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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75373 ***
+
+ESSAI
+
+L’EDUCATION NATIONALE,
+
+OU
+
+PLAN D’ÉTUDES
+
+POUR LA JEUNESSE,
+
+Par Messire LOUIS - RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur -
+Général du Roi au Parlement de Bretagne.
+
+M. DCC. LXIII
+
+
+
+
+Du 24 Mars 1763, Chambres assemblées.
+
+LE Procureur-Général du Roi entré à la Cour, les Chambres assemblées,
+a dit : MESSIEURS, un des principaux objets de mes Réquisitoires du 7
+Décembre 1761, & du 24 Mai 1762, étoit de vous porter à représenter à
+Sa Majesté combien il est important de réformer les Colleges du
+Royaume & l’éducation qu’y reçoit la jeunesse ; à la supplier
+d’ordonner aux Universités & aux Académies de dresser un Plan
+d’Etudes, & de composer les livres élémentaires propres à le remplir.
+Il paroît que la Nation est pleinement convaincue aujourd’hui de la
+nécessité d’une réformation générale dans la méthode ordinaire des
+Colleges. J’avois eu l’honneur de vous dire que je me proposois de
+vous présenter un Mémoire sur ces objets ; ils sont si importants, que
+je ne cesserai jamais de les recommander à votre vigilance. Je remplis
+ma promesse, & mon desir est que ce Mémoire réponde à votre attente &
+à vos espérances. Je ne me suis pas borné à des vues générales qui
+n’eussent servi qu’à nous éclairer sur nos abus ; je suis entré dans
+quelques détails qui m’ont paru nécessaires pour y remédier. J’ai
+mieux aimé vous offrir un ouvrage utile qu’agréable. Mon but est de
+prouver qu’à la place d’une éducation qui n’étoit propre tout au plus
+que pour l’Ecole, on peut en substituer une qui forme des Sujets pour
+l’Etat. Ce sont ici les vues d’un Citoyen qui vous demande, & à la
+Nation entiere, des éclaircissemens pour le bien général de la Nation.
+Le Ministere public n’est étranger à rien de ce qui est utile à
+l’ordre public, mais il n’a que des vœux à former ; c’est au Roi qu’il
+appartient de prescrire ce qui doit être fait, & c’est à vous,
+Messieurs, qui exercez la Police en son nom, de faire exécuter, par
+l’autorité qu’il vous a confiée, ce qu’il aura disposé par sa sagesse.
+
+Je demande acte du dépôt que je fais d’un Mémoire sur l’éducation,
+intitulé : Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la
+Jeunesse. Fait au Parquet, ce 24 Mars 1763.
+
+Signé, DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS : Retiré, & sur ce délibéré,
+
+LA COUR a décerné acte au Procureur-Général du Roi du dépôt qu’il fait
+présentement sur le Bureau, d’un Mémoire sur l’Education, intitulé :
+Essai d’Education nationale, ou Plan d’Etudes pour la Jeunesse.
+
+
+
+
+ESSAI
+
+D’ÉDUCATION NATIONALE,
+
+OU
+
+PLAN D’ÉTUDES
+
+POUR LA JEUNESSE,
+
+Déposé au Greffe du Parlement de Bretagne, par Messire LOUIS-RENÉ DE
+CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi.
+
+
+Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise
+maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres.
+
+LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens
+d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la
+jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions
+une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets
+pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on
+y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération
+naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.
+
+Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en
+indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire
+de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des
+sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation
+influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner
+en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.
+
+Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à
+remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est
+posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé
+dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est
+bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte
+quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres
+sans s’égarer.
+
+Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle
+qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point,
+parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom
+de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable,
+que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici
+de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours
+présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ;
+& je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des
+sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme
+moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le
+rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est
+possible, l’abus du savoir.
+
+Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été
+les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture,
+ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra
+timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le
+bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne
+peuvent rester vuides.
+
+Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des
+sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ;
+dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en
+attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si
+l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à
+imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur
+seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y
+travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par
+conséquent au bien général de la société.
+
+On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est
+l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le
+peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales
+d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entièérement) aura toujours de
+l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son
+industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les
+professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les
+esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques &
+particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en
+tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration
+intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt
+réprimés.
+
+Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on
+devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La
+nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter),
+l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la
+nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce
+qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer
+le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine,
+on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné
+par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la
+bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera
+que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira
+jamais des hommes supérieurs.
+
+Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application
+n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui
+entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le
+découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que
+presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller,
+s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut
+pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne
+sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on
+soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de
+bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.
+
+Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force
+des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les
+loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les
+mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la
+nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en
+auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?
+
+Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est
+par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit
+être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de
+capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de
+bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.
+
+On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ;
+trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit
+toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.
+
+Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ;
+la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le
+peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de
+nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa
+profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la
+considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus
+flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute
+institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient.
+Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ? disoit un des plus beaux &
+des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le
+Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs,
+le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.
+
+Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité
+publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la
+démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est
+aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de
+vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans
+une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les
+mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais
+puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre
+l’édifice dès le fondement.
+
+Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans
+la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis
+deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous
+ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont
+rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a
+banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit
+peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le
+commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation
+dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer
+aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher
+une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.
+
+Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés,
+où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la
+Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés
+par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire
+transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine
+lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si
+rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans
+les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des
+François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin
+barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des
+Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer
+sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de
+ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques,
+des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de
+l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui
+amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses
+de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des
+disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on
+abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des
+sommaires ou à des gloses.
+
+Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au
+milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de
+la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un
+Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans
+les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui
+n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur &
+de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont
+bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus
+étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans
+ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le
+caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de
+s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de
+l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins
+d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.
+
+Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui
+couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie
+fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, &
+on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée
+dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.
+
+Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ;
+l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce
+qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une
+nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.
+
+Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction &
+l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs
+contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité
+la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les
+lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines &
+civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à
+s’éteindre !.
+
+Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la
+protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour
+assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus
+solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la
+jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les
+Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir
+à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui
+nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en
+envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne-
+Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des
+secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose
+m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la
+même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à
+l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de
+la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune
+connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie
+abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui
+ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien
+conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir,
+étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ;
+ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien
+appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.
+
+J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même
+qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances
+que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des
+connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se
+préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes
+Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues,
+qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A
+l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on
+veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à
+oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus
+Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit
+tirer de dix années du travail le plus assidu ?
+
+Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours
+d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent
+en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens
+de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner
+habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de
+celui qui ne l’est pas.
+
+Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un
+objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à
+des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la
+patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des
+Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des
+Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes*, l’éducation des
+Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des
+Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante
+enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le
+double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît
+leurs enfans.
+
+* C’étoient des Esclaves de Sparte.
+
+
+L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident
+qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle
+seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un
+principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere
+soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes.
+Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à
+l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs
+des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des
+Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever &
+d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges
+de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs,
+livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la
+Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le
+fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un
+Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle
+inconséquence, & quel scandale !
+
+Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si
+énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté
+toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les
+détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les
+Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que
+l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des
+moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de
+famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble
+constitue la force de l’État ?
+
+Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que
+nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de
+dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le
+vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes
+idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.
+
+De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui
+détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la
+Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement
+pour être en état d’instruire les autres.
+
+S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions
+mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de
+Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en
+confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent
+instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il
+fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape* en France
+pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de
+l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont
+pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il
+semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever,
+que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou
+pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige
+manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la
+nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.
+
+* En 1452, le Cardinal d’Estouteville, Légat en France, réforma
+l’Université, accorda aux Médecins la liberté de se marier, & leur
+défendit en même temps, comme marque de souillure, de faire à l’avenir
+leurs assemblées dans l’Eglise de Paris, sous les tours, comme ils
+faisoient quelquefois. Pasquier. Recherches, tom. 1, pag. 275.
+
+
+Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des
+Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les
+lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ?
+Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les
+enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions
+c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls
+Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner
+le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?
+
+Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire
+d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de
+Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les
+jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits.
+C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de
+la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du
+Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion.
+Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient,
+n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent
+l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer
+bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des
+personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.
+
+Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette
+fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant
+l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.
+
+Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que
+présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences &
+dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a
+pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere
+Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de
+Colleges & des Précepteurs ?
+
+Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les
+campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les
+habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles
+places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices
+amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses
+ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.
+
+Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui
+fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais
+qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans
+cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je
+reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités &
+dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables
+d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont
+dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ;
+mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends
+revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat,
+parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation
+a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ;
+parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des
+membres de l’État.
+
+Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers &
+réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui
+résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux
+jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.
+
+Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les
+Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un
+jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses
+études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui
+coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine
+& tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il
+s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des
+extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la
+direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en
+état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres,
+il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il
+est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.
+
+L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ;
+les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent
+faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever.
+Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus
+ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes
+faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à
+laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans
+un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne
+d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui
+les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût.
+Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune
+Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent
+par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes
+les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de
+voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges.
+Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de
+la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus
+nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un
+loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.
+
+Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique &
+du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit
+frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime
+d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils
+prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme,
+leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les
+Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes,
+&c.
+
+Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il
+faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études
+agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets,
+des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ;
+exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit
+aux exemples du plus mauvais goût.
+
+Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les
+jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il
+y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les
+bancs de l’école.
+
+Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être,
+tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, &
+qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir,
+c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales &
+politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des
+Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des
+Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi
+consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun
+principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des
+coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On
+lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ;
+des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.
+
+On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la
+conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les
+affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait
+l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart
+des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la
+terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins,
+ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils
+emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance.
+On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils
+ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des
+Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la
+maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est
+marqué du sceau de l’esprit Monastique.
+
+Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de
+l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des
+bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de
+séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences
+utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les
+vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées
+à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de
+les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître,
+puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées &
+inconséquentes.
+
+Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la
+pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous
+les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de
+la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit
+commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places
+de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice
+Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me
+plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits
+comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également
+mauvaise à tous.
+
+Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis
+plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de
+toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation
+générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres.
+Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des
+connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de
+quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est
+indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même
+but.
+
+
+Du nombre des Colleges & des Etudians.
+
+Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ;
+l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à
+l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.
+
+Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République,
+une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est
+évident que toute police générale, toute opération politique, dépend
+d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la
+Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des
+Laboureurs, des Artisans, &c.
+
+Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en
+France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a
+assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de
+Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de
+lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui
+doit regner entre les différentes professions combinées avec leur
+utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit
+inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un
+centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des
+Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays
+où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même
+pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de
+l’Etranger qu’il pourroit fournir.
+
+L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les
+autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat,
+mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle
+valeur, vivent par celle qui les crée.
+
+Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la
+Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou
+Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?
+
+Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome*
+que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs,
+quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs
+milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop
+présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement
+accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc
+aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la
+Religion ?
+
+* Eusebe, Hist. Eccles. l. 6. chap. 43. Fleury, Mœurs des Chrétiens,
+p. 192.
+
+
+L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers
+& de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des
+Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus
+d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe
+ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce
+nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?
+
+N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ?
+Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres :
+maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire,
+comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia
+laboramus. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout
+le monde se plaint de la dépopulation le Peuple même veut étudier ;
+des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges
+des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont
+fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la
+profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans
+l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, &
+deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus
+egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.
+
+Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont
+survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à
+écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier
+le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les
+rivaux ou les successeurs des Jésuites*. Le bien de la Société demande
+que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses
+occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en
+acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du
+Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux
+qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.
+
+* Depuis qu’ils sont établis à Brest & à S. Malo, on a peine à trouver
+des Mousses ou de ces jeunes garçons qui servent dans un vaisseau, &
+qui sont destinés à être Matelots. Dans trente ans d’ici, on demandera
+pourquoi il manque des Matelots dans les Ports.
+
+
+On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier
+l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut
+contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que
+dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous
+n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens
+& des Etudians.
+
+Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges,
+pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet,
+que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins
+d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira
+plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.
+
+Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut,
+dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le
+multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y
+avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne
+peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de
+Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des
+meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur
+maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la
+société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi
+grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut
+se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur
+les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune
+de ces institutions ?
+
+D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni
+bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut
+gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges &
+ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des
+enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi
+s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la
+raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne
+distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour
+eux.
+
+Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier
+siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en
+la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la
+routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit
+jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le
+repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce
+que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la
+rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué
+les imperfections & les défauts.
+
+Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum)
+dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de
+Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de
+vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils
+s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les
+leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les
+autres ont commencé à l’abandonner.
+
+On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la
+présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé
+dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations
+n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de
+l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme
+entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion,
+si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.
+
+Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers
+l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est
+emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société
+est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais
+la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes
+les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades
+ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en
+épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un
+bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache
+à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne
+professera plus véritablement que les arts méchaniques.
+
+Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la
+véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le
+fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de
+beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.
+
+Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers
+très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.
+
+Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres
+répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les
+Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de
+la Nation.
+
+Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec
+ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres
+élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire
+qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François.
+Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se
+façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme
+respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur,
+Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût
+pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est
+l’expérience seule qui peut former les hommes.
+
+Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en
+parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec
+ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne
+heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux
+instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ;
+car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce
+qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans
+tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de
+l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès,
+ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura
+encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure
+partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans
+l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés
+qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en
+France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une
+Institution : elle a également pour but que les Lettres soient
+cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences
+& les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue,
+& que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des
+Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes,
+des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est
+au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état,
+pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.
+
+Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat
+gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement
+présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des
+facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire
+ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la
+Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de
+Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en
+soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite
+agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire
+l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas
+à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.
+
+II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, &
+qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale &
+d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition
+Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou,
+pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y
+aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens
+meneront à la considération.
+
+Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la
+Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un
+Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit
+donner à une bonne Institution.
+
+Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les
+enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit
+les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes
+professions : & c’est encore une portion de la Législation qui
+mériteroit d’être approfondie.
+
+Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des
+Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems &
+obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une
+injustice évidente contre ceux qui servent en effet.
+
+Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par
+les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que
+par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas
+également besoin.
+
+Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour
+entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir.
+Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe
+virile.
+
+On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de
+l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on
+avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être
+verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce
+cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut
+toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.
+
+Un homme de beaucoup d’esprit* a dit que le plus grand service que les
+Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux
+Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui
+épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité
+par les voies les plus courtes & les plus sûres.
+
+* Considérations sur les Mœurs.
+
+
+Un jeune homme qui est sur les bonnes voies, en saura plus à
+vingt-cinq ans qu’un autre à trente-cinq, si celui-ci n’a pas été bien
+conduit.
+
+Les études sont trop longues & trop difficiles, parce qu’elles sont
+trop embarrassées d’inutilités ; cela est évident pour les Colleges :
+voilà pourquoi en étudiant beaucoup on sait si peu de chose. Quand on
+n’est pas dans le vrai chemin, plus on avance, moins on arrive au
+terme : un bon guide épargnerait bien des longueurs. Ce sont les
+inutilités & les faussetés qui sont longues & prolixes. Le vrai a
+encore le mérite d’être plus aisément entendu ; c’est le faux qui est
+inintelligible.
+
+Il paroît que par rapport aux vues d’éducation, il y a dans le Public
+de l’Europe même, une espece de fermentation qui doit naturellement
+faire de bons effets ; elle en produira certainement chez nous, si
+elle est soutenue & ménagée, si on ne se contente pas d’une
+spéculation inutile, & si on n’oublie pas avant six mois ce qu’il
+faudroit mettre en pratique dès-à-present.
+
+Il s’agit de savoir s’il est possible de tirer de nos Colleges plus
+d’utilité que l’on n’en tiroit. Je crois qu’il est facile de prouver
+l’affirmative par des raisons & par des exemples, & c’est l’objet que
+je me suis proposé dans cet Essai.
+
+Je n’entrerai pas dans les détails qui seraient infinis, & j’exhorte
+les Maîtres à lire tous les bons Livres sur l’Education* & sur le
+choix des études. J’établis les principes & la formule générale de
+l’éducation littéraire, les opérations principales de chaque âge : je
+marque les bons Livres élémentaires qui manquent à la société ; les
+conséquences & les détails viendront s’y joindre d’eux-mêmes.
+
+* Locke, l’Abbé Fleury, la Dissertation de l’Abbé Gédouin sur
+l’éducation ; Education des filles, par M. de Fénelon ; le Chapitre de
+Montagne sur l’institution des enfans, qui est admirable, & il est
+bien étonnant qu’étant connu de tout le monde, on n’en ait pas plus
+profité : c’est la malheureuse routine qui en a été cause ; l’Abbé de
+Saint-Pierre, où il y a des choses excellentes sur les vertus morales &
+politiques ; le Discours de M. Nicole sur l’éducation du Prince ;
+Crouzas, Bacon, Milton, œuvres mêlées ; Dumarsais, Erasme, le P.
+Lamy, tous généralement sans exception.
+
+
+Quel est le meilleur plan d’études pour l’éducation de la jeunesse &
+quelle méthode doit-on suivre pour remplir ce plan ?
+
+On voit qu’il ne s’agit point ici d’un traité entier d’éducation, qui
+demanderoit des vues plus approfondies, mais simplement du plan des
+études que l’on pourroit substituer à celles des Colleges.
+
+Je suppose dans tout ce Mémoire la distinction que l’Abbé Fleury a
+établi des connoissances nécessaires, utiles & agréables, de celles
+qui sont le plus généralement utiles, suivant la différence des
+personnes.
+
+Ces distinctions suffisent, pourvu que l’on ait soin de proportionner
+les études à la différence des âges, d’en bien désigner le but, de ne
+pas confondre les moyens avec la fin, les mots avec les choses, &
+l’instrument avec l’art même ; pourvu que l’on marque avec précision,
+en chaque genre, les bornes des connoissances au-delà desquelles
+l’esprit humain ne peut atteindre ; & c’est ce qui me paroît le plus
+essentiel dans un plan d’éducation.
+
+
+Principes d’un Plan d’études.
+
+Un plan est le dessein d’un édifice dans lequel il entre plusieurs
+parties, qui doivent si correspondre & former un ensemble. Un Plan
+d’études pour la jeunesse, c’est l’ordre, l’arrangement des
+instructions, suivant lequel les connoissances qui précedent, doivent
+servir à acquérir celles qui suivent, & concourir toutes au but & aux
+vues qu’on s’est proposées.
+
+Il semble que cette méthode ne devroit pas être un grand mystere. Les
+principes pour instruire les enfans doivent être ceux par lesquels la
+nature les instruit elle-même. La mature est le meilleur des maîtres.
+
+Il suffit donc d’observer comment les premières connoissances entrent
+dans l’esprit des enfans, & comment les hommes faits en acquièrent
+eux-mêmes.
+
+L’expérience, contre laquelle on philosopheroit en vain, apprend que
+nous n’apportons en naissant qu’une capacité vuide, qui se remplit
+successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il
+n’y a d’autres passages ouverts, que la sensation & la réflexion.
+
+Il paroît certain que l’homme ne commence à avoir des connoissances,
+que lorsqu’il commence à faire usage de ses sens ; sa premiere
+sensation est sa premiere connoissance.
+
+Les enfans, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont
+capables de réflexions, qu’au moyen des idées acquises : les idées
+abstraites supposent dans l’esprit, des connoissances avec lesquelles
+elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites, que parce
+qu’elles sont tirées des idées particulieres ; elles doivent par
+conséquent en être précédées dans l’ordre de l’enseignement, comme
+dans l’ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le
+tout est plus grand que la partie à une personne qui n’auroit pas
+auparavant une idée de la partie & du tout.
+
+Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode, est de commencer
+par ce qui est sensible, pour s’élever par degrés à ce qui est
+intellectuel ; par ce qui est simple, pour parvenir à ce qui est
+composé ; de s’assurer des faits avant de rechercher les causes.
+
+Le plus sûr moyen d’instruire les autres, c’est de les conduire par la
+route qu’on a dû suivre pour s’instruire soi-même : or chacun peut
+connoître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles à
+proportion qu’elles sont moins abstraites & qu’elles se rapprochent
+davantage des sens ; elles ont encore l’avantage d’être déterminées
+par elles-mêmes : les notions abstraites au contraire sont vagues,
+n’offrent rien de fixe à l’essprit, & l’objet du Philosophe doit être
+de déterminer ses idées, & de les fixer.
+
+C’est donc une regle invariable d’inculquer par des exemples sensibles
+& réitérés, les connoissances particulieres dont les maximes générales
+& les termes abstraits supposent les impressions.
+
+« Si l’on saisissoit les progrès des connoissances, dit un homme qui
+en a bien démêlé l’origine (l’Abbé de Condillac), elles se suivroient
+dans un tel ordre, que ce que l’une ajouteroit à celle qui l’auroit
+immédiatement précédée, seroit trop simple pour avoir besoin de
+preuves. De la sorte on arriveroit aux plus compliquées, & de
+celles-là on descendroit sans peine aux plus simples : à peine
+pourroit-on les oublier, ou du moins si cela arrivoit, la liaison qui
+seroit entre elles, donneroit la facilité de les retrouver.
