diff options
Diffstat (limited to '75315-h/75315-h.htm')
| -rw-r--r-- | 75315-h/75315-h.htm | 8539 |
1 files changed, 8539 insertions, 0 deletions
diff --git a/75315-h/75315-h.htm b/75315-h/75315-h.htm new file mode 100644 index 0000000..06ff350 --- /dev/null +++ b/75315-h/75315-h.htm @@ -0,0 +1,8539 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Golo | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; text-indent: 0; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +span.cc { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: right; width: 1.2em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75315 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">POL NEVEUX</p> + +<h1>GOLO</h1> + +<p class="c i">ROMAN</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +BERNARD GRASSET<br> +61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span><br> +1925</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<ul> +<li><i>La Douce enfance de Thierry Seneuse</i>, roman. A. Fayard, éditeur.</li> +<li><i>Guy de Maupassant</i>, étude. L. Conard, éditeur.</li> +</ul> +<p class="c sc">En préparation :</p> + +<ul> +<li><i>Le Verger de funeste amitié</i>, roman.</li> +<li><i>Les Deux retours</i>, roman.</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="narrow i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage : dix exemplaires +sur papier Japon impérial numérotés +de <span class="rm">1</span> à <span class="rm">10 ;</span> quarante exemplaires +sur papier Hollande van Gelder numérotés +de <span class="rm">11</span> à <span class="rm">50</span> et cinquante exemplaires +sur papier vélin pur fil Montgolfier +numérotés de <span class="rm">51</span> à <span class="rm">100.</span></p> + + +<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="c i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset <span class="rm">1925.</span></p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 title="Dédicace"> </h2> + +<p class="i">Voici un quart de siècle, j’inscrivais à la première +page de ce livre le nom de l’auteur de <i>Césette</i> et des +<i>Antibel</i>. Au peintre virgilien de la terre d’Oc, je me +permettais d’offrir ces croquis et ces figurines de la +vallée où rêva Jean de La Fontaine.</p> + +<p class="i">Aujourd’hui il ne me suffit pas de maintenir cette +dédicace sur la nouvelle édition de <i>Golo</i>. Il y a dix-huit +ans qu’Émile Pouvillon m’a quitté, mais le lien +qui m’unissait à lui, la mort ne l’a pas rompu. Je +n’ai fait que sentir chaque jour davantage ma dette +de cœur et d’esprit envers le plus aimé, le plus admiré, +le plus tendrement respecté des amis et le plus fraternel +des maîtres. Sa pensée demeure pour moi cet +oratoire domestique dont parle Flaubert dans la préface +des <i>Dernières Chansons</i> de Louis Bouilhet. Et +ce n’est pas seulement par le souvenir mais par une +réelle présence qu’il s’associe à tous les spectacles, +à toutes les lectures, à tous les actes de ma vie. Jusqu’à +ma dernière heure il me sera impossible de contempler, +sans songer à lui, le ciel, les eaux, les montagnes, +les arbres et même les hôtes de cette terre où je +suis encore et où il n’est plus.</p> + +<p class="sign">P. N.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">GOLO</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>De son vrai nom il s’appelait Constant Louvet. +Il avait dix ans déjà quand ses camarades de +Villebard lui donnèrent le surnom de Golo. +C’était le jour de la foire de Mécringes, qui se +tient le premier jeudi d’octobre. On était parti en +troupe, profitant du congé de l’après-midi, une +de ces après-midi d’automne, où le ciel paraît +plus limpide et le soleil plus clair. Ensemble, on +avait parcouru le champ de foire, dans le brouhaha +des voix, le mugissement des vaches et les +grognements des porcs ; ensemble, on avait envié +les merveilles de la boutique à treize, on +s’était longtemps intéressé au hasard des tourniquets +et enfin, pour emporter de la fête un souvenir +durable, on était entré dans une baraque +en toile où des marionnettes jouaient <i>Geneviève +de Brabant</i>.</p> + +<p>Patiemment Louvet et ses compagnons attendirent, +le regard fixé sur le rideau. Le soleil, par +les trous de la bâche, jetait des taches lumineuses. +La toile se leva enfin, découvrant des personnages. +Ils paraissaient presque aussi grands que +nature, étaient grimés, articulés à la perfection : +les têtes tournaient, les bras et les jambes partaient, +tout d’une pièce, avec des gestes violents +qui revenaient, identiques. Les décors étaient +merveilleux : un palais élevait ses portiques lambrissés +d’or où des boucliers sur les murailles +alternaient avec des glaces. Plus loin, dans un +parc aux lointains mystérieux, des jets d’eau +s’alignaient les uns derrière les autres et, sous les +vertes arcades, décroissaient jusqu’à l’horizon. +Et parmi les édifices, devant les perspectives, +Geneviève allait toute blanche, douce comme +une brebis. Syffrid, son mari, partait à la guerre, +dans une armure d’acier, avec des éperons retentissants, +une belle plume blanche à son casque. +Le bon seigneur s’éloignait, et aussitôt le serviteur +félon terrifiait l’assistance par sa barbe +rouge et le rude accent dont il molestait l’infortunée +comtesse. Sa perfidie révoltait tout le +monde, quand la scène changea : une forêt, dont +la moitié tombait du cintre et l’autre montait du +plancher, épandait ses ramures ; à l’entrée d’une +caverne, une femme apparaissait vêtue de peaux +de bêtes, et à ses pieds un enfant demi-nu +jouait avec une biche apprivoisée. Syffrid revenait +et découvrait l’infamie de son intendant ; la +punition ne se faisait pas attendre et une satisfaction +véritable se mêla pour les enfants au +chagrin de voir finir la pièce, quand le traître +Golo fut conduit au supplice.</p> + +<p>On reprit le chemin de Villebard. Constant +marchait seul en avant, l’esprit tout aux marionnettes. +A la dernière côte, il n’y tint plus et, +se retournant vers ses compagnons, il se mit à +déclamer la tirade où Golo dépeint son amour à +Geneviève. L’imitation sembla si parfaite que la +bande, pour mieux écouter, fit halte au long de la +montée. Des lumières au loin brillaient, un chien +aboyait, et le fil télégraphique, au vent du soir, +faisait sur la tête des enfants une musique vague +et continue. Constant, encouragé, aborda l’autre +rôle et répéta les prières de la malheureuse châtelaine. +Les intonations, les gestes, il avait tout +retenu et son succès fut si vif qu’aux premières +maisons de Villebard, quelqu’un, par facétie, par +enthousiasme peut-être, lui cria : « Bonsoir, +Golo ! — Bonsoir, Golo ! » répétèrent les autres. +C’est de ce jour que Constant ne fut plus connu +au village que sous le nom de Golo.</p> + +<p>Malgré sa signification légendaire de traîtrise, +ce sobriquet à l’assonance plaisante et joviale ne +messeyait pas à la figure ni au caractère du petit +paysan. Un peu menu, mais bien découplé, Golo +avait le visage blême, la bouche large et goguenarde, +les yeux très noirs, espiègles et câlins. +Avec ses cheveux embroussaillés, son costume de +velours à côtes, il avait une jolie allure d’enfant +aimable et résolu. Sans effronterie ni timidité, il +ignorait les rancunes et les colères. Ses parents +étant morts de bonne heure, une sœur de son père +l’avait recueilli. Tous deux habitaient au Chep, +un hameau à mi-côte, à droite de Villebard. Sa +tante, vieille fille portant marmotte, possédait +quelque bien ; dans sa jeunesse, elle avait été en +service à Château-Thierry ; une renommée de +cuisinière lui en était restée, si bien qu’aux jours +fériés, aux anniversaires, aux premières communions, +on la mandait : elle n’avait pas sa pareille +pour la matelotte, le civet, les rabotes de pommes. +L’enfant l’adorait non seulement à cause +de ses tartes et de ses crèmes, mais surtout pour +les histoires qu’elle lui disait, des légendes fleuries, +des contes de fées et de sorciers, des malices +paysannes, tout cela très ancien, s’enfonçant +bien loin dans le passé. En de petits albums +pieusement serrés, Golo avait lu des récits merveilleux, +et, chaque fois qu’on les lui demandait, +il racontait les aventures de l’<i>Oiseau Bleu</i> et de +<i>Friquet l’Écureuil</i> ; il avait aussi retenu par +cœur des couplets de romances, des chansons du +<i>Tour de France</i> qu’il chantait à pleine voix en +courant les chemins. Écolier intelligent et attentif, +il était cité en exemple par l’instituteur, le +père Brun, et le maire avait dit en parlant de lui : +« Ce garçon-là fera honneur à la commune. » +Golo irait peut-être dans une grande école, aux +Arts et Métiers de Châlons, par exemple ; il reviendrait +un jour coiffé d’une casquette où s’entrecroisent +deux marteaux. Déjà, pour s’amuser, +il fabriquait des machines en miniature : une +petite scierie mécanique, entre autres, qui pouvait +couper des tranches de bois mince. D’instinct, +il en avait réussi l’engrenage.</p> + +<p>Les garçons de son âge admiraient Golo, et les +fillettes aimaient à jouer avec lui, sûres de sa +belle humeur et confiantes en sa gentillesse. +Parmi elles, pourtant, il avait sa préférée, +Alexandrine Rutel, Cendrine, comme on l’appelait +au village. C’était la fille d’anciens jardiniers +du château de Moussy, retirés à Villebard, où ils +faisaient valoir leur « petit bien ». Ils vivaient dans +une maison entourée d’un grand jardin. L’endroit +s’appelait le Roc, et le Roc était voisin du +Chep.</p> + +<p>Tous les matins, Golo et Cendrine partaient +ensemble pour l’école ; ensemble ils en revenaient, +et presque chaque jour ils jouaient jusqu’à +l’heure du souper. Quand ils s’amusaient +avec les enfants du village, ils restaient un peu à +l’écart, et, dans les parties de cligne-musette et +de cinquante-et-un, ils avaient la même cachette. +En réalité, un seul jeu les enchantait : le jeu du +mariage, où ils faisaient toujours les mariés. Cela +se passait dans un bois, dans un fournil, dans +une grange ; il y avait la mairie avec M. le Maire, +l’église avec M. le Curé, et après la bénédiction +venait le repas : une longue dînette cérémonieuse, +avec des pommes et des poires ramassées dans les +clos, des mûres et des cornouilles dressées sur des +feuilles et des gommes de cerisier pour dessert. +Tout de suite, pour les nouveaux époux, commençaient +les habitudes de ménage : le mari faisait +le geste d’un métier, la femme lavait la +lessive, discutait les prix avec l’épicier ou la +mercière. Et ces imitations de la vie des grandes +personnes les séduisaient davantage quand ils +n’étaient que tous les deux.</p> + +<p>Souvent ils s’égaraient très loin jusqu’aux +bois. Là, dans un fourré d’aubépines et de viornes, +Golo avait taillé à coups de serpe une +chambre de verdure où l’on parvenait en rampant +par des méandres secrets. C’était leur résidence +d’été. Une ombre opaque, un peu effrayante, +les enveloppait, et ils restaient là durant des +heures ; autour d’eux, allaient et venaient les +bêtes sans méfiance, les mulots et les insectes, et, +au-dessus de leurs têtes, voletaient de branche en +branche les mésanges et les roitelets. Et quand +des gens, tout près d’eux, passaient sur la route, +ils les écoutaient venir, reconnaissaient les voix, +retenaient leur souffle pour ne pas être découverts. +Des brindilles fichées en terre divisaient +leur maison en deux pièces ; dans celle où l’on +couchait, ils avaient disposé un lit de fougères et +de mousse où ils s’allongeaient côte à côte pour +faire semblant de dormir ; mais, avant de fermer +les yeux, ils soufflaient sur une fleur de pissenlit, +qui s’évanouissait dans l’air : la chandelle +était éteinte.</p> + +<p>L’hiver, ils habitaient sous un hangar du Roc, +perchés entre les poutres et les tuiles, et, dans +une soupente close, avec des loques et de vieux +paillassons d’espaliers ils s’étaient aménagé une +case tiède où ils serraient leurs ustensiles et leurs +provisions. D’ailleurs, ils aimaient les constructions ; +ils perçaient de longs tunnels dans les +sablières, creusaient un four dans le talus de la +route, bâtissaient un moulin sur le ruisseau : on +allumait le four, et Golo avait inventé une roue +pour le moulin.</p> + +<p>Ils aimaient aussi jouer avec les bêtes. Cendrine +prenait sur ses genoux les « gourils » de la +tante Louvet, les berçait dans ses bras, les dorlotait +longuement comme des enfants ; Golo, lui, +avait pour ami le chien du Roc, un Médor chocolat, +à oreilles plates, au regard naïf et bon enfant : +il l’habillait en femme, l’exerçait à monter +sur une échelle.</p> + +<p>D’autres fois, ils se contentaient de bavarder. +Ils se racontaient alors les menus événements de +leur existence, des riens qui les intéressaient, des +projets d’amusement, des histoires que Golo ne +pouvait s’empêcher d’embellir.</p> + +<p>Ils s’embrassaient quelquefois aussi, mais +uniquement pour faire comme les grands. Cependant, +ils savaient qu’ils étaient des amoureux +et, sans être bien sûr de ce que le mot voulait +dire, chacun rougissait jusqu’aux oreilles quand +les gens d’âge, par plaisanterie, lui demandaient +comment allait l’autre.</p> + +<p>La première communion arriva. Elle se fit le +jour de la Pentecôte. Golo, qui avait toujours +été le premier au catéchisme, récita l’acte de +Foi d’une voix claire et sans une hésitation ; et, +quittant à regret le beau cierge semé d’étoiles +d’argent que ses parents avaient rapporté de +Meaux, Cendrine quêta. Après les vêpres, portant +sous leurs bras l’image commémorative, +signée par le curé, ils promenèrent gravement, +dans la grand’rue, l’un son brassard frangé d’or, +l’autre sa robe de mousseline empesée. Ils marchaient +les yeux au ciel, les doigts écartés dans +leurs gants de filoselle, à la fois inquiets de commettre +une faute en un si heureux jour et de salir +leurs beaux habits. Ce fut le premier dimanche où +les deux enfants ne jouèrent pas ensemble. +Golo, qui aurait voulu rester toujours frisé, +était surtout préoccupé de sa chevelure, et Cendrine +craignait de froisser son voile : elle devait +le remettre le lendemain pour aller se faire photographier +à Mécringes.</p> + +<p>Jusqu’aux vacances, ils retournèrent à l’école, +puis une vie nouvelle commença. Cendrine resta +avec sa mère, sarclant le jardin, écrémant les pots +de lait, s’essayant à des reprises laborieuses. Golo +hésita quelques mois, tenta même de revenir +chez le père Brun. Mais l’instituteur, au bout de +sa science, finit par lui déclarer qu’il perdrait son +temps. D’ailleurs la tante Louvet n’était pas +femme à encourager les espérances lointaines ; +son bon sens de paysanne la poussait à lui recommander +les profits immédiats : l’état de menuisier +avait du bon, un état à couvert, pas salissant +et où les journées étaient bien payées. +Hénocque, son voisin, un brave homme et un bon +ouvrier, bien marié, ne demanderait pas mieux +que de prendre Golo comme apprenti et de le +confier, pour le reste, aux soins maternels de sa +ménagère qui achèverait de l’élever avec ses +enfants. De son côté, le gamin avait le cœur gros +à l’idée de quitter Villebard et de se séparer de +Cendrine : il renonça sans peine à l’avenir glorieux +prédit par le maire et, dès le 1<sup>er</sup> janvier, il s’en +alla loger chez son patron. Rapidement, il y prit +de l’habileté, et le père Hénocque ne dissimulait +pas son contentement. Golo s’appliquait de bon +cœur, et se plaisait à la maison, et les journées +qu’il passait à l’atelier lui semblaient courtes. +Elle était très gaie d’ailleurs, la boutique, avec +ses larges baies vitrées par où l’on découvrait +tout le village de Villebard.</p> + +<p>Là-haut, à la lisière du plateau qui étale comme +une mer ses plaines silencieuses et fertiles, deux +vieilles fermes se font vis-à-vis, toutes grises. +Leurs couvertures hautes, un peu fléchies par +l’âge, sont habillées de joubarbe et de lichen. +Mêlés aux bâtiments, on retrouve des pans de +murs féodaux, des portes en arcs d’ogive, des +fenêtres à linteaux et des tours décapitées. Une +demeure de l’autre siècle s’accote à la ferme de +droite : à travers la futaie qui l’entoure, elle apparaît +gracieuse et déjà fanée. C’est le château de +Vauharlin.</p> + +<p>Puis, suivant la pente du coteau, le village +descend vers la rivière, entre les prés, les vergers, +les bouquets argentés des grisards et des +bouleaux. Sur les deux côtés du chemin qui le +traverse s’ouvrent les cours communes. Des maisons +basses les bordent, avec des auvents abritant +des pots à moineaux, une vigne et des rosiers +en espalier. Dans un coin s’élève la haute +margelle du puits et, au fond, auprès de la +grange, un sureau abrite les poules de son ombre +amère. De pâles jardinets plantés d’arbres fruitiers +s’étendent du côté des champs ; ils sont, +en automne, parés de balsamines et de dahlias, +et, par-dessus leurs clôtures de pierres plates, +rougissent les feuilles de vigne et se penchent les +larges figures des tournesols. Vers le milieu du +pays, se dressent les aiguilles noires de deux +énormes épicéas ; c’est une propriété bourgeoise. +Derrière les clos, un double alignement de piliers +en maçonnerie, chaperonnés de lierres, évoque +le souvenir déjà disparu de la Compagnie des +Tireurs à l’Arc.</p> + +<p>Sans quitter l’atelier, Golo pouvait observer +la vie journalière à Villebard. Il connaissait +l’homme en tablier bleu qui, là-bas, tournait +autour de ses ruches, cette femme en bonnet qui +accrochait le long d’un mur ses claies à fromages, +et cette jeune fille qui remontait la côte en poussant +une brouette. Il savait aussi à qui appartenaient +les poules éparses dans un chaume et le +linge étendu sur des cordes et que l’air soulevait. +A une fumée qui montait d’un toit, il devinait +chez qui l’on cuisait ce jour-là. Le vent lui apportait +un cri, un juron, un refrain de chanson familiers ; +et, quand en été la pluie prochaine rendait +les objets nets dans l’atmosphère plus limpide, il +distinguait l’angle des aiguilles, voyait presque +l’heure au cadran de la fine église dont le clocher +carré vient se refléter dans la rivière.</p> + +<p>C’est la Marne. On l’aperçoit par endroits, +à travers les peupliers et les trembles ; elle est +semée d’îlots couverts de joncs et de saulaies, +d’où le martin-pêcheur fuit à vol pressé en jetant +son cri aigu. Le bruit des battoirs est une +des seules rumeurs du village, et, le soir, se répercutent +jusqu’au sommet de la grand’rue les +coups de fouet des haleurs appelant à l’écluse. +Villebard est un petit pays calme : le départ pour +le travail, le retour des champs et la sortie de +l’école lui donnent à heures fixes une animation +prévue.</p> + +<p>Lorsque Golo était las de regarder le paysage, +la vue de l’atelier l’amusait à son tour. Des copeaux +jaunes frisaient au pied des établis. +L’acier des scies pendues au mur, la veinure +des madriers, les mailles et les fleurs des bois, +tout était riant à l’œil, d’une jolie couleur de +choses rustiques. Recluse dans une cage d’osier +qui figurait une cathédrale, une corneille s’ennuyait +au plafond. Quand le père Hénocque +était absent, Golo recevait de petits visiteurs : +des enfants, qui connaissaient sa douceur et sa +patience, venaient, l’école finie, lui demander la +permission de jouer auprès de lui. Ils voulaient +manier la varlope, risquaient d’ébrécher les +ciseaux, touchaient aux pots à colle forte. Pour +les faire tenir tranquilles, l’apprenti consentait à +leur montrer son diamant de vitrier. Avec une +gravité professionnelle, il le tirait d’un étui de +bois, découpait devant eux quelques lamelles +de verre. Et, pour les congédier, il devait leur +promettre des jouets ingénieux, des boîtes et des +chariots.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Quelques années passèrent, toutes pareilles, +douces et sereines. Fier de sa réputation d’apprenti +modèle, encouragé par le patron qui promettait +de le gager bientôt, Golo prenait goût +chaque jour davantage au métier. Le soir, pour +lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui +répéter qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait +bien gagné la soupe. A regret, il quittait ses +outils, l’esprit occupé encore des assemblages et +des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant +sur le pas de la porte avec la mère Hénocque +et les enfants, ou il allait dire bonsoir à sa +tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à +de plus longs intervalles, cependant. Elle était +entrée, elle aussi, en apprentissage et suivait en +journées sa patronne, M<sup>lle</sup> Céline, une repasseuse +dont on vantait l’habileté. Le soir, le père +Rutel ne la laissait plus sortir ; il se couchait de +bonne heure et voulait que tout le monde en fît +autant : « C’était le moyen d’avoir de beaux +yeux à Pâques. » Quelquefois pourtant, lorsque +la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait +devant l’atelier ; elle entrait une minute, admirait +le travail de Golo, et se sauvait bien vite, de +peur d’être en retard. Par contre, le dimanche, +suivant une habitude ancienne, ils revenaient +ensemble de la messe, tandis que la tante Louvet +et la mère Rutel, qui marchaient derrière eux en +grands costumes, faisaient halte tous les dix pas +au milieu de la route pour prolonger leurs bavardages. +Certes, ils étaient toujours contents de se +revoir ; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien +compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se +trouver avec elle : leur conversation languissait +si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui disait +adieu sans trop de regret.</p> + +<p>Du reste, les distractions ne lui manquaient +pas ; comme il n’était plus enfant de chœur et +qu’il s’était affranchi du catéchisme de persévérance, +son après-midi était libre et il en profitait +pour rejoindre ses camarades. Il se promenait de +préférence avec l’apprenti maréchal et l’apprenti +bourrelier, tous trois contant au hasard les difficultés, +les satisfactions et les surprises de leurs +métiers. Et cependant, Golo n’hésitait pas à se +détacher d’eux lorsque le père Hénocque, comme +récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie +des artisans du village. A l’auberge, il +restait muet, ouvrait de grands yeux, les bras +croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en +homme, préoccupé surtout du désir d’être vu par +les camarades. Il en oubliait Cendrine, et d’ailleurs +qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle ? +Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle, +aux osselets ? Le temps était passé de tout +cela.</p> + +<p>L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables, +le patron donnait à Golo des livres du +métier, de vieux manuels de la « Collection Roret » +et de la « Bibliothèque des Professions et des Ménages ». +Il lui confiait aussi deux albums de planches +où la construction des escaliers était décrite, +ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on +n’en exécutait jamais à Villebard. Golo lut et +feuilleta, essayant de comprendre les notions de +géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à +tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret +des trois menuiseries : dormante, mobile, en +meubles. Il posait au père Hénocque des questions +embarrassantes sur les embrèvements et les +assemblages à clefs. Mais l’ancien, étonné de +tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait +dans ses explications et, finalement, déclarait +que seule la pratique faisait les ouvriers modèles. +Golo, au fond, était de son avis, surtout depuis +le jour où, dans la confection d’une main-courante +d’escalier, il n’avait pu réussir une épure +par les projections. La science le rebutait si bien +qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au +père Hénocque s’il n’avait pas quelques livres à +lui prêter.</p> + +<p>— Ça se pourrait bien, mon garçon, nous +allons voir dans la malle, là-haut.</p> + +<p>Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de +vieux haricots, à des graines potagères, une cinquantaine +de volumes emplissaient le fond d’un +coffre. Presque tous faisaient partie de la « Bibliothèque +des Villes et des Campagnes », de la « Collection +Sentimentale, Joyeuse et Grivoise » ; les +couvertures maculées portaient sous leur poussière +l’estampille bleue du colportage, et les vignettes, +produit de planches fatiguées, demeuraient +mystérieuses. Golo descendit les livres dans +sa chambre et, pendant de longs mois, les dévora +l’un après l’autre.</p> + +<p>Tout d’abord, il suivit à travers des continents +inconnus les trappeurs, les chercheurs d’or et les +orphelines enlevées par les pirates ; il naufragea +avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec +Selico et les Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du +moyen âge, la vie des manoirs et les combats +singuliers lui furent révélés par les <i>Quatre Fils +Aymon</i>, <i>Hélène de Constantinople</i>, <i>Pierre de +Provence</i>, <i>Robert le Diable</i>, d’autres récits encore. +Les héroïnes y réunissaient toutes les perfections, +elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence, +et les paladins à genoux baisaient leurs +mains d’albâtre, trop heureux lorsqu’à travers +la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner +des charmes adorables. Deux romans de M<sup>me</sup> Cottin +initiaient l’apprenti aux violences de la passion. +Il cherchait à retenir les touchantes déclamations +d’<i>Élisabeth</i> et de <i>Mathilde</i>. Dès la +première rencontre, ces amoureuses s’étaient +enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles +chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient +les épreuves et les joies des cœurs fidèles. +L’effet produit par Ducray Duminil fut considérable. +<i>Victor ou l’Enfant de la Forêt</i> devint le +livre préféré de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne, +l’infortunée M<sup>me</sup> Wolff et la douce Clémence +dans les terreurs des ruines enchantées, +des abbayes visitées par les morts.</p> + +<p>Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres +contemporaines. Trois ou quatre fois l’an, +une grande affiche, fixée par des clous aux murs +de l’auberge, annonçait la publication d’un roman +nouveau ; tantôt une grande dame y était représentée +déposant un enfant au seuil d’une église, +tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était +une jeune fille évanouie au fond d’une barque, +que des hommes masqués enlevaient ; des coups +de revolver étaient tirés par des vierges en robes +nuptiales sur des messieurs en habits noirs et, +d’autres fois, des gens de justice découvraient +parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu +mis avec recherche et tenant une photographie +dans sa main crispée. Golo achetait le journal et, +quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans +son impatience de connaître le dénouement de +péripéties savamment calculées, il confiait ponctuellement +chaque samedi ses deux sous à un +cultivateur qui allait au marché.</p> + +<p>Mais de toutes ces amours et de toutes ces +trahisons, de toutes ces langueurs et de tous ces +meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de +tant de choses tragiques, se mit à hanter la +cervelle de Golo. Souvent il n’achevait pas la +page commencée et de longues songeries l’envahissaient. +L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se +demandait s’il n’éprouverait jamais les délicieuses +souffrances qu’il voyait exprimées, s’il ne ressentirait +jamais d’aussi complètes voluptés. Il +se remémorait l’une après l’autre toutes les +amantes dont il avait lu l’histoire, évoquait leurs +beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce +cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais +toutes lui semblaient également adorables, et se +fondaient en un être unique dont la pensée l’obsédait. +Puisqu’il existait quelque part de telles +créatures, un jour viendrait sans doute où l’une +d’elles se donnerait à lui pour lui apporter sa part +de bonheur. En attendant, il restait à Villebard : +là certainement ne s’accomplirait jamais son +rêve. La pensée de Cendrine traversait bien son +esprit quelquefois, mais comment comparer +Cendrine aux héroïnes des romans ? Toujours, +elle lui apparaissait telle qu’il l’avait connue +au temps de leur enfance ; était-ce une femme +pour lui, cette gamine aux joues trop pleines, +au corps trop fluet, sans contours, aux gestes +brusques et à la voix traînante ?</p> + +<p>D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo +à l’atelier, et il ne retrouvait sa gaieté qu’aux +jours où il lui arrivait de travailler dans les +châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. +Ceux-ci ne se gênaient pas devant l’adolescent ; +ils avaient vu du pays, possédaient, disaient-ils, +des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés +à d’incroyables ribotes, et la perspective d’une +existence aussi désordonnée aiguisait l’amour-propre +de Golo. Ces gens qui connaissaient si +bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions +immédiates : que ne suivait-il leurs conseils ? +Il était un homme maintenant, et devait-il +attendre pour se payer du bon temps les années +lointaines encore, où voyageant à son tour il +découvrirait l’amante espérée ?</p> + +<p>Les garçons de son âge montraient plus de +résolution. Coiffés de hautes casquettes qu’ils +portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches +dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher +tout fiers de leur duvet au menton et du premier +costume acquis avec l’argent gagné. Ils +fumaient des cigares et crachaient très loin, +devant eux. Et durant toute la semaine, ils +racontaient à Golo des noces dont les détails +étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs +récits, l’apprenti se laissa entraîner. Les grandes +orgies consistaient en des stations prolongées +dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant +aux cartes, en discutant bruyamment, chacun +louant à son tour la force de ses biceps ou son +habileté au culottage des pipes. On s’en allait +ensuite danser à l’Ile d’Amour, au bord de la +rivière, sous une tente, et le soir, la tête lourde et +les idées vagues, on regagnait le village endormi. +Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec +les camarades, et s’attardaient à des rendez-vous +avec les jeunes couturières ou les petites servantes +de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément +de pareilles amours. Rapidement, il était devenu +le boute-en-train de la bande, et on croyait +qu’un garçon aussi avisé et aussi « farce » se montrerait +bientôt à hauteur et serait courtisé par +les plus enviées. Les filles, en effet, le recherchèrent ; +mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait +la parole, la belle humeur et l’aplomb du +menuisier faiblissaient ; et, rougissant jusqu’aux +oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu +étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, +les amis encouragèrent Golo, s’ingénièrent à +faciliter ses entreprises. On lui désigna des vertus +indulgentes, des jeunesses peu farouches : il +résolut de profiter de ces indications, n’en fit +rien et rentra toujours seul. Intrigués, les gars +de Villebard résolurent d’en finir ; ils cherchèrent +une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse +de Chivres, Mélanie Guyard, qui revenait +d’ordinaire en leur compagnie. Ils décidèrent +de la faire escorter un soir par Golo : comme +le menuisier était gentil et que l’aventure l’amusait, +elle accepta. Le dimanche suivant, à la sortie +du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris +à l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna +la blanchisseuse, laquelle d’ailleurs était plus âgée +que lui et laide. Ils suivirent la route qui longe +la Marne, ils traversèrent les bois ; l’apprenti, qui +s’était senti pris au départ d’un grand mal de +tête, répondait mal aux avenants propos de la +fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il +marchait vite, les mains dans ses poches, en +regardant le ciel. Quand il la laissa, dépitée, à la +porte de ses parents, il n’avait pas proféré dix +paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà +l’amoureux était étendu dans son petit lit, chez +Hénocque.</p> + +<p>Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui +attirait les plaisanteries et les quolibets de ses +camarades.</p> + +<p>— Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui +savait toutes les farces des chantiers et vous +débitait des pages entières du <i>Bréviaire des Blagueurs</i>, +il n’était pas plus brave avec les filles ! +Était-il donc si dégoûté et lui fallait-il des princesses ?</p> + +<p>Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer +sa conduite. Confiant dans ses façons +de beau parleur, il eut la franchise de confesser +ses lectures et de proclamer ses préférences. +Devant ces paysans ahuris, il évoqua les plus +belles histoires qu’il avait retenues. Avec les +phrases enflammées qui étaient demeurées dans +sa mémoire, il peignit les vertus des amants +légendaires, vanta la religion de leurs serments et +leur courage dans les épreuves. L’amour, c’était +cela ; lui, du moins, ne le comprenait pas autrement. +Son éloquence ne fut point goûtée ; il comptait +sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie :</p> + +<p>— Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti +bourrelier, nullement ébloui par tant de romanesque, — jamais +tu ne nous avais fait autant +rigoler ! Si tu crois à tout ce que tu nous as +conté là, eh bien ! mon vieux, celui qui t’a +vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas +volé !</p> + +<p>Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, +il se demandait qui pouvait avoir raison, +de ses camarades ou de ses livres, ne concluait +pas et demeurait perplexe : son besoin d’aimer +était infini, et son cœur, hélas ! restait vide.</p> + +<p>Peu de temps après, un soir d’automne, il +rencontra, par hasard, Cendrine, dans la plaine. +Il l’accompagnait, et tout en causant, comme il la +regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de +marjolaine, il se prit à la trouver belle. Grande, +un peu fluette, elle marchait droit, avec un air de +fierté presque dédaigneux ; tout son orgueil de +jeune paysanne dont les parents ont un peu de +terre au soleil, s’épanouissait en crânerie. Ses +cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un +front luisant et volontaire ; la bouche était +mince, les joues fraîches, le cou d’une blancheur +insolite chez une fille de campagne. Et, sous des +sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, +tendres et sournois.</p> + +<p>Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement +surprise des compliments qu’il lui adressait, et +l’apprenti s’étonnait de ne pas les lui avoir +adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la +peine d’avoir été chercher si loin dans les livres +des fantômes d’amoureuses, alors qu’il avait +près de lui cette Cendrine qui avait été son amie +autrefois, son amie d’aujourd’hui peut-être +encore. Où avait-il eu les yeux pour ne pas s’être +aperçu qu’elle était devenue belle ? Et voici que, +presque subitement, au choc de la réalité, toute +la sentimentalité acquise, héroïque et guindée, +défaillait chez Golo. L’intérêt des passions factices +se reculait, lui devenait étranger. Le petit +monde d’illusions qui l’avait amusé un moment, +auquel il avait cru, lui faussait compagnie. La +vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu +que le hasard d’une rencontre pour le ramener à +l’instinct.</p> + +<p>Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un +bon moment, et ce moment leur parut court. +Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant +prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils +se quittèrent enfin ; mais, en se quittant, tous +deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas longtemps +sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, +et l’autre lendemain encore, et sans qu’il y eût +d’explications ni de promesses, ils reprirent leur +ancienne habitude d’être ensemble.</p> + +<p>Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo +se rendait endimanché à la maison du Roc. Il +allait solliciter des Rutel la permission d’accompagner +Cendrine aux bals des villages voisins. +Les parents réfléchissaient quelques instants, +pour la forme, accordaient enfin ce qu’on leur +demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui +peut-être ferait, plus tard, un bon épouseur pour +la petite. Eux, les anciens, ne pouvaient conduire +leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était +pas une raison pour la priver de ce plaisir durant +qu’elle était jeune. Alors, mieux valait la confier +à Golo que la laisser emmener par le premier +venu.</p> + +<p>— Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, +nous nous en rapportons à toi. Pas de mauvaises +histoires !</p> + +<p>Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut +lui faire jurer. Ils allèrent le soir à Chivres, et +au bal ne se séparèrent pas. Golo paya plus de +quarante sous de danses de caractère et, dans les +quadrilles, ses entrechats lui valurent un succès : +d’ailleurs, il n’avait pas son pareil pour frapper +le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent +fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et +claire, silencieuse. Loin, très loin, sur le pont de +Fromentières, on entendait à de grands intervalles, +les pas des chevaux et les roulements des voitures. +Et, tout près, c’était comme un soupir de +ruisseau, plus léger, le grésillement heureux des +insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre sereine, +gardait un souvenir bleu de la journée, et, +dans les fossés, au ras de la route, se levait la +douce blancheur des marguerites, couvertes de +rosée. En passant devant la masse plus noire +d’une meule, Cendrine eut peur et, pour la rassurer, +Golo la serrait contre lui, l’embrassait. Ils +ne riaient plus, continuaient à marcher, muets +maintenant jusqu’au Roc. Ils se disaient adieu, +quand l’aube pâlissait l’horizon.</p> + +<p>Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On +les rencontra à Chamery où ils montèrent sur les +chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya +de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures +durant ils se balancèrent sur des escarpolettes. +A Villebard, ils se voyaient au Roc, ils se +voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous +au puits du Vivier, au clos de Montcouvert, +sur la route de Mécringes, sous les frênes du +vieux parc de Vauharlin.</p> + +<p>Mais leur asile préféré, c’était le ru de la +Couarde, une gorge étroite qui descend à la +Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession +de peupliers coule au fond, caché par les +ronces ; des acacias grêles croissent sur les pentes, +entremêlés de broussailles et, sous la forêt +des herbes pâles, on devine les petits chemins +obscurs, les coulées sinueuses des lapins dont les +terriers bordent les crêtes. L’été, les moissonneurs +viennent y manger la soupe et, à l’automne +quand les premiers vents aigres commencent à +souffler, c’est là que se reposent les chasseurs ; +on y est alors comme au creux d’un grand berceau ; +les cimes des arbres chantent, et cette +musique fait la tranquillité meilleure. Le soir, +c’est le domaine solitaire et tendre des amants.</p> + +<p>Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, +et d’amour encore moins. Entre deux baisers, +l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la séparation, +ils tenaient des propos vagues et disaient +au hasard des choses sans importance. Tantôt +l’apprenti racontait les vieilles fables naïves +de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses +lectures, répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait +les bons mots et les calembours d’un +livre favori : <i>le Bon farceur, comme il y en a peu</i>, +par un Ami de la Gaieté.</p> + +<p>Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser +comme elle se laissait embrasser, sans entraînement. +Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion +et parfois, ému par un contact involontaire, il +essayait de lui prendre la taille, de la baiser au +cou. Mais elle, en paysanne des plaines grises, +prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, +sans passion ni colère, combattait ces tentatives.</p> + +<p>Décontenancé, les bras ballants, le menuisier +reprenait alors ses histoires merveilleuses et de +temps à autre, s’interrompant au hasard, il +demandait à Cendrine :</p> + +<p>— M’aimes-tu ?</p> + +<p>Elle se taisait, heureuse de la question et +cependant bien empêchée d’y répondre. L’aimait-elle ? +Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement +les façons de ses amies ; toutes avaient un +galant, docile à leurs caprices, et Golo était le +sien. Quel autre aurait-elle pu choisir ? La belle +humeur du compagnon lui plaisait ; intarissable +en ses récits, jamais il ne montrait de mélancolie +ou d’humeur, bien différent en cela des laboureurs +ou des « calvaniés » qu’elle aurait pu fréquenter. +Individus silencieux comme des bêtes +et grossiers comme du pain de seigle, ceux-là, +pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire +au visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils +serraient de près les filles, il n’était pas +toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les rabattre. +D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier +solide à la besogne, et les gens du village, volontiers, +le citaient comme le type du beau garçon. +Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie +de ses compagnes, Cendrine, à la fois par +sentiment et par calcul, accueillait les assiduités +du jeune homme.</p> + +<p>A tous, leur mariage semblait certain. Ils +étaient bien assortis de caractère et de taille ; la +dot de Cendrine était assurément plus forte que +les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté +du menuisier rétablirait l’équilibre. Le +père et la mère Rutel écoutaient, laissaient dire, +et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo +allait fréquemment leur rendre visite ; on lui +offrait à boire, et bien qu’il n’eût point encore +parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence +au Roc pouvait passer pour une acceptation +tacite. Il leur faisait des cadeaux, fabriquait +dans du hêtre donné par son patron une brouette +pour Rutel et un banc de lessiveuse pour la +vieille. Les camarades plaisantaient Golo : +« Quand commencerait-il son lit de noces ?… »</p> + +<p>— Après, il ne te restera plus qu’à faire la +boîte des vieux, et tu en auras, de la monnaie, +mon homme !</p> + +<p>Le menuisier s’égayait du propos, mais au +fond, il n’était nullement rassuré sur le prompt +accomplissement de leurs prédictions et de son +rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient +d’oublier quel était son âge. Il avait +vingt ans, et l’époque approchait où il devait +tirer au sort. Dans quelques mois, un matin de +février, il suivrait la grande route où naguère il +avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes, +il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet +déplierait un numéro extrait d’une enveloppe, +et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce +papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait +de son bonheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>C’était le tirage au sort dans la grande salle +de la Mairie de Mécringes, une pièce humide qui +servait aux audiences de la justice de paix et aux +adjudications notariales. Golo reconnaissait +l’endroit pour y être venu autrefois passer l’examen +du certificat d’études. Le long des murs, il +retrouvait les vitrines tapissées de papiers à +ramages qui enfermaient la collection zoologique, +léguée un demi-siècle auparavant par M. Chautain, +naturaliste bien connu dans le canton. Les +bêtes étaient là, empaillées, couvertes de poussière +et raidies dans des attitudes conformes à +leurs caractères : un renard charbonnier surprenait +une poule de Houdan ; un écureuil croquait +une noisette ; la patte levée, un héron pêchait, +tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert, +semblaient vocaliser autour d’une fontaine de +cristal. Et tous ces animaux regardaient devant +eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre qui +bombaient hors des têtes. La plupart des sujets +avaient souffert par le temps et la vermine ; des +plaques chauves se voyaient aux robes des quadrupèdes, +et souvent de larges ouvertures bâillaient +sur le ventre râpé des volatiles sans +queues.