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diff --git a/75299-0.txt b/75299-0.txt new file mode 100644 index 0000000..03c502e --- /dev/null +++ b/75299-0.txt @@ -0,0 +1,8517 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 *** + + + + + + +A TRAVERS + +LA RUSSIE BORÉALE + +[Illustration: M. CHARLES RABOT EN COSTUME DE ROUTE.] + + + + + CHARLES RABOT + + + A TRAVERS + + LA RUSSIE BORÉALE + + + OUVRAGE CONTENANT 61 GRAVURES + + + [Illustration] + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + + 1894 + Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +A TRAVERS + +LA RUSSIE BORÉALE + + + + +CHAPITRE I + +DE PÉTERSBOURG A KAZAN + + Routes conduisant à la Petchora.--Le Volga.--Mouvement de la + navigation.--Iaroslav.--Vologda.--Nijni-Novgorod.--Les populations + finnoises du Volga.--Les Bulgares.--Lutte des Finnois contre les + Russes.--La colonisation slave.--Les Tatars. + + +Qui a bu boira, affirme un proverbe; qui a voyagé voyagera, pourrait-on +dire non moins justement. Revenu depuis dix mois du Grönland, +l'inaction me pesait. La nostalgie des pays du Nord m'avait pris, de +ces pays où j'ai passé heureux tant d'étés dans le désert des montagnes +et dans le silence des forêts. Elles sont si belles, si grandioses, ces +solitudes mortes, si étranges dans leur fugitive parure d'éclatantes +colorations, qu'elles laissent toujours l'envie cuisante de les revoir. + +Après avoir exploré la Laponie, mes recherches m'avaient conduit +en 1885 sur les bords de la mer Blanche. Pour continuer les études +d'histoire naturelle et d'ethnographie commencées dans ces voyages, +il me restait à aborder les régions situées à l'est de cette mer: le +bassin de la Petchora, l'Oural septentrional et la Sibérie. + +Avant la relation de notre exploration, indiquons rapidement l'aspect +de ces pays. + +La Petchora, que nous proposons de descendre jusqu'aux abords du cercle +polaire, est un des fleuves les plus grandioses d'Europe. La longueur +de son cours est évaluée à 1 483 kilomètres[1] et la superficie de +son bassin aux deux tiers de celle de la France. Seuls le Volga, le +Don et le Dnièpr ont un développement supérieur. Ce vaste territoire, +comme toute la zone boréale de l'ancien continent, présente deux +aspects très différents. Le long de la côte de l'océan Glacial s'étend +l'immense solitude des _toundras_, vastes plaines dépouillées d'arbres, +marécageuses, continuant dans l'intérieur du continent l'uniformité de +la mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence la grande +forêt de la Russie septentrionale. Sur des milliers de kilomètres +s'étend une futaie ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride +de la _toundra_ fait suite une uniformité verte, non moins triste et +non moins poignante. Par le paysage, par la nature de ses produits et +par la rigueur de son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà +au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste anglais a donné +à cette région le surnom de Sibérie européenne. Vous passez l'Oural, +un instant le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes +pittoresques, puis, de l'autre côté de la chaîne, vous retombez dans +une plaine pareille à celle du versant européen, avec la même forêt et +de mêmes grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans celui de la +Petchora, partout c'est le même aspect. Vous parcourez des centaines +de kilomètres et il vous semble toujours être au même endroit. C'est +l'infini en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans l'étude des +habitants. + +[Footnote 1: Strelbitzky.] + +N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes de ces régions +boréales offrent le spectacle de l'existence menée par nos ancêtres +préhistoriques. En examinant les instruments en os qu'ils fabriquent, +on comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans nos pays, +et à la lumière de cette comparaison les objets de l'âge de la +pierre perdent leur anonyme. Pour mieux comprendre l'homme des temps +géologiques, nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les +Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans la nature, tout +se modifie, les animaux, les pierres, les plantes; l'homme sauvage seul +ne change pas. + +Une fois le plan de l'exploration approuvé par le Ministre de +l'instruction publique, je sollicitai les bons offices du gouvernement +impérial. Le succès d'une expédition en Russie dépend de la qualité de +vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires tout devient aisé, +sans leur concours les difficultés restent invincibles. A la demande +du service des missions scientifiques toujours soucieux d'assurer le +succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial voulut bien +m'accorder son appui. En même temps, la Société de Géographie de +Saint-Pétersbourg me promit son puissant patronage avec une amabilité +dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que MM. de Séménov +et Gregoriev, président et secrétaire général de cette importante +association scientifique, veuillent bien agréer ici l'expression de +mes remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur bienveillante +intervention je dois la réalisation de mon programme. + +Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent au choix du voyageur. + +La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga, Mézène, et débouche +dans la Petchora à Oust-Zylma. D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et +les indigènes sont peu intéressants, et à partir de cette dernière +ville on doit remonter la Petchora à contre-courant pour atteindre +l'Oural: d'où fatigues et perte de temps. + +La seconde route a pour point de départ Vologda; elle suit la Soukona, +puis la Vytchégda jusqu'à Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région +marécageuse sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds bagages que +l'on traîne avec soi au début d'un voyage, cet itinéraire n'est guère +pratique. + +La troisième route est tracée par le Volga[2], puis par la Kama et +ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces rivières forment une partie de +la grande artère commerciale de la Russie et amènent le plus aisément +du monde à 300 kilomètres seulement de la vallée supérieure de la +Petchora. Et cette dernière distance est facilement parcourue sur des +cours d'eau, puis sur un étroit portage. Cette route est la plus facile +et en même temps la plus intéressante de toutes celles aboutissant à +la Petchora. Vous traversez la partie active de la Russie et au milieu +de ce mouvement vous rencontrez des populations figées dans un passé +vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la Russie orientale +ont conservé leurs costumes archaïques, leurs usages particuliers, +même leurs pratiques païennes. Il y a là des gens intéressants, dont +l'étude est une introduction nécessaire à celle des Zyrianes et des +Ostiaks, leurs cousins germains. Pour toutes ces raisons, je me +décidai à prendre la route du Volga, et le 19 juin 1890 je quittai +Saint-Pétersbourg, à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de +Moscou. + +[Footnote 2: Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe, +on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.] + +Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à destination. Autour +de la gare une grande plaine mélancolique; pas un mouvement de terrain +indiquant le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture, traversons +au galop la ville, puis tout à coup nous voici sur le bord d'un énorme +trou rempli d'eau. La terre est fendue là brusquement en une large +crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est le Volga. + +Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le bleu du ciel rayé +de centaines de mâts. On dirait une forêt ébranchée poussée au milieu +de l'eau. Nous nous embarquons, le vapeur part et la file des bateaux +s'allonge toujours; on la croit terminée et un peu plus loin elle +recommence. Au delà du port le paquebot croise des remorqueurs tirant +une escadrille de pesantes barques; après apparaissent de longs trains +de bois avec de petites maisonnettes et une nombreuse population, +hameaux flottant à la surface du fleuve, puis ce sont des barges aux +formes lourdes et massives comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans +cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le Volga, apportant +les blés de la Russie centrale, le sel et les poissons de la Caspienne, +les fers de l'Oural, les denrées de la Sibérie et de la Perse, les +marchandises du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année, 14 000 +bateaux montés par 300 000 hommes circulent sur le haut fleuve pendant +les six mois de navigation. Comme une marée montante, l'Asie pénètre +par le Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de Pétersbourg. +Spectacle absolument nouveau pour nous autres Occidentaux; la vue de ce +mouvement donne la sensation d'une autre partie du monde, vous devinez +l'approche de l'Asie. + +Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je débarquai à Iaroslav +pour me rendre le lendemain à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora +traversant la partie orientale de l'immense gouvernement dont cette +ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé d'aller présenter mes +devoirs au gouverneur. De Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300 +kilomètres, une simple excursion pour les Russes, habitués à ne compter +les distances que par 1 000 kilomètres. + +Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite. Un seul train +par jour circule dans chaque sens, la vitesse du convoi est de 19 +kilomètres à l'heure, jugez du trafic du pays et de l'agrément du +voyage. + +Après avoir roulé pendant onze heures avec une lenteur de sommeil, +j'aperçois tout à coup au bout d'une plaine trente-cinq tours, dômes +et minarets qui émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda. +Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises. C'est une des plus +fortes proportions que l'on trouve en Russie, où Dieu sait si les +églises sont nombreuses. + +Les villes russes, il faudrait toujours les regarder de loin, et ne +jamais y entrer. A distance, leur panorama d'églises multicolores les +fait paraître magnifiques; lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez +qu'un grand village. + +Vologda est située sur les bords de la Vologda, affluent de la +Soukona qui se jette elle-même dans la Dvina du Nord. De Vologda à +Arkhangelsk, ces rivières forment une voie fluviale parcourue par des +paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse des eaux arrête +la navigation; aux personnes qui voudraient entreprendre ce voyage on +doit par suite conseiller de le faire au plus tard dans la première +quinzaine de juillet. + +Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable accueil. Il eut la +bonté de me remettre un _otkrytyilist_, c'est-à-dire une lettre +générale de recommandation pour les autorités de la province, et +de prescrire l'envoi d'un _ouriadnik_ (gendarme de campagne) à ma +rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat aurait pour effet +d'aplanir toutes difficultés s'il s'en présentait. + +De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le Volga. Jusqu'à +Nijni-Novgorod la navigation dure trente-cinq heures. + +Toujours la même impression. Le paysage n'est pas grandiose, il ne +frappe pas, mais à chaque instant, l'attention est attirée par une +scène amusante ou par un motif de croquis gai ou curieux. + +Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire. Sur un ciel +pourpre s'enlèvent en vigueur les églises éparses dans la campagne. Les +dorures des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons des +campaniles apparaissent des pans de ciel rouge comme de gros cierges +allumés appliqués sur les murailles blanches. + +Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette ville fameuse dont le +nom éveille dans l'imagination une fantasmagorie de scènes pittoresques. + +Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et partout des +blancheurs vibrantes. Devant nous se dresse une colline de remparts, +de tours, de clochetons et de minarets, tout cela d'un relief +extraordinaire sous la lumière éblouissante. A droite c'est une plaine +de maisons basses, dominée par une énorme cathédrale rouge, étincelante +d'or et de reflets métalliques; autour, deux fleuves, le Volga et +l'Oka, larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux. + +Devant le port, les rues sont sales, mal pavées, bordées de +constructions en briques badigeonnées à la chaux. Nulle part un magasin +de quelque apparence, nulle part un restaurant ayant bon air; rien que +des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes dans la partie active de +Nijni et l'on pourrait se croire dans un faubourg. A part les luxueux +étalages de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie aucun +magasin comparable à ceux de nos plus modestes villes de province. Ne +croyez pas pourtant ces boutiques mal approvisionnées: telle échoppe +d'aspect misérable renferme pour des centaines de mille francs de +marchandises. + +Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu ou point de +chapeaux, rien que des casquettes. Voici des marchands, tout de +noir vêtus, avec une grande et ample lévite, des _moujiks_ avec la +traditionnelle chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau de +mouton, des marchands de poissons secs, d'autres chargés de chapelets +de biscuits, des mendiants déguenillés, des nonnes, et au milieu de +cette cohue un va-et-vient incessant de _drochki_ et de véhicules +bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en poche va en voiture. + +Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située la ville de +la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez pas un fouillis +pittoresque de baraques, d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien +de plus banal que cette ville, un vaste damier de maisons basses +disposées au rez-de-chaussée en magasins, avec des églises, des hôtels, +des restaurants de toute catégorie, des théâtres, des cafés-concerts +et le reste. Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier habité +seulement quelques semaines, et le reste du temps abandonné. + +La foire est ouverte le 25 juillet, par un service divin, et close +officiellement le 6 septembre; mais l'évacuation des marchandises n'est +guère achevée avant le 20. + +Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni pendant cette période +d'un mois et demi varie de 625 à 750 millions de francs. C'est, comme +on le sait, le principal événement dans la vie économique de la Russie. +A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois de février, se tient une +seconde foire, moins importante, mais encore très fréquentée. + +De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation sur le Volga et +ses affluents. Quatre compagnies font le service jusqu'à Astrakane; +trois vont à Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la Bielaya, +une également à Viatka par la Kama et la Viatka. Enfin, de Nijni des +vapeurs remontent l'Oka jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui +s'embranchent sur le Volga, comme des rameaux sur un tronc, portent +la vie à un territoire dont la superficie est triple de celle de la +France. Sans le Volga, la Russie aurait été un désert fermé à la +colonisation. + +Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font escale à Kazan; j'avais +donc le choix. La meilleure compagnie est celle de Caucase et Mercure. +Ses steamers du type américain offrent le luxe et le confort des +grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont commandés, m'a-t-on dit, +par des officiers de la marine impériale, un gage de sécurité dont les +gens prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur le Volga est +souvent dangereuse en automne lorsque les eaux sont basses. Pendant mon +séjour en Russie, plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont eu +lieu sur ce fleuve. + +Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie Samoliote qui a le service +de la poste. + +Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance de 400 +kilomètres, est seulement de 6 roubles; en payant le prix de deux +billets, j'ai la jouissance exclusive d'une spacieuse cabine établie +sur le pont. En Russie les tarifs des transports sont très bas et +calculés en raison inverse des distances. Ainsi de Nijni à Perm, +pour un voyage de 1 700 kilomètres, il n'en coûte en troisième que 3 +roubles, 9 francs au cours d'alors. + +A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent. Le Volga devient +large de 1 000 à 1 500 mètres, avec des eaux jaune sale. La rive droite +présente généralement des escarpements, rebords du ravin creusé par +le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de sable, prairies et terres +basses. + +Aux environs de Nijni commence la région finnoise. Le bassin moyen +du Volga est une mosaïque de races. Grande route ouverte entre la +Russie centrale et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples qui +marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient s'ouvrir le chemin +de l'Orient. Chaque invasion a amené dans le pays une race nouvelle, +et chaque race s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous +trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars et des Russes. Chacun +de ces différents peuples n'est point cantonné dans un territoire +nettement délimité: à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un +village tatar et au milieu des Musulmans des Russes. Comme de puissants +torrents, les grands courants des invasions passées par la vallée +du Volga ont rompu la masse compacte des populations primitives, et +de l'ancien niveau humain il ne reste que des témoins pareils à ces +collines isolées au milieu des plaines, vestiges d'antiques formations +géologiques. + +Dans la région que nous traversons, le substratum ethnique a été formé +par les Finnois et par les Bulgares. Ce dernier peuple a aujourd'hui +disparu; mais grand a été son rôle, et durable a été son influence sur +les populations. Il a constitué le premier centre de civilisation dans +la Russie orientale. + +Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement s'étendaient +dans la vallée inférieure de la Kama. Les ruines de Bolgar, leur +capitale, se trouvent près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche +du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval de son confluent +avec la Kama. + +Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie, mentionne +simplement les Bulgares. Tous les renseignements que nous possédons sur +ces anciens habitants de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec +lesquels il a été en contact dès le Xe siècle. + +Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en possession du monopole +des échanges entre l'Europe et l'Asie centrale, comme l'ont +aujourd'hui les Russes. Aux Arabes ils fournissaient les marchandises +du Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient +ensuite en Occident. + +Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe occidentale, les +marchandises d'Orient suivaient deux routes différentes. Une partie +remontait la Kama, puis, par l'intermédiaire des Permiens, descendait +la Dvina ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les +Normands les transportaient par mer en Occident. La découverte de +monnaies sassanides, indo-bactrianes, koufiques, anglo-saxonnes, +germaniques, et d'objets indous ou chinois dans la vallée de la Kama +a permis de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de l'Orient. +La seconde route était tracée par le haut Volga et exploitée par les +Mériens, les ancêtres des Tchérémisses. Par cette voie les produits de +l'Asie parvenaient à Novgorod. + +Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd n'hésite pas à reconnaître +des Scandinaves dans de prétendus marchands russes descendus en bateaux +par le Volga[3]. + +[Footnote 3: «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes, +leur stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit +Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela démontre +suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne s'agit pas ici de +ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes n'a été donné que par +la suite des temps, mais de tribus scandinaves.» Heyd, _Histoire du +commerce du Levant au moyen âge_. Leipzig. Harrassowitz.] + +Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui +reconnaissables chez les Tchérémisses, comme nous l'expliquerons plus +loin. Il faut donc agrandir considérablement vers l'est la zone de +pénétration des anciens Normands. + +Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en écorce de tilleul, +industrie encore actuellement répandue dans la vallée du Volga, du miel +et de la cire fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles, +de l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire des +Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire de mammouth et des +fourrures du Nord apportés par les Permiens. Ce dernier commerce prit +une très grande importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid, +eut mis à la mode en Orient les pelisses de zibeline et d'hermine. Il y +a dix siècles, comme aujourd'hui, la mode était souveraine. Les Arabes +achetaient en outre des peaux de loutres, de castors, de martes et +de renards noirs. Ce dernier article était expédié jusqu'en Espagne. +En échange de ces pelleteries, les Asiatiques apportaient à Bolgar +des pierres précieuses, des perles de verre, des étoffes de soie, des +bijoux et probablement aussi des kauris (_Cypræa moneta_) qui leur +venaient des Indes par caravanes. Dès cette époque les Finnois du Volga +employaient ce coquillage comme bijoux[4]. Enfin, les habitants de la +vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le nord-ouest de la +Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent la Russie sousdalienne d'une +famine terrible par leurs envois de céréales. + +[Footnote 4: Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé des +_kauris_.] + +Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le Volga; les curieux +y venaient aussi pour jouir du spectacle, absolument étrange pour +les Orientaux, d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge +le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour en été et sa +brièveté en hiver sont mentionnés par tous les auteurs arabes comme +des phénomènes absolument extraordinaires[5]. Suivant la pittoresque +expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour le monde arabe ce +qu'est Hammerfest pour les touristes du XIXe siècle. + +[Footnote 5: Voir la _Géographie d'Edrisi_, traduite par Jaubert, 1840, +et _Voyages d'Ibn Batoutah_.] + +Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas, fils de Silkah, +roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921 des ambassadeurs chargés de lui +amener des savants versés dans l'étude du Coran et des architectes +pour élever des mosquées et des forteresses. Le khalife répondit à +sa demande en lui envoyant Sohoussen el-Rassi et Akmed ibn Fosslan, +celui-là même qui nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar. + +Almas se convertit[6] à l'islamisme, ses sujets suivirent son exemple, +et jusqu'en 1573 la vallée moyenne du Volga fit partie du monde +musulman. C'est la région la plus septentrionale où ait pénétré +l'influence arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent +de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent de convertir +à leur foi Vladimir, qui devait introduire parmi ses sujets le +christianisme byzantin. + +[Footnote 6: D'après la chronique de Kaswing, la conversion des +Bulgares à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première moitié +du XIIe siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922. Cette +dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi, qui vécut +dans la première moitié du XIIe siècle, mentionne déjà à cette époque +l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.] + +D'après les historiens arabes, Bolgar est restée une bourgade, une +sorte de station de nomades[7] jusqu'en 1236, époque à laquelle elle +fut prise par les Tatars, conduits par Souboudaï Bagadour. Alors +commence une période tatare dans l'histoire du pays. Elle ne fut +pas dépourvue de prospérité, et de cette époque datent peut-être les +édifices dont les ruines subsistent aujourd'hui. A cette date les +Bulgares semblent être arrivés à un degré de civilisation supérieur à +celui auquel étaient parvenus les Russes. Sous la direction des Arabes +ils étaient devenus des architectes habiles et les princes de Sousdalie +les appelaient dans leurs États pour y construire des palais et des +églises. En 1300 Bolgar fut de nouveau prise par les Tatars. Pour punir +les habitants d'avoir oublié les préceptes du Coran, les envahisseurs +saccagèrent la ville et massacrèrent en partie la population. Ce fut le +coup de grâce; désormais Kazan, fondé au milieu du XIIIe siècle par un +neveu de Gengis Khan, allait prendre dans la vallée du Volga la place +de Bolgar. + +[Footnote 7: Saveljew, _Ueber den Handel der Wolgaischen Bulgaren im +neunten und zehnten Jahrhundert_. Erman's Archiv, VI.] + +A quelle race appartenaient ces Bulgares? C'est une question très +controversée. D'après certains auteurs, les Bulgares seraient des +Finnois; une nombreuse population appartenant à cette race ne se +trouve-t-elle pas encore dans le pays; suivant d'autres, ils seraient +les ancêtres des Slaves. Les crânes découverts à Bolgar présentent +une grande analogie avec ceux des _tumuli_ du gouvernement de +Moscou datant du VIIIe au Xe siècle et qui sont attribués aux +Slaves[8]. M. Chpilevsky voit au contraire dans les Tatars de Kazan +et les Tchouvaches les descendants des Bulgares, les uns avec le +caractère plus spécialement turc, les autres avec le caractère plus +particulièrement finnois[9]. + +[Footnote 8: Maliev.] + +[Footnote 9: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique, +1879_. A cet excellent article nous avons fait de nombreux emprunts +pour ce résumé historique.] + +Profonde a été l'influence exercée par les Bulgares sur les populations +finnoises. Ils leur ont appris l'art de construire des maisons, +l'agriculture et l'industrie pastorale. Ils ont été les premiers +éducateurs des Tchérémisses. + +Si les Bulgares ont aujourd'hui disparu, fondus dans les autres races, +en revanche très nombreuses sont restées les populations finnoises dans +la région du Volga. Leur effectif peut être évalué à 1 500 000, et sur +ce nombre 594 000 appartiennent au gouvernement de Kazan. Ces Finnois +sont désignés sous le nom de Finnois du Volga, pour les distinguer de +ceux de la Baltique et du groupe permien. On les divise en trois races: +les Mordvines, les Tchérémisses et les Tchouvaches, ces derniers plus +ou moins métissés suivant les régions. + +Sur la rive droite du Volga sont établis les Mordva ou Mordvines, +dans les gouvernements de Nijni-Novgorod, Penza, Simbirsk et Saratov. +Rittich évalue leur nombre à 791 954, Maïnov à 1 148 800. Ils ont été +profondément modifiés par l'influence russe. Au témoignage de Maïnov, +pas moins de 300 000 Mordvines ont complètement oublié leur langue +maternelle et ne parlent plus aujourd'hui que le russe[10]. + +[Footnote 10: Ignatius, _les Peuples Finno-Ougriens_. Journal de la +Société de statistique de Paris, 1886, no 2.] + +Au nord et au nord-est des Mordvines habitent les Tchérémisses. +Leur nombre est également assez difficile à fixer, les évaluations +présentent des différences de 70 000. Certains documents évaluent le +chiffre de ces Finnois à 329 364[11], d'autres à 259 745[12]. + +[Footnote 11: _Kalendar Voljskago Viestnika na 1883 god._ Kazan, 1888.] + +[Footnote 12: Ignatius, _loc. cit._ Ce chiffre est également adopté par +M. Sommier (_Note di viaggio_, Florence, 1889).] A notre avis, leur +effectif doit être au moins de 300 000. + +Cette population est fractionnée en trois groupes d'inégale +importance. Sur la rive droite du Volga, autour de Kosmodémiansk et +de Tchéboksari, se trouve, à côté des Tchouvaches, un îlot comptant +42 000 individus[13]. Ce sont les _Tchérémisses de montagnes_, ainsi +appelés en raison de la nature élevée de la rive qu'ils habitent, +par opposition aux _Tchérémisses des prairies_, établis sur la rive +gauche ordinairement basse. Au nord-est, dans le triangle dessiné par +le Volga, la Vétlouga et la Viatka, à cheval sur les gouvernements +de Kazan, de Kostroma et de Viatka, se rencontre le groupe le plus +compact de ces Finnois. Ils sont là environ 183 000[14]. 5 460 habitent +en outre le gouvernement de Nijni-Novgorod. Le troisième groupe +tchérémisse se trouve plus à l'est, complètement isolé, dans l'Oural et +le gouvernement d'Oufa. Il compte de 50 000 à 70 000 individus. + +[Footnote 13: J.-N. Smirnov, _Tchérémissis_, Kazan, 1889.] + +[Footnote 14: _Id. ibid._] + +La dispersion actuelle des Tchérémisses est le résultat d'un exode de +ce peuple vers le nord-est. + +La vallée moyenne de l'Oka et la rive droite du Volga jusqu'à la Soura +ont été le berceau primitif des Tchérémisses[15]. L'arrondissement +de Sousdal (gouvernement de Vladimir) est le territoire le plus +occidental où des traces de ces Finnois aient été constatées[16]. Dans +le gouvernement de Nijni-Novgorod, de nombreux noms de lieu dont le +sens ne peut être expliqué que par la langue tchérémisse témoignent +de l'ancienne occupation du pays par ce peuple. Au XVIe siècle, des +Tchérémisses étaient encore établis dans les limites de cette province. + +[Footnote 15: _Id. ibid._] + +[Footnote 16: Dans le gouvernement de Vladimir se trouvent deux +villages portant le nom caractéristique de Tchérémisk.] + +Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent les vallées de +l'Oka et de la Soura et partirent à la recherche de nouvelles terres. +Un groupe, passant le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger vers +la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse longea la rive +droite du Volga, puis traversa le fleuve et alla s'établir dans le nord +du gouvernement actuel de Kazan. + +A la fin du XVe siècle, les Tchérémisses avaient atteint la région +qu'ils occupent actuellement, laissant sur la rive droite du Volga une +arrière-garde, aujourd'hui fortement entamée. + +Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans chaque étape les +émigrants ont séjourné longtemps. + +Les traditions des Tchérémisses ont conservé le souvenir de ces +déplacements. Les habitants du district de Tsarévokoktchaïsk racontent +que leurs ancêtres étaient originaires de la vallée de la Soura, et +ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères habitaient jadis à +l'ouest de cette rivière dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Très +caractéristique est la prière des Tchérémisses du gouvernement de +Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de leur donner autant +de blé qu'il y a de sable dans le Volga. Cette invocation remonte sans +aucun doute au temps reculé où les ancêtres de la population actuelle +habitaient les bords du fleuve[17]. + +[Footnote 17: Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est +résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, _Tchérémissis_, que +nous aurons souvent l'occasion de citer.] + +Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga se détacha au XVIIe +siècle un groupe nombreux envoyé par le gouvernement russe pour +coloniser le pays des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot +tchérémisse du gouvernement d'Oufa. + +Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve, à côté +des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches. Les auteurs ne sont +pas d'accord sur la place de cette race dans les classifications +ethnologiques; les uns la regardent comme un rameau turc modifié par +l'influence finnoise; les autres, comme des Finnois _tatarisés_. Comme +nous le dirons plus loin en détail, autour de Tsevilsk les Tchouvaches +ont assez bien conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus +au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque. L'effectif de +cette race est évalué à 550 000, disséminés dans les gouvernements de +Kazan, Simbirsk et Saratov. Le groupe le plus important massé autour de +Tsevilsk compte environ 450 000 individus. + +En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués actuellement à 1 500 +000. A cet effectif, si on ajoute le groupe permien, c'est-à-dire les +Votiaks, les Permiaks et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons +du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois de Finlande et ceux +des provinces Baltiques, on arrive à un total de 4 millions et demi de +Finnois établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la grande +masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui éparses comme +des îlots témoins d'un continent disparu, mais aux premiers âges de +l'histoire elles formaient un groupe compact et continu de l'Oural à la +Baltique. + +Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres des Caréliens +actuels, reliaient le groupe permien à celui de Finlande. D'un autre +côté, dans le bassin du haut Volga, les Finnois étaient rattachés à +leurs congénères des bords de la Baltique par des peuples aujourd'hui +disparus, les Vesses, les Muroniens et les Mériens dont l'origine +finnoise a été mise en lumière par les belles recherches des savants +russes, notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient établis autour +du Bielozero, dans cette région aux eaux indécises, qui commande +l'accès du bassin du Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens, +dont le nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de la ville de +Murom, occupaient la vallée de l'Oka; entre ces deux peuples habitaient +les Mériens, les ancêtres des Tchérémisses[18] dans les gouvernements +de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav et de Rostov; de +ce centre ils rayonnaient dans les gouvernements de Moscou, de Tver, +de Kostroma, de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi, toute +la Russie septentrionale et une grande partie de la Russie centrale, +notamment la région voisine de Moscou, le centre actuel du monde slave, +ont été occupées par des races finnoises, à une époque relativement +rapprochée[19]. + +[Footnote 18: Dans un fort intéressant mémoire (_Sur la parenté ou les +rapports des Mériens et des Tchérémisses_, en russe) M. T. Smirnov +démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la philologie, +ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les Tchérémisses actuels, +les anciens Mériens portaient des vêtements ornés de galons et en guise +de bijoux des colliers de monnaie (Ouvarov).] + +[Footnote 19: Veské, _Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po +dannim yazika_, Kazan, 1890.] + +Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit un phénomène +ethnologique semblable à celui dont l'Allemagne du Nord a été le +théâtre. De même que les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et +de la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de même les Finnois +d'une partie de la Russie ont disparu sous la pression des Slaves. +Longtemps on a pensé que cette substitution d'une race à une autre +s'était produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration +d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens documents montre, au +contraire, que les premiers rapports des Slaves et des Finnois furent +loin d'être pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les +luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent dans +le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils rencontrèrent une résistance +acharnée des indigènes. En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de +Novgorod, fut tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a +conservé dans ses légendes le souvenir des combats soutenus par les +indigènes contre les envahisseurs[20]. + +[Footnote 20: Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent +le nom caractéristique de _poghibelnitsy_ (mot à mot: endroit où +l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient, au moyen +de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de ces forteresses +se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle inégale, ils +coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice et s'ensevelissaient +sous les décombres, préférant la mort à l'esclavage, absolument comme +des héros de l'antiquité. _Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux +dits._ Livre très intéressant.] + +Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens. Les noms de +localités dont les racines évoquent des idées de guerre et de carnage, +très nombreux dans la région occupée jadis par ce peuple, témoignent +de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses, aujourd'hui si +paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement résisté aux Russes. +Après la chute de Kazan ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais +cette soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un premier +soulèvement. La répression énergique qui suivit ne découragea pas +les Finnois; dix ans, puis vingt ans plus tard, ils se révoltèrent +de nouveau. Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan, les +Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination russe. Encore, de +temps à autre, des séditions éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils +incendièrent le ville de Tsévilsk[21]. + +[Footnote 21: J.-N. Smirnov, _loc. cit._] + +Une fois la résistance des populations finnoises brisée, les colons +russes arrivèrent; à leur contact les allogènes se fondirent et +perdirent jusqu'au souvenir de leur origine et de leur nationalité. + +Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation russe en +pays finnois. Tout d'abord la nature même de la région. Les peuples +qui habitent des plaines résistent moins que les montagnards à +l'assimilation. D'autre part, le paysan russe est un merveilleux colon. +Il n'a pas grandes prétentions, le brave moujik, il ne se présente pas +comme le représentant orgueilleux d'une race supérieure, il n'affiche +aucun mépris pour les races inférieures au milieu desquelles il +vit. Son état social diffère peu de celui de ses voisins: autant de +conditions qui facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite +cette fusion, une fois les premières luttes terminées, une légende +mordvine en témoigne dans une histoire naïve. Le grand-prince de +Sousdal, Georges II, le fondateur de Nijni-Novgorod, descendait le +Volga, racontent les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne de la +rive droite les indigènes occupés à sacrifier à leurs dieux. A la vue +du cortège princier, les anciens de la peuplade envoyèrent de suite des +jeunes gens offrir au maître de la viande et de la bière. En route, +les envoyés mangèrent et burent l'offrande destinée au grand-prince et +en place lui présentèrent de la terre et de l'eau. Georges considéra +ce présent comme le signe de la soumission des indigènes et continua +sa route. Dans les endroits où il jetait une pincée de cette terre, il +naissait un bourg russe; là où il en jetait une poignée, surgissait une +ville. Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut soumise +aux Russes[22]. + +[Footnote 22: A. Rambaud, d'après M. Melnikov, _loc. cit._, in _Revue +scientifique_, 17 mai 1879.] + +La fusion des deux races slave et finnoise a marqué les Russes d'une +empreinte profonde, indélébile, à la fois physique et morale. Les +Scythes, les ancêtres des Slaves, d'après le professeur Bogdanov, +avaient le crâne allongé. A mesure que l'on approche de l'époque +actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui les crânes courts +dominent parmi les Russes. D'après M. Sommier, le savant voyageur +italien, dont les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité, +cette modification ostéologique provient en partie de l'union des +Slaves aux Finnois[23]. + +[Footnote 23: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Lœscher, Florence, +1885.] + +Tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître aux Finnois un +entêtement invincible. Quand ils ont dit non, inutile d'insister, on +perdrait son temps[24]. Dans l'amalgame des deux races les Slaves ont +hérité de cette ténacité dans les entreprises qui fait leur gloire et +leur force sur les champs de bataille. + +[Footnote 24: S. Sommier, _Note di viaggio_. Florence.] + +A côté des Finnois, les Tatars forment un élément important dans la +population du gouvernement de Kazan. Sous le nom de Tatar, les Russes +désignent les différentes tribus de race turque et de religion +musulmane établies sur le territoire européen de l'empire. Dans leur +bouche, Tatar est synonyme de Mahométan. Actuellement l'effectif de ces +croyants dans la Russie d'Europe est d'environ deux millions et demi, +un million et demi dans le bassin du Volga et le reste en Crimée. + +Les Tatars sont les débris des invasions mongoles restés sur le +sol russe. Séparés de leurs vainqueurs par la religion et par +l'organisation de la famille, les vaincus ne se sont point fondus avec +leurs nouveaux maîtres et dans la formation de la nationalité russe +n'ont point constitué un élément aussi important que les Finnois. + +Cependant leur influence n'a pas été sans importance sur les Slaves. +Sur les populations finnoises du Volga, elle a été beaucoup plus +marquée. Dans cette partie de l'Europe s'est produit un phénomène +d'assimilation semblable à celui qui se passe aujourd'hui en Afrique, +où les Musulmans élèvent les peuplades fétichistes à un état de +civilisation relativement supérieur. Les Tatars ont été les premiers +éducateurs des populations finnoises. + +Les différentes tribus de race turque éparses dans la Russie ont des +origines très diverses; aussi pour les reconnaître a-t-on l'habitude +de joindre à la dénomination générique de Tatars le nom de la région +où ils sont établis. On distingue ainsi les Tatars de Riazane, +d'Astrakane, de Kazan, etc. + +Les Tatars de Kazan sont des Turcs mélangés d'éléments mongols. On +observe surtout des yeux bridés et des pommettes saillantes dans les +classes inférieures; les gens aisés ont, au contraire, un type aryen +assez marqué, dû à des unions fréquentes avec des coreligionnaires +boukhares[25]. Ces musulmans se donnent le nom de Bourgarliks; dans +leur pensée ils seraient les descendants des anciens Bulgares. Ce sont, +pour la plupart, des gens intelligents, sobres, honnêtes, économes et +de relations sûres. Leur force musculaire est très grande, et sous +ce rapport plusieurs portefaix tatars jouissent d'une réputation +légendaire. Tous ont les oreilles très écartées de la tête, déformation +produite par l'usage de lourds bonnets en peau de mouton. + +[Footnote 25: Sommier, _Note di viaggio_.] + +Le gouvernement de Kazan ne renferme pas moins de 638 000 Tatars, +la plupart établis dans la partie nord-est de la province. Dans les +arrondissements de Mamadyche, Tétiouche et Tsarévokoktchaïsk, ils se +trouvent en nombre supérieur aux Russes. + +Mieux que toute description, une courte statistique fait ressortir le +kaléidoscope des races établies autour de Kazan. A côté des 638 000 +Tatars vous rencontrez 850 000 Russes et 594 400 Finnois appartenant à +trois tribus distinctes. Ajoutez à cela quelques milliers d'Allemands, +de Polonais et de Juifs. Il y a là comme un résumé vivant des +principales populations de l'Empire. + + + + +CHAPITRE II + +KAZAN + + L'Asie en Europe.--Progrès de l'industrie russe.--Climat de Kazan.--Le + faubourg tatar.--Vêtement des Tatars.--Politique des Russes à l'égard + des musulmans; ses résultats. + + +Dix-huit heures après avoir quitté Nijni, le vapeur entre dans une +immense plaine. Plaine d'eau à droite, animée par le va-et-vient +incessant de vapeurs; plaine de verdure à gauche, brouillée d'une buée +de chaleur. Dans cette brume, sur une colline violette lointaine, +apparaît Kazan. + +En débarquant vous avez une sensation d'Asie. Sur la berge grouille +une foule de portefaix tatars, de mendiants déguenillés, de femmes en +jupes roses, jaunes ou vertes; un arc-en-ciel humain tremblote devant +vos yeux. Foule autour d'échoppes en plein vent garnies de fruits +éclatants de coloration, foule autour de véhicules bizarres avec +leurs _douga_ multicolores placées comme des diadèmes au-dessus de la +tête des chevaux, foule sur les pontons, devant les magasins, autour +des cabarets; partout une multitude affairée et gesticulante, avec +des bonnets en peau de mouton, des calottes, des casquettes, des +_kaftans_ noirs ou bleus, et des touloupes grises de crasse. + +[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.] + +Vous débarquez et aussitôt vingt bras se disputent vos bagages; vous +fuyez ces importuns, pour tomber au milieu de mendiants qui tâchent +d'émouvoir votre pitié par de profondes révérences et par des signes +de croix. C'est un tumulte et un coudoiement auxquels vous n'échappez +qu'en sautant en voiture. + +Le _drojki_ roule lentement sur une épaisse couche de poussière, +tourne un coin de rue, et au bout d'une plaine luisante de flaques +d'eau vous apercevez sur une colline un hérissement de clochetons, de +tours, de minarets, de coupoles, tout cela blanc et brillant, comme une +cristallisation de sucre candi sur un ciel bleu. On a la vision d'une +cité d'Orient. + +Sept kilomètres séparent Kazan du Volga, sept kilomètres de bouts de +ville et de campagne entremêlés de flaques d'eau. + +La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et nous voici à Kazan, +où Mme Vieuille, propriétaire de l'hôtel de France, nous fait le +meilleur accueil. + +M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de médecine, me réserve +également la plus cordiale réception; grâce à son inépuisable +obligeance et à son amabilité de tous les instants, Kazan est resté un +de mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre, M. Mislavsky +a droit à toute ma reconnaissance. Je ne pouvais songer à mettre à +exécution mes projets d'exploration sans le concours d'un Russe, et +avant mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de m'assurer pour +le reste du voyage la société d'un jeune étudiant de l'Université, +M. Alexis Carlovitch Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard, +plein d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été pour moi un +agréable compagnon autant qu'un précieux collaborateur, et ce serait +injustice de ma part de ne pas rapporter en grande partie à son zèle +le succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je puisse faire de +lui, c'est qu'après avoir voyagé trois mois ensemble nous nous sommes +quittés et nous sommes restés bons amis. + +Kazan est la ville la plus importante de la Russie orientale, avec une +population de 142 000 habitants[26], une industrie prospère de cuirs et +de savon, et une université importante. + +[Footnote 26: D'après le recensement de 1886.] + +Kazan se compose de trois parties, la ville russe, le Kremlin et le +faubourg tatar. La principale artère, la Vosskressenskaya, est une +large rue bordée de maisons basses; au bout se trouve l'Université, un +magnifique établissement scientifique dont les laboratoires spacieux +exciteraient l'envie de nos savants. Sous le rapport de la bâtisse +administrative, la Russie n'est pas en retard, loin de là. L'Université +de Kazan compte des professeurs dont le nom fait autorité dans toute +l'Europe, et sous leurs auspices se publie un important périodique[27]. + +[Footnote 27: _Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri +imperatorskom Kazanskom ouniversitetié._] + +Non loin de l'Université est installée, dans un joli bâtiment en bois +de style russe, une fort curieuse exposition. Depuis plusieurs années +les différentes provinces de la Russie organisent à tour de rôle des +expositions régionales du plus haut intérêt. La première impression +en parcourant les galeries bien remplies est celle de la puissance +et de la vitalité de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les +progrès réalisés sont considérables, surtout dans les articles de +luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même et bientôt +pourra faire concurrence aux autres pays sur les marchés du monde. Le +bas prix de la main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage +marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront cependant l'abandon +du style indigène pour les dessins et les formes occidentales. Les +modèles d'orfèvrerie viennent de France; les cuillers à thé russes, +si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la mode. Maintenant +également plus de ces pittoresques cotonnades si originales de +dessin et de couleurs, dont la vue était un plaisir pour les yeux; +actuellement les filateurs moscovites ne reproduisent plus que les +scènes banales de nos mauvais papiers peints. + +J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition, mais sous +ces bâtiments en bois la chaleur était étouffante. Pendant mon séjour à +Kazan le thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et la température +moyenne ne dépassa pas +20°, la chaleur aurait donc été très +supportable, si les maisons avaient offert un peu de fraîcheur. Mais +dans ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°, toutes les +précautions sont prises contre le froid et non contre le soleil. Les +doubles fenêtres de ma chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement +closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir qu'un petit carreau. +Avec cela point de persiennes; par suite la chambre a toujours la +température d'une serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de +feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément le frais dans les +habitations. + +[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.] + +A cette époque, Kazan, comme toute la région du Volga moyen et +inférieur, est une fournaise. Un mois plus tard, le thermomètre +s'élevait, à l'ombre, à +37°,6, et à 9 heures du soir marquait encore ++30°,2. En juillet 1890, la température moyenne s'est élevée à +24°. + +Par de pareils temps le seul endroit agréable est le bain, d'autant +qu'en Russie ces établissements sont installés avec un confort inconnu +dans nos pays. Vous avez la jouissance de deux pièces, une étuve avec +baignoire et appareil à douches et à côté un salon avec des divans. +Vous pouvez rester là tout le temps que vous voulez, y habiter même; +personne ne viendra vous importuner. Toute la nuit, l'établissement est +ouvert et vous y trouvez à boire, à manger et le reste. Les bains sont +les cafés de la Russie. + +Le principal monument de Kazan est le Kremlin. Le Kremlin n'est point, +comme on le croit généralement, le palais des tsars à Moscou; chaque +ville importante, comme Nijni, comme Kazan, a son Kremlin, qui est +la forteresse de la ville. Place de défense, il est naturellement +toujours situé sur la hauteur, et ses remparts renferment tout ce qui +doit être mis à l'abri de l'ennemi, les églises, les trésors, les +administrations. A Kazan, c'est une ville dans une ville, avec des +cathédrales, des monastères et des palais. L'enceinte est formée par un +mur en briques, crépi à la chaux, hérissé de tours et de créneaux à la +lombarde; par-dessus cette fortification émerge un fouillis de dômes, +de clochers, d'édifices pittoresques dominé par un minaret bizarre. On +dirait un gigantesque bonnet de magicien posé sur le sol ou une énorme +lunette placée à terre par le gros bout. C'est la tour de Soumbeka, +remontant, croit-on, à la domination des khans musulmans. D'après la +légende, la princesse tatare Soumbeka se serait précipitée du sommet +du minaret au moment de l'entrée des Russes dans Kazan, pour ne pas +survivre à la honte de la défaite. Le fait est, paraît-il, inexact; la +prétendue héroïne serait morte trois ans avant la prise de la ville, +mais, en dépit des historiens, la légende vit toujours dans la mémoire +des indigènes. Quelle chose maussade, l'histoire, elle veut effacer +tous les actes qui embellissent la vie des peuples. + +Du Kremlin et de la ville russe une pente rapide conduit à la ville +tatare. Les descendants des anciens maîtres du pays sont aujourd'hui +relégués dans un faubourg. + +Ici nous sommes en Orient. Dans les rues une foule aux longs vêtements +flottants, bariolée de couleurs criardes et partout des enseignes en +caractères arabes; les minarets des mosquées complètent l'illusion. +Mais c'est un Orient peu pittoresque. Rien que des maisons en briques, +sans décoration et sans style. A l'intérieur comme à l'extérieur, les +mosquées ne présentent non plus aucun intérêt. Avec leurs grands murs +nus, leur haute chaire en bois, très simple, leur grand jour cru, elles +ressemblent à des temples protestants. + +Au point de vue politique, les Tatars de Kazan sont particulièrement +intéressants pour les Français. + +A étudier ces musulmans et le régime qui leur est appliqué par le +gouvernement impérial il y a pour nous matière à enseignement. Les +Russes ont fait une expérience dont nous pourrions profiter pour +l'administration de l'Algérie. Depuis que l'opinion publique se +préoccupe de l'avenir de notre grande colonie africaine, ni les +rapports, ni les beaux discours, ni les livres n'ont manqué pour +éclairer notre jugement. Sur ce sujet tout le monde se croit compétent +et chacun a sa recette pour assurer le bonheur de l'Algérie. D'après +les uns, on doit encourager la colonisation européenne, dépouiller et +refouler l'Arabe; selon les autres, la sécurité de la colonie ne peut +être assurée que par l'assimilation des indigènes, et pour arriver à ce +résultat n'a-t-on pas proposé de leur accorder le suffrage universel, +et un brave sénateur est tout étonné que l'Arabe ne veuille pas de ces +droits du citoyen. Un grain de mil ferait mieux son affaire. Ce serait +certes un recueil drolatique que celui de toutes les réformes proposées +pour donner la prospérité à l'Algérie et pour tenter l'assimilation +des Arabes. C'est que tout cela n'est que rêveries de gens ignorant +les populations primitives. Nos réformateurs jugent les musulmans +avec leurs idées d'hommes civilisés et avec leur cerveau brouillé de +théories politiques. + +Voyons les Tatars de Kazan. + +De ces musulmans les uns sont agriculteurs, les autres commerçants. +Les premiers, nous a-t-il paru, cultivent leurs terres aussi bien +que les Russes. Ceux de ces Turcs adonnés au commerce sont gens fort +industrieux. La plupart des marchands ambulants qui grouillent dans les +rues et sur les ports des villes du Volga sont des Tatars. Grâce à leur +esprit d'économie, un certain nombre d'entre eux s'élèvent au-dessus +de la condition de colporteurs; à Kazan, plusieurs musulmans sont des +commerçants notables, possesseurs d'une fort jolie fortune. Par leur +travail ces Turcs peuvent monter dans la hiérarchie sociale tout comme +les autres races. + +D'autre part, ces mahométans comprennent notre civilisation et +se montrent susceptibles de culture intellectuelle. Les fils de +quelques riches marchands suivent les cours de l'Université, et tous +les préparateurs de cet important établissement scientifique sont +des Tatars. Et ces braves gens exercent leurs fonctions avec une +intelligence et un zèle auxquels les professeurs russes sont unanimes à +rendre hommage. + +Le clergé musulman n'est pas non plus réfractaire à nos idées et +quelques-uns de ses membres sont des savants. Un _mollah_ a pris part +au congrès archéologique de Kazan en 1877 et y a lu un mémoire sur +l'histoire de Bolgar et de Kazan. Sous ce rapport, l'anecdote suivante +me paraît significative. Accompagné de M. Mislavski, je photographiais +un jour autour d'une mosquée, lorsque survint un _mollah_. On me +présente à lui et on lui explique le but scientifique de mon voyage. +Le prêtre musulman m'invite alors à venir le lendemain à la mosquée et +à prendre une vue de l'intérieur pendant la prière. «Cela intéressera, +ajouta-t-il, les Parisiens de voir la manière dont nous prions.» La loi +de Mahomet défend aux fidèles de laisser reproduire l'image de leurs +traits, et pour cette raison la photographie n'est pas vue par eux d'un +bon œil. Le brave _mollah_, il est vrai, avait tourné la difficulté, +car ce ne fut pas précisément la figure qu'exposèrent à l'objectif +les croyants en prière. C'était du reste un homme fort intelligent, +instruit, et très au courant de l'action de la France dans les pays +musulmans. + +Chez ces mahométans aucun fanatisme religieux. Ce sont des gens qui +professent le mahométisme, absolument comme d'autres sont catholiques +ou protestants. Enfin, au contact des Russes, une des principales +barrières qui séparent l'Islam de notre civilisation est tombée. +La plupart de ces Tatars sont monogames, et dans la petite colonie +musulmane de l'Université les femmes ont la même situation que dans +notre société. Ne croyez pas que ces mahométans ont renoncé à la +polygamie par économie, même les gens riches n'ont pour la plupart +qu'une femme. Un soir, au Jardin d'été, je vis arriver un général +donnant le bras à une sémillante petite femme très bien habillée, +C'était M. et Mme Schamyl. Le fils de l'adversaire implacable des +Russes, de l'Abd-el-Kader du Caucase, est général dans l'armée +impériale; après avoir épousé la fille d'un riche négociant tatar, il +vit ici paisiblement. Mme Schamyl circule, le visage découvert, coiffée +d'une petite capote et est habillée par une couturière française. + +A tous ceux qui déclarent les musulmans incapables de comprendre nos +idées, à tous les faiseurs de plans d'organisation pour l'Algérie, je +conseille un voyage à Kazan. Comme l'a dit très justement le capitaine +Binger, dont personne ne peut méconnaître la haute compétence en cette +matière, «dans les couvées soumises directement à l'influence des idées +européennes, celles-ci affaiblissent considérablement le sentiment +religieux, transforment et modernisent l'Islam[28]». + +[Footnote 28: Binger, _Islamisme, Esclavage et Christianisme_, Société +d'Éditions scientifiques. Paris, 1891.] + +Cette assimilation des musulmans de la Russie orientale s'est faite +tout naturellement. Le gouvernement impérial ne s'est point mis en +frais d'imagination pour choisir une politique à l'égard des Tatars. +Son système consiste simplement à les traiter avec justice. + +[Illustration: Intérieur d'une mosquée pendant la prière.] + +Après la conquête et au XVIIIe siècle, un certain nombre de mahométans +furent convertis par force au catholicisme grec. Il y a encore une +cinquantaine d'années, les fonctionnaires s'efforçaient de faire du +prosélytisme parmi les Tatars. La haute autorité de l'empereur a mis +fin à ces persécutions. Le résultat obtenu n'était pas du reste très +satisfaisant; de l'avis de tous, les Tatars convertis ont une moralité +bien inférieure à celle de leurs frères restés musulmans. Aujourd'hui +les musulmans ne sont plus inquiétés, ils sont traités par les pouvoirs +civils et judiciaires sur le même pied que les Russes, et pour obtenir +justice et protection auprès des fonctionnaires, la nationalité +tatare n'est point un motif d'infériorité. Mais l'agent le plus actif +d'assimilation a été le paysan russe. Le brave moujik ne regarde pas +le musulman comme un être inférieur, pour lui ce n'est pas un ennemi, +comme l'Arabe pour le colon français; il n'affiche à son égard ni +mépris ni convoitise et jamais il n'aurait l'idée de le maltraiter pour +le seul plaisir de faire le mal, comme ces Algériens qui ne manquent +pas d'envoyer un coup de fouet aux Arabes qu'ils rencontrent dans la +campagne. Les Russes appartenant aux classes élevées sont unanimes à +rendre hommage aux qualités des Tatars. A leurs yeux ce sont des sujets +russes au même titre que les autres, mais seulement professant une +religion différente. + +Et ne croyez pas cette assimilation superficielle. J'ai entendu un +Tatar déplorer l'exécution du major Panitza dans les mêmes termes +qu'aurait pu le faire un panslaviste. Les Russes ont su communiquer +leurs sentiments politiques à leurs sujets musulmans de Kazan. + +Cette assimilation des Tatars a une importance politique de premier +ordre. La Russie orientale ne compte pas moins de trois millions de +mahométans, Tatars, Bachkirs, Kirghizes, et ces mahométans sont en +relations suivies avec les foyers de fanatisme musulman de l'Asie +centrale. Supposez la guerre sainte éclatant dans la Transcaspie, ne +pourrait-elle pas avoir son contre-coup jusque sur les bords du Volga, +si par une sage politique le gouvernement impérial ne s'était assuré de +la fidélité de ses sujets tatars? + + + + +CHAPITRE III + +EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES + + Aspect de la contrée.