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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-12 15:21:08 -0800 |
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Il y a +longtemps que se passèrent les événements dont +je me fais l’historien : c’était deux ou trois ans +après l’insurrection qui suivit la prise de Tananarive. +Partonneau s’était alors révélé ce qu’il +fut durant le reste de son aventureuse carrière : +l’un des collaborateurs civils les plus adroits, le +plus vigoureux de Gallieni ; en apparence, et à +l’écouter, le plus imprévu des humains ; en réalité, +montrant le génie de la politique indigène. +Il avait administré des provinces aussi vastes que +la Belgique, rendu la justice comme saint Louis, +sauf qu’il était assis sous un pamplemoussier, +non sous un chêne ; livré des batailles rangées à +la tête de dix-huit miliciens, de la sorte pacifié +la moitié d’un empire ; enfin, gouverné sagement, +mais dans l’éclat d’une puissance illimitée. +Le tout sans s’étonner de rien : il n’avait jamais +l’air de croire que c’était arrivé.</p> + +<p>Quand un mot de lui me fit savoir qu’il était +de retour à Paris, je courus le voir. Ce proconsul +avait tout simplement repris son ancien domicile, +une modeste chambre d’étudiant, rue Flatters, +au quartier latin. Sa concierge me dit, +d’une voix un peu surprise :</p> + +<p>— Mais M. Partonneau n’est pas là, à cette +heure-ci ! (Il était quatre heures de l’après-midi.) +Vous le trouverez au café Mahieu, comme de +juste.</p> + +<p>J’allai donc au café Mahieu. J’y découvris en +effet Partonneau, attaché de toute son âme aux +problèmes d’une manille aux enchères avec des +habitués qui l’ignoraient radicalement trois jours +auparavant, mais le tutoyaient. Telle était la +simplicité de son âme : il ne se souvenait plus +d’avoir été vice-roi, d’être toujours officier de la +Légion d’honneur et grande médaille d’or de la +Société de Géographie. Ou plutôt, comme il disait, +avec sa belle philosophie, ramassée dans +une formule concise : « Tout ça n’avait aucun +rapport ! »</p> + +<p>— Alors, lui dis-je, tu ne regrettes pas tes +grandeurs ?</p> + +<p>— Non, fit-il, sincèrement : ici la vie est beaucoup +plus facile ! Je n’ai à me soucier de rien…</p> + +<p>En effet, il ne se souciait de rien. Toutefois, +y réfléchissant, il me déclara que, pour lui, Paris +manquait de femmes. Je répliquai que ce n’était +pas l’opinion générale.</p> + +<p>— C’est possible, me répondit Partonneau, +mais alors c’est que je ne sais plus « manière ». +A Madagascar, je n’avais qu’à m’adresser aux +<i>governora madinika</i>, les chefs des notables, qui +m’envoyaient tout de suite ce qu’ils avaient de +mieux. Ici, il n’y a pas de <i>governora madinika</i> : +cela me manque.</p> + +<p>Je lui fis remarquer qu’il y avait un préfet de +police ; il me pria de ne pas me payer sa tête. +Mais je ne croyais pas si bien dire, ainsi qu’on +verra.</p> + +<p>Deux jours plus tard, il m’apprenait qu’il +avait trouvé « quelqu’un ». Ce quelqu’un s’appelait +Émilienne. Comme je m’informais de l’endroit +où il l’avait rencontrée :</p> + +<p>— Mais dans la rue ! Où veux-tu que ce soit ?</p> + +<p>Il ajouta qu’il l’avait installée chez lui, que +c’était une personne très comme il faut, bien +agréable, et qu’elle avait des vertus d’intérieur.</p> + +<p>Je supposai que c’était à cause de ces vertus +d’intérieur qu’on ne voyait jamais Émilienne. +Partonneau allait au Mahieu sans elle, dînait +sans elle à la brasserie du Panthéon, retournait +jouer à la manille, au Mahieu, sans elle, et ne +partait que vers minuit.</p> + +<p>— Partonneau, lui dis-je timidement un soir, +qu’est-ce qu’elle fait, ton Émilienne, pendant ce +temps-là ?</p> + +<p>— Elle m’attend en mangeant des marrons. +C’est une femme qui adore les marrons, avec du +vin blanc. Chaque tribu a ses mœurs.</p> + +<p>Je me permis de lui faire observer que les +mœurs de la tribu parisienne ne sont pas, généralement, +si simples ; que les femmes, chez nous, +aiment la distraction ; que, de plus, elles souhaitent +d’ordinaire que leurs amis fassent l’étalage +public de leurs attraits et de leur toilette.</p> + +<p>— Je me souviens, reconnut Partonneau, +d’avoir lu ces particularités dans certains ouvrages +qui traitent de la matière. Mais Émilienne +est différente. Elle ne demande pas du tout à +m’accompagner. Je la vois le soir, quand je +rentre, et le matin, où elle fait le ménage, cependant +que je travaille à ma grande carte, au cent +millième, du nord-est de Madagascar. Cela nous +suffit à tous deux.</p> + +<p>Toutefois, il advint un jour que Partonneau +vint s’asseoir à mes côtés, la figure légèrement +attristée.</p> + +<p>— C’est curieux, me dit-il, Émilienne a été +prise dans une rafle !</p> + +<p>— Dans une rafle ? Comment cela ?</p> + +<p>— Comme il paraît que ça se fait : par la +police. Elle se promenait sur le boulevard, et la +police l’a emmenée…</p> + +<p>Je compris pourquoi Émilienne ne tenait pas +à accompagner Partonneau le soir : elle avait +d’autres occupations, et ne passait pas décidément +tout son temps à manger des marrons.</p> + +<p>— … Et elle a fait prévenir la concierge, poursuivit +Partonneau, qu’il me fallait aller la réclamer +à la préfecture de police.</p> + +<p>— Et tu iras ?</p> + +<p>— Sûrement, j’irai ! Je me suis informé. Une +femme qui vit avec un homme honorable, la +police n’a pas le droit de la cueillir : tels sont +les lois et règlements de ces populations occidentales. +Tout à l’heure je vais donc aller réclamer +Émilienne.</p> + +<p>Il revint deux heures après.</p> + +<p>— C’est extraordinaire, fit-il, on n’a pas voulu +la relâcher !</p> + +<p>— Il y avait un cheveu ?…</p> + +<p>— Aucun cheveu. J’ai vu un administrateur, +très aimable. Je lui ai dit : « Vos miliciens ont +arrêté une femme qui vit avec moi. Puisqu’elle +vit avec moi, je viens la chercher. Voilà mes +noms et qualités. » Il m’a répondu : « Rien de +plus juste, cher monsieur… Enchanté de cette +occasion de faire connaissance de l’explorateur +Partonneau, dont la renommée est venue jusqu’à +moi. Cette dame s’appelle ?…</p> + +<p>» — Elle s’appelle Émilienne !</p> + +<p>» — … Émilienne ? Bien. Son nom de famille ?</p> + +<p>» Alors, je suis tombé des nues : « Est-ce que +vous croyez, lui ai-je dit, que j’ai l’indiscrétion +de demander leur nom de famille aux dames qui +m’honorent de leurs faveurs ? Et qu’avais-je besoin +de connaître son nom de famille ? Je ne +veux pas en hériter ! » Là-dessus, il m’a répondu : +« Je regrette ! mais, dans ce cas, malgré +la meilleure volonté du monde… »</p> + +<p>Partonneau réfléchit un instant, et conclut :</p> + +<p>— A Madagascar, les femmes n’ont pas de +nom de famille. Les hommes non plus, du reste. +Ils ont bien raison : ces complications sont ridicules !</p> + +<hr> + + +<p>Il ne faudrait pas croire que toutes les dames +que, dans l’acception biblique du terme, mon +ami Partonneau connut à Paris, quand, par +chance il y venait se reposer de ses fatigues, +échouèrent, comme celle dont je viens de parler, +à la préfecture de police. Il y en eut d’autres, +dont les relations avec cet homme illustre se terminèrent +différemment, bien que d’une façon +toujours aussi singulière ; et je compte rapporter +comment. Il est certain qu’il n’avait de rien, ni +des femmes, ni de l’autorité, ni de la manière +dont il convient d’exercer cette autorité, une +conception qui puisse ressembler en quoi que ce +soit à la nôtre.</p> + +<p>Celle-ci ne pouvait que demeurer fort éloignée +des comportements que son génie naturel, développé +par ses séjours sous d’autres cieux, et l’habitude +qu’il avait prise d’y exercer les réalités de +la domination, avaient inculqués à Partonneau. +C’est ce qu’il me fit bien sentir, il y a quelques +années, alors que j’avais le plaisir de le retrouver +chef de cercle, muni de pouvoirs effectivement +illimités, dans une des régions les moins +assimilées de notre Indo-Chine septentrionale : +car ce diable d’homme a été partout, et l’on doit +à la vérité de reconnaître qu’il est l’un de ceux +qui ont le moins mal réussi partout où il a passé.</p> + +<p>« L’administration, me dit-il, est une chose +très simple. Elle a trois aspects : ce qu’on fait +pour le gouvernement, ce qu’on fait pour les indigènes, +ce qu’on fait pour soi. Le gouvernement, +les indigènes n’étant pas électeurs, se +déclare satisfait si les impôts rentrent régulièrement. +Pour les indigènes, il s’agit de les persuader +que plus ils paieront régulièrement ces +impôts et moins on les embêtera. En d’autres +termes, que s’ils s’acquittent gentiment de ce +devoir, on leur fichera la paix absolument, et +que nous serons pour eux comme si nous n’existions +pas. Pour soi-même, il s’agit d’organiser +sa petite vie le plus confortablement qu’on +peut. »</p> + +<p>Je constatai que, en effet, Partonneau jouissait +de la confiance silencieuse du gouvernement ; +que les indigènes payaient l’impôt et, pour le +reste, ne se volaient les uns les autres que selon +leurs coutumes héréditaires ; enfin, qu’il avait +organisé sa petite vie.</p> + +<p>Il s’était fait construire une « résidence » au +milieu d’un assez beau lac. C’était afin de goûter +un peu de fraîcheur. « L’inconvénient de cet +emplacement, expliquait-il, est que l’eau engendre +des moustiques : mais c’est un fait bien +connu que les poissons rouges mangent les +moustiques. J’ai donc frappé mes administrés +d’une taxe annuelle et personnelle d’un certain +nombre de poissons rouges, dont ils s’acquittent +fort honnêtement ; ils les mettent dans le lac et +je suis débarrassé des moustiques. Une autre +plaie du pays, ce sont les cafards ; ils envahissent +les habitations : mais c’est un autre fait bien +connu en histoire naturelle que les pintades +mangent les cafards. Il me suffit donc d’entretenir +dans la résidence les pintades qu’il faut. »</p> + +<p>Et il est vrai que cette demeure administrative +avait, grâce à ces oiseaux, l’air d’un poulailler ; +mais il jugeait avec bon sens qu’il n’est pas, +après tout, plus extraordinaire d’avoir chez soi +des pintades que des chiens ou des chats.</p> + +<p>Toutefois, l’intérieur de ce palais résidentiel +me parut assez bizarre. Il ne se composait que +d’une chambre à coucher, sur laquelle je reviendrai +tout à l’heure, et d’une salle immense, très +haute, mais entièrement dépourvue de meubles. +J’apercevais seulement, suspendues au plafond, +des choses vagues, auxquelles étaient attachées +des poulies.</p> + +<p>Partonneau me dit, d’un air tout naturel :</p> + +<p>— Je suppose que tu veux déjeuner ?… Tirailleur +Ba, — c’est-à-dire numéro trois, — l’appareil +numéro cinq !</p> + +<p>Sur quoi le <i>linh-cô</i> Ba, avec une aisance qui +prouvait une longue habitude, manœuvra un +certain nombre de poulies, et fit descendre du +plafond une table, des chaises et un buffet. Nous +déjeunâmes.</p> + +<p>— A présent, tirailleur Ba, la sieste ! commanda +Partonneau : l’appareil numéro deux !</p> + +<p>Le tirailleur Ba, ayant fait prendre au mobilier +de salle à manger un mouvement ascensionnel, +le remplaça par deux lits de repos, couverts +de nattes fraîches parfaitement confortables.</p> + +<p>— Maintenant, me dit Partonneau vers quatre +heures, tu permets que je travaille un peu ?</p> + +<p>Le tirailleur Ba évoqua des hauteurs un bureau, +un fauteuil de bureau, quelques sièges et +une bibliothèque avec des cartons verts.</p> + +<p>— Par ce procédé, m’expliqua sérieusement +Partonneau, on a beaucoup plus d’air !</p> + +<p>Il se mit à dépouiller paisiblement son courrier +administratif. Bientôt une exclamation d’impatience +lui échappa, qui me surprit de la part +de cet homme d’un si grand sang-froid.</p> + +<p>— Faut-il qu’ils soient bêtes, cria-t-il, faut-il +qu’ils soient bêtes !</p> + +<p>— Plus qu’à l’ordinaire ?</p> + +<p>— Oui. C’est la direction de la justice, à Hanoï, +qui me demande un tas de renseignements +dont elle n’a que faire ! Des renseignements qui +sont destinés à Paris, tu comprends, aux gens de +Paris, mais ne signifient absolument rien : +« L’esprit de la population !… l’organisation de +la justice dans mon cercle ! » Ils vont voir !</p> + +<p>En regard d’une des formules imprimées +qu’on lui communiquait, il écrivit :</p> + +<p>« Le chef du cercle de Yen-Minh inflige aux +indigènes les amendes qu’ils ont méritées ; leur +administre les châtiments qui sont nécessaires +pour les maintenir dans la bonne conduite ; condamne +à mort ; et, <i>dans les cas plus graves</i>, en +réfère à l’autorité supérieure ! »</p> + +<p>— Mais c’est idiot ! Si tu condamnes à mort, +il ne peut y avoir de cas plus graves !</p> + +<p>— Mon cher, fit-il, l’essentiel est de remplir +les formules ; on ne lit jamais rien, <i>mais on +remarque les blancs</i> !</p> + +<p>Un génie si décidément original me remplissait +d’admiration. La nuit venue, je l’accompagnai +jusque dans sa chambre à coucher. Elle était +fort vaste, et les meubles, ce qui me parut +presque choquant, si vite on s’accoutume aux +choses qui, d’abord, vous semblent incongrues, +reposaient à terre, au lieu de planer dans +le ciel. Même le lit, un lit immense, carré, de la +dimension, à lui tout seul, d’une pièce d’un +appartement parisien, était aussi définitivement +fixé au sol qu’une cathédrale. Il se caractérisait, +de plus, par une particularité assez exceptionnelle : +sur l’une de ses parois latérales apparaissait +une petite porte, une espèce de trappe.</p> + +<p>— Que diable est-ce là ? demandai-je.</p> + +<p>— Tu vas voir, me répondit Partonneau : tout +ce qu’il y a de plus pratique.</p> + +<p>S’étant déshabillé, il s’étendit sur le lit, et, +allongeant la main, frappa un petit coup sur le +bois de la porte.</p> + +<p>— Ti-Haï ! appela-t-il.</p> + +<p>La porte s’ouvrit et, du dessous du lit, sortit +une jeune Annamite, d’un aspect agréable, +qui salua respectueusement son seigneur et +maître.</p> + +<p>— Tu conçois, m’expliqua Partonneau, qu’il +est parfaitement inutile qu’elle reste <i>au-dessus</i> +quand je n’ai plus besoin d’elle. Je l’appelle +quand je veux… et puis elle rentre.</p> + +<p>Ti-Haï, comme lui, semblait juger que rien +n’était plus légitime, ni plus simple.</p> + +<hr> + + +<p>Quelque temps plus tard, une légitime émotion +agita, jusqu’à le déchirer, le corps des administrateurs, +ou du moins la grande majorité +d’entre eux, dans notre colonie du Juste-Milieu-Asiatique : +un nouveau Résident Général, dans sa +sollicitude, avait bien voulu se préoccuper +d’amender leurs mœurs.</p> + +<p>Il en était résulté une circulaire confidentielle, +mais pressante, et même rédigée en termes impérieux : +MM. les administrateurs étaient invités à +répudier, dans le plus court délai, les petites +épouses indigènes qui, jusqu’à ce jour, embellissaient +leur solitude. La circulaire admettait que +ce sacrifice pourrait, dans certains cas, leur paraître +douloureux ; elle représentait qu’il était +indispensable : ces unions plus ou moins morganatiques +sont de nature à déconsidérer nos agents +aux yeux des fonctionnaires britanniques de la +colonie voisine qui parfois viennent visiter notre +possession ; par surcroît, les preuves qu’elles ne +sont point sans inconvénients politiques ne sont +que trop nombreuses : Combien de chefs de +cercle n’en sont-ils pas arrivés à ne voir que par +les yeux de leurs « congaïes », adoptant leurs +préjugés, leurs sympathies ou leurs antipathies, +favorisant leur famille et leur village au détriment +des intérêts généraux des indigènes, et de la +simple justice même ? Combien de ces congaïes +n’abusent-elles de leur influence pour faire +rendre, à condition d’y trouver leur avantage, +des arrêts qui compromettent le bon renom de +l’administration française ? Et n’en peut-on +citer aussi qui vont jusqu’à trahir à la fois leur +époux européen et le gouvernement dont il est le +délégué ?</p> + +<p>Ceux des administrateurs que touchait la circulaire — ils +étaient nombreux — tinrent des +espèces de congrès secrets qui ne furent guère +que d’inutiles parlotes. Les uns prétendaient se +révolter ouvertement. D’autres en appeler à la +presse parisienne ; d’autres encore proposaient +qu’au moins l’on adressât à M. le Résident Général +une lettre collective de protestation, suggérant +qu’une mesure si draconienne, prise, en +apparence, au nom de la morale, était susceptible +d’entraîner des écarts bien plus déplorables, de +nature à faire périr les deux sexes, chacun de +son côté. On comptait beaucoup, pour cette +insurrection, sur le célèbre Partonneau, on attendait +de sa part une énergique défense : on connaissait +son scepticisme, ses habitudes de franc-parler ; +on savait aussi quels liens l’attachaient, +depuis plusieurs années, à l’aimable Ti-Haï.</p> + +<p>Ti-Haï n’avait été appelée par lui aux honneurs +d’un concubinat quasi officiel qu’après de +scrupuleuses enquêtes et un achat en forme à ses +parents des Trois-Lacs : il s’agissait, en somme, +d’un mariage parfaitement régulier, selon la coutume +indigène. Cette aimable enfant était arrivée +chez Partonneau entièrement couverte de bouse +de vache, et Partonneau, au courant des usages, +s’était bien gardé de lui faire enlever sur l’heure +cette carapace, à laquelle seules ont droit les filles +parfaitement vertueuses, notoirement vierges, et +qui ont l’intention d’accomplir avec rigueur tous +leurs devoirs d’épouses ; il avait attendu qu’elle +séchât. A cette heure, Ti-Haï possédait trois colliers, +l’un de perles d’or, l’autre de perles +d’ambre, le dernier de corail, dons de son seigneur +et maître, preuve ostentatoire et somptueuse +de condescendances de sa part exceptionnelles. +Même elle avait un pousse-pousse pour +courir le marché et les magasins, comme la +femme de première classe d’un mandarin ; enfin, +à l’abondance et à la richesse de ses toilettes, +au nombre de ses <i>kai-aos</i> de soie, il ne semblait +pas impossible qu’elle reçût des cadeaux qui tous +ne venaient point de Partonneau, mais de ses administrés, +justement soucieux de se ménager les +faveurs d’une si grande dame, et si influente.</p> + +<p>A la grande surprise de ses collègues, Partonneau +leur opposa la fin de non-recevoir la plus +catégorique.</p> + +<p>— Les journaux de Paris, leur dit-il, se ficheront +de vous ! Ils se ficheront de vous parce que +c’est trop drôle : les administrateurs du Juste-Milieu-Asiatique +réduits à la situation et aux obsessions +des citoyens d’Athènes dans <i>Lysistrata</i> ! On +se moquera de vous, sans que nulle pitié se mêle +à cet ébaudissement. Quant au Résident Général, +oui, je vais lui écrire, au Résident Général, +mais ce sera pour lui dire qu’il a raison, cent +fois raison, que nous ne pouvons qu’être désagréablement +roulés par nos congaïes, qu’il se +peut bien même que j’aie été roulé par la mienne +et que je m’empresse d’accéder à son juste désir.</p> + +<p>Il fut traité de lâcheur, voire de lâche. On alla +jusqu’à murmurer, derrière son dos, que l’illustre +Partonneau vieillissait, qu’il n’était plus +digne de sa réputation, qu’il sacrifiait ses affections, +ainsi que les légitimes plaisirs de ses collègues, +au désir d’être bien en cour, au soin de son +avancement. L’ayant appris, il répondit seulement +qu’il était en effet, très probablement, un +héros dans le genre de Titus, lequel, pour garder +l’Empire, avait sacrifié Bérénice aux exigences +du Sénat romain ; et l’on vit la pauvre Ti-Haï +quitter la maison de Partonneau. Cela ne prouvait +rien ; les cœurs n’ont pas besoin, pour palpiter +à l’unisson, de battre sous le même toit : +mais elle était souvent en larmes, et perpétuellement, +en plus, de la pire humeur. Alors, nul ne +douta plus de la sincérité de Partonneau.</p> + +<p>M. le Résident Général ne manqua pas d’être +flatté de l’adhésion, à ses principes, d’un personnage +qui passait pour pousser fort loin, d’ordinaire, +l’esprit d’indépendance : Partonneau bénéficia, +avant son tour, d’un avancement de +classe. Ce ne fut pas tout : M. le Résident Général, +dans une de ses tournées, s’étant arrêté +chez lui, trouva des paroles presque attendries +pour le féliciter d’une si noble obéissance, si rapide, +et qui pourtant lui avait dû coûter. Partonneau +se contenta de s’incliner en souriant. Au +même instant, parurent deux jeunes personnes, +qui entrèrent par deux portes opposées, ne se +regardèrent point, mais lui posèrent fort tendrement +la main, chacune de son côté, sur une +épaule.</p> + +<p>— Madame Ti-Haï ! fit Partonneau, les présentant, +du village des Trois-Lacs, madame Thi-Ba, +du village des Grandes-Rizières…</p> + +<p>— Et quel rôle, monsieur, jouent ici ces +dames ? demanda M. le Résident Général, glacial.</p> + +<p>— Madame Ti-Haï est ma première épouse, +madame Thi-Ba, la seconde.</p> + +<p>— Est-ce là, fit M. le Résident Général, l’engagement +que vous aviez pris ? En vérité, monsieur !…</p> + +<p>Il ne cachait pas se trouver fort offensé. Partonneau +répliqua :</p> + +<p>— J’ai porté honnêtement à votre connaissance +que je n’avais plus d’épouse indigène. Rien +de plus rigoureusement et grammaticalement +exact, puisque j’en ai deux, ce qui fait un pluriel… +J’ai considéré, monsieur le Résident Général, +qu’il avait été fort sage de m’interdire la +monogamie. Faisant mon examen de conscience, +j’ai reconnu qu’en effet l’influence d’une épouse +menaçait de m’être funeste, et que, selon vos +propres paroles, je risquais de m’abandonner à +sa seule influence, de ne voir que par ses yeux. +J’en ai donc pris une seconde. Thi-Ba est du village +des Grandes-Rizières, lequel, depuis l’aurore +des temps historiques, abomine le village +des Trois-Lacs, dont Ti-Haï est sortie. Toutes +deux, par surcroît, se jalousent, et s’entendent +comme chien et chat. Il n’est pas une petite malice, +une petite tentative de prévarication par +séduction, de la part de Ti-Haï, que Thi-Ba ne +s’empresse de signaler. Et Ti-Haï fait de même +à l’égard de Thi-Ba. Elles sont devenues ma +police ; en se dénonçant réciproquement, elles +dénoncent tous ceux qui s’adressent à elles. Sans +vous, monsieur le Résident Général, je n’eusse +jamais découvert cet admirable moyen de gouvernement.</p> + +<p>Ce haut fonctionnaire, ayant réfléchi, jugea +qu’il y avait du bon dans la politique conjugale +et extra-conjugale de Partonneau. C’est lui qui +m’a conté l’histoire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">DANS LE MONDE</h3> + + +<p>L’avant-dernière fois que Partonneau revint +à Paris, il était au comble de la gloire. Dédaignant, +pour quitter la colonie du Juste-Milieu-Asiatique, +de faire comme tout le monde, et +de s’embarquer sur un confortable paquebot, +et tournant le dos à l’océan Indien, il s’en +était revenu par le Thibet. Tout seul ! Et, seul +de tous les Européens depuis le voyage des missionnaires +Huc et Gabet, c’est-à-dire depuis plus +de trois quarts de siècle, il avait réussi là où Dutreuil +de Rhins a si cruellement échoué : il +avait pénétré dans la mystérieuse Lha-Ssa ; il +s’était entretenu avec le Dalaï-Lama, Bouddha +vivant des Thibétains, beaucoup plus familièrement +que je n’arriverai jamais à le faire avec +M. Ramsay Macdonald ; il avait visité, je ne sais +où, des grottes-bibliothèques où dorment depuis +trente siècles des manuscrits rédigés dans +des langues que nul ne parle plus, pas même les +perroquets ; il n’avait tué personne, on n’avait +pas même essayé de l’assassiner ; pourtant, il +avait tout vu, tout entendu sur son passage ; il +avait été géographe, géologue, philologue, botaniste, +et rapportait par surcroît une collection +d’<i>argols</i> unique au monde. Les <i>argols</i>, il faut +le faire connaître à ceux qui pourraient l’ignorer, +sont le seul combustible connu sur les hauts plateaux +thibétains, où ne sauraient croître même +ces saules, pas plus hauts que des géraniums, +qu’on rencontre encore jusque dans les régions +arctiques ; ce sont des bouses de ruminants, tout +bonnement, mais parvenues à un parfait état de +siccité. Il y a celles du chameau, pour lesquelles +Partonneau professe de l’estime : il paraît +qu’elles valent, pour faire griller une côtelette, +le meilleur bois de hêtre. Il y a celles des vaches, +pour lesquelles il témoigne un profond mépris. +Il y a enfin les petites boules rondes que laissent +sur leurs pas les chèvres et les moutons, et dont +il est enthousiaste : il démontra, devant un aréopage +de savants et de métallurgistes, qu’elles dégagent +une chaleur susceptible de fondre même +l’acier. Un journal publia cette expérience avec +cette manchette : « La crise du charbon conjurée ! »</p> + +<p>De si notables et diverses découvertes avaient +valu à Partonneau quelque notoriété. Il devint +d’abord populaire ; son portrait figura dans les +périodiques et les quotidiens. Ce qui compte davantage, +il fut un homme à la mode. Les salons +se le disputèrent ; il connut cette gloire suprême : +des dames fort distinguées envoyèrent à leurs +amis des cartes les invitant à venir prendre le +thé chez elles, avec cette note, soigneusement +soulignée : « Pour rencontrer M. Partonneau. »</p> + +<p>Je crois me souvenir de l’avoir dit, au début +de l’étude que je consacre à la vie de cet homme +singulier et admirable : Partonneau, dans les séjours +qu’il avait faits à Paris, au cours de sa +longue et très aventureuse carrière, n’avait jamais +fréquenté que le café Mahieu. Cet homme +qui semble tout savoir ignore le bridge ; il ne +connaît que la manille. Une fois en France, il +se retrouvait ce qu’il y avait été avant de la +quitter pour la première fois, un étudiant, même +un étudiant pauvre, aux joies faciles ; que dis-je, +élémentaires. Il ne sait rien de ce qu’on est +convenu d’appeler « le monde », de ses usages, +du ton de conversation qu’il y faut prendre. Cela +m’inquiéta pour lui. D’autre part, j’étais son +ami, je m’enorgueillissais de sa réputation, +j’eusse été peiné qu’il repoussât de si flatteuses +attentions. A cet égard, je fus bientôt +rassuré.</p> + +<p>— J’irai, fit-il, considérant d’un air paisible +la première de ces invitations, que je ne lui présentais +qu’avec timidité.</p> + +<p>Et comme je le regardais, un peu étonné d’une +décision si aisée, si rapide :</p> + +<p>— … C’est de l’exploration !</p> + +<p>J’avoue que ce mot me fit trembler. Je le +voyais entrant avec un théodolite chez Madame +de Véromandes, ou appliquant un compas +à branches courbes sur la face de M. Mouvenot, +le grand homme d’affaires, à l’égard de qui cette +personne passe pour avoir des bontés, afin de +prendre sa mensuration crânienne ; ou bien encore +faisant un petit cadeau à M. l’abbé Chudier, +qui fréquente aussi la maison, pour l’inciter à +lui céder une pièce archéologique intéressante +de son église, par les mêmes procédés dont il usa +pour séduire les bonzes des lamaseries, et emporter +leurs plus précieux bouddhas.</p> + +<p>Il ne fit rien de tout cela, par la bonne raison +que c’est à peine, d’abord, s’il ouvrit la bouche, +sauf pour les expressions de courtoisie les plus +vagues et les plus générales. Il avait l’air, pour +moi qui le connaissais bien, de songer : « Qu’est-ce +que ces indigènes vont me demander de payer +pour entrer dans leur pays ? »</p> + +<p>— Monsieur, lui demanda à la fin madame de +Véromandes, avec une aimable impatience, +parlez-nous un peu des femmes du Thibet.</p> + +<p>— Ce sont, madame, des personnes fort heureuses : +car elles ont généralement trois ou +quatre époux légitimes en même temps, ce qui +me paraît suffire. Tous les frères d’une famille +sont ordinairement maris d’une même femme.</p> + +<p>Madame de Véromandes manifesta, malgré sa +politesse, quelque incrédulité. Mais M. l’abbé +Chudier voulut bien lui jurer que les <i>Annales de +la Propagation de la Foi</i> confirment les dires de +l’explorateur. Il ajouta que cette coutume ne lui +paraissait pas irréprochable.</p> + +<p>— En effet, observa madame de Véromandes, +que deviennent les autres hommes ?</p> + +<p>— Madame, fit Partonneau, tout est comme en +France, ne vous en souciez point : une femme a +plusieurs hommes, et les hommes sans emploi +se font moines !… Cette coutume n’a pas manqué +d’être favorisée par la Chine, suzeraine du pays, et +antimilitariste : une femme qui possède plusieurs +hommes les juge tous indispensables à son bonheur, +et n’en veut pas faire des soldats. Quant +aux moines ils sont naturellement exempts de +porter les armes : combinaison de tout repos +pour assurer la paix ! Si nos pacifistes avaient la +moindre prévoyance ils devraient d’abord établir +en France ces deux institutions qui s’appuient +et se complètent : le cléricalisme et la polyandrie.</p> + +<p>La conversation prenait un tour scabreux. +J’en frémissais. Fort heureusement, comme +elle était à M. Mouvenot de nul intérêt, il interrogea :</p> + +<p>— Et l’administration, monsieur, le gouvernement +de ce pays-là ? Ils doivent être fort vénaux, +comme partout en Orient ?</p> + +<p>M. Mouvenot en savait quelque chose. A l’aurore +de sa grande fortune, alors qu’il opérait en +Turquie, il acquit l’art de distribuer les <i>bakchichs</i> +avec fruit et discernement ; et plus tard, +en Occident, cet art n’a pas manqué non plus +de lui être utile. Même l’importance des services +qu’il a ainsi rendus le défend seule contre la +malveillance de ceux qui le voudraient accuser +de corruption.</p> + +<p>— Il est vrai, fit ingénument Partonneau, il +est vrai ! Dans ce pays, nul fonctionnaire civil, +militaire, ou même religieux, n’accorde rien à +personne qu’en échange d’un petit avantage personnel… +Mais après tout, le pot-de-vin, monsieur, +le pot-de-vin n’est pas incompatible avec +un haut état de civilisation !</p> + +<p>Je crus que la foudre était tombée. Je rougis, +je pâlis. J’avais tort. Le visage de M. Mouvenot, +du contraire, s’illumina. Il était enchanté, +il acquérait de vives lueurs de philosophie sociale ; +de quoi, auparavant, il ne s’était jamais +soucié.</p> + +<p>— Vous aviez raison, me dit-il à demi-voix, +votre ami est un homme de génie ! Croyez-vous +qu’il entrerait dans les affaires ? Avec sa notoriété…</p> + +<hr> + + +<p>Partonneau, malgré cette invitation, n’entra +pas dans les affaires. Mais j’en vins à me persuader +qu’il ne tenait qu’à lui de trouver dans +les entours de madame de Véromandes une amie +élégante, même spirituelle, en tout cas sachant, +à coup sûr, unir quelque délicatesse à une intéressante +et suffisante sensualité. Enfin quelque +chose de nouveau pour lui ; et de l’exploration +encore, sur quoi j’eusse goûté ses aperçus, qui +manquent rarement, on le sait, d’originalité.</p> + +<p>Il ne m’était point échappé qu’il avait plu. +Comme toujours il avait montré quelque chose +d’imprévu, de surprenant. La virilité de son +grand corps maigre et sec, mais musculeux, le +contraste assez voluptueux de ses sourcils fort +noirs et d’un regard demeuré très jeune, presque +enfantin, sous la forêt candide de ses cheveux +parfaitement blancs, mais durs et coupés en +brosse, n’avaient pas été non plus sans produire +une impression favorable. Je pus bientôt me +rendre compte qu’il lui était loisible de choisir +entre trois ou quatre personnes qui ne feraient +pas languir trop longtemps son impatience. Cela +aussi me paraissait digne d’être retenu : je le savais +n’avoir point accoutumé d’attendre. Je le +savais ! mais comment eussé-je pu prévoir que, +malgré tout mon empressement à lui être utile, +j’arrivais déjà trop tard ! Lorsque je lui fis part +des espoirs qu’à mon sens il était en droit légitime +de nourrir, il fit preuve tout d’abord d’hésitations +que je crus pouvoir porter au crédit de +sa modestie, puis attribuer à sa nonchalance.</p> + +<p>« Tant d’embarras, objecta-t-il, pour si peu de +chose ! Il n’aimait pas les complications. Les +jeunes femmes appartenant à un monde si brillant +n’étaient point son affaire : ou bien il leur +paraîtrait bientôt insupportable et sauvage, ou +bien il leur devrait consacrer un temps qu’il préférait +employer autrement ; il s’apprêtait à écrire +la relation de son voyage, à relever ses itinéraires +géographiques… »</p> + +<p>Je lui représentai que ces allégations étaient +fort semblables à des défaites ; que l’amie qu’il +choisirait n’aurait guère plus de temps à lui donner +que lui-même ne se sentait disposé à en +accorder ; qu’une liaison, pour elle, consisterait +surtout dans la satisfaction de se dire : « Cet +homme dont on parle est à moi ! » et de le pouvoir +faire connaître en confidence à des rivales +possibles ; qu’il raisonnait de l’amour, tel qu’on +le pratique aujourd’hui dans la bonne société, +d’après une littérature surannée qui en exagère +les difficultés, en complique fictivement les cérémonies ; +et que celles-ci, dans la réalité, sont à +cette heure réduites à presque rien.</p> + +<p>— Il est possible, reconnut-il brusquement : +mais j’ai ce qu’il me faut !</p> + +<p>Il n’y avait pas encore quinze jours que Partonneau +était à Paris : il y possédait déjà une +amitié ! Cela n’était pas extraordinaire, j’aurais +dû m’y attendre. Pourtant je lui demandai, un +peu décontenancé :</p> + +<p>— Et c’est… une passion ?</p> + +<p>Il leva vers moi des yeux candides, mais scandalisés :</p> + +<p>— Moi ? Voyons !… Non, et même je ne sais +pas trop bien comment cela s’est fait. Elle habitait +sur le même palier, la porte en face. +J’avais laissé la mienne ouverte : elle est +entrée…</p> + +<p>— Et qu’est-ce qu’elle fait chez toi ?</p> + +<p>— Elle est gentille… Elle a ouvert mes caisses, +et elle a mis dans les armoires ce qu’il y avait +dans les caisses. Elle range, elle tourne dans l’appartement. +Quand elle a fini de ranger, elle joue +avec son chien : parce qu’elle a un chien, un +berger allemand…</p> + +<p>Alors, je me rappelai cette Émilienne, qu’il +avait gardée chez lui durant six mois sans même +penser à lui demander son nom de famille, et +la petite Annamite qui passait la nuit sous son +lit, à Yen-Minh, ne sortant de sa cachette qu’à +l’évocation du maître. Je compris combien la +femme continuait à tenir peu de place dans l’existence +de cet homme vraiment fort. Il avait pris +celle-là comme il avait pris les autres : parce +qu’elle était entrée. Cela lui suffisait ; il n’en +demandait pas davantage, il aurait cru imprudent, +fatigant, funeste à son repos de chercher +autre chose.