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R. S. S.<br> +<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p> + +<hr> + +<p class="cul">NOBLES VIES—GRANDES ŒUVRES</p> + +<h1>CLAUDE MONET</h1> + +<h2><a id="I"></a>I<br><br> +<small>LA LEÇON D’UNE VIE</small></h2> + +<p>C’est une opinion généralement acceptée que l’exemple des «hommes +supérieurs» est le meilleur enseignement de la vie. Il est moins facile +qu’on ne pourrait croire de donner une bonne définition de «l’homme +supérieur». On a imaginé des rubans pour cela, mais la marque n’est +peut-être pas infaillible. Claude Monet avait un gros rire content quand +on lui demandait pourquoi il n’était pas décoré.</p> + +<p>Au vrai, les humains se classent eux-mêmes, bien ou mal, d’après leurs +œuvres, et chacun de tirer la leçon de la bonne ou de la mauvaise +rencontre, selon l’occasion. Notre véritable enseignement des activités +de l’homme se fait au hasard des circonstances. Il n’est pas de vie, +<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span>petite ou grande, qui ne puisse être pour nous une leçon dans +l’extrémité même de l’indulgence avec laquelle nous nous regardons +vivre.</p> + +<p>Pour nous aider dans nos jugements, les moralistes ont pris l’habitude +de nous exposer, à titre d’exemple, la biographie des «hommes +illustres». Je n’en médirai pas, bien qu’il soit, dans notre vie +courante, très peu de cas où nous ayons à nous inspirer de Thémistocle +ou d’Épaminondas. Notre Plutarque n’y a pas regardé de si près, et ses +grands hommes n’ont pas toujours donné le bon exemple. Si j’avais à +écrire la vie de Plutarque lui-même, je lui reprocherais ses faiblesses +pour Alcibiade, et son incroyable méconnaissance d’Aristote et de +Phidias, qui fut, d’abord, celle de ses contemporains.</p> + +<p>Il est assurément un choix à faire parmi les favoris de la renommée. La +philosophie et l’art furent les grands champs de bataille où +l’hellénisme assura son hégémonie. Le Chéronéen ne leur a donné qu’une +parole en passant, et, de ce fait, nous échappent les deux figures les +plus hautement représentatives d’un idéalisme d’humanité. En dépit des +louanges de Philippe, qui l’accabla du poids de son élève, Aristote nous +offre d’étonnantes condensations d’idées. Phidias, à travers le +prestigieux développement de la sculpture hellénique, jusqu’aux +déviations de la statuaire chryséléphantine, est peut-être le seul +maître dont on puisse dire qu’il ait atteint les limites de son art, +dans l’excellence duquel il ne sera pas dépassé. Un mot sur le +Stagyrite, à propos de ce fou d’Alexandre, qui ne sut que brasser +l’Orient. Un autre sur le Maître de marbre parce qu’il a côtoyé +Périclès—beau parleur—ce qui ne l’empêcha pas de<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> mourir en prison. +Nous trouvons les deux hommes à peine proposés pour la renommée. Il +était plus facile de dire le soldat.</p> + +<p>Que le lecteur m’excuse donc si je me laisse tenter par l’entreprise, +peut-être vaine, de donner le bon exemple en parlant avec sincérité de +ce que j’ai senti, de ce que j’ai vu, de ce que j’ai aimé, d’une grande +figure qui n’est plus.</p> + +<p>Il se pourrait qu’aux infinies diversités de l’espèce humaine, un examen +attentif nous découvrit beaucoup plus de grandes existences qu’il n’est +généralement supposé. L’incertitude est de la mesure, et la difficulté +de la cote de valeurs hiérarchiquement déterminées.</p> + +<p>Je ne sais point de drame qui soit d’une émotion plus haute que le +spectacle d’une vie humaine toute subordonnée à des fins d’idéal par un +irrépressible débordement d’enthousiasme, sous la bonne règle d’un ordre +continu de volontés. Quand un sceptique railleur nous annonça «<i>l’homme +divers</i>», nous avions déjà pu considérer, depuis beaucoup de siècles, +les impulsions changeantes de nos émotivités discordantes, tenues en +échec par les résistances d’un atavisme ankylosé. Cependant, les jeunes +aspirations d’une évolution de connaissances relatives en direction de +l’Infini, avec les activités qui s’ensuivent, n’ont cessé de déterminer, +selon les chances, les enchaînements et les ruptures d’activités +organiques dont nous nous plaisons à composer «l’unité» de notre +personnage.</p> + +<p>Pour juger d’un peintre, il semble qu’il suffise de regarder. Nous +pourrions même en rester là, si nous<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> n’avions trop de raisons de savoir +que les sensibilités sont différentes dans chaque exemplaire d’humanité. +Nous entendons vivre socialement, mais en sauvant de la contrainte le +plus possible de notre personnalité—ce qui suppose un ensemble de +qualités contraires variablement associées. C’est le problème par +excellence où se rencontrent l’heur et le malheur de l’espèce humaine. +Dans l’ordre des connaissances acquises, nous en sommes encore aux +questions primordiales, et le principal progrès est peut-être que nous +n’envoyons plus personne en place de Grève pour un <i>oui</i> ou un <i>non</i> mal +placés dans l’opinion du plus grand nombre.</p> + +<p>Sur les questions d’art, où l’émotion seule paraît en cause, les +jugements ne semblent pas moins propres à nous égarer selon les +qualifications organiques de chacun. C’est qu’il s’agit toujours là +d’états changeants de sensibilités particulières, en réaction de nos +prises de contact avec le monde extérieur. Et, dans ce cadre mental +l’artiste rejoindra ou même dépassera le savant, avec la prétention de +s’élever au-dessus d’une simple machine à connaître, dans l’apogée de la +sensation.</p> + +<p>L’art serait ainsi l’achèvement de l’homme par excellence, en ses +rapports mouvants avec le monde planétaire, aussi bien qu’avec le ciel +infini. Mieux l’art rejoindra, soudera, toutes les parties des réactions +de la sensibilité humaine, plus l’homme qui aura pris en main l’œuvre +suprême d’une assimilation personnelle, profitable à ses compagnons de +planète, sera près d’avoir réalisé l’un des plus beaux accomplissements +de l’être passager dans l’univers permanent.<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span></p> + +<p>Ami lecteur, voilà pourquoi l’audace m’est venue de te soumettre +quelques aspects de Claude Monet. L’artiste a vécu un moment supérieur +de l’art, et, par là même, de la vie. Il ne manquera pas de bons juges +pour le dire. Mais c’est l’être humain que je cherche au delà de +l’artiste, l’homme qui, livré tout entier à ses impulsions les plus +hautes, a osé regarder en face les problèmes de l’univers pour les +aborder d’ensemble et les fondre dans le bloc esthétique d’une +sensibilité affinée, sous l’impulsion d’une énergie de vouloir que rien +n’a pu faire dévier. Je prends le ciel à témoin qu’un tel +accomplissement n’est pas de l’ordinaire. D’où l’idée m’est venue +d’ajouter quelques touches au portrait de Monet par lui-même, pour +caractériser autant que possible la grande figure d’un homme qui fait +honneur à son temps, à son pays, à sa planète.</p> + +<p>Ce n’est pas que je me décide sans peine à risquer de nécessité quelques +brèves remarques sur les diffusions de lumière qui caractérisent les +<i>Nymphéas</i> du «<i>Jardin d’eau</i>». Je ne suis ni peintre, ni critique +d’art, pas même poète. Tout au plus, puis-je alléguer que j’appartiens à +la congrégation anonyme du public, de ce public français à l’intention +de qui ces tableaux furent peints et à qui Monet lui-même en a fait don.</p> + +<p>Un redoutable honneur, ainsi, nous est échu. Je voudrais essayer de m’en +montrer digne en acceptant le legs tel qu’il m’est fait, c’est-à-dire +comme une représentation d’un état d’émotivité qui nous permet de nous +assimiler de nouveaux aspects des énergies universelles, partant, de +mieux comprendre le monde et nous-<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span>mêmes avec lui. Aussi bien cela, dans +l’intérêt de notre évolution d’esthétique, que pour notre développement +général, puisqu’il n’est pas d’accroissement d’une de nos facultés qui +ne soit en correspondance inévitable avec l’évolution de l’organisme +tout entier.</p> + +<p>Ce n’est pas pour «la gloire» de Monet que j’entreprends le siège de +ceux qui accepteront le risque de me lire. Il a trop bien connu l’acre +misère de cette fumée. Mort, il est étranger désormais aux +préoccupations de son passage. Mais parce qu’il a vécu, il nous a laissé +quelque chose de lui-même qu’il nous importe encore de reconnaître dans +l’intérêt—et pour l’honneur—de nos évolutions à venir. Voilà ce que je +voudrais chercher. Une leçon se dégage, ai-je dit, de toute vie humaine. +Quel est l’enseignement de la vie de Monet? Question d’art. Question +d’humanité par excellence, puisque tout l’art se ramène, comme notre +connaissance elle-même, à des expressions de sensibilité.</p> + +<p>Monet fut un lyrique supérieur, et ce lyrique fut un homme d’action. Les +deux qualités ne sont pas nécessairement un titre de recommandation +auprès de nos contemporains. Rien n’est plus propre, même, à susciter +les résistances de la foule moderne que des nouveautés qui demandent des +réalisations. Monet n’annonça point de doctrine. On peut même dire qu’il +se calfeutra de silence pour laisser aux fougues de sa brosse virile +toute leur liberté. Confiant dans l’inaltérable droiture de sa vision, +il s’obstina farouchement à peindre ce qu’il voyait, et comme il le +voyait, en de<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span>hors des conventions d’atelier qui, jusque-là, avaient +régi son art.</p> + +<p>Assailli d’une implacable violence, il douta de sa main, à certaines +heures, mais jamais de son œil, et par une héroïque application +d’efforts toujours mieux soutenus, agrandit son domaine au delà de ce +qu’il avait rêvé, pour mourir dans le plus vif éclat d’un incomparable +succès. Triomphale gageure contre l’ordinaire des destinées. Quand les +siècles auront passé sur cette aventure, l’auréole ne manquera pas de +s’en trouver accrue. Contentons-nous, pour aujourd’hui, de +préparations.<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span></p> + +<h2><a id="II"></a>II<br><br> +<small>CLAUDE MONET, PEINTRE</small></h2> + +<p>Je ne puis éviter de présenter l’homme au lecteur.</p> + +<p>De taille moyenne, avec le bel aplomb d’une robuste charpente bien +emmanchée, l’œil d’agression souriante dans la fermeté d’une voix +sonore, cela ne suffit-il pas à dire «un esprit sain dans un corps +sain», un caractère de droite volonté? Harmonieux développement de +toutes les énergies en direction du but que l’organisme lui-même s’est +spontanément assigné! Prométhée, le Titan supplicié, vola le feu divin, +caché dans le creux d’une férule. Monet, simple exemplaire d’humanité, a +formé le dessein de conquérir la lumière du ciel pour nous faire une +vision enchanteresse des choses, en créant de nouvelles interprétations +de la vie changeante à nous assimiler.</p> + +<p>Pour le demi-dieu, il y aura les fioritures de la légende, +l’engendrement du merveilleux. Pour la simple démonstration d’un homme +en œuvre humaine, ce n’est pas assez des défigurations du miracle. Il ne +nous faut pas moins que la vérité. Regardez le puissant modelé de ce +crâne. On dirait du travail de Vauban. Mais d’un Vauban d’offensive, qui +ne protège son donjon d’énergie<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> que pour mieux canonner les semonces du +monde extérieur nous interrogeant en vue de se dérober. Ciel, plaines, +vallées, montagnes, eaux, forêts, la vie universellement répandue, tout +l’univers changeant s’offre à nous, à la seule condition de se reprendre +aussitôt que nous prétendons le fixer. D’éblouissantes étapes dans les +chemins d’une interprétation qui, même géniale, ne sera jamais +qu’approchée.</p> + +<p>Quand j’aurai dit que Claude Monet naquit à Paris, rue Laffitte, +c’est-à-dire dans le quartier des marchands de tableaux—signe éventuel +d’une prédestination—je n’aurai pas beaucoup avancé nos affaires. Mais +si j’ajoute qu’il passa toute sa jeunesse au Hâvre, et là, s’éprit des +brassements de lumière que l’océan tumultueux des côtes reçoit de +l’espace infini, peut-être s’expliquera-t-on cette familiarité de l’œil +avec les gymnastiques lumineuses d’une atmosphère affolée qui jette +toutes les nuances de tous les tons au gaspillage des vagues et des +vents.</p> + +<p>Dès sa première jeunesse, Monet s’éprend des grands horizons de la mer. +Pour un léger profit, il fait prosaïquement des croquis, des charges de +son entourage. L’homme n’était pas né pour la caricature. «J’avais la +passion du dessin,» écrit-il cependant, et voici, en effet, que son +crayon lui permet d’économiser, à quinze ans, les frais d’un voyage à +Paris.</p> + +<p>Il fait, à Sainte-Adresse, la connaissance de Boudin, qui l’emmène +peindre dans les champs. Ici, Monet rencontre la palette de la nature. +Une flamme a jailli des profondeurs. Il se découvre une raison d’être. +Il ne lui</p> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_003.jpg"> +<img src="images/ill_003.jpg" width="550" height="382" alt="Maison de Claude MONET á Giverny"></a> +<br> +<span class="caption">Maison de Claude MONET á Giverny</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p> + +<p class="nind">reste plus qu’à préciser la marge de ce qu’il veut à ce qu’il peut. +Troyon, qu’il rencontre, lui conseille bizarrement d’entrer à l’atelier +de Couture. Il préfère une académie libre où il fait la connaissance de +Pissaro. A Paris, il se reproche ingénument d’avoir trop fréquenté la +<i>Brasserie des Martyrs</i>. Là, pourtant, il fit la connaissance d’Albert +Glatigny, de l’inoubliable Théodore Pelloquet qui se battit en duel à +l’épée pour les fleurs de l’Olympia<a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>, d’Édouard Manet, d’autres +personnages encore: Alph. Duchêne, Castagnary, Delveaux, Daudet, +Courbet, avec qui il se lia, plus tard, d’une étroite amitié.</p> + +<p>En 1860, le tirage au sort l’envoie, pour deux ans, aux chasseurs +d’Afrique—ce qui, déclare-t-il, lui fit moralement le plus grand bien. +Utilisant ses ressources d’art, il faisait le portrait de son capitaine +pour obtenir des permissions. Survient un congé de convalescence. Le +père, vaincu par l’ardeur de son fils au travail, se décide à lui +acheter un remplaçant. Et voilà Claude Monet follement dirigé sur +l’atelier de Gleyre, mais s’attachant à suivre Jungkind et Boudin dans +la campagne, pour voir les choses comme elles sont. 1864, Renoir, +Basille, Sisley, répondent au cri de ralliement. «Aux Salons de 1865 et +de 1866, mes premiers essais sont reçus avec succès,» écrit Monet. Et +voilà Courbet qui arrive pour voir «<i>le Déjeuner sur l’herbe</i>», grand +tableau de plein air par un jeune homme «<i>qui peint autre chose que des +anges</i>». Ils demeurent amis, et Monet tient à<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> dire que Courbet lui «<i>a +prêté de l’argent dans les moments difficiles</i>».</p> + +<p>L’Afrique est oubliée. L’artiste dit le pays admirable, mais la palette +des couleurs ne l’a point retenu, comme Eugène Delacroix. Déjà, +pourtant, s’agite en lui le monstre divin qui va prendre possession de +sa chair, de son sang, de sa vie. Il semble que le sort en soit jeté, +pour lui, de demander toujours et toujours des comptes aux envolées de +lumière, et de ne jamais se lasser d’obtenir quelque révélation du grand +secret.</p> + +<p>Les panneaux de <i>Nymphéas</i> nous le montreront éperdûment tendu vers des +réalisations de l’impossible. De sa main frémissante s’élancent des +fusées de transparences lumineuses qui font jaillir, en pleine pâte, de +nouveaux flamboiements de clartés. Le génie n’est pas moins dans +l’offensive des pinceaux sur la toile que dans les brassements de la +palette multicolore où Monet cueillera tout à coup, d’un geste résolu, +les gouttes d’une rosée de lumière dont il fera l’aumône aux éléments +qui n’ont souci de les garder. De près, la toile paraît en proie à une +bacchanale de couleurs incongrues, qui, du juste point de vue, +s’ordonnent, se rangent, s’associent pour une délicate construction de +formes interprétatives dans la justesse et la sûreté de l’ordre +lumineux. Nous aurons à reparler de ce prodige.</p> + +<p>Un jour, je disais à Monet: C’est humiliant pour moi. Nous ne voyons pas +du tout les choses de la même façon. J’ouvre les yeux et je vois des +formes, des nuances de colorations, que je tiens, jusqu’à preuve du +contraire, pour l’aspect passager des choses comme elles sont. Mon<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> œil +s’arrête à la surface réfléchissante et ne va pas plus loin. Avec vous, +c’est une autre affaire. L’acier de votre rayon visuel brise l’écorce +des apparences, et vous pénétrez la substance profonde pour la +décomposer en des véhicules de lumières que vous recomposez du pinceau, +afin de rétablir subtilement, au plus près de sa vigueur, sur nos +surfaces rétiniennes l’effet des sensations. Et tandis qu’en regardant +un arbre, je ne vois rien qu’un arbre, vous, les yeux mi-clos, vous +pensez: «Combien de tons de combien de couleurs aux transitions +lumineuses de cette simple tige?» Sur quoi, vous voilà désagrégeant +toutes valeurs pour reconstituer et développer, à notre intention, +l’harmonie finale de l’ensemble. Et vous vous tourmentez, à la recherche +de la pénétrante analyse qui vous donnera la meilleur approximation de +la synthèse interprétative. Et vous doutez de vous-même, sans vouloir +comprendre que vous êtes lancé en projectile dans la direction de +l’infini, et qu’il doit vous suffire d’approcher du but que vous +n’atteindrez jamais complètement.</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas savoir, me répondit Monet, combien tout ce que vous +venez de dire est véritable. C’est la hantise, la joie, le tourment de +mes journées. A ce point qu’un jour, me trouvant au chevet d’une morte +qui m’avait été et m’était toujours très chère, je me surpris, les yeux +fixés sur la tempe tragique, dans l’acte de chercher machinalement la +succession, l’appropriation des dégradations de coloris que la mort +venait d’imposer à l’immobile visage. Des tons de bleu, de jaune, de +gris, que sais-je? Voilà où j’en étais venu.<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> Bien naturel le désir de +reproduire la dernière image de celle qui allait nous quitter pour +toujours. Mais avant même que s’offrît l’idée de fixer des traits +auxquels j’étais si profondément attaché, voilà que l’automatisme +organique frémit d’abord aux chocs de la couleur, et que les réflexes +m’engagent, en dépit de moi-même, dans une opération d’inconscience où +se reprend le cours quotidien de ma vie. Ainsi de la bête qui tourne sa +meule. Plaignez-moi, mon ami.</p> + +<p>L’œil de Monet, il n’était rien de moins que l’homme tout entier. Une +heureuse table des plus délicates sensibilités rétiniennes ordonnait +toutes réactions sensorielles pour des jeux de suprême harmonie où nous +trouvons une interprétation des correspondances universelles. Ce +phénomène est apparemment la qualité première chez tous les Maîtres de +la peinture. Ce qui nous frappe en Monet, c’est que tous les mouvements +de la vie viennent s’y subordonner.</p> + +<p>Tendrement attaché aux siens, dont sa joie fut d’étendre le cercle pour +y répandre la manne de la plus généreuse amitié, il trouvait dans +l’affection dévouée de ses fils, de Mme Blanche Monet, sa belle-fille, +qui manie le pinceau à ses heures, toutes les attentions que pouvait +commander l’ordonnance d’une vie brûlée. Dès que la brosse s’arrêtait, +le peintre courait à ses fleurs, ou s’installait volontiers dans son +fauteuil pour penser ses tableaux.</p> + +<p>Yeux clos, bras abandonnés, immobile, il cherchait des mouvements de +lumière qui lui avaient échappé, et sur la défaillance, peut-être +imaginaire, s’exerçait<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> une âpre méditation sur des thèmes de labeur. +Une plaisanterie soudaine annonçait le contentement, ou, tout au moins, +une espérance. La brutalité du propos disait l’inquiétude du lendemain. +Et la vie allait ainsi, toutes les facultés de l’être éperdûment tendues +vers l’anticipation indéfinie des caresses de la lumière attendues de +toute sa sensibilité. Car l’œil n’était que l’arc triomphal ouvrant +accès à tous les frémissements commandés du dehors par toutes les +exaltations de l’être que le rêve emporte au delà des réactions de ses +facultés.</p> + +<p>Je ne vois pas que Monet se soit jamais mis en tête d’expliquer sa +peinture. Rien ne pouvait lui paraître moins nécessaire. Il était né +palette en main, et ne concevait pas la vie autrement que devant une +toile pour y inscrire les passages d’énergie lumineuse par lesquels +l’univers protéiforme se résout, à son propre miroir, en des apparences +de fixité. Sentir, penser, vouloir en peintre. Dans les voies du +peintre, il n’était rien pour l’arrêter. L’arc bien tendu, la bonne +flèche à l’encoche pour le déclic de volonté. Il voyait, comme doit voir +un homme qui a besoin de rendre, d’exprimer le plus possible de sa +sensation et qui ne sera jamais au bout de son émotivité.</p> + +<p>Rien n’est plus beau, ai-je dit, que la parfaite convergence de toutes +les diversités de l’homme vers l’idéalisme d’une réalisation supérieure +où toutes les facultés de l’être se déploient en commune harmonie. +C’est, sans doute, ce qu’on appelle le génie. Tout le mystère gît dans +la totale convergence de nos synergies vers un complet<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> épanouissement +de grandeur et de beauté. Ce spectacle, nous gardons précieusement les +noms de ceux qui nous en ont ébloui. Encore, souvent, le débat +reste-t-il ouvert sur la valeur finale d’un effet de fortune dont se +dérobe l’issue.</p> + +<p>Le nombre des peintres de talent est incommensurable. Beaucoup même +pourraient montrer leurs titres aux qualifications les plus enviées. Ce +qui caractérise Monet, c’est qu’après avoir créé sa manière, il l’a +développée, d’un progrès continu, jusqu’au prodige des <i>Nymphéas</i>, +c’est-à-dire au delà même de ce que meules, peupliers, cathédrales, +Tamise, permettaient de prévoir.</p> + +<p>Le danger, en cette aventure, est que dans un tel effort +d’interprétation évolutive, l’éréthisme nerveux de l’interprète dépasse +de trop loin les correspondances requises des sensibilités secondaires +chez un public insuffisamment préparé. C’est ce que voulait dire Monet +quand il répétait: «<i>On s’y fera, peut-être, mais je suis venu trop +tôt.</i>» Il n’avait pas fini sa phrase que deux yeux d’acier noir, +fermement enchâssés dans le mortier des orbites, mitraillaient tous les +champs de l’espace, pour ouvrir aux visions humaines un spectacle de +trépidations lumineuses en voie de rapprocher de plus en plus, dans +l’unité de la sensation, ce qui est et ce qui paraît être.