--Costumes et architecture tchérémisses.--Traces + d'influence scandinave.--Industries.--Mariage.--Art indigène. + + +Jusqu'ici notre voyage a été une promenade en bateau à vapeur; +maintenant nous abandonnons les routes battues pour aller visiter les +populations finnoises des environs de Kazan. + +Nous commençons par les Tchérémisses, et, le 1er juillet, nous +partons pour Parate, village occupé par ces Finnois à 35 verstes de +Kazan. Très amusant notre véhicule, une _plétionka_, le type de voiture +le plus répandu dans cette partie de la Russie. Une grande corbeille en +osier; point de ressorts ni de sièges; en place une épaisse couche de +foin sur laquelle s'étendent les voyageurs. + +Au sortir de la ville, un mouvement étrange et coloré de voitures, de +cavaliers, de piétons. C'est un va-et-vient de personnages rouges, +noirs, blancs, jaunes, en relief sur un ciel bleu vibrant de lumière. + +[Illustration: Village de Parate.] + +La route court à travers de grandes plaines fertiles cernées dans +le lointain par une raie de collines violettes; paysage à larges +horizons dont la vue laisse l'impression vague de la mer. Au-dessus +de la nappe jaune des céréales émergent des poteaux rouges surmontés +d'images sacrées, emblèmes des saints protecteurs des moissons. Sous +l'aveuglante lumière ils brillent comme des miroirs à alouettes et +constellent de paillettes lumineuses l'étendue tranquille des blés. + +De distance en distance s'ouvre un ravin à moitié rempli d'eau. +La voiture dégringole au fond de la crevasse, passe à gué, puis +remonte péniblement l'autre versant. Par-dessus ces ravins existent +bien des ponts, mais l'été, l'administration les barre, dans une +pensée d'économie. En temps d'inondation seulement ils sont livrés +à la circulation. Pour le moment, ces passerelles ont cependant une +utilité. Au milieu de la plaine brûlée par le soleil elles forment un +abri ombreux. En ces journées de juillet, la température devient ici +étouffante, une chaleur blanche et sèche. + +Après plusieurs heures de route, voici le village de Parate, moitié +russe, moitié tchérémisse. Aucune différence extérieure ne distingue +les maisons tchérémisses des _isbas_ russes. Toutes sont construites +sur le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la longue rue +circulent des êtres étranges tout de blanc vêtus; à la lueur mourante +du crépuscule, on croit voir passer des fantômes. Ce sont des +Tchérémisses qui rentrent des champs. + +A la vue de ces gens, la première impression est celle de l'étonnement, +d'un étonnement profond dont la sensation persiste encore au moment +où j'écris ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés par +des transitions lentes à l'impression d'Asie que nous a laissée +Kazan, mais ici le saut est si brusque, si profond que nous en sommes +abasourdis. D'un des centres les plus importants de l'Empire, nous +sommes tombés tout d'un coup au milieu d'une population primitive. Ici +nous sommes, semble-t-il, à mille lieues de Kazan, hors de la Russie, +hors d'Europe. Costumes, langue, religion, tout chez ces Tchérémisses +est différent de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées, +étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le mouvement de la +civilisation, l'autre figée dans un passé de plusieurs siècles. + +Très simple est le costume des Tchérémisses: pour les hommes, un +pantalon et une blouse en toile blanche[29], des souliers en écorce, +et en place de bas des morceaux de toile ou de drap. Non moins +sommaire est le costume des femmes: un petit caleçon en toile blanche +(_iolache_) que prolongent des jambières également en toile ou en +drap noir (_chtré_), serrées autour des mollets par des cordelettes +en écorce, enfin une longue chemise blanche (_toghour_), fermée sur +la poitrine par une fibule en cuivre et serrée à la taille par une +ceinture. Ce vêtement très simple devient un des plus pittoresques que +l'esprit féminin ait inventés par les ornements curieux dont il est +garni. Toutes les blouses des femmes sont chamarrées de broderies et +couvertes de colliers, de plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie +et de coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant, mais +l'effet est absolument extraordinaire. + +[Footnote 29: Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré de +broderies.] + +Là malheureusement comme partout ailleurs, la civilisation a amené +la décadence de l'art indigène. Les cotonnades russes pénètrent +chez ces Finnois, et sous l'empire d'idées religieuses absurdes, +les femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements de leur +costume national. Les convertis regardent comme un péché de porter +des vêtements brodés[30]. Et ces idées ne trouvent que trop de crédit +parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque. A Parate et +dans les environs, les broderies forment un dessin géométrique, une +série de denticules serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture +de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe; elles sont +en fil de coton, et de couleur carmin foncé. Les jours de fête, les +femmes endossent des chemises à broderies rouges rehaussées de vert. +Dans d'autres districts, la soie est employée à la place du coton[31]. +Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de longs _kaftans_ +tissés par eux. Dans les grandes circonstances, les femmes endossent +un manteau de drap noir orné d'un large col rabattu garni de rubans +d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages. + +[Footnote 30: Smirnov, _loc. cit._] + +[Footnote 31: _Ibid._] + +A Parate et dans les villages environnants, la coiffure des femmes est +une longue serviette étroite, brodée, flottant autour du cou et fixée +sur la nuque par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette +coiffure, appelée _charpane_, n'est portée que par les femmes mariées; +les jeunes filles vont nu-tête, la chevelure divisée derrière la tête +en deux tresses garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de +coquillages (_kauris_) et de pièces de monnaie. + +[Illustration: Femmes Tchérémisses.] + +Les Tchérémisses ont emprunté le _charpane_ à leurs voisins d'au delà +du Volga, les Tchouvaches, aussi ne l'observe-t-on qu'aux environs +de Kazan. Dans la partie ouest du district de Tsarévokoktchaïsk et +dans les districts de Vétlouga et de Iaransk, les Finnoises portent +une énorme coiffure en écorce de bouleau recouverte d'une serviette +brodée, semblable à un shako de caricature. En avançant vers l'est, +on rencontre chez les Tchérémisses une autre coiffure, qui a le +nom euphonique de _chienaschiavouchio_ suivant M. Sommier, ou de +_chimachobitch_ d'après M. Smirnov, réservé, comme le _charpane_, +aux femmes mariées. C'est une longue serviette en forme de bonnet de +police, dont une corne se trouve au-dessus du front et dont la partie +postérieure descend très bas dans le dos. Les femmes de cette région +divisent également leur chevelure en deux tresses, l'une cachée sous +la _chienaschiavouchio_, l'autre entortillée sur le front en forme de +corne pour soutenir la pointe du bonnet. Cette coiffure répond à une +superstition; dans les clans tchérémisses établis près de l'Oural, les +femmes mariées ne doivent laisser voir leur chevelure à aucun homme de +leur race[32]. + +[Footnote 32: Sommier, _Note di viaggio_, Florence, 1889.] + +Le costume des femmes tchérémisses est rehaussé d'ornements formés de +pièces de monnaie et de ces jolis coquillages des mers de l'Inde connus +sous le nom de _kauris_ ou de _porcelaine_ (_Cypræa moneta_)[33]. +Ces Finnoises portent au cou et sur la tête leur fortune entière, +100, 150 ou 200 francs, quelquefois même plus. Tout l'argent qu'elles +parviennent à économiser, elles en garnissent leurs vêtements. Les +femmes sont des tirelires ambulantes, et ce n'est que pressées par +la plus extrême nécessité qu'elles se décident à détacher de leurs +colliers quelques pièces, les vieilles surtout, qui ont à leurs yeux la +valeur de talismans. Il n'est pas rare de trouver sur une Tchérémisse +des monnaies très anciennes. Pour un antiquaire, ces femmes offrent +l'intérêt d'un cabinet de médailles. C'est du reste le seul qu'elles +présentent. Parmi les cinq ou six cents femmes tchérémisses que j'ai +vues, pas une n'était jolie, même passable. + +[Footnote 33: Une des écharpes que j'ai acquises est bordée de _Cypræa +moneta_ var. _icterina_, d'après la détermination de M. Dautzenberg.] + +Autour de la nuque les femmes mariées suspendent au _charpane_ +une chaînette de verroterie, chargée de pièces de 20 _kopeks_ +(_bouïgoltsia_). A celle que j'ai achetée, il y avait pour 18 francs +de numéraire. Leurs boucles d'oreilles sont également formées de trois +pièces de 20 kopeks. En outre, quelques femmes s'accrochent le long +des joues des paquets de fil de cuivre ou d'argent recourbés à leur +extrémité; leur visage se trouve ainsi armé d'une paire de griffes. Qui +s'y frotte s'y pique. D'autres se parent de larges cercles de métal; +la quincaillerie est à la mode dans le pays. De plus, celles qui en +ont les moyens portent autour du cou des colliers et des plastrons de +pièces d'argent. Outre les pièces d'argent, les femmes tchérémisses +emploient les kauris (_Cypræa moneta_) comme ornements[34]. + +[Footnote 34: Les kauris sont récoltés dans l'océan Indien, surtout aux +Maldives et sur la côte orientale d'Afrique aux environs de Zanzibar, +puis de là expédiés principalement aux Indes et sur la côte du golfe de +Guinée. Au pied de l'Himalaya les femmes du Sikkim ornent leur costume +de ce coquillage. Telle est du reste la demande de cet article qu'en +une seule année il a été importé en Angleterre 60 000 kilogrammes de +kauris; la majeure partie a été réexpédiée aux nègres du golfe de +Benin.] + +L'usage de mollusques appartenant au genre _Cypræa_ comme bijou +ou comme monnaie remonte à une haute antiquité. Une cyprée a été +découverte dans les ruines de Babylone, et dès les temps préhistoriques +les Finnois de la Russie orientale ont fait servir ce coquillage à +l'ornementation de leurs vêtements. Dans les _tumuli_ des anciens +Mériens, le comte Ouvarov a découvert deux kauris. + +Les jeunes filles tchérémisses portent des colliers de cyprées, et en +grande toilette les femmes mariées se parent de deux larges écharpes +entièrement bordées de ces petits coquillages. Les ceintures, les +plastrons, les tresses des cheveux, sont également ornés de kauris. +Représentez-vous ces chemises blanches, chamarrées de broderies +délicatement nuancées, étincelantes de reflets argentins, toutes +brillantes de nacre, et vous comprendrez que ce costume si simple +devient un des plus curieux que l'ingéniosité féminine ait imaginés. + +Dès notre arrivée à Parate, nous nous occupons d'acheter des vêtements +et des ornements, mais au début les transactions sont lentes. On se +défie de nous. Même ici, près d'une grande ville, les Tchérémisses sont +d'une sauvagerie extraordinaire. La venue d'un étranger leur inspire +plus d'appréhension qu'au Lapon ou à l'Eskimo du Grönland. Russes et +Tchérémisses vivent pourtant en bonne harmonie et entre les deux races +des unions se produisent. D'autre part le gouvernement essaie d'élever +ces Finnois au niveau des paysans slaves. Des écoles sont ouvertes dans +lesquelles l'enseignement est donné en tchérémisse, en même temps la +connaissance du russe vulgarisée. Néanmoins un certain nombre d'hommes +et la plupart des femmes ignorent cette langue. De longtemps la fusion +entre les deux races ne sera pas obtenue. + +Le paysan russe auquel nous demandons l'hospitalité nous reçoit +cordialement. «La France est amie de notre empereur», dit-il à +Boyanus, et en amis il nous accueille. Dans ces campagnes n'arrive +aucun journal, aucun bruit du monde extérieur, néanmoins par une lente +infiltration les sentiments de sympathie pour notre pays ont pénétré +jusque dans les masses les plus profondes du peuple russe. + +[Illustration: Tchérémisse aux champs.] + +Nous dînons frugalement d'œufs et de fraises, arrosés d'excellent +thé, puis nous nous couchons sur le plancher recouvert d'une toile +caoutchoutée. Désormais pendant plusieurs mois ce sera notre lit. +Au début il semble bien un peu dur, mais après quelques jours +d'accoutumance nous y dormirons à poings fermés. En même temps nous +mangerons avec nos doigts et nous n'éprouverons plus le besoin de nous +laver. Nous aurons perdu toutes les habitudes des gens civilisés; nous +serons redevenus des primitifs comme les Tchérémisses. La civilisation +est un vernis très léger, qui s'écaille rapidement. + +Le lendemain, visite de plusieurs villages tchérémisses. + +Toujours le même paysage: de grandes plaines déchirées de vallons +d'érosion. Au printemps, lors de la fonte des neiges, ces ravins sont +agrandis par le ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore +leur largeur aux dépens des champs environnants. Dans cette région, +les eaux produisent des effets de dénudation comme dans les Alpes. +Maintenant au fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau +alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant pour donner +naissance à un cours d'eau, ne forme que quelques mares boueuses. Nulle +part ailleurs on ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages +sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns de ces vallons +ont une profondeur de 15 à 20 mètres. Sur aucun point de leurs pentes +n'apparaît la roche en place. + +Nous traversons un village tchérémisse; à quelques kilomètres de là, un +second, habité par des Tatars; un peu plus loin, une bourgade russe. +Très pittoresque est le village musulman d'Ourasli avec sa petite +mosquée en bois perchée sur une colline. Si elle n'était surmontée du +croissant, on la prendrait pour une modeste église de nos campagnes. +Bientôt après voici une église grecque, et tout près de là un bois +sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. Sur un espace de +quelques kilomètres vous rencontrez des représentants de trois races +et des zélateurs de trois religions différentes, et tout ce monde vit +dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, catholiques grecs. +Ces pauvres gens, que l'on traite de barbares, donnent aux nations +civilisées l'exemple de la tolérance religieuse. + +[Illustration: Mosquée d'Ourasli.] + +A midi, nous arrivons dans un village entièrement habité par des +Tchérémisses. Même aspect qu'à Parate, mais ici les constructions sont +plus typiques. + +Chaque maison renferme deux habitations, une d'hiver et une d'été +(_kouda_). La _kouda_ est une construction spéciale aux Finnois de +cette région. C'est un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en +bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, dans le toit, un +trou pour laisser passer la fumée du foyer établi entre des pierres au +milieu de l'unique pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs, +sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles de cuisine. + +Quelques fermes renferment des spécimens encore plus anciens de +l'architecture indigène. Vous voyez dans un coin de l'aire un appareil +conique de perches dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette +construction sert de séchoir pour les céréales; on allume du feu dans +la cavité, et sur les perches on entasse les gerbes. Dans le cours des +âges cet édicule a changé de destination, primitivement il servait +d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les Tchérémisses, +comme au reste par toutes les autres tribus finnoises. Examinez les +_kota_ des Finlandais, les huttes et les tentes des Lapons, les +_tchioumes_ des Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de +construction: un cône formé de perches dressées; le revêtement de ces +diverses habitations seul diffère suivant les régions et les races. Les +Tchérémisses ont appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons; +avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés d'un toit couvert +de terre. + +Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les Russes, ont l'habitude +de prendre chaque semaine un bain de vapeur, et toute habitation +comporte une étuve. Très simple en est l'installation: une méchante +baraque en bois, des bancs et un tas de pierres amoncelées au-dessus +d'un fourneau. Pour produire la vapeur on fait rougir ces pierres, sur +lesquelles on jette de l'eau. Dans ces _hammams_ primitifs, le massage +est remplacé par des flagellations avec de petits bouquets de branches +de bouleau et des aspersions d'eau froide. + +[Illustration: Cuiller tchérémisse.] + +Dans le mobilier tchérémisse signalons un tabouret dont le siège est +fait de lanières d'écorce. On le trouve également chez les Tchouvaches +et les Zyrianes. A noter également des cuillers en bois ornées +sur le manche de figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le +cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection tchérémisse +renfermait des sièges formés d'un cylindre en bois, des plats également +en bois, avec des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets +présentant la plus frappante ressemblance avec les produits de +l'industrie scandinave. Les Scandinaves qui fréquentaient les marchés +de Bolgar ont laissé des traces évidentes de leur séjour parmi les +populations du Volga. + +Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux que nous avons +visités, grouille de marmaille. Les Tchérémisses sont très prolifiques; +les familles de neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la +mortalité infantile est moindre parmi eux que chez les Russes. Depuis +1811 la population tchérémisse a augmenté de 30 pour 100 dans la +région au nord de Kazan[35]. + +[Footnote 35: Smirnov, _loc. cit._] + +Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. Ils sont en outre +grands éleveurs d'abeilles. La cire est employée à la fabrication des +bougies nécessaires pour les cérémonies religieuses et une partie du +miel à celle d'une boisson fermentée appelée _piouré_. Une superstition +bizarre défend aux Finnois de vendre des essaims[36]. + +[Footnote 36: _Id._, _ibid._] + +Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses ajoutent ceux de la +chasse et de la pêche. Ils poursuivent principalement les palmipèdes, +le lièvre et l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors +de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant valait 20 +kopeks, soit environ 60 centimes. Les Finnois du Volga emploient +aujourd'hui le fusil; au commencement du siècle, un grand nombre se +servaient encore d'arcs et de flèches. Dans un village tchérémisse, M. +Smirnov a acquis une flèche terminée par une gibbosité dans laquelle +était fixée, suppose-t-il, une pointe en pierre[37]. + +[Footnote 37: Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux +à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, comme en +emploient les Ostiaks.] + +Très curieuse est leur embarcation. Un simple tronc d'arbre creusé dont +les bords sont exhaussés par deux planches. Les pirogues des Indiens ne +sont pas plus primitives. + + +Le lendemain nous quittons définitivement Parate pour aller visiter un +village païen situé très loin dans la campagne, à l'écart des chemins +battus. + +[Illustration: Cithare tchérémisse.] + +A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un mariage va être +célébré prochainement, le fiancé est venu rendre visite à sa future +épouse et pour fêter cet heureux événement bon nombre de gens ont +bu plus que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie joue +un rôle très important dans la conclusion des mariages et c'est par +des libations que la jeune fille marque son consentement à l'union +projetée. Dans l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov, +lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il se rend à son +domicile accompagné d'un compère, le _svatoune_ (littéralement: +épouseur, marieur), chargé de débattre les conditions de l'hymen. +Tous deux sont munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire +la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur maison; en +même temps le jeune homme présente à la jeune fille une bouteille de +_vodka_ (eau-de-vie de grain). Consent-elle à l'union, elle accepte +la bouteille et en offre immédiatement une rasade au jeune homme. +Celui-ci lui présente à son tour un verre, et une fois qu'elle a bu, la +jeune fille régale ses parents et le _svatoune_. C'est maintenant à ce +dernier de parler, mais, avant d'entamer la discussion des questions +d'intérêt, nouvelles libations. Quand tout est conclu, la fiancée +reconduit son futur époux dans la cour en lui offrant de nouveau à +boire, juste à ce moment de la cérémonie nous arrivons. La fiancée +accompagne toute souriante le jeune homme à sa _pletionka_; évidemment +c'est un mariage d'inclination, le futur est complètement ivre. + +Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes sont monogames. +Actuellement, seuls les Tchérémisses des arrondissements de +Krasnoufimsk (gouvernement de Perm) et de Birsk (gouvernement d'Oufa) +possèdent des harems, encore la plupart n'ont-ils que deux femmes. A +ces deux femmes et aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît +des droits égaux. + +Chez les Tchérémisses, le mariage était encore opéré au XVIIIe siècle +par le rapt. Aujourd'hui cette coutume barbare n'est plus pratiquée que +par les Tchérémisses orientaux, qui, moins soumis à l'influence slave, +ont mieux conservé les anciens usages. Généralement il y a accord +préalable entre le ravisseur et la jeune fille; parfois cependant se +produisent de véritables rapts accompagnés de violence et suivis de +tentatives de suicide de la part de la jeune fille violentée. + +Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage a été remplacée +presque partout par l'achat de la jeune fille. Le futur époux achète +sa fiancée, comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix d'une +femme, le _kalim_, varie de 5 à 100 roubles, quelquefois moins: des +filles pauvres sont cédées par leurs parents pour quelques bouteilles +d'eau-de-vie. Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait ou non +toutes les qualités d'une bonne maîtresse de maison, peu importe +pour la fixation du _kalim_. Tout dépend de la fortune du futur et +des conditions qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant, +d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser de leur fille, le +_kalim_ sera naturellement de faible valeur. + +[Illustration: Femmes tchérémisses au puits.] + +Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un symbole exprimant +le consentement des parties, et le _kalim_ est rendu au futur sous +forme de dot. Cette dot consiste en vêtements, ornements, pièces +d'argent et quelquefois en animaux domestiques. + +Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont naturellement +célébrés à l'église, mais la cérémonie est toujours suivie de pratiques +païennes. Dans l'arrondissement de Kosmodémiansk, au retour de +l'église, les époux sont conduits dans la _kouda_. Là, au bout d'une +baguette pointue, on leur offre un gâteau consacré à l'esprit de la +maison, et chacun doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous +empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume l'admission de +l'épouse au culte des dieux de la maison dans laquelle elle entre. A +l'appui de cette explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée +dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite les vêtements de +femme mariée et va puiser de l'eau, accompagnée de toutes les jeunes +filles du cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans la +fontaine trois perles de verre ou une pièce de monnaie, pour bien +disposer en sa faveur l'esprit de l'eau, qui pourrait lui jeter quelque +maléfice, à elle étrangère. + +Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui leur est propre. +Dans les arts du dessin, les broderies exécutées par les femmes sont, +comme nous l'avons dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation. +Ces travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des teintes +que par la vivacité des couleurs, décèlent de véritables artistes, et +les pauvres Finnoises n'emploient jamais de modèles. Ces broderies +sont le produit de leur imagination et chaque district a ses dessins +particuliers. Les ornements de la chemise servent ainsi en quelque +sorte de passeport aux femmes tchérémisses en indiquant leur lieu +d'origine. De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments de +musique, une cithare, une cornemuse et un tambour. Les accords que les +Tchérémisses tirent de ces instruments sont loin d'être harmonieux: +ils chantent en majeur et l'accompagnement est en mineur[38]. Une fois +les musiciens en train, cela devient un bacchanal épouvantable: aussi +chaque fois qu'un orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il +entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans la cour. + +[Footnote 38: Sommier, _loc. cit._] + +Après avoir passé toute la journée au milieu des Tchérémisses païens, +nous repartons le soir même pour Kazan. Une agréable fraîcheur a +succédé à la chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir +de courir la campagne à la rapide allure des excellents chevaux +russes. Doucement bercés par le mouvement de la _pletionka_, nous +nous endormons bientôt pour ne nous réveiller qu'aux portes de +Kazan. A ce moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un bleu +merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles multicolores +étincellent de lumière, leur masse enveloppée d'une légère gaze de +vapeurs matinales semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, cette +vision semble un rêve. + + + + +CHAPITRE IV + +LE PAGANISME EN EUROPE + + La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois + sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites + funéraires. + + +La région que nous venons de parcourir, située aux portes d'une des +plus grandes villes de la Russie, est un des derniers centres de +paganisme demeurés en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne +du Volga renferme pour le moins un million de païens. En dépit des +efforts du clergé longtemps appuyés par le pouvoir séculier, la +plupart des Tchérémisses sont restés fidèles à la religion de leurs +ancêtres. Officiellement ils ont bien été convertis et vous voyez un +grand nombre d'entre eux porter autour du cou la croix comme de bons +orthodoxes et assister aux exercices du culte, mais cela ne les empêche +pas de sacrifier en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis +persistent les anciennes croyances; dans leurs idées religieuses, +les saints du paradis orthodoxe ont simplement pris place à côté +des divinités de l'Olympe indigène, et en leur honneur ils font des +sacrifices pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités. +Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement mêlés dans les +idées des Tchérémisses. Un très grand nombre d'entre eux sont restés +païens, et demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces Finnois +sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages du catholicisme grec. +Un Tchérémisse de l'Oural, auquel M. Sommier vantait les pompes de +l'église orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas à changer de +religion; avec leurs chants et leurs cierges les Russes n'obtiennent +pas davantage de leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par des +sacrifices dans les bois[39]». + +[Footnote 39: _Note di viaggio._] + +Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement très +réservés pour tout ce qui concerne leur religion. Ils nous ont +cependant conduits dans leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de +vagues explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements +que nous avons recueillis nous ont montré le grand intérêt de ce sujet +peu connu; et pour compléter le tableau de la vie des Tchérémisses +esquissé dans le chapitre précédent, nous avons emprunté à deux +ouvrages russes la description des cérémonies religieuses de ces +Finnois. Les détails qui suivent sont extraits soit de la belle étude +du professeur J.-N. Smirnov[40], à laquelle nous avons fait déjà de +nombreux emprunts, soit de la traduction, due au regretté M. Dozon, +d'une brochure publiée sur ce sujet par le curé Iakovliev[41]. + +[Footnote 40: Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.] + +[Footnote 41: _Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses_, +par A. Dozon.--Recueil de textes et de traductions, publié par les +professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion du +VIIIe Congrès international des orientalistes, tenu à Stockholm en +1889, t. II. Paris, 1889.] + +Les Tchérémisses ont passé successivement par les trois phases +habituelles du développement des conceptions religieuses: le +fétichisme, l'animisme et l'anthropomorphisme. + +Le vocable _iouma_, employé aujourd'hui pour désigner les divinités, +signifie au sens propre le ciel. La voûte céleste était donc +primitivement l'objet des adorations de ces Finnois, et ce n'est que +plus tard, par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. Ce +nom plus ou moins modifié est commun à toutes les langues finnoises; +ce culte remonte donc vraisemblablement à l'époque lointaine où les +différentes tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient réunies dans +la même région au pied de l'Altaï. + +De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme grossier, les +Tchérémisses ont passé par une lente évolution à l'animisme. Leurs +croyances actuelles conservent des traces du culte primitif. Encore +aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, les arbres, mais +à toutes ces choses inanimées ils supposent un esprit, et c'est à cet +esprit qu'ils adressent leurs hommages. + +Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les arbres, et un +faisceau de branches préserve une maison de tout mauvais sort. + +Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des animaux. Un seul +exemple est cité par M. Smirnov. Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk +(gouvernement de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, on +attache dans la partie la plus haute de la _kouda_ un sac renfermant +les débris d'un animal domestique auquel on adresse des prières. Ce +sac devient une relique. + +A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des +Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre +et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon +le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre +sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à +leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur +attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la +leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires +grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans +le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces +Finnois. + +Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux +(_iouma_) et des génies (_keremet_). + +Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient +les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le +froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de +ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici +quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le +grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil, +de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul +du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes, +le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer +ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies +ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons +signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En +l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et +accomplissent des sacrifices. + +Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (_iouma_), +les unes ont celui de mère (_ava_), de grand-père et de grand'mère +(_koubaï_, _kougozaï_), de maître de maison (_ia_, _oza_), de souverain +(_one_) et de créateur (_pouïrcho_). + +La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur +ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les +localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de _iouma_. +D'après M. Smirnov, les _ioumas_ seraient supérieurs à tous les autres. + +«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les +forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les +rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des +sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans +leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est +d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les +fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement +significatives. Une certaine divinité, _Kioudourtché-kougou-iouma_, +donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on +néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et +détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. _Toulkougou-iouma_ +protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire +des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également +bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On +pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet +égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des +Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue +oraison: + +[Footnote 42: Smirnov, _loc. cit._] + +[Footnote 43: Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points +la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail +d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions +contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la +poésie finnoise.] + +«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette +pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur +du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement +de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de +la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la +prospérité demandée. + +«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans +les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu +grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes. + +«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, grand dieu! garde-le +des vents nuisibles, des ravins profonds, de la boue profonde, du +mauvais œil et de la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous +les ennemis de son repos, des loups, des ours et de tous les animaux de +proie. + +«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, rends gras les +animaux maigres, rends plantureux les pâturages. Dieu grand et bon! +rends-nous heureux en multipliant toute espèce de bétail. + +«Quand, à l'époque où commencent les travaux du printemps, nous +sortirons dans les champs pour labourer, et lorsque nous sèmerons, +grand dieu! rends larges les racines des grains, solides leurs tiges, +et leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand dieu! donne à +ces blés des pluies chaudes, des nuits calmes, préserve-les du froid +et des grêles glacées et des ouragans; préserve-les de la sécheresse, +grand dieu!» + +La prière contient ensuite une longue série d'invocations au dieu pour +lui demander une bonne récolte, et abondance en pain, abeilles, miel, +gibier et poissons. Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez +de nourriture, une fois les contributions payées, pour manger avec +tous les parents et soixante-dix familles amies. Les fidèles demandent +également au dieu de protéger le transport de leurs marchandises contre +les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer au bazar des +marchands vendant à bon marché et achetant cher. + +La fin de la prière est particulièrement poétique: + +«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance en abeilles. +Rends fortes les ailes des abeilles. Quand elles vont volant par la +rosée du matin, fais qu'elles rencontrent des fruits excellents. +Lorsque, dans la cour de la maison, nous établirons des ruches, +multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de miel. Alors que, +marchant dans la forêt, nous suivrons les marques laissées par nos +grands-pères et nos arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches +sauvages), nous grimperons en sautant à la façon du pivert, nous nous +laisserons dévaler après avoir recueilli des rayons de miel aussi gros +que des miches de pain; donne aux abeilles abondance. + +«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la plaine, là tu as +des coqs de bruyère, là tu as des gelinottes, là tu as toute sorte +d'oiseaux, fais-nous-les rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux. +Dieu grand et bon! de même que le soleil brille, que la lune se lève, +que la mer, quand le flot a monté, demeure pleine; de même accorde-nous +abondance en toute sorte de blés, abondance de famille, abondance de +bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute espèce d'abondances +accorde-nous. + +«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, en étendant nos +jours comme la soie, en jouant à la façon de la forêt (?) en nous +réjouissant à la façon des montagnes (?). + +«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. Peut-être ce qu'il +fallait dire d'abord nous l'avons dit à la fin, et ce qu'il fallait +dire en dernier nous l'avons dit d'abord; donne-nous raison et +intelligence, politesse, santé, paix. + +«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans le bien-être, ajoute +beaucoup d'années à notre vie.» + +Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines parties des +forêts et à certains bosquets, ils attribuent un caractère sacré, et +c'est là qu'ils célèbrent leurs principales cérémonies. Dans ce choix +se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races finnoises. Une +belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique des temples? Dans ces +bois sacrés, défense de couper un arbre, même une branche, et si +quelque chrétien vient à transgresser cette prescription, il court de +grands risques. + +Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice purificatoire est +immédiatement accompli. On apporte dans le sanctuaire une volaille +domestique, et on la torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après +l'avoir plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant +sur le coupable la malédiction divine: «Découvre celui qui a abattu +cet arbre, crient les Tchérémisses, et donne-lui la mort comme à cet +oiseau». + +Au cours de notre excursion nous avons visité deux sanctuaires +tchérémisses. L'un était une belle futaie de tilleuls et de chênes, +perchée sur une colline au-dessus d'un vallon plein de fraîcheur. Un +poète n'eût pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une retraite +pour y rêver. Sur la lisière du bois était planté un poteau surmonté +d'une image orthodoxe protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au +milieu de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé. Nous +nous y engageons; à peine avons-nous fait quelques pas que voici le +sol couvert d'ossements d'animaux domestiques, notamment de crânes +de moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont suspendues des +boîtes en écorce de bouleau et de tilleul renfermant des ossements. +Un jeune chêne porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque +chasseur. Cette allée d'_ex-voto_ conduit à une clairière qui forme +le sanctuaire. Devant un chêne à moitié mort se trouve un foyer sur +lequel on a fait récemment brûler les os d'un animal; la tête est +encore intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits cierges, et +à toutes les branches voisines sont accrochées des offrandes comme sur +les bords du sentier. Un peu plus loin se trouve une seconde clairière, +pareille à la première. + +Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet de tilleuls et +de sapins, isolé dans les champs, à quelques centaines de mètres d'un +village. Au milieu était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour +supporter les marmites destinées au repas sacré. + +De même que dans la plupart des religions il existe des temples et +des oratoires particuliers, pareillement les Tchérémisses ont des bois +où ils accomplissent les sacrifices publics, et d'autres réservés à +l'usage des familles. + +Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la forêt plusieurs arbres +qu'il consacre à différents dieux. Ainsi se forment les bosquets +particuliers. + +Il y a d'autre part une seconde division à signaler dans ces lieux +sacrés. Les uns sont consacrés aux dieux, les autres aux esprits +(_keremet_). Aux yeux des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer +les _keremet_ et même de prononcer leurs noms dans un bois réservé à +l'adoration des _ioumas_. + +La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires le nom de _keremet_, +confondant ainsi le temple avec le dieu. Cette expression est du reste +comprise des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les Tchérémisses +les appelleraient _jumo oto_ (bosquet divin) et, suivant M. Smirnov, +_kiouçote_. + +Les _kiouçotes_ ne sont pas réservés spécialement à tel ou tel dieu, +on y célèbre des cérémonies en l'honneur de toutes les divinités +indistinctement. Mais généralement quelques arbres sont consacrés à +certains dieux. Les différentes cérémonies religieuses, prières et +sacrifices, sont accomplies sous la direction de vieillards (_karte_) +qui ont en quelque sorte, dans la société tchérémisse, le caractère de +prêtres. Ils récitent les prières, invoquent les dieux et président +les sacrifices; ils ont des aides appelés _ousso_, chargés de tuer les +animaux. Pour chaque fête et pour chaque dieu, la population élit un +_karte_ particulier. + +Le vendredi est le jour consacré au culte par ces Finnois. + +Dans la religion tchérémisse comme dans toutes celles qui ne +relèvent pas du rationalisme, l'offrande, croient les fidèles, est +le plus sûr moyen de gagner la protection des dieux, et pour obtenir +l'accomplissement de leurs vœux, les Finnois accomplissent des +sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement l'offrande est en +rapport avec l'importance du désir dont on sollicite la réalisation, +et la place occupée par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi +aux _ioumas_ on offre un cheval, au _pouïrcho_ un bœuf, à la mère +du _iouma_ une vache, le _skatché scoukché_ doit se contenter d'un +canard ou d'une oie. Pour que le sacrifice ait l'effet voulu, il est +nécessaire que le dieu auquel il est offert manifeste auparavant son +acceptation, et afin de préjuger les intentions divines, les fidèles +procèdent à deux épreuves. Si du plomb en fusion, en tombant, dessine +grossièrement la silhouette de l'animal que l'on a l'intention +d'abattre, c'est que le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant +de tuer la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière +suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est offert, regarde-le +et accepte-le maintenant qu'il est purifié de toute impureté». Si la +bête se trémousse au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice +est agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on recommence +l'opération; si pendant cinq ou six aspersions, l'animal est toujours +resté immobile, on va en chercher une autre. Le noir est, croient les +indigènes, désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie un animal de +cette couleur. Les Tchérémisses du gouvernement d'Oufa augurent de la +direction de la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande +est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers le ciel, le dieu accepte +le sacrifice; il le refuse si, au contraire, elle se répand au-dessus +du sol. + +[Illustration: Femmes tchérémisses battant le blé.] + +La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré. L'animal est abattu +par l'_ousso_, puis cuit et mangé par les assistants. En l'honneur +du dieu on fait simplement brûler quelques petits morceaux de chair +et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal entier à la +divinité, maintenant ils sont devenus plus économes. Au lieu de faire +la dépense d'une tête de bétail, les fidèles se contentent souvent +d'apporter au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache abattu +pour la consommation. Dans quelques districts même le sacrifice a +lieu simplement en effigie. En place d'un cheval ou d'une vache, les +Tchérémisses offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de +ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent de l'hydromel, +de la bière et de l'eau-de-vie, et la cérémonie religieuse devient +bientôt une beuverie répugnante. + +Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu assister à une +fête célébrée en l'honneur des ancêtres, n'est guère édifiant: «Sur +une natte d'écorce, étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se +trouvait une auge remplie d'énormes quartiers de viande de cheval +bouillie, à côté étaient déposés un sac de sel et deux ou trois grands +pains. Aussitôt arrivés, les Tchérémisses puisaient à pleines mains des +morceaux de viande qu'ils avalaient en quelques minutes. L'appétit des +indigènes était pantagruélique; les quartiers de cheval et les pains +disparaissaient rapidement et en même temps les fidèles lampaient sans +arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants tombent-ils +malades et souvent vont rejoindre dans l'autre monde ceux dont ils +célébraient la commémoration par ce festin.» + +Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées. D'après +certains auteurs, les Tchérémisses croient que les dieux mènent +dans un autre monde la même existence que les hommes ici-bas et par +suite qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant un cheval ou +une vache, l'âme qu'ils supposent à cette bête rendra aux divinités +les mêmes services que l'animal sur cette terre. D'après d'autres +auteurs, ces sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation des +divinités. Les dieux, tout comme les hommes, ont besoin de nourriture, +et les Tchérémisses se croient obligés de subvenir à leurs besoins. +Chaque fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la maison, +ils jettent à terre un morceau pour les dieux. Mais à ces êtres +surnaturels l'arome des mets suffit pour satisfaire leur appétit; +dans les sacrifices importants, les fidèles mangent donc la chair de +l'animal. Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple très élevé +en civilisation. + +Les hommes supposent toujours aux dieux leurs défauts, et quoique les +Tchérémisses m'aient paru honnêtes, ils n'ont pas une très grande +confiance dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte +qu'après un sacrifice les _ioumas_ ne soient pas satisfaits et +redemandent de nouvelles victimes, le _karte_ s'écrie en s'adressant +aux dieux: «Ne dites pas maintenant que vous avez bu et mangé sans +savoir qui vous l'offrait». A cet effet on suspend à un arbre du bois +sacré une image en plomb représentant l'animal sacrifié, destinée à +attester que la divinité avait manifesté à l'avance son acceptation. +C'est la quittance du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le +fidèle pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se préoccuper +de cette demande. Il est en règle vis-à-vis de lui. + +Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont publiques ou privées. +Les solennités publiques sont organisées par la commune entière et tous +les habitants y participent. Lorsque des calamités ravagent le pays, +des cérémonies extraordinaires sont célébrées pour apaiser les dieux. + +«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche parmi les +vieillards quelqu'un qui aurait eu en songe une révélation. Après avoir +convoqué les autres vieillards de sa commune, il leur fait savoir que, +d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses, pour mettre +fin à la calamité qui les afflige, doivent s'assembler et offrir à tels +et tels dieux telles et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette +manifestation divine, supputent la dépense nécessaire, en répartissent +le montant par villages et par maisons, fixent le jour de la solennité +et y convoquent les habitants.» + +Les fêtes communales sont: celle du printemps, l'_aga-païrem_, le +_çurem_, la fête des récoltes, celle de l'esprit de la terre et celle +des morts. Ces cérémonies sont l'occasion de réunions populaires, très +nombreuses. A ces solennités parfois assistent 6 ou 7 000 Tchérémisses +venus de tous les environs. Le nombre des animaux sacrifiés est +naturellement en rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte +M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes de bétail ont été +abattues. + +La fête du printemps (_kugeçy_, d'après Iakoliev; _Chochoum-païrem_, +d'après M. Smirnov) se célèbre dans les maisons vers la Pâques grecque +et dure deux jours. Deux _kartes_ et le maître de maison jettent dans +le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit une prière. Une +nouvelle oraison est ensuite récitée, après quoi les trois compères +vident un pot de bière et avalent un morceau de crêpe. + +Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en recommençant chaque +fois les mêmes rites; jugez si, après ces libations, prêtres et fidèles +ne doivent pas être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début de la +fête. Les prières terminées, les _kartes_ bénissent le maître et la +maîtresse de maison, en prononçant les paroles suivantes: «Puisse le +grand dieu bon, le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du +sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix, accroissement du +bétail, et abondance de toute sorte; que la mère de l'abondance, la +mère des récoltes, du blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga, +d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez riches, ayez neuf +fils et sept filles, que votre bétail se multiplie, que votre maison +soit riche, ayez beaucoup de bâtiments, que le dieu vous comble de +toute espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années, demeurez en vie +jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent et vos barbes soient grises!» + +Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse de maison boivent +un nouveau pot de bière, et tous les assistants les imitent. Cette +libation générale est suivie d'une seconde, puis les _kartes_ +prononcent une dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte +ensuite dans une autre maison où la même cérémonie recommence. Cette +solennité bachique se continue dans une douzaine d'habitations, et +l'ivresse est générale. + +Le lendemain a lieu un repas composé de viande de cheval, le mets le +plus apprécié des Tchérémisses; après cela suivent des divertissements +avec musique et danse. Les assistants se partagent en couples en +ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa femme, puis chacun +successivement marche une sorte de pas en buvant et en jetant de la +bière. + +La deuxième fête communale est celle de la charrue, l'_aga-païrem_. +Elle est célébrée en l'honneur des dieux dont le concours assure une +bonne récolte, tels que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles. +La cérémonie a lieu dans les champs et consiste comme les autres +en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche en terre des pieux +auxquels on suspend des lanternes allumées, puis on met le feu à un +bûcher. D'après Iakoliev, la cérémonie de l'_aga-païrem_ se compose +des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les prières achevées, +les vieillards et les _kartes_ s'assoient sur un banc que l'on dresse +pour la circonstance, et sur un second vis-à-vis du premier les femmes +des prêtres. «Les hommes apportent aux _kartes_ un pot de bière, et +déposent devant chacun d'eux un œuf, une crêpe, un pâté et un échaudé; +les femmes offrent les mêmes victuailles aux femmes des _kartes_.» + +A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk, les femmes +mariées depuis le dernier _aga-païrem_ sont bénies par les _kartes_. +Au plus âgé de ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière +et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur elles la protection +des dieux, celui-ci leur remet à son tour des œufs, qu'elles mettent +sur leur sein, sans doute comme symbole de la fécondité. Tout le monde +retourne ensuite en cortège au village, et s'en va de maison en maison. +A la porte de chaque habitation la procession est reçue par le chef de +famille, ce dernier offre au _karte_ différentes victuailles, puis le +prêtre bénit le maître de la maison; après cela, nouvelle collation, +et l'on continue ainsi de maison en maison, jusqu'à ce que tous les +fidèles soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant tout ce +temps la bombance est générale. + +Par le récit de toutes ces libations on comprend que les Tchérémisses +se montrent réfractaires à la religion grecque, dont une des +principales règles est l'abstinence. + +Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur les aires avec des +œufs rouges; ce jeu, pensent-ils, a la vertu de faire croître les +grains de blé et de les rendre pleins comme des œufs. + +Une troisième fête est célébrée en automne pour remercier les dieux de +la récolte et invoquer leur secours à la chasse. + +Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque village sacrifie un +bœuf à l'esprit de la terre afin qu'il accorde l'abondance l'année +suivante. + +D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du 21 au 25 décembre une +fête pour demander aux dieux la multiplication du bétail. Les indigènes +forment sur l'aire de petits monticules de neige qui sont censés +représenter des monceaux de blé, puis sur la table de leur maison des +tas de pièces d'un kopek pour figurer une fortune considérable. Après +cela les enfants vont secouer les pommiers couverts de neige en criant +qu'il tombe une quantité de fruits, puis pénètrent dans la bergerie. +«Puissent les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!» +disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces paroles, +croient les Tchérémisses, assurent la multiplication du bétail. + +Au repas de famille on sert de petits pâtés de viande dans lesquels ont +été introduits des kopeks et des licols minuscules. Un pâté avec une +pièce de monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un gâteau +avec un licol pense être assuré d'une grande richesse en bétail. + +Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de l'expulsion du +_chaïtan_ (diable), le _sourem_. Les indigènes frappent à coups de +bâton les murs de l'habitation, pour en expulser le mauvais génie. +Une fois le diable sorti de la maison, ils allument de grands feux +par-dessus lesquels ils sautent pour débarrasser leurs vêtements +du mauvais esprit. Afin de faire sortir le _chaïtan_ de terre ils +enfoncent des couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk +les enfants frappent avec des fouets le mobilier de l'habitation. Par +ce bruit on espère mettre en fuite les diables et les obliger à se +réfugier dans la forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille +peine les gamins reçoivent des friandises; sans une agape, point de +cérémonie au pays des Tchérémisses. + +La fête est suivie d'une course de chevaux. + +Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler les rameaux +protecteurs des maisons. Un soir de printemps, tous les hommes du +village montent à cheval, vont de maison en maison recueillir les vieux +bouquets et partent ensuite les jeter dans les champs. Après quoi ils +se dirigent vers la forêt, coupent des branchages et les rapportent au +village où a lieu la distribution. Une fois munie de son rameau, chaque +maison se trouve désormais à l'abri du mauvais esprit. + +Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies publiques à des +intervalles indéterminés. Ce sont des ripailles offertes aux frais du +_mir_[44] en l'honneur des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la +terre, et de l'argent. + +[Footnote 44: Commune.] + +Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives au mariage +et à la mort des membres de la famille ou celles célébrées pour +l'obtention d'un vœu particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que +son blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une des divinités +protectrices de l'agriculture. + +C'est également aux _keremets_ que sont offerts la plupart des +sacrifices domestiques. Pour obtenir la guérison d'un malade on +fait, par exemple, un sacrifice à un de ces esprits. En pareille +circonstance, nous a-t-on raconté, on promet au _keremet_ de brûler +des fagots en son honneur. C'est une superstition partagée par bien +des peuples qui se croient plus élevés en civilisation que les +Tchérémisses. «Les _keremets_, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit +égal à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître en quoi +leur culte diffère de celui rendu aux dieux.» + +Une des principales cérémonies domestiques est le sacrifice annuel fait +à l'esprit de la maison. Après les travaux d'automne, on dépose dans le +souterrain de l'habitation des aliments en priant l'esprit de rendre la +maison heureuse. + +A la même époque, le jour où l'on mange les premiers pains faits +avec de la farine nouvelle, pour remercier le soleil d'avoir mûri la +récolte, le chef de famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va +dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus de la tête +un plat rempli de pain. + +Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois les parties +d'accord relativement au _kalim_, elles jettent quelques-uns des +gâteaux apportés par le fiancé dans un feu allumé à cet effet. + +Les funérailles et le culte des morts sont également l'occasion de +cérémonies bachiques. + +Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits propres, est déposé +dans une bière percée d'une petite ouverture, sans doute pour que +l'esprit du mort puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes nous +avons également observé une petite fenêtre analogue à celle ménagée +dans la bière tchérémisse[45]. Pour ces primitifs la tombe est une +demeure. Dans le cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites +bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place quelques morceaux +de crêpe et dans laquelle on verse de l'eau-de-vie, en prononçant les +paroles suivantes: «Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas +sans boire ni manger, toi qui as faim». + +[Footnote 45: Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe +est percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, _Note di viaggio_.)] + +Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire, une poule est +égorgée. Avant de le descendre en terre, on coiffe le mort d'un +bonnet, on lui met des gants et on dépose sur sa poitrine trois +crêpes et une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent te serve +à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses le mort doit +mener dans un autre monde la même existence qu'ici-bas, croyance +fort ancienne que l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité. +D'après des renseignements donnés à M. Sommier par un Tchérémisse de +Kosmodémiansk, cet argent serait destiné à acheter le juge siégeant +dans l'autre monde. Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les +cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées sur le lieu +de sépulture. Si le mort est un enfant, on dépose son berceau sur la +tombe. + +De retour à la maison, tous les assistants se mettent à table. A ce +festin un membre de la famille vêtu des défroques du mort représente +le défunt. Pendant ce repas et tous ceux qui suivent quarante jours +durant, une écuelle contenant une petite portion des aliments servis +sera placée en l'honneur de celui que la famille a perdu[46]. + +[Footnote 46: Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks. Voir +plus loin, p. 237.] + +En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont lieu le troisième, le +septième et le quarantième jour après le décès. Cette dernière est la +plus importante. Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe, +dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie et invite le mort à +se rendre à la fête préparée en son honneur. + +De retour à la maison, les membres du cortège crient à la personne +venue au-devant d'eux: «Nous ramenons comme convive un tel, faites-lui +bon accueil, invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement +on appelle le mort en le priant de venir prendre place au festin +préparé. Aussitôt les convives à table, le _karte_ allume une chandelle +près de l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du liquide +dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a lieu la cérémonie, en +prononçant les paroles suivantes: «Que ce régal, nourriture et boisson, +arrive jusqu'à toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger». +Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur du défunt +différentes victuailles, et chaque fois le _karte_ nomme au mort la +personne qui lui fait ce cadeau. Pendant ce temps les musiciens jouent +de la cornemuse et de la harpe. + +Une fois le repas terminé, les convives vont briser dans la cour +l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu qui en a reçu mandat du +mort avant d'expirer, revêt ses habits et reste dehors sur l'escalier +pendant que les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, on +l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la nuit, ajoute-t-on, tu +repartiras demain à l'aube.» Une nouvelle agape recommence, pendant +laquelle le représentant du défunt est traité comme le défunt lui-même +l'était de son vivant. La fête se termine par des danses. + +Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois fêtes en +l'honneur des morts; toutes trois consistent en ripailles. Les +cérémonies mortuaires n'éveillent chez ces Finnois aucune idée triste; +leur seule ambition ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux +morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes désirs et les mêmes +besoins. Leur culte est, en un mot, celui de l'estomac. + + + + +CHAPITRE V + +LES TCHOUVACHES + + La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire + de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de + sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches. + + +A quatre heures du matin nous sommes à Kazan. Quelques heures de +sommeil et nous voici de nouveau frais et dispos avec le projet de +partir le soir même pour le pays des Tchouvaches. + +Le principal groupe de ces Finnois est cantonné sur la rive droite du +Volga dans les arrondissements de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont +de Kazan, sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne de +colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact de plus de 500 +000 individus. + +De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de 120 verstes par le +Volga. A minuit nous sommes au port, mais point de vapeur. Une, +deux heures se passent, rien ne vient. En France, les voyageurs +pesteraient, interrogeraient les employés et s'emporteraient contre +l'administration. Ici tout le monde reste calme et résigné, le Russe +a l'habitude d'attendre. La nuit est magnifique, une de ces nuits +d'Orient chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute jaune. Devant +nous s'ouvre le large fossé noir du fleuve, ponctué de fanaux. On +dirait une ville flottante. Pas un souffle de vent, un air mort; de +la berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur comme d'un feu +souterrain. Parfois au milieu du grand silence un clapotement d'eau +amorti, fugitif, comme un demi-réveil après un profond sommeil. On a la +sensation du repos de toutes choses après la cuisson de la journée. A +trois heures le paquebot arrive et de suite nous embarquons. + +Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, avec un vent +desséchant. A 1 heure de l'après-midi, +32° à l'ombre avec une pression +de 749. Pendant notre séjour dans cette région le baromètre est resté +très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans ma cabine, +située à l'ombre et bien ventilée, couché sur le sofa, je sue comme une +fontaine. + +Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, tous +Russes), sans intérêt, comme toutes les petites villes de Russie. A +la maison de poste on nous donne un bouge pour déposer nos bagages; +nulle part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme dans nos pays +de l'Europe occidentale. Quand nous sortons, le patron ferme la porte +avec un cadenas et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté +du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que d'histoires de voleurs ne +m'a-t-on point racontées: à croire les indigènes, on serait exposé à +chaque instant à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de choses il +faut faire une part très large à l'exagération slave. La Russie vaut +mieux que ne le disent les Russes. + +Le soir même nous partons en _plétionka_, conduits par un Tchouvache. +Pas brillant notre attelage, deux pauvres biques qui s'en vont +trottinant, sans rien de l'allure vive habituelle aux chevaux russes. +«Plus vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le bonhomme de +nous expliquer en mauvais russe que ses chevaux ont déjà fourni une +trotte de 85 kilomètres et que pour arriver au gîte il leur reste à +parcourir 21 kilomètres. Pour toute nourriture pendant cette longue +étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu d'herbe sur les bords de +la route. «On n'a faim que lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute +philosophiquement notre automédon. + +Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. Aussi facilement +qu'ils absorbent des repas pantagruéliques, les Russes se serrent le +ventre. Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. Pendant +toute une journée un cavalier galopera; un morceau de pain et quelques +verres de thé suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera +d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval du monde et le +Russe l'Européen le plus endurci à la fatigue et aux privations. Jugez, +par suite, de la force de l'armée: c'est le meilleur instrument de +guerre existant actuellement. + +Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant les guerres de +la Révolution et de l'Empire nous sont un sujet d'étonnement. Leurs +marches rapides à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux +privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre virilité que la +nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire à nous autres affaiblis par +le bien-être. Le peuple russe laisse la même impression. Ce sont des +gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères, dès leur +enfance à tous les efforts de la vie physique. + +Toujours le même aspect, des plaines largement ondulées, couvertes de +moissons. On passe un boursouflement et de l'autre côté c'est le même +spectacle. Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi bien +se trouver en France qu'en Russie. Seule la poussière est spéciale +à cette partie de l'Europe. Sur ces terres très légères, le moindre +vent soulève des tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel +en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé et suffoqué. +En Russie, il existe deux éléments supplémentaires: la poussière et +la boue. Qui n'a vu que nos pays ne peut se faire une idée de leur +importance dans l'Europe orientale. + +Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, les Tchouvaches vivent +en de petits hameaux épars au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons +entourées par des plantations de bouleaux, toujours sur le bord d'un +ravin où traîne un ruisseau vaseux. En dehors de ces ruisselets, point +d'eau dans la plaine. + +Notre étape se termine au village tchouvache d'Abachévo. Dans chacune +des bourgades situées en dehors des routes postales, il y a une maison +dont le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette hospitalité +est très simple, cependant le logement est beaucoup plus propre que +dans les affreux cabarets des petites villes. La maison où nous avons +pris gîte se distingue même sous ce rapport; les bancs et la table de +la chambre principale ont été lavés et les murs grattés. Notre hôte, +du reste, a des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache: +s'étant noirci les mains avec du charbon, il se lave immédiatement. + +Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette en bois précédée +d'un petit perron couvert d'un toit à deux auvents. Au milieu un +couloir ouvrant à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la chambre +de famille, occupée en grande partie par le poêle russe traditionnel. +Devant la maison, une cour rectangulaire bordée de hangars, d'étables, +de magasins, et séparée de la rue par une clôture. Derrière chaque +habitation s'étend un jardin. C'est en somme la même architecture que +chez les Tchérémisses. + +[Illustration: Village d'Abachévo.] + +Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques kilomètres d'Abachévo, +la plaine verse dans un fond où se trouve Tsévilsk. De loin la ville +est signalée par une nuée de poussière produite par le mouvement de la +foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis sur un espace de quelques +hectares. Chaque matin, des villages environnants arrivent en foule +les indigènes; ils s'amusent là toute la journée, et, le soir venu, +retournent chez eux pour recommencer le lendemain jusqu'à la fin de la +fête. C'est le même spectacle que dans nos pays: des animaux que l'on +vend et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on débite de la +cotonnade, des verroteries, de la ferraille, de l'épicerie, etc., enfin +des chevaux de bois. + +Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord les gens qui se +donnent le luxe de faire un tour sur la mécanique, puis il y a ceux +qui, moyennant finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade +au plaisir de contempler les heureux de cette terre montés sur les +chevaux de bois, enfin, par derrière, une masse compacte regarde ceux +qui voient quelque chose. + +Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques. Nous +installons les appareils de photographie et invitons les assistants à +venir poser. De tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour de +nous, l'aide de deux agents de police n'est pas de trop. + +Comme le montrent les photographies ci-contre, les costumes des +Tchouvaches présentent une très grande ressemblance avec ceux des +Tchérémisses. Le vêtement des hommes est le même, et celui des femmes +ne diffère de ceux que nous avons vus de l'autre côté du Volga que par +des détails d'ornementation. + +[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.] + +Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses, un costume +masculin, un petit pantalon et une chemise-jupe en toile, généralement +blanche, ornée de broderies en soie rouge et de rubans également +rouges, du moins aux environs de Tsévilsk[47]. Toutes portent un +tablier bordé dans le bas de broderies multicolores. Très curieuse +est leur coiffure. Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir, +agrémentée de dessins géométriques formés de perles de verre de +différentes couleurs avec une garniture de petits disques d'argent +simulant d'anciennes monnaies. Une jugulaire chargée de pièces d'argent +maintient la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et le cou +enveloppés d'une serviette (_sorbane_) assez semblable au _charpane_ +tchérémisse et dont les deux pans tombent dans le dos comme ceux d'une +écharpe. Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique orné de +disques d'argent et de pièces de monnaie, auquel est suspendue par +derrière une longue bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent. Sur +certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs de numéraire, et les +femmes aisées en ont bien pour une somme égale autour du cou et sur la +poitrine. Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée au col +de la chemise, une bande d'étoffe garnie de numéraire, enfin sur la +poitrine un ou deux plastrons couverts de petits disques ou de vieilles +pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et des pendeloques de +_kauris_ ou de perles de verre, ballottant sur la poitrine et dans le +dos. Pour terminer la description des toilettes tchouvaches signalons +la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de glands en laine rouge, +de _kauris_, et garnie à la chute du dos d'une sorte de croupière. Sur +les hanches les élégantes attachent de longs cordonnets chargés de +morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent des femmes parées +de ces singuliers bijoux, vous croiriez qu'on remue un magasin de +vieille ferraille. Jugez de l'aspect pittoresque de la foire avec tous +ces costumes bizarres. + +[Footnote 47: Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges, +bleues ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les +districts.] + +[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.] + +Hommes et femmes sont grands et vigoureux. Tous laissent l'impression +d'une race vivace. Beaucoup de femmes ont conservé le type finnois bien +accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent s'être peu mêlés aux +Tatars. On nous montre cependant dans la foule des métis tchouvaches +tatars que l'on appelle ici Metchériaks[48]. Des unions ont lieu +également entre ces Finnois et les paysans russes. Dans le voisinage +des villes, les Tchouvaches abandonnent leurs costumes pour adopter +les vêtements de leurs voisins slaves, les différences extérieures +s'effacent ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes et +Finnois se fondent ensemble au grand dommage du pittoresque. Le jour de +la fusion complète est heureusement encore éloigné. + +[Footnote 48: Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie +orientale.] + +Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller passer la nuit dans +un hameau voisin. L'_ispravnik_, d'une obligeance parfaite, nous fait +accompagner par un agent de police parlant tchouvache. Précaution qui +n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage du russe n'est pas +encore très répandu, beaucoup d'hommes le comprennent à peine et la +plupart des femmes n'en entendent pas un mot. + +[Illustration: Femmes tchouvaches vues de dos.] + +Excité par la présence du gendarme, notre cocher enlève ses chevaux +et en vingt-cinq minutes nous fait parcourir sept kilomètres. C'est +plaisir de galoper à travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir. +Il semble que vous reveniez à la vie après la prostration de la journée +étouffante; cela fait l'effet d'un bain. + +Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché très actif. Nous +achetons des _sorbanes_, des chemises de femme, des ceintures, des +ornements, des bonnets, bref toute une collection ethnographique. +Ces transactions nous permettent de faire connaissance avec les +Tchouvaches et nous servent en quelque sorte de préambule pour arriver +à la question principale. Aux environs du village se trouve un lieu de +sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions et il s'agit de +décider quelque habitant à nous y conduire. + +Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme grec. Mais sur eux +comme sur les Tchérémisses cette conversion n'a pas produit grand +résultat. En fait, le plus grand nombre de ces indigènes sont restés +fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette rive du Volga on +compte pour le moins encore 500 000 païens. + +L'administration civile connaît les pratiques idolâtres des +Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse de tout prosélytisme +parmi ces païens. Ce serait inutilement exciter des haines et retarder +l'assimilation de la population. + +La promesse d'un pourboire et les représentations énergiques de l'agent +eurent promptement raison des scrupules d'un indigène, et bientôt sous +sa conduite nous voici en route pour le sanctuaire. Le guide nous +fait marcher à travers un petit bois, afin de dissimuler notre marche +aux Tchouvaches qui travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute +quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires viennent à apprendre +notre visite. Le bonhomme retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il +voit que nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, sans +toucher à quoi que ce soit. + +Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi du village, dans +un large et profond ravin parsemé de taillis de chênes[49]. C'est une +réunion de cuisines en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage +long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour suspendre les +marmites; en dessous, on voit les traces encore fraîches de 41 foyers. +A côté se trouvent deux autres échafaudages beaucoup moins longs, +l'un garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute des autels +particuliers. + +[Footnote 49: D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches +seraient toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le +voisinage d'une source ou d'un ruisseau.] + +Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux grands sacrifices, à +moins qu'elles ne soient veuves et qu'elles n'aient point de fils âgé +pour les représenter à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, ce +serait un emprunt aux idées musulmanes. + +Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches sont animistes, leur +imagination peuple le monde extérieur d'esprits dont l'homme doit +s'assurer le concours pour vivre heureux et dans l'abondance, et le +moyen employé pour se concilier la faveur de ces êtres surnaturels est +de leur faire des sacrifices. + +Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe de ces divinités +et nous ignorons s'il en existe. Au congrès archéologique de Kazan en +1878 fut présentée une idole tchouvache, «une simple planchette de +bois, grossièrement taillée à la hache, sans aucune trace de dessin». +C'était la représentation du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs de +Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez les Tchérémisses sur +la «montagne qui produit du miel», raconte M. A. Rambaud[50]. Un beau +jour il quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive droite du +Volga, au village de Masslovoya, chez un Tchouvache ancien soldat, +nommé Ivan. En homme avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur +que lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et aussitôt de +tous les environs les indigènes vinrent implorer Melym-Khousia. Pour +s'assurer son secours, les uns lui offraient de l'argent, les autres +de la volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de laisser +perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand le zèle des fidèles +devenait moins ardent, le rusé compère s'en allait faire des tournées +aux environs, menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia, +s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches d'accourir et +Ivan de faire de bonnes affaires. Le dieu indigène faisait ainsi une +concurrence très préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié +à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer le saint grec, et +un beau jour la police avertie vint saisir le dieu tchouvache et +le transporta de son sanctuaire au musée ethnographique de Kazan. +L'histoire date de la fin de 1870. + +[Footnote 50: _Le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique_.] + +[Illustration: Lieu de sacrifice tchouvache.] + +La religion des Tchouvaches comporte des fêtes publiques[51] et des +cérémonies privées; toutes consistent en ripailles. Dans les grandes +solennités ou pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient +au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du gros bétail; pour +les petits sacrifices ils tuent des volailles, principalement des +oies. Jamais ils n'immolent de porcs; à leurs yeux c'est un animal +impur. Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas[52], les fidèles +soumettent l'animal à plusieurs épreuves pareilles à celles en usage +chez les Tchérémisses, pour s'assurer que le dieu accepte l'offrande. + +[Footnote 51: D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour +remercier les dieux de la récolte.] + +[Footnote 52: _Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de +l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale_, traduits de l'allemand +par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.] + +Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton: charité bien ordonnée +commence par soi-même. Ils mangent la chair des victimes sacrifiées et +en l'honneur des dieux se contentent de faire brûler les os. Dans les +cérémonies publiques la direction du culte, si l'on peut s'exprimer +ainsi, et la charge d'immoler les animaux appartiennent à des prêtres +appelés _iomzi_, dont la situation paraît équivalente à celle des +_kartes_ chez les Tchérémisses. En tous temps le _iomzi_ jouit d'un +certain prestige auprès de ses compatriotes, joignant au sacerdoce les +professions de rebouteur et de charlatan. + +Les fêtes publiques portent le nom de _simik_; elles durent +généralement plusieurs jours. Un jour les habitants d'un village +sacrifient et de tous les environs on vient prendre part à l'agape +sacrée, puis le lendemain c'est au tour d'un autre hameau de régaler +les hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages s'offrent +ainsi une série de tournées. + +Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches ne doivent pas +travailler, même en cas d'urgence. Ceux qui transgressent cette défense +risquent une correction; il y a quelques années, un indigène aurait +été tué pour n'avoir point respecté cette coutume. Du 24 au 29 juin les +indigènes célèbrent une grande fête. Quelque temps auparavant, le jeudi +qui précède la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration des +morts. La cérémonie consiste en ripailles et beuveries; ce jour-là, +nous disait l'_ispravnik_ de Tsévilsk, le cimetière devient un cabaret. + +[Illustration: Chaise tchouvache.] + +Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la guérison d'un +malade ou à l'occasion des principaux événements de la vie domestique, +naissance, mariage. Ainsi, après que la demande du jeune homme a été +agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux, en faisant un +petit sacrifice à la première bifurcation qu'il rencontre sur sa route. +Il répand, par exemple, sur le sol de l'eau-de-vie. + +Voici maintenant une recette de médecine populaire qui nous a été +communiquée par les Tchouvaches. Elle remplace pour eux les pastilles +Géraudel. Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa +simplicité. Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des œufs dans un +puits et vous êtes débarrassé de votre toux. + +Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours une sorte de +vénération et supposent à cet animal un pouvoir surnaturel. Les +Tchouvaches partagent ces superstitions et attribuent aux excréments de +maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il les dépose. Aussi, +lorsque des saltimbanques promènent dans la campagne quelques-uns de +ces animaux, ne manquent-ils pas de les faire entrer dans la cour de +leurs habitations. + +Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un seul instrument de +musique, une cithare pareille à celle des Tchérémisses. Leur danse +consiste en sautillements accompagnés de battements de mains. + +Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri, ou Marjinskii, +petite ville située en aval de Tchéboksari. En attendant le vapeur qui +doit nous transporter à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village +habité par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit situé sur la +rive des prairies. + +On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par un îlot constitué +de fines particules sablonneuses, puis on court à travers une riante +campagne fraîche et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent +aucune différence appréciable avec les Tchérémisses que nous avons vus +jusqu'ici, ils nous semblent seulement avoir plus subi l'influence +russe que leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk. Les +broderies qui ornent les vêtements des femmes sont sans art et sans +caractère. + +Nous passons une partie de la nuit sur le ponton de Soundéri à +attendre le vapeur. C'est demain grande fête à Kazan. Tous les ans à +pareille époque, on transporte la célèbre image de Notre-Dame de Kazan +d'un couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des églises du +Kremlin, où elle demeure quelque temps. Cette icone jouit d'une grande +réputation dans toute la Russie, et de très loin une foule de fidèles +vient assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive à Soundéri, +il est déjà bondé d'une foule de pèlerins. + +Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule compacte garnit +les talus des remparts du Kremlin le long desquels doit passer la +procession. De loin la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense +champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et le cortège ne +passera qu'à midi, néanmoins tout le monde attend calme et résigné, +sous un soleil ardent de 35° à 40° et sous une pluie de poussière! + +Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses mauvais côtés. La +poussière tombe dru, comme une ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui +tombe du ciel. + +J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession, mais pour +cela il eût fallu rester tête nue sous un soleil flamboyant. Je +n'assistai qu'à la fin de la cérémonie, et bien m'en prit: à plus de +200 mètres de la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le +thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des pieux assistants ne +paraissait s'apercevoir de la chaleur. La foi protège de tout! + +Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver un coin dans +un hôtel. Le bon Latif, le préparateur de M. Mislavsky, m'offrit +l'hospitalité dans son sous-sol de l'Université sur un canapé en bois. +Ce fut ma première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais frais +et dispos pour le voyage de Perm. + + + + +CHAPITRE VI + +LES PERMIAKS + + La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces + indigènes. + + +Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement multicolore +de races diverses sont maintenant loin de nous. Nous avons quitté la +région asiatique du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de +départ de notre exploration projetée dans le bassin de la Petchora. + +De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de 1 400 kilomètres, la +distance de Paris à Dantzig. On descend le Volga sur une centaine de +verstes, et le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama, +presque aussi important que le fleuve lui-même. + +En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs, sont hors de +proportions avec ce que nous sommes habitués à voir. La Kama, par +exemple, est d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples rivières +telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka, ont un développement +de cours dépassant celui de la Loire et de la Seine. + +Tour à tour, suivant les saisons, chaussées de glace ou «chemins qui +marchent», ces grands cours d'eau sont les principales routes du +pays; mais leurs variations rapides du régime en rendent la viabilité +précaire. Après la débâcle qui a lieu en mai, la fonte des neiges +détermine une inondation considérable; les rivières deviennent des +mers d'eau douce. A cette époque le Volga est large d'une vingtaine +de kilomètres, puis l'eau baisse rapidement, elle tombe pour ainsi +dire, et dès le milieu d'août la navigation devient très difficile. A +notre retour de Sibérie, au milieu de septembre, à la suite d'un été +particulièrement sec, les vapeurs, même ceux de faible tonnage, ne +circulaient sur le Volga et la Kama que très difficilement; partout +ailleurs les services étaient interrompus. + +Sur la Kama, dont le bassin s'étend très loin dans les régions humides +du nord, pareille baisse des eaux est accidentelle, elle est au +contraire habituelle sur les autres fleuves de la Russie orientale. +Toutes les conditions nécessaires au maintien d'un débit abondant font +défaut dans cette région; le sol sablonneux facilite les infiltrations, +les pluies sont rares, et sous le soleil ardent de l'été l'évaporation +est considérable. + +Dans la vallée de la Kama, toujours des paysages boisés avec des fuites +d'horizons lointains, bleuis par la masse des arbres. Ce ne sont plus, +comme dans nos régions, des paysages limités, donnant la sensation +de quelque chose de précis, de borné, ici c'est l'infini. Le sol est +plus accidenté qu'aux environs de Kazan, des collines lointaines +apparaissent, et la rive droite est formée de terrasses sablonneuses ou +argileuses hautes en certains endroits d'une quarantaine de mètres. +A la base de ces escarpements sourdent des sources dont le suintement +détermine dans l'épaisseur de la masse argileuse la formation de petits +canons et de ravins. Ailleurs elles produisent des éboulements. Le lent +travail de ces veines d'eau souterraines contribue à élargir le lit de +la Kama aux dépens des terres environnantes. + +Depuis les temps historiques le cours inférieur de la Kama s'est +déplacé de plusieurs kilomètres vers l'ouest. Près du village de +Sergievskoé, situé sur la rive gauche de la rivière, et voisin de son +embouchure dans le Volga, se trouve, à une distance de 10 kilomètres +de la rive actuelle, un hameau appelé Vieille Kama. D'après M. +Maltsev, «l'aspect des lieux indique l'emplacement d'un ancien lit +de rivière: toute la dépression est occupée par des buissons et des +plantes marécageuses; la berge de gauche se prolonge jusqu'à la ville +de Spassk, bâtie près des ruines de l'ancienne Bolgar[53]». Certains +auteurs arabes rapportent d'ailleurs que la Kama coulait près de +Bolgar, qui en est actuellement distant d'une vingtaine de kilomètres +à vol d'oiseau. L'étude du terrain confirme les documents historiques, +la plaine située au nord des ruines de Bolgar est constituée par des +alluvions[54]. + +[Footnote 53: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique +du_ 3 mai 1879.] + +[Footnote 54: _Ibid._] + +[Illustration: Remorqueur sur la Kama.] + +Sur la Kama la navigation est beaucoup moins active que sur le +Volga, bien que ce soit la route principale de Sibérie. Cette +immense dépendance de l'empire russe n'a pas encore une grande +importance économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa +partie méridionale, comme nous l'exposerons plus loin, n'exporte +en Europe qu'une très faible partie de ses produits, faute de voies +de communication, et la Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une +petite quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons seulement +quelques vapeurs; fréquemment nous rencontrons d'immenses trains de +bois, véritables îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont +expédiés dans la région des steppes. + +Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en loin, un village de +masures noires dominé par le hérissement multicolore d'une église. Avec +leurs dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs murailles +blanches, ces églises donnent de la valeur au paysage sans intérêt. Ce +sont les points d'orgue du tableau. + +Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville ou plutôt ce +qu'on est convenu d'appeler une ville en Russie, Tchistopol, Sarapoul, +chef-lieu d'un vaste district habité par les Votiaks, une des peuplades +finnoises du groupe permien. Après une navigation de soixante heures +nous sommes à Perm, au terme de la première partie du voyage. + +Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au seuil de l'Asie. Si +l'on tient compte de sa position par rapport à l'Oural, Perm est la +dernière ville d'Europe; mais, comme le dit très justement M. Cotteau, +pour démontrer que la domination de la Russie s'étend à la fois sur +l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial n'a tenu aucun compte +des limites naturelles acceptées de tout temps par les géographes[55] +et a fait passer à l'est de l'Oural, au commencement de la plaine +sibérienne, la frontière orientale de la province de Perm. + +[Footnote 55: E. Cotteau, _De Paris au Japon à travers la Sibérie_. +Hachette, 1883.] + +[Illustration: Marché de Perm.] + +Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale du chemin +de fer de l'Oural construite dans un joli style oriental, à côté un +superbe palais étale ses colonnades et son fronton, plus loin des +églises élèvent leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé au milieu +de la verdure devant le large fleuve. Derrière cette rangée d'édifices +il n'y a qu'un village. + +Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A une heure de +l'après-midi, le thermomètre marque à l'ombre +25° et la pression est +seulement de 741. Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la +nuit. Ici la température peut descendre à -36° et s'élever à +30°. +En 1890, pendant trois mois seulement, en juin, juillet et août, le +thermomètre ne s'est point abaissé au-dessous du point de congélation. +Le 5 septembre, s'est produite la première gelée. + +Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons de nouveau sur la +Kama à destination de Tcherdine avec le projet de faire en route une +escale pour visiter les Permiaks. + +Au delà de Perm, paysage très pittoresque. Tantôt les berges +s'escarpent en hautes terrasses couronnées de bois, tantôt elles +s'abaissent, découvrant de riantes perspectives de champs cultivés et +de forêts. Par endroits dans ce cadre de verdure la rivière s'élargit +en forme de lac, d'un bord à l'autre la distance est bien d'un +kilomètre, et nous sommes ici à plus de 200 lieues de l'embouchure de +la Kama! + +Le soleil est éclatant, le ciel d'un bleu immaculé; n'importe ce +rayonnement de lumière aveuglante, la masse compacte des arbres verts +donne au pays un aspect septentrional; si on ne sent pas encore la +fraîcheur du nord, on la devine. Le pays est plus joli, plus agréable +à l'œil que la vallée du Volga, mais il étonne moins. C'est une contrée +comme une autre. + +_14 juillet._--A sept heures du matin nous débarquons à la station de +Pogevo, située à proximité de la région occupée par les Permiaks. + +Les Permiaks appartiennent à la grande famille finnoise, et constituent +le groupe permien avec les Votiaks de la Kama et les Zyrianes de la +Petchora. + +Ce seraient, au témoignage des historiens, les plus anciens habitants +du nord-est de la Russie[56]. Ils auraient apporté de l'Altaï l'art +d'exploiter les mines, et des traces d'excavations que les indigènes +attribuent aux Tchoudes légendaires seraient l'œuvre des anciens +Permiaks[57]. Mais, comme le fait très justement observer M. Deniker, +les anthropologistes n'ont point comparé leurs crânes à ceux des +Tchoudes; par suite, la parenté entre les deux peuples n'a pu être +établie avec certitude. + +[Footnote 56: Deniker, _Esquisse anthropologique des Permiaks_ (compte +rendu de l'ouvrage de M. Maliev, in _Archives slaves de biologie_. +Paris, 1887, t. III, fascicule 3).] + +[Footnote 57: Des trous de mines attribués aux Tchoudes se rencontrent +dans la vallée supérieure de la Tchoussovaya, autour des sources de la +Sosva et sur les bords du Vagran (cercle de Bogoslov). Les traces de +ces exploitations ont été trouvées près des gisements actuellement les +plus riches. (Aspelin, _De la civilisation préhistorique des peuples +permiens_. Leyde, 1879.)] + +D'après le dernier recensement (1885), les Permiaks seraient au +nombre de 90 000, la plupart établis dans la partie septentrionale du +gouvernement de Perm (arrondissements de Solikamsk et de Tcherdine). En +dehors de ces circonscriptions, on en trouve une dizaine de mille dans +le gouvernement de Viatka (arr. de Slobodsk et de Glasov) et quelques +petits clans sporadiques dans l'Oural. + +Dans le gouvernement de Perm, un des groupes permiaks les plus compacts +occupe la longue vallée de l'Inva, tributaire de droite de la Kama. +En poussant dans cette direction nous espérons trouver une population +caractéristique. + +A Pogevo nous louons une _pletionka_ et maintenant fouette cocher! +Malgré l'heure matinale, la chaleur est déjà très forte, pas un souffle +d'air et sur la route blanche le soleil tape ferme. + +A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance: 18 kilomètres, +grand village de 5 000 habitants aggloméré autour d'un haut fourneau +appartenant au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de chevaux, +puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle étape de 22 kilomètres, +parcourue en 2 heures 15 minutes. + +A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence la région habitée par +les Permiaks. A première vue ces indigènes se distinguent des Russes +par la couleur bleue de leur costume. Le bleu est la couleur favorite +de ces Finnois. Hommes et femmes portent des vêtements de cette teinte, +et leurs ustensiles de ménage sont également presque tous barbouillés +de cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans la Norvège +septentrionale, partagent cette prédilection des Permiaks pour le +bleu[58]. + +[Footnote 58: Friis, _En Sommer i Finmarken_. Kristiania.] + +Bien que nous suivions une route fréquentée, tous les indigènes ne +parlent pas russe, la plupart des femmes ignorent cette langue. +L'assimilation est donc encore loin d'être complète. + +[Illustration: Maison et types permiaks.] + +A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très différentes de +celles des Russes. Elles sont beaucoup plus hautes que les _isbas_. +Quelques-unes ont deux étages, constructions que l'on ne trouve +chez les Russes que dans des villages riches. L'habitation permiake +caractéristique, la _kirkou_, ne comporte qu'un étage, situé à quatre +ou cinq mètres au-dessus du sol. On y accède par un perron de deux +ou trois marches couvert, puis par un escalier appliqué le long de +la façade et également surmonté d'un toit. Au sommet de cet escalier +se trouve un carré entouré de bancs, où les indigènes aiment à se +reposer. La porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel ouvrent +les deux pièces de l'habitation. Par derrière s'étend une cour couverte +surmontée d'un grenier. + +A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement abrutis par l'ardeur du +soleil et nous décidons d'attendre la fraîcheur pour nous remettre en +route. + +Le _smotritel_ (maître de poste), interrogé par Boyanus sur les +mœurs des indigènes, affirme avec hauteur qu'«il ne va pas au bois». +Traduisez qu'il ne fait plus de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé +aux faux dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les adorent +encore en cachette. Sur ce point, impossible d'avoir une réponse +précise du bonhomme. En tous pays, des paysans ne vont pas trahir leurs +secrets devant des étrangers. + +Dès le XIVe siècle, les Permiaks ont été convertis par saint Stéphane, +évêque de la Permie. A cette époque les indigènes manifestaient une +hostilité marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie +toutes les nouveautés importées dans le pays par les étrangers. +«Ils rejetaient particulièrement l'emploi des caractères russes, +qui n'avaient servi jusqu'alors qu'à transmettre des ordres +tyranniques[59].» Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa +une liturgie en langue indigène et un alphabet avec des caractères +depuis longtemps en usage dans le pays et qui, paraît-il, présentent +une grande ressemblance avec les runes scandinaves. D'après certains +archéologues russes, cet apôtre aurait composé des livres sacrés +à l'aide de ces caractères, mais en dépit des recherches les plus +minutieuses on n'a réussi jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents. + +[Footnote 59: A. Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue +scientifique_, 2e série, 8e année, no 46.] + +Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks ont conservé +certaines pratiques païennes. L'Église grecque a adopté ces cérémonies +en en modifiant simplement le sens. Au lieu d'être organisées en +l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont maintenant +consacrées aux saints du paradis orthodoxe. La principale consiste +dans le sacrifice de taureaux de trois ans. Elle se célèbre le 30 +août, jour des saints Florus et Laurus, devant une ancienne chapelle +à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha (district de +Tcherdine). Quelle que soit la distance à laquelle il demeure de ce +sanctuaire, le Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le +voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison d'un malade, +écarter quelques malheurs de sa famille, il jure de sacrifier un +taureau si son souhait se réalise. La victime doit être âgée de trois +ans au moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut. + +Avant la cérémonie, les pèlerins allument des cierges devant les +images sacrées de la chapelle et suspendent, autour du christ de +l'iconostase, des rouleaux de toile en guise d'ex-voto. Une fois le +signal du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé de ses +parents et amis, chacun s'occupe à lier les jambes de son taureau et +à le coucher par terre, mais à celui qui a prononcé le vœu incombe +l'obligation de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se servent +d'un mauvais petit couteau, et souvent ce n'est qu'après de longs +efforts qu'ils réussissent à immoler l'animal. Le spectacle devient +atroce, les malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient de se +relever, beuglent, aspergent de sang les assistants, et les environs de +la chapelle deviennent un champ de carnage immonde. + +Les animaux abattus sont immédiatement dépecés. Les têtes sont offertes +à la chapelle et entassées par le bedeau dans un petit hangar voisin de +l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux pauvres on donne la +poitrine, et le reste de la viande est incontinent cuit et mangé par +les assistants. La cérémonie religieuse se transforme en une ripaille +générale et en une beuverie répugnante[60]. Ainsi le christianisme des +Permiaks ne diffère guère du paganisme des Tchérémisses. Les croyances +des deux peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère. + +[Footnote 60: Ces renseignements sur les pratiques païennes des +Permiaks sont empruntés à un fort intéressant travail de feu M. +Malakhov, publié dans le _Bulletin de la Société ouralienne d'amateurs +des sciences naturelles_, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.] + +Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent encore de petites idoles +en métal, représentant des oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens +Finnois, et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme nous a vendu +plusieurs de ces fétiches, pour lesquels elle ne paraissait pas avoir +une grande vénération. + +A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz, en route pour +Koudimgkor, situé à 59 kilomètres de là. Maintenant que la chaleur +est passée, l'étape est charmante. On traverse de grands bois pleins +de fraîcheur et d'aromes balsamiques, puis des prairies et des champs +cultivés, gagnés depuis peu aux dépens de la forêt. Des troncs +carbonisés indiquent un défrichement récent par le procédé du brûlage +commun à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de la plaine se +découvre un panorama extraordinaire. Deux lignes d'ondulations molles +encadrent une plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le +globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein océan. Lentement +la lumière jaune du couchant blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle +clarté remplit le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble tomber +d'une lune démesurée. Sous cette lumière mourante les traits du paysage +restent précis, les lointains s'agrandissent, la forêt devient toute +violette. Au-dessus de la rivière fument des brouillards blancs; la +terre semble morte, on a la vision d'un paysage planétaire, d'un monde +inanimé, la sensation de quelque chose d'extra-terrestre. + +De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons perdues au milieu +des champs. La population est ici plus disséminée que dans les régions +de race slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme tous les +Finnois. + +A Koudimgkor, déception complète. Les habitants de ce village, que +l'on nous avait représentés comme les Permiaks les plus caractérisés, +ressemblent à tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent le +_sarafane_ russe et de leur ancien costume n'ont conservé qu'un petit +bonnet en étoffe orné de dessins en verroterie. Seuls quelques enfants +sont vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies rouges. Les +Permiaks, tout au moins dans la région visitée par nous, semblent avoir +perdu l'art de la broderie. En chemin nous n'avons pu acheter que trois +ceintures tissées par les indigènes; l'une verte, rehaussée de rouge, +est d'un dessin charmant. + +Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie, mais cet art +indigène paraît également perdu, et aujourd'hui il est difficile d'en +trouver des spécimens. A Koudimgkor nous avons pu cependant acheter une +paire de boucles d'oreilles d'un travail très soigné. + +Ces indigènes vivent de l'élevage du bétail et d'agriculture. Comme les +Finnois de Finlande, ils emploient la faucille pour couper le foin. +C'est un des rares instruments qu'ils aient conservé de leurs ancêtres. + +[Illustration: Boucle d'oreilles permiake.] + +A Koudimgkor comme dans tous les autres villages, la population +enfantine est très nombreuse. Les Permiaks sont une race très +prolifique. D'après Maliev, en deux ans, de 1883 à 1885, leur +proportion par rapport aux Russes dans le district de Solykamsk a monté +de 48,91 pour 100 à 51,11. L'effectif de chaque famille serait de +6,61, nombre supérieur à celui des Russes habitant dans le voisinage +(5,27). Cet accroissement rapide des Permiaks est dû en partie à la +liberté laissée aux jeunes filles. Chez ce peuple comme chez les +Eskimos du Grönland, les hommes paraissent tenir en médiocre estime +la virginité de leurs fiancées. D'après une vieille coutume, au +moment de la célébration du mariage, la future épouse, si elle est +encore vierge, doit déposer un ruban rouge sur les pages de l'évangile +ouvert. Or, dit-on, deux ou trois jeunes filles seulement sur cent +sont en droit d'accomplir ce rite. Comme excuse on allègue que les +femmes permiakes ne se marient guère avant vingt-cinq ans. Après le +mariage elles rachètent, dit-on, leurs erreurs passées par une conduite +exemplaire[61]. + +[Footnote 61: Deniker, _loc. cit._] + +Les indigènes de Koudimgkor nous affirmèrent qu'un peu plus loin au +nord habitaient des Permiaks peu modifiés par l'influence russe. Depuis +les plaines du Volga nous connaissions ce racontar. Dans le pays des +Tchérémisses, lorsque nous demandions aux indigènes de nous indiquer un +village habité par des païens, ils nous parlaient toujours de hameau +plus éloigné, et dès que nous arrivions à cet endroit les habitants +étaient unanimes à affirmer que nous devions aller plus loin pour +trouver des indigènes intéressants. Maintenant l'été avance, il n'y a +plus de temps à perdre, et, comme demain un vapeur à destination de +Tcherdine passe à Pochevo, nous parcourons en une nuit les vingt-cinq +lieues qui nous séparent de la Kama. + +Le 16 juillet, à neuf heures du matin, nous nous embarquons de nouveau; +le lendemain matin voici enfin Tcherdine, le point de départ de notre +exploration projetée dans le bassin de la Petchora. Pour y arriver nous +avons dû traverser toute l'Europe de l'ouest à l'est et parcourir 6 000 +kilomètres. Nous sommes maintenant plus près des frontières de Chine +que de France. + + + + +CHAPITRE VII + +DE TCHERDINE A LA PETCHORA + + La Kolva.--La Vogoulka.--Les moustiques.--Les embâcles de bois.--Le + portage entre Vogoulka et Petchora.