</p> + +<p>Il proposa, avec une auguste sérénité :</p> + +<p>— Veux-tu la voir ?</p> + +<p>Je la vis. Elle s’appelait Jacqueline. Elle était +blonde, c’est tout le souvenir qu’elle m’a laissé ; +de ces femmes dont on ne garde pas plus les traits +dans sa mémoire qu’on ne pourrait distinguer +une souris blanche d’une autre souris blanche. +Je suppose qu’elle pouvait avoir entre trente et +quarante ans ; elle était peut-être beaucoup plus +jeune. Il paraît qu’elle vivait d’une rente assez +confortable, qui lui avait été léguée par « quelqu’un ». +Sur elle je n’en sus jamais davantage, +et cela même, je me demande comment je l’ai su, +comment elle était là, pourquoi elle était restée +après être venue. Je ne me l’explique pas encore. +Je ne crois pas qu’elle aimât Partonneau ; pourtant +elle l’adorait. J’entends qu’elle aimait « servir », +et être à un homme. Elle élevait vers lui +des yeux perpétuellement attentifs, un peu inquiets : +les yeux que son chien avait pour elle-même.</p> + +<p>Et lui, Partonneau, était « bon » pour elle. +Je n’ai jamais mieux senti tout ce qu’il peut habiter +de cruel, à force d’insuffisance, dans ce seul +petit mot, et le sentiment, l’attitude, qu’il prétend +représenter. Il ne la traitait point comme +la petite Annamite. Il ne l’enfermait pas, il la +laissait parfaitement libre. J’imagine que sans +raisonner, instinctivement, il respectait en elle +« la majesté du blanc », dont tout Européen, une +fois qu’il a fréquenté, en les dominant, des races +différentes de la sienne, finit par concevoir une +si haute idée. Il avait seulement l’air de lui dire : +« Tu es libre, mais moi aussi ! Et au fond, alors +c’est comme si nous ne nous connaissions pas ! » +Et ce qu’il y avait de terrible, si l’on prenait +la peine d’y réfléchir, c’est qu’elle, cette Jacqueline, +<i>ne voulait pas</i> être libre…</p> + +<p>Je fus quelques jours sans revoir Partonneau. +Un matin, j’allai chez lui. Je le trouvai en bras +de chemise, un crayon d’une main, un compas +de l’autre, penché sur une immense carte à +grande échelle, qu’il dessinait patiemment après +l’avoir étendue sur une vaste planche de bois +blanc posée sur deux tréteaux. Cette sorte de +table était à peu près le seul meuble de la pièce, +sauf une chaise de paille. Telle était la simplicité +de mœurs de cet homme admirable. Partout il +était campé. Je ne vis pas Jacqueline. Ce fut en +vain que je la cherchai dans le reste de l’appartement.</p> + +<p>— Où est-elle ? demandai-je.</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondit Partonneau. Chez +elle, probablement ; en face. Elle ne vient plus.</p> + +<p>— Tu l’as chassée ?</p> + +<p>— Si tu veux… Figure-toi qu’avant-hier, il +était cinq heures du soir, le jour commençait de +se faire un peu sombre. J’étais là, où tu me vois, +avec les mêmes outils, en train de songer : « Par +où diable peut-elle bien passer, cette garce de +cote 3.400 ?… Voilà une femme qui me met la +main sur le front, qui me dit : « Mais, mon chéri, +tu vas te faire mal aux yeux, si tu travailles +sans lumière ! » Comprends-tu ça ? Est-ce que +ça la regardait ? Je lui ai dit :</p> + +<p>— F… le camp, à la fin, f… le camp ! D’abord, +je ne conçois pas du tout pourquoi tu es ici ; tu +ne me demandes jamais d’argent, c’est un mystère +insondable. Mais cependant j’ai fini par +comprendre : tu as un chien qui est curieux, un +chien qui aime à « faire balcon », à regarder les +passants dans la rue ! Et toi, tu habites sur la +cour. Eh bien ! ton chien, il pourra venir tant +qu’il voudra ! Mais toi, pour quoi faire ?…</p> + +<p>« Je suppose qu’elle n’a pas été contente. Elle +n’a pas pleuré, elle n’a pas insisté : elle est +partie.</p> + +<p>— Et tu n’as pas été la chercher ? Il y avait +quatre pas…</p> + +<p>— Non. Encore une fois, pour quoi faire ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRES RENCONTRES</h2> + + + + +<h3 id="c3">PREMIÈRES RENCONTRES</h3> + + +<p>— Ne devrais-je pas confesser mon infirmité ? +Il se peut que je sache conter à peu près une histoire : +j’ignore l’art d’écrire l’histoire. Mes souvenirs, +des profondeurs cérébrales où ils sommeillent, +reviennent sans ordre, se classent sans +méthode, sans nul respect de la chronologie, +ainsi que, communément, chez les enfants et +les femmes. Jamais, un jour d’hiver, un jour de +gel ou de pluie froide, je n’arriverais à me rappeler +un matin de printemps, fût-il de l’année +dernière. Jamais un soir d’allégresse, un de ces +soirs où l’on se sent l’ami de tout le genre humain, +je ne saurais évoquer l’amertume d’une +déception ancienne, un événement dont j’ai pu +souffrir, une crise spirituelle qui me fut douloureuse, +ou bien humiliante : ma mémoire actuelle +est toujours de la couleur du temps et de celle +de mon âme…</p> + +<p>Voilà que je m’aperçois, un peu tard, que j’ai +pris le récit des souvenirs que j’ai gardés de cet +homme exceptionnel, sinon par la fin, du moins +au hasard, et en désordre. J’ai omis de dire +comment je fis la connaissance de Partonneau, +comment, dès l’abord, sa personnalité singulière +m’imposa, avec un étonnement un peu craintif, +l’admiration du disciple pour le maître.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut, il y a bien longtemps, dans une ville +d’eaux où je faisais une cure. Il était assis, au +casino, devant une table de trente-et-quarante, +et je me tenais debout derrière lui, risquant de +temps à autre un timide jeton de cent sous, tandis +qu’il jetait, avec une malchance persistante, +d’assez grosses sommes sur le tapis. Il se leva +enfin, sans témoigner la moindre impatience, +même avec un sourire indéfinissable, où il y +avait comme de la volupté, m’offrit courtoisement +sa place. Je préférai le suivre sur la terrasse +où, sans autres façons, ni même me demander +mon nom, il commença de me parler +de tout, à propos de rien, comme nul autre que +lui ne saurait parler. Depuis, j’ai joui bien souvent +de cette sorte de conversation qui lui est +propre, incisive à en être déchirante, toujours +neuve ; joui, bien exactement, comme d’un +vice.</p> + +<p>Il ne me connaissait pas, mais on me +l’avait montré, on me l’avait nommé. Je le savais +célèbre par une exploration dangereuse en +Mongolie, puis une autre à Madagascar. Il y a près +de trente ans de tout cela, et, à cette époque, +Madagascar, qui n’était pas encore français, demeurait, +malgré les beaux et longs voyages de +Grandidier, à peu près <i lang="la" xml:lang="la">terra incognita</i> pour un +ignorant et un Français de la petite France tel +que je l’étais alors. Ce grand diable long et +brun, aux traits vigoureusement sculptés, ironiques — imaginez +une espèce de Barrès qui aurait +des muscles — m’inspirait la qualité d’admiration +un peu puérile qu’on éprouve pour les +gens dont on ne sait pas « comment ils ont fait ». +… Voici qu’il venait de m’apparaître sous les +traits d’un joueur, sinon professionnel, du moins +d’habitude : un homme qui avait traversé toute +l’Asie centrale, et Madagascar en diagonale, administré +l’Afrique, spécialiste en géologie exotique, +et qui avait reçu pour ça la croix d’officier +de la Légion d’honneur et la grande médaille +d’or de la Société de Géographie ! Ce n’était pas +les mœurs que mon ingénuité attribuait à un +savant, même explorateur : je n’y comprenais +plus rien.</p> + +<p>A cette époque reculée, l’automobile n’était +pas inventée ; on se trouvait encore aux beaux +jours de la bicyclette. Tout le monde « en faisait », +c’était plus qu’une mode : une rage, une +folie. Partonneau m’invita à une promenade à bicyclette +en montagne « pour s’entraîner aux +côtes ». J’acceptai bien volontiers.</p> + +<p>Nous partîmes de bon matin. Je n’osais faire allusion +à cette assiduité de mon compagnon, qui +m’étonnait, aux tables de jeu du casino. Mais +comme on ralentissait à cause de la route dont la +pente monte assez rudement, je le félicitai poliment +de sa grande médaille d’or. Il haussa les +épaules, et répondit :</p> + +<p>— Les sociétés de géographie, les sociétés de +géographie !…</p> + +<p>Il soufflait assez péniblement. Enfin, il m’envoya +d’un trait, dans la figure :</p> + +<p>— Les sociétés de géographie sont composées +de sédentaires qui se réunissent pour encourager +les instincts migrateurs de leurs compatriotes !</p> + +<p>Je vous cite cette phrase afin de vous donner +quelque idée des formules définitives, mais scandaleuses, +qui caractérisent la conversation de +Partonneau… Mais quand nous parvînmes au +sommet de la côte, me retournant vers lui, qui +était resté un peu en arrière, je faillis crier d’angoisse, +d’horreur, de terreur : ce n’était plus +là le Partonneau que je connaissais, mais un +autre — ou plutôt il y avait <i>deux</i> Partonneau, +de même que Janus a deux faces. Le profil de +droite était resté tel que ma mémoire l’avait enregistré ; +le profil de gauche apparaissait hideux +et formidable ; la bouche et l’œil, contractés, +crispés, remontant vers les tempes dans un rictus +effrayant — d’autant plus effrayant qu’il était +immobile, comme sculpté, pour l’éternité, dans +une pierre inerte !</p> + +<p>— Bon Dieu ! criai-je, que vous est-il +arrivé !</p> + +<p>Il me répondit, avec la partie de ses lèvres +qui vivait encore, et d’un ton tout uni :</p> + +<p>— Paralysie faciale… Vous inquiétez pas… +Résultat du paludisme : un peu forcé l’allure, +alors fabriqué des toxines, et toxines amené paralysie… +Ordinaire, très ordinaire !… Parlez pas +de ça : idiot ! Passera après déjeuner.</p> + +<p>Et je ne lui parlai plus « de ça », puisqu’il +le défendait. Vers le soir, au retour, il me proposa +de nous baigner dans l’Allier. Il se déshabilla. +Je vis, dans sa nudité magnifique, son +corps d’athlète, maigre et musculeux. Mais dès +qu’il me tourna les épaules pour descendre dans +l’eau tumultueuse du torrent, voici qu’un nouveau +cri de stupeur et presque d’épouvante +m’échappa : rouge, presque sanguinolente encore, +toute gonflée par l’effort de réparation des +tissus, une cicatrice affreuse partait du milieu de +sa cuisse gauche, puis se séparait en deux branches, +l’une allant rejoindre son sexe, l’autre +filant, filant, autour de la cuisse…</p> + +<p>— Tiens, fit-il, je n’y pensais plus… C’est le +bœuf sauvage…</p> + +<p>— Le bœuf sauvage ?…</p> + +<p>— Oui. Dans l’ouest de Madagascar. Les Sakalaves +sont venus me dire qu’il y avait un +bœuf sauvage qui venait rendre visite un peu +trop souvent à leurs vaches domestiques, et que +ça les embêtait, parce que les vaches faisaient +ensuite des veaux un peu trop sauvages. Alors +j’ai pris mon fusil, je suis allé voir. J’ai rencontré +la brute près d’un champ de cannes à +sucre. Je lui ai envoyé une balle, à cent mètres, +et j’ai cru l’avoir ratée ; elle est entrée dans le +champ de cannes, comme si de rien n’était, je +l’ai suivie, comme un imbécile : mais je ne +voyais rien, dans ces grandes tiges. L’animal a +foncé sur moi. Voilà…</p> + +<p>— C’est tout ?</p> + +<p>— Oui, tout… Ah ! non… Le bœuf est allé +crever à dix mètres. Je l’avais eu tout de même, +vous savez… Il a été versé à l’ordinaire de mes +miliciens : il pesait bien dans les sept cents. Ça +faisait de la viande !</p> + +<p>— Mais vous, vous ?</p> + +<p>— Ah ! moi aussi, je faisais de la viande, +comme vous voyez. L’hôpital le plus proche était +à Mévatanane, à 170 kilomètres de l’endroit où +ça s’est passé. On m’a mis sur une civière, on m’y +a porté. Mais les mouches ont pondu dans cette +viande, elle s’est mise à grouiller de vers, figurez-vous ! +Très curieux à regarder, mais gênant +pour l’odeur… A l’hôpital de Mévatanane il n’y +avait qu’un médecin, sans nez.</p> + +<p>— Sans nez ?</p> + +<p>— Sans nez. Conséquence d’un ancien coup de +pied de Vénus, je suppose. Il n’aime pas montrer +sa figure aux gens, et c’est pour ça qu’il avait +choisi Mévatanane pour exercer son art : il n’y +avait jamais personne, à cette époque. Il a regardé +ma cuisse, et il a dit :</p> + +<p>« C’est dégoûtant ! on ne m’amène jamais que +les cas désespérés ! »</p> + +<p>— Alors ?</p> + +<p>— Alors, il voulait me couper la jambe. J’ai +refusé, et je lui ai demandé :</p> + +<p>— Avez-vous des livres ?</p> + +<p>Il avait, je ne sais comment, quelques vieux +numéros du <i>Correspondant</i>. Le <i>Correspondant</i> est +une vieille revue catholique libérale, assez bien +faite. Je me suis guéri en lisant le <i>Correspondant</i>…</p> + +<p>— Guéri ? En combien de temps ?</p> + +<p>— Me rappelle plus… Deux mois, je pense… +Mais pendant ces soixante jours — et pour la +première fois je vis ses yeux briller d’une sorte +de plaisir et de désir furieux — comme je croyais +que j’allais mourir et que je voulais vivre, je ne +me suis pas embêté une minute !</p> + +<hr> + + +<p>… Alors, je compris pourquoi Partonneau, +revenu en France, ne quittait plus les tables de +trente-et-quarante ou de roulette. Ses nerfs sont +aussi durs, aussi calleux que son corps énergique +est insensible. Et pour les réveiller, il lui fallait +l’excitation de ce qui, pour tout autre, eût été +la peur, ou la douleur physique, ou l’angoisse +morale, ou le risque amer du jeu.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques jours après qu’il m’eut montré, sur +les bords d’un gave pyrénéen, les épouvantables +marques laissées sur sa chair, en un endroit +assez délicat, par son combat contre un +bœuf sauvage, nous revînmes ensemble à Paris. +Il me semblait que je ne pourrais plus jamais +quitter cet homme admirable et déconcertant ; je +l’écoutais avec religion, j’enregistrais ses paroles, +je ne souhaitais rien, sinon devenir humblement +l’Eckermann de cette espèce de Gœthe colonial, +je me sentais pour lui l’âme d’un disciple modeste, +enthousiaste, fidèle : et il est bien vrai que +je lui dois beaucoup. Il n’était mon aîné que d’un +lustre à peine ; mais je me trouvais à l’âge ductile +où l’on cherche sans orgueil sa personnalité +à travers des personnalités plus fortes, ardent à +s’offrir tout entier pour recevoir leur empreinte. +En un mot, je l’aimais. J’ignore, même +aujourd’hui, s’il daigna, de longtemps, m’en +savoir gré. Cela ne vint que plus tard. Je me +trouvais là, je le comprenais ou essayais de le +comprendre ; il pensait devant moi, paisiblement +il m’annexait, comme il eût fait, au cours d’une +exploration, d’un indigène paraissant raisonnablement +honnête et bien disposé pour le blanc. +Bientôt il me tutoya. Je lui eus, de cette familiarité, +une reconnaissance infinie ; il me fallut +quelque temps pour oser la lui rendre.</p> + +<p>Il semblait d’une égalité d’humeur, d’une patience +comme ascétiques. Cela, de sa part, était +raisonné, volontaire. Il m’avoua certain jour +nourrir un profond dédain pour les explorateurs +qui se font tuer :</p> + +<p>« Cela prouve seulement, me dit-il, qu’ils ne +connaissent pas la philosophie du métier, qui +n’est rien autre que celle du ver de terre. Le ver +de terre est aveugle. Quand, dans ses reptations +souterraines, il rencontre une racine, un caillou, +n’importe quoi qui l’empêche d’aller tout droit, +il ne s’obstine pas. Il pousse sa pauvre tête pointue +à droite et à gauche, jusqu’à ce qu’il ait +trouvé un terrain qui cède à ses sollicitations. +C’est comme ça qu’il faut faire. Si, sur son chemin, +on rencontre un personnage mal luné qui +vous dit : « On ne passe pas ! » il faut attendre +quelques jours. Et s’il ne change pas d’avis, passer +ailleurs… S’il faut savoir frapper, quelquefois ? +Évidemment ! Mais alors, dur ! Et par conséquent, +si l’on est certain, absolument certain, +d’être le plus fort. La morale, la vraie morale, +consiste à ne jamais faire la guerre qu’à plus +faible que soi : de même qu’il est sage de ne donner +de gifles qu’aux enfants. C’est une morale +immorale, mais c’est la bonne. »</p> + +<p>Ce fut un incident fort banal, et ridicule, qui +me montra que cette égalité d’humeur, cette +patience étaient simulées, et ce qu’elles cachaient +de violence… Il pleuvait. Partonneau qui ne portait +d’ordinaire rien dans les mains, pas même +une canne, entra dans un magasin et fit l’emplette +d’un parapluie. Telle était son habitude : +l’averse passée, il oubliait le parapluie n’importe +où.</p> + +<p>Nous suivions les quais. Il s’agissait de retourner +sur la rive gauche. Un peu avant le Pont-Neuf +nous aperçûmes, assez loin encore, l’omnibus +de Ménilmontant. A cette époque, perdue +à cette heure dans le recul de la légende, il n’y +avait pas encore d’autobus : rien que de grandes +caisses roulantes, avec une impériale, et traînées +par trois chevaux. Il faut faire maintenant un +effort de mémoire pour se rappeler combien la +physionomie de Paris a pu changer en moins +de quinze ans… Partonneau prit sa course pour +rattraper cet omnibus, en refermant son parapluie. +Je le suivis, avec plus de lenteur.</p> + +<p>… Au moment où il allait atteindre la voiture, +un autre piéton le rejoignit. C’était, selon l’apparence, +un bourgeois assez cossu, un monsieur +qui, certes, se fût offert un fiacre, s’il en eût passé +sur ce quai assez déshérité, pour éviter l’averse. +Partonneau allongeait déjà la main pour saisir +le garde-fou, la jambe pour s’établir sur le marchepied… +le monsieur cossu le bouscula, et prit +sa place.</p> + +<p>Alors, je vis, spectacle inattendu et scandaleux, +Partonneau l’empoigner vigoureusement au collet, +le tirer en arrière, et lui envoyer à travers la +figure un magnifique revers de son riflard. Le +coup porta si bien que le chapeau tomba et que +le monsieur fit un écart en arrière.</p> + +<p>Comme j’arrivais, tout essoufflé, me remémorant, +au pas de charge, ces vers d’un illustre +poète, à peine modifiés, il s’avéra que le monsieur +cossu était aussi un monsieur combatif. +Lui-même avait un parapluie : je tombais en +pleine séance d’escrime.</p> + +<p>Pendant ce temps l’omnibus s’était éloigné, +mais ralentissait pour gravir le dos d’âne du +Pont-Neuf. Je criai à Partonneau :</p> + +<p>— Qu’est-ce qui te prend ? tu es fou ?</p> + +<p>Partonneau avait retrouvé son sang-froid. Il +s’amusait de tout son cœur en parant les attaques +du monsieur cossu qui, je dois bien le reconnaître, +n’avait pas davantage été l’agresseur que +la France ne le fut plus tard à l’égard de l’Allemagne.</p> + +<p>— Monsieur, dit Partonneau un peu haletant, +je prendrai l’omnibus, et vous ne l’aurez pas !</p> + +<p>Sur quoi, ayant l’air de suivre la consigne militaire +en cas d’alerte, qui est de s’esquiver rapidement, +il mit ses jambes à son cou, gagna +l’omnibus, et s’y assit. Je l’avais suivi. Les voyageurs +de l’omnibus riaient comme des enfants, +moi aussi.</p> + +<p>Mais le monsieur cossu, dans un état d’exaspération +concevable, transforma ses bras en un +poste de télégraphie optique d’un rayon d’action +tel que le conducteur de l’omnibus, tirant sa +sonnette, fit arrêter la voiture. Et le monsieur +entra !</p> + +<p>Ce fut tragique. Le monsieur alla s’asseoir en +face de Partonneau. Il était écarlate, il était bleu, +il était vert d’indignation, en même temps que +le feu de la bataille et de la course lui coupaient +le souffle.</p> + +<p>— Monsieur, dit-il à Partonneau, ça ne se passera +pas comme ça !… Votre carte.</p> + +<p>— Ma foi, répondit paisiblement Partonneau, +je n’en ai pas !</p> + +<p>Ce n’était point, de sa part, un mensonge. +Depuis longtemps il avait renoncé à l’usage des +cartes de visite, par la raison, expliquait-il, que, +dans les pays qu’il habite généralement, personne +ne les peut lire.</p> + +<p>— Les voilà bien, dit pour tous les voyageurs +le monsieur cossu, ces goujats qui donnent des +coups de parapluie. Ça n’a seulement pas de +carte !… Écrivez-moi votre nom, votre adresse !</p> + +<p>Partonneau, avec une prétendue confusion, déclara +qu’il n’avait ni papier ni crayon, ni plume. +Un voyageur perfide prêta les objets nécessaires.</p> + +<p>Alors, Partonneau, froidement, inscrivit, sur +la feuille qu’on lui avait tendue, <i>mon nom</i> ! Je +n’eus le temps de voir que cela, et j’allais protester. +La fermeté de son regard cloua cette protestation +sur mes lèvres. Il demanda, bien doux, tenant +toujours la feuille de papier entre ses doigts.</p> + +<p>— Et vous, monsieur, puis-je savoir ?…</p> + +<p>— Oui, monsieur, moi, des cartes, j’en ai toujours !</p> + +<p>Partonneau lut à haute voix, pour l’assistance :</p> + +<p><i>M. Aristide Lebeau, 10, impasse Lebeau, entrepreneur +de menuiseries et cercueils.</i></p> + +<p>— Monsieur, fit Partonneau avec une gravité +terrible, vous pouvez préparer <i>le vôtre</i> !</p> + +<p>Les yeux durs, la lèvre hautaine, il lui présentait +les lignes qu’il venait d’écrire, ces lignes +dont la première portait mon nom, mon pauvre +nom, bien inconnu de tous à ce moment. Le +monsieur cossu, de rouge et de bleu devint blanc +comme un linge. Il murmura ces mots, pour moi +incompréhensibles :</p> + +<p>— C’est toujours comme ça ! Toujours comme +ça !</p> + +<p>Son derrière, son important derrière, commença +de ramper vers la sortie, sans quitter la +banquette ; au premier arrêt, il s’évanouit, silencieux.</p> + +<p>Vainqueurs, nous ne descendîmes qu’à la place +de Rennes. Seul enfin avec Partonneau j’osai lui +reprocher d’avoir ainsi, sans courage, substitué +ma personne à la sienne.</p> + +<p>— Mon cher ami, répondit-il sans honte, c’est +que je me suis jugé trop parfaitement idiot… J’ai +préféré que ce fût toi… Quand cet imbécile m’a +bousculé, je n’ai plus songé que je me trouvais +à Paris. J’ai réagi comme en présence d’un noir +ou d’un jaune qui ose attenter à la majesté du +blanc, ce qui exige le coup de cravache. Je +n’avais pas de cravache, j’ai pris mon parapluie. +C’est stupide ! stupide ! Bon Dieu ! il faut que je +m’en aille, ou bien que je m’adapte. Toutes réflexions +faites, je crois que j’aime mieux m’en +aller… Mais ne crains rien : tu n’entendras plus +jamais parler du bonhomme.</p> + +<p>— Je le pense, répliquai-je : il est parti bien +vite… Mais pourquoi, je ne m’explique pas pourquoi ? +Il ne me connaît pas ; d’ailleurs, je me +sers d’une épée comme d’une fourchette, et à +dix mètres, je ne mettrais pas une balle de pistolet +dans une porte cochère.</p> + +<p>— Mon cher, me révéla Partonneau, c’est bien +simple. Au-dessous de ton nom et de ton adresse, +j’avais écrit seulement ceci : <i>maître d’armes</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Du reste, humilié, déconcerté dans mon admiration, +il m’arrivait de le trouver radicalement +absurde. Il ne s’intéressait à rien absolument, à +Paris et en France. Il professait sur toutes choses — j’entends +les choses qui, à ce moment, affolaient +la plupart des Parisiens — que les jugements +les plus courts et les plus médiocres. On +aurait juré qu’il le faisait exprès : il ne le faisait +pas exprès ! Parmi ces jugements, quelques-uns +approchaient de l’humour. Il ne s’en doutait pas : +il les exprimait tout à fait sérieusement. C’est +ainsi qu’une fois, alors qu’on était tout près +d’une période d’élections générales, et qu’il était +à craindre que les décisions du peuple, réuni +dans ses comices, ne fussent hostiles au régime +que nous possédons, il demanda, étonné : « pourquoi +les ministres ne faisaient-ils pas « amarrer » +quelques notables ? » Il estimait légitime, quand +le gouvernement est obligé de procéder à une +élection, que celui-ci commence par jeter dans +la <i>canha-fa</i>, entendez sur la paille humide des +cachots, un certain nombre de citoyens, afin +d’inspirer aux autres des réflexions salutaires sur +l’irrésistible pouvoir de l’Autorité. « Amarrer » +les notables lui paraissait donc la première mesure +à prendre, toutes les fois que se présente un +événement désagréable. Si c’est une grève, les +présidents et les secrétaires du syndicat de la corporation +en grève ; mais si c’est un accident de +chemin de fer, le président, les administrateurs +et les ingénieurs de la Compagnie : les têtes, +enfin, toujours les têtes !</p> + +<p>« J’ai remarqué, expliquait-il, qu’ici, vous ne +fichez jamais dedans que les <i>nhaquoués</i>, autrement +dit les pédezouilles. L’expérience nous a +enseigné, aux colonies, qu’il ne sert de rien +d’amarrer les pédezouilles : ils sont, en quelque +sorte, payés pour ça par ceux qui les mènent, et +encore « payés » est une exagération. En réalité, +ils sont tenus d’acquitter les bêtises que font +leurs maîtres, soit sous forme d’amendes, soit en +allant au violon. Ils en ont l’habitude, et cela +n’empêche rien. La vérité est qu’on n’obtient le +bon ordre, et une saine administration, qu’en +tapant sur le mandarin, quitte à lui accorder, +entre temps, les plus grands honneurs, afin de +lui assurer le respect du peuple. »</p> + +<p>Tout cela était tellement extraordinaire et à +proprement parler, hors de raison, qu’il n’y avait +rien à lui répondre, sinon que « ça ne pouvait +pas se faire comme ça », et à changer de conversation. +Lui-même s’en rendait compte, car il +était dans ses principes de commencer par étudier +« l’indigène » : et il constatait, sans songer +à s’en froisser, que pour le moment, il ne comprenait +pas l’indigène parisien, et que celui-ci le +lui rendait ; mais il ne l’accusait pas d’avoir +tort.</p> + +<p>« Il a fallu, m’expliqua-t-il un jour, que je +prisse mes dispositions pour vivre dans des pays +où, à première vue, il n’y a pas moyen de vivre, +et ne pas m’y embêter alors qu’on n’y distingue +que des motifs de s’embêter jusqu’à la mort : car, +moi aussi, il fut une époque où je fus Français, +et même Parisien. La plupart des coloniaux ne +parviennent à cet état indispensable d’abrutissement +et d’heureuse ataraxie qu’inconsciemment, +sous l’influence du climat, du milieu et +des circonstances. C’est ce qu’ils appellent +« avoir pris la couche ». Et ils savent, par expérience, +que tant qu’ils n’ont pas pris la couche, +ils souffrent de ce mal horrible qui s’appelle la +nostalgie, ils trouvent que tout va de travers, ils +sont mécontents de tout ; ils ne sont bons qu’à se +laisser claquer ou rembarquer. Moi, j’ai pris la +couche volontairement. J’ai étudié les moyens de +l’étendre sur moi, d’en pénétrer mes pores, de +m’en faire une cuirasse. Mais c’est une cuirasse +qui tient à la chair : on ne s’en débarrasse pas +comme on veut ; il y faut même plusieurs années. »</p> + +<p>La curiosité me vint d’analyser de quels éléments +cette « couche » se composait. Je constatai +assez aisément que le premier était, de la part +de mon ami, et sans doute de tous ceux qui ont +partagé son genre d’existence, une insouciance +profonde et sincère à l’égard de toutes les classes +de la société qui n’étaient pas « sa classe ». En +d’autres termes, l’esprit de corps. Nous le connaissons, +chez nous, par les militaires et aussi +par les magistrats, qui en sont profondément +imbus, mais encore nos militaires et nos magistrats +de France sont-ils obligés de fréquenter des +personnes qui ne sont ni militaires ni magistrats : +les nécessités de la vie contemporaine les +y contraignent. Partonneau, bien au contraire, +vivait depuis plus de vingt ans dans des pays +exceptionnels où il n’avait rencontré que trois +catégories d’humains, pratiquement réduites à +deux : l’indigène, matière de sa profession, et +qu’il ne considérait que professionnellement, un +peu comme le médecin les malades, ou plutôt, +comme le prêtre les laïcs ; et puis les Européens, +les <i>blancs</i> ; et ces blancs répartis en deux subdivisions : +les administrateurs coloniaux, la seule +importante, et les autres.</p> + +<p>De là chez lui, d’ailleurs, un magnifique, un +émouvant mépris de l’argent. Chez nous, depuis +plus d’un siècle, c’est l’argent qui donne le rang ; +si nous avons encore une aristocratie, ce n’est +plus qu’une ploutocratie. Pour Partonneau, l’argent +était une chose due à son grade, à sa fonction, +et qui n’avait en soi qu’une importance tout +à fait secondaire, d’autant plus que, « à la colonie », +maison, train de maison, automobile, +enfin presque toutes les nécessités ou les agréments +de l’existence, lui arrivaient en surcroît +de son traitement. Ainsi l’argent, pour lui, +n’était pour ainsi dire que le superflu ; quelque +chose comme la « semaine » qu’on donne aux +collégiens ; il le dilapidait comme un aristocrate +des temps passés, peut-être même avec plus +d’affectation. Quand, à Paris même, il avait touché +son traitement, en billets de banque, il ne +daignait pas plier ces billets dans un portefeuille. +Il les froissait négligemment, en forme de boule, +qu’il jetait dans la poche de son pantalon, et, +pour payer quoi que ce soit, se contentait d’effeuiller +la boule.</p> + +<p>Je m’aperçus bientôt que rien, décidément, +rien n’avait d’importance à ses yeux que sa colonie, +les gens de sa colonie, que la France et sa +capitale même, avec son luxe, ses magnificences, +les hiérarchies mondaines qu’on s’efforce d’y +recréer artificiellement, n’existaient pas. Je le +conduisis un jour, espérant l’émouvoir, à la répétition +générale d’une pièce à laquelle le « Tout-Paris » +des premières et des salons à la mode +s’était fait un devoir d’assister ; ce qu’on appelle +un événement de la saison. Il y avait là des +hommes politiques fort connus ; tous les lions de +la littérature et du journalisme ; la belle madame +Levreau, qui mènerait toutes les élections à +l’Académie si sa rivale Madame de Perdrix-Marais +ne lui faisait concurrence ; et jusqu’à +Mgr Lapie, évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> d’Antioche, celui +qui, vous savez bien, a converti à son lit de mort +M. Pavillon, cet illustre philologue, athée de +goût, de tempérament et de raison.</p> + +<p>… Partonneau tira sa lorgnette, scruta l’assemblée +avec une grande conscience, et me dit tout +naturellement :</p> + +<p>« Il y a Perronneau, le résident supérieur +d’Annam, dans une avant-scène ; Julliard, de +Hai-Binh, avec sa petite amie, dans une baignoire. +La Maloire, le directeur de la Société +d’Électricité de Saïgon, avec sa femme, et madame +Pouyade, tu sais, l’épicière du boulevard +Paul-Bert, à Hanoï, aux fauteuils : la chambrée +n’est pas mauvaise !</p> + +<p>Alors, je compris vraiment ce que c’est que +la couche !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">LE MUSÉE DU FOU</h3> + + +<p>Comme nous venions de dépasser la Celle, +Partonneau arrêta l’auto et consulta la carte.</p> + +<p>— Plus qu’une vingtaine de kilomètres pour +gagner Mairols, fit-il. Et le détour en vaut la +peine : nous déjeunerons au Musée du Fou. C’est +au moins aussi intéressant que toutes les églises +romanes qui jouissent de ton admiration.</p> + +<p>— Le Musée du Fou ?…</p> + +<p>— C’est comme ça qu’on l’appelle dans le +pays… Le Fou, c’est un frère-la-côte de ma connaissance. +Rencontré au Chari, en pleine Afrique +Centrale, il y a une quinzaine d’années. A fait +fortune là-bas, drôlement. Prétend que j’y suis +pour quelque chose ; tient une auberge dans un +endroit où il ne passe pas quatre clients par an : +nous recevra bien. Un peu piqué.</p> + +<p>— Mais son Musée ?…</p> + +<p>— Tu verras ! répondit Partonneau brièvement.</p> + +<p>Me passant le volant, il s’occupa d’allumer sa +pipe avec une allumette-tison. Puis il reprit la +direction de la voiture. Je la lui cédai sans enthousiasme. +Partonneau a gardé de ses randonnées +exotiques l’opinion qu’une auto doit passer +partout. Il avait engagé celle-là dans un chemin +que seules les charrettes à bœufs des indigènes +de France ont jamais fréquenté, comme cela se +peut voir à la profondeur des ornières. Du reste, +il ne prêtait nulle attention au paysage : les beaux +châtaigniers qui enfoncent de grosses racines +apparentes dans le granit et le gneiss décomposés ; +les vues sublimes ouvertes d’un coup +brusque, aux tournants, sur les eaux blanches et +bleues d’un torrent qui coule si bas, au-dessous +de vous, qu’on n’entend pas la bataille qu’il livre +aux vieux rochers de son lit ; les plateaux déserts, +ondulés, robés de bruyères violettes. Il expliquait +laconiquement, dans son style télégraphique :</p> + +<p>— Ici, un des centres du recrutement pour les +colonies. Trois centres, sans compter Paris et +Marseille, où l’on trouve de tout : l’Ardèche, +l’Aveyron, l’Ariège : des pays pauvres d’où les +gens émigrent. L’Ardèche, c’est pour les missions +catholiques : de braves gens, peu difficiles +sur la nourriture, sobres, durs au travail. Ça fait +de bons frères convers, et de bons novices. +L’Aveyron, ça donne des employés de factorerie : +des types à la tête ronde comme une boule, +économes, âpres au gain, et solides. C’est de là +qu’est le Fou : il est retourné dans son pays, +comme tu vois. L’Ariège fait des administrateurs : +des gaillards à la coule, qui savent se débrouiller +pour l’avancement et reviennent, assez +souvent, manger leur retraite au patelin. J’oubliais +les Corses : mais ça, c’est une autre +affaire… Mon vieux, ce que c’est déconcertant au +premier abord, quand on ignore ça, de trouver +une tête de tigre naturalisée, ou bien le squelette +d’un poisson-scie, au centre de la France, dans +un village de la montagne !…</p> + +<p>— Mais le Musée !</p> + +<p>— Je te dis que tu verras !… D’ailleurs nous +y sommes. Bonjour, monsieur Boniface !</p> + +<p>C’est ainsi que j’appris que le Fou répondait +aussi à un nom un peu plus chrétien et moins +extraordinaire. Un tout petit homme, mince +comme un fil, pas plus haut qu’un enfant de +seize ans. Des pieds et des mains d’une exiguïté +singulière, comme c’est le cas chez certaines +races sauvages, et des yeux étonnants, troublants, +à l’iris dilaté, agrandi, aux sclérotiques +jaunes de bile : non pas ceux d’un alcoolique, +cela se voyait à la précision de tous ses mouvements, +à ses doigts qui ne tremblaient pas, mais +d’un vieil impaludé, d’un fiévreux chronique +dont le foie, par surcroît, est atteint.</p> + +<p>— Vous avez eu la bilieuse hématurique ? +suggérai-je.</p> + +<p>— Deux fois… Vous avez vu ça ? Comment ?… +<i>Il en est donc ?</i> fit M. Boniface, se tournant +vers Partonneau.</p> + +<p>— Oui, fit Partonneau, il en est ! Il en a été, +du moins. Comme vous. J’espère que ça nous +vaudra un bon déjeuner.</p> + +<p>— Même s’il n’y avait eu que vous ! Ah ! +monsieur Partonneau, monsieur Partonneau ! +Quel plaisir de vous revoir ! Tout ce qu’il y a ici +est à votre service, vous le savez bien !</p> + +<p>Partonneau détourna la conversation.