</p> + +<p>Sous toutes les formes de son activité d’art, c’est ce que n’a cessé de +manifester Claude Monet.</p> + +<p>A cette époque de sa vie, comment nous représenterons-nous le Monet au +combat pour la conquête de la<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span> lumière? Nous n’en sommes qu’aux +premières marques d’attention, puisque Durand-Ruel, expert et marchand, +n’est pas encore venu. Quel aspect de ce jeune lutteur sous l’étreinte +d’une ambition ardente trop souvent bafouée? Il n’y a de cette époque +que le portrait de Claude Monet à dix-huit ans, par Déodat de Séverac. +La figure est d’une dramatique énergie. Le front, qui se révélera si +fermement modelé dans ses portraits trop rares, est ici dominateur. Le +peintre commence par <i>penser sa peinture</i>, par la décomposer pour la +reconstruire de ses yeux, en lui donnant une fermeté de transitions +enchaînées. Tout le visage se subordonne à l’imposante audace du regard +qui pousse droit au monde sans crainte et presque au delà de l’espoir, +tant l’idée le soutient et l’emporte loin des contingences. En somme, +nous avons le sentiment de la prise de possession d’une puissance. C’est +bien là l’événement.</p> + +<p>Le «<i>Claude Monet peignant</i>» (de 1875), que nous a laissé Renoir, n’est +pas moins significatif. Le corps n’est pas construit. Adoucie +l’expression du visage. En revanche, l’attitude au travail est-elle +d’une jeune aisance que la virilité accentue déjà de résolution. La +bouche n’est plus contractée. Les narines boivent l’air librement. Et +les yeux, qui sont les flambées d’une interrogation débordante, se +posent avec un irrésistible élan de pénétration sur des passages de +lumière qui défendent leurs secrets. Ici, c’est vraiment le combat qui +s’engage. La première impulsion d’offensive que rien ne pourra plus +arrêter.</p> + +<p>En 1884, nous avons un portrait de Monet par lui-<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span>même (quarante +ans)<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>, où l’homme se révèle dans toute l’éclatante force de sa +simplicité. Rien de moins convenu, de moins apprêté, de moins «stylisé» +que cette image de l’ouvrier à l’œuvre, tout au développement des +sensations personnelles qu’il prétend exprimer. Puisqu’il ne demande la +juste interprétation du monde qu’à l’ultime activité des ondes +lumineuses, il ne saurait se départir d’une suprême conscience de +rendement quand il se place lui-même au cœur du drame de +l’interprétation. D’une ingénuité qui s’impose par la ferme +détermination du regard, le bon «voyant» se présente, tranquille et sûr, +pour une vision d’au-delà. Elle emporte tout l’être, imprégné d’une +flamme sacrée, à la conquête d’un monde éperdu de lumière. Les plis du +front disent l’irrésistible élan de toute une vie sans défaillance. +Aucune indication de geste. L’homme est en pleine possession de +lui-même, aux préliminaires de l’action. Il a vu, il a compris, il a +résolu, il est en marche vers une fin souveraine. Voilà notre Monet, +plus simple et mieux équilibré que jamais, prêt au débordement de +l’action. Confiant dans la palette amie, ramassé sur lui-même pour le +bond de maîtrise, tout au bord du départ de volonté, il est là vraiment +dans toute l’intensité, dans l’ardeur ingénue d’un maître de la vision +au combat pour la conquête de la lumière qui l’attire irrésistiblement +et qu’il a résolu de dompter.</p> + +<p>A ce moment, les premières formations de jeunesse sont accomplies. +Toutes les puissances d’une humanité<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> harmonieuse se sont définitivement +agrégées, combinées pour des effets acquis. Le vainqueur du prochain +jour n’a pas encore en main le plein de sa victoire, mais l’œil, assuré +de puissance, a déjà pris la mesure du champ de bataille où va se +développer, se couronner, le génie d’un accomplissement achevé. Il +fallut l’approche de la mort pour apprendre à Auguste que «la comédie» +était jouée. Monet, sans comédie, toujours doutant de lui-même (ce qui +est le luxe de l’homme achevé), put voir le succès définitif de son +drame tout en refusant de livrer ses <i>Nymphéas</i> au public avant sa mort. +Dernier geste d’une géniale incertitude de lui-même, qui achève, dans sa +noble candeur, le faste d’une énergie désintéressée.</p> + +<p>Avant les <i>Nymphéas</i>, il avait fait trois autres portraits de lui-même +(en 1917) dont il ne parlait qu’avec hésitation, peut-être parce qu’il y +voyait le plus haut trait de sa vision dernière, et ne jugeait pas qu’au +cours de ce qui lui restait de vie, il lui fût possible de le dépasser. +Deux de ces toiles montraient le visage en pleine lumière, émergeant +sous un grand chapeau de paille. Quand il me les fit voir il se donna la +joie d’en parler méchamment:</p> + +<p>—Je pourrais faire autre chose que ça, s’écriait-il avec dédain. Mais +le temps ne m’en sera pas donné.</p> + +<p>Je prévoyais trop bien ce qui arriva. Il avait pris depuis longtemps la +redoutable habitude de lacérer à coups de râcloir, de déchirer à coups +de pieds, les morceaux qui ne lui donnaient pas satisfaction. Des +ébauches de panneaux, dans son atelier, nous offrent<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> encore les +blessures distribuées en des accès de fureur où il ne s’épargnait à +lui-même aucune injure.</p> + +<p>Le dernier portrait (celui qui est au Louvre), je n’en puis parler de +sang-froid, tant il rend à miracle le suprême état d’âme de Monet +épanoui en vue du triomphe entrevu, avant que s’abattît tragiquement sur +lui l’effroyable menace de la cécité. Pour qui a connu la vie profonde +de Monet, dans la pleine intensité de ses terreurs d’un insuccès final, +et de ses explosions de joie quand lui venait la sensation de la +difficulté vaincue, le doute est impossible. C’est la consécration +intérieure du sursaut d’art qui va s’achever dans l’envolée des +<i>Nymphéas</i>. Les deux portraits détruits doivent compter surtout comme +des préparations, très poussées, du morceau triomphal. Ici, la victoire +s’assure avant la bataille même. Fanfare anticipée du soldat maître de +sa journée.</p> + +<p>La solide construction de ce front que les catapultes des «Philistins» +ne purent entamer, dit toute la tragédie de cette vie glorieuse. Entre +deux larges tempes haut montées, les énergies crâniennes ont fixé +l’empreinte des grandes luttes pour l’idéal. C’est l’assise du +commandement, le siège impérieux de l’idée, de l’autorité. Les yeux +mi-clos pour mieux savourer le rêve intérieur. Les narines trépidantes, +la gorge convulsée d’une explosion irrépressible, le maître-ouvrier +vient de découvrir tout au fond de lui-même la claire conscience d’un +achèvement ultime annoncée jusque dans le nimbe des reflets printaniers +de la «barbe fleurie», <i>labarum</i> de Charlemagne, empereur d’un monde +nouveau.<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span></p> + +<p>Avec tout le monde, j’ai déjà noté qu’à la distance où Monet se place +nécessairement pour peindre, le spectateur n’aperçoit sur la toile +qu’une tempête de couleurs follement brassées. Quelques pas de recul et +voici que sur ce même panneau, la nature se recompose et s’ordonne à +miracle, au travers de l’inextricable fouillis des taches multicolores +qui nous déconcertaient à première vue. Une prestigieuse symphonie de +tons succède aux broussailles de couleurs emmêlées.</p> + +<p>Comment Monet, qui ne se déplaçait pas, pouvait-il saisir, du même point +de vue, la décomposition et la recomposition des tons qui lui +permettaient d’obtenir l’effet cherché? Il s’agit là, sans doute, d’un +état de sensibilité infiniment délicate, prompte à toutes réactions +d’activités correspondantes qui font se succéder sur la rétine des +séries d’instantanés par une agilité d’adaptations appropriées. C’est le +don du peintre qu’il accepte le corps à corps avec la lumière, et se +trouve capable de porter le poids du combat.</p> + +<p>Il va sans dire que Monet n’entrait dans aucune considération de théorie +à ce sujet. Il avait reçu de la nature un œil à la mesure de sa tâche, +et n’acceptait pas d’autre arbitrage que celui de sa propre rétine dans +les jugements qui le déterminaient. N’est-ce pas la première condition +de l’heureuse journée?</p> + +<p>Il s’installait en silence devant le modèle que ses yeux poignardaient +d’interrogations, tandis que de légères contractions du visage +accompagnaient le trajet de la pupille à l’objet, pour le vif retour à +la palette et le bond de la brosse à l’écran. En cette heure du<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> drame, +il ne parlait pas vainement. Quelquefois une question à sa belle-fille, +Mme Jean Monet, qui ne le quittait pas. Il s’agissait bien plus de +s’interroger lui-même que d’attendre une réponse dont il faisait +rarement cas. Comme à l’avion qui <i>décolle</i>, il fallait à l’artiste une +certaine coordination d’efforts pour «gagner l’air» et entrer +superbement dans l’action. C’était alors la soudaine détente de la +brosse, comme l’épée qui pousse droit au corps dès que l’affaire est +engagée.</p> + +<p>Sans pièges de reflets, le portrait du Louvre, à mon sens, doit être +tenu pour le dernier mot de Monet. Un éclair de joie triomphante a passé +sur lui quand ses suprêmes essais ont montré qu’ayant pu concevoir au +plus haut de lui-même, il serait en état d’exécuter. C’est cet éclair +d’ambition surhumaine, que l’admirable portrait de la dernière heure a +fixé.</p> + +<p>L’intérêt historique de cette toile, c’est qu’elle nous montre, dans un +ouragan de passion heureuse, l’homme de l’achèvement rêvé. Tout l’éclat +du labeur triomphant s’inscrit en ce visage, convulsé dans +l’éblouissement de la vision intérieure d’où semble enfin bannie la +terreur d’un succès qui ne serait pas à la mesure de ce qu’il a voulu. +Et la destinée a permis que cet éclat triomphal du plus beau jour nous +fût transmis dans la plus haute exaltation de lumières où rayonnât +jamais le pinceau de Monet.</p> + +<p>L’idée des <i>Nymphéas</i> tenait Monet depuis longtemps. Silencieux, chaque +matin, au bord de son étang, il passait des heures à regarder nuages et +carreaux de ciel bleu passer en féeriques processions, au travers de +son<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span> «<i>Jardin d’eau et de feu</i>». D’une tension ardente, il interrogeait +les contours, les rencontres, les divers degrés de pénétration dans le +tumulte des fusées lumineuses. Ce qu’il avait pu conquérir +d’assimilation personnelle en vue d’une interprétation plus +compréhensive, il cherchait à en fixer des moments par la détermination +des aspects, à peine sensibles, d’une lumière des choses irradiée dans +l’univers sans fin.</p> + +<p>De ce magnifique effort, attesté par des études émouvantes, sont sortis +les <i>Nymphéas</i> des Tuileries. C’est après les avoir longtemps regardés, +critiqués, confrontés en mille façons, dans son «<i>jardin d’eau</i>», que +Monet prit la résolution de tenter définitivement l’aventure des +panneaux, et commença par faire bâtir son grand atelier (1916). Quand +l’ordre fut donné, c’est que la résolution était prise, et pour que la +résolution fût prise, il fallait que le peintre eût passé, non seulement +par l’épreuve de sa plus sévère critique, mais encore par la finale +pierre de touche de l’exécution.</p> + +<p>De nombreuses toiles où s’inscrivirent les premiers nymphéas +inaugurèrent la série des «<i>Miroirs d’eau</i>» qui allait prendre son plein +essor dans le «lâchez-tout» des Tuileries. Pour tout dire, les panneaux +actuels attestent un degré d’accomplissement très supérieur aux premiers +essais qui virent le jour dans le grand atelier. Il y en eut de fort +beaux, et des plus caractérisés, qui ont été malheureusement détruits +dans les trahisons des débuts. Inévitablement, il arriva parfois qu’un +effet cherché ne parut pas complètement obtenu. Comme l’amitié permet +tout, il m’arrivait présomp<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>tueusement de risquer un avis. J’obtenais +quelquefois un grognement de réponse, qui voulait dire: c’est à voir. +D’autres fois le silence. D’une visite à l’autre, j’observais néanmoins +que des effets laborieux où le pinceau s’obstinait, s’étaient +merveilleusement «aérés.»</p> + +<p>Ma critique informulée fut longtemps des nuages dont quelques parties me +paraissaient lourdes. Je n’osais rien dire. Un jour, quelle surprise! +Une irruption de nuages tout de légères vapeurs. Point de discours. +Puis, je vis peu à peu se volatiliser de capricieuses nuées effilochées +par les vents. Monet regardait si intensément qu’il ne se rendait pas +volontiers aux critiques d’autrui. Mais il ne cessait pas de +reconsidérer, de corriger, d’affiner son texte de son propre fond. Par +raffinement de scrupule, n’a-t-il pas lâché dans ses nuages des formes +animales vaguement ébauchées, comme celles que faisait défiler Hamlet +aux yeux de Polonius effaré. On ne peut pas pousser la conscience plus +loin.</p> + +<p>Loin de céder à l’attirance du premier jet, Monet ne cessait de +reprendre ses inspirations originelles, trouvant toujours quelque +manière de maudire ses prétendues insuffisances. Car, de se gourmer +violemment, il ne se faisait jamais faute, à toute heure, jurant que sa +vie était une faillite, et qu’il ne lui restait plus qu’à crever toutes +ses toiles avant de disparaître. Des études de premier ordre ont ainsi +sombré dans ces accès de fureur. Beaucoup, qui sont montées très haut +dans l’estime publique, furent chanceusement sauvées grâce aux efforts +de Mme Monet. J’ai déjà dit que deux très beaux portraits de lui-même, +en plein soleil, périrent ainsi en une<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> malheureuse journée. La chance +permit que celui qui est au Louvre fût sauvé. Un jour où quelques +mauvais propos avaient été proférés par lui contre cette œuvre +incomparable, il alla chercher la toile, au moment de mon départ, et la +jetant dans ma voiture: «Emportez-le, dit-il d’un ton bourru, et qu’on +ne m’en reparle plus.»</p> + +<p>On eût dit qu’il cherchait à se prémunir contre la folie d’une nouvelle +exécution sommaire. Et comme je lui annonçais que le jour de +l’inauguration des panneaux nous irions, bras dessus, bras dessous, voir +cette toile au Louvre:</p> + +<p>—S’il faut attendre jusque-là, répliqua-t-il, je lui dis adieu pour +jamais.</p> + +<p>Hélas! Il fallut bien renoncer à cette visite heureuse, puisqu’il refusa +de livrer les <i>Nymphéas</i> avant sa mort. Il nous reste ainsi deux +portraits de sa main aux deux dates qui marquent les deux bonds du +peintre à l’apogée de sa vision: <i>les Meules</i>, <i>les Nymphéas</i>.</p> + +<p>Alors survint l’affreuse catastrophe de la double cataracte. Drame +indicible! Grâce à une opération suivie d’habiles soins médicaux, +l’effroyable tragédie de la cécité absolue put être provisoirement +évitée. J’aurais voulu un traitement radical, mais Monet n’acceptait pas +le risque de perdre la lumière. Il demeura donc dans un état de +demi-vision qui lui permit d’en finir avec les <i>Nymphéas</i>.</p> + +<p>Ce n’était pas beaucoup moins qu’un miracle, car tous les rapports +d’éclairage inscrits sur une rétine profondément modifiée, se trouvaient +différents de ce qu’ils étaient lorsque la besogne fut mise sur le +chan<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span>tier. Je n’avais qu’une crainte, c’est qu’une toile fût totalement +perdue. Pour des causes inexpliquées, le travail s’acheva le plus +heureusement sans que le passage d’un état rétinien à l’autre eût amené +des malfaçons. Il arriva que la fortune chanceuse qui contracte des +dettes envers toutes les grandes existences, s’acquitta, par mégarde, de +son dû. Monet, ici, me paraît avoir été le bénéficiaire d’une +«providentielle» inadvertance.</p> + +<p>Encore un prodige supérieur devait-il s’accomplir. Tout le monde autour +de Monet le suppliait de tenir pour achevé le travail des panneaux, car +il y avait vraiment trop lieu de craindre un malheureux coup de brosse +qui pouvait tout gâter. Mais il nous laissait dire, secouant la tête +sans répondre.</p> + +<p>Le temps passe, et voici qu’un jour il me prend par la main et m’amène +devant l’une des toiles où se déroule l’infini des spectacles de la +lumière dans l’étendue d’une eau dormante, coupée de reflets bleuâtres +perdus dans des champs de teintes rosées.</p> + +<p>—Eh bien, que dites-vous de ceci, s’écria-t-il, railleur. Vous n’avez +pas osé me faire de critiques. Mais moi, je savais bien que cette eau +était pâteuse. On l’aurait dite coupée au couteau. Tout l’ensemble des +lumières était à reprendre. Je n’osais pas. Et puis je me suis décidé. +Ce sera mon dernier mot. Vous aviez peur que je ne gâtasse ma toile. Et +moi aussi. Mais je ne sais comment une confiance m’est venue dans mon +malheur, et je voyais si bien, en dépit de mes voiles, ce qu’il fallait +faire pour rester dans l’enchaînement des</p> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_004.jpg"> +<img src="images/ill_004.jpg" width="356" height="550" alt="Claude MONET.—Les peupliers du bord de l’Epte (1890)"></a> +<br> +<span class="caption">Claude MONET.—Les peupliers du bord de l’Epte (1890)</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span></p> + +<p class="nind">rapports, que la confiance m’a soutenu... Maintenant, regardez. Est-ce +meilleur ou pire?</p> + +<p>—J’avais tort. Vous êtes si parfaitement peintre que vous achevez, avec +des yeux désaccordés, les harmonies de vision où vous avaient conduit +vos yeux ouverts aux suprêmes accords des couleurs.</p> + +<p>—C’est un accident.</p> + +<p>—Un accident que n’a pas connu le malheureux Turner.</p> + +<p>—C’est fini. Je suis aveugle. Je n’ai plus de raison de vivre. +Cependant, vous m’entendez bien, tant que je serai vivant, je +n’accepterai pas que ces panneaux sortent d’ici. Je suis arrivé à un +point où je redoute mes propres critiques plus que celles des yeux les +plus qualifiés. Il y a toutes les chances pour que ma tentative soit au +delà de mes forces. Eh bien, j’accepte de mourir sans savoir l’issue de +la fortune qui peut m’être réservée. J’ai donné mes toiles à mon pays. +Je m’en remets à lui du jugement.<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span></p> + +<h2><a id="III"></a>III<br><br> +<small>LE MONDE, L’HOMME, LA LUMIÈRE</small></h2> + +<p>Le sujet de l’art, aussi bien que de la connaissance humaine, est +nécessairement l’univers en ses manifestations—homme compris—à +exprimer par des réactions de sensibilité, comparables à celles de +l’enclume sous le marteau. Des défigurations d’une imagerie religieuse, +plus ou moins raffinée, nous furent longtemps offertes pour répondre aux +appels simultanés de notre besoin de connaître et de nos joies +d’émotivités. Voyez l’incroyable pauvreté des sujets de tableaux où +s’ankylose la Renaissance. Polythéisme et christianisme apportent leurs +légendes qui deviendront de «l’histoire». La nature est ignorée. Seul le +portrait s’impose parce qu’il est impossible de se soustraire au +rayonnement humain. Le Balthasar de Raphaël, l’Isabelle d’Este de +Léonard, sont là pour dire l’humanité. Rembrandt, plus tard, faute +d’amitiés princières, n’aura d’autre ressource que de s’affubler +diversement pour chercher l’homme dans son miroir.</p> + +<p>Cependant, nous sommes arrivés aujourd’hui à l’état de connaissance où +la science et l’art, profondément différenciés, ont, pour point commun +de départ,<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> une intense culture des réactions sensorielles. Le savant +ordonne ses sensations d’expérience pour en tirer le droit de +généraliser. L’artiste s’en tient à ses émotions d’harmonies pour +réaliser, jusqu’aux limites du possible, les pénétrations de sa +sensibilité.</p> + +<p>Dans l’homme, réceptacle de cette sensibilité organique, une réaction +s’établit de vibrations émotives dans la mesure des chocs du dehors. Je +ne fais état ici que des activités lumineuses, c’est-à-dire réalisées +par l’organisme en un ordre de sensations particulièrement déterminées. +Tout le monde sait que l’art de peindre cherche la représentation du +monde visible par des accords de tons, comme nous obtenons une symphonie +musicale par des accords de sonorités. Voilà dans quelles conditions, +avant d’avoir construit aucune théorie, les hommes des cavernes ont +tracé leurs premières images, et les pasteurs des âges primitifs confié +leurs chants au vent qui passe, pour rassembler leurs troupeaux.</p> + +<p>Ce que nous appelons <i>lumière</i> n’est que la transmission d’un état +vibratoire des éléments qui se propage à une vitesse déterminée. +L’univers nous apparaît ainsi comme une tempête d’ondes qui s’opposent +ou s’intensifient pour des résultats fugitifs, guettés du bienfaisant +Léthé pour le perpétuel écoulement des espérances perdues et des +déceptions sans retour. Cependant, puisque tout arrive, des discordances +profondes aux aménagements d’harmonie, il peut advenir aussi que +d’heureuses correspondances organiques disposent temporairement dans +l’individu un ensemble de préparations vers des fins d’activités +supérieures où se conju<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span>gueront toutes les valeurs de la personnalité. +Cela se voit dans les légendes où l’imagination maîtrise l’événement. +Aussi dans les chants lointains de l’humanité primitive où la poésie +dicte la fortune des heures. Aussi même—et ce n’est pas la moindre +merveille—dans l’humaine réalité. Soit, parmi d’autres, l’exemple de +Claude Monet.</p> + +<p>Pourquoi donc ici mettre Claude Monet en cause? Pourquoi pas Léonard de +Vinci, Michel-Ange, Rembrandt, par exemple, plus familiers parce que +plus anciens, avec cet avantage que leur souveraine maîtrise n’est plus +contestée? C’est que, Claude Monet, je l’ai connu, c’est que j’ai pu +prendre et surprendre sa mesure à tous moments dans l’incomparable +véhémence de sa simplicité, c’est que je l’ai aimé, c’est que je l’aime +encore, et que je voudrais le faire revivre aux frémissements de lumière +dans la sphère desquels il s’est développé, comme un maître qui a voulu +et fait.</p> + +<p>Léonard a tout vu, tout connu, tout compris, presque tout réalisé. Mais +il ne semble pas que la lumière l’ait affecté jusqu’au suprême +enchantement du regard. Suivant le commun exemple, il choisit le moment +où le jour va tomber, pour caresser de sa plus fine brosse les précieux +contours du visage de Monna Lisa. Ajoutez que la patine du temps a +obscurci les parties de clartés. Le visage, de plein air, est dans la +pénombre. Un jour, comme nous regardions <i>la Femme à la mandoline</i>, de +Corot, l’une des plus belles choses qui soient, Monet, après s’être +assuré qu’on ne nous écoutait pas, me dit à l’oreille:<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span></p> + +<p>—J’aime mieux cela que la <i>Joconde</i>.