--Les Zyrianes. + + +Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants, pittoresquement +perchée au-dessus de la vallée de la Kolva. Ici pour la première fois +depuis Kazan, changement de décors dans le paysage. Au loin, derrière +une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime du Poloudov Kamen +(524 m.), dernier renflement de l'Oural. Au milieu de la platitude +générale elle fait l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis +Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première fois nous +l'apercevons. + +A Tcherdine commence notre exploration. Désormais plus de routes ni de +moyens réguliers de transport. A travers la région déserte qui s'étend +jusqu'à la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le chemin est +tracé par un long réseau de rivières tributaires de la Kama. C'est +d'abord la Kolva, puis la Vitcherka et la Bérésovka, ensuite la Ielovka +et enfin la Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques à +six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent navigable de la +Petchora. De la Kama à la Petchora s'étend ainsi une ligne navigable +presque continue, grande route naturelle ouverte au milieu de ces +solitudes. + +Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des principaux négociants de +la ville, M. Souslov, allait mettre en route un vapeur pour conduire +deux ingénieurs à la Petchora; avec une amabilité dont nous ne +saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre le passage sur son +steamer et l'hospitalité dans sa maison. Inconnus, nous sommes partout +accueillis en amis. + +A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en _pletionka_, village +à 21 kilomètres au nord de Tcherdine, où habite M. Souslov et où est +mouillé son vapeur. + +Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté sous une rubrique, +M. Souslov appartient à la classe des paysans, mais ne croyez pas +du tout que ce soit un laboureur. En France il serait un bourgeois +important et compterait parmi les notables du pays. Le jour encore +lointain où se formera en Russie une classe moyenne, c'est parmi ces +paysans aisés et intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont +gens d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de grandes +entreprises fécondes pour le développement de la Russie. Un simple +paysan du gouvernement d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des +premiers centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout comme +M. Souslov crée ici une importante route commerciale? Et on pourrait +multiplier les exemples de cette activité. + +Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous attend, une vraie +réception russe. Pendant quatre heures on boit et on mange sans arrêt. +Pour pouvoir répondre aux politesses des habitants, un voyageur doit +avant tout avoir la tête solide. + +A une heure du matin, départ. Des brumes légères fument au-dessus de la +Kolva et noient les contours de la forêt. Par endroits la silhouette +noire d'un grand sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme +grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc, diaphane, aérien +comme si l'on naviguait au milieu des nuages. + +_18 juillet._--Continuation de la navigation sur la Kolva. La rivière +coule claire et rapide entre de jolies collines boisées. Çà et là la +masse verdâtre des pins est noircie par des bouquets de _cembro_, +les premiers que nous ayons observés; à côté de ces taches foncées +blanchissent comme une neige légère des plaques de lichen de rennes. +A onze heures du matin, arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop, +village situé à 4 kilomètres de la Kolva. + +Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de Boris Goudounov, +l'oncle de Michel Romanov fut conduit ici et enfermé dans un trou qui +fut muré par-dessus lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier +que par une petite ouverture à travers laquelle les enfants lui +faisaient parvenir des vivres. Une chapelle a été érigée au-dessus du +caveau; on y conserve pieusement les lourdes chaînes dont était chargé +le malheureux prince[62]. + +[Footnote 62: Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.] + +Plusieurs maisons sont construites sur le type des habitations +permiakes (_kirkou_) de Koudimgkor, et pour couper le foin les +indigènes se servent de la faucille. L'élément finnois forme évidemment +ici une bonne part de la population, comme du reste dans tout +l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui les habitants ont perdu +le souvenir de leur origine et se disent Russes. + +[Illustration: La Kolva.] + +A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en un bel escarpement +calcaire haut de 60 à 80 mètres; à trois kilomètres de là, même +accident de terrain sur la rive droite. La rivière coule ici dans une +sorte d'étranglement. C'est la première fois, depuis notre entrée en +Russie, que nous observons la roche en place. + +A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva pour s'engager +dans son affluent de gauche, la Vitcherka. Sur cette rivière peu ou +point de courant et partout une profondeur relativement grande. Près +du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur la Kolva, au +contraire, des bancs rendent la navigation difficile. La Vitcherka, +large d'une dizaine de mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt +entre des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces berges se +produisent des glissements qui entraînent dans l'eau des bouquets +d'arbres. A chaque instant le vapeur croise des bois flottants ou évite +des amoncellements d'arbres tombés des rives. + +Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe d'ouvriers occupés à +débarrasser la rivière des arbres qui l'obstruent. Pour créer une voie +commerciale facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des voies +et communications fait procéder en ce moment au curage de la Vitcherka +et de ses affluents et sous-affluents. + +[Illustration: La caravane sur la Bérésovka.] + +Toujours le même paysage, des bois marécageux au milieu desquels la +rivière circule comme une avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka +s'élargit en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la nappe +d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre verte qui a l'air de +flotter entre le ciel et l'eau, tellement le pays est plat. De tous +côtés, des saulaies avec des marais, des terres tremblantes; tout cela +reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce paysage laisse la même +impression de grandeur triste que la campagne romaine. + +Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle: la profondeur de la +Bérésovka diminue rapidement, on n'avance plus que très lentement, en +sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le vapeur est obligé +de stopper, il n'a plus sous la quille que quelques centimètres d'eau. +Il faut maintenant poursuivre le voyage dans les canots que nous avons +pris en remorque, et d'ici le portage la distance est, affirment les +indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres à parcourir à la rame, au +milieu de marais! + +Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, et maintenant aux +avirons. D'une embarcation à l'autre les équipages s'excitent par +des plaisanteries et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la +flottille, puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent leur +vitesse, d'autres plus ménagers de leurs forces repartent de plus bel +et essaient de les dépasser. Tout le monde alors de rire et de hurler. +Le paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on le représente +généralement. C'est que la plupart des voyageurs l'ont vu dans les +villes ou sur les vapeurs du Volga. Discret et timoré, le moujik se +tient sur la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais voyagez +avec lui à la campagne, il devient un compagnon enjoué et agréable. + +Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse sablonneuse +couverte par la forêt sans fin d'arbres verts. + +Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent des nuées de +moustiques. Autour de chacun de nous une centaine de ces insectes, +pour le moins, susurrent leur musique énervante. Les bateliers +s'enveloppent la tête de mouchoirs et nous nous coiffons de +moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane tendus sur des +ressorts, en forme de nasses à poisson; des gants épais et des bottes +complètent l'équipement. Impossible de laisser à découvert la moindre +partie du corps et nécessité absolue de fermer hermétiquement toutes +les ouvertures des vêtements; avec la température lourde que nous +supportons il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à l'air! +En dépit de la chaleur, pendant des semaines, jour et nuit, en plein +air comme dans les maisons il faudra conserver la moustiquaire sur +la tête. Avec cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se +mettre quelque chose sous la dent c'est toute une manœuvre. Il faut +d'abord écarter les insectes d'un coup de mouchoir, relever ensuite +prestement le voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle que +soit la rapidité des mouvements, des moustiques réussissent toujours à +se glisser sous le filet; pour chaque bouchée vous pouvez compter sur +deux ou trois piqûres au moins. Notez que nous sommes maintenant à la +fin de juillet et que depuis une quinzaine les moustiques ont diminué. +En pleine saison qu'est-ce que cela doit être? + +Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation flottante de +l'ingénieur chargé des travaux de curage. A bord les plus minutieuses +précautions sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce ne sont +que doubles portes, portières de mousseline et moustiquaires, devant +l'entrée fume un feu tourbeux; mais bien souvent, paraît-il, tout cela +devient inutile. + +L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces pauvres gens ont +pour gîtes de véritables habitations de troglodytes. Dans la hauteur de +la berge sablonneuse ils ont creusé des cavités auxquelles on accède +par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir le plafond et +fermé par une nappe en écorce de tilleul. Ces abris, d'un usage courant +en Russie, doivent être une survivance de l'époque préhistorique dans +ces pays où les cavernes manquent par suite de l'absence de la roche +en place à la surface du sol. Les Tchoudes, répandus jadis dans la +région forestière du nord, habitaient des trous creusés en terre; +dans le gouvernement d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre sont +très fréquentes et portent encore aujourd'hui le nom de _Tchoudskiia +pechtcheri_[63] (cavernes des Tchoudes). + +[Footnote 63: Alex. G. Schrenk, _Reise nach dem Nordosten des +europäischen Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen +Uralgebirge_. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.] + +A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau situé à l'embouchure +de la Ielovka dans la Bérésovka. Rien que des entrepôts appartenant à +des marchands de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes +viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement Oust-Ielovka +n'est occupé que par une famille, seuls habitants rencontrés depuis le +Tchoussovskoé ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres, +et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres de là, au +portage entre la Petchora et la Vogoulka. Après un maigre souper nous +nous étendons sur le plancher d'une chambre surchauffée par le poêle +de la maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques, et sur les +planches qui nous servent de lit grouillent des troupes compactes de +punaises. Bast! en comparaison du moustique, la punaise est un insecte +sympathique. + +Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau en route. A quelques +centaines de mètres d'Oust-Ielovka voici la Vogoulka, affluent de la +Ielovka, le dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. Un +méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques mètres, égout des +tourbières environnantes. Pas de vue; à droite, à gauche, des marais, +des fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande forêt sèche +de conifères, le _bor_, comme l'appellent les Russes. Pas un habitant, +pas un animal, pas un oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec +le ciel nuageux d'aujourd'hui. + +Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, accablante. A midi +T. = + 29°. Par un temps pareil et dans ces marécages les moustiques +deviennent terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous protéger, +et, pour chasser les essaims les plus compacts, nous devons allumer +un feu fumeux dans la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre +alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci ou passer à +l'état de jambon. Pour allumer ces feux, les indigènes recueillent des +champignons poussés sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent +une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner les moustiques, +mais aujourd'hui on a beau activer le feu, la fumée paraît avoir perdu +toute vertu. + +A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés par des +amoncellements de souches et de branches mortes. Comme la Witcherka +et la Bérésovka, la rivière est encombrée d'arbres. D'après les +renseignements que m'a donnés un membre de la mission occupée au +curage de ces rivières, seulement en deux points de la Bérésovka on +n'aurait pas retiré moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un +grand nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est de la Russie +présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist raconte[64] avoir employé +vingt-quatre heures pour parcourir 11 kilomètres sur une rivière du +versant oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A 40 kilomètres +de son embouchure, la rivière Pich, affluent de droite de la Petchora, +devient inaccessible aux barques par suite d'embarras d'arbres. En +1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des enchevêtrements de +bois sur le Volok, affluent de l'Ilytche, conduisant à un portage entre +cette rivière et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade +par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en retraite[65]. De +pareils embarras existent également, sur une échelle beaucoup plus +grandiose, dans le bassin du Mississipi et dans la région forestière du +Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le nom caractéristique +de Rivière des Barricades. Au commencement du siècle, l'Atchafalaya, +l'Ouachita, affluents du Mississipi, étaient complètement cachés par +des amas d'arbres sur une grande partie de leur cours; en plusieurs +endroits on pouvait les traverser sans reconnaître qu'on franchissait +des rivières[66]. Dans la région que nous parcourons, ces débris de +végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable, mais ils +occupent parfois une surface assez étendue, relativement à l'importance +des cours d'eau. Au milieu de ces marais les rivières changent +souvent de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent +successivement, laissent des amas d'arbres, que les tourbes viennent +ensuite recouvrir. L'étude de ces dépôts serait d'un grand intérêt pour +la question si importante de la formation de la houille. + +[Footnote 64: Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostjaken_. Helsingfors, +1885.] + +[Footnote 65: Hofmann, _Der nördliche Ural und das Küstengebirge +Pae-Choi_. Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.] + +[Footnote 66: Reclus, la Terre, d'après Lyell, _Second Visit to the U. +S._] + +A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser reposer les bateliers. +Voilà huit heures que ces braves gens travaillent énergiquement. Les +équipages préparent une sorte de thé avec des feuilles de fraisier +pendant que nous faisons cuire un canard abattu la veille. Avec deux +branches fourchues, et la baguette en fer de ma carabine Gras, la +broche est installée, on la tourne cinq ou six fois et le volatile est +rôti suivant les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka. + +A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka, devenue très +étroite, coule sous une charmille de saules: cela serait idyllique +sans les moustiques et sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes +littéralement dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans l'eau, qui +remplit les embarcations plus ou moins disloquées par de nombreux +échouages, et avec cela bénédiction continuelle que les bateliers nous +envoient avec les gaffes. + +A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya Pristane. +L'agent de police et deux hommes débarquent pour aller chercher les +chevaux à la station située sur le portage entre la Vogoulka et +la Petchora et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane, point où +s'arrêtent les embarcations. Désireux de me dégourdir les jambes, +je me joins à eux. Il y a, dit-on, une piste, les gens affirment la +connaître, et ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après être +resté quatorze heures en canot; de plus, à cette heure de la journée, +on peut trouver du gibier, et le garde-manger est maintenant une grosse +préoccupation. + +Nous traversons péniblement un large marais; au bout les guides +paraissent hésitants, et dix minutes après s'arrêtent, ils ont perdu +la piste. Nous tournons dans tous les sens, sans trouver aucune trace. +Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point de boussole, de +tous côtés la forêt uniforme, et avec cela pas de vivres. Pour nous +tirer de là, il faut rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la +suivre jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons. Mais allez +donc retrouver, au milieu de ces marais, un ruisseau à moitié caché +sous les arbres. Chacun de nous avance dans une direction donnée en +restant toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement le +terrain. Une heure se passe en recherches longues et pleines d'anxiété; +rien n'est signalé et le découragement s'empare de nos gens. L'agent +de police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur vient de +découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes sauvés, mais l'émotion a été +grosse. + +Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer des saulaies +coupées de fondrières, traverser de hautes herbes, sauter des trous, +escalader des amas d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les +autres, partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant personne +ne tombe et ne fait de faux pas. En pareille circonstance il y a des +grâces spéciales. En outre, au milieu de ces marais pensez si les +moustiques sont nombreux, et pas moyen de porter de moustiquaires. +Après une heure et demie de cet exercice gymnastique nous rejoignons +nos compagnons et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés comme +si nous étions tombés à l'eau, et couverts de boutons comme si nous +avions eu la petite vérole. + +A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de la Volosnitsa, +affluent navigable de la Petchora, que par une langue de terre, basse, +large de 6 kilomètres. A travers la forêt, une large tranchée a été +pratiquée, et une sorte de route construite pour permettre de traîner +les embarcations d'une rivière à l'autre. Au milieu de l'isthme habite +un paysan russe chez lequel on trouve des chevaux nécessaires pour +effectuer les transports à travers le portage. A peine débarqué, un +ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant que le reste +de la troupe établit le bivouac. Un grand feu est allumé; tout le +monde s'étend autour, le nez dans la fumée pour se protéger contre +les moustiques et l'humidité des marais. A chaque minute les chevaux +peuvent arriver et dans cette pensée on n'ose mettre la marmite sur +le feu. On a faim pourtant et toutes les demi-heures on prend une +collation ou une tournée pour combattre l'humidité et passer le temps. +Après neuf heures d'attente, à six heures du matin arrivent les +véhicules destinés au transport des bagages, sous la conduite d'un +cocher bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette rouge, et dans le +dos lui pend un énorme foulard écarlate, le tout destiné à écarter les +moustiques. Les insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes +de couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les attirerait. + +La station est située à trois kilomètres seulement de Poupavaïa +Pristane, deux pauvres maisonnettes perdues dans la solitude de la +forêt. + +Après un somme sur le plancher, nous nous remettons en marche. Au lieu +de gagner la Volonitsa, nous prendrons à gauche à travers bois pour +arriver directement à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane. + +Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (_narte_) en bois dont le +siège est très élevé, les seuls véhicules capables de circuler sur ces +terrains spongieux. Trois chevaux sont attelés en flèche à une _narte_, +deux seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle. + +Le sentier que nous suivons est large tout au plus d'un mètre, coupé de +racines d'arbres. N'importe, on trotte toujours; à droite et à gauche +émergent des troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le cheval +tombait, mais les chevaux russes ont le pied sûr comme les mulets des +Alpes. Bientôt le sol devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en +guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et sans broncher, +les montures traversent ce passage scabreux. Un peu plus loin, nos +bêtes tendent le cou vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent +avec précaution un pied après l'autre; la terre est couverte d'une +belle herbe drue et haute, on dirait un petit pré bien gras. Le cheval +fait encore quelques pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux +jarrets. Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, et il y +en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le long de la route. Cela +distrait de la monotonie du paysage. + +Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, allumé +probablement par la foudre, a dévasté les bois, traçant une vaste +clairière; des troncs calcinés gisent étendus avec des airs de +squelettes grimaçants; le sol brûlé par le feu a une teinte de lèpre; +au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent des fumerolles bleues, +comme la buée d'un encens. De pareils accidents sont très fréquents +dans ces régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des incendies +détruisent des milliers d'hectares de forêts. + +[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB + +Feuille 1 + +Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT + +1890.] + +La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du sol de trois ou +quatre mètres marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la +Kama et celui de la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et +ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à gué la Volonitsa. + +Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, les bois +s'éclaircissent, la lumière devient plus vive. Au bout de l'avenue +apparaît une grande allée bleue, c'est la Petchora, large comme la +Seine à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure. +Quel plaisir de contempler ce paysage égayé par le mouvement de +l'eau courante après être resté trois jours dans une forêt morne et +indifférente. + +Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du fleuve et non +sur la rive gauche, comme l'indiquent les cartes, semble de loin un +bourg important. Vous arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y +trouver la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, toutes +les maisons sont fermées, pour le moment une seule est habitée. +Iaktchinskaya Pristane est simplement un lieu de foire et l'entrepôt du +commerce de la Petchora. Cette localité est occupée seulement au moment +du marché et à l'époque des transports, le reste du temps elle n'est +habitée que par le gardien des magasins. + +Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance qu'on ne +serait tenté de le croire au premier abord. Dans cet immense bassin +fluvial, grand à peu près comme la France, vit une centaine de mille +d'habitants qui ne communiquent avec le reste du monde que par ce +fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin de céréales, que ne +produit point la terre qu'ils habitent, et d'objets manufacturés, +qu'ils ne savent point fabriquer. En échange ils donnent des +pelleteries et du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque +sorte le monopole des affaires sur les bords de la Petchora. En +décembre et janvier les marchandises sont transportées par terre +à Iaktchinskaya Pristane, puis aux premiers jours de mai, après +la débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser dans +l'immense rameau fluvial dont la Petchora est le tronc. Vers le 15 +août, une partie de cette flottille, la _caravane de printemps_, +comme on l'appelle, remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le +poisson pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres bateaux, la +_caravane d'automne_, reviennent dans les premiers jours d'octobre, +principalement avec des cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises +restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à l'époque où le +traînage permet de les conduire facilement à Tcherdine. + +Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane on a expédié sur +la Kama et de là dans la Russie 900 tonnes de divers poissons et 32 +tonnes et demie de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait +pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à 160 tonnes de ce +poisson, particulièrement estimé par les gourmets russes[67]. + +[Footnote 67: Ermilov, _Poïzdka na Petchorou_. Arkhangelsk. 1888.] + +A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane une foire +importante. On y vient même d'Arkhangelsk, située à plus de 800 lieues +de là. C'est principalement un marché de fourrures. Les indigènes +apportent les produits de leur chasse en paiement des marchandises +qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, et en même temps font +de nouveaux achats. Tout ce commerce se fait sans argent, par troc, +absolument comme au Xe siècle, du temps que les Bulgares trafiquaient +avec les Permiens. Depuis neuf siècles les mœurs des habitants ne +se sont pas modifiées. D'autre part les transactions ne sont pas +libres. Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes cèdent +toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour les rembourser de +leurs avances. Un étranger leur offrirait-il de leurs marchandises +un meilleur prix que leur acheteur attitré, ils refuseraient de la +lui céder, de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les +marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population de la Petchora +dans une dépendance complète. Naturellement ces négociants cotent +très haut leurs marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les 16 +kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles des indigènes, de +manière à faire pencher toujours la balance en leur faveur. Profiter +de la naïveté et de l'ignorance des races inférieures pour les voler, +n'est-ce pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter les +bienfaits de la civilisation? D'année en année le Zyriane s'endette +ainsi de plus en plus. Presque tous les habitants des bords de la +Petchora sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns même pour +des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, un joli denier pour des gens +qui n'ont ni sou ni maille. Ces pratiques commerciales sont du reste +générales dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les marchands +russes emploient les mêmes procédés à l'égard des Ostiaks et des +Samoyèdes, et les Norvégiens agissent de même à l'égard des Lapons. En +tout pays l'homme civilisé a les mêmes appétits. + +A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'_ouriadnik_ Eulampy +Arseniev Popov. D'après les ordres que le gouverneur de Vologda a eu +l'amabilité de donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, non +point que les indigènes soient malveillants, mais afin de nous épargner +tout ennui pour le recrutement des rameurs. Par suite de circonstances +imprévues, Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la mesure de +ses moyens, ce brave homme a été pour moi un auxiliaire très précieux, +et je ne saurais trop rendre hommage à son intelligence et à sa +profonde honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les qualités de +sa race. + +Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons qu'à nous laisser +tranquillement porter par la Petchora et bientôt nous arriverons en vue +de l'Oural. C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante +lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve. + +Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane, nous nous remettons +en marche, et le lendemain matin à trois heures nous atteignons le +hameau d'Oust-Pojeg[68]. + +[Footnote 68: Mammaly, en langue zyriane.] + +De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la maison que l'on +nous dit être la plus propre. Le _khozaïne_[69], quoique troublé dans +son sommeil, ne nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces braves +paysans font toujours mon admiration. Vous arrivez chez eux au beau +milieu de la nuit, vous bouleversez tout leur intérieur, et toujours +ils se montrent aimables et empressés. La complaisance et la douceur +sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous abandonne deux pièces. +Le mobilier en est sommaire: une table, des bancs, un lit formé de +planches clouées au mur. Point de literie, nos couvertures et la tente, +étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus nous disposons une +grande tente moustiquaire, et à la porte de la chambre est allumé un +feu fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous serons à l'abri +des moustiques. Voilà la quatrième nuit que nous passons sans sommeil, +je vous laisse à penser si nous dormons à poings fermés. + +[Footnote 69: Maître de maison.] + +Le village d'Oust-Pojeg[70] est situé sur la rive gauche de la +Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent de la rivière +Pojeg[71], dans une boucle du fleuve. + +[Footnote 70: 98 habitants, tous Zyrianes.] + +[Footnote 71: La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à +tort Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de +l'embouchure du Pojeg.] + +Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un beau soleil et +une température élevée, trop élevée même à notre gré. Le 26 juillet, +de neuf heures du matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est +maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il marquait + 33°. Pour +un pays froid c'est un peu chaud. Avec une pareille température les +maisons de bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler, +sans risquer de laisser pénétrer des essaims de moustiques. L'excès +de chaleur est, après tout, préférable aux morsures de ces maudits +insectes. + +[Illustration: Départ des faneuses d'Oust-Pojeg.] + +Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du voyage est dans +l'étude de la population. Les Zyrianes, que nous rencontrons pour la +première fois, à Oust-Pojeg, ne sont ni aussi primitifs ni aussi +originaux que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en sont pas +moins intéressants par certains côtés. + +Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois du Volga, mais, +vivant au milieu de forêts vierges, sous un climat qui interdit pour +ainsi dire toute culture, ils ont dû rester à l'état de chasseurs, +tandis que leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant des +pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs. + +Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale des gouvernements +d'Arkhangelsk et de Vologda, ainsi que dans l'extrême nord du +gouvernement de Perm[72]. Quelques clans sporadiques se trouvent en +outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi. + +[Footnote 72: Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier +département.] + +Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le long des cours +d'eau. Les groupes les plus compacts se rencontrent dans la vallée +supérieure de la Petchora[73], sur les rives de son affluent l'Ischma, +et de la Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie +supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la capitale des +Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes à caution ici plus que +partout ailleurs, l'effectif de ces Finnois serait de 95 000[74], +disséminés sur un territoire immense[75]. + +[Footnote 73: La carte ethnographique de Rittich indique à tort la +haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes. Depuis +Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population n'est composée que de +Zyrianes.] + +[Footnote 74: Ermilov, _loc. cit._] + +[Footnote 75: Les statistiques ci-jointes des trois communes (_volost_) +de Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor, qui +constituent le territoire que nous avons traversé en descendant la +Petchora, montrent la dispersion de la population dans cette région.] + +[Illustration: Zyrianes.] + +Liste des localités habitées dans le volost (canton) de Troïtskoïé +Petchorskoïé. + + Têtes imposables. + + Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (_siélo_) 280 + _Derevnia_ Oust-Ilytch 45 + -- Poktchinskaïa 144 + -- Skoliapovskaïa 47 + -- Kodatchinskaïa 42 + -- Soïvinskaïa 13 * + -- Porog 4 + -- Pilia Stav 10 * + -- Griché Stav 8 * + -- Oust-Liaga 15 + -- Koghil-Oust 9 * + -- Maximovo 9 * + -- Mort Ior 7 * + -- Gord Mou 15 * + -- Sariou-Oust 20 * + -- Kodatchdinekost 7 + -- Iag-ty-di 2 * + -- Marko-Lasta 3 * + --- + 680 + +Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les bords de +l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora. + +Cette statistique est établie d'après le dernier recensement, qui +remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population du district +s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes). + + +Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé. + + Distance en verstes + au chef-lieu + de la commune. Hommes. Femmes. + + Village parois de Savinoborskoïé 53 76 + _Derevnia_ Mitrofanovskaïa 63 31 55 + -- Ovinino 50 17 24 + -- Evtyghinskaïa 40 12 12 + -- Taïninskaïa 25 30 36 + -- Rémino 15 11 10 + -- Pyrédinskaïa 7 59 78 + -- Kouzdibomskaïa 20 35 49 + -- Doutovo 30 28 20 + -- Lemty 40 24 40 + -- Lemty-boj 47 37 38 + -- Colonie Viatskii 35 1 1 + --- --- + 338 439 + +Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la Petchora. + +Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor. + + Hommes. Femmes. + + Village paroissial d'Oust-Chtchougor 67 65 + _Derevnia_ Lébiajskaïa 4 5 + -- Voukhtylskaïa 5 10 + -- Podtcherskaïa 128 136 + -- Boïarskii Iag 20 16 + -- Oust-Soplias 12 22 + -- Oust-Voïa 12 17 + -- Bérézovka 20 29 + -- Pozorika 60 80 + -- Boris Dikost 33 34 + --- --- + Population actuelle 361 475 + +Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora. + +Les villages avec une église portent en russe le nom de _siélo_ et les +autres celui de _derevnia_. + +Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons rencontrés, soumis +depuis des siècles à l'influence slave, sont presque complètement +russifiés. Sous ce rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins +les Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur individualité +ethnique reste vivant. Quand vous les interrogez sur leur nationalité, +ils vous répondent toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont +Zyrianes. + +Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks, et ne forment +en réalité avec eux qu'une seule et même population. La division des +Finnois établis dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora, +en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks, est absolument +arbitraire. Les deux populations parlent une langue presque semblable, +présentent les mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome, +se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes et Permiaks +s'appellent _Komy mort_ (peuple de la Kama), preuve évidente que les +premiers ont habité jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et +ont ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom de Zyrianes +dériverait du vocable finnois _syrjä_, signifiant limite ou frontière: +ce serait donc la tribu établie aux confins de la région, étymologie +que confirme la topographie. + +Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons rencontrés sont les +habitants d'Oust-Pojeg. L'usage de la langue russe leur est encore peu +familier, aux femmes surtout. + +A l'inverse de ce que l'on observe généralement, seuls les hommes +ont conservé en partie le costume national. L'été, tous sont vêtus +d'un pantalon et d'une blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils +endossent un long et épais _kaftan_ blanc et par-dessus un _louzane_, +lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement, spécial aux Zyrianes, +est un plastron double tombant par devant et par derrière jusqu'à la +ceinture, autour de laquelle il est fixé par des courroies, et qui +laisse les bras complètement libres. Figurez-vous une très longue +bavette carrée descendant jusqu'au ventre. Le _louzane_ est en +laine grossière, décorée de raies noires et blanches; dans le dos +est appliquée une courroie servant à porter la hache du chasseur. A +Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine d'années étaient vêtus de +blouses en toile blanche munies d'un capuchon pour les préserver des +moustiques, semblables à l'_anourak_ des Eskimos. + +L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet, présentant le même +dessin que le _louzane_. L'été, la plupart ont la casquette noire des +Russes. Les Zyrianes sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils +confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses et les Tchouvaches, en +place de chaussettes ils s'entourent les pieds de morceaux de toile, +et, ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur la semelle de +leurs bottes[76]. + +[Footnote 76: Ces chaussures portent le nom de _kom_, vocable que l'on +peut rapprocher du mot lapon _komager_, employé par ce dernier peuple +pour désigner les mocassins.] + +[Illustration: Maison de bains zyriane.] + +Toutes les femmes portent le _sarafane_. Pour les travaux de la +maison elles endossent souvent un caraco en grosse toile carmin +foncé. En hiver les indigènes portent des bas et des gants en laine +de différentes couleurs, dessinant des denticules et des losanges +d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule trace d'art indigène +observée chez les Zyrianes. + +Les habitations zyrianes (_kerka_) présentent une très grande +ressemblance avec celles des Permiaks. C'est la même architecture et la +même disposition intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié +de la maison, et ouvrant sur un vestibule (_posvod_) auquel accède un +escalier couvert, accoté à la façade; par derrière, une cour surmontée +d'un grenier. Les pièces de l'habitation sont généralement divisées +jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. Quelques maisons +ont un type moins particulier; en place d'escalier, elles ont un simple +perron de trois ou quatre marches et sont situées par suite à une +moindre hauteur au-dessus du sol. + +[Illustration: Zyriane.] + +Chaque habitation a une maison de bains[77] (_poulchiane_) et une +glacière, une cave profonde pour conserver le laitage et le poisson +frais. Comme type de construction spécial à cette région nous devons +également signaler un magasin isolé au-dessus du sol par quatre ou +six piliers pour tenir les provisions à l'abri des rongeurs. C'est la +même architecture que celle du _stabbur_ norvégien. En été, lors de +la fenaison et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant +plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant ces excursions ils +édifient des appentis en écorce de bouleau, appelés _tchioume_. Les +différentes constructions zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles +sont d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans tout le pays on +ne trouve pas le moindre affleurement rocheux. + +[Footnote 77: Très simple est la maison de bains: un petit vestibule +garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs et d'une sorte +d'estrade élevée.] + +Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les Zyrianes de la Petchora +supérieure sont tour à tour, suivant les saisons, agriculteurs, +chasseurs ou pêcheurs. Sous un climat aussi rude que celui de +cette région la culture ne fournit que des ressources précaires et +insuffisantes. Survienne une gelée en août, la récolte est perdue; +même dans les bonnes années, elle ne peut donner le pain quotidien aux +indigènes, et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la chasse +et la pêche ne leur fournissaient les moyens d'acheter de la farine aux +marchands de Tcherdine. + +[Illustration: Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs +de bruyère.] + +A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, on cultive +quelques carrés de seigle, d'orge[78], de pommes de terre, de choux et +de raves[79]. Les instruments aratoires employés par les Zyrianes sont +la charrue à bêche[80] (_soka_) et une herse avec dents en bois. Aux +produits de cette agriculture primitive les indigènes ajoutent ceux de +l'élevage du bétail. Ils ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais +point de chèvres ni de porcs[81]. A Oust-Pojeg une vache vaut environ +50 francs, un cheval 100 francs, une brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une +poule 1 fr. 50 et un chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces +prix de la valeur de l'argent dans ce désert. + +[Footnote 78: Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale +des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa, +l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, _Reise nach +dem Nordosten des europäischen Russlands_, etc. Dorpat, 1848 et 1854). +Dans le _volost_ d'Oust-Chtchougor il n'y a cependant aucune culture.] + +[Footnote 79: Le village possède 70 hectares et demi de terres +cultivables.] + +[Footnote 80: Instrument également en usage dans la vallée du Volga.] + +[Footnote 81: Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé +Petchorskoïé, de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889): + + Bêtes à + cornes. Chevaux. Moutons. + + Troïtskoïé Petchorskoïé 587 357 1 167 + Savinoborskoïé 476 229 1 191 + Oust-Chtchougor 340 214 1 605 +] + +Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair de leur revenu, +mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, beaucoup diminué, surtout les +lagopèdes. Ces oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés vers +le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, soufflent depuis +plusieurs années, et ont été noyés dans l'océan Glacial[82]. + +[Footnote 82: Ermilov, _loc. cit._] + +Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, 100 gelinottes +et 200 coqs de bruyère[83]. Un assez joli tableau! A l'écureuil +surtout, les Zyrianes font une guerre acharnée; la dépouille de ce +rongeur constitue le principal article de leurs échanges avec les +marchands russes. Dans la région de la Petchora, cette peau est pour +ainsi dire l'unité monétaire. Demandez à un indigène le prix d'une +denrée ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant de peaux +d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il vous +indiquera sa valeur en argent. + +[Footnote 83: Ermilov, _loc. cit._] + +Statistique des produits de la chasse en 1889. + + +TROÏTSKOÏÉ PETCHORSKOÏÉ. + + Valeur en roubles. + + Écureuils 12 000 2 520 + Autres animaux à fourrure + (hermines, zibelines, lièvres, ours) 539 427 + Gelinottes 10 000 2 000 + Autres oiseaux 1 000 200 + + +SAVINOBORSKOÏÉ. + + Écureuils 3 600 680 + Autres animaux à fourrure + (hermines, zibelines, lièvres, ours) 13 91 + Gelinottes 4 000 800 + Autres oiseaux 415 130 + + +OUST-CHTCHOUGOR. + + Écureuils 2 115 1 830 + +Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, du commencement +d'octobre au milieu de décembre, et l'autre au printemps, de février à +avril. + +Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que leurs fusils ne soient +pas précisément du dernier modèle. Celui figuré ci-après montre l'état +de l'armurerie sur les bords de la Petchora. Pour faire tomber le chien +on doit déclencher un os accroché à un clou. L'hiver l'armement du +chasseur est complété par une paire de patins à neige[84]. + +[Footnote 84: Ces patins mesurent une longueur de 1m,62 et une largeur +de 0m,145. Ils sont donc très différents des _ski_ norvégiens, longs +parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.] + +Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide de pièges qui +écrasent l'oiseau. Dans le but de ménager la poudre, denrée rare et +chère dans ces pays, ils ont imaginé une grande variété de ces engins, +d'une ingéniosité remarquable[85]. Les habitants de quelques villages +disposent sur le bord des cours d'eau des nids artificiels afin de +récolter des œufs de palmipèdes. Quelquefois ils les font couver par +des poules et se procurent ainsi des canards domestiques. + +[Footnote 85: Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage +d'Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi._] + +[Illustration: Fusil zyriane.] + +Une chasse curieuse est celle faite aux palmipèdes lors de la mue. +Trois ou quatre chasseurs montés dans des barques descendent une +rivière en pourchassant devant eux les canards incapables de s'envoler. +Rencontrent-ils un affluent, les Zyrianes l'explorent également et en +chassent les oiseaux vers le gros de la bande, resté dans le cours +d'eau principal. La descente de la rivière dure quelquefois plusieurs +jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux par la fatigue, les chasseurs +les laissent reposer la nuit dans des endroits qu'ils ont au préalable +reconnus. Une fois arrivés à l'embouchure du cours d'eau, les Zyrianes +poussent la troupe de volatiles vers un immense filet disposé à cet +effet sur la rive et les obligent à s'y engouffrer. Par ce moyen on +peut capturer de 1 500 à 2 000 oiseaux[86]. + +[Footnote 86: Schrenk, _loc. cit._, p. 264.] + +La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora est celle +du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg en prennent de 200 à 240 +kilogrammes, valant de 4 à 10 roubles les 16 kilogrammes[87]. Elle +se fait de la fin de juin à septembre; les autres poissons[88] sont +capturés au printemps et en automne[89]. Les Zyrianes pêchent au +flambeau, tendent des filets fixes[90], ou obstruent les rivières par +des barrages de filets au milieu desquels ils placent des nasses en +osier. Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils emploient, en +place de flotteurs, des palettes en bois et des morceaux d'écorce de +bouleau et, en guise de plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des +morceaux d'argile cuite. + +[Footnote 87: Les 16 kilogrammes de _S. lavaretus_ valent 2 roubles.] + +[Footnote 88: Ces espèces sont: le _Salmo lavaretus_, le _C. +Leucichthys_ Gylden, le _S. Thymallus_, la perche, le brochet, la lotte +commune, le _Thymallus vexillifer_, l'_Acerina cernua_ et le _Squalius +grislagine_ L.] + +[Footnote 89: Produits de la pêche en 1889. + + Valant. + Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé 1 920 kilogr. 216 roubles. + Volost de Savinoborskoïé 2 680 -- 360 -- + Volost d'Oust-Chtchougor 1 600 -- +] + +[Footnote 90: Ces filets portent le nom de _koulam_ et ont une longueur +moyenne de 5 mètres.] + +Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les _toundras_ riveraines +de l'océan Glacial, un certain nombre de Zyrianes sont pasteurs de +rennes et par suite astreints à la vie nomade[91]. Dans le district +de Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, qu'ils +ont acquis aux dépens des Samoyèdes. Au delà de l'Oural nous avons +rencontré plusieurs de ces Finnois propriétaires de milliers de rennes, +qu'ils faisaient garder par des Ostiaks. + +[Footnote 91: La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans +des tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux de +renne.] + +Les Zyrianes forment une population vigoureuse et intelligente, +particulièrement douée pour le commerce. Durant l'hiver un grand +nombre vont trafiquer avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces +transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle par un +manque complet de scrupules. L'acheteur se présente toujours avec des +bouteilles d'eau-de-vie; une fois le vendeur enivré, il lui donne, en +échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, très appréciée +des Ostiaks. Il vend par exemple 1 fr. 50 des boutons en cuivre qui +valent bien un centime. Dans les idées de ces Finnois comme de beaucoup +de gens civilisés, le commerce c'est le vol autorisé. Mais entre eux +et avec les voyageurs, les Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté. +Chez ces indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est ouvert à +tout venant et jamais rien n'est pris. La langue zyriane n'aurait même, +dit-on, aucun vocable pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes +situées sur le bord des rivières ils placent en évidence des vivres à +la disposition des passants, et ceux qui en ont besoin les prennent +après en avoir déposé scrupuleusement le prix habituel. + +Privés pour ainsi dire de toute communication avec les pays +manufacturiers, les Zyrianes fabriquent eux-mêmes leurs ustensiles de +ménage. Le bois et l'écorce sont les seules matières premières qu'ils +aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est rare et cher +dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les assiettes et les tasses sont +en pin; avec l'écorce du bouleau les indigènes confectionnent des +sacs, des seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes et des +corbeilles. Leur mobilier présente une très grande analogie avec celui +des Finnois de Finlande. + +[Illustration: Plat zyriane.] + +[Illustration: Plat zyriane.] + +[Illustration: Salière zyriane.] + +Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. Depuis longtemps ils +ont été convertis au catholicisme grec; un grand nombre appartiennent +toutefois aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies de +communication le _raskol_ a trouvé un asile à peu près inviolable +contre la persécution. Certain village habité par des vieux-croyants se +trouve à plus de 230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute +cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent ainsi vivre dans +la paix la plus complète. En tout pays les déserts sont l'asile de la +liberté. + + + + +CHAPITRE VIII + +LA PETCHORA + + Description générale du fleuve.--Importance historique de cette + région.--La Permie et la Iougrie.--Commerce des Arabes et des + Byzantins dans ces régions.--La Petchora route d'exportation + pour le commerce de l'Orient.--Les Normands.--Traces d'influence + scandinave relevées chez les Permiaks et les Zyrianes.--Arrivée des + Novgorodiens.--Les Anglais à l'embouchure de la Petchora.--Avenir de + la région de la Petchora. + + +La Petchora, que nous allons descendre jusqu'aux abords du cercle +polaire, prend sa source dans l'Oural par 62° 11, de lat. N. Jusqu'au +confluent de la Volosnitsa elle coule torrentueuse entre des berges +percées de grottes: d'où son nom de Petchora. Petchora est la forme +slavone du vocable russe _Pechtchéra_ (caverne)[92]. Cette partie du +fleuve, appelée Petite Petchora, n'est point navigable[93]. + +[Footnote 92: Schrenk, _loc. cit._] + +[Footnote 93: D'après J.-Ch. Stuckenberg (_Hydrographie des russischen +Reichs_, IIe vol. Saint-Pétersbourg, 1884), la Petite Petchora +s'étendrait jusqu'au confluent de la Mouïlva.] + +Au delà de la Volosnitsa commence la Grande Petchora. Dans sa partie +supérieure elle n'est accessible aux barges que lors des hautes eaux +du printemps. Plus en aval, en été, la navigation n'est pas non plus +toujours facile. Entre Troïtskoïé Petchorskoïé et Oust-Chtchougor, +notre vapeur échoua à différentes reprises, bien qu'il fût à fond plat. +Le milieu d'août est l'époque des plus basses eaux; dans les premiers +jours de septembre, le niveau remonte sous l'influence des pluies +d'automne. + +Durant cinq mois, dans la partie méridionale du bassin et seulement +pendant quatre dans la région nord, la navigation est possible. A +Iaktchinskaya Pristane, la débâcle se produit à la fin d'avril ou au +commencement de mai, et dès les premiers jours d'octobre le fleuve se +recouvre de glace. Sept mois d'hiver, deux mois et demi de froid, et +dix semaines d'été, tel est le climat de cette région. Certaines années +le thermomètre ne reste toujours au-dessus de zéro que pendant deux +mois, en juillet et août. Durant la courte période estivale la chaleur +s'élève à + 26°, et en hiver le froid atteint - 44°. L'écart entre les +températures extrêmes est de 70°! + +A la fonte des neiges la Petchora éprouve une crue considérable. A +Iaktchinskaya Pristane, le niveau des eaux resserrées entre de hautes +berges s'élève d'une quinzaine de mètres; à Oust-Pojeg, où la rivière +est très large, la hauteur de la crue ne dépasse guère 6 à 7 mètres et +à Troïtskoïé Petchorskoïé 5 à 8 m. 50. + +A la fin de l'époque quaternaire la Petchora a eu, comme les autres +rivières du nord, un débit beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui. +Sur tout le cours du fleuve une ligne presque continue de deux +terrasses marque les variations de niveau subies par le fleuve depuis +cette période géologique[94]. La position et la hauteur de ces +anciennes berges sont très variables. A Iaktchinskaya Pristane, sur +la rive gauche, à 10 mètres au-dessous de la surface normale de la +plaine, est située une terrasse dominant d'une dizaine de mètres la +berge actuelle du fleuve. A Oust-Pojeg, sur la rive droite, la plus +haute terrasse atteint 35 mètres, la plus basse s'élève seulement de 6 +à 7 mètres au-dessus des eaux. A Troïtskoïé Petchorskoïé, la première +ligne d'ancien niveau sur laquelle est bâti le village se trouve à +une douzaine de mètres au-dessus du fleuve; la seconde, surmontée par +l'église, est plus élevée d'une vingtaine de mètres. A Podcherem, les +deux terrasses se trouvent respectivement à 10 et 20 mètres au-dessus +du niveau actuel. La hauteur des terrasses semble donc croître à mesure +que l'on avance vers le nord. + +[Footnote 94: Sur la Kolva et la Poza, Schrenk signale également +l'existence de deux terrasses très nettes situées de 100 à 200 ou 300 +«brasses» l'une de l'autre.] + +Dans la région de la Petchora que nous avons parcourue, nous n'avons +point observé la prédominance d'une berge élevée sur la rive droite, +comme dans les vallées des grands fleuves de Sibérie coulant dans +une direction voisine du méridien. En maints endroits la rive droite +de la Petchora est basse tandis que sur le bord opposé s'élèvent de +hautes terrasses. Sur la berge basse s'étend généralement à une petite +distance du fleuve une suite de nappes d'eau marécageuses formant une +ligne de fausses rivières. + +Depuis Iaktchinskaya Pristane jusqu'à Oust-Chtchougor, nulle part nous +n'avons reconnu la présence de la roche en place. Partout les berges +sont constituées par des sables renfermant des strates de graviers. Par +endroits ces sables plus ou moins agglutinés par un ciment ferrugineux +prennent l'aspect de grès. + +Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement des échanges, le +bassin de la Petchora a été jadis un des centres commerciaux les plus +importants de l'Europe et une des principales voies historiques de la +Russie. Dans cette région actuellement délaissée ont passé les peuples +les plus divers. Par le sud sont venus les Arabes, par le nord les +Normands, et plus tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont +conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de Iermak. + +A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même tracé la route. +Examinez une carte, et au premier coup d'œil vous êtes frappé par +l'enchevêtrement des divers bassins fluviaux de la Russie orientale. +Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina ou de la Petchora, +nulle part une colline, nulle part un relief du sol; partout des terres +basses à travers lesquelles il est facile de traîner un canot d'une +rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces _portages_ qui +ont été les voies historiques de la Russie. Dans le Nord russe comme +au Canada, les portages ont tracé les voies à la colonisation. A +l'existence de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial +doivent leur union au grand empire slave. Sans cette particularité +topographique, les immensités du gouvernement d'Arkhangelsk auraient +été fermées à l'influence russe et seraient restées un désert pareil +aux parties les plus reculées de la Sibérie. + +Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le bassin de la Caspienne +et les grands fleuves tributaires de l'océan Glacial, trois portages +établissent des communications: celui entre la Vogoulka et la +Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma, aboutissant à la +Dvina[95], et l'isthme séparant un affluent de la Bérésovka d'un +tributaire de la Vitchegda. D'autre part, en de nombreux points, les +affluents de la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et +permettent de passer sans trop de difficultés d'un bassin dans l'autre. + +[Footnote 95: Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous +celui d'Alexandre Ier fut creusé un canal unissant ces deux cours +d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement importante pour +l'histoire naturelle en permettant le mélange de la faune du Volga à +celle du nord. Par cette voie les sterlets ont pénétré dans le bassin +de la Dvina. (Schrenk, _loc. cit._)] + +Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles, la région de +la Petchora n'aurait point eu d'histoire sans sa prodigieuse richesse +en animaux à fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays, +zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs, blancs ou +bleus, pullulaient jadis plus nombreux alors qu'aujourd'hui et Dieu +sait pourtant s'ils y sont encore abondants. Ces animaux, les indigènes +les poursuivaient avec acharnement, comme le font de nos jours les +Zyrianes, pour se procurer les pelleteries, qu'ils vendaient ensuite +aux peuples du nord et du midi. Aux produits de la chasse les habitants +de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures, qu'ils se +procuraient chez les peuplades établies plus au nord et à l'est de +l'Oural. De très bonne heure les Finnois de la Petchora ont traversé +l'Oural septentrional et sont allés commercer dans le bassin de l'Obi. + +Dans les premiers documents de l'histoire russe les régions +septentrionales d'Europe et d'Asie portent les noms de Permie et de +Iougrie. + +Durant le moyen âge et même durant une partie des temps modernes, ces +contrées passaient pour un Eldorado septentrional. C'était le pays des +fourrures comme, il y a quelques années, les territoires voisins de +la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples les plus divers +venaient y chercher de précieuses pelleteries: les Arabes, les Mongols, +les Byzantins, les Normands, les Novgorodiens. + +Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands arabes qui +venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent dans la Permie[96]. Les +renseignements contenus dans les géographes musulmans montrent qu'ils +ont eu connaissance de la région de la Petchora et même de la partie +la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres, d'Ibn Batoutah, situé à +quarante jours de Bolgar, est évidemment cette contrée. + +[Footnote 96: Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été +découvertes.] + +La réputation de la Permie devint rapidement universelle. Les +annalistes byzantins et slaves comme les géographes arabes relatent +tous la prodigieuse richesse de ces pays du Nord en fourrures +précieuses. Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations +des Mongols avec les peuples de la Iougrie. + +Par l'intermédiaire des Novgorodiens les riches pelleteries de la +Permie et de la Iougrie arrivaient jusqu'à Byzance, et d'autre part de +magnifiques produits de l'art grec parvenaient aux Permiens[97]. + +[Footnote 97: Dans le gouvernement de Perm, des fouilles ont mis à jour +de superbes vases en argent du style byzantin le plus pur. (Aspelin, +_loc. cit._)] + +En même temps que les Permiens commerçaient avec les pays d'Orient, ils +entretenaient des relations suivies avec les Normands que leur humeur +aventureuse avait conduits jusqu'à la mer Blanche. Dans les _sagas_ +scandinaves ces Finnois sont désignés sous le nom de Bjarmes et leur +pays sous celui de Bjarmland. Le Bjarmland comprenait tout le nord-est +de la Russie, le littoral de la mer Blanche, le bassin de la Dvina et +de la Petchora et une partie de la vallée de la Kama. Sous un même nom, +les Norvégiens désignaient le pays des Tchoudes Zavolotskaïens et la +Permie des annalistes slaves. Dans les anciens documents scandinaves, +la mer Blanche porte le nom de Gandvig et la Dvina celui de Wimr. + +Les Normands remontèrent la Dvina et, soit par les portages de la +Poza, soit par ceux de la Vitchegda, atteignirent la Petchora et la +région avoisinant la Kama. Eux aussi étaient attirés dans cette région +lointaine de la Russie par le désir de se procurer de belles fourrures. +Outre les pelleteries, les Scandinaves achetaient dans le Bjarmland +des marchandises d'Orient que les Permiens recevaient des Arabes et +des Bulgares. Bientôt à travers ces solitudes s'ouvrit une route +d'exportation pour le commerce de l'Asie. Les Permiens transportaient +les marchandises à travers la région des portages, puis descendaient +la Petchora ou la Dvina pour les remettre aux Scandinaves, qui les +portaient ensuite dans l'Europe occidentale[98]. La plus grande partie +de ce trafic devait se faire par la Dvina en empruntant le portage des +Keltma et celui entre la Bérésovka et le Nem, de préférence à la route +beaucoup plus longue de la Petchora. Alors comme aujourd'hui, c'était +de Tcherdine que partaient les caravanes de marchandises destinées aux +Normands. Sur la Dvina l'entrepôt de ce commerce était Kolmogor[99], +l'_Holmgaard_ des Scandinaves, situé à 47 milles de la mer Blanche, à +une petite distance en aval du confluent de la Pinéga. + +[Footnote 98: Rasmussen, _Essai historique et géographique sur le +commerce et les relations des Arabes et des Persans avec la Russie et +la Scandinavie durant le moyen âge_. Journal de la Société asiatique, +t. V, 1824. «Les marchandises, en remontant le Volga et la Kama, +étaient transportées de la Bulgarie à Tcherdine, ancienne ville +commerciale sur la Kolva. Les Bjarmiens apportaient les produits de +l'Asie méridionale et ceux de leur propre pays à la Petchora et à +la mer Glaciale; ils recevaient en échange des fourrures pour les +habitants de l'Asie méridionale. Là ils trouvaient les Scandinaves qui +faisaient voile pour le Bjarmland, c'est-à-dire la Permie, maintenant +le pays d'Arkhangel.»] + +[Footnote 99: Le premier document faisant mention de cette localité +est une lettre du grand-duc Ivan Ivanovitch (1355-1359) au poradnik +(gouverneur de la Dvina), mais, bien avant l'arrivée des Russes dans +cette région, il y avait là un établissement florissant fréquenté par +les Scandinaves et les Permiens. _Early Voyages and Travels to Russia +and Persia by Anthony Jenkinson_, etc. Printed for the Hakluyt Society, +vol. I, p. 23, n. 1.] + +Le premier texte relatif aux incursions des Normands dans la mer +Blanche est le récit du voyage d'Othère, accompli au IXe siècle, que +nous a conservé le roi d'Angleterre Alfred dans sa version du livre +de Paul Orose, _De miseria mundi_. Mais bien avant cette date, dès le +IIIe siècle, les Scandinaves auraient atteint la mer Blanche[100]. Si +Othère a eu l'honneur d'être considéré comme le découvreur de cette +région, cela tient à ce que, plus heureux que d'autres aventuriers, +la relation de son expédition a été préservée de l'oubli grâce au roi +Alfred. + +[Footnote 100: J.-Ch. Stuckenberg, _loc. cit._] + +Les voyages des Normands au Bjarmland n'eurent pas toujours un +caractère pacifique. Sur les bords de la mer Blanche comme ailleurs, +les Scandinaves se comportèrent souvent en pirates et rançonnèrent les +populations. La _saga_ d'Harald Haarfager (IXe siècle) mentionne, +par exemple, une grande victoire remportée par Eirik Haraldson sur +les Bjarmes, et sous Olaf le Saint un certain Thore pilla l'idole de +Iumala, la divinité des Bjarmes, statue couverte d'or et d'argent, +racontent les légendes. + +A partir de 1217 les Scandinaves cessèrent leurs voyages dans le +Bjarmland, et, de cette époque jusqu'au voyage de l'Anglais Chancelor +en 1553, la mer Blanche et la Dvina cessèrent d'être une des routes +d'exportation de la Russie. + +Les expéditions des Normands sur les bords de la mer Blanche sont +un fait historique certain, attesté par de nombreux documents, mais +aucun texte ne mentionne leur pénétration jusqu'au centre de la Permie +et l'existence d'une ancienne route de commerce entre Tcherdine et +Kolmogor. Tchoulkov, Storch, Strahlenberg, Rasmussen, H. Muller, +Sjögren, pour ne citer que les principaux historiens, relatent tous +les relations des Permiens avec les Scandinaves par la Dvina ou la +Petchora, sans citer, il est vrai, aucune preuve[101]. Récemment +l'archéologue finlandais Aspelin a révoqué en doute ce fait qui +semblait acquis, sans, lui aussi, fournir la démonstration de son +opinion. Dans cette discussion l'ethnographie vient au secours de +l'histoire; en l'absence de documents écrits, les traces d'influence +scandinave relevées par nous chez les Permiaks et les Zyrianes +permettent d'affirmer que les Normands ont pénétré jusque dans la +Permie méridionale. Les Permiens ont eu avec eux des relations assez +fréquentes pour que des unions aient pu se produire et qu'ils aient +adopté une partie de la civilisation scandinave. + +[Footnote 101: Tchoulkov, _Geschichte des Russischen Commerzes_, IV, 6, +p. 405, 407.] + +Les Permiaks, par exemple, ont des salières en bois, en forme +d'oiseau, présentant une grande analogie de forme avec des ustensiles +du même genre que fabriquent encore aujourd'hui les paysans +scandinaves. D'autre part, chez les Zyrianes on trouve des bâtons +couverts de signes géométriques servant de calendriers, offrant une +grande similitude avec les anciens calendriers norvégiens. Sur celui +figuré ci-contre d'après la gravure insérée dans le travail de M. +Kouznetzov[102], les jours de la semaine sont indiqués par un trait +horizontal, les dimanches par une croix, les jours de jeûne par un +trait oblique, les dimanches pour lesquels le jeûne est prescrit par +une croix oblique, et les fêtes par des points[103]. + +[Footnote 102: H.-J. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago +sklona sievernago Ourala_, in _Izviéstia imperatorskago rousskago +geografitcheskago obchtchestva_, t. XXII, 1887. Saint-Pétersbourg.] + +[Footnote 103: Le calendrier reproduit ci-contre indique les fêtes +suivantes: 1er août (jour du Sauveur), 6 août (Transfiguration), 15 +août (l'Assomption), 29 août (la Décapitation de saint Jean-Baptiste), +1er septembre (fête de saint Simon le Stylite), 8 septembre +(Nativité de la Vierge), 14 septembre (Érection de la Croix) (les +dates sont celles du vieux style). Les autres mois sont tracés sur les +différentes faces du bâton. Les jours écoulés sont indiqués par une +entaille.] + +[Illustration: Salière permiake.--D'après une photographie exécutée sur +l'original (Mus. Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_. ] + +[Illustration: Calendrier zyriane.] + +Enfin les affinités anthropologiques des Zyrianes actuels et des +Norvégiens[104] ont été mises en évidence par M. Sommier. De l'avis +de ce savant voyageur les Zyrianes sont des Finnois germanisés par +l'influence normande. + +[Footnote 104: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Florence, 1883.] + +Les portages qui relient le bassin de la Dvina à celui de la Petchora +ont conduit les Slaves dans cette dernière région. + +A la fin du IXe siècle ou au commencement du Xe, les Novgorodiens +pénétrèrent dans le bassin de la Dvina, habité par les Tchoudes +Zavolotchskaïens, et de là s'avancèrent vers le pays des fourrures +situé plus à l'est, dont l'existence leur avait été révélée par les +Finnois du Volga. Pour se procurer de précieuses pelleteries ils +avaient été jusque-là obligés de les acheter aux Bolgares; en gens +avisés, ils préféraient les obtenir eux-mêmes. + +Dès le commencement du XIe siècle les Slaves atteignirent la Petchora +et tentèrent de traverser l'Oural pour atteindre la fameuse Iougrie. +En 1032, ils essayèrent de franchir les «Portes de Fer», mais furent +battus par les Iougriens. Parmi les historiens, l'identification de ce +passage a fait l'objet de longues discussions ennuyeuses, comme toutes +les dissertations de ce genre. Suivant les uns, ce nom s'appliquerait +au détroit de Vaïgatche, qui sépare l'île de ce nom du continent, +d'après les autres, et c'est l'explication la plus plausible, il +désigne une passe de l'Oural, peut-être celle formée par la vallée de +Chtchougor[105]. + +[Footnote 105: A une petite distance du confluent de la Petchora et de +la Chtchougor, se rencontre un défilé appelé encore aujourd'hui les +Portes de Fer (Ouldor-Kyrta en zyriane). D'après Sjögren, le passage +dont il est question ici serait situé, au contraire, beaucoup plus à +l'ouest, entre la Syssola et la Vodtcha.] + +A la fin du XIe siècle, en 1096, la région de la Petchora était +tributaire de Novgorod; quelques années plus tard la Iougrie le devint +également; mais cet établissement fut de courte durée. Moins d'un +siècle plus tard, en 1187, les indigènes se soulevèrent et massacrèrent +les représentants de la grande république non seulement dans la +Iougrie, mais encore dans les pays à l'ouest de l'Oural septentrional, +jusque dans le Zavolotche. Désormais, pendant bien des années, ces +régions furent perdues pour Novgorod. En 1193, la république fit une +nouvelle tentative infructueuse pour rétablir son autorité dans ces +pays. Cet insuccès ne découragea pas les Novgorodiens, et, en 1264, +la Iougrie et le «volost de la Petchora» étaient redevenus leurs +tributaires[106]. + +[Footnote 106: S. Sommier, _Sirieni, Ostiacchi e Samoiedi dell'Ob_. +Florence, 1887.] + +Après la soumission de Novgorod à Ivan le Grand, la Iougrie dut payer +tribut aux princes de Moscou, mais ce ne fut pas sans résistance de la +part des indigènes. En 1465 et 1483, Ivan envoya des armées au delà de +l'Oural. La seconde expédition passa les monts, probablement par le +seuil d'Iékatérinebourg, prit la ville de Sibir, descendit l'Irtich, +puis l'Ob et ne se retira qu'après avoir obtenu la soumission des +Ostiaks. L'année suivante, les princes iougriens vinrent à Moscou +présenter leurs hommages au Grand-Prince[107]. Cette armée fraya la +route que devait suivre Iermak un siècle plus tard. + +[Footnote 107: S. Sommier, _ibid._] + +En 1499 eut lieu une troisième expédition en Iougrie. L'armée, forte +de 4 000 hommes, tous montés sur des patins, partit des bouches de la +Petchora, le 21 novembre, et, après deux semaines de marche, atteignit +l'Oural. Au passage des monts elle culbuta une troupe de Samoyèdes et +atteignit bientôt sur la haute Sygva la place forte de Liapine, dont +elle s'empara. Divisés en deux corps, les envahisseurs se rendirent +maîtres successivement de plus de quarante places fortifiées en faisant +un grand nombre de prisonniers. L'autorité du grand-prince de Moscou +était définitivement établie dans la Iougrie. + +Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la vallée de la +Chtchougor. Pendant le moyen âge cette route a été très fréquentée; +c'est le seul passage de l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette +voie passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie, et les Slaves +pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A la fin du XVIe siècle, une +fois que Iermak eut franchi l'Oural central, la vallée de la Chtchougor +fut peu à peu abandonnée. La dépression par laquelle passe aujourd'hui +le chemin de fer de Perm à Tioumen devint la grande route de Sibérie, +et les passages du nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes et +aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être la voie du transit +entre la Russie et les pays à fourrures de l'Asie septentrionale. + +A cette époque, une nouvelle période d'activité s'ouvre pour la Russie +septentrionale. En 1553, l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche +et par la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des relations +commerciales et diplomatiques s'établirent bientôt par cette voie +entre le tsar et la reine d'Angleterre. Comme au temps des Normands, +la Dvina devint la grande route du commerce entre le nord de l'Europe +et les pays d'Orient. Par cette voie septentrionale les premiers +Anglais pénétrèrent en Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la +_Muscovy Company_, compagnie anglaise fondée pour exploiter le commerce +de la Russie, gagna la mer Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la +Caspienne parvint à Samarcande. + +Des Français prirent également part au commerce de la mer Blanche. En +1580, un certain Jehan Sauvage, marchand de Dieppe, visita Vardö en +Norvège et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et Saint-Nicolas[108]. +Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur d'Ivan le Terrible, dans +une lettre à Henri III[109], concède aux marchands français le droit +de «fréquenter avec toute espèce de marchandise le havre de Colmagret +(Kolmogor)». L'année suivante fut signé un traité de commerce entre le +tsar et des marchands parisiens, très avantageux pour ces derniers. +Nos compatriotes avaient le droit de venir commercer «avecq navires à +Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda +(Vologda)», etc., «en payant seullement la moitiée des droicz moinz de +ce que payent les austres estrangers en toutes noz villes susdites». + +[Footnote 108: Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.] + +[Footnote 109: _Recueil des instructions données aux ambassadeurs +et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la +Révolution française._--Russie, avec une introduction et des notes, par +Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.] + +Une fois en possession de la majeure partie du commerce de la mer +Blanche, la _Muscovy Company_ voulut pousser plus loin et atteindre le +pays à fourrures dont ses agents entendaient parler à Kolmogor et à +Arkhangelsk. + +En 1611, elle envoya un navire commandé par le capitaine James Vadun à +l'embouchure de la Petchora. + +Le commerce du pays parut aux marins anglais plein de promesses. «Que +n'avons-nous des représentants à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm, +écrivait Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas Smith, président +de cette association, nous ferions d'excellentes affaires en achetant +en hiver des pelleteries[110].» Deux membres de l'expédition, Josias +Logan et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois ans plus +tard, William Goosden, second du navire, y passa également un hiver. + +[Footnote 110: _Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande, +in den Jahren 1611-1615_, in Alexander G. Schrenk, _loc. cit._ vol. II.] + +Les renseignements recueillis par les représentants de la _Muscovy +Company_ sont très intéressants. Ils nous montrent qu'à cette époque la +navigation était très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial. +Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient de Kolmogor, Mezen, +Poustosersk à destination de Mangazeï, situé dans l'estuaire de +l'Obi. Tous ces bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de +là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de Ialmal par des +portages. + +Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique et à la mer +Noire, la Russie septentrionale perdit toute importance économique. La +route de la Dvina fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au +commerce local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, ce beau +fleuve redeviendra bientôt une des voies d'exportation de la Russie +orientale comme aux temps des Normands. Sous la direction de cet homme +intelligent, un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques +années, construit à travers l'étroite langue de terre séparant les +affluents de la Kama de la Petchora. Une fois sur ce dernier fleuve, +les marchandises seront transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan +Glacial. M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, un sur +la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a transporté à Pétersbourg +des marchandises de cette région. + +Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance de l'entreprise, +fait approfondir les tributaires de la Kama aboutissant au chemin +de fer projeté, la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux +seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale jusqu'ici +inutile, servira à transporter à peu de frais une partie des blés du +Volga et des produits de l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où +pendant quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le reste de +l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons plus loin en détail, +M. Sibiriakov a fait ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter +en Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à tort que l'on +n'attribue aucune importance économique à la Russie septentrionale. On +croit toujours cette région couverte de neiges éternelles et la mer +qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, la Russie n'a +pas, au contraire, de meilleure côte que celle de la Laponie, toujours +ouverte à la navigation, et la Petchora est le seul fleuve permettant +de conduire facilement les produits de la Russie orientale à la mer. + + + + +CHAPITRE IX + +DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR + + Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane. + + +Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous reprenons notre +navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le +seul moyen de locomotion. + +Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la +Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets +métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une +clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient +même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°. + +Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau +fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un +bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux, +et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde, +vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une +animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est +parfaite en voyage. + +Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous +approchons des _porog_ (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre +des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres. +L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est +qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les +bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du +courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon +est franchi. + +Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le +précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau +de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg. + +Partout le même paysage: la forêt, toujours la forêt, composée en +majeure partie de mélèzes et de sapins. Le bouleau et le pin sont moins +abondants, et le _cembro_ rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans +d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à peine entamés par la +hache des bûcherons. Pour le jour où les forêts de la Russie centrale +seront complètement défrichées, il y a là une précieuse réserve. + +Aux différentes heures du jour, la belle lumière du Nord donne à ces +bois des teintes diverses. Uniforme dans ses lignes, le paysage devient +varié dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, on se +croirait dans le pays chanté par les ballades des poètes; le large +fleuve coule sans bruit, et par toute la nature règne un silence qui +fait sentir la solitude. + +A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, la première que +nous ayons rencontrée sur la Petchora (Ielovik Ostrov en russe, Voradi +en zyriane)[111]. Le campement est installé sur une plage. L'air tiède +est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante argente le +paysage. Sans les moustiques, comme on aimerait à rêver aux étoiles +dans ce calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du voyage. + +[Footnote 111: Glossaire topographique zyriane: _Di_, île; _Io_, +cours d'eau navigable; _Ieul_, ruisseau non navigable; _Chor_, petit +ruisseau; _Ti_, lac; _Kirta_, escarpement; _Iag_, forêt sèche; _Niour_, +marais; _Kocht_, rapide; _Kouzlane_, section d'une rivière sans +courant; _Is_, pic dépassant la limite supérieure de la végétation +forestière; _Parma_, montagne de forme arrondie en partie couverte de +forêts.] + +Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après un violent orage. +Température: + 24°. On ne grelotte pas précisément dans les pays du +Nord. + +Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, et aux coudes +principaux du fleuve des croix grecques tortillent leurs branches +bizarres avec des airs macabres. En passant devant ces croix, les +Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en guise d'ex-voto +(Schrenk). + +Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village bâti, comme son nom +l'indique[112], à l'embouchure de l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent +est aussi important que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la +Petchora double de largeur. + +[Footnote 112: _Oust_, embouchure en russe.] + +Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous Zyrianes[113]. + +[Footnote 113: 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village: +100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.] + +Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation sur la Petchora. +A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, on rencontre le hameau de Laga. +Population: 25 à 30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui +sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et Laga sont les +seules localités habitées, et le chiffre des indigènes ne dépasse pas +230. A droite et à gauche de la Petchora, c'est la solitude sur des +centaines de kilomètres. + +[Illustration: _Tchioume_ zyriane.] + +Dans la journée nous rencontrons des faucheurs zyrianes. Pour augmenter +leur provision de fourrage ils sont venus faner une clairière ici, à +plus de 15 kilomètres de leur habitation. Les indigènes connaissent +tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu des bois et n'ont +garde de perdre leur produit. + +Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un air de cimetière. +Pendant dix heures nous naviguons dans une tristesse oppressante; le +soir, les lourds nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel +pur apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de vent, plus de +clapotement d'eau; dans ce silence agrandi par le vague de la lueur +crépusculaire, au fond de l'horizon violet, se dresse une rangée +de collines, pareille dans son isolement à une chaîne de montagnes +superbes. Sur ces monticules brille comme un phare la coupole dorée +d'une église; à la nuit tombante, cette lumière nous guide vers +Troïtskoïé (_Mouïlva_ en zyriane), où se termine notre étape. + +Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, c'est un _siélo_, +c'est-à-dire un village paroissial[114], et le chef-lieu d'un _volost_, +circonscription correspondant à peu près à notre canton. + +[Footnote 114: Les villages sans église sont appelés en russe +_derevnia_.] + +Le village est divisé en deux parties. Sur la rive droite de la Mouïlva +se trouve le faubourg, habité par des dissidents, et de l'autre côté la +principale agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux quartiers +présentent le même désordre: c'est un fouillis de constructions +bâties sans plan, au hasard. Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur +des alignements, si chers aux Russes. + +[Illustration: Troïtskoïé Petchorskoïé (_Mouïlva_).] + +A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent encore +d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation sur la Petchora. Une +pénible navigation à la rame ne constitue pas précisément une partie +de plaisir, surtout sur un cours d'eau monotone comme la Petchora. +Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre qu'un vapeur va +descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk et que nous pourrons y prendre +passage. + +[Illustration: Magasin syriane.] + +Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, et, le 1er août, +à une heure du matin, nous arrivons à Oust-Chtchougor, où la plus +aimable hospitalité nous est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov. +Sur ce long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone, +avec de rares villages espacés à de grandes distances. Un des plus +importants, celui de Podtcherem, se trouve sur la rive droite de la +Petchora, au confluent même de la Podtcherem, et non sur la berge +gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major russe. Les seules +distractions du voyage sont les fréquents échouages du vapeur. + + + + +CHAPITRE X + +NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL + + Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la + Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural. + + +Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir la partie la plus +difficile du voyage, la traversée de l'Oural septentrional. + +[Illustration: La Petchora à Oust-Chtchougor.] + +Développé en éventail dans sa partie sud, entre les tributaires de la +Kama et les affluents des grands fleuves sibériens, l'Oural s'amincit +à mesure qu'il s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous +trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit précisément là +que se dressent les points culminants de la chaîne septentrionale, le +Sabli-Is et le Telpos-Is. Des premiers mamelons élevés au-dessus de la +vallée de la Chtchougor aux derniers renflements dominant la plaine +sibérienne, la distance ne dépasse guère 100 kilomètres, et nulle part +une arête abrupte. Partout de hautes collines isolées par de larges +dépressions, partout le passage serait facile sans d'immenses marais. +Les marais, voilà la grosse difficulté dans l'Oural septentrional. +Sur des distances énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre +ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt marécageuse +large d'une trentaine de lieues, coupée de profondes rivières. Quel +obstacle présentent à la marche ces marécages, voici un fait qui le +prouvera mieux que toute description. Il y a quelques années, à la +suite d'un automne pluvieux, la grande route impériale construite à +travers l'Oural méridional de Perm à Tioumen devint impraticable; +les voitures restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg, +la grande ville de la région, les rues formaient des bourbiers où +les passants risquaient de se noyer. Les communications étaient si +dangereuses que les établissements d'instruction publique durent être +fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie sèche de l'Oural. +Jugez ce que peut être l'état du sol dans la région où nous sommes, +sans chemin et couverte en tous temps de marais! L'été, les marécages +empêchent pour ainsi dire toute communication entre les deux versants +de la chaîne septentrionale. L'hiver seulement, une fois ces terres +tremblantes solidifiées par la gelée et recouvertes d'une épaisse +couche de neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du +nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des transports et +des foires. Sur la neige durcie par le froid, patineurs et traîneaux +glissent alors rapidement, sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés +par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une nappe cristalline +dure et résistante. + +[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB + +Feuille 2 + +Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora de la Chougor et de la +Sygva par Ch. RABOT + +1890.] + +Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque des voyages. +Le précepte qui recommande de parcourir en hiver les pays froids a +été inventé par des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire +un voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme linceul! +Impossible d'exécuter le moindre relèvement topographique. Sous +l'épais manteau de neige, allez donc distinguer un lac, une rivière, de +la terre ferme! Allez donc faire des collections d'histoire naturelle +alors que le sol est enfoui sous la neige! + +A travers les marécages de l'Oural les seules routes praticables sont +celles tracées par les cours d'eau. Prenez une carte, vous voyez que +les sources de la Petchora et de ses tributaires de droite ne sont +distantes que de quelques kilomètres des cours d'eau sibériens. Partout +les affluents de la Petchora ne sont séparés de ceux de l'Obi que par +des isthmes étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent +des lignes d'eau presque continues, routes naturelles d'Europe en Asie. + +Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural septentrional est +ainsi traversé par quatre passages principaux. + +Le plus méridional suit le cours supérieur de la Petchora et conduit +dans la haute vallée de la Sosva. + +Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, amènent +également près des sources de la Sosva. + +Le troisième et le plus important de ces passages est formé par la +Chtchougor et débouche dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent +de l'Obi. + +Enfin, à la limite méridionale des _toundras_, l'Oussa permet +d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents de l'Obi. + +Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les +indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre +précédent. + +Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils +pourront devenir un des débouchés de la Sibérie. + +Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui +travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de +la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze +ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés +au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est +grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas +l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux +d'excellentes leçons. + +La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le +croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités +d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions +agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits +sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de +routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de +ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre +Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya +d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et +l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les +glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans +résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme +lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches +d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural +septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur +le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des +vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de +la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau +n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à +travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route. + +Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la +Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers +la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé +sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent +de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans +cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage. +Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer +une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner +cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de +l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a +néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs +amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine, +puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et +recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords +de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en +Europe par mer. + +[Footnote 115: La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation +sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus +accessible qu'à des barques.] + +Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de +Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247 +tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés +dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera +d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès +aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales +arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce +ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse +population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée +maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope +M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de +la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il +n'est plus payé que 25 francs[116]. + +[Footnote 116: Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie +Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks +par _poud_ (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours +aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, _loc. cit._] + +[Illustration: La forêt près d'Oust-Chtchougor.] + +M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux +d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences, +et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une +large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler +que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait +les frais de la mémorable expédition de la _Véga_? Aussi, informé +par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon +arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents +l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et +d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des +montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une +très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible. + +Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie +Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches +d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter +la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant +en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous +quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards. +Notre embarcation est une _lodka_, grande baleinière surmontée à +l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des +gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0 +m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses +de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se +trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande +boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate, +brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente +installation. + +A peine entrée dans la Chtchougor, la _lodka_ est repoussée par un +courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine +autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux +hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que +le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est +ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure +à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour +avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le +canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure. +Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment +digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse. +Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les +traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent; +de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que +les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes. +L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt +les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un +second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui +s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une +perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement +roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un +fil: la nôtre tenait à une corde en écorce. + +_2 août._--Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt +en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements +rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des +calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien. +Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles; +les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement +indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau +avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller, +ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après +examen de ces fossiles. + +[Footnote 117: Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.] + +Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires +d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse +bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu +au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons +plus de vue. + +[Footnote 118: Hauteur: 30 à 50 m.] + +[Illustration: Sur la Chtchougor] + +A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont +halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement +avancer de 8 _tchiumkoss_[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours +vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel +dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais +je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux. + +[Footnote 119: _Tchiumkoss_, mesure de longueur employée par les +Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont +été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage +chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la +Petchora et de la Chtchougor, les _tchiumkoss_ sont marqués par les +accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.] + +_3 août._--Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à ++ 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le +plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons +la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière +s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout +la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux +vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même +plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli +paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne +pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le +campement est établi. + +[Footnote 120: C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une +longueur de 190 kilomètres.] + +[Footnote 121: Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de +l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles +de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble, +s'écoulent côte à côte.] + +[Illustration: La Chour-Kirta] + +Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et +d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures +durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre +le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente, +vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits +sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et +de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles +bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du +gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes +recrues pour les équipages de la flotte. + +Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied +de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche +de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai +hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette +épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable +position des accidents de terrain. + +Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le panorama est très +étendu, tout en longueur, comme une vue en ballon. Vers l'ouest, à +perte de vue, une immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux +miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine s'accidente de +collines rondes à pentes douces, comme une mer gonflée par les longues +ondulations d'une grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement, +se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut sommet de cette +partie de l'Oural. Une des plus fières montagnes que j'aie jamais vues, +cette cime superbe, avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600 +mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à nos pieds comme +une carte en relief, pas une maison, pas même une hutte, nulle part un +habitant. D'Oust-Chtchougor à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté +de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux fois seulement +nous avons rencontré des hommes: cette forêt infinie d'arbres verts +est une solitude poignante, funèbre. Une fois la position des points +saillants du paysage relevée, nous dévalons rapidement pour rejoindre +la lodka. + +En approchant du Telpos-Is, le paysage devient grandiose. Au milieu +de cette belle nature, la navigation semble moins pénible; le +magnifique panorama fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant, +à mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. Nous passons +trois rapides pour arriver dans une sorte de lac encombré d'îles +marécageuses, où débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. Les +bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous passons là plus d'un +mauvais quart d'heure à faire des routes diverses, à nous échouer et +déséchouer; et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la nuit est +venue. Juste devant nous s'étend une belle plage; on ne saurait trouver +meilleur emplacement pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un +lit aussi moelleux. + +La nuit est tiède[122] et lumineuse. Le sommet du Telpos-Is scintille +comme une étoile qui serait tombée sur terre, et tout au bout de +la plaine, sur la lueur jaune du crépuscule, des montagnes isolées +arrondissent leurs dômes bleus dans le calme profond du soir. Pas un +bruit, on a l'impression du repos. Autour du feu nous restons longtemps +à causer: on se sent si bien dans cet isolement et dans ce silence! + +[Footnote 122: Température, à 9 heures du soir, + 12°.] + +_7 août._--A quatre heures du matin nous sommes debout. Il serait +pourtant agréable de dormir sous ce gai soleil! On boit le thé, et +les bateliers reprennent la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le +Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute la Chtchougor. +Figurez-vous un bout de torrent alpin encombré de blocs et de fonds +pierreux. Après une heure de travail nous arrivons à l'embouchure du +Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit au sommet du +Telpos-Is. + +Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le séjour de l'Eole +zyriane, et en passant au pied de ce pic, les bateliers, obéissant à +la même superstition que les marins, défendent de siffler et de crier, +de crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue zyriane la +pierre du nid du vent. Les naturels regardent cette montagne comme +inaccessible. Dès que vous approchez du sommet, le diable déchaîne une +tempête et vous culbute dans les précipices. Un Samoyède ayant voulu +gravir ce pic malgré les remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis +en pièces par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta sur +la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à nous accompagner +sur le Telpos-Is. Nous traversons un marais, puis un bout de forêt, +pour arriver à des monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du +Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir été disloquée par +un tremblement de terre. Au milieu de cette désolation luit un petit +lac vert; plus haut blanchit un petit névé dont la surface adhérente au +sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées de pierres +s'étendent de petites alpes ponctuées de fleurs éclatantes, puis la +grande solitude recommence, grise, nue et morte, s'élevant par étages +en grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête maîtresse +du Telpos-Is comme une lame de couteau ébréchée. Nous avançons jusqu'à +l'altitude de 849 mètres, lorsque soudain le sommet se coiffe de gros +nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement le temps se fait, +comme disent les marins, apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe +à torrents, la retraite devient nécessaire. Au même moment, de toutes +les pierres et de toutes les herbes se lèvent des nuées de moustiques. +En quelques secondes nous sommes noirs de ces insectes. Impossible de +mettre la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne pas avoir +les yeux brouillés par le mouvement du voile. + +[Illustration: Le Telpos-Is.] + +Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, la partie la plus +sensible du corps; lorsque nous trouvons une pierre solide, nous +nous arrêtons une minute pour nous flageller la figure et faire une +confiture de moustiques. Pendant une heure les souffrances sont +atroces. Chose extraordinaire, en bas dans le marais les insectes sont +beaucoup moins nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. Après +pareille expédition, combien semble agréable notre misérable cabanon! +Là-dessous on est à l'abri de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne +les moustiques. Nous nous séchons, puis mangeons un souper frugal. Des +vêtements secs et un morceau de pain, c'est la félicité parfaite en +exploration. + +_8 août._--Continuation de la navigation; le temps est encore +aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter l'ascension du Telpos-Is. +Après notre mésaventure les Zyrianes sont plus que jamais persuadés de +l'inaccessibilité de la montagne. + +Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une large vallée ombreuse, +bordée de montagnes chauves[123] doucement ondulées. On dirait un +coin du Jura. Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous et +fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. Partout +il y a de l'air dans le paysage, nulle part ces encaissements et ces +enchevêtrements de montagnes entassées les unes contre les autres qui +écrasent et arrêtent la perspective comme dans les Alpes. + +[Footnote 123: La limite supérieure des forêts est située à environ 100 +mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.] + +La rivière fait un coude et nous amène dans une plaine cernée de +montagnes. Nous arrivons au terme de notre navigation à la station +de la Volokovka[124], située au confluent de cette rivière et de la +Chtchougor[125]. + +[Footnote 124: Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.] + +[Footnote 125: De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la +distance est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière, +d'après les renseignements fournis par les bateliers.] + +La station se compose de deux maisons en bois. Le mobilier en est +sommaire: dans un coin le traditionnel poêle russe, deux lits de camp, +une table et un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe. + +Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un _iamchtchik_ (postillon) nous attend +ici depuis un mois avec quatre chevaux. + +Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus dans les montagnes +du Nord. Tout à l'entour, de belles eaux courantes, de magnifiques +forêts de sapins et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec +cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant séjour d'été sans les +moustiques; heureusement une baisse subite de la température les a fait +disparaître. Pour toujours nous sommes débarrassés de ces insectes +acharnés. + + + + +CHAPITRE XI + +LA TRAVERSÉE DE L'OURAL + + Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les + Ostiaks.--Arrivée à Liapine. + + +Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux. Une fois les collections +d'histoire naturelle terminées, je prends la résolution de partir +immédiatement pour la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs +finie, et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte noire, mal +cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient pas. + +Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus et moi sommes à +cheval; les bagages sont chargés sur des traîneaux samoyèdes (_narte_), +attelés chacun d'un cheval qui porte en outre son conducteur. + +La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une simple tranchée à +travers la forêt. De macadam, pas plus trace que sur les autres voies +de Russie; le sol forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du +Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, presque toujours +marécageuses en été et praticables seulement l'hiver, lorsque le sol, +raffermi par la gelée, est couvert de neige. + +[Illustration: Traversée de l'Oural.] + +A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je sens mon cheval se +dérober sous moi; j'ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et +en même temps je vois les montures de mes compagnons plonger dans la +vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une marmelade de terre, et +sous la moindre pression elle cède. Avec les chevaux et les traîneaux +lourdement chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les bêtes +enfoncent jusqu'au ventre. + +Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, partout des +tourbières. On va au pas au gré de sa monture, toujours prêt cependant +à la faire changer de direction pour éviter les arbres. Merveilleux +mon petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol mouvant, +jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. Voit-il son +devancier patauger, vite il se jette à droite ou à gauche; aperçoit-il +une plaque suspecte, il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa +solidité. Cette intelligente petite bête sait que partout où il n'y a +point de végétation, la fondrière est plus liquide et elle choisit en +conséquence sa route. En plein marais elle a toujours soin de mettre +le pied sur les touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience +lui a appris que ce sont les seuls points solides du terrain. Par la +pratique de l'Oural ces chevaux sont devenus quelque peu géologues. + +La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes sensations qu'une +navigation en canot sur une mer houleuse. Le cheval monte, s'abaisse +comme l'embarcation sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les +étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement la crinière +d'une main et de l'autre tenir les rênes, prêt à enlever la monture en +cas de faux pas. + +[Illustration: La Volokovka.] + +Pour nous reposer de ces fondrières nous passons et repassons à +gué la Volokovka. Nous la traversons seize fois. Le lit caillouteux +de la rivière est résistant; en le suivant on est beaucoup plus au +sec que dans le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque +bourbier inattendu. En certains endroits, les berges sont escarpées; +les chevaux attelés aux traîneaux font un petit saut en avant, puis, +une fois à l'eau, donnent un coup de collier, et, patatras, la _narte_ +tombe de tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques +photographiques! + +Le paysage est pittoresque, avec une magnifique forêt encadrée de +jolies montagnes, mais nous n'avons pas le loisir de l'admirer; tout +le temps il faut avoir l'œil ouvert pour éviter une chute dans le +bourbier, se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici dans +une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka. + +Une pente rapide sur un terrain solide conduit à un petit plateau (494 +mètres), le point de partage des eaux entre le bassin de la Petchora et +celui de l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux hourra +en l'honneur de la vieille Europe que nous quittons, et en avant! Mais +aussitôt le tangage recommence. Le plateau culminant du passage est une +vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent enlizés. Ils semblent +marcher sur une éponge gonflée d'eau. C'est une des plus mauvaises +parties de la route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent +leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. Cela a un +air de mort, de terre sans vie, de cimetière de la nature. + +Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à la station de +Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres nous n'avons pas employé moins +de sept heures, et pas une halte en route. Une rude étape! + +La station se compose d'une baraque humide, que nous remplissons à nous +quatre. La cassine s'incline comme un château de cartes prêt à tomber; +ce sol ne peut rien porter. + +[Illustration: Station de Pérévalski.] + +Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous allons gravir la +Pérévalski-Sobka, une des croupes dominant l'entonnoir où nous nous +trouvons. Toujours le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers +arbres dépassés[126], rien que des pierres. Sur un point seulement, un +peu au-dessous du sommet, la roche apparaît en place: partout ailleurs +ce n'est qu'une ruine. + +[Footnote 126: Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural +dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk Parma, +490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 et 397 mètres (limite +supérieure des bouleaux, 556 mètres); Pérévalski-Sobka, 481 mètres +(limite supérieure des bouleaux, 566 mètres).] + +Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; il y a là un +aplatissement de relief, comme un gâteau soufflé manqué. + +Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour former un massif +alpin; quel est son nom? Impossible de le savoir; pour notre guide, +tout cela c'est l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en +tirer aucun renseignement. + +Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne tombe à pic; au +delà de la Pérévalski-Sobka quelques collines, et après cela une +étendue plane sans limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est +pas précédé de contreforts comme sur le versant européen. + +A trois heures, nous sommes de retour à la station; à quatre heures, en +selle, et en route! Toujours des marais, puis des monceaux de pierres +éboulées sur lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore +plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures n'osent mettre +le pied sur une pierre qu'après l'avoir flairée pour s'assurer de sa +solidité. + +Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles collines boisées. +Cette partie de l'Oural est la chaîne la plus pittoresque que j'aie +vue: partout de petits coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est +courte, 17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la caravane +arrive à la station de Sartonninka. + +_11 août._--Nous mangeons la dernière bouchée de la pâte noire décorée +par les Zyrianes du nom de pain. Il faudra donc atteindre ce soir +Liapine, et nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir d'ici +la route devient, dit-on, meilleure et l'on change les traîneaux contre +de petites charrettes. + +Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu de la forêt. Le terrain +monte et descend en longues ondulations. Tout à coup, à un détour, au +bout de la longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la plaine +sibérienne, toute brillante de lumière. Telle on voit la Lombardie +du sommet des Alpes. Après cette vision, plus rien que la forêt +marécageuse toujours pareille à elle-même. + +A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous séparent encore de +Liapine et la nuit vient, et nous avons faim. L'estomac est l'organe +le plus exigeant et en même temps le plus important: il détermine +les belles comme les mauvaises actions, la joie comme la tristesse: +aujourd'hui il nous donne un regain d'énergie. Nous abandonnons les +bagages à la garde de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux, +résolus à arriver coûte que coûte le soir même à Liapine. + +Après une heure de trot, voici enfin du sable, un sol résistant, on +redouble l'allure et nous atteignons le village ostiak de Chekour-Ia: +un tas de misérables huttes posées sur le bord d'une rivière. + +Pas beaux précisément les indigènes: de petits bonshommes ratatinés, +vêtus de peaux sordides, se démenant avec des allures d'orangs. Nous +passons la rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se +mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout autre que le +cheval russe prendrait une fluxion de poitrine. Lui, il ne s'en porte +que mieux; comme son maître, il est fait à toutes les endurances. Les +selles sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera que plus +solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières, une notamment +où les chevaux patouillent jusqu'au poitrail. _Nitchevo_, comme disent +les Russes, cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue. + +Brusquement nos montures font un écart: dans l'obscurité, elles +ont distingué un large trou vaseux, un bourbier nous sépare de la +civilisation; on barbote encore une fois, enfin à dix heures vingt du +soir nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable village. De +vastes magasins, des habitations pour les ouvriers, et une excellente +maison pour le maître. Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec +la plus franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie. + +Une table chargée de victuailles et d'excellents vins envoyés à notre +intention est bientôt dressée. Nous avons des chaises pour nous +asseoir, une lampe nous éclaire. Après les soucis de la vie matérielle +dans le désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du bon, +mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut avoir peiné dans les +régions mortes de la terre. + + + + +CHAPITRE XII + +LES OSTIAKS + + Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chekour-Ia.--Habitations, + costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles. + + +Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant par la fin, le livre +vivant de l'histoire de la civilisation. Pas à pas, en visitant les +divers peuples de la Russie orientale, nous avons suivi le cycle +de la lente évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga, +des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie d'agriculteurs +primitifs. Dans la vallée de la Petchora, nous avons ensuite étudié +chez les chasseurs zyrianes une période plus ancienne du développement +des sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons au chapitre +initial de l'histoire de l'homme. Nous voici au milieu d'une peuplade +de chasseurs et de pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches +et d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges. En dégringolant +les pentes de l'Oural nous avons sauté dans un passé vieux de centaines +de siècles. Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces +primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres des temps +géologiques. + +Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents des Hongrois +et des Finlandais, venus comme eux de l'Altaï, mais restés à l'état +sauvage, tandis que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples +civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés dans le +bassin inférieur de l'Obi[127]. Dans le Sud, le 58° de latitude nord +marque leur limite, et vers le nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur +les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks +comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement de Tobolsk. Du +confluent de l'Obi et de l'Irtich à Obdorsk ils constituent l'élément +principal de la population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés +par clans entremêlés de quelques colonies russes, mais, à droite +et à gauche de l'Obi, ils deviennent les seuls habitants. Au sud +de Samarovo, dans le district de Sourgout, se rencontre un second +groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre seulement habite +les rives du fleuve, la majorité a été refoulée dans les vallées des +affluents de droite. Un troisième groupe, encore moins nombreux, est +dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement de Tobolsk et dans +le nord du gouvernement de Perm. Les hautes vallées de la Konda, de +la Tavda, de la Sosva méridionale et de la Toura renferment quelques +centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le volost de Kochousk se +trouvent les trois clans les plus méridionaux formés par ces indigènes +en Sibérie[128]. Dans le gouvernement de Perm, les districts de +Verkotourié et de Tcherdine contiennent également quelques centaines de +ces allogènes. + +[Footnote 127: 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (_Un +Estate in Siberia_). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du +Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.] + +[Footnote 128: Aug. Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostiaken_, +Helsingfors, 1883.] + +Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens des États-Unis, et +tous les peuples primitifs vivant en contact de populations plus +élevées en civilisation, les Ostiaks disparaissent. D'année en +année leur effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo +et Bielagora, en peu de temps la population est descendue de 27 à +12 individus. D'autre part, dans la vallée inférieure de l'Irtich +ces indigènes, nombreux lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont +aujourd'hui disparu. + +Sous la poussée lente et continue de la colonisation russe, les Ostiaks +ont été refoulés vers les régions du nord, où le combat pour la vie est +plus rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de chasse a été +peu à peu restreinte, et peu à peu leurs pêcheries les plus lucratives +ont passé aux mains des Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi +progressivement diminué, et cet appauvrissement a eu pour conséquence +naturelle une réceptivité plus grande des maladies. + +Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent incapables de résister +aux épidémies. La diphtérie et la variole occasionnent parmi eux de +nombreux décès, que ne compense point une forte natalité. Les femmes +ostiakes sont peu fécondes et une mortalité terrible sévit sur les +enfants. D'après Poliakov[129], elle frapperait les deux tiers et même +les trois quarts des enfants. + +[Footnote 129: Poliakov, _Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r. +Obi_. Pétersbourg, 1877.] + +Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution des Ostiaks est +due en grande partie à l'institution du _kalym_. Dans notre société, +les filles, lorsqu'elles se marient, diminuent le patrimoine paternel; +chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire, un capital pour +le chef de famille. L'époux achète la jeune fille à son père, usage +évidemment emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars. Le +_kalym_ ou prix de la fiancée se paye en argent, en pelleteries ou en +rennes. Autrefois les jeunes gens qui ne pouvaient réunir le capital +nécessaire à l'acquisition d'une femme, demandaient à l'amour son +puissant secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres sentiments +à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt rendait le mariage +valable. Depuis quelque temps cette coutume n'est plus suivie; la vente +seule opère le mariage; et comme les jeunes gens assez riches pour +acheter une femme sont rares, le nombre des unions diminue. + +D'après M. Sommier, la valeur du _kalym_ varie de 60 à 250 francs. La +plupart des Ostiaks, ne possédant pas une pareille somme, l'empruntent +à des Russes dans des conditions très onéreuses. Pour racheter sa +dette, le malheureux s'engage, par exemple, à livrer à son créancier +les principaux produits de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de +leur valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans l'aristocratie +indigène, le _kalym_ atteint parfois un capital relativement +considérable. Poliakov cite un _kalym_ comprenant 100 peaux de renards +argentés, 2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre, 150 +rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange, la fiancée recevait +en dot 15 traîneaux chargés de poisson et de viande, une tente avec +plusieurs couchettes, dont deux garnies de couvertures et draps, 30 +clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours. + +Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution du _kalym_ +en interdit pour ainsi dire la pratique. La misère rend les Ostiaks +vertueux. + +Les ethnographes partagent cette population sibérienne en deux races +distinctes: les Ostiaks et les Vogoules, les premiers habitant les +bords de l'Obi, les seconds les pentes de l'Oural. + +A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les quelques Slaves +établis dans les vallées de la Sygva et de la Sosva du Nord, comme +les indigènes eux-mêmes, ignorent le nom de Vogoules. Les naturels, +lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les pêcheurs russes +ne les connaissent que sous ce nom. Dans leur langue, les aborigènes +n'admettent pas la classification des ethnographes; de la Sygva à +la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à un seul et même +peuple, et dans leur idiome se donnent le nom commun de _Manzi_, +qu'ils appartiennent aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de +cabinet[130]. + +[Footnote 130: Sommier, _loc. cit._] + +D'autre part, tous les produits de l'industrie des prétendus Vogoules +sont identiques à ceux des Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale +autorité en matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les deux +peuples ne sont séparés que par des différences insignifiantes[131]. +Enfin, d'après l'anthropologiste russe Maliev, les crânes ostiaks +présentent une ressemblance presque complète avec ceux des Vogoules. +Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité complète de +type et d'industrie. Rien n'autorise par suite à diviser les indigènes +de la Sibérie occidentale en deux races. Les ethnographes en chambre +ont inventé une population qui n'existe pas. + +[Footnote 131: Castren, _Etnologiska Föreläsningar_, Helsingfors, 1857, +p. 136.] + +Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional partagent +cette opinion. Hoffmann n'hésite pas à affirmer que les Vogoules et +les Ostiaks de Liapine ne forment qu'un seul et même peuple[132]. +Avant lui, Müller avait démontré que ces noms avaient seulement une +valeur locale[133]. Plus récemment, M. Sommier, dont la compétence est +absolue, signale également l'identité des Ostiaks et des Vogoules. +Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov, est arrivé à la même +conclusion, après avoir étudié les «Vogoules» de la Losva et de la +Sosva méridionale. + +[Footnote 132: Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge +Pae-Choi_, p. 50.] + +[Footnote 133: «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue +tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation de la +république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien nom de Iougrie +apparurent de nouvelles dénominations telles que celles de Wogoules ou +Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début, l'ancien nom se conserva à côté +des nouveaux, puis, avec le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques +localités. Ainsi s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules +et d'Ostiaks ont été employés les uns pour les autres sans y attacher +d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, _Der Ugrische Volksstamm_, +vol. I, p. 112.)] + +«Dans cette région, écrit-il, la population se divise en _iassatchny_ +(familles soumises au _iassak_, tribut en fourrure), Vogoules et +Ostiaks. Quelle différence existe-t-il entre ces deux derniers groupes +d'indigènes, aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même n'ai +pu le découvrir. Les uns comme les autres parlent la même langue, +habitent des huttes construites sur le même modèle, portent des +vêtements semblables et décorent leurs objets mobiliers des mêmes +ornements[134].» De l'avis de M. Kouznetsov, et c'est également le +nôtre, la seule différence entre les Vogoules et les Ostiaks est que +les premiers ont subi plus profondément l'influence russe que les +seconds. + +[Footnote 134: N.-I. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago +sklona siévernago Ourala_. (_Izviestia Imperatorskago rousskago +geografitcheskago obchtchestva_, t. XXIII, 6, 1887.)] + +En faveur de la distinction des races, on a invoqué la différence des +langues. L'argument est spécieux. D'abord les deux idiomes ostiak et +vogoule sont très rapprochés et constituent plutôt deux dialectes +que deux langues. En second lieu, toutes les races peu nombreuses, +dispersées sur de vastes territoires et fractionnées en groupes +isolés, ne maintiennent pas l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons +méridionaux, ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas leurs +congénères du Finmark, et ces derniers, bien que limitrophes de la +presqu'île de Kola, n'entendent pas le dialecte de leurs frères russes. +On ne divise pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même fait +s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue ostiake ne comprend, +paraît-il, pas moins de trois dialectes: celui de Liapine, celui de +l'Obi et celui de la Sosva méridionale ou des Vogoules. + +Comme le montrent les citations, les savants russes sont d'accord avec +nous pour reconnaître que la classification des Finnois Ougriens de la +Sibérie occidentale en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée. + +Après cette discussion, revenons à notre voyage. Nous déjeunons +longuement, en gens déshabitués au luxe d'une table, puis nous allons +visiter le village ostiak de Chekour-Ia[135]. + +[Footnote 135: Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje +d'Ahlqvist. _Paoul_, hameau indigène.] + +Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois éparses dans une +clairière. Au centre s'élève un énorme cornet blanc debout sur le sol. +C'est une _tchioume_, le premier abri imaginé par ces primitifs. En +Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne rencontre pas une +roche, pas même une pierre, les indigènes n'ont pu trouver un gîte +dans des cavernes, comme les habitants préhistoriques de nos pays, et +ont dû improviser des huttes de branchages. Pour ces constructions, le +bois ne leur faisait pas défaut. Ils ont dressé des cônes de perches, +puis les ont recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et ont ainsi +obtenu la _tchioume_, le grand cornet dressé au milieu du village. Cet +abri est une survivance des temps préhistoriques. Examinez les tentes +des Lapons, les vieilles huttes (_kota_) des Finnois de Finlande, vous +serez frappé au premier coup d'œil par la similitude absolue de ces +diverses constructions; c'est le même type d'architecture, légèrement +modifié par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire +d'affirmer que cet abri date de cette époque, vieille de plus de vingt +siècles, où les Finnois, aujourd'hui épars en Europe et en Asie, +vivaient réunis dans la Sibérie méridionale. + +[Illustration: _Iourte_ de Chekour-Ia.] + +A côté de cette tente se trouvent des constructions moins primitives, +des _iourtes_. Ces baraques, le type le plus perfectionné de +l'architecture ostiake, ne comprennent qu'une seule pièce[136], +précédée d'un petit vestibule. La plus grande partie de la chambre +est occupée par un lit de camp (_paoul_), divisé, dans certaines +habitations, en trois compartiments: l'un réservé au père de famille, +le second au fils aîné, et le troisième aux enfants ou aux pauvres. +Dans les sociétés primitives, tout le monde est charitable, et toujours +ces païens mettent en pratique les principes de l'Évangile, qu'ils +ignorent. Le plus souvent la _iourte_ renferme simplement deux lits de +camp, disposés face à face sur les côtés, et au fond de la pièce un +banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés des paillassons, +ornés de dessins géométriques et bordés de peaux de poisson, fabriqués +par les femmes avec des plantes palustres[137]. Les Ostiaks emploient +ces nattes en guise de tapis; usage évidemment emprunté aux Tatars, +lorsque, habitant des contrées plus méridionales, ils se trouvaient en +contact avec les musulmans. Par-dessus cette sparterie sont étendues en +place de matelas de belles peaux de rennes. Le restant du mobilier se +compose d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses comme +portemanteaux. + +[Footnote 136: Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres +sur une largeur de 3.] + +[Footnote 137: Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des +roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes beaucoup +plus fines, jaune et sans ornementation.] + +De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les autres +d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent des différences de +construction. Dans la iourte d'été, le foyer est placé au centre de la +chambre, entre des pierres, et au toit de la baraque est percé un large +trou servant tout à la fois au passage de la fumée et à l'éclairage de +la maison. Avec une pareille ouverture, la ventilation serait beaucoup +trop complète par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation +d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une cheminée en pisé, +dont l'ouverture supérieure peut être fermée par un morceau d'écorce +de bouleau. Cette maisonnette, comme la _tchioume_, est généralement +planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est recouvert d'une +nappe d'écorce de pin. + +Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à Chekour-Ia; pour le +moment, le restant de la population est occupé à la chasse ou à la +garde des rennes sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne. +Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le nombre des +habitants s'élève à cent cinquante. + +[Illustration: Village de Chekour-Ia.] + +Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse, les indigènes +sont obligés à de fréquents déplacements. Pour chaque saison ils +ont une habitation dans laquelle tous les ans ils viennent passer un +certain temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux situés au milieu +des forêts, et, le reste de l'année, occupent différentes stations sur +les bords des cours d'eau, suivant les besoins de leur industrie. + +Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants du village +se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont laids, ces petits bonshommes +déguenillés, jaunis par la fumée et par la crasse, avec cela puant le +poisson à 10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes, +que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de la Sosva sont châtain +foncé et ont le système pileux peu développé. Un très petit nombre sont +blonds. + +L'été, les hommes sont habillés de toile grossière; un pantalon, une +chemise, une longue blouse (_torkyass_), forment toute leur garde-robe; +de coiffure, point; pour chaussure, des bottes en peau de renne +maintenues aux genoux par des cordons attachés à la ceinture comme +les jarretières anglaises. La tige de ces mocassins est tannée, la +semelle seule est garnie de poils, pour assurer la marche. L'hiver, +suivant la rigueur de la température, les indigènes endossent une, +deux ou trois robes en peau de renne les unes par-dessus les autres. +En place de chemise, ils portent alors une longue pelisse, dont le +poil est tourné vers l'intérieur (_malitsa_), et par-dessus, le _gus_, +vêtement de même forme, mais dont la fourrure est extérieure. Leur +vestiaire est complété par la _parka_, une houppelande, également en +peau de renne, plus courte et plus ornée que la _malitsa_. Dans un +pays où la température descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les +vêtements doivent fermer hermétiquement. _Gus_ et _malitsa_ n'ont par +suite d'autre ouverture que celle nécessaire au passage de la tête. +Au col est adapté un capuchon et aux manches des gants. Sous sa triple +enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un ballot de fourrures. + +[Illustration: Hutte (_sasskol_) ostiake.] + +Pas très élégant non plus le costume des femmes: une grande rotonde +(_sari_) en peau d'écureuil ou de jeune renne ouverte sur le devant +et laissant voir un pantalon également en peau. Comme les musulmanes, +les femmes ostiakes se voilent et à cet effet portent sur la tête un +grand châle de cotonnade rouge dont elles ramènent les pans. Devant les +étrangers, les femmes peuvent circuler le visage découvert. La coutume +n'est sévèrement observée qu'à l'égard des membres de la famille. +Pratique bizarre, contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société +musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes pour protéger leur +vertu contre les entreprises des étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune +aventure à redouter: la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde +de leurs maris; sur les deux ou trois cents que nous avons vues, pas +une n'était jolie. Leur chevelure est divisée derrière la tête en deux +longues tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est suspendue +toute une quincaillerie de vieux boutons en cuivre, de sonnettes +sans battant et de clefs hors d'usage. Dans ce pays, un marchand de +ferraille ferait d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout +comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle chevelure, et +celles qui ne sont pas favorisées sous ce rapport usent des mêmes +artifices que nos élégantes. Par d'ingénieux agencements de rubans et +des intercalations de crins, les femmes presque chauves savent donner à +leurs tresses une longueur démesurée. + +Le costume féminin est complété par une certaine ceinture (_vorep_) +placée directement sur le corps, sur l'utilité de laquelle il est +inutile de s'étendre dans ce récit. + +[Illustration: Berceau ostiak, d'après une photographie exécutée sur +l'original (Musée Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_.] + +Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord de cours d'eau, les +Ostiaks sont un peuple de chasseurs et de pêcheurs très intéressant +à observer. La vie de ces pauvres gens est une représentation exacte +de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un très petit nombre +d'entre eux, habitant la région à céréales de la Sibérie, ont par suite +pu s'élever à la fonction d'agriculteurs[138]. + +[Footnote 138: Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule» +agriculteur.] + +En été, la pêche est la principale occupation des Ostiaks. + +Très simples sont les engins de ces pauvres gens. Leurs pirogues sont +l'enfance de l'art naval: un tronc d'arbre creusé, garni de chaque +côté d'une planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations, +les indigènes les manient avec une pagaie en restant agenouillés ou +en se tenant debout au milieu de l'esquif. Point de bancs: quand le +rameur est fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse +établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre mouvement +brusque fait chavirer le canot, mais l'adresse des bateliers est telle +que les accidents sont très rares. Pour naviguer sur ces embarcations +il faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo dans son +_kayak_. Les femmes tout comme les hommes rament ces pirogues. Leurs +pagaies se distinguent par une certaine recherche d'ornementation. Le +manche, peint en rouge, est découpé de losanges et percé de deux fentes +traversées de petits morceaux de bois qui s'entre-choquent avec un +bruit de castagnettes. + +Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes en osier +qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns, plus élevés en +civilisation, emploient des filets. + +La région occupée par les Ostiaks est un des plus riches pays de +fourrures de la terre. Du temps de Marco Polo, la réputation de ses +pelleteries s'étendait jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée +qui leur est faite, zibelines[139], petits-gris, renards abondent dans +les forêts vierges de la Sibérie occidentale. La chasse tient par +suite, avec la pêche, la principale place dans l'économie domestique +des indigènes. Ces produits constituent non seulement la meilleure +part de leur alimentation, mais encore leurs moyens d'échange avec +leurs voisins. C'est en fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent +leur tribut (_iassak_) aux autorités russes et c'est au moyen de +pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des cotonnades et surtout +de l'eau-de-vie. Dans la vallée de la Sygva, comme sur les bords de la +Petchora, la peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte +«vogoule», le vocable _lin_, qui signifie écureuil, est synonyme de +kopek. Le mot _grivna_ (10 kopecks) se traduit par _lou lin_ (dix +écureuils); un rouble, _set lin_, cent écureuils. Depuis longtemps la +peau de ce petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure au kopek, +aussi, pour éviter toute confusion, les indigènes ajoutent au vocable +_lin_ celui de _doksa_, emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il +s'agit d'argent et non réellement de pelleteries[140]. + +[Footnote 139: D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la +région comprise entre Beriosov et Obdorsk.] + +[Footnote 140: Ahlqvist, _loc. cit._] + +Le petit-gris est certainement le mammifère le plus prolifique. Chaque +mois d'été, un couple donne naissance à une douzaine de petits, qui, +à leur tour, deviennent aptes à la reproduction quatre semaines plus +tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a calculé qu'au bout de dix +ans un seul couple de ces mammifères compterait une descendance de sept +milliards d'individus, à condition que tous vécussent pendant ce laps +de temps[141]. + +[Footnote 141: De Baer, _in_ S. Sommier, _loc. cit._] + +L'armement des indigènes est très rudimentaire. Leur engin le plus +perfectionné est le fusil à pierre et tous emploient encore l'arc et +les flèches. Cet arc est fait très ingénieusement de deux minces lames +de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les flèches présentent +plusieurs formes originales; les unes, destinées aux animaux de taille +moyenne, sont armées de pointes en fer bifides, les autres présentent +une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent à l'extrémité une +boule en os ou en bois, dont le choc est capable de tuer l'animal sans +endommager la fourrure. Pour capturer le petit-gris et l'hermine, ces +sauvages ont imaginé des pièges très ingénieux, des espèces d'arbalètes +qu'ils fichent en terre sur les pistes suivies par ces animaux. En +passant à travers une ouverture, les pauvres petites bêtes déclenchent +l'arc et se trouvent prises au cou[142]. + +[Footnote 142: Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans +plusieurs ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas encore été +représenté.] + +Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie est l'ours. Il y +a quelques années encore, les Ostiaks n'hésitaient pas à l'attaquer à +l'épieu; aujourd'hui ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil. +Mais malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné de bons +chiens qui maintiennent l'animal pendant qu'il recharge sa mauvaise +arme. + +Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède sauvage +du nord de l'ancien continent. Sa taille atteint celle du cheval. +Abondant dans nos régions à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus +aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse orientale et dans +les forêts de la Scandinavie méridionale, où il est protégé par des +lois spéciales. + +Cette région est également très riche en gibier à plume. Partout les +coqs de bruyère, les gelinottes, les lagopèdes se rencontrent à chaque +pas. Encore plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, pingouins +et canards pullulent sur les cours d'eau, les lacs et les marécages. +Ces palmipèdes n'ont pas une grande valeur[143]; à Beriosov, la grande +ville de la région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici la +poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter le plomb aux moineaux +que de tirer pareil gibier. Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur +le bord des cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent +s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux hommes peuvent en +une séance de guet capturer de 50 à 100 canards[144]. Les plumes et +les peaux de ces oiseaux sont un des articles de commerce du pays, +particulièrement les dépouilles des _Colymbus_, dont le plumage gris +moucheté est recherché par les fourreurs d'Europe. Avec les ailes des +cygnes et des oies, les indigènes confectionnent de grands éventails, +qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les moustiques. + +[Footnote 143: Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à 3 +kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.] + +[Footnote 144: Ahlqvist, _loc. cit._] + +Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui qu'un très petit nombre +de rennes, il y a quelques années une épizootie ayant décimé les +troupeaux[145]. Le plus important compte actuellement 180 têtes[146], +et plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux. Ici comme en +Laponie, une famille, pour pouvoir vivre entièrement des produits de +l'élevage, doit posséder au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours +d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils passent la +belle saison sous la garde de pasteurs communaux, si une pareille +expression peut être employée dans une société aussi primitive. +Comme les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués par leurs +propriétaires d'une entaille à l'oreille. + +[Footnote 145: En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre +la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une +semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul district +d'Obdorsk. (Finsch, _Reise nach West-Sibirien im Jahre 1876-1877_.)] + +[Footnote 146: Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne sont +aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour la plupart au +district d'Obdorsk et errent sur les _toundras_ riveraines de l'océan +Glacial.] + +Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades circumpolaires, +le renne est un élément important de l'économie domestique. Sa chaude +fourrure fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les fins +morceaux de l'alimentation. De plus, le renne est l'animal de trait par +excellence de ces régions. C'est le chameau des déserts glacés du Nord. +Sans lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf mois de l'année +complètement fermées à l'homme. L'attelage ostiak se compose de deux +rennes attelés de front à un traîneau (_narte_), et dans cet équipage +le voyageur peut parcourir facilement les infinies blancheurs des +plaines neigeuses sibériennes. En passant, signalons aux archéologues +une pièce curieuse du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble +singulièrement aux fameux bâtons de commandement préhistoriques. + +Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués actuellement par +les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et armes sont en bois ou en écorce. +Cette population en est à l'âge du bois. + +Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de bouleau remplace la +faïence. C'est la matière première de leur vaisselle. Avec cette écorce +souple et imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent +de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux[147]. Les différents +ustensiles sont ornés de dessins géométriques tracés à la pointe +d'un mauvais couteau. Cette décoration consiste en mosaïques jaunes +et blanches, d'une régularité parfaite, formant un ensemble agréable +à l'œil. Les représentations animales sont rares et toujours d'une +exécution inférieure. Un objet mobilier particulièrement artistique +est un sac en peau de renne servant de nécessaire aux femmes et décoré +d'une mosaïque de fourrures de différentes couleurs. L'art n'est pas le +fruit de l'éducation; autant que les civilisés, les simples en ont la +conception, et l'expression qu'ils savent donner à la manifestation de +leur pensée est plus touchante que celle des gens dont le cerveau a été +déformé par les idées reçues. + +[Footnote 147: Le Musée Guimet renferme la série complète des +ustensiles ostiaks. Ce musée contient toute la collection +ethnographique réunie au cours de notre voyage.] + +Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. Seuls de tous les +peuples sauvages, ils éprouvent le besoin de s'essuyer les mains. +N'ayant point de linge, ils le remplacent par des fibres de saules. +Soigneusement raclée, cette matière devient souple et floconneuse comme +de l'étoupe. A certaines époques, elle est employée par les femmes pour +leur toilette intime. + +Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout centre de civilisation, +les Ostiaks vivent heureux dans la plus complète ignorance. La plupart +ne parlent point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, où ils +sont en relations fréquentes avec les Slaves, l'usage de cette langue +leur est familier. Quelques-uns d'entre eux, élevés au monastère de +Kondinsk, dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent lire +et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la ronde d'une réputation +de savants. Dans leur isolement, les Ostiaks ne sont cependant pas +dépourvus de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages ont +su inventer des signes pour matérialiser leurs idées. Ils gravent, +par exemple, des marques de propriété sur leurs engins et ustensiles +et ont imaginé des sortes de caractères, analogues aux croix de nos +paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures sur les +quelques documents officiels que l'administration exige d'eux[148]. +D'autre part, à l'aide de simples incisions tracées sur les arbres ils +expriment de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc de pin, +raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un pied d'élan presque informe, +en dessous quelques traits horizontaux, et, à côté, de petites barres +obliques. Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet endroit; +le nombre des traits horizontaux indique le nombre des chasseurs, et +les petites barres obliques celui des chiens. Par des hiéroglyphes +analogues les indigènes signalent la capture de tout autre animal. Les +signes ont une signification constante reconnue de tous et ont par +suite la valeur de caractères. C'est l'enfance de l'écriture. + +[Footnote 148: L'ouvrage souvent cité du Dr Ahlqvist reproduit +plusieurs spécimens de cette écriture.] + +Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais leur +conversion est purement nominale. Tous continuent comme par le passé à +sacrifier aux faux dieux et à immoler des animaux domestiques dans des +bois sacrés (_keremetes_), devant de grossières idoles. + +Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de visiter un de ces bois, +mais les Ostiaks veillaient avec un soin jaloux sur leurs divinités, +le prêtre orthodoxe du village ayant fait récemment en grande pompe un +autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir. + +Dans la journée, après de longues recherches, les guides réussissent +enfin à découvrir un _keremet_ absolument intact, et le lendemain nous +nous mettons en route. + +Nous remontons la Sygva. A quelques centaines de mètres de Liapine +elle reçoit une grande rivière dont nos bateliers ignorent le nom. +Au confluent est établie une _tchioume_ où nous faisons halte, dans +l'espérance de dénicher quelque objet d'ethnographie. Et en effet +voici une construction intéressante, une écurie primitive destinée à +mettre les rennes à l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage, +(_salikol_) couvert en écorce de bouleau, dans lequel deux animaux +peuvent prendre place[149]. Devant l'entrée, complètement ouverte, sont +disposés deux petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. La +_tchioume_ est habitée par un _chaman_. + +[Footnote 149: Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.] + +Les _chamans_ ont, dans la société ostiake, la position de prêtres, +et sont considérés comme les intermédiaires entre les dieux et les +hommes. Comme tels, ce sont de véritables diseurs de bonne aventure. +Les naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et la capacité +de guérir les maladies. Pour entrer en communication avec les esprits, +les _chamans_ se servent d'un tambour de basque en peau de renne. +Cet instrument sacré et ces croyances sont communs à toutes les +populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle dernier, avant leur +conversion, les Lapons avaient encore des tambours magiques[150] et des +_chamans_. Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale ont +seuls conservé ces pratiques de sorcellerie. + +[Footnote 150: Les rares tambours magiques lapons conservés dans les +musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts de +dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks et des +Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les _chamans_ les font +résonner à l'aide d'une baguette en os garnie de peau de renne.] + +Après une courte navigation, les bateliers nous arrêtent brusquement +devant un bout de forêt. Nous débarquons, et un sentier embroussaillé +nous conduit au _keremet_. Au milieu d'une clairière, une barricade de +pieux surmontés de chiffons, et dans un coin un petit édicule: voilà le +temple et les idoles des indigènes. + +Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises ont eu de pareils +sanctuaires. Ainsi les Esthoniens, qui sont aujourd'hui un peuple +civilisé, ont jadis partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un +traité d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand Léonard +Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs divinités des arbres élevés +qu'ils décoraient de pièces d'étoffes suspendues aux branches[151]. + +[Footnote 151: Baudrillart, _Dictionnaire général des eaux et forêts_, +1823 t. I, p. 6.] + +[Illustration: Bois sacré ostiak.] + +La gravure ci-contre, représentation exacte de ce lieu de sacrifice, +dispense de toute description. On dirait un reposoir, avec d'autant +plus de vraisemblance qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane +située à gauche de l'échafaudage de chiffons est construite sur le +même modèle que les _njalla_ des Lapons[152]. Elle est juchée sur +un tronc d'arbre à 1 m. 40 au-dessus du sol; on y accède par une +planche garnie de grossières encoches en guise de marches. Ce cabanon +renferme les images des divinités, deux grosses poupées formées de +guenilles de diverses couleurs enroulées les unes autour des autres. Le +visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune, percé de quatre +trous figurant le nez, les yeux et la bouche. A côté de ces idoles +sont déposés deux paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges, +de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots, un morceau de +schiste micacé que ses facettes brillantes ont dû faire prendre pour +quelque pierre précieuse, enfin des pieds de chevaux. Dans les idées +des Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables aux divinités, +et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient toujours à leurs dieux. A +leurs yeux, le cheval blanc est un animal sacré. + +[Footnote 152: Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades +font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.] + +Généralement les images des dieux ostiaks sont de simples morceaux de +bois grossièrement entaillés en forme de figures humaines. De simples +incisions indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la tête +de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent ou de plomb. Les +indigènes se procureraient ces métaux par l'entremise des marchands +russes, qui les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit. + +Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en guise d'_ex-voto_ des +fourrures précieuses et des pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers +objets en argent, d'une très grande valeur archéologique, provenant +d'un bois sacré, ont été trouvés chez un indigène de Liapine. +C'étaient cinq assiettes, un plat carré et deux tablettes ornées +de gravures figurant des scènes de la vie des naturels. L'une des +plaques représentait un pêcheur et un archer tirant des rennes. Cette +orfèvrerie, d'un fini merveilleux et d'un dessin irréprochable, est, +suivant toute vraisemblance, une œuvre permienne. Ces Finnois ont été +des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement étonnant. + +La présence de pareilles richesses dans un bois sacré est, +croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le _keremet_ que nous avons +visité ne renfermait pas un seul objet de valeur. En dépit de leurs +plus minutieuses recherches, nos compagnons russes n'y ont découvert +qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de Mouji, sur les bords de l'Obi, +M. Sommier n'a également trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine, +Russes et Zyrianes affirment cependant que les _keremets_ contiennent +de véritables fortunes, et plusieurs d'entre eux passent pour avoir +gagné une somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. Que +dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des fourrures de prix, la +monnaie courante du pays, à cela rien d'extraordinaire, mais ils +ne peuvent guère offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par +l'excellente raison que le numéraire est presque inconnu dans ces +régions et que même les roubles-papier ne sont pas communs dans ce +pays où tout le commerce se fait par voie d'échange. En cas de besoin +les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs divinités un jour +d'abondance. Suivant la pittoresque expression du voyageur russe +Poliakov, les idoles sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant +leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs dieux. Tous les +ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent pas, ils les déposent sur +des traîneaux qu'ils abandonnent dans les _keremets_. + +Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent à nos églises de +village. C'est là que tous les membres d'un même hameau viennent faire +leurs dévotions. Au-dessus de ces _keremets_ existent des sanctuaires +communs à toute la race ostiake, dont la réputation attire de loin une +foule de pèlerins. Aux environs de Troïtski, à une cinquantaine de +kilomètres en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, habite un dieu +particulièrement vénéré, _Tourom-asler_, le dieu du confluent de l'Obi +et de l'Irtich, d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du lieu, +que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre des voyages de plus de +1 000 kilomètres pour venir y implorer les esprits. + +A côté de ces divinités publiques, chaque famille a en outre ses dieux +domestiques. Chez les Ostiaks existe la même hiérarchie religieuse +que dans le monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement +que nous pourrions faire dans cet ordre d'idées. Les dieux lares sont +figurés soit par une petite poupée appelée _chiongote_, soit par un +caillou dont la forme rappelle vaguement la silhouette de quelque +animal. D'après M. Sommier, les _chiongotes_ sont consacrées aux +parents décédés. Ces sauvages incultes vivant au jour le jour ont des +sentiments qui ne sont généralement développés que chez les populations +plus élevées en civilisation. Ainsi les morts sont de leur part l'objet +d'un culte touchant. Après le décès d'un membre de la famille, les +survivants fabriquent une poupée qui est censée représenter le défunt +et qui est traitée comme le serait le mort de son vivant. Le soir on +la couche sous des peaux, le matin on la lève et on la place devant le +feu. On met devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors des +repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. D'après Castren, une +autre classe de _chiongotes_ aurait, dans les croyances des indigènes, +des fonctions différentes; elles seraient les dieux protecteurs du +troupeau de rennes, de la santé de la famille du chasseur heureux, et +comme telles, bien entendu, recevraient des offrandes. + +Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, les grandes +cérémonies religieuses consistent en un repas sacré. Les indigènes +abattent un animal, un renne ou un cheval, et le mangent devant les +idoles après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le _chamane_ +barbouille la bouche du dieu de viande et de sang, lui verse ensuite +de l'eau pour le rafraîchir, et, si les fidèles possèdent du _vodka_, +quelques gouttes du précieux liquide terminent le repas symbolique. +La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite suspendues aux +arbres. Dans le bois sacré de Liapine, à côté du reposoir, se trouvait +tout un matériel culinaire: une table, une chaise, une cuve, des +écuelles et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un tambour +magique. + +La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du ciel, _Tourom_[153], +le souverain maître du monde et des hommes, celui qui, à son gré, +déchaîne la tempête et fait rouler le tonnerre. Dans les croyances +des indigènes ce dieu occupe la même place que Jupiter dans la +mythologie grecque et romaine. Bien que le plus élevé dans la +hiérarchie religieuse des bords de l'Obi, _Tourom_ n'est point l'objet +d'un culte, et en son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande. +Un peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la pêche est une +des principales industries a tout naturellement peuplé d'esprits +les bois et les rivières. _Meang_ est le dieu de la forêt, _Koulji_ +celui des eaux, et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un +Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans leur promettre +une offrande en cas de succès. L'ours est l'objet d'un culte de +la part des indigènes. Les Ostiaks comme tous les autres peuples +finnois manifestent à son égard une crainte superstitieuse. L'animal +s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient de son nom, et pour +éviter sa colère ils le désignent sous diverses circonlocutions, +comme du reste les Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils +le nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours a été tué, les +Ostiaks célèbrent cet événement par des danses. Cette coutume remonte +à une très haute antiquité. Le _Kalevala_ raconte des réjouissances +analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait dans les régions +éthérées, mais, bien qu'habitant le «septième ciel», il s'y ennuyait +fort. Sur ses instances, son père le laissa partir pour la terre, à +condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et qu'il serait ici-bas +le représentant de la justice. Vivant ou mort, l'ours voit tout et +sait tout. Pour cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer sur +sa patte ou sur sa dent en prononçant ces paroles sacramentelles: «Si +je suis un imposteur, mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la +plus haute valeur[154]. Comme fétiches tous les Ostiaks portent à la +ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la vertu de préserver des +douleurs dans le dos. En cas de maladie, les naturels raclent la dent +et en avalent de petits morceaux. + +[Footnote 153: En langue ostiake, _touroum_ signifie à la fois l'air, +l'espace et dieu. En dialecte vogoule, _tarom_ a la même signification. +(Ed. Sayous, _Des mots communs aux diverses langues finnoises_. Mémoire +manuscrit que le savant professeur de la Faculté de Besançon a eu +l'amabilité de me communiquer.)] + +[Footnote 154: Poliakov, _loc. cit._] + +Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, habitent des +esprits auxquels les Ostiaks ne manquent jamais de sacrifier lorsqu'ils +passent. + +Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, dans la baie de l'Obi, +est le séjour de la divinité Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver, +le dieu éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs; +il a de plus le pouvoir de changer la direction des vents. Lorsque +nous arrivâmes devant cette pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil +Ostiak de l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis regardant +le cap d'un air suppliant, la versa dans l'eau, et jeta ensuite deux +pièces de 10 kopeks et trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin +après offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même cérémonial que +la première. Après quoi je dus régaler d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous +les environs de ce cap sont considérés comme _tabous_[155]. Défense +d'y chasser, d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve aux +environs. + +[Footnote 155: Les arbres des bois sacrés sont également _tabous_. +Défense d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.] + +Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, deux mots sur leur +état moral. Étant encore naïfs, ils sont restés sincères, et, demeurés +à l'écart de la civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les +Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout est ouvert à tout +venant et jamais rien n'est pris. + +Que de fois dans nos discussions de politique coloniale n'a-t-on pas +fait sonner haut le prétendu devoir des races supérieures de porter les +lumières de la civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures +déclamations. A notre contact les sauvages prennent tous nos vices sans +acquérir aucune de nos qualités. + + + + +CHAPITRE XIII + +LA SYGVA ET LA SOSVA + + Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des + indigènes.--Arrivée à Beriosov. + + +La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de l'expédition. +Cette chaîne de montagnes franchie, tout devient désormais facile. +La route s'ouvre maintenant aisée et sans fatigue, tracée par de +larges rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en Asie comme en +Amérique, les seules voies de communication sont les cours d'eau. La +Sygva et la Sosva nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera +à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Au total, une +navigation à la rame d'environ 1 200 kilomètres. + +Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, dans l'après-midi, +nous quittons la factorerie de Liapine. Nous sommes confortablement +installés dans une spacieuse _lodka_ et nous avons des vivres à +discrétion. Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, ses employés +ont mis à notre disposition toutes les ressources des magasins, et au +gré de ces braves gens nous usons avec trop de discrétion de cette +hospitalité si généreusement offerte. Ils voudraient nous charger +de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions bon ordre, notre +embarcation deviendrait un entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni +du couvert, le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, notre brave +Popov et moi, prenons place dans la lodka; une seconde transporte +un _ouriadnik_ de Beriosov et un interprète ostiak envoyés à notre +rencontre par les autorités impériales. Fonctionnaires et simples +particuliers rivalisent pour rendre facile notre exploration. + +A deux heures, l'escadrille appareille et, à une demi-heure de Liapine, +s'arrête pour prendre des rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons +ainsi jusqu'à Beriosov de station en station, changeant chaque fois +d'équipe. Les hameaux (_paoul_) sont échelonnés le long de la rivière à +15, 20, 30 kilomètres les uns des autres. Ce sont les seules localités +habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude absolue, la grande +forêt inutile et déserte. + +A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive gauche de la Sygva, se +trouvent les ruines très bien conservées d'une forteresse russe. Dès +la fin du XVe siècle, Liapine était une localité importante, et elle +se trouve mentionnée dans les _Notes sur la Russie_ d'Herberstein. +La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg[156] (1730) indique +très exactement à Liapine un poste russe sous le nom de _Gorodok +Liapinski_. Les murailles du fort sont encore debout, c'est un +blockhaus en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs +pouvaient répondre aux assaillants. + +[Footnote 156: _Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam +orientalis quam occidentalis in particularibus et generalibus +territoriis una cum delineatione totius imperii Russici imprimis +Siberiæ accurate ostensa._ (Reproduction photolithographique publiée +par la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. _Svenska +sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens +Tidskrift_, 1879, vol. I, no 6.)] + +A notre grand regret, le manque d'instruments ne nous permit aucune +fouille. L'exploration de ces ruines eût présenté du reste de grosses +difficultés. Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement +gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable est glacé et +prend la consistance de la pierre. Cette zone, constituée uniquement +par des formations arénacées, forme sur des milliers de kilomètres +une gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche se sont +conservés presque intacts les débris du mammouth et du rhinocéros à +narines cloisonnées de la période quaternaire. Quelques exemplaires ont +été trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des indigènes se +sont régalés. + +Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à Saint-Pétersbourg +renferme un squelette entier de mammouth. Cet animal, très voisin de +l'éléphant actuel, armé comme lui de deux longues défenses, abondait +dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui la recherche de l'ivoire +fossile est une des industries les plus lucratives des indigènes +riverains de l'océan Glacial. En moyenne, les Toungouses de la +Léna recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire fossile, +représentant environ 200 individus; en 1840, Middendorf estimait déjà +à 20 000 le nombre des mammouths dont les dépouilles avaient déjà été +exploitées[157]. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent vendus 570 +kilogrammes de dents de mammouth pour la somme de 1 400 roubles[158]. +Les déserts de Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue les +documents les plus précieux pour l'histoire de la terre. + +[Footnote 157: Lapparent, _les Anciens Glaciers_, Paris, 1892.] + +[Footnote 158: Sommier, _loc. cit._] + +Par un contraste bizarre, ce sol éternellement gelé porte la plus belle +végétation qui puisse s'épanouir sous le cercle polaire. Partout la +forêt est touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante +repose sur cette terre morte. + +Cette couche glacée exerce une influence considérable sur la nature +de la Sibérie. Imperméable, elle maintient marécageuses les strates +superficielles du sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie +septentrionale. Cette immense glacière située à quelques centimètres +de profondeur est, de plus, une des causes de la rigueur du climat +sibérien. Durant notre séjour à Liapine, la température était pendant +la journée très agréable avec des maximums de 14°; mais, dès le coucher +du soleil, le thermomètre descendait brusquement à 5 ou 6 au-dessus de +zéro. Un air glacial semblait sortir de terre. + + +A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de Sarompaoul, habité par +des Zyrianes. + +De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies de ces Finnois +attirés en Sibérie par la richesse des pêcheries et l'appât de gains +commerciaux. Le village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk +et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus septentrional +en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser à leur profit les +transactions de la région; aux Ostiaks ils achètent le produit de leur +chasse et de leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et des +objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents et par conséquent +peu honnêtes, ils réalisent facilement des profits considérables; ils +vendent, par exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou 2 francs +de mauvais boutons en cuivre qui ne valent pas 2 sous. Grâce à ces +procédés peu scrupuleux, les troupeaux de rennes, la principale source +de richesse du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks dans +celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris, et les immigrés +enrichis. Ainsi un des Zyrianes de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3 +000 rennes, un bon petit capital, cet animal valant de 8 à 28 francs. + +Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une grande ville dans +ce pays désert! Quelques-uns sont pasteurs de rennes; le plus grand +nombre vit du produit de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources +de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un troupeau d'environ +70 vaches. Ces Zyrianes habitent des maisons en bois disposées comme +celles de leurs congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces +divisées en trois compartiments par des séparations en bois. + +Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt après en route. A +quelques kilomètres en aval nous apercevons une dernière fois l'Oural. +Sur l'horizon jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent +avec une netteté parfaite. On dirait des découpures bleues collées sur +du papier jaune. + +A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok, _paoul_ ostiak, et dans +la matinée du 18, à Lokmouspaoul. A peine débarqués, un Ostiak vient +nous serrer la main avec force démonstrations amicales. Étonnés d'un +pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous allions le repousser, +lorsque l'_ouriadnik_ Reif, faisant office pour la circonstance de +chambellan, nous présente le personnage, Son Altesse Seigneuriale +Dmitri Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces sauvages +habillés de peaux se trouvent, comme dans toutes les sociétés, des +familles de noble origine, descendants des anciens souverains du pays. +Aujourd'hui cette aristocratie est bien déchue: les princes ostiaks +ne sont plus que des collecteurs d'impôts, et, d'après M. Sommier, +n'auraient conservé de leurs privilèges politiques que le droit de +jugement pour certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours +avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a eu soin de s'attacher ces +personnages en leur confirmant leurs titres. Un bout de papier noirci +de caractères indéchiffrables et quelques cachets ont fait l'affaire. + +Son Altesse nous conduit immédiatement dans sa iourte et nous fait +asseoir à ses côtés sur le lit de camp placé à gauche de la porte. +Chaque fois que nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours +le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement la place +d'honneur dans le cérémonial ostiak. Le prince ne tarde pas à devenir +très communicatif; il nous tape amicalement sur les genoux, et nous +sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le remercier de cet +excellent accueil, nous lui faisons présent d'un grand foulard de +soie rouge; désireux de ne pas être en reste de politesse avec nous, +immédiatement Son Altesse m'offre une boîte à allumettes en corne de +renne avec son monogramme. + +Le prince est vêtu d'une belle _parka_ en peau de renne blanc; pour +le reste, il était aussi sale que ses congénères. Son habitation +ne diffère pas non plus de toutes celles que nous avons visitées +jusqu'ici. Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe, que +Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des parchemins. C'est la +chancellerie seigneuriale renfermant les titres nobiliaires. A côté +sont suspendus un vieux sabre de gendarme et une défroque de laquais de +cour, présents du gouvernement impérial. + +[Illustration: Dmitri Tcheskine.] + +L'aimable accueil du prince n'était pas absolument désintéressé. Son +Altesse ne tarda pas à nous faire part des doléances des indigènes et +à solliciter notre protection. Comme les habitants de tous les pays +du monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des impôts, et le +prince nous demande notre appui auprès du gouverneur de Tobolsk afin +d'obtenir une diminution des charges qui pèsent sur ses sujets. + +Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks sont soumis au +_iassak_; par suite d'une erreur de scribe, les pièces officielles +portent leur nombre à 480, d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait +très désireuse de soulager les maux de son peuple. + +Le prince étant complètement illettré, le brave Popov s'occupe de +rédiger une supplique. La rédaction en est laborieuse, elle dure deux +heures pour le moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement son +sceau sur la requête. + +Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants renseignements sur +le commerce des fourrures. Ici la peau de petit-gris vaut de 25 à 50 +centimes, celle de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette +région le petit-gris est relativement rare; un indigène en capture +au maximum une centaine par an. Sur les bords de la Sosva il est +beaucoup plus abondant; dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer +annuellement un millier. + +La rédaction de la supplique terminée, nous nous remettons en route. +Pour nous faire honneur, le prince tient absolument à nous accompagner. +Nous avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie, et dans +l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il désire rester en notre +compagnie le plus longtemps possible. Redoutant la ménagerie qui +grouille sur ses vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la +porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait pas sa +vanité. Pour marquer son rang aux yeux des rameurs et leur prouver que +nous le traitons d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement +son siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied dans +l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la porte. Peu à peu il +passe une jambe puis une autre, ensuite la tête; finalement le sire +trouve moyen de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri, tout +fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine réjouie nous éclatons +de rire, le bonhomme ne peut retenir sa joie. Pour lui faire place je +suis obligé de monter sur le toit de l'embarcation. + +En passant, signalons la présence sur la rivière de nombreuses mouettes +tridactyles et de guillemots de Brunnich. + +Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station où nous débarquons +notre compagnon. Avant de nous débarrasser du personnage, nous lui +offrons une collation servie dans des assiettes en fer-blanc et +avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas d'embarrasser +singulièrement le prince; évidemment la fourchette du père Adam lui +paraît plus commode, mais Son Altesse tient absolument à prendre les +belles manières. Elle a du reste une bien meilleure éducation que les +membres de l'aristocratie ostiake rencontrés par d'autres voyageurs +sur l'Obi. Avant de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes de +nous conduire rapidement, et en fidèles sujets ceux-ci rament avec une +vigueur qui fait notre étonnement. + +Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul, ayant parcouru environ +60 kilomètres en huit heures. Une bonne étape! Le temps de prendre de +nouveaux rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment clair la +nuit pour nous permettre de relever le cours de la rivière. En nous +relayant, nous pouvons travailler tout en marchant. C'est, du reste, +plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne. Dans le ciel clair +du Nord les étoiles brillent d'un éclat extraordinaire, et au milieu de +l'obscurité les troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée +de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout est silencieux. C'est +le calme des choses mortes, et tout l'être est pénétré d'une sensation +infinie de repos. + +Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques notions +d'astronomie. Ils connaissent la Polaire, l'étoile qui ne bouge pas, +comme ils l'appellent, et sur elle ils se guident lorsque la nuit les +surprend dans ces forêts où il est si facile de s'égarer. + +Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui portent des noms +rappelant les phénomènes naturels ou leurs diverses occupations. +D'après les uns, elle commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après +les autres, à celui d'automne[159]. C'est en somme le calendrier +révolutionnaire. + +[Footnote 159: Ahlqvist, _loc. cit._] + +Maintenant les nuits sont devenues très fraîches. Les indigènes +ne sentent pas cependant cet abaissement de la température. Tous +sont simplement vêtus de toile. Habitués à des froids de quarante +degrés, ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur tant que le +thermomètre reste au-dessus de zéro. + +[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB + +Feuille 3 + +Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT + +1890.] + +Quelques rameurs portent une longue chevelure flottante sur les épaules +comme les tout jeunes _misses_ anglaises. La plupart la divisent au +contraire derrière la tête en deux nattes entourées d'une cordelière +rouge et ornées à leur extrémité de morceaux d'étoffe. Ces tresses +sont en outre attachées l'une à l'autre sur l'occiput par un cordon +également rouge. Certains indigènes ont des nattes très longues qui +leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec cette coiffure +et leur figure imberbe les hommes ne sont pas toujours faciles à +distinguer des femmes. Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes +filles. Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A propos +de la parure, signalons un détail intéressant. D'après Ahlqvist, les +femmes «vogoules» se tatoueraient les pieds et les mains de traits +géométriques. Cette ornementation n'est pas en usage dans la région que +nous avons visitée[160]. + +[Footnote 160: Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake +pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, _loc. cit._)] + +Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la Sosva, grande rivière +qui dans tout autre pays que la Sibérie serait un fleuve important. + +Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même paysage: une plaine +boisée. Pas d'horizon, la vue est limitée aux deux berges couvertes de +forêts. Si, toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé +par le spectacle amusant et curieux des stations indigènes, le voyage +serait terrible d'ennui. Ici c'est le grand désert du Nord, triste et +monotone, une terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est +lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est uniforme, le sol +comme l'aspect du pays. Nulle part un rocher, une pierre, partout des +terrasses sablonneuses couronnées de tourbières. + +Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva est situé Saxoun +Paoul[161], l'agglomération ostiake la plus importante rencontrée +jusqu'ici: 60 habitants et 12 _tchioumes_. Les _paouls_ des bords +de la Sygva contiennent deux formes particulières d'habitation, la +_tchioume_ carrée et le _sasskol_. Le _sasskol_ forme le passage entre +le simple abri en écorce de bouleau et la maison, entre la _tchioume_ +mobile et la _iourte_ fixe. C'est une hutte rectangulaire couverte d'un +toit à deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement garnie +d'écorce. La disposition interne est semblable à celle de la _iourte_. +Cette habitation légère n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux +Ostiaks de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne l'avons +pas observée. + +[Footnote 161: Glossaire topographique ostiak: _Saxoun_, embouchure; +_Toump_, île; _Ia_, rivière ou ruisseau.] + +A chaque station nous nous arrêtons une ou deux heures. Il faut d'abord +manger; puis, pendant que les indigènes font leurs préparatifs de +départ, nous examinons le mobilier des huttes et étudions la vie des +naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous les yeux un +passé vieux de centaines de siècles, l'enfance de l'humanité, alors que +l'homme tirait toutes ses ressources de la chasse et de la pêche. + +Une scène amusante est le repas des naturels. Le couvert se compose de +deux augettes en écorce remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre +d'huile de poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient les chiens +délicats. Cette huile remplace le beurre dans la cuisine des indigènes. +Autour des deux plats déposés par terre la famille s'accroupit, et +aussitôt commence la pêche des morceaux. Après chaque bouchée, les +convives boivent un petit coup d'huile en guise de rafraîchissement. +Entre temps les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après +cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans le plat un filet +de poisson. Le morceau ainsi assaisonné n'en est que meilleur. Durant +l'été, cette soupe forme pour ainsi dire toute la nourriture des +indigènes. Telle est son importance dans l'économie domestique que le +temps nécessaire à sa cuisson est l'unité de temps la plus courte des +Ostiaks[162]. + +[Footnote 162: Ahlqvist.] + +En hiver, le poisson est également un élément important de +l'alimentation des Ostiaks. A cette époque, ils le mangent soit sec, +soit fumé ou salé, et ils en absorbent d'énormes quantités. Les +indigènes ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui des +Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres de +poisson par jour, et dans un seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère +avec une bonne portion de poisson sec[163]! Le poisson cru est très +apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un excellent remède contre le +scorbut. A chaque station notre interprète se faisait donner quelques +corégones, qu'il engloutissait incontinent. En un tour de main il +dégageait les filets, s'en remplissait la bouche, puis au ras des +lèvres coupait le morceau. + +[Footnote 163: Poliakov et Ahlqvist.] + +Jadis la farine était une denrée rare et chère. Depuis l'établissement +des magasins de M. Sibiriakov à Liapine, son prix a subi une baisse +considérable, et maintenant elle entre dans l'ordinaire de chaque +famille. Les ménagères boulangent grossièrement, et dans les grands +jours préparent une bouillie de farine de seigle et de poisson qui est, +paraît-il, excellente. + +Comme tous les peuples sauvages, les Ostiaks sont omnivores. Ils +mangent tous les animaux et oiseaux qu'ils abattent, même le renard +et l'écureuil. Un pâté de farine et d'écureuil est considéré comme un +fin morceau. Dans la gastronomie indigène, les deux gibiers les plus +appréciés sont l'élan et le renne. La boisson la plus recherchée est +naturellement l'eau-de-vie, mais sur les bords de la Sygva et de la +haute Sosva elle est rare, heureusement pour la santé des indigènes. +Des Russes les Ostiaks ont pris l'usage du thé, mais, ne pouvant s'en +procurer, le remplacent par des infusions de _Spiræa ulmaria_. + +Une fois tout notre monde lesté, en route. Nous voulons arriver ce soir +à Sartynia, le seul village russe de la région, la Capoue de la Sosva +aux yeux des indigènes. + +Dans la journée, arrêt à Kokane. Grand mouvement dans le _paoul_. Les +hommes reviennent de la pêche et toutes les femmes sont occupées à +préparer la provision d'hiver. Avec une omoplate de renne en guise +de couteau, elles ouvrent le poisson, puis d'un tour de main rapide +enlèvent l'intérieur, le déposent dans un vase, pour en extraire +l'huile, et enfilent ensuite les deux filets du poisson sur une +baguette. Des échafaudages hauts de plusieurs mètres sont entièrement +chargés de petits poissons brillants[164] comme de l'argent; de loin, +agité par la brise, tout cela scintille comme un énorme miroir à +alouettes. + +[Footnote 164: _Coregonus Merkii_ Gün. Les autres espèces de poissons +abondantes dans la Sosva sont le _C. Muksun_, le _C. Syrok_, le _C. +Cavaretus_ Polj et le brochet.] + +[Illustration: Omoplate de renne, servant de couteau.] + +Encore une station et, à la nuit tombante, nous arrivons à Sartynia, +le premier hameau russe rencontré depuis la Petchora. En quarante-huit +heures nous avons parcouru à la rame 290 kilomètres, d'après les +évaluations des indigènes. Le _starost_ ostiak nous souhaite la +bienvenue et nous conduit dans une excellente maison. Pour la +circonstance, cet Ostiak a revêtu une redingote noire ornée d'une +médaille, cadeau des autorités russes en récompense du zèle avec lequel +il s'est acquitté de ses fonctions pendant je ne sais combien d'années. + +Une église, six ou sept maisons, quelques _tchioumes_ dispersés sur le +bord de la rivière au milieu d'une clairière, forment la capitale de la +vallée de la Sosva. + +Le lendemain, c'est grande réjouissance parmi les indigènes. Moyennant +une bonne régalade d'eau-de-vie, les habitants nous ont promis une +représentation des danses qu'ils exécutent après la mort de l'ours. De +larges distributions ont mis tout le monde de belle humeur. + +Une fois rapporté au village, l'ours, nous raconte-t-on, est placé sur +un banc, après quoi tous les habitants viennent l'embrasser et déposer +sur le cadavre des ornements comme sur une relique vénérée. On passe +des anneaux à ses griffes et on lui entre des pièces de monnaie dans +les yeux. Après cette cérémonie commencent les danses, exécutées par +des hommes la figure couverte d'un masque grossier en écorce de bouleau. + +Pas très élégantes, ni très variées ces danses. Un saut rythmé +accompagné de mouvements de bras, de véritables contorsions d'aliénés: +le lecteur en jugera par la photographie instantanée reproduite pages +258 et 259[165]. + +[Footnote 165: Le personnage de droite est le _starost_, qui, prenant +part à la danse en qualité de dilettante, n'avait pas mis le masque.] + +Les naturels exécutent devant nous plusieurs divertissements +chorégraphiques. C'est d'abord la danse de l'homme et du diable. Deux +Ostiaks se poursuivent en sautillant, le diable cherchant à saisir +l'homme. Après commence la danse du bouleau. Au milieu de la pelouse, +un homme qui figure le bouleau se plante immobile, tandis que son +acolyte se trémousse en le battant et en essayant de le renverser. +A la fin, l'arbre s'anime, le danseur recule étonné, puis tombe +dans les bras de son partenaire, en criant: «C'est un homme!» et le +divertissement prend fin. C'est l'art de l'enfance. La représentation +se termine par la danse des chiffons. Comme dans les exercices +précédents, elle ne comporte que deux danseurs, et la seule différence +est qu'ils sautent en agitant des châles[166]. + +[Footnote 166: Ahlqvist a assisté à une danse de l'ours moins +primitive. Elle débuta par un monologue improvisé par un indigène +masqué. Le bonhomme exalta son courage et son habileté de chasseur, +puis se glorifia d'avoir abattu nombre d'animaux autrement dangereux +que celui qu'il venait de tuer. Par des contorsions grotesques il mima +ensuite, aux rires de l'assistance, l'attitude du chasseur peureux. +Après ce prélude les acteurs représentèrent des scènes de la vie des +indigènes.] + +Pendant la durée de la pantomime, un artiste indigène joue de la +_dombra_, cithare à cinq cordes. Ces pauvres gens ont su inventer des +instruments de musique et composer des airs d'une mélancolie profonde! + +[Illustration: Danse ostiake.] + +[Illustration: Danse ostiake.] + +Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits verres, les +femmes consentirent, elles aussi, à nous montrer leurs talents +chorégraphiques. Tout d'abord, elles enfilent les gants de fourrures +adaptés aux manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de leurs +châles. Elles semblent prendre à tâche de ne laisser voir aucune partie +de leur visage ou de leur corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air +de grossiers mannequins. Les ballerines commencent par agiter les bras +et le corps, lentement et avec des mouvements langoureux qui nous +rappellent ceux des fameuses danseuses javanaises de l'Exposition +de 1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un pas saccadé +analogue à celui des hommes, toujours en prenant des poses orientales. +Cette danse est accompagnée de chants peu harmonieux dont les paroles +sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le généreux étranger +qui est venu visiter Sartynia et qui les a libéralement régalées +d'eau-de-vie. Un autre chant est l'éternelle histoire de la femme +délaissée. Un étranger s'était épris d'une jeune indigène, il l'aimait +follement, passionnément; de cet amour naquit un enfant, puis, un beau +jour, le père prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots +finit le chant. + +Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que pourraient le +faire croire ces dernières paroles. Sur ce sujet, la femme de notre +interprète Siméon nous fit les aveux les plus significatifs. Cette +Ostiake, digne d'une société civilisée, proclamait la liberté des +amours. Elle prenait pour un temps un mari dans un _paoul_, et, lorsque +l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir à la recherche d'un +nouvel époux temporaire. L'enfant né de ses relations avec Siméon était +très malade: «S'il meurt, nous dit-elle très naturellement, j'abandonne +mon mari; c'est un propre à rien.» + +En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée qu'étendue. +En marche il relève sa route, note toutes les particularités +topographiques et économiques. Aux haltes ne croyez pas qu'il puisse se +reposer. Il doit faire des collections d'histoire naturelle, acheter +des objets d'ethnographie, recueillir des renseignements sur la vie des +indigènes, et tous ces renseignements sont longs à obtenir, et combien +divers! + +Ce matin nous observions les divertissements des indigènes, +l'après-midi nous étudions le cimetière. A quelques pas de l'église, +dans le calme éternel de la forêt vierge, sont éparses de petites +caisses en bois, toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté, +et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir des armes et des +ustensiles déposés sur la fosse. Les Ostiaks croient à une autre vie, +dans un monde souterrain où les morts mèneraient la même existence +qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les tombes tous les +objets nécessaires au défunt pour assurer sa subsistance. Le cadavre +est enseveli complètement habillé, avec un arc, des flèches, une +pipe, une tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes, +l'entrée du monde éternel serait située très loin au nord, au delà +de l'embouchure de l'Obi, en plein océan Glacial. D'ici là le voyage +est long. Pour que le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et +puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain, on dépose à côté +de la tombe un traîneau, et, après l'ensevelissement, on tue dans le +cimetière le renne favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée +à côté du véhicule[167]. + +[Footnote 167: Poliakov, _loc. cit._] + +Dans la soirée, départ de Sartynia. + +21 août.--Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump Paoul. Nous y faisons +l'acquisition d'un jouet indigène: un oiseau en bois articulé. Le +mouvement d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement la tête ou +la queue. Sur les boulevards les camelots en vendent de pareils. Après +cela niez donc l'ingéniosité et l'intelligence des primitifs. + +La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras par de longues +îles couvertes de saulaies. Derrière ces rideaux d'arbres, la rivière +s'épanche en larges marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge +sablonneuse. En certains endroits elle est coupée par une passe étroite +donnant accès dans une sorte de lac[168] greffé comme une fistule +sur le tronc de la rivière. Ces nappes d'eau, peu profondes, sont +particulièrement favorables au développement de la tourbe. Beaucoup +de ces _kouria_ sont même déjà séparées de la rivière par des cordons +littoraux constitués par des dépôts végétaux. + +[Footnote 168: _Kouria_ en langue indigène; _sor_ en russe.] + +[Illustration: Jouet ostiak (d'après une photographie exécutée sur +l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).] + +22 août.--Un temps brumeux, froid, pluvieux, le _crachin_ du nord. Nous +sommes au milieu d'immenses marais. La Sosva proprement dite est large +de 500 à 600 mètres, et derrière des lignes d'oseraies s'étendent des +marécages larges de 8 à 10 kilomètres[169]. Souvent la rangée d'îles +présente une solution de continuité, et c'est à perte de vue une plaine +de bois inondés. Sur ces marais s'ébattent des milliers de palmipèdes; +si l'on en avait le temps, quelle belle chasse au canard on ferait! + +[Footnote 169: Profondeur moyenne, 16 mètres.] + +A sept heures du soir nous atteignons la station de Chaïtanskaya, la +dernière avant Bériosov. Déjà on sent le voisinage de la civilisation: +il y a ici des meubles russes et des ustensiles de ménage en métal, du +bétail et des chats. + +La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de suite nous +établissons la voilure. La rivière, large de plusieurs kilomètres, +se hérisse de grosses vagues lourdes; lorsque nous nous éloignons de +l'abri protecteur des îles, le canot roule comme en pleine mer, il faut +alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille à notre _lodka_ et +des mariniers du genre des Ostiaks. Vers onze heures du soir, dans le +lointain apparaissent des lumières: voici Bériosov. + +Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée par la tempête, +déferle sur la rive en hautes volutes, et menace de briser les +embarcations. On se croirait en mer. Bientôt des agents de police +arrivent à notre secours et nous conduisent chez le maître d'école, où +un logement nous a été préparé. Le pédagogue nous reçoit en uniforme, +et cérémonieusement nous introduit dans un gentil salon superbement +éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela paraît drôle après +plusieurs semaines de désert! On étend par terre des matelas, un luxe +inouï pour nous, et pour la première fois depuis quarante-cinq jours +nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés. + + + + +CHAPITRE XIV + +L'OBI + + Bériosov.--Les marais.--L'Obi.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à + Samarovo. + + +Bériosov, la grande métropole de cette partie de la Sibérie, est une +pauvre petite ville de 1 800 habitants. Sans commerce, elle doit toute +son importance à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre +administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement +septentrional du gouvernement de Tobolsk. Cet arrondissement plus +étendu que la France ne compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par +ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la faible densité de sa +population. + +La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades russes. Des +rues boueuses découpent en rectangles des pâtés de maisons basses et +de cours enceintes de palissades; en avant, un large dépotoir parsemé +de pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme des îles, deux +églises. Ces décombres sont les dernières traces d'un incendie qui, +il y a quelques années, a détruit en partie Bériosov. De pareilles +catastrophes sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices +publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes sibériennes +flambent comme des boîtes d'allumettes. + +Bériosov[170] est situé au confluent de la Vogoulka et de la Sosva, sur +la haute berge de cette dernière rivière. De cette éminence le coup +d'œil est extraordinaire. + +[Footnote 170: Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo. + + Distance Nombre Population + Nom en des /------------------------\ + des stations. verstes. habitations. Hommes. Femmes. Enfants. Total + +Chaïtanskaya 23 4 16 5 21 +Niérémo 15 4 6 25 +Novaia-Iourta 23 7 10 10 +Lapolevskia 25 9 10 10 15 35 +(Lapilski de Sommier) +Argninskaya 15 10 14 15 10 39 +Narikarskaya 15 15 34 30 27 91 +Pérégriobnaya-Strelka 28 26 70 40 30 140 +Kalapanskaia 23 16 4 6 26 +Tcharkali (_sielo_) 22 » » » » » +Aliechinskaya[A] 20 15 30 20 15 65 +Niziamskaya 10 19 46 37 30 113 +Kondinsk (_sielo_) 15 » » » » » +Noviniskaya 25 +Bolchoï-Atlim 20 65 172 183 355 +Malo-Atlim 20 29 95 97 192 +Léoutchinskié 15 9 19 14 33 +Karimkar 20 18 25 22 47 +Sosnovskaya 15 11 23 23 46 +Kéontchinskaya 15 17 36 36 72 +Vorono 15 » » » » +Soukoroukovskaya-Iourta 15 10 29 23 52 +Soukoroukova (_sielo_) 10 » » » » +Iélisarova (_sielo_) 20 » » » » +Bogadaski 25 » » » » +Troïtski 15 +Bielogora 20 +Samarovo (_sielo_) 35 + --- + Total 516 +] + +[Footnote A: Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été +dressée d'après les renseignements oraux fournis par les indigènes à +Boyanus. A partir de Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits +des documents officiels.] A perte de vue, de l'eau, des îles basses, +des lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation morne +et pesante, laissant l'impression biblique de la terre après le +déluge. De l'autre côté, des tourbières et des marais. Sous un ciel +gris ce paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement et de +désespérance. Au milieu de ces marécages sans fin, on a la sensation de +l'isolement et de la distance. + +Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, on est plus +loin que dans une île perdue de l'Océanie; on est séparé de notre +Occident par une largeur de continent. La terre isole, tandis que la +mer unit. Tous les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov +des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à cela la rigueur du +climat et vous vous rendrez compte des agréments qu'offre le séjour de +Bériosov. + +Les premières gelées se produisent à la fin d'août et les rivières ne +sont dégagées de glace que dans les derniers jours de mai. En décembre, +janvier et février, la température moyenne est de -21°,4 C.; parfois le +thermomètre descend à -56°. Au total, dix mois de froid; en revanche, +pendant le court été sibérien, la chaleur est parfois pénible. A +Bériosov la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous une +vie avec neuf mois de neige dans le silence le plus absolu du monde +extérieur! + +Dans ces conditions, cette localité était désignée d'avance comme lieu +de détention. Actuellement quelques nihilistes y sont internés; mais +au siècle précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de deux +grands personnages de l'histoire de Russie, Mentchikov et Ostermann. +Mentchikov, le favori de Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire +pendant la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour par son +ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien moins que de marier sa fille +au jeune tsar, et d'entrer dans la famille impériale, lorsqu'il fut +renversé par une conspiration de palais. Le puissant favori fut exilé +d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il mourut en 1729. Par +une vicissitude du sort dont l'histoire offre de fréquents exemples, +le comte Ostermann, le président de la commission d'enquête qui avait +condamné Mentchikov, fut à son tour banni dans la même localité où il +avait exilé son rival. + +Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. Après être resté cinq +jours dans une étroite cabine encombrée, on aime à remuer et à se +dégourdir les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous ménagent +la plus cordiale réception. Dès notre arrivée, l'_ispravnik_ et le +docteur viennent nous faire visite et nous invitent à dîner; tout le +monde nous comble de prévenances. Notre estomac proteste bien un peu +contre ces politesses. Dans ces pays glacés, les habitants absorbent, +sans en être incommodés, des quantités considérables d'alcool. Dès que +vous arrivez dans une maison, vite le maître de céans vous offre de +l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages de la société vous obligent à en +avaler trois verres. Dans la journée de notre départ nous n'avons pas +bu moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur doit pouvoir +porter la toile, comme disent nos marins. + +Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons Bériosov pour remonter +l'Obi jusqu'à Samarovo, situé près du confluent de ce fleuve et de +l'Irtich. Là nous rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et +un vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk. C'est une nouvelle +navigation à la rame de plus de 530 kilomètres, à contre-courant: au +total, huit jours de route au moins. + +Pour ce voyage, l'_ispravnik_ a l'amabilité de nous prêter sa lodka, +grande embarcation dans laquelle nous sommes très bien installés. La +barque contient deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle +Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, longue de 2 +mètres, est notre habitation. Le mobilier se compose d'un étroit lit de +camp, où nous couchons tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères; +enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux petites fenêtres. +Lorsqu'il fera mauvais temps, nous ne serons pas condamnés à vivre dans +un trou noir. + +A une heure du matin, nous appareillons. L'air est tiède, le ciel pur +brille d'étoiles, et c'est plaisir de rêver sur le rouf de la cabine. + +Dans la matinée, nous nous trouvons dans les _protoks_[171]; de tous +côtés, des saulaies et des oseraies inondées. Aucune vue; on navigue +au milieu de broussailles et d'îles basses qui semblent flotter. On +dirait une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les cartes +placent le confluent de la Sosva et de l'Obi au nord de Bériosov, mais +bien au sud de ce point les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment +qu'une même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. Pour +atteindre l'Obi nous remontons ainsi la Sosva jusqu'à la station de +Chaïtanskaya, et de là faisons route à travers les _protoks_. De cette +station à celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite du +grand fleuve, nous traversons une inondation large de 125 kilomètres. + +[Footnote 171: Petits bras du fleuve.] + +[Illustration: Vue prise sur un _protok_ de l'Obi.] + +Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large de 300 à 400 +mètres. Nous le suivons pendant quelque temps, puis nous rentrons dans +les marais. Un archipel de terres basses occupe le milieu du courant, +bordé par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive gauche, +et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation couvre toutes les +îles, et le fleuve devient une mer d'eau douce. A cette époque, en +certains endroits, la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres[172]. + +[Footnote 172: Sommier, _loc. cit._] + +L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la terre. Issu de +l'Altaï chinois à peu près sous la même latitude que Prague, il se +jette dans l'océan Glacial au-dessus du cercle polaire. D'après +Latkine, la longueur de son cours serait de 3 200 verstes; suivant +d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres. A Samarovo, ses +dimensions, déjà considérables, sont doublées par les apports de +l'Irtich, affluent aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est +donc pas sans raison que des géographes considèrent cette dernière +rivière comme le rameau fluvial le plus important du bassin. Ces deux +grandes artères collectent les eaux d'une région dont la superficie est +égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute la terre, seul le bassin +de l'Amazone dépasse en étendue celui de l'Obi. + +Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une crue très forte à la +fonte des neiges. A Samarovo, sa hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov +5, et à Obdorsk, situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après +les renseignements fournis à M. Sommier. A cette époque, le volume +d'eau roulé par l'Obi est énorme. D'après Finsch, une seconde crue se +produit à Barnaul en juin et en juillet dans le bas fleuve. + +Situé dans la zone boréale, débouchant dans une mer dont le régime des +glaces est encore peu connu, ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici +inutile au mouvement des échanges. En moyenne, pendant cent cinquante +jours[173] seulement il est ouvert à la navigation. A Barnaul, l'Obi +est pris par les glaces de la première quinzaine de novembre au +commencement de mai; à Bériosov, durant sept mois. + +[Footnote 173: Finsch, _loc. cit._] + +Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période de navigabilité, +l'Obi sera une grande route commerciale, et deviendra la voie +d'exportation de la Sibérie Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit +les eaux de ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une +des plus dangereuses régions de l'océan Glacial. Séparée de la mer +de Barents[174] par la longue digue de la Nouvelle-Zemble et de +l'île Vaïgatch, soustraite par suite à l'influence réchauffante du +Gulf-Stream et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on, +toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre part, les passes +donnant accès dans la mer de Kara, le Matotchkin Char, la Porte de Kara +et le Chougor Char, passaient pour être presque toujours fermées par +les glaces. + +[Footnote 174: On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise +entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.] + +Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé cette erreur, et +l'étude des documents antérieurs à confirmé l'expérience de l'illustre +explorateur suédois. La navigation sur la mer de Kara n'est certes +pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne présente pas +d'obstacles insurmontables pour de bons marins, comme on le croyait +encore récemment. Certaines années, cette mer est complètement libre +en été, et dès la fin de juillet des navires ont pu traverser les +détroits sans apercevoir une glace. Très rares sont les étés où les +banquises ont fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents +que nous possédons, la traversée de la mer de Kara paraît assurée +à partir du commencement d'août. En 1876, un navire allemand, le +_Neptune_, exécuta en deux mois et demi le voyage aller et retour de +Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La même année, un vapeur anglais +accomplissait la même traversée en partant de Newcastle. Dans ces +quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont effectué sans encombre +le trajet d'un port d'Europe à l'embouchure de l'Obi. Les quelques +accidents arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer les +entreprises, et actuellement les négociants de la Sibérie occidentale +semblent avoir renoncé à l'exportation de leurs marchandises par cette +voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié. Les succès obtenus +auraient dû faire oublier les accidents et encourager les efforts. Si +cette navigation doit être reprise, il est absolument indispensable +d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs chargés de +surveiller les mouvements des glaces dans la mer de Kara. Moyennant +quelques sacrifices pécuniaires, il ne sera pas difficile de décider +de hardis marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens par +exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations fourniraient +aux capitaines des navires des indications utiles sur la position des +banquises; grâce à ces renseignements la navigation deviendrait moins +hasardeuse. En tous cas, les communications entre l'Obi et l'Europe ne +peuvent être entretenues que par des vapeurs dirigés par de bons marins +habitués aux glaces. Un des grands avantages de cette route commerciale +est l'assurance d'un fret à l'aller et au retour. La Sibérie manque +d'objets manufacturés; toutes les importations y trouvent donc un +débouché rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines n'auront +que l'embarras du choix. La Sibérie n'est pas du tout ce désert +éternellement glacé et neigeux qu'évoque son nom. C'est au contraire +un pays admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend une région +agricole d'une fertilité comparable à celle des fameuses Terres-Noires +de la Russie méridionale, et cette zone s'étend sur des milliers de +kilomètres. Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent demeuré +inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie sera peuplée, elle +deviendra au point de vue agricole les États-Unis de l'ancien continent +et inondera de ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que +l'initiative russe peut singulièrement rapprocher, notre agriculture +sera menacée d'une nouvelle et terrible concurrence par les blés de +Sibérie. Aujourd'hui, bien qu'une très infime portion du pays seulement +soit défrichée, la production de la Sibérie occidentale en céréales est +de beaucoup supérieure à la consommation locale. Transportés par voie +fluviale à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le principal fret +des navires et dans des conditions de prix très avantageuses. Ajoutez à +cela les produits des forêts vierges, les cuirs, etc. + +Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île de Ialmal +qui proémine comme un long doigt au milieu de la mer de Kara, divers +projets ont été mis en avant. Au XVIe siècle, des bateaux russes +partaient de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure de la baie +de Kara et, de là, par des rivières et des portages, atteignaient +l'Obi, puis l'embouchure du Tas. Il y a quelques années, on a proposé +le creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara. Après étude +du terrain, ce projet a été abandonné. Plus récemment, il a été +question de la construction d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne +connaissant pas la région, je ne puis me prononcer sur sa possibilité, +mais, d'après les renseignements que nous possédons sur la nature du +sol dans ces pays, le terrain n'est guère propice à l'établissement +d'une voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional +nécessiterait le creusement de tunnel ou tout au moins de tranchées. +Enfin les marchandises devraient subir deux transbordements, d'où +une élévation des prix. Or le bon marché est une des conditions +essentielles de la vente des produits de Sibérie sur les marchés +européens. + +Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes espérances sur le +Transsibérien, je crains bien qu'ils ne nourrissent de dangereuses +illusions à ce sujet. Le chemin de fer projeté et déjà commencé est, +avant tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera dans +une singulière mesure les relations entre la Russie et la Chine. Si +un conflit éclatait avec cette puissance, il permettrait de rapides +mouvements de troupes, et cet avantage est de la plus haute importance. + +En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise, longue +de plusieurs milliers de kilomètres, devra être soigneusement observée. +Peut-être les Célestes voudraient-ils profiter de complications +européennes pour créer à la Russie des embarras. Le prince de Bismarck +avait compris avec sa haute intelligence politique l'importance de +la Chine comme facteur dans les luttes entre les diverses nations +occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking, M. Brandt, avait +employé au service de cette idée sa longue connaissance du pays et des +hommes. Son autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et, à tort +ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient attribuaient à son +influence une longue portée. + +Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la Russie et la +Chine sont bons; mais la sûreté des relations n'est pas précisément +la qualité dominante des Célestes. La construction du Transsibérien +enlèvera à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première +démonstration hostile des Chinois, en quelques jours pourront être +effectués des transports de troupes qui auparavant auraient exigé des +mois. Gouverner, c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont +prévoyants. + +D'autre part, considérable sera l'importance économique du +Transsibérien. Les relations commerciales entre la Russie et la Chine, +déjà si suivies, augmenteront dans une large mesure. Le transport des +thés de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à travers la +Sibérie, s'effectuera désormais par voie ferrée. Enfin, le chemin +de fer sera la grande route de la colonisation et de la pénétration +européenne en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des +manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie moscovite. +Mais les Sibériens se font illusions s'ils comptent sur cette route +pour expédier en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien +ne sera jamais une voie d'exportation pour la Sibérie. Il transportera +en Europe l'or et les pierres précieuses; de pareilles marchandises +peuvent supporter sans perte d'énormes taxes de transport. Mais la +principale production du sol, les céréales, sera grevée de frais +beaucoup trop considérables pour une vente avantageuse en Europe. +D'autre part, en admettant même des tarifs très bas, les blés de +Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, venant faire +concurrence à ceux de Russie, amèneraient fatalement une baisse. Le +résultat le plus clair de l'opération serait l'appauvrissement du +cultivateur russe. + +Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe septentrionale: +la péninsule Scandinave, la Finlande, le Danemark, l'Allemagne +du Nord, etc. La condition essentielle de leur placement sur ces +marchés est leur bas prix. Les frais de transport doivent donc être +réduits au minimum et par suite être effectués par eau. Par l'Obi, +puis par l'Oural, la Petchora et la mer Blanche, le blé de Sibérie +arrive déjà en Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de M. +Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue et nécessitant deux +transbordements, cette voie reste inférieure à celle de la mer de Kara. +De ce côté devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative +si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont habitués à vaincre la +nature. La persévérance aidée de sacrifices pécuniaires triompherait +sans aucun doute des difficultés de navigation dans la mer de Kara. + +Après cette longue digression, revenons maintenant au récit de notre +voyage. Dans l'après-midi nous arrivons à la station de Novaïa-Iourta, +située en plein marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau. +Depuis quelques jours seulement l'inondation a baissé, et le sol est +resté détrempé et fangeux. Pour arriver aux maisons on avance jusqu'à +mi-jambes dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation +lacustre des temps préhistoriques. + +Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la station précédente +de Niérémo, ont un type mongol accusé. Ils sont noirs, ont la peau +bistre et les yeux fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo, +sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. Sur la basse +Sosva, dans les _paouls_ voisins de Bériosov, ce type est également +fréquent. Chez les indigènes des bords de l'Obi la couleur noire +paraît dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station de +Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les Ostiaks. Les Samoyèdes +ont évidemment remonté par la grande route du fleuve et se sont mêlés +aux naturels. Depuis Bériosov une observation même superficielle +révèle des modifications sensibles chez les indigènes. A mesure +que nous avançons vers le sud, les traces d'une influence tatare +se révèlent fréquentes et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps +en relations constantes et directes avec les Musulmans, leur ont +emprunté de nombreux usages, tels que celui du voile chez les femmes +et la coutume du _kalym_. Cette influence devient très apparente dans +l'ornementation du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris de +leurs voisines musulmanes un goût très prononcé pour les parures en +verroterie de couleur. Sur les bords de l'Obi, la perle de verre a une +importance égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes +savent l'employer à des passementeries aussi chatoyantes de coloris +que régulières de dessin. Rare dans la région de la Sygva et de la +haute Sosva, cette ornementation devient générale dans la vallée de +l'Obi. Presque toutes les femmes portent aux manches et au col de leurs +tuniques de larges garnitures de perles de verre. A leurs tresses +pendent des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales +comme leurs gants sont ornés de broderies de ce genre. + +Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément modifiés par le +contact des Slaves. Maintenant les _tchioumes_ deviennent rares et les +_iourtes_ moins primitives. Quelques-unes sont des maisons avec deux +pièces garnies de chaises et de tables. D'autre part, les vêtements +en peau de renne sont remplacés par des blouses et des pantalons de +grosse toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes portent +des chemises par-dessus le pantalon à la mode russe, des _kaftans_ en +guenilles, et bientôt nous verrons des gilets et des casquettes. Comme +chaussures, en place des _pimouï_, des souliers en cuir de cheval, et +un peu plus bas des bottes. Encore quelques années et les Ostiaks de +cette région seront tous vêtus de défroques russes. Dans les _iourtes_, +beaucoup d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de bouleau +comme matière première diminue. En 1872, le voyageur russe Poliakov +avait trouvé des instruments en pierre chez les indigènes des bords +de l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, les Ostiaks +avaient encore conservé en grande partie leur civilisation primitive; +depuis, la russification a fait des progrès très rapides. En dix ans, +l'état des habitants s'est modifié complètement, et il est à craindre, +pour les ethnographes comme pour les amateurs de pittoresque, que les +Ostiaks de l'Obi n'aient bientôt adopté la civilisation russe. Les +Slaves sont de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, les +races indigènes fondent rapidement. C'est le peuple colonisateur par +excellence. + +[Illustration: Village ostiak sur les bords de la Sosva.] + +Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs ressources de la pêche. +La chasse est pour eux une occupation secondaire. A mesure que l'on +avance vers le sud, les animaux à fourrures deviennent rares[175]. Ces +indigènes élèvent du bétail et des chevaux[176]. La récolte de foin +étant insuffisante pour l'alimentation de ces animaux durant l'hiver, +pendant cette saison leur nourriture consiste en feuillage desséché +de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, la grande curiosité est un +lièvre (_Lepus borealis_) apprivoisé que les indigènes nourrissent avec +du poisson. + +[Footnote 175: Dans le _volost_ Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889, +le rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour une +population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). Celui de la +chasse avait une valeur de 5 000 francs.] + +[Footnote 176: Dans le _volost_ de Kondinsk, les indigènes possèdent +535 bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte +720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.] + +Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, la brise se lève +mouillée avec un crachin froid et pénétrant; une tristesse de mort +enveloppe un paysage lugubre. Depuis des semaines nous parcourons +une terre partout pareille; jamais une découverte de pays imposante, +jamais un moment d'admiration, jamais une vue soulevant l'enthousiasme, +jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans la mémoire comme un +point lumineux. Toujours une monotonie exaspérante, toujours une même +plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse aucun souvenir, +rien qu'une impression d'ennui. Sur ce point tous les voyageurs sont +d'accord. «Si vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, n'y +allez pas», s'écrient en terminant leurs relations deux auteurs, l'un +simple touriste, l'autre savant distingué. + +La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps absolument bouché, +comme disent les marins. Le jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks +reconnaissent la route au milieu de ce dédale de canaux et d'îles m'est +toujours un sujet d'étonnement. Pour se guider sans boussole à travers +ces terres basses, ces gens doivent posséder la plus merveilleuse +mémoire des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine un rayon de +quelques mètres, et pourtant jamais notre barreur ne fait fausse route. +Le bonhomme trouve son chemin sans y voir. + +Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable le cabanon de la +_lodka_! Notre habitation mesure 2 mètres de long et 1m,10 de haut. +Mais là nous sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées +dans des bouteilles, notre chenil prend un aspect chaud et gai. Tout à +coup, dans le grand silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte +rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, un beuglement de +fauves comme un formidable cri de guerre. En même temps, des branches +battent la muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais non, nous +avançons toujours. Et un second cri part plus terrible encore que le +premier. Du coup, Boyanus ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il? +Oh rien. Tout le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et pour +se donner du courage et aussi pour s'amuser, les rameurs poussent ces +hurlements! Point de plaisir sans bruit. Toute la nuit notre sommeil +est ponctué de ces rugissements de bêtes. + +Le mauvais temps est heureusement de courte durée; le lendemain, le +soleil luit gai et brillant, emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce +sont les derniers sourires de l'été. + +Toute la journée du 26, continuation de la navigation au milieu des +_protoks_. Dans la soirée nous atteignons le grand Obi. A lui seul il +forme un fleuve magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage +de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, voici enfin un +paysage nouveau. Au bout de la nappe d'eau, derrière un premier plan +de marécages boisés, blanchit sur la rive droite une haute terrasse +couronnée de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une falaise de +sable et d'argile à une quarantaine de mètres au-dessus de l'eau. +Dans cette platitude, pareil monticule fait l'effet d'une haute cime, +et telle est l'impression générale, que les Russes donnent à cette +terrasse le nom de montagne (_gora_). Gravissez cet escarpement de +sable: au sommet vous trouvez une immense plaine s'étendant sur des +centaines de kilomètres. Cette plaine est le niveau normal du pays, le +fleuve un large fossé creusé dans l'épaisseur du sol, et la _gora_, le +talus de ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion constante +que le fleuve fait subir à la berge. D'après les observations du +célèbre naturaliste russe de Baer, les cours d'eau de notre hémisphère +coulant dans le sens du méridien entament leur rive orientale et +alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la rotation +terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige du sud au nord, écrit +M. de Lapparent qui d'ailleurs ne paraît guère accepter la théorie +de Baer, rencontre, dans sa descente, des régions où la vitesse de +rotation est de moins en moins prononcée; elle doit donc conserver +un excès de vitesse dans le sens où s'accomplit le mouvement diurne de +la terre, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui +entraînerait de préférence la dégradation des berges orientales.» + +[Illustration: Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.] + +Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des fleuves sibériens +coulant du sud au nord. Venant sans cesse frapper la rive droite, +les eaux entament d'une manière continue cette berge, en même temps +qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande masse de l'Obi coule +ainsi directement à la base de la haute terrasse, tandis qu'à gauche +la berge se trouve partout précédée d'une large zone de terres basses, +produit de l'alluvionnement. Le déplacement de l'Obi vers l'est est un +fait reconnu par les indigènes, comme le prouve le nom de Vieil-Obi +(_Staraïa Obi_) qu'ils donnent concurremment avec celui de Petit-Obi au +bras gauche du fleuve. Cette branche est en effet la plus anciennement +creusée et à une époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi. + +La berge droite du fleuve, constituée par des terrains détritiques +quaternaires comme toute la Sibérie septentrionale, est très facilement +entamable. Nulle part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en +haut, la _gora_ présente des couches de sable, de graviers et d'argile +empâtant des blocs de pierres[177]. Sur un terrain d'une aussi faible +consistance, l'érosion se produit naturellement avec des proportions +grandioses, et détermine d'énormes éboulements. Poliakov évalue à 256 +000 mètres cubes le volume d'une chute de falaise survenue sur la rive +droite de l'Irtich. A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre +passage, la berge portait les traces d'une rupture fraîche dont la +masse avait dû être considérable. + +[Footnote 177: Les assises ne sont pas partout horizontales. En +plusieurs localités, j'ai observé un pendage des couches et des +stratifications entre-croisées.] + +Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les glaces et le vent +contribuent à la dégradation de la falaise. Le ruissellement des eaux +pluviales détermine la formation de profonds ravins. Sur ce terrain +il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents sauvages +dans les Alpes. Au moment de la débâcle, poussés violemment par les +pressions, des blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à +coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi préparée à +céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne s'éboule pas déjà sous le +choc de ces assauts. L'été, l'air est un agent d'érosion non moins +actif que l'eau. Si ses effets se manifestent dans des proportions +moins grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant sur ces +falaises, le moindre vent enlève d'énormes quantités de particules +sablonneuses. Par une forte brise un pulvérin s'élève de la _gora_, +et remplit le ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant +une tempête, nous respirâmes du sable. Par les fentes des fenêtres +pénétraient des particules terreuses, et dans l'intérieur des maisons +tous les objets étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une +réduction du simoun. + +Sous les actions réunies de ces différentes érosions la dégradation +des falaises des fleuves sibériens est très rapide. Depuis la +période historique, qui commence pour la Sibérie au XVIe siècle, le +déplacement des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable. +Ainsi, à Démiansk, village russe en amont de Samarovo, l'emplacement de +la première église, situé, lors de la construction, sur la rive droite +de l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, et à la place +où fut élevée la seconde, coule maintenant le fleuve. Certaines années, +dans cette localité, la rive droite est rongée sur une largeur de 40 +mètres[178]. + +[Footnote 178: Sommier, _loc. cit._] + +Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité énorme de +particules arénacées. Pour le thé nous employions l'eau du fleuve, +et chaque fois le fond de nos tasses était rempli d'une couche de +sédiments. La présence de ces sables en suspension donne au fleuve +une couleur jaune très accentuée. Une partie de ces sables sert à +constituer les terres basses comprises entre le Grand et le Petit-Obi. +La formation de ces dépôts est singulièrement facilitée par les +saulaies dont les îles sont couvertes. Au moment de l'inondation, ces +taillis seuls émergent et permettent par suite la fixation rapide des +sédiments. + +Le long de la rive droite, à la base de la falaise, on observe une +ligne de blocs que les éboulements ont dégagés des couches arénacées. +La formation de cette murette est due à l'action des glaces au moment +de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau et de tous les +lacs de Laponie existent de semblables alignements constitués dans +les mêmes conditions. Lorsque la carapace cristalline se rompt au +printemps, sous la poussée des glaces venant d'amont les glaçons +empiètent sur la rive, repoussent les pierres disséminées et les +accumulent en murettes. + +Une autre conséquence de la dégradation de la berge, et celle-là +très importante, est la chute dans le fleuve de masses considérables +d'arbres. Les glissements de la falaise entraînent dans l'Obi des pans +de forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial et que les +courants marins dispersent ensuite sur les terres polaires sous forme +de bois flotté. Cette destruction des forêts par les fleuves est un +des phénomènes les plus actifs de la zone boréale russe. Nous l'avons +observé sur tous les nombreux cours d'eau parcourus pendant cette +exploration, mais sur aucun il ne se produit avec une amplitude plus +grande que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré en +évaluant en moyenne le volume des débris ligneux épars sur la berge +droite à un mètre cube par 10 mètres courants de rive. La distance +de Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par suite, le cube des +bois jonchant la rive droite sur cette distance sera de 534 063 mètres +cubes, et ce chiffre est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de +bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on n'en trouve. + +D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres rivières de +Sibérie apportent dans l'océan Glacial un volume de bois non moins +considérable. Jugez, par suite, de l'énorme masse de bois flotté +fournie par les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont +poussés vers l'est par un courant côtier le long du littoral nord +de l'Asie. Arrivés dans les parages de la Terre de Wrangel, ces +bois sont ensuite chassés par un autre courant vers le nord-ouest, +c'est-à-dire en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie +jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par la dérive de la +_Jeannette_. Pendant deux ans le bâtiment, retenu prisonnier dans une +banquise, fut entraîné au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par un +mouvement des eaux constant analogue à celui qui porta le _Tegetthoff_ +vers la Terre François-Joseph. Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie +la marche de ce courant a été mise en lumière par un curieux cas de +flottage. En 1881, la _Jeannette_ se perdit à soixante milles au nord +de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Quel ne fut pas l'étonnement deux +ans et demi plus tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment +furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest du Grönland. Le +bloc avait été apporté là par le grand courant polaire qui, après avoir +longé la côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, vient se +perdre dans le détroit de Davis. Depuis longtemps ce courant avait été +constaté, mais son origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage +des épaves de la _Jeannette_ permet d'établir son trajet en quelque +sorte expérimentalement. Complétée par les renseignements que l'on +possédait déjà sur le mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble +et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de départ du +courant polaire grönlandais. Sans aucun doute il est la continuation du +courant des îles de la Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les +eaux poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent au nord de la +Terre François-Joseph et du Spitzberg, dans le voisinage du pôle, puis +redescendent vers le sud le long de la côte est du Grönland[179]. Les +bois flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du courant +une partie est poussée vers le Spitzberg et la Terre François-Joseph; +la plus grande partie arrive au Grönland où elle échoue; le restant, +chassé au sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné par le +Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Les +troncs échoués sur les côtes du Grönland sont soigneusement recueillis +par les indigènes pour la fabrication de leurs armes et de leurs +embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent se procurer. Ainsi +finalement les produits des forêts de Sibérie servent à l'industrie des +Eskimos. + +[Footnote 179: C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen +pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, comme on sait, +quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route pour les îles de la +Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le Pôle, poussé par le courant.] + +Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous une large +plaine d'eau bordée à l'est par une muraille verte égratignée de larges +taches jaunes. De distance en distance, de profonds ravins déchirent la +_gora_ comme des entailles au couteau, et par toutes ces coupures la +forêt descend pareille à une inondation verte au-dessus de l'inondation +bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, la _lodka_ avance +rapidement sous la pâleur jaunâtre du couchant. Dans le grand calme +enveloppant du soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest, +à perte de vue, les terres confondues avec les eaux deviennent une +immensité océanique. A l'horizon apparaît simplement une petite raie +verte toute basse. On a une illusion de mer. + +Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. De ce côté notre +première étape est le village de Tcherkali (_siélo_), où un artiste +indigène nous donne un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une +harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle grossièrement +celle d'un oiseau. La caisse résonnante forme le corps, la hampe le +cou, et le sommet figure la tête. D'où le nom de _liebed_ (cygne) donné +par les Russes à cet instrument. La harpe de David devait être aussi +primitive. A la tête de l'instrument pendent de petites guenilles, +cadeaux des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux de drap +permet de juger à l'avance la virtuosité du harpiste. Aux premiers +accords tous les indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur +figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent oublier leur +pénible existence. L'air est triste, poignant; dans le calme du soir il +monte comme une plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout +entière de souffrances et de privations. + +Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon pluvieux perce un +campanile blanc, puis le classique toit vert des églises grecques et un +bloc de cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, la +localité la plus importante entre Bériosov et Samarovo. Il est situé +sur la rive montagneuse, et pour en permettre l'ascension un escalier +en bois a dû être construit. Le village doit toute son importance à +un monastère fondé dans un but de prosélytisme parmi les indigènes. +Quelques jeunes Ostiaks et Samoyèdes y sont élevés par les moines; +arrivés à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi leurs +congénères avec mission d'y répandre les lumières de la religion et de +la civilisation. L'institution, m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très +bons résultats. + +Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales ressources de la pêche. +Pour l'exercice de cette industrie, ils emploient les mêmes engins que +les Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils manient avec +une adresse extraordinaire, et, comme eux, emploient de petits filets +tendus sur un bâton et maintenus perpendiculairement dans l'eau par +un poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre que nous +ayons observé en Sibérie. Au contact des Russes, les survivances +préhistoriques disparaissent rapidement. A mesure que nous avançons +vers le sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent entre +les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, nous voyons les +dernières _tchioumes_, et désormais tous nos rameurs sont vêtus de +défroques russes. + +[Illustration: Poids de filet en pierre (d'après une photographie +exécutée sur l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).] + +Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours la même impression. +Par endroits l'immensité océanique des _protoks_ donne l'illusion de la +mer. A perte de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante de +lumière avec une mince raie verte à l'horizon. + +Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un aigle se lève des +oseraies et va se percher tout près sur le toit d'une _iourte_ +ruinée. Vite la carabine, des cartouches, et j'avance lentement en me +défilant soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche mon coup +de fusil, l'oiseau tombe et en même temps toute la bande des Ostiaks +arrive sur moi menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle +apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion mendiant. Le premier +moment d'émoi passé, les cris s'apaisent de suite à la promesse d'un +dédommagement pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art de rançonner +les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent plus accommodants que les +Arabes de Daudet. Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire +de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme s'attache +à nos pas, il tourne autour de nous en marmottant d'un air souriant; +enfin, s'enhardissant, il nous propose de tirer un second aigle non +moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. Sans attendre notre +réponse il part à la recherche de son volatile et bientôt l'apporte +par les pattes, ni plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se +laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons dans la +_lodka_ de Reif. + +_29 août._--Dans la matinée nous traversons le grand Obi pour +suivre la rive gauche. A sept heures, nous arrivons à la station de +Kéoutchinskaya. + +A la station suivante, à Vorono, tous les hommes sont partis à la +pêche, ils reviendront très tard, et pour ne pas nous faire attendre, +leurs femmes les remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; pas +gênants, les marmots: on les fourre sous les bancs dans les boîtes en +écorce qui leur servent de berceaux. Quand leurs cris deviennent trop +gênants, la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, s'en +emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son enfant. + +L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis voici les _iourtes_ +de Soukoroukova, la dernière station ostiake. + +Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres gens. Après un mois +passé au milieu d'eux, vivant presque de leur vie, nous nous sommes +pris à les aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne volonté +attachent, et toujours nous garderons au cœur une sympathie profonde +pour ces humbles, pour ces malheureux qui se débattent étouffés par +la civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier degré de +la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons sordides et leurs misérables +cassines s'affaissent avec un air de mort. + +A deux kilomètres de la station, en rangeant une saulaie inondée, l'œil +vigilant de Popov découvre un magnifique aigle immobile, perché dans +le taillis. Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas prendre +son vol à notre passage, très certainement il doit souffrir d'une +indigestion. A vingt mètres je lui envoie une balle. L'oiseau tombe +percé de part en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle +que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat vigoureusement et, +renversé sur le dos, se défend du bec et des serres. Pour le tuer, un +homme doit lui appuyer pendant dix minutes le talon de la botte sur +l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet aigle; son envergure mesure 2 +m. 20. + +Deux heures de navigation et nous arrivons au village de Soukoroukova, +situé en plein marais. Je ne sais s'il a été fondé par l'administration +ou par de simples particuliers. Mais que cet établissement émane de +l'initiative officielle ou particulière, en tout cas l'emplacement a +été singulièrement choisi. Bâti au milieu de l'archipel, sur une langue +de terre basse, le village est chaque année complètement inondé par la +crue du printemps. Les rues sont transformées en canaux, et pendant +plusieurs semaines Soukoroukova devient une petite Venise boréale. +Cette année les eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui +encore les rues sont à moitié remplies par de larges mares, et la rive +à laquelle nous accostons est une fondrière. Sur cette bourbe le +débarquement serait impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils +aperçoivent notre _lodka_, les naturels accourent avec des planches +et en quelques minutes installent un débarcadère. Le caractère russe +a un fond de bonté et d'obligeance véritablement touchant. L'immense +majorité de ces paysans sont de bons et braves gens. + +A une journée radieuse succède une nuit superbe, chaude et lumineuse. +Pas un nuage, pas un souffle de vent, nous glissons sans bruit sur un +étroit canal au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage, +la lumière blanche de la pleine lune ruisselle; des morceaux de rives +prennent l'aspect de taches de neige, et la nappe d'eau s'émaille de +plaques d'argent changeantes. Et partout un silence de choses mortes +donnant la sensation du désert. Telles ces belles nuits d'amoureux +chantées par les poètes. Pour rendre l'impression plus poignante, les +rameurs entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie que +les larmes nous montent aux yeux. Des heures et des heures on reste +sur le toit de l'embarcation, enveloppé par la poésie profonde de +la nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand se fait le +jour pâle de l'aurore, de tous ces bois mouillés sortent des buées +floconneuses, légères, transparentes. Au milieu de ces fumées blanches, +des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec des brusqueries +de lanterne magique; la nature entière prend un aspect de rêve, de +vague, d'inexistant. Puis soudain le soleil se montre lentement, bien +lentement, avec des alternatives de lumière et d'obscurité; les vapeurs +tourbillonnent, s'envolent comme aspirées, et la vision prend fin. + +Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses souches apportées par +l'inondation et que la crue prochaine remportera. La forêt a ici +un aspect plus méridional; peu ou point de conifères, les arbres à +feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du soleil on a +l'impression du Midi. Derniers sourires de la nature sibérienne avant +le long engourdissement de l'hiver. En dépit des apparences, les +premiers froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous les +jours nous observons de nombreux passages d'oies en route vers le sud. + +Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse, apparaît +le village de Troïtskoïé, signalé de loin par la tache blanche de +son église: un horizon de prairies basses découpées de canaux, des +troupeaux de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un aspect de +plantureuse Hollande. + +Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons vus, les habitants +de Troïtskoïé se distinguent par leur énergie et leur fierté avec un +air d'indépendance qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses +territoires, les indigènes sentent ici moins la main de l'autorité que +dans la Russie d'Europe, et ne pouvant guère compter sur l'intervention +de l'État, ils ont pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces +gens-là réunissent toutes les qualités du colon. + +Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon bleui par la buée +d'eau, une longue strate blanchâtre indique la terrasse de la rive +droite. La plaine d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous +voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich, presque au terme +de notre voyage. Une dernière fois, à Bielagora, nous changeons les +rameurs et en route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais, et +immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée de la brise, la +_lodka_ avance rapidement; au petit jour, Samarovo est en vue. De la +rive gauche de l'Obi les _protoks_ nous ont conduit dans l'Irtich. Non +moins grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi large que +le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une plaine d'eau et de marais. +On dirait deux bras de mer marchant l'un vers l'autre pour unir leur +immensité. + +A cinq heures et demie du matin, nous accostons au _pristane_[180] +de Samarovo. Moment de satisfaction indicible, notre exploration +est terminée et bien terminée. En voyage, après la joie du départ, +la plus grande est celle du retour. On revoit alors en rêve toutes +les péripéties de l'expédition; les incidents ennuyeux, les tracas +s'oublient, et il ne reste plus dans la mémoire que le souvenir +des grands spectacles de la nature, de cette vie solitaire pleine +d'émotions fortes et d'impressions violentes. L'imagination pare tout +de ses vives couleurs, et à la pensée des contrées parcourues l'esprit +est traversé d'un rayonnement. Dans la tristesse de l'existence, les +souvenirs des voyages sont la joie des mauvais jours. Ils rappellent +les temps heureux où la vie était faite d'insouciance, dans le +bien-être qu'éprouvent tous les gens forts au milieu des déserts de la +nature. + +[Footnote 180: Port.] + + + + +CHAPITRE XV + +LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE + + Samarovo.--L'Irtich.--Tobolsk.--En _tarentass_.--Le chemin de fer + Transouralien. A travers la Russie. + + +Quel jour passera un vapeur à destination de Tobolsk? Telle est notre +première question en débarquant. Peut-être aujourd'hui, peut-être +demain, peut-être dans cinq jours. En tout cas, nous devons nous armer +de patience, d'autant que la localité est absolument dépourvue de +charme. Pour abri nous avons une baraque dont le seul défaut est le +manque absolu de fenêtres. A cela près on y est à couvert; de plus +mauvais gîtes ne sont pas rares. Une seule chose, et d'importance, +nous inquiète: nos provisions sont épuisées, le cabaretier établi +au _pristane_ ne vend que de l'eau-de-vie; d'autre part, le village +de Samarovo est éloigné de plus de 2 kilomètres. Aux portes de la +civilisation nous risquons de mourir de faim. + +Les bagages débarqués, nous nous acheminons prestement vers Samarovo +pour aller demander un peu de nourriture à Semtzov. Semtzov, qui est +un simple paysan enrichi, est la providence des voyageurs dans ces +parages. A tous, à Poliakov comme à Finsch, à Ahlqvist comme à Sommier, +il a libéralement prêté les embarcations nécessaires pour le voyage de +l'Obi. Il suffit d'expliquer à ce brave homme notre embarras, et de +suite il nous offre de prendre tous nos repas chez lui. Cette cordiale +et franche hospitalité est un des traits du caractère russe, et chez +ces simples paysans elle vaut d'autant plus par la sûreté des relations. + +Enfin, après trois longues journées d'attente, le vapeur arrive, +mais au moment de la délivrance la maladresse du capitaine nous fait +craindre une nouvelle détention. La brise souffle en bourrasques du +nord; incapable de manœuvrer dans de pareilles conditions, le capitaine +approche simplement de la rive et détache un canot à terre. Boyanus +saute aussitôt à bord pendant que je fais embarquer nos nombreux colis +dans une _lodka_. Mais dès que l'embarcation a rallié, le paquebot se +remet en marche, me laissant sur la rive avec les bagages et avec les +deux _ouriadniks_. + +Me voilà condamné à attendre je ne sais combien de temps le passage +d'un nouveau steamer dans cette bourgade sans intérêt. Le vapeur file +toujours, il va disparaître lorsque soudain il s'arrête, vire de bord +et se dirige de nouveau vers le _pristane_, où il accoste bientôt sans +la moindre difficulté. Je suis sauvé grâce à l'énergie de Boyanus. Cet +excellent ami a tenu rigoureusement tête au capitaine et l'a obligé +à revenir en arrière. Ce moment d'émoi passé, nous pouvons goûter en +toute quiétude les avantages de la civilisation. Après deux mois passés +dans la cahute d'une _lodka_, on éprouve une agréable sensation à se +trouver dans un salon confortable, bien éclairé, et après deux mois +d'un régime de tapioca, de poisson et de conserves une table passable +semble un luxe oriental. Et pourtant nous regrettons notre vie sauvage. + +Sur les bords de l'Irtich le paysage est aussi ennuyeux que sur l'Obi. +A droite une haute plaine sablonneuse, et partout la forêt. A partir +de Démiansk l'aspect de la vallée devient moins sévère. Nous entrons +dans la région des céréales; autour des villages s'étendent des champs +cultivés, mais les villages sont rares et, partant, les cultures peu +étendues. + +Après trois jours de navigation voici enfin Tobolsk. A ce nom sonore +plein de souvenirs historiques vous vous représentez une grande et +belle ville, quelque chose comme une merveilleuse cité asiatique des +contes des _Mille et une Nuits_. Et de fait Tobolsk a fort bon air. +Sur une hauteur, un fouillis de remparts et d'églises s'élève en +masse architecturale et pittoresque dominant une plaine de baraques. +Nous débarquons et ici, comme à Vologda, comme à Iaroslav, comme dans +toutes les villes russes, ce bel aspect masque un grand village. Dans +le chef-lieu de la Sibérie occidentale les voyageurs ne trouvent pas +même une auberge, rien que des bouges infects aussi repoussants que les +_iourtes_ ostiakes! Un hôtel, à qui servirait-il? nous répond-on. Seuls +s'arrêtent à Tobolsk les voyageurs qui ont des parents et des amis dans +la ville, et ils logent chez ces parents et ces amis. Pendant notre +séjour, l'aimable gouverneur, le général Troïnitsky, nous installa dans +l'appartement d'un de ses amis absent pour le moment et nous offrit +l'hospitalité de sa table. Sans cela nous aurions été forcés de dresser +notre tente dans quelque coin de prairie et de faire la popote en plein +vent comme des Bohémiens. + +En toutes occasions, le général Troïnitsky s'efforçait d'aplanir toutes +les difficultés devant nous, et son accueil chaud et cordial restera un +de nos meilleurs souvenirs de Sibérie. + +Comme presque toutes les cités bâties sur le bord d'un fleuve, +Tobolsk est divisée en haute et basse ville. En haut est le Kremlin, +gardant dans son enceinte de remparts la cathédrale et les bâtisses +administratives. A ce quartier perché sur la falaise élevée de l'Irtich +conduit une large avenue planchéiée, ouvrage des prisonniers suédois +du temps des guerres de Charles XII. Elle conduit à un petit square +orné d'une statue de Iermak. Le morceau est plus que médiocre, mais la +pensée qui a présidé à son érection n'est pas banale. Le conquérant +de la Sibérie est placé en face de l'immense plaine de l'Irtich, et +le paysage grandiose donne la vie à ce bronze sans expression. Cette +terre infinie, dont l'extrémité se perd dans la brume de l'horizon, +ce continent illimité, voilà son apport à la patrie, à lui ce brigand +qui, s'il n'avait assuré un empire à son tsar, aurait été pendu haut et +court. Combien elle est suggestive l'histoire du conquérant sibérien! +Ici, comme en Australie, une bande d'écumeurs et de détrousseurs de +grands chemins a agrandi leur patrie d'un des plus vastes empires +du monde. Examinez, du reste, toutes les importantes entreprises +coloniales: presque toutes n'ont-elles pas été conduites par des gens +qui aujourd'hui n'auraient pu être candidats au prix Montyon? Pour +de pareilles expéditions il faut le goût des aventures et l'esprit +d'initiative. Les vagabonds ne sont-ils pas des gens qui ont ces +qualités à un degré incompatible avec les lois de la société? + +A Tobolsk nous apprenons une nouvelle désagréable: par suite de la +baisse des eaux la navigation est interrompue sur la haute Tobol, +affluent de l'Irtich, conduisant à Tioumen, tête de ligne du chemin de +fer transouralien. + +Pour gagner cette ville nous devrons faire le trajet en _tarentass_. +Ce sera pour nous l'occasion d'expérimenter ce mode de locomotion. Le +_tarentass_ et la Russie! l'un évoque l'autre, et notre voyage serait +incomplet sans une excursion dans cette fameuse voiture. Avec son +obligeance habituelle, le général Troïnitsky organise notre course, +et, pour nous épargner l'ennui d'un changement de véhicule à chaque +station, nous prête aimablement le sien. Représentez-vous une sorte de +barque solidement fixée à un chariot non moins solide monté sur quatre +roues. En avant, un siège pour deux personnes; dans la barque, point de +banquettes, simplement, comme dans la _plétionka_, une épaisse couche +de foin pour remplacer les ressorts et sur laquelle s'allongent les +voyageurs. Le véhicule n'est pas précisément léger; pour le traîner à +une allure rapide, quatre chevaux sont nécessaires. + +Le 8 septembre, à dix heures trente du matin, nous quittons Tobolsk; +les dernières maisons de la ville dépassées, les chevaux partent à fond +de train. Sur la route excellente et absolument plate, le _tarentass_ +vole pour ainsi dire. En une heure trois quarts nous parcourons 27 +kilomètres et demi, encore avons-nous perdu pour le moins dix bonnes +minutes à la traversée de l'Irtich en bac. A midi quinze, nous arrivons +à la station de Karatchine; en vingt minutes les chevaux sont changés, +et maintenant au triple galop. En une heure quarante-cinq nous +franchissons une distance de 31 kilomètres, soit près de 18 kilomètres +à l'heure: c'est le record de vitesse dans notre course de Tobolsk à +Tioumen. + +Partout le pays est constitué de terres noires très fertiles. Seulement +autour des villages, le sol est cultivé pour la consommation locale. Le +manque de débouchés rend inutile de plus abondantes récoltes. + +Toute la journée et toute la nuit nous galopons ainsi, mais, à mesure +que nous avançons, les voyageurs deviennent plus nombreux et, partant, +les haltes plus longues. A une station nous attendons les chevaux +pendant deux heures. Enfin, à trois heures de l'après-midi, nous +faisons notre entrée à Tioumen, ayant ainsi parcouru 277 kilomètres en +vingt-neuf heures. + +Tioumen est une gentille petite ville de 15 000 habitants environ, +très importante au point de vue commercial. C'est le lieu de transit +entre l'Europe et la Sibérie. Située sur la Toura, à l'extrémité +ouest du réseau des voies fluviales de la Sibérie occidentale, elle +est en même temps en communications faciles avec le bassin du Volga +et de la Kama par le chemin de fer transouralien. Malheureusement, +souvent en automne, comme cette année, la baisse des eaux interrompt +la navigation sur la Tobol et oblige le commerce à de coûteux +transbordements et transports par terre. D'autre part, le chemin de +fer Ouralien débouchant dans la vallée de la Kama qui est sans voie +ferrée, cette route n'est pratique qu'en été. Lorsque le Transsibérien +sera construit, il est donc probable, pour ces raisons, que le chemin +de Tobolsk à Perm par Tioumen sera abandonné pour un autre plus +avantageux, déjà en partie existant. A travers l'Oural méridional vient +d'être construite une ligne débouchant en Sibérie à Slata-Oust. Cette +voie est reliée par Samara et le pont de Sizerane au restant du réseau +russe. Lorsqu'elle aura été poussée d'autre part jusqu'à l'Irtich, +en toutes saisons, la Sibérie se trouvera en relations constantes et +rapides avec la Russie d'Europe. Ce sera l'embranchement européen du +Transasiatique. A Tioumen existe un petit musée très intéressant par sa +collection d'objets chinois et hindous découverts dans l'Oural. + +Le soir même, nous prenons le chemin de fer, et le lendemain à midi +nous arrivons à Iékaterinebourg. Cette ville est le chef-lieu d'un +important district minier. Dans un rayon de trente ou quarante lieues +à la ronde, c'est-à-dire aux environs, comme disent les Sibériens, +se trouvent de très riches gisements de minerais et de minéraux +précieux. A Iékaterinebourg sont installés une fonderie d'or et un +atelier de polissage des marbres appartenant à la couronne. A notre +point de vue, beaucoup plus intéressant est le musée très riche en +objets préhistoriques provenant de _tumuli_ attribués aux Tchoudes +énigmatiques. Dans cette belle collection je remarque une pierre +enveloppée d'écorce de bouleau identique à celles que les Ostiaks +emploient encore aujourd'hui comme pesons pour leurs filets. Elle a été +trouvée à une profondeur de 7 à 10 mètres dans les sables aurifères +recouverts d'une couche de tourbe épaisse d'une dizaine de mètres. +C'est généralement entre ces deux formations que se rencontrent les +objets préhistoriques. Tous ces matériaux ont été réunis par les +soins de la _Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles._ +Cette société locale rend de grands services à la science, et son +bulletin contient une foule de documents intéressants sur cette région +ouralienne. Le succès de cette publication appartient en grande partie +au zèle de son secrétaire, M. Clerc. Le nom de ce modeste savant est +très connu des voyageurs sibériens; tous ont pu apprécier la cordialité +de son hospitalité et l'étendue de son savoir. + +Nous aurions bien voulu accepter l'aimable offre de M. Clerc de faire +en sa compagnie une excursion archéologique aux environs, mais le temps +presse, et le lendemain nous reprenons le chemin de fer. La voie ferrée +suit la base de l'Oural. Rien dans le paysage n'indique le voisinage +d'une chaîne de montagnes; le terrain est doucement mamelonné avec de +belles forêts et de frais vallons; cela me rappelle la Suède centrale. +Voici Nijni-Tagilsk, les fameux établissements métallurgiques et +miniers du prince Demidov, puis la station Asiatskaya, suivie de celle +d'Ouralskaya, située au point culminant du seuil: 600 mètres seulement. +Le train descend ensuite à Européiskaya. La chaîne est traversée +sans que, pour ainsi dire, nous nous en soyons aperçus. L'Oural est +simplement ici un large renflement entre l'Europe et l'Asie. + +Le 12 au matin, nous arrivons à Perm, et aussitôt nous poursuivons +notre route vers Pétersbourg. + +Le 27 septembre, enfin, nous arrivons à Abo, à l'extrémité occidentale +de la Finlande, pour nous embarquer à destination de Stockholm. En +deux semaines j'ai traversé la Russie dans toute sa largeur, encore la +lenteur de la navigation sur les rivières à moitié asséchées m'a-t-elle +fait perdre pas mal de temps et ai-je dû m'arrêter plusieurs jours à +Kazan et à Pétersbourg pour remercier les autorités russes de leur +constant appui si bienveillant. + +Me voici maintenant sur la Baltique. Avec quelle volupté j'aspire +ses effluves salins forts et tonifiants. Après trois mois de vie dans +l'intérieur du continent, j'ai soif de la mer. Là-bas, en Sibérie, +il me semblait respirer un air pourri, vicié par tous les milliers +de poitrines qui l'avaient goûté avant moi. J'étais asphyxié et la +fraîcheur de la brise marine me fait renaître. Dans cet air vivifiant +je repasse tous les incidents du voyage, toutes les impressions fortes +de la vie sauvage, et le souvenir donne à ces réalités d'hier le charme +de la vision. Les voyages ne sont-ils pas des rêves vécus? + + + + +APPENDICE + +HISTOIRE NATURELLE + + +ZOOLOGIE + +Au cours de ce voyage dans la Russie boréale, comme pendant mes +précédentes explorations dans les régions arctiques, mes recherches ont +eu principalement pour objet la récolte des animaux inférieurs. C'est +ainsi que dans chacune des localités visitées je me suis préoccupé +avant tout d'exécuter des pêches au filet fin dans les nappes d'eau et +de recueillir des arachnides, des coléoptères et des mollusques. + + +I. PÊCHES AU FILET FIN. + +Des pêches ont été exécutées dans trois régions différentes de la +Russie: 1º aux environs de Kazan; 2º dans les bassins supérieurs de +la Kama et de la Petchora et dans la vallée de la Chtchougor; 3º en +Sibérie dans la haute vallée de la Sygva. + + +_1º Région de Kazan._ + +J'ai d'abord exploré le Kabane, fausse rivière située au pied de la +haute terrasse de la rive gauche du Volga, à 4 ou 5 kilomètres de ce +fleuve, dans le faubourg tatar de Kazan. Les lacs marécageux, dont +l'ensemble a reçu le nom de Kabane, sont peu profonds. + +En visitant les Tchérémisses du district de Tsarévokoktchaïsk, j'ai +exécuté des pêches dans toutes les nappes situées dans les ravins de +la pêche. (Pour la formation et la situation de ces nappes, voir plus +haut, p. 55.) La plus importante est le Tchernoïé-Ozero. + + +_2º Région de la Kama, de la Petchora et de la Chtchougor._ + +Pendant mon excursion à travers la vallée de l'Inva, des pêches ont été +exécutées dans de fausses rivières de la région. De même en traversant +le Tchoussovskoïé-Ozero, formé par la Bérésovka. Au point exploré, +ce lac marécageux avait une profondeur de 2 mètres. La Petchora, +comme nous l'avons dit, est bordée de fausses rivières marécageuses +situées de 5 à 12 mètres au-dessus du fleuve et à une distance de +5 à 600 mètres de la berge. J'ai pêché dans ce bassin à Oust-Pojeg +et à Oust-Chtchougor, enfin dans des mares éparses dans la forêt au +confluent de la Chtchougor et de la Volokovka (160 mètres). Enfin, +aux environs de Chékour-Ia-Paoul j'ai exploré également des fausses +rivières. + +En résumé, sauf le Tchernoïé-Ozero et le Tchoussovskoïé-Ozero, nulle +part je n'ai rencontré un véritable lac. Presque toutes ces fausses +rivières, bordées de tourbières et de vase, étaient d'accès très +difficile; en approchant de la rive, j'enfonçais parfois jusqu'aux +genoux. D'autre part, le manque d'embarcation sur ces bassins limitait +l'exploration à la région riveraine. + +Les produits de mes pêches, comme ceux rapportés de mes précédents +voyages, ont été étudiés par deux savants spécialistes, MM. Jules de +Guerne et Jules Richard, et publiés par eux dans le _Bulletin de la +Société de Zoologie de France_ (t. XVI). A ce travail j'emprunte le +tableau suivant donnant la détermination des espèces recueillies et +leur distribution dans la région visitée. + ++----------------------+----------+------------------------------+---------+ +| | KAZAN | KAMA- | SIBÉRIE | +| | | PETCHORA- | | +| | | CHTCHOUGOR | | +| |----------|------------------------------|---------| +| |Ka | Envi |Val | Tchous | Oust | Volo | Chekour | +| |ba | rons |lée | sovs |-Pojeg,| kovka.| -Ia- | +| |ne | de |l' | koïé-O. |etc. | | Paoul. | +| | | Kazan|Inva| | | | | ++----------------------+---+------+----+---------+-------+-------+---------+ +| Copépodes. | | | | | | | | +| | | | | | | | | +|_Cyclops fuscus_ | | | | | | | | +| Jurine | | | | | + | | | +| -- _tenuicornis_ | | | | | | | | +| Claus | | | | | + | | | +|-- _annulicornis_ | | | | | | | | +| Sars | + | | | | | | | +|-- _viridis_ var. | | | | | | | | +| _gigas_ Claus | | | | | + | + | | +| -- _Leuckarti_ | | | | | | | | +| Sars | + | | | | + | | + | +|-- _oithonoides_ | | | | | | | | +| Sars | + | + | | | | | | +|--_strenuus_ var. | | | | | | | | +| _abyssorum_ Sars | + | | | | | | | +| -- _serrulatus_ | | | | | | | | +| Koch | + | | | | + | | + | +| -- _macrurus_ | | | | | | | | +| Sars | | + | | | + | | | +| -- _diaphanus_ | | | | | | | | +| Fischer | | | | | + | | | +| -- _fimbriatus_ | | | | | | | | +| Fischer | | + | | | | | | +| -- _sp._ ? | | | | | | + | | +| -- _sp._ ? | | | | + | | | | +| -- _sp._ ? | | | | | | | | +|(probt. | | | | | | | | +|_bicuspidatus_ | | | | | | | | +|Cl.) | | + | | | | | | +|_Diaptomus | | | | | | | | +|gracilis_ | | | | | | | | +|Sars | + | | | | | | | +|-- _graciloides_ | | | | | | | | +| Lilljeborg | | | | | | + | | +| -- _cæruleus_ | | | | | | | | +| Fischer | | | | | + | | | +|_Heterocope | | | | | | | | +| saliens_ | | | | | | | | +| Lilljeborg | | + | | | | | | +|-- _appendiculata_ | | | | | | | | +| Sars | | | | | | | + | +| | | | | | | | | +| Cladocères. | | | | | | | | +| | | | | | | | | +|_Leptodora | | | | | | | | +| Kindti_ Focke | + | | | | | | | +|_Polyphemus | | | | | | | | +| pediculus_ de Geer | | + | + | | + | + | + | +|_Holopedium | | | | | | | | +| giberum_ Zaddach | | | | + | | | | +|_Sida crystallina_ | | | | | | | | +| Fischer | | | | | + | | + | +|_Daphnella | | | | | | | | +| brandtiana_ | | | | | | | | +| Fischer | + | + | | | | | + | +|_Hyalodaphnia | | | | | | | | +| Jardinei_ Baird | + | | | + | | | | +|_Daphnia longispina_ | | | | | | | | +| var. _rectis pina_ | | | | | | | | +| Kräyer | | | | | + | | | +| -- -- var. | | | | | | + | | +| _aquilina_ Sars | | | | | | | | +|_Simocephalus | + | | | | + | | | +| vetulus_ | | | | | | | | +| O. F. Müller | | | | | | | | +|_Ceriodaphnia | | | | | | | | +| rotunda_ Straus | + | + | | | | | + | +| -- _megops_ Sars | | + | | | | | | +|_Scapholeberis | | | | | | | | +| mucronata_ | | | | | | | | +| O. F. Müller | + | + | | | + | + | + | +|_Macrothrix | | | | | | | | +| laticornis_ Jurine | + | | | | | | | +|_Bosmina | | | | | | | | +| cornuta_ Jurine | + | + | | | | | | +| -- _obtusirostris_ | | | | | | | | +| Sars | | | + | | | | + | +| -- _coregoni_ | | | | | | | | +| Baird | + | | | | | | | +| -- _sp._ ? | | | | | | | | +| (jeune) | | | | | | | + | +|_Eurycercus | | | | | | | | +| lamellatus_ | | | | | | | | +| O. F. Müller | | | | | + | | + | +|_Camptocerus | | | | | | | | +| Lilljeborgi_ | | | | | | | | +| Schœdler | | | + | | | | | +|_Acroperus | | | | | | | | +| angustatus_ Sars | | + | | | | | | +|_Alona | | | | | | | | +| affinis_ Leydig | | | + | | | | + | +| -- _costata_ | | | | | | | | +| Sars | | | | | + | | | +| -- _testudinaria_ | | | | | | | | +| Fischer | | | + | + | + | | | +|_Pleuroxus | | | | | | | | +| truncatus_ | | | | | | | | +| O. F. Müller | + | | | + | | | | +| -- _excisus_ | | | | | | | | +| P. Fischer | | | | + | | | | +|_Chydorus | | | | | | | | +| sphæricus_ Jurine | + | | | | + | + | + | ++----------------------+---+------+----+---------+-------+-------+---------+ + + +I + +Liste des Arachnides recueillis par M. Charles Rabot et déterminés par +M. Eugène Simon[181]. + +[Footnote 181: _Bulletin de la Société Zoologique de France_, t. XIV.] + + +I. VALLÉE DE LA PETCHORA + +1º Oust-Pojeg (62° lat. N.). + + _Lycosa cinerea_ Fabr. + _Steatoda bipunctata_ L. + + +2º Entre Oust-Pojeg et Oust-Chtchougor. + + _Lycosa cinerea_ Fabr. + -- _cuneata_ Clerck. + _Pardosa palustris_ L. + _Tetragnatha extensa_ L. + _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_. + + +II. RÉGION OURALIENNE + +1º Vallée de la Chtchougor jusqu'au confluent de la Volokovka. + + _Pardosa ferruginea_ L. Koch. + _Epeira patagiata_ Cl. + _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_. + _Pachygnatha Listeri_ Sund. + _Linyphia phrygiana_ L. Koch. + _Linyphia insignis_ Blackw. + _Titanoeca sibirica_ L. Koch. + _Prosthesima subterranea_ C. Koch. + _Oligolophus_ morio Faler. + + +2º Oural. Du confluent de la Volokovka à la haute vallée de la Sygva. + + _Pardosa ferruginea_ L. Koch. + _Linyphia phrygiana_ C. Koch. + _Lycosa pinetorum_ Thorell. + _Oligolophus morio_ Fabr. + + +III. SIBÉRIE + +1º Haute vallée de la Sygva. Liapine, à 4 kilom. de Chekour-Ia-Paoul. + + _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_. + _Epeira patagiata_ Cl. + _Tetragnatha extensa_ L. + _Philodromus histrio_ Latr. + + +2º Vallée de la Sygva, entre Liapine et le confluent de la Sosva. + + _Epeira cornuta_ Cl. + _Philodromus emarginatus_ Schrank. + _Gongylidium rufipes_ L. + _Calliethera scenica_ Cl. + + +3º Vallée inférieure de la Sosva. + + _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_. + _Epeira cornuta_ Cl. + -- _patagiata_ Cl. + -- _Westringi_ Thorell. + _Tetragnatha groenlandica_ Thorell. + _Theridion pictum_ Walck. + _Steatoda bipunctata._ + _Bolyphantes index_ Thorell. + _Xysticus pini_ Hahn. + _Philodromus emarginatus_ Schrank. + _Philodromus aureolus_ Cl. + _Clubiona erratica_ C. Koch. + _Prothesima rustica_ L. Koch. + _Ergane (Hasarius) jalcata_ Cl. + + +4º Vallée de l'Obi. De Bériosov à Samarovo. + + _Epeira cornuta_ Cl. + _Tetragnatha groenlandica_ Thorell. + _Steaboda bipunctata_ L. + _Gongylidium rufipes_ L. + _Phalangium Nordenskiöldii_ L. Koch. + +Sauf trois espèces (_Phalangium Nordenskiöldii_ L. Koch, _Titanoeca +sibirica_ L. Koch, _Tetragnatha groenlandica_ Thorell), toutes les +autres, d'après M. E. Simon, appartiennent à la faune de l'Europe +centrale, dont l'extension en Sibérie avait déjà été signalée par L. +Koch. + + +II + +Mollusques fluviatiles récoltés par M. Charles Rabot et déterminés par +M. Dautzenberg. + + +I. PETCHORA + + +1º Oust-Pojeg. + + _Limnaea ovata_ Drap. + -- _stagnalis_ L. + -- _palustris_ Müll. + _Planorbis albus_ Müll. + _Valvata piscinalis_ Müll. + _Pisidium fossarinum_ Clessin. + + +2º Podcherem. + + _Limnaea auricularia_ L. + _Ancyclus fluviatilis_ Müll. + _Pisidium amnicum_ Müll. + + +II. VALLÉE DE LA CHTCHOUGOR + + _Limnaea ovata_ Drap. + _Planorbis albus_ Müll. + _Succinea putris_ F. var? Un seul exemplaire jeune et en mauvais état + _Helix Schrenki_ Middend. + + +III. SIBÉRIE + +Obi entre Bolschoï--et Malo--Atlim. + + _Limnaea ovata_ Drap. + -- _palustris._ + -- _peregra_ Müll. + _Physa fontinalis_ L. + _Planorbis complanatus_ L. + -- _spirorbis_ Müll. + _Bithinia Leachi_ Sheppard. + -- _Kickxi_ Westendorp. + + +III + +Liste des Hémiptères recueillis par M. Charles Rabot et déterminés par +M. L. Lethierry. + +_Notonecta lutea_ Müll. Koudimgkor. Vallée de l'Inva. + Gouv. de Perm. +_Salda pallipes_ Fabr. Oust-Pojeg. +_S. pallipis_, var. _dimidiata_ Curt. -- +_Lepyronisa coleoptrata_ L. Vallée de la haute Petchora. +_Aradus lugubris_ Fall. Oural boréal. +_Neocoris Bohemanni_ Fall. Liapine. Sibérie. +_Idiocerus discolor_ Stor. -- -- + + +IV + +Liste des plantes recueillies par M. Charles Rabot et déterminées par +M. Franchet. + + +I. PETCHORA + + +1º Oust-Pojeg (Mammaly). + + _Chenopodium album_ L. + _Ranunculus polyanthemos_ L. + _Aconitum Lycoctonum_ L. + -- _Napellus_ L. + _Viola bicolor_ L. + _Vicia cracca_ L. + _Spiræa Ulmaria_ L. + _Galium boreale_ L. + _Erigeron acris_ L. + -- _elongatus_ L. + _Antennaria dioica_ Gaertn. + _Achillæa Millefolium_ L. + _Tanacetum vulgare_ L. + _Leucanthemum vulgare_ L. + _Centaurea Cyanus_ L. + _Pyrola minor_ L. + _Myosotis palustris_ With. + _Veronica spuria_ L. + -- _chamaedrys_ L. + -- _peduncularis_ M. Bieb. + _Rhinanthus minor_ Ehrb. + + +2º Troïtskoïé-Petchorskoïé (Mouïlva). + + _Dianthus superbus_ L. + _Nasturtium palustre_ R. Br. + _Silene inflata_ L. + _Gnaphalium silvaticum_ var. _norvegicum_. + _Crepis virens_ L. + _Rhinantus crista Galli_ L. + _Allium Schœnoprasum_ L. + _Agrostis vulgaris_ With. + -- _alba_ L. + _Bromus arvensis_ L. + + +3º Podcherem. + + _Poa annua_ L. + + +4º Oust-Chtchougor. + + _Arenaria graminifolia_ Sch. + _Veronica longifolia_ L. + _Linaria vulgaris_ Mill. + _Veratrum album_ L. + _Lythrum Salicaria_ L. + _Aster alpinus_ L. + _Artemisia vulgaris_ L. + _Myosotis palustris_ With. + + +II. RÉGION OURALIENNE + + +1º Vallée de la Chtchougor. + + _Ranunculus repens_ L. + _Trollius europæus_ L. + _Turritis glabra_ Br. + _Sagina apetala_ L. + _Geranium palustre_ L. + _Hedysarum obscurum_ L. + _Rubus arcticus_ L. + _Rosa acicularis_ Lindb. + _Alchemilla vulgaris_ L. + _Sedum Rhodiola_ L. + _Parnassia palustris_ L. + _Epilobium palustre_ L. + -- _alpinum_ L. + _Linnæa borealis_ L. + _Galium boreale_ L. + _Valeriana officinalis_ L. + _Aster sibiricus_ L. + _Solidago Virgaurea_ L. + _Achillæa Millefolium_ L. + _Chrysanthemum bipinnatum_ L. + _Antennaria dioica_ L. + _Gnaphalium silvaticum_ + -- var. _norvegicum_. + -- _supinum_ L. + _Senecio cacaliæformis_ Schultz. + _Cirsium heterophyllum_ All. + _Hieracium alpinum_ L. + _Campanula rotundifolia_ L. + _Vaccinium Vitis idæa._ + _Cassiope hypnoides_ D. + _Loiseuleuria procumbens_ L. + _Diapensia Lapponica_ L. + _Trientalis europæa_ L. + _Pedicularis verticillata_ L. + _Pedicularis sudetica_ Willd. + _Euphrasia officinalis_ L. + _Thymus Serpyllum_ L. + _Polygonum Bistorta_ L., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + _Polygonum viviparum_ L. + _Orchis incarnata_ L. + _Veratrum album_ L. + _Luzulea spadicea_ D. C., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + _Eriophorum angustifolium_ Roth. + _Carex saxatilis_ Wahl, jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + _Hierochloa borealis_ R., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + _Phleum pratensa_ L. + _Calamagrostis Halleriana_ D. C. + _Aira flexuosa_ L. + -- var. _montana_ jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + _Festuca ovina_ L. + _Equisetum silvaticum_ L. + _Lycopodium Selago_ L., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is). + + +2º Pérévalski-Sebka (609m). + + _Tanacetum norvegicum_ L. + _Saussurea alpina_ D. C. + _Empetrum nigrum_ L. + _Slix Lapponum_ L. + _Eriophorum vaginatum_ L. + _Carex saxatilis_ Wahl. + _Calamagrostis Halleriana_ D. C. + -- _lanceolata_ Rolh. + _Festuca ovina_ L. + + +III. SIBÉRIE + + +1º Vallée de la Sygva. + + _Thalictrum Kemense_ Fr. + _Ranunculus reptans_ L. + -- _pusillus_ Ledeb. + _Nasturtium palustre_ R. Br. + _Barbarea stricta_ And. + _Erysimum cheiranthoides_ L. + _Camelina sativa_ Fries. + _Brassica Napus_ L. + _Melandrium dioicum_ L. + _Agrostemma Githago_ L. + _Stellaria longifolia_ Muhl. + _Spiræa Ulmaria_ L. + _Comarum palustre_ L. + _Sedum Telephium_ L. + _Epilobium angustifolium_ L. + -- _palustre_ L. + _Cicuta virosa_ L. + _Linnæa borealis_ L. + _Achillæa ptarmica_ L. + -- _Millefolium_ L. + _Artemisia vulgaris_ L. + _Gnaphalium uliginosum_ L. + _Cacalia hastata_ L. + _Senecio nemorensis_ L. + _Mulgedium sibiricum_ Less. + _Cassandra calyculata_ Don. + _Veronica spuria_ L. + -- _longifolia._ + _Pedicularis palustris_ L. + _Scutellaria galericulata_ L. + _Chenopodium album_ L. + _Rumex domesticus_ Hartm. + + +2º Vallée de la Sosva. + + _Erigeron acris_ L. + _Luzula spadicea_ + -- var. _melanocarpa_ Ledeb. + _Linaria vulgaris_ Mill. + _Carex vesicaria_ L. + + + Liste des altitudes calculées par M. Chesneau, du Bureau + cartographique de la Librairie Hachette, d'après les observations + barométriques de M. Charles Rabot. + + Altitude. + + Maison du _Volok_ entre la Vogoulka et la Volosnitsa 108 mètres. + Oust-Pojeg 28 -- + Oust-Ilytch (village) 28 -- + Confluent de la Petchora et de l'Ilytch 20 -- + Chtchougor, près du Doronine Porog 27 -- + -- près de Dadia di 38 -- + -- près de Klima di 71 -- + -- Cheur kirta 78 -- + -- Badia di 128 -- + -- Pied de la Peutchétiouk Parma 153 -- + Sommet de la Peutchétiouk Parma 490 -- + Chtchougor, confluent du Dourni Ieul 159 -- + Petit lac dans la vallée du Dourni Ieul 414 -- + Confluent de la Chtchougor et de la Volokovka 162 -- + _Thalboden_ de la Volokovka 397 -- + Point culminant du col de l'Oural entre Europe et Asie 494 -- + Station de Pérévalski 360 -- + Sommet de la Pérévalski Sebka 609 -- + Station de Sartoneninka 172 -- + Factorerie de Liapine 10 -- + + +Températures observées dans les eaux de la Petchora et de la Chtchougor. + + Air. Eau. + + 27 juillet, 3 h. du s., Petchora + 22° + 28 juillet, 9 h. mat., -- + 21° + 19°,7 + 28 juillet, 2 h. 30, -- -- + 20°,8 + 1er août, 8 h. du s., Chtchougor + 15°,8 + 17°,2 + 2 août, midi, -- + 18°,4 + 16°,5 + 3 août, 8 h. mat., -- + 20°,5 + 15°,5 + 3 août, 2 h., -- + 22°,8 + 16°,8 + 4 août, midi, -- -- + 17°,2 + 5 août, 5 h. mat., -- + 18°,2 + 15°,2 + 8 août, -- + 12°,5 + 13° + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE I + +DE PÉTERSBOURG A KAZAN + +Routes conduisant à la Petchora.--Le Volga.--Mouvement de la +navigation.--Iaroslav.--Vologda.--Nijni-Novgorod.--Les populations +finnoises du Volga.--Les Bulgares.--Lutte des Finnois contre les +Russes.--La colonisation slave.--Les Tatars 1 + + +CHAPITRE II + +KAZAN + +L'Asie en Europe.--Progrès de l'industrie russe.--Climat de Kazan.--Le +faubourg tatar.--Vêtement des Tatars.--Politique des Russes à l'égard +des musulmans; ses résultats 26 + + +CHAPITRE III + +EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES + +Aspect de la contrée.--Costumes et architecture tchérémisses.--Traces +d'influence scandinave.--Industries.--Mariage.--Art indigène 40 + + +CHAPITRE IV + +LE PAGANISME EN EUROPE + +La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois +sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites +funéraires 60 + + +CHAPITRE V + +LES TCHOUVACHES + +La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire +de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de +sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches 83 + + +CHAPITRE VI + +LES PERMIAKS + +La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces +indigènes 102 + + +CHAPITRE VII + +DE TCHERDINE A LA PETCHORA + +La Kolva.--La Vogoulka.--Les moustiques.--Les embâcles de bois.--Le +portage entre Vogoulka et Petchora.--Les Zyrianes 118 + + +CHAPITRE VIII + +LA PETCHORA + +Description générale du fleuve.--Importance historique de cette +région.--La Permie et la Iougrie.--Commerce des Arabes et des Byzantins +dans ces régions.--La Petchora route d'exportation pour le commerce de +l'Orient.--Les Normands.--Traces d'influence scandinave relevées chez +les Permiaks et les Zyrianes.--Arrivée des Novgorodiens.--Les Anglais à +l'embouchure de la Petchora.--Avenir de la région de la Petchora 156 + + +CHAPITRE IX + +DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR + +Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane 172 + + +CHAPITRE X + +NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL + +Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la +Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural 180 + + +CHAPITRE XI + +LA TRAVERSÉE DE L'OURAL + +Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les +Ostiaks.--Arrivée à Liapine 200 + + +CHAPITRE XII + +LES OSTIAKS + +Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chékour-Ia.--Habitations, +costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles 209 + + +CHAPITRE XIII + +LA SYGVA ET LA SOSVA + +Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des +indigènes.--Arrivée à Beriosov 241 + + +CHAPITRE XIV + +L'OBI + +Bériosov.--Les marais.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à Samarovo 264 + + +CHAPITRE XV + +LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE + +Samarovo.--L'Irtich.--Tobolsk.--En _tarentass_.--Le chemin de fer +Transouralien.--A travers la Russie 297 + +APPENDICE 307 + + +Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD. + + + + +LIBRAIRIE HACHETTE & Cie + +Collection de Voyages illustrés (form. in-16) + + +_Chaque volume: broché, 4 fr.;--relié en percaline, 5 fr. 50_ + + ABOUT (Ed.): LA GRÈCE CONTEMPORAINE.--1 vol. + ALBERTIS (D'): LA NOUVELLE-GUINÉE.--1 vol. + AMICIS (DE): CONSTANTINOPLE.--1 vol. + -- L'ESPAGNE.--1 vol. + -- LA HOLLANDE.--1 vol. + -- SOUVENIR DE PARIS ET DE LONDRES.--1 vol. + BELLE (H.): TROIS ANNÉES EN GRÈCE.--1 vol. + BOULANGIER: VOYAGE A MERV.--1 vol. + BOVET (Mlle M.-A. DE): TROIS MOIS EN IRLANDE.--1 vol. + CAMERON: NOTRE FUTURE ROUTE DE L'INDE.--1 vol. + CHAFFANJON: L'ORÉNOQUE ET LE CAURA.--1 vol. + CHAUDOUIN: TROIS MOIS DE CAPTIVITÉ AU DAHOMEY.--1 vol. + COTTEAU (Edmond): DE PARIS AU JAPON A TRAVERS LA SIBÉRIE.--1 vol. + -- UN TOURISTE DANS L'EXTRÊME-ORIENT.--1 vol. + -- EN OCÉANIE.--1 vol. + FARINI (G.-A.): HUIT MOIS AU KALAKARI.--1 vol. + FONVIELLE. (W.): LES AFFAMÉS DU PÔLE NORD.--1 vol. + GARNIER (Francis): DE PARIS AU TIBET.--1 vol. + HUBNER (Comte de): PROMENADE AUTOUR DU MONDE.--2 vol. + LABONNE: L'ISLANDE.--1 vol. + LARGEAU (Victor): LE PAYS DE RIRHA.--1 vol. + -- LE SAHARA ALGÉRIEN.--1 vol. + LECLERQ: VOYAGE AU MEXIQUE.--1 vol. + -- LA TERRE DES MERVEILLES.--1 vol. + MARCHE (Alfred): TROIS VOYAGES DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE.--1 vol. + -- LUÇON ET PALAOUAN.--1 vol. + MARKHAM: LA MER GLACÉE DU PÔLE.--1 vol. + MONTANO (D.): VOYAGE AUX PHILIPPINES.--1 vol. + MONTÉGUT (E.): EN BOURBONNAIS ET EN FOREZ.--1 vol. + -- SOUVENIRS DE BOURGOGNE.--1 vol. + -- LES PAYS-BAS.--1 vol. + PFEIFFER (Mme Ida): VOYAGE D'UNE FEMME AUTOUR DU MONDE.--1 vol. + RECLUS (Armand): PANAMA ET DARIEN.--1 vol. + RECLUS (Elisée): VOYAGE À LA SIERRA DE STE-MARTHE.--1 vol. + ROUSSET (L.): A TRAVERS LA CHINE.--1 vol. + SIMONIN: LE MONDE AMÉRICAIN.--1 vol. + TAINE (H.): VOYAGE EN ITALIE.--2 vol. + -- VOYAGE AUX PYRÉNÉES.--1 vol. + -- NOTES SUR L'ANGLETERRE.--1 vol. + TANNEGUY DE WOGAN: VOYAGE DU CANOT EN PAPIER LE «QUI VIVE».--1 vol. + THOMSON (J.): AU PAYS DES MASSAÏ.--1 vol. + THOUAR: VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.--1 vol. + UJFALVY-BOURBON (Mme DE): VOYAGE D'UNE PARISIENNE DANS + L'HIMALAYA.--1 vol. + VERSCHUUR: AUX ANTIPODES.--1 vol. + WEBER (Ernest DE): QUATRE ANNÉES AU PAYS DES BOERS.--1 vol. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 *** |
