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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***
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+A TRAVERS
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+LA RUSSIE BORÉALE
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+[Illustration: M. CHARLES RABOT EN COSTUME DE ROUTE.]
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+ CHARLES RABOT
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+ A TRAVERS
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+ LA RUSSIE BORÉALE
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+ OUVRAGE CONTENANT 61 GRAVURES
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+ [Illustration]
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
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+ 1894
+ Droits de traduction et de reproduction réservés.
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+A TRAVERS
+
+LA RUSSIE BORÉALE
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+
+
+CHAPITRE I
+
+DE PÉTERSBOURG A KAZAN
+
+ Routes conduisant à la Petchora.--Le Volga.--Mouvement de la
+ navigation.--Iaroslav.--Vologda.--Nijni-Novgorod.--Les populations
+ finnoises du Volga.--Les Bulgares.--Lutte des Finnois contre les
+ Russes.--La colonisation slave.--Les Tatars.
+
+
+Qui a bu boira, affirme un proverbe; qui a voyagé voyagera, pourrait-on
+dire non moins justement. Revenu depuis dix mois du Grönland,
+l'inaction me pesait. La nostalgie des pays du Nord m'avait pris, de
+ces pays où j'ai passé heureux tant d'étés dans le désert des montagnes
+et dans le silence des forêts. Elles sont si belles, si grandioses, ces
+solitudes mortes, si étranges dans leur fugitive parure d'éclatantes
+colorations, qu'elles laissent toujours l'envie cuisante de les revoir.
+
+Après avoir exploré la Laponie, mes recherches m'avaient conduit
+en 1885 sur les bords de la mer Blanche. Pour continuer les études
+d'histoire naturelle et d'ethnographie commencées dans ces voyages,
+il me restait à aborder les régions situées à l'est de cette mer: le
+bassin de la Petchora, l'Oural septentrional et la Sibérie.
+
+Avant la relation de notre exploration, indiquons rapidement l'aspect
+de ces pays.
+
+La Petchora, que nous proposons de descendre jusqu'aux abords du cercle
+polaire, est un des fleuves les plus grandioses d'Europe. La longueur
+de son cours est évaluée à 1 483 kilomètres[1] et la superficie de
+son bassin aux deux tiers de celle de la France. Seuls le Volga, le
+Don et le Dnièpr ont un développement supérieur. Ce vaste territoire,
+comme toute la zone boréale de l'ancien continent, présente deux
+aspects très différents. Le long de la côte de l'océan Glacial s'étend
+l'immense solitude des _toundras_, vastes plaines dépouillées d'arbres,
+marécageuses, continuant dans l'intérieur du continent l'uniformité de
+la mer qu'elles bordent. En arrière de ce désert commence la grande
+forêt de la Russie septentrionale. Sur des milliers de kilomètres
+s'étend une futaie ininterrompue d'arbres verts. A la monotonie aride
+de la _toundra_ fait suite une uniformité verte, non moins triste et
+non moins poignante. Par le paysage, par la nature de ses produits et
+par la rigueur de son climat, le bassin de la Petchora appartient déjà
+au nord asiatique, et avec juste raison un naturaliste anglais a donné
+à cette région le surnom de Sibérie européenne. Vous passez l'Oural,
+un instant le pays devient intéressant par le spectacle de montagnes
+pittoresques, puis, de l'autre côté de la chaîne, vous retombez dans
+une plaine pareille à celle du versant européen, avec la même forêt et
+de mêmes grands fleuves. Dans le bassin de l'Obi comme dans celui de la
+Petchora, partout c'est le même aspect. Vous parcourez des centaines
+de kilomètres et il vous semble toujours être au même endroit. C'est
+l'infini en monotonie. Tout l'intérêt du voyage est dans l'étude des
+habitants.
+
+[Footnote 1: Strelbitzky.]
+
+N'ayant rien appris de la civilisation, les indigènes de ces régions
+boréales offrent le spectacle de l'existence menée par nos ancêtres
+préhistoriques. En examinant les instruments en os qu'ils fabriquent,
+on comprend ceux que les fouilles mettent au jour dans nos pays,
+et à la lumière de cette comparaison les objets de l'âge de la
+pierre perdent leur anonyme. Pour mieux comprendre l'homme des temps
+géologiques, nous irons une fois de plus étudier les primitifs, les
+Zyrianes de la Petchora et les Ostiaks de l'Oural. Dans la nature, tout
+se modifie, les animaux, les pierres, les plantes; l'homme sauvage seul
+ne change pas.
+
+Une fois le plan de l'exploration approuvé par le Ministre de
+l'instruction publique, je sollicitai les bons offices du gouvernement
+impérial. Le succès d'une expédition en Russie dépend de la qualité de
+vos recommandations; avec l'appui des fonctionnaires tout devient aisé,
+sans leur concours les difficultés restent invincibles. A la demande
+du service des missions scientifiques toujours soucieux d'assurer le
+succès de ses collaborateurs, le gouvernement impérial voulut bien
+m'accorder son appui. En même temps, la Société de Géographie de
+Saint-Pétersbourg me promit son puissant patronage avec une amabilité
+dont je lui garde une profonde reconnaissance. Que MM. de Séménov
+et Gregoriev, président et secrétaire général de cette importante
+association scientifique, veuillent bien agréer ici l'expression de
+mes remerciements. A leurs judicieux conseils et à leur bienveillante
+intervention je dois la réalisation de mon programme.
+
+Pour atteindre la Petchora, trois routes s'offrent au choix du voyageur.
+
+La première part d'Arkhangelsk, passe par Pinéga, Mézène, et débouche
+dans la Petchora à Oust-Zylma. D'Arkhangelsk à Oust-Zylma, le pays et
+les indigènes sont peu intéressants, et à partir de cette dernière
+ville on doit remonter la Petchora à contre-courant pour atteindre
+l'Oural: d'où fatigues et perte de temps.
+
+La seconde route a pour point de départ Vologda; elle suit la Soukona,
+puis la Vytchégda jusqu'à Oust-Syssoltsk, traverse ensuite une région
+marécageuse sur une mauvaise chaussée. Avec les lourds bagages que
+l'on traîne avec soi au début d'un voyage, cet itinéraire n'est guère
+pratique.
+
+La troisième route est tracée par le Volga[2], puis par la Kama et
+ses affluents jusqu'à Tcherdine. Ces rivières forment une partie de
+la grande artère commerciale de la Russie et amènent le plus aisément
+du monde à 300 kilomètres seulement de la vallée supérieure de la
+Petchora. Et cette dernière distance est facilement parcourue sur des
+cours d'eau, puis sur un étroit portage. Cette route est la plus facile
+et en même temps la plus intéressante de toutes celles aboutissant à
+la Petchora. Vous traversez la partie active de la Russie et au milieu
+de ce mouvement vous rencontrez des populations figées dans un passé
+vieux de plusieurs siècles. Les indigènes de la Russie orientale
+ont conservé leurs costumes archaïques, leurs usages particuliers,
+même leurs pratiques païennes. Il y a là des gens intéressants, dont
+l'étude est une introduction nécessaire à celle des Zyrianes et des
+Ostiaks, leurs cousins germains. Pour toutes ces raisons, je me
+décidai à prendre la route du Volga, et le 19 juin 1890 je quittai
+Saint-Pétersbourg, à destination de Rybinsk, par le chemin de fer de
+Moscou.
+
+[Footnote 2: Suivant l'usage français nous écrivons le Volga. En russe,
+on sait que le nom de ce fleuve est, au contraire, féminin.]
+
+Après vingt-trois heures de route, nous arrivons à destination. Autour
+de la gare une grande plaine mélancolique; pas un mouvement de terrain
+indiquant le voisinage d'un fleuve. Nous montons en voiture, traversons
+au galop la ville, puis tout à coup nous voici sur le bord d'un énorme
+trou rempli d'eau. La terre est fendue là brusquement en une large
+crevasse au fond de laquelle traîne une rivière. C'est le Volga.
+
+Le fleuve est tout obstrué d'énormes chalands et le bleu du ciel rayé
+de centaines de mâts. On dirait une forêt ébranchée poussée au milieu
+de l'eau. Nous nous embarquons, le vapeur part et la file des bateaux
+s'allonge toujours; on la croit terminée et un peu plus loin elle
+recommence. Au delà du port le paquebot croise des remorqueurs tirant
+une escadrille de pesantes barques; après apparaissent de longs trains
+de bois avec de petites maisonnettes et une nombreuse population,
+hameaux flottant à la surface du fleuve, puis ce sont des barges aux
+formes lourdes et massives comme devait en avoir l'arche de Noé. Sans
+cesse, jour et nuit, la procession de bateaux monte le Volga, apportant
+les blés de la Russie centrale, le sel et les poissons de la Caspienne,
+les fers de l'Oural, les denrées de la Sibérie et de la Perse, les
+marchandises du Nord et du Midi. En moyenne, chaque année, 14 000
+bateaux montés par 300 000 hommes circulent sur le haut fleuve pendant
+les six mois de navigation. Comme une marée montante, l'Asie pénètre
+par le Volga à travers la Russie jusqu'à 300 kilomètres de Pétersbourg.
+Spectacle absolument nouveau pour nous autres Occidentaux; la vue de ce
+mouvement donne la sensation d'une autre partie du monde, vous devinez
+l'approche de l'Asie.
+
+Quelques heures après avoir quitté Rybinsk, je débarquai à Iaroslav
+pour me rendre le lendemain à Vologda. Mon itinéraire sur la Petchora
+traversant la partie orientale de l'immense gouvernement dont cette
+ville est le chef-lieu, on m'avait recommandé d'aller présenter mes
+devoirs au gouverneur. De Iaroslav à Vologda c'est un voyage de 300
+kilomètres, une simple excursion pour les Russes, habitués à ne compter
+les distances que par 1 000 kilomètres.
+
+Le trajet se fait par un chemin de fer à voie étroite. Un seul train
+par jour circule dans chaque sens, la vitesse du convoi est de 19
+kilomètres à l'heure, jugez du trafic du pays et de l'agrément du
+voyage.
+
+Après avoir roulé pendant onze heures avec une lenteur de sommeil,
+j'aperçois tout à coup au bout d'une plaine trente-cinq tours, dômes
+et minarets qui émergent du sol comme de la pleine mer. C'est Vologda.
+Pour 18 000 habitants la ville compte 54 églises. C'est une des plus
+fortes proportions que l'on trouve en Russie, où Dieu sait si les
+églises sont nombreuses.
+
+Les villes russes, il faudrait toujours les regarder de loin, et ne
+jamais y entrer. A distance, leur panorama d'églises multicolores les
+fait paraître magnifiques; lorsque vous y pénétrez, vous n'y trouvez
+qu'un grand village.
+
+Vologda est située sur les bords de la Vologda, affluent de la
+Soukona qui se jette elle-même dans la Dvina du Nord. De Vologda à
+Arkhangelsk, ces rivières forment une voie fluviale parcourue par des
+paquebots pendant la belle saison. Souvent la baisse des eaux arrête
+la navigation; aux personnes qui voudraient entreprendre ce voyage on
+doit par suite conseiller de le faire au plus tard dans la première
+quinzaine de juillet.
+
+Le gouverneur de Vologda me fit un fort aimable accueil. Il eut la
+bonté de me remettre un _otkrytyilist_, c'est-à-dire une lettre
+générale de recommandation pour les autorités de la province, et
+de prescrire l'envoi d'un _ouriadnik_ (gendarme de campagne) à ma
+rencontre sur la Petchora. La présence de ce soldat aurait pour effet
+d'aplanir toutes difficultés s'il s'en présentait.
+
+De retour à Iaroslav, je continuai ma route sur le Volga. Jusqu'à
+Nijni-Novgorod la navigation dure trente-cinq heures.
+
+Toujours la même impression. Le paysage n'est pas grandiose, il ne
+frappe pas, mais à chaque instant, l'attention est attirée par une
+scène amusante ou par un motif de croquis gai ou curieux.
+
+Au coucher du soleil le panorama devient extraordinaire. Sur un ciel
+pourpre s'enlèvent en vigueur les églises éparses dans la campagne. Les
+dorures des dômes semblent en feu, et à travers les croisillons des
+campaniles apparaissent des pans de ciel rouge comme de gros cierges
+allumés appliqués sur les murailles blanches.
+
+Le 25 juin au matin, voici Nijni-Novgorod, cette ville fameuse dont le
+nom éveille dans l'imagination une fantasmagorie de scènes pittoresques.
+
+Le soleil est de feu, le ciel d'un bleu éclatant, et partout des
+blancheurs vibrantes. Devant nous se dresse une colline de remparts,
+de tours, de clochetons et de minarets, tout cela d'un relief
+extraordinaire sous la lumière éblouissante. A droite c'est une plaine
+de maisons basses, dominée par une énorme cathédrale rouge, étincelante
+d'or et de reflets métalliques; autour, deux fleuves, le Volga et
+l'Oka, larges chacun d'un kilomètre, et peuplés de bateaux.
+
+Devant le port, les rues sont sales, mal pavées, bordées de
+constructions en briques badigeonnées à la chaux. Nulle part un magasin
+de quelque apparence, nulle part un restaurant ayant bon air; rien que
+des échoppes et des cabarets. Ici nous sommes dans la partie active de
+Nijni et l'on pourrait se croire dans un faubourg. A part les luxueux
+étalages de Pétersbourg et de Moscou, je n'ai vu en Russie aucun
+magasin comparable à ceux de nos plus modestes villes de province. Ne
+croyez pas pourtant ces boutiques mal approvisionnées: telle échoppe
+d'aspect misérable renferme pour des centaines de mille francs de
+marchandises.
+
+Partout l'animation est grande. Dans la foule, peu ou point de
+chapeaux, rien que des casquettes. Voici des marchands, tout de
+noir vêtus, avec une grande et ample lévite, des _moujiks_ avec la
+traditionnelle chemise rouge, des Tatars coiffés de bonnets en peau de
+mouton, des marchands de poissons secs, d'autres chargés de chapelets
+de biscuits, des mendiants déguenillés, des nonnes, et au milieu de
+cette cohue un va-et-vient incessant de _drochki_ et de véhicules
+bizarres. En Russie, quiconque a quelques sous en poche va en voiture.
+
+Sur la presqu'île entre le Volga et l'Oka, est située la ville de
+la foire. A ce mot de foire, ne vous représentez pas un fouillis
+pittoresque de baraques, d'échoppes et de cirques en plein vent. Rien
+de plus banal que cette ville, un vaste damier de maisons basses
+disposées au rez-de-chaussée en magasins, avec des églises, des hôtels,
+des restaurants de toute catégorie, des théâtres, des cafés-concerts
+et le reste. Pour le moment, tout est désert. C'est un quartier habité
+seulement quelques semaines, et le reste du temps abandonné.
+
+La foire est ouverte le 25 juillet, par un service divin, et close
+officiellement le 6 septembre; mais l'évacuation des marchandises n'est
+guère achevée avant le 20.
+
+Le chiffre des affaires qui se traitent à Nijni pendant cette période
+d'un mois et demi varie de 625 à 750 millions de francs. C'est, comme
+on le sait, le principal événement dans la vie économique de la Russie.
+A Irbit, dans la Sibérie occidentale, au mois de février, se tient une
+seconde foire, moins importante, mais encore très fréquentée.
+
+De Nijni rayonnent de nombreuses lignes de navigation sur le Volga et
+ses affluents. Quatre compagnies font le service jusqu'à Astrakane;
+trois vont à Perm par la Kama, une à Oufa par la Kama et la Bielaya,
+une également à Viatka par la Kama et la Viatka. Enfin, de Nijni des
+vapeurs remontent l'Oka jusqu'à Riazane. Ces différentes rivières qui
+s'embranchent sur le Volga, comme des rameaux sur un tronc, portent
+la vie à un territoire dont la superficie est triple de celle de la
+France. Sans le Volga, la Russie aurait été un désert fermé à la
+colonisation.
+
+Tous les vapeurs du Volga et de la Kama font escale à Kazan; j'avais
+donc le choix. La meilleure compagnie est celle de Caucase et Mercure.
+Ses steamers du type américain offrent le luxe et le confort des
+grands paquebots. Ces superbes vapeurs sont commandés, m'a-t-on dit,
+par des officiers de la marine impériale, un gage de sécurité dont les
+gens prudents ne doivent pas faire fi. La navigation sur le Volga est
+souvent dangereuse en automne lorsque les eaux sont basses. Pendant mon
+séjour en Russie, plusieurs naufrages suivis de morts d'hommes ont eu
+lieu sur ce fleuve.
+
+Pour me rendre à Kazan, je pris la compagnie Samoliote qui a le service
+de la poste.
+
+Le prix du passage de Nijni à Kazan, pour une distance de 400
+kilomètres, est seulement de 6 roubles; en payant le prix de deux
+billets, j'ai la jouissance exclusive d'une spacieuse cabine établie
+sur le pont. En Russie les tarifs des transports sont très bas et
+calculés en raison inverse des distances. Ainsi de Nijni à Perm,
+pour un voyage de 1 700 kilomètres, il n'en coûte en troisième que 3
+roubles, 9 francs au cours d'alors.
+
+A partir de Nijni-Novgorod le paysage est indifférent. Le Volga devient
+large de 1 000 à 1 500 mètres, avec des eaux jaune sale. La rive droite
+présente généralement des escarpements, rebords du ravin creusé par
+le fleuve; à gauche, ce ne sont qu'îles de sable, prairies et terres
+basses.
+
+Aux environs de Nijni commence la région finnoise. Le bassin moyen
+du Volga est une mosaïque de races. Grande route ouverte entre la
+Russie centrale et l'Asie, ce fleuve a été suivi par les peuples qui
+marchaient vers l'Occident et ceux qui voulaient s'ouvrir le chemin
+de l'Orient. Chaque invasion a amené dans le pays une race nouvelle,
+et chaque race s'est ensuite établie au milieu de ses voisins. Vous
+trouvez ainsi côte à côte des Finnois, des Tatars et des Russes. Chacun
+de ces différents peuples n'est point cantonné dans un territoire
+nettement délimité: à côté d'un groupe finnois vous rencontrez un
+village tatar et au milieu des Musulmans des Russes. Comme de puissants
+torrents, les grands courants des invasions passées par la vallée
+du Volga ont rompu la masse compacte des populations primitives, et
+de l'ancien niveau humain il ne reste que des témoins pareils à ces
+collines isolées au milieu des plaines, vestiges d'antiques formations
+géologiques.
+
+Dans la région que nous traversons, le substratum ethnique a été formé
+par les Finnois et par les Bulgares. Ce dernier peuple a aujourd'hui
+disparu; mais grand a été son rôle, et durable a été son influence sur
+les populations. Il a constitué le premier centre de civilisation dans
+la Russie orientale.
+
+Les Bulgares habitaient la région de Kazan et probablement s'étendaient
+dans la vallée inférieure de la Kama. Les ruines de Bolgar, leur
+capitale, se trouvent près du village Ousspenskoyé, sur la rive gauche
+du Volga, à 7 kilomètres du fleuve, un peu en aval de son confluent
+avec la Kama.
+
+Le moine Nestor, le Grégoire de Tours de la Russie, mentionne
+simplement les Bulgares. Tous les renseignements que nous possédons sur
+ces anciens habitants de la vallée du Volga viennent des Arabes, avec
+lesquels il a été en contact dès le Xe siècle.
+
+Les Bulgares étaient un peuple commerçant, en possession du monopole
+des échanges entre l'Europe et l'Asie centrale, comme l'ont
+aujourd'hui les Russes. Aux Arabes ils fournissaient les marchandises
+du Nord, et aux Finnois celles d'Asie, que ceux-ci transportaient
+ensuite en Occident.
+
+Du pays des Bulgares pour parvenir dans l'Europe occidentale, les
+marchandises d'Orient suivaient deux routes différentes. Une partie
+remontait la Kama, puis, par l'intermédiaire des Permiens, descendait
+la Dvina ou la Petchora et atteignait l'océan Glacial, d'où les
+Normands les transportaient par mer en Occident. La découverte de
+monnaies sassanides, indo-bactrianes, koufiques, anglo-saxonnes,
+germaniques, et d'objets indous ou chinois dans la vallée de la Kama
+a permis de jalonner cet ancien itinéraire du commerce de l'Orient.
+La seconde route était tracée par le haut Volga et exploitée par les
+Mériens, les ancêtres des Tchérémisses. Par cette voie les produits de
+l'Asie parvenaient à Novgorod.
+
+Les Normands sont venus jusqu'à Bolgar. Heyd n'hésite pas à reconnaître
+des Scandinaves dans de prétendus marchands russes descendus en bateaux
+par le Volga[3].
+
+[Footnote 3: «Ce nom (de Russe), qu'ils se donnaient eux-mêmes,
+leur stature haute et élancée, leurs usages singuliers que décrit
+Ibn Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, tout cela démontre
+suffisamment, écrit le savant historien, qu'il ne s'agit pas ici de
+ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes n'a été donné que par
+la suite des temps, mais de tribus scandinaves.» Heyd, _Histoire du
+commerce du Levant au moyen âge_. Leipzig. Harrassowitz.]
+
+Des traces d'influence scandinave sont encore aujourd'hui
+reconnaissables chez les Tchérémisses, comme nous l'expliquerons plus
+loin. Il faut donc agrandir considérablement vers l'est la zone de
+pénétration des anciens Normands.
+
+Les Bulgares vendaient aux Arabes des nattes en écorce de tilleul,
+industrie encore actuellement répandue dans la vallée du Volga, du miel
+et de la cire fournis par les Finnois, grands éleveurs d'abeilles,
+de l'ambre venu des bords de la Baltique par l'intermédiaire des
+Scandinaves et des Mériens, enfin de l'ivoire de mammouth et des
+fourrures du Nord apportés par les Permiens. Ce dernier commerce prit
+une très grande importance après que Zobeïda, femme d'Aroun al-Raschid,
+eut mis à la mode en Orient les pelisses de zibeline et d'hermine. Il y
+a dix siècles, comme aujourd'hui, la mode était souveraine. Les Arabes
+achetaient en outre des peaux de loutres, de castors, de martes et
+de renards noirs. Ce dernier article était expédié jusqu'en Espagne.
+En échange de ces pelleteries, les Asiatiques apportaient à Bolgar
+des pierres précieuses, des perles de verre, des étoffes de soie, des
+bijoux et probablement aussi des kauris (_Cypræa moneta_) qui leur
+venaient des Indes par caravanes. Dès cette époque les Finnois du Volga
+employaient ce coquillage comme bijoux[4]. Enfin, les habitants de la
+vallée moyenne du Volga expédiaient du blé dans le nord-ouest de la
+Russie. En 1229, les Bulgares sauvèrent la Russie sousdalienne d'une
+famine terrible par leurs envois de céréales.
+
+[Footnote 4: Dans les tombes des Mériens, le comte Ouvarov a trouvé des
+_kauris_.]
+
+Le commerce n'attirait pas seul les Arabes sur le Volga; les curieux
+y venaient aussi pour jouir du spectacle, absolument étrange pour
+les Orientaux, d'un pays où, durant l'été, une pâle clarté prolonge
+le crépuscule jusqu'à l'aurore. La longueur du jour en été et sa
+brièveté en hiver sont mentionnés par tous les auteurs arabes comme
+des phénomènes absolument extraordinaires[5]. Suivant la pittoresque
+expression du savant colonel Yule, Bolgar était pour le monde arabe ce
+qu'est Hammerfest pour les touristes du XIXe siècle.
+
+[Footnote 5: Voir la _Géographie d'Edrisi_, traduite par Jaubert, 1840,
+et _Voyages d'Ibn Batoutah_.]
+
+Frappé par la haute civilisation des Arabes, Almas, fils de Silkah,
+roi de Bolgar, envoya à Bagdad en 921 des ambassadeurs chargés de lui
+amener des savants versés dans l'étude du Coran et des architectes
+pour élever des mosquées et des forteresses. Le khalife répondit à
+sa demande en lui envoyant Sohoussen el-Rassi et Akmed ibn Fosslan,
+celui-là même qui nous a laissé de précieux renseignements sur Bolgar.
+
+Almas se convertit[6] à l'islamisme, ses sujets suivirent son exemple,
+et jusqu'en 1573 la vallée moyenne du Volga fit partie du monde
+musulman. C'est la région la plus septentrionale où ait pénétré
+l'influence arabe. Avec le zèle des néophytes, les Bulgares essayèrent
+de faire des prosélytes parmi les Slaves, et tentèrent de convertir
+à leur foi Vladimir, qui devait introduire parmi ses sujets le
+christianisme byzantin.
+
+[Footnote 6: D'après la chronique de Kaswing, la conversion des
+Bulgares à l'islamisme n'aurait eu lieu que dans la première moitié
+du XIIe siècle; suivant Ibn Fosslan, elle remonterait à 922. Cette
+dernière date nous paraît la plus vraisemblable. Edrisi, qui vécut
+dans la première moitié du XIIe siècle, mentionne déjà à cette époque
+l'existence d'une grande mosquée à Bolgar.]
+
+D'après les historiens arabes, Bolgar est restée une bourgade, une
+sorte de station de nomades[7] jusqu'en 1236, époque à laquelle elle
+fut prise par les Tatars, conduits par Souboudaï Bagadour. Alors
+commence une période tatare dans l'histoire du pays. Elle ne fut
+pas dépourvue de prospérité, et de cette époque datent peut-être les
+édifices dont les ruines subsistent aujourd'hui. A cette date les
+Bulgares semblent être arrivés à un degré de civilisation supérieur à
+celui auquel étaient parvenus les Russes. Sous la direction des Arabes
+ils étaient devenus des architectes habiles et les princes de Sousdalie
+les appelaient dans leurs États pour y construire des palais et des
+églises. En 1300 Bolgar fut de nouveau prise par les Tatars. Pour punir
+les habitants d'avoir oublié les préceptes du Coran, les envahisseurs
+saccagèrent la ville et massacrèrent en partie la population. Ce fut le
+coup de grâce; désormais Kazan, fondé au milieu du XIIIe siècle par un
+neveu de Gengis Khan, allait prendre dans la vallée du Volga la place
+de Bolgar.
+
+[Footnote 7: Saveljew, _Ueber den Handel der Wolgaischen Bulgaren im
+neunten und zehnten Jahrhundert_. Erman's Archiv, VI.]
+
+A quelle race appartenaient ces Bulgares? C'est une question très
+controversée. D'après certains auteurs, les Bulgares seraient des
+Finnois; une nombreuse population appartenant à cette race ne se
+trouve-t-elle pas encore dans le pays; suivant d'autres, ils seraient
+les ancêtres des Slaves. Les crânes découverts à Bolgar présentent
+une grande analogie avec ceux des _tumuli_ du gouvernement de
+Moscou datant du VIIIe au Xe siècle et qui sont attribués aux
+Slaves[8]. M. Chpilevsky voit au contraire dans les Tatars de Kazan
+et les Tchouvaches les descendants des Bulgares, les uns avec le
+caractère plus spécialement turc, les autres avec le caractère plus
+particulièrement finnois[9].
+
+[Footnote 8: Maliev.]
+
+[Footnote 9: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique,
+1879_. A cet excellent article nous avons fait de nombreux emprunts
+pour ce résumé historique.]
+
+Profonde a été l'influence exercée par les Bulgares sur les populations
+finnoises. Ils leur ont appris l'art de construire des maisons,
+l'agriculture et l'industrie pastorale. Ils ont été les premiers
+éducateurs des Tchérémisses.
+
+Si les Bulgares ont aujourd'hui disparu, fondus dans les autres races,
+en revanche très nombreuses sont restées les populations finnoises dans
+la région du Volga. Leur effectif peut être évalué à 1 500 000, et sur
+ce nombre 594 000 appartiennent au gouvernement de Kazan. Ces Finnois
+sont désignés sous le nom de Finnois du Volga, pour les distinguer de
+ceux de la Baltique et du groupe permien. On les divise en trois races:
+les Mordvines, les Tchérémisses et les Tchouvaches, ces derniers plus
+ou moins métissés suivant les régions.
+
+Sur la rive droite du Volga sont établis les Mordva ou Mordvines,
+dans les gouvernements de Nijni-Novgorod, Penza, Simbirsk et Saratov.
+Rittich évalue leur nombre à 791 954, Maïnov à 1 148 800. Ils ont été
+profondément modifiés par l'influence russe. Au témoignage de Maïnov,
+pas moins de 300 000 Mordvines ont complètement oublié leur langue
+maternelle et ne parlent plus aujourd'hui que le russe[10].
+
+[Footnote 10: Ignatius, _les Peuples Finno-Ougriens_. Journal de la
+Société de statistique de Paris, 1886, no 2.]
+
+Au nord et au nord-est des Mordvines habitent les Tchérémisses.
+Leur nombre est également assez difficile à fixer, les évaluations
+présentent des différences de 70 000. Certains documents évaluent le
+chiffre de ces Finnois à 329 364[11], d'autres à 259 745[12].
+
+[Footnote 11: _Kalendar Voljskago Viestnika na 1883 god._ Kazan, 1888.]
+
+[Footnote 12: Ignatius, _loc. cit._ Ce chiffre est également adopté par
+M. Sommier (_Note di viaggio_, Florence, 1889).] A notre avis, leur
+effectif doit être au moins de 300 000.
+
+Cette population est fractionnée en trois groupes d'inégale
+importance. Sur la rive droite du Volga, autour de Kosmodémiansk et
+de Tchéboksari, se trouve, à côté des Tchouvaches, un îlot comptant
+42 000 individus[13]. Ce sont les _Tchérémisses de montagnes_, ainsi
+appelés en raison de la nature élevée de la rive qu'ils habitent,
+par opposition aux _Tchérémisses des prairies_, établis sur la rive
+gauche ordinairement basse. Au nord-est, dans le triangle dessiné par
+le Volga, la Vétlouga et la Viatka, à cheval sur les gouvernements
+de Kazan, de Kostroma et de Viatka, se rencontre le groupe le plus
+compact de ces Finnois. Ils sont là environ 183 000[14]. 5 460 habitent
+en outre le gouvernement de Nijni-Novgorod. Le troisième groupe
+tchérémisse se trouve plus à l'est, complètement isolé, dans l'Oural et
+le gouvernement d'Oufa. Il compte de 50 000 à 70 000 individus.
+
+[Footnote 13: J.-N. Smirnov, _Tchérémissis_, Kazan, 1889.]
+
+[Footnote 14: _Id. ibid._]
+
+La dispersion actuelle des Tchérémisses est le résultat d'un exode de
+ce peuple vers le nord-est.
+
+La vallée moyenne de l'Oka et la rive droite du Volga jusqu'à la Soura
+ont été le berceau primitif des Tchérémisses[15]. L'arrondissement
+de Sousdal (gouvernement de Vladimir) est le territoire le plus
+occidental où des traces de ces Finnois aient été constatées[16]. Dans
+le gouvernement de Nijni-Novgorod, de nombreux noms de lieu dont le
+sens ne peut être expliqué que par la langue tchérémisse témoignent
+de l'ancienne occupation du pays par ce peuple. Au XVIe siècle, des
+Tchérémisses étaient encore établis dans les limites de cette province.
+
+[Footnote 15: _Id. ibid._]
+
+[Footnote 16: Dans le gouvernement de Vladimir se trouvent deux
+villages portant le nom caractéristique de Tchérémisk.]
+
+Sous la poussée des Mordvines, ces Finnois quittèrent les vallées de
+l'Oka et de la Soura et partirent à la recherche de nouvelles terres.
+Un groupe, passant le Volga, remonta la Vétlouga, pour se diriger vers
+la Viatka. Une autre fraction du peuple tchérémisse longea la rive
+droite du Volga, puis traversa le fleuve et alla s'établir dans le nord
+du gouvernement actuel de Kazan.
+
+A la fin du XVe siècle, les Tchérémisses avaient atteint la région
+qu'ils occupent actuellement, laissant sur la rive droite du Volga une
+arrière-garde, aujourd'hui fortement entamée.
+
+Cette migration s'est effectuée par étapes, et dans chaque étape les
+émigrants ont séjourné longtemps.
+
+Les traditions des Tchérémisses ont conservé le souvenir de ces
+déplacements. Les habitants du district de Tsarévokoktchaïsk racontent
+que leurs ancêtres étaient originaires de la vallée de la Soura, et
+ceux du district de Kosmodémiansk que leurs pères habitaient jadis à
+l'ouest de cette rivière dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Très
+caractéristique est la prière des Tchérémisses du gouvernement de
+Kostroma dans laquelle ils demandent aux dieux de leur donner autant
+de blé qu'il y a de sable dans le Volga. Cette invocation remonte sans
+aucun doute au temps reculé où les ancêtres de la population actuelle
+habitaient les bords du fleuve[17].
+
+[Footnote 17: Cet historique des migrations de peuple tchérémisse est
+résumé d'après l'excellent ouvrage de M. Smirnov, _Tchérémissis_, que
+nous aurons souvent l'occasion de citer.]
+
+Du noyau tchérémisse refoulé au nord du Volga se détacha au XVIIe
+siècle un groupe nombreux envoyé par le gouvernement russe pour
+coloniser le pays des Bachkirs. Telle a été l'origine de l'îlot
+tchérémisse du gouvernement d'Oufa.
