— Oui, ce n’est pas vrai… Mais ce serait une
+excellente raison, hein ? Ah ! que le diable
+l’emporte, en voilà un embarras ! Ma femme,
+hein ? Mais je n’y avais pas songé une seule
+petite fois. Qu’ai-je besoin d’une femme ?</p>
+
+<p>Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui
+prouvait clairement qu’il n’avait que faire d’une
+femme. Malgré le comique de son récit, le côté
+dramatique de cette histoire me préoccupait
+pour mon ami et cette jeune femme. Lui, marchait
+toujours en se parlant à lui-même.</p>
+
+<p>— Et elle m’a déplu maintenant affreusement !
+Elle m’enlize, elle m’absorbe comme qui dirait
+un marais sans fond. Elle s’est trouvé un mari !
+Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est
+rusée quand même.</p>
+
+<p>En lui commençait à parler l’instinct du
+nomade, son éternel désir de liberté sur lequel
+on empiétait.</p>
+
+<p>— Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on
+m’attrapera. Je suis une grosse pièce ! s’écria-t-il
+avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui,
+en vérité.</p>
+
+<p>Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine,
+il songeait en souriant. Je suivais le jeu de
+sa physionomie excitée et je tâchais de deviner
+sa décision.</p>
+
+<p>— Maxime !… En marche pour Koubagne !</p>
+
+<p>Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur
+lui des vues pédagogiques et littéraires ; je
+nourrissais le secret espoir de lui apprendre à
+lire et de lui communiquer tout ce que je savais
+moi-même à cette époque. Il eût été intéressant
+de voir ce qui en serait résulté… Il m’avait promis
+de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait
+ma tâche, et tout à coup…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu inventes encore ? lui dis-je
+un peu troublé.</p>
+
+<p>— Mais, que faire enfin ? s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Je commençai à lui dire que peut-être le
+crampon de Capitolina n’était pas si effroyablement
+sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait
+attendre et voir.</p>
+
+<p>Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps
+à attendre.</p>
+
+<p>Nous causions, assis par terre près du four, le
+dos tourné aux fenêtres. Il était minuit environ,
+et il y avait une heure et demie ou deux heures
+que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière
+nous, retentit un bruit de verre brisé, et
+une assez grosse pierre tomba bruyamment sur
+le plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds
+et courûmes à la fenêtre.</p>
+
+<p>— Manqué ! cria une voix perçante. J’ai mal
+visé ! Sinon…</p>
+
+<p>— Allons-nous-en, rugissait une basse féroce.
+Allons-nous-en, je l’arrangerai après.</p>
+
+<p>Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui
+déchirait les nerfs, pénétrait par volées à travers
+le carreau brisé.</p>
+
+<p>— C’est elle ! dit avec ennui Konovalov.</p>
+
+<p>Pour le moment, je voyais seulement deux
+jambes, qui pendaient du trottoir dans l’espace
+vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient étrangement,
+frappant du talon contre le mur en brique
+du trou, comme si elles cherchaient un appui.</p>
+
+<p>— Mais allons-nous-en ! bredouillait la voix
+de basse.</p>
+
+<p>— Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi
+dire ce que j’ai sur le cœur. Sacha ! adieu !…</p>
+
+<p>Suivaient d’impossibles injures.</p>
+
+<p>M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina.
+Penchée en avant, les mains accrochées
+au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la
+cuisine ; ses cheveux épars couvraient ses
+épaules et sa poitrine. Le petit châle blanc
+était de travers, le corsage déchiré. Capitolina,
+affreusement ivre, se balançait de droite à
+gauche avec des hoquets, jurant, poussant des
+cris sauvages, tremblant de tout son corps,
+ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.</p>
+
+<p>Sur elle se penchait une haute figure d’homme.
+Il s’appuyait d’une main à son épaule, de l’autre
+au mur de la maison, et criait sans discontinuer :</p>
+
+<p>— Allons-nous-en !</p>
+
+<p>— Sacha ! C’est toi qui m’as perdue… Comprends
+cela. Sois maudit, grand diable roux ! Que
+tu ne voies plus la lumière de Dieu ! J’espérais
+me… me rétablir… tu t’es moqué, brigand, tu
+t’es moqué de moi. Nous compterons plus tard :
+c’est bon !… Ah ! tu te caches, tu as honte, maudit !…
+Sacha, mon chéri !…</p>
+
+<p>— Je ne me cache pas… dit d’une voix épaisse
+et sourde Konovalov, en s’approchant de la
+fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me
+cache pas et tu as tort… Je te voulais du bien.
+Je pensais que cela serait mieux, mais tu as
+imaginé des choses impossibles…</p>
+
+<p>— Sacha, veux-tu me tuer ?</p>
+
+<p>— Pourquoi t’es-tu enivrée ? Est-ce que tu
+pouvais savoir ce qui arriverait demain ?</p>
+
+<p>— Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.</p>
+
+<p>— Assez, allons-nous-en !</p>
+
+<p>— Vaurien ! pourquoi avais-tu fait semblant
+d’être bon ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ce bruit, hein ? Qui êtes-vous ?</p>
+
+<p>Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la
+conversation, la couvrit et se tut.</p>
+
+<p>— Pourquoi, diable, ai-je cru en toi ? sanglotait
+la jeune femme à la fenêtre.</p>
+
+<p>Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement
+et disparurent dans l’obscurité. On
+entendit une conversation sourde, du bruit.</p>
+
+<p>— Je ne veux pas aller au poste ! Sacha ! criait
+avec détresse Capitolina.</p>
+
+<p>Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent,
+des sifflets, des sanglots sourds, des cris.</p>
+
+<p>— Sacha ! Cher !…</p>
+
+<p>Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans
+pitié. Tout cela s’éloignait de nous, devenait
+indistinct, et disparut comme un cauchemar.</p>
+
+<p>Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide,
+Konovalov et moi regardions la rue à travers
+l’obscurité et ne pouvions revenir à nous après
+ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements
+brusques et ces gémissements maladifs.
+Je me rappelais divers sons et j’avais peine à
+croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame
+si affreux avait fini si vite !</p>
+
+<p>— C’est tout !… dit simplement et avec humilité
+Konovalov, en écoutant le calme de la nuit
+sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.</p>
+
+<p>— Ce qu’elle m’a dit !… reprit-il avec étonnement
+après quelques secondes. Elle est au
+poste… ivre… avec ce grand diable. Comme elle
+a vite décidé !</p>
+
+<p>Il soupira profondément, s’assit sur un sac,
+se prit la tête dans les mains, se balança et me
+dit à demi-voix :</p>
+
+<p>— Raconte-moi, Maxime ; qu’est-ce qui s’est
+donc passé ? Je veux dire : quelle est ma part
+dans tout cela ?</p>
+
+<p>Je lui dis que toute la faute était à lui. Il
+aurait dû savoir d’abord ce qu’il voulait et, dès
+le début de l’affaire, en présumer la fin probable.
+Il n’avait rien compris, rien prévu ; il était à
+blâmer en tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements
+et les cris de Capitolina, les « allons-nous-en »
+ivres, tout cela était dans mes
+oreilles et je n’avais aucune compassion pour
+mon camarade.</p>
+
+<p>Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini,
+il se redressa et sur son visage je lus l’épouvante
+et l’étonnement.</p>
+
+<p>— En voilà une histoire ! s’écria-t-il. C’est
+superbe ! Ah ! comment ? Que faire maintenant
+avec elle ?</p>
+
+<p>Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction
+de sa faute envers cette jeune femme et
+d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui.
+Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et
+rigide envers lui.</p>
+
+<p>— Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée
+où elle était ? disait avec repentir Konovalov.
+Ah ! Dieu, ce qu’elle m’a dit !… Voilà, je vais
+aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai…
+et tout, enfin ! Je lui dirai quelque chose.
+Faut-il que j’aille ?</p>
+
+<p>Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait
+de cette entrevue. Que pourrait-il lui dire ?
+En outre, elle était ivre et probablement dormait
+déjà.</p>
+
+<p>Mais il s’obstinait dans son idée.</p>
+
+<p>— J’irai, attends. Car enfin je lui veux du
+bien… Quelles espèces de gens sont avec elle ?
+J’irai. Toi, reste ici… je reviens bientôt.</p>
+
+<p>Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus
+dans les grandes bottes dont il était si fier d’habitude,
+il sortit rapidement de la cuisine.</p>
+
+<p>Je finis mon travail et me couchai. Quand, le
+matin, je regardai machinalement la place où
+dormait Konovalov, il n’y était pas encore.</p>
+
+<p>Il ne fit son apparition que le soir, sombre,
+ébouriffé, des rides profondes au front et comme
+un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me
+regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de
+ce que j’avais fait et se coucha par terre en
+silence.</p>
+
+<p>— Eh bien ! l’as-tu vue ? demandai-je.</p>
+
+<p>— C’est pour cela que j’étais allé.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>Il était évident que Konovalov ne désirait pas
+parler. Comptant que cette humeur ne durerait
+guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il garda
+le silence toute cette journée, me jetant seulement
+par nécessité quelques phrases brèves au sujet
+de l’ouvrage ; il marchait dans la cuisine, la tête
+baissée et les yeux troubles comme à son retour.
+On eût dit que quelque chose s’était éteint en
+lui. Il travaillait lentement et sans entrain,
+comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous
+eûmes mis les pains au four, et comme, par
+crainte de les brûler, nous ne nous couchions
+pas, il me demanda :</p>
+
+<p>— Fais-moi la lecture de quelque chose de
+Stenka.</p>
+
+<p>Sachant que la description de la torture l’impressionnait
+par-dessus tout, je choisis cet endroit
+du récit. Il écoutait, étendu immobile sur le dos,
+et regardait sans cligner la voûte enfumée du
+plafond.</p>
+
+<p>— Stenka est mort. On a eu raison de cet
+homme, dit lentement Konovalov. Et pourtant,
+dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre.
+Il y avait où s’étirer, où soulager son âme.
+Maintenant il n’y a que tranquillité et soumission…
+bon ordre… En n’y regardant pas de trop
+près, la vie est bien organisée ! Des livres, des
+écoles ! Et pourtant l’homme vit sans protection
+aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne
+doit pas faire le mal, et il est impossible de ne
+pas le faire… Les rues des villes sont bien tenues,
+mais dans l’âme des gens il n’y a que
+trouble. Et personne ne comprend rien.</p>
+
+<p>— Sacha ! Comment feras-tu avec Capitolina ?
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Quoi ? s’écria-t-il, en sursautant. Avec
+Capa ? Fini !</p>
+
+<p>Il fit un geste résolu de la main.</p>
+
+<p>— C’est toi qui as rompu ?</p>
+
+<p>— Moi ? non… elle a rompu elle-même.</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— C’est tout simple. Elle a repris son ancienne
+occupation. Tout est comme par le passé. Seulement,
+avant, elle ne s’enivrait pas, et maintenant
+elle s’enivre… Sors les pains. Je vais dormir.</p>
+
+<p>Tout redevint silencieux dans la cuisine. La
+lampe fumait, la croûte des pains sur les rayons
+crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos
+fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un
+bruit étrange arrivait encore : c’était comme le
+grincement d’un volet ou le gémissement d’une
+personne.</p>
+
+<p>Je retirai les pains et me couchai ; mais je ne
+pus m’endormir, et restai les yeux mi-clos à
+écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis
+Konovalov se lever silencieusement ; il prit sur
+une planche le livre de Kostomarov et l’approcha
+de ses yeux. Je voyais distinctement son visage
+préoccupé, je le voyais promener son doigt sur
+les lignes, hocher la tête, tourner les pages, les
+regarder fixement, puis me regarder, moi. Quelque-chose
+d’étrange, de tendu et d’interrogateur
+émanait de ses traits préoccupés et maigris,
+nouveaux pour moi. Il me regarda longtemps.</p>
+
+<p>Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.</p>
+
+<p>— Je pensais que tu dormais, répondit-il avec
+trouble. Puis, le livre à la main, il s’assit à côté
+de moi et se mit à parler en hésitant. — Je voulais
+te demander : n’y aurait-il pas un livre sur
+l’ordre dans la vie ? c’est-à-dire des indications…
+comment il faut faire ? Il faudrait qu’on expliquât
+les actions, lesquelles sont mauvaises et
+lesquelles sont inoffensives… Moi, vois-tu, je
+suis troublé par mes actions… Celles qui me
+paraissaient bonnes deviennent tout à coup
+mauvaises. Comme, par exemple, cette affaire de
+Capa. — Il respira profondément et continua
+avec force son interrogation : Ainsi, cherche un
+peu, s’il n’y aurait pas un livre sur les actions ?
+Et tu me le liras.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes de silence.</p>
+
+<p>— Maxime !</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>— Comme Capitolina m’a dépeint !</p>
+
+<p>— C’est bon, enfin… c’est assez !</p>
+
+<p>— Certainement, que c’est fini maintenant…
+Mais, dis-moi, était-elle dans son droit ?</p>
+
+<p>La question était épineuse ; après réflexion, je
+répondis affirmativement.</p>
+
+<p>— C’est aussi ce que je pense : elle avait raison,
+oui… dit Konovalov tristement, puis il se
+tut.</p>
+
+<p>Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva
+plusieurs fois, fuma, s’assit à la fenêtre, se recoucha.</p>
+
+<p>Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai,
+il n’était plus là. Il ne revint que le soir. On eût
+dit qu’il était couvert d’une espèce de poussière
+et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque
+chose d’immuable. Jetant sa casquette sur la
+planche, il soupira et s’assit à côté de moi.</p>
+
+<p>— Où as-tu été ?</p>
+
+<p>— J’ai été voir Capa.</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>— Fini ! frère, je te l’avais dit.</p>
+
+<p>— On ne peut rien faire avec cette engeance !</p>
+
+<p>J’essayai de le distraire en parlant de la force
+de l’habitude et d’autres choses aussi à propos.
+Konovalov se taisait avec obstination et regardait
+le plancher.</p>
+
+<p>— Non, qu’est-ce que ça ? Ce n’est pas de ça
+qu’il s’agit ! Je suis simplement un homme
+contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et
+quand je m’approche de quelqu’un, alors il
+attrape la contagion du mal. Et je ne puis
+apporter aux autres que le malheur… Si l’on y
+réfléchit, à qui ai-je fait plaisir dans mon existence ?
+A personne. Et pourtant j’ai eu affaire
+avec bien des gens… Je suis un homme pourri…</p>
+
+<p>— Quelle bêtise !</p>
+
+<p>— Mais si, c’est vrai ! dit-il avec un mouvement
+convaincu de la tête.</p>
+
+<p>Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction,
+mais de tous mes discours il ne tirait
+qu’une plus grande assurance de son inadaptation
+à la vie.</p>
+
+<p>Dans les moments de liberté, il se couchait à
+terre et regardait le plafond. Son visage avait
+beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur
+éclat enfantin.</p>
+
+<p>— Sacha, qu’as-tu ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>— C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il
+simplement. Bientôt, je perdrai toute retenue
+et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà
+intérieurement… comme une nausée, tu sais…
+Le temps est arrivé… S’il n’y avait pas eu cette
+histoire, je me serais encore maintenu, mais elle
+me ronge… Qu’est-ce, enfin ? Je voulais faire
+une bonne action et tout à coup… C’est illogique !
+Oui, frère, il faudrait dans la vie de l’ordre
+pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache
+inventer une loi, pour que tout le monde agisse
+de même et que tout le monde puisse se comprendre ?
+Car on ne peut pas vivre ainsi, à une
+telle distance les uns des autres ! Et comment
+les hommes intelligents ne comprennent-ils pas
+qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer
+les gens à eux-mêmes ? Eh ! mon Dieu !…</p>
+
+<p>Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire
+dans la vie, il n’écoutait pas mes discours. Je
+remarquai même qu’il s’écartait de moi. Un jour,
+ayant écouté pour la centième fois mon projet
+de réorganisation universelle, il se fâcha presque.</p>
+
+<p>— Eh ! toi… J’ai déjà entendu cette histoire…
+Ce n’est pas de la vie qu’il s’agit, mais de
+l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme,
+tu comprends ? D’après ce que tu dis, pendant
+que tout, autour de lui, se transforme, l’homme
+doit rester comme il est. En voilà une idée !…
+Non, c’est lui que tu dois reconstruire : montre-lui
+son chemin, donne-lui de la lumière et de
+l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre.
+Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout
+cela… ce n’est que des imaginations !…</p>
+
+<p>Je protestai ; il s’échauffait, devenait sombre
+et s’écriait avec humeur :</p>
+
+<p>— Eh ! laisse donc !</p>
+
+<p>Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le
+lendemain matin. A sa place apparut le patron,
+l’air préoccupé, qui déclara :</p>
+
+<p>— Notre Sacha fait la fête. Il est dans « le
+Mur ». Il faut chercher un autre pétrisseur.</p>
+
+<p>— Peut-être se remettra-t-il ?</p>
+
+<p>— Compte là-dessus ! Je le connais, moi…</p>
+
+<p>J’allai au « Mur », bouge ingénieusement
+organisé contre un mur de pierres. Il n’avait
+pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une
+ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un
+trou carré, creusé dans le sol et recouvert de
+planches. Il était imprégné d’une odeur de terre,
+de mauvais tabac et d’eau-de-vie, — tout un
+bouquet de parfums qui, au bout d’une demi-heure,
+vous cassaient la tête. Mais les habitués
+de ce bouge, de sombres individus sans occupations
+précises, s’y étaient faits comme à beaucoup
+d’autres choses insupportables au premier
+abord. Ils restaient là toute la journée à attendre
+quelque ouvrier fêtard pour le plumer.</p>
+
+<p>Konovalov était assis à une grande table ronde,
+au milieu du cabaret, entouré de six personnages
+respectueux et bassement flatteurs, fantastiquement
+accoutrés de costumes en lambeaux, à
+figures de brigands de Hoffmann.</p>
+
+<p>On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées
+et l’on mangeait quelque chose qui ressemblait
+fort à des morceaux de terre glaise sèche.</p>
+
+<p>— Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez.
+J’ai de l’argent et j’ai des vêtements… J’aurai
+assez pour trois jours. Je boirai tout et… fini !
+Je ne veux plus travailler et je ne veux plus
+rester ici.</p>
+
+<p>— La ville est détestable ! dit un individu qui
+ressemblait à John Falstaff.</p>
+
+<p>— Travailler ? dit un autre, qui paraissait
+interroger le plafond, et il ajouta avec étonnement :
+Est-ce qu’on est au monde pour travailler ?</p>
+
+<p>Et tous se mirent à crier en même temps,
+prouvant à Konovalov son droit de tout boire,
+et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux
+de tout boire avec eux précisément.</p>
+
+<p>— Ah ! Maxime, son sac sur l’échine ! essaya
+de rimer Konovalov. Tiens, scribe et pharisien,
+bois ! Moi, frère, j’ai déraillé complètement.
+Fini ! Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux…
+Quand je n’aurai plus que mes cheveux, je m’arrêterai.
+Et toi, veux-tu, dis ?</p>
+
+<p>Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux
+bleus brillaient d’un éclat désespéré d’ennui, et
+sa superbe barbe, qui lui couvrait la poitrine
+d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement
+nerveux de sa mâchoire. Le col de sa
+chemise était défait, sur son front blanc scintillaient
+de toutes petites gouttes de sueur et sa
+main tendue à moi, avec un verre de bière, était
+mal assurée.</p>
+
+<p>— Laisse cela, Sacha, allons-nous-en ! dis-je
+en lui mettant la main sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Laisser cela ? — Il se mit à rire. — Si tu
+étais venu dix ans plus tôt et que tu m’aies tenu
+ce langage… peut-être l’aurais-je fait. Mais maintenant,
+j’aime autant continuer. Pourquoi pas ?
+Je sens tout, chaque mouvement de la vie… mais
+je ne comprends rien et ne connais pas mon
+chemin… Je sens… et je bois parce que je n’ai
+rien d’autre à faire… Bois aussi !</p>
+
+<p>Sa compagnie me regardait avec un mécontentement
+manifeste, et les six paires d’yeux me
+mesurèrent avec une intention qui n’était guère
+pacifique.</p>
+
+<p>Les pauvres ! ils craignaient que je n’emmenasse
+Konovalov ; alors, adieu le régal qu’ils
+avaient attendu huit jours peut-être.</p>
+
+<p>— Frères ! c’est mon camarade… un savant
+que le diable emporte ! Maxime, peut-être liras-tu
+ici de Stenka ?… Ah ! frères, les livres qu’il y
+a sur terre ! De Pila ?… Maxime, dis ?… Frères,
+ce n’est pas un livre, c’est du sang et des larmes.
+Ah !… Pila, c’est moi, Maxime !… Et Cissoïko,
+c’est moi encore… Je le jure ! Voilà qui est
+expliqué.</p>
+
+<p>De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait
+avec effroi, et sa lèvre inférieure tremblait
+étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré, place
+à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste
+au moment où il prenait un verre de bière mélangée
+d’eau-de-vie.</p>
+
+<p>Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite
+que possible à l’aide de ce breuvage. Après avoir
+bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux de
+bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le
+regarda et le jeta par-dessus son épaule contre
+le mur du cabaret.</p>
+
+<p>La compagnie grognait comme une meute
+affamée devant un os.</p>
+
+<p>— Je suis un homme perdu… Pourquoi ma
+mère m’a-t-elle mis au monde ? On ne sait
+rien. C’est l’obscurité ! et l’étroitesse !… Adieu,
+Maxime, puisque tu ne désires pas boire avec
+moi. Je ne retournerai plus à la boulangerie. Le
+patron me doit de l’argent : prends-le-lui et
+apporte-le-moi, je le boirai… Non ! garde-le pour
+des livres… Veux-tu ? Non, tu ne veux pas ?…
+Mais, si, prends donc ! Non ?… C’est que tu es
+un cochon !… Va-t’en, va-t’en !</p>
+
+<p>Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La
+compagnie était toute prête à me chasser à coups
+de poings. Sans attendre cela, je partis.</p>
+
+<p>Trois heures après, j’étais de nouveau dans le
+« Mur ». Le groupe de Konovalov s’était accru
+de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins
+que les autres. Il chantait, les coudes sur la table,
+et regardait le ciel par l’ouverture du plafond.
+Les ivrognes l’écoutaient, dans différentes poses ;
+quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait,
+d’une voix de baryton qui, sur les notes hautes,
+dégénérait en fausset comme chez tous les ouvriers.
+La joue sur la main, il faisait avec sentiment
+des roulades tristes, et son visage était
+pâle d’émotion ; il avait les yeux mi-clos et le
+cou tendu en avant. Huit physionomies ivres,
+stupides et rouges, le regardaient et, par instants,
+on entendait des grognements et des hoquets.
+La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et
+gémissait, et il était indiciblement triste de voir
+ce brave garçon qui chantait sa lamentable
+chanson.</p>
+
+<p>La mauvaise odeur, les figures rouges et
+en sueur, les deux lampes à pétrole et les
+murs noirs de boue et de fumée du cabaret,
+son plancher de terre et l’ombre qui envahissait
+ce trou, — tout était pénible et maladivement
+fantastique. On aurait pu croire que
+ces individus étaient enterrés vivants et que
+l’un d’eux chantait une dernière fois avant
+de mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un
+tranquille désespoir, un ennui sans issue
+frémissaient dans le chant de mon compagnon.</p>
+
+<p>— Maxime, tu es ici ? Veux-tu être mon
+essaüle<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ? Ami, viens ! dit-il, en interrompant
+son élégie et me tendant la main. Je suis tout
+prêt, frère… Ameutons une horde… Et voilà !
+Puis il y aura encore des gens. Nous trouverons.
+Tout cela n’est rien ! Nous appellerons Pila
+et Cissoïko… et nous leur donnerons tous les
+jours du gruau et de la viande… C’est bien ?
+Tu consens ? Tu prendras avec toi des livres, tu
+liras Stenka et les autres… Ami ! Ah ! je suis
+triste, triste…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Grade supérieur chez les Kosaks du Don.</p>
+</div>
+<p>Il frappa de toute sa force la table avec son
+poing. Les verres et les bouteilles retentirent, et
+la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un
+bruit infernal.</p>
+
+<p>— Buvez, camarades ! cria Konovalov, buvez,
+allégez vos âmes, buvez tout ce que vous pourrez !</p>
+
+<p>Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai ;
+j’entendis Konovalov faire des discours
+d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis
+à chanter, je retournai à la boulangerie. A ma
+suite gémit et pleura longtemps une gauche et
+ivre chanson.</p>
+
+<p>Deux jours après, Konovalov avait disparu de
+la ville.</p>
+
+<p>J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de
+le voir.</p>
+
+<p>Il faut être né dans une société policée, pour
+avoir la patience d’y vivre toute sa vie et
+pour n’avoir jamais le désir de quitter cette
+sphère de conventions pénibles, de petits mensonges
+vénéneux consacrés par l’usage, d’ambitions
+maladives, d’étroit sectarisme, de diverses
+formes d’insincérité, en un mot de toute cette
+vanité des vanités qui gèle le cœur, corrompt
+l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison la
+civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors
+de cette société et, pour cette raison qui m’est
+précieuse, je ne puis accepter sa culture par
+fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité
+de sortir de son cadre et de me reposer des
+complications multiples, des raffinements maladifs
+de ce genre d’existence.</p>
+
+<p>A la campagne, il fait presque aussi insupportablement
+écœurant et ennuyeux que parmi
+les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller
+dans les rues les plus misérables des villes, où,
+quoiqu’il y fasse très sale, tout est sincère et
+simple, ou bien d’aller seulement se promener
+par les champs et les routes, ce qui est toujours
+intéressant, rafraîchit moralement et ne demande
+pas d’autres moyens de transport que de
+bonnes jambes.</p>
+
+<p>Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade
+de ce genre et, cheminant dans la vaste
+Russie sans aucun itinéraire déterminé, j’arrivai
+à Théodocie. On y commençait alors la construction
+d’une digue, et, dans l’espoir de gagner un
+peu d’argent pour la route, je me présentai au
+lieu où l’on travaillait.</p>
+
+<p>Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble
+sur les travaux, je gravis une montagne
+et m’assis, regardant la mer sans limites et les
+tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.</p>
+
+<p>Le large tableau du travail humain se déroula
+devant moi : toute la rive pierreuse de la baie
+était creusée ; partout il y avait des trous, des tas
+de pierres et de bois, des brouettes, des pieux,
+des barres de fer, des outils pour l’aménagement
+des voûtes, des machines de bois compliquées,
+et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres
+humains. C’étaient eux qui, après avoir déchiré
+la montagne à l’aide de la dynamite, la morcelaient
+avec des pics, déblayaient une surface
+plane pour y mettre une voie ferrée ; c’étaient
+eux qui pétrissaient, dans d’énormes caisses, du
+ciment et, après en avoir fait des cubes énormes,
+les plongeaient dans la mer, construisant ainsi
+un rempart contre la force titanique de ses infatigables
+vagues. Ils paraissaient petits comme
+des larves sur le fond brun de la montagne,
+mutilée par eux, et ils s’agitaient aussi comme
+des larves dans les tas de pierres, de bois, de
+débris, au soleil ardent de midi… On aurait dit
+qu’ils voulaient se cacher du soleil et faire la
+ruine autour d’eux en pénétrant dans le sein de
+la montagne, tant le soleil était brûlant et le
+chaos désolé.</p>
+
+<p>Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et
+fort, les épieux frappaient la pierre, les roues des
+brouettes grinçaient, le pilon de fer tombait
+lourdement sur le bois du pilotis, la « Doubinouchka »<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>
+pleurait, les haches sonnaient, les
+hommes petits et gris criaient sur tous les tons.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Chanson populaire que chantent les ouvriers.</p>
+</div>
+<p>En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant,
+s’acharnait contre un immense bloc de rocher,
+avec l’espoir de le déplacer ; ailleurs on avait
+soulevé une lourde poutre et on criait à perte
+d’haleine : — Hardi ! Et la montagne, toute crevassée,
+répétait sourdement : i — i — i !</p>
+
+<p>Sur la ligne brisée des planches jetées partout,
+avançait lentement une file d’hommes qui
+poussaient les wagonnets chargés de pierres, et
+à leur rencontre venait, lentement aussi afin de
+faire durer les minutes de repos, une autre file
+avec des wagonnets vides… Auprès d’un levier
+était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un
+chantait d’une voix traînarde et gémissante :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Eh ! mes frères, il fait bien chaud !</div>
+<div class="verse i1">Personne ne nous plaint jamais.</div>
+<div class="verse i3">Oï ! Doubinouchka</div>
+<div class="verse i5">Va — a !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles,
+et la masse de fer du pilon s’élevait en l’air et
+retombait ; un bruit semblable à un soupir se
+faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur
+tous les points de l’espace entre la mer et la
+rivière, grouillaient les petits hommes gris, remplissant
+l’air de leurs cris, de leur poussière et de
+leur odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres,
+en vestes blanches aux boutons de métal
+qui brillaient au soleil comme des yeux cruels.