</p> + +<p>Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait +ces pauvres choses. Il lisait les étiquettes, +épelait les noms latins pour s’étonner ensuite +que le chat pût s’appeler <i lang="la" xml:lang="la">felis</i> et le lapin <i lang="la" xml:lang="la">cuniculus</i>. +Autour de lui, une centaine de paysans +attendaient, anxieux. Certains, afin de paraître +crânes, affectaient de parler très haut, se campaient +les poings sur les hanches, remontaient +leurs casquettes au sommet de chevelures débordantes, +où la pommade luisait, et croyaient se +donner de la sorte le genre des villes où ils seraient +envoyés en garnison. Des facétieux affirmaient +que la guerre était imminente ; on allait +s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là +en ce moment, dans cinq ans ne danserait pas à +l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne dissimulaient +pas, étaient attirés les uns vers les +autres : dans un angle, près du poêle, à l’écart, +ils formaient un groupe où l’on se chuchotait des +cas de dispense et de réforme.</p> + +<p>Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il +s’était décidé à entretenir les Rutel, et de son +projet d’épouser Cendrine, et de son prochain +départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait +pas rassuré.</p> + +<p>— Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire +est dans le sac, nous vous marions à ton +retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller +pour cinq ans, tu comprends bien que nous ne +pouvons pas te donner notre parole. Nous devons +même défendre à Cendrine de s’engager avec toi. +Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu +parais lui convenir ; mais, dans notre intérêt à +tous, il est plus prudent de rester libres. Cinq +ans, c’est long, sais-tu ? bien long, surtout pour +une grande fille déjà en âge d’être mariée. +D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup près, +mis ce temps-là pour changer d’idée ; elle peut +en aimer un autre… toi, tu peux ne plus revenir… +alors elle coifferait sainte Catherine, et nous voilà +avec une vieille fille à la maison ; ça n’est pas gai, +et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.</p> + +<p>En vain, Golo jura ses grands dieux : on pouvait +compter sur lui, jamais il n’aurait d’autre +promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le +vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait +bien que son bonheur était menacé : le nombre +des bons numéros était restreint ; puis, il ne +croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant +son absence, les Rutel donneraient Cendrine au +plus riche qui se présenterait, et elle, si insouciante, +si passive, ne manquerait pas de leur +céder. Oui, le rêve de sa jeunesse allait prendre +fin.</p> + +<p>Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. +Les maires du canton se levaient pour saluer +le sous-préfet. Il faisait son entrée, et sous le +buste de la République, auréolé de drapeaux, les +présentations se succédèrent, interminables. Pour +se distraire, Golo essayait de contempler dans +une vitrine des grenouilles qui se battaient en +duel. L’appel commença enfin, fut mené promptement, +tandis que les conscrits qui n’avaient pas +encore tiré supputaient leurs chances d’après les +numéros sortis.</p> + +<p>— Constant Louvet ! cria un gendarme.</p> + +<p>Golo s’avança très tranquille ; presque inconscient, +il mit la main dans la boîte, prit un billet, +le tendit au président, lequel le déplia avec +lenteur.</p> + +<p>— Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.</p> + +<p>Le chiffre et le nom furent répétés plus loin +à une autre table.</p> + +<p>Numéro 3, c’était la marine : Golo le savait. Et, +tandis que, très pâle, il se dirigeait vers la porte, +il entendit un grand gaillard de Chamery qui +gouaillait dans son dos :</p> + +<p>— Tiens donc, le bon ami à la Rutel ! ce n’est +pas encore demain que nous irons à sa noce !</p> + +<p>Dehors, on se pressait autour de trois marchandes : +elles vendaient des cocardes, des images +enrubannées qui représentaient un dragon +lancé au galop entre deux nuages, un chasseur +en vedette, un artilleur pointant sa pièce, ou +bien encore une allégorie : la France, la République +et l’Alsace-Lorraine en marche vers les +glorieuses revanches.</p> + +<p>Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et +fit tamponner au-dessous de la vignette son +numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se +détacha sur la partie blanche de la feuille, et, +avec un gros soupir, le menuisier orna sa casquette +de cet emblème.</p> + +<p>Les conscrits de Villebard se rendirent au +café, chez Lemoine. L’établissement était plein +de consommateurs. Groupés par village, ils +s’étaient fait apporter des litres : on buvait dans +la salle à manger, sur le billard et jusque dans +la cuisine. A chaque table, successivement, des +chanteurs se levaient et entonnaient des couplets +patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. +Les uns s’efforçaient de mettre dans +l’expression et le geste l’autorité des vieux troupiers, +les autres affectaient la gravité des barytons +en habits noirs applaudis par eux dans les +cafés-concerts des villes, les soirs de marché. +L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, +et, sur les longues tables de bois, battait +la charge avec les bouteilles. Un boulanger attaqua +<i>le Vaisseau le Vengeur</i> ; puis vinrent <i>les +Cuirassiers de Reichshoffen</i>, <i>le Drapeau de la +France</i>, des récits chantés où il n’était question +que de lettres dernières à des promises, d’imprécations +maternelles, de décorations accrochées à +des tuniques d’agonisants, au coucher du soleil, +sur des champs de bataille. Beaucoup pleuraient +de les entendre.</p> + +<p>Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool +peu à peu lui faisait oublier sa tristesse. Les bras +croisés, la bouche ouverte et les yeux mi-fermés, +devant son verre, il se laissait aller à des rêves de +gloire : il savait par cœur sa théorie, conquérait +des galons, la médaille, revenait, était nommé +gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à +lui-même, il allait commencer une complainte +que lui avaient enseignée les compagnons menuisiers, +une complainte dramatique où des francs-tireurs +faits prisonniers déconcertaient leurs +bourreaux par de mâles réponses, quand ses +amis l’entraînèrent : il était l’heure de regagner +Villebard.</p> + +<p>Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine +de jeunes gens, paisibles à leur habitude, +mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants, +drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là +surtout qui, en raison du numéro de leur tirage, +pouvaient se croire sûrs d’échapper au long +service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient +à marcher au pas. Les conscrits de +Villebard s’en allaient à leur tour avec moins +d’appareil ; ils étaient huit en tout dans le cortège. +Parmi eux, seul Pierre Mélin avait eu de la +chance ; Létinois avait bien amené le 14, mais +peu lui importait, car il était fils de veuve.</p> + +<p>La neige qui tombait depuis la veille avait +cessé, mais le ciel restait plein, laineux, d’un gris +uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase, +les champs et les arbres se déformaient sous la +blancheur accumulée. La neige, çà et là, comme +vivante, remuait ; le vent la chassait, la poussait +dans les fonds où elle s’amassait par couches, +avec des ondulations régulières et harmonieuses. +Sur les arbres, au bord de la route, les petits oiseaux +roulés en boule se tenaient immobiles ; +seules, les pies sautillaient, et au bruit des passants, +des nuées de corbeaux qui cernaient les +meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage +déblayé au milieu du chemin, les conscrits +marchaient l’un derrière l’autre ; ils se taisaient. +Létinois et Mélin par délicatesse, les autres parce +qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les +fanfarons avec des « pays ». A la montée où jadis +il avait déclamé les scènes de <i>Geneviève de Brabant</i>, +Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant +de chanter, dans la nuit qui venait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Nous partons pour l’Amérique,</div> +<div class="verse">Nous mettons la voile au vent,</div> +<div class="verse">Eugénie, les larmes aux yeux,</div> +<div class="verse">Je viens te faire mes adieux.</div> +</div> + +</div> +<p>Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les +larmes.</p> + +<p>Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez +son patron. Au Roc, ils le sauraient assez tôt, +qu’il avait tiré le 3 : ils le savaient déjà, du reste, +ayant appris la nouvelle par le facteur.</p> + +<p>— Pas de chance, mon pauvre Golo ! lui cria +le lendemain le père Rutel.</p> + +<p>Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit +son ami et parut sincèrement attristée.</p> + +<p>— Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais +pour cinq ans. Et si encore tu avais dû aller en +garnison tout près d’ici, tu aurais eu des permissions, +et on t’aurait vu de temps en temps. +Mais le garde-champêtre m’a dit comme ça que, +si tu n’étais pas réformé, on allait t’envoyer bien +loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages +seront trop longs et trop coûteux. Ah ! j’ai +bien peur, vois-tu, que jamais tu ne puisses venir +l’an prochain à la fête de Villebard !…</p> + +<p>Les mois passèrent… Lors de la revision, Golo +avait été déclaré bon pour le service. Ses rendez-vous +avec Cendrine continuaient, comme s’il ne +devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs, +évitait de parler de son départ, et la liberté +que lui laissaient les Rutel de se retrouver à +toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance. +Il espérait. Cendrine l’attendrait peut-être, +et peut-être aussi quelque événement imprévu, +une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait +bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa +jeunesse. L’insouciance de son âge et de son +caractère avait aussi pris le dessus.</p> + +<p>Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes +apportèrent une feuille de route chez le +père Hénocque : Golo était incorporé dans l’infanterie +de marine, à Rochefort, et il devait se +mettre en route le 27, un jeudi.</p> + +<p>La veille du départ, la tante Louvet invita les +Hénocque et les Rutel à venir souper et manger +des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient +à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo +sortirent, se promenèrent ensemble une dernière +fois. Ils voulurent faire le pèlerinage du ru de la +Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant d’heures +charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière +l’autre, dans l’étroit sentier où leurs pieds +foulaient la litière nouvelle des feuilles mortes. +Celles qui restaient aux branches frissonnaient +sous la lune avec un bruit d’agonie ; par instants, +le vent les cueillait ; elles tombaient lentes en +tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une +dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement +à terre.</p> + +<p>A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous +le taillis la nuit devenait plus épaisse. Un +arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la +route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la +main dans la main, ils demeurèrent sans parole, +et dans la paix de l’ombre ils entendaient au +loin les bruits de la Marne, la chanson monotone +du barrage, et le roulement des voitures +passant sur le pont de Fromentières. De grands +oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus +de leurs têtes, tandis que, se rapprochant, +s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard +en chasse jappait aux flancs du coteau.</p> + +<p>Cendrine, la première, osa parler du lendemain.</p> + +<p>— C’est loin, Rochefort ? dit-elle. Combien y +a-t-il de lieues d’ici ?</p> + +<p>— Je n’en ai pas idée. Mais on dit que, passé +Paris, on en a encore pour plus de vingt heures +en chemin de fer.</p> + +<p>— Tu nous écriras comment c’est, le pays où +tu vas : si la ville est plus grande que Meaux ou +Château-Thierry, et si c’est aussi curieux à voir +qu’on le dit, la mer. Tu vas en visiter des pays, +mon homme !</p> + +<p>— Possible, on aimerait pourtant mieux n’en +pas voir d’autres que celui-ci.</p> + +<p>— Tu nous diras si tu t’ennuies et si le métier +est dur. Et puis, tu n’oublieras pas de nous envoyer +ta photographie, en soldat. Comme il me +tarde de la voir, et comme tu auras l’air drôle +là-dessus !</p> + +<p>Mais Golo, se glissant plus près de Cendrine, +chercha ses yeux dans l’ombre.</p> + +<p>— Dis, c’est-y vrai que tu m’attendras ?</p> + +<p>Elle eut un petit rire sec, chevrotant ; puis, +sérieuse et presque triste :</p> + +<p>— Mais, oui…</p> + +<p>Golo tremblait d’angoisse.</p> + +<p>— … Puisqu’on te dit que oui ; tu sais bien +que je t’aime tout plein, que je t’aime plus que +tout. Ce n’est pas gentil de n’avoir pas confiance +en moi. Va, je penserai à toi sans arrêter, je te le +promets, et même il m’arrivera plus d’une fois de +revenir seule ici, là où nous sommes, pour me +rappeler le bon temps.</p> + +<p>— C’est bien sûr, tout ça ?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, et de nouveau ce fut le +silence. Le ruisseau, tout près d’eux, coulait avec +un bruit de mystère. Brusquement Golo embrassa +son amie à pleine bouche, puis l’étreignant :</p> + +<p>— Ma Cendrine !</p> + +<p>Il l’implorait avec une voix câline et troublée, +une voix qui n’était plus sa voix. Il la serrait si +étroitement que ses paroles passaient sur elle +comme des caresses.</p> + +<p>— Ma Cendrine… Je t’en prie, avant que je +m’en aille… laisse-moi, je serai si content, je +partirai si sûr de toi…</p> + +<p>Elle défaillait sous les baisers, et lui, essayait +de l’entraîner à terre ; mais vite elle se leva.</p> + +<p>— En voilà assez, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il se recula.</p> + +<p>— Rentrons…</p> + +<p>Et ils rentrèrent.</p> + +<hr> + + +<p>Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée, +tendit la joue à son amoureux.</p> + +<p>— Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour +du temps.</p> + +<p>Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de +mois ? il regagna le Chep.</p> + +<p>Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade +Flambier, lequel était envoyé à Versailles, +étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à +ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se +tenaient dans la fraîcheur de l’aube, adossés le +long de la route, au mur du menuisier. La vieille +pleurait en regardant son neveu : « Ah ! elle ne le +reverrait jamais, le petit homme à défunt son +frère ! Elle était si vieille qu’elle ne le recevrait +plus que dans le cimetière, au matin de son retour. » +Le patron, demeurait grave, avec une +figure que Golo ne lui avait jamais vue, et pour +se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes : +« En avant, la Marine ! Hardi, les enfants ! » +ou bien : « Je crois que nous allons avoir +de l’eau aujourd’hui. »</p> + +<p>Les embrassements terminés, le conscrit se +souvint qu’il avait oublié son couteau. Il rentra +à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses +yeux se promenèrent sur les choses de son métier, +sur les établis, sur les outils, sur les bois travaillés +d’une couleur si joyeuse. Le bruit de la +corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa +cage, lui rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à +son élève : pour la flatter, il passa son doigt +entre les barreaux d’osier. Après des battements +d’ailes pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement +son col bleu, aux reflets de métal, puis, +de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son +maître un regard oblique, où Golo crut lire des +prophéties lointaines et moqueuses. Il sortit. +Flambier et lui descendirent la grand’route. On +les appelait pour leur serrer la main et, arrivés +au cabaret, tout en bas du village, ils burent +la double tournée de « blanche » offerte par +les camarades. Deux heures après, à la gare de +Rademont, ils eurent un instant d’orgueil en +présentant au guichet, pour la première fois, une +feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment, +bondé de conscrits, qui venaient de plus +loin, on les accueillait en leur tendant fraternellement +des litres et des verres. Champenois et +Briards, tous chantaient <i>le Conscrit de 1810</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dites à ma tante que son neveu</div> +<div class="verse">Vient d’amener le numéro deux.</div> +</div> + +</div> +<p>Le train était reparti. Un moment il traversait +des pays habituels, des villages dont le clocher +se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux +où Golo connaissait du monde, des maisons et +des fermes où il n’était jamais venu et dans lesquelles +sa tristesse croyait laisser des sympathies. +Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent : +c’était l’inconnu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Rochefort, la caserne, l’immatriculation, l’habillement. +Tondu, rasé, à l’ordonnance, Golo +inaugurait la tunique bleue à épaulettes jaunes +dans une promenade mal orientée à travers la +ville inconnue. C’étaient, devant lui, des rues +droites, coupées à angles droits par d’autres rues +droites, toutes pareilles, et au bout de la perspective +s’offrait tantôt le talus d’herbe des remparts, +tantôt la voûte d’une porte qui s’ouvrait sur la +campagne, et tantôt le geste mystérieux du +sémaphore. Les pavés blancs filaient entre les +maisons blanches, très basses, silencieuses, et +sur cette monotonie éclatait en discord le verbiage +d’un peuple de perroquets, emplissant de +leur tumulte les couloirs et les chaussées. Golo +les admirait en passant, s’amusait à leurs monologues !</p> + +<p>Curieux, il s’arrêtait devant les étalages de +naturalistes, qui lui enseignaient des mondes +ignorés, et complétaient, en les lui rappelant, +les révélations anciennes de la collection Chautain, +à Mécringes.</p> + +<p>Et la mer, où était-elle ?</p> + +<p>Loin, à près de trois heures de marche, il la +verrait plus tard. En attendant, il se contentait +de contempler la Charente, le port, l’arsenal et +les chantiers, s’extasiait devant les énormes vaisseaux +de guerre, à l’ancre dans le fleuve, s’étonnait +des navires en construction, colosses ébauchés +dont les formes imprévues se découpaient +sur le ciel, plus hautes que les maisons.</p> + +<p>Mais dès le lendemain les classes l’absorbaient, +le gymnase, l’exercice.</p> + +<p>La fatigue des muscles, l’obéissance craintive +de la mémoire épuisaient son énergie. A peine +avait-il assez d’heures de sommeil pour réparer +ses forces ; il perdit l’appétit, ne pensa plus. Il +ne fut pendant des semaines que le domestique +de la consigne, l’esclave des appels.</p> + +<p>Puis, après quelque temps, l’entraînement le +secourut, il se rompit au métier. Peu à peu le +conscrit devenait soldat, l’être ahuri et bousculé +des premiers jours se défendait, se ressaisissait. +Le menuisier de Villebard reparaissait sous le +marsouin ; mais à la joie de s’être reconquis se +mêlait quelque souffrance : le dépaysement, la +solitude. A la caserne il y avait des gens de partout +et personne de chez lui ; son nom même, il +lui semblait que ce ne fût pas le sien : Golo ne +s’habituait pas à s’appeler Louvet, le fusilier +Louvet. A l’exercice, à la manœuvre, les heures +passaient encore ; mais sa liberté de chaque soir, +il ne savait qu’en faire. Dans les premiers jours, +il l’employait à dormir, à cuver sa fatigue, sur son +lit, à la chambrée. Mais l’endurance était venue, +et, moins las, écœuré d’ailleurs de la caserne, il +se décidait à sortir. Il flânait, errait le long des +bassins, dans le froid du soir : des bateaux passaient, +un pêcheur relevait ses lignes, la plainte +d’une sirène déchirait la brume ; et il ne parvenait +pas à s’intéresser à ces choses. Villebard le +hantait, et Cendrine.</p> + +<p>La ville alors lui semblait hostile ; il franchissait +les portes, promenait sa nostalgie dans les +campagnes crépusculaires. Le long de la route, des +prairies noyées d’eau morte se reculaient jusqu’à +l’horizon, et, par les barrières blanches, des troupeaux +se pressaient vers les fermes. Et ces rappels +de vie champêtre aggravaient sa mélancolie. +Sa seule joie était de recevoir les lettres de Cendrine, +et elles étaient rares ; lues et relues, il les +portait sur lui, moins seul de les sentir dans sa +poche. Il lui répondait. C’étaient des écritures +interrompues et reprises, où la tendresse ne s’exprimait +que par le nombre des pages, un journal +minutieux de ses ennuis, complété d’interrogations +et d’enquêtes sur les gens de Villebard.</p> + +<p>Mais bientôt la bienfaisante camaraderie intervenait, +changeait brusquement sa vie. La +familiarité d’un voisinage à la chambrée, à l’exercice, +le faisait se lier avec quelques bons garçons +de son escouade. Ils se retrouvaient à la +cantine, s’offraient des tournées, sortaient en +bande. Le dimanche apporta ses distractions. +On s’en allait écouter la musique militaire au +jardin public, les mains gantées et lourdes, les +yeux en admiration vers le kiosque d’où les +cuivres envoyaient des polkas au ciel d’hiver ; +on flânait sur le cours d’Ablois, les jours de foire +devant les baraques ; la soirée, parfois, se terminait +au théâtre, puits de lumières, au fond +duquel on s’évertuait à suivre, rapetissés par la +distance, les gestes des ingénues et des traîtres. +Dans la semaine, ils se contentaient, le matin, du +vin blanc de la cantine, et, l’exercice terminé, de +l’absinthe à la brasserie versée par de petites +serveuses. Et, les nuits de permission, après les +traîneries de cafés en cafés, c’était l’échouage, tout +près de la caserne, sous les remparts, la brève +hospitalité d’un éden vulgaire, où les invitait +le tambourinement de quelque danse exotique.</p> + +<p>Le gai compagnon qu’était le Briard s’était +vite accommodé de cette existence nouvelle. +C’était lui le plus bavard, le plus entreprenant +de la bande : on l’écoutait, on le suivait, et sa +réputation de « lascar » dominait l’escouade, +s’imposait à la compagnie. Quelques-uns l’appelaient +« le Parisien », et il en était fier. Des +mois passaient, les classes étaient terminées, +puis les marches et les manœuvres : Golo n’était +plus un bleu. Il savait maintenant tous les trucs +et toutes les ficelles du métier, comment on chipe +les permissions et l’endroit où il faut sauter le +mur. Rien qu’à sa dégaine, à l’enfoncement de +son képi sur les oreilles, au balancement de ses +bras rythmant la marche, on reconnaissait le +soldat, le troupier fini. C’était le vainqueur, +celui qui fait tourner les têtes, celui qui n’a qu’à +choisir. Il avait choisi : sa bonne amie était une +jolie blonde, une apprentie, plus délicate, moins +hasardeuse que les bonnes de café, que les filles +de la rue ; ils avaient des rendez-vous d’un moment +le soir, dans l’herbe des glacis, et d’autres, +plus longs dans une auberge du faubourg. Le +dimanche, il abandonnait ses camarades pour +se promener avec elle ; il l’accompagnait sur les +routes, dans les champs, et quelquefois, quand +un orchestre les appelait de loin, jusqu’à une fête +de village.</p> + +<p>Il n’oubliait pourtant pas Cendrine : ses grands +projets tenaient toujours. Il était en règle avec +elle, continuait à lui écrire, lui avait envoyé sa +photographie, et au jour de l’an, une bague achetée +sur le quai à un matelot, une bague algérienne +en filigrane.</p> + +<p>Le souvenir restait ; mais, avec la vie de régiment, +la brasserie et les femmes, le chagrin de la +séparation s’était adouci. Sans trop d’impatience, +il attendait le grand congé de trois mois +qui allait bientôt le réunir à sa promise. Or, au +lieu de congé, ce fut un ordre de départ qui arriva +brusquement. Les choses allaient mal au Tonkin, +on parlait même d’une défaite ; des renforts +partaient, et le bataillon de Golo devait s’embarquer +la semaine suivante à Toulon. On allait +donc voir du pays, en découdre avec ces magots +dont les journaux illustrés lui avaient révélé la +grimace ! Il dit adieu à l’apprentie, prit sa part +de plusieurs punchs offerts par les camarades du +dépôt, écrivit à Cendrine une lettre orgueilleuse +et attendrie. On partit enfin, et, après deux jours +de wagon, abrutis par les litres achetés ou offerts +de station en station, rauques de <i>Marseillaise</i> et +de chansons d’étape, ils arrivaient à Toulon.</p> + +<p>Golo n’eut pas le temps de voir la ville. Son +détachement gagna l’arsenal, monta sur un chaland, +accosta le <i>Mytho</i>, un grand transport, semblant +une caserne blanche, plus blanche dans +l’éblouissement de la rade criblée de soleil. Tout +de suite on appareillait ; une autre rade succédait +à la première, puis, à droite, lentement, l’horizon +s’ouvrait libre, sur un large espace, et là le ciel +et l’eau se joignaient. Golo détournait la tête, +regardait vers la terre déjà lointaine, vers les +claires montagnes qui frangeaient la côte.</p> + +<p>— Tout de même, c’était cela, le pays !</p> + +<p>Mais le soldat n’eut pas le temps de réfléchir ; +son service le prit aussitôt, le garda. On halait +sur le filin, on nettoyait le pont, on vidait les +escarbilles, corvées monotones. La mer y ajoutait +son imprévu ; à de certains jours elle se faisait +mauvaise, le transport roulait, tanguait, et +Golo était malade. D’autres, à côté, l’étaient plus +que lui ; des camarades vautrés sur le pont, +anéantis, livides, suppliaient les matelots de les +jeter à la mer. Puis le Briard s’accoutumait, et +c’était la morne traversée, l’abrutissement des +journées pareilles occupées à considérer des ciels +et des mers identiques, à se remémorer des choses +anciennes, à chanter en chœur avec les marins de +nostalgiques romances. Les escales faisaient diversion. +La terre demeurait lointaine ; un pic, +quelques cimes d’arbres la désignaient vaguement, +mais elle venait vers eux dans des barques +indigènes, avec des couleurs nouvelles de chiffons, +des sonorités de langues ignorées, des fruits +étranges auxquels ils n’osaient pas toucher. Puis +ce fut la torpeur des jours équatoriaux, des jours +et des nuits immobiles, sans une ride de l’Océan, +sans une palpitation de la tente sous laquelle ils +somnolaient, hébétés. Quarante jours s’écoulèrent +ainsi, et, un matin, Golo se réveillait en +baie d’Along. Un lac, semé de rochers aux formes +gesticulantes, aux attitudes de menace, qui escortaient +le navire. Quelques heures après ils +quittaient le <i>Mytho</i>, montaient en chaloupe, +l’eau changeait de teinte, se faisait limoneuse et +grasse : c’était le fleuve.</p> + +<p>Des bateaux de formes inconnues, plats et +portant au milieu un abri en bambou, des <i>sampans</i>, +nageaient autour des embarcations, rasaient +les bordages. Vêtus de blouses noires, avec +des chignons sous leurs chapeaux et des faces +glabres, blafardes, au sexe douteux, des mariniers +les conduisaient. Sampaniers ou sampanières. +Golo n’arrivait pas à les discerner, surpris, +révolté un peu de leur complète ressemblance. +Sur le soir, on arrivait à Haïphong ; et l’étonnement +du soldat continuait, entouré qu’il était +d’une foule ambiguë et grimaçante, à l’odeur +fauve, première et brusque révélation de la race +avec laquelle il allait vivre et bientôt se battre. +Il campa dans une pagode, ne put dormir, cherchant +malgré lui le bercement accoutumé de la +mer.</p> + +<p>A l’aube, le bataillon s’embarquait sur une +canonnière et remontait le fleuve. Le long des deux +rives, à fleur d’eau, s’étalaient jusqu’à perte de +vue des pays de rizières, des damiers de verdure, +semés çà et là de boqueteaux de bambous dans +lesquels se cachaient les villages. Des buffles +paissaient, la tête enguirlandée de leurs cornes ; +un laboureur, enfoncé dans la boue jusqu’à mi-corps, +conduisait une charrue ; et çà et là, observant +le marais, de grandes troupes d’aigrettes +blanches posaient sur la plaine des fraîcheurs de +neige.</p> + +<p>Le fleuve s’animait, des jonques passaient +avec de gros yeux peints à la proue et des cordages +de rotin ; le long des levées, des coolies +défilaient, portant des paniers en balance sur +leurs épaules ; et sur les bords, des baignades +d’enfants s’éclaboussaient dans le soleil.</p> + +<p>On arrivait à Hanoï, au milieu d’un fouillis de +sampans et de jonques ; on accostait en face de +la Douane. On gagnait la citadelle, dont les remparts +rappelaient ceux de Rochefort, et l’on +campait dans l’humidité, parmi les moisissures, +sous des hangars couverts de paillotte. Et durant +quelques jours Golo se promenait dans la +ville, suivait les rues toutes bordées de magasins, +chacune d’elles réservée à une profession unique : +la rue des Incrusteurs, la rue du Chanvre, la rue +des Brodeurs. Il eut la pensée d’acheter un souvenir +pour Cendrine ; mais dérouté par l’indifférence +silencieuse des marchands il ajourna ses +acquisitions au retour. De nouveau il se perdait +dans la foule. Et de cette humanité, de ces boutiques, +des fruits et des denrées étalés ou charriés +en plein air, une odeur émanait, une odeur +d’encens, d’opium, de musc et de poisson gâté.</p> + +<p>Un matin, l’on s’embarquait encore. Alors +recommença le morne fleuve Rouge ; et, entre +les rives boueuses, l’eau épaissie d’alluvions, +fleurie aux anses d’îlots blancs de nénuphars. +Et, au-dessus des berges, toujours la plaine, la +monotonie de la rizière.</p> + +<p>On débarquait enfin, pour rejoindre le corps +expéditionnaire. Huit jours d’étapes en files indiennes +sur les levées, avec les haltes dans les +villages au milieu des cris des volailles et des +porcs poursuivis dans les jardins par les coolies et +les soldats, et la popote en plein air, dans les +huttes, dans les pagodes. Puis un jour, Golo, qui +ne savait plus où il allait, apercevait, à plat ventre +dans l’herbe, le cadavre d’un pavillon noir, +son large chapeau de paille chaviré près de lui, +son sarrau de soie bleu éclaboussé de sang. +Presque aussitôt une musique sauvage de tam-tam +arrivait, lointaine, coupée par une explosion +sourde : le canon. Golo se raidit. Très pâles, les +soldats se regardèrent, attendant des ordres. La +canonnade bientôt se rapprocha, des estafettes +passaient au galop, foulant la rizière, et le Briard +continuait à ne rien voir. Des camarades avaient +commencé une chanson d’étape, d’autres s’excitaient, +lançaient des plaisanteries qui retombaient +dans le silence.</p> + +<p>— Allons, zou ! les marsouins ! cria le capitaine, +en levant son sabre. C’est notre tour.</p> + +<p>Le bataillon franchissait une levée, se déployait, +marchait à l’ennemi, tout là-bas. Golo +le découvrait : comme une troupe d’oiseaux battant +de l’aile, d’innombrables pavillons triangulaires +flottaient sur des retranchements dans +la poussière et la fumée. Il tira son premier coup +de fusil, rechargea, retira, ne pensa plus. Les clairons +sonnèrent la charge et il se lançait, excité +par une ivresse lucide, plus léger, plus libre, sous +la mitraille. Les soldats tombaient auprès de lui, +blessés, morts, et il ne se retournait pas, il courait. +Et ce fut l’assaut, la bousculade, des cris de +colère et de douleur. Golo tua, et, quand il eut +tué, il voulut tuer encore. Mais déjà c’était fini, +les Chinois fuyaient en pleine déroute, poursuivis +par les obus. On cantonna, et l’on pointa les noms +des hommes absents ; mais on avait si faim qu’on +ne songeait à eux qu’après avoir mangé. Alors +seulement on enterrait les morts, on portait les +blessés à l’ambulance. Et Golo se familiarisait, +dès ce jour, avec les tristes corvées, avec les +civières où crient les blessés, avec les fosses creusées +en hâte, où l’on enterre les amis.</p> + +<p>La guerre continuait. Golo se battait encore +et sa bravoure ne se démentait pas. Ses chefs le +notèrent, le proposèrent pour la médaille : il fut +nommé caporal.</p> + +<p>La paix signée, les troupes furent disséminées +dans les postes. La compagnie de Golo s’en allait +prendre garnison à Bat-Cat, dans les terres fermes, +au nord de la Rivière Claire. C’était un pays +de broussailles habitées par les paons et les tigres ; +des collines ondulaient, couvertes de grandes +herbes, dans un horizon de verdure continue. Le +ciel paraissait fumeux, lourd de buées et de brumes, +laissant tomber une chaleur grise d’orage en +suspens et qui n’éclatait jamais, car la saison des +pluies n’était pas encore commencée.</p> + +<p>Dans cette température affaissante, les soldats +passaient leurs journées étendus, évitant de +remuer, avec la joie d’être servis, éventés pour +quelques centimes par de petits Annamites. +Autour d’eux, les coolies allaient et venaient, nu +pieds, filaient comme des ombres sur la terre +douce. Golo souffrait de la soif, et il était impossible +de boire de l’eau fraîche, la gargoulette ne +suintait pas. Et les nuits étaient aussi suffocantes +que les jours, des nuits de sueur sans sommeil, +anéanties et inquiètes. Seule, dans la torpeur nocturne, +la vie des bêtes s’exaspérait, fourmillait +menaçante, multipliée par l’inconnu de l’ombre. +Sur la sourde rumeur qui faisait palpiter l’étendue, +des bruits plus proches se révélaient : cris de +lézards, coassements de grenouilles, meuglement +du crapaud-buffle, et, à l’intérieur, sous la paillotte, +les reptiles grouillaient au milieu du frôlement +des chauves-souris et de la chanson lancinante +des moustiques.</p> + +<p>Entre les journées vides et les nuits mornes, +le caporal s’ennuyait. Les mauvais alcools absorbés, +les tournées d’absinthes n’arrivaient pas +à le distraire. Puis, le désir étant revenu avec le +bien-être relatif du poste, il imita les camarades, +eut recours à la <i>congaï</i>. Petites, avec de grosses +figures beurrées, sans nez ni sourcils, des faces +d’énigme encadrées de cheveux lourds, avec un +regard de ténèbres, un sourire laqué de noir dans +des lèvres saignantes de bétel, toutes avaient les +mêmes hanches étroites, les mêmes formes +grêles et garçonnières ; toutes gardaient aussi +la même immobilité sous les caresses, la même +docilité indifférente et lasse. Et Golo resongeait à +Cendrine ; elle était depuis des mois et des mois +si loin de sa vie, si loin de sa pensée ! L’étonnement +des pays nouveaux, les aventures et les +batailles l’avaient empêché de lui écrire ; la +guerre finie et le souci de la vie matérielle disparu, +la paresse, l’insouciance l’avaient encore +séparé d’elle. Insensiblement le lien se rompait. +Deux fois, cependant, aussi bien pour se mettre +en paix avec sa conscience que par un dernier +souvenir affectueux, il s’était décidé à lui demander +de ses nouvelles. Avait-elle reçu ses lettres ? +La réponse, en tout cas, n’était pas venue. +Il l’avait espérée quelques mois, s’en était enquis +les jours où le vaguemestre distribuait le courrier +de France. Puis il s’était fatigué d’attendre ; résigné, +tranquille, il avait renoncé à tout, à l’amoureuse +et à ses lettres. Si elle l’avait oublié, tant +pis ! On était quitte. Le sentiment ne le tracassait +plus ; seuls, l’intéressaient maintenant les +variations de la température, le commencement +de dysenterie dont il souffrait et, par instant, le +plaisir médiocre qu’il pouvait prendre avec sa +passive <i>congaï</i>.</p> + +<p>Les saisons se succédaient, la classe allait partir. +Fiévreusement espérée par tous, l’heure du retour +sonna. Et Golo vit de nouveau la boue +du Fleuve Rouge, le grouillement commercial +d’Hanoï, où il eut l’émotion d’une lettre : le notaire +de Mécringes lui apprenait la mort de la +tante Louvet. En baie d’Along, il s’embarquait +sur le <i>Vinh-long</i>. Mais, à peine à bord, sa dysenterie +s’aggravait, le clouait à l’infirmerie, où il +vit mourir plusieurs de ses camarades. Il eut peur ; +alors il lui sembla qu’il n’arriverait jamais et, +la nuit, il rêvait aux pauvres diables immergés +par deux mille mètres de fond, parmi les herbes +et les bêtes…</p> + +<p>Le transport approchait de France. Golo essaya +de se ressaisir, retomba et, quand on mouilla +en vue de Toulon, une chaloupe le conduisit avec +les autres malades à l’hôpital de Saint-Mandrier. +Il y demeurait trois mois, dans une salle blanchie +à la chaux, une salle où tout était blanc, les murs, +les lits, les sœurs, dont les cornettes blanches, +comme des oiseaux d’espoir, se penchaient sur la +pâleur des malades.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>— Rademont ! Rademont !</p> + +<p>A la portière d’un wagon de troisième, la tête +de Golo apparaissait, coiffée d’un képi bleu avachi, +la face pâlie durant le séjour à l’hôpital, +et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée, +les traits avaient plus de caractère et d’expression, +la moustache était plus longue. D’un +air très crâne, il descendait du train, avec +la musette en toile blanche pendue à l’épaule +gauche. Il était d’ailleurs le seul voyageur qui +s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie, +l’homme d’équipe prenait la feuille de route du +caporal. Golo le regardait, il ne connaissait pas +cette figure-là. Inconnu aussi le chef de gare, +qui passait un papier à la main : on avait donc +changé tout le monde depuis son départ ?</p> + +<p>Un instant après, il était sur la route blanche +qui mène à Villebard, faisant à rebours sa première +étape de conscrit. Était-ce une illusion ? il +ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin +d’octobre où il était parti avec Flambier. En +vérité, ce retour si ardemment souhaité là-bas, +dans les buées accablantes des rizières, si désespérément +entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier, +ce retour ne lui procurait aucun plaisir. Il était +si heureux pourtant, voici trois jours, lors de la +dernière visite, quand le major avait déclaré +qu’il ne voulait plus de lui dans la salle et que le +« double » lui avait remis sa feuille de route et +son prêt ! Sans un moment d’hésitation, il avait +pris le train de Paris ; il ne s’était même pas +arrêté dans la grande ville, traversée le matin, et +qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop +hautes, sa cohue, son bruit assourdissant. Oui, il +était revenu à Villebard, car, après tout, il +n’avait jamais connu que Villebard ; son père et +sa mère y étaient morts, il y avait grandi, appris +un métier et, s’il était vrai qu’il ne lui restât plus +aucun parent, cette brave femme de tante Louvet +ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses +champs ? Ne fallait-il pas s’occuper un peu de +tout cela ? Et puis, il avait des amis au village, +des garçons rigolos et bons vivants qui allaient +fêter son retour, qu’il étonnerait du récit de ses +campagnes lointaines.</p> + +<p>Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore, +s’évanouissaient-elles aujourd’hui, et d’où lui +venait cette angoisse qui lui étreignait le cœur, +pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres +de cailloux et les bornes hectométriques ?</p> + +<p>Il marchait, et bientôt le chemin quittait la +plaine, pour monter à mi-côte et dominer la rivière. +A gauche, le bois gardait encore son aspect +d’hiver ; les arbres emmêlaient leurs branches +noires et, dans les clairières, de grandes herbes +mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur des coulées +de sable. Mais, dans le gazon roussi, des +primevères, en bouquets espacés, attestaient la +saison nouvelle, des anémones blanches pointaient +parmi les feuilles sèches, et des violettes +tiédissaient dans les creux, tandis qu’au bord des +taillis, les fleurs des saules marsaults retombaient +en pluie de chenilles jaunes.</p> + +<p>A droite, sur la pente très douce, un mince +carré de seigle verdissait, clairsemé, débile encore ; +et, au-dessous, entre les fûts des grisards, se +hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.</p> + +<p>Devant Golo, toute la vallée se découvrait : des +champs et des routes, plusieurs clochers carrés, +rappelant des villages connus et, dans l’ombre +d’un nuage, les maisons de Villebard, le château +de Vauharlin, la ferme de Montcouvert, le Chep et +le Roc.</p> + +<p>Le Chep où le père Hénocque avait son atelier, +et le Roc habité par les Rutel ! Et l’idée +seule de la maison des vieux, dont il devinait la +place là-bas, faisait passer en lui comme un frisson. +Il se raidissait cependant. Cendrine, oui bien +sûr, il l’avait aimée, mais ma foi, c’était dans ce +temps-là ! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et +vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des +années sans lui écrire. Non, non, il n’y pensait +plus ; il savait bien qu’elle devait être mariée +maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si +par hasard elle l’avait attendu ? Si tout à +l’heure ?… Mais il n’osa pas continuer ce rêve, +comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.</p> + +<p>Et, pour s’aguerrir davantage :</p> + +<p>— Des bêtises, répétait-il à haute voix, des +bêtises !</p> + +<p>La route était solitaire : des piverts s’y poursuivaient +de branche en branche et, dans le gui +d’un bouleau, un merle sifflait. La nuit approchait ; +au bas du ciel violacé, le soleil déjà disparu +laissait une bande d’un jaune très pâle, une +zone lumineuse sur laquelle des ramures d’arbres +se découpaient, distinctes.</p> + +<p>Et le soir qui venait n’égayait point Golo ; personne +ne l’attendait à Villebard, il y rentrait +comme un étranger, ne sachant même pas où il +irait coucher. Aussi eut-il un moment de joie +quand il s’entendit appeler par son nom.</p> + +<p>— Salut, Golo !</p> + +<p>C’était le cantonnier, qui l’avait reconnu, derrière +ses œillères de toile métallique.</p> + +<p>— Salut, mon père Boget ! répondit le soldat.</p> + +<p>Mais déjà le vieux avait rabaissé sur son ouvrage +sa face broussailleuse, et tranquillement, +comme s’il l’avait vu la veille, il continuait à +casser son silex à petits coups secs.</p> + +<p>Cette fois, c’était Villebard.</p> + +<p>Les fumées du soir, dans l’air tranquille, +montaient toutes droites au-dessus des maisons. +Des coups de fouet claquaient dans la brune ; les +chevaux de labour rentraient, leurs bonnes têtes +sages encadrées de laine bleue, et derrière eux, +dans la poussière, traînaient, avec un bruit clair, +les bouts des chaînes qui, toute la journée, les +avaient attelés à la charrue, laissée là-bas dans +les champs, avec son soc poli, brillant aux étoiles.</p> + +<p>La cloche de l’église sonna l’Angélus. Sa voix +paisible avait gardé son timbre effacé et monotone, +pareil aux campagnes qu’elle emplissait +aux heures grises. Qui la faisait tinter maintenant ? +Le vieil instituteur, le père Brun, était +mort peut-être ; et Golo se souvenait de ses joies +anciennes, les jours où M. le Curé et M. le Maître +lui abandonnaient, en récompense de sa bonne +conduite, le droit de se pendre à la corde. C’était +un prétexte pour grimper dans les charpentes où +l’on troublait les oiseaux nocturnes, et d’où les +cheveux épars dans le vent qui soufflait là-haut +l’on regardait, au loin les champs à travers les +lames des abat-sons.</p> + +<p>Il avait gagné la grand’rue. Des mères rappelaient +les enfants qui s’attardaient à jouer, les +maisons s’éclairaient l’une après l’autre, et sur +le repas du soir, sur la quiétude de la vie de +famille, les portes se fermaient.</p> + +<p>Comme il passait devant le cabaret de Farcette : +<i>Au Puits <span class="rm">120</span></i>, pour la deuxième fois, il +s’entendit appeler par son nom.</p> + +<p>— Ohé, Golo ! Ohé ! vieux Tonkin !</p> + +<p>Il s’approchait, et il reconnaissait son ami +Victor Carrouge. Ils s’étaient liés dans les années +qui avaient précédé le départ pour le service, +malgré une différence d’âge assez grande, attirés +l’un vers l’autre sans doute par la dissemblance +de leurs natures.</p> + +<p>Sans avoir mauvaise réputation précisément, +Carrouge n’en était pas moins considéré dans le +village comme un véritable propre à rien. Sa +mère tenait, près de l’église, l’unique magasin +de Villebard ; et, malgré le crédit qu’elle devait +faire aux paysans qui prenaient chez elle la +chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade, +elle passait pour riche, grâce à sa nombreuse +clientèle et à l’habileté avec laquelle elle +poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait +épousé par amour, ne lui avait causé que des +ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous +les soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre +à l’affût qu’à moudre le café ou à mesurer le +pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie +blanche, il était mort jeune, dans un accès +d’alcoolisme resté légendaire à Villebard.