+
+Dans la vallée du Volga, sur la rive droite du fleuve, à côté
+des Tchérémisses, habitent les Tchouvaches. Les auteurs ne sont
+pas d'accord sur la place de cette race dans les classifications
+ethnologiques; les uns la regardent comme un rameau turc modifié par
+l'influence finnoise; les autres, comme des Finnois _tatarisés_. Comme
+nous le dirons plus loin en détail, autour de Tsevilsk les Tchouvaches
+ont assez bien conservé le caractère finnois; ceux qui habitent plus
+au sud ont, au contraire, adopté la civilisation turque. L'effectif de
+cette race est évalué à 550 000, disséminés dans les gouvernements de
+Kazan, Simbirsk et Saratov. Le groupe le plus important massé autour de
+Tsevilsk compte environ 450 000 individus.
+
+En bloc les Finnois du Volga peuvent être évalués actuellement à 1 500
+000. A cet effectif, si on ajoute le groupe permien, c'est-à-dire les
+Votiaks, les Permiaks et les Zyrianes, puis les Caréliens et les Lapons
+du gouvernement d'Arkhangelsk, enfin les Finnois de Finlande et ceux
+des provinces Baltiques, on arrive à un total de 4 millions et demi de
+Finnois établis dans la Russie septentrionale. Au milieu de la grande
+masse slave, ces différentes races sont aujourd'hui éparses comme
+des îlots témoins d'un continent disparu, mais aux premiers âges de
+l'histoire elles formaient un groupe compact et continu de l'Oural à la
+Baltique.
+
+Au nord, les Tchoudes Zavolotskaïens, les ancêtres des Caréliens
+actuels, reliaient le groupe permien à celui de Finlande. D'un autre
+côté, dans le bassin du haut Volga, les Finnois étaient rattachés à
+leurs congénères des bords de la Baltique par des peuples aujourd'hui
+disparus, les Vesses, les Muroniens et les Mériens dont l'origine
+finnoise a été mise en lumière par les belles recherches des savants
+russes, notamment du comte Ouvarov. Les Vesses étaient établis autour
+du Bielozero, dans cette région aux eaux indécises, qui commande
+l'accès du bassin du Volga et de celui de la Dvina. Les Muroniens,
+dont le nom s'est conservé jusqu'à nos jours dans celui de la ville de
+Murom, occupaient la vallée de l'Oka; entre ces deux peuples habitaient
+les Mériens, les ancêtres des Tchérémisses[18] dans les gouvernements
+de Iaroslav et de Vladimir, autour du lac de Péréslav et de Rostov; de
+ce centre ils rayonnaient dans les gouvernements de Moscou, de Tver,
+de Kostroma, de Nijni-Novgorod, de Riazane et de Toula. Ainsi, toute
+la Russie septentrionale et une grande partie de la Russie centrale,
+notamment la région voisine de Moscou, le centre actuel du monde slave,
+ont été occupées par des races finnoises, à une époque relativement
+rapprochée[19].
+
+[Footnote 18: Dans un fort intéressant mémoire (_Sur la parenté ou les
+rapports des Mériens et des Tchérémisses_, en russe) M. T. Smirnov
+démontre l'étroite parenté des deux peuples à l'aide de la philologie,
+ainsi que l'avait déjà indiqué Castren. Comme les Tchérémisses actuels,
+les anciens Mériens portaient des vêtements ornés de galons et en guise
+de bijoux des colliers de monnaie (Ouvarov).]
+
+[Footnote 19: Veské, _Slaviano-finskiia koultournyia otnochéniia po
+dannim yazika_, Kazan, 1890.]
+
+Dans cette partie de l'Empire des tsars s'est produit un phénomène
+ethnologique semblable à celui dont l'Allemagne du Nord a été le
+théâtre. De même que les Slaves, habitants primitifs du Brandebourg et
+de la Prusse, ont été absorbés par les Allemands, de même les Finnois
+d'une partie de la Russie ont disparu sous la pression des Slaves.
+Longtemps on a pensé que cette substitution d'une race à une autre
+s'était produite pacifiquement, qu'il y avait eu lente infiltration
+d'un peuple dans l'autre. L'étude des anciens documents montre, au
+contraire, que les premiers rapports des Slaves et des Finnois furent
+loin d'être pacifiques. Entre les envahisseurs et les envahis, les
+luttes furent très vives. Lorsque les Novgorodiens pénétrèrent dans
+le pays des Tchoudes Zavolotskaïens, ils rencontrèrent une résistance
+acharnée des indigènes. En 1078, Gleb Sviatolovitch, prince de
+Novgorod, fut tué dans une rencontre avec ces Finnois. Le peuple a
+conservé dans ses légendes le souvenir des combats soutenus par les
+indigènes contre les envahisseurs[20].
+
+[Footnote 20: Dans le gouvernement de Vologda, des excavations portent
+le nom caractéristique de _poghibelnitsy_ (mot à mot: endroit où
+l'on meurt). Au-dessus de ces trous les Tchoudes élevaient, au moyen
+de troncs d'arbres, des terre-pleins et du haut de ces forteresses
+se défendaient énergiquement. La lutte devenait-elle inégale, ils
+coupaient les pieux qui soutenaient l'édifice et s'ensevelissaient
+sous les décombres, préférant la mort à l'esclavage, absolument comme
+des héros de l'antiquité. _Annuaire du gouvernement de Vologda. Lieux
+dits._ Livre très intéressant.]
+
+Les Mériens résistèrent également aux Novgorodiens. Les noms de
+localités dont les racines évoquent des idées de guerre et de carnage,
+très nombreux dans la région occupée jadis par ce peuple, témoignent
+de ces luttes. Leurs descendants les Tchérémisses, aujourd'hui si
+paisibles, alliés aux Tatars, ont vigoureusement résisté aux Russes.
+Après la chute de Kazan ils reconnurent la suprématie de Moscou; mais
+cette soumission fut de courte durée. En 1572 eut lieu un premier
+soulèvement. La répression énergique qui suivit ne découragea pas
+les Finnois; dix ans, puis vingt ans plus tard, ils se révoltèrent
+de nouveau. Un demi-siècle seulement après la prise de Kazan, les
+Tchérémisses acceptèrent définitivement la domination russe. Encore, de
+temps à autre, des séditions éclatèrent-elles. En 1609 par exemple, ils
+incendièrent le ville de Tsévilsk[21].
+
+[Footnote 21: J.-N. Smirnov, _loc. cit._]
+
+Une fois la résistance des populations finnoises brisée, les colons
+russes arrivèrent; à leur contact les allogènes se fondirent et
+perdirent jusqu'au souvenir de leur origine et de leur nationalité.
+
+Deux conditions particulières ont favorisé la colonisation russe en
+pays finnois. Tout d'abord la nature même de la région. Les peuples
+qui habitent des plaines résistent moins que les montagnards à
+l'assimilation. D'autre part, le paysan russe est un merveilleux colon.
+Il n'a pas grandes prétentions, le brave moujik, il ne se présente pas
+comme le représentant orgueilleux d'une race supérieure, il n'affiche
+aucun mépris pour les races inférieures au milieu desquelles il
+vit. Son état social diffère peu de celui de ses voisins: autant de
+conditions qui facilitent la fusion. Avec quelle rapidité s'est faite
+cette fusion, une fois les premières luttes terminées, une légende
+mordvine en témoigne dans une histoire naïve. Le grand-prince de
+Sousdal, Georges II, le fondateur de Nijni-Novgorod, descendait le
+Volga, racontent les Mordvines, lorsqu'il vit sur une montagne de la
+rive droite les indigènes occupés à sacrifier à leurs dieux. A la vue
+du cortège princier, les anciens de la peuplade envoyèrent de suite des
+jeunes gens offrir au maître de la viande et de la bière. En route,
+les envoyés mangèrent et burent l'offrande destinée au grand-prince et
+en place lui présentèrent de la terre et de l'eau. Georges considéra
+ce présent comme le signe de la soumission des indigènes et continua
+sa route. Dans les endroits où il jetait une pincée de cette terre, il
+naissait un bourg russe; là où il en jetait une poignée, surgissait une
+ville. Ainsi, conclut la légende, la terre des Mordvines fut soumise
+aux Russes[22].
+
+[Footnote 22: A. Rambaud, d'après M. Melnikov, _loc. cit._, in _Revue
+scientifique_, 17 mai 1879.]
+
+La fusion des deux races slave et finnoise a marqué les Russes d'une
+empreinte profonde, indélébile, à la fois physique et morale. Les
+Scythes, les ancêtres des Slaves, d'après le professeur Bogdanov,
+avaient le crâne allongé. A mesure que l'on approche de l'époque
+actuelle, cette forme se modifie, et aujourd'hui les crânes courts
+dominent parmi les Russes. D'après M. Sommier, le savant voyageur
+italien, dont les travaux sur l'ethnologie de la Russie font autorité,
+cette modification ostéologique provient en partie de l'union des
+Slaves aux Finnois[23].
+
+[Footnote 23: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Lœscher, Florence,
+1885.]
+
+Tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître aux Finnois un
+entêtement invincible. Quand ils ont dit non, inutile d'insister, on
+perdrait son temps[24]. Dans l'amalgame des deux races les Slaves ont
+hérité de cette ténacité dans les entreprises qui fait leur gloire et
+leur force sur les champs de bataille.
+
+[Footnote 24: S. Sommier, _Note di viaggio_. Florence.]
+
+A côté des Finnois, les Tatars forment un élément important dans la
+population du gouvernement de Kazan. Sous le nom de Tatar, les Russes
+désignent les différentes tribus de race turque et de religion
+musulmane établies sur le territoire européen de l'empire. Dans leur
+bouche, Tatar est synonyme de Mahométan. Actuellement l'effectif de ces
+croyants dans la Russie d'Europe est d'environ deux millions et demi,
+un million et demi dans le bassin du Volga et le reste en Crimée.
+
+Les Tatars sont les débris des invasions mongoles restés sur le
+sol russe. Séparés de leurs vainqueurs par la religion et par
+l'organisation de la famille, les vaincus ne se sont point fondus avec
+leurs nouveaux maîtres et dans la formation de la nationalité russe
+n'ont point constitué un élément aussi important que les Finnois.
+
+Cependant leur influence n'a pas été sans importance sur les Slaves.
+Sur les populations finnoises du Volga, elle a été beaucoup plus
+marquée. Dans cette partie de l'Europe s'est produit un phénomène
+d'assimilation semblable à celui qui se passe aujourd'hui en Afrique,
+où les Musulmans élèvent les peuplades fétichistes à un état de
+civilisation relativement supérieur. Les Tatars ont été les premiers
+éducateurs des populations finnoises.
+
+Les différentes tribus de race turque éparses dans la Russie ont des
+origines très diverses; aussi pour les reconnaître a-t-on l'habitude
+de joindre à la dénomination générique de Tatars le nom de la région
+où ils sont établis. On distingue ainsi les Tatars de Riazane,
+d'Astrakane, de Kazan, etc.
+
+Les Tatars de Kazan sont des Turcs mélangés d'éléments mongols. On
+observe surtout des yeux bridés et des pommettes saillantes dans les
+classes inférieures; les gens aisés ont, au contraire, un type aryen
+assez marqué, dû à des unions fréquentes avec des coreligionnaires
+boukhares[25]. Ces musulmans se donnent le nom de Bourgarliks; dans
+leur pensée ils seraient les descendants des anciens Bulgares. Ce sont,
+pour la plupart, des gens intelligents, sobres, honnêtes, économes et
+de relations sûres. Leur force musculaire est très grande, et sous
+ce rapport plusieurs portefaix tatars jouissent d'une réputation
+légendaire. Tous ont les oreilles très écartées de la tête, déformation
+produite par l'usage de lourds bonnets en peau de mouton.
+
+[Footnote 25: Sommier, _Note di viaggio_.]
+
+Le gouvernement de Kazan ne renferme pas moins de 638 000 Tatars,
+la plupart établis dans la partie nord-est de la province. Dans les
+arrondissements de Mamadyche, Tétiouche et Tsarévokoktchaïsk, ils se
+trouvent en nombre supérieur aux Russes.
+
+Mieux que toute description, une courte statistique fait ressortir le
+kaléidoscope des races établies autour de Kazan. A côté des 638 000
+Tatars vous rencontrez 850 000 Russes et 594 400 Finnois appartenant à
+trois tribus distinctes. Ajoutez à cela quelques milliers d'Allemands,
+de Polonais et de Juifs. Il y a là comme un résumé vivant des
+principales populations de l'Empire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+KAZAN
+
+ L'Asie en Europe.--Progrès de l'industrie russe.--Climat de Kazan.--Le
+ faubourg tatar.--Vêtement des Tatars.--Politique des Russes à l'égard
+ des musulmans; ses résultats.
+
+
+Dix-huit heures après avoir quitté Nijni, le vapeur entre dans une
+immense plaine. Plaine d'eau à droite, animée par le va-et-vient
+incessant de vapeurs; plaine de verdure à gauche, brouillée d'une buée
+de chaleur. Dans cette brume, sur une colline violette lointaine,
+apparaît Kazan.
+
+En débarquant vous avez une sensation d'Asie. Sur la berge grouille
+une foule de portefaix tatars, de mendiants déguenillés, de femmes en
+jupes roses, jaunes ou vertes; un arc-en-ciel humain tremblote devant
+vos yeux. Foule autour d'échoppes en plein vent garnies de fruits
+éclatants de coloration, foule autour de véhicules bizarres avec
+leurs _douga_ multicolores placées comme des diadèmes au-dessus de la
+tête des chevaux, foule sur les pontons, devant les magasins, autour
+des cabarets; partout une multitude affairée et gesticulante, avec
+des bonnets en peau de mouton, des calottes, des casquettes, des
+_kaftans_ noirs ou bleus, et des touloupes grises de crasse.
+
+[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.]
+
+Vous débarquez et aussitôt vingt bras se disputent vos bagages; vous
+fuyez ces importuns, pour tomber au milieu de mendiants qui tâchent
+d'émouvoir votre pitié par de profondes révérences et par des signes
+de croix. C'est un tumulte et un coudoiement auxquels vous n'échappez
+qu'en sautant en voiture.
+
+Le _drojki_ roule lentement sur une épaisse couche de poussière,
+tourne un coin de rue, et au bout d'une plaine luisante de flaques
+d'eau vous apercevez sur une colline un hérissement de clochetons, de
+tours, de minarets, de coupoles, tout cela blanc et brillant, comme une
+cristallisation de sucre candi sur un ciel bleu. On a la vision d'une
+cité d'Orient.
+
+Sept kilomètres séparent Kazan du Volga, sept kilomètres de bouts de
+ville et de campagne entremêlés de flaques d'eau.
+
+La route suit la Kazanka, gravit un monticule, et nous voici à Kazan,
+où Mme Vieuille, propriétaire de l'hôtel de France, nous fait le
+meilleur accueil.
+
+M. Mislavsky, professeur agrégé à la Faculté de médecine, me réserve
+également la plus cordiale réception; grâce à son inépuisable
+obligeance et à son amabilité de tous les instants, Kazan est resté un
+de mes meilleurs souvenirs de voyage. A un autre titre, M. Mislavsky
+a droit à toute ma reconnaissance. Je ne pouvais songer à mettre à
+exécution mes projets d'exploration sans le concours d'un Russe, et
+avant mon arrivée cet excellent ami avait eu la bonté de m'assurer pour
+le reste du voyage la société d'un jeune étudiant de l'Université,
+M. Alexis Carlovitch Boyanus. Vigoureux, intelligent, débrouillard,
+plein d'entrain, avec cela très bien élevé, Boyanus a été pour moi un
+agréable compagnon autant qu'un précieux collaborateur, et ce serait
+injustice de ma part de ne pas rapporter en grande partie à son zèle
+le succès de l'expédition. Le meilleur éloge que je puisse faire de
+lui, c'est qu'après avoir voyagé trois mois ensemble nous nous sommes
+quittés et nous sommes restés bons amis.
+
+Kazan est la ville la plus importante de la Russie orientale, avec une
+population de 142 000 habitants[26], une industrie prospère de cuirs et
+de savon, et une université importante.
+
+[Footnote 26: D'après le recensement de 1886.]
+
+Kazan se compose de trois parties, la ville russe, le Kremlin et le
+faubourg tatar. La principale artère, la Vosskressenskaya, est une
+large rue bordée de maisons basses; au bout se trouve l'Université, un
+magnifique établissement scientifique dont les laboratoires spacieux
+exciteraient l'envie de nos savants. Sous le rapport de la bâtisse
+administrative, la Russie n'est pas en retard, loin de là. L'Université
+de Kazan compte des professeurs dont le nom fait autorité dans toute
+l'Europe, et sous leurs auspices se publie un important périodique[27].
+
+[Footnote 27: _Troudy obchtchestva estestvoïspytatéleï pri
+imperatorskom Kazanskom ouniversitetié._]
+
+Non loin de l'Université est installée, dans un joli bâtiment en bois
+de style russe, une fort curieuse exposition. Depuis plusieurs années
+les différentes provinces de la Russie organisent à tour de rôle des
+expositions régionales du plus haut intérêt. La première impression
+en parcourant les galeries bien remplies est celle de la puissance
+et de la vitalité de l'industrie nationale. Depuis dix ans, les
+progrès réalisés sont considérables, surtout dans les articles de
+luxe. Actuellement la Russie peut se suffire à elle-même et bientôt
+pourra faire concurrence aux autres pays sur les marchés du monde. Le
+bas prix de la main-d'œuvre lui assure dès aujourd'hui un avantage
+marqué. Les amateurs de pittoresque regretteront cependant l'abandon
+du style indigène pour les dessins et les formes occidentales. Les
+modèles d'orfèvrerie viennent de France; les cuillers à thé russes,
+si recherchées à Paris, sont ici dédaignées par la mode. Maintenant
+également plus de ces pittoresques cotonnades si originales de
+dessin et de couleurs, dont la vue était un plaisir pour les yeux;
+actuellement les filateurs moscovites ne reproduisent plus que les
+scènes banales de nos mauvais papiers peints.
+
+J'aurais volontiers passé toute la journée à l'exposition, mais sous
+ces bâtiments en bois la chaleur était étouffante. Pendant mon séjour à
+Kazan le thermomètre ne s'éleva pas au-dessus de +27° et la température
+moyenne ne dépassa pas +20°, la chaleur aurait donc été très
+supportable, si les maisons avaient offert un peu de fraîcheur. Mais
+dans ce pays où, l'hiver, la température s'abaisse à -34°, toutes les
+précautions sont prises contre le froid et non contre le soleil. Les
+doubles fenêtres de ma chambre étaient fixées aux murs, hermétiquement
+closes; pour aérer la pièce on ne pouvait ouvrir qu'un petit carreau.
+Avec cela point de persiennes; par suite la chambre a toujours la
+température d'une serre chaude. De plus les maisons sont couvertes de
+feuilles de tôle, qui n'entretiennent pas précisément le frais dans les
+habitations.
+
+[Illustration: Scène dans une rue de Kazan.]
+
+A cette époque, Kazan, comme toute la région du Volga moyen et
+inférieur, est une fournaise. Un mois plus tard, le thermomètre
+s'élevait, à l'ombre, à +37°,6, et à 9 heures du soir marquait encore
++30°,2. En juillet 1890, la température moyenne s'est élevée à +24°.
+
+Par de pareils temps le seul endroit agréable est le bain, d'autant
+qu'en Russie ces établissements sont installés avec un confort inconnu
+dans nos pays. Vous avez la jouissance de deux pièces, une étuve avec
+baignoire et appareil à douches et à côté un salon avec des divans.
+Vous pouvez rester là tout le temps que vous voulez, y habiter même;
+personne ne viendra vous importuner. Toute la nuit, l'établissement est
+ouvert et vous y trouvez à boire, à manger et le reste. Les bains sont
+les cafés de la Russie.
+
+Le principal monument de Kazan est le Kremlin. Le Kremlin n'est point,
+comme on le croit généralement, le palais des tsars à Moscou; chaque
+ville importante, comme Nijni, comme Kazan, a son Kremlin, qui est
+la forteresse de la ville. Place de défense, il est naturellement
+toujours situé sur la hauteur, et ses remparts renferment tout ce qui
+doit être mis à l'abri de l'ennemi, les églises, les trésors, les
+administrations. A Kazan, c'est une ville dans une ville, avec des
+cathédrales, des monastères et des palais. L'enceinte est formée par un
+mur en briques, crépi à la chaux, hérissé de tours et de créneaux à la
+lombarde; par-dessus cette fortification émerge un fouillis de dômes,
+de clochers, d'édifices pittoresques dominé par un minaret bizarre. On
+dirait un gigantesque bonnet de magicien posé sur le sol ou une énorme
+lunette placée à terre par le gros bout. C'est la tour de Soumbeka,
+remontant, croit-on, à la domination des khans musulmans. D'après la
+légende, la princesse tatare Soumbeka se serait précipitée du sommet
+du minaret au moment de l'entrée des Russes dans Kazan, pour ne pas
+survivre à la honte de la défaite. Le fait est, paraît-il, inexact; la
+prétendue héroïne serait morte trois ans avant la prise de la ville,
+mais, en dépit des historiens, la légende vit toujours dans la mémoire
+des indigènes. Quelle chose maussade, l'histoire, elle veut effacer
+tous les actes qui embellissent la vie des peuples.
+
+Du Kremlin et de la ville russe une pente rapide conduit à la ville
+tatare. Les descendants des anciens maîtres du pays sont aujourd'hui
+relégués dans un faubourg.
+
+Ici nous sommes en Orient. Dans les rues une foule aux longs vêtements
+flottants, bariolée de couleurs criardes et partout des enseignes en
+caractères arabes; les minarets des mosquées complètent l'illusion.
+Mais c'est un Orient peu pittoresque. Rien que des maisons en briques,
+sans décoration et sans style. A l'intérieur comme à l'extérieur, les
+mosquées ne présentent non plus aucun intérêt. Avec leurs grands murs
+nus, leur haute chaire en bois, très simple, leur grand jour cru, elles
+ressemblent à des temples protestants.
+
+Au point de vue politique, les Tatars de Kazan sont particulièrement
+intéressants pour les Français.
+
+A étudier ces musulmans et le régime qui leur est appliqué par le
+gouvernement impérial il y a pour nous matière à enseignement. Les
+Russes ont fait une expérience dont nous pourrions profiter pour
+l'administration de l'Algérie. Depuis que l'opinion publique se
+préoccupe de l'avenir de notre grande colonie africaine, ni les
+rapports, ni les beaux discours, ni les livres n'ont manqué pour
+éclairer notre jugement. Sur ce sujet tout le monde se croit compétent
+et chacun a sa recette pour assurer le bonheur de l'Algérie. D'après
+les uns, on doit encourager la colonisation européenne, dépouiller et
+refouler l'Arabe; selon les autres, la sécurité de la colonie ne peut
+être assurée que par l'assimilation des indigènes, et pour arriver à ce
+résultat n'a-t-on pas proposé de leur accorder le suffrage universel,
+et un brave sénateur est tout étonné que l'Arabe ne veuille pas de ces
+droits du citoyen. Un grain de mil ferait mieux son affaire. Ce serait
+certes un recueil drolatique que celui de toutes les réformes proposées
+pour donner la prospérité à l'Algérie et pour tenter l'assimilation
+des Arabes. C'est que tout cela n'est que rêveries de gens ignorant
+les populations primitives. Nos réformateurs jugent les musulmans
+avec leurs idées d'hommes civilisés et avec leur cerveau brouillé de
+théories politiques.
+
+Voyons les Tatars de Kazan.
+
+De ces musulmans les uns sont agriculteurs, les autres commerçants.
+Les premiers, nous a-t-il paru, cultivent leurs terres aussi bien
+que les Russes. Ceux de ces Turcs adonnés au commerce sont gens fort
+industrieux. La plupart des marchands ambulants qui grouillent dans les
+rues et sur les ports des villes du Volga sont des Tatars. Grâce à leur
+esprit d'économie, un certain nombre d'entre eux s'élèvent au-dessus
+de la condition de colporteurs; à Kazan, plusieurs musulmans sont des
+commerçants notables, possesseurs d'une fort jolie fortune. Par leur
+travail ces Turcs peuvent monter dans la hiérarchie sociale tout comme
+les autres races.
+
+D'autre part, ces mahométans comprennent notre civilisation et
+se montrent susceptibles de culture intellectuelle. Les fils de
+quelques riches marchands suivent les cours de l'Université, et tous
+les préparateurs de cet important établissement scientifique sont
+des Tatars. Et ces braves gens exercent leurs fonctions avec une
+intelligence et un zèle auxquels les professeurs russes sont unanimes à
+rendre hommage.
+
+Le clergé musulman n'est pas non plus réfractaire à nos idées et
+quelques-uns de ses membres sont des savants. Un _mollah_ a pris part
+au congrès archéologique de Kazan en 1877 et y a lu un mémoire sur
+l'histoire de Bolgar et de Kazan. Sous ce rapport, l'anecdote suivante
+me paraît significative. Accompagné de M. Mislavski, je photographiais
+un jour autour d'une mosquée, lorsque survint un _mollah_. On me
+présente à lui et on lui explique le but scientifique de mon voyage.
+Le prêtre musulman m'invite alors à venir le lendemain à la mosquée et
+à prendre une vue de l'intérieur pendant la prière. «Cela intéressera,
+ajouta-t-il, les Parisiens de voir la manière dont nous prions.» La loi
+de Mahomet défend aux fidèles de laisser reproduire l'image de leurs
+traits, et pour cette raison la photographie n'est pas vue par eux d'un
+bon œil. Le brave _mollah_, il est vrai, avait tourné la difficulté,
+car ce ne fut pas précisément la figure qu'exposèrent à l'objectif
+les croyants en prière. C'était du reste un homme fort intelligent,
+instruit, et très au courant de l'action de la France dans les pays
+musulmans.
+
+Chez ces mahométans aucun fanatisme religieux. Ce sont des gens qui
+professent le mahométisme, absolument comme d'autres sont catholiques
+ou protestants. Enfin, au contact des Russes, une des principales
+barrières qui séparent l'Islam de notre civilisation est tombée.
+La plupart de ces Tatars sont monogames, et dans la petite colonie
+musulmane de l'Université les femmes ont la même situation que dans
+notre société. Ne croyez pas que ces mahométans ont renoncé à la
+polygamie par économie, même les gens riches n'ont pour la plupart
+qu'une femme. Un soir, au Jardin d'été, je vis arriver un général
+donnant le bras à une sémillante petite femme très bien habillée,
+C'était M. et Mme Schamyl. Le fils de l'adversaire implacable des
+Russes, de l'Abd-el-Kader du Caucase, est général dans l'armée
+impériale; après avoir épousé la fille d'un riche négociant tatar, il
+vit ici paisiblement. Mme Schamyl circule, le visage découvert, coiffée
+d'une petite capote et est habillée par une couturière française.
+
+A tous ceux qui déclarent les musulmans incapables de comprendre nos
+idées, à tous les faiseurs de plans d'organisation pour l'Algérie, je
+conseille un voyage à Kazan. Comme l'a dit très justement le capitaine
+Binger, dont personne ne peut méconnaître la haute compétence en cette
+matière, «dans les couvées soumises directement à l'influence des idées
+européennes, celles-ci affaiblissent considérablement le sentiment
+religieux, transforment et modernisent l'Islam[28]».
+
+[Footnote 28: Binger, _Islamisme, Esclavage et Christianisme_, Société
+d'Éditions scientifiques. Paris, 1891.]
+
+Cette assimilation des musulmans de la Russie orientale s'est faite
+tout naturellement. Le gouvernement impérial ne s'est point mis en
+frais d'imagination pour choisir une politique à l'égard des Tatars.
+Son système consiste simplement à les traiter avec justice.
+
+[Illustration: Intérieur d'une mosquée pendant la prière.]
+
+Après la conquête et au XVIIIe siècle, un certain nombre de mahométans
+furent convertis par force au catholicisme grec. Il y a encore une
+cinquantaine d'années, les fonctionnaires s'efforçaient de faire du
+prosélytisme parmi les Tatars. La haute autorité de l'empereur a mis
+fin à ces persécutions. Le résultat obtenu n'était pas du reste très
+satisfaisant; de l'avis de tous, les Tatars convertis ont une moralité
+bien inférieure à celle de leurs frères restés musulmans. Aujourd'hui
+les musulmans ne sont plus inquiétés, ils sont traités par les pouvoirs
+civils et judiciaires sur le même pied que les Russes, et pour obtenir
+justice et protection auprès des fonctionnaires, la nationalité
+tatare n'est point un motif d'infériorité. Mais l'agent le plus actif
+d'assimilation a été le paysan russe. Le brave moujik ne regarde pas
+le musulman comme un être inférieur, pour lui ce n'est pas un ennemi,
+comme l'Arabe pour le colon français; il n'affiche à son égard ni
+mépris ni convoitise et jamais il n'aurait l'idée de le maltraiter pour
+le seul plaisir de faire le mal, comme ces Algériens qui ne manquent
+pas d'envoyer un coup de fouet aux Arabes qu'ils rencontrent dans la
+campagne. Les Russes appartenant aux classes élevées sont unanimes à
+rendre hommage aux qualités des Tatars. A leurs yeux ce sont des sujets
+russes au même titre que les autres, mais seulement professant une
+religion différente.
+
+Et ne croyez pas cette assimilation superficielle. J'ai entendu un
+Tatar déplorer l'exécution du major Panitza dans les mêmes termes
+qu'aurait pu le faire un panslaviste. Les Russes ont su communiquer
+leurs sentiments politiques à leurs sujets musulmans de Kazan.
+
+Cette assimilation des Tatars a une importance politique de premier
+ordre. La Russie orientale ne compte pas moins de trois millions de
+mahométans, Tatars, Bachkirs, Kirghizes, et ces mahométans sont en
+relations suivies avec les foyers de fanatisme musulman de l'Asie
+centrale. Supposez la guerre sainte éclatant dans la Transcaspie, ne
+pourrait-elle pas avoir son contre-coup jusque sur les bords du Volga,
+si par une sage politique le gouvernement impérial ne s'était assuré de
+la fidélité de ses sujets tatars?
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES
+
+ Aspect de la contrée.--Costumes et architecture tchérémisses.--Traces
+ d'influence scandinave.--Industries.--Mariage.--Art indigène.
+
+
+Jusqu'ici notre voyage a été une promenade en bateau à vapeur;
+maintenant nous abandonnons les routes battues pour aller visiter les
+populations finnoises des environs de Kazan.
+
+Nous commençons par les Tchérémisses, et, le 1er juillet, nous
+partons pour Parate, village occupé par ces Finnois à 35 verstes de
+Kazan. Très amusant notre véhicule, une _plétionka_, le type de voiture
+le plus répandu dans cette partie de la Russie. Une grande corbeille en
+osier; point de ressorts ni de sièges; en place une épaisse couche de
+foin sur laquelle s'étendent les voyageurs.
+
+Au sortir de la ville, un mouvement étrange et coloré de voitures, de
+cavaliers, de piétons. C'est un va-et-vient de personnages rouges,
+noirs, blancs, jaunes, en relief sur un ciel bleu vibrant de lumière.
+
+[Illustration: Village de Parate.]
+
+La route court à travers de grandes plaines fertiles cernées dans
+le lointain par une raie de collines violettes; paysage à larges
+horizons dont la vue laisse l'impression vague de la mer. Au-dessus
+de la nappe jaune des céréales émergent des poteaux rouges surmontés
+d'images sacrées, emblèmes des saints protecteurs des moissons. Sous
+l'aveuglante lumière ils brillent comme des miroirs à alouettes et
+constellent de paillettes lumineuses l'étendue tranquille des blés.
+
+De distance en distance s'ouvre un ravin à moitié rempli d'eau.
+La voiture dégringole au fond de la crevasse, passe à gué, puis
+remonte péniblement l'autre versant. Par-dessus ces ravins existent
+bien des ponts, mais l'été, l'administration les barre, dans une
+pensée d'économie. En temps d'inondation seulement ils sont livrés
+à la circulation. Pour le moment, ces passerelles ont cependant une
+utilité. Au milieu de la plaine brûlée par le soleil elles forment un
+abri ombreux. En ces journées de juillet, la température devient ici
+étouffante, une chaleur blanche et sèche.
+
+Après plusieurs heures de route, voici le village de Parate, moitié
+russe, moitié tchérémisse. Aucune différence extérieure ne distingue
+les maisons tchérémisses des _isbas_ russes. Toutes sont construites
+sur le même plan, on dirait une cité ouvrière. Dans la longue rue
+circulent des êtres étranges tout de blanc vêtus; à la lueur mourante
+du crépuscule, on croit voir passer des fantômes. Ce sont des
+Tchérémisses qui rentrent des champs.
+
+A la vue de ces gens, la première impression est celle de l'étonnement,
+d'un étonnement profond dont la sensation persiste encore au moment
+où j'écris ces lignes. Depuis le Volga nous avons été préparés par
+des transitions lentes à l'impression d'Asie que nous a laissée
+Kazan, mais ici le saut est si brusque, si profond que nous en sommes
+abasourdis. D'un des centres les plus importants de l'Empire, nous
+sommes tombés tout d'un coup au milieu d'une population primitive. Ici
+nous sommes, semble-t-il, à mille lieues de Kazan, hors de la Russie,
+hors d'Europe. Costumes, langue, religion, tout chez ces Tchérémisses
+est différent de chez les Russes. Il y a là deux races juxtaposées,
+étrangères l'une à l'autre, l'une qui suit le mouvement de la
+civilisation, l'autre figée dans un passé de plusieurs siècles.