+
+Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des
+vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne
+convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on
+les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en
+faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils
+viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route
+que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils
+trouvoient du danger à la suivre. »
+
+On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment
+est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des
+connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant
+les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a
+ plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à
+ qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est
+ l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous
+ leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans
+ ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus
+ d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de
+ Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.
+
+Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par
+des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est
+contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion
+bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire,
+de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.
+
+Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux :
+il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir
+les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les
+observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les
+assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer
+dans les commencemens.
+
+Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les
+montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop
+remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles,
+dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie.* « La variété
+plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient puis
+volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une
+seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ;
+& plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se
+confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner
+(s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui
+ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque
+habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours
+mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que pour « acquérir de la
+flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à
+plusieurs choses différentes entre elles. »
+
+* Segnius irritant animos demissa per aures Quam quæ sunt oculis
+subjecta fidelibus...
+
+
+Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a
+mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage
+et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui
+puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, &
+il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le
+monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les
+affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands
+principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui
+est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces
+principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre
+son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus
+universel.
+
+L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du
+reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.
+
+Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de
+semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les
+jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées
+formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un
+beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture
+des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de
+connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, &
+peut-être supérieur aux connoissances mêmes.
+
+Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur
+des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître.
+Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose
+que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la
+connoissance des choses existantes.
+
+Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est
+plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens
+n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.
+
+Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit
+& le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne
+fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que
+vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez
+leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à
+cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ;
+parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de
+conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie
+civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit :
+préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez
+& approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de
+sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les
+mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.
+
+L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque
+tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on
+y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que
+l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a
+que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez
+fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également
+qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les
+fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y
+a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.
+
+C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose.
+Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur
+des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses
+qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ;
+encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les
+sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de
+volumes.
+
+Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on
+fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi
+l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop
+grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire
+travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de
+plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est
+possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres
+élémentaires & classiques.
+
+
+De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans.
+
+Les enfans n’ont point d’expérience, parce qu’ils n’ont rien vu ; ils
+n’ont point d’attention, parce que la foiblesse de leurs organes ne
+résisteroit pas à une tension soutenue sur le même objet ; ils n’ont
+pas de jugement, parce qu’ils n’ont ni assez de matériaux dans
+l’esprit pour les comparer, ni assez d’exercice & de force pour saisir
+les détails sans lesquels toute comparaison manque de justesse. Ils
+ont des sens qui sont les portes des connoissances ; de la mémoire qui
+leur rappelle les choses absentes qu’ils ont vues ; ils ont de plus la
+faculté de réfléchir sur leurs sensations, sur le sentiment intérieur
+qui ne les abandonne jamais, non plus que les autres hommes, & sur les
+représentations des uns & des autres, c’est-à-dire, sur leurs idées.
+
+Il ne s’agit que d’employer ces facultés pour fixer leur attention,
+pour perfectionner leur jugement, & leur procurer l’expérience qui
+manque à cet âge.
+
+J’avoue qu’après l’effort inconcevable qu’ont fait les enfans pour
+apprendre à parler, ce qui me paroît le plus difficile dans toute
+l’éducation, c’est de leur apprendre à lire. J’ai peine à comprendre
+comment on y parvient, sur-tout par la méthode qu’on emploie pour les
+instruire. Si l’on fait attention aux différentes combinaisons, à la
+multiplicité des opérations que cette étude exige, à la quantité de
+sons inutiles ou impropres qu’on leur fait articuler : on conviendra
+que ce n’est pas une chose aisée, quoiqu’elle soit commune, & qu’il
+faut nécessairement ou que ce soit presque l’effet d’une routine
+méchanique, ou que leur esprit soit déjà capable d’une infinité de
+combinaisons, lorsqu’il s’applique à des objets sensibles.
+
+Ce qui porteroit à supposer cette capacité dans les enfans, c’est le
+peu d’effort avec lequel ils apprennent des jeux qui exigent des
+combinaisons assez fines. Mais d’un autre côté on peut demander si
+cette facilité ne viendroit pas plutôt de ce qu’ils ont les idées
+particulieres de la chose qu’ils font, & qu’ils font avec plaisir.
+
+Je remarque que tout ce que fait la nature, quelque compliqué qu’il
+soit, elle le fait aisément ; dès que l’art survient, la difficulté
+naît ; l’art est long & pénible. Apprendre à parler, apprendre une
+langue par l’usage, cela se fait naturellement & facilement :
+apprendre à lire, apprendre une langue par regles & par art, c’est
+l’occupation de plusieurs années.
+
+Ainsi ce seroit une matiere digne de la recherche des bons Citoyens &
+de l’attention des Gouvernemens que de fixer une fois la méthode la
+plus simple d’enseigner à lire & d’enseigner les langues. Ce seroit
+épargner beaucoup de peine aux enfans, d’embarras aux peres & aux
+maîtres ; ce serait ménager bien du temps pour l’acquisition des
+connoissances réelles. Je crois, d’après plusieurs expériences
+réitérées, que le Bureau Typographique est sans comparaison ce qu’il y
+a de mieux pour la lecture.
+
+Mais je suppose qu’un enfant sache déjà lire & écrire ; qu’il sache
+même dessiner, ce que je regarde comme nécessaire, je dis que les
+premiers objets dont on doit l’occuper depuis cinq ou six ans jusqu’à
+dix, sont l’Histoire, la Géographie, l’Histoire naturelle, des
+Récréations physiques & mathématiques ; connoissances qui sont à sa
+portée parce qu’elles tombent sous les sens, parce qu’elles sont les
+plus agréables, & par conséquent les plus propices à occuper
+l’enfance. S’il est vrai que ces objets soient la base & les matériaux
+de nos idées, le fondement de la vie civile, de toutes les sciences &
+de tous les arts sans exception, il est évident que c’est par-là qu’on
+doit commencer l’instruction.
+
+
+De l’Histoire.*
+
+* M. Rousseau exclut les histoires de l’instruction des enfans.
+
+
+Est-il nécessaire de dire ici que les Histoires sont à la portée des
+enfans, & de prouver dans le dix-huitième siecle une vérité connue il
+y a deux mille ans. Mais l’esprit de paradoxe sait tout réduire en
+problême : sous prétexte de procurer aux enfans une expérience qui
+leur soit propre, on prétend les priver du secours de l’expérience
+d’autrui, comme s’il étoit impossible d’allier l’une avec l’autre.
+
+On veut qu’ils n’aient pas d’autre école que le monde ; & on leur
+défend de voir le monde : on veut qu’ils n’apprennent leur chemin,
+qu’en s’égarant.
+
+Le mal qu’il y a dans ces instructions, n’est pas qu’elles soient
+toutes fausses ; c’est au contraire dans le mêlange du vrai, que
+réside l’inconvénient.
+
+Personne ne peut nier ce principe incontestable, & qui n’est pas
+nouveau, c’est que la premiere instruction doit commencer par les
+choses sensibles, par des faits, par ce que l’on voit, ce que l’on
+touche, ce que l’on pese, ce que l’on mesure, ce que l’on dépeint, ce
+que l’on décrit.
+
+Ce sont les faits de la nature, ceux de l’art & ceux des hommes : je
+parlerai dans un moment des premiers ; je n’envisage maintenant que
+les faits des hommes, ou ceux de l’Histoire. Le spectacle de ce qui
+s’est passé dans le monde, n’est autre, à la rigueur, que la
+représentation de ce qui se passe tous les jours dans la place
+publique ; les enfans peuvent voir l’un aussi bien que l’autre, si
+l’on sait diriger leur vue : & il n’est pas besoin d’une plus grande
+contention d’esprit. On sait qu’ils aiment avec passion les Contes &
+les Histoires ; pourquoi les sévrer entierement d’un plaisir auquel
+ils sont si sensibles ?
+
+On ne sait que mettre entre les mains des peres, des meres, des
+gouvernantes, pour les instruire à un certain âge, ou pour ne les pas
+gâter : on leur lit des Contes de Fées ; on leur en fait d’effrayans
+qui ont quelquefois des suites pour toute la vie : pourquoi ne pas
+chercher à les instruire en les amusant ? Si la plupart des Histoires
+sont au-dessus de leur capacité, est-ce une raison pour ne les pas
+mettre à leur portée ? Ce seroit la faute des Ecrivains. L’enfant qui
+entendra le Petit Poucet, la Barbe bleue, peut entendre l’Histoire de
+Romulus & de Clovis. Ils savent, aussi bien que les hommes avancés en
+âge, qu’on ne doit faire de mal à personne ; qu’on n’en doit pas faire
+au public qui est composé de plusieurs personnes ; que les méchans,
+c’est-à-dire, ceux qui font du mal, sont dignes de l’exécration
+publique. Ces maximes toutes simples suffisent pour entendre presque
+toutes les Histoires & pour en juger.
+
+Une autre raison décisive pour en occuper les enfans, est que si on
+les laisse jusqu’à un certain âge sans en entendre parler, ils ne
+pourront plus dans la suite en apprendre, ni en retenir aucune : la
+chose deviendroit physiquement impossible. Ils se trouveroient à
+l’égard de toute Histoire, dans le cas où nous sommes par rapport à
+celles de la Chine & du Japon, qu’on a tant de peine à imprimer dans
+la mémoire, parce que les noms des hommes, des villes, des fleuves
+n’ont jamais frappé nos oreilles. Ils se trouveroient dans le cas où
+sont la plupart des femmes qui se plaignent de leur mémoire, parce
+qu’ayant peu lu dans l’enfance, les traces que font des objets tous
+nouveaux, s’effacent presque dans l’instant. Qu’on essaie de faire
+retenir à un jeune homme de la campagne, la suite des Rois depuis
+François I, & l’on verra ce que l’on doit penser de la proposition que
+je combats.
+
+Il faut donc se résoudre à lire de l’Histoire aux enfans, ou à la
+leur laisser ignorer pendant toute la vie. Il y a même des contes &
+des récits d’aventures fabuleuses, je ne les exclurois pas, s’ils ne
+donnoient pas des idées d’êtres ou de vertus imaginaires. Les Romans
+nuisent en ce qu’ils ne décrivent que les foiblesses de l’humanité, ou
+en ce qu’ils peignent les hommes tels qu’ils ne sont pas. On verroit
+mal, si les yeux étoient faits comme des Microscopes. Ces narrations
+fausses augmentent, diminuent, ou affoiblissent la nature. Presque
+tous les tableaux de Roman ne sont point de grandeur naturelle.
+
+Mais laissons les paradoxes métaphysiques, & ne craignons point de
+leur préférer des maximes enseignées par tous les Philosophes de
+l’univers, adoptées par tous les hommes d’Etat, & consacrées par la
+pratique de toutes les Nations policées ; tâchons seulement de rendre
+les Histoires utiles aux enfans, & d’indiquer ce qu’elles doivent
+contenir.
+
+Je voudrois que l’on composât, pour leur usage, des Histoires de
+toutes Nations, de tout siecle, & sur-tout des siecles derniers ; que
+celles-ci fussent plus détaillées ; que même on les leur fît lire
+avant celles des siecles plus reculés ; qu’on écrivît des vies
+d’Hommes illustres dans tous les genres, dans toutes les conditions &
+dans toutes les professions ; de Héros, de Savans, de femmes &
+d’enfans célebres, &c. qu’on leur fît des peintures vives des grands
+événemens, des exemples mémorables de vice ou de vertu, de malheur ou
+de prospérité, &c.
+
+Il faudroit que l’instruction fût toute faite dans ces livres ; qu’on
+n’y laissât presque rien à ajouter au Maître, & qu’il n’eût, pour
+ainsi dire, qu’à lire & à interroger. Je desirerois qu’à la suite de
+chaque Histoire, on plaçât des questions pour voir ce que l’enfant
+auroit retenu, pour le redresser, s’il avoit mal entendu, ou s’il ne
+s’était pas attaché au plus essentiel.
+
+C’est la méthode du judicieux Abbé Fleury, dans son Catéchisme
+historique : il en prouve l’utilité dans une Préface très-philosophique,
+qu’on lit peu, parce qu’on ne lit gueres les Préfaces, & sur-tout celle
+d’un Catéchisme.
+
+Ces Livres & ces Histoires serviroient en même-tems à former le coeur
+& l’esprit des enfans, & on pourroit y faire entrer une morale*
+entiere à leur portée, non en établissant, par des principes
+abstraits, les regles du juste & de l’injuste ; mais en excitant ce
+sentiment qui est assez vif chez eux, & qui le seroit également chez
+tous les hommes, s’il n’étoit pas étouffé par le préjugé & par
+l’intérêt.
+
+* On peut faire ensorte, comme dit Nicole, qu’ils sachent toute la
+morale, sans savoir presque qu’il y a une morale, ni qu’on ait eu
+dessein de les en instruire ; ensorte que lorsqu’ils l’apprendront
+dans le cours de leurs études, ils s’étonnent de savoir par avance
+beaucoup plus qu’on n’y enseigne.
+
+
+On pourroit ainsi les accoutumer de bonne heure à juger les hommes &
+les actions : on leur inspireroit l’humanité, la générosité, la
+bienfaisance, soit par l’éloge des hommes généreux & bienséance, soit
+par la comparaison des grands exemples, de vertus ou de vices, de
+Ciceron & de Catilina, de Neron & de Titus, de Sully & du Maréchal
+d’Ancre. Des questions simples & des réponses courtes indiqueroient le
+chemin ; leur esprit s’ouvriroit insensiblement, & se formeroit sans
+effort à goûter ce qui est bien, & à détester ce qui est mal : ils
+apprendroient par leurs exemples même, & par les jugemens qu’on leur
+feroit porter sur leurs querelles particulieres, sur leurs actions,
+qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudroit pas qui nous fût
+fait ; que l’on n’est véritablement grand que pour le bien que l’on
+fait aux hommes ; & qu’il faut faire à autrui tout le bien que l’on
+peut faire.
+
+La morale des enfans, & même celle des hommes faits, se réduit presque
+à ces deux points.*
+
+* On trouvera sur les vertus morales & politiques, des choses
+excellentes dans l’Abbé Fleury, choix des études ; dans la Cyropédie
+de Xénophon, dans Plutarque, dans les ouvrages de l’Abbé de
+Saint-Pierre, dans Nicole, dans Locke, éducation des enfans, dans
+le Sethos de l’Abbé Terrasson, qui n’a pas trop réussi, quoiqu’il y
+ait des choses admirables pour la morale, parce qu’il n’y a que du
+jugement, de la physique & de l’érudition, & qu’il faut de
+l’imagination pour faire un Roman.
+
+
+Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la
+lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis
+Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée
+pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.
+
+On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus
+utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les
+mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques &
+particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes
+renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ;
+celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ;
+les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant
+Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de
+l’antiquité*, & c’est celui de tous les gens sensés.
+
+* In universum non incipere ab antiquissimis, sed ab his quæ nostris
+temporibus nostræque notitiæ propiùs cohærent, ac paulatim deinde in
+remotiora eniti, magis è re arbitror. Ep. Hug. Grotii ad Maurerium.
+
+
+Un homme, de goût pourroit extraire des Livres des Antiquités
+Egyptiennes, Grecques, Etrusques & Romaines, des Monumens de la
+Monarchie Françoise, du Livre des Cérémonies religieuses, des Livres
+de Médailles, de ceux qui traitent des mœurs des Nations en général &
+en particulier, du Dictionnaire de la Bible, tout ce qui mériteroit
+d’être retenu : on montreroit le plan des Villes célebres, des Ports,
+des plus beaux édifices ; quelques ouvrages des meilleurs Peintres, si
+cela étoit possible ; des estampes : enfin on recueilleroit parmi les
+monumens anciens & modernes, ce qu’il y a de plus curieux ; on pourroit
+y joindre une description très-simple.
+
+Ces Histoires & ces Recueils, pour être utiles, devroient être
+composés par des Philosophes. Ce n’est pas rabaisser la Philosophie,
+que de lui faire parler le langage des enfans ; c’est en faire l’usage
+le plus digne d’elle : & à quoi est-elle bonne, si ce n’est à former le
+jugement de tous les âges ?
+
+Plus il y auroit de volumes d’Histoires bien faites, plus la société &
+les familles seroient instruites, plus les études seroient préparées ;
+elles serviroient aux meres, aux enfans & à toutes les générations.
+Duché en fit pour Saint-Cyr, dans le siecle dernier ; l’Abbé de
+Choisy, pour Madame la Duchesse de Bourgogne : elles sont agréables ;
+mais ces Ecrivains, comme plusieurs du siecle passé, avoient peu de
+philosophie dans la tête.
+
+Je suppose donc quelques volumes de pareilles Histoires composées par
+des Philosophes.
+
+On les feroit lire aux enfans, pour apprendre à bien lire.
+
+Ils répondroient aux questions qui y seroient contenues, & par-là ils
+s’accoutumeroient à juger.
+
+On leur feroit raconter ces mêmes Histoires, pour leur apprendre à
+parler.
+
+Ce ne sont-là que les matériaux de l’Histoire : on réserveroit pour le
+second âge l’arrangement des faits par la Chronologie, la suite des
+Empires, les principes qui servent de fondement à la certitude
+historique, & les usages innombrables de l’Histoire.
+
+
+De la Géographie.
+
+La Géographie ne doit jamais être séparée de l’Histoire : c’est
+l’affaire des yeux & de la mémoire, & par conséquent une étude faite
+pour les enfans. Mais il faudroit une Géographie à leur portée, qui
+sans entrer dans un détail sec & ennuyeux (comme la Géographie de
+Lenglet), les fît voyager agréablement dans les différentes contrées,
+remarquant ce qu’il y a de principal & de curieux, les faits les plus
+frappans, la patrie des grands hommes, les batailles célebres, tout ce
+qu’il y a de plus remarquable, soit pour les mœurs & les coutumes,
+soit pour les productions naturelles, pour les arts ou pour le
+commerce.
+
+On se serviroit du Recueil des voyages & de tous les Livres qui ont
+été faits jusqu’ici : ce travail ne seroit ni long, ni pénible.
+
+Lorsque les enfans seroient plus avancés, on leur feroit faire un
+second & un troisieme voyage de Géographie historique, politique,
+physique & mathématique, comme on le dira dans la suite.
+
+
+De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques.
+
+Une autre étude spécialement propre aux enfans, est l’Histoire
+naturelle & les Récréations physiques & mathématiques.
+
+L’Histoire naturelle ne demande à cet âge que des yeux, de l’exercice
+& de la mémoire : c’est une des plus utiles connoissances qu’ils
+puissent acquérir, étant un des fondemens de l’Economie, de la
+Médecine, du Commerce & de la politique même ; elle est aussi une des
+plus agréables, & des plus faciles.
+
+Il ne s’agit point encore de raisonner ni de découvrir des rapports &
+des causes : il ne faut à cet âge que voir beaucoup & revoir souvent,
+comme l’a dit un grand Maître. Qu’ils voient sans dessein, même sans
+explication les productions diverses, les échantillons de tout ce qui
+compose la terre : on doit les familiariser avec tous ces objets, dont
+le commun des hommes jouit sans les connoître, & qui se trouvent si
+souvent dans l’usage de la vie.
+
+Le principal est de montrer d’abord les différens objets, de
+l’Histoire naturelle, tels qu’ils paroissent aux yeux ; la figure,
+avec une description précise & exacte, suffit. On pourroit rendre les
+descriptions moins seches & plus agréables, en y mêlant quelques faits,
+de la vie & des mœurs des animaux, de la culture & de l’usage des
+plantes, de la propriété & de l’emploi des minéraux : mais dans cette
+partie, on doit être sobre, éviter le trop grand détail, & sur-tout
+écarter le fabuleux, que les Naturalises y ont mêlé trop souvent.
+
+Pour les conduire d’abord dans cette immensité d’objets, il ne doit
+point être question de méthodes savantes, qui ne serviroient qu’à
+apporter de la confusion : il suffit de s’en tenir à cette premiere &
+grande division des trois regnes, l’animal, le végétal & le minéral.
+
+Pour les détailler, on suivra la maxime déjà posée plusieurs fois, de
+s’attacher aux objets qui ont plus de rapport avec nous, qui sont les
+plus nécessaires & les plus utiles.
+
+On donnera la préférence aux animaux domestiques sur les sauvages, aux
+animaux du pays sur les étrangers.
+
+Dans les plantes, on préférera celles qui servent pour les alimens &
+pour les remedes. Les enfans parviendroient insensiblement à
+distinguer les parties d’un animal, des oiseaux, des poissons, des
+insectes ; à savoir comment tous ces corps vivans croissent, se
+nourrissent & se conservent : mais il seroit essentiel que
+l’instruction n’allât point alors au-delà de ce dont ils pourroient
+juger par la vue & par le tact.
+
+Il en seroit de même pour les fossiles, les minéraux, les métaux, les
+pierres & les différentes substances que la terre renferme.
