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+ <title>Golo | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75315 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">POL NEVEUX</p>
+
+<h1>GOLO</h1>
+
+<p class="c i">ROMAN</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+BERNARD GRASSET<br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br>
+1925</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li><i>La Douce enfance de Thierry Seneuse</i>, roman. A. Fayard, éditeur.</li>
+<li><i>Guy de Maupassant</i>, étude. L. Conard, éditeur.</li>
+</ul>
+<p class="c sc">En préparation :</p>
+
+<ul>
+<li><i>Le Verger de funeste amitié</i>, roman.</li>
+<li><i>Les Deux retours</i>, roman.</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="narrow i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage : dix exemplaires
+sur papier Japon impérial numérotés
+de <span class="rm">1</span> à <span class="rm">10 ;</span> quarante exemplaires
+sur papier Hollande van Gelder numérotés
+de <span class="rm">11</span> à <span class="rm">50</span> et cinquante exemplaires
+sur papier vélin pur fil Montgolfier
+numérotés de <span class="rm">51</span> à <span class="rm">100.</span></p>
+
+
+<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset <span class="rm">1925.</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 title="Dédicace">&nbsp;</h2>
+
+<p class="i">Voici un quart de siècle, j’inscrivais à la première
+page de ce livre le nom de l’auteur de <i>Césette</i> et des
+<i>Antibel</i>. Au peintre virgilien de la terre d’Oc, je me
+permettais d’offrir ces croquis et ces figurines de la
+vallée où rêva Jean de La Fontaine.</p>
+
+<p class="i">Aujourd’hui il ne me suffit pas de maintenir cette
+dédicace sur la nouvelle édition de <i>Golo</i>. Il y a dix-huit
+ans qu’Émile Pouvillon m’a quitté, mais le lien
+qui m’unissait à lui, la mort ne l’a pas rompu. Je
+n’ai fait que sentir chaque jour davantage ma dette
+de cœur et d’esprit envers le plus aimé, le plus admiré,
+le plus tendrement respecté des amis et le plus fraternel
+des maîtres. Sa pensée demeure pour moi cet
+oratoire domestique dont parle Flaubert dans la préface
+des <i>Dernières Chansons</i> de Louis Bouilhet. Et
+ce n’est pas seulement par le souvenir mais par une
+réelle présence qu’il s’associe à tous les spectacles,
+à toutes les lectures, à tous les actes de ma vie. Jusqu’à
+ma dernière heure il me sera impossible de contempler,
+sans songer à lui, le ciel, les eaux, les montagnes,
+les arbres et même les hôtes de cette terre où je
+suis encore et où il n’est plus.</p>
+
+<p class="sign">P. N.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">GOLO</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>De son vrai nom il s’appelait Constant Louvet.
+Il avait dix ans déjà quand ses camarades de
+Villebard lui donnèrent le surnom de Golo.
+C’était le jour de la foire de Mécringes, qui se
+tient le premier jeudi d’octobre. On était parti en
+troupe, profitant du congé de l’après-midi, une
+de ces après-midi d’automne, où le ciel paraît
+plus limpide et le soleil plus clair. Ensemble, on
+avait parcouru le champ de foire, dans le brouhaha
+des voix, le mugissement des vaches et les
+grognements des porcs ; ensemble, on avait envié
+les merveilles de la boutique à treize, on
+s’était longtemps intéressé au hasard des tourniquets
+et enfin, pour emporter de la fête un souvenir
+durable, on était entré dans une baraque
+en toile où des marionnettes jouaient <i>Geneviève
+de Brabant</i>.</p>
+
+<p>Patiemment Louvet et ses compagnons attendirent,
+le regard fixé sur le rideau. Le soleil, par
+les trous de la bâche, jetait des taches lumineuses.
+La toile se leva enfin, découvrant des personnages.
+Ils paraissaient presque aussi grands que
+nature, étaient grimés, articulés à la perfection :
+les têtes tournaient, les bras et les jambes partaient,
+tout d’une pièce, avec des gestes violents
+qui revenaient, identiques. Les décors étaient
+merveilleux : un palais élevait ses portiques lambrissés
+d’or où des boucliers sur les murailles
+alternaient avec des glaces. Plus loin, dans un
+parc aux lointains mystérieux, des jets d’eau
+s’alignaient les uns derrière les autres et, sous les
+vertes arcades, décroissaient jusqu’à l’horizon.
+Et parmi les édifices, devant les perspectives,
+Geneviève allait toute blanche, douce comme
+une brebis. Syffrid, son mari, partait à la guerre,
+dans une armure d’acier, avec des éperons retentissants,
+une belle plume blanche à son casque.
+Le bon seigneur s’éloignait, et aussitôt le serviteur
+félon terrifiait l’assistance par sa barbe
+rouge et le rude accent dont il molestait l’infortunée
+comtesse. Sa perfidie révoltait tout le
+monde, quand la scène changea : une forêt, dont
+la moitié tombait du cintre et l’autre montait du
+plancher, épandait ses ramures ; à l’entrée d’une
+caverne, une femme apparaissait vêtue de peaux
+de bêtes, et à ses pieds un enfant demi-nu
+jouait avec une biche apprivoisée. Syffrid revenait
+et découvrait l’infamie de son intendant ; la
+punition ne se faisait pas attendre et une satisfaction
+véritable se mêla pour les enfants au
+chagrin de voir finir la pièce, quand le traître
+Golo fut conduit au supplice.</p>
+
+<p>On reprit le chemin de Villebard. Constant
+marchait seul en avant, l’esprit tout aux marionnettes.
+A la dernière côte, il n’y tint plus et,
+se retournant vers ses compagnons, il se mit à
+déclamer la tirade où Golo dépeint son amour à
+Geneviève. L’imitation sembla si parfaite que la
+bande, pour mieux écouter, fit halte au long de la
+montée. Des lumières au loin brillaient, un chien
+aboyait, et le fil télégraphique, au vent du soir,
+faisait sur la tête des enfants une musique vague
+et continue. Constant, encouragé, aborda l’autre
+rôle et répéta les prières de la malheureuse châtelaine.
+Les intonations, les gestes, il avait tout
+retenu et son succès fut si vif qu’aux premières
+maisons de Villebard, quelqu’un, par facétie, par
+enthousiasme peut-être, lui cria : « Bonsoir,
+Golo ! — Bonsoir, Golo ! » répétèrent les autres.
+C’est de ce jour que Constant ne fut plus connu
+au village que sous le nom de Golo.</p>
+
+<p>Malgré sa signification légendaire de traîtrise,
+ce sobriquet à l’assonance plaisante et joviale ne
+messeyait pas à la figure ni au caractère du petit
+paysan. Un peu menu, mais bien découplé, Golo
+avait le visage blême, la bouche large et goguenarde,
+les yeux très noirs, espiègles et câlins.
+Avec ses cheveux embroussaillés, son costume de
+velours à côtes, il avait une jolie allure d’enfant
+aimable et résolu. Sans effronterie ni timidité, il
+ignorait les rancunes et les colères. Ses parents
+étant morts de bonne heure, une sœur de son père
+l’avait recueilli. Tous deux habitaient au Chep,
+un hameau à mi-côte, à droite de Villebard. Sa
+tante, vieille fille portant marmotte, possédait
+quelque bien ; dans sa jeunesse, elle avait été en
+service à Château-Thierry ; une renommée de
+cuisinière lui en était restée, si bien qu’aux jours
+fériés, aux anniversaires, aux premières communions,
+on la mandait : elle n’avait pas sa pareille
+pour la matelotte, le civet, les rabotes de pommes.
+L’enfant l’adorait non seulement à cause
+de ses tartes et de ses crèmes, mais surtout pour
+les histoires qu’elle lui disait, des légendes fleuries,
+des contes de fées et de sorciers, des malices
+paysannes, tout cela très ancien, s’enfonçant
+bien loin dans le passé. En de petits albums
+pieusement serrés, Golo avait lu des récits merveilleux,
+et, chaque fois qu’on les lui demandait,
+il racontait les aventures de l’<i>Oiseau Bleu</i> et de
+<i>Friquet l’Écureuil</i> ; il avait aussi retenu par
+cœur des couplets de romances, des chansons du
+<i>Tour de France</i> qu’il chantait à pleine voix en
+courant les chemins. Écolier intelligent et attentif,
+il était cité en exemple par l’instituteur, le
+père Brun, et le maire avait dit en parlant de lui :
+« Ce garçon-là fera honneur à la commune. »
+Golo irait peut-être dans une grande école, aux
+Arts et Métiers de Châlons, par exemple ; il reviendrait
+un jour coiffé d’une casquette où s’entrecroisent
+deux marteaux. Déjà, pour s’amuser,
+il fabriquait des machines en miniature : une
+petite scierie mécanique, entre autres, qui pouvait
+couper des tranches de bois mince. D’instinct,
+il en avait réussi l’engrenage.</p>
+
+<p>Les garçons de son âge admiraient Golo, et les
+fillettes aimaient à jouer avec lui, sûres de sa
+belle humeur et confiantes en sa gentillesse.
+Parmi elles, pourtant, il avait sa préférée,
+Alexandrine Rutel, Cendrine, comme on l’appelait
+au village. C’était la fille d’anciens jardiniers
+du château de Moussy, retirés à Villebard, où ils
+faisaient valoir leur « petit bien ». Ils vivaient dans
+une maison entourée d’un grand jardin. L’endroit
+s’appelait le Roc, et le Roc était voisin du
+Chep.</p>
+
+<p>Tous les matins, Golo et Cendrine partaient
+ensemble pour l’école ; ensemble ils en revenaient,
+et presque chaque jour ils jouaient jusqu’à
+l’heure du souper. Quand ils s’amusaient
+avec les enfants du village, ils restaient un peu à
+l’écart, et, dans les parties de cligne-musette et
+de cinquante-et-un, ils avaient la même cachette.
+En réalité, un seul jeu les enchantait : le jeu du
+mariage, où ils faisaient toujours les mariés. Cela
+se passait dans un bois, dans un fournil, dans
+une grange ; il y avait la mairie avec M. le Maire,
+l’église avec M. le Curé, et après la bénédiction
+venait le repas : une longue dînette cérémonieuse,
+avec des pommes et des poires ramassées dans les
+clos, des mûres et des cornouilles dressées sur des
+feuilles et des gommes de cerisier pour dessert.
+Tout de suite, pour les nouveaux époux, commençaient
+les habitudes de ménage : le mari faisait
+le geste d’un métier, la femme lavait la
+lessive, discutait les prix avec l’épicier ou la
+mercière. Et ces imitations de la vie des grandes
+personnes les séduisaient davantage quand ils
+n’étaient que tous les deux.</p>
+
+<p>Souvent ils s’égaraient très loin jusqu’aux
+bois. Là, dans un fourré d’aubépines et de viornes,
+Golo avait taillé à coups de serpe une
+chambre de verdure où l’on parvenait en rampant
+par des méandres secrets. C’était leur résidence
+d’été. Une ombre opaque, un peu effrayante,
+les enveloppait, et ils restaient là durant des
+heures ; autour d’eux, allaient et venaient les
+bêtes sans méfiance, les mulots et les insectes, et,
+au-dessus de leurs têtes, voletaient de branche en
+branche les mésanges et les roitelets. Et quand
+des gens, tout près d’eux, passaient sur la route,
+ils les écoutaient venir, reconnaissaient les voix,
+retenaient leur souffle pour ne pas être découverts.
+Des brindilles fichées en terre divisaient
+leur maison en deux pièces ; dans celle où l’on
+couchait, ils avaient disposé un lit de fougères et
+de mousse où ils s’allongeaient côte à côte pour
+faire semblant de dormir ; mais, avant de fermer
+les yeux, ils soufflaient sur une fleur de pissenlit,
+qui s’évanouissait dans l’air : la chandelle
+était éteinte.</p>
+
+<p>L’hiver, ils habitaient sous un hangar du Roc,
+perchés entre les poutres et les tuiles, et, dans
+une soupente close, avec des loques et de vieux
+paillassons d’espaliers ils s’étaient aménagé une
+case tiède où ils serraient leurs ustensiles et leurs
+provisions. D’ailleurs, ils aimaient les constructions ;
+ils perçaient de longs tunnels dans les
+sablières, creusaient un four dans le talus de la
+route, bâtissaient un moulin sur le ruisseau : on
+allumait le four, et Golo avait inventé une roue
+pour le moulin.</p>
+
+<p>Ils aimaient aussi jouer avec les bêtes. Cendrine
+prenait sur ses genoux les « gourils » de la
+tante Louvet, les berçait dans ses bras, les dorlotait
+longuement comme des enfants ; Golo, lui,
+avait pour ami le chien du Roc, un Médor chocolat,
+à oreilles plates, au regard naïf et bon enfant :
+il l’habillait en femme, l’exerçait à monter
+sur une échelle.</p>
+
+<p>D’autres fois, ils se contentaient de bavarder.
+Ils se racontaient alors les menus événements de
+leur existence, des riens qui les intéressaient, des
+projets d’amusement, des histoires que Golo ne
+pouvait s’empêcher d’embellir.</p>
+
+<p>Ils s’embrassaient quelquefois aussi, mais
+uniquement pour faire comme les grands. Cependant,
+ils savaient qu’ils étaient des amoureux
+et, sans être bien sûr de ce que le mot voulait
+dire, chacun rougissait jusqu’aux oreilles quand
+les gens d’âge, par plaisanterie, lui demandaient
+comment allait l’autre.</p>
+
+<p>La première communion arriva. Elle se fit le
+jour de la Pentecôte. Golo, qui avait toujours
+été le premier au catéchisme, récita l’acte de
+Foi d’une voix claire et sans une hésitation ; et,
+quittant à regret le beau cierge semé d’étoiles
+d’argent que ses parents avaient rapporté de
+Meaux, Cendrine quêta. Après les vêpres, portant
+sous leurs bras l’image commémorative,
+signée par le curé, ils promenèrent gravement,
+dans la grand’rue, l’un son brassard frangé d’or,
+l’autre sa robe de mousseline empesée. Ils marchaient
+les yeux au ciel, les doigts écartés dans
+leurs gants de filoselle, à la fois inquiets de commettre
+une faute en un si heureux jour et de salir
+leurs beaux habits. Ce fut le premier dimanche où
+les deux enfants ne jouèrent pas ensemble.
+Golo, qui aurait voulu rester toujours frisé,
+était surtout préoccupé de sa chevelure, et Cendrine
+craignait de froisser son voile : elle devait
+le remettre le lendemain pour aller se faire photographier
+à Mécringes.</p>
+
+<p>Jusqu’aux vacances, ils retournèrent à l’école,
+puis une vie nouvelle commença. Cendrine resta
+avec sa mère, sarclant le jardin, écrémant les pots
+de lait, s’essayant à des reprises laborieuses. Golo
+hésita quelques mois, tenta même de revenir
+chez le père Brun. Mais l’instituteur, au bout de
+sa science, finit par lui déclarer qu’il perdrait son
+temps. D’ailleurs la tante Louvet n’était pas
+femme à encourager les espérances lointaines ;
+son bon sens de paysanne la poussait à lui recommander
+les profits immédiats : l’état de menuisier
+avait du bon, un état à couvert, pas salissant
+et où les journées étaient bien payées.
+Hénocque, son voisin, un brave homme et un bon
+ouvrier, bien marié, ne demanderait pas mieux
+que de prendre Golo comme apprenti et de le
+confier, pour le reste, aux soins maternels de sa
+ménagère qui achèverait de l’élever avec ses
+enfants. De son côté, le gamin avait le cœur gros
+à l’idée de quitter Villebard et de se séparer de
+Cendrine : il renonça sans peine à l’avenir glorieux
+prédit par le maire et, dès le 1<sup>er</sup> janvier, il s’en
+alla loger chez son patron. Rapidement, il y prit
+de l’habileté, et le père Hénocque ne dissimulait
+pas son contentement. Golo s’appliquait de bon
+cœur, et se plaisait à la maison, et les journées
+qu’il passait à l’atelier lui semblaient courtes.
+Elle était très gaie d’ailleurs, la boutique, avec
+ses larges baies vitrées par où l’on découvrait
+tout le village de Villebard.</p>
+
+<p>Là-haut, à la lisière du plateau qui étale comme
+une mer ses plaines silencieuses et fertiles, deux
+vieilles fermes se font vis-à-vis, toutes grises.
+Leurs couvertures hautes, un peu fléchies par
+l’âge, sont habillées de joubarbe et de lichen.
+Mêlés aux bâtiments, on retrouve des pans de
+murs féodaux, des portes en arcs d’ogive, des
+fenêtres à linteaux et des tours décapitées. Une
+demeure de l’autre siècle s’accote à la ferme de
+droite : à travers la futaie qui l’entoure, elle apparaît
+gracieuse et déjà fanée. C’est le château de
+Vauharlin.</p>
+
+<p>Puis, suivant la pente du coteau, le village
+descend vers la rivière, entre les prés, les vergers,
+les bouquets argentés des grisards et des
+bouleaux. Sur les deux côtés du chemin qui le
+traverse s’ouvrent les cours communes. Des maisons
+basses les bordent, avec des auvents abritant
+des pots à moineaux, une vigne et des rosiers
+en espalier. Dans un coin s’élève la haute
+margelle du puits et, au fond, auprès de la
+grange, un sureau abrite les poules de son ombre
+amère. De pâles jardinets plantés d’arbres fruitiers
+s’étendent du côté des champs ; ils sont,
+en automne, parés de balsamines et de dahlias,
+et, par-dessus leurs clôtures de pierres plates,
+rougissent les feuilles de vigne et se penchent les
+larges figures des tournesols. Vers le milieu du
+pays, se dressent les aiguilles noires de deux
+énormes épicéas ; c’est une propriété bourgeoise.
+Derrière les clos, un double alignement de piliers
+en maçonnerie, chaperonnés de lierres, évoque
+le souvenir déjà disparu de la Compagnie des
+Tireurs à l’Arc.</p>
+
+<p>Sans quitter l’atelier, Golo pouvait observer
+la vie journalière à Villebard. Il connaissait
+l’homme en tablier bleu qui, là-bas, tournait
+autour de ses ruches, cette femme en bonnet qui
+accrochait le long d’un mur ses claies à fromages,
+et cette jeune fille qui remontait la côte en poussant
+une brouette. Il savait aussi à qui appartenaient
+les poules éparses dans un chaume et le
+linge étendu sur des cordes et que l’air soulevait.
+A une fumée qui montait d’un toit, il devinait
+chez qui l’on cuisait ce jour-là. Le vent lui apportait
+un cri, un juron, un refrain de chanson familiers ;
+et, quand en été la pluie prochaine rendait
+les objets nets dans l’atmosphère plus limpide, il
+distinguait l’angle des aiguilles, voyait presque
+l’heure au cadran de la fine église dont le clocher
+carré vient se refléter dans la rivière.</p>
+
+<p>C’est la Marne. On l’aperçoit par endroits,
+à travers les peupliers et les trembles ; elle est
+semée d’îlots couverts de joncs et de saulaies,
+d’où le martin-pêcheur fuit à vol pressé en jetant
+son cri aigu. Le bruit des battoirs est une
+des seules rumeurs du village, et, le soir, se répercutent
+jusqu’au sommet de la grand’rue les
+coups de fouet des haleurs appelant à l’écluse.
+Villebard est un petit pays calme : le départ pour
+le travail, le retour des champs et la sortie de
+l’école lui donnent à heures fixes une animation
+prévue.</p>
+
+<p>Lorsque Golo était las de regarder le paysage,
+la vue de l’atelier l’amusait à son tour. Des copeaux
+jaunes frisaient au pied des établis.
+L’acier des scies pendues au mur, la veinure
+des madriers, les mailles et les fleurs des bois,
+tout était riant à l’œil, d’une jolie couleur de
+choses rustiques. Recluse dans une cage d’osier
+qui figurait une cathédrale, une corneille s’ennuyait
+au plafond. Quand le père Hénocque
+était absent, Golo recevait de petits visiteurs :
+des enfants, qui connaissaient sa douceur et sa
+patience, venaient, l’école finie, lui demander la
+permission de jouer auprès de lui. Ils voulaient
+manier la varlope, risquaient d’ébrécher les
+ciseaux, touchaient aux pots à colle forte. Pour
+les faire tenir tranquilles, l’apprenti consentait à
+leur montrer son diamant de vitrier. Avec une
+gravité professionnelle, il le tirait d’un étui de
+bois, découpait devant eux quelques lamelles
+de verre. Et, pour les congédier, il devait leur
+promettre des jouets ingénieux, des boîtes et des
+chariots.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Quelques années passèrent, toutes pareilles,
+douces et sereines. Fier de sa réputation d’apprenti
+modèle, encouragé par le patron qui promettait
+de le gager bientôt, Golo prenait goût
+chaque jour davantage au métier. Le soir, pour
+lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui
+répéter qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait
+bien gagné la soupe. A regret, il quittait ses
+outils, l’esprit occupé encore des assemblages et
+des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant
+sur le pas de la porte avec la mère Hénocque
+et les enfants, ou il allait dire bonsoir à sa
+tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à
+de plus longs intervalles, cependant. Elle était
+entrée, elle aussi, en apprentissage et suivait en
+journées sa patronne, M<sup>lle</sup> Céline, une repasseuse
+dont on vantait l’habileté. Le soir, le père
+Rutel ne la laissait plus sortir ; il se couchait de
+bonne heure et voulait que tout le monde en fît
+autant : « C’était le moyen d’avoir de beaux
+yeux à Pâques. » Quelquefois pourtant, lorsque
+la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait
+devant l’atelier ; elle entrait une minute, admirait
+le travail de Golo, et se sauvait bien vite, de
+peur d’être en retard. Par contre, le dimanche,
+suivant une habitude ancienne, ils revenaient
+ensemble de la messe, tandis que la tante Louvet
+et la mère Rutel, qui marchaient derrière eux en
+grands costumes, faisaient halte tous les dix pas
+au milieu de la route pour prolonger leurs bavardages.
+Certes, ils étaient toujours contents de se
+revoir ; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien
+compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se
+trouver avec elle : leur conversation languissait
+si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui disait
+adieu sans trop de regret.</p>
+
+<p>Du reste, les distractions ne lui manquaient
+pas ; comme il n’était plus enfant de chœur et
+qu’il s’était affranchi du catéchisme de persévérance,
+son après-midi était libre et il en profitait
+pour rejoindre ses camarades. Il se promenait de
+préférence avec l’apprenti maréchal et l’apprenti
+bourrelier, tous trois contant au hasard les difficultés,
+les satisfactions et les surprises de leurs
+métiers. Et cependant, Golo n’hésitait pas à se
+détacher d’eux lorsque le père Hénocque, comme
+récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie
+des artisans du village. A l’auberge, il
+restait muet, ouvrait de grands yeux, les bras
+croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en
+homme, préoccupé surtout du désir d’être vu par
+les camarades. Il en oubliait Cendrine, et d’ailleurs
+qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle ?
+Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle,
+aux osselets ? Le temps était passé de tout
+cela.</p>
+
+<p>L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables,
+le patron donnait à Golo des livres du
+métier, de vieux manuels de la « Collection Roret »
+et de la « Bibliothèque des Professions et des Ménages ».
+Il lui confiait aussi deux albums de planches
+où la construction des escaliers était décrite,
+ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on
+n’en exécutait jamais à Villebard. Golo lut et
+feuilleta, essayant de comprendre les notions de
+géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à
+tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret
+des trois menuiseries : dormante, mobile, en
+meubles. Il posait au père Hénocque des questions
+embarrassantes sur les embrèvements et les
+assemblages à clefs. Mais l’ancien, étonné de
+tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait
+dans ses explications et, finalement, déclarait
+que seule la pratique faisait les ouvriers modèles.
+Golo, au fond, était de son avis, surtout depuis
+le jour où, dans la confection d’une main-courante
+d’escalier, il n’avait pu réussir une épure
+par les projections. La science le rebutait si bien
+qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au
+père Hénocque s’il n’avait pas quelques livres à
+lui prêter.</p>
+
+<p>— Ça se pourrait bien, mon garçon, nous
+allons voir dans la malle, là-haut.</p>
+
+<p>Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de
+vieux haricots, à des graines potagères, une cinquantaine
+de volumes emplissaient le fond d’un
+coffre. Presque tous faisaient partie de la « Bibliothèque
+des Villes et des Campagnes », de la « Collection
+Sentimentale, Joyeuse et Grivoise » ; les
+couvertures maculées portaient sous leur poussière
+l’estampille bleue du colportage, et les vignettes,
+produit de planches fatiguées, demeuraient
+mystérieuses. Golo descendit les livres dans
+sa chambre et, pendant de longs mois, les dévora
+l’un après l’autre.</p>
+
+<p>Tout d’abord, il suivit à travers des continents
+inconnus les trappeurs, les chercheurs d’or et les
+orphelines enlevées par les pirates ; il naufragea
+avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec
+Selico et les Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du
+moyen âge, la vie des manoirs et les combats
+singuliers lui furent révélés par les <i>Quatre Fils
+Aymon</i>, <i>Hélène de Constantinople</i>, <i>Pierre de
+Provence</i>, <i>Robert le Diable</i>, d’autres récits encore.
+Les héroïnes y réunissaient toutes les perfections,
+elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence,
+et les paladins à genoux baisaient leurs
+mains d’albâtre, trop heureux lorsqu’à travers
+la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner
+des charmes adorables. Deux romans de M<sup>me</sup> Cottin
+initiaient l’apprenti aux violences de la passion.
+Il cherchait à retenir les touchantes déclamations
+d’<i>Élisabeth</i> et de <i>Mathilde</i>. Dès la
+première rencontre, ces amoureuses s’étaient
+enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles
+chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient
+les épreuves et les joies des cœurs fidèles.
+L’effet produit par Ducray Duminil fut considérable.
+<i>Victor ou l’Enfant de la Forêt</i> devint le
+livre préféré de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne,
+l’infortunée M<sup>me</sup> Wolff et la douce Clémence
+dans les terreurs des ruines enchantées,
+des abbayes visitées par les morts.</p>
+
+<p>Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres
+contemporaines. Trois ou quatre fois l’an,
+une grande affiche, fixée par des clous aux murs
+de l’auberge, annonçait la publication d’un roman
+nouveau ; tantôt une grande dame y était représentée
+déposant un enfant au seuil d’une église,
+tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était
+une jeune fille évanouie au fond d’une barque,
+que des hommes masqués enlevaient ; des coups
+de revolver étaient tirés par des vierges en robes
+nuptiales sur des messieurs en habits noirs et,
+d’autres fois, des gens de justice découvraient
+parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu
+mis avec recherche et tenant une photographie
+dans sa main crispée. Golo achetait le journal et,
+quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans
+son impatience de connaître le dénouement de
+péripéties savamment calculées, il confiait ponctuellement
+chaque samedi ses deux sous à un
+cultivateur qui allait au marché.</p>
+
+<p>Mais de toutes ces amours et de toutes ces
+trahisons, de toutes ces langueurs et de tous ces
+meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de
+tant de choses tragiques, se mit à hanter la
+cervelle de Golo. Souvent il n’achevait pas la
+page commencée et de longues songeries l’envahissaient.
+L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se
+demandait s’il n’éprouverait jamais les délicieuses
+souffrances qu’il voyait exprimées, s’il ne ressentirait
+jamais d’aussi complètes voluptés. Il
+se remémorait l’une après l’autre toutes les
+amantes dont il avait lu l’histoire, évoquait leurs
+beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce
+cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais
+toutes lui semblaient également adorables, et se
+fondaient en un être unique dont la pensée l’obsédait.
+Puisqu’il existait quelque part de telles
+créatures, un jour viendrait sans doute où l’une
+d’elles se donnerait à lui pour lui apporter sa part
+de bonheur. En attendant, il restait à Villebard :
+là certainement ne s’accomplirait jamais son
+rêve. La pensée de Cendrine traversait bien son
+esprit quelquefois, mais comment comparer
+Cendrine aux héroïnes des romans ? Toujours,
+elle lui apparaissait telle qu’il l’avait connue
+au temps de leur enfance ; était-ce une femme
+pour lui, cette gamine aux joues trop pleines,
+au corps trop fluet, sans contours, aux gestes
+brusques et à la voix traînante ?</p>
+
+<p>D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo
+à l’atelier, et il ne retrouvait sa gaieté qu’aux
+jours où il lui arrivait de travailler dans les
+châteaux voisins avec les compagnons menuisiers.
+Ceux-ci ne se gênaient pas devant l’adolescent ;
+ils avaient vu du pays, possédaient, disaient-ils,
+des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés
+à d’incroyables ribotes, et la perspective d’une
+existence aussi désordonnée aiguisait l’amour-propre
+de Golo. Ces gens qui connaissaient si
+bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions
+immédiates : que ne suivait-il leurs conseils ?
+Il était un homme maintenant, et devait-il
+attendre pour se payer du bon temps les années
+lointaines encore, où voyageant à son tour il
+découvrirait l’amante espérée ?</p>
+
+<p>Les garçons de son âge montraient plus de
+résolution. Coiffés de hautes casquettes qu’ils
+portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches
+dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher
+tout fiers de leur duvet au menton et du premier
+costume acquis avec l’argent gagné. Ils
+fumaient des cigares et crachaient très loin,
+devant eux. Et durant toute la semaine, ils
+racontaient à Golo des noces dont les détails
+étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs
+récits, l’apprenti se laissa entraîner. Les grandes
+orgies consistaient en des stations prolongées
+dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant
+aux cartes, en discutant bruyamment, chacun
+louant à son tour la force de ses biceps ou son
+habileté au culottage des pipes. On s’en allait
+ensuite danser à l’Ile d’Amour, au bord de la
+rivière, sous une tente, et le soir, la tête lourde et
+les idées vagues, on regagnait le village endormi.
+Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec
+les camarades, et s’attardaient à des rendez-vous
+avec les jeunes couturières ou les petites servantes
+de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément
+de pareilles amours. Rapidement, il était devenu
+le boute-en-train de la bande, et on croyait
+qu’un garçon aussi avisé et aussi « farce » se montrerait
+bientôt à hauteur et serait courtisé par
+les plus enviées. Les filles, en effet, le recherchèrent ;
+mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait
+la parole, la belle humeur et l’aplomb du
+menuisier faiblissaient ; et, rougissant jusqu’aux
+oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu
+étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité,
+les amis encouragèrent Golo, s’ingénièrent à
+faciliter ses entreprises. On lui désigna des vertus
+indulgentes, des jeunesses peu farouches : il
+résolut de profiter de ces indications, n’en fit
+rien et rentra toujours seul. Intrigués, les gars
+de Villebard résolurent d’en finir ; ils cherchèrent
+une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse
+de Chivres, Mélanie Guyard, qui revenait
+d’ordinaire en leur compagnie. Ils décidèrent
+de la faire escorter un soir par Golo : comme
+le menuisier était gentil et que l’aventure l’amusait,
+elle accepta. Le dimanche suivant, à la sortie
+du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris
+à l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna
+la blanchisseuse, laquelle d’ailleurs était plus âgée
+que lui et laide. Ils suivirent la route qui longe
+la Marne, ils traversèrent les bois ; l’apprenti, qui
+s’était senti pris au départ d’un grand mal de
+tête, répondait mal aux avenants propos de la
+fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il
+marchait vite, les mains dans ses poches, en
+regardant le ciel. Quand il la laissa, dépitée, à la
+porte de ses parents, il n’avait pas proféré dix
+paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà
+l’amoureux était étendu dans son petit lit, chez
+Hénocque.</p>
+
+<p>Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui
+attirait les plaisanteries et les quolibets de ses
+camarades.</p>
+
+<p>— Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui
+savait toutes les farces des chantiers et vous
+débitait des pages entières du <i>Bréviaire des Blagueurs</i>,
+il n’était pas plus brave avec les filles !
+Était-il donc si dégoûté et lui fallait-il des princesses ?</p>
+
+<p>Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer
+sa conduite. Confiant dans ses façons
+de beau parleur, il eut la franchise de confesser
+ses lectures et de proclamer ses préférences.
+Devant ces paysans ahuris, il évoqua les plus
+belles histoires qu’il avait retenues. Avec les
+phrases enflammées qui étaient demeurées dans
+sa mémoire, il peignit les vertus des amants
+légendaires, vanta la religion de leurs serments et
+leur courage dans les épreuves. L’amour, c’était
+cela ; lui, du moins, ne le comprenait pas autrement.
+Son éloquence ne fut point goûtée ; il comptait
+sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie :</p>
+
+<p>— Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti
+bourrelier, nullement ébloui par tant de romanesque, — jamais
+tu ne nous avais fait autant
+rigoler ! Si tu crois à tout ce que tu nous as
+conté là, eh bien ! mon vieux, celui qui t’a
+vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas
+volé !</p>
+
+<p>Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps,
+il se demandait qui pouvait avoir raison,
+de ses camarades ou de ses livres, ne concluait
+pas et demeurait perplexe : son besoin d’aimer
+était infini, et son cœur, hélas ! restait vide.</p>
+
+<p>Peu de temps après, un soir d’automne, il
+rencontra, par hasard, Cendrine, dans la plaine.
+Il l’accompagnait, et tout en causant, comme il la
+regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de
+marjolaine, il se prit à la trouver belle. Grande,
+un peu fluette, elle marchait droit, avec un air de
+fierté presque dédaigneux ; tout son orgueil de
+jeune paysanne dont les parents ont un peu de
+terre au soleil, s’épanouissait en crânerie. Ses
+cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un
+front luisant et volontaire ; la bouche était
+mince, les joues fraîches, le cou d’une blancheur
+insolite chez une fille de campagne. Et, sous des
+sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris,
+tendres et sournois.</p>
+
+<p>Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement
+surprise des compliments qu’il lui adressait, et
+l’apprenti s’étonnait de ne pas les lui avoir
+adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la
+peine d’avoir été chercher si loin dans les livres
+des fantômes d’amoureuses, alors qu’il avait
+près de lui cette Cendrine qui avait été son amie
+autrefois, son amie d’aujourd’hui peut-être
+encore. Où avait-il eu les yeux pour ne pas s’être
+aperçu qu’elle était devenue belle ? Et voici que,
+presque subitement, au choc de la réalité, toute
+la sentimentalité acquise, héroïque et guindée,
+défaillait chez Golo. L’intérêt des passions factices
+se reculait, lui devenait étranger. Le petit
+monde d’illusions qui l’avait amusé un moment,
+auquel il avait cru, lui faussait compagnie. La
+vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu
+que le hasard d’une rencontre pour le ramener à
+l’instinct.</p>
+
+<p>Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un
+bon moment, et ce moment leur parut court.
+Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant
+prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils
+se quittèrent enfin ; mais, en se quittant, tous
+deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas longtemps
+sans se revoir. Ils se revirent le lendemain,
+et l’autre lendemain encore, et sans qu’il y eût
+d’explications ni de promesses, ils reprirent leur
+ancienne habitude d’être ensemble.</p>
+
+<p>Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo
+se rendait endimanché à la maison du Roc. Il
+allait solliciter des Rutel la permission d’accompagner
+Cendrine aux bals des villages voisins.
+Les parents réfléchissaient quelques instants,
+pour la forme, accordaient enfin ce qu’on leur
+demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui
+peut-être ferait, plus tard, un bon épouseur pour
+la petite. Eux, les anciens, ne pouvaient conduire
+leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était
+pas une raison pour la priver de ce plaisir durant
+qu’elle était jeune. Alors, mieux valait la confier
+à Golo que la laisser emmener par le premier
+venu.</p>
+
+<p>— Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère,
+nous nous en rapportons à toi. Pas de mauvaises
+histoires !</p>
+
+<p>Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut
+lui faire jurer. Ils allèrent le soir à Chivres, et
+au bal ne se séparèrent pas. Golo paya plus de
+quarante sous de danses de caractère et, dans les
+quadrilles, ses entrechats lui valurent un succès :
+d’ailleurs, il n’avait pas son pareil pour frapper
+le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent
+fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et
+claire, silencieuse. Loin, très loin, sur le pont de
+Fromentières, on entendait à de grands intervalles,
+les pas des chevaux et les roulements des voitures.
+Et, tout près, c’était comme un soupir de
+ruisseau, plus léger, le grésillement heureux des
+insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre sereine,
+gardait un souvenir bleu de la journée, et,
+dans les fossés, au ras de la route, se levait la
+douce blancheur des marguerites, couvertes de
+rosée. En passant devant la masse plus noire
+d’une meule, Cendrine eut peur et, pour la rassurer,
+Golo la serrait contre lui, l’embrassait. Ils
+ne riaient plus, continuaient à marcher, muets
+maintenant jusqu’au Roc. Ils se disaient adieu,
+quand l’aube pâlissait l’horizon.</p>
+
+<p>Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On
+les rencontra à Chamery où ils montèrent sur les
+chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya
+de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures
+durant ils se balancèrent sur des escarpolettes.
+A Villebard, ils se voyaient au Roc, ils se
+voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous
+au puits du Vivier, au clos de Montcouvert,
+sur la route de Mécringes, sous les frênes du
+vieux parc de Vauharlin.</p>
+
+<p>Mais leur asile préféré, c’était le ru de la
+Couarde, une gorge étroite qui descend à la
+Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession
+de peupliers coule au fond, caché par les
+ronces ; des acacias grêles croissent sur les pentes,
+entremêlés de broussailles et, sous la forêt
+des herbes pâles, on devine les petits chemins
+obscurs, les coulées sinueuses des lapins dont les
+terriers bordent les crêtes. L’été, les moissonneurs
+viennent y manger la soupe et, à l’automne
+quand les premiers vents aigres commencent à
+souffler, c’est là que se reposent les chasseurs ;
+on y est alors comme au creux d’un grand berceau ;
+les cimes des arbres chantent, et cette
+musique fait la tranquillité meilleure. Le soir,
+c’est le domaine solitaire et tendre des amants.</p>
+
+<p>Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir,
+et d’amour encore moins. Entre deux baisers,
+l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la séparation,
+ils tenaient des propos vagues et disaient
+au hasard des choses sans importance. Tantôt
+l’apprenti racontait les vieilles fables naïves
+de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses
+lectures, répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait
+les bons mots et les calembours d’un
+livre favori : <i>le Bon farceur, comme il y en a peu</i>,
+par un Ami de la Gaieté.</p>
+
+<p>Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser
+comme elle se laissait embrasser, sans entraînement.
+Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion
+et parfois, ému par un contact involontaire, il
+essayait de lui prendre la taille, de la baiser au
+cou. Mais elle, en paysanne des plaines grises,
+prévoyante et peu sensuelle, se défendait et,
+sans passion ni colère, combattait ces tentatives.</p>
+
+<p>Décontenancé, les bras ballants, le menuisier
+reprenait alors ses histoires merveilleuses et de
+temps à autre, s’interrompant au hasard, il
+demandait à Cendrine :</p>
+
+<p>— M’aimes-tu ?</p>
+
+<p>Elle se taisait, heureuse de la question et
+cependant bien empêchée d’y répondre. L’aimait-elle ?
+Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement
+les façons de ses amies ; toutes avaient un
+galant, docile à leurs caprices, et Golo était le
+sien. Quel autre aurait-elle pu choisir ? La belle
+humeur du compagnon lui plaisait ; intarissable
+en ses récits, jamais il ne montrait de mélancolie
+ou d’humeur, bien différent en cela des laboureurs
+ou des « calvaniés » qu’elle aurait pu fréquenter.
+Individus silencieux comme des bêtes
+et grossiers comme du pain de seigle, ceux-là,
+pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire
+au visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils
+serraient de près les filles, il n’était pas
+toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les rabattre.
+D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier
+solide à la besogne, et les gens du village, volontiers,
+le citaient comme le type du beau garçon.
+Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie
+de ses compagnes, Cendrine, à la fois par
+sentiment et par calcul, accueillait les assiduités
+du jeune homme.</p>
+
+<p>A tous, leur mariage semblait certain. Ils
+étaient bien assortis de caractère et de taille ; la
+dot de Cendrine était assurément plus forte que
+les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté
+du menuisier rétablirait l’équilibre. Le
+père et la mère Rutel écoutaient, laissaient dire,
+et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo
+allait fréquemment leur rendre visite ; on lui
+offrait à boire, et bien qu’il n’eût point encore
+parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence
+au Roc pouvait passer pour une acceptation
+tacite. Il leur faisait des cadeaux, fabriquait
+dans du hêtre donné par son patron une brouette
+pour Rutel et un banc de lessiveuse pour la
+vieille. Les camarades plaisantaient Golo :
+« Quand commencerait-il son lit de noces ?… »</p>
+
+<p>— Après, il ne te restera plus qu’à faire la
+boîte des vieux, et tu en auras, de la monnaie,
+mon homme !</p>
+
+<p>Le menuisier s’égayait du propos, mais au
+fond, il n’était nullement rassuré sur le prompt
+accomplissement de leurs prédictions et de son
+rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient
+d’oublier quel était son âge. Il avait
+vingt ans, et l’époque approchait où il devait
+tirer au sort. Dans quelques mois, un matin de
+février, il suivrait la grande route où naguère il
+avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes,
+il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet
+déplierait un numéro extrait d’une enveloppe,
+et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce
+papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait
+de son bonheur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>C’était le tirage au sort dans la grande salle
+de la Mairie de Mécringes, une pièce humide qui
+servait aux audiences de la justice de paix et aux
+adjudications notariales. Golo reconnaissait
+l’endroit pour y être venu autrefois passer l’examen
+du certificat d’études. Le long des murs, il
+retrouvait les vitrines tapissées de papiers à
+ramages qui enfermaient la collection zoologique,
+léguée un demi-siècle auparavant par M. Chautain,
+naturaliste bien connu dans le canton. Les
+bêtes étaient là, empaillées, couvertes de poussière
+et raidies dans des attitudes conformes à
+leurs caractères : un renard charbonnier surprenait
+une poule de Houdan ; un écureuil croquait
+une noisette ; la patte levée, un héron pêchait,
+tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert,
+semblaient vocaliser autour d’une fontaine de
+cristal. Et tous ces animaux regardaient devant
+eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre qui
+bombaient hors des têtes. La plupart des sujets
+avaient souffert par le temps et la vermine ; des
+plaques chauves se voyaient aux robes des quadrupèdes,
+et souvent de larges ouvertures bâillaient
+sur le ventre râpé des volatiles sans
+queues.</p>
+
+<p>Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait
+ces pauvres choses. Il lisait les étiquettes,
+épelait les noms latins pour s’étonner ensuite
+que le chat pût s’appeler <i lang="la" xml:lang="la">felis</i> et le lapin <i lang="la" xml:lang="la">cuniculus</i>.
+Autour de lui, une centaine de paysans
+attendaient, anxieux. Certains, afin de paraître
+crânes, affectaient de parler très haut, se campaient
+les poings sur les hanches, remontaient
+leurs casquettes au sommet de chevelures débordantes,
+où la pommade luisait, et croyaient se
+donner de la sorte le genre des villes où ils seraient
+envoyés en garnison. Des facétieux affirmaient
+que la guerre était imminente ; on allait
+s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là
+en ce moment, dans cinq ans ne danserait pas à
+l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne dissimulaient
+pas, étaient attirés les uns vers les
+autres : dans un angle, près du poêle, à l’écart,
+ils formaient un groupe où l’on se chuchotait des
+cas de dispense et de réforme.</p>
+
+<p>Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il
+s’était décidé à entretenir les Rutel, et de son
+projet d’épouser Cendrine, et de son prochain
+départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait
+pas rassuré.</p>
+
+<p>— Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire
+est dans le sac, nous vous marions à ton
+retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller
+pour cinq ans, tu comprends bien que nous ne
+pouvons pas te donner notre parole. Nous devons
+même défendre à Cendrine de s’engager avec toi.
+Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu
+parais lui convenir ; mais, dans notre intérêt à
+tous, il est plus prudent de rester libres. Cinq
+ans, c’est long, sais-tu ? bien long, surtout pour
+une grande fille déjà en âge d’être mariée.
+D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup près,
+mis ce temps-là pour changer d’idée ; elle peut
+en aimer un autre… toi, tu peux ne plus revenir…
+alors elle coifferait sainte Catherine, et nous voilà
+avec une vieille fille à la maison ; ça n’est pas gai,
+et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.</p>
+
+<p>En vain, Golo jura ses grands dieux : on pouvait
+compter sur lui, jamais il n’aurait d’autre
+promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le
+vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait
+bien que son bonheur était menacé : le nombre
+des bons numéros était restreint ; puis, il ne
+croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant
+son absence, les Rutel donneraient Cendrine au
+plus riche qui se présenterait, et elle, si insouciante,
+si passive, ne manquerait pas de leur
+céder. Oui, le rêve de sa jeunesse allait prendre
+fin.</p>
+
+<p>Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade.
+Les maires du canton se levaient pour saluer
+le sous-préfet. Il faisait son entrée, et sous le
+buste de la République, auréolé de drapeaux, les
+présentations se succédèrent, interminables. Pour
+se distraire, Golo essayait de contempler dans
+une vitrine des grenouilles qui se battaient en
+duel. L’appel commença enfin, fut mené promptement,
+tandis que les conscrits qui n’avaient pas
+encore tiré supputaient leurs chances d’après les
+numéros sortis.</p>
+
+<p>— Constant Louvet ! cria un gendarme.</p>
+
+<p>Golo s’avança très tranquille ; presque inconscient,
+il mit la main dans la boîte, prit un billet,
+le tendit au président, lequel le déplia avec
+lenteur.</p>
+
+<p>— Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.</p>
+
+<p>Le chiffre et le nom furent répétés plus loin
+à une autre table.</p>
+
+<p>Numéro 3, c’était la marine : Golo le savait. Et,
+tandis que, très pâle, il se dirigeait vers la porte,
+il entendit un grand gaillard de Chamery qui
+gouaillait dans son dos :</p>
+
+<p>— Tiens donc, le bon ami à la Rutel ! ce n’est
+pas encore demain que nous irons à sa noce !</p>
+
+<p>Dehors, on se pressait autour de trois marchandes :
+elles vendaient des cocardes, des images
+enrubannées qui représentaient un dragon
+lancé au galop entre deux nuages, un chasseur
+en vedette, un artilleur pointant sa pièce, ou
+bien encore une allégorie : la France, la République
+et l’Alsace-Lorraine en marche vers les
+glorieuses revanches.</p>
+
+<p>Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et
+fit tamponner au-dessous de la vignette son
+numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se
+détacha sur la partie blanche de la feuille, et,
+avec un gros soupir, le menuisier orna sa casquette
+de cet emblème.</p>
+
+<p>Les conscrits de Villebard se rendirent au
+café, chez Lemoine. L’établissement était plein
+de consommateurs. Groupés par village, ils
+s’étaient fait apporter des litres : on buvait dans
+la salle à manger, sur le billard et jusque dans
+la cuisine. A chaque table, successivement, des
+chanteurs se levaient et entonnaient des couplets
+patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement.