</p> + +<p>C’est que tout le génie de l’Italien ne l’a pas suffisamment affranchi +du classique éclairage de l’atelier, tandis que le rustique Français, +sans théorie, sans préceptes, je n’ose pas dire sans recherches, s’en +est tenu aux naturelles distributions de la lumière du ciel fidèlement +représentées. Une assez belle revanche, pour Léonard, il est vrai, dans +l’<i>Isabelle d’Este</i>, un prodigieux dessin, où, je ne sais comment, la +lumière, absente, semble intégrée.</p> + +<p>Il y a sans doute présomption à parler de tels maîtres avec tant de +liberté. On m’excusera si je n’invoque, à l’appui de mon opinion, que ma +seule qualité de spectateur. Je suis du public, après tout. C’est pour +moi, comme pour nous tous, que Phidias, Michel-Ange, Raphaël, Léonard, +Rembrandt, Velasquez, Franz Hals, Goya et les plus grands maîtres, se +sont efforcés. Chacun est soumis au jugement de tout le monde. Tous les +grands hommes de tous les temps nous ont fait confiance en nous +soumettant leurs travaux. Quel plus grand hommage peut leur venir de +nous que notre sincérité?</p> + +<p>Michel-Ange est ingénieur, poète, sculpteur, peintre. Génie +incomparable, il recherche l’effort qu’il est parfois tout près de +dépasser. Son Moïse ne doit rien à l’hellénisme. Le choc reçu du +«Monstre» ne peut être oublié. Et quel jugement porter sur l’œuvre de la +chapelle Sixtine qui ne soit défaillance et misère au spectacle de cette +envolée de figures surhumaines qu’un souffle irrépressible emporte à la +sublimité des prophéties! L’homme s’est magnifiquement dispersé dans +tous<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> les domaines. Il a régné de toutes parts. Plus qu’un roi. Presque +divin. Rembrandt, de même, avec l’auréole du Dieu méconnu, a +spontanément rassemblé le plus vif d’une vision exaspérée, ainsi que les +partis pris d’interprétation les plus propres à les exprimer. Le musée +de Cassel nous offre une suite d’ébauches où l’on cherche, où l’on +trouve parfois l’étincelle destinée aux prochains éblouissements de +l’éclair. Le portrait du bourgmestre Six, les syndics, sont les étapes +d’un géant, maître du prisme astral, qui sème du soleil au dedans comme +au dehors des choses pour des éclats de foudre.</p> + +<p>Faute de modèles, le peintre va prendre bientôt sa propre figure au +premier miroir, pour se jouer, brosse ou burin, à toutes dispositions +d’éclairage. Le «génie étonné» du Hollandais ne tremble pas devant +l’inépuisable émerveillement de l’infinité. Comme Monet fera plus tard, +il a répondu tout droit aux appels de la lumière, et dans un magnifique +corps à corps, il a su dompter l’indomptable. Mais il ne semble pas, +pour cela, qu’il soit au bout de son rêve, et le voilà pétrissant +l’ombre de sa main titanesque pour la heurter aux fulgurances de la +flambée solaire dont il a trouvé le secret dans les oppositions de son +pinceau, pour fondre les frémissements d’une rétine émerveillée. Et +puisque du plus violent contraste a jailli la pleine ardeur de la +fournaise, toutes les transparences de lumières, distinctes ou +confondues, vont fuser en de subtiles ondes d’éclairage pour des +achèvements de sensations que la peinture, à ce jour, n’avait pas +connues.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p> + +<p>C’est un miracle, comme le miracle des <i>Nymphéas</i> de Monet, dans le +miroir du <i>Jardin d’eau</i> qui les endort voluptueusement au sein des +nuées. La rencontre d’un monde renversé qui, par des contrastes de +rapports, sollicite de l’œil un affinement des ondes colorées +symphoniquement fondues. Une nouvelle gymnastique oculaire nous donnera +le plus fin réseau de sensations lumineuses par l’effort duquel +s’enrichira la puissance de nos pénétrations.</p> + +<p>Dans le coup de foudre de ses oppositions, Rembrandt a mis plus de sa +personnalité. Pour le prodige des <i>Nymphéas</i>, Monet a osé suivre la +droite pente de l’observation la plus serrée qui l’a conduit de +l’éclairage changeant des meules aux peupliers, aux cathédrales, aux +Westminster, jusqu’au jour où les méditations de Giverny lui ont fait +découvrir, dans l’eau de l’Epte apaisée, des transpositions de lumières +qui lui ont permis son suprême effort d’interprétation.</p> + +<p>Aux derniers jours, mortellement atteint, gardant pour ultime +consolation les derniers rayons de clair-obscur où son imagination +mettait encore de la couleur, évoqua-t-il son œuvre, et osa-t-il, enfin, +se juger? Je ne sais. Il était trop sincère pour avoir l’audace +d’écarter les angoisses du doute. Il était trop grand pour être jamais +satisfait. Tout au plus se voyait-il parfois déconcerté par les +incohérences de la foule.</p> + +<p>Un jour je lui racontais que, traversant Vitré, j’arrêtai, sur le +trottoir, un jeune bourgeois élégamment vêtu pour lui demander le chemin +des <i>Rochers</i>, le château de Mme de Sévigné.<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span></p> + +<p>—Vous devez vous tromper, monsieur, <i>nous n’avons pas ça ici</i>, fut la +réponse inattendue.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur, mais je croirai plutôt que c’est vous qui +faites erreur, car <i>je sais</i> que Mme de Sévigné a sa statue à Vitré.</p> + +<p>—Ah! Vous parlez de cette femme en bronze qui est au Jardin des +Plantes? Eh bien, pour aller au Jardin des Plantes, il faut prendre à +droite...</p> + +<p>—La gloire, c’est ça, hein? s’exclama Monet.</p> + +<p>—Oui, c’est ça. Est-ce qu’il vous faut des récompenses?</p> + +<p>Il éclata de rire, et le chat de porcelaine chinoise, endormi sur son +coussin, comprit que pas n’était besoin de se réveiller pour si peu. Les +pinceaux étaient bientôt repris, et l’ascension aux cimes lointaines +reprenait son cours.</p> + +<p>Après l’évocation de l’œuvre immense où s’est lentement formée +l’éducation de notre rétine moderne, comment ne pas nous reporter vers +le maître ouvrier? L’homme a dépensé peut-être le meilleur de lui-même à +s’exprimer par des images. A ces images de nous rendre, de lui, ce +qu’elles en ont gardé. Car si nous pouvons inscrire notre passage, pour +un temps, dans les tourmentes planétaires, où nous nous trouvons à la +fois spectateurs et parties, rien ne saurait nous être plus précieux, +pour nos déterminations de nous-mêmes, que les épreuves de gestes et de +pensées où nos compagnons d’existence ont marqué les étapes des communes +émotivités.</p> + +<p>Du monde, nous ne connaissons que des résonances<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> d’ondes aux tentacules +de notre sensibilité. Pour ce qui est de nos essais de fixations des +lumières mouvantes, ils remontent, comme chacun sait, aux dessins +originels de la préhistoire. Ce fut une de nos premières appropriations +du monde extérieur, et, depuis ce jour, nous n’avons pas cessé +d’étendre, de développer nos conquêtes dans les invitations sans fin de +l’espace et du temps.</p> + +<p>Puisque ces tableaux qui passent à tous moments devant nos yeux sont la +source vive de nos sensations du monde, et de nous-mêmes en retour, nous +ne cessons d’y puiser les émotions subtiles d’une harmonie universelle +qui couronne notre connaissance d’une auréole de beauté.</p> + +<p>Cependant, des états de lumière se succéderont de toutes parts, grâce +aux décompositions et recompositions du spectre des couleurs. Et +l’interprétation sensorielle du peintre acceptera le corps à corps avec +les spectacles du monde pour exprimer des formes par le moyen de lignes +qui n’existent pas dans la nature, et des états de lumière par des +juxtapositions ou des superpositions de couleurs qui ne seront jamais +que de fuyantes compositions.</p> + +<p>Sous quelque aspect que ce soit, les relativités de l’homme seront +éternellement aux prises avec ce monstre d’absolu que notre plus haut +accomplissement est de dire, sinon de nous assimiler. Pour que cette +prétention fût justifiée, faudrait-il, en effet, que nous puissions la +réaliser autrement que par un simple verbe indicateur, qui trop souvent +nous abuse, au point de nous faire accepter une interprétation de +relativité<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> pour une dogmatique représentation d’absolu. Quelle somme de +réalités, connues et inconnues, nous faut-il pour une construction +d’apparence?</p> + +<p>Je prie qu’on veuille bien excuser ces indications au passage, que Monet +n’était pas tenu d’envisager parce qu’elles n’étaient pas de son +domaine, et qui n’en incombent pas moins à quiconque tentera de mettre +les labeurs de l’art à leur juste place dans l’ensemble de la production +idéaliste de l’humanité.<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span></p> + +<h2><a id="IV"></a>IV<br><br> +<small>LE JARDIN DE MONET.—L’ÉTANG DU «JARDIN D’EAU»</small></h2> + +<p>L’eau attirait la brosse de Monet. La mer, la Seine, la limpide surface +sommeillante où la corolle rose et blanche des nymphéas apporte des +essaims de feux follets. Il y arrêta quelque temps son pinceau après le +défilé, que nous verrons en son lieu, des meules, des peupliers, des +cathédrales, des Tamise, par séries. A la cimaise, aujourd’hui, les +premiers nymphéas de Monet, de séductions singulières, paraissent bien +sages auprès de l’apothéose des Tuileries. Un jour, il fut question +d’élargir le cadre de ces eaux fleuries jusqu’aux proportions de +panneaux pour quelque salle de fête. Monet regardait, écoutait, ne +disait rien, méditait, assiégé d’obsédantes tentations.</p> + +<p>Déjà il avait fait son jardin dont la plus importante partie était d’un +étang de nymphéas. La bordure d’une grande prairie, avec dérivation +d’une branche de l’Epte, avait fourni l’étendue nécessaire, et Monet y +avait apporté l’ardeur d’une imagination résolue. Bientôt les succès +d’horticulture dépassèrent toutes les espérances. Les indifférents même +venaient s’émerveiller au miracle—ne fût-ce que pour dire: «J’ai vu le +jardin de Monet.»<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p> + +<p>Le jardin de Monet compte parmi ses œuvres, réalisant le charme d’une +adaptation de la nature aux travaux du peintre de la lumière. Un +prolongement d’atelier en plein air, avec des palettes de couleurs +profusément répandues de toutes parts pour les gymnastiques de l’œil, au +travers des appétits de vibrations dont une rétine fiévreuse attend des +joies jamais apaisées. Tel le nourrisson, à peine apparu dans le monde, +tâtonne vers le sein qu’il ignore, et, le rencontrant, ne voudrait pas +le quitter.</p> + +<p>Non que les artifices d’éclairage fussent l’affaire de Monet. Tout le +plein de la pleine clarté, ce n’était pas trop pour son œil assoiffé +d’inconnu. Toute l’école du «plein air» dans le sens le plus complet du +mot. Emmener l’homme sous le ciel, et lui proposer d’ouvrir les yeux, +cela ne paraît pas une affaire. Mais la nature n’a rien disposé pour des +effets préconçus. C’est à la rétine, survenue, d’interroger les +éléments, de les disjoindre afin de les grouper pour une cohérence de +sensations dont l’œil est le lieu de rencontre et que la fortune du +peintre sera d’exprimer. Pour l’achèvement d’une telle œuvre, il lui +faut le plus possible de l’univers, à toute heure, devant les yeux. Sans +savoir pourquoi, nos désœuvrés eux-mêmes se dépensent en de vains +déplacements, pour découvrir ce qu’ils ont déjà rencontré partout sans +l’avoir vu, en raison d’une insuffisance rétinienne que le problème de +l’art est précisément d’aviver.</p> + +<p>L’homme qui se propose d’exprimer véritablement quelque partie du monde +doit être, lui-même, d’une structure particulièrement compréhensive. +Toute la<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span> planète et tout le ciel, et tous les mondes, ce n’est pas trop +pour lui. Il sent, il sait que la diversité des choses n’a pas de +mesure. La merveilleuse fortune de l’œil est dans l’éternel rayonnement +élémentaire en contre-coup de chocs aussi rapides que lointains où l’on +ne peut rencontrer, par d’éternels enchaînements, que des moments de +l’espace et du temps—houles de l’Infini dans les activités simultanées +de l’interdépendance universelle.</p> + +<p>Les réactions de nos surfaces de vision sont presque instantanées, ce +qui nous permet toutes adaptations du sujet à l’objet—première +condition de l’art de peindre. Les harmonies de rencontre, le hasard des +heures nous en fournit des tableaux que nous célébrons sous le nom de +«beaux paysages», quand nous ne passons pas tout simplement sans y rien +découvrir. Cela dépend surtout de ce que nous sommes capables d’y +chercher. Une des gloires de l’école moderne fut d’avoir reconnu que la +plaine stérile elle-même peut nous fournir, par le jeu de ses lumières, +une féconde source des plus hautes émotions de beauté.</p> + +<p>Bien que la mer ne lui eût pas ménagé les séductions de ses appels, +Monet était un sédentaire. Non qu’il dédaignât rien de la planète. Mais +la vie est brève, et sa besogne d’art le fixait au sol devant les +problèmes du chevalet. Cela, c’était le labeur en soi, l’activité +organique distribuée dans de méthodiques successions d’efforts, en quête +d’une interprétation plus ou moins ardue. Mais la gymnastique, naturelle +ou apprise, de la surface rétinienne fixant, pour un temps de raison, +l’œuvre de transposition par les réactions des sensibi<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span>lités de partout +et de toujours, où en trouver l’occasion, les moyens, les méthodes en +vue des réalisations de chaque journée?</p> + +<p>—Partout, fut la réponse de Monet.</p> + +<p>La Renaissance mettait l’école dans l’atelier du Maître—ce qui +facilitait tous moyens d’empirisme, mais n’était que trop propre à la +destruction de l’originalité. On avait découvert la Grèce, ou plutôt +l’hellénisme en dégénérescence. On ne s’était pas encore avisé du ciel, +de la terre et des eaux, pour interprètes de la fabrication mondiale en +perpétuel renouveau. S’il s’agissait vraiment d’exprimer la terre et le +ciel, le temps n’était-il pas venu de sortir d’un enclos de murailles, +pour regarder le monde, comme on dit, «dans le fond des yeux.»</p> + +<p>A parler franc, je ne crois pas que Monet ait commencé par se poser tant +de questions. L’équilibre général de sa nature lui commandait l’esprit +philosophique, mais le temps et les moyens lui avaient manqué pour tant +de généralisations. Cependant, il se campait, en joie, devant les +problèmes du dehors et les envisageait d’un œil assuré. Confiant dans la +droiture de ses sensibilités, il s’abandonnait, sans réticences, aux +faciles pentes de sa probe conscience d’homme et d’artiste, qui ne le +trompait pas puisqu’il ne cherchait le succès que dans la vérité. Il +aimait les champs, les fleurs, les bois, la plaine et les halliers, tous +les ciels de toutes les lumières, toutes les montagnes sous le soleil ou +la neige, tous les rivages, toutes les eaux des mares, des fleuves et de +l’Océan calme ou bouleversé, tous les aspects de</p> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_005.jpg"> +<img src="images/ill_005.jpg" width="550" height="354" alt="Claude MONET.—Waterloo Bridge, temps gris, fumées +(1904)"></a> +<br> +<span class="caption">Claude MONET.—Waterloo Bridge, temps gris, fumées +(1904)</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span></p> + +<p class="nind">l’existence humaine, heureuse ou dolente dans tous les cadres de sa vie +agitée. C’est son ami Renoir, je crois, qui a dit: «Un ruisseau qui fuit +dans l’herbe vaut le sourire de la <i>Joconde</i>».</p> + +<p>L’atelier, par malheur, ne fournit pas de ces échantillons du dehors qui +s’offrent sous le ciel à tout venant, et que l’étude va chercher où elle +peut, pour les transpositions en vase clos. Et puis, la nécessité +s’impose le plus souvent du labeur en vue d’un succès fructueux. Monet +ne pouvait pas échapper à cet aspect du problème général quand le moment +vint pour lui de passer de «l’étude» au «tableau», c’est-à-dire du vase +clos de l’atelier à celui du salon. Il n’était lui-même qu’au plein air.</p> + +<p>Nous ne le verrons pas moins pour les <i>Nymphéas</i>, au déclin de sa vie, +ramener à l’atelier ses études du «<i>Jardin d’eau</i>» pour des achèvements +de sensations si vivantes qu’aucun cloisonnement ne pourra plus les +déformer. Ainsi le voulait la pratique des grands cadres. Et puis la +familiarité de la lumière avait mis l’œil de l’artiste au-dessus des +défaillances. Ce fut même le plus beau moment des plus subtils +raffinements de visions que Monet rapporta du fond des eaux de son +jardin.</p> + +<p>Car ce jardin ne fut, en somme, comme je l’ai dit, qu’un atelier de +plein air. Monet n’en avait pas fait la théorie. Son empirisme était +d’instinct trop sûr pour que l’idée lui vînt de le doctriner. A +parcourir les pays, à s’abreuver partout de la nature, il avait +simplement appris ce que réclamaient les activités de son œil dans<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span> les +directions où l’appelait le génie de son art en quête d’une perfection +d’achèvements.</p> + +<p>Il n’est pas besoin de savoir comment il fit son jardin. Il est bien +certain qu’il le fit tel que son œil le commanda successivement, aux +invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de +couleurs. Quand on vous aura dit que le jardin de Monet est traversé par +une route à automobiles, par le chemin de fer de Gisors et par un +embranchement de la rivière l’Epte, peut-être penserez-vous que l’unité +n’en doit pas être le trait dominant. A quoi cela ressemble-t-il? A tout +et à rien. Sans la route, sans le chemin de fer, sans la rivière qui +appelle les pêcheurs, on aurait pu, peut-être, y trouver l’isolement. Eh +bien, c’est justement le miracle: on y est à l’abri de tous les +importuns.</p> + +<p>De la maison à la route, des faisceaux d’arcs-en-ciel de toutes les +fleurs, de toutes les colorations de féeries, tombent de la voûte +céleste en un étalage de cascades flambantes, appelées de l’œil du +peintre, à certaines heures, pour ses grandes douches de torrents +lumineux. Monet aimait la fleur, pour elle-même, pour les légèretés, les +envolées de sa figure, pour le drame d’amour qu’elle irradie avec un +éclat d’insolence, pour les flammèches profuses de teintes tendres ou +violentes qui s’étalent agressivement parmi les rosiers géants où se +lyrisent des yeux las des proses de la vie.</p> + +<p>Un mur surmonté d’une grille, des arbres et l’encaissement de la route +font qu’il n’y a point à redouter l’œil du passant. Par ces petites +allées bourgeoises à la disposition de l’unique promeneur, Monet, +familier avec<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> chaque touffe de floraison discrète ou tapageuse, ne +manquait pas d’accomplir, chaque matin, la cérémonie du premier salut +réclamée par l’insatiable sollicitation des yeux.</p> + +<p>Une porte permet de traverser la route, une clef de franchir le talus de +la voie ferrée, que des entassements de grands rhododendrons et un haut +grillage de rosiers grimpants isolent de toutes parts. Les voyageurs ne +pouvaient pas se plaindre de côtoyer un immense bouquet de fleurs, et +Monet, à quelques pas d’eux, absorbé dans le miroir de son étang, +n’entendait même pas le train.</p> + +<p>Pour le reste du jardin, ce n’est, à proprement parler, qu’un silencieux +étang fleuri d’éclatants nymphéas, jusque sous l’arc englyciné d’un pont +japonais qui fait tableau—seule concession au romantisme de ces lieux. +Du côté de la voie ferrée, les grands peupliers, les saules dont on voit +pendre les branches aux panneaux des Tuileries, une presqu’île de grands +bambous touffus, jungle cernée par le courant des eaux vives où +serpentent des herbes joyeuses. Le chemin de ronde en treillages de +rosiers grimpants ouvre des arceaux d’ardentes couleurs sur la verdure +de l’immense prairie qui s’étend jusqu’aux coteaux de la Seine. Il n’en +faut pas davantage pour faire un paradisiaque séjour où l’œil humain +butine tour à tour, pour d’incomparables fêtes, toutes harmonies de +lumières dont la terre et le soleil peuvent exalter, jusque dans les +accalmies de la terre bourdonnante, l’heureux éclair des visions les +plus grandioses comme des plus ténues.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p> + +<p>Dans le miroir de son étang, parmi les lourdes dalles du feuillage +aquatique cernées des nuages, sursaute un éclat de pétales en proie aux +reptations de la nuée d’où surgira tour à tour la flamme des eaux ou la +splendeur des apaisements célestes. C’est là que Monet venait chercher +raffinement des sensations les plus aiguës. Pendant des heures, il +restait là, sans mouvement, sans voix, dans son fauteuil, fouillant de +ses regards, cherchant à lire dans leurs reflets, ces dessous des choses +éclairés, au passage, des lueurs insaisissables où se dérobent les +mystères. Le dédain de la parole pour affronter le silence des fugitives +harmonies. Voir, n’était-ce pas comprendre? Et, pour voir, rien que +d’apprendre à regarder. Regarder au dehors, au dedans, regarder de +toutes parts, pour exalter les sensations de l’homme dans tous les +frémissements de l’univers. L’eau buvait la lumière, et la transposait, +la sublimait au plus vif, avant de la retourner aux sensibilités +rétiniennes étonnées de réactions inconnues.</p> + +<p>Là git, à proprement dire, le miracle des <i>Nymphéas</i> qui nous représente +l’ordre des choses autrement que, jusqu’ici, nous ne l’avons observé. +Rapports nouveaux, lumières nouvelles. Aspects toujours changeants d’un +univers qui s’ignore, et cependant s’exprime en nos sensations. Nous +admettre à des émotions inconnues jusque-là, n’est-ce pas obtenir de +l’Infini muet de nouveaux états d’assimilation? N’est-ce pas pénétrer +plus avant dans le monde lui-même, dans le monde impénétrable? Voilà ce +qu’a découvert Monet en regardant le ciel dans l’eau de son jardin. Et +voilà ce qu’à notre<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> tour, il prétend nous révéler. Beaucoup d’humains +seront rebelles, la plupart indifférents. «Un public», dira-t-on, n’est +pas beaucoup plus qu’un bruit de méconnaissances. A tout hasard, soyons +reconnaissants des silences qui sont parfois l’une des premières formes +de l’admiration.</p> + +<p>De l’exécution, je ne veux rien dire encore. Elle est ce qu’elle ne +pouvait pas ne pas être, puisqu’elle nous donne l’extase d’un +développement de réalités. Cette émotion, qui ne l’a ressentie, même +sans la bien comprendre tout d’abord, devant le coup de théâtre des +<i>Nymphéas</i>?