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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>L’illustre Partonneau | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75357 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">PIERRE MILLE</p>
+
+<h1>L’ILLUSTRE<br>
+PARTONNEAU</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR</span><br>
+PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="c i">A la même Librairie :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">La Détresse des Harpagon.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">A PARAITRE :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Le Diable au Sahara.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Calmann-Lévy :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Sur la vaste Terre.</span></li>
+<li><span class="sc">Barnavaux et quelques Femmes.</span></li>
+<li><span class="sc">La Biche écrasée.</span></li>
+<li><span class="sc">Louise et Barnavaux.</span></li>
+<li><span class="sc">Caillou et Tili.</span></li>
+<li><span class="sc">Le Monarque.</span></li>
+<li><span class="sc">Nasr’Eddine et son Épouse.</span></li>
+<li><span class="sc">Sous leur dictée.</span></li>
+<li><span class="sc">Trois Femmes.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Flammarion :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">La Nuit d’amour sur la montagne.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Crès :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">En croupe de Bellone.</span></li>
+<li><span class="sc">Le Bol de Chine.</span></li>
+<li><span class="sc">Mémoires d’un Dada besogneux.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Ferenczi :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">L’Ange du Bizarre.</span></li>
+<li><span class="sc">Histoires exotiques et merveilleuses.</span></li>
+<li><span class="sc">Myrrhine Courtisane et Martyre.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Chez Stock :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Paraboles et Diversions.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">Aux Cahiers de la quinzaine :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Quand Panurge ressuscita.</span></li>
+<li><span class="sc">L’Enfant et la Reine morte.</span></li>
+</ul>
+<p class="c i">A la Maison du Livre :</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Monsieur Barbe-Bleue… et Madame !</span></li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+50 exemplaires sur papier de Hollande<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 50.<br>
+100 exemplaires sur papier vergé pur fil<br>
+des Papeteries Lafuma<br>
+numérotés à la presse<br>
+de 1 à 100.</p>
+
+
+
+<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1924, by</span> <span class="sc">Albin Michel</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LES FEMMES DE PARTONNEAU</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c1">LES FEMMES DE PARTONNEAU</h3>
+
+
+<p>Partonneau revenait de Madagascar. Il y a
+longtemps que se passèrent les événements dont
+je me fais l’historien : c’était deux ou trois ans
+après l’insurrection qui suivit la prise de Tananarive.
+Partonneau s’était alors révélé ce qu’il
+fut durant le reste de son aventureuse carrière :
+l’un des collaborateurs civils les plus adroits, le
+plus vigoureux de Gallieni ; en apparence, et à
+l’écouter, le plus imprévu des humains ; en réalité,
+montrant le génie de la politique indigène.
+Il avait administré des provinces aussi vastes que
+la Belgique, rendu la justice comme saint Louis,
+sauf qu’il était assis sous un pamplemoussier,
+non sous un chêne ; livré des batailles rangées à
+la tête de dix-huit miliciens, de la sorte pacifié
+la moitié d’un empire ; enfin, gouverné sagement,
+mais dans l’éclat d’une puissance illimitée.
+Le tout sans s’étonner de rien : il n’avait jamais
+l’air de croire que c’était arrivé.</p>
+
+<p>Quand un mot de lui me fit savoir qu’il était
+de retour à Paris, je courus le voir. Ce proconsul
+avait tout simplement repris son ancien domicile,
+une modeste chambre d’étudiant, rue Flatters,
+au quartier latin. Sa concierge me dit,
+d’une voix un peu surprise :</p>
+
+<p>— Mais M. Partonneau n’est pas là, à cette
+heure-ci ! (Il était quatre heures de l’après-midi.)
+Vous le trouverez au café Mahieu, comme de
+juste.</p>
+
+<p>J’allai donc au café Mahieu. J’y découvris en
+effet Partonneau, attaché de toute son âme aux
+problèmes d’une manille aux enchères avec des
+habitués qui l’ignoraient radicalement trois jours
+auparavant, mais le tutoyaient. Telle était la
+simplicité de son âme : il ne se souvenait plus
+d’avoir été vice-roi, d’être toujours officier de la
+Légion d’honneur et grande médaille d’or de la
+Société de Géographie. Ou plutôt, comme il disait,
+avec sa belle philosophie, ramassée dans
+une formule concise : « Tout ça n’avait aucun
+rapport ! »</p>
+
+<p>— Alors, lui dis-je, tu ne regrettes pas tes
+grandeurs ?</p>
+
+<p>— Non, fit-il, sincèrement : ici la vie est beaucoup
+plus facile ! Je n’ai à me soucier de rien…</p>
+
+<p>En effet, il ne se souciait de rien. Toutefois,
+y réfléchissant, il me déclara que, pour lui, Paris
+manquait de femmes. Je répliquai que ce n’était
+pas l’opinion générale.</p>
+
+<p>— C’est possible, me répondit Partonneau,
+mais alors c’est que je ne sais plus « manière ».
+A Madagascar, je n’avais qu’à m’adresser aux
+<i>governora madinika</i>, les chefs des notables, qui
+m’envoyaient tout de suite ce qu’ils avaient de
+mieux. Ici, il n’y a pas de <i>governora madinika</i> :
+cela me manque.</p>
+
+<p>Je lui fis remarquer qu’il y avait un préfet de
+police ; il me pria de ne pas me payer sa tête.
+Mais je ne croyais pas si bien dire, ainsi qu’on
+verra.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, il m’apprenait qu’il
+avait trouvé « quelqu’un ». Ce quelqu’un s’appelait
+Émilienne. Comme je m’informais de l’endroit
+où il l’avait rencontrée :</p>
+
+<p>— Mais dans la rue ! Où veux-tu que ce soit ?</p>
+
+<p>Il ajouta qu’il l’avait installée chez lui, que
+c’était une personne très comme il faut, bien
+agréable, et qu’elle avait des vertus d’intérieur.</p>
+
+<p>Je supposai que c’était à cause de ces vertus
+d’intérieur qu’on ne voyait jamais Émilienne.
+Partonneau allait au Mahieu sans elle, dînait
+sans elle à la brasserie du Panthéon, retournait
+jouer à la manille, au Mahieu, sans elle, et ne
+partait que vers minuit.</p>
+
+<p>— Partonneau, lui dis-je timidement un soir,
+qu’est-ce qu’elle fait, ton Émilienne, pendant ce
+temps-là ?</p>
+
+<p>— Elle m’attend en mangeant des marrons.
+C’est une femme qui adore les marrons, avec du
+vin blanc. Chaque tribu a ses mœurs.</p>
+
+<p>Je me permis de lui faire observer que les
+mœurs de la tribu parisienne ne sont pas, généralement,
+si simples ; que les femmes, chez nous,
+aiment la distraction ; que, de plus, elles souhaitent
+d’ordinaire que leurs amis fassent l’étalage
+public de leurs attraits et de leur toilette.</p>
+
+<p>— Je me souviens, reconnut Partonneau,
+d’avoir lu ces particularités dans certains ouvrages
+qui traitent de la matière. Mais Émilienne
+est différente. Elle ne demande pas du tout à
+m’accompagner. Je la vois le soir, quand je
+rentre, et le matin, où elle fait le ménage, cependant
+que je travaille à ma grande carte, au cent
+millième, du nord-est de Madagascar. Cela nous
+suffit à tous deux.</p>
+
+<p>Toutefois, il advint un jour que Partonneau
+vint s’asseoir à mes côtés, la figure légèrement
+attristée.</p>
+
+<p>— C’est curieux, me dit-il, Émilienne a été
+prise dans une rafle !</p>
+
+<p>— Dans une rafle ? Comment cela ?</p>
+
+<p>— Comme il paraît que ça se fait : par la
+police. Elle se promenait sur le boulevard, et la
+police l’a emmenée…</p>
+
+<p>Je compris pourquoi Émilienne ne tenait pas
+à accompagner Partonneau le soir : elle avait
+d’autres occupations, et ne passait pas décidément
+tout son temps à manger des marrons.</p>
+
+<p>— … Et elle a fait prévenir la concierge, poursuivit
+Partonneau, qu’il me fallait aller la réclamer
+à la préfecture de police.</p>
+
+<p>— Et tu iras ?</p>
+
+<p>— Sûrement, j’irai ! Je me suis informé. Une
+femme qui vit avec un homme honorable, la
+police n’a pas le droit de la cueillir : tels sont
+les lois et règlements de ces populations occidentales.
+Tout à l’heure je vais donc aller réclamer
+Émilienne.</p>
+
+<p>Il revint deux heures après.</p>
+
+<p>— C’est extraordinaire, fit-il, on n’a pas voulu
+la relâcher !</p>
+
+<p>— Il y avait un cheveu ?…</p>
+
+<p>— Aucun cheveu. J’ai vu un administrateur,
+très aimable. Je lui ai dit : « Vos miliciens ont
+arrêté une femme qui vit avec moi. Puisqu’elle
+vit avec moi, je viens la chercher. Voilà mes
+noms et qualités. » Il m’a répondu : « Rien de
+plus juste, cher monsieur… Enchanté de cette
+occasion de faire connaissance de l’explorateur
+Partonneau, dont la renommée est venue jusqu’à
+moi. Cette dame s’appelle ?…</p>
+
+<p>»  — Elle s’appelle Émilienne !</p>
+
+<p>»  — … Émilienne ? Bien. Son nom de famille ?</p>
+
+<p>» Alors, je suis tombé des nues : « Est-ce que
+vous croyez, lui ai-je dit, que j’ai l’indiscrétion
+de demander leur nom de famille aux dames qui
+m’honorent de leurs faveurs ? Et qu’avais-je besoin
+de connaître son nom de famille ? Je ne
+veux pas en hériter ! » Là-dessus, il m’a répondu :
+« Je regrette ! mais, dans ce cas, malgré
+la meilleure volonté du monde… »</p>
+
+<p>Partonneau réfléchit un instant, et conclut :</p>
+
+<p>— A Madagascar, les femmes n’ont pas de
+nom de famille. Les hommes non plus, du reste.
+Ils ont bien raison : ces complications sont ridicules !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que toutes les dames
+que, dans l’acception biblique du terme, mon
+ami Partonneau connut à Paris, quand, par
+chance il y venait se reposer de ses fatigues,
+échouèrent, comme celle dont je viens de parler,
+à la préfecture de police. Il y en eut d’autres,
+dont les relations avec cet homme illustre se terminèrent
+différemment, bien que d’une façon
+toujours aussi singulière ; et je compte rapporter
+comment. Il est certain qu’il n’avait de rien, ni
+des femmes, ni de l’autorité, ni de la manière
+dont il convient d’exercer cette autorité, une
+conception qui puisse ressembler en quoi que ce
+soit à la nôtre.</p>
+
+<p>Celle-ci ne pouvait que demeurer fort éloignée
+des comportements que son génie naturel, développé
+par ses séjours sous d’autres cieux, et l’habitude
+qu’il avait prise d’y exercer les réalités de
+la domination, avaient inculqués à Partonneau.
+C’est ce qu’il me fit bien sentir, il y a quelques
+années, alors que j’avais le plaisir de le retrouver
+chef de cercle, muni de pouvoirs effectivement
+illimités, dans une des régions les moins
+assimilées de notre Indo-Chine septentrionale :
+car ce diable d’homme a été partout, et l’on doit
+à la vérité de reconnaître qu’il est l’un de ceux
+qui ont le moins mal réussi partout où il a passé.</p>
+
+<p>« L’administration, me dit-il, est une chose
+très simple. Elle a trois aspects : ce qu’on fait
+pour le gouvernement, ce qu’on fait pour les indigènes,
+ce qu’on fait pour soi. Le gouvernement,
+les indigènes n’étant pas électeurs, se
+déclare satisfait si les impôts rentrent régulièrement.
+Pour les indigènes, il s’agit de les persuader
+que plus ils paieront régulièrement ces
+impôts et moins on les embêtera. En d’autres
+termes, que s’ils s’acquittent gentiment de ce
+devoir, on leur fichera la paix absolument, et
+que nous serons pour eux comme si nous n’existions
+pas. Pour soi-même, il s’agit d’organiser
+sa petite vie le plus confortablement qu’on
+peut. »</p>
+
+<p>Je constatai que, en effet, Partonneau jouissait
+de la confiance silencieuse du gouvernement ;
+que les indigènes payaient l’impôt et, pour le
+reste, ne se volaient les uns les autres que selon
+leurs coutumes héréditaires ; enfin, qu’il avait
+organisé sa petite vie.</p>
+
+<p>Il s’était fait construire une « résidence » au
+milieu d’un assez beau lac. C’était afin de goûter
+un peu de fraîcheur. « L’inconvénient de cet
+emplacement, expliquait-il, est que l’eau engendre
+des moustiques : mais c’est un fait bien
+connu que les poissons rouges mangent les
+moustiques. J’ai donc frappé mes administrés
+d’une taxe annuelle et personnelle d’un certain
+nombre de poissons rouges, dont ils s’acquittent
+fort honnêtement ; ils les mettent dans le lac et
+je suis débarrassé des moustiques. Une autre
+plaie du pays, ce sont les cafards ; ils envahissent
+les habitations : mais c’est un autre fait bien
+connu en histoire naturelle que les pintades
+mangent les cafards. Il me suffit donc d’entretenir
+dans la résidence les pintades qu’il faut. »</p>
+
+<p>Et il est vrai que cette demeure administrative
+avait, grâce à ces oiseaux, l’air d’un poulailler ;
+mais il jugeait avec bon sens qu’il n’est pas,
+après tout, plus extraordinaire d’avoir chez soi
+des pintades que des chiens ou des chats.</p>
+
+<p>Toutefois, l’intérieur de ce palais résidentiel
+me parut assez bizarre. Il ne se composait que
+d’une chambre à coucher, sur laquelle je reviendrai
+tout à l’heure, et d’une salle immense, très
+haute, mais entièrement dépourvue de meubles.
+J’apercevais seulement, suspendues au plafond,
+des choses vagues, auxquelles étaient attachées
+des poulies.</p>
+
+<p>Partonneau me dit, d’un air tout naturel :</p>
+
+<p>— Je suppose que tu veux déjeuner ?… Tirailleur
+Ba, — c’est-à-dire numéro trois, — l’appareil
+numéro cinq !</p>
+
+<p>Sur quoi le <i>linh-cô</i> Ba, avec une aisance qui
+prouvait une longue habitude, manœuvra un
+certain nombre de poulies, et fit descendre du
+plafond une table, des chaises et un buffet. Nous
+déjeunâmes.</p>
+
+<p>— A présent, tirailleur Ba, la sieste ! commanda
+Partonneau : l’appareil numéro deux !</p>
+
+<p>Le tirailleur Ba, ayant fait prendre au mobilier
+de salle à manger un mouvement ascensionnel,
+le remplaça par deux lits de repos, couverts
+de nattes fraîches parfaitement confortables.</p>
+
+<p>— Maintenant, me dit Partonneau vers quatre
+heures, tu permets que je travaille un peu ?</p>
+
+<p>Le tirailleur Ba évoqua des hauteurs un bureau,
+un fauteuil de bureau, quelques sièges et
+une bibliothèque avec des cartons verts.</p>
+
+<p>— Par ce procédé, m’expliqua sérieusement
+Partonneau, on a beaucoup plus d’air !</p>
+
+<p>Il se mit à dépouiller paisiblement son courrier
+administratif. Bientôt une exclamation d’impatience
+lui échappa, qui me surprit de la part
+de cet homme d’un si grand sang-froid.</p>
+
+<p>— Faut-il qu’ils soient bêtes, cria-t-il, faut-il
+qu’ils soient bêtes !</p>
+
+<p>— Plus qu’à l’ordinaire ?</p>
+
+<p>— Oui. C’est la direction de la justice, à Hanoï,
+qui me demande un tas de renseignements
+dont elle n’a que faire ! Des renseignements qui
+sont destinés à Paris, tu comprends, aux gens de
+Paris, mais ne signifient absolument rien :
+« L’esprit de la population !… l’organisation de
+la justice dans mon cercle ! » Ils vont voir !</p>
+
+<p>En regard d’une des formules imprimées
+qu’on lui communiquait, il écrivit :</p>
+
+<p>« Le chef du cercle de Yen-Minh inflige aux
+indigènes les amendes qu’ils ont méritées ; leur
+administre les châtiments qui sont nécessaires
+pour les maintenir dans la bonne conduite ; condamne
+à mort ; et, <i>dans les cas plus graves</i>, en
+réfère à l’autorité supérieure ! »</p>
+
+<p>— Mais c’est idiot ! Si tu condamnes à mort,
+il ne peut y avoir de cas plus graves !</p>
+
+<p>— Mon cher, fit-il, l’essentiel est de remplir
+les formules ; on ne lit jamais rien, <i>mais on
+remarque les blancs</i> !</p>
+
+<p>Un génie si décidément original me remplissait
+d’admiration. La nuit venue, je l’accompagnai
+jusque dans sa chambre à coucher. Elle était
+fort vaste, et les meubles, ce qui me parut
+presque choquant, si vite on s’accoutume aux
+choses qui, d’abord, vous semblent incongrues,
+reposaient à terre, au lieu de planer dans
+le ciel. Même le lit, un lit immense, carré, de la
+dimension, à lui tout seul, d’une pièce d’un
+appartement parisien, était aussi définitivement
+fixé au sol qu’une cathédrale. Il se caractérisait,
+de plus, par une particularité assez exceptionnelle :
+sur l’une de ses parois latérales apparaissait
+une petite porte, une espèce de trappe.</p>
+
+<p>— Que diable est-ce là ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Tu vas voir, me répondit Partonneau : tout
+ce qu’il y a de plus pratique.</p>
+
+<p>S’étant déshabillé, il s’étendit sur le lit, et,
+allongeant la main, frappa un petit coup sur le
+bois de la porte.</p>
+
+<p>— Ti-Haï ! appela-t-il.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit et, du dessous du lit, sortit
+une jeune Annamite, d’un aspect agréable,
+qui salua respectueusement son seigneur et
+maître.</p>
+
+<p>— Tu conçois, m’expliqua Partonneau, qu’il
+est parfaitement inutile qu’elle reste <i>au-dessus</i>
+quand je n’ai plus besoin d’elle. Je l’appelle
+quand je veux… et puis elle rentre.</p>
+
+<p>Ti-Haï, comme lui, semblait juger que rien
+n’était plus légitime, ni plus simple.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelque temps plus tard, une légitime émotion
+agita, jusqu’à le déchirer, le corps des administrateurs,
+ou du moins la grande majorité
+d’entre eux, dans notre colonie du Juste-Milieu-Asiatique :
+un nouveau Résident Général, dans sa
+sollicitude, avait bien voulu se préoccuper
+d’amender leurs mœurs.</p>
+
+<p>Il en était résulté une circulaire confidentielle,
+mais pressante, et même rédigée en termes impérieux :
+MM. les administrateurs étaient invités à
+répudier, dans le plus court délai, les petites
+épouses indigènes qui, jusqu’à ce jour, embellissaient
+leur solitude. La circulaire admettait que
+ce sacrifice pourrait, dans certains cas, leur paraître
+douloureux ; elle représentait qu’il était
+indispensable : ces unions plus ou moins morganatiques
+sont de nature à déconsidérer nos agents
+aux yeux des fonctionnaires britanniques de la
+colonie voisine qui parfois viennent visiter notre
+possession ; par surcroît, les preuves qu’elles ne
+sont point sans inconvénients politiques ne sont
+que trop nombreuses : Combien de chefs de
+cercle n’en sont-ils pas arrivés à ne voir que par
+les yeux de leurs « congaïes », adoptant leurs
+préjugés, leurs sympathies ou leurs antipathies,
+favorisant leur famille et leur village au détriment
+des intérêts généraux des indigènes, et de la
+simple justice même ? Combien de ces congaïes
+n’abusent-elles de leur influence pour faire
+rendre, à condition d’y trouver leur avantage,
+des arrêts qui compromettent le bon renom de
+l’administration française ? Et n’en peut-on
+citer aussi qui vont jusqu’à trahir à la fois leur
+époux européen et le gouvernement dont il est le
+délégué ?</p>
+
+<p>Ceux des administrateurs que touchait la circulaire — ils
+étaient nombreux — tinrent des
+espèces de congrès secrets qui ne furent guère
+que d’inutiles parlotes. Les uns prétendaient se
+révolter ouvertement. D’autres en appeler à la
+presse parisienne ; d’autres encore proposaient
+qu’au moins l’on adressât à M. le Résident Général
+une lettre collective de protestation, suggérant
+qu’une mesure si draconienne, prise, en
+apparence, au nom de la morale, était susceptible
+d’entraîner des écarts bien plus déplorables, de
+nature à faire périr les deux sexes, chacun de
+son côté. On comptait beaucoup, pour cette
+insurrection, sur le célèbre Partonneau, on attendait
+de sa part une énergique défense : on connaissait
+son scepticisme, ses habitudes de franc-parler ;
+on savait aussi quels liens l’attachaient,
+depuis plusieurs années, à l’aimable Ti-Haï.</p>
+
+<p>Ti-Haï n’avait été appelée par lui aux honneurs
+d’un concubinat quasi officiel qu’après de
+scrupuleuses enquêtes et un achat en forme à ses
+parents des Trois-Lacs : il s’agissait, en somme,
+d’un mariage parfaitement régulier, selon la coutume
+indigène. Cette aimable enfant était arrivée
+chez Partonneau entièrement couverte de bouse
+de vache, et Partonneau, au courant des usages,
+s’était bien gardé de lui faire enlever sur l’heure
+cette carapace, à laquelle seules ont droit les filles
+parfaitement vertueuses, notoirement vierges, et
+qui ont l’intention d’accomplir avec rigueur tous
+leurs devoirs d’épouses ; il avait attendu qu’elle
+séchât. A cette heure, Ti-Haï possédait trois colliers,
+l’un de perles d’or, l’autre de perles
+d’ambre, le dernier de corail, dons de son seigneur
+et maître, preuve ostentatoire et somptueuse
+de condescendances de sa part exceptionnelles.
+Même elle avait un pousse-pousse pour
+courir le marché et les magasins, comme la
+femme de première classe d’un mandarin ; enfin,
+à l’abondance et à la richesse de ses toilettes,
+au nombre de ses <i>kai-aos</i> de soie, il ne semblait
+pas impossible qu’elle reçût des cadeaux qui tous
+ne venaient point de Partonneau, mais de ses administrés,
+justement soucieux de se ménager les
+faveurs d’une si grande dame, et si influente.</p>
+
+<p>A la grande surprise de ses collègues, Partonneau
+leur opposa la fin de non-recevoir la plus
+catégorique.</p>
+
+<p>— Les journaux de Paris, leur dit-il, se ficheront
+de vous ! Ils se ficheront de vous parce que
+c’est trop drôle : les administrateurs du Juste-Milieu-Asiatique
+réduits à la situation et aux obsessions
+des citoyens d’Athènes dans <i>Lysistrata</i> ! On
+se moquera de vous, sans que nulle pitié se mêle
+à cet ébaudissement. Quant au Résident Général,
+oui, je vais lui écrire, au Résident Général,
+mais ce sera pour lui dire qu’il a raison, cent
+fois raison, que nous ne pouvons qu’être désagréablement
+roulés par nos congaïes, qu’il se
+peut bien même que j’aie été roulé par la mienne
+et que je m’empresse d’accéder à son juste désir.</p>
+
+<p>Il fut traité de lâcheur, voire de lâche. On alla
+jusqu’à murmurer, derrière son dos, que l’illustre
+Partonneau vieillissait, qu’il n’était plus
+digne de sa réputation, qu’il sacrifiait ses affections,
+ainsi que les légitimes plaisirs de ses collègues,
+au désir d’être bien en cour, au soin de son
+avancement. L’ayant appris, il répondit seulement
+qu’il était en effet, très probablement, un
+héros dans le genre de Titus, lequel, pour garder
+l’Empire, avait sacrifié Bérénice aux exigences
+du Sénat romain ; et l’on vit la pauvre Ti-Haï
+quitter la maison de Partonneau. Cela ne prouvait
+rien ; les cœurs n’ont pas besoin, pour palpiter
+à l’unisson, de battre sous le même toit :
+mais elle était souvent en larmes, et perpétuellement,
+en plus, de la pire humeur. Alors, nul ne
+douta plus de la sincérité de Partonneau.</p>
+
+<p>M. le Résident Général ne manqua pas d’être
+flatté de l’adhésion, à ses principes, d’un personnage
+qui passait pour pousser fort loin, d’ordinaire,
+l’esprit d’indépendance : Partonneau bénéficia,
+avant son tour, d’un avancement de
+classe. Ce ne fut pas tout : M. le Résident Général,
+dans une de ses tournées, s’étant arrêté
+chez lui, trouva des paroles presque attendries
+pour le féliciter d’une si noble obéissance, si rapide,
+et qui pourtant lui avait dû coûter. Partonneau
+se contenta de s’incliner en souriant. Au
+même instant, parurent deux jeunes personnes,
+qui entrèrent par deux portes opposées, ne se
+regardèrent point, mais lui posèrent fort tendrement
+la main, chacune de son côté, sur une
+épaule.</p>
+
+<p>— Madame Ti-Haï ! fit Partonneau, les présentant,
+du village des Trois-Lacs, madame Thi-Ba,
+du village des Grandes-Rizières…</p>
+
+<p>— Et quel rôle, monsieur, jouent ici ces
+dames ? demanda M. le Résident Général, glacial.</p>
+
+<p>— Madame Ti-Haï est ma première épouse,
+madame Thi-Ba, la seconde.</p>
+
+<p>— Est-ce là, fit M. le Résident Général, l’engagement
+que vous aviez pris ? En vérité, monsieur !…</p>
+
+<p>Il ne cachait pas se trouver fort offensé. Partonneau
+répliqua :</p>
+
+<p>— J’ai porté honnêtement à votre connaissance
+que je n’avais plus d’épouse indigène. Rien
+de plus rigoureusement et grammaticalement
+exact, puisque j’en ai deux, ce qui fait un pluriel…
+J’ai considéré, monsieur le Résident Général,
+qu’il avait été fort sage de m’interdire la
+monogamie. Faisant mon examen de conscience,
+j’ai reconnu qu’en effet l’influence d’une épouse
+menaçait de m’être funeste, et que, selon vos
+propres paroles, je risquais de m’abandonner à
+sa seule influence, de ne voir que par ses yeux.
+J’en ai donc pris une seconde. Thi-Ba est du village
+des Grandes-Rizières, lequel, depuis l’aurore
+des temps historiques, abomine le village
+des Trois-Lacs, dont Ti-Haï est sortie. Toutes
+deux, par surcroît, se jalousent, et s’entendent
+comme chien et chat. Il n’est pas une petite malice,
+une petite tentative de prévarication par
+séduction, de la part de Ti-Haï, que Thi-Ba ne
+s’empresse de signaler. Et Ti-Haï fait de même
+à l’égard de Thi-Ba. Elles sont devenues ma
+police ; en se dénonçant réciproquement, elles
+dénoncent tous ceux qui s’adressent à elles. Sans
+vous, monsieur le Résident Général, je n’eusse
+jamais découvert cet admirable moyen de gouvernement.</p>
+
+<p>Ce haut fonctionnaire, ayant réfléchi, jugea
+qu’il y avait du bon dans la politique conjugale
+et extra-conjugale de Partonneau. C’est lui qui
+m’a conté l’histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">DANS LE MONDE</h3>
+
+
+<p>L’avant-dernière fois que Partonneau revint
+à Paris, il était au comble de la gloire. Dédaignant,
+pour quitter la colonie du Juste-Milieu-Asiatique,
+de faire comme tout le monde, et
+de s’embarquer sur un confortable paquebot,
+et tournant le dos à l’océan Indien, il s’en
+était revenu par le Thibet. Tout seul ! Et, seul
+de tous les Européens depuis le voyage des missionnaires
+Huc et Gabet, c’est-à-dire depuis plus
+de trois quarts de siècle, il avait réussi là où Dutreuil
+de Rhins a si cruellement échoué : il
+avait pénétré dans la mystérieuse Lha-Ssa ; il
+s’était entretenu avec le Dalaï-Lama, Bouddha
+vivant des Thibétains, beaucoup plus familièrement
+que je n’arriverai jamais à le faire avec
+M. Ramsay Macdonald ; il avait visité, je ne sais
+où, des grottes-bibliothèques où dorment depuis
+trente siècles des manuscrits rédigés dans
+des langues que nul ne parle plus, pas même les
+perroquets ; il n’avait tué personne, on n’avait
+pas même essayé de l’assassiner ; pourtant, il
+avait tout vu, tout entendu sur son passage ; il
+avait été géographe, géologue, philologue, botaniste,
+et rapportait par surcroît une collection
+d’<i>argols</i> unique au monde. Les <i>argols</i>, il faut
+le faire connaître à ceux qui pourraient l’ignorer,
+sont le seul combustible connu sur les hauts plateaux
+thibétains, où ne sauraient croître même
+ces saules, pas plus hauts que des géraniums,
+qu’on rencontre encore jusque dans les régions
+arctiques ; ce sont des bouses de ruminants, tout
+bonnement, mais parvenues à un parfait état de
+siccité. Il y a celles du chameau, pour lesquelles
+Partonneau professe de l’estime : il paraît
+qu’elles valent, pour faire griller une côtelette,
+le meilleur bois de hêtre. Il y a celles des vaches,
+pour lesquelles il témoigne un profond mépris.
+Il y a enfin les petites boules rondes que laissent
+sur leurs pas les chèvres et les moutons, et dont
+il est enthousiaste : il démontra, devant un aréopage
+de savants et de métallurgistes, qu’elles dégagent
+une chaleur susceptible de fondre même
+l’acier. Un journal publia cette expérience avec
+cette manchette : « La crise du charbon conjurée ! »</p>
+
+<p>De si notables et diverses découvertes avaient
+valu à Partonneau quelque notoriété. Il devint
+d’abord populaire ; son portrait figura dans les
+périodiques et les quotidiens. Ce qui compte davantage,
+il fut un homme à la mode. Les salons
+se le disputèrent ; il connut cette gloire suprême :
+des dames fort distinguées envoyèrent à leurs
+amis des cartes les invitant à venir prendre le
+thé chez elles, avec cette note, soigneusement
+soulignée : « Pour rencontrer M. Partonneau. »</p>
+
+<p>Je crois me souvenir de l’avoir dit, au début
+de l’étude que je consacre à la vie de cet homme
+singulier et admirable : Partonneau, dans les séjours
+qu’il avait faits à Paris, au cours de sa
+longue et très aventureuse carrière, n’avait jamais
+fréquenté que le café Mahieu. Cet homme
+qui semble tout savoir ignore le bridge ; il ne
+connaît que la manille. Une fois en France, il
+se retrouvait ce qu’il y avait été avant de la
+quitter pour la première fois, un étudiant, même
+un étudiant pauvre, aux joies faciles ; que dis-je,
+élémentaires. Il ne sait rien de ce qu’on est
+convenu d’appeler « le monde », de ses usages,
+du ton de conversation qu’il y faut prendre. Cela
+m’inquiéta pour lui. D’autre part, j’étais son
+ami, je m’enorgueillissais de sa réputation,
+j’eusse été peiné qu’il repoussât de si flatteuses
+attentions. A cet égard, je fus bientôt
+rassuré.</p>
+
+<p>— J’irai, fit-il, considérant d’un air paisible
+la première de ces invitations, que je ne lui présentais
+qu’avec timidité.</p>
+
+<p>Et comme je le regardais, un peu étonné d’une
+décision si aisée, si rapide :</p>
+
+<p>— … C’est de l’exploration !</p>
+
+<p>J’avoue que ce mot me fit trembler. Je le
+voyais entrant avec un théodolite chez Madame
+de Véromandes, ou appliquant un compas
+à branches courbes sur la face de M. Mouvenot,
+le grand homme d’affaires, à l’égard de qui cette
+personne passe pour avoir des bontés, afin de
+prendre sa mensuration crânienne ; ou bien encore
+faisant un petit cadeau à M. l’abbé Chudier,
+qui fréquente aussi la maison, pour l’inciter à
+lui céder une pièce archéologique intéressante
+de son église, par les mêmes procédés dont il usa
+pour séduire les bonzes des lamaseries, et emporter
+leurs plus précieux bouddhas.</p>
+
+<p>Il ne fit rien de tout cela, par la bonne raison
+que c’est à peine, d’abord, s’il ouvrit la bouche,
+sauf pour les expressions de courtoisie les plus
+vagues et les plus générales. Il avait l’air, pour
+moi qui le connaissais bien, de songer : « Qu’est-ce
+que ces indigènes vont me demander de payer
+pour entrer dans leur pays ? »</p>
+
+<p>— Monsieur, lui demanda à la fin madame de
+Véromandes, avec une aimable impatience,
+parlez-nous un peu des femmes du Thibet.</p>
+
+<p>— Ce sont, madame, des personnes fort heureuses :
+car elles ont généralement trois ou
+quatre époux légitimes en même temps, ce qui
+me paraît suffire. Tous les frères d’une famille
+sont ordinairement maris d’une même femme.</p>
+
+<p>Madame de Véromandes manifesta, malgré sa
+politesse, quelque incrédulité. Mais M. l’abbé
+Chudier voulut bien lui jurer que les <i>Annales de
+la Propagation de la Foi</i> confirment les dires de
+l’explorateur. Il ajouta que cette coutume ne lui
+paraissait pas irréprochable.</p>
+
+<p>— En effet, observa madame de Véromandes,
+que deviennent les autres hommes ?</p>
+
+<p>— Madame, fit Partonneau, tout est comme en
+France, ne vous en souciez point : une femme a
+plusieurs hommes, et les hommes sans emploi
+se font moines !… Cette coutume n’a pas manqué
+d’être favorisée par la Chine, suzeraine du pays, et
+antimilitariste : une femme qui possède plusieurs
+hommes les juge tous indispensables à son bonheur,
+et n’en veut pas faire des soldats. Quant
+aux moines ils sont naturellement exempts de
+porter les armes : combinaison de tout repos
+pour assurer la paix ! Si nos pacifistes avaient la
+moindre prévoyance ils devraient d’abord établir
+en France ces deux institutions qui s’appuient
+et se complètent : le cléricalisme et la polyandrie.</p>
+
+<p>La conversation prenait un tour scabreux.
+J’en frémissais. Fort heureusement, comme
+elle était à M. Mouvenot de nul intérêt, il interrogea :</p>
+
+<p>— Et l’administration, monsieur, le gouvernement
+de ce pays-là ? Ils doivent être fort vénaux,
+comme partout en Orient ?</p>
+
+<p>M. Mouvenot en savait quelque chose. A l’aurore
+de sa grande fortune, alors qu’il opérait en
+Turquie, il acquit l’art de distribuer les <i>bakchichs</i>
+avec fruit et discernement ; et plus tard,
+en Occident, cet art n’a pas manqué non plus
+de lui être utile. Même l’importance des services
+qu’il a ainsi rendus le défend seule contre la
+malveillance de ceux qui le voudraient accuser
+de corruption.</p>
+
+<p>— Il est vrai, fit ingénument Partonneau, il
+est vrai ! Dans ce pays, nul fonctionnaire civil,
+militaire, ou même religieux, n’accorde rien à
+personne qu’en échange d’un petit avantage personnel…
+Mais après tout, le pot-de-vin, monsieur,
+le pot-de-vin n’est pas incompatible avec
+un haut état de civilisation !</p>
+
+<p>Je crus que la foudre était tombée. Je rougis,
+je pâlis. J’avais tort. Le visage de M. Mouvenot,
+du contraire, s’illumina. Il était enchanté,
+il acquérait de vives lueurs de philosophie sociale ;
+de quoi, auparavant, il ne s’était jamais
+soucié.</p>
+
+<p>— Vous aviez raison, me dit-il à demi-voix,
+votre ami est un homme de génie ! Croyez-vous
+qu’il entrerait dans les affaires ? Avec sa notoriété…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Partonneau, malgré cette invitation, n’entra
+pas dans les affaires. Mais j’en vins à me persuader
+qu’il ne tenait qu’à lui de trouver dans
+les entours de madame de Véromandes une amie
+élégante, même spirituelle, en tout cas sachant,
+à coup sûr, unir quelque délicatesse à une intéressante
+et suffisante sensualité. Enfin quelque
+chose de nouveau pour lui ; et de l’exploration
+encore, sur quoi j’eusse goûté ses aperçus, qui
+manquent rarement, on le sait, d’originalité.</p>
+
+<p>Il ne m’était point échappé qu’il avait plu.
+Comme toujours il avait montré quelque chose
+d’imprévu, de surprenant. La virilité de son
+grand corps maigre et sec, mais musculeux, le
+contraste assez voluptueux de ses sourcils fort
+noirs et d’un regard demeuré très jeune, presque
+enfantin, sous la forêt candide de ses cheveux
+parfaitement blancs, mais durs et coupés en
+brosse, n’avaient pas été non plus sans produire
+une impression favorable. Je pus bientôt me
+rendre compte qu’il lui était loisible de choisir
+entre trois ou quatre personnes qui ne feraient
+pas languir trop longtemps son impatience. Cela
+aussi me paraissait digne d’être retenu : je le savais
+n’avoir point accoutumé d’attendre. Je le
+savais ! mais comment eussé-je pu prévoir que,
+malgré tout mon empressement à lui être utile,
+j’arrivais déjà trop tard ! Lorsque je lui fis part
+des espoirs qu’à mon sens il était en droit légitime
+de nourrir, il fit preuve tout d’abord d’hésitations
+que je crus pouvoir porter au crédit de
+sa modestie, puis attribuer à sa nonchalance.</p>
+
+<p>« Tant d’embarras, objecta-t-il, pour si peu de
+chose ! Il n’aimait pas les complications. Les
+jeunes femmes appartenant à un monde si brillant
+n’étaient point son affaire : ou bien il leur
+paraîtrait bientôt insupportable et sauvage, ou
+bien il leur devrait consacrer un temps qu’il préférait
+employer autrement ; il s’apprêtait à écrire
+la relation de son voyage, à relever ses itinéraires
+géographiques… »</p>
+
+<p>Je lui représentai que ces allégations étaient
+fort semblables à des défaites ; que l’amie qu’il
+choisirait n’aurait guère plus de temps à lui donner
+que lui-même ne se sentait disposé à en
+accorder ; qu’une liaison, pour elle, consisterait
+surtout dans la satisfaction de se dire : « Cet
+homme dont on parle est à moi ! » et de le pouvoir
+faire connaître en confidence à des rivales
+possibles ; qu’il raisonnait de l’amour, tel qu’on
+le pratique aujourd’hui dans la bonne société,
+d’après une littérature surannée qui en exagère
+les difficultés, en complique fictivement les cérémonies ;
+et que celles-ci, dans la réalité, sont à
+cette heure réduites à presque rien.</p>
+
+<p>— Il est possible, reconnut-il brusquement :
+mais j’ai ce qu’il me faut !</p>
+
+<p>Il n’y avait pas encore quinze jours que Partonneau
+était à Paris : il y possédait déjà une
+amitié ! Cela n’était pas extraordinaire, j’aurais
+dû m’y attendre. Pourtant je lui demandai, un
+peu décontenancé :</p>
+
+<p>— Et c’est… une passion ?</p>
+
+<p>Il leva vers moi des yeux candides, mais scandalisés :</p>
+
+<p>— Moi ? Voyons !… Non, et même je ne sais
+pas trop bien comment cela s’est fait. Elle habitait
+sur le même palier, la porte en face.