+Le ciel sans nuages, atrocement chaud, les nuées
+de poussière et les vagues de sons formaient une
+symphonie du travail, — la seule musique qui
+ne fasse jamais plaisir.</p>
+
+<p>La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à
+l’horizon brouillé, elle battait doucement la rive
+de ses vagues transparentes, vivante de mouvement
+et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait
+sourire débonnairement comme Gulliver
+qui savait qu’un seul de ses mouvements pouvait
+détruire tout le travail de ces Lilliputes.</p>
+
+<p>Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande,
+forte, bonne, et sa puissante respiration soufflait
+sur la rive, rafraîchissant les êtres las,
+appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui,
+elles, caressaient si doucement la rive mutilée.
+La mer semblait plaindre les gens : des siècles
+d’existence lui avaient fait comprendre que les
+malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes
+qui construisent ; elle savait depuis longtemps
+que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on
+leur impose cette lutte corps à corps avec les
+éléments dont la vengeance est toujours proche.
+Ils construisent, ils peinent ; leur sang et leur
+sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur
+terre ; mais ils ne reçoivent rien eux-mêmes,
+après avoir mis toute leur force au service du
+désir éternel de construire, — désir qui fait des
+miracles sur terre, mais ne donne pas d’abri
+aux travailleurs et ne leur procure pas le pain
+quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est
+pourquoi la mer n’est pas courroucée et regarde
+avec indulgence le travail dont ils ne profitent
+pas. Ces petites larves grises qui épuisent la
+montagne sont pareilles aux gouttes de la mer,
+qui tombent les premières sur les rochers inaccessibles
+de la rive, poussées par l’éternel désir
+qu’a la mer d’élargir ses domaines, et sont les
+premières à mourir en se brisant contre eux.
+Dans leur masse, ces gouttes font partie de la
+mer, elles sont puissantes aussi et aiment à détruire
+quand le souffle de la tempête les a irritées.
+La mer connaît de longue date les esclaves,
+ceux qui construisirent jadis des pyramides dans
+le désert, et ceux de Xerxès, — drôle d’homme
+qui pensait punir la mer avec trois cents coups
+de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts,
+pareils à des jouets d’enfants. Les esclaves ont
+de tout temps été les mêmes ; ils se soumettaient,
+étaient mal nourris, et exécutaient toujours de
+grandes et belles choses, divinisant quelquefois
+ceux qui les faisaient travailler, plus souvent
+les maudissant, rarement s’insurgeant contre
+eux.</p>
+
+<p>Et, souriant comme un titan qui a conscience
+de sa force, la mer éventait de son haleine ceux
+qui, aveugles et esclaves, creusaient misérablement
+la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La
+vague caresse la rive semée de gens qui construisent
+un obstacle de pierre à son mouvement ;
+elle la caresse et chante sa chanson, sonore et
+douce, du passé de tout ce qu’elle a vu sur les
+côtes de la terre.</p>
+
+<p>… Parmi les ouvriers il y avait des figures
+bizarres, sèches et bronzées, en bonnets rouges,
+petites jaquettes bleues, pantalons serrés aux
+genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme
+je l’appris plus tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs
+voix de gosier se mêlaient au parler lent et
+chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens
+et doux des Petits-Russiens.</p>
+
+<p>La disette sévissait en Russie, et la faim avait
+amassé ici les représentants de presque tous les
+gouvernements frappés par la calamité. Ils se
+partageaient en petits groupes, par pays. Seuls,
+les vagabonds, ces cosmopolites, se distinguaient
+par leur air d’indépendance, leur costume et
+leur langage des paysans, esclaves de la terre
+et n’ayant rompu que provisoirement, sous la
+poussée du besoin, la chaîne qui les liait à elle,
+mais gardant opiniâtrement le souvenir du sol
+natal. Les vagabonds étaient de tous les groupes,
+parmi les Viatitchi comme parmi les Petits-Russiens,
+se sentant partout à leur place ; mais
+la majeure partie d’entre eux se tenaient auprès
+du pilon parce que là l’ouvrage était moins
+dur.</p>
+
+<p>Quand je m’approchai d’eux, ils avaient les
+mains abaissées sur le câble, attendant que
+l’inspecteur ait fini d’arranger la poulie qui, sans
+doute, usait sa corde. Il tripotait au haut de la
+tour de bois, et criait :</p>
+
+<p>— Tire !</p>
+
+<p>On tirait faiblement.</p>
+
+<p>— Arrête… Tire encore ! Arrête, marche !…</p>
+
+<p>Le principal chanteur, grand gars qui depuis
+longtemps n’avait été rasé, au visage grêlé et aux
+manières de soldat, remua les épaules, loucha
+de côté, toussa et entonna :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le pilon chasse le pilotis dans la terre !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>… La seconde ligne n’aurait pas trouvé grâce
+devant la censure la plus indulgente et provoqua
+un éclat de rire unanime ; elle était évidemment
+improvisée, créée par l’inspiration
+spontanée du chanteur qui maintenant se tordait
+la moustache, avec l’air d’un artiste habitué au
+succès et sûr de son public.</p>
+
+<p>— Allez ! criait d’en haut, à tue-tête, l’inspecteur.</p>
+
+<p>— C’est assez hennir !</p>
+
+<p>— Fais attention, Mitritch, tu n’aurais qu’à
+faire explosion ! lui répondit d’en bas un des
+ouvriers.</p>
+
+<p>Je connaissais bien cette voix, et je croyais
+avoir vu cette haute silhouette aux larges
+épaules, au visage ovale éclairé par de grands
+yeux bleus. Était-ce Konovalov ? Mais Konovalov
+n’avait pas une balafre de la tempe à la
+racine du nez, comme celle qui coupait le front
+haut de ce garçon. Les cheveux de Konovalov
+étaient plus clairs et ne frisaient pas en petites
+boucles comme chez celui-ci ; Konovalov avait
+une large et belle barbe, tandis que celui-ci se
+rasait et portait, comme les Petits-Russiens, de
+longues moustaches pendantes. Et pourtant cet
+homme avait quelque chose qui m’était familier.
+Je décidai de m’adresser à lui pour lui demander
+le moyen d’obtenir de l’ouvrage immédiat, et
+j’épiai le moment où on aurait fini d’enfoncer le
+pilotis.</p>
+
+<p>— Ouh, ouh ! soupirait puissamment la foule,
+s’affaissant quand elle tirait sur la corde et puis
+se redressant rapidement, comme prête à s’arracher
+de terre et à s’élever dans l’air. Le marteau
+pilon grinçait et tremblait ; au-dessus des
+têtes s’élevaient des bras nus, brûlés et velus,
+qui se tendaient avec la corde ; les muscles se
+nouaient, mais le lourd morceau de fer s’élevait
+toujours à une hauteur moindre et son choc
+contre le bois était plus faible. A voir ce travail
+on aurait pu penser qu’une foule idolâtre, extasiée
+et désespérée levait les bras vers un dieu
+muet et se prosternait devant lui. Les visages
+baignés de sueur, sales et fixes, les cheveux
+emmêlés, collés aux fronts humides, les cous
+bruns, les épaules tremblantes d’effort, tous ces
+corps à peine recouverts de haillons bariolés,
+remplissaient l’air autour d’eux de leurs émanations
+chaudes et, confondus en une seule
+masse lourde, grouillaient gauchement dans
+l’atmosphère humide et ardente remplie d’une
+épaisse odeur de transpiration.</p>
+
+<p>— Assez ! cria quelqu’un d’une voix méchante
+et brisée.</p>
+
+<p>Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui
+retombèrent mollement le long du pilotis, tandis
+que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient lourdement
+à terre, essuyant leur sueur, soufflant,
+s’étirant le dos, se palpant les épaules et émettant
+un sourd murmure semblable au grognement
+d’un grand animal en fureur.</p>
+
+<p>— Pays ! dis-je à l’homme que j’avais distingué.</p>
+
+<p>Il se tourna paresseusement de mon côté ; le
+regard de ses yeux glissa sur mon visage, puis il
+les ferma à demi, m’examinant avec attention.</p>
+
+<p>— Konovalov !</p>
+
+<p>— Attends !…</p>
+
+<p>Il me renversa la tête en arrière, d’une main,
+comme s’il s’apprêtait à me saisir à la gorge, et
+tout à coup son visage rayonna d’un sourire
+joyeux et bon.</p>
+
+<p>— Maxime ! Eh ! toi… anathème ! Ami… hein ?
+Toi aussi tu as déraillé. Tu t’es joint aux va-nu-pieds.
+Voilà qui est bien ! C’est parfait ! Chemine…
+voilà tout ! Y a-t-il longtemps ? D’où viens-tu ?
+Maintenant nous arpenterons ensemble toute la
+terre ? Était-ce une vie là-bas ? Rien qu’ennui,
+on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère,
+depuis lors, je me promène par le monde. Où
+n’ai-je pas été ? Quel air j’ai respiré !… Mais
+non, comme tu t’es habillé drôlement… c’est à
+ne pas te reconnaître : à ton costume tu es un
+soldat, à ta physionomie un étudiant ! Eh ! dis,
+n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer
+de place en place ? Tu sais que je me souviens
+de Stenka, et de Tarass et de Pila… de tout !…</p>
+
+<p>Il me donnait des coups de poing dans le côté,
+me frappait l’épaule de sa large paume comme
+s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais
+placer un mot dans le feu d’artifice de ses
+questions et souriais seulement, d’un air assez
+bête à coup sûr, en regardant cette bonne figure
+radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très
+content ! Ma rencontre avec lui me rappelait le
+commencement de ma vie, qui certes valait
+mieux que sa continuation.</p>
+
+<p>Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami
+pourquoi il avait une balafre, et pourquoi ses
+cheveux frisaient.</p>
+
+<p>— Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je
+voulais, avec deux autres camarades, passer la
+frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous
+partîmes de Kagoula : c’est un bourg en Bessarabie,
+tout près de la frontière. C’était la nuit,
+bien sûr, et nous avancions doucement. Tout à
+coup… « Arrête ! » Le cordon de douaniers ! Et,
+dans la nuit, nous tombâmes dessus. Que faire ?
+se sauver naturellement. C’est alors qu’un soldat
+m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien
+frappé, mais pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital.
+Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que le
+soldat était un pays : un des nôtres, de Mourom !…
+Lui aussi fut bientôt transporté à l’hôpital :
+un contrebandier l’avait abîmé d’un coup
+de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes
+un peu remis, nous nous débrouillâmes dans
+cette affaire. Le soldat me demanda : « C’est moi
+qui t’ai cinglé comme ça ? — Il faut bien que ce
+soit toi, pour que tu le reconnaisses. — Sûrement
+c’est moi, dit-il : ne te fâche pas, c’est le
+service qui veut ça. Nous pensions que vous
+aviez de la contrebande. Voilà, moi aussi on
+m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y
+a rien à faire : la vie est un jeu sérieux… »
+Nous devînmes amis. C’était un bon soldat,
+Iachka Masine. Et les boucles ? Les boucles,
+frère, me sont venues à la suite de la fièvre typhoïde.
+On me mit en prison à Kichinev en
+attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la
+frontière sans permis. C’est là que j’eus la fièvre
+typhoïde… Je traînai, traînai : c’est à grand
+peine que je m’en tirai. Il faut même croire que
+je ne m’en serais jamais tiré si la garde ne
+s’était donné tant de mal. Je m’en étonnais,
+frère : elle se préoccupait de moi comme d’un
+petit enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon ?
+« Maria Petrovna, lui disais-je, laisse ça, j’en
+suis confus… » Et elle riait seulement tout bas.
+C’était une brave fille… Elle me lisait parfois des
+livres de piété. « Eh ! lui demandai-je un jour,
+n’y a-t-il pas quelque chose… comme cela ?… »
+Elle apporta un livre où un matelot anglais
+s’était sauvé d’un naufrage sur une île déserte
+et s’était arrangé pour y vivre. Horriblement
+intéressante cette histoire ! Ce livre m’avait
+beaucoup plu, moi-même je serais allé sur cette
+île. Tu comprends quelle vie c’était ? Une île, la
+mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te
+faut, et tu es tout à fait libre. Il y avait encore
+par là un sauvage. Eh ! bien, moi, je l’aurais
+noyé le sauvage : à quoi pouvait-il me servir ?
+Je ne m’ennuie pas tout seul, hein ? As-tu lu un
+livre comme ça, toi ?</p>
+
+<p>— Attends ! Comment es-tu sorti de prison ?</p>
+
+<p>— On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta
+et me libéra. Très simple ! Voilà, aujourd’hui
+je ne travaille plus ; que l’ouvrage aille au
+diable ! Je me suis assez démis les bras, cela
+suffit. J’ai à peu près trois roubles et pour la
+demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore
+quarante copeks. Des capitaux !… Viens
+avec moi chez nous… Nous ne sommes pas à la
+caserne, mais ici, tout près, dans la montagne…
+Il y a un trou très commode comme habitation
+humaine. Nous sommes deux à demeurer dedans,
+mais mon camarade est malade : la fièvre
+l’a tordu… Assieds-toi ici, et moi je vais chez
+l’inspecteur… Je reviens tout de suite.</p>
+
+<p>Il se leva rapidement et s’en alla au moment
+même où les ouvriers prenaient les cordes pour
+se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une pierre
+à regarder le bruyant remue-ménage autour de
+moi et la tranquille mer, bleue et verte.</p>
+
+<p>La haute personne de Konovalov, s’acheminant
+d’un pas lent entre les ouvriers, les pierres,
+les bois et les charrettes, disparaissait au
+loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une
+blouse de percale bleue, trop courte et trop
+étroite, d’un pantalon de toile et de grosses
+bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait
+sur sa tête puissante. Quelquefois il se retournait
+et me faisait avec les bras des signes. Il
+était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr,
+bon enfant et fort. Tout autour de lui, on travaillait,
+le bois grinçait, la pierre se fendait, les
+essieux gémissaient, quelque chose tombait avec
+fracas, les gens criaient, s’injuriaient, soupiraient
+et chantaient comme s’ils geignaient. Au milieu
+de tous ces bruits et de tous ces mouvements,
+la belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait
+à pas fermes, louvoyant de côté et d’autre,
+tranchait, et semblait renfermer une allusion
+à quelque chose qui me l’expliquait lui-même.</p>
+
+<p>Deux heures après la rencontre, nous étions
+couchés, Konovalov et moi, dans le trou « très
+commode comme habitation humaine ». Et effectivement
+le trou était commode ; on avait creusé
+la montagne pour y prendre de la pierre et
+une niche carrée en résultait, dans laquelle on
+pouvait très bien se mettre quatre. Mais elle
+était basse, et l’ouverture se masquait d’une
+masse de pierre formant une espèce de rideau,
+de sorte que pour y pénétrer il fallait se coucher
+par terre et puis ramper. Elle avait environ
+trois archines de long, mais c’était inutile et
+hasardeux d’y aventurer sa tête, la pierre à
+l’entrée pouvant se détacher et nous enterrer
+vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes
+ainsi : nous introduisîmes nos jambes et
+nos corps dans le trou, où il faisait très frais, et
+nos têtes restèrent au soleil ; de cette manière,
+si le panneau de pierre avait la fantaisie de tomber,
+il ne ferait que nous écraser le crâne.</p>
+
+<p>Le vagabond malade se mit au soleil tout
+entier et s’étendit à deux pas de nous ; nous entendions
+ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme
+de la fièvre. C’était un Petit-Russien
+long et sec « de Poltava ou peut-être de Kiev »,
+comme il me le dit d’un air songeur :</p>
+
+<p>— L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il
+importe peu s’il oublie où il est né. Et puis,
+n’est-ce pas égal ? C’est un grand malheur de
+naître, mais où… cela n’y change rien !</p>
+
+<p>Il se roulait par terre, essayant de se mieux
+couvrir d’un vieux paletot gris, fait uniquement
+de trous. Il jurait d’une manière très pittoresque,
+voyant que tous ses efforts étaient vains ; il
+jurait et continuait néanmoins à s’enrouler dans
+ses loques. Il avait de petits yeux noirs, toujours
+pincés comme s’il examinait quelque chose
+avec attention.</p>
+
+<p>Le soleil nous brûlait insupportablement la
+nuque et Konovalov fit une espèce d’écran avec
+mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons.
+Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à
+nous le bruit sourd des travaux sur la baie, mais
+nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur
+le rivage, il y avait la ville en masses lourdes
+de maisons blanches, à gauche la mer, devant
+nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain
+indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon,
+se mêlaient en fantastiques mirages des
+couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui
+caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable
+beauté de leurs nuances.</p>
+
+<p>Konovalov regardait au loin et souriait béatement.
+Il me dit :</p>
+
+<p>— Quand le soleil sera couché, nous allumerons
+un feu et nous ferons du thé. Nous avons
+du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu
+du melon ou de la pastèque ?</p>
+
+<p>Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou
+une pastèque, tira un couteau de sa poche et,
+tout en taillant, il me dit :</p>
+
+<p>— Chaque fois que je suis près de la mer, je
+me demande pourquoi les gens n’habitent pas
+plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs
+alors, parce que la mer est caressante et que…
+elle met de bonnes pensées dans l’âme. Mais
+toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années ?</p>
+
+<p>Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne
+faisait aucune attention à nous ; il se rôtissait
+au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la
+mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or,
+et à la rencontre du soleil s’élevaient d’elle des
+nuages gris-rosés aux contours flous. Il semblait
+que, du fond de la mer, surgissaient des
+montagnes aux cimes blanches, parées de neiges
+et des rayons roses du couchant. De la baie
+arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka
+et le roulement de la dynamite qui
+détruisait la montagne… Les pierres et les inégalités
+du terrain projetaient sur la terre des
+ombres qui, croissant imperceptiblement, rampaient
+à nous.</p>
+
+<p>— C’est bien à tort, Maxime, que tu as la
+manie des villes, dit avec conviction Konovalov,
+après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce
+qui t’y attire ? La vie y est pourrie et étroite. Il
+n’y a ni air ni espace, rien de ce qu’il faut à
+l’homme. Que diable en as-tu besoin ? Tu es un
+homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire
+d’autres gens ? Qu’attends-tu d’eux ? Et puis il y
+a des hommes partout.</p>
+
+<p>— Éhé ! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur
+la terre comme une couleuvre. Il n’y en a partout
+que trop ! On ne peut guère aller son chemin
+sans marcher sur les pieds des autres. Il naît
+des gens sans nombre, comme des champignons
+après la pluie… et encore, ceux-là, les riches les
+mangent !</p>
+
+<p>Il cracha avec philosophie et se remit à claquer
+des dents.</p>
+
+<p>— Pour ton compte, voici ce que je te répète,
+poursuivit Konovalov : ne va pas demeurer dans
+les villes. A quoi bon ? Il n’y a là que saleté et
+désordre. Les livres ? Tu en as assez, je pense,
+de lire des livres. Ce n’est pas pour cela que tu
+es au monde… Et puis, les livres eux-mêmes ne
+sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le
+dans ton sac, et marche ! Veux-tu aller avec moi
+à Tachkent ? à Samarkand ? ou encore quelque
+part ailleurs ?… Et puis sur l’Amour, veux-tu ?
+Moi, frère, j’ai décidé de me promener sur la
+terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y
+a de mieux. Tu marches et tu vois des choses
+nouvelles… et tu ne penses à rien. Le vent
+souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse
+toute la poussière de ton âme. Tu es libre et
+léger… Rien ne te gêne… Si tu as faim, tu t’arrêtes,
+tu travailles pour cinquante copeks ; s’il
+n’y a pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en
+donnera. De cette manière tu verras beaucoup
+de choses… de beautés différentes. Hein ?</p>
+
+<p>Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la
+mer, s’étaient assombris, et la mer aussi devenait
+noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci par-là,
+les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail
+dans la baie était mort, et, par instants seulement,
+doux comme des soupirs, arrivaient les
+cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur
+nous, il nous apportait le chuchotement mélancolique
+des vagues sur le rivage.</p>
+
+<p>L’obscurité s’épaississait rapidement, et la
+personne du Petit-Russien qui, cinq minutes
+plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne
+présentait maintenant qu’une masse informe…</p>
+
+<p>— Si l’on faisait du feu ? dit-il en toussant.</p>
+
+<p>— C’est possible.</p>
+
+<p>Konovalov tira, je ne sais d’où, des copeaux,
+les alluma et de fines langues de feu commencèrent
+à lécher en le caressant le bois jaune et
+résineux. De minces filets de fumée serpentaient
+dans l’air nocturne, plein de l’humidité et de la
+fraîcheur de la mer. Et autour, tout devenait
+plus tranquille, la vie paraissait se retirer de
+nous ; ses sons fondaient et s’éteignaient dans
+l’obscurité. Les nuages se dissipaient ; sur le
+ciel bleu foncé les étoiles brillaient, éclatantes, et
+sur la surface de velours de la mer s’allumaient
+les feux des barques de pêcheurs et les reflets
+des étoiles. Le feu, devant nous, s’était épanoui
+comme une grande fleur d’un rouge jaune…
+Konovalov y fourra une bouillotte et, les genoux
+embrassés, se mit à regarder la flamme
+d’un air songeur. Et le Petit-Russien, comme un
+grand lézard, rampa aussi vers le foyer.</p>
+
+<p>— Les gens ont fait des villes, des maisons,
+s’y sont entassés, abîment la terre, étouffent,
+se gênent les uns les autres… Est-ce une vie ?
+Non, la vraie vie, c’est comme nous…</p>
+
+<p>— Oho ! dit, en secouant la tête, le Petit-Russien,
+si on y ajoutait une fourrure pour
+l’hiver, et une maison bien chaude alors, c’eût
+été vraiment une vie de seigneurs.</p>
+
+<p>Il ferma à moitié un œil, rit et regarda Konovalov.</p>
+
+<p>— Oui, répondit celui-ci en se troublant un
+peu, l’hiver est un temps maudit. Pour l’hiver,
+on a vraiment besoin des villes… il n’y a rien à
+y faire… Mais les grandes villes sont pourtant
+inutiles… Pourquoi entasser les gens, quand
+deux ou trois seulement d’entre eux ne peuvent
+s’accorder ensemble ? Voilà de quoi je parle.
+Certes, si l’on y pense, l’homme n’a de place nulle
+part, ni dans les villes, ni dans les steppes.
+Mais mieux vaut ne pas songer à ces choses-là…
+cela n’aboutit à rien et retourne l’âme.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, j’avais cru Konovalov changé à
+la suite de sa vie errante ; je pensais que les
+excroissances d’ennui qui oppressaient son
+cœur à l’époque de notre vie commune étaient
+tombées comme une coquille au grand air de
+ces dernières années : mais le ton de cette phrase
+me reconstitua mon ami tel que je l’avais connu,
+chercheur inquiet et inassouvi. La rouille du
+doute, le poison des rêveries rongeaient cet
+homme puissant, venu au monde, pour son
+malheur, avec un cœur vibrant. Ces « gens qui
+songent » sont nombreux dans la vie russe et
+ils sont plus malheureux que n’importe qui,
+parce que le poids de leur pensée est augmenté
+par la cécité de leur esprit. Je regardai mon
+ami avec pitié, et lui, comme pour confirmer
+mon impression, s’écria avec tristesse :</p>
+
+<p>— Je me suis souvenu, Maxime, de notre vie
+et de tout… ce qui fut ! Combien de lieues j’ai
+faites depuis, que de choses j’ai vues !… Il n’y a
+rien sur terre qui me soit commode ! Je n’ai pas
+trouvé ma place !</p>
+
+<p>— Et pourquoi es-tu né avec un cou pour lequel
+aucun collier n’est bon ? demanda avec indifférence
+le Petit-Russien, en ôtant du feu la
+bouillotte.</p>
+
+<p>— Non, dis-moi… demanda Konovalov, — pourquoi
+ne puis-je être tranquille ? Hein ?
+Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de
+leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants
+et tout, enfin ?… Ils se plaignent de la vie, mais
+ils sont tranquilles. Et toujours ils ont la volonté
+de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi
+ne puis-je pas ?… Je m’ennuie ? Pourquoi est-ce
+que je m’ennuie ?</p>
+
+<p>— En voilà une rage de faire des grimaces !
+dit en s’étonnant le Petit-Russien. Est-ce qu’à
+force de grimaces tu te sentiras mieux ?</p>
+
+<p>— C’est juste, répliqua tristement Konovalov.</p>
+
+<p>— Je parle toujours peu, mais je sais ce que
+je dis ! prononça avec dignité le stoïcien, sans se
+fatiguer de lutter contre la fièvre.</p>
+
+<p>— Laissons toute cette histoire… Puisque tu
+es au monde, vis, et ne raisonne pas, dit, méchamment
+cette fois, Konovalov.</p>
+
+<p>Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter :</p>
+
+<p>— Et ne t’occupe de rien ! Le temps viendra
+sans que tu le veuilles ; tu seras traîné où il le
+faut, et réduit en poussière. Reste étendu et
+tais-toi… Ni notre langue, ni nos bras ne nous
+aident en rien.</p>
+
+<p>Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec
+rage dans le feu. Autour de nous, tout était
+sourd, masqué par le rideau épais de la nuit.
+Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi ; il
+n’y avait pas encore de lune. La mer se sentait,
+plutôt qu’elle n’était visible, tant les ténèbres
+devant nous s’épaississaient. Il semblait que
+sur la terre était descendu un brouillard noir.
+Le feu s’éteignait.</p>
+
+<p>— Allons dormir, proposa le Petit-Russien.</p>
+
+<p>Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes
+la tête en dehors. Nous nous taisions.
+Konovalov, une fois étendu, resta immobile,
+comme pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans
+cesse et claquait des dents. Je regardai longtemps
+s’éteindre le foyer : ardent et grand au début, le
+monceau de charbons devenait toujours plus
+petit, se couvrait de cendres et disparaissait sous
+leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une
+odeur chaude. Je regardai et je pensai :</p>
+
+<p>— C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement
+on pouvait brûler plus ardemment !…</p>
+
+<p>Trois jours après, je disais adieu à Konovalov.