</p> + +<p>Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère. +Tout enfant, une fainéantise incurable le tenait +des journées entières sur le pas de la porte, observant +les gens qui passaient et notant, avec +force plaisanteries, les ridicules de chacun. A +l’école, il n’avait rien voulu apprendre, malgré +sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se +décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par +une défiance instinctive des choses, il ne commettait +pas de sottises graves, la veuve s’était +résignée. Avec une quarantaine de sous par jour, +elle avait la paix, et même Victor se montrait +bon fils, donnant à l’occasion un coup de main +pour descendre un baril d’huile à la cave, ou +pour clore les volets, la nuit tombée. D’habitude, +il se levait à neuf heures, avalait deux ou trois +gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes, +puis traînait son désœuvrement dans le village, +s’arrêtant chez le bourrelier, chez le maréchal-ferrant, +chez le charron. Partout, il trouvait bon +accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des +histoires comiques qu’il débitait, intarissable, +avec une verve goguenarde et des expressions à +lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le père Hénocque +recevait aussi sa visite, et, dès les premières +fois, Golo, qui débutait comme apprenti, +avait été séduit par ce garçon si drôle, avec lequel +il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de +son côté, s’était pris d’affection pour Golo qui +mieux que personne, lui semblait-il, comprenait +ses blagues et dont l’admiration, au fond, le +flattait.</p> + +<p>Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main +de Carrouge, qui l’avait reconnu tout de suite, +malgré la nuit. On entra dans le cabaret vaguement +éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour, +posée sur la table, et là, Carrouge s’attendrit +complètement, au point qu’il embrassa Golo. +Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter +aux yeux, pendant qu’il répétait, sans pouvoir +trouver autre chose, ces simples mots, souvenir +du régiment :</p> + +<p>— Eh ben, mon vieux ! Eh ben, mon vieux !</p> + +<p>Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le +garde-champêtre, qui sommeillait avec des mouvements +de tête rythmés, ses lunettes tombées +sur le <i>Petit Journal</i>.</p> + +<p>— Dérange-toi donc un peu, hé ! vieux machin, +voilà Golo ! Tu ne le remets pas ? fit Carrouge +en le secouant par la manche.</p> + +<p>— Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère +Louvet ?</p> + +<p>— Bien sûr que c’est lui !</p> + +<p>— Tiens, tu es donc caporal, mon homme ? +reprit Mexico, qui regardait hébété les deux +galons de laine.</p> + +<p>— Probable ! répondit Golo avec quelque +suffisance.</p> + +<p>— Allons ! dit Carrouge, revenant à des choses +plus immédiates, on va trinquer ensemble, pas +vrai ? Un petit vermouth, hein ? Tu dois avoir +soif. Trois lieues depuis Rademont, ça commence +à compter.</p> + +<p>La mère Farcette apporta des verres, où son +mari versa le vermouth, et Golo, en y ajoutant +l’eau de la cruche en faïence, regarda Carrouge.</p> + +<p>Il n’avait pas rajeuni. Son front barré de +rides profondes s’était presque dégarni, et, sur +ses tempes fripées, des cheveux blancs se plaquaient. +Sa barbe rouge en buissons d’automne +s’argentait fortement sous les oreilles, et son nez +mince tombait davantage sur une bouche pincée, +aux lèvres invisibles. Mais ses petits yeux durs, +d’un gris d’ardoise, de vrais yeux d’émouchet, +vivaient toujours malicieux et attentifs, en +arrêt aux creux des orbites, au-dessous des sourcils +usés.</p> + +<p>Obéissant vraisemblablement à quelque impulsion +héréditaire, maintenant il ne démarrait +plus du cabaret, au grand désespoir de la veuve +qui redoutait pour lui la fin de son père et la lui +prédisait régulièrement, les soirs où Victor rentrait +très raide, les yeux rapetissés encore par l’alcool.</p> + +<p>Mais ce jour-là, la joie de revoir Golo l’avait +dégrisé complètement.</p> + +<p>— On te croyait mort, mon pauvre vieux, +sais-tu bien ? répétait-il, très tendre. Vrai, cette +idée-là me fichait malheur. Pense donc ce que +c’est loin, leur sacré Tonkin ! C’en est, des inventions ! +Enfin, te voilà revenu, c’est tout ce qu’il +faut. Ça ne fait rien, tu n’es pas gras, tu dois peser +quatorze livres tout mouillé.</p> + +<p>— Bah ! fit Golo, le coffre est bon. Et puis, on +n’est pas fâché d’avoir vu du pays. Mais ici, quoi +de neuf ? Le père Hénocque, qu’est-ce qu’il devient ?</p> + +<p>— Le père Hénocque il est toujours là, solide +au poste. Justement, il m’a parlé de toi, il n’y a +pas huit jours. « C’est-il qu’il ne reviendra jamais ? +qu’il me disait. Ce serait dommage, car +c’était un bon ouvrier ». Oui, il m’a dit cela, le +patron, et tu sais, si tu veux, il te reprendra, car +il n’a pas de compagnon pour l’instant.</p> + +<p>— Ah ! il t’a dit cela ? eh bien ! tant mieux ! +fit Golo, réconforté à l’idée que peut-être il allait +pouvoir gagner sa vie, à Villebard.</p> + +<p>— Oui, reprit Carrouge, tu n’as qu’à te montrer +et l’affaire est réglée. Mais, dis donc, tu ne +vas pas repincer de la varlope demain matin ? +Tu vas te reposer un peu et revoir les anciens. +Allons, père Farcette, encore une tournée ! Qu’est-ce +que tu dis ? Tu n’as plus soif ? En voilà une +raison ! Es-tu de la classe, oui ou non ?</p> + +<p>On trinqua de nouveau.</p> + +<p>— Alors, tu as vu tout plein de pays ? Tant +mieux pour toi si cela t’a amusé. Mais, tu sais, +ces endroits-là, c’est trop loin pour moi, il doit +y faire trop chaud. Moi, vois-tu, été comme hiver, +je ne démarre plus d’ici ; j’aime rester à couvert. +Quand tu voudras me voir, tu n’auras qu’à descendre, +nous ferons un billard ensemble.</p> + +<p>— Quoi de neuf à Villebard ? répéta Golo, un +peu étourdi par ce flux de paroles.</p> + +<p>— Quoi de neuf ? Ma foi, pas grand’chose. +Voyons… en fait de morts, il y a le père Gollard, +M<sup>me</sup> Bablot, ta tante Louvet. Mais je suis bête, +tu dois le savoir puisque tu hérites ! Poncet, tu +sais bien, Poncet, eh bien, il est en prison : il +paraîtrait que c’est lui qui a mis le feu à la ferme +de Chambardy. Pas vrai, Mexico ?… Tu dors +donc toujours, vieux pompon !</p> + +<p>Le garde-champêtre ne répondit pas.</p> + +<p>— Quelle andouille, hein ! reprit Carrouge sans +respect pour l’autorité.</p> + +<p>Pendant une heure, ce fut un défilé de maladies, +d’adultères, de mariages, de procès et de +successions. Les médailles obtenues par la fanfare +de Mécringes aux différents comices, les +luttes des élections municipales, tout y passait, +pendant que les bitters, les absinthes succédaient +aux vermouths. A la fin, les langues s’embarrassèrent +et les cervelles s’obscurcirent.</p> + +<p>Dehors, c’était la nuit serrée : ni passants, ni +voitures, ni chansons. Dans un coin du cabaret +la famille Farcette se mettait à table, et depuis +que Carrouge avait fini de parler, le bruit des +cuillers dans les assiettes, les ronflements du garde-champêtre +s’entendaient seuls dans le silence.</p> + +<p>Le temps passait, Golo ne se levait pas : il +restait là, rivé à sa chaise, fatiguant ses yeux à la +lumière de la lampe. Et du fond de sa torpeur +montait une curiosité, une nécessité de savoir, +impérieuse. Carrouge avait connu, comme tout +le monde, son amour pour Cendrine : pourquoi ne +parlait-il pas de la fille aux Rutel ? Serait-elle +morte, elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée +tout à l’heure dans sa liste funèbre ? Cette idée +l’obsédait un instant ; une autre la chassait : si ce +bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être +qu’il n’avait rien à en dire ; peut-être était-elle +toujours là, pas mariée. Pour la seconde fois +depuis son retour Golo se sentait traversé par +un espoir mal défini, amorti aussitôt par cette +autre pensée que, si Carrouge n’avait pas nommé +Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour +ne pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant +laisser à un autre le soin de lui apprendre +la nouvelle.</p> + +<p>Cette incertitude l’énervait, et pourtant, +malgré l’heure avancée, il ne se décidait pas à +poser nettement la question, comme s’il redoutait +la réponse, comme s’il voulait conserver +quelque temps encore le droit d’espérer. Il était +un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant +cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses +voyages, de ses campagnes, que s’il l’avait vu le +matin. Cette indifférence le navrait et l’humiliait +et il le laissait quand même continuer son +verbiage : peut-être Carrouge dirait-il enfin, +parmi tant de sottises, la chose que Golo attendait, +l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre +plein.</p> + +<p>A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un +ton paternel :</p> + +<p>— Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables. +Voilà la demie de huit heures et vous +ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu +te feras attraper par ta mère quand tu rentreras, +et toi, mon vieux Mexico, prends garde que ta +bourgeoise ne vienne te faire la conduite de +l’autre soir. On ne vous permettra pas de revenir +demain.</p> + +<p>— Je voudrais bien voir ça ! dit Carrouge.</p> + +<p>Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait. +Il avait sommeil, et souhaitait fort de gagner son +lit, où il serait mieux pour dormir. Il se calait +sur ses jambes écartées.</p> + +<p>— Allons, encore une tournée, et l’on s’en +va ! déclara-t-il.</p> + +<p>Sitôt apportée, sitôt bue ; les verres se posaient +bruyamment sur la table, et les trois hommes +sortaient, l’un derrière l’autre, dans l’obscurité. +Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans +l’ombre d’une ruelle et Carrouge se décidait à +rentrer, quand, brusquement, Golo s’avisait d’un +stratagème :</p> + +<p>— Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon +ancienne, tu ne m’en parles pas, tu ne me dis +pas qu’elle est mariée ?</p> + +<p>— Dame ! mon Golo, je pensais bien que tu +le savais, et, ma parole, ce n’était pas à moi…</p> + +<p>— Mais tu crois que cela m’embête ! répondit +le caporal. Eh bien, mon vieux, je m’en vas te +dire une chose : des femmes comme ça, il n’en +manque pas, ni des plus chouettes non plus. +Après cela, je ne lui en veux pas, et, si elle fait +l’affaire d’un autre, tant mieux pour lui !</p> + +<p>— Ah ! je t’en réponds qu’elle fait son affaire, +à Champion ! Depuis trois mois, il en prend pour +son argent, le charron. Dame ! c’est que, vois-tu, +c’était un beau parti, Albert ! Quand il l’a demandée, +elle n’a dit ni oui ni non, mais les parents, +comme de juste, lui ont sauté dessus.</p> + +<p>— Je comprends ça, dit Golo, je comprends +ça ! Et brusquement : — Allons, bonsoir, il faut +pourtant que j’aille voir si l’on peut me coucher, +par là !</p> + +<p>Carrouge a disparu. Golo sait, maintenant, et +vraiment, il est très ferme. Il y a une minute, +tandis que l’ivrogne parlait, il a bien senti un +choc sourd au fond de son être, et il lui a semblé +qu’un grand froid lui traversait le cœur. Dans +l’espace d’une seconde, très loin, comme en songe, +il a revu le jardin du Roc où ils ont joué ensemble, +très petits, le long des massifs de seringas à +l’odeur entêtante, et aussi les routes sans arbres, +où, par les nuits claires, plus tard ils ont marché +seuls au retour des fêtes ; mais tout cela n’a pas +duré : Cendrine est mariée, eh bien après ? Est-ce +qu’il ne s’y attendait pas ? Et qui sait, d’ailleurs, +si cela ne vaut pas mieux ainsi ? car elle ne l’a +jamais aimé sérieusement, bien sûr : et lui, et +lui…</p> + +<p>Un revirement se fait brutalement :</p> + +<p>— Sacrée garce, va !</p> + +<p>Et c’est fini, le voilà d’aplomb, s’étonnant +presque de se sentir aussi peu touché. Le coup a +peut-être porté, mais il n’y a pas de blessure +apparente.</p> + +<p>— Avec tout cela, je n’ai pas mangé, moi !</p> + +<p>La lune s’est levée. Maintenant il longe les +grands murs d’une ferme ; par les lucarnes pleines +d’ombre, on entend dans les écuries les chevaux +tirer sur leurs chaînes en mâchant la paille +du râtelier, et dans les bergeries on devine le +souffle continu des moutons qui dorment, entassés. +Sous les portes charretières se coulent des +museaux de chiens qui reniflent dans la poussière, +puis se reculent pour aboyer longuement quand +on passe. Au sommet du pays, dans une cour, +une lanterne marche, se balance, sans éclairer +celui qui la porte.</p> + +<p>Une par une, Golo reconnaît les maisons. +Voici la demeure bourgeoise et close de M<sup>lle</sup> Agathe, +puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur, +le toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons +emmêlés pourrissent avec le chaume ; les +fenêtres découpent un morceau du ciel : ceux-là +ont donc abandonné Villebard ?… Vasseur ! un +camarade de l’école primaire, un peu plus âgé +que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents +ont dû mourir, et le jeune homme a +quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris, sans +doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde ? +S’il en est ainsi, le caporal eût mieux fait…</p> + +<p>Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à +siffler une marche militaire, et bientôt il arrive +au Chep.</p> + +<p>Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et +Golo s’arrête devant l’antique maison briarde, +endormie sous les rayons bleus de la lune ; il retrouve +dans la cour les planches adossées au mur, +les tas de sciure humide, la margelle du puits avec +le treuil que lui-même a fabriqué jadis, les pots à +moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les +vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.</p> + +<p>Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la +demeure de sa jeunesse : elle est de mine accueillante, +la vieille, et, ainsi éclairée, il lui semble +qu’elle lui sourit.</p> + +<p>Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis +sans doute, et le caporal hésite à les arracher +à leur premier sommeil. Mais où passer la +nuit ? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a +bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule +abandonnée, où déjà, de son temps, allaient +nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux +qui traversaient Villebard, et il songe un instant +à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable +gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. +Coucher à l’auberge, chez Farcette ? Ma foi non, +il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens +inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et +puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra +rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les +Hénocque sont de braves gens ; et, après tout, il +n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner +à l’église.</p> + +<p>Il pousse la barrière et il frappe discrètement +à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo, +qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac +de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un +peu plus fort. Un enfant appelle.</p> + +<p>— Papa !… papa !… on cogne… j’ai peur.</p> + +<p>Un grognement sourd, puis une grosse voix +qui demande :</p> + +<p>— Qui est là ? Qui est là ?</p> + +<p>— C’est moi.</p> + +<p>— Qui toi ?</p> + +<p>— Moi, Golo, votre Golo !</p> + +<p>Un silence, puis un chuchotement, et des pieds +lourds qui tombent sur le plancher. La clef +tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît, +titubant de sommeil, la culotte mal boutonnée +et la chemise ouverte montrant un torse velu. Il +met la chandelle sous le nez du voyageur, et, +quand il l’a reconnu :</p> + +<p>— Eh ! la femme ! C’est lui, c’est vraiment +lui !… En voilà une occasion pour arriver ! mais +ça ne fait rien, entre tout de même.</p> + +<p>La mère Hénocque s’est levée, elle aussi. +C’est une gaillarde de quarante ans, à la face +rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample +poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée. +Les poings campés sur les hanches, elle regarde +Golo, maternellement.</p> + +<p>— Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon ! Tu +es comme notre coq, tu as la crête un peu +basse.</p> + +<p>— Dame ! fait Hénocque, ça ne vous arrange +pas un homme, ces brigands de pays-là !… C’est +vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.</p> + +<p>— Laissez donc, répond Golo, tout heureux de +l’accueil : dans un mois, avec l’air de Villebard +il n’y paraîtra plus.</p> + +<p>— En attendant, reprend la brave femme, je +parie que tu n’as pas mangé.</p> + +<p>Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui +de leurs couchettes, roulent des yeux ahuris, elle +ouvre une armoire à côté de la cheminée, une +armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un +morceau de bœuf figé dans sa graisse, une miche +entamée, une assiette, un couvert. Hénocque +descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et, +un instant après, il reparaît, tenant à la main +une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse légère.</p> + +<p>— Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra +la gueule en place.</p> + +<p>Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit +vin gris qui pique et fleure un peu le moisi.</p> + +<p>— Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça : +du vin blanc de raisin blanc. C’est de ma vigne de +la Bisgauderie ; tu la connais ? En 65, j’y ai fait +cinq pièces de vin, et du crâne… C’est dommage +que tous ces temps-ci elle ne donne plus rien. +Encore, cette année, tiens, il y avait une préparation +comme jamais tu n’as vu plus beau, et +puis, le 22 d’avril, crac ! voilà tout qui gèle ; +c’est-y pas fichant, hein ?</p> + +<p>Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles, +de cette cordialité qui le ragaillardit. Si le +menuisier pouvait le reprendre ? Et, bien vite :</p> + +<p>— Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron ?</p> + +<p>Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait +claquer sa langue :</p> + +<p>— Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on +peut quasiment te garder, si tu n’es pas exigeant. +Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans : +nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça +te va-t-il ?</p> + +<p>— Entendu ! fait le soldat.</p> + +<p>Et les deux hommes se tapent dans la main, +un peu émus.</p> + +<p>Golo mange lentement, installé à son ancienne +place où ce soir, instinctivement, il s’est +attablé et il promène ses yeux sur toutes les choses +amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se +découpent les ombres des trois personnages, sur le +dressoir où luisent, par rang de taille, les pots +d’étain.</p> + +<p>Ils restent là sans rien dire, en vieux amis +contents de se retrouver, et, seul, le sourire des +yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant, +en cassant, à la pointe du couteau, le fromage +dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des +enfants, qui se sont rendormis.</p> + +<p>— Ça pousse, ça pousse ! et ça nous pousse +aussi… Les deux que tu as connus sont grands +maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout, +Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. +Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non +plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible +de le faire tenir en repos, ce mâtin-là ! Enfin, +c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que +tu es parti, on en a eu un troisième. Hein ! Des +vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis ? Voilà +ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir +de gamins : on se rattrape !… Encore un garçon +celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard +qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, +au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui +faut par jour ; quatre litres penses-tu ? Mais nous +avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne +pas les dépasser ; pas vrai, la bourgeoise ?</p> + +<p>Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.</p> + +<p>— Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre +exemple sur nous. Je veux être marraine de ton +premier ; car tu ne vas pas te croiser les bras, +maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. +Tu as du bien, puisque tu as la succession de la +tante ; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher +une gentille petite femme. C’est convenu, +n’est-ce pas ? Dans deux mois, nous sommes de +noce.</p> + +<p>— Oui, oui, répond Golo un peu troublé ; je +vais voir à cela.</p> + +<p>L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement +de rouages.</p> + +<p>— Dix heures ! fait Hénocque ; allons, il faut +aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon, +il y a longtemps que tu es levé.</p> + +<p>Golo accepte ; il se sent fatigué, en effet, et +tout courbatu par le voyage en chemin de fer.</p> + +<p>La patronne monte lui préparer son lit dans +sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois. +Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de +senteurs rustiques : des nattes d’oignons sèchent +aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent +à un clou et sur une planche, les dernières +pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. +Un coin de la pièce est occupé par un séminaire +où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser, +et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et +de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer. +Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie ; +lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur +la huche servant de commode, la flamme de la +chandelle oscille au vent doux qui vient par la +fenêtre entr’ouverte.</p> + +<p>Les Hénocque descendus, Golo se déshabille +machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve +les murs blanchis à la chaux où se sont +agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près +des naïves épures et des multiplications crayonnées +sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins : +profils charbonnés que souligne un nom, +soldats croisant la baïonnette, femmes fumant +des pipes. A une cheville, dans un angle, pend +une veste de travail anciennement portée, raidie +maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.</p> + +<p>Un moment, il s’attriste en voyant traîner, +sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée +jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude +l’emporte sur l’attendrissement, et une +minute après, il est assis, déshabillé, sur son +vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore, +la pensée absente déjà, regardant de ses yeux +fixes la lumière qui rougeoie.</p> + +<p>Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, +il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort +de sa bouche, presque à son insu, la phrase +unique où se résume toute sa pensée latente :</p> + +<p>— Ah !… les femmes… les rosses de femmes !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait +à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel, +l’engageât à se reposer quelques jours +encore, il insistait pour se mettre immédiatement +à l’ouvrage.</p> + +<p>— Allons-y, puisque te voilà si gaillard !</p> + +<p>Et le vieux menuisier lui désignait les commandes +pressées, lui fixait sa tâche.</p> + +<p>Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait +quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne +chanson de travail, il constatait avec satisfaction +la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à +jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la +varlope. L’expérience le rassurait : puisqu’il était +toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait, +et la vie d’autrefois allait recommencer. +Désormais les jours s’écouleraient tous pareils : +à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper +de rien, il mangerait la soupe de la mère +Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil ; +et le soir, entre les draps de toile, il dormirait +dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait +le reste ?</p> + +<p>Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le +pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air, +une joie inconsciente et profonde. Par la porte +ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée, +le village muet, la route du Chep toujours +déserte ; au milieu de la cour les poules dormaient +sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le +vieux laurier-thym, près du mur. La semaine +sainte finissait : l’école était fermée, les cloches +« parties à Rome », et il n’y avait sur Villebard +ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries, +pour mesurer le silence. Trois fois le jour, +cependant, les petits clercs parcouraient le village, +s’arrêtaient devant les portes et secouaient +leurs « tartelets ». On appelait ainsi des marteaux +mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en +allaient tour à tour frapper une enclume de bois +placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle +ne s’entendait qu’aux jours saints ; il suppléait +l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades +et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle +chantée sur un rythme traînant : « Voilà six +heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent. »</p> + +<p>Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs. +Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage +des salles, ils entonnaient, très graves, la +prose fameuse : <i lang="la" xml:lang="la">O filii et filiæ</i>, et les ménagères +leur souriaient tandis que s’échappait du four +l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent +au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se +revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize +ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était +changé ni en lui, ni à Villebard.</p> + +<p>Il assistait le lendemain, sur la porte, à l’entrée +de la grand’messe. Cordial, il serrait des +mains, frappait sur les épaules, était salué de +phrases simples : — « Tiens donc, mon Golo, ça +s’est tiré tout de même !… Te voilà donc rentré +mon homme ! »</p> + +<p>La messe dite, il revint pour la sortie, et, retardé +un moment par les félicitations du maire, — il +voterait maintenant — il dut se hâter afin +de rattraper Carrouge qui, pour obtenir son argent +du dimanche, avait accompagné sa mère à +l’office. Pressant le pas, il remonta le village, +longea la maison de M<sup>lle</sup> Agathe, une rentière +âpre et sédentaire en son logis ; un peu essoufflé, +il s’arrêta un instant pour regarder le jardinet +de la vieille et découvrir dans l’encadrement de +rideaux sa face immobile, penchée sur des feuilletons +au papier jauni, coupés naguère dans des +journaux. Il allait poursuivre son chemin quand +il entendit derrière lui une voix qu’il crut reconnaître :</p> + +<p>— Alors, on ne dit plus bonjour, maintenant ?</p> + +<p>Il se retourna et vit Cendrine. Elle ne lui sembla +plus la même. Elle avait engraissé et de larges +taches de rousseur faisaient paraître son teint +plus pâle. Comme les Parisiennes qui venaient à +la fête de Mécringes, elle portait les cheveux sur +le front ; sa robe d’un bleu violent s’ornait de +boutons représentant des fleurs, et, passée dans +une boutonnière haute, sous la broche, une chaîne +de montre en or descendait jusqu’à la ceinture. +Des breloques y pendaient, et Cendrine embarrassée, +pour se donner une contenance, les tournait +et retournait dans ses mains qui sortaient +rouges au bout des manches étroites du corsage. +Et Golo regardait ces mains, étonné de songer +que jadis il les avait beaucoup serrées.</p> + +<p>— C’est donc vrai que tu n’es pas mort, reprenait +Cendrine. On ne savait plus, depuis le +temps ! Hein, tu en as vu du nouveau !</p> + +<p>— Et toi, répondit Golo, subitement égayé, +c’est toi qui en as vu du nouveau ! Toi aussi, tu +as fait une campagne !</p> + +<p>— Dame ! il fallait bien faire comme tout le +monde.</p> + +<p>— Alors, c’est comme ça que tu m’as attendu ?</p> + +<p>Avec plus de douceur, en une sorte de reproche +amical, elle répondit :</p> + +<p>— Et toi, c’est comme ça que tu m’as donné +de tes nouvelles ?</p> + +<p>Il cherchait des prétextes, des excuses. C’était +si loin, il faisait si chaud !… et puis, il avait été +si malade ! Deux fois, pourtant, il avait écrit.</p> + +<p>— Possible ! pourtant nous n’avons rien reçu +en tout.</p> + +<p>Il s’étonna et accusa les pirates, lesquels fréquemment +arrêtaient les courriers. Lui aussi, +n’obtenant pas de nouvelles, à la fin, s’était découragé.</p> + +<p>— C’est donc ça… moi, j’ai cru que tu m’oubliais.</p> + +<p>Golo haussait les épaules. Et puis, à quoi bon +parler de tout cela ? Ce qui était fait était fait, ça +ne servait à rien d’y revenir.</p> + +<p>— Allons, mon Golo ! toi aussi, tu te marieras +à ton tour…</p> + +<p>Et tous deux, sans raison, se mettaient à +rire.</p> + +<p>— Ce n’est pas tout ça, reprenait le menuisier, +quand est-ce qu’on le baptise ?</p> + +<p>— Tu es trop curieux, par exemple. Pensez-vous ? +On ne te demande pas ce que tu as fait +avec les filles du Tonkin, espèce de dégourdi !</p> + +<p>Et, avant que Golo eût le temps de riposter :</p> + +<p>— Tu as recommencé à travailler chez Hénocque ?</p> + +<p>— Oh ! des braves gens, et puis là, je me retrouve. +J’ai assez traîné mes guêtres comme ça, +je ne suis pas fâché de me reposer une minute +et de revoir les camarades et le pays.</p> + +<p>— Eh bien ! c’est ça, on se reverra. En attendant, +je me sauve ; faut que j’aille voir par là, +du côté de la soupe.</p> + +<p>— Allons, dit Golo, bon appétit !</p> + +<p>— Et toi pareillement.</p> + +<p>Avec sa démarche balancée, Cendrine continuait +sa route ; gauche, dans ses habits du +dimanche, lentement, elle disparut. Et Golo, qui +lui tournait le dos, s’en alla vers le Chep, le long +des haies envahies par les orties, le long des fermes, +d’où sortait l’odeur musquée des fumiers.</p> + +<p>Il retrouva Carrouge seulement après les vêpres, +dans le cabaret déserté ce jour-là par la +jeunesse de Villebard, partie au « réchaud » de la +fête de Fromentières. Jusqu’au soir, ils jouèrent +sur l’immense billard, et Golo perdit toutes les +manches.</p> + +<p>Vers la fin de la dernière partie, comme il venait +de manquer un coup superbe, il se retourna, +se trouva nez à nez avec un grand gaillard mal +équarri, vêtu de noir, rouge de barbe et le front +bas.</p> + +<p>Le charron Albert Champion sembla tout gêné +par la présence de Golo ; il comptait que le menuisier +lui adresserait des reproches, et les attendait +en s’efforçant de rouler une cigarette +entre ses doigts trapus, couverts de cicatrices et +inutilement lavés.</p> + +<p>— Tiens, bonjour, Albert. Comment ça va-t-il ?</p> + +<p>— Très bien : et toi, mon Golo ? En voilà, du +temps qu’on ne s’est vu !</p> + +<p>Carrouge gagnait toujours. Alors le charron, +comme s’il eût cru devoir une réparation à Golo :</p> + +<p>— Si nous prenions un verre ? dit-il.</p> + +<p>Carrouge, entraîné par le succès, la partie +terminée, continuait à essayer des carambolages.</p> + +<p>Golo et Albert, l’un en face de l’autre, s’assirent +à la même table.</p> + +<p>— A ta santé !</p> + +<p>— A la tienne !</p> + +<p>Et longtemps, tandis que les billes se choquaient +avec bruit, ils parlèrent des prochaines +élections, de la culture, du prix du vin. A la +sortie, le charron accompagna le menuisier jusqu’au +milieu du village, et, en se quittant, +comme de bons camarades, ils se serrèrent la +main.</p> + +<p>Le soir, au lit, avant de s’endormir, Golo +repassait les événements de la journée : sa rencontre +avec Cendrine, ce qu’elle lui avait dit, ce +qu’il avait répondu, et tout cela lui paraissait +fort simple.</p> + +<p>Sûrement, elle avait bien fait de se marier, +cette fille, puisqu’elle n’avait pas eu de ses nouvelles. +Albert, d’ailleurs, était plus riche que lui, +et la préférence lui semblait naturelle. Il ne réfléchit +pas davantage, et comme il avait veillé +un peu tard, paisiblement il s’endormit.</p> + +<p>Les jours passèrent laborieux et monotones. +Quand Golo demeurait à l’atelier, la scie en +main ou le marteau, tout allait bien, et la régularité +même de son travail l’enchantait. Mais +peu à peu, aux heures de repos, il commença à +trouver le temps long ; la société des Hénocque, +avec lesquels, sa besogne faite et la soupe mangée, +il restait à bavarder et à fumer, l’amusait +médiocrement. Ces braves gens s’occupaient peu +de lui, consumaient leurs loisirs en des discussions +sur les recettes et les dépenses du ménage, +en des querelles futiles que Golo écoutait sans +pouvoir s’y intéresser. Il essayait alors de se distraire +en reprenant quelques livres de sa jeunesse +ou en suivant le feuilleton du <i>Petit Journal</i>. Mais +la lecture ne le passionnait plus ; il se décidait à +sortir. Il traînait, un moment, seul sur la route, +dans la nuit, ou il se mettait à la recherche d’un +ancien camarade. Le plus souvent, il trouvait +porte close : les travailleurs étaient au lit. Il ne +lui restait guère que la compagnie de Carrouge ; +encore était-il difficile à joindre, celui-là, toujours +en noces, le soir, dans les villages voisins, +ou s’attardant derrière les clos, dans les bois, à +des rendez-vous où il se vantait de ne pas gâcher +son temps. Bientôt les commandes diminuèrent, +la morte-saison arriva : Hénocque partit, s’en +alla dans les moulins et dans les fermes, accomplir +sa tournée annuelle d’abonnements. L’ouvrier +demeura seul pour faire « le courant », et +les journées à moitié vides de travail lui parurent +encore plus pesantes.</p> + +<p>Tout d’abord, il profita bien de ses loisirs pour +mettre, conformément aux instructions du patron, +l’atelier en ordre, passer la revue des outils, +affûter les fers, confectionner quelques manches. +Ou bien, d’une encre pâle et d’une écriture soignée, +il écrivait des relevés de comptes, vérifiait +des mémoires, moulait au bas des colonnes le +total de ses additions. Puis ce fut, dessiné sur le +mur, le profil d’un pupitre fort compliqué, un +pupitre à crémaillère, comme il en avait vu un +jadis, chez le major, à Rochefort. Il termina les +comptes, renonça à exécuter le pupitre, se promena.</p> + +<p>Depuis quelques jours, de petits souffles passaient +sur la plaine comme des secousses nerveuses, +et la nature avait des changements imprévus, +se montrait tour à tour ardente et mièvre. +Le printemps éclata enfin, splendide. Les arbres +fruitiers fleurirent en une semaine ; les pêchers +s’épanouirent tout roses dans la lumière grise, +puis les cerisiers étalèrent leurs bouquets ingénus. +Partout, sur les vignes, par-dessus les haies, des +dômes aux couleurs tendres s’arrondirent, dégringolant +les pentes ou faisant à travers le village +comme une allée de reposoirs. La verdure s’envolait +des buissons, gagnait les bois : elle s’échappait +des arbustes frêles, des pousses flexibles, +envahissait les noisetiers, les cornouillers, s’élançait +plus haut, avec les clématites et les viornes. +Elle s’emparait ainsi des grands arbres, étalait +sur leurs ramures une cendre qui semblait répartie +par le vent, au hasard. Et sous le soleil nouveau, +tous ces jeunes verts tremblaient aussi +variés, aussi fondus qu’à l’automne le bouquet +des feuilles mourantes. Les ajoncs rendaient des +parfums d’abricots, et dans la tiédeur des petites +vallées les peupliers embaumaient l’encens et le +miel. Les sauges bleuissaient les champs, les primevères +doraient les prés, et, aux murs des jardins +qui longeaient la sente du Chep, de gros +bourdons velus bruissaient autour des festons +violets des glycines.</p> + +<p>Chaque matin apportait une transformation. +Les seigles montaient, la campagne se couvrait +de colzas en fleurs, et, entre le jaune et le vert +infini de la plaine et l’azur du ciel, planait, plus +haut que le clocher, la chanson des alouettes, immobiles. +La signification mystérieuse de ces choses +n’échappait pas à Golo : les perdrix appariées +qui s’appelaient dans les blés au penchant du +coteau, les insectes qui se cherchaient dans l’herbe +et dans la poussière, le voyage inquiet des semences +végétales poussées à leurs buts inconnus +par des brises favorables, tout lui annonçait le +retour de la saison d’aimer. Et plus direct encore +était l’avertissement donné, dans les soirs +pleins de la musique récente des grillons et des +crapauds, par les couples d’amants, qui le long +des sentes, derrière les vieilles meules, se dérangeaient, +se cachaient à son approche.</p> + +<p>Ces rencontres le troublaient, inquiétaient, +lorsqu’il était couché, la solitude de sa chambre, +de son lit. Il songeait alors au temps où il était +amoureux, à ses chastes et tendres promenades +avec Cendrine par d’autres soirs de mai, après +leur sortie du Mois de Marie. Il se rappelait ensuite +les nuits de joie naguère, à Rochefort, +les serveuses de petits cafés, et cette jolie apprentie +qu’il allait retrouver le dimanche, à l’heure +des vêpres, dans une auberge, à l’extrémité du +faubourg. Il en arrivait même à regretter les +petites congaïs, ces pauvres instruments de plaisir, +avec lesquels il s’égarait parfois, après l’appel, +dans la rizière. Et ces souvenirs, évoqués tous +ensemble, aggravaient sa solitude. A Villebard, +toutes les filles de sa connaissance avaient un +mari ou un galant, et, en attendant qu’à son +tour il se décidât au mariage, il ne voyait près +de lui aucune liaison possible. La noce lui répugnait, +maintenant qu’il en avait fini avec la vie +militaire ; et, puisqu’il était redevenu un ouvrier +sérieux et rangé, il ne se souciait plus de s’en +aller le dimanche aux bals de l’Ile d’Amour, +courtiser les servantes comme un galopin. Alors +il se couchait, s’efforçait de dormir, mais le sommeil +tardait, et, quand il arrivait enfin, il était +si léger, si peu sûr, que le vent faisant grincer la +girouette, un oiseau nocturne frôlant la vitre de +ses ailes, un rien, suffisait à le dissiper.</p> + +<p>Une nuit, dans le silence, au-dessus du dormeur, +un bruit résonnait, sur les planches du +plafond. C’était des roulements secs et multipliés +qui cessaient brusquement pour se répéter presque +identiques. Golo s’éveilla, étonné, les idées +troubles ; il venait de rêver qu’il était à Rochefort, +à la caserne, et, pour reconnaître sa chambre +d’apprenti, il mettait des secondes qui lui +parurent interminables. Une branche de noyer, +doucement balancée au clair de lune, devant la +fenêtre, lui disait enfin son retour à Villebard, sa +rentrée chez Hénocque. Que se passait-il là-haut ? +Golo, sur le dos, les yeux grands ouverts +prêta l’oreille, se souvint tout à coup. Les rats ! +c’étaient les rats qui faisaient ce tapage, car ils +avaient coutume, chaque nuit, dans le grenier, +de jouer avec les vieilles noix éparses sur le plancher. +Ces chevauchées insolites terrorisaient +jadis ses sommeils d’apprenti : alors il croyait la +maison hantée par ces revenants dont la tante +Louvet parlait à la veillée, dans ses contes. Il se +rappelait son accès de fou rire, le soir où, décidé +à pénétrer ce mystère, il avait surpris, sous les +rayons de la lune, les longs animaux noirs, comme +une troupe d’acrobates répugnants et comiques, +se livrant à leurs étranges ébats. Et Golo repassait +alors en sa tête tous les souvenirs de son +enfance. Comme la vie commençait bien, alors ! +Et maintenant quel vide, quelle lenteur et quel +ennui !</p> + +<p>Sa dernière distraction, la promenade, finissait, +elle aussi, par le lasser. Il partait cependant, +fixant à ses courses un but déterminé, le plus +lointain possible. Il longeait les murs gris fleuris +de giroflées, les jardins où les abeilles bourdonnaient +auprès des buis centenaires ; il contournait +les champs où les crêtes des coqs, dans cette +saison d’un rouge plus ardent, couraient au-dessus +des jeunes récoltes, ainsi que de mouvants +coquelicots. Il avançait, gagnait les bois, résonnants +de l’appel prolongé du coucou, de la plainte +rauque des tourterelles. Sombre, machinal, il +marchait, marchait toujours ; la gaieté du +printemps augmentait sa tristesse, et, lorsqu’il +rentrait, poursuivi par le cri de la chouette +amoureuse, le soleil qui se couchait splendide, +au fond de la vallée violette, lui donnait envie +de pleurer.</p> + +<p>Un soir, comme il passait devant le Roc, les +Rutel, assis sur le banc, près de la grille, l’arrêtèrent. +Depuis le tournant de la route, ils le +regardaient venir ; et lui, errant à son habitude, +la tête basse, un instant songeait à les éviter, +mais Rutel déjà l’interpellait :</p> + +<p>— Hé, bonsoir, Golo ! tu es donc bien pressé +que tu n’es pas encore venu nous voir ?</p> + +<p>— Ce n’est pas l’envie qui me manquait ; +seulement, vous savez, quand on rentre au pays, +on a tant de choses à faire !…</p> + +<p>— Bien sûr, bien sûr ! mais on ne t’en veut +pas, et la preuve, c’est qu’on va boire un coup +ensemble. Pas vrai, mon garçon ?</p> + +<p>Il hésitait, mais la mère insistait rudement, +à sa manière.</p> + +<p>— Entre donc, Golo ! Ce n’est pas à cause +que…</p> + +<p>Elle se tut ; et le jeune homme se décida, +suivit l’allée bordée de buis qui menait à la maison. +Tout en marchant, il examinait les anciens. +Chez la vieille, la sécheresse des traits, qui attestait +sa volonté fière et rapace s’était accentuée +encore depuis ces dernières années ; ses mains +s’étaient cordées de veines bleues, ses lèvres +rentraient, ficelées par des rides, et de rares +cheveux s’échappaient de la marmotte en cretonne. +Rutel, moins vieilli, sur sa figure rasée +de frais portait plus profondément gravées les +tares de ses habitudes paysannes. Sous sa casquette +à rabat, son profil d’oiseau s’était aiguisé, +sa bouche sans dents, relevée au coin gauche, +souriait plus fûtée, et ses yeux d’avare, ses yeux +de braconnier, froids et vifs, semblaient toujours +épier une proie, préméditer un coup de fusil, un +coup de trafic.</p> + +<p>Ils entrèrent dans la grande salle dallée, +qu’emplissait déjà la nuit tombante. Un tison +flambait au fond de la cheminée, sous le manteau +à hauteur d’homme, éclairait l’alcôve, habillée +d’indienne aux couleurs fatiguées par les lessives. +Les meubles encaustiqués luisaient doucement +et, dans sa gaine à fleurs, près de la fenêtre, +le balancier de l’horloge allait et venait, promenait +de droite et de gauche un éclair de cuivre +à travers la pénombre. Dans cette chambre, les +Rutel passaient toute leur vie. Une odeur triste +y flottait, exhalée des salpêtres humides et des +moisissures enfermées dans les armoires ; et les +sacs de graines accotés contre les murs, les panicules +de millet, provisions d’hiver pour le serin +pendues aux solives, y mêlaient des senteurs de +grange et de volière. Golo envoyait à chaque +objet un regard de connaissance, d’amitié. Le +père Rutel, soulevant par un anneau la trappe +qui s’ouvrait au beau milieu de la pièce, descendit +à la cave, rapporta une bouteille : une bouteille +du vin de sa vigne, de sa récolte dernière ; +il l’assurait, du moins. On trinqua : le vin de sa +vigne était fabriqué avec des raisins secs. La +chandelle allumée, Golo et Rutel fumèrent leurs +pipes, les pieds sur les briques de l’âtre, tandis +que la mère restait assise plus loin, entre eux +deux, les jambes rentrées sous sa chaise. Tous +les trois, muets, regardaient la flamme qui s’élevait +maintenant, entourait la marmite où la +soupe fumait, faisait trembler le couvercle.</p> + +<p>Pourquoi cette tranquillité, cette paix faisait-elle +Golo subitement mélancolique ? Il ne comprenait +pas. Tout ce qu’il éprouvait de précis, +c’était le regret d’avoir accepté l’invitation du +jardinier. L’air et la vie de cette maison lui +faisaient mal ; et, dans le silence persistant, +il se refusait à s’expliquer à lui-même pourquoi +il était au Roc et pourquoi Cendrine n’y était +pas. Le père Rutel toussa, cracha dans les cendres.</p> + +<p>— Il ne faut pas nous en vouloir, mon Golo. +Car, tu sais, je vois bien pourquoi tu ne parles +pas. Voyons, que voulais-tu que nous fassions ? +Nous ne t’avions pas donné notre parole quand +tu as quitté Villebard : et puis, deux années sans +lettres de toi, on t’a cru mort. Alors, ce garçon-là +s’est présenté ; c’était le plus riche de la +commune, et pourtant Cendrine ne tenait guère +à lui ; seulement, il y a un âge où il faut bien que +les filles s’établissent, et on a pris le charron ! +Tu aurais joliment tort de nous garder rancune. +Tu serais bien bête de te faire du mauvais sang ; +d’ailleurs, nous en avons eu, nous aussi, des +chagrins !</p> + +<p>Golo leva la tête en manière d’interrogation.</p> + +<p>— Quinze jours après la noce, continuait le +père Rutel, voilà que nous nous brouillons avec +Albert Champion. Figure-toi qu’il nous réclamait +la récolte du champ des Gouasses, que nous +avions donné à Cendrine par contrat. Tu le +connais, le champ des Gouasses ? il est en bordure +de la grand’rue, tout au faîte. Oui, mon +garçon, du blé ensemencé de mes mains ; et il +disait comme ça que c’était dû, penses-tu ? ça +faisait plus de vingt-cinq hectolitres !… Cendrine +a eu sa terre et son argent, quant au surplus nous +n’avions rien convenu en tout, et tu sais si nous +sommes justes, si nous avons l’habitude de +tromper notre monde !… Mais lui, il croyait +nous faire aller, l’imbécile ! Et comme on ne +s’est pas laissé dépouiller, voilà mon individu +qui n’a plus permis à Cendrine de remettre les +pieds au Roc. Elle n’a pas osé venir depuis ce +temps-là. Si ça n’est pas pitoyable !