+
+On les montrera de suite, la figure d’un côté, & la description de
+l’autre : quand on pourra y joindre les objets mêmes, l’image sera plus
+nette & plus vive, l’impression plus durable. S’ils sont présentés
+avec ordre aux enfans, ils se placeront naturellement dans leur tête,
+suivant l’ordre même dans lequel ils en auront acquis la connoissance.
+On leur nommera en même tems les Hommes fameux, tant anciens que
+modernes, qui ont fait des découvertes dans les Sciences relatives à
+ces objets, & qui, par des travaux souvent immenses, les ont
+perfectionnées. Rendre un juste hommage aux talens, c’est faire
+honneur à l’humanité ; ce seroit inspirer aux enfans de la vénération
+pour les bienfaiteurs des Nations ; une louable curiosité s’empareroit
+de leurs esprits ; peut-être feroit-elle naître un jour l’émulation
+d’égaler & de surpasser ceux qui leur auroient d’abord servi de
+guides.
+
+Ce spectacle, quoiqu’ébauché, leur élevera l’ame, & fera croître leurs
+idées. Il viendra un tems où, après avoir vu & revu plusieurs fois les
+objets, ils commenceront à se les représenter en gros, & à s’en faire
+eux-mêmes des divisions : le goût de la Science naîtra, & il pourra
+être aidé alors par des méthodes & par des réflexions ; mais il faut
+toujours commencer par des faits & par des descriptions qui sont
+elles-mêmes des faits. Le Dessein serviroit à tous ces usages, parce
+que les enfans se font un plaisir de copier ce qu’ils voient.
+
+
+Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des
+Méchaniques.
+
+Sous le titre de Récréations physiques, je comprends les observations,
+les expériences, les faits de la nature les plus simples, les plus
+frappans, & les plus faciles à retenir.
+
+Je dois prévenir ici une objection facile à faire, & plus facile
+encore à tourner en plaisanterie. On dira peut-être que pour faciliter
+l’étude à des enfans, je veux qu’ils apprennent l’Histoire naturelle,
+la Physique, les Arts & l’Astronomie.
+
+Je réponds que l’objection ne pourroit être faite que par des
+personnes qui n’auroient aucune teinture de ces sciences ; elle seroit
+fondée, si je prétendois qu’on formât à cet âge des Physiciens, des
+Astronomes & des Méchaniciens ; mais ce n’est pas ce que je propose ;
+je prends pour exemple l’Histoire naturelle, & je dis pour apprendre
+cette science, il faut d’abord distinguer les objets, les appeller par
+leur nom, les reconnoître par la forme, la grandeur, le poids, les
+couleurs, &c.
+
+C’est-là une premiere opération nécessaire, mais qui ne suffit pas
+pour former un Naturaliste.
+
+Pour posséder cette science, il faut non-seulement connoître les
+qualités sensibles, mais tout ce qui a rapport à la naissance, à la
+production, à l’accroissement, au développement, aux usages de chaque
+objet en particulier, son histoire raisonnée, en un mot tout ce que
+des doctes Académiciens rassemblent dans leur savante Histoire
+naturelle.
+
+Il en est à peu près de même dans les Arts, dans la Physique, dans
+l’Astronomie, &c.
+
+Je conviens que des enfans ne sont point en état de comprendre les
+secondes opérations, ni les raisonnemens qu’elles exigent ; mais je
+soutiens que toute personne qui a des sens, est capable des premieres,
+puisqu’elles ne consistent qu’à distinguer les objets & leurs
+différentes parties, à les peser, à les mesurer, à remarquer leurs
+couleurs, à dessiner leurs contours : tout ce qui ne demande que des
+yeux, des mains & un très-simple calcul, n’est point au-dessus de la
+portée de l’âge le plus tendre.
+
+On ne prétend point démontrer à des enfans la divisibilité de la
+matiere à l’infini ; mais un enfant de sept ans peut appercevoir qu’un
+grain de carmin teint sensiblement dix pintes d’eau, & que par
+conséquent il peut être divisé en autant de particules, qu’il y a de
+petites gouttes de liqueur.
+
+Qu’un grain d’or mis en feuilles, peut couvrir une surface de 50
+pouces quarrés ; que chaque feuille d’un pouce quarré, peut se couper
+en deux cens petites bandes, & chaque petite bande en deux cens plus
+petites ; de sorte que chaque feuille ainsi divisée, contient des
+parties presque innombrables.
+
+Qu’une feuille d’or couvrant un cylindre d’argent, peut être applatie,
+alongée & mise en un fil de 444 lieues. On découvre dans les liqueurs,
+des animaux qu’on démontre géométriquement être 27 millions plus
+petits qu’un ciron ; ces animaux ont des veines, des muscles, &c. &,
+ce qui est plus petit encore, des liqueurs qui y circulent & qui en
+entretiennent le jeu. (Hist. de l’Acad. des Sciences, 1718, p. 9.)
+
+On ne demande pas que la Méchanique soit enseignée aux enfans ; mais
+on ne sauroit les accoutumer de trop bonne heure à voir les machines
+simples qui produisent & facilitent le mouvement, à remarquer les
+effets sensibles du levier, des roues, des poulies, de la vis, du coin
+& des balances.
+
+Les femmes considerent des ciseaux par leur matiere & comme un bijou ;
+les ouvrieres, comme un outil pour couper : y auroit-il de
+l’inconvénient que l’on fît considérer cet instrument aux enfans,
+comme étant composé de deux leviers réunis par un clou qui leur sert
+de point d’appui, & les deux branches tranchantes en dedans, comme
+deux coins propres à diviser, lorsqu’ils éprouvent l’action des
+leviers ?
+
+Qu’on leur fît remarquer que plus le point d’appui est éloigné de la
+puissance qui donne le mouvement, plus la force est grande, &c.
+
+Il y a un livre assez imparfait, intitulé, Description abrégée des
+principaux Arts & Métiers, & des instrumens qui leur sont propres, le
+tout détaillé par figures. L’académie fait imprimer la description des
+Arts : c’est un des plus beaux monumens que la génération présente
+puisse laisser à la postérité.
+
+Est-il au-dessus de la portée des enfans, de feuilleter ces Livres,
+d’en dessiner quelques figures ? Seroit-il impossible d’avoir dans un
+College une salle où l’on mît des modeles de machines en bois ou en
+fer ? S’il y avoit dans cette salle des armoires garnies, de quelques
+morceaux d’Histoire naturelle, ne demanderoient-ils pas avec
+empressement à les voir ! Ils se promeneroient, ils agiroient &
+acquerroient en même temps des connoissances.
+
+On ne prétend point apprendre l’Astronomie à des enfans ; mais
+seroit-il inutile de leur dire, par exemple, que le soleil est à
+environ 34 ou 35 millions de lieues de la terre ; qu’il faudrait
+vingt-cinq ans à un boulet de canon pour y parvenir ?
+
+Que le diametre du cercle que nous parcourons en un an autour du
+soleil est double, ou de 70 millions de lieues.
+
+Que l’éloignement des étoiles est incomparablement plus grand.
+
+Qu’en supposant égale au Soleil l’étoile Sirius, l’une des plus
+grandes, des plus éclatantes, & vraisemblablement la plus proche, il
+faudroit à un boulet de canon, pour y parvenir, 27 à 28 millions de
+fois 25 ans.
+
+Que l’on compte avec les yeux un peu plus de 1022 étoiles ; mais
+qu’avec le télescope on en découvre dix & vingt fois davantage, dont
+chacune est vraisemblablement aussi éloignée de l’autre, que le Sirius
+l’est de nous.
+
+Que la terre dans son mouvement journalier autour du Soleil, fait plus
+de six cens mille lieues en une heure, quatre cens seize en une minute ;
+qu’un boulet de canon ne pourroit faire que deux mille six cens
+lieues en vingt-quatre heures ; qu’ainsi la terre va cent cinquante
+fois plus vite qu’un boulet de canon.
+
+Encore une fois je demande s’il y auroit de l’inconvénient à frapper
+d’admiration & d’étonnement l’esprit des enfans par ces infiniment
+grands & ces infiniment petits.
+
+Quelle idée n’en résulteroit-il pas de l’Etre qui a produit toutes
+choses ? & faudroit-il leur demander, à quelque âge qu’ils fussent
+parvenus, Quis est qui creavit hæc ?
+
+Seroit-il nécessaire après ces connoissances inculquées de loin, de
+les préparer à comprendre la pesanteur de l’air, son ressort, tous les
+phénomènes que la Physique décrit, & tous ceux que la Chymie découvre ?
+Y auroit-il du danger à leur montrer que la viande où les mouches
+déposent leurs œufs, se charge de vers ; & que celles où elles n’en
+déposent pas, ne s’en charge point ?
+
+Ce fait, dont les yeux sont témoins, ne les conduiroit-il pas à penser
+que tout est organisé & a son germe ? N’en concluroient-ils pas
+naturellement qu’un champignon est l’ouvrage de la Sagesse de Dieu,
+ainsi que le monde ?
+
+Y a-t-ii dans les Livres d’Exercices spirituels des réflexions plus
+pieuses que celles qui résultent de ces observations & de ces
+expériences ?
+
+Il seroit à desirer que les enfans fussent de bonne heure
+familiarisés avec des globes, des Cartes, des Sphères, des
+Termometres, des Barometres ; qu’ils eussent des étuis de Mathématique ;
+qu’ils sussent faire usage de la regle, du compas, quand ce ne
+seroit que pour se procurer un divertissement ; qu’ils apprissent
+qu’il y a un art de rapprocher les objets les plus éloignés,
+d’appercevoir ceux qui leur semblent imperceptibles.
+
+Ils verroient avec le microscope ce qu’ils ne soupçonnoient pas sur la
+tête d’une mouche, & dans la barbe d’une plume. Ces instrumens
+seroient de nouveaux organes qu’on ajouteroit à leurs yeux, & qui leur
+feroient découvrir de nouveaux mondes : ils manieroient la machine
+pneumatique, & tous ces instrumens inventés par le génie, & employés
+par l’art pour dévoiler la nature : ils se réjouiroient avec des jeux
+d’Optique qui leur mettraient sous les yeux les monumens des quatre
+parties de l’Univers.
+
+Ils verroient les phénomènes de l’Electricité qui embarrassent les
+Philosophes, & qui étonnent tous les hommes.
+
+On leur feroit connoître le plus grand nombre d’objets qu’il seroit
+possible : enfin tout sera bon, pourvu que tout soit exact. Je ne
+propose de leur apprendre que des faits, des faits dont les yeux
+déposent à sept ans comme à trente : je demande si ce sont là des
+études pénibles, ou si ce sont des récréations, utiles & agréables.
+
+Je passe aux Mathématiques.
+
+
+Des Mathématiques.
+
+Le préjugé commun a attaché à ces Sciences l’idée d’une grande
+difficulté pour les enfans : & par qui cette difficulté est-elle
+exagérée ? Par des gens qui dès l’âge de six ans leur mettent en main
+la Grammaire, c’est-à-dire, la Métaphysique du langage ; un tissu
+d’idées abstraites, difficiles à saisir par elles-mêmes, & rendues
+inintelligibles par la façon dont elles sont présentées.
+
+La coutume qui régit la multitude, avoit renvoyé les Mathématiques à
+la fin des études, pour en prendre une légère teinture bientôt
+effacée. Les lumieres de ce siecle, l’exemple & l’autorité des gens
+capables ont ramené à l’avis des Anciens, de Pythagore, de Platon, qui
+vouloient que personne n’entrât aux Ecoles, sans être initié à la
+Géométrie : Socrate conseilloit d’apprendre les Mathématiques dès l’âge
+le plus tendre. Platon Rép. Dial 7. L’expérience & le raisonnement
+prouvent que les enfans sont capables de s’appliquer à ces Sciences.
+
+La Géométrie ne présente rien que de sensible & de palpable, rien dont
+les sens ne rendent témoignage. Les Géometres mesurent ce qu’ils
+voient, ce qu’ils touchent, ce qu’ils parcourent : les sens sont dans
+un perpétuel exercice ; & lorsque les sens ne suffisent pas, la
+mémoire vient au secours pour conserver le souvenir d’une premiere
+vérité, d’une seconde, d’une troisieme, &c. Nulle science n’est plus
+assortie à la curiosité des enfans, à leur caractere, à leur
+tempérament, qui les porte à être presque toujours en mouvement : rien
+ne flatte davantage l’amour-propre, que de croire inventer soi-même
+les figures que l’on construit, ou les problêmes que l’on résout.
+
+Je ne parle point de leur utilité par rapport aux besoins des hommes,
+à la perfection de tous les Arts, aux secours qu’en tirent les
+Sciences, & sur-tout la Physique ; le principal motif pour y appliquer
+les enfans, c’est le grand avantage qu’elles ont de perfectionner
+l’esprit.
+
+La premiere qualité de l’homme, la plus nécessaire, celle qui s’étend
+à toutes ses actions, à tous ses emplois, & qui étant jointe à la
+droiture du cœur, qu’elle doit mettre en œuvre & conduire par sa
+lumiere, fait toute sa perfection ; c’est la justesse de l’esprit.
+
+Pour acquérir cette qualité, il ne suffit pas de savoir les regles qui
+conduisent à la vérité ; il faut y joindre l’habitude de suivre ces
+regles, & elle ne s’acquiert que par la pratique continuelle des actes
+qui la produisent : or il est évident que par la méthode que l’on est
+forcé de suivre dans l’étude des Mathématiques, on pratique
+continuellement les actes qui forment cette habitude. Pour apprendre &
+raisonner, il suffit de bien raisonner sans discontinuation, c’est ce
+que l’on fait toujours & nécessairement dans les Mathématiques. Il est
+très-possible & très-ordinaire de raisonner mal en Théologie, en
+Politique ; cela est impossible en Arithmétique & en Géométrie si
+l’on n’a pas l’esprit juste, la regle a de la justesse & de
+l’intelligence pour celui qui la pratique.
+
+Les Mathématiques accoutument à l’esprit de combinaison & de calcul ;
+esprit si nécessaire dans l’usage de la vie ; elles donnent de
+l’aptitude à lier les idées, & c’est peut-être la plus essentielle de
+toutes les dispositions ; car on ne voit ordinairement dans tout le
+reste de la vie, que comme on a vu dans les commencemens.
+
+D’ailleurs qu’elle comparaison entre les idées claires des corps, de
+la ligne, des angles qui frappent les sens, & les idées abstraites du
+verbe, des déclinaisons & des conjugaisons, d’un accusatif, d’un
+ablatif, d’un subjonctif, d’un infinitif, du que retranché, &c. La
+Géométrie ne demande pas plus d’application que les jeux de Piquet &
+de Quadrille.
+
+C’est aux Mathématiciens à trouver une route qui n’est pas encore
+assez frayée. On pourrait peut-être commencer par des récréations
+mathématiques : mais celles d’Ozanam ne sont pas si claires que les
+Elémens même, & ne sont pas si instructives.
+
+M. Clairaut a donné des Elémens de Géométrie & d’Algebre dans l’ordre
+que les inventeurs eussent pu suivre. Il a réuni les deux avantages
+d’intéresser & d’éclairer les Commençans.
+
+Telles sont les opérations que je propose pour le premier âge :
+apprendre à lire, à écrire & à dessiner ; de la Danse, de la Musique
+qui doivent entrer dans l’éducation de toutes les personnes au-dessus
+du commun ; des Histoires & des vies d’Hommes illustres de tout Pays,
+de tous siecles & de toute profession ; la Géographie ; des
+Récréations Physiques & Mathématiques ; les Fables de la Fontaine,
+qui, quoi qu’on en dise, ne doivent pas être retirées des mains des
+enfans, mais qu’on doit leur faire toutes apprendre par cœur. Du
+reste, des promenades, des courses, de la gaieté, des exercices; & je
+ne propose même les études que comme des amusemens.
+
+
+Education des Enfans depuis dix ans.
+
+Vers l’âge de dix ans, il seroit tems de commencer le cours de
+Littérature Françoise & Latine, ou d’Humanités, & on continueroit en
+même tems les opérations du premier âge.
+
+Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron*
+conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.
+
+* Tamen ut ipse ad meam utilitatem semper cum Græcis Latina conjunxi ;
+neque id in Philosophia solum, sed etiam in dicendi exercitatione feci :
+idem tibi censeo faciendum ut par sis in utriusque generis oratione.
+1. lib. Offici.
+
+
+J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il
+seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux
+Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je
+conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, &
+l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux
+Langues.
+
+On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains,
+avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement :
+ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on
+renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.
+
+Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle :
+elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc
+déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours
+assez bien par l’usage.
+
+L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne
+l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on
+néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des
+modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur
+préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a
+pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en
+compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la
+suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir
+besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des
+Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan
+d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.
+
+Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles
+ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y
+attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu le
+peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux
+Belle-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à
+parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems
+nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre &
+sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par
+Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire,
+Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce
+terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire,
+non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une
+ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des
+mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien &
+l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions
+des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y
+avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en
+vers. »
+
+Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de
+Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais
+qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà
+ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y
+apprenoient en effet.
+
+La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un
+pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple,
+fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la
+Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en
+François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin
+ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne
+regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.
+
+Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années
+d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie.
+On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de
+Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique,
+ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la
+Philosophie.
+
+Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une
+Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art
+de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours,
+où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales
+différences qui s’y rencontrent.
+
+On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes
+d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ;
+il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des
+enfans.
+
+On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par
+principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les
+enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de
+la vie; ce qui doit être le but de toutes les études.
+
+Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop
+long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de
+Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere
+opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François
+qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de
+la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire
+Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.
+
+Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé
+de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la
+Grammaire Françoise; après quoi on les mettroit dans l’explication du
+Latin* car je suppose avec les personnes instruites**, que c’est par
+l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.
+
+* Par exemple, de Phedre, avec des chiffres qui marquent la
+construction ; ou des Livres où il y ait une version interlinéaire. Ce
+sont des méthodes très-utiles.
+
+Faire d’abord la construction & des traductions littérales, au lieu de
+thêmes, pour passer ensuite à des traductions plus correctes. Je
+conseillerois le Selectæ è profanis Auctoribus Historiæ. C’est un
+Livre agréable, instructif, utile aux enfans, & qu’il ne seroit pas
+inutile aux hommes faits de lire.
+
+Il ne paroit pas nécessaire d’avertir qu’on doit faire choix d’abord
+des Auteurs les plus faciles, & ne lire que ceux qui ont écrit,
+lorsque le Latin étoit dans sa plus grande pureté, c’est-à-dire un peu
+avant, ou un peu après le siecle d’Auguste, Phedre, Térence, Saluste,
+César, Ciceron, Virgile, Horace, Valere-Maxime. En tout genre, il ne
+faut présenter que les meilleurs modeles.
+
+Après une préparation de cinq ou six semaines, pour apprendre la
+Grammaire & à chercher dans les Dictionnaires, on peut se mettre dans
+la lecture de ces Auteurs & de ceux dont Chompré & Vaniere ont donné
+des extraits, avec le Novitius qui est sans comparaison le meilleur des
+Dictionnaires. On a le petit Danet Latin par racines, qui est un
+ouvrage très-bien fait.
+
+** Scaliger, Tanguy, le Fevre, M. Rollin, M. du Marsais, &c.
+
+
+Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit
+imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans
+apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour
+apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice &
+l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue
+vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement
+avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une
+Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue
+maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de
+la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une
+double contention d’esprit.
+
+Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on
+veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins,
+la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit
+un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux
+Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron :
+on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le
+François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant
+mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte
+original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, &
+l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le
+moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.
+
+Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état
+actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de
+Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont
+écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil
+seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit
+d’un plus grand usage.
+
+On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est
+moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de
+Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée,
+depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il
+seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme
+Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le
+Tasse & la Henriade, &c.
+
+L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du
+beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés
+particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.
+
+Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître
+parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile
+d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de
+Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur
+éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils
+s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on
+doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon
+qu’ils les traitoient dans la leur.
+
+Ici il manque aux enfans un Livre de Préceptes qui les conduisent, &
+dont ils fassent une continuelle application ; ou, pour mieux dire, ce
+livre est fait, si les Maîtres sçavoient l’appliquer & le mettre à la
+portée des enfans ; c’est le Cours des Belles-Lettres, de M. le
+Batteux, où les regles sont si bien éclaircies par des exemples.
+
+
+Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former.
+
+L’art de parler a été formé en observant ce qui persuadoit & ce qui
+nuisoit à la persuasion : de ces observations on a formé un corps de
+préceptes & de regles; mais les préceptes seuls ne donnent jamais le
+goût : tous ensemble ne valent pas, pour instruire, un ouvrage de
+génie ; & comme l’a remarqué un génie supérieur (M. de Voltaire) il y
+a plus à apprendre dans Demosthene, dans Ciceron, dans Bossuet, que
+dans toutes les Réthoriques : ce sont-là les Maîtres de l’art. Je
+citerai parmi ces grands modeles l’Auteur même de cette réflexion,
+quoiqu’il soit vivant. Quand il est question de Science & de
+Littérature, il faut que la jalousie contemporaine se taise, & l’on
+doit parler le langage de la postérité.