</p> + +<p>Dans l’ensemble, toutes dispositions du monde universel tiennent de trop +près à celles qui nous meuvent pour se manifester autrement que par des +correspondances d’activités—parfois trop distantes pour que nous +puissions, aisément, en saisir les liens. Il le faudrait cependant, +puisque notre conscience des choses n’est rien que l’image réfléchie du +monde par l’humaine sensibilité au passage des spectacles que nous +figurent le jeu de nos sensations. Qu’en conclure, sinon qu’il y a +autant d’aspects du monde que de temps de réactivités, qui, d’ailleurs, +se confondent dans l’éclair des ondes universelles où notre évolution +peut nous laisser les chances d’un discernement progressif. C’est +l’heureux caractère de ces images (avec leur marge d’inconnu), qu’elles +nous révèlent les liaisons universelles des antécédences à des +successions de conséquences qui sont éternellement en chemin.</p> + +<p>Ainsi recevons-nous simultanément sur notre écran<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> visuel (lui-même en +perpétuel changement), des indications plus ou moins coordonnées de ce +qui a été et de ce qui est en voie d’être par les relais insaisissables +de l’Infinité. Et par cette raison même, ne voilà-t-il pas que l’œil, +engagé sur les plans invertis de l’eau dormante et du ciel, en leurs +agitations profondes, poursuit imaginativement le phénomène sans jamais +trouver une éventuelle fixation du temps et de l’espace dans l’éternel +devenir.</p> + +<p>Ainsi, Monet a peint l’action, l’action de l’univers aux prises avec +lui-même, pour se faire et se continuer à travers des étapes +d’instantanés surpris aux surfaces réfléchissantes de son étang de +Nymphéas. Ce drame couronné par l’éclair d’incendie dont nous aveugle, +au dernier panneau des Tuileries, le soleil couchant dans les roseaux +desséchés du marécage hivernal, où renaîtront les fleurs enchanteresses +du printemps en préparation dans l’abîme insondable des renouvellements +éternels.<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span></p> + +<h2><a id="V"></a>V<br><br> +<small>LE PUBLIC</small></h2> + +<p>L’art veut un public, pour des communications, des contagions de +sensibilités, c’est-à-dire une hasardeuse rencontre de «juges» +diversement qualifiés pour prononcer, d’une souveraineté provisoire, sur +des matières où beaucoup auraient besoin d’apprendre avant de décider. +C’est par ce même procédé d’empirisme que s’établit l’autorité des +premières «connaissances» humaines. Depuis l’entrée en jeu des +vérifications d’expérience, la question de savoir si l’on connaît ou si +l’on rêve, se trouve renvoyée aux contrôles de l’observation positive +qui prononce jusqu’au prochain développement d’expérience, renforcé d’un +supplément de vérification. Pour l’émotion de la nature, ou de l’art qui +prétend l’exprimer, le cas n’est pas très dissemblable—le problème +étant moins d’une émotion déterminée que de sa justification aux yeux +d’un public armé du droit de dire et de se contredire indéfiniment.</p> + +<p>Dans l’ordre du développement intellectuel aussi bien qu’émotif, chacun +s’arrête au point qui lui paraît s’accommoder le mieux à la mesure de +son intelligence. Révélations, mythes, légendes, doctrines plus ou +moins<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> heureusement fondées, chacun prend, ou est supposé prendre +position dans tous les différends de l’humanité. L’un dit oui, l’autre +non, et ceux qui, pour des raisons publiques ou secrètes, préfèrent ne +rien dire, sont gracieusement dispensés de la place de Grève, où l’on a +même renoncé à faire brûler les livres par la main du bourreau.</p> + +<p>Au vrai, nous n’empêcherons jamais les hommes de différer, mais des +moyennes d’approximations peuvent nous permettre des accords de paix +provisoire, nécessaires à nos évolutions de sensibilité. C’est tout le +fondement de notre «civilisation» où l’acquisition et le développement +de nos connaissances et de nos émotions sont simultanément impliqués.</p> + +<p>Les épreuves de sensibilité d’où naît la connaissance nous mènent à un +état de pénétration des rapports positivement observés, et bien que là +soit le critérium profond de notre intelligence, ce n’est qu’à +grand’peine et après de longs âges, que nous arrivons, sur quelques +points, à nous accorder. En revanche, si notre sensibilité, au lieu de +s’ordonner pour suivre son cours vers des déterminations de rapports qui +font la connaissance, s’abandonne au plein de ses réactions, justes ou +faussées, il en résultera des états d’émotion organique qui pourront, un +jour, réunir magnifiquement les foules en des explosions d’enthousiasme +commun, mais ne soutiendront pas longtemps l’épreuve de la durée. C’est +dans le résidu de ces flambées d’émotions passagères, qui exercent +momentanément sur nous un si puissant empire, que pourra se manifester, +à la chance des jours,<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> ce fond commun d’opinions médiocres dont +l’autorité est si vivement recherchée par la foule à titre de décisions +infaillibles.</p> + +<p>Qu’est-ce donc que ce <i>public d’art</i>, qui ne diffère de celui de la +science que parce que ce dernier est tenu d’analyser son jugement, dans +un cadre d’objectivité, tandis que le porteur d’interprétations émotives +est admis à n’invoquer que la simple satisfaction de sa propre +sensibilité? d’où la topique réponse de Sainte-Beuve à Chateaubriand +apologiste de la foi: <i>Il ne s’agit pas de savoir</i> <small>SI C’EST BEAU</small>. <i>Il +s’agit de savoir</i> <small>SI C’EST VRAI</small>.</p> + +<p>L’homme primitif, que prolonge si remarquablement notre théologie, nous +fournit encore aujourd’hui sur le monde et sur l’homme lui-même, des +jugements périmés auxquels la plupart de nos contemporains attachent +plus de prix qu’aux observations positives les plus sûrement vérifiées. +Le prétendu «juge» peut être de jugement sain. Il peut être de jugement +faussé. Il peut avoir des éléments de connaissance ou en être totalement +dépourvu. Un jugement d’instinct peut rencontrer juste, aussi bien que +se laisser dévoyer. Il est soumis lui-même, à des critiques hasardeuses +dont l’accumulation, pour beaucoup, tiendront lieu de vérité. Quelles +sommes d’ignorances, de méconnaissances, et de connaissances faut-il +donc associer pour un jugement «autorisé»?</p> + +<p>Le public à l’intention duquel se préparait Monet, était d’esprit +romantique, c’est-à-dire de cette sorte d’esthètes qui n’admettent pas +la nature sans un apprêt d’humanité. Il faut bien qu’il y ait de nous +dans nos compréhensions de rapports élémentaires, puisque le<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> monde +infini est à l’homme ce que l’absolu est à la relativité. Mais cela ne +me paraît pas nécessairement une raison pour des fioritures de +subjectivité. Quand un névrosé me propose de régler l’univers à la +fantaisie de ses décrets, je me réfugie d’abord dans la sagesse qui me +paraît être d’accepter l’univers tel qu’il est.</p> + +<p>Le «public» de Monet avait admiré de grands peintres qui, dans +l’interprétation de la lumière, demeuraient loin des sensations de nos +présentes journées. De ce public, dont il avait besoin, pourtant, Monet +ne s’occupait guère—tout entier à l’idée de rester fidèle aux élans de +son inspiration. J’ai toujours présentes à la mémoire ses premières +ébauches du port du Hâvre, et j’ai gardé très nette la surprise de cet +état nouveau de lumière d’où nous venait une sensation de vibrante +réalité. Rien encore ne permettait de prévoir quels chemins allaient +s’ouvrir à l’anxiété douloureuse du regard interrogateur. Puissant dans +la synthèse, Monet disposait librement de la somme d’analyse nécessaire +à la mise en place des matériaux de ses constructions de lumières. On le +vit bien dès les premières ébauches hâvraises que nous retrouverons +bientôt sous le marteau du commissaire-priseur.</p> + +<p>C’est au Quartier Latin que je fis sa connaissance. Mes aventures de +l’hôpital à Mazas me tenaient fort occupé. Il peignait je ne sais où. +Nous fûmes vite en sympathie. Mais nos rencontres n’étaient pas +fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois. Le docteur +Paul Dubois, de Nantes, qui alla s’installer rue de Maubeuge aussitôt sa +thèse passée,<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> Antonin Lafont, de Castelsarrasin, qui fut député de +Paris. A ces deux camarades, il avait donné quelques marines. Déjà l’on +se disait avec une pointe d’orgueil: «<i>C’est du Monet.</i>» Et ces paroles +avaient un sens, car elles exprimaient l’étonnement, l’admiration même +d’une brosse hardie, encore inexpérimentée, mais probe dans l’exécution, +et prompte dans la mise au point de sa volonté.</p> + +<p>A la mort, tant regrettée, de notre cher ami, le docteur Paul Dubois, le +mobilier dut passer par l’Hôtel des Ventes, et il me souvient qu’un +frisson de surprise courut parmi les spectateurs quand un petit homme, +d’aspect bourgeois, avec des yeux de diamant noir et un sourire +d’intense satisfaction, se fit adjuger, sans concurrence, deux ébauches +de Monet au prix de trois cents francs l’une, spontanément offerts avant +que le commissaire-priseur en ait demandé une somme qui eût été +certainement très inférieure. Chacun de regarder cet étrange Crésus avec +une vive curiosité, tandis qu’après avoir réglé son compte, il se +retirait en emportant sous son bras les deux tableaux que personne ne +lui disputait.</p> + +<p>Bientôt on sut le nom du personnage. Ce n’était rien de moins que M. +Durand-Ruel, bien connu comme un de nos plus fins experts en matière de +peinture, dont l’acte ne se pouvait expliquer que par le dessein de +maintenir, dès ce jour, un tarif au-dessous duquel il avait résolu de ne +pas laisser descendre le nom d’un artiste dont il pressentait l’avenir. +Monet avait fait sa connaissance en 1870 à Londres, présenté par +Daubigny.</p> + +<p>Conservateur passionné dans l’ordre des idées géné<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span>rales, M. Durand-Ruel +était et demeura résolument novateur en matière de peinture. Le sens +aigu de la lumière qui le caractérisait avait pressenti le futur peintre +des <i>Meules</i> changeantes à cette jeune intrépidité du pinceau qui +balançait si résolument les cheminées rouges sur la houle à l’entrée du +port. Entraîné par une incomparable sûreté de jugement, Durand-Ruel, +d’une audace qui correspondait à celle de l’artiste lui-même, +<i>entreprit</i> «l’exploitation artistique» du futur chef de l’école dite +«<i>impressionniste</i>» d’après un tableau du soleil couchant intitulé +«<i>Impression</i>». Monet, alors, avait trente ans.</p> + +<p>L’expert et l’artiste se lièrent d’amitié. Grâce à quoi Monet put +s’abandonner librement à des inspirations qui devaient le porter au plus +haut de son art. Qui sait? L’obstinée persévérance du peintre eût +peut-être rencontré quelque coup de fortune sous la forme d’un +admirateur faisant autorité. Mais peut-être aussi Monet se serait-il vu +condamné à entasser des chefs-d’œuvre dont le mérite n’aurait été +reconnu qu’après sa mort.</p> + +<p>La confiance en soi, qui caractérise le génie, n’exclut pas toujours, +comme on pourrait croire, un besoin (parfois maladif) de l’approbation +extérieure. C’est une question de mesure. Monet n’avait pas besoin du +public pour juger personnellement son œuvre. Mais le plus grand peintre +ne peint pas exclusivement pour lui-même, et, puisque son organisme +rétinien évolue, comme tous autres, en correspondance d’un public plus +ou moins éclairé, il est inévitable qu’une moyenne d’accords +s’établisse, avec le temps, sur son nom. Le point décisif<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> est que, le +temps, c’est, pour nous, de la vie qui tombe, sans compter, au sablier +de l’éternel écoulement, et que ce qui nous en échappe ne nous sera pas +retourné. Le temps, c’est de la joie appelée qui s’enfuit au moment +d’apparaître. C’est de la douleur, aussi, qu’on n’évite, au passage, +qu’à la condition de la retrouver plus tard là où on ne l’attendait pas.</p> + +<p>L’homme anxieux de vivre avant tout, de lui-même, est supposé faire +injure à la majorité de ses contemporains, qui, pour la plupart, ont +besoin d’autrui pour se faire utilitairement une moyenne de vie neutre, +sans choquer ceux qui, par de trop bonnes raisons, n’offensent qui que +ce soit de leur personnalité. De quels tourments Durand-Ruel sauva Monet +en lui permettant d’être et de demeurer lui-même à travers toutes +entreprises des coalitions de médiocrités! Grâces lui soient rendues. +Par lui, Monet ne fut pas seulement aidé d’achats. Au plus fort de la +bataille, quand le bon idéaliste sentait à ses côtés l’entrain de ferme +confiance qui annonçait la foi en l’avenir, un réconfort des profondeurs +enhardissait la brosse merveilleuse qui ne pouvait conduire son œuvre +qu’à la condition d’oser toujours davantage, c’est-à-dire de n’atteindre +jamais complètement le résultat cherché. Le plus beau succès s’enveloppe +souvent d’un tissu de revers. Le soldat qui s’attarde à ses blessures a +chance de ne pas connaître la plus belle victoire, celle qu’on remporte +sur soi-même en fin de journée.</p> + +<p>C’était déjà un très remarquable «succès». Avant que Durand-Ruel, à +l’Hôtel des Ventes, jetât sur le<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span> tapis ses trois cents francs pour une +simple ébauche, la période initiale nous montre, à 50 francs l’un, le +marché des tableaux de Monet. La somme infime ne permettant pas qu’on y +inscrivît le bénéfice du marchand, il fallait que Monet allât offrir +lui-même sa marchandise aux amateurs.</p> + +<p>Y avait-il des amateurs? Eh oui, Paris est la ville des miracles. Il +n’est pas de mouvements de la pensée qui n’y rencontre, avec de bruyants +adversaires, des adeptes prêts à s’assimiler des vues nouvelles, pour se +constituer, sous quelque nom d’apparat, en un groupe de «précurseurs». +Le nom d’Édouard Manet avait déjà retenti<a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. D’autres noms, qui sont +devenus grands, allaient suivre. Il en survivra un beau bataillon d’art +qui sera l’honneur de notre pays, Manet, Boudin, Monet, Renoir, Pissaro, +Sisley, Degas, Jongkind, Caillebotte, Cézanne, Berthe Morizot, miss +Cassatt. A noter que Cézanne eut à lutter contre les résistances de +Monet lui-même, qui finit par l’admettre aux honneurs de sa chambre, où +figuraient en belle place des œuvres éminentes de ses camarades de +combat. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’enseignement de l’école +«impressionniste», dont Claude Monet se trouva le chef, domina +l’ensemble des productions artistiques de ce temps.<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span></p> + +<p>Personne ne se serait avisé d’un tel jugement quand le peintre allait, +de porte en porte, chez l’amateur, promener ses panneaux hasardeux. Pour +50 francs, vous aviez un Monet. Il y avait aussi beaucoup de braves gens +qui se refusaient à la gloire de cette aventure. Et, cependant, de ces +hâtifs morceaux de jeunesse, quelques-uns ont survécu que les musées se +disputent aujourd’hui à des taux imprévus.</p> + +<p>Au premier rang des clients bourgeois de la jeune école, se trouvait +Faure, le baryton bien connu, qui soignait une réputation de +«connaisseur en peinture» laborieusement acquise dans le monde qui va +des abonnés aux étoiles de l’Opéra. L’excellent homme en était au point +de pouvoir impunément se permettre des fantaisies, et la plus explicable +de toutes était naturellement de quelques traits de singularité en +dehors des conventions du jour. Il choisit <i>l’école impressionniste</i> +pour l’objet de son enthousiasme, et devint le protecteur, et même +«l’ami», des principaux «maîtres». Il possédait de beaux Manet qui ne +l’avaient pas ruiné, et misait quelquefois sur de simples Monet, pour +donner du relief à sa mécénienne bienveillance. A cet effet, le bon +Claude Monet venait, de temps à autre, chez son célèbre client lui +offrir des toiles, à 50 francs l’une, dont le grand baryton faisait +emplette quand il était dans ses bons jours.</p> + +<p>Un beau matin, l’artiste se présente sans bruit, son tableau sous le +bras, chez le glorieux acheteur. Faure était bienveillant et d’accueil +aimable.<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span></p> + +<p>—Je suis content de vous voir, cher ami, surtout si vous m’apportez un +chef-d’œuvre.</p> + +<p>—Je ne sais pas. J’ai fait de mon mieux.</p> + +<p>—Voyons. Ah! ah! Mais ce n’est pas ça du tout, mon cher enfant. Si +j’achète vos tableaux sans marchander, c’est pour la peinture. Ici, il +n’y a pas de peinture. Vous avez oublié, évidemment. Rien que de la +toile, ce n’est pas assez. Remportez-moi ça. Mettez-y de la peinture, et +je l’achèterai peut-être. Vous voyez que je suis bon garçon, hein? Au +fait, maintenant, vous pouvez bien me le dire. Qu’est-ce que vous croyez +que ça représente?</p> + +<p>—Je ne crois pas. Je sais que ça représente le lever du soleil dans le +brouillard de Vétheuil, sur la Seine. J’étais de bonne heure dans mon +petit canot, attendant l’effet de lumière. Le soleil a paru, et moi, au +risque de vous déplaire, j’ai peint ce que je voyais. C’est peut-être +pour cela que vous ne l’aimez pas.</p> + +<p>—Ah! ah! je comprends très bien maintenant. Il faut savoir. Ah! oui, la +Seine, et puis la brume qui, aux premières fusées de lumière, brouille +la vue. On ne voit pas très bien. Mais c’est la faute du brouillard, +n’est-ce pas? Tout de même, il n’y a pas assez de peinture. Mettez un +peu plus de peinture, et je suis bien capable d’acheter le tableau.</p> + +<p>Monet, philosophe, rentre chez lui et met son panneau dans un coin, face +au mur.</p> + +<p>Six ans après, en 1879, il a un atelier où les «amateurs» lui rendent +visite pour d’éventuelles revanches. Voici précisément Faure lui-même, +en quête de «quelque</p> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_006.jpg"> +<img src="images/ill_006.jpg" width="550" height="402" alt="Claude MONET.—Vetheuil."></a> +<br> +<span class="caption">Claude MONET.—Vetheuil.</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span></p> + +<p class="nind">chose» à sa convenance. <i>Le Lever du soleil à Vétheuil</i> est sur un +chevalet.</p> + +<p>—Ah! vous avez là une assez jolie chose, cher ami. Une brume de clarté. +L’église, les tourelles, les pavillons, les corniches de blancheurs qui +percent la nuée... le village, qu’on ne voit pas, se reflète dans le +fleuve... En voulez-vous six cents francs?</p> + +<p>Et Monet, redressé, tout vibrant:</p> + +<p>—Vous avez donc oublié que vous m’en avez refusé cinquante francs, il y +a six ans. Eh bien, aujourd’hui, je vais vous dire une chose. Non +seulement vous ne l’aurez pas pour 50 francs, ni pour 600, mais si vous +m’en offriez 50 000 francs, vous ne l’auriez pas davantage.</p> + +<p>Et le baryton s’en alla, dégonflé.</p> + +<p>Ce qui fait le beau de l’histoire, c’est que <i>le Lever du soleil sur +Vétheuil</i> est toujours là, l’artiste n’ayant jamais accepté de s’en +défaire. Il est au mur de l’atelier du rez-de-chaussée, à Giverny, sous +l’œil des visiteurs, pour attester la gloire historique de la toile +rebutée. Monet avait trente-trois ans. Nous possédons là l’éclatant +témoignage de la voie douloureuse du néant à l’apothéose, marquée +d’étapes cruelles, où s’atteste l’incompréhension d’un public aveuglé, +qui prétend juger en dernier ressort. Le plus précieux document sur les +formations de notre peinture dans ses recherches laborieuses des plus +subtiles dispersions de la lumière. <i>Le Lever du soleil sur Vétheuil</i>, +avec ses reflets de brume et de blancheurs sur la Seine, se trouva le +coup de clairon qui annonçait le lever du rideau sur l’étang des +<i>Nymphéas</i>.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span></p> + +<h2><a id="VI"></a>VI<br><br> +<small>LA LUTTE A OUTRANCE</small></h2> + +<p>Aujourd’hui, encore, après la bataille acharnée d’un demi-siècle, dont +l’événement fut la révélation des <i>Nymphéas</i>, plus d’un œil «exercé» se +rencontrera peut-être encore pour une suprême résistance aux fanfares de +la victoire gagnée. Cela pourrait étonner quelques-uns. Puisque la +fortune m’a permis d’en prendre mon infime part, comme spectateur, en +quelques péripéties du combat, j’ai peut-être le droit de rappeler ce +que fut cette lutte sans merci où les hommes tels que Monet, Degas, +etc., s’engagèrent, pour la vie ou la mort, sous le feu des canonnades +sauvages d’une troupe d’aveugles-nés, en guerre contre les rayons du +soleil.</p> + +<p>Considérez que Faure, qui refusait de payer 50 francs <i>le Lever du +soleil sur Vétheuil</i>, était couvert d’injures pour ses achats précédents +de toiles honnies. On oublie trop aisément ce que fut cette impitoyable +mêlée où longtemps il parut que la fortune ennemie devait l’emporter de +haute lutte sur des novateurs injuriés, bafoués, traités avec le dernier +mépris par les critiques les plus autorisés du monde officiel, +dispensateur des incongruités budgétaires. Il fallut une rencontre de +circonstances<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span> particulières pour faire entrer <i>l’Olympia</i> au Louvre. On +n’a peut-être pas oublié que <i>l’Enterrement d’Ornans</i> demeura longtemps +caché dans l’ombre d’un réduit obscur où les visiteurs de notre grand +musée se trouvaient hors d’état de le découvrir. Un jour, passant avec +Monet devant cet immortel chef-d’œuvre, je lui disais:</p> + +<p>—Eh bien, moi, si après tout ce que nous venons de voir, on me +permettait d’emporter une toile, c’est celle-ci que je choisirais.</p> + +<p>—Et moi, répondit-il tout d’un trait, ce serait <i>l’Embarquement pour +Cythère</i>.</p> + +<p>Ainsi voilà le chef de l’école dénoncée avec tant de virulence par la +critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant +tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint +en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons, aujourd’hui, +qu’il avait des raisons fondamentales pour cela.</p> + +<p>Voyons donc, en courant, quelques aspects de la bataille. Le récit en a +été sommairement fait par Gustave Geffroy, avec pièces à l’appui, dans +son livre, fortement documenté, sur Claude Monet. Je ne puis qu’y +renvoyer le lecteur. Il me sera permis de risquer simplement quelques +brèves citations, afin de caractériser, à ce moment, l’état des esprits. +L’extravagance de la polémique rend la documentation nécessaire, car, +dans le présent triomphe de la nouvelle école de peinture, on a +peut-être un peu trop vite oublié par quels torrents de grossières +injures furent accueillis des jeunes hommes dont la seule offense était +la recherche d’un surcroît de vérité dans les interprétations de la +nature.<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span></p> + +<p>A la première exposition des impressionnistes (1874), suivie d’une vente +à l’hôtel Drouot, <i>le Charivari</i>, sans malveillance systématique, +écrivait: «Cette peinture, à la fois vague et brutale, nous paraît être +à la fois l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du +vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il +est trop commode d’appeler l’attention en faisant <i>plus mauvais que +personne n’osa jamais faire</i>.»