+Les uns s’efforçaient de mettre dans
+l’expression et le geste l’autorité des vieux troupiers,
+les autres affectaient la gravité des barytons
+en habits noirs applaudis par eux dans les
+cafés-concerts des villes, les soirs de marché.
+L’assemblée tout entière accompagnait au refrain,
+et, sur les longues tables de bois, battait
+la charge avec les bouteilles. Un boulanger attaqua
+<i>le Vaisseau le Vengeur</i> ; puis vinrent <i>les
+Cuirassiers de Reichshoffen</i>, <i>le Drapeau de la
+France</i>, des récits chantés où il n’était question
+que de lettres dernières à des promises, d’imprécations
+maternelles, de décorations accrochées à
+des tuniques d’agonisants, au coucher du soleil,
+sur des champs de bataille. Beaucoup pleuraient
+de les entendre.</p>
+
+<p>Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool
+peu à peu lui faisait oublier sa tristesse. Les bras
+croisés, la bouche ouverte et les yeux mi-fermés,
+devant son verre, il se laissait aller à des rêves de
+gloire : il savait par cœur sa théorie, conquérait
+des galons, la médaille, revenait, était nommé
+gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à
+lui-même, il allait commencer une complainte
+que lui avaient enseignée les compagnons menuisiers,
+une complainte dramatique où des francs-tireurs
+faits prisonniers déconcertaient leurs
+bourreaux par de mâles réponses, quand ses
+amis l’entraînèrent : il était l’heure de regagner
+Villebard.</p>
+
+<p>Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine
+de jeunes gens, paisibles à leur habitude,
+mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants,
+drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là
+surtout qui, en raison du numéro de leur tirage,
+pouvaient se croire sûrs d’échapper au long
+service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient
+à marcher au pas. Les conscrits de
+Villebard s’en allaient à leur tour avec moins
+d’appareil ; ils étaient huit en tout dans le cortège.
+Parmi eux, seul Pierre Mélin avait eu de la
+chance ; Létinois avait bien amené le 14, mais
+peu lui importait, car il était fils de veuve.</p>
+
+<p>La neige qui tombait depuis la veille avait
+cessé, mais le ciel restait plein, laineux, d’un gris
+uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase,
+les champs et les arbres se déformaient sous la
+blancheur accumulée. La neige, çà et là, comme
+vivante, remuait ; le vent la chassait, la poussait
+dans les fonds où elle s’amassait par couches,
+avec des ondulations régulières et harmonieuses.
+Sur les arbres, au bord de la route, les petits oiseaux
+roulés en boule se tenaient immobiles ;
+seules, les pies sautillaient, et au bruit des passants,
+des nuées de corbeaux qui cernaient les
+meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage
+déblayé au milieu du chemin, les conscrits
+marchaient l’un derrière l’autre ; ils se taisaient.
+Létinois et Mélin par délicatesse, les autres parce
+qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les
+fanfarons avec des « pays ». A la montée où jadis
+il avait déclamé les scènes de <i>Geneviève de Brabant</i>,
+Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant
+de chanter, dans la nuit qui venait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous partons pour l’Amérique,</div>
+<div class="verse">Nous mettons la voile au vent,</div>
+<div class="verse">Eugénie, les larmes aux yeux,</div>
+<div class="verse">Je viens te faire mes adieux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les
+larmes.</p>
+
+<p>Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez
+son patron. Au Roc, ils le sauraient assez tôt,
+qu’il avait tiré le 3 : ils le savaient déjà, du reste,
+ayant appris la nouvelle par le facteur.</p>
+
+<p>— Pas de chance, mon pauvre Golo ! lui cria
+le lendemain le père Rutel.</p>
+
+<p>Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit
+son ami et parut sincèrement attristée.</p>
+
+<p>— Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais
+pour cinq ans. Et si encore tu avais dû aller en
+garnison tout près d’ici, tu aurais eu des permissions,
+et on t’aurait vu de temps en temps.
+Mais le garde-champêtre m’a dit comme ça que,
+si tu n’étais pas réformé, on allait t’envoyer bien
+loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages
+seront trop longs et trop coûteux. Ah ! j’ai
+bien peur, vois-tu, que jamais tu ne puisses venir
+l’an prochain à la fête de Villebard !…</p>
+
+<p>Les mois passèrent… Lors de la revision, Golo
+avait été déclaré bon pour le service. Ses rendez-vous
+avec Cendrine continuaient, comme s’il ne
+devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs,
+évitait de parler de son départ, et la liberté
+que lui laissaient les Rutel de se retrouver à
+toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance.
+Il espérait. Cendrine l’attendrait peut-être,
+et peut-être aussi quelque événement imprévu,
+une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait
+bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa
+jeunesse. L’insouciance de son âge et de son
+caractère avait aussi pris le dessus.</p>
+
+<p>Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes
+apportèrent une feuille de route chez le
+père Hénocque : Golo était incorporé dans l’infanterie
+de marine, à Rochefort, et il devait se
+mettre en route le 27, un jeudi.</p>
+
+<p>La veille du départ, la tante Louvet invita les
+Hénocque et les Rutel à venir souper et manger
+des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient
+à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo
+sortirent, se promenèrent ensemble une dernière
+fois. Ils voulurent faire le pèlerinage du ru de la
+Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant d’heures
+charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière
+l’autre, dans l’étroit sentier où leurs pieds
+foulaient la litière nouvelle des feuilles mortes.
+Celles qui restaient aux branches frissonnaient
+sous la lune avec un bruit d’agonie ; par instants,
+le vent les cueillait ; elles tombaient lentes en
+tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une
+dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement
+à terre.</p>
+
+<p>A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous
+le taillis la nuit devenait plus épaisse. Un
+arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la
+route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la
+main dans la main, ils demeurèrent sans parole,
+et dans la paix de l’ombre ils entendaient au
+loin les bruits de la Marne, la chanson monotone
+du barrage, et le roulement des voitures
+passant sur le pont de Fromentières. De grands
+oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus
+de leurs têtes, tandis que, se rapprochant,
+s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard
+en chasse jappait aux flancs du coteau.</p>
+
+<p>Cendrine, la première, osa parler du lendemain.</p>
+
+<p>— C’est loin, Rochefort ? dit-elle. Combien y
+a-t-il de lieues d’ici ?</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas idée. Mais on dit que, passé
+Paris, on en a encore pour plus de vingt heures
+en chemin de fer.</p>
+
+<p>— Tu nous écriras comment c’est, le pays où
+tu vas : si la ville est plus grande que Meaux ou
+Château-Thierry, et si c’est aussi curieux à voir
+qu’on le dit, la mer. Tu vas en visiter des pays,
+mon homme !</p>
+
+<p>— Possible, on aimerait pourtant mieux n’en
+pas voir d’autres que celui-ci.</p>
+
+<p>— Tu nous diras si tu t’ennuies et si le métier
+est dur. Et puis, tu n’oublieras pas de nous envoyer
+ta photographie, en soldat. Comme il me
+tarde de la voir, et comme tu auras l’air drôle
+là-dessus !</p>
+
+<p>Mais Golo, se glissant plus près de Cendrine,
+chercha ses yeux dans l’ombre.</p>
+
+<p>— Dis, c’est-y vrai que tu m’attendras ?</p>
+
+<p>Elle eut un petit rire sec, chevrotant ; puis,
+sérieuse et presque triste :</p>
+
+<p>— Mais, oui…</p>
+
+<p>Golo tremblait d’angoisse.</p>
+
+<p>— … Puisqu’on te dit que oui ; tu sais bien
+que je t’aime tout plein, que je t’aime plus que
+tout. Ce n’est pas gentil de n’avoir pas confiance
+en moi. Va, je penserai à toi sans arrêter, je te le
+promets, et même il m’arrivera plus d’une fois de
+revenir seule ici, là où nous sommes, pour me
+rappeler le bon temps.</p>
+
+<p>— C’est bien sûr, tout ça ?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, et de nouveau ce fut le
+silence. Le ruisseau, tout près d’eux, coulait avec
+un bruit de mystère. Brusquement Golo embrassa
+son amie à pleine bouche, puis l’étreignant :</p>
+
+<p>— Ma Cendrine !</p>
+
+<p>Il l’implorait avec une voix câline et troublée,
+une voix qui n’était plus sa voix. Il la serrait si
+étroitement que ses paroles passaient sur elle
+comme des caresses.</p>
+
+<p>— Ma Cendrine… Je t’en prie, avant que je
+m’en aille… laisse-moi, je serai si content, je
+partirai si sûr de toi…</p>
+
+<p>Elle défaillait sous les baisers, et lui, essayait
+de l’entraîner à terre ; mais vite elle se leva.</p>
+
+<p>— En voilà assez, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il se recula.</p>
+
+<p>— Rentrons…</p>
+
+<p>Et ils rentrèrent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée,
+tendit la joue à son amoureux.</p>
+
+<p>— Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour
+du temps.</p>
+
+<p>Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de
+mois ? il regagna le Chep.</p>
+
+<p>Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade
+Flambier, lequel était envoyé à Versailles,
+étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à
+ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se
+tenaient dans la fraîcheur de l’aube, adossés le
+long de la route, au mur du menuisier. La vieille
+pleurait en regardant son neveu : « Ah ! elle ne le
+reverrait jamais, le petit homme à défunt son
+frère ! Elle était si vieille qu’elle ne le recevrait
+plus que dans le cimetière, au matin de son retour. »
+Le patron, demeurait grave, avec une
+figure que Golo ne lui avait jamais vue, et pour
+se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes :
+« En avant, la Marine ! Hardi, les enfants ! »
+ou bien : « Je crois que nous allons avoir
+de l’eau aujourd’hui. »</p>
+
+<p>Les embrassements terminés, le conscrit se
+souvint qu’il avait oublié son couteau. Il rentra
+à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses
+yeux se promenèrent sur les choses de son métier,
+sur les établis, sur les outils, sur les bois travaillés
+d’une couleur si joyeuse. Le bruit de la
+corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa
+cage, lui rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à
+son élève : pour la flatter, il passa son doigt
+entre les barreaux d’osier. Après des battements
+d’ailes pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement
+son col bleu, aux reflets de métal, puis,
+de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son
+maître un regard oblique, où Golo crut lire des
+prophéties lointaines et moqueuses. Il sortit.
+Flambier et lui descendirent la grand’route. On
+les appelait pour leur serrer la main et, arrivés
+au cabaret, tout en bas du village, ils burent
+la double tournée de « blanche » offerte par
+les camarades. Deux heures après, à la gare de
+Rademont, ils eurent un instant d’orgueil en
+présentant au guichet, pour la première fois, une
+feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment,
+bondé de conscrits, qui venaient de plus
+loin, on les accueillait en leur tendant fraternellement
+des litres et des verres. Champenois et
+Briards, tous chantaient <i>le Conscrit de 1810</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dites à ma tante que son neveu</div>
+<div class="verse">Vient d’amener le numéro deux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le train était reparti. Un moment il traversait
+des pays habituels, des villages dont le clocher
+se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux
+où Golo connaissait du monde, des maisons et
+des fermes où il n’était jamais venu et dans lesquelles
+sa tristesse croyait laisser des sympathies.
+Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent :
+c’était l’inconnu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Rochefort, la caserne, l’immatriculation, l’habillement.
+Tondu, rasé, à l’ordonnance, Golo
+inaugurait la tunique bleue à épaulettes jaunes
+dans une promenade mal orientée à travers la
+ville inconnue. C’étaient, devant lui, des rues
+droites, coupées à angles droits par d’autres rues
+droites, toutes pareilles, et au bout de la perspective
+s’offrait tantôt le talus d’herbe des remparts,
+tantôt la voûte d’une porte qui s’ouvrait sur la
+campagne, et tantôt le geste mystérieux du
+sémaphore. Les pavés blancs filaient entre les
+maisons blanches, très basses, silencieuses, et
+sur cette monotonie éclatait en discord le verbiage
+d’un peuple de perroquets, emplissant de
+leur tumulte les couloirs et les chaussées. Golo
+les admirait en passant, s’amusait à leurs monologues !</p>
+
+<p>Curieux, il s’arrêtait devant les étalages de
+naturalistes, qui lui enseignaient des mondes
+ignorés, et complétaient, en les lui rappelant,
+les révélations anciennes de la collection Chautain,
+à Mécringes.</p>
+
+<p>Et la mer, où était-elle ?</p>
+
+<p>Loin, à près de trois heures de marche, il la
+verrait plus tard. En attendant, il se contentait
+de contempler la Charente, le port, l’arsenal et
+les chantiers, s’extasiait devant les énormes vaisseaux
+de guerre, à l’ancre dans le fleuve, s’étonnait
+des navires en construction, colosses ébauchés
+dont les formes imprévues se découpaient
+sur le ciel, plus hautes que les maisons.</p>
+
+<p>Mais dès le lendemain les classes l’absorbaient,
+le gymnase, l’exercice.</p>
+
+<p>La fatigue des muscles, l’obéissance craintive
+de la mémoire épuisaient son énergie. A peine
+avait-il assez d’heures de sommeil pour réparer
+ses forces ; il perdit l’appétit, ne pensa plus. Il
+ne fut pendant des semaines que le domestique
+de la consigne, l’esclave des appels.</p>
+
+<p>Puis, après quelque temps, l’entraînement le
+secourut, il se rompit au métier. Peu à peu le
+conscrit devenait soldat, l’être ahuri et bousculé
+des premiers jours se défendait, se ressaisissait.
+Le menuisier de Villebard reparaissait sous le
+marsouin ; mais à la joie de s’être reconquis se
+mêlait quelque souffrance : le dépaysement, la
+solitude. A la caserne il y avait des gens de partout
+et personne de chez lui ; son nom même, il
+lui semblait que ce ne fût pas le sien : Golo ne
+s’habituait pas à s’appeler Louvet, le fusilier
+Louvet. A l’exercice, à la manœuvre, les heures
+passaient encore ; mais sa liberté de chaque soir,
+il ne savait qu’en faire. Dans les premiers jours,
+il l’employait à dormir, à cuver sa fatigue, sur son
+lit, à la chambrée. Mais l’endurance était venue,
+et, moins las, écœuré d’ailleurs de la caserne, il
+se décidait à sortir. Il flânait, errait le long des
+bassins, dans le froid du soir : des bateaux passaient,
+un pêcheur relevait ses lignes, la plainte
+d’une sirène déchirait la brume ; et il ne parvenait
+pas à s’intéresser à ces choses. Villebard le
+hantait, et Cendrine.</p>
+
+<p>La ville alors lui semblait hostile ; il franchissait
+les portes, promenait sa nostalgie dans les
+campagnes crépusculaires. Le long de la route, des
+prairies noyées d’eau morte se reculaient jusqu’à
+l’horizon, et, par les barrières blanches, des troupeaux
+se pressaient vers les fermes. Et ces rappels
+de vie champêtre aggravaient sa mélancolie.
+Sa seule joie était de recevoir les lettres de Cendrine,
+et elles étaient rares ; lues et relues, il les
+portait sur lui, moins seul de les sentir dans sa
+poche. Il lui répondait. C’étaient des écritures
+interrompues et reprises, où la tendresse ne s’exprimait
+que par le nombre des pages, un journal
+minutieux de ses ennuis, complété d’interrogations
+et d’enquêtes sur les gens de Villebard.</p>
+
+<p>Mais bientôt la bienfaisante camaraderie intervenait,
+changeait brusquement sa vie. La
+familiarité d’un voisinage à la chambrée, à l’exercice,
+le faisait se lier avec quelques bons garçons
+de son escouade. Ils se retrouvaient à la
+cantine, s’offraient des tournées, sortaient en
+bande. Le dimanche apporta ses distractions.
+On s’en allait écouter la musique militaire au
+jardin public, les mains gantées et lourdes, les
+yeux en admiration vers le kiosque d’où les
+cuivres envoyaient des polkas au ciel d’hiver ;
+on flânait sur le cours d’Ablois, les jours de foire
+devant les baraques ; la soirée, parfois, se terminait
+au théâtre, puits de lumières, au fond
+duquel on s’évertuait à suivre, rapetissés par la
+distance, les gestes des ingénues et des traîtres.
+Dans la semaine, ils se contentaient, le matin, du
+vin blanc de la cantine, et, l’exercice terminé, de
+l’absinthe à la brasserie versée par de petites
+serveuses. Et, les nuits de permission, après les
+traîneries de cafés en cafés, c’était l’échouage, tout
+près de la caserne, sous les remparts, la brève
+hospitalité d’un éden vulgaire, où les invitait
+le tambourinement de quelque danse exotique.</p>
+
+<p>Le gai compagnon qu’était le Briard s’était
+vite accommodé de cette existence nouvelle.
+C’était lui le plus bavard, le plus entreprenant
+de la bande : on l’écoutait, on le suivait, et sa
+réputation de « lascar » dominait l’escouade,
+s’imposait à la compagnie. Quelques-uns l’appelaient
+« le Parisien », et il en était fier. Des
+mois passaient, les classes étaient terminées,
+puis les marches et les manœuvres : Golo n’était
+plus un bleu. Il savait maintenant tous les trucs
+et toutes les ficelles du métier, comment on chipe
+les permissions et l’endroit où il faut sauter le
+mur. Rien qu’à sa dégaine, à l’enfoncement de
+son képi sur les oreilles, au balancement de ses
+bras rythmant la marche, on reconnaissait le
+soldat, le troupier fini. C’était le vainqueur,
+celui qui fait tourner les têtes, celui qui n’a qu’à
+choisir. Il avait choisi : sa bonne amie était une
+jolie blonde, une apprentie, plus délicate, moins
+hasardeuse que les bonnes de café, que les filles
+de la rue ; ils avaient des rendez-vous d’un moment
+le soir, dans l’herbe des glacis, et d’autres,
+plus longs dans une auberge du faubourg. Le
+dimanche, il abandonnait ses camarades pour
+se promener avec elle ; il l’accompagnait sur les
+routes, dans les champs, et quelquefois, quand
+un orchestre les appelait de loin, jusqu’à une fête
+de village.</p>
+
+<p>Il n’oubliait pourtant pas Cendrine : ses grands
+projets tenaient toujours. Il était en règle avec
+elle, continuait à lui écrire, lui avait envoyé sa
+photographie, et au jour de l’an, une bague achetée
+sur le quai à un matelot, une bague algérienne
+en filigrane.</p>
+
+<p>Le souvenir restait ; mais, avec la vie de régiment,
+la brasserie et les femmes, le chagrin de la
+séparation s’était adouci. Sans trop d’impatience,
+il attendait le grand congé de trois mois
+qui allait bientôt le réunir à sa promise. Or, au
+lieu de congé, ce fut un ordre de départ qui arriva
+brusquement. Les choses allaient mal au Tonkin,
+on parlait même d’une défaite ; des renforts
+partaient, et le bataillon de Golo devait s’embarquer
+la semaine suivante à Toulon. On allait
+donc voir du pays, en découdre avec ces magots
+dont les journaux illustrés lui avaient révélé la
+grimace ! Il dit adieu à l’apprentie, prit sa part
+de plusieurs punchs offerts par les camarades du
+dépôt, écrivit à Cendrine une lettre orgueilleuse
+et attendrie. On partit enfin, et, après deux jours
+de wagon, abrutis par les litres achetés ou offerts
+de station en station, rauques de <i>Marseillaise</i> et
+de chansons d’étape, ils arrivaient à Toulon.</p>
+
+<p>Golo n’eut pas le temps de voir la ville. Son
+détachement gagna l’arsenal, monta sur un chaland,
+accosta le <i>Mytho</i>, un grand transport, semblant
+une caserne blanche, plus blanche dans
+l’éblouissement de la rade criblée de soleil. Tout
+de suite on appareillait ; une autre rade succédait
+à la première, puis, à droite, lentement, l’horizon
+s’ouvrait libre, sur un large espace, et là le ciel
+et l’eau se joignaient. Golo détournait la tête,
+regardait vers la terre déjà lointaine, vers les
+claires montagnes qui frangeaient la côte.</p>
+
+<p>— Tout de même, c’était cela, le pays !</p>
+
+<p>Mais le soldat n’eut pas le temps de réfléchir ;
+son service le prit aussitôt, le garda. On halait
+sur le filin, on nettoyait le pont, on vidait les
+escarbilles, corvées monotones. La mer y ajoutait
+son imprévu ; à de certains jours elle se faisait
+mauvaise, le transport roulait, tanguait, et
+Golo était malade. D’autres, à côté, l’étaient plus
+que lui ; des camarades vautrés sur le pont,
+anéantis, livides, suppliaient les matelots de les
+jeter à la mer. Puis le Briard s’accoutumait, et
+c’était la morne traversée, l’abrutissement des
+journées pareilles occupées à considérer des ciels
+et des mers identiques, à se remémorer des choses
+anciennes, à chanter en chœur avec les marins de
+nostalgiques romances. Les escales faisaient diversion.
+La terre demeurait lointaine ; un pic,
+quelques cimes d’arbres la désignaient vaguement,
+mais elle venait vers eux dans des barques
+indigènes, avec des couleurs nouvelles de chiffons,
+des sonorités de langues ignorées, des fruits
+étranges auxquels ils n’osaient pas toucher. Puis
+ce fut la torpeur des jours équatoriaux, des jours
+et des nuits immobiles, sans une ride de l’Océan,
+sans une palpitation de la tente sous laquelle ils
+somnolaient, hébétés. Quarante jours s’écoulèrent
+ainsi, et, un matin, Golo se réveillait en
+baie d’Along. Un lac, semé de rochers aux formes
+gesticulantes, aux attitudes de menace, qui escortaient
+le navire. Quelques heures après ils
+quittaient le <i>Mytho</i>, montaient en chaloupe,
+l’eau changeait de teinte, se faisait limoneuse et
+grasse : c’était le fleuve.</p>
+
+<p>Des bateaux de formes inconnues, plats et
+portant au milieu un abri en bambou, des <i>sampans</i>,
+nageaient autour des embarcations, rasaient
+les bordages. Vêtus de blouses noires, avec
+des chignons sous leurs chapeaux et des faces
+glabres, blafardes, au sexe douteux, des mariniers
+les conduisaient. Sampaniers ou sampanières.
+Golo n’arrivait pas à les discerner, surpris,
+révolté un peu de leur complète ressemblance.
+Sur le soir, on arrivait à Haïphong ; et l’étonnement
+du soldat continuait, entouré qu’il était
+d’une foule ambiguë et grimaçante, à l’odeur
+fauve, première et brusque révélation de la race
+avec laquelle il allait vivre et bientôt se battre.
+Il campa dans une pagode, ne put dormir, cherchant
+malgré lui le bercement accoutumé de la
+mer.</p>
+
+<p>A l’aube, le bataillon s’embarquait sur une
+canonnière et remontait le fleuve. Le long des deux
+rives, à fleur d’eau, s’étalaient jusqu’à perte de
+vue des pays de rizières, des damiers de verdure,
+semés çà et là de boqueteaux de bambous dans
+lesquels se cachaient les villages. Des buffles
+paissaient, la tête enguirlandée de leurs cornes ;
+un laboureur, enfoncé dans la boue jusqu’à mi-corps,
+conduisait une charrue ; et çà et là, observant
+le marais, de grandes troupes d’aigrettes
+blanches posaient sur la plaine des fraîcheurs de
+neige.</p>
+
+<p>Le fleuve s’animait, des jonques passaient
+avec de gros yeux peints à la proue et des cordages
+de rotin ; le long des levées, des coolies
+défilaient, portant des paniers en balance sur
+leurs épaules ; et sur les bords, des baignades
+d’enfants s’éclaboussaient dans le soleil.</p>
+
+<p>On arrivait à Hanoï, au milieu d’un fouillis de
+sampans et de jonques ; on accostait en face de
+la Douane. On gagnait la citadelle, dont les remparts
+rappelaient ceux de Rochefort, et l’on
+campait dans l’humidité, parmi les moisissures,
+sous des hangars couverts de paillotte. Et durant
+quelques jours Golo se promenait dans la
+ville, suivait les rues toutes bordées de magasins,
+chacune d’elles réservée à une profession unique :
+la rue des Incrusteurs, la rue du Chanvre, la rue
+des Brodeurs. Il eut la pensée d’acheter un souvenir
+pour Cendrine ; mais dérouté par l’indifférence
+silencieuse des marchands il ajourna ses
+acquisitions au retour. De nouveau il se perdait
+dans la foule. Et de cette humanité, de ces boutiques,
+des fruits et des denrées étalés ou charriés
+en plein air, une odeur émanait, une odeur
+d’encens, d’opium, de musc et de poisson gâté.</p>
+
+<p>Un matin, l’on s’embarquait encore. Alors
+recommença le morne fleuve Rouge ; et, entre
+les rives boueuses, l’eau épaissie d’alluvions,
+fleurie aux anses d’îlots blancs de nénuphars.
+Et, au-dessus des berges, toujours la plaine, la
+monotonie de la rizière.</p>
+
+<p>On débarquait enfin, pour rejoindre le corps
+expéditionnaire. Huit jours d’étapes en files indiennes
+sur les levées, avec les haltes dans les
+villages au milieu des cris des volailles et des
+porcs poursuivis dans les jardins par les coolies et
+les soldats, et la popote en plein air, dans les
+huttes, dans les pagodes. Puis un jour, Golo, qui
+ne savait plus où il allait, apercevait, à plat ventre
+dans l’herbe, le cadavre d’un pavillon noir,
+son large chapeau de paille chaviré près de lui,
+son sarrau de soie bleu éclaboussé de sang.
+Presque aussitôt une musique sauvage de tam-tam
+arrivait, lointaine, coupée par une explosion
+sourde : le canon. Golo se raidit. Très pâles, les
+soldats se regardèrent, attendant des ordres. La
+canonnade bientôt se rapprocha, des estafettes
+passaient au galop, foulant la rizière, et le Briard
+continuait à ne rien voir. Des camarades avaient
+commencé une chanson d’étape, d’autres s’excitaient,
+lançaient des plaisanteries qui retombaient
+dans le silence.</p>
+
+<p>— Allons, zou ! les marsouins ! cria le capitaine,
+en levant son sabre. C’est notre tour.</p>
+
+<p>Le bataillon franchissait une levée, se déployait,
+marchait à l’ennemi, tout là-bas. Golo
+le découvrait : comme une troupe d’oiseaux battant
+de l’aile, d’innombrables pavillons triangulaires
+flottaient sur des retranchements dans
+la poussière et la fumée. Il tira son premier coup
+de fusil, rechargea, retira, ne pensa plus. Les clairons
+sonnèrent la charge et il se lançait, excité
+par une ivresse lucide, plus léger, plus libre, sous
+la mitraille. Les soldats tombaient auprès de lui,
+blessés, morts, et il ne se retournait pas, il courait.
+Et ce fut l’assaut, la bousculade, des cris de
+colère et de douleur. Golo tua, et, quand il eut
+tué, il voulut tuer encore. Mais déjà c’était fini,
+les Chinois fuyaient en pleine déroute, poursuivis
+par les obus. On cantonna, et l’on pointa les noms
+des hommes absents ; mais on avait si faim qu’on
+ne songeait à eux qu’après avoir mangé. Alors
+seulement on enterrait les morts, on portait les
+blessés à l’ambulance. Et Golo se familiarisait,
+dès ce jour, avec les tristes corvées, avec les
+civières où crient les blessés, avec les fosses creusées
+en hâte, où l’on enterre les amis.</p>
+
+<p>La guerre continuait. Golo se battait encore
+et sa bravoure ne se démentait pas. Ses chefs le
+notèrent, le proposèrent pour la médaille : il fut
+nommé caporal.</p>
+
+<p>La paix signée, les troupes furent disséminées
+dans les postes. La compagnie de Golo s’en allait
+prendre garnison à Bat-Cat, dans les terres fermes,
+au nord de la Rivière Claire. C’était un pays
+de broussailles habitées par les paons et les tigres ;
+des collines ondulaient, couvertes de grandes
+herbes, dans un horizon de verdure continue. Le
+ciel paraissait fumeux, lourd de buées et de brumes,
+laissant tomber une chaleur grise d’orage en
+suspens et qui n’éclatait jamais, car la saison des
+pluies n’était pas encore commencée.</p>
+
+<p>Dans cette température affaissante, les soldats
+passaient leurs journées étendus, évitant de
+remuer, avec la joie d’être servis, éventés pour
+quelques centimes par de petits Annamites.
+Autour d’eux, les coolies allaient et venaient, nu
+pieds, filaient comme des ombres sur la terre
+douce. Golo souffrait de la soif, et il était impossible
+de boire de l’eau fraîche, la gargoulette ne
+suintait pas. Et les nuits étaient aussi suffocantes
+que les jours, des nuits de sueur sans sommeil,
+anéanties et inquiètes. Seule, dans la torpeur nocturne,
+la vie des bêtes s’exaspérait, fourmillait
+menaçante, multipliée par l’inconnu de l’ombre.
+Sur la sourde rumeur qui faisait palpiter l’étendue,
+des bruits plus proches se révélaient : cris de
+lézards, coassements de grenouilles, meuglement
+du crapaud-buffle, et, à l’intérieur, sous la paillotte,
+les reptiles grouillaient au milieu du frôlement
+des chauves-souris et de la chanson lancinante
+des moustiques.</p>
+
+<p>Entre les journées vides et les nuits mornes,
+le caporal s’ennuyait. Les mauvais alcools absorbés,
+les tournées d’absinthes n’arrivaient pas
+à le distraire. Puis, le désir étant revenu avec le
+bien-être relatif du poste, il imita les camarades,
+eut recours à la <i>congaï</i>. Petites, avec de grosses
+figures beurrées, sans nez ni sourcils, des faces
+d’énigme encadrées de cheveux lourds, avec un
+regard de ténèbres, un sourire laqué de noir dans
+des lèvres saignantes de bétel, toutes avaient les
+mêmes hanches étroites, les mêmes formes
+grêles et garçonnières ; toutes gardaient aussi
+la même immobilité sous les caresses, la même
+docilité indifférente et lasse. Et Golo resongeait à
+Cendrine ; elle était depuis des mois et des mois
+si loin de sa vie, si loin de sa pensée ! L’étonnement
+des pays nouveaux, les aventures et les
+batailles l’avaient empêché de lui écrire ; la
+guerre finie et le souci de la vie matérielle disparu,
+la paresse, l’insouciance l’avaient encore
+séparé d’elle. Insensiblement le lien se rompait.
+Deux fois, cependant, aussi bien pour se mettre
+en paix avec sa conscience que par un dernier
+souvenir affectueux, il s’était décidé à lui demander
+de ses nouvelles. Avait-elle reçu ses lettres ?
+La réponse, en tout cas, n’était pas venue.
+Il l’avait espérée quelques mois, s’en était enquis
+les jours où le vaguemestre distribuait le courrier
+de France. Puis il s’était fatigué d’attendre ; résigné,
+tranquille, il avait renoncé à tout, à l’amoureuse
+et à ses lettres. Si elle l’avait oublié, tant
+pis ! On était quitte. Le sentiment ne le tracassait
+plus ; seuls, l’intéressaient maintenant les
+variations de la température, le commencement
+de dysenterie dont il souffrait et, par instant, le
+plaisir médiocre qu’il pouvait prendre avec sa
+passive <i>congaï</i>.</p>
+
+<p>Les saisons se succédaient, la classe allait partir.
+Fiévreusement espérée par tous, l’heure du retour
+sonna. Et Golo vit de nouveau la boue
+du Fleuve Rouge, le grouillement commercial
+d’Hanoï, où il eut l’émotion d’une lettre : le notaire
+de Mécringes lui apprenait la mort de la
+tante Louvet. En baie d’Along, il s’embarquait
+sur le <i>Vinh-long</i>. Mais, à peine à bord, sa dysenterie
+s’aggravait, le clouait à l’infirmerie, où il
+vit mourir plusieurs de ses camarades. Il eut peur ;
+alors il lui sembla qu’il n’arriverait jamais et,
+la nuit, il rêvait aux pauvres diables immergés
+par deux mille mètres de fond, parmi les herbes
+et les bêtes…</p>
+
+<p>Le transport approchait de France. Golo essaya
+de se ressaisir, retomba et, quand on mouilla
+en vue de Toulon, une chaloupe le conduisit avec
+les autres malades à l’hôpital de Saint-Mandrier.
+Il y demeurait trois mois, dans une salle blanchie
+à la chaux, une salle où tout était blanc, les murs,
+les lits, les sœurs, dont les cornettes blanches,
+comme des oiseaux d’espoir, se penchaient sur la
+pâleur des malades.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>— Rademont ! Rademont !</p>
+
+<p>A la portière d’un wagon de troisième, la tête
+de Golo apparaissait, coiffée d’un képi bleu avachi,
+la face pâlie durant le séjour à l’hôpital,
+et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée,
+les traits avaient plus de caractère et d’expression,
+la moustache était plus longue. D’un
+air très crâne, il descendait du train, avec
+la musette en toile blanche pendue à l’épaule
+gauche. Il était d’ailleurs le seul voyageur qui
+s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie,
+l’homme d’équipe prenait la feuille de route du
+caporal. Golo le regardait, il ne connaissait pas
+cette figure-là. Inconnu aussi le chef de gare,
+qui passait un papier à la main : on avait donc
+changé tout le monde depuis son départ ?</p>
+
+<p>Un instant après, il était sur la route blanche
+qui mène à Villebard, faisant à rebours sa première
+étape de conscrit. Était-ce une illusion ? il
+ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin
+d’octobre où il était parti avec Flambier. En
+vérité, ce retour si ardemment souhaité là-bas,
+dans les buées accablantes des rizières, si désespérément
+entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier,
+ce retour ne lui procurait aucun plaisir. Il était
+si heureux pourtant, voici trois jours, lors de la
+dernière visite, quand le major avait déclaré
+qu’il ne voulait plus de lui dans la salle et que le
+« double » lui avait remis sa feuille de route et
+son prêt ! Sans un moment d’hésitation, il avait
+pris le train de Paris ; il ne s’était même pas
+arrêté dans la grande ville, traversée le matin, et
+qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop
+hautes, sa cohue, son bruit assourdissant. Oui, il
+était revenu à Villebard, car, après tout, il
+n’avait jamais connu que Villebard ; son père et
+sa mère y étaient morts, il y avait grandi, appris
+un métier et, s’il était vrai qu’il ne lui restât plus
+aucun parent, cette brave femme de tante Louvet
+ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses
+champs ? Ne fallait-il pas s’occuper un peu de
+tout cela ? Et puis, il avait des amis au village,
+des garçons rigolos et bons vivants qui allaient
+fêter son retour, qu’il étonnerait du récit de ses
+campagnes lointaines.</p>
+
+<p>Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore,
+s’évanouissaient-elles aujourd’hui, et d’où lui
+venait cette angoisse qui lui étreignait le cœur,
+pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres
+de cailloux et les bornes hectométriques ?</p>
+
+<p>Il marchait, et bientôt le chemin quittait la
+plaine, pour monter à mi-côte et dominer la rivière.
+A gauche, le bois gardait encore son aspect
+d’hiver ; les arbres emmêlaient leurs branches
+noires et, dans les clairières, de grandes herbes
+mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur des coulées
+de sable. Mais, dans le gazon roussi, des
+primevères, en bouquets espacés, attestaient la
+saison nouvelle, des anémones blanches pointaient
+parmi les feuilles sèches, et des violettes
+tiédissaient dans les creux, tandis qu’au bord des
+taillis, les fleurs des saules marsaults retombaient
+en pluie de chenilles jaunes.</p>
+
+<p>A droite, sur la pente très douce, un mince
+carré de seigle verdissait, clairsemé, débile encore ;
+et, au-dessous, entre les fûts des grisards, se
+hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.</p>
+
+<p>Devant Golo, toute la vallée se découvrait : des
+champs et des routes, plusieurs clochers carrés,
+rappelant des villages connus et, dans l’ombre
+d’un nuage, les maisons de Villebard, le château
+de Vauharlin, la ferme de Montcouvert, le Chep et
+le Roc.</p>
+
+<p>Le Chep où le père Hénocque avait son atelier,
+et le Roc habité par les Rutel ! Et l’idée
+seule de la maison des vieux, dont il devinait la
+place là-bas, faisait passer en lui comme un frisson.
+Il se raidissait cependant. Cendrine, oui bien
+sûr, il l’avait aimée, mais ma foi, c’était dans ce
+temps-là ! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et
+vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des
+années sans lui écrire. Non, non, il n’y pensait
+plus ; il savait bien qu’elle devait être mariée
+maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si
+par hasard elle l’avait attendu ? Si tout à
+l’heure ?… Mais il n’osa pas continuer ce rêve,
+comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.</p>
+
+<p>Et, pour s’aguerrir davantage :</p>
+
+<p>— Des bêtises, répétait-il à haute voix, des
+bêtises !</p>
+
+<p>La route était solitaire : des piverts s’y poursuivaient
+de branche en branche et, dans le gui
+d’un bouleau, un merle sifflait. La nuit approchait ;
+au bas du ciel violacé, le soleil déjà disparu
+laissait une bande d’un jaune très pâle, une
+zone lumineuse sur laquelle des ramures d’arbres
+se découpaient, distinctes.</p>
+
+<p>Et le soir qui venait n’égayait point Golo ; personne
+ne l’attendait à Villebard, il y rentrait
+comme un étranger, ne sachant même pas où il
+irait coucher. Aussi eut-il un moment de joie
+quand il s’entendit appeler par son nom.</p>
+
+<p>— Salut, Golo !</p>
+
+<p>C’était le cantonnier, qui l’avait reconnu, derrière
+ses œillères de toile métallique.</p>
+
+<p>— Salut, mon père Boget ! répondit le soldat.</p>
+
+<p>Mais déjà le vieux avait rabaissé sur son ouvrage
+sa face broussailleuse, et tranquillement,
+comme s’il l’avait vu la veille, il continuait à
+casser son silex à petits coups secs.</p>
+
+<p>Cette fois, c’était Villebard.</p>
+
+<p>Les fumées du soir, dans l’air tranquille,
+montaient toutes droites au-dessus des maisons.
+Des coups de fouet claquaient dans la brune ; les
+chevaux de labour rentraient, leurs bonnes têtes
+sages encadrées de laine bleue, et derrière eux,
+dans la poussière, traînaient, avec un bruit clair,
+les bouts des chaînes qui, toute la journée, les
+avaient attelés à la charrue, laissée là-bas dans
+les champs, avec son soc poli, brillant aux étoiles.</p>
+
+<p>La cloche de l’église sonna l’Angélus. Sa voix
+paisible avait gardé son timbre effacé et monotone,
+pareil aux campagnes qu’elle emplissait
+aux heures grises. Qui la faisait tinter maintenant ?
+Le vieil instituteur, le père Brun, était
+mort peut-être ; et Golo se souvenait de ses joies
+anciennes, les jours où M. le Curé et M. le Maître
+lui abandonnaient, en récompense de sa bonne
+conduite, le droit de se pendre à la corde. C’était
+un prétexte pour grimper dans les charpentes où
+l’on troublait les oiseaux nocturnes, et d’où les
+cheveux épars dans le vent qui soufflait là-haut
+l’on regardait, au loin les champs à travers les
+lames des abat-sons.</p>
+
+<p>Il avait gagné la grand’rue. Des mères rappelaient
+les enfants qui s’attardaient à jouer, les
+maisons s’éclairaient l’une après l’autre, et sur
+le repas du soir, sur la quiétude de la vie de
+famille, les portes se fermaient.</p>
+
+<p>Comme il passait devant le cabaret de Farcette :
+<i>Au Puits <span class="rm">120</span></i>, pour la deuxième fois, il
+s’entendit appeler par son nom.</p>
+
+<p>— Ohé, Golo ! Ohé ! vieux Tonkin !</p>
+
+<p>Il s’approchait, et il reconnaissait son ami
+Victor Carrouge. Ils s’étaient liés dans les années
+qui avaient précédé le départ pour le service,
+malgré une différence d’âge assez grande, attirés
+l’un vers l’autre sans doute par la dissemblance
+de leurs natures.</p>
+
+<p>Sans avoir mauvaise réputation précisément,
+Carrouge n’en était pas moins considéré dans le
+village comme un véritable propre à rien. Sa
+mère tenait, près de l’église, l’unique magasin
+de Villebard ; et, malgré le crédit qu’elle devait
+faire aux paysans qui prenaient chez elle la
+chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade,
+elle passait pour riche, grâce à sa nombreuse
+clientèle et à l’habileté avec laquelle elle
+poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait
+épousé par amour, ne lui avait causé que des
+ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous
+les soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre
+à l’affût qu’à moudre le café ou à mesurer le
+pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie
+blanche, il était mort jeune, dans un accès
+d’alcoolisme resté légendaire à Villebard.</p>
+
+<p>Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère.
+Tout enfant, une fainéantise incurable le tenait
+des journées entières sur le pas de la porte, observant
+les gens qui passaient et notant, avec
+force plaisanteries, les ridicules de chacun. A
+l’école, il n’avait rien voulu apprendre, malgré
+sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se
+décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par
+une défiance instinctive des choses, il ne commettait
+pas de sottises graves, la veuve s’était
+résignée. Avec une quarantaine de sous par jour,
+elle avait la paix, et même Victor se montrait
+bon fils, donnant à l’occasion un coup de main
+pour descendre un baril d’huile à la cave, ou
+pour clore les volets, la nuit tombée. D’habitude,
+il se levait à neuf heures, avalait deux ou trois
+gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes,
+puis traînait son désœuvrement dans le village,
+s’arrêtant chez le bourrelier, chez le maréchal-ferrant,
+chez le charron. Partout, il trouvait bon
+accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des
+histoires comiques qu’il débitait, intarissable,
+avec une verve goguenarde et des expressions à
+lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le père Hénocque
+recevait aussi sa visite, et, dès les premières
+fois, Golo, qui débutait comme apprenti,
+avait été séduit par ce garçon si drôle, avec lequel
+il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de
+son côté, s’était pris d’affection pour Golo qui
+mieux que personne, lui semblait-il, comprenait
+ses blagues et dont l’admiration, au fond, le
+flattait.</p>
+
+<p>Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main
+de Carrouge, qui l’avait reconnu tout de suite,
+malgré la nuit. On entra dans le cabaret vaguement
+éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour,
+posée sur la table, et là, Carrouge s’attendrit
+complètement, au point qu’il embrassa Golo.
+Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter
+aux yeux, pendant qu’il répétait, sans pouvoir
+trouver autre chose, ces simples mots, souvenir
+du régiment :</p>
+
+<p>— Eh ben, mon vieux ! Eh ben, mon vieux !</p>
+
+<p>Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le
+garde-champêtre, qui sommeillait avec des mouvements
+de tête rythmés, ses lunettes tombées
+sur le <i>Petit Journal</i>.</p>
+
+<p>— Dérange-toi donc un peu, hé ! vieux machin,
+voilà Golo ! Tu ne le remets pas ? fit Carrouge
+en le secouant par la manche.</p>
+
+<p>— Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère
+Louvet ?</p>
+
+<p>— Bien sûr que c’est lui !</p>
+
+<p>— Tiens, tu es donc caporal, mon homme ?
+reprit Mexico, qui regardait hébété les deux
+galons de laine.</p>
+
+<p>— Probable ! répondit Golo avec quelque
+suffisance.</p>
+
+<p>— Allons ! dit Carrouge, revenant à des choses
+plus immédiates, on va trinquer ensemble, pas
+vrai ? Un petit vermouth, hein ? Tu dois avoir
+soif. Trois lieues depuis Rademont, ça commence
+à compter.</p>
+
+<p>La mère Farcette apporta des verres, où son
+mari versa le vermouth, et Golo, en y ajoutant
+l’eau de la cruche en faïence, regarda Carrouge.</p>
+
+<p>Il n’avait pas rajeuni. Son front barré de
+rides profondes s’était presque dégarni, et, sur
+ses tempes fripées, des cheveux blancs se plaquaient.
+Sa barbe rouge en buissons d’automne
+s’argentait fortement sous les oreilles, et son nez
+mince tombait davantage sur une bouche pincée,
+aux lèvres invisibles. Mais ses petits yeux durs,
+d’un gris d’ardoise, de vrais yeux d’émouchet,
+vivaient toujours malicieux et attentifs, en
+arrêt aux creux des orbites, au-dessous des sourcils
+usés.</p>
+
+<p>Obéissant vraisemblablement à quelque impulsion
+héréditaire, maintenant il ne démarrait
+plus du cabaret, au grand désespoir de la veuve
+qui redoutait pour lui la fin de son père et la lui
+prédisait régulièrement, les soirs où Victor rentrait
+très raide, les yeux rapetissés encore par l’alcool.</p>
+
+<p>Mais ce jour-là, la joie de revoir Golo l’avait
+dégrisé complètement.</p>
+
+<p>— On te croyait mort, mon pauvre vieux,
+sais-tu bien ? répétait-il, très tendre. Vrai, cette
+idée-là me fichait malheur. Pense donc ce que
+c’est loin, leur sacré Tonkin ! C’en est, des inventions !
+Enfin, te voilà revenu, c’est tout ce qu’il
+faut. Ça ne fait rien, tu n’es pas gras, tu dois peser
+quatorze livres tout mouillé.</p>
+
+<p>— Bah ! fit Golo, le coffre est bon. Et puis, on
+n’est pas fâché d’avoir vu du pays. Mais ici, quoi
+de neuf ? Le père Hénocque, qu’est-ce qu’il devient ?</p>
+
+<p>— Le père Hénocque il est toujours là, solide
+au poste. Justement, il m’a parlé de toi, il n’y a
+pas huit jours. « C’est-il qu’il ne reviendra jamais ?
+qu’il me disait. Ce serait dommage, car
+c’était un bon ouvrier ». Oui, il m’a dit cela, le
+patron, et tu sais, si tu veux, il te reprendra, car
+il n’a pas de compagnon pour l’instant.</p>
+
+<p>— Ah ! il t’a dit cela ? eh bien ! tant mieux !
+fit Golo, réconforté à l’idée que peut-être il allait
+pouvoir gagner sa vie, à Villebard.</p>
+
+<p>— Oui, reprit Carrouge, tu n’as qu’à te montrer
+et l’affaire est réglée. Mais, dis donc, tu ne
+vas pas repincer de la varlope demain matin ?
+Tu vas te reposer un peu et revoir les anciens.
+Allons, père Farcette, encore une tournée ! Qu’est-ce
+que tu dis ? Tu n’as plus soif ? En voilà une
+raison ! Es-tu de la classe, oui ou non ?</p>
+
+<p>On trinqua de nouveau.</p>
+
+<p>— Alors, tu as vu tout plein de pays ? Tant
+mieux pour toi si cela t’a amusé. Mais, tu sais,
+ces endroits-là, c’est trop loin pour moi, il doit
+y faire trop chaud. Moi, vois-tu, été comme hiver,
+je ne démarre plus d’ici ; j’aime rester à couvert.