+J’allais à Koubagne, lui ne voulait pas. Mais
+nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude
+de nous retrouver sur terre.</p>
+
+<p>… Nous n’en eûmes plus l’occasion.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">TCHELKACHE</h3>
+
+
+<p>Le ciel, assombri par la poussière qui s’élève
+du port, est trouble. Le soleil ardent regarde la
+mer verdâtre, comme à travers un voile mince.
+Il ne peut se refléter dans l’eau que brisent à
+chaque instant les coups de rames, les hélices
+des vapeurs, les quilles tranchantes des felouques
+turques ou des bateaux à voile qui sillonnent
+dans tous les sens le port étroit. Et les
+vagues de la mer enclavées dans le granit, écrasées
+par les poids énormes qu’elles portent,
+se battent contre les flancs des vaisseaux, contre
+les quais, se battent et murmurent, écumantes
+sous les coups, et souillées.</p>
+
+<p>Le bruit des chaînes, le roulement des wagons
+qui charrient la marchandise, le gémissement
+métallique des feuilles de fer tombant sur les
+pavés, le grincement des chariots, les sifflets des
+bateaux à vapeur, tantôt perçants, tantôt mugissants,
+les cris des haleurs, des matelots et des
+douaniers, — tous ces sons divers se fondent en
+une seule musique, celle du travail, et vibrent
+et s’attardent dans l’air, comme s’ils craignaient
+de monter et de disparaître. Et de la terre viennent
+toujours de nouveaux bruits, qui, sourds
+et roulants, secouent tout autour d’eux, ou bien,
+perçants, déchirent l’air ardent et poussiéreux.</p>
+
+<p>Le granit, le fer, le bois, les vaisseaux et les
+gens, tout respire un hymne furieux et passionné
+au dieu du Trafic. Mais les voix des
+hommes, à peine distinctes, paraissent faibles
+et ridicules, comme le sont aussi les hommes,
+cause de tout ce vacarme. Couverts de haillons
+souillés, courbés sous leurs fardeaux, ils s’agitent
+dans des tourbillons de poussière, dans une
+atmosphère de chaleur et de bruit et sont infimes,
+petits, en comparaison des colosses de
+fer qui les entourent, des montagnes de marchandises,
+des bruyants wagons et de toutes ces
+choses qu’ils ont créées eux-mêmes. Leur
+œuvre les a asservis et dénués de leur personnalité.</p>
+
+<p>Les vaisseaux géants, à l’ancre, sifflent ou soupirent
+profondément, et, dans chaque son qu’ils
+produisent, il y a comme un ironique mépris
+des hommes qui rampent sur leurs ponts et
+remplissent leurs flancs des produits d’un travail
+d’esclave. Les longues files de débardeurs
+sont lugubrement ridicules ; ils transportent sur
+leurs épaules d’immenses charges de blé qu’ils déposent
+dans les ventres de fer des vaisseaux afin
+de gagner quelques livres de pain pour leurs
+estomacs d’affamés. Les hommes, déguenillés,
+en sueur, abrutis par la fatigue, par le bruit et
+la chaleur, les machines brillantes, puissantes
+et impassibles, faites par les mains de ces
+hommes, ces machines mues pourtant non
+par la vapeur, mais par les muscles et le sang
+de leurs créateurs… ironie froide et cruelle !</p>
+
+<p>Le bruit écrase, la poussière irrite les narines
+et les yeux, la chaleur brûle le corps et le
+fatigue, et tout, à l’entour, paraît tendu, mûr,
+impatient, prêt à éclater en une grandiose catastrophe,
+après laquelle l’air redeviendra respirable
+et léger, la terre s’apaisera de tout ce bruit
+agaçant, de cet affolement mélancolique… et la
+ville, la mer, le ciel seront tranquilles, puis
+bienfaisants. Mais ce n’est qu’une illusion, entretenue
+par l’infatigable espoir de l’homme et
+son impérissable et illogique désir de liberté…</p>
+
+<p>Douze coups de cloche, sonores et mesurés,
+retentirent. Quand le dernier fut mort, la sauvage
+musique du travail s’était déjà adoucie de
+moitié. Au bout d’une minute, elle se transforma
+en un sourd murmure. Alors, la voix des
+hommes et de la mer fut plus distincte. L’heure
+du dîner était venue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les débardeurs, abandonnant le travail,
+se furent dispersés par groupes bruyants dans
+tout le port, achetant des victuailles chez les
+marchandes en plein air, et s’installant pour
+dîner sur le pavé dans les coins d’ombre,
+Grichka Tchelkache, vieux loup traqué, apparut
+parmi eux. C’était un gibier souvent poursuivi
+par la police, et toute la population du port le
+connaissait pour un maître ivrogne, un voleur
+hardi et habile. Il était nu-pieds et nu-tête, portait
+un pantalon de velours usé et une blouse
+en percale déchirée au col, qui laissait voir ses os
+mobiles, secs et anguleux, tendus de peau brune.
+Ses cheveux noirs, striés de gris, emmêlés, et
+son visage aigu d’oiseau de proie, tout froissé,
+indiquaient qu’il venait de se réveiller. D’une
+de ses moustaches sortait un fétu de paille, un
+autre s’était pris aux poils de sa joue mal rasée ;
+derrière l’oreille, il avait un brin de tilleul fraîchement
+cueilli. Long, osseux, un peu voûté,
+il marchait lentement sur les pierres, et, tournant
+son nez crochu, il jetait autour de lui des
+regards vifs et paraissait chercher quelqu’un
+parmi les débardeurs. Sa moustache brune,
+épaisse et longue, frémissait comme celle d’un
+chat, et ses mains, derrière son dos, se frottaient
+l’une l’autre, serrant leurs doigts tordus et
+noueux. Même ici, parmi des centaines de ses
+pareils, il attirait l’attention par sa ressemblance
+avec un épervier des steppes, par sa
+maigreur rapace, sa démarche facile, égale extérieurement,
+mais excitée et attentive comme le
+vol de l’oiseau qu’il rappelait.</p>
+
+<p>Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds,
+installés à l’ombre des paniers de charbon, un
+garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il
+avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné ;
+il portait toutes les traces d’une récente
+bataille. Il se mit à marcher à côté de Tchelkache
+et lui dit à demi-voix :</p>
+
+<p>— Les douaniers de la marine ne peuvent
+trouver deux caisses de marchandises. Ils cherchent.
+Tu entends, Grichka ?</p>
+
+<p>— Alors ?… demanda Tchelkache, le mesurant
+tranquillement des yeux.</p>
+
+<p>— Quoi donc — alors ? Ils cherchent, voilà tout.</p>
+
+<p>— M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans
+leurs recherches ?</p>
+
+<p>Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu
+les magasins de la Flotte.</p>
+
+<p>— Va au diable !</p>
+
+<p>L’autre, alors, retourna sur ses pas.</p>
+
+<p>— Eh ! attends !… Qui t’a arrangé de la sorte ?
+Toute ta devanture est abîmée… As-tu vu
+Michka par ici ?</p>
+
+<p>— Il y a longtemps que je ne l’ai vu ! cria
+l’autre, en rejoignant les débardeurs.</p>
+
+<p>Tchelkache alla plus loin, accueilli par tous
+en ami. Mais lui, d’ordinaire gai et mordant,
+était évidemment de mauvaise humeur ce jour-là,
+et répondait brièvement aux questions.</p>
+
+<p>Derrière une balle de marchandises, apparut un
+gardien de la douane, vert-foncé, poussiéreux et
+militairement raide. Il barra le chemin à Tchelkache,
+en se mettant devant lui dans une pose de
+provocation, la main gauche à son épée, et de la
+droite essayant de prendre Tchelkache au collet.</p>
+
+<p>— Arrête, où vas-tu ?</p>
+
+<p>Tchelkache recula d’un pas, leva les yeux
+sur le gardien et sourit sèchement.</p>
+
+<p>Le visage rouge, rusé et bon enfant du douanier
+s’appliqua à paraître terrible ; à cette fin, il
+se gonfla, devint pourpre, agita les sourcils, fit
+de gros yeux et n’en fut que plus drôle.</p>
+
+<p>— On te l’a déjà dit : n’ose pas entrer dans
+le port, sinon je te casse les côtes ! cria férocement
+le gardien.</p>
+
+<p>— Bonjour, Sémenitch ! Il y a longtemps
+qu’on ne t’a vu, répondit tranquillement Tchelkache,
+et il lui tendit la main.</p>
+
+<p>— Je me passerais bien de jamais te voir,
+moi !… Va ton chemin !</p>
+
+<p>Mais Sémenitch serra pourtant la main qu’on
+lui tendait.</p>
+
+<p>— Voici ce qu’il faut que tu me dises, poursuivit
+Tchelkache sans lâcher de ses doigts
+crochus la main de Sémenitch et la secouant
+familièrement. N’as-tu pas vu Michka ?</p>
+
+<p>— Quel Michka ? Je ne connais aucun Michka !
+Va-t’en, frère, sinon l’inspecteur te verra ; il te…</p>
+
+<p>— Le roux, avec qui j’ai travaillé jadis sur
+le « Kostroma », continuait sans s’émouvoir
+Tchelkache.</p>
+
+<p>— Avec qui tu voles, voilà la vérité ! On l’a
+mis à l’hôpital, ton Michka : il s’est écrasé la
+jambe sous une barre de fer. Va-t’en, frère,
+puisque je t’en prie, sinon je devrai te renvoyer
+avec des coups.</p>
+
+<p>— Ah !… Et toi qui disais : — je ne connais pas
+Michka ! — Tu vois bien que tu le connais.
+Qu’est-ce qui t’a fâché, Sémenitch ?</p>
+
+<p>— C’est bon, Grichka, ne me chante plus rien
+et file…</p>
+
+<p>Le gardien commençait à s’irriter et, jetant des
+regards à droite et à gauche, s’efforçait de libérer
+sa main de la poigne ferme de Tchelkache.
+L’autre le regardait tranquillement sous ses
+épais sourcils, souriant dans sa moustache, et,
+sans lui lâcher la main, continuait à parler.</p>
+
+<p>— Ne me presse pas. Quand j’en aurai assez
+de causer avec toi, je m’en irai. Raconte-moi un
+peu comment tu vis. Ta femme et tes enfants
+se portent-ils bien ?</p>
+
+<p>Et, lançant des coups d’œil terribles, montrant
+les dents en un sourire moqueur, il
+ajouta :</p>
+
+<p>— Je me propose toujours de te faire visite,
+mais je n’ai jamais le temps : je suis toujours
+ivre…</p>
+
+<p>— C’est bon, c’est bon, laisse ça… Ne plaisante
+pas, diable osseux ! Sinon, frère, je… Ou
+bien as-tu vraiment l’intention de piller les maisons
+et les rues ?…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Il y a ici assez pour nous deux.
+Dieu, oui !… Sémenitch ! Tu as de nouveau soufflé
+deux caisses de marchandises ?… Fais attention,
+Sémenitch, sois prudent ! qu’on ne te prenne
+pas, un beau jour !</p>
+
+<p>Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch
+se mit à trembler de tout son corps ; il
+crachait de la salive, dans un vain effort pour
+parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna
+tranquillement, d’un pas allongé, à
+l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un
+forcené, le suivit.</p>
+
+<p>Tchelkache était redevenu gai ; il sifflait doucement
+entre ses dents, et, enfonçant les mains
+dans les poches de son pantalon, marchait lentement,
+en homme désœuvré, lançant à droite et
+à gauche des remarques mordantes et des plaisanteries.
+On lui répondait de même.</p>
+
+<p>— Heureux Grichka, comme les autorités ont
+soin de lui ! cria quelqu’un du groupe des débardeurs
+qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus
+à terre.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas de souliers ; aussi Sémenitch
+craint-il que je ne me blesse les pieds, répondit
+Tchelkache.</p>
+
+<p>On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent
+Tchelkache et le poussèrent doucement
+dehors.</p>
+
+<p>— Tenez-le ! cria Sémenitch, qui s’était arrêté
+dans la cour du port.</p>
+
+<p>Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une
+borne, devant la porte d’un cabaret. Du port
+sortait avec fracas une file interminable de voitures
+chargées. En sens inverse arrivaient à fond
+de train des voitures vides, avec des cochers
+qui ressautaient. Le port soufflait un bruit
+de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait…</p>
+
+<p>Habitué à ce va-et-vient insensé, Tchelkache,
+que la scène avec Sémenitch avait aiguillonné, se
+sentait à son aise. Un solide bénéfice lui souriait
+dans l’avenir, sans grande dépense d’énergie et
+d’adresse. Il était sûr que ni l’un ni l’autre ne
+lui ferait défaut, et, pinçant les yeux, songeait
+à la fête du lendemain, quand tout serait fait et
+qu’il aurait des billets dans sa poche. Puis, il
+pensa à l’ami Michka, qui aurait été très utile,
+cette nuit, s’il ne s’était cassé la jambe.
+Tchelkache jura en lui-même, à l’idée que peut-être,
+sans Micha, il ne viendrait pas à bout de
+son entreprise. Quelle nuit aurait-on ?… Il interrogea
+le ciel et inspecta la rue.</p>
+
+<p>A six pas de lui, accroupi près du trottoir sur
+la chaussée, le dos appuyé à une borne, il y
+avait un gars, en blouse et pantalon bleus, en
+chaussures d’écorce, et coiffé d’une casquette
+roussie. Près de lui, un petit sac et une faux
+sans manche, entourée de foin roulé et soigneusement
+ficelée. Le garçon était large d’épaules,
+râblé, blond, le visage hâlé et tanné par le
+vent ; ses yeux étaient grands et bleus et
+regardaient Tchelkache avec confiance et bonhomie.</p>
+
+<p>Tchelkache montra les dents, tira la langue
+et, faisant une épouvantable grimace, le dévisagea
+avec obstination.</p>
+
+<p>Le gars, surpris, cligna, puis tout à coup
+éclata de rire et cria :</p>
+
+<p>— Ah ! qu’il est drôle !</p>
+
+<p>Puis, presque sans se lever de terre, il se
+roula lourdement de sa borne à celle de Tchelkache
+en traînant son sac dans la poussière
+et frappant les pierres de sa faux.</p>
+
+<p>— Eh ! dis donc, frère, tu as rudement fait la
+noce ! dit-il à Tchelkache en le tirant par son
+pantalon.</p>
+
+<p>— C’est comme tu dis, nourrisson, c’est comme
+tu dis ! répondit avec franchise Tchelkache. Ce
+robuste et naïf gars aux yeux d’enfant lui plut
+dès le premier abord.</p>
+
+<p>— Tu viens de la fenaison ?</p>
+
+<p>— Mais oui. On a fauché une verste et on a
+gagné un copek ! Les affaires sont mauvaises !
+Il y en a, du monde ! Les affamés se sont amenés…
+ont gâté les prix. On donnait soixante copeks
+à Koubagne. Que ça ! Et jadis, à ce qu’on
+dit, trois, quatre roubles, même cinq !…</p>
+
+<p>— Jadis !… Jadis, rien que pour la permission
+de regarder un vrai Russe, on donnait trois roubles.
+Il y a dix ans, je m’étais fait un commerce
+de cela. J’arrivais dans un village et je disais :
+« Je suis russe, moi ! » Et tout de suite on me
+regardait, on me palpait, on s’étonnait, — et
+voilà trois roubles dans ma poche ! Et encore on
+me faisait manger et boire ! Et on m’invitait à
+rester tant que je voulais.</p>
+
+<p>Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé
+par ouvrir largement la bouche, en exprimant
+de toute sa ronde figure une admiration
+surprise ; puis, comprenant que cet homme en
+haillons blaguait, il ferma la bouche avec bruit
+et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux,
+cachant un sourire dans sa moustache.</p>
+
+<p>— Drôle de corps !… Tu parles comme si c’était
+vrai, et moi j’écoutais avec confiance. Non, vrai,
+jadis, là-bas…</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que je disais donc, moi ? Je
+disais aussi que jadis, là-bas…</p>
+
+<p>— Va te promener ! dit le gars avec un geste
+de la main. Es-tu cordonnier ? ou bien tailleur ?
+dis ?</p>
+
+<p>— Moi ? demanda Tchelkache ; puis, après un
+moment de réflexion, il ajouta : Je suis pêcheur.</p>
+
+<p>— Pêcheur ? Vrai ! Qu’est-ce que tu pêches ?
+du poisson ?</p>
+
+<p>— Pourquoi pêcherais-je le poisson ? Ici les
+pêcheurs ne pêchent pas que cela. Plus souvent
+des noyés, de vieilles ancres, des bateaux coulés, — tout
+enfin ! Il y a des lignes pour cela…</p>
+
+<p>— Invente, invente encore ! Peut-être es-tu
+de ces pêcheurs qui chantent à propos d’eux-mêmes :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous autres, jetons nos filets</div>
+<div class="verse">Sur les bords bien secs,</div>
+<div class="verse">Sur les granges et les étables !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— En as-tu vu de ceux-là ? demanda Tchelkache
+en le regardant avec ironie et songeant
+que ce brave garçon devait être très bête.</p>
+
+<p>— Non, je n’en ai pas vu ; mais j’ai entendu
+parler d’eux.</p>
+
+<p>— Ils te plaisent ?</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Ce sont des gens sans crainte
+et libres.</p>
+
+<p>— Et qu’as-tu besoin de liberté ? Est-ce que
+tu aimes la liberté ?</p>
+
+<p>— Comment ne l’aimerai-je pas ? On est son
+propre maître, on va où on veut, on fait ce
+qu’on désire… Comment donc ? Si on réussit à
+se maintenir et si on n’a pas de pierre au cou, — c’est
+parfait ! On n’a qu’à faire la noce tant
+qu’on veut, pourvu qu’on n’oublie pas Dieu.</p>
+
+<p>Tchelkache cracha avec mépris et interrompit
+ses questions, en se détournant du gars.</p>
+
+<p>— Prends-moi, par exemple… dit l’autre avec
+une subite animation. Quand mon père mourut,
+il ne laissa que peu de bien. La mère est vieille,
+la terre est fatiguée, que me reste-t-il à faire ? Il
+faut bien vivre. Et comment ? On ne sait pas. Je
+deviendrais bien gendre dans une bonne maison,
+pardi ! Si on donne sa part à la fille !… Eh !
+bien, non ! le diable de beau-père ne veut pas
+faire le partage. Et alors, il faudra que je peine
+pour lui… longtemps… des années. Vois-tu
+comment sont les affaires ? Tandis que, si je pouvais
+mettre de côté une centaine et demie de
+roubles, je me sentirais d’aplomb et je saurais
+parler au vieux. « Veux-tu donner sa part à
+Marfa ? » Non ! « C’est bon ! Dieu merci, il n’y
+a pas qu’elle de fille dans le village. » Et j’aurais
+été tout à fait libre, mon propre maître. Oui ! — Le
+gars soupira. — Et maintenant, il n’y a rien
+à faire, que d’entrer dans une famille. J’ai pensé
+que, si j’allais à Koubagne, je ferais bien deux
+cents roubles. Alors, ça y est, je suis quelqu’un.
+Mais non, coulé, enfoncé ! Alors, il faut bien
+entrer dans une famille, se faire esclave, parce
+que je ne puis me tirer d’affaire avec ce que
+j’ai… impossible ! Éhé !…</p>
+
+<p>Le gars détestait cette idée de devenir le mari
+d’une fille riche qui resterait dans sa famille.
+Son visage en devint terne et triste. Il s’agitait
+lourdement à terre, ce qui tira Tchelkache des
+réflexions où ce discours l’avait laissé tomber.</p>
+
+<p>Tchelkache sentit qu’il n’avait plus aucune
+envie de causer, mais il demanda néanmoins :</p>
+
+<p>— Et maintenant, où vas-tu ?</p>
+
+<p>— Où je vais ? à la maison, bien sûr !</p>
+
+<p>— Pourquoi serait-ce sûr ?… Peut-être que
+tu désires aller en Turquie.</p>
+
+<p>— En Turquie ?… traîna le gars. Est-ce que
+les chrétiens y vont ? Que dis-tu là ?</p>
+
+<p>— Quel imbécile tu es ! soupira Tchelkache,
+et, de nouveau, il se détourna de son interlocuteur,
+sentant, cette fois-ci, qu’il ne voulait plus
+lui jeter un seul mot. Ce robuste paysan éveillait
+en lui quelque chose d’obscur.</p>
+
+<p>Un sentiment confus, qui mûrissait lentement,
+une espèce de dépit s’agitait au plus profond de
+son être, l’empêchait de se recueillir et de penser
+à tout ce qu’il avait à faire cette nuit.</p>
+
+<p>Le gars qu’il venait d’injurier marmottait
+quelque chose à demi-voix, en lui lançant par
+moment des regards de travers. Les joues
+s’étaient drôlement enflées, les lèvres s’étaient
+avancées et les yeux rétrécis clignaient souvent
+et d’une manière qui prêtait à rire. Évidemment
+il ne s’attendait pas à ce que sa
+conversation avec ce personnage moustachu
+finît si vite et d’une façon si humiliante.</p>
+
+<p>Tchelkache ne faisait plus aucune attention à
+lui. Il sifflait avec préoccupation, assis sur sa
+borne, et battait la mesure de son talon nu et
+sale.</p>
+
+<p>Le gars eut envie de reprendre sa revanche.</p>
+
+<p>— Eh ! pêcheur ! Es-tu souvent ivre ? commença-t-il ;
+mais, au même moment, le pêcheur
+se retourna rapidement vers lui et demanda :</p>
+
+<p>— Écoute, nourrisson ! Veux-tu travailler
+cette nuit avec moi ? Hein ? Réponds vite.</p>
+
+<p>— Travailler à quoi ? demanda avec méfiance
+le gars.</p>
+
+<p>— A ce que je te dirai… Nous ferons la pêche.
+Tu rameras…</p>
+
+<p>— Si c’est ainsi… pourquoi pas ? Bon ! Je puis
+bien travailler… Seulement, pourvu qu’on n’arrive
+pas à mal en ta compagnie : tu n’es pas
+rassurant, avec tes airs mystérieux…</p>
+
+<p>Tchelkache sentit quelque chose comme une
+brûlure dans la poitrine et dit avec une rage
+concentrée :</p>
+
+<p>— Ne parle pas de ce que tu ne peux pas
+comprendre. Sinon, je te donnerai un si bon
+coup sur la tête que tes idées s’éclairciront vite.</p>
+
+<p>Il sauta de sa borne, se tira la moustache avec
+la main gauche, serra son poing droit sillonné
+de veines noueuses et dur comme le fer ; ses
+yeux étincelèrent.</p>
+
+<p>Le gars eut peur. Il jeta un rapide regard tout
+autour de lui et, clignant timidement, sauta
+aussi sur ses pieds. Ils se mesurèrent des yeux
+en silence.</p>
+
+<p>— Eh bien ? demanda sévèrement Tchelkache.</p>
+
+<p>Il était bouillant et frémissant de l’injure
+que lui avait faite ce jeune veau qu’il avait
+méprisé tout en causant avec lui et que maintenant
+il s’était pris à haïr à cause de ses purs
+yeux bleus, de son visage sain et hâlé, de ses
+bras courts et forts, et parce qu’il avait, quelque
+part là-bas, un village et sa maison dans ce village,
+parce qu’on lui proposait d’entrer comme
+gendre dans une famille aisée, et surtout parce
+que cet être qui n’était qu’un enfant en comparaison
+de lui, Tchelkache, osait aimer la liberté,
+dont il ne connaissait pas le prix et qui
+lui était inutile. Il est toujours désagréable de
+voir qu’un individu que nous considérons
+comme inférieur, aime ou déteste les mêmes
+choses que nous et que, par cela même, il
+devient pareil à nous.</p>
+
+<p>Le gars regardait Tchelkache et sentait en lui
+son maître.</p>
+
+<p>— Mais… dit-il ; je consens. Je veux bien.
+C’est de l’ouvrage que je cherche. Ça m’est égal
+pour qui travailler, pour toi ou pour un autre.
+J’ai seulement dit ça parce que tu ne ressembles
+pas à un homme qui travaille… tu es par trop
+déguenillé. Pourtant je sais bien que cela peut
+arriver à chacun. N’ai-je donc jamais vu un
+ivrogne ? Eh ! combien j’en ai vu, et de pires
+que toi !</p>
+
+<p>— C’est bon !… Alors tu consens ? demanda,
+en s’adoucissant, Tchelkache.</p>
+
+<p>— Moi, mais oui, avec plaisir. Dis ton prix.</p>
+
+<p>— Mon prix dépend du travail. C’est selon ce
+que nous ferons et prendrons. Peut-être recevras-tu
+cinq roubles. As-tu compris ?</p>
+
+<p>Mais, maintenant qu’il s’agissait d’argent, le
+paysan voulait être clair et exigeait de son entrepreneur
+de la netteté. Il redevint méfiant et
+soupçonneux.</p>
+
+<p>— Cela ne me va guère ainsi, frère. Il faudrait
+que je les tienne maintenant, ces cinq
+roubles.</p>
+
+<p>Tchelkache entra dans son rôle.</p>
+
+<p>— Assez causer, attends un peu. Allons au cabaret.</p>
+
+<p>Ils marchèrent côte à côte dans la rue. Tchelkache
+avec la mine importante d’un patron
+se roulant la moustache, le gars avec un air de
+soumission, mais plein pourtant de méfiance et
+de crainte.</p>
+
+<p>— Comment t’appelles-tu ? demanda Tchelkache.</p>
+
+<p>— Gavrilo, répondit le gars.</p>
+
+<p>Quand ils furent entrés dans le cabaret sale et
+enfumé, Tchelkache s’approcha du comptoir et
+commanda, du ton familier d’un habitué, une
+bouteille d’eau-de-vie, de la soupe aux choux,
+de la viande rôtie, du thé, et, après avoir énuméré
+sa commande, lança un bref : « au crédit ! »
+A quoi le garçon répondit par un signe de tête
+silencieux. Alors, Gavrilo se sentit plein de respect
+pour son maître, qui, malgré ses allures de
+filou, était si bien connu partout et inspirait une
+telle confiance.</p>
+
+<p>— Voilà, nous allons manger un morceau, et
+puis nous causerons. Attends-moi un instant, je
+reviens.</p>
+
+<p>Il s’en alla. Gavrilo regarda autour de lui. Le
+cabaret était dans un sous-sol ; il y faisait humide,
+obscur, et il était tout imprégné de fumée
+de tabac, de goudron et d’une odeur aigre. En
+face de Gavrilo, à une autre table, il y avait un
+homme ivre en costume de matelot, à la barbe
+rousse, tout sale de charbon et de goudron. Il
+ronronnait, avec un hoquet incessant, une chanson
+dont les paroles étaient estropiées et faussées,
+tantôt sifflantes, tantôt gémissantes. Il
+n’était évidemment pas Russe.</p>
+
+<p>Derrière lui se tenaient deux femmes moldaves,
+déguenillées, très brunes, hâlées et qui
+grinçaient aussi une chanson.</p>
+
+<p>Plus loin, sortaient encore de l’obscurité d’autres
+figures, toutes étrangement échevelées,
+toutes à moitié ivres, tordues, agitées…</p>
+
+<p>Gavrilo eut peur de rester seul. Il souhaitait
+le retour du maître. Les bruits divers du cabaret
+se fondaient en une seule note : on aurait dit
+le rugissement de quelque énorme animal aux
+cent voix, furieux, se débattant aveuglément
+dans cette boîte de pierre et ne trouvant pas d’issue.