+
+Très simple est le costume des Tchérémisses: pour les hommes, un
+pantalon et une blouse en toile blanche[29], des souliers en écorce,
+et en place de bas des morceaux de toile ou de drap. Non moins
+sommaire est le costume des femmes: un petit caleçon en toile blanche
+(_iolache_) que prolongent des jambières également en toile ou en
+drap noir (_chtré_), serrées autour des mollets par des cordelettes
+en écorce, enfin une longue chemise blanche (_toghour_), fermée sur
+la poitrine par une fibule en cuivre et serrée à la taille par une
+ceinture. Ce vêtement très simple devient un des plus pittoresques que
+l'esprit féminin ait inventés par les ornements curieux dont il est
+garni. Toutes les blouses des femmes sont chamarrées de broderies et
+couvertes de colliers, de plastrons, d'écharpes, de pièces de monnaie
+et de coquillages. Tout cela n'est ni gracieux, ni élégant, mais
+l'effet est absolument extraordinaire.
+
+[Footnote 29: Les chemises des hommes sont ornées d'un petit liséré de
+broderies.]
+
+Là malheureusement comme partout ailleurs, la civilisation a amené
+la décadence de l'art indigène. Les cotonnades russes pénètrent
+chez ces Finnois, et sous l'empire d'idées religieuses absurdes,
+les femmes tchérémisses tendent à abandonner les ornements de leur
+costume national. Les convertis regardent comme un péché de porter
+des vêtements brodés[30]. Et ces idées ne trouvent que trop de crédit
+parmi les indigènes, au grand préjudice du pittoresque. A Parate et
+dans les environs, les broderies forment un dessin géométrique, une
+série de denticules serrés, disposé par bandes autour de l'ouverture
+de la poitrine, sur les manches, et au bas de la robe; elles sont
+en fil de coton, et de couleur carmin foncé. Les jours de fête, les
+femmes endossent des chemises à broderies rouges rehaussées de vert.
+Dans d'autres districts, la soie est employée à la place du coton[31].
+Pendant l'hiver, hommes et femmes sont vêtus de longs _kaftans_
+tissés par eux. Dans les grandes circonstances, les femmes endossent
+un manteau de drap noir orné d'un large col rabattu garni de rubans
+d'argent, de pièces de monnaie et de coquillages.
+
+[Footnote 30: Smirnov, _loc. cit._]
+
+[Footnote 31: _Ibid._]
+
+A Parate et dans les villages environnants, la coiffure des femmes est
+une longue serviette étroite, brodée, flottant autour du cou et fixée
+sur la nuque par un ruban passant sur le sommet de la tête. Cette
+coiffure, appelée _charpane_, n'est portée que par les femmes mariées;
+les jeunes filles vont nu-tête, la chevelure divisée derrière la tête
+en deux tresses garnies de vieux boutons, de morceaux de cuivre, de
+coquillages (_kauris_) et de pièces de monnaie.
+
+[Illustration: Femmes Tchérémisses.]
+
+Les Tchérémisses ont emprunté le _charpane_ à leurs voisins d'au delà
+du Volga, les Tchouvaches, aussi ne l'observe-t-on qu'aux environs
+de Kazan. Dans la partie ouest du district de Tsarévokoktchaïsk et
+dans les districts de Vétlouga et de Iaransk, les Finnoises portent
+une énorme coiffure en écorce de bouleau recouverte d'une serviette
+brodée, semblable à un shako de caricature. En avançant vers l'est,
+on rencontre chez les Tchérémisses une autre coiffure, qui a le
+nom euphonique de _chienaschiavouchio_ suivant M. Sommier, ou de
+_chimachobitch_ d'après M. Smirnov, réservé, comme le _charpane_,
+aux femmes mariées. C'est une longue serviette en forme de bonnet de
+police, dont une corne se trouve au-dessus du front et dont la partie
+postérieure descend très bas dans le dos. Les femmes de cette région
+divisent également leur chevelure en deux tresses, l'une cachée sous
+la _chienaschiavouchio_, l'autre entortillée sur le front en forme de
+corne pour soutenir la pointe du bonnet. Cette coiffure répond à une
+superstition; dans les clans tchérémisses établis près de l'Oural, les
+femmes mariées ne doivent laisser voir leur chevelure à aucun homme de
+leur race[32].
+
+[Footnote 32: Sommier, _Note di viaggio_, Florence, 1889.]
+
+Le costume des femmes tchérémisses est rehaussé d'ornements formés de
+pièces de monnaie et de ces jolis coquillages des mers de l'Inde connus
+sous le nom de _kauris_ ou de _porcelaine_ (_Cypræa moneta_)[33].
+Ces Finnoises portent au cou et sur la tête leur fortune entière,
+100, 150 ou 200 francs, quelquefois même plus. Tout l'argent qu'elles
+parviennent à économiser, elles en garnissent leurs vêtements. Les
+femmes sont des tirelires ambulantes, et ce n'est que pressées par
+la plus extrême nécessité qu'elles se décident à détacher de leurs
+colliers quelques pièces, les vieilles surtout, qui ont à leurs yeux la
+valeur de talismans. Il n'est pas rare de trouver sur une Tchérémisse
+des monnaies très anciennes. Pour un antiquaire, ces femmes offrent
+l'intérêt d'un cabinet de médailles. C'est du reste le seul qu'elles
+présentent. Parmi les cinq ou six cents femmes tchérémisses que j'ai
+vues, pas une n'était jolie, même passable.
+
+[Footnote 33: Une des écharpes que j'ai acquises est bordée de _Cypræa
+moneta_ var. _icterina_, d'après la détermination de M. Dautzenberg.]
+
+Autour de la nuque les femmes mariées suspendent au _charpane_
+une chaînette de verroterie, chargée de pièces de 20 _kopeks_
+(_bouïgoltsia_). A celle que j'ai achetée, il y avait pour 18 francs
+de numéraire. Leurs boucles d'oreilles sont également formées de trois
+pièces de 20 kopeks. En outre, quelques femmes s'accrochent le long
+des joues des paquets de fil de cuivre ou d'argent recourbés à leur
+extrémité; leur visage se trouve ainsi armé d'une paire de griffes. Qui
+s'y frotte s'y pique. D'autres se parent de larges cercles de métal;
+la quincaillerie est à la mode dans le pays. De plus, celles qui en
+ont les moyens portent autour du cou des colliers et des plastrons de
+pièces d'argent. Outre les pièces d'argent, les femmes tchérémisses
+emploient les kauris (_Cypræa moneta_) comme ornements[34].
+
+[Footnote 34: Les kauris sont récoltés dans l'océan Indien, surtout aux
+Maldives et sur la côte orientale d'Afrique aux environs de Zanzibar,
+puis de là expédiés principalement aux Indes et sur la côte du golfe de
+Guinée. Au pied de l'Himalaya les femmes du Sikkim ornent leur costume
+de ce coquillage. Telle est du reste la demande de cet article qu'en
+une seule année il a été importé en Angleterre 60 000 kilogrammes de
+kauris; la majeure partie a été réexpédiée aux nègres du golfe de
+Benin.]
+
+L'usage de mollusques appartenant au genre _Cypræa_ comme bijou
+ou comme monnaie remonte à une haute antiquité. Une cyprée a été
+découverte dans les ruines de Babylone, et dès les temps préhistoriques
+les Finnois de la Russie orientale ont fait servir ce coquillage à
+l'ornementation de leurs vêtements. Dans les _tumuli_ des anciens
+Mériens, le comte Ouvarov a découvert deux kauris.
+
+Les jeunes filles tchérémisses portent des colliers de cyprées, et en
+grande toilette les femmes mariées se parent de deux larges écharpes
+entièrement bordées de ces petits coquillages. Les ceintures, les
+plastrons, les tresses des cheveux, sont également ornés de kauris.
+Représentez-vous ces chemises blanches, chamarrées de broderies
+délicatement nuancées, étincelantes de reflets argentins, toutes
+brillantes de nacre, et vous comprendrez que ce costume si simple
+devient un des plus curieux que l'ingéniosité féminine ait imaginés.
+
+Dès notre arrivée à Parate, nous nous occupons d'acheter des vêtements
+et des ornements, mais au début les transactions sont lentes. On se
+défie de nous. Même ici, près d'une grande ville, les Tchérémisses sont
+d'une sauvagerie extraordinaire. La venue d'un étranger leur inspire
+plus d'appréhension qu'au Lapon ou à l'Eskimo du Grönland. Russes et
+Tchérémisses vivent pourtant en bonne harmonie et entre les deux races
+des unions se produisent. D'autre part le gouvernement essaie d'élever
+ces Finnois au niveau des paysans slaves. Des écoles sont ouvertes dans
+lesquelles l'enseignement est donné en tchérémisse, en même temps la
+connaissance du russe vulgarisée. Néanmoins un certain nombre d'hommes
+et la plupart des femmes ignorent cette langue. De longtemps la fusion
+entre les deux races ne sera pas obtenue.
+
+Le paysan russe auquel nous demandons l'hospitalité nous reçoit
+cordialement. «La France est amie de notre empereur», dit-il à
+Boyanus, et en amis il nous accueille. Dans ces campagnes n'arrive
+aucun journal, aucun bruit du monde extérieur, néanmoins par une lente
+infiltration les sentiments de sympathie pour notre pays ont pénétré
+jusque dans les masses les plus profondes du peuple russe.
+
+[Illustration: Tchérémisse aux champs.]
+
+Nous dînons frugalement d'œufs et de fraises, arrosés d'excellent
+thé, puis nous nous couchons sur le plancher recouvert d'une toile
+caoutchoutée. Désormais pendant plusieurs mois ce sera notre lit.
+Au début il semble bien un peu dur, mais après quelques jours
+d'accoutumance nous y dormirons à poings fermés. En même temps nous
+mangerons avec nos doigts et nous n'éprouverons plus le besoin de nous
+laver. Nous aurons perdu toutes les habitudes des gens civilisés; nous
+serons redevenus des primitifs comme les Tchérémisses. La civilisation
+est un vernis très léger, qui s'écaille rapidement.
+
+Le lendemain, visite de plusieurs villages tchérémisses.
+
+Toujours le même paysage: de grandes plaines déchirées de vallons
+d'érosion. Au printemps, lors de la fonte des neiges, ces ravins sont
+agrandis par le ruissellement, et l'été chaque orage augmente encore
+leur largeur aux dépens des champs environnants. Dans cette région,
+les eaux produisent des effets de dénudation comme dans les Alpes.
+Maintenant au fond de ces ravins il n'y a plus qu'un maigre ruisseau
+alimenté par des sources. Souvent leur débit, insuffisant pour donner
+naissance à un cours d'eau, ne forme que quelques mares boueuses. Nulle
+part ailleurs on ne trouve d'eau. Pour cette raison tous les villages
+sont construits sur le bord de ces ravins. Quelques-uns de ces vallons
+ont une profondeur de 15 à 20 mètres. Sur aucun point de leurs pentes
+n'apparaît la roche en place.
+
+Nous traversons un village tchérémisse; à quelques kilomètres de là, un
+second, habité par des Tatars; un peu plus loin, une bourgade russe.
+Très pittoresque est le village musulman d'Ourasli avec sa petite
+mosquée en bois perchée sur une colline. Si elle n'était surmontée du
+croissant, on la prendrait pour une modeste église de nos campagnes.
+Bientôt après voici une église grecque, et tout près de là un bois
+sacré où les Finnois viennent faire des sacrifices. Sur un espace de
+quelques kilomètres vous rencontrez des représentants de trois races
+et des zélateurs de trois religions différentes, et tout ce monde vit
+dans la plus parfaite harmonie, païens, musulmans, catholiques grecs.
+Ces pauvres gens, que l'on traite de barbares, donnent aux nations
+civilisées l'exemple de la tolérance religieuse.
+
+[Illustration: Mosquée d'Ourasli.]
+
+A midi, nous arrivons dans un village entièrement habité par des
+Tchérémisses. Même aspect qu'à Parate, mais ici les constructions sont
+plus typiques.
+
+Chaque maison renferme deux habitations, une d'hiver et une d'été
+(_kouda_). La _kouda_ est une construction spéciale aux Finnois de
+cette région. C'est un cube surmonté d'un cône. A cette baraque en
+bois ne se trouvent que deux ouvertures, la porte et, dans le toit, un
+trou pour laisser passer la fumée du foyer établi entre des pierres au
+milieu de l'unique pièce de la maison. A l'intérieur, le long des murs,
+sont établis des bancs et des étagères garnies d'ustensiles de cuisine.
+
+Quelques fermes renferment des spécimens encore plus anciens de
+l'architecture indigène. Vous voyez dans un coin de l'aire un appareil
+conique de perches dressées au-dessus d'un trou. Actuellement cette
+construction sert de séchoir pour les céréales; on allume du feu dans
+la cavité, et sur les perches on entasse les gerbes. Dans le cours des
+âges cet édicule a changé de destination, primitivement il servait
+d'habitation, c'est le premier abri imaginé par les Tchérémisses,
+comme au reste par toutes les autres tribus finnoises. Examinez les
+_kota_ des Finlandais, les huttes et les tentes des Lapons, les
+_tchioumes_ des Ostiaks, toutes dérivent du même type primitif de
+construction: un cône formé de perches dressées; le revêtement de ces
+diverses habitations seul diffère suivant les régions et les races. Les
+Tchérémisses ont appris des Turco-Mongols l'art d'élever des maisons;
+avant, ils vivaient l'hiver dans des trous surmontés d'un toit couvert
+de terre.
+
+Les Tchérémisses, comme tous les Finnois et les Russes, ont l'habitude
+de prendre chaque semaine un bain de vapeur, et toute habitation
+comporte une étuve. Très simple en est l'installation: une méchante
+baraque en bois, des bancs et un tas de pierres amoncelées au-dessus
+d'un fourneau. Pour produire la vapeur on fait rougir ces pierres, sur
+lesquelles on jette de l'eau. Dans ces _hammams_ primitifs, le massage
+est remplacé par des flagellations avec de petits bouquets de branches
+de bouleau et des aspersions d'eau froide.
+
+[Illustration: Cuiller tchérémisse.]
+
+Dans le mobilier tchérémisse signalons un tabouret dont le siège est
+fait de lanières d'écorce. On le trouve également chez les Tchouvaches
+et les Zyrianes. A noter également des cuillers en bois ornées
+sur le manche de figures d'animaux, qui ont au plus haut degré le
+cachet norvégien. A l'exposition de Kazan, la collection tchérémisse
+renfermait des sièges formés d'un cylindre en bois, des plats également
+en bois, avec des têtes d'animaux et des anses relevées, tous objets
+présentant la plus frappante ressemblance avec les produits de
+l'industrie scandinave. Les Scandinaves qui fréquentaient les marchés
+de Bolgar ont laissé des traces évidentes de leur séjour parmi les
+populations du Volga.
+
+Le village où nous nous trouvons, comme tous ceux que nous avons
+visités, grouille de marmaille. Les Tchérémisses sont très prolifiques;
+les familles de neuf enfants ne sont pas rares, et d'autre part la
+mortalité infantile est moindre parmi eux que chez les Russes. Depuis
+1811 la population tchérémisse a augmenté de 30 pour 100 dans la
+région au nord de Kazan[35].
+
+[Footnote 35: Smirnov, _loc. cit._]
+
+Les Tchérémisses sont un peuple d'agriculteurs. Ils sont en outre
+grands éleveurs d'abeilles. La cire est employée à la fabrication des
+bougies nécessaires pour les cérémonies religieuses et une partie du
+miel à celle d'une boisson fermentée appelée _piouré_. Une superstition
+bizarre défend aux Finnois de vendre des essaims[36].
+
+[Footnote 36: _Id._, _ibid._]
+
+Aux produits de l'agriculture, les Tchérémisses ajoutent ceux de la
+chasse et de la pêche. Ils poursuivent principalement les palmipèdes,
+le lièvre et l'écureuil, dont ils vendent la peau aux Tatars. Lors
+de notre voyage (1890), la dépouille de ce petit ruminant valait 20
+kopeks, soit environ 60 centimes. Les Finnois du Volga emploient
+aujourd'hui le fusil; au commencement du siècle, un grand nombre se
+servaient encore d'arcs et de flèches. Dans un village tchérémisse, M.
+Smirnov a acquis une flèche terminée par une gibbosité dans laquelle
+était fixée, suppose-t-il, une pointe en pierre[37].
+
+[Footnote 37: Sans doute une flèche destinée à la chasse des animaux
+à fourrure et arrondie pour ne pas endommager les peaux, comme en
+emploient les Ostiaks.]
+
+Très curieuse est leur embarcation. Un simple tronc d'arbre creusé dont
+les bords sont exhaussés par deux planches. Les pirogues des Indiens ne
+sont pas plus primitives.
+
+
+Le lendemain nous quittons définitivement Parate pour aller visiter un
+village païen situé très loin dans la campagne, à l'écart des chemins
+battus.
+
+[Illustration: Cithare tchérémisse.]
+
+A notre arrivée, tout le monde est en liesse, un mariage va être
+célébré prochainement, le fiancé est venu rendre visite à sa future
+épouse et pour fêter cet heureux événement bon nombre de gens ont
+bu plus que de raison, le fiancé tout le premier. L'eau-de-vie joue
+un rôle très important dans la conclusion des mariages et c'est par
+des libations que la jeune fille marque son consentement à l'union
+projetée. Dans l'arrondissement de Vétlouga, raconte M. Smirnov,
+lorsqu'un jeune homme a fait choix d'une femme, il se rend à son
+domicile accompagné d'un compère, le _svatoune_ (littéralement:
+épouseur, marieur), chargé de débattre les conditions de l'hymen.
+Tous deux sont munis de bouteilles. «Nous sommes venus faire boire
+la fille», disent-ils aux parents en entrant dans leur maison; en
+même temps le jeune homme présente à la jeune fille une bouteille de
+_vodka_ (eau-de-vie de grain). Consent-elle à l'union, elle accepte
+la bouteille et en offre immédiatement une rasade au jeune homme.
+Celui-ci lui présente à son tour un verre, et une fois qu'elle a bu, la
+jeune fille régale ses parents et le _svatoune_. C'est maintenant à ce
+dernier de parler, mais, avant d'entamer la discussion des questions
+d'intérêt, nouvelles libations. Quand tout est conclu, la fiancée
+reconduit son futur époux dans la cour en lui offrant de nouveau à
+boire, juste à ce moment de la cérémonie nous arrivons. La fiancée
+accompagne toute souriante le jeune homme à sa _pletionka_; évidemment
+c'est un mariage d'inclination, le futur est complètement ivre.
+
+Dans cette région, depuis un siècle tous les indigènes sont monogames.
+Actuellement, seuls les Tchérémisses des arrondissements de
+Krasnoufimsk (gouvernement de Perm) et de Birsk (gouvernement d'Oufa)
+possèdent des harems, encore la plupart n'ont-ils que deux femmes. A
+ces deux femmes et aux enfants qui en sont issus la coutume reconnaît
+des droits égaux.
+
+Chez les Tchérémisses, le mariage était encore opéré au XVIIIe siècle
+par le rapt. Aujourd'hui cette coutume barbare n'est plus pratiquée que
+par les Tchérémisses orientaux, qui, moins soumis à l'influence slave,
+ont mieux conservé les anciens usages. Généralement il y a accord
+préalable entre le ravisseur et la jeune fille; parfois cependant se
+produisent de véritables rapts accompagnés de violence et suivis de
+tentatives de suicide de la part de la jeune fille violentée.
+
+Sous l'influence musulmane, cette pratique sauvage a été remplacée
+presque partout par l'achat de la jeune fille. Le futur époux achète
+sa fiancée, comme il achèterait une tête de bétail. Ici le prix d'une
+femme, le _kalim_, varie de 5 à 100 roubles, quelquefois moins: des
+filles pauvres sont cédées par leurs parents pour quelques bouteilles
+d'eau-de-vie. Que la future soit jolie ou laide, qu'elle ait ou non
+toutes les qualités d'une bonne maîtresse de maison, peu importe
+pour la fixation du _kalim_. Tout dépend de la fortune du futur et
+des conditions qu'il pose pour la dot. Est-il riche et peu exigeant,
+d'autre part les parents désirent-ils se débarrasser de leur fille, le
+_kalim_ sera naturellement de faible valeur.
+
+[Illustration: Femmes tchérémisses au puits.]
+
+Actuellement la vente de la fiancée n'est plus qu'un symbole exprimant
+le consentement des parties, et le _kalim_ est rendu au futur sous
+forme de dot. Cette dot consiste en vêtements, ornements, pièces
+d'argent et quelquefois en animaux domestiques.
+
+Chez les Tchérémisses convertis, les mariages sont naturellement
+célébrés à l'église, mais la cérémonie est toujours suivie de pratiques
+païennes. Dans l'arrondissement de Kosmodémiansk, au retour de
+l'église, les époux sont conduits dans la _kouda_. Là, au bout d'une
+baguette pointue, on leur offre un gâteau consacré à l'esprit de la
+maison, et chacun doit en manger un morceau. M. Smirnov, auquel nous
+empruntons ce renseignement, voit dans cette coutume l'admission de
+l'épouse au culte des dieux de la maison dans laquelle elle entre. A
+l'appui de cette explication, il cite un autre usage. Une fois arrivée
+dans sa nouvelle demeure, l'épouse revêt de suite les vêtements de
+femme mariée et va puiser de l'eau, accompagnée de toutes les jeunes
+filles du cortège. Avant de remplir ses seaux, elle lance dans la
+fontaine trois perles de verre ou une pièce de monnaie, pour bien
+disposer en sa faveur l'esprit de l'eau, qui pourrait lui jeter quelque
+maléfice, à elle étrangère.
+
+Les Tchérémisses ont une civilisation primitive qui leur est propre.
+Dans les arts du dessin, les broderies exécutées par les femmes sont,
+comme nous l'avons dit plus haut, des chefs-d'œuvre d'ornementation.
+Ces travaux d'aiguille, aussi chatoyants par l'harmonie des teintes
+que par la vivacité des couleurs, décèlent de véritables artistes, et
+les pauvres Finnoises n'emploient jamais de modèles. Ces broderies
+sont le produit de leur imagination et chaque district a ses dessins
+particuliers. Les ornements de la chemise servent ainsi en quelque
+sorte de passeport aux femmes tchérémisses en indiquant leur lieu
+d'origine. De plus, ces Finnois ont su inventer des instruments de
+musique, une cithare, une cornemuse et un tambour. Les accords que les
+Tchérémisses tirent de ces instruments sont loin d'être harmonieux:
+ils chantent en majeur et l'accompagnement est en mineur[38]. Une fois
+les musiciens en train, cela devient un bacchanal épouvantable: aussi
+chaque fois qu'un orchestre tchérémisse se faisait entendre, fallait-il
+entraver avec soin les chevaux qui se trouvaient dans la cour.
+
+[Footnote 38: Sommier, _loc. cit._]
+
+Après avoir passé toute la journée au milieu des Tchérémisses païens,
+nous repartons le soir même pour Kazan. Une agréable fraîcheur a
+succédé à la chaleur étouffante de la journée et c'est plaisir
+de courir la campagne à la rapide allure des excellents chevaux
+russes. Doucement bercés par le mouvement de la _pletionka_, nous
+nous endormons bientôt pour ne nous réveiller qu'aux portes de
+Kazan. A ce moment le soleil se lève radieux dans un ciel d'un bleu
+merveilleusement nuancé. Les dômes, les campaniles multicolores
+étincellent de lumière, leur masse enveloppée d'une légère gaze de
+vapeurs matinales semble flotter en l'air; dans le demi-réveil, cette
+vision semble un rêve.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE PAGANISME EN EUROPE
+
+ La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois
+ sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites
+ funéraires.
+
+
+La région que nous venons de parcourir, située aux portes d'une des
+plus grandes villes de la Russie, est un des derniers centres de
+paganisme demeurés en Europe. Aujourd'hui encore la vallée moyenne
+du Volga renferme pour le moins un million de païens. En dépit des
+efforts du clergé longtemps appuyés par le pouvoir séculier, la
+plupart des Tchérémisses sont restés fidèles à la religion de leurs
+ancêtres. Officiellement ils ont bien été convertis et vous voyez un
+grand nombre d'entre eux porter autour du cou la croix comme de bons
+orthodoxes et assister aux exercices du culte, mais cela ne les empêche
+pas de sacrifier en cachette aux faux dieux. Même chez les convertis
+persistent les anciennes croyances; dans leurs idées religieuses,
+les saints du paradis orthodoxe ont simplement pris place à côté
+des divinités de l'Olympe indigène, et en leur honneur ils font des
+sacrifices pareils à ceux qu'ils offraient jadis à leurs divinités.
+Catholicisme et paganisme se trouvent ainsi intimement mêlés dans les
+idées des Tchérémisses. Un très grand nombre d'entre eux sont restés
+païens, et demeurent attachés à leurs antiques croyances. Ces Finnois
+sont d'ailleurs sceptiques sur les avantages du catholicisme grec.
+Un Tchérémisse de l'Oural, auquel M. Sommier vantait les pompes de
+l'église orthodoxe, lui répondit: «Ma foi, je ne tiens pas à changer de
+religion; avec leurs chants et leurs cierges les Russes n'obtiennent
+pas davantage de leurs dieux que nous n'en obtenons des nôtres par des
+sacrifices dans les bois[39]».
+
+[Footnote 39: _Note di viaggio._]
+
+Vis-à-vis des étrangers les Tchérémisses sont naturellement très
+réservés pour tout ce qui concerne leur religion. Ils nous ont
+cependant conduits dans leurs bois sacrés, mais se sont bornés à de
+vagues explications sur leurs croyances. Les quelques renseignements
+que nous avons recueillis nous ont montré le grand intérêt de ce sujet
+peu connu; et pour compléter le tableau de la vie des Tchérémisses
+esquissé dans le chapitre précédent, nous avons emprunté à deux
+ouvrages russes la description des cérémonies religieuses de ces
+Finnois. Les détails qui suivent sont extraits soit de la belle étude
+du professeur J.-N. Smirnov[40], à laquelle nous avons fait déjà de
+nombreux emprunts, soit de la traduction, due au regretté M. Dozon,
+d'une brochure publiée sur ce sujet par le curé Iakovliev[41].
+
+[Footnote 40: Le travail de M. Smirnov n'a pas été traduit.]
+
+[Footnote 41: _Cérémonies religieuses et coutumes des Tchérémisses_,
+par A. Dozon.--Recueil de textes et de traductions, publié par les
+professeurs de l'École des langues orientales vivantes à l'occasion du
+VIIIe Congrès international des orientalistes, tenu à Stockholm en
+1889, t. II. Paris, 1889.]
+
+Les Tchérémisses ont passé successivement par les trois phases
+habituelles du développement des conceptions religieuses: le
+fétichisme, l'animisme et l'anthropomorphisme.
+
+Le vocable _iouma_, employé aujourd'hui pour désigner les divinités,
+signifie au sens propre le ciel. La voûte céleste était donc
+primitivement l'objet des adorations de ces Finnois, et ce n'est que
+plus tard, par extension, que ce mot a été appliqué aux divinités. Ce
+nom plus ou moins modifié est commun à toutes les langues finnoises;
+ce culte remonte donc vraisemblablement à l'époque lointaine où les
+différentes tribus finnoises, aujourd'hui éparses, étaient réunies dans
+la même région au pied de l'Altaï.
+
+De l'adoration des phénomènes naturels et du fétichisme grossier, les
+Tchérémisses ont passé par une lente évolution à l'animisme. Leurs
+croyances actuelles conservent des traces du culte primitif. Encore
+aujourd'hui ils adorent les pierres, les montagnes, les arbres, mais
+à toutes ces choses inanimées ils supposent un esprit, et c'est à cet
+esprit qu'ils adressent leurs hommages.
+
+Dans leurs idées, un génie bienfaisant habite les arbres, et un
+faisceau de branches préserve une maison de tout mauvais sort.
+
+Chez ces Finnois peu de manifestations du culte des animaux. Un seul
+exemple est cité par M. Smirnov. Dans l'arrondissement de Krasnoufimsk
+(gouvernement de Perm), pour obtenir la guérison d'un malade, on
+attache dans la partie la plus haute de la _kouda_ un sac renfermant
+les débris d'un animal domestique auquel on adresse des prières. Ce
+sac devient une relique.
+
+A côté de cet animisme se rencontrent, dans les croyances des
+Tchérémisses, des traces d'anthropomorphisme. Ils croient le tonnerre
+et l'éclair des frères inséparables et leur donnent pour compagnon
+le vent. De plus ils représentent les dieux du froid et du givre
+sous les traits de vieillards et de vieilles femmes. D'autre part, à
+leurs divinités ils donnent les titres de mère, de grand-père, leur
+attribuant en quelque sorte une organisation familiale semblable à la
+leur. Suivant toute probabilité, les prédications des missionnaires
+grecs et surtout le culte des icones, qui tient une si large place dans
+le catholicisme orthodoxe, ont développé l'anthropomorphisme chez ces
+Finnois.
+
+Les Tchérémisses reconnaissent deux catégories d'esprits: des dieux
+(_iouma_) et des génies (_keremet_).
+
+Vivant dans la dépendance immédiate des éléments, ces Finnois croient
+les forces brutes de la nature au service d'êtres surnaturels. Le
+froid, le vent, la pluie, obéissent, croient-ils, à des esprits, et de
+ces êtres surnaturels dépend leur bien-être. A titre d'exemple, voici
+quelques-unes de leurs divinités: le grand dieu du jour brillant, le
+grand dieu du jour «matériel», les grands dieux créateurs du soleil,
+de la lune et des étoiles, le grand dieu souverain des vents, l'aïeul
+du givre, les grands souverains de l'eau, de la terre, des récoltes,
+le grand dieu multiplicateur des abeilles, et l'on pourrait continuer
+ainsi pendant longtemps. Le Panthéon des Tchérémisses des prairies
+ne comprend pas moins de 140 divinités. Parmi ces dieux, nous devons
+signaler le grand dieu du tsar et le créateur du dieu du tsar. En
+l'honneur de l'Empereur les Tchérémisses leur adressent des prières et
+accomplissent des sacrifices.
+
+Ces 140 divinités ne portent pas toutes le titre de dieu (_iouma_),
+les unes ont celui de mère (_ava_), de grand-père et de grand'mère
+(_koubaï_, _kougozaï_), de maître de maison (_ia_, _oza_), de souverain
+(_one_) et de créateur (_pouïrcho_).
+
+La hiérarchie entre tous ces dieux n'est pas clairement établie; sur
+ce point, les Tchérémisses ont des idées très vagues, et, suivant les
+localités, telle ou telle divinité porte le nom de mère ou de _iouma_.
+D'après M. Smirnov, les _ioumas_ seraient supérieurs à tous les autres.
+
+«Les dieux, croient les Tchérémisses, ont à leur disposition les
+forces qui rendent les hommes heureux ou malheureux, et pour se les
+rendre favorables les fidèles doivent leur faire des prières et des
+sacrifices[42].» C'est en somme l'égoïsme érigé en religion. Dans
+leurs prières, aucune règle de morale; leur seule préoccupation est
+d'assurer leur bien-être et la sauvegarde de leurs propriétés. Les
+fonctions qu'ils supposent aux dieux sont à cet égard particulièrement
+significatives. Une certaine divinité, _Kioudourtché-kougou-iouma_,
+donne la pluie, la fertilité et garde les animaux domestiques. Si on
+néglige de lui faire des sacrifices, elle fait périr le bétail et
+détruit les moissons par la sécheresse et la grêle. _Toulkougou-iouma_
+protège les maisons de l'incendie: de là nécessité de lui faire
+des offrandes pour se garder du feu. Un dieu qu'il faut également
+bien traiter est celui des vents; sans cela, gare les récoltes. On
+pourrait multiplier les exemples. La prière suivante[43] est à cet
+égard caractéristique. C'est le «Donnez-nous notre pain quotidien» des
+Tchérémisses, et lors de chaque cérémonie ils répètent cette longue
+oraison:
+
+[Footnote 42: Smirnov, _loc. cit._]
+
+[Footnote 43: Dans cette prière nous avons suivi presque en tous points
+la version de M. Dozon, nous bornant à quelques modifications de détail
+d'après la leçon donnée par M. Smirnov. Les nombreuses répétitions
+contenues dans cette oraison sont particulières, comme on sait, à la
+poésie finnoise.]
+
+«Au grand dieu nous offrons un pain entier. Nous versons une canette
+pleine de bière, nous allumons un grand cierge d'argent en l'honneur
+du grand dieu. Nous demandons au grand dieu: la santé, l'accroissement
+de la famille et du bétail, une belle récolte, la santé et l'union de
+la famille. Que le grand dieu entende notre prière et nous accorde la
+prospérité demandée.
+
+«Dans cette espérance, nous envoyons le bétail paître en liberté dans
+les champs; grand dieu bon! donne au bétail santé et tranquillité. Dieu
+grand et bon! dispense au bétail nourriture et boisson abondantes.
+
+«Quand nous envoyons le bétail dans les champs, grand dieu! garde-le
+des vents nuisibles, des ravins profonds, de la boue profonde, du
+mauvais œil et de la mauvaise langue, des maléfices du sorcier, de tous
+les ennemis de son repos, des loups, des ours et de tous les animaux de
+proie.