+Quand tu voudras me voir, tu n’auras qu’à descendre,
+nous ferons un billard ensemble.</p>
+
+<p>— Quoi de neuf à Villebard ? répéta Golo, un
+peu étourdi par ce flux de paroles.</p>
+
+<p>— Quoi de neuf ? Ma foi, pas grand’chose.
+Voyons… en fait de morts, il y a le père Gollard,
+M<sup>me</sup> Bablot, ta tante Louvet. Mais je suis bête,
+tu dois le savoir puisque tu hérites ! Poncet, tu
+sais bien, Poncet, eh bien, il est en prison : il
+paraîtrait que c’est lui qui a mis le feu à la ferme
+de Chambardy. Pas vrai, Mexico ?… Tu dors
+donc toujours, vieux pompon !</p>
+
+<p>Le garde-champêtre ne répondit pas.</p>
+
+<p>— Quelle andouille, hein ! reprit Carrouge sans
+respect pour l’autorité.</p>
+
+<p>Pendant une heure, ce fut un défilé de maladies,
+d’adultères, de mariages, de procès et de
+successions. Les médailles obtenues par la fanfare
+de Mécringes aux différents comices, les
+luttes des élections municipales, tout y passait,
+pendant que les bitters, les absinthes succédaient
+aux vermouths. A la fin, les langues s’embarrassèrent
+et les cervelles s’obscurcirent.</p>
+
+<p>Dehors, c’était la nuit serrée : ni passants, ni
+voitures, ni chansons. Dans un coin du cabaret
+la famille Farcette se mettait à table, et depuis
+que Carrouge avait fini de parler, le bruit des
+cuillers dans les assiettes, les ronflements du garde-champêtre
+s’entendaient seuls dans le silence.</p>
+
+<p>Le temps passait, Golo ne se levait pas : il
+restait là, rivé à sa chaise, fatiguant ses yeux à la
+lumière de la lampe. Et du fond de sa torpeur
+montait une curiosité, une nécessité de savoir,
+impérieuse. Carrouge avait connu, comme tout
+le monde, son amour pour Cendrine : pourquoi ne
+parlait-il pas de la fille aux Rutel ? Serait-elle
+morte, elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée
+tout à l’heure dans sa liste funèbre ? Cette idée
+l’obsédait un instant ; une autre la chassait : si ce
+bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être
+qu’il n’avait rien à en dire ; peut-être était-elle
+toujours là, pas mariée. Pour la seconde fois
+depuis son retour Golo se sentait traversé par
+un espoir mal défini, amorti aussitôt par cette
+autre pensée que, si Carrouge n’avait pas nommé
+Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour
+ne pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant
+laisser à un autre le soin de lui apprendre
+la nouvelle.</p>
+
+<p>Cette incertitude l’énervait, et pourtant,
+malgré l’heure avancée, il ne se décidait pas à
+poser nettement la question, comme s’il redoutait
+la réponse, comme s’il voulait conserver
+quelque temps encore le droit d’espérer. Il était
+un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant
+cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses
+voyages, de ses campagnes, que s’il l’avait vu le
+matin. Cette indifférence le navrait et l’humiliait
+et il le laissait quand même continuer son
+verbiage : peut-être Carrouge dirait-il enfin,
+parmi tant de sottises, la chose que Golo attendait,
+l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre
+plein.</p>
+
+<p>A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un
+ton paternel :</p>
+
+<p>— Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables.
+Voilà la demie de huit heures et vous
+ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu
+te feras attraper par ta mère quand tu rentreras,
+et toi, mon vieux Mexico, prends garde que ta
+bourgeoise ne vienne te faire la conduite de
+l’autre soir. On ne vous permettra pas de revenir
+demain.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien voir ça ! dit Carrouge.</p>
+
+<p>Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait.
+Il avait sommeil, et souhaitait fort de gagner son
+lit, où il serait mieux pour dormir. Il se calait
+sur ses jambes écartées.</p>
+
+<p>— Allons, encore une tournée, et l’on s’en
+va ! déclara-t-il.</p>
+
+<p>Sitôt apportée, sitôt bue ; les verres se posaient
+bruyamment sur la table, et les trois hommes
+sortaient, l’un derrière l’autre, dans l’obscurité.
+Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans
+l’ombre d’une ruelle et Carrouge se décidait à
+rentrer, quand, brusquement, Golo s’avisait d’un
+stratagème :</p>
+
+<p>— Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon
+ancienne, tu ne m’en parles pas, tu ne me dis
+pas qu’elle est mariée ?</p>
+
+<p>— Dame ! mon Golo, je pensais bien que tu
+le savais, et, ma parole, ce n’était pas à moi…</p>
+
+<p>— Mais tu crois que cela m’embête ! répondit
+le caporal. Eh bien, mon vieux, je m’en vas te
+dire une chose : des femmes comme ça, il n’en
+manque pas, ni des plus chouettes non plus.
+Après cela, je ne lui en veux pas, et, si elle fait
+l’affaire d’un autre, tant mieux pour lui !</p>
+
+<p>— Ah ! je t’en réponds qu’elle fait son affaire,
+à Champion ! Depuis trois mois, il en prend pour
+son argent, le charron. Dame ! c’est que, vois-tu,
+c’était un beau parti, Albert ! Quand il l’a demandée,
+elle n’a dit ni oui ni non, mais les parents,
+comme de juste, lui ont sauté dessus.</p>
+
+<p>— Je comprends ça, dit Golo, je comprends
+ça ! Et brusquement : — Allons, bonsoir, il faut
+pourtant que j’aille voir si l’on peut me coucher,
+par là !</p>
+
+<p>Carrouge a disparu. Golo sait, maintenant, et
+vraiment, il est très ferme. Il y a une minute,
+tandis que l’ivrogne parlait, il a bien senti un
+choc sourd au fond de son être, et il lui a semblé
+qu’un grand froid lui traversait le cœur. Dans
+l’espace d’une seconde, très loin, comme en songe,
+il a revu le jardin du Roc où ils ont joué ensemble,
+très petits, le long des massifs de seringas à
+l’odeur entêtante, et aussi les routes sans arbres,
+où, par les nuits claires, plus tard ils ont marché
+seuls au retour des fêtes ; mais tout cela n’a pas
+duré : Cendrine est mariée, eh bien après ? Est-ce
+qu’il ne s’y attendait pas ? Et qui sait, d’ailleurs,
+si cela ne vaut pas mieux ainsi ? car elle ne l’a
+jamais aimé sérieusement, bien sûr : et lui, et
+lui…</p>
+
+<p>Un revirement se fait brutalement :</p>
+
+<p>— Sacrée garce, va !</p>
+
+<p>Et c’est fini, le voilà d’aplomb, s’étonnant
+presque de se sentir aussi peu touché. Le coup a
+peut-être porté, mais il n’y a pas de blessure
+apparente.</p>
+
+<p>— Avec tout cela, je n’ai pas mangé, moi !</p>
+
+<p>La lune s’est levée. Maintenant il longe les
+grands murs d’une ferme ; par les lucarnes pleines
+d’ombre, on entend dans les écuries les chevaux
+tirer sur leurs chaînes en mâchant la paille
+du râtelier, et dans les bergeries on devine le
+souffle continu des moutons qui dorment, entassés.
+Sous les portes charretières se coulent des
+museaux de chiens qui reniflent dans la poussière,
+puis se reculent pour aboyer longuement quand
+on passe. Au sommet du pays, dans une cour,
+une lanterne marche, se balance, sans éclairer
+celui qui la porte.</p>
+
+<p>Une par une, Golo reconnaît les maisons.
+Voici la demeure bourgeoise et close de M<sup>lle</sup> Agathe,
+puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur,
+le toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons
+emmêlés pourrissent avec le chaume ; les
+fenêtres découpent un morceau du ciel : ceux-là
+ont donc abandonné Villebard ?… Vasseur ! un
+camarade de l’école primaire, un peu plus âgé
+que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents
+ont dû mourir, et le jeune homme a
+quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris, sans
+doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde ?
+S’il en est ainsi, le caporal eût mieux fait…</p>
+
+<p>Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à
+siffler une marche militaire, et bientôt il arrive
+au Chep.</p>
+
+<p>Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et
+Golo s’arrête devant l’antique maison briarde,
+endormie sous les rayons bleus de la lune ; il retrouve
+dans la cour les planches adossées au mur,
+les tas de sciure humide, la margelle du puits avec
+le treuil que lui-même a fabriqué jadis, les pots à
+moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les
+vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.</p>
+
+<p>Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la
+demeure de sa jeunesse : elle est de mine accueillante,
+la vieille, et, ainsi éclairée, il lui semble
+qu’elle lui sourit.</p>
+
+<p>Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis
+sans doute, et le caporal hésite à les arracher
+à leur premier sommeil. Mais où passer la
+nuit ? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a
+bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule
+abandonnée, où déjà, de son temps, allaient
+nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux
+qui traversaient Villebard, et il songe un instant
+à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable
+gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour.
+Coucher à l’auberge, chez Farcette ? Ma foi non,
+il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens
+inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et
+puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra
+rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les
+Hénocque sont de braves gens ; et, après tout, il
+n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner
+à l’église.</p>
+
+<p>Il pousse la barrière et il frappe discrètement
+à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo,
+qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac
+de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un
+peu plus fort. Un enfant appelle.</p>
+
+<p>— Papa !… papa !… on cogne… j’ai peur.</p>
+
+<p>Un grognement sourd, puis une grosse voix
+qui demande :</p>
+
+<p>— Qui est là ? Qui est là ?</p>
+
+<p>— C’est moi.</p>
+
+<p>— Qui toi ?</p>
+
+<p>— Moi, Golo, votre Golo !</p>
+
+<p>Un silence, puis un chuchotement, et des pieds
+lourds qui tombent sur le plancher. La clef
+tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît,
+titubant de sommeil, la culotte mal boutonnée
+et la chemise ouverte montrant un torse velu. Il
+met la chandelle sous le nez du voyageur, et,
+quand il l’a reconnu :</p>
+
+<p>— Eh ! la femme ! C’est lui, c’est vraiment
+lui !… En voilà une occasion pour arriver ! mais
+ça ne fait rien, entre tout de même.</p>
+
+<p>La mère Hénocque s’est levée, elle aussi.
+C’est une gaillarde de quarante ans, à la face
+rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample
+poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée.
+Les poings campés sur les hanches, elle regarde
+Golo, maternellement.</p>
+
+<p>— Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon ! Tu
+es comme notre coq, tu as la crête un peu
+basse.</p>
+
+<p>— Dame ! fait Hénocque, ça ne vous arrange
+pas un homme, ces brigands de pays-là !… C’est
+vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.</p>
+
+<p>— Laissez donc, répond Golo, tout heureux de
+l’accueil : dans un mois, avec l’air de Villebard
+il n’y paraîtra plus.</p>
+
+<p>— En attendant, reprend la brave femme, je
+parie que tu n’as pas mangé.</p>
+
+<p>Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui
+de leurs couchettes, roulent des yeux ahuris, elle
+ouvre une armoire à côté de la cheminée, une
+armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un
+morceau de bœuf figé dans sa graisse, une miche
+entamée, une assiette, un couvert. Hénocque
+descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et,
+un instant après, il reparaît, tenant à la main
+une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse légère.</p>
+
+<p>— Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra
+la gueule en place.</p>
+
+<p>Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit
+vin gris qui pique et fleure un peu le moisi.</p>
+
+<p>— Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça :
+du vin blanc de raisin blanc. C’est de ma vigne de
+la Bisgauderie ; tu la connais ? En 65, j’y ai fait
+cinq pièces de vin, et du crâne… C’est dommage
+que tous ces temps-ci elle ne donne plus rien.
+Encore, cette année, tiens, il y avait une préparation
+comme jamais tu n’as vu plus beau, et
+puis, le 22 d’avril, crac ! voilà tout qui gèle ;
+c’est-y pas fichant, hein ?</p>
+
+<p>Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles,
+de cette cordialité qui le ragaillardit. Si le
+menuisier pouvait le reprendre ? Et, bien vite :</p>
+
+<p>— Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron ?</p>
+
+<p>Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait
+claquer sa langue :</p>
+
+<p>— Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on
+peut quasiment te garder, si tu n’es pas exigeant.
+Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans :
+nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça
+te va-t-il ?</p>
+
+<p>— Entendu ! fait le soldat.</p>
+
+<p>Et les deux hommes se tapent dans la main,
+un peu émus.</p>
+
+<p>Golo mange lentement, installé à son ancienne
+place où ce soir, instinctivement, il s’est
+attablé et il promène ses yeux sur toutes les choses
+amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se
+découpent les ombres des trois personnages, sur le
+dressoir où luisent, par rang de taille, les pots
+d’étain.</p>
+
+<p>Ils restent là sans rien dire, en vieux amis
+contents de se retrouver, et, seul, le sourire des
+yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant,
+en cassant, à la pointe du couteau, le fromage
+dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des
+enfants, qui se sont rendormis.</p>
+
+<p>— Ça pousse, ça pousse ! et ça nous pousse
+aussi… Les deux que tu as connus sont grands
+maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout,
+Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut.
+Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non
+plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible
+de le faire tenir en repos, ce mâtin-là ! Enfin,
+c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que
+tu es parti, on en a eu un troisième. Hein ! Des
+vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis ? Voilà
+ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir
+de gamins : on se rattrape !… Encore un garçon
+celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard
+qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres,
+au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui
+faut par jour ; quatre litres penses-tu ? Mais nous
+avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne
+pas les dépasser ; pas vrai, la bourgeoise ?</p>
+
+<p>Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.</p>
+
+<p>— Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre
+exemple sur nous. Je veux être marraine de ton
+premier ; car tu ne vas pas te croiser les bras,
+maintenant que tu es revenu au pays tout à fait.
+Tu as du bien, puisque tu as la succession de la
+tante ; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher
+une gentille petite femme. C’est convenu,
+n’est-ce pas ? Dans deux mois, nous sommes de
+noce.</p>
+
+<p>— Oui, oui, répond Golo un peu troublé ; je
+vais voir à cela.</p>
+
+<p>L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement
+de rouages.</p>
+
+<p>— Dix heures ! fait Hénocque ; allons, il faut
+aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon,
+il y a longtemps que tu es levé.</p>
+
+<p>Golo accepte ; il se sent fatigué, en effet, et
+tout courbatu par le voyage en chemin de fer.</p>
+
+<p>La patronne monte lui préparer son lit dans
+sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois.
+Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de
+senteurs rustiques : des nattes d’oignons sèchent
+aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent
+à un clou et sur une planche, les dernières
+pommes de l’année précédente achèvent de pourrir.
+Un coin de la pièce est occupé par un séminaire
+où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser,
+et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et
+de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer.
+Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie ;
+lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur
+la huche servant de commode, la flamme de la
+chandelle oscille au vent doux qui vient par la
+fenêtre entr’ouverte.</p>
+
+<p>Les Hénocque descendus, Golo se déshabille
+machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve
+les murs blanchis à la chaux où se sont
+agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près
+des naïves épures et des multiplications crayonnées
+sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins :
+profils charbonnés que souligne un nom,
+soldats croisant la baïonnette, femmes fumant
+des pipes. A une cheville, dans un angle, pend
+une veste de travail anciennement portée, raidie
+maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.</p>
+
+<p>Un moment, il s’attriste en voyant traîner,
+sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée
+jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude
+l’emporte sur l’attendrissement, et une
+minute après, il est assis, déshabillé, sur son
+vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore,
+la pensée absente déjà, regardant de ses yeux
+fixes la lumière qui rougeoie.</p>
+
+<p>Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup,
+il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort
+de sa bouche, presque à son insu, la phrase
+unique où se résume toute sa pensée latente :</p>
+
+<p>— Ah !… les femmes… les rosses de femmes !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait
+à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel,
+l’engageât à se reposer quelques jours
+encore, il insistait pour se mettre immédiatement
+à l’ouvrage.</p>
+
+<p>— Allons-y, puisque te voilà si gaillard !</p>
+
+<p>Et le vieux menuisier lui désignait les commandes
+pressées, lui fixait sa tâche.</p>
+
+<p>Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait
+quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne
+chanson de travail, il constatait avec satisfaction
+la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à
+jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la
+varlope. L’expérience le rassurait : puisqu’il était
+toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait,
+et la vie d’autrefois allait recommencer.
+Désormais les jours s’écouleraient tous pareils :
+à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper
+de rien, il mangerait la soupe de la mère
+Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil ;
+et le soir, entre les draps de toile, il dormirait
+dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait
+le reste ?</p>
+
+<p>Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le
+pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air,
+une joie inconsciente et profonde. Par la porte
+ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée,
+le village muet, la route du Chep toujours
+déserte ; au milieu de la cour les poules dormaient
+sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le
+vieux laurier-thym, près du mur. La semaine
+sainte finissait : l’école était fermée, les cloches
+« parties à Rome », et il n’y avait sur Villebard
+ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries,
+pour mesurer le silence. Trois fois le jour,
+cependant, les petits clercs parcouraient le village,
+s’arrêtaient devant les portes et secouaient
+leurs « tartelets ». On appelait ainsi des marteaux
+mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en
+allaient tour à tour frapper une enclume de bois
+placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle
+ne s’entendait qu’aux jours saints ; il suppléait
+l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades
+et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle
+chantée sur un rythme traînant : « Voilà six
+heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent. »</p>
+
+<p>Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs.
+Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage
+des salles, ils entonnaient, très graves, la
+prose fameuse : <i lang="la" xml:lang="la">O filii et filiæ</i>, et les ménagères
+leur souriaient tandis que s’échappait du four
+l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent
+au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se
+revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize
+ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était
+changé ni en lui, ni à Villebard.</p>
+
+<p>Il assistait le lendemain, sur la porte, à l’entrée
+de la grand’messe. Cordial, il serrait des
+mains, frappait sur les épaules, était salué de
+phrases simples : — « Tiens donc, mon Golo, ça
+s’est tiré tout de même !… Te voilà donc rentré
+mon homme ! »</p>
+
+<p>La messe dite, il revint pour la sortie, et, retardé
+un moment par les félicitations du maire, — il
+voterait maintenant — il dut se hâter afin
+de rattraper Carrouge qui, pour obtenir son argent
+du dimanche, avait accompagné sa mère à
+l’office. Pressant le pas, il remonta le village,
+longea la maison de M<sup>lle</sup> Agathe, une rentière
+âpre et sédentaire en son logis ; un peu essoufflé,
+il s’arrêta un instant pour regarder le jardinet
+de la vieille et découvrir dans l’encadrement de
+rideaux sa face immobile, penchée sur des feuilletons
+au papier jauni, coupés naguère dans des
+journaux. Il allait poursuivre son chemin quand
+il entendit derrière lui une voix qu’il crut reconnaître :</p>
+
+<p>— Alors, on ne dit plus bonjour, maintenant ?</p>
+
+<p>Il se retourna et vit Cendrine. Elle ne lui sembla
+plus la même. Elle avait engraissé et de larges
+taches de rousseur faisaient paraître son teint
+plus pâle. Comme les Parisiennes qui venaient à
+la fête de Mécringes, elle portait les cheveux sur
+le front ; sa robe d’un bleu violent s’ornait de
+boutons représentant des fleurs, et, passée dans
+une boutonnière haute, sous la broche, une chaîne
+de montre en or descendait jusqu’à la ceinture.
+Des breloques y pendaient, et Cendrine embarrassée,
+pour se donner une contenance, les tournait
+et retournait dans ses mains qui sortaient
+rouges au bout des manches étroites du corsage.
+Et Golo regardait ces mains, étonné de songer
+que jadis il les avait beaucoup serrées.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai que tu n’es pas mort, reprenait
+Cendrine. On ne savait plus, depuis le
+temps ! Hein, tu en as vu du nouveau !</p>
+
+<p>— Et toi, répondit Golo, subitement égayé,
+c’est toi qui en as vu du nouveau ! Toi aussi, tu
+as fait une campagne !</p>
+
+<p>— Dame ! il fallait bien faire comme tout le
+monde.</p>
+
+<p>— Alors, c’est comme ça que tu m’as attendu ?</p>
+
+<p>Avec plus de douceur, en une sorte de reproche
+amical, elle répondit :</p>
+
+<p>— Et toi, c’est comme ça que tu m’as donné
+de tes nouvelles ?</p>
+
+<p>Il cherchait des prétextes, des excuses. C’était
+si loin, il faisait si chaud !… et puis, il avait été
+si malade ! Deux fois, pourtant, il avait écrit.</p>
+
+<p>— Possible ! pourtant nous n’avons rien reçu
+en tout.</p>
+
+<p>Il s’étonna et accusa les pirates, lesquels fréquemment
+arrêtaient les courriers. Lui aussi,
+n’obtenant pas de nouvelles, à la fin, s’était découragé.</p>
+
+<p>— C’est donc ça… moi, j’ai cru que tu m’oubliais.</p>
+
+<p>Golo haussait les épaules. Et puis, à quoi bon
+parler de tout cela ? Ce qui était fait était fait, ça
+ne servait à rien d’y revenir.</p>
+
+<p>— Allons, mon Golo ! toi aussi, tu te marieras
+à ton tour…</p>
+
+<p>Et tous deux, sans raison, se mettaient à
+rire.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas tout ça, reprenait le menuisier,
+quand est-ce qu’on le baptise ?</p>
+
+<p>— Tu es trop curieux, par exemple. Pensez-vous ?
+On ne te demande pas ce que tu as fait
+avec les filles du Tonkin, espèce de dégourdi !</p>
+
+<p>Et, avant que Golo eût le temps de riposter :</p>
+
+<p>— Tu as recommencé à travailler chez Hénocque ?</p>
+
+<p>— Oh ! des braves gens, et puis là, je me retrouve.
+J’ai assez traîné mes guêtres comme ça,
+je ne suis pas fâché de me reposer une minute
+et de revoir les camarades et le pays.</p>
+
+<p>— Eh bien ! c’est ça, on se reverra. En attendant,
+je me sauve ; faut que j’aille voir par là,
+du côté de la soupe.</p>
+
+<p>— Allons, dit Golo, bon appétit !</p>
+
+<p>— Et toi pareillement.</p>
+
+<p>Avec sa démarche balancée, Cendrine continuait
+sa route ; gauche, dans ses habits du
+dimanche, lentement, elle disparut. Et Golo, qui
+lui tournait le dos, s’en alla vers le Chep, le long
+des haies envahies par les orties, le long des fermes,
+d’où sortait l’odeur musquée des fumiers.</p>
+
+<p>Il retrouva Carrouge seulement après les vêpres,
+dans le cabaret déserté ce jour-là par la
+jeunesse de Villebard, partie au « réchaud » de la
+fête de Fromentières. Jusqu’au soir, ils jouèrent
+sur l’immense billard, et Golo perdit toutes les
+manches.</p>
+
+<p>Vers la fin de la dernière partie, comme il venait
+de manquer un coup superbe, il se retourna,
+se trouva nez à nez avec un grand gaillard mal
+équarri, vêtu de noir, rouge de barbe et le front
+bas.</p>
+
+<p>Le charron Albert Champion sembla tout gêné
+par la présence de Golo ; il comptait que le menuisier
+lui adresserait des reproches, et les attendait
+en s’efforçant de rouler une cigarette
+entre ses doigts trapus, couverts de cicatrices et
+inutilement lavés.</p>
+
+<p>— Tiens, bonjour, Albert. Comment ça va-t-il ?</p>
+
+<p>— Très bien : et toi, mon Golo ? En voilà, du
+temps qu’on ne s’est vu !</p>
+
+<p>Carrouge gagnait toujours. Alors le charron,
+comme s’il eût cru devoir une réparation à Golo :</p>
+
+<p>— Si nous prenions un verre ? dit-il.</p>
+
+<p>Carrouge, entraîné par le succès, la partie
+terminée, continuait à essayer des carambolages.</p>
+
+<p>Golo et Albert, l’un en face de l’autre, s’assirent
+à la même table.</p>
+
+<p>— A ta santé !</p>
+
+<p>— A la tienne !</p>
+
+<p>Et longtemps, tandis que les billes se choquaient
+avec bruit, ils parlèrent des prochaines
+élections, de la culture, du prix du vin. A la
+sortie, le charron accompagna le menuisier jusqu’au
+milieu du village, et, en se quittant,
+comme de bons camarades, ils se serrèrent la
+main.</p>
+
+<p>Le soir, au lit, avant de s’endormir, Golo
+repassait les événements de la journée : sa rencontre
+avec Cendrine, ce qu’elle lui avait dit, ce
+qu’il avait répondu, et tout cela lui paraissait
+fort simple.</p>
+
+<p>Sûrement, elle avait bien fait de se marier,
+cette fille, puisqu’elle n’avait pas eu de ses nouvelles.
+Albert, d’ailleurs, était plus riche que lui,
+et la préférence lui semblait naturelle. Il ne réfléchit
+pas davantage, et comme il avait veillé
+un peu tard, paisiblement il s’endormit.</p>
+
+<p>Les jours passèrent laborieux et monotones.
+Quand Golo demeurait à l’atelier, la scie en
+main ou le marteau, tout allait bien, et la régularité
+même de son travail l’enchantait. Mais
+peu à peu, aux heures de repos, il commença à
+trouver le temps long ; la société des Hénocque,
+avec lesquels, sa besogne faite et la soupe mangée,
+il restait à bavarder et à fumer, l’amusait
+médiocrement. Ces braves gens s’occupaient peu
+de lui, consumaient leurs loisirs en des discussions
+sur les recettes et les dépenses du ménage,
+en des querelles futiles que Golo écoutait sans
+pouvoir s’y intéresser. Il essayait alors de se distraire
+en reprenant quelques livres de sa jeunesse
+ou en suivant le feuilleton du <i>Petit Journal</i>. Mais
+la lecture ne le passionnait plus ; il se décidait à
+sortir. Il traînait, un moment, seul sur la route,
+dans la nuit, ou il se mettait à la recherche d’un
+ancien camarade. Le plus souvent, il trouvait
+porte close : les travailleurs étaient au lit. Il ne
+lui restait guère que la compagnie de Carrouge ;
+encore était-il difficile à joindre, celui-là, toujours
+en noces, le soir, dans les villages voisins,
+ou s’attardant derrière les clos, dans les bois, à
+des rendez-vous où il se vantait de ne pas gâcher
+son temps. Bientôt les commandes diminuèrent,
+la morte-saison arriva : Hénocque partit, s’en
+alla dans les moulins et dans les fermes, accomplir
+sa tournée annuelle d’abonnements. L’ouvrier
+demeura seul pour faire « le courant », et
+les journées à moitié vides de travail lui parurent
+encore plus pesantes.</p>
+
+<p>Tout d’abord, il profita bien de ses loisirs pour
+mettre, conformément aux instructions du patron,
+l’atelier en ordre, passer la revue des outils,
+affûter les fers, confectionner quelques manches.
+Ou bien, d’une encre pâle et d’une écriture soignée,
+il écrivait des relevés de comptes, vérifiait
+des mémoires, moulait au bas des colonnes le
+total de ses additions. Puis ce fut, dessiné sur le
+mur, le profil d’un pupitre fort compliqué, un
+pupitre à crémaillère, comme il en avait vu un
+jadis, chez le major, à Rochefort. Il termina les
+comptes, renonça à exécuter le pupitre, se promena.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, de petits souffles passaient
+sur la plaine comme des secousses nerveuses,
+et la nature avait des changements imprévus,
+se montrait tour à tour ardente et mièvre.
+Le printemps éclata enfin, splendide. Les arbres
+fruitiers fleurirent en une semaine ; les pêchers
+s’épanouirent tout roses dans la lumière grise,
+puis les cerisiers étalèrent leurs bouquets ingénus.
+Partout, sur les vignes, par-dessus les haies, des
+dômes aux couleurs tendres s’arrondirent, dégringolant
+les pentes ou faisant à travers le village
+comme une allée de reposoirs. La verdure s’envolait
+des buissons, gagnait les bois : elle s’échappait
+des arbustes frêles, des pousses flexibles,
+envahissait les noisetiers, les cornouillers, s’élançait
+plus haut, avec les clématites et les viornes.
+Elle s’emparait ainsi des grands arbres, étalait
+sur leurs ramures une cendre qui semblait répartie
+par le vent, au hasard. Et sous le soleil nouveau,
+tous ces jeunes verts tremblaient aussi
+variés, aussi fondus qu’à l’automne le bouquet
+des feuilles mourantes. Les ajoncs rendaient des
+parfums d’abricots, et dans la tiédeur des petites
+vallées les peupliers embaumaient l’encens et le
+miel. Les sauges bleuissaient les champs, les primevères
+doraient les prés, et, aux murs des jardins
+qui longeaient la sente du Chep, de gros
+bourdons velus bruissaient autour des festons
+violets des glycines.</p>
+
+<p>Chaque matin apportait une transformation.
+Les seigles montaient, la campagne se couvrait
+de colzas en fleurs, et, entre le jaune et le vert
+infini de la plaine et l’azur du ciel, planait, plus
+haut que le clocher, la chanson des alouettes, immobiles.
+La signification mystérieuse de ces choses
+n’échappait pas à Golo : les perdrix appariées
+qui s’appelaient dans les blés au penchant du
+coteau, les insectes qui se cherchaient dans l’herbe
+et dans la poussière, le voyage inquiet des semences
+végétales poussées à leurs buts inconnus
+par des brises favorables, tout lui annonçait le
+retour de la saison d’aimer. Et plus direct encore
+était l’avertissement donné, dans les soirs
+pleins de la musique récente des grillons et des
+crapauds, par les couples d’amants, qui le long
+des sentes, derrière les vieilles meules, se dérangeaient,
+se cachaient à son approche.</p>
+
+<p>Ces rencontres le troublaient, inquiétaient,
+lorsqu’il était couché, la solitude de sa chambre,
+de son lit. Il songeait alors au temps où il était
+amoureux, à ses chastes et tendres promenades
+avec Cendrine par d’autres soirs de mai, après
+leur sortie du Mois de Marie. Il se rappelait ensuite
+les nuits de joie naguère, à Rochefort,
+les serveuses de petits cafés, et cette jolie apprentie
+qu’il allait retrouver le dimanche, à l’heure
+des vêpres, dans une auberge, à l’extrémité du
+faubourg. Il en arrivait même à regretter les
+petites congaïs, ces pauvres instruments de plaisir,
+avec lesquels il s’égarait parfois, après l’appel,
+dans la rizière. Et ces souvenirs, évoqués tous
+ensemble, aggravaient sa solitude. A Villebard,
+toutes les filles de sa connaissance avaient un
+mari ou un galant, et, en attendant qu’à son
+tour il se décidât au mariage, il ne voyait près
+de lui aucune liaison possible. La noce lui répugnait,
+maintenant qu’il en avait fini avec la vie
+militaire ; et, puisqu’il était redevenu un ouvrier
+sérieux et rangé, il ne se souciait plus de s’en
+aller le dimanche aux bals de l’Ile d’Amour,
+courtiser les servantes comme un galopin. Alors
+il se couchait, s’efforçait de dormir, mais le sommeil
+tardait, et, quand il arrivait enfin, il était
+si léger, si peu sûr, que le vent faisant grincer la
+girouette, un oiseau nocturne frôlant la vitre de
+ses ailes, un rien, suffisait à le dissiper.</p>
+
+<p>Une nuit, dans le silence, au-dessus du dormeur,
+un bruit résonnait, sur les planches du
+plafond. C’était des roulements secs et multipliés
+qui cessaient brusquement pour se répéter presque
+identiques. Golo s’éveilla, étonné, les idées
+troubles ; il venait de rêver qu’il était à Rochefort,
+à la caserne, et, pour reconnaître sa chambre
+d’apprenti, il mettait des secondes qui lui
+parurent interminables. Une branche de noyer,
+doucement balancée au clair de lune, devant la
+fenêtre, lui disait enfin son retour à Villebard, sa
+rentrée chez Hénocque. Que se passait-il là-haut ?
+Golo, sur le dos, les yeux grands ouverts
+prêta l’oreille, se souvint tout à coup. Les rats !
+c’étaient les rats qui faisaient ce tapage, car ils
+avaient coutume, chaque nuit, dans le grenier,
+de jouer avec les vieilles noix éparses sur le plancher.
+Ces chevauchées insolites terrorisaient
+jadis ses sommeils d’apprenti : alors il croyait la
+maison hantée par ces revenants dont la tante
+Louvet parlait à la veillée, dans ses contes. Il se
+rappelait son accès de fou rire, le soir où, décidé
+à pénétrer ce mystère, il avait surpris, sous les
+rayons de la lune, les longs animaux noirs, comme
+une troupe d’acrobates répugnants et comiques,
+se livrant à leurs étranges ébats. Et Golo repassait
+alors en sa tête tous les souvenirs de son
+enfance. Comme la vie commençait bien, alors !
+Et maintenant quel vide, quelle lenteur et quel
+ennui !</p>
+
+<p>Sa dernière distraction, la promenade, finissait,
+elle aussi, par le lasser. Il partait cependant,
+fixant à ses courses un but déterminé, le plus
+lointain possible. Il longeait les murs gris fleuris
+de giroflées, les jardins où les abeilles bourdonnaient
+auprès des buis centenaires ; il contournait
+les champs où les crêtes des coqs, dans cette
+saison d’un rouge plus ardent, couraient au-dessus
+des jeunes récoltes, ainsi que de mouvants
+coquelicots. Il avançait, gagnait les bois, résonnants
+de l’appel prolongé du coucou, de la plainte
+rauque des tourterelles. Sombre, machinal, il
+marchait, marchait toujours ; la gaieté du
+printemps augmentait sa tristesse, et, lorsqu’il
+rentrait, poursuivi par le cri de la chouette
+amoureuse, le soleil qui se couchait splendide,
+au fond de la vallée violette, lui donnait envie
+de pleurer.</p>
+
+<p>Un soir, comme il passait devant le Roc, les
+Rutel, assis sur le banc, près de la grille, l’arrêtèrent.
+Depuis le tournant de la route, ils le
+regardaient venir ; et lui, errant à son habitude,
+la tête basse, un instant songeait à les éviter,
+mais Rutel déjà l’interpellait :</p>
+
+<p>— Hé, bonsoir, Golo ! tu es donc bien pressé
+que tu n’es pas encore venu nous voir ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas l’envie qui me manquait ;
+seulement, vous savez, quand on rentre au pays,
+on a tant de choses à faire !…</p>
+
+<p>— Bien sûr, bien sûr ! mais on ne t’en veut
+pas, et la preuve, c’est qu’on va boire un coup
+ensemble. Pas vrai, mon garçon ?</p>
+
+<p>Il hésitait, mais la mère insistait rudement,
+à sa manière.</p>
+
+<p>— Entre donc, Golo ! Ce n’est pas à cause
+que…</p>
+
+<p>Elle se tut ; et le jeune homme se décida,
+suivit l’allée bordée de buis qui menait à la maison.
+Tout en marchant, il examinait les anciens.
+Chez la vieille, la sécheresse des traits, qui attestait
+sa volonté fière et rapace s’était accentuée
+encore depuis ces dernières années ; ses mains
+s’étaient cordées de veines bleues, ses lèvres
+rentraient, ficelées par des rides, et de rares
+cheveux s’échappaient de la marmotte en cretonne.
+Rutel, moins vieilli, sur sa figure rasée
+de frais portait plus profondément gravées les
+tares de ses habitudes paysannes. Sous sa casquette
+à rabat, son profil d’oiseau s’était aiguisé,
+sa bouche sans dents, relevée au coin gauche,
+souriait plus fûtée, et ses yeux d’avare, ses yeux
+de braconnier, froids et vifs, semblaient toujours
+épier une proie, préméditer un coup de fusil, un
+coup de trafic.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans la grande salle dallée,
+qu’emplissait déjà la nuit tombante. Un tison
+flambait au fond de la cheminée, sous le manteau
+à hauteur d’homme, éclairait l’alcôve, habillée
+d’indienne aux couleurs fatiguées par les lessives.
+Les meubles encaustiqués luisaient doucement
+et, dans sa gaine à fleurs, près de la fenêtre,
+le balancier de l’horloge allait et venait, promenait
+de droite et de gauche un éclair de cuivre
+à travers la pénombre. Dans cette chambre, les
+Rutel passaient toute leur vie. Une odeur triste
+y flottait, exhalée des salpêtres humides et des
+moisissures enfermées dans les armoires ; et les
+sacs de graines accotés contre les murs, les panicules
+de millet, provisions d’hiver pour le serin
+pendues aux solives, y mêlaient des senteurs de
+grange et de volière. Golo envoyait à chaque
+objet un regard de connaissance, d’amitié. Le
+père Rutel, soulevant par un anneau la trappe
+qui s’ouvrait au beau milieu de la pièce, descendit
+à la cave, rapporta une bouteille : une bouteille
+du vin de sa vigne, de sa récolte dernière ;
+il l’assurait, du moins. On trinqua : le vin de sa
+vigne était fabriqué avec des raisins secs. La
+chandelle allumée, Golo et Rutel fumèrent leurs
+pipes, les pieds sur les briques de l’âtre, tandis
+que la mère restait assise plus loin, entre eux
+deux, les jambes rentrées sous sa chaise. Tous
+les trois, muets, regardaient la flamme qui s’élevait
+maintenant, entourait la marmite où la
+soupe fumait, faisait trembler le couvercle.</p>
+
+<p>Pourquoi cette tranquillité, cette paix faisait-elle
+Golo subitement mélancolique ? Il ne comprenait
+pas. Tout ce qu’il éprouvait de précis,
+c’était le regret d’avoir accepté l’invitation du
+jardinier. L’air et la vie de cette maison lui
+faisaient mal ; et, dans le silence persistant,
+il se refusait à s’expliquer à lui-même pourquoi
+il était au Roc et pourquoi Cendrine n’y était
+pas. Le père Rutel toussa, cracha dans les cendres.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas nous en vouloir, mon Golo.
+Car, tu sais, je vois bien pourquoi tu ne parles
+pas. Voyons, que voulais-tu que nous fassions ?
+Nous ne t’avions pas donné notre parole quand
+tu as quitté Villebard : et puis, deux années sans
+lettres de toi, on t’a cru mort. Alors, ce garçon-là
+s’est présenté ; c’était le plus riche de la
+commune, et pourtant Cendrine ne tenait guère
+à lui ; seulement, il y a un âge où il faut bien que
+les filles s’établissent, et on a pris le charron !
+Tu aurais joliment tort de nous garder rancune.
+Tu serais bien bête de te faire du mauvais sang ;
+d’ailleurs, nous en avons eu, nous aussi, des
+chagrins !</p>
+
+<p>Golo leva la tête en manière d’interrogation.</p>
+
+<p>— Quinze jours après la noce, continuait le
+père Rutel, voilà que nous nous brouillons avec
+Albert Champion. Figure-toi qu’il nous réclamait
+la récolte du champ des Gouasses, que nous
+avions donné à Cendrine par contrat. Tu le
+connais, le champ des Gouasses ? il est en bordure
+de la grand’rue, tout au faîte. Oui, mon
+garçon, du blé ensemencé de mes mains ; et il
+disait comme ça que c’était dû, penses-tu ? ça
+faisait plus de vingt-cinq hectolitres !… Cendrine
+a eu sa terre et son argent, quant au surplus nous
+n’avions rien convenu en tout, et tu sais si nous
+sommes justes, si nous avons l’habitude de
+tromper notre monde !… Mais lui, il croyait
+nous faire aller, l’imbécile ! Et comme on ne
+s’est pas laissé dépouiller, voilà mon individu
+qui n’a plus permis à Cendrine de remettre les
+pieds au Roc. Elle n’a pas osé venir depuis ce
+temps-là. Si ça n’est pas pitoyable !… Elle pourrait
+nous être si utile, aider sa mère à repriser,
+elle qui a les yeux jeunes, couler nos lessives,
+aller au marché à notre place… Et puis, vois-tu,
+lorsqu’on n’a qu’une fille, qu’elle est établie dans
+le pays, c’est un rude malheur quand le mari
+l’empêche de voir ses parents.</p>
+
+<p>— Canaille ! résumait la vieille.</p>
+
+<p>Golo, sans répondre, but longuement une
+goutte de vin qui restait dans son verre.</p>
+
+<p>— Avec toi, reprit Rutel, tous ces malheurs
+ne seraient pas arrivés ; mais pourquoi n’as-tu
+pas donné de tes nouvelles ? qu’est-ce que tu
+fabriquais donc là-bas ?</p>
+
+<p>— On se battait ; puis, j’ai été malade, dit
+Golo.</p>
+
+<p>— Enfin, mon petit, si j’ai un conseil à te
+donner, c’est de ne plus penser à tout ça.</p>
+
+<p>— Ah ! ben, c’étant, c’étant… N’en parlons
+plus !</p>
+
+<p>La mère remplit les verres et ils trinquèrent
+de nouveau. Heureux de causer, le jardinier, qui
+lisait le journal, interrogeait maintenant Golo
+sur le Tonkin. Les questions se suivaient, se
+précipitaient ; et le menuisier y répondait à
+peine, de moins en moins.</p>
+
+<p>Le silence se fit de nouveau, un silence qui
+semblait grandir, sorti des angles de la salle. On
+entendait d’abord juter une pipe. Puis, dans la
+marmite, la soupe aux légumes se mettait à
+chanter, et un parfum s’en échappait, appétissant.
+Golo, penché vers le foyer, humait l’odeur
+longuement, et elle évoquait en son esprit des
+heures anciennes. Peu à peu son imagination
+s’excitait, et, tout éveillé, il faisait un rêve : il
+était marié ; cette soupe, elle avait été préparée
+par Cendrine et elle serait, pour tous deux, le
+repas du soir ; ils allaient s’attabler ; manger
+l’un en face de l’autre… Sûrement, elle était à
+côté, dans la maison, la chère petite, non pas la
+Cendrine en robe bleue, la Cendrine mariée de
+l’autre dimanche, mais celle de jadis, la bonne
+amie sérieuse et tendre…</p>
+
+<p>Golo sentait que les yeux lui faisaient mal ;
+il soupirait, s’efforçait de retenir ses larmes. Une
+cependant coulait, lente, sur la joue hâlée ; bien
+vite il l’essuyait de sa manche, mais d’autres
+allaient venir, plus pressées, intarissables. Alors,
+il secoua la cendre de sa pipe, essaya de se tromper
+lui-même et de tromper ses hôtes en considérant
+le fourneau avec attention. Il se leva.</p>
+
+<p>— Allons, je vous remercie. Chacun un bonsoir !</p>
+
+<p>— Tu as bien le temps, on ne mange qu’à
+huit heures, chez les Hénocque. Reste donc.</p>
+
+<p>— Tu devrais même goûter notre soupe,
+ajoutait la mère, je pense qu’elle sera à ton idée.</p>
+
+<p>— Non. Les patrons m’attendent là-bas. Et
+puis, voyez-vous… j’aime mieux m’en aller. Au
+revoir !</p>
+
+<p>— Comme tu voudras, mon garçon ! dit
+Rutel, qui sortit avec Golo et l’accompagna
+jusqu’à la grille de bois.</p>
+
+<p>— Voilà du bon temps pour mes asperges,
+déclara-t-il en suivant l’allée ; et j’ai rarement vu
+autant de fleurs aux arbres que cette année.
+Pourvu qu’il ne gèle pas !</p>
+
+<p>Derrière le mur du parc de Vauharlin, on
+entendit un chant d’oiseau.</p>
+
+<p>— Tiens donc, voilà le rossignol ! c’est le
+premier… écoute-le…</p>
+
+<p>— Bonsoir, père Rutel.</p>
+
+<p>— Je te dis que c’est lui, sacré bon sang !
+Attends, il va recommencer… L’entends-tu,
+l’entends-tu qui tuite ?</p>
+
+<p>Golo s’en fichait bien, du rossignol.</p>
+
+<p>Mais le premier pas était fait : le menuisier
+revenait le lendemain. Peu à peu, ce fut une
+habitude, et, chaque jour, il se rendait au Roc.
+D’abord il inventa des prétextes, des causes
+imaginaires qui l’appelaient dans le haut du
+village, puis il négligea de chercher des explications.
+Il venait voir le père Rutel, tout simplement,
+et le vieux ne s’étonnait pas de ses visites.
+Golo n’était pas embarrassant, pourquoi lui
+aurait-il fait mauvais accueil ?</p>
+
+<p>Dès qu’il avait un instant de loisir, le menuisier
+montait au Roc, jetait un coup d’œil par-dessus
+le mur, franchissait l’entrée, trouvait le
+père Rutel soignant ses espaliers, taillant sa
+vigne, arrosant ses légumes, pinçant ses groseilliers.</p>
+
+<p>Le jardin était au penchant du coteau, entourant
+la maison : un clos d’arbres fruitiers et de
+plantes potagères qui s’étalait, abrité du nord
+par les chênes du parc, et de l’ouest par un
+rideau de grisards toujours bruissants. Des
+allées droites, bordées de buis, le divisaient en
+carrés symétriques, où s’arrondissaient les têtes
+de choux, montaient en voûtes les rames de
+petits pois et s’échevelaient, en leur temps, les
+asperges arborescentes. Des poiriers, des pommiers
+s’espaçaient, taillés en gobelets et en
+quenouilles ; un grand arbre se dressait, voisin
+de l’habitation, un vieil acacia dont les fleurs à
+leur maturité s’égrappaient, pleuvaient sur le
+toit, sur le fumier de la cour.</p>
+
+<p>Des fleurs encadraient partout les légumes,
+mais les plus précieuses s’alignaient de la grille
+au seuil de la maison, le long de la grande allée,
+parée de sable blanc. Des amarantes à queues
+de renard décoraient l’entrée, et c’étaient, à la
+suite, méthodiquement disposés suivant leurs
+floraisons, les glaïeuls et les lis, les balsamines à
+la chair tendre, les pivoines aux larges figures
+rieuses, et les roses trémières, montant en l’air,
+comme des fusées rouges. Plus modestes, à leur
+rang, les primevères, les rameaux d’or, s’épanouissaient
+au ras de terre et, délicate, à l’abri
+du mur, fragile et vivace, la fleur traditionnelle
+qui fleurit les chansons paysannes, la verveine.</p>
+
+<p>Toujours des parfums émanaient des plates-bandes,
+odeur fraîche et capiteuse des lilas,
+chauds effluves des chèvrefeuilles et des seringas
+en folie et, apéritives, les senteurs ménagères
+du thym, de l’estragon et de la citronnelle. Au
+bas de l’enclos, l’eau d’une source emplissait un
+bassin circulaire : des verdures tremblantes
+d’osiers et de saules pleureurs la dénonçaient ;
+des poissons rouges frétillaient parmi les plantes
+aquatiques et, dans la profondeur, immobiles,
+des dos de carpes apparaissaient. Deux figures
+en plâtre, épaves de décorations bourgeoises, se
+tenaient au bord : un pêcheur en débraillé du
+dernier siècle décrochait un éternel poisson de sa
+ligne en souriant à une villageoise, coiffée à la
+Marie-Antoinette, qui, agenouillée, la poitrine en
+offrande, le battoir en l’air, lavait une lessive
+illusoire.</p>
+
+<p>Et tout, au Roc, était très propre ; on devinait,
+à la santé des espaliers comme à la régularité
+des bordures et à la netteté du sable, la
+patience et l’orgueil du propriétaire.</p>
+
+<p>Golo l’abordait, le saluait :</p>
+
+<p>— Quoi de neuf aujourd’hui, mon père Rutel ?</p>
+
+<p>— Rien, rien en tout, mon garçon.</p>
+
+<p>Ils se taisaient, s’étant tout dit. Sous le soleil,
+le jardinier reprenait ses greffes et ses repiquages,
+et Golo, les mains dans les poches, vaguement
+intéressé, suivait le travail méticuleux de l’ancien
+et, sans le vouloir, machinalement, répétait ses
+gestes. Tous les quarts d’heure, les deux hommes
+faisaient deux ou trois pas, confondaient leurs
+ombres, et leur mutisme se prolongeait, coupé
+par une brève question, une réponse plus brève
+encore.</p>
+
+<p>Au bout de quelques semaines, pourtant, une
+grosse commande de volets pour la ferme de
+Montcouvert retint le menuisier au Chep. Désormais,
+il travailla toute la journée, hâtant la
+besogne, s’imposant à lui-même sa tâche quotidienne.