</p> + +<p>— En attendant l’omelette, dit-il, nous pourrions +visiter votre collection… A quel numéro en +êtes-vous ?</p> + +<p>— Soixante-huit mille, monsieur Partonneau, +soixante-huit mille et quelques !… Vous savez, +depuis que l’Amérique est devenue sèche, comme +ils disent, ça m’a fait des numéros de plus !</p> + +<p>— J’aurais plutôt cru le contraire…</p> + +<p>— Non, non !… Je vous expliquerai… Attendez +que j’allume une bonne lampe à réflecteur. +Un rat de cave ne suffit pas, pour tout ce qu’il y +a à voir…</p> + +<p>Il nous fit passer par la cuisine, la buanderie, +et, tirant une grosse clef de sa poche, ouvrit une +lourde porte qui découvrit un escalier descendant +par deux étages dans les entrailles de la +terre.</p> + +<hr> + + +<p>Le Musée du Fou était dans une cave. Sa collection +était une collection de soixante-huit mille +bouteilles !</p> + +<p>— Il y a là tous les crus, cria le Fou, et sa +voix retentissait sur le granit des voûtes, tous +les crus ! Non pas seulement ceux de France, +ceux du monde entier ! Tenez, voilà les vins, +tous les vins de la Grèce, ceux qu’on fait à la +française, pour l’exportation, et les autres, résinés, +dans des outres. Ceux de Perse, ceux de +l’Inde — on fait du vin, dans l’Inde ! — Ceux +de Californie, d’Australie et du Cap ! Ceux +d’Espagne, ceux de Hongrie, d’Autriche, de Roumanie, +de Bulgarie, de Serbie, d’Alsace, du +Rhin, d’Italie, de Bessarabie… Ce petit vin blanc +de Chaâba, en Bessarabie, est curieux. Il vient +de vignes transplantées du pays de Vaud, en +Suisse… J’ai aussi tous les vins de Suisse, naturellement ! +Et toutes les eaux-de-vie, toutes les +liqueurs de la terre, toutes les marques de toutes +les caves, de tous les vins, de toutes les liqueurs. +Même toutes les marques d’absinthe, qui est interdite +maintenant. Au complet ! Au complet !… +Et voilà mes dernières acquisitions : à côté des +genièvres et des gins des Flandres, de Belgique, +de Hollande, d’Angleterre, et des whiskys d’Angleterre +encore, d’Écosse, d’Irlande, du Canada, +d’Amérique, tous les nouveaux whiskys, tous les +alcools fabriqués en contrebande aux États-Unis — les +<i lang="en" xml:lang="en">moonshined</i>, comme il paraît qu’on les +appelle — depuis la loi de sécheresse. J’ai tout, +tout, tout ! Des fois, ça n’est qu’une pinte, une +demi-pinte, un tout petit échantillon. Plus souvent, +ça va par caisses de douze bouteilles. Et +pour la France, autant que possible, la pièce entière +de la meilleure année : soixante-huit mille +bouteilles des vins, des eaux-de-vie, des liqueurs, +des apéritifs de France ! Venez voir : j’ai encore +trois caves comme celle-ci. Je passe sous la route, +par un tunnel !</p> + +<p>— Et vous boirez tout cela ? demandai-je.</p> + +<p>— Je n’en bois jamais un verre, fit-il âprement. +Je garde tout ! J’augmente, je ne diminue +jamais la collection.</p> + +<p>Il me regardait d’un air fier et défiant. Un +avare jaloux de son trésor, un poète qui s’abreuvait +idéalement de cette fortune, de ce trésor liquide, +de cette âme du vin, destinée par lui à +l’immortalité, à l’éternité : fallait-il le mépriser +ou l’admirer ?</p> + +<p>Le déjeuner comportait quatorze plats, sans +compter les entremets et le dessert : des écrevisses, +des truites, des perdreaux, un cuissot de +sanglier, mariné. En s’asseyant, Partonneau +avait dit :</p> + +<p>— Monsieur Boniface, nous buvons du vin, +nous ! Allons, tapez dans votre Musée : deux +bouteilles de montrachet et deux de langon !</p> + +<p>— Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Partonneau, +répondit le Fou, avec une gratitude +humble.</p> + +<p>Il alla chercher les bouteilles. En présence du +cuissot de sanglier, Partonneau déboucha le +langon :</p> + +<p>— Mais, monsieur Boniface, il est passé, ce +vin-là !</p> + +<p>Le Fou baissa la tête, en rougissant :</p> + +<p>— Comment voulez-vous que je le sache ? Il y +en a trop, dans ma cave, trop ! Et puisque je n’en +bois jamais !</p> + +<p>Soupirant, il s’en fut quérir une autre bouteille.</p> + +<p>Je voulus remplir son verre de ce vénérable +langon, parfumé, vigoureux.</p> + +<p>— Non, fit-il, non… Pour vous, monsieur +Partonneau, tout ce que vous voudrez ! Mais moi, +ça me ferait trop de peine ! Et puis, mon foie : il +faut que je fasse attention à mon foie. Mais j’en +jouis, allez, de ma collection, j’en jouis !</p> + +<p>Alors, je compris pourquoi on appelle M. Boniface +le Fou : il possède soixante-huit mille bouteilles +de vin, et n’en boit une goutte : chose +incroyable pour des Français. Mais j’admirai +l’imagination de ce thésauriseur passionné, qui +s’inventait à lui-même le goût, qui se grisait follement +en pensée de cet océan de vin et d’alcool, +qu’il avait là, sous les lèvres, sans jamais en approcher +sa bouche. Et je calculai rapidement que +ces soixante-huit mille bouteilles, au prix moyen +de six ou sept francs chacune, ne devaient pas +lui avoir coûté moins d’un demi-million. Et il +y avait les eaux-de-vie, les liqueurs, dont le prix +d’achat avait dû être notablement plus élevé : le +total certes, dépassait de beaucoup cette somme. +Il était donc bien riche, ce petit aubergiste, cet +ancien « frère-la-côte », comme l’appelait Partonneau, +qui nous avait accueillis en pantoufles, +sans faux col à sa chemise peu fraîche, son vieux +pantalon mal retenu par une ceinture de flanelle +rouge sur ses reins maigres, retombant en +tire-bouchon sur ses pieds ? Je posai la question. +Je ne la posai point comme je l’écris ici, je l’enveloppai, +la drapai, m’efforçai de la poser avec +élégance, insouciance apparente, et par allusion. +Mais enfin, rien au monde n’aurait pu m’empêcher +de la poser.</p> + +<p>— J’ai eu ce qu’il faut pour acheter tout +ça, répondit M. Boniface, et encore bien davantage. +Je ne le dirais pas à d’autres, mais M. Partonneau +sait tout. Alors ? Il vous raconterait la +chose dès que j’aurais le dos tourné. Autant que +ça soit moi.</p> + +<p>« Vingt ans de ma vie, j’ai passé dans l’Oubanghi-Chari, +vingt ans ! J’y étais parti comme +télégraphiste militaire, j’y suis devenu sergent +télégraphiste. J’en ai posé, des poteaux et des +fils !… En même temps, je chassais pour nourrir +mes hommes et pour faire plaisir aux Bouniouls, +aux nègres, vous savez, quand un lion ou une +panthère venait les embêter : un paradis terrestre +l’Oubanghi-Chari, pour la chasse à la grosse +bête… Et j’aimais ça !… ah ! j’aimais ça !… On +dirait que ça vous étonne, parce que je n’ai pas +l’air costaud : un crevard, j’ai toujours été un +crevard, pas plus gros qu’aujourd’hui, pas plus +fort. Mais ça n’est pas la force qui fait le bon +chasseur : c’est d’avoir bon pied, bon œil, et du +sang-froid. Je n’ai jamais eu peur de rien, pas +même des buffles, qui sont les animaux les plus +embêtants. Bien plus que les lions : le lion n’est +pas malin, et il est bien moins brutal. Moins +imprévu aussi : on sait toujours à peu près ce +qu’il va faire : le buffle !…</p> + +<p>» Ça me plaisait tellement, cette vie-là, que +j’ai rempilé après mon premier congé. Et après… +après, comme je n’avais pas assez d’instruction +pour passer officier dans l’arme, qui est une +arme savante, je suis encore resté, je me suis mis +à chasser l’éléphant. C’est un métier chanceux ; +à la fin des fins beaucoup y restent… Le plus +épatant des chasseurs d’éléphants, le grand +homme, l’illustre — Coquelin, il s’appelait — en +avait tué cent cinquante ; mais au cent cinquante +et unième, c’est l’éléphant qui l’a eu. +Moi, je ne voulais pas y laisser ma peau. Je me +disais : « Que j’attrape seulement une tonne +d’ivoire, à quarante francs le kilo — qui était +le prix à l’époque — ça me fera quarante mille +francs. Je n’ai ni femme ni enfants ni parents ; +je placerai ça à fonds perdu, et j’irai prendre ma +retraite en France… » Je ne voyais pas plus +loin… Quand j’y pense, bon Dieu !… »</p> + +<p>Il s’arrêta un instant, ébloui de lui-même et +de sa merveilleuse aventure.</p> + +<p>« Pourtant, mes mille kilos, je ne les eus pas +si vite que ça. D’abord, quand j’avais abattu un +éléphant, il me fallait porter l’ivoire jusqu’à la +plus proche factorerie. Ce portage, ça faisait trop +de frais pour moi. Je m’engageai donc, pour +commencer, dans une maison de commerce, à +tant par mois, avec un intérêt sur l’ivoire que +je procurerais. Comme ça, j’avais mes porteurs +à l’œil, et pas de frais.</p> + +<p>» Je cherchais autant que possible à débusquer +des éléphants solitaires. D’abord, en général, ce +sont de vieux mâles, dont les défenses sont plus +lourdes. Et puis, tirer dans une troupe de ces +animaux-là, c’est plus risqué : pour un qu’on +met par terre, vingt qui vous chargent. Surtout +les mères, quand elles ont des éléphanteaux. +Enfin, les solitaires marchent et paissent surtout +la nuit. Le jour, ils cherchent un boqueteau bien +sombre, ils y dorment appuyés contre un arbre. +On les suit à la trace de leurs gros pieds, et on les +tire… Ça n’est pas héroïque, mais c’est commercial, +et c’est de cette façon-là que chassent les +indigènes… Et comme l’éléphant, pendant son +sommeil, se réveille pour faire ses besoins, et +bouse au pied de l’arbre, ça fait une odeur de +fumier, quand on entre dans ces boqueteaux !…</p> + +<p>» Mais, un jour, je tombai sur une bande, une +grosse bande. C’était sur un terrain où je n’étais +jamais allé encore, ni, je crois bien, aucun Européen. +Un immense marais desséché, quelque +chose comme un Tchad qui ne serait pas porté +sur les cartes : des roseaux tout brûlés par le +soleil, une terre gercée, et, quand on fouillait +cette terre, qui a la consistance de la brique, de +ces drôles de petits poissons, vous savez, qui se +creusent un lit dans la fange, quand elle est encore +molle, s’y font une espèce de nid comme un +cocon de ver à soie, et puis s’endorment pour ne +se réveiller qu’à la saison des pluies et des inondations, +et recommencer à nager.</p> + +<p>» Je n’avais avec moi que mon porteur de +fusil, Taraoré. Et je regardais cette bande d’animaux +énormes qui ne me voyaient pas, ne me +sentaient pas, parce que j’étais sous le vent, et +bien caché dans ces roseaux. Je ne savais quoi +décider. Tirer dans le tas ? Je vous ai dit que +c’était dangereux ; d’ailleurs ils n’étaient pas +encore à portée. Et puis il y avait dans leur conduite +quelque chose qui m’étonnait, quelque +chose de pas ordinaire, d’incompréhensible, +d’impressionnant… Ils ne paissaient pas, ils +n’avaient pas l’air d’accomplir non plus une de +ces grandes randonnées qu’ils font parfois, à +fond de train, pour passer d’un endroit à un +autre, très éloigné… Ils marchaient comme en +procession, gravement, tristement. Oui, tristement, +je vous assure ! Un cortège pour un enterrement : +ce fut la comparaison bizarre qui me +vint à l’idée. Et je vis, oui, je vis à la tête de ce +cortège deux vieux mâles, des bêtes tout à fait +antiques, monstrueuses, aux défenses énormes, +qui vacillaient, titubaient, comme saoules. Et +chacun de ces vieux mâles était comme enlacé +par les trompes de deux femelles qui les tiraient, +les entraînaient, pendant qu’ils semblaient dire : +« Non, non, pas maintenant ! Encore un instant, +je vous en supplie ! »</p> + +<p>» Les femelles les conduisirent jusqu’à l’endroit +où le marécage commençait, car il y avait +encore un point où le marécage subsistait — et, +les lâchant, se mirent derrière eux, les poussant +doucement, comme avec pitié, de leur énorme +front. Il y en eut un qui trébucha, tomba, ne se +releva point ; l’autre le suivit bientôt dans sa +chute… Et le reste de la bande, avec les quatre +femelles, s’était rangé devant eux, en terre ferme. +Ils étaient bien là une trentaine, des vieux, des +jeunes, des éléphants gigantesques, dans toute la +puissance de leur âge et de leur force. Et tous +poussèrent ensemble un grand cri, comme l’appel, +sur une seule note, de trente immenses clairons.</p> + +<p>» La trompe des deux enlisés s’éleva au-dessus +de la boue, un instant, et répondit, désespérée… +Ce fut tout. La bande s’éloigna, de son même +pas lent, grave, de son pas de deuil…</p> + +<p>» Je ne comprenais toujours pas. Taraoré me +dit les yeux brillants :</p> + +<p>» — Leur cimetière ! C’est un de leurs cimetières, +ici ! On ne le connaissait pas. Ils y ont +conduit ces deux vieux, qui allaient mourir… +Maintenant ils s’en vont…</p> + +<p>» J’avais entendu parler de ces cimetières d’éléphants, +où ils conduisent, les laissant exprès +s’enliser, leurs malades et leurs vieux, quand ils +ne peuvent plus suivre la bande. Mais j’avais cru +jusque-là que c’était une blague ! J’allai voir ; +dans la boue desséchée, je vis des crânes, des défenses, +parfois les formidables ossements d’un +pied qui pointait, l’animal ayant chaviré, la tête +en bas. Depuis des siècles il servait de cimetière, +ce marais-là ! Il contenait des milliers et des milliers +de squelettes d’éléphants. C’était une mine +d’ivoire, autant dire une mine d’or.</p> + +<p>» Je m’en allai, songeant : « Si tu en parles, +on te la volera, ta mine ! Mais toi tout seul, comment +l’exploiter ? » A la fin j’en parlai à M. Partonneau. +On peut compter sur lui : c’est un drôle +de type, il se f… de l’argent. Et c’est lui qui m’a +donné le bon tuyau, le vrai conseil : « Ne dis +rien aux blancs. Va trouver sultan Ahmed, et dis-lui : +« Je sais où il y a un cimetière d’éléphants, +et toi tu ne sais pas. Prends la moitié de +l’ivoire, donne-moi le reste. »</p> + +<p>» Je suppose qu’il a dû me carotter, sultan Ahmed, +mais tout de même, de l’ivoire qu’il m’a +donné, j’ai tiré, en trois campagnes, seize cent +mille francs… »</p> + +<hr> + + +<p>— Tu y crois, toi à cette histoire de cimetières +d’éléphants ? demandai-je à Partonneau quand +nous fûmes remontés en automobile.</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>— Est-ce qu’on peut savoir ?… Le père Boniface +a trouvé un gisement d’ivoire, et il est venu +me demander conseil, comme il le dit. Voilà ce +qu’il y a de sûr… Et pourquoi pas, après tout, +pourquoi pas ? Ici, en Europe, nous ne voyons +guère que des animaux domestiqués, apprivoisés, — privés, +comme le dit un involontaire calembour +de la langue, — privés par notre intelligence +patiente de leur intelligence, incapables +de se subvenir à eux-mêmes, abrutis. Sur ces +terres encore primitives, au contraire, l’homme +est encore si peu de chose, il tient si peu de +place, et une place si médiocrement honorable ! +Entre lui et la bête, la distance s’amoindrit. Parfois, +oui, parfois, ce n’est pas l’homme qui a +l’avantage. Au bout du compte, on a quelques +raisons de supposer que nous ne sommes pas +la tentative initiale qu’ait faite la nature pour +jeter dans le monde les premières lueurs de +la raison, du libre arbitre, de l’industrie, de +quelque chose comme <i>la moralité</i>. C’est une hypothèse +qui peut se soutenir, et qu’on a soutenue, +qu’aux premiers jours du monde, avant que +l’homme apparût sur la terre, les insectes, les +grands insectes dont on retrouve les empreintes +dans les entrailles de nos houillères n’ont pas +été alors ce qu’ils sont aujourd’hui : des automates +qui font, sans savoir pourquoi, sans nul enseignement +des générations précédentes, qu’ils +n’ont pas connues, les mêmes gestes d’une incompréhensible +prévoyance — mais qu’ils tâtonnèrent +d’abord, innovèrent, ne parvinrent à la +perfection que par degrés, et se fixèrent dans +cette perfection de leur race, qui devint instinctive. +Quand la race des hommes sera devenue +aussi vieille que celle des fourmis, qui sait si +tous ses gestes, à elle aussi, ne deviendront pas +automatiques ?</p> + +<p>» Cela te paraît absurde, à première vue, mais +rappelle-toi comme, dans la grande savane africaine, +on éprouve fortement l’impression que la +terre est <i>encore</i> aux termites. Elle est si maladroite, +et si pauvre, et si rare, l’œuvre des +hommes dans ces régions : quelques mauvaises +cahutes de paille, et d’imperceptibles champs. +Tout cela irrégulier, difforme, sans géométrie : +et nous avons depuis si longtemps la conception +que l’humanité prête, à tout ce qui vient d’elle, +des mesures et des proportions méditées ! Or, +voici que partout, jusqu’aux confins de l’horizon, +apparaissent les demeures des termites : forteresses +avec des tourelles d’angle, un toit en surplomb +pour l’écoulement des eaux de pluie, avec +des magasins, des chambres, de vastes salles : +villes sans nombre, qui abritent toute une organisation +sociale, des reproducteurs, des soldats, +des travailleurs ingénieux.</p> + +<p>» Qu’est-ce donc qu’un village nègre à côté des +édifices harmonieux et gigantesques élevés par +ces sales et presque invisibles poux blancs ? Oui, +je sais bien : ils n’ont pas de conscience individuelle, +ils travaillent sans savoir comment, sans +pouvoir faire autrement, sans se rendre compte. +Mais, jadis, ils ont dû comprendre, ou alors on +n’y comprendrait plus rien !…</p> + +<p>» Et les grands animaux sauvages, aussi. +Écoute !</p> + +<p>» Je me trouvais un jour sur une rivière qui +s’appelle la M’Bomou. J’ai beau chercher dans +mes souvenirs, je ne me rappelle pas de lieu +plus sauvage : le pays n’est pas aux hommes, +mais aux grandes créatures qui existaient avant +les hommes. Aux éléphants surtout. A mesure +qu’avançait ma pirogue, leurs traces devenaient +plus nombreuses sur les berges. On les apercevait +par moments dans les abreuvoirs que leurs +pieds massifs finissent par creuser dans le talus +de la rivière quand ils se dirigent vers l’eau : +ils fendaient un rideau de feuilles lourdes, couleur +de bronze, et c’était tout.</p> + +<p>» Enfin, à un détour du courant je surpris, +en train de boire, deux éléphants qui n’avaient +pas vu venir la pirogue. L’eau coulait dans un +chenal creusé entre deux rives abruptes, que +même leurs jambes de géants eussent eu peine à +escalader. J’épaulai mon fusil, je tirai… Un éléphant, +blessé, se cabra, voulut fuir, et l’autre le +suivit. Mais je persistai à décharger mon arme +sur le même, sachant que ces bêtes monstrueuses +ont la vie dure. Il était littéralement couvert de +sang, tout rouge ; par une artère coupée, ce sang +giclait comme le vin d’une barrique en perce. A +la fin il chancela. Alors l’autre lui posa sa trompe +sur le cou. Ils avaient en vérité l’air de se dire +quelque chose, et je crus comprendre : « Vengeons-nous ! » +Tout de suite, à travers l’eau +creuse qu’ils faisaient jaillir par grandes gerbes, +ils me chargèrent.</p> + +<p>» Ils arrivaient la tête haute, farouches, menaçants ; +leurs oreilles immenses, de chaque côté +de leurs nuques, claquaient comme des drapeaux. +Je continuais de tirer, mais sans doute n’avais-je +plus mon sang-froid : ils semblaient ne rien sentir, +ils approchaient toujours. Les noirs qui me +passaient des cartouches prirent peur, et sautèrent +à l’eau. Moi-même, une seconde, je vis la +mort. A ce moment, une branche qui doucement +s’abaissait de la rive arrêta la pirogue. Je saisis +cette branche et gagnai la terre ferme. J’étais +sauvé. Les éléphants ne pouvaient faire comme +moi : ils étaient pour ainsi dire prisonniers dans +le lit de la rivière.</p> + +<p>» Mais ils tentèrent de briser, de leurs pieds +et de leurs défenses, cette embarcation qu’ils considéraient +sans doute comme un être malfaisant, +l’un de ceux qui leur avaient envoyé les coups +dont ils souffraient. Je me souviens aussi qu’ils +prirent, dans la coque, mon pliant, mes ustensiles +de cuisine, ma cuvette en fer émaillé ; puis, après +les avoir méthodiquement élevés à la hauteur de +leurs yeux, les jetèrent à l’eau. J’avais recommencé +à leur envoyer des coups de fusil, autant +que possible visant toujours l’animal que j’avais +déjà blessé.</p> + +<p>» Il vint un moment où je crus bien que celui-ci +allait mourir. Il tomba sur les genoux, jetant +une sorte de plainte que je n’oublierai jamais, +qui retentit au loin sur l’eau, une plainte à la +fois formidable et douloureuse. Je l’avais ! il allait +se coucher là pour agoniser.</p> + +<p>» Alors je vis une chose étonnante, sublime. +Son camarade — je crois que c’était une femelle, — lui +jeta de l’eau sur le corps comme pour le +rafraîchir, le ranimer, et l’autre, le blessé, remua +doucement la tête. Il avait l’air de dire : +« Merci ! laisse-moi ! » Puis l’éléphant valide lui +noua sa trompe autour du cou — je ne saurais +trouver d’autres mots — et fit un bond gigantesque ; +malgré le poids incalculable qu’il avait +à porter, il escalada la berge — je ne les retrouvai +jamais.</p> + +<p>» Mais au moment où j’ai vu <i>ça</i>, mon vieux, +cet animal que je considérais comme une énorme +brute, enlaçant le corps de son ami pour le sauver, +j’eus l’idée que je venais de commettre un +assassinat, et que ces bêtes avaient raisonné, agi, +souffert comme des hommes !</p> + +<p>» Ailleurs, j’ai vu des marsouins, des légionnaires, +des Sénégalais, emporter du champ de +bataille leur officier blessé. On considérait ça +comme héroïque, et c’était héroïque, en effet, ils +étaient cités pour ça. Mais alors ?… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LES FORCES MORALES</h2> + + + + +<h3 id="c5">LES FORCES MORALES</h3> + + +<p>— … Il faut compter aux colonies, me dit-il, +avec les forces morales. Du reste, c’est très +simple : elles se ramènent à une seule : la sorcellerie.</p> + +<p>— Partonneau, tu vas fort ! Et l’Islam en +Afrique, et les mandarins confucianistes en Indo-Chine, +les missionnaires catholiques et protestants +partout ; l’administration civile elle-même. +Elle ne repose pas uniquement sur la force brutale, +l’administration ! Du moins elle l’affirme. +Elle entend représenter la civilisation…</p> + +<p>— Même l’influence morale de l’administration, +c’est de la sorcellerie !… Parce que la force +matérielle, pour l’indigène, est conditionnée, +causée par des esprits invisibles, par des fétiches +qui la procurent. L’administrateur ou le chef militaire +a de bons fétiches, des fétiches plus puissants +que les fétiches locaux, voilà tout. Le marabout +musulman est un féticheur monothéiste, +pas autre chose. Et le missionnaire apporte d’autres +fétiches, un peu différents. Tout primitif est +un pur spiritualiste. L’explication matérialiste +des phénomènes est une des conceptions les +plus récentes — et par conséquent une des moins +solides — qui soient entrées dans la cervelle de +l’humanité.</p> + +<p>— Mais les sorciers, les vrais sorciers indigènes, +ce sont des fumistes ou des empoisonneurs, +ou les deux !</p> + +<p>— Pas nécessairement, ou pas du tout. Quand +ils empoisonnent, c’est dans l’exercice de leurs +fonctions. C’est l’esprit qui habite le poison qui +tue, et légitimement, non pas eux. Eux ne sont +que l’intermédiaire, l’instrument. Ils représentent +la justice immanente, et la moralité telle +qu’on la conçoit autour d’eux, telle qu’on en a +besoin autour d’eux. Une justice qui nous choque, +mais supérieure, religieuse. Ils sont un élément +d’ordre et d’organisation. Ils découvrent les voleurs +plus sûrement qu’un juge d’instruction ; +les criminels aussi : ce n’est pas toujours le +<i>vrai</i> criminel : mais bah !… Dans une communauté +régulièrement constituée, l’essentiel est +d’en trouver un, et que le vouloir social de réparation, +de sécurité soit satisfait… Relis la <i>Dernière +Incarnation de Vautrin</i>.</p> + +<p>— Mais ils ne croient pas eux-mêmes à leurs +magies ?</p> + +<p>— Autant qu’à ses rites n’importe quel prêtre +de n’importe quelle religion… C’est-à-dire plus +ou moins, selon les individus et les cas… mais +s’ils n’y croyaient pas <i>généralement</i>, leur attitude +serait incompréhensible.</p> + +<p>» Il faut te dire que longtemps, comme toi, je +les ai pris pour des fumistes, des simulateurs, des +empoisonneurs — uniquement !… Au Gabon, +surtout.</p> + +<p>» Car des sorciers, il y en a ! Tout le Gabon +en fourmille, et c’est une sale engeance. Et l’idée +que j’avais d’eux, c’est que ce sont seulement +des singes et des empoisonneurs. Pour des empoisonneurs, +pas moyen d’en douter : c’est un +pays où il ne fait pas bon avoir une paille avec +sa <i>mousso</i> indigène. Je te recommanderais de +faire attention ! Pour un oui ou pour un non, +elle va trouver le féticheur, et le féticheur lui +donne je ne sais quoi, qui est malsain dans la +soupe. C’est extraordinaire ce qu’il y a d’Européens +qui sont morts de la colique, au Gabon. +Et j’imagine qu’il y en aura encore pas mal.</p> + +<p>» Mais des singes aussi, ces sorciers. Au moment +où les indigènes sèment leur mil, ils ont +un système à eux pour obtenir du diable, ou de +qui tu voudras, une bonne récolte : ils s’habillent +en champ de mil, ils se couvrent de paille +de mil des pieds à la tête, et ils dansent, ils dansent +comme des fous en se jetant de l’eau sur la +tête. Comme ça, il y aura de la pluie, et du +grain à faire péter les silos ! Les nègres sont convaincus +de l’efficacité du procédé beaucoup plus +que nos paysans de celle des Rogations. Mais +eux, les sorciers ? Je n’arrivais pas à me fourrer +dans la tête qu’ils pussent avoir confiance +dans ces sottises : s’habiller en meules de foin, +penses-tu !</p> + +<p>» Et puis voilà qu’une fois il nous tombe sur +le dos, du côté de N’Djolé, l’insurrection obligatoire +tous les trois ou quatre ans. De ces petites +secousses de rien du tout, auxquelles on ne consacre +pas même une ligne dans les journaux de +Paris, mais embêtantes, malgré ça, quand on est +dedans. Embêtantes parce que ça vous arrive généralement +au moment qu’il ne faut pas, où +l’administrateur est en congé, où l’adjoint principal +des affaires indigènes est en tournée pour +ramasser l’impôt, ou bien sur son lit de camp +avec la bilieuse — et la moitié des tirailleurs sénégalais +et des miliciens en tournée avec l’adjoint +principal, à moins qu’ils ne soient en bordée : +et tu peux être sûr que ces négros savent +tout ça !</p> + +<p>» Or, jamais, jamais, ils ne marcheraient sans +leur sorcier, le sorcier est toujours au fond de +l’affaire. S’il n’y était pas, il n’y aurait pas d’insurrection, +puisque le bonhomme, pour tout arrêter, +n’aurait qu’à déclarer que les sorts ne sont +pas favorables à l’opération, que le sang du poulet +sacrifié est tombé à gauche au lieu de tomber +à droite, ou ce que tu voudras ! Et, d’autre part, +c’est là qu’est le problème : voilà des gaillards +qui ont tout à perdre si la bataille tourne mal. +En tout cas, ils doivent y perdre leur réputation ! +D’abord, ils ont prédit que ça tournerait bien. +Ensuite, ils ont vendu, à des prix fous, des centaines +et des centaines de gris-gris qui doivent +préserver leurs paroissiens contre les balles. Si +on les estourbit, pourtant, ces paroissiens ? Et +si eux-mêmes y passent ? Car ils doivent prendre +le commandement de la troupe, justement, en +leur qualité de canailles invulnérables par essence, +et de magiciens porte-veine. Pour se décider +dans ces conditions, il faut qu’ils aient eux-mêmes +la foi : ça ne peut pas s’expliquer autrement.</p> + +<p>» Eh bien ! c’est avec leur sorcier en tête que +j’ai vu s’amener, cette fois-là encore, la bande +de sauvages des environs de N’Djolé. De loin, +c’était noir, c’était grouillant, ça faisait comme +des fourmis. Mais les fourmis, c’est silencieux, +même dans leur fureur, et ça, ça gueulait, ça +gueulait ! Je les attendais à l’entrée du village, +avec une douzaine d’hommes, ce que j’avais de +meilleur, de vieux Sénégalais. La contenance de +ma petite troupe me rassura : des gaillards d’attaque +qui en avaient vu de toutes les couleurs, et +méprisaient profondément « ces nègres ». Mais la +bande approcha, et c’était un bal, figure-toi, +beaucoup plus que ça ne faisait penser à une bataille : +deux ou trois cents aliénés qui chantaient +je ne sais quoi, et sautaient en l’air plus haut que +les types des quadrilles payés, dans le temps, au +Moulin de la Galette, — avec leur sorcier, qui +chantait et sautait plus haut que les autres, leur +sorcier qui n’était pas habillé en meule de foin, +cette fois, mais tout nu, le corps et la figure peints +en rouge et en blanc, et un casque extraordinaire +sur le crâne, un casque qui reproduisait le corps +tout entier d’un formidable oiseau de proie, avec +les ailes !</p> + +<p>» Je dis à mes Sénégalais :</p> + +<p>« A deux-cents mètres, feu sur le sorcier ! »</p> + +<p>» Ils comprirent. Parbleu, si on descendait le +sorcier, tous ces galapiats foutraient le camp ! A +deux cents mètres, ils ouvrirent le feu, et moi-même +j’épaulai.</p> + +<p>» Tu sais si je suis bon tireur. Quand j’eus lâché +mon coup de fusil, je rouvris l’œil que je +venais de cligner, pour regarder, comptant bien +voir le bougre à terre : il se portait comme toi +et moi ! Et il se retourna vers sa bande, comme +pour dire : « Vous voyez bien ! »… Alors ce fut +le bond ! Une vague énorme, déchaînée, toujours +plus près ! Je continuais à crier :</p> + +<p>» — Au sorcier, nom de Dieu ! Au sorcier ! »</p> + +<p>» Je vidai sur lui toutes les cartouches de +mon magasin. Je ne tirais pas au hasard, je visais, +je t’assure que je visais, en faisant tous mes +efforts pour garder mon sang-froid : mais peut-être +l’ai-je perdu, après tout. A cinquante mètres, +à trente, à vingt, je tirais toujours : et rien, rien, +rien ! Et chaque fois, cette gueule devenait plus +proche, terriblement plus proche, ricanante, +triomphante, diabolique… Parfaitement : diabolique. +A ce moment, j’ai cru au diable, à toutes +ces histoires de diableries. Je me suis dit : « C’est +vrai ! Il ne blague pas : il est verni ! »</p> + +<p>» J’ai fermé les yeux pour ne pas avoir l’éclair +de son espèce de grand coupe-coupe. Je le sentais +déjà sur ma gorge, le coupe-coupe. Tout en +fermant les yeux, j’ai tiré une dernière fois. J’entendis +alors mes Sénégalais rigoler. Ma balle +avait traversé le salaud de part en part ; il avait +boulé comme un lièvre…</p> + +<p>» J’ai fait : « Ouf ! » Tu ne peux pas croire +combien ça m’aurait embêté de mourir converti +aux sorciers : et j’en étais bougrement près. »</p> + +<hr> + + +<p>— Bon… Mais les missionnaires chrétiens ne +sont pas des sorciers. Ce n’est pas de la sorcellerie +qu’ils tirent leur influence ?…</p> + +<p>— Qu’en sais-tu ? Du moment qu’ils invoquent +une puissance invisible, parlent au nom de cette +puissance ? Ce n’est pas leur faute, mais pour +le primitif, ils sont des sorciers…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6">L’AVEUGLE</h3> + + +<p>— J’ai connu, en Afrique, à Madagascar, en +Asie, des missionnaires de toutes sortes, des +blancs, des noirs, des jaunes, des catholiques, des +protestants, et même un Mormon, au Congo ! Je +ne sais pas pourquoi il était venu, celui-là : rien +de plus inutile que de prêcher la polygamie aux +Bangalas, ils sont convertis d’avance. Mais il m’a +dit : « Ça n’est pas tout que de posséder plusieurs +femmes devant le Seigneur : il faut aussi savoir +les faire travailler ! » C’est comme ça que j’ai +compris la haute portée économique du mormonisme : +il permet à un vaillant et pieux époux de +se constituer un lucratif atelier familial et de se +moquer, toutes portes fermées, des lois sur la limitation +des heures de travail.</p> + +<p>» Tu te rappelles aussi les missionnaires portugais +d’Indo-Chine et leur excellent évêque à +qui un gouverneur disait : « C’est étonnant +comme les enfants dans votre chrétienté ont un +type plus civilisé, plus… comment donc m’expliquer ?… +plus « Européen » — et qui répondait +bonnement, écartant les bras d’un geste d’excuse : +« Que voulez-vous ? Nous avons des pères +qui ne sont pas raisonnables ! »</p> + +<p>» Tu te rappelles le pauvre missionnaire à qui +nous avons fait croire que la maison de ce brave +Barbieux, l’agent des douanes mort d’une bilieuse +hématurique, avait servi aux tenues d’une +loge maçonnique, que le diable y revenait, et qui +est allé l’exorciser en grande pompe ? Tu te rappelles, +le père Mottu, le lazariste du Gabon, sa +soutane toujours salie de sciure, de copeaux de +bois, de poussière de grès, parce que dès qu’il +avait un instant, il taillait, dans des blocs de +pierre ou des billes d’<i>okoumé</i>, des statues de +bonnes vierges, d’anges, de bons dieux, d’une +naïveté divine, ce qui ne l’aurait pas empêché +de traverser l’Afrique jusqu’aux <i lang="en" xml:lang="en">Falls</i> pour sauver +une âme. On l’aimait bien, celui-là, n’est-ce +pas ? Et Prosper, tu sais, le grand évêque, un +rude type, une manière d’empereur en bas violets. +Pas seulement un missionnaire, celui-là : +un chef. Partout, il aurait été un chef !</p> + +<p>» Mais il y en a un à qui je ne pense jamais +sans éprouver un petit frisson d’émotion, d’étonnement, +comme à un homme enfin qui ne +serait pas fait de la même matière que les autres, +c’est un pasteur norvégien. Amundsen. Celui-là +tu ne l’as pas connu. Il évangélisait, il y a quinze +ans, sur la côte des Mahafales, à Madagascar. Il +vivait là, depuis des années et des années, tout +seul : pas un blanc à quarante lieues autour de +lui.</p> + +<p>» Un pays de chien, cette région des Mahafales ! +Il y pleut toutes les années bissextiles. Autant +dire jamais. Pourtant il y pousse des choses. Ce +n’est pas l’aridité d’un Sahara, ça ressemblerait +plutôt, autant que j’en puis juger, à certains plateaux +de l’Amérique du Sud que je n’ai pas +vus de mes yeux, mais dont j’ai lu la description. +Les plantes s’arrangent, pour vivre, non +pas dans le sol, sec comme un plafond de briques, +mais dans l’air. Ce sont les feuilles qui +fournissent ainsi de l’eau, de la sève aux racines : +le monde renversé, quoi ! Ça ne leur donne pas +une physionomie séduisante : de gros bulbes rugueux, +avec des pointes qui leur sortent de partout, +comme à des casse-têtes du moyen âge, des +espèces de cactus nains, aux épines imperceptibles, +microscopiques… Tout ça finit par se +dessécher, et le vent promène ces épines qui +vous entrent partout, dans la chair, dans les +yeux…</p> + +<p>» Les Mahafales se protègent la vue, comme ils +peuvent, avec un voile de fibres tressées, quand +ils n’ont pas besoin d’y voir absolument clair, +c’est-à-dire de voler. Car telle est leur principale +industrie : le vol des bestiaux, qu’ils vont razzier +chez leurs voisins plus favorisés. Ils en ont +une autre, assez curieuse : le long des rivières +il croît quelques arbres, et sur ces arbres il y a +des singes, ou plutôt des maques, des miniatures +de maques, pas plus grosses que le poing. Ils +les piègent, les chaponnent, et les remettent en +liberté. La maque chaponnée devient très grasse, +très tendre. Sur quoi ils la rattrapent, et la mangent…</p> + +<p>» C’est un sale peuple. Sa conviction, quand +un étranger a l’idée, d’ailleurs déraisonnable, +je le reconnais, de venir chez eux, c’est qu’il ne +peut être qu’un espion, chargé de leur reprendre +les bœufs qu’ils ont chipés. Et puis je suppose +qu’ils ne se sont pas installés dans cet horrible +pays pour leur plaisir, qu’ils s’y sont réfugiés +pour échapper à d’autres races plus fortes qui +leur faisaient des misères, et qu’ils se disent : +« Est-ce que celui-là va recommencer ? Tuons-le ! »</p> + +<p>» De sorte qu’ils tuent l’étranger. Toujours. +C’est la règle, c’est la loi.