+
+«Dieu grand et bon! rends prolifique le bétail stérile, rends gras les
+animaux maigres, rends plantureux les pâturages. Dieu grand et bon!
+rends-nous heureux en multipliant toute espèce de bétail.
+
+«Quand, à l'époque où commencent les travaux du printemps, nous
+sortirons dans les champs pour labourer, et lorsque nous sèmerons,
+grand dieu! rends larges les racines des grains, solides leurs tiges,
+et leurs épis pleins comme des boutons d'argent. Grand dieu! donne à
+ces blés des pluies chaudes, des nuits calmes, préserve-les du froid
+et des grêles glacées et des ouragans; préserve-les de la sécheresse,
+grand dieu!»
+
+La prière contient ensuite une longue série d'invocations au dieu pour
+lui demander une bonne récolte, et abondance en pain, abeilles, miel,
+gibier et poissons. Après cela, le dieu est supplié d'accorder assez
+de nourriture, une fois les contributions payées, pour manger avec
+tous les parents et soixante-dix familles amies. Les fidèles demandent
+également au dieu de protéger le transport de leurs marchandises contre
+les brigands tatars et russes et de leur faire rencontrer au bazar des
+marchands vendant à bon marché et achetant cher.
+
+La fin de la prière est particulièrement poétique:
+
+«Dieu grand et bon! nous implorons de toi l'abondance en abeilles.
+Rends fortes les ailes des abeilles. Quand elles vont volant par la
+rosée du matin, fais qu'elles rencontrent des fruits excellents.
+Lorsque, dans la cour de la maison, nous établirons des ruches,
+multiplie les abeilles, et accorde-leur abondance de miel. Alors que,
+marchant dans la forêt, nous suivrons les marques laissées par nos
+grands-pères et nos arrière-grands-pères (pour découvrir les ruches
+sauvages), nous grimperons en sautant à la façon du pivert, nous nous
+laisserons dévaler après avoir recueilli des rayons de miel aussi gros
+que des miches de pain; donne aux abeilles abondance.
+
+«Dieu grand et bon! quand nous sortirons dans la plaine, là tu as
+des coqs de bruyère, là tu as des gelinottes, là tu as toute sorte
+d'oiseaux, fais-nous-les rencontrer, accorde-nous abondance d'oiseaux.
+Dieu grand et bon! de même que le soleil brille, que la lune se lève,
+que la mer, quand le flot a monté, demeure pleine; de même accorde-nous
+abondance en toute sorte de blés, abondance de famille, abondance de
+bétail, abondance de monnaie et d'argent, toute espèce d'abondances
+accorde-nous.
+
+«Aide-nous à rire en gazouillant comme l'hirondelle, en étendant nos
+jours comme la soie, en jouant à la façon de la forêt (?) en nous
+réjouissant à la façon des montagnes (?).
+
+«Nous sommes jeunes et la jeunesse est étourdie. Peut-être ce qu'il
+fallait dire d'abord nous l'avons dit à la fin, et ce qu'il fallait
+dire en dernier nous l'avons dit d'abord; donne-nous raison et
+intelligence, politesse, santé, paix.
+
+«Aide-nous à vivre bien, maintiens notre vie dans le bien-être, ajoute
+beaucoup d'années à notre vie.»
+
+Les bois sont les temples des Tchérémisses. A certaines parties des
+forêts et à certains bosquets, ils attribuent un caractère sacré, et
+c'est là qu'ils célèbrent leurs principales cérémonies. Dans ce choix
+se révèle l'esprit poétique commun à toutes les races finnoises. Une
+belle futaie n'est-elle pas le plus magnifique des temples? Dans ces
+bois sacrés, défense de couper un arbre, même une branche, et si
+quelque chrétien vient à transgresser cette prescription, il court de
+grands risques.
+
+Lorsqu'un bois sacré a été profané, un sacrifice purificatoire est
+immédiatement accompli. On apporte dans le sanctuaire une volaille
+domestique, et on la torture jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après
+l'avoir plumée et fait cuire, on la jette sur le brasier en appelant
+sur le coupable la malédiction divine: «Découvre celui qui a abattu
+cet arbre, crient les Tchérémisses, et donne-lui la mort comme à cet
+oiseau».
+
+Au cours de notre excursion nous avons visité deux sanctuaires
+tchérémisses. L'un était une belle futaie de tilleuls et de chênes,
+perchée sur une colline au-dessus d'un vallon plein de fraîcheur. Un
+poète n'eût pas mieux choisi, dans ces campagnes brûlées, une retraite
+pour y rêver. Sur la lisière du bois était planté un poteau surmonté
+d'une image orthodoxe protectrice des récoltes. A côté s'ouvrait au
+milieu de la futaie un étroit sentier à moitié embroussaillé. Nous
+nous y engageons; à peine avons-nous fait quelques pas que voici le
+sol couvert d'ossements d'animaux domestiques, notamment de crânes
+de moutons et de veaux. Aux arbres du sentier sont suspendues des
+boîtes en écorce de bouleau et de tilleul renfermant des ossements.
+Un jeune chêne porte la dépouille d'un lièvre, offrande de quelque
+chasseur. Cette allée d'_ex-voto_ conduit à une clairière qui forme
+le sanctuaire. Devant un chêne à moitié mort se trouve un foyer sur
+lequel on a fait récemment brûler les os d'un animal; la tête est
+encore intacte. Au tronc de l'arbre sont fixés deux petits cierges, et
+à toutes les branches voisines sont accrochées des offrandes comme sur
+les bords du sentier. Un peu plus loin se trouve une seconde clairière,
+pareille à la première.
+
+Le second lieu sacré que j'ai visité était un bouquet de tilleuls et
+de sapins, isolé dans les champs, à quelques centaines de mètres d'un
+village. Au milieu était disposé un foyer surmonté d'une traverse pour
+supporter les marmites destinées au repas sacré.
+
+De même que dans la plupart des religions il existe des temples et
+des oratoires particuliers, pareillement les Tchérémisses ont des bois
+où ils accomplissent les sacrifices publics, et d'autres réservés à
+l'usage des familles.
+
+Quand un Tchérémisse se marie, il plante dans la forêt plusieurs arbres
+qu'il consacre à différents dieux. Ainsi se forment les bosquets
+particuliers.
+
+Il y a d'autre part une seconde division à signaler dans ces lieux
+sacrés. Les uns sont consacrés aux dieux, les autres aux esprits
+(_keremet_). Aux yeux des indigènes ce serait un sacrilège d'invoquer
+les _keremet_ et même de prononcer leurs noms dans un bois réservé à
+l'adoration des _ioumas_.
+
+La plupart des voyageurs donnent à ces sanctuaires le nom de _keremet_,
+confondant ainsi le temple avec le dieu. Cette expression est du reste
+comprise des indigènes dans ce sens. D'après Iakoliev, les Tchérémisses
+les appelleraient _jumo oto_ (bosquet divin) et, suivant M. Smirnov,
+_kiouçote_.
+
+Les _kiouçotes_ ne sont pas réservés spécialement à tel ou tel dieu,
+on y célèbre des cérémonies en l'honneur de toutes les divinités
+indistinctement. Mais généralement quelques arbres sont consacrés à
+certains dieux. Les différentes cérémonies religieuses, prières et
+sacrifices, sont accomplies sous la direction de vieillards (_karte_)
+qui ont en quelque sorte, dans la société tchérémisse, le caractère de
+prêtres. Ils récitent les prières, invoquent les dieux et président
+les sacrifices; ils ont des aides appelés _ousso_, chargés de tuer les
+animaux. Pour chaque fête et pour chaque dieu, la population élit un
+_karte_ particulier.
+
+Le vendredi est le jour consacré au culte par ces Finnois.
+
+Dans la religion tchérémisse comme dans toutes celles qui ne
+relèvent pas du rationalisme, l'offrande, croient les fidèles, est
+le plus sûr moyen de gagner la protection des dieux, et pour obtenir
+l'accomplissement de leurs vœux, les Finnois accomplissent des
+sacrifices en l'honneur des divinités. Naturellement l'offrande est en
+rapport avec l'importance du désir dont on sollicite la réalisation,
+et la place occupée par le dieu dans la hiérarchie divine. Ainsi
+aux _ioumas_ on offre un cheval, au _pouïrcho_ un bœuf, à la mère
+du _iouma_ une vache, le _skatché scoukché_ doit se contenter d'un
+canard ou d'une oie. Pour que le sacrifice ait l'effet voulu, il est
+nécessaire que le dieu auquel il est offert manifeste auparavant son
+acceptation, et afin de préjuger les intentions divines, les fidèles
+procèdent à deux épreuves. Si du plomb en fusion, en tombant, dessine
+grossièrement la silhouette de l'animal que l'on a l'intention
+d'abattre, c'est que le sacrifice est agréable. Dans le bois, avant
+de tuer la victime, on l'asperge d'eau en prononçant la prière
+suivante: «Grand dieu! secoue l'animal qui t'est offert, regarde-le
+et accepte-le maintenant qu'il est purifié de toute impureté». Si la
+bête se trémousse au contact de l'eau versée sur elle, le sacrifice
+est agréé par les dieux. Demeure-t-elle impassible, on recommence
+l'opération; si pendant cinq ou six aspersions, l'animal est toujours
+resté immobile, on va en chercher une autre. Le noir est, croient les
+indigènes, désagréable aux dieux et jamais on ne sacrifie un animal de
+cette couleur. Les Tchérémisses du gouvernement d'Oufa augurent de la
+direction de la fumée du brasier allumé pour la cérémonie si l'offrande
+est agréable. La fumée monte-t-elle droit vers le ciel, le dieu accepte
+le sacrifice; il le refuse si, au contraire, elle se répand au-dessus
+du sol.
+
+[Illustration: Femmes tchérémisses battant le blé.]
+
+La cérémonie religieuse consiste en un repas sacré. L'animal est abattu
+par l'_ousso_, puis cuit et mangé par les assistants. En l'honneur
+du dieu on fait simplement brûler quelques petits morceaux de chair
+et les os. Jadis les Tchérémisses offraient l'animal entier à la
+divinité, maintenant ils sont devenus plus économes. Au lieu de faire
+la dépense d'une tête de bétail, les fidèles se contentent souvent
+d'apporter au dieu quelques morceaux du bœuf ou de la vache abattu
+pour la consommation. Dans quelques districts même le sacrifice a
+lieu simplement en effigie. En place d'un cheval ou d'une vache, les
+Tchérémisses offrent à leurs divinités des gâteaux ayant la forme de
+ces animaux. Durant l'agape sacrée, les fidèles boivent de l'hydromel,
+de la bière et de l'eau-de-vie, et la cérémonie religieuse devient
+bientôt une beuverie répugnante.
+
+Le récit d'un savant russe, M. Kouznetzov, qui a pu assister à une
+fête célébrée en l'honneur des ancêtres, n'est guère édifiant: «Sur
+une natte d'écorce, étendue par terre à côté du bûcher, écrit-il, se
+trouvait une auge remplie d'énormes quartiers de viande de cheval
+bouillie, à côté étaient déposés un sac de sel et deux ou trois grands
+pains. Aussitôt arrivés, les Tchérémisses puisaient à pleines mains des
+morceaux de viande qu'ils avalaient en quelques minutes. L'appétit des
+indigènes était pantagruélique; les quartiers de cheval et les pains
+disparaissaient rapidement et en même temps les fidèles lampaient sans
+arrêter. Aussi lors de pareilles fêtes plusieurs assistants tombent-ils
+malades et souvent vont rejoindre dans l'autre monde ceux dont ils
+célébraient la commémoration par ce festin.»
+
+Plusieurs explications de ces sacrifices ont été proposées. D'après
+certains auteurs, les Tchérémisses croient que les dieux mènent
+dans un autre monde la même existence que les hommes ici-bas et par
+suite qu'ils ont besoin d'animaux domestiques. En tuant un cheval ou
+une vache, l'âme qu'ils supposent à cette bête rendra aux divinités
+les mêmes services que l'animal sur cette terre. D'après d'autres
+auteurs, ces sacrifices sont accomplis pour assurer l'alimentation des
+divinités. Les dieux, tout comme les hommes, ont besoin de nourriture,
+et les Tchérémisses se croient obligés de subvenir à leurs besoins.
+Chaque fois qu'ils prennent un repas dans les champs ou à la maison,
+ils jettent à terre un morceau pour les dieux. Mais à ces êtres
+surnaturels l'arome des mets suffit pour satisfaire leur appétit;
+dans les sacrifices importants, les fidèles mangent donc la chair de
+l'animal. Les Finnois ont une casuistique digne d'un peuple très élevé
+en civilisation.
+
+Les hommes supposent toujours aux dieux leurs défauts, et quoique les
+Tchérémisses m'aient paru honnêtes, ils n'ont pas une très grande
+confiance dans la loyauté de leurs divinités. Aussi, de crainte
+qu'après un sacrifice les _ioumas_ ne soient pas satisfaits et
+redemandent de nouvelles victimes, le _karte_ s'écrie en s'adressant
+aux dieux: «Ne dites pas maintenant que vous avez bu et mangé sans
+savoir qui vous l'offrait». A cet effet on suspend à un arbre du bois
+sacré une image en plomb représentant l'animal sacrifié, destinée à
+attester que la divinité avait manifesté à l'avance son acceptation.
+C'est la quittance du sacrifice. Si après cela le dieu tourmente le
+fidèle pour obtenir une nouvelle offrande, il n'a point à se préoccuper
+de cette demande. Il est en règle vis-à-vis de lui.
+
+Les cérémonies religieuses des Tchérémisses sont publiques ou privées.
+Les solennités publiques sont organisées par la commune entière et tous
+les habitants y participent. Lorsque des calamités ravagent le pays,
+des cérémonies extraordinaires sont célébrées pour apaiser les dieux.
+
+«En pareille circonstance, écrit M. Dozon, on cherche parmi les
+vieillards quelqu'un qui aurait eu en songe une révélation. Après avoir
+convoqué les autres vieillards de sa commune, il leur fait savoir que,
+d'après un avertissement reçu en rêve, les Tchérémisses, pour mettre
+fin à la calamité qui les afflige, doivent s'assembler et offrir à tels
+et tels dieux telles et telles victimes. Les anciens, obéissant à cette
+manifestation divine, supputent la dépense nécessaire, en répartissent
+le montant par villages et par maisons, fixent le jour de la solennité
+et y convoquent les habitants.»
+
+Les fêtes communales sont: celle du printemps, l'_aga-païrem_, le
+_çurem_, la fête des récoltes, celle de l'esprit de la terre et celle
+des morts. Ces cérémonies sont l'occasion de réunions populaires, très
+nombreuses. A ces solennités parfois assistent 6 ou 7 000 Tchérémisses
+venus de tous les environs. Le nombre des animaux sacrifiés est
+naturellement en rapport avec le nombre des fidèles. En 1879, rapporte
+M. Smirnov, lors d'une fête, pas moins de 300 têtes de bétail ont été
+abattues.
+
+La fête du printemps (_kugeçy_, d'après Iakoliev; _Chochoum-païrem_,
+d'après M. Smirnov) se célèbre dans les maisons vers la Pâques grecque
+et dure deux jours. Deux _kartes_ et le maître de maison jettent dans
+le poêle des gâteaux et de la bière, après avoir dit une prière. Une
+nouvelle oraison est ensuite récitée, après quoi les trois compères
+vident un pot de bière et avalent un morceau de crêpe.
+
+Ils invoquent ensuite toute la série des dieux, en recommençant chaque
+fois les mêmes rites; jugez si, après ces libations, prêtres et fidèles
+ne doivent pas être plus qu'émus, et on n'est encore qu'au début de la
+fête. Les prières terminées, les _kartes_ bénissent le maître et la
+maîtresse de maison, en prononçant les paroles suivantes: «Puisse le
+grand dieu bon, le grand dieu de la Pâques, le grand destinateur du
+sort, nous accorder nombreuse famille, santé, paix, accroissement du
+bétail, et abondance de toute sorte; que la mère de l'abondance, la
+mère des récoltes, du blé, vous apporte l'abondance d'au delà du Volga,
+d'au delà des montagnes, d'au delà de la mer; soyez riches, ayez neuf
+fils et sept filles, que votre bétail se multiplie, que votre maison
+soit riche, ayez beaucoup de bâtiments, que le dieu vous comble de
+toute espèce d'abondance! Vivez de nombreuses années, demeurez en vie
+jusqu'à ce que vos cheveux blanchissent et vos barbes soient grises!»
+
+Après cette bénédiction, le maître et la maîtresse de maison boivent
+un nouveau pot de bière, et tous les assistants les imitent. Cette
+libation générale est suivie d'une seconde, puis les _kartes_
+prononcent une dernière oraison. Toute l'assemblée se transporte
+ensuite dans une autre maison où la même cérémonie recommence. Cette
+solennité bachique se continue dans une douzaine d'habitations, et
+l'ivresse est générale.
+
+Le lendemain a lieu un repas composé de viande de cheval, le mets le
+plus apprécié des Tchérémisses; après cela suivent des divertissements
+avec musique et danse. Les assistants se partagent en couples en
+ayant soin que jamais un mari ne soit associé à sa femme, puis chacun
+successivement marche une sorte de pas en buvant et en jetant de la
+bière.
+
+La deuxième fête communale est celle de la charrue, l'_aga-païrem_.
+Elle est célébrée en l'honneur des dieux dont le concours assure une
+bonne récolte, tels que les dieux du soleil, de la lune, des étoiles.
+La cérémonie a lieu dans les champs et consiste comme les autres
+en ripailles. Tous les fidèles réunis, on fiche en terre des pieux
+auxquels on suspend des lanternes allumées, puis on met le feu à un
+bûcher. D'après Iakoliev, la cérémonie de l'_aga-païrem_ se compose
+des mêmes rites que celles décrites plus haut. Les prières achevées,
+les vieillards et les _kartes_ s'assoient sur un banc que l'on dresse
+pour la circonstance, et sur un second vis-à-vis du premier les femmes
+des prêtres. «Les hommes apportent aux _kartes_ un pot de bière, et
+déposent devant chacun d'eux un œuf, une crêpe, un pâté et un échaudé;
+les femmes offrent les mêmes victuailles aux femmes des _kartes_.»
+
+A cette occasion, dans le district de Tsarévokoktchaïsk, les femmes
+mariées depuis le dernier _aga-païrem_ sont bénies par les _kartes_.
+Au plus âgé de ces vieillards elles offrent chacune un broc de bière
+et deux œufs. Après que le bonhomme a appelé sur elles la protection
+des dieux, celui-ci leur remet à son tour des œufs, qu'elles mettent
+sur leur sein, sans doute comme symbole de la fécondité. Tout le monde
+retourne ensuite en cortège au village, et s'en va de maison en maison.
+A la porte de chaque habitation la procession est reçue par le chef de
+famille, ce dernier offre au _karte_ différentes victuailles, puis le
+prêtre bénit le maître de la maison; après cela, nouvelle collation,
+et l'on continue ainsi de maison en maison, jusqu'à ce que tous les
+fidèles soient ivres morts. La fête dure cinq jours, et pendant tout ce
+temps la bombance est générale.
+
+Par le récit de toutes ces libations on comprend que les Tchérémisses
+se montrent réfractaires à la religion grecque, dont une des
+principales règles est l'abstinence.
+
+Durant ces festins, les jeunes garçons jouent sur les aires avec des
+œufs rouges; ce jeu, pensent-ils, a la vertu de faire croître les
+grains de blé et de les rendre pleins comme des œufs.
+
+Une troisième fête est célébrée en automne pour remercier les dieux de
+la récolte et invoquer leur secours à la chasse.
+
+Un peu plus tard, en octobre ou novembre, chaque village sacrifie un
+bœuf à l'esprit de la terre afin qu'il accorde l'abondance l'année
+suivante.
+
+D'après Iakoliev, les Tchérémisses célèbrent du 21 au 25 décembre une
+fête pour demander aux dieux la multiplication du bétail. Les indigènes
+forment sur l'aire de petits monticules de neige qui sont censés
+représenter des monceaux de blé, puis sur la table de leur maison des
+tas de pièces d'un kopek pour figurer une fortune considérable. Après
+cela les enfants vont secouer les pommiers couverts de neige en criant
+qu'il tombe une quantité de fruits, puis pénètrent dans la bergerie.
+«Puissent les brebis mettre bas deux agneaux et se multiplier!»
+disent-ils en touchant le sabot de chaque brebis, et ces paroles,
+croient les Tchérémisses, assurent la multiplication du bétail.
+
+Au repas de famille on sert de petits pâtés de viande dans lesquels ont
+été introduits des kopeks et des licols minuscules. Un pâté avec une
+pièce de monnaie présage la fortune, et l'assistant qui a un gâteau
+avec un licol pense être assuré d'une grande richesse en bétail.
+
+Après une des fêtes de l'été a lieu la cérémonie de l'expulsion du
+_chaïtan_ (diable), le _sourem_. Les indigènes frappent à coups de
+bâton les murs de l'habitation, pour en expulser le mauvais génie.
+Une fois le diable sorti de la maison, ils allument de grands feux
+par-dessus lesquels ils sautent pour débarrasser leurs vêtements
+du mauvais esprit. Afin de faire sortir le _chaïtan_ de terre ils
+enfoncent des couteaux en terre. Dans le district de Tsarévokoktchaïsk
+les enfants frappent avec des fouets le mobilier de l'habitation. Par
+ce bruit on espère mettre en fuite les diables et les obliger à se
+réfugier dans la forêt voisine. Inutile d'ajouter que pour pareille
+peine les gamins reçoivent des friandises; sans une agape, point de
+cérémonie au pays des Tchérémisses.
+
+La fête est suivie d'une course de chevaux.
+
+Une cérémonie publique annuelle a lieu pour renouveler les rameaux
+protecteurs des maisons. Un soir de printemps, tous les hommes du
+village montent à cheval, vont de maison en maison recueillir les vieux
+bouquets et partent ensuite les jeter dans les champs. Après quoi ils
+se dirigent vers la forêt, coupent des branchages et les rapportent au
+village où a lieu la distribution. Une fois munie de son rameau, chaque
+maison se trouve désormais à l'abri du mauvais esprit.
+
+Outre ces fêtes périodiques, ont lieu des cérémonies publiques à des
+intervalles indéterminés. Ce sont des ripailles offertes aux frais du
+_mir_[44] en l'honneur des dieux, des morts, des eaux, du feu, de la
+terre, et de l'argent.
+
+[Footnote 44: Commune.]
+
+Les cérémonies religieuses privées sont celles relatives au mariage
+et à la mort des membres de la famille ou celles célébrées pour
+l'obtention d'un vœu particulier. Ainsi lorsqu'un Tchérémisse voit que
+son blé a mauvaise apparence, il fait une offrande à une des divinités
+protectrices de l'agriculture.
+
+C'est également aux _keremets_ que sont offerts la plupart des
+sacrifices domestiques. Pour obtenir la guérison d'un malade on
+fait, par exemple, un sacrifice à un de ces esprits. En pareille
+circonstance, nous a-t-on raconté, on promet au _keremet_ de brûler
+des fagots en son honneur. C'est une superstition partagée par bien
+des peuples qui se croient plus élevés en civilisation que les
+Tchérémisses. «Les _keremets_, écrit M. Dozon, jouissent d'un crédit
+égal à celui des dieux et il est assez difficile de reconnaître en quoi
+leur culte diffère de celui rendu aux dieux.»
+
+Une des principales cérémonies domestiques est le sacrifice annuel fait
+à l'esprit de la maison. Après les travaux d'automne, on dépose dans le
+souterrain de l'habitation des aliments en priant l'esprit de rendre la
+maison heureuse.
+
+A la même époque, le jour où l'on mange les premiers pains faits
+avec de la farine nouvelle, pour remercier le soleil d'avoir mûri la
+récolte, le chef de famille procède à une petite cérémonie. Il s'en va
+dans la cour et, se tournant vers le soleil, élève au-dessus de la tête
+un plat rempli de pain.
+
+Avant le mariage a lieu un petit sacrifice; une fois les parties
+d'accord relativement au _kalim_, elles jettent quelques-uns des
+gâteaux apportés par le fiancé dans un feu allumé à cet effet.
+
+Les funérailles et le culte des morts sont également l'occasion de
+cérémonies bachiques.
+
+Le cadavre, préalablement lavé et revêtu d'habits propres, est déposé
+dans une bière percée d'une petite ouverture, sans doute pour que
+l'esprit du mort puisse respirer. Sur des tombes de Lapons russes nous
+avons également observé une petite fenêtre analogue à celle ménagée
+dans la bière tchérémisse[45]. Pour ces primitifs la tombe est une
+demeure. Dans le cercueil on dépose des morceaux de toile, de petites
+bougies en cire, une écuelle dans laquelle on place quelques morceaux
+de crêpe et dans laquelle on verse de l'eau-de-vie, en prononçant les
+paroles suivantes: «Que cette crêpe arrive jusqu'à toi, ne pars pas
+sans boire ni manger, toi qui as faim».
+
+[Footnote 45: Si le corps n'est pas enfermé dans une bière, la tombe
+est percée d'une petite fenêtre. (S. Sommier, _Note di viaggio_.)]
+
+Au moment où le cortège quitte la maison mortuaire, une poule est
+égorgée. Avant de le descendre en terre, on coiffe le mort d'un
+bonnet, on lui met des gants et on dépose sur sa poitrine trois
+crêpes et une pièce d'un kopek, en disant: «Que cet argent te serve
+à acheter la terre». Dans les idées des Tchérémisses le mort doit
+mener dans un autre monde la même existence qu'ici-bas, croyance
+fort ancienne que l'on retrouve chez les peuples de l'antiquité.
+D'après des renseignements donnés à M. Sommier par un Tchérémisse de
+Kosmodémiansk, cet argent serait destiné à acheter le juge siégeant
+dans l'autre monde. Les pelles qui ont servi à creuser la tombe et les
+cordes employées à descendre le cercueil sont abandonnées sur le lieu
+de sépulture. Si le mort est un enfant, on dépose son berceau sur la
+tombe.
+
+De retour à la maison, tous les assistants se mettent à table. A ce
+festin un membre de la famille vêtu des défroques du mort représente
+le défunt. Pendant ce repas et tous ceux qui suivent quarante jours
+durant, une écuelle contenant une petite portion des aliments servis
+sera placée en l'honneur de celui que la famille a perdu[46].
+
+[Footnote 46: Nous retrouverons la même coutume chez les Ostiaks. Voir
+plus loin, p. 237.]
+
+En mémoire du défunt trois autres cérémonies ont lieu le troisième, le
+septième et le quarantième jour après le décès. Cette dernière est la
+plus importante. Au coucher du soleil, la famille se rend à la tombe,
+dépose sur le sol un pain, y répand de l'eau-de-vie et invite le mort à
+se rendre à la fête préparée en son honneur.
+
+De retour à la maison, les membres du cortège crient à la personne
+venue au-devant d'eux: «Nous ramenons comme convive un tel, faites-lui
+bon accueil, invitez-le à entrer dans l'habitation». Immédiatement
+on appelle le mort en le priant de venir prendre place au festin
+préparé. Aussitôt les convives à table, le _karte_ allume une chandelle
+près de l'écuelle du défunt, puis verse des aliments et du liquide
+dans l'écuelle de celui en l'honneur duquel a lieu la cérémonie, en
+prononçant les paroles suivantes: «Que ce régal, nourriture et boisson,
+arrive jusqu'à toi; puisses-tu avoir beaucoup à boire et à manger».
+Après cela les voisins viennent apporter en l'honneur du défunt
+différentes victuailles, et chaque fois le _karte_ nomme au mort la
+personne qui lui fait ce cadeau. Pendant ce temps les musiciens jouent
+de la cornemuse et de la harpe.
+
+Une fois le repas terminé, les convives vont briser dans la cour
+l'écuelle du défunt. Cela fait, un individu qui en a reçu mandat du
+mort avant d'expirer, revêt ses habits et reste dehors sur l'escalier
+pendant que les autres rentrent. Lui donnant alors le nom du mort, on
+l'invite à venir festoyer. «Après avoir passé la nuit, ajoute-t-on, tu
+repartiras demain à l'aube.» Une nouvelle agape recommence, pendant
+laquelle le représentant du défunt est traité comme le défunt lui-même
+l'était de son vivant. La fête se termine par des danses.
+
+Outre ces rites funéraires, les Tchérémisses ont trois fêtes en
+l'honneur des morts; toutes trois consistent en ripailles. Les
+cérémonies mortuaires n'éveillent chez ces Finnois aucune idée triste;
+leur seule ambition ici-bas est un pain quotidien abondant, et aux
+morts comme à leurs dieux ils supposent les mêmes désirs et les mêmes
+besoins. Leur culte est, en un mot, celui de l'estomac.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES TCHOUVACHES
+
+ La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire
+ de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de
+ sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches.
+
+
+A quatre heures du matin nous sommes à Kazan. Quelques heures de
+sommeil et nous voici de nouveau frais et dispos avec le projet de
+partir le soir même pour le pays des Tchouvaches.
+
+Le principal groupe de ces Finnois est cantonné sur la rive droite du
+Volga dans les arrondissements de Tsévilsk et de Tchéboksari. En amont
+de Kazan, sur la rive droite du Volga, derrière une mince ligne de
+colonies russes, ces Finnois forment un noyau compact de plus de 500
+000 individus.
+
+De Kazan à Tchéboksari c'est un petit voyage de 120 verstes par le
+Volga. A minuit nous sommes au port, mais point de vapeur. Une,
+deux heures se passent, rien ne vient. En France, les voyageurs
+pesteraient, interrogeraient les employés et s'emporteraient contre
+l'administration. Ici tout le monde reste calme et résigné, le Russe
+a l'habitude d'attendre. La nuit est magnifique, une de ces nuits
+d'Orient chaudes et lumineuses avec une grosse lune toute jaune. Devant
+nous s'ouvre le large fossé noir du fleuve, ponctué de fanaux. On
+dirait une ville flottante. Pas un souffle de vent, un air mort; de
+la berge sablonneuse sortent des bouffées de chaleur comme d'un feu
+souterrain. Parfois au milieu du grand silence un clapotement d'eau
+amorti, fugitif, comme un demi-réveil après un profond sommeil. On a la
+sensation du repos de toutes choses après la cuisson de la journée. A
+trois heures le paquebot arrive et de suite nous embarquons.
+
+Dès dix heures du matin la chaleur est accablante, avec un vent
+desséchant. A 1 heure de l'après-midi, +32° à l'ombre avec une pression
+de 749. Pendant notre séjour dans cette région le baromètre est resté
+très bas; la chaleur n'en était que plus sensible. Dans ma cabine,
+située à l'ombre et bien ventilée, couché sur le sofa, je sue comme une
+fontaine.
+
+Dans l'après-midi, arrivée à Tchéboksari (5 000 habitants, tous
+Russes), sans intérêt, comme toutes les petites villes de Russie. A
+la maison de poste on nous donne un bouge pour déposer nos bagages;
+nulle part ici il n'existe d'auberge de campagne, comme dans nos pays
+de l'Europe occidentale. Quand nous sortons, le patron ferme la porte
+avec un cadenas et nous en remet la clé. On ne se fie pas à l'honnêteté
+du voisin. Depuis mon arrivée en Russie, que d'histoires de voleurs ne
+m'a-t-on point racontées: à croire les indigènes, on serait exposé à
+chaque instant à être dévalisé; en cela comme en beaucoup de choses il
+faut faire une part très large à l'exagération slave. La Russie vaut
+mieux que ne le disent les Russes.
+
+Le soir même nous partons en _plétionka_, conduits par un Tchouvache.
+Pas brillant notre attelage, deux pauvres biques qui s'en vont
+trottinant, sans rien de l'allure vive habituelle aux chevaux russes.
+«Plus vite!» crions-nous à notre cocher tchouvache, et le bonhomme de
+nous expliquer en mauvais russe que ses chevaux ont déjà fourni une
+trotte de 85 kilomètres et que pour arriver au gîte il leur reste à
+parcourir 21 kilomètres. Pour toute nourriture pendant cette longue
+étape les pauvres bêtes n'ont brouté qu'un peu d'herbe sur les bords de
+la route. «On n'a faim que lorsqu'on a l'habitude de manger», ajoute
+philosophiquement notre automédon.
+
+Ici bêtes et gens sont d'une résistance surprenante. Aussi facilement
+qu'ils absorbent des repas pantagruéliques, les Russes se serrent le
+ventre. Repus ou à jeun, ils marchent avec une égale endurance. Pendant
+toute une journée un cavalier galopera; un morceau de pain et quelques
+verres de thé suffiront à sa nourriture, et sa monture se contentera
+d'un peu d'herbe. Le cheval russe est le meilleur cheval du monde et le
+Russe l'Européen le plus endurci à la fatigue et aux privations. Jugez,
+par suite, de la force de l'armée: c'est le meilleur instrument de
+guerre existant actuellement.
+
+Aujourd'hui les exploits de nos grands-pères pendant les guerres de
+la Révolution et de l'Empire nous sont un sujet d'étonnement. Leurs
+marches rapides à travers l'Europe, leur résistance à la faim et aux
+privations de tout genre, donnent l'idée d'une autre virilité que la
+nôtre. Tout cela nous paraît extraordinaire à nous autres affaiblis par
+le bien-être. Le peuple russe laisse la même impression. Ce sont des
+gens d'il y a un siècle, habitués, comme nos grands-pères, dès leur
+enfance à tous les efforts de la vie physique.