+J’avais laissé la mienne ouverte : elle est
+entrée…</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce qu’elle fait chez toi ?</p>
+
+<p>— Elle est gentille… Elle a ouvert mes caisses,
+et elle a mis dans les armoires ce qu’il y avait
+dans les caisses. Elle range, elle tourne dans l’appartement.
+Quand elle a fini de ranger, elle joue
+avec son chien : parce qu’elle a un chien, un
+berger allemand…</p>
+
+<p>Alors, je me rappelai cette Émilienne, qu’il
+avait gardée chez lui durant six mois sans même
+penser à lui demander son nom de famille, et
+la petite Annamite qui passait la nuit sous son
+lit, à Yen-Minh, ne sortant de sa cachette qu’à
+l’évocation du maître. Je compris combien la
+femme continuait à tenir peu de place dans l’existence
+de cet homme vraiment fort. Il avait pris
+celle-là comme il avait pris les autres : parce
+qu’elle était entrée. Cela lui suffisait ; il n’en
+demandait pas davantage, il aurait cru imprudent,
+fatigant, funeste à son repos de chercher
+autre chose.</p>
+
+<p>Il proposa, avec une auguste sérénité :</p>
+
+<p>— Veux-tu la voir ?</p>
+
+<p>Je la vis. Elle s’appelait Jacqueline. Elle était
+blonde, c’est tout le souvenir qu’elle m’a laissé ;
+de ces femmes dont on ne garde pas plus les traits
+dans sa mémoire qu’on ne pourrait distinguer
+une souris blanche d’une autre souris blanche.
+Je suppose qu’elle pouvait avoir entre trente et
+quarante ans ; elle était peut-être beaucoup plus
+jeune. Il paraît qu’elle vivait d’une rente assez
+confortable, qui lui avait été léguée par « quelqu’un ».
+Sur elle je n’en sus jamais davantage,
+et cela même, je me demande comment je l’ai su,
+comment elle était là, pourquoi elle était restée
+après être venue. Je ne me l’explique pas encore.
+Je ne crois pas qu’elle aimât Partonneau ; pourtant
+elle l’adorait. J’entends qu’elle aimait « servir »,
+et être à un homme. Elle élevait vers lui
+des yeux perpétuellement attentifs, un peu inquiets :
+les yeux que son chien avait pour elle-même.</p>
+
+<p>Et lui, Partonneau, était « bon » pour elle.
+Je n’ai jamais mieux senti tout ce qu’il peut habiter
+de cruel, à force d’insuffisance, dans ce seul
+petit mot, et le sentiment, l’attitude, qu’il prétend
+représenter. Il ne la traitait point comme
+la petite Annamite. Il ne l’enfermait pas, il la
+laissait parfaitement libre. J’imagine que sans
+raisonner, instinctivement, il respectait en elle
+« la majesté du blanc », dont tout Européen, une
+fois qu’il a fréquenté, en les dominant, des races
+différentes de la sienne, finit par concevoir une
+si haute idée. Il avait seulement l’air de lui dire :
+« Tu es libre, mais moi aussi ! Et au fond, alors
+c’est comme si nous ne nous connaissions pas ! »
+Et ce qu’il y avait de terrible, si l’on prenait
+la peine d’y réfléchir, c’est qu’elle, cette Jacqueline,
+<i>ne voulait pas</i> être libre…</p>
+
+<p>Je fus quelques jours sans revoir Partonneau.
+Un matin, j’allai chez lui. Je le trouvai en bras
+de chemise, un crayon d’une main, un compas
+de l’autre, penché sur une immense carte à
+grande échelle, qu’il dessinait patiemment après
+l’avoir étendue sur une vaste planche de bois
+blanc posée sur deux tréteaux. Cette sorte de
+table était à peu près le seul meuble de la pièce,
+sauf une chaise de paille. Telle était la simplicité
+de mœurs de cet homme admirable. Partout il
+était campé. Je ne vis pas Jacqueline. Ce fut en
+vain que je la cherchai dans le reste de l’appartement.</p>
+
+<p>— Où est-elle ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, répondit Partonneau. Chez
+elle, probablement ; en face. Elle ne vient plus.</p>
+
+<p>— Tu l’as chassée ?</p>
+
+<p>— Si tu veux… Figure-toi qu’avant-hier, il
+était cinq heures du soir, le jour commençait de
+se faire un peu sombre. J’étais là, où tu me vois,
+avec les mêmes outils, en train de songer : « Par
+où diable peut-elle bien passer, cette garce de
+cote 3.400 ?… Voilà une femme qui me met la
+main sur le front, qui me dit : « Mais, mon chéri,
+tu vas te faire mal aux yeux, si tu travailles
+sans lumière ! » Comprends-tu ça ? Est-ce que
+ça la regardait ? Je lui ai dit :</p>
+
+<p>— F… le camp, à la fin, f… le camp ! D’abord,
+je ne conçois pas du tout pourquoi tu es ici ; tu
+ne me demandes jamais d’argent, c’est un mystère
+insondable. Mais cependant j’ai fini par
+comprendre : tu as un chien qui est curieux, un
+chien qui aime à « faire balcon », à regarder les
+passants dans la rue ! Et toi, tu habites sur la
+cour. Eh bien ! ton chien, il pourra venir tant
+qu’il voudra ! Mais toi, pour quoi faire ?…</p>
+
+<p>« Je suppose qu’elle n’a pas été contente. Elle
+n’a pas pleuré, elle n’a pas insisté : elle est
+partie.</p>
+
+<p>— Et tu n’as pas été la chercher ? Il y avait
+quatre pas…</p>
+
+<p>— Non. Encore une fois, pour quoi faire ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRES RENCONTRES</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c3">PREMIÈRES RENCONTRES</h3>
+
+
+<p>— Ne devrais-je pas confesser mon infirmité ?
+Il se peut que je sache conter à peu près une histoire :
+j’ignore l’art d’écrire l’histoire. Mes souvenirs,
+des profondeurs cérébrales où ils sommeillent,
+reviennent sans ordre, se classent sans
+méthode, sans nul respect de la chronologie,
+ainsi que, communément, chez les enfants et
+les femmes. Jamais, un jour d’hiver, un jour de
+gel ou de pluie froide, je n’arriverais à me rappeler
+un matin de printemps, fût-il de l’année
+dernière. Jamais un soir d’allégresse, un de ces
+soirs où l’on se sent l’ami de tout le genre humain,
+je ne saurais évoquer l’amertume d’une
+déception ancienne, un événement dont j’ai pu
+souffrir, une crise spirituelle qui me fut douloureuse,
+ou bien humiliante : ma mémoire actuelle
+est toujours de la couleur du temps et de celle
+de mon âme…</p>
+
+<p>Voilà que je m’aperçois, un peu tard, que j’ai
+pris le récit des souvenirs que j’ai gardés de cet
+homme exceptionnel, sinon par la fin, du moins
+au hasard, et en désordre. J’ai omis de dire
+comment je fis la connaissance de Partonneau,
+comment, dès l’abord, sa personnalité singulière
+m’imposa, avec un étonnement un peu craintif,
+l’admiration du disciple pour le maître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut, il y a bien longtemps, dans une ville
+d’eaux où je faisais une cure. Il était assis, au
+casino, devant une table de trente-et-quarante,
+et je me tenais debout derrière lui, risquant de
+temps à autre un timide jeton de cent sous, tandis
+qu’il jetait, avec une malchance persistante,
+d’assez grosses sommes sur le tapis. Il se leva
+enfin, sans témoigner la moindre impatience,
+même avec un sourire indéfinissable, où il y
+avait comme de la volupté, m’offrit courtoisement
+sa place. Je préférai le suivre sur la terrasse
+où, sans autres façons, ni même me demander
+mon nom, il commença de me parler
+de tout, à propos de rien, comme nul autre que
+lui ne saurait parler. Depuis, j’ai joui bien souvent
+de cette sorte de conversation qui lui est
+propre, incisive à en être déchirante, toujours
+neuve ; joui, bien exactement, comme d’un
+vice.</p>
+
+<p>Il ne me connaissait pas, mais on me
+l’avait montré, on me l’avait nommé. Je le savais
+célèbre par une exploration dangereuse en
+Mongolie, puis une autre à Madagascar. Il y a près
+de trente ans de tout cela, et, à cette époque,
+Madagascar, qui n’était pas encore français, demeurait,
+malgré les beaux et longs voyages de
+Grandidier, à peu près <i lang="la" xml:lang="la">terra incognita</i> pour un
+ignorant et un Français de la petite France tel
+que je l’étais alors. Ce grand diable long et
+brun, aux traits vigoureusement sculptés, ironiques — imaginez
+une espèce de Barrès qui aurait
+des muscles — m’inspirait la qualité d’admiration
+un peu puérile qu’on éprouve pour les
+gens dont on ne sait pas « comment ils ont fait ».
+… Voici qu’il venait de m’apparaître sous les
+traits d’un joueur, sinon professionnel, du moins
+d’habitude : un homme qui avait traversé toute
+l’Asie centrale, et Madagascar en diagonale, administré
+l’Afrique, spécialiste en géologie exotique,
+et qui avait reçu pour ça la croix d’officier
+de la Légion d’honneur et la grande médaille
+d’or de la Société de Géographie ! Ce n’était pas
+les mœurs que mon ingénuité attribuait à un
+savant, même explorateur : je n’y comprenais
+plus rien.</p>
+
+<p>A cette époque reculée, l’automobile n’était
+pas inventée ; on se trouvait encore aux beaux
+jours de la bicyclette. Tout le monde « en faisait »,
+c’était plus qu’une mode : une rage, une
+folie. Partonneau m’invita à une promenade à bicyclette
+en montagne « pour s’entraîner aux
+côtes ». J’acceptai bien volontiers.</p>
+
+<p>Nous partîmes de bon matin. Je n’osais faire allusion
+à cette assiduité de mon compagnon, qui
+m’étonnait, aux tables de jeu du casino. Mais
+comme on ralentissait à cause de la route dont la
+pente monte assez rudement, je le félicitai poliment
+de sa grande médaille d’or. Il haussa les
+épaules, et répondit :</p>
+
+<p>— Les sociétés de géographie, les sociétés de
+géographie !…</p>
+
+<p>Il soufflait assez péniblement. Enfin, il m’envoya
+d’un trait, dans la figure :</p>
+
+<p>— Les sociétés de géographie sont composées
+de sédentaires qui se réunissent pour encourager
+les instincts migrateurs de leurs compatriotes !</p>
+
+<p>Je vous cite cette phrase afin de vous donner
+quelque idée des formules définitives, mais scandaleuses,
+qui caractérisent la conversation de
+Partonneau… Mais quand nous parvînmes au
+sommet de la côte, me retournant vers lui, qui
+était resté un peu en arrière, je faillis crier d’angoisse,
+d’horreur, de terreur : ce n’était plus
+là le Partonneau que je connaissais, mais un
+autre — ou plutôt il y avait <i>deux</i> Partonneau,
+de même que Janus a deux faces. Le profil de
+droite était resté tel que ma mémoire l’avait enregistré ;
+le profil de gauche apparaissait hideux
+et formidable ; la bouche et l’œil, contractés,
+crispés, remontant vers les tempes dans un rictus
+effrayant — d’autant plus effrayant qu’il était
+immobile, comme sculpté, pour l’éternité, dans
+une pierre inerte !</p>
+
+<p>— Bon Dieu ! criai-je, que vous est-il
+arrivé !</p>
+
+<p>Il me répondit, avec la partie de ses lèvres
+qui vivait encore, et d’un ton tout uni :</p>
+
+<p>— Paralysie faciale… Vous inquiétez pas…
+Résultat du paludisme : un peu forcé l’allure,
+alors fabriqué des toxines, et toxines amené paralysie…
+Ordinaire, très ordinaire !… Parlez pas
+de ça : idiot ! Passera après déjeuner.</p>
+
+<p>Et je ne lui parlai plus « de ça », puisqu’il
+le défendait. Vers le soir, au retour, il me proposa
+de nous baigner dans l’Allier. Il se déshabilla.
+Je vis, dans sa nudité magnifique, son
+corps d’athlète, maigre et musculeux. Mais dès
+qu’il me tourna les épaules pour descendre dans
+l’eau tumultueuse du torrent, voici qu’un nouveau
+cri de stupeur et presque d’épouvante
+m’échappa : rouge, presque sanguinolente encore,
+toute gonflée par l’effort de réparation des
+tissus, une cicatrice affreuse partait du milieu de
+sa cuisse gauche, puis se séparait en deux branches,
+l’une allant rejoindre son sexe, l’autre
+filant, filant, autour de la cuisse…</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il, je n’y pensais plus… C’est le
+bœuf sauvage…</p>
+
+<p>— Le bœuf sauvage ?…</p>
+
+<p>— Oui. Dans l’ouest de Madagascar. Les Sakalaves
+sont venus me dire qu’il y avait un
+bœuf sauvage qui venait rendre visite un peu
+trop souvent à leurs vaches domestiques, et que
+ça les embêtait, parce que les vaches faisaient
+ensuite des veaux un peu trop sauvages. Alors
+j’ai pris mon fusil, je suis allé voir. J’ai rencontré
+la brute près d’un champ de cannes à
+sucre. Je lui ai envoyé une balle, à cent mètres,
+et j’ai cru l’avoir ratée ; elle est entrée dans le
+champ de cannes, comme si de rien n’était, je
+l’ai suivie, comme un imbécile : mais je ne
+voyais rien, dans ces grandes tiges. L’animal a
+foncé sur moi. Voilà…</p>
+
+<p>— C’est tout ?</p>
+
+<p>— Oui, tout… Ah ! non… Le bœuf est allé
+crever à dix mètres. Je l’avais eu tout de même,
+vous savez… Il a été versé à l’ordinaire de mes
+miliciens : il pesait bien dans les sept cents. Ça
+faisait de la viande !</p>
+
+<p>— Mais vous, vous ?</p>
+
+<p>— Ah ! moi aussi, je faisais de la viande,
+comme vous voyez. L’hôpital le plus proche était
+à Mévatanane, à 170 kilomètres de l’endroit où
+ça s’est passé. On m’a mis sur une civière, on m’y
+a porté. Mais les mouches ont pondu dans cette
+viande, elle s’est mise à grouiller de vers, figurez-vous !
+Très curieux à regarder, mais gênant
+pour l’odeur… A l’hôpital de Mévatanane il n’y
+avait qu’un médecin, sans nez.</p>
+
+<p>— Sans nez ?</p>
+
+<p>— Sans nez. Conséquence d’un ancien coup de
+pied de Vénus, je suppose. Il n’aime pas montrer
+sa figure aux gens, et c’est pour ça qu’il avait
+choisi Mévatanane pour exercer son art : il n’y
+avait jamais personne, à cette époque. Il a regardé
+ma cuisse, et il a dit :</p>
+
+<p>« C’est dégoûtant ! on ne m’amène jamais que
+les cas désespérés ! »</p>
+
+<p>— Alors ?</p>
+
+<p>— Alors, il voulait me couper la jambe. J’ai
+refusé, et je lui ai demandé :</p>
+
+<p>— Avez-vous des livres ?</p>
+
+<p>Il avait, je ne sais comment, quelques vieux
+numéros du <i>Correspondant</i>. Le <i>Correspondant</i> est
+une vieille revue catholique libérale, assez bien
+faite. Je me suis guéri en lisant le <i>Correspondant</i>…</p>
+
+<p>— Guéri ? En combien de temps ?</p>
+
+<p>— Me rappelle plus… Deux mois, je pense…
+Mais pendant ces soixante jours — et pour la
+première fois je vis ses yeux briller d’une sorte
+de plaisir et de désir furieux — comme je croyais
+que j’allais mourir et que je voulais vivre, je ne
+me suis pas embêté une minute !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Alors, je compris pourquoi Partonneau,
+revenu en France, ne quittait plus les tables de
+trente-et-quarante ou de roulette. Ses nerfs sont
+aussi durs, aussi calleux que son corps énergique
+est insensible. Et pour les réveiller, il lui fallait
+l’excitation de ce qui, pour tout autre, eût été
+la peur, ou la douleur physique, ou l’angoisse
+morale, ou le risque amer du jeu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques jours après qu’il m’eut montré, sur
+les bords d’un gave pyrénéen, les épouvantables
+marques laissées sur sa chair, en un endroit
+assez délicat, par son combat contre un
+bœuf sauvage, nous revînmes ensemble à Paris.
+Il me semblait que je ne pourrais plus jamais
+quitter cet homme admirable et déconcertant ; je
+l’écoutais avec religion, j’enregistrais ses paroles,
+je ne souhaitais rien, sinon devenir humblement
+l’Eckermann de cette espèce de Gœthe colonial,
+je me sentais pour lui l’âme d’un disciple modeste,
+enthousiaste, fidèle : et il est bien vrai que
+je lui dois beaucoup. Il n’était mon aîné que d’un
+lustre à peine ; mais je me trouvais à l’âge ductile
+où l’on cherche sans orgueil sa personnalité
+à travers des personnalités plus fortes, ardent à
+s’offrir tout entier pour recevoir leur empreinte.
+En un mot, je l’aimais. J’ignore, même
+aujourd’hui, s’il daigna, de longtemps, m’en
+savoir gré. Cela ne vint que plus tard. Je me
+trouvais là, je le comprenais ou essayais de le
+comprendre ; il pensait devant moi, paisiblement
+il m’annexait, comme il eût fait, au cours d’une
+exploration, d’un indigène paraissant raisonnablement
+honnête et bien disposé pour le blanc.
+Bientôt il me tutoya. Je lui eus, de cette familiarité,
+une reconnaissance infinie ; il me fallut
+quelque temps pour oser la lui rendre.</p>
+
+<p>Il semblait d’une égalité d’humeur, d’une patience
+comme ascétiques. Cela, de sa part, était
+raisonné, volontaire. Il m’avoua certain jour
+nourrir un profond dédain pour les explorateurs
+qui se font tuer :</p>
+
+<p>« Cela prouve seulement, me dit-il, qu’ils ne
+connaissent pas la philosophie du métier, qui
+n’est rien autre que celle du ver de terre. Le ver
+de terre est aveugle. Quand, dans ses reptations
+souterraines, il rencontre une racine, un caillou,
+n’importe quoi qui l’empêche d’aller tout droit,
+il ne s’obstine pas. Il pousse sa pauvre tête pointue
+à droite et à gauche, jusqu’à ce qu’il ait
+trouvé un terrain qui cède à ses sollicitations.
+C’est comme ça qu’il faut faire. Si, sur son chemin,
+on rencontre un personnage mal luné qui
+vous dit : « On ne passe pas ! » il faut attendre
+quelques jours. Et s’il ne change pas d’avis, passer
+ailleurs… S’il faut savoir frapper, quelquefois ?
+Évidemment ! Mais alors, dur ! Et par conséquent,
+si l’on est certain, absolument certain,
+d’être le plus fort. La morale, la vraie morale,
+consiste à ne jamais faire la guerre qu’à plus
+faible que soi : de même qu’il est sage de ne donner
+de gifles qu’aux enfants. C’est une morale
+immorale, mais c’est la bonne. »</p>
+
+<p>Ce fut un incident fort banal, et ridicule, qui
+me montra que cette égalité d’humeur, cette
+patience étaient simulées, et ce qu’elles cachaient
+de violence… Il pleuvait. Partonneau qui ne portait
+d’ordinaire rien dans les mains, pas même
+une canne, entra dans un magasin et fit l’emplette
+d’un parapluie. Telle était son habitude :
+l’averse passée, il oubliait le parapluie n’importe
+où.</p>
+
+<p>Nous suivions les quais. Il s’agissait de retourner
+sur la rive gauche. Un peu avant le Pont-Neuf
+nous aperçûmes, assez loin encore, l’omnibus
+de Ménilmontant. A cette époque, perdue
+à cette heure dans le recul de la légende, il n’y
+avait pas encore d’autobus : rien que de grandes
+caisses roulantes, avec une impériale, et traînées
+par trois chevaux. Il faut faire maintenant un
+effort de mémoire pour se rappeler combien la
+physionomie de Paris a pu changer en moins
+de quinze ans… Partonneau prit sa course pour
+rattraper cet omnibus, en refermant son parapluie.
+Je le suivis, avec plus de lenteur.</p>
+
+<p>… Au moment où il allait atteindre la voiture,
+un autre piéton le rejoignit. C’était, selon l’apparence,
+un bourgeois assez cossu, un monsieur
+qui, certes, se fût offert un fiacre, s’il en eût passé
+sur ce quai assez déshérité, pour éviter l’averse.
+Partonneau allongeait déjà la main pour saisir
+le garde-fou, la jambe pour s’établir sur le marchepied…
+le monsieur cossu le bouscula, et prit
+sa place.</p>
+
+<p>Alors, je vis, spectacle inattendu et scandaleux,
+Partonneau l’empoigner vigoureusement au collet,
+le tirer en arrière, et lui envoyer à travers la
+figure un magnifique revers de son riflard. Le
+coup porta si bien que le chapeau tomba et que
+le monsieur fit un écart en arrière.</p>
+
+<p>Comme j’arrivais, tout essoufflé, me remémorant,
+au pas de charge, ces vers d’un illustre
+poète, à peine modifiés, il s’avéra que le monsieur
+cossu était aussi un monsieur combatif.
+Lui-même avait un parapluie : je tombais en
+pleine séance d’escrime.</p>
+
+<p>Pendant ce temps l’omnibus s’était éloigné,
+mais ralentissait pour gravir le dos d’âne du
+Pont-Neuf. Je criai à Partonneau :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui te prend ? tu es fou ?</p>
+
+<p>Partonneau avait retrouvé son sang-froid. Il
+s’amusait de tout son cœur en parant les attaques
+du monsieur cossu qui, je dois bien le reconnaître,
+n’avait pas davantage été l’agresseur que
+la France ne le fut plus tard à l’égard de l’Allemagne.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit Partonneau un peu haletant,
+je prendrai l’omnibus, et vous ne l’aurez pas !</p>
+
+<p>Sur quoi, ayant l’air de suivre la consigne militaire
+en cas d’alerte, qui est de s’esquiver rapidement,
+il mit ses jambes à son cou, gagna
+l’omnibus, et s’y assit. Je l’avais suivi. Les voyageurs
+de l’omnibus riaient comme des enfants,
+moi aussi.</p>
+
+<p>Mais le monsieur cossu, dans un état d’exaspération
+concevable, transforma ses bras en un
+poste de télégraphie optique d’un rayon d’action
+tel que le conducteur de l’omnibus, tirant sa
+sonnette, fit arrêter la voiture. Et le monsieur
+entra !</p>
+
+<p>Ce fut tragique. Le monsieur alla s’asseoir en
+face de Partonneau. Il était écarlate, il était bleu,
+il était vert d’indignation, en même temps que
+le feu de la bataille et de la course lui coupaient
+le souffle.</p>
+
+<p>— Monsieur, dit-il à Partonneau, ça ne se passera
+pas comme ça !… Votre carte.</p>
+
+<p>— Ma foi, répondit paisiblement Partonneau,
+je n’en ai pas !</p>
+
+<p>Ce n’était point, de sa part, un mensonge.
+Depuis longtemps il avait renoncé à l’usage des
+cartes de visite, par la raison, expliquait-il, que,
+dans les pays qu’il habite généralement, personne
+ne les peut lire.</p>
+
+<p>— Les voilà bien, dit pour tous les voyageurs
+le monsieur cossu, ces goujats qui donnent des
+coups de parapluie. Ça n’a seulement pas de
+carte !… Écrivez-moi votre nom, votre adresse !</p>
+
+<p>Partonneau, avec une prétendue confusion, déclara
+qu’il n’avait ni papier ni crayon, ni plume.
+Un voyageur perfide prêta les objets nécessaires.</p>
+
+<p>Alors, Partonneau, froidement, inscrivit, sur
+la feuille qu’on lui avait tendue, <i>mon nom</i> ! Je
+n’eus le temps de voir que cela, et j’allais protester.
+La fermeté de son regard cloua cette protestation
+sur mes lèvres. Il demanda, bien doux, tenant
+toujours la feuille de papier entre ses doigts.</p>
+
+<p>— Et vous, monsieur, puis-je savoir ?…</p>
+
+<p>— Oui, monsieur, moi, des cartes, j’en ai toujours !</p>
+
+<p>Partonneau lut à haute voix, pour l’assistance :</p>
+
+<p><i>M. Aristide Lebeau, 10, impasse Lebeau, entrepreneur
+de menuiseries et cercueils.</i></p>
+
+<p>— Monsieur, fit Partonneau avec une gravité
+terrible, vous pouvez préparer <i>le vôtre</i> !</p>
+
+<p>Les yeux durs, la lèvre hautaine, il lui présentait
+les lignes qu’il venait d’écrire, ces lignes
+dont la première portait mon nom, mon pauvre
+nom, bien inconnu de tous à ce moment. Le
+monsieur cossu, de rouge et de bleu devint blanc
+comme un linge. Il murmura ces mots, pour moi
+incompréhensibles :</p>
+
+<p>— C’est toujours comme ça ! Toujours comme
+ça !</p>
+
+<p>Son derrière, son important derrière, commença
+de ramper vers la sortie, sans quitter la
+banquette ; au premier arrêt, il s’évanouit, silencieux.</p>
+
+<p>Vainqueurs, nous ne descendîmes qu’à la place
+de Rennes. Seul enfin avec Partonneau j’osai lui
+reprocher d’avoir ainsi, sans courage, substitué
+ma personne à la sienne.</p>
+
+<p>— Mon cher ami, répondit-il sans honte, c’est
+que je me suis jugé trop parfaitement idiot… J’ai
+préféré que ce fût toi… Quand cet imbécile m’a
+bousculé, je n’ai plus songé que je me trouvais
+à Paris. J’ai réagi comme en présence d’un noir
+ou d’un jaune qui ose attenter à la majesté du
+blanc, ce qui exige le coup de cravache. Je
+n’avais pas de cravache, j’ai pris mon parapluie.
+C’est stupide ! stupide ! Bon Dieu ! il faut que je
+m’en aille, ou bien que je m’adapte. Toutes réflexions
+faites, je crois que j’aime mieux m’en
+aller… Mais ne crains rien : tu n’entendras plus
+jamais parler du bonhomme.</p>
+
+<p>— Je le pense, répliquai-je : il est parti bien
+vite… Mais pourquoi, je ne m’explique pas pourquoi ?
+Il ne me connaît pas ; d’ailleurs, je me
+sers d’une épée comme d’une fourchette, et à
+dix mètres, je ne mettrais pas une balle de pistolet
+dans une porte cochère.</p>
+
+<p>— Mon cher, me révéla Partonneau, c’est bien
+simple. Au-dessous de ton nom et de ton adresse,
+j’avais écrit seulement ceci : <i>maître d’armes</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Du reste, humilié, déconcerté dans mon admiration,
+il m’arrivait de le trouver radicalement
+absurde. Il ne s’intéressait à rien absolument, à
+Paris et en France. Il professait sur toutes choses — j’entends
+les choses qui, à ce moment, affolaient
+la plupart des Parisiens — que les jugements
+les plus courts et les plus médiocres. On
+aurait juré qu’il le faisait exprès : il ne le faisait
+pas exprès ! Parmi ces jugements, quelques-uns
+approchaient de l’humour. Il ne s’en doutait pas :
+il les exprimait tout à fait sérieusement. C’est
+ainsi qu’une fois, alors qu’on était tout près
+d’une période d’élections générales, et qu’il était
+à craindre que les décisions du peuple, réuni
+dans ses comices, ne fussent hostiles au régime
+que nous possédons, il demanda, étonné : « pourquoi
+les ministres ne faisaient-ils pas « amarrer »
+quelques notables ? » Il estimait légitime, quand
+le gouvernement est obligé de procéder à une
+élection, que celui-ci commence par jeter dans
+la <i>canha-fa</i>, entendez sur la paille humide des
+cachots, un certain nombre de citoyens, afin
+d’inspirer aux autres des réflexions salutaires sur
+l’irrésistible pouvoir de l’Autorité. « Amarrer »
+les notables lui paraissait donc la première mesure
+à prendre, toutes les fois que se présente un
+événement désagréable. Si c’est une grève, les
+présidents et les secrétaires du syndicat de la corporation
+en grève ; mais si c’est un accident de
+chemin de fer, le président, les administrateurs
+et les ingénieurs de la Compagnie : les têtes,
+enfin, toujours les têtes !</p>
+
+<p>« J’ai remarqué, expliquait-il, qu’ici, vous ne
+fichez jamais dedans que les <i>nhaquoués</i>, autrement
+dit les pédezouilles. L’expérience nous a
+enseigné, aux colonies, qu’il ne sert de rien
+d’amarrer les pédezouilles : ils sont, en quelque
+sorte, payés pour ça par ceux qui les mènent, et
+encore « payés » est une exagération. En réalité,
+ils sont tenus d’acquitter les bêtises que font
+leurs maîtres, soit sous forme d’amendes, soit en
+allant au violon. Ils en ont l’habitude, et cela
+n’empêche rien. La vérité est qu’on n’obtient le
+bon ordre, et une saine administration, qu’en
+tapant sur le mandarin, quitte à lui accorder,
+entre temps, les plus grands honneurs, afin de
+lui assurer le respect du peuple. »</p>
+
+<p>Tout cela était tellement extraordinaire et à
+proprement parler, hors de raison, qu’il n’y avait
+rien à lui répondre, sinon que « ça ne pouvait
+pas se faire comme ça », et à changer de conversation.
+Lui-même s’en rendait compte, car il
+était dans ses principes de commencer par étudier
+« l’indigène » : et il constatait, sans songer
+à s’en froisser, que pour le moment, il ne comprenait
+pas l’indigène parisien, et que celui-ci le
+lui rendait ; mais il ne l’accusait pas d’avoir
+tort.</p>
+
+<p>« Il a fallu, m’expliqua-t-il un jour, que je
+prisse mes dispositions pour vivre dans des pays
+où, à première vue, il n’y a pas moyen de vivre,
+et ne pas m’y embêter alors qu’on n’y distingue
+que des motifs de s’embêter jusqu’à la mort : car,
+moi aussi, il fut une époque où je fus Français,
+et même Parisien. La plupart des coloniaux ne
+parviennent à cet état indispensable d’abrutissement
+et d’heureuse ataraxie qu’inconsciemment,
+sous l’influence du climat, du milieu et
+des circonstances. C’est ce qu’ils appellent
+« avoir pris la couche ». Et ils savent, par expérience,
+que tant qu’ils n’ont pas pris la couche,
+ils souffrent de ce mal horrible qui s’appelle la
+nostalgie, ils trouvent que tout va de travers, ils
+sont mécontents de tout ; ils ne sont bons qu’à se
+laisser claquer ou rembarquer. Moi, j’ai pris la
+couche volontairement. J’ai étudié les moyens de
+l’étendre sur moi, d’en pénétrer mes pores, de
+m’en faire une cuirasse. Mais c’est une cuirasse
+qui tient à la chair : on ne s’en débarrasse pas
+comme on veut ; il y faut même plusieurs années. »</p>
+
+<p>La curiosité me vint d’analyser de quels éléments
+cette « couche » se composait. Je constatai
+assez aisément que le premier était, de la part
+de mon ami, et sans doute de tous ceux qui ont
+partagé son genre d’existence, une insouciance
+profonde et sincère à l’égard de toutes les classes
+de la société qui n’étaient pas « sa classe ». En
+d’autres termes, l’esprit de corps. Nous le connaissons,
+chez nous, par les militaires et aussi
+par les magistrats, qui en sont profondément
+imbus, mais encore nos militaires et nos magistrats
+de France sont-ils obligés de fréquenter des
+personnes qui ne sont ni militaires ni magistrats :
+les nécessités de la vie contemporaine les
+y contraignent. Partonneau, bien au contraire,
+vivait depuis plus de vingt ans dans des pays
+exceptionnels où il n’avait rencontré que trois
+catégories d’humains, pratiquement réduites à
+deux : l’indigène, matière de sa profession, et
+qu’il ne considérait que professionnellement, un
+peu comme le médecin les malades, ou plutôt,
+comme le prêtre les laïcs ; et puis les Européens,
+les <i>blancs</i> ; et ces blancs répartis en deux subdivisions :
+les administrateurs coloniaux, la seule
+importante, et les autres.</p>
+
+<p>De là chez lui, d’ailleurs, un magnifique, un
+émouvant mépris de l’argent. Chez nous, depuis
+plus d’un siècle, c’est l’argent qui donne le rang ;
+si nous avons encore une aristocratie, ce n’est
+plus qu’une ploutocratie. Pour Partonneau, l’argent
+était une chose due à son grade, à sa fonction,
+et qui n’avait en soi qu’une importance tout
+à fait secondaire, d’autant plus que, « à la colonie »,
+maison, train de maison, automobile,
+enfin presque toutes les nécessités ou les agréments
+de l’existence, lui arrivaient en surcroît
+de son traitement. Ainsi l’argent, pour lui,
+n’était pour ainsi dire que le superflu ; quelque
+chose comme la « semaine » qu’on donne aux
+collégiens ; il le dilapidait comme un aristocrate
+des temps passés, peut-être même avec plus
+d’affectation. Quand, à Paris même, il avait touché
+son traitement, en billets de banque, il ne
+daignait pas plier ces billets dans un portefeuille.
+Il les froissait négligemment, en forme de boule,
+qu’il jetait dans la poche de son pantalon, et,
+pour payer quoi que ce soit, se contentait d’effeuiller
+la boule.</p>
+
+<p>Je m’aperçus bientôt que rien, décidément,
+rien n’avait d’importance à ses yeux que sa colonie,
+les gens de sa colonie, que la France et sa
+capitale même, avec son luxe, ses magnificences,
+les hiérarchies mondaines qu’on s’efforce d’y
+recréer artificiellement, n’existaient pas. Je le
+conduisis un jour, espérant l’émouvoir, à la répétition
+générale d’une pièce à laquelle le « Tout-Paris »
+des premières et des salons à la mode
+s’était fait un devoir d’assister ; ce qu’on appelle
+un événement de la saison. Il y avait là des
+hommes politiques fort connus ; tous les lions de
+la littérature et du journalisme ; la belle madame
+Levreau, qui mènerait toutes les élections à
+l’Académie si sa rivale Madame de Perdrix-Marais
+ne lui faisait concurrence ; et jusqu’à
+Mgr Lapie, évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> d’Antioche, celui
+qui, vous savez bien, a converti à son lit de mort
+M. Pavillon, cet illustre philologue, athée de
+goût, de tempérament et de raison.</p>
+
+<p>… Partonneau tira sa lorgnette, scruta l’assemblée
+avec une grande conscience, et me dit tout
+naturellement :</p>
+
+<p>« Il y a Perronneau, le résident supérieur
+d’Annam, dans une avant-scène ; Julliard, de
+Hai-Binh, avec sa petite amie, dans une baignoire.
+La Maloire, le directeur de la Société
+d’Électricité de Saïgon, avec sa femme, et madame
+Pouyade, tu sais, l’épicière du boulevard
+Paul-Bert, à Hanoï, aux fauteuils : la chambrée
+n’est pas mauvaise !</p>
+
+<p>Alors, je compris vraiment ce que c’est que
+la couche !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">LE MUSÉE DU FOU</h3>
+
+
+<p>Comme nous venions de dépasser la Celle,
+Partonneau arrêta l’auto et consulta la carte.</p>
+
+<p>— Plus qu’une vingtaine de kilomètres pour
+gagner Mairols, fit-il. Et le détour en vaut la
+peine : nous déjeunerons au Musée du Fou. C’est
+au moins aussi intéressant que toutes les églises
+romanes qui jouissent de ton admiration.</p>
+
+<p>— Le Musée du Fou ?…</p>
+
+<p>— C’est comme ça qu’on l’appelle dans le
+pays… Le Fou, c’est un frère-la-côte de ma connaissance.
+Rencontré au Chari, en pleine Afrique
+Centrale, il y a une quinzaine d’années. A fait
+fortune là-bas, drôlement. Prétend que j’y suis
+pour quelque chose ; tient une auberge dans un
+endroit où il ne passe pas quatre clients par an :
+nous recevra bien. Un peu piqué.</p>
+
+<p>— Mais son Musée ?…</p>
+
+<p>— Tu verras ! répondit Partonneau brièvement.</p>
+
+<p>Me passant le volant, il s’occupa d’allumer sa
+pipe avec une allumette-tison. Puis il reprit la
+direction de la voiture. Je la lui cédai sans enthousiasme.
+Partonneau a gardé de ses randonnées
+exotiques l’opinion qu’une auto doit passer
+partout. Il avait engagé celle-là dans un chemin
+que seules les charrettes à bœufs des indigènes
+de France ont jamais fréquenté, comme cela se
+peut voir à la profondeur des ornières. Du reste,
+il ne prêtait nulle attention au paysage : les beaux
+châtaigniers qui enfoncent de grosses racines
+apparentes dans le granit et le gneiss décomposés ;
+les vues sublimes ouvertes d’un coup
+brusque, aux tournants, sur les eaux blanches et
+bleues d’un torrent qui coule si bas, au-dessous
+de vous, qu’on n’entend pas la bataille qu’il livre
+aux vieux rochers de son lit ; les plateaux déserts,
+ondulés, robés de bruyères violettes. Il expliquait
+laconiquement, dans son style télégraphique :</p>
+
+<p>— Ici, un des centres du recrutement pour les
+colonies. Trois centres, sans compter Paris et
+Marseille, où l’on trouve de tout : l’Ardèche,
+l’Aveyron, l’Ariège : des pays pauvres d’où les
+gens émigrent. L’Ardèche, c’est pour les missions
+catholiques : de braves gens, peu difficiles
+sur la nourriture, sobres, durs au travail. Ça fait
+de bons frères convers, et de bons novices.