</p> + +<p>» J’avais mes dix-huit miliciens d’escorte, +bien armés, ils ne me faisaient pas peur. Mais je +me demandais comment, depuis vingt ans qu’il +était là, cet Amundsen arrivé sans rien que sa +bible, son couteau de poche et sa fourchette, avait +bien pu échapper à la petite cérémonie d’usage : +le ventre ouvert en croix, et ce qui s’ensuit, que +tu sais ? Ça me paraissait incompréhensible.</p> + +<p>» Bon. Voilà qu’à deux kilomètres de sa chapelle — il +avait fait bâtir une paillotte qu’il appelait +sa chapelle — je vois arriver à tout petits +pas un grand vieux habillé de blanc, tout blanc +de barbe, conduit par une jeune fille tout en +blanc, et blonde, blonde comme un nuage à l’orient +du ciel, le matin. Elle tenait un de ses +bras, de l’autre il tâtonnait avec une canne.</p> + +<p>» — Mais il est aveugle le pauvre bougre !</p> + +<p>» Voilà ce que vis, du premier coup d’œil, et +je vis aussi que la jeune fille avait un voile de +gaze, maintenu par un bandeau, sur la figure. +Elle n’enlevait jamais ce voile, même dans sa +maison, comme je m’en aperçus plus tard. Et +c’était sa fille. Il avait été marié, cet homme-là, +comme tous les missionnaires protestants. Luthérien, +calviniste ? Ma foi, je ne sais pas. J’ai oublié +de demander, ces choses-là m’intéressent très +peu. Mais il avait eu cette enfant-là, elle vivait +avec lui, dans cet enfer de sable, d’épines de cactus +perfides, de Mahafales méchants comme des +ânes rouges et plus dangereux que les épines. +Et c’était elle, le missionnaire, maintenant, ça +devait être elle qui faisait le plus gros de la besogne, +puisque lui, le père, il était aveugle !</p> + +<p>» Je n’oublierai jamais la soirée que j’ai passée +dans leur case. Tout était extraordinaire, même +la langue dont nous nous servions. Amundsen et +sa fille ne parlaient que le norvégien et le malgache. +Alors c’était le malgache qui servait de +truchement. On était comme des sauvages.</p> + +<p>» — Il y a combien de temps que vous avez +eu cet… accident ? lui demandai-je, contemplant +ses yeux sanglants et vagues.</p> + +<p>» — Douze ans… Je n’ai pas pris assez de précautions… +il faut beaucoup de précautions, dit-il +presque sévèrement, se tournant du côté où +il savait qu’était sa fille… Je pensais à autre +chose…</p> + +<p>» — Et… vous êtes content ?</p> + +<p>» — Oui… Ils commencent à entendre la parole. +Douze ou quinze…</p> + +<p>» Un converti par année de cécité. Et il ne se +plaignait pas, il était heureux !</p> + +<p>» — Vous ne devriez plus être vivant ! criai-je, +avec un accent où je tremble qu’il y ait eu de la +colère. Ni vous ni votre fille. C’est la première +fois que les Mahafales respectent la vie d’un +étranger !</p> + +<p>» — Je suis arrivé ici avec ma femme et ma +fille, dit-il d’une voix très douce. Ma pauvre +femme est morte, depuis, aveugle aussi. Les Mahafales +nous ont dit : « On va vous faire mourir, +c’est la règle ! » J’ai répondu : « Vous le pouvez… +Nos âmes resteront avec vous ! » Et après, +ils ont tenu un grand conseil, et nous ont laissés +en paix.</p> + +<p>» Sa fille aux cheveux d’aurore, qui s’était tue +jusque-là, interrompit :</p> + +<p>» — En malgache, vous le savez, c’est le même +mot qui veut dire « âme », « ombre » et « fantôme ». +Les Mahafales ont eu peur de nos fantômes. +Mon père, sans le savoir, leur avait fait +la seule menace qui les pût épouvanter !</p> + +<p>» Tu vois, le sorcier !… le sorcier qu’il avait +été, sans le savoir !</p> + +<hr> + + +<p>» Un peu plus tard, je trouvai moyen de tirer +le vieil Amundsen tout seul dans un coin.</p> + +<p>» — Si votre fille reste <i>ici</i>, lui dis-je, elle deviendra +aveugle comme vous !</p> + +<p>» — Oui, fit-il d’un air réfléchi, oui… C’est +probable… Mais tel est le champ que nous a +donné le Seigneur. On ne déserte pas le champ +du Seigneur !</p> + +<p>» Quand je songe à ces paroles-là, j’en ai encore +froid dans le dos. Je ne sais pas si c’est +d’horreur ou d’admiration. »</p> + +<p>— Pauvre fille, demandai-je, qu’est-elle devenue ?</p> + +<p>— Est-ce que je sais ?…</p> + +<p>— Mais les missionnaires catholiques ?</p> + +<p>— Mon ami, le prêtre catholique est doué de +la formidable puissance de faire descendre Dieu +sur terre, dans l’Eucharistie — par incantation. +C’est du moins l’idée que se font de lui les primitifs, +et, si tu veux bien y réfléchir, elle est, de +leur part, assez naturelle. Donc, il n’est pas, aux +yeux de ces primitifs, un homme comme les +autres. Il a des pouvoirs surnaturels, il ouvre, et +par conséquent peut fermer les portes du Paradis, +damner ou sauver pour l’éternité. C’est formidable !… +Cela se complique, pour le missionnaire +catholique, d’une hiérarchie solide, organisée, +qui accroît sa force de commandement. +Tout, dans son esprit, est à sa place, il connaît +la sienne, il sait mettre les gens à la leur. Avec +ça, célibataire : on peut dire qu’il a épousé +l’Église. Rien pour lui, tout pour elle. Dévouement, +sacrifice, économie, domination.</p> + +<p>… Au Congo Belge, les indigènes ne connaissent +qu’un Dieu, qui est celui des catholiques. +C’est un des plus précieux résultats de la campagne +faite, il y a quinze ans, contre Sa Majesté +Léopold II, avec le concours des missionnaires +protestants : on a balancé Léopold II, mais on +n’a pas balancé les missionnaires catholiques, +qui ont balancé en un tournemain les protestants +suédois, anglais, norvégiens et américains : +ç’a été du travail bien fait, quand on y +pense, quoique ce ne soit peut-être pas tout à +fait celui qu’on avait dans l’idée.</p> + +<p>» Mais, au Congo français, les indigènes connaissent +trois Dieux…</p> + +<p>— … Le Père, le Fils et le Saint-Esprit !</p> + +<p>Partonneau haussa les épaules :</p> + +<p>— … Ils ne s’inquiètent pas de théologie !… +Je te dis qu’ils connaissent trois dieux, ou <i>zombis</i> +dans leur langue, qui sont zombi français, +qui est catholique, zombi suédois, qui est protestant, +et zombi Ponsot, qui est franc-maçon. +Car cet excellent Ponsot, colon influent, est aussi +un libre penseur convaincu, un maçon de je ne +sais plus quel degré, mais considérable, et il a +fait construire, à Brazzaville, un temple maçonnique +juste en face de la cathédrale de l’archevêque, +exprès pour l’embêter.</p> + +<p>» Tu as connu Monseigneur ? Il est mort, aujourd’hui, +mais tu l’as connu ?… En effet, ça +l’embêtait ; il avait Ponsot dans le nez, bien que, +franc-maçon ou pas franc-maçon, Ponsot soit +un brave homme. Monseigneur Prosper Ganthouard, +que tout le monde en Afrique équatoriale +appelait Prosper tout simplement, depuis +quarante ans, aimait bien la plaisanterie quand +elle venait de lui, beaucoup moins quand il en +était victime. Cela suffit à expliquer, je suppose, +qu’à la fin de sa vie il n’avait plus guère que deux +soucis, hors les devoirs de son œuvre évangélique : +se payer, avant de mourir, la tête de Ponsot, +et administrer ses missions sans sortir un +sou de sa poche. Tu comprends, Prosper c’était +un fils de paysans, comme bien des missionnaires. +Il avait conservé les habitudes de nos +campagnes, au bénéfice de l’Église, rien qu’au bénéfice +de l’Église, car, de succession personnelle, +on sait maintenant qu’il n’a pas laissé lourd. Ses +diocèses étaient administrés comme il eût administré +une ferme : lui et son clergé devaient vivre +sur le pays, de rentes en nature, pour ainsi dire ; +quant à l’argent, il est fait pour arrondir le bien +spirituel ou temporel, et il y a toujours trop d’occasions +de le dépenser ; ça fait gros cœur.</p> + +<p>» Eh bien, Prosper, avant d’aller au paradis, +où j’aime à croire qu’il trône maintenant à la +droite du bon Dieu, en raison de ses vertus et +de son grade, a joui des suprêmes satisfactions +que désirait son âme ; il a réalisé une notable +économie, et il a eu le père Ponsot ; il l’a eu, +comme tu vas voir, dans les grandes largeurs : +c’est bien vrai que l’Église est éternelle, il ne lui +faut qu’attendre l’occasion.</p> + +<p>» Il y avait bien trente ans que Prosper n’était +retourné en Europe : les missionnaires n’ont pas +des congés réguliers comme nous autres ; même +le principe, c’est qu’ils reviennent le plus rarement +possible : ils meurent ou ils s’habituent, +ils apprennent à vivre à la mode indigène, et les +langues et les coutumes. S’ils meurent, on les +remplace ; s’ils vivent, on n’a pas à leur payer +leurs frais de voyage, tous les trois ans, aller et +retour. Tu vois que Prosper avait été bien dressé +en matière d’économie. Mais enfin, voilà que sur +le tard il obtient l’autorisation de ses supérieurs +d’aller soigner son foie à Vichy, accompagné +d’un autre père, un <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, bien entendu, puisqu’il +appartenait à une congrégation. Il prend le +vapeur de la mission — un beau vapeur, pas un +sabot comme ceux du gouvernement, et acheté +par lui, car pour les dépenses qui rapportent, +malgré qu’il fût serré pour tout le reste, comme +je l’ai dit, Prosper n’y regardait pas — et il arrive +à Léopoldville, chez les Belges, pour prendre +le chemin de fer de Matadi, d’où il s’embarquerait. +Le voici donc à la gare, devant le guichet.</p> + +<p>» — Deux billets pour Matadi, s’il vous +plaît.</p> + +<p>» — Deux billets de première ? fait l’employé, +considérant qu’ils étaient des blancs, et que +Prosper était habillé en monseigneur… C’est +mille francs !</p> + +<p>» — Mille francs pour trois cents kilomètres ! +se récrie Prosper.</p> + +<p>» — Oui… cinq cents francs par place : vous +n’êtes pas ici en Europe.</p> + +<p>» — Mille francs, proteste l’évêque tout doucement, +mille francs ! Vous n’y pensez pas ! Avec +mille francs, je me charge de nourrir dix petits +nègres, dont je ferai des chrétiens, de bons chrétiens, +pendant un an ! Donnez-moi des secondes.</p> + +<p>» — Voilà : c’est six cents francs.</p> + +<p>» — C’est encore beaucoup trop cher ! gémit +l’archevêque.</p> + +<p>» Pendant ce temps-là, le chef de gare lui-même +était survenu, à la nouvelle qu’il y avait +au guichet des clients difficultueux. Prosper continue +à marchander avec lui.</p> + +<p>» — Enfin, dit-il, donnez-moi ce que vous +avez de meilleur marché ?</p> + +<p>» — Nous avons, fait le chef de gare, des quatrièmes +à 28 fr. 50… Seulement, c’est pour les +nègres.</p> + +<p>» — Monsieur, lui répond Prosper avec une +grande onction, voilà trente ans que je vis pour +rien avec les nègres ; je passerai bien vingt-quatre +heures avec eux pour économiser 943 +francs !… En voilà 57, donnez-moi deux quatrièmes… +Quand part le train ?</p> + +<p>» — Dans deux heures. Et il n’y en a qu’un +tous les quatre jours. Vous ferez bien d’aller vous +installer tout de suite si vous voulez trouver de +la place.</p> + +<p>» — J’y vais ! déclare Prosper, de la meilleure +grâce.</p> + +<p>» Le voilà qui s’installe dans une des caisses +sans toit ni cloisons des quatrièmes, avec ses bas +violets, son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, ses malles et ses couffins de +provisions — en grande partie de la chicouangue, +qui est de la farine de banane verte — au milieu +d’une centaine de négros et de négresses, auxquels +il commence à raconter des histoires en +patois bakongo.</p> + +<p>» Pendant ce temps-là, le chef de gare avait +réfléchi.</p> + +<p>» — Monseigneur, dit-il, ça ferait décidément +trop mauvais effet de faire voyager deux blancs, +dont un archevêque, avec des <i>bouniouls</i> ; rendez-moi +vos billets de quatrième, je vais inscrire +dessus que vous êtes autorisés à monter en première.</p> + +<p>» — C’est parfait, répond Prosper, je vous félicite +de votre généreuse initiative : le Seigneur +ne l’oubliera pas ; recevez en attendant ma bénédiction +apostolique.</p> + +<p>» Mais quand le chef de gare eut reçu la bénédiction, +il songea tout de même : « J’ai peut-être +un peu outrepassé mes pouvoirs. Il faut que +j’avertisse la direction à Matadi. »</p> + +<p>» Il téléphone à Matadi, et le directeur lui répond : +« Comment ! vous ne donnez que des +premières à monseigneur l’archevêque ! Veuillez +lui dire que la compagnie se fait un devoir +de lui offrir un train spécial ! »</p> + +<p>» Le chef de gare arrête le train, qui s’ébranlait, +jette sur le quai les malles de Prosper, sa chicouangue +et son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, et lui crie :</p> + +<p>» — Monseigneur ! Monseigneur ! On vous prie +d’accepter un train spécial.</p> + +<p>» — C’est parfait, répond Prosper en descendant, +vous remercierez bien la compagnie… Mais +alors, mon ami, alors…</p> + +<p>» — Quoi ? fait le chef de gare.</p> + +<p>» — … Alors, vous me devez 57 francs ! Deux +quatrièmes Léopoldville-Matadi, que je n’utilise +pas… Voilà les billets, reprenez-les !</p> + +<p>» — Par exemple ! s’écrie le chef de gare : la +recette est acquise, je la garde. Vous n’imaginez +pas que je vais bouleverser toute ma comptabilité +pour vous ; et les frais du train spécial !</p> + +<p>» — Mon ami, lui dit doucement Prosper, je +réclamerai ces 57 francs jusqu’au siège social, à +Bruxelles, s’il est nécessaire…</p> + +<hr> + + +<p>» Au moment que cette discussion allait +prendre un ton fâcheux, un blanc se précipite, +s’épongeant sous son casque : Ponsot, le père +Ponsot lui-même, le vénérable de la Loge, le +fondateur du temple maçonnique.</p> + +<p>» — Le train ! dit-il ; le train ?…</p> + +<p>» — Il est parti, le train, répond le chef de +gare. Il est loin, même à sa vitesse commerciale, +en palier, de quinze à l’heure… Vous prendrez +le prochain : nous sommes jeudi : lundi prochain.</p> + +<p>» Ponsot commence à jurer de façon à remplir +d’allégresse tous les diables du Congo. Prosper +et son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, à l’autre bout du quai, lisaient leur +bréviaire, les yeux baissés.</p> + +<p>» — Écoutez, dit le chef de gare à Ponsot, il +y a peut-être un moyen : la compagnie vient +d’accorder un train spécial, qui va partir, à +Mgr Ganthouard ; vous le voyez bien, monseigneur ? +C’est celui qui est là, avec ses bas violets… +Arrangez-vous avec lui : moi, ça ne me +regarde pas, le train est à lui, il en est le maître.</p> + +<p>» — Diable ! fait Ponsot.</p> + +<p>» Mais nécessité n’a pas de loi. Il avait besoin +d’être à Matadi à temps pour prendre le bateau +d’Anvers, lui aussi ; il pensa, comme Henri IV, +qu’Anvers vaut bien une messe, et le voilà, lui, +le vénérable et le constructeur du temple maçonnique, +abordant bien gentiment monseigneur, +lui disant qu’entre Européens, n’est-il pas vrai, +il faut s’entr’aider, que lui-même, en pareil cas…</p> + +<p>» Si tu avais pu voir Prosper ! Il fut magnifique ! +Courtois, la voix miséricordieuse, égale — et +si ferme dans son dessein ! « Avec quel +plaisir, dit-il, il obligerait n’importe lequel de ses +compatriotes, en particulier M. Ponsot, dont +l’excellente réputation est venue jusqu’à lui… +Mais le train spécial ne comporte qu’un wagon, +et ce wagon est encombré, entièrement encombré ; +obligés, par la pauvreté de la mission, de se +nourrir à l’indigène, les aliments qu’il emporte, +pour lui et le père, tiennent toute la place…</p> + +<p>» — N’est-ce que cela, monseigneur, s’empressa +de proposer Ponsot : laissez votre chicouangue +sur le quai, et accordez-moi l’honneur +et le plaisir d’être votre amphitryon jusqu’à +Matadi !</p> + +<p>» — Voilà, concluait monseigneur, quand il +contait cette histoire, ce que j’appelle une solution +satisfaisante : nous avons voyagé, le père et +moi, en train spécial, et M. Ponsot, vénérable de +la loge maçonnique de Brazzaville, nous a traités +agréablement… fort agréablement, je me plais à +lui rendre cette justice, sans qu’il nous en coûtât +un centime. Ce fut une bonne affaire, une affaire +comme je les veux… Pourtant, elle aurait pu +être meilleure. Figurez-vous que la compagnie +ne m’a pas rendu mes 57 francs ! Je ne le pardonnerai +jamais au chef de gare.</p> + +<hr> + + +<p>Mais il y avait aussi « la force morale » de +l’administration. Quelle était, contre les sorciers, +la sorcellerie de l’administration ? Partonneau +ne me le dit pas ce jour-là. Mais un jour, à l’Exposition +coloniale de Marseille, nous rencontrâmes +le vieux Malgache.</p> + +<p>Il était assis, non pas confortablement en tailleur +sur son derrière et sur ses cuisses, comme +font les Turcs, mais dans une position bizarre, +accroupi, la pointe, si l’on peut dire, de ses +fesses touchant seulement le sol ; et tressait, devant +le public, des chapeaux en paille de riz. On +en fait, à Madagascar, de fort jolis, qui valent +bien ceux qu’on fabrique à Florence ; mais ils +ne sont pas encore à la mode chez nous, ce qui +tient, je pense, à la bêtise de nos importateurs ; +ou bien qu’ils les vendent comme chapeaux de +paille de Florence, ce qui prouverait celle de +tous les Français.</p> + +<p>Ce Malgache était un très vieux Malgache, assurément : +il ne regardait pas les femmes. Tous +les Malgaches, à moins qu’ils n’aient atteint un +âge très avancé, font l’amour en toute innocence, +avec ardeur, sincérité, persistance, et ne manquent +jamais d’exprimer à la personne élue, du +mieux qu’ils peuvent, l’énergie de leurs sentiments. +Mais celui-là ne faisait que tresser sa +paille, sans lever les yeux. Il était maigre, à la +façon des vieux hommes quand la graisse ne les +envahit pas ; austère comme un prêtre, toutefois +souriant.</p> + +<p>— C’est toi, Ramanantsalame, lui dit Partonneau +dans sa langue… Tu n’es donc plus sorcier ?…</p> + +<p>Le vieux dressa la tête. Tout à coup, prosterné, +il embrassait les pieds de Partonneau, à la mode +de son pays, quand on veut rendre hommage à +un supérieur ou à un bienfaiteur. En même +temps, il suppliait :</p> + +<p>— Ne dis pas ça ici, <i>toumpou-ko</i> — monseigneur ! — Il +ne faut pas dire ça ici !…</p> + +<p>Mais aussi, fouillant dans son <i>salako</i> assez +crasseux — son pagne, que les colons appellent +aussi assez drôlement « le trousse c… » — il en +retirait un billet de cent sous, qu’il offrit respectueusement +à ce « seigneur ». Ce n’était point, +je le savais, une tentative d’achat, de corruption : +simplement l’hommage que tout Malgache, +fidèle aux antiques coutumes, doit présenter à +un grand de la terre, en le saluant.</p> + +<p>— Non, fit Partonneau, employant presque +ses propres paroles, ça ne se fait pas ici, ça… +Mais je ne dirai rien, sois tranquille. Rentre <i>andranou</i>.</p> + +<p>Le vieux réintégra la case où il ouvrait ses +chapeaux, humblement obéissant. Partonneau +s’éloigna de quelques pas. Je n’avais rien compris.</p> + +<p>— … Ce n’est pas seulement un sorcier, c’est +un assassin. Et mon premier, mon unique +client… Qui sait ? J’aurais peut-être réussi +comme avocat, si j’avais continué : ç’avait été +un brillant début !</p> + +<p>» … Je vais t’expliquer. Il y a vingt-six ans, +quand nos troupes eurent pris Tananarive — ou +plutôt ce qui restait de nos troupes : il n’y eut +jamais d’expédition coloniale plus mal conçue, +plus mal menée — et que nous y eûmes institué +le protectorat, il y eut d’abord un fâcheux flottement +dans ce qu’on est convenu d’appeler les +méthodes administratives. Les militaires commencèrent +par ordonner aux habitants des villages +de leur apporter toutes les armes qu’ils +possédaient. C’était une bêtise, parce que ces +armes appartenaient à des sortes de gardes nationales. +Les bons, les pacifiques, qui ne tenaient +nullement à se battre contre n’importe qui, +obéirent ; les méchants gardèrent leurs pétoires — des +fusils snyders, vendus par les Anglais — de +sorte que, en un clin d’œil, le pays fut couvert +de bandes pillardes, qui ne furent pas d’abord +des insurgés patriotes, mais de simples brigands. +Là-dessus, les sorciers s’en mêlèrent : les sorciers +indigènes n’aiment jamais les Européens, parce +que les Européens amènent avec eux des médecins, +et protègent les missionnaires, deux catégories +de personnes qui ôtent le pain de la bouche +aux sorciers, des gâte-métier.</p> + +<p>» Un de ces sorciers, devenu chef de bande, +était Ramanantsalame. Il ne se contenta pas de +voler des bœufs et de chiper du riz, ce qui eût +été une distraction presque innocente, il attaqua +trois colons, chercheurs d’or, qui avaient eu la +naïveté de croire, sur les assurances du gouvernement, +que le pays était « pacifié », et les massacra +hideusement. Je te fais grâce des détails de +ce crime ; ils sont atroces. Les trois malheureux +s’étaient réfugiés dans une case au toit de paille, +à laquelle Ramanantsalame fit mettre le feu. Suffoqués +par la fumée, ils tentèrent une sortie. Les +hommes de Ramanantsalame les tuèrent, leur ouvrirent +le ventre en croix, les mutilèrent salement… +Tu comprends ce que je veux dire.</p> + +<p>» Comme je connaissais le pays depuis longtemps, +le gouvernement civil — les militaires ne +voulaient plus rien savoir — me mit à la tête +d’une vingtaine de miliciens, avec ordre de +m’emparer du bonhomme, vivant, si possible. +Par hasard, j’y réussis. Je le pris au vol au moment +où il sautait par la fenêtre d’une maison +dans le village où il s’était réfugié. Je croyais +que ma besogne était finie… Mon vieux, tu ne +tiens pas compte des beautés de la civilisation ! +Qui dit civilisation dit tribunaux. Il y avait +à Tananarive une Cour d’assises, mais une Cour +d’assises sans jurés ; rien qu’un président, deux +juges en robe rouge et deux assesseurs, choisis +parmi les colons. Seulement, on ne trouva point +d’avocats : la graine n’en avait pas encore germé +dans l’île. Je vois donc arriver chez moi le procureur +général.</p> + +<p>» — Il paraît que vous êtes licencié en droit ? +me dit cet important magistrat.</p> + +<p>» — Comme tout le monde… Quand on est +jeune, on ne sait pas ce qu’on fait !</p> + +<p>» — Non, pas comme tout le monde, répond +le procureur général. Nous avons eu beau chercher, +il n’y a pas d’autre licencié en droit à Tananarive. +Vous êtes le seul. Alors il faut que +vous soyez le défenseur, devant la cour, de Ramanantsalame.</p> + +<p>» — Mais c’est idiot ! C’est moi qui l’ai arrêté, +voyons !</p> + +<p>» — Ça n’a aucune importance : vous serez +son défenseur.</p> + +<p>» Un des principes que j’ai acquis au cours de +ma carrière d’explorateur, est que, plus les requêtes +ou les injonctions qui vous sont présentées +vous semblent stupides, plus il est inutile, +ou même dangereux, de n’y point obtempérer. +Je comparus donc aux assises en qualité de défenseur +de cette canaille de Ramanantsalame, et +prononçai, en substance, la plaidoirie que voilà :</p> + +<p>« Jugés par des magistrats civils français, en +vertu des lois criminelles françaises, nous nous +bornerons à invoquer l’article 12 du Code +pénal : « Tout condamné à mort aura la tête +tranchée. » Et nous ferons appel non seulement +à la lettre, mais à l’esprit de cet article, +ainsi qu’à l’usage plus que séculaire : vous +n’avez pas le droit de nous décoller autrement +qu’à l’aide de cet appareil qui déjà fit tomber, +aux jours révolutionnaires, la tête de tant d’innocentes +victimes. J’ai nommé la guillotine ! +Eh bien, amenez vos bois de justice ! Nous les +attendons : à Saint-Pierre-et-Miquelon, colonie +où les transports sont bien moins dispendieux +qu’ici, il en coûta 72.000 francs à l’administration +pour faire exécuter un condamné à +mort. A Tananarive, la facture, messieurs, +s’élèverait, suivant le barème que je soumets +à votre désintéressé et judicieux examen, à +150.000 francs. Vous trouverez sans doute que +c’est bien cher pour se payer la tête d’un +pauvre diable, aveuglé d’un obscur fanatisme, +qui… qui… qui… <i lang="la" xml:lang="la">Et caetera.</i> »</p> + +<p>» Après quoi je m’assis, au milieu de l’ahurissement +général. La cour se retira pour délibérer. +Le président, brave homme, et pas bête, qui avait +fait toute sa carrière de magistrat aux colonies, +souffla un peu, et avisa :</p> + +<p>» — Il y a tout de même quelque chose dans +l’argumentation du défenseur : si nous condamnons +cet homme à mort, il le faudra guillotiner. +Et nous n’avons pas de guillotine…</p> + +<p>» Mais l’un des assesseurs civils était architecte. +En cette qualité, il aurait aussi bien construit un +bateau à vapeur qu’un moulin à vent ou une +niche à chien. Cet animal proposa tout de suite :</p> + +<p>» — Mais je vous en ferai une, moi, de guillotine ! +Il n’y a rien de plus simple !</p> + +<p>» Et il se mit à tracer l’épure de la guillotine +sur son buvard.</p> + +<p>» — Je ne suis pas de cet avis, répliqua par +bonheur le prudent président. Quand j’étais juge +à Saint-Louis-du-Sénégal, on a construit comme +ça une guillotine de fortune. On l’a essayée sur +une botte de paille, elle marchait admirablement. +Sur un tronc de palmier, sur un veau : elle marchait +toujours. Mais sur le cou d’un condamné, +elle n’a plus rien voulu savoir. Non, non ! je repousse +la solution de la guillotine indigène. C’est +un outil qui doit venir de la métropole !… Qu’on +l’acquitte, ce pauvre bougre, puisqu’il serait +ruineux de le décapiter !</p> + +<p>» Voilà comment cette crapule de Ramanantsalame, +grâce à mon éloquence, est encore en +vie. »</p> + +<p>Nous repassâmes devant le vieux Malgache. Il +tressait toujours ses chapeaux. Partonneau +renouvela sa question :</p> + +<p>— Alors, tu n’es plus sorcier, ni assassin ?</p> + +<p>Le vieux répondit, en levant des mains déprécatrices :</p> + +<p>— Pas la peine… ça ne paie plus !…</p> + +<p>Et dans cette réplique m’apparut, en vérité, le +succès de ce qu’on nomme, par un trop grand +mot qui prête à sourire, et qui est vrai pourtant, +« le succès de notre œuvre civilisatrice… »</p> + +<hr> + + +<p>— Mais, Partonneau, lui demandai-je, quand +les missionnaires, ou, si tu veux, le christianisme, +entrent en conflit avec les religions locales, +que faut-il faire ?</p> + +<p>— Je n’ai pas d’opinion sur ce que pouvait et +devait être la politique religieuse de l’Empire +Romain au <small>III</small><sup>e</sup> siècle, mais je tiens qu’aujourd’hui, +du point de vue colonial, le seul qui soit +de mon ressort, le gouverneur Félix devrait être +considéré comme un excellent fonctionnaire : il +était plein de bon sens. Polyeucte, au contraire… +j’aurais de la méfiance à l’égard de Polyeucte, +son zèle m’inquiéterait.</p> + +<p>« Je l’ai rencontré au début de ma carrière, il +y a bien des années, ressuscité, dans un petit +poste qui s’appelle Messira, sur le Saloum.</p> + +<p>» J’ignore si tu te souviens exactement de ce +que c’est que le Saloum. C’est une rivière +qui donne son nom à une province, laquelle +dépend du gouvernement du Sénégal. Vers le +sud, le territoire touche à la Gambie qui est anglaise. +Et la Gambie elle-même n’est qu’une espèce +de large couloir, large de quarante kilomètres +à peu près, au fond duquel coule une +rivière qui porte le même nom, profonde et large +comme un fjord de Norvège. En somme, la Gambie, +pour les Anglais, c’est une colonie avortée, +une colonie sans espoir de développement, qui ne +leur sert à rien du tout. Mais ils la gardent dans +l’espoir de l’échanger un jour contre l’Algérie.</p> + +<p>— Tu dis, Partonneau ?</p> + +<p>— C’est pourtant facile à comprendre. La +Gambie est le type de ces colonies inutiles que +leur propriétaire ne conserve que pour servir de +monnaie d’échange contre une autre, mieux à sa +convenance. Or, comme en matière d’échange +l’Angleterre tient à gagner, selon sa nature, j’en +conclus qu’elle n’abandonnerait la Gambie que +contre l’Algérie ou l’Indochine, ou les deux, si +possible.</p> + +<p>— Ah ! bon !… Tu as des manières de +parler !…</p> + +<p>— Je parle pour me faire entendre, et en paraboles, +comme les prophètes… En attendant, +pour bien nous montrer l’avantage que nous aurions +à lui acheter sa Gambie, dont nous nous +fichons par ailleurs comme une tortue d’une +corde à nœuds, l’Angleterre y pratique la seule +industrie à laquelle ce couloir du reste peut +servir, celle de la contrebande du gin, de la cotonnade +et de la poudre dans nos possessions du +Sénégal, de la Guinée française et du Haut-Sénégal-Niger. +Et cela nous oblige, de notre côté, à +entretenir un ou plusieurs douaniers, dans les +plus petits patelins, tout le long du couloir.</p> + +<p>» Le père Chambédisse était préposé des +douanes à Messira, qui est un lieu peu enchanteur, +à l’embouchure du Saloum, comme je t’ai +dit ; mais presque en face il y a l’embouchure +de la Gambie et la capitale de la Gambie anglaise, +Bathurst : à surveiller.</p> + +<p>» A Messira, il y a des Ouolofs musulmans et +chrétiens, et aussi des Sérères fétichistes. Tout ce +pays, auparavant, était aux Sérères. Mais ils reculent +progressivement devant les Ouolofs, parce +que, étant fétichistes, leurs bons dieux ne leur +défendent pas de se saouler avec du gin, avec de +la bière de mil, avec du vin de palmes, avec tous +les breuvages qui ont un peu plus de goût que +l’eau pure ; et ça ne paraît pas avoir été salutaire +à leur tempérament. Pourtant, il y a une trentaine +d’années, il en restait encore pas mal, +braves gens au fond, bien qu’à peu près complètement +abrutis, et ils avaient à Messira une +belle case-fétiche, toute remplie de ces bonshommes +en bois que les collectionneurs paient +maintenant les yeux de la tête, un collège de +sorciers et un grand-sorcier, comme qui dirait +une espèce d’archevêque des Sérères, lequel se +livrait dans la case-fétiche à un tas d’opérations +extraordinaires. Ce grand-sorcier était un vieux +noir, sérieux comme un âne qui boit, très convaincu +de ses mérites, mais assez facile à vivre +et avec lequel, personnellement, j’entretenais les +meilleures relations.</p> + +<p>» A l’autre bout de Messira, il y avait la chapelle +de la mission lazariste, pour les Ouolofs +catholiques, et une espèce de presbytère où vivait +le missionnaire, le père Mottu. Lui aussi un très +brave homme, dans son genre, plus près du +mien ; mais je ne le lui montrais pas : le principe +de non-intervention, tu conçois. Si tout le +monde avait bien voulu en faire autant !…</p> + +<p>» Tout le monde, et en particulier Chambédisse, +le douanier, par malheur, ne voulait pas +en faire autant. Chambédisse, avec passion, avec +convictions, avec fureur, se déclarait nettement +anticlérical. C’est ce qui l’a lié avec le père +Mottu.</p> + +<p>— Partonneau, voyons !…</p> + +<p>— Je te dis les choses comme elles sont, et si +tu voulais bien y réfléchir un seul instant, tu +découvrirais que ce rapprochement était inévitable. +A quoi bon avoir une opinion si l’on ne +peut l’exprimer ? Chambédisse ne pouvait me +l’exprimer, ni à mon unique commis des Affaires +indigènes, à cause du principe de non-intervention, +que je respectais scrupuleusement, et que +j’imposais à mon personnel de respecter ; alors +il est allé droit à l’ennemi, je veux dire au père +Mottu. Le père Mottu se devait de tenir le coup. +Il l’a tenu.</p> + +<p>» Ça fait que, peu à peu, ils sont devenus inséparables, +justement parce qu’ils n’étaient pas +du même avis. Si tu crois qu’à Messira les sujets +de conversation sont nombreux ! Au fond l’un et +l’autre étaient heureux d’être tombés sur celui-là, +qui est inépuisable. La partie n’était pas tout +à fait égale, parce que Chambédisse puisait principalement +ses arguments dans Léo Taxil, et le +père Mottu dans la <i>Somme</i> de Saint Thomas, un +meilleur auteur. Mais jamais Chambédisse ne +s’avouait vaincu, et, quand il avait battu en +retraite, ce n’était que pour un moment. Une +fois seul, il pensait : « Voilà un nouveau raisonnement +qui va lui en boucher un coin. » Ces +nouveaux raisonnements lui apparaissaient surtout +à l’heure de l’apéritif. Une absinthe le rendait +lucide, plusieurs lui inspiraient une véritable +éloquence, devant laquelle le père Mottu +cédait apparemment.</p> + +<p>» Mais alors, le lendemain, c’était le missionnaire +qui revenait ! Il avait trouvé la réponse, il +écrasait son adversaire. Mais ce n’était pas pour +longtemps.</p> + +<p>» Et un jour, un jour — ah ! laisse-moi le qualifier +de fatal ! — Saint Thomas eut le dessus, +définitivement. Je crois que, ce jour-là, Chambédisse +avait un peu dépassé son habituelle dose +apéritive. Son cœur se fondit, la lumière brilla +pour lui. Il vit, il crut, il fut désabusé. Ce n’était +plus Chambédisse, c’était Polyeucte, dans toute +l’ardeur et le délire d’une foi nouvelle, Polyeucte +acharné contre les faux dieux.</p> + +<p>» — Mon père, dit-il au missionnaire, je suis +converti. Vous m’avez converti ! »</p> + +<p>Le père Mottu répondit, comme il convient, +qu’il en louait le Seigneur.</p> + +<p>» — Mais ce n’est pas tout ça, poursuivit +Chambédisse ; il faut faire quelque chose qui +soit digne de ce grand jour. Allons de ce pas +brûler les idoles des Sérères !</p> + +<p>» Le père Mottu allégua que cette démarche +était à ses yeux légèrement inconsidérée.</p> + +<p>» Malheureusement, comme le père Mottu fumait +la pipe, Chambédisse s’empara de ses allumettes, +qui étaient sur la table. Il y ajouta un +tome des œuvres de Léo Taxil, et partit en courant.</p> + +<p>« — Chambédisse, rendez-moi mes allumettes ! +criait le père Mottu, essayant de le rattraper.</p> + +<p>» Ce fut en vain, son récent fanatisme donnait +des ailes à Chambédisse, et la grande case-fétiche +était une paillotte comme toutes les cases +des Sérères. Elle brûla très bien. Le père Mottu +était fort embarrassé du zèle de son prosélyte. Il +s’efforça même de sauver un de ces faux dieux +des Sérères, mais le bonhomme lui fut arraché +des mains par les fidèles du Grand-Sorcier, insuffisamment +informés de ses intentions, et qui faillirent +lui faire un mauvais parti.