+
+Toujours le même aspect, des plaines largement ondulées, couvertes de
+moissons. On passe un boursouflement et de l'autre côté c'est le même
+spectacle. Pays quelconque, sans caractère, qui pourrait aussi bien
+se trouver en France qu'en Russie. Seule la poussière est spéciale
+à cette partie de l'Europe. Sur ces terres très légères, le moindre
+vent soulève des tourbillons de fines particules. Aujourd'hui le ciel
+en est gris; lorsque ces nuages tombent, on est aveuglé et suffoqué.
+En Russie, il existe deux éléments supplémentaires: la poussière et
+la boue. Qui n'a vu que nos pays ne peut se faire une idée de leur
+importance dans l'Europe orientale.
+
+Le pays est très habité. Comme les Tchérémisses, les Tchouvaches vivent
+en de petits hameaux épars au milieu des plaines. Quinze, vingt maisons
+entourées par des plantations de bouleaux, toujours sur le bord d'un
+ravin où traîne un ruisseau vaseux. En dehors de ces ruisselets, point
+d'eau dans la plaine.
+
+Notre étape se termine au village tchouvache d'Abachévo. Dans chacune
+des bourgades situées en dehors des routes postales, il y a une maison
+dont le propriétaire a charge de loger les voyageurs. Cette hospitalité
+est très simple, cependant le logement est beaucoup plus propre que
+dans les affreux cabarets des petites villes. La maison où nous avons
+pris gîte se distingue même sous ce rapport; les bancs et la table de
+la chambre principale ont été lavés et les murs grattés. Notre hôte,
+du reste, a des habitudes de propreté étonnantes pour un Tchouvache:
+s'étant noirci les mains avec du charbon, il se lave immédiatement.
+
+Très simple l'habitation tchouvache: une maisonnette en bois précédée
+d'un petit perron couvert d'un toit à deux auvents. Au milieu un
+couloir ouvrant à gauche sur un magasin à blé, à droite sur la chambre
+de famille, occupée en grande partie par le poêle russe traditionnel.
+Devant la maison, une cour rectangulaire bordée de hangars, d'étables,
+de magasins, et séparée de la rue par une clôture. Derrière chaque
+habitation s'étend un jardin. C'est en somme la même architecture que
+chez les Tchérémisses.
+
+[Illustration: Village d'Abachévo.]
+
+Le lendemain, en route pour Tsévilsk. A quelques kilomètres d'Abachévo,
+la plaine verse dans un fond où se trouve Tsévilsk. De loin la ville
+est signalée par une nuée de poussière produite par le mouvement de la
+foire. Il y a là 5 à 6 000 Tchouvaches réunis sur un espace de quelques
+hectares. Chaque matin, des villages environnants arrivent en foule
+les indigènes; ils s'amusent là toute la journée, et, le soir venu,
+retournent chez eux pour recommencer le lendemain jusqu'à la fin de la
+fête. C'est le même spectacle que dans nos pays: des animaux que l'on
+vend et que l'on achète, des lignes de baraques où l'on débite de la
+cotonnade, des verroteries, de la ferraille, de l'épicerie, etc., enfin
+des chevaux de bois.
+
+Autour de l'appareil, foule compacte. Il y a d'abord les gens qui se
+donnent le luxe de faire un tour sur la mécanique, puis il y a ceux
+qui, moyennant finance, ont été admis dans l'enceinte d'une palissade
+au plaisir de contempler les heureux de cette terre montés sur les
+chevaux de bois, enfin, par derrière, une masse compacte regarde ceux
+qui voient quelque chose.
+
+Mais bientôt nous faisons concurrence aux saltimbanques. Nous
+installons les appareils de photographie et invitons les assistants à
+venir poser. De tous côtés on accourt; pour maintenir l'ordre autour de
+nous, l'aide de deux agents de police n'est pas de trop.
+
+Comme le montrent les photographies ci-contre, les costumes des
+Tchouvaches présentent une très grande ressemblance avec ceux des
+Tchérémisses. Le vêtement des hommes est le même, et celui des femmes
+ne diffère de ceux que nous avons vus de l'autre côté du Volga que par
+des détails d'ornementation.
+
+[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]
+
+Les femmes tchouvaches ont, comme les Tchérémisses, un costume
+masculin, un petit pantalon et une chemise-jupe en toile, généralement
+blanche, ornée de broderies en soie rouge et de rubans également
+rouges, du moins aux environs de Tsévilsk[47]. Toutes portent un
+tablier bordé dans le bas de broderies multicolores. Très curieuse
+est leur coiffure. Pour les jeunes filles, c'est une toque en cuir,
+agrémentée de dessins géométriques formés de perles de verre de
+différentes couleurs avec une garniture de petits disques d'argent
+simulant d'anciennes monnaies. Une jugulaire chargée de pièces d'argent
+maintient la coiffure. Les femmes mariées ont la nuque et le cou
+enveloppés d'une serviette (_sorbane_) assez semblable au _charpane_
+tchérémisse et dont les deux pans tombent dans le dos comme ceux d'une
+écharpe. Par-dessus, les riches portent un bonnet cylindrique orné de
+disques d'argent et de pièces de monnaie, auquel est suspendue par
+derrière une longue bande d'étoffe garnie aussi de pièces d'argent. Sur
+certaines de ces coiffures il y a pour 300 francs de numéraire, et les
+femmes aisées en ont bien pour une somme égale autour du cou et sur la
+poitrine. Toutes ont un collier de pièces d'argent, et, attachée au col
+de la chemise, une bande d'étoffe garnie de numéraire, enfin sur la
+poitrine un ou deux plastrons couverts de petits disques ou de vieilles
+pièces d'argent. Ajoutez à cela d'autres colliers et des pendeloques de
+_kauris_ ou de perles de verre, ballottant sur la poitrine et dans le
+dos. Pour terminer la description des toilettes tchouvaches signalons
+la ceinture des femmes, ornée sur les côtés de glands en laine rouge,
+de _kauris_, et garnie à la chute du dos d'une sorte de croupière. Sur
+les hanches les élégantes attachent de longs cordonnets chargés de
+morceaux de cuivre, très bruyants. Lorsque marchent des femmes parées
+de ces singuliers bijoux, vous croiriez qu'on remue un magasin de
+vieille ferraille. Jugez de l'aspect pittoresque de la foire avec tous
+ces costumes bizarres.
+
+[Footnote 47: Du temps de Pallas, les broderies étaient rouges,
+bleues ou noires. Aujourd'hui encore les couleurs varient suivant les
+districts.]
+
+[Illustration: Tchouvaches de Tsévilsk.]
+
+Hommes et femmes sont grands et vigoureux. Tous laissent l'impression
+d'une race vivace. Beaucoup de femmes ont conservé le type finnois bien
+accusé. Ici du moins les Tchouvaches paraissent s'être peu mêlés aux
+Tatars. On nous montre cependant dans la foule des métis tchouvaches
+tatars que l'on appelle ici Metchériaks[48]. Des unions ont lieu
+également entre ces Finnois et les paysans russes. Dans le voisinage
+des villes, les Tchouvaches abandonnent leurs costumes pour adopter
+les vêtements de leurs voisins slaves, les différences extérieures
+s'effacent ainsi peu à peu entre les races, et lentement Russes et
+Finnois se fondent ensemble au grand dommage du pittoresque. Le jour de
+la fusion complète est heureusement encore éloigné.
+
+[Footnote 48: Les Metchériaks sont une petite tribu turque de la Russie
+orientale.]
+
+Dans la soirée nous quittons Tsévilsk pour aller passer la nuit dans
+un hameau voisin. L'_ispravnik_, d'une obligeance parfaite, nous fait
+accompagner par un agent de police parlant tchouvache. Précaution qui
+n'est point inutile: parmi les indigènes, l'usage du russe n'est pas
+encore très répandu, beaucoup d'hommes le comprennent à peine et la
+plupart des femmes n'en entendent pas un mot.
+
+[Illustration: Femmes tchouvaches vues de dos.]
+
+Excité par la présence du gendarme, notre cocher enlève ses chevaux
+et en vingt-cinq minutes nous fait parcourir sept kilomètres. C'est
+plaisir de galoper à travers ces plaines à la douce fraîcheur du soir.
+Il semble que vous reveniez à la vie après la prostration de la journée
+étouffante; cela fait l'effet d'un bain.
+
+Dès notre arrivée au village, s'ouvre un marché très actif. Nous
+achetons des _sorbanes_, des chemises de femme, des ceintures, des
+ornements, des bonnets, bref toute une collection ethnographique.
+Ces transactions nous permettent de faire connaissance avec les
+Tchouvaches et nous servent en quelque sorte de préambule pour arriver
+à la question principale. Aux environs du village se trouve un lieu de
+sacrifice où les indigènes vont faire leurs dévotions et il s'agit de
+décider quelque habitant à nous y conduire.
+
+Les Tchouvaches ont été convertis au catholicisme grec. Mais sur eux
+comme sur les Tchérémisses cette conversion n'a pas produit grand
+résultat. En fait, le plus grand nombre de ces indigènes sont restés
+fidèles à leurs anciennes croyances, et sur cette rive du Volga on
+compte pour le moins encore 500 000 païens.
+
+L'administration civile connaît les pratiques idolâtres des
+Tchouvaches, mais fort sagement se désintéresse de tout prosélytisme
+parmi ces païens. Ce serait inutilement exciter des haines et retarder
+l'assimilation de la population.
+
+La promesse d'un pourboire et les représentations énergiques de l'agent
+eurent promptement raison des scrupules d'un indigène, et bientôt sous
+sa conduite nous voici en route pour le sanctuaire. Le guide nous
+fait marcher à travers un petit bois, afin de dissimuler notre marche
+aux Tchouvaches qui travaillent dans la plaine. Évidemment il redoute
+quelque mauvais traitement si ses coreligionnaires viennent à apprendre
+notre visite. Le bonhomme retrouve seulement son sang-froid lorsqu'il
+voit que nous nous bornons à photographier le lieu du sacrifice, sans
+toucher à quoi que ce soit.
+
+Ce lieu de sacrifice est situé à un kilomètre et demi du village, dans
+un large et profond ravin parsemé de taillis de chênes[49]. C'est une
+réunion de cuisines en plein vent. Il y a d'abord un grand échafaudage
+long de 10 mètres, garni de 29 crochets en bois pour suspendre les
+marmites; en dessous, on voit les traces encore fraîches de 41 foyers.
+A côté se trouvent deux autres échafaudages beaucoup moins longs,
+l'un garni de deux crochets, l'autre d'un seul, sans doute des autels
+particuliers.
+
+[Footnote 49: D'après Pallas, les lieux de sacrifice des Tchouvaches
+seraient toujours situés au milieu de bouquets d'arbres et dans le
+voisinage d'une source ou d'un ruisseau.]
+
+Les femmes, nous a-t-on dit, n'assistent pas aux grands sacrifices, à
+moins qu'elles ne soient veuves et qu'elles n'aient point de fils âgé
+pour les représenter à la cérémonie. Si le renseignement est vrai, ce
+serait un emprunt aux idées musulmanes.
+
+Comme leurs voisins tchérémisses, les Tchouvaches sont animistes, leur
+imagination peuple le monde extérieur d'esprits dont l'homme doit
+s'assurer le concours pour vivre heureux et dans l'abondance, et le
+moyen employé pour se concilier la faveur de ces êtres surnaturels est
+de leur faire des sacrifices.
+
+Nous n'avons vu aucune représentation anthropomorphe de ces divinités
+et nous ignorons s'il en existe. Au congrès archéologique de Kazan en
+1878 fut présentée une idole tchouvache, «une simple planchette de
+bois, grossièrement taillée à la hache, sans aucune trace de dessin».
+C'était la représentation du dieu Melym-Khousia, adoré aux environs de
+Tchéboksari. Melym-Khousia habitait jadis chez les Tchérémisses sur
+la «montagne qui produit du miel», raconte M. A. Rambaud[50]. Un beau
+jour il quitta sa demeure pour aller s'établir sur la rive droite du
+Volga, au village de Masslovoya, chez un Tchouvache ancien soldat,
+nommé Ivan. En homme avisé, Ivan tira un fructueux parti de l'honneur
+que lui faisait le dieu. Il lui accorda l'hospitalité, et aussitôt de
+tous les environs les indigènes vinrent implorer Melym-Khousia. Pour
+s'assurer son secours, les uns lui offraient de l'argent, les autres
+de la volaille, toutes offrandes qu'Ivan n'avait garde de laisser
+perdre, c'était autant de boni pour lui. Quand le zèle des fidèles
+devenait moins ardent, le rusé compère s'en allait faire des tournées
+aux environs, menaçant les habitants de la colère de Melym-Khousia,
+s'ils ne le traitaient pas mieux. Et les Tchouvaches d'accourir et
+Ivan de faire de bonnes affaires. Le dieu indigène faisait ainsi une
+concurrence très préjudiciable à un sanctuaire orthodoxe voisin dédié
+à saint Nicolas. Personne ne venait plus implorer le saint grec, et
+un beau jour la police avertie vint saisir le dieu tchouvache et
+le transporta de son sanctuaire au musée ethnographique de Kazan.
+L'histoire date de la fin de 1870.
+
+[Footnote 50: _Le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique_.]
+
+[Illustration: Lieu de sacrifice tchouvache.]
+
+La religion des Tchouvaches comporte des fêtes publiques[51] et des
+cérémonies privées; toutes consistent en ripailles. Dans les grandes
+solennités ou pour obtenir la réalisation d'un désir qui leur tient
+au cœur, les indigènes immolent des chevaux et du gros bétail; pour
+les petits sacrifices ils tuent des volailles, principalement des
+oies. Jamais ils n'immolent de porcs; à leurs yeux c'est un animal
+impur. Avant de procéder au sacrifice, raconte Pallas[52], les fidèles
+soumettent l'animal à plusieurs épreuves pareilles à celles en usage
+chez les Tchérémisses, pour s'assurer que le dieu accepte l'offrande.
+
+[Footnote 51: D'après Pallas, en septembre a lieu un sacrifice pour
+remercier les dieux de la récolte.]
+
+[Footnote 52: _Voyages de M. P. S. Pallas en différentes provinces de
+l'Empire russe et dans l'Asie septentrionale_, traduits de l'allemand
+par M. Gauthier de la Peyrence. Paris, 1789.]
+
+Les Tchouvaches mettent en pratique le dicton: charité bien ordonnée
+commence par soi-même. Ils mangent la chair des victimes sacrifiées et
+en l'honneur des dieux se contentent de faire brûler les os. Dans les
+cérémonies publiques la direction du culte, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, et la charge d'immoler les animaux appartiennent à des prêtres
+appelés _iomzi_, dont la situation paraît équivalente à celle des
+_kartes_ chez les Tchérémisses. En tous temps le _iomzi_ jouit d'un
+certain prestige auprès de ses compatriotes, joignant au sacerdoce les
+professions de rebouteur et de charlatan.
+
+Les fêtes publiques portent le nom de _simik_; elles durent
+généralement plusieurs jours. Un jour les habitants d'un village
+sacrifient et de tous les environs on vient prendre part à l'agape
+sacrée, puis le lendemain c'est au tour d'un autre hameau de régaler
+les hommes en l'honneur des dieux. Les différents villages s'offrent
+ainsi une série de tournées.
+
+Pendant toute la durée des fêtes, les Tchouvaches ne doivent pas
+travailler, même en cas d'urgence. Ceux qui transgressent cette défense
+risquent une correction; il y a quelques années, un indigène aurait
+été tué pour n'avoir point respecté cette coutume. Du 24 au 29 juin les
+indigènes célèbrent une grande fête. Quelque temps auparavant, le jeudi
+qui précède la Trinité du calendrier russe, a lieu la commémoration des
+morts. La cérémonie consiste en ripailles et beuveries; ce jour-là,
+nous disait l'_ispravnik_ de Tsévilsk, le cimetière devient un cabaret.
+
+[Illustration: Chaise tchouvache.]
+
+Les sacrifices privés sont faits en vue d'obtenir la guérison d'un
+malade ou à l'occasion des principaux événements de la vie domestique,
+naissance, mariage. Ainsi, après que la demande du jeune homme a été
+agréée par la jeune fille, celui-ci rend grâce aux dieux, en faisant un
+petit sacrifice à la première bifurcation qu'il rencontre sur sa route.
+Il répand, par exemple, sur le sol de l'eau-de-vie.
+
+Voici maintenant une recette de médecine populaire qui nous a été
+communiquée par les Tchouvaches. Elle remplace pour eux les pastilles
+Géraudel. Si elle n'est pas efficace, elle se recommande par sa
+simplicité. Êtes-vous enrhumé, vous n'avez qu'à jeter des œufs dans un
+puits et vous êtes débarrassé de votre toux.
+
+Tous les peuples d'origine finnoise ont pour l'ours une sorte de
+vénération et supposent à cet animal un pouvoir surnaturel. Les
+Tchouvaches partagent ces superstitions et attribuent aux excréments de
+maître Martin le pouvoir de purifier l'endroit où il les dépose. Aussi,
+lorsque des saltimbanques promènent dans la campagne quelques-uns de
+ces animaux, ne manquent-ils pas de les faire entrer dans la cour de
+leurs habitations.
+
+Chez les Tchouvaches nous n'avons observé qu'un seul instrument de
+musique, une cithare pareille à celle des Tchérémisses. Leur danse
+consiste en sautillements accompagnés de battements de mains.
+
+Le 7 juillet, nous revenons sur le Volga à Soundéri, ou Marjinskii,
+petite ville située en aval de Tchéboksari. En attendant le vapeur qui
+doit nous transporter à Kazan, nous allons visiter Kakchamar, village
+habité par des Tchérémisses de montagnes, bien qu'il soit situé sur la
+rive des prairies.
+
+On traverse en bac le Volga, divisé en deux bras par un îlot constitué
+de fines particules sablonneuses, puis on court à travers une riante
+campagne fraîche et ombreuse. Les habitants de Kakchamar ne présentent
+aucune différence appréciable avec les Tchérémisses que nous avons vus
+jusqu'ici, ils nous semblent seulement avoir plus subi l'influence
+russe que leurs congénères des environs de Tsarévokoktchaïsk. Les
+broderies qui ornent les vêtements des femmes sont sans art et sans
+caractère.
+
+Nous passons une partie de la nuit sur le ponton de Soundéri à
+attendre le vapeur. C'est demain grande fête à Kazan. Tous les ans à
+pareille époque, on transporte la célèbre image de Notre-Dame de Kazan
+d'un couvent situé aux environs de la ville, dans l'une des églises du
+Kremlin, où elle demeure quelque temps. Cette icone jouit d'une grande
+réputation dans toute la Russie, et de très loin une foule de fidèles
+vient assister à la procession. Lorsque le paquebot arrive à Soundéri,
+il est déjà bondé d'une foule de pèlerins.
+
+Le lendemain, à notre arrivée à Kazan, une foule compacte garnit
+les talus des remparts du Kremlin le long desquels doit passer la
+procession. De loin la masse rouge des femmes fait l'effet d'un immense
+champ de coquelicots. Il est neuf heures du matin et le cortège ne
+passera qu'à midi, néanmoins tout le monde attend calme et résigné,
+sous un soleil ardent de 35° à 40° et sous une pluie de poussière!
+
+Aujourd'hui nous voyons Kazan sous un de ses mauvais côtés. La
+poussière tombe dru, comme une ondée; au lieu d'eau c'est du sable qui
+tombe du ciel.
+
+J'aurais vivement désiré voir le défilé de la procession, mais pour
+cela il eût fallu rester tête nue sous un soleil flamboyant. Je
+n'assistai qu'à la fin de la cérémonie, et bien m'en prit: à plus de
+200 mètres de la procession il fallait se découvrir, et à l'ombre le
+thermomètre s'élevait à +27°. Néanmoins aucun des pieux assistants ne
+paraissait s'apercevoir de la chaleur. La foi protège de tout!
+
+Avec cette foule de fidèles, impossible de trouver un coin dans
+un hôtel. Le bon Latif, le préparateur de M. Mislavsky, m'offrit
+l'hospitalité dans son sous-sol de l'Université sur un canapé en bois.
+Ce fut ma première bonne nuit en Russie et le lendemain j'étais frais
+et dispos pour le voyage de Perm.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES PERMIAKS
+
+ La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces
+ indigènes.
+
+
+Les plaines ensoleillées de Kazan et leur grouillement multicolore
+de races diverses sont maintenant loin de nous. Nous avons quitté la
+région asiatique du Volga pour nous diriger vers Tcherdine, point de
+départ de notre exploration projetée dans le bassin de la Petchora.
+
+De Kazan à Tcherdine c'est une navigation de 1 400 kilomètres, la
+distance de Paris à Dantzig. On descend le Volga sur une centaine de
+verstes, et le reste du trajet se fait par son affluent, la Kama,
+presque aussi important que le fleuve lui-même.
+
+En Russie, les fleuves, comme toutes choses d'ailleurs, sont hors de
+proportions avec ce que nous sommes habitués à voir. La Kama, par
+exemple, est d'un tiers plus longue que le Rhin, et de simples rivières
+telles que ses affluents, la Bielaya et la Viatka, ont un développement
+de cours dépassant celui de la Loire et de la Seine.
+
+Tour à tour, suivant les saisons, chaussées de glace ou «chemins qui
+marchent», ces grands cours d'eau sont les principales routes du
+pays; mais leurs variations rapides du régime en rendent la viabilité
+précaire. Après la débâcle qui a lieu en mai, la fonte des neiges
+détermine une inondation considérable; les rivières deviennent des
+mers d'eau douce. A cette époque le Volga est large d'une vingtaine
+de kilomètres, puis l'eau baisse rapidement, elle tombe pour ainsi
+dire, et dès le milieu d'août la navigation devient très difficile. A
+notre retour de Sibérie, au milieu de septembre, à la suite d'un été
+particulièrement sec, les vapeurs, même ceux de faible tonnage, ne
+circulaient sur le Volga et la Kama que très difficilement; partout
+ailleurs les services étaient interrompus.
+
+Sur la Kama, dont le bassin s'étend très loin dans les régions humides
+du nord, pareille baisse des eaux est accidentelle, elle est au
+contraire habituelle sur les autres fleuves de la Russie orientale.
+Toutes les conditions nécessaires au maintien d'un débit abondant font
+défaut dans cette région; le sol sablonneux facilite les infiltrations,
+les pluies sont rares, et sous le soleil ardent de l'été l'évaporation
+est considérable.
+
+Dans la vallée de la Kama, toujours des paysages boisés avec des fuites
+d'horizons lointains, bleuis par la masse des arbres. Ce ne sont plus,
+comme dans nos régions, des paysages limités, donnant la sensation
+de quelque chose de précis, de borné, ici c'est l'infini. Le sol est
+plus accidenté qu'aux environs de Kazan, des collines lointaines
+apparaissent, et la rive droite est formée de terrasses sablonneuses ou
+argileuses hautes en certains endroits d'une quarantaine de mètres.
+A la base de ces escarpements sourdent des sources dont le suintement
+détermine dans l'épaisseur de la masse argileuse la formation de petits
+canons et de ravins. Ailleurs elles produisent des éboulements. Le lent
+travail de ces veines d'eau souterraines contribue à élargir le lit de
+la Kama aux dépens des terres environnantes.
+
+Depuis les temps historiques le cours inférieur de la Kama s'est
+déplacé de plusieurs kilomètres vers l'ouest. Près du village de
+Sergievskoé, situé sur la rive gauche de la rivière, et voisin de son
+embouchure dans le Volga, se trouve, à une distance de 10 kilomètres
+de la rive actuelle, un hameau appelé Vieille Kama. D'après M.
+Maltsev, «l'aspect des lieux indique l'emplacement d'un ancien lit
+de rivière: toute la dépression est occupée par des buissons et des
+plantes marécageuses; la berge de gauche se prolonge jusqu'à la ville
+de Spassk, bâtie près des ruines de l'ancienne Bolgar[53]». Certains
+auteurs arabes rapportent d'ailleurs que la Kama coulait près de
+Bolgar, qui en est actuellement distant d'une vingtaine de kilomètres
+à vol d'oiseau. L'étude du terrain confirme les documents historiques,
+la plaine située au nord des ruines de Bolgar est constituée par des
+alluvions[54].
+
+[Footnote 53: Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue scientifique
+du_ 3 mai 1879.]
+
+[Footnote 54: _Ibid._]
+
+[Illustration: Remorqueur sur la Kama.]
+
+Sur la Kama la navigation est beaucoup moins active que sur le
+Volga, bien que ce soit la route principale de Sibérie. Cette
+immense dépendance de l'empire russe n'a pas encore une grande
+importance économique. La Sibérie si riche et si fertile dans sa
+partie méridionale, comme nous l'exposerons plus loin, n'exporte
+en Europe qu'une très faible partie de ses produits, faute de voies
+de communication, et la Russie n'expédie au delà de l'Oural qu'une
+petite quantité de marchandises. Sur la Kama nous croisons seulement
+quelques vapeurs; fréquemment nous rencontrons d'immenses trains de
+bois, véritables îles flottantes. Les produits des vastes forêts sont
+expédiés dans la région des steppes.
+
+Ce pays laisse l'impression d'un désert. De loin en loin, un village de
+masures noires dominé par le hérissement multicolore d'une église. Avec
+leurs dômes verts ou leurs cinq clochetons bleus, et leurs murailles
+blanches, ces églises donnent de la valeur au paysage sans intérêt. Ce
+sont les points d'orgue du tableau.
+
+Tous les trois ou quatre cents kilomètres, une ville ou plutôt ce
+qu'on est convenu d'appeler une ville en Russie, Tchistopol, Sarapoul,
+chef-lieu d'un vaste district habité par les Votiaks, une des peuplades
+finnoises du groupe permien. Après une navigation de soixante heures
+nous sommes à Perm, au terme de la première partie du voyage.
+
+Nous voici à l'extrémité orientale de l'Europe, au seuil de l'Asie. Si
+l'on tient compte de sa position par rapport à l'Oural, Perm est la
+dernière ville d'Europe; mais, comme le dit très justement M. Cotteau,
+pour démontrer que la domination de la Russie s'étend à la fois sur
+l'Europe et l'Asie, le gouvernement impérial n'a tenu aucun compte
+des limites naturelles acceptées de tout temps par les géographes[55]
+et a fait passer à l'est de l'Oural, au commencement de la plaine
+sibérienne, la frontière orientale de la province de Perm.
+
+[Footnote 55: E. Cotteau, _De Paris au Japon à travers la Sibérie_.
+Hachette, 1883.]
+
+[Illustration: Marché de Perm.]
+
+Très gai l'aspect de la ville, avec la gare monumentale du chemin
+de fer de l'Oural construite dans un joli style oriental, à côté un
+superbe palais étale ses colonnades et son fronton, plus loin des
+églises élèvent leurs dômes pittoresques, tout cela disséminé au milieu
+de la verdure devant le large fleuve. Derrière cette rangée d'édifices
+il n'y a qu'un village.
+
+Aujourd'hui, 12 juillet, température étouffante. A une heure de
+l'après-midi, le thermomètre marque à l'ombre +25° et la pression est
+seulement de 741. Il y a six semaines, à la fin de mai il gelait la
+nuit. Ici la température peut descendre à -36° et s'élever à +30°.
+En 1890, pendant trois mois seulement, en juin, juillet et août, le
+thermomètre ne s'est point abaissé au-dessous du point de congélation.
+Le 5 septembre, s'est produite la première gelée.
+
+Le lendemain, départ de Perm. Nous nous embarquons de nouveau sur la
+Kama à destination de Tcherdine avec le projet de faire en route une
+escale pour visiter les Permiaks.
+
+Au delà de Perm, paysage très pittoresque. Tantôt les berges
+s'escarpent en hautes terrasses couronnées de bois, tantôt elles
+s'abaissent, découvrant de riantes perspectives de champs cultivés et
+de forêts. Par endroits dans ce cadre de verdure la rivière s'élargit
+en forme de lac, d'un bord à l'autre la distance est bien d'un
+kilomètre, et nous sommes ici à plus de 200 lieues de l'embouchure de
+la Kama!
+
+Le soleil est éclatant, le ciel d'un bleu immaculé; n'importe ce
+rayonnement de lumière aveuglante, la masse compacte des arbres verts
+donne au pays un aspect septentrional; si on ne sent pas encore la
+fraîcheur du nord, on la devine. Le pays est plus joli, plus agréable
+à l'œil que la vallée du Volga, mais il étonne moins. C'est une contrée
+comme une autre.
+
+_14 juillet._--A sept heures du matin nous débarquons à la station de
+Pogevo, située à proximité de la région occupée par les Permiaks.
+
+Les Permiaks appartiennent à la grande famille finnoise, et constituent
+le groupe permien avec les Votiaks de la Kama et les Zyrianes de la
+Petchora.
+
+Ce seraient, au témoignage des historiens, les plus anciens habitants
+du nord-est de la Russie[56]. Ils auraient apporté de l'Altaï l'art
+d'exploiter les mines, et des traces d'excavations que les indigènes
+attribuent aux Tchoudes légendaires seraient l'œuvre des anciens
+Permiaks[57]. Mais, comme le fait très justement observer M. Deniker,
+les anthropologistes n'ont point comparé leurs crânes à ceux des
+Tchoudes; par suite, la parenté entre les deux peuples n'a pu être
+établie avec certitude.
+
+[Footnote 56: Deniker, _Esquisse anthropologique des Permiaks_ (compte
+rendu de l'ouvrage de M. Maliev, in _Archives slaves de biologie_.
+Paris, 1887, t. III, fascicule 3).]
+
+[Footnote 57: Des trous de mines attribués aux Tchoudes se rencontrent
+dans la vallée supérieure de la Tchoussovaya, autour des sources de la
+Sosva et sur les bords du Vagran (cercle de Bogoslov). Les traces de
+ces exploitations ont été trouvées près des gisements actuellement les
+plus riches. (Aspelin, _De la civilisation préhistorique des peuples
+permiens_. Leyde, 1879.)]
+
+D'après le dernier recensement (1885), les Permiaks seraient au
+nombre de 90 000, la plupart établis dans la partie septentrionale du
+gouvernement de Perm (arrondissements de Solikamsk et de Tcherdine). En
+dehors de ces circonscriptions, on en trouve une dizaine de mille dans
+le gouvernement de Viatka (arr. de Slobodsk et de Glasov) et quelques
+petits clans sporadiques dans l'Oural.
+
+Dans le gouvernement de Perm, un des groupes permiaks les plus compacts
+occupe la longue vallée de l'Inva, tributaire de droite de la Kama.
+En poussant dans cette direction nous espérons trouver une population
+caractéristique.
+
+A Pogevo nous louons une _pletionka_ et maintenant fouette cocher!
+Malgré l'heure matinale, la chaleur est déjà très forte, pas un souffle
+d'air et sur la route blanche le soleil tape ferme.
+
+A neuf heures du matin nous voici à Maïlkora (distance: 18 kilomètres,
+grand village de 5 000 habitants aggloméré autour d'un haut fourneau
+appartenant au prince Demidov. Nous changeons de voiture et de chevaux,
+puis repartons aussitôt pour Kouproz. Nouvelle étape de 22 kilomètres,
+parcourue en 2 heures 15 minutes.
+
+A deux kilomètres au delà de Maïlkora commence la région habitée par
+les Permiaks. A première vue ces indigènes se distinguent des Russes
+par la couleur bleue de leur costume. Le bleu est la couleur favorite
+de ces Finnois. Hommes et femmes portent des vêtements de cette teinte,
+et leurs ustensiles de ménage sont également presque tous barbouillés
+de cette couleur. Les Finnois de Finlande, établis dans la Norvège
+septentrionale, partagent cette prédilection des Permiaks pour le
+bleu[58].
+
+[Footnote 58: Friis, _En Sommer i Finmarken_. Kristiania.]
+
+Bien que nous suivions une route fréquentée, tous les indigènes ne
+parlent pas russe, la plupart des femmes ignorent cette langue.
+L'assimilation est donc encore loin d'être complète.
+
+[Illustration: Maison et types permiaks.]
+
+A signaler chez les Permiaks leurs maisons, très différentes de
+celles des Russes. Elles sont beaucoup plus hautes que les _isbas_.
+Quelques-unes ont deux étages, constructions que l'on ne trouve
+chez les Russes que dans des villages riches. L'habitation permiake
+caractéristique, la _kirkou_, ne comporte qu'un étage, situé à quatre
+ou cinq mètres au-dessus du sol. On y accède par un perron de deux
+ou trois marches couvert, puis par un escalier appliqué le long de
+la façade et également surmonté d'un toit. Au sommet de cet escalier
+se trouve un carré entouré de bancs, où les indigènes aiment à se
+reposer. La porte d'entrée conduit dans un couloir sur lequel ouvrent
+les deux pièces de l'habitation. Par derrière s'étend une cour couverte
+surmontée d'un grenier.
+
+A midi, nous arrivons à Kouproz littéralement abrutis par l'ardeur du
+soleil et nous décidons d'attendre la fraîcheur pour nous remettre en
+route.
+
+Le _smotritel_ (maître de poste), interrogé par Boyanus sur les
+mœurs des indigènes, affirme avec hauteur qu'«il ne va pas au bois».