+L’Aveyron, ça donne des employés de factorerie :
+des types à la tête ronde comme une boule,
+économes, âpres au gain, et solides. C’est de là
+qu’est le Fou : il est retourné dans son pays,
+comme tu vois. L’Ariège fait des administrateurs :
+des gaillards à la coule, qui savent se débrouiller
+pour l’avancement et reviennent, assez
+souvent, manger leur retraite au patelin. J’oubliais
+les Corses : mais ça, c’est une autre
+affaire… Mon vieux, ce que c’est déconcertant au
+premier abord, quand on ignore ça, de trouver
+une tête de tigre naturalisée, ou bien le squelette
+d’un poisson-scie, au centre de la France, dans
+un village de la montagne !…</p>
+
+<p>— Mais le Musée !</p>
+
+<p>— Je te dis que tu verras !… D’ailleurs nous
+y sommes. Bonjour, monsieur Boniface !</p>
+
+<p>C’est ainsi que j’appris que le Fou répondait
+aussi à un nom un peu plus chrétien et moins
+extraordinaire. Un tout petit homme, mince
+comme un fil, pas plus haut qu’un enfant de
+seize ans. Des pieds et des mains d’une exiguïté
+singulière, comme c’est le cas chez certaines
+races sauvages, et des yeux étonnants, troublants,
+à l’iris dilaté, agrandi, aux sclérotiques
+jaunes de bile : non pas ceux d’un alcoolique,
+cela se voyait à la précision de tous ses mouvements,
+à ses doigts qui ne tremblaient pas, mais
+d’un vieil impaludé, d’un fiévreux chronique
+dont le foie, par surcroît, est atteint.</p>
+
+<p>— Vous avez eu la bilieuse hématurique ?
+suggérai-je.</p>
+
+<p>— Deux fois… Vous avez vu ça ? Comment ?…
+<i>Il en est donc ?</i> fit M. Boniface, se tournant
+vers Partonneau.</p>
+
+<p>— Oui, fit Partonneau, il en est ! Il en a été,
+du moins. Comme vous. J’espère que ça nous
+vaudra un bon déjeuner.</p>
+
+<p>— Même s’il n’y avait eu que vous ! Ah !
+monsieur Partonneau, monsieur Partonneau !
+Quel plaisir de vous revoir ! Tout ce qu’il y a ici
+est à votre service, vous le savez bien !</p>
+
+<p>Partonneau détourna la conversation.</p>
+
+<p>— En attendant l’omelette, dit-il, nous pourrions
+visiter votre collection… A quel numéro en
+êtes-vous ?</p>
+
+<p>— Soixante-huit mille, monsieur Partonneau,
+soixante-huit mille et quelques !… Vous savez,
+depuis que l’Amérique est devenue sèche, comme
+ils disent, ça m’a fait des numéros de plus !</p>
+
+<p>— J’aurais plutôt cru le contraire…</p>
+
+<p>— Non, non !… Je vous expliquerai… Attendez
+que j’allume une bonne lampe à réflecteur.
+Un rat de cave ne suffit pas, pour tout ce qu’il y
+a à voir…</p>
+
+<p>Il nous fit passer par la cuisine, la buanderie,
+et, tirant une grosse clef de sa poche, ouvrit une
+lourde porte qui découvrit un escalier descendant
+par deux étages dans les entrailles de la
+terre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Musée du Fou était dans une cave. Sa collection
+était une collection de soixante-huit mille
+bouteilles !</p>
+
+<p>— Il y a là tous les crus, cria le Fou, et sa
+voix retentissait sur le granit des voûtes, tous
+les crus ! Non pas seulement ceux de France,
+ceux du monde entier ! Tenez, voilà les vins,
+tous les vins de la Grèce, ceux qu’on fait à la
+française, pour l’exportation, et les autres, résinés,
+dans des outres. Ceux de Perse, ceux de
+l’Inde — on fait du vin, dans l’Inde ! — Ceux
+de Californie, d’Australie et du Cap ! Ceux
+d’Espagne, ceux de Hongrie, d’Autriche, de Roumanie,
+de Bulgarie, de Serbie, d’Alsace, du
+Rhin, d’Italie, de Bessarabie… Ce petit vin blanc
+de Chaâba, en Bessarabie, est curieux. Il vient
+de vignes transplantées du pays de Vaud, en
+Suisse… J’ai aussi tous les vins de Suisse, naturellement !
+Et toutes les eaux-de-vie, toutes les
+liqueurs de la terre, toutes les marques de toutes
+les caves, de tous les vins, de toutes les liqueurs.
+Même toutes les marques d’absinthe, qui est interdite
+maintenant. Au complet ! Au complet !…
+Et voilà mes dernières acquisitions : à côté des
+genièvres et des gins des Flandres, de Belgique,
+de Hollande, d’Angleterre, et des whiskys d’Angleterre
+encore, d’Écosse, d’Irlande, du Canada,
+d’Amérique, tous les nouveaux whiskys, tous les
+alcools fabriqués en contrebande aux États-Unis — les
+<i lang="en" xml:lang="en">moonshined</i>, comme il paraît qu’on les
+appelle — depuis la loi de sécheresse. J’ai tout,
+tout, tout ! Des fois, ça n’est qu’une pinte, une
+demi-pinte, un tout petit échantillon. Plus souvent,
+ça va par caisses de douze bouteilles. Et
+pour la France, autant que possible, la pièce entière
+de la meilleure année : soixante-huit mille
+bouteilles des vins, des eaux-de-vie, des liqueurs,
+des apéritifs de France ! Venez voir : j’ai encore
+trois caves comme celle-ci. Je passe sous la route,
+par un tunnel !</p>
+
+<p>— Et vous boirez tout cela ? demandai-je.</p>
+
+<p>— Je n’en bois jamais un verre, fit-il âprement.
+Je garde tout ! J’augmente, je ne diminue
+jamais la collection.</p>
+
+<p>Il me regardait d’un air fier et défiant. Un
+avare jaloux de son trésor, un poète qui s’abreuvait
+idéalement de cette fortune, de ce trésor liquide,
+de cette âme du vin, destinée par lui à
+l’immortalité, à l’éternité : fallait-il le mépriser
+ou l’admirer ?</p>
+
+<p>Le déjeuner comportait quatorze plats, sans
+compter les entremets et le dessert : des écrevisses,
+des truites, des perdreaux, un cuissot de
+sanglier, mariné. En s’asseyant, Partonneau
+avait dit :</p>
+
+<p>— Monsieur Boniface, nous buvons du vin,
+nous ! Allons, tapez dans votre Musée : deux
+bouteilles de montrachet et deux de langon !</p>
+
+<p>— Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Partonneau,
+répondit le Fou, avec une gratitude
+humble.</p>
+
+<p>Il alla chercher les bouteilles. En présence du
+cuissot de sanglier, Partonneau déboucha le
+langon :</p>
+
+<p>— Mais, monsieur Boniface, il est passé, ce
+vin-là !</p>
+
+<p>Le Fou baissa la tête, en rougissant :</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous que je le sache ? Il y
+en a trop, dans ma cave, trop ! Et puisque je n’en
+bois jamais !</p>
+
+<p>Soupirant, il s’en fut quérir une autre bouteille.</p>
+
+<p>Je voulus remplir son verre de ce vénérable
+langon, parfumé, vigoureux.</p>
+
+<p>— Non, fit-il, non… Pour vous, monsieur
+Partonneau, tout ce que vous voudrez ! Mais moi,
+ça me ferait trop de peine ! Et puis, mon foie : il
+faut que je fasse attention à mon foie. Mais j’en
+jouis, allez, de ma collection, j’en jouis !</p>
+
+<p>Alors, je compris pourquoi on appelle M. Boniface
+le Fou : il possède soixante-huit mille bouteilles
+de vin, et n’en boit une goutte : chose
+incroyable pour des Français. Mais j’admirai
+l’imagination de ce thésauriseur passionné, qui
+s’inventait à lui-même le goût, qui se grisait follement
+en pensée de cet océan de vin et d’alcool,
+qu’il avait là, sous les lèvres, sans jamais en approcher
+sa bouche. Et je calculai rapidement que
+ces soixante-huit mille bouteilles, au prix moyen
+de six ou sept francs chacune, ne devaient pas
+lui avoir coûté moins d’un demi-million. Et il
+y avait les eaux-de-vie, les liqueurs, dont le prix
+d’achat avait dû être notablement plus élevé : le
+total certes, dépassait de beaucoup cette somme.
+Il était donc bien riche, ce petit aubergiste, cet
+ancien « frère-la-côte », comme l’appelait Partonneau,
+qui nous avait accueillis en pantoufles,
+sans faux col à sa chemise peu fraîche, son vieux
+pantalon mal retenu par une ceinture de flanelle
+rouge sur ses reins maigres, retombant en
+tire-bouchon sur ses pieds ? Je posai la question.
+Je ne la posai point comme je l’écris ici, je l’enveloppai,
+la drapai, m’efforçai de la poser avec
+élégance, insouciance apparente, et par allusion.
+Mais enfin, rien au monde n’aurait pu m’empêcher
+de la poser.</p>
+
+<p>— J’ai eu ce qu’il faut pour acheter tout
+ça, répondit M. Boniface, et encore bien davantage.
+Je ne le dirais pas à d’autres, mais M. Partonneau
+sait tout. Alors ? Il vous raconterait la
+chose dès que j’aurais le dos tourné. Autant que
+ça soit moi.</p>
+
+<p>« Vingt ans de ma vie, j’ai passé dans l’Oubanghi-Chari,
+vingt ans ! J’y étais parti comme
+télégraphiste militaire, j’y suis devenu sergent
+télégraphiste. J’en ai posé, des poteaux et des
+fils !… En même temps, je chassais pour nourrir
+mes hommes et pour faire plaisir aux Bouniouls,
+aux nègres, vous savez, quand un lion ou une
+panthère venait les embêter : un paradis terrestre
+l’Oubanghi-Chari, pour la chasse à la grosse
+bête… Et j’aimais ça !… ah ! j’aimais ça !… On
+dirait que ça vous étonne, parce que je n’ai pas
+l’air costaud : un crevard, j’ai toujours été un
+crevard, pas plus gros qu’aujourd’hui, pas plus
+fort. Mais ça n’est pas la force qui fait le bon
+chasseur : c’est d’avoir bon pied, bon œil, et du
+sang-froid. Je n’ai jamais eu peur de rien, pas
+même des buffles, qui sont les animaux les plus
+embêtants. Bien plus que les lions : le lion n’est
+pas malin, et il est bien moins brutal. Moins
+imprévu aussi : on sait toujours à peu près ce
+qu’il va faire : le buffle !…</p>
+
+<p>» Ça me plaisait tellement, cette vie-là, que
+j’ai rempilé après mon premier congé. Et après…
+après, comme je n’avais pas assez d’instruction
+pour passer officier dans l’arme, qui est une
+arme savante, je suis encore resté, je me suis mis
+à chasser l’éléphant. C’est un métier chanceux ;
+à la fin des fins beaucoup y restent… Le plus
+épatant des chasseurs d’éléphants, le grand
+homme, l’illustre — Coquelin, il s’appelait — en
+avait tué cent cinquante ; mais au cent cinquante
+et unième, c’est l’éléphant qui l’a eu.
+Moi, je ne voulais pas y laisser ma peau. Je me
+disais : « Que j’attrape seulement une tonne
+d’ivoire, à quarante francs le kilo — qui était
+le prix à l’époque — ça me fera quarante mille
+francs. Je n’ai ni femme ni enfants ni parents ;
+je placerai ça à fonds perdu, et j’irai prendre ma
+retraite en France… » Je ne voyais pas plus
+loin… Quand j’y pense, bon Dieu !… »</p>
+
+<p>Il s’arrêta un instant, ébloui de lui-même et
+de sa merveilleuse aventure.</p>
+
+<p>« Pourtant, mes mille kilos, je ne les eus pas
+si vite que ça. D’abord, quand j’avais abattu un
+éléphant, il me fallait porter l’ivoire jusqu’à la
+plus proche factorerie. Ce portage, ça faisait trop
+de frais pour moi. Je m’engageai donc, pour
+commencer, dans une maison de commerce, à
+tant par mois, avec un intérêt sur l’ivoire que
+je procurerais. Comme ça, j’avais mes porteurs
+à l’œil, et pas de frais.</p>
+
+<p>» Je cherchais autant que possible à débusquer
+des éléphants solitaires. D’abord, en général, ce
+sont de vieux mâles, dont les défenses sont plus
+lourdes. Et puis, tirer dans une troupe de ces
+animaux-là, c’est plus risqué : pour un qu’on
+met par terre, vingt qui vous chargent. Surtout
+les mères, quand elles ont des éléphanteaux.
+Enfin, les solitaires marchent et paissent surtout
+la nuit. Le jour, ils cherchent un boqueteau bien
+sombre, ils y dorment appuyés contre un arbre.
+On les suit à la trace de leurs gros pieds, et on les
+tire… Ça n’est pas héroïque, mais c’est commercial,
+et c’est de cette façon-là que chassent les
+indigènes… Et comme l’éléphant, pendant son
+sommeil, se réveille pour faire ses besoins, et
+bouse au pied de l’arbre, ça fait une odeur de
+fumier, quand on entre dans ces boqueteaux !…</p>
+
+<p>» Mais, un jour, je tombai sur une bande, une
+grosse bande. C’était sur un terrain où je n’étais
+jamais allé encore, ni, je crois bien, aucun Européen.
+Un immense marais desséché, quelque
+chose comme un Tchad qui ne serait pas porté
+sur les cartes : des roseaux tout brûlés par le
+soleil, une terre gercée, et, quand on fouillait
+cette terre, qui a la consistance de la brique, de
+ces drôles de petits poissons, vous savez, qui se
+creusent un lit dans la fange, quand elle est encore
+molle, s’y font une espèce de nid comme un
+cocon de ver à soie, et puis s’endorment pour ne
+se réveiller qu’à la saison des pluies et des inondations,
+et recommencer à nager.</p>
+
+<p>» Je n’avais avec moi que mon porteur de
+fusil, Taraoré. Et je regardais cette bande d’animaux
+énormes qui ne me voyaient pas, ne me
+sentaient pas, parce que j’étais sous le vent, et
+bien caché dans ces roseaux. Je ne savais quoi
+décider. Tirer dans le tas ? Je vous ai dit que
+c’était dangereux ; d’ailleurs ils n’étaient pas
+encore à portée. Et puis il y avait dans leur conduite
+quelque chose qui m’étonnait, quelque
+chose de pas ordinaire, d’incompréhensible,
+d’impressionnant… Ils ne paissaient pas, ils
+n’avaient pas l’air d’accomplir non plus une de
+ces grandes randonnées qu’ils font parfois, à
+fond de train, pour passer d’un endroit à un
+autre, très éloigné… Ils marchaient comme en
+procession, gravement, tristement. Oui, tristement,
+je vous assure ! Un cortège pour un enterrement :
+ce fut la comparaison bizarre qui me
+vint à l’idée. Et je vis, oui, je vis à la tête de ce
+cortège deux vieux mâles, des bêtes tout à fait
+antiques, monstrueuses, aux défenses énormes,
+qui vacillaient, titubaient, comme saoules. Et
+chacun de ces vieux mâles était comme enlacé
+par les trompes de deux femelles qui les tiraient,
+les entraînaient, pendant qu’ils semblaient dire :
+« Non, non, pas maintenant ! Encore un instant,
+je vous en supplie ! »</p>
+
+<p>» Les femelles les conduisirent jusqu’à l’endroit
+où le marécage commençait, car il y avait
+encore un point où le marécage subsistait — et,
+les lâchant, se mirent derrière eux, les poussant
+doucement, comme avec pitié, de leur énorme
+front. Il y en eut un qui trébucha, tomba, ne se
+releva point ; l’autre le suivit bientôt dans sa
+chute… Et le reste de la bande, avec les quatre
+femelles, s’était rangé devant eux, en terre ferme.
+Ils étaient bien là une trentaine, des vieux, des
+jeunes, des éléphants gigantesques, dans toute la
+puissance de leur âge et de leur force. Et tous
+poussèrent ensemble un grand cri, comme l’appel,
+sur une seule note, de trente immenses clairons.</p>
+
+<p>» La trompe des deux enlisés s’éleva au-dessus
+de la boue, un instant, et répondit, désespérée…
+Ce fut tout. La bande s’éloigna, de son même
+pas lent, grave, de son pas de deuil…</p>
+
+<p>» Je ne comprenais toujours pas. Taraoré me
+dit les yeux brillants :</p>
+
+<p>»  — Leur cimetière ! C’est un de leurs cimetières,
+ici ! On ne le connaissait pas. Ils y ont
+conduit ces deux vieux, qui allaient mourir…
+Maintenant ils s’en vont…</p>
+
+<p>» J’avais entendu parler de ces cimetières d’éléphants,
+où ils conduisent, les laissant exprès
+s’enliser, leurs malades et leurs vieux, quand ils
+ne peuvent plus suivre la bande. Mais j’avais cru
+jusque-là que c’était une blague ! J’allai voir ;
+dans la boue desséchée, je vis des crânes, des défenses,
+parfois les formidables ossements d’un
+pied qui pointait, l’animal ayant chaviré, la tête
+en bas. Depuis des siècles il servait de cimetière,
+ce marais-là ! Il contenait des milliers et des milliers
+de squelettes d’éléphants. C’était une mine
+d’ivoire, autant dire une mine d’or.</p>
+
+<p>» Je m’en allai, songeant : « Si tu en parles,
+on te la volera, ta mine ! Mais toi tout seul, comment
+l’exploiter ? » A la fin j’en parlai à M. Partonneau.
+On peut compter sur lui : c’est un drôle
+de type, il se f… de l’argent. Et c’est lui qui m’a
+donné le bon tuyau, le vrai conseil : « Ne dis
+rien aux blancs. Va trouver sultan Ahmed, et dis-lui :
+« Je sais où il y a un cimetière d’éléphants,
+et toi tu ne sais pas. Prends la moitié de
+l’ivoire, donne-moi le reste. »</p>
+
+<p>» Je suppose qu’il a dû me carotter, sultan Ahmed,
+mais tout de même, de l’ivoire qu’il m’a
+donné, j’ai tiré, en trois campagnes, seize cent
+mille francs… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Tu y crois, toi à cette histoire de cimetières
+d’éléphants ? demandai-je à Partonneau quand
+nous fûmes remontés en automobile.</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’on peut savoir ?… Le père Boniface
+a trouvé un gisement d’ivoire, et il est venu
+me demander conseil, comme il le dit. Voilà ce
+qu’il y a de sûr… Et pourquoi pas, après tout,
+pourquoi pas ? Ici, en Europe, nous ne voyons
+guère que des animaux domestiqués, apprivoisés, — privés,
+comme le dit un involontaire calembour
+de la langue, — privés par notre intelligence
+patiente de leur intelligence, incapables
+de se subvenir à eux-mêmes, abrutis. Sur ces
+terres encore primitives, au contraire, l’homme
+est encore si peu de chose, il tient si peu de
+place, et une place si médiocrement honorable !
+Entre lui et la bête, la distance s’amoindrit. Parfois,
+oui, parfois, ce n’est pas l’homme qui a
+l’avantage. Au bout du compte, on a quelques
+raisons de supposer que nous ne sommes pas
+la tentative initiale qu’ait faite la nature pour
+jeter dans le monde les premières lueurs de
+la raison, du libre arbitre, de l’industrie, de
+quelque chose comme <i>la moralité</i>. C’est une hypothèse
+qui peut se soutenir, et qu’on a soutenue,
+qu’aux premiers jours du monde, avant que
+l’homme apparût sur la terre, les insectes, les
+grands insectes dont on retrouve les empreintes
+dans les entrailles de nos houillères n’ont pas
+été alors ce qu’ils sont aujourd’hui : des automates
+qui font, sans savoir pourquoi, sans nul enseignement
+des générations précédentes, qu’ils
+n’ont pas connues, les mêmes gestes d’une incompréhensible
+prévoyance — mais qu’ils tâtonnèrent
+d’abord, innovèrent, ne parvinrent à la
+perfection que par degrés, et se fixèrent dans
+cette perfection de leur race, qui devint instinctive.
+Quand la race des hommes sera devenue
+aussi vieille que celle des fourmis, qui sait si
+tous ses gestes, à elle aussi, ne deviendront pas
+automatiques ?</p>
+
+<p>» Cela te paraît absurde, à première vue, mais
+rappelle-toi comme, dans la grande savane africaine,
+on éprouve fortement l’impression que la
+terre est <i>encore</i> aux termites. Elle est si maladroite,
+et si pauvre, et si rare, l’œuvre des
+hommes dans ces régions : quelques mauvaises
+cahutes de paille, et d’imperceptibles champs.
+Tout cela irrégulier, difforme, sans géométrie :
+et nous avons depuis si longtemps la conception
+que l’humanité prête, à tout ce qui vient d’elle,
+des mesures et des proportions méditées ! Or,
+voici que partout, jusqu’aux confins de l’horizon,
+apparaissent les demeures des termites : forteresses
+avec des tourelles d’angle, un toit en surplomb
+pour l’écoulement des eaux de pluie, avec
+des magasins, des chambres, de vastes salles :
+villes sans nombre, qui abritent toute une organisation
+sociale, des reproducteurs, des soldats,
+des travailleurs ingénieux.</p>
+
+<p>» Qu’est-ce donc qu’un village nègre à côté des
+édifices harmonieux et gigantesques élevés par
+ces sales et presque invisibles poux blancs ? Oui,
+je sais bien : ils n’ont pas de conscience individuelle,
+ils travaillent sans savoir comment, sans
+pouvoir faire autrement, sans se rendre compte.
+Mais, jadis, ils ont dû comprendre, ou alors on
+n’y comprendrait plus rien !…</p>
+
+<p>» Et les grands animaux sauvages, aussi.
+Écoute !</p>
+
+<p>» Je me trouvais un jour sur une rivière qui
+s’appelle la M’Bomou. J’ai beau chercher dans
+mes souvenirs, je ne me rappelle pas de lieu
+plus sauvage : le pays n’est pas aux hommes,
+mais aux grandes créatures qui existaient avant
+les hommes. Aux éléphants surtout. A mesure
+qu’avançait ma pirogue, leurs traces devenaient
+plus nombreuses sur les berges. On les apercevait
+par moments dans les abreuvoirs que leurs
+pieds massifs finissent par creuser dans le talus
+de la rivière quand ils se dirigent vers l’eau :
+ils fendaient un rideau de feuilles lourdes, couleur
+de bronze, et c’était tout.</p>
+
+<p>» Enfin, à un détour du courant je surpris,
+en train de boire, deux éléphants qui n’avaient
+pas vu venir la pirogue. L’eau coulait dans un
+chenal creusé entre deux rives abruptes, que
+même leurs jambes de géants eussent eu peine à
+escalader. J’épaulai mon fusil, je tirai… Un éléphant,
+blessé, se cabra, voulut fuir, et l’autre le
+suivit. Mais je persistai à décharger mon arme
+sur le même, sachant que ces bêtes monstrueuses
+ont la vie dure. Il était littéralement couvert de
+sang, tout rouge ; par une artère coupée, ce sang
+giclait comme le vin d’une barrique en perce. A
+la fin il chancela. Alors l’autre lui posa sa trompe
+sur le cou. Ils avaient en vérité l’air de se dire
+quelque chose, et je crus comprendre : « Vengeons-nous ! »
+Tout de suite, à travers l’eau
+creuse qu’ils faisaient jaillir par grandes gerbes,
+ils me chargèrent.</p>
+
+<p>» Ils arrivaient la tête haute, farouches, menaçants ;
+leurs oreilles immenses, de chaque côté
+de leurs nuques, claquaient comme des drapeaux.
+Je continuais de tirer, mais sans doute n’avais-je
+plus mon sang-froid : ils semblaient ne rien sentir,
+ils approchaient toujours. Les noirs qui me
+passaient des cartouches prirent peur, et sautèrent
+à l’eau. Moi-même, une seconde, je vis la
+mort. A ce moment, une branche qui doucement
+s’abaissait de la rive arrêta la pirogue. Je saisis
+cette branche et gagnai la terre ferme. J’étais
+sauvé. Les éléphants ne pouvaient faire comme
+moi : ils étaient pour ainsi dire prisonniers dans
+le lit de la rivière.</p>
+
+<p>» Mais ils tentèrent de briser, de leurs pieds
+et de leurs défenses, cette embarcation qu’ils considéraient
+sans doute comme un être malfaisant,
+l’un de ceux qui leur avaient envoyé les coups
+dont ils souffraient. Je me souviens aussi qu’ils
+prirent, dans la coque, mon pliant, mes ustensiles
+de cuisine, ma cuvette en fer émaillé ; puis, après
+les avoir méthodiquement élevés à la hauteur de
+leurs yeux, les jetèrent à l’eau. J’avais recommencé
+à leur envoyer des coups de fusil, autant
+que possible visant toujours l’animal que j’avais
+déjà blessé.</p>
+
+<p>» Il vint un moment où je crus bien que celui-ci
+allait mourir. Il tomba sur les genoux, jetant
+une sorte de plainte que je n’oublierai jamais,
+qui retentit au loin sur l’eau, une plainte à la
+fois formidable et douloureuse. Je l’avais ! il allait
+se coucher là pour agoniser.</p>
+
+<p>» Alors je vis une chose étonnante, sublime.
+Son camarade — je crois que c’était une femelle, — lui
+jeta de l’eau sur le corps comme pour le
+rafraîchir, le ranimer, et l’autre, le blessé, remua
+doucement la tête. Il avait l’air de dire :
+« Merci ! laisse-moi ! » Puis l’éléphant valide lui
+noua sa trompe autour du cou — je ne saurais
+trouver d’autres mots — et fit un bond gigantesque ;
+malgré le poids incalculable qu’il avait
+à porter, il escalada la berge — je ne les retrouvai
+jamais.</p>
+
+<p>» Mais au moment où j’ai vu <i>ça</i>, mon vieux,
+cet animal que je considérais comme une énorme
+brute, enlaçant le corps de son ami pour le sauver,
+j’eus l’idée que je venais de commettre un
+assassinat, et que ces bêtes avaient raisonné, agi,
+souffert comme des hommes !</p>
+
+<p>» Ailleurs, j’ai vu des marsouins, des légionnaires,
+des Sénégalais, emporter du champ de
+bataille leur officier blessé. On considérait ça
+comme héroïque, et c’était héroïque, en effet, ils
+étaient cités pour ça. Mais alors ?… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LES FORCES MORALES</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c5">LES FORCES MORALES</h3>
+
+
+<p>— … Il faut compter aux colonies, me dit-il,
+avec les forces morales. Du reste, c’est très
+simple : elles se ramènent à une seule : la sorcellerie.</p>
+
+<p>— Partonneau, tu vas fort ! Et l’Islam en
+Afrique, et les mandarins confucianistes en Indo-Chine,
+les missionnaires catholiques et protestants
+partout ; l’administration civile elle-même.
+Elle ne repose pas uniquement sur la force brutale,
+l’administration ! Du moins elle l’affirme.
+Elle entend représenter la civilisation…</p>
+
+<p>— Même l’influence morale de l’administration,
+c’est de la sorcellerie !… Parce que la force
+matérielle, pour l’indigène, est conditionnée,
+causée par des esprits invisibles, par des fétiches
+qui la procurent. L’administrateur ou le chef militaire
+a de bons fétiches, des fétiches plus puissants
+que les fétiches locaux, voilà tout. Le marabout
+musulman est un féticheur monothéiste,
+pas autre chose. Et le missionnaire apporte d’autres
+fétiches, un peu différents. Tout primitif est
+un pur spiritualiste. L’explication matérialiste
+des phénomènes est une des conceptions les
+plus récentes — et par conséquent une des moins
+solides — qui soient entrées dans la cervelle de
+l’humanité.</p>
+
+<p>— Mais les sorciers, les vrais sorciers indigènes,
+ce sont des fumistes ou des empoisonneurs,
+ou les deux !</p>
+
+<p>— Pas nécessairement, ou pas du tout. Quand
+ils empoisonnent, c’est dans l’exercice de leurs
+fonctions. C’est l’esprit qui habite le poison qui
+tue, et légitimement, non pas eux. Eux ne sont
+que l’intermédiaire, l’instrument. Ils représentent
+la justice immanente, et la moralité telle
+qu’on la conçoit autour d’eux, telle qu’on en a
+besoin autour d’eux. Une justice qui nous choque,
+mais supérieure, religieuse. Ils sont un élément
+d’ordre et d’organisation. Ils découvrent les voleurs
+plus sûrement qu’un juge d’instruction ;
+les criminels aussi : ce n’est pas toujours le
+<i>vrai</i> criminel : mais bah !… Dans une communauté
+régulièrement constituée, l’essentiel est
+d’en trouver un, et que le vouloir social de réparation,
+de sécurité soit satisfait… Relis la <i>Dernière
+Incarnation de Vautrin</i>.</p>
+
+<p>— Mais ils ne croient pas eux-mêmes à leurs
+magies ?</p>
+
+<p>— Autant qu’à ses rites n’importe quel prêtre
+de n’importe quelle religion… C’est-à-dire plus
+ou moins, selon les individus et les cas… mais
+s’ils n’y croyaient pas <i>généralement</i>, leur attitude
+serait incompréhensible.</p>
+
+<p>» Il faut te dire que longtemps, comme toi, je
+les ai pris pour des fumistes, des simulateurs, des
+empoisonneurs — uniquement !… Au Gabon,
+surtout.</p>
+
+<p>» Car des sorciers, il y en a ! Tout le Gabon
+en fourmille, et c’est une sale engeance. Et l’idée
+que j’avais d’eux, c’est que ce sont seulement
+des singes et des empoisonneurs. Pour des empoisonneurs,
+pas moyen d’en douter : c’est un
+pays où il ne fait pas bon avoir une paille avec
+sa <i>mousso</i> indigène. Je te recommanderais de
+faire attention ! Pour un oui ou pour un non,
+elle va trouver le féticheur, et le féticheur lui
+donne je ne sais quoi, qui est malsain dans la
+soupe. C’est extraordinaire ce qu’il y a d’Européens
+qui sont morts de la colique, au Gabon.
+Et j’imagine qu’il y en aura encore pas mal.</p>
+
+<p>» Mais des singes aussi, ces sorciers. Au moment
+où les indigènes sèment leur mil, ils ont
+un système à eux pour obtenir du diable, ou de
+qui tu voudras, une bonne récolte : ils s’habillent
+en champ de mil, ils se couvrent de paille
+de mil des pieds à la tête, et ils dansent, ils dansent
+comme des fous en se jetant de l’eau sur la
+tête. Comme ça, il y aura de la pluie, et du
+grain à faire péter les silos ! Les nègres sont convaincus
+de l’efficacité du procédé beaucoup plus
+que nos paysans de celle des Rogations. Mais
+eux, les sorciers ? Je n’arrivais pas à me fourrer
+dans la tête qu’ils pussent avoir confiance
+dans ces sottises : s’habiller en meules de foin,
+penses-tu !</p>
+
+<p>» Et puis voilà qu’une fois il nous tombe sur
+le dos, du côté de N’Djolé, l’insurrection obligatoire
+tous les trois ou quatre ans. De ces petites
+secousses de rien du tout, auxquelles on ne consacre
+pas même une ligne dans les journaux de
+Paris, mais embêtantes, malgré ça, quand on est
+dedans. Embêtantes parce que ça vous arrive généralement
+au moment qu’il ne faut pas, où
+l’administrateur est en congé, où l’adjoint principal
+des affaires indigènes est en tournée pour
+ramasser l’impôt, ou bien sur son lit de camp
+avec la bilieuse — et la moitié des tirailleurs sénégalais
+et des miliciens en tournée avec l’adjoint
+principal, à moins qu’ils ne soient en bordée :
+et tu peux être sûr que ces négros savent
+tout ça !</p>
+
+<p>» Or, jamais, jamais, ils ne marcheraient sans
+leur sorcier, le sorcier est toujours au fond de
+l’affaire. S’il n’y était pas, il n’y aurait pas d’insurrection,
+puisque le bonhomme, pour tout arrêter,
+n’aurait qu’à déclarer que les sorts ne sont
+pas favorables à l’opération, que le sang du poulet
+sacrifié est tombé à gauche au lieu de tomber
+à droite, ou ce que tu voudras ! Et, d’autre part,
+c’est là qu’est le problème : voilà des gaillards
+qui ont tout à perdre si la bataille tourne mal.
+En tout cas, ils doivent y perdre leur réputation !
+D’abord, ils ont prédit que ça tournerait bien.
+Ensuite, ils ont vendu, à des prix fous, des centaines
+et des centaines de gris-gris qui doivent
+préserver leurs paroissiens contre les balles. Si
+on les estourbit, pourtant, ces paroissiens ? Et
+si eux-mêmes y passent ? Car ils doivent prendre
+le commandement de la troupe, justement, en
+leur qualité de canailles invulnérables par essence,
+et de magiciens porte-veine. Pour se décider
+dans ces conditions, il faut qu’ils aient eux-mêmes
+la foi : ça ne peut pas s’expliquer autrement.</p>
+
+<p>» Eh bien ! c’est avec leur sorcier en tête que
+j’ai vu s’amener, cette fois-là encore, la bande
+de sauvages des environs de N’Djolé. De loin,
+c’était noir, c’était grouillant, ça faisait comme
+des fourmis. Mais les fourmis, c’est silencieux,
+même dans leur fureur, et ça, ça gueulait, ça
+gueulait ! Je les attendais à l’entrée du village,
+avec une douzaine d’hommes, ce que j’avais de
+meilleur, de vieux Sénégalais. La contenance de
+ma petite troupe me rassura : des gaillards d’attaque
+qui en avaient vu de toutes les couleurs, et
+méprisaient profondément « ces nègres ». Mais la
+bande approcha, et c’était un bal, figure-toi,
+beaucoup plus que ça ne faisait penser à une bataille :
+deux ou trois cents aliénés qui chantaient
+je ne sais quoi, et sautaient en l’air plus haut que
+les types des quadrilles payés, dans le temps, au
+Moulin de la Galette, — avec leur sorcier, qui
+chantait et sautait plus haut que les autres, leur
+sorcier qui n’était pas habillé en meule de foin,
+cette fois, mais tout nu, le corps et la figure peints
+en rouge et en blanc, et un casque extraordinaire
+sur le crâne, un casque qui reproduisait le corps
+tout entier d’un formidable oiseau de proie, avec
+les ailes !</p>
+
+<p>» Je dis à mes Sénégalais :</p>
+
+<p>« A deux-cents mètres, feu sur le sorcier ! »</p>
+
+<p>» Ils comprirent. Parbleu, si on descendait le
+sorcier, tous ces galapiats foutraient le camp ! A
+deux cents mètres, ils ouvrirent le feu, et moi-même
+j’épaulai.</p>
+
+<p>» Tu sais si je suis bon tireur. Quand j’eus lâché
+mon coup de fusil, je rouvris l’œil que je
+venais de cligner, pour regarder, comptant bien
+voir le bougre à terre : il se portait comme toi
+et moi ! Et il se retourna vers sa bande, comme
+pour dire : « Vous voyez bien ! »… Alors ce fut
+le bond ! Une vague énorme, déchaînée, toujours
+plus près ! Je continuais à crier :</p>
+
+<p>»  — Au sorcier, nom de Dieu ! Au sorcier ! »</p>
+
+<p>» Je vidai sur lui toutes les cartouches de
+mon magasin. Je ne tirais pas au hasard, je visais,
+je t’assure que je visais, en faisant tous mes
+efforts pour garder mon sang-froid : mais peut-être
+l’ai-je perdu, après tout. A cinquante mètres,
+à trente, à vingt, je tirais toujours : et rien, rien,
+rien ! Et chaque fois, cette gueule devenait plus
+proche, terriblement plus proche, ricanante,
+triomphante, diabolique… Parfaitement : diabolique.
+A ce moment, j’ai cru au diable, à toutes
+ces histoires de diableries. Je me suis dit : « C’est
+vrai ! Il ne blague pas : il est verni ! »</p>
+
+<p>» J’ai fermé les yeux pour ne pas avoir l’éclair
+de son espèce de grand coupe-coupe. Je le sentais
+déjà sur ma gorge, le coupe-coupe. Tout en
+fermant les yeux, j’ai tiré une dernière fois. J’entendis
+alors mes Sénégalais rigoler. Ma balle
+avait traversé le salaud de part en part ; il avait
+boulé comme un lièvre…</p>
+
+<p>» J’ai fait : « Ouf ! » Tu ne peux pas croire
+combien ça m’aurait embêté de mourir converti
+aux sorciers : et j’en étais bougrement près. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Bon… Mais les missionnaires chrétiens ne
+sont pas des sorciers. Ce n’est pas de la sorcellerie
+qu’ils tirent leur influence ?…</p>
+
+<p>— Qu’en sais-tu ? Du moment qu’ils invoquent
+une puissance invisible, parlent au nom de cette
+puissance ? Ce n’est pas leur faute, mais pour
+le primitif, ils sont des sorciers…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6">L’AVEUGLE</h3>
+
+
+<p>— J’ai connu, en Afrique, à Madagascar, en
+Asie, des missionnaires de toutes sortes, des
+blancs, des noirs, des jaunes, des catholiques, des
+protestants, et même un Mormon, au Congo ! Je
+ne sais pas pourquoi il était venu, celui-là : rien
+de plus inutile que de prêcher la polygamie aux
+Bangalas, ils sont convertis d’avance. Mais il m’a
+dit : « Ça n’est pas tout que de posséder plusieurs
+femmes devant le Seigneur : il faut aussi savoir
+les faire travailler ! » C’est comme ça que j’ai
+compris la haute portée économique du mormonisme :
+il permet à un vaillant et pieux époux de
+se constituer un lucratif atelier familial et de se
+moquer, toutes portes fermées, des lois sur la limitation
+des heures de travail.</p>
+
+<p>» Tu te rappelles aussi les missionnaires portugais
+d’Indo-Chine et leur excellent évêque à
+qui un gouverneur disait : « C’est étonnant
+comme les enfants dans votre chrétienté ont un
+type plus civilisé, plus… comment donc m’expliquer ?…
+plus « Européen » — et qui répondait
+bonnement, écartant les bras d’un geste d’excuse :
+« Que voulez-vous ? Nous avons des pères
+qui ne sont pas raisonnables ! »</p>
+
+<p>» Tu te rappelles le pauvre missionnaire à qui
+nous avons fait croire que la maison de ce brave
+Barbieux, l’agent des douanes mort d’une bilieuse
+hématurique, avait servi aux tenues d’une
+loge maçonnique, que le diable y revenait, et qui
+est allé l’exorciser en grande pompe ? Tu te rappelles,
+le père Mottu, le lazariste du Gabon, sa
+soutane toujours salie de sciure, de copeaux de
+bois, de poussière de grès, parce que dès qu’il
+avait un instant, il taillait, dans des blocs de
+pierre ou des billes d’<i>okoumé</i>, des statues de
+bonnes vierges, d’anges, de bons dieux, d’une
+naïveté divine, ce qui ne l’aurait pas empêché
+de traverser l’Afrique jusqu’aux <i lang="en" xml:lang="en">Falls</i> pour sauver
+une âme. On l’aimait bien, celui-là, n’est-ce
+pas ? Et Prosper, tu sais, le grand évêque, un
+rude type, une manière d’empereur en bas violets.