+Dès l’aube, il songeait à l’instant où il
+pourrait filer chez les vieux, et c’était pour lui
+la même attente impatientée que jadis à l’école,
+alors qu’il supputait d’avance les joies des récréations
+et du départ. Sur les six heures, il était
+libre : il courait au Roc, et s’offrait tout de suite
+pour des travaux ; il aidait Rutel à bêcher un
+carré, cueillait des légumes, arrosait jusqu’à la
+nuit, vêtu du tablier bleu professionnel. Il
+s’attirait l’affection de la mère, en préparant
+les bottes d’asperges, la veille des marchés à
+Mécringes ; il faisait de l’herbe pour les lapins,
+cuisinait la soupe du cochon.</p>
+
+<p>Un jour, on le fit entrer dans la chambre de
+Cendrine pour y réparer le fronton de l’armoire
+à linge qui se décollait. Golo ouvrit la fenêtre ;
+et tout le passé lui revenait devant les meubles
+paysans de fabrication honnête, les portraits
+des parents qui encadraient la glace, celui de
+Cendrine en première communiante, et les deux
+chromos représentant des modes de la Restauration :
+« Le marié — <span lang="it" xml:lang="it">Lo Sposo</span> » et « La Mariée — <span lang="it" xml:lang="it">La
+Sposa</span> » qui se faisaient pendant et se
+souriaient, tandis que des légendes, versifiées,
+leur enseignaient le moyen de faire durer leur
+bonheur. On avait laissé Golo seul et, avant
+de commencer son travail, il se complaisait à
+revoir, l’un après l’autre, les bibelots, les pauvres
+fantaisies qui avaient appartenu à Cendrine et
+qu’elle avait dédaigné d’emporter : un album à
+photographies, vide, encore dans sa boîte en
+carton, un verre où s’enlaçaient ses initiales, un
+sac à ouvrage avec une garniture d’objets en
+acier débile, qu’il lui avait offert, le jour de la
+foire à Mécringes.</p>
+
+<p>Tout son ancien amour ressuscitait, au contact
+de ces reliques, et non plus seulement à
+l’état de fantôme : il aimait de nouveau, ou
+plutôt il s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé
+d’aimer Cendrine. Son indifférence en la revoyant
+l’autre jour, ne s’adressait qu’à la jeune femme,
+à la Cendrine nouvelle dont l’image inattendue
+avait dérouté ses souvenirs. Mais dans cette
+chambre, où tout lui parlait de sa petite amie
+d’autrefois, son cœur se réveillait, et il se réveillait
+pour souffrir. Pour la première fois depuis
+qu’il était triste, il comprenait la cause de sa
+tristesse. C’était cela, c’était ce chagrin que, sans
+y penser, il était venu chercher au Roc. Car il le
+sentait bien, sa vie désormais était manquée :
+devant lui, il ne voyait plus que du malheur.</p>
+
+<p>Golo se mettait à la besogne, et ses regrets
+lui faisaient une compagnie amère et douce.
+Quand il sortit de cette chambre qui avait dû
+être la leur, il eut un regard dernier, instinctif,
+pour le lit, toujours inoccupé, toujours plein de
+Cendrine.</p>
+
+<p>Le lendemain, les jours suivants, les Rutel
+demandèrent à Golo d’autres ouvrages : réparation
+de l’horloge, rhabillage complet de la
+charrette, fabrication d’échalas pour la vigne.
+Golo acceptait ces travaux, les exécutait soigneusement.
+Il apportait à ceux qui ne lui étaient
+pas habituels son adresse, son ingéniosité d’ouvrier
+à tout faire, de bricoleur, comme on dit,
+en bonne part, à la campagne. Les Rutel ne le
+remerciaient jamais, à peine s’ils lui offraient à
+boire, de temps à autre. Mais Golo ne leur demandait
+rien : n’était-il pas un peu de la famille ?
+Cette parenté manquée lui tenait au cœur ; et il
+se trouvait aussi trop heureux qu’on le laissât
+venir à son gré dans cette maison, la seule du
+village où il se trouvât bien.</p>
+
+<p>A huit heures, il rentrait au Chep, et, la dernière
+bouchée avalée, il retournait au Roc faire
+la veillée. Deux ou trois fois dans la soirée, il
+était question de Cendrine. On parlait d’elle
+comme d’une morte, et les vieux s’attardaient
+à évoquer ses gentillesses de petite fille, à raconter
+des riens charmants de son enfance, et ces
+riens enchantaient Golo.</p>
+
+<p>Rutel se confiait au menuisier, il lui énumérait
+ses affaires, les désagréments nouveaux que
+lui causait son gendre, les mauvais propos qu’il
+tenait contre lui. Et, bien que Golo profitât de
+leur brouille, il prodiguait ingénument les bons
+conseils, cherchait des moyens d’entente, prêchait
+la réconciliation.</p>
+
+<p>Puis bientôt, au coin du feu entretenu pour
+économiser la chandelle, tout à coup, sans qu’il
+sût pourquoi, un souvenir, une vision, un espoir
+l’amollissant, il sentait ses yeux se gonfler, les
+larmes venir. Il ne les retenait plus et ne prenait
+pas la peine de les cacher aux vieux, car elles
+ne lui causaient aucune honte. Elles l’inquiétaient
+seulement, lui attestant chaque jour sa
+croissante faiblesse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>L’été triomphait, incendiant la plaine. Des
+journées qui ne finissaient pas, des journées où
+tardait le soir charmant, se succédaient décolorées,
+écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et
+les feuilles, et l’on n’entendait plus chanter les
+oiseaux. C’était sur la plaine attendant la moisson
+comme un recueillement, une stupeur. Ni
+piétons, ni voitures le long des routes qui se
+déroulaient à perte de vue, toutes droites, bordées
+d’arbres malingres ; les paysans vivaient à
+l’ombre chez eux, muets, anxieux des orages et
+de la grêle.</p>
+
+<p>De temps à autre pourtant un bruit d’enclume
+parti de la forge s’en allait sur les récoltes ;
+puis, durant toute l’après-midi, pendant des
+semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet
+du village. Quel pouvait être le paysan
+désœuvré qui s’époumonnait à cette musique ?
+Golo se renseigna : c’était le fils du garde-champêtre,
+élève de l’École normale primaire, qui
+employait un congé de convalescence à étudier
+un pas redoublé que la fanfare de l’École devait
+jouer à la distribution des prix. Une note,
+malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque
+au début, un passage du naturel au dièse qui se
+refusait à sortir, obstinément. Mais lui s’acharnait,
+recommençant pendant des heures et Golo
+finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à
+se féliciter le jour où le dièse rebelle s’échappa
+enfin, victorieux, et se prolongea sur la campagne.</p>
+
+<p>Le menuisier avait d’autres distractions ;
+tous les deux jours le boulanger de Chivres
+traversait le village dans son char à bancs, sonnant
+sur le clairon des marches régimentaires ;
+puis c’étaient, au-dessus des terres blanches
+qui bordent l’autre rive de la Marne, très loin,
+dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques
+avec une petite fumée lente, les trains vomis,
+avalés par le tunnel. Par eux, Golo connaissait
+les heures : le train omnibus de Château-Thierry
+annonçait le déjeuner, le rapide des Ardennes
+passait vers le goûter et, un peu avant le repas du
+soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait,
+se détaillait son ennui au long de ces interminables
+journées, que ne remplissait plus le
+travail.</p>
+
+<p>Car, peu à peu, il avait pris son métier en
+dégoût. Parti, son amour-propre de bon ouvrier !
+Et, comme l’idée de se rendre libre à six heures
+pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler,
+à chaque moment il interrompait sa besogne
+sous prétexte d’affûter la scie au tiers-point, de
+donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour
+faire chauffer la colle.</p>
+
+<p>Le nez en l’air, il musait autour des établis,
+sans plus regarder, épinglés au mur, les scènes
+de la guerre, le panorama de l’Exposition, les
+vues des grands magasins, et tous les portraits
+des hommes successivement illustres : Napoléon
+III, Rochefort, Monsieur Thiers, Victor
+Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta,
+Chanzy, d’autres encore distancés maintenant,
+dans l’admiration des foules, par un général à
+barbe blonde monté sur un cheval noir.</p>
+
+<p>Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux
+canards, aux pigeons, dont les vols enlaçaient
+le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité
+ruminante des « gourils », ou bien, à travers
+la porte en treillage métallique, il offrait des
+trognons de choux à une vieille lapine blanche,
+qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant
+de pris sur sa journée qu’il prolongeait mollement,
+jusqu’à la soupe, ayant saboté juste assez
+d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père
+Hénocque, lequel, après deux mois d’absence,
+avait réintégré l’atelier.</p>
+
+<p>Le repas fini, il se levait de table et comme
+d’habitude, reprenait le chemin du Roc, le
+chemin coutumier, sans hâte maintenant ; et il
+ne se pressait pas non plus de donner un coup de
+main aux Rutel, pas davantage d’entamer la
+conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé
+sur le banc devant la porte, seul ou en
+compagnie, ça lui était égal. Plié en deux, les
+coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il
+s’abrutissait à songer, les yeux sur la vallée
+indistincte comme ses songes, et, au bout d’un
+moment, il se prenait à pleurer : des larmes
+paisibles, des larmes l’une après l’autre, aujourd’hui
+comme hier.</p>
+
+<p>A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire
+attention à lui, tandis que Rutel assis, le dos au
+mur, les mains à plat sur les cuisses, s’endormait,
+la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant
+des semaines.</p>
+
+<p>Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin
+de la tante Louvet, un pauvre clos où l’herbe
+poussait drue, étouffant les cultures, il passait
+encore la journée chez les Rutel, sans leur parler
+davantage. Il jouait mélancoliquement avec
+Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié
+jadis par un piège, traînant sous les tables, dans
+les angles, sa vie hargneuse, son âme inquiète
+d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa belle
+casquette par Castillo, un épagneul manqué,
+moitié barbet, moitié autre chose, un naïf, un
+étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais qu’on
+avait gardé à cause de son bon caractère. Des
+dimanches pleins de bâillements à se décrocher
+la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire
+bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était
+toujours là, et recommençait à pleurer.</p>
+
+<p>Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs
+reprises déjà, amicalement, il avait gourmandé
+le jeune homme, l’avait secoué à sa façon, en lui
+tenant des discours goguenards accompagnés
+de tapes dans le dos et de blagues pour rire. Et
+cela ne servait à rien, impossible de le faire
+rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le
+temps !</p>
+
+<p>« Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là ?…
+Se mettre dans des états pareils pour une
+femelle !… » Et cette femelle-là avait beau être
+sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un
+mariage manqué, on pût se rendre si malheureux.</p>
+
+<p>— Grand bête ! elle s’est bien consolée, elle !
+Est-ce que tu vas continuer longtemps à pleurnicher
+comme un veau ? Tu finiras par te tourner
+les esprits : un de ces jours, on t’enverra à
+Melun avec tous les mange-lunes du département.
+Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq
+ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu
+avec les Chinois, avec les Pavillons-Noirs, avec
+le diable et son train, un Briard qui a voyagé
+sur mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est
+là à geindre comme un enfant de six mois parce
+que sa belle en a épousé un autre !… Eh ! marie-toi
+donc, abruti ! prends-en une, prends-en
+deux plutôt, puisque tu ne peux pas t’en passer…
+N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas,
+Françoise ?</p>
+
+<p>Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère
+Rutel !… Et, complaisamment, sa vieille âme
+réjouie à l’idée de noces possibles, elle les énumérait. — « Il
+y avait la Phrasie de chez les Coulon,
+sans doute un peu vieille pour Golo, bonne fille
+tout de même et qui aurait du bien, plus tard.
+S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait
+prendre la Titite, une belle personne, celle-là !… »</p>
+
+<p>Golo haussait les épaules.</p>
+
+<p>— « Et la nièce au boulanger ! en voilà une qui
+aurait du pain sur la planche. Ce n’était pas
+tout : après celles-là, il y en avait d’autres à
+Fromentières, à Chivres, à Mécringes. Ah ! il
+n’en manquait pas, de ce gibier-là : il pouvait
+taper dans le tas ; celle-là ou une autre, qu’est-ce
+que ça faisait ?… » Et la vieille femme finissait
+par offrir son aide : si ça l’ennuyait trop de chercher
+lui-même, il n’avait qu’à le dire, on chercherait
+pour lui.</p>
+
+<p>Golo ne voulait pas les déranger : quand le
+moment serait venu, il se débrouillerait bien.
+Les Rutel insistaient alors, le poussaient à se
+décider sur-le-champ, et le menuisier, autant pour
+se débarrasser d’eux que dans le vague espoir
+de se guérir, cherchait avec les vieux, citant des
+noms, discutant les probabilités des successions.
+Il finissait par s’arrêter à la Titite, la plus gentille
+d’abord, la plus vaillante aussi, et il promettait
+de s’en informer sérieusement ; peut-être
+même irait-il dans huit jours à la fête des
+Essarts où il était sûr de la rencontrer.</p>
+
+<p>De fait, les jours suivants, Golo pensa bien
+cinq ou six fois à la Titite. Il s’essayait même à
+se la représenter plus belle que Cendrine, et
+certainement plus jeune. L’idée d’épouser cette
+bonne petite femme lui allait assez. Il imaginait
+la vie qu’ils mèneraient ensemble : on habiterait
+la maison de la tante Louvet ; il y aurait des
+réparations à faire : elles seraient peu coûteuses.
+Peut-être Hénocque consentirait-il à s’associer
+avec lui, sinon, tant pis, il se mettrait à son
+compte ; et il passait en revue les clients possibles.
+Mais le dimanche venu, Golo avait déjà
+changé d’idée : la Titite ne lui disait plus rien,
+ni elle ni une autre, et quant à s’établir, merci !
+Avec ses quarante-cinq sous par jour, nourri,
+logé, il était bien comme cela : il s’y tenait.</p>
+
+<p>D’ailleurs, on ne le tourmenta plus longtemps ;
+la mère Rutel était tombée malade, — un chaud
+et froid pris en lavant au bord de la Marne, — et
+le médecin n’était pas trop rassuré.</p>
+
+<p>Tout de suite, Rutel avait perdu la tête : « Si
+elle allait passer, à cette heure, la bourgeoise,
+on serait dans de jolis draps, ici !… » Sans plus
+tarder, il courut prévenir Cendrine et, non sans
+difficultés de la part du charron qui n’oubliait
+pas l’histoire du champ, le jardinier ramena sa
+fille au Roc.</p>
+
+<p>Quand Golo arriva à la brune, il trouva Cendrine
+installée au chevet de sa mère ; elle versait
+de la tisane dans un bol et tout en lui disant
+bonsoir, il lui passa le sucre. Il l’aida à soulever
+la vieille pour la faire boire ; elle n’était pas bien
+et, silencieusement, elle les regardait, les yeux
+allumés par la fièvre, le souffle haletant, cherchant
+à voir s’ils ne la croyaient pas perdue. Les
+deux gardes-malades — car le père Rutel somnolait
+dans un coin, sous prétexte qu’il n’était
+bon qu’à embarrasser — échangèrent à peine
+quelques mots, cette nuit-là. Il ne fut question
+que de la mère et de son état. Au petit jour,
+Cendrine partit, laissant la surveillance à Golo :
+elle avait promis à son mari de revenir de bonne
+heure.</p>
+
+<p>Ils se retrouvèrent le soir au Roc, au moment
+de la visite du docteur, un jeune, pas tendre,
+très pressé, qui les tranquillisa un peu, après une
+auscultation sommaire et les quitta non sans
+leur avoir adressé quelques recommandations
+impérieuses.</p>
+
+<p>Très satisfait de cette consultation, le père
+Rutel ne tarda pas à monter au galetas, où,
+pour ne pas déranger sa femme, il s’était dressé
+un lit. Cendrine et Golo étaient seuls.</p>
+
+<p>La mère, sa tête moite enfoncée dans l’oreiller,
+sommeillait. Vraiment elle allait mieux, la respiration
+était moins courte. Eux causaient à
+voix basse, sous le manteau de la cheminée ; ils
+parlèrent d’abord, comme la veille, de la façon
+dont elle avait pris mal, des remèdes qu’on lui
+avait ordonnés ; sur ce point ils ne se trouvaient
+pas tout à fait d’accord : Golo, plus au courant, et
+qui avait passé d’ailleurs par des fièvres autrement
+dangereuses, attribuait le mieux à la
+quinine, tandis que Cendrine, confiante dans la
+vertu des simples, se fiait davantage à une certaine
+tisane où entraient les mille-pertuis, le
+tilleul, la bourrache et les quatre-fleurs, remède
+souverain qu’elle avait clandestinement administré
+à sa mère.</p>
+
+<p>Ils en vinrent à parler de leur santé personnelle,
+de leur tempérament. Cendrine était
+sujette à des migraines ; Golo, lui, s’estimait
+heureux d’avoir échappé aux suites de la dysenterie.
+Ils s’interrompaient, tantôt l’un, tantôt
+l’autre, pour voir où en était la malade ; et le
+menuisier marchait sur la pointe du pied, exagérait
+les précautions, faisait du zèle pour se
+donner de l’importance, se rendre nécessaire.</p>
+
+<p>Les heures passaient, la conversation languit,
+puis tomba. Comme Cendrine s’endormait,
+Golo l’engagea à se reposer sur son ancien lit,
+dans la chambre voisine ; elle pouvait compter
+sur lui, il veillerait bien tout seul, administrerait
+les remèdes aux heures dites ; et si la fièvre
+revenait, il promettait de l’avertir. Elle accepta,
+très lasse, pour une minute seulement, disait-elle,
+et, le corset dégrafé, s’étendit sur le matelas,
+laissant la porte ouverte. Bientôt, sa respiration
+devint régulière. Golo comprit qu’elle dormait.</p>
+
+<p>Lui ne dormait pas : des souvenirs l’occupaient,
+éclairant le passé, l’attendrissant peu à
+peu. Toute sa pensée était pour Cendrine, pour
+la Cendrine d’autrefois, pour celle qu’il avait
+vue jadis allant et venant dans cette même maison.
+Un matin, il était venu la prendre pour
+la conduire au marché de Mécringes ; dans un
+coin de la cour, le père étrillait le Blanc, tandis
+que la mère cueillait des légumes au bout du
+jardin. Elle était seule, occupée à se peigner
+devant son miroir, dans sa chambre, le corsage
+ouvert, les cheveux sur les épaules. Un désir
+l’avait saisi, et subitement il s’était jeté sur elle.
+Mais elle avait glissé entre ses bras, et il n’avait
+baisé que ses cheveux. Oh ! cette Cendrine avec
+son linge frais, sa chair tiède, sa poitrine grêle
+alors, plus désirable : ce soir, comme autrefois,
+elle est encore là, sa bonne amie, sa petite Cendrine,
+et, comme autrefois encore, un désir le
+fait se lever, un désir invincible. A petits pas,
+doucement, plus doucement, il avance dans la
+chambre où se glisse un dernier rayon de la
+lune déclinante.</p>
+
+<p>Et c’est d’abord tout ce que voit Golo parmi
+le vague de l’ombre : une poitrine blanche dans
+l’entre-bâillement du corsage et un bras qui
+pend, immobile, hors de la manche relevée. Mais
+tandis que, penché sur elle avec un gros battement
+de cœur, il reste là, à la respirer lentement,
+mesurant son souffle par peur de l’éveiller, voilà
+que le bras, la poitrine, le visage s’éclairent
+insensiblement : l’indienne de la robe prend sa
+couleur, le bras devient plus blanc, les rayures
+de la marmotte se précisent, bleues, orangées,
+grises. Une pâleur fraîche monte sur la plaine,
+et presque aussitôt le bruit de la vie, le frisson
+des choses qui s’éveillent. Vers la ferme de Montcouvert,
+un coq a chanté et des hirondelles
+gazouillent très haut, avant de raser les luzernes
+trempées de rosée.</p>
+
+<p>Golo se repent de ne pas s’être enhardi plus
+tôt ; le jour l’effraie, et d’ailleurs il n’est plus
+temps.</p>
+
+<p>Un gros soupir tout à coup, qui s’arrête net,
+finit en hoquet, un cri à peine humain le fait se
+redresser, courir à la malade. A demi relevée sur
+son lit, la tête en avant, cherchant l’air, elle
+demeure figée dans une immobilité terrifiante,
+comme si chaque effort précipitait l’étouffement.</p>
+
+<p>— Rutel ! Cendrine ! Cendrine !… appelle
+Golo.</p>
+
+<p>Ils arrivent tout de suite, effarés, et tout de
+suite ils sont en désaccord sur ce qu’il y aurait à
+faire pour assister la mourante. Rutel voudrait
+ouvrir la fenêtre, puisque c’est l’air qui lui fait
+défaut ; tandis que Cendrine, voyant mieux la
+gravité du cas, se déclare pour les remèdes énergiques,
+parle d’appliquer des ventouses.</p>
+
+<p>— Des ventouses, des ventouses… laisse donc,
+je m’en vais atteler le Blanc pour aller chercher
+le médecin à Mécringes.</p>
+
+<p>— Passe donc plutôt prévenir le curé !</p>
+
+<p>La malade, elle, profère des mots sans suite ;
+puis, c’est dans sa poitrine un bruit de souffle,
+une musique rauque qui s’éteint en petits râles,
+tout légers, tout menus. Ils décroissent encore et
+elle retombe sur l’oreiller.</p>
+
+<p>Pas la peine d’atteler le cheval, mon vieux
+Rutel, ni d’aller réveiller le curé, ma pauvre
+Cendrine !… C’est fini. Plus qu’un mouvement,
+le dernier, un allongement du bras qui cherche
+à saisir… quoi ? les courtines du lit, la main de
+ceux qui restent, quelque chose dans ce monde
+ou dans l’autre, et le bras s’abat, les doigts se
+détendent, laissent échapper le vide.</p>
+
+<p>Une minute de stupeur, une lueur d’espoir
+encore, disparue bientôt sur des signes trop
+certains : le cœur arrêté, la bouche béante, les
+yeux grands ouverts. Cendrine a fait un signe
+de croix, très vite, devant la mort qui passe,
+et ils restent là, tous les trois, pendant longtemps
+sans rien dire, sans pleurer même, dans la stupéfaction
+où jette le spectacle des choses irrémédiables.</p>
+
+<p>Puis une détente, Cendrine sanglote, Rutel
+essaie de trouver une larme, tandis que Golo
+cherche des mots pour consoler l’un et l’autre,
+s’embarrasse dans des phrases et finit par aider
+à la toilette funéraire.</p>
+
+<p>Dehors, c’est le jour blanc, le grand soleil,
+la plaine brillante ; la rosée s’évapore et fume
+au-dessus des champs diamantés, les alouettes
+chantent, invisibles, et les hirondelles sont descendues
+en chasse sur les sainfoins.</p>
+
+<p>Cendrine sortit un instant : il fallait prévenir
+les voisins. Durant son absence, Golo et Rutel
+n’échangèrent pas deux paroles. Machinalement
+le vieux atteignit sa pipe sur le manteau de la
+cheminée, la bourra avec lenteur, le regard
+pensif, ennuyé ; mais au moment de l’allumer,
+il eut honte et la posa sur le rebord de la fenêtre,
+par respect pour la morte.</p>
+
+<p>Sa fille rentra accompagnée de la veuve
+Houzin et de la femme à Demaison, le bedeau,
+deux vieilles qui se détestaient, mais qu’un
+goût naturel pour les accouchements et les
+décès réunissait toujours ; sages-femmes et
+pleureuses par distraction, acceptant volontiers
+néanmoins la pièce de vingt sous et les petits
+verres.</p>
+
+<p>Golo s’absenta à son tour, emmenant le vieux
+pour déclarer la mort ; puis, l’acte rédigé par
+l’instituteur, il regagna le Chep où il allait fabriquer
+le cercueil.</p>
+
+<p>Il ne revint pas le soir ; il y aurait assez de
+monde, et d’ailleurs, les deux nuits qu’il venait
+de passer l’avaient exténué. Il s’abstenait aussi
+pour un autre motif : Albert Champion serait là
+sûrement avec sa femme, et depuis quelque
+temps il ne cachait pas sa colère de voir Golo
+toujours installé chez ses beaux-parents.</p>
+
+<p>Ce fut d’ailleurs une veillée fort simple : la
+chambre du Roc s’éclaira de deux cierges ; M. le
+curé parut un instant et, passé minuit, quatre
+femmes demeurèrent seules, qui s’entretinrent
+de la figure de la défunte, laquelle se pinçait
+d’heure en heure, émirent sur les morts les
+propos habituels, marmottèrent des oraisons,
+sirotèrent du vin chaud.</p>
+
+<p>Au matin, Golo, tout en noir, un chapeau
+haute-forme sur la tête, arriva, brouettant le
+cercueil. Il aida à la mise en bière, vissa le couvercle
+et, la besogne terminée, il attendit avec
+les autres, dans la grande allée, l’heure de partir.
+La mère Rutel eut l’enterrement de tout le
+monde : la boîte dressée sur des chevalets noirs
+dans l’église nue, la messe expédiée rapidement, — et
+en route pour le cimetière !… Une procession
+traînante de châles et de redingotes qui
+émergeait des blés, des conversations à voix
+basse au rythme des versets latins. Et l’inhumation
+faite, un égrènement de paroissiens dans
+l’enclos funèbre, chacun, à cette occasion, se
+remémorant quelque peu ses morts.</p>
+
+<p>Le lendemain, à son heure accoutumée, Golo
+était au Roc, disposé à reprendre sa place sur
+le banc, devant la porte, plus affectueux toutefois
+à cause du deuil récent et du chagrin qu’il
+supposait au père Rutel, bien seul à cette heure,
+le pauvre homme.</p>
+
+<p>Mais l’accueil ne fut pas aussi cordial qu’il
+eût pu l’attendre. Le vieux répondait à peine
+aux consolations de Golo, plus loquace que de
+coutume ; et la soirée s’acheva dans une sorte de
+contrainte.</p>
+
+<p>Il en fut de même les jours suivants, et le
+jeune homme commençait à se demander si
+par hasard il n’avait pas blessé le veuf, quand,
+le cinquième soir, un samedi, au moment de se
+quitter, Rutel le retint et, lui frappant sur
+l’épaule :</p>
+
+<p>— Écoute, mon Golo, j’aime autant te le dire
+maintenant… demain tu ferais aussi bien de ne
+pas revenir. Ce n’est pas censément rapport à
+toi qui es un bon garçon, mais voilà, tu comprends,
+à présent que ma défunte est partie, je
+ne pouvais pas rester brouillé avec les miens ;
+alors il a bien fallu que je m’arrange avec Albert ;
+d’ailleurs, Cendrine avait ses droits, et moi,
+j’avais encore intérêt à faire la paix avec mon
+gendre… Ce n’est pas qu’il me revienne beaucoup
+ce particulier-là : tu sais bien ce que j’en pense,
+mais à quoi ça m’aurait servi de faire le difficile ?
+Champion aurait empêché ma fille de venir au
+Roc et, si j’étais tombé malade, sans personne
+pour me soigner, je serais crevé dans mon coin,
+et puis voilà tout… Enfin, quoi ! dorénavant ils
+viendront ici tous les jours et ça vous gênerait
+de vous rencontrer. Ça amènerait des histoires ;
+le plus court, c’est de rester chacun chez soi.
+Faut plus revenir, mon Golo. Tu sais, ça m’ennuie
+de te servir ça, à toi qui étais quasiment de
+la famille, à toi qui as toujours été si gentil avec
+nous, mais vois-tu, il faut ce qu’il faut… Allons,
+une poignée de main, et puis, ce n’est pas parce
+qu’on ne se verra plus si souvent que ça empêchera
+de rester une paire d’amis. Tiens, marie-toi,
+comme disait notre pauvre défunte, c’est
+encore ça que tu as de mieux à faire.</p>
+
+<p>Golo écoutait, les mains dans les poches, les
+yeux à terre, creusant du talon le sable de l’allée.</p>
+
+<p>Très étonné tout d’abord, il lui venait ensuite
+une brusque révolte contre l’ingratitude et
+l’égoïsme du vieillard qui lui enlevait si durement
+sa consolation dernière. Il fallait donc
+n’y plus revenir dans cette maison où il restait
+un peu du passé, de ce passé qui lui permettait
+de vivre encore, maintenant que tout était fini,
+que Cendrine était morte pour lui, aussi morte
+que la vieille emportée, l’autre jour, au cimetière.</p>
+
+<p>Et puis vraiment, on le jetait dehors comme
+un chien, comme un voleur. Pourtant, on aurait
+pu le ménager, car, après tout, il lui avait rendu
+des services, à cette vieille bête de père Rutel !
+Qui donc arrosait le jardin, par les soirs étouffants
+de juin, pendant que cet empoté restait
+là sur le banc à fumer sa pipe ? Et tous leurs
+sales meubles qui ne tenaient plus, qui donc les
+avait revernis et retapés ? qui donc, aussi, avait
+rafistolé la charrette, au temps où l’on était
+fâché avec le charron, ce charron de malheur
+qui, sans l’aimer seulement, possédait Cendrine ?…
+Un autre, qui n’en faisait rien, lui avait
+volé son bonheur !… Cette idée le torturait si
+violemment qu’il brusqua l’adieu, avec des sanglots
+plein la gorge :</p>
+
+<p>— Allons, c’étant, on fera comme vous voudrez ;
+adieu, mon père Rutel !</p>
+
+<p>Il regagnait le Chep, à petits pas, mais, à
+mesure qu’il avançait dans la solitude assoupie
+des champs, sa rancune parlait ; le vieux était
+dans le vrai après tout ; il avait besoin de sa
+fille et ne pouvait pas se priver d’elle simplement
+pour faire plaisir à un pleurnicheur dont
+les larmes n’avaient rien d’amusant… Et Golo
+finissait par trouver qu’on avait eu bien de
+la patience de le supporter si longtemps. Il était
+malheureux, sans doute : ce n’était pas une
+raison pour ennuyer les autres. Eh bien ! Il ne
+reviendrait plus, voilà tout. D’ailleurs, l’idée
+de voir Albert Champion dans la maison lui eût
+gâté ses souvenirs.</p>
+
+<p>Il rentrait. Maintenant, il n’accusait plus
+personne. Une lassitude immense l’hébétait,
+et courbé sous la fatalité, il marchait, la tête
+vide et les yeux tout grands ouverts dans la
+nuit, la nuit consolatrice, clémente et bonne.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>La nuit, la nuit clémente et bonne, Golo
+chaque jour l’attendait impatiemment. La tombée
+du soir le faisait déjà moins malheureux : le
+rouge du couchant sur les vitres de l’atelier
+quand il quittait la varlope et aussi, un peu plus
+tard, venue des terres blanches, plus blanches
+dans les cendres du crépuscule, la plainte grinçante
+et monotone des courlis ; et peu après, le
+chuchotement mystérieux des bêtes nocturnes.
+Les bruits du silence, les teintes de l’ombre,
+apaisaient Golo comme une promesse de délivrance.</p>
+
+<p>Plus de pipe après le souper, plus de causeries
+avec les passants : tout de suite dans les draps,
+tout de suite le sommeil.</p>
+
+<p>Bientôt, hélas ! les insomnies du printemps
+reparurent : au lieu de cet anéantissement heureux
+où il se plongeait comme une brute, ce
+furent des nuits agitées, fiévreuses, des réveils de
+cauchemar dans cette atmosphère de fournaise,
+sous le toit de tuiles encore surchauffé, dans
+l’odeur des haricots et des oignons pendus aux
+solives. Il chassait la couverture, s’étalait sur le
+ventre, les membres écartés, se retournait, toujours
+en moiteur, jusqu’au moment où, agacé,
+énervé, il se levait et ouvrait la fenêtre. Des
+bouffées chaudes entraient, s’exhalant des feuillages
+immobiles. Il restait là, regardant la poussière
+lumineuse des étoiles, redoutant de les voir
+pâlir, attristé à la pensée du jour qui approchait.
+Il regagnait son lit, mais il n’arrivait pas à
+s’endormir et l’idée de son malheur lui revenait.
+C’était comme un sentiment de solitude extrême,
+douloureuse, de dépareillement, un dégoût des
+autres et de soi-même, un détachement de tout.
+Pas moyen d’arrêter son esprit sur un projet
+possible, un travail ou un plaisir.</p>
+
+<p>Il demeurait inerte, ahuri, les yeux ouverts
+sur le noir de la chambre et sur le noir du lendemain.
+Cependant l’activité des autres déjà
+s’éveillait. Trois heures : les charrettes pleines de
+moissonneurs s’en allaient dans le gris perle de
+l’aube avec des cahots que le silence rendait plus
+sonores.</p>
+
+<p>— En voilà qui sont bien pressés ! Ah ! bon
+sang ! disait Golo en retombant sur le traversin.</p>
+
+<p>Dès qu’il commençait à s’assoupir, c’étaient sur
+le toit, au-dessus de lui, des grattements secs, des
+batteries de pattes sur les tuiles : les pigeons,
+matineux, avec des roucoulements de bataille,
+regardaient venir le soleil qui rougissait déjà le
+haut des cheminées de ses rayons obliques, et
+bientôt les moineaux piaillaient à leur tour,
+furieusement. Et, moineaux et pigeons envolés,
+c’étaient les poules, en bas, verrouillées dans le
+poulailler qui caquetaient toutes à la fois, impatientes
+de sortir.</p>
+
+<p>— Ces sales bêtes ne me laisseront donc pas la
+paix !</p>
+
+<p>Et pieds nus, trébuchant aux marches, il
+descendait lâcher toute cette volaille.</p>
+
+<p>Or, le soleil montait déjà : plus la peine de se
+recoucher. Que faire ?</p>
+
+<p>Habillé, il allait machinalement jusqu’à l’atelier,
+où le travail depuis quelque temps ne pressait
+guère, il tournait et retournait un ciseau,
+mastiquait une planche du bout du pouce ; mais
+le moindre détail le rebutait aussitôt, et laissant
+l’ouvrage en plan, il roulait une cigarette : décidément,
+il ne travaillerait pas encore ce jour-là.
+Il partait, gagnait les champs en se glissant derrière
+les maisons. Et sa marche, d’abord prompte,
+bientôt s’alentissait ; il s’engageait dans les
+étroits sentiers qui serpentent, invisibles, au
+milieu des moissons jaunes. Puis, quand il était
+hors de vue, tout à coup, il trouait la muraille
+des récoltes, se jetant au hasard, à plein corps,
+dans ces ondes d’épis qui bruissaient en s’écartant
+devant lui et, brusquement, parmi le seigle,
+le blé ou l’avoine, il s’abattait comme une bête
+malade, comme un mouton pris du « sang de
+rate ». Des menaces du garde-champêtre, des
+colères des cultivateurs, il s’en souciait peu.
+Cependant il choisissait ses gîtes. Pas de danger
+qu’il allât s’étaler autour des fermes dans ces
+bauges déjà tassées par d’autres : elles lui eussent
+conté les brèves amours d’été aux heures du
+goûter et des repas, et ces images, Golo les redoutait,
+les évitait. Il fuyait les places chauves, les
+poussées débiles : deux doigts de ciel au-dessus
+de la tête et, autour du corps, le bercement
+des belles récoltes, voilà ce qu’il aimait. L’endroit
+trouvé, il restait là, invisible à deux pas,
+aplati, contemplant tout près l’égrènement d’une
+famille de mulots, tressaillant à la surprise d’une
+nichée de perdreaux, guettant la montée d’une
+taupinière ; puis il considérait la forêt des épis,
+se prenait de curiosité pour les routes minces qui
+s’enfonçaient à l’ombre des tiges, vers des lointains
+si proches, et où sans cesse cheminaient,
+travaillaient, se battaient des insectes dont il ne
+connaissait pas les noms : toute une vie réduite
+en des paysages mystérieux et minuscules, qui le
+distrayait, occupait ses rêves.</p>
+
+<p>Et le blé ou le seigle ou l’avoine montaient en
+l’air, et leur maturité s’égayait des coquelicots,
+vite fripés, des bleuets tendres comme des yeux,
+des pieds-d’alouettes semblables à de sveltes
+mouches, du compagnon blanc, du miroir de
+Vénus, de la nielle, de la scabieuse enfin, la fleur
+des veuves.</p>
+
+<p>Couché sur le dos, Golo s’étirait, projetait
+violemment ses bras en croix comme pour
+écarter au loin, bien loin, les êtres mauvais et
+taquins, les malfaisants souvenirs. La bouche
+ouverte, prête au bâillement, il regardait, entre
+les cils, les nuages blancs qui passaient comme des
+fumées, aussi frêles que des écheveaux de fils
+de la Vierge.</p>
+
+<p>Bientôt une équipe de moissonneurs survenait ;
+on entendait le marteau battre les faux, les
+pierres à repasser qui retombaient dans les
+« gommiers » ; des voix approchaient, il fallait
+décamper.</p>
+
+<p>Golo ne pouvait songer à se réfugier dans les
+bois : il savait que, sous l’emmêlement des cépées
+jeunes, des ronces et des clématites, il fallait
+subir les démangeaisons des araignées que l’on
+écrase sur la joue, les piqûres des moustiques,
+les morsures des fourmis.</p>
+
+<p>Dans la prairie, on serait mieux, au bord de la
+Marne : les vaches y avaient l’air si heureuses !…
+Il s’en approchait. Elles le regardaient venir,
+s’éventant de leurs queues et détournant des
+têtes de blondes imbéciles ou de brunes malveillantes.
+Beaucoup portaient au coin de leurs
+grands yeux vides des plaques de mouches ;
+quelques-unes joutaient entre elles de la corne,
+insouciantes.</p>
+
+<p>La rivière était là. L’eau tremblait fraîche,
+entre les saulaies mouvantes ; sur les pentes de
+la berge les iris s’érigeaient en trophées, l’origan
+sauvage aux fleurs d’un violet rose embaumait
+l’air, la tanaisie enfin, comme un soleil jaune au
+milieu de fines dentelles vertes, répandait une
+griserie d’éther ou d’absinthe.</p>
+
+<p>Plus volontiers, Golo s’allongeait à l’ombre et
+là, accoudé, la tête seule dépassant le talus en
+muraille, il regardait. Sous lui, une anse s’arrondissait,
+obstruée de souches vaseuses ; roulés
+par les dernières crues, des paquets d’herbe restaient
+accrochés à des branchages, y séchaient,
+pareils à de vieux nids. Des racines plongeaient
+et se brisaient dans l’eau, — une eau très verte,
+très claire, immobile, — et, au delà, la grande
+rivière étincelait de soleil, avec des flammes qui
+dansaient sur les courants.</p>
+
+<p>Ébloui, Golo reposait ses yeux à épier les poissons
+qui manœuvraient là, tout près de lui, sans
+méfiance. Il se rasait davantage, retenant son
+souffle, curieux de les voir. C’étaient, à fleur d’eau,
+le museau courbe prêt à saisir un moucheron ou
+une graine, les chevesnes, pirates à nageoires
+rouges, en arrêt ; l’insecte imprudent frôlait
+l’onde, la graine mûre tombait de l’arbre : d’un
+brusque élan, la gueule crevait la vitre, la mâchoire
+se refermait, Golo en percevait le happement,
+et déjà, le coup fait ou manqué, le poisson
+avait disparu.</p>
+
+<p>Plus loin, dans un remous, les ablettes apparaissaient
+en troupes, des vertes et des bleues.
+Avec un frétillement continu de leur dos sombre,
+elles faisaient tête au courant sans avancer.
+L’une d’elles, parfois, se détachant des autres,
+se lançait dans une poursuite aussitôt abandonnée :
+un éclair d’argent, et elle avait repris sa
+place dans la file.</p>
+
+<p>Le fond de la rivière s’animait aussi : goulus,
+ventrus, moustachus, les barbeaux, comme un
+troupeau de porcs noirs, fouillaient l’ordure de
+l’eau, laissant derrière eux un sillon blanchâtre,
+parmi le sable déplacé. La bande a plongé au
+fond d’un trou, sous la berge, puis plus rien. Un
+moment s’écoule, et tout à coup une oscillation
+dans les profondeurs, puis une ombre qui glisse,
+une apparition qui se précise en montant vers la
+lumière. Une gueule démesurée et plate, un dos
+carré et glauque, brusquement coupé près de la
+queue, c’est le brochet. Il s’est arrêté tout d’une
+pièce et il reste là, dans une raideur féroce,
+tendu comme un ressort. Un imperceptible geste
+de Golo, et le ressort s’est détendu, un long trait
+a filé loin du bord, plus rien !</p>
+
+<p>D’autres existences se jouaient à la surface,
+plus délicates, plus légères. Les araignées d’eau
+voyageaient à secousses régulières le long des
+nénuphars aux larges feuilles étalées, où, près
+d’une fleur aux pétales blancs, une grenouille
+sommeillait, aplatie. Sous les branches des saules,
+des libellules bleu pâle ou vert tendre voletaient
+avec des vibrations métalliques, des « demoiselles »
+qui n’ont rien que des yeux et des ailes,
+des yeux d’émeraude, des ailes de tulle. Avec leur
+vol hésitant, enivré, les papillons blancs se poursuivaient
+au-dessus des consoudes et des centaurées.
+L’eau verte semblait les attirer comme
+une autre prairie, et ils se balançaient au-dessus,
+si près qu’ils semblaient y boire et que leurs
+reflets et leurs êtres finissaient par se confondre.</p>
+
+<p>Les heures passent et le soleil tourne, déplaçant
+l’ombre des peupliers sur le pré. La chaleur
+augmente ; dans l’air accablant, un grincement
+de poulies, un claquement de fouet : la tête caparaçonnée
+de bleu, deux percherons apparaissent
+au tournant de la berge et, derrière, la proue
+massive du chaland. Le lourd bateau s’avance :
+au milieu, la cabine, comme une maison, peinte
+de couleurs claires, avec ses persiennes ouvertes
+laissant voir la symétrie des rideaux blancs, ses
+pots de géraniums, son chien jappant, et la
+ménagère assise épluchant une salade. La vision,
+comme une image passagère de bonheur, s’en
+allait lentement, et Golo la suivait longtemps du
+regard, perdu dans le rêve douloureux d’une
+autre existence.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, le fil d’une ligne tombe
+devant lui ; Golo se retourne et reconnaît un
+vieux pêcheur de Fromentières qui n’avait pas
+son pareil pour soulever le barbeau. Et, à mi-voix
+l’inévitable question : — « Ça mord-il ? » suivie
+de réponses prévues : — « Non, point en tout, le
+vent n’est pas bien placé, et puis l’eau est trop
+chaude ; le poisson mordaille, pas moyen de le
+ferrer. Bien sûr ils sont muselés, ces bougres-là !… »
+Et l’ancien s’éloigne, comme il est arrivé, sans
+qu’on l’entende.</p>
+
+<p>Maintenant ce sont des gens qui viennent
+botteler les peupliers : impossible d’être un peu
+tranquille… Golo repartait alors, musant au
+hasard, tuant le temps jusqu’à l’heure de la
+soupe. Le lendemain la même vie recommençait,
+la même fainéantise promenée dans tous les coins
+et recoins du pays.</p>
+
+<p>La moisson finissait, et aux murs des fermes,
+sous le cadran solaire, à côté du rosier blanc,
+séchaient les « mais » enrubannés. Les moyettes
+dans les champs, alignées à perte de vue, en long,
+en large, évoquaient les tentes d’un immense
+campement. Dans la plaine mangée de soleil, il
+ne restait d’autre verdure que les carrés de betteraves
+et de regains, les files de peupliers au bord
+des routes, les bouquets de saules qui ombragent
+les mares, et, de loin en loin, les quatre ormeaux
+traditionnels encadrant une croix de Mission.