+Traduisez qu'il ne fait plus de sacrifices païens. Mais s'il a renoncé
+aux faux dieux, sa réponse autorise à croire que d'autres les adorent
+encore en cachette. Sur ce point, impossible d'avoir une réponse
+précise du bonhomme. En tous pays, des paysans ne vont pas trahir leurs
+secrets devant des étrangers.
+
+Dès le XIVe siècle, les Permiaks ont été convertis par saint Stéphane,
+évêque de la Permie. A cette époque les indigènes manifestaient une
+hostilité marquée contre les Slaves et repoussaient avec énergie
+toutes les nouveautés importées dans le pays par les étrangers.
+«Ils rejetaient particulièrement l'emploi des caractères russes,
+qui n'avaient servi jusqu'alors qu'à transmettre des ordres
+tyranniques[59].» Pour vaincre ces répugnances, saint Stéphane créa
+une liturgie en langue indigène et un alphabet avec des caractères
+depuis longtemps en usage dans le pays et qui, paraît-il, présentent
+une grande ressemblance avec les runes scandinaves. D'après certains
+archéologues russes, cet apôtre aurait composé des livres sacrés
+à l'aide de ces caractères, mais en dépit des recherches les plus
+minutieuses on n'a réussi jusqu'ici à découvrir aucun de ces documents.
+
+[Footnote 59: A. Rambaud, _le Congrès de Kazan_, in _Revue
+scientifique_, 2e série, 8e année, no 46.]
+
+Quoique convertis depuis cinq siècles, les Permiaks ont conservé
+certaines pratiques païennes. L'Église grecque a adopté ces cérémonies
+en en modifiant simplement le sens. Au lieu d'être organisées en
+l'honneur des dieux du paganisme finnois, elles sont maintenant
+consacrées aux saints du paradis orthodoxe. La principale consiste
+dans le sacrifice de taureaux de trois ans. Elle se célèbre le 30
+août, jour des saints Florus et Laurus, devant une ancienne chapelle
+à eux consacrée et située au village de Bolchaïa-Kotcha (district de
+Tcherdine). Quelle que soit la distance à laquelle il demeure de ce
+sanctuaire, le Permiak qui a fait un vœu ne recule jamais devant le
+voyage. Un de ces Finnois désire-t-il obtenir la guérison d'un malade,
+écarter quelques malheurs de sa famille, il jure de sacrifier un
+taureau si son souhait se réalise. La victime doit être âgée de trois
+ans au moment du sacrifice et ne présenter aucun défaut.
+
+Avant la cérémonie, les pèlerins allument des cierges devant les
+images sacrées de la chapelle et suspendent, autour du christ de
+l'iconostase, des rouleaux de toile en guise d'ex-voto. Une fois le
+signal du sacrifice donné par le carillon de l'oratoire, aidé de ses
+parents et amis, chacun s'occupe à lier les jambes de son taureau et
+à le coucher par terre, mais à celui qui a prononcé le vœu incombe
+l'obligation de frapper la victime. Pour cela les Permiaks se servent
+d'un mauvais petit couteau, et souvent ce n'est qu'après de longs
+efforts qu'ils réussissent à immoler l'animal. Le spectacle devient
+atroce, les malheureuses bêtes blessées se débattent, essaient de se
+relever, beuglent, aspergent de sang les assistants, et les environs de
+la chapelle deviennent un champ de carnage immonde.
+
+Les animaux abattus sont immédiatement dépecés. Les têtes sont offertes
+à la chapelle et entassées par le bedeau dans un petit hangar voisin de
+l'édicule sacré. Au pope on réserve les filets, aux pauvres on donne la
+poitrine, et le reste de la viande est incontinent cuit et mangé par
+les assistants. La cérémonie religieuse se transforme en une ripaille
+générale et en une beuverie répugnante[60]. Ainsi le christianisme des
+Permiaks ne diffère guère du paganisme des Tchérémisses. Les croyances
+des deux peuples sont identiques, l'étiquette seule diffère.
+
+[Footnote 60: Ces renseignements sur les pratiques païennes des
+Permiaks sont empruntés à un fort intéressant travail de feu M.
+Malakhov, publié dans le _Bulletin de la Société ouralienne d'amateurs
+des sciences naturelles_, t. II, liv. I. Ekaterinbourg, 1887.]
+
+Au témoignage de Maliev, les Permiaks vénèrent encore de petites idoles
+en métal, représentant des oiseaux, un ours, l'animal sacré des anciens
+Finnois, et des figurines humaines. A Koudimgkor une femme nous a vendu
+plusieurs de ces fétiches, pour lesquels elle ne paraissait pas avoir
+une grande vénération.
+
+A six heures moins un quart, nous quittons Kouproz, en route pour
+Koudimgkor, situé à 59 kilomètres de là. Maintenant que la chaleur
+est passée, l'étape est charmante. On traverse de grands bois pleins
+de fraîcheur et d'aromes balsamiques, puis des prairies et des champs
+cultivés, gagnés depuis peu aux dépens de la forêt. Des troncs
+carbonisés indiquent un défrichement récent par le procédé du brûlage
+commun à tous les Finnois. Au sommet d'un plissement de la plaine se
+découvre un panorama extraordinaire. Deux lignes d'ondulations molles
+encadrent une plaine infinie, un horizon de mer derrière lequel le
+globe du soleil disparaît rouge et net comme en plein océan. Lentement
+la lumière jaune du couchant blanchit, puis jusqu'à l'aurore une pâle
+clarté remplit le ciel. Ni jour, ni nuit, cette lueur qui semble tomber
+d'une lune démesurée. Sous cette lumière mourante les traits du paysage
+restent précis, les lointains s'agrandissent, la forêt devient toute
+violette. Au-dessus de la rivière fument des brouillards blancs; la
+terre semble morte, on a la vision d'un paysage planétaire, d'un monde
+inanimé, la sensation de quelque chose d'extra-terrestre.
+
+De loin en loin, des hameaux de deux ou trois maisons perdues au milieu
+des champs. La population est ici plus disséminée que dans les régions
+de race slave. Les Permiaks recherchent l'isolement, comme tous les
+Finnois.
+
+A Koudimgkor, déception complète. Les habitants de ce village, que
+l'on nous avait représentés comme les Permiaks les plus caractérisés,
+ressemblent à tous ceux rencontrés sur la route. Les femmes portent le
+_sarafane_ russe et de leur ancien costume n'ont conservé qu'un petit
+bonnet en étoffe orné de dessins en verroterie. Seuls quelques enfants
+sont vêtus d'une blouse bleue bordée de petites broderies rouges. Les
+Permiaks, tout au moins dans la région visitée par nous, semblent avoir
+perdu l'art de la broderie. En chemin nous n'avons pu acheter que trois
+ceintures tissées par les indigènes; l'une verte, rehaussée de rouge,
+est d'un dessin charmant.
+
+Jadis les Permiaks ont été des artistes en orfèvrerie, mais cet art
+indigène paraît également perdu, et aujourd'hui il est difficile d'en
+trouver des spécimens. A Koudimgkor nous avons pu cependant acheter une
+paire de boucles d'oreilles d'un travail très soigné.
+
+Ces indigènes vivent de l'élevage du bétail et d'agriculture. Comme les
+Finnois de Finlande, ils emploient la faucille pour couper le foin.
+C'est un des rares instruments qu'ils aient conservé de leurs ancêtres.
+
+[Illustration: Boucle d'oreilles permiake.]
+
+A Koudimgkor comme dans tous les autres villages, la population
+enfantine est très nombreuse. Les Permiaks sont une race très
+prolifique. D'après Maliev, en deux ans, de 1883 à 1885, leur
+proportion par rapport aux Russes dans le district de Solykamsk a monté
+de 48,91 pour 100 à 51,11. L'effectif de chaque famille serait de
+6,61, nombre supérieur à celui des Russes habitant dans le voisinage
+(5,27). Cet accroissement rapide des Permiaks est dû en partie à la
+liberté laissée aux jeunes filles. Chez ce peuple comme chez les
+Eskimos du Grönland, les hommes paraissent tenir en médiocre estime
+la virginité de leurs fiancées. D'après une vieille coutume, au
+moment de la célébration du mariage, la future épouse, si elle est
+encore vierge, doit déposer un ruban rouge sur les pages de l'évangile
+ouvert. Or, dit-on, deux ou trois jeunes filles seulement sur cent
+sont en droit d'accomplir ce rite. Comme excuse on allègue que les
+femmes permiakes ne se marient guère avant vingt-cinq ans. Après le
+mariage elles rachètent, dit-on, leurs erreurs passées par une conduite
+exemplaire[61].
+
+[Footnote 61: Deniker, _loc. cit._]
+
+Les indigènes de Koudimgkor nous affirmèrent qu'un peu plus loin au
+nord habitaient des Permiaks peu modifiés par l'influence russe. Depuis
+les plaines du Volga nous connaissions ce racontar. Dans le pays des
+Tchérémisses, lorsque nous demandions aux indigènes de nous indiquer un
+village habité par des païens, ils nous parlaient toujours de hameau
+plus éloigné, et dès que nous arrivions à cet endroit les habitants
+étaient unanimes à affirmer que nous devions aller plus loin pour
+trouver des indigènes intéressants. Maintenant l'été avance, il n'y a
+plus de temps à perdre, et, comme demain un vapeur à destination de
+Tcherdine passe à Pochevo, nous parcourons en une nuit les vingt-cinq
+lieues qui nous séparent de la Kama.
+
+Le 16 juillet, à neuf heures du matin, nous nous embarquons de nouveau;
+le lendemain matin voici enfin Tcherdine, le point de départ de notre
+exploration projetée dans le bassin de la Petchora. Pour y arriver nous
+avons dû traverser toute l'Europe de l'ouest à l'est et parcourir 6 000
+kilomètres. Nous sommes maintenant plus près des frontières de Chine
+que de France.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DE TCHERDINE A LA PETCHORA
+
+ La Kolva.--La Vogoulka.--Les moustiques.--Les embâcles de bois.--Le
+ portage entre Vogoulka et Petchora.--Les Zyrianes.
+
+
+Tcherdine est une petite ville de 4 000 habitants, pittoresquement
+perchée au-dessus de la vallée de la Kolva. Ici pour la première fois
+depuis Kazan, changement de décors dans le paysage. Au loin, derrière
+une immensité bleue de forêts, s'élève la haute cime du Poloudov Kamen
+(524 m.), dernier renflement de l'Oural. Au milieu de la platitude
+générale elle fait l'effet d'une île élevée sortant de la mer. Depuis
+Perm nous suivons le pied de l'Oural, ici pour la première fois nous
+l'apercevons.
+
+A Tcherdine commence notre exploration. Désormais plus de routes ni de
+moyens réguliers de transport. A travers la région déserte qui s'étend
+jusqu'à la Petchora, sur une distance de 300 kilomètres, le chemin est
+tracé par un long réseau de rivières tributaires de la Kama. C'est
+d'abord la Kolva, puis la Vitcherka et la Bérésovka, ensuite la Ielovka
+et enfin la Vogoulka. Ce dernier cours d'eau conduit les barques à
+six kilomètres seulement de la Volosnitsa, affluent navigable de la
+Petchora. De la Kama à la Petchora s'étend ainsi une ligne navigable
+presque continue, grande route naturelle ouverte au milieu de ces
+solitudes.
+
+Au moment de notre arrivée à Tcherdine, un des principaux négociants de
+la ville, M. Souslov, allait mettre en route un vapeur pour conduire
+deux ingénieurs à la Petchora; avec une amabilité dont nous ne
+saurions lui être trop reconnaissant, il nous offre le passage sur son
+steamer et l'hospitalité dans sa maison. Inconnus, nous sommes partout
+accueillis en amis.
+
+A sept heures du soir nous partons pour Kamgort en _pletionka_, village
+à 21 kilomètres au nord de Tcherdine, où habite M. Souslov et où est
+mouillé son vapeur.
+
+Dans ce pays de hiérarchie, où chacun est étiqueté sous une rubrique,
+M. Souslov appartient à la classe des paysans, mais ne croyez pas
+du tout que ce soit un laboureur. En France il serait un bourgeois
+important et compterait parmi les notables du pays. Le jour encore
+lointain où se formera en Russie une classe moyenne, c'est parmi ces
+paysans aisés et intelligents qu'elle se recrutera. Beaucoup sont
+gens d'initiative et ne craignent pas de se lancer dans de grandes
+entreprises fécondes pour le développement de la Russie. Un simple
+paysan du gouvernement d'Orembourg n'a-t-il pas installé un des
+premiers centres de l'industrie russe dans le Turkestan, tout comme
+M. Souslov crée ici une importante route commerciale? Et on pourrait
+multiplier les exemples de cette activité.
+
+Chez M. Souslov une réception enthousiaste nous attend, une vraie
+réception russe. Pendant quatre heures on boit et on mange sans arrêt.
+Pour pouvoir répondre aux politesses des habitants, un voyageur doit
+avant tout avoir la tête solide.
+
+A une heure du matin, départ. Des brumes légères fument au-dessus de la
+Kolva et noient les contours de la forêt. Par endroits la silhouette
+noire d'un grand sapin perce le brouillard avec des airs de fantôme
+grandi par la réfraction, puis tout redevient blanc, diaphane, aérien
+comme si l'on naviguait au milieu des nuages.
+
+_18 juillet._--Continuation de la navigation sur la Kolva. La rivière
+coule claire et rapide entre de jolies collines boisées. Çà et là la
+masse verdâtre des pins est noircie par des bouquets de _cembro_,
+les premiers que nous ayons observés; à côté de ces taches foncées
+blanchissent comme une neige légère des plaques de lichen de rennes.
+A onze heures du matin, arrêt à Vetlane pour une excursion à Neyrop,
+village situé à 4 kilomètres de la Kolva.
+
+Neyrop est une localité historique. Sur l'ordre de Boris Goudounov,
+l'oncle de Michel Romanov fut conduit ici et enfermé dans un trou qui
+fut muré par-dessus lui. L'air et le jour n'arrivaient au prisonnier
+que par une petite ouverture à travers laquelle les enfants lui
+faisaient parvenir des vivres. Une chapelle a été érigée au-dessus du
+caveau; on y conserve pieusement les lourdes chaînes dont était chargé
+le malheureux prince[62].
+
+[Footnote 62: Ces chaînes pèsent, paraît-il, 48 kilogr.]
+
+Plusieurs maisons sont construites sur le type des habitations
+permiakes (_kirkou_) de Koudimgkor, et pour couper le foin les
+indigènes se servent de la faucille. L'élément finnois forme évidemment
+ici une bonne part de la population, comme du reste dans tout
+l'arrondissement de Tcherdine, mais aujourd'hui les habitants ont perdu
+le souvenir de leur origine et se disent Russes.
+
+[Illustration: La Kolva.]
+
+A Vetlane, la rive gauche de la Kolva s'élève en un bel escarpement
+calcaire haut de 60 à 80 mètres; à trois kilomètres de là, même
+accident de terrain sur la rive droite. La rivière coule ici dans une
+sorte d'étranglement. C'est la première fois, depuis notre entrée en
+Russie, que nous observons la roche en place.
+
+A six heures du soir, le vapeur abandonne la Kolva pour s'engager
+dans son affluent de gauche, la Vitcherka. Sur cette rivière peu ou
+point de courant et partout une profondeur relativement grande. Près
+du confluent il y a, me dit-on, six mètres d'eau. Sur la Kolva, au
+contraire, des bancs rendent la navigation difficile. La Vitcherka,
+large d'une dizaine de mètres, coule tantôt entre des marais, tantôt
+entre des terrasses de sable et d'argile. Le long de ces berges se
+produisent des glissements qui entraînent dans l'eau des bouquets
+d'arbres. A chaque instant le vapeur croise des bois flottants ou évite
+des amoncellements d'arbres tombés des rives.
+
+Le lendemain matin, nous rencontrons une équipe d'ouvriers occupés à
+débarrasser la rivière des arbres qui l'obstruent. Pour créer une voie
+commerciale facile entre la Kama et la Petchora, le ministre des voies
+et communications fait procéder en ce moment au curage de la Vitcherka
+et de ses affluents et sous-affluents.
+
+[Illustration: La caravane sur la Bérésovka.]
+
+Toujours le même paysage, des bois marécageux au milieu desquels la
+rivière circule comme une avenue couverte d'eau. Plus loin la Vitcherka
+s'élargit en un lac, le Tchoussovskoé ozero. Au bout de la nappe
+d'eau on ne voit qu'une mince bande de terre verte qui a l'air de
+flotter entre le ciel et l'eau, tellement le pays est plat. De tous
+côtés, des saulaies avec des marais, des terres tremblantes; tout cela
+reluisant de lumière sous un ciel magnifique. Ce paysage laisse la même
+impression de grandeur triste que la campagne romaine.
+
+Au delà du Tchoussovskoé ozero, mauvaise nouvelle: la profondeur de la
+Bérésovka diminue rapidement, on n'avance plus que très lentement, en
+sondant à l'avant avec une perche. A un moment, le vapeur est obligé
+de stopper, il n'a plus sous la quille que quelques centimètres d'eau.
+Il faut maintenant poursuivre le voyage dans les canots que nous avons
+pris en remorque, et d'ici le portage la distance est, affirment les
+indigènes, de 100 kilomètres; 100 kilomètres à parcourir à la rame, au
+milieu de marais!
+
+Nous empilons en hâte les bagages dans les canots, et maintenant aux
+avirons. D'une embarcation à l'autre les équipages s'excitent par
+des plaisanteries et par des cris, c'est à qui prendra la tête de la
+flottille, puis quand, essoufflés, les vainqueurs ralentissent leur
+vitesse, d'autres plus ménagers de leurs forces repartent de plus bel
+et essaient de les dépasser. Tout le monde alors de rire et de hurler.
+Le paysan russe n'est ni triste ni silencieux, comme on le représente
+généralement. C'est que la plupart des voyageurs l'ont vu dans les
+villes ou sur les vapeurs du Volga. Discret et timoré, le moujik se
+tient sur la réserve dans ce milieu qui lui est étranger, mais voyagez
+avec lui à la campagne, il devient un compagnon enjoué et agréable.
+
+Encore des marais, des saulaies, ou bien une terrasse sablonneuse
+couverte par la forêt sans fin d'arbres verts.
+
+Dès que le soleil baisse, de ces marécages s'élèvent des nuées de
+moustiques. Autour de chacun de nous une centaine de ces insectes,
+pour le moins, susurrent leur musique énervante. Les bateliers
+s'enveloppent la tête de mouchoirs et nous nous coiffons de
+moustiquaires américaines, grands filets en tarlatane tendus sur des
+ressorts, en forme de nasses à poisson; des gants épais et des bottes
+complètent l'équipement. Impossible de laisser à découvert la moindre
+partie du corps et nécessité absolue de fermer hermétiquement toutes
+les ouvertures des vêtements; avec la température lourde que nous
+supportons il serait pourtant si agréable d'avoir la figure à l'air!
+En dépit de la chaleur, pendant des semaines, jour et nuit, en plein
+air comme dans les maisons il faudra conserver la moustiquaire sur
+la tête. Avec cela il n'est pas très facile de manger. Avant de se
+mettre quelque chose sous la dent c'est toute une manœuvre. Il faut
+d'abord écarter les insectes d'un coup de mouchoir, relever ensuite
+prestement le voile et avaler à la hâte un gros morceau. Quelle que
+soit la rapidité des mouvements, des moustiques réussissent toujours à
+se glisser sous le filet; pour chaque bouchée vous pouvez compter sur
+deux ou trois piqûres au moins. Notez que nous sommes maintenant à la
+fin de juillet et que depuis une quinzaine les moustiques ont diminué.
+En pleine saison qu'est-ce que cela doit être?
+
+Dans la soirée nous rencontrons une barge, habitation flottante de
+l'ingénieur chargé des travaux de curage. A bord les plus minutieuses
+précautions sont prises pour arrêter les moustiques: partout ce ne sont
+que doubles portes, portières de mousseline et moustiquaires, devant
+l'entrée fume un feu tourbeux; mais bien souvent, paraît-il, tout cela
+devient inutile.
+
+L'installation des ouvriers est très curieuse. Ces pauvres gens ont
+pour gîtes de véritables habitations de troglodytes. Dans la hauteur de
+la berge sablonneuse ils ont creusé des cavités auxquelles on accède
+par un trou garni d'un linteau en bois pour soutenir le plafond et
+fermé par une nappe en écorce de tilleul. Ces abris, d'un usage courant
+en Russie, doivent être une survivance de l'époque préhistorique dans
+ces pays où les cavernes manquent par suite de l'absence de la roche
+en place à la surface du sol. Les Tchoudes, répandus jadis dans la
+région forestière du nord, habitaient des trous creusés en terre;
+dans le gouvernement d'Arkhangelsk, des cavernes de ce genre sont
+très fréquentes et portent encore aujourd'hui le nom de _Tchoudskiia
+pechtcheri_[63] (cavernes des Tchoudes).
+
+[Footnote 63: Alex. G. Schrenk, _Reise nach dem Nordosten des
+europäischen Russlands durch die Tundren der Samoyeden zum Arktischen
+Uralgebirge_. Dorpat, 1848, vol. I, p. 372.]
+
+A minuit, nous arrivons à Oust-Ielovka, hameau situé à l'embouchure
+de la Ielovka dans la Bérésovka. Rien que des entrepôts appartenant à
+des marchands de Tcherdine et un magasin de farines où les indigènes
+viennent s'approvisionner pendant l'hiver. Actuellement Oust-Ielovka
+n'est occupé que par une famille, seuls habitants rencontrés depuis le
+Tchoussovskoé ozero sur une distance d'une vingtaine de kilomètres,
+et leurs plus proches voisins demeurent à 60 kilomètres de là, au
+portage entre la Petchora et la Vogoulka. Après un maigre souper nous
+nous étendons sur le plancher d'une chambre surchauffée par le poêle
+de la maison. Impossible d'aérer, à cause des moustiques, et sur les
+planches qui nous servent de lit grouillent des troupes compactes de
+punaises. Bast! en comparaison du moustique, la punaise est un insecte
+sympathique.
+
+Nous sommeillons trois heures, puis de nouveau en route. A quelques
+centaines de mètres d'Oust-Ielovka voici la Vogoulka, affluent de la
+Ielovka, le dernier rameau du réseau fluvial que nous remontons. Un
+méchant ruisseau sans profondeur, large de quelques mètres, égout des
+tourbières environnantes. Pas de vue; à droite, à gauche, des marais,
+des fourrés de bouleaux et de saules, précédant la grande forêt sèche
+de conifères, le _bor_, comme l'appellent les Russes. Pas un habitant,
+pas un animal, pas un oiseau, c'est une solitude morne, poignante avec
+le ciel nuageux d'aujourd'hui.
+
+Aucun souffle d'air, et une chaleur grise, humide, accablante. A midi
+T. = + 29°. Par un temps pareil et dans ces marécages les moustiques
+deviennent terribles. Nos voiles sont insuffisants à nous protéger,
+et, pour chasser les essaims les plus compacts, nous devons allumer
+un feu fumeux dans la marmite au fond de l'embarcation. Pas d'autre
+alternative, ou se laisser piquer sans trêve ni merci ou passer à
+l'état de jambon. Pour allumer ces feux, les indigènes recueillent des
+champignons poussés sur le tronc des bouleaux; en brûlant ils dégagent
+une odeur pénétrante qui a, dit-on, la vertu d'éloigner les moustiques,
+mais aujourd'hui on a beau activer le feu, la fumée paraît avoir perdu
+toute vertu.
+
+A chaque instant les canots touchent ou sont arrêtés par des
+amoncellements de souches et de branches mortes. Comme la Witcherka
+et la Bérésovka, la rivière est encombrée d'arbres. D'après les
+renseignements que m'a donnés un membre de la mission occupée au
+curage de ces rivières, seulement en deux points de la Bérésovka on
+n'aurait pas retiré moins de 27 000 mètres cubes de bois mort. Un
+grand nombre de cours d'eau de la Sibérie et du nord-est de la Russie
+présentent de pareilles embâcles. Ahlqvist raconte[64] avoir employé
+vingt-quatre heures pour parcourir 11 kilomètres sur une rivière du
+versant oriental de l'Oural encombrée d'arbres morts. A 40 kilomètres
+de son embouchure, la rivière Pich, affluent de droite de la Petchora,
+devient inaccessible aux barques par suite d'embarras d'arbres. En
+1847, l'expédition d'Hoffmann fut arrêtée par des enchevêtrements de
+bois sur le Volok, affluent de l'Ilytche, conduisant à un portage entre
+cette rivière et le Potcherem. Ne pouvant détruire cette barricade
+par la hache ou le feu, l'expédition dut battre en retraite[65]. De
+pareils embarras existent également, sur une échelle beaucoup plus
+grandiose, dans le bassin du Mississipi et dans la région forestière du
+Canada. Un cours d'eau de ce dernier pays porte le nom caractéristique
+de Rivière des Barricades. Au commencement du siècle, l'Atchafalaya,
+l'Ouachita, affluents du Mississipi, étaient complètement cachés par
+des amas d'arbres sur une grande partie de leur cours; en plusieurs
+endroits on pouvait les traverser sans reconnaître qu'on franchissait
+des rivières[66]. Dans la région que nous parcourons, ces débris de
+végétaux n'atteignent point une puissance aussi considérable, mais ils
+occupent parfois une surface assez étendue, relativement à l'importance
+des cours d'eau. Au milieu de ces marais les rivières changent
+souvent de cours, et, sur les différents lits qu'elles abandonnent
+successivement, laissent des amas d'arbres, que les tourbes viennent
+ensuite recouvrir. L'étude de ces dépôts serait d'un grand intérêt pour
+la question si importante de la formation de la houille.
+
+[Footnote 64: Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostjaken_. Helsingfors,
+1885.]
+
+[Footnote 65: Hofmann, _Der nördliche Ural und das Küstengebirge
+Pae-Choi_. Saint-Pétersbourg, 1856, vol. II, p. 69.]
+
+[Footnote 66: Reclus, la Terre, d'après Lyell, _Second Visit to the U.
+S._]
+
+A une heure de l'après-midi, arrêt pour laisser reposer les bateliers.
+Voilà huit heures que ces braves gens travaillent énergiquement. Les
+équipages préparent une sorte de thé avec des feuilles de fraisier
+pendant que nous faisons cuire un canard abattu la veille. Avec deux
+branches fourchues, et la baguette en fer de ma carabine Gras, la
+broche est installée, on la tourne cinq ou six fois et le volatile est
+rôti suivant les règles de l'art, sur les bords de la Vogoulka.
+
+A quatre heures, en route de nouveau. La Vogoulka, devenue très
+étroite, coule sous une charmille de saules: cela serait idyllique
+sans les moustiques et sans l'humidité qui nous envahit. Nous sommes
+littéralement dans l'eau: pluie sur le dos, jambes dans l'eau, qui
+remplit les embarcations plus ou moins disloquées par de nombreux
+échouages, et avec cela bénédiction continuelle que les bateliers nous
+envoient avec les gaffes.
+
+A six heures, nous arrivons au lieu dit Vechtomorskaya Pristane.
+L'agent de police et deux hommes débarquent pour aller chercher les
+chevaux à la station située sur le portage entre la Vogoulka et
+la Petchora et les amener ensuite à Poupavaïa Pristane, point où
+s'arrêtent les embarcations. Désireux de me dégourdir les jambes,
+je me joins à eux. Il y a, dit-on, une piste, les gens affirment la
+connaître, et ce sera plaisir de se promener dans la forêt, après être
+resté quatorze heures en canot; de plus, à cette heure de la journée,
+on peut trouver du gibier, et le garde-manger est maintenant une grosse
+préoccupation.
+
+Nous traversons péniblement un large marais; au bout les guides
+paraissent hésitants, et dix minutes après s'arrêtent, ils ont perdu
+la piste. Nous tournons dans tous les sens, sans trouver aucune trace.
+Nous sommes bel et bien égarés, point de soleil, point de boussole, de
+tous côtés la forêt uniforme, et avec cela pas de vivres. Pour nous
+tirer de là, il faut rejoindre à tout prix la Vogoulka et ensuite la
+suivre jusqu'à ce que nous ayons rattrapé nos compagnons. Mais allez
+donc retrouver, au milieu de ces marais, un ruisseau à moitié caché
+sous les arbres. Chacun de nous avance dans une direction donnée en
+restant toujours à portée de voix et en scrutant soigneusement le
+terrain. Une heure se passe en recherches longues et pleines d'anxiété;
+rien n'est signalé et le découragement s'empare de nos gens. L'agent
+de police se trouve mal; tout à coup un cri: un éclaireur vient de
+découvrir enfin la Vogoulka. Nous sommes sauvés, mais l'émotion a été
+grosse.
+
+Le long de la rivière, point de sentier, il faut passer des saulaies
+coupées de fondrières, traverser de hautes herbes, sauter des trous,
+escalader des amas d'arbres déracinés enchevêtrés les uns dans les
+autres, partout des fossés masqués par la verdure, et pourtant personne
+ne tombe et ne fait de faux pas. En pareille circonstance il y a des
+grâces spéciales. En outre, au milieu de ces marais pensez si les
+moustiques sont nombreux, et pas moyen de porter de moustiquaires.
+Après une heure et demie de cet exercice gymnastique nous rejoignons
+nos compagnons et bientôt arrivons à Poupavaïa Pristane, trempés comme
+si nous étions tombés à l'eau, et couverts de boutons comme si nous
+avions eu la petite vérole.
+
+A Poupavaïa Pristane la Vogoulka n'est séparée de la Volosnitsa,
+affluent navigable de la Petchora, que par une langue de terre, basse,
+large de 6 kilomètres. A travers la forêt, une large tranchée a été
+pratiquée, et une sorte de route construite pour permettre de traîner
+les embarcations d'une rivière à l'autre. Au milieu de l'isthme habite
+un paysan russe chez lequel on trouve des chevaux nécessaires pour
+effectuer les transports à travers le portage. A peine débarqué, un
+ingénieur part à la recherche de cet ermite pendant que le reste
+de la troupe établit le bivouac. Un grand feu est allumé; tout le
+monde s'étend autour, le nez dans la fumée pour se protéger contre
+les moustiques et l'humidité des marais. A chaque minute les chevaux
+peuvent arriver et dans cette pensée on n'ose mettre la marmite sur
+le feu. On a faim pourtant et toutes les demi-heures on prend une
+collation ou une tournée pour combattre l'humidité et passer le temps.
+Après neuf heures d'attente, à six heures du matin arrivent les
+véhicules destinés au transport des bagages, sous la conduite d'un
+cocher bancal. Le bonhomme est coiffé d'une casquette rouge, et dans le
+dos lui pend un énorme foulard écarlate, le tout destiné à écarter les
+moustiques. Les insectes, affirment les indigènes, fuient les étoffes
+de couleur rouge ou blanche; le noir, au contraire, les attirerait.
+
+La station est située à trois kilomètres seulement de Poupavaïa
+Pristane, deux pauvres maisonnettes perdues dans la solitude de la
+forêt.
+
+Après un somme sur le plancher, nous nous remettons en marche. Au lieu
+de gagner la Volonitsa, nous prendrons à gauche à travers bois pour
+arriver directement à la Petchora à Iaktchinskaya Pristane.
+
+Les bagages sont chargés sur deux traîneaux (_narte_) en bois dont le
+siège est très élevé, les seuls véhicules capables de circuler sur ces
+terrains spongieux. Trois chevaux sont attelés en flèche à une _narte_,
+deux seulement à l'autre, puis la caravane se met en selle.
+
+Le sentier que nous suivons est large tout au plus d'un mètre, coupé de
+racines d'arbres. N'importe, on trotte toujours; à droite et à gauche
+émergent des troncs d'arbres sur lesquels on s'empalerait si le cheval
+tombait, mais les chevaux russes ont le pied sûr comme les mulets des
+Alpes. Bientôt le sol devient tremblant devant un ruisseau fangeux, en
+guise de pont on a jeté en travers deux madriers, et sans broncher,
+les montures traversent ce passage scabreux. Un peu plus loin, nos
+bêtes tendent le cou vers le sol, le flairent bruyamment, puis avancent
+avec précaution un pied après l'autre; la terre est couverte d'une
+belle herbe drue et haute, on dirait un petit pré bien gras. Le cheval
+fait encore quelques pas, et patatras le voilà dans la vase jusqu'aux
+jarrets. Ce pâturage fleuri cache une abominable fondrière, et il y
+en a comme cela quatre ou cinq échelonnés le long de la route. Cela
+distrait de la monotonie du paysage.
+
+Un grand vide se fait à travers la forêt. Un incendie, allumé
+probablement par la foudre, a dévasté les bois, traçant une vaste
+clairière; des troncs calcinés gisent étendus avec des airs de
+squelettes grimaçants; le sol brûlé par le feu a une teinte de lèpre;
+au-dessus de petits tas de charbon s'élèvent des fumerolles bleues,
+comme la buée d'un encens. De pareils accidents sont très fréquents
+dans ces régions; chaque été, en Russie et en Sibérie, des incendies
+détruisent des milliers d'hectares de forêts.
+
+[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
+
+Feuille 1
+
+Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora par Ch. RABOT
+
+1890.]