+Pas seulement un missionnaire, celui-là :
+un chef. Partout, il aurait été un chef !</p>
+
+<p>» Mais il y en a un à qui je ne pense jamais
+sans éprouver un petit frisson d’émotion, d’étonnement,
+comme à un homme enfin qui ne
+serait pas fait de la même matière que les autres,
+c’est un pasteur norvégien. Amundsen. Celui-là
+tu ne l’as pas connu. Il évangélisait, il y a quinze
+ans, sur la côte des Mahafales, à Madagascar. Il
+vivait là, depuis des années et des années, tout
+seul : pas un blanc à quarante lieues autour de
+lui.</p>
+
+<p>» Un pays de chien, cette région des Mahafales !
+Il y pleut toutes les années bissextiles. Autant
+dire jamais. Pourtant il y pousse des choses. Ce
+n’est pas l’aridité d’un Sahara, ça ressemblerait
+plutôt, autant que j’en puis juger, à certains plateaux
+de l’Amérique du Sud que je n’ai pas
+vus de mes yeux, mais dont j’ai lu la description.
+Les plantes s’arrangent, pour vivre, non
+pas dans le sol, sec comme un plafond de briques,
+mais dans l’air. Ce sont les feuilles qui
+fournissent ainsi de l’eau, de la sève aux racines :
+le monde renversé, quoi ! Ça ne leur donne pas
+une physionomie séduisante : de gros bulbes rugueux,
+avec des pointes qui leur sortent de partout,
+comme à des casse-têtes du moyen âge, des
+espèces de cactus nains, aux épines imperceptibles,
+microscopiques… Tout ça finit par se
+dessécher, et le vent promène ces épines qui
+vous entrent partout, dans la chair, dans les
+yeux…</p>
+
+<p>» Les Mahafales se protègent la vue, comme ils
+peuvent, avec un voile de fibres tressées, quand
+ils n’ont pas besoin d’y voir absolument clair,
+c’est-à-dire de voler. Car telle est leur principale
+industrie : le vol des bestiaux, qu’ils vont razzier
+chez leurs voisins plus favorisés. Ils en ont
+une autre, assez curieuse : le long des rivières
+il croît quelques arbres, et sur ces arbres il y a
+des singes, ou plutôt des maques, des miniatures
+de maques, pas plus grosses que le poing. Ils
+les piègent, les chaponnent, et les remettent en
+liberté. La maque chaponnée devient très grasse,
+très tendre. Sur quoi ils la rattrapent, et la mangent…</p>
+
+<p>» C’est un sale peuple. Sa conviction, quand
+un étranger a l’idée, d’ailleurs déraisonnable,
+je le reconnais, de venir chez eux, c’est qu’il ne
+peut être qu’un espion, chargé de leur reprendre
+les bœufs qu’ils ont chipés. Et puis je suppose
+qu’ils ne se sont pas installés dans cet horrible
+pays pour leur plaisir, qu’ils s’y sont réfugiés
+pour échapper à d’autres races plus fortes qui
+leur faisaient des misères, et qu’ils se disent :
+« Est-ce que celui-là va recommencer ? Tuons-le ! »</p>
+
+<p>» De sorte qu’ils tuent l’étranger. Toujours.
+C’est la règle, c’est la loi.</p>
+
+<p>» J’avais mes dix-huit miliciens d’escorte,
+bien armés, ils ne me faisaient pas peur. Mais je
+me demandais comment, depuis vingt ans qu’il
+était là, cet Amundsen arrivé sans rien que sa
+bible, son couteau de poche et sa fourchette, avait
+bien pu échapper à la petite cérémonie d’usage :
+le ventre ouvert en croix, et ce qui s’ensuit, que
+tu sais ? Ça me paraissait incompréhensible.</p>
+
+<p>» Bon. Voilà qu’à deux kilomètres de sa chapelle — il
+avait fait bâtir une paillotte qu’il appelait
+sa chapelle — je vois arriver à tout petits
+pas un grand vieux habillé de blanc, tout blanc
+de barbe, conduit par une jeune fille tout en
+blanc, et blonde, blonde comme un nuage à l’orient
+du ciel, le matin. Elle tenait un de ses
+bras, de l’autre il tâtonnait avec une canne.</p>
+
+<p>»  — Mais il est aveugle le pauvre bougre !</p>
+
+<p>» Voilà ce que vis, du premier coup d’œil, et
+je vis aussi que la jeune fille avait un voile de
+gaze, maintenu par un bandeau, sur la figure.
+Elle n’enlevait jamais ce voile, même dans sa
+maison, comme je m’en aperçus plus tard. Et
+c’était sa fille. Il avait été marié, cet homme-là,
+comme tous les missionnaires protestants. Luthérien,
+calviniste ? Ma foi, je ne sais pas. J’ai oublié
+de demander, ces choses-là m’intéressent très
+peu. Mais il avait eu cette enfant-là, elle vivait
+avec lui, dans cet enfer de sable, d’épines de cactus
+perfides, de Mahafales méchants comme des
+ânes rouges et plus dangereux que les épines.
+Et c’était elle, le missionnaire, maintenant, ça
+devait être elle qui faisait le plus gros de la besogne,
+puisque lui, le père, il était aveugle !</p>
+
+<p>» Je n’oublierai jamais la soirée que j’ai passée
+dans leur case. Tout était extraordinaire, même
+la langue dont nous nous servions. Amundsen et
+sa fille ne parlaient que le norvégien et le malgache.
+Alors c’était le malgache qui servait de
+truchement. On était comme des sauvages.</p>
+
+<p>»  — Il y a combien de temps que vous avez
+eu cet… accident ? lui demandai-je, contemplant
+ses yeux sanglants et vagues.</p>
+
+<p>»  — Douze ans… Je n’ai pas pris assez de précautions…
+il faut beaucoup de précautions, dit-il
+presque sévèrement, se tournant du côté où
+il savait qu’était sa fille… Je pensais à autre
+chose…</p>
+
+<p>»  — Et… vous êtes content ?</p>
+
+<p>»  — Oui… Ils commencent à entendre la parole.
+Douze ou quinze…</p>
+
+<p>» Un converti par année de cécité. Et il ne se
+plaignait pas, il était heureux !</p>
+
+<p>»  — Vous ne devriez plus être vivant ! criai-je,
+avec un accent où je tremble qu’il y ait eu de la
+colère. Ni vous ni votre fille. C’est la première
+fois que les Mahafales respectent la vie d’un
+étranger !</p>
+
+<p>»  — Je suis arrivé ici avec ma femme et ma
+fille, dit-il d’une voix très douce. Ma pauvre
+femme est morte, depuis, aveugle aussi. Les Mahafales
+nous ont dit : « On va vous faire mourir,
+c’est la règle ! » J’ai répondu : « Vous le pouvez…
+Nos âmes resteront avec vous ! » Et après,
+ils ont tenu un grand conseil, et nous ont laissés
+en paix.</p>
+
+<p>» Sa fille aux cheveux d’aurore, qui s’était tue
+jusque-là, interrompit :</p>
+
+<p>»  — En malgache, vous le savez, c’est le même
+mot qui veut dire « âme », « ombre » et « fantôme ».
+Les Mahafales ont eu peur de nos fantômes.
+Mon père, sans le savoir, leur avait fait
+la seule menace qui les pût épouvanter !</p>
+
+<p>» Tu vois, le sorcier !… le sorcier qu’il avait
+été, sans le savoir !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>» Un peu plus tard, je trouvai moyen de tirer
+le vieil Amundsen tout seul dans un coin.</p>
+
+<p>»  — Si votre fille reste <i>ici</i>, lui dis-je, elle deviendra
+aveugle comme vous !</p>
+
+<p>»  — Oui, fit-il d’un air réfléchi, oui… C’est
+probable… Mais tel est le champ que nous a
+donné le Seigneur. On ne déserte pas le champ
+du Seigneur !</p>
+
+<p>» Quand je songe à ces paroles-là, j’en ai encore
+froid dans le dos. Je ne sais pas si c’est
+d’horreur ou d’admiration. »</p>
+
+<p>— Pauvre fille, demandai-je, qu’est-elle devenue ?</p>
+
+<p>— Est-ce que je sais ?…</p>
+
+<p>— Mais les missionnaires catholiques ?</p>
+
+<p>— Mon ami, le prêtre catholique est doué de
+la formidable puissance de faire descendre Dieu
+sur terre, dans l’Eucharistie — par incantation.
+C’est du moins l’idée que se font de lui les primitifs,
+et, si tu veux bien y réfléchir, elle est, de
+leur part, assez naturelle. Donc, il n’est pas, aux
+yeux de ces primitifs, un homme comme les
+autres. Il a des pouvoirs surnaturels, il ouvre, et
+par conséquent peut fermer les portes du Paradis,
+damner ou sauver pour l’éternité. C’est formidable !…
+Cela se complique, pour le missionnaire
+catholique, d’une hiérarchie solide, organisée,
+qui accroît sa force de commandement.
+Tout, dans son esprit, est à sa place, il connaît
+la sienne, il sait mettre les gens à la leur. Avec
+ça, célibataire : on peut dire qu’il a épousé
+l’Église. Rien pour lui, tout pour elle. Dévouement,
+sacrifice, économie, domination.</p>
+
+<p>… Au Congo Belge, les indigènes ne connaissent
+qu’un Dieu, qui est celui des catholiques.
+C’est un des plus précieux résultats de la campagne
+faite, il y a quinze ans, contre Sa Majesté
+Léopold II, avec le concours des missionnaires
+protestants : on a balancé Léopold II, mais on
+n’a pas balancé les missionnaires catholiques,
+qui ont balancé en un tournemain les protestants
+suédois, anglais, norvégiens et américains :
+ç’a été du travail bien fait, quand on y
+pense, quoique ce ne soit peut-être pas tout à
+fait celui qu’on avait dans l’idée.</p>
+
+<p>» Mais, au Congo français, les indigènes connaissent
+trois Dieux…</p>
+
+<p>— … Le Père, le Fils et le Saint-Esprit !</p>
+
+<p>Partonneau haussa les épaules :</p>
+
+<p>— … Ils ne s’inquiètent pas de théologie !…
+Je te dis qu’ils connaissent trois dieux, ou <i>zombis</i>
+dans leur langue, qui sont zombi français,
+qui est catholique, zombi suédois, qui est protestant,
+et zombi Ponsot, qui est franc-maçon.
+Car cet excellent Ponsot, colon influent, est aussi
+un libre penseur convaincu, un maçon de je ne
+sais plus quel degré, mais considérable, et il a
+fait construire, à Brazzaville, un temple maçonnique
+juste en face de la cathédrale de l’archevêque,
+exprès pour l’embêter.</p>
+
+<p>» Tu as connu Monseigneur ? Il est mort, aujourd’hui,
+mais tu l’as connu ?… En effet, ça
+l’embêtait ; il avait Ponsot dans le nez, bien que,
+franc-maçon ou pas franc-maçon, Ponsot soit
+un brave homme. Monseigneur Prosper Ganthouard,
+que tout le monde en Afrique équatoriale
+appelait Prosper tout simplement, depuis
+quarante ans, aimait bien la plaisanterie quand
+elle venait de lui, beaucoup moins quand il en
+était victime. Cela suffit à expliquer, je suppose,
+qu’à la fin de sa vie il n’avait plus guère que deux
+soucis, hors les devoirs de son œuvre évangélique :
+se payer, avant de mourir, la tête de Ponsot,
+et administrer ses missions sans sortir un
+sou de sa poche. Tu comprends, Prosper c’était
+un fils de paysans, comme bien des missionnaires.
+Il avait conservé les habitudes de nos
+campagnes, au bénéfice de l’Église, rien qu’au bénéfice
+de l’Église, car, de succession personnelle,
+on sait maintenant qu’il n’a pas laissé lourd. Ses
+diocèses étaient administrés comme il eût administré
+une ferme : lui et son clergé devaient vivre
+sur le pays, de rentes en nature, pour ainsi dire ;
+quant à l’argent, il est fait pour arrondir le bien
+spirituel ou temporel, et il y a toujours trop d’occasions
+de le dépenser ; ça fait gros cœur.</p>
+
+<p>» Eh bien, Prosper, avant d’aller au paradis,
+où j’aime à croire qu’il trône maintenant à la
+droite du bon Dieu, en raison de ses vertus et
+de son grade, a joui des suprêmes satisfactions
+que désirait son âme ; il a réalisé une notable
+économie, et il a eu le père Ponsot ; il l’a eu,
+comme tu vas voir, dans les grandes largeurs :
+c’est bien vrai que l’Église est éternelle, il ne lui
+faut qu’attendre l’occasion.</p>
+
+<p>» Il y avait bien trente ans que Prosper n’était
+retourné en Europe : les missionnaires n’ont pas
+des congés réguliers comme nous autres ; même
+le principe, c’est qu’ils reviennent le plus rarement
+possible : ils meurent ou ils s’habituent,
+ils apprennent à vivre à la mode indigène, et les
+langues et les coutumes. S’ils meurent, on les
+remplace ; s’ils vivent, on n’a pas à leur payer
+leurs frais de voyage, tous les trois ans, aller et
+retour. Tu vois que Prosper avait été bien dressé
+en matière d’économie. Mais enfin, voilà que sur
+le tard il obtient l’autorisation de ses supérieurs
+d’aller soigner son foie à Vichy, accompagné
+d’un autre père, un <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, bien entendu, puisqu’il
+appartenait à une congrégation. Il prend le
+vapeur de la mission — un beau vapeur, pas un
+sabot comme ceux du gouvernement, et acheté
+par lui, car pour les dépenses qui rapportent,
+malgré qu’il fût serré pour tout le reste, comme
+je l’ai dit, Prosper n’y regardait pas — et il arrive
+à Léopoldville, chez les Belges, pour prendre
+le chemin de fer de Matadi, d’où il s’embarquerait.
+Le voici donc à la gare, devant le guichet.</p>
+
+<p>»  — Deux billets pour Matadi, s’il vous
+plaît.</p>
+
+<p>»  — Deux billets de première ? fait l’employé,
+considérant qu’ils étaient des blancs, et que
+Prosper était habillé en monseigneur… C’est
+mille francs !</p>
+
+<p>»  — Mille francs pour trois cents kilomètres !
+se récrie Prosper.</p>
+
+<p>»  — Oui… cinq cents francs par place : vous
+n’êtes pas ici en Europe.</p>
+
+<p>»  — Mille francs, proteste l’évêque tout doucement,
+mille francs ! Vous n’y pensez pas ! Avec
+mille francs, je me charge de nourrir dix petits
+nègres, dont je ferai des chrétiens, de bons chrétiens,
+pendant un an ! Donnez-moi des secondes.</p>
+
+<p>»  — Voilà : c’est six cents francs.</p>
+
+<p>»  — C’est encore beaucoup trop cher ! gémit
+l’archevêque.</p>
+
+<p>» Pendant ce temps-là, le chef de gare lui-même
+était survenu, à la nouvelle qu’il y avait
+au guichet des clients difficultueux. Prosper continue
+à marchander avec lui.</p>
+
+<p>»  — Enfin, dit-il, donnez-moi ce que vous
+avez de meilleur marché ?</p>
+
+<p>»  — Nous avons, fait le chef de gare, des quatrièmes
+à 28 fr. 50… Seulement, c’est pour les
+nègres.</p>
+
+<p>»  — Monsieur, lui répond Prosper avec une
+grande onction, voilà trente ans que je vis pour
+rien avec les nègres ; je passerai bien vingt-quatre
+heures avec eux pour économiser 943
+francs !… En voilà 57, donnez-moi deux quatrièmes…
+Quand part le train ?</p>
+
+<p>»  — Dans deux heures. Et il n’y en a qu’un
+tous les quatre jours. Vous ferez bien d’aller vous
+installer tout de suite si vous voulez trouver de
+la place.</p>
+
+<p>»  — J’y vais ! déclare Prosper, de la meilleure
+grâce.</p>
+
+<p>» Le voilà qui s’installe dans une des caisses
+sans toit ni cloisons des quatrièmes, avec ses bas
+violets, son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, ses malles et ses couffins de
+provisions — en grande partie de la chicouangue,
+qui est de la farine de banane verte — au milieu
+d’une centaine de négros et de négresses, auxquels
+il commence à raconter des histoires en
+patois bakongo.</p>
+
+<p>» Pendant ce temps-là, le chef de gare avait
+réfléchi.</p>
+
+<p>»  — Monseigneur, dit-il, ça ferait décidément
+trop mauvais effet de faire voyager deux blancs,
+dont un archevêque, avec des <i>bouniouls</i> ; rendez-moi
+vos billets de quatrième, je vais inscrire
+dessus que vous êtes autorisés à monter en première.</p>
+
+<p>»  — C’est parfait, répond Prosper, je vous félicite
+de votre généreuse initiative : le Seigneur
+ne l’oubliera pas ; recevez en attendant ma bénédiction
+apostolique.</p>
+
+<p>» Mais quand le chef de gare eut reçu la bénédiction,
+il songea tout de même : « J’ai peut-être
+un peu outrepassé mes pouvoirs. Il faut que
+j’avertisse la direction à Matadi. »</p>
+
+<p>» Il téléphone à Matadi, et le directeur lui répond :
+« Comment ! vous ne donnez que des
+premières à monseigneur l’archevêque ! Veuillez
+lui dire que la compagnie se fait un devoir
+de lui offrir un train spécial ! »</p>
+
+<p>» Le chef de gare arrête le train, qui s’ébranlait,
+jette sur le quai les malles de Prosper, sa chicouangue
+et son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, et lui crie :</p>
+
+<p>»  — Monseigneur ! Monseigneur ! On vous prie
+d’accepter un train spécial.</p>
+
+<p>»  — C’est parfait, répond Prosper en descendant,
+vous remercierez bien la compagnie… Mais
+alors, mon ami, alors…</p>
+
+<p>»  — Quoi ? fait le chef de gare.</p>
+
+<p>»  — … Alors, vous me devez 57 francs ! Deux
+quatrièmes Léopoldville-Matadi, que je n’utilise
+pas… Voilà les billets, reprenez-les !</p>
+
+<p>»  — Par exemple ! s’écrie le chef de gare : la
+recette est acquise, je la garde. Vous n’imaginez
+pas que je vais bouleverser toute ma comptabilité
+pour vous ; et les frais du train spécial !</p>
+
+<p>»  — Mon ami, lui dit doucement Prosper, je
+réclamerai ces 57 francs jusqu’au siège social, à
+Bruxelles, s’il est nécessaire…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>» Au moment que cette discussion allait
+prendre un ton fâcheux, un blanc se précipite,
+s’épongeant sous son casque : Ponsot, le père
+Ponsot lui-même, le vénérable de la Loge, le
+fondateur du temple maçonnique.</p>
+
+<p>»  — Le train ! dit-il ; le train ?…</p>
+
+<p>»  — Il est parti, le train, répond le chef de
+gare. Il est loin, même à sa vitesse commerciale,
+en palier, de quinze à l’heure… Vous prendrez
+le prochain : nous sommes jeudi : lundi prochain.</p>
+
+<p>» Ponsot commence à jurer de façon à remplir
+d’allégresse tous les diables du Congo. Prosper
+et son <i lang="la" xml:lang="la">socius</i>, à l’autre bout du quai, lisaient leur
+bréviaire, les yeux baissés.</p>
+
+<p>»  — Écoutez, dit le chef de gare à Ponsot, il
+y a peut-être un moyen : la compagnie vient
+d’accorder un train spécial, qui va partir, à
+Mgr Ganthouard ; vous le voyez bien, monseigneur ?
+C’est celui qui est là, avec ses bas violets…
+Arrangez-vous avec lui : moi, ça ne me
+regarde pas, le train est à lui, il en est le maître.</p>
+
+<p>»  — Diable ! fait Ponsot.</p>
+
+<p>» Mais nécessité n’a pas de loi. Il avait besoin
+d’être à Matadi à temps pour prendre le bateau
+d’Anvers, lui aussi ; il pensa, comme Henri IV,
+qu’Anvers vaut bien une messe, et le voilà, lui,
+le vénérable et le constructeur du temple maçonnique,
+abordant bien gentiment monseigneur,
+lui disant qu’entre Européens, n’est-il pas vrai,
+il faut s’entr’aider, que lui-même, en pareil cas…</p>
+
+<p>» Si tu avais pu voir Prosper ! Il fut magnifique !
+Courtois, la voix miséricordieuse, égale — et
+si ferme dans son dessein ! « Avec quel
+plaisir, dit-il, il obligerait n’importe lequel de ses
+compatriotes, en particulier M. Ponsot, dont
+l’excellente réputation est venue jusqu’à lui…
+Mais le train spécial ne comporte qu’un wagon,
+et ce wagon est encombré, entièrement encombré ;
+obligés, par la pauvreté de la mission, de se
+nourrir à l’indigène, les aliments qu’il emporte,
+pour lui et le père, tiennent toute la place…</p>
+
+<p>»  — N’est-ce que cela, monseigneur, s’empressa
+de proposer Ponsot : laissez votre chicouangue
+sur le quai, et accordez-moi l’honneur
+et le plaisir d’être votre amphitryon jusqu’à
+Matadi !</p>
+
+<p>»  — Voilà, concluait monseigneur, quand il
+contait cette histoire, ce que j’appelle une solution
+satisfaisante : nous avons voyagé, le père et
+moi, en train spécial, et M. Ponsot, vénérable de
+la loge maçonnique de Brazzaville, nous a traités
+agréablement… fort agréablement, je me plais à
+lui rendre cette justice, sans qu’il nous en coûtât
+un centime. Ce fut une bonne affaire, une affaire
+comme je les veux… Pourtant, elle aurait pu
+être meilleure. Figurez-vous que la compagnie
+ne m’a pas rendu mes 57 francs ! Je ne le pardonnerai
+jamais au chef de gare.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais il y avait aussi « la force morale » de
+l’administration. Quelle était, contre les sorciers,
+la sorcellerie de l’administration ? Partonneau
+ne me le dit pas ce jour-là. Mais un jour, à l’Exposition
+coloniale de Marseille, nous rencontrâmes
+le vieux Malgache.</p>
+
+<p>Il était assis, non pas confortablement en tailleur
+sur son derrière et sur ses cuisses, comme
+font les Turcs, mais dans une position bizarre,
+accroupi, la pointe, si l’on peut dire, de ses
+fesses touchant seulement le sol ; et tressait, devant
+le public, des chapeaux en paille de riz. On
+en fait, à Madagascar, de fort jolis, qui valent
+bien ceux qu’on fabrique à Florence ; mais ils
+ne sont pas encore à la mode chez nous, ce qui
+tient, je pense, à la bêtise de nos importateurs ;
+ou bien qu’ils les vendent comme chapeaux de
+paille de Florence, ce qui prouverait celle de
+tous les Français.</p>
+
+<p>Ce Malgache était un très vieux Malgache, assurément :
+il ne regardait pas les femmes. Tous
+les Malgaches, à moins qu’ils n’aient atteint un
+âge très avancé, font l’amour en toute innocence,
+avec ardeur, sincérité, persistance, et ne manquent
+jamais d’exprimer à la personne élue, du
+mieux qu’ils peuvent, l’énergie de leurs sentiments.
+Mais celui-là ne faisait que tresser sa
+paille, sans lever les yeux. Il était maigre, à la
+façon des vieux hommes quand la graisse ne les
+envahit pas ; austère comme un prêtre, toutefois
+souriant.</p>
+
+<p>— C’est toi, Ramanantsalame, lui dit Partonneau
+dans sa langue… Tu n’es donc plus sorcier ?…</p>
+
+<p>Le vieux dressa la tête. Tout à coup, prosterné,
+il embrassait les pieds de Partonneau, à la mode
+de son pays, quand on veut rendre hommage à
+un supérieur ou à un bienfaiteur. En même
+temps, il suppliait :</p>
+
+<p>— Ne dis pas ça ici, <i>toumpou-ko</i> — monseigneur ! — Il
+ne faut pas dire ça ici !…</p>
+
+<p>Mais aussi, fouillant dans son <i>salako</i> assez
+crasseux — son pagne, que les colons appellent
+aussi assez drôlement « le trousse c… » — il en
+retirait un billet de cent sous, qu’il offrit respectueusement
+à ce « seigneur ». Ce n’était point,
+je le savais, une tentative d’achat, de corruption :
+simplement l’hommage que tout Malgache,
+fidèle aux antiques coutumes, doit présenter à
+un grand de la terre, en le saluant.</p>
+
+<p>— Non, fit Partonneau, employant presque
+ses propres paroles, ça ne se fait pas ici, ça…
+Mais je ne dirai rien, sois tranquille. Rentre <i>andranou</i>.</p>
+
+<p>Le vieux réintégra la case où il ouvrait ses
+chapeaux, humblement obéissant. Partonneau
+s’éloigna de quelques pas. Je n’avais rien compris.</p>
+
+<p>— … Ce n’est pas seulement un sorcier, c’est
+un assassin. Et mon premier, mon unique
+client… Qui sait ? J’aurais peut-être réussi
+comme avocat, si j’avais continué : ç’avait été
+un brillant début !</p>
+
+<p>» … Je vais t’expliquer. Il y a vingt-six ans,
+quand nos troupes eurent pris Tananarive — ou
+plutôt ce qui restait de nos troupes : il n’y eut
+jamais d’expédition coloniale plus mal conçue,
+plus mal menée — et que nous y eûmes institué
+le protectorat, il y eut d’abord un fâcheux flottement
+dans ce qu’on est convenu d’appeler les
+méthodes administratives. Les militaires commencèrent
+par ordonner aux habitants des villages
+de leur apporter toutes les armes qu’ils
+possédaient. C’était une bêtise, parce que ces
+armes appartenaient à des sortes de gardes nationales.
+Les bons, les pacifiques, qui ne tenaient
+nullement à se battre contre n’importe qui,
+obéirent ; les méchants gardèrent leurs pétoires — des
+fusils snyders, vendus par les Anglais — de
+sorte que, en un clin d’œil, le pays fut couvert
+de bandes pillardes, qui ne furent pas d’abord
+des insurgés patriotes, mais de simples brigands.
+Là-dessus, les sorciers s’en mêlèrent : les sorciers
+indigènes n’aiment jamais les Européens, parce
+que les Européens amènent avec eux des médecins,
+et protègent les missionnaires, deux catégories
+de personnes qui ôtent le pain de la bouche
+aux sorciers, des gâte-métier.</p>
+
+<p>» Un de ces sorciers, devenu chef de bande,
+était Ramanantsalame. Il ne se contenta pas de
+voler des bœufs et de chiper du riz, ce qui eût
+été une distraction presque innocente, il attaqua
+trois colons, chercheurs d’or, qui avaient eu la
+naïveté de croire, sur les assurances du gouvernement,
+que le pays était « pacifié », et les massacra
+hideusement. Je te fais grâce des détails de
+ce crime ; ils sont atroces. Les trois malheureux
+s’étaient réfugiés dans une case au toit de paille,
+à laquelle Ramanantsalame fit mettre le feu. Suffoqués
+par la fumée, ils tentèrent une sortie. Les
+hommes de Ramanantsalame les tuèrent, leur ouvrirent
+le ventre en croix, les mutilèrent salement…
+Tu comprends ce que je veux dire.</p>
+
+<p>» Comme je connaissais le pays depuis longtemps,
+le gouvernement civil — les militaires ne
+voulaient plus rien savoir — me mit à la tête
+d’une vingtaine de miliciens, avec ordre de
+m’emparer du bonhomme, vivant, si possible.
+Par hasard, j’y réussis. Je le pris au vol au moment
+où il sautait par la fenêtre d’une maison
+dans le village où il s’était réfugié. Je croyais
+que ma besogne était finie… Mon vieux, tu ne
+tiens pas compte des beautés de la civilisation !
+Qui dit civilisation dit tribunaux. Il y avait
+à Tananarive une Cour d’assises, mais une Cour
+d’assises sans jurés ; rien qu’un président, deux
+juges en robe rouge et deux assesseurs, choisis
+parmi les colons. Seulement, on ne trouva point
+d’avocats : la graine n’en avait pas encore germé
+dans l’île. Je vois donc arriver chez moi le procureur
+général.</p>
+
+<p>»  — Il paraît que vous êtes licencié en droit ?
+me dit cet important magistrat.</p>
+
+<p>»  — Comme tout le monde… Quand on est
+jeune, on ne sait pas ce qu’on fait !</p>
+
+<p>»  — Non, pas comme tout le monde, répond
+le procureur général. Nous avons eu beau chercher,
+il n’y a pas d’autre licencié en droit à Tananarive.
+Vous êtes le seul. Alors il faut que
+vous soyez le défenseur, devant la cour, de Ramanantsalame.</p>
+
+<p>»  — Mais c’est idiot ! C’est moi qui l’ai arrêté,
+voyons !</p>
+
+<p>»  — Ça n’a aucune importance : vous serez
+son défenseur.</p>
+
+<p>» Un des principes que j’ai acquis au cours de
+ma carrière d’explorateur, est que, plus les requêtes
+ou les injonctions qui vous sont présentées
+vous semblent stupides, plus il est inutile,
+ou même dangereux, de n’y point obtempérer.
+Je comparus donc aux assises en qualité de défenseur
+de cette canaille de Ramanantsalame, et
+prononçai, en substance, la plaidoirie que voilà :</p>
+
+<p>« Jugés par des magistrats civils français, en
+vertu des lois criminelles françaises, nous nous
+bornerons à invoquer l’article 12 du Code
+pénal : « Tout condamné à mort aura la tête
+tranchée. » Et nous ferons appel non seulement
+à la lettre, mais à l’esprit de cet article,
+ainsi qu’à l’usage plus que séculaire : vous
+n’avez pas le droit de nous décoller autrement
+qu’à l’aide de cet appareil qui déjà fit tomber,
+aux jours révolutionnaires, la tête de tant d’innocentes
+victimes. J’ai nommé la guillotine !
+Eh bien, amenez vos bois de justice ! Nous les
+attendons : à Saint-Pierre-et-Miquelon, colonie
+où les transports sont bien moins dispendieux
+qu’ici, il en coûta 72.000 francs à l’administration
+pour faire exécuter un condamné à
+mort. A Tananarive, la facture, messieurs,
+s’élèverait, suivant le barème que je soumets
+à votre désintéressé et judicieux examen, à
+150.000 francs. Vous trouverez sans doute que
+c’est bien cher pour se payer la tête d’un
+pauvre diable, aveuglé d’un obscur fanatisme,
+qui… qui… qui… <i lang="la" xml:lang="la">Et caetera.</i> »</p>
+
+<p>» Après quoi je m’assis, au milieu de l’ahurissement
+général. La cour se retira pour délibérer.
+Le président, brave homme, et pas bête, qui avait
+fait toute sa carrière de magistrat aux colonies,
+souffla un peu, et avisa :</p>
+
+<p>»  — Il y a tout de même quelque chose dans
+l’argumentation du défenseur : si nous condamnons
+cet homme à mort, il le faudra guillotiner.
+Et nous n’avons pas de guillotine…</p>
+
+<p>» Mais l’un des assesseurs civils était architecte.
+En cette qualité, il aurait aussi bien construit un
+bateau à vapeur qu’un moulin à vent ou une
+niche à chien. Cet animal proposa tout de suite :</p>
+
+<p>»  — Mais je vous en ferai une, moi, de guillotine !
+Il n’y a rien de plus simple !</p>
+
+<p>» Et il se mit à tracer l’épure de la guillotine
+sur son buvard.</p>
+
+<p>»  — Je ne suis pas de cet avis, répliqua par
+bonheur le prudent président. Quand j’étais juge
+à Saint-Louis-du-Sénégal, on a construit comme
+ça une guillotine de fortune. On l’a essayée sur
+une botte de paille, elle marchait admirablement.
+Sur un tronc de palmier, sur un veau : elle marchait
+toujours. Mais sur le cou d’un condamné,
+elle n’a plus rien voulu savoir. Non, non ! je repousse
+la solution de la guillotine indigène. C’est
+un outil qui doit venir de la métropole !… Qu’on
+l’acquitte, ce pauvre bougre, puisqu’il serait
+ruineux de le décapiter !</p>
+
+<p>» Voilà comment cette crapule de Ramanantsalame,
+grâce à mon éloquence, est encore en
+vie. »</p>
+
+<p>Nous repassâmes devant le vieux Malgache. Il
+tressait toujours ses chapeaux. Partonneau
+renouvela sa question :</p>
+
+<p>— Alors, tu n’es plus sorcier, ni assassin ?</p>
+
+<p>Le vieux répondit, en levant des mains déprécatrices :</p>
+
+<p>— Pas la peine… ça ne paie plus !…</p>
+
+<p>Et dans cette réplique m’apparut, en vérité, le
+succès de ce qu’on nomme, par un trop grand
+mot qui prête à sourire, et qui est vrai pourtant,
+« le succès de notre œuvre civilisatrice… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Mais, Partonneau, lui demandai-je, quand
+les missionnaires, ou, si tu veux, le christianisme,
+entrent en conflit avec les religions locales,
+que faut-il faire ?</p>
+
+<p>— Je n’ai pas d’opinion sur ce que pouvait et
+devait être la politique religieuse de l’Empire
+Romain au <small>III</small><sup>e</sup> siècle, mais je tiens qu’aujourd’hui,
+du point de vue colonial, le seul qui soit
+de mon ressort, le gouverneur Félix devrait être
+considéré comme un excellent fonctionnaire : il
+était plein de bon sens. Polyeucte, au contraire…
+j’aurais de la méfiance à l’égard de Polyeucte,
+son zèle m’inquiéterait.</p>
+
+<p>« Je l’ai rencontré au début de ma carrière, il
+y a bien des années, ressuscité, dans un petit
+poste qui s’appelle Messira, sur le Saloum.</p>
+
+<p>» J’ignore si tu te souviens exactement de ce
+que c’est que le Saloum. C’est une rivière
+qui donne son nom à une province, laquelle
+dépend du gouvernement du Sénégal. Vers le
+sud, le territoire touche à la Gambie qui est anglaise.
+Et la Gambie elle-même n’est qu’une espèce
+de large couloir, large de quarante kilomètres
+à peu près, au fond duquel coule une
+rivière qui porte le même nom, profonde et large
+comme un fjord de Norvège. En somme, la Gambie,
+pour les Anglais, c’est une colonie avortée,
+une colonie sans espoir de développement, qui ne
+leur sert à rien du tout. Mais ils la gardent dans
+l’espoir de l’échanger un jour contre l’Algérie.</p>
+
+<p>— Tu dis, Partonneau ?</p>
+
+<p>— C’est pourtant facile à comprendre. La
+Gambie est le type de ces colonies inutiles que
+leur propriétaire ne conserve que pour servir de
+monnaie d’échange contre une autre, mieux à sa
+convenance. Or, comme en matière d’échange
+l’Angleterre tient à gagner, selon sa nature, j’en
+conclus qu’elle n’abandonnerait la Gambie que
+contre l’Algérie ou l’Indochine, ou les deux, si
+possible.</p>
+
+<p>— Ah ! bon !… Tu as des manières de
+parler !…</p>
+
+<p>— Je parle pour me faire entendre, et en paraboles,
+comme les prophètes… En attendant,
+pour bien nous montrer l’avantage que nous aurions
+à lui acheter sa Gambie, dont nous nous
+fichons par ailleurs comme une tortue d’une
+corde à nœuds, l’Angleterre y pratique la seule
+industrie à laquelle ce couloir du reste peut
+servir, celle de la contrebande du gin, de la cotonnade
+et de la poudre dans nos possessions du
+Sénégal, de la Guinée française et du Haut-Sénégal-Niger.
+Et cela nous oblige, de notre côté, à
+entretenir un ou plusieurs douaniers, dans les
+plus petits patelins, tout le long du couloir.</p>
+
+<p>» Le père Chambédisse était préposé des
+douanes à Messira, qui est un lieu peu enchanteur,
+à l’embouchure du Saloum, comme je t’ai
+dit ; mais presque en face il y a l’embouchure
+de la Gambie et la capitale de la Gambie anglaise,
+Bathurst : à surveiller.</p>
+
+<p>» A Messira, il y a des Ouolofs musulmans et
+chrétiens, et aussi des Sérères fétichistes. Tout ce
+pays, auparavant, était aux Sérères. Mais ils reculent
+progressivement devant les Ouolofs, parce
+que, étant fétichistes, leurs bons dieux ne leur
+défendent pas de se saouler avec du gin, avec de
+la bière de mil, avec du vin de palmes, avec tous
+les breuvages qui ont un peu plus de goût que
+l’eau pure ; et ça ne paraît pas avoir été salutaire
+à leur tempérament. Pourtant, il y a une trentaine
+d’années, il en restait encore pas mal,
+braves gens au fond, bien qu’à peu près complètement
+abrutis, et ils avaient à Messira une
+belle case-fétiche, toute remplie de ces bonshommes
+en bois que les collectionneurs paient
+maintenant les yeux de la tête, un collège de
+sorciers et un grand-sorcier, comme qui dirait
+une espèce d’archevêque des Sérères, lequel se
+livrait dans la case-fétiche à un tas d’opérations
+extraordinaires. Ce grand-sorcier était un vieux
+noir, sérieux comme un âne qui boit, très convaincu
+de ses mérites, mais assez facile à vivre
+et avec lequel, personnellement, j’entretenais les
+meilleures relations.</p>
+
+<p>» A l’autre bout de Messira, il y avait la chapelle
+de la mission lazariste, pour les Ouolofs
+catholiques, et une espèce de presbytère où vivait
+le missionnaire, le père Mottu. Lui aussi un très
+brave homme, dans son genre, plus près du
+mien ; mais je ne le lui montrais pas : le principe
+de non-intervention, tu conçois. Si tout le
+monde avait bien voulu en faire autant !…</p>
+
+<p>» Tout le monde, et en particulier Chambédisse,
+le douanier, par malheur, ne voulait pas
+en faire autant. Chambédisse, avec passion, avec
+convictions, avec fureur, se déclarait nettement
+anticlérical. C’est ce qui l’a lié avec le père
+Mottu.</p>
+
+<p>— Partonneau, voyons !…</p>
+
+<p>— Je te dis les choses comme elles sont, et si
+tu voulais bien y réfléchir un seul instant, tu
+découvrirais que ce rapprochement était inévitable.