</p> + +<p>» Le lendemain, je reçus la visite du Grand-Sorcier. +Ce respectable animiste m’intima gravement +qu’il aurait cru pouvoir attacher plus de +confiance dans la protection du gouvernement +de la République, ou des paroles à cet effet. Il +en ajouta d’autres qui signifiaient à peu près :</p> + +<p>» — Ça va faire du vilain : mes dieux se vengeront !</p> + +<p>» Je fus obligé de lui répliquer que ses dieux +pouvaient faire tout ce qu’ils pourraient, mais +que je conseillais à leurs prêtres de se tenir tranquilles. +Il sourit comme si cette suggestion ne le +regardait pas, et s’en alla d’un air de commisération.</p> + +<p>» Il s’en était si bien allé, que je ne le revis +jamais. Le lendemain, il avait gagné par mer la +Guinée Portugaise, avec tout son collège de sorciers, +et la moitié ou les trois quarts des Sérères +fétichistes, ce qui diminua de façon regrettable +le rendement de l’impôt de capitulation.</p> + +<p>» … Et n’empêcha pas la chapelle du père +Mottu de brûler à son tour dans la quinzaine. Je +demandai le déplacement de Chambédisse : +d’abord comme sanction à son enthousiasme +indiscret, mais surtout dans son propre intérêt. +Mais l’administration compétente prit son temps, +comme toujours, et quand la décision arriva, +Chambédisse était déjà mort : de maladie, évidemment. +Personne n’a jamais pu prouver que +ce ne fut pas de maladie. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LE MAITRE DES HOMMES</h2> + + + + +<h3 id="c7">LE CONDAMNÉ A MORT</h3> + + +<p>« … Dans toutes celles de nos possessions où +j’ai exercé les pouvoirs que je détiens du gouvernement +de la France, me dit Partonneau, je +me suis toujours arrangé, dans ces dernières années, +pour faire condamner à mort le plus grand +nombre possible de mes sujets. Je disais aux tribunaux +indigènes — non pas, tu le comprends +bien, aux magistrats français : il m’aurait suffi +d’exprimer ce désir pour que ces animaux s’évertuassent +à le contrarier — je disais à ces braves +juges noirs qui rendent leurs arrêts sous un +baobab, un doubalel ou un fromager : « Ne vous +gênez pas ! Soyez sévères ! Faites respecter les +bonnes mœurs, l’ordre public, et même les +intérêts de votre politique et de vos passions ! »</p> + +<p>» Tu vas penser que je suis altéré de sang, que +j’aime à voir pendre, décapiter, fusiller, peut-être +écarteler. Il n’en est rien. Je suis le plus +doux des hommes, et le plus indulgent : la mansuétude +incarnée. Mais je vais t’enseigner une +chose, qu’on ignore trop, et qu’il est indispensable +de connaître : c’est que le bon état, c’est +que la prospérité d’un cercle sont en raison proportionnelle +et directe du nombre des condamnés +à mort !</p> + +<p>» Ainsi qu’il arrive de la plupart des grandes +découvertes, c’est le hasard qui me permit de +faire celle-ci.</p> + +<p>» J’étais à ce moment gouverneur de la côte +des Graines (Afrique Occidentale). Il y a des fonctionnaires +coloniaux qui dirigent leur colonie +sous un <i>pankah</i>, assis dans leur fauteuil en rotin. +Ce n’est pas ma manière. A parcourir perpétuellement +la colonie, on ne parvient pas encore à +tout savoir et à réaliser ce qui devrait être fait ; +mais en restant sur son derrière, on ne sait rien, +et rien ne se fait. Je finis même par réfléchir à +ceci : « Il n’y a encore aucune communication +entre la côte des Graines et sa voisine, le Niger-Volta. +Si je vais rendre visite à mon collègue +du Niger-Volta, bien que je n’aie pas grand’chose +à lui dire — mais il paraît que l’apéritif +est chez lui excellent, parce qu’il a une machine +à glace, — à partir de cet instant, il y +en aura une ! »</p> + +<p>» Donc, je pars, en automobile — nous avons +tous des automobiles, à l’heure qu’il est, sur les +routes de ma colonie — et je télégraphie à l’administrateur +de Bodiéni : « Peut-on rouler de +Bodiéni à Fouloubé, qui est la capitale du +Niger-Volta ? » Il me répond : « De la frontière +du Niger-Volta à Fouloubé, il y a une +route d’auto, mais de Bodiéni à cette frontière, +sur trois cents kilomètres, rien ! C’est la forêt +et la montagne. » Alors, je lui câble : « Pas +de route sur trois cents kilomètres ? Vous avez +trois jours pour la faire ! »</p> + +<p>» L’administrateur de Bodiéni n’avait avec lui +par suite de décès, relèves, et autres petits jeux +administratifs, qu’un commis principal, le seul +blanc avec lui dans tout le cercle : un ancien étudiant +en pharmacie, à trois inscriptions. Il colle +son pharmacien sur le boulot, avec dix mille +indigènes levés par les soins des chefs de villages. +En trois jours, la route est faite, sauf pour +les ponts : mais comme c’était la saison sèche, +l’auto descendait gentiment dans le lit des rivières, +à sec ou du moins guéables. Pour remonter, +on mettait dix indigènes derrière, cinquante +devant, qui tiraient à la cordelle : ça faisait une +négromobile au lieu d’une automobile, mais ça +marchait tout de même… Voilà comment il y a +une route, maintenant, de ma capitale au Niger : +ce n’est pas plus difficile que ça : il n’y avait +qu’à y penser. Et c’est une belle route, bien +qu’un des chefs du pays, Malmady-Coumla, prétende +qu’elle lui fiche le vertige. C’est qu’elle +est pour la plus grande partie en lacets, en corniche, +au-dessus des torrents, et qu’elle est large ! +Ce bon Mahmady-Coumba n’était accoutumé +qu’à ses pistes, qui ont juste la largeur des pieds +d’un nègre et vont toujours tout droit, du fond +des vallées à leur sommet, sans se soucier de la +pente.</p> + +<p>» Me voilà donc à Bodiéni en un rien de temps. +Il y a là des Apolloniennes assez agréables. Quelques +instants diurnes pour me rafraîchir, quelques +heures nocturnes pour nouer connaissance +avec elles, et le lendemain je me fais rendre +compte des affaires d’État par l’administrateur. +Tout était dans l’ordre, les indigènes faisaient +preuve d’un bon esprit. Autrement dit, ils +avaient payé leurs taxes. C’est tout ce qu’on leur +demande : je défie qu’on prétende qu’un cercle +où l’indigène acquitte les taxes sans réclamer +n’est pas animé d’un bon esprit.</p> + +<p>» — L’impôt est rentré, me dit l’administrateur : +300.000 francs, dans des caisses, sous mon +lit.</p> + +<p>» — Et votre chambre ferme à clef ?</p> + +<p>» — On n’a jamais su ce que c’était qu’une +clef dans le pays… mais qu’est-ce que ça fait ?</p> + +<p>» — Vous avez raison, lui dis-je, du moment +que vous couchez dans votre lit. Et je ne vous +demande même pas si vous y êtes seul.</p> + +<p>» En effet, jamais les noirs ne se risqueraient +à voler en plein jour, surtout une lourde caisse +dont tout le monde sait le contenu. La confiance +de mon subordonné avait mon approbation sincère. +Je lui accordai mes compliments pour l’administration +de son cercle.</p> + +<p>» — Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.</p> + +<p>» C’est encore un de mes principes de me faire +accompagner par l’administrateur, tant que je +suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi d’un +tas de choses, même si les noirs n’osent se +plaindre de rien. Par exemple, si les vieilles +femmes, seules, assistent aux palabres, c’est que +le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant +avec les jeunes, à qui leurs maris ou leurs +pères font gagner la brousse avant qu’il arrive. +Mais tout à coup je réfléchis :</p> + +<p>» — Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent +de l’impôt ? Vos trois cent mille francs, +dans cette case ouverte à tout le monde ? Mettez-y +votre pharmacien.</p> + +<p>» — Il est loin : sur le tronçon de route qui +reste à construire entre Bodiéni et la frontière. Je +ne puis pas le faire revenir : les noirs n’en ficheraient +plus un coup. Mais ça ne fait rien : je puis +quitter le poste avec vous demain matin… Je vais +installer le condamné à mort dans ma chambre : +les caisses de l’impôt ne risqueront rien.</p> + +<p>» — Le condamné à mort ?</p> + +<p>» — Oui : Samba Laôbé… Monsieur le gouverneur, +Samba Laôbé est la providence du +cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes collaborateurs +européens ont été mobilisés, je ne +m’en serais pas tiré… Vous avez vu mes miliciens, +hier ?</p> + +<p>» — Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés +sénégalais. Je n’ai jamais vu ça.</p> + +<p>» — C’est le condamné à mort qui les a dressés… +Et le jardin ? Il est admirable, n’est-ce pas, +le jardin ? Il n’y en a pas deux comme ça dans +toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à +mort qui y veille… Il tient aussi la comptabilité.</p> + +<p>» — Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné +à mort ?</p> + +<p>» — C’est un condamné à mort. Voilà tout. +Seulement il l’est depuis dix ans… Il y avait eu +recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est +à croire que la pièce, ou bien la réponse à la +pièce, s’est perdue dans la brousse, que le courrier +a été arrêté, intercepté… Alors Samba est +toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté. +Vous concevez que, dans ces conditions, il +marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit : +« Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris ! » Et +puis, comme il est éternellement prisonnier, on +a tout pu lui apprendre, on avait le temps : la +cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage, +la lecture, l’écriture, la comptabilité ; et +maintenant, on peut se reposer sur lui pour +former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats +de condamnés à deux ou trois ans de travaux +seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de +leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête : +quand ils ont appris, ils s’en vont !…</p> + +<p>» Nous partîmes le lendemain, laissant la garde +des 300.000 francs, le commandement du cercle, +en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé, +condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction +universelle. J’aurais voulu pouvoir lui faire +décerner les palmes académiques.</p> + +<p>» Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux +indigènes à multiplier le nombre des condamnés +à mort : ils sont l’épine dorsale des États que je +gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette +expérience, je m’arrange pour qu’ils ne soient +jamais exécutés. »</p> + +<p>» Au bout du compte, c’est l’extension de la +loi Bérenger à la peine de mort ; et puisque la +suspension des effets du jugement a pour indispensable +condition la bonne conduite du bénéficiaire, +on a toutes les chances de garder sous la +main un gaillard souple comme un gant.</p> + +<p>» J’ai parlé « du glaive de la loi ». Ce n’est là, +je dois bien le spécifier, qu’une figure : les condamnés +à mort par les tribunaux indigènes, aux +termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à +ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement +j’aurais dû dire, par conséquent : la potence, +ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, +de la justice.</p> + +<p>» Mon procédé, pour me procurer une quantité +suffisante de condamnés à mort, était aussi +simple qu’efficace : il me suffisait d’inviter les +tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire +preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction, +qui eût été, pour mes projets, déplorable, +de cette matière première, il me fallait +user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais +mon procureur de la République, avec +qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs +termes : homme, du reste, de la plus grande +humanité. Il ne faut point trop s’en étonner : à +notre époque contemporaine, c’est le plus souvent +la magistrature assise qui prétend à la sévérité, +la magistrature debout à l’indulgence : précisément, +je suppose, parce que ce devrait être +l’inverse ; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de +nos mœurs judiciaires actuelles.</p> + +<p>» Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient +avec la bonté naturelle de son cœur, cet +excellent magistrat s’arrangeait pour retarder +durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du +recours en grâce. Parfois même, il savait égarer +les pièces nécessaires à cette expédition, et tu +conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme +tant que la Cour de cassation et le président de +la République n’ont pas dit leur dernier mot. +Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous +étions forcés dans nos derniers retranchements, +que la Cour de cassation repoussât le pourvoi, +que le président de la République refusât la +grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen +tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon +condamné :</p> + +<p>» Le jugement, disions-nous, appartient sans +conteste au tribunal indigène, mais l’application +de la peine nous concerne : elle est du ressort de +l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle +où cette application de la peine doit avoir lieu, +personne ne sait pendre. Et le condamné doit +être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne +fait point l’ombre d’un doute. En conséquence, +il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse +un spécialiste de la pendaison.</p> + +<p>» On n’en trouvait jamais : nous y mettions +bon ordre.</p> + +<p>» C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de +Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues, +cinq ou six années d’une existence heureuse, +malgré la décision des anciens de son village, +qui voulait que, depuis ce temps, son corps +se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du +reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer +cette expression, une déplorable crapule, +la honte de sa race et de sa tribu : un incorrigible +ivrogne, qui avait fini par tuer son père et +sa mère, deux de ses oncles et le garde-police +venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou +on n’en a pas : mon principe était que Mamy-N’Diaye +ne devait pas plus être exécuté que les +camarades. C’était bien davantage encore l’opinion +de Carlier, l’administrateur du cercle : tous +les autres administrateurs possédaient déjà leur +condamné à mort et lui n’en avait pas ! Il en +souffrait comme d’une insupportable infériorité, +susceptible d’influer sur son avancement, puisque +le gouvernement de son cercle s’en ressentait. +Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les +apparences, ferait un aussi bon condamné à +mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé +à la perfection par le procédé le plus élémentaire : +rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait +un cadavre définitif le jour où il boirait +autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, +Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif +des hommes, et la main droite de Carlier pour +l’administration du cercle, bien entendu. Par +surcroît, on l’avait mis à la vaccination : il maniait +la lancette comme un vieux praticien.</p> + +<p>» Malheureusement, il y a des choses qu’on +ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à +Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech, +détaché à la flottille et à l’hydrographie de +la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par +le commis principal Bouffiot, un brave homme, +mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est +servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui +avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner +était excellent. Plévech en fait ses compliments +à Bouffiot, qui répond orgueilleusement :</p> + +<p>» — Depuis que nous avons notre condamné à +mort !…</p> + +<p>Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.</p> + +<p>» — Vous avez un condamné à mort ? fait Plévech. +Pourquoi ça ? Pourquoi n’est-il pas exécuté ?</p> + +<p>» — Parce que, expliqua Bouffiot, qui par +malheur, dans sa situation subordonnée, ne se +croyait pas permis de révéler un des grands secrets +de mon gouvernement, parce que… il doit +être pendu.</p> + +<p>» — Eh bien ?…</p> + +<p>» — Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, +à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.</p> + +<p>» — Vous ne savez pas pendre ? crie Plévech +avec autant de stupeur que d’indignation. C’est +impossible ! Tout le monde sait pendre !</p> + +<p>» — Mais non, je vous assure…</p> + +<p>» — Tout le monde sait pendre : c’est la chose +la plus facile. Vous avez bien une corde ?</p> + +<p>» — Oui…</p> + +<p>» — On fait un nœud à double épissure… +Tenez, comme ça !… Il n’y a plus qu’à trouver +un arbre : ce doubalel, avec sa grosse branche, +par exemple. Il a l’air d’avoir été fait pour ça… +Il faut aussi une table… Mais la voilà : celle devant +laquelle nous sommes assis… Toi, le condamné +à mort, enlève la nappe… Elle est enlevée ?… +Mets la table sous la branche. Appelle +mon boy.</p> + +<p>» Le boy de Plévech arrive à l’ordre, Plévech +lui fait accrocher la corde.</p> + +<p>» — Et maintenant, dit Plévech à Mamy-N’Diaye, +monte sur la table.</p> + +<p>» Le pauvre Mamy-N’Diaye, qui depuis six ans +qu’il était condamné à mort n’avait jamais fait +autre chose qu’obéir, monta sur la table.</p> + +<p>« — Mais, proteste Bouffiot, ça ne vous regarde +pas, cette affaire-là !</p> + +<p>» — Est-il condamné à mort, oui ou non ? Je +ne connais que ça. Une administration qui n’exécute +pas les sentences parce qu’elle ne sait pas +pendre ! C’est à n’y pas croire ! Quand je raconterai +ça… Boy, mets la corde au cou du condamné… +Bon !… retire la table… Il n’y a qu’à +retirer la table.</p> + +<p>» … Le boy retira la table, et Mamy-N’Diaye, +qui n’y avait rien compris du tout, se trouva +pendu. Bouffiot sauta à son tour sur la table, +pour le dépendre, mais il était trop tard : la colonne +vertébrale s’était cassée net.</p> + +<p>» — Vous voyez bien que vous savez pendre, +conclut Plévech.</p> + +<p>» L’administrateur Carlier, à son retour, +ayant appris la fin imprévue du pauvre Mamy-N’Diaye, +m’en avertit par télégramme, mais je +ne pus faire prendre aucune mesure disciplinaire +contre Plévech, attendu qu’en effet sa victime +était censée être exécutée depuis plusieurs années, +et, juridiquement, devait l’être.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">UNE LEÇON</h3> + + +<p>« … Si singuliers, inattendus, embarrassants +que fussent les événements, me confia Partonneau, +j’ai toujours trouvé moyen de me tirer +d’affaire avec mes sujets — car ce sont des sujets, +dans les colonies où ils ne sont pas électeurs. Les +populations de notre empire d’outre-mer — je +parle même des cannibales du Congo ou des îles +polynésiennes — sont simples, impressionnables, +obéissantes, respectueuses du chef, parce qu’elles +ont toujours un chef, et mourraient tout simplement +de faim, d’ennui, de pure incapacité à décider +les choses les plus élémentaires, si elles n’en +avaient point. A plus forte raison se laissent-elles +diriger, manier, quand ce chef est un blanc, un +homme d’une race supérieure, sorti de la mer +par un incompréhensible et formidable miracle. +Je ne fais même pas exception pour les Annamites, +qui ne sont pas pourtant des sauvages, +mais de braves laboureurs fort civilisés à leur +manière, et à leur manière aussi, d’une touchante, +patriarcale moralité. Ils considèrent le +chef, d’où qu’il vienne, comme leur « père et +mère » ; on en tire tout ce qu’on veut, si l’on +sait les prendre. Cela me fut enseigné, il y a bien +longtemps déjà, au début de ma carrière, par +un collègue plein d’expérience qui me disait : +« Ce pays-ci est si facile à conduire ! On devrait +y envoyer de chez nous les apprentis sous-préfets : +les bêtises n’ont pas d’importance ! »</p> + +<p>» Une seule fois dans ma vie, je crois, j’ai +été roulé — pas moi personnellement, mais un +de mes subordonnés dont j’étais responsable — par +mes administrés. Il est vrai que c’étaient des +Européens, des blancs, ou plutôt des blanches, +comme tu verras. Il n’y a rien à faire avec des +blancs, surtout des Français : ce sont des individus, +d’indécrottables individus, non pas un troupeau. +Ou alors c’est un troupeau qui n’a d’autre +souci que d’embêter le berger. Songe alors, +quand les femmes s’en mêlent !</p> + +<p>» Je venais de Madagascar, et l’on m’avait envoyé +à l’île du Saint-Esprit. C’était de l’avancement, +puisque j’étais gouverneur, et non plus +administrateur en chef, et c’est pourquoi j’avais +accepté le poste. Mais à part ce motif de carrière, +ce changement ne m’amusait pas. Madagascar +est une colonie agréable ; les femmes y sont aimables, +les hommes disciplinés, pas bêtes, et, à +cette époque, il n’y avait pas trop de colons : tu +dois savoir qu’on a plus d’embêtements avec un +seul colon qu’avec cent mille indigènes. Le climat, +surtout dans les hauts, est délicieux : les +plateaux sont autant de stations pour poitrinaires. +Mais l’île du Saint-Esprit — j’en change +le nom, tu la reconnaîtras aisément, pour peu +que ça t’amuse — est située dans une des régions +les plus déshéritées du globe, au milieu du +brouillard et des glaces. Il y a là quelque six +mille habitants, pas beaucoup plus, et tous des +blancs, comme je viens de te le dire, descendus +de quelques pêcheurs et marins bretons, normands +ou basques, qui vinrent s’y établir il y a +quatre siècles. Est-ce le climat, si rude et si triste, +qui n’a pas été favorable à la race, ou bien l’effet +des mariages consanguins ? La plupart de ces +gens sont devenus tout petits de taille, surtout les +femmes ; ils ne se développent guère, semblent +rester des enfants. Un jour, un de mes employés +m’annonça qu’il allait épouser une fille du pays, +qu’il me nomma :</p> + +<p>» — Tu es fou ! lui dis-je, elle n’a pas douze +ans…</p> + +<p>» Il m’apporta l’extrait de son acte de naissance : +elle en avait dix-huit ! Ce petit peuple — petit, +comme tu vois, dans plusieurs sens du +mot : du reste, as-tu remarqué qu’on ne voit +jamais de grands animaux dans les petites îles ? +Il y a peut-être là une question de proportions +voulues par la nature — garde toutefois des qualités +solides. Il est sobre, honnête, travailleur ; +ses idées, sa moralité, sa religion sont restées +exactement ce qu’elles étaient au dix-septième +siècle, il s’est conservé intact dans ses glaces, il +n’a pas bougé. Durant la saison des pêches, qui +sont à peu près leur seule occupation — la terre +et la température sont si ingrates que l’agriculture +même n’y existe pour ainsi dire point — ces +gens besognent durement, sans lever leurs +pauvres têtes. Aussitôt l’hiver arrivé, ils n’ont +plus grand’chose à faire. Alors ils font de la politique, +une espèce de politique locale, à propos +de rien, de queues de poires, sur des sujets infimes +qu’on a la plus grande peine du monde +à concevoir. C’est leur seule distraction. Ils ne +reçoivent pas de journaux, n’ont que très peu de +livres, bien qu’ils sachent tous lire, et soient +aussi intelligents sans doute que vous et moi, +d’une intelligence trépidante, acérée, pareille à +la vivacité des fox-terriers : le cerveau ne diminue +pas en même temps que la taille, ni l’activité du +système nerveux. Et ils sont fiers, vertueux, ombrageux, +susceptibles.</p> + +<p>» Un matin que je venais d’arriver à mon +bureau, mon expéditionnaire, Manga-Maso, que +j’avais emmené avec moi de Tamatave, m’avertit :</p> + +<p>» — Y en a ici délégation notables. Vouloir +parler toi : <i>Kabary</i> (discours, palabres).</p> + +<p>» — Dis-moi, lui demandai-je, s’ils ont des +gants blancs ou des gants noirs ?</p> + +<p>» — Y en a gants noirs, répondit-il.</p> + +<p>» Je connaissais les coutumes de l’île : la délégation +portait des gants noirs ; alors ses intentions +étaient hostiles ; ça allait chauffer.</p> + +<p>» Ça chauffa ! Je lus sur les visages tous les +signes d’une indignation non dissimulée. On +m’annonça qu’un de mes subordonnés, un des +juges au tribunal de Saint-Esprit, parti depuis +trois mois pour la France, en congé régulier, +venait de commettre à l’égard de la population +féminine de l’île un outrage abominable, +impardonnable ! Je pensai en moi-même que ce +crime ne devait pas être bien grave, puisque son +auteur, absent, n’avait pu le commettre en personne. +On me détrompa. Les gants noirs du président +de la délégation jetèrent en frémissant sur +ma table une petite brochure, rédigée par le magistrat +incriminé, à l’occasion de je ne sais plus +quelle exposition qui avait lieu en cet instant à +Paris. C’était un essai, qui me parut fort innocent, +sur l’île du Saint-Esprit, ses ressources, son +aspect géographique, les mœurs de ses habitants.</p> + +<p>» — Eh bien ? fis-je.</p> + +<p>» — Là, monsieur, là ! indiquèrent les gants +noirs, frémissants d’émotion.</p> + +<p>» Je lus : « … Les femmes de l’île du Saint-Esprit +sont bavardes et coquettes. »</p> + +<p>» J’eus la plus grande peine à m’empêcher de +rire. C’était ça, non, c’était ça, l’irréparable outrage ?… +Si ce brave homme de président avait +pu lire ce qu’on imprime quotidiennement, en +France, sur les femmes de France, il aurait senti +que le péché était véniel. C’est ce que je tentai, +bien doucement, de lui faire entendre. Il ne comprit +pas du tout. Comme je te l’ai dit, ces gens +n’ont que peu d’occasions de lire : et tout ce +qu’ils peuvent lire, surtout ce qui vient de la +métropole, cette France qu’ils n’ont jamais vue +et ne verront jamais, prend à leurs yeux une +importance démesurée.</p> + +<p>» — Nous sommes venus demander le déplacement +de ce magistrat, conclut le président, +froissé de mon indifférence. Il ne faut pas qu’il +revienne jamais à Saint-Esprit.</p> + +<p>» — Cela vous regarde, répondis-je. Adressez-moi +un vœu en ce sens. Je le transmettrai à +l’administration centrale, mais sans l’appuyer, +je dois vous en avertir. L’offense est insignifiante, +et ce juge est un excellent magistrat, sérieux, +bon juriste, fort attaché aux devoirs de +sa charge. Avez-vous un autre reproche à lui +faire ?</p> + +<p>» — Celui-là suffit ! répliqua la délégation +d’un air sombre.</p> + +<p>» Elle tourna les talons. Je reçus quelques +heures plus tard la plainte qu’elle formulait +contre ce juge « au nom de toute la population +de l’île et de l’honneur des femmes ». Je l’envoyai +telle quelle, sans commentaires, à l’administration +de la rue Oudinot — et l’administration +s’assit dessus, comme tu peux le penser. Je +suppose même que les jeunes rédacteurs du ministère +des colonies s’en firent une pinte de bon +sang, peut-être même le ministre, si cette réclamation +est tombée sous ses yeux, ce qui n’est pas +probable.</p> + +<p>» Une des rares distractions, à Saint-Esprit, +est d’aller lire les télégrammes de navigation, +qui sont affichés, sur papier jaune, devant les +bureaux du capitaine de port. C’est ainsi que +les habitants de la toute petite ville apprirent +que le <i>Gaurisankar</i> — à propos pourquoi est-ce +que nous donnons des noms de montagnes aux +bateaux ? C’est idiot ! — arriverait bientôt, débarquant +un certain nombre de passagers, parmi +lesquels l’infortuné magistrat, cause involontaire +d’un si grand scandale.</p> + +<p>» La population de Saint-Esprit tint des conciliabules +nombreux, mais si secrets que ma police, +du reste fort restreinte et médiocrement adroite, +ne me put donner aucun renseignement sur les +décisions prises :</p> + +<p>» — Ils veulent se venger, me dit-on seulement. +Une vengeance épouvantable, inoubliable !</p> + +<p>» Voulaient-ils donc tuer ce pauvre juge ? Je +ne les en croyais pas capables. Ce sont de bonnes +gens ; ils sont très doux. Le seul crime dont on +se souvienne a été commis, dans l’île, il y a cinquante +ans, et encore par un marin étranger. +Cependant, je crus devoir prendre toutes les précautions +possibles. Je groupai mes forces de police +au grand complet — une douzaine d’hommes — sur +l’appontement, dès que le <i>Gaurisankar</i> +fut en vue. Et je m’établis là en personne, pour +voir, et imposer mon autorité.</p> + +<p>» Je n’eus rien à faire, absolument rien. On +ne voyait pas, si loin que les yeux pussent chercher, +un seul habitant mâle de l’île du Saint-Esprit. +Où s’étaient-ils cachés, dans quelles +gorges de la montagne, quelles cavernes ? Mais +toutes les femmes étaient là, deux mille femmes +environ, les vieilles et les jeunes, rangées en +haie depuis l’appontement jusqu’au tribunal. +Toutes habillées de noir, sans un bijou, sans une +fleur, et silencieuses, dramatiquement, invraisemblablement +silencieuses. On n’entendait que +le piaillement des mouettes. Ces femmes étaient +là, voilà tout : un double mur noir.</p> + +<p>» … Le pauvre juge grimpa l’échelle de l’appontement +et parut. Tout d’abord, il ne distingua +quoi que ce fût qui le pût choquer : rien que ces +deux sombres murailles, qui couraient à l’infini, +et des yeux étincelants sous des coiffes noires, à +la bretonne. Il mit le pied sur le quai… Les deux +premières femmes, à droite et à gauche, crachèrent. +Oh ! pas sur lui ! A ses pieds, seulement ; +deux larges crachats, préparés, délibérés. C’est à +peine pourtant s’il y fit attention. Mais les autres, +l’une après l’autre, les deux mille femmes de +Saint-Esprit ! Les crachats tombaient, deux par +deux ; on entendait leur petite pluie sur la route — et +pas un autre bruit. Ah ! il avait dit que les +femmes de Saint-Esprit étaient coquettes et bavardes ! +Il pouvait les regarder, toutes vêtues +comme des veuves. Et de leurs lèvres, devant lui, +tant qu’il resterait dans l’île, ne sortirait jamais +un mot. Seulement ce petit bruit de crachats, +quand il passerait. Pas autre chose…</p> + +<p>» Alors, le juge comprit, et blêmit. Il marcha +plus vite, et s’enfonça sous la porte du tribunal. +Il ne quitta cet abri qu’à la nuit pour gagner sa +maison. Mais le lendemain, du tribunal à cette +maison, c’était la même chose… Il tint bon six +semaines, puis sollicita son rappel. Il était +vaincu. Vaincu par ce silence, ce noir, ce dédain +spumeux. »</p> + +<hr> + + +<p>Voilà comme les gens de l’île du Saint-Esprit +ont tenu tête à l’administration française. Et je +songe parfois que c’est une idée qui venait de +très loin, du fond des siècles, de l’époque où les +peuples n’avaient pas d’autres moyens de manifester +la mésestime, à la fois soumise et orgueilleuse, +où ils tenaient leurs maîtres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c9">SA PRUDENCE</h3> + + +<p>Je m’amusais parfois — et il était assez rare +que je fisse erreur — à deviner l’origine ou le +corps d’où sont issus les administrateurs coloniaux, +par la seule façon dont ils prononcent, +devant leur chef suprême, cette phrase élémentaire : +« Oui, monsieur le Résident Général ! » Ce +brave Lefebvre, à qui l’on confiait toujours les +postes les plus difficiles ou les plus déshérités, +qui ne s’en offusquait nullement, qui même les +sollicitait, « parce que, disait-il, on y est plus à +son aise que près des légumes, et que les inspecteurs +y passent moins de temps », ne la pouvait +sortir de ses lèvres sans y ajouter, dans son inexprimable +émotion, un explétif blasphématoire : +« Nom de Dieu ! Oui ! monsieur le Résident Général ! +Oui, sacré Nom de Dieu ! » C’est que +Lefebvre a été tout petit commis des affaires indigènes, +et même, auparavant, simple sergent de +la vieille infanterie de marine, puis employé de +factorerie. Énergique, dévoué comme un chien, +un peu court d’esprit et plein de sens, il perdait +la tête en présence du maître tout-puissant ; ces +jurons malsonnants exprimaient à la fois le désordre +respectueux de son âme, et sa décision +d’aveugle obéissance. Les anciens officiers de +l’armée de terre émettaient la formule automatiquement +et comme à cinq pas de distance, la +main à une coiffure militaire absente, mais avec +une sorte de respect hiérarchique et définitif. +Ceux qui venaient de la marine, avec une courtoisie +raffinée qui dissimule un dédain latent : +car la marine obéit à ses chefs, mais les juge, +mais ne les aime pas, et cependant méprise tout +ce qui ne vient pas de la marine.</p> + +<p>Pour Partonneau, il disait d’un souffle raccourci : +« Oui, m’sieu le Résident Général ! » +J’en avais induit que, des bancs du lycée, il était +entré tout droit à l’École coloniale ; il continuait +de répondre au pion. Je ne me trompais pas. Il +obéissait, ou plutôt il obtempérait, parce que la +désobéissance est non seulement impossible, +mais inutile, qu’on n’y gagne rien pour le but +qu’on veut atteindre. « Le mieux, déclarait-il, +est d’attendre qu’<i>Ils</i> changent d’idée ou qu’il en +arrive un autre : ces deux cas sont les seuls qui +se peuvent produire. »</p> + +<p>Une fois pourtant, une fois au moins, Partonneau +alla plus loin, et démentit le maître en sa +présence. Il est vrai que celui-ci n’en sut jamais +rien ! C’était un nouveau venu, un grand homme +débarqué tout fraîchement d’une France démocratique +et populaire qu’il n’avait jamais quittée. +Vigoureux et dont le gouvernement devait laisser +des traces. Mais, comme ces rudes conventionnels +dont Napoléon fit des préfets et des vice-rois, +joignant au goût et au sens du commandement +l’habitude du langage qu’il faut pour le faire +accepter chez nous, gardant même une foi profonde +en ces formules. Il est bien peu de prêtres, +il n’en est peut-être pas, qui ne croient aux mystères +de leur culte ; il n’est pas non plus, je +pense, de dirigeants du nouveau régime qui ne +croient à ses dogmes : et la liberté, l’égalité, la +fraternité, sont pour eux des faits incontestables, +sacrés, au nom desquels seulement ils ordonnent, +mandataires inspirés.</p> + +<p>Partonneau reçut celui-là avec le cérémonial +ordinaire, qui ne manque pas de grandeur, aux +frontières du cercle qu’il avait pour mission d’administrer : +armée, magistrature, clergé, étaient +rangés selon l’ordre du décret de messidor. Venaient +ensuite les grands mandarins, les préfets, +les sous-préfets indigènes, avec leurs somptueuses +robes d’apparat, leurs parasols, leurs étendards, +leurs six poils de barbe blanche, fins comme +ceux de leurs légers pinceaux à écrire, puis les +chefs des notables et quelques notables ; enfin +tout ce qu’il faut pour la majesté. Et même Partonneau +aperçut Lou-Vinh-Phuoc, qu’il n’avait +pas convoqué. Lou-Vinh-Phuoc, qui s’était placé, +bien ostensiblement, et dans son costume de tous +les jours, un costume par lui-même irrespectueux, +à côté des grands mandarins et même en +bon rang parmi eux.