</p> + +<p>Ce n’était qu’une entrée en matière. Les prix furent dérisoires. Le +commentaire du <i>Figaro</i> n’était pas fait pour préparer une revanche: +«C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. +L’impression que procurent «les «impressionnistes» est <i>celle d’un chat +qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se +serait emparé d’une boîte à couleurs</i>.»</p> + +<p>Dernière exposition (1876). Appréciation de M. Albert Wolff dans le même +<i>Figaro</i>:</p> + +<p>«La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un +nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d’ouvrir chez +Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant +inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à +ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel: cinq ou six aliénés, +dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de +l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres... Ils +prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard +quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à Ville-Évrard, <i>des +esprits égarés ramassent des cailloux sur leur chemin et se figurent +qu’ils ont trouvé des diamants</i>.»<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p> + +<p>Après avoir expliqué qu’il ne faut parler «<i>ni de dessin, ni de +couleur</i>» à Degas, le même Albert Wolff continue: «Et c’est cet amas de +choses grossières qu’on expose en public, sans songer aux conséquences +fatales qu’elles peuvent entraîner. Hier, on a arrêté rue Le Peletier un +pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les +passants... Les membres de ce cénacle, sachant fort bien que <i>l’absence +complète de toute éducation artistique</i> leur défend à jamais de franchir +le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, etc., +etc...»</p> + +<p>Je regrette d’être obligé de mentionner le nom de M. Huysmans (1880) +dans cette fâcheuse série. Il renvoie Monet et ses amis au docteur +Charcot, «auteur d’expériences sur la perception des couleurs chez les +hystériques de la Salpétrière et les malades du système nerveux.» Monet +avait déjà, à cette époque, peint quelques-unes de ses fortes toiles. M. +Huysmans s’est suffisamment répondu à lui-même, en prenant part à la +souscription pour donner <i>l’Olympia</i> au Louvre.</p> + +<p>Enfin, voici le jugement de M. Roger Ballu, <i>inspecteur des Beaux-Arts</i> +(1877). «MM. Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont +exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir +vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont +lamentables. <i>Elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la +composition, du coloris.</i> Quand les enfants s’amusent avec du papier et +des couleurs, ils font mieux.»</p> + +<p>Après ces débordements d’extravagances, quelques défenseurs, toutefois, +se mirent en ligne. Mais il fallut du temps pour en faire une troupe +avec laquelle les «Philis<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span>tins» de l’imagerie courante fussent tenus de +compter. Dès 1876, avec des précautions de langage, Castagnary prenait +nettement position. «J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité +franche, écrit-il dans <i>le Siècle</i>, mais je ne croyais pas que ces +progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants. Ils éclatent, cette +année. La jeunesse y est lancée tout entière, et <i>sans s’en rendre +compte</i>, la foule donne raison aux novateurs. Ce sont les tableaux +exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre justice, qui +attirent... Eh bien, les impressionnistes ont eu une part dans ce +mouvement... Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la +recherche de tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable acte de +foi.»</p> + +<p>Burty, non moins bien qualifié, rédigeait en excellents termes le +catalogue de l’exposition de 1875, non sans faire «des réserves sur les +rudesses de la touche, le sommaire des dessins, le précieux de certaines +indications». Car on ne pouvait pas, ou plutôt on n’osait pas défendre +«les impressionnistes» sans des rectrictions destinées à ménager le +public.</p> + +<p>Tout cela pour conduire cette belle jeunesse à des assauts de +difficultés financières trop lamentablement constatées par la lettre +suivante (1875) d’Édouard Manet à Théodore Duret:</p> + +<div class="blockquot"> +<p class="indd"> +«Mon cher Duret,<br> +</p> + +<p>«Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait +à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui +prendrait au choix dix à vingt tableaux,<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> à raison de cent francs. +Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq +cents francs pour chacun?</p> + +<p>«Bien entendu, chacun, et lui le premier, ignoreront que c’est nous +qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur +quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.</p> + +<p>«Il faut malheureusement s’y connaître, comme nous, pour faire, +malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire, +et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi +le plus tôt possible, ou assignez-moi un rendez-vous.</p> + +<p>«Amitiés.</p> + +<p class="r"> +«<span class="smcap">E. Manet.</span>»<br> +</p></div> + +<p>Cette lettre, si honorable pour tout le monde, n’a pas besoin de +commentaires. Il ne manqua pas, d’ailleurs, d’autres témoignages +d’amitié qui, aux heures de doute, dans le succès même, ne lui furent +pas moins précieux. Témoin la lettre suivante d’Octave Mirbeau qu’il +faudrait dater probablement de 1885 à 1890:</p> + +<p>«Voyons, voyons, raisonnez-vous un peu. Vous êtes perdu parce que la +neige a fondu au lieu de rester sur la terre, comme vous l’eussiez +désiré. C’est de l’enfantillage. Il n’y a qu’une chose qui doit vous +préoccuper. C’est votre art. Êtes-vous en progrès, ou bien êtes-vous en +décadence? Voilà les deux seules questions qui doivent se poser à vous. +Eh bien, mon ami, je vous le dis et croyez-moi. Depuis trois ans, vous +avez fait des pas de géant. Vous avez découvert des choses nouvelles. +Votre art s’est élargi; il a embrassé ce qui est possible.<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> Vous êtes, +de ce temps, le seul artiste qui ayez doté la peinture de quelque chose +qu’elle n’avait pas. Et votre vision s’élargit encore. Vous êtes en +pleine puissance de vous-même. Le plus fort, et le plus subtil aussi; +celui qui laissera après soi le plus d’influence. Et vous dites que vous +êtes f...? Quand vous-même vous me disiez l’autre jour, à propos de +votre figure au soleil: «C’était quelque chose que je n’avais pas fait +encore; un frisson que ma peinture n’avait pas encore donné.» Et +maintenant, vous êtes f.... Vous bafouillez, mon bon Monet, et c’est +triste qu’un homme de votre temps, rare, de votre talent, unique, en +soit à radoter sur ces stupidités. Et ce n’est pas mon avis seul. C’est +l’opinion de tous ceux qui vous suivent, et qui vous aiment. A chaque +campagne, dit-on, ce diable de Monet nous donne encore autre chose. Il y +a encore plus de profondeur, plus de pénétration, plus d’exécution. Et +c’est la vérité pure. La vérité aussi, c’est que vous éprouvez, sans +vous en douter, peut-être, un malaise purement physique et purement +critique. Cela a des répercussions sur le moral, comme la plupart des +affections. Il s’agit de faire disparaître ce malaise et le reste +s’évanouira. Tous les hommes de votre âge ont passé et passeront par +là.»</p> + +<p>Édouard Manet, pour avoir succombé trop tôt, est mort pauvre, et Monet, +vieillissant, s’enrichit. Quand il offrait 500 francs pour venir en aide +à son ami, Manet apportait probablement tout ce qu’il avait de +disponible. Plus tard, quand Monet vendit enfin ses tableaux, il +prodigua l’aide de toutes parts autour de lui. Les deux cœurs étaient +dignes l’un de l’autre.<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span></p> + +<p>—Et la revanche? demandait-on plus tard à Durand-Ruel.</p> + +<p>Et celui-ci de répondre:</p> + +<p>—Elle est complète. Un tableau que je me souviens d’avoir retiré à 110 +francs, fit plus tard 70 000 francs en vente publique. Un autre, acheté +50 francs, revendu je ne sais combien de fois—tous les amateurs +successifs y perdaient leur esprit—est monté à plus de 100 000 francs, +ces derniers temps.</p> + +<p>La revanche, en effet, me paraît notable, mais j’avoue qu’elle ne me +suffirait pas plus qu’à Monet lui-même, si cette hausse de valeur +monétaire ne correspondait pas à une appréciation sincèrement +enthousiaste de l’œuvre accomplie. Je n’oublie pas que le public peut se +tromper, même le public dit «éclairé», qui nous impose, dans la grande +salle du Louvre, l’<i>Apothéose d’Homère</i>, la <i>Jeanne d’Arc</i> et <i>la +Sultane</i>, à côté du <i>Portrait de Monet</i> par lui-même, de <i>l’Olympia</i>, de +<i>l’Enterrement d’Ornans</i>, et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Mais on +peut attendre de ce même public qu’il accomplisse l’évolution +inévitable, quand le naturel développement de sa vision l’entraînera +vers des états de sensibilité qui lui permettront de s’assimiler d’une +façon de plus en plus approchée les spectacles du monde changeant. Le +monde est gouverné par des lois, non, comme on l’a cru trop longtemps, +par des fantaisies, et la loi suprême étant d’une évolution continue +vers des harmonies successives, tout ce qui concorde avec cet état de +choses peut être provisoirement tenu pour acquis.<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p> + +<h2><a id="VII"></a>VII<br><br> +<small>RÉVOLUTION DE CATHÉDRALES</small></h2> + +<p>Je ne vais pas suivre Monet d’exposition en exposition, ni faire +l’histoire des admirables peintures dont j’ai retrouvé plusieurs en +Amérique, notamment dans la belle collection Potter Palmer. Il me +suffit, pour mon sujet, de noter les grandes étapes de Vétheuil aux +Meules, aux peupliers, aux cathédrales, à la Tamise, au portrait du +Louvre, aux <i>Nymphéas</i>.</p> + +<p>J’aurais voulu dire Monet tout au long des activités impétueuses de son +ambitieux pinceau. J’aurais aimé à grouper les toiles principales, selon +leur mérite intrinsèque dans l’ordre des interprétations de la lumière +qui s’y trouvent progressivement développées. Mais je n’ignore pas qu’un +tel travail dépasserait mes forces. Ma pensée, d’ailleurs, n’est pas +même d’une monographie de Monet. Dans les derniers sursauts des heures +alourdies, c’est un besoin pour moi de parler de Monet. Je cède à ce +désir très explicable, non pas en vue de doctriner ou de prouver quoi +que ce soit, mais simplement parce que nos vies, si différentes, se sont +trouvées très proches l’une de l’autre aux deux extrémités de la +carrière, et que la course fournie par<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> mon camarade d’idéalisme s’étant +triomphalement achevée, j’éprouve un grand plaisir à l’acclamer dans +l’âpre combat pour la vérité, que je me refuse à séparer de la beauté.</p> + +<p>Cet opuscule est simplement de ceux où nos anciens aimaient à se risquer +sous le titre vague de <i>Considérations</i>. C’est pourquoi je n’ai vraiment +besoin que du point de départ et du point d’arrivée, avec les étapes des +«<i>séries</i>»—meules, peupliers, cathédrales—qui nous offrent, dans leurs +magnificences, tous degrés de liaisons nécessaires. Avec de tels relais +sur la route de l’étang merveilleux d’où jaillit l’apothéose des +<i>Nymphéas</i>, nous n’avons pas besoin d’un «accessoire» de chefs-d’œuvre +détachés, qui ne pourraient que s’aligner, comme bornes miliaires, +jusqu’au moment fatal où s’achève la flambée supérieure de la plus noble +vie.</p> + +<p>Qu’aurais-je à dire de tant de toiles toutes vivantes dans les musées de +l’étranger. Ne suffit-il, d’abord, de relever les traits les plus +notables d’une si éclatante carrière pour en évoquer la grandeur. +Discuterais-je, par exemple, la question de savoir pourquoi Monet a +délaissé la figure pour le paysage? D’admirables toiles montrent que le +visage humain ne lui faisait pas peur. Son portrait du Louvre, non moins +éblouissant que les <i>Nymphéas</i>, fut peint à la veille des panneaux des +Tuileries. Il n’y a pas eu, jusqu’à ce jour, de peintre dont Monet n’ait +dépassé le cadre. La célébration du foudroyant triomphe, qui donc ne +serait heureux d’apporter son concours où s’inclut un titre d’honneur?</p> + +<p>Si nos sensations d’art s’en trouvent irrésistiblement<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> affinées, si nos +émotivités artistiques s’élèvent à la hauteur d’une assimilation des +choses qui achève et couronne la connaissance positive, et si des +rencontres de l’art et de la science modernes surgit un nouveau progrès +dans notre intelligence du monde, c’est simplement que la vérité +conquise sur des parties de méconnaissances entraîne, par la loi de +l’interdépendance universelle, des évolutions correspondantes dans +l’organisme grandissant. Il n’y a rien là qui ne soit pour ajouter à +notre gratitude envers l’artiste de totale probité qui, par une géniale +culture de son émotivité, et, par là, de la nôtre, enrichit, embellit le +champ de nos sensations du monde et de nous-mêmes. Enfin, quel plus +fécond spectacle que celui de l’homme tout droit, qui, par la seule +puissance de son émotion personnelle, et la seule vertu de son +caractère, suffit à réprimer tous les aboiements des meutes d’ignorance, +pour s’installer, après une vie d’épreuves, dans le triomphe d’une +volonté désintéressée qui n’a pas connu de compromis?</p> + +<p>J’ai souvent raconté comment, un jour, j’avais trouvé Monet devant un +champ de coquelicots, avec quatre chevalets sur lesquels, tour à tour, +il donnait vivement de la brosse à mesure que changeait l’éclairage avec +la marche du soleil. Dès la jeunesse, nous avions eu les murailles +blanches de Vétheuil, se réfléchissant, à travers le brouillard, dans +les brumes du fleuve, et mêlant l’air, la terre et l’eau en des gammes +de reflets que nous retrouverons quarante ans plus tard, plus savantes, +sinon plus géniales, dans le spectacle des <i>Nymphéas</i>. C’est l’entrée en +scène des développements, des achèvements<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> d’éclairage que vont +manifester tour à tour les <i>meules</i>, les <i>peupliers</i>, les <i>cathédrales</i>, +la <i>Tamise</i>, aux heures changeantes où se joue la diversité des drames +de la lumière sous l’embrasement du soleil. Regardez l’homme à la +poursuite des distillations de la lumière qui change à tout moment +l’aspect des choses pour devenir d’incessantes transformations, où se +révèlent à nous la vie de la Nature en perpétuel.</p> + +<p>C’est sous l’empire de cette vue que furent commencées les <i>Meules</i>. On +chargeait des brouettes, à l’occasion même un petit véhicule campagnard, +d’un amas d’ustensiles, pour l’installation d’une suite d’ateliers en +plein air, et les chevalets s’alignaient sur l’herbe pour s’offrir aux +combats de Monet et du soleil. C’était une idée bien simple qui n’avait +encore tenté aucun des plus grands peintres. Monet peut en revendiquer +l’honneur. Sur ces séries de toiles se sont répandues, vivantes, les +plus hautes ambitions de l’artiste à la conquête de l’atmosphère +lumineuse qui fait l’éblouissement de notre pauvre vie.</p> + +<p>Aurions-nous donc été toujours réduits à chercher le charme de la forme +dans la sèche précision d’une ligne sans réalité objective, et les joies +de la lumière dans le sombre «jour d’atelier»? La ligne, déjà, est en +déroute sous les assauts du rayon solaire et Monet se propose de pousser +toujours plus loin les plus subtils raffinements des dispersions et des +recompositions de la couleur. Aux <i>Nymphéas</i> de dire quels achèvements +de sensations la peinture en a su tirer.</p> + +<p>Au mois de mai 1891, Monet exposait, en quinze toiles,<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> la série des +<i>meules</i> à toutes les heures du jour, dans toutes les saisons. Ce fut le +grand coup de théâtre qui assura décidément le triomphe éclatant d’une +révolution de la peinture. Les quatre chevalets des bords de l’Epte, +devant les coquelicots bordés de peupliers, avaient marqué l’entrée en +ligne de la lumière surprise en déshabillé de métamorphoses, selon +l’heure du jour. Après les <i>meules</i>, bientôt suivies des <i>peupliers</i>, +des <i>cathédrales</i>, des <i>Westminster</i>, des <i>Nymphéas</i>, il n’y avait plus +de discussion possible. Un Austerlitz sans Waterloo. Le combat finissait +faute de combattants. Le temps des «critiques d’art» forts en gueule +était passé. Que dis-je? On ne trouva même pas matière à discuter. Je +n’ignore pas qu’on grogne encore dans les coins. Mais le public y a +gagné qu’on se borne à grogner tout bas.</p> + +<p>Pour que le commentaire fût tout à la gloire de Monet, il n’était plus +besoin que d’une doctrine positive de la lumière s’accordant avec les +sensations surgies de l’interprétation nouvelle. Précisément, M. Camille +Mauclair, dans son excellente étude sur l’<i>Impressionnisme</i>, a très bien +remarqué que la mise en œuvre de la lumière par les <i>impressionnistes</i> +se trouve avoir coïncidé avec les grandes découvertes modernes qui nous +ont révélé les modes de l’énergie lumineuse en action. Pour moi, je n’y +puis voir que le remarquable parallélisme de nos évolutions émotives et +mentales simultanément exercées. Tout se tient dans notre organisme, +comme dans l’univers. L’émotion de la nature et son interprétation d’art +ne seront chez nous ce<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> qu’elles doivent être, que si nous arrivons à +concevoir et à interpréter le monde au plus près d’une harmonie attestée +par la concordance des œuvres de la sensibilité.</p> + +<p>Dans le champ des sensibilités ramenées aux disciplines scientifiques, +comme dans celui des émotivités soumises au contrôle de la connaissance, +l’habitude organique ne cède pas aisément la place aux nouveautés qui +déconcertent les esprits imprégnés de traditions périmées. Ne nous +étonnons donc pas qu’un Monet qui ne peut peindre autre chose que ce +qu’il voit, scandalise tout ce qui pense et voit sous l’empire des +ankyloses d’atavisme en contradiction du développement d’une nouvelle +personnalité. Tous les rapports du monde étant d’une éternelle mobilité, +nous avons trop longtemps accepté de n’y voir qu’une éternelle fixité. +Quelle révolution individuelle nous est soudain demandée, quand Monet, +avec ses quatre toiles en pleine lumière pour suivre la marche du +soleil, nous apporte le pire des scandales: celui de la vérité!</p> + +<p>Là, je me trouve au cœur de mon sujet, puisqu’il s’agit des moments +supérieurs d’un développement d’art qui prétend nous engager en des +représentations de plus en plus fidèles des réalités. Pour l’exécution +de ce programme d’activités d’art, rien de plus, rien de moins que de +suivre le plus fidèlement possible toutes activités de lumière qu’une +implacable analyse nous permet de maîtriser.</p> + +<p>Ici, deux questions. Le peintre moderne doit-il donc se résoudre à +opérer l’interprétation de la lumière autre<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span>ment qu’il n’avait fait +jusqu’ici? Et Monet, tout de confiance en sa rétine, est-il le bon +réalisateur?</p> + +<p>C’est la matière d’un article intitulé «<i>Révolution de cathédrales</i>», +que je publiai dans <i>la Justice</i> le 20 mai 1895, et qui fut reproduit +dans <i>le Grand Pan</i> en 1896. Après les séries des <i>meules</i>, en effet, +bientôt suivie de la série des <i>peupliers</i>, ce fut la série des +<i>cathédrales</i> (1895) qui me mit la plume à la main. Trente ans écoulés, +puisqu’il arrive que je n’ai rien à retrancher de mes paroles, je cède à +la tentation de le reproduire, parce qu’il y apparaît clairement que mes +vues d’aujourd’hui ne sont pas improvisées. Le voici donc dans sa plus +grande partie:</p> + +<div class="blockquot"><p>J’en demande pardon aux professionnels, je ne puis résister à +l’envie de m’établir, pour un jour, «critique d’art». La faute en +est à Claude Monet. Je suis entré chez Durand-Ruel, pour revoir à +loisir les études de la cathédrale de Rouen dont j’avais eu la joie +dans l’atelier de Giverny, et voilà que cette cathédrale aux +multiples aspects, je l’ai emportée avec moi, sans savoir comment. +Je ne puis m’en débarrasser. Elle m’obsède. Il faut que j’en parle, +et, bien ou mal, j’en parlerai.</p> + +<p>Je me présente tout simplement comme un de ces êtres à deux pieds, +dont le principal mérite est de promener sur la terre une paire +d’yeux prêts à jouir de toutes les fêtes que nous offre la divine +lumière. Et là-dessus, d’abord, j’ai quelques remarques à faire. +Comment arrive-t-il que tant de gens achètent à prix d’or tant de +toiles bonnes ou mauvaises—plus souvent mauvaises que bonnes—et +finissent probablement par en «jouir», alors qu’ils seraient +incapables de s’arrêter sincèrement cinq minutes devant le +paysage,<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> ou la figure dont la représentation les ravit d’aise? Je +sais bien qu’on nous raconte que le peintre y met du <i>sien</i>. Mais +rien n’empêche le spectateur d’en faire autant, et <i>l’Embarquement +pour Cythère</i> lui-même ne nous séduit que parce qu’il nous suggère +des émotions de réalités.</p> + +<p>Dans le monde multiple, ce qui nous doit précisément charmer, c’est +l’instable vibration de vie qui anime le ciel et la terre et la +mer, et toute la nature grouillante et toute la nature «inerte». Eh +bien, cette mouvante merveille de toute heure qui surgit à nos yeux +de tous les spectacles de la planète lumineuse, ce miracle +changeant, qui ne cesse que pour enfanter d’autres miracles, cette +intensité de vie qui nous vient de l’homme ou de la bête, mais qui +nous vient aussi de l’herbe, du bois et de la pierre, la terre nous +en prodigue la fête sans jamais se lasser. Il n’est donc pas du +tout besoin d’être millionnaire pour se procurer des jouissances +d’art supérieures à celles du malheureux amateur condamné à user, +pendant vingt années, les mêmes épithètes stériles sur les mêmes +toiles obstinément momifiées.</p> + +<p>Pendant que l’infortuné se rétrécit, racornit sa faculté de voir et +de sentir, paralyse, pétrifie sa puissance d’émotion, je vais de +par le monde, j’interroge les choses, je tâche à saisir leurs +fuyants aspects, à me mettre à l’unisson de leur harmonie, à +pénétrer leur inexprimable mystère, à jouir des spectacles +changeants dans une acuité de joie que je laisse au monde mouvant +le soin de renouveler sans cesse.