+
+Les préceptes de tous les arts sont aisés & simples, ils sont pris
+dans la nature & dans la raison ; l’important n’est pas de les
+connoître, quoique ce soit quelque chose, mais d’en faire
+l’application.
+
+Le goût est un discernement prompt, vif, & délicat des beautés qui
+doivent entrer dans un ouvrage ; il naît de la sagacité & de la
+justesse de l’esprit, & par conséquent c’est un don de la nature ;
+mais il se perfectionne par l’étude & par l’exercice : il apperçoit les
+beautés & les défaut ; il les compare, les balance & les apprécie par
+un examen si fin & si prompt qu’il paroît être plutôt l’effet du
+sentiment & d’une espece d’instinct, que de la discussion.
+
+Le goût peut être regardé comme un sens ; puisqu’il agit comme les
+autres sens. Nous avons par la vue le sentiment des objets, sans
+sçavoir comment ce sentiment est produit en nous.
+
+Il en est de même de ce que l’on appelle le goût : nous jugeons
+naturellement de ce qui est beau, & ce jugement naturel se forme dans
+notre esprit, de même que si nous sçavions la cause & l’origine du
+plaisir que nous sentons ; si nous avions présentes les regles
+invariables du beau, & que sur toutes ces connoissances, nous fissions
+en un instant une infinité de raisonnemens qui en seroient le
+résultat.
+
+On ne peut pas donner le sentiment de la vue à un aveugle, mais Locke
+prouve que les enfans apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger
+par la vue, de la distance des corps & de leur figure.
+
+Le goût ne differe pas des autres sens, l’organe ne se peut acquérir ;
+il doit être fort grossier dans ceux qui n’en ont pas souvent fait
+usage ; mais il peut être perfectionné par l’exercice.
+
+Le goût sans regle & sans raisonnement, seroit un mauvais guide, le
+raisonnement sans goût, seroit un guide encore plus trompeur.
+
+On demande si c’est par le sentiment, ou par la discussion, qu’on doit
+juger des ouvrages d’esprit ; question qui a causé de grandes
+disputes, & qui pourroit bien n’être qu’une dispute de mots. Le
+sentiment est nécessaire ; sans lui, on se fait des regles fausses. La
+discussion est nécessaire aussi, & il faut du sentiment pour la bien
+faire ; ainsi il paroît qu’une de ces voies rentre dans l’autre. Tout
+ce que peut faire le raisonnement, c’est de justifier le sentiment du
+goût, comme la Méchanique démontre les mouvemens d’un Danseur de corde :
+mais la Méchanique n’apprend point à danser ; il faut de l’usage, de
+l’exercice & de l’habitude.
+
+Le moyen de former le goût, est donc d’examiner les principes & les
+regles, de s’exercer à juger, à comparer ; de lire les bons Critiques,
+& sur-tout d’étudier les grands Maîtres.
+
+Veut-on donner à un jeune homme le goût de l’Epopée, qu’il lise
+Homere, Virgile, le Tasse, la Henriade ; qu’il fasse d’abord l’analyse
+de chaque chant, & ensuite l’analyse du tout ensemble ; il examinera
+le sujet du Poëme, l’invention, la distribution ; il verra comment
+chaque partie est traitée ; il fera une attention particuliere à la
+Poésie de style ; il se rendra le sujet, le plan, l’ordre & les
+détails familiers ; qu’il lise ensuite quelques réflexions sur le
+Poëme épique. Qu’il s’exerce de la même maniere dans tous les genres,
+& il acquerra infailliblement du goût, ou il doit être déclaré
+incapable d’en avoir.
+
+L’Auteur de la Henriade dit que l’on reconnoît l’esprit des jeunes
+gens au détail qu’ils font d’une Piece nouvelle qu’ils viennent
+d’entendre ; & il ajoute avoir remarqué que ceux qui s’en acquittoient
+le mieux, ont été ceux qui depuis ont acquis le plus de réputation
+dans leurs emplois ; tant il est vrai, dit-il, qu’au fond l’esprit
+d’affaires & le véritable esprit des lettres, est le même.
+
+On doit appliquer cette pratique utile, à tous les ouvrages d’esprit ;
+après un Sermon, un Plaidoyer, une Tragédie, une Comédie, faire
+exposer en termes clairs le sujet, le plan, l’ordre, les preuves du
+Discours, l’intrigue de la Piece ; remarquer ce qui a paru le mieux ou
+le moins bien prouvé ; saisir le mérite ou le vice général du style :
+c’est, ajoute le même Auteur, ce qui est fort rare chez les gens de
+lettres même.
+
+Un moyen pour connoître les beautés & les défauts des Auteurs, est de
+les comparer ensemble ; on a imprimé Despreaux avec les passages qu’il
+avoit imités des anciens. Dans le Théatre des Grecs, un du petit
+nombre des ouvrages de goût qui soient sortis des Colleges, on a
+rapproché quelques Tragédies modernes, des anciennes. On devroit
+imprimer les Auteurs avec ces sortes d’imitations ; ce seroient les
+meilleurs commentaires ; les autres ne sont souvent que des scholies
+de Grammairiens ou de Savans sans goût.
+
+Quand les bons Auteurs modernes ont traité les mêmes sujets en prose
+ou en vers, il seroit très-utile d’en faire la comparaison ; ces
+parallèles formeroient le goût des jeunes-gens ; sur-tout si on les
+accompagnoit de réflexions sur chaque genre de littérature.
+
+On leur feroit lire avec attention toutes les bonnes critiques qui ont
+été faites des bons ouvrages ; celle du Cid, par l’Académie ; celle du
+Livre de Bouhours, par Barbier Daucour ; l’Examen de l’Epître
+dédicatoire du premier Dictionnaire de l’Académie, qui est à la page
+122 des Remarques de l’Abbé Dolivet sur Racine ; ces Remarques && les
+Réponses qui y ont été faites ; celle du fils de Racine sur les
+Tragédies de son illustre pere ; de pareilles Remarques sur Corneille ;
+les Examens que le grand Corneille a faits de ses Pièces même ;
+celui que promet M. de Voltaire ; le Livre imprimé en 1750, intitulé,
+Connoissances des beautés & des défauts de la Poésie & de l’éloquence
+dans la Langue Françoise ; l’Examen des trois Epîtres de Rousseau ;
+quelques Observations de l’Abbé Desfontaines ; toutes les Préfaces &
+les Dissertations de M. de Voltaire ; les Conseils à un Journaliste,
+qui valent seuls un Traité complet.
+
+De jeunes-gens qui auroient lu ces ouvrages avec réflexion,
+remarqueroient d’un coup d’œil toutes les fautes de langage dans les
+Auteurs qu’ils liroient, & ils n’en feroient pas. Savoir sa Langue, ce
+n’est pas un petit mérite ; & on ne peut négliger la diction, sans
+avoir en même tems de l’indifférence pour les pensées même.
+
+On les sera ressouvenir que pour apprendre la Langue, trois choses
+sont nécessaires ; le commerce des gens instruits, la lecture des bons
+Auteurs, & celle des Livres qui ont traité de la Grammaire.
+
+Ils liront les Tropes de M. du Marsais, ouvrage très-philosophique de
+Grammaire & de Rhétorique ; la Préface de la Traduction de l’Orateur de
+Ciceron, par l’Abbé Collin, qui suffit pour les préceptes ; le Traité
+des Etudes de Rollin, & ils en suivroient les pratiques ; les Livres
+de M. de Fénelon sur l’Eloquence ; le Cours de Belles-Lettres de
+l’Abbé le Batteux ; les Réflexions de l’Abbé Dubos ; les Réflexions &
+Remarques de Gillet ; la Prosodie de M. l’Abbé Dolivet, &c.
+
+J’ajoute une réflexion sur le goût des Lettres, indépendamment des
+Langues. Cette fleur de littérature est utile à toute personne qui
+veut cultiver son esprit ; elle ne s’acquiert que dans la jeunesse, &
+elle manque à tous ceux qui n’ont pas été bien élevés, qui ont mal lu,
+ou qui n’ont pas lu avec attention les bons modeles.
+
+C’est peut-être l’Atticisme des Grecs, l’Urbanité Romaine & le goût
+François ; Quintilien l’appelle une teinture d’érudition puisée dans
+le commerce des personnes instruites : Sumptam ex conversatione
+Doctorum tacitam eruditionem.
+
+On reconnoît aisément si un homme a l’esprit cultivé, à sa façon de
+s’exprimer, de juger, de parler, d’écrire : souvent une allusion, la
+citation d’un vers connu, annonce la culture de l’esprit, & on
+distingue facilement l’homme qui a vécu dans la compagnie des bons
+Auteurs, comme dans le monde, celui qui a vécu dans la bonne
+compagnie.
+
+Après ces observations, est-il tolérable d’entendre demander par des
+ignorans, ou par des imbéciles, ce que feroient des enfans, si on ne
+les occupoit pas, soir & matin, de thêmes, de particules, de
+prosodies, des vers grecs & latins, d’amplifications, de figures de
+rhétorique.
+
+
+Opérations & exercices du second âge.
+
+Les opérations de cet âge, relatives à la littérature françoise &
+latine, seroient, outre celles que j’ai marquées, quelques
+compositions que je vais indiquer.
+
+Mais j’observerai auparavant une chose essentielle & des plus
+importantes dans toute l’éducation ; c’est de ne jamais faire faire à
+de jeunes-gens aucune composition, que sur des sujets dont ils aient
+auparavant une connoissance suffisante ; ce seroit les faire
+travailler dans le vuide, les accoutumer à parler sans idées, à
+s’exprimer par des lieux communs, à employer beaucoup de paroles pour
+dire peu de chose ; ce qui leur gâte l’esprit & leur corrompt le goût
+pour toute la vie.
+
+Ainsi je voudrois proscrire entiérement ces amplifications puériles,
+ces amas de figures de commande, ces paraphrases où l’on dit en dix
+vers, ce qu’Horace ou Boileau ont dit en quatre.
+
+Quelles peuvent être les idées d’un jeune-homme à qui on donne pour
+sujet d’amplification, la harangue de César à ses Soldats dans les
+champs de Pharsale : il ne connoît ni César, ni Pompée, ni les Romains,
+ni les intérêts, ni la force, ni la foiblesse des deux partis. Le
+Régent qui ose se mettre à la place de César, ou lui prêter des
+sentimens, ne le connoît pas mieux. Il ne peut sortir d’un fonds si
+mal préparé, que des fruits mauvais & sans goût.
+
+Il est important que les jeunes-gens soient pleinement convaincus
+qu’avant d’écrire on doit apprendre à penser ; qu’on peche plus
+souvent en disant trop, que trop peu ; que le seul moyen de bien parler
+d’un sujet, c’est de le bien concevoir, que quand on a dit ce qu’on
+doit dire sur une matiere, tout ce qu’on ajoute est ennuyeux, rebutant
+& nuisible. Il est bon qu’ils sachent par expérience, que les phrases
+& les lieux communs sont insupportables à lire & à entendre ;
+scribendi recte sapere est principium & fons.
+
+Ils feront des extraits, des analyses ; ils écriront l’éloge d’un
+grand homme, des lettres, non des épîtres en l’air sur des faits soit
+sur des matieres qu’ils ignorent, mais sur ce qui leur est arrivé
+effectivement, sur leurs occupations, leurs divertissemens, leurs
+peines ; ils feront le récit d’une cérémonie, d’une fête à laquelle
+ils auront assisté ; ouvrage plus difficile peut être qu’on ne pense :
+pour en sentir la difficulté, il suffit de l’avoir tenté.
+
+On les exerceroit à faire des définitions ; exercice infiniment utile,
+& capable seul de former l’esprit, d’apprendre à parler & à écrire
+avec exactitude & avec précision.
+
+Demandez à la plupart des hommes ce qu’ils entendent par un mot, ils
+vous répondront difficilement, ou ils le feront d’une maniere si
+vague, que vous appercevrez qu’ils n’en ont point de notion déterminée :
+leur langage est comme leurs idées ; ils n’emploient des termes
+vuides de sens, des lieux communs, des circonlocutions, que parce
+qu’ils ne connoissent pas la propriété des termes.
+
+Des Philosophes (l’Abbé de Condillac) ont approfondi l’analogie qui se
+trouve entre l’esprit des hommes & leur langage, & par des discussions
+très-fines, ils ont prétendus prouver que les progrès des talens
+suivoient les progrès du langage.
+
+Les définitions du Dictionnaire de l’Académie sont exactes, & c’est un
+des principaux mérites de cet Ouvrage, si estimable d’ailleurs.
+
+Sous le nom de définition je comprends la description des choses ; on
+ne peut les définir qu’en les décrivant ; & dans les commencemens il
+suffit de décrire de façon à distinguer l’objet dont il est question,
+de tout autre objet.
+
+J’aimerois mieux qu’un jeune homme sût faire une description nette
+d’une fleur, d’une plante, de la façon d’un vase de terre qu’il auroit
+vu tourner ; qu’il sût décrire une machine, une charrue, un moulin,
+une horloge, &c. que de savoir faire toutes les amplifications de
+college & autres pareilles inepties ; cela seroit plus utile dans tout
+le reste de la vie.
+
+Un autre exercice à joindre à celui des définitions, ce seroit de
+comparer les mots qui paroissent synonymes, de marquer leurs
+différences, comme a fait l’Abbé Girard dans son Livre des Synonymes
+François, & comme Laurent Valla avoit fait avant lui sur les Synonymes
+latins dans son Livre intitulé Elegantium latini sermonis. Il seroit
+bon aussi de marquer les véritables opposés, quand cela se peut.
+Toutes ces opérations faites avec soin seroient d’une utilité
+inexprimable pour rendre l’esprit juste.
+
+La justesse est préférable à tout, mais il s’agit quelquefois
+d’échauffer des imaginations froides, & de faire enfanter des esprits
+stériles. Un moyen presque infaillible seroit, par exemple, de
+décomposer un acte de Racine, & de le réduire, pour ainsi dire, en
+thême, comme l’Auteur l’avoit pu concevoir avant de se livrer à sa
+verve ; d’en tracer une esquisse, comme celle que l’on a conservée
+d’après Racine même, d’une tragédie d’Iphigénie en Tauride qu’il n’a
+jamais achevée ; faire remarquer comment ce beau génie a su animer ce
+squelette décharné, lui donner des chairs vives & des couleurs
+naturelles.
+
+
+Continuation des Etudes du premier & du second âge. De l’Histoire
+naturelle, des Récréations physiques & mathématiques, des
+Méchaniques, &c.
+
+Je passe peut-être trop rapidement sur ce qui regarde la Littérature
+françoise & latine. Mais les personnes instruites suppléeront ce que
+je ne dis pas. Je reviens aux opérations du premier âge, que j’ai
+indiquées & qu’on doit continuer jusqu’à la fin de l’éducation.
+Apprendre à lire, à écrire, à manier le crayon, est l’exercice du
+premier âge : apprendre à bien lire, à bien prononcer, à bien écrire &
+à bien dessiner est celui du second. Je joins toujours la Musique,
+l’Histoire, la Géographie, les Mathématiques, l’Histoire naturelle &
+la Littérature.
+
+C’est alors qu’on doit commencer à étudier la nature sur la nature
+même, les arts & les manufactures dans les atteliers ; qu’il faut
+joindre aux faits historiques appris dans l’enfance, l’Histoire
+générale des Nations ; & ce qui n’est pas moins utile, celle des
+sciences, & sur-tout des arts qui ont le plus de rapport à nos
+besoins.
+
+Pour initier les jeunes gens dans la connoissance de ces arts
+précieux, il suffiroit de leur montrer les machines les plus simples,
+qu’ils se feraient un plaisir de démonter & remonter. Je suis persuadé
+qu’en allant par degrés, on parviendrait à faire assembler à un enfant
+de douze ans tous les mouvemens d’une horloge ou les ressorts de toute
+autre machine, & par conséquent de lui en faire comprendre le
+méchanisme. La plupart ne demandent que des yeux & du dessein, avec
+quelque connoissance de Géométrie. Plusieurs articles des arts
+imprimés dans l’Encyclopédie sont des chef-d’œuvres : ce qui concerne
+la Physique & les arts dans le Spectacle de la Nature, est excellent,
+mais le dialogue est de mauvais goût. Il seroit à souhaiter que
+d’habiles Académiciens voulussent bien se charger de faire les livres
+élémentaires qui seroient nécessaires, & je réponds que des enfans de
+douze à quatorze ans, préparés par des récréations mathématiques &
+physiques, les entendront plus aisément que les rudimens qu’on leur
+enseigne ; car ce sont des vérités sensibles.
+
+Croit-on qu’il fût fort difficile de leur apprendre les principes &
+les pratiques de l’arpentage, de la mesure des terreins, & que ce ne
+fût pas pour eux un grand plaisir de mesurer un jardin, un champ, une
+plaine, de voir & dessiner des fortifications, d’en construire
+eux-mêmes avec du carton ?
+
+Enfin puisque, de l’aveu de tous les hommes, ces connoissances sont
+le fondement de la vie humaine, pourquoi ne les pas enseigner
+préférablement à celles que tout le monde s’accorde à regarder comme
+inutiles, difficiles & ennuyeuses ?
+
+
+De la Géographie et de l’Histoire.
+
+Je passe à ce qui regarde la Géographie & l’Histoire. Il faudroit un
+second tome de Géographie qui réunit l’ancienne & la moderne, l’ancien
+& le nouveau monde, les divisions exactes des Empires, suivant les
+derniers Traités, la description des Pays, non par un détail ennuyeux
+de Villes, de Bourgades, de Bailliages ou d’intendances, mais par la
+situation, la qualité, la fertilité, les productions du terrein, la
+population, les mœurs des peuples, le Gouvernement, la Religion, les
+loix, la force, la puissance par mer & par terre, les richesses, le
+commerce, &c. On pourroit y faire entrer, des réflexions sur la
+politique, sur l’intérêt des Princes ; en un mot, des choses faciles à
+apprendre, & utiles à retenir, & non des détails dont on n’a presque
+jamais besoin, & qu’on trouve alors dans les Cartes & dans les
+Dictionnaires.
+
+A la place de ces détails, qu’un jeune homme soit élevé à savoir
+comment vit cette multitude d’hommes qui composent la société ;
+comment & de quoi ils subsistent ; quel pain mange & sur quel lit est
+couché un laboureur, un journalier, un artisan ; le détail des
+professions & de quoi elles s’occupent. Il verra dans la suite comment
+on leur ôte ce pain qu’ils gagnent avec tant de peine ; & comment une
+portion des hommes vit aux dépens de l’autre.
+
+
+De l’Histoire.
+
+A l’égard de l’Histoire, la matiere ayant été préparée dès le premier
+âge par le récit de la vie des grands Hommes qui ont fait quelque
+figure dans le monde, des Savans illustres, & des Artistes célebres ;
+par les tableaux des grands événemens & des grandes révolutions,
+on donneroit aux jeunes gens des histoires où la morale fût plus
+éclaircie, les réflexions plus approfondies, les maximes du droit des
+gens, les principes du juste & de l’injuste, ceux d’une bonne
+administration, plus fortement établis ; en s’arrêtant davantage,
+comme on l’a dit, sur l’Histoire moderne. Croiroit-on qu’un recueil
+des vies des Hommes illustres de France, ne fût pas un monument
+très-cher à la Nation, & très-utile pour y conserver l’honneur & les
+sentimens, ou pour les y faire croître. Qu’il naisse un Plutarque
+François, & des cendres des Héros donc il célébrera la gloire, il
+naîtra des hommes qui feront honneur à leur maison, à leur siecle, à
+l’humanité.
+
+Vers dix ou douze ans, dit l’Abbé Fleury, il seroit tems d’arranger
+ces Histoires, sans embarrasser les enfans d’une chronologie exacte
+qu’il est impossible de fixer, ni les forcer & retenir des dates qui
+fatiguent trop la mémoire : je me contenterois de leur expliquer la
+belle Mappe-monde historique*, qui divise les temps avant & après
+Jesus-Christ, en remontant & en descendant, sans entrer dans de plus
+grands détails de chronologie, qui sont inutiles.
+
+* Elle est imprimée en 1740, & approuvée par l’Académie des
+Inscriptions.
+
+
+Je leur répéterois quelques observations générales qui rendent l’étude
+de l’Histoire plus courte & plus utile. Je leur dirais, comme l’Abbé
+Fleury, que « nous n’avons pas les Histoiriens de tous les temps, non
+plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de Nations
+ignorantes ; & de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous
+connoissions les Livres.
+
+Toutes les Histoires des anciens Orientaux, des Egyptiens, des
+Syriens, des Chaldéens & des Perses ont péri, & la plus ancienne qui
+nous reste, hors celle du Peuple de Dieu, est l’Histoire d’Hérodote,
+qui a écrit environ 400 ans avant Jesus-Christ. Nous n’avons jusqu’à
+ce temps que les Livres des Grecs & des Romains, qui ne contiennent
+guere d’Histoires dignes de foi, plus anciennes que la fondation de
+Rome. Après Jesus-Christ, pendant près de 500 ans, on n’a qu’une seule
+Histoire à suivre, qui est la Romaine ; mais depuis la ruine de
+l’Empire d’Occident, l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre font
+chacune leur Histoire particuliere, à quoi il faut ajouter celle
+d’Allemagne, de Hongrie, de Suede, de Dannemarck, à mesure qu’elles
+commencent.