+Gavrilo sentait son corps s’imbiber de quelque
+chose d’enivrant et d’alourdissant, qui lui
+donnait le vertige et troublait sa vue, malgré
+son désir curieux d’observer…</p>
+
+<p>Tchelkache revint ; ils se mirent à boire et
+à manger en causant. Dès le troisième verre,
+Gavrilo était gris. Il s’égaya ; il désirait dire
+quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave
+homme, sans encore s’être servi de lui, le régalait
+si bien. Mais les paroles, qui montaient en
+vagues à son gosier, refusaient de quitter sa
+langue, subitement empâtée.</p>
+
+<p>Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant
+avec ironie :</p>
+
+<p>— Te voilà à point, déjà !… Allons donc ! pour
+cinq petits verres ? Comment pourras-tu travailler ?</p>
+
+<p>— Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien ! Je
+te servirai. Ah ! comme je te servirai ! Laisse-moi
+t’embrasser, dis ?</p>
+
+<p>— C’est bon, c’est bon !… Encore un coup ?</p>
+
+<p>Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux
+en ondes égales. C’était désagréable et cela faisait
+mal au cœur. Son visage avait un air d’inspiration
+stupide. Dans ses efforts pour parler,
+il allongeait drôlement les lèvres et mugissait.
+Tchelkache le regardait fixement comme s’il se
+souvenait de quelque chose, tordait sa moustache
+et souriait sans discontinuer, mais, cette
+fois-ci, d’un air sombre et méchant.</p>
+
+<p>Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le
+matelot roux dormait, accoudé à la table.</p>
+
+<p>— Sortons d’ici ! dit Tchelkache en se levant.</p>
+
+<p>Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas,
+lança un formidable juron, et éclata d’un rire
+imbécile d’ivrogne.</p>
+
+<p>— Te voilà frais ! dit Tchelkache, en reprenant
+sa place en face de lui. Gavrilo riait toujours,
+contemplant bêtement son maître. L’autre le
+regardait avec une attention lucide et pénétrante.
+Il voyait devant lui un homme dont il tenait la
+vie entre ses pattes de loup. Lui, Tchelkache,
+se savait de force à en faire ce qu’il voudrait.
+Il pouvait le plier comme une carte, ou l’aider
+à se déployer dans un cadre villageois et stable.
+Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il
+jouissait de cette pensée et se disait que jamais
+ce gars ne boirait à la coupe que la destinée lui
+avait fait vider à lui, Tchelkache… Et il enviait
+et plaignait cette jeune existence, se moquait
+d’elle et s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait
+retomber dans des mains comme les siennes…
+Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un
+seul, paternel et autoritaire. Il plaignait le gars,
+et pourtant le gars lui était nécessaire. Alors,
+Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le conduisit,
+en le poussant avec douceur, hors du
+cabaret et le déposa à l’ombre d’une pile de bois
+coupé ; lui-même s’assit à côté et alluma sa pipe.
+Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Eh ! bien, est-ce prêt ? demanda à demi-voix
+Tchelkache à Gavrilo qui s’assurait des rames.</p>
+
+<p>— Tout de suite ! Un des tolets branle ; pourrait-on
+frapper dessus avec une rame ?</p>
+
+<p>— Non, non ! Pas de bruit ! Appuie dessus
+avec les mains, il rentrera à sa place.</p>
+
+<p>Tous deux tripotaient sans bruit le bateau,
+attaché à la proue d’un navire à voiles. Il y
+avait là toute une flottille de voiliers chargés
+d’écorces de chêne et de felouques turques encore
+à moitié pleines de palmiers, de bois de
+santal et de gros troncs de cyprès.</p>
+
+<p>La nuit était obscure ; sur le ciel se mouvaient
+de lourdes couches de nuages en lambeaux et
+la mer était tranquille, noire et épaisse comme
+de l’huile. Elle exhalait un arome humide et
+salé et bruissait doucement, frappant les bords
+des vaisseaux et la côte, et balançant doucement
+le bateau de Tchelkache. A une grande
+distance du bord, s’élevaient de la mer les silhouettes
+noires des vaisseaux, qui plantaient
+dans le ciel leurs mâts aigus avec, au sommet,
+des falots de couleur. La mer reflétait les feux
+et paraissait toute semée de taches jaunes, qui
+tremblaient sur son sein de velours doux, d’un
+noir mat et égal, soulevé par une puissante respiration.
+La mer dormait du sommeil sain et
+fort d’un travailleur las de sa journée.</p>
+
+<p>— En route ! dit Gavrilo, en plongeant ses
+rames.</p>
+
+<p>— Nageons !</p>
+
+<p>Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le
+bateau dans un espace libre entre deux barques ;
+il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui
+s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu
+et phosphorescent. Une longue traînée de lumière
+doucement scintillante, suivait, en serpentant, le
+bateau.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, ta tête te fait-elle bien mal ? demanda
+Tchelkache avec bonté.</p>
+
+<p>— Horriblement ! Elle sonne comme une cloche…
+Je vais la mouiller un peu avec de l’eau.</p>
+
+<p>— A quoi bon ? Mouille-toi plutôt l’intérieur ;
+tu te remettras plus vite.</p>
+
+<p>Et il tendit une bouteille à Gavrilo.</p>
+
+<p>— Tu penses ? Avec la bénédiction de Dieu !…</p>
+
+<p>Un doux glou-glou se fit entendre.</p>
+
+<p>— Eh ! toi, tu es heureux de la permission ?
+Assez ! cria Tchelkache en l’arrêtant.</p>
+
+<p>Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit ; il
+se mouvait avec facilité entre les vaisseaux…
+Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la mer
+infinie, puissante, brillante, se déroula devant
+eux. Elle disparaissait dans le lointain bleu, où
+de ses eaux s’élevaient au ciel des montagnes de
+nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet
+jaune, verdâtres comme l’eau de la mer, ou
+ardoisées, tristes, jetant ces ombres lourdes d’ennui
+qui oppressent les âmes et les esprits. Les
+nuages rampaient lentement les uns sur les
+autres et tantôt se fondaient ensemble, et tantôt
+se dispersaient les uns les autres ; ils mélangeaient
+leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient,
+ou reparaissaient avec de nouveaux
+contours, majestueux et lugubres… Ce lent mouvement
+de masses inanimées avait quelque chose
+de fatal. Il semblait que, là-bas, aux confins de
+la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours
+ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans
+l’intention méchante et stupide de ne plus jamais
+lui permettre d’éclairer la mer endormie du
+million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes,
+vivantes et songeuses, qui éveillent de nobles
+désirs dans les êtres en adoration devant leur
+sainte et pure lumière.</p>
+
+<p>— Est-elle belle, la mer ? demanda Tchelkache.</p>
+
+<p>— Pas mal ! Seulement on a peur dessus,
+répondit Gavrilo, ramant en mesure et fort. La
+mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues
+rames et brillait toujours de ses phosphorescences
+bleues et chaudes.</p>
+
+<p>— On a peur ? Nigaud !… grogna Tchelkache
+avec ironie.</p>
+
+<p>Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son
+tempérament bouillant, avide d’impressions, ne
+se rassasiait jamais de la contemplation de cette
+immensité infinie, libre et puissante. Et il était
+froissé d’entendre une semblable réponse à sa
+question sur la beauté de la mer, qu’il aimait.
+Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame
+et regardait tranquillement devant lui, plein du
+désir de nager encore longtemps sur cette plaine
+de velours.</p>
+
+<p>Sur mer, une émotion large et chaude montait
+en lui, emplissait son âme et l’épurait un
+peu des souillures de la vie. Il goûtait cette
+impression et aimait se voir meilleur, ici,
+parmi les vagues et l’air où les pensées de
+la vie perdent leur âcreté et la vie elle-même
+sa valeur. Dans la nuit, sur la mer, vogue le
+bruit léger de sa respiration endormie, et ce
+murmure infini verse dans l’âme la paix,
+réfrène les impulsions mauvaises, fait naître des
+rêves puissants…</p>
+
+<p>— Et les filets, où sont-ils, hein ? demanda
+tout à coup Gavrilo, en faisant l’inspection de la
+barque.</p>
+
+<p>Tchelkache tressaillit.</p>
+
+<p>— Le filet est là, au gouvernail.</p>
+
+<p>— Quel filet cela peut-il être ? demanda avec
+méfiance Gavrilo.</p>
+
+<p>— Un épervier et…</p>
+
+<p>Mais Tchelkache eut honte de mentir à cet
+enfant pour cacher ses véritables projets ; il
+regretta aussi les pensées et les sentiments que
+le gars avait mis en fuite par sa question. Il se
+fâcha. Il sentit à la poitrine la brûlure cuisante
+qu’il connaissait bien ; quelque chose le serra à
+la gorge. Il dit durement à Gavrilo :</p>
+
+<p>— Tu es là ; eh ! bien, restes-y ! Et ne te mêle
+pas de ce qui ne te regarde en rien. On t’a pris
+pour ramer, rame. Et si tu laisses aller ta langue,
+il n’en résultera rien de bon. As-tu compris ?</p>
+
+<p>Une minute, le bateau chancela et s’arrêta. Les
+rames s’immobilisèrent dans l’eau bouillonnant
+autour d’elles, et Gavrilo s’agita avec inquiétude
+sur sa banquette.</p>
+
+<p>— Rame !</p>
+
+<p>Un rude juron secoua l’air. Gavrilo lança les
+rames. Le bateau, comme effrayé, avança par
+saccades rapides et nerveuses, fendant l’eau avec
+bruit.</p>
+
+<p>— Mieux que ça !</p>
+
+<p>Tchelkache s’était levé du gouvernail et, sans
+lâcher sa rame, il plongea ses yeux froids dans le
+visage pâle, aux lèvres tremblantes, de Gavrilo.
+Sinueux, penché en avant, il ressemblait à un
+chat prêt à sauter. On entendait un grincement
+furieux de dents et un bruit d’os.</p>
+
+<p>— Qui va là ?</p>
+
+<p>Cette impérieuse question résonna sur la mer.</p>
+
+<p>— Oh ! diable, mais rame donc ! sans bruit !
+je te tuerai, chien ! rame donc ! une, deux ! Ose
+crier ! Je te déchirerai !… sifflait Tchelkache.</p>
+
+<p>— Vierge Marie, murmurait Gavrilo, tremblant
+et exténué par la peur et l’effort.</p>
+
+<p>Le bateau vira avec souplesse ; il nagea vers
+le port, où les falots se pressaient en un groupe
+multicolore et où se dessinaient les mâtures.</p>
+
+<p>— Eh ! Qui est-ce qui crie ? demanda-t-on
+encore une fois. Maintenant, la voix était plus
+éloignée, Tchelkache fut rassuré.</p>
+
+<p>— C’est toi même, l’ami, qui cries ! dit-il dans
+la direction de l’appel. Et puis, il s’adressa à Gavrilo,
+qui murmurait toujours une prière. — Oui,
+frère, tu as eu de la chance. Si ces diables
+nous avaient poursuivis, c’eût été fini de toi.
+Entends-tu ? Je t’aurais vite envoyé aux poissons…</p>
+
+<p>Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement
+et même avec bonhomie, Gavrilo, toujours
+tremblant de crainte, le supplia :</p>
+
+<p>— Écoute, laisse-moi m’en aller ! Au nom du
+Christ, laisse-moi. Dépose-moi quelque part.
+Aïe, aïe, aïe ! Je suis perdu tout à fait ! Pense à
+Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu ? je ne peux
+pas faire ces choses-là, je n’en ai jamais fait de
+pareilles. C’est la première fois, Seigneur ! Je
+suis perdu ! Comment as-tu fait, frère, pour me
+circonvenir ? Dis ? C’est un péché, tu perds mon
+âme !… Ah ! quelle affaire !</p>
+
+<p>— Quelle affaire ? interrogea sévèrement
+Tchelkache. Parle, quelle affaire ?</p>
+
+<p>La terreur du gars l’amusait ; il jouissait aussi
+de la sensation de pouvoir lui, Tchelkache, provoquer
+une telle épouvante.</p>
+
+<p>— De sombres affaires, frère… Laisse-moi,
+pour Dieu. Que te suis-je ? Ami…</p>
+
+<p>— Tais-toi ! Si je n’avais pas eu besoin de toi,
+je ne t’aurais pas emmené ! As-tu entendu ? Eh !
+bien, tais-toi !</p>
+
+<p>— Seigneur ! soupira, en sanglotant, Gavrilo.</p>
+
+<p>— Assez !</p>
+
+<p>Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter
+et haletait lamentablement ; il pleurait, se mouchait,
+s’agitait sur son banc, mais ramait fort,
+avec désespoir. Le bateau allait comme une
+flèche… De nouveau, sur leur chemin, se dressèrent
+les corps noirs des vaisseaux et le bateau se
+perdit entre eux, tournant comme une toupie
+dans les étroits chenaux qui les séparaient.</p>
+
+<p>— Hé ! toi, écoute : si quelqu’un nous adresse
+une question, tais-toi, si tu tiens à ta peau. As-tu
+compris ?</p>
+
+<p>— Hélas ! soupira avec découragement Gavrilo,
+en réponse à cet ordre sévère, et il ajouta : — C’était
+mon destin d’être perdu !</p>
+
+<p>— Ne hurle pas ! chuchota Tchelkache.</p>
+
+<p>Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension
+et il s’anéantit dans le pressentiment
+froid d’un malheur. Il plongeait machinalement
+les rames, les lançait derrière lui, puis les sortait
+de l’eau, les lançait encore et regardait
+obstinément ses chaussures d’écorce.</p>
+
+<p>Le bruit endormi des vagues était sombre et
+effrayant. Voici le port… Derrière son mur de
+granit, on entendait des voix humaines, des clapotements
+d’eau, des chansons et de grêles sifflets.</p>
+
+<p>— Arrête ! chuchota Tchelkache. Lâche les
+rames ! Appuie-toi des mains au mur ! Doucement,
+diable !</p>
+
+<p>Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre
+glissante, conduisit le bateau le long du mur.
+Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la
+mousse gluante de la pierre.</p>
+
+<p>— Arrête, donne les rames ! Donne, ici ! Et
+ton passeport, où l’as-tu mis ? Dans ton sac ?
+Donne-moi le sac ! Plus vite !… Ça, mon ami, c’est
+pour que tu ne te sauves pas… Maintenant, je te
+tiens. Sans rames, tu aurais filé quand même ;
+mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas. Attends !
+Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai,
+fût-ce au fond de la mer.</p>
+
+<p>Et tout à coup, s’accrochant des mains à
+quelque chose, Tchelkache s’éleva dans l’air ; il
+disparut sur le mur.</p>
+
+<p>Gavrilo frémit… Ç’avait été si prompt ! Il
+sentit comme se détacher et glisser de lui la
+maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en
+présence de ce bandit moustachu et maigre…
+Fuir, maintenant ?… Et, respirant avec liberté, il
+regarda autour de lui. A gauche s’élevait un
+bâtiment noir sans mâts, comme un immense
+cercueil vide et abandonné… Chaque coup de
+vague contre son flanc éveillait en lui un sourd
+écho, pareil à un profond soupir. A droite, sur
+l’eau, se traînait le mur humide du quai, comme
+un froid et lourd serpent. Derrière encore, on
+voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace
+qui s’étendait entre le mur et ce cercueil,
+était la mer, silencieuse, déserte, avec des
+nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages
+avançaient lentement, énormes, lourds, puisant
+de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser
+l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de
+mauvais augure. Gavrilo eut peur. Cette crainte
+était maintenant plus grande que celle que lui
+imposait Tchelkache ; elle étreignait la poitrine de
+Gavrilo dans un étroit embrassement, elle serrait
+au point d’en faire une masse misérable, clouée
+à la banquette du bateau.</p>
+
+<p>Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les
+soupirs de la mer ; il semblait que ce silence
+allait être interrompu tout à coup par quelque
+chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par
+quelque chose qui secouerait la mer jusqu’au
+fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de nuages
+sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert
+des flots toutes ces noires embarcations. Les
+nuages rampaient sur le ciel aussi lentement et
+d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en
+sortait toujours plus de la mer, et on pouvait
+penser, en regardant le ciel, que lui aussi était une
+mer, seulement une mer irritée et renversée sur
+l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages
+ressemblaient à des vagues qui fonçaient sur la
+terre, de leurs crêtes grises ; ils ressemblaient à
+des abîmes creusés par le vent entre les vagues,
+et à des lames naissantes que ne couvrait pas
+encore l’écume verdâtre de la fureur.</p>
+
+<p>Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité
+et cette beauté ; il se rendit compte
+qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et
+celui-ci ne revenait pas !… Le temps passait lentement,
+plus lentement que ne rampaient les
+nuages dans le ciel… Et la longueur du temps
+augmentait l’angoisse du silence… Mais voici
+que, derrière le mur, on entendit l’eau s’agiter,
+puis un frôlement, et quelque chose comme un
+chuchotement. Gavrilo crut mourir.</p>
+
+<p>— Eh !… Tu dors ? Prends ! doucement ! dit la
+voix sourde de Tchelkache.</p>
+
+<p>Du mur descendait un objet cubique et lourd.
+Gavrilo le mit dans le bateau, puis un autre
+pareil. En travers du mur s’étendit la longue
+personne de Tchelkache. Les rames reparurent
+mystérieusement, puis le sac de Gavrilo tomba
+à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au gouvernail.</p>
+
+<p>Gavrilo le regarda avec un sourire timide et
+joyeux.</p>
+
+<p>— Est-tu fatigué ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Un peu, sans doute, petit veau ! Rame solidement,
+de toute ta force. Tu as un joli gain,
+frère ! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant,
+il ne reste qu’à passer inaperçu sous les
+yeux de ces diables, et puis tu pourras recevoir
+ton argent et filer chez ta Machka… Tu as une
+Machka, dis, petit ?</p>
+
+<p>— N-non !</p>
+
+<p>Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait
+comme un soufflet et ses bras comme des ressorts
+d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la traînée
+bleue qui suivait la poupe était devenue
+plus large. Gavrilo se couvrait de sueur, mais
+il continuait à ramer de toute sa force. Après
+avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle
+frayeur, il redoutait d’avoir à l’affronter encore
+et ne désirait qu’une chose : finir au plus tôt cette
+besogne maudite, descendre à terre et fuir cet
+homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver
+en prison par sa faute. Il décida de ne pas
+lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter
+tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser
+de lui sans encombres, de faire chanter
+un <span lang="la" xml:lang="la">Te Deum</span> à Saint-Nicolas. Une ardente prière
+était prête à couler de sa poitrine. Mais il se
+retenait, soufflait comme un bateau à vapeur, et
+se taisait, jetant des regards en dessous à
+Tchelkache.</p>
+
+<p>Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable
+à un oiseau qui s’apprête à voler, regardait
+dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec ses
+yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et
+féroce, il tenait d’une main le gouvernail et de
+l’autre tirait sa moustache, que faisait, à chaque
+instant, tressauter le sourire silencieux des
+lèvres minces. Tchelkache était content de
+sa réussite, de lui-même et de ce gars, si
+effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait
+d’avance la large fête du lendemain et maintenant
+il jouissait de sa force et de l’asservissement
+de ce jeune et frais garçon. Il le voyait
+peiner ; il eut pitié de lui et voulut l’encourager.</p>
+
+<p>— Eh ! Dis donc ! demanda-t-il doucement.
+As-tu eu très peur ?</p>
+
+<p>— N’importe !… soupira Gavrilo, et il toussa.</p>
+
+<p>— Inutile maintenant de tant appuyer sur les
+rames. Maintenant, c’est fini. Il n’y a plus qu’un
+mauvais endroit à passer… Repose-toi.</p>
+
+<p>Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la
+manche de sa blouse la sueur de son visage et
+replongea les rames dans l’eau.</p>
+
+<p>— C’est bon, rame plus légèrement. Pour
+que l’eau ne jase pas. Il y a une passe à franchir.
+Doucement, doucement ! Ici, frère, sont des gens
+sérieux… Ils pourraient très bien s’amuser avec
+un fusil. Ils te mettraient une si belle bosse sur
+le front que tu n’aurais pas le temps de crier
+gare.</p>
+
+<p>Le bateau filait sur l’eau presque sans faire
+de bruit. Seulement, des gouttes bleues tombaient
+des rames, et, quand elles touchaient la
+mer, à la place de leur chute s’allumait un
+instant une petite tache, bleue aussi. La nuit
+devenait toujours plus sombre et plus silencieuse.
+Le ciel ne ressemblait plus à une mer
+agitée : les nuages s’étaient étendus sur sa surface
+et l’avaient recouvert d’un rideau égal et
+lourd, abaissé sur la mer et immobile. La mer
+était plus tranquille, plus noire, elle exhalait
+plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait
+plus aussi large qu’avant.</p>
+
+<p>— Ah ! s’il pouvait seulement pleuvoir !
+murmura Tchelkache ; nous filerions comme
+derrière un rideau.</p>
+
+<p>A droite et à gauche du bateau, des bâtiments,
+des vaisseaux, immobiles, lugubres et noirs
+émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux
+bougeait une lumière ; c’était quelqu’un qui
+marchait avec une lanterne. La mer, caressant
+leurs flancs, semblait implorer sourdement et
+eux répondaient par un écho roulant et froid,
+comme s’ils discutaient et refusaient de céder.</p>
+
+<p>— La douane ! chuchota Tchelkache.</p>
+
+<p>Depuis le moment où il avait donné l’ordre à
+Gavrilo de ramer doucement, le gars éprouvait
+de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se
+tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait
+qu’il grandissait ; ses os et ses veines se
+tiraient avec une sourde douleur ; sa tête, pleine
+d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de
+son dos frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient
+de petites aiguilles aiguës et froides. Les
+yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps
+regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir
+surgir quelqu’un qui leur crierait : « Arrêtez,
+voleurs ! »</p>
+
+<p>Maintenant, quand Tchelkache murmura : « La
+douane ! » Gavrilo sursauta : une pensée âpre,
+brûlante traversa son être et pinça ses nerfs
+crispés ; il voulut crier, appeler au secours… Il
+avait déjà ouvert la bouche et s’était soulevé sur
+sa banquette. Il avança la poitrine, aspira profondément,
+ouvrit la bouche ; mais tout à coup,
+terrassé par la frayeur qui le frappa comme
+un fouet, il ferma les yeux et tomba de son
+siège.</p>
+
+<p>… En avant du bateau, au loin sur l’horizon,
+avait jailli de l’eau noire une immense épée d’un
+bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait fendu
+l’obscurité de la nuit ; sa lame glissa sur les
+nuages et coucha sur le sein de la mer une large
+raie bleue. Et, dans cette raie lumineuse,
+sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors
+invisibles, noirs, silencieux, tendus de
+la luxueuse ombre nocturne. On eût dit qu’ils
+avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés
+là par la force puissante d’une tempête,
+et que, maintenant, ils surgissaient pour obéir à
+l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient
+pour regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus
+de l’eau… Leurs agrès embrassaient les
+mâts et semblaient des algues marines, sorties
+de l’eau avec ces noirs géants qu’elles recouvraient
+de leurs mailles. Et puis, l’extraordinaire
+épée bleue se souleva de nouveau, fendit
+encore la nuit et se coucha dans une autre
+direction. Et de nouveau, à l’endroit où elle
+reposait, apparaissaient des squelettes de navires,
+jusqu’alors invisibles.</p>
+
+<p>Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança
+sur l’eau, comme pris d’hésitation. Gavrilo restait
+étendu au fond du bateau, se couvrant le
+visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa
+de sa rame, sifflant furieusement, mais tout
+bas.</p>
+
+<p>— Imbécile, c’est le croiseur de la douane…
+C’est la lanterne électrique ! Lève-toi, bûche ! On
+va jeter la lumière sur nous ! Tu vas nous perdre,
+diable, toi et moi !</p>
+
+<p>Quand une fois le bout tranchant de la rame
+se fut abaissé plus fort sur le dos de Gavrilo, celui-ci
+se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les
+yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à
+tâtons les rames, fit avancer le bateau.</p>
+
+<p>— Doucement, ou je te tue ! Doucement ! Imbécile,
+que le diable t’emporte ! De quoi t’es-tu
+effrayé ? Dis ? Une lanterne et une glace. Voilà
+tout ! Doucement avec les rames, mauvais
+diable !… On incline la glace comme on veut et
+on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des
+gens de notre espèce. On surveille la contrebande…
+Nous sommes hors d’atteinte ; ils sont
+déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes
+saufs ! Maintenant, nous…</p>
+
+<p>Tchelkache regarda, triomphant, autour de
+lui.</p>
+
+<p>— Certes, nous sommes saufs. Ouf !… tu as de
+la chance, bûche pourrie !</p>
+
+<p>Gavrilo se taisait et ramait ; en respirant lourdement,
+il regarda de côté l’endroit où s’élevait
+et s’abattait encore cette épée de feu. Il ne pouvait
+toujours pas croire que ce n’était, comme le
+disait Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur.
+La froide lumière bleue qui fendait l’obscurité
+éveillait des reflets argentés sur la mer ; elle
+avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo
+retomba dans l’hypnose d’une frayeur triste. Le
+pressentiment d’un malheur oppressait de nouveau
+sa poitrine. Il ramait comme une machine
+et courbait les épaules comme s’il attendait un
+coup d’en haut, et il se sentait vide de tout désir,
+vide et sans âme. Les émotions de cette nuit
+avaient rongé tout ce qu’il possédait d’humain.</p>
+
+<p>Et Tchelkache triomphait de plus belle : succès
+complet ! Ses nerfs, habitués aux secousses,
+s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache frémissait
+voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait
+une flamme avide. Il se sentait à merveille,
+sifflait entre ses dents, aspirait profondément l’air
+humide de la mer, jetait des regards à droite et
+à gauche et souriait avec bonhomie quand ses
+yeux retombaient sur Gavrilo.</p>
+
+<p>Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à
+jouer de ses mille petites vagues. Les nuages
+devinrent plus minces et plus transparents, bien
+qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore
+léger, se promenait librement sur toute la surface
+de la mer, mais les nuages étaient immobiles et
+semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.</p>
+
+<p>— Allons, frère, reviens à toi, il est temps !
+On dirait qu’on t’a secoué l’âme de la peau ; il
+ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri !
+Nous tenons le bon bout, eh ?…</p>
+
+<p>Gavrilo était content d’entendre une voix
+humaine, bien que ce fût Tchelkache qui parlât.</p>
+
+<p>— J’entends, dit-il très bas.</p>
+
+<p>— C’est bon, mie de pain !… assieds-toi au gouvernail,
+je prendrai les rames ; tu es fatigué, dis ?</p>
+
+<p>Gavrilo changea machinalement de place, et,
+lorsque Tchelkache s’aperçut qu’il vacillait sur
+ses jambes, il le plaignit encore plus profondément
+et lui tapa sur l’épaule.</p>
+
+<p>— N’aie pas peur ! Tu as un bon bénéfice. Je
+te payerai bien, frère. Veux-tu avoir vingt-cinq
+roubles, hein ?</p>
+
+<p>— Je… n’ai besoin de rien. Pourvu que nous
+arrivions à la terre !</p>
+
+<p>Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha
+et se mit à ramer ; ses longs bras lançaient très
+loin derrière lui les avirons.</p>
+
+<p>La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses
+petites vagues, les faisait naître, les ornait d’une
+frange d’écume, les poussait les unes sur les
+autres et les brisait en poussière. L’écume, en
+fondant, grésillait et soupirait, et tout, alentour,
+était rempli de bruit musical et de clapotement.