</p> + +<p>Ce Lou-Vinh-Phuoc était une assez dangereuse +canaille, et peut-être aussi un homme intéressant : +un vieux pirate, mal converti. Personne +jamais ne fit le compte de ses anciennes pilleries, +de ses assassinats ; lui non plus. Un jour de fatigue, +et par manière de trêve plutôt que par +résolution définitive, on lui avait donné des +terres. Il s’y était installé comme dans un fief +féodal, y avait établi en manière de comtes et de +barons les complices qui lui étaient le plus sympathiques, +exploitant rudement ses paysans, faisant +par surcroît la contrebande de l’opium sur +une généreuse échelle ; et, quand un Chinois lui +paraissait suffisamment bandit pour être digne +de sa confiance, lui donnant un petit bien, mais +lui conseillant de garder son fusil et beaucoup +de poudre. Il était aussi connu sous le sobriquet +de Si-Sa-Peth. Ne cherchez ce nom ni dans la +langue annamite, ni dans la chinoise. C’était la +transposition, dans une orthographe pittoresque, +de l’opinion des Européens du cercle : « Si ça +pète, ça cassera. » Les mandarins paraissaient +subir son contact, ce jour-là, avec répugnance ; +Lou-Vinh-Phuoc n’était pas un lettré. Vulgaire +paysan voué au brigandage, plus lucratif, il ignorait +la science des caractères ; il était obligé d’entretenir +un scribe pour lire sa correspondance : +un parvenu, un nouveau riche.</p> + +<p>Enfin, arriva, avec le retard d’usage, le cortège +cavalcadant du grand chef. Maison militaire, +maison civile, domesticité. Tout cela brillant, +tout cela bruyant. Et, en dernier lieu, deux porteurs +indigènes tenant sur leurs épaules un +meuble dont je suis bien forcé de dire un mot, +bien qu’il soit malaisé de le qualifier de façon +décente : tel Louis XIV et le duc de Vendôme, +monsieur le Résident Général voyageait avec sa +« chaise ». Comme à tout être humain les nécessités +de la nature humaine s’imposaient à lui ; +et il avait jugé, sans doute avec raison, malséant +à sa dignité de s’égarer dans la brousse comme +un simple mortel.</p> + +<p>Cette magnifique caravane et ce qui la suivait, +s’arrêta pour les présentations, qui furent faites +par Partonneau avec une assurance paisible et +une politesse détachée. Ce fut un spectacle assez +déconcertant pour des yeux français, des yeux +de Français de la métropole, que ces vieillards +cassés par l’âge, hautains dans leurs robes écarlates +ou jaunes, se prosternant cinq fois jusqu’à +terre, le front dans la poudre du chemin, devant +le chef venu de France ! Déconcertant pour nous, +mais pour nous seulement. Pour d’autres, mieux +accoutumés, tout naturel en restant émouvant : +depuis des milliers d’années, c’était le salut rituel, +obligatoire, devant la Puissance, considérée +comme Père-et-Mère…</p> + +<p>Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns +de ces somptueux et respectueux mandarins, +resta debout, l’œil bien droit, doucement insolent, +et tendit simplement la main, <i>à la française !</i></p> + +<p>Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure +de stupeur, et, parmi les mandarins, d’indignation. +Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie ! +Mais M. le Résident Général dressa la tête +d’un air ravi. Se tournant vers Partonneau :</p> + +<p>— Vous allez expliquer à votre administré, +fit-il, tout mon plaisir de voir ici un homme +ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits +de citoyen !</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Partonneau +faillit perdre son sang-froid. Se reprenant, il +traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite :</p> + +<p>— Son Excellence le Résident Général me +charge de vous dire qu’il sait que vous êtes un +personnage grossier, sans connaissance des +lettres, ignorant des usages ; et qu’en conséquence, +dans sa commisération, il veut bien vous +faire la grâce — la grâce, entendez-vous ! — de +vous dispenser du salut !</p> + +<p>Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire +d’approbation, de satisfaction, d’apaisement. +M. le Résident Général ne comprit pas, il s’éloigna +de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé, +stupide, rougissant d’avoir perdu la face en public, +inquiet de son sort, n’osant suivre le cortège, +demeura seul. Et distinguant la chaise, +abandonnée sur la berge du Fleuve Rouge, il eut +une impulsion subite, dans sa pensée réparatrice. +Quel était ce meuble ? Un trône, sans doute, +celui des audiences. On doit à ces objets sacrés +les révérences qu’on n’a pas faites à leur maître. +S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">ET LE SOIR VINT…</h2> + + + + +<h3 id="c10">ET LE SOIR VINT…</h3> + + +<p>Sur le boulevard Saint-Michel, à peu près à +la hauteur de l’École des Mines, ce sont deux +bonshommes de bronze, dont l’un montre à +l’autre on ne sait quoi, mais dont on veut que +ce soit un tube de verre, contenant une médecine +inédite et magique. Ceci, bien qu’important, est +impossible à distinguer à l’œil nu, je vous dis +ce qu’on m’a dit ; de même que, selon ce qui +me fut affirmé, ces deux personnages sont des +pharmaciens célèbres. J’ai toujours estimé ce +monument assez laid et le geste de ces mandarins +aussi risible que celui de l’évangéliste +qui se met un doigt dans le nez pour montrer +qu’il subodore l’approche de l’Esprit Saint. Mon +opinion, que je crois raisonnable, et consacrée +par de trop nombreux exemples, est que notre +art contemporain, tel qu’il se manifeste sur les +voies publiques, est ordinairement aussi malencontreux +que celui des vieux galfâtres qui président +au modelage des chefs-d’œuvre du quartier +Saint-Sulpice.</p> + +<p>Mais, au cours de la guerre, passant avec moi +devant ce regrettable groupe, Camille Ribieyre +lui fit ostensiblement un grand salut, une révérence, +s’il vous plaît, et m’intima :</p> + +<p>— Ote ton chapeau.</p> + +<p>J’ôtai mon chapeau. Je ne voudrais pas que +nul pût jamais soupçonner que je manque +d’égards envers n’importe qui ou n’importe quoi. +Je cultive, je collectionne, je thésaurise les rites. +Ceux que m’enseignera ma petite amie Camille +obtiendront ma faveur toute particulière. Elle a +seize ans aujourd’hui. Quand je l’ai vue pour +la première fois, il y a deux ans, au Laos, où +son père exploite les bois de la forêt, elle était +toute nue, et à cheval ! Revenant de prendre son +bain dans la rivière, il semble qu’elle avait accoutumé +de rentrer dans cet état d’innocence, +n’y voyant rien d’extraordinaire. Pourquoi pas ? +Est-ce que toutes les filles du pays, les Laotiennes, +ses compagnes, n’en faisaient pas autant ? +Je n’ai mémoire de rien de plus beau, de +plus pur, que cette petite fille sans voiles, aux +seins roses à peine formés, aux longues cuisses +d’éphèbe, déjà fortes, sur ce beau poney tout +frémissant, lui-même ruisselant d’eau.</p> + +<p>Le vieux bonhomme que je suis en train de +devenir ferait pour cette jeune sauvage des choses +bien plus difficiles que d’offrir, sans savoir pourquoi, +un public hommage à deux pharmacopoles, +statufiés en zinc d’art. Cependant, je me +permis de demander pourquoi il fallait saluer.</p> + +<p>— Comment, tu ne sais pas ? répondit-elle +sérieusement. C’est eux qui ont inventé la quinine. +Alors ?… sans la quinine, est-ce qu’on +vivrait ?</p> + +<p>Voilà. Je découvrais que juger d’une effigie +par son seul mérite esthétique est une erreur de +civilisé, ou d’incroyant, ce qui, très probablement, +est la même chose. Ce n’est pas sa beauté, +c’est sa sainteté, sa capacité de faire du miracle +que le chrétien vénère dans la statue du saint. Et +Camille, cette Camille née sous d’autres cieux, +subissant avec peine le nôtre, s’était formé une +autre idée, mais analogue, de la sainteté et du +miracle : la sainteté scientifique, le miracle +scientifique. Du fond de sa brousse, avec la +perspective de la brousse, elle avait discerné par +le cœur, par les sens, par les nécessités de la vie +quotidienne, ce que nous ne concevons encore +que par l’esprit, et faiblement.</p> + +<p>Vivante, saine, irrésistible petite Camille ! Que +de belles choses j’ai imaginées sur ton compte !… +La femme nouvelle, n’est-ce pas ? La femme que +nous fabriquent ces terres où il y a quelque +chose à faire pour les femmes comme pour les +hommes, de même que nos aïeules avaient aussi +quelque chose à faire, une mission de commandement, +de direction, sur leurs biens, au milieu +de leurs gens. Celles de notre civilisation occidentale, +des poupées ? Mais, sauf quand elles ont +des métiers d’hommes, et la même triste spécialisation, +les mêmes tares professionnelles alors +que des hommes, comment voulez-vous qu’elles +soient autre chose, quelle besogne leur est réservée, +quel rôle leur impose des devoirs ? Ah ! +chère gosse, mauvaise gosse de Camille, impétueuse, +primitive, gâtée, avec tes taches de rousseur +et tes jambes trop longues, tes jambes de +poulain qui suit sa mère au pâturage, que d’histoires +je me suis contées sur toi ! Et comme la +civilisation, cette civilisation que j’injuriais, +s’est vengée sur moi-même, mes rêves, et ta +propre personne, ce jour même où je te conduisais +au cinq heures de madame Bohatier ! Car +elle reprit son empire, alors, cette civilisation, +contre toi ! Aux beaux souvenirs de ma vision du +Laos se superpose maintenant celle que tu m’as +donnée dans cette maison parisienne : une rustaude +sans grâce, qui avait enlevé son chapeau. +Oui, elle avait enlevé son chapeau, comprenez-vous +ça, comme une paysanne ! Elle avait, par +surcroît, ôté son manteau, elle le remettait, elle +avait l’air de dire : « On étouffe, on s’ennuie, +ici ! Comme je voudrais être là-bas, et nue ! »</p> + +<p>Et c’était pourtant un salon « colonial » que +celui de madame Bohatier !</p> + +<hr> + + +<p>Quand les coloniaux ne sont pas aux colonies, +ils sont à Paris — tant que l’heure de la retraite +n’a pas sonné, car, dans ce cas, la plupart, +n’ayant pas fait fortune, vont vivre économiquement +en province — et principalement au café. +Mais je ne m’occuperai pas ici des cafés, qui +sont trop connus. Tout au plus, signalerai-je que +le principal lieu de réunion des broussards, quelques +années avant la guerre, était le « Pousset » +des boulevards. Il y a aussi le <i>Café des Vosges +et de François Coppée</i>, près de la rue Oudinot. +Mais celui-ci jouit plus particulièrement de la +clientèle des employés du Ministère des Colonies +et, pour cette cause, est méprisé des véritables +coloniaux : ils n’y vont que pour se faire des +relations utiles.</p> + +<hr> + + +<p>Toutefois, il y a aussi des salons coloniaux, et +même un peu plus nombreux qu’on ne croirait. +Ceci n’a rien d’étonnant si l’on songe qu’il se +rencontre des coloniaux mariés, dont les femmes +ont des prétentions à la mondanité, d’autres — ceux +seulement d’Indo-Chine — qui, ayant pris +l’habitude de l’opium, n’y sauraient renoncer +en France, et que sur la natte dure, autour de +la petite lampe et du bambou divin, se réunissent +fatalement des gens qui ne s’aiment pas toujours +à la folie, mais que la même passion secrète, +persécutée, cimente pourtant comme les pierres +d’une mosaïque.</p> + +<p>Je n’ai pas l’intention de parler non plus de +ces fumeries parisiennes, les ayant peu fréquentées. +Je respecte l’opium. Je lui ai dû, non pas +de grandes joies, — les joies de l’opium font +partie de la friperie du bazar romantique, — mais +un grand calme, un bon équilibre d’esprit, +un salutaire optimisme à des moments où ce +n’étaient point des ingrédients vitaux faciles à +se procurer. Mais l’expérience m’a prouvé que la +drogue est incompatible avec les obligations de +la vie occidentale. Celle-ci est trop active, trop +pressante, et il y a toujours un tas d’imbéciles — ou +de « fonctions » sociales, également détestables — qui +vous accaparent à l’heure sacrée : le +théâtre et les dîners en ville interdisent l’usage +régulier du « bambou » en France ou, du moins, +à Paris, beaucoup plus sûrement que les perquisitions +de la police.</p> + +<p>Mais il y a aussi les salons des fonctionnaires +de haut grade, où les autres fonctionnaires de +grade inférieur viennent faire leur cour. Il y a +les demeures des quelques colons, assez rares encore, +qui ont fait fortune, et viennent jouir de +cette fortune à Paris. Tel était le cas de M. et +madame Bohatier, d’Indo-Chine.</p> + +<p>Camille m’avait dit :</p> + +<p>— Est-ce que nous y verrons monsieur Partonneau ?</p> + +<p>— C’est probable, et aussi madame Vaubelle.</p> + +<p>— Ah ! avait fait Camille, sans excès de sympathie.</p> + +<p>Cela m’avait amusé, de découvrir un sentiment +de jalousie, un sentiment bien féminin, chez ma +dryade du Laos.</p> + +<p>— Tu n’aimes pas madame Vaubelle ? Elle +fait pourtant des frais pour toi. Et elle est +jolie !</p> + +<p>Camille n’avait pas répondu.</p> + +<p>— Et tu aimes bien monsieur Partonneau ?</p> + +<p>— Il dit des choses que je ne sais pas sur ce +que je sais… Et il est si simple, lui, monsieur +Partonneau !</p> + +<p>Les enfants et les illettrés éprouvent une reconnaissance +pareille pour les gens illustres — et +Partonneau, ignoré des Parisiens, est illustre +dans le petit monde colonial — qui ne sont pas +intimidants. Nous trouvâmes Partonneau chez +les Bohatier, mais avec madame Vaubelle, en +effet, ce qui fit visiblement moins de plaisir à +Camille et fut peut-être pour quelque chose dans +son air d’ennui et ses mauvaises manières. Si +elle considéra cette personne avec méfiance et +mauvaise humeur, elle écoutait Partonneau +comme un gosse qu’on mène pour la première +fois au théâtre. Madame Vaubelle, pour sa part, +le couvait des yeux avec une sollicitude, une +adoration inquiètes ; il ne la regardait guère. Il +y avait là aussi le couple Blazeix, ménage de ressources +modestes. Pourtant madame Blazeix est +élégante, ou veut l’être. Elle n’est pas, elle, une +coloniale. Elle n’a jamais quitté Paris et passe +pour y avoir fait le bonheur, avant son mariage +et même après, d’un assez grand nombre d’amis, +ce qui ne saurait l’empêcher de conserver un air +d’innocence attendrissant, étant de ces femmes +favorisées de la nature à qui l’on donnerait le +bon Dieu sans confession à la minute même +qu’elles commettent le troisième péché capital. +La naïve Camille lui témoignait une sympathie +dont j’étais un peu embarrassé, et l’on avait +l’impression que son mari la considérait comme +un objet rare, sans prix, tout émerveillé encore +qu’elle eût pu condescendre à devenir madame +Blazeix. Nul, à part trois ou quatre techniciens +dispersés dans le monde entier, ne sait que cet +Ardéchois remarquablement laid, qui pousse la +brachycéphalie de son crâne énorme, épais, +crépu, jusqu’à l’excès le plus monstrueux, est +l’ingénieur agronome, le botaniste, le spécialiste +en cultures coloniales le plus éminent de France, +depuis la mort de ce curieux, génial et désintéressé +bohème qui s’est appelé Karpovitch, ce +juif russe naturalisé français qui finit, il y a +quelques années, par se suicider, à la russe, un +soir qu’il s’ennuyait. Ce pauvre Blazeix lui ressemble +moralement et par son extérieur misérable. +Il était venu avec des souliers de chemineau ; +bien pis : d’agent de police en civil. Son +pantalon blanc, son veston d’alpaga noir, lustré, +sur lequel le ruban de la Légion d’honneur fait +une tache inattendue, étaient visiblement confectionnés. +Seul, le désir de se reclasser, après +tant d’aventures, pouvait expliquer la résolution +prise par l’ambitieuse Juliette d’en faire son +époux légitime. Mais, ce jour-là, il avait l’air +radieux. Il annonçait, il criait aux inconnus +même sa chance inespérée : il devenait l’ingénieur-conseil +de la Banque du Pacifique, qui devait +profiter de l’effondrement prévu de l’empire +colonial allemand pour installer d’immenses exploitations +aux Samoa, aux îles Bismarck, en +Chine et en Indo-Chine : cinquante mille de traitement !</p> + +<p>Cette nouvelle me surprit. Non pas seulement +qu’il m’étonnât que les hauts seigneurs de +cette puissante société eussent su découvrir le +bon et grand Blazeix dans la cave administrative +où le gouvernement français, toujours généreux +et avisé, lui octroyait six mille francs par an ; il +courait des bruits sur la situation de cette firme, +on disait qu’elle traverserait sans doute, après la +guerre, une passe difficile. Blazeix avait l’air si +heureux que je n’osai jeter ouvertement de l’eau +froide sur sa joie. Je pris madame Blazeix à part, +dans un petit coin, pour lui communiquer mes +craintes.</p> + +<p>— Je crois pouvoir vous rassurer, me répondit-elle +assez sèchement… Cher monsieur, +mes renseignements sont puisés à meilleure +source que les vôtres : le directeur de la Pacifique +est de mes amis !</p> + +<p>A ce mot, la « découverte » que cette société +avait faite des mérites, certains, du reste, de +l’humble et impratique Blazeix me parut moins +inexplicable. Je n’avais plus rien à dire et me +contentai de féliciter le ménage.</p> + +<p>— Mais ma femme me suggère, me confia +Blazeix, de faire prendre sur sa tête, par la société, +en plus de mes appointements, une assurance +sur la vie de quatre cent mille francs… +Elle prétend que ma santé court des risques. Elle +se les exagère : si j’avais dû claquer dans ces +pays-là, il y a vingt ans que ce serait fait.</p> + +<p>— C’est une excellente précaution…</p> + +<p>— Vous pensez ?… Bah !</p> + +<p>Brave Blazeix, qui se croyait éternel, qui ne +songeait qu’à la besogne à faire ! Il l’avait accomplie +si longtemps pour cinq cents francs par +mois ! Je voyais bien que sa femme, dans ses +conversations, qu’on pouvait croire assez intimes, +avec le directeur de la Pacifique, n’avait pas +perdu le nord. Peut-être même envisageait-elle +que le casse-tête des Papous ou les miasmes des +forêts de l’archipel Bismarck la débarrasseraient +de son époux. Alors, l’assurance serait là pour +lui permettre une agréable existence. Mais où +était le mal ? De nouveau, je jurai à Blazeix :</p> + +<p>— Si, si ! Je vous assure !</p> + +<hr> + + +<p>Au moment où j’allais partir, madame Vaubelle +trouva moyen de se rapprocher de moi.</p> + +<p>— Votre ami, me dit-elle, la gorge un peu +frémissante, monsieur Partonneau… qu’est-ce +qu’il pense ? qu’est-ce qu’il veut ?… Tâchez de +le savoir, je vous en supplie. Vous m’avez déjà +promis !…</p> + +<hr> + + +<p>C’est pendant la guerre que Partonneau avait +commencé de sentir tomber sur ses épaules le +mal atroce et sans remèdes, l’un des rares sous le +ciel dont il n’eût pas l’expérience : la vieillesse +et, avec elle, une mélancolie singulière. Il n’avait +point encore atteint la cinquantaine. Mais on dit +que certains chauffeurs ou mécaniciens de locomotives, +quand tombe sur eux l’heure de la retraite, +sont pris bientôt d’un mal exceptionnel et +funeste. Trente années durant, leur corps, leur +brave corps d’humain qui était au début pareil +au vôtre, au mien, a subi la trépidation des formidables +machines qui détraquent les entrailles et +vous secouent la peau du ventre comme un tambour +d’énormes baguettes. Il en est qui n’ont pu +tenir le coup. Ceux-là sont morts tout de suite, +ou bien sont allés ailleurs, faire autre chose, ils +ont abandonné. Les autres s’adaptent. Ils s’adaptent +à tel point que ces trépidations incessantes +leur deviennent nécessaires. Quand ils cessent de +les éprouver, leurs muscles, leurs tendons, leur +chair, leur moelle épinière, les réclament, souffrent +obscurément, crient : « Qu’y a-t-il, mais +qu’y a-t-il donc ? On ne vit pas ! Nous ne sentons +plus rien ! » L’organisme se fait atone, inerte. +Le sang ne circule plus. L’homme est saisi d’un +tremblement sénile, comme si la nature voulait +lui rendre cette agitation, ces secousses musculaires +et nerveuses dont l’accoutumance lui a fait +un besoin. Mais ce n’est que la fin, rien que la +sinistre fin : la paralysie qui est venue.</p> + +<p>De corps et d’âme, Partonneau en était là. Tant +qu’il n’avait fait que toucher barre en France +pour repartir au bout de quelques mois, il n’avait +pas ressenti le contre-coup des rigueurs, des misères +de son métier, des maladies tropicales, des +outrages du soleil, des poisons de la terre et des +eaux. Chacun de ces brefs retours lui avait +paru des convalescences. Il arrivait fourbu, il +repartait fourbi de frais, net et solide, disait-il, +comme un patin neuf. Mais la guerre, après +l’avoir rappelé pour lui confier un poste d’officier +de complément, avait duré, duré ! Partonneau +se trouva stupéfait, humilié, lui qui avait +affronté non seulement tant de périls, mais de +fatigues, et surhumaines, et toujours étalé, de ne +plus pouvoir étaler, à la fin ! On l’avait envoyé +à l’arrière, comme un vieux ; on avait d’abord +utilisé décemment ses « spécialités » dans un de +ces camps du Midi où l’on dressait les noirs recrutés +en Afrique ; puis dans un état-major, à +Paris ! Ces besognes lui semblaient indignes de +lui. Pourtant, il se jugeait. Son malheur est de +ne jamais se faire d’illusions, ni sur les autres, +ni sur lui. Il me disait : « Je ne suis plus bon +qu’à ça. On a eu raison… »</p> + +<p>J’ai déjà parlé ailleurs de ces hémiplégies passagères +qui contractent par instants, lorsqu’un +excès de fatigue intellectuelle ou physique +épuise ses forces, la moitié gauche de son visage, +crispant sa lèvre supérieure en grimace, remontant +une de ses orbites vers les tempes : retour +perfide des toxines que n’a jamais entièrement +éliminées son sang de vieil impaludé. Ces crises +devenaient maintenant plus fréquentes. Il en restait +souvent défiguré de longues semaines. Toutefois, +débarrassé de ces misères, il se retrouvait +beau, en vérité, de cette beauté virile, ironique, +héroïque, qui inspire à tous, même aux hommes, +le besoin de voir en lui un maître, et de le suivre. +Le poison paludique prêtait même à ses yeux, ses +yeux clairs d’homme qui toujours a su tout regarder +en face, et comprendre pour décider, cet +éclat, cette intensité qui font palpiter les femmes. +Il les abaissait sur elles avec une autorité non +voulue, mais irrésistible. Je ne comprenais que +trop, bien que j’en fusse jaloux, le sentiment de +madame Vaubelle à son égard, et ce dévorant +souci qu’elle m’avait montré chez les Bohatier. +Ce n’était pas la première fois. Je lui répondais, +moins brutalement qu’ici, mais c’était le sens de +mes paroles : « Je crois qu’il ne vous a pas laissé +de doutes. Vous devez le savoir mieux que moi. » +Elle hochait la tête. Est-ce que c’est une preuve +ça, avec n’importe quel homme, mais surtout +un homme tel que Partonneau ?</p> + +<p>— Tâchez de le savoir, implorait-elle. Il vous +parlera peut-être, à vous, il vous dira la vérité. +J’ai l’impression qu’il ne dit jamais la vérité +aux femmes… Pourquoi souriez-vous ?</p> + +<p>— Parce que je soupçonne qu’il ne la dit +pas toujours, même aux hommes, en cette +matière.</p> + +<p>Je mentais. Ce qui m’avait inspiré ce sourire, +c’était la réminiscence incongrue d’une phrase de +Balzac dans la <i>Dernière Incarnation de Vautrin</i> : +« Es-tu contente de ton milord ? » demande une +amie à sa camarade, la Belle Normande, qui +vient de faire la connaissance, au sens biblique +du mot, du mouchard Peyrade, grimé en Anglais. +« Ma chère, répond la lorette, quand il fait +l’amour, c’est comme quand il vient de se raser. +Il se regarde dans la glace, et l’on dirait qu’il +pense : « Allons, aujourd’hui, je ne me suis pas +coupé ! » Je songeais que, dans ses transports +amoureux, Partonneau devait avoir, à peu de +chose près, la même énigmatique attitude que le +faux Anglais de Balzac. Pourtant, j’avais promis +de poser la question, si délicate qu’elle me parût. +Je me sentais plus que de la sympathie pour +madame Vaubelle. Si c’eût été moi qu’elle avait +eu la bonté de distinguer, j’en eusse été très sincèrement +ému, j’eusse éprouvé cette sorte de reconnaissance +qu’il est d’ailleurs presque toujours +prudent de dissimuler, et qui vous jette à dire : +« Mon Dieu ! Vous avez bien voulu !… Je ne le +méritais pas ! »</p> + +<p>Cette gentille madame Vaubelle avait gardé la +plus louable fidélité à son époux, industriel du +Nord, jusqu’au jour qu’infirmière bénévole dans +un hôpital, elle y rencontra Partonneau, blessé +assez gravement. Pour lui elle s’était désespérément +compromise, avait fait les pires folies, +celles qui se voient, abandonné son mari, son +ménage, ses enfants, l’avait été rejoindre à +l’autre bout de la France, puis à Paris. Elle l’aurait +suivi au bout du monde, et en enfer. Est-ce +qu’il pouvait y avoir un enfer là où était Partonneau ? +Enfin, elle l’aimait comme seule, de nos +jours, une septentrionale sait encore aimer un +amant, avec abnégation, avec dévotion, sans le +juger jamais, de toute son âme et de tout son +corps : elle est d’une province où l’on retarde de +cinquante ans sur Paris, où l’on persiste à +prendre l’amour au sérieux, comme la religion — et +la sienne, du reste, est restée fort vive. C’est +ce que je me permis de suggérer à Partonneau, +l’en félicitant, ajoutant qu’il avait lieu d’être fier +de la passion qu’on lui témoignait.</p> + +<p>— Elle est parfaite. Le jour où tu voudras, elle +profitera du divorce que son mari demande contre +elle pour abandon du domicile conjugal ; elle +pourra même obtenir la nullité du mariage en +cour de Rome, elle t’épousera. Tu l’aimes, n’est-ce +pas ? Elle en vaut du peine.</p> + +<p>— Je ne sais pas !</p> + +<p>— Tu ne sais pas ?</p> + +<p>— Je crois que je pourrais l’aimer. Et j’en ai +envie ! oh ! envie !</p> + +<p>Il n’est rien de plus apparent que les sentiments +forts chez Partonneau, justement parce +qu’ils impriment à son visage une immobilité +voulue, presque tragique. C’est, de sa part, dressage +de volonté, acquis là-bas, dans des pays à +coucher dehors — où l’on couche quelquefois +dehors, en effet — et où il faut savoir dissimuler, +parce que la vie même, la vie toute nue en dépend. +Je vis qu’il était violemment, profondément +ému.</p> + +<p>— … Mais je ne veux pas m’attacher à elle, je +ne veux pas l’épouser, surtout. Comprends-tu ? +Nous ne sommes pas faits pour les Européennes, +nous autres ! Ça finit toujours mal, nous nous +trompons toujours !</p> + +<p>— Tu as peur d’être trompé ?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>— J’ai l’habitude. Je ne connais pas un blanc, +entends-tu, pas un blanc, dans les patelins où je +suis allé, qui n’ait été fait cocu par son boy. C’est +une loi inéluctable, une loi naturelle, de même +que la pluie doit tomber tous les jours, entre +midi et trois heures, dans la saison chaude, en +pays tropical. Ici, je ne le serais peut-être pas par +mon domestique, je le serais par… peut-être par +toi. C’est plus honorable ! Seulement…</p> + +<p>— Seulement ?…</p> + +<p>— Quand ma congaïe, ou ma mousso, ou ma +ramatou a manqué à ses devoirs de fidélité, je +n’en suis pas moins son maître. Son maître +à tel point qu’elle me doit l’argent qu’elle +a reçu, si on l’a payée. Elle ne me quittera +pas pour ça. C’est moi qui la chasserai, si +je veux, qui la garderai, s’il me convient. +Mais celles d’ici !… Elles se fourrent dans la tête +des idées extraordinaires. Elles n’ont pas de +maîtres, ou se figurent qu’elles n’en ont pas, +qu’elles sont libres. Cette petite Vaubelle est charmante, +oui, charmante, et comme il me plaît. +On dirait qu’elle n’a pas de volonté, hormis la +volonté de l’homme qu’elle aime. Eh bien, elle +en a une ! Elle ne saurait s’empêcher d’en avoir +une. Elle aurait une vie à côté de la mienne, une +vie où je n’entrerais pas, où je n’aurais pas le +droit d’entrer. Et elle a déjà quitté un homme, +de son gré. Pourquoi n’en quitterait-elle pas un +autre ?</p> + +<p>— Parce que c’est elle, et parce que c’est toi.</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>— Belle raison ! Non, non ! On ne possède +vraiment, on n’est maître que des femmes qu’on +achète. Et dans ce pays-ci, on n’achète pas, on +loue. On loue pour un temps. Ou bien on est +acheté : c’est la dot. On n’a rien, rien de sûr, +dans le premier cas. Dans le second, on est esclave. +Et pourtant, pourtant !…</p> + +<p>— Pourtant ?</p> + +<p>— J’en ai une envie folle ! Être un Européen +comme les autres, bon Dieu ! Un vrai, avec une +maison, une femme, un piano, des enfants ! Et +il y a tant de choses, au fond, qui sont pareilles, +partout ! Je me souviens, une fois… C’était dans +la Haute-Guinée. J’étais malade, malade à crever. +J’aurais dû crever. Une bilieuse hématurique. +C’est une drôle d’impression, que tu ne connais +pas, quand on croit qu’on n’a pincé que l’accès +de fièvre banal, ordinaire, et qu’on voit tout à +coup le sable rester noir sous un jet de son urine : +le sang, le sang qui s’est décomposé dans les +reins, le sang empoisonné ! On se dit : « Demain, +après-demain, je n’y serai plus ! » Inutile, d’ailleurs, +de s’occuper de soi. On sait qu’on est +foutu, qu’on aura le délire, et qu’on ne se rappellera +rien : rien de rien, jusqu’à la fin. On se +voit mort, on est déjà mort en esprit. C’est très +reposant.</p> + +<p>» Je m’en suis tiré. Un miracle. Tout seul. J’ai +oublié entièrement ce qui s’est passé, ce qu’on a +fait de moi, pendant deux ou trois jours. Je me +vois seulement, je ne sais combien de temps +après, couché dans mon <i>tipoï</i>, une espèce de +hamac à deux porteurs, sur une piste qui traversait +une de ces régions africaines dont on finit +par avoir horreur, même en bonne santé, tant il +y en a qui se ressemblent : de petits arbres qui +restent toujours nains, malingres, malheureux, +parce que les indigènes fichent le feu à la brousse +chaque année et que les arbres ont eu trop de +peine, en vérité, à survivre à l’incendie. Parfois, +un fromager, un peu plus grand, qui pleure mélancoliquement, +en automne, les larmes bleues +de ses pétales. Et il n’a pas de feuilles : seulement +ces fleurs qui veulent mourir. Ou bien un baobab +ridicule, ventru, une espèce d’énorme betterave +devenue folle, sur lequel des cynocéphales sont +grimpés comme des gamins qui regardent passer +un cortège. Et ils crient ! Ils crient ! Il me semblait +les comprendre : « Le blanc va mourir ! +Le blanc va mourir ! C’est bien fait ! Fallait pas +qu’y aille ! » Et le sol est fait comme de scories +de hauts fourneaux : une terre ferrugineuse, la +latérite, tu sais, que le soleil transforme, jusqu’à +des mètres de profondeur, en une matière sonore, +pleine d’alvéoles, pareille à une énorme +éponge métallique. Ça fait que les porteurs vont +lentement. Leurs pieds nus leur font mal. Ils marchent +comme sur des œufs, des œufs bouillants.</p> + +<p>» Et voilà que, subitement, ils se sont arrêtés. +Arrêtés tout à fait ! C’est le sentiment de cette +immobilité qui m’a sorti de ma torpeur, je pense. +Tout m’était devenu bien égal. Mais des porteurs +sont faits pour aller ! Et je voulais rester un chef, +un chef qui commande, pour qui on fait son +devoir, tant qu’il est vivant. Je cherchais des +mots pour un ordre. Je ne les trouvais pas dans +ma cervelle brouillée. J’ouvrais les yeux sans +voir. Mais, à la fin, je vis.</p> + +<p>» … Deux têtes de négresses, penchées au-dessus +de ma tête. Une vieille, sèche comme un de +ces troncs rabougris, autour de moi, et une jeune +aux seins déjà longs, pendants, parce qu’elle +nourrissait son premier enfant, accroché derrière +son dos. Elle passa doucement, oh ! doucement, +ses mains sur mon front, mes cheveux, +mes joues. Et puis elle murmura quelque chose +à la vieille, qui lui tendit un <i>canari</i>, une grande +jarre pleine de lait. Dans ce pays-là, les Coniaguis — c’étaient +deux Coniaguies — ont des bœufs. Et +ce sont des gens très sauvages, qui ne donnent +jamais l’hospitalité, jamais la moindre chose à +un étranger : au contraire de tous les autres +noirs, qu’on ne saurait regarder prenant leur +repas sans qu’ils ne se croient tenus de vous en +offrir une part. Il n’y a même pas de case pour +les étrangers, dans les villages coniaguis. Vous +pouvez crever à leur porte sans qu’ils lèvent les +yeux. C’est un point intéressant d’ethnographie. +Je l’ai noté. Tu trouveras ça dans une de mes +communications à l’Institut d’Anthropologie, +avec d’autres choses assez drôles. Ce sont les +plus libres des hommes, les plus braves et les +plus durs.</p> + +<p>» … Eh bien, je sentis tout à coup que cette +négresse, la jeune, faisait signe à la vieille de me +soulever la tête. Elle approcha le <i>canari</i> de mes +lèvres et prononça un mot qui veut dire : +« Bois ! » je suppose.</p> + +<p>» Et je bus, je bus à longues lampées, le lait +crémeux, ce lait qui était presque du beurre. Il +me semblait boire non seulement la santé, non +seulement la vie, mais la bonté, la charité, la +maternité des femmes, de toutes les femmes ; il +me semblait que j’étais redevenu petit enfant, +que c’était ainsi, en tout petit enfant, que celle-là +me voyait, me prenait, que je buvais le lait de ses +mamelles. Quand ma tête retomba, quand j’eus +l’air d’en avoir assez, elle sourit d’un air satisfait — et +elle est partie. Je ne l’ai jamais revue, et +je penserai à elle, toujours, plus qu’à aucune de +celles qui ont cru m’accorder une faveur insigne +en me prêtant l’accès, pour un instant, de ce +petit muscle hospitalier dont elles ont fait, dont +nous avons fait — qui dira pourquoi, en raison +de quelle folie ? — le siège de leur vertu et de +leur honneur… <i lang="en" xml:lang="en">The woman that gave thee milk</i>, +comme dit la Mère Louve à Mowgli, dans Kipling. +Ah ! oui, ça, ça !…</p> + +<p>» Je ne l’ai jamais oublié. Mais ce regard de la +Coniaguie qui m’a donné du lait, je l’ai retrouvé, +il y a un an, dans les yeux de madame Vaubelle +penchée sur moi, à l’hôpital. C’est ça qui m’a +attaché à elle. C’est ça qui m’a fait espérer. J’ai +cru comprendre qu’au fond de toutes les femmes, +et de tous les hommes, demeurent des sentiments +très primitifs, élémentaires, sur lesquels on pourrait +s’entendre. Et alors, alors !… Ah ! mon +vieux, ce serait le rêve. Devenir un homme +comme tout le monde, au lieu d’une espèce de +monstre, un solitaire qui, toute sa vie, a vécu, +uniquement vécu, par son cerveau, ses muscles +et sa volonté !