+
+Voilà toute la suite de l’Histoire qui nous soit connue, si ce n’est
+qu’on y veuille ajouter l’Histoire Bizantine, que nous connoissons
+depuis deux siecles. Pour celle des Musulmans, qui comprend tout ce
+qui s’est passé depuis mille ans dans l’Egypte, dans la Syrie, la
+Perse, l’Afrique & les autres Pays où la Religion de Mahomet s’est
+étendue, nous l’avons ignorée jusqu’à présent. Nous savons encore que
+les Chinois ont une très-longue suite d’Histoires, dont on a donné un
+échantillon en Latin. Les Indiens ont une tradition très-ancienne,
+écrite en une Langue particuliere. On sait quelque chose du Mexique &
+des Incas, mais qui ne remonte pas loin, & on a depuis deux cens ans
+une infinité de relations & de voyages.
+
+C’est tout ce qu’on connoît d’Histoires. On voit combien c’est peu en
+comparaison de toute l’étendue de la terre & de toute la suite des
+siecles ; & c’est particuliérement en cette étude qu’on doit choisir &
+se borner. »
+
+L’étude de l’Histoire est celle qui a le plus besoin de guide. Ce qui
+manque d’ordinaire à ceux qui l’écrivent & à ceux qui la lisent, c’est
+l’esprit philosophique.
+
+On lit pour se désennuyer, sans but & sans principes ; on entasse dans
+sa mémoire des faits sans discernement & sans examen ; & après avoir
+lu beaucoup d’Histoires, on ne connoît ni les hommes, ni les mœurs, ni
+les loix, ni les Arts & les Sciences, ni le monde présent, ni le monde
+passé, ni les rapports de l’un avec l’autre.
+
+L’important seroit de donner aux jeunes gens des principes & des
+regles pour lire l’Histoire avec fruit, premiérement pour savoir
+l’usage qu’ils en doivent faire, le but qu’ils doivent se proposer.
+Secondement, pour distinguer les faits prouvés de ceux qui ne le sont
+pas, & afin qu’ils ne deviennent pas les dupes de l’ignorance, de la
+prévention & de la superstition. Troisiémement, pour qu’ils pussent
+discerner les Historiens auxquels ils doivent donner quelque
+confiance, & les temps qu’il est possible d’éclaircir.
+
+
+De l’usage de l’Histoire.
+
+1°. A l’égard de l’usage de l’Histoire, on a un petit Livre de l’Abbé
+de S. Réal qui est bon ; mais ce qui vaut mieux, sans comparaison,
+c’est ce qu’a dit M. de Voltaire dans son septieme tome, édition de
+1757, des mélanges de Philosophie, de Littérature & d’Histoire,
+chapitre 60 61, ce qu’il a inséré dans quelques Préfaces. Quand il
+établit des vérités, personne ne les établit mieux & ne les présente
+si bien ; il n’est pas possible de redire ce qu’il a dit, sans
+l’affoiblir. Ainsi je me contente, sur cette partie, d’y renvoyer les
+Maîtres. Qu’ils lisent aussi la judicieuse Préface de Polybe dans son
+Histoire, le commencement des Réflexions & Anecdotes de la Reine
+Christine, de l’Eloge historique de l’Abbé Terrasson, par M.
+d’Alembert, ils seront plus instruits que par des volumes de Méthodes
+de Thomassin, de Possevin, de Rapin, de Menestrier, qui tous
+ensemble, ne valent pas un livre d’Histoire bien fait, celle de
+l’Empereur Julien, par exemple.
+
+
+Des principes sur la certitude historique, ou de la critique.
+
+2°. Il est nécessaire d’avoir des principes sur la certitude
+historique, & de savoir sur quoi elle est fondée.
+
+On est certain des faits que l’on voit & que l’on entend. On sait par
+relation ceux que les autres voient & qu’ils entendent. Le témoignage
+est une des voies les plus étendues de la connoissance humaine, mais
+pour produire la conviction, il doit nous mettre à la place de ceux
+qui ont vu & qui ont entendu eux-mêmes.
+
+C’est le point de vue où les Historiens doivent se placer pour y
+placer leurs lecteurs ; & les faits qui sont appuyés sur ce fondement,
+sont d’une certitude à exclure le plus léger doute.
+
+C’est-là le principe le plus général de la certitude historique, &
+d’où dérivent tous les autres principes.
+
+Ainsi quand on veut examiner un fait, il faut savoir d’abord de quelle
+nature il est : est-il conforme à la commune expérience & au cours
+ordinaire des choses, ou y est-il contraire ? Cet examen demande des
+réflexions particulieres : par qui est-il attesté ? par un ou par
+plusieurs Historiens ? Ces Historiens sont-ils témoins, sont-ils
+contemporains ou voisins du temps où le fait s’est passé ? Peut-on
+dire qu’ils le tiennent immédiatement de la premiere main ? Citent-ils
+leurs garants ? Ont-ils les uns & les autres les qualités nécessaires
+pour témoigner ? On doit discuter leur témoignage & leurs rapports,
+comme on discute les témoins en Justice ; s’il y a d’autres
+Historiens, voir s’ils sont contraires, lire à charge & à décharge,
+examiner le but des Ecrivains, pourquoi, à quelle occasion ils ont
+écrit, mettre leur témoignage à la balance, savoir s’il a passé
+jusqu’à nous dans son intégrité, ou s’il n’a point été corrompu ; on
+peut prononcer ensuite, soit en affirmant, s’il y a des preuves, soit
+en niant ou en doutant, si les preuves ne sont pas suffisantes ; car
+entre douter & croire, il y a des nuances différentes qui n’ont pas
+même de nom particulier.
+
+
+Des temps où l’on peut remonter dans l’Histoire.
+
+3°. Quant aux temps auxquels on peut remonter, & aux Histoires
+auxquelles on doit ajouter foi, la regle la plus sûre est de tenir
+pour suspect tout ce qui précede les tems où chaque Nation a reçu
+l’usage des Lettres. Un autre principe également certain, est que
+quand il y a des interruptions & de grands vuides dans une Histoire,
+tout ce qui les précede est faux ou suspect.
+
+Aussi rien n’est-il plus incertain que toute l’Histoire ancienne, dont
+les Auteurs rapportent les faits arrivés long-tems avant eux. Dans les
+siecles postérieurs, & même dans ceux qui sont les plus proches du
+nôtre, on trouve la même incertitude, lorsque les Mémoires des
+contemporains manquent, ou qu’ils sont défectueux ; ce qui exclut de
+la certitude presque toute l’Histoire ancienne d’Egypte ou d’Orient,
+dont à peine il s’est conservé quelques vestiges ; tout ce qui précede
+les Olympiades chez les Grecs, & à peu près la seconde guerre Punique
+chez les Romains ; en un mot, les origines de toutes les Nations,
+excepté celle du Peuple Juif dont on ne perd point la trace.
+
+On peut mettre dans le même rang la plus grande partie de l’Histoire
+du moyen âge, non qu’elle soit dépourvue d’Auteurs contemporains, mais
+leurs Mémoires sont si défectueux, & les lacunes si grandes, qu’il
+n’est pas possible de les remplir. Rien n’est plus juste ni plus
+ingénieux que ce que dit sur l’Histoire ancienne M. de Fontenelle,
+dans l’éloge de M. Bianchini.
+
+« Si d’un grand Palais ruiné on trouvoit les débris confusément
+dispersés dans l’étendue d’un vaste terrein, & qu’on fût sûr qu’il
+n’en manquât aucun, ce seroit un prodigieux travail de les rassembler
+tous, ou du moins sans les rassembler, de se faire, en les
+considérant, une idée juste de toute la structure de ce Palais ; mais
+s’il manquoit des débris, le travail d’imaginer cette structure, seroit
+plus grand & d’autant plus grand, qu’il manqueroit plus de débris & il
+seroit fort possible que l’on fît de cet édifice différents plans qui
+n’auroient presque rien de commun entr’eux. Tel est l’état où se
+trouve parmi nous l’Histoire des tems les plus anciens. Une infinité
+d’Auteurs ont péri ; ceux qui nous restent ne sont que rarement
+entiers. De petits fragmens & en grand nombre, qui peuvent être
+utiles, sont épars çà & là dans des lieux fort écartés de routes
+ordinaires, où l’on ne s’avise pas de les aller déterrer ; mais ce
+qu’il y a de pis, & ce qui n’arriveroit pas à des débris matériels,
+ceux de l’Histoire ancienne se contredisent souvent, & il faut ou
+trouver le secret de les concilier, ou se résoudre à faire un choix
+qu’on peut toujours soupçonner d’être un peu arbitraire. Tout ce que
+des Savants du premier ordre & les plus originaux ont donné sur cette
+matiere, ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d’antiquité ;
+& il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles, soit que tous les
+matériaux n’aient pas été employés, soit qu’on en puisse faire un
+assemblage plus heureux, ou seulement un autre assemblage. »
+
+
+De la Critique.
+
+Les principes & les regles qui doivent servir de guides dans la
+lecture de l’Histoire, forment ce qu’on appelle la Critique, &
+j’entends par-là, non cet art qui s’arrête à restituer des passages, à
+vérifier les variantes d’un texte ; mais celui qui apprend à juger des
+faits, à en examiner les preuves, à distinguer les faits véritables de
+ceux qui sont supposés ou incertains, les faits certains de ceux qui
+ne sont que probables ; enfin, cet art qui sait peser les différens
+degrés de certitude, & fixer, s’il est permis de parler ainsi, les
+différentes nuances du vrai & du vraisemblable ; art de la plus grande
+utilité & d’une vaste étendue ; c’est proprement une Logique de faits
+aussi nécessaire pour diriger le jugement dans la croyance des
+événemens, que la Logique pour conduire la raison dans la découverte
+de la vérité. Leur réunion forme l’homme judicieux & raisonnable.
+Toutes deux sont le fondement des connoissances en tout genre, &
+l’instrument des autres études.
+
+
+De la Critique & de la Logique.
+
+L’esprit juste, cet esprit qui sert à gouverner les Etats, comme à
+conduire les affaires des Particuliers ; qui guida Sully, Turenne &
+Catinat ; qui dicta les Consultations de Charles Dumoulin, les Pareres
+de Savary, les Essais de Locke, de Nicole, & les Discours de Fleury ;
+qui inspira dans leurs conjectures sur les événements futurs,
+Thémistocle, Polybe, Dossat, Richelieu & Charles de Lorraine ; cet
+esprit, dis-je, n’est qu’un jugement solide qui saisit l’état des
+questions, le véritable point de vue des affaires, & fait choisir en
+tout les raisons décisives : c’est ce bon sens si utile dans le monde ;
+tandis que ce qu’on appelle esprit ne sert souvent qu’à le ravager ;
+aussi estimable quand il enseigne une bonne administration de Justice
+& de Finance, que quand il trace les plans d’une campagne.
+
+Les hommes sensés dans tous les temps ont connu les principes et les
+regles. Quand Scipion conversoit avec Polybe, & qu’en épuisant la
+science de gouverner, ils prophétisoient le changement de la
+République Romaine ; quand du fond de la Macédoine, Philippe remuoit
+toute le Grece ; quand César prenoit de si justes mesures pour
+subjuguer les Gaulois ou pour détruire le parti de Pompée ; quand
+Richelieu s’occupoit des moyens d’abaisser le Maison d’Autriche ; tous
+ces grands Hommes s’appuyoient-ils sur d’autres fondements que sur une
+connoissance exacte des personnes, sur des notions justes des choses,
+sur des faits circonstanciés, ou sur de fideles rapports ;
+croyoient-ils légérement tous les discours, tous les bruits
+populaires ?
+
+Le bon sens est la regle de toutes les vertus & de toutes les bonnes
+qualités : il distingue l’homme raisonnable de celui qui ne l’est pas ;
+le vrai savant de celui qui n’a qu’un savoir confus, la vertu de la
+superstition, le grand homme de celui qui n’est que héros. Avec cette
+faculté de plus, l’Empereur Julien & Charles XII, eussent été
+peut-être les plus grands hommes de l’univers.
+
+Le bon sens est toujours utile sans la science, parce qu’il sait
+s’arrêter aux choses qui sont à sa portée. La science sans le bon
+sens, est souvent pernicieuse & toujours ridicule.
+
+II y a des notions primitives qui servent de base à toute certitude,
+auxquelles il est impossible de se refuser sans renoncer au sens
+commun. Telle est en fait de témoignage, la notoriété ou l’évidence
+d’une chose de fait généralement reconnue, qui est le résultat d’une
+multitude de perceptions sensibles ; telle est en fait de
+raisonnements, la perception immédiate résultant de la simple vue de
+l’esprit ou du sentiment intérieur.
+
+Mais les bornes de la raison ne sont pas fixées, & personne n’a droit
+de proposer la sienne pour regle de celle des autres. La raison
+n’ayant donc point de mesure commune bien déterminée, il faut des
+principes & des regles pour la guider, pour l’aider à discerner le
+vrai du faux, en matiere de raisonnements comme en matiere de faits ;
+c’est ce qu’on appelle la Logique & la Critique.
+
+Est-il vrai qu’il y a un art de penser & de raisonner, qu’on enseigne
+en cinq ou six mois à de jeunes gens dans les Ecoles de l’Europe ? on
+ne l’apprend point aux femmes ni aux enfants qu’on ne fait pas
+étudier ; cependant il se trouve à la longue que les uns raisonnent à
+peu près aussi-bien que les autres, & souvent ceux qui ont enseigné
+cet art, raisonnent le plus mal. Il n’est pas étonnant que cela
+répande des doutes sur l’utilité des regles, ou du moins sur celle de
+la méthode qu’on emploie pour les enseigner.
+
+On ne commence à apprendre la Logique aux enfants qu’à la fin des
+études ; on ne leur apprend rien sur la Critique; on attend presque
+qu’ils aient l’esprit faux pour le redresser. On regarde les sciences
+comme des pays différents, où l’on fait successivement voyager les
+jeunes gens.
+
+Toutes les regles générales, tous les préceptes de quelque art que ce
+soit, ne servent à rien, si on n’en fait pas l’application : on ne
+retient, à proprement parler, que les choses dont on a fait usage, &
+dont on a l’expérience. Les regles de la Poésie & de la Peinture, sont
+plus connues & plus parfaites que du temps d’Homere & de Virgile, de
+Raphaël & du Titien. Avons-nous de meilleurs Poëtes & de meilleurs
+Peintres ? Avons-nous des meilleures têtes qu’Hypocrate, Aristote &
+Platon ?
+
+Je connois toute l’utilité des regles & même leur nécessité ; elles
+servent à écarter les causes des mauvais raisonnements, & à dévoiler
+les sophismes, mais seules, elles n’ont jamais poussé loin les
+connoissances des hommes. Après le caractere naturel de l’esprit,
+c’est l’application, c’est l’expérience, c’est la connoissance des
+faits, qui font qu’un homme raisonne mieux qu’un autre homme.
+
+Voilà l’avantage que nous avons sur les Anciens ; nos connoissances
+sont plus exactes & plus étendues, nous avons une plus grande
+expérience des faits & des choses ; nous sommes détrompés de quelques
+préjugés & de quelques erreurs qu’ils avoient adoptés.
+
+Quand ils n’ont raisonné que de ce qui étoit à leur portée, ils ont
+jugé aussi bien que nous. En fait de Politique, de Morale civile, de
+Loix, je ne crois pas qu’on puisse le leur contester.
+
+Pourquoi & par où notre siecle surpasserait-il les précédens ? C’est
+que depuis environ 250 ans on a fait une infinité de découvertes dans
+tous les genres ; on a étudié toutes les Langues ; on a vérifié les
+textes des Auteurs anciens ; les Livres véritables ont été distingués
+des Livres supposés ; l’Histoire sacrée & profane, la Géographie, la
+Chronologie, la Critique, la Fable, le Droit, les Médailles, les
+Inscriptions, &c. tout a été débrouillé & éclairci : on a presque
+trouvé les bornes des Mathématiques.
+
+Depuis les temps de Galilée & de Bacon, on a observé avec soin tous
+les corps, on les a examinés dans toutes les circonstances, on leur a
+fait subir tous les changemens imaginables, par les grands agens
+naturels, l’air, l’eau & le feu ; ceux qu’on n’appercevoit pas, sont
+devenus sensibles : avec le secours du télescope & du microscope, les
+extrêmes se sont rapprochés, les corps situés à une distance immense,
+& ceux qui sont près de nous sont devenus des objets de curiosité, de
+recherches & de connoissances.
+
+Des voyages entrepris dans toutes les parties du monde, ont grossi le
+nombre des Observateurs, & multiplié les observations. L’invention de
+l’Imprimerie, l’établissement des Académies, ont servi à publier, à
+conserver les découvertes, & à garantir leur certitude. Malgré les
+traverses & les embarras de toute espece, l’industrie & le travail
+opiniâtre ont franchi les plus grands obstacles. Voilà ce qui a
+perfectionné notre art de penser ; & si l’ouvrage n’est pas aussi
+parfait qu’il devroit être, c’est aux systêmes de Philosophie, à
+l’abus des idées arbitraires, & aux querelles Théologiques, qu’on doit
+l’imputer.
+
+Un homme acquiert la supériorité sur les autres hommes, par les mêmes
+raisons & par les mêmes moyens qu’un siecle devient supérieur à un
+autre. Il paroît donc raisonnable d’employer pour apprendre & pour
+instruire, les mêmes principes & les mêmes regles. On doit éviter en
+particulier les défauts qui en général avoient arrêté le progrès des
+connoissances.
+
+
+Regles de la Logique & de la Critique.
+
+Une des principales regles qui remédieroit en même tems à un de ces
+défauts, c’est d’écarter les suppositions des systêmes qu’on emploie
+pour expliquer des choses dont on ne sçauroit d’ailleurs rendre
+raison, c’est de ne prononcer que sur ce qui est à sa portée, sur quoi
+l’on a des connoissances acquises, des élémens assurés : quand on n’a
+pas ces élémens, ou quand on n’en a pas assez pour juger, la raison
+veut que l’on suspende son jugement.
+
+La seconde regle également importante pour prévenir l’abus des
+abstractions, est de fixer les idées & de les déterminer : le moyen d’y
+parvenir, est de réduire les idées abstraites, & composées, à des idées
+particulieres & simples, ou aux élémens qui les composent ; c’est ce
+qu’on appelle définir, car la définition n’est que l’énumération des
+idées simples renfermées dans une idée complexe & abstraite.
+
+A la rigueur, les idées simples sont indéfinissables ; on ne peut les
+fixer qu’en réfléchissant sur la maniere dont on les a acquises, aussi
+ne les définit-on ordinairement qu’en les rendant par des équivalens
+ou par des synonymes. La plupart des hommes n’ont point de notions
+fixes & déterminées, parce qu’ils ne remontent presque jamais à leur
+origine ; cependant ils décident hardiment les questions les plus
+obscures & les plus compliquées. Je n’en veux pour exemple que les
+équivoques qu’on fait tous les jours sur les mots de religion, de
+vérité, de gloire, d’honneur, de justice, de devoir, de piété & de
+dévotion, &c.
+
+Pour définir exactement un terme qui désigne une idée complexe, il
+suffit de trouver dans la Langue les mots qui signifient les idées
+simples & caractéristiques dont elle est formée ; & c’est dans la
+Langue commune qu’il faut chercher ces mots, parce qu’on ne doit
+s’écarter du langage ordinaire, que le moins qu’il est possible.
+
+Sous le nom de définition, je comprends la description des choses
+naturelles qu’on ne peut définir qu’en les décrivant ; car il est
+impossible d’expliquer par des définitions la nature même & l’essence
+des choses. Ce n’est qu’en faisant des descriptions exactes des
+sujets, en recherchant avec soin toutes leurs propriétés, en
+distinguant ce qui leur est propre & ce qui n’est qu’accidentel, qu’on
+peut parvenir à en acquérir la connoissance.
+
+La troisieme regle est de s’assurer des faits avant que d’en chercher
+les causes, si on ne veut pas s’exposer, comme on a souvent dit, au
+ridicule de trouver la raison de ce qui n’est point.
+
+Si les faits étoient assurés ; si les termes étoient exactement
+définis ; si les sujets étoient décrits avec précision, la plupart des
+questions seroient terminées. On voit par-là l’utilité des
+définitions, &, ce qui est encore plus utile, la maniere de les
+faire ; mais ce Dictionnaire philosophique doit être composé par
+des Philosophes.
+
+La quatrieme regle est d’appliquer à chaque sujet la preuve qui lui
+est propre. C’est avoir fait bien du progrès, que de sçavoir en chaque
+matiere, de quel genre de preuves on doit se servir, en matiere de
+raisonnement, de faits, d’observations & d’expérience. Tout ce qu’on
+peut dire & écrire, se réduit là ; de bonnes raisons, des témoignages
+irréprochables, des expériences certaines : c’est le moyen le plus
+assuré de ne pas confondre les choses & les preuves ; de ne pas
+employer des raisonnemens, lorsqu’il est question de faits ; & des
+faits ou des autorités, lorsqu’il s’agit de raisonnemens ; de ne pas
+exiger de la démonstration, où l’on ne peut obtenir que de la
+vraisemblance ; & de ne pas se contenter de vraisemblance, où l’on
+peut avoir de la démonstration.