+L’obscurité paraissait s’animer.</p>
+
+<p>— Eh bien ! raconte un peu… commença
+Tchelkache. Tu retourneras au village, tu te
+marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer,
+ta femme te donnera beaucoup d’enfants,
+vous manquerez de pain, et tu te décarcasseras
+toute ta vie ?… Et alors… est-ce donc si doux ?</p>
+
+<p>— Quelle douceur peut-il y avoir à ça ? dit
+timidement et en frémissant Gavrilo. Que faire ?</p>
+
+<p>Par endroits, les nuages étaient déchirés par le
+vent et, à travers les trous, regardait le ciel bleu
+avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées par la
+mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues,
+tantôt disparaissant, tantôt brillant de nouveau.</p>
+
+<p>— Plus à gauche ! dit Tchelkache. Nous sommes
+bientôt arrivés. Oui !… Fini ! Le travail a
+été bon. Vois-tu, une seule nuit, — et cinq cents
+roubles de gagnés ! Dis, est-ce bon ?</p>
+
+<p>— Cinq cents roubles ! reprit avec méfiance
+Gavrilo, mais il s’effraya aussitôt et demanda
+bien vite, en poussant du pied les ballots au
+fond du bateau : — Qu’est-ce que ces affaires ?</p>
+
+<p>— C’est de la soie. Une chose chère. Si on la
+vendait à son véritable prix, il y en aurait pour
+mille roubles. Mais je ne renchéris pas… Adroit,
+tout ça, hein ?</p>
+
+<p>— Est-il possible ? interrogea Gavrilo. Si j’en
+avais autant, moi !</p>
+
+<p>Il soupira au souvenir de la campagne, de
+son misérable train de vie, de ses peines, de
+sa mère et de toutes ces choses lointaines et
+chères pour lesquelles il était allé travailler,
+pour lesquelles il avait tant souffert cette nuit.
+Une onde de souvenir l’enveloppa : il revit son
+village, sur une pente, avec, au bas, la rivière
+cachée par les bouleaux, les saules, les sorbiers
+et les merisiers… Cette vision souffla en lui quelque
+chaleur et le soutint un peu.</p>
+
+<p>— Dieu que ce serait bien ! soupira-t-il tristement.</p>
+
+<p>— Oui ! je m’imagine que tu sauterais vite en
+wagon et, — bonsoir ! Et comme les filles t’aimeraient,
+au village ! Tu n’aurais qu’à choisir.
+Tu te construirais une isba neuve… Mais, pour
+une isba, il n’y aurait peut-être pas assez…</p>
+
+<p>— Ça, c’est juste… Une isba, non, chez nous
+le bois est trop cher.</p>
+
+<p>— N’importe, tu aurais réparé celle que tu as.
+Possèdes-tu un cheval ?</p>
+
+<p>— Un cheval ? oui, il y en a un, mais très
+vieux, diable !</p>
+
+<p>— Alors, un cheval, un bon cheval ! Une
+vache… des brebis… de la volaille… hein ?</p>
+
+<p>— Pourquoi dis-tu ça ? Si seulement !… Ah !
+Seigneur, comme j’aurais vécu !</p>
+
+<p>— Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise…
+Moi aussi, je m’y connais un peu à ces choses-là.
+J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des
+plus riches paysans du village.</p>
+
+<p>Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait
+sur les vagues, qui venaient agacer ses
+bords ; il avançait à peine sur la mer sombre qui
+jouait toujours plus fort. Les deux hommes
+rêvaient, balancés sur l’eau, et regardaient vaguement
+autour d’eux. Au début, Tchelkache avait
+parlé à Gavrilo du village afin de le tranquilliser
+un peu et de le remettre de son émotion. Il
+parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa
+moustache, mais plus tard, à force de lui donner
+la réplique et de lui rappeler les joies champêtres
+dont il était lui-même depuis longtemps
+désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment,
+il se laissa entraîner et, au lieu de faire parler
+le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à pérorer
+lui-même :</p>
+
+<p>— L’essentiel dans la vie du paysan, frère,
+c’est la liberté. Tu dois être ton propre maître.
+Tu as ta maison : elle ne vaut pas cher, mais elle
+est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée
+peut-être, mais elle est à toi. Ta poule est
+à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta terre.
+Et puis, il faut de l’ordre… Le matin, à peine
+levé, tu dois te mettre à l’ouvrage. Au printemps
+c’est une chose, en été une autre, en
+automne, en hiver une autre encore. Où que tu
+aies été, tu reviens toujours dans ta maison. La
+tiédeur, le repos !… Tu es roi, dis ?</p>
+
+<p>Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue
+énumération des privilèges et des droits du paysan,
+oubliant seulement de parler des devoirs.</p>
+
+<p>Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait
+aussi. Pendant la durée de cette conversation,
+il avait déjà eu le temps d’oublier à qui il
+avait affaire ; il ne voyait qu’un paysan comme
+lui, collé, attaché à la terre par le travail, par plusieurs
+générations de laboureurs, par des souvenirs
+d’enfance, mais qui s’était volontairement
+éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait
+maintenant le châtiment de son coup de tête.</p>
+
+<p>— Oui, frère, c’est juste ! Ah ! comme c’est
+juste ! Voilà, prends ton cas, par exemple : qu’es-tu,
+maintenant, sans la terre ? Ah ! frère, la terre
+est comme une mère : on ne l’oublie pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante
+brûlure à la poitrine qui le prenait toujours
+quand son amour-propre de sans-souci
+follement audacieux était froissé, surtout quand
+l’offenseur n’avait aucun prix à ses yeux.</p>
+
+<p>— Le voilà parti ! s’écria-t-il avec férocité. Tu
+t’imagines peut-être que je parle sérieusement…
+Je vaux plus cher que ça, va !</p>
+
+<p>— Mais, drôle de corps ! répondit Gavrilo,
+de nouveau intimidé, est-ce de toi que je parle ?
+Il y en a beaucoup comme toi !… Eh ! Dieu, ce
+qu’il y a de gens malheureux sur terre, de vagabonds !…</p>
+
+<p>— Reprends les rames, phoque ! commanda
+brièvement Tchelkache, retenant tout un flot
+de jurons ardents qui lui montaient au gosier.</p>
+
+<p>Ils changèrent encore de place. Tchelkache
+en escaladant les ballots pour regagner le gouvernail,
+éprouva un désir aigu de donner à
+Gavrilo une bonne claque qui le fît voler par-dessus
+bord et, en même temps, il n’eut pas la
+force de le regarder en face.</p>
+
+<p>La courte conversation s’était tue ; mais
+maintenant le silence même de Gavrilo avait
+pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait
+au passé et oubliait de diriger son bateau
+que les vagues avaient fait tourner et qui maintenant
+s’en allait en pleine mer. Les vagues
+paraissaient comprendre que cet esquif n’avait
+pas de but et, le faisant tressauter, elles jouaient,
+légères, allumant toujours leurs feux bleus sous
+les rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement
+des tableaux du passé, si lointain déjà,
+séparé du présent par un mur de onze années
+de vagabondage. Il se revit enfant, il revit le
+village, sa mère, haute en couleur, grasse, aux
+bons yeux gris, — son père, géant à barbe fauve,
+au visage sévère, — lui-même fiancé, — sa femme
+Amphissa aux yeux noirs, à la longue natte,
+potelée, molle, gaie… Et puis, le voilà, lui, beau
+soldat de la garde ; et de nouveau son père,
+déjà grisonnant et courbé par le travail, et sa
+mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui
+avait fait fête au village quand il était revenu
+après le service ! Comme le père était fier de son
+Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du village !…
+La mémoire, ce fléau des malheureux,
+anime jusqu’aux pierres du passé et, jusque dans
+le poison bu naguère, ajoute des gouttes de miel,
+et tout cela seulement pour achever l’homme
+par la conscience de ses fautes et pour détruire
+en son âme la foi dans l’avenir, en lui faisant
+trop aimer le passé.</p>
+
+<p>Tchelkache était enveloppé d’une bouffée
+apaisante d’air natal, qui lui apportait les douces
+paroles de sa mère, les discours sensés de son
+père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et
+des odeurs savoureuses de la terre, dégelée au
+printemps, ou bien fraîchement labourée, ou
+enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude
+et soyeux… Alors, il se sentit dérouté,
+déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches
+aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait
+été formé le sang qui coulait dans ses veines.</p>
+
+<p>— Hé ! Où donc allons-nous ? demanda tout
+à coup Gavrilo.</p>
+
+<p>Tchelkache tressaillit et se retourna avec le
+regard inquiet d’un fauve.</p>
+
+<p>— Ah ! diable !… N’importe… Rame plus
+serré… nous arrivons.</p>
+
+<p>— Tu songeais ? demanda en souriant Gavrilo.</p>
+
+<p>Tchelkache le fouilla des yeux. Le gars était
+complètement revenu à lui ; tranquille, gai, il
+semblait même triomphant. Il était très jeune,
+toute sa vie lui appartenait. C’était mauvais !
+Mais peut-être la terre le retiendrait-elle ! Quand
+Tchelkache eut cette pensée, il se sentit plus
+triste encore et, en réponse à la question de
+Gavrilo, il grogna avec humeur :</p>
+
+<p>— Je suis fatigué !… et ça danse !…</p>
+
+<p>— Ça danse, bien sûr !… Ainsi, maintenant,
+nous ne nous ferons pas pincer avec ceci ?</p>
+
+<p>Gavrilo poussa du pied les ballots.</p>
+
+<p>— Non, sois tranquille. Je vais tout de suite
+le livrer et recevoir l’argent. Oui !</p>
+
+<p>— Cinq cents ?</p>
+
+<p>— Pas moins, probablement…</p>
+
+<p>— C’est une somme !… Si je l’avais, moi,
+pauvre gueux ! J’en aurais chanté une chanson.</p>
+
+<p>— Au village…</p>
+
+<p>— Bien sûr ! sans tarder…</p>
+
+<p>Et Gavrilo se laissa emporter par son imagination.
+Tchelkache paraissait écrasé. Ses moustaches
+pendaient ; son côté droit, battu par les
+vagues, était mouillé, ses yeux s’étaient enfoncés,
+avaient perdu leur éclat. Il était pitoyable
+et lourd. Tout ce qu’il tenait de l’oiseau de proie
+avait disparu, laissant la place à une songerie
+humiliée qui apparaissait dans les plis mêmes de
+sa blouse sale…</p>
+
+<p>— Je suis bien fatigué, moulu !</p>
+
+<p>— Nous arrivons… Voilà.</p>
+
+<p>Tchelkache fit brusquement virer le bateau et
+le dirigea vers quelque chose de noir qui sortait
+de l’eau.</p>
+
+<p>Le ciel était tout couvert de nuages et la pluie
+tomba, fine, serrée, sonnant joyeusement sur
+les crêtes des vagues.</p>
+
+<p>— Arrête !… Doucement ! commanda Tchelkache.</p>
+
+<p>La barque heurta de l’avant le corps d’un
+vaisseau.</p>
+
+<p>— Dorment-ils, les diables ? grogna Tchelkache,
+en attrapant de sa gaffe des cordes qui
+descendaient du bord. — L’échelle n’est pas
+baissée. Cette pluie, par-dessus le marché…
+Comme s’il ne pouvait pleuvoir plus tôt ! Eh !
+éponges que vous êtes ! eh !</p>
+
+<p>— C’est Selkache ? demanda d’en haut un
+murmure caressant.</p>
+
+<p>— Baisse l’échelle, allons !</p>
+
+<p>— Bonjour, Selkache.</p>
+
+<p>— Baisse l’échelle, diable fumé ! rugit Tchelkache.</p>
+
+<p>— Oh ! qu’il est méchant aujourd’hui… Eh ! Oh !</p>
+
+<p>— Monte, Gavrilo ! ordonna Tchelkache à son
+compagnon.</p>
+
+<p>Au bout d’une minute, il se trouvèrent sur le
+pont, où trois sombres personnages barbus, qui
+causaient avec animation dans une langue
+bizarre et épineuse, regardaient par-dessus bord
+le bateau de Tchelkache. Un quatrième, enveloppé
+dans une longue robe, s’avança vers
+Tchelkache, lui serra la main en silence et jeta
+un regard méfiant à Gavrilo.</p>
+
+<p>— Prépare l’argent pour demain matin, dit
+brièvement Tchelkache. Maintenant, je vais dormir.
+Gavrilo, allons. As-tu faim ?</p>
+
+<p>— J’ai sommeil, répondit Gavrilo.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, il ronflait déjà sur
+le pont sale du bateau, et Tchelkache, assis à
+côté de lui, essayait à son pied une botte qui
+traînait. Crachant de côté, il sifflait entre ses
+dents tristement et avec colère. Puis il s’étendit
+à côté de Gavrilo, sans ôter de son pied la botte,
+mit ses mains sous sa nuque et examina attentivement
+le pont en remuant ses lèvres moustachues.</p>
+
+<p>Le bateau se balançait sur l’eau joyeuse ; du
+bois grinçait lamentablement on ne savait où,
+la pluie tombait mollement sur le pont, les
+vagues frappaient les flancs… Tout était triste
+et résonnait comme le chant berceur d’une mère
+qui n’a plus d’espoir dans le bonheur de son fils.</p>
+
+<p>Tchelkache, les dents découvertes, souleva
+la tête, regarda autour de lui… et, après avoir
+murmuré quelques mots, se recoucha… Ses
+jambes ouvertes le faisaient ressembler à d’immenses
+ciseaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il se réveilla le premier, eut un mouvement
+d’inquiétude, puis se tranquillisa subitement et
+regarda Gavrilo qui dormait encore. Le gars
+ronflait et, dans son sommeil, souriait à quelque
+chose, de toute sa face enfantine et hâlée.</p>
+
+<p>Tchelkache soupira et grimpa le long d’une
+étroite échelle de cordes. Dans l’ouverture de la
+trappe s’encadrait un morceau de ciel plombé.
+Il faisait clair, mais le temps d’automne était
+lugubre et gris.</p>
+
+<p>Tchelkache reparut après deux heures d’absence.
+Son visage était rouge, sa moustache
+crânement retroussée ; sur ses lèvres rayonnait
+un sourire gai et bon enfant. Il était chaussé
+de hautes bottes solides, vêtu d’une jaquette,
+d’un pantalon de cuir, et ressemblait à un chasseur.
+Tout le costume, un peu râpé, mais en
+bon état encore et lui allant bien, le faisait paraître
+plus large, dissimulait ce qu’il avait de
+trop anguleux et lui donnait un air martial.</p>
+
+<p>— Eh ! petit veau, lève-toi ! dit-il en poussant
+Gavrilo du pied.</p>
+
+<p>Celui-ci sursauta et, ne le reconnaissant pas de
+prime abord, fixa sur lui des yeux ternes. Tchelkache
+éclata de rire.</p>
+
+<p>— Comme tu es fait !… s’écria enfin Gavrilo
+avec un large sourire. Tu es devenu un monsieur !</p>
+
+<p>— Ça se fait vite chez nous ! Quel poltron tu
+es ! Aïe, aïe ! Combien de fois t’es-tu préparé à
+mourir, dans la nuit d’hier, hein ? Dis…</p>
+
+<p>— Mais, vois-tu, c’est ma première affaire de
+ce genre ! On peut y perdre son âme pour le
+reste de ses jours !</p>
+
+<p>— Irais-tu encore une fois ?</p>
+
+<p>— Encore ? mais il faut voir pour quels bénéfices ?
+Voilà.</p>
+
+<p>— Deux cents.</p>
+
+<p>— Deux cents, dis-tu ? Oui, j’irais.</p>
+
+<p>— Arrête !… Et ton âme ?</p>
+
+<p>— Peut-être ne la perdrais-je pas ! dit en
+souriant Gavrilo. Et on deviendrait un homme
+pour le reste de ses jours !</p>
+
+<p>Tchelkache éclata de rire.</p>
+
+<p>— C’est bon, assez plaisanter ! Nageons vers
+la grève. Apprête-toi.</p>
+
+<p>— Moi ? mais je suis prêt…</p>
+
+<p>Ils se remirent en bateau, Tchelkache au gouvernail,
+Gavrilo aux rames.</p>
+
+<p>Le ciel gris est tout tendu de nuages ; la mer,
+d’un vert trouble, joue avec leur embarcation,
+la fait sauter sur ses vagues encore petites, qui
+jettent dedans des gouttes claires et salées.
+Devant la proue du bateau, très loin, apparaît
+la ligne jaune de la plage sablonneuse ; derrière
+la quille, est la libre et joueuse mer, toute creusée
+par des troupeaux de vagues qui courent, déjà
+parées de leur superbe frange d’écume. Au loin,
+il y a des vaisseaux qui se balancent sur le sein
+de la mer et, à gauche, toute une forêt de mâts
+et les masses blanches des maisons de la ville.
+De là coule sur la mer un bruit sourd, qui roule
+avec le bruit des vagues et crie une musique
+belle et retentissante… Et sur tout cela s’étend
+un mince voile de brouillard qui éloigne les
+objets les uns des autres.</p>
+
+<p>— Eh ! il y aura une belle danse ce soir ! fit
+Tchelkache en indiquant la mer d’un mouvement
+de la tête.</p>
+
+<p>— Une tempête ? demanda Gavrilo. Il labourait
+puissamment la mer avec ses rames. Il était
+trempé de la tête aux pieds par les gouttes que
+le vent chassait.</p>
+
+<p>— Éhé ! affirma Tchelkache.</p>
+
+<p>Gavrilo le regarda avec curiosité.</p>
+
+<p>— Combien t’a-t-on donné ? demanda-t-il
+enfin, voyant que Tchelkache ne se disposait pas
+à parler.</p>
+
+<p>— Voilà ! dit Tchelkache. Il tendit à Gavrilo
+quelque chose qu’il tira de sa poche.</p>
+
+<p>Gavrilo vit des billets multicolores, et tout revêtit
+à ses yeux les couleurs de l’arc-en-ciel.</p>
+
+<p>— Eh !… Et moi qui pensais que tu te vantais !
+Combien ?</p>
+
+<p>— Cinq cent quarante !… Est-ce adroit ?</p>
+
+<p>— Certes !… murmura Gavrilo, reconduisant
+d’un regard avide les cinq cent quarante roubles
+de nouveau disparus dans la poche. Eh ! si c’était
+à moi ! — et il soupira d’un air abattu.</p>
+
+<p>— Nous ferons la fête, petit ! s’écria, avec enthousiasme,
+Tchelkache ! N’aie pas de craintes :
+je te paierai, frère… Je te donnerai quarante
+roubles ! Hein ? es-tu content ? Veux-tu ton
+argent tout de suite ?</p>
+
+<p>— Si tu ne le regrettes pas… eh ! bien… j’accepte !</p>
+
+<p>Gavrilo tremblait d’attente et d’un sentiment
+aigu qui lui suçait la poitrine.</p>
+
+<p>— Hahaha ! poupée du diable ! tu acceptes ?
+Prends, frère, je t’en prie ! je t’en supplie, prends !
+Je ne sais pas où mettre tout cet argent ; débarrasse-moi,
+tiens !</p>
+
+<p>Tchelkache tendit à Gavrilo quelques billets
+de dix roubles. L’autre les prit, d’une main mal
+assurée, jeta les rames et se mit à cacher son
+butin dans sa blouse, pinçant avidement les
+yeux et aspirant l’air bruyamment comme s’il
+buvait quelque chose de chaud. Tchelkache le
+regardait avec ironie. Et Gavrilo avait ressaisi
+les rames ; il manœuvrait nerveusement, en
+hâte, les yeux baissés, comme s’il avait peur.
+Ses épaules et ses oreilles frémissaient.</p>
+
+<p>— Dieu, que tu es avide ! ce n’est pas bien.
+Du reste, pour un paysan…</p>
+
+<p>— Ce qu’on peut faire avec de l’argent ! s’écria
+Gavrilo, qui s’allumait tout à coup de passion.
+Et il se mit à parler, d’une manière hachée,
+hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant
+les mots au vol, de la vie de campagne
+avec et sans argent : Respect, aisance, liberté,
+gaieté…</p>
+
+<p>Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une
+mine sérieuse et des yeux pleins de secrètes pensées.
+Par moments, il souriait d’un air joyeux.</p>
+
+<p>— Nous y sommes ! fit-il enfin.</p>
+
+<p>Une vague s’empara du bateau et le lança
+adroitement sur le sable.</p>
+
+<p>— Fini, fini, fini tout à fait ! Il faut tirer le
+bateau plus loin, pour que la mer ne le reprenne
+pas. On viendra le chercher. Et maintenant,
+adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes
+à la ville, hein ?</p>
+
+<p>Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours
+un sourire rusé et bon enfant ; il avait
+l’air de préparer quelque chose d’agréable pour
+lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main
+dans la poche, il faisait bruire des billets de
+banque.</p>
+
+<p>— Non, je n’irai pas… Je…</p>
+
+<p>Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait
+une tempête de désirs, de paroles, de sentiments
+qui s’entre-dévoraient. Il brûlait comme
+du feu.</p>
+
+<p>Tchelkache le regardait avec étonnement.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien…</p>
+
+<p>Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis
+devenait gris. Le gars piétinait sur place, comme
+s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien
+comme s’il était déchiré par quelque désir
+difficile à réaliser.</p>
+
+<p>Tchelkache éprouva un malaise à la vue de
+cette excitation. Il se demandait sous quelle
+forme elle allait éclater.</p>
+
+<p>Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil
+à un sanglot. Sa tête était baissée, de sorte que
+Tchelkache ne pouvait voir l’expression de son
+visage ; il apercevait seulement les oreilles de
+Gavrilo, tantôt rouges, tantôt pâles.</p>
+
+<p>— Va au diable ! s’écria Tchelkache avec un
+un geste de la main. Serais-tu amoureux de moi ?
+Dis ?… Le voilà qui minaude comme une fille.
+Es-tu navré de me quitter ? Eh ! nourrisson,
+parle, sinon je m’en vais !</p>
+
+<p>— Tu t’en vas ? cria Gavrilo d’une voix
+sonore. La plage, déserte et sablonneuse, trembla
+à ce cri, et les vagues de sable, amenées par
+les vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache
+aussi frémit. Tout à coup Gavrilo s’arracha
+de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache,
+lui étreignit les jambes de ses deux bras,
+et l’attira à lui. Tchelkache s’ébranla, s’assit
+lourdement dans le sable et, grinçant des dents,
+fendit l’air de son long bras au poing fermé.
+Mais il n’eut pas le temps de frapper, arrêté par
+le regard confus et suppliant de Gavrilo.</p>
+
+<p>— Ami ! Donne-moi… cet argent ! Donne,
+au nom du Christ. Quel besoin en as-tu ? Ce
+n’est qu’une nuit… une seule nuit… Et moi, cela
+me prendrait des années… Donne… Je prierai
+pour toi… toujours… dans trois églises… pour
+le salut de ton âme… Tu le jetterais au vent, et
+moi, je le mettrai dans la terre. Ah ! donne-moi
+cet argent. Dis, qu’en feras-tu ?… Y tiens-tu
+tant ?… Une nuit… et te voilà riche ! Fais une
+bonne action ! Tu es perdu, toi !… Tu ne trouveras
+pas ta voie, tandis que moi !… Ah ! donne-le-moi !</p>
+
+<p>Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté
+en arrière, assis sur le sable et s’y appuyant des
+deux mains, se taisait et regardait, avec des yeux
+sortis effroyablement des orbites, le gars qui
+lui mettait sa tête sur les genoux et chuchotait,
+en haletant, ses supplications. Tchelkache le
+repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant
+la main dans sa poche, jeta à Gavrilo les billets
+multicolores.</p>
+
+<p>— Tiens, chien, avale ! cria-t-il, tremblant de
+fureur, de pitié aiguë et de haine envers cet
+esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit
+un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux,
+dans toute sa personne.</p>
+
+<p>— Moi-même je voulais te donner plus. Tu
+m’avais fait pitié hier… Je pensais au village. Je
+me disais : « Venons en aide à ce gars. » J’attendais
+pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais
+ou non. Et toi, eh ! guenille, mendiant !…
+Est-ce qu’on peut se mettre dans un état pareil
+pour de l’argent… se martyriser ainsi ? Imbéciles,
+diables avides, qui s’oublient… qui se
+vendraient pour cinq copeks, hein ?</p>
+
+<p>— Ami… que le Christ te protège ! Qu’ai-je
+donc à présent ? Quoi ? Des milliers ?… Je suis
+maintenant un richard ! glapissait Gavrilo dans
+son enthousiasme, tout frémissant et cachant
+l’argent dans sa blouse. Ah ! cher homme !… Je
+n’oublierai jamais ! jamais ! Et je dirai à ma
+femme et à mes enfants de prier pour toi.</p>
+
+<p>Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait
+ce visage rayonnant et dénaturé par cette
+frénésie avide ; il sentait que lui-même, le
+voleur et le vagabond, arraché à tout ce qui lui
+était proche, ne deviendrait jamais aussi rapace,
+vil, égaré. Jamais il ne serait tel ! Cette pensée
+et cette sensation, en lui donnant la conscience
+de sa liberté et de son audace, le retenaient auprès
+de Gavrilo sur le bord désert de la mer.</p>
+
+<p>— Tu m’as rendu heureux ! criait Gavrilo et,
+s’emparant de la main de Tchelkache, il se la
+fourrait contre le visage.</p>
+
+<p>Tchelkache se taisait et montrait les dents
+comme un loup. Gavrilo continuait son épanchement.</p>
+
+<p>— Quelle idée m’est venue ! Nous nagions ici…
+j’ai vu l’argent… Je me disais : « Si je lui donnais »…
+à toi… « un coup de rame… un seul !
+L’argent serait à moi ; lui, je le jetterais à la
+mer »… toi, tu comprends ? Qui s’apercevrait de
+ta disparition ? Et si on te trouve, on ne fera pas
+d’enquête : qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué ?