</p> + +<p>...Oui, l’humanité vit dans un miracle, dans un miracle vrai, d’où +elle peut incessamment tirer d’incroyables joies: seulement, elle +n’en perçoit pas, ou, pour parler avec plus de précision, elle +commence à peine d’en formuler la notion. Depuis des milliers et +des milliers d’années, l’œil humain s’oppose à la planète qui lui +renvoie, toutes palpitantes, les ondes de vie jaillies de +l’incendie solaire. Tout ce qui nous<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> est parvenu des monuments de +l’art, depuis la hache primitive d’une proportion heureuse et d’une +coloration puissante, depuis les profils d’ours et de mammouth +qu’un Léonard de l’âge de pierre dessina sur les os du musée de +Saint-Germain, jusqu’à la cathédrale de Monet, nous permet +d’apprécier sommairement les phases de vision par où notre race a +passé.</p> + +<p>Nous savons que ce qui a frappé nos aïeux d’abord, c’est la vie +dans ses manifestations les plus agitées. La forme d’ensemble, le +modèle sommaire, une coloration moyenne, vaguement perçue, sans +précision de tons ou de valeurs. N’est-ce pas aujourd’hui même la +vision de l’enfant—qu’il dessine ou colorie? Nous savons que les +anciens, Asiatiques, Égyptiens, Hellènes, bien que leur mythologie +témoigne d’une vive impression des phénomènes du monde en ses +aspects mouvants, ne conçurent pas au même degré que nous le besoin +d’exprimer les sensations reçues du spectacle des choses.</p> + +<p>Interrogez les vases grecs, dont beaucoup reproduisent +quelques-unes des plus fameuses peintures de l’antiquité, cherchez +un paysage, un arbre, un rocher, une mer, une eau courante ou +paisible. Depuis longtemps, sans doute, les poètes avaient marqué +leur vive perception de certains aspects de ce que nous résumons +aujourd’hui dans le mot compréhensif de <i>Nature</i>, mais la sensation +n’était pas suffisamment précisée pour empêcher Zeuxis de +s’attarder aux natures mortes. Du moins, est-ce le sujet qu’on a +choisi pour le célébrer dignement. Polygnote, à la Lesché de +Delphes, a représenté des scènes de la guerre de Troie, sans +pousser la recherche plus loin. Si l’on en croit Pausanias, il ne +disposa jamais que de moyens limités et dut même accepter l’aide +d’écriteaux explicatifs pour éclaircir le sujet de ses tableaux. +Faut-il parler des primitifs, de leurs<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span> arbres, de leurs rocs, de +leurs prairies? Voyez l’étrange paysage que le grand Léonard, en +pleine Renaissance, donne pour fond de tableau à sa <i>Joconde</i>.</p> + +<div class="poetry"> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.<br></span> +</div></div> +</div> + +<p>Voilà, suivant la remarque de Théophile Gautier, la seule +impression que le génie de Molière nous ait jamais transmise de ses +contemplations champêtres. Il faut La Fontaine et Rousseau pour +s’éprendre de la terre. Comment apprécier aujourd’hui le laborieux +paysage du Poussin?</p> + +<p>Je n’ai pas à faire ici l’histoire du paysage. Il me suffit de +remarquer, avec Gustave Geffroy, que le soleil, qui luit pour tout +le monde, longtemps n’a guère lui pour la peinture: «Chez Ruysdaël, +Hobbéma, si l’on veut des noms de grands paysagistes, le feuillage +persillé, métallisé, est couleur d’encre, le soleil s’est éteint, +tout apparaît éclairé du jour sombre de l’atelier.» Corot, +cependant, eut l’émotion lumineuse. L’éducation de l’œil +progressivement se faisait. Comme le dit justement Geffroy dans sa +belle étude de l’<i>impressionnisme</i> qui nous a tous si vivement +frappés: «<i>Le sens de la lumière ne pouvait pas être dans l’œuvre +d’art, alors qu’il n’était pas dans la connaissance... La peinture, +comme le reste de l’expression humaine, devait refléter la lente +découverte des choses et de soi qui est le fond de la destinée +humaine.</i>»</p> + +<p>Avec l’école <i>impressionniste</i> s’affirme enfin la souveraineté de +la lumière. Elle éclate, elle envahit l’être, elle s’impose en +conquérante, elle domine le monde, support de sa gloire, instrument +de son triomphe.</p> + +<p>Qui ne comprend désormais que l’œil humain voit aujourd’hui d’autre +façon que naguère? Après de longs efforts, il a découvert la +nature, obscure d’abord, maintenant éclaircie. Ce n’est pas tout. +Qui peut dire quelles joies sont réservées</p></div> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_007.jpg"> +<img src="images/ill_007.jpg" width="550" height="325" alt="Claude MONET.—Meules, fin d’été (1891)"></a> +<br> +<span class="caption">Claude MONET.—Meules, fin d’été (1891)</span> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span></p> + +<div class="blockquot"><p class="nind">aux affinements du regard par l’ultérieure évolution de notre +faculté de pénétration?</p> + +<p>Quand je vis Monet, avec ses quatre toiles devant son champ de +coquelicots, changeant sa palette à mesure que le soleil +poursuivait sa course, j’eus le sentiment d’une étude d’autant plus +précise de la lumière que le sujet, supposé immuable, accusait plus +fortement la mobilité lumineuse. C’était une évolution qui +s’affirmait, une manière nouvelle de regarder, de sentir, +d’exprimer: une révolution. De ce champ de coquelicots, bordé de +ses trois peupliers, date une époque de notre histoire dans la +sensation comme dans l’expression des choses.</p> + +<p>Les <i>meules</i>, les <i>peupliers</i> suivirent. Les mêmes <i>meules</i>, les +mêmes <i>peupliers</i>, au couchant, au levant, au midi, dans la brume +et dans le soleil, dans la pluie, dans le vent, dans la neige. Et +puis ce fut Vernon, éclatant de lumière ou fondu dans le +brouillard.</p> + +<p>L’artiste avait compris qu’il ne pouvait échapper à l’analyse du +phénomène, et que si, dans une même journée, le matin rejoint le +soir, par une série de transitions infinies, chaque moment nouveau +de chaque jour variable constitue, sous les ruées de la lumière, un +nouvel état de l’objet qui n’avait jamais été et jamais ne sera +plus. Cet état, l’œil parfait doit être apte à le saisir comme la +main à le rendre.</p> + +<p>N’est-ce pas là vraiment une conception nouvelle et de la +perception et de l’expression?</p> + +<p>L’objet, obscur en soi, reçoit du soleil toute vie, tout pouvoir +d’impression visuelle. Mais ces ondes lumineuses qui l’enveloppent, +qui le pénètrent, qui le font irradier dans le monde, sont en +perpétuelle turbulence, éblouissantes lueurs d’éclairs, embruns de +lumière, tempêtes de clartés. Que sera le modèle sous cette fureur +d’atomes vivants à travers laquelle il transparaît, par laquelle il +nous est visible, par<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> laquelle, pour nous, <i>il est</i>, +véritablement? Voilà ce qu’il faut savoir maintenant, ce qu’il faut +exprimer par la peinture, ce qu’il faut décomposer de l’œil et +recomposer de la main.</p> + +<p>C’est, en effet, ce que l’audacieux Monet entreprit de faire avec +ses vingt toiles de la cathédrale de Rouen, réparties en quatre +séries que j’appellerais: série grise, série blanche, série irisée, +série bleue. Avec vingt toiles, d’effets divers justement choisis, +le peintre nous a donné le sentiment qu’il aurait pu, qu’il aurait +dû en faire cinquante, cent, mille, autant qu’il y aurait de +secondes dans sa vie, si sa vie durait autant que le monument de +pierre, et qu’à chaque battement de son pouls il pût fixer sur la +toile autant de moments du modèle. Aussi longtemps que le soleil +sera sur elle, il y aura autant de manières d’être de la cathédrale +de Rouen que l’homme pourra faire de divisions dans le temps. L’œil +parfait les distinguerait toutes, puisqu’elles se résument en des +vibrations perceptibles même pour notre rétine actuelle. L’œil de +Monet, précurseur, nous devance et nous guide dans l’évolution +visuelle qui rend plus pénétrante et plus subtile notre perception +de l’univers.</p> + +<p>Ainsi l’art, en s’attachant à exprimer la nature avec une précision +de plus en plus affinée, nous apprend à regarder, à percevoir, à +sentir. Et de l’expression toujours plus serrée, jaillit la +sensation toujours plus aiguë. La merveille de la sensation de +Monet, c’est de voir vibrer la pierre et de nous la donner +vibrante, baignée des vagues lumineuses qui se heurtent et se +pulvérisent en éclaboussures d’étincelles. C’en est fini de la +toile immuable de mort. Maintenant la pierre elle-même vit, on la +sent muer de la vie qui précède en la vie qui va suivre. Elle n’est +plus comme figée, pour le spectateur. Elle passe. On la voit +passer.</p> + +<p>Je ne dis rien de la technicité des couleurs. Ce n’est pas mon +affaire. On raconte qu’un peintre de l’antiquité, im<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span>puissant à +rendre l’écume d’un cheval emporté, jeta sa brosse, de dépit, qui, +s’écrasant sur le panneau, réalisa de hasard ce que l’art n’avait +pu faire. Cette légende ne fait qu’attester, dans les antiques +annales, les désespoirs des difficultés non résolues. A regarder de +près ces cathédrales de Monet, il semble qu’elles soient faites de +je ne sais quel mortier versicolore broyé sur la toile dans un +accès de fureur. Tout cet emportement sauvage est fait de passion, +sans doute, mais de science aussi. Comment l’artiste peut-il, à +quelques centimètres de sa toile, se rendre compte d’un effet à la +fois précis et subtil qu’on ne peut apprécier qu’avec le recul? +C’est le déconcertant mystère de son écran rétinien.</p> + +<p>Tout ce qui m’importe, c’est que je vois surgir le monolithe dans +son unité puissante, dans son autorité souveraine. Le dessin serré, +net, mathématiquement précis, accuse, avec la conception +géométrique de l’ensemble, et les masses qui s’ordonnent et les +vives arêtes du fouillis sculptural où s’enchâssent les statues. La +pierre, allégée de lumière, demeure dure et résistante sous le +poids des siècles. La masse tient bon, solide dans l’estompe de +brume, attendrie sous les ciels changeants, éclatant en poudreuse +fleur de pierre dans l’embrasement du soleil. Fleur de pierre +vibrante, inondée d’une vie offrant aux baisers de l’astre ses +troublantes volutes de joie, et faisant jaillir la volupté de vivre +des caresses d’un rayon d’or sur un peu de poussière.</p> + +<p>Habilement choisis les vingt états de lumière, des vingt toiles, +s’ordonnent, se classent, se complètent en une évolution achevée. +Le monument, grand témoin du soleil, darde au ciel l’élan de sa +masse autoritaire qu’il offre aux combats des clartés. Dans ses +profondeurs, dans ses saillies, dans ses replis puissants ou ses +arêtes vives, le flot de l’immense marée solaire accourt de +l’espace infini, se brise en vagues<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> lumineuses battant la pierre +de tous les feux du prisme, ou apaisées en obscurités claires. De +cette rencontre se fait le jour, le jour changeant, le jour vivant, +le jour noir, gris, blanc, bleu, pourpré, toutes les gammes de +lumière. C’est que toutes les couleurs sont brûlées de +clarté—«<i>ramenées</i>, suivant l’expression de Duranty, <i>à cette +unité lumineuse qui fond ses sept rayons prismatiques en un seul +éclat incolore qui est la lumière</i>.»</p> + +<p>Accrochées comme elles sont, les vingt toiles nous sont vingt +révélations merveilleuses, mais l’étroite relation qui les lie +échappe, je le crains, au rapide observateur. Ordonnées suivant +leur fonction, elles feraient apparaître la parfaite équivalence de +l’art et du phénomène: le miracle. Supposez-les rangées aux quatre +murailles en séries de transitions de lumière: la grande masse +noire au début de la <i>série grise</i> qui va toujours s’éclairant, la +<i>série blanche</i> allant de la lumière fondue aux précisions +éclatantes qui se continuent et s’achèvent des feux de la <i>série +irisée</i>, lesquels s’apaisent dans le calme de la <i>série bleue</i> et +s’évanouissent dans la divine brume mourant en clarté.</p> + +<p>Alors, d’un grand coup d’œil circulaire, vous auriez, en +éblouissement, la perception du monstre, la révélation du prodige. +Et ces cathédrales grises, qui sont de pourpre ou d’azur violentées +d’or, et ces cathédrales blanches, aux portiques de feu, +ruisselantes de flammes vertes, rouges ou bleues, et ces +cathédrales d’iris, qui semblent vues au travers d’un prisme +tournant, et ces cathédrales bleues, qui sont roses, vous +donneraient tout à coup la durable vision, non plus de vingt, mais +de cent, de mille, d’un milliard d’états de la cathédrale de +toujours dans le cycle sans fin des soleils. Ce serait la vie même +telle que la sensation nous en peut être donnée dans sa réalité la +plus vivante. Ultime perfection d’art, jusqu’ici non atteinte.</p></div><p><span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p> + +<p>C’est pourquoi, en <i>post-scriptum</i>, je me plaignais qu’il ne se fût pas +trouvé un amateur pour acheter toute la série des meules, par exemple, +afin d’éclairer l’ensemble du problème au bénéfice de spectateurs qui, +passant devant un unique exemplaire, n’en peuvent dégager la grande +leçon qui appelle en vain leurs regards. Au vrai, tout le vif de +l’<i>impressionnisme</i> est dans l’évolution de notre vision de la lumière. +C’est ce qu’explique fort bien Gustave Geoffroy dans son étude sur +Claude Monet.</p> + +<p>«Non seulement, écrit-il, l’homme a cru longtemps qu’il habitait un +monde spécial, unique, éclairé seul par une révélation d’en haut, +attendant le mot de l’énigme d’une volonté supérieure à la sienne, mais +il s’est même cru un être à part dans ce monde unique. Il ne soupçonnait +pas l’univers, ne rattachait à rien la planète sur laquelle il était né. +Il ne se rattachait pas non plus, lui, à ce milieu d’où il était sorti. +Ç’a été longtemps la pensée embryonnaire de l’humanité tout entière, +c’est encore la pensée d’un grand nombre d’hommes. Mais d’autres, dont +le nombre aussi devient grand, s’accroît sans cesse, ont vu que leur vie +se rattachait d’abord à la vie immédiatement environnante, puisque la +vie de la terre faisait partie de la vie solaire, et dès lors, ceux qui +ont senti cela ont senti palpiter en eux une parcelle de la vie +universelle et dorénavant ils s’emploieront de toute leur ardeur à +exprimer cette vie continue par laquelle ils se sentent soulevés, +emportés par les âges sans fin.</p> + +<p>«La peinture, comme le reste de l’expression humaine, devait refléter la +lente découverte des choses et de soi<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> qui est le fond de la destinée +humaine. L’impressionnisme, pour sa part, marque une réalisation plus +vive et par conséquent une connaissance plus approchée de la poésie de +la lumière. L’espace s’éclaire, les distances sont parcourues par la +pensée, le contact de la terre et du soleil apparaît mieux que jamais +permanent et visible. L’homme se sent le produit du soleil... c’est le +soleil, c’est son émanation lumineuse et vivifiante en lointaines +caresses sur les œuvres des peintres depuis que la peinture existe. +C’est cette poésie du soleil qui se réverbère, ce sont les vibrations +universelles qui viennent expirer avec un afflux plus fort, sur l’espace +restreint d’une toile.»</p> + +<p>Dans sa célèbre brochure: <i>la Nouvelle peinture</i> (1876), Duranty avait +déjà dit des <i>impressionnistes</i>:</p> + +<p>«Dans la coloration, ils ont fait une véritable découverte, dont +l’origine ne peut se retrouver ailleurs, ni chez les Hollandais, ni dans +les tons clairs de la fresque, ni dans les tonalités légères du +dix-huitième siècle. Ils ne se sont pas seulement préoccupés de ce jeu +fin et souple de colorations qui résultent de l’observation des valeurs +les plus délicates dans les tons, ou qui s’opposent ou se pénètrent l’un +l’autre. La découverte de ceux-ci consiste proprement à avoir reconnu +que la grande lumière décolore les tons, que le soleil reflété par les +objets tend, à force de clarté, à les ramener à cette unité lumineuse +qui fond ses sept rayons prismatiques en un seul éclat incolore qui est +la lumière. D’intuition en intuition, ils en sont arrivés peu à peu à +décomposer la lueur solaire en ses rayons, en ses éléments, et à<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span> +recomposer son unité par l’harmonie générale des irisations qu’ils +répandent sur leur toile. Au point de vue de la délicatesse de l’œil, de +la subtile pénétration du coloris, c’est un résultat tout à fait +extraordinaire. Le plus savant physicien ne pourrait rien reprocher à +leurs analyses de la lumière.»</p> + +<p>On voit que ce qu’il y avait à dire avait été dit. Il ne restait plus +qu’à faire. Ce fut la tâche de Monet.<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p> + +<h2><a id="VIII"></a>VIII<br><br> +<small>LES NYMPHÉAS DU JARDIN D’EAU</small></h2> + +<p>Pour dire tout d’abord ce que j’ai sur le cœur, les <i>Nymphéas</i> des +Tuileries sont encore ignorés du grand public parisien. Je n’ai pas la +simplicité d’en marquer ma surprise. La foule cherche d’abord ce qui est +à sa portée. Il a fallu beaucoup de temps pour l’amener aux +chefs-d’œuvre des musées, et aujourd’hui encore, si vous donnez l’ordre +au chauffeur de taxi de vous conduire «au Louvre», il ne manquera pas de +vous mener aux grands magasins de ce nom. Il faut bien reconnaître que +le musée de l’Orangerie n’est pas fait pour l’œil du vulgaire. Mais je +ne vois pas pourquoi l’œil de tel Crésus de pacotille s’est accoutumé +tant bien que mal à la peinture des grandes enchères, tandis qu’un +simple Français serait nécessairement rebelle aux sollicitations de +Monet.</p> + +<p>La vérité est qu’il s’est institué tout doucement une conspiration +passive du silence, inconsciemment favorisée de l’insouciance +administrative. Au pan coupé de la terrasse des Tuileries, une petite +planche grise, un peu plus grande que le fond de mon chapeau, fait mine +d’apprendre au public qu’il y a quelque chose là. A<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> quelques pas plus +loin, le mois dernier, un gigantesque panonceau annonçait superbement +une assemblée de chiens. Le public n’hésitait pas. Est-ce donc rendre +justice à une exposition d’art, telle qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en +aura pas de longtemps dans le monde civilisé?</p> + +<p>La direction des Beaux-Arts, et l’excellent architecte, M. Camille +Lefèvre, nous ont donné un chef-d’œuvre d’aménagement digne de l’œuvre +et du pays qui s’en honore. Il ne faut plus que faire savoir au public +routinier qu’il peut trouver là ample matière à s’émerveiller. Mes +promenades m’ont fait connaître que les visiteurs, une fois venus, +n’hésitent pas à revenir. A nos Parisiens d’apprendre qu’ils trouveront +au cœur de Paris mieux que la solution d’un simple problème de peinture, +puisqu’il y a le monde lui-même à regarder, à analyser, à comprendre. Il +faudrait, à cet effet, un guide à l’usage du public. On me dit qu’il est +en préparation.</p> + +<p>Mais nous avons franchi le seuil, et dès les premiers pas, c’est un +enchantement. Comment procéder? Dans quel ordre aborder ces murailles +qui sont des portiques de féeries?</p> + +<p>Et d’abord, le spectacle? Un champ d’eau, chargé de fleurs et de +feuillages dans tous les brassements de la flambée solaire, avec les +répercussions mutuelles de l’écran céleste et du miroir aquatique pour +des diffusions de sensibilités ténues par lesquelles il semble que +l’homme accède toujours plus près de l’objectivité. Toutes les énergies +de radiation du ciel et de la terre sont ainsi appelées à comparaître +simultanément devant nous pour<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> l’indicible stupéfaction d’un spectacle +où se confondent les joies du rêve et la fraîcheur de la sensation +primitive. Une aspiration d’Infini soutenue des plus subtiles sensations +de réalité tangible, et fusant, de reflets en reflets, jusqu’aux +suprêmes nuances de l’imperceptible: voilà le sujet des panneaux.</p> + +<p>Il y faut le miracle d’une rétine appropriée par l’évolution—à +condition qu’il se trouve un peintre pour les compositions de lumière et +les passages de tons. Qu’importent les hardiesses d’une brosse +trépidante, mais ferme en ses desseins, quand le peintre nous découvre, +comme par l’éclairage de l’ultra-microscope, des profondeurs +élémentaires que, sans lui, nous n’aurions pas connues! Ne sommes-nous +pas là bien près d’une interprétation représentative des <i>mouvements +browniens</i>? Toute la distance de la science à l’art, c’est entendu. +Mais, en même temps, toute l’unité des phénomènes cosmiques, dont le +peintre, au lieu de la vision directe, nous offre une interprétation +couronnée d’une envahissante émotion de beauté, où la pure connaissance +n’arrive qu’après de longs tâtonnements d’observation.</p> + +<p>Lorsque les <i>Nymphéas</i> du <i>Jardin d’eau</i> nous emportent de la plaine +liquide aux nuages voyageurs de l’espace infini, nous quittons la terre, +et son ciel même, pour jouir pleinement de l’harmonie suprême des +choses, bien au delà de notre petit monde planétaire, dans le plein vol +de nos émotivités. L’homme de science nous a montré l’éternel mouvement +élémentaire, nous a mis en état de l’assimiler, de l’agir, de le vivre +dans la Nature, en nous laissant le soin de l’achever d’art s’il se +trouve<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> un pinceau pour l’évocation de nos émotivités. Nous n’avons pas +de choix à faire entre le savant et l’artiste. Il ne nous faut pas moins +que tous les deux, pour être nous-mêmes complètement.</p> + +<p>A la surface des eaux, les <i>Nymphéas</i>, portés par les puissantes +palettes de leur feuillage, attendent immobiles l’accomplissement des +destinées. Sujet digne des méditations. Comme il n’y a ni cadre, ni +commencement, ni fin, nous n’avons qu’à prendre le spectacle au moment +où il se présente pour en retrouver le développement de tableau en +tableau.</p> + +<p>Sachons d’abord que l’ordre des tableaux fut indiqué, voulu par Monet +lui-même. Quelle pensée l’a guidé, voilà ce qu’il ne m’a pas dit. Je +vais donc tout simplement suivre, depuis l’entrée, le cours naturel de +l’inspection du visiteur. Je ne serais pas surpris que l’idée, toute +simple, de Monet eût été de faire progressivement un ordre d’éducation +pour l’œil soudainement jeté dans un débordement de lumières directes et +réfléchies.</p> + +<p>Ce <i>Jardin d’eau</i> que nous venons chercher, s’offre précisément dans le +panneau que Monet a mis en vue, pour le premier coup d’œil du visiteur. +C’est le <i>tableau témoin</i>, l’exposé purement classique du sujet où aucun +effort n’est demandé du regardant, qui ne soit d’une rétine moyenne, à +l’accoutumance des musées. Pas de limites, pas de ciel, pas de nuages. +Des rencontres paisibles de lumières directes avec un minimum de +reflets. Une eau limpide et lourde dans l’éclairage classique (toujours +cinq heures du soir), où une Providence aimable a semé la plus savante +distribution de corbeilles aux<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> grandes feuilles heureuses de sertir de +belles fleurs vives qui sont de douces flammes de blanc et de rose. +Monet y a su répandre une paix de clartés moyennes qui enveloppe, comme +une offrande à destination d’en haut, cette riche floraison d’ici-bas. +Il n’est pas de spectacle plus facile à comprendre. Et la poésie en est +si simple, et si claire, quoique si haute, que toutes les cultures +moyennes s’y laissent bientôt gagner.