+
+Je ne parle point des querelles théologiques ; elles sont l’opprobre
+de la Religion & de la raison, le fléau des Etats, des lettres & des
+bonnes études. Que n’eussent point fait pour les sciences & pour les
+arts les Arnauds, les Nicoles & les Lancelots, si des brouillons
+malheureusement trop puissans, un Annat, un Ferrier, un la Chaise, ne
+les eussent persécutés cruellement & forcés à s’occuper de ces
+disputes & de ces bagatelles sacrées !
+
+Les principes & les regles qu’on vient d’établir, outre leur
+importance dans ce qu’on appelle Logique & Critique, servent à prouver
+la maxime qu’on a suivie dans ce Plan d’Education, que la base de
+toute méthode d’enseigner & d’apprendre, est de lier les connoissances
+à des notions sensibles, à des perceptions immédiates, à des idées
+simples ; c’est la preuve d’une regle d’arithmétique par une autre.
+Quand on est parvenu jusques-là, on ne peut remonter plus haut, &
+l’examen est fini.
+
+On doit en conclure que c’est à acquérir ces notions, qu’il faut
+appliquer les enfans, à meubler leur tête de faits utiles ; à leur
+procurer par l’usage l’expérience qui leur manque ; à former le
+caractere de leur esprit ; à appliquer les regles simples & sûres de
+la Logique & de la Critique, non à les discuter minutieusement.
+
+Une bonne méthode est une application continuelle des regles d’une
+saine dialectique sur toutes sortes de sujets.
+
+Tout livre bien fait est une bonne Logique, tout exercice qui
+accoutume les jeunes-gens à mettre de l’ordre & de la netteté dans
+leurs pensées : une bonne Grammaire, par exemple, qui leur apprendroit
+à arranger de suite les objets du discours, à concevoir nettement les
+raisons simples & naturelles des regles, seroit une dialectique
+plus utile que tout l’artifice du syllogisme.
+
+Voilà pourquoi les Elémens de Géométrie, lus avec attention, sont la
+meilleure des Logiques.
+
+C’est en lisant les bons Critiques, les Grotius, les Petaus, les
+Sirmonds, les Valois, les Saumaises, qu’on peut apprendre l’art
+critique.
+
+L’art physique le plus parfait, ou l’art de faire des expériences, se
+trouve dans les Mémoires des Académies.
+
+Jusqu’ici on a fait des Logiques pour des Philosophes ou pour des
+Théologiens ; on a fait des Critiques pour les Sçavans ; on a fait des
+systêmes métaphysiques. Il a été utile que des gens habiles aient
+éclairci ces sciences ; mais à présent qu’on a tant écrit sur toutes
+sortes de matieres, il faut des méthodes qu’on puisse appliquer à
+l’usage de la vie ; car tout le monde est obligé de raisonner juste,
+non seulement dans les sciences, mais dans la vie civile, dans tous
+les âges, dans toutes les professions.
+
+C’est là le fondement de ce qu’on appelle sçavoir, connoissance,
+érudition, raisonnement : posséder de pareilles méthodes, être
+accoutumé à les bien appliquer, c’est être Philosophe & Sçavant.
+
+
+De la Métaphysique.
+
+La Logique & la Critique sont des instrumens qui apprennent à penser ;
+la Métaphysique est la science des principes ; c’est elle qui instruit
+du but où tendent les facultés de l’homme, de leur étendue, de leurs
+bornes & de leur usage. Il n’appartient qu’à cette science, de fixer
+ce que c’est que la vérité, en quoi consiste l’erreur, & quels sont
+les moyens de l’éviter :s elle démontre par l’expérience, que tout
+aboutit aux connoissances sensibles & à la perception immédiate ; avec
+la Logique, elle apprend à découvrir les vérités, à les déduire de
+leurs véritables principes, à les ranger par ordre ; enfin elle est la
+base des autres sciences, dont elle contient le germe & l’ébauche.
+
+Elle démontre l’existence de Dieu, ses attributs ; elle justifie sa
+providence ; elle établit la liberté humaine, les loix naturelles,
+l’immortalité de l’ame.
+
+Elle découvre la foiblesse de l’esprit humain, mais elle en apprécie
+les forces : elle prouve que la raison est l’unique moyen naturel
+qu’ait donné aux hommes l’Auteur de leur être, pour les conduire ; que
+tout ce qui est intelligible, est de son ressort ; que rien ne lui est
+étranger que ce qui est incompréhensible : que c’est à elle à
+marquer les caracteres & les bornes de l’autorité, & par conséquent à
+distinguer les cas & les objets de soumission, à peser les motifs de
+crédibilité ; que croire, c’est juger que la raison oblige de
+reconnoître sur la force des preuves externes, l’existence, ou la
+propriété d’un être ou d’un objet ; qu’ainsi il lui appartient de
+régler les limites qui sont entre elle & la Foi, parce qu’elle
+précede, accompagne & suit toujours une soumission raisonnable.
+
+Une partie de cette science, qui n’est pas la moins utile, est celle
+qui apprend jusqu’où l’on peut parvenir en fait de raisonnement, & où
+l’on doit arrêter ses recherches. Cette science négative, s’il est
+permis de parler ainsi, seroit d’un aussi grand prix que les
+connoissances positives.
+
+C’est rendre un grand service au genre humain, que de fixer les
+limites qu’il ne peut passer sans s’égarer.
+
+Plutarque, dans la Vie de Thésée, dit que comme les Géographes, quand
+ils ont situé sur les Cartes les pays habités & découverts, mettent
+au-delà terres & côtes inconnues, mers inabordables, les Historiens
+devroient en user de même pour les temps reculés, inconnus &
+fabuleux ; c’est ce que j’ai essayé dans les réflexions précédentes
+sur l’Histoire.
+
+Il seroit encore plus utile de poser les limites des connoissances
+dans le raisonnement, & de marquer jusqu’où il peut ou ne peut pas
+pénétrer, & ce seroit le fruit le plus précieux d’une bonne méthode.
+C’est étendre l’esprit humain, que d’en faire connoître les bornes ;
+c’est ménager ses forces, que de ne les pas employer inutilement : un
+fleuve qu’on reserre dans ses bords, n’en devient que plus rapide.
+
+Ce principe d’une saine Métaphysique, que l’évidence irrésistible &
+la certitude ne sont attachées qu’à des perceptions immédiates, prouve
+manifestement l’incertitude de tout systême dans les sciences de
+raisonnement.
+
+Où la perception immédiate manque, il est nécessaire de suspendre son
+jugement : voilà la véritable regle de l’époque que les Pirrhoniens
+ont si mal appliquée. Par cette seule regle la plupart des systêmes
+sont réfutés ou renvoyés dans le pays des chimeres.
+
+Ces opinions qui causent tant de bruit pendant un siecle, & qui dans
+le siecle suivant, tombent en oubli, sont démontrées fausses ou
+incertaines par cette seule raison qu’elles ne sont pas appuyées sur
+les principes de la connoissance.
+
+La perception immédiate manque dans toutes les questions où entre
+l’idée de l’infini, par exemple, l’espace, le vuide, le plein infini,
+l’immensité, l’éternité, la création, la prescience, la promotion
+physique, le concours, les décrets divins, à l’exception des faits
+clairement révélés ; dans celles qui regardent la nature ou l’essence
+des choses existantes, des êtres ou qualités, toutes les fois que
+l’objet de la question va au-delà de l’expérience, comme l’union de
+l’ame & du corps, les causes occasionnelles, l’harmonie préétablie,
+les monades, &c. Elle manque dans celles dont on n’a point d’élémens
+assurés, comme l’astrologie judiciaire, les systêmes sur la divination
+ancienne & moderne, les imaginations de la cabale, &c. dans toute la
+Physique de pur raisonnement, & qui ne peut être que conjecturale ;
+dans tout ce qui concerne la région des possibles, comme de sçavoir
+s’il y a plusieurs mondes, & quels peuvent être leurs habitans ;
+presque tout ce qui regarde la vie future, à l’exception de ce que
+Dieu a révélé formellement, ou ce qui en est une conséquence
+nécessaire ; enfin dans les espaces vagues des abstractions dont on
+n’a que des connoissances idéales & confuses, telles que sont les
+idées de la substance unique de Spinosa, de l’être en général, du
+monde intelligible, de la vision en Dieu de Mallebranche, &c.
+
+Dans toutes ces questions au-delà des connoissances sensibles & de la
+perception immédiate, on peut dire, comme Plutarque, terres & côtes
+inconnues, mers inabordables.
+
+
+De la Logique des vraisemblances.
+
+Presque tout ce que l’on a dit jusqu’ici ne doit s’entendre que des
+vérités nécessaires ou des conséquences nécessaires de faits certains,
+au-delà desquelles ne sont pas encore parvenues la Logique & la
+Critique ordinaire.
+
+M. de Leibnitz, qui connoissoit si bien le fort et le foible de la
+Philosophie, qui avoit vu les bornes des sciences, & qui étoit fait
+pour les prescrire ou pour les étendre, avoit déjà dit qu’il
+manquoit une partie de l’art, qui servit à régler le poids des
+vraisemblances, qui pesât les apparences du vrai & du faux.
+
+Cette Logique est sur-tout nécessaire dans la morale & dans la
+pratique, où les hommes ne pouvant pas toujours s’assurer de trouver
+la vérité, sont souvent obligés de se régler sur des indices ou sur
+des vraisemblances, & ce qu’on appelle en Droit des présomptions ; il
+y en a de différents degrés & d’une force différente.
+
+Comme elle est la base de la plupart des actions & des jugements, il
+seroit très-important qu’on y apportât plus d’attention qu’on n’a fait
+jusqu’à présent, & qu’on tâchât de la perfectionner. Il est vrai que
+l’esprit en s’accoutumant aux démonstrations rigoureuses & aux
+principes certains, devient plus capable de distinguer la force ou la
+foiblesse des preuves, & cette partie dépend beaucoup de la
+connoissance des hommes, qui ne peut s’acquérir que par l’expérience.
+
+
+De l’Esprit philosophique.
+
+De la pratique continuelle d’une Logique exacte & d’une bonne
+Critique, qui seroient fondées sur les principes solides d’une
+Métaphysique éclairée, naîtroit l’esprit philosophique.
+
+Cet esprit de lumiere utile à tout, applicable à tout, qui rapporte
+chaque chose à ses véritables principes, indépendamment des opinions &
+de la coutume.
+
+L’esprit philosophique est différent de la Philosophie, & lui est
+autant supérieur que l’esprit géométrique l’est à la Géométrie ; que
+la connoissance de l’esprit des loix est au-dessus de la connoissance
+même des loix. C’est le fruit et le but de la Philosophie ; elle
+connoît & discute les vérités particulieres, l’esprit philosophique
+les apprécie toutes.
+
+La Philosophie est une science, l’esprit philosophique comprend toutes
+les sciences.
+
+S’il est question d’Histoires, il en montre les usages & le but ; il
+rapproche les temps & les âges pour les comparer : placé dans une
+perspective élevée, il voit d’un coup d’œil des termes de rapports
+éloignés, dont il tire ou des ressemblances singulieres, ou des
+contrastes frappants.
+
+S’agit-il de Philosophie, il sçait quelles sont les vérités connues,
+leur usage & leurs rapports, ce qui manque aux connoissances actuelles
+& ce qui peut y être ajouté. Il voit non seulement quelques principes,
+mais l’étendue des principes, la force ou la foiblesse des preuves sur
+lesquelles on les appuie.
+
+Il observe les progrès et les retardemens de l’esprit & de la raison
+dans les sciences spéculatives & pratiques, dans les mœurs des hommes,
+dans les différens siecles.
+
+L’esprit philosophique est une science réelle, & il est le résultat
+des sciences comparées : c’est pourquoi il ne vient ordinairement qu’à
+leur suite. Le seizieme siecle fut celui de la science & de
+l’érudition, le dix-septieme celui-ci des talens, & le caractere du
+dix-huiteme siecle est la Philosophie. Cujas & Dumoulin n’eussent pas
+vraisemblablement fait le livre de l’Esprit des Loix ; mais peut-être
+que M. De Montesquieu ne l’eût pas fait non plus, si Cujas & Dumoulin
+n’eussent frayé le chemin de la Jurisprudence.
+
+Usserius & Petau ont fait des Annales remplies des plus grandes
+recherches ; M. de Bossuet a fait une Histoire universelle
+très-éloquente ; M. de Voltaire a élevé sur ces fondemens une Histoire
+philosophique ; ce sont des chefs-d’œuvres d’érudition, d’éloquence &
+de philosophie.
+
+Cet esprit philosophique porté à un dégré éminent, vient de produire
+des éléments de Philosophie, auxquels il ne manque que d’être plus
+étendus.
+
+On ne peut que recommander l’esprit philosophique, qui doit présider à
+toutes les sciences, même aux Belles-Lettres ; mais l’homme doit
+toujours se garder des extrêmes. Il est à craindre que dans
+l’Histoire, découvrant de plus loin, il ne distingue pas si exactement
+les objets intermédiaires ; que dans la Philosophie il ne veuille
+remonter trop haut, & pénétrer jusqu’aux premiers principes, qui
+seront toujours enveloppés de nuages épais : que dans les
+Belles-Lettres il ne donne trop à une analyse qui refroidiroit le
+sentiment. Enfin on auroit de trop grands reproches à lui faire, s’il
+attaquoit la Religion, & s’il abandonnoit la science & l’Erudition
+sur lesquelles il doit être fondé, & qui lui ont servi d’échelon, s’il
+est permis de s’exprimer ainsi.
+
+
+De l’Art de l’Invention.
+
+Au-delà de la Philosophie & au-dessus de l’esprit philosophique
+s’éleve, non un art proprement dit, car ce n’est point une méthode de
+faire quelque chose suivant certaines régles ; non une science, car ce
+n’est point la connoissance des choses dans lesquelles on est instruit ;
+mais un art supérieur aux regles & aux instructions, l’art
+d’inventer, ce génie créateur qui est le sublime de la raison, &, si
+on peut s’exprimer ainsi, l’ultimatum de la Philosophie, qui n’est
+donné qu’à des ames privilégiées ; car on compte dans les Annales des
+Nations les inventeurs célébres. Je ne parle pas seulement de ceux qui
+ont fait des découvertes dans les sciences, dont les Mathématiques
+fournissent le plus d’exemples & les plus illustres ; mais dans tous
+les arts & dans tout ce qui peut être utile au genre humain.
+
+On a dit que celui qui inventa la charrue dans les tems grossiers eût
+été un Archimede dans des temps postérieurs.
+
+Il y a tel problême de politique qui demande plus de finesse, plus de
+combinaisons que les plus forts problêmes d’Algebre.
+
+La maladie donnée, trouver le remede, c’est le problême de la
+Médecine.
+
+Des faits donnés, conclure ceux qui doivent arriver, c’est la problême
+de la politique.
+
+Cet art de juger par avance de l’avenir, que possédoit supérieurement
+Thémistocle, (futura callidissimè prospiciebat) est parallele à
+l’invention. Il y a des génies à qui Dieu semble avoir départi une
+portion de sa prescience. C’est un don de la nature seule, & tout
+l’art humain ne peut y atteindre ; mais comme il n’y a aucune faculté
+de l’esprit qui ne doive sa perfection à l’art & à l’exercice, toute
+opération qui porte sur des élémens connus, suppose que la chose n’est
+pas impossible à découvrir, & que le problême peut être résolu.
+
+S’il y a un moyen de développer ce germe précieux dans les génies
+éminens où la nature l’a placé, c’est celui d’une bonne éducation
+dirigée suivant les principes d’une exacte Philosophie.
+
+S’il peut y avoir quelque art à inventer, il consiste dans l’habitude
+& dans l’exercice de l’invention. Au lieu de résoudre des problêmes,
+que l’on s’accoutume à les deviner : voilà pourquoi je préférerois les
+Elémens de Géométrie & d’Algébre, de M. Clairaut, qui sont trop
+négligés par les Maîtres, & qui meneroient les enfans par la route que
+la nature a indiqué elle-même.
+
+A l’égard de la conduite de la vie & des affaires, l’expérience est le
+premier & le plus grand maître, peut-être le seul ; mais il ne faut
+pas négliger les aides & les secours. On ne les peut trouver que dans
+des exemples une bonne morale & l’histoire prépareront les voies. Que
+celui qui voudra s’instruire dans l’art de conduire de grandes
+affaires, lise, par exemple, les Lettres du C. d’Ossat, du P. Jeanin ;
+qu’il remarque le sujet leur négociation, leur objet, les moyens de
+réussir, & les obstacles prévus, il verra que les obstacles sont
+toujours venus du côté où ils les avoient annoncés, & les moyens de
+réussir de même : il ne pourra s’empêcher d’admirer le génie
+prophétique de ces hommes qui semblent inspirés. Qu’on lise le
+résultat des conversations de Scipion avec Polybe, sur la constitution
+de Rome, les Epitres de Ciceron à Atticus, la Lettre de M. le Maréchal
+de Saxe à Folard, sur le blocus de Prague & sur les affaires de
+Bohême, on reconnoîtra que l’art de ces grands Hommes a été de bien
+voir, de ne rien ajoûter aux faits, d’avoir présens, sans en omettre
+aucun, tous les Elémens nécessaires pour prévoir. Une seule
+circonstance oubliée eût pu causer un paralogisme dangereux.
+
+Ces lectures formeroient à la prudence & elles seroient toujours
+utiles, quand ce ne sauroit que pour connoître la maniere des grands
+hommes ? & si l’on veut comparer maniere à maniere, que l’on examine
+Dossat & Duperron dans les Lettres où ils rendent compte dans le même
+tems de la même négociation, du même événement, on verra, comme
+quelqu’un a dit ingénieusement de Racine & de Pradon, que ces deux
+Négociateurs ne sont jamais si différens que quand ils disent les
+mêmes choses.
+
+L’esprit inventeur & celui qui discute, est le même ; mais le premier
+franchit, par lumiere & comme par instinct, de plus grands intervalles ;
+il voit d’un coup d’œil plus d’objets à la fois ; il voit la liaison
+de plusieurs théorêmes éloignés les uns des autres : ce sont toujours
+les mêmes vérités vues de la même maniere.
+
+C’en est sans doute trop sur une matiere, qui n’est pas susceptible de
+regles, & qui ne peut être que le fruit du génie. Mais il n’est pas
+inutile de proposer la perfection aux hommes ; ils n’iroient jamais
+si loin, sans le desir ardent de se surpasser eux-mêmes & de vaincre
+leurs semblables.
+
+
+De la Morale.
+
+La Logique & la Critique ont pour but de former l’esprit & de
+prévenir ou de corriger les erreurs ; la Morale a pour objet de former
+le cœur & de combattre les vices ; mais comme tous les vices sont
+fondés sur de fausses options & sur des erreurs, le Logique & la
+Critique servent beaucoup à la Morale même.
+
+Il est vrai que l’homme ne suit pas invariablement ses principes :
+mais celui qui n’en a point ou qui en a de mauvais, agira sûrement &
+presque toujours mal. Celui qui a des connoissances solides ne fera
+pas toujours le bien qu’il voit ; mais il le fera plus souvent, il y
+reviendra plus aisément : c’est un état violent, que d’être en
+contradiction avec soi-même. La lumiere conduit ordinairement à la
+vertu, les ténebres & l’ignorance conduisent au vice.
+
+Dans beaucoup de sciences on peut raisonner juste sans avoir le cœur
+droit : mais dans tous les cas où les intérêts & la passion peuvent
+entrer, c’est-à-dire, dans presque toutes les affaires de la vie, la
+justesse d’esprit & la droiture du cœur sont inséparables ; & comme
+l’esprit est souvent la dupe du cœur, le cœur est aussi quelquefois la
+dupe de l’esprit : ainsi travailler à se rendre l’esprit juste, c’est
+travailler en même-tems à se rendre le cœur droit. Ensorte qu’il
+pourroit se faire que la vertu eût été bien définie,* la justesse de
+l’esprit appliquée à la conduite de la vie & aux mœurs.
+
+* Par M. Formey.
+
+
+Les actions des hommes sont ordinairement une conséquence de leurs
+principes, & les principes semés de bonne heure, dans l’esprit,
+produisent tôt ou tard leur effet. Tant que l’ame gouvernera le corps,
+les notions des hommes influeront sur leur conduite. Leur influence
+agit toujours, quoiqu’elle n’entraîne pas toujours, & elle agira plus
+ou moins à mesure que les notions seront plus ou moins fortement
+enracinées ; elles porteront au bien ou au mal, selon qu’elles seront
+bonnes ou mauvaises.