+Tu n’es pas un homme pour lequel en ferait du
+bruit ! Tu es inutile sur terre ! Qui prendrait
+ton parti ? Voilà ! hein ?</p>
+
+<p>— Rends l’argent ! rugit Tchelkache en saisissant
+Gavrilo à la gorge.</p>
+
+<p>Gavrilo se débattit, une fois, deux fois… mais
+l’autre bras de Tchelkache s’enroula comme un
+serpent autour de lui… Un bruit de toile déchirée, — et
+Gavrilo gisait à terre, avec des yeux
+fous, attrapant l’air avec ses mains et agitant les
+jambes. Tchelkache, droit, sec, comme un fauve,
+montrait les dents d’un air méchant, riait d’un
+rire serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement
+sur son visage anguleux et aigu. Jamais,
+de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si douloureux,
+et jamais sa fureur n’avait été plus
+grande.</p>
+
+<p>— Eh ! quoi, es-tu heureux maintenant ? demanda-t-il,
+à travers son rire, à Gavrilo, et, lui
+tournant le dos, il s’en alla dans la direction de
+la ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que
+Gavrilo, se courbant comme un chat, mit un genou
+à terre et, prenant un large élan, lui jeta
+une pierre ronde, criant avec rage :</p>
+
+<p>— U-une !</p>
+
+<p>Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque
+et se balança en avant, puis se retourna du côté
+de Gavrilo et tomba le visage contre le sable. Il
+bougea une jambe, essaya de soulever la tête et
+se raidit, vibrant comme une corde tendue. Alors,
+Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas, vers
+l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la
+steppe brumeuse. Les vagues bruissaient, courant
+sur le sable, se fondant avec lui et courant
+encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient
+dans l’air.</p>
+
+<p>La pluie tomba. Rare au commencement, elle
+devint vite serrée, lourde, et coula du ciel en
+minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un réseau
+qui masqua aussitôt le lointain de la steppe
+et le lointain de la mer. Longtemps on ne vit
+rien que la pluie et ce long corps, couché sur le
+sable près de la mer… Mais voici que, de la pluie,
+réapparut Gavrilo, courant ; il volait comme
+un oiseau. Il s’approcha de Tchelkache, tomba
+à genoux devant lui et se mit à le retourner sur
+la terre. Sa main plongea dans une glu chaude et
+rouge. Il trembla et s’écarta, le visage pâle et fou.</p>
+
+<p>— Frère, lève toi ! chuchotait-il dans le bruit
+de la pluie à l’oreille de Tchelkache.</p>
+
+<p>Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo,
+dit d’une voix enrouée :</p>
+
+<p>— Va-t’en !</p>
+
+<p>— Frère, pardonne : c’est le diable qui m’a
+tenté… continuait Gavrilo, tremblant, baisant
+la main de Tchelkache.</p>
+
+<p>— Va, va-t’en ! grogna l’autre.</p>
+
+<p>— Remets-moi mon péché ! Ami… pardonne !</p>
+
+<p>— Va-t’en, va-t’en au diable ! cria tout à coup
+Tchelkache qui s’assit sur le sable. Son visage
+était pâle, méchant ; ses yeux troubles se fermaient
+comme s’il avait très sommeil… Que
+veux-tu encore ? Tu as fait ton affaire… et va-t’en !
+File !</p>
+
+<p>Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti
+de douleur, mais il n’y réussit pas et serait
+tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules.
+Le visage de Tchelkache était maintenant au
+niveau de celui de Gavrilo. Tous deux étaient
+pâles, misérables et effrayants.</p>
+
+<p>— Fi !</p>
+
+<p>Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts
+de son ouvrier.</p>
+
+<p>L’autre s’essuya humblement avec sa manche
+et murmura :</p>
+
+<p>— Fais ce que tu veux… Je ne répondrai pas
+un mot. Pardonne-moi, au nom du Christ !</p>
+
+<p>— Nigaud, qui ne sais même pas voler ! cria
+Tchelkache avec mépris. Il arracha sa chemise
+sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement
+des dents, se mit à se bander la tête.</p>
+
+<p>— As-tu pris l’argent ? demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas !
+Il porte malheur !</p>
+
+<p>Tchelkache fourra la main dans la poche de
+sa veste, retira la liasse des billets, en remit un
+dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.</p>
+
+<p>— Prends et détale !</p>
+
+<p>— Je ne puis le prendre… je ne puis ! Pardonne !</p>
+
+<p>— Prends, je te dis ! rugit Tchelkache, roulant
+effroyablement les yeux.</p>
+
+<p>— Pardonne-moi ! Alors, je le prendrai… dit
+timidement Gavrilo, et il tomba aux pieds de
+Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait
+généreusement.</p>
+
+<p>— Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de
+suite ! dit avec assurance Tchelkache et, lui soulevant
+la tête par les cheveux, avec effort, il lui
+fourra l’argent au visage. — Prends, prends ! Ce
+n’est pas pour rien que tu as travaillé ! N’aie pas
+honte d’avoir failli assassiner un homme ! Pour
+des gens comme moi, personne ne réclame. On
+dira plutôt merci quand on l’apprendra. Tiens,
+prends ! Personne ne saura ton action, et elle
+mérite pourtant une récompense ! Voilà.</p>
+
+<p>Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva
+un soulagement. Il serra l’argent dans sa main.</p>
+
+<p>— Frère ! me pardonneras-tu ? Tu ne veux
+pas ? Dis ? suppliait-il avec des larmes.</p>
+
+<p>— Petit frère ! dit, en le contrefaisant, Tchelkache
+qui se dressait sur ses jambes chancelantes.
+Pourquoi te pardonner ? Il n’y a pas de quoi.
+Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi…</p>
+
+<p>— Ah ! frère, frère ! soupira douloureusement
+Gavrilo, en hochant la tête.</p>
+
+<p>Tchelkache était debout devant lui et souriait
+étrangement ; le linge, sur sa tête, rougissant
+peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.</p>
+
+<p>La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait
+sourdement et les vagues battaient contre
+la plage, furieuses maintenant et courroucées.</p>
+
+<p>Les deux hommes se taisaient.</p>
+
+<p>— Adieu ! dit avec une froide ironie Tchelkache.</p>
+
+<p>Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il
+portait bizarrement sa tête comme s’il avait peur
+de la perdre.</p>
+
+<p>— Pardon, frère ! dit encore une fois Gavrilo.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien ! répondit sèchement Tchelkache
+et il soutenait toujours sa tête de la main
+gauche et, de la droite, se tirait doucement la
+moustache.</p>
+
+<p>Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à
+ce qu’il eût disparu dans la pluie qui tombait
+toujours des nuages, serrée, en filets minces, interminables,
+et enveloppait la steppe d’une brume
+impénétrable et grise comme l’acier.</p>
+
+<p>Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa,
+regarda l’argent serré dans sa paume, soupira
+librement et profondément, cacha son butin
+dans sa blouse et se mit à marcher, à larges
+pas fermes, dans la direction opposée à celle où
+Tchelkache avait disparu.</p>
+
+<p>La mer mugissait, jetait sur le sable de la
+plage de grandes vagues lourdes, les brisait en
+écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait avec
+acharnement la mer et la terre, le vent rugissait.
+Tout, à l’entour, était rempli de plaintes, de cris,
+de bruits sourds. La pluie masquait la mer et le
+ciel…</p>
+
+<p>Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent
+lavé la tâche rouge à l’endroit où avait été terrassé
+Tchelkache, elles eurent lavé les traces de
+ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la
+plage, et la plage déserte ne garda aucun souvenir
+du petit drame qui s’y était joué entre
+deux hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">MON COMPAGNON</h3>
+
+
+<p>Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant
+trois jours, mon attention fut attirée par sa personne
+râblée et pleine, au visage caucasien encadré
+d’une jolie barbe. Il m’obsédait ; je le
+voyais arrêté, des heures entières, sur le granit
+du quai, suçant le pommeau de sa canne, et ses
+yeux en amandes examinaient tristement l’eau
+trouble du port. Dix fois par jour, il passait devant
+moi, de la démarche d’un flâneur insouciant.
+Qui était-il ?… Je me mis à l’épier. Et lui,
+comme pour me narguer, m’apparaissait de
+plus en plus souvent. Enfin, j’appris à reconnaître
+de loin son costume à la mode, clair, à
+carreaux, son chapeau mou d’artiste, son allure
+paresseuse et même son regard ennuyé et obtus.
+Sa présence était tout à fait inexplicable dans
+le port, au milieu des sifflets de bateaux et de
+locomotives, du tintement des chaînes, des cris
+des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile
+et furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui
+émousse l’esprit et les nerfs. Tous les êtres humains,
+dans le port, étaient les esclaves des mécanismes
+géants, qui exigeaient d’eux une attention
+et un travail de toutes les minutes ; tous
+s’agitaient autour des vapeurs et des wagons,
+les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux,
+fatigués ; tous couraient, juraient, dans
+la poussière ; tous suaient… Et, dans l’agitation
+du travail, marchait lentement cet étrange personnage
+avec un visage de mortel ennui et d’universelle
+indifférence…</p>
+
+<p>Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je
+buttai sur lui et décidai d’apprendre à tout prix
+qui il était. M’étant installé tout près, avec une
+pastèque et du pain, je me mis à manger et
+j’examinai mon homme, en songeant au moyen
+le plus discret d’entrer en conversation avec lui.</p>
+
+<p>Il était debout, appuyé contre des caisses de
+thé ; il regardait sans but autour de lui, et jouait
+de la flûte sur sa canne.</p>
+
+<p>Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec
+mon crochet de débardeur sur le dos, tout noir
+de charbon, d’entamer une causerie avec ce
+snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai
+qu’il ne pouvait détacher les yeux de ma
+personne et que son regard s’allumait d’une convoitise
+mauvaise et animale. Je conclus que
+l’objet de mon observation avait faim et, après
+avoir jeté un rapide regard de tous côtés, je lui
+demandai doucement :</p>
+
+<p>— Voulez-vous manger ?</p>
+
+<p>Il tressaillit, montra dans une grimace avide
+une centaine peut-être de dents puissantes et
+serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de
+tous côtés.</p>
+
+<p>Personne ne faisait attention à nous. Alors, je
+lui fourrai la moitié de la pastèque et un morceau
+de pain de froment. Il saisit cela et disparut,
+s’asseyant sur des caisses de marchandises.
+Par moments sa tête se relevait ; le chapeau,
+renversé en arrière, découvrait un front brun
+et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire,
+et il m’adressait des clignements d’yeux
+sans s’arrêter une minute de mâcher. Je lui fis
+signe de m’attendre et j’allai acheter de la
+viande : je l’apportai et la lui donnai. Je me mis
+auprès des caisses, de manière à dissimuler complètement
+à tous les regards mon pauvre snob.
+Jusqu’alors, il avait mangé avec l’inquiétude
+d’un fauve qui craint qu’on lui prenne son morceau ;
+maintenant, il mangea avec plus de tranquillité,
+mais quand même si vite et si avidement
+qu’il me fut insupportable de regarder plus
+longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.</p>
+
+<p>— Merci, merci beaucoup !</p>
+
+<p>Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main,
+la serra et la secoua cruellement.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il
+me racontait déjà son histoire.</p>
+
+<p>Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils
+unique d’un riche propriétaire de Koutaïs ; il
+était employé à l’une des gares du Transcaucasien
+et demeurait avec un camarade. Ce camarade
+disparut subitement, emportant l’argent et
+les valeurs du prince Charko, qui se mit à sa
+poursuite. Apprenant par hasard que le camarade
+avait pris un billet pour Batoum, le prince
+Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se trouva
+que le camarade était parti pour Odessa. Alors,
+le prince Charko prit le passe-port d’un certain
+Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade lui
+aussi, du même âge que lui mais d’un signalement
+différent, — et partit pour Odessa. Là, il déclara
+à la police le vol dont il avait été victime ;
+on lui promit de trouver le coupable. Il attendait
+depuis deux semaines, était à bout de ressources
+et n’avait pas mangé depuis quatre jours.</p>
+
+<p>J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et
+s’interrompait de jurons. J’examinai ce jeune
+garçon, je le crus et j’eus pitié de lui. C’était
+presque un enfant ; il avait dix-neuf ans et, pour
+la naïveté, était plus jeune encore. Il parlait souvent,
+avec une indignation profonde, de son ancienne
+amitié pour le camarade voleur qui lui
+avait dérobé des objets si précieux. Le terrible
+père de Charko couperait sûrement la gorge à
+son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que
+si personne ne venait en aide à ce jeune homme,
+il se laisserait enlizer par la ville. Je savais par
+suite de quels infimes hasards la bande des va-nu-pieds
+se recrute et j’entrevoyais pour le
+prince Charko toutes les possibilités d’entrer
+dans cet ordre respectable, mais non respecté…
+J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était
+insuffisante pour un billet jusqu’à Batoum, et
+j’allai à plusieurs bureaux demander un billet
+gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la
+nécessité du secours ; on me refusa avec force
+aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner
+chez le chef de police afin de demander un billet ;
+mais il se troubla et me déclara qu’il n’irait
+pas. Pourquoi ? Il n’avait pas payé le propriétaire
+du garni où il était descendu, et, quand
+on lui avait réclamé de l’argent, il avait frappé
+quelqu’un, puis s’était dérobé ; il supposait
+avec justesse que la police ne le remercierait
+pas d’avoir esquivé sa dette, d’avoir ensuite
+donné des coups, — d’autant plus qu’il ne se
+souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux,
+ou trois ou quatre…</p>
+
+<p>La situation se compliquait. Je résolus de
+travailler jusqu’à ce que j’aie gagné l’argent du
+voyage à Batoum ; mais, hélas ! il était évident
+que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait
+jamais, parce que, après son long jeûne, ce
+Charko mangeait comme trois, ou plus encore.</p>
+
+<p>A cette époque, à cause de l’invasion des affamés,
+le prix de la journée dans les ports était
+tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye,
+nous mangions, à nous deux, soixante. En outre,
+avant ma rencontre avec le prince, j’avais décidé
+d’aller en Crimée et je ne voulais pas m’éterniser
+à Odessa. Je proposai donc au prince Charko
+de faire la route à pied avec moi, à la condition
+suivante : si je ne lui trouvais pas un compagnon
+pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et,
+si j’en trouvais un, nous nous séparerions.</p>
+
+<p>Le prince jeta un regard sur ses fines bottines,
+sur son chapeau, son pantalon, lissa sa jaquette,
+réfléchit, soupira à plusieurs reprises et enfin
+consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes
+à pied d’Odessa à Tiflis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion
+était faite au sujet de mon compagnon.
+C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu
+développé, gai quand il avait mangé, abattu
+quand il avait faim, comme un animal fort et
+pas méchant.</p>
+
+<p>Pendant le trajet, il me parlait du Caucase,
+de l’existence que menaient les propriétaires
+géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports
+avec les paysans. Ses récits étaient intéressants,
+ne manquaient pas d’une certaine beauté : mais
+la personne de mon compagnon y apparaissait
+sous un aspect peu flatteur pour lui. Voici un
+échantillon de ses histoires.</p>
+
+<p>Un riche prince donnait une fête à des amis ; on
+prit du vin, on mangea en profusion les mets préférés
+des Géorgiens, et puis le prince conduisit
+ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le
+prince sauta sur le meilleur et se mit à caracoler
+dans la plaine. C’était un cheval ardent ! Les
+invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince
+repart une seconde fois, quand tout à coup surgit
+dans la plaine un paysan sur un cheval blanc,
+qui dépasse le prince, qui le dépasse et… rit
+avec orgueil. Le prince eut honte devant ses invités !…
+Il fronça terriblement les sourcils,
+appela d’un geste le paysan et, quand celui-ci
+se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha
+la tête, braqua son revolver dans l’oreille du
+cheval et le tua. Ensuite, il alla déclarer aux autorités
+ce qu’il avait fait. On le condamna aux
+travaux forcés.</p>
+
+<p>Charko semble plaindre le prince. J’essaye de
+lui faire comprendre que cet homme n’est pas
+digne de compassion, mais il me répond d’un
+air sermonneur :</p>
+
+<p>— Il y a peu de princes et beaucoup de paysans.
+On ne doit pas condamner un prince pour un
+paysan. Qu’est-ce qu’un paysan ? Voici ! — Et
+Charko me montre une motte de terre. — Tandis
+qu’un prince est comme une étoile !</p>
+
+<p>Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte,
+il montre les dents comme un loup et son
+visage devient pointu.</p>
+
+<p>— Tais-toi, Maxime ! Tu ne connais pas la
+vie du Caucase, me crie-t-il.</p>
+
+<p>Mes arguments sont vains contre sa simplicité
+et ce qui me paraît clair lui semble drôle.
+Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand,
+à grand’peine, je le mettais au pied du mur par
+des preuves évidentes de la justesse supérieure
+de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me disait :</p>
+
+<p>— Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je
+dis la vérité. Tout le monde fait ainsi : c’est
+donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es
+seul à dire : « Ceci est faux », tandis que des milliers
+de gens disent : « Ceci est juste » ?</p>
+
+<p>Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait
+lui opposer non des paroles mais des faits, puisqu’il
+était homme à croire que la vie, dans sa
+forme présente, était juste et réglée. Je me taisais
+et lui, triomphait, tant il avait de confiance
+dans sa parfaite connaissance de la vie,
+et mon silence lui permettait de renchérir sur
+ses récits de l’existence caucasienne, pleine de
+sauvage beauté, de feu et d’originalité. Ces récits
+m’intéressaient et m’entraînaient et, en même
+temps, me révoltaient par leur cruauté, leur
+servilité envers la richesse et la force, par
+l’absence de ce qu’on appelle la morale obligatoire
+pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander
+à Charko s’il connaissait l’enseignement
+du Christ.</p>
+
+<p>— Certainement ! répondit-il en haussant les
+épaules. Mais, quand je l’eus bien interrogé, il
+se trouva qu’il ne savait que ceci : « Il avait
+existé un certain Jésus qui s’était révolté contre
+les lois des Juifs, et les Juifs le mirent en croix
+à cause de cela. Mais il était Dieu et ne mourut
+pas sur la croix ; il s’éleva au ciel et donna aux
+hommes d’autres lois. »</p>
+
+<p>— Lesquelles ? demandai-je.</p>
+
+<p>Charko me regarda avec un étonnement moqueur
+et dit :</p>
+
+<p>— Tu es chrétien ? Bon ! moi aussi. Sur
+terre, presque tous sont chrétiens. Alors, que
+demandes-tu ? Tu vois comment tout le monde
+fait… C’est ça, la loi du Christ !</p>
+
+<p>Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie
+de Jésus. Il écouta, au commencement, avec attention,
+puis peu à peu se détacha et finit par
+bâiller.</p>
+
+<p>Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je
+m’adressai de nouveau à son esprit. Je lui parlai
+des avantages qu’on peut tirer de la charité, de
+la science, de la justice, — je parlai des avantages
+et seulement des avantages !</p>
+
+<p>— Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il
+n’y a pas à la lui apprendre ; même aveugle, il
+trouvera son chemin ! me répondit paresseusement
+le prince Charko.</p>
+
+<p>Il savait se demeurer fidèle à lui-même ; cela
+provoquait mon respect. Mais il était sauvage,
+cruel, et je sentais, par instants, qu’une étincelle
+de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais
+pourtant pas l’espoir de trouver un point de
+contact entre nous, un terrain sur lequel nous
+pourrions nous rencontrer et nous comprendre.</p>
+
+<p>Je me mis à lui parler plus simplement, je
+m’efforçai de me rapprocher de lui. Il remarqua
+mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa
+supériorité, prit un ton de plus en plus hautain
+avec moi. Je souffrais, voyant mes arguments se
+briser en poussière contre le mur de pierre de
+sa conception de la vie.</p>
+
+<p>Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions
+des montagnes de la Crimée. Depuis
+deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon.
+Elles étaient bleues et semblaient de légères
+bandes de nuages. Je les admirais de loin et
+rêvais de la côte de Crimée.</p>
+
+<p>Mais le prince chantait des chansons géorgiennes
+et était sombre. Nous avions dépensé
+tout notre argent et la possibilité d’en gagner
+ne se présentait nulle part. Nous nous hâtions
+vers Théodocie, où l’on avait commencé des travaux
+pour la construction d’un port.</p>
+
+<p>Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait
+et qu’avec l’argent gagné nous irions par mer
+jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup
+d’amis et me trouverait facilement une place
+de… portier ou gardien. Il me tapait sur l’épaule,
+d’un air protecteur, et me disait, en faisant claquer
+sa langue :</p>
+
+<p>— Je t’arrangerai une belle existence ! Tsé,
+tsé ! Tu boiras du vin, autant que tu en voudras.
+Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras.
+Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse
+Géorgienne, tsé, tsé, tsé ! Elle te fera de bons
+plats, te donnera des enfants, beaucoup d’enfants,
+tsé, tsé !</p>
+
+<p>Ce « tsé, tsé ! » m’avait étonné au début, puis
+commença à m’agacer, enfin me mit dans une
+fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler
+les cochons ; au Caucase, il exprime l’admiration,
+le regret, le plaisir, la douleur.</p>
+
+<p>Charko avait bien usé son élégant costume, et
+ses souliers étaient ouverts en plus d’un endroit.
+Nous avions vendu le chapeau et la canne
+à Kherson. Le chapeau avait été remplacé par
+une vieille casquette d’employé de gare.</p>
+
+<p>Quand il la mit pour la première fois, bien
+sur l’oreille, il me demanda :</p>
+
+<p>— Est-ce que cela me va ? Est-ce joli ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé
+par Simphérople et nous nous dirigions sur Yalta.
+J’étais dans un muet ravissement de la beauté
+de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous
+côtés par la mer. Le prince soupirait, gémissait,
+et, jetant autour de lui des regards navrés,
+essayait de remplir son estomac vide avec
+d’étranges fruits. L’expérience n’était pas toujours
+heureuse et il me disait avec un humour
+méchant :</p>
+
+<p>— Si cela me retourne à l’envers, comment
+irai-je plus loin ? Hein ? dis ?</p>
+
+<p>La possibilité de travailler ne se présentait pas
+et, n’ayant pas le sou pour acheter du pain,
+nous faisions notre nourriture de fruits et d’espérances
+en l’avenir. Et le prince Charko commençait
+déjà à me reprocher ma paresse et mon
+manque d’initiative. Il devenait pénible ; mais, ce
+qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il
+faisait de son extraordinaire appétit. Il se trouvait
+que, ayant déjeuné à midi « d’un petit agneau »
+arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à
+deux heures, manger sans effort pour son dîner
+trois assiettes de soupe, une marmite entière
+de mouton au riz, une énorme quantité de
+viande, toutes sortes de mets caucasiens, et boire,
+par-dessus le marché, sans mesure. Il me parlait,
+des jours entiers, de ses goûts et de ses connaissances
+en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer
+sa langue, les yeux ardents, les dents
+aiguës et grinçantes, aspirant et avalant avec
+bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment
+de ses lèvres éloquentes. Alors, il m’inspirait
+un dégoût que j’avais peine à lui cacher.</p>
+
+<p>Un jour, aux environs de Yalta, je me louai
+pour émonder un jardin fruitier ; je pris d’avance
+la paye de ma journée et j’achetai, pour tout cet
+argent, de la viande et du pain. Quand j’eus
+apporté mon emplette, le jardinier m’appela et
+je le rejoignis, ayant laissé les provisions à
+Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte
+de mal de tête. Au bout d’une heure, je
+revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait
+rien exagéré de son appétit. Il ne restait pas une
+miette de ce que j’avais acheté. Ce n’était pas une
+action de bon camarade ; mais je me tus, — pour
+mon malheur, comme la suite le prouva.</p>
+
+<p>Charko nota mon silence et l’exploita à sa
+manière. A partir de cette époque, il se produisit
+quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je travaillais,
+et lui, refusant sous différents prétextes
+le travail, mangeait, dormait et me houspillait.
+Je ne suis pas un disciple de Tolstoï. Il me semblait
+ridicule et triste de voir ce robuste garçon
+me regarder avec avidité, quand, las après la
+besogne, je le rejoignais dans un coin d’ombre.
+Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste
+encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de
+moi parce que je travaillais. Il se moquait parce
+que lui-même avait appris à mendier et que
+j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement,
+quand il avait mendié, il se gênait
+devant moi ; mais, plus tard, quand nous approchâmes
+d’un village tatare, il fit ses préparatifs
+sous mes yeux. Il s’appuyait à un bâton et traînait
+une jambe comme si elle lui faisait mal,
+sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient
+rien à un garçon robuste. Je me disputai
+avec lui, lui démontrant la honte de son
+action… Il riait.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas travailler, me répondait-il
+brièvement.</p>
+
+<p>On lui donnait avec parcimonie. Je commençais
+alors à être souffrant. La route m’était plus
+dure chaque jour et mes rapports avec Charko
+plus intolérables. Maintenant, il exigeait avec
+âpreté que je l’entretinsse.</p>
+
+<p>— C’est toi qui me conduis ? Conduis, alors !
+Est-ce que je puis, moi, faire une si longue route
+à pied ? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis mourir
+à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir,
+pourquoi veux-tu me tuer ? Qu’est-ce qui arrivera
+si je meurs ? Ma mère pleurera, mon père
+pleurera, mes camarades pleureront ! Combien
+est-ce que cela fait de larmes ?</p>
+
+<p>J’écoutais ces discours sans impatience. Une
+étrange pensée commençait à se glisser dans
+mon cerveau et me faisait supporter tout cela.
+Parfois, quand il dormait, je m’asseyais à côté
+de lui et, observant son visage tranquille et immobile,
+je me répétais, comme si je commençais
+à deviner quelque chose :</p>
+
+<p>« Mon compagnon… mon compagnon… »</p>
+
+<p>Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait
+parfois que Charko ne faisait qu’user de
+son droit en exigeant de moi, avec tant d’assurance
+et de volonté, que je lui vinsse en aide et
+que j’eusse soin de lui. Dans cette exigence, il y
+avait du caractère, de la force. Il m’asservissait
+et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque
+frémissement de sa physionomie, m’efforçant
+de me représenter où il s’arrêterait dans son
+empiètement sur une personnalité étrangère.
+Lui, se sentait très bien ; il chantait, dormait et
+se moquait de moi quand il le voulait. Il nous
+arrivait de nous quitter pour un jour ou deux
+et d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais
+de pain et d’argent, quand j’en avais, et lui
+disais où il devait m’attendre. Quand nous nous
+retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance
+et irritation, me rencontrait joyeusement, avec
+triomphe, et me disait, toujours en riant :</p>
+
+<p>— Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul,
+que tu m’avais abandonné, ha ! ha ! ha !</p>
+
+<p>Je lui donnais à manger, je lui parlais des
+beaux sites que j’avais vus et, une fois, à propos
+de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de
+Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.</p>
+
+<p>— Hé ! des vers !… Il faut des chansons, pas
+des vers. Je connaissais un homme, un Géorgien,
+Mato Legeava, qui savait chanter des
+chansons ! Quelles chansons ! Quand il chantait,
+aïe, aïe, aïe ! Et fort, il chantait très fort, comme
+si on lui retournait un poignard dans le gosier !…
+Il a égorgé un aubergiste et a été envoyé en
+Sibérie.</p>
+
+<p>Après chacun de mes retours, je tombais toujours
+plus bas dans son opinion et il ne savait
+pas me le dissimuler.</p>
+
+<p>Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais
+à peine la possibilité de gagner un rouble ou un
+rouble et demi par semaine, et cela était naturellement
+bien insuffisant pour deux. Les aumônes
+de Charko ne nous faisaient faire aucune
+économie. Son estomac était un petit gouffre qui
+engloutissait tout, — le raisin, les melons, le
+poisson salé, le pain, les fruits secs, — et ce
+gouffre paraissait s’élargir avec le temps et exiger
+sans cesse de plus larges offrandes.</p>
+
+<p>Charko me pressait de quitter la Crimée,
+disant, avec raison, que c’était déjà l’automne et
+que la route était encore longue. J’en convins.
+En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la
+Crimée, et nous partîmes pour Théodocie, dans
+l’espoir d’y gagner enfin l’argent que nous
+n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se
+nourrir de fruits et d’espoir dans l’avenir.</p>
+
+<p>Pauvre avenir ! A force d’être trop attendu,
+il perd presque tout son charme quand il devient
+le présent.</p>
+
+<p>Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ,
+nous nous arrêtâmes pour la nuit. Je décidai
+Charko à suivre la grève ; c’était plus long, mais
+je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes
+un feu et nous nous couchâmes auprès. La soirée
+était magnifique. La mer, d’un vert sombre,
+battait contre les rochers au-dessous de nous ;
+le ciel bleu se taisait triomphalement au-dessus
+de nos têtes et, autour de nous, bruissaient doucement
+les buissons et les arbres odorants. La
+lune se levait. Du feuillage capricieux des tchinars,
+tombaient des ombres qui rampaient sur les
+pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation.