+A quoi bon avoir une opinion si l’on ne
+peut l’exprimer ? Chambédisse ne pouvait me
+l’exprimer, ni à mon unique commis des Affaires
+indigènes, à cause du principe de non-intervention,
+que je respectais scrupuleusement, et que
+j’imposais à mon personnel de respecter ; alors
+il est allé droit à l’ennemi, je veux dire au père
+Mottu. Le père Mottu se devait de tenir le coup.
+Il l’a tenu.</p>
+
+<p>» Ça fait que, peu à peu, ils sont devenus inséparables,
+justement parce qu’ils n’étaient pas
+du même avis. Si tu crois qu’à Messira les sujets
+de conversation sont nombreux ! Au fond l’un et
+l’autre étaient heureux d’être tombés sur celui-là,
+qui est inépuisable. La partie n’était pas tout
+à fait égale, parce que Chambédisse puisait principalement
+ses arguments dans Léo Taxil, et le
+père Mottu dans la <i>Somme</i> de Saint Thomas, un
+meilleur auteur. Mais jamais Chambédisse ne
+s’avouait vaincu, et, quand il avait battu en
+retraite, ce n’était que pour un moment. Une
+fois seul, il pensait : « Voilà un nouveau raisonnement
+qui va lui en boucher un coin. » Ces
+nouveaux raisonnements lui apparaissaient surtout
+à l’heure de l’apéritif. Une absinthe le rendait
+lucide, plusieurs lui inspiraient une véritable
+éloquence, devant laquelle le père Mottu
+cédait apparemment.</p>
+
+<p>» Mais alors, le lendemain, c’était le missionnaire
+qui revenait ! Il avait trouvé la réponse, il
+écrasait son adversaire. Mais ce n’était pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>» Et un jour, un jour — ah ! laisse-moi le qualifier
+de fatal ! — Saint Thomas eut le dessus,
+définitivement. Je crois que, ce jour-là, Chambédisse
+avait un peu dépassé son habituelle dose
+apéritive. Son cœur se fondit, la lumière brilla
+pour lui. Il vit, il crut, il fut désabusé. Ce n’était
+plus Chambédisse, c’était Polyeucte, dans toute
+l’ardeur et le délire d’une foi nouvelle, Polyeucte
+acharné contre les faux dieux.</p>
+
+<p>»  — Mon père, dit-il au missionnaire, je suis
+converti. Vous m’avez converti ! »</p>
+
+<p>Le père Mottu répondit, comme il convient,
+qu’il en louait le Seigneur.</p>
+
+<p>»  — Mais ce n’est pas tout ça, poursuivit
+Chambédisse ; il faut faire quelque chose qui
+soit digne de ce grand jour. Allons de ce pas
+brûler les idoles des Sérères !</p>
+
+<p>» Le père Mottu allégua que cette démarche
+était à ses yeux légèrement inconsidérée.</p>
+
+<p>» Malheureusement, comme le père Mottu fumait
+la pipe, Chambédisse s’empara de ses allumettes,
+qui étaient sur la table. Il y ajouta un
+tome des œuvres de Léo Taxil, et partit en courant.</p>
+
+<p>«  — Chambédisse, rendez-moi mes allumettes !
+criait le père Mottu, essayant de le rattraper.</p>
+
+<p>» Ce fut en vain, son récent fanatisme donnait
+des ailes à Chambédisse, et la grande case-fétiche
+était une paillotte comme toutes les cases
+des Sérères. Elle brûla très bien. Le père Mottu
+était fort embarrassé du zèle de son prosélyte. Il
+s’efforça même de sauver un de ces faux dieux
+des Sérères, mais le bonhomme lui fut arraché
+des mains par les fidèles du Grand-Sorcier, insuffisamment
+informés de ses intentions, et qui faillirent
+lui faire un mauvais parti.</p>
+
+<p>» Le lendemain, je reçus la visite du Grand-Sorcier.
+Ce respectable animiste m’intima gravement
+qu’il aurait cru pouvoir attacher plus de
+confiance dans la protection du gouvernement
+de la République, ou des paroles à cet effet. Il
+en ajouta d’autres qui signifiaient à peu près :</p>
+
+<p>»  — Ça va faire du vilain : mes dieux se vengeront !</p>
+
+<p>» Je fus obligé de lui répliquer que ses dieux
+pouvaient faire tout ce qu’ils pourraient, mais
+que je conseillais à leurs prêtres de se tenir tranquilles.
+Il sourit comme si cette suggestion ne le
+regardait pas, et s’en alla d’un air de commisération.</p>
+
+<p>» Il s’en était si bien allé, que je ne le revis
+jamais. Le lendemain, il avait gagné par mer la
+Guinée Portugaise, avec tout son collège de sorciers,
+et la moitié ou les trois quarts des Sérères
+fétichistes, ce qui diminua de façon regrettable
+le rendement de l’impôt de capitulation.</p>
+
+<p>» … Et n’empêcha pas la chapelle du père
+Mottu de brûler à son tour dans la quinzaine. Je
+demandai le déplacement de Chambédisse :
+d’abord comme sanction à son enthousiasme
+indiscret, mais surtout dans son propre intérêt.
+Mais l’administration compétente prit son temps,
+comme toujours, et quand la décision arriva,
+Chambédisse était déjà mort : de maladie, évidemment.
+Personne n’a jamais pu prouver que
+ce ne fut pas de maladie. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LE MAITRE DES HOMMES</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c7">LE CONDAMNÉ A MORT</h3>
+
+
+<p>« … Dans toutes celles de nos possessions où
+j’ai exercé les pouvoirs que je détiens du gouvernement
+de la France, me dit Partonneau, je
+me suis toujours arrangé, dans ces dernières années,
+pour faire condamner à mort le plus grand
+nombre possible de mes sujets. Je disais aux tribunaux
+indigènes — non pas, tu le comprends
+bien, aux magistrats français : il m’aurait suffi
+d’exprimer ce désir pour que ces animaux s’évertuassent
+à le contrarier — je disais à ces braves
+juges noirs qui rendent leurs arrêts sous un
+baobab, un doubalel ou un fromager : « Ne vous
+gênez pas ! Soyez sévères ! Faites respecter les
+bonnes mœurs, l’ordre public, et même les
+intérêts de votre politique et de vos passions ! »</p>
+
+<p>» Tu vas penser que je suis altéré de sang, que
+j’aime à voir pendre, décapiter, fusiller, peut-être
+écarteler. Il n’en est rien. Je suis le plus
+doux des hommes, et le plus indulgent : la mansuétude
+incarnée. Mais je vais t’enseigner une
+chose, qu’on ignore trop, et qu’il est indispensable
+de connaître : c’est que le bon état, c’est
+que la prospérité d’un cercle sont en raison proportionnelle
+et directe du nombre des condamnés
+à mort !</p>
+
+<p>» Ainsi qu’il arrive de la plupart des grandes
+découvertes, c’est le hasard qui me permit de
+faire celle-ci.</p>
+
+<p>» J’étais à ce moment gouverneur de la côte
+des Graines (Afrique Occidentale). Il y a des fonctionnaires
+coloniaux qui dirigent leur colonie
+sous un <i>pankah</i>, assis dans leur fauteuil en rotin.
+Ce n’est pas ma manière. A parcourir perpétuellement
+la colonie, on ne parvient pas encore à
+tout savoir et à réaliser ce qui devrait être fait ;
+mais en restant sur son derrière, on ne sait rien,
+et rien ne se fait. Je finis même par réfléchir à
+ceci : « Il n’y a encore aucune communication
+entre la côte des Graines et sa voisine, le Niger-Volta.
+Si je vais rendre visite à mon collègue
+du Niger-Volta, bien que je n’aie pas grand’chose
+à lui dire — mais il paraît que l’apéritif
+est chez lui excellent, parce qu’il a une machine
+à glace, — à partir de cet instant, il y
+en aura une ! »</p>
+
+<p>» Donc, je pars, en automobile — nous avons
+tous des automobiles, à l’heure qu’il est, sur les
+routes de ma colonie — et je télégraphie à l’administrateur
+de Bodiéni : « Peut-on rouler de
+Bodiéni à Fouloubé, qui est la capitale du
+Niger-Volta ? » Il me répond : « De la frontière
+du Niger-Volta à Fouloubé, il y a une
+route d’auto, mais de Bodiéni à cette frontière,
+sur trois cents kilomètres, rien ! C’est la forêt
+et la montagne. » Alors, je lui câble : « Pas
+de route sur trois cents kilomètres ? Vous avez
+trois jours pour la faire ! »</p>
+
+<p>» L’administrateur de Bodiéni n’avait avec lui
+par suite de décès, relèves, et autres petits jeux
+administratifs, qu’un commis principal, le seul
+blanc avec lui dans tout le cercle : un ancien étudiant
+en pharmacie, à trois inscriptions. Il colle
+son pharmacien sur le boulot, avec dix mille
+indigènes levés par les soins des chefs de villages.
+En trois jours, la route est faite, sauf pour
+les ponts : mais comme c’était la saison sèche,
+l’auto descendait gentiment dans le lit des rivières,
+à sec ou du moins guéables. Pour remonter,
+on mettait dix indigènes derrière, cinquante
+devant, qui tiraient à la cordelle : ça faisait une
+négromobile au lieu d’une automobile, mais ça
+marchait tout de même… Voilà comment il y a
+une route, maintenant, de ma capitale au Niger :
+ce n’est pas plus difficile que ça : il n’y avait
+qu’à y penser. Et c’est une belle route, bien
+qu’un des chefs du pays, Malmady-Coumla, prétende
+qu’elle lui fiche le vertige. C’est qu’elle
+est pour la plus grande partie en lacets, en corniche,
+au-dessus des torrents, et qu’elle est large !
+Ce bon Mahmady-Coumba n’était accoutumé
+qu’à ses pistes, qui ont juste la largeur des pieds
+d’un nègre et vont toujours tout droit, du fond
+des vallées à leur sommet, sans se soucier de la
+pente.</p>
+
+<p>» Me voilà donc à Bodiéni en un rien de temps.
+Il y a là des Apolloniennes assez agréables. Quelques
+instants diurnes pour me rafraîchir, quelques
+heures nocturnes pour nouer connaissance
+avec elles, et le lendemain je me fais rendre
+compte des affaires d’État par l’administrateur.
+Tout était dans l’ordre, les indigènes faisaient
+preuve d’un bon esprit. Autrement dit, ils
+avaient payé leurs taxes. C’est tout ce qu’on leur
+demande : je défie qu’on prétende qu’un cercle
+où l’indigène acquitte les taxes sans réclamer
+n’est pas animé d’un bon esprit.</p>
+
+<p>»  — L’impôt est rentré, me dit l’administrateur :
+300.000 francs, dans des caisses, sous mon
+lit.</p>
+
+<p>»  — Et votre chambre ferme à clef ?</p>
+
+<p>»  — On n’a jamais su ce que c’était qu’une
+clef dans le pays… mais qu’est-ce que ça fait ?</p>
+
+<p>»  — Vous avez raison, lui dis-je, du moment
+que vous couchez dans votre lit. Et je ne vous
+demande même pas si vous y êtes seul.</p>
+
+<p>» En effet, jamais les noirs ne se risqueraient
+à voler en plein jour, surtout une lourde caisse
+dont tout le monde sait le contenu. La confiance
+de mon subordonné avait mon approbation sincère.
+Je lui accordai mes compliments pour l’administration
+de son cercle.</p>
+
+<p>»  — Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.</p>
+
+<p>» C’est encore un de mes principes de me faire
+accompagner par l’administrateur, tant que je
+suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi d’un
+tas de choses, même si les noirs n’osent se
+plaindre de rien. Par exemple, si les vieilles
+femmes, seules, assistent aux palabres, c’est que
+le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant
+avec les jeunes, à qui leurs maris ou leurs
+pères font gagner la brousse avant qu’il arrive.
+Mais tout à coup je réfléchis :</p>
+
+<p>»  — Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent
+de l’impôt ? Vos trois cent mille francs,
+dans cette case ouverte à tout le monde ? Mettez-y
+votre pharmacien.</p>
+
+<p>»  — Il est loin : sur le tronçon de route qui
+reste à construire entre Bodiéni et la frontière. Je
+ne puis pas le faire revenir : les noirs n’en ficheraient
+plus un coup. Mais ça ne fait rien : je puis
+quitter le poste avec vous demain matin… Je vais
+installer le condamné à mort dans ma chambre :
+les caisses de l’impôt ne risqueront rien.</p>
+
+<p>»  — Le condamné à mort ?</p>
+
+<p>»  — Oui : Samba Laôbé… Monsieur le gouverneur,
+Samba Laôbé est la providence du
+cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes collaborateurs
+européens ont été mobilisés, je ne
+m’en serais pas tiré… Vous avez vu mes miliciens,
+hier ?</p>
+
+<p>»  — Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés
+sénégalais. Je n’ai jamais vu ça.</p>
+
+<p>»  — C’est le condamné à mort qui les a dressés…
+Et le jardin ? Il est admirable, n’est-ce pas,
+le jardin ? Il n’y en a pas deux comme ça dans
+toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à
+mort qui y veille… Il tient aussi la comptabilité.</p>
+
+<p>»  — Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné
+à mort ?</p>
+
+<p>»  — C’est un condamné à mort. Voilà tout.
+Seulement il l’est depuis dix ans… Il y avait eu
+recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est
+à croire que la pièce, ou bien la réponse à la
+pièce, s’est perdue dans la brousse, que le courrier
+a été arrêté, intercepté… Alors Samba est
+toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté.
+Vous concevez que, dans ces conditions, il
+marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit :
+« Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris ! » Et
+puis, comme il est éternellement prisonnier, on
+a tout pu lui apprendre, on avait le temps : la
+cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage,
+la lecture, l’écriture, la comptabilité ; et
+maintenant, on peut se reposer sur lui pour
+former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats
+de condamnés à deux ou trois ans de travaux
+seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de
+leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête :
+quand ils ont appris, ils s’en vont !…</p>
+
+<p>» Nous partîmes le lendemain, laissant la garde
+des 300.000 francs, le commandement du cercle,
+en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé,
+condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction
+universelle. J’aurais voulu pouvoir lui faire
+décerner les palmes académiques.</p>
+
+<p>» Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux
+indigènes à multiplier le nombre des condamnés
+à mort : ils sont l’épine dorsale des États que je
+gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette
+expérience, je m’arrange pour qu’ils ne soient
+jamais exécutés. »</p>
+
+<p>» Au bout du compte, c’est l’extension de la
+loi Bérenger à la peine de mort ; et puisque la
+suspension des effets du jugement a pour indispensable
+condition la bonne conduite du bénéficiaire,
+on a toutes les chances de garder sous la
+main un gaillard souple comme un gant.</p>
+
+<p>» J’ai parlé « du glaive de la loi ». Ce n’est là,
+je dois bien le spécifier, qu’une figure : les condamnés
+à mort par les tribunaux indigènes, aux
+termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à
+ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement
+j’aurais dû dire, par conséquent : la potence,
+ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras,
+de la justice.</p>
+
+<p>» Mon procédé, pour me procurer une quantité
+suffisante de condamnés à mort, était aussi
+simple qu’efficace : il me suffisait d’inviter les
+tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire
+preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction,
+qui eût été, pour mes projets, déplorable,
+de cette matière première, il me fallait
+user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais
+mon procureur de la République, avec
+qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs
+termes : homme, du reste, de la plus grande
+humanité. Il ne faut point trop s’en étonner : à
+notre époque contemporaine, c’est le plus souvent
+la magistrature assise qui prétend à la sévérité,
+la magistrature debout à l’indulgence : précisément,
+je suppose, parce que ce devrait être
+l’inverse ; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de
+nos mœurs judiciaires actuelles.</p>
+
+<p>» Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient
+avec la bonté naturelle de son cœur, cet
+excellent magistrat s’arrangeait pour retarder
+durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du
+recours en grâce. Parfois même, il savait égarer
+les pièces nécessaires à cette expédition, et tu
+conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme
+tant que la Cour de cassation et le président de
+la République n’ont pas dit leur dernier mot.
+Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous
+étions forcés dans nos derniers retranchements,
+que la Cour de cassation repoussât le pourvoi,
+que le président de la République refusât la
+grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen
+tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon
+condamné :</p>
+
+<p>» Le jugement, disions-nous, appartient sans
+conteste au tribunal indigène, mais l’application
+de la peine nous concerne : elle est du ressort de
+l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle
+où cette application de la peine doit avoir lieu,
+personne ne sait pendre. Et le condamné doit
+être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne
+fait point l’ombre d’un doute. En conséquence,
+il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse
+un spécialiste de la pendaison.</p>
+
+<p>» On n’en trouvait jamais : nous y mettions
+bon ordre.</p>
+
+<p>» C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de
+Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues,
+cinq ou six années d’une existence heureuse,
+malgré la décision des anciens de son village,
+qui voulait que, depuis ce temps, son corps
+se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du
+reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer
+cette expression, une déplorable crapule,
+la honte de sa race et de sa tribu : un incorrigible
+ivrogne, qui avait fini par tuer son père et
+sa mère, deux de ses oncles et le garde-police
+venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou
+on n’en a pas : mon principe était que Mamy-N’Diaye
+ne devait pas plus être exécuté que les
+camarades. C’était bien davantage encore l’opinion
+de Carlier, l’administrateur du cercle : tous
+les autres administrateurs possédaient déjà leur
+condamné à mort et lui n’en avait pas ! Il en
+souffrait comme d’une insupportable infériorité,
+susceptible d’influer sur son avancement, puisque
+le gouvernement de son cercle s’en ressentait.
+Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les
+apparences, ferait un aussi bon condamné à
+mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé
+à la perfection par le procédé le plus élémentaire :
+rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait
+un cadavre définitif le jour où il boirait
+autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété,
+Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif
+des hommes, et la main droite de Carlier pour
+l’administration du cercle, bien entendu. Par
+surcroît, on l’avait mis à la vaccination : il maniait
+la lancette comme un vieux praticien.</p>
+
+<p>» Malheureusement, il y a des choses qu’on
+ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à
+Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech,
+détaché à la flottille et à l’hydrographie de
+la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par
+le commis principal Bouffiot, un brave homme,
+mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est
+servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui
+avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner
+était excellent. Plévech en fait ses compliments
+à Bouffiot, qui répond orgueilleusement :</p>
+
+<p>»  — Depuis que nous avons notre condamné à
+mort !…</p>
+
+<p>Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.</p>
+
+<p>»  — Vous avez un condamné à mort ? fait Plévech.
+Pourquoi ça ? Pourquoi n’est-il pas exécuté ?</p>
+
+<p>»  — Parce que, expliqua Bouffiot, qui par
+malheur, dans sa situation subordonnée, ne se
+croyait pas permis de révéler un des grands secrets
+de mon gouvernement, parce que… il doit
+être pendu.</p>
+
+<p>»  — Eh bien ?…</p>
+
+<p>»  — Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne,
+à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.</p>
+
+<p>»  — Vous ne savez pas pendre ? crie Plévech
+avec autant de stupeur que d’indignation. C’est
+impossible ! Tout le monde sait pendre !</p>
+
+<p>»  — Mais non, je vous assure…</p>
+
+<p>»  — Tout le monde sait pendre : c’est la chose
+la plus facile. Vous avez bien une corde ?</p>
+
+<p>»  — Oui…</p>
+
+<p>»  — On fait un nœud à double épissure…
+Tenez, comme ça !… Il n’y a plus qu’à trouver
+un arbre : ce doubalel, avec sa grosse branche,
+par exemple. Il a l’air d’avoir été fait pour ça…
+Il faut aussi une table… Mais la voilà : celle devant
+laquelle nous sommes assis… Toi, le condamné
+à mort, enlève la nappe… Elle est enlevée ?…
+Mets la table sous la branche. Appelle
+mon boy.</p>
+
+<p>» Le boy de Plévech arrive à l’ordre, Plévech
+lui fait accrocher la corde.</p>
+
+<p>»  — Et maintenant, dit Plévech à Mamy-N’Diaye,
+monte sur la table.</p>
+
+<p>» Le pauvre Mamy-N’Diaye, qui depuis six ans
+qu’il était condamné à mort n’avait jamais fait
+autre chose qu’obéir, monta sur la table.</p>
+
+<p>«  — Mais, proteste Bouffiot, ça ne vous regarde
+pas, cette affaire-là !</p>
+
+<p>»  — Est-il condamné à mort, oui ou non ? Je
+ne connais que ça. Une administration qui n’exécute
+pas les sentences parce qu’elle ne sait pas
+pendre ! C’est à n’y pas croire ! Quand je raconterai
+ça… Boy, mets la corde au cou du condamné…
+Bon !… retire la table… Il n’y a qu’à
+retirer la table.</p>
+
+<p>» … Le boy retira la table, et Mamy-N’Diaye,
+qui n’y avait rien compris du tout, se trouva
+pendu. Bouffiot sauta à son tour sur la table,
+pour le dépendre, mais il était trop tard : la colonne
+vertébrale s’était cassée net.</p>
+
+<p>»  — Vous voyez bien que vous savez pendre,
+conclut Plévech.</p>
+
+<p>» L’administrateur Carlier, à son retour,
+ayant appris la fin imprévue du pauvre Mamy-N’Diaye,
+m’en avertit par télégramme, mais je
+ne pus faire prendre aucune mesure disciplinaire
+contre Plévech, attendu qu’en effet sa victime
+était censée être exécutée depuis plusieurs années,
+et, juridiquement, devait l’être.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">UNE LEÇON</h3>
+
+
+<p>« … Si singuliers, inattendus, embarrassants
+que fussent les événements, me confia Partonneau,
+j’ai toujours trouvé moyen de me tirer
+d’affaire avec mes sujets — car ce sont des sujets,
+dans les colonies où ils ne sont pas électeurs. Les
+populations de notre empire d’outre-mer — je
+parle même des cannibales du Congo ou des îles
+polynésiennes — sont simples, impressionnables,
+obéissantes, respectueuses du chef, parce qu’elles
+ont toujours un chef, et mourraient tout simplement
+de faim, d’ennui, de pure incapacité à décider
+les choses les plus élémentaires, si elles n’en
+avaient point. A plus forte raison se laissent-elles
+diriger, manier, quand ce chef est un blanc, un
+homme d’une race supérieure, sorti de la mer
+par un incompréhensible et formidable miracle.
+Je ne fais même pas exception pour les Annamites,
+qui ne sont pas pourtant des sauvages,
+mais de braves laboureurs fort civilisés à leur
+manière, et à leur manière aussi, d’une touchante,
+patriarcale moralité. Ils considèrent le
+chef, d’où qu’il vienne, comme leur « père et
+mère » ; on en tire tout ce qu’on veut, si l’on
+sait les prendre. Cela me fut enseigné, il y a bien
+longtemps déjà, au début de ma carrière, par
+un collègue plein d’expérience qui me disait :
+« Ce pays-ci est si facile à conduire ! On devrait
+y envoyer de chez nous les apprentis sous-préfets :
+les bêtises n’ont pas d’importance ! »</p>
+
+<p>» Une seule fois dans ma vie, je crois, j’ai
+été roulé — pas moi personnellement, mais un
+de mes subordonnés dont j’étais responsable — par
+mes administrés. Il est vrai que c’étaient des
+Européens, des blancs, ou plutôt des blanches,
+comme tu verras. Il n’y a rien à faire avec des
+blancs, surtout des Français : ce sont des individus,
+d’indécrottables individus, non pas un troupeau.
+Ou alors c’est un troupeau qui n’a d’autre
+souci que d’embêter le berger. Songe alors,
+quand les femmes s’en mêlent !</p>
+
+<p>» Je venais de Madagascar, et l’on m’avait envoyé
+à l’île du Saint-Esprit. C’était de l’avancement,
+puisque j’étais gouverneur, et non plus
+administrateur en chef, et c’est pourquoi j’avais
+accepté le poste. Mais à part ce motif de carrière,
+ce changement ne m’amusait pas. Madagascar
+est une colonie agréable ; les femmes y sont aimables,
+les hommes disciplinés, pas bêtes, et, à
+cette époque, il n’y avait pas trop de colons : tu
+dois savoir qu’on a plus d’embêtements avec un
+seul colon qu’avec cent mille indigènes. Le climat,
+surtout dans les hauts, est délicieux : les
+plateaux sont autant de stations pour poitrinaires.
+Mais l’île du Saint-Esprit — j’en change
+le nom, tu la reconnaîtras aisément, pour peu
+que ça t’amuse — est située dans une des régions
+les plus déshéritées du globe, au milieu du
+brouillard et des glaces. Il y a là quelque six
+mille habitants, pas beaucoup plus, et tous des
+blancs, comme je viens de te le dire, descendus
+de quelques pêcheurs et marins bretons, normands
+ou basques, qui vinrent s’y établir il y a
+quatre siècles. Est-ce le climat, si rude et si triste,
+qui n’a pas été favorable à la race, ou bien l’effet
+des mariages consanguins ? La plupart de ces
+gens sont devenus tout petits de taille, surtout les
+femmes ; ils ne se développent guère, semblent
+rester des enfants. Un jour, un de mes employés
+m’annonça qu’il allait épouser une fille du pays,
+qu’il me nomma :</p>
+
+<p>»  — Tu es fou ! lui dis-je, elle n’a pas douze
+ans…</p>
+
+<p>» Il m’apporta l’extrait de son acte de naissance :
+elle en avait dix-huit ! Ce petit peuple — petit,
+comme tu vois, dans plusieurs sens du
+mot : du reste, as-tu remarqué qu’on ne voit
+jamais de grands animaux dans les petites îles ?
+Il y a peut-être là une question de proportions
+voulues par la nature — garde toutefois des qualités
+solides. Il est sobre, honnête, travailleur ;
+ses idées, sa moralité, sa religion sont restées
+exactement ce qu’elles étaient au dix-septième
+siècle, il s’est conservé intact dans ses glaces, il
+n’a pas bougé. Durant la saison des pêches, qui
+sont à peu près leur seule occupation — la terre
+et la température sont si ingrates que l’agriculture
+même n’y existe pour ainsi dire point — ces
+gens besognent durement, sans lever leurs
+pauvres têtes. Aussitôt l’hiver arrivé, ils n’ont
+plus grand’chose à faire. Alors ils font de la politique,
+une espèce de politique locale, à propos
+de rien, de queues de poires, sur des sujets infimes
+qu’on a la plus grande peine du monde
+à concevoir. C’est leur seule distraction. Ils ne
+reçoivent pas de journaux, n’ont que très peu de
+livres, bien qu’ils sachent tous lire, et soient
+aussi intelligents sans doute que vous et moi,
+d’une intelligence trépidante, acérée, pareille à
+la vivacité des fox-terriers : le cerveau ne diminue
+pas en même temps que la taille, ni l’activité du
+système nerveux. Et ils sont fiers, vertueux, ombrageux,
+susceptibles.</p>
+
+<p>» Un matin que je venais d’arriver à mon
+bureau, mon expéditionnaire, Manga-Maso, que
+j’avais emmené avec moi de Tamatave, m’avertit :</p>
+
+<p>»  — Y en a ici délégation notables. Vouloir
+parler toi : <i>Kabary</i> (discours, palabres).</p>
+
+<p>»  — Dis-moi, lui demandai-je, s’ils ont des
+gants blancs ou des gants noirs ?</p>
+
+<p>»  — Y en a gants noirs, répondit-il.</p>
+
+<p>» Je connaissais les coutumes de l’île : la délégation
+portait des gants noirs ; alors ses intentions
+étaient hostiles ; ça allait chauffer.</p>
+
+<p>» Ça chauffa ! Je lus sur les visages tous les
+signes d’une indignation non dissimulée. On
+m’annonça qu’un de mes subordonnés, un des
+juges au tribunal de Saint-Esprit, parti depuis
+trois mois pour la France, en congé régulier,
+venait de commettre à l’égard de la population
+féminine de l’île un outrage abominable,
+impardonnable ! Je pensai en moi-même que ce
+crime ne devait pas être bien grave, puisque son
+auteur, absent, n’avait pu le commettre en personne.
+On me détrompa. Les gants noirs du président
+de la délégation jetèrent en frémissant sur
+ma table une petite brochure, rédigée par le magistrat
+incriminé, à l’occasion de je ne sais plus
+quelle exposition qui avait lieu en cet instant à
+Paris. C’était un essai, qui me parut fort innocent,
+sur l’île du Saint-Esprit, ses ressources, son
+aspect géographique, les mœurs de ses habitants.</p>
+
+<p>»  — Eh bien ? fis-je.</p>
+
+<p>»  — Là, monsieur, là ! indiquèrent les gants
+noirs, frémissants d’émotion.</p>
+
+<p>» Je lus : « … Les femmes de l’île du Saint-Esprit
+sont bavardes et coquettes. »</p>
+
+<p>» J’eus la plus grande peine à m’empêcher de
+rire. C’était ça, non, c’était ça, l’irréparable outrage ?…
+Si ce brave homme de président avait
+pu lire ce qu’on imprime quotidiennement, en
+France, sur les femmes de France, il aurait senti
+que le péché était véniel. C’est ce que je tentai,
+bien doucement, de lui faire entendre. Il ne comprit
+pas du tout. Comme je te l’ai dit, ces gens
+n’ont que peu d’occasions de lire : et tout ce
+qu’ils peuvent lire, surtout ce qui vient de la
+métropole, cette France qu’ils n’ont jamais vue
+et ne verront jamais, prend à leurs yeux une
+importance démesurée.</p>
+
+<p>»  — Nous sommes venus demander le déplacement
+de ce magistrat, conclut le président,
+froissé de mon indifférence. Il ne faut pas qu’il
+revienne jamais à Saint-Esprit.</p>
+
+<p>»  — Cela vous regarde, répondis-je. Adressez-moi
+un vœu en ce sens. Je le transmettrai à
+l’administration centrale, mais sans l’appuyer,
+je dois vous en avertir. L’offense est insignifiante,
+et ce juge est un excellent magistrat, sérieux,
+bon juriste, fort attaché aux devoirs de
+sa charge. Avez-vous un autre reproche à lui
+faire ?</p>
+
+<p>»  — Celui-là suffit ! répliqua la délégation
+d’un air sombre.</p>
+
+<p>» Elle tourna les talons. Je reçus quelques
+heures plus tard la plainte qu’elle formulait
+contre ce juge « au nom de toute la population
+de l’île et de l’honneur des femmes ». Je l’envoyai
+telle quelle, sans commentaires, à l’administration
+de la rue Oudinot — et l’administration
+s’assit dessus, comme tu peux le penser. Je
+suppose même que les jeunes rédacteurs du ministère
+des colonies s’en firent une pinte de bon
+sang, peut-être même le ministre, si cette réclamation
+est tombée sous ses yeux, ce qui n’est pas
+probable.</p>
+
+<p>» Une des rares distractions, à Saint-Esprit,
+est d’aller lire les télégrammes de navigation,
+qui sont affichés, sur papier jaune, devant les
+bureaux du capitaine de port. C’est ainsi que
+les habitants de la toute petite ville apprirent
+que le <i>Gaurisankar</i> — à propos pourquoi est-ce
+que nous donnons des noms de montagnes aux
+bateaux ? C’est idiot ! — arriverait bientôt, débarquant
+un certain nombre de passagers, parmi
+lesquels l’infortuné magistrat, cause involontaire
+d’un si grand scandale.</p>
+
+<p>» La population de Saint-Esprit tint des conciliabules
+nombreux, mais si secrets que ma police,
+du reste fort restreinte et médiocrement adroite,
+ne me put donner aucun renseignement sur les
+décisions prises :</p>
+
+<p>»  — Ils veulent se venger, me dit-on seulement.
+Une vengeance épouvantable, inoubliable !</p>
+
+<p>» Voulaient-ils donc tuer ce pauvre juge ? Je
+ne les en croyais pas capables. Ce sont de bonnes
+gens ; ils sont très doux. Le seul crime dont on
+se souvienne a été commis, dans l’île, il y a cinquante
+ans, et encore par un marin étranger.
+Cependant, je crus devoir prendre toutes les précautions
+possibles. Je groupai mes forces de police
+au grand complet — une douzaine d’hommes — sur
+l’appontement, dès que le <i>Gaurisankar</i>
+fut en vue. Et je m’établis là en personne, pour
+voir, et imposer mon autorité.</p>
+
+<p>» Je n’eus rien à faire, absolument rien. On
+ne voyait pas, si loin que les yeux pussent chercher,
+un seul habitant mâle de l’île du Saint-Esprit.
+Où s’étaient-ils cachés, dans quelles
+gorges de la montagne, quelles cavernes ? Mais
+toutes les femmes étaient là, deux mille femmes
+environ, les vieilles et les jeunes, rangées en
+haie depuis l’appontement jusqu’au tribunal.
+Toutes habillées de noir, sans un bijou, sans une
+fleur, et silencieuses, dramatiquement, invraisemblablement
+silencieuses. On n’entendait que
+le piaillement des mouettes. Ces femmes étaient
+là, voilà tout : un double mur noir.</p>
+
+<p>» … Le pauvre juge grimpa l’échelle de l’appontement
+et parut. Tout d’abord, il ne distingua
+quoi que ce fût qui le pût choquer : rien que ces
+deux sombres murailles, qui couraient à l’infini,
+et des yeux étincelants sous des coiffes noires, à
+la bretonne. Il mit le pied sur le quai… Les deux
+premières femmes, à droite et à gauche, crachèrent.
+Oh ! pas sur lui ! A ses pieds, seulement ;
+deux larges crachats, préparés, délibérés. C’est à
+peine pourtant s’il y fit attention. Mais les autres,
+l’une après l’autre, les deux mille femmes de
+Saint-Esprit ! Les crachats tombaient, deux par
+deux ; on entendait leur petite pluie sur la route — et
+pas un autre bruit. Ah ! il avait dit que les
+femmes de Saint-Esprit étaient coquettes et bavardes !
+Il pouvait les regarder, toutes vêtues
+comme des veuves. Et de leurs lèvres, devant lui,
+tant qu’il resterait dans l’île, ne sortirait jamais
+un mot. Seulement ce petit bruit de crachats,
+quand il passerait. Pas autre chose…</p>
+
+<p>» Alors, le juge comprit, et blêmit. Il marcha
+plus vite, et s’enfonça sous la porte du tribunal.
+Il ne quitta cet abri qu’à la nuit pour gagner sa
+maison. Mais le lendemain, du tribunal à cette
+maison, c’était la même chose… Il tint bon six
+semaines, puis sollicita son rappel. Il était
+vaincu. Vaincu par ce silence, ce noir, ce dédain
+spumeux. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voilà comme les gens de l’île du Saint-Esprit
+ont tenu tête à l’administration française. Et je
+songe parfois que c’est une idée qui venait de
+très loin, du fond des siècles, de l’époque où les
+peuples n’avaient pas d’autres moyens de manifester
+la mésestime, à la fois soumise et orgueilleuse,
+où ils tenaient leurs maîtres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c9">SA PRUDENCE</h3>
+
+
+<p>Je m’amusais parfois — et il était assez rare
+que je fisse erreur — à deviner l’origine ou le
+corps d’où sont issus les administrateurs coloniaux,
+par la seule façon dont ils prononcent,
+devant leur chef suprême, cette phrase élémentaire :
+« Oui, monsieur le Résident Général ! » Ce
+brave Lefebvre, à qui l’on confiait toujours les
+postes les plus difficiles ou les plus déshérités,
+qui ne s’en offusquait nullement, qui même les
+sollicitait, « parce que, disait-il, on y est plus à
+son aise que près des légumes, et que les inspecteurs
+y passent moins de temps », ne la pouvait
+sortir de ses lèvres sans y ajouter, dans son inexprimable
+émotion, un explétif blasphématoire :
+« Nom de Dieu ! Oui ! monsieur le Résident Général !
+Oui, sacré Nom de Dieu ! » C’est que
+Lefebvre a été tout petit commis des affaires indigènes,
+et même, auparavant, simple sergent de
+la vieille infanterie de marine, puis employé de
+factorerie. Énergique, dévoué comme un chien,
+un peu court d’esprit et plein de sens, il perdait
+la tête en présence du maître tout-puissant ; ces
+jurons malsonnants exprimaient à la fois le désordre
+respectueux de son âme, et sa décision
+d’aveugle obéissance. Les anciens officiers de
+l’armée de terre émettaient la formule automatiquement
+et comme à cinq pas de distance, la
+main à une coiffure militaire absente, mais avec
+une sorte de respect hiérarchique et définitif.
+Ceux qui venaient de la marine, avec une courtoisie
+raffinée qui dissimule un dédain latent :
+car la marine obéit à ses chefs, mais les juge,
+mais ne les aime pas, et cependant méprise tout
+ce qui ne vient pas de la marine.</p>
+
+<p>Pour Partonneau, il disait d’un souffle raccourci :
+« Oui, m’sieu le Résident Général ! »
+J’en avais induit que, des bancs du lycée, il était
+entré tout droit à l’École coloniale ; il continuait
+de répondre au pion. Je ne me trompais pas. Il
+obéissait, ou plutôt il obtempérait, parce que la
+désobéissance est non seulement impossible,
+mais inutile, qu’on n’y gagne rien pour le but
+qu’on veut atteindre. « Le mieux, déclarait-il,
+est d’attendre qu’<i>Ils</i> changent d’idée ou qu’il en
+arrive un autre : ces deux cas sont les seuls qui
+se peuvent produire. »</p>
+
+<p>Une fois pourtant, une fois au moins, Partonneau
+alla plus loin, et démentit le maître en sa
+présence. Il est vrai que celui-ci n’en sut jamais
+rien ! C’était un nouveau venu, un grand homme
+débarqué tout fraîchement d’une France démocratique
+et populaire qu’il n’avait jamais quittée.