+
+La terre s'enfle légèrement; un boursouflement du sol de trois ou
+quatre mètres marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la
+Kama et celui de la Petchora, entre les tributaires de la Caspienne et
+ceux de l'océan Glacial; au delà nous traversons à gué la Volonitsa.
+
+Encore quelques marais fangeux, puis le sol se raffermit, les bois
+s'éclaircissent, la lumière devient plus vive. Au bout de l'avenue
+apparaît une grande allée bleue, c'est la Petchora, large comme la
+Seine à Paris, ici à plus de 1 300 kilomètres de son embouchure.
+Quel plaisir de contempler ce paysage égayé par le mouvement de
+l'eau courante après être resté trois jours dans une forêt morne et
+indifférente.
+
+Iaktchinskaya Pristane, situé sur la rive droite du fleuve et non
+sur la rive gauche, comme l'indiquent les cartes, semble de loin un
+bourg important. Vous arrivez et quel n'est pas votre étonnement d'y
+trouver la solitude la plus absolue. Nulle part âme qui vive, toutes
+les maisons sont fermées, pour le moment une seule est habitée.
+Iaktchinskaya Pristane est simplement un lieu de foire et l'entrepôt du
+commerce de la Petchora. Cette localité est occupée seulement au moment
+du marché et à l'époque des transports, le reste du temps elle n'est
+habitée que par le gardien des magasins.
+
+Le commerce sur la Petchora a beaucoup plus d'importance qu'on ne
+serait tenté de le croire au premier abord. Dans cet immense bassin
+fluvial, grand à peu près comme la France, vit une centaine de mille
+d'habitants qui ne communiquent avec le reste du monde que par ce
+fleuve. Chasseurs et pêcheurs, ils ont besoin de céréales, que ne
+produit point la terre qu'ils habitent, et d'objets manufacturés,
+qu'ils ne savent point fabriquer. En échange ils donnent des
+pelleteries et du poisson. Les négociants de Tcherdine ont en quelque
+sorte le monopole des affaires sur les bords de la Petchora. En
+décembre et janvier les marchandises sont transportées par terre
+à Iaktchinskaya Pristane, puis aux premiers jours de mai, après
+la débâcle, chargées sur des barques qui vont les disperser dans
+l'immense rameau fluvial dont la Petchora est le tronc. Vers le 15
+août, une partie de cette flottille, la _caravane de printemps_,
+comme on l'appelle, remonte à Iaktchinskaya Pristane, rapportant le
+poisson pris par les Zyrianes après la débâcle; les autres bateaux, la
+_caravane d'automne_, reviennent dans les premiers jours d'octobre,
+principalement avec des cargaisons de saumons. Toutes ces marchandises
+restent renfermées dans les magasins du port jusqu'à l'époque où le
+traînage permet de les conduire facilement à Tcherdine.
+
+Pendant l'hiver 1881-1882, de Iaktchinskaya Pristane on a expédié sur
+la Kama et de là dans la Russie 900 tonnes de divers poissons et 32
+tonnes et demie de saumon. Cette année-là, cette dernière pêche n'avait
+pas été heureuse, d'ordinaire elle produit de 130 à 160 tonnes de ce
+poisson, particulièrement estimé par les gourmets russes[67].
+
+[Footnote 67: Ermilov, _Poïzdka na Petchorou_. Arkhangelsk. 1888.]
+
+A la fin de décembre se tient à Iaktchinskaya Pristane une foire
+importante. On y vient même d'Arkhangelsk, située à plus de 800 lieues
+de là. C'est principalement un marché de fourrures. Les indigènes
+apportent les produits de leur chasse en paiement des marchandises
+qu'ils ont reçues à crédit l'été précédent, et en même temps font
+de nouveaux achats. Tout ce commerce se fait sans argent, par troc,
+absolument comme au Xe siècle, du temps que les Bulgares trafiquaient
+avec les Permiens. Depuis neuf siècles les mœurs des habitants ne
+se sont pas modifiées. D'autre part les transactions ne sont pas
+libres. Étant toujours débiteurs des marchands, les Zyrianes cèdent
+toutes leurs pelleteries à leurs créanciers pour les rembourser de
+leurs avances. Un étranger leur offrirait-il de leurs marchandises
+un meilleur prix que leur acheteur attitré, ils refuseraient de la
+lui céder, de crainte de perdre crédit chez leurs prêteurs. Les
+marchands de Tcherdine tiennent ainsi la population de la Petchora
+dans une dépendance complète. Naturellement ces négociants cotent
+très haut leurs marchandises, 8 à 10 roubles (24 à 30 francs) les 16
+kilogrammes de farine de seigle, et très bas celles des indigènes, de
+manière à faire pencher toujours la balance en leur faveur. Profiter
+de la naïveté et de l'ignorance des races inférieures pour les voler,
+n'est-ce pas ce qu'on appelle en langage noble leur apporter les
+bienfaits de la civilisation? D'année en année le Zyriane s'endette
+ainsi de plus en plus. Presque tous les habitants des bords de la
+Petchora sont débiteurs des gens de Tcherdine et quelques-uns même pour
+des sommes importantes, 2 à 3 000 francs, un joli denier pour des gens
+qui n'ont ni sou ni maille. Ces pratiques commerciales sont du reste
+générales dans le Nord. En Sibérie, à la foire d'Obdorsk les marchands
+russes emploient les mêmes procédés à l'égard des Ostiaks et des
+Samoyèdes, et les Norvégiens agissent de même à l'égard des Lapons. En
+tout pays l'homme civilisé a les mêmes appétits.
+
+A Iaktchinskaya Pristane nous rencontrons l'_ouriadnik_ Eulampy
+Arseniev Popov. D'après les ordres que le gouverneur de Vologda a eu
+l'amabilité de donner, il doit nous accompagner sur la Petchora, non
+point que les indigènes soient malveillants, mais afin de nous épargner
+tout ennui pour le recrutement des rameurs. Par suite de circonstances
+imprévues, Popov nous a accompagnés jusqu'en Sibérie. Dans la mesure de
+ses moyens, ce brave homme a été pour moi un auxiliaire très précieux,
+et je ne saurais trop rendre hommage à son intelligence et à sa
+profonde honnêteté. Popov était Zyriane et avait toutes les qualités de
+sa race.
+
+Maintenant la route s'ouvre facile. Nous n'avons qu'à nous laisser
+tranquillement porter par la Petchora et bientôt nous arriverons en vue
+de l'Oural. C'est une nouvelle navigation de plus de cent cinquante
+lieues, facile et agréable sur ce beau fleuve.
+
+Le soir de notre arrivée à Iaktchinskaya Pristane, nous nous remettons
+en marche, et le lendemain matin à trois heures nous atteignons le
+hameau d'Oust-Pojeg[68].
+
+[Footnote 68: Mammaly, en langue zyriane.]
+
+De suite Boyanus va demander l'hospitalité dans la maison que l'on
+nous dit être la plus propre. Le _khozaïne_[69], quoique troublé dans
+son sommeil, ne nous en reçoit pas moins très amicalement. Ces braves
+paysans font toujours mon admiration. Vous arrivez chez eux au beau
+milieu de la nuit, vous bouleversez tout leur intérieur, et toujours
+ils se montrent aimables et empressés. La complaisance et la douceur
+sont le fond de leur caractère. Notre hôte nous abandonne deux pièces.
+Le mobilier en est sommaire: une table, des bancs, un lit formé de
+planches clouées au mur. Point de literie, nos couvertures et la tente,
+étendues sur le bois, la remplacent. Par-dessus nous disposons une
+grande tente moustiquaire, et à la porte de la chambre est allumé un
+feu fumeux dans un vase; grâce à ces précautions nous serons à l'abri
+des moustiques. Voilà la quatrième nuit que nous passons sans sommeil,
+je vous laisse à penser si nous dormons à poings fermés.
+
+[Footnote 69: Maître de maison.]
+
+Le village d'Oust-Pojeg[70] est situé sur la rive gauche de la
+Petchora, à 700 mètres environ en aval du confluent de la rivière
+Pojeg[71], dans une boucle du fleuve.
+
+[Footnote 70: 98 habitants, tous Zyrianes.]
+
+[Footnote 71: La carte de l'état-major russe (feuille 124) place à
+tort Oust-Pojeg sur la rive droite de la Petchora et en amont de
+l'embouchure du Pojeg.]
+
+Durant notre séjour à Oust-Pojeg, tout le temps un beau soleil et
+une température élevée, trop élevée même à notre gré. Le 26 juillet,
+de neuf heures du matin à huit heures du soir, le thermomètre s'est
+maintenu à + 26° à l'ombre; le matin au soleil, il marquait + 33°. Pour
+un pays froid c'est un peu chaud. Avec une pareille température les
+maisons de bois deviennent des fours, et impossible de les ventiler,
+sans risquer de laisser pénétrer des essaims de moustiques. L'excès
+de chaleur est, après tout, préférable aux morsures de ces maudits
+insectes.
+
+[Illustration: Départ des faneuses d'Oust-Pojeg.]
+
+Sur la Petchora, comme sur le Volga, l'intérêt du voyage est dans
+l'étude de la population. Les Zyrianes, que nous rencontrons pour la
+première fois, à Oust-Pojeg, ne sont ni aussi primitifs ni aussi
+originaux que les Tchérémisses et les Tchouvaches, mais n'en sont pas
+moins intéressants par certains côtés.
+
+Leur civilisation est plus élevée que celle des Finnois du Volga, mais,
+vivant au milieu de forêts vierges, sous un climat qui interdit pour
+ainsi dire toute culture, ils ont dû rester à l'état de chasseurs,
+tandis que leurs cousins germains des environs de Kazan, habitant des
+pays plus favorisés, sont devenus agriculteurs.
+
+Les Zyrianes sont disséminés dans la partie orientale des gouvernements
+d'Arkhangelsk et de Vologda, ainsi que dans l'extrême nord du
+gouvernement de Perm[72]. Quelques clans sporadiques se trouvent en
+outre en Sibérie dans le bassin inférieur de l'Obi.
+
+[Footnote 72: Oust-Pojeg se trouve à la frontière de ce dernier
+département.]
+
+Ces indigènes habitent de petits villages égrenés le long des cours
+d'eau. Les groupes les plus compacts se rencontrent dans la vallée
+supérieure de la Petchora[73], sur les rives de son affluent l'Ischma,
+et de la Witchegda, tributaire de la Dvina, enfin dans la partie
+supérieure du Mezen et de la Vachka. Ischma est la capitale des
+Zyrianes. D'après les statistiques, sujettes à caution ici plus que
+partout ailleurs, l'effectif de ces Finnois serait de 95 000[74],
+disséminés sur un territoire immense[75].
+
+[Footnote 73: La carte ethnographique de Rittich indique à tort la
+haute vallée de la Petchora comme habitée par des Russes. Depuis
+Oust-Pojeg jusqu'à Oust-Chtchougor, la population n'est composée que de
+Zyrianes.]
+
+[Footnote 74: Ermilov, _loc. cit._]
+
+[Footnote 75: Les statistiques ci-jointes des trois communes (_volost_)
+de Troïtskoïé Petchorskoïé, Savinoborskoïé, et Oust-Chtchougor, qui
+constituent le territoire que nous avons traversé en descendant la
+Petchora, montrent la dispersion de la population dans cette région.]
+
+[Illustration: Zyrianes.]
+
+Liste des localités habitées dans le volost (canton) de Troïtskoïé
+Petchorskoïé.
+
+ Têtes imposables.
+
+ Village paroissial de Troïtskoïé Petchorskoïé (_siélo_) 280
+ _Derevnia_ Oust-Ilytch 45
+ -- Poktchinskaïa 144
+ -- Skoliapovskaïa 47
+ -- Kodatchinskaïa 42
+ -- Soïvinskaïa 13 *
+ -- Porog 4
+ -- Pilia Stav 10 *
+ -- Griché Stav 8 *
+ -- Oust-Liaga 15
+ -- Koghil-Oust 9 *
+ -- Maximovo 9 *
+ -- Mort Ior 7 *
+ -- Gord Mou 15 *
+ -- Sariou-Oust 20 *
+ -- Kodatchdinekost 7
+ -- Iag-ty-di 2 *
+ -- Marko-Lasta 3 *
+ ---
+ 680
+
+Les localités marquées d'un astérisque sont situées sur les bords de
+l'Ilytch, les autres sur les rives de la Petchora.
+
+Cette statistique est établie d'après le dernier recensement, qui
+remonte à une dizaine d'années. Actuellement la population du district
+s'élève à 2 101 (936 hommes, 1 165 femmes).
+
+
+Liste des localités habitées dans le volost de Savinoborskoïé.
+
+ Distance en verstes
+ au chef-lieu
+ de la commune. Hommes. Femmes.
+
+ Village parois de Savinoborskoïé 53 76
+ _Derevnia_ Mitrofanovskaïa 63 31 55
+ -- Ovinino 50 17 24
+ -- Evtyghinskaïa 40 12 12
+ -- Taïninskaïa 25 30 36
+ -- Rémino 15 11 10
+ -- Pyrédinskaïa 7 59 78
+ -- Kouzdibomskaïa 20 35 49
+ -- Doutovo 30 28 20
+ -- Lemty 40 24 40
+ -- Lemty-boj 47 37 38
+ -- Colonie Viatskii 35 1 1
+ --- ---
+ 338 439
+
+Tous ces villages et hameaux sont situés sur les bords de la Petchora.
+
+Liste des localités dans le volost d'Oust-Chtchougor.
+
+ Hommes. Femmes.
+
+ Village paroissial d'Oust-Chtchougor 67 65
+ _Derevnia_ Lébiajskaïa 4 5
+ -- Voukhtylskaïa 5 10
+ -- Podtcherskaïa 128 136
+ -- Boïarskii Iag 20 16
+ -- Oust-Soplias 12 22
+ -- Oust-Voïa 12 17
+ -- Bérézovka 20 29
+ -- Pozorika 60 80
+ -- Boris Dikost 33 34
+ --- ---
+ Population actuelle 361 475
+
+Toutes ces localités sont situées sur les bords de la Petchora.
+
+Les villages avec une église portent en russe le nom de _siélo_ et les
+autres celui de _derevnia_.
+
+Les Zyrianes, du moins tous ceux que nous avons rencontrés, soumis
+depuis des siècles à l'influence slave, sont presque complètement
+russifiés. Sous ce rapport ils peuvent se comparer à leurs voisins
+les Caréliens, néanmoins chez eux le sentiment de leur individualité
+ethnique reste vivant. Quand vous les interrogez sur leur nationalité,
+ils vous répondent toujours avec un sentiment d'orgueil qu'ils sont
+Zyrianes.
+
+Ces indigènes sont très proches parents des Permiaks, et ne forment
+en réalité avec eux qu'une seule et même population. La division des
+Finnois établis dans les hauts bassins de la Kama et de la Petchora,
+en deux races distinctes, les Zyrianes et les Permiaks, est absolument
+arbitraire. Les deux populations parlent une langue presque semblable,
+présentent les mêmes caractères physiques, enfin, dans leur idiome,
+se donnent le même nom. En langue indigène Zyrianes et Permiaks
+s'appellent _Komy mort_ (peuple de la Kama), preuve évidente que les
+premiers ont habité jadis la vallée de la Kama à côté des seconds et
+ont ensuite émigré vers le nord. D'après Sjögren, le nom de Zyrianes
+dériverait du vocable finnois _syrjä_, signifiant limite ou frontière:
+ce serait donc la tribu établie aux confins de la région, étymologie
+que confirme la topographie.
+
+Les Zyrianes les plus caractérisés que nous ayons rencontrés sont les
+habitants d'Oust-Pojeg. L'usage de la langue russe leur est encore peu
+familier, aux femmes surtout.
+
+A l'inverse de ce que l'on observe généralement, seuls les hommes
+ont conservé en partie le costume national. L'été, tous sont vêtus
+d'un pantalon et d'une blouse-chemise en toile blanche. L'hiver, ils
+endossent un long et épais _kaftan_ blanc et par-dessus un _louzane_,
+lorsqu'ils vont à la chasse. Ce dernier vêtement, spécial aux Zyrianes,
+est un plastron double tombant par devant et par derrière jusqu'à la
+ceinture, autour de laquelle il est fixé par des courroies, et qui
+laisse les bras complètement libres. Figurez-vous une très longue
+bavette carrée descendant jusqu'au ventre. Le _louzane_ est en
+laine grossière, décorée de raies noires et blanches; dans le dos
+est appliquée une courroie servant à porter la hache du chasseur. A
+Oust-Chtchougor des gamins d'une quinzaine d'années étaient vêtus de
+blouses en toile blanche munies d'un capuchon pour les préserver des
+moustiques, semblables à l'_anourak_ des Eskimos.
+
+L'hiver, les indigènes sont coiffés d'un bonnet, présentant le même
+dessin que le _louzane_. L'été, la plupart ont la casquette noire des
+Russes. Les Zyrianes sont chaussés de bottes basses en cuir, qu'ils
+confectionnent eux-mêmes. Comme les Tchérémisses et les Tchouvaches, en
+place de chaussettes ils s'entourent les pieds de morceaux de toile,
+et, ainsi que les Lapons, mettent une couche de joncs sur la semelle de
+leurs bottes[76].
+
+[Footnote 76: Ces chaussures portent le nom de _kom_, vocable que l'on
+peut rapprocher du mot lapon _komager_, employé par ce dernier peuple
+pour désigner les mocassins.]
+
+[Illustration: Maison de bains zyriane.]
+
+Toutes les femmes portent le _sarafane_. Pour les travaux de la
+maison elles endossent souvent un caraco en grosse toile carmin
+foncé. En hiver les indigènes portent des bas et des gants en laine
+de différentes couleurs, dessinant des denticules et des losanges
+d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule trace d'art indigène
+observée chez les Zyrianes.
+
+Les habitations zyrianes (_kerka_) présentent une très grande
+ressemblance avec celles des Permiaks. C'est la même architecture et la
+même disposition intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié
+de la maison, et ouvrant sur un vestibule (_posvod_) auquel accède un
+escalier couvert, accoté à la façade; par derrière, une cour surmontée
+d'un grenier. Les pièces de l'habitation sont généralement divisées
+jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. Quelques maisons
+ont un type moins particulier; en place d'escalier, elles ont un simple
+perron de trois ou quatre marches et sont situées par suite à une
+moindre hauteur au-dessus du sol.
+
+[Illustration: Zyriane.]
+
+Chaque habitation a une maison de bains[77] (_poulchiane_) et une
+glacière, une cave profonde pour conserver le laitage et le poisson
+frais. Comme type de construction spécial à cette région nous devons
+également signaler un magasin isolé au-dessus du sol par quatre ou
+six piliers pour tenir les provisions à l'abri des rongeurs. C'est la
+même architecture que celle du _stabbur_ norvégien. En été, lors de
+la fenaison et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant
+plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant ces excursions ils
+édifient des appentis en écorce de bouleau, appelés _tchioume_. Les
+différentes constructions zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles
+sont d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans tout le pays on
+ne trouve pas le moindre affleurement rocheux.
+
+[Footnote 77: Très simple est la maison de bains: un petit vestibule
+garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs et d'une sorte
+d'estrade élevée.]
+
+Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les Zyrianes de la Petchora
+supérieure sont tour à tour, suivant les saisons, agriculteurs,
+chasseurs ou pêcheurs. Sous un climat aussi rude que celui de
+cette région la culture ne fournit que des ressources précaires et
+insuffisantes. Survienne une gelée en août, la récolte est perdue;
+même dans les bonnes années, elle ne peut donner le pain quotidien aux
+indigènes, et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la chasse
+et la pêche ne leur fournissaient les moyens d'acheter de la farine aux
+marchands de Tcherdine.
+
+[Illustration: Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs
+de bruyère.]
+
+A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, on cultive
+quelques carrés de seigle, d'orge[78], de pommes de terre, de choux et
+de raves[79]. Les instruments aratoires employés par les Zyrianes sont
+la charrue à bêche[80] (_soka_) et une herse avec dents en bois. Aux
+produits de cette agriculture primitive les indigènes ajoutent ceux de
+l'élevage du bétail. Ils ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais
+point de chèvres ni de porcs[81]. A Oust-Pojeg une vache vaut environ
+50 francs, un cheval 100 francs, une brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une
+poule 1 fr. 50 et un chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces
+prix de la valeur de l'argent dans ce désert.
+
+[Footnote 78: Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale
+des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa,
+l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, _Reise nach
+dem Nordosten des europäischen Russlands_, etc. Dorpat, 1848 et 1854).
+Dans le _volost_ d'Oust-Chtchougor il n'y a cependant aucune culture.]
+
+[Footnote 79: Le village possède 70 hectares et demi de terres
+cultivables.]
+
+[Footnote 80: Instrument également en usage dans la vallée du Volga.]
+
+[Footnote 81: Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé
+Petchorskoïé, de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):
+
+ Bêtes à
+ cornes. Chevaux. Moutons.
+
+ Troïtskoïé Petchorskoïé 587 357 1 167
+ Savinoborskoïé 476 229 1 191
+ Oust-Chtchougor 340 214 1 605
+]
+
+Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair de leur revenu,
+mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, beaucoup diminué, surtout les
+lagopèdes. Ces oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés vers
+le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, soufflent depuis
+plusieurs années, et ont été noyés dans l'océan Glacial[82].
+
+[Footnote 82: Ermilov, _loc. cit._]
+
+Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, 100 gelinottes
+et 200 coqs de bruyère[83]. Un assez joli tableau! A l'écureuil
+surtout, les Zyrianes font une guerre acharnée; la dépouille de ce
+rongeur constitue le principal article de leurs échanges avec les
+marchands russes. Dans la région de la Petchora, cette peau est pour
+ainsi dire l'unité monétaire. Demandez à un indigène le prix d'une
+denrée ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant de peaux
+d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il vous
+indiquera sa valeur en argent.
+
+[Footnote 83: Ermilov, _loc. cit._]
+
+Statistique des produits de la chasse en 1889.
+
+
+TROÏTSKOÏÉ PETCHORSKOÏÉ.
+
+ Valeur en roubles.
+
+ Écureuils 12 000 2 520
+ Autres animaux à fourrure
+ (hermines, zibelines, lièvres, ours) 539 427
+ Gelinottes 10 000 2 000
+ Autres oiseaux 1 000 200
+
+
+SAVINOBORSKOÏÉ.
+
+ Écureuils 3 600 680
+ Autres animaux à fourrure
+ (hermines, zibelines, lièvres, ours) 13 91
+ Gelinottes 4 000 800
+ Autres oiseaux 415 130
+
+
+OUST-CHTCHOUGOR.
+
+ Écureuils 2 115 1 830
+
+Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, du commencement
+d'octobre au milieu de décembre, et l'autre au printemps, de février à
+avril.
+
+Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que leurs fusils ne soient
+pas précisément du dernier modèle. Celui figuré ci-après montre l'état
+de l'armurerie sur les bords de la Petchora. Pour faire tomber le chien
+on doit déclencher un os accroché à un clou. L'hiver l'armement du
+chasseur est complété par une paire de patins à neige[84].
+
+[Footnote 84: Ces patins mesurent une longueur de 1m,62 et une largeur
+de 0m,145. Ils sont donc très différents des _ski_ norvégiens, longs
+parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.]
+
+Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide de pièges qui
+écrasent l'oiseau. Dans le but de ménager la poudre, denrée rare et
+chère dans ces pays, ils ont imaginé une grande variété de ces engins,
+d'une ingéniosité remarquable[85]. Les habitants de quelques villages
+disposent sur le bord des cours d'eau des nids artificiels afin de
+récolter des œufs de palmipèdes. Quelquefois ils les font couver par
+des poules et se procurent ainsi des canards domestiques.
+
+[Footnote 85: Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage
+d'Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi._]
+
+[Illustration: Fusil zyriane.]
+
+Une chasse curieuse est celle faite aux palmipèdes lors de la mue.
+Trois ou quatre chasseurs montés dans des barques descendent une
+rivière en pourchassant devant eux les canards incapables de s'envoler.
+Rencontrent-ils un affluent, les Zyrianes l'explorent également et en
+chassent les oiseaux vers le gros de la bande, resté dans le cours
+d'eau principal. La descente de la rivière dure quelquefois plusieurs
+jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux par la fatigue, les chasseurs
+les laissent reposer la nuit dans des endroits qu'ils ont au préalable
+reconnus. Une fois arrivés à l'embouchure du cours d'eau, les Zyrianes
+poussent la troupe de volatiles vers un immense filet disposé à cet
+effet sur la rive et les obligent à s'y engouffrer. Par ce moyen on
+peut capturer de 1 500 à 2 000 oiseaux[86].
+
+[Footnote 86: Schrenk, _loc. cit._, p. 264.]
+
+La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora est celle
+du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg en prennent de 200 à 240
+kilogrammes, valant de 4 à 10 roubles les 16 kilogrammes[87]. Elle
+se fait de la fin de juin à septembre; les autres poissons[88] sont
+capturés au printemps et en automne[89]. Les Zyrianes pêchent au
+flambeau, tendent des filets fixes[90], ou obstruent les rivières par
+des barrages de filets au milieu desquels ils placent des nasses en
+osier. Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils emploient, en
+place de flotteurs, des palettes en bois et des morceaux d'écorce de
+bouleau et, en guise de plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des
+morceaux d'argile cuite.
+
+[Footnote 87: Les 16 kilogrammes de _S. lavaretus_ valent 2 roubles.]
+
+[Footnote 88: Ces espèces sont: le _Salmo lavaretus_, le _C.
+Leucichthys_ Gylden, le _S. Thymallus_, la perche, le brochet, la lotte
+commune, le _Thymallus vexillifer_, l'_Acerina cernua_ et le _Squalius
+grislagine_ L.]
+
+[Footnote 89: Produits de la pêche en 1889.
+
+ Valant.
+ Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé 1 920 kilogr. 216 roubles.
+ Volost de Savinoborskoïé 2 680 -- 360 --
+ Volost d'Oust-Chtchougor 1 600 --
+]
+
+[Footnote 90: Ces filets portent le nom de _koulam_ et ont une longueur
+moyenne de 5 mètres.]
+
+Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les _toundras_ riveraines
+de l'océan Glacial, un certain nombre de Zyrianes sont pasteurs de
+rennes et par suite astreints à la vie nomade[91]. Dans le district
+de Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, qu'ils
+ont acquis aux dépens des Samoyèdes. Au delà de l'Oural nous avons
+rencontré plusieurs de ces Finnois propriétaires de milliers de rennes,
+qu'ils faisaient garder par des Ostiaks.
+
+[Footnote 91: La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans
+des tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux de
+renne.]
+
+Les Zyrianes forment une population vigoureuse et intelligente,
+particulièrement douée pour le commerce. Durant l'hiver un grand
+nombre vont trafiquer avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces
+transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle par un
+manque complet de scrupules. L'acheteur se présente toujours avec des
+bouteilles d'eau-de-vie; une fois le vendeur enivré, il lui donne, en
+échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, très appréciée
+des Ostiaks. Il vend par exemple 1 fr. 50 des boutons en cuivre qui
+valent bien un centime. Dans les idées de ces Finnois comme de beaucoup
+de gens civilisés, le commerce c'est le vol autorisé. Mais entre eux
+et avec les voyageurs, les Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté.
+Chez ces indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est ouvert à
+tout venant et jamais rien n'est pris. La langue zyriane n'aurait même,
+dit-on, aucun vocable pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes
+situées sur le bord des rivières ils placent en évidence des vivres à
+la disposition des passants, et ceux qui en ont besoin les prennent
+après en avoir déposé scrupuleusement le prix habituel.
+
+Privés pour ainsi dire de toute communication avec les pays
+manufacturiers, les Zyrianes fabriquent eux-mêmes leurs ustensiles de
+ménage. Le bois et l'écorce sont les seules matières premières qu'ils
+aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est rare et cher
+dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les assiettes et les tasses sont
+en pin; avec l'écorce du bouleau les indigènes confectionnent des
+sacs, des seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes et des
+corbeilles. Leur mobilier présente une très grande analogie avec celui
+des Finnois de Finlande.
+
+[Illustration: Plat zyriane.]
+
+[Illustration: Plat zyriane.]
+
+[Illustration: Salière zyriane.]
+
+Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. Depuis longtemps ils
+ont été convertis au catholicisme grec; un grand nombre appartiennent
+toutefois aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies de
+communication le _raskol_ a trouvé un asile à peu près inviolable
+contre la persécution. Certain village habité par des vieux-croyants se
+trouve à plus de 230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute
+cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent ainsi vivre dans
+la paix la plus complète. En tout pays les déserts sont l'asile de la
+liberté.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA PETCHORA
+
+ Description générale du fleuve.--Importance historique de cette
+ région.--La Permie et la Iougrie.--Commerce des Arabes et des
+ Byzantins dans ces régions.--La Petchora route d'exportation
+ pour le commerce de l'Orient.--Les Normands.--Traces d'influence
+ scandinave relevées chez les Permiaks et les Zyrianes.--Arrivée des
+ Novgorodiens.--Les Anglais à l'embouchure de la Petchora.--Avenir de
+ la région de la Petchora.
+
+
+La Petchora, que nous allons descendre jusqu'aux abords du cercle
+polaire, prend sa source dans l'Oural par 62° 11, de lat. N. Jusqu'au
+confluent de la Volosnitsa elle coule torrentueuse entre des berges
+percées de grottes: d'où son nom de Petchora. Petchora est la forme
+slavone du vocable russe _Pechtchéra_ (caverne)[92]. Cette partie du
+fleuve, appelée Petite Petchora, n'est point navigable[93].
+
+[Footnote 92: Schrenk, _loc. cit._]
+
+[Footnote 93: D'après J.-Ch. Stuckenberg (_Hydrographie des russischen
+Reichs_, IIe vol. Saint-Pétersbourg, 1884), la Petite Petchora
+s'étendrait jusqu'au confluent de la Mouïlva.]
+
+Au delà de la Volosnitsa commence la Grande Petchora. Dans sa partie
+supérieure elle n'est accessible aux barges que lors des hautes eaux
+du printemps. Plus en aval, en été, la navigation n'est pas non plus
+toujours facile. Entre Troïtskoïé Petchorskoïé et Oust-Chtchougor,
+notre vapeur échoua à différentes reprises, bien qu'il fût à fond plat.
+Le milieu d'août est l'époque des plus basses eaux; dans les premiers
+jours de septembre, le niveau remonte sous l'influence des pluies
+d'automne.
+
+Durant cinq mois, dans la partie méridionale du bassin et seulement
+pendant quatre dans la région nord, la navigation est possible. A
+Iaktchinskaya Pristane, la débâcle se produit à la fin d'avril ou au
+commencement de mai, et dès les premiers jours d'octobre le fleuve se
+recouvre de glace. Sept mois d'hiver, deux mois et demi de froid, et
+dix semaines d'été, tel est le climat de cette région. Certaines années
+le thermomètre ne reste toujours au-dessus de zéro que pendant deux
+mois, en juillet et août. Durant la courte période estivale la chaleur
+s'élève à + 26°, et en hiver le froid atteint - 44°. L'écart entre les
+températures extrêmes est de 70°!
+
+A la fonte des neiges la Petchora éprouve une crue considérable. A
+Iaktchinskaya Pristane, le niveau des eaux resserrées entre de hautes
+berges s'élève d'une quinzaine de mètres; à Oust-Pojeg, où la rivière
+est très large, la hauteur de la crue ne dépasse guère 6 à 7 mètres et
+à Troïtskoïé Petchorskoïé 5 à 8 m. 50.
+
+A la fin de l'époque quaternaire la Petchora a eu, comme les autres
+rivières du nord, un débit beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui.
+Sur tout le cours du fleuve une ligne presque continue de deux
+terrasses marque les variations de niveau subies par le fleuve depuis
+cette période géologique[94]. La position et la hauteur de ces
+anciennes berges sont très variables. A Iaktchinskaya Pristane, sur
+la rive gauche, à 10 mètres au-dessous de la surface normale de la
+plaine, est située une terrasse dominant d'une dizaine de mètres la
+berge actuelle du fleuve. A Oust-Pojeg, sur la rive droite, la plus
+haute terrasse atteint 35 mètres, la plus basse s'élève seulement de 6
+à 7 mètres au-dessus des eaux. A Troïtskoïé Petchorskoïé, la première
+ligne d'ancien niveau sur laquelle est bâti le village se trouve à
+une douzaine de mètres au-dessus du fleuve; la seconde, surmontée par
+l'église, est plus élevée d'une vingtaine de mètres. A Podcherem, les
+deux terrasses se trouvent respectivement à 10 et 20 mètres au-dessus
+du niveau actuel. La hauteur des terrasses semble donc croître à mesure
+que l'on avance vers le nord.
+
+[Footnote 94: Sur la Kolva et la Poza, Schrenk signale également
+l'existence de deux terrasses très nettes situées de 100 à 200 ou 300
+«brasses» l'une de l'autre.]
+
+Dans la région de la Petchora que nous avons parcourue, nous n'avons
+point observé la prédominance d'une berge élevée sur la rive droite,
+comme dans les vallées des grands fleuves de Sibérie coulant dans
+une direction voisine du méridien. En maints endroits la rive droite
+de la Petchora est basse tandis que sur le bord opposé s'élèvent de
+hautes terrasses. Sur la berge basse s'étend généralement à une petite
+distance du fleuve une suite de nappes d'eau marécageuses formant une
+ligne de fausses rivières.