+
+Les notions des hommes moderent jusqu’à un certain point le cours des
+passions. Il faut en convenir : ce monde n’est habitable, & la société
+du genre humain ne se maintient que par les idées dominantes, quoique
+souvent confuses, d’ordre, de vertus, de devoirs.
+
+Dans les Ecoles on rejette la Morale à la fin des autres parties de la
+Philosophie ; & on l’a réduite à quelques questions scholastiques &
+inutiles*. On a oublié, que de toutes les sciences, c’est la plus
+importante, & qu’elle est autant qu’aucune autre, susceptible de
+démonstration.
+
+* En quoi consiste la béatitude formelle, la béatitude objective, la
+possibilité de l’état de pure nature, &c.
+
+
+Les regles des actions tirent leur origine, ou de la droite raison, ou
+des loix divines & humaines ; la premiere partie compose les loix
+naturelles, ou la Morale proprement dite, qui est également divine &
+immuable ; car l’existence d’un Dieu Législateur, n’est pas moins
+nécessaire à la Morale, qu’est à la Physique celle d’un Dieu Créateur ;
+mais la Morale précede toutes les loix positives, divines & humaines,
+& par conséquent elle subsisteroit, quand même ces loix n’eussent
+jamais été portées.
+
+Il étoit vrai avant Moyse, & chez tous les Peuples même destitués de
+la lumiere de la révélation, qu’il faut faire aux hommes le plus de
+bien & le moins de mal qu’il est possible. Il étoit vrai que Caïn ne
+pouvoit pas faire violence à son frere ; que Sichem ne pouvoit pas
+prendre de force la fille de Jacob ; que les frères de Joseph
+commettoient une injustice à son égard, lorsqu’ils attentoient à sa
+liberté; que Pharaon faisoit l’action d’un tyran, en opprimant les
+Hébreux, & en massacrant leurs enfans.
+
+Ce n’est point la Loi écrite qui a révélé aux hommes la turpitude &
+l’injustice énorme de ces actions. Il est une loi naturelle également
+divine, écrite dans tous les cœurs, dont la conscience rend
+témoignage, comme dit l’Apôtre, elle est de tous les siecles, de tous
+les Pays, de toutes les nations &, pour ainsi dire, de tous les
+mondes. C’est de cette loi que Ciceron dit qu’elle est née avec nous,
+que nous ne l’avons point reçue de nos peres, ni apprise de nos
+maîtres, ni lue dans nos livres ; nous l’avons prise, tirée & puisée
+du fond même de la nature ; une loi dont nous ne sommes pas simplement
+instruits, mais dont nous sommes, pour ainsi dire, imbus & pénétrés.
+Est hæc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus,
+legimus verùm ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus ; ad
+quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus. Et
+ailleurs, Lex est insita in natura quæ jubet ea que facienda sunt,
+prohibetque contraria.
+
+Seroit-il donc inutile de recommander aux hommes les vertus morales
+que les Payens même ont tant recommandées.
+
+Ne peut-il pas y avoir, n’y a-t-il pas en effet un commerce de mœurs
+entre les Peuples les plus différens de Religion ? Qu’est-ce qu’un
+Catholique, un Protestant, un Juif, un Mahométan qui traitent & qui
+trafiquent ensemble, exigent réciproquement l’un de l’autre ? Et dans
+la Religion même n’est-ce pas par ces principes que l’on peut
+entretenir la probité & l’humanité si nécessaires parmi ceux qui ont
+le malheur de n’être pas assez sensibles à des motifs d’un ordre
+supérieur ?
+
+La seconde partie compose le droit positif divin, le droit des gens,
+le droit civil ; droits qui emportent chacun leur obligation
+particuliere.
+
+La difficulté de traiter ces droits différens, vient de ce que l’on a
+perpétuellement confondu les loix différentes dont ils dérivent. Les
+uns apportent des raisons pour preuve de faits, les autres des faits en
+preuve de raisons ; ce qui est également contre le bon sens & contre
+les loix d’une saine dialectique. Par exemple, à l’égard du mariage,
+les Théologiens & les Philosophes, les Jurisconsultes brouillent à
+tous momens les loix naturelles & les loix divines, avec les loix
+civiles & les loix ecclésiastiques.
+
+Un grand Philosophe, en distinguant la morale par rapport aux devoirs,
+l’a divisée en ce que les hommes se doivent, comme membres de la
+société générale, en ce que les sociétés particulieres doivent à leurs
+membres ; ce qui renferme, 1°. la loi naturelle, ou la morale de
+l’homme ; 2°. la morale des Législateurs, ou le droit politique ; 3°.
+la morale des Etats, ou le droit des gens ; 4°. la morale du Citoyen,
+ou le droit positif.
+
+Il ajoute une cinquieme branche de morale, celle du Philosophe, qui
+n’a pour objet que nous-mêmes.
+
+Il ne s’agit pas dans la jeunesse d’approfondir toutes ces Sciences, &
+je ne prétends pas donner des leçons aux précepteurs du genre humain.
+Mais il est important que les jeunes gens connoissent les principes du
+droit naturel, de la morale & de la politique ; ils les trouveront
+dans l’Abrégé de la Morale de Wolf par Thumisius, qu’on enseigne dans
+les Ecoles d’Allemagne, Livre élémentaire très-bien fait ; dans
+l’Abrégé de Puffendorff ; & ces livres suffiront dans les
+commencements : ils liront & reliront les Offices du Consul Romain à
+son fils, & les Instructions du Chancelier de France à ses enfans* ;
+s’ils ont du goût, ils perfectionneront un jour ces connoissances par
+la lecture de Nicole, de Mallebranche, de l’Esprit des Loix, de l’Abbé
+de Saint-Pierre, de Burlamaqui, de Puffendorff, de Grotius & de
+Barbeyrac, de l’Origine des Loix & des Sciences, par M. Goguet ; des
+Elémens de Philosophie & de Morale.
+
+* Tom. I. des Œuvres de M. Daguessau.
+
+Ce dernier livre annonce & promet un Catéchisme de Morale à l’usage
+commun & à la portée des enfans ; ce seront des leçons pour le genre
+humain, qu’on attendroit en vain de gens sans raison & sans
+Philosophie.
+
+Je ne m’étendrai pas davantage sur cette partie, quoique la plus
+importante de l’éducation. Il suffit d’indiquer les sources : l’Histoire
+aura servi d’école de Morale ; l’expérience & les lectures
+développeront les principes, & aideront à tirer les conséquences ;
+elles apprendront à connoître les hommes ; connoissance qui est le
+fondement de la Morale & de la Politique.
+
+On n’ira peut-être jamais en morale au-delà des principes innés de
+justice & de vertu, ni du sentiment naturel que la conscience en a
+gravé dans le cœur de tous les hommes ; comme il y a apparence qu’on
+n’ira point en Métaphysique au-delà des perceptions immédiates, & en
+Physique au-delà des qualité sensibles.
+
+
+Suite des Etudes du dernier âge.
+
+Je joindrai à la morale de Thumisius la Logique & la Métaphysique de
+s’Gravesande, imprimées en François, & dont les propositions sont dans
+l’ordre géométrique ; la Physique du même, ou celle de Keil, traduite &
+développée : je crois que c’est ce que l’on peut trouver de mieux pour
+les commençans & même pour des personnes plus avancées.
+
+C’est ici le lieu & le tems de perfectionner les connoissances sur la
+Géographie physique, qui commence à devenir une Science, dont Varénius
+donna, il y a plus de cent ans, un modèle qui n’a pas été assez suivi ;
+sur les Mathématiques, dont il y a un assez bon abrégé tiré de
+Wolff. Les cours de Physique expérimentale, de Chymie & de Botanique
+commencent à s’introduire dans les Provinces ; c’est un des fruits
+les plus marqués d’une éducation meilleure que celle des Colleges,
+
+Les jeunes gens liront un jour l’Histoire naturelle dans M. Buffon, &
+ils verront les Arts dans les manufactures & dans les boutiques ; &
+sur la terre même, le premier des arts, l’Agriculture. Ils apprendront
+l’Anatomie ; les Elémens de la Physiologie, ou le Traité de la
+structure & de l’usage des différentes parties du corps humain, par
+Haller, sont un modèle de Livre élémentaire exact & profond.
+
+Je suppose qu’ils entretiendront toujours la connoissance qu’ils
+auront faite avec les bons Auteurs Latins & François, dont plusieurs
+doivent être appris par cœur, & qu’ils continueront à s’exercer aux
+opérations du premier & du second âge. Je n’entre point dans les
+détails, ils sont connus ou faciles à suppléer.
+
+
+Du soin de la santé; des affaires & de la Religion.
+
+Il y a trois articles essentiels qu’il ne faut pas oublier dans une
+institution ; le soin de la santé, les affaires & la Religion.
+
+A l’égard de la santé, je renvoie, pour abréger, aux observations
+judicieuses de l’Abbé Fleury, sur cet art. chap. 20 du Choix des
+Etudes. L’éducation morale ne doit pas contredire l’éducation
+physique ; car c’est l’homme entier qu’il s’agit de former.
+
+J’ajoute que pour déraciner les préjugés des gouvernantes & des meres
+qui inspirent sans raison à des enfans, de l’aversion pour certains
+remedes, la saignée, par exemple, le quinquina, &c. il seroit à propos
+de traduire la partie des Institutions du célèbre Boerhaave, qui
+traite de la conservation de la santé Lugiene, avec les Commentaires
+du savant Haller. On se trompera toujours moins quand on aura de bonne
+Physique, & des expériences pour guides. M. Tissot vient de publier
+un Traité de Médecine à l’usage du peuple, qui peut être regardé comme
+un Livre élémentaire.
+
+L’institution sensée d’une Nation telle que la nôtre, mériteroit bien
+un traité pratique de Gymnastique, ou d’exercices comme ceux des Grecs ;
+les Carousels & les Tournois, quoique plus agréables que nos jeux de
+hasard, n’avoient ni le même but, ni la même utilité.
+
+Je renvoie également pour la connoissance des affaires, aux Chapitres
+de l’Economie & de la Jurisprudence de l’Abbé Fleury. Je dirai
+seulement que pour faciliter l’étude du Droit public en France, s’il y
+en a un, on doit montrer en détail l’état de la France, la différence
+des Ordres du Royaume, la division des Offices, la compétence des
+Juridictions, Civile, Militaire, Ecclésiastique, dont les limites sont
+si connues dans la spéculation, & si peu respectées dans la pratique ;
+toutes matieres assez aisées à déterminer, & qui ne le sont le plus
+souvent que par la loi du plus fort, ou par le manege du plus
+intrigant.
+
+Tout François doit connoître les Libertés de l’Eglise Gallicane. C’est
+une des parties importantes du Droit public de France. On a sur cette
+matiere un Livre à la portée des jeunes gens, qui devroit être
+enseigné dans toutes les Ecoles. Il est intitulé, Exposition des
+Libertés de l’Eglise Gallicane, par M. Dumarsais.
+
+Après avoir examiné, ce qui forme le goût & l’esprit dans tous les
+genres, on doit rechercher encore avec plus de soin ce qui regarde les
+mœurs, ce qui constitue la vertu, la Religion.
+
+J’ai parlé de la Morale qui précede toutes les loix positives, divines
+& humaines ; l’enseignement des loix divines regarde l’Eglise ; mais
+l’enseignement de cette Morale appartient à l’Etat, & lui a toujours
+appartenu : elle existoit avant qu’elle fût révélée, & par conséquent
+elle n’est pas dépendante de la Révélation, quoiqu’elle tire sa plus
+grande force & les motifs les plus puissans, de la confirmation
+qu’elle en a reçue.
+
+La Révélation est un fait. La Morale gît toute en droit.
+
+La Révélation est un droit divin positif ; la Morale un droit divin,
+éternel & immuable.
+
+La distinction de la vertu & du vice, du juste & de l’injuste, vient,
+comme on a dit, de la raison & de la nature même des choses. L’amour
+de l’ordre ne peut pas être absolument éteint dans le cœur de l’homme ;
+car on ne peut pas renoncer entiérement à la raison.
+
+La Révélation ajoute des motifs surnaturels, elle promet des
+récompenses, & elle annonce des peines ; mais quand elle n’annonceroit
+ni peines ni récompenses, l’obligation morale n’en subsisteroit pas
+moins, même dans la fausse hypothese de l’incrédule. Saint Paul &
+Saint Augustin ont dit la foi et les prophéties passeront,
+l’intelligence demeurera éternellement.*
+
+* Corin 8 1. 13th. S. Aug. de lib. arbit.
+
+
+Il s’en suit de là (comme dit l’Abbé Gédouin) que l’on fait trop
+dépendre les mœurs de la Révélation. « Quelque soin, dit-il, que l’on
+prenne d’inspirer des sentimens de Religion aux enfans, il vient un
+âge où la fougue des passions, le goût du plaisir, les transports
+d’une jeunesse bouillante, étouffent ces sentimens. Si on leur avoit
+dit que les mœurs sont de tout pays & de toute religion ; que l’on
+entend par ces mots les vertus morales que la nature a gravées dans le
+fond de nos cœurs, la justice, la vérité, la bonne foi, l’humanité, la
+bonté, la décence ; que ces qualités sont aussi essentielles à
+l’homme, que la raison même, dont elles sont une émanation ; un
+jeune-homme en secouant peut-être le joug de la Religion, ou s’en
+faisant une à sa mode, conserveroit au moins les vertus morales, qui
+dans la suite pourroient le rapprocher des vertus chrétiennes : mais
+parce qu’on ne lui a prêché qu’une Religion austere, tout tombe avec
+cette Religion. »
+
+L’expérience prouve la vérité de cette réflexion. Dans ce tems d’une
+fermentation visible qui agite les esprits, pendant ces crépuscules
+d’une lumiere qui naît, dirai-je, ou qui s’éteint, la Religion est
+attaquée, & elle manque de défenseurs (car des condamnations vagues ne
+prouvent rien, & n’ont jamais convaincu personne) ; elle est
+compromise par des questions interminables & par des controverses
+futiles, qu’on a voulu faire regarder comme l’essentiel de la
+Religion.
+
+A cet âge dont parle l’Abbé Gédouin, toute l’érudition acquise par un
+jeune-homme dans les Congrégations & dans les Retraites, succombe sous
+la moindre objection spécieuse d’un incrédule ; & malheureusement tout
+l’édifice d’une morale mal étayée, s’écroule. Les jeunes-gens se
+livrent avec une espece de sécurité, à des passions qui font le
+malheur de leur vie. Ils se croient dégagés de tous liens ; tout est
+confondu dans leur tête avec de petites idées de dévotion, dont ils
+ont honte, & qu’ils viennent à mépriser.
+
+Je ne parle que d’après les faits ; j’énonce ici la voix de presque
+tous les peres de famille, ce sont des témoins irréprochables, & de
+meilleurs juges que des hommes étrangers à la société.
+
+J’ose dire que les Anciens, les Payens même paroissent avoir été plus
+religieux que nous. Leur Législation portoit toute sur la crainte des
+Dieux ; on peut avoir les Loix de Zéleucus, de Minos, celles des douze
+Tables, &c. Platon dans ses spéculations sur les Loix, établit la
+Religion pour premier fondement ; il rappelle à la Divinité dans
+toutes les pages de ses ouvrages.
+
+Ciceron, en définissant les principes des Loix, dans son premier Livre
+de Legibus, pose pour base l’existence des Dieux & leur providence.
+
+Chez les Payens c’étoient les Législateurs & les Philosophes qui
+prêchoient la vertu ; les Prêtres n’enseignoient point la regle des
+mœurs ; les Scribes & les Pharisiens chez les Juifs la corrompoient
+par leurs traditions & par leur attachement à de vaines pratiques.
+
+Le Philosophe Panoetius enseignoit la vertu & les devoirs, tandis que
+l’Augure Scevola ordonnoit les Sacrifices & les cerémonies de la
+Religion (a). Nous avons un Sacerdoce & des Pontifes qui doivent
+enseigner toute sorte de bonté, de justice & de vérité, ce qui est
+agréable à Dieu ; (b) la douceur, la tolérance à se supporter les uns
+les autres ; (c) tout ce qui est véritable & sincere, tout ce qui est
+honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui
+peut rendre aimable, tout ce qui contribue à une bonne réputation,
+tout ce qui est vertueux, tout ce qui est louable.
+
+(a) Eph. c. 5. v. 9 & 10.
+
+(b) Eph. c. 4. v. 2. & Rom. v. 14 & 15.
+
+(c) Philip. c. 4. v. 8.
+
+
+Au surplus il y a tout à perdre pour les Etats & pour les Particuliers
+chez qui se détruit la Religion. Eh ! qu’on dise quel avantage il peut
+résulter pour le genre humain d’affoiblir dans les Citoyens les motifs
+de la vertu, & les principes des bonnes actions ! n’est-ce pas
+autoriser le vice & le crime qui n’ont jamais de digues assez fortes,
+& que déjà des motifs plus puissans ne peuvent arrêter.
+
+Je demande si l’Histoire fournit un seul exemple de peuples dont la
+Religion nationale ait été le corps entier de la Religion naturelle,
+(je dis le corps entier) & si ce n’est pas le Christianisme seul qui
+l’a notifié à l’univers ? Si les Philosophes modernes ne sont pas
+redevables de leurs lumieres sur les points les plus importans de
+cette Religion, à l’avantage qu’ils ont d’être nés dans la Religion
+Chrétienne ? Si par les seules lumieres de la raison ils eussent
+été sur les points qu’ils établissent maintenant avec tant de vérité &
+tant de force, moins vacillans & plus affermis que Socrate, que
+Ciceron & les plus grands génies de l’antiquité ?
+
+Je demande d’ailleurs, s’il est possible de rendre nationale une
+Religion purement philosophique ? si une Religion sans culte public ne
+s’aboliroit pas bientôt, & si elle ne rameneroit pas infailliblement
+la multitude à l’idolâtrie ?
+
+Quand les incrédules auront résolu ces questions d’une façon
+satisfaisante, on pourra répondre à des objections qui sont proposées
+15 siecles trop tard ; des objections que les Porphires, les Celses,
+les Juliens ont ignorées, & qu’ils eussent pu faire valoir sans
+replique, s’ils avoient détruit auparavant trois ou quatre faits de
+l’établissement de la Religion Chrétienne, qui n’étoit pas éloigné de
+leur tems.
+
+La méthode d’étudier la Religion, comme science, dérive de la méthode
+générale des études. Il n’est pas nécessaire d’être Médecin pour
+savoir le meilleur moyen d’apprendre la Médecine ; & sans usurper le
+droit d’enseigner la Religion, qui est réservé aux Ecclésiastiques, on
+peut assurer qu’on l’enseigne mal dans la plûpart des Colleges.
+
+Pendant les premières années, une simple explication du Décalogue, de
+l’Oraison Dominicale & du Symbole, suffit avec les Catéchismes de
+Fleury ou de Bossuet. L’Abrégé de l’Ancien Testament où M. de Mésangui
+a conservé, autant qu’il est possible, les paroles de l’Ecriture,
+imprimé à Paris en 1732, l’Evangile & les Actes de Apôtres.
+
+Le spectacle de la nature, tel qu’il est représenté dans Fénelon &
+dans Derham ; la nature même que les jeunes gens connoîtroient en
+partie, leur auroit déjà prouvé l’Existence d’un Dieu que ses œuvres
+annoncent à la terre.
+
+Je suppose que dans la Métaphysique ils eussent pris des notions
+justes des Attributs divins & de la Providence ; il seroit temps vers
+la fin des études, de leur faire appliquer aux faits de la Religion
+Chrétienne, les principes de l’art critique, & sans les embarrasser
+dans des discussions au-dessus de leur portée, on pourroit leur faire
+lire le Traité de la vérité de la Religion Chrétienne, par Grotius ;
+ou celui qui est tiré en partie de Turretin, traduit par Vernet, revu
+& corrigé par un Théologien Catholique, imprimé à Paris en 1753, en 2
+volumes par Garnier.
+
+Un jeune homme qui auroit lu ces Livres avec attention, seroit plus
+affermi dans sa Religion & mieux préparé contre les attaques des
+incrédules, que par dix ans d’exercices spirituels. Le spectacle de la
+nature, la connoissance de l’Existence de Dieu & de ses Attributs,
+est le premier Traité de toute bonne Théologie. Il se prépareroit par
+ses lectures à lire un jour les excellens Livres qui ont été faits sur
+la Religion.
+
+
+Réflexions sur deux abus dans les Colleges.
+
+L’objet d’une bonne méthode doit être également de déraciner les abus,
+comme d’indiquer & de frayer le chemin.
+
+Je dirai deux mots sur l’abus des Cahiers de Réthorique & de
+Philosophie, que l’on dicte dans les Colleges ; outre que ce sont de
+misérables leçons que l’on fait plutôt pour exercer les Maîtres, que
+pour instruire les enfans ; c’est la perte d’un tems considérable
+qu’ils emploient à écrire ; il n’y en a point qui les écrive en
+entier, & sur mille il n’y en a pas un seul qui les ait conservés
+pendant deux ans, ou qui en ait fait quelque usage dans le reste de la
+vie. J’en appelle à l’expérience.