+Vigoureux et dont le gouvernement devait laisser
+des traces. Mais, comme ces rudes conventionnels
+dont Napoléon fit des préfets et des vice-rois,
+joignant au goût et au sens du commandement
+l’habitude du langage qu’il faut pour le faire
+accepter chez nous, gardant même une foi profonde
+en ces formules. Il est bien peu de prêtres,
+il n’en est peut-être pas, qui ne croient aux mystères
+de leur culte ; il n’est pas non plus, je
+pense, de dirigeants du nouveau régime qui ne
+croient à ses dogmes : et la liberté, l’égalité, la
+fraternité, sont pour eux des faits incontestables,
+sacrés, au nom desquels seulement ils ordonnent,
+mandataires inspirés.</p>
+
+<p>Partonneau reçut celui-là avec le cérémonial
+ordinaire, qui ne manque pas de grandeur, aux
+frontières du cercle qu’il avait pour mission d’administrer :
+armée, magistrature, clergé, étaient
+rangés selon l’ordre du décret de messidor. Venaient
+ensuite les grands mandarins, les préfets,
+les sous-préfets indigènes, avec leurs somptueuses
+robes d’apparat, leurs parasols, leurs étendards,
+leurs six poils de barbe blanche, fins comme
+ceux de leurs légers pinceaux à écrire, puis les
+chefs des notables et quelques notables ; enfin
+tout ce qu’il faut pour la majesté. Et même Partonneau
+aperçut Lou-Vinh-Phuoc, qu’il n’avait
+pas convoqué. Lou-Vinh-Phuoc, qui s’était placé,
+bien ostensiblement, et dans son costume de tous
+les jours, un costume par lui-même irrespectueux,
+à côté des grands mandarins et même en
+bon rang parmi eux.</p>
+
+<p>Ce Lou-Vinh-Phuoc était une assez dangereuse
+canaille, et peut-être aussi un homme intéressant :
+un vieux pirate, mal converti. Personne
+jamais ne fit le compte de ses anciennes pilleries,
+de ses assassinats ; lui non plus. Un jour de fatigue,
+et par manière de trêve plutôt que par
+résolution définitive, on lui avait donné des
+terres. Il s’y était installé comme dans un fief
+féodal, y avait établi en manière de comtes et de
+barons les complices qui lui étaient le plus sympathiques,
+exploitant rudement ses paysans, faisant
+par surcroît la contrebande de l’opium sur
+une généreuse échelle ; et, quand un Chinois lui
+paraissait suffisamment bandit pour être digne
+de sa confiance, lui donnant un petit bien, mais
+lui conseillant de garder son fusil et beaucoup
+de poudre. Il était aussi connu sous le sobriquet
+de Si-Sa-Peth. Ne cherchez ce nom ni dans la
+langue annamite, ni dans la chinoise. C’était la
+transposition, dans une orthographe pittoresque,
+de l’opinion des Européens du cercle : « Si ça
+pète, ça cassera. » Les mandarins paraissaient
+subir son contact, ce jour-là, avec répugnance ;
+Lou-Vinh-Phuoc n’était pas un lettré. Vulgaire
+paysan voué au brigandage, plus lucratif, il ignorait
+la science des caractères ; il était obligé d’entretenir
+un scribe pour lire sa correspondance :
+un parvenu, un nouveau riche.</p>
+
+<p>Enfin, arriva, avec le retard d’usage, le cortège
+cavalcadant du grand chef. Maison militaire,
+maison civile, domesticité. Tout cela brillant,
+tout cela bruyant. Et, en dernier lieu, deux porteurs
+indigènes tenant sur leurs épaules un
+meuble dont je suis bien forcé de dire un mot,
+bien qu’il soit malaisé de le qualifier de façon
+décente : tel Louis XIV et le duc de Vendôme,
+monsieur le Résident Général voyageait avec sa
+« chaise ». Comme à tout être humain les nécessités
+de la nature humaine s’imposaient à lui ;
+et il avait jugé, sans doute avec raison, malséant
+à sa dignité de s’égarer dans la brousse comme
+un simple mortel.</p>
+
+<p>Cette magnifique caravane et ce qui la suivait,
+s’arrêta pour les présentations, qui furent faites
+par Partonneau avec une assurance paisible et
+une politesse détachée. Ce fut un spectacle assez
+déconcertant pour des yeux français, des yeux
+de Français de la métropole, que ces vieillards
+cassés par l’âge, hautains dans leurs robes écarlates
+ou jaunes, se prosternant cinq fois jusqu’à
+terre, le front dans la poudre du chemin, devant
+le chef venu de France ! Déconcertant pour nous,
+mais pour nous seulement. Pour d’autres, mieux
+accoutumés, tout naturel en restant émouvant :
+depuis des milliers d’années, c’était le salut rituel,
+obligatoire, devant la Puissance, considérée
+comme Père-et-Mère…</p>
+
+<p>Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns
+de ces somptueux et respectueux mandarins,
+resta debout, l’œil bien droit, doucement insolent,
+et tendit simplement la main, <i>à la française !</i></p>
+
+<p>Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure
+de stupeur, et, parmi les mandarins, d’indignation.
+Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie !
+Mais M. le Résident Général dressa la tête
+d’un air ravi. Se tournant vers Partonneau :</p>
+
+<p>— Vous allez expliquer à votre administré,
+fit-il, tout mon plaisir de voir ici un homme
+ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits
+de citoyen !</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, Partonneau
+faillit perdre son sang-froid. Se reprenant, il
+traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite :</p>
+
+<p>— Son Excellence le Résident Général me
+charge de vous dire qu’il sait que vous êtes un
+personnage grossier, sans connaissance des
+lettres, ignorant des usages ; et qu’en conséquence,
+dans sa commisération, il veut bien vous
+faire la grâce — la grâce, entendez-vous ! — de
+vous dispenser du salut !</p>
+
+<p>Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire
+d’approbation, de satisfaction, d’apaisement.
+M. le Résident Général ne comprit pas, il s’éloigna
+de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé,
+stupide, rougissant d’avoir perdu la face en public,
+inquiet de son sort, n’osant suivre le cortège,
+demeura seul. Et distinguant la chaise,
+abandonnée sur la berge du Fleuve Rouge, il eut
+une impulsion subite, dans sa pensée réparatrice.
+Quel était ce meuble ? Un trône, sans doute,
+celui des audiences. On doit à ces objets sacrés
+les révérences qu’on n’a pas faites à leur maître.
+S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">ET LE SOIR VINT…</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c10">ET LE SOIR VINT…</h3>
+
+
+<p>Sur le boulevard Saint-Michel, à peu près à
+la hauteur de l’École des Mines, ce sont deux
+bonshommes de bronze, dont l’un montre à
+l’autre on ne sait quoi, mais dont on veut que
+ce soit un tube de verre, contenant une médecine
+inédite et magique. Ceci, bien qu’important, est
+impossible à distinguer à l’œil nu, je vous dis
+ce qu’on m’a dit ; de même que, selon ce qui
+me fut affirmé, ces deux personnages sont des
+pharmaciens célèbres. J’ai toujours estimé ce
+monument assez laid et le geste de ces mandarins
+aussi risible que celui de l’évangéliste
+qui se met un doigt dans le nez pour montrer
+qu’il subodore l’approche de l’Esprit Saint. Mon
+opinion, que je crois raisonnable, et consacrée
+par de trop nombreux exemples, est que notre
+art contemporain, tel qu’il se manifeste sur les
+voies publiques, est ordinairement aussi malencontreux
+que celui des vieux galfâtres qui président
+au modelage des chefs-d’œuvre du quartier
+Saint-Sulpice.</p>
+
+<p>Mais, au cours de la guerre, passant avec moi
+devant ce regrettable groupe, Camille Ribieyre
+lui fit ostensiblement un grand salut, une révérence,
+s’il vous plaît, et m’intima :</p>
+
+<p>— Ote ton chapeau.</p>
+
+<p>J’ôtai mon chapeau. Je ne voudrais pas que
+nul pût jamais soupçonner que je manque
+d’égards envers n’importe qui ou n’importe quoi.
+Je cultive, je collectionne, je thésaurise les rites.
+Ceux que m’enseignera ma petite amie Camille
+obtiendront ma faveur toute particulière. Elle a
+seize ans aujourd’hui. Quand je l’ai vue pour
+la première fois, il y a deux ans, au Laos, où
+son père exploite les bois de la forêt, elle était
+toute nue, et à cheval ! Revenant de prendre son
+bain dans la rivière, il semble qu’elle avait accoutumé
+de rentrer dans cet état d’innocence,
+n’y voyant rien d’extraordinaire. Pourquoi pas ?
+Est-ce que toutes les filles du pays, les Laotiennes,
+ses compagnes, n’en faisaient pas autant ?
+Je n’ai mémoire de rien de plus beau, de
+plus pur, que cette petite fille sans voiles, aux
+seins roses à peine formés, aux longues cuisses
+d’éphèbe, déjà fortes, sur ce beau poney tout
+frémissant, lui-même ruisselant d’eau.</p>
+
+<p>Le vieux bonhomme que je suis en train de
+devenir ferait pour cette jeune sauvage des choses
+bien plus difficiles que d’offrir, sans savoir pourquoi,
+un public hommage à deux pharmacopoles,
+statufiés en zinc d’art. Cependant, je me
+permis de demander pourquoi il fallait saluer.</p>
+
+<p>— Comment, tu ne sais pas ? répondit-elle
+sérieusement. C’est eux qui ont inventé la quinine.
+Alors ?… sans la quinine, est-ce qu’on
+vivrait ?</p>
+
+<p>Voilà. Je découvrais que juger d’une effigie
+par son seul mérite esthétique est une erreur de
+civilisé, ou d’incroyant, ce qui, très probablement,
+est la même chose. Ce n’est pas sa beauté,
+c’est sa sainteté, sa capacité de faire du miracle
+que le chrétien vénère dans la statue du saint. Et
+Camille, cette Camille née sous d’autres cieux,
+subissant avec peine le nôtre, s’était formé une
+autre idée, mais analogue, de la sainteté et du
+miracle : la sainteté scientifique, le miracle
+scientifique. Du fond de sa brousse, avec la
+perspective de la brousse, elle avait discerné par
+le cœur, par les sens, par les nécessités de la vie
+quotidienne, ce que nous ne concevons encore
+que par l’esprit, et faiblement.</p>
+
+<p>Vivante, saine, irrésistible petite Camille ! Que
+de belles choses j’ai imaginées sur ton compte !…
+La femme nouvelle, n’est-ce pas ? La femme que
+nous fabriquent ces terres où il y a quelque
+chose à faire pour les femmes comme pour les
+hommes, de même que nos aïeules avaient aussi
+quelque chose à faire, une mission de commandement,
+de direction, sur leurs biens, au milieu
+de leurs gens. Celles de notre civilisation occidentale,
+des poupées ? Mais, sauf quand elles ont
+des métiers d’hommes, et la même triste spécialisation,
+les mêmes tares professionnelles alors
+que des hommes, comment voulez-vous qu’elles
+soient autre chose, quelle besogne leur est réservée,
+quel rôle leur impose des devoirs ? Ah !
+chère gosse, mauvaise gosse de Camille, impétueuse,
+primitive, gâtée, avec tes taches de rousseur
+et tes jambes trop longues, tes jambes de
+poulain qui suit sa mère au pâturage, que d’histoires
+je me suis contées sur toi ! Et comme la
+civilisation, cette civilisation que j’injuriais,
+s’est vengée sur moi-même, mes rêves, et ta
+propre personne, ce jour même où je te conduisais
+au cinq heures de madame Bohatier ! Car
+elle reprit son empire, alors, cette civilisation,
+contre toi ! Aux beaux souvenirs de ma vision du
+Laos se superpose maintenant celle que tu m’as
+donnée dans cette maison parisienne : une rustaude
+sans grâce, qui avait enlevé son chapeau.
+Oui, elle avait enlevé son chapeau, comprenez-vous
+ça, comme une paysanne ! Elle avait, par
+surcroît, ôté son manteau, elle le remettait, elle
+avait l’air de dire : « On étouffe, on s’ennuie,
+ici ! Comme je voudrais être là-bas, et nue ! »</p>
+
+<p>Et c’était pourtant un salon « colonial » que
+celui de madame Bohatier !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand les coloniaux ne sont pas aux colonies,
+ils sont à Paris — tant que l’heure de la retraite
+n’a pas sonné, car, dans ce cas, la plupart,
+n’ayant pas fait fortune, vont vivre économiquement
+en province — et principalement au café.
+Mais je ne m’occuperai pas ici des cafés, qui
+sont trop connus. Tout au plus, signalerai-je que
+le principal lieu de réunion des broussards, quelques
+années avant la guerre, était le « Pousset »
+des boulevards. Il y a aussi le <i>Café des Vosges
+et de François Coppée</i>, près de la rue Oudinot.
+Mais celui-ci jouit plus particulièrement de la
+clientèle des employés du Ministère des Colonies
+et, pour cette cause, est méprisé des véritables
+coloniaux : ils n’y vont que pour se faire des
+relations utiles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutefois, il y a aussi des salons coloniaux, et
+même un peu plus nombreux qu’on ne croirait.
+Ceci n’a rien d’étonnant si l’on songe qu’il se
+rencontre des coloniaux mariés, dont les femmes
+ont des prétentions à la mondanité, d’autres — ceux
+seulement d’Indo-Chine — qui, ayant pris
+l’habitude de l’opium, n’y sauraient renoncer
+en France, et que sur la natte dure, autour de
+la petite lampe et du bambou divin, se réunissent
+fatalement des gens qui ne s’aiment pas toujours
+à la folie, mais que la même passion secrète,
+persécutée, cimente pourtant comme les pierres
+d’une mosaïque.</p>
+
+<p>Je n’ai pas l’intention de parler non plus de
+ces fumeries parisiennes, les ayant peu fréquentées.
+Je respecte l’opium. Je lui ai dû, non pas
+de grandes joies, — les joies de l’opium font
+partie de la friperie du bazar romantique, — mais
+un grand calme, un bon équilibre d’esprit,
+un salutaire optimisme à des moments où ce
+n’étaient point des ingrédients vitaux faciles à
+se procurer. Mais l’expérience m’a prouvé que la
+drogue est incompatible avec les obligations de
+la vie occidentale. Celle-ci est trop active, trop
+pressante, et il y a toujours un tas d’imbéciles — ou
+de « fonctions » sociales, également détestables — qui
+vous accaparent à l’heure sacrée : le
+théâtre et les dîners en ville interdisent l’usage
+régulier du « bambou » en France ou, du moins,
+à Paris, beaucoup plus sûrement que les perquisitions
+de la police.</p>
+
+<p>Mais il y a aussi les salons des fonctionnaires
+de haut grade, où les autres fonctionnaires de
+grade inférieur viennent faire leur cour. Il y a
+les demeures des quelques colons, assez rares encore,
+qui ont fait fortune, et viennent jouir de
+cette fortune à Paris. Tel était le cas de M. et
+madame Bohatier, d’Indo-Chine.</p>
+
+<p>Camille m’avait dit :</p>
+
+<p>— Est-ce que nous y verrons monsieur Partonneau ?</p>
+
+<p>— C’est probable, et aussi madame Vaubelle.</p>
+
+<p>— Ah ! avait fait Camille, sans excès de sympathie.</p>
+
+<p>Cela m’avait amusé, de découvrir un sentiment
+de jalousie, un sentiment bien féminin, chez ma
+dryade du Laos.</p>
+
+<p>— Tu n’aimes pas madame Vaubelle ? Elle
+fait pourtant des frais pour toi. Et elle est
+jolie !</p>
+
+<p>Camille n’avait pas répondu.</p>
+
+<p>— Et tu aimes bien monsieur Partonneau ?</p>
+
+<p>— Il dit des choses que je ne sais pas sur ce
+que je sais… Et il est si simple, lui, monsieur
+Partonneau !</p>
+
+<p>Les enfants et les illettrés éprouvent une reconnaissance
+pareille pour les gens illustres — et
+Partonneau, ignoré des Parisiens, est illustre
+dans le petit monde colonial — qui ne sont pas
+intimidants. Nous trouvâmes Partonneau chez
+les Bohatier, mais avec madame Vaubelle, en
+effet, ce qui fit visiblement moins de plaisir à
+Camille et fut peut-être pour quelque chose dans
+son air d’ennui et ses mauvaises manières. Si
+elle considéra cette personne avec méfiance et
+mauvaise humeur, elle écoutait Partonneau
+comme un gosse qu’on mène pour la première
+fois au théâtre. Madame Vaubelle, pour sa part,
+le couvait des yeux avec une sollicitude, une
+adoration inquiètes ; il ne la regardait guère. Il
+y avait là aussi le couple Blazeix, ménage de ressources
+modestes. Pourtant madame Blazeix est
+élégante, ou veut l’être. Elle n’est pas, elle, une
+coloniale. Elle n’a jamais quitté Paris et passe
+pour y avoir fait le bonheur, avant son mariage
+et même après, d’un assez grand nombre d’amis,
+ce qui ne saurait l’empêcher de conserver un air
+d’innocence attendrissant, étant de ces femmes
+favorisées de la nature à qui l’on donnerait le
+bon Dieu sans confession à la minute même
+qu’elles commettent le troisième péché capital.
+La naïve Camille lui témoignait une sympathie
+dont j’étais un peu embarrassé, et l’on avait
+l’impression que son mari la considérait comme
+un objet rare, sans prix, tout émerveillé encore
+qu’elle eût pu condescendre à devenir madame
+Blazeix. Nul, à part trois ou quatre techniciens
+dispersés dans le monde entier, ne sait que cet
+Ardéchois remarquablement laid, qui pousse la
+brachycéphalie de son crâne énorme, épais,
+crépu, jusqu’à l’excès le plus monstrueux, est
+l’ingénieur agronome, le botaniste, le spécialiste
+en cultures coloniales le plus éminent de France,
+depuis la mort de ce curieux, génial et désintéressé
+bohème qui s’est appelé Karpovitch, ce
+juif russe naturalisé français qui finit, il y a
+quelques années, par se suicider, à la russe, un
+soir qu’il s’ennuyait. Ce pauvre Blazeix lui ressemble
+moralement et par son extérieur misérable.
+Il était venu avec des souliers de chemineau ;
+bien pis : d’agent de police en civil. Son
+pantalon blanc, son veston d’alpaga noir, lustré,
+sur lequel le ruban de la Légion d’honneur fait
+une tache inattendue, étaient visiblement confectionnés.
+Seul, le désir de se reclasser, après
+tant d’aventures, pouvait expliquer la résolution
+prise par l’ambitieuse Juliette d’en faire son
+époux légitime. Mais, ce jour-là, il avait l’air
+radieux. Il annonçait, il criait aux inconnus
+même sa chance inespérée : il devenait l’ingénieur-conseil
+de la Banque du Pacifique, qui devait
+profiter de l’effondrement prévu de l’empire
+colonial allemand pour installer d’immenses exploitations
+aux Samoa, aux îles Bismarck, en
+Chine et en Indo-Chine : cinquante mille de traitement !</p>
+
+<p>Cette nouvelle me surprit. Non pas seulement
+qu’il m’étonnât que les hauts seigneurs de
+cette puissante société eussent su découvrir le
+bon et grand Blazeix dans la cave administrative
+où le gouvernement français, toujours généreux
+et avisé, lui octroyait six mille francs par an ; il
+courait des bruits sur la situation de cette firme,
+on disait qu’elle traverserait sans doute, après la
+guerre, une passe difficile. Blazeix avait l’air si
+heureux que je n’osai jeter ouvertement de l’eau
+froide sur sa joie. Je pris madame Blazeix à part,
+dans un petit coin, pour lui communiquer mes
+craintes.</p>
+
+<p>— Je crois pouvoir vous rassurer, me répondit-elle
+assez sèchement… Cher monsieur,
+mes renseignements sont puisés à meilleure
+source que les vôtres : le directeur de la Pacifique
+est de mes amis !</p>
+
+<p>A ce mot, la « découverte » que cette société
+avait faite des mérites, certains, du reste, de
+l’humble et impratique Blazeix me parut moins
+inexplicable. Je n’avais plus rien à dire et me
+contentai de féliciter le ménage.</p>
+
+<p>— Mais ma femme me suggère, me confia
+Blazeix, de faire prendre sur sa tête, par la société,
+en plus de mes appointements, une assurance
+sur la vie de quatre cent mille francs…
+Elle prétend que ma santé court des risques. Elle
+se les exagère : si j’avais dû claquer dans ces
+pays-là, il y a vingt ans que ce serait fait.</p>
+
+<p>— C’est une excellente précaution…</p>
+
+<p>— Vous pensez ?… Bah !</p>
+
+<p>Brave Blazeix, qui se croyait éternel, qui ne
+songeait qu’à la besogne à faire ! Il l’avait accomplie
+si longtemps pour cinq cents francs par
+mois ! Je voyais bien que sa femme, dans ses
+conversations, qu’on pouvait croire assez intimes,
+avec le directeur de la Pacifique, n’avait pas
+perdu le nord. Peut-être même envisageait-elle
+que le casse-tête des Papous ou les miasmes des
+forêts de l’archipel Bismarck la débarrasseraient
+de son époux. Alors, l’assurance serait là pour
+lui permettre une agréable existence. Mais où
+était le mal ? De nouveau, je jurai à Blazeix :</p>
+
+<p>— Si, si ! Je vous assure !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au moment où j’allais partir, madame Vaubelle
+trouva moyen de se rapprocher de moi.</p>
+
+<p>— Votre ami, me dit-elle, la gorge un peu
+frémissante, monsieur Partonneau… qu’est-ce
+qu’il pense ? qu’est-ce qu’il veut ?… Tâchez de
+le savoir, je vous en supplie. Vous m’avez déjà
+promis !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est pendant la guerre que Partonneau avait
+commencé de sentir tomber sur ses épaules le
+mal atroce et sans remèdes, l’un des rares sous le
+ciel dont il n’eût pas l’expérience : la vieillesse
+et, avec elle, une mélancolie singulière. Il n’avait
+point encore atteint la cinquantaine. Mais on dit
+que certains chauffeurs ou mécaniciens de locomotives,
+quand tombe sur eux l’heure de la retraite,
+sont pris bientôt d’un mal exceptionnel et
+funeste. Trente années durant, leur corps, leur
+brave corps d’humain qui était au début pareil
+au vôtre, au mien, a subi la trépidation des formidables
+machines qui détraquent les entrailles et
+vous secouent la peau du ventre comme un tambour
+d’énormes baguettes. Il en est qui n’ont pu
+tenir le coup. Ceux-là sont morts tout de suite,
+ou bien sont allés ailleurs, faire autre chose, ils
+ont abandonné. Les autres s’adaptent. Ils s’adaptent
+à tel point que ces trépidations incessantes
+leur deviennent nécessaires. Quand ils cessent de
+les éprouver, leurs muscles, leurs tendons, leur
+chair, leur moelle épinière, les réclament, souffrent
+obscurément, crient : « Qu’y a-t-il, mais
+qu’y a-t-il donc ? On ne vit pas ! Nous ne sentons
+plus rien ! » L’organisme se fait atone, inerte.
+Le sang ne circule plus. L’homme est saisi d’un
+tremblement sénile, comme si la nature voulait
+lui rendre cette agitation, ces secousses musculaires
+et nerveuses dont l’accoutumance lui a fait
+un besoin. Mais ce n’est que la fin, rien que la
+sinistre fin : la paralysie qui est venue.</p>
+
+<p>De corps et d’âme, Partonneau en était là. Tant
+qu’il n’avait fait que toucher barre en France
+pour repartir au bout de quelques mois, il n’avait
+pas ressenti le contre-coup des rigueurs, des misères
+de son métier, des maladies tropicales, des
+outrages du soleil, des poisons de la terre et des
+eaux. Chacun de ces brefs retours lui avait
+paru des convalescences. Il arrivait fourbu, il
+repartait fourbi de frais, net et solide, disait-il,
+comme un patin neuf. Mais la guerre, après
+l’avoir rappelé pour lui confier un poste d’officier
+de complément, avait duré, duré ! Partonneau
+se trouva stupéfait, humilié, lui qui avait
+affronté non seulement tant de périls, mais de
+fatigues, et surhumaines, et toujours étalé, de ne
+plus pouvoir étaler, à la fin ! On l’avait envoyé
+à l’arrière, comme un vieux ; on avait d’abord
+utilisé décemment ses « spécialités » dans un de
+ces camps du Midi où l’on dressait les noirs recrutés
+en Afrique ; puis dans un état-major, à
+Paris ! Ces besognes lui semblaient indignes de
+lui. Pourtant, il se jugeait. Son malheur est de
+ne jamais se faire d’illusions, ni sur les autres,
+ni sur lui. Il me disait : « Je ne suis plus bon
+qu’à ça. On a eu raison… »</p>
+
+<p>J’ai déjà parlé ailleurs de ces hémiplégies passagères
+qui contractent par instants, lorsqu’un
+excès de fatigue intellectuelle ou physique
+épuise ses forces, la moitié gauche de son visage,
+crispant sa lèvre supérieure en grimace, remontant
+une de ses orbites vers les tempes : retour
+perfide des toxines que n’a jamais entièrement
+éliminées son sang de vieil impaludé. Ces crises
+devenaient maintenant plus fréquentes. Il en restait
+souvent défiguré de longues semaines. Toutefois,
+débarrassé de ces misères, il se retrouvait
+beau, en vérité, de cette beauté virile, ironique,
+héroïque, qui inspire à tous, même aux hommes,
+le besoin de voir en lui un maître, et de le suivre.
+Le poison paludique prêtait même à ses yeux, ses
+yeux clairs d’homme qui toujours a su tout regarder
+en face, et comprendre pour décider, cet
+éclat, cette intensité qui font palpiter les femmes.
+Il les abaissait sur elles avec une autorité non
+voulue, mais irrésistible. Je ne comprenais que
+trop, bien que j’en fusse jaloux, le sentiment de
+madame Vaubelle à son égard, et ce dévorant
+souci qu’elle m’avait montré chez les Bohatier.
+Ce n’était pas la première fois. Je lui répondais,
+moins brutalement qu’ici, mais c’était le sens de
+mes paroles : « Je crois qu’il ne vous a pas laissé
+de doutes. Vous devez le savoir mieux que moi. »
+Elle hochait la tête. Est-ce que c’est une preuve
+ça, avec n’importe quel homme, mais surtout
+un homme tel que Partonneau ?</p>
+
+<p>— Tâchez de le savoir, implorait-elle. Il vous
+parlera peut-être, à vous, il vous dira la vérité.
+J’ai l’impression qu’il ne dit jamais la vérité
+aux femmes… Pourquoi souriez-vous ?</p>
+
+<p>— Parce que je soupçonne qu’il ne la dit
+pas toujours, même aux hommes, en cette
+matière.</p>
+
+<p>Je mentais. Ce qui m’avait inspiré ce sourire,
+c’était la réminiscence incongrue d’une phrase de
+Balzac dans la <i>Dernière Incarnation de Vautrin</i> :
+« Es-tu contente de ton milord ? » demande une
+amie à sa camarade, la Belle Normande, qui
+vient de faire la connaissance, au sens biblique
+du mot, du mouchard Peyrade, grimé en Anglais.
+« Ma chère, répond la lorette, quand il fait
+l’amour, c’est comme quand il vient de se raser.
+Il se regarde dans la glace, et l’on dirait qu’il
+pense : « Allons, aujourd’hui, je ne me suis pas
+coupé ! » Je songeais que, dans ses transports
+amoureux, Partonneau devait avoir, à peu de
+chose près, la même énigmatique attitude que le
+faux Anglais de Balzac. Pourtant, j’avais promis
+de poser la question, si délicate qu’elle me parût.
+Je me sentais plus que de la sympathie pour
+madame Vaubelle. Si c’eût été moi qu’elle avait
+eu la bonté de distinguer, j’en eusse été très sincèrement
+ému, j’eusse éprouvé cette sorte de reconnaissance
+qu’il est d’ailleurs presque toujours
+prudent de dissimuler, et qui vous jette à dire :
+« Mon Dieu ! Vous avez bien voulu !… Je ne le
+méritais pas ! »</p>
+
+<p>Cette gentille madame Vaubelle avait gardé la
+plus louable fidélité à son époux, industriel du
+Nord, jusqu’au jour qu’infirmière bénévole dans
+un hôpital, elle y rencontra Partonneau, blessé
+assez gravement. Pour lui elle s’était désespérément
+compromise, avait fait les pires folies,
+celles qui se voient, abandonné son mari, son
+ménage, ses enfants, l’avait été rejoindre à
+l’autre bout de la France, puis à Paris. Elle l’aurait
+suivi au bout du monde, et en enfer. Est-ce
+qu’il pouvait y avoir un enfer là où était Partonneau ?
+Enfin, elle l’aimait comme seule, de nos
+jours, une septentrionale sait encore aimer un
+amant, avec abnégation, avec dévotion, sans le
+juger jamais, de toute son âme et de tout son
+corps : elle est d’une province où l’on retarde de
+cinquante ans sur Paris, où l’on persiste à
+prendre l’amour au sérieux, comme la religion — et
+la sienne, du reste, est restée fort vive. C’est
+ce que je me permis de suggérer à Partonneau,
+l’en félicitant, ajoutant qu’il avait lieu d’être fier
+de la passion qu’on lui témoignait.</p>
+
+<p>— Elle est parfaite. Le jour où tu voudras, elle
+profitera du divorce que son mari demande contre
+elle pour abandon du domicile conjugal ; elle
+pourra même obtenir la nullité du mariage en
+cour de Rome, elle t’épousera. Tu l’aimes, n’est-ce
+pas ? Elle en vaut du peine.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas !</p>
+
+<p>— Tu ne sais pas ?</p>
+
+<p>— Je crois que je pourrais l’aimer. Et j’en ai
+envie ! oh ! envie !</p>
+
+<p>Il n’est rien de plus apparent que les sentiments
+forts chez Partonneau, justement parce
+qu’ils impriment à son visage une immobilité
+voulue, presque tragique. C’est, de sa part, dressage
+de volonté, acquis là-bas, dans des pays à
+coucher dehors — où l’on couche quelquefois
+dehors, en effet — et où il faut savoir dissimuler,
+parce que la vie même, la vie toute nue en dépend.
+Je vis qu’il était violemment, profondément
+ému.</p>
+
+<p>— … Mais je ne veux pas m’attacher à elle, je
+ne veux pas l’épouser, surtout. Comprends-tu ?
+Nous ne sommes pas faits pour les Européennes,
+nous autres ! Ça finit toujours mal, nous nous
+trompons toujours !</p>
+
+<p>— Tu as peur d’être trompé ?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>— J’ai l’habitude. Je ne connais pas un blanc,
+entends-tu, pas un blanc, dans les patelins où je
+suis allé, qui n’ait été fait cocu par son boy. C’est
+une loi inéluctable, une loi naturelle, de même
+que la pluie doit tomber tous les jours, entre
+midi et trois heures, dans la saison chaude, en
+pays tropical. Ici, je ne le serais peut-être pas par
+mon domestique, je le serais par… peut-être par
+toi. C’est plus honorable ! Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement ?…</p>
+
+<p>— Quand ma congaïe, ou ma mousso, ou ma
+ramatou a manqué à ses devoirs de fidélité, je
+n’en suis pas moins son maître. Son maître
+à tel point qu’elle me doit l’argent qu’elle
+a reçu, si on l’a payée. Elle ne me quittera
+pas pour ça. C’est moi qui la chasserai, si
+je veux, qui la garderai, s’il me convient.
+Mais celles d’ici !… Elles se fourrent dans la tête
+des idées extraordinaires. Elles n’ont pas de
+maîtres, ou se figurent qu’elles n’en ont pas,
+qu’elles sont libres. Cette petite Vaubelle est charmante,
+oui, charmante, et comme il me plaît.
+On dirait qu’elle n’a pas de volonté, hormis la
+volonté de l’homme qu’elle aime. Eh bien, elle
+en a une ! Elle ne saurait s’empêcher d’en avoir
+une. Elle aurait une vie à côté de la mienne, une
+vie où je n’entrerais pas, où je n’aurais pas le
+droit d’entrer. Et elle a déjà quitté un homme,
+de son gré. Pourquoi n’en quitterait-elle pas un
+autre ?</p>
+
+<p>— Parce que c’est elle, et parce que c’est toi.</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>— Belle raison ! Non, non ! On ne possède
+vraiment, on n’est maître que des femmes qu’on
+achète. Et dans ce pays-ci, on n’achète pas, on
+loue. On loue pour un temps. Ou bien on est
+acheté : c’est la dot. On n’a rien, rien de sûr,
+dans le premier cas. Dans le second, on est esclave.
+Et pourtant, pourtant !…</p>
+
+<p>— Pourtant ?</p>
+
+<p>— J’en ai une envie folle ! Être un Européen
+comme les autres, bon Dieu ! Un vrai, avec une
+maison, une femme, un piano, des enfants ! Et
+il y a tant de choses, au fond, qui sont pareilles,
+partout ! Je me souviens, une fois… C’était dans
+la Haute-Guinée. J’étais malade, malade à crever.
+J’aurais dû crever. Une bilieuse hématurique.
+C’est une drôle d’impression, que tu ne connais
+pas, quand on croit qu’on n’a pincé que l’accès
+de fièvre banal, ordinaire, et qu’on voit tout à
+coup le sable rester noir sous un jet de son urine :
+le sang, le sang qui s’est décomposé dans les
+reins, le sang empoisonné ! On se dit : « Demain,
+après-demain, je n’y serai plus ! » Inutile, d’ailleurs,
+de s’occuper de soi. On sait qu’on est
+foutu, qu’on aura le délire, et qu’on ne se rappellera
+rien : rien de rien, jusqu’à la fin. On se
+voit mort, on est déjà mort en esprit. C’est très
+reposant.</p>
+
+<p>» Je m’en suis tiré. Un miracle. Tout seul. J’ai
+oublié entièrement ce qui s’est passé, ce qu’on a
+fait de moi, pendant deux ou trois jours. Je me
+vois seulement, je ne sais combien de temps
+après, couché dans mon <i>tipoï</i>, une espèce de
+hamac à deux porteurs, sur une piste qui traversait
+une de ces régions africaines dont on finit
+par avoir horreur, même en bonne santé, tant il
+y en a qui se ressemblent : de petits arbres qui
+restent toujours nains, malingres, malheureux,
+parce que les indigènes fichent le feu à la brousse
+chaque année et que les arbres ont eu trop de
+peine, en vérité, à survivre à l’incendie. Parfois,
+un fromager, un peu plus grand, qui pleure mélancoliquement,
+en automne, les larmes bleues
+de ses pétales. Et il n’a pas de feuilles : seulement
+ces fleurs qui veulent mourir. Ou bien un baobab
+ridicule, ventru, une espèce d’énorme betterave
+devenue folle, sur lequel des cynocéphales sont
+grimpés comme des gamins qui regardent passer
+un cortège. Et ils crient ! Ils crient ! Il me semblait
+les comprendre : « Le blanc va mourir !
+Le blanc va mourir ! C’est bien fait ! Fallait pas
+qu’y aille ! » Et le sol est fait comme de scories
+de hauts fourneaux : une terre ferrugineuse, la
+latérite, tu sais, que le soleil transforme, jusqu’à
+des mètres de profondeur, en une matière sonore,
+pleine d’alvéoles, pareille à une énorme
+éponge métallique. Ça fait que les porteurs vont
+lentement. Leurs pieds nus leur font mal. Ils marchent
+comme sur des œufs, des œufs bouillants.</p>
+
+<p>» Et voilà que, subitement, ils se sont arrêtés.
+Arrêtés tout à fait ! C’est le sentiment de cette
+immobilité qui m’a sorti de ma torpeur, je pense.
+Tout m’était devenu bien égal. Mais des porteurs
+sont faits pour aller ! Et je voulais rester un chef,
+un chef qui commande, pour qui on fait son
+devoir, tant qu’il est vivant. Je cherchais des
+mots pour un ordre. Je ne les trouvais pas dans
+ma cervelle brouillée. J’ouvrais les yeux sans
+voir. Mais, à la fin, je vis.</p>
+
+<p>» … Deux têtes de négresses, penchées au-dessus
+de ma tête. Une vieille, sèche comme un de
+ces troncs rabougris, autour de moi, et une jeune
+aux seins déjà longs, pendants, parce qu’elle
+nourrissait son premier enfant, accroché derrière
+son dos. Elle passa doucement, oh ! doucement,
+ses mains sur mon front, mes cheveux,
+mes joues. Et puis elle murmura quelque chose
+à la vieille, qui lui tendit un <i>canari</i>, une grande
+jarre pleine de lait. Dans ce pays-là, les Coniaguis — c’étaient
+deux Coniaguies — ont des bœufs. Et
+ce sont des gens très sauvages, qui ne donnent
+jamais l’hospitalité, jamais la moindre chose à
+un étranger : au contraire de tous les autres
+noirs, qu’on ne saurait regarder prenant leur
+repas sans qu’ils ne se croient tenus de vous en
+offrir une part. Il n’y a même pas de case pour
+les étrangers, dans les villages coniaguis. Vous
+pouvez crever à leur porte sans qu’ils lèvent les
+yeux. C’est un point intéressant d’ethnographie.
+Je l’ai noté. Tu trouveras ça dans une de mes
+communications à l’Institut d’Anthropologie,
+avec d’autres choses assez drôles. Ce sont les
+plus libres des hommes, les plus braves et les
+plus durs.</p>
+
+<p>» … Eh bien, je sentis tout à coup que cette
+négresse, la jeune, faisait signe à la vieille de me
+soulever la tête. Elle approcha le <i>canari</i> de mes
+lèvres et prononça un mot qui veut dire :
+« Bois ! » je suppose.</p>
+
+<p>» Et je bus, je bus à longues lampées, le lait
+crémeux, ce lait qui était presque du beurre. Il
+me semblait boire non seulement la santé, non
+seulement la vie, mais la bonté, la charité, la
+maternité des femmes, de toutes les femmes ; il
+me semblait que j’étais redevenu petit enfant,
+que c’était ainsi, en tout petit enfant, que celle-là
+me voyait, me prenait, que je buvais le lait de ses
+mamelles. Quand ma tête retomba, quand j’eus
+l’air d’en avoir assez, elle sourit d’un air satisfait — et
+elle est partie. Je ne l’ai jamais revue, et
+je penserai à elle, toujours, plus qu’à aucune de
+celles qui ont cru m’accorder une faveur insigne
+en me prêtant l’accès, pour un instant, de ce
+petit muscle hospitalier dont elles ont fait, dont
+nous avons fait — qui dira pourquoi, en raison
+de quelle folie ? — le siège de leur vertu et de
+leur honneur… <i lang="en" xml:lang="en">The woman that gave thee milk</i>,
+comme dit la Mère Louve à Mowgli, dans Kipling.
+Ah ! oui, ça, ça !…</p>
+
+<p>» Je ne l’ai jamais oublié. Mais ce regard de la
+Coniaguie qui m’a donné du lait, je l’ai retrouvé,
+il y a un an, dans les yeux de madame Vaubelle
+penchée sur moi, à l’hôpital. C’est ça qui m’a
+attaché à elle. C’est ça qui m’a fait espérer. J’ai
+cru comprendre qu’au fond de toutes les femmes,
+et de tous les hommes, demeurent des sentiments
+très primitifs, élémentaires, sur lesquels on pourrait
+s’entendre. Et alors, alors !… Ah ! mon
+vieux, ce serait le rêve. Devenir un homme
+comme tout le monde, au lieu d’une espèce de
+monstre, un solitaire qui, toute sa vie, a vécu,
+uniquement vécu, par son cerveau, ses muscles
+et sa volonté !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin même, je courus rapporter
+ces confidences favorables à madame Vaubelle.
+Elle revenait de la messe.</p>
+
+<p>— J’y vais tous les jours, me confia-t-elle. Au
+temps de mon mariage, je n’y allais que le dimanche.