</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain matin même, je courus rapporter +ces confidences favorables à madame Vaubelle. +Elle revenait de la messe.</p> + +<p>— J’y vais tous les jours, me confia-t-elle. Au +temps de mon mariage, je n’y allais que le dimanche. +Mais quand « il » a failli mourir, à +l’hôpital, j’ai pris l’habitude. J’ai fait vœu, +même, si vous voulez savoir, de continuer toute +ma vie, s’il guérissait.</p> + +<p>Ainsi, dans le temps qu’elle commettait l’adultère +en esprit, dans le temps même qu’ensuite +elle l’avait commis dans sa chair, elle n’avait jamais +conçu que c’était un péché, ce qu’elle demandait +au Seigneur, et que sa prière, les intentions +mêmes de sa prière au pied de l’autel, +n’étaient qu’un sacrilège. Il ne pouvait y avoir +de péché, puisqu’elle aimait ! Dieu et son désir +ne pouvaient être que d’accord. Je me promis +de faire savoir à Partonneau qu’en cela encore +elle était près de l’humble Africaine à peine entrevue +par lui, une des fois qu’il agonisait ! Ah ! +certes, Suzanne Vaubelle était aussi simple, aussi +primitive. Chez elle, l’instinct, le sentiment +étaient tout : la raison, la civilisation, la morale, +les dogmes, passaient sur elle comme l’eau sur +de l’huile. De même, souhaitant peut-être la fin +de l’époux qui la battait, l’Africaine allait en cet +instant planter un clou dans le fétiche de son +village pour lui dire : « Rappelle-toi de faire +mourir cet homme ! »</p> + +<p>… Il était onze heures. Et voilà que toutes les +cloches, dans toutes les églises, commencèrent de +sonner. Elles évoquèrent pour moi, une seconde, +le premier jour de la guerre, le tocsin dans les +campagnes, le terrible tocsin qui criait aux +hommes : « Allez, on vous veut, c’est l’heure du +massacre ! » Mais, cette fois, c’était l’anti-tocsin, +c’était l’armistice. Il était signé. Quinze cent +mille de ces hommes étaient morts, mais non pas +en vain. Ils avaient vaincu. Leurs os avaient +vaincu ! Voulant courir chez Partonneau, me +réjouir avec lui, je me sentis lié, roulé dans une +vague de foule. Tout le monde était dans la rue. +Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez ! +C’était un délire immense, une ivresse de +joie, de cauchemar fini, qui faisaient couler les +larmes. On s’embrassait. On embrassait n’importe +qui. Dans un tourbillon humain, à une +station du métro, une femme m’embrassa, une +jeune femme du peuple, aux yeux égarés, dont +les bras s’ouvraient, dont le corps s’offrait à moi, +à tous. Et, baissant la tête pour recevoir le baiser +que je lui rendais, comme la vieille amante dans +le <i>Bel-Ami</i> de Maupassant, elle enroula quelques-uns +de ses cheveux autour d’un bouton de mon +pardessus, et tira, pour que cela lui fît un peu +mal, pour avoir un peu mal dans une occasion +telle : sublime conception de vouloir mêler la +douleur physique à la joie du cœur, de les confondre, +comme pour un enfantement ! Moi-même, +j’avais les larmes aux yeux en arrivant +chez Partonneau.</p> + +<p>— L’armistice est signé ! La guerre est gagnée !</p> + +<p>Il fumait sa pipe bien tranquillement. Il +n’avait pas même ouvert sa fenêtre pour voir ce +spectacle qu’on ne reverra plus jamais, cette fête +spontanée du triomphe.</p> + +<p>— Il paraît, fit-il, il paraît…</p> + +<p>— Tu n’as pas l’air d’en être sûr ?</p> + +<p>— Si, si !… On rédige aujourd’hui le bulletin +de victoire. Je connais ça. Il faudrait savoir ce +que c’est que la victoire. C’est tellement différent, +selon l’idée qu’on s’en fait !</p> + +<p>» … Une fois, j’accompagnais une colonne +dans l’ouest sakalave, à Madagascar. Une belle +colonne, tu sais, avec deux batteries de montagne, +et tout ce qu’il faut pour la majesté des +opérations. Vers midi, un jour, des coups de +feu partent de la brousse. Ennemi invisible, naturellement, +mais pas un homme atteint. Ça +n’empêche pas de disposer les deux batteries dans +l’ordre indiqué par le règlement d’artillerie le +plus récent, de diriger deux ou trois volées d’obus +sur un point également indiqué par le règlement, +et d’envoyer ensuite une compagnie pour +voir. Personne. L’ennemi avait pris la fuite. +C’était donc une victoire, on rédigea le bulletin +de victoire. Bon ! Le lendemain, à la même +heure, nouveaux coups de fusil, mais, cette fois, +une douzaine de tirailleurs amochés. On enlève +les morts, et le toubib s’arrange comme il peut +avec les blessés ! Sais-tu ce qu’il leur trouve dans +la peau ? Les débris des obus qu’on avait tirés la +veille. Les Sakhalaves avaient de la poudre pour +nous faire la guerre à leur manière, mais pas de +balles pour charger leurs pétoires. Et ils n’avaient +fait la première attaque, vingt-quatre heures auparavant, +tirant à blanc, que pour qu’on leur tire +dessus, pas à blanc, et se procurer de la mitraille. +Alors, ne crois-tu pas que ce jour-là, eux-mêmes +n’avaient pas de leur côté rédigé leur bulletin de +victoire ? Eux aussi, ils avaient réalisé leur but +de guerre. Quand il y en a un qui joue aux +échecs, l’autre aux dames, et l’un contre l’autre, +ça peut arriver. Demande-toi, si tu es intelligent, +si les Boches, à cette minute, ne rédigent pas +leur bulletin de victoire. Si les buts sont différents !</p> + +<p>— Mais quels buts ?</p> + +<p>— Penses-tu qu’on fasse la guerre, à l’époque +où nous sommes, pour des morceaux de terre ! +Aux colonies seulement : dans les patelins où +prendre la terre, c’est s’approprier l’homme qui +est dessus, sa puissance de travail. Mais en Europe ! +On se fait la guerre pour augmenter sa +propre puissance de production, de richesse, de +possibilités de richesses, et diminuer celle de +l’adversaire. Les Boches ont détruit la nôtre, +pour dix ans, vingt ans. Ils ont gardé la leur. +Voilà…</p> + +<p>— Mais ils paieront, ils doivent payer !</p> + +<p>Partonneau siffla.</p> + +<p>— As-tu jamais vu quelqu’un payer quand il +ne veut pas ?… Non, vois-tu, nous avons gagné +la guerre, mais les Boches ne l’ont pas perdue.</p> + +<p>Je me suis rappelé cette conversation, plus +tard !… A ce moment, je me contentai de plaindre +Partonneau ; sans doute il était en cet instant +le seul, de tous les Français, à ne pas demeurer +convaincu que la victoire était la victoire, qu’on +aurait du vaincu tout ce qu’on voudrait, qu’on +lui dicterait sa volonté. Je pensais avec pitié : +« Il est de ceux à qui la guerre a donné la tape. +Alors, il se regarde, et juge la France d’après +lui. » Lui aussi, au cours de son existence, il avait +gagné ses guerres, toutes ses guerres. Maintenant, +il était fatigué, il était… il était fini ! Il penchait +donc à décider que sa patrie lui ressemblait ! J’en +souffrais comme d’une humiliation personnelle ; +je l’aimais, je l’admirais tant ! Durant de si +longues années, les années d’avant-guerre, les +années où l’on était « le vaincu », il avait si pleinement +personnifié pour moi le Français qui ne +désespérait pas, qui n’avait pas bavardé sur des +ruines, et agissait, montrant que nous étions encore +et toujours des mâles ! Il parut pénétrer ma +pensée.</p> + +<p>— Tu es en train de te dire que je ne suis plus +qu’une vieille gloire, n’est-ce pas : la même chose +qu’une vieille lune ? Possible. Tu verras si toi-même +tu vieillis comme tu aurais vieilli, sans la +guerre. Ceux qui profiteront d’elle, ce sont les +générations trop jeunes pour l’avoir faite, rappelle-toi : +parce que celles-là verront le monde +nouveau <i>comme il est</i>, tandis que pour nous, les +vieux, et pour tous ceux qui l’ont faite, nous resterons +toujours empêtrés dans le souvenir de ce +qui a été, et que ça nous gênera pour comprendre. +Nous n’avons qu’à nous laisser manger.</p> + +<p>— Manger ?</p> + +<p>— A lâcher de bonne grâce la place qu’on +nous enlèverait de force, si tu veux. Prendre sa +retraite, enfin. Notre rôle est fini, mon vieux, bien +fini… Voyons, raisonne ! Tu noircis du papier, +toi. Eh bien : des écrivains qui s’étaient fait un +nom avant 1815, quels sont ceux qui ont continué +à exister, je veux dire à être lus, après Waterloo ? +Les conditions de la société étaient nouvelles, +ils n’ont pu s’y adapter. Nous ne nous +adapterons pas davantage.</p> + +<p>Je refusais d’accepter un seul mot de ce qu’il +considérait comme des vérités attristantes, mais +incontestables. Ce n’est que pour arriver à mon +but, sur un autre terrain, que j’accordai :</p> + +<p>— Soit, la retraite. La tienne sera belle : +presque jeune encore, devenu un ancêtre, un +des créateurs de la plus grande France, comme +disent les faiseurs de phrases. Et, avec la gloire, +l’amour, la fortune même.</p> + +<p>— L’amour, la fortune ?…</p> + +<p>— Madame Vaubelle. Un signe de toi et elle +t’apportera tout cela.</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>— Voyons, Partonneau, il faut te décider, il +faut que ce soit oui ou non, et rapidement. Agir +d’autre façon, à l’égard d’une telle femme, ce +serait de la malhonnêteté. Tu n’es pas comme les +autres, et c’est pour cela qu’elle t’aime, mais tu +n’es pas un mufle.</p> + +<p>Je retrouvai dans ses yeux cette étrange illumination +qui m’avait frappé si souvent, du temps +qu’il était lui, tout à fait lui : le si terriblement +perspicace Partonneau.</p> + +<p>— Attends encore quelque temps. Je te donnerai +une « décision », comme tu dis, le jour où +nous aurons une décision dans l’affaire Blazeix.</p> + +<p>— L’affaire Blazeix ? Quelle affaire ? Et quel +rapport ?</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>— Tu verras. Attends, te dis-je.</p> + +<hr> + + +<p>Un mois plus tard, la Banque du Pacifique, +sans suspendre entièrement ses paiements, +avouait ses embarras, sollicitait le secours des +autres établissements de crédit. Il se pouvait +qu’elle l’obtînt ; il se pouvait aussi qu’elle sombrât. +On ne savait rien. Une seule chose était +sûre : c’est qu’elle devait réduire ses entreprises, +pratiquer de larges économies sur son personnel. +Il ne partirait jamais pour l’Extrême-Orient, il +ne jouirait jamais de son magnifique salaire, le +pauvre Blazeix ! Je le rencontrai le lendemain +du jour où ces mauvaises nouvelles commençaient +de se répandre. Il serait inexact d’écrire +qu’il ne paraissait en éprouver nulle déception, +mais il avait si bien su, toute sa vie, se passer +d’argent, il avait si peu de besoins ! « J’avais +fait un rêve, un joli rêve, me dit-il, voilà tout ! +C’est un peu ennuyeux !… » Puis il me parla, +sans transition, de ses essais sur la résistance des +fibres d’un textile nouveau qui venait de lui parvenir +de Madagascar. Brave Blazeix ! C’était un +homme qui ne songeait qu’à travailler, pour le +plaisir : « Il faudra que vous veniez voir ça, à +mon laboratoire de Saint-Mandé, ajouta-t-il ingénument. +Ça, et d’autres choses… Connaissez-vous ?… »</p> + +<p>Il tira de sa poche deux ou trois graines desséchées +qui ressemblaient aux cosses d’un très gros +haricot, ou encore à celles que laissent tomber, +vers la fin de l’automne, certains arbres acclimatés +dans nos pays, tels que l’acacia ou le vernis +du Japon.</p> + +<p>— J’ai reçu ça, il y a cinq ou six semaines… +Très intéressant : c’est le <i>moukiga</i>, le poison utilisé +le plus fréquemment par les sorciers du +Congo. On broie les graines dans l’eau de la boisson, +tout simplement. Le philtre agit en quelques +jours ou en deux, quatre, six mois, à la volonté +de l’opérateur : ça dépend de la dose, et la mort +est naturelle, tout à fait naturelle, produite par +des perforations de l’intestin qui rappellent, à s’y +méprendre, les effets d’une entérite aiguë… La +cause véritable ? Un alcaloïde tout à fait spécial. +Je l’ai obtenu, l’alcaloïde, à l’état pur, et essayé +sur des cobayes : alors c’est foudroyant !</p> + +<p>Il me montra un petit tube.</p> + +<p>— Et vous emportez ça chez vous, Blazeix ? +Bon Dieu, vous feriez mieux de laisser ces choses-là +dans votre laboratoire !</p> + +<p>— Bah ! J’ai aussi mon petit atelier chez moi. +Le soir, je travaille encore.</p> + +<p>— Dites-moi, il n’est pas du côté de la cuisine, +votre atelier ?</p> + +<p>Il se mit à rire comme un enfant.</p> + +<p>— Non, non ! Ne craignez rien !</p> + +<hr> + + +<p>Le surlendemain, c’est Partonneau qui sonna +chez moi. Il alla s’asseoir à sa place ordinaire, +sur le canapé, en face de ma table de travail, +bourra sa pipe et, durant cinq minutes, n’ouvrit +pas la bouche. Je le voyais bien, il voulait imposer +à ses traits cette immobilité impénétrable +qui, je l’ai déjà noté ailleurs, n’est chez lui que +la marque de sentiments ou d’émotions qu’il +dissimule. Mais, cette fois, l’orage intérieur était +si fort qu’il avait agi sur tout son organisme +impaludé ; on voyait reparaître sur son visage +cette espèce d’hémiplégie faciale qui le défigure +aux instants d’épuisement physique ou de crise +morale. Retirant sa pipe de ses lèvres convulsées :</p> + +<p>— Je viens de chez Blazeix ; il est mort, tu +sais !</p> + +<p>Il avait si mal prononcé, malgré toute la puissance +de son vouloir, que j’eus peine à comprendre. +Et puis, la nouvelle était si surprenante !</p> + +<p>— Tu dis ?</p> + +<p>— Je dis que Blazeix est mort cette nuit…</p> + +<p>— Mais de quoi ? C’est impossible, c’est… +c’est effroyable !</p> + +<p>— De quoi… Demande-le au médecin. Il a +trouvé la mort toute naturelle, le médecin : péritonite +foudroyante. Tu comprends, un homme +qui avait eu deux fois la dysenterie, une fois le +choléra, sans compter toutes les petites misères +que nous rapportons… Sa femme a expliqué le +cas de la façon la plus lucide. Tout est en règle. +On l’enterre mardi. Voilà…</p> + +<p>Je regardai Partonneau dans les yeux.</p> + +<p>— Et tu crois, toi ?…</p> + +<p>— Je ne crois rien du tout. Je crois ce que +croit le médecin. Mon cher, il ne doit jamais y +avoir qu’une vérité : la vérité officielle. Sans ça, +où irions-nous ?</p> + +<p>— Partonneau, murmurai-je d’une voix si +basse que moi-même j’avais peine à m’entendre, +alors, l’assurance ?…</p> + +<p>— Eh bien, la compagnie la paiera, l’assurance. +C’est une consolation pour madame Blazeix, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Oui, oui !… Partonneau !… Avant-hier, je +l’avais rencontré, Blazeix, et il m’a montré, en +tube, je ne sais quel poison équatorial.</p> + +<p>— Tu supposes qu’il s’est suicidé ? Suicidé +gentiment, discrètement, en douceur ?</p> + +<p>— Non… Il n’avait pas l’air d’y songer, ce +n’était pas un homme à ça.</p> + +<p>— Et Karpovitch ? Tu te souviens… Est-ce +qu’il avait l’air d’un homme à se suicider ? Pourtant… +Ou bien on l’a peut-être suicidé, Blazeix, +on lui a fait comprendre… Mais alors, il a joliment +bien joué le jeu ! Pendant vingt-quatre +heures, il paraît qu’il a souffert comme un +damné, et sa femme a fait venir un médecin, le +même qui a signé le permis d’inhumer. Il ne lui +a rien dit, au médecin, sinon que c’était une +crise, qu’il connaissait ça, qu’il n’avait besoin +de personne.</p> + +<p>— Tu en conclus ?… Ah ! Tu ne veux pas dire +ce que tu en conclus !</p> + +<p>— Tu vois bien que je ne dis rien !</p> + +<p>Un silence encore. Puis, il décida d’une voix +bien égale cette fois :</p> + +<p>— La petite madame Blazeix va jouir d’une +existence confortable…</p> + +<p>— Partonneau, quand je t’ai parlé de ce que +tu sais pour madame Vaubelle, il y a six semaines, +tu m’as répondu : « Nous en recauserons +quand nous aurons vu la fin de l’affaire Blazeix. » +C’est à ça que tu faisais allusion, c’est ça que tu +prévoyais ?</p> + +<p>— Pas précisément… Peut-être quelque chose +dans ce genre-là. Et si Blazeix n’avait pas été un +colonial, je veux dire un imbécile en tout ce qui +concerne les femmes de ce pays-ci, il n’aurait +jamais associé son existence à celle de cette +femme !… Nous sommes tous pareils !</p> + +<p>Il jeta ces derniers mots avec une rudesse qui +parut le déchirer lui-même.</p> + +<p>— Tiens, fit-il, allons nous promener. Blazeix +est mort à Paris au lieu de claquer là-bas : un +point, c’est tout. Qu’il n’en soit plus question, +hein ? Pauvre bougre, tout de même ! Il aurait +fait encore de si belle besogne. Pas usé encore +tout à fait, lui !… Dix ans de moins que moi !…</p> + +<hr> + + +<p>C’était un de ces jours de lumière, comme il +n’en est que sous le ciel de l’île de France, d’une +telle limpidité qu’ils donnent l’impression de +tout voir et de tout aimer, parce qu’on distingue +tout, légèrement, sans efforts. Sans dire quoi que +ce soit d’important, j’entends qui tînt aux deux +sujets dont, seuls, nos esprits pouvaient s’occuper : +cette fin brusque et angoissante de Blazeix +et la résolution qu’il fallait enfin que prît Partonneau +à l’égard de madame Vaubelle, presque +silencieusement, à pied, nous gagnâmes le bois +de Boulogne, puis cette rive de la Seine devant +laquelle, au delà de l’eau grise ou diaprée des +couleurs du prisme par les essences subtiles suintant +de la coque des vieux bateaux charbonniers, +assomptionne Saint-Cloud et son coteau. Il n’est +guère que les gens qui sont allés très loin, qui +sont allés partout, pour savoir apprécier, pour +oser apprécier ce qui peut chaque jour s’offrir +au regard. Je connaissais l’affection de Partonneau +pour ce paysage ; il l’estime un des plus +aimables du monde. Nulle part en France, ni +ailleurs, la nature n’épouse plus harmonieusement +l’œuvre des hommes. Pas de maison qui ne +lève la tête à travers une touffe d’arbres comme +un petit oiseau le bec au-dessus de son nid. Le +clocher même de la petite ville, bien que tout +neuf et trop maigre, fait « à l’économie », ne +parvient pas à déparer cet ensemble, exquis à +toutes les saisons de l’année — soit que les frondaisons +portent leur audacieuse parure printanière +ou les somptuosités plus lourdes et brûlantes +de l’automne, soit que les branchages lointains, +l’hiver, apparaissent lilas sur l’horizon, ou +d’un blanc rose, très tendre, s’il a neigé. Par +surcroît, ajoute Partonneau, on peut aller voir +ça quand il vous plaît ; et les Japonais, qui sont +des hommes sages, nous enseignent qu’il n’y a +de vraiment belles que les belles choses qu’on a +sous la main, qu’on fréquente à sa convenance ; +des autres, on ne garde qu’une impression de +rareté, on les a vues pour en parler, plus que +pour en jouir.</p> + +<p>Il faut traverser une petite pelouse et gagner +le bord de la Seine, où personne jamais ne va. +Alors, vous pouvez rester tout seul, avec cette +jolie chose toute à vous, comme un millionnaire ; +vous en êtes le maître. A cette époque, on trouvait +là une espèce de ponton, abandonné depuis +dix ans. Une crue plus tard l’a emporté ; du reste +il tombait en ruines. Sur ce ponton demeurait +un banc, mal sûr, à la vérité : la prudence commandait +d’éviter le milieu pour ne s’asseoir que +sur les extrémités au-dessus des piédroits. C’est ce +que nous fîmes, Partonneau et moi. Ainsi, nous +avions l’air de jouer à je ne sais quel jeu puéril, +nous regardant, mais sans nous rapprocher.</p> + +<p>… Et Partonneau prononça très doucement, +comme on soupire :</p> + +<p>— C’est ennuyeux de quitter ça <i>aussi</i> !</p> + +<p>Jamais encore il ne m’avait parlé de rien de +pareil.</p> + +<p>— Comment, lui dis-je, tu repars ?</p> + +<p>— Non, non, je m’en vais…</p> + +<p>Vous ne comprenez pas la différence ; cela doit +vous paraître un propos d’imbécile. « Partir » +ou « s’en aller » ont toujours passé pour des synonymes. +Mais j’avais tellement l’habitude de +son esprit, et de l’entendre à demi mot ! « Partir », +pour lui comme pour moi, cela signifiait +l’aventure devenue naturelle, l’exercice du vieux +métier, l’océan traversé, puis la « mission » +quelque part, ou bien le poste n’importe où, la +besogne administrative chez les noirs ou les +jaunes, le proconsulat colonial, quoi ! avec sa +monotonie, ses bâillements, mais aussi ses rudes +plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les +gens d’ici, vous les « éléphants ! » S’en aller, ce +n’est pas la même chose, c’est même le contraire : +c’est abandonner. Partonneau abandonnait, voilà +ce qu’il voulait dire. Il quittait à la fois Paris et +les colonies.</p> + +<p>— Alors, où vas-tu ?</p> + +<p>— Mon vieux, si c’était pour l’Angleterre et +comme Anglais que j’aie fait ce que j’ai fait, je +serais aujourd’hui baronnet, ou tout au moins +<i lang="en" xml:lang="en">knight</i>, enfin j’aurais un manche à mon nom, +comme ils disent, de quoi je me ficherais d’ailleurs +comme de ma première paire de chaussettes. +Mais, avec le titre, une dotation : les Anglais, +qui ne sont bêtes qu’en apparence, ont +compris que noblesse sans richesse, c’est de la +blague, ils vous collent sagement les deux ensemble. +Mais je suis Français, et c’est pour la +France que j’ai travaillé ; on vient donc de me +nommer commandeur de la Légion d’honneur +en me fendant l’oreille, distinction impressionnante +pour laquelle j’ai acquitté quatre-vingts +francs de droits de chancellerie, et toucherai +toujours la peau, n’étant qu’un pâle pékin. Ma +retraite va être liquidée à huit mille francs, ce +qui est, paraît-il, exceptionnel et magnifique. Je +dois me féliciter que mes vieux, en mourant, +m’en aient laissé à peu près autant, sinon ce serait +la mendicité. Même ainsi, ce n’est pas assez +pour Paris. Je ferai donc comme les autres, ce +sera le trou, le petit trou aussi peu cher que possible, +le plus loin possible, en Bretagne ou dans +le Midi. Tu me diras que je pourrais aussi faire +comme quelques autres, et que les conseils d’administration +n’ont pas été inventés pour les +chiens…</p> + +<p>— Il n’y a pas que ce moyen, et tu le sais : +Il y a <i>elle</i>. Et tu ferais, avec ton bonheur, le +bonheur de celle-là.</p> + +<p>— Il y a deux choses que je ne comprendrai +jamais, cria-t-il, que nous ne comprendrons +jamais, nous autres de là-bas : ce sont les affaires +d’<i>ici</i> et les femmes d’<i>ici</i>. Et ça se mêle, ça se +confond, ces femmes et ces affaires ! Tu le vois +bien, maintenant !… Tout de suite, quand ce +malheureux Blazeix m’a annoncé d’abord son +mariage, puis « sa chance », j’ai eu le pressentiment +de ce qui arriverait !</p> + +<p>— Admettons. Il n’y a qu’une conséquence +à en tirer : c’est qu’à toi ça ne serait pas arrivé. +Tu aurais vu le coup, tu te serais défendu. Mais +qu’ai-je même à faire cette supposition ? Elle est +odieuse ! Madame Vaubelle est ce qu’il y a de +mieux comme Française, tu entends, ce qu’il y a +de mieux !</p> + +<p>— Je le crois… Tiens, tu te rappelles, quand +on donne un coup de marteau sur l’arbre de +couche d’une machine pour savoir s’il n’y a pas +de paille, et qu’on dit : « Ça sonne bien !… » +Elle sonne bien, cette femme-là, c’est du bon +métal.</p> + +<p>— Alors ?… Et, tout à l’heure, en regardant +cette eau, ces arbres, la colline, les maisons, ce +n’est pas seulement à eux que tu pensais. Tu as +dit : « Il va falloir quitter <i>ça aussi</i>. » Aussi ! +Donc, il y a elle. Tu regrettes de la quitter.</p> + +<p>Ce fut comme si on l’eût frappé sur une cicatrice.</p> + +<p>— Eh bien, oui je la regrette ! Il est même +probable que je la regretterai toute ma vie ! Je +la regrette, mais je ne la connais pas. Je n’ai +jamais eu le temps de connaître aucune femme +blanche, des vraies. Je suis plus bête en ça qu’un +curé ! Tu en as vu, n’est-ce pas, des curés qui +lâchaient tout pour une femme ? Et laquelle, bon +Dieu ! Pourtant, ils avaient eu le confessionnal, +ça aurait dû les former. Moi pas !… J’aurais +peur, bêtement, injustement peur, toute ma vie, +à côté d’elle, comme un mauvais cavalier sur un +cheval de sang. Je le lui montrerais, et je me +montrerais comme je ne veux pas qu’elle me +voie, méfiant quand il ne faut pas, jaloux par +incompréhension. Voilà où nous en sommes, +nous, les coloniaux : à ne pas savoir distinguer +entre la pire et la meilleure, ne sachant en +France que ce qui n’y sert à rien, et, de ce que +savent les derniers des idiots, ignorant tout… +Des blanches, des Françaises, oui, j’en ai eu, +parbleu ! Et, peut-être, qui en auraient valu la +peine si j’avais su. Mais rappelle-toi : est-il une +seule de mes bonnes fortunes que j’aie osé élever +au-dessus du niveau d’une aventure de potache +ou d’étudiant ? J’ai blagué ce que, peut-être, je +n’aurais pas dû blaguer : par peur d’être roulé. +En amour, je suis noué, je resterai noué. Il est +trop tard. Oui, c’est un grand malheur, mais il +est trop tard !</p> + +<hr> + + +<p>Une quinzaine à peine est passée. Voici ma +petite amie Camille qui tombe chez moi. En +trombe, naturellement, et toute seule. Vous ne +voudriez pas qu’à seize ans une fille comme elle, +accoutumée à courir les forêts du Laos paternel +en flanquant des coups de cravache sur le chapeau +des coolies qui ne saluent pas assez vite, +s’encombre à Paris d’un chaperon. Elle n’attend +pas un quart de minute pour m’apprendre l’objet +de sa visite : c’est l’orgueil des Européens transplantés +en Extrême-Orient, pour se distinguer des +jaunes, qui en abusent, de mépriser les circonlocutions, +de sauter à pieds joints sur les possibles +ou décentes entrées en matières. J’ajouterai que +Camille n’avait pas même daigné me souhaiter +le bonjour.</p> + +<p>— Est-ce vrai, demanda-t-elle, tout de go, que +M. Partonneau n’épouse pas madame Vaubelle ?</p> + +<p>— En a-t-il jamais été question ?</p> + +<p>Je crois avoir fait entendre qu’elle n’est point +patiente. Et comme j’ai l’habitude, quand je suis +embarrassé, de paraître considérer avec une attention +profonde ce que je suis en train d’écrire, +d’un coup de main, elle balaye les papiers qui +couvraient ma table.</p> + +<p>— Camille !</p> + +<p>— Je n’aime pas qu’on mente <i>mal</i> ! C’est insupportable, +et tu as l’air bête. Tout le monde +sait que M. Partonneau était avec madame Vaubelle.</p> + +<p>— Comment ? Qu’est-ce que c’est que ces +mots-là ?…</p> + +<p>— … Je me trompe. C’est madame Vaubelle +qui était avec M. Partonneau. C’est elle qui voulait +l’épouser, hein ? qui aurait tout fait pour se +faire épouser — et aujourd’hui il ne la voit plus, +jamais, jamais, ni devant le monde, ni toute +seule… Pas la peine de faire celui qui tombe des +nues ! En huit jours, elle a vieilli de vingt ans. +Elle a… elle a son âge. On prétend qu’elle va se +réconcilier avec son mari, le monsieur qui fait +du fil, dans le Nord. Tout ça, on l’a raconté +devant moi chez les Bohatier… et aussi que tu +avais été l’un des premiers informés, que c’est +toi qui as servi de commissionnaire à M. Partonneau.</p> + +<p>J’évite de répondre directement.</p> + +<p>— Admettons que c’est vrai, qu’est-ce que ça +peut te faire ? Camille, occupe-toi de ce qui te +regarde.</p> + +<p>— Je m’occupe de ce qui me plaît.</p> + +<p>— Tu t’occuperas de ce qui te plaît au Laos. +Ici, tu n’es qu’une petite fille. Tâche de te conduire +en petite fille convenable, et fiche-moi la +paix.</p> + +<p>Elle me ficha la paix sans insister, ce qui ne +fut pas sans m’étonner un peu. Mais la suite de +l’interrogatoire que j’avais dû subir fut à mon +sens, ainsi que, je le présume, au jugement de +toutes les personnes raisonnables, encore plus +inattendue. Camille, au sortir de chez moi, avait +couru chez Partonneau, pour lui tenir un discours +qui peut se résumer ainsi :</p> + +<p>« Puisque vous n’aimez plus madame Vaubelle, +c’est moi qu’il faut aimer. Moi, c’est fait ! +C’est fait depuis que je vous ai vu… A votre disposition. +Nous retournerons là-bas ensemble. +Papa ? Il fait tout ce que je lui demande. Et je +voudrais bien savoir ce qu’il pourrait trouver à +redire à monsieur Partonneau. Vous m’épouserez +si vous le préférez. Ça, c’est votre affaire. Pour +le reste, ce sera quand vous voudrez. Mais je préférerais +que ce soit tout de suite, parce que j’ai +un peu peur. »</p> + +<p>Je répète d’après Partonneau, et dans tout ce +qu’il dit apparaît presque toujours une nuance +d’ironie qui vient des étranges raccourcis de sa +parole. Il semblait visiblement décontenancé. Il +était neuf heures du soir, je finissais de dîner.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu lui as répondu ?</p> + +<p>— Je l’ai fichue à la porte !</p> + +<p>— Comme ça, brutalement ?</p> + +<p>— Non… avec des mots gentils… Et je l’ai +embrassée. Oui, je l’ai embrassée ! Il n’y avait +pas moyen de ne pas l’embrasser, c’est drôle ! +Elle se laissait embrasser tant que je voulais, et +si j’avais voulu… Puisqu’elle venait pour ça !… +Mais je l’ai fichue à la porte.</p> + +<p>— Pour toujours ?</p> + +<p>Pas de réponse directe :</p> + +<p>— … Tiens, viens chez moi !</p> + +<p>— Nous pouvons bien causer ici…</p> + +<p>— Viens chez moi ! Je n’y vois plus clair.</p> + +<p>Savez-vous ce que c’est que la jalousie des +hommes qui vieillissent ? Un sentiment désolant, +amer et résigné tout ensemble. Je l’éprouvais en +cet instant. J’eusse volontiers aimé madame Vaubelle, +je l’ai avoué. J’adore lâchement, en esclave, +cette petite Camille. Elles ne m’ont jamais +regardé. Et elles étaient tout entières, de corps +et de volonté, à ce Partonneau, ce Partonneau +que j’aimais aussi, que je ne pouvais m’empêcher +d’aimer, et qui les faisait souffrir. Du moins, il +avait fait souffrir madame Vaubelle, et il s’était +résolu, bizarrement, absurdement, à la faire encore +souffrir. Mais Camille ? J’en étais moins +sûr. Alors, c’était moi qui souffrais…</p> + +<hr> + + +<p>Chez Partonneau. Un appartement de trois +pièces, mais vastes, rue Lhomond, dans une +vieille maison, ancien couvent désaffecté, je crois. +Les fenêtres donnent sur des jardins et du silence. +Pas un bibelot, pas un souvenir exotique, dans le +logis de cet homme qui ne s’est pas contenté de +courir la terre entière, mais y séjourna, s’y fit +partout des demeures. C’est par là que je comprenais +combien son imagination est forte : il +n’a besoin de rien pour se rappeler. Des livres, +seulement, des collections de cartes et de dossiers, +et, parmi ces livres, au-dessus même, des +romans policiers, la plupart anglais. Presque +pas de meubles. Dans son cabinet, une large +table en bois blanc, posée sur tréteaux, pour étudier +les cartes ou en dessiner. Mais, dans un coin, +un de ces matelas « cambodgiens » durement +rembourrés, articulés, et qui se replient de façon +à pouvoir s’emporter comme une valise. Partonneau +ouvrit un placard, en retira la petite +lampe dont je connais bien la forme et l’emploi, +deux longues aiguilles, un pot à opium en corne +de buffle, et une pipe au tuyau de bambou, de +celles qui sont les plus communes, mais vieille +et bien parfumée, très douce.</p> + +<p>Je levai le couvercle du pot à opium. La drogue +y avait séché. Dure comme du bois, elle avait +maintenant l’apparence d’une plaque de vernis +brun, couverte de poussière. Partonneau essuya +cette poussière et mit une bouilloire sur un réchaud.</p> + +<p>— Il va falloir faire fondre l’opium, dit-il. +Voilà près de deux ans que je n’ai fumé, mais +c’est ainsi que je comprends la drogue. Pas d’habitude !… +D’abord, il faut s’arranger pour ne +jamais tenir à rien… En user seulement quand +on a besoin d’y voir clair — et pour être saoul +après si c’est nécessaire. Dépasser la dose normale — ça +vient vite, quand on n’a pas l’accoutumance — et +dormir, dormir ! S’abrutir pour +vingt-quatre heures. On se réveille dégoûté de +soi, c’est ce qu’il faut.</p> + +<p>« Y voir clair ! Y voir clair !… » Voici deux +fois qu’il répétait cette phrase. Il me faisait peur.</p> + +<p>— Veux-tu commencer ? proposa-t-il, faisant +griller la première boulette.</p> + +<p>— Non. Je préfère ne pas fumer.</p> + +<p>— A ton aise… Moi, je te répète que j’en ai +besoin.</p> + +<p>Durant plus d’une heure, j’entendis le grésillement +des boulettes. Je percevais vaguement, dans +l’ombre de la chambre, sa main forte et toujours +ferme qui maniait l’épingle longue. Longtemps, +sans presque cesser de fumer, sinon pour boire +un peu de fleur de thé, il demeura muet, concentré, +les yeux fixés sur je ne sais quoi, que je +ne voyais pas, qui n’existait pas. Par degrés, le +rictus qu’infligeait à ses traits la contracture de +ses muscles s’évanouit. Une fois encore, il fut le +beau Partonneau, viril et rajeuni. J’admirai le +courage de cet homme qui savait posséder toujours +là, à portée de sa main, le remède périlleux, +il est vrai, mais si sûr en apparence, et +séduisant, à son affaissement, à sa souffrance, et +qui refusait d’en user… Puis, il se mit à parler, +à parler sans interruption, faisant les demandes +et les réponses. Je connaissais cela : entre l’idéation +logique d’un esprit solide, fonctionnant à +l’état normal, et celle que procure l’opium au +début de la fumerie, il y a toute la différence +d’une mélodie, une vraie mélodie, à une tyrolienne. +La tyrolienne, ce sont des roulades sur +un thème élémentaire, non pas un air : mais c’est +alors justement ces roulades qu’on trouve sublimes, +où l’on se délecte… Enfin, le cerveau se +fixe. Il ne distingue plus, ou ne croit distinguer +qu’une chose, une seule, à la fois très proche et +très lointaine, immobile et toutefois envahissante. +Il la contemple avec un détachement surnaturel, +une acceptation sympathique et souriante, +quelle qu’elle soit, même atroce.</p> + +<p>Oui… une heure, deux heures, j’ignore combien +de temps, Partonneau fit passer devant mes +yeux des visages, des paysages, des aventures. +J’en reconnaissais quelques-unes, transfigurées. +D’autres étaient peut-être des rêves, mais plutôt +la transposition, sur un plan biais, spirituel, de +réalités évanouies. Un métaphysicien ne voit pas, +ne conçoit pas la nature, quand il la veut expliquer, +telle qu’elle lui apparaît : il se promène <i>à +l’envers du monde sensible</i>.</p> + +<p>Et c’est, tout à coup, presque cette image +qu’employa Partonneau. Son visage avait conquis +une étrange béatitude.</p> + +<p>— Je suis… je suis à l’envers de la tapisserie ! +Et c’est moi qui l’ai faite. Je suis le tapissier. Tu +sais comment il fait, le tapissier ? On n’y comprend +rien quand on le regarde : ce ne sont que +des taches de couleur et des brins de laine qui +touffent. Mais lui <i>sait</i> : il est le maître, comme +Dieu — c’est même la comparaison qui explique +le mieux l’action divine, — et le dessin naît sous +ses doigts. Moi aussi, maintenant, je suis derrière +le canevas. Je vois d’avance, je sais +d’avance. Je fabrique souverainement ce qui me +reste de vie. En ce moment, par toute la terre, +il n’y a pas dix hommes tels que moi : tous les +autres sont à l’endroit de la tapisserie, ils se +laissent tisser sur le canevas, ils ne le tissent pas !