… Elle pourrait +nous être si utile, aider sa mère à repriser, +elle qui a les yeux jeunes, couler nos lessives, +aller au marché à notre place… Et puis, vois-tu, +lorsqu’on n’a qu’une fille, qu’elle est établie dans +le pays, c’est un rude malheur quand le mari +l’empêche de voir ses parents.</p> + +<p>— Canaille ! résumait la vieille.</p> + +<p>Golo, sans répondre, but longuement une +goutte de vin qui restait dans son verre.</p> + +<p>— Avec toi, reprit Rutel, tous ces malheurs +ne seraient pas arrivés ; mais pourquoi n’as-tu +pas donné de tes nouvelles ? qu’est-ce que tu +fabriquais donc là-bas ?</p> + +<p>— On se battait ; puis, j’ai été malade, dit +Golo.</p> + +<p>— Enfin, mon petit, si j’ai un conseil à te +donner, c’est de ne plus penser à tout ça.</p> + +<p>— Ah ! ben, c’étant, c’étant… N’en parlons +plus !</p> + +<p>La mère remplit les verres et ils trinquèrent +de nouveau. Heureux de causer, le jardinier, qui +lisait le journal, interrogeait maintenant Golo +sur le Tonkin. Les questions se suivaient, se +précipitaient ; et le menuisier y répondait à +peine, de moins en moins.</p> + +<p>Le silence se fit de nouveau, un silence qui +semblait grandir, sorti des angles de la salle. On +entendait d’abord juter une pipe. Puis, dans la +marmite, la soupe aux légumes se mettait à +chanter, et un parfum s’en échappait, appétissant. +Golo, penché vers le foyer, humait l’odeur +longuement, et elle évoquait en son esprit des +heures anciennes. Peu à peu son imagination +s’excitait, et, tout éveillé, il faisait un rêve : il +était marié ; cette soupe, elle avait été préparée +par Cendrine et elle serait, pour tous deux, le +repas du soir ; ils allaient s’attabler ; manger +l’un en face de l’autre… Sûrement, elle était à +côté, dans la maison, la chère petite, non pas la +Cendrine en robe bleue, la Cendrine mariée de +l’autre dimanche, mais celle de jadis, la bonne +amie sérieuse et tendre…</p> + +<p>Golo sentait que les yeux lui faisaient mal ; +il soupirait, s’efforçait de retenir ses larmes. Une +cependant coulait, lente, sur la joue hâlée ; bien +vite il l’essuyait de sa manche, mais d’autres +allaient venir, plus pressées, intarissables. Alors, +il secoua la cendre de sa pipe, essaya de se tromper +lui-même et de tromper ses hôtes en considérant +le fourneau avec attention. Il se leva.</p> + +<p>— Allons, je vous remercie. Chacun un bonsoir !</p> + +<p>— Tu as bien le temps, on ne mange qu’à +huit heures, chez les Hénocque. Reste donc.</p> + +<p>— Tu devrais même goûter notre soupe, +ajoutait la mère, je pense qu’elle sera à ton idée.</p> + +<p>— Non. Les patrons m’attendent là-bas. Et +puis, voyez-vous… j’aime mieux m’en aller. Au +revoir !</p> + +<p>— Comme tu voudras, mon garçon ! dit +Rutel, qui sortit avec Golo et l’accompagna +jusqu’à la grille de bois.</p> + +<p>— Voilà du bon temps pour mes asperges, +déclara-t-il en suivant l’allée ; et j’ai rarement vu +autant de fleurs aux arbres que cette année. +Pourvu qu’il ne gèle pas !</p> + +<p>Derrière le mur du parc de Vauharlin, on +entendit un chant d’oiseau.</p> + +<p>— Tiens donc, voilà le rossignol ! c’est le +premier… écoute-le…</p> + +<p>— Bonsoir, père Rutel.</p> + +<p>— Je te dis que c’est lui, sacré bon sang ! +Attends, il va recommencer… L’entends-tu, +l’entends-tu qui tuite ?</p> + +<p>Golo s’en fichait bien, du rossignol.</p> + +<p>Mais le premier pas était fait : le menuisier +revenait le lendemain. Peu à peu, ce fut une +habitude, et, chaque jour, il se rendait au Roc. +D’abord il inventa des prétextes, des causes +imaginaires qui l’appelaient dans le haut du +village, puis il négligea de chercher des explications. +Il venait voir le père Rutel, tout simplement, +et le vieux ne s’étonnait pas de ses visites. +Golo n’était pas embarrassant, pourquoi lui +aurait-il fait mauvais accueil ?</p> + +<p>Dès qu’il avait un instant de loisir, le menuisier +montait au Roc, jetait un coup d’œil par-dessus +le mur, franchissait l’entrée, trouvait le +père Rutel soignant ses espaliers, taillant sa +vigne, arrosant ses légumes, pinçant ses groseilliers.</p> + +<p>Le jardin était au penchant du coteau, entourant +la maison : un clos d’arbres fruitiers et de +plantes potagères qui s’étalait, abrité du nord +par les chênes du parc, et de l’ouest par un +rideau de grisards toujours bruissants. Des +allées droites, bordées de buis, le divisaient en +carrés symétriques, où s’arrondissaient les têtes +de choux, montaient en voûtes les rames de +petits pois et s’échevelaient, en leur temps, les +asperges arborescentes. Des poiriers, des pommiers +s’espaçaient, taillés en gobelets et en +quenouilles ; un grand arbre se dressait, voisin +de l’habitation, un vieil acacia dont les fleurs à +leur maturité s’égrappaient, pleuvaient sur le +toit, sur le fumier de la cour.</p> + +<p>Des fleurs encadraient partout les légumes, +mais les plus précieuses s’alignaient de la grille +au seuil de la maison, le long de la grande allée, +parée de sable blanc. Des amarantes à queues +de renard décoraient l’entrée, et c’étaient, à la +suite, méthodiquement disposés suivant leurs +floraisons, les glaïeuls et les lis, les balsamines à +la chair tendre, les pivoines aux larges figures +rieuses, et les roses trémières, montant en l’air, +comme des fusées rouges. Plus modestes, à leur +rang, les primevères, les rameaux d’or, s’épanouissaient +au ras de terre et, délicate, à l’abri +du mur, fragile et vivace, la fleur traditionnelle +qui fleurit les chansons paysannes, la verveine.</p> + +<p>Toujours des parfums émanaient des plates-bandes, +odeur fraîche et capiteuse des lilas, +chauds effluves des chèvrefeuilles et des seringas +en folie et, apéritives, les senteurs ménagères +du thym, de l’estragon et de la citronnelle. Au +bas de l’enclos, l’eau d’une source emplissait un +bassin circulaire : des verdures tremblantes +d’osiers et de saules pleureurs la dénonçaient ; +des poissons rouges frétillaient parmi les plantes +aquatiques et, dans la profondeur, immobiles, +des dos de carpes apparaissaient. Deux figures +en plâtre, épaves de décorations bourgeoises, se +tenaient au bord : un pêcheur en débraillé du +dernier siècle décrochait un éternel poisson de sa +ligne en souriant à une villageoise, coiffée à la +Marie-Antoinette, qui, agenouillée, la poitrine en +offrande, le battoir en l’air, lavait une lessive +illusoire.</p> + +<p>Et tout, au Roc, était très propre ; on devinait, +à la santé des espaliers comme à la régularité +des bordures et à la netteté du sable, la +patience et l’orgueil du propriétaire.</p> + +<p>Golo l’abordait, le saluait :</p> + +<p>— Quoi de neuf aujourd’hui, mon père Rutel ?</p> + +<p>— Rien, rien en tout, mon garçon.</p> + +<p>Ils se taisaient, s’étant tout dit. Sous le soleil, +le jardinier reprenait ses greffes et ses repiquages, +et Golo, les mains dans les poches, vaguement +intéressé, suivait le travail méticuleux de l’ancien +et, sans le vouloir, machinalement, répétait ses +gestes. Tous les quarts d’heure, les deux hommes +faisaient deux ou trois pas, confondaient leurs +ombres, et leur mutisme se prolongeait, coupé +par une brève question, une réponse plus brève +encore.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, pourtant, une +grosse commande de volets pour la ferme de +Montcouvert retint le menuisier au Chep. Désormais, +il travailla toute la journée, hâtant la +besogne, s’imposant à lui-même sa tâche quotidienne. +Dès l’aube, il songeait à l’instant où il +pourrait filer chez les vieux, et c’était pour lui +la même attente impatientée que jadis à l’école, +alors qu’il supputait d’avance les joies des récréations +et du départ. Sur les six heures, il était +libre : il courait au Roc, et s’offrait tout de suite +pour des travaux ; il aidait Rutel à bêcher un +carré, cueillait des légumes, arrosait jusqu’à la +nuit, vêtu du tablier bleu professionnel. Il +s’attirait l’affection de la mère, en préparant +les bottes d’asperges, la veille des marchés à +Mécringes ; il faisait de l’herbe pour les lapins, +cuisinait la soupe du cochon.</p> + +<p>Un jour, on le fit entrer dans la chambre de +Cendrine pour y réparer le fronton de l’armoire +à linge qui se décollait. Golo ouvrit la fenêtre ; +et tout le passé lui revenait devant les meubles +paysans de fabrication honnête, les portraits +des parents qui encadraient la glace, celui de +Cendrine en première communiante, et les deux +chromos représentant des modes de la Restauration : +« Le marié — <span lang="it" xml:lang="it">Lo Sposo</span> » et « La Mariée — <span lang="it" xml:lang="it">La +Sposa</span> » qui se faisaient pendant et se +souriaient, tandis que des légendes, versifiées, +leur enseignaient le moyen de faire durer leur +bonheur. On avait laissé Golo seul et, avant +de commencer son travail, il se complaisait à +revoir, l’un après l’autre, les bibelots, les pauvres +fantaisies qui avaient appartenu à Cendrine et +qu’elle avait dédaigné d’emporter : un album à +photographies, vide, encore dans sa boîte en +carton, un verre où s’enlaçaient ses initiales, un +sac à ouvrage avec une garniture d’objets en +acier débile, qu’il lui avait offert, le jour de la +foire à Mécringes.</p> + +<p>Tout son ancien amour ressuscitait, au contact +de ces reliques, et non plus seulement à +l’état de fantôme : il aimait de nouveau, ou +plutôt il s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé +d’aimer Cendrine. Son indifférence en la revoyant +l’autre jour, ne s’adressait qu’à la jeune femme, +à la Cendrine nouvelle dont l’image inattendue +avait dérouté ses souvenirs. Mais dans cette +chambre, où tout lui parlait de sa petite amie +d’autrefois, son cœur se réveillait, et il se réveillait +pour souffrir. Pour la première fois depuis +qu’il était triste, il comprenait la cause de sa +tristesse. C’était cela, c’était ce chagrin que, sans +y penser, il était venu chercher au Roc. Car il le +sentait bien, sa vie désormais était manquée : +devant lui, il ne voyait plus que du malheur.</p> + +<p>Golo se mettait à la besogne, et ses regrets +lui faisaient une compagnie amère et douce. +Quand il sortit de cette chambre qui avait dû +être la leur, il eut un regard dernier, instinctif, +pour le lit, toujours inoccupé, toujours plein de +Cendrine.</p> + +<p>Le lendemain, les jours suivants, les Rutel +demandèrent à Golo d’autres ouvrages : réparation +de l’horloge, rhabillage complet de la +charrette, fabrication d’échalas pour la vigne. +Golo acceptait ces travaux, les exécutait soigneusement. +Il apportait à ceux qui ne lui étaient +pas habituels son adresse, son ingéniosité d’ouvrier +à tout faire, de bricoleur, comme on dit, +en bonne part, à la campagne. Les Rutel ne le +remerciaient jamais, à peine s’ils lui offraient à +boire, de temps à autre. Mais Golo ne leur demandait +rien : n’était-il pas un peu de la famille ? +Cette parenté manquée lui tenait au cœur ; et il +se trouvait aussi trop heureux qu’on le laissât +venir à son gré dans cette maison, la seule du +village où il se trouvât bien.</p> + +<p>A huit heures, il rentrait au Chep, et, la dernière +bouchée avalée, il retournait au Roc faire +la veillée. Deux ou trois fois dans la soirée, il +était question de Cendrine. On parlait d’elle +comme d’une morte, et les vieux s’attardaient +à évoquer ses gentillesses de petite fille, à raconter +des riens charmants de son enfance, et ces +riens enchantaient Golo.</p> + +<p>Rutel se confiait au menuisier, il lui énumérait +ses affaires, les désagréments nouveaux que +lui causait son gendre, les mauvais propos qu’il +tenait contre lui. Et, bien que Golo profitât de +leur brouille, il prodiguait ingénument les bons +conseils, cherchait des moyens d’entente, prêchait +la réconciliation.</p> + +<p>Puis bientôt, au coin du feu entretenu pour +économiser la chandelle, tout à coup, sans qu’il +sût pourquoi, un souvenir, une vision, un espoir +l’amollissant, il sentait ses yeux se gonfler, les +larmes venir. Il ne les retenait plus et ne prenait +pas la peine de les cacher aux vieux, car elles +ne lui causaient aucune honte. Elles l’inquiétaient +seulement, lui attestant chaque jour sa +croissante faiblesse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>L’été triomphait, incendiant la plaine. Des +journées qui ne finissaient pas, des journées où +tardait le soir charmant, se succédaient décolorées, +écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et +les feuilles, et l’on n’entendait plus chanter les +oiseaux. C’était sur la plaine attendant la moisson +comme un recueillement, une stupeur. Ni +piétons, ni voitures le long des routes qui se +déroulaient à perte de vue, toutes droites, bordées +d’arbres malingres ; les paysans vivaient à +l’ombre chez eux, muets, anxieux des orages et +de la grêle.</p> + +<p>De temps à autre pourtant un bruit d’enclume +parti de la forge s’en allait sur les récoltes ; +puis, durant toute l’après-midi, pendant des +semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet +du village. Quel pouvait être le paysan +désœuvré qui s’époumonnait à cette musique ? +Golo se renseigna : c’était le fils du garde-champêtre, +élève de l’École normale primaire, qui +employait un congé de convalescence à étudier +un pas redoublé que la fanfare de l’École devait +jouer à la distribution des prix. Une note, +malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque +au début, un passage du naturel au dièse qui se +refusait à sortir, obstinément. Mais lui s’acharnait, +recommençant pendant des heures et Golo +finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à +se féliciter le jour où le dièse rebelle s’échappa +enfin, victorieux, et se prolongea sur la campagne.</p> + +<p>Le menuisier avait d’autres distractions ; +tous les deux jours le boulanger de Chivres +traversait le village dans son char à bancs, sonnant +sur le clairon des marches régimentaires ; +puis c’étaient, au-dessus des terres blanches +qui bordent l’autre rive de la Marne, très loin, +dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques +avec une petite fumée lente, les trains vomis, +avalés par le tunnel. Par eux, Golo connaissait +les heures : le train omnibus de Château-Thierry +annonçait le déjeuner, le rapide des Ardennes +passait vers le goûter et, un peu avant le repas du +soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait, +se détaillait son ennui au long de ces interminables +journées, que ne remplissait plus le +travail.</p> + +<p>Car, peu à peu, il avait pris son métier en +dégoût. Parti, son amour-propre de bon ouvrier ! +Et, comme l’idée de se rendre libre à six heures +pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler, +à chaque moment il interrompait sa besogne +sous prétexte d’affûter la scie au tiers-point, de +donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour +faire chauffer la colle.</p> + +<p>Le nez en l’air, il musait autour des établis, +sans plus regarder, épinglés au mur, les scènes +de la guerre, le panorama de l’Exposition, les +vues des grands magasins, et tous les portraits +des hommes successivement illustres : Napoléon +III, Rochefort, Monsieur Thiers, Victor +Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta, +Chanzy, d’autres encore distancés maintenant, +dans l’admiration des foules, par un général à +barbe blonde monté sur un cheval noir.</p> + +<p>Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux +canards, aux pigeons, dont les vols enlaçaient +le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité +ruminante des « gourils », ou bien, à travers +la porte en treillage métallique, il offrait des +trognons de choux à une vieille lapine blanche, +qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant +de pris sur sa journée qu’il prolongeait mollement, +jusqu’à la soupe, ayant saboté juste assez +d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père +Hénocque, lequel, après deux mois d’absence, +avait réintégré l’atelier.</p> + +<p>Le repas fini, il se levait de table et comme +d’habitude, reprenait le chemin du Roc, le +chemin coutumier, sans hâte maintenant ; et il +ne se pressait pas non plus de donner un coup de +main aux Rutel, pas davantage d’entamer la +conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé +sur le banc devant la porte, seul ou en +compagnie, ça lui était égal. Plié en deux, les +coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il +s’abrutissait à songer, les yeux sur la vallée +indistincte comme ses songes, et, au bout d’un +moment, il se prenait à pleurer : des larmes +paisibles, des larmes l’une après l’autre, aujourd’hui +comme hier.</p> + +<p>A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire +attention à lui, tandis que Rutel assis, le dos au +mur, les mains à plat sur les cuisses, s’endormait, +la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant +des semaines.</p> + +<p>Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin +de la tante Louvet, un pauvre clos où l’herbe +poussait drue, étouffant les cultures, il passait +encore la journée chez les Rutel, sans leur parler +davantage. Il jouait mélancoliquement avec +Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié +jadis par un piège, traînant sous les tables, dans +les angles, sa vie hargneuse, son âme inquiète +d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa belle +casquette par Castillo, un épagneul manqué, +moitié barbet, moitié autre chose, un naïf, un +étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais qu’on +avait gardé à cause de son bon caractère. Des +dimanches pleins de bâillements à se décrocher +la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire +bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était +toujours là, et recommençait à pleurer.</p> + +<p>Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs +reprises déjà, amicalement, il avait gourmandé +le jeune homme, l’avait secoué à sa façon, en lui +tenant des discours goguenards accompagnés +de tapes dans le dos et de blagues pour rire. Et +cela ne servait à rien, impossible de le faire +rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le +temps !</p> + +<p>« Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là ?… +Se mettre dans des états pareils pour une +femelle !… » Et cette femelle-là avait beau être +sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un +mariage manqué, on pût se rendre si malheureux.</p> + +<p>— Grand bête ! elle s’est bien consolée, elle ! +Est-ce que tu vas continuer longtemps à pleurnicher +comme un veau ? Tu finiras par te tourner +les esprits : un de ces jours, on t’enverra à +Melun avec tous les mange-lunes du département. +Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq +ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu +avec les Chinois, avec les Pavillons-Noirs, avec +le diable et son train, un Briard qui a voyagé +sur mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est +là à geindre comme un enfant de six mois parce +que sa belle en a épousé un autre !… Eh ! marie-toi +donc, abruti ! prends-en une, prends-en +deux plutôt, puisque tu ne peux pas t’en passer… +N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas, +Françoise ?</p> + +<p>Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère +Rutel !… Et, complaisamment, sa vieille âme +réjouie à l’idée de noces possibles, elle les énumérait. — « Il +y avait la Phrasie de chez les Coulon, +sans doute un peu vieille pour Golo, bonne fille +tout de même et qui aurait du bien, plus tard. +S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait +prendre la Titite, une belle personne, celle-là !… »</p> + +<p>Golo haussait les épaules.</p> + +<p>— « Et la nièce au boulanger ! en voilà une qui +aurait du pain sur la planche. Ce n’était pas +tout : après celles-là, il y en avait d’autres à +Fromentières, à Chivres, à Mécringes. Ah ! il +n’en manquait pas, de ce gibier-là : il pouvait +taper dans le tas ; celle-là ou une autre, qu’est-ce +que ça faisait ?… » Et la vieille femme finissait +par offrir son aide : si ça l’ennuyait trop de chercher +lui-même, il n’avait qu’à le dire, on chercherait +pour lui.</p> + +<p>Golo ne voulait pas les déranger : quand le +moment serait venu, il se débrouillerait bien. +Les Rutel insistaient alors, le poussaient à se +décider sur-le-champ, et le menuisier, autant pour +se débarrasser d’eux que dans le vague espoir +de se guérir, cherchait avec les vieux, citant des +noms, discutant les probabilités des successions. +Il finissait par s’arrêter à la Titite, la plus gentille +d’abord, la plus vaillante aussi, et il promettait +de s’en informer sérieusement ; peut-être +même irait-il dans huit jours à la fête des +Essarts où il était sûr de la rencontrer.</p> + +<p>De fait, les jours suivants, Golo pensa bien +cinq ou six fois à la Titite. Il s’essayait même à +se la représenter plus belle que Cendrine, et +certainement plus jeune. L’idée d’épouser cette +bonne petite femme lui allait assez. Il imaginait +la vie qu’ils mèneraient ensemble : on habiterait +la maison de la tante Louvet ; il y aurait des +réparations à faire : elles seraient peu coûteuses. +Peut-être Hénocque consentirait-il à s’associer +avec lui, sinon, tant pis, il se mettrait à son +compte ; et il passait en revue les clients possibles. +Mais le dimanche venu, Golo avait déjà +changé d’idée : la Titite ne lui disait plus rien, +ni elle ni une autre, et quant à s’établir, merci ! +Avec ses quarante-cinq sous par jour, nourri, +logé, il était bien comme cela : il s’y tenait.</p> + +<p>D’ailleurs, on ne le tourmenta plus longtemps ; +la mère Rutel était tombée malade, — un chaud +et froid pris en lavant au bord de la Marne, — et +le médecin n’était pas trop rassuré.</p> + +<p>Tout de suite, Rutel avait perdu la tête : « Si +elle allait passer, à cette heure, la bourgeoise, +on serait dans de jolis draps, ici !… » Sans plus +tarder, il courut prévenir Cendrine et, non sans +difficultés de la part du charron qui n’oubliait +pas l’histoire du champ, le jardinier ramena sa +fille au Roc.</p> + +<p>Quand Golo arriva à la brune, il trouva Cendrine +installée au chevet de sa mère ; elle versait +de la tisane dans un bol et tout en lui disant +bonsoir, il lui passa le sucre. Il l’aida à soulever +la vieille pour la faire boire ; elle n’était pas bien +et, silencieusement, elle les regardait, les yeux +allumés par la fièvre, le souffle haletant, cherchant +à voir s’ils ne la croyaient pas perdue. Les +deux gardes-malades — car le père Rutel somnolait +dans un coin, sous prétexte qu’il n’était +bon qu’à embarrasser — échangèrent à peine +quelques mots, cette nuit-là. Il ne fut question +que de la mère et de son état. Au petit jour, +Cendrine partit, laissant la surveillance à Golo : +elle avait promis à son mari de revenir de bonne +heure.</p> + +<p>Ils se retrouvèrent le soir au Roc, au moment +de la visite du docteur, un jeune, pas tendre, +très pressé, qui les tranquillisa un peu, après une +auscultation sommaire et les quitta non sans +leur avoir adressé quelques recommandations +impérieuses.</p> + +<p>Très satisfait de cette consultation, le père +Rutel ne tarda pas à monter au galetas, où, +pour ne pas déranger sa femme, il s’était dressé +un lit. Cendrine et Golo étaient seuls.</p> + +<p>La mère, sa tête moite enfoncée dans l’oreiller, +sommeillait. Vraiment elle allait mieux, la respiration +était moins courte. Eux causaient à +voix basse, sous le manteau de la cheminée ; ils +parlèrent d’abord, comme la veille, de la façon +dont elle avait pris mal, des remèdes qu’on lui +avait ordonnés ; sur ce point ils ne se trouvaient +pas tout à fait d’accord : Golo, plus au courant, et +qui avait passé d’ailleurs par des fièvres autrement +dangereuses, attribuait le mieux à la +quinine, tandis que Cendrine, confiante dans la +vertu des simples, se fiait davantage à une certaine +tisane où entraient les mille-pertuis, le +tilleul, la bourrache et les quatre-fleurs, remède +souverain qu’elle avait clandestinement administré +à sa mère.</p> + +<p>Ils en vinrent à parler de leur santé personnelle, +de leur tempérament. Cendrine était +sujette à des migraines ; Golo, lui, s’estimait +heureux d’avoir échappé aux suites de la dysenterie. +Ils s’interrompaient, tantôt l’un, tantôt +l’autre, pour voir où en était la malade ; et le +menuisier marchait sur la pointe du pied, exagérait +les précautions, faisait du zèle pour se +donner de l’importance, se rendre nécessaire.</p> + +<p>Les heures passaient, la conversation languit, +puis tomba. Comme Cendrine s’endormait, +Golo l’engagea à se reposer sur son ancien lit, +dans la chambre voisine ; elle pouvait compter +sur lui, il veillerait bien tout seul, administrerait +les remèdes aux heures dites ; et si la fièvre +revenait, il promettait de l’avertir. Elle accepta, +très lasse, pour une minute seulement, disait-elle, +et, le corset dégrafé, s’étendit sur le matelas, +laissant la porte ouverte. Bientôt, sa respiration +devint régulière. Golo comprit qu’elle dormait.</p> + +<p>Lui ne dormait pas : des souvenirs l’occupaient, +éclairant le passé, l’attendrissant peu à +peu. Toute sa pensée était pour Cendrine, pour +la Cendrine d’autrefois, pour celle qu’il avait +vue jadis allant et venant dans cette même maison. +Un matin, il était venu la prendre pour +la conduire au marché de Mécringes ; dans un +coin de la cour, le père étrillait le Blanc, tandis +que la mère cueillait des légumes au bout du +jardin. Elle était seule, occupée à se peigner +devant son miroir, dans sa chambre, le corsage +ouvert, les cheveux sur les épaules. Un désir +l’avait saisi, et subitement il s’était jeté sur elle. +Mais elle avait glissé entre ses bras, et il n’avait +baisé que ses cheveux. Oh ! cette Cendrine avec +son linge frais, sa chair tiède, sa poitrine grêle +alors, plus désirable : ce soir, comme autrefois, +elle est encore là, sa bonne amie, sa petite Cendrine, +et, comme autrefois encore, un désir le +fait se lever, un désir invincible. A petits pas, +doucement, plus doucement, il avance dans la +chambre où se glisse un dernier rayon de la +lune déclinante.</p> + +<p>Et c’est d’abord tout ce que voit Golo parmi +le vague de l’ombre : une poitrine blanche dans +l’entre-bâillement du corsage et un bras qui +pend, immobile, hors de la manche relevée. Mais +tandis que, penché sur elle avec un gros battement +de cœur, il reste là, à la respirer lentement, +mesurant son souffle par peur de l’éveiller, voilà +que le bras, la poitrine, le visage s’éclairent +insensiblement : l’indienne de la robe prend sa +couleur, le bras devient plus blanc, les rayures +de la marmotte se précisent, bleues, orangées, +grises. Une pâleur fraîche monte sur la plaine, +et presque aussitôt le bruit de la vie, le frisson +des choses qui s’éveillent. Vers la ferme de Montcouvert, +un coq a chanté et des hirondelles +gazouillent très haut, avant de raser les luzernes +trempées de rosée.</p> + +<p>Golo se repent de ne pas s’être enhardi plus +tôt ; le jour l’effraie, et d’ailleurs il n’est plus +temps.</p> + +<p>Un gros soupir tout à coup, qui s’arrête net, +finit en hoquet, un cri à peine humain le fait se +redresser, courir à la malade. A demi relevée sur +son lit, la tête en avant, cherchant l’air, elle +demeure figée dans une immobilité terrifiante, +comme si chaque effort précipitait l’étouffement.</p> + +<p>— Rutel ! Cendrine ! Cendrine !… appelle +Golo.</p> + +<p>Ils arrivent tout de suite, effarés, et tout de +suite ils sont en désaccord sur ce qu’il y aurait à +faire pour assister la mourante. Rutel voudrait +ouvrir la fenêtre, puisque c’est l’air qui lui fait +défaut ; tandis que Cendrine, voyant mieux la +gravité du cas, se déclare pour les remèdes énergiques, +parle d’appliquer des ventouses.</p> + +<p>— Des ventouses, des ventouses… laisse donc, +je m’en vais atteler le Blanc pour aller chercher +le médecin à Mécringes.</p> + +<p>— Passe donc plutôt prévenir le curé !</p> + +<p>La malade, elle, profère des mots sans suite ; +puis, c’est dans sa poitrine un bruit de souffle, +une musique rauque qui s’éteint en petits râles, +tout légers, tout menus. Ils décroissent encore et +elle retombe sur l’oreiller.</p> + +<p>Pas la peine d’atteler le cheval, mon vieux +Rutel, ni d’aller réveiller le curé, ma pauvre +Cendrine !… C’est fini. Plus qu’un mouvement, +le dernier, un allongement du bras qui cherche +à saisir… quoi ? les courtines du lit, la main de +ceux qui restent, quelque chose dans ce monde +ou dans l’autre, et le bras s’abat, les doigts se +détendent, laissent échapper le vide.</p> + +<p>Une minute de stupeur, une lueur d’espoir +encore, disparue bientôt sur des signes trop +certains : le cœur arrêté, la bouche béante, les +yeux grands ouverts. Cendrine a fait un signe +de croix, très vite, devant la mort qui passe, +et ils restent là, tous les trois, pendant longtemps +sans rien dire, sans pleurer même, dans la stupéfaction +où jette le spectacle des choses irrémédiables.</p> + +<p>Puis une détente, Cendrine sanglote, Rutel +essaie de trouver une larme, tandis que Golo +cherche des mots pour consoler l’un et l’autre, +s’embarrasse dans des phrases et finit par aider +à la toilette funéraire.</p> + +<p>Dehors, c’est le jour blanc, le grand soleil, +la plaine brillante ; la rosée s’évapore et fume +au-dessus des champs diamantés, les alouettes +chantent, invisibles, et les hirondelles sont descendues +en chasse sur les sainfoins.</p> + +<p>Cendrine sortit un instant : il fallait prévenir +les voisins. Durant son absence, Golo et Rutel +n’échangèrent pas deux paroles. Machinalement +le vieux atteignit sa pipe sur le manteau de la +cheminée, la bourra avec lenteur, le regard +pensif, ennuyé ; mais au moment de l’allumer, +il eut honte et la posa sur le rebord de la fenêtre, +par respect pour la morte.</p> + +<p>Sa fille rentra accompagnée de la veuve +Houzin et de la femme à Demaison, le bedeau, +deux vieilles qui se détestaient, mais qu’un +goût naturel pour les accouchements et les +décès réunissait toujours ; sages-femmes et +pleureuses par distraction, acceptant volontiers +néanmoins la pièce de vingt sous et les petits +verres.</p> + +<p>Golo s’absenta à son tour, emmenant le vieux +pour déclarer la mort ; puis, l’acte rédigé par +l’instituteur, il regagna le Chep où il allait fabriquer +le cercueil.</p> + +<p>Il ne revint pas le soir ; il y aurait assez de +monde, et d’ailleurs, les deux nuits qu’il venait +de passer l’avaient exténué. Il s’abstenait aussi +pour un autre motif : Albert Champion serait là +sûrement avec sa femme, et depuis quelque +temps il ne cachait pas sa colère de voir Golo +toujours installé chez ses beaux-parents.</p> + +<p>Ce fut d’ailleurs une veillée fort simple : la +chambre du Roc s’éclaira de deux cierges ; M. le +curé parut un instant et, passé minuit, quatre +femmes demeurèrent seules, qui s’entretinrent +de la figure de la défunte, laquelle se pinçait +d’heure en heure, émirent sur les morts les +propos habituels, marmottèrent des oraisons, +sirotèrent du vin chaud.</p> + +<p>Au matin, Golo, tout en noir, un chapeau +haute-forme sur la tête, arriva, brouettant le +cercueil. Il aida à la mise en bière, vissa le couvercle +et, la besogne terminée, il attendit avec +les autres, dans la grande allée, l’heure de partir. +La mère Rutel eut l’enterrement de tout le +monde : la boîte dressée sur des chevalets noirs +dans l’église nue, la messe expédiée rapidement, — et +en route pour le cimetière !… Une procession +traînante de châles et de redingotes qui +émergeait des blés, des conversations à voix +basse au rythme des versets latins. Et l’inhumation +faite, un égrènement de paroissiens dans +l’enclos funèbre, chacun, à cette occasion, se +remémorant quelque peu ses morts.</p> + +<p>Le lendemain, à son heure accoutumée, Golo +était au Roc, disposé à reprendre sa place sur +le banc, devant la porte, plus affectueux toutefois +à cause du deuil récent et du chagrin qu’il +supposait au père Rutel, bien seul à cette heure, +le pauvre homme.</p> + +<p>Mais l’accueil ne fut pas aussi cordial qu’il +eût pu l’attendre. Le vieux répondait à peine +aux consolations de Golo, plus loquace que de +coutume ; et la soirée s’acheva dans une sorte de +contrainte.</p> + +<p>Il en fut de même les jours suivants, et le +jeune homme commençait à se demander si +par hasard il n’avait pas blessé le veuf, quand, +le cinquième soir, un samedi, au moment de se +quitter, Rutel le retint et, lui frappant sur +l’épaule :</p> + +<p>— Écoute, mon Golo, j’aime autant te le dire +maintenant… demain tu ferais aussi bien de ne +pas revenir. Ce n’est pas censément rapport à +toi qui es un bon garçon, mais voilà, tu comprends, +à présent que ma défunte est partie, je +ne pouvais pas rester brouillé avec les miens ; +alors il a bien fallu que je m’arrange avec Albert ; +d’ailleurs, Cendrine avait ses droits, et moi, +j’avais encore intérêt à faire la paix avec mon +gendre… Ce n’est pas qu’il me revienne beaucoup +ce particulier-là : tu sais bien ce que j’en pense, +mais à quoi ça m’aurait servi de faire le difficile ? +Champion aurait empêché ma fille de venir au +Roc et, si j’étais tombé malade, sans personne +pour me soigner, je serais crevé dans mon coin, +et puis voilà tout… Enfin, quoi ! dorénavant ils +viendront ici tous les jours et ça vous gênerait +de vous rencontrer. Ça amènerait des histoires ; +le plus court, c’est de rester chacun chez soi. +Faut plus revenir, mon Golo. Tu sais, ça m’ennuie +de te servir ça, à toi qui étais quasiment de +la famille, à toi qui as toujours été si gentil avec +nous, mais vois-tu, il faut ce qu’il faut… Allons, +une poignée de main, et puis, ce n’est pas parce +qu’on ne se verra plus si souvent que ça empêchera +de rester une paire d’amis. Tiens, marie-toi, +comme disait notre pauvre défunte, c’est +encore ça que tu as de mieux à faire.</p> + +<p>Golo écoutait, les mains dans les poches, les +yeux à terre, creusant du talon le sable de l’allée.</p> + +<p>Très étonné tout d’abord, il lui venait ensuite +une brusque révolte contre l’ingratitude et +l’égoïsme du vieillard qui lui enlevait si durement +sa consolation dernière. Il fallait donc +n’y plus revenir dans cette maison où il restait +un peu du passé, de ce passé qui lui permettait +de vivre encore, maintenant que tout était fini, +que Cendrine était morte pour lui, aussi morte +que la vieille emportée, l’autre jour, au cimetière.</p> + +<p>Et puis vraiment, on le jetait dehors comme +un chien, comme un voleur. Pourtant, on aurait +pu le ménager, car, après tout, il lui avait rendu +des services, à cette vieille bête de père Rutel ! +Qui donc arrosait le jardin, par les soirs étouffants +de juin, pendant que cet empoté restait +là sur le banc à fumer sa pipe ? Et tous leurs +sales meubles qui ne tenaient plus, qui donc les +avait revernis et retapés ? qui donc, aussi, avait +rafistolé la charrette, au temps où l’on était +fâché avec le charron, ce charron de malheur +qui, sans l’aimer seulement, possédait Cendrine ?… +Un autre, qui n’en faisait rien, lui avait +volé son bonheur !… Cette idée le torturait si +violemment qu’il brusqua l’adieu, avec des sanglots +plein la gorge :</p> + +<p>— Allons, c’étant, on fera comme vous voudrez ; +adieu, mon père Rutel !</p> + +<p>Il regagnait le Chep, à petits pas, mais, à +mesure qu’il avançait dans la solitude assoupie +des champs, sa rancune parlait ; le vieux était +dans le vrai après tout ; il avait besoin de sa +fille et ne pouvait pas se priver d’elle simplement +pour faire plaisir à un pleurnicheur dont +les larmes n’avaient rien d’amusant… Et Golo +finissait par trouver qu’on avait eu bien de +la patience de le supporter si longtemps. Il était +malheureux, sans doute : ce n’était pas une +raison pour ennuyer les autres. Eh bien ! Il ne +reviendrait plus, voilà tout. D’ailleurs, l’idée +de voir Albert Champion dans la maison lui eût +gâté ses souvenirs.</p> + +<p>Il rentrait. Maintenant, il n’accusait plus +personne. Une lassitude immense l’hébétait, +et courbé sous la fatalité, il marchait, la tête +vide et les yeux tout grands ouverts dans la +nuit, la nuit consolatrice, clémente et bonne.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>La nuit, la nuit clémente et bonne, Golo +chaque jour l’attendait impatiemment. La tombée +du soir le faisait déjà moins malheureux : le +rouge du couchant sur les vitres de l’atelier +quand il quittait la varlope et aussi, un peu plus +tard, venue des terres blanches, plus blanches +dans les cendres du crépuscule, la plainte grinçante +et monotone des courlis ; et peu après, le +chuchotement mystérieux des bêtes nocturnes. +Les bruits du silence, les teintes de l’ombre, +apaisaient Golo comme une promesse de délivrance.</p> + +<p>Plus de pipe après le souper, plus de causeries +avec les passants : tout de suite dans les draps, +tout de suite le sommeil.</p> + +<p>Bientôt, hélas ! les insomnies du printemps +reparurent : au lieu de cet anéantissement heureux +où il se plongeait comme une brute, ce +furent des nuits agitées, fiévreuses, des réveils de +cauchemar dans cette atmosphère de fournaise, +sous le toit de tuiles encore surchauffé, dans +l’odeur des haricots et des oignons pendus aux +solives. Il chassait la couverture, s’étalait sur le +ventre, les membres écartés, se retournait, toujours +en moiteur, jusqu’au moment où, agacé, +énervé, il se levait et ouvrait la fenêtre. Des +bouffées chaudes entraient, s’exhalant des feuillages +immobiles. Il restait là, regardant la poussière +lumineuse des étoiles, redoutant de les voir +pâlir, attristé à la pensée du jour qui approchait. +Il regagnait son lit, mais il n’arrivait pas à +s’endormir et l’idée de son malheur lui revenait. +C’était comme un sentiment de solitude extrême, +douloureuse, de dépareillement, un dégoût des +autres et de soi-même, un détachement de tout. +Pas moyen d’arrêter son esprit sur un projet +possible, un travail ou un plaisir.</p> + +<p>Il demeurait inerte, ahuri, les yeux ouverts +sur le noir de la chambre et sur le noir du lendemain. +Cependant l’activité des autres déjà +s’éveillait. Trois heures : les charrettes pleines de +moissonneurs s’en allaient dans le gris perle de +l’aube avec des cahots que le silence rendait plus +sonores.</p> + +<p>— En voilà qui sont bien pressés ! Ah ! bon +sang ! disait Golo en retombant sur le traversin.</p> + +<p>Dès qu’il commençait à s’assoupir, c’étaient sur +le toit, au-dessus de lui, des grattements secs, des +batteries de pattes sur les tuiles : les pigeons, +matineux, avec des roucoulements de bataille, +regardaient venir le soleil qui rougissait déjà le +haut des cheminées de ses rayons obliques, et +bientôt les moineaux piaillaient à leur tour, +furieusement. Et, moineaux et pigeons envolés, +c’étaient les poules, en bas, verrouillées dans le +poulailler qui caquetaient toutes à la fois, impatientes +de sortir.</p> + +<p>— Ces sales bêtes ne me laisseront donc pas la +paix !</p> + +<p>Et pieds nus, trébuchant aux marches, il +descendait lâcher toute cette volaille.</p> + +<p>Or, le soleil montait déjà : plus la peine de se +recoucher. Que faire ?</p> + +<p>Habillé, il allait machinalement jusqu’à l’atelier, +où le travail depuis quelque temps ne pressait +guère, il tournait et retournait un ciseau, +mastiquait une planche du bout du pouce ; mais +le moindre détail le rebutait aussitôt, et laissant +l’ouvrage en plan, il roulait une cigarette : décidément, +il ne travaillerait pas encore ce jour-là. +Il partait, gagnait les champs en se glissant derrière +les maisons. Et sa marche, d’abord prompte, +bientôt s’alentissait ; il s’engageait dans les +étroits sentiers qui serpentent, invisibles, au +milieu des moissons jaunes. Puis, quand il était +hors de vue, tout à coup, il trouait la muraille +des récoltes, se jetant au hasard, à plein corps, +dans ces ondes d’épis qui bruissaient en s’écartant +devant lui et, brusquement, parmi le seigle, +le blé ou l’avoine, il s’abattait comme une bête +malade, comme un mouton pris du « sang de +rate ». Des menaces du garde-champêtre, des +colères des cultivateurs, il s’en souciait peu. +Cependant il choisissait ses gîtes. Pas de danger +qu’il allât s’étaler autour des fermes dans ces +bauges déjà tassées par d’autres : elles lui eussent +conté les brèves amours d’été aux heures du +goûter et des repas, et ces images, Golo les redoutait, +les évitait. Il fuyait les places chauves, les +poussées débiles : deux doigts de ciel au-dessus +de la tête et, autour du corps, le bercement +des belles récoltes, voilà ce qu’il aimait. L’endroit +trouvé, il restait là, invisible à deux pas, +aplati, contemplant tout près l’égrènement d’une +famille de mulots, tressaillant à la surprise d’une +nichée de perdreaux, guettant la montée d’une +taupinière ; puis il considérait la forêt des épis, +se prenait de curiosité pour les routes minces qui +s’enfonçaient à l’ombre des tiges, vers des lointains +si proches, et où sans cesse cheminaient, +travaillaient, se battaient des insectes dont il ne +connaissait pas les noms : toute une vie réduite +en des paysages mystérieux et minuscules, qui le +distrayait, occupait ses rêves.</p> + +<p>Et le blé ou le seigle ou l’avoine montaient en +l’air, et leur maturité s’égayait des coquelicots, +vite fripés, des bleuets tendres comme des yeux, +des pieds-d’alouettes semblables à de sveltes +mouches, du compagnon blanc, du miroir de +Vénus, de la nielle, de la scabieuse enfin, la fleur +des veuves.</p> + +<p>Couché sur le dos, Golo s’étirait, projetait +violemment ses bras en croix comme pour +écarter au loin, bien loin, les êtres mauvais et +taquins, les malfaisants souvenirs. La bouche +ouverte, prête au bâillement, il regardait, entre +les cils, les nuages blancs qui passaient comme des +fumées, aussi frêles que des écheveaux de fils +de la Vierge.</p> + +<p>Bientôt une équipe de moissonneurs survenait ; +on entendait le marteau battre les faux, les +pierres à repasser qui retombaient dans les +« gommiers » ; des voix approchaient, il fallait +décamper.</p> + +<p>Golo ne pouvait songer à se réfugier dans les +bois : il savait que, sous l’emmêlement des cépées +jeunes, des ronces et des clématites, il fallait +subir les démangeaisons des araignées que l’on +écrase sur la joue, les piqûres des moustiques, +les morsures des fourmis.</p> + +<p>Dans la prairie, on serait mieux, au bord de la +Marne : les vaches y avaient l’air si heureuses !… +Il s’en approchait. Elles le regardaient venir, +s’éventant de leurs queues et détournant des +têtes de blondes imbéciles ou de brunes malveillantes. +Beaucoup portaient au coin de leurs +grands yeux vides des plaques de mouches ; +quelques-unes joutaient entre elles de la corne, +insouciantes.</p> + +<p>La rivière était là. L’eau tremblait fraîche, +entre les saulaies mouvantes ; sur les pentes de +la berge les iris s’érigeaient en trophées, l’origan +sauvage aux fleurs d’un violet rose embaumait +l’air, la tanaisie enfin, comme un soleil jaune au +milieu de fines dentelles vertes, répandait une +griserie d’éther ou d’absinthe.</p> + +<p>Plus volontiers, Golo s’allongeait à l’ombre et +là, accoudé, la tête seule dépassant le talus en +muraille, il regardait. Sous lui, une anse s’arrondissait, +obstruée de souches vaseuses ; roulés +par les dernières crues, des paquets d’herbe restaient +accrochés à des branchages, y séchaient, +pareils à de vieux nids. Des racines plongeaient +et se brisaient dans l’eau, — une eau très verte, +très claire, immobile, — et, au delà, la grande +rivière étincelait de soleil, avec des flammes qui +dansaient sur les courants.</p> + +<p>Ébloui, Golo reposait ses yeux à épier les poissons +qui manœuvraient là, tout près de lui, sans +méfiance. Il se rasait davantage, retenant son +souffle, curieux de les voir. C’étaient, à fleur d’eau, +le museau courbe prêt à saisir un moucheron ou +une graine, les chevesnes, pirates à nageoires +rouges, en arrêt ; l’insecte imprudent frôlait +l’onde, la graine mûre tombait de l’arbre : d’un +brusque élan, la gueule crevait la vitre, la mâchoire +se refermait, Golo en percevait le happement, +et déjà, le coup fait ou manqué, le poisson +avait disparu.</p> + +<p>Plus loin, dans un remous, les ablettes apparaissaient +en troupes, des vertes et des bleues. +Avec un frétillement continu de leur dos sombre, +elles faisaient tête au courant sans avancer. +L’une d’elles, parfois, se détachant des autres, +se lançait dans une poursuite aussitôt abandonnée : +un éclair d’argent, et elle avait repris sa +place dans la file.</p> + +<p>Le fond de la rivière s’animait aussi : goulus, +ventrus, moustachus, les barbeaux, comme un +troupeau de porcs noirs, fouillaient l’ordure de +l’eau, laissant derrière eux un sillon blanchâtre, +parmi le sable déplacé. La bande a plongé au +fond d’un trou, sous la berge, puis plus rien. Un +moment s’écoule, et tout à coup une oscillation +dans les profondeurs, puis une ombre qui glisse, +une apparition qui se précise en montant vers la +lumière. Une gueule démesurée et plate, un dos +carré et glauque, brusquement coupé près de la +queue, c’est le brochet. Il s’est arrêté tout d’une +pièce et il reste là, dans une raideur féroce, +tendu comme un ressort. Un imperceptible geste +de Golo, et le ressort s’est détendu, un long trait +a filé loin du bord, plus rien !