+Mais quand « il » a failli mourir, à
+l’hôpital, j’ai pris l’habitude. J’ai fait vœu,
+même, si vous voulez savoir, de continuer toute
+ma vie, s’il guérissait.</p>
+
+<p>Ainsi, dans le temps qu’elle commettait l’adultère
+en esprit, dans le temps même qu’ensuite
+elle l’avait commis dans sa chair, elle n’avait jamais
+conçu que c’était un péché, ce qu’elle demandait
+au Seigneur, et que sa prière, les intentions
+mêmes de sa prière au pied de l’autel,
+n’étaient qu’un sacrilège. Il ne pouvait y avoir
+de péché, puisqu’elle aimait ! Dieu et son désir
+ne pouvaient être que d’accord. Je me promis
+de faire savoir à Partonneau qu’en cela encore
+elle était près de l’humble Africaine à peine entrevue
+par lui, une des fois qu’il agonisait ! Ah !
+certes, Suzanne Vaubelle était aussi simple, aussi
+primitive. Chez elle, l’instinct, le sentiment
+étaient tout : la raison, la civilisation, la morale,
+les dogmes, passaient sur elle comme l’eau sur
+de l’huile. De même, souhaitant peut-être la fin
+de l’époux qui la battait, l’Africaine allait en cet
+instant planter un clou dans le fétiche de son
+village pour lui dire : « Rappelle-toi de faire
+mourir cet homme ! »</p>
+
+<p>… Il était onze heures. Et voilà que toutes les
+cloches, dans toutes les églises, commencèrent de
+sonner. Elles évoquèrent pour moi, une seconde,
+le premier jour de la guerre, le tocsin dans les
+campagnes, le terrible tocsin qui criait aux
+hommes : « Allez, on vous veut, c’est l’heure du
+massacre ! » Mais, cette fois, c’était l’anti-tocsin,
+c’était l’armistice. Il était signé. Quinze cent
+mille de ces hommes étaient morts, mais non pas
+en vain. Ils avaient vaincu. Leurs os avaient
+vaincu ! Voulant courir chez Partonneau, me
+réjouir avec lui, je me sentis lié, roulé dans une
+vague de foule. Tout le monde était dans la rue.
+Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez !
+C’était un délire immense, une ivresse de
+joie, de cauchemar fini, qui faisaient couler les
+larmes. On s’embrassait. On embrassait n’importe
+qui. Dans un tourbillon humain, à une
+station du métro, une femme m’embrassa, une
+jeune femme du peuple, aux yeux égarés, dont
+les bras s’ouvraient, dont le corps s’offrait à moi,
+à tous. Et, baissant la tête pour recevoir le baiser
+que je lui rendais, comme la vieille amante dans
+le <i>Bel-Ami</i> de Maupassant, elle enroula quelques-uns
+de ses cheveux autour d’un bouton de mon
+pardessus, et tira, pour que cela lui fît un peu
+mal, pour avoir un peu mal dans une occasion
+telle : sublime conception de vouloir mêler la
+douleur physique à la joie du cœur, de les confondre,
+comme pour un enfantement ! Moi-même,
+j’avais les larmes aux yeux en arrivant
+chez Partonneau.</p>
+
+<p>— L’armistice est signé ! La guerre est gagnée !</p>
+
+<p>Il fumait sa pipe bien tranquillement. Il
+n’avait pas même ouvert sa fenêtre pour voir ce
+spectacle qu’on ne reverra plus jamais, cette fête
+spontanée du triomphe.</p>
+
+<p>— Il paraît, fit-il, il paraît…</p>
+
+<p>— Tu n’as pas l’air d’en être sûr ?</p>
+
+<p>— Si, si !… On rédige aujourd’hui le bulletin
+de victoire. Je connais ça. Il faudrait savoir ce
+que c’est que la victoire. C’est tellement différent,
+selon l’idée qu’on s’en fait !</p>
+
+<p>» … Une fois, j’accompagnais une colonne
+dans l’ouest sakalave, à Madagascar. Une belle
+colonne, tu sais, avec deux batteries de montagne,
+et tout ce qu’il faut pour la majesté des
+opérations. Vers midi, un jour, des coups de
+feu partent de la brousse. Ennemi invisible, naturellement,
+mais pas un homme atteint. Ça
+n’empêche pas de disposer les deux batteries dans
+l’ordre indiqué par le règlement d’artillerie le
+plus récent, de diriger deux ou trois volées d’obus
+sur un point également indiqué par le règlement,
+et d’envoyer ensuite une compagnie pour
+voir. Personne. L’ennemi avait pris la fuite.
+C’était donc une victoire, on rédigea le bulletin
+de victoire. Bon ! Le lendemain, à la même
+heure, nouveaux coups de fusil, mais, cette fois,
+une douzaine de tirailleurs amochés. On enlève
+les morts, et le toubib s’arrange comme il peut
+avec les blessés ! Sais-tu ce qu’il leur trouve dans
+la peau ? Les débris des obus qu’on avait tirés la
+veille. Les Sakhalaves avaient de la poudre pour
+nous faire la guerre à leur manière, mais pas de
+balles pour charger leurs pétoires. Et ils n’avaient
+fait la première attaque, vingt-quatre heures auparavant,
+tirant à blanc, que pour qu’on leur tire
+dessus, pas à blanc, et se procurer de la mitraille.
+Alors, ne crois-tu pas que ce jour-là, eux-mêmes
+n’avaient pas de leur côté rédigé leur bulletin de
+victoire ? Eux aussi, ils avaient réalisé leur but
+de guerre. Quand il y en a un qui joue aux
+échecs, l’autre aux dames, et l’un contre l’autre,
+ça peut arriver. Demande-toi, si tu es intelligent,
+si les Boches, à cette minute, ne rédigent pas
+leur bulletin de victoire. Si les buts sont différents !</p>
+
+<p>— Mais quels buts ?</p>
+
+<p>— Penses-tu qu’on fasse la guerre, à l’époque
+où nous sommes, pour des morceaux de terre !
+Aux colonies seulement : dans les patelins où
+prendre la terre, c’est s’approprier l’homme qui
+est dessus, sa puissance de travail. Mais en Europe !
+On se fait la guerre pour augmenter sa
+propre puissance de production, de richesse, de
+possibilités de richesses, et diminuer celle de
+l’adversaire. Les Boches ont détruit la nôtre,
+pour dix ans, vingt ans. Ils ont gardé la leur.
+Voilà…</p>
+
+<p>— Mais ils paieront, ils doivent payer !</p>
+
+<p>Partonneau siffla.</p>
+
+<p>— As-tu jamais vu quelqu’un payer quand il
+ne veut pas ?… Non, vois-tu, nous avons gagné
+la guerre, mais les Boches ne l’ont pas perdue.</p>
+
+<p>Je me suis rappelé cette conversation, plus
+tard !… A ce moment, je me contentai de plaindre
+Partonneau ; sans doute il était en cet instant
+le seul, de tous les Français, à ne pas demeurer
+convaincu que la victoire était la victoire, qu’on
+aurait du vaincu tout ce qu’on voudrait, qu’on
+lui dicterait sa volonté. Je pensais avec pitié :
+« Il est de ceux à qui la guerre a donné la tape.
+Alors, il se regarde, et juge la France d’après
+lui. » Lui aussi, au cours de son existence, il avait
+gagné ses guerres, toutes ses guerres. Maintenant,
+il était fatigué, il était… il était fini ! Il penchait
+donc à décider que sa patrie lui ressemblait ! J’en
+souffrais comme d’une humiliation personnelle ;
+je l’aimais, je l’admirais tant ! Durant de si
+longues années, les années d’avant-guerre, les
+années où l’on était « le vaincu », il avait si pleinement
+personnifié pour moi le Français qui ne
+désespérait pas, qui n’avait pas bavardé sur des
+ruines, et agissait, montrant que nous étions encore
+et toujours des mâles ! Il parut pénétrer ma
+pensée.</p>
+
+<p>— Tu es en train de te dire que je ne suis plus
+qu’une vieille gloire, n’est-ce pas : la même chose
+qu’une vieille lune ? Possible. Tu verras si toi-même
+tu vieillis comme tu aurais vieilli, sans la
+guerre. Ceux qui profiteront d’elle, ce sont les
+générations trop jeunes pour l’avoir faite, rappelle-toi :
+parce que celles-là verront le monde
+nouveau <i>comme il est</i>, tandis que pour nous, les
+vieux, et pour tous ceux qui l’ont faite, nous resterons
+toujours empêtrés dans le souvenir de ce
+qui a été, et que ça nous gênera pour comprendre.
+Nous n’avons qu’à nous laisser manger.</p>
+
+<p>— Manger ?</p>
+
+<p>— A lâcher de bonne grâce la place qu’on
+nous enlèverait de force, si tu veux. Prendre sa
+retraite, enfin. Notre rôle est fini, mon vieux, bien
+fini… Voyons, raisonne ! Tu noircis du papier,
+toi. Eh bien : des écrivains qui s’étaient fait un
+nom avant 1815, quels sont ceux qui ont continué
+à exister, je veux dire à être lus, après Waterloo ?
+Les conditions de la société étaient nouvelles,
+ils n’ont pu s’y adapter. Nous ne nous
+adapterons pas davantage.</p>
+
+<p>Je refusais d’accepter un seul mot de ce qu’il
+considérait comme des vérités attristantes, mais
+incontestables. Ce n’est que pour arriver à mon
+but, sur un autre terrain, que j’accordai :</p>
+
+<p>— Soit, la retraite. La tienne sera belle :
+presque jeune encore, devenu un ancêtre, un
+des créateurs de la plus grande France, comme
+disent les faiseurs de phrases. Et, avec la gloire,
+l’amour, la fortune même.</p>
+
+<p>— L’amour, la fortune ?…</p>
+
+<p>— Madame Vaubelle. Un signe de toi et elle
+t’apportera tout cela.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>— Voyons, Partonneau, il faut te décider, il
+faut que ce soit oui ou non, et rapidement. Agir
+d’autre façon, à l’égard d’une telle femme, ce
+serait de la malhonnêteté. Tu n’es pas comme les
+autres, et c’est pour cela qu’elle t’aime, mais tu
+n’es pas un mufle.</p>
+
+<p>Je retrouvai dans ses yeux cette étrange illumination
+qui m’avait frappé si souvent, du temps
+qu’il était lui, tout à fait lui : le si terriblement
+perspicace Partonneau.</p>
+
+<p>— Attends encore quelque temps. Je te donnerai
+une « décision », comme tu dis, le jour où
+nous aurons une décision dans l’affaire Blazeix.</p>
+
+<p>— L’affaire Blazeix ? Quelle affaire ? Et quel
+rapport ?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Tu verras. Attends, te dis-je.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un mois plus tard, la Banque du Pacifique,
+sans suspendre entièrement ses paiements,
+avouait ses embarras, sollicitait le secours des
+autres établissements de crédit. Il se pouvait
+qu’elle l’obtînt ; il se pouvait aussi qu’elle sombrât.
+On ne savait rien. Une seule chose était
+sûre : c’est qu’elle devait réduire ses entreprises,
+pratiquer de larges économies sur son personnel.
+Il ne partirait jamais pour l’Extrême-Orient, il
+ne jouirait jamais de son magnifique salaire, le
+pauvre Blazeix ! Je le rencontrai le lendemain
+du jour où ces mauvaises nouvelles commençaient
+de se répandre. Il serait inexact d’écrire
+qu’il ne paraissait en éprouver nulle déception,
+mais il avait si bien su, toute sa vie, se passer
+d’argent, il avait si peu de besoins ! « J’avais
+fait un rêve, un joli rêve, me dit-il, voilà tout !
+C’est un peu ennuyeux !… » Puis il me parla,
+sans transition, de ses essais sur la résistance des
+fibres d’un textile nouveau qui venait de lui parvenir
+de Madagascar. Brave Blazeix ! C’était un
+homme qui ne songeait qu’à travailler, pour le
+plaisir : « Il faudra que vous veniez voir ça, à
+mon laboratoire de Saint-Mandé, ajouta-t-il ingénument.
+Ça, et d’autres choses… Connaissez-vous ?… »</p>
+
+<p>Il tira de sa poche deux ou trois graines desséchées
+qui ressemblaient aux cosses d’un très gros
+haricot, ou encore à celles que laissent tomber,
+vers la fin de l’automne, certains arbres acclimatés
+dans nos pays, tels que l’acacia ou le vernis
+du Japon.</p>
+
+<p>— J’ai reçu ça, il y a cinq ou six semaines…
+Très intéressant : c’est le <i>moukiga</i>, le poison utilisé
+le plus fréquemment par les sorciers du
+Congo. On broie les graines dans l’eau de la boisson,
+tout simplement. Le philtre agit en quelques
+jours ou en deux, quatre, six mois, à la volonté
+de l’opérateur : ça dépend de la dose, et la mort
+est naturelle, tout à fait naturelle, produite par
+des perforations de l’intestin qui rappellent, à s’y
+méprendre, les effets d’une entérite aiguë… La
+cause véritable ? Un alcaloïde tout à fait spécial.
+Je l’ai obtenu, l’alcaloïde, à l’état pur, et essayé
+sur des cobayes : alors c’est foudroyant !</p>
+
+<p>Il me montra un petit tube.</p>
+
+<p>— Et vous emportez ça chez vous, Blazeix ?
+Bon Dieu, vous feriez mieux de laisser ces choses-là
+dans votre laboratoire !</p>
+
+<p>— Bah ! J’ai aussi mon petit atelier chez moi.
+Le soir, je travaille encore.</p>
+
+<p>— Dites-moi, il n’est pas du côté de la cuisine,
+votre atelier ?</p>
+
+<p>Il se mit à rire comme un enfant.</p>
+
+<p>— Non, non ! Ne craignez rien !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le surlendemain, c’est Partonneau qui sonna
+chez moi. Il alla s’asseoir à sa place ordinaire,
+sur le canapé, en face de ma table de travail,
+bourra sa pipe et, durant cinq minutes, n’ouvrit
+pas la bouche. Je le voyais bien, il voulait imposer
+à ses traits cette immobilité impénétrable
+qui, je l’ai déjà noté ailleurs, n’est chez lui que
+la marque de sentiments ou d’émotions qu’il
+dissimule. Mais, cette fois, l’orage intérieur était
+si fort qu’il avait agi sur tout son organisme
+impaludé ; on voyait reparaître sur son visage
+cette espèce d’hémiplégie faciale qui le défigure
+aux instants d’épuisement physique ou de crise
+morale. Retirant sa pipe de ses lèvres convulsées :</p>
+
+<p>— Je viens de chez Blazeix ; il est mort, tu
+sais !</p>
+
+<p>Il avait si mal prononcé, malgré toute la puissance
+de son vouloir, que j’eus peine à comprendre.
+Et puis, la nouvelle était si surprenante !</p>
+
+<p>— Tu dis ?</p>
+
+<p>— Je dis que Blazeix est mort cette nuit…</p>
+
+<p>— Mais de quoi ? C’est impossible, c’est…
+c’est effroyable !</p>
+
+<p>— De quoi… Demande-le au médecin. Il a
+trouvé la mort toute naturelle, le médecin : péritonite
+foudroyante. Tu comprends, un homme
+qui avait eu deux fois la dysenterie, une fois le
+choléra, sans compter toutes les petites misères
+que nous rapportons… Sa femme a expliqué le
+cas de la façon la plus lucide. Tout est en règle.
+On l’enterre mardi. Voilà…</p>
+
+<p>Je regardai Partonneau dans les yeux.</p>
+
+<p>— Et tu crois, toi ?…</p>
+
+<p>— Je ne crois rien du tout. Je crois ce que
+croit le médecin. Mon cher, il ne doit jamais y
+avoir qu’une vérité : la vérité officielle. Sans ça,
+où irions-nous ?</p>
+
+<p>— Partonneau, murmurai-je d’une voix si
+basse que moi-même j’avais peine à m’entendre,
+alors, l’assurance ?…</p>
+
+<p>— Eh bien, la compagnie la paiera, l’assurance.
+C’est une consolation pour madame Blazeix,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Oui, oui !… Partonneau !… Avant-hier, je
+l’avais rencontré, Blazeix, et il m’a montré, en
+tube, je ne sais quel poison équatorial.</p>
+
+<p>— Tu supposes qu’il s’est suicidé ? Suicidé
+gentiment, discrètement, en douceur ?</p>
+
+<p>— Non… Il n’avait pas l’air d’y songer, ce
+n’était pas un homme à ça.</p>
+
+<p>— Et Karpovitch ? Tu te souviens… Est-ce
+qu’il avait l’air d’un homme à se suicider ? Pourtant…
+Ou bien on l’a peut-être suicidé, Blazeix,
+on lui a fait comprendre… Mais alors, il a joliment
+bien joué le jeu ! Pendant vingt-quatre
+heures, il paraît qu’il a souffert comme un
+damné, et sa femme a fait venir un médecin, le
+même qui a signé le permis d’inhumer. Il ne lui
+a rien dit, au médecin, sinon que c’était une
+crise, qu’il connaissait ça, qu’il n’avait besoin
+de personne.</p>
+
+<p>— Tu en conclus ?… Ah ! Tu ne veux pas dire
+ce que tu en conclus !</p>
+
+<p>— Tu vois bien que je ne dis rien !</p>
+
+<p>Un silence encore. Puis, il décida d’une voix
+bien égale cette fois :</p>
+
+<p>— La petite madame Blazeix va jouir d’une
+existence confortable…</p>
+
+<p>— Partonneau, quand je t’ai parlé de ce que
+tu sais pour madame Vaubelle, il y a six semaines,
+tu m’as répondu : « Nous en recauserons
+quand nous aurons vu la fin de l’affaire Blazeix. »
+C’est à ça que tu faisais allusion, c’est ça que tu
+prévoyais ?</p>
+
+<p>— Pas précisément… Peut-être quelque chose
+dans ce genre-là. Et si Blazeix n’avait pas été un
+colonial, je veux dire un imbécile en tout ce qui
+concerne les femmes de ce pays-ci, il n’aurait
+jamais associé son existence à celle de cette
+femme !… Nous sommes tous pareils !</p>
+
+<p>Il jeta ces derniers mots avec une rudesse qui
+parut le déchirer lui-même.</p>
+
+<p>— Tiens, fit-il, allons nous promener. Blazeix
+est mort à Paris au lieu de claquer là-bas : un
+point, c’est tout. Qu’il n’en soit plus question,
+hein ? Pauvre bougre, tout de même ! Il aurait
+fait encore de si belle besogne. Pas usé encore
+tout à fait, lui !… Dix ans de moins que moi !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’était un de ces jours de lumière, comme il
+n’en est que sous le ciel de l’île de France, d’une
+telle limpidité qu’ils donnent l’impression de
+tout voir et de tout aimer, parce qu’on distingue
+tout, légèrement, sans efforts. Sans dire quoi que
+ce soit d’important, j’entends qui tînt aux deux
+sujets dont, seuls, nos esprits pouvaient s’occuper :
+cette fin brusque et angoissante de Blazeix
+et la résolution qu’il fallait enfin que prît Partonneau
+à l’égard de madame Vaubelle, presque
+silencieusement, à pied, nous gagnâmes le bois
+de Boulogne, puis cette rive de la Seine devant
+laquelle, au delà de l’eau grise ou diaprée des
+couleurs du prisme par les essences subtiles suintant
+de la coque des vieux bateaux charbonniers,
+assomptionne Saint-Cloud et son coteau. Il n’est
+guère que les gens qui sont allés très loin, qui
+sont allés partout, pour savoir apprécier, pour
+oser apprécier ce qui peut chaque jour s’offrir
+au regard. Je connaissais l’affection de Partonneau
+pour ce paysage ; il l’estime un des plus
+aimables du monde. Nulle part en France, ni
+ailleurs, la nature n’épouse plus harmonieusement
+l’œuvre des hommes. Pas de maison qui ne
+lève la tête à travers une touffe d’arbres comme
+un petit oiseau le bec au-dessus de son nid. Le
+clocher même de la petite ville, bien que tout
+neuf et trop maigre, fait « à l’économie », ne
+parvient pas à déparer cet ensemble, exquis à
+toutes les saisons de l’année — soit que les frondaisons
+portent leur audacieuse parure printanière
+ou les somptuosités plus lourdes et brûlantes
+de l’automne, soit que les branchages lointains,
+l’hiver, apparaissent lilas sur l’horizon, ou
+d’un blanc rose, très tendre, s’il a neigé. Par
+surcroît, ajoute Partonneau, on peut aller voir
+ça quand il vous plaît ; et les Japonais, qui sont
+des hommes sages, nous enseignent qu’il n’y a
+de vraiment belles que les belles choses qu’on a
+sous la main, qu’on fréquente à sa convenance ;
+des autres, on ne garde qu’une impression de
+rareté, on les a vues pour en parler, plus que
+pour en jouir.</p>
+
+<p>Il faut traverser une petite pelouse et gagner
+le bord de la Seine, où personne jamais ne va.
+Alors, vous pouvez rester tout seul, avec cette
+jolie chose toute à vous, comme un millionnaire ;
+vous en êtes le maître. A cette époque, on trouvait
+là une espèce de ponton, abandonné depuis
+dix ans. Une crue plus tard l’a emporté ; du reste
+il tombait en ruines. Sur ce ponton demeurait
+un banc, mal sûr, à la vérité : la prudence commandait
+d’éviter le milieu pour ne s’asseoir que
+sur les extrémités au-dessus des piédroits. C’est ce
+que nous fîmes, Partonneau et moi. Ainsi, nous
+avions l’air de jouer à je ne sais quel jeu puéril,
+nous regardant, mais sans nous rapprocher.</p>
+
+<p>… Et Partonneau prononça très doucement,
+comme on soupire :</p>
+
+<p>— C’est ennuyeux de quitter ça <i>aussi</i> !</p>
+
+<p>Jamais encore il ne m’avait parlé de rien de
+pareil.</p>
+
+<p>— Comment, lui dis-je, tu repars ?</p>
+
+<p>— Non, non, je m’en vais…</p>
+
+<p>Vous ne comprenez pas la différence ; cela doit
+vous paraître un propos d’imbécile. « Partir »
+ou « s’en aller » ont toujours passé pour des synonymes.
+Mais j’avais tellement l’habitude de
+son esprit, et de l’entendre à demi mot ! « Partir »,
+pour lui comme pour moi, cela signifiait
+l’aventure devenue naturelle, l’exercice du vieux
+métier, l’océan traversé, puis la « mission »
+quelque part, ou bien le poste n’importe où, la
+besogne administrative chez les noirs ou les
+jaunes, le proconsulat colonial, quoi ! avec sa
+monotonie, ses bâillements, mais aussi ses rudes
+plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les
+gens d’ici, vous les « éléphants ! » S’en aller, ce
+n’est pas la même chose, c’est même le contraire :
+c’est abandonner. Partonneau abandonnait, voilà
+ce qu’il voulait dire. Il quittait à la fois Paris et
+les colonies.</p>
+
+<p>— Alors, où vas-tu ?</p>
+
+<p>— Mon vieux, si c’était pour l’Angleterre et
+comme Anglais que j’aie fait ce que j’ai fait, je
+serais aujourd’hui baronnet, ou tout au moins
+<i lang="en" xml:lang="en">knight</i>, enfin j’aurais un manche à mon nom,
+comme ils disent, de quoi je me ficherais d’ailleurs
+comme de ma première paire de chaussettes.
+Mais, avec le titre, une dotation : les Anglais,
+qui ne sont bêtes qu’en apparence, ont
+compris que noblesse sans richesse, c’est de la
+blague, ils vous collent sagement les deux ensemble.
+Mais je suis Français, et c’est pour la
+France que j’ai travaillé ; on vient donc de me
+nommer commandeur de la Légion d’honneur
+en me fendant l’oreille, distinction impressionnante
+pour laquelle j’ai acquitté quatre-vingts
+francs de droits de chancellerie, et toucherai
+toujours la peau, n’étant qu’un pâle pékin. Ma
+retraite va être liquidée à huit mille francs, ce
+qui est, paraît-il, exceptionnel et magnifique. Je
+dois me féliciter que mes vieux, en mourant,
+m’en aient laissé à peu près autant, sinon ce serait
+la mendicité. Même ainsi, ce n’est pas assez
+pour Paris. Je ferai donc comme les autres, ce
+sera le trou, le petit trou aussi peu cher que possible,
+le plus loin possible, en Bretagne ou dans
+le Midi. Tu me diras que je pourrais aussi faire
+comme quelques autres, et que les conseils d’administration
+n’ont pas été inventés pour les
+chiens…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas que ce moyen, et tu le sais :
+Il y a <i>elle</i>. Et tu ferais, avec ton bonheur, le
+bonheur de celle-là.</p>
+
+<p>— Il y a deux choses que je ne comprendrai
+jamais, cria-t-il, que nous ne comprendrons
+jamais, nous autres de là-bas : ce sont les affaires
+d’<i>ici</i> et les femmes d’<i>ici</i>. Et ça se mêle, ça se
+confond, ces femmes et ces affaires ! Tu le vois
+bien, maintenant !… Tout de suite, quand ce
+malheureux Blazeix m’a annoncé d’abord son
+mariage, puis « sa chance », j’ai eu le pressentiment
+de ce qui arriverait !</p>
+
+<p>— Admettons. Il n’y a qu’une conséquence
+à en tirer : c’est qu’à toi ça ne serait pas arrivé.
+Tu aurais vu le coup, tu te serais défendu. Mais
+qu’ai-je même à faire cette supposition ? Elle est
+odieuse ! Madame Vaubelle est ce qu’il y a de
+mieux comme Française, tu entends, ce qu’il y a
+de mieux !</p>
+
+<p>— Je le crois… Tiens, tu te rappelles, quand
+on donne un coup de marteau sur l’arbre de
+couche d’une machine pour savoir s’il n’y a pas
+de paille, et qu’on dit : « Ça sonne bien !… »
+Elle sonne bien, cette femme-là, c’est du bon
+métal.</p>
+
+<p>— Alors ?… Et, tout à l’heure, en regardant
+cette eau, ces arbres, la colline, les maisons, ce
+n’est pas seulement à eux que tu pensais. Tu as
+dit : « Il va falloir quitter <i>ça aussi</i>. » Aussi !
+Donc, il y a elle. Tu regrettes de la quitter.</p>
+
+<p>Ce fut comme si on l’eût frappé sur une cicatrice.</p>
+
+<p>— Eh bien, oui je la regrette ! Il est même
+probable que je la regretterai toute ma vie ! Je
+la regrette, mais je ne la connais pas. Je n’ai
+jamais eu le temps de connaître aucune femme
+blanche, des vraies. Je suis plus bête en ça qu’un
+curé ! Tu en as vu, n’est-ce pas, des curés qui
+lâchaient tout pour une femme ? Et laquelle, bon
+Dieu ! Pourtant, ils avaient eu le confessionnal,
+ça aurait dû les former. Moi pas !… J’aurais
+peur, bêtement, injustement peur, toute ma vie,
+à côté d’elle, comme un mauvais cavalier sur un
+cheval de sang. Je le lui montrerais, et je me
+montrerais comme je ne veux pas qu’elle me
+voie, méfiant quand il ne faut pas, jaloux par
+incompréhension. Voilà où nous en sommes,
+nous, les coloniaux : à ne pas savoir distinguer
+entre la pire et la meilleure, ne sachant en
+France que ce qui n’y sert à rien, et, de ce que
+savent les derniers des idiots, ignorant tout…
+Des blanches, des Françaises, oui, j’en ai eu,
+parbleu ! Et, peut-être, qui en auraient valu la
+peine si j’avais su. Mais rappelle-toi : est-il une
+seule de mes bonnes fortunes que j’aie osé élever
+au-dessus du niveau d’une aventure de potache
+ou d’étudiant ? J’ai blagué ce que, peut-être, je
+n’aurais pas dû blaguer : par peur d’être roulé.
+En amour, je suis noué, je resterai noué. Il est
+trop tard. Oui, c’est un grand malheur, mais il
+est trop tard !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une quinzaine à peine est passée. Voici ma
+petite amie Camille qui tombe chez moi. En
+trombe, naturellement, et toute seule. Vous ne
+voudriez pas qu’à seize ans une fille comme elle,
+accoutumée à courir les forêts du Laos paternel
+en flanquant des coups de cravache sur le chapeau
+des coolies qui ne saluent pas assez vite,
+s’encombre à Paris d’un chaperon. Elle n’attend
+pas un quart de minute pour m’apprendre l’objet
+de sa visite : c’est l’orgueil des Européens transplantés
+en Extrême-Orient, pour se distinguer des
+jaunes, qui en abusent, de mépriser les circonlocutions,
+de sauter à pieds joints sur les possibles
+ou décentes entrées en matières. J’ajouterai que
+Camille n’avait pas même daigné me souhaiter
+le bonjour.</p>
+
+<p>— Est-ce vrai, demanda-t-elle, tout de go, que
+M. Partonneau n’épouse pas madame Vaubelle ?</p>
+
+<p>— En a-t-il jamais été question ?</p>
+
+<p>Je crois avoir fait entendre qu’elle n’est point
+patiente. Et comme j’ai l’habitude, quand je suis
+embarrassé, de paraître considérer avec une attention
+profonde ce que je suis en train d’écrire,
+d’un coup de main, elle balaye les papiers qui
+couvraient ma table.</p>
+
+<p>— Camille !</p>
+
+<p>— Je n’aime pas qu’on mente <i>mal</i> ! C’est insupportable,
+et tu as l’air bête. Tout le monde
+sait que M. Partonneau était avec madame Vaubelle.</p>
+
+<p>— Comment ? Qu’est-ce que c’est que ces
+mots-là ?…</p>
+
+<p>— … Je me trompe. C’est madame Vaubelle
+qui était avec M. Partonneau. C’est elle qui voulait
+l’épouser, hein ? qui aurait tout fait pour se
+faire épouser — et aujourd’hui il ne la voit plus,
+jamais, jamais, ni devant le monde, ni toute
+seule… Pas la peine de faire celui qui tombe des
+nues ! En huit jours, elle a vieilli de vingt ans.
+Elle a… elle a son âge. On prétend qu’elle va se
+réconcilier avec son mari, le monsieur qui fait
+du fil, dans le Nord. Tout ça, on l’a raconté
+devant moi chez les Bohatier… et aussi que tu
+avais été l’un des premiers informés, que c’est
+toi qui as servi de commissionnaire à M. Partonneau.</p>
+
+<p>J’évite de répondre directement.</p>
+
+<p>— Admettons que c’est vrai, qu’est-ce que ça
+peut te faire ? Camille, occupe-toi de ce qui te
+regarde.</p>
+
+<p>— Je m’occupe de ce qui me plaît.</p>
+
+<p>— Tu t’occuperas de ce qui te plaît au Laos.
+Ici, tu n’es qu’une petite fille. Tâche de te conduire
+en petite fille convenable, et fiche-moi la
+paix.</p>
+
+<p>Elle me ficha la paix sans insister, ce qui ne
+fut pas sans m’étonner un peu. Mais la suite de
+l’interrogatoire que j’avais dû subir fut à mon
+sens, ainsi que, je le présume, au jugement de
+toutes les personnes raisonnables, encore plus
+inattendue. Camille, au sortir de chez moi, avait
+couru chez Partonneau, pour lui tenir un discours
+qui peut se résumer ainsi :</p>
+
+<p>« Puisque vous n’aimez plus madame Vaubelle,
+c’est moi qu’il faut aimer. Moi, c’est fait !
+C’est fait depuis que je vous ai vu… A votre disposition.
+Nous retournerons là-bas ensemble.
+Papa ? Il fait tout ce que je lui demande. Et je
+voudrais bien savoir ce qu’il pourrait trouver à
+redire à monsieur Partonneau. Vous m’épouserez
+si vous le préférez. Ça, c’est votre affaire. Pour
+le reste, ce sera quand vous voudrez. Mais je préférerais
+que ce soit tout de suite, parce que j’ai
+un peu peur. »</p>
+
+<p>Je répète d’après Partonneau, et dans tout ce
+qu’il dit apparaît presque toujours une nuance
+d’ironie qui vient des étranges raccourcis de sa
+parole. Il semblait visiblement décontenancé. Il
+était neuf heures du soir, je finissais de dîner.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu lui as répondu ?</p>
+
+<p>— Je l’ai fichue à la porte !</p>
+
+<p>— Comme ça, brutalement ?</p>
+
+<p>— Non… avec des mots gentils… Et je l’ai
+embrassée. Oui, je l’ai embrassée ! Il n’y avait
+pas moyen de ne pas l’embrasser, c’est drôle !
+Elle se laissait embrasser tant que je voulais, et
+si j’avais voulu… Puisqu’elle venait pour ça !…
+Mais je l’ai fichue à la porte.</p>
+
+<p>— Pour toujours ?</p>
+
+<p>Pas de réponse directe :</p>
+
+<p>— … Tiens, viens chez moi !</p>
+
+<p>— Nous pouvons bien causer ici…</p>
+
+<p>— Viens chez moi ! Je n’y vois plus clair.</p>
+
+<p>Savez-vous ce que c’est que la jalousie des
+hommes qui vieillissent ? Un sentiment désolant,
+amer et résigné tout ensemble. Je l’éprouvais en
+cet instant. J’eusse volontiers aimé madame Vaubelle,
+je l’ai avoué. J’adore lâchement, en esclave,
+cette petite Camille. Elles ne m’ont jamais
+regardé. Et elles étaient tout entières, de corps
+et de volonté, à ce Partonneau, ce Partonneau
+que j’aimais aussi, que je ne pouvais m’empêcher
+d’aimer, et qui les faisait souffrir. Du moins, il
+avait fait souffrir madame Vaubelle, et il s’était
+résolu, bizarrement, absurdement, à la faire encore
+souffrir. Mais Camille ? J’en étais moins
+sûr. Alors, c’était moi qui souffrais…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Chez Partonneau. Un appartement de trois
+pièces, mais vastes, rue Lhomond, dans une
+vieille maison, ancien couvent désaffecté, je crois.
+Les fenêtres donnent sur des jardins et du silence.
+Pas un bibelot, pas un souvenir exotique, dans le
+logis de cet homme qui ne s’est pas contenté de
+courir la terre entière, mais y séjourna, s’y fit
+partout des demeures. C’est par là que je comprenais
+combien son imagination est forte : il
+n’a besoin de rien pour se rappeler. Des livres,
+seulement, des collections de cartes et de dossiers,
+et, parmi ces livres, au-dessus même, des
+romans policiers, la plupart anglais. Presque
+pas de meubles. Dans son cabinet, une large
+table en bois blanc, posée sur tréteaux, pour étudier
+les cartes ou en dessiner. Mais, dans un coin,
+un de ces matelas « cambodgiens » durement
+rembourrés, articulés, et qui se replient de façon
+à pouvoir s’emporter comme une valise. Partonneau
+ouvrit un placard, en retira la petite
+lampe dont je connais bien la forme et l’emploi,
+deux longues aiguilles, un pot à opium en corne
+de buffle, et une pipe au tuyau de bambou, de
+celles qui sont les plus communes, mais vieille
+et bien parfumée, très douce.</p>
+
+<p>Je levai le couvercle du pot à opium. La drogue
+y avait séché. Dure comme du bois, elle avait
+maintenant l’apparence d’une plaque de vernis
+brun, couverte de poussière. Partonneau essuya
+cette poussière et mit une bouilloire sur un réchaud.</p>
+
+<p>— Il va falloir faire fondre l’opium, dit-il.
+Voilà près de deux ans que je n’ai fumé, mais
+c’est ainsi que je comprends la drogue. Pas d’habitude !…
+D’abord, il faut s’arranger pour ne
+jamais tenir à rien… En user seulement quand
+on a besoin d’y voir clair — et pour être saoul
+après si c’est nécessaire. Dépasser la dose normale — ça
+vient vite, quand on n’a pas l’accoutumance — et
+dormir, dormir ! S’abrutir pour
+vingt-quatre heures. On se réveille dégoûté de
+soi, c’est ce qu’il faut.</p>
+
+<p>« Y voir clair ! Y voir clair !… » Voici deux
+fois qu’il répétait cette phrase. Il me faisait peur.</p>
+
+<p>— Veux-tu commencer ? proposa-t-il, faisant
+griller la première boulette.</p>
+
+<p>— Non. Je préfère ne pas fumer.</p>
+
+<p>— A ton aise… Moi, je te répète que j’en ai
+besoin.</p>
+
+<p>Durant plus d’une heure, j’entendis le grésillement
+des boulettes. Je percevais vaguement, dans
+l’ombre de la chambre, sa main forte et toujours
+ferme qui maniait l’épingle longue. Longtemps,
+sans presque cesser de fumer, sinon pour boire
+un peu de fleur de thé, il demeura muet, concentré,
+les yeux fixés sur je ne sais quoi, que je
+ne voyais pas, qui n’existait pas. Par degrés, le
+rictus qu’infligeait à ses traits la contracture de
+ses muscles s’évanouit. Une fois encore, il fut le
+beau Partonneau, viril et rajeuni. J’admirai le
+courage de cet homme qui savait posséder toujours
+là, à portée de sa main, le remède périlleux,
+il est vrai, mais si sûr en apparence, et
+séduisant, à son affaissement, à sa souffrance, et
+qui refusait d’en user… Puis, il se mit à parler,
+à parler sans interruption, faisant les demandes
+et les réponses. Je connaissais cela : entre l’idéation
+logique d’un esprit solide, fonctionnant à
+l’état normal, et celle que procure l’opium au
+début de la fumerie, il y a toute la différence
+d’une mélodie, une vraie mélodie, à une tyrolienne.
+La tyrolienne, ce sont des roulades sur
+un thème élémentaire, non pas un air : mais c’est
+alors justement ces roulades qu’on trouve sublimes,
+où l’on se délecte… Enfin, le cerveau se
+fixe. Il ne distingue plus, ou ne croit distinguer
+qu’une chose, une seule, à la fois très proche et
+très lointaine, immobile et toutefois envahissante.
+Il la contemple avec un détachement surnaturel,
+une acceptation sympathique et souriante,
+quelle qu’elle soit, même atroce.</p>
+
+<p>Oui… une heure, deux heures, j’ignore combien
+de temps, Partonneau fit passer devant mes
+yeux des visages, des paysages, des aventures.
+J’en reconnaissais quelques-unes, transfigurées.
+D’autres étaient peut-être des rêves, mais plutôt
+la transposition, sur un plan biais, spirituel, de
+réalités évanouies. Un métaphysicien ne voit pas,
+ne conçoit pas la nature, quand il la veut expliquer,
+telle qu’elle lui apparaît : il se promène <i>à
+l’envers du monde sensible</i>.</p>
+
+<p>Et c’est, tout à coup, presque cette image
+qu’employa Partonneau. Son visage avait conquis
+une étrange béatitude.</p>
+
+<p>— Je suis… je suis à l’envers de la tapisserie !