+
+Autre abus sur les leçons de Mémoire : on fait apprendre par cœur à des
+enfans des Rudimens, des Particules, &c. des regles qu’il suffit
+d’entendre & de concevoir ; on les ennuie, on les fatigue par la
+longueur des leçons désagréables ; ils perdent le tems qu’ils
+pourroient employer utilement & agréablement à apprendre les plus
+beaux morceaux de Littérature Françoise & Latine. Tous ces morceaux
+joints ensemble ne seroient pas la moitié des leçons qu’on oblige les
+enfans d’apprendre par jour, depuis la premiere classe jusqu’à la
+Réthorique.
+
+On ne doit faire apprendre par cœur aux enfans, que ce qu’ils doivent
+retenir, ce qui peut leur servir de modele. N’y a-t-il pas assez de
+beaux endroits dans les Auteurs, sans les fatiguer à apprendre ce
+qu’ils doivent oublier ?
+
+
+Avantages de ce Plan d’Etudes.
+
+Tel est l’essai du Plan des Etudes d’une premiere éducation ; ce ne
+sont que les élémens de l’institution d’une Nation qui exigeroit des
+vues plus profondes, & qui demanderoit des hommes plus habiles & plus
+éclairés que moi : elle est réservée, cette institution, à un Monarque
+sage & prudent, dont les intentions sont droites & pures : image de
+Dieu sur la terre, qui peut créer des esprits & façonner les cœurs.
+
+II ne laissera pas imparfait un ouvrage qui peut tant contribuer à sa
+gloire & au bien de ses peuples. Il consultera ses Universités, ses
+Académies, sa Faculté de Médecine même, afin que de ces lumieres
+réunies il résulte une nouvelle institution ou une régénération si
+nécessaire dans les Lettres & peut-être ailleurs.
+
+Je me persuade que ce plan est juste, parce qu’il est fondé sur la
+nature de l’esprit, sur des faits constans & sur des principes de la
+connoissance humaine. Je crois qu’un jeune homme ainsi élevé, seroit
+plus disposé à recevoir la seconde éducation nécessaire pour la
+profession qu’il embrasseroit ; & s’il y avoit des plans d’instruction
+& des Catalogues de Livres raisonnés pour chaque profession
+particuliere, comme en Allemagne, on lui épargnerait bien de la peine
+& du temps qui est en pure perte*. Il auroit l’esprit net & précis
+autant qu’on peut l’avoir à dix-sept ou dix-huit ans ; il se seroit
+rendu un grand nombre d’objets familiers, il auroit du goût & quelques
+connoissances ; & ce qui vaut peut-être les connoissances même, il
+auroit l’art d’en acquérir ; il pourroit se frayer lui-même un chemin,
+& juger de celui qu’on lui feroit tenir ; il sauroit s’occuper,
+science si utile & si rare à cet âge & dans tous les âges : il seroit
+en état de voir le monde avec fruit, de lire les Livres originaux, de
+voyager utilement.
+
+* Ætatem quidem video (dit Ciceron, 33. de finibus, num 7.) sed infici
+tamen debet iis artibus quas si dum tenera est combiberit ad majora
+veniet paratior.
+
+
+Les Vies des hommes illustres qu’il auroit lues, serviroient à
+indiquer ses inclinations & ses talens. Il est impossible que dans le
+cours des Etudes, plusieurs objets étant présentés aux yeux des
+jeunes-gens, il ne parût pas dans ceux qui auroient du génie quelques
+étincelles de ce feu qui se décele lui-même, qui fit Paschal Géometre
+sans le savoir, Descartes Philosophe, Tournefort Botaniste, &c.
+
+La sympathie se déclarera quand il y aura du rapport & de la
+convenance dans le goût. Ulisse à la Cour de Lycomede, présente à
+Achille, déguisé en fille, des armes avec des ornemens de femmes ; la
+passion d’Achille le trahit, & découvrit le plus courageux des Grecs,
+celui qui devoit être le vainqueur des Troyens.
+
+On sait que les triomphes de Miltiade déroboient le sommeil à
+Themistocle. Combien le Carache, encore enfant, étoit frappé de ce
+qu’il entendoit dire de Raphaël ! La vie d’Homere & ses ouvrages
+saisirent Virgile dans son enfance ; Charles XII étoit transporté
+d’enthousiasme en lisant la vie d’Alexandre.
+
+On distinguera les enfans qui ont du goût & du génie, d’avec ceux qui
+n’en ont point ; ceux-ci resteront froids & immobiles à des récits qui
+toucheront sensiblement les autres. Au sortir des études les jeunes
+gens s’occuperont suivant leur inclination ; ils seront en état de
+choisir une profession avec connoissance, & ils réussiront mieux dans
+celle qui sera de leur goût & de leur choix.
+
+Eh quel avantage n’en résulteroit-il pas pour la société entière &
+pour toutes les professions ?
+
+Des esprits fermes & cultivés ne seroient pas occupés de jeux & de
+bagatelles ; les Nobles n’iroient pas dans la Capitale dissiper le
+patrimoine de leurs peres ; ils s’occuperoient avec goût & avec
+connoissance, à le rendre plus utile, & ils le feroient fructifier au
+quadruple. Ils diroient avec Horace :
+
+Beatus ille qui procul negotiis
+
+Paterna rura bobus exercet suis.
+
+Ils ajouteraient avec Virgile :
+
+Me verò primum dulces ante omnia musæ
+
+Accipiant..........
+
+
+Ils cultiveroient dans le sein de la paix & de l’abondance les arts &
+les sciences qui auroient nourri leur enfance.
+
+Il est inconcevable qu’on ait tant négligé en France l’éducation des
+femmes ; l’instruction en langue vulgaire pourroit être presque toute
+entiere à leur usage. Mieux élevées & plus instruites, elles
+éleveroient & instruiroient mieux leurs enfans. Peut-être
+aspireroient-elles un jour à la gloire d’imiter une Cornelia, fille de
+Scipion & mere des Gracches ; une Attia, mere d’Auguste, qui
+contribuerent tant à former l’esprit de ces hommes fameux.
+
+Avec un esprit plus cultivé, elles n’en seroient que plus aimables ;
+elles sauroient s’occuper ; connoissant quelques remedes usuels &
+approuvés, elles en distribueroient gratuitement, & sauveroient la vie
+à une infinité de malheureux.
+
+Le Seigneur de Fief accommoderait les procès ; il deviendroit le
+bienfaiteur de ses Vassaux, & entretiendroit le lien de la
+bienveillance que la Loi a mis entre eux & lui ; lien usé & devenu
+sans force.
+
+L’homme qui vit de ses rentes, imiteroit le Noble ; il dédaigneroit la
+vile chicane, & ne se porteroit pas à l’oppression des misérables.
+
+Celui qui se destine à la guerre, regarderoit le service, comme une
+occupation sérieuse ; au lieu que la plupart des jeunes-gens qui s’y
+engagent, ne cherchent le plus souvent que l’oisiveté & le
+libertinage.
+
+Il auroit acquis dans la connoissance des Mathématiques des
+dispositions à la pratique des fortifications ; la lecture des Vies ou
+des Mémoires des grands Capitaines, l’auroit mis en état de profiter
+de leurs campagnes & de leurs expéditions. Il sçauroit qu’Alexandre &
+César étoient sçavans ; que César a fait des Commentaires ; que Henry
+de Rohan, Turenne, Montecuculli ont écrit des Mémoires ; que
+Feuquieres a donné des préceptes sur l’art militaire.
+
+Il apprendroit le droit de la guerre, dont il aura plus de besoin, à
+mesure qu’il sera élevé à de plus grandes places.
+
+Le Magistrat auroit acquis dans une éducation solide, l’habitude
+d’être appliqué & laborieux ; dans l’étude de la Philosophie, celle
+d’être judicieux & raisonnable ; dans l’étude des Belles-Lettres,
+celle de traiter les sujets avec ordre, avec netteté & avec force.
+
+Dans la Vie des grands Magistrats, d’un Chancelier de l’Hôpital, d’un
+de Thou, d’un Molé, d’un Servin, d’un Talon, d’un Bignon, &c. il
+auroit vu qu’il y a un courage d’ame aussi noble & aussi élevé que le
+courage guerrier : Sunt domestic fortitudines non inferiores
+militaribus. Cic. off. 2.
+
+Il rechercheroit l’esprit des loix dans les principes du droit de la
+nature, & dans ceux d’une véritable morale & d’une sage politique :
+quoiqu’il ne soit chargé que de l’exécution des loix, il se rendroit
+capable d’être Législateur. Pythagore donna des loix à la grande
+Grèce, Platon à quelques Républiques ; Locke en a donné à la Caroline.
+C’est la Philosophie qui a produit le Code-Fréderic.
+
+Le Négociant ou le Commerçant porteroit dans les pays éloignés, & en
+rapporterait des connoissances utiles. La Société Royale de Londres
+donne aux Navigateurs, des instructions sur l’Histoire naturelle des
+lieux où ils vont. Des hommes instruits & avertis, verront avec profit
+ce que d’autres ne voient point, quoiqu’il soit sous leurs yeux ; le
+Dessein si utile par-tout, leur serviroit encore davantage dans ces
+circonstances.
+
+
+Par où les Ministres de la Religion peuvent-ils être le plus utiles au
+monde ? Par quel moyen nos Missionnaires ont-ils pénétré dans les
+contrées les plus éloignées ? Ce n’est ni par le secours des Langues
+mortes, ni par leurs controverses (celles qu’ils ont eues dans les
+pays étrangers, n’ont fait que retarder le fruit de leurs travaux) ;
+c’est par l’enseignement des connoissances utiles à la société. Ils
+n’ont franchi tous les obstacles, qu’en apprenant aux hommes ce qui
+étoit profitable à l’humanité.
+
+On croit pouvoir dire qu’un Curé qui enseigneroit à ses Paroissiens la
+pratique de la Religion, qui est fort simple & fort courte pour eux,
+les devoirs les plus communs & dès-là les plus essentiels ; qui leur
+montreroit les moyens les plus simples d’éviter & de guérir les
+maladies ordinaires à la campagne, de mieux cultiver leur champ ; qui
+sachant quelques principes des loix & de la coutume du Pays,
+termineroit les procès, & les préviendroit dans leur naissance ; qui
+sauroit un peu de Physique, de Médecine usuelle, d’Arpentage,
+contribueroit d’avantage au bonheur des hommes, que tous les Curés ne
+le peuvent faire avec leur mauvais latin, une inutile scholastique &
+leurs querelles théologiques.
+
+Il est bon que tous les ordres de l’Etat & que tous les membres de
+chaque Ordre sachent que la considération est attachée à l’avantage de
+faire du bien aux hommes, & de leur être utiles ; que la pratique de
+la Religion consiste dans la bienfaisance ; que d’être bon, est le
+principal moyen de ressembler à l’Etre souverainement bon, & à celui
+qui faisoit du bien en voyageant, pertransibat benefaciendo.
+
+Celui qui chercheroit à remplir les devoirs d’une profession qu’il
+auroit choisie avec goût, ou qui seroit occupé des sciences naturelles
+& des sciences exactes, qui connoîtroit les bornes de la raison &
+celles de l’autorité, ne seroit point un homme de parti, un factieux,
+ni un intriguant ; il ne se laisseroit point troubler, & il ne
+troubleroit point les autres par les délires de la superstition, cette
+maladie épidémique, ni par les divers fanatismes qui attaquent la
+tranquillité des ames innocentes ; il ne persécuteroit jamais ses
+frères. Ne craignez point de semblables malheurs, dit l’Abbé de
+Saint-Pierre, des Descartes, des Leibnitz, des Newtons & des Derhams.
+
+
+Manière d’exécuter ce Plan.
+
+On objectera peut-être que l’éducation que je propose, n’est pas
+possible ; qu’on n’a ni les Maîtres ni les Livres nécessaires pour
+l’exécuter ; que les jeunes gens ne pourroient pas dans leurs
+premières années apprendre tout ce qui est compris dans ce Plan.
+
+Je répondrai que l’éducation des Grecs & des Romains étoit beaucoup
+plus difficile ; que des gens très-sensés ont cru possible ce que je
+propose ici, & il faut se garder de condamner sur des préjugés le
+sentiment de grands Hommes, Fleury, Locke, Nicole : quels noms ! & quel
+est l’homme qui oseroit élever la voix contre leur autorité réunie ?
+Je déclare que je n’ai fait dans ce Mémoire que les commenter.
+
+Enfin tout projet sensé doit être appuyé sur des faits, & je conviens
+qu’il n’y a rien de plus mauvais en morale, que ce qui est
+physiquement impossible.
+
+Pour former une éducation, il faut des Maîtres ou des Livres, & il
+faut apparemment l’un & l’autre. On propose de former des Maîtres,
+c’est un ouvrage de longue haleine, qui ne dispenseroit pas d’avoir
+des Livres tout faits. Je demande des Livres aisés à faire, qui
+dispenseroient peut-être d’avoir des Maîtres. Je dis que tous ces
+Livres sont faciles à faire, ou plutôt qu’ils sont presque tous faits.
+Il ne s’agiroit, pour la plûpart que de compilations sensées &
+raisonnables, qui seroient faites non par des hommes qui ne pensent
+point, & qui n’ont jamais rien imaginé, mais par des personnes
+capables de composer elles-mêmes les Livres qu’elles compileroient,
+d’ouvrir des routes, de perfectionner celles qui sont découvertes,
+d’imaginer des méthodes, & de juger les sciences avec un esprit
+philosophique.
+
+A l’égard de l’impossibilité prétendue d’apprendre les sciences à de
+jeunes gens, je remarque premierement qu’on leur apprend (mal à la
+vérité) des choses plus difficiles. De plus, je suppose au moins dix
+ans d’éducation depuis six ou sept ans, jusqu’à dix-sept ou dix-huit.
+Et que ne pourroit-on pas apprendre en dix ans, si l’on étoit bien
+conduit, & que l’on eût de bons Livres élémentaires ?
+
+Il n’y a point d’enfant, qui au College, ou pour se préparer à y
+entrer, n’ait huit heures & demie & neuf heures de travail par jour.
+
+Je ne demande que quatre à cinq heures de classe où la peine soit
+principalement pour les Maîtres, où ils fassent travailler les enfans
+devant eux, ou les disciples plus avancés feroient les démonstrations
+aux plus jeunes ; des Livres où l’instruction fût toute faite, une
+éducation qui n’exige dans les commencemens que des yeux & de la
+mémoire.
+
+Dans les trois ou dans les quatre premieres années, hors ces Classes,
+nulle étude que des leçons agréables & utiles à retenir, qu’ils
+pourroient apprendre en se promenant ; la plus grande peine seroit
+d’écrire, de dessiner & d’apprendre un peu de Géométrie.
+
+Des personnes instruites feront aisément l’arrangement de ce Plan & sa
+tablature, s’il a le bonheur d’être approuvé du Maître & de la Nation.
+
+Je le répète, il n’est besoin, pour exécuter un bon Plan d’éducation
+littéraire, que de Livres qui serviroient d’instruction ou de méthode
+d’instruction : & ces Livres sont aisés à composer. Le Roi n’a qu’à
+ordonner ; qu’il dise & tout sera fait ; alors l’éducation sera facile
+& on ne demandera dans les Maîtres, les Gouverneurs & les
+Gouvernantes, que de la religion, des mœurs & de savoir bien lire ;
+cela ramènera à l’éducation domestique, qui est la plus naturelle & la
+plus favorable aux mœurs & à la société.
+
+J’ai conduit les jeunes gens à la porte des Sciences, il est réservé à
+des plumes plus savantes de les introduire dans leur sanctuaire.
+
+FIN.
+
+
+POST-SCRIPTUM.
+
+APrès avoir achevé ce Mémoire, il m’est tombé entre les mains une
+Brochure intitulée De l’Education publique. Je me suis rencontré dans
+le point important qui est la fixation des objets d’études, avec un
+homme qui paroît avoir des connoissances étendues dans l’Encyclopédie
+des Sciences, & qui sait tirer des lignes de communication de l’une à
+l’autre.
+
+Ma premiere idée a été de supprimer mon Mémoire, comme devenant
+peut-être inutile. Ce n’est pas la peine de faire relire deux fois les
+mêmes choses ; mais comme je me trouve d’un avis différent de cet
+Auteur sur la qualité des Maîtres & sur des détails essentiels, on m’a
+conseillé de donner cet Ouvrage au Public. Des matieres éclaircies à
+son Tribunal, seront toujours bien jugées.
+
+Je crois au surplus que notre Plan est bon, & qu’il peut être utile ;
+je dis notre Plan, car il est à peu près : le même nous ne différons
+que dans l’exécution, & en ce que cet Auteur exclut les Séculiers que
+je voudrois, & où il admet beaucoup d’Ecoles que je ne voudrois pas.
+
+L’article le plus essentiel d’un Plan pour les Colleges, est de fixer
+les objets des études ; car s’ils sont mal fixés, comme je crois
+l’avoir démontré, il est nécessaire d’y en substituer d’autres. Nous
+sommes d’accord en ce point, l’Auteur de l’Education publique & moi.
+Nous sommes même d’accord sur ceux qu’il faut substituer ; c’est sur
+cet objet qu’il est absolument nécessaire, si l’on veut rétablir les
+études, que le Gouvernement prononce. Premiérement, parce que c’est au
+Roi qu’il appartient de régler l’instruction de la Nation ; en second
+lieu, parce qu’il est convenable que cette instruction soit uniforme
+dans tout le Royaume, & qu’il est essentiel qu’elle ne soit pas
+arbitraire.
+
+Que Sa Majesté ait la bonté de nommer une Commission composée de cinq
+ou six personnes pour examiner ces deux projets, ou tels autres que
+l’on pourroit présenter. Son premier travail seroit de déterminer les
+objets d’études pour tous les Colleges.
+
+On croit devoir dire que cette Commission doit être composée
+principalement de quelques hommes d’Etat & de gens de Lettres ; qu’on
+n’y doit faire entrer aucun homme de parti.
+
+Le second point, & celui qui importe peut-être le plus aujourd’hui,
+est une Méthode d’instruction pour exécuter le Plan qui auroit été
+agréé par Sa Majesté.
+
+Pour y parvenir, il s’agit d’avoir des Maîtres. Les uns parlent des
+Communautés séculieres & régulieres ; les autres veulent des
+Célibataires ; quelques-uns préferent des gens mariés : il y en a qui
+les admettent indifféremment. Il est question d’ailleurs de trouver
+une grande quantité de Maîtres tout formés, ou les moyens de les
+former en peu de temps. Quand on voudra y réfléchir, on verra qu’il
+est impossible de faire tout-à-coup une pareille recrue dans le
+Royaume ; & si l’on veut décider la question de la qualité des
+Maîtres, on va ouvrir la porte à des discussions sans nombre, où
+l’esprit de corps, les droits & les privileges entreront
+nécessairement, & qui par conséquent deviendront interminables. Chaque
+corps réclamera ; on fera agir l’esprit de parti ; les plus forts
+l’emporteront, & l’Etat ne sera pas mieux servi ni plus éclairé.
+
+Je pense que l’objet des Etudes étant une fois fixé, Sa Majesté
+pourroit faire composer des Livres Classiques élémentaires, où
+l’instruction fût toute faite relativement à l’âge & à la portée des
+enfans depuis 6 ou 7 ans jusqu’à 17 ou 18.
+
+Ces Livres seraient la meilleure instruction que les Maîtres pussent
+donner, & tiendraient lieu de tout autre méthode. On ne peut se passer
+de Livres nouveaux, quelque parti que l’on prenne. Ces Livres étant
+bien faits, dispenseroient de Maîtres formés ; il ne seroit plus
+question alors de disputer sur leur qualité, s’ils seroient Prêtres ou
+mariés, ou célibataires. Tous seroient bons, pourvu qu’ils eussent de
+la Religion, des mœurs, & qu’ils sussent bien lire ; ils se
+formeroient bientôt eux-mêmes en formant les enfans.
+
+Il ne s’agiroit donc que d’avoir des Livres, & je dis que c’est la
+chose la plus aisée présentement. Un mot de la part de Sa Majesté
+suffiroit. Il y a dans la République des Lettres beaucoup plus de
+Livres qu’il n’en faut pour composer, avant deux ans, tous ceux qui
+seraient nécessaires ; & il y a dans les Universités & dans les
+Académies plus de Gens de Lettres qu’il n’en faut pour bien faire ces
+ouvrages ; il n’y en a point qui ne se fît un devoir & un honneur de
+concourir aux vues de Sa Majesté, & au bien général du Royaume.
+
+Un autre moyen très-simple seroit de proposer de pareils Livres à
+faire pour sujets de prix de toutes les Académies : cela produirait en
+peu de tems des Mémoires excellens, que l’on chargerait des Gens de
+Lettres de rédiger. Le Gouvernement pourra tout, quand il voudra
+employer le génie & l’industrie de la Nation.
+
+On feroit imprimer ces ouvrages à une Imprimerie Royale, sans qu’il en
+coûtât aucuns frais au Roi ; & ces Livres coûteroient peu aux
+familles, pourvu que l’impression ne se fît pas par entreprise, & que
+la chose ne devînt pas une affaire de finance.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75373 ***