</p> + +<p>D’autres existences se jouaient à la surface, +plus délicates, plus légères. Les araignées d’eau +voyageaient à secousses régulières le long des +nénuphars aux larges feuilles étalées, où, près +d’une fleur aux pétales blancs, une grenouille +sommeillait, aplatie. Sous les branches des saules, +des libellules bleu pâle ou vert tendre voletaient +avec des vibrations métalliques, des « demoiselles » +qui n’ont rien que des yeux et des ailes, +des yeux d’émeraude, des ailes de tulle. Avec leur +vol hésitant, enivré, les papillons blancs se poursuivaient +au-dessus des consoudes et des centaurées. +L’eau verte semblait les attirer comme +une autre prairie, et ils se balançaient au-dessus, +si près qu’ils semblaient y boire et que leurs +reflets et leurs êtres finissaient par se confondre.</p> + +<p>Les heures passent et le soleil tourne, déplaçant +l’ombre des peupliers sur le pré. La chaleur +augmente ; dans l’air accablant, un grincement +de poulies, un claquement de fouet : la tête caparaçonnée +de bleu, deux percherons apparaissent +au tournant de la berge et, derrière, la proue +massive du chaland. Le lourd bateau s’avance : +au milieu, la cabine, comme une maison, peinte +de couleurs claires, avec ses persiennes ouvertes +laissant voir la symétrie des rideaux blancs, ses +pots de géraniums, son chien jappant, et la +ménagère assise épluchant une salade. La vision, +comme une image passagère de bonheur, s’en +allait lentement, et Golo la suivait longtemps du +regard, perdu dans le rêve douloureux d’une +autre existence.</p> + +<p>Mais tout à coup, le fil d’une ligne tombe +devant lui ; Golo se retourne et reconnaît un +vieux pêcheur de Fromentières qui n’avait pas +son pareil pour soulever le barbeau. Et, à mi-voix +l’inévitable question : — « Ça mord-il ? » suivie +de réponses prévues : — « Non, point en tout, le +vent n’est pas bien placé, et puis l’eau est trop +chaude ; le poisson mordaille, pas moyen de le +ferrer. Bien sûr ils sont muselés, ces bougres-là !… » +Et l’ancien s’éloigne, comme il est arrivé, sans +qu’on l’entende.</p> + +<p>Maintenant ce sont des gens qui viennent +botteler les peupliers : impossible d’être un peu +tranquille… Golo repartait alors, musant au +hasard, tuant le temps jusqu’à l’heure de la +soupe. Le lendemain la même vie recommençait, +la même fainéantise promenée dans tous les coins +et recoins du pays.</p> + +<p>La moisson finissait, et aux murs des fermes, +sous le cadran solaire, à côté du rosier blanc, +séchaient les « mais » enrubannés. Les moyettes +dans les champs, alignées à perte de vue, en long, +en large, évoquaient les tentes d’un immense +campement. Dans la plaine mangée de soleil, il +ne restait d’autre verdure que les carrés de betteraves +et de regains, les files de peupliers au bord +des routes, les bouquets de saules qui ombragent +les mares, et, de loin en loin, les quatre ormeaux +traditionnels encadrant une croix de Mission. +On commençait à conduire les moutons dans les +éteules, où déjà se plantaient les barrières des +parcs, autour de la cabane bleue du berger.</p> + +<p>Golo continuait à vaguer dans la plaine élargie +fuyant la compagnie des habitants du pays, +charretiers ou moissonneurs, de plus en plus +absorbé par ses idées.</p> + +<p>— En voilà un, disaient les gens, quand ils +le rencontraient assis au bord de quelque fossé, +la tête dans les mains, cuvant sa tristesse, en +voilà un auquel le cœur fait mal à la tête.</p> + +<p>Ses amis maintenant, ceux avec qui il causait, +quand les orages de la saison les réunissaient sous +les mêmes abris, dans le vieux moulin de Salzarde, +dans la ferme abandonnée du clos Barreau, +c’étaient les trimardeurs, les propres à rien, ceux +qui errent sur les grandes routes, vêtus de costumes +insolites, usant des loques militaires. Indifférent, +Golo supportait sans dégoût le contact de +ces méprisés. D’ailleurs, il finissait par vivre à +leur manière, emportant son manger dans sa +poche, vagabondant du matin au soir, souvent +même, par les nuits encore chaudes, du soir au +matin.</p> + +<p>Il trouvait de la douceur à ces traîneries où +il n’avait plus que la société des ombres. Son +chagrin s’en trouvait allégé, prenait l’inconsistance +des choses environnantes. Il descendait +la rue déserte où s’enfonçaient, à droite et à +gauche, des cours pleines d’obscurité. Çà et là, +projetant sa lueur sur le chemin, une fenêtre +demeurait éclairée où s’ébauchait le geste professionnel +du bourrelier, du « poisseux », où se +penchait la figure de la couturière actionnant sa +machine. Parfois, au pied de l’échelle qui monte +à un grenier, un chien, le nez en l’air, assiégeait +patiemment quelque chat réfugié sur le dernier +échelon. Au bout du village, encore un bruit ; la +musique grêle d’un accordéon sortant d’une +maison isolée, où campaient les Belges venus +pour la moisson.</p> + +<p>Plus loin, dans quelque hameau, en plein +mystère de la nuit, c’était le long d’un mur, un +couple qui détalait surpris, une escalade par-dessus +la haie d’un jardin, ou la promenade +silencieuse de deux amoureux qui se tenaient par +la taille, s’embrassaient. Golo poursuivait, sans +même la curiosité de reconnaître les coupables ; +il hâtait le pas seulement, fuyant ces images un +peu troublantes pour sa chair sevrée de plaisirs.</p> + +<p>Toute habitation avait disparu, c’était la +solitude.</p> + +<p>Près de lui, des deux côtés de la route ou du +sentier, il devinait des choses indistinctes, des +champs d’avoine semblables à des brouillards +étalés à terre, des meules qui s’arrondissaient +pareilles à des huttes de bûcherons. Deux étoiles +rouges, tout à coup, au ras du sol, deux étoiles +qui marchaient : les lanternes d’une carriole +attardée ; elles semblaient très loin encore, +quand, dans un bruit de ferrailles secouées, +l’attelage passait au trot, laissant tout juste à +Golo le temps de se ranger sur le talus que mouillait +la rosée.</p> + +<p>Dans le silence des heures, les bruits même se +dénaturaient, amplifiés ou atténués : à peine +perceptible le jour, la voix du barrage emplissait +la vallée d’un grondement continu ; insensiblement +croissait et décroissait le roulement des +trains en marche, des trains empressés dont on +n’apercevait même pas la lueur. Et la vaste +tranquillité après leur passage n’était plus coupée +que par un aboiement lointain.</p> + +<p>Une nuit, le menuisier faisait une rencontre +inquiétante : au ru de la Couarde, devant un +feu de branches mortes, une créature décoiffée, +à moitié nue, qui se chauffait, une folle. Tout de +suite elle s’offrait à Golo, chantait pour l’attirer +des airs du pays, avec une voix de cristal très +pure, entrecoupée de rires convulsifs, de hurlements +sauvages. Golo l’écoutait un moment, et +quand il s’éloigna, très troublé, le fantôme subitement +en colère, courut après lui, avec des +insultes, et le poursuivit de mottes de terre.</p> + +<p>Cette vie de hasard, le menuisier la traîna +jusqu’à la mi-septembre ; subitement alors le +temps changea et les pluies arrivèrent. Une fois, +surpris en plaine par une ondée intarissable et +froide, transi jusqu’aux os, il revenait à l’aube au +moment où le père Farcette, ses bretelles rouges +sur sa chemise de flanelle, ouvrait la porte du +<i>Puits <span class="rm">120</span></i>.</p> + +<p>Il entra, voulant boire quelque chose de raide, +histoire de se réchauffer. Carrouge arriva bientôt, +et après lui plusieurs habitués du matin, en +blouse bleue et la barbe sale. Et tout de suite, +sans un mot, les tournées d’eau-de-vie blanche +commencèrent dans le petit jour de la salle aux +volets encore clos, où pendant la nuit s’était +refroidie l’odeur des litres et des culots de +pipes.</p> + +<p>Un bien-être venait à Golo de la rude chaleur +de l’alcool et aussi de la société de tous les camarades +qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il +y avait là des têtes qui le réjouissaient, celle de +Carrouge surtout. Les autres partirent, sous +prétexte qu’il fallait se mettre à l’ouvrage ; ils +demeuraient seuls, le menuisier interdit un peu +et craignant les questions, l’autre, au contraire, +loquace et voulant savoir la cause d’une absence +aussi longue. A un mouvement de Golo pour se +lever, Carrouge l’avait saisi par la boucle de son +pantalon, l’avait contraint à se rasseoir sur le +banc :</p> + +<p>— Père Farcette, cria-t-il, des œufs durs et +du vin blanc !… Vous savez, du vrai, du bouché !</p> + +<p>Et tout de suite :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu fabriques donc depuis +qu’on ne t’a vu ? Ce n’est pas pour dire, mais tu +as l’air malade, vrai, tu deviens à rien. C’est donc +ça que tu laisses tout en plan, tes champs et ton +ouvrage ? Tu sais, tu es joliment veinard d’avoir +un patron comme le père Hénocque ! Toute la +sainte journée tu cours dans la plaine : à quoi +fricoter ? je te le demande : à guigner aux mouches, +à écouter s’il pleut. Ah ! tu fais un joli +« bêtet » ; tu deviens fou ! ma parole, va falloir te +vouer à sainte Berthe, comme dit l’autre.</p> + +<p>Carrouge s’arrêtait pour trinquer, faisait claquer +sa langue et déclarait le vin bien plaisant, +tandis que Golo, silencieux, se laissait apostropher, +réfugié dans une docilité très humble, très +lassée. La tête penchée, la casquette sur les +yeux, les coudes aplatis sur la table, il épluchait +les œufs rouges avec des gestes courts, en mangeait +sans faim les tranches après les avoir plongées +dans la salière.</p> + +<p>— Oh ! je sais bien que ce n’est pas à moi de +t’en remontrer, continuait Carrouge, à moi qui +ne travaille pas souvent ; mais ce qui me fiche +malheur, c’est que tu aies l’air en train comme +un lundi de Pâques ! Ce n’est pas une vie que tu +mènes là : tu ne parles plus à personne, et quand +tu aperçois les copains, tu décampes. Mais viens +donc avec nous, grand hurluberlu ! nous nous la +coulons douce, nous autres, et on nous trouve +plus souvent ici qu’ailleurs, aussi bien avant +qu’après la soupe ; nous rigolons, nous jouons au +billard, nous jouons aux cartes, nous disons des +blagues !…</p> + +<p>Et le sermon continue et les litres se succèdent : +deux litres, trois litres, d’autres litres encore.</p> + +<p>Il est midi, et Carrouge, dont les idées se troublent, +rabâche encore ses conseils du matin. Il se +lève cependant et déclare qu’il est engourdi, que +les fourmis lui montent dans les jambes.</p> + +<p>— Est-ce que tu as faim, toi ? Moi pas, j’ai +mon compte. Dis donc, ce serait vraiment trop +bête de se quitter comme ça, maintenant qu’on +s’est retrouvés. Seulement, on se fait vieux ici, +depuis cinq heures qu’on boit. Allons, viens +faire une partie de boules à Fromentières, ça nous +fera prendre l’air. On ira chez Avalard ; on s’y +amuse chouettement, tu sais ! Il y a de la bière +de Châlons, de la fameuse, et c’est la patronne +qui verse : une gaillarde, mon vieux Golo !… Hein, +ça te dit quelque chose, pas vrai ? En route !</p> + +<p>— En route, fait le menuisier.</p> + +<p>A Fromentières, l’auberge, presque un hôtel, +avec des salles réservées, était au centre du pays. +Dans le jardin, le jeu de boules allongeait son +allée, entre des carrés de choux et des plates-bandes +de géraniums estropiés, sans feuilles.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Avalard était malade et ce fut le mari, +figure ronchonnante et bilieuse de débitant mal +dans ses affaires, qui servit les canettes sous un +sapin où pourrissaient, épaves d’anciennes fêtes, +de vieilles lanternes vénitiennes.</p> + +<p>Un peu déçu, car, en vérité, l’endroit n’était +pas aussi charmant que Carrouge l’avait affirmé, +Golo se mit à faire rouler les boules, sans nul +succès. Il n’y avait plus la main, et sa maladresse +s’aggravait encore de la présence, agaçante à la +longue, d’un couple parisien, ahuri par le désœuvrement +de sa villégiature.</p> + +<p>Pourtant, on tua ainsi deux heures en allées +et venues, rebutantes, que n’égayait aucun coup +bien envoyé, car la bière, qui n’était pas du tout +fameuse, les faisait viser de plus en plus mal.</p> + +<p>Ils partirent enfin. Carrouge, fouetté par le +grand air, avait entonné un chant patriotique, +avec une voix courte et de grands gestes. Golo +appuyait mollement au refrain. La chanson se +prolongea tant qu’ils furent dans les rues de +Fromentières, que bordent des maisons bourgeoises, +de petites maisons très propres, égayées +de glycines. Mais une fois dans la campagne, +comme si ce n’était plus la peine de s’égosiller +pour les arbres, Carrouge s’arrêta brusquement, +sans même finir le couplet.</p> + +<p>Autour d’eux, tout était très calme : à droite, +la Marne silencieuse, à gauche, de grands espaces +verts, piqués de lilas tendre, par les colchiques +d’automne, les « veillottes » aux calices raides, +qui sortent des prés quand jaunissent les feuilles. +Au delà, s’étendaient les cultures : des betteraves +et des pommes de terre que l’on arrachait. +Malgré le soir qui venait on distinguait les +sacs alignés, debout en des attitudes gauches ; +enlisés, dans les terres molles, des tombereaux +chargés à pleins bords se traînaient lourdement +vers la fabrique de sucre. Des perdreaux rappelaient.</p> + +<p>Était-ce la bière de l’après-midi ajoutée au +vin blanc du matin, l’attendrissement de l’heure +ou l’amitié retrouvée de Carrouge ? toujours +est-il que Golo ressentait maintenant la nécessité +de parler, de se confier à quelqu’un, de vider +enfin son cœur. Carrouge, après tout, était son +meilleur ami, et depuis tant d’années ! Bien sûr, +ils n’avaient pas absolument les mêmes idées +dans la vie, mais ils s’aimaient bien quand même. +Et Golo, au fond, avait toujours eu une sorte +d’admiration pour cet animal-là, sans cesse +d’attaque, qui connaissait les femmes et savait +la manière de s’y prendre avec elles. Oui, Carrouge, +était homme à donner un bon conseil, +mais le difficile, c’était de le mettre sur la +voie.</p> + +<p>Et Golo hésitait, cherchant un joint pour +amener la conversation sur Cendrine. Par prudence, +il feignit de plaisanter, en rappelant au +camarade ses bonnes amies d’autrefois. Il ne +voyait donc plus Marthe Noizet, qu’il n’en +disait plus rien ? Et Catherine Merlin, c’était +donc fini aussi ?</p> + +<p>Mais Carrouge se moquait bien des femelles, +ce jour-là. Marthe Noizet ou Catherine Merlin, +il ne savait plus. Avec ça que, finalement, ce +n’était pas toutes les mêmes !</p> + +<p>Il continuait d’avancer d’une marche de +braconnier, le col de sa veste relevé, à cause du +brouillard qui s’élevait très blanc, au ras de la +prairie, s’arrêtant seulement, de temps à autre, +pour rallumer sa pipe, une courte pipe de +bruyère, toute noire, et qui ne quittait pas le +coin de ses lèvres.</p> + +<p>Golo ne se décourageait pas et, brusquement, +d’un ton qu’il voulait rendre indifférent :</p> + +<p>— Et Cendrine, qu’en dis-tu, de celle-là ?</p> + +<p>Crois-tu qu’il en a de la veine, le charron !</p> + +<p>— De la veine, de la veine… Il le sera comme +les camarades, va, et plus tôt qu’à son tour.</p> + +<p>— Eh bien, il ne s’ennuiera pas, celui qui la +lui débauchera, pas vrai ? Tu te rappelles comme +elle était gentille dans le temps, c’était la mieux +de toutes. Ah ! ce que j’en ai pincé, moi !… Et +maintenant encore, je te le dis à toi, parce que +je suis sûr que tu ne le répéteras pas… Pense +donc, il y avait si longtemps que je la connaissais !…</p> + +<p>Les premiers mots lâchés, les premiers aveux +partis, Golo continuait, intarissable. C’était +toute son histoire qui se dévidait, les jeux de +leur enfance, les premières atteintes du désir, +le développement de leur amour, tout y passait, +accentué çà et là par des souvenirs plus distincts : +une promenade sur la Marne, un dimanche +matin très doux, des rentrées de bal dans le +silence de la nuit, les adieux qu’ils s’étaient faits +au ru de la Couarde, le départ, l’ennui de la +caserne à Rochefort, les longs mois au Tonkin, +sans lettres, sans nouvelles…</p> + +<p>Il parlait toujours, s’étonnant lui-même de +trouver tant à dire, épanchant tout le trop-plein +amassé en son cœur pendant les mois +de tristesse. Il parlait, et, à mesure qu’il exprimait +ses peines, ses peines, en se précisant, +le faisaient souffrir davantage. Sa douleur finissait +par s’exaspérer au point qu’il éprouvait +comme un besoin immédiat de vengeance et +qu’il lui venait des paroles haineuses.</p> + +<p>« Dire qu’après ce qui était convenu, elle +ne lui avait pas seulement écrit un mot là-bas, +pour lui demander si elle pouvait toujours +compter sur lui ! et, depuis qu’il était revenu, +pas un semblant d’explication, pas un regret, +pas un mot d’amitié ! Ah ! la rosse ! s’était-elle +assez moquée de lui. Fallait-il que les +hommes soient bêtes !… »</p> + +<p>Et, frappant sur l’épaule de Carrouge, silencieux +comme une carpe :</p> + +<p>— Au moins, toi, tu n’es pas si abruti que +moi ; tu as rudement raison d’envoyer dinguer +tout ce monde-là !… Tu devrais m’enseigner la +manière, mon pauvre vieux.</p> + +<p>— La manière ? répondait Carrouge, il n’y +a pas de manière, il n’y a qu’à s’amuser de tout +cela et à bambocher avec les camarades. Les +femmes ! voilà-t-il pas une affaire !… Comme +s’il en manquait !… Faut pas te monter tant +que ça, mon Golo, ça ne te vaut rien. Faut pas +non plus rester tout seul. Tiens, c’est après-demain +la Saint-Firmin, et c’est moi, l’ami +Flambier et Ledoux, le nouveau maréchal, qui +rendons le gâteau ; rends-le avec nous. Comme +ça tu seras bien forcé de venir à la fête, ce sera +une occasion pour toi de revoir tous les copains. +Sois tranquille, ils te feront rire comme tu les +faisais rire dans le temps. C’est vrai, tout de +même, tu étais le loustic de notre bande, sacré +bon sang ! mais c’était dans ce temps-là, parce +qu’à présent… Hein ! c’est convenu ?</p> + +<p>Golo acceptait d’un mot la proposition, ne +voulant pas faire de la peine à Carrouge qui +l’avait écouté tout à l’heure et à qui il avait +encore quelque chose à confier. Car, maintenant, +il regrettait ses dernières paroles. Pourquoi dire +du mal de Cendrine, puisqu’il l’aimait toujours ?</p> + +<p>Déjà, ils touchaient à Villebard ; le chemin +finissait en ruelle entre des murs de jardins, +des murs de pierres plates, maçonnés de terre +rouge, chaperonnés d’iris et d’orpins. Il fallait +se quitter, et Golo, mal soulagé de son chagrin +toujours pesant, malgré ses confidences, s’exaltait +subitement :</p> + +<p>— Tout ça, mon pauvre Carrouge, c’est bon +à dire, mais vois-tu, quand on a cela dans le +sang, il n’y a rien à faire. Tu ne le raconteras +pas, mais cette Cendrine, rosse ou pas rosse, je +ne peux pas me faire à l’idée qu’elle ne sera +jamais à moi. Pourquoi celle-là plutôt qu’une +autre, je n’en sais rien ; mais il m’est impossible +de vivre sans la voir, et, quand je la vois, je +suis encore plus malheureux. Tiens, il y a des +moments où j’ai envie de lui sauter dessus et +de la tuer pour qu’un autre ne l’ait plus ! Il +me la faut, je te dis, il me la faut, de gré ou de +force. Et si je ne l’ai pas, je suis un homme perdu, +à moins que je m’en aille au tonnerre de Dieu, +et bientôt encore, car sinon, ma parole, il y aura +un malheur !</p> + +<p>Il avait dit cela tout d’une haleine, hors de +lui, comme poussé par une force étrangère, et +maintenant, il restait haletant, les yeux fixés +sur son ami, attendant une réponse.</p> + +<p>La réponse n’arrivait pas vite. Les menaces +du menuisier, l’idée qu’il pourrait commettre +le malheur dont il parlait, décidément tout +cela, ce n’était pas des choses à faire, tout cela +dépassait les idées de Carrouge sur la vie. Et +pourtant, devant cette rage soudaine, devant ce +Golo inconnu aux yeux étincelants dans les +derniers rais du soleil mourant, il n’osait plus +plaisanter. Il sentait cependant qu’il fallait +répondre quelque chose, émettre un son ; il +chercha encore et ne put trouver que ceci :</p> + +<p>— Ma garce de pipe qui est encore bouchée !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Golo l’avait promis, et, sans avoir grande +envie ni grand espoir de s’amuser à cette Saint-Firmin +où Carrouge l’obligeait à rendre le +gâteau avec lui, il prit le chemin de l’église, +quand la cloche sonna le dernier coup de la +messe.</p> + +<p>Des paysans stationnaient déjà dans l’ancien +cimetière, devant le vieil édifice dont le clocher +d’ardoises chatoyait sous le jaune soleil d’automne. +Un peu allumés déjà par les « gouttes » +d’eau-de-vie blanche, ils attendaient l’office, le +seul qu’ils entendissent de l’année. Quelques-uns +parlaient bien de la vendange qui ne s’annonçait +vraiment pas mal, mais la plupart regardaient +les femmes ou les filles qui arrivaient, +coquettes et sérieuses, en des tenues de circonstance. +Il y avait des appels à mi-voix, des +remarques égrillardes ou malignes qu’arrêta un +bruit grêle de sonnette venu du fond de l’église +à travers les vitraux disjoints.</p> + +<p>Toutes les mains se plongeaient à la fois dans +le bénitier et l’on se poussait pour prendre les +meilleures places. Celle de Golo était marquée, +au beau milieu du chœur, devant l’harmonium, +avec les jeunes gens qui rendaient le gâteau. Il +s’y installait, lui quatrième, non sans un sentiment +de fierté, et il regardait l’église, superbe +ce jour-là.</p> + +<p>Des guirlandes de papier bleu vif ou rose +tendre, comme des chaînes légères, reliaient les +piliers de la nef et festonnaient les autels de la +Vierge et de saint Nicolas qu’encombraient des +arbustes en pots et des plantes exotiques prêtées +par les serres du château. Mais le maître-autel +surtout disparaissait sous un amoncellement de +fleurs artificielles où éclataient des lys énormes, +plus grands que nature, dardant, du fond de +leurs blancheurs, des pistils d’or et d’argent, +pareils à des flammes. Le long des murs, devant +chaque statue de pierre peinte, un cierge brûlait +avec une longue lumière jaune, et saint Vincent, +le patron des vignerons, tenait à la main une +grappe de raisin noir, véritable.</p> + +<p>Mais toutes ces splendeurs n’enlevaient pas +à Golo quelque complaisance vis-à-vis de sa +propre personne. Il portait pour la circonstance +un habillement en drap gris tourterelle, presque +neuf. Il l’avait acheté à Mécringes, quelques +jours après son arrivée, et il l’oubliait dans l’armoire +depuis que la déroute de son existence +le rendait indifférent à la toilette. Il s’était fait +couper les cheveux et raser de frais : sur sa poitrine, +à gauche, la médaille du Tonkin étalait son +ruban jaune et vert et, sans ses yeux creusés +par les insomnies, il eût paru tout à fait gaillard. +Malheureusement, à part le curé et les enfants +de chœur, il n’y avait personne pour l’admirer, +puisque les quatre porteurs tournaient le dos +aux assistants. Au milieu d’eux, les brioches +s’étageaient en pyramide sur une civière recouverte +de serviettes piquées de bouquets et, par +moments, une bonne odeur de pâtisserie rustique +se mêlait à l’arome entêtant de l’encens.</p> + +<p>L’office n’avançait pas : les chantres de Villebard +renforcés au lutrin par leurs collègues des +paroisses voisines soutenaient longuement la +note à gorge déployée en ralentissant encore le +rythme du plain-chant. L’harmonium geignait +de toutes ses voix, le grand jeu lâché sans réserve, +et M. le curé lui-même, devant cette assistance +inaccoutumée, devant cette foule de paroissiens +se pressant dans le saint lieu déserté d’habitude, +enflait sa voix dans les <i>Kyrie</i> et prolongeait les +<i lang="la" xml:lang="la">Dominus vobiscum</i>, démesurément.</p> + +<p>On le vit enfin traverser le chœur et la nef +pour gagner la chaire ; son pas lourd résonna +sur les marches de bois de l’escalier tournant +et, sous le dôme où plane, les ailes ouvertes et le +bec rose, la colombe symbolique, sa face apparut +souriante et congestionnée.</p> + +<p>Les gardiens du gâteau retournèrent leurs +chaises vers les assistants pendant que s’élevait +une discrète rumeur, et, beaucoup s’étant +mouchés avec force, le sermon commença.</p> + +<p>Le curé remercia d’abord les fidèles accourus +en masse pour rendre hommage aux vertus et +aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr, +patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot, +phrase pour phrase, le panégyrique annuel. Golo +le connaissait par cœur pour l’avoir entendu +débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait +les périodes et attendait les gestes. +D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin fût +né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été +catéchisé dans les vallées pyrénéennes par l’archevêque +de Toulouse, saint Saturnin lui-même : +il venait de découvrir Cendrine, assise au premier +rang, à gauche, près de son mari. Un trouble +lui venait, où sombraient ses prétentions de tout +à l’heure : elle aussi s’était faite belle, malgré son +deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu +échancrée du corsage, à la parisienne, elle avait +une allure de fête, et sa figure, ouverte et insouciante, +semblait heureuse. Elle avait aperçu +Golo, à coup sûr, mais elle ne le regardait pas ; +et jamais son indifférence n’était apparue aussi +manifeste au jeune homme, jamais il n’avait +senti aussi cruellement le peu qu’il était pour +elle, alors qu’elle était tout pour lui. Les moindres +traits de son visage, les plus menus détails de sa +toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans +une extase imbécile, les mains sur les cuisses, il +demeurait pétrifié, contemplant les frisettes des +cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait +ressembler à une dame, et les boucles d’oreilles +que le jour de la rosace rendait lumineuses.</p> + +<p>Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du +patron de Villebard : saint Firmin était maintenant +évêque d’Amiens, il convertissait au catholicisme +des peuples sans nombre, prononçait +dans les champs des homélies simples et tendres +jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien faisait +tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du +Seigneur 287.</p> + +<p>Saint Firmin mort, le sermon allait finir et +aussi la messe. A la sortie, Golo pourrait frôler +Cendrine ; l’après-midi encore, il la reverrait +aux vêpres, à la procession, puis sur la place, +devant la marchande de pains d’épices. Il lui +parlerait. Le charron ne devait plus être fâché, +puisqu’il était réconcilié avec son beau-père. +Il ne devait pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi +l’eût-il été ? On se connaissait, on pouvait +bien causer ensemble ; et déjà Golo se promettait +de renouer avec le ménage, de se faire leur +ami.</p> + +<p>Mais le curé ne se pressait pas de descendre, +ajoutant cette fois au sermon ancien une conclusion +nouvelle. Saint Firmin était mort, mais +voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait +de retrouver ses reliques et les transférait en +grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul dans +la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et +admirable à voir, pendant toute la durée de la +cérémonie qui se fit en plein cœur de janvier, +partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea +subitement en un printemps agréable, les +arbres se couvrirent de fleurs, les prés reverdirent +et les oiseaux firent entendre leur plus +doux ramage.</p> + +<p>« Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse, +l’église rurale, placée sous l’invocation +d’un saint qui disposait à son gré des éléments +et des saisons ! Et qui sait si, à l’occasion, les +paroissiens montrant plus de générosité, plus +de ferveur, la véritable relique, un fémur presque +entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel +les champs et les jardins de Villebard !… »</p> + +<p>Sur cette péroraison du genre insinuant, +M. le curé quittait la chaire. Revenu à l’autel, +il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes +gens ; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun +baisa la patène. La messe dès lors se précipita, +et, après un <i lang="la" xml:lang="la">Domine salvam fac rempublicam</i>, +que les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent +vigoureusement, — histoire de faire +« endêver » le prêtre, suspect de malveillance +pour le gouvernement, — on sortit enfin en se +précipitant par la porte en ogive, trop étroite +pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la +curiosité des gens tassés sur le seuil. Golo se +hâtait, mais entre Cendrine et lui s’interposa +en rangs serrés la compacte tribu des Belges, +tous vêtus de blouses pareilles, et, quand il fut +dehors, il était trop tard : Cendrine était loin, il +ne la reverrait pas avant les vêpres.</p> + +<p>Allons ! il ne lui restait plus qu’à se consoler +en faisant avec les camarades un copieux +déjeuner largement arrosé de vin blanc, en +« redisant la messe », suivant l’expression de +Carrouge. Et, la soupe avalée, les plats torchés, +les bouteilles vides, on sortait en troupe pour +aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez +les richards du pays.</p> + +<p>Les gens étaient encore à table, on trinquait +avec eux sans s’asseoir, on portait leurs santés, +et le maître répondait par une pièce blanche, +quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la +tournée finie, on partageait l’argent : on le +boirait le soir.</p> + +<p>Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute +la commune avait déjà son compte, ceux du +gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en +famille, et cela se reconnut dès le début de +l’office à la façon dont on menait les cantiques +et les psaumes. Les chantres expédiaient les +versets, gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même, +débordant de sa stalle, la face enluminée, +accélérait le mouvement des antiennes. On +attendait la procession, la sortie de la châsse. +Qui la porterait ? Un honneur très prisé autrefois, +mais singulièrement dédaigné aujourd’hui ! +au point que, l’année précédente, des vieux, +contre l’usage, avaient dû se dévouer et promener +le fémur sacré.</p> + +<p>Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient +entendus pour passer la corvée au menuisier, +et, innocemment, M. le curé s’associa au complot. +Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se +mettre au brancard, et Golo accepta sans se +faire autrement prier. Au fond, il n’était pas +fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au +premier rang, à côté du prêtre, dans cette cérémonie +solennelle : Cendrine serait bien forcée +de le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir +son contentement, feignait d’y aller par obéissance +et politesse, souriant d’un air détaché.</p> + +<p>Par contre le choix de son compagnon de brancard +ne le flattait que médiocrement. C’était le +nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses +trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa +mère. Même on racontait qu’elle le faisait coucher +dans sa chambre afin qu’il n’eût pas peur +la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses +habillements, et Golo se consolait un peu à +l’idée qu’on avait pris cet imbécile pour ses +écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu +honorer la bravoure de l’armée française.</p> + +<p>Cependant la procession sortait de l’église. +Les petites filles s’avançaient d’abord, en robes +blanches et les cheveux frisés, quelques-unes, +les plus sages, portant inclinées les oriflammes +de la Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient, +chantant des cantiques ; quatre d’entre elles, +les bras rouges sous la mousseline transparente, +tenaient les cordons de la bannière portée par +une rousse à la face pâle, qui, disait-on, voulait +se faire religieuse. C’était une bannière ancienne +en soie blanche, lamée d’argent. Au centre se +voyait une Vierge en relief, brochée de couleurs +tendres, dont la tête peinte se levait vers trois +nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient +des rayons vermeils. Venaient ensuite les gamins +de l’école, les cheveux en broussaille, l’œil en +dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse, +imbriquée d’or et percée de lucarnes ; dans +l’intérieur, tout rouge, brillait le cristal du reliquaire +où l’on devinait un fragment d’os. Et la +boîte sacrée tanguait entre ses deux porteurs, +de taille et d’allure différentes, Mignot, qui marchait +le second, étant incapable de se mettre +au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus +et moustachus, chantaient à livres ouverts, et, +sous leurs surplis blancs très empesés, dépassaient +des pantalons jaunes ou bruns ; les enfants de +chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient +le curé paré de la chasuble des grandes +fêtes, et le cortège était fermé par les paroissiens, +marchant sans ordre, avec un piétinement +de troupeau.</p> + +<p>Ils allaient, descendant la côte entre les acacias +aux cimes jaunissantes ; la rivière, au loin, +apparaissait en coulées lumineuses, et au delà +s’étendait la plaine grise et endormie sous les +sonneries de vêpres lointaines. Dans la vallée, +des clochers se profilaient, noyés parmi les +vapeurs automnales.</p> + +<p>La procession atteignait le cimetière neuf, +faisait le tour de la croix qui le domine, et rentrait +à l’église dans une volée de cloches sans +que Golo eût pu découvrir Cendrine.</p> + +<p>La châsse réinstallée à sa place habituelle, +au-dessus du maître-autel, le curé donnait la +bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du +catéchisme chantaient un dernier cantique, et la +cérémonie était terminée.</p> + +<p>A la sortie de l’église, Golo ne rencontrait +toujours pas Cendrine et, mélancolique, il s’en +allait voir la fête. Il y avait, cette année-là, +deux boutiques : le tourniquet de la « mère +Guignon », un éventaire de pains d’épices et de +sucres de pomme, et un manège, tout en glaces, +où se poursuivaient des lions, des léopards et des +sirènes, aux sons obsédants d’un orgue de barbarie +lequel, jusqu’au soir, joua le même air : +tous les enfants faisaient le cercle, hébétés de +voir repasser les mêmes couples étalés dans les +gondoles, les mêmes filles cramponnées à la +barre, riant aux éclats et poussant des cris de +joie niaise.</p> + +<p>Golo les regardait tourner un moment, avec +le vague espoir que Cendrine, elle aussi, viendrait +là, attirée par le spectacle : personne ! De +guerre lasse, il allait à la loterie, et il restait +une heure à écouter appeler les numéros derrière +les filles qui tentaient la chance. Pour +tuer le temps, lui-même risqua ses deux sous ; +il gagna.</p> + +<p>— Pour vous, le joli garçon ! s’écria la +mère Guignon, une ancienne belle de village, +avec des accroche-cœur énormes écrasés sur le +front.</p> + +<p>Et elle fit passer à Golo une assiette bariolée +au centre de laquelle il lut :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les beaux serments d’amour</div> +<div class="verse">Ne durent pas toujours.</div> +</div> + +</div> +<p>Cependant, derrière les maisons, dominant +le bruit des pétards allumés par les enfants +dans l’ancien cimetière, une détonation plus +forte fit dresser l’oreille à Golo : le tir au poulet +commençait. Dans un chaume ras, sans un +arbre, sans une haie, un pieu était fiché en +terre, sur lequel debout et vacillant, les pattes +attachées à une planchette, un poulet servait +de cible. A quarante pas se tenait le groupe des +tireurs. Ils se passaient, chacun à son tour, un +antique Lefaucheux dont les batteries sans +timbre hésitaient au départ, une arme de rebut +qui reculait en crachant. Chacun avait sa façon +de se piéter, d’épauler, d’allonger ou de rapprocher +la main gauche ; et tous, très sérieux, +inquiets de leurs dix sous et jaloux de leur réputation +de tireurs, visaient lentement. C’était, +sans une femme, une réunion muette où de +grands cris, tout à coup, s’élevaient, quand le +poulet, touché peut-être, fléchissait sur les pattes. +La malheureuse bête, immobile, l’estomac tendu +en carène, l’œil clignotant, attendait. Des balles +passaient loin d’elle, qui s’en allaient trouer +le chaume en soulevant de la poussière ; d’autres +frôlaient la planchette, et leur trajet se +reconnaissait au mouvement effrayé du volatile +qui se jetait à droite ou à gauche ; d’autres enfin +touchaient le but : des plumes volaient et une +aile pendait, fracassée. Puis une patte était fauchée +et la bête chavirait alors, se débattait, pendue +à la planchette.</p> + +<p>Des contestations se produisaient entre le +tireur et l’industriel :</p> + +<p>— Je vous dis qu’il n’est pas mort.</p> + +<p>— Je vous dis que si.</p> + +<p>Tous couraient, allaient vérifier le coup, et +les discussions recommençaient autour de l’agonie +du poulet, qui, la tête en bas, perdait son +sang, goutte à goutte, par le bec.</p> + +<p>Carrouge avait gagné : il brandissait en l’air +sa victime, et les jeunes gens de la commune, +rejoints par Golo, l’escortaient vers le cabaret.</p> + +<p>La nouvelle salle du <i>Puits <span class="rm">120</span></i> était déjà pleine +de monde, de fumée et de bruit. L’entrée du +poulet fit sensation ; des applaudissements éclatèrent +et l’on battit aux champs :</p> + +<p>— Ohé ! la coterie ! salua le père Farcette, +montez, on vous a gardé la chambre.</p> + +<p>Et, au milieu des blagues de toute l’assemblée, +ils gravirent l’escalier, derrière le comptoir.</p> + +<p>La chambre, récemment plafonnée, était +humide et sentait le plâtre frais. Des illustrations +coupées dans les journaux, des affiches +annonçant des feuilletons, des réclames coloriées +pour des machines agricoles ornaient les murs. +Pas de meubles, un lit seulement, sans traversin +ni oreillers. Des tables avaient été dressées sur +des tréteaux et la cheminée était décorée par une +belle rangée de bouteilles, portant toutes la +même étiquette : « Apéritif Meldois », en lettres +d’or.</p> + +<p>— C’est-il des canettes que vous voulez, les +enfants ? interrogeait l’aubergiste.</p> + +<p>— Donnez-nous-en toujours pour commencer, +on verra après.</p> + +<p>Les chapeaux jetés sur le matelas, on s’assit +et les bouchons des canettes partirent. Immédiatement, +les plaisanteries commencèrent.</p> + +<p>Un certain Chandelle surtout en débitait +de raides. C’était un garçon tout en longueur, +comme le disait son sobriquet, blême avec des +cheveux roux et de gros yeux, l’air rosse avec sa +figure glabre et sa bouche fendue en tirelire : le +loustic de la bande. Tout de suite, il entreprit +Golo à propos de la procession.</p> + +<p>— Eh bien ! mon pauvre vieux, ce que tu avais +l’air d’une andouille, tantôt, à balader la boîte à +Saint-Firmin ! Toi et Mignot, vous faisiez la +paire !… Tu es donc devenu calotin, chez les +Annamites ? Et moi qui croyais que tu t’étais fait +Chinois !… Grand Nicodème, va ! c’est-il que +t’attends pour être bedeau ?</p> + +<p>Des rires bruyants éclataient : Golo riait aussi, +mais riait jaune, un peu vexé de voir qu’au fond +aucun des amis n’était fâché qu’on raillât l’homme +revenu de loin, le médaillé du Tonkin ; et il se +demandait si réellement on ne s’était pas moqué +de lui, tout à l’heure, et si, à promener la châsse, +il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la considération +espérée. Il s’excusait naïvement, mais +Chandelle reprenait :</p> + +<p>— Tu étais plus chouette que ça dans le +temps, mon garçon. Tu es donc devenu bête en +voyageant, toi ? Tu ne te rappelles donc pas, il +y a dix ans, quand tu avais fait la traînée de +poudre depuis le cimetière jusqu’à l’autel, un +soir du mois de Marie ? C’était ça, une riche idée ! +Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne +perdais pas ton temps : tu embrassais Cendrine +Rutel dans un coin durant que la mère prenait +ses jambes à son cou… Et maintenant, voilà que +tu fais la pige à Mignot ?</p> + +<p>Heureusement pour Golo, le nom de Mignot +détourna la verve de Chandelle, et ce furent, +durant une heure, des histoires où cet imbécile +était bafoué, intarissablement. Une fois qu’il +était allé à Meaux avec quarante sous dans sa +poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés, +sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin +de la gare qui lui avait ciré ses souliers à l’arrivée ? +Une telle stupidité scandalisait l’avarice +de tous ces paysans.</p> + +<p>Quand leurs invectives contre Mignot furent +un peu calmées, Golo, pour se faire pardonner +sa conduite de tantôt, essaya de raconter des +farces de chambrée, des histoires de bord apprises +pendant ses traversées. L’effet fut nul. Le +milieu ne valait rien ; et bientôt il se tut, voyant +qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même, +du reste, que son temps de boute-en-train +était fini, qu’il n’était même pas capable de +s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus +propre qu’à une chose : penser à Cendrine. Qui +donc le délivrerait de cela, vingt dieux ? Qui +donc lui ferait passer cette sacrée maladie ?</p> + +<p>Le père Farcette entra, avec des bouteilles +sous les bras et aux mains deux bougies dans des +chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à +boire ; l’absinthe succéda au vermouth, l’« Apéritif +Meldois » à l’absinthe. Maintenant, il ne +savait plus. Il entendait rire autour de lui, des +chansons s’étaient élevées, des chansons d’une +solide obscénité qu’on chantait déjà dans sa jeunesse ; +il se mit à reprendre les refrains comme +les autres, à faire du bruit avec tout le monde. +Il lui semblait que sa douleur chancelait, tombait +dans un grand trou.</p> + +<p>Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient +troubles : la lumière des bougies projetait +sur le mur blanchi à la chaux des ombres énormes +qui s’agitaient confusément ; dans l’air +alourdi passaient des mots qui avaient perdu leur +sens, des cris de bêtes. Cependant il s’aperçut +qu’il n’était plus à côté de Carrouge ; quand +donc avait-il changé de place ? Il lui sembla aussi +qu’on apportait des assiettes et des plats qui +fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même +garde à ne pas se tacher. Il buvait encore et, +quand les pipes s’allumèrent, il se trouvait très +heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la +table, il regardait devant lui, l’œil un peu rond +et ressentant un grand bien-être. Tout lui paraissait +facile ; toujours amoureux, mais sans souffrance +aucune, il se passait très bien de Cendrine, +l’idée seule de son amour le contentait. Il +avait aussi de l’amitié pour tout le monde, il +n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué +tout à l’heure ; même, si Champion avait été là, +il aurait trinqué avec lui. Quant à Carrouge, il +l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de +cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout +de même.</p> + +<p>En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait +ce soir-là, le bal commençait : un piston et +un violon juchés sur une table attaquaient le +quadrille. La « coterie » descendit dans la pièce +démeublée et parée de branches de sapin symétriquement +clouées au mur. Des danseurs s’agitaient. +Il y avait là des jeunes gens en condition +à Paris, venus pour la fête, trop bien mis et +l’air méprisant, des garçons et des filles des villages +environnants. Mais celles qui avaient le +plus de succès, c’étaient les femmes de chambre +des châteaux voisins : des vraies dames, avec +des robes claires, des gants jaunes et des cheveux +en boucles sur le front. On se les arrachait, +et Golo eut toutes les peines du monde à obtenir +que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand +il lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils +partirent à peu près en mesure, il perdit toute +notion de la vie réelle ; il trouva seulement que +sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut +l’embrasser dans le cou. Il lui sembla aussi +qu’il buvait encore une canette avec elle dans la +salle contiguë ; puis, plus rien…</p> + +<p>Et quand, vers trois heures du matin, il sortit +avec les derniers, avec ceux qui n’avaient pas eu +de filles à reconduire, très saouls, dans la nuit +déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient +à tue-tête :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vers les rives de France,</div> +<div class="verse">Voguons en chantant…</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Un vent d’ivrognerie passa sur Villebard.</p> + +<p>Les betteraves arrachées, les labours touchant +à leur fin, les gens avaient du loisir et le mettaient +à profit. Le dimanche, le cabaret ne désemplissait +pas. Farcette, un peu avant la fête, avait +agrandi son établissement ; il avait loué la maison +voisine, percé une porte dans le mur ; et +c’était à côté de l’ancien cabaret, — tout ensemble +buvette, cuisine et bureau de tabac, — une +grande salle blanche où l’on avait dansé le jour +de la Saint-Firmin. Des chaises remplaçant les +escabeaux et les bancs y entouraient de petites +tables séparées, et le comptoir en faux marbre, +un comptoir comme on n’en avait jamais vu à +Villebard, était orné de vases en métal où l’on +serrait les cuillers. Deux lampes à pétrole éclairaient +un billard neuf, et, au mur, vis-à-vis de la +loi sur l’ivresse, on voyait la règle du jeu, encadrée +de bois noir, où un amateur en manches de +chemise, allongé dans une pose tourmentée, +mais élégante semblait exécuter un « trois bandes ». +Aussi, tous avaient-ils la curiosité d’aller +admirer cette installation et de goûter aux apéritifs, +car le bruit s’était répandu que l’aubergiste +s’approvisionnait de liqueurs de premier choix.