+Ses trilles argentins fondaient dans l’air,
+plein du bruit caressant et doux des vagues ;
+et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri
+nerveux d’un insecte. Le feu brillait joyeusement
+et sa flamme semblait être un grand
+bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi
+éveillait des ombres, qui dansaient gaiement
+autour de nous, comme faisant parade de leur
+vivacité devant les ombres lentes de la lune.
+Dans l’air résonnaient parfois des sons étranges.
+Le large horizon d’eau était désert, le ciel sans
+nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre
+en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur…
+Enivré par la majestueuse beauté de la
+nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse
+harmonie de couleurs, de sons et de parfums ;
+le timide sentiment d’une auguste présence me
+remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de
+battre, tant ma joie de vivre était grande.</p>
+
+<p>Tout à coup, Charko éclata de rire.</p>
+
+<p>— Ha ! ha ! ha ! quelle figure bête tu as ! Tout
+à fait un mouton, ha ! ha ! ha !</p>
+
+<p>Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté
+au-dessus de ma tête. Mais cela était pire. Oui,
+c’était drôle peut-être ; mais, comme c’était humiliant !
+Lui, Charko, riait aux larmes ; moi, je me
+sentais prêt à pleurer, — pour une autre raison.
+Dans mon gosier, il y avait comme une pierre ;
+je ne pouvais parler et je le regardais avec des
+yeux fous, ce qui augmentait encore son hilarité.
+Il se roulait par terre, se serrant le ventre ; et
+moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui
+m’avait été fait. Cet affront était terrible, et les
+rares personnes qui, j’espère, le comprendront, — parce
+qu’elles-mêmes ont passé par des émotions
+analogues, — sentiront de nouveau peser
+dans leur âme cette lourdeur.</p>
+
+<p>— Cesse ! criai-je, furieux.</p>
+
+<p>Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant
+s’arrêter. Le paroxysme du rire le tenait ; il gonflait
+les joues, roulait les yeux et éclatait encore.
+Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai
+longtemps, sans pensée, sans conscience,
+plein du poison de l’isolement et de l’humiliation.
+J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais
+de silencieuses déclarations d’amour, de
+l’amour que doit éprouver un homme, quand
+il est un peu poète, — et elle, dans la personne
+de Charko, avait éclaté de rire à mon exaltation !
+Je serais allé loin dans mon réquisitoire contre
+la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si
+des pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière
+moi.</p>
+
+<p>— Ne te fâche pas ! dit Charko, d’un air confus,
+en me touchant doucement l’épaule. Tu
+priais ? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi…
+Il parlait du ton timide d’un enfant qui s’est
+mis en faute et moi, malgré toute mon exaltation,
+je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure,
+ridiculement tordue par le trouble et la crainte.</p>
+
+<p>— Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais. — Il
+secouait négativement la tête. — Je
+vois que tu es doux, que tu travailles… et que
+tu ne me fais pas travailler. Et je me demande
+pourquoi… Sûrement, c’est qu’il est bête comme
+un mouton…</p>
+
+<p>Il disait cela pour me consoler ! Pour me
+faire des excuses !… Alors, naturellement, après
+ces consolations et ces excuses, il ne me restait
+plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes
+passées, mais celles à venir.</p>
+
+<p>Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément,
+et moi je restais assis à côté de lui et
+je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le
+plus fort semble faible et sans défense, et Charko
+faisait pitié. Ses grosses lèvres étaient entr’ouvertes
+et, avec ses sourcils relevés, lui faisaient
+une mine enfantine de timide étonnement. Il
+respirait paisiblement, mais quelquefois il s’agitait
+et parlait, disait, en langue géorgienne, des
+phrases entières, suppliantes et pressées. Autour
+de nous régnait cette tranquillité exaspérée
+de laquelle on attend toujours quelque chose et
+qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par sa
+paix absolue et la complète absence du son,
+cette ombre vivante du mouvement. Le doux
+bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous.
+Nous étions dans une espèce de creux, abrité
+de buissons épineux et semblable à la gueule
+moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko
+et je pensais : « C’est mon compagnon… Je puis
+l’abandonner ici, mais je ne puis m’en aller de
+lui, parce que son nom est légion… C’est le compagnon
+de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à
+la tombe. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Théodocie trompa nos espérances. Quand
+nous y arrivâmes, il y avait à peu près quatre
+cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de
+l’ouvrage et devaient se contenter du rôle de
+spectateurs dans la construction du dock.
+Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs,
+des Grecs, des Géorgiens, des gens de Smolensk,
+de Poltava, des vagabonds. Partout, dans la
+ville et aux alentours, erraient des groupes
+ternes, accablés, d’« affamés » et couraient
+comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de
+Crimée.</p>
+
+<p>On nous prit aussi pour des affamés, au commencement.
+On tira de nous le profit qu’on
+put : dans la foule, on arracha des épaules de
+Charko le paletot que je lui avais acheté, puis
+on coupa la courroie de mon sac. Mais, après
+quelques démêlés, on nous restitua notre bien ;
+la horde s’était aperçue d’une parenté d’âme de
+nous à elle ; et les va-nu-pieds sont des gens
+d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.</p>
+
+<p>Quand nous nous fûmes assurés que nous
+n’avions rien à faire là et qu’on voulait construire
+la digue sans nous, — alors nous nous offensâmes
+et partîmes pour Kertch.</p>
+
+<p>Mon compagnon tint parole : il ne me molestait
+plus, mais il souffrait beaucoup de la faim ;
+il était sombre comme la gorge du Darial. Il
+grinçait des dents comme un loup quand il
+voyait quelqu’un manger et m’épouvantait par
+les récits de toute la nourriture qu’il aurait
+voulu absorber. Depuis quelque temps, il commençait
+à songer aux femmes. D’abord, en
+passant, avec des soupirs de regret, puis toujours
+plus souvent, avec des sourires avides
+« d’homme de l’Orient » ; enfin, il ne put voir
+aucune femme, n’importe de quel âge ou de
+quel physique, sans me faire des remarques
+cyniques et pratiquement philosophiques, se
+rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait
+des femmes si librement, avec une telle
+connaissance de la matière et d’un point de
+vue si direct, que je ne pouvais que cracher.
+Une fois, j’essayai de lui prouver que la femme
+était un être qu’il devait sous tous les rapports
+considérer comme son égal ; puis, voyant que
+non seulement il se blessait de mes paroles,
+mais était prêt à éclater en fureur à cause de
+l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de
+renoncer à toute remontrance jusqu’au moment
+où Charko n’aurait plus faim.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en route pour Kertch, non
+par la côte mais par la steppe pour raccourcir le
+chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une
+galette d’orge de trois livres, achetée chez un
+Tatare avec notre dernier argent. Pour cette
+triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch,
+nous étions incapables de chercher de l’ouvrage
+et même pouvions à peine nous tenir sur nos
+jambes. Les tentatives que faisait Charko pour
+mendier du pain dans les villages n’aboutissaient
+à rien. Partout on répondait laconiquement : « Il
+y en a beaucoup comme vous. » Ce qui était incontestablement
+vrai : en effet, il y avait une
+effroyable quantité de gens qui demandaient du
+pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par
+groupes de trois à vingt et plus : ils allaient, avec
+des enfants, les portant ou bien les traînant par
+la main. Et tous ces enfants étaient transparents ;
+sous leur peau bleue semblait couler non
+du sang mais un liquide malsain, fétide et
+trouble… Et leurs os sortaient sous leur peau
+usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul
+regard jeté sur eux, le cœur se serrait de lourde
+tristesse et faisait mal intolérablement et désespérément.</p>
+
+<p>Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue
+route, ces enfants ne criaient même pas. Ils
+regardaient seulement autour d’eux, avec des
+yeux aigus et divers qui brillaient avidement à
+la vue d’un potager ou d’un champ non moissonné ;
+et, quand ils regardaient leurs parents,
+ils semblaient demander pourquoi on les avait
+fait naître. Parfois, passait une télègue et dessus
+se balançait, conduisant un cheval, une vieille
+femme maigre comme un squelette et autour
+d’elle étaient ces têtes d’enfants aux yeux tristes,
+regardant la terre des autres. Le cheval, osseux
+et usé, avance à peine et agite piteusement sa
+tête pointue à la crinière emmêlée… Autour de
+la télègue et la suivant, vont les grands. Leurs
+têtes sont baissées ; les bras pendent comme
+des lanières ; les yeux sont ternes et égarés, ils
+ne brillent même pas de fièvre et sont pleins
+d’indicible et frappante douleur. Et tout cela
+avance comme en rampant, lentement et en
+silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens,
+rejetés de la vie par le malheur, avaient peur
+de troubler la tranquillité des gens plus heureux
+chez qui ils étaient venus…</p>
+
+<p>Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces
+enterrements sans morts… Quand il nous arrivait
+d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les
+malheureux nous demandaient avec une douceur
+timide :</p>
+
+<p>— Est-ce loin, ami, le village ?</p>
+
+<p>Et, quand nous répondions, ils soupiraient et
+se taisaient en nous regardant.</p>
+
+<p>Mon camarade détestait ces concurrents invincibles,
+dans ses expéditions de mendicité. La
+provision de forces vitales de son organisme ne
+lui permettait pas, malgré l’aridité de la marche
+et l’insuffisance de la nourriture, de prendre un
+aspect aussi pitoyable que celui dont pouvaient,
+en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection
+en son genre, et il disait, dès qu’il les
+apercevait au loin :</p>
+
+<p>— Encore ? Fi, fi, fi ! Pourquoi viennent-ils ?
+Est-ce que la Russie leur est étroite ? Je ne
+comprends pas. Le peuple est bête en Russie.</p>
+
+<p>Et, quand je lui expliquais les raisons qui
+faisaient aller le peuple russe en Crimée, il
+hochait la tête avec méfiance et répondait :</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas ! Comment est-ce
+possible ?… Chez nous, en Géorgie, on ne fait
+pas de telles stupidités.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et
+affamés. Il était tard et nous fûmes obligés de
+nous installer pour la nuit sous la passerelle qui
+allait du bateau à vapeur au quai.</p>
+
+<p>Il était plus prudent de nous cacher : nous
+savions que, quelque temps avant notre arrivée,
+tout le superflu de la population de Kertch, tous
+les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville,
+et nous redoutions d’être emmenés au poste.
+Charko étant muni d’un passeport qui ne lui
+appartenait pas, nos destinées pouvaient se
+compliquer d’une manière grave.</p>
+
+<p>Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement,
+toute la nuit, de leur écume et, à
+l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle,
+trempés et transis. Toute la journée nous marchâmes
+sur la plage et toute ce que nous gagnâmes
+fut dix copeks que me donna la femme d’un pope
+pour qui je portai un sac de melons du bazar
+chez elle.</p>
+
+<p>Maintenant, il fallait traverser le détroit pour
+aller à Tamagne. Aucun batelier ne consentit à
+nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier,
+tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient
+signalés récemment par de nombreux et héroïques
+exploits, et on nous classait, non sans motif,
+dans cette catégorie.</p>
+
+<p>Quand vint le soir, je me décidai, par rage
+contre ma malechance et contre le monde entier,
+à une entreprise assez téméraire. A la tombée
+de la nuit, je la mis à exécution.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La nuit, Charko et moi nous approchâmes
+doucement du port de la douane, auprès duquel
+étaient trois chaloupes retenues par des chaînes
+à des anneaux fixés dans le mur de pierre du
+quai. Il faisait noir, il y avait du vent, les chaloupes
+s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient…
+Il me fut facile d’arracher l’anneau d’une des
+chaloupes en balançant la chaîne.</p>
+
+<p>Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq
+archines, se promenait une sentinelle de la
+douane en sifflant entre ses dents. Quand elle
+s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail ;
+précaution inutile, car on ne pouvait
+supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au
+cou, risquant à chaque instant d’être emporté
+par une vague. Et, en outre, les chaînes
+tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour
+rien. Charko s’était déjà étendu au fond de la
+chaloupe et me chuchotait quelque chose que
+je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues.
+Enfin, je tenais l’anneau… Une vague s’empara
+de notre embarcation et, d’un seul coup, la rejeta
+à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais
+à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe.
+Puis j’y montai. Nous ôtâmes les deux planches — des
+mâts et, les ayant fixées aux tolets en guise
+de rames, nous partîmes…</p>
+
+<p>Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en
+délire, et Charko, assis au gouvernail, disparaissait
+par moments, sombrant avec la proue dans
+les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et,
+criant, tombait presque sur moi. Je lui conseillai
+de s’attacher les jambes à la banquette, — ce qu’il
+fut obligé de faire lui-même, — et de ne pas
+crier, s’il ne voulait pas que la sentinelle l’entendît.
+Il se tut aussitôt. Je voyais une tache
+blanche à la place de son visage. Il tenait toujours
+le gouvernail. Nous n’avions pas le temps
+de changer de rôles et nous ne nous décidions
+pas à quitter nos places respectives dans le bateau.
+Je lui criais ce qu’il devait faire et lui, me
+comprenant vite, agissait avec la sûreté d’un
+vieux marin. Les planches qui servaient de
+rames m’étaient de peu de secours et ne faisaient
+que me déchirer les mains. Le vent soufflait
+dans la proue et je ne me préoccupai pas de
+savoir où nous étions emportés, m’efforçant
+seulement de tenir en travers du détroit. Cela
+était facile à exécuter parce que les feux de
+Kertch se voyaient nettement. Les vagues venaient
+nous regarder par-dessus le bord et
+rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus
+nous allions au large et plus les vagues devenaient
+fortes et bruyantes. C’était un effroyable
+rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme…
+Et le bateau était entraîné toujours plus vite ;
+on ne pouvait que très difficilement garder
+la direction voulue. Nous disparaissions dans
+des abîmes et nous élevions sur des montagnes
+d’eau. La nuit était toujours plus noire
+et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous,
+disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur.
+Il semblait que cette masse d’eau furieuse
+n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf
+les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre
+du bateau. Elles arrachèrent bruyamment
+une des planches que je tenais ; moi-même, je
+jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords
+des deux mains. Charko faisait entendre un
+mugissement sauvage chaque fois que nous sautions
+en l’air. Je me sentais pitoyable et faible
+dans ce noir, entouré de l’élément en furie et
+abasourdi par sa clameur. Je regardai avec une
+tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais
+était effroyable dans sa monotonie : partout, seulement
+des vagues avec des crêtes blanchâtres,
+qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour
+de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à
+des vagues. Je ne comprenais qu’une chose :
+tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu
+être encore infiniment plus fort et plus terrifiant,
+et j’étais blessé de ce que cette force se retînt
+et ne voulût pas se déployer. La mort était inévitable.
+Mais il était indispensable de masquer
+cette loi impassible et qui nivelle tout ; autrement,
+elle aurait été trop dure et trop brutale.
+Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un
+marais, je choisirais le feu ; c’est plus convenable.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>— Mettons une voile ! cria Charko.</p>
+
+<p>— Où est la voile ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Mon paletot…</p>
+
+<p>— Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.</p>
+
+<p>Charko remua en silence à la proue.</p>
+
+<p>— Tiens !</p>
+
+<p>Il me jeta son paletot. Rampant au fond du
+bateau, j’arrachai à grand peine encore une
+planche, je l’enfilai dans la manche du solide
+vêtement, je la mis contre la banquette, la
+retenant avec mes pieds. J’avais à peine saisi
+l’autre manche et une basque qu’il se passa quelque
+chose d’inattendu… Nous sautâmes étrangement
+haut, puis nous précipitâmes en bas
+et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une
+main, l’autre main agriffée à la corde qui
+entourait extérieurement le bateau. Les vagues
+volaient avec bruit par-dessus ma tête et
+j’avalai l’eau amère et salée. Elle me remplissait
+les oreilles, le nez, la bouche… Cramponné
+solidement à la corde, je sortais de l’eau et
+m’y replongeais, heurtant de la tête contre
+les planches, et, ayant jeté le vêtement sur
+la quille du bateau, je m’efforçai de sauter
+dessus. Un de mes nombreux efforts réussit,
+j’enfourchai le bateau et j’aperçus aussitôt
+Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau,
+cramponné aux cordes que je venais de lâcher.
+Il se trouva qu’elles faisaient le tour de la
+chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés
+aux bords.</p>
+
+<p>— Tu vis ! lui criai-je.</p>
+
+<p>A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et
+retomba, lui aussi, sur la chaloupe. Je le reçus
+et nous nous trouvâmes face à face l’un avec
+l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds
+sur les cordes comme dans des étriers ;
+mais, ce n’était guère sûr : la première vague
+pouvait me faire quitter ma selle. Charko
+s’agriffa à mes genoux ; il me heurtait la poitrine
+avec sa tête. Il tremblait de tout son corps
+et je sentais remuer sa mâchoire. Il fallait agir.
+La quille était glissante comme si elle avait été
+récemment graissée. Je dis à Charko de descendre
+dans l’eau et de se tenir aux cordes d’un
+côté, tandis que je ferais la même chose de
+l’autre. En guise de réponse, il se mit à me
+frapper la poitrine avec sa tête. Les vagues, dans
+leurs danses sauvages, sautaient par-dessus
+nous et nous nous tenions à peine ; la corde me
+coupait affreusement un pied. A perte de vue
+naissaient d’immenses montagnes d’eau qui
+disparaissaient aussitôt avec fracas.</p>
+
+<p>Je répétai mon ordre à Charko, mais plus
+impérieusement cette fois. Il ne fit que me
+frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y
+avait pas de temps à perdre. J’arrachai de moi,
+l’un après l’autre, ses deux bras et le poussai
+dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher
+les cordes avec ses mains. Et ici se passa une
+chose qui m’effraya par-dessus tout dans cette
+nuit terrible.</p>
+
+<p>— Tu me noies ? chuchota Charko, et il me
+regarda en face.</p>
+
+<p>Cela était vraiment effrayant ! Effrayante était
+sa question, plus effrayante encore son intonation,
+dans laquelle il y avait une timide résignation,
+une timide demande de merci, et le dernier
+soupir d’un être qui a perdu tout espoir
+d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants
+encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé
+mortellement pâle.</p>
+
+<p>Je lui criai :</p>
+
+<p>— Tiens-toi plus fort ! Et je descendis dans
+l’eau moi-même en me tenant à la corde. Je me
+heurtai du pied à quelque chose, et, au premier
+instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre.
+Mais ensuite je compris. En moi s’alluma
+une sensation ardente ; j’étais ivre et je me
+sentais fort comme jamais…</p>
+
+<p>— La terre ! m’écriai-je.</p>
+
+<p>Peut-être que les grands navigateurs qui
+découvrent de nouvelles terres crient ce mot à
+cette vue avec plus d’enthousiasme que moi,
+mais je doute qu’ils puissent crier plus fort.
+Charko mugit et nous nous jetâmes à l’eau.
+Mais notre ardeur baissa rapidement ; l’eau nous
+venait encore à la poitrine et, nulle part, on ne
+voyait d’indice de la rive. Les vagues étaient
+plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement
+par-dessus nous. Heureusement, je
+n’avais pas lâché la chaloupe. Charko et moi,
+nous nous portâmes des deux côtés et, nous
+tenant aux cordes de sauvetage, nous nous
+avançâmes avec précaution sans savoir où,
+conduisant le bateau que nous avions remis
+dans sa position normale.</p>
+
+<p>Charko marmottait quelque chose et riait. Je
+regardai, soucieux, à l’entour. Il faisait sombre.
+Derrière nous et à notre droite, le bruit des
+vagues était plus fort ; devant et à notre
+gauche, il était plus faible : nous nous dirigeâmes
+à gauche. Le terrain était ferme, sablonneux,
+mais inégal. Par moments, nous ne touchions
+plus le fond et nagions des jambes et d’un bras,
+tenant le bateau de l’autre ; d’autres fois, nous
+n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits
+profonds, Charko gémissait et je tremblais
+de terreur. Et, tout à coup, — oh ! salut, — devant
+nous brillèrent des feux.</p>
+
+<p>Charko hurla de toute sa force ; mais moi, je
+me souvenais parfaitement que le bateau appartenait
+aux douaniers et je le rappelai à Charko.
+Il se tut ; mais, au bout de quelques minutes,
+retentirent ses sanglots. Je ne pus le tranquilliser :
+je n’avais pas de quoi le faire.</p>
+
+<p>L’eau diminuait toujours ; nous en avions
+jusqu’au genou, puis jusqu’à la cheville, puis
+plus du tout. Charko et moi traînions toujours
+le bateau ; enfin, la force nous manqua, et nous
+l’abandonnâmes. Une espèce de tronc noir nous
+barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes
+sur nos pieds nus dans une herbe épineuse.
+C’était douloureux et inhospitalier de la
+part de la terre ; mais nous n’y prîmes pas garde
+et courûmes vers le feu. Il était à une verste de
+nous et ses flammes joyeuses semblaient nous
+rire comme pour l’accueil ; l’ombre bougeait
+sinistrement autour d’elles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Trois énormes chiens chevelus sortirent de
+l’obscurité et se jetèrent sur nous. Charko, qui
+tout le temps avait sangloté convulsivement,
+poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai
+contre les chiens le paletot mouillé et me baissai,
+cherchant une pierre ou un bâton. Il
+n’y avait rien : l’herbe seulement me piquait
+les doigts. Les chiens nous attaquaient avec
+ensemble. Je sifflai de toute ma force, deux
+doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et
+j’entendis les pas d’hommes qui arrivaient en
+courant.</p>
+
+<p>En quelques instants, nous fûmes près du feu,
+dans un cercle de quatre hommes en vêtements
+de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils
+se taisaient, nous regardaient fixement et avec
+méfiance, et écoutaient mon récit.</p>
+
+<p>Deux d’entre eux étaient assis à terre et
+fumaient, soufflant d’énormes bouffées ; un
+autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut
+bonnet de cosak, se tenait derrière nous, appuyé
+sur un bâton dont le gros pommeau n’était
+qu’une racine tronquée ; le quatrième, jeune
+gars blond, aidait à se dévêtir Charko qui pleurait.
+Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs
+solides bâtons. A quelque distance de nous, la
+terre était couverte sur une grande étendue,
+d’une épaisse couche grise et floconneuse qui
+ressemblait à de la neige printanière à peine
+fondante. Seulement, après avoir longtemps et
+attentivement regardé, on arrivait à distinguer
+des brebis tassées les unes contre les autres. Il
+y en avait quelques dizaines de milliers, serrées
+par le sommeil et l’obscurité de la nuit en une
+masse qui recouvrait la steppe. Par moments,
+elles bêlaient craintivement.</p>
+
+<p>Je faisais sécher le paletot au feu et je disais
+aux hommes la vérité, leur racontant par quel
+moyen j’avais obtenu le bateau.</p>
+
+<p>— Où est-il, ce bateau ? me demanda un sévère
+et blanc vieillard qui ne me quittait pas des
+yeux.</p>
+
+<p>Je le lui dis.</p>
+
+<p>— Va voir, Mikhal.</p>
+
+<p>Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son
+bâton sur l’épaule et marcha vers la rive.</p>
+
+<p>Le paletot était sec. Charko voulut le mettre
+sur son corps nu, mais le vieillard lui dit :</p>
+
+<p>— Attends. Commence par courir pour te
+réchauffer le sang. Cours autour du feu. Va !</p>
+
+<p>Au premier abord, Charko ne comprit pas ;
+puis, tout à coup, il sauta de sa place et, nu,
+commença une danse d’une sauvagerie extrême.
+Il volait comme une balle par-dessus le feu,
+tourbillonnait sur place, frappait la terre de ses
+pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras.
+C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des
+hommes se roulaient à terre, riant à gorge déployée,
+tandis que le vieux, la face impassible
+et sérieuse, essayait de battre des mains en
+mesure pour accompagner la danse de Charko,
+mais n’y réussissait pas ; il suivait attentivement,
+balançait la tête, remuait les moustaches et
+criait d’une voix profonde :</p>
+
+<p>— Haïe-ha ! C’est ça, c’est ça ! Haïe-ha ! Boutz,
+boutz !</p>
+
+<p>Éclairé par le feu, Charko se tordait comme
+un serpent, prenait les poses les plus variées,
+sautait sur un pied, tapait rapidement la terre,
+et son corps brillant se couvrait de larges
+gouttes de sueur. Le feu faisait paraître ces
+gouttes rouges comme du sang.</p>
+
+<p>Maintenant, les trois hommes frappaient des
+mains en mesure, tandis que, tremblant de froid,
+je me disais que notre aventure aurait mis en
+joie un admirateur de Cooper ou de Jules Verne ;
+il y avait naufrage, indigènes hospitaliers et
+danses de sauvages autour du feu… Songeant
+ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que
+serait l’épisode, le plus intéressant de l’aventure,
+c’est-à-dire la fin.</p>
+
+<p>Charko était déjà assis par terre, enroulé dans
+le paletot, et mangeait, en me regardant de ses
+yeux noirs où brillait quelque chose qui provoquait
+en moi une sensation pénible. Ses vêtements
+séchaient, suspendus à des bâtons fichés
+en terre autour du feu. On me donna aussi du
+pain et du lard salé.</p>
+
+<p>Mikhal revint et s’assit en silence auprès du
+vieillard.</p>
+
+<p>— Eh ! bien ? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>— Il y a un bateau par là ! répondit brièvement
+Mikhal.</p>
+
+<p>— Il ne sera pas emporté ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Tous se turent et se mirent de nouveau à
+m’examiner.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, demanda Mikhal sans s’adresser
+à personne en particulier, faut-il les conduire
+chez l’atamane ? ou bien directement aux douaniers ?</p>
+
+<p>« Voilà la fin ! » pensai-je. Personne ne répondit
+à Mikhal. Charko mangeait et se taisait.</p>
+
+<p>— On pourrait les conduire chez l’atamane…
+ou chez les douaniers. L’un est bien et l’autre
+aussi, dit après un silence le vieillard.</p>
+
+<p>— S’ils ont volé une chose du gouvernement,
+il faut les punir…</p>
+
+<p>— Attends, grand-père… commençai-je.</p>
+
+<p>Mais il ne fit aucune attention à moi.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas voler ! Oui… et si l’on ne
+les punit pas, ils feront encore pire.</p>
+
+<p>Le vieux parlait avec une indifférence révoltante
+et, quand il eut fini, ses camarades hochèrent
+la tête en silence.</p>
+
+<p>— Voilà ! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant
+puisque te voilà pris. Mikhal ! Cette chose,
+le bateau, est là ?</p>
+
+<p>— Mais oui, il est là.</p>
+
+<p>— Eh ! bien… l’eau ne l’emportera pas ?</p>
+
+<p>— Non, elle ne l’emportera pas.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers
+iront à Kertch et emmèneront le bateau.
+Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide ?