+On commençait à conduire les moutons dans les
+éteules, où déjà se plantaient les barrières des
+parcs, autour de la cabane bleue du berger.</p>
+
+<p>Golo continuait à vaguer dans la plaine élargie
+fuyant la compagnie des habitants du pays,
+charretiers ou moissonneurs, de plus en plus
+absorbé par ses idées.</p>
+
+<p>— En voilà un, disaient les gens, quand ils
+le rencontraient assis au bord de quelque fossé,
+la tête dans les mains, cuvant sa tristesse, en
+voilà un auquel le cœur fait mal à la tête.</p>
+
+<p>Ses amis maintenant, ceux avec qui il causait,
+quand les orages de la saison les réunissaient sous
+les mêmes abris, dans le vieux moulin de Salzarde,
+dans la ferme abandonnée du clos Barreau,
+c’étaient les trimardeurs, les propres à rien, ceux
+qui errent sur les grandes routes, vêtus de costumes
+insolites, usant des loques militaires. Indifférent,
+Golo supportait sans dégoût le contact de
+ces méprisés. D’ailleurs, il finissait par vivre à
+leur manière, emportant son manger dans sa
+poche, vagabondant du matin au soir, souvent
+même, par les nuits encore chaudes, du soir au
+matin.</p>
+
+<p>Il trouvait de la douceur à ces traîneries où
+il n’avait plus que la société des ombres. Son
+chagrin s’en trouvait allégé, prenait l’inconsistance
+des choses environnantes. Il descendait
+la rue déserte où s’enfonçaient, à droite et à
+gauche, des cours pleines d’obscurité. Çà et là,
+projetant sa lueur sur le chemin, une fenêtre
+demeurait éclairée où s’ébauchait le geste professionnel
+du bourrelier, du « poisseux », où se
+penchait la figure de la couturière actionnant sa
+machine. Parfois, au pied de l’échelle qui monte
+à un grenier, un chien, le nez en l’air, assiégeait
+patiemment quelque chat réfugié sur le dernier
+échelon. Au bout du village, encore un bruit ; la
+musique grêle d’un accordéon sortant d’une
+maison isolée, où campaient les Belges venus
+pour la moisson.</p>
+
+<p>Plus loin, dans quelque hameau, en plein
+mystère de la nuit, c’était le long d’un mur, un
+couple qui détalait surpris, une escalade par-dessus
+la haie d’un jardin, ou la promenade
+silencieuse de deux amoureux qui se tenaient par
+la taille, s’embrassaient. Golo poursuivait, sans
+même la curiosité de reconnaître les coupables ;
+il hâtait le pas seulement, fuyant ces images un
+peu troublantes pour sa chair sevrée de plaisirs.</p>
+
+<p>Toute habitation avait disparu, c’était la
+solitude.</p>
+
+<p>Près de lui, des deux côtés de la route ou du
+sentier, il devinait des choses indistinctes, des
+champs d’avoine semblables à des brouillards
+étalés à terre, des meules qui s’arrondissaient
+pareilles à des huttes de bûcherons. Deux étoiles
+rouges, tout à coup, au ras du sol, deux étoiles
+qui marchaient : les lanternes d’une carriole
+attardée ; elles semblaient très loin encore,
+quand, dans un bruit de ferrailles secouées,
+l’attelage passait au trot, laissant tout juste à
+Golo le temps de se ranger sur le talus que mouillait
+la rosée.</p>
+
+<p>Dans le silence des heures, les bruits même se
+dénaturaient, amplifiés ou atténués : à peine
+perceptible le jour, la voix du barrage emplissait
+la vallée d’un grondement continu ; insensiblement
+croissait et décroissait le roulement des
+trains en marche, des trains empressés dont on
+n’apercevait même pas la lueur. Et la vaste
+tranquillité après leur passage n’était plus coupée
+que par un aboiement lointain.</p>
+
+<p>Une nuit, le menuisier faisait une rencontre
+inquiétante : au ru de la Couarde, devant un
+feu de branches mortes, une créature décoiffée,
+à moitié nue, qui se chauffait, une folle. Tout de
+suite elle s’offrait à Golo, chantait pour l’attirer
+des airs du pays, avec une voix de cristal très
+pure, entrecoupée de rires convulsifs, de hurlements
+sauvages. Golo l’écoutait un moment, et
+quand il s’éloigna, très troublé, le fantôme subitement
+en colère, courut après lui, avec des
+insultes, et le poursuivit de mottes de terre.</p>
+
+<p>Cette vie de hasard, le menuisier la traîna
+jusqu’à la mi-septembre ; subitement alors le
+temps changea et les pluies arrivèrent. Une fois,
+surpris en plaine par une ondée intarissable et
+froide, transi jusqu’aux os, il revenait à l’aube au
+moment où le père Farcette, ses bretelles rouges
+sur sa chemise de flanelle, ouvrait la porte du
+<i>Puits <span class="rm">120</span></i>.</p>
+
+<p>Il entra, voulant boire quelque chose de raide,
+histoire de se réchauffer. Carrouge arriva bientôt,
+et après lui plusieurs habitués du matin, en
+blouse bleue et la barbe sale. Et tout de suite,
+sans un mot, les tournées d’eau-de-vie blanche
+commencèrent dans le petit jour de la salle aux
+volets encore clos, où pendant la nuit s’était
+refroidie l’odeur des litres et des culots de
+pipes.</p>
+
+<p>Un bien-être venait à Golo de la rude chaleur
+de l’alcool et aussi de la société de tous les camarades
+qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il
+y avait là des têtes qui le réjouissaient, celle de
+Carrouge surtout. Les autres partirent, sous
+prétexte qu’il fallait se mettre à l’ouvrage ; ils
+demeuraient seuls, le menuisier interdit un peu
+et craignant les questions, l’autre, au contraire,
+loquace et voulant savoir la cause d’une absence
+aussi longue. A un mouvement de Golo pour se
+lever, Carrouge l’avait saisi par la boucle de son
+pantalon, l’avait contraint à se rasseoir sur le
+banc :</p>
+
+<p>— Père Farcette, cria-t-il, des œufs durs et
+du vin blanc !… Vous savez, du vrai, du bouché !</p>
+
+<p>Et tout de suite :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fabriques donc depuis
+qu’on ne t’a vu ? Ce n’est pas pour dire, mais tu
+as l’air malade, vrai, tu deviens à rien. C’est donc
+ça que tu laisses tout en plan, tes champs et ton
+ouvrage ? Tu sais, tu es joliment veinard d’avoir
+un patron comme le père Hénocque ! Toute la
+sainte journée tu cours dans la plaine : à quoi
+fricoter ? je te le demande : à guigner aux mouches,
+à écouter s’il pleut. Ah ! tu fais un joli
+« bêtet » ; tu deviens fou ! ma parole, va falloir te
+vouer à sainte Berthe, comme dit l’autre.</p>
+
+<p>Carrouge s’arrêtait pour trinquer, faisait claquer
+sa langue et déclarait le vin bien plaisant,
+tandis que Golo, silencieux, se laissait apostropher,
+réfugié dans une docilité très humble, très
+lassée. La tête penchée, la casquette sur les
+yeux, les coudes aplatis sur la table, il épluchait
+les œufs rouges avec des gestes courts, en mangeait
+sans faim les tranches après les avoir plongées
+dans la salière.</p>
+
+<p>— Oh ! je sais bien que ce n’est pas à moi de
+t’en remontrer, continuait Carrouge, à moi qui
+ne travaille pas souvent ; mais ce qui me fiche
+malheur, c’est que tu aies l’air en train comme
+un lundi de Pâques ! Ce n’est pas une vie que tu
+mènes là : tu ne parles plus à personne, et quand
+tu aperçois les copains, tu décampes. Mais viens
+donc avec nous, grand hurluberlu ! nous nous la
+coulons douce, nous autres, et on nous trouve
+plus souvent ici qu’ailleurs, aussi bien avant
+qu’après la soupe ; nous rigolons, nous jouons au
+billard, nous jouons aux cartes, nous disons des
+blagues !…</p>
+
+<p>Et le sermon continue et les litres se succèdent :
+deux litres, trois litres, d’autres litres encore.</p>
+
+<p>Il est midi, et Carrouge, dont les idées se troublent,
+rabâche encore ses conseils du matin. Il se
+lève cependant et déclare qu’il est engourdi, que
+les fourmis lui montent dans les jambes.</p>
+
+<p>— Est-ce que tu as faim, toi ? Moi pas, j’ai
+mon compte. Dis donc, ce serait vraiment trop
+bête de se quitter comme ça, maintenant qu’on
+s’est retrouvés. Seulement, on se fait vieux ici,
+depuis cinq heures qu’on boit. Allons, viens
+faire une partie de boules à Fromentières, ça nous
+fera prendre l’air. On ira chez Avalard ; on s’y
+amuse chouettement, tu sais ! Il y a de la bière
+de Châlons, de la fameuse, et c’est la patronne
+qui verse : une gaillarde, mon vieux Golo !… Hein,
+ça te dit quelque chose, pas vrai ? En route !</p>
+
+<p>— En route, fait le menuisier.</p>
+
+<p>A Fromentières, l’auberge, presque un hôtel,
+avec des salles réservées, était au centre du pays.
+Dans le jardin, le jeu de boules allongeait son
+allée, entre des carrés de choux et des plates-bandes
+de géraniums estropiés, sans feuilles.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Avalard était malade et ce fut le mari,
+figure ronchonnante et bilieuse de débitant mal
+dans ses affaires, qui servit les canettes sous un
+sapin où pourrissaient, épaves d’anciennes fêtes,
+de vieilles lanternes vénitiennes.</p>
+
+<p>Un peu déçu, car, en vérité, l’endroit n’était
+pas aussi charmant que Carrouge l’avait affirmé,
+Golo se mit à faire rouler les boules, sans nul
+succès. Il n’y avait plus la main, et sa maladresse
+s’aggravait encore de la présence, agaçante à la
+longue, d’un couple parisien, ahuri par le désœuvrement
+de sa villégiature.</p>
+
+<p>Pourtant, on tua ainsi deux heures en allées
+et venues, rebutantes, que n’égayait aucun coup
+bien envoyé, car la bière, qui n’était pas du tout
+fameuse, les faisait viser de plus en plus mal.</p>
+
+<p>Ils partirent enfin. Carrouge, fouetté par le
+grand air, avait entonné un chant patriotique,
+avec une voix courte et de grands gestes. Golo
+appuyait mollement au refrain. La chanson se
+prolongea tant qu’ils furent dans les rues de
+Fromentières, que bordent des maisons bourgeoises,
+de petites maisons très propres, égayées
+de glycines. Mais une fois dans la campagne,
+comme si ce n’était plus la peine de s’égosiller
+pour les arbres, Carrouge s’arrêta brusquement,
+sans même finir le couplet.</p>
+
+<p>Autour d’eux, tout était très calme : à droite,
+la Marne silencieuse, à gauche, de grands espaces
+verts, piqués de lilas tendre, par les colchiques
+d’automne, les « veillottes » aux calices raides,
+qui sortent des prés quand jaunissent les feuilles.
+Au delà, s’étendaient les cultures : des betteraves
+et des pommes de terre que l’on arrachait.
+Malgré le soir qui venait on distinguait les
+sacs alignés, debout en des attitudes gauches ;
+enlisés, dans les terres molles, des tombereaux
+chargés à pleins bords se traînaient lourdement
+vers la fabrique de sucre. Des perdreaux rappelaient.</p>
+
+<p>Était-ce la bière de l’après-midi ajoutée au
+vin blanc du matin, l’attendrissement de l’heure
+ou l’amitié retrouvée de Carrouge ? toujours
+est-il que Golo ressentait maintenant la nécessité
+de parler, de se confier à quelqu’un, de vider
+enfin son cœur. Carrouge, après tout, était son
+meilleur ami, et depuis tant d’années ! Bien sûr,
+ils n’avaient pas absolument les mêmes idées
+dans la vie, mais ils s’aimaient bien quand même.
+Et Golo, au fond, avait toujours eu une sorte
+d’admiration pour cet animal-là, sans cesse
+d’attaque, qui connaissait les femmes et savait
+la manière de s’y prendre avec elles. Oui, Carrouge,
+était homme à donner un bon conseil,
+mais le difficile, c’était de le mettre sur la
+voie.</p>
+
+<p>Et Golo hésitait, cherchant un joint pour
+amener la conversation sur Cendrine. Par prudence,
+il feignit de plaisanter, en rappelant au
+camarade ses bonnes amies d’autrefois. Il ne
+voyait donc plus Marthe Noizet, qu’il n’en
+disait plus rien ? Et Catherine Merlin, c’était
+donc fini aussi ?</p>
+
+<p>Mais Carrouge se moquait bien des femelles,
+ce jour-là. Marthe Noizet ou Catherine Merlin,
+il ne savait plus. Avec ça que, finalement, ce
+n’était pas toutes les mêmes !</p>
+
+<p>Il continuait d’avancer d’une marche de
+braconnier, le col de sa veste relevé, à cause du
+brouillard qui s’élevait très blanc, au ras de la
+prairie, s’arrêtant seulement, de temps à autre,
+pour rallumer sa pipe, une courte pipe de
+bruyère, toute noire, et qui ne quittait pas le
+coin de ses lèvres.</p>
+
+<p>Golo ne se décourageait pas et, brusquement,
+d’un ton qu’il voulait rendre indifférent :</p>
+
+<p>— Et Cendrine, qu’en dis-tu, de celle-là ?</p>
+
+<p>Crois-tu qu’il en a de la veine, le charron !</p>
+
+<p>— De la veine, de la veine… Il le sera comme
+les camarades, va, et plus tôt qu’à son tour.</p>
+
+<p>— Eh bien, il ne s’ennuiera pas, celui qui la
+lui débauchera, pas vrai ? Tu te rappelles comme
+elle était gentille dans le temps, c’était la mieux
+de toutes. Ah ! ce que j’en ai pincé, moi !… Et
+maintenant encore, je te le dis à toi, parce que
+je suis sûr que tu ne le répéteras pas… Pense
+donc, il y avait si longtemps que je la connaissais !…</p>
+
+<p>Les premiers mots lâchés, les premiers aveux
+partis, Golo continuait, intarissable. C’était
+toute son histoire qui se dévidait, les jeux de
+leur enfance, les premières atteintes du désir,
+le développement de leur amour, tout y passait,
+accentué çà et là par des souvenirs plus distincts :
+une promenade sur la Marne, un dimanche
+matin très doux, des rentrées de bal dans le
+silence de la nuit, les adieux qu’ils s’étaient faits
+au ru de la Couarde, le départ, l’ennui de la
+caserne à Rochefort, les longs mois au Tonkin,
+sans lettres, sans nouvelles…</p>
+
+<p>Il parlait toujours, s’étonnant lui-même de
+trouver tant à dire, épanchant tout le trop-plein
+amassé en son cœur pendant les mois
+de tristesse. Il parlait, et, à mesure qu’il exprimait
+ses peines, ses peines, en se précisant,
+le faisaient souffrir davantage. Sa douleur finissait
+par s’exaspérer au point qu’il éprouvait
+comme un besoin immédiat de vengeance et
+qu’il lui venait des paroles haineuses.</p>
+
+<p>« Dire qu’après ce qui était convenu, elle
+ne lui avait pas seulement écrit un mot là-bas,
+pour lui demander si elle pouvait toujours
+compter sur lui ! et, depuis qu’il était revenu,
+pas un semblant d’explication, pas un regret,
+pas un mot d’amitié ! Ah ! la rosse ! s’était-elle
+assez moquée de lui. Fallait-il que les
+hommes soient bêtes !… »</p>
+
+<p>Et, frappant sur l’épaule de Carrouge, silencieux
+comme une carpe :</p>
+
+<p>— Au moins, toi, tu n’es pas si abruti que
+moi ; tu as rudement raison d’envoyer dinguer
+tout ce monde-là !… Tu devrais m’enseigner la
+manière, mon pauvre vieux.</p>
+
+<p>— La manière ? répondait Carrouge, il n’y
+a pas de manière, il n’y a qu’à s’amuser de tout
+cela et à bambocher avec les camarades. Les
+femmes ! voilà-t-il pas une affaire !… Comme
+s’il en manquait !… Faut pas te monter tant
+que ça, mon Golo, ça ne te vaut rien. Faut pas
+non plus rester tout seul. Tiens, c’est après-demain
+la Saint-Firmin, et c’est moi, l’ami
+Flambier et Ledoux, le nouveau maréchal, qui
+rendons le gâteau ; rends-le avec nous. Comme
+ça tu seras bien forcé de venir à la fête, ce sera
+une occasion pour toi de revoir tous les copains.
+Sois tranquille, ils te feront rire comme tu les
+faisais rire dans le temps. C’est vrai, tout de
+même, tu étais le loustic de notre bande, sacré
+bon sang ! mais c’était dans ce temps-là, parce
+qu’à présent… Hein ! c’est convenu ?</p>
+
+<p>Golo acceptait d’un mot la proposition, ne
+voulant pas faire de la peine à Carrouge qui
+l’avait écouté tout à l’heure et à qui il avait
+encore quelque chose à confier. Car, maintenant,
+il regrettait ses dernières paroles. Pourquoi dire
+du mal de Cendrine, puisqu’il l’aimait toujours ?</p>
+
+<p>Déjà, ils touchaient à Villebard ; le chemin
+finissait en ruelle entre des murs de jardins,
+des murs de pierres plates, maçonnés de terre
+rouge, chaperonnés d’iris et d’orpins. Il fallait
+se quitter, et Golo, mal soulagé de son chagrin
+toujours pesant, malgré ses confidences, s’exaltait
+subitement :</p>
+
+<p>— Tout ça, mon pauvre Carrouge, c’est bon
+à dire, mais vois-tu, quand on a cela dans le
+sang, il n’y a rien à faire. Tu ne le raconteras
+pas, mais cette Cendrine, rosse ou pas rosse, je
+ne peux pas me faire à l’idée qu’elle ne sera
+jamais à moi. Pourquoi celle-là plutôt qu’une
+autre, je n’en sais rien ; mais il m’est impossible
+de vivre sans la voir, et, quand je la vois, je
+suis encore plus malheureux. Tiens, il y a des
+moments où j’ai envie de lui sauter dessus et
+de la tuer pour qu’un autre ne l’ait plus ! Il
+me la faut, je te dis, il me la faut, de gré ou de
+force. Et si je ne l’ai pas, je suis un homme perdu,
+à moins que je m’en aille au tonnerre de Dieu,
+et bientôt encore, car sinon, ma parole, il y aura
+un malheur !</p>
+
+<p>Il avait dit cela tout d’une haleine, hors de
+lui, comme poussé par une force étrangère, et
+maintenant, il restait haletant, les yeux fixés
+sur son ami, attendant une réponse.</p>
+
+<p>La réponse n’arrivait pas vite. Les menaces
+du menuisier, l’idée qu’il pourrait commettre
+le malheur dont il parlait, décidément tout
+cela, ce n’était pas des choses à faire, tout cela
+dépassait les idées de Carrouge sur la vie. Et
+pourtant, devant cette rage soudaine, devant ce
+Golo inconnu aux yeux étincelants dans les
+derniers rais du soleil mourant, il n’osait plus
+plaisanter. Il sentait cependant qu’il fallait
+répondre quelque chose, émettre un son ; il
+chercha encore et ne put trouver que ceci :</p>
+
+<p>— Ma garce de pipe qui est encore bouchée !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Golo l’avait promis, et, sans avoir grande
+envie ni grand espoir de s’amuser à cette Saint-Firmin
+où Carrouge l’obligeait à rendre le
+gâteau avec lui, il prit le chemin de l’église,
+quand la cloche sonna le dernier coup de la
+messe.</p>
+
+<p>Des paysans stationnaient déjà dans l’ancien
+cimetière, devant le vieil édifice dont le clocher
+d’ardoises chatoyait sous le jaune soleil d’automne.
+Un peu allumés déjà par les « gouttes »
+d’eau-de-vie blanche, ils attendaient l’office, le
+seul qu’ils entendissent de l’année. Quelques-uns
+parlaient bien de la vendange qui ne s’annonçait
+vraiment pas mal, mais la plupart regardaient
+les femmes ou les filles qui arrivaient,
+coquettes et sérieuses, en des tenues de circonstance.
+Il y avait des appels à mi-voix, des
+remarques égrillardes ou malignes qu’arrêta un
+bruit grêle de sonnette venu du fond de l’église
+à travers les vitraux disjoints.</p>
+
+<p>Toutes les mains se plongeaient à la fois dans
+le bénitier et l’on se poussait pour prendre les
+meilleures places. Celle de Golo était marquée,
+au beau milieu du chœur, devant l’harmonium,
+avec les jeunes gens qui rendaient le gâteau. Il
+s’y installait, lui quatrième, non sans un sentiment
+de fierté, et il regardait l’église, superbe
+ce jour-là.</p>
+
+<p>Des guirlandes de papier bleu vif ou rose
+tendre, comme des chaînes légères, reliaient les
+piliers de la nef et festonnaient les autels de la
+Vierge et de saint Nicolas qu’encombraient des
+arbustes en pots et des plantes exotiques prêtées
+par les serres du château. Mais le maître-autel
+surtout disparaissait sous un amoncellement de
+fleurs artificielles où éclataient des lys énormes,
+plus grands que nature, dardant, du fond de
+leurs blancheurs, des pistils d’or et d’argent,
+pareils à des flammes. Le long des murs, devant
+chaque statue de pierre peinte, un cierge brûlait
+avec une longue lumière jaune, et saint Vincent,
+le patron des vignerons, tenait à la main une
+grappe de raisin noir, véritable.</p>
+
+<p>Mais toutes ces splendeurs n’enlevaient pas
+à Golo quelque complaisance vis-à-vis de sa
+propre personne. Il portait pour la circonstance
+un habillement en drap gris tourterelle, presque
+neuf. Il l’avait acheté à Mécringes, quelques
+jours après son arrivée, et il l’oubliait dans l’armoire
+depuis que la déroute de son existence
+le rendait indifférent à la toilette. Il s’était fait
+couper les cheveux et raser de frais : sur sa poitrine,
+à gauche, la médaille du Tonkin étalait son
+ruban jaune et vert et, sans ses yeux creusés
+par les insomnies, il eût paru tout à fait gaillard.
+Malheureusement, à part le curé et les enfants
+de chœur, il n’y avait personne pour l’admirer,
+puisque les quatre porteurs tournaient le dos
+aux assistants. Au milieu d’eux, les brioches
+s’étageaient en pyramide sur une civière recouverte
+de serviettes piquées de bouquets et, par
+moments, une bonne odeur de pâtisserie rustique
+se mêlait à l’arome entêtant de l’encens.</p>
+
+<p>L’office n’avançait pas : les chantres de Villebard
+renforcés au lutrin par leurs collègues des
+paroisses voisines soutenaient longuement la
+note à gorge déployée en ralentissant encore le
+rythme du plain-chant. L’harmonium geignait
+de toutes ses voix, le grand jeu lâché sans réserve,
+et M. le curé lui-même, devant cette assistance
+inaccoutumée, devant cette foule de paroissiens
+se pressant dans le saint lieu déserté d’habitude,
+enflait sa voix dans les <i>Kyrie</i> et prolongeait les
+<i lang="la" xml:lang="la">Dominus vobiscum</i>, démesurément.</p>
+
+<p>On le vit enfin traverser le chœur et la nef
+pour gagner la chaire ; son pas lourd résonna
+sur les marches de bois de l’escalier tournant
+et, sous le dôme où plane, les ailes ouvertes et le
+bec rose, la colombe symbolique, sa face apparut
+souriante et congestionnée.</p>
+
+<p>Les gardiens du gâteau retournèrent leurs
+chaises vers les assistants pendant que s’élevait
+une discrète rumeur, et, beaucoup s’étant
+mouchés avec force, le sermon commença.</p>
+
+<p>Le curé remercia d’abord les fidèles accourus
+en masse pour rendre hommage aux vertus et
+aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr,
+patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot,
+phrase pour phrase, le panégyrique annuel. Golo
+le connaissait par cœur pour l’avoir entendu
+débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait
+les périodes et attendait les gestes.
+D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin fût
+né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été
+catéchisé dans les vallées pyrénéennes par l’archevêque
+de Toulouse, saint Saturnin lui-même :
+il venait de découvrir Cendrine, assise au premier
+rang, à gauche, près de son mari. Un trouble
+lui venait, où sombraient ses prétentions de tout
+à l’heure : elle aussi s’était faite belle, malgré son
+deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu
+échancrée du corsage, à la parisienne, elle avait
+une allure de fête, et sa figure, ouverte et insouciante,
+semblait heureuse. Elle avait aperçu
+Golo, à coup sûr, mais elle ne le regardait pas ;
+et jamais son indifférence n’était apparue aussi
+manifeste au jeune homme, jamais il n’avait
+senti aussi cruellement le peu qu’il était pour
+elle, alors qu’elle était tout pour lui. Les moindres
+traits de son visage, les plus menus détails de sa
+toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans
+une extase imbécile, les mains sur les cuisses, il
+demeurait pétrifié, contemplant les frisettes des
+cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait
+ressembler à une dame, et les boucles d’oreilles
+que le jour de la rosace rendait lumineuses.</p>
+
+<p>Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du
+patron de Villebard : saint Firmin était maintenant
+évêque d’Amiens, il convertissait au catholicisme
+des peuples sans nombre, prononçait
+dans les champs des homélies simples et tendres
+jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien faisait
+tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du
+Seigneur 287.</p>
+
+<p>Saint Firmin mort, le sermon allait finir et
+aussi la messe. A la sortie, Golo pourrait frôler
+Cendrine ; l’après-midi encore, il la reverrait
+aux vêpres, à la procession, puis sur la place,
+devant la marchande de pains d’épices. Il lui
+parlerait. Le charron ne devait plus être fâché,
+puisqu’il était réconcilié avec son beau-père.
+Il ne devait pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi
+l’eût-il été ? On se connaissait, on pouvait
+bien causer ensemble ; et déjà Golo se promettait
+de renouer avec le ménage, de se faire leur
+ami.</p>
+
+<p>Mais le curé ne se pressait pas de descendre,
+ajoutant cette fois au sermon ancien une conclusion
+nouvelle. Saint Firmin était mort, mais
+voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait
+de retrouver ses reliques et les transférait en
+grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul dans
+la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et
+admirable à voir, pendant toute la durée de la
+cérémonie qui se fit en plein cœur de janvier,
+partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea
+subitement en un printemps agréable, les
+arbres se couvrirent de fleurs, les prés reverdirent
+et les oiseaux firent entendre leur plus
+doux ramage.</p>
+
+<p>« Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse,
+l’église rurale, placée sous l’invocation
+d’un saint qui disposait à son gré des éléments
+et des saisons ! Et qui sait si, à l’occasion, les
+paroissiens montrant plus de générosité, plus
+de ferveur, la véritable relique, un fémur presque
+entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel
+les champs et les jardins de Villebard !… »</p>
+
+<p>Sur cette péroraison du genre insinuant,
+M. le curé quittait la chaire. Revenu à l’autel,
+il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes
+gens ; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun
+baisa la patène. La messe dès lors se précipita,
+et, après un <i lang="la" xml:lang="la">Domine salvam fac rempublicam</i>,
+que les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent
+vigoureusement, — histoire de faire
+« endêver » le prêtre, suspect de malveillance
+pour le gouvernement, — on sortit enfin en se
+précipitant par la porte en ogive, trop étroite
+pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la
+curiosité des gens tassés sur le seuil. Golo se
+hâtait, mais entre Cendrine et lui s’interposa
+en rangs serrés la compacte tribu des Belges,
+tous vêtus de blouses pareilles, et, quand il fut
+dehors, il était trop tard : Cendrine était loin, il
+ne la reverrait pas avant les vêpres.</p>
+
+<p>Allons ! il ne lui restait plus qu’à se consoler
+en faisant avec les camarades un copieux
+déjeuner largement arrosé de vin blanc, en
+« redisant la messe », suivant l’expression de
+Carrouge. Et, la soupe avalée, les plats torchés,
+les bouteilles vides, on sortait en troupe pour
+aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez
+les richards du pays.</p>
+
+<p>Les gens étaient encore à table, on trinquait
+avec eux sans s’asseoir, on portait leurs santés,
+et le maître répondait par une pièce blanche,
+quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la
+tournée finie, on partageait l’argent : on le
+boirait le soir.</p>
+
+<p>Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute
+la commune avait déjà son compte, ceux du
+gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en
+famille, et cela se reconnut dès le début de
+l’office à la façon dont on menait les cantiques
+et les psaumes. Les chantres expédiaient les
+versets, gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même,
+débordant de sa stalle, la face enluminée,
+accélérait le mouvement des antiennes. On
+attendait la procession, la sortie de la châsse.
+Qui la porterait ? Un honneur très prisé autrefois,
+mais singulièrement dédaigné aujourd’hui !
+au point que, l’année précédente, des vieux,
+contre l’usage, avaient dû se dévouer et promener
+le fémur sacré.</p>
+
+<p>Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient
+entendus pour passer la corvée au menuisier,
+et, innocemment, M. le curé s’associa au complot.
+Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se
+mettre au brancard, et Golo accepta sans se
+faire autrement prier. Au fond, il n’était pas
+fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au
+premier rang, à côté du prêtre, dans cette cérémonie
+solennelle : Cendrine serait bien forcée
+de le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir
+son contentement, feignait d’y aller par obéissance
+et politesse, souriant d’un air détaché.</p>
+
+<p>Par contre le choix de son compagnon de brancard
+ne le flattait que médiocrement. C’était le
+nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses
+trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa
+mère. Même on racontait qu’elle le faisait coucher
+dans sa chambre afin qu’il n’eût pas peur
+la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses
+habillements, et Golo se consolait un peu à
+l’idée qu’on avait pris cet imbécile pour ses
+écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu
+honorer la bravoure de l’armée française.</p>
+
+<p>Cependant la procession sortait de l’église.
+Les petites filles s’avançaient d’abord, en robes
+blanches et les cheveux frisés, quelques-unes,
+les plus sages, portant inclinées les oriflammes
+de la Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient,
+chantant des cantiques ; quatre d’entre elles,
+les bras rouges sous la mousseline transparente,
+tenaient les cordons de la bannière portée par
+une rousse à la face pâle, qui, disait-on, voulait
+se faire religieuse. C’était une bannière ancienne
+en soie blanche, lamée d’argent. Au centre se
+voyait une Vierge en relief, brochée de couleurs
+tendres, dont la tête peinte se levait vers trois
+nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient
+des rayons vermeils. Venaient ensuite les gamins
+de l’école, les cheveux en broussaille, l’œil en
+dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse,
+imbriquée d’or et percée de lucarnes ; dans
+l’intérieur, tout rouge, brillait le cristal du reliquaire
+où l’on devinait un fragment d’os. Et la
+boîte sacrée tanguait entre ses deux porteurs,
+de taille et d’allure différentes, Mignot, qui marchait
+le second, étant incapable de se mettre
+au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus
+et moustachus, chantaient à livres ouverts, et,
+sous leurs surplis blancs très empesés, dépassaient
+des pantalons jaunes ou bruns ; les enfants de
+chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient
+le curé paré de la chasuble des grandes
+fêtes, et le cortège était fermé par les paroissiens,
+marchant sans ordre, avec un piétinement
+de troupeau.</p>
+
+<p>Ils allaient, descendant la côte entre les acacias
+aux cimes jaunissantes ; la rivière, au loin,
+apparaissait en coulées lumineuses, et au delà
+s’étendait la plaine grise et endormie sous les
+sonneries de vêpres lointaines. Dans la vallée,
+des clochers se profilaient, noyés parmi les
+vapeurs automnales.</p>
+
+<p>La procession atteignait le cimetière neuf,
+faisait le tour de la croix qui le domine, et rentrait
+à l’église dans une volée de cloches sans
+que Golo eût pu découvrir Cendrine.</p>
+
+<p>La châsse réinstallée à sa place habituelle,
+au-dessus du maître-autel, le curé donnait la
+bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du
+catéchisme chantaient un dernier cantique, et la
+cérémonie était terminée.</p>
+
+<p>A la sortie de l’église, Golo ne rencontrait
+toujours pas Cendrine et, mélancolique, il s’en
+allait voir la fête. Il y avait, cette année-là,
+deux boutiques : le tourniquet de la « mère
+Guignon », un éventaire de pains d’épices et de
+sucres de pomme, et un manège, tout en glaces,
+où se poursuivaient des lions, des léopards et des
+sirènes, aux sons obsédants d’un orgue de barbarie
+lequel, jusqu’au soir, joua le même air :
+tous les enfants faisaient le cercle, hébétés de
+voir repasser les mêmes couples étalés dans les
+gondoles, les mêmes filles cramponnées à la
+barre, riant aux éclats et poussant des cris de
+joie niaise.</p>
+
+<p>Golo les regardait tourner un moment, avec
+le vague espoir que Cendrine, elle aussi, viendrait
+là, attirée par le spectacle : personne ! De
+guerre lasse, il allait à la loterie, et il restait
+une heure à écouter appeler les numéros derrière
+les filles qui tentaient la chance. Pour
+tuer le temps, lui-même risqua ses deux sous ;
+il gagna.</p>
+
+<p>— Pour vous, le joli garçon ! s’écria la
+mère Guignon, une ancienne belle de village,
+avec des accroche-cœur énormes écrasés sur le
+front.</p>
+
+<p>Et elle fit passer à Golo une assiette bariolée
+au centre de laquelle il lut :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les beaux serments d’amour</div>
+<div class="verse">Ne durent pas toujours.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cependant, derrière les maisons, dominant
+le bruit des pétards allumés par les enfants
+dans l’ancien cimetière, une détonation plus
+forte fit dresser l’oreille à Golo : le tir au poulet
+commençait. Dans un chaume ras, sans un
+arbre, sans une haie, un pieu était fiché en
+terre, sur lequel debout et vacillant, les pattes
+attachées à une planchette, un poulet servait
+de cible. A quarante pas se tenait le groupe des
+tireurs. Ils se passaient, chacun à son tour, un
+antique Lefaucheux dont les batteries sans
+timbre hésitaient au départ, une arme de rebut
+qui reculait en crachant. Chacun avait sa façon
+de se piéter, d’épauler, d’allonger ou de rapprocher
+la main gauche ; et tous, très sérieux,
+inquiets de leurs dix sous et jaloux de leur réputation
+de tireurs, visaient lentement. C’était,
+sans une femme, une réunion muette où de
+grands cris, tout à coup, s’élevaient, quand le
+poulet, touché peut-être, fléchissait sur les pattes.
+La malheureuse bête, immobile, l’estomac tendu
+en carène, l’œil clignotant, attendait. Des balles
+passaient loin d’elle, qui s’en allaient trouer
+le chaume en soulevant de la poussière ; d’autres
+frôlaient la planchette, et leur trajet se
+reconnaissait au mouvement effrayé du volatile
+qui se jetait à droite ou à gauche ; d’autres enfin
+touchaient le but : des plumes volaient et une
+aile pendait, fracassée. Puis une patte était fauchée
+et la bête chavirait alors, se débattait, pendue
+à la planchette.</p>
+
+<p>Des contestations se produisaient entre le
+tireur et l’industriel :</p>
+
+<p>— Je vous dis qu’il n’est pas mort.</p>
+
+<p>— Je vous dis que si.</p>
+
+<p>Tous couraient, allaient vérifier le coup, et
+les discussions recommençaient autour de l’agonie
+du poulet, qui, la tête en bas, perdait son
+sang, goutte à goutte, par le bec.</p>
+
+<p>Carrouge avait gagné : il brandissait en l’air
+sa victime, et les jeunes gens de la commune,
+rejoints par Golo, l’escortaient vers le cabaret.</p>
+
+<p>La nouvelle salle du <i>Puits <span class="rm">120</span></i> était déjà pleine
+de monde, de fumée et de bruit. L’entrée du
+poulet fit sensation ; des applaudissements éclatèrent
+et l’on battit aux champs :</p>
+
+<p>— Ohé ! la coterie ! salua le père Farcette,
+montez, on vous a gardé la chambre.</p>
+
+<p>Et, au milieu des blagues de toute l’assemblée,
+ils gravirent l’escalier, derrière le comptoir.</p>
+
+<p>La chambre, récemment plafonnée, était
+humide et sentait le plâtre frais. Des illustrations
+coupées dans les journaux, des affiches
+annonçant des feuilletons, des réclames coloriées
+pour des machines agricoles ornaient les murs.
+Pas de meubles, un lit seulement, sans traversin
+ni oreillers. Des tables avaient été dressées sur
+des tréteaux et la cheminée était décorée par une
+belle rangée de bouteilles, portant toutes la
+même étiquette : « Apéritif Meldois », en lettres
+d’or.</p>
+
+<p>— C’est-il des canettes que vous voulez, les
+enfants ? interrogeait l’aubergiste.</p>
+
+<p>— Donnez-nous-en toujours pour commencer,
+on verra après.</p>
+
+<p>Les chapeaux jetés sur le matelas, on s’assit
+et les bouchons des canettes partirent. Immédiatement,
+les plaisanteries commencèrent.</p>
+
+<p>Un certain Chandelle surtout en débitait
+de raides. C’était un garçon tout en longueur,
+comme le disait son sobriquet, blême avec des
+cheveux roux et de gros yeux, l’air rosse avec sa
+figure glabre et sa bouche fendue en tirelire : le
+loustic de la bande. Tout de suite, il entreprit
+Golo à propos de la procession.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon pauvre vieux, ce que tu avais
+l’air d’une andouille, tantôt, à balader la boîte à
+Saint-Firmin ! Toi et Mignot, vous faisiez la
+paire !… Tu es donc devenu calotin, chez les
+Annamites ? Et moi qui croyais que tu t’étais fait
+Chinois !… Grand Nicodème, va ! c’est-il que
+t’attends pour être bedeau ?</p>
+
+<p>Des rires bruyants éclataient : Golo riait aussi,
+mais riait jaune, un peu vexé de voir qu’au fond
+aucun des amis n’était fâché qu’on raillât l’homme
+revenu de loin, le médaillé du Tonkin ; et il se
+demandait si réellement on ne s’était pas moqué
+de lui, tout à l’heure, et si, à promener la châsse,
+il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la considération
+espérée. Il s’excusait naïvement, mais
+Chandelle reprenait :</p>
+
+<p>— Tu étais plus chouette que ça dans le
+temps, mon garçon. Tu es donc devenu bête en
+voyageant, toi ? Tu ne te rappelles donc pas, il
+y a dix ans, quand tu avais fait la traînée de
+poudre depuis le cimetière jusqu’à l’autel, un
+soir du mois de Marie ? C’était ça, une riche idée !
+Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne
+perdais pas ton temps : tu embrassais Cendrine
+Rutel dans un coin durant que la mère prenait
+ses jambes à son cou… Et maintenant, voilà que
+tu fais la pige à Mignot ?</p>
+
+<p>Heureusement pour Golo, le nom de Mignot
+détourna la verve de Chandelle, et ce furent,
+durant une heure, des histoires où cet imbécile
+était bafoué, intarissablement. Une fois qu’il
+était allé à Meaux avec quarante sous dans sa
+poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés,
+sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin
+de la gare qui lui avait ciré ses souliers à l’arrivée ?
+Une telle stupidité scandalisait l’avarice
+de tous ces paysans.</p>
+
+<p>Quand leurs invectives contre Mignot furent
+un peu calmées, Golo, pour se faire pardonner
+sa conduite de tantôt, essaya de raconter des
+farces de chambrée, des histoires de bord apprises
+pendant ses traversées. L’effet fut nul. Le
+milieu ne valait rien ; et bientôt il se tut, voyant
+qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même,
+du reste, que son temps de boute-en-train
+était fini, qu’il n’était même pas capable de
+s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus
+propre qu’à une chose : penser à Cendrine. Qui
+donc le délivrerait de cela, vingt dieux ? Qui
+donc lui ferait passer cette sacrée maladie ?</p>
+
+<p>Le père Farcette entra, avec des bouteilles
+sous les bras et aux mains deux bougies dans des
+chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à
+boire ; l’absinthe succéda au vermouth, l’« Apéritif
+Meldois » à l’absinthe. Maintenant, il ne
+savait plus. Il entendait rire autour de lui, des
+chansons s’étaient élevées, des chansons d’une
+solide obscénité qu’on chantait déjà dans sa jeunesse ;
+il se mit à reprendre les refrains comme
+les autres, à faire du bruit avec tout le monde.
+Il lui semblait que sa douleur chancelait, tombait
+dans un grand trou.</p>
+
+<p>Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient
+troubles : la lumière des bougies projetait
+sur le mur blanchi à la chaux des ombres énormes
+qui s’agitaient confusément ; dans l’air
+alourdi passaient des mots qui avaient perdu leur
+sens, des cris de bêtes. Cependant il s’aperçut
+qu’il n’était plus à côté de Carrouge ; quand
+donc avait-il changé de place ? Il lui sembla aussi
+qu’on apportait des assiettes et des plats qui
+fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même
+garde à ne pas se tacher. Il buvait encore et,
+quand les pipes s’allumèrent, il se trouvait très
+heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la
+table, il regardait devant lui, l’œil un peu rond
+et ressentant un grand bien-être. Tout lui paraissait
+facile ; toujours amoureux, mais sans souffrance
+aucune, il se passait très bien de Cendrine,
+l’idée seule de son amour le contentait. Il
+avait aussi de l’amitié pour tout le monde, il
+n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué
+tout à l’heure ; même, si Champion avait été là,
+il aurait trinqué avec lui. Quant à Carrouge, il
+l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de
+cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout
+de même.</p>
+
+<p>En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait
+ce soir-là, le bal commençait : un piston et
+un violon juchés sur une table attaquaient le
+quadrille. La « coterie » descendit dans la pièce
+démeublée et parée de branches de sapin symétriquement
+clouées au mur. Des danseurs s’agitaient.
+Il y avait là des jeunes gens en condition
+à Paris, venus pour la fête, trop bien mis et
+l’air méprisant, des garçons et des filles des villages
+environnants. Mais celles qui avaient le
+plus de succès, c’étaient les femmes de chambre
+des châteaux voisins : des vraies dames, avec
+des robes claires, des gants jaunes et des cheveux
+en boucles sur le front. On se les arrachait,
+et Golo eut toutes les peines du monde à obtenir
+que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand
+il lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils
+partirent à peu près en mesure, il perdit toute
+notion de la vie réelle ; il trouva seulement que
+sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut
+l’embrasser dans le cou. Il lui sembla aussi
+qu’il buvait encore une canette avec elle dans la
+salle contiguë ; puis, plus rien…</p>
+
+<p>Et quand, vers trois heures du matin, il sortit
+avec les derniers, avec ceux qui n’avaient pas eu
+de filles à reconduire, très saouls, dans la nuit
+déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient
+à tue-tête :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vers les rives de France,</div>
+<div class="verse">Voguons en chantant…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Un vent d’ivrognerie passa sur Villebard.</p>
+
+<p>Les betteraves arrachées, les labours touchant
+à leur fin, les gens avaient du loisir et le mettaient
+à profit. Le dimanche, le cabaret ne désemplissait
+pas. Farcette, un peu avant la fête, avait
+agrandi son établissement ; il avait loué la maison
+voisine, percé une porte dans le mur ; et
+c’était à côté de l’ancien cabaret, — tout ensemble
+buvette, cuisine et bureau de tabac, — une
+grande salle blanche où l’on avait dansé le jour
+de la Saint-Firmin. Des chaises remplaçant les
+escabeaux et les bancs y entouraient de petites
+tables séparées, et le comptoir en faux marbre,
+un comptoir comme on n’en avait jamais vu à
+Villebard, était orné de vases en métal où l’on
+serrait les cuillers. Deux lampes à pétrole éclairaient
+un billard neuf, et, au mur, vis-à-vis de la
+loi sur l’ivresse, on voyait la règle du jeu, encadrée
+de bois noir, où un amateur en manches de
+chemise, allongé dans une pose tourmentée,
+mais élégante semblait exécuter un « trois bandes ».
+Aussi, tous avaient-ils la curiosité d’aller
+admirer cette installation et de goûter aux apéritifs,
+car le bruit s’était répandu que l’aubergiste
+s’approvisionnait de liqueurs de premier choix.</p>
+
+<p>Dès le matin, pendant que les femmes habillaient
+les mioches ou assistaient à la messe, les
+gens, sous prétexte de se faire raser, — Farcette
+joignant à ses nombreuses professions celle de
+coiffeur, — se rendaient au cabaret. Ils consommaient,
+et revenaient l’après-midi. Le patron
+n’avait plus alors une minute de repos, était
+obligé, pour servir la clientèle, d’appeler à la
+rescousse ses fils, sa femme et sa belle-mère.</p>
+
+<p>Le dimanche qui suivait la fête, Carrouge et
+Golo étaient au <i>Puits <span class="rm">120</span></i>, fêtant avec leurs
+camarades le retour d’un ami qui rentrait du
+service. Et c’était, durant toute la journée,
+dans la salle comble, un bruit de bouchons, un
+cahotement de billes, un fracas de jurons, au
+milieu d’une atmosphère irrespirable.</p>
+
+<p>Tout le monde autour d’eux parlait à la fois.
+Ici, le piquet sévissait, et là, le matador. Des
+buveurs trinquaient avec une véhémence de
+cordialité qui s’exprimait dans la vibration des
+verres. A certaines tables, c’étaient des sociétés
+de gens posés causant d’affaires avec des gestes
+sobres et des rires contenus, tandis que plus loin
+on cancanait, on remuait toutes les histoires
+scandaleuses du pays, les plus récentes ignominies
+et les turpitudes anciennes.</p>
+
+<p>L’avarice des uns comme la luxure des autres
+s’allumait avec la brûlure des alcools : les voix
+montaient, le bruit redoublait et l’on appelait
+le patron à coups de chaise sur le parquet. Les
+plus ivres vantaient leur capacité de buveurs, la
+résistance de leurs muscles ; ils s’entraînaient à
+des paris : celui-ci proposait d’enlever le comptoir
+sur son dos, celui-là de grimper au clocher
+monté sur des échasses ; trois jeunes gens s’offraient
+pour boire une feuillette sans s’interrompre.
+Les joueurs de billard eux-mêmes, excités,
+se hasardaient aux « massés » les plus présomptueux
+et, pour ne pas se donner la peine de frotter
+de craie leurs procédés, ils allaient chercher le
+blanc au plafond, au plafond tout neuf, qu’ils
+vrillaient de leurs queues.</p>
+
+<p>A la table de Carrouge, tous racontaient ce
+qu’ils avaient fait au régiment, leurs déceptions
+et leurs plaisirs, leurs dimanches de ribotes et
+leurs nuits de salle de police. Le libéré avait tenu
+garnison à Reims : il énumérait ses aventures
+galantes dans une brasserie du faubourg de
+Neuchâtel, affirmait effrontément avoir bu du
+champagne presque tous les jours. Un autre
+avait été envoyé à Abbeville, non loin de la mer,
+qu’il n’avait pas vue d’ailleurs : tout ce qu’il se
+rappelait, c’était un café où une excellente bière
+ne coûtait que deux sous le bock. Mais le garde-champêtre
+en avait vu bien d’autres, lui qui avait
+fait sept ans sous l’Empire, qui avait été tambour
+au Mexique. Sa mémoire se refusait à restituer
+les noms du pays ; il confondait les sierras
+avec les contreguerillas et il s’égarait une heure
+entière dans les rues de Puebla, qu’il assiégeait,
+maison par maison impitoyablement. Golo seul
+l’écoutait, impatient de raconter Hanoï, le fleuve
+Rouge et les Pavillons-Noirs. Depuis six mois, il
+n’avait pas encore trouvé l’occasion de placer ses
+souvenirs du Tonkin : ils lui pesaient. A peine
+Puebla s’était-elle rendue, qu’il entrait à son
+tour en campagne ; et il n’omettait aucune étape
+de Rochefort à la baie d’Along, de la baie d’Along
+à Bat-Cat. Bientôt, l’attention de ses camarades
+s’étant assoupie, il ne craignait pas, pour la
+secouer, d’offrir une tournée de vermouth. Mais
+on en avait assez du Tonkin : le garde-champêtre
+sommeillait sur ses lauriers du Mexique. Carrouge
+entamait un bésigue avec Chandelle, et
+les autres bâillaient à se décrocher la mâchoire.