</p> + +<p>Dès le matin, pendant que les femmes habillaient +les mioches ou assistaient à la messe, les +gens, sous prétexte de se faire raser, — Farcette +joignant à ses nombreuses professions celle de +coiffeur, — se rendaient au cabaret. Ils consommaient, +et revenaient l’après-midi. Le patron +n’avait plus alors une minute de repos, était +obligé, pour servir la clientèle, d’appeler à la +rescousse ses fils, sa femme et sa belle-mère.</p> + +<p>Le dimanche qui suivait la fête, Carrouge et +Golo étaient au <i>Puits <span class="rm">120</span></i>, fêtant avec leurs +camarades le retour d’un ami qui rentrait du +service. Et c’était, durant toute la journée, +dans la salle comble, un bruit de bouchons, un +cahotement de billes, un fracas de jurons, au +milieu d’une atmosphère irrespirable.</p> + +<p>Tout le monde autour d’eux parlait à la fois. +Ici, le piquet sévissait, et là, le matador. Des +buveurs trinquaient avec une véhémence de +cordialité qui s’exprimait dans la vibration des +verres. A certaines tables, c’étaient des sociétés +de gens posés causant d’affaires avec des gestes +sobres et des rires contenus, tandis que plus loin +on cancanait, on remuait toutes les histoires +scandaleuses du pays, les plus récentes ignominies +et les turpitudes anciennes.</p> + +<p>L’avarice des uns comme la luxure des autres +s’allumait avec la brûlure des alcools : les voix +montaient, le bruit redoublait et l’on appelait +le patron à coups de chaise sur le parquet. Les +plus ivres vantaient leur capacité de buveurs, la +résistance de leurs muscles ; ils s’entraînaient à +des paris : celui-ci proposait d’enlever le comptoir +sur son dos, celui-là de grimper au clocher +monté sur des échasses ; trois jeunes gens s’offraient +pour boire une feuillette sans s’interrompre. +Les joueurs de billard eux-mêmes, excités, +se hasardaient aux « massés » les plus présomptueux +et, pour ne pas se donner la peine de frotter +de craie leurs procédés, ils allaient chercher le +blanc au plafond, au plafond tout neuf, qu’ils +vrillaient de leurs queues.</p> + +<p>A la table de Carrouge, tous racontaient ce +qu’ils avaient fait au régiment, leurs déceptions +et leurs plaisirs, leurs dimanches de ribotes et +leurs nuits de salle de police. Le libéré avait tenu +garnison à Reims : il énumérait ses aventures +galantes dans une brasserie du faubourg de +Neuchâtel, affirmait effrontément avoir bu du +champagne presque tous les jours. Un autre +avait été envoyé à Abbeville, non loin de la mer, +qu’il n’avait pas vue d’ailleurs : tout ce qu’il se +rappelait, c’était un café où une excellente bière +ne coûtait que deux sous le bock. Mais le garde-champêtre +en avait vu bien d’autres, lui qui avait +fait sept ans sous l’Empire, qui avait été tambour +au Mexique. Sa mémoire se refusait à restituer +les noms du pays ; il confondait les sierras +avec les contreguerillas et il s’égarait une heure +entière dans les rues de Puebla, qu’il assiégeait, +maison par maison impitoyablement. Golo seul +l’écoutait, impatient de raconter Hanoï, le fleuve +Rouge et les Pavillons-Noirs. Depuis six mois, il +n’avait pas encore trouvé l’occasion de placer ses +souvenirs du Tonkin : ils lui pesaient. A peine +Puebla s’était-elle rendue, qu’il entrait à son +tour en campagne ; et il n’omettait aucune étape +de Rochefort à la baie d’Along, de la baie d’Along +à Bat-Cat. Bientôt, l’attention de ses camarades +s’étant assoupie, il ne craignait pas, pour la +secouer, d’offrir une tournée de vermouth. Mais +on en avait assez du Tonkin : le garde-champêtre +sommeillait sur ses lauriers du Mexique. Carrouge +entamait un bésigue avec Chandelle, et +les autres bâillaient à se décrocher la mâchoire. +Pour en finir, le libéré de Reims proposa de chanter +une chanson de marche, et tous acceptèrent +avec enthousiasme. Bientôt on les imitait aux +tables voisines et ils durent brailler très fort pour +ne pas entendre des vieux qui, tout à côté, attaquaient +un air du pays, tandis que plus loin on +célébrait la gaudriole et « les Blés d’or ».</p> + +<p>Mais, profitant du premier silence, Golo brusquement +se levait ; se souvenant des années où +il entraînait par sa gaieté la jeunesse de Villebard, +il entonnait la chanson du Rémouleur. Elle +ne lui avait pas été enseignée, celle-là, par les +marins à bord des grands navires, par les « marsouins » +dans les bivouacs des rizières ; elle lui +avait valu jadis des applaudissements dans les +cafés de Mécringes, aux fêtes où il accompagnait +Cendrine : cette chanson-là, c’était la tante Louvet +qui la lui avait apprise. Et Golo étonné, ravi, +retrouvait ses succès d’autrefois. Au second couplet, +on le fit monter sur une table, et, un eustache +à la main, il imitait au refrain, de manière à +s’y méprendre, le sifflement de la pierre mangeant +l’acier. Encouragé par l’assistance il montrait +ensuite tous ses talents anciens ; il fit le +chien, le chat, la poule qui vient de pondre, la +mouche qu’on écrase au carreau. La salle se tordait, +on l’acclamait, et son triomphe le grisait à +ce point qu’il en oubliait son chagrin et ceux qui +en étaient la cause, le charron, Rutel, Cendrine +elle-même.</p> + +<p>Le soir, après la soupe, les consommateurs +revenaient presque tous. Mais ils ne riaient plus, +ne chantaient plus ; ils buvaient, taciturnes. Ils +dormaient, le nez sur leurs verres ; et dans la +salle pleine, silencieuse, on n’entendait qu’une +seule conversation, une dispute entre deux ivrognes, +interminable, et cette affirmation renouvelée +par l’un d’eux, toutes les cinq minutes, d’une +voix empâtée, pleurarde :</p> + +<p>— Je te dis que son frère est artilleur !</p> + +<p>Le lendemain, le surlendemain, puis tous les +jours, Golo retourna chez Farcette. Désormais, +il consacra au cabaret sa vie fainéante, et le +<i>Puits <span class="rm">120</span></i> remplaça les champs et les routes, les +bois et la rivière. Non content de descendre régulièrement +à l’heure de l’apéritif, il saisissait tous +les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge : +la présence à Villebard des ouvriers de +Mécringes, le passage du revendeur et des gendarmes, +du boucher et du tueur de cochons. Il +devenait l’ami de tous les corps de métier, s’attablait +avec tous les clients d’occasion. Un camarade +traversait le Chep, criait par-dessus le +mur :</p> + +<p>— Viens-tu par en bas boire un verre ?</p> + +<p>Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait, +assurait-il, sérieusement.</p> + +<p>— Bah ! tu as bien un moment… On ne s’assoiera +même pas. Nous en avons pour cinq minutes.</p> + +<p>Golo finissait par accepter : les cinq minutes +devaient durer jusqu’à la fin de la journée.</p> + +<p>Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps +déjà, il ne payait plus ses semaines à Golo, l’avait +mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté +d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il +arriverait à s’amender. Au début, quand il désertait +l’atelier pour s’en aller au Roc, plus tard, +alors qu’il avait complètement abandonné sa +besogne pour courir les champs, le patron lui +avait bien adressé des remontrances et des menaces. +Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait +même plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la +fainéantise, la traînerie et la bamboche.</p> + +<p>Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on +ne le payait plus, il ne devait rien à personne ; et, +d’accord avec son patron, lui semblait-il, en paix +avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.</p> + +<p>La bande à Carrouge, dont il faisait partie +maintenant, avait choisi sa table du côté du +jardin, dans un angle où l’on était toujours tranquille. +Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums +rangés entre les rideaux et les vitres, on +apercevait l’enclos délaissé par les anciens propriétaires, +de vieux pommiers argentés de lichens +et dorés de mousse, des vignes non taillées qui +rougeoyaient au-dessus des allées, des massifs de +rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes +blancs, qui tremblaient dans le soir, au vent +d’octobre. Vers cinq heures, les camarades +venaient s’asseoir là ; et le premier arrivé — c’était +généralement Golo ou Carrouge — s’emparait +du journal, histoire de lire les faits divers +et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait +les nouveaux venus au courant des crimes +du jour et des péripéties du roman. Jamais on +ne parlait politique : sur ce sujet ils étaient tous +d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en +nombre, ils réclamaient les cartes et attaquaient +le rams. On jouait l’absinthe, puis le vermouth, +quelquefois encore le bitter-curaçao : ils jugeaient +sage de ne jamais consommer plus de trois apéritifs : +ils se ménageaient pour le soir.</p> + +<p>La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets +allumés. Il y avait là des vieux, plusieurs +sociétés de veufs et de célibataires, toute la +bohème paysanne de Villebard. On était en +famille : la mère Farcette tricotait derrière le +comptoir, et le patron, devenu plus sociable +depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait +avec l’un ou avec l’autre, faisait un quatrième à +la manille, enseignait un carambolage.</p> + +<p>Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des +alcools frelatés, enfermés dans des litres aux étiquettes +bariolées portant des noms étranges, +pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant +des bustes d’hommes hier célèbres, ou représentant +des monuments connus, des tours, des +colonnes ou des statues. Quant au vin du pays, +au vin de France, les jeunes hommes en avaient +perdu le goût. Si par hasard ils en demandaient, +au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans +espéré, c’était une vinasse algérienne qu’on leur +servait, une vinasse épaisse et âcre, résine liquide +bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse, +tandis que les vieux protestaient : eux +savaient ce que c’était que le vin et ils parlaient +des anciens vignobles de la vallée de la Marne, +citaient des crus, nommaient des propriétaires, +vantaient des années de récoltes. La bière ne +leur plaisait pas davantage, et, un jour que Carrouge +la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques, +un septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait :</p> + +<p>— Ah ! mon garçon, tu n’y connais rien !… La +bière, la bière !… Mais c’est parce qu’on la paie +qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne la boirait +pas !</p> + +<p>Tous cependant demeuraient fidèles au marc, +et plus encore aux eaux-de-vie de fruits ! Mais +la crainte des agents du fisc empêchait Farcette +d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait +bien disposé :</p> + +<p>— Allons, patron, servez-nous du marc, mais +du vrai, du bon, du marc de Champagne.</p> + +<p>Le cabaretier se récusait : il y avait beau temps +qu’il n’en avait plus.</p> + +<p>— De l’eau-de-vie de prunes, alors !</p> + +<p>De l’eau-de-vie de prunes, parbleu ! il savait +bien où en trouver, et de la fameuse ! Un homme +de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la +semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui +prendre, rapport aux rats-de-caves. Ah ! ils +n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là ! +Tout dernièrement encore, ils avaient cherché +des raisons au père Gollard pour un vieil +alambic déniché dans son fournil ; et le cabaretier +de Chivres, un novice, s’était laissé pincer +bêtement et en avait eu, à Meaux, pour ses +soixante francs d’amende… Bien sûr que non, il +ne se souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement, +le père Farcette !</p> + +<p>Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui, +d’ailleurs, avaient la confiance du patron, qui, +pour eux seuls, sortait les précieuses bouteilles de +son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte +le matin afin de se remonter l’estomac.</p> + +<p>— Et puis, si vous en voulez, du marc et de la +prunelle, poursuivait Farcette, vous n’avez qu’à +en faire chez vous… du moment que vous n’en +vendez pas…</p> + +<p>— Oui, ripostait un vieux, jusqu’au jour où +nos députés auront supprimé les bouilleurs, pour +nous faire avaler à tous l’alcool de betteraves.</p> + +<p>— Ma parole ! concluait Carrouge, ils veulent +donc avoir notre peau, qu’ils s’entendent seulement +pour nous empoisonner !…</p> + +<p>Ceci n’empêchait pas le fils de la veuve de +s’empoisonner dès maintenant en lampant avec +délices les sophistications du <i>Puits <span class="rm">120</span></i>. Et, bien +qu’ils fussent de son avis, jeunes et vieux l’imitaient, +si bien qu’au bout d’une heure, tous +avaient leur compte, tous étaient gris.</p> + +<p>Chaque soir, à la minute réglementaire, l’aubergiste +déclarait qu’il allait fermer ; il éteignait +les lampes, ne laissait allumé qu’un lumignon +dont la lueur jaune tremblait au milieu du billard, +sur la housse. Puis, avec affectation, de +manière à être entendu des voisins, il fixait les +volets, laissait la porte ouverte un moment :</p> + +<p>— Allons, les enfants, il est l’heure d’aller se +coucher !</p> + +<p>Il attendait, debout sur le seuil. Personne ne +démarrait.</p> + +<p>— Mais il fait froid ici ! proférait régulièrement +une voix, après un long silence.</p> + +<p>Le patron ne se faisait pas autrement prier.</p> + +<p>— Allons ! si c’étant !…</p> + +<p>Et il repoussait la porte, enlevait le loquet, et +l’on recommençait à boire. L’autorité n’était pas +à craindre : le garde-champêtre était là et si, par +hasard, les gendarmes de Mécringes passaient en +tournée nocturne, tous les clients auraient vite +fait de se sauver par la fenêtre du jardin.</p> + +<p>On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était +le triomphe de Chandelle. Il chambolait autour +des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié désorbité, +inventant des histoires drôles, ridiculisant +tour à tour chaque consommateur. Pour le compléter, +ses voisins ne cessaient de remplir son +verre, et, quand il avait bu, ivre absolument :</p> + +<p>— Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on, +si tu continues, tu vas te saouler !…</p> + +<p>Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries, +jusqu’au moment où l’un des habitués, +moins patient, parlait de lui casser les reins. Ils +s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais +Farcette s’interposait, les obligeait à faire la +paix. On buvait à leur réconciliation, et c’étaient +de nouvelles tournées de canettes et de « chasse-bière. »</p> + +<p>La soirée finissait dans un abrutissement silencieux, +les voix cassées, les pipes éteintes. Et +Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses +poches, ouvrait la bouche de temps en temps, +comme un poisson hors de l’eau, incapable d’articuler +autre chose qu’un « Ouais ! Ouais ! », +un acquiescement à des paroles qui n’avaient pas +été dites.</p> + +<p>Vers minuit enfin, Farcette réclamait son +argent. Tous se réveillaient, et c’était un effort +pour établir le compte des parties gagnées, des +tournées offertes, un travail pour aligner sur le +comptoir les gros sous tirés des bourses en cuir.</p> + +<p>Le menuisier, lui, payait généreusement, sans +discuter, s’attribuait avec désinvolture les canettes +et les rhums en litige. L’argent ne l’inquiétait +guère : comme il ne touchait plus sa paie +chez Hénocque, il s’était décidé à vendre un +morceau de l’héritage de la tante, de la bonne +terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix, +au cultivateur de Montcouvert. Personne, d’ailleurs, +ne s’amusait autant que lui chez Farcette : +il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait +ferme. Cette fois, le bon remède était trouvé. Il +n’avait qu’à se laisser vivre ainsi quelque temps +encore, et sûrement il guérirait.</p> + +<p>Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les +camarades, mais d’une bonne ivresse toujours +souriante, toujours cordiale.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p>Un matin qu’il était par hasard resté à l’atelier, +Golo vit arriver Jeulin, dit Chandelle, gris +plus tôt que de coutume, et qui tout de suite, +dans un flot de paroles, annonça une nouvelle : +sa sœur « la Titite », se mariait… Oui, ça venait +de se décider comme ça, subitement ; il y avait +longtemps qu’on en parlait, mais cette fois la +chose y était : les bans seraient publiés le dimanche.</p> + +<p>Le prétendu était un jeune homme de la Ferté-sous-Jouarre, +le fils Le Beigne, qui étudiait pour +être huissier et avait promesse de succéder à son +patron. Chandelle tirait, d’ailleurs, quelque +orgueil de cette alliance.</p> + +<p>— Mon vieux, tu sais, si les gens qui te doivent +de l’argent ne lâchent pas la monnaie, tu +n’auras qu’à le dire, on les fera marcher. Bien +entendu, tu es de la noce ; ça ne traînera pas, +c’est dans trois semaines ; paraît qu’ils sont +pressés.</p> + +<p>Fidèle à la civilité en usage, Golo refusait +vaguement, un peu attristé, malgré tout. Elle +était bien gentille, la Titite, et il avait eu des +idées sur elle, au temps où les Rutel le poussaient +à se marier pour se consoler de Cendrine. En +réalité, c’était la seule du pays qui lui aurait +réellement convenu, et voilà maintenant qu’elle +était placée, elle aussi ; il eût mieux fait peut-être +d’écouter les conseils des vieux. Qui sait si +maintenant il n’aurait pas oublié l’autre !</p> + +<p>Au hasard, il donnait des prétextes : il n’avait +pas d’habits, il ne connaîtrait personne à la noce.</p> + +<p>— Laisse donc, reprenait Chandelle, tu viendras +comme tu es : pas besoin de faire du chic +avec les amis… Et puis, au contraire, tu connaîtras +tout le monde : il n’y aura presque que +des gens de Villebard. Allons ! c’est entendu.</p> + +<p>Et il partait, laissant Golo affirmer qu’il ne +fallait pas compter sur lui.</p> + +<p>Mais, le lendemain, la Titite elle-même et +son futur, en tournée d’invitations, passèrent +au Chep, insistèrent à leur tour. Sans accepter +formellement, le menuisier fit une résistance +moins vive ; et même, flatté de la démarche, il +emprunta une bouteille au père Hénocque, et, +par un raffinement, il les emmena chez lui, dans +la maison un peu délabrée de la tante Louvet, +où l’on trinqua à la santé de chacun.</p> + +<p>Le lendemain, il pensa à son costume : on +avait beau être devenu un loupeur, un traînard +de grandes routes, un propre-à-rien, quand des +gens convenables vous faisaient une politesse, +il fallait se montrer à la hauteur. D’abord, il +songea à Droitecourt, un tailleur de Mécringes, +un artisan de confiance qui habillait la jeunesse +de Villebard ; mais des affiches placardées sur la +maison commune le tentèrent. Des magasins de +Château-Thierry, <i>Aux Classes laborieuses</i> et <i>Au +Progrès moderne</i>, y étaient figurés magnifiques, +à l’angle de rues interminables qu’ils bordaient +jusque dans les lointains de la perspective. Une +fois dans la ville, il hésita à les reconnaître : +c’étaient des magasins comme tous les autres, et +dont l’étalage n’offrait rien de particulier, sinon +peut-être, de chaque côté de la porte d’entrée, +deux mannequins surmontés de têtes souriantes +et rougeaudes, aux favoris de garçon de café et +revêtus de complets de cérémonie dont le prix +s’étalait en chiffres majuscules. Le choix n’y +était pas immense, contrairement à ce qu’affirmaient +les affiches, si bien que Golo, désillusionné, +finit par trouver que sa redingote et son +pantalon noirs seraient bons cette fois encore.</p> + +<p>Il acheta seulement des gants violets et un +chapeau : car, décidément, le sien, auquel il était +survenu des malheurs, n’était plus mettable. Et, +comme il revenait à la gare, un dernier objet le +tenta : une cravate plastron à raies jaunes et +noires où éclatait une épingle en simili-or représentant +un vélocipède.</p> + +<p>Le jour de la noce venu, à neuf heures et demie, +à l’heure dite, il arrivait chez les Jeulin, où l’on +devait se réunir pour aller à la mairie et, de là, à +l’église.</p> + +<p>Dans la cuisine, quelques hommes, des parents +du marié sans doute, des invités célibataires +ou veufs étaient seuls exacts au rendez-vous. +Sans grands discours, ils mangeaient un +morceau sur le pouce, en buvant le vin blanc +dans des petits verres de campagne taillés jusqu’aux +bords et qu’ils vidaient d’un seul coup.</p> + +<p>Les autres, ceux qui habitaient Villebard, +tardaient. Respectueux des convenances traditionnelles, +ils avaient tous refusé l’invitation +et affirmé jusqu’au dernier moment qu’ils ne +viendraient pas. Ils s’étaient mis en tenue, +néanmoins, et attendaient que, suivant l’usage, +les garçons d’honneur vinssent les presser.</p> + +<p>— Allons donc, on n’attend plus que vous ! +C’est-y que vous ne voulez pas manger du dindon ?</p> + +<p>Cet argument les convainquait et peu à peu +la maison des Jeulin s’emplissait ; un bourdonnement +de voix montait dans une gaieté diffuse, +et, le garde-champêtre étant venu annoncer l’arrivée +de M. le Maire, on se décidait à partir.</p> + +<p>Le cortège s’organisait, et, le violon en tête, +on descendait la rue, où stationnaient des curieux, +arrêtés par groupes, au bord des cours. Les +gens plus discrets se contentaient de regarder +par l’entre-bâillement des volets tirés.</p> + +<p>Le marié, ses parents et les invités du dehors, +attiraient principalement les yeux. La Titite +cependant aurait mérité plus d’attention qu’on +ne lui en donnait. Plus brune dans sa robe blanche, +elle s’avançait au bras de son père, et son +air garçon, ses yeux chauds qui luisaient, le +soupçon de duvet qui bordait sa lèvre mince au +milieu de sa figure de chèvre, la démarche ondulante +de son corps maigrichon, tout en elle donnait +aux connaisseurs l’assurance qu’elle était de +celles à qui il ne suffit pas « d’en promettre ».</p> + +<p>Pourtant, on remarquait davantage son futur +conjoint, un petit monsieur à moustaches cirées, +l’air fat et méprisant. Appelé lui-même à instrumenter +prochainement au nom du peuple français, +il marchait au second rang avec la certitude +d’un homme habitué au coudoiement des gens +de loi. De son œil jaune et dur, il semblait contempler +par anticipation les panonceaux d’or, +qui bientôt, flamberaient accotés au-dessus de +sa porte dans la principale rue de la Ferté-sous-Jouarre. +Il avait soigné sa tenue et c’était de +Paris que venait son habit à revers de soie, son +plastron brodé étincelant de strass et, autre +éblouissement, ses souliers vernis miroitant dans +la poussière.</p> + +<p>Il donnait le bras à sa mère, triomphante à +son côté dans l’apparat de sa robe de soie mauve +et de son chapeau à plumes ; une forte commère +qui se rengorgeait, prétentieuse, avec un tour de +cheveux en dents de loup sur une figure à rougeurs +d’eczéma.</p> + +<p>Traînant la mère Jeulin, le sieur Le Beigne +père paraissait ensuite, un notable galope-chopine, +aux allures louches, agent des contentieux +suspects et des recouvrements pénibles. Sur le +double tour de sa cravate blanche reposait une +figure molle et rasée, que trouaient deux yeux +verdâtres au-dessus de paupières boursouflées. +A la façon des médecins célèbres, il portait de +longs cheveux grisonnants et plats, rejetés en +arrière. Au fond et malgré son air rogue, il était +ravi de ce mariage consolidant par de la bonne +terre au soleil la maigre dot qu’il donnait à son +fils, une dot faite avec les gros sous des plaideurs +en détresse et des emprunteurs pressurés.</p> + +<p>Après ces personnages venait le reste de la +noce, une ribambelle de gens de campagne cossus, +chacun donnant le bras à sa propre femme : +des gens de Villebard et aussi des cousins arrivés +le matin de fermes lointaines, les hommes dans +de solides redingotes et la tête couverte de hauts +chapeaux, les femmes en robe de couleur avec +des mitaines en filet et de longues chaînes d’or. +Et le cortège était fermé par des enfants frisés +au petit fer qui marchaient en se donnant la +main, orgueilleux de leurs beaux habits.</p> + +<p>Golo était le cavalier d’une cousine des Le +Beigne, une corsetière de Saâcy, ni jeune ni +vieille, plus laide que jolie, mais dont les élégances +presque parisiennes ne lui déplurent +point tout d’abord. Il lui offrit le bras, un peu +troublé, ne trouvant rien à dire, sinon que « grâce +au beau temps, la journée s’annonçait bien ».</p> + +<p>On entra à la mairie, un bâtiment déjà ancien +dont l’école prenait la moitié. La tête du cortège +y pénétra, mais l’unique salle, qu’encombrait +déjà une table énorme entourée de chaises +de paille, fut tout de suite pleine et une partie de +la noce dut rester sur la place. Golo tint quand +même à voir la cérémonie, poussé malgré lui par +une curiosité où il y avait du regret, de la bravade, +presque de la résignation.</p> + +<p>Ainsi que l’avait dit le garde-champêtre, le +Maire était arrivé depuis quelque temps et commençait +à s’impatienter. Il se tenait au bout de +la table, assez majestueux, somme toute, avec +son ventre qu’entourait l’écharpe tricolore et sa +grosse figure rouge, bordée d’un collier de barbe +grise, coupée ras. Il serra la main du père Jeulin +et, assisté de l’instituteur qui remplissait les +fonctions de secrétaire de la mairie, il commença +la lecture des articles du Code, ânonnant, se reprenant +au milieu des phrases, en homme peu +familiarisé avec ces matières. Un respect, cependant, +venait aux assistants de ces mots qu’ils +comprenaient mal, mais qu’ils écoutaient en +silence, avec l’air grave et défiant qu’ils avaient +chez le notaire, avant la signature du contrat.</p> + +<p>Golo, lui, regardait la salle, une pièce oblongue +aux murs blanchis à la chaux et que décorait, +entre deux chandeliers, un buste de la +République posé sur la cheminée peinte en noir, +dans un pan coupé. Contre le mur, enroulé sur +deux crochets, s’allongeait le drapeau du 14 juillet. +Sur l’appui de la fenêtre on voyait, couverts +de poussière, les godets à suif qui servaient aux +illuminations, les jours de réjouissances municipales, +et à l’extrémité d’un banc reposait, la +bricole pendante, le tambour de l’appariteur.</p> + +<p>Mais la cérémonie tirait à sa fin ; les mariés, +les parents, les témoins se faufilant entre deux +chaises, tour à tour, inscrivaient leur signature +sur le registre de l’instituteur et déjà, du clocher +tout proche, s’échappait la volée du carillon +annonçant le commencement de la messe.</p> + +<p>Le cortège se reforma et, sur l’air de la <i>Jolie +Parfumeuse</i> exécuté par le violon, on traversa le +carré d’ormes que dorait l’automne, et, par la +grande porte, au milieu des tombes plates et des +croix noires de l’ancien cimetière, on entra dans +l’église.</p> + +<p>Mais l’office parut long ; l’allocution du curé +fut mal écoutée, et les chantres n’en finissaient +pas, suivant leur habitude. Il y eut un moment +d’émotion, pourtant, quand les cloches reprirent +et que, les réponses irrémédiables ayant été proférées, +l’apprenti huissier se tourna à demi vers +la Titite, et lui passa résolument le doigt dans +l’anneau d’or que venait de consacrer le prêtre.</p> + +<p>L’heure s’avançait, d’ailleurs, et l’on avait +entendu, il y avait longtemps déjà, sonner midi +à l’horloge. Pour se conserver en appétit, on +n’avait rien pris le matin, et, à part soi, on songeait +à la grande table dressée là-bas, chez les +Jeulin.</p> + +<p>Pourtant les époux et leurs parents sortirent +de la sacristie, la grande porte se rouvrit, les +cloches sonnèrent une fois encore, et, dans une +allégresse mal dissimulée, on rentra à la maison. +Là, il fallut que la mariée subît les embrassades +de tous les invités, sans exception, chacun s’approchant +à son tour, sans trouver autre chose +que ces mots : « Allons, ma Titite, allons… » Golo +se présenta, lui aussi, un peu ému, mais elle lui +tendit la joue, sans même le regarder, en minaudant +avec une amie, si bien qu’il n’y trouva +aucun plaisir. Heureusement, et définitivement +cette fois, on allait passer à des choses plus sérieuses : +le dîner était servi.</p> + +<p>La table se dressait dans l’aire de la grange ; +les récoltes entassées verticalement disparaissaient +sous les draps tendus, et le sol, soigneusement +balayé, paraissait aussi net que le parquet +d’une chambre. En haut, l’armature de la +charpente se découvrait avec son bel ajustement +d’arbalétriers, de pannes et de tirants ; les +poutres, grossièrement équarries, à demi écorcées, +traversaient d’un jet solide toute la largeur +de la bâtisse ; des fentes s’y voyaient, semblables +à des rides, et au-dessus, soutenant les tuiles, +s’alignaient les chevrons et les lattes comme +une futaie, d’où tombait, avec le roucoulement +des pigeons et la piaillerie des moineaux, une +poussière de jour. Les foins sentaient bon, une +odeur un peu sèche, entêtante. Par la porte du +fond, petite et qui s’ouvrait sur le clos, on voyait +un gros noyer près d’une mare devinée derrière +les sureaux jaunis et les orties encore vigoureuses.</p> + +<p>Bruyamment, parmi les appels et les rires, on +prit place et le repas commença. Mais dès le +début ce fut une désillusion. Au lieu de cuisiner +en famille le banquet traditionnel, on s’était, +sur les instances de M<sup>me</sup> Le Beigne, adressé à un +gargotier de la Ferté-sous-Jouarre qui avait +apprêté un dîner dont le fallacieux apparat dissimulait +mal l’indigence réelle.</p> + +<p>Le couvert était somptueux ; les cristaux et les +faïences, marqués aux chiffres de l’entrepreneur +du festin et portant en exergue les mots : <i>Hôtel +d’Albion</i>, étincelaient sur du linge damassé que +des garde-nappes défendaient du contact des +couverts en ruolz. Entre les assiettes du dessert +préparé d’avance, derrière les verres, alignés par +rang de taille, s’étageaient, piquées dans la +mousse, les dernières fleurs de la saison : dahlias, +reines-marguerites et soucis. Cette décoration +inexplicable ne fut pas goûtée : « Des bouquets +sur une table !… c’était-il qu’on les prenait pour +des ânes ? » Seuls, les soucis eurent quelque succès, +les loustics voyant dans leur couleur un +présage assuré de prochaines déceptions maritales.</p> + +<p>Les serviettes aussi, par leur pliage inaccoutumé, +provoquèrent l’étonnement général : les +unes se déployaient comme des éventails, les +autres s’érigeaient semblables à des mitres. Mais +celles des mariés se distinguaient entre toutes. +Elles représentaient des colombes battant de +l’aile, prêtes à l’amour : et leurs becs étaient +noirs, ayant été tortillés par les doigts des garçons.</p> + +<p>Toutes ces innovations furent l’objet de commentaires +défavorables, de la part des anciens +surtout. Le potage ne leur rendit pas l’indulgence : +au lieu de la bonne soupe grasse, emplissant +jusqu’aux bords les assiettes profondes, de +la soupe, essentiel fondement de tout repas sérieux, +ce furent trois cuillerées d’un tapioca +débile, servi d’avance et froid comme un mort. +Puisqu’on ne servait pas le bœuf après, d’où venait +donc le bouillon ? On avait espéré du réconfort +par le poisson ; mais, autre déconvenue, ce +qu’on passait n’était point la matelote copieuse, +baignant dans sa belle sauce au vin, délicieusement +odorante ; posées sur des planches habillées +de serviettes, c’étaient des bêtes plates dont +les convives cherchaient vainement la tête. Elles +furent saluées d’un murmure agressif. Ils demandèrent +ce que c’était :</p> + +<p>— Du turbot !</p> + +<p>Du turbot ?… Du poisson qui n’était pas de la +matelote, ce n’était pas du poisson ; et ils mangèrent +dédaigneusement, du bout des lèvres, les +petits carrés choisis pour eux par les serveurs.</p> + +<p>Et après le turbot, des plats aux noms prétentieux +défilèrent, insolites et méprisés. Encore +si le vin avait été à hauteur ! si c’eût été du +vin des petits crus briards, du vin du pays, mais +non, il fallut subir des faux Bordeaux et des +Bourgogne de tables d’hôtes, sans goût ni verdeur, +versés dans des verres tout petits, par des +sommeliers parcimonieux.</p> + +<p>Malgré tout, et en raison peut-être de la sophistication +des produits, une grosse gaieté se +faisait jour. Les plaisanteries coutumières des +repas de noces se produisirent au moment nécessaire. +Déjà, fidèle observateur des rites, un garçon +d’honneur avait plongé sous la table et, +après un semblant d’hésitation entre des jupes +amies, s’attaquait à la mariée qui se renversait +pâmée de chatouilles. Il commençait à dégrafer la +jarretière, l’enlevait à la fin et réapparut, la face +empourprée, les cheveux en désordre, la brandissant +comme un trophée. Ce fut le signal de toutes +les licences permises. Golo lui-même, qui avait +bu jusque-là sans rien dire, le chapeau sur la tête +comme tous les hommes, sentit ses idées se troubler +et se mit à serrer de près sa voisine. La corsetière +eut quelques effarouchements prévus, +puis rapidement ils devinrent très camarades. +Tout en mangeant et avec une sournoiserie +affectée, il lui prenait la taille. Il n’était pas le +seul, car les camarades s’en donnaient avec leurs +voisines, chaque couple s’isolant au milieu du +tapage.</p> + +<p>Mais un bouchon sautait, applaudi par les plus +allumés : c’était l’heure du champagne. Un +champagne acidulé et plat qui s’évadait bruyamment, +tout en mousse, de goulots chaperonnés +d’or. Et dans la griserie croissante, se déchaînèrent +les chansons.</p> + +<p>Ce furent d’abord des couplets de circonstance, +avec des mots à double sens, équivoques délicates +et histoires plaisantes, telles qu’avaries de +fleur d’oranger, effarements dépensées, baptêmes +avant l’heure. Puis une jeune fille de Nogent-l’Artaud +attendrit les cœurs par une romance +pleine d’aveux ingénus, échangés au clair de +lune, sous une charmille toute sonore de rossignols. +M<sup>me</sup> Le Beigne elle-même, sollicitée par +tous, se leva, maîtrisant son émotion, et, avec le +style d’une femme qui a entendu les chanteurs +en renom, elle attaqua l’air fameux des <i>Dragons +de Villars</i> : « Ne parle pas, Rose, je t’en supplie… »</p> + +<p>Et, les âmes se trouvant amollies par la tendresse, +un des camarades de Carrouge, un +nommé Tape, chez qui la boisson avait exagéré +le patriotisme, profita du silence. Avec la même +vigueur et la même religion qu’il eût chanté au +lutrin, il entonna l’hymne comminatoire : <i>Vous +n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !</i></p> + +<p>La fin du dîner s’en trouva assombrie : la +frontière n’était pas si loin !… Chacun fut impressionné +désagréablement par cette évocation +des mauvais jours qui troublait le dessert. Et +quand, lancé avec provocation, éclata l’appel à +la revanche, tous regardèrent le fond de leur +assiette et vidèrent leur verre silencieusement.</p> + +<p>Pour dissiper ces idées fâcheuses, tout le +monde se leva, et la noce, un peu à la débandade +cette fois, fit le tour du village, avant d’arriver à +l’auberge où l’on prenait le café.</p> + +<p>Golo, maintenant, ne s’amusait plus du tout. +Il en avait assez de sa corsetière : parce qu’une +ou deux fois il lui avait poussé le coude, elle était +devenue sentimentale, et pour le bon motif, encore ! +Elle se plaignait de sa vie solitaire, engageant +son cavalier à venir la voir : sa mère le +recevrait très bien. Et, à mesure qu’elle se faisait +plus tendre, lui la trouvait plus laide. Il la +lâcha dès l’entrée chez Farcette.</p> + +<p>Carrouge l’appelait, d’ailleurs. Il était avec +une fille de Chamery, qu’il accompagnait depuis +le matin, pas plus jolie que la demoiselle de +Saâcy, mais il s’en contentait, étant de complexion +raisonnable. On ne venait pas à la noce +pour s’ennuyer, et, très gais tous deux, ils se moquaient +de Golo. « Qu’est-ce qu’il avait donc, ce +godiche-là, à ne pas s’amuser comme les autres ? +Est-ce qu’il avait peur de se tacher, ou bien +faisait-il le malin à cause de sa médaille ? »</p> + +<p>— Monsieur pense à ses amours ! dit la jeune +personne en s’esclaffant.</p> + +<p>— Faut croire ! dit Carrouge, devenu presque +grave subitement, car il se rappelait le retour de +Fromentières, après la partie de boules.</p> + +<p>— Mais non, mais non, fit mollement le menuisier, +tout ça, c’est des vieilles histoires.</p> + +<p>Le bal commençait. Le violon s’était adjoint +un piston et un alto de renfort et, aux sons des +mêmes ritournelles insatiablement répétées, les +couples tournaient, frappant du pied le plancher +largement arrosé pour la circonstance. La mariée, +qui avait ouvert le bal avec son époux, ne manquait +ni une figure de quadrille ni une polka, +chacun tenant à honneur de la faire danser à son +tour. Seul, Golo ne bougea point. Comme si le +vin et le bruit eussent avivé encore son chagrin, à +mesure que la soirée se prolongeait, il s’assombrissait +davantage, sourdement enragé à l’idée +qu’une autre mariée, elle aussi en robe blanche, +un an auparavant avait dansé dans cette même +auberge et qu’un homme aussi, un homme autre +que lui, sans rien dire à personne, à la pointe du +jour, l’avait emmenée dans la rue grise.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p>Décidément, la noce n’avait point réussi à +Golo. La Titite et Cendrine se confondaient +maintenant dans ses regrets : il les avait perdues +toutes les deux, elles et aussi les autres, car il +sentait bien que de l’amour, que de la femme, il +n’aurait plus rien dans sa vie, rivé qu’il était à +une passion unique et sans remède. Et la pensée +que tout était fini, qu’il était condamné au noir +pour toujours, le rejetait dans un abattement +absolu. Puis, une révolte le prenait, une révolte +où les sens avaient leur part. Des rêves d’homme +chaste, tels qu’il en avait connu sur le pont des +transports, encombraient ses nuits : une idée +à la longue s’en dégageait, l’idée de la femme sans +l’amour, le besoin de la possession brutale et +l’espoir de l’anéantissement qui suit les satisfactions +excessives.</p> + +<p>Et dès lors, il prit plus d’intérêt aux conversations +ordurières du <i>Puits <span class="rm">120</span></i>. Elles le troublaient +maintenant et il en arrivait à envier les +garçons disant leurs amours, dans les champs de +luzerne, les soirs de fêtes, et les hommes mariés +détaillant avec cynisme leurs habitudes légitimes. +Au fond, Carrouge était dans le vrai : ce +brigand-là, en reconduisant sa danseuse à Chamery, +la nuit de la noce, n’avait-il pas trouvé le +moyen, pour faire un trajet aussi court, de rester +quatre heures en route ? Dans le vrai aussi, Chandelle, +qui, à minuit sonné, après avoir épuisé la +série des rincettes et des chasse-bière, était allé +finir sa nuit à Mécringes chez une connaissance +qu’il nommait devant tous, sans discrétion.</p> + +<p>Et à propos de celle-là, on énumérait les filles +accueillantes du canton : la Testard à Videgrange, +une jeunesse plutôt rance, la Gredelu à +Chivres, une vilaine bête d’ailleurs, d’autres +encore, toutes bien connues.</p> + +<p>Une chose vraiment fâcheuse, c’est qu’à Villebard +il ne restait plus de ce gibier-là, personne, +depuis que cette pauvre Lettré était partie à +l’hospice. Quel dommage ! une si belle fille, pas +exigeante quant à l’argent, et la peau si fraîche ! +On s’informa de sa santé. Quelqu’un avait-il des +nouvelles ? Farcette en donna : elle n’allait pas +bien du tout. Le père Lettré était venu l’autre +soir en rentrant de Meaux et, en buvant une +chope, avait raconté sa visite. Il n’avait pas vu +sa fille depuis la moisson et c’était à peine s’il +l’avait reconnue. Elle était très bas, la Jeanne : +plus de joues, plus de bras, plus rien, et ce qu’elle +toussait !… Vrai, ce n’était pas l’envie de faire +la noce qui la tenait ; elle n’avait pas seulement +regardé les deux oranges qu’il lui apportait. Alors, +histoire de l’amuser un peu, le vieux lui avait dit : +« Penses-tu encore à l’homme ? » Elle avait fait +non, de la tête. « Quand j’ai vu ça, concluait le +père Lettré, j’ai bien compris qu’elle était foutue. »</p> + +<p>Pourtant, à défaut de Jeanne Lettré, Ledoux, +le nouveau maréchal, en connaissait une autre +qui recevait les hommes chez elle, la veuve Préteux.</p> + +<p>Quelques-uns s’étonnèrent : on ne la croyait +pas si pauvre. A son âge, bien sûr, ce ne devait +pas être les idées qui la pressaient. Et sa petite, +alors, que devenait-elle durant ce temps-là ? +Cependant personne ne la blâmait : il fallait bien +vivre. Et l’on but une dernière « blanche », debout, +sur le comptoir, avant de sortir.</p> + +<p>Golo remonta seul au Chep. Mais il ne s’arrêta pas +à l’atelier, relancé par ses hantises charnelles, qui +hâtaient sa marche le long des grands chemins.</p> + +<p>C’était une journée de fin d’octobre, avec un +ciel pommelé, paisible. Il y avait encore de la +douceur dans l’air, quelque chose de vaporeux +qui enveloppait la nudité des bois sans feuilles, +qui planait sur les champs dépouillés de leurs +récoltes. Des attelages de labour sillonnaient la +plaine d’une marche insensible, et déjà, annonçant +l’hiver, des corbeaux tourbillonnaient par +bandes autour des meules nouvelles. La petite +pluie du matin avait développé les odeurs et, +accrochés aux éteules, les fils de la Vierge, humides, +prenaient des tons roses dans la lumière du +soir.</p> + +<p>Golo revenait à Villebard, alangui par la nuit +tombante, et, comme il suivait une ruelle située +derrière l’école, il arriva bientôt non loin de la +maison qu’habitait la veuve Préteux.</p> + +<p>Ce voisinage le tenta : s’il entrait un instant, +rien que pour causer ? Il hésitait pourtant, peu +habitué à ce genre de galanteries, intimidé en +somme par la misère de l’aventure et retenu malgré +tout par l’idée de Cendrine. Il allait passer, +quand, brusquement et par un revirement inexplicable, +il s’engagea dans la sente et traversa le +jardin : de pauvres carrés de légumes, quelques +arbres en plein vent et une seule fleur près du +seuil : un tournesol, dont la grosse tête fatiguée, +alourdie par les pluies, saluait piteusement. Des +cicatrices noires se voyaient sur sa face, les alvéoles +des graines absentes, que la petite avait dû +enlever, une par une, pour les manger comme +dessert tandis qu’elle s’en allait en classe.</p> + +<p>Le visiteur n’eut pas la peine de frapper à la +porte, elle s’ouvrait devant lui : la Préteux l’avait +vu venir. La chambre ressemblait aux autres +chambres du pays, un peu plus vide. L’armoire +à linge bâillait, creuse, la courtepointe du lit était +en loques et des restes de nourriture traînaient +sur la huche. Un intérieur de misère, où régnaient +la malpropreté, l’abandon.</p> + +<p>Golo regardait la veuve : une figure terne avec +des cheveux d’un blond fade qui s’échappaient +de la marmotte, des yeux soumis, et, sur la bouche +édentée, un sourire qui essayait de promettre, +un sourire où il y avait de la luxure feinte et de +la confusion dissimulée. Elle n’avait jamais été +jolie, jamais personne n’en avait été amoureux +alors qu’elle était jeune, et ce n’était pas les sens +qui la livraient aux hommes depuis que son mari +était mort. Son métier maintenant, elle l’acceptait +comme une besogne, avec la résignation des +pauvres.</p> + +<p>Ils se contemplaient niaisement.</p> + +<p>— Tiens, Golo ! par quel hasard ?</p> + +<p>— Il n’y a pas de hasard… Je suis venu comme +ça, pour vous voir… pour vous dire bonjour…</p> + +<p>Et il continuait ces propos insignifiants, toute +sa hardiesse réfugiée dans des grimaces qu’il +essayait de rendre significatives et qui n’attestaient +que sa parfaite gaucherie.</p> + +<p>La veuve n’osait pas l’encourager, n’étant +pas suffisamment sûre de ses intentions.</p> + +<p>— C’est Ledoux qui m’a parlé de vous, l’autre +jour, chez Farcette… alors, je suis venu…</p> + +<p>— Ledoux, c’est un brave garçon.</p> + +<p>Il y eut un silence embarrassant. La veuve le +rompit :</p> + +<p>— Eh bien, puisque vous êtes là, asseyez-vous +donc une minute, vous allez goûter mon cassis.</p> + +<p>Elle atteignit une bouteille, rinça deux verres +sur l’évier, derrière la porte ; et pendant qu’elle +tournait dans la chambre, Golo la suivait du +coin de l’œil. L’audace lui venait, mais en même +temps décroissait son désir devant la simplicité +de la chose et la tristesse de l’endroit, et il restait +là, bêtement, avec une vague envie de sortir.</p> + +<p>— A votre santé, mon Golo !</p> + +<p>— A la vôtre, à la vôtre !</p> + +<p>Et on trinqua. Ils buvaient tranquillement, +à petits coups, en parlant de questions indifférentes : +du temps qu’il faisait, des noix qui étaient +abondantes cette année, des semailles qui se faisaient +convenablement. Mais leur gêne persistait, +lui, hésitant toujours à la demander, elle, +n’osant pas s’offrir.</p> + +<p>Pourtant il avait vidé son verre et il se levait +pour s’en aller. Elle se levait aussi, le reconduisait +à la porte.