+Et c’est moi qui l’ai faite. Je suis le tapissier. Tu
+sais comment il fait, le tapissier ? On n’y comprend
+rien quand on le regarde : ce ne sont que
+des taches de couleur et des brins de laine qui
+touffent. Mais lui <i>sait</i> : il est le maître, comme
+Dieu — c’est même la comparaison qui explique
+le mieux l’action divine, — et le dessin naît sous
+ses doigts. Moi aussi, maintenant, je suis derrière
+le canevas. Je vois d’avance, je sais
+d’avance. Je fabrique souverainement ce qui me
+reste de vie. En ce moment, par toute la terre,
+il n’y a pas dix hommes tels que moi : tous les
+autres sont à l’endroit de la tapisserie, ils se
+laissent tisser sur le canevas, ils ne le tissent pas !</p>
+
+<p>» C’est à ça que ça sert ou que ça devrait servir,
+la drogue !… Je suis maintenant au-dessus de
+moi. Je me regarde comme du haut de l’éternité.
+Tout à l’heure, il n’en était pas ainsi. Tout à
+l’heure… oui, quand j’ai commencé à fumer,
+mon idée, si tu veux la savoir, c’était de prendre
+cette petite fille, puisqu’elle s’offre. Quoi ?
+Quoi ?… Moi, Partonneau, à mon âge !… A
+cause de mon âge, peut-être ? Devenir à la fois le
+père et l’amant. Avoir une enfant qui serait une
+maîtresse ! Etre à peu près roi, là-bas, loin de
+ce chien de pays ! Elle n’est pas comme l’autre,
+celle-là ! Elle n’est pas d’ici. Je la comprendrais,
+elle me comprendrait, <i>elle saurait pourquoi je
+fais les choses</i>. Ah ! que ce serait beau, quelle
+fin, quelle fin pour ma vie ! Tu sais, quand je me
+suis mis à fumer, et que je parlais sans m’arrêter,
+c’est à ça que je pensais en-dessous.</p>
+
+<p>» Et puis, l’ivresse, la saine ivresse de mon
+cerveau a dissipé celle de mon cœur. J’ai vu
+clair, dans cet être humain qui est là, à côté de
+moi, qui est moi, et que je considère froidement,
+comme un étranger, telle une âme qui procéderait
+au jugement de sa vie, après la mort du
+corps ! Je vais te dire : dans six mois, Camille
+me donnerait des coups de cravache ! »</p>
+
+<p>Je haussai les épaules. S’il eût décidé de
+prendre Camille, je l’aurais haï. Mais cette imagination !
+Il divaguait…</p>
+
+<p>— … Elle me donnerait des coups de cravache,
+elle mettrait le feu à la case, ou pire… Et elle aurait
+bien raison. Je vais te dire ce que je ne t’ai
+jamais dit, quand tu me parlais de madame Vaubelle.
+Ce sont des choses qu’on a peine à
+s’avouer même à soi, et que, du reste, on sait à
+peine, qui demeurent dans l’inconscient à moins
+qu’on ne soit illuminé comme je le suis, pour
+quelques heures… Ce n’est pas impunément
+qu’on a connu le goût de l’amour exotique…
+Non, je ne parle pas des boys : un moraliste se
+plairait à concéder que je suis à peu près normal.
+Il se tromperait. Je sais qu’il me faut un certain
+genre de femmes, et justement de ces femmes
+comme il y en a là-bas ! toutes jeunes, toutes
+jeunes, comme Camille, mais Camille mûrira.</p>
+
+<p>» … Et presque des garçons, tu sais, minces,
+sans sexe, sauf leur sexe. Et soumises, obéissantes
+en tout, des esclaves. Camille est de sa
+race, d’autant plus de sa race qu’elle a vécu,
+qu’elle est née aux lieux où cette race peut imposer
+son besoin de domination. Elle ne sera jamais
+soumise… La vois-tu, devant mon harem ? Elle
+n’accepterait jamais, jamais ! Alors, ce serait
+l’enfer… Voyons, rappelle-toi ? Tu en as vu, de
+ces couples-là, où nous sommes allés ?</p>
+
+<p>Il roula une dernière boulette plus grosse que
+les autres, en aspira la fumée, qu’il garda longtemps
+dans ses poumons.</p>
+
+<p>— Un colonial, un vrai colonial doit mourir
+solitaire.</p>
+
+<p>Il avait fermé les yeux. Je voyais bien qu’il ne
+dormait pas : mais il était parti pour ces régions
+inaccessibles et froides où tout devient
+indifférent. Ni moi, ni personne, ni rien du
+monde extérieur n’existait plus pour lui. Je le
+quittai, silencieusement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce n’est pas cette année-là que j’ai retrouvé
+Partonneau. Jamais criminel ne prit plus de soin
+pour faire perdre sa trace. Il avait disparu, dès
+le lendemain de cette nuit décisive, sans envoyer
+un mot ni à moi, qui me considérais comme le
+meilleur, le plus fidèle de ses amis, ni à madame
+Vaubelle, ni à Camille. Il se fût fait moine, il
+fût entré dans une chartreuse, une trappe, qu’il
+n’aurait pu s’évanouir plus complètement. Je le
+savais vivant, étant allé demander de ses nouvelles
+au ministère. Les trimestres de sa pension
+lui étaient régulièrement payés, on lisait sa signature
+sur les feuilles d’émargement, mais son
+adresse me fut refusée : il avait formellement
+interdit de la communiquer. Je me rappelais le
+mot, le mot héroïque ou désespéré qu’il avait eu :
+« Un colonial, un vrai colonial, doit mourir solitaire ! »
+Mais aurais-je pu soupçonner qu’il
+l’avait pris dans une acception si farouche et
+radicale ? Il était toujours membre, semble-t-il,
+de diverses sociétés scientifiques, auxquelles continuaient
+de parvenir ses cotisations. Leurs bulletins,
+sur son ordre, lui étaient envoyés au ministère,
+qui les lui retournait. Par le même canal,
+on lui avait proposé de faire partie de l’Académie
+des Sciences Coloniales, qui venait de se fonder ;
+il n’avait même pas répondu. Comme il l’avait
+résolu — mais de quelle manière ! — « il s’en
+était allé », il avait abandonné, s’était séparé
+brusquement, brutalement du monde. Je me souviens
+d’avoir lu des journaux — des journaux
+spéciaux ! — qui, déjà, parlaient de lui comme
+d’un mort, un mort presque illustre, mais d’une
+illustration déjà périmée, d’une autre époque,
+abolie. Je songeais parfois : « S’il était encore
+l’<i>ancien</i> Partonneau, comme il en rirait ! Mais il
+ne l’est plus, sans doute. Dans cet état mêlé de
+détachement sublime et de dégoût sauvage où je
+l’ai vu, où, certes, il est encore, puisqu’il ne reparaît
+pas, que reste-t-il du Partonneau que j’ai
+connu ?… »</p>
+
+<p>Une autre chose me faisait souffrir : la manière
+dont les jeunes, ceux qui lui avaient succédé, ou
+le souhaitaient, parlaient de lui comme d’une
+vieille gloire, d’une vieille lune… C’est ce qu’il
+avait prévu, prédit : non seulement la montée de
+générations nouvelles, ingénument pressées, féroces,
+mais l’avènement d’un monde qui, subitement,
+repoussait l’ancien, eût-on cru, à des
+siècles et des siècles en arrière… Moi-même,
+chose affreuse à dire, je commençais d’oublier
+Partonneau. La vie est la vie. Et puisque je voulais
+vivre, continuer de m’intéresser aux choses
+qui sont, ou qui vont naître, même si elles me
+déplaisent, même si je n’y trouve pas ma place…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Vers le milieu du mois de novembre, les
+premiers froids de l’hiver étant venus assez prématurément,
+un ami m’emmena tirer le canard,
+à la hutte, sur un des grands étangs de Bourgogne.
+Il ne convient pas de préciser davantage
+la région. C’est un des genres de chasse que
+j’aime le mieux, avec une sorte de passion triste.
+Il fait presque nuit, les mains gèlent à travers
+les gros gants de laine sur le canon du fusil.
+Les feuilles jaunies, gelées, lourdes de grésil,
+tombent des arbres avec un bruit toujours le
+même, presque imperceptible, cependant importun,
+fatidique, qui fait penser, je ne sais pourquoi,
+à des cimetières. Les bûcherons, les charbonniers
+abattent des troncs ou les ébranchent.
+La sève de ces blessures exhale une odeur amère,
+voluptueuse encore, qui donne envie de pleurer
+sur tout ce qui vieillit, sur tout ce qui s’en va.
+Il n’est que l’eau, cette eau si froide, qui a l’air
+vivante. Il y a, dans l’aspect de l’eau, toujours,
+quelque chose d’éternel et de consolant. Le ciel,
+presque noir, verse des larmes lentes, l’air
+est noir, sauf pour un mince reflet de cuivre
+rouge au couchant. On entend chuchoter dans
+la hutte : « Les voilà ! » Et l’on aperçoit, vaguement
+d’abord, la grande bande ailée, triangulaire,
+qui crisse et tourne avant de se poser.
+Alors, je me demande : « D’où viennent-ils, d’où
+viennent-ils ? Ils voyageront toujours, eux, jusqu’à
+leur mort. Moi, j’ai fini… Je suis arrêté, et
+j’attends ici… » J’en oublie de tirer, je tire trop
+tard. Je fus maladroit…</p>
+
+<p>Le village est un petit village, où l’auberge,
+bien que bourguignonne, est pauvre. Nous y
+fîmes un repas tardif, assez misérable. L’aubergiste
+nous confia que nous eussions trouvé meilleure
+chère un jour de foire. Les autres jours,
+dame !…</p>
+
+<p>— Il ne doit y avoir personne ici, que des
+paysans, lui dis-je.</p>
+
+<p>— Personne, en hiver. En été, il y a le monde
+des châteaux… Ah ! si, pourtant, il y a le Perdu !</p>
+
+<p>— Le Perdu ?</p>
+
+<p>— C’est comme ça qu’on dit, chez nous, pour
+les gens qui sont un peu marteau, expliqua l’aubergiste,
+qui possédait de surplus, par souvenir
+du régiment et de la guerre, un autre argot que
+celui des campagnards… Celui-là a fait arranger
+une vieille ferme, près de la rivière. Il a détourné
+l’eau pour aménager une espèce d’étang, au milieu
+de son pré.</p>
+
+<p>— Pour la pêche, la chasse ?</p>
+
+<p>— Non. Il n’a pas empoissonné, il n’a pas de
+hutte… Pour faire une carte de géographie…
+C’est un monsieur qui vient on ne sait d’où. Des
+îles, qu’on dit.</p>
+
+<p>— Une carte de géographie ? Je ne comprends
+pas.</p>
+
+<p>Il leva les sourcils en signe qu’il ne comprenait
+pas non plus, qu’il ne pouvait pas expliquer.
+Une carte, quoi ! comme sur les murs de l’école,
+mais par terre…</p>
+
+<p>Nous étions seuls dans la salle, notre repas
+était terminé. Il éteignait les lampes et laissait
+s’assoupir le poêle de fonte.</p>
+
+<p>— Ceux qui veulent veiller, en hiver, conseilla-t-il,
+ils vont chez le forgeron. Chez le forgeron,
+y a toujours du feu. Et le feu fait de la
+lumière et du chaud.</p>
+
+<p>Comme nous nous levions sur cette suggestion
+candide, il ajouta :</p>
+
+<p>— Vous le verrez peut-être, chez le forgeron, le
+Perdu. Il y va… Il cause guère, mais il y va…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est une chose émouvante, quand on y pense,
+que de nos jours mêmes, après de si grands bouleversements
+qui ont changé la face de la terre
+et l’âme des gens, il se trouve encore, dans notre
+France et sans doute dans tout le reste de l’Europe,
+des bourgades où, comme du temps
+d’Œdipe, le rude atelier du forgeron demeure le
+lieu de réunion des hommes et des femmes, l’abri
+du passant qui entre, vient se chauffer et prendre
+les nouvelles… Nous entrâmes, disant : « Salut,
+messieurs et dames », ainsi qu’il convient. Et
+cela aussi est beau : ces appellations primitivement
+réservées aux seigneurs et à leurs épouses,
+obligatoires aujourd’hui à l’égard de tout Français,
+de toute Française, signifient que tous les
+Français, quarante millions de Français, sont
+devenus des seigneurs. Nous ne nous en apercevons
+plus, mais les étrangers le remarquent… Le
+forgeron, maître en sa demeure, répondit :
+« Salut ! » sans se lever, et ceux qui étaient là,
+les hommes et les femmes, à leur tour, prononcèrent :
+« Salut ! » Mais, seuls, ceux qui étaient
+près du feu qui ne s’éteint jamais, le feu de braise
+sur lequel on jetait, de temps en temps, des brindilles
+de sapin pour faire de la clarté, ceux-là
+seuls se levèrent pour nous laisser approcher de
+l’âtre. Courtoisie due aux derniers arrivants, surtout
+inconnus.</p>
+
+<p>Il paraît que, avant notre arrivée, quelqu’un
+lisait, à la lueur d’un unique luminaire, je ne
+sais quelle nouvelle puisée dans je ne sais quel
+almanach. L’almanach et le journal, dans les
+campagnes, ont remplacé les vieux contes de la
+<i>Bibliothèque Bleue</i>, que les colporteurs ont renoncé
+à vendre depuis quarante ans. C’est dommage.
+C’était bien beau, même dans la pâle
+adaptation de cette collection à quatre sous, la
+légende des quatre fils Aymon ! Mais il faut savoir
+se résigner. Si le monde ne changeait en
+rien, ce serait encore plus laid, plus triste et plus
+funeste que lorsqu’il change trop, à notre goût…
+La lecture s’interrompit. On nous demanda poliment
+si la chasse avait été bonne. Des trois cents
+habitants du village de C… pas un n’ignorait,
+depuis le matin, que nous étions là, et pourquoi.
+On fit des remarques sur le temps et la saison.
+Tout cela était lent, rituel. Les formules d’accueil
+et de politesse sont peut-être ce qui change
+le moins vite dans un peuple, même en voie
+d’évolution rapide. La surface y est moins troublée
+que le tréfonds.</p>
+
+<p>Il y avait des vieilles et des vieux sur de rares
+chaises de paille, des gens sur des bancs, des
+blocs de bois, des tas de ferraille. Parfois, les
+branchettes de sapin s’éteignaient. Alors, on ne
+voyait plus que la face, éclairée par la chandelle,
+du jeune homme chargé de lire l’almanach. Parfois
+on en jetait sur le foyer un nouvel amas,
+les figures s’illustraient de rouille et de sang
+comme dans un tableau des frères Le Nain. Je
+ne les considérais pas une à une, je laissais errer
+partout mon regard incertain, attentif seulement
+à l’ensemble, d’autant plus que, pendant ce
+temps, j’essayais de trouver des choses à dire, ce
+qui n’est jamais facile dans un milieu qu’on
+ignore, dont on sait seulement qu’il est malin et
+susceptible. Il m’est impossible de me rappeler
+combien de minutes s’écoulèrent avant que mes
+yeux pussent distinguer un personnage familièrement
+mêlé aux autres, qui n’était ni au fond,
+contre la muraille, avec les jeunes, ni en avant,
+avec les vieilles, les vieux et les importants du
+village — et le seul, pourtant, vêtu comme un
+« monsieur ». C’était évidemment le Perdu, ce
+ne pouvait être que lui — et le Perdu était Partonneau !</p>
+
+<p>Il ne paraissait pas notablement vieilli. Il avait
+engraissé seulement, et sa barbe que, comme
+un paysan, il ne rasait qu’une fois par semaine,
+croissait rêche et blanche sur ses joues et ses
+mâchoires plus rondes et plus molles. Plus de
+traces de contracture sur son visage, que je retrouvais
+détendu, apaisé, mais aussi effacé, dégradé :
+telles ces monnaies antiques dont l’usure
+effrusta l’effigie. Et il y a l’impondérable, l’indicible !
+Dix années auparavant son regard, pesant
+derrière mon dos, m’eût fait tourner la tête et
+pressentir : « Il est là ! » Mais ou bien il ne s’était
+pas soucié de me regarder, m’ayant reconnu, ou
+bien il n’était plus Partonneau, mais un homme
+tel que tous les hommes, sans plus de volonté,
+ni d’empire.</p>
+
+<p>Ce fut moi qui allai à lui :</p>
+
+<p>— C’est toi, ici, Partonneau ?</p>
+
+<p>J’entendis une voix qui était sa voix, et pourtant
+ne l’était plus : « Oui, c’est moi… » — Mais
+si forte est la puissance du souvenir et de l’amitié-amour,
+que, malgré cette froideur, s’il n’y
+avait pas eu tout ce monde, si enclin à se
+moquer, je l’eusse embrassé.</p>
+
+<p>— C’est toi ! C’est toi !</p>
+
+<p>— Tu vois bien…</p>
+
+<p>L’intonation s’était faite un peu moins tiède,
+moins neutre ; à lui aussi semblait remonter
+quelque chose des temps abolis, une ombre
+d’émotion, de plaisir. Il sourit, d’un pauvre
+sourire.</p>
+
+<p>— Tu es ici depuis… depuis que tu as quitté
+Paris, depuis deux ans ?</p>
+
+<p>— Depuis deux ans…</p>
+
+<p>— Et qu’est-ce que tu fais ?</p>
+
+<p>— Mais rien ! fit-il, comme étonné… Je n’ai
+rien à faire…</p>
+
+<p>— Tu chasses ?</p>
+
+<p>Je m’arrêtais à ces questions oiseuses, comme
+on fait toujours, par pudeur, quand on n’ose poser
+les autres, — tant d’autres, qui m’angoissaient.</p>
+
+<p>— Oui, un peu, quand on m’invite… On
+déjeune…</p>
+
+<p>— Tu pêches ?</p>
+
+<p>— Non. Ça m’ennuie…</p>
+
+<p>— Je comprends… Tu te rappelles les pêches
+miraculeuses, sur le Fleuve Rouge ? Ici, c’est si
+peu de chose !…</p>
+
+<p>— Ce n’est pas ça… Ça doit être plus intéressant,
+quand c’est difficile… Mais ça m’ennuie…</p>
+
+<p>— Tu as des terres, un élevage ? Tu fais valoir ?</p>
+
+<p>— Oh ! voyons… J’ai un pré. Je le loue…</p>
+
+<p>— Mais à quoi passes-tu ton temps ? Tu écris ?</p>
+
+<p>Une moue de dédain et d’impatience :</p>
+
+<p>— Je ne passe pas mon temps. C’est le temps
+qui passe, tout seul… C’est bien, c’est très bien
+comme ça…</p>
+
+<p>J’attendais une invitation : « Tu vas passer
+ici quelques jours ; en tout cas, tu loges chez
+moi cette nuit. » Rien. C’est moi qui imposai :</p>
+
+<p>— J’irai te demander à déjeuner demain.</p>
+
+<p>— Bon. Si tu veux… A demain…</p>
+
+<p>Et je m’en fus coucher dans la triste auberge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On nous avait dit, la veille, que Partonneau
+avait « aménagé » la ferme où il s’était si singulièrement
+venu cacher. A peine s’il était possible
+de s’en apercevoir. « Désaffecté » eût été
+un terme plus exact. Délibérément, il laissait
+tomber en ruines les communs, l’étable, le toit
+aux fourrages. Toutefois, il avait pris soin de
+faire tracer une allée pavée qui traversait la cour,
+de la porte charretière à l’entrée du bâtiment
+d’habitation. Trois pièces seulement. La première
+servant à la fois de cuisine et de salle à manger,
+la seconde étant sa chambre à coucher, la troisième
+son bureau, si l’on peut, d’après ce qu’on
+va voir, employer cette expression. Les livres et
+les cartons à dossiers étaient restés empilés le
+long des murs depuis l’arrivée de Partonneau,
+sans qu’il daignât les honorer d’un classement
+sur des rayons ou dans une bibliothèque. Sur la
+table — une de ces lourdes et longues tables,
+faites d’une seule bille de hêtre, comme on en
+trouve dans les fermes — je reconnus, entassés,
+tous les fascicules des bulletins des sociétés scientifiques
+dont Partonneau était resté membre.
+Seuls, les plus anciens avaient été coupés. Il
+s’avérait que leur destinataire n’avait pas même
+ouvert les autres. Il n’en était pas de même, ce
+qui me frappa, du <i>Journal Officiel</i> et des <i>Tablettes
+des Deux Charentes</i>, feuille locale qui
+publie régulièrement les affectations militaires,
+les départs des fonctionnaires coloniaux et des
+officiers de la marine de guerre, et qui semblaient
+avoir été compulsés quotidiennement.</p>
+
+<p>Le mobilier de ce logis me parut encore plus
+succinct que celui de l’appartement que Partonneau
+avait occupé à Paris. Quelques armoires
+campagnardes, du type le plus courant, en poirier,
+des chaises de paille et un lit de camp, le
+même lit de camp qui avait suivi en tous lieux
+ce fier vagabond, drapé d’une couverture verte,
+d’un vert de drap de billard, la même aussi qui
+l’avait accompagné partout. La soulevant, je ne
+vis pas trace de draps ; sans doute cet ascète désabusé
+continuait de coucher à même la sangle,
+roulé dans ce rude lainage, comme il avait fait
+durant trente années sur toutes les pistes du
+monde. Le matelas cambodgien échappa longtemps
+à mes regards. Je le découvris, dans un
+coin du bureau, supportant des livres poussiéreux.
+Il était évident qu’on ne l’avait pas déplié
+depuis l’emménagement. D’ailleurs, l’odorat le
+plus subtil n’eût pu déceler nulle part la plus
+faible trace de cette odeur persistante de chocolat
+bouilli et de noix confite que laisse l’opium. Non,
+non, Partonneau ne s’était pas mis, ou remis, à
+la fumée noire. Ce n’était pas à elle qu’il demandait
+de peupler sa solitude, de le confirmer
+dans son renoncement. Ce n’était pas à elle qu’il
+devait cet air d’absence, de demi-sommeil, l’espèce
+de relâchement que je distinguais dans
+toute sa personne, la voussure de ses épaules,
+l’affaissement de ses muscles, autrefois toujours
+bandés.</p>
+
+<p>Les mystiques ont décrit, avec une minutie
+scrupuleuse et déchirée, ce mal de l’âme qu’ils
+appellent l’<i lang="la" xml:lang="la">acedia</i> : un sentiment affreux de vide
+et de sécheresse quand ils ont perdu l’extase,
+quand leur Dieu ne vient plus à leur prière, à
+leur appel. C’était ce sentiment de vide que
+j’éprouvais à cette heure. Partonneau était là, et
+je ne le retrouvais pas. Il répondait à toutes mes
+questions avec une justesse automatique, non
+pas comme s’il eût été au-dessus du monde, le
+dominant et s’en séparant, mais de façon unie,
+médiocre, sans une seule de ces terribles formules
+où, jadis, il résumait un jugement décisif
+et inattendu. N’importe quel petit bourgeois
+de petite ville eût tenu la même conversation,
+dans les mêmes termes. Ce fut en vain que je
+tentai d’amener sur le tapis les souvenirs mêmes
+que nous avions en commun, et l’œuvre de sa
+vie. Il répondait, l’air fermé : « Oui, n’est-ce pas,
+oui… », ou bien « Vraiment ? Tu dis ? » Cependant,
+alors, il me semblait discerner dans son
+regard, venant de très loin, et refoulé, maîtrisé,
+chassé, le feu brûlant d’une ironie douloureuse,
+ensanglantée. Mais je ne puis dire qu’il parût
+triste, ou même mélancolique : le calme lisse,
+et pourtant gonflé, d’une mer qu’on a vaincue en
+filant de l’huile. Sa réplique la plus fréquente
+était : « Pour quoi faire ? » — « Tu fumes encore,
+quelquefois ? » — « Non. Pour quoi faire ? » — « Tu
+as lu les articles de Rollin sur le Maroc
+espagnol, dans le <i>Bulletin de l’Afrique française</i> ? » — « Non.
+Pour quoi faire ? Hein ? Tu
+dis que c’est intéressant ?… »</p>
+
+<p>Le déjeuner qu’il m’offrit fut copieux et même
+délicat pour un repas campagnard, ce qui me
+surprit assez. Autrefois, c’était un reproche que
+je lui faisais de ne pas attacher une importance
+suffisante, même en Europe, aux plaisirs de la
+table. Il y avait là chez lui plus que sobriété :
+indifférence, ignorance, manque d’intérêt, sauf
+bizarrement pour des friandises goûtées aux jours
+de son enfance, telles que « la pompe », la tarte
+épaisse de son Auvergne natale. Maintenant, il
+buvait et mangeait beaucoup, semblait aimer
+s’attarder à table. A la fin du repas, il se versa
+plusieurs petits verres d’un marc qu’il me recommanda.
+Ses yeux se firent plus brillants — je
+dois écrire, chose injurieuse en parlant de lui,
+plus intelligents. Il parut même manifester
+quelque chose qui ressemblait à un besoin d’activité,
+ou à un désir honteux que ma présence
+l’empêchait de satisfaire. Il se décida :</p>
+
+<p>— Veux-tu faire avec moi le reste du tour du
+propriétaire ?… Ça nous dégourdira les jambes.</p>
+
+<p>… Avant de partir, il mit dans sa poche le
+<i>Journal Officiel</i> et les <i>Tablettes des Deux Charentes</i>.</p>
+
+<p>Il n’avait pas songé, dans sa propriété, à « faire
+jardin » ou même « potager », ce qui est d’ordinaire
+la première préoccupation des coloniaux.
+Les arbres du verger, non taillés, ne donnaient
+plus de fruits. Des vaches paissaient dans son pré,
+mais je savais, depuis la veille, qu’elles ne lui
+appartenaient pas. Du reste, il ne regardait rien,
+ne me montrait rien. D’un pas plus vif, il me
+conduisit jusqu’à l’étang qu’il avait fait creuser.</p>
+
+<p>Alors, je vis ! Je vis la fameuse « carte de géographie »
+dont m’avait parlé l’aubergiste…
+C’était, au milieu de l’étang, une île artificielle,
+en forme de planisphère, une image aplatie, déroulée
+du globe terrestre, où l’eau de cette mare
+figurait l’océan. Tout ce qui n’était pas les colonies
+françaises avait été négligé, demeurait nu,
+ou couvert d’herbes folles. Mais toutes nos
+possessions, toutes, Indo-Chine, Madagascar,
+Afrique du Nord, Afrique occidentale, Congo,
+et les îles, Guadeloupe, Martinique, Réunion,
+Tahiti, la Calédonie, les Touamotou, les Marquises,
+Saint-Pierre et Miquelon, jusqu’aux Kerguélen
+avaient été minutieusement modelées, reproduites
+dans leur forme et les variations de
+leur altitude, avec leurs fleuves, leurs ports, les
+villes de l’intérieur, les postes, la délimitation
+même des provinces et des cercles. Sur la rive,
+une sorte de monticule, également artificiel,
+portait un banc. Partonneau s’y assit, dépliant
+le <i>Journal Officiel</i> et les <i>Tablettes</i>.</p>
+
+<p>— Tu permets ? fit-il d’une voix presque implorante,
+vergogneuse. C’est ma seule distraction
+quotidienne… Et elle me manque, quand je ne
+l’ai pas !</p>
+
+<p>Il lisait :</p>
+
+<p>« Mouvement dans la magistrature coloniale. »</p>
+
+<p>«  — Ça, les magistrats, je m’en fous… Pourtant,
+il faut savoir…</p>
+
+<p>« … M. Dumoulin, procureur général à Tananarive,
+est admis à faire valoir ses droits à la
+retraite… »</p>
+
+<p>— Tu te le rappelles, ce vieux Dumoulin ? A
+la fin, il avait fini par y comprendre quelque
+chose. La preuve, c’est qu’il avait des ennemis,
+au lieu de passer pour un pur crétin, inoffensif…
+Maintenant, il s’en va. Il s’en va comme moi je
+m’en suis allé…</p>
+
+<p>« … M. Le Prieur, juge de paix à compétence
+étendue à Lang-Son (Indo-Chine), est nommé
+juge d’instruction à Hanoï. »</p>
+
+<p>— … L’avancement, le bel avancement !… Mais
+Lang-Son ! Lang-Son, pourtant ! Les jolies montagnes,
+tu sais, les montagnes aux coupes nettes,
+pathétiques, les champs de badiane qui sentent
+si bon — et les histoires de contrebande de
+l’opium avec les Chinois, qui étaient si drôles…
+Et la route de ravitaillement des postes-frontières,
+par That-Khé et Cao-Bang jusqu’au Fleuve
+Rouge, à travers des paysages de baie d’Along
+mise à sec, où la pluie mille fois millénaire taillade
+des pyramides qui portent elles-mêmes des
+milliers de petits pains de sucre, portraits en
+miniature de ces grands pitons pointus… Des
+grottes qui s’enfoncent au diable sous terre, des
+rivières qui coulent dans les <i>cañons</i> à pic, à
+six cents mètres en contre-bas… Calcaire liasique…
+Et, dans ce calcaire, j’ai trouvé des veines
+de mica, un paradoxe géologique. On m’a contesté
+ça : le mica ne devrait exister que dans les
+terrains cristallins…</p>
+
+<p>« … Les territoires de la Haute-Volta seront
+organisés en gouvernement autonome, relevant
+du gouvernement général de l’Afrique occidentale.
+M. Hesling est désigné pour remplir les
+fonctions de lieutenant gouverneur. »</p>
+
+<p>— … Tu te rappelles, le petit Hesling à Madagascar,
+il y a vingt-sept ans ? Il était arrivé avec
+sa mère, la veuve d’un général, je crois. Un
+gosse, un vrai gosse, un bon petit qui ne savait
+rien de rien. Moi, je me demandais si on en tirerait
+jamais quoi que ce soit. C’est Gallieni qui
+l’a dressé. Il avait de la bonne volonté, le gosse,
+et un cerveau frais. Il s’est formé, il aime l’ouvrage…
+Ah ! il s’y entendait, Gallieni, pour le
+dressage ! C’était amusant à voir, ça faisait
+vivre !… On dit que c’est lui qui a gagné la
+bataille de la Marne. Moi, je m’en fous…
+Je vais te dire : ce sont les Allemands qui l’ont
+perdue. Et ils l’ont perdue parce qu’ils se
+croyaient certains de la gagner, de même que
+nous perdrons la prochaine bataille dans soixante
+ans — ils sont idiots ceux qui croient à
+la guerre pour <i>maintenant</i> — parce que nous serons
+sûrs aussi de la gagner. C’est toujours
+comme ça, c’est une loi historique. Le vainqueur
+devient le vaincu, parce que, d’être vainqueur,
+ça vous donne une cervelle de crétin équestre et
+aristocrate… Non, non, le vrai Gallieni, c’est
+le Gallieni colonial : un proconsul ! Un bougre
+qui savait que les armes, c’est un outil, un outil
+indispensable, mais que, une fois qu’il a servi,
+il en faut d’autres. Avec ça, le sens de l’<i lang="la" xml:lang="la">imperium</i> :
+« Je veux la paix, d’abord parce que c’est
+plus joli à voir, mais aussi parce que c’est
+moi qui la fais, et que ça me permet de commander
+à tout le monde, au lieu de commander
+seulement à des militaires. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Partonneau était redevenu l’ancien Partonneau.
+La mauvaise graisse était sortie je ne sais
+comment de ses joues. La voussure de son dos
+avait disparu. Ses fortes mandibules mâchaient
+et jetaient les phrases par saccades, avec des
+ellipses formidables, et toujours ce passage fantasque
+et lumineux, immédiat, des choses coloniales
+aux choses européennes, françaises, qui,
+toute son existence, avaient fait l’originalité de
+sa philosophie. Il s’interrompit :</p>
+
+<p>— … Hein ? Hein ? Tu vois, je ne suis plus
+qu’un vieil imbécile !</p>
+
+<p>… Au moment où je me réjouissais de le retrouver !</p>
+
+<p>— Si ! Un vieil imbécile. Un retraité gâteux
+qui lit l’<i>Annuaire</i>… Je m’amuse à le regarder
+sur une carte en relief au lieu du machin à couverture
+bleue, voilà tout… Quand je suis arrivé
+ici, et que j’ai arrangé cette île comme tu la
+vois, je lisais encore des communications, des
+rapports envoyés par les types de là-bas — tiens,
+le bouquin de Gautier, sur le Sahara ! — et je
+suivais tout ça sur ce relief… Mais, maintenant,
+ajouta-t-il avec satisfaction, maintenant c’est fini.
+Je ne lis plus que les nominations, l’<i>Annuaire</i>…</p>
+
+<p>— C’est pour ça que, des publications que tu
+reçois, il n’y a que les plus anciennes qui soient
+coupées ?</p>
+
+<p>— Pour ça !… Et je vais me désabonner. C’est
+encore un fil. Il faut le trancher.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi, pourquoi ?</p>
+
+<p>— Pour tuer le vieil homme, dit-il, farouchement.
+Pour finir de le tuer… Ah ! je le croyais
+bien en train de mourir… Chaque jour, quand
+je vais à cette île, mes souvenirs deviennent plus
+impersonnels, plus dépouillés de tout ce qui était
+moi, mes déductions, mes ambitions, ma… ma
+philosophie, comme tu dis. Il a fallu que tu
+viennes : c’est une rechute !</p>
+
+<p>— Une rechute ?</p>
+
+<p>— Je veux mourir en paix, entends-tu ! Je
+veux mourir en esprit, d’abord, arriver à la mort
+sans regrets, sans désirs… C’est peut-être encore
+là une chose que m’a apprise l’Extrême-Orient :
+mais il faut que je ne sache même plus d’où ça
+me vient. Il n’y a qu’à cette condition que ça
+fera corps avec moi : non plus une doctrine,
+alors, un instinct.</p>
+
+<p>— Et de la sorte tu t’imagines que tu mourras
+heureux ?</p>
+
+<p>— Je suis sûr, fit-il, d’une voix redevenue
+toute neutre, de ne pas mourir malheureux.
+L’homme raisonnable n’en saurait souhaiter
+davantage… Allons, viens prendre un verre de
+bière, avant de nous quitter ! Tu te souviens,
+c’était aussi l’usage, là-bas…</p>
+
+<p>Il me versa la bière, dans la cuisine-salle-à-manger.
+Nous demeurâmes longtemps muets.</p>
+
+<p>— Partonneau, tu te suicides !</p>
+
+<p>Il haussa les épaules. Puisque c’était ça qu’il
+voulait : anéantir progressivement les parties
+supérieures de son être, devenir une espèce
+d’animal, puis de végétal humain, puis rien…</p>
+
+<p>— Et… cette promenade quotidienne à ton
+étang, c’est tout ce que tu fais ?</p>
+
+<p>— Presque. Je dors beaucoup, je mange le
+plus que je peux. Le soir, en hiver, je vais chez
+le forgeron, comme tu as vu : ces paysans m’enseignent
+combien peu de pensées suffisent à un
+homme. C’est très salutaire.</p>
+
+<p>— Et… les femmes ?</p>
+
+<p>— Parfois, dit-il paisiblement, je vais à
+Dijon… De moins en moins.</p>
+
+<p>Cruellement, je voulus porter le dernier coup :</p>
+
+<p>— Camille est mariée, en Indo-Chine, à un
+planteur de caoutchouc, je crois.</p>
+
+<p>— Ah !… Et ça va ?…</p>
+
+<p>— Je ne crois pas.</p>
+
+<p>— Le contraire m’aurait étonné… Elle aura
+besoin de plusieurs expériences… Et madame
+Vaubelle ? interrogea-t-il, de lui-même.</p>
+
+<p>— Elle s’est réconciliée avec son mari. Même
+elle en a eu un nouvel enfant.</p>
+
+<p>— Elle a bien fait… C’est une brave femme,
+celle-là… Ce qu’il y a de mieux.</p>
+
+<p>— Veux-tu que je le lui dise, de ta part ?</p>
+
+<p>— Tu ne le feras pas ! Pour elle, et pour moi.</p>
+
+<p>— Partonneau, sois franc !… Tu ne les as
+jamais aimées, ce qui s’appelle aimer ?</p>
+
+<p>— Comment veux-tu que je te dise ? C’est probable.
+C’est même certain, puisque j’ai pu renoncer
+à elles… Il me semble, du fond de ce
+sommeil que je veux imposer à tout ce qui fut
+moi, que sur certains points, j’y vois plus clair
+encore que même cette dernière nuit, tu sais, à
+Paris… Il se pourrait que, de cœur et d’esprit,
+je n’aie jamais su aimer les femmes : les hommes
+seulement.</p>
+
+<p>— Partonneau !</p>
+
+<p>— Oui… Je suis quelqu’un à qui son éducation
+première, ses lectures d’adolescence ont
+montré les femmes comme le seul objet de désir,
+mais qui, au fond, n’était pas fait pour elles,
+dédaignait leur âme, se méfiait de tous leurs
+actes, même les plus simples, les plus légitimes.
+Et la vie que j’ai menée, les femmes instinctives,
+primitives que j’ai possédées, m’ont confirmé
+dons cette méfiance et cette incompréhension…
+Mais qui, par contre, aimait l’intelligence et
+l’énergie viriles, qu’il connaissait bien, les aimait
+passionnément, jusqu’avec sa sensibilité…
+Mon vieux ! Si je t’avouais que, depuis deux ans,
+j’ai pensé plus souvent à toi qu’à elles !</p>
+
+<p>— Je te remercie…</p>
+
+<p>— On est des vieux, maintenant, et de braves
+gens, après tout. On peut tout se dire…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je ne voulais pas m’attendrir. Il l’avait dit : on
+était des vieux, on n’avait plus le droit. Je demandai
+seulement :</p>
+
+<p>— Je reviendrai… Tu veux bien ?…</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>— Quand je serai mort. Pas avant. Avant, ne
+fais pas ça… Mauvais pour moi, tu comprends…
+Cette journée-ci, cette journée avec toi, eh bien,
+elle m’a retardé DANS MON PROGRÈS…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LES FEMMES DE PARTONNEAU</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les femmes de Partonneau</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Dans le monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">29</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PREMIÈRES RENCONTRES</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Premières rencontres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le musée du fou</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">67</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LES FORCES MORALES</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les forces morales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">91</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’aveugle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">99</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LE MAITRE DES HOMMES</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le condamné à mort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">135</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Une leçon</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">149</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Sa prudence</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">161</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ET LE SOIR VINT…</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Et le soir vint…</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">171</a></div></td></tr>
+</table></div>
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75357 ***</div>
+</body>
+</html>
+
diff --git a/75357-h/images/cover.jpg b/75357-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..535b157
--- /dev/null
+++ b/75357-h/images/cover.jpg
Binary files differ