+Hé ? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les
+amis déguenillés, voilà !… Vous n’avez pas peur,
+tous les deux ? Non ? Encore une demi-verste et
+vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au
+large ? Dites ? Vous seriez allés au fond, comme
+deux cognées… oui ! Vous vous seriez noyés et
+voilà tout !</p>
+
+<p>Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec
+un sourire narquois dans sa moustache.</p>
+
+<p>— Pourquoi te tais-tu, gamin ? me demanda-t-il.</p>
+
+<p>J’en avais assez de ses digressions que, sans
+comprendre, je prenais pour des moqueries sur
+notre compte.</p>
+
+<p>— Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.</p>
+
+<p>— Et alors ? demanda le vieux.</p>
+
+<p>— Mais rien.</p>
+
+<p>— Pourquoi me nargues-tu ? Est-ce bien de
+narguer les plus vieux que toi ?</p>
+
+<p>Je me tus, convenant qu’effectivement ce
+n’était pas bien.</p>
+
+<p>— Veux-tu encore manger ? poursuivit-il.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Alors, ne mange pas ! Puisque tu ne veux
+pas manger. Et, pour la route, prendrais-tu du pain ?</p>
+
+<p>Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.</p>
+
+<p>— Pour la route j’en prendrais… répondis-je
+tranquillement.</p>
+
+<p>— Éhé !… Donnez-leur du pain pour la route et
+du lard… Et peut-être y a-t-il encore quelque
+chose ?… Alors donnez-en aussi.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’ils s’en iront ? demanda Mikhal.</p>
+
+<p>Les deux autres levèrent les yeux sur le
+vieillard.</p>
+
+<p>— Et que voulez-vous que nous fassions d’eux ?</p>
+
+<p>— Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane
+ou chez les douaniers ? dit avec désappointement
+Mikhal.</p>
+
+<p>Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête,
+d’un air curieux, de dessous son paletot. Il était
+tranquille.</p>
+
+<p>— Qu’ont-ils à faire chez l’atamane ? Ils n’y ont
+rien à faire. Plus tard, ils iront chez lui, s’ils le
+veulent.</p>
+
+<p>— Et comment faire avec le bateau ? s’acharnait
+Mikhal.</p>
+
+<p>— Le bateau ? répéta le vieux. Eh ! bien,
+quoi, le bateau ? Il est là ?</p>
+
+<p>— Oui… répondit Mikhal.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, qu’il y reste. Et, le matin,
+Ivachko le ramènera au port ; là, on le prendra
+et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien
+d’autre à faire du bateau.</p>
+
+<p>Je regardai attentivement le vieux ; je ne pouvais
+discerner aucun mouvement sur sa face
+flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le
+vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.</p>
+
+<p>— Qu’il n’arrive pas d’histoire ! concéda Mikhal.</p>
+
+<p>— Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne
+donnes trop de liberté à ta langue. Et si nous
+les conduisons chez l’atamane, ce ne sera qu’embarras
+pour nous et pour eux. Nous avons nos
+affaires, eux n’ont qu’à partir. Hé ! avez-vous
+encore loin à aller ? demanda le vieux, bien que
+je lui aie déjà dit où nous allions.</p>
+
+<p>— A Tiflis…</p>
+
+<p>— C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait
+encore perdre du temps. Alors, quand arriveraient-ils ?
+Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin.
+N’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Eh ! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons
+du vieux, quand, après avoir fini son
+lent discours, serrant les lèvres, il les eut regardés
+tous avec interrogation ; il tordait avec
+ses doigts sa barbe décolorée.</p>
+
+<p>— Allons, enfants, partez ; que Dieu vous accompagne ! — Il
+agita la main. — Et le bateau sera
+remis en place. N’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Merci, vieux ! dis-je, en ôtant mon chapeau.</p>
+
+<p>— Pourquoi merci ?</p>
+
+<p>— Merci, frère, merci ! répétai-je avec émotion.</p>
+
+<p>— Mais de quoi donc ? en voilà une histoire !
+Je dis : « allez, que Dieu vous accompagne, » et lui
+répond : « merci. » Pensais-tu que je t’enverrais
+au diable, hé ?</p>
+
+<p>— Je l’avoue, je l’ai craint.</p>
+
+<p>— Oh !… (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi
+enverrais-je un être humain sur une route
+mauvaise ? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je
+marche moi-même. Peut-être, un jour, nous
+rencontrerons-nous ; alors, nous nous reconnaîtrons.
+Peut-être faudra-t-il nous entr’aider… Au
+revoir !</p>
+
+<p>Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs
+poils et nous salua. Ses compagnons firent de
+même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et
+nous partîmes. Charko riait de quelque chose…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Qu’est-ce qui te fait rire ? lui demandai-je.</p>
+
+<p>J’étais enchanté du vieillard et de sa conception
+de la vie, enchanté du vent frais qui précédait
+l’aube et qui nous soufflait à la poitrine, enchanté
+que le ciel, libre de nuages, fût sur le
+point de s’éclairer, le soleil de se montrer et le
+jour de naître.</p>
+
+<p>Charko cligna de mon côté d’un air rusé et
+éclata de plus belle. Moi aussi, je souris en entendant
+son rire gai et sain. Les deux ou trois
+heures près du feu des bergers, et le bon pain
+avec du lard, n’avaient laissé subsister de notre
+fatigante équipée qu’une légère courbature
+dans les os ; mais cette sensation même allait
+disparaître pendant la marche.</p>
+
+<p>— Pourquoi ris-tu ? Tu es content d’avoir
+échappé ? Tu vis, et même tu n’as pas faim ?</p>
+
+<p>Charko secoua la tête négativement, me donna
+un coup de coude dans le côté, fit une grimace,
+éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais
+jargon.</p>
+
+<p>— Tu ne comprends pas pourquoi je ris ?
+Non ? Je vais te le dire ! Sais-tu ce que j’aurais
+fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier ?
+Non, tu ne sais pas ? Eh ! bien, j’aurais dit :
+« Il voulait me noyer ! » Et j’aurais pleuré. Alors,
+on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en prison :
+tu comprends ?</p>
+
+<p>J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie ;
+mais, hélas ! il eut bientôt fait de me convaincre
+du sérieux de son projet. Il me le prouva si bien
+et si clairement que, au lieu de me révolter de
+ce naïf cynisme, j’éprouvai pour mon compagnon,
+et pour moi-même aussi, la plus profonde pitié.
+Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un
+être qui vous raconterait, avec un clair sourire et
+du ton le plus sincère, son intention de vous tuer ?
+Que faire, s’il envisage cette action comme une
+charmante et spirituelle plaisanterie ?</p>
+
+<p>Je me mis à lui expliquer avec feu toute la
+monstruosité de son idée. Mais il me répondit
+très simplement que je ne me mettais pas à sa
+place : n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui
+est dangereux ? Alors, j’eus une pensée amère.</p>
+
+<p>— Attends ! dis-je, croyais-tu vraiment que je
+voulais te noyer ?</p>
+
+<p>— Non !… Quand tu me poussas dans l’eau, je
+le pensai ; mais, quand toi-même descendis dans
+l’eau, je ne le pensai plus.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! m’écriai-je ; merci pour cela
+au moins.</p>
+
+<p>— Non, ne dis pas : merci ! C’est moi qui te dirai :
+merci ! Là-bas, près du feu, tu avais froid,
+moi j’avais froid. Le paletot est à toi ; mais, tu
+ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas
+et tu ne pris rien pour toi. Voilà pourquoi je te
+dis : merci ! Tu es très bon, je le comprends. Quand
+nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai.
+Je te conduirai à mon père. Et je dirai à mon
+père : « Voici un homme. Fais-le manger, fais-le
+boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes. » Voilà
+ce que je dirai ! Tu demeureras chez nous, tu
+seras jardinier, tu boiras du vin, tu mangeras
+autant que tu voudras. Ah ! ah ! ah ! Tu vivras
+très bien ! C’est tout simple ! Mange et bois dans
+la même vaisselle que moi.</p>
+
+<p>Il me dépeignit, longuement et en détail, les
+douceurs de la vie qu’il me préparait à Tiflis. Et
+moi, au bruit de ses paroles, je pensais à l’immense
+tristesse d’êtres qui, armés d’une morale
+nouvelle, de désirs nouveaux, partent seuls en
+avant, se perdent dans la vie et rencontrent sur
+leur route des compagnons qui leur sont étrangers
+et ne peuvent les comprendre… Elle est pénible,
+la vie de ces êtres isolés ! Le vent les chasse
+contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence,
+bien qu’ils ne tombent que rarement sur
+la bonne terre.</p>
+
+<p>L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait
+d’or rosé.</p>
+
+<p>— J’ai sommeil ! dit Charko.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un
+creux, fait dans le sable sec par le vent, non loin
+de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps dans
+le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis
+à côté et regardai la mer.</p>
+
+<p>Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante
+activité. Les troupeaux de vagues roulaient sur
+la rive et se brisaient contre le sable, qui sifflait
+faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs
+blanches crêtes, les premières vagues frappaient
+bruyamment la côte de leur poitrine, reculaient
+vaincues et rencontraient d’autres vagues qui
+étaient venues les soutenir. Dans une étreinte
+d’écume, elles revenaient ensemble sur le bord
+et le battaient, désireuses d’élargir les limites de
+leurs vies. Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur
+toute la surface de la mer, naissaient les souples
+et fortes vagues, qui avançaient, avançaient toujours,
+en masses serrées, unies étroitement par
+une même volonté. Le soleil éclairait toujours
+plus brillamment leurs crêtes, et celles des vagues
+lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge
+de sang. Pas une goutte n’était perdue dans ce
+mouvement titanique de la masse d’eau, qui paraissait
+acharnée à une poursuite consciente, et
+allait bientôt, de ses larges coups rythmés,
+atteindre sa proie. La belle bravoure des premières
+vagues qui sautaient avec défi sur le
+bord muet m’enchantait, et il était bon de voir
+comme à leur suite avançait la mer, la puissante
+mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs
+de l’arc-en-ciel et pleine du sentiment contenu
+de sa force et de sa beauté.</p>
+
+<p>Derrière une langue de terre qui coupait les
+vagues, sortit un immense vapeur qui, se balançant
+orgueilleusement sur le sein tumultueux
+de la mer, s’élança sur les vagues. Les vagues
+se ruèrent, furieuses, contre lui. Fort et beau,
+brillant au soleil de tout son métal, à un
+autre moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil
+créateur des hommes qui savent vaincre
+l’élément… Mais à côté de moi gisait un homme, — élément !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous cheminions dans la province de Tersk.
+Charko était ébouriffé et déguenillé à faire peur
+et méchant comme un diable. Pourtant, il ne
+souffrait plus de la faim, car il y avait du
+travail à volonté. Mais il se montra incapable de
+tout effort. Une fois, il tenta de se poster près
+d’une machine à battre le blé pour décharger la
+paille : mais, au bout d’une demi-journée, il y
+renonça, s’étant mis les mains en sang. Une autre
+fois, nous déracinions des troncs d’arbres ; alors,
+il s’arracha la peau du cou avec son épieu.</p>
+
+<p>Nous n’avancions que lentement. Deux jours
+de travail, puis un jour de marche. Charko
+mangeait sans modération aucune et, par la
+faute de sa gloutonnerie, je n’arrivais pas à
+gagner l’argent qu’il fallait pour lui acheter
+quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement
+n’était que trous variés, grotesquement
+réunis par des pièces de différentes couleurs.
+Je le suppliai de ne pas entrer dans les
+cabarets des villages et de ne pas boire le vin
+qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune attention
+à mes remontrances.</p>
+
+<p>Un jour, dans un village, il retira de mon sac
+cinq roubles que j’avais amassés à grand’peine
+et secrètement, bien qu’à son intention, et revint
+le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné
+d’une grosse femme cosak, qui me
+salua en ces termes :</p>
+
+<p>— Bonjour, maudit hérétique !</p>
+
+<p>Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai
+pourquoi j’étais un hérétique, elle me
+répondit avec aplomb :</p>
+
+<p>— Parce que, grand diable, tu défends à ce
+garçon d’aimer les femmes ! Est-ce que tu peux
+le lui défendre, si la loi le permet ? Anathème !</p>
+
+<p>Charko se tenait à côté d’elle et approuvait
+ses paroles par des hochements de tête. Il était
+très ivre et, à chaque mouvement qu’il faisait, il
+se balançait comme si ses membres étaient dévissés.
+Sa lèvre inférieure pendait. Ses yeux
+ternes me regardaient avec une obstination
+stupide.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu à nous dévisager ? Rends-lui son
+argent ! cria la femme avec bravoure.</p>
+
+<p>— Quel argent ? demandai-je étonné.</p>
+
+<p>— Rends-le-lui, rends-le-lui ! Je te conduirai
+à la police. Rends les cent cinquante roubles que
+tu lui as pris à Odessa !</p>
+
+<p>Que fallait-il faire ? Cette diablesse de femme
+pouvait vraiment, ivre comme elle l’était,
+ameuter la police et alors les autorités du village,
+sévères aux gens qui voyagent à notre manière,
+nous auraient fait arrêter. Et qui pouvait prévoir
+les suites d’une arrestation pour Charko et moi ?
+Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement
+la femme, ce qui ne me coûta certainement
+pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal,
+à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai.
+Elle tomba à terre entre les melons et s’endormit.
+Je couchai Charko et, le lendemain,
+de grand matin, nous quittâmes le village, laissant
+la femme avec les melons.</p>
+
+<p>Malade de l’ivresse de la veille, le visage
+bouffi et chiffonné, Charko crachait sans cesse
+et soupirait profondément. J’essayai de lui parler ;
+mais, il ne me répondait pas et branlait seulement
+de la tête comme un cheval fatigué.</p>
+
+<p>Le jour devenait chaud et l’air était imbibé
+des lourdes émanations du sol humide, couvert
+d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque
+aux épaules. Tout, autour de nous, était
+immobile ; la verte mer de velours soufflait
+vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils
+donnaient le vertige…</p>
+
+<p>Pour abréger la route, nous suivions un étroit
+sentier sur lequel rampaient de petits serpents
+rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A notre
+droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de
+nuages étincelant l’argent au soleil : c’étaient
+les montagnes du Daguestan. Le silence qui régnait
+à l’entour endormait l’esprit et faisait
+doucement rêver. A notre poursuite, sur le ciel,
+avançaient lentement des monceaux noirs de
+nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel
+derrière nous, tandis que, devant, tout était
+clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent
+détachés et volassent brusquement dans l’espace,
+nous dépassant et masquant davantage le
+ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses roulements
+furieux se rapprochaient toujours. De
+grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber
+et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un son
+métallique.</p>
+
+<p>Nous n’avions où nous cacher. Tout devint
+sombre, et le bruit de l’herbe, bien que plus fort,
+fut comme peureux. Un coup de tonnerre éclata,
+et les nuages tressaillirent, saisis par le feu
+bleu. Puis, de nouveau, tout devint sombre et la
+chaîne argentée de montagnes se perdit dans
+l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents
+et, l’un après l’autre, les coups de tonnerre se
+mirent à rouler, terribles, dans la steppe déserte.
+L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait
+à terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait
+et s’agitait. Les éclairs aveuglants déchiraient
+les nuages… Dans leur éclat bleu se levait
+au loin la chaîne de montagnes, étincelante de
+feux bleus, argentée et froide, et, quand les
+éclairs s’éteignaient, elle disparaissait comme
+si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout grondait,
+frémissait, repoussait les sons et les faisait
+naître. On eût dit que le ciel, trouble et courroucé,
+purifiait par le feu la terre de toute souillure
+et que la terre tremblait d’effroi devant
+cette fureur.</p>
+
+<p>Charko frissonnait et grognait comme un chien
+ahuri. Et je me sentais gai, soulevé au-dessus
+des choses quotidiennes, tandis que j’observais
+ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la
+steppe. Le merveilleux chaos m’entraînait et
+provoquait en moi une humeur héroïque qui
+emportait mon âme dans une terrible et sauvage
+harmonie.</p>
+
+<p>Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de
+quelque manière mon sentiment débordant
+d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui
+vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme
+bleue qui embrasait le ciel semblait brûler aussi
+dans ma poitrine ; mais, comment pouvais-je
+exprimer mon trouble et mon exaltation
+devant le tableau grandiose de la nature ?…</p>
+
+<p>Je me mis à chanter, — haut, de toute ma
+force. Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient,
+l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais
+en pleine affinité avec tous ces sons… J’étais
+exalté ; sentiment excusable, puisque cela ne
+faisait de tort à personne, sauf à moi. J’étais plein
+du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante
+beauté, cette force qui se déchaînait dans
+la steppe, de me sentir plus près d’elle… La tempête
+dans la mer et l’orage dans la steppe ! Je ne
+connais rien de plus magnifique dans la nature.</p>
+
+<p>Je criais donc, fermement persuadé que je ne
+dérangeais ainsi personne et que je ne mettais
+personne dans la nécessité de me critiquer.
+Quand, tout à coup, quelqu’un me saisit rudement
+les jambes et je tombai assis dans une
+mare. Charko me regardait dans la face, avec des
+yeux sérieux et courroucés.</p>
+
+<p>— Es-tu fou ? Non ? Alors, tais-toi ! ne crie
+pas ! Je te déchirerai le gosier ! comprends-tu ?</p>
+
+<p>Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi
+je le gênais.</p>
+
+<p>— Tu m’effraies ! Comprends-tu ? Le tonnerre
+gronde, Dieu parle, — et toi tu cries… Que penses-tu
+de toi-même !</p>
+
+<p>Je lui répondis que j’avais le droit de chanter
+si je le voulais, de même que lui.</p>
+
+<p>— Et moi, je ne le veux pas ! dit-il catégoriquement.</p>
+
+<p>— Ne chante pas, lui dis-je.</p>
+
+<p>— Et toi non plus, ne chante pas ! me répondit
+sévèrement Charko.</p>
+
+<p>— Si, je préfère chanter…</p>
+
+<p>— Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines ? demanda
+Charko en colère. Qui es-tu donc ? As-tu
+une maison ? as-tu une mère ? un père ? As-tu
+des parents ? de la terre ? Qui es-tu, ici-bas ?
+Tu penses que tu es un homme ? C’est moi qui suis
+un homme ! C’est moi qui ai tout ! — Il se frappa
+la poitrine. — Je suis un prince !… Et toi… toi,
+tu n’es rien. Tu ne possèdes rien ! Tu dis : « je
+suis cela ! » Qui peut le savoir ? Et moi on me
+connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends ! Ne
+marche pas contre moi. Tu me sers, tu seras
+content ! Je te paierai dix fois ! Que fais-tu pour
+moi ? Tu ne pourrais pas faire autrement ; tu
+dis toi-même que Dieu a ordonné de servir sans
+récompense ! Et moi, je te récompenserai ! Pourquoi
+me tourmentes-tu ? tu me sermonnes, tu
+m’effraies ? Tu voudrais que je sois comme toi ?
+Ce n’est pas bien ! Tu ne dois pas me rendre
+pareil à toi ! Eh ! Eh ! fi, fi !…</p>
+
+<p>Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait… Je le
+regardais en face, la bouche béante d’étonnement.
+Il déversait évidemment le trop plein
+d’indignation, de rancune et de mécontentement
+accumulé pendant la durée de notre voyage.
+Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans
+la poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits
+les plus importants de son discours, me tombait
+dessus de toute sa masse. La pluie nous arrosait,
+le tonnerre grondait sans répit au-dessus
+de nous et Charko, pour être entendu de moi,
+criait à plein gosier.</p>
+
+<p>Le tragi-comique de ma situation m’apparut
+distinctement et me fit éclater de rire.</p>
+
+<p>Charko cracha et se détourna de moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko
+devenait absorbé et taciturne. Un changement
+s’était fait dans son visage amaigri, mais toujours
+impassible. Non loin de Vladikavkas nous
+entrâmes dans une ferme de Tcherkess et nous
+nous louâmes pour la moisson du maïs.</p>
+
+<p>Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess,
+qui ne parlaient presque pas le russe, se
+moquaient de nous et nous injuriaient dans leur
+langue, nous décidâmes de quitter la ferme,
+effrayés par la croissante animosité des indigènes.
+Nous nous étions éloignés de dix verstes
+environ, quand Charko tira tout à coup de sa
+blouse une pièce de mousseline et, me la montrant
+avec triomphe, s’écria :</p>
+
+<p>— Plus besoin de travailler ! Nous vendrons
+cela et nous achèterons tout ce qu’il nous faut.
+Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu comprends ?</p>
+
+<p>J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant
+la mousseline, je la jetai de côté et regardai
+en arrière. Les Tcherkess ne badinent
+point. Peu de jours auparavant, les Cosaks nous
+avaient raconté ceci : un chemineau, en quittant
+la ferme où il avait travaillé, emporta une
+cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le
+fouillèrent et, ayant trouvé la cuiller, ouvrirent
+le ventre du voleur avec un poignard, y enfoncèrent
+la cuiller et partirent tranquilles, laissant
+l’homme dans la steppe où des Cosaks le trouvèrent
+à demi mort. Il leur fit ce récit et mourut
+pendant qu’on le transportait au village. Les
+Cosaks nous avaient avertis à plusieurs reprises
+de nous tenir sur nos gardes avec les Tcherkess
+et nous avaient raconté quelques histoires
+instructives du même genre, que je n’avais
+aucune raison de ne pas prendre au sérieux.</p>
+
+<p>Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant
+moi, m’écoutait et, tout à coup, silencieux, les
+dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur
+moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près
+cinq minutes, nous nous cognâmes ferme, et
+enfin Charko me cria avec colère :</p>
+
+<p>— C’est assez !</p>
+
+<p>Las tous les deux, nous nous taisions, assis
+en face l’un de l’autre. Charko regardait piteusement
+dans la direction où j’avais jeté la
+mousseline rouge et dit enfin :</p>
+
+<p>— Pourquoi nous sommes-nous battus ? Fi,
+fi ! C’est très bête. Est-ce toi que j’ai volé ? De
+quoi te fâches-tu ? J’ai eu pitié de toi, c’est
+pourquoi j’ai volé… Tu travailles, et moi, je
+ne sais pas travailler… Que me reste-t-il à
+faire ? Je voulais te venir en aide… Tsé, tsé !</p>
+
+<p>J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un
+vol.</p>
+
+<p>— Je te prie de te taire ! Ta tête est comme
+du bois, me dit-il avec mépris, et puis il expliqua : — Quand
+tu te sentirais mourir, tu volerais
+bien ? Hein ? Et est-ce une existence ? Tais-toi !</p>
+
+<p>Par crainte de l’irriter encore, je me tus.
+C’était le second cas de vol. La première fois,
+quand nous étions sur la mer Noire, il avait
+dérobé à des pêcheurs grecs une balance de
+poche. Alors aussi, nous avions failli nous
+battre.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, avançons, dit-il, quand nous
+nous fûmes tous les deux tranquillisés et reposés
+et que nous eûmes fait la paix.</p>
+
+<p>Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque
+jour, Charko devenait plus sombre ; il me regardait
+d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois,
+comme nous avions dépassé le défilé du Darial
+et que nous descendions le Goudaour, il me
+dit :</p>
+
+<p>— Encore un jour ou deux et nous serons à
+Tiflis… Tsé, tsé ! fit-il avec sa langue, et il s’épanouit
+de plaisir. J’arriverai à la maison. « Où
+as-tu été ? — J’ai voyagé. » J’irai au bain, aha ! je
+mangerai beaucoup. Ah ! beaucoup ! Je dirai
+à ma mère : « J’ai très envie de manger. » Je
+dirai à mon père : « Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup
+de chagrin, j’ai vu beaucoup de choses,
+de différentes choses ! Les va-nu-pieds sont de
+braves gens ! » Quand j’en rencontrerai un, je lui
+donnerai un rouble, je le conduirai au cabaret
+et je lui dirai : « Bois du vin ; moi-même,
+j’ai été un va-nu-pieds. » Je parlerai aussi
+de toi à mon père… « Voici un homme ! Il m’a
+servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a
+battu, le chien !… Il m’a nourri. Et maintenant,
+lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir. Nourris-le
+un an. Un an, pas moins ! » Entends-tu,
+Maxime ?</p>
+
+<p>J’aimais l’entendre parler ainsi. Il avait alors
+quelque chose d’enfantin et de simple. Et de
+semblables discours m’intéressaient d’autant
+plus que je ne connaissais personne à Tiflis et que
+l’hiver approchait ; déjà, sur le Goudaour, la
+tourmente nous avait saisis. J’avais quelque
+espoir en Charko.</p>
+
+<p>Nous avancions rapidement. Nous voici à
+Mschet, l’ancienne capitale de l’Ibérie. Demain,
+nous serons à Tiflis.</p>
+
+<p>J’entrevis, de loin encore, de cinq verstes environ,
+la capitale du Caucase, serrée entre deux
+montagnes. C’était la fin du voyage !… J’étais vaguement
+heureux, Charko était indifférent. Il
+regardait, avec des yeux stupides, devant lui,
+crachait de temps en temps sa salive d’affamé
+et se prenait à chaque instant le ventre avec
+une grimace de douleur. Il avait imprudemment
+mangé trop de carottes crues, cueillies en
+route.</p>
+
+<p>— Tu t’imagines que moi, un noble Géorgien,
+j’irai dans ma ville, de jour, comme je suis, sale
+et déguenillé ? Non, nous attendrons jusqu’au
+soir. Arrête !</p>
+
+<p>Nous nous assîmes près du mur d’une construction
+vide et, ayant roulé chacun une dernière
+cigarette, tremblants de froid, nous fumâmes. Sur
+la route militaire de Géorgie soufflait un vent
+tranchant et fort. Charko, assis, chantait entre
+ses dents une chanson triste… Je pensais à une
+chambre tiède et aux autres supériorités de la
+vie fixe sur la vie errante.</p>
+
+<p>— Allons ! dit d’un air décidé Charko en se
+levant.</p>
+
+<p>Le jour était tombé. La ville allumait ses feux.
+C’était joli : les feux, les uns après les autres,
+sautaient d’on ne savait où dans l’obscurité, qui
+emmitouflait sourdement la vallée au fond
+de laquelle la ville se cachait.</p>
+
+<p>— Écoute ! Donne-moi ton bachlik, pour que
+je puisse me couvrir le visage… Pour que les
+amis ne me reconnaissent pas, peut-être !</p>
+
+<p>Je donnai le bachlik. Nous étions dans la rue
+Olginskaïa. Charko sifflait d’un air résolu.</p>
+
+<p>— Maxime ! Tu vois la station de tramways,
+là-bas ? Ce pont ? Vas-y ; attends ! Je te prie, attends-moi !
+J’entrerai dans une maison, je demanderai
+à un ami des nouvelles des miens, du
+père, de la mère…</p>
+
+<p>— Tu ne seras pas long ?</p>
+
+<p>— Un instant… Je reviens !</p>
+
+<p>Il se jeta rapidement dans une petite rue
+étroite et sombre et y disparut… pour toujours.</p>
+
+<p>Je ne rencontrai jamais plus cet homme, mon
+compagnon pendant presque quatre mois de
+ma vie ; mais je songe souvent à lui avec un
+bon sentiment et un rire gai.</p>
+
+<p>Il m’a enseigné beaucoup de choses qu’on ne
+trouve pas dans les plus gros livres écrits par
+les sages, — parce que la sagesse de la vie est
+toujours plus profonde et plus large que la sagesse
+des hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="c i small"><div>PRÉFACE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall">MAXIME GORKI</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c i small"><div>LES VAGABONDS</div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall">MALVA</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall">KONOVALOV</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">147</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall">TCHELKACHE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap xsmall">MON COMPAGNON</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">301</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br>
+le vingt-quatre mars mil neuf cent un<br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">BLAIS ET ROY</span><br>
+<span class="xsmall">A POITIERS</span><br>
+pour le<br>
+MERCVRE<br>
+<span class="xsmall">DE</span><br>
+<span class="small">FRANCE</span></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75398 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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