</p> + +<p>— Allons, à nous revoir ! disait Golo, un de +ces jours je reviendrai.</p> + +<p>— C’est cela, quand vous voudrez ; je suis +toujours là.</p> + +<p>Et, comme elle s’effaçait pour le laisser sortir, +elle le frôla légèrement. A ce contact imprévu, il +tressaillit, les sens subitement remués. Le fichu +lâche de la veuve s’était ouvert et, par l’échancrure +de la robe mal agrafée, l’on voyait la naissance +du cou, un peu de peau nue où le hâle cessait, +un peu de chair débile… Elle ne se défendit +pas, riant seulement d’un rire niais de gamine +chatouillée.</p> + +<p>— Laisse donc ! laisse donc ! répétait-elle.</p> + +<p>Mais il l’avait étreinte, il l’enlevait de terre +et la reportait dans le fond de la chambre… Elle +riait toujours, la tête renversée en arrière, la +main sur les yeux…</p> + +<p>Ils retournèrent au cassis, elle, très gaie, caressante, +lui, assombri, un peu humilié.</p> + +<p>— Faudra revenir, mon petit Golo !</p> + +<p>Et le menuisier l’ayant vaguement assurée de +ses visites, elle insistait, donnait des indications +précises, des heures de rendez-vous : le soir, par +exemple, avant neuf heures, quand il verrait la +bougie allumée derrière la fenêtre, il pouvait +frapper, il serait le bienvenu.</p> + +<p>Décidément, cette fois, il partait ; mais +comme, après avoir remis sa casquette, il ébauchait +le geste paresseux de la main au gousset, la +veuve refusait d’avance. « Non, pas aujourd’hui : +elle avait des sous pour le quart d’heure. Elle le +tiendrait quitte s’il pouvait seulement venir, +un jour qu’il aurait le temps, réparer un volet +qui ne tenait plus : seule avec sa petite fille, elle +avait peur la nuit. »</p> + +<p>Il promit et, scrupuleux, reparut dès le lendemain +avec sa boîte à outils, en plein jour, sans +se cacher. Tout de suite, laissant de côté la gaudriole, +il se mit au travail comme un ouvrier à +la tâche.</p> + +<p>Le contrevent à réparer s’ouvrait derrière la +maison sur l’enclos, un coin humide livré aux +orties et aux ronces, avec des groseilliers assauvagis +dans l’herbe haute et des cerisiers malades +aux troncs englués de gommes rouges.</p> + +<p>La journée était encore plus triste que la +veille, l’air plus sonore, la lumière plus délicate. +On entendait distinctement, comme si on y eût +été, les voix chantantes des petites filles qui épelaient +à l’école ; et la Préteux, debout derrière +Golo, lui faisait admirer la vue que l’on avait de +son jardin, d’où l’on distinguait très loin, au-dessus +de la colline fermant la vallée, une forme +svelte qui était le clocher de Jouarre. Il le reconnaissait, +car c’était une distraction à Villebard +de le découvrir par les temps clairs, mêlé aux +cimes des peupliers.</p> + +<p>Comme il enfonçait la dernière pointe, des pas +résonnèrent dans la maison : un habitué, sans +doute, car on n’avait pas frappé. Un habitué, en +effet, le père Cluet, un paysan riche qui, sage et +rangé tant qu’il avait vécu avec sa femme, s’était +mis à courir la soixantaine sonnée, dès qu’il +s’était trouvé veuf.</p> + +<p>Un grand vieillard, une carcasse voûtée, solide +encore, mais que surmontait une face aux muscles +détendus. De rares cheveux blancs se plaquaient +aux tempes creuses, et sous des sourcils +tombés clignotaient des yeux pâles. Sur la bouche +mince errait un sourire piteux ; et tout le +personnage croulait, accablé par une fatalité +obscure, dans une attitude où il y avait de la +honte et de l’abdication.</p> + +<p>Naguère, son idée fixe était l’accroissement +du patrimoine, l’amour de la terre ; maintenant, +c’était le regret de sa femme qui le hantait, le +possédait tout entier, qui l’enrageait comme une +injustice et le précipitait dans la crapule. Trop +vieux et trop triste pour se remarier, il avait +rompu avec la morale et s’était brouillé avec l’opinion, +poursuivant les filles, sans choisir. D’abord, +il avait accueilli chez lui toutes les mendiantes, +toutes les traînées des routes, bohémiennes et +arracheuses de betteraves. Il les congédiait au +jour, en leur mettant une pièce blanche dans la +main, un peu dégoûté, mais incapable de résister +à une nouvelle occasion, si forte s’imposait la +nécessité de se démontrer à soi-même qu’il n’était +pas complètement fini, si grande était l’accoutumance +d’avoir de la femme à son foyer, dans son +lit.</p> + +<p>Ces expédients l’écœuraient à la fin, et il +essayait de vivre en « camelote » avec une de ses +bonnes ; mais, comme la donzelle le pillait +effrontément, la famille était intervenue, l’avait +obligé à la chasser. Depuis, on l’accusait de payer +la note du boulanger à tous les ménages pauvres +de Villebard et l’on avait tenté de mettre à son +compte l’enfant d’une voisine ; mais, pour l’instant, +ses conquêtes se bornaient à la veuve +Préteux chez laquelle il se rendait presque chaque +jour, lassé qu’il était des promiscuités de +hasard et revenant, malgré tout, à la régularité +d’une habitude.</p> + +<p>En apercevant le jeune homme, il eut une +minute d’embarras, pendant que, de son côté, +Golo discrètement ramassait ses outils, prêt à +partir. Mais le vieux était sans jalousie, résigné +à partager avec tous les bonnes grâces de la +veuve, et, comme s’il eût flairé chez l’autre quelque +détresse, il le retint : « Puisqu’on se trouvait +ensemble, on pouvait bien causer un moment. »</p> + +<p>Et il commandait une tournée, avec la tranquillité +d’un client qu’on ménage. Et Golo, qui +ne tenait pas autrement à sembler être chez lui, +acceptait sans trop de cérémonie.</p> + +<p>Comme la veille, la Préteux emplissait les verres, +rassurée par la tournure que prenait la rencontre. +Après tout, le père Cluet était sa meilleure +pratique et, pour un blanc-bec d’occasion, +elle n’avait pas envie de se fâcher avec le vieillard. +Debout devant eux, les bras croisés, elle +était fort convenable, écoutant les deux hommes +qui, maintenant, causaient attablés sans plus se +préoccuper d’elle.</p> + +<p>Cédant à un besoin d’expansion, Cluet racontait +ses affaires. Il venait de louer son bien pour +la Saint-Michel prochaine, ne se réservant que +son jardin et son clos, deux hectares en tout. Il +avait assez trimé toute sa vie et se souciait peu +de s’esquinter pour ses nièces.</p> + +<p>Golo l’approuvait : il aurait fait de même à sa +place. Cet assentiment ravissait le vieux, depuis +longtemps sevré de sympathies ; et, tout à fait +séduit par la figure bon enfant du menuisier, +bientôt il se déboutonnait complètement, lâchait +ce qu’il avait sur le cœur.</p> + +<p>Non, à cette heure, il n’avait plus le goût à la +culture. Et pourtant il s’y entendait mieux que +tout autre, il pouvait le dire sans se flatter. On +le savait bien dans le pays, et ailleurs aussi, +quand on le consultait sur les acquisitions de +bétail, l’élevage des abeilles et la fumure des +prairies ; mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne. +Décidément, il ne voulait plus s’occuper +de rien, ni voir personne : on avait été trop méchant +pour lui. Il en avait assez des gens de Villebard : +durant des années, il avait tout fait pour +leur rendre service, en qualité de conseiller municipal +d’abord, d’adjoint ensuite, perdant son +temps à s’occuper des affaires des autres qui +aujourd’hui le remerciaient en le calomniant, en +le traitant comme le dernier des derniers.</p> + +<p>Et, douloureusement, il racontait, une par une, +les « menteries », les vilaines histoires que l’on +faisait courir sur son compte ; tout le monde +s’était acharné contre lui, tout le monde sans +exception, les vieux amis même. Ah ! de ceux-là, +pas un ne l’avait soutenu, pas un ne lui restait, +et cela, parce que, sa pauvre femme morte, il lui +était arrivé de prendre, de temps en temps, son +plaisir avec d’autres. Comme si les camarades se +gênaient, même ceux qui étaient mariés !</p> + +<p>— Des salauds, mon cher garçon, des salauds, +entends-tu ?</p> + +<p>— Oui, des salauds ! insistait la veuve.</p> + +<p>Et Golo hochait la tête, pris de commisération +pour ce pauvre homme.</p> + +<p>Ainsi encouragé, le père Cluet laissait couler +tout son chagrin.</p> + +<p>— Ah ! mon Golo, tu ne sais pas toi ce que +c’est que d’être veuf, — et il renouvelait le cassis +dans les verres, — non, tu ne sais pas ! Vois-tu, +lorsque pendant quarante ans un ménage est +resté sans se disputer une fois, sans se quitter +d’un jour et que l’un des deux se trouve seul, +tout d’un coup, quand il a perdu sa compagnie, +il est fini, il est nettoyé, je te dis !… Et une si +bonne femme, la mienne, et vaillante, et économe ! +Et ce qu’elle était belle dans son temps !… +Quel malheur !</p> + +<p>Une larme dégringolait de ses yeux, s’en allait +vers le cassis, dans son verre, sous son nez.</p> + +<p>« Oui, c’était un rude malheur, appuyait la +Préteux, d’avoir perdu une femme pareille. Oh ! +elle se la rappelait, elle l’avait bien connue !… +Seulement, quoi dire à cela ? C’était comme son +mari, à elle… on ne pouvait pas ressusciter les +morts. Il fallait se faire une raison et ne pas se +manger les sangs, surtout quand on avait de la +monnaie… »</p> + +<p>Mais le vieux n’était pas consolable. Il recommençait +à gémir avec les mêmes mots, les mêmes +phrases.</p> + +<p>— Ah ! quand on a perdu sa compagnie !…</p> + +<p>C’était le commencement et la fin de toutes +ses plaintes.</p> + +<p>La nuit était venue qu’il les exhalait encore, +et quand Golo, se décidant, prit congé, Cluet +l’accompagna jusqu’au Chep, l’invita à venir +manger avec lui, et, sur son refus, tenace, l’obligea +à accepter pour le lendemain matin.</p> + +<p>Ils se quittèrent très bons amis, le vieillard +enchanté d’avoir trouvé une âme compatissante +à ses misères, quelqu’un devant qui il pût pleurer +et geindre à son aise, Golo troublé instinctivement +par la lamentable histoire de cette existence +en déroute. Une sympathie venait au +jeune homme pour cette « vieille bête », comme +on disait à Villebard, une sympathie où il entrait +de la commisération pour lui-même. Cluet avait +perdu sa défunte, et sa vie était terminée ; lui, +n’avait pas eu Cendrine, et sa vie aussi était +finie : leur malheur, au fond, était pareil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p>Dans le jardin du vieux, un jardin négligé dont +l’herbe emplissait les allées, ils se promenaient le +long d’un mur en ruine où les dernières guêpes +achevaient d’évider les grains des raisins trop +mûrs. Ils avaient allumé leurs pipes et, tournés +au sentiment par la chaleur des vins, ils recommençaient +à se raconter leur histoire, chacun +écoutant l’autre avec distraction, absorbé par +l’unique souci de son propre chagrin.</p> + +<p>Le père Cluet parlait de sa femme, insatiablement : +c’était des détails de la vie commune, des +événements sans importance qui étaient arrivés +autrefois, des propos qu’elle avait tenus et qu’il +narrait très simplement, sans tristesse apparente. +D’ailleurs il ne résultait pas de ces confidences +qu’il eût jamais été amoureux de la défunte : +ils avaient fait bon ménage et c’était +tout, mais, à force de vivre ensemble, ils s’étaient +rendus indispensables l’un à l’autre, si bien que +le survivant demeurait tout désemparé de cette +perte. Il s’était mis à aimer la morte et cette +affection rétrospective devenait pour lui un supplice : +quand il rentrait le soir dans sa maison en +désordre, au lieu de sa femme, ce n’était plus que +le souvenir de sa femme, et l’absence de la réalité +le tuait.</p> + +<p>D’abord, il s’était mis à courailler, espérant +par là s’empêcher de souffrir. Mais, quand on a +des cheveux blancs, des marguerites de cimetière +sur la tête, on se lasse vite des tendrons et des +coucheries de hasard. Non, il ne réussissait pas à +oublier sa défunte, et, il le voyait bien à présent, +il n’avait plus qu’à la rejoindre : du reste, il se +trouvait assez vieux pour faire un mort.</p> + +<p>Golo, vaguement apitoyé, s’épanchait à son +tour. Il parlait de Cendrine, disait combien il +était malheureux de ne pas l’avoir. Depuis près +d’un an il souffrait à en crever. Et pourtant, une +fille qui après avoir aimé un garçon en épouse un +autre, cela se voit tous les jours. Le malheur, +c’était qu’au lieu d’oublier très vite, comme les +camarades, lui, n’oubliait rien. Il avait bien essayé +de se raisonner, de penser à un mariage : +vainement. Et en même temps que son courage, +son ardeur au travail était partie… Il contait +alors sa vie d’imbécile, l’atelier abandonné pour +courir les champs, tout seul, de jour, de nuit, +comme une bête qui a peur. Par-dessus le marché, +il s’était mis à boire. Et rien ne servait à +rien ; après huit mois, il n’était pas plus avancé +que le premier jour, au contraire. Il en avait eu +la preuve l’autre soir chez la Préteux, chez la +Préteux, où, chose triste pour un homme de son +âge, il n’avait eu aucun agrément. A coup sûr, il +ne recommencerait pas, une fois suffisait. Mais +que faire et comment sortir de là ? Ça marchait +mal pour lui de toutes les façons : le père Hénocque, +fatigué de sa paresse, allait le flanquer à la +porte, et alors il n’en aurait pas pour longtemps +à manger l’héritage de la tante, déjà fortement +écorné.</p> + +<p>— Si j’étais que de toi, mon pauvre garçon, +conseillait le père Cluet, je filerais sans tarder et +je planterais là Villebard. Tu as un métier, tu +trouveras toujours de l’ouvrage ailleurs et, au +bout d’un an, deux ans si tu veux, le temps de +secouer ta peine sur les chemins, quoi ! il faudra +bien que cela se passe et cela se passera, va, parce +que toi, vois-tu bien, on ne peut pas dire que tu +aies perdu ta compagnie, tandis que moi…</p> + +<p>Et les rabâchages reprenaient.</p> + +<p>S’en aller, loin, bien loin, et pour toujours, +Golo y avait souvent songé, à ce moyen-là ; seulement, +il n’avait jamais eu la force de s’y résoudre. +Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de ne pas +chercher les occasions de rencontrer Cendrine… +Mais il la savait là, voyait la fumée de sa maison, +pouvait sans le vouloir la croiser sur la route, et +cette dernière espérance le retenait encore un +peu. D’ailleurs, il aurait beau partir, sa maladie +le suivrait, il en était sûr, elle se cramponnerait +à lui. Sans doute, le père Cluet était à plaindre, +mais, au moins, il avait eu quelque chose dans +la vie, il avait passé des années et encore des +années avec sa femme ; lui, Golo, au contraire…</p> + +<p>Il s’arrêtait, par crainte de fâcher l’ancien, +persuadé malgré tout que son propre malheur +était le plus grand.</p> + +<p>La journée s’acheva et Golo voulut partir ; +reconduit par Cluet jusqu’au Chep, il le ramena +à la grand’rue, comme s’ils ne pouvaient plus se +quitter, chacun goûtant l’adoucissement qu’il +éprouvait à ces doléances mutuelles, à cette +tristesse mise en commun. Ils s’en rendirent si +bien compte qu’après cette première journée ils +sentirent la nécessité de se retrouver dès le +lendemain, et bientôt leurs réunions devinrent +une habitude.</p> + +<p>Chaque jour, sur le coup de midi, Golo arrivait +chez le père Cluet qui terminait son repas ; on +prenait le café dans de vieilles tasses qu’entouraient +des restes de dorure, un café bien chaud +débordant dans les soucoupes et corsé par de +copieuses « gouttes » d’eau-de-vie de marc. Puis, +les pipes allumées, les deux hommes ne parlaient +guère, éprouvant seulement la satisfaction douce +de se trouver ensemble, chacun devinant chez +l’autre le prolongement de sa propre pensée.</p> + +<p>Cependant, sous un prétexte ou sous un autre, +pour voir si les nèfles mûrissaient dans les enclos, +ou pour surveiller les semailles de son fermier, +bientôt le veuf entraînait le jeune homme.</p> + +<p>Les arbres et les champs visités, ils flânaient. +Ils allaient sous le ciel bas et doux de novembre, +tantôt longeant des terres fraîchement remuées, +travaillées finement, unies et planes comme des +aires de granges, tantôt suivant des chemins de +traverse à la lisière des bois estompés de vapeurs +bleues. Puis c’était, au hasard, une sente qui les +menait en plein taillis : les branches frêles et +compliquées se ramifiaient à l’infini, toutes grises, +les tiges des noisetiers pleuraient, trempées +par des brumes matinales, et de l’humidité montait +de la jonchée des feuilles tassées sous leurs +pieds en pourriture violette, Souvent, ils s’arrêtaient +au bord des flaques où verdissent des +mousses et ils restaient un instant penchés au-dessus, +à regarder dans le cristal de l’eau reposée +la fuite gauche des gros coléoptères. Autour +d’eux flottait un parfum de mort végétale, doux +et refroidi. Le père Cluet qui avait braconné jadis, +s’attardait de ci, de là, pour observer les griffées +des lapins à l’entrée des terriers et les coups de +bec de la bécasse qui pioche les bouses, séchées +dans les clairières.</p> + +<p>Le sentier quittait le bois. Devant eux s’étendait +la plaine, des pièces de terre à perte de vue, +coupées par les lignes blanchâtres des routes où +cheminaient les tombereaux chargés de fumier. +Parfois, dans les labours, tout près d’eux, des +lièvres, chassés du taillis par le bruit des feuilles +tombantes, détalaient, énormes, avec leur fourrure +d’hiver.</p> + +<p>Les deux hommes continuant à marcher, le +spectacle des choses finissait par les intéresser : +le père Cluet devenait verbeux, expliquait au +jeune homme la théorie des semailles, vantait +des systèmes de fumure, parlait des rendements +probables, jusqu’au moment où le cri grêle des +grues, filant par triangles au-dessus de la Marne, +les amenait à pronostiquer en même temps la +rigueur probable de l’hiver qui venait.</p> + +<p>Bientôt le soir tombait tout d’un coup et les +promeneurs regagnaient le village dans la lueur +jaune d’un crépuscule qui annonçait la pluie pour +le lendemain. Ils arrivaient aux premières maisons +et, dans les haies des clos, où les guirlandes +flétries des clématites laissaient une blancheur +confuse, des moineaux se rassemblaient pour la +nuit : ils arrivaient en bandes brutales et piaillantes, +portant sur l’aile le dernier reflet du couchant.</p> + +<p>Un grand calme descendait, mais, dans le +silence grandissant, les deux amis se sentaient +envahis par un malaise, chacun saisi d’angoisse +à l’idée de se replonger dans la solitude douloureuse, +si bien que Golo ne se faisait pas trop prier +pour entrer un instant, histoire de voir s’il ne +restait pas quelque chose du déjeuner. Au petit +salé froid on ajoutait une omelette qu’on retournait +dans une poêle tenue à la main, au-dessus +d’une flambée de fagots ; Cluet allait tirer deux +litres à la cave et, le grand air aidant, les amis +mangeaient avec quelque appétit.</p> + +<p>Cependant le repas traînait dans l’engourdissement +de la fatigue et de la chaleur ; à la fin +seulement, au moment où l’on ouvrait les noix à +la pointe du couteau, la conversation reprenait. +Golo, pour être agréable au vieux, remettait l’entretien +sur la défunte. « Il se la rappelait bien : il +n’y avait pas si longtemps qu’elle était morte et, +d’ailleurs, la tante Louvet lui en avait souvent +parlé : une brave femme, la mère Cluet, et joliment +conservée pour son âge !… » Le vieux approuvait +de la tête, heureux de ces compliments, +et il écoutait avec plus d’indulgence les récits du +Tonkin que Golo recommençait une fois encore, +évoquant toujours la chaleur de là-bas, les embuscades +et les marches forcées, et la soif.</p> + +<p>Puis, quand le père Cluet était las de Son-Tay +et de Bat-Cat, pour faire taire le jeune homme, il +se mettait à parler de Cendrine. « Qu’elle eût mal +agi avec Golo, il était bien obligé de le reconnaître, +mais, cela ne l’empêchait pas d’être une +belle fille : d’aussi bien conditionnées, il n’en +connaissait pas dans le pays. Elle n’avait pas +l’air méchant, du reste, et, si elle avait trompé +son prétendu, c’était pour ne pas causer de la +peine à ses parents. Tout le mal était venu de ce +vieux grigou de Rutel ; il en avait bien su quelque +chose, lui Cluet, qui était à Villebard, pendant +que le mariage se manigançait… »</p> + +<p>Golo l’écoutait, ravi malgré sa tristesse croissante. +C’était la première fois qu’on vantait Cendrine +devant lui, et, de l’entendre louanger par +un autre, cela l’encourageait davantage à le +regretter.</p> + +<p>Les jours diminuaient, et bientôt le froid, plus +vif à la nuit tombante, raccourcissait leurs promenades. +Les pluies survinrent, noyant la campagne, +puis il venta très fort, et ils furent condamnés +à rester à la maison.</p> + +<p>Ils demeuraient des heures entières, acagnardés +sous le manteau de la cheminée, les pieds sur +les chenets. Pour tuer le temps, Cluet sortait +parfois de l’armoire un antique jeu de cartes, +le même depuis dix ans, et, comme autrefois +avec sa défunte, il entamait avec Golo une partie +d’impériale. Ou bien ils feuilletaient ensemble un +bouquin centenaire qu’on tirait du bas de la +boîte à horloge, un tome dépareillé d’une naïve +encyclopédie rurale, le <i>Dictionnaire économique, +contenant divers moyens d’augmenter son bien et +de conserver sa santé, avec plusieurs remèdes assurés +et éprouvés, par M. Nicolas Chomel, prêtre, +curé de Saint-Vincent de Lyon</i>. Il y était question +d’élevage, de chasse et de pêche, de jardinage et +d’anatomie, et ils admiraient l’érudition de l’auteur. +Mais le plus souvent, ils se contentaient de +fumer des pipes, chacun vantant des méthodes +infaillibles pour déterminer d’irréprochables +culottages.</p> + +<p>Au dehors, la pluie fouettait les vitres :</p> + +<p>— Quel temps ! quel temps ! disait Golo.</p> + +<p>— Le temps de la saison, répondait Cluet.</p> + +<p>Et ils se remettaient à cracher dans les cendres.</p> + +<p>Les journées passaient ainsi, monotones dans +la lumière grise. Le menuisier descendait bien +au Chep de temps à autre, attrapait un sermon +d’Hénocque, rabotait une planche, commençait +un ajustement, mais, dès qu’il avait soupé, il +revenait s’enfermer avec le vieux.</p> + +<p>Avant de s’installer, ils allaient ensemble jusqu’à +l’écurie, donner au cheval Bibichet sa botte +de paille pour la nuit. Golo marchait le premier, +portant « le globe », — la lanterne briarde, — et +quand ils ouvraient la porte, le vieil animal les +saluait d’un ébrouement, heureux de cette visite +tardive. Ils tiraient le verrou et rentraient bien +vite, secouant le froid de leurs épaules, ajoutaient +une bûche au feu et la veillée commençait.</p> + +<p>Les parties d’impériale se succédaient, les +vieux almanachs étaient feuilletés à nouveau, +puis on laissait les cartes et on fermait le livre, +pour reprendre les conversations vaines. Ce +qu’ils disaient n’avait aucune importance, la +seule cordialité donnait du prix à leurs paroles et +ils la trouvaient meilleure encore dans l’isolement +profond de la nuit. La grande paix des +campagnes les enveloppait, coupée seulement +par de furieux coups de vent qui apportaient +comme une plainte, une voix venue de très loin +et qui avait parcouru, d’une traite, l’immensité +des plaines champenoises.</p> + +<p>Le feu leur donnait un peu de joie et ils l’attisaient, +l’alimentaient avec une prodigalité qui +eût fait frémir dans sa tombe la bourgeoise, si elle +avait pu les voir jeter dans l’âtre les puissants +rondins de chêne et les souches d’ormeau moussues. +Il était bien loin le temps où deux tisons +chétifs s’embrassaient à regret au milieu des landiers. +Quel changement ! la chandelle, allumée +jadis juste pour le souper et soufflée en hâte dès +que le ménage avait fait l’ascension de son lit, +brûlait maintenant des heures entières.</p> + +<p>Souvent, comme si la flamme les eût mal défendus +de la bise, « colporteuse de nouvelles », qui +sifflait sous la porte et se lamentait aux fenêtres, +le vieillard descendait à la cave et bientôt fumaient +sur la table des saladiers de vin chaud où +s’engloutissaient des livres de sucre. Un vrai +pillage, un sac ininterrompu de toutes les provisions +jusque-là vénérées ; et lorsque Golo, par +discrétion, voulait s’opposer au débouchage +d’une nouvelle bouteille, Cluet haussait les +épaules, avec un air de s’en moquer complètement, +répétant qu’il en aurait toujours assez +pour aller jusqu’à la fin. Il ne s’expliquait pas +davantage, et la bouteille y passait. Quand elle +était vide, elle allait rejoindre les autres qui +s’alignaient en rangs serrés, le long du mur, entre +la cheminée et la huche à pain. Préférant, chez +lui, la solitude à la société d’une femme qui +n’était pas la sienne, Cluet avait depuis peu renoncé +à avoir une bonne : alors, dans ce ménage +en déroute, on ne prenait plus la peine de rien +mettre en ordre, et chaque matin éclairait une +table où les débris de nourriture et les fourchettes +sales trempaient dans des mares de vinasse, +qui avait séché sur les bords, pendant la nuit.</p> + +<p>Cette existence se prolongea durant un grand +mois. Leur amitié était toujours la même, et +aussi leur tristesse ; seulement le chagrin, plus +expansif chez Golo, devenait de plus en plus +silencieux chez le vieillard.</p> + +<p>Maintenant, le vin même ne réveillait plus le +père Cluet, qui chaque jour semblait s’affaler +davantage. Il restait des heures entières à +regarder le feu d’un œil fixe, sans même le courage +de rallumer sa pipe qu’il gardait entre ses +dents serrées. Il y avait des jours où Golo n’en +pouvait rien tirer, sinon un mot de lassitude ou +un geste implorant la tranquillité : même il se +demandait parfois si cette contenance n’était +pas voulue et si l’ancien n’était pas désireux, à la +fin, d’éconduire un parasite.</p> + +<p>Un samedi, sur les dix heures, Golo arrivait +avec une blouse propre et sa casquette neuve. +La veille, voyant son ami plus abattu que de +coutume, il avait eu l’idée, pour l’égayer un peu, +de lui proposer d’aller ensemble faire un tour au +marché de Mécringes, et l’autre n’avait dit ni +tout à fait oui, ni tout à fait non.</p> + +<p>La maison était close ; aucun bruit n’en venait. +Sur les contrevents tirés s’étalaient les rayons +tièdes d’un soleil d’hiver tout jaune ; et Golo +s’étonnait, ne s’expliquant pas que Cluet fût +parti seul sans l’avertir. « Sans doute, hier, il se +sera formalisé de quelque chose : à cet âge-là, +on est si pointilleux !… »</p> + +<p>Il cognait quand même à la porte, attendait +un instant, cognait de nouveau, et, n’obtenant +aucune réponse, il partait, un peu fâché de ce +sans-gêne, quand une réflexion l’arrêta : le vieux +était peut-être malade, qui sait s’il n’avait pas eu +une attaque ?</p> + +<p>Le menuisier a roulé une brouette devant +une fenêtre et il se hausse sur la pointe des pieds +jusqu’à l’as de cœur découpé dans le volet. +Ébloui par la lumière du dehors, il ne distingue +rien d’abord ; pourtant, son œil s’habitue peu +à peu à la demi-obscurité et les formes des objets +se précisent, la table au milieu, une chaise renversée, +le lit au fond. Est-ce une illusion ? il +semble qu’il est vide. Mais d’où vient cette +ombre qui descend sur le carrelage, à droite ? +Est-ce que…?</p> + +<p>Défaillant Golo court à l’autre fenêtre… Le +père Cluet n’est pas sorti, il n’est pas couché non +plus : il a le soleil sur la figure et il regarde devant +lui, pendu au plafond.</p> + +<p>Le jeune homme se laisse glisser à terre et, les +jambes fauchées par l’émotion, il court à la +recherche du maire, d’un voisin, de quelqu’un +pour l’assister, car ce qu’il vient de voir l’a +terrifié, et c’est à peine s’il peut parler quand il +entre au cabaret où il est sûr de trouver le garde-champêtre. +En effet, Mexico est là qui fait une +partie de billard avec Carrouge et Chandelle. +Une tournée de rhum n’est pas de trop pour les +remonter et ils partent, un peu troublés, à l’idée +du spectacle qui les attend. Ils prennent le maire +en passant et ils arrivent à la maison du mort +devant laquelle stationnent déjà les voisins, qui +ont vu Golo courir et devinent un malheur. +Ledoux, le maréchal ferrant, force la serrure et +on entre à la file, hormis toutefois le garde-champêtre, +qui n’a pas peur, c’est vrai, mais qui ne +peut pas voir ces choses-là de près.</p> + +<p>Et, de fait, il n’a pas tort, Mexico, le pauvre +père Cluet n’est pas beau à voir d’en bas. De +son pantalon tiré par les bretelles, les pieds nus +sortent lamentablement et, au-dessus du genou, +ses mains se contractent, semblables à des araignées +jaunes. Mais c’est la figure, surtout, qui +est horrible, sous le bonnet de coton chaviré, avec +ces yeux fixes, ces joues violettes, et ce bout de +langue arrêté au coin des lèvres et qui semble +une limace échouée dans sa bave.</p> + +<p>Ce fut le maréchal, un homme solide, qui +dépendit le vieux et le recoucha sur le lit où — on +le constata — il avait commencé la nuit. +Avait-il dormi ? L’idée l’avait-elle pris subitement +ou la couvait-il depuis la veille ? Toujours +était-il que, pour se donner du courage, il avait +fortement entamé la bouteille d’eau-de-vie, +qu’on trouva sur la table, près d’un verre à +moitié plein. Dans le chandelier de cuivre, la +bougie, qui avait éclairé l’agonie et veillé le +cadavre, était consumée jusqu’au bout.</p> + +<p>Le menuisier tint à rendre les derniers devoirs +à son ami, et il passa la nuit près de son lit, +assisté de deux nièces qui héritaient. Les bonnes +dames, des fermières de Chivres, célébrèrent les +qualités du défunt, en déplorant toutefois le +déshonneur qu’une pareille mort jetait sur la +famille, et finirent par s’endormir sur leur chaise.</p> + +<p>Golo, le regard arrêté sur les lignes raides du +drap qui recouvrait le corps, songeait. Plus +personne ne lui restait maintenant : la solitude +allait le reprendre. Et la solitude, lorsqu’on y +vit avec le regret d’une femme, il voyait où cela +pouvait conduire. Une terreur vague l’envahissait, +et l’avenir devenait plus obscur encore. +Décidément il n’était que temps de filer, comme +le lui avait conseillé le vieux : oui, il fallait quitter +Villebard.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p>C’était arrêté, Golo allait partir. Il ne se souciait +pas de finir comme Cluet, les pieds à un +mètre au-dessus du plancher. Après tout, lorsque +cinq ans auparavant il avait quitté l’atelier pour +le service, il aimait déjà Cendrine, il l’aimait +autant qu’à présent, peut-être même davantage +et néanmoins, bien que la vie de la caserne ne fût +pas faite pour le distraire, est-ce qu’au bout de +trois mois il n’était pas arrivé à se passer d’elle, +à l’oublier presque ? Non, rien ne valait le déplacement +pour calmer le chagrin.</p> + +<p>Sans doute, c’était pénible au début, mais +on se faisait à tout. Il partirait donc, et, dans les +jours qui suivirent l’enterrement du vieux, il se +renseigna près des menuisiers de Mécringes, +désireux de connaître les pays où il pourrait +facilement trouver à se faire embaucher. Carrouge +avait un camarade dans la partie, à Coulommiers : +Golo l’obligea à écrire en demandant +une réponse immédiate ; même, il songea +à Paris, où, bien sûr, les divertissements ne +devaient pas faire défaut.</p> + +<p>Les renseignements des menuisiers manquèrent +de précision et Carrouge ne reçut pas de +réponse.</p> + +<p>Des journées s’écoulèrent ; de nouveau, Golo +sentait une accablante lassitude envahir sa +triste cervelle ; il redevenait lâche et préférait +la souffrance quotidienne à l’effort douloureux +d’une détermination ferme. Il s’accorda des +délais, et tout son courage sombra.</p> + +<p>Le retour à la vie ancienne, à l’atelier, ne le +calma point ; il se trouvait, au contraire, plus +malheureux. Avec Cluet, du moins, il pouvait +parler de Cendrine et son cœur s’engourdissait +dans ces conversations stériles. Maintenant, il +s’agitait dans sa solitude et il éprouvait bientôt +des malaises mystérieux et troublants, comme +si l’obsession de l’idée fixe eût éveillé en lui une +âme nouvelle, en affinant ses nerfs et en aiguisant +sa sensibilité.</p> + +<p>Une angoisse indéterminée et sans cause serrait +continuellement sa poitrine, contractait sa +gorge, interrompait les battements de son cœur +de brusques arrêts, emperlait sa face de sueur ou +faisait passer devant ses yeux vagues la terreur +d’une mort immédiate.</p> + +<p>La mort, oui, car plus rien actuellement ne le +faisait vivre. Parler de Cendrine devant un être +animé, c’était exister encore, comme si ce qu’on +disait d’elle l’eût rendue présente et presque +tangible ; Cluet disparu et finis les entretiens, +Cendrine sombrait dans l’impossible ; et son +absence, c’était la mort.</p> + +<p>Comme pourtant elle ne venait pas et qu’il +fallait trouver un moyen quelconque de subsister, +instinctivement Golo chercha autre chose.</p> + +<p>Pourquoi partir ? Il était fou d’y avoir songé. +Est-ce que loin de Villebard, il pourrait rencontrer +Cendrine ? et l’apercevoir, même de loin, n’était-ce +pas posséder quelque chose d’elle ? Et dès +lors, il essaya de s’en rapprocher.</p> + +<p>La maison de Champion l’attira. Il se donna +à lui-même des prétextes pour passer devant, +liant conversation avec les gens qui remontaient +la grand’rue et s’accrochant à eux, les suivant +jusque-là.</p> + +<p>Or, ces occasions n’étant pas assez fréquentes +à son gré, il se risqua bientôt à s’aventurer seul +vers le haut du village.</p> + +<p>Les premières fois, il marchait vite, sifflant +d’un air délibéré, affectant l’insouciance, mais, +en longeant la maison, il louchait un peu, juste +le temps de remarquer si Cendrine ne cousait +pas derrière les carreaux : elle n’y était presque +jamais. Il revenait sur ses pas et regardait fixement +la croisée, sans se gêner, puisqu’on ne +l’avait pas vu d’abord ; déçu de nouveau, il +recommençait l’expérience.</p> + +<p>Un soir que Cendrine, à la brune, avait relevé +le rideau pour profiter d’un reste de jour, il +l’aperçut de profil, trempant la soupe sur un +coin de la table. Le lendemain, la fenêtre était +grande ouverte : il n’y avait personne dans la +pièce ; une heure après, Golo repassait juste au +moment où deux mains assujétissaient l’espagnolette. +L’avait-on fait à dessein ? Était-ce +Cendrine ou son mari qui avait fermé la fenêtre +à sa venue ? Il rumina cette alternative durant +toute la nuit.</p> + +<p>Mais bientôt il redouta la curiosité des voisins, +que ses allées et venues perpétuelles devaient +intriguer singulièrement. On le guettait, +à coup sûr, et son arrivée excitait les cancans ; +on se moquait de lui, sans doute, et déjà il se +voyait la fable du village. Par prudence, alors, +il ne bougea plus de quelques jours et ne se +hasarda de nouveau que nanti d’excuses professionnelles, +apparaissant à tout moment, avec +son sac à outils, « sa pratique » en bandoulière +ou son pot à colle à la main.</p> + +<p>Et, de fait, les voisins s’étonnaient quelque +peu de le voir si souvent, dans le matin ou dans +le crépuscule, passer et repasser, promenant sur +son épaule une planche inutile.</p> + +<p>L’un d’eux surtout l’inquiétait, M. Polot, +un ancien régisseur qui habitait, rentier à son +tour, la maison d’en face. Impossible de l’éviter : +il ne sortait jamais. A travers les vitres sans +rideaux, et se découpant sur la lueur du feu qui +éclairait la pièce, seul, à la nuit tombante, +Golo l’apercevait éternellement assis au coin de +sa cheminée. Comme vêtement d’intérieur, il +portait un habit noir, qu’il n’arrivait pas à user, +et la tête couverte, en manière de calotte, d’un +ancien chapeau de soie à haute-forme, enfoncé +à l’arrière, il demeurait là, les mains écartées +sur les cuisses, immobilisé dans la dignité de ne +rien faire et scrutant la rue sans relâche, avec +la vigilance d’un policier et la curiosité d’un +oisif. Et la solennité de son habit noir, autant +que l’acuité présumée de ses yeux troublaient +le jeune homme.</p> + +<p>La veuve d’un fermier, M<sup>me</sup> Flavie, alarmait, +elle aussi, le menuisier qui la soupçonnait de +l’espionner derrière ses persiennes toujours +closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait +des réparations et il imaginait la vieille femme +sans cesse aux aguets dans une certaine chambre +du premier étage d’où l’on apercevait toute la +rue : une vaste chambre où l’on n’entrait guère +et que meublaient seulement un ciel de lit +vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires +et coings, étalés par terre sur la paille, se conservant +ainsi dans le demi-jour et fleurant bon. +Cette présence invisible, mais certaine, achevait +de décontenancer Golo et le faisait raser les +murs.</p> + +<p>Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il +cessa de paraître dans la rue : il gagnait les +champs tout d’abord et, se glissant derrière le +village, il arrivait à la hauteur de la maison de +Cendrine et tournait autour du jardin aux heures +où il espérait la voir sortir pour donner à manger +aux poules et porter la soupe au cochon, +dans un seau. Ayant avisé, non loin de la haie, +une vieille meule de paille, il s’y creusa une +sorte de cache et il y restait blotti durant des +heures entières, écoutant les grignotements des +souris et mâchonnant des fétus, tout cela pour +apercevoir à de grands intervalles la couleur +d’une jupe ou d’une marmotte entre les branches +des sureaux sans feuilles, près de la pompe.</p> + +<p>Les pluies avaient repris ; il se saoula d’ennui +au fond de la paille mouillée : Cendrine ne bougeait +plus que pour les besognes indispensables, +traversant vite la cour sous un grand parapluie +qui la couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait +quand même, moins anxieux dans la rue +noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout +près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité +humide, il avançait, doucement, toujours +plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de +voir par le trou de la serrure : la clef rendait la +chose impossible. Alors, il prêtait l’oreille ; le +ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo +ne percevait que le bruit d’un couteau frappant +le bord d’une assiette, ou le choc d’un verre +retombant sur la table. Quelquefois, pourtant, +le souper terminé, le charron rouvrait la porte, +et Golo, qui avait eu tout juste le temps de +gagner le coin du mur, l’entendait dire que les +étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain +de pluie pour le lendemain.</p> + +<p>Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait +dans la serrure, et la lumière se retirait de la +fente du volet pour reparaître à la fenêtre du +premier étage, dans la chambre des mariés. Des +ombres énormes s’ébauchaient derrière les rideaux ; +puis, brusquement, tout rentrait dans +l’ombre, et Golo souffrait plus encore… La rage +au cœur, pleurant quelquefois à chaudes larmes, +il regagnait enfin le Chep, les jambes molles et +ayant l’envie de mourir.</p> + +<p>Un matin qu’il passait devant la maison, +Cendrine en sortait. Il reçut un coup dans la +poitrine ; cependant il continuait son chemin, +feignant de ne pas la voir, quand, à sa grande +surprise, ce fut elle qui vint droit à lui. Il se +troubla davantage ; devenu très pâle et les yeux +à terre, il pressa le pas comme s’il eût craint +d’affronter la rencontre. Mais déjà Cendrine +l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais nullement +fâchée :</p> + +<p>— Dis donc, Golo, puisque te voilà encore +par ici, il faut que je te parle une bonne fois.</p> + +<p>Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement +devant lui et continua :</p> + +<p>— C’est pour savoir ce que tu as à tourner +comme ça autour de notre maison. Si c’est pour +me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis +n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là ! +Tu sais que je suis mariée, n’est-ce pas ? Alors, +qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce que tu +espères ? Tu ne crois peut-être pas que je vais +laisser mon homme en plan pour m’en aller avec +toi, dis ?</p> + +<p>Un reste de fierté monta au cœur de Golo :</p> + +<p>— Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te +cherche pas non plus. Qu’est-ce qui te prend ? +En voilà des histoires, parce que je passe dans +la rue ! Faut que tu sois joliment glorieuse pour +te figurer que je viens par ici pour tes beaux +yeux !</p> + +<p>— Ne fais donc pas la bête, mon pauvre +Golo. Pardi ! moi je ne t’en veux pas ; si je te +dis cela, c’est par rapport à mon homme. Il +n’est pas endurant tous les jours, tu le connais +bien. Je ne sais pas ce qu’il a, mais les gens d’ici +lui ont monté la tête à cause de toi, pour sûr, +car voilà maintenant qu’il se figure que nous +sommes d’accord ensemble. L’autre jour, il n’y +a que ça s’il ne m’a pas battue. Ne te fâche pas, +mon Golo, mais il faut bien que je te le dise : +que veux-tu qu’il croie ? tu es ici tout le temps !… +Rien qu’hier, tu as passé trois fois, et avant-hier, +après souper, tu es resté un grand moment à +écouter à la fenêtre… Voyons, sois raisonnable : +puisque c’est terminé entre nous, laisse-moi +donc tranquille, et, si tu as de l’amitié pour moi, +ne me fais pas avoir de désagrément. Allons, +est-ce convenu ? Fais ça pour me faire plaisir, +je t’en prie.</p> + +<p>— Ton mari est un rude imbécile, répondait, +Golo, voilà ce qu’il est ! Qu’est-ce qui lui prend, +à cette espèce de rembelli, de marque-mal ? +Ah ! je n’ai pas peur de lui, mais puisque c’est +à toi que ça causerait des misères, eh bien, je +m’arrangerai, je prendrai un autre chemin pour +aller à mes affaires.</p> + +<p>— Allons, je te remercie, je vois que tu es +toujours un brave garçon… Au revoir, mon +Golo !</p> + +<p>— Au revoir ?… au revoir dans l’autre monde, +alors ?</p> + +<p>Il lui envoyait cela en partant, pour plaisanter, +l’air très crâne et il s’en allait sans se +retourner, cette fois.</p> + +<p>Il tint parole pendant huit jours. L’obéissance, +d’ailleurs, lui plaisait : il y avait eu une +entente avec Cendrine, un accord qu’ils étaient +seuls à connaître et dont le mystère lui semblait +créer entre eux comme une intimité nouvelle. +Toutefois, en y réfléchissant, des soupçons lui +vinrent : qui sait si son ancienne ne s’était pas +moquée de lui, si elle n’avait pas comploté avec +son mari pour se débarrasser de sa présence, en +faisant appel à ses bons sentiments ?… Plus de +doute, à cette heure, ils se moquaient de lui tous +les deux. Ah ! c’était comme ça ? Eh bien, ils ne +s’en moqueraient pas longtemps ! — Et Golo +recommença à rôder autour de la maison, ouvertement, +se montrant à toute heure, en plein +jour.</p> + +<p>Arrivé au droit du clos, il ralentissait le pas, +la tête haute, les yeux insolemment plantés sur +les allées du jardin, sur les fenêtres. Il cherchait +Cendrine, mais ce fut le charron qui s’offrit.</p> + +<p>Un jour qu’Albert emplissait un seau à la +pompe, il aperçut le galant. Tout de suite, il +lâcha le balancier, descendit rapidement le +tertre de la cour et se campa devant Golo. Blême, +les dents serrées, le front grimaçant, il apostropha +son rival :</p> + +<p>— Te voilà donc encore, toi ! Combien de +fois as-tu passé depuis ce matin ? Si tu crois que +j’ai les yeux dans ma poche, tu te trompes. Tu +commences à m’embêter, tu sais !</p> + +<p>— Eh bien, après ? est-ce que ça te regarde ?… +Qu’est-ce qui lui arrive, à cet artiste-là ? Est-ce +que je te parle, moi ?… Je t’embête ? tant mieux !</p> + +<p>— Faudrait voir, mon petit ! Si tu crois que +je vais te laisser promener continuellement ta +figure d’imbécile par ici !… Oh ! ce n’est pas +que j’aie peur que tu tournes les idées à Cendrine : +ma femme se fiche de toi, tu peux en +être sûr et ce n’est pas encore un dégourdi de +ton espèce qui va me la débaucher. Seulement, +voilà, il y a les voisins ; on jase de nous, et il faut +que ça finisse.</p> + +<p>— Ça finira si je veux, repartit Golo, qui +trouvait dans cette dispute une détente délicieuse +pour ses nerfs crispés, ça finira quand +je voudrai et ce n’est pas toi qui me feras la +leçon ! Ta femme et toi et les autres, je m’en +moque, tu m’entends ? Mais sois tranquille, tu +as beau faire le malin, que ce soit moi ou un +autre, ça ne t’empêchera pas d’être cornard, +mon fiston !</p> + +<p>— Et moi, je te dis que je vais te casser la +figure, à la fin du compte !… J’en ai eu de la +patience avec toi, quand tu allais faire des +menteries chez le beau-père, cafarder, essayer +de nous brouiller ensemble. Il t’a mis à la porte +comme une crapule que tu es, et maintenant tu +viens me relancer ici ? Ah ! si on n’avait pas peur +de se salir les mains, ce qu’on aurait du plaisir +à se colleter avec toi !</p> + +<p>— Essaie donc, grand lâche, essaie donc ! +dit Golo, le bras ramassé en arrière, prêt à +cogner.</p> + +<p>Toute sa crânerie de petit soldat, sa flamme +de combattant revenu des embuscades tonkinoises, +sa bravoure d’amoureux aussi, le faisaient +se redresser, la crête haute, le geste menaçant.</p> + +<p>— Essaie donc de m’empêcher de passer ! +répétait-il ; le chemin est à tout le monde : +mets-toi un peu en travers, pour voir !…</p> + +<p>Le charron n’en menait pas large. Un peu +effrayé par la colère qui brillait dans les yeux +de Golo et redoutant un mauvais coup, il se +retirait prudemment, se contentait de menaces +inoffensives.</p> + +<p>— N’y reviens plus, ou gare ! je te briserai +les reins, la prochaine fois !