</p> + +<p><i>Tableau témoin</i>, ai-je dit. Vision moyenne de la lumière des musées, à +laquelle nous rapportons nécessairement toutes autres sensations +d’optique, parce que celle-ci est de notre accoutumance.</p> + +<p>Mais le ciel s’obscurcit. Deux lourdes masses d’ombres—l’une de +clair-obscur encore—envahissent la scène pour se rejoindre peut-être +tout à l’heure et déchaîner la tempête. Cependant, l’astre, maître +encore, jette à l’inquiétude des eaux, dans une trouée d’azur, d’épais +flocons de nuées où triomphe je ne sais quel éclair de combat, tandis +que, palpitant, sous la menace des choses, le <i>Nymphéa</i> blessé nous fait +pressentir les désastres de la catastrophe prochaine.</p> + +<p>Pourtant ce ne sont là, encore, que des contrastes d’oppositions +inévitables. Après les suggestions de la tempête, nous découvrons aux +toiles qui vont suivre les splendeurs des fêtes de la lumière en des +magnificences de brasiers solaires. Il en est jusqu’à quatre d’un même +thème d’éblouissement dans des compositions variées de symphonies +lumineuses. Des alignements de <i>Nymphéas</i> dans les clartés tranquilles +des banderoles du saule ami, qui laisse passer toutes les flèches de feu +dont<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> l’ardeur va se répandre, entre le ciel et l’eau, en des reflets et +des reflets de reflets, pour l’indicible extase de notre humanité +éblouie. L’image de la nuée se trouvant cerner les <i>Nymphéas</i>, fleurs et +feuillages paraissent portés dans l’espace par l’irrésistible poussée +des eaux frémissant du ressac où toutes les fluidités confondues de la +terre et du ciel, réagissent aux appels de la floraison dans l’ivresse +des suprêmes voluptés de la vie.</p> + +<p>Ainsi l’art réalise à nos yeux le frémissement heureux de la pelouse +liquide, de la voûte bleue, du nuage, de la fleur qui ont quelque chose +à nous dire, mais ne nous le diraient pas sans Monet. Aspects éthérés du +drame éternel que se joue le monde à lui-même, avec l’homme pour +partenaire et spectateur.</p> + +<p>Je suis allé parfois m’asseoir sur le banc d’où Monet a vu tant de +choses dans les reflets du son <i>Jardin d’eau</i>. Mon œil inexpérimenté a +eu besoin de persévérance pour suivre de loin la brosse du Maître +jusqu’aux extrémités de ses révélations. A l’inverse du singe de la +fable, il a profusément jeté des torrents de lumière sur l’écran de sa +lanterne magique. Presque trop, dirait-on, si l’on pouvait se plaindre +d’un excès de vibrations lumineuses sous les transparences des nappes de +voies lactées qui nous tentent des éblouissements de l’Infini.</p> + +<p>A son plan, quel qu’il soit, le <i>Nymphéa</i> n’est là que pour témoin de +l’univers dans l’ambiance des envolées de couleurs dont l’aile nous +emporte au delà des essors de l’imagination. Aussi, pour tout achever, +voici qu’en des retraites de feuillages, l’ardeur apaisée d’une eau de +mare dormante se découvre pour aiguiser le</p> + +<div class="figcenter"> +<a href="images/ill_008.jpg"> +<img src="images/ill_008.jpg" width="550" height="488" alt="Claude MONET.—Les Nymphéas, paysage d’eau (1905){99}"></a> +<br> +<span class="caption">Claude MONET.—Les Nymphéas, paysage d’eau (1905){99}</span> +</div> + +<p class="nind">contraste du <i>Jardin d’eau</i> incendié, par des tempêtes de lumières, du +ciel éblouissant à la terre embrasée et de la terre embrasée au ciel +éblouissant.</p> + +<p>Pour la vie ou la mort, dans la lutte qui s’engage entre le soleil et la +fleur, la sensibilité de la végétation sera vaincue par la puissance +irrésistible du flamboiement universel. Sous la protection des saules, +les bouquets de <i>Nymphéas</i> maintiennent, pour un temps, l’éclat des +floraisons triomphantes. Mais le fin duvet des nuages, transpercé de +tous les feux de l’atmosphère, enveloppe feuilles et fleurs de son image +réfléchie pour les emporter victorieusement, comme butin suprême, au +plus haut de l’air incendié, cependant que des taches de végétations +obscures, au travers des symphonies de buées mauves, bleues, teintées de +rose, disent le combat de la douce terre d’un jour et de l’éternel +brasier.</p> + +<p>Et l’action au travers de ce champ de bataille c’est la vie elle-même, +lumineusement transposée, la concurrence élémentaire pour des +instantanés successifs de passagères dominations. Là se déroule le drame +des <i>Nymphéas</i> sur la scène du monde infini, conscient par l’homme dont +les alternatives de maîtrise et de soumission font l’argument du livret +éternel. Dans l’océan de l’étendue et de la durée où se ruent tous les +torrents de lumière à l’assaut des rétines humaines, des tempêtes +d’arcs-en-ciel se heurtent, se pénètrent, se brisent en poudres +d’étincelles, pour s’adoucir, se fondre, se disperser et se rejoindre en +avivant l’universel tumulte où s’exaltent nos émotivités. Cet indicible +ouragan, où par la magie du peintre, notre œil éperdu reçoit le<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> choc de +l’univers, c’est le problème du monde inexprimable qui se révèle à notre +sensibilité. Ceux-là même qui ne l’ont pas compris sont en voie de le +comprendre. Il en sera pris acte par la suite des temps.</p> + +<p>Ce n’est pas tout. Nouveau spectacle. Le suprême élan du triomphe +solaire nous jette à l’émoi de sensations indicibles dans les +transparences irisées d’une molle clarté sans tonalité décisive, où le +ciel et la terre, parmi des dispersions de fleurs et de nuées heureuses, +se tiennent mollement embrassés. C’est le chef-d’œuvre fragile, mais +irrésistible de la pleine extase du monde aux rencontres des sensations +exacerbées. Suprême achèvement d’une vision d’art où Monet a laissé, en +souriant, s’attacher la voluptueuse langueur de son dernier coup de +pinceau. Et puisque nous avons récemment appris que les ondes cosmiques +ont une voix, nous pouvons maintenant concevoir les concerts de l’ouïe +et de la vue conjugués en des accords d’universelle symphonie<a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>.</p> + +<p>Retournez-vous, cependant, et voici les sombres spectacles de la nuit +bleuâtre où des végétations fantomatiques succèdent aux triomphantes +floraisons de l’apo<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span>théose. Enfin, à la sortie, pour apparition suprême, +les spectres de <i>Nymphéas</i> déchus sous les flambées du soleil couchant, +à travers des débris de roseaux, nous annoncent de tant de cycles +enchaînés le provisoire achèvement.</p> + +<p>Ainsi Monet nous apporte, dans sa plénitude, la nouveauté d’une vision +des choses qui fait appel aux naturelles évolutions de notre organisme +visuel pour saisir l’adaptation du peintre aux énergies des sensibilités +universelles. Une succession de passages subtils nous conduit de l’image +directe à l’image réfléchie et surréfléchie, par des diffusions de +lumières transposées dont les valeurs s’engagent et se dégagent en +totale harmonie. Un incomparable champ d’échanges lumineux entre le ciel +et la terre, couronnés d’une émotion du monde qui nous exalte au plus +haut de l’infinie communion des choses, dans le suprême achèvement de +nos sensibilités.</p> + +<p>Que ne puis-je entendre encore l’accent doucement autoritaire de cette +voix amie, devant les démonstrations de la nature dans son <i>Jardin +d’eau</i>: «Tandis que vous cherchez philosophiquement le monde en soi, +disait-il avec son bon sourire, j’exerce simplement mon effort sur un +maximum d’apparences, en étroites corrélations avec les réalités +inconnues. Quand on est dans le plan des apparences concordantes, on ne +peut pas être bien loin de la réalité, ou tout au moins de ce que nous +en pouvons connaître. Je n’ai fait que regarder ce que m’a montré +l’univers, pour en rendre témoignage par mon pinceau. N’est-ce donc +rien? Votre faute est de vouloir<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> réduire le monde à votre mesure, +tandis que, croissant votre connaissance des choses, accrue se trouvera +votre connaissance de vous-mêmes. Votre main dans la mienne, et +aidons-nous les uns les autres à toujours mieux regarder.»<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span></p> + +<h2><a id="IX"></a>IX<br><br> +<small>LE CRITIQUE CRITIQUÉ</small></h2> + +<p>Avant de conclure, il me sera permis d’admettre à la conversation un +distingué professionnel de la critique d’art, grand admirateur de Monet, +mais impitoyable métaphysicien, qui veut que le peintre des <i>Nymphéas</i> +nous emmène, par des chemins de fleurs, aux abîmes sans fond du Néant.</p> + +<p>Que la peinture moderne, en sa sensation de la lumière, procède de +Corot, c’est ce que je concéderai sans peine à M. Louis Gillet, auteur +d’un charmant petit livre intitulé: «<i>Trois variations sur Claude +Monet</i>», où il loue de celui-ci «<i>les perceptions les plus fines dans +l’ordre des nuances</i>», en même temps qu’«<i>un génie somptueux de +coloriste</i>». Où cela va-t-il nous conduire?</p> + +<p>D’abord, M. Louis Gillet nous fait remonter jusqu’au principe de la +technique de Monet qui consisterait dans la théorie, bien connue, «<i>de +la division des couleurs</i>». «La couleur simple est plus intense que la +teinte composée. Conséquence: un violet se composant de rouge et de +bleu, pour l’obtenir, très vif, sans perte aucune de rayonnement, ne +mélangez vos éléments ni sur la palette, ni sur la toile; posez pures, +auprès l’une de l’autre, une<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> touche bleue et une touche rouge: il en +résultera une sensation violette. Le mélange s’opérera sur la rétine. +C’est le <i>mélange optique</i>.»</p> + +<p>Cela dit, notre auteur n’hésite pas à reconnaître que ce prétendu secret +est l’A B C de tout coloriste, en concédant à Monet le mérite de l’avoir +remis en usage. Il croit surtout que Monet y a trouvé l’inspiration +<i>d’une</i> «<i>poétique</i>» particulière, qui l’amène à «décomposer la lumière +et le ton, à résoudre l’ombre elle-même en reflets colorés, à regarder +toutes choses comme baignées, comme nageantes dans un fluide aérien—ce +qui nous fait envisager le spectacle de l’univers comme une féerie de +l’atmosphère. Les contours se volatilisent, les bords se mettent à +ondoyer dans un halo de lueurs pâles. Tout se métamorphose dans un +éblouissement. Il ne reste du monde visible que ce poudroiement +impalpable, cette ronde et ce tourbillon d’atomes qui tissent dans le +vide la nappe de l’illusion. <i>Jamais peintre n’a nié plus résolument la +matière.</i>» Ne voilà-t-il pas bien des choses dans un coup de pinceau?</p> + +<p>De mon œil de mécréant, M. Louis Gillet me permettra de voir les choses +d’une façon plus simple. D’abord, tout homme qui a connu Monet pourra +lui dire que notre peintre n’eut jamais de «<i>poétique</i>» ni de théorie +d’aucune sorte qui pût engager ou retenir son pinceau. Il tint pour +<i>vrai</i> ce que lui révélait sa vision, et s’appliqua, d’un effort +inlassable, à le reproduire tel qu’il le voyait. Rien de moins. Rien de +plus. C’est assez. Il n’aurait pas compris qu’au nom d’une <i>doctrine</i>, +on lui proposât de faire autre chose que ce qu’il voyait. Voilà toute +sa<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> règle. Je ne crois pas que personne lui en ait connu d’autre. Pour +tout dire d’un mot, il me paraît même que ce secret est celui de tous +les grands peintres. Ils n’ont pas la même rétine: voilà ce qui les +distingue. Et puisque nous leur demandons d’interpréter la nature, ne +leur donnons pas le mauvais exemple, en les interprétant eux-mêmes +autrement que dans leurs propres données.</p> + +<p>J’insiste d’autant plus sur ce point délicat que le <i>poudroiement</i> de +lumière n’est pas du tout obtenu, comme M. Louis Gillet paraît le +croire, par le «<i>mélange optique</i>» de taches de couleur. J’ai regardé +souvent, d’aussi près que personne, les toiles des <i>Nymphéas</i>. J’y ai vu +des traits de couleur presque pure jetés de-ci de-là pour obtenir +certaines vivacités d’effets, non sans fougue parfois, mais sans +prodigalité. Tout le reste vient de la palette. Si M. Louis Gillet en +doute, qu’il veuille bien y aller voir.</p> + +<p>D’où vient donc le mystère? Simplement de ce qu’il n’y a pas deux +d’entre nous qui soient identiquement doués de la même rétine, et que +nous n’avons rien à demander au peintre digne de ce nom, sauf de nous +offrir une interprétation du monde accessible à la moyenne des rétines +suffisamment appropriées. Ce qui fait le prodige de la rétine de Monet, +c’est qu’à moins d’un mètre de distance, dans le peloton de couleurs ou +de tons agglomérés, par juxtapositions ou superpositions, en un champ +d’inextricables mélanges, il voit la représentation du modèle aussi +justement de près que de loin. Je n’en connais pas d’autre explication +que l’état<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> rétinien du peintre qui s’accommode instantanément de point +de vue en point de vue. Je le constate sans en fournir l’explication. Je +prends acte de ce qui est, à savoir que le serpentement calculé du trait +de couleur qui nous déconcerte de près, prend à distance une +signification de valeurs et de formes mouvantes où les nuances mêmes des +activités du monde se révèlent de la façon la plus inattendue. +L’évolution des âges permettra peut-être à nos neveux d’expliquer le +phénomène. Ne pouvons-nous pas, dès aujourd’hui, nous livrer +d’enthousiasme au plaisir d’admirer?</p> + +<p>D’autant que pour admirer l’art de Monet dans sa plénitude, nous n’avons +pas besoin de nous arrêter trop longtemps au miracle d’un fouillis de +tons où les hardiesses de la main projettent des fusées d’arabesques +insaisissables en vue du relief et du dessin des figurations lumineuses. +Car il y a un <i>surmiracle</i>, celui que M. Louis Gillet explique par la +survenue d’une certaine «<i>poétique</i>» dont il ne nous dit rien, +consistant dans l’évocation de spectacles enchanteurs d’un monde à la +fois plus beau et plus compréhensible que celui (exception faite de +<i>l’Embarquement pour Cythère</i>) dont on nous avait bercés jusqu’ici.</p> + +<p>C’est à ce point, en effet, que surgit le miracle des miracles, grâce +auquel le monde que le pinceau nous découvre se trouve être, non pas +seulement d’une fantaisie enchanteresse, mais l’interprétation émotive +d’un monde que toutes les données de la connaissance évoluée nous +révèlent comme une approximation supérieure des réalités inaccessibles. +M. Louis Gillet nous<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> parle des «rondes d’atomes» tissant «<i>dans le vide +la nappe de l’illusion</i>», et il en conclut que Monet nous présente «<i>une +négation de la matière</i>». C’est proprement prendre les choses à rebours. +Une visite au laboratoire de M. Jean Perrin lui permettra de <i>voir les +mouvements browniens</i>, ainsi que <i>le sillage des atomes et de leurs +électrons</i> inscrits sur une plaque de verre.</p> + +<p>Alors peut-être s’étonnera-t-il moins «<i>de la grêle de chocs nerveux +dont se compose l’image visuelle</i>» et «<i>des danses atomiques</i>» dont il +se permet de narguer la <i>matière</i> au profit de <i>l’illusion</i>. Alors +comprendra-t-il ce <i>poudroiement</i> universel qu’il admire dans les +panneaux de Monet, mais qui dans la réalité n’aboutit qu’à lui faire +douter de l’existence de ce qui poudroie.</p> + +<p>Je n’en suis pas là. Ce «poudroiement» des choses rencontré par Monet au +bout de son pinceau, je n’y vois rien qu’une heureuse transposition des +réalités cosmiques, telles que la science moderne nous les a révélées. +Je ne prétends pas que Monet ait reproduit les danses des atomes. Je dis +simplement qu’il nous a fait faire un grand pas vers la représentation +émotive du monde et de ses éléments par des distributions de lumières +correspondant aux ondes vibratoires que la science nous découvre. +Veut-on que notre présente conception atomique puisse changer? Le génie +de Monet ne nous en aura pas moins fait faire un incomparable progrès +dans nos sensations du monde, dont il faudra toujours tenir compte quel +que soit l’avenir de nos assimilations.</p> + +<p>Acte pris de cette fondamentale divergence de philo<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>sophie, j’ai hâte de +rendre hommage aux appréciations où se répand l’analyse littéraire de M. +Louis Gillet. La plume de l’écrivain n’est pas indigne du pinceau des +<i>Nymphéas</i>. A dire vrai, tous deux vont de compagnie, à travers la +merveilleuse diversité des spectacles qui ont retenu tour à tour le +regard de Monet. Il est inacceptable d’y voir simplement «<i>des mirages +qui n’ont d’existence qu’en lui-même</i>.» J’entends bien que le mirage est +un phénomène lumineux de subjectivité. Mais de quel droit infliger cette +appellation aux réalités du monde qui s’en distinguent précisément par +des épreuves d’objectivité? L’écrivain nous dit sans sourciller que +Monet «<i>se donne des fêtes d’art à propos de réalités indigentes</i>.» +Peut-on ainsi parler du chef-d’œuvre biblique de la Création? Jéhovah, +qu’en dis-tu?</p> + +<p>Simple passant, je suis déconcerté du blasphème qui entraîne +certainement M. Louis Gillet au delà de sa pensée, lorsqu’il écrit +qu’«<i>on ne sent pas assez la vie dans le modèle de Monet</i>». Je voudrais +le tenir pendant quelques minutes devant le portrait du Louvre.</p> + +<p>En attendant, le critique d’art s’aventure à écrire que «<i>l’hymne de +Monet est un des plus beaux de l’universel néant</i>». Cette fois, nous +avons la suprême aventure de Monet, qui, après le «Créateur» biblique, +fait quelque chose de rien. Et l’ingénieux homme de lettres reproche à +Monet de n’être pas virgilien. Je le crois sans peine. Je louerai +Virgile, aussi bien que Raphaël ou Léonard. Mais je suis de mon temps, +et la vision que Monet vient m’offrir est celle d’une rétine évoluée qui +pénètre à de nouvelles profondeurs des contacts réti<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span>niens. Je ne fais +point de classement entre les grands poètes. Il n’est rien de si vain. +Je les mets à leur place dans la gloire de leur temps. Monet n’est pas +plus homérique que virgilien ou dantesque, et l’idée ne me viendrait pas +de le regretter. Tout au plus, pourrais-je dire que des panneaux des +<i>Nymphéas</i> évoquent en moi des paysages shakespeariens du <i>Songe d’une +nuit d’été</i>. Encore cette innocente remarque ne rapprocherait-elle pas +plus Monet de Shakespeare que Shakespeare de Monet. Tout au plus une +évocation d’apparences entre des aspects de rêves et des cadres de +réalités poussées jusqu’aux limites de la sensibilité.</p> + +<p>Mon désaccord avec M. Louis Gillet est de philosophie, non d’art. +J’admire sincèrement ses sensations des <i>Nymphéas</i> et l’heureuse +transposition littéraire qu’il veut bien nous en donner, mais comment me +rendre à la simplicité tourmentée de cette proposition: «<i>Admirer +l’enchantement produit par la lumière et le crêpe du temps, regarder le +voile de mensonges, étendre sur une forme le miracle des apparences, +voilà ce dont Monet ne se lasse pas.</i>» Pas de conciliation possible +entre cette métaphysique de l’inconnu et l’impulsion spontanée de Monet +qui est, non pas de soutenir une thèse contre laquelle l’homme et le +pinceau se seraient révoltés, mais de tout sacrifier à l’expression <i>de +ce qui est</i>, dans la mesure où il y peut accéder.</p> + +<p>Par bonheur, je puis renvoyer le lecteur aux étincelantes pages où M. +Louis Gillet, émotif, en dépit de lui-même, décrit les tableaux de Monet +avec une virtuosité que j’admire. Consciencieux interprète, il dit ce +qu’il a<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> vu, et il serait vraiment bien près d’avoir tout vu, s’il ne se +trouvait moins physicien que métaphysicien. Mais les réalités de +l’au-delà en devenir, qui sont à l’extrême pointe du pinceau des +<i>Nymphéas</i>, ne sont pour lui qu’un prélude d’apparences voilant un X +dont il n’ose parler que par des négations. C’est ce dont il se venge +sur Monet qui n’en peut mais.</p> + +<p>La part faite de ces réserves obligatoires, je ne puis qu’être +reconnaissant à M. Louis Gillet de ces poétiques figurations de <i>l’Étang +des Nymphéas</i>. Il a exécuté sur ce thème de charmantes sonates qui +faciliteront au public la compréhension des spectacles. Non seulement, +M. Louis Gillet est, en connaissance de cause, un sincère et lucide +admirateur de Monet, mais il pousse résolument l’admiration jusqu’à ne +la point distinguer de la compréhension aussi loin qu’il peut la +conduire. C’est ce que je fais moi-même sans m’étonner des opinions +divergentes qui sont le fait de l’humanité. Sa conclusion est d’ailleurs +assez belle puisqu’il la résume dans la doctrine extrême-orientale du +<i>Taô</i>, qu’il n’a peut-être pas complètement éclaircie, mais qu’il sait +être la recherche du <i>chemin</i>—conception chinoise de <i>l’évolution</i>.</p> + +<p>Aussi, est-ce pour moi le plus vif plaisir de conclure ce chapitre par +la belle définition que nous donne M. Louis Gillet de la présentation +des <i>Nymphéas</i>: «Étonnante peinture sans dessin et sans bord, cantique +sans paroles... où l’art, sans le secours des formes, sans vignette, +sans anecdote, sans fable, sans allégories, sans corps et sans visage, +par la seule vertu des tons, n’est<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> plus qu’effusion, lyrisme, où le +cœur se raconte, se livre, chante ses émotions.»</p> + +<p>De ces belles paroles, j’ose dire que Monet serait content. Qu’il soit +bien entendu, cependant, que Monet n’a jamais exprimé ni senti le besoin +d’une théorie de son art ou de sa personnalité. Il était comme il était, +et n’aurait pu concevoir qu’il pût être autrement. Fort d’une conscience +inexpugnable, il ne se sentait vivre que dans la probité de sa vision du +monde, et dans la fidélité de son interprétation. Une droiture +d’organisme en action. Pas de biais concevable. «Il faut que nous +allions tous à l’ennemi: il n’est pas dit que nous en revenions», disait +à ses soldats Brutus, le plus victorieux des vaincus de l’histoire. Cet +appel au total sacrifice, Monet n’avait besoin ni de le formuler ni de +l’entendre. Il le vivait de tout son élan d’art et de volonté dans le +labeur des jours, sans autre sensation que de se donner tout entier.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span></p> + +<h2><a id="X"></a>X<br><br> +<small>CONCLUSION</small></h2> + +<p>Il n’est peut-être pas nécessaire de conclure?