+Pour en finir, le libéré de Reims proposa de chanter
+une chanson de marche, et tous acceptèrent
+avec enthousiasme. Bientôt on les imitait aux
+tables voisines et ils durent brailler très fort pour
+ne pas entendre des vieux qui, tout à côté, attaquaient
+un air du pays, tandis que plus loin on
+célébrait la gaudriole et « les Blés d’or ».</p>
+
+<p>Mais, profitant du premier silence, Golo brusquement
+se levait ; se souvenant des années où
+il entraînait par sa gaieté la jeunesse de Villebard,
+il entonnait la chanson du Rémouleur. Elle
+ne lui avait pas été enseignée, celle-là, par les
+marins à bord des grands navires, par les « marsouins »
+dans les bivouacs des rizières ; elle lui
+avait valu jadis des applaudissements dans les
+cafés de Mécringes, aux fêtes où il accompagnait
+Cendrine : cette chanson-là, c’était la tante Louvet
+qui la lui avait apprise. Et Golo étonné, ravi,
+retrouvait ses succès d’autrefois. Au second couplet,
+on le fit monter sur une table, et, un eustache
+à la main, il imitait au refrain, de manière à
+s’y méprendre, le sifflement de la pierre mangeant
+l’acier. Encouragé par l’assistance il montrait
+ensuite tous ses talents anciens ; il fit le
+chien, le chat, la poule qui vient de pondre, la
+mouche qu’on écrase au carreau. La salle se tordait,
+on l’acclamait, et son triomphe le grisait à
+ce point qu’il en oubliait son chagrin et ceux qui
+en étaient la cause, le charron, Rutel, Cendrine
+elle-même.</p>
+
+<p>Le soir, après la soupe, les consommateurs
+revenaient presque tous. Mais ils ne riaient plus,
+ne chantaient plus ; ils buvaient, taciturnes. Ils
+dormaient, le nez sur leurs verres ; et dans la
+salle pleine, silencieuse, on n’entendait qu’une
+seule conversation, une dispute entre deux ivrognes,
+interminable, et cette affirmation renouvelée
+par l’un d’eux, toutes les cinq minutes, d’une
+voix empâtée, pleurarde :</p>
+
+<p>— Je te dis que son frère est artilleur !</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain, puis tous les
+jours, Golo retourna chez Farcette. Désormais,
+il consacra au cabaret sa vie fainéante, et le
+<i>Puits <span class="rm">120</span></i> remplaça les champs et les routes, les
+bois et la rivière. Non content de descendre régulièrement
+à l’heure de l’apéritif, il saisissait tous
+les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge :
+la présence à Villebard des ouvriers de
+Mécringes, le passage du revendeur et des gendarmes,
+du boucher et du tueur de cochons. Il
+devenait l’ami de tous les corps de métier, s’attablait
+avec tous les clients d’occasion. Un camarade
+traversait le Chep, criait par-dessus le
+mur :</p>
+
+<p>— Viens-tu par en bas boire un verre ?</p>
+
+<p>Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait,
+assurait-il, sérieusement.</p>
+
+<p>— Bah ! tu as bien un moment… On ne s’assoiera
+même pas. Nous en avons pour cinq minutes.</p>
+
+<p>Golo finissait par accepter : les cinq minutes
+devaient durer jusqu’à la fin de la journée.</p>
+
+<p>Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps
+déjà, il ne payait plus ses semaines à Golo, l’avait
+mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté
+d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il
+arriverait à s’amender. Au début, quand il désertait
+l’atelier pour s’en aller au Roc, plus tard,
+alors qu’il avait complètement abandonné sa
+besogne pour courir les champs, le patron lui
+avait bien adressé des remontrances et des menaces.
+Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait
+même plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la
+fainéantise, la traînerie et la bamboche.</p>
+
+<p>Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on
+ne le payait plus, il ne devait rien à personne ; et,
+d’accord avec son patron, lui semblait-il, en paix
+avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.</p>
+
+<p>La bande à Carrouge, dont il faisait partie
+maintenant, avait choisi sa table du côté du
+jardin, dans un angle où l’on était toujours tranquille.
+Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums
+rangés entre les rideaux et les vitres, on
+apercevait l’enclos délaissé par les anciens propriétaires,
+de vieux pommiers argentés de lichens
+et dorés de mousse, des vignes non taillées qui
+rougeoyaient au-dessus des allées, des massifs de
+rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes
+blancs, qui tremblaient dans le soir, au vent
+d’octobre. Vers cinq heures, les camarades
+venaient s’asseoir là ; et le premier arrivé — c’était
+généralement Golo ou Carrouge — s’emparait
+du journal, histoire de lire les faits divers
+et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait
+les nouveaux venus au courant des crimes
+du jour et des péripéties du roman. Jamais on
+ne parlait politique : sur ce sujet ils étaient tous
+d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en
+nombre, ils réclamaient les cartes et attaquaient
+le rams. On jouait l’absinthe, puis le vermouth,
+quelquefois encore le bitter-curaçao : ils jugeaient
+sage de ne jamais consommer plus de trois apéritifs :
+ils se ménageaient pour le soir.</p>
+
+<p>La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets
+allumés. Il y avait là des vieux, plusieurs
+sociétés de veufs et de célibataires, toute la
+bohème paysanne de Villebard. On était en
+famille : la mère Farcette tricotait derrière le
+comptoir, et le patron, devenu plus sociable
+depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait
+avec l’un ou avec l’autre, faisait un quatrième à
+la manille, enseignait un carambolage.</p>
+
+<p>Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des
+alcools frelatés, enfermés dans des litres aux étiquettes
+bariolées portant des noms étranges,
+pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant
+des bustes d’hommes hier célèbres, ou représentant
+des monuments connus, des tours, des
+colonnes ou des statues. Quant au vin du pays,
+au vin de France, les jeunes hommes en avaient
+perdu le goût. Si par hasard ils en demandaient,
+au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans
+espéré, c’était une vinasse algérienne qu’on leur
+servait, une vinasse épaisse et âcre, résine liquide
+bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse,
+tandis que les vieux protestaient : eux
+savaient ce que c’était que le vin et ils parlaient
+des anciens vignobles de la vallée de la Marne,
+citaient des crus, nommaient des propriétaires,
+vantaient des années de récoltes. La bière ne
+leur plaisait pas davantage, et, un jour que Carrouge
+la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques,
+un septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait :</p>
+
+<p>— Ah ! mon garçon, tu n’y connais rien !… La
+bière, la bière !… Mais c’est parce qu’on la paie
+qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne la boirait
+pas !</p>
+
+<p>Tous cependant demeuraient fidèles au marc,
+et plus encore aux eaux-de-vie de fruits ! Mais
+la crainte des agents du fisc empêchait Farcette
+d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait
+bien disposé :</p>
+
+<p>— Allons, patron, servez-nous du marc, mais
+du vrai, du bon, du marc de Champagne.</p>
+
+<p>Le cabaretier se récusait : il y avait beau temps
+qu’il n’en avait plus.</p>
+
+<p>— De l’eau-de-vie de prunes, alors !</p>
+
+<p>De l’eau-de-vie de prunes, parbleu ! il savait
+bien où en trouver, et de la fameuse ! Un homme
+de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la
+semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui
+prendre, rapport aux rats-de-caves. Ah ! ils
+n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là !
+Tout dernièrement encore, ils avaient cherché
+des raisons au père Gollard pour un vieil
+alambic déniché dans son fournil ; et le cabaretier
+de Chivres, un novice, s’était laissé pincer
+bêtement et en avait eu, à Meaux, pour ses
+soixante francs d’amende… Bien sûr que non, il
+ne se souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement,
+le père Farcette !</p>
+
+<p>Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui,
+d’ailleurs, avaient la confiance du patron, qui,
+pour eux seuls, sortait les précieuses bouteilles de
+son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte
+le matin afin de se remonter l’estomac.</p>
+
+<p>— Et puis, si vous en voulez, du marc et de la
+prunelle, poursuivait Farcette, vous n’avez qu’à
+en faire chez vous… du moment que vous n’en
+vendez pas…</p>
+
+<p>— Oui, ripostait un vieux, jusqu’au jour où
+nos députés auront supprimé les bouilleurs, pour
+nous faire avaler à tous l’alcool de betteraves.</p>
+
+<p>— Ma parole ! concluait Carrouge, ils veulent
+donc avoir notre peau, qu’ils s’entendent seulement
+pour nous empoisonner !…</p>
+
+<p>Ceci n’empêchait pas le fils de la veuve de
+s’empoisonner dès maintenant en lampant avec
+délices les sophistications du <i>Puits <span class="rm">120</span></i>. Et, bien
+qu’ils fussent de son avis, jeunes et vieux l’imitaient,
+si bien qu’au bout d’une heure, tous
+avaient leur compte, tous étaient gris.</p>
+
+<p>Chaque soir, à la minute réglementaire, l’aubergiste
+déclarait qu’il allait fermer ; il éteignait
+les lampes, ne laissait allumé qu’un lumignon
+dont la lueur jaune tremblait au milieu du billard,
+sur la housse. Puis, avec affectation, de
+manière à être entendu des voisins, il fixait les
+volets, laissait la porte ouverte un moment :</p>
+
+<p>— Allons, les enfants, il est l’heure d’aller se
+coucher !</p>
+
+<p>Il attendait, debout sur le seuil. Personne ne
+démarrait.</p>
+
+<p>— Mais il fait froid ici ! proférait régulièrement
+une voix, après un long silence.</p>
+
+<p>Le patron ne se faisait pas autrement prier.</p>
+
+<p>— Allons ! si c’étant !…</p>
+
+<p>Et il repoussait la porte, enlevait le loquet, et
+l’on recommençait à boire. L’autorité n’était pas
+à craindre : le garde-champêtre était là et si, par
+hasard, les gendarmes de Mécringes passaient en
+tournée nocturne, tous les clients auraient vite
+fait de se sauver par la fenêtre du jardin.</p>
+
+<p>On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était
+le triomphe de Chandelle. Il chambolait autour
+des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié désorbité,
+inventant des histoires drôles, ridiculisant
+tour à tour chaque consommateur. Pour le compléter,
+ses voisins ne cessaient de remplir son
+verre, et, quand il avait bu, ivre absolument :</p>
+
+<p>— Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on,
+si tu continues, tu vas te saouler !…</p>
+
+<p>Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries,
+jusqu’au moment où l’un des habitués,
+moins patient, parlait de lui casser les reins. Ils
+s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais
+Farcette s’interposait, les obligeait à faire la
+paix. On buvait à leur réconciliation, et c’étaient
+de nouvelles tournées de canettes et de « chasse-bière. »</p>
+
+<p>La soirée finissait dans un abrutissement silencieux,
+les voix cassées, les pipes éteintes. Et
+Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses
+poches, ouvrait la bouche de temps en temps,
+comme un poisson hors de l’eau, incapable d’articuler
+autre chose qu’un « Ouais ! Ouais ! »,
+un acquiescement à des paroles qui n’avaient pas
+été dites.</p>
+
+<p>Vers minuit enfin, Farcette réclamait son
+argent. Tous se réveillaient, et c’était un effort
+pour établir le compte des parties gagnées, des
+tournées offertes, un travail pour aligner sur le
+comptoir les gros sous tirés des bourses en cuir.</p>
+
+<p>Le menuisier, lui, payait généreusement, sans
+discuter, s’attribuait avec désinvolture les canettes
+et les rhums en litige. L’argent ne l’inquiétait
+guère : comme il ne touchait plus sa paie
+chez Hénocque, il s’était décidé à vendre un
+morceau de l’héritage de la tante, de la bonne
+terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix,
+au cultivateur de Montcouvert. Personne, d’ailleurs,
+ne s’amusait autant que lui chez Farcette :
+il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait
+ferme. Cette fois, le bon remède était trouvé. Il
+n’avait qu’à se laisser vivre ainsi quelque temps
+encore, et sûrement il guérirait.</p>
+
+<p>Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les
+camarades, mais d’une bonne ivresse toujours
+souriante, toujours cordiale.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p>Un matin qu’il était par hasard resté à l’atelier,
+Golo vit arriver Jeulin, dit Chandelle, gris
+plus tôt que de coutume, et qui tout de suite,
+dans un flot de paroles, annonça une nouvelle :
+sa sœur « la Titite », se mariait… Oui, ça venait
+de se décider comme ça, subitement ; il y avait
+longtemps qu’on en parlait, mais cette fois la
+chose y était : les bans seraient publiés le dimanche.</p>
+
+<p>Le prétendu était un jeune homme de la Ferté-sous-Jouarre,
+le fils Le Beigne, qui étudiait pour
+être huissier et avait promesse de succéder à son
+patron. Chandelle tirait, d’ailleurs, quelque
+orgueil de cette alliance.</p>
+
+<p>— Mon vieux, tu sais, si les gens qui te doivent
+de l’argent ne lâchent pas la monnaie, tu
+n’auras qu’à le dire, on les fera marcher. Bien
+entendu, tu es de la noce ; ça ne traînera pas,
+c’est dans trois semaines ; paraît qu’ils sont
+pressés.</p>
+
+<p>Fidèle à la civilité en usage, Golo refusait
+vaguement, un peu attristé, malgré tout. Elle
+était bien gentille, la Titite, et il avait eu des
+idées sur elle, au temps où les Rutel le poussaient
+à se marier pour se consoler de Cendrine. En
+réalité, c’était la seule du pays qui lui aurait
+réellement convenu, et voilà maintenant qu’elle
+était placée, elle aussi ; il eût mieux fait peut-être
+d’écouter les conseils des vieux. Qui sait si
+maintenant il n’aurait pas oublié l’autre !</p>
+
+<p>Au hasard, il donnait des prétextes : il n’avait
+pas d’habits, il ne connaîtrait personne à la noce.</p>
+
+<p>— Laisse donc, reprenait Chandelle, tu viendras
+comme tu es : pas besoin de faire du chic
+avec les amis… Et puis, au contraire, tu connaîtras
+tout le monde : il n’y aura presque que
+des gens de Villebard. Allons ! c’est entendu.</p>
+
+<p>Et il partait, laissant Golo affirmer qu’il ne
+fallait pas compter sur lui.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, la Titite elle-même et
+son futur, en tournée d’invitations, passèrent
+au Chep, insistèrent à leur tour. Sans accepter
+formellement, le menuisier fit une résistance
+moins vive ; et même, flatté de la démarche, il
+emprunta une bouteille au père Hénocque, et,
+par un raffinement, il les emmena chez lui, dans
+la maison un peu délabrée de la tante Louvet,
+où l’on trinqua à la santé de chacun.</p>
+
+<p>Le lendemain, il pensa à son costume : on
+avait beau être devenu un loupeur, un traînard
+de grandes routes, un propre-à-rien, quand des
+gens convenables vous faisaient une politesse,
+il fallait se montrer à la hauteur. D’abord, il
+songea à Droitecourt, un tailleur de Mécringes,
+un artisan de confiance qui habillait la jeunesse
+de Villebard ; mais des affiches placardées sur la
+maison commune le tentèrent. Des magasins de
+Château-Thierry, <i>Aux Classes laborieuses</i> et <i>Au
+Progrès moderne</i>, y étaient figurés magnifiques,
+à l’angle de rues interminables qu’ils bordaient
+jusque dans les lointains de la perspective. Une
+fois dans la ville, il hésita à les reconnaître :
+c’étaient des magasins comme tous les autres, et
+dont l’étalage n’offrait rien de particulier, sinon
+peut-être, de chaque côté de la porte d’entrée,
+deux mannequins surmontés de têtes souriantes
+et rougeaudes, aux favoris de garçon de café et
+revêtus de complets de cérémonie dont le prix
+s’étalait en chiffres majuscules. Le choix n’y
+était pas immense, contrairement à ce qu’affirmaient
+les affiches, si bien que Golo, désillusionné,
+finit par trouver que sa redingote et son
+pantalon noirs seraient bons cette fois encore.</p>
+
+<p>Il acheta seulement des gants violets et un
+chapeau : car, décidément, le sien, auquel il était
+survenu des malheurs, n’était plus mettable. Et,
+comme il revenait à la gare, un dernier objet le
+tenta : une cravate plastron à raies jaunes et
+noires où éclatait une épingle en simili-or représentant
+un vélocipède.</p>
+
+<p>Le jour de la noce venu, à neuf heures et demie,
+à l’heure dite, il arrivait chez les Jeulin, où l’on
+devait se réunir pour aller à la mairie et, de là, à
+l’église.</p>
+
+<p>Dans la cuisine, quelques hommes, des parents
+du marié sans doute, des invités célibataires
+ou veufs étaient seuls exacts au rendez-vous.
+Sans grands discours, ils mangeaient un
+morceau sur le pouce, en buvant le vin blanc
+dans des petits verres de campagne taillés jusqu’aux
+bords et qu’ils vidaient d’un seul coup.</p>
+
+<p>Les autres, ceux qui habitaient Villebard,
+tardaient. Respectueux des convenances traditionnelles,
+ils avaient tous refusé l’invitation
+et affirmé jusqu’au dernier moment qu’ils ne
+viendraient pas. Ils s’étaient mis en tenue,
+néanmoins, et attendaient que, suivant l’usage,
+les garçons d’honneur vinssent les presser.</p>
+
+<p>— Allons donc, on n’attend plus que vous !
+C’est-y que vous ne voulez pas manger du dindon ?</p>
+
+<p>Cet argument les convainquait et peu à peu
+la maison des Jeulin s’emplissait ; un bourdonnement
+de voix montait dans une gaieté diffuse,
+et, le garde-champêtre étant venu annoncer l’arrivée
+de M. le Maire, on se décidait à partir.</p>
+
+<p>Le cortège s’organisait, et, le violon en tête,
+on descendait la rue, où stationnaient des curieux,
+arrêtés par groupes, au bord des cours. Les
+gens plus discrets se contentaient de regarder
+par l’entre-bâillement des volets tirés.</p>
+
+<p>Le marié, ses parents et les invités du dehors,
+attiraient principalement les yeux. La Titite
+cependant aurait mérité plus d’attention qu’on
+ne lui en donnait. Plus brune dans sa robe blanche,
+elle s’avançait au bras de son père, et son
+air garçon, ses yeux chauds qui luisaient, le
+soupçon de duvet qui bordait sa lèvre mince au
+milieu de sa figure de chèvre, la démarche ondulante
+de son corps maigrichon, tout en elle donnait
+aux connaisseurs l’assurance qu’elle était de
+celles à qui il ne suffit pas « d’en promettre ».</p>
+
+<p>Pourtant, on remarquait davantage son futur
+conjoint, un petit monsieur à moustaches cirées,
+l’air fat et méprisant. Appelé lui-même à instrumenter
+prochainement au nom du peuple français,
+il marchait au second rang avec la certitude
+d’un homme habitué au coudoiement des gens
+de loi. De son œil jaune et dur, il semblait contempler
+par anticipation les panonceaux d’or,
+qui bientôt, flamberaient accotés au-dessus de
+sa porte dans la principale rue de la Ferté-sous-Jouarre.
+Il avait soigné sa tenue et c’était de
+Paris que venait son habit à revers de soie, son
+plastron brodé étincelant de strass et, autre
+éblouissement, ses souliers vernis miroitant dans
+la poussière.</p>
+
+<p>Il donnait le bras à sa mère, triomphante à
+son côté dans l’apparat de sa robe de soie mauve
+et de son chapeau à plumes ; une forte commère
+qui se rengorgeait, prétentieuse, avec un tour de
+cheveux en dents de loup sur une figure à rougeurs
+d’eczéma.</p>
+
+<p>Traînant la mère Jeulin, le sieur Le Beigne
+père paraissait ensuite, un notable galope-chopine,
+aux allures louches, agent des contentieux
+suspects et des recouvrements pénibles. Sur le
+double tour de sa cravate blanche reposait une
+figure molle et rasée, que trouaient deux yeux
+verdâtres au-dessus de paupières boursouflées.
+A la façon des médecins célèbres, il portait de
+longs cheveux grisonnants et plats, rejetés en
+arrière. Au fond et malgré son air rogue, il était
+ravi de ce mariage consolidant par de la bonne
+terre au soleil la maigre dot qu’il donnait à son
+fils, une dot faite avec les gros sous des plaideurs
+en détresse et des emprunteurs pressurés.</p>
+
+<p>Après ces personnages venait le reste de la
+noce, une ribambelle de gens de campagne cossus,
+chacun donnant le bras à sa propre femme :
+des gens de Villebard et aussi des cousins arrivés
+le matin de fermes lointaines, les hommes dans
+de solides redingotes et la tête couverte de hauts
+chapeaux, les femmes en robe de couleur avec
+des mitaines en filet et de longues chaînes d’or.
+Et le cortège était fermé par des enfants frisés
+au petit fer qui marchaient en se donnant la
+main, orgueilleux de leurs beaux habits.</p>
+
+<p>Golo était le cavalier d’une cousine des Le
+Beigne, une corsetière de Saâcy, ni jeune ni
+vieille, plus laide que jolie, mais dont les élégances
+presque parisiennes ne lui déplurent
+point tout d’abord. Il lui offrit le bras, un peu
+troublé, ne trouvant rien à dire, sinon que « grâce
+au beau temps, la journée s’annonçait bien ».</p>
+
+<p>On entra à la mairie, un bâtiment déjà ancien
+dont l’école prenait la moitié. La tête du cortège
+y pénétra, mais l’unique salle, qu’encombrait
+déjà une table énorme entourée de chaises
+de paille, fut tout de suite pleine et une partie de
+la noce dut rester sur la place. Golo tint quand
+même à voir la cérémonie, poussé malgré lui par
+une curiosité où il y avait du regret, de la bravade,
+presque de la résignation.</p>
+
+<p>Ainsi que l’avait dit le garde-champêtre, le
+Maire était arrivé depuis quelque temps et commençait
+à s’impatienter. Il se tenait au bout de
+la table, assez majestueux, somme toute, avec
+son ventre qu’entourait l’écharpe tricolore et sa
+grosse figure rouge, bordée d’un collier de barbe
+grise, coupée ras. Il serra la main du père Jeulin
+et, assisté de l’instituteur qui remplissait les
+fonctions de secrétaire de la mairie, il commença
+la lecture des articles du Code, ânonnant, se reprenant
+au milieu des phrases, en homme peu
+familiarisé avec ces matières. Un respect, cependant,
+venait aux assistants de ces mots qu’ils
+comprenaient mal, mais qu’ils écoutaient en
+silence, avec l’air grave et défiant qu’ils avaient
+chez le notaire, avant la signature du contrat.</p>
+
+<p>Golo, lui, regardait la salle, une pièce oblongue
+aux murs blanchis à la chaux et que décorait,
+entre deux chandeliers, un buste de la
+République posé sur la cheminée peinte en noir,
+dans un pan coupé. Contre le mur, enroulé sur
+deux crochets, s’allongeait le drapeau du 14 juillet.
+Sur l’appui de la fenêtre on voyait, couverts
+de poussière, les godets à suif qui servaient aux
+illuminations, les jours de réjouissances municipales,
+et à l’extrémité d’un banc reposait, la
+bricole pendante, le tambour de l’appariteur.</p>
+
+<p>Mais la cérémonie tirait à sa fin ; les mariés,
+les parents, les témoins se faufilant entre deux
+chaises, tour à tour, inscrivaient leur signature
+sur le registre de l’instituteur et déjà, du clocher
+tout proche, s’échappait la volée du carillon
+annonçant le commencement de la messe.</p>
+
+<p>Le cortège se reforma et, sur l’air de la <i>Jolie
+Parfumeuse</i> exécuté par le violon, on traversa le
+carré d’ormes que dorait l’automne, et, par la
+grande porte, au milieu des tombes plates et des
+croix noires de l’ancien cimetière, on entra dans
+l’église.</p>
+
+<p>Mais l’office parut long ; l’allocution du curé
+fut mal écoutée, et les chantres n’en finissaient
+pas, suivant leur habitude. Il y eut un moment
+d’émotion, pourtant, quand les cloches reprirent
+et que, les réponses irrémédiables ayant été proférées,
+l’apprenti huissier se tourna à demi vers
+la Titite, et lui passa résolument le doigt dans
+l’anneau d’or que venait de consacrer le prêtre.</p>
+
+<p>L’heure s’avançait, d’ailleurs, et l’on avait
+entendu, il y avait longtemps déjà, sonner midi
+à l’horloge. Pour se conserver en appétit, on
+n’avait rien pris le matin, et, à part soi, on songeait
+à la grande table dressée là-bas, chez les
+Jeulin.</p>
+
+<p>Pourtant les époux et leurs parents sortirent
+de la sacristie, la grande porte se rouvrit, les
+cloches sonnèrent une fois encore, et, dans une
+allégresse mal dissimulée, on rentra à la maison.
+Là, il fallut que la mariée subît les embrassades
+de tous les invités, sans exception, chacun s’approchant
+à son tour, sans trouver autre chose
+que ces mots : « Allons, ma Titite, allons… » Golo
+se présenta, lui aussi, un peu ému, mais elle lui
+tendit la joue, sans même le regarder, en minaudant
+avec une amie, si bien qu’il n’y trouva
+aucun plaisir. Heureusement, et définitivement
+cette fois, on allait passer à des choses plus sérieuses :
+le dîner était servi.</p>
+
+<p>La table se dressait dans l’aire de la grange ;
+les récoltes entassées verticalement disparaissaient
+sous les draps tendus, et le sol, soigneusement
+balayé, paraissait aussi net que le parquet
+d’une chambre. En haut, l’armature de la
+charpente se découvrait avec son bel ajustement
+d’arbalétriers, de pannes et de tirants ; les
+poutres, grossièrement équarries, à demi écorcées,
+traversaient d’un jet solide toute la largeur
+de la bâtisse ; des fentes s’y voyaient, semblables
+à des rides, et au-dessus, soutenant les tuiles,
+s’alignaient les chevrons et les lattes comme
+une futaie, d’où tombait, avec le roucoulement
+des pigeons et la piaillerie des moineaux, une
+poussière de jour. Les foins sentaient bon, une
+odeur un peu sèche, entêtante. Par la porte du
+fond, petite et qui s’ouvrait sur le clos, on voyait
+un gros noyer près d’une mare devinée derrière
+les sureaux jaunis et les orties encore vigoureuses.</p>
+
+<p>Bruyamment, parmi les appels et les rires, on
+prit place et le repas commença. Mais dès le
+début ce fut une désillusion. Au lieu de cuisiner
+en famille le banquet traditionnel, on s’était,
+sur les instances de M<sup>me</sup> Le Beigne, adressé à un
+gargotier de la Ferté-sous-Jouarre qui avait
+apprêté un dîner dont le fallacieux apparat dissimulait
+mal l’indigence réelle.</p>
+
+<p>Le couvert était somptueux ; les cristaux et les
+faïences, marqués aux chiffres de l’entrepreneur
+du festin et portant en exergue les mots : <i>Hôtel
+d’Albion</i>, étincelaient sur du linge damassé que
+des garde-nappes défendaient du contact des
+couverts en ruolz. Entre les assiettes du dessert
+préparé d’avance, derrière les verres, alignés par
+rang de taille, s’étageaient, piquées dans la
+mousse, les dernières fleurs de la saison : dahlias,
+reines-marguerites et soucis. Cette décoration
+inexplicable ne fut pas goûtée : « Des bouquets
+sur une table !… c’était-il qu’on les prenait pour
+des ânes ? » Seuls, les soucis eurent quelque succès,
+les loustics voyant dans leur couleur un
+présage assuré de prochaines déceptions maritales.</p>
+
+<p>Les serviettes aussi, par leur pliage inaccoutumé,
+provoquèrent l’étonnement général : les
+unes se déployaient comme des éventails, les
+autres s’érigeaient semblables à des mitres. Mais
+celles des mariés se distinguaient entre toutes.
+Elles représentaient des colombes battant de
+l’aile, prêtes à l’amour : et leurs becs étaient
+noirs, ayant été tortillés par les doigts des garçons.</p>
+
+<p>Toutes ces innovations furent l’objet de commentaires
+défavorables, de la part des anciens
+surtout. Le potage ne leur rendit pas l’indulgence :
+au lieu de la bonne soupe grasse, emplissant
+jusqu’aux bords les assiettes profondes, de
+la soupe, essentiel fondement de tout repas sérieux,
+ce furent trois cuillerées d’un tapioca
+débile, servi d’avance et froid comme un mort.
+Puisqu’on ne servait pas le bœuf après, d’où venait
+donc le bouillon ? On avait espéré du réconfort
+par le poisson ; mais, autre déconvenue, ce
+qu’on passait n’était point la matelote copieuse,
+baignant dans sa belle sauce au vin, délicieusement
+odorante ; posées sur des planches habillées
+de serviettes, c’étaient des bêtes plates dont
+les convives cherchaient vainement la tête. Elles
+furent saluées d’un murmure agressif. Ils demandèrent
+ce que c’était :</p>
+
+<p>— Du turbot !</p>
+
+<p>Du turbot ?… Du poisson qui n’était pas de la
+matelote, ce n’était pas du poisson ; et ils mangèrent
+dédaigneusement, du bout des lèvres, les
+petits carrés choisis pour eux par les serveurs.</p>
+
+<p>Et après le turbot, des plats aux noms prétentieux
+défilèrent, insolites et méprisés. Encore
+si le vin avait été à hauteur ! si c’eût été du
+vin des petits crus briards, du vin du pays, mais
+non, il fallut subir des faux Bordeaux et des
+Bourgogne de tables d’hôtes, sans goût ni verdeur,
+versés dans des verres tout petits, par des
+sommeliers parcimonieux.</p>
+
+<p>Malgré tout, et en raison peut-être de la sophistication
+des produits, une grosse gaieté se
+faisait jour. Les plaisanteries coutumières des
+repas de noces se produisirent au moment nécessaire.
+Déjà, fidèle observateur des rites, un garçon
+d’honneur avait plongé sous la table et,
+après un semblant d’hésitation entre des jupes
+amies, s’attaquait à la mariée qui se renversait
+pâmée de chatouilles. Il commençait à dégrafer la
+jarretière, l’enlevait à la fin et réapparut, la face
+empourprée, les cheveux en désordre, la brandissant
+comme un trophée. Ce fut le signal de toutes
+les licences permises. Golo lui-même, qui avait
+bu jusque-là sans rien dire, le chapeau sur la tête
+comme tous les hommes, sentit ses idées se troubler
+et se mit à serrer de près sa voisine. La corsetière
+eut quelques effarouchements prévus,
+puis rapidement ils devinrent très camarades.
+Tout en mangeant et avec une sournoiserie
+affectée, il lui prenait la taille. Il n’était pas le
+seul, car les camarades s’en donnaient avec leurs
+voisines, chaque couple s’isolant au milieu du
+tapage.</p>
+
+<p>Mais un bouchon sautait, applaudi par les plus
+allumés : c’était l’heure du champagne. Un
+champagne acidulé et plat qui s’évadait bruyamment,
+tout en mousse, de goulots chaperonnés
+d’or. Et dans la griserie croissante, se déchaînèrent
+les chansons.</p>
+
+<p>Ce furent d’abord des couplets de circonstance,
+avec des mots à double sens, équivoques délicates
+et histoires plaisantes, telles qu’avaries de
+fleur d’oranger, effarements dépensées, baptêmes
+avant l’heure. Puis une jeune fille de Nogent-l’Artaud
+attendrit les cœurs par une romance
+pleine d’aveux ingénus, échangés au clair de
+lune, sous une charmille toute sonore de rossignols.
+M<sup>me</sup> Le Beigne elle-même, sollicitée par
+tous, se leva, maîtrisant son émotion, et, avec le
+style d’une femme qui a entendu les chanteurs
+en renom, elle attaqua l’air fameux des <i>Dragons
+de Villars</i> : « Ne parle pas, Rose, je t’en supplie… »</p>
+
+<p>Et, les âmes se trouvant amollies par la tendresse,
+un des camarades de Carrouge, un
+nommé Tape, chez qui la boisson avait exagéré
+le patriotisme, profita du silence. Avec la même
+vigueur et la même religion qu’il eût chanté au
+lutrin, il entonna l’hymne comminatoire : <i>Vous
+n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !</i></p>
+
+<p>La fin du dîner s’en trouva assombrie : la
+frontière n’était pas si loin !… Chacun fut impressionné
+désagréablement par cette évocation
+des mauvais jours qui troublait le dessert. Et
+quand, lancé avec provocation, éclata l’appel à
+la revanche, tous regardèrent le fond de leur
+assiette et vidèrent leur verre silencieusement.</p>
+
+<p>Pour dissiper ces idées fâcheuses, tout le
+monde se leva, et la noce, un peu à la débandade
+cette fois, fit le tour du village, avant d’arriver à
+l’auberge où l’on prenait le café.</p>
+
+<p>Golo, maintenant, ne s’amusait plus du tout.
+Il en avait assez de sa corsetière : parce qu’une
+ou deux fois il lui avait poussé le coude, elle était
+devenue sentimentale, et pour le bon motif, encore !
+Elle se plaignait de sa vie solitaire, engageant
+son cavalier à venir la voir : sa mère le
+recevrait très bien. Et, à mesure qu’elle se faisait
+plus tendre, lui la trouvait plus laide. Il la
+lâcha dès l’entrée chez Farcette.</p>
+
+<p>Carrouge l’appelait, d’ailleurs. Il était avec
+une fille de Chamery, qu’il accompagnait depuis
+le matin, pas plus jolie que la demoiselle de
+Saâcy, mais il s’en contentait, étant de complexion
+raisonnable. On ne venait pas à la noce
+pour s’ennuyer, et, très gais tous deux, ils se moquaient
+de Golo. « Qu’est-ce qu’il avait donc, ce
+godiche-là, à ne pas s’amuser comme les autres ?
+Est-ce qu’il avait peur de se tacher, ou bien
+faisait-il le malin à cause de sa médaille ? »</p>
+
+<p>— Monsieur pense à ses amours ! dit la jeune
+personne en s’esclaffant.</p>
+
+<p>— Faut croire ! dit Carrouge, devenu presque
+grave subitement, car il se rappelait le retour de
+Fromentières, après la partie de boules.</p>
+
+<p>— Mais non, mais non, fit mollement le menuisier,
+tout ça, c’est des vieilles histoires.</p>
+
+<p>Le bal commençait. Le violon s’était adjoint
+un piston et un alto de renfort et, aux sons des
+mêmes ritournelles insatiablement répétées, les
+couples tournaient, frappant du pied le plancher
+largement arrosé pour la circonstance. La mariée,
+qui avait ouvert le bal avec son époux, ne manquait
+ni une figure de quadrille ni une polka,
+chacun tenant à honneur de la faire danser à son
+tour. Seul, Golo ne bougea point. Comme si le
+vin et le bruit eussent avivé encore son chagrin, à
+mesure que la soirée se prolongeait, il s’assombrissait
+davantage, sourdement enragé à l’idée
+qu’une autre mariée, elle aussi en robe blanche,
+un an auparavant avait dansé dans cette même
+auberge et qu’un homme aussi, un homme autre
+que lui, sans rien dire à personne, à la pointe du
+jour, l’avait emmenée dans la rue grise.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p>Décidément, la noce n’avait point réussi à
+Golo. La Titite et Cendrine se confondaient
+maintenant dans ses regrets : il les avait perdues
+toutes les deux, elles et aussi les autres, car il
+sentait bien que de l’amour, que de la femme, il
+n’aurait plus rien dans sa vie, rivé qu’il était à
+une passion unique et sans remède. Et la pensée
+que tout était fini, qu’il était condamné au noir
+pour toujours, le rejetait dans un abattement
+absolu. Puis, une révolte le prenait, une révolte
+où les sens avaient leur part. Des rêves d’homme
+chaste, tels qu’il en avait connu sur le pont des
+transports, encombraient ses nuits : une idée
+à la longue s’en dégageait, l’idée de la femme sans
+l’amour, le besoin de la possession brutale et
+l’espoir de l’anéantissement qui suit les satisfactions
+excessives.</p>
+
+<p>Et dès lors, il prit plus d’intérêt aux conversations
+ordurières du <i>Puits <span class="rm">120</span></i>. Elles le troublaient
+maintenant et il en arrivait à envier les
+garçons disant leurs amours, dans les champs de
+luzerne, les soirs de fêtes, et les hommes mariés
+détaillant avec cynisme leurs habitudes légitimes.
+Au fond, Carrouge était dans le vrai : ce
+brigand-là, en reconduisant sa danseuse à Chamery,
+la nuit de la noce, n’avait-il pas trouvé le
+moyen, pour faire un trajet aussi court, de rester
+quatre heures en route ? Dans le vrai aussi, Chandelle,
+qui, à minuit sonné, après avoir épuisé la
+série des rincettes et des chasse-bière, était allé
+finir sa nuit à Mécringes chez une connaissance
+qu’il nommait devant tous, sans discrétion.</p>
+
+<p>Et à propos de celle-là, on énumérait les filles
+accueillantes du canton : la Testard à Videgrange,
+une jeunesse plutôt rance, la Gredelu à
+Chivres, une vilaine bête d’ailleurs, d’autres
+encore, toutes bien connues.</p>
+
+<p>Une chose vraiment fâcheuse, c’est qu’à Villebard
+il ne restait plus de ce gibier-là, personne,
+depuis que cette pauvre Lettré était partie à
+l’hospice. Quel dommage ! une si belle fille, pas
+exigeante quant à l’argent, et la peau si fraîche !
+On s’informa de sa santé. Quelqu’un avait-il des
+nouvelles ? Farcette en donna : elle n’allait pas
+bien du tout. Le père Lettré était venu l’autre
+soir en rentrant de Meaux et, en buvant une
+chope, avait raconté sa visite. Il n’avait pas vu
+sa fille depuis la moisson et c’était à peine s’il
+l’avait reconnue. Elle était très bas, la Jeanne :
+plus de joues, plus de bras, plus rien, et ce qu’elle
+toussait !… Vrai, ce n’était pas l’envie de faire
+la noce qui la tenait ; elle n’avait pas seulement
+regardé les deux oranges qu’il lui apportait. Alors,
+histoire de l’amuser un peu, le vieux lui avait dit :
+« Penses-tu encore à l’homme ? » Elle avait fait
+non, de la tête. « Quand j’ai vu ça, concluait le
+père Lettré, j’ai bien compris qu’elle était foutue. »</p>
+
+<p>Pourtant, à défaut de Jeanne Lettré, Ledoux,
+le nouveau maréchal, en connaissait une autre
+qui recevait les hommes chez elle, la veuve Préteux.</p>
+
+<p>Quelques-uns s’étonnèrent : on ne la croyait
+pas si pauvre. A son âge, bien sûr, ce ne devait
+pas être les idées qui la pressaient. Et sa petite,
+alors, que devenait-elle durant ce temps-là ?
+Cependant personne ne la blâmait : il fallait bien
+vivre. Et l’on but une dernière « blanche », debout,
+sur le comptoir, avant de sortir.</p>
+
+<p>Golo remonta seul au Chep. Mais il ne s’arrêta pas
+à l’atelier, relancé par ses hantises charnelles, qui
+hâtaient sa marche le long des grands chemins.</p>
+
+<p>C’était une journée de fin d’octobre, avec un
+ciel pommelé, paisible. Il y avait encore de la
+douceur dans l’air, quelque chose de vaporeux
+qui enveloppait la nudité des bois sans feuilles,
+qui planait sur les champs dépouillés de leurs
+récoltes. Des attelages de labour sillonnaient la
+plaine d’une marche insensible, et déjà, annonçant
+l’hiver, des corbeaux tourbillonnaient par
+bandes autour des meules nouvelles. La petite
+pluie du matin avait développé les odeurs et,
+accrochés aux éteules, les fils de la Vierge, humides,
+prenaient des tons roses dans la lumière du
+soir.</p>
+
+<p>Golo revenait à Villebard, alangui par la nuit
+tombante, et, comme il suivait une ruelle située
+derrière l’école, il arriva bientôt non loin de la
+maison qu’habitait la veuve Préteux.</p>
+
+<p>Ce voisinage le tenta : s’il entrait un instant,
+rien que pour causer ? Il hésitait pourtant, peu
+habitué à ce genre de galanteries, intimidé en
+somme par la misère de l’aventure et retenu malgré
+tout par l’idée de Cendrine. Il allait passer,
+quand, brusquement et par un revirement inexplicable,
+il s’engagea dans la sente et traversa le
+jardin : de pauvres carrés de légumes, quelques
+arbres en plein vent et une seule fleur près du
+seuil : un tournesol, dont la grosse tête fatiguée,
+alourdie par les pluies, saluait piteusement. Des
+cicatrices noires se voyaient sur sa face, les alvéoles
+des graines absentes, que la petite avait dû
+enlever, une par une, pour les manger comme
+dessert tandis qu’elle s’en allait en classe.</p>
+
+<p>Le visiteur n’eut pas la peine de frapper à la
+porte, elle s’ouvrait devant lui : la Préteux l’avait
+vu venir. La chambre ressemblait aux autres
+chambres du pays, un peu plus vide. L’armoire
+à linge bâillait, creuse, la courtepointe du lit était
+en loques et des restes de nourriture traînaient
+sur la huche. Un intérieur de misère, où régnaient
+la malpropreté, l’abandon.</p>
+
+<p>Golo regardait la veuve : une figure terne avec
+des cheveux d’un blond fade qui s’échappaient
+de la marmotte, des yeux soumis, et, sur la bouche
+édentée, un sourire qui essayait de promettre,
+un sourire où il y avait de la luxure feinte et de
+la confusion dissimulée. Elle n’avait jamais été
+jolie, jamais personne n’en avait été amoureux
+alors qu’elle était jeune, et ce n’était pas les sens
+qui la livraient aux hommes depuis que son mari
+était mort. Son métier maintenant, elle l’acceptait
+comme une besogne, avec la résignation des
+pauvres.</p>
+
+<p>Ils se contemplaient niaisement.</p>
+
+<p>— Tiens, Golo ! par quel hasard ?</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de hasard… Je suis venu comme
+ça, pour vous voir… pour vous dire bonjour…</p>
+
+<p>Et il continuait ces propos insignifiants, toute
+sa hardiesse réfugiée dans des grimaces qu’il
+essayait de rendre significatives et qui n’attestaient
+que sa parfaite gaucherie.</p>
+
+<p>La veuve n’osait pas l’encourager, n’étant
+pas suffisamment sûre de ses intentions.</p>
+
+<p>— C’est Ledoux qui m’a parlé de vous, l’autre
+jour, chez Farcette… alors, je suis venu…</p>
+
+<p>— Ledoux, c’est un brave garçon.</p>
+
+<p>Il y eut un silence embarrassant. La veuve le
+rompit :</p>
+
+<p>— Eh bien, puisque vous êtes là, asseyez-vous
+donc une minute, vous allez goûter mon cassis.</p>
+
+<p>Elle atteignit une bouteille, rinça deux verres
+sur l’évier, derrière la porte ; et pendant qu’elle
+tournait dans la chambre, Golo la suivait du
+coin de l’œil. L’audace lui venait, mais en même
+temps décroissait son désir devant la simplicité
+de la chose et la tristesse de l’endroit, et il restait
+là, bêtement, avec une vague envie de sortir.</p>
+
+<p>— A votre santé, mon Golo !</p>
+
+<p>— A la vôtre, à la vôtre !</p>
+
+<p>Et on trinqua. Ils buvaient tranquillement,
+à petits coups, en parlant de questions indifférentes :
+du temps qu’il faisait, des noix qui étaient
+abondantes cette année, des semailles qui se faisaient
+convenablement. Mais leur gêne persistait,
+lui, hésitant toujours à la demander, elle,
+n’osant pas s’offrir.</p>
+
+<p>Pourtant il avait vidé son verre et il se levait
+pour s’en aller. Elle se levait aussi, le reconduisait
+à la porte.</p>
+
+<p>— Allons, à nous revoir ! disait Golo, un de
+ces jours je reviendrai.</p>
+
+<p>— C’est cela, quand vous voudrez ; je suis
+toujours là.</p>
+
+<p>Et, comme elle s’effaçait pour le laisser sortir,
+elle le frôla légèrement. A ce contact imprévu, il
+tressaillit, les sens subitement remués. Le fichu
+lâche de la veuve s’était ouvert et, par l’échancrure
+de la robe mal agrafée, l’on voyait la naissance
+du cou, un peu de peau nue où le hâle cessait,
+un peu de chair débile… Elle ne se défendit
+pas, riant seulement d’un rire niais de gamine
+chatouillée.</p>
+
+<p>— Laisse donc ! laisse donc ! répétait-elle.</p>
+
+<p>Mais il l’avait étreinte, il l’enlevait de terre
+et la reportait dans le fond de la chambre… Elle
+riait toujours, la tête renversée en arrière, la
+main sur les yeux…</p>
+
+<p>Ils retournèrent au cassis, elle, très gaie, caressante,
+lui, assombri, un peu humilié.</p>
+
+<p>— Faudra revenir, mon petit Golo !</p>
+
+<p>Et le menuisier l’ayant vaguement assurée de
+ses visites, elle insistait, donnait des indications
+précises, des heures de rendez-vous : le soir, par
+exemple, avant neuf heures, quand il verrait la
+bougie allumée derrière la fenêtre, il pouvait
+frapper, il serait le bienvenu.</p>
+
+<p>Décidément, cette fois, il partait ; mais
+comme, après avoir remis sa casquette, il ébauchait
+le geste paresseux de la main au gousset, la
+veuve refusait d’avance. « Non, pas aujourd’hui :
+elle avait des sous pour le quart d’heure. Elle le
+tiendrait quitte s’il pouvait seulement venir,
+un jour qu’il aurait le temps, réparer un volet
+qui ne tenait plus : seule avec sa petite fille, elle
+avait peur la nuit. »</p>
+
+<p>Il promit et, scrupuleux, reparut dès le lendemain
+avec sa boîte à outils, en plein jour, sans
+se cacher. Tout de suite, laissant de côté la gaudriole,
+il se mit au travail comme un ouvrier à
+la tâche.</p>
+
+<p>Le contrevent à réparer s’ouvrait derrière la
+maison sur l’enclos, un coin humide livré aux
+orties et aux ronces, avec des groseilliers assauvagis
+dans l’herbe haute et des cerisiers malades
+aux troncs englués de gommes rouges.</p>
+
+<p>La journée était encore plus triste que la
+veille, l’air plus sonore, la lumière plus délicate.