</p> + +<p>Des gens s’étaient arrêtés pour voir la dispute. +Golo, maître du champ de bataille, s’adressait +à eux, maintenant :</p> + +<p>— Regardez-le, ce grand fainéant ! le voilà +qui jappe, à cette heure qu’il est rentré dans son +chenil. Il a bien fait de se dépêcher pendant +qu’il peut encore passer sous la porte !</p> + +<p>Mais Albert avait disparu ; on se moquait +de lui, et le menuisier s’en allait en sifflant, +gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car +il s’imaginait bien que Cendrine, derrière la +croisée, avait vu comment il avait mouché son +homme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p>Les jours suivants ne furent pas mauvais +pour Golo. La fièvre de la dispute n’était pas +encore tombée et elle le maintenait dans un +état d’excitation qui l’empêchait de trop souffrir. +Même, quelque orgueil lui revenait : il avait +eu le beau rôle, c’était certain, et tout Villebard, +à cette heure, savait qu’il n’avait pas froid aux +yeux. Et comme il était moins malheureux, il +s’ingéniait à garder intact le souvenir de cette +querelle qui flattait sa vanité et distrayait sa +douleur. Il en venait à exagérer la couardise du +charron, comme aussi sa propre bravoure, et se +délectait perpétuellement de la comparaison qui +s’imposait entre lui et une pareille « gourde ».</p> + +<p>— Oui, une gourde, une vraie gourde !</p> + +<p>Et, ravi de ce vocable, il s’exaltait, évoquant +d’Albert une image tellement comique et piteuse +qu’il se prenait à rire tout seul, à l’atelier, sur +les chemins. Et peu à peu, il glissait à une autre +idée, qui faisait tressaillir en lui quelque espérance : +si Cendrine, déjà fort peu éprise, allait, +elle aussi, partager l’opinion publique et mépriser +à son tour cet imbécile !… Et si elle méprisait +Albert, ne serait-elle pas conduite, naturellement +à admirer son rival, à l’aimer peut-être ?… +Quelle chance que cette rencontre ! Mais il importait +d’en profiter : au plus tôt et à tout prix, il +fallait revoir Cendrine.</p> + +<p>La revoir, oui, et deviner sa pensée, lui montrer +que son ami était toujours là, et que, si elle +avait voulu, si elle voulait…</p> + +<p>La revoir, sans doute, mais où et comment ? +Golo n’en savait rien ; et, son irrésolution naturelle +aidant, les jours passèrent, chacun emportant +un peu de sa vanité et un peu de sa confiance. +La douleur était revenue, plus insupportable, +plus lancinante que jamais, aggravée maintenant +par l’exact sentiment de la réalité.</p> + +<p>En admettant même que Cendrine, par dégoût +de son mari, fût prise de compassion pour son +premier amoureux, le reçût avec douceur, et que +le temps refleurît des rendez-vous de leur jeunesse, +quelle ne serait pas la fin de cette aventure ! +Golo savait l’impossibilité des rencontres +ignorées dans un petit village comme Villebard, +et si, à la vérité, le charron était lâche, il n’en +était pas moins capable de toutes les cruautés et +de toutes les traîtrises. Surpris par cette brute, +coupables ou non, sûrement ils seraient frappés. +Oh ! pour lui-même, Golo n’avait pas peur. Si, +un soir, au long d’une haie, le mari à l’improviste +lui flanquait un mauvais coup, eh bien ! il n’en +serait que cela. Il mourrait à cause de l’ancienne, +à cause de son amie de jadis, et il aurait fini de +souffrir. Mais si c’était elle la victime ? Et déjà il +se représentait Cendrine abattue, le crâne ouvert +d’un coup de serpe dans le jardin où Albert l’aurait +poursuivie, au milieu de l’herbe rougie de +sang. Non, il ne serait pas la cause d’une telle +horreur. Ah ! sans doute, revoir quelquefois Cendrine, +la serrer dans ses bras, sans rien dire, c’eût +été pour lui une inexprimable joie. Seulement, +comme cette joie, Cendrine pourrait la payer de +sa tranquillité, de sa vie peut-être, Golo se jura +d’y renoncer à jamais. Alors, il s’attendrit sur +lui-même ; et, tout en larmes, il lui sembla que ce +sacrifice, c’était son âme d’enfant qui le consentait, +l’âme du petit mari des jeux innocents, doux +aux gens et pitoyable aux bêtes.</p> + +<p>Cette fois, c’était la fin. Puisque, décidément, +il ne pouvait posséder Cendrine à lui tout seul, +comme on possède son champ, sa maison, puisqu’il +ne pouvait même pas la voir, eh bien ! il +partirait, il s’en irait loin, oh ! très loin, dès qu’il +lui aurait dit adieu, adieu pour toujours.</p> + +<p>Le hasard le servit : l’occasion de l’entrevue +dernière ne se fit pas attendre. L’hiver se faisait +rude. Deux jours durant, sans discontinuer, la +neige tomba, une neige qui rappelait à Golo le +jour de son tirage au sort. Dans le grand silence, +elle descendait inépuisable, et quand elle faisait +mine de cesser, on apercevait un ciel d’un gris +uniforme, qui, l’instant d’après, blanchissait de +nouveau. Les coteaux et la plaine se brouillaient, +l’horizon était clos, et on ne distinguait plus que +des choses toutes proches, des apparitions très +douces de maisons et d’arbres qui s’atténuaient +lentement sous la trame épaissie des flocons.</p> + +<p>Le troisième jour toutefois, la matinée fut un +peu moins trouble ; il ne neigeait plus, mais le ciel +était encore bas, et de grosses volutes noires roulaient +au-dessus de la côte. Le long des maisons, +Golo suivait les petits chemins que les gens +avaient tracés pour gagner la grand’rue. Vraiment, +on croyait marcher dans un fossé, tant la +neige était haute, à droite et à gauche, relevée en +talus où l’on voyait encore la traînée des balais. +Le menuisier descendait le village, entrait au +cabaret où il n’était pas venu depuis la mort du +vieux Cluet. L’aubergiste, accroupi devant le +poêle qui fumait, en brutalisait la grille, sacrant +et jurant. Il fut médiocrement aimable pour ce +client irrégulier.</p> + +<p>— Te voilà, grand traînard !… C’est-il qu’il +t’est tombé un œil, que tu reviens ici comme tu +es parti, sans dire gare ?</p> + +<p>Et comme Golo, un peu interloqué, hasardait :</p> + +<p>— Il ne fait pas trop chaud, chez vous !</p> + +<p>— Pas trop chaud ? riposta Farcette, pas trop +chaud ? Eh bien ! tu sais, si tu ne te trouves pas +bien ici, mon garçon, tu peux aller te chauffer +par en haut du pays.</p> + +<p>— Où ça, par en haut, répondit Golo, où ça ? +Est-ce dans la maison du père Cluet que vous +voulez dire ?</p> + +<p>Farcette ricana : le plaisir de lâcher une méchanceté +l’adoucissait un peu.</p> + +<p>— Allons ! allons ! ne fais pas l’imbécile, tu +sais bien ce que je veux dire ; il ne s’agit pas du +père Cluet, il s’agit de la femme à Champion. Dis +donc, mon vieux, il paraît que tu lui as réglé son +compte, au charron ? il n’était pas crâne, à ce +qu’on m’a raconté… Eh bien, si ça t’occupe, mon +Golo, je vais te dire une affaire : il est parti ce +matin à la Ferté, l’Albert, et, avec le temps qu’il +fait, il ne rentrera pas de bonne heure. Le facteur +m’a dit en repassant, qu’au droit de Chivres, il +y avait plus de quatre pieds de neige. Alors, +si j’étais que de toi, je monterais voir par là. J’ai +idée que tu y feras tes choux gras, et que ce soir, +si cet ouvrage-là n’est pas déjà fait, il y en aura +un de plus à Villebard !</p> + +<p>Carrouge survenait, suivi de Chandelle. Bien +vite, ils secouaient leurs sabots, couraient au +poêle, s’ébrouaient : une tournée de rhum était +indiquée, car ils avaient froid jusqu’aux tripes.</p> + +<p>— Quel temps ! quel temps ! déclara Carrouge. +Si ça continue, les hannetons vont avoir la queue +courte, cette année.</p> + +<p>— Et les grenouilles donc, fit Chandelle, ce +qu’elles doivent s’embêter, pour le quart d’heure !</p> + +<p>Mais, optimiste par état, le cabaretier affirma +que c’était un bon temps pour la culture.</p> + +<p>En se retournant vers la croisée, les quatre +hommes observèrent que la neige recommençait. +Même, elle tombait plus drue encore que la veille, +et le jour avait subitement baissé. Farcette parlait +d’allumer la lampe à pétrole. Le vent s’était levé +et ses rafales successives tassaient la neige sur +l’appui des fenêtres. Un moment, l’ouragan fit +rage au point que les maisons d’en face disparurent. +Cela devenait comique, à la fin, et les +buveurs s’esclaffèrent, devant cette outrance des +éléments.</p> + +<p>Toutefois, lorsqu’ils furent las du spectacle, ils +réclamèrent les cartes, mais Golo refusa net de +faire un quatrième à la manille : son ouvrage le +réclamait.</p> + +<p>— Ton ouvrage ? tu ne vas pas nous ennuyer +avec ton ouvrage ! D’abord, nous ne faisons +qu’un tour. Allons, reste donc ! sans cela, tu vas +nous forcer à jouer au piquet voleur.</p> + +<p>Farcette, lui aussi, insistait, pour la forme +seulement, car il le connaissait, l’ouvrage de +Golo : « c’était de l’ouvrage pressé ; il y avait une +particulière qui attendait sa commande. » Et +comme Carrouge et Chandelle s’étonnaient, Farcette, +tirant la langue de côté, clignait de l’œil +et se répandait en gestes équivoques.</p> + +<p>Le menuisier n’écoutait rien, plantait là les +camarades. Farcette a dit vrai sans doute. Cendrine +est seule aujourd’hui et il faut en profiter… +En profiter, mais non comme le pense cet imbécile, +en profiter pour s’arracher le cœur enfin, à +jamais ! Tout à l’heure, sous ce même ciel funèbre +et malade, Cendrine aura cessé d’exister pour lui. +Et, devant cette solution si proche, il goûta un +instant cette satisfaction étrange que procure +l’irrémédiable, et cette espérance de repos qui +adoucit leur défaite aux vaincus. Il se trouvait +brave, très brave, au point de chasser, sans s’y +attendrir, l’idée qu’il sentait poindre en lui, d’un +événement mystérieux, d’un désastre surnaturel +qui surviendrait peut-être, et lui livrerait Cendrine +pour toujours.</p> + +<p>Il remontait la rue. Autour des maisons la vie +avait cessé. Ni chiens sur les portes, ni poules sur +les fumiers, ni pigeons sur les toits. Quant à ce +qui se passait à l’intérieur, impossible de le deviner +à travers les carreaux givrés, tout blancs +comme des yeux d’aveugle. A gauche, le ruisseau +descendait, grelottant entre deux franges de glaçons. +Partout le silence ; seul, venant d’une +ferme, le ronflement rythmé d’un tarare allait +s’accélérant. Chez Albert, tout était clos aussi ; +aucune fumée ne montait du toit, et la neige, +dans la cour, était intacte : il n’y avait pas à en +douter, Cendrine était chez son père, et, sans +hésitation, Golo prit le chemin du Roc.</p> + +<p>Lorsqu’il arriva au petit mur, il dut s’arrêter +un peu, tellement l’émotion l’étreignait. La maison +où il avait aimé était devant lui et il se rappelait +l’avoir vue jadis, toute blanche comme aujourd’hui, +par un même jour finissant. Bien qu’il +essayât de se raidir, des souvenirs innocents +d’affection enfantine lui revinrent d’un seul coup, +évoquant la joie de leurs jeux d’hiver. Dans cette +allée, un soir, en revenant de l’école, ils s’étaient +lancé des boules de neige, jusqu’à la nuit ; une +autre fois, il avait modelé près de la porte un +bonhomme qui brandissait un sabre de bois : +c’était Bismarck, et, à la brune, Cendrine en +avait eu peur. Plus tard, l’année qui avait précédé +son départ, il l’avait poursuivie à travers le jardin, +la menaçant de lui fourrer de la neige dans +le cou. Longtemps elle avait couru, suivie de +Castillo qui jappait ; il l’avait prise enfin, mais +la neige dans ses mains avait fondu, et c’étaient +ses doigts fiévreux qu’il lui coulait dans la poitrine +tiède et ferme… Et dire que c’était le même +jardin, la même neige, et que ce n’était plus la +même Cendrine !</p> + +<p>Elle était là pourtant, en train de balayer l’allée +devant la maison, les mains rouges sortant +de ses mitaines, et la figure pâlie sous le capulet +de laine brune qui, serré au menton, ne laissait +voir que l’ovale du visage.</p> + +<p>Golo avait franchi la grille. Comme un tapis +sous ses pieds la neige empêchait Cendrine de +l’entendre. Il était près d’elle, à la frôler presque, +lorsqu’elle l’aperçut.</p> + +<p>— C’est encore toi ? fit-elle ; eh bien, vrai, tu +en as du toupet !</p> + +<p>Et, décidée à ne pas s’occuper de lui davantage, +elle continua à balayer.</p> + +<p>Golo restait un peu abasourdi de cet accueil. +Bien qu’à cette heure il fût médiocrement possédé +de soucis vaniteux, il lui était désagréable +de constater que sa crânerie avec le charron, +l’autre jour, n’avait servi de rien et que Cendrine, +en femme pratique, n’hésitait pas à sacrifier son +amour-propre à sa tranquillité. Il ne s’indigna +point, eut simplement un sourire ironique et +attristé.</p> + +<p>— Alors, reprit-il doucement, c’est tout ce que +tu trouves de gentil à me dire ? C’est comme ça +que tu reçois les anciens camarades ?</p> + +<p>Et comme elle faisait semblant de ne pas l’entendre, +lui, très calme, mettait la main sur le +balai, et l’obligeait à se tourner vers lui.</p> + +<p>— Allons, ne fais pas ta méchante. Aujourd’hui +je ne t’ennuierai pas longtemps ; mais, +vois-tu, j’ai des choses à te dire…</p> + +<p>— Dis-les vite alors, car il ne fait pas bon ici +à ne pas bouger. Seulement, je te préviens ; si +c’est pour me parler de la vieille histoire, tu peux +t’en aller tout de suite. Ça t’amuse peut-être, +tout ça ; moi, ça ne m’amuse pas, mais là, pas du +tout : tu m’en as fait avoir assez, des tracas, +depuis un mois, avec tes manies de passer et de +repasser tout le temps devant chez nous. C’est-il +que tu deviens fou ? Comme si je ne la connaissais +pas, ta figure !… Non, c’est trop bête, à la fin !</p> + +<p>Plus doucement encore, il répondit :</p> + +<p>— C’est justement parce que ça va finir que je +suis venu encore ce soir. Seulement, il faut que +tu m’aides un peu à te débarrasser de ma présence. +Ah ! j’en ai assez, moi aussi, de cette vie +d’abruti que je mène depuis ma rentrée du régiment, +à me manger les sangs pour une qui se +moque de moi !… Sois tranquille, si j’avais pu te +mépriser comme tu me méprises, il y aurait beau +temps que tu n’entendrais plus parler de Golo. +Eh bien ! un moyen de t’oublier, il y en a un, +mais il n’y en a qu’un, et je vais le prendre : +demain, je quitte le pays ; nous ne nous reverrons +plus.</p> + +<p>Sa voix tremblait. Il répéta :</p> + +<p>— Non, nous ne nous reverrons plus.</p> + +<p>Devant cette douleur qu’elle ne comprenait +pas, mais dont aujourd’hui, pour la première +fois, elle devinait la violence, Cendrine resta un +instant interdite, cherchant ses mots.</p> + +<p>— Vraiment, fit-elle enfin, vraiment tu n’es +pas raisonnable. Voyons, il n’y a pas de bon +sens !… il ne faut pas te monter la tête comme +cela. Et puis, t’en aller où ? Il paraît qu’on ne +trouve pas de l’ouvrage partout comme on veut, +par le temps qui court. Et le père Hénocque, +qu’est-ce qu’il va dire, ce pauvre vieux ?</p> + +<p>Golo ne répondit rien, Cendrine continua :</p> + +<p>— Reste donc ici, et ne pense plus à l’ancien +temps. Quand on se rencontrera, on se dira bonjour. +Là, vrai, maintenant, qu’est-ce que tu veux +de plus ? Et qu’est-ce qui nous arriverait, une +supposition qu’on se revoie ? un tas de contrariétés, +et ça serait tout.</p> + +<p>Golo, silencieusement, approuvait de la tête.</p> + +<p>— Je sais bien, dit-il enfin, et c’est justement +pour cela qu’il faut que je m’en aille. Mais voilà, +je n’aurais jamais voulu quitter Villebard sans +me réconcilier avec toi, ni partir sans une parole +d’amitié qui me donne du courage, car j’en ai +besoin, va !</p> + +<p>— De l’amitié, repartit Cendrine, de l’amitié, +mais bien sûr que j’ai de l’amitié pour toi ! S’il ne +fallait que ça pour te consoler !…</p> + +<p>— Il y aurait bien encore autre chose, fit Golo, +mais peut-être que tu ne voudras pas. Et pourtant…</p> + +<p>Il n’acheva pas ; un silence se fit. A l’autre +bout du jardin, le père Rutel, en gilet de tricot +à manches, enlevait soigneusement, avec une +pelle de bois, la neige qui recouvrait son carré +de choux verts montés. Il savait qu’au coucher du +soleil, durant ces soirs d’hiver où la campagne +est recouverte, les pigeons ramiers, pressés par +la faim, s’abattent avidement sur cette verdure +inespérée. Il méditait un affût et terminait ses +préparatifs. En se retournant, il aperçut Golo, et +lentement, l’air goguenard, sa petite tête enfouie +dans une grosse casquette en poil de lapin, il marcha +vers le couple.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il te veut encore, celui-là ? +demanda-t-il à Cendrine.</p> + +<p>— Oh ! rien… il vient me dire adieu avant de +quitter Villebard.</p> + +<p>— Tiens, il s’en va ! Quelle idée, donc ? Et où +ça, qu’il va ?</p> + +<p>Golo ne répondit rien.</p> + +<p>— Je ne sais pas, dit Cendrine au bout d’un +moment.</p> + +<p>— Ah ! reprit le vieux…, et comme ça, il fait sa +tournée d’au revoir. Eh bien, ça me remet un peu +avec lui, ce brigand-là !… Nous étions camarades, +dans les temps.</p> + +<p>— C’est vrai, fit Golo, mais vous savez, père +Rutel, moi, je ne vous en veux pas.</p> + +<p>— Moi non plus, mon garçon ; seulement, à +rester là, comme ça tous les deux, vous allez +empêcher les pigeons de descendre : le moment +approche…</p> + +<p>En effet, le soir tombait. Décidément, il faisait +plus doux ; le ciel s’était éclairci. Au couchant, +de longues barres, couleur de soufre, s’étiraient +à l’horizon. Une lumière mourante éclairait obliquement +les pétales des roses de Noël qui pointaient +de la neige.</p> + +<p>— On s’en va, reprit Golo, on s’en va. Mais, +comme je te le disais tout à l’heure, il y a encore +une chose que je voudrais bien te demander. +Voyons, Cendrine, puisque je vais partir et que +nous ne nous reverrons jamais, laisse-moi t’embrasser +une fois, une fois seulement ; tu ne peux +pas me refuser cela. Après, tu seras tranquille +pour toujours, je te le promets.</p> + +<p>— M’embrasser ? répondit-elle, avec un rire +un peu forcé, m’embrasser ? Eh bien, tu ne te +gênes pas ! Tu as de jolies idées ! Non, mais, tu +n’es pas autrement malade ?… Et puis, si Albert +vient à le savoir, il m’en fera, une vie !</p> + +<p>— Ce n’est pas moi qui irai lui dire, puisque je +pars demain matin, riposta Golo ; et à moins que +ce ne soit toi, je ne vois pas comment… Allons, +tu n’auras pas le cœur de me refuser.</p> + +<p>Le père Rutel, de plus en plus inquiet du résultat +de son affût, intervint brusquement :</p> + +<p>— Comment, ce n’est pas encore fini, vos grimaces, +depuis le temps ?… Il s’en va et il veut +t’embrasser ? Eh bien, en voilà une affaire ! +Embrasse-la, Golo, c’est moi qui te le permets… +Ah merci ! pour une fricassée de museaux, du +diable si c’est la peine de s’enrhumer !</p> + +<p>Alors, sans rien dire, Cendrine tendit la joue ; +et lui, saisit son ancienne à bras le corps. Ce baiser, +désiré depuis si longtemps, il l’obtenait enfin, et, +dans cette possession d’une minute, il s’efforçait +de prendre la revanche de son attente. Toutes +les ardeurs d’autrefois, si mal étouffées, flambaient +d’une flamme dernière ; son être entier se +ramassait dans cette étreinte rude et folle, se +projetait hors de lui-même avec une sorte de +fureur, comme s’il eût souhaité transmettre à +la femme qu’il perdait le sort qui avait fait de +lui un malheureux. Elle le repoussait, à la fin :</p> + +<p>— Allons, c’est assez, sois raisonnable.</p> + +<p>Il la regarda une dernière fois, résumant toute +sa personne, puis, craignant sans doute d’affaiblir +l’image qu’il allait emporter dans sa mémoire, +sans dire un mot, sans tourner la tête, il s’enfuit +sur le chemin, comme un voleur.</p> + +<p>Cendrine regagnait la maison, le père Rutel +retournait à ses ramiers, un peu de vent s’était +levé, et, dans le jardin qu’envahissait la nuit, +un petit moulin qui servait à épouvanter les moineaux, +grinçait au bout de sa perche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p>Dans l’aube hésitante d’une matinée de janvier, +Golo, de bonne heure, s’éveillait. Tout de +suite il se levait et, très calme, faisait ses préparatifs +de départ, endossait ses beaux habits, ficelait +ses hardes. L’angélus tintait à l’église. Le +jour venait. Sur le ciel blême, la branche du +noyer se dessinait toute noire, et dans la chambre, +peu à peu, la nuit se retirait des choses. Golo, +un instant, songea que ces choses, il ne les reverrait +plus ; mais il était décidé à ne pas s’attendrir +et, bravement, il s’appliquait à plier ses vêtements +et son linge, à réunir les livres qui lui appartenaient +et qu’il avait lus jadis. Méthodiquement, +il les casait au fond de sa valise, une valise +de toile jaune, toute neuve, achetée un jour de +tristesse, en prévision d’un départ inévitable. +Quand il l’eut fermée, Golo l’empoigna bravement +et, sans oser jeter un dernier regard à la +vieille armoire, au lit défait, à la cage vide, pour +faire ses adieux au père Hénocque, se raidissant +dès les premières marches il descendit l’escalier. +Hénocque était en bas. Brusquement, Golo lui +annonça la chose : il s’en allait. — Pourquoi ? Il +ne donnait pas de motifs valables, et le vieux +menuisier, qui ne pouvait croire à cette détermination, +trouvait de bonnes raisons pour le retenir.</p> + +<p>« Quitter Villebard, c’était très bien. Encore +devait-il savoir où il allait et où il trouverait +de l’ouvrage… Les absents ont toujours tort… +Pierre qui roule n’amasse pas mousse… Et d’ailleurs, +de quoi Golo avait-il à se plaindre chez +lui, Hénocque ? Il ne pouvait pas dire qu’on +le tracassait, et, bien sûr, il ne rencontrerait +jamais chez un autre patron autant de patience. +Sans doute, on lui avait supprimé sa paye, puisqu’il +ne voulait plus rien faire ; mais sa paye, on +ne demandait qu’à la lui rendre. »</p> + +<p>— Je sais bien que vous êtes un brave homme, +dit Golo. Quant à la paye, ça ne changerait rien.</p> + +<p>Alors, très ému, Hénocque :</p> + +<p>— Eh bien, et nous ? nous ne te manquerons +donc pas ? Toi parti, la maison va être bien triste ? +Car censément tu étais l’aîné de nos garçons, +brigand.</p> + +<p>Golo tenait bon, secouait la tête.</p> + +<p>— Attends toujours à demain ; d’ici là tu +réfléchiras. Aujourd’hui c’est dimanche et, ce +soir, nous mangeons du dindon… Allons, c’est +convenu, tu restes…</p> + +<p>« Non, non, c’était impossible, son parti était +pris ; quant à la raison, il n’y avait pas besoin de +la chercher bien loin. »</p> + +<p>Et d’un geste, par-dessus le mur de la cour, il +indiquait le jardin du Roc.</p> + +<p>— Sans ça, allez, père Hénocque, je resterais +ici, pour sûr. C’est vrai que, depuis quelque +temps, je ne suis plus qu’un propre à rien, mais +je vous aime bien tout de même et la patronne +aussi, sans compter les gamins… Enfin, on se +reverra peut-être. D’ailleurs, je vous laisse ma +malle là-haut : je pense qu’elle ne vous embarrassera +pas. C’est comme ma maison… si vous pouvez +aller y faire un petit tour de temps en temps… +Un de ces quatre matins, je reviendrai régler +tout cela, mais aujourd’hui, là, il faut que je +m’en aille. Adieu.</p> + +<p>Il serrait la main du patron, courait embrasser +la mère Hénocque. Elle épluchait des pommes de +terre, restait abasourdie ; et lui, balbutiait des +remerciements, des souhaits de santé, des excuses. +Les enfants survenaient :</p> + +<p>— Tu nous rapporteras quelque chose du pays +où tu vas, n’est-ce pas, Golo ? disait l’aîné.</p> + +<p>Il promettait, prenait la valise, la mettait sur +l’épaule :</p> + +<p>— Allons, en route !</p> + +<p>— Puisque tu y tiens, adieu Golo !</p> + +<p>Et il hâtait sa marche pour gagner le train des +Ardennes qui passait vers dix heures à Rademont.</p> + +<p>Dehors, il faisait presque tiède. Le vent, +durant la nuit, avait fini par tourner à l’ouest, +et la neige, par endroits, commençait à fondre. +Les branches des arbres suintaient, et, des toits, +de grosses gouttes d’eau tombaient. Dans les +cours, les poules avaient reparu et, sur les murs, +les pigeons gonflaient leurs jabots vers le soleil +pâle qui venait de percer la brume. La matinée +était d’une douceur inattendue, un peu mélancolique +pourtant : on sentait que les froids n’étaient +pas finis.</p> + +<p>Il tardait à Golo de sortir du village. Il avait +hâte d’échapper à la curiosité des gens. Surtout +il craignait d’être remarqué par les clients du +<i>Puits <span class="rm">120</span></i> ; à cette heure, tous, devaient « dire la +messe » autour des tables du cabaret en lampant +l’eau-de-vie blanche.</p> + +<p>Pour éviter l’auberge, il quittait la grand’rue, +suivait la sente qui, auprès de l’ancien cimetière, +rejoint la route de Rademont. Elle était déserte, +à cette heure ; déserte aussi la campagne à l’entour. +Le dégel lustrait la neige, la tassait. Des +senteurs de fumier arrivaient des fermes. La +route gagnée, le menuisier traversait le petit +bois d’acacias, et là, une voix l’arrêtait :</p> + +<p>— Salut, Golo ! Comment que ça va donc ?</p> + +<p>— A la douce, tout à la douce, mon père Boget.</p> + +<p>— Comme le marchand de cerises, quoi ? Mais +dis donc, mon gaillard, te voilà joliment beau dès +le matin ? C’est-il que tu as l’intention de te +marier, par là-bas, où tu vas. Les filles d’ici ne +sont pas assez belles pour toi, paraît ?</p> + +<p>— Faut croire ! répondit Golo.</p> + +<p>Et pressant le pas, il se souvint de son retour +à Villebard. La première personne qui lui avait +parlé, ce soir-là, c’était le cantonnier. Il le +retrouvait à la même place, aujourd’hui qu’il +abandonnait le pays, et, de cette circonstance +si simple, il tirait un mauvais présage.</p> + +<p>Il arrivait sur le pont, un vieux pont suspendu +qui, par-dessus la Marne, rejoignait légèrement +les deux berges. En bas, la rivière, d’un mouvement +continu, descendait. Elle venait de Fromentières, +coulait doucement jusqu’au moulin +ruiné de Salzarde. Son eau verte se voyait entre +les barres des garde-fous, et Golo, entre les +planches du tablier, la distinguait à ses pieds.</p> + +<p>Au lointain, le village allait disparaître. Le +menuisier, posant sa valise, s’arrêtait, le regardait +une dernière fois.</p> + +<p>Adossé à l’une des masses de pierre où s’amarrent +les cordages d’acier, il alluma sa pipe. Le +vent soufflait, éteignit une allumette, puis deux, +puis trois ; le tabac prit feu enfin, et longtemps, +tirant des bouffées lentes, il contempla tantôt +Villebard, tantôt la plaine familière. Devant lui, +les maisons et les fermes, sortant de la neige, lui +parurent extraordinairement gaies, ce matin-là. +De la fumée s’envolait du toit de Cendrine et, +entre deux meules, les vitres du Chep miroitaient. +Le clairon du boulanger résonnait dans +la grand’rue.</p> + +<p>Huit heures sonnèrent. Successivement le +quart, puis la demie, s’échappèrent du clocher +de l’église, tout droit, là-bas et déjà sans +neige. Golo se rappela que jadis, tout enfant, il +était grimpé dans sa toiture pour dénicher les +chouettes.</p> + +<p>Au moment où les trois quarts s’entendirent, +prolongés dans le ciel d’hiver, il aperçut une +charrette. Au long du coteau, et presque sur le +faîte, elle suivait le mur du parc de Vauharlin. +Golo la reconnaissait à la couleur noire de sa +bâche : le père Rutel s’en allait à Mécringes. Cendrine, +sans doute, l’accompagnait ; et, longtemps +après un tournant où le véhicule était devenu +invisible, il s’efforça de le retrouver, de le deviner +à l’horizon.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent mêlées au carillon +qui annonçait la grand’messe. Et, quand il eut +compté les coups :</p> + +<p>— Neuf heures, se dit-il, neuf heures !…</p> + +<p>Pendant ses rêveries, il avait oublié son train. +Bah ! il prendrait celui du soir !</p> + +<p>Le retard ne le fâchait pas. Au contraire, il +se félicitait du hasard qui lui donnait un prétexte +pour demeurer encore au pays jusqu’au +milieu du jour. Alors, puisqu’il avait le temps, +au lieu de passer le pont, il reprit sa valise, +revint sur ses pas, suivit le bord de la rivière.</p> + +<p>Bientôt, il arriva au pied du monticule où +se dresse l’église : c’était la contrée des peupliers. +Des files d’arbres s’alignaient en allées régulières, +les grisards alternaient avec les carolins, tandis +que, tendues entre les troncs, des cordes pendaient, +molles, délassées du linge blanc des lessives. +Le dégel faisait pleurer les petites branches +qui fusaient en bouquets, éclaboussées d’eau +et de soleil. Les plus grosses se débarrassaient +de leurs paquets de neige : de temps en temps ils +se désagrégeaient, tombaient et s’écrasaient à +terre, avec un bruit mort, dans le silence. Coin +par coin, arbre par arbre, Golo avait jadis +exploré tout ce morceau de pays. Chaque place +de pêcheur, reconnaissable aux roseaux foulés, +sur les rives, appelait un nom dans sa mémoire ; +chaque plantation, le souvenir de botteleurs et +de scieurs de long. Presque jamais il n’était venu +en cet endroit durant l’hiver, il l’avait visité surtout +au temps où la senteur des regains parfume +les prairies, et il éprouvait une impression de +dépaysement devant ces arbres dépouillés, au-dessus +de la neige piquée de trous bleus.</p> + +<p>L’envie lui prit de s’étendre ; il chercha une +place sèche, n’en trouva pas, et finalement se +réfugia dans le bateau-lavoir. Il descendit l’escalier +glissant, passa la planche, et là, au milieu +des baquets abandonnés, arrachant de la paille +aux bancs des lessiveuses, il s’assit. Autour de +lui, des odeurs de goudron flottaient.</p> + +<p>Le soleil, déjà très haut, frappait d’aplomb +sur la rivière. Golo songea que bientôt sonnerait +l’heure de la soupe… La soupe, puisqu’il était +décidé à ne partir que le soir, peut-être ferait-il +aussi bien de retourner la manger.</p> + +<p>Mais, au moment de se lever, une honte le +retenait. Que penserait-on de lui chez Hénocque, +au Roc, dans le village ? Il passerait pour un +garçon sans décision. Et, afin de se convaincre, +il se répétait : Je suis parti, il n’y a pas à démarrer +de là, je suis parti.</p> + +<p>D’ailleurs, s’il remontait, pourrait-il redescendre ? +La vie mauvaise qu’il avait menée +depuis le printemps, il s’exposait à la recommencer, +à faire un nouveau bail avec elle. Il +évoqua ses anciennes angoisses, se jugea incapable +d’en supporter de pareilles encore. Ah ! +non, par exemple, le cœur lui manquait.</p> + +<p>Cependant, il avait beau se dire parti, c’étaient +des mots, cela, puisqu’il se trouvait là +encore et ne se sentait pas le courage de s’en +aller. La volonté de se sauver, il l’avait eue, +la nuit dernière, et jusque sur le pont, tout à +l’heure… Le pont ? pourquoi ne l’avait-il pas +franchi ? Il n’avait pas osé se sauver, et voilà +maintenant qu’il n’osait plus rester. Que faire, +alors ?</p> + +<p>Une solution s’offrait, une lueur par moments +hésitante et suivie d’une anxiété inexprimable. +Il l’écartait aussitôt, et, comme elle revenait +chaque fois plus claire, il se levait pour la fuir : +au ras du bordage noir du bateau, la rivière coulait +avec tranquillité ; l’eau semblait attirer le +menuisier, l’emmener doucement avec elle.</p> + +<p>Il quittait le lavoir, et, pour ne pas laisser +dans son esprit un vide où pût se faufiler la +tentation, il s’obligeait à songer à des choses +lointaines. Il ferait réparer sa maison, la louerait, +vendrait ses champs, s’établirait au loin +à son compte. Cependant il avait beau rêver +à son héritage, c’était la rivière qu’il regardait. +Il détournait les yeux, les fixait sur les peupliers +qu’il s’appliquait à toiser, à évaluer l’un après +l’autre. Ils étaient bons à couper ; il s’efforçait +de supputer l’argent qu’on pourrait tirer des +voliges et des feuillées : vainement.</p> + +<p>Alors il renonça à lutter, s’avoua à lui-même +que la pensée de la mort le sollicitait. Il essaya +de s’accoutumer à cette horreur, de discuter +avec elle, de la regarder face à face : plus il +l’envisageait, moins elle lui paraissait terrible. +D’autres y avaient passé avant lui : le père Cluet +s’était tué à cause de sa femme, et le pendu lui +apparaissait tel qu’il l’avait vu à travers le cœur +du volet… Pauvre vieux ! il en avait fini avec son +malheur, un malheur tout pareil au sien, à lui, +Golo. Il était bien tranquille, à cette heure, il ne +pleurait plus « sa compagnie », le père Cluet ! +Et ce n’était pas difficile, pourtant ! Au père +Cluet, un bout de corde avait suffi ; un saut dans +la Marne lui suffirait pour l’aller rejoindre, là-bas, +dans un pays où l’amour d’une femme ne vous +poursuit guère.</p> + +<p>Golo suivait la berge comme afin de se rendre +l’eau familière. Des mottes de terre sous son +pied se détachèrent du bord. Il les vit tomber et +faire de grands ronds. Pourquoi ne les suivrait-il +pas ?</p> + +<p>Il hésitait encore, mais ses dernières hésitations, +à la longue, lui devenaient si intolérables, +l’idée qu’il allait cesser d’être lui paraissait si +inadmissible qu’il fuyait devant elle et, jetant +sa valise, il se prit à courir au hasard, comme +une bête affolée.</p> + +<p>La valise derrière lui roula, tomba dans un +trou, au milieu des épines. Et Golo courait +toujours, dépassait les lignes des saules étêtés, +traversait les haies, s’éclaboussait à la boue des +mares… Il s’arrêtait enfin, hors d’haleine, et le +vertige le prenait, avec la sensation douce du +vide sous lui, l’écœurement que donne le va-et-vient +de la balançoire. Une dernière fois il tentait +de réagir, mais bientôt ses fibres se détendaient, +et les liens qui le retenaient à lui-même tombaient +les uns après les autres. Il s’abandonnait +enfin, consentait à mourir, et, comme déjà le +néant, du calme l’enveloppait, presque du bien-être.</p> + +<p>Il alla vers les grands fonds, chercha une +bonne place, crut l’avoir trouvée en face d’une +île. L’endroit était connu pour la profondeur +de la rivière, et la vitesse du courant redoutée +par les nageurs, quand ils se baignaient aux +environs, par les chaudes soirées de juillet ; +mais, Boccand, le tireur de sable, amorçait sous +un saule, et Golo, dérangé par la rencontre, faisait +semblant de s’intéresser à l’opération, l’encourageait : +« Tout à l’heure, s’il avait la patience +d’attendre, il lui viendrait un gros poisson !… »</p> + +<p>Paisible, du pas indifférent d’un homme qui +se promène, il continua sa marche jusqu’au-dessus +du vieux moulin de Salzarde. Là où jadis +s’ouvrait le pertuis, il y avait une fosse profonde +de cinq mètres, au moins : Golo se rappelait +les avoir donnés à sa ligne lorsqu’au printemps +il venait pêcher là l’anguille et le barbeau. +Il n’alla pas plus loin : à quoi bon chercher +davantage ?</p> + +<p>Cependant, il se donna du répit encore. Les +derniers carillons de la messe s’entendaient, là-bas, +au-dessus de Villebard ; il attendrait, pour +en finir, que l’horloge sonnât le douzième coup de +midi, et resta là, adossé à un peuplier, les yeux +fixés sur le clocher de l’église.</p> + +<p>Éparse et précise, toute son enfance, évoquée +par la silhouette des maisons, la couleur des +toits et l’envolement des fumées, revivait en +sa tête. Et parmi ses souvenirs, d’autres souvenirs +intervenaient sans cesse ; des physionomies +d’hommes, des formes d’arbres, des visions +étranges de casernes et de paquebots, de rizières +et de coolies, se bousculaient, se confondaient +pêle-mêle, comme si toute cette foule d’individus +et de paysages s’empressait pour venir lui dire +adieu. Une face de Chinois lui apparaissait dans +une hallucination persistante, celle d’un pirate +débusqué de la brousse et poursuivi, la baïonnette +aux reins, jusqu’au Fleuve Rouge. L’homme +s’était jeté à l’eau, et, comme il remontait +avec des miaulements de peur et montrait à la +surface sa figure jaune et bouffie, grimaçante, +Golo, à deux reprises, avec ses camarades, avait +renfoncé dans le fleuve la grimace et les cris… +S’il allait remonter, lui aussi ? Par précaution, +assis sur la berge en muraille, il nouait ses jambes +avec sa ceinture, puis il ôtait sa veste neuve, la +posait soigneusement pliée à terre : tant mieux +pour le pauvre bougre qui en profiterait !</p> + +<p>Ses préparatifs terminés, il attendait. D’autres +souvenirs encore accouraient, très menus ceux-là ; +l’horizon de sa vie se fermant à mesure, ils +n’étaient plus suscités que par l’endroit où il se +trouvait. C’était, voici bien des années dans +cette même prairie, sous ces mêmes arbres, avec +les gamins du village, des récoltes de morilles, +des chasses aux grenouilles grises. Golo entendait +les cris de la bande ; on avait découvert un +escargot, et comme la bête se contractait, rentrait +dans sa coquille, on lui chantait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Colimaçon borgne,</div> +<div class="verse">Montre-moi tes cornes !</div> +</div> + +</div> +<p>Et la voix qui chantait dans la mémoire de +Golo, c’était la voix de Cendrine.</p> + +<p>La Marne l’attirait de nouveau, et il se rappelait +des peurs éprouvées en nageant, son angoisse +en buvant un coup, alors que, tout petit, +il tentait de faire des brasses, le ventre soutenu +par une botte de roseaux…</p> + +<p>Enfin, dans une convulsion dernière de sa +pensée, des phrases sans suite revenaient, des +réminiscences entrecoupées. Tantôt, c’était un +proverbe souvent répété par la tante Louvet : +« Quand une femme vous quitte, c’est que le +bon Dieu vous veut du bien. » Et tantôt, un mot +extraordinaire qu’il avait épelé jadis à l’école, +sur le grand tableau noir, auquel il n’avait +jamais songé depuis, le mot : « transactionnel », +et il le répétait.</p> + +<p>Midi sonnait, Golo compta les coups. Au +onzième il se dressa, fit un signe de croix, ferma +les yeux, tout le corps secoué d’un grand frisson…</p> + +<p>Il y eut un fracas dans l’eau qui se soulevait +pour le prendre, retombait vite apaisée. Puis +des cercles s’en allaient, et de plus en plus élargis, +dans les herbes, dans les écumes de la berge, +mouraient en rides légères.</p> + +<p>Des pies, oiseaux policiers, toujours occupés +à espionner les événements rustiques, surveillaient +Golo depuis un moment, du haut des peupliers. +Au bruit de la chute, elles se mirent à +jacasser toutes ensemble, avec un ramage de +crécelles auquel répondaient plus loin d’autres +ramages. Mais bientôt, un émouchet s’étant +saisi d’une mésange qui piaillait en désespérée, +ce nouvel incident leur fit oublier l’autre et elles +changèrent de conversation.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE 5 FÉVRIER 1925,<br> +PAR L’IMPRIMERIE<br> +FLOCH, A MAYENNE,<br> +POUR BERNARD GRASSET</p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em b">Dernières Publications de la Librairie BERNARD GRASSET<br> +61, rue des Saints-Pères, PARIS</p> + + +<div class="flex"> +<table class="small"> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>CLAUDE ANET</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ariane, jeune fille russe</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Feuilles persanes</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Quand la terre trembla</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ÉMILE BAUMANN</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Anneau d’or des grands mystiques</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Job le Prédestiné</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>RENÉ BÉHAINE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Conquête de la vie</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PRINCESSE BIBESCO</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Perroquet vert</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PIERRE CHAMPION</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Françoise au Calvaire</td> +<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ALPHONSE DE CHATEAUBRIANT</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Monsieur des Lourdines, <i>roman</i></td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Brière</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>JOSEPH DELTEIL</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les cinq sens</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PIERRE DOMINIQUE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Notre-Dame de la Sagesse</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Proie de Vénus</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ÉDOUARD ESTAUNIÉ</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Infirme aux mains de lumière, <i>roman</i></td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DAVID GARNETT</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La femme changée en renard</td> +<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN GAUMENT et CAMILLE CÉ</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Largue l’amarre</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>GÉMIER</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Théâtre, <i>éd. ill.</i></td> +<td class="bot r"><div>15.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN GIRAUDOUX</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Siegfried et le Limousin</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>COMTE DE GOBINEAU</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Souvenirs de Voyage</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La fleur d’or</td> +<td class="bot r"><div>5.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>GŒTHE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Vocation théâtrale de Wilhelm Meister</td> +<td class="bot r"><div>10.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAUL GSELL</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Propos d’Anatole France</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>DANIEL HALÉVY</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Vauban</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>LOUIS HÉMON</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Maria Chapdelaine, <i>roman</i></td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Colin-Maillard</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>GEORGES IMANN</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Nocturnes</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le fils Chèbre</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>RENÉ JOHANNET</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Éloge du bourgeois français</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>FRANÇOIS MAURIAC</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Baiser au Lépreux, <i>roman</i></td> +<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Genitrix, <i>roman</i></td> +<td class="bot r"><div>6.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Fleuve de feu</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Désert de l’Amour</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ANDRÉ MAUROIS</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ariel ou la Vie de Shelley</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Discours du D<sup>r</sup> O’Grady</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Silences du Colonel Bramble</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Dialogues sur le Commandement</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>HENRY DE MONTHERLANT</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Paradis à l’ombre des épées</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Songe</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Onze devant la Porte Dorée</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAUL MORAND</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Lewis et Irène</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>RAYMOND RADIGUET</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Diable au corps</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Bal du Comte d’Orgel</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PAULE RÉGNIER</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Vivante Paix</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ROBERT DE TRAZ</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Complices</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>JEAN DE PIERREFEU</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Plutarque a menti</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>RODIN</div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’Art, <i>édition illustrée</i></td> +<td class="bot r"><div>20.<span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>LOUIS ROUBAUD</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les Enfants de Caïn</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>PHILIPPE SOUPAULT</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les frères Durandeau</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>NICOLE STIÉBEL</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Jacqueline</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>RAMUZ</div></td></tr> +<tr><td class="drap">La guérison des maladies</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>ANDRÉ THÉRIVE</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Voyage de M. Renan</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le plus grand péché</td> +<td class="bot r"><div>7.<span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c b"><div>(GRAND PRIX BALZAC)</div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap small">Imp. E. Durand, 10, rue Séguier, Paris</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75315 ***</div> +</body> +</html> + |