</p> + +<p>La vie de Claude Monet est un témoignage de l’homme au delà des +récusations. J’ai dit qu’il y avait une leçon pour nous dans toute +existence. Plus l’existence sera haute, moins elle trouvera d’accès +auprès du nombre, qui sent et s’exprime nécessairement en des moyennes +de médiocrités. Pour les intelligences cultivées, la leçon n’est +peut-être pas moins difficile à dégager, en raison des résistances de la +personnalité. C’est pourquoi je voudrais me borner à quelques +considérations d’une philosophie simplifiée.</p> + +<p>On me dit qu’au seul mot de philosophie, le lecteur, en général, ne se +fait pas faute de tourner la page. Il se peut. Mais pourquoi le lecteur, +à l’exemple de l’amateur de tableaux, n’en viendrait-il pas à comprendre +que vivre, c’est changer? Toute philosophie ne doit être à l’épreuve, +qu’une généralisation de généralisations vérifiées. Il n’est rien dans +notre entendement qui ne puisse et ne doive prendre place dans les +déterminations d’une coordination générale du monde et de l’homme qui +prétend l’exprimer.<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span></p> + +<p>Ce qu’il y a de plus remarquable, dans le cas de Claude Monet, qui n’est +jamais sorti de son cadre artistique, c’est que les naturels +développements de ses sensations du monde se sont traduits en des +manifestations du pinceau merveilleusement concordantes avec l’évolution +moderne de nos connaissances physiques dans le champ des phénomènes +lumineux. Pour employer une expression vulgaire, mais qui dit bien ce +qu’elle veut dire: «Il était dans le train.» Sa vision personnelle, et +les évolutions d’activités esthétiques qui s’en sont suivies, ont +remarquablement concordé avec les données positives où la science +moderne s’est installée dans l’ordre de l’expérimentation.</p> + +<p>Cette coïncidence est probablement un phénomène unique. En tout cas, +c’est la manifestation la plus «philosophique» de la vie de Claude +Monet. Il semble que sa destinée fut de faire de l’art et de la science +en même temps. Ce ne fut pas son programme parce qu’il n’avait d’autre +programme que d’être lui-même. Ce fut, sans idée préconçue, le résultat +et l’emploi désintéressé de sa vie. Il fut ainsi l’un des plus hauts +représentants de son art où tant d’hommes justement célèbres se sont +magnifiquement distingués. Mais il ouvrit encore des voies nouvelles (et +sûres par les contrôles de l’observation) là où l’on pouvait croire +qu’il n’y eût guère qu’à poursuivre obstinément l’œuvre du passé. Il a +ainsi accru notre puissance émotive, c’est-à-dire agrandi l’homme +lui-même, d’un nouveau bond dans sa marche, chancelante et merveilleuse, +à l’infini.</p> + +<p>Monet fut donc un créateur, au sens exprimé par le<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> mot poète. Un poète +de lyrique simplicité, un <i>poète en action</i>. Je conviens que ces mots, +suscités par les glissements de l’étymologie, paraissent plus près de +discorder que de se fondre pour résumer le caractère d’une personnalité. +Un <i>lyrique</i>, c’est-à-dire un «superimaginatif», ne rencontre pas +souvent dans l’acte personnel l’achèvement suprême de la simplicité. En +prose, comme en vers, nous avons de très grands poètes. Ni Bossuet, ni +Victor Hugo n’eurent la pensée d’être simples, ni ne l’ont été. Hommes +d’action? Pas davantage. L’un a ses dragonnades où il était du mauvais +côté, l’autre sa résistance au 2 Décembre. Des gestes de combat. Hommes +d’activité constructive? Ils l’ont pu croire. Mais je ne crains pas de +dire que ce ne sera pas le jugement de la postérité.</p> + +<p>J’ai entendu Victor Hugo annoncer sérieusement qu’après sa mort il irait +dans le soleil. A la requête de Mme Drouet, il lui promit même de l’y +emmener. Monet, sans rien dire, dissocie les rayons de ce même soleil, +au miroir de son étang de fleurs, et les recompose pour l’accroissement +de nos sensibilités, pour l’exaltation de tout notre être, à notre place +modeste et sublime, dans l’univers. Et, ce faisant, le grand ouvrier, +par la conduite de sa vie, par l’incessant labeur de l’œil et de +l’intelligence interprétative, par une immuable tension de volonté sans +relâche, mérita pleinement le succès du <i>poète d’action</i> quand il +descendit dans la tombe, chargé d’ans, après l’œuvre accomplie.</p> + +<p>Dans l’ordre du développement humain, aux origines de l’espèce pensante, +<i>le poète des peuples</i> a pu revendiquer de son public une dignité +supérieure. Disant l’homme et le monde, il ne pouvait les construire +qu’à coups de<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> méconnaissances que rectifierait plus tard l’observation +vérifiée. D’embellir l’absolu Monet n’a point fait son affaire. Il +savait que l’art ne fera jamais aussi beau que le vrai, puisqu’il n’en +peut réfléchir que des aspects de relativité. Mais pour une meilleure +approximation du vrai, si ténue qu’elle pût être, pour un meilleur +emploi de sa compréhension, de sa volonté, de sa vie, il donna tout de +lui-même et mourut, jugeant que ce n’était pas assez.</p> + +<p>On voit que l’effort de «philosophie» auquel je convie mes lecteurs, +n’est au-dessus des moyens de personne. Ce n’est pas trop d’une pensée +générale pour coordonner les aspects divers d’un bel exemplaire +d’humanité. Au vrai, toutes ces notes, au courant de la plume, sont +plutôt pour me faire revivre de belles heures au contact d’une +inspiration servie par le plus noble effort d’une humanité achevée.</p> + +<p>Encore faut-il que je cherche à me rendre compte des conditions du +phénomène humain que j’admire. Je n’apporte ici aucune théorie de l’art +de peindre. La pratique de Monet lui est venue directement de l’œil à la +brosse, sans que jamais il ait prétendu doctriner. Il était peintre né: +c’est la raison supérieure qui l’a irrésistiblement poussé à regarder +toujours plus avant dans l’intimité des choses, jusqu’aux rencontres de +visions auxquelles nul encore ne s’était arrêté.</p> + +<p>Du point de départ au point d’arrivée, la vie de Claude Monet n’est +qu’une évolution de rigoureuse conscience dans la conduite du plus beau +drame d’humaine ingénuité. Diogène cherchait <i>un homme</i>, un homme achevé +parmi les trop communs exemplaires d’amoindrissements que lui offrait la +place publique.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> Il ne détourna pas la tête quand Alexandre vint parader +dans son soleil. <i>L’homme</i>, que chercha vainement le cynique, ne vous +semble-t-il pas que nous sommes bien près de l’avoir trouvé?</p> + +<p><i>L’homme</i>, au sens le plus complet du moment, pourquoi serait-ce donc +une chose si rare que, pour la rencontre d’une telle merveille, nous +soyons tout aussitôt requis de nous extasier? Plus l’organisme est élevé +dans l’ordre des existences, plus légitime est notre droit d’en attendre +davantage. Qu’en arrive-t-il donc? Hélas! Nous succombons sous le poids +des épithètes admiratives qui ne nous viennent d’autrui que pour être +congrûment retournées. Rien n’est plus propre à nous faire réfléchir sur +l’aventure de notre vie, pour en réduire petitesses et grandeurs à leurs +proportions véritables. Il se pourrait que le <i>surhomme</i> ne fût pas +beaucoup plus que le rêve d’un malade, et que, pour découvrir le +<i>sous-homme</i>, il ne fût besoin que d’ouvrir les yeux. Il se pourrait +aussi que, dans la médiocrité de sa condition cosmique, l’homme moyen, +par la vertu du labeur, se trouvât capable de produire évolutivement des +exemplaires d’une humanité supérieure. Que ne commençons-nous par faire +confiance à notre propre effort? L’état social nous apporte des +ressources de beaux développements. Il nous fournit, en même temps sans +doute, des tentations d’en abuser à notre avantage. Et je crois pouvoir +dire qu’il est plus tentant de vivre des ignorances de la foule que des +connaissances positives ou des émotions naturelles laborieusement +conduites à leurs fins organiques. Le plus beau de la vie ne peut être +que de nous-<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span>mêmes, si nous sommes capables de nous gouverner.</p> + +<p>Avec Claude Monet, le cas est d’évidence. Assez d’équilibre mental pour +une bonne ordonnance des facultés convergentes vers les plus hautes fins +d’activités humaines. Assez d’émotivités supérieures pour entraîner la +somme des déséquilibres nécessaires à l’entrée de l’homme dans la +dépense de lui-même à la mesure de ses moyens.</p> + +<p>C’est ici que nous rencontrons en Claude Monet l’<i>homme d’action</i>, au +sens le plus élevé du mot, l’homme qui se propose de mettre quelque +chose du meilleur de sa vie dans celle de ses contemporains, et se +lance, la flamme au cœur, dans la périlleuse aventure, sans s’arrêter +aux déceptions. Notre humanité ne manquera pas de s’en faire honneur. +Mais alors, d’où vient donc cet arroi des inintelligences moindres +contre l’homme trop assuré de son personnage pour ne pas demeurer fidèle +à sa pensée en dépit de toutes les résistances? Pourquoi faut-il que +trop souvent, dans la folle mêlée, le cœur le plus résolu soit le plus +tourmenté de lui-même et d’autrui? Les hommes sont ce qu’ils acceptent +d’être. Des heurts de bons et de mauvais moments dans l’incompréhension +de soi-même, qui permet à chacun de se surestimer, au risque de +sous-estimer autrui. Il s’ensuit beaucoup de discours qui ne changent +pas sensiblement les faits. Le plus sûr est de s’essayer +personnellement, à tous risques, pour dégager, en fin de compte, les +parties de défaites qui peuvent conditionner des parties de victoire et +réciproquement.</p> + +<p>Monet, humant le large, sur les quais du Hâvre, ne se tint certainement +pas de tels discours. Mais il suffit<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> de regarder la première image de +sa jeunesse pour voir que ses yeux droits, en flèches vibrantes, +faisaient déjà retentir de leur choc l’airain de l’avenir, et qu’il ne +se contenterait pas du demi-succès. Avec le temps, la figure profonde va +s’affirmer très vite dans le plein de l’action. L’œil n’est jamais +satisfait. Il cherche la difficulté, et la trouve—heureux encore de +penser qu’il va bander tous ses efforts contre l’obstacle—dût-il s’y +briser.</p> + +<p>Seulement, il ne s’y brise pas, et ce qu’on n’a pas deviné, ce que +n’espérait pas Monet lui-même, ce qu’une minorité est encore seule à +comprendre, c’est qu’il n’y a pas de «défaite», en cette aventure, qui +ne soit une part de victoire. J’en ai vu le drame, en ses plus belles +péripéties, se dérouler sous mes yeux, et ceux qu’il n’intéresse pas +n’ont qu’à me laisser le plaisir de me le dire à moi-même, en feignant +de m’adresser à eux. Il me suffit de la beauté de l’action pour n’avoir +pas besoin de triompher trop haut du succès, car, pour l’idéalisme vrai, +la vie est de la lutte, tandis que la victoire, trop prompte aux +vanteries, peut être, en certaines circonstances, une source de +diminutions. Monet mourut en doutant de lui-même. N’est-ce pas dire où +il mettait le succès?</p> + +<p>Soit cet exemple de la plus simple et de la plus haute vie, que j’aurais +voulu faire apparaître dans l’incomparable grandeur de la plus simple +vérité. L’homme n’aimait pas le bruit. Il ne voulut jamais rien +connaître des joies factices de la renommée. Enivré de lumière, il se +donna tout à la joie d’ouvrir sa fenêtre, et de regarder pour transposer +ses frémissements du dehors, et jeter<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span> sur la toile, s’il était +possible, quelque chose des voluptés les plus aiguës de la couleur.</p> + +<p>Le monde se meut, malgré les conciles. Puisque nous sommes de simples +planétaires, notre évolution nous meut nous-mêmes à de perpétuels +changements d’harmonies en états d’interdépendance avec les mouvements +du monde extérieur. C’est ce qu’a compris l’instinct artistique de Monet +se refusant aux conventions de l’école qui veut accommoder le monde à +notre puissance organique pour le <i>mieux</i> exprimer, comme si la rétine, +au contraire, n’était pas sous la domination des lois cosmiques. Culture +d’émotivités, l’art se donne pour tâche le développement de la +sensation. Voilà le programme de Monet qui le mène à la recherche d’une +interprétation de plus en plus poussée du phénomène lumineux, et, par +là, à des évolutions de sensibilités qui font l’accroissement de l’homme +sentant et pensant.</p> + +<p>Dès les premiers essais du Hâvre, notre homme, hanté des fluidités de la +couleur, prétend déjà saisir l’insaisissable dont nous ne pouvons +obtenir qu’un temps de fixation schématique pour exprimer l’universelle +mobilité. Si l’entreprise est hors de son atteinte, au moins aura-t-il, +à tous risques, gardé toute droite la volonté de tenter. Et comme il a +résolu de ne jamais accepter la défaite, ne nous étonnons pas qu’aux +heures douloureuses d’un doute irrépressible, après avoir senti passer +le vent de la victoire, la crainte d’une insuffisance lui arrache des +cris de colère et lui fasse lacérer des toiles où s’était magnifiquement +inscrit son labeur. Monet connut l’âpre angoisse qui le portait à douter +de lui-même,<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span> mais pour se redresser tout aussitôt devant l’obstacle et +reprendre, sans trêve, sa course à l’au-delà.</p> + +<p>Sait-on ce qu’un tel homme est appelé à donner de ses concentrations +d’énergie pour garder intangible, au fond de son cœur, le droit +d’espérer? Ce sont des palpitations de ses yeux, des frémissements de +son cœur qu’il broie sur sa palette pour la vie ou la mort du plus beau +de ses rêves. Ainsi le veut la loi même de notre idéal dont la dignité +nous élève au-dessus de nous-mêmes dans les voies périlleuses où nous +entraîne la course de l’inconnu.</p> + +<p>Qui donc dira la juste mesure des aspirations chez les grands +imaginatifs, et les désaccords des réalités? Il faut que tout cela +vienne aboutir à des conclusions d’activités éphémères; quand nous +prétendons stabiliser des temps de notre vie dans les cyclones de +l’éternelle mobilité.</p> + +<p>A quels moments, et en quelles formes, ces questions ont-elles pu se +poser à l’œil de Monet? J’ai noté que ce n’était certainement pas des +théories qui l’avaient mis à l’œuvre. Sa destinée voulut que la lumière +l’impressionnât au plus profond dans tous les temps de la course +solaire. Il essaya de faire ce qu’il voyait, sans rien concéder aux +conventions de l’école. De là des renouvellements de facture, des +trouvailles d’exécution qui auraient pu être sa perte et furent son +salut. Il conquit ainsi une palette dont les essais se trouvèrent +naturellement correspondre aux prestiges des réalisations de la couleur. +Cette évolution conquérante de l’organe visuel, jusqu’à l’heureuse +exacerbation des <i>Nymphéas</i>, fut l’incessant effort du peintre sur +lui-même dans l’incessante anxiété de ne pouvoir dire si sa pente était +d’insanité ou de génie.<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span></p> + +<p>—On dira que je suis fou, disait-il parfois.</p> + +<p>En dépit de tels propos, il ne déserta pas la tâche. Toutefois il n’osa +pas, de son vivant, risquer les <i>Nymphéas</i>. Leçon pour lui. Leçon pour +nous.</p> + +<p>L’éblouissante conquête de la lumière en symphonies suprêmes, aux champs +des <i>Nymphéas</i>, ne pouvait apparaître qu’en coup de théâtre, même après +les préparations d’un long labeur. Il n’y fallait pas moins que le plein +accord de la double maîtrise de l’œil et de la main. L’œil, d’audace +géniale, brûlé de tous les flamboiements des choses, affolé des prodiges +du monde au point de jouer toutes les ambitions de sa vie sur un coup de +pinceau à l’approche de la mort. La main, dans la pleine possession de +ses agilités d’art, en état d’obéir aux élans de sa sensation, en les +modérant, en les ordonnant, en les liant, en les transposant dans les +enchaînements de la vie universelle. Encore fallait-il que chaque touche +de la prétendue «fixité» nous engageât sur la pente de ce qui était tout +à l’heure à ce qui sera dans un moment.</p> + +<p>Des jours de fureur vertigineuse, des jours d’apaisement, des jours +d’invincible obstination. Surtout l’immuable défiance d’un homme obsédé +d’une idée dont il ne craignait rien tant qu’une insuffisance de +réalisation. La crainte de rêver trop haut. La défiance d’un public +cherchant le rêve aussi, mais un rêve dont l’envolée ne pouvait être de +même envergure.</p> + +<p>Ce que tenta de réaliser Monet, il n’est pas une de ses toiles qui n’en +porte l’éclatant témoignage, parfois libéralement aidé des vifs +commentaires de l’auteur. Car aucune critique ne le trouvait sans +riposte, et le<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span> ton bourru et le mot à l’emporte-pièce montraient assez +que cet homme, bienveillant et rieur, avait trop donné de lui-même à son +art pour en pouvoir parler avec détachement.</p> + +<p>Ce qu’il se proposait, c’était de suivre, en tous points, la nature +d’aussi près que possible. Programme d’apparence modeste, mais d’une +exaspérante ambition. Ce fut déjà la recherche des premiers artistes de +nos cavernes, et il faut bien dire que quelques-uns, en des tentatives +de moyens primaires, y ont assez remarquablement réussi. Je n’ai garde +de me laisser aller à la critique des grands maîtres dont les siècles +ont enrichi notre histoire. Tous se sont mis glorieusement à leur tâche, +nous laissant le témoignage, à certains moments, d’un élan de tendance +surhumaine. Grâces leur soient rendues! Il n’est besoin de diminuer +personne pour essayer de grandir Monet, qui est venu à son heure et n’a +fait que s’engager plus avant dans la voie glorieuse où tant +d’admirables artistes l’avaient précédé.</p> + +<p>La démonstration, heureusement, n’en est pas nécessaire. Toute aux +formes mouvantes du corps humain, la Grèce en a cherché la réalisation +dans les figures de la plastique où elle pouvait mettre en ligne une +incomparable école de praticiens, qui ne sera probablement jamais +dépassée. Ce que nous savons de la peinture hellénique et même +hellénistique, par les traditions de l’Égypte et les fresques de Pompéi, +ne paraît pas dépasser de beaucoup les communs essais de l’imagerie. Les +tableaux de piété de nos primitifs, renforcés des explosions d’art de la +Renaissance, qui chercha l’homme<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span> plus que la nature, tenue pour +ennemie, ont fait éclater le cadre pour ouvrir le champ aux traditions +du polythéisme, aussi bien que de la mythologie chrétienne. C’est un des +prodiges de l’histoire. Les musées sont ouverts. Il n’est que de s’y +promener.</p> + +<p>Je prends donc Monet comme il se présente, dans son temps et dans son +pays. Loin que les maîtres de son art lui aient inspiré des sentiments +de critique, ils le ravissent. Il ne tarit pas sur eux en exclamations +admiratives. Ils ont vu ce qu’il voit lui-même, mais en un moment donné +des évolutions de leur sensibilité. Ils ont fait la peinture de leur +temps, avec des parties de convention dont ils n’ont pu se détacher. +Monet ne s’est proposé rien que de suivre leur exemple du plus près +possible, au risque de les dépasser.</p> + +<p>Sous l’influence des données préconçues qui formaient nécessairement le +premier fonds de l’intelligence humaine, l’artiste des anciens âges a +découvert tardivement la nature comme inspiratrice des émotivités +supérieures. Monet veut s’emparer de notre sensibilité parce qu’il n’est +plus maître de la sienne qui prétend s’imposer. Conquis ou conquérant. +Au sort de prononcer. Et puisque la victoire, vaillamment disputée, est +au bénéfice du vainqueur et des vaincus tout ensemble, félicitons-nous +d’un combat grandiose où la conquête se réalise pour le plus grand bien +de tout le monde. Honneur aux hommes de bonne volonté!</p> + +<p class="fint">FIN</p> + +<h2><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table> +<tr><td colspan="3"></td><td class="rt">Pages.</td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td class="c">—</td><td>La Leçon d’une vie</td><td class="rt"><a href="#page_7">7</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#II">II.</a></td><td class="c">—</td><td>Claude Monet, peintre</td><td class="rt"><a href="#page_15">15</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#III">III.</a></td><td class="c">—</td><td>Le Monde, l’Homme, la Lumière </td><td class="rt"><a href="#page_35">35</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#IV">IV.</a></td><td class="c">—</td><td>Le Jardin de Monet.—L’Étang du <i>Jardin d’eau</i></td><td class="rt"><a href="#page_45">45</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#V">V.</a></td><td class="c">—</td><td>Le Public</td><td class="rt"><a href="#page_55">55</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#VI">VI.</a></td><td class="c">—</td><td>La Lutte à outrance</td><td class="rt"><a href="#page_67">67</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#VII">VII.</a></td><td class="c">—</td><td>Révolution de cathédrales</td><td class="rt"><a href="#page_75">75</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td class="c">—</td><td>Les Nymphéas du Jardin d’eau</td><td class="rt"><a href="#page_93">93</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#IX">IX.</a></td><td class="c">—</td><td>Le Critique critiqué</td><td class="rt"><a href="#page_103">103</a></td></tr> +<tr><td class="rt"><a href="#X">X.</a></td><td class="c">—</td><td>Conclusion</td><td class="rt"><a href="#page_113">113</a></td></tr> +</table> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Il fut même blessé au creux de la main gauche, ce qui +demanda beaucoup d’explications. Ce fut Pelloquet qui fournit à Émile +Augier le type de Giboyer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> A Giverny.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Curieusement la nouvelle école en vint à inclure Édouard +Manet, qui ne fut pas sans regimber d’abord. Il avait la dent pointue, +et n’était pas homme à retenir un mot incisif. Quand on lui parla pour +la première fois des offensives du pinceau de Monet: «Je ne sais pas, +s’écria-t-il, si celui-ci me volera ma peinture. Voilà qu’en attendant, +il essaye de me voler mon nom.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> M. Georges Grappe a écrit: «Claude Monet traite les ondes +lumineuses comme le musicien les ondes sonores. Les deux sortes de +vibrations se correspondent. Leurs harmonies correspondent aux mêmes +lois inéluctables, et deux tons se juxtaposent en peinture suivant des +nécessités aussi rigoureuses que deux notes en harmonie. Mieux même: les +différents épisodes d’une série s’enchaînent comme les différentes +parties d’une symphonie. Le drame pictural se développe suivant les +mêmes principes que le drame musical.»</p></div> + +</div> +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75353 ***</div> +</body> +</html> + |