+On entendait distinctement, comme si on y eût
+été, les voix chantantes des petites filles qui épelaient
+à l’école ; et la Préteux, debout derrière
+Golo, lui faisait admirer la vue que l’on avait de
+son jardin, d’où l’on distinguait très loin, au-dessus
+de la colline fermant la vallée, une forme
+svelte qui était le clocher de Jouarre. Il le reconnaissait,
+car c’était une distraction à Villebard
+de le découvrir par les temps clairs, mêlé aux
+cimes des peupliers.</p>
+
+<p>Comme il enfonçait la dernière pointe, des pas
+résonnèrent dans la maison : un habitué, sans
+doute, car on n’avait pas frappé. Un habitué, en
+effet, le père Cluet, un paysan riche qui, sage et
+rangé tant qu’il avait vécu avec sa femme, s’était
+mis à courir la soixantaine sonnée, dès qu’il
+s’était trouvé veuf.</p>
+
+<p>Un grand vieillard, une carcasse voûtée, solide
+encore, mais que surmontait une face aux muscles
+détendus. De rares cheveux blancs se plaquaient
+aux tempes creuses, et sous des sourcils
+tombés clignotaient des yeux pâles. Sur la bouche
+mince errait un sourire piteux ; et tout le
+personnage croulait, accablé par une fatalité
+obscure, dans une attitude où il y avait de la
+honte et de l’abdication.</p>
+
+<p>Naguère, son idée fixe était l’accroissement
+du patrimoine, l’amour de la terre ; maintenant,
+c’était le regret de sa femme qui le hantait, le
+possédait tout entier, qui l’enrageait comme une
+injustice et le précipitait dans la crapule. Trop
+vieux et trop triste pour se remarier, il avait
+rompu avec la morale et s’était brouillé avec l’opinion,
+poursuivant les filles, sans choisir. D’abord,
+il avait accueilli chez lui toutes les mendiantes,
+toutes les traînées des routes, bohémiennes et
+arracheuses de betteraves. Il les congédiait au
+jour, en leur mettant une pièce blanche dans la
+main, un peu dégoûté, mais incapable de résister
+à une nouvelle occasion, si forte s’imposait la
+nécessité de se démontrer à soi-même qu’il n’était
+pas complètement fini, si grande était l’accoutumance
+d’avoir de la femme à son foyer, dans son
+lit.</p>
+
+<p>Ces expédients l’écœuraient à la fin, et il
+essayait de vivre en « camelote » avec une de ses
+bonnes ; mais, comme la donzelle le pillait
+effrontément, la famille était intervenue, l’avait
+obligé à la chasser. Depuis, on l’accusait de payer
+la note du boulanger à tous les ménages pauvres
+de Villebard et l’on avait tenté de mettre à son
+compte l’enfant d’une voisine ; mais, pour l’instant,
+ses conquêtes se bornaient à la veuve
+Préteux chez laquelle il se rendait presque chaque
+jour, lassé qu’il était des promiscuités de
+hasard et revenant, malgré tout, à la régularité
+d’une habitude.</p>
+
+<p>En apercevant le jeune homme, il eut une
+minute d’embarras, pendant que, de son côté,
+Golo discrètement ramassait ses outils, prêt à
+partir. Mais le vieux était sans jalousie, résigné
+à partager avec tous les bonnes grâces de la
+veuve, et, comme s’il eût flairé chez l’autre quelque
+détresse, il le retint : « Puisqu’on se trouvait
+ensemble, on pouvait bien causer un moment. »</p>
+
+<p>Et il commandait une tournée, avec la tranquillité
+d’un client qu’on ménage. Et Golo, qui
+ne tenait pas autrement à sembler être chez lui,
+acceptait sans trop de cérémonie.</p>
+
+<p>Comme la veille, la Préteux emplissait les verres,
+rassurée par la tournure que prenait la rencontre.
+Après tout, le père Cluet était sa meilleure
+pratique et, pour un blanc-bec d’occasion,
+elle n’avait pas envie de se fâcher avec le vieillard.
+Debout devant eux, les bras croisés, elle
+était fort convenable, écoutant les deux hommes
+qui, maintenant, causaient attablés sans plus se
+préoccuper d’elle.</p>
+
+<p>Cédant à un besoin d’expansion, Cluet racontait
+ses affaires. Il venait de louer son bien pour
+la Saint-Michel prochaine, ne se réservant que
+son jardin et son clos, deux hectares en tout. Il
+avait assez trimé toute sa vie et se souciait peu
+de s’esquinter pour ses nièces.</p>
+
+<p>Golo l’approuvait : il aurait fait de même à sa
+place. Cet assentiment ravissait le vieux, depuis
+longtemps sevré de sympathies ; et, tout à fait
+séduit par la figure bon enfant du menuisier,
+bientôt il se déboutonnait complètement, lâchait
+ce qu’il avait sur le cœur.</p>
+
+<p>Non, à cette heure, il n’avait plus le goût à la
+culture. Et pourtant il s’y entendait mieux que
+tout autre, il pouvait le dire sans se flatter. On
+le savait bien dans le pays, et ailleurs aussi,
+quand on le consultait sur les acquisitions de
+bétail, l’élevage des abeilles et la fumure des
+prairies ; mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne.
+Décidément, il ne voulait plus s’occuper
+de rien, ni voir personne : on avait été trop méchant
+pour lui. Il en avait assez des gens de Villebard :
+durant des années, il avait tout fait pour
+leur rendre service, en qualité de conseiller municipal
+d’abord, d’adjoint ensuite, perdant son
+temps à s’occuper des affaires des autres qui
+aujourd’hui le remerciaient en le calomniant, en
+le traitant comme le dernier des derniers.</p>
+
+<p>Et, douloureusement, il racontait, une par une,
+les « menteries », les vilaines histoires que l’on
+faisait courir sur son compte ; tout le monde
+s’était acharné contre lui, tout le monde sans
+exception, les vieux amis même. Ah ! de ceux-là,
+pas un ne l’avait soutenu, pas un ne lui restait,
+et cela, parce que, sa pauvre femme morte, il lui
+était arrivé de prendre, de temps en temps, son
+plaisir avec d’autres. Comme si les camarades se
+gênaient, même ceux qui étaient mariés !</p>
+
+<p>— Des salauds, mon cher garçon, des salauds,
+entends-tu ?</p>
+
+<p>— Oui, des salauds ! insistait la veuve.</p>
+
+<p>Et Golo hochait la tête, pris de commisération
+pour ce pauvre homme.</p>
+
+<p>Ainsi encouragé, le père Cluet laissait couler
+tout son chagrin.</p>
+
+<p>— Ah ! mon Golo, tu ne sais pas toi ce que
+c’est que d’être veuf, — et il renouvelait le cassis
+dans les verres, — non, tu ne sais pas ! Vois-tu,
+lorsque pendant quarante ans un ménage est
+resté sans se disputer une fois, sans se quitter
+d’un jour et que l’un des deux se trouve seul,
+tout d’un coup, quand il a perdu sa compagnie,
+il est fini, il est nettoyé, je te dis !… Et une si
+bonne femme, la mienne, et vaillante, et économe !
+Et ce qu’elle était belle dans son temps !…
+Quel malheur !</p>
+
+<p>Une larme dégringolait de ses yeux, s’en allait
+vers le cassis, dans son verre, sous son nez.</p>
+
+<p>« Oui, c’était un rude malheur, appuyait la
+Préteux, d’avoir perdu une femme pareille. Oh !
+elle se la rappelait, elle l’avait bien connue !…
+Seulement, quoi dire à cela ? C’était comme son
+mari, à elle… on ne pouvait pas ressusciter les
+morts. Il fallait se faire une raison et ne pas se
+manger les sangs, surtout quand on avait de la
+monnaie… »</p>
+
+<p>Mais le vieux n’était pas consolable. Il recommençait
+à gémir avec les mêmes mots, les mêmes
+phrases.</p>
+
+<p>— Ah ! quand on a perdu sa compagnie !…</p>
+
+<p>C’était le commencement et la fin de toutes
+ses plaintes.</p>
+
+<p>La nuit était venue qu’il les exhalait encore,
+et quand Golo, se décidant, prit congé, Cluet
+l’accompagna jusqu’au Chep, l’invita à venir
+manger avec lui, et, sur son refus, tenace, l’obligea
+à accepter pour le lendemain matin.</p>
+
+<p>Ils se quittèrent très bons amis, le vieillard
+enchanté d’avoir trouvé une âme compatissante
+à ses misères, quelqu’un devant qui il pût pleurer
+et geindre à son aise, Golo troublé instinctivement
+par la lamentable histoire de cette existence
+en déroute. Une sympathie venait au
+jeune homme pour cette « vieille bête », comme
+on disait à Villebard, une sympathie où il entrait
+de la commisération pour lui-même. Cluet avait
+perdu sa défunte, et sa vie était terminée ; lui,
+n’avait pas eu Cendrine, et sa vie aussi était
+finie : leur malheur, au fond, était pareil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p>Dans le jardin du vieux, un jardin négligé dont
+l’herbe emplissait les allées, ils se promenaient le
+long d’un mur en ruine où les dernières guêpes
+achevaient d’évider les grains des raisins trop
+mûrs. Ils avaient allumé leurs pipes et, tournés
+au sentiment par la chaleur des vins, ils recommençaient
+à se raconter leur histoire, chacun
+écoutant l’autre avec distraction, absorbé par
+l’unique souci de son propre chagrin.</p>
+
+<p>Le père Cluet parlait de sa femme, insatiablement :
+c’était des détails de la vie commune, des
+événements sans importance qui étaient arrivés
+autrefois, des propos qu’elle avait tenus et qu’il
+narrait très simplement, sans tristesse apparente.
+D’ailleurs il ne résultait pas de ces confidences
+qu’il eût jamais été amoureux de la défunte :
+ils avaient fait bon ménage et c’était
+tout, mais, à force de vivre ensemble, ils s’étaient
+rendus indispensables l’un à l’autre, si bien que
+le survivant demeurait tout désemparé de cette
+perte. Il s’était mis à aimer la morte et cette
+affection rétrospective devenait pour lui un supplice :
+quand il rentrait le soir dans sa maison en
+désordre, au lieu de sa femme, ce n’était plus que
+le souvenir de sa femme, et l’absence de la réalité
+le tuait.</p>
+
+<p>D’abord, il s’était mis à courailler, espérant
+par là s’empêcher de souffrir. Mais, quand on a
+des cheveux blancs, des marguerites de cimetière
+sur la tête, on se lasse vite des tendrons et des
+coucheries de hasard. Non, il ne réussissait pas à
+oublier sa défunte, et, il le voyait bien à présent,
+il n’avait plus qu’à la rejoindre : du reste, il se
+trouvait assez vieux pour faire un mort.</p>
+
+<p>Golo, vaguement apitoyé, s’épanchait à son
+tour. Il parlait de Cendrine, disait combien il
+était malheureux de ne pas l’avoir. Depuis près
+d’un an il souffrait à en crever. Et pourtant, une
+fille qui après avoir aimé un garçon en épouse un
+autre, cela se voit tous les jours. Le malheur,
+c’était qu’au lieu d’oublier très vite, comme les
+camarades, lui, n’oubliait rien. Il avait bien essayé
+de se raisonner, de penser à un mariage :
+vainement. Et en même temps que son courage,
+son ardeur au travail était partie… Il contait
+alors sa vie d’imbécile, l’atelier abandonné pour
+courir les champs, tout seul, de jour, de nuit,
+comme une bête qui a peur. Par-dessus le marché,
+il s’était mis à boire. Et rien ne servait à
+rien ; après huit mois, il n’était pas plus avancé
+que le premier jour, au contraire. Il en avait eu
+la preuve l’autre soir chez la Préteux, chez la
+Préteux, où, chose triste pour un homme de son
+âge, il n’avait eu aucun agrément. A coup sûr, il
+ne recommencerait pas, une fois suffisait. Mais
+que faire et comment sortir de là ? Ça marchait
+mal pour lui de toutes les façons : le père Hénocque,
+fatigué de sa paresse, allait le flanquer à la
+porte, et alors il n’en aurait pas pour longtemps
+à manger l’héritage de la tante, déjà fortement
+écorné.</p>
+
+<p>— Si j’étais que de toi, mon pauvre garçon,
+conseillait le père Cluet, je filerais sans tarder et
+je planterais là Villebard. Tu as un métier, tu
+trouveras toujours de l’ouvrage ailleurs et, au
+bout d’un an, deux ans si tu veux, le temps de
+secouer ta peine sur les chemins, quoi ! il faudra
+bien que cela se passe et cela se passera, va, parce
+que toi, vois-tu bien, on ne peut pas dire que tu
+aies perdu ta compagnie, tandis que moi…</p>
+
+<p>Et les rabâchages reprenaient.</p>
+
+<p>S’en aller, loin, bien loin, et pour toujours,
+Golo y avait souvent songé, à ce moyen-là ; seulement,
+il n’avait jamais eu la force de s’y résoudre.
+Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de ne pas
+chercher les occasions de rencontrer Cendrine…
+Mais il la savait là, voyait la fumée de sa maison,
+pouvait sans le vouloir la croiser sur la route, et
+cette dernière espérance le retenait encore un
+peu. D’ailleurs, il aurait beau partir, sa maladie
+le suivrait, il en était sûr, elle se cramponnerait
+à lui. Sans doute, le père Cluet était à plaindre,
+mais, au moins, il avait eu quelque chose dans
+la vie, il avait passé des années et encore des
+années avec sa femme ; lui, Golo, au contraire…</p>
+
+<p>Il s’arrêtait, par crainte de fâcher l’ancien,
+persuadé malgré tout que son propre malheur
+était le plus grand.</p>
+
+<p>La journée s’acheva et Golo voulut partir ;
+reconduit par Cluet jusqu’au Chep, il le ramena
+à la grand’rue, comme s’ils ne pouvaient plus se
+quitter, chacun goûtant l’adoucissement qu’il
+éprouvait à ces doléances mutuelles, à cette
+tristesse mise en commun. Ils s’en rendirent si
+bien compte qu’après cette première journée ils
+sentirent la nécessité de se retrouver dès le
+lendemain, et bientôt leurs réunions devinrent
+une habitude.</p>
+
+<p>Chaque jour, sur le coup de midi, Golo arrivait
+chez le père Cluet qui terminait son repas ; on
+prenait le café dans de vieilles tasses qu’entouraient
+des restes de dorure, un café bien chaud
+débordant dans les soucoupes et corsé par de
+copieuses « gouttes » d’eau-de-vie de marc. Puis,
+les pipes allumées, les deux hommes ne parlaient
+guère, éprouvant seulement la satisfaction douce
+de se trouver ensemble, chacun devinant chez
+l’autre le prolongement de sa propre pensée.</p>
+
+<p>Cependant, sous un prétexte ou sous un autre,
+pour voir si les nèfles mûrissaient dans les enclos,
+ou pour surveiller les semailles de son fermier,
+bientôt le veuf entraînait le jeune homme.</p>
+
+<p>Les arbres et les champs visités, ils flânaient.
+Ils allaient sous le ciel bas et doux de novembre,
+tantôt longeant des terres fraîchement remuées,
+travaillées finement, unies et planes comme des
+aires de granges, tantôt suivant des chemins de
+traverse à la lisière des bois estompés de vapeurs
+bleues. Puis c’était, au hasard, une sente qui les
+menait en plein taillis : les branches frêles et
+compliquées se ramifiaient à l’infini, toutes grises,
+les tiges des noisetiers pleuraient, trempées
+par des brumes matinales, et de l’humidité montait
+de la jonchée des feuilles tassées sous leurs
+pieds en pourriture violette, Souvent, ils s’arrêtaient
+au bord des flaques où verdissent des
+mousses et ils restaient un instant penchés au-dessus,
+à regarder dans le cristal de l’eau reposée
+la fuite gauche des gros coléoptères. Autour
+d’eux flottait un parfum de mort végétale, doux
+et refroidi. Le père Cluet qui avait braconné jadis,
+s’attardait de ci, de là, pour observer les griffées
+des lapins à l’entrée des terriers et les coups de
+bec de la bécasse qui pioche les bouses, séchées
+dans les clairières.</p>
+
+<p>Le sentier quittait le bois. Devant eux s’étendait
+la plaine, des pièces de terre à perte de vue,
+coupées par les lignes blanchâtres des routes où
+cheminaient les tombereaux chargés de fumier.
+Parfois, dans les labours, tout près d’eux, des
+lièvres, chassés du taillis par le bruit des feuilles
+tombantes, détalaient, énormes, avec leur fourrure
+d’hiver.</p>
+
+<p>Les deux hommes continuant à marcher, le
+spectacle des choses finissait par les intéresser :
+le père Cluet devenait verbeux, expliquait au
+jeune homme la théorie des semailles, vantait
+des systèmes de fumure, parlait des rendements
+probables, jusqu’au moment où le cri grêle des
+grues, filant par triangles au-dessus de la Marne,
+les amenait à pronostiquer en même temps la
+rigueur probable de l’hiver qui venait.</p>
+
+<p>Bientôt le soir tombait tout d’un coup et les
+promeneurs regagnaient le village dans la lueur
+jaune d’un crépuscule qui annonçait la pluie pour
+le lendemain. Ils arrivaient aux premières maisons
+et, dans les haies des clos, où les guirlandes
+flétries des clématites laissaient une blancheur
+confuse, des moineaux se rassemblaient pour la
+nuit : ils arrivaient en bandes brutales et piaillantes,
+portant sur l’aile le dernier reflet du couchant.</p>
+
+<p>Un grand calme descendait, mais, dans le
+silence grandissant, les deux amis se sentaient
+envahis par un malaise, chacun saisi d’angoisse
+à l’idée de se replonger dans la solitude douloureuse,
+si bien que Golo ne se faisait pas trop prier
+pour entrer un instant, histoire de voir s’il ne
+restait pas quelque chose du déjeuner. Au petit
+salé froid on ajoutait une omelette qu’on retournait
+dans une poêle tenue à la main, au-dessus
+d’une flambée de fagots ; Cluet allait tirer deux
+litres à la cave et, le grand air aidant, les amis
+mangeaient avec quelque appétit.</p>
+
+<p>Cependant le repas traînait dans l’engourdissement
+de la fatigue et de la chaleur ; à la fin
+seulement, au moment où l’on ouvrait les noix à
+la pointe du couteau, la conversation reprenait.
+Golo, pour être agréable au vieux, remettait l’entretien
+sur la défunte. « Il se la rappelait bien : il
+n’y avait pas si longtemps qu’elle était morte et,
+d’ailleurs, la tante Louvet lui en avait souvent
+parlé : une brave femme, la mère Cluet, et joliment
+conservée pour son âge !… » Le vieux approuvait
+de la tête, heureux de ces compliments,
+et il écoutait avec plus d’indulgence les récits du
+Tonkin que Golo recommençait une fois encore,
+évoquant toujours la chaleur de là-bas, les embuscades
+et les marches forcées, et la soif.</p>
+
+<p>Puis, quand le père Cluet était las de Son-Tay
+et de Bat-Cat, pour faire taire le jeune homme, il
+se mettait à parler de Cendrine. « Qu’elle eût mal
+agi avec Golo, il était bien obligé de le reconnaître,
+mais, cela ne l’empêchait pas d’être une
+belle fille : d’aussi bien conditionnées, il n’en
+connaissait pas dans le pays. Elle n’avait pas
+l’air méchant, du reste, et, si elle avait trompé
+son prétendu, c’était pour ne pas causer de la
+peine à ses parents. Tout le mal était venu de ce
+vieux grigou de Rutel ; il en avait bien su quelque
+chose, lui Cluet, qui était à Villebard, pendant
+que le mariage se manigançait… »</p>
+
+<p>Golo l’écoutait, ravi malgré sa tristesse croissante.
+C’était la première fois qu’on vantait Cendrine
+devant lui, et, de l’entendre louanger par
+un autre, cela l’encourageait davantage à le
+regretter.</p>
+
+<p>Les jours diminuaient, et bientôt le froid, plus
+vif à la nuit tombante, raccourcissait leurs promenades.
+Les pluies survinrent, noyant la campagne,
+puis il venta très fort, et ils furent condamnés
+à rester à la maison.</p>
+
+<p>Ils demeuraient des heures entières, acagnardés
+sous le manteau de la cheminée, les pieds sur
+les chenets. Pour tuer le temps, Cluet sortait
+parfois de l’armoire un antique jeu de cartes,
+le même depuis dix ans, et, comme autrefois
+avec sa défunte, il entamait avec Golo une partie
+d’impériale. Ou bien ils feuilletaient ensemble un
+bouquin centenaire qu’on tirait du bas de la
+boîte à horloge, un tome dépareillé d’une naïve
+encyclopédie rurale, le <i>Dictionnaire économique,
+contenant divers moyens d’augmenter son bien et
+de conserver sa santé, avec plusieurs remèdes assurés
+et éprouvés, par M. Nicolas Chomel, prêtre,
+curé de Saint-Vincent de Lyon</i>. Il y était question
+d’élevage, de chasse et de pêche, de jardinage et
+d’anatomie, et ils admiraient l’érudition de l’auteur.
+Mais le plus souvent, ils se contentaient de
+fumer des pipes, chacun vantant des méthodes
+infaillibles pour déterminer d’irréprochables
+culottages.</p>
+
+<p>Au dehors, la pluie fouettait les vitres :</p>
+
+<p>— Quel temps ! quel temps ! disait Golo.</p>
+
+<p>— Le temps de la saison, répondait Cluet.</p>
+
+<p>Et ils se remettaient à cracher dans les cendres.</p>
+
+<p>Les journées passaient ainsi, monotones dans
+la lumière grise. Le menuisier descendait bien
+au Chep de temps à autre, attrapait un sermon
+d’Hénocque, rabotait une planche, commençait
+un ajustement, mais, dès qu’il avait soupé, il
+revenait s’enfermer avec le vieux.</p>
+
+<p>Avant de s’installer, ils allaient ensemble jusqu’à
+l’écurie, donner au cheval Bibichet sa botte
+de paille pour la nuit. Golo marchait le premier,
+portant « le globe », — la lanterne briarde, — et
+quand ils ouvraient la porte, le vieil animal les
+saluait d’un ébrouement, heureux de cette visite
+tardive. Ils tiraient le verrou et rentraient bien
+vite, secouant le froid de leurs épaules, ajoutaient
+une bûche au feu et la veillée commençait.</p>
+
+<p>Les parties d’impériale se succédaient, les
+vieux almanachs étaient feuilletés à nouveau,
+puis on laissait les cartes et on fermait le livre,
+pour reprendre les conversations vaines. Ce
+qu’ils disaient n’avait aucune importance, la
+seule cordialité donnait du prix à leurs paroles et
+ils la trouvaient meilleure encore dans l’isolement
+profond de la nuit. La grande paix des
+campagnes les enveloppait, coupée seulement
+par de furieux coups de vent qui apportaient
+comme une plainte, une voix venue de très loin
+et qui avait parcouru, d’une traite, l’immensité
+des plaines champenoises.</p>
+
+<p>Le feu leur donnait un peu de joie et ils l’attisaient,
+l’alimentaient avec une prodigalité qui
+eût fait frémir dans sa tombe la bourgeoise, si elle
+avait pu les voir jeter dans l’âtre les puissants
+rondins de chêne et les souches d’ormeau moussues.
+Il était bien loin le temps où deux tisons
+chétifs s’embrassaient à regret au milieu des landiers.
+Quel changement ! la chandelle, allumée
+jadis juste pour le souper et soufflée en hâte dès
+que le ménage avait fait l’ascension de son lit,
+brûlait maintenant des heures entières.</p>
+
+<p>Souvent, comme si la flamme les eût mal défendus
+de la bise, « colporteuse de nouvelles », qui
+sifflait sous la porte et se lamentait aux fenêtres,
+le vieillard descendait à la cave et bientôt fumaient
+sur la table des saladiers de vin chaud où
+s’engloutissaient des livres de sucre. Un vrai
+pillage, un sac ininterrompu de toutes les provisions
+jusque-là vénérées ; et lorsque Golo, par
+discrétion, voulait s’opposer au débouchage
+d’une nouvelle bouteille, Cluet haussait les
+épaules, avec un air de s’en moquer complètement,
+répétant qu’il en aurait toujours assez
+pour aller jusqu’à la fin. Il ne s’expliquait pas
+davantage, et la bouteille y passait. Quand elle
+était vide, elle allait rejoindre les autres qui
+s’alignaient en rangs serrés, le long du mur, entre
+la cheminée et la huche à pain. Préférant, chez
+lui, la solitude à la société d’une femme qui
+n’était pas la sienne, Cluet avait depuis peu renoncé
+à avoir une bonne : alors, dans ce ménage
+en déroute, on ne prenait plus la peine de rien
+mettre en ordre, et chaque matin éclairait une
+table où les débris de nourriture et les fourchettes
+sales trempaient dans des mares de vinasse,
+qui avait séché sur les bords, pendant la nuit.</p>
+
+<p>Cette existence se prolongea durant un grand
+mois. Leur amitié était toujours la même, et
+aussi leur tristesse ; seulement le chagrin, plus
+expansif chez Golo, devenait de plus en plus
+silencieux chez le vieillard.</p>
+
+<p>Maintenant, le vin même ne réveillait plus le
+père Cluet, qui chaque jour semblait s’affaler
+davantage. Il restait des heures entières à
+regarder le feu d’un œil fixe, sans même le courage
+de rallumer sa pipe qu’il gardait entre ses
+dents serrées. Il y avait des jours où Golo n’en
+pouvait rien tirer, sinon un mot de lassitude ou
+un geste implorant la tranquillité : même il se
+demandait parfois si cette contenance n’était
+pas voulue et si l’ancien n’était pas désireux, à la
+fin, d’éconduire un parasite.</p>
+
+<p>Un samedi, sur les dix heures, Golo arrivait
+avec une blouse propre et sa casquette neuve.
+La veille, voyant son ami plus abattu que de
+coutume, il avait eu l’idée, pour l’égayer un peu,
+de lui proposer d’aller ensemble faire un tour au
+marché de Mécringes, et l’autre n’avait dit ni
+tout à fait oui, ni tout à fait non.</p>
+
+<p>La maison était close ; aucun bruit n’en venait.
+Sur les contrevents tirés s’étalaient les rayons
+tièdes d’un soleil d’hiver tout jaune ; et Golo
+s’étonnait, ne s’expliquant pas que Cluet fût
+parti seul sans l’avertir. « Sans doute, hier, il se
+sera formalisé de quelque chose : à cet âge-là,
+on est si pointilleux !… »</p>
+
+<p>Il cognait quand même à la porte, attendait
+un instant, cognait de nouveau, et, n’obtenant
+aucune réponse, il partait, un peu fâché de ce
+sans-gêne, quand une réflexion l’arrêta : le vieux
+était peut-être malade, qui sait s’il n’avait pas eu
+une attaque ?</p>
+
+<p>Le menuisier a roulé une brouette devant
+une fenêtre et il se hausse sur la pointe des pieds
+jusqu’à l’as de cœur découpé dans le volet.
+Ébloui par la lumière du dehors, il ne distingue
+rien d’abord ; pourtant, son œil s’habitue peu
+à peu à la demi-obscurité et les formes des objets
+se précisent, la table au milieu, une chaise renversée,
+le lit au fond. Est-ce une illusion ? il
+semble qu’il est vide. Mais d’où vient cette
+ombre qui descend sur le carrelage, à droite ?
+Est-ce que…?</p>
+
+<p>Défaillant Golo court à l’autre fenêtre… Le
+père Cluet n’est pas sorti, il n’est pas couché non
+plus : il a le soleil sur la figure et il regarde devant
+lui, pendu au plafond.</p>
+
+<p>Le jeune homme se laisse glisser à terre et, les
+jambes fauchées par l’émotion, il court à la
+recherche du maire, d’un voisin, de quelqu’un
+pour l’assister, car ce qu’il vient de voir l’a
+terrifié, et c’est à peine s’il peut parler quand il
+entre au cabaret où il est sûr de trouver le garde-champêtre.
+En effet, Mexico est là qui fait une
+partie de billard avec Carrouge et Chandelle.
+Une tournée de rhum n’est pas de trop pour les
+remonter et ils partent, un peu troublés, à l’idée
+du spectacle qui les attend. Ils prennent le maire
+en passant et ils arrivent à la maison du mort
+devant laquelle stationnent déjà les voisins, qui
+ont vu Golo courir et devinent un malheur.
+Ledoux, le maréchal ferrant, force la serrure et
+on entre à la file, hormis toutefois le garde-champêtre,
+qui n’a pas peur, c’est vrai, mais qui ne
+peut pas voir ces choses-là de près.</p>
+
+<p>Et, de fait, il n’a pas tort, Mexico, le pauvre
+père Cluet n’est pas beau à voir d’en bas. De
+son pantalon tiré par les bretelles, les pieds nus
+sortent lamentablement et, au-dessus du genou,
+ses mains se contractent, semblables à des araignées
+jaunes. Mais c’est la figure, surtout, qui
+est horrible, sous le bonnet de coton chaviré, avec
+ces yeux fixes, ces joues violettes, et ce bout de
+langue arrêté au coin des lèvres et qui semble
+une limace échouée dans sa bave.</p>
+
+<p>Ce fut le maréchal, un homme solide, qui
+dépendit le vieux et le recoucha sur le lit où — on
+le constata — il avait commencé la nuit.
+Avait-il dormi ? L’idée l’avait-elle pris subitement
+ou la couvait-il depuis la veille ? Toujours
+était-il que, pour se donner du courage, il avait
+fortement entamé la bouteille d’eau-de-vie,
+qu’on trouva sur la table, près d’un verre à
+moitié plein. Dans le chandelier de cuivre, la
+bougie, qui avait éclairé l’agonie et veillé le
+cadavre, était consumée jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Le menuisier tint à rendre les derniers devoirs
+à son ami, et il passa la nuit près de son lit,
+assisté de deux nièces qui héritaient. Les bonnes
+dames, des fermières de Chivres, célébrèrent les
+qualités du défunt, en déplorant toutefois le
+déshonneur qu’une pareille mort jetait sur la
+famille, et finirent par s’endormir sur leur chaise.</p>
+
+<p>Golo, le regard arrêté sur les lignes raides du
+drap qui recouvrait le corps, songeait. Plus
+personne ne lui restait maintenant : la solitude
+allait le reprendre. Et la solitude, lorsqu’on y
+vit avec le regret d’une femme, il voyait où cela
+pouvait conduire. Une terreur vague l’envahissait,
+et l’avenir devenait plus obscur encore.
+Décidément il n’était que temps de filer, comme
+le lui avait conseillé le vieux : oui, il fallait quitter
+Villebard.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p>C’était arrêté, Golo allait partir. Il ne se souciait
+pas de finir comme Cluet, les pieds à un
+mètre au-dessus du plancher. Après tout, lorsque
+cinq ans auparavant il avait quitté l’atelier pour
+le service, il aimait déjà Cendrine, il l’aimait
+autant qu’à présent, peut-être même davantage
+et néanmoins, bien que la vie de la caserne ne fût
+pas faite pour le distraire, est-ce qu’au bout de
+trois mois il n’était pas arrivé à se passer d’elle,
+à l’oublier presque ? Non, rien ne valait le déplacement
+pour calmer le chagrin.</p>
+
+<p>Sans doute, c’était pénible au début, mais
+on se faisait à tout. Il partirait donc, et, dans les
+jours qui suivirent l’enterrement du vieux, il se
+renseigna près des menuisiers de Mécringes,
+désireux de connaître les pays où il pourrait
+facilement trouver à se faire embaucher. Carrouge
+avait un camarade dans la partie, à Coulommiers :
+Golo l’obligea à écrire en demandant
+une réponse immédiate ; même, il songea
+à Paris, où, bien sûr, les divertissements ne
+devaient pas faire défaut.</p>
+
+<p>Les renseignements des menuisiers manquèrent
+de précision et Carrouge ne reçut pas de
+réponse.</p>
+
+<p>Des journées s’écoulèrent ; de nouveau, Golo
+sentait une accablante lassitude envahir sa
+triste cervelle ; il redevenait lâche et préférait
+la souffrance quotidienne à l’effort douloureux
+d’une détermination ferme. Il s’accorda des
+délais, et tout son courage sombra.</p>
+
+<p>Le retour à la vie ancienne, à l’atelier, ne le
+calma point ; il se trouvait, au contraire, plus
+malheureux. Avec Cluet, du moins, il pouvait
+parler de Cendrine et son cœur s’engourdissait
+dans ces conversations stériles. Maintenant, il
+s’agitait dans sa solitude et il éprouvait bientôt
+des malaises mystérieux et troublants, comme
+si l’obsession de l’idée fixe eût éveillé en lui une
+âme nouvelle, en affinant ses nerfs et en aiguisant
+sa sensibilité.</p>
+
+<p>Une angoisse indéterminée et sans cause serrait
+continuellement sa poitrine, contractait sa
+gorge, interrompait les battements de son cœur
+de brusques arrêts, emperlait sa face de sueur ou
+faisait passer devant ses yeux vagues la terreur
+d’une mort immédiate.</p>
+
+<p>La mort, oui, car plus rien actuellement ne le
+faisait vivre. Parler de Cendrine devant un être
+animé, c’était exister encore, comme si ce qu’on
+disait d’elle l’eût rendue présente et presque
+tangible ; Cluet disparu et finis les entretiens,
+Cendrine sombrait dans l’impossible ; et son
+absence, c’était la mort.</p>
+
+<p>Comme pourtant elle ne venait pas et qu’il
+fallait trouver un moyen quelconque de subsister,
+instinctivement Golo chercha autre chose.</p>
+
+<p>Pourquoi partir ? Il était fou d’y avoir songé.
+Est-ce que loin de Villebard, il pourrait rencontrer
+Cendrine ? et l’apercevoir, même de loin, n’était-ce
+pas posséder quelque chose d’elle ? Et dès
+lors, il essaya de s’en rapprocher.</p>
+
+<p>La maison de Champion l’attira. Il se donna
+à lui-même des prétextes pour passer devant,
+liant conversation avec les gens qui remontaient
+la grand’rue et s’accrochant à eux, les suivant
+jusque-là.</p>
+
+<p>Or, ces occasions n’étant pas assez fréquentes
+à son gré, il se risqua bientôt à s’aventurer seul
+vers le haut du village.</p>
+
+<p>Les premières fois, il marchait vite, sifflant
+d’un air délibéré, affectant l’insouciance, mais,
+en longeant la maison, il louchait un peu, juste
+le temps de remarquer si Cendrine ne cousait
+pas derrière les carreaux : elle n’y était presque
+jamais. Il revenait sur ses pas et regardait fixement
+la croisée, sans se gêner, puisqu’on ne
+l’avait pas vu d’abord ; déçu de nouveau, il
+recommençait l’expérience.</p>
+
+<p>Un soir que Cendrine, à la brune, avait relevé
+le rideau pour profiter d’un reste de jour, il
+l’aperçut de profil, trempant la soupe sur un
+coin de la table. Le lendemain, la fenêtre était
+grande ouverte : il n’y avait personne dans la
+pièce ; une heure après, Golo repassait juste au
+moment où deux mains assujétissaient l’espagnolette.
+L’avait-on fait à dessein ? Était-ce
+Cendrine ou son mari qui avait fermé la fenêtre
+à sa venue ? Il rumina cette alternative durant
+toute la nuit.</p>
+
+<p>Mais bientôt il redouta la curiosité des voisins,
+que ses allées et venues perpétuelles devaient
+intriguer singulièrement. On le guettait,
+à coup sûr, et son arrivée excitait les cancans ;
+on se moquait de lui, sans doute, et déjà il se
+voyait la fable du village. Par prudence, alors,
+il ne bougea plus de quelques jours et ne se
+hasarda de nouveau que nanti d’excuses professionnelles,
+apparaissant à tout moment, avec
+son sac à outils, « sa pratique » en bandoulière
+ou son pot à colle à la main.</p>
+
+<p>Et, de fait, les voisins s’étonnaient quelque
+peu de le voir si souvent, dans le matin ou dans
+le crépuscule, passer et repasser, promenant sur
+son épaule une planche inutile.</p>
+
+<p>L’un d’eux surtout l’inquiétait, M. Polot,
+un ancien régisseur qui habitait, rentier à son
+tour, la maison d’en face. Impossible de l’éviter :
+il ne sortait jamais. A travers les vitres sans
+rideaux, et se découpant sur la lueur du feu qui
+éclairait la pièce, seul, à la nuit tombante,
+Golo l’apercevait éternellement assis au coin de
+sa cheminée. Comme vêtement d’intérieur, il
+portait un habit noir, qu’il n’arrivait pas à user,
+et la tête couverte, en manière de calotte, d’un
+ancien chapeau de soie à haute-forme, enfoncé
+à l’arrière, il demeurait là, les mains écartées
+sur les cuisses, immobilisé dans la dignité de ne
+rien faire et scrutant la rue sans relâche, avec
+la vigilance d’un policier et la curiosité d’un
+oisif. Et la solennité de son habit noir, autant
+que l’acuité présumée de ses yeux troublaient
+le jeune homme.</p>
+
+<p>La veuve d’un fermier, M<sup>me</sup> Flavie, alarmait,
+elle aussi, le menuisier qui la soupçonnait de
+l’espionner derrière ses persiennes toujours
+closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait
+des réparations et il imaginait la vieille femme
+sans cesse aux aguets dans une certaine chambre
+du premier étage d’où l’on apercevait toute la
+rue : une vaste chambre où l’on n’entrait guère
+et que meublaient seulement un ciel de lit
+vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires
+et coings, étalés par terre sur la paille, se conservant
+ainsi dans le demi-jour et fleurant bon.
+Cette présence invisible, mais certaine, achevait
+de décontenancer Golo et le faisait raser les
+murs.</p>
+
+<p>Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il
+cessa de paraître dans la rue : il gagnait les
+champs tout d’abord et, se glissant derrière le
+village, il arrivait à la hauteur de la maison de
+Cendrine et tournait autour du jardin aux heures
+où il espérait la voir sortir pour donner à manger
+aux poules et porter la soupe au cochon,
+dans un seau. Ayant avisé, non loin de la haie,
+une vieille meule de paille, il s’y creusa une
+sorte de cache et il y restait blotti durant des
+heures entières, écoutant les grignotements des
+souris et mâchonnant des fétus, tout cela pour
+apercevoir à de grands intervalles la couleur
+d’une jupe ou d’une marmotte entre les branches
+des sureaux sans feuilles, près de la pompe.</p>
+
+<p>Les pluies avaient repris ; il se saoula d’ennui
+au fond de la paille mouillée : Cendrine ne bougeait
+plus que pour les besognes indispensables,
+traversant vite la cour sous un grand parapluie
+qui la couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait
+quand même, moins anxieux dans la rue
+noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout
+près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité
+humide, il avançait, doucement, toujours
+plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de
+voir par le trou de la serrure : la clef rendait la
+chose impossible. Alors, il prêtait l’oreille ; le
+ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo
+ne percevait que le bruit d’un couteau frappant
+le bord d’une assiette, ou le choc d’un verre
+retombant sur la table. Quelquefois, pourtant,
+le souper terminé, le charron rouvrait la porte,
+et Golo, qui avait eu tout juste le temps de
+gagner le coin du mur, l’entendait dire que les
+étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain
+de pluie pour le lendemain.</p>
+
+<p>Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait
+dans la serrure, et la lumière se retirait de la
+fente du volet pour reparaître à la fenêtre du
+premier étage, dans la chambre des mariés. Des
+ombres énormes s’ébauchaient derrière les rideaux ;
+puis, brusquement, tout rentrait dans
+l’ombre, et Golo souffrait plus encore… La rage
+au cœur, pleurant quelquefois à chaudes larmes,
+il regagnait enfin le Chep, les jambes molles et
+ayant l’envie de mourir.</p>
+
+<p>Un matin qu’il passait devant la maison,
+Cendrine en sortait. Il reçut un coup dans la
+poitrine ; cependant il continuait son chemin,
+feignant de ne pas la voir, quand, à sa grande
+surprise, ce fut elle qui vint droit à lui. Il se
+troubla davantage ; devenu très pâle et les yeux
+à terre, il pressa le pas comme s’il eût craint
+d’affronter la rencontre. Mais déjà Cendrine
+l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais nullement
+fâchée :</p>
+
+<p>— Dis donc, Golo, puisque te voilà encore
+par ici, il faut que je te parle une bonne fois.</p>
+
+<p>Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement
+devant lui et continua :</p>
+
+<p>— C’est pour savoir ce que tu as à tourner
+comme ça autour de notre maison. Si c’est pour
+me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis
+n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là !
+Tu sais que je suis mariée, n’est-ce pas ? Alors,
+qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce que tu
+espères ? Tu ne crois peut-être pas que je vais
+laisser mon homme en plan pour m’en aller avec
+toi, dis ?</p>
+
+<p>Un reste de fierté monta au cœur de Golo :</p>
+
+<p>— Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te
+cherche pas non plus. Qu’est-ce qui te prend ?
+En voilà des histoires, parce que je passe dans
+la rue ! Faut que tu sois joliment glorieuse pour
+te figurer que je viens par ici pour tes beaux
+yeux !</p>
+
+<p>— Ne fais donc pas la bête, mon pauvre
+Golo. Pardi ! moi je ne t’en veux pas ; si je te
+dis cela, c’est par rapport à mon homme. Il
+n’est pas endurant tous les jours, tu le connais
+bien. Je ne sais pas ce qu’il a, mais les gens d’ici
+lui ont monté la tête à cause de toi, pour sûr,
+car voilà maintenant qu’il se figure que nous
+sommes d’accord ensemble. L’autre jour, il n’y
+a que ça s’il ne m’a pas battue. Ne te fâche pas,
+mon Golo, mais il faut bien que je te le dise :
+que veux-tu qu’il croie ? tu es ici tout le temps !…
+Rien qu’hier, tu as passé trois fois, et avant-hier,
+après souper, tu es resté un grand moment à
+écouter à la fenêtre… Voyons, sois raisonnable :
+puisque c’est terminé entre nous, laisse-moi
+donc tranquille, et, si tu as de l’amitié pour moi,
+ne me fais pas avoir de désagrément. Allons,
+est-ce convenu ? Fais ça pour me faire plaisir,
+je t’en prie.</p>
+
+<p>— Ton mari est un rude imbécile, répondait,
+Golo, voilà ce qu’il est ! Qu’est-ce qui lui prend,
+à cette espèce de rembelli, de marque-mal ?
+Ah ! je n’ai pas peur de lui, mais puisque c’est
+à toi que ça causerait des misères, eh bien, je
+m’arrangerai, je prendrai un autre chemin pour
+aller à mes affaires.</p>
+
+<p>— Allons, je te remercie, je vois que tu es
+toujours un brave garçon… Au revoir, mon
+Golo !</p>
+
+<p>— Au revoir ?… au revoir dans l’autre monde,
+alors ?</p>
+
+<p>Il lui envoyait cela en partant, pour plaisanter,
+l’air très crâne et il s’en allait sans se
+retourner, cette fois.</p>
+
+<p>Il tint parole pendant huit jours. L’obéissance,
+d’ailleurs, lui plaisait : il y avait eu une
+entente avec Cendrine, un accord qu’ils étaient
+seuls à connaître et dont le mystère lui semblait
+créer entre eux comme une intimité nouvelle.
+Toutefois, en y réfléchissant, des soupçons lui
+vinrent : qui sait si son ancienne ne s’était pas
+moquée de lui, si elle n’avait pas comploté avec
+son mari pour se débarrasser de sa présence, en
+faisant appel à ses bons sentiments ?… Plus de
+doute, à cette heure, ils se moquaient de lui tous
+les deux. Ah ! c’était comme ça ? Eh bien, ils ne
+s’en moqueraient pas longtemps ! — Et Golo
+recommença à rôder autour de la maison, ouvertement,
+se montrant à toute heure, en plein
+jour.</p>
+
+<p>Arrivé au droit du clos, il ralentissait le pas,
+la tête haute, les yeux insolemment plantés sur
+les allées du jardin, sur les fenêtres. Il cherchait
+Cendrine, mais ce fut le charron qui s’offrit.</p>
+
+<p>Un jour qu’Albert emplissait un seau à la
+pompe, il aperçut le galant. Tout de suite, il
+lâcha le balancier, descendit rapidement le
+tertre de la cour et se campa devant Golo. Blême,
+les dents serrées, le front grimaçant, il apostropha
+son rival :</p>
+
+<p>— Te voilà donc encore, toi ! Combien de
+fois as-tu passé depuis ce matin ? Si tu crois que
+j’ai les yeux dans ma poche, tu te trompes. Tu
+commences à m’embêter, tu sais !</p>
+
+<p>— Eh bien, après ? est-ce que ça te regarde ?…
+Qu’est-ce qui lui arrive, à cet artiste-là ? Est-ce
+que je te parle, moi ?… Je t’embête ? tant mieux !</p>
+
+<p>— Faudrait voir, mon petit ! Si tu crois que
+je vais te laisser promener continuellement ta
+figure d’imbécile par ici !… Oh ! ce n’est pas
+que j’aie peur que tu tournes les idées à Cendrine :
+ma femme se fiche de toi, tu peux en
+être sûr et ce n’est pas encore un dégourdi de
+ton espèce qui va me la débaucher. Seulement,
+voilà, il y a les voisins ; on jase de nous, et il faut
+que ça finisse.</p>
+
+<p>— Ça finira si je veux, repartit Golo, qui
+trouvait dans cette dispute une détente délicieuse
+pour ses nerfs crispés, ça finira quand
+je voudrai et ce n’est pas toi qui me feras la
+leçon ! Ta femme et toi et les autres, je m’en
+moque, tu m’entends ? Mais sois tranquille, tu
+as beau faire le malin, que ce soit moi ou un
+autre, ça ne t’empêchera pas d’être cornard,
+mon fiston !</p>
+
+<p>— Et moi, je te dis que je vais te casser la
+figure, à la fin du compte !… J’en ai eu de la
+patience avec toi, quand tu allais faire des
+menteries chez le beau-père, cafarder, essayer
+de nous brouiller ensemble. Il t’a mis à la porte
+comme une crapule que tu es, et maintenant tu
+viens me relancer ici ? Ah ! si on n’avait pas peur
+de se salir les mains, ce qu’on aurait du plaisir
+à se colleter avec toi !</p>
+
+<p>— Essaie donc, grand lâche, essaie donc !
+dit Golo, le bras ramassé en arrière, prêt à
+cogner.</p>
+
+<p>Toute sa crânerie de petit soldat, sa flamme
+de combattant revenu des embuscades tonkinoises,
+sa bravoure d’amoureux aussi, le faisaient
+se redresser, la crête haute, le geste menaçant.</p>
+
+<p>— Essaie donc de m’empêcher de passer !
+répétait-il ; le chemin est à tout le monde :
+mets-toi un peu en travers, pour voir !…</p>
+
+<p>Le charron n’en menait pas large. Un peu
+effrayé par la colère qui brillait dans les yeux
+de Golo et redoutant un mauvais coup, il se
+retirait prudemment, se contentait de menaces
+inoffensives.</p>
+
+<p>— N’y reviens plus, ou gare ! je te briserai
+les reins, la prochaine fois !</p>
+
+<p>Des gens s’étaient arrêtés pour voir la dispute.