</p> + +<p>» C’est à ça que ça sert ou que ça devrait servir, +la drogue !… Je suis maintenant au-dessus de +moi. Je me regarde comme du haut de l’éternité. +Tout à l’heure, il n’en était pas ainsi. Tout à +l’heure… oui, quand j’ai commencé à fumer, +mon idée, si tu veux la savoir, c’était de prendre +cette petite fille, puisqu’elle s’offre. Quoi ? +Quoi ?… Moi, Partonneau, à mon âge !… A +cause de mon âge, peut-être ? Devenir à la fois le +père et l’amant. Avoir une enfant qui serait une +maîtresse ! Etre à peu près roi, là-bas, loin de +ce chien de pays ! Elle n’est pas comme l’autre, +celle-là ! Elle n’est pas d’ici. Je la comprendrais, +elle me comprendrait, <i>elle saurait pourquoi je +fais les choses</i>. Ah ! que ce serait beau, quelle +fin, quelle fin pour ma vie ! Tu sais, quand je me +suis mis à fumer, et que je parlais sans m’arrêter, +c’est à ça que je pensais en-dessous.</p> + +<p>» Et puis, l’ivresse, la saine ivresse de mon +cerveau a dissipé celle de mon cœur. J’ai vu +clair, dans cet être humain qui est là, à côté de +moi, qui est moi, et que je considère froidement, +comme un étranger, telle une âme qui procéderait +au jugement de sa vie, après la mort du +corps ! Je vais te dire : dans six mois, Camille +me donnerait des coups de cravache ! »</p> + +<p>Je haussai les épaules. S’il eût décidé de +prendre Camille, je l’aurais haï. Mais cette imagination ! +Il divaguait…</p> + +<p>— … Elle me donnerait des coups de cravache, +elle mettrait le feu à la case, ou pire… Et elle aurait +bien raison. Je vais te dire ce que je ne t’ai +jamais dit, quand tu me parlais de madame Vaubelle. +Ce sont des choses qu’on a peine à +s’avouer même à soi, et que, du reste, on sait à +peine, qui demeurent dans l’inconscient à moins +qu’on ne soit illuminé comme je le suis, pour +quelques heures… Ce n’est pas impunément +qu’on a connu le goût de l’amour exotique… +Non, je ne parle pas des boys : un moraliste se +plairait à concéder que je suis à peu près normal. +Il se tromperait. Je sais qu’il me faut un certain +genre de femmes, et justement de ces femmes +comme il y en a là-bas ! toutes jeunes, toutes +jeunes, comme Camille, mais Camille mûrira.</p> + +<p>» … Et presque des garçons, tu sais, minces, +sans sexe, sauf leur sexe. Et soumises, obéissantes +en tout, des esclaves. Camille est de sa +race, d’autant plus de sa race qu’elle a vécu, +qu’elle est née aux lieux où cette race peut imposer +son besoin de domination. Elle ne sera jamais +soumise… La vois-tu, devant mon harem ? Elle +n’accepterait jamais, jamais ! Alors, ce serait +l’enfer… Voyons, rappelle-toi ? Tu en as vu, de +ces couples-là, où nous sommes allés ?</p> + +<p>Il roula une dernière boulette plus grosse que +les autres, en aspira la fumée, qu’il garda longtemps +dans ses poumons.</p> + +<p>— Un colonial, un vrai colonial doit mourir +solitaire.</p> + +<p>Il avait fermé les yeux. Je voyais bien qu’il ne +dormait pas : mais il était parti pour ces régions +inaccessibles et froides où tout devient +indifférent. Ni moi, ni personne, ni rien du +monde extérieur n’existait plus pour lui. Je le +quittai, silencieusement.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas cette année-là que j’ai retrouvé +Partonneau. Jamais criminel ne prit plus de soin +pour faire perdre sa trace. Il avait disparu, dès +le lendemain de cette nuit décisive, sans envoyer +un mot ni à moi, qui me considérais comme le +meilleur, le plus fidèle de ses amis, ni à madame +Vaubelle, ni à Camille. Il se fût fait moine, il +fût entré dans une chartreuse, une trappe, qu’il +n’aurait pu s’évanouir plus complètement. Je le +savais vivant, étant allé demander de ses nouvelles +au ministère. Les trimestres de sa pension +lui étaient régulièrement payés, on lisait sa signature +sur les feuilles d’émargement, mais son +adresse me fut refusée : il avait formellement +interdit de la communiquer. Je me rappelais le +mot, le mot héroïque ou désespéré qu’il avait eu : +« Un colonial, un vrai colonial, doit mourir solitaire ! » +Mais aurais-je pu soupçonner qu’il +l’avait pris dans une acception si farouche et +radicale ? Il était toujours membre, semble-t-il, +de diverses sociétés scientifiques, auxquelles continuaient +de parvenir ses cotisations. Leurs bulletins, +sur son ordre, lui étaient envoyés au ministère, +qui les lui retournait. Par le même canal, +on lui avait proposé de faire partie de l’Académie +des Sciences Coloniales, qui venait de se fonder ; +il n’avait même pas répondu. Comme il l’avait +résolu — mais de quelle manière ! — « il s’en +était allé », il avait abandonné, s’était séparé +brusquement, brutalement du monde. Je me souviens +d’avoir lu des journaux — des journaux +spéciaux ! — qui, déjà, parlaient de lui comme +d’un mort, un mort presque illustre, mais d’une +illustration déjà périmée, d’une autre époque, +abolie. Je songeais parfois : « S’il était encore +l’<i>ancien</i> Partonneau, comme il en rirait ! Mais il +ne l’est plus, sans doute. Dans cet état mêlé de +détachement sublime et de dégoût sauvage où je +l’ai vu, où, certes, il est encore, puisqu’il ne reparaît +pas, que reste-t-il du Partonneau que j’ai +connu ?… »</p> + +<p>Une autre chose me faisait souffrir : la manière +dont les jeunes, ceux qui lui avaient succédé, ou +le souhaitaient, parlaient de lui comme d’une +vieille gloire, d’une vieille lune… C’est ce qu’il +avait prévu, prédit : non seulement la montée de +générations nouvelles, ingénument pressées, féroces, +mais l’avènement d’un monde qui, subitement, +repoussait l’ancien, eût-on cru, à des +siècles et des siècles en arrière… Moi-même, +chose affreuse à dire, je commençais d’oublier +Partonneau. La vie est la vie. Et puisque je voulais +vivre, continuer de m’intéresser aux choses +qui sont, ou qui vont naître, même si elles me +déplaisent, même si je n’y trouve pas ma place…</p> + +<hr> + + +<p>… Vers le milieu du mois de novembre, les +premiers froids de l’hiver étant venus assez prématurément, +un ami m’emmena tirer le canard, +à la hutte, sur un des grands étangs de Bourgogne. +Il ne convient pas de préciser davantage +la région. C’est un des genres de chasse que +j’aime le mieux, avec une sorte de passion triste. +Il fait presque nuit, les mains gèlent à travers +les gros gants de laine sur le canon du fusil. +Les feuilles jaunies, gelées, lourdes de grésil, +tombent des arbres avec un bruit toujours le +même, presque imperceptible, cependant importun, +fatidique, qui fait penser, je ne sais pourquoi, +à des cimetières. Les bûcherons, les charbonniers +abattent des troncs ou les ébranchent. +La sève de ces blessures exhale une odeur amère, +voluptueuse encore, qui donne envie de pleurer +sur tout ce qui vieillit, sur tout ce qui s’en va. +Il n’est que l’eau, cette eau si froide, qui a l’air +vivante. Il y a, dans l’aspect de l’eau, toujours, +quelque chose d’éternel et de consolant. Le ciel, +presque noir, verse des larmes lentes, l’air +est noir, sauf pour un mince reflet de cuivre +rouge au couchant. On entend chuchoter dans +la hutte : « Les voilà ! » Et l’on aperçoit, vaguement +d’abord, la grande bande ailée, triangulaire, +qui crisse et tourne avant de se poser. +Alors, je me demande : « D’où viennent-ils, d’où +viennent-ils ? Ils voyageront toujours, eux, jusqu’à +leur mort. Moi, j’ai fini… Je suis arrêté, et +j’attends ici… » J’en oublie de tirer, je tire trop +tard. Je fus maladroit…</p> + +<p>Le village est un petit village, où l’auberge, +bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y +fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste +nous confia que nous eussions trouvé meilleure +chère un jour de foire. Les autres jours, +dame !…</p> + +<p>— Il ne doit y avoir personne ici, que des +paysans, lui dis-je.</p> + +<p>— Personne, en hiver. En été, il y a le monde +des châteaux… Ah ! si, pourtant, il y a le Perdu !</p> + +<p>— Le Perdu ?</p> + +<p>— C’est comme ça qu’on dit, chez nous, pour +les gens qui sont un peu marteau, expliqua l’aubergiste, +qui possédait de surplus, par souvenir +du régiment et de la guerre, un autre argot que +celui des campagnards… Celui-là a fait arranger +une vieille ferme, près de la rivière. Il a détourné +l’eau pour aménager une espèce d’étang, au milieu +de son pré.</p> + +<p>— Pour la pêche, la chasse ?</p> + +<p>— Non. Il n’a pas empoissonné, il n’a pas de +hutte… Pour faire une carte de géographie… +C’est un monsieur qui vient on ne sait d’où. Des +îles, qu’on dit.</p> + +<p>— Une carte de géographie ? Je ne comprends +pas.</p> + +<p>Il leva les sourcils en signe qu’il ne comprenait +pas non plus, qu’il ne pouvait pas expliquer. +Une carte, quoi ! comme sur les murs de l’école, +mais par terre…</p> + +<p>Nous étions seuls dans la salle, notre repas +était terminé. Il éteignait les lampes et laissait +s’assoupir le poêle de fonte.</p> + +<p>— Ceux qui veulent veiller, en hiver, conseilla-t-il, +ils vont chez le forgeron. Chez le forgeron, +y a toujours du feu. Et le feu fait de la +lumière et du chaud.</p> + +<p>Comme nous nous levions sur cette suggestion +candide, il ajouta :</p> + +<p>— Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le +Perdu. Il y va… Il cause guère, mais il y va…</p> + +<hr> + + +<p>C’est une chose émouvante, quand on y pense, +que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements +qui ont changé la face de la terre +et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre +France et sans doute dans tout le reste de l’Europe, +des bourgades où, comme du temps +d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le +lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri +du passant qui entre, vient se chauffer et prendre +les nouvelles… Nous entrâmes, disant : « Salut, +messieurs et dames », ainsi qu’il convient. Et +cela aussi est beau : ces appellations primitivement +réservées aux seigneurs et à leurs épouses, +obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français, +de toute Française, signifient que tous les +Français, quarante millions de Français, sont +devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons +plus, mais les étrangers le remarquent… Le +forgeron, maître en sa demeure, répondit : +« Salut ! » sans se lever, et ceux qui étaient là, +les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent : +« Salut ! » Mais, seuls, ceux qui étaient +près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise +sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles +de sapin pour faire de la clarté, ceux-là +seuls se levèrent pour nous laisser approcher de +l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout +inconnus.</p> + +<p>Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un +lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne +sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel +almanach. L’almanach et le journal, dans les +campagnes, ont remplacé les vieux contes de la +<i>Bibliothèque Bleue</i>, que les colporteurs ont renoncé +à vendre depuis quarante ans. C’est dommage. +C’était bien beau, même dans la pâle +adaptation de cette collection à quatre sous, la +légende des quatre fils Aymon ! Mais il faut savoir +se résigner. Si le monde ne changeait en +rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus +funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût… +La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment +si la chasse avait été bonne. Des trois cents +habitants du village de C… pas un n’ignorait, +depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi. +On fit des remarques sur le temps et la saison. +Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil +et de politesse sont peut-être ce qui change +le moins vite dans un peuple, même en voie +d’évolution rapide. La surface y est moins troublée +que le tréfonds.</p> + +<p>Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares +chaises de paille, des gens sur des bancs, des +blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les +branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne +voyait plus que la face, éclairée par la chandelle, +du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois +on en jetait sur le foyer un nouvel amas, +les figures s’illustraient de rouille et de sang +comme dans un tableau des frères Le Nain. Je +ne les considérais pas une à une, je laissais errer +partout mon regard incertain, attentif seulement +à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce +temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce +qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on +ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et +susceptible. Il m’est impossible de me rappeler +combien de minutes s’écoulèrent avant que mes +yeux pussent distinguer un personnage familièrement +mêlé aux autres, qui n’était ni au fond, +contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant, +avec les vieilles, les vieux et les importants du +village — et le seul, pourtant, vêtu comme un +« monsieur ». C’était évidemment le Perdu, ce +ne pouvait être que lui — et le Perdu était Partonneau !</p> + +<p>Il ne paraissait pas notablement vieilli. Il avait +engraissé seulement, et sa barbe que, comme +un paysan, il ne rasait qu’une fois par semaine, +croissait rêche et blanche sur ses joues et ses +mâchoires plus rondes et plus molles. Plus de +traces de contracture sur son visage, que je retrouvais +détendu, apaisé, mais aussi effacé, dégradé : +telles ces monnaies antiques dont l’usure +effrusta l’effigie. Et il y a l’impondérable, l’indicible ! +Dix années auparavant son regard, pesant +derrière mon dos, m’eût fait tourner la tête et +pressentir : « Il est là ! » Mais ou bien il ne s’était +pas soucié de me regarder, m’ayant reconnu, ou +bien il n’était plus Partonneau, mais un homme +tel que tous les hommes, sans plus de volonté, +ni d’empire.</p> + +<p>Ce fut moi qui allai à lui :</p> + +<p>— C’est toi, ici, Partonneau ?</p> + +<p>J’entendis une voix qui était sa voix, et pourtant +ne l’était plus : « Oui, c’est moi… » — Mais +si forte est la puissance du souvenir et de l’amitié-amour, +que, malgré cette froideur, s’il n’y +avait pas eu tout ce monde, si enclin à se +moquer, je l’eusse embrassé.</p> + +<p>— C’est toi ! C’est toi !</p> + +<p>— Tu vois bien…</p> + +<p>L’intonation s’était faite un peu moins tiède, +moins neutre ; à lui aussi semblait remonter +quelque chose des temps abolis, une ombre +d’émotion, de plaisir. Il sourit, d’un pauvre +sourire.</p> + +<p>— Tu es ici depuis… depuis que tu as quitté +Paris, depuis deux ans ?</p> + +<p>— Depuis deux ans…</p> + +<p>— Et qu’est-ce que tu fais ?</p> + +<p>— Mais rien ! fit-il, comme étonné… Je n’ai +rien à faire…</p> + +<p>— Tu chasses ?</p> + +<p>Je m’arrêtais à ces questions oiseuses, comme +on fait toujours, par pudeur, quand on n’ose poser +les autres, — tant d’autres, qui m’angoissaient.</p> + +<p>— Oui, un peu, quand on m’invite… On +déjeune…</p> + +<p>— Tu pêches ?</p> + +<p>— Non. Ça m’ennuie…</p> + +<p>— Je comprends… Tu te rappelles les pêches +miraculeuses, sur le Fleuve Rouge ? Ici, c’est si +peu de chose !…</p> + +<p>— Ce n’est pas ça… Ça doit être plus intéressant, +quand c’est difficile… Mais ça m’ennuie…</p> + +<p>— Tu as des terres, un élevage ? Tu fais valoir ?</p> + +<p>— Oh ! voyons… J’ai un pré. Je le loue…</p> + +<p>— Mais à quoi passes-tu ton temps ? Tu écris ?</p> + +<p>Une moue de dédain et d’impatience :</p> + +<p>— Je ne passe pas mon temps. C’est le temps +qui passe, tout seul… C’est bien, c’est très bien +comme ça…</p> + +<p>J’attendais une invitation : « Tu vas passer +ici quelques jours ; en tout cas, tu loges chez +moi cette nuit. » Rien. C’est moi qui imposai :</p> + +<p>— J’irai te demander à déjeuner demain.</p> + +<p>— Bon. Si tu veux… A demain…</p> + +<p>Et je m’en fus coucher dans la triste auberge.</p> + +<hr> + + +<p>On nous avait dit, la veille, que Partonneau +avait « aménagé » la ferme où il s’était si singulièrement +venu cacher. A peine s’il était possible +de s’en apercevoir. « Désaffecté » eût été +un terme plus exact. Délibérément, il laissait +tomber en ruines les communs, l’étable, le toit +aux fourrages. Toutefois, il avait pris soin de +faire tracer une allée pavée qui traversait la cour, +de la porte charretière à l’entrée du bâtiment +d’habitation. Trois pièces seulement. La première +servant à la fois de cuisine et de salle à manger, +la seconde étant sa chambre à coucher, la troisième +son bureau, si l’on peut, d’après ce qu’on +va voir, employer cette expression. Les livres et +les cartons à dossiers étaient restés empilés le +long des murs depuis l’arrivée de Partonneau, +sans qu’il daignât les honorer d’un classement +sur des rayons ou dans une bibliothèque. Sur la +table — une de ces lourdes et longues tables, +faites d’une seule bille de hêtre, comme on en +trouve dans les fermes — je reconnus, entassés, +tous les fascicules des bulletins des sociétés scientifiques +dont Partonneau était resté membre. +Seuls, les plus anciens avaient été coupés. Il +s’avérait que leur destinataire n’avait pas même +ouvert les autres. Il n’en était pas de même, ce +qui me frappa, du <i>Journal Officiel</i> et des <i>Tablettes +des Deux Charentes</i>, feuille locale qui +publie régulièrement les affectations militaires, +les départs des fonctionnaires coloniaux et des +officiers de la marine de guerre, et qui semblaient +avoir été compulsés quotidiennement.</p> + +<p>Le mobilier de ce logis me parut encore plus +succinct que celui de l’appartement que Partonneau +avait occupé à Paris. Quelques armoires +campagnardes, du type le plus courant, en poirier, +des chaises de paille et un lit de camp, le +même lit de camp qui avait suivi en tous lieux +ce fier vagabond, drapé d’une couverture verte, +d’un vert de drap de billard, la même aussi qui +l’avait accompagné partout. La soulevant, je ne +vis pas trace de draps ; sans doute cet ascète désabusé +continuait de coucher à même la sangle, +roulé dans ce rude lainage, comme il avait fait +durant trente années sur toutes les pistes du +monde. Le matelas cambodgien échappa longtemps +à mes regards. Je le découvris, dans un +coin du bureau, supportant des livres poussiéreux. +Il était évident qu’on ne l’avait pas déplié +depuis l’emménagement. D’ailleurs, l’odorat le +plus subtil n’eût pu déceler nulle part la plus +faible trace de cette odeur persistante de chocolat +bouilli et de noix confite que laisse l’opium. Non, +non, Partonneau ne s’était pas mis, ou remis, à +la fumée noire. Ce n’était pas à elle qu’il demandait +de peupler sa solitude, de le confirmer +dans son renoncement. Ce n’était pas à elle qu’il +devait cet air d’absence, de demi-sommeil, l’espèce +de relâchement que je distinguais dans +toute sa personne, la voussure de ses épaules, +l’affaissement de ses muscles, autrefois toujours +bandés.</p> + +<p>Les mystiques ont décrit, avec une minutie +scrupuleuse et déchirée, ce mal de l’âme qu’ils +appellent l’<i lang="la" xml:lang="la">acedia</i> : un sentiment affreux de vide +et de sécheresse quand ils ont perdu l’extase, +quand leur Dieu ne vient plus à leur prière, à +leur appel. C’était ce sentiment de vide que +j’éprouvais à cette heure. Partonneau était là, et +je ne le retrouvais pas. Il répondait à toutes mes +questions avec une justesse automatique, non +pas comme s’il eût été au-dessus du monde, le +dominant et s’en séparant, mais de façon unie, +médiocre, sans une seule de ces terribles formules +où, jadis, il résumait un jugement décisif +et inattendu. N’importe quel petit bourgeois +de petite ville eût tenu la même conversation, +dans les mêmes termes. Ce fut en vain que je +tentai d’amener sur le tapis les souvenirs mêmes +que nous avions en commun, et l’œuvre de sa +vie. Il répondait, l’air fermé : « Oui, n’est-ce pas, +oui… », ou bien « Vraiment ? Tu dis ? » Cependant, +alors, il me semblait discerner dans son +regard, venant de très loin, et refoulé, maîtrisé, +chassé, le feu brûlant d’une ironie douloureuse, +ensanglantée. Mais je ne puis dire qu’il parût +triste, ou même mélancolique : le calme lisse, +et pourtant gonflé, d’une mer qu’on a vaincue en +filant de l’huile. Sa réplique la plus fréquente +était : « Pour quoi faire ? » — « Tu fumes encore, +quelquefois ? » — « Non. Pour quoi faire ? » — « Tu +as lu les articles de Rollin sur le Maroc +espagnol, dans le <i>Bulletin de l’Afrique française</i> ? » — « Non. +Pour quoi faire ? Hein ? Tu +dis que c’est intéressant ?… »</p> + +<p>Le déjeuner qu’il m’offrit fut copieux et même +délicat pour un repas campagnard, ce qui me +surprit assez. Autrefois, c’était un reproche que +je lui faisais de ne pas attacher une importance +suffisante, même en Europe, aux plaisirs de la +table. Il y avait là chez lui plus que sobriété : +indifférence, ignorance, manque d’intérêt, sauf +bizarrement pour des friandises goûtées aux jours +de son enfance, telles que « la pompe », la tarte +épaisse de son Auvergne natale. Maintenant, il +buvait et mangeait beaucoup, semblait aimer +s’attarder à table. A la fin du repas, il se versa +plusieurs petits verres d’un marc qu’il me recommanda. +Ses yeux se firent plus brillants — je +dois écrire, chose injurieuse en parlant de lui, +plus intelligents. Il parut même manifester +quelque chose qui ressemblait à un besoin d’activité, +ou à un désir honteux que ma présence +l’empêchait de satisfaire. Il se décida :</p> + +<p>— Veux-tu faire avec moi le reste du tour du +propriétaire ?… Ça nous dégourdira les jambes.</p> + +<p>… Avant de partir, il mit dans sa poche le +<i>Journal Officiel</i> et les <i>Tablettes des Deux Charentes</i>.</p> + +<p>Il n’avait pas songé, dans sa propriété, à « faire +jardin » ou même « potager », ce qui est d’ordinaire +la première préoccupation des coloniaux. +Les arbres du verger, non taillés, ne donnaient +plus de fruits. Des vaches paissaient dans son pré, +mais je savais, depuis la veille, qu’elles ne lui +appartenaient pas. Du reste, il ne regardait rien, +ne me montrait rien. D’un pas plus vif, il me +conduisit jusqu’à l’étang qu’il avait fait creuser.</p> + +<p>Alors, je vis ! Je vis la fameuse « carte de géographie » +dont m’avait parlé l’aubergiste… +C’était, au milieu de l’étang, une île artificielle, +en forme de planisphère, une image aplatie, déroulée +du globe terrestre, où l’eau de cette mare +figurait l’océan. Tout ce qui n’était pas les colonies +françaises avait été négligé, demeurait nu, +ou couvert d’herbes folles. Mais toutes nos +possessions, toutes, Indo-Chine, Madagascar, +Afrique du Nord, Afrique occidentale, Congo, +et les îles, Guadeloupe, Martinique, Réunion, +Tahiti, la Calédonie, les Touamotou, les Marquises, +Saint-Pierre et Miquelon, jusqu’aux Kerguélen +avaient été minutieusement modelées, reproduites +dans leur forme et les variations de +leur altitude, avec leurs fleuves, leurs ports, les +villes de l’intérieur, les postes, la délimitation +même des provinces et des cercles. Sur la rive, +une sorte de monticule, également artificiel, +portait un banc. Partonneau s’y assit, dépliant +le <i>Journal Officiel</i> et les <i>Tablettes</i>.</p> + +<p>— Tu permets ? fit-il d’une voix presque implorante, +vergogneuse. C’est ma seule distraction +quotidienne… Et elle me manque, quand je ne +l’ai pas !</p> + +<p>Il lisait :</p> + +<p>« Mouvement dans la magistrature coloniale. »</p> + +<p>« — Ça, les magistrats, je m’en fous… Pourtant, +il faut savoir…</p> + +<p>« … M. Dumoulin, procureur général à Tananarive, +est admis à faire valoir ses droits à la +retraite… »</p> + +<p>— Tu te le rappelles, ce vieux Dumoulin ? A +la fin, il avait fini par y comprendre quelque +chose. La preuve, c’est qu’il avait des ennemis, +au lieu de passer pour un pur crétin, inoffensif… +Maintenant, il s’en va. Il s’en va comme moi je +m’en suis allé…</p> + +<p>« … M. Le Prieur, juge de paix à compétence +étendue à Lang-Son (Indo-Chine), est nommé +juge d’instruction à Hanoï. »</p> + +<p>— … L’avancement, le bel avancement !… Mais +Lang-Son ! Lang-Son, pourtant ! Les jolies montagnes, +tu sais, les montagnes aux coupes nettes, +pathétiques, les champs de badiane qui sentent +si bon — et les histoires de contrebande de +l’opium avec les Chinois, qui étaient si drôles… +Et la route de ravitaillement des postes-frontières, +par That-Khé et Cao-Bang jusqu’au Fleuve +Rouge, à travers des paysages de baie d’Along +mise à sec, où la pluie mille fois millénaire taillade +des pyramides qui portent elles-mêmes des +milliers de petits pains de sucre, portraits en +miniature de ces grands pitons pointus… Des +grottes qui s’enfoncent au diable sous terre, des +rivières qui coulent dans les <i>cañons</i> à pic, à +six cents mètres en contre-bas… Calcaire liasique… +Et, dans ce calcaire, j’ai trouvé des veines +de mica, un paradoxe géologique. On m’a contesté +ça : le mica ne devrait exister que dans les +terrains cristallins…</p> + +<p>« … Les territoires de la Haute-Volta seront +organisés en gouvernement autonome, relevant +du gouvernement général de l’Afrique occidentale. +M. Hesling est désigné pour remplir les +fonctions de lieutenant gouverneur. »</p> + +<p>— … Tu te rappelles, le petit Hesling à Madagascar, +il y a vingt-sept ans ? Il était arrivé avec +sa mère, la veuve d’un général, je crois. Un +gosse, un vrai gosse, un bon petit qui ne savait +rien de rien. Moi, je me demandais si on en tirerait +jamais quoi que ce soit. C’est Gallieni qui +l’a dressé. Il avait de la bonne volonté, le gosse, +et un cerveau frais. Il s’est formé, il aime l’ouvrage… +Ah ! il s’y entendait, Gallieni, pour le +dressage ! C’était amusant à voir, ça faisait +vivre !… On dit que c’est lui qui a gagné la +bataille de la Marne. Moi, je m’en fous… +Je vais te dire : ce sont les Allemands qui l’ont +perdue. Et ils l’ont perdue parce qu’ils se +croyaient certains de la gagner, de même que +nous perdrons la prochaine bataille dans soixante +ans — ils sont idiots ceux qui croient à +la guerre pour <i>maintenant</i> — parce que nous serons +sûrs aussi de la gagner. C’est toujours +comme ça, c’est une loi historique. Le vainqueur +devient le vaincu, parce que, d’être vainqueur, +ça vous donne une cervelle de crétin équestre et +aristocrate… Non, non, le vrai Gallieni, c’est +le Gallieni colonial : un proconsul ! Un bougre +qui savait que les armes, c’est un outil, un outil +indispensable, mais que, une fois qu’il a servi, +il en faut d’autres. Avec ça, le sens de l’<i lang="la" xml:lang="la">imperium</i> : +« Je veux la paix, d’abord parce que c’est +plus joli à voir, mais aussi parce que c’est +moi qui la fais, et que ça me permet de commander +à tout le monde, au lieu de commander +seulement à des militaires. »</p> + +<hr> + + +<p>Partonneau était redevenu l’ancien Partonneau. +La mauvaise graisse était sortie je ne sais +comment de ses joues. La voussure de son dos +avait disparu. Ses fortes mandibules mâchaient +et jetaient les phrases par saccades, avec des +ellipses formidables, et toujours ce passage fantasque +et lumineux, immédiat, des choses coloniales +aux choses européennes, françaises, qui, +toute son existence, avaient fait l’originalité de +sa philosophie. Il s’interrompit :</p> + +<p>— … Hein ? Hein ? Tu vois, je ne suis plus +qu’un vieil imbécile !</p> + +<p>… Au moment où je me réjouissais de le retrouver !</p> + +<p>— Si ! Un vieil imbécile. Un retraité gâteux +qui lit l’<i>Annuaire</i>… Je m’amuse à le regarder +sur une carte en relief au lieu du machin à couverture +bleue, voilà tout… Quand je suis arrivé +ici, et que j’ai arrangé cette île comme tu la +vois, je lisais encore des communications, des +rapports envoyés par les types de là-bas — tiens, +le bouquin de Gautier, sur le Sahara ! — et je +suivais tout ça sur ce relief… Mais, maintenant, +ajouta-t-il avec satisfaction, maintenant c’est fini. +Je ne lis plus que les nominations, l’<i>Annuaire</i>…</p> + +<p>— C’est pour ça que, des publications que tu +reçois, il n’y a que les plus anciennes qui soient +coupées ?</p> + +<p>— Pour ça !… Et je vais me désabonner. C’est +encore un fil. Il faut le trancher.</p> + +<p>— Mais pourquoi, pourquoi ?</p> + +<p>— Pour tuer le vieil homme, dit-il, farouchement. +Pour finir de le tuer… Ah ! je le croyais +bien en train de mourir… Chaque jour, quand +je vais à cette île, mes souvenirs deviennent plus +impersonnels, plus dépouillés de tout ce qui était +moi, mes déductions, mes ambitions, ma… ma +philosophie, comme tu dis. Il a fallu que tu +viennes : c’est une rechute !</p> + +<p>— Une rechute ?</p> + +<p>— Je veux mourir en paix, entends-tu ! Je +veux mourir en esprit, d’abord, arriver à la mort +sans regrets, sans désirs… C’est peut-être encore +là une chose que m’a apprise l’Extrême-Orient : +mais il faut que je ne sache même plus d’où ça +me vient. Il n’y a qu’à cette condition que ça +fera corps avec moi : non plus une doctrine, +alors, un instinct.</p> + +<p>— Et de la sorte tu t’imagines que tu mourras +heureux ?</p> + +<p>— Je suis sûr, fit-il, d’une voix redevenue +toute neutre, de ne pas mourir malheureux. +L’homme raisonnable n’en saurait souhaiter +davantage… Allons, viens prendre un verre de +bière, avant de nous quitter ! Tu te souviens, +c’était aussi l’usage, là-bas…</p> + +<p>Il me versa la bière, dans la cuisine-salle-à-manger. +Nous demeurâmes longtemps muets.</p> + +<p>— Partonneau, tu te suicides !</p> + +<p>Il haussa les épaules. Puisque c’était ça qu’il +voulait : anéantir progressivement les parties +supérieures de son être, devenir une espèce +d’animal, puis de végétal humain, puis rien…</p> + +<p>— Et… cette promenade quotidienne à ton +étang, c’est tout ce que tu fais ?</p> + +<p>— Presque. Je dors beaucoup, je mange le +plus que je peux. Le soir, en hiver, je vais chez +le forgeron, comme tu as vu : ces paysans m’enseignent +combien peu de pensées suffisent à un +homme. C’est très salutaire.</p> + +<p>— Et… les femmes ?</p> + +<p>— Parfois, dit-il paisiblement, je vais à +Dijon… De moins en moins.</p> + +<p>Cruellement, je voulus porter le dernier coup :</p> + +<p>— Camille est mariée, en Indo-Chine, à un +planteur de caoutchouc, je crois.</p> + +<p>— Ah !… Et ça va ?…</p> + +<p>— Je ne crois pas.</p> + +<p>— Le contraire m’aurait étonné… Elle aura +besoin de plusieurs expériences… Et madame +Vaubelle ? interrogea-t-il, de lui-même.</p> + +<p>— Elle s’est réconciliée avec son mari. Même +elle en a eu un nouvel enfant.</p> + +<p>— Elle a bien fait… C’est une brave femme, +celle-là… Ce qu’il y a de mieux.</p> + +<p>— Veux-tu que je le lui dise, de ta part ?</p> + +<p>— Tu ne le feras pas ! Pour elle, et pour moi.</p> + +<p>— Partonneau, sois franc !… Tu ne les as +jamais aimées, ce qui s’appelle aimer ?</p> + +<p>— Comment veux-tu que je te dise ? C’est probable. +C’est même certain, puisque j’ai pu renoncer +à elles… Il me semble, du fond de ce +sommeil que je veux imposer à tout ce qui fut +moi, que sur certains points, j’y vois plus clair +encore que même cette dernière nuit, tu sais, à +Paris… Il se pourrait que, de cœur et d’esprit, +je n’aie jamais su aimer les femmes : les hommes +seulement.</p> + +<p>— Partonneau !</p> + +<p>— Oui… Je suis quelqu’un à qui son éducation +première, ses lectures d’adolescence ont +montré les femmes comme le seul objet de désir, +mais qui, au fond, n’était pas fait pour elles, +dédaignait leur âme, se méfiait de tous leurs +actes, même les plus simples, les plus légitimes. +Et la vie que j’ai menée, les femmes instinctives, +primitives que j’ai possédées, m’ont confirmé +dons cette méfiance et cette incompréhension… +Mais qui, par contre, aimait l’intelligence et +l’énergie viriles, qu’il connaissait bien, les aimait +passionnément, jusqu’avec sa sensibilité… +Mon vieux ! Si je t’avouais que, depuis deux ans, +j’ai pensé plus souvent à toi qu’à elles !</p> + +<p>— Je te remercie…</p> + +<p>— On est des vieux, maintenant, et de braves +gens, après tout. On peut tout se dire…</p> + +<hr> + + +<p>Je ne voulais pas m’attendrir. Il l’avait dit : on +était des vieux, on n’avait plus le droit. Je demandai +seulement :</p> + +<p>— Je reviendrai… Tu veux bien ?…</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>— Quand je serai mort. Pas avant. Avant, ne +fais pas ça… Mauvais pour moi, tu comprends… +Cette journée-ci, cette journée avec toi, eh bien, +elle m’a retardé DANS MON PROGRÈS…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>LES FEMMES DE PARTONNEAU</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les femmes de Partonneau</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Dans le monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">29</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PREMIÈRES RENCONTRES</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Premières rencontres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le musée du fou</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">67</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>LES FORCES MORALES</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les forces morales</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’aveugle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">99</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>LE MAITRE DES HOMMES</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le condamné à mort</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une leçon</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">149</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Sa prudence</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">161</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ET LE SOIR VINT…</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Et le soir vint…</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">171</a></div></td></tr> +</table></div> + +<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75357 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75357-h/images/cover.jpg b/75357-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..535b157 --- /dev/null +++ b/75357-h/images/cover.jpg |