+Golo, maître du champ de bataille, s’adressait
+à eux, maintenant :</p>
+
+<p>— Regardez-le, ce grand fainéant ! le voilà
+qui jappe, à cette heure qu’il est rentré dans son
+chenil. Il a bien fait de se dépêcher pendant
+qu’il peut encore passer sous la porte !</p>
+
+<p>Mais Albert avait disparu ; on se moquait
+de lui, et le menuisier s’en allait en sifflant,
+gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car
+il s’imaginait bien que Cendrine, derrière la
+croisée, avait vu comment il avait mouché son
+homme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p>Les jours suivants ne furent pas mauvais
+pour Golo. La fièvre de la dispute n’était pas
+encore tombée et elle le maintenait dans un
+état d’excitation qui l’empêchait de trop souffrir.
+Même, quelque orgueil lui revenait : il avait
+eu le beau rôle, c’était certain, et tout Villebard,
+à cette heure, savait qu’il n’avait pas froid aux
+yeux. Et comme il était moins malheureux, il
+s’ingéniait à garder intact le souvenir de cette
+querelle qui flattait sa vanité et distrayait sa
+douleur. Il en venait à exagérer la couardise du
+charron, comme aussi sa propre bravoure, et se
+délectait perpétuellement de la comparaison qui
+s’imposait entre lui et une pareille « gourde ».</p>
+
+<p>— Oui, une gourde, une vraie gourde !</p>
+
+<p>Et, ravi de ce vocable, il s’exaltait, évoquant
+d’Albert une image tellement comique et piteuse
+qu’il se prenait à rire tout seul, à l’atelier, sur
+les chemins. Et peu à peu, il glissait à une autre
+idée, qui faisait tressaillir en lui quelque espérance :
+si Cendrine, déjà fort peu éprise, allait,
+elle aussi, partager l’opinion publique et mépriser
+à son tour cet imbécile !… Et si elle méprisait
+Albert, ne serait-elle pas conduite, naturellement
+à admirer son rival, à l’aimer peut-être ?…
+Quelle chance que cette rencontre ! Mais il importait
+d’en profiter : au plus tôt et à tout prix, il
+fallait revoir Cendrine.</p>
+
+<p>La revoir, oui, et deviner sa pensée, lui montrer
+que son ami était toujours là, et que, si elle
+avait voulu, si elle voulait…</p>
+
+<p>La revoir, sans doute, mais où et comment ?
+Golo n’en savait rien ; et, son irrésolution naturelle
+aidant, les jours passèrent, chacun emportant
+un peu de sa vanité et un peu de sa confiance.
+La douleur était revenue, plus insupportable,
+plus lancinante que jamais, aggravée maintenant
+par l’exact sentiment de la réalité.</p>
+
+<p>En admettant même que Cendrine, par dégoût
+de son mari, fût prise de compassion pour son
+premier amoureux, le reçût avec douceur, et que
+le temps refleurît des rendez-vous de leur jeunesse,
+quelle ne serait pas la fin de cette aventure !
+Golo savait l’impossibilité des rencontres
+ignorées dans un petit village comme Villebard,
+et si, à la vérité, le charron était lâche, il n’en
+était pas moins capable de toutes les cruautés et
+de toutes les traîtrises. Surpris par cette brute,
+coupables ou non, sûrement ils seraient frappés.
+Oh ! pour lui-même, Golo n’avait pas peur. Si,
+un soir, au long d’une haie, le mari à l’improviste
+lui flanquait un mauvais coup, eh bien ! il n’en
+serait que cela. Il mourrait à cause de l’ancienne,
+à cause de son amie de jadis, et il aurait fini de
+souffrir. Mais si c’était elle la victime ? Et déjà il
+se représentait Cendrine abattue, le crâne ouvert
+d’un coup de serpe dans le jardin où Albert l’aurait
+poursuivie, au milieu de l’herbe rougie de
+sang. Non, il ne serait pas la cause d’une telle
+horreur. Ah ! sans doute, revoir quelquefois Cendrine,
+la serrer dans ses bras, sans rien dire, c’eût
+été pour lui une inexprimable joie. Seulement,
+comme cette joie, Cendrine pourrait la payer de
+sa tranquillité, de sa vie peut-être, Golo se jura
+d’y renoncer à jamais. Alors, il s’attendrit sur
+lui-même ; et, tout en larmes, il lui sembla que ce
+sacrifice, c’était son âme d’enfant qui le consentait,
+l’âme du petit mari des jeux innocents, doux
+aux gens et pitoyable aux bêtes.</p>
+
+<p>Cette fois, c’était la fin. Puisque, décidément,
+il ne pouvait posséder Cendrine à lui tout seul,
+comme on possède son champ, sa maison, puisqu’il
+ne pouvait même pas la voir, eh bien ! il
+partirait, il s’en irait loin, oh ! très loin, dès qu’il
+lui aurait dit adieu, adieu pour toujours.</p>
+
+<p>Le hasard le servit : l’occasion de l’entrevue
+dernière ne se fit pas attendre. L’hiver se faisait
+rude. Deux jours durant, sans discontinuer, la
+neige tomba, une neige qui rappelait à Golo le
+jour de son tirage au sort. Dans le grand silence,
+elle descendait inépuisable, et quand elle faisait
+mine de cesser, on apercevait un ciel d’un gris
+uniforme, qui, l’instant d’après, blanchissait de
+nouveau. Les coteaux et la plaine se brouillaient,
+l’horizon était clos, et on ne distinguait plus que
+des choses toutes proches, des apparitions très
+douces de maisons et d’arbres qui s’atténuaient
+lentement sous la trame épaissie des flocons.</p>
+
+<p>Le troisième jour toutefois, la matinée fut un
+peu moins trouble ; il ne neigeait plus, mais le ciel
+était encore bas, et de grosses volutes noires roulaient
+au-dessus de la côte. Le long des maisons,
+Golo suivait les petits chemins que les gens
+avaient tracés pour gagner la grand’rue. Vraiment,
+on croyait marcher dans un fossé, tant la
+neige était haute, à droite et à gauche, relevée en
+talus où l’on voyait encore la traînée des balais.
+Le menuisier descendait le village, entrait au
+cabaret où il n’était pas venu depuis la mort du
+vieux Cluet. L’aubergiste, accroupi devant le
+poêle qui fumait, en brutalisait la grille, sacrant
+et jurant. Il fut médiocrement aimable pour ce
+client irrégulier.</p>
+
+<p>— Te voilà, grand traînard !… C’est-il qu’il
+t’est tombé un œil, que tu reviens ici comme tu
+es parti, sans dire gare ?</p>
+
+<p>Et comme Golo, un peu interloqué, hasardait :</p>
+
+<p>— Il ne fait pas trop chaud, chez vous !</p>
+
+<p>— Pas trop chaud ? riposta Farcette, pas trop
+chaud ? Eh bien ! tu sais, si tu ne te trouves pas
+bien ici, mon garçon, tu peux aller te chauffer
+par en haut du pays.</p>
+
+<p>— Où ça, par en haut, répondit Golo, où ça ?
+Est-ce dans la maison du père Cluet que vous
+voulez dire ?</p>
+
+<p>Farcette ricana : le plaisir de lâcher une méchanceté
+l’adoucissait un peu.</p>
+
+<p>— Allons ! allons ! ne fais pas l’imbécile, tu
+sais bien ce que je veux dire ; il ne s’agit pas du
+père Cluet, il s’agit de la femme à Champion. Dis
+donc, mon vieux, il paraît que tu lui as réglé son
+compte, au charron ? il n’était pas crâne, à ce
+qu’on m’a raconté… Eh bien, si ça t’occupe, mon
+Golo, je vais te dire une affaire : il est parti ce
+matin à la Ferté, l’Albert, et, avec le temps qu’il
+fait, il ne rentrera pas de bonne heure. Le facteur
+m’a dit en repassant, qu’au droit de Chivres, il
+y avait plus de quatre pieds de neige. Alors,
+si j’étais que de toi, je monterais voir par là. J’ai
+idée que tu y feras tes choux gras, et que ce soir,
+si cet ouvrage-là n’est pas déjà fait, il y en aura
+un de plus à Villebard !</p>
+
+<p>Carrouge survenait, suivi de Chandelle. Bien
+vite, ils secouaient leurs sabots, couraient au
+poêle, s’ébrouaient : une tournée de rhum était
+indiquée, car ils avaient froid jusqu’aux tripes.</p>
+
+<p>— Quel temps ! quel temps ! déclara Carrouge.
+Si ça continue, les hannetons vont avoir la queue
+courte, cette année.</p>
+
+<p>— Et les grenouilles donc, fit Chandelle, ce
+qu’elles doivent s’embêter, pour le quart d’heure !</p>
+
+<p>Mais, optimiste par état, le cabaretier affirma
+que c’était un bon temps pour la culture.</p>
+
+<p>En se retournant vers la croisée, les quatre
+hommes observèrent que la neige recommençait.
+Même, elle tombait plus drue encore que la veille,
+et le jour avait subitement baissé. Farcette parlait
+d’allumer la lampe à pétrole. Le vent s’était levé
+et ses rafales successives tassaient la neige sur
+l’appui des fenêtres. Un moment, l’ouragan fit
+rage au point que les maisons d’en face disparurent.
+Cela devenait comique, à la fin, et les
+buveurs s’esclaffèrent, devant cette outrance des
+éléments.</p>
+
+<p>Toutefois, lorsqu’ils furent las du spectacle, ils
+réclamèrent les cartes, mais Golo refusa net de
+faire un quatrième à la manille : son ouvrage le
+réclamait.</p>
+
+<p>— Ton ouvrage ? tu ne vas pas nous ennuyer
+avec ton ouvrage ! D’abord, nous ne faisons
+qu’un tour. Allons, reste donc ! sans cela, tu vas
+nous forcer à jouer au piquet voleur.</p>
+
+<p>Farcette, lui aussi, insistait, pour la forme
+seulement, car il le connaissait, l’ouvrage de
+Golo : « c’était de l’ouvrage pressé ; il y avait une
+particulière qui attendait sa commande. » Et
+comme Carrouge et Chandelle s’étonnaient, Farcette,
+tirant la langue de côté, clignait de l’œil
+et se répandait en gestes équivoques.</p>
+
+<p>Le menuisier n’écoutait rien, plantait là les
+camarades. Farcette a dit vrai sans doute. Cendrine
+est seule aujourd’hui et il faut en profiter…
+En profiter, mais non comme le pense cet imbécile,
+en profiter pour s’arracher le cœur enfin, à
+jamais ! Tout à l’heure, sous ce même ciel funèbre
+et malade, Cendrine aura cessé d’exister pour lui.
+Et, devant cette solution si proche, il goûta un
+instant cette satisfaction étrange que procure
+l’irrémédiable, et cette espérance de repos qui
+adoucit leur défaite aux vaincus. Il se trouvait
+brave, très brave, au point de chasser, sans s’y
+attendrir, l’idée qu’il sentait poindre en lui, d’un
+événement mystérieux, d’un désastre surnaturel
+qui surviendrait peut-être, et lui livrerait Cendrine
+pour toujours.</p>
+
+<p>Il remontait la rue. Autour des maisons la vie
+avait cessé. Ni chiens sur les portes, ni poules sur
+les fumiers, ni pigeons sur les toits. Quant à ce
+qui se passait à l’intérieur, impossible de le deviner
+à travers les carreaux givrés, tout blancs
+comme des yeux d’aveugle. A gauche, le ruisseau
+descendait, grelottant entre deux franges de glaçons.
+Partout le silence ; seul, venant d’une
+ferme, le ronflement rythmé d’un tarare allait
+s’accélérant. Chez Albert, tout était clos aussi ;
+aucune fumée ne montait du toit, et la neige,
+dans la cour, était intacte : il n’y avait pas à en
+douter, Cendrine était chez son père, et, sans
+hésitation, Golo prit le chemin du Roc.</p>
+
+<p>Lorsqu’il arriva au petit mur, il dut s’arrêter
+un peu, tellement l’émotion l’étreignait. La maison
+où il avait aimé était devant lui et il se rappelait
+l’avoir vue jadis, toute blanche comme aujourd’hui,
+par un même jour finissant. Bien qu’il
+essayât de se raidir, des souvenirs innocents
+d’affection enfantine lui revinrent d’un seul coup,
+évoquant la joie de leurs jeux d’hiver. Dans cette
+allée, un soir, en revenant de l’école, ils s’étaient
+lancé des boules de neige, jusqu’à la nuit ; une
+autre fois, il avait modelé près de la porte un
+bonhomme qui brandissait un sabre de bois :
+c’était Bismarck, et, à la brune, Cendrine en
+avait eu peur. Plus tard, l’année qui avait précédé
+son départ, il l’avait poursuivie à travers le jardin,
+la menaçant de lui fourrer de la neige dans
+le cou. Longtemps elle avait couru, suivie de
+Castillo qui jappait ; il l’avait prise enfin, mais
+la neige dans ses mains avait fondu, et c’étaient
+ses doigts fiévreux qu’il lui coulait dans la poitrine
+tiède et ferme… Et dire que c’était le même
+jardin, la même neige, et que ce n’était plus la
+même Cendrine !</p>
+
+<p>Elle était là pourtant, en train de balayer l’allée
+devant la maison, les mains rouges sortant
+de ses mitaines, et la figure pâlie sous le capulet
+de laine brune qui, serré au menton, ne laissait
+voir que l’ovale du visage.</p>
+
+<p>Golo avait franchi la grille. Comme un tapis
+sous ses pieds la neige empêchait Cendrine de
+l’entendre. Il était près d’elle, à la frôler presque,
+lorsqu’elle l’aperçut.</p>
+
+<p>— C’est encore toi ? fit-elle ; eh bien, vrai, tu
+en as du toupet !</p>
+
+<p>Et, décidée à ne pas s’occuper de lui davantage,
+elle continua à balayer.</p>
+
+<p>Golo restait un peu abasourdi de cet accueil.
+Bien qu’à cette heure il fût médiocrement possédé
+de soucis vaniteux, il lui était désagréable
+de constater que sa crânerie avec le charron,
+l’autre jour, n’avait servi de rien et que Cendrine,
+en femme pratique, n’hésitait pas à sacrifier son
+amour-propre à sa tranquillité. Il ne s’indigna
+point, eut simplement un sourire ironique et
+attristé.</p>
+
+<p>— Alors, reprit-il doucement, c’est tout ce que
+tu trouves de gentil à me dire ? C’est comme ça
+que tu reçois les anciens camarades ?</p>
+
+<p>Et comme elle faisait semblant de ne pas l’entendre,
+lui, très calme, mettait la main sur le
+balai, et l’obligeait à se tourner vers lui.</p>
+
+<p>— Allons, ne fais pas ta méchante. Aujourd’hui
+je ne t’ennuierai pas longtemps ; mais,
+vois-tu, j’ai des choses à te dire…</p>
+
+<p>— Dis-les vite alors, car il ne fait pas bon ici
+à ne pas bouger. Seulement, je te préviens ; si
+c’est pour me parler de la vieille histoire, tu peux
+t’en aller tout de suite. Ça t’amuse peut-être,
+tout ça ; moi, ça ne m’amuse pas, mais là, pas du
+tout : tu m’en as fait avoir assez, des tracas,
+depuis un mois, avec tes manies de passer et de
+repasser tout le temps devant chez nous. C’est-il
+que tu deviens fou ? Comme si je ne la connaissais
+pas, ta figure !… Non, c’est trop bête, à la fin !</p>
+
+<p>Plus doucement encore, il répondit :</p>
+
+<p>— C’est justement parce que ça va finir que je
+suis venu encore ce soir. Seulement, il faut que
+tu m’aides un peu à te débarrasser de ma présence.
+Ah ! j’en ai assez, moi aussi, de cette vie
+d’abruti que je mène depuis ma rentrée du régiment,
+à me manger les sangs pour une qui se
+moque de moi !… Sois tranquille, si j’avais pu te
+mépriser comme tu me méprises, il y aurait beau
+temps que tu n’entendrais plus parler de Golo.
+Eh bien ! un moyen de t’oublier, il y en a un,
+mais il n’y en a qu’un, et je vais le prendre :
+demain, je quitte le pays ; nous ne nous reverrons
+plus.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. Il répéta :</p>
+
+<p>— Non, nous ne nous reverrons plus.</p>
+
+<p>Devant cette douleur qu’elle ne comprenait
+pas, mais dont aujourd’hui, pour la première
+fois, elle devinait la violence, Cendrine resta un
+instant interdite, cherchant ses mots.</p>
+
+<p>— Vraiment, fit-elle enfin, vraiment tu n’es
+pas raisonnable. Voyons, il n’y a pas de bon
+sens !… il ne faut pas te monter la tête comme
+cela. Et puis, t’en aller où ? Il paraît qu’on ne
+trouve pas de l’ouvrage partout comme on veut,
+par le temps qui court. Et le père Hénocque,
+qu’est-ce qu’il va dire, ce pauvre vieux ?</p>
+
+<p>Golo ne répondit rien, Cendrine continua :</p>
+
+<p>— Reste donc ici, et ne pense plus à l’ancien
+temps. Quand on se rencontrera, on se dira bonjour.
+Là, vrai, maintenant, qu’est-ce que tu veux
+de plus ? Et qu’est-ce qui nous arriverait, une
+supposition qu’on se revoie ? un tas de contrariétés,
+et ça serait tout.</p>
+
+<p>Golo, silencieusement, approuvait de la tête.</p>
+
+<p>— Je sais bien, dit-il enfin, et c’est justement
+pour cela qu’il faut que je m’en aille. Mais voilà,
+je n’aurais jamais voulu quitter Villebard sans
+me réconcilier avec toi, ni partir sans une parole
+d’amitié qui me donne du courage, car j’en ai
+besoin, va !</p>
+
+<p>— De l’amitié, repartit Cendrine, de l’amitié,
+mais bien sûr que j’ai de l’amitié pour toi ! S’il ne
+fallait que ça pour te consoler !…</p>
+
+<p>— Il y aurait bien encore autre chose, fit Golo,
+mais peut-être que tu ne voudras pas. Et pourtant…</p>
+
+<p>Il n’acheva pas ; un silence se fit. A l’autre
+bout du jardin, le père Rutel, en gilet de tricot
+à manches, enlevait soigneusement, avec une
+pelle de bois, la neige qui recouvrait son carré
+de choux verts montés. Il savait qu’au coucher du
+soleil, durant ces soirs d’hiver où la campagne
+est recouverte, les pigeons ramiers, pressés par
+la faim, s’abattent avidement sur cette verdure
+inespérée. Il méditait un affût et terminait ses
+préparatifs. En se retournant, il aperçut Golo, et
+lentement, l’air goguenard, sa petite tête enfouie
+dans une grosse casquette en poil de lapin, il marcha
+vers le couple.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il te veut encore, celui-là ?
+demanda-t-il à Cendrine.</p>
+
+<p>— Oh ! rien… il vient me dire adieu avant de
+quitter Villebard.</p>
+
+<p>— Tiens, il s’en va ! Quelle idée, donc ? Et où
+ça, qu’il va ?</p>
+
+<p>Golo ne répondit rien.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, dit Cendrine au bout d’un
+moment.</p>
+
+<p>— Ah ! reprit le vieux…, et comme ça, il fait sa
+tournée d’au revoir. Eh bien, ça me remet un peu
+avec lui, ce brigand-là !… Nous étions camarades,
+dans les temps.</p>
+
+<p>— C’est vrai, fit Golo, mais vous savez, père
+Rutel, moi, je ne vous en veux pas.</p>
+
+<p>— Moi non plus, mon garçon ; seulement, à
+rester là, comme ça tous les deux, vous allez
+empêcher les pigeons de descendre : le moment
+approche…</p>
+
+<p>En effet, le soir tombait. Décidément, il faisait
+plus doux ; le ciel s’était éclairci. Au couchant,
+de longues barres, couleur de soufre, s’étiraient
+à l’horizon. Une lumière mourante éclairait obliquement
+les pétales des roses de Noël qui pointaient
+de la neige.</p>
+
+<p>— On s’en va, reprit Golo, on s’en va. Mais,
+comme je te le disais tout à l’heure, il y a encore
+une chose que je voudrais bien te demander.
+Voyons, Cendrine, puisque je vais partir et que
+nous ne nous reverrons jamais, laisse-moi t’embrasser
+une fois, une fois seulement ; tu ne peux
+pas me refuser cela. Après, tu seras tranquille
+pour toujours, je te le promets.</p>
+
+<p>— M’embrasser ? répondit-elle, avec un rire
+un peu forcé, m’embrasser ? Eh bien, tu ne te
+gênes pas ! Tu as de jolies idées ! Non, mais, tu
+n’es pas autrement malade ?… Et puis, si Albert
+vient à le savoir, il m’en fera, une vie !</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi qui irai lui dire, puisque je
+pars demain matin, riposta Golo ; et à moins que
+ce ne soit toi, je ne vois pas comment… Allons,
+tu n’auras pas le cœur de me refuser.</p>
+
+<p>Le père Rutel, de plus en plus inquiet du résultat
+de son affût, intervint brusquement :</p>
+
+<p>— Comment, ce n’est pas encore fini, vos grimaces,
+depuis le temps ?… Il s’en va et il veut
+t’embrasser ? Eh bien, en voilà une affaire !
+Embrasse-la, Golo, c’est moi qui te le permets…
+Ah merci ! pour une fricassée de museaux, du
+diable si c’est la peine de s’enrhumer !</p>
+
+<p>Alors, sans rien dire, Cendrine tendit la joue ;
+et lui, saisit son ancienne à bras le corps. Ce baiser,
+désiré depuis si longtemps, il l’obtenait enfin, et,
+dans cette possession d’une minute, il s’efforçait
+de prendre la revanche de son attente. Toutes
+les ardeurs d’autrefois, si mal étouffées, flambaient
+d’une flamme dernière ; son être entier se
+ramassait dans cette étreinte rude et folle, se
+projetait hors de lui-même avec une sorte de
+fureur, comme s’il eût souhaité transmettre à
+la femme qu’il perdait le sort qui avait fait de
+lui un malheureux. Elle le repoussait, à la fin :</p>
+
+<p>— Allons, c’est assez, sois raisonnable.</p>
+
+<p>Il la regarda une dernière fois, résumant toute
+sa personne, puis, craignant sans doute d’affaiblir
+l’image qu’il allait emporter dans sa mémoire,
+sans dire un mot, sans tourner la tête, il s’enfuit
+sur le chemin, comme un voleur.</p>
+
+<p>Cendrine regagnait la maison, le père Rutel
+retournait à ses ramiers, un peu de vent s’était
+levé, et, dans le jardin qu’envahissait la nuit,
+un petit moulin qui servait à épouvanter les moineaux,
+grinçait au bout de sa perche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p>Dans l’aube hésitante d’une matinée de janvier,
+Golo, de bonne heure, s’éveillait. Tout de
+suite il se levait et, très calme, faisait ses préparatifs
+de départ, endossait ses beaux habits, ficelait
+ses hardes. L’angélus tintait à l’église. Le
+jour venait. Sur le ciel blême, la branche du
+noyer se dessinait toute noire, et dans la chambre,
+peu à peu, la nuit se retirait des choses. Golo,
+un instant, songea que ces choses, il ne les reverrait
+plus ; mais il était décidé à ne pas s’attendrir
+et, bravement, il s’appliquait à plier ses vêtements
+et son linge, à réunir les livres qui lui appartenaient
+et qu’il avait lus jadis. Méthodiquement,
+il les casait au fond de sa valise, une valise
+de toile jaune, toute neuve, achetée un jour de
+tristesse, en prévision d’un départ inévitable.
+Quand il l’eut fermée, Golo l’empoigna bravement
+et, sans oser jeter un dernier regard à la
+vieille armoire, au lit défait, à la cage vide, pour
+faire ses adieux au père Hénocque, se raidissant
+dès les premières marches il descendit l’escalier.
+Hénocque était en bas. Brusquement, Golo lui
+annonça la chose : il s’en allait. — Pourquoi ? Il
+ne donnait pas de motifs valables, et le vieux
+menuisier, qui ne pouvait croire à cette détermination,
+trouvait de bonnes raisons pour le retenir.</p>
+
+<p>« Quitter Villebard, c’était très bien. Encore
+devait-il savoir où il allait et où il trouverait
+de l’ouvrage… Les absents ont toujours tort…
+Pierre qui roule n’amasse pas mousse… Et d’ailleurs,
+de quoi Golo avait-il à se plaindre chez
+lui, Hénocque ? Il ne pouvait pas dire qu’on
+le tracassait, et, bien sûr, il ne rencontrerait
+jamais chez un autre patron autant de patience.
+Sans doute, on lui avait supprimé sa paye, puisqu’il
+ne voulait plus rien faire ; mais sa paye, on
+ne demandait qu’à la lui rendre. »</p>
+
+<p>— Je sais bien que vous êtes un brave homme,
+dit Golo. Quant à la paye, ça ne changerait rien.</p>
+
+<p>Alors, très ému, Hénocque :</p>
+
+<p>— Eh bien, et nous ? nous ne te manquerons
+donc pas ? Toi parti, la maison va être bien triste ?
+Car censément tu étais l’aîné de nos garçons,
+brigand.</p>
+
+<p>Golo tenait bon, secouait la tête.</p>
+
+<p>— Attends toujours à demain ; d’ici là tu
+réfléchiras. Aujourd’hui c’est dimanche et, ce
+soir, nous mangeons du dindon… Allons, c’est
+convenu, tu restes…</p>
+
+<p>« Non, non, c’était impossible, son parti était
+pris ; quant à la raison, il n’y avait pas besoin de
+la chercher bien loin. »</p>
+
+<p>Et d’un geste, par-dessus le mur de la cour, il
+indiquait le jardin du Roc.</p>
+
+<p>— Sans ça, allez, père Hénocque, je resterais
+ici, pour sûr. C’est vrai que, depuis quelque
+temps, je ne suis plus qu’un propre à rien, mais
+je vous aime bien tout de même et la patronne
+aussi, sans compter les gamins… Enfin, on se
+reverra peut-être. D’ailleurs, je vous laisse ma
+malle là-haut : je pense qu’elle ne vous embarrassera
+pas. C’est comme ma maison… si vous pouvez
+aller y faire un petit tour de temps en temps…
+Un de ces quatre matins, je reviendrai régler
+tout cela, mais aujourd’hui, là, il faut que je
+m’en aille. Adieu.</p>
+
+<p>Il serrait la main du patron, courait embrasser
+la mère Hénocque. Elle épluchait des pommes de
+terre, restait abasourdie ; et lui, balbutiait des
+remerciements, des souhaits de santé, des excuses.
+Les enfants survenaient :</p>
+
+<p>— Tu nous rapporteras quelque chose du pays
+où tu vas, n’est-ce pas, Golo ? disait l’aîné.</p>
+
+<p>Il promettait, prenait la valise, la mettait sur
+l’épaule :</p>
+
+<p>— Allons, en route !</p>
+
+<p>— Puisque tu y tiens, adieu Golo !</p>
+
+<p>Et il hâtait sa marche pour gagner le train des
+Ardennes qui passait vers dix heures à Rademont.</p>
+
+<p>Dehors, il faisait presque tiède. Le vent,
+durant la nuit, avait fini par tourner à l’ouest,
+et la neige, par endroits, commençait à fondre.
+Les branches des arbres suintaient, et, des toits,
+de grosses gouttes d’eau tombaient. Dans les
+cours, les poules avaient reparu et, sur les murs,
+les pigeons gonflaient leurs jabots vers le soleil
+pâle qui venait de percer la brume. La matinée
+était d’une douceur inattendue, un peu mélancolique
+pourtant : on sentait que les froids n’étaient
+pas finis.</p>
+
+<p>Il tardait à Golo de sortir du village. Il avait
+hâte d’échapper à la curiosité des gens. Surtout
+il craignait d’être remarqué par les clients du
+<i>Puits <span class="rm">120</span></i> ; à cette heure, tous, devaient « dire la
+messe » autour des tables du cabaret en lampant
+l’eau-de-vie blanche.</p>
+
+<p>Pour éviter l’auberge, il quittait la grand’rue,
+suivait la sente qui, auprès de l’ancien cimetière,
+rejoint la route de Rademont. Elle était déserte,
+à cette heure ; déserte aussi la campagne à l’entour.
+Le dégel lustrait la neige, la tassait. Des
+senteurs de fumier arrivaient des fermes. La
+route gagnée, le menuisier traversait le petit
+bois d’acacias, et là, une voix l’arrêtait :</p>
+
+<p>— Salut, Golo ! Comment que ça va donc ?</p>
+
+<p>— A la douce, tout à la douce, mon père Boget.</p>
+
+<p>— Comme le marchand de cerises, quoi ? Mais
+dis donc, mon gaillard, te voilà joliment beau dès
+le matin ? C’est-il que tu as l’intention de te
+marier, par là-bas, où tu vas. Les filles d’ici ne
+sont pas assez belles pour toi, paraît ?</p>
+
+<p>— Faut croire ! répondit Golo.</p>
+
+<p>Et pressant le pas, il se souvint de son retour
+à Villebard. La première personne qui lui avait
+parlé, ce soir-là, c’était le cantonnier. Il le
+retrouvait à la même place, aujourd’hui qu’il
+abandonnait le pays, et, de cette circonstance
+si simple, il tirait un mauvais présage.</p>
+
+<p>Il arrivait sur le pont, un vieux pont suspendu
+qui, par-dessus la Marne, rejoignait légèrement
+les deux berges. En bas, la rivière, d’un mouvement
+continu, descendait. Elle venait de Fromentières,
+coulait doucement jusqu’au moulin
+ruiné de Salzarde. Son eau verte se voyait entre
+les barres des garde-fous, et Golo, entre les
+planches du tablier, la distinguait à ses pieds.</p>
+
+<p>Au lointain, le village allait disparaître. Le
+menuisier, posant sa valise, s’arrêtait, le regardait
+une dernière fois.</p>
+
+<p>Adossé à l’une des masses de pierre où s’amarrent
+les cordages d’acier, il alluma sa pipe. Le
+vent soufflait, éteignit une allumette, puis deux,
+puis trois ; le tabac prit feu enfin, et longtemps,
+tirant des bouffées lentes, il contempla tantôt
+Villebard, tantôt la plaine familière. Devant lui,
+les maisons et les fermes, sortant de la neige, lui
+parurent extraordinairement gaies, ce matin-là.
+De la fumée s’envolait du toit de Cendrine et,
+entre deux meules, les vitres du Chep miroitaient.
+Le clairon du boulanger résonnait dans
+la grand’rue.</p>
+
+<p>Huit heures sonnèrent. Successivement le
+quart, puis la demie, s’échappèrent du clocher
+de l’église, tout droit, là-bas et déjà sans
+neige. Golo se rappela que jadis, tout enfant, il
+était grimpé dans sa toiture pour dénicher les
+chouettes.</p>
+
+<p>Au moment où les trois quarts s’entendirent,
+prolongés dans le ciel d’hiver, il aperçut une
+charrette. Au long du coteau, et presque sur le
+faîte, elle suivait le mur du parc de Vauharlin.
+Golo la reconnaissait à la couleur noire de sa
+bâche : le père Rutel s’en allait à Mécringes. Cendrine,
+sans doute, l’accompagnait ; et, longtemps
+après un tournant où le véhicule était devenu
+invisible, il s’efforça de le retrouver, de le deviner
+à l’horizon.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent mêlées au carillon
+qui annonçait la grand’messe. Et, quand il eut
+compté les coups :</p>
+
+<p>— Neuf heures, se dit-il, neuf heures !…</p>
+
+<p>Pendant ses rêveries, il avait oublié son train.
+Bah ! il prendrait celui du soir !</p>
+
+<p>Le retard ne le fâchait pas. Au contraire, il
+se félicitait du hasard qui lui donnait un prétexte
+pour demeurer encore au pays jusqu’au
+milieu du jour. Alors, puisqu’il avait le temps,
+au lieu de passer le pont, il reprit sa valise,
+revint sur ses pas, suivit le bord de la rivière.</p>
+
+<p>Bientôt, il arriva au pied du monticule où
+se dresse l’église : c’était la contrée des peupliers.
+Des files d’arbres s’alignaient en allées régulières,
+les grisards alternaient avec les carolins, tandis
+que, tendues entre les troncs, des cordes pendaient,
+molles, délassées du linge blanc des lessives.
+Le dégel faisait pleurer les petites branches
+qui fusaient en bouquets, éclaboussées d’eau
+et de soleil. Les plus grosses se débarrassaient
+de leurs paquets de neige : de temps en temps ils
+se désagrégeaient, tombaient et s’écrasaient à
+terre, avec un bruit mort, dans le silence. Coin
+par coin, arbre par arbre, Golo avait jadis
+exploré tout ce morceau de pays. Chaque place
+de pêcheur, reconnaissable aux roseaux foulés,
+sur les rives, appelait un nom dans sa mémoire ;
+chaque plantation, le souvenir de botteleurs et
+de scieurs de long. Presque jamais il n’était venu
+en cet endroit durant l’hiver, il l’avait visité surtout
+au temps où la senteur des regains parfume
+les prairies, et il éprouvait une impression de
+dépaysement devant ces arbres dépouillés, au-dessus
+de la neige piquée de trous bleus.</p>
+
+<p>L’envie lui prit de s’étendre ; il chercha une
+place sèche, n’en trouva pas, et finalement se
+réfugia dans le bateau-lavoir. Il descendit l’escalier
+glissant, passa la planche, et là, au milieu
+des baquets abandonnés, arrachant de la paille
+aux bancs des lessiveuses, il s’assit. Autour de
+lui, des odeurs de goudron flottaient.</p>
+
+<p>Le soleil, déjà très haut, frappait d’aplomb
+sur la rivière. Golo songea que bientôt sonnerait
+l’heure de la soupe… La soupe, puisqu’il était
+décidé à ne partir que le soir, peut-être ferait-il
+aussi bien de retourner la manger.</p>
+
+<p>Mais, au moment de se lever, une honte le
+retenait. Que penserait-on de lui chez Hénocque,
+au Roc, dans le village ? Il passerait pour un
+garçon sans décision. Et, afin de se convaincre,
+il se répétait : Je suis parti, il n’y a pas à démarrer
+de là, je suis parti.</p>
+
+<p>D’ailleurs, s’il remontait, pourrait-il redescendre ?
+La vie mauvaise qu’il avait menée
+depuis le printemps, il s’exposait à la recommencer,
+à faire un nouveau bail avec elle. Il
+évoqua ses anciennes angoisses, se jugea incapable
+d’en supporter de pareilles encore. Ah !
+non, par exemple, le cœur lui manquait.</p>
+
+<p>Cependant, il avait beau se dire parti, c’étaient
+des mots, cela, puisqu’il se trouvait là
+encore et ne se sentait pas le courage de s’en
+aller. La volonté de se sauver, il l’avait eue,
+la nuit dernière, et jusque sur le pont, tout à
+l’heure… Le pont ? pourquoi ne l’avait-il pas
+franchi ? Il n’avait pas osé se sauver, et voilà
+maintenant qu’il n’osait plus rester. Que faire,
+alors ?</p>
+
+<p>Une solution s’offrait, une lueur par moments
+hésitante et suivie d’une anxiété inexprimable.
+Il l’écartait aussitôt, et, comme elle revenait
+chaque fois plus claire, il se levait pour la fuir :
+au ras du bordage noir du bateau, la rivière coulait
+avec tranquillité ; l’eau semblait attirer le
+menuisier, l’emmener doucement avec elle.</p>
+
+<p>Il quittait le lavoir, et, pour ne pas laisser
+dans son esprit un vide où pût se faufiler la
+tentation, il s’obligeait à songer à des choses
+lointaines. Il ferait réparer sa maison, la louerait,
+vendrait ses champs, s’établirait au loin
+à son compte. Cependant il avait beau rêver
+à son héritage, c’était la rivière qu’il regardait.
+Il détournait les yeux, les fixait sur les peupliers
+qu’il s’appliquait à toiser, à évaluer l’un après
+l’autre. Ils étaient bons à couper ; il s’efforçait
+de supputer l’argent qu’on pourrait tirer des
+voliges et des feuillées : vainement.</p>
+
+<p>Alors il renonça à lutter, s’avoua à lui-même
+que la pensée de la mort le sollicitait. Il essaya
+de s’accoutumer à cette horreur, de discuter
+avec elle, de la regarder face à face : plus il
+l’envisageait, moins elle lui paraissait terrible.
+D’autres y avaient passé avant lui : le père Cluet
+s’était tué à cause de sa femme, et le pendu lui
+apparaissait tel qu’il l’avait vu à travers le cœur
+du volet… Pauvre vieux ! il en avait fini avec son
+malheur, un malheur tout pareil au sien, à lui,
+Golo. Il était bien tranquille, à cette heure, il ne
+pleurait plus « sa compagnie », le père Cluet !
+Et ce n’était pas difficile, pourtant ! Au père
+Cluet, un bout de corde avait suffi ; un saut dans
+la Marne lui suffirait pour l’aller rejoindre, là-bas,
+dans un pays où l’amour d’une femme ne vous
+poursuit guère.</p>
+
+<p>Golo suivait la berge comme afin de se rendre
+l’eau familière. Des mottes de terre sous son
+pied se détachèrent du bord. Il les vit tomber et
+faire de grands ronds. Pourquoi ne les suivrait-il
+pas ?</p>
+
+<p>Il hésitait encore, mais ses dernières hésitations,
+à la longue, lui devenaient si intolérables,
+l’idée qu’il allait cesser d’être lui paraissait si
+inadmissible qu’il fuyait devant elle et, jetant
+sa valise, il se prit à courir au hasard, comme
+une bête affolée.</p>
+
+<p>La valise derrière lui roula, tomba dans un
+trou, au milieu des épines. Et Golo courait
+toujours, dépassait les lignes des saules étêtés,
+traversait les haies, s’éclaboussait à la boue des
+mares… Il s’arrêtait enfin, hors d’haleine, et le
+vertige le prenait, avec la sensation douce du
+vide sous lui, l’écœurement que donne le va-et-vient
+de la balançoire. Une dernière fois il tentait
+de réagir, mais bientôt ses fibres se détendaient,
+et les liens qui le retenaient à lui-même tombaient
+les uns après les autres. Il s’abandonnait
+enfin, consentait à mourir, et, comme déjà le
+néant, du calme l’enveloppait, presque du bien-être.</p>
+
+<p>Il alla vers les grands fonds, chercha une
+bonne place, crut l’avoir trouvée en face d’une
+île. L’endroit était connu pour la profondeur
+de la rivière, et la vitesse du courant redoutée
+par les nageurs, quand ils se baignaient aux
+environs, par les chaudes soirées de juillet ;
+mais, Boccand, le tireur de sable, amorçait sous
+un saule, et Golo, dérangé par la rencontre, faisait
+semblant de s’intéresser à l’opération, l’encourageait :
+« Tout à l’heure, s’il avait la patience
+d’attendre, il lui viendrait un gros poisson !… »</p>
+
+<p>Paisible, du pas indifférent d’un homme qui
+se promène, il continua sa marche jusqu’au-dessus
+du vieux moulin de Salzarde. Là où jadis
+s’ouvrait le pertuis, il y avait une fosse profonde
+de cinq mètres, au moins : Golo se rappelait
+les avoir donnés à sa ligne lorsqu’au printemps
+il venait pêcher là l’anguille et le barbeau.
+Il n’alla pas plus loin : à quoi bon chercher
+davantage ?</p>
+
+<p>Cependant, il se donna du répit encore. Les
+derniers carillons de la messe s’entendaient, là-bas,
+au-dessus de Villebard ; il attendrait, pour
+en finir, que l’horloge sonnât le douzième coup de
+midi, et resta là, adossé à un peuplier, les yeux
+fixés sur le clocher de l’église.</p>
+
+<p>Éparse et précise, toute son enfance, évoquée
+par la silhouette des maisons, la couleur des
+toits et l’envolement des fumées, revivait en
+sa tête. Et parmi ses souvenirs, d’autres souvenirs
+intervenaient sans cesse ; des physionomies
+d’hommes, des formes d’arbres, des visions
+étranges de casernes et de paquebots, de rizières
+et de coolies, se bousculaient, se confondaient
+pêle-mêle, comme si toute cette foule d’individus
+et de paysages s’empressait pour venir lui dire
+adieu. Une face de Chinois lui apparaissait dans
+une hallucination persistante, celle d’un pirate
+débusqué de la brousse et poursuivi, la baïonnette
+aux reins, jusqu’au Fleuve Rouge. L’homme
+s’était jeté à l’eau, et, comme il remontait
+avec des miaulements de peur et montrait à la
+surface sa figure jaune et bouffie, grimaçante,
+Golo, à deux reprises, avec ses camarades, avait
+renfoncé dans le fleuve la grimace et les cris…
+S’il allait remonter, lui aussi ? Par précaution,
+assis sur la berge en muraille, il nouait ses jambes
+avec sa ceinture, puis il ôtait sa veste neuve, la
+posait soigneusement pliée à terre : tant mieux
+pour le pauvre bougre qui en profiterait !</p>
+
+<p>Ses préparatifs terminés, il attendait. D’autres
+souvenirs encore accouraient, très menus ceux-là ;
+l’horizon de sa vie se fermant à mesure, ils
+n’étaient plus suscités que par l’endroit où il se
+trouvait. C’était, voici bien des années dans
+cette même prairie, sous ces mêmes arbres, avec
+les gamins du village, des récoltes de morilles,
+des chasses aux grenouilles grises. Golo entendait
+les cris de la bande ; on avait découvert un
+escargot, et comme la bête se contractait, rentrait
+dans sa coquille, on lui chantait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Colimaçon borgne,</div>
+<div class="verse">Montre-moi tes cornes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et la voix qui chantait dans la mémoire de
+Golo, c’était la voix de Cendrine.</p>
+
+<p>La Marne l’attirait de nouveau, et il se rappelait
+des peurs éprouvées en nageant, son angoisse
+en buvant un coup, alors que, tout petit,
+il tentait de faire des brasses, le ventre soutenu
+par une botte de roseaux…</p>
+
+<p>Enfin, dans une convulsion dernière de sa
+pensée, des phrases sans suite revenaient, des
+réminiscences entrecoupées. Tantôt, c’était un
+proverbe souvent répété par la tante Louvet :
+« Quand une femme vous quitte, c’est que le
+bon Dieu vous veut du bien. » Et tantôt, un mot
+extraordinaire qu’il avait épelé jadis à l’école,
+sur le grand tableau noir, auquel il n’avait
+jamais songé depuis, le mot : « transactionnel »,
+et il le répétait.</p>
+
+<p>Midi sonnait, Golo compta les coups. Au
+onzième il se dressa, fit un signe de croix, ferma
+les yeux, tout le corps secoué d’un grand frisson…</p>
+
+<p>Il y eut un fracas dans l’eau qui se soulevait
+pour le prendre, retombait vite apaisée. Puis
+des cercles s’en allaient, et de plus en plus élargis,
+dans les herbes, dans les écumes de la berge,
+mouraient en rides légères.</p>
+
+<p>Des pies, oiseaux policiers, toujours occupés
+à espionner les événements rustiques, surveillaient
+Golo depuis un moment, du haut des peupliers.
+Au bruit de la chute, elles se mirent à
+jacasser toutes ensemble, avec un ramage de
+crécelles auquel répondaient plus loin d’autres
+ramages. Mais bientôt, un émouchet s’étant
+saisi d’une mésange qui piaillait en désespérée,
+ce nouvel incident leur fit oublier l’autre et elles
+changèrent de conversation.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE 5 FÉVRIER 1925,<br>
+PAR L’IMPRIMERIE<br>
+FLOCH, A MAYENNE,<br>
+POUR BERNARD GRASSET</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em b">Dernières Publications de la Librairie BERNARD GRASSET<br>
+61, rue des Saints-Pères, PARIS</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table class="small">
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>CLAUDE ANET</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ariane, jeune fille russe</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Feuilles persanes</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Quand la terre trembla</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ÉMILE BAUMANN</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Anneau d’or des grands mystiques</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Job le Prédestiné</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>RENÉ BÉHAINE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Conquête de la vie</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PRINCESSE BIBESCO</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Perroquet vert</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PIERRE CHAMPION</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Françoise au Calvaire</td>
+<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ALPHONSE DE CHATEAUBRIANT</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Monsieur des Lourdines, <i>roman</i></td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Brière</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JOSEPH DELTEIL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les cinq sens</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PIERRE DOMINIQUE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Notre-Dame de la Sagesse</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Proie de Vénus</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ÉDOUARD ESTAUNIÉ</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Infirme aux mains de lumière, <i>roman</i></td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAVID GARNETT</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La femme changée en renard</td>
+<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN GAUMENT et CAMILLE CÉ</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Largue l’amarre</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>GÉMIER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Théâtre, <i>éd. ill.</i></td>
+<td class="bot r"><div>15.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN GIRAUDOUX</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Siegfried et le Limousin</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>COMTE DE GOBINEAU</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Souvenirs de Voyage</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La fleur d’or</td>
+<td class="bot r"><div>5.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>GŒTHE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Vocation théâtrale de Wilhelm Meister</td>
+<td class="bot r"><div>10.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAUL GSELL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Propos d’Anatole France</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>DANIEL HALÉVY</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Vauban</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LOUIS HÉMON</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Maria Chapdelaine, <i>roman</i></td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Colin-Maillard</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>GEORGES IMANN</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Nocturnes</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le fils Chèbre</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>RENÉ JOHANNET</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Éloge du bourgeois français</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>FRANÇOIS MAURIAC</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Baiser au Lépreux, <i>roman</i></td>
+<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Genitrix, <i>roman</i></td>
+<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Fleuve de feu</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Désert de l’Amour</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ANDRÉ MAUROIS</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ariel ou la Vie de Shelley</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Discours du D<sup>r</sup> O’Grady</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Silences du Colonel Bramble</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Dialogues sur le Commandement</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>HENRY DE MONTHERLANT</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Paradis à l’ombre des épées</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Songe</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Onze devant la Porte Dorée</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAUL MORAND</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Lewis et Irène</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>RAYMOND RADIGUET</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Diable au corps</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Bal du Comte d’Orgel</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAULE RÉGNIER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La Vivante Paix</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ROBERT DE TRAZ</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Complices</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN DE PIERREFEU</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Plutarque a menti</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>RODIN</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">L’Art, <i>édition illustrée</i></td>
+<td class="bot r"><div>20.<span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>LOUIS ROUBAUD</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les Enfants de Caïn</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>PHILIPPE SOUPAULT</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Les frères Durandeau</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>NICOLE STIÉBEL</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Jacqueline</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>RAMUZ</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">La guérison des maladies</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>ANDRÉ THÉRIVE</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le Voyage de M. Renan</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Le plus grand péché</td>
+<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">Imp. E. Durand, 10, rue Séguier, Paris</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75315 ***</div>
+</body>
+</html>
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