+
+Depuis Iaktchinskaya Pristane jusqu'à Oust-Chtchougor, nulle part nous
+n'avons reconnu la présence de la roche en place. Partout les berges
+sont constituées par des sables renfermant des strates de graviers. Par
+endroits ces sables plus ou moins agglutinés par un ciment ferrugineux
+prennent l'aspect de grès.
+
+Aujourd'hui inutile et à l'écart du grand mouvement des échanges, le
+bassin de la Petchora a été jadis un des centres commerciaux les plus
+importants de l'Europe et une des principales voies historiques de la
+Russie. Dans cette région actuellement délaissée ont passé les peuples
+les plus divers. Par le sud sont venus les Arabes, par le nord les
+Normands, et plus tard ce grand fleuve et ses affluents de droite ont
+conduit les Slaves en Sibérie avant la conquête de Iermak.
+
+A ces mouvements de peuples la nature avait elle-même tracé la route.
+Examinez une carte, et au premier coup d'œil vous êtes frappé par
+l'enchevêtrement des divers bassins fluviaux de la Russie orientale.
+Entre les affluents du Volga et ceux de la Dvina ou de la Petchora,
+nulle part une colline, nulle part un relief du sol; partout des terres
+basses à travers lesquelles il est facile de traîner un canot d'une
+rivière à l'autre, partout des isthmes étroits, de ces _portages_ qui
+ont été les voies historiques de la Russie. Dans le Nord russe comme
+au Canada, les portages ont tracé les voies à la colonisation. A
+l'existence de ces isthmes les régions inclinées vers l'océan Glacial
+doivent leur union au grand empire slave. Sans cette particularité
+topographique, les immensités du gouvernement d'Arkhangelsk auraient
+été fermées à l'influence russe et seraient restées un désert pareil
+aux parties les plus reculées de la Sibérie.
+
+Dans le nord du gouvernement de Perm, entre le bassin de la Caspienne
+et les grands fleuves tributaires de l'océan Glacial, trois portages
+établissent des communications: celui entre la Vogoulka et la
+Petchora, que nous avons suivi, celui des Keltma, aboutissant à la
+Dvina[95], et l'isthme séparant un affluent de la Bérésovka d'un
+tributaire de la Vitchegda. D'autre part, en de nombreux points, les
+affluents de la Petchora et de la Dvina se rejoignent presque et
+permettent de passer sans trop de difficultés d'un bassin dans l'autre.
+
+[Footnote 95: Sous le règne de la grande Catherine fut décidé et sous
+celui d'Alexandre Ier fut creusé un canal unissant ces deux cours
+d'eau. L'exécution de ce travail a été particulièrement importante pour
+l'histoire naturelle en permettant le mélange de la faune du Volga à
+celle du nord. Par cette voie les sterlets ont pénétré dans le bassin
+de la Dvina. (Schrenk, _loc. cit._)]
+
+Si bien desservie qu'elle fût par des routes naturelles, la région de
+la Petchora n'aurait point eu d'histoire sans sa prodigieuse richesse
+en animaux à fourrure. Dans l'immense forêt qui couvre le pays,
+zibelines, loutres, martres, petit-gris, renards noirs, blancs ou
+bleus, pullulaient jadis plus nombreux alors qu'aujourd'hui et Dieu
+sait pourtant s'ils y sont encore abondants. Ces animaux, les indigènes
+les poursuivaient avec acharnement, comme le font de nos jours les
+Zyrianes, pour se procurer les pelleteries, qu'ils vendaient ensuite
+aux peuples du nord et du midi. Aux produits de la chasse les habitants
+de la région de la Petchora ajoutaient d'autres fourrures, qu'ils se
+procuraient chez les peuplades établies plus au nord et à l'est de
+l'Oural. De très bonne heure les Finnois de la Petchora ont traversé
+l'Oural septentrional et sont allés commercer dans le bassin de l'Obi.
+
+Dans les premiers documents de l'histoire russe les régions
+septentrionales d'Europe et d'Asie portent les noms de Permie et de
+Iougrie.
+
+Durant le moyen âge et même durant une partie des temps modernes, ces
+contrées passaient pour un Eldorado septentrional. C'était le pays des
+fourrures comme, il y a quelques années, les territoires voisins de
+la baie d'Hudson, et, de tous les côtés, les peuples les plus divers
+venaient y chercher de précieuses pelleteries: les Arabes, les Mongols,
+les Byzantins, les Normands, les Novgorodiens.
+
+Du temps de la splendeur de Bolgar les marchands arabes qui
+venaient trafiquer sur le Volga pénétrèrent dans la Permie[96]. Les
+renseignements contenus dans les géographes musulmans montrent qu'ils
+ont eu connaissance de la région de la Petchora et même de la partie
+la plus septentrionale. Le pays des Ténèbres, d'Ibn Batoutah, situé à
+quarante jours de Bolgar, est évidemment cette contrée.
+
+[Footnote 96: Près de Perm, des monnaies arabes et koufiques ont été
+découvertes.]
+
+La réputation de la Permie devint rapidement universelle. Les
+annalistes byzantins et slaves comme les géographes arabes relatent
+tous la prodigieuse richesse de ces pays du Nord en fourrures
+précieuses. Le récit de Marco Polo montre d'autre part les relations
+des Mongols avec les peuples de la Iougrie.
+
+Par l'intermédiaire des Novgorodiens les riches pelleteries de la
+Permie et de la Iougrie arrivaient jusqu'à Byzance, et d'autre part de
+magnifiques produits de l'art grec parvenaient aux Permiens[97].
+
+[Footnote 97: Dans le gouvernement de Perm, des fouilles ont mis à jour
+de superbes vases en argent du style byzantin le plus pur. (Aspelin,
+_loc. cit._)]
+
+En même temps que les Permiens commerçaient avec les pays d'Orient, ils
+entretenaient des relations suivies avec les Normands que leur humeur
+aventureuse avait conduits jusqu'à la mer Blanche. Dans les _sagas_
+scandinaves ces Finnois sont désignés sous le nom de Bjarmes et leur
+pays sous celui de Bjarmland. Le Bjarmland comprenait tout le nord-est
+de la Russie, le littoral de la mer Blanche, le bassin de la Dvina et
+de la Petchora et une partie de la vallée de la Kama. Sous un même nom,
+les Norvégiens désignaient le pays des Tchoudes Zavolotskaïens et la
+Permie des annalistes slaves. Dans les anciens documents scandinaves,
+la mer Blanche porte le nom de Gandvig et la Dvina celui de Wimr.
+
+Les Normands remontèrent la Dvina et, soit par les portages de la
+Poza, soit par ceux de la Vitchegda, atteignirent la Petchora et la
+région avoisinant la Kama. Eux aussi étaient attirés dans cette région
+lointaine de la Russie par le désir de se procurer de belles fourrures.
+Outre les pelleteries, les Scandinaves achetaient dans le Bjarmland
+des marchandises d'Orient que les Permiens recevaient des Arabes et
+des Bulgares. Bientôt à travers ces solitudes s'ouvrit une route
+d'exportation pour le commerce de l'Asie. Les Permiens transportaient
+les marchandises à travers la région des portages, puis descendaient
+la Petchora ou la Dvina pour les remettre aux Scandinaves, qui les
+portaient ensuite dans l'Europe occidentale[98]. La plus grande partie
+de ce trafic devait se faire par la Dvina en empruntant le portage des
+Keltma et celui entre la Bérésovka et le Nem, de préférence à la route
+beaucoup plus longue de la Petchora. Alors comme aujourd'hui, c'était
+de Tcherdine que partaient les caravanes de marchandises destinées aux
+Normands. Sur la Dvina l'entrepôt de ce commerce était Kolmogor[99],
+l'_Holmgaard_ des Scandinaves, situé à 47 milles de la mer Blanche, à
+une petite distance en aval du confluent de la Pinéga.
+
+[Footnote 98: Rasmussen, _Essai historique et géographique sur le
+commerce et les relations des Arabes et des Persans avec la Russie et
+la Scandinavie durant le moyen âge_. Journal de la Société asiatique,
+t. V, 1824. «Les marchandises, en remontant le Volga et la Kama,
+étaient transportées de la Bulgarie à Tcherdine, ancienne ville
+commerciale sur la Kolva. Les Bjarmiens apportaient les produits de
+l'Asie méridionale et ceux de leur propre pays à la Petchora et à
+la mer Glaciale; ils recevaient en échange des fourrures pour les
+habitants de l'Asie méridionale. Là ils trouvaient les Scandinaves qui
+faisaient voile pour le Bjarmland, c'est-à-dire la Permie, maintenant
+le pays d'Arkhangel.»]
+
+[Footnote 99: Le premier document faisant mention de cette localité
+est une lettre du grand-duc Ivan Ivanovitch (1355-1359) au poradnik
+(gouverneur de la Dvina), mais, bien avant l'arrivée des Russes dans
+cette région, il y avait là un établissement florissant fréquenté par
+les Scandinaves et les Permiens. _Early Voyages and Travels to Russia
+and Persia by Anthony Jenkinson_, etc. Printed for the Hakluyt Society,
+vol. I, p. 23, n. 1.]
+
+Le premier texte relatif aux incursions des Normands dans la mer
+Blanche est le récit du voyage d'Othère, accompli au IXe siècle, que
+nous a conservé le roi d'Angleterre Alfred dans sa version du livre
+de Paul Orose, _De miseria mundi_. Mais bien avant cette date, dès le
+IIIe siècle, les Scandinaves auraient atteint la mer Blanche[100]. Si
+Othère a eu l'honneur d'être considéré comme le découvreur de cette
+région, cela tient à ce que, plus heureux que d'autres aventuriers,
+la relation de son expédition a été préservée de l'oubli grâce au roi
+Alfred.
+
+[Footnote 100: J.-Ch. Stuckenberg, _loc. cit._]
+
+Les voyages des Normands au Bjarmland n'eurent pas toujours un
+caractère pacifique. Sur les bords de la mer Blanche comme ailleurs,
+les Scandinaves se comportèrent souvent en pirates et rançonnèrent les
+populations. La _saga_ d'Harald Haarfager (IXe siècle) mentionne,
+par exemple, une grande victoire remportée par Eirik Haraldson sur
+les Bjarmes, et sous Olaf le Saint un certain Thore pilla l'idole de
+Iumala, la divinité des Bjarmes, statue couverte d'or et d'argent,
+racontent les légendes.
+
+A partir de 1217 les Scandinaves cessèrent leurs voyages dans le
+Bjarmland, et, de cette époque jusqu'au voyage de l'Anglais Chancelor
+en 1553, la mer Blanche et la Dvina cessèrent d'être une des routes
+d'exportation de la Russie.
+
+Les expéditions des Normands sur les bords de la mer Blanche sont
+un fait historique certain, attesté par de nombreux documents, mais
+aucun texte ne mentionne leur pénétration jusqu'au centre de la Permie
+et l'existence d'une ancienne route de commerce entre Tcherdine et
+Kolmogor. Tchoulkov, Storch, Strahlenberg, Rasmussen, H. Muller,
+Sjögren, pour ne citer que les principaux historiens, relatent tous
+les relations des Permiens avec les Scandinaves par la Dvina ou la
+Petchora, sans citer, il est vrai, aucune preuve[101]. Récemment
+l'archéologue finlandais Aspelin a révoqué en doute ce fait qui
+semblait acquis, sans, lui aussi, fournir la démonstration de son
+opinion. Dans cette discussion l'ethnographie vient au secours de
+l'histoire; en l'absence de documents écrits, les traces d'influence
+scandinave relevées par nous chez les Permiaks et les Zyrianes
+permettent d'affirmer que les Normands ont pénétré jusque dans la
+Permie méridionale. Les Permiens ont eu avec eux des relations assez
+fréquentes pour que des unions aient pu se produire et qu'ils aient
+adopté une partie de la civilisation scandinave.
+
+[Footnote 101: Tchoulkov, _Geschichte des Russischen Commerzes_, IV, 6,
+p. 405, 407.]
+
+Les Permiaks, par exemple, ont des salières en bois, en forme
+d'oiseau, présentant une grande analogie de forme avec des ustensiles
+du même genre que fabriquent encore aujourd'hui les paysans
+scandinaves. D'autre part, chez les Zyrianes on trouve des bâtons
+couverts de signes géométriques servant de calendriers, offrant une
+grande similitude avec les anciens calendriers norvégiens. Sur celui
+figuré ci-contre d'après la gravure insérée dans le travail de M.
+Kouznetzov[102], les jours de la semaine sont indiqués par un trait
+horizontal, les dimanches par une croix, les jours de jeûne par un
+trait oblique, les dimanches pour lesquels le jeûne est prescrit par
+une croix oblique, et les fêtes par des points[103].
+
+[Footnote 102: H.-J. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago
+sklona sievernago Ourala_, in _Izviéstia imperatorskago rousskago
+geografitcheskago obchtchestva_, t. XXII, 1887. Saint-Pétersbourg.]
+
+[Footnote 103: Le calendrier reproduit ci-contre indique les fêtes
+suivantes: 1er août (jour du Sauveur), 6 août (Transfiguration), 15
+août (l'Assomption), 29 août (la Décapitation de saint Jean-Baptiste),
+1er septembre (fête de saint Simon le Stylite), 8 septembre
+(Nativité de la Vierge), 14 septembre (Érection de la Croix) (les
+dates sont celles du vieux style). Les autres mois sont tracés sur les
+différentes faces du bâton. Les jours écoulés sont indiqués par une
+entaille.]
+
+[Illustration: Salière permiake.--D'après une photographie exécutée sur
+l'original (Mus. Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_. ]
+
+[Illustration: Calendrier zyriane.]
+
+Enfin les affinités anthropologiques des Zyrianes actuels et des
+Norvégiens[104] ont été mises en évidence par M. Sommier. De l'avis
+de ce savant voyageur les Zyrianes sont des Finnois germanisés par
+l'influence normande.
+
+[Footnote 104: S. Sommier, _Un Estate in Siberia_. Florence, 1883.]
+
+Les portages qui relient le bassin de la Dvina à celui de la Petchora
+ont conduit les Slaves dans cette dernière région.
+
+A la fin du IXe siècle ou au commencement du Xe, les Novgorodiens
+pénétrèrent dans le bassin de la Dvina, habité par les Tchoudes
+Zavolotchskaïens, et de là s'avancèrent vers le pays des fourrures
+situé plus à l'est, dont l'existence leur avait été révélée par les
+Finnois du Volga. Pour se procurer de précieuses pelleteries ils
+avaient été jusque-là obligés de les acheter aux Bolgares; en gens
+avisés, ils préféraient les obtenir eux-mêmes.
+
+Dès le commencement du XIe siècle les Slaves atteignirent la Petchora
+et tentèrent de traverser l'Oural pour atteindre la fameuse Iougrie.
+En 1032, ils essayèrent de franchir les «Portes de Fer», mais furent
+battus par les Iougriens. Parmi les historiens, l'identification de ce
+passage a fait l'objet de longues discussions ennuyeuses, comme toutes
+les dissertations de ce genre. Suivant les uns, ce nom s'appliquerait
+au détroit de Vaïgatche, qui sépare l'île de ce nom du continent,
+d'après les autres, et c'est l'explication la plus plausible, il
+désigne une passe de l'Oural, peut-être celle formée par la vallée de
+Chtchougor[105].
+
+[Footnote 105: A une petite distance du confluent de la Petchora et de
+la Chtchougor, se rencontre un défilé appelé encore aujourd'hui les
+Portes de Fer (Ouldor-Kyrta en zyriane). D'après Sjögren, le passage
+dont il est question ici serait situé, au contraire, beaucoup plus à
+l'ouest, entre la Syssola et la Vodtcha.]
+
+A la fin du XIe siècle, en 1096, la région de la Petchora était
+tributaire de Novgorod; quelques années plus tard la Iougrie le devint
+également; mais cet établissement fut de courte durée. Moins d'un
+siècle plus tard, en 1187, les indigènes se soulevèrent et massacrèrent
+les représentants de la grande république non seulement dans la
+Iougrie, mais encore dans les pays à l'ouest de l'Oural septentrional,
+jusque dans le Zavolotche. Désormais, pendant bien des années, ces
+régions furent perdues pour Novgorod. En 1193, la république fit une
+nouvelle tentative infructueuse pour rétablir son autorité dans ces
+pays. Cet insuccès ne découragea pas les Novgorodiens, et, en 1264,
+la Iougrie et le «volost de la Petchora» étaient redevenus leurs
+tributaires[106].
+
+[Footnote 106: S. Sommier, _Sirieni, Ostiacchi e Samoiedi dell'Ob_.
+Florence, 1887.]
+
+Après la soumission de Novgorod à Ivan le Grand, la Iougrie dut payer
+tribut aux princes de Moscou, mais ce ne fut pas sans résistance de la
+part des indigènes. En 1465 et 1483, Ivan envoya des armées au delà de
+l'Oural. La seconde expédition passa les monts, probablement par le
+seuil d'Iékatérinebourg, prit la ville de Sibir, descendit l'Irtich,
+puis l'Ob et ne se retira qu'après avoir obtenu la soumission des
+Ostiaks. L'année suivante, les princes iougriens vinrent à Moscou
+présenter leurs hommages au Grand-Prince[107]. Cette armée fraya la
+route que devait suivre Iermak un siècle plus tard.
+
+[Footnote 107: S. Sommier, _ibid._]
+
+En 1499 eut lieu une troisième expédition en Iougrie. L'armée, forte
+de 4 000 hommes, tous montés sur des patins, partit des bouches de la
+Petchora, le 21 novembre, et, après deux semaines de marche, atteignit
+l'Oural. Au passage des monts elle culbuta une troupe de Samoyèdes et
+atteignit bientôt sur la haute Sygva la place forte de Liapine, dont
+elle s'empara. Divisés en deux corps, les envahisseurs se rendirent
+maîtres successivement de plus de quarante places fortifiées en faisant
+un grand nombre de prisonniers. L'autorité du grand-prince de Moscou
+était définitivement établie dans la Iougrie.
+
+Pour arriver à Liapine, l'armée russe remonta la vallée de la
+Chtchougor. Pendant le moyen âge cette route a été très fréquentée;
+c'est le seul passage de l'Oural mentionné par Herberstein. Par cette
+voie passait le commerce entre la Moscovie et la Iougrie, et les Slaves
+pénétraient en Sibérie jusqu'à l'Obi. A la fin du XVIe siècle, une
+fois que Iermak eut franchi l'Oural central, la vallée de la Chtchougor
+fut peu à peu abandonnée. La dépression par laquelle passe aujourd'hui
+le chemin de fer de Perm à Tioumen devint la grande route de Sibérie,
+et les passages du nord ne servirent plus qu'aux chasseurs indigènes et
+aux nomades. La région de la Petchora cessa d'être la voie du transit
+entre la Russie et les pays à fourrures de l'Asie septentrionale.
+
+A cette époque, une nouvelle période d'activité s'ouvre pour la Russie
+septentrionale. En 1553, l'Anglais Chancelor atteignait la mer Blanche
+et par la Dvina arrivait à la cour d'Ivan le Grand. Des relations
+commerciales et diplomatiques s'établirent bientôt par cette voie
+entre le tsar et la reine d'Angleterre. Comme au temps des Normands,
+la Dvina devint la grande route du commerce entre le nord de l'Europe
+et les pays d'Orient. Par cette voie septentrionale les premiers
+Anglais pénétrèrent en Asie centrale. En 1557, Jenkinson, employé de la
+_Muscovy Company_, compagnie anglaise fondée pour exploiter le commerce
+de la Russie, gagna la mer Blanche, de là, par la Dvina, le Volga et la
+Caspienne parvint à Samarcande.
+
+Des Français prirent également part au commerce de la mer Blanche. En
+1580, un certain Jehan Sauvage, marchand de Dieppe, visita Vardö en
+Norvège et les ports de la mer Blanche, Kolmogor et Saint-Nicolas[108].
+Six ans plus tard, le tsar Féodor, successeur d'Ivan le Terrible, dans
+une lettre à Henri III[109], concède aux marchands français le droit
+de «fréquenter avec toute espèce de marchandise le havre de Colmagret
+(Kolmogor)». L'année suivante fut signé un traité de commerce entre le
+tsar et des marchands parisiens, très avantageux pour ces derniers.
+Nos compatriotes avaient le droit de venir commercer «avecq navires à
+Colmogrote (Kolmogor), à Neufchateau de Arconge (Arkhangelsk), Volgueda
+(Vologda)», etc., «en payant seullement la moitiée des droicz moinz de
+ce que payent les austres estrangers en toutes noz villes susdites».
+
+[Footnote 108: Monastère situé sur l'emplacement actuel d'Arkhangelsk.]
+
+[Footnote 109: _Recueil des instructions données aux ambassadeurs
+et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu'à la
+Révolution française._--Russie, avec une introduction et des notes, par
+Alfred Rambaud, t. I. Paris, 1890.]
+
+Une fois en possession de la majeure partie du commerce de la mer
+Blanche, la _Muscovy Company_ voulut pousser plus loin et atteindre le
+pays à fourrures dont ses agents entendaient parler à Kolmogor et à
+Arkhangelsk.
+
+En 1611, elle envoya un navire commandé par le capitaine James Vadun à
+l'embouchure de la Petchora.
+
+Le commerce du pays parut aux marins anglais plein de promesses. «Que
+n'avons-nous des représentants à Poustosersk, à Oust-Zylma, à Perm,
+écrivait Richard Finch, agent de la Compagnie à Thomas Smith, président
+de cette association, nous ferions d'excellentes affaires en achetant
+en hiver des pelleteries[110].» Deux membres de l'expédition, Josias
+Logan et William Persglove, hivernèrent à Poustosersk; trois ans plus
+tard, William Goosden, second du navire, y passa également un hiver.
+
+[Footnote 110: _Reise und Aufenthalt den Engländer im Petchora-Lande,
+in den Jahren 1611-1615_, in Alexander G. Schrenk, _loc. cit._ vol. II.]
+
+Les renseignements recueillis par les représentants de la _Muscovy
+Company_ sont très intéressants. Ils nous montrent qu'à cette époque la
+navigation était très active sur la Petchora et sur l'océan Glacial.
+Chaque été, un grand nombre de bateaux partaient de Kolmogor, Mezen,
+Poustosersk à destination de Mangazeï, situé dans l'estuaire de
+l'Obi. Tous ces bâtiments se rendaient dans la baie de Kara, puis de
+là atteignaient l'Obi, en traversant la presqu'île de Ialmal par des
+portages.
+
+Une fois que les Russes furent parvenus à la Baltique et à la mer
+Noire, la Russie septentrionale perdit toute importance économique. La
+route de la Dvina fut délaissée et la Petchora ne servit plus qu'au
+commerce local. Grâce à l'heureuse initiative de M. Souslov, ce beau
+fleuve redeviendra bientôt une des voies d'exportation de la Russie
+orientale comme aux temps des Normands. Sous la direction de cet homme
+intelligent, un chemin de fer à voie étroite sera, dans quelques
+années, construit à travers l'étroite langue de terre séparant les
+affluents de la Kama de la Petchora. Une fois sur ce dernier fleuve,
+les marchandises seront transportées par des vapeurs jusqu'à l'océan
+Glacial. M. Souslov possède déjà trois steamers sur la Petchora, un sur
+la Kolva et un navire de mer qui, en 1889, a transporté à Pétersbourg
+des marchandises de cette région.
+
+Le gouvernement russe, comprenant toute l'importance de l'entreprise,
+fait approfondir les tributaires de la Kama aboutissant au chemin
+de fer projeté, la Vitcherka et la Bérésovka. Lorsque ces travaux
+seront terminés, la Petchora, cette belle artère fluviale jusqu'ici
+inutile, servira à transporter à peu de frais une partie des blés du
+Volga et des produits de l'Asie centrale jusqu'à l'océan Glacial, où
+pendant quatre mois et demi la navigation est ouverte avec le reste de
+l'Europe. En même temps, comme nous l'expliquerons plus loin en détail,
+M. Sibiriakov a fait ouvrir une route à travers l'Oural pour exporter
+en Europe les produits du bassin de l'Obi. C'est bien à tort que l'on
+n'attribue aucune importance économique à la Russie septentrionale. On
+croit toujours cette région couverte de neiges éternelles et la mer
+qui la borde encombrée de glaces. Dans l'état actuel, la Russie n'a
+pas, au contraire, de meilleure côte que celle de la Laponie, toujours
+ouverte à la navigation, et la Petchora est le seul fleuve permettant
+de conduire facilement les produits de la Russie orientale à la mer.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR
+
+ Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane.
+
+
+Après un arrêt de quatre jours à Oust-Pojeg, nous reprenons notre
+navigation sur la Petchora, toujours en canot; dans ces pays c'est le
+seul moyen de locomotion.
+
+Le temps est magnifique, le ciel bleu comme sur les bords de la
+Méditerranée, et une lumière rutilante fait étinceler de reflets
+métalliques les aiguilles des pins. Dans tout l'espace rayonne une
+clarté aveuglante. Pour se garantir de la chaleur, une ombrelle devient
+même nécessaire. A 2 h. 30 du soir, le thermomètre s'élève à + 33°.
+
+Sous cette splendeur d'été c'est plaisir de naviguer sur ce beau
+fleuve, doucement porté par le courant. Pas un être vivant, pas un
+bruit, pas une sensation violente, tout est uniforme et silencieux,
+et ce calme des choses mortes endort l'être entier. Isolé du monde,
+vous n'avez ici ni tracas, ni ennui; vous vivez tranquille dans une
+animalité heureuse. Du soleil et des vivres, avec cela la béatitude est
+parfaite en voyage.
+
+Mais soudain voici une sourde rumeur d'eau en mouvement: nous
+approchons des _porog_ (rapides). Le fleuve clapote bruyamment contre
+des pierres, puis dévale en tourbillons sur une distance de 200 mètres.
+L'équipage s'arrête quelques minutes pour examiner le passage: c'est
+qu'il ne faut pas heurter quelque caillou, et maintenant en avant! Les
+bateliers donnent à l'embarcation une vitesse supérieure à celle du
+courant afin de pouvoir gouverner; en quelques secondes le tourbillon
+est franchi.
+
+Cinq kilomètres plus loin, nouveau rapide un peu plus difficile que le
+précédent, puis deux autres petits courants, et nous arrivons au hameau
+de Porog, situé à 20 kilomètres d'Oust-Pojeg.
+
+Partout le même paysage: la forêt, toujours la forêt, composée en
+majeure partie de mélèzes et de sapins. Le bouleau et le pin sont moins
+abondants, et le _cembro_ rare. Tous ces bois, qui se trouvent dans
+d'excellentes conditions d'exploitation, ont été à peine entamés par la
+hache des bûcherons. Pour le jour où les forêts de la Russie centrale
+seront complètement défrichées, il y a là une précieuse réserve.
+
+Aux différentes heures du jour, la belle lumière du Nord donne à ces
+bois des teintes diverses. Uniforme dans ses lignes, le paysage devient
+varié dans ses aspects. Le soir, à la clarté du crépuscule, on se
+croirait dans le pays chanté par les ballades des poètes; le large
+fleuve coule sans bruit, et par toute la nature règne un silence qui
+fait sentir la solitude.
+
+A 11 heures du soir, nous abordons à une île boisée, la première que
+nous ayons rencontrée sur la Petchora (Ielovik Ostrov en russe, Voradi
+en zyriane)[111]. Le campement est installé sur une plage. L'air tiède
+est embaumé des aromes de la forêt, et une lune éclatante argente le
+paysage. Sans les moustiques, comme on aimerait à rêver aux étoiles
+dans ce calme! mais ces maudits insectes gâtent le plaisir du voyage.
+
+[Footnote 111: Glossaire topographique zyriane: _Di_, île; _Io_,
+cours d'eau navigable; _Ieul_, ruisseau non navigable; _Chor_, petit
+ruisseau; _Ti_, lac; _Kirta_, escarpement; _Iag_, forêt sèche; _Niour_,
+marais; _Kocht_, rapide; _Kouzlane_, section d'une rivière sans
+courant; _Is_, pic dépassant la limite supérieure de la végétation
+forestière; _Parma_, montagne de forme arrondie en partie couverte de
+forêts.]
+
+Le lendemain, à 11 heures seulement, départ après un violent orage.
+Température: + 24°. On ne grelotte pas précisément dans les pays du
+Nord.
+
+Toujours la forêt; de loin en loin une cabane inhabitée, et aux coudes
+principaux du fleuve des croix grecques tortillent leurs branches
+bizarres avec des airs macabres. En passant devant ces croix, les
+Zyrianes ont l'habitude de déposer un caillou en guise d'ex-voto
+(Schrenk).
+
+Dans la soirée nous arrivons à Oust-Ilytch, village bâti, comme son nom
+l'indique[112], à l'embouchure de l'Ilytch dans la Petchora. L'affluent
+est aussi important que le fleuve, et après avoir reçu ses eaux, la
+Petchora double de largeur.
+
+[Footnote 112: _Oust_, embouchure en russe.]
+
+Oust-Ilytch compte environ 180 habitants, tous Zyrianes[113].
+
+[Footnote 113: 32 maisons. Nombre des animaux domestiques du village:
+100 vaches, 100 chevaux, 200 moutons.]
+
+Le lendemain 28 juillet, continuation de la navigation sur la Petchora.
+A 10 kilomètres d'Oust-Ilytch, on rencontre le hameau de Laga.
+Population: 25 à 30 habitants. Sur la distance de 127 kilomètres qui
+sépare Oust-Pojeg de Troïtskoïé, Porog, Oust-Ilytch et Laga sont les
+seules localités habitées, et le chiffre des indigènes ne dépasse pas
+230. A droite et à gauche de la Petchora, c'est la solitude sur des
+centaines de kilomètres.
+
+[Illustration: _Tchioume_ zyriane.]
+
+Dans la journée nous rencontrons des faucheurs zyrianes. Pour augmenter
+leur provision de fourrage ils sont venus faner une clairière ici, à
+plus de 15 kilomètres de leur habitation. Les indigènes connaissent
+tous les bouts de prairies naturelles épars au milieu des bois et n'ont
+garde de perdre leur produit.
+
+Aujourd'hui point de soleil. La forêt de pins a un air de cimetière.
+Pendant dix heures nous naviguons dans une tristesse oppressante; le
+soir, les lourds nuages s'étirent en longues banderoles et un ciel
+pur apparaît rempli d'une lumière mourante. Plus de vent, plus de
+clapotement d'eau; dans ce silence agrandi par le vague de la lueur
+crépusculaire, au fond de l'horizon violet, se dresse une rangée
+de collines, pareille dans son isolement à une chaîne de montagnes
+superbes. Sur ces monticules brille comme un phare la coupole dorée
+d'une église; à la nuit tombante, cette lumière nous guide vers
+Troïtskoïé (_Mouïlva_ en zyriane), où se termine notre étape.
+
+Dans ce désert, Troïtskoïé passe pour une capitale, c'est un _siélo_,
+c'est-à-dire un village paroissial[114], et le chef-lieu d'un _volost_,
+circonscription correspondant à peu près à notre canton.
+
+[Footnote 114: Les villages sans église sont appelés en russe
+_derevnia_.]
+
+Le village est divisé en deux parties. Sur la rive droite de la Mouïlva
+se trouve le faubourg, habité par des dissidents, et de l'autre côté la
+principale agglomération, formée par les orthodoxes. Les deux quartiers
+présentent le même désordre: c'est un fouillis de constructions
+bâties sans plan, au hasard. Les Zyrianes paraissent avoir l'horreur
+des alignements, si chers aux Russes.
+
+[Illustration: Troïtskoïé Petchorskoïé (_Mouïlva_).]
+
+A Troïtskoïé, plus de 300 kilomètres nous séparent encore
+d'Oust-Chtchougor, terme de notre navigation sur la Petchora. Une
+pénible navigation à la rame ne constitue pas précisément une partie
+de plaisir, surtout sur un cours d'eau monotone comme la Petchora.
+Aussi quelle n'est pas notre satisfaction d'apprendre qu'un vapeur va
+descendre le fleuve jusqu'à Poustosersk et que nous pourrons y prendre
+passage.
+
+[Illustration: Magasin syriane.]
+
+Le 29 juillet dans la soirée, nous nous embarquons, et, le 1er août,
+à une heure du matin, nous arrivons à Oust-Chtchougor, où la plus
+aimable hospitalité nous est donnée à la factorerie de M. Sibiriakov.
+Sur ce long trajet, partout le même paysage: la forêt monotone,
+avec de rares villages espacés à de grandes distances. Un des plus
+importants, celui de Podtcherem, se trouve sur la rive droite de la
+Petchora, au confluent même de la Podtcherem, et non sur la berge
+gauche, ainsi que l'indique la carte de l'état-major russe. Les seules
+distractions du voyage sont les fréquents échouages du vapeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL
+
+ Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la
+ Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural.
+
+
+Arrivé à Oust-Chtchougor, il nous restait à accomplir la partie la plus
+difficile du voyage, la traversée de l'Oural septentrional.
+
+[Illustration: La Petchora à Oust-Chtchougor.]
+
+Développé en éventail dans sa partie sud, entre les tributaires de la
+Kama et les affluents des grands fleuves sibériens, l'Oural s'amincit
+à mesure qu'il s'étend vers le nord. Dans la région où nous nous
+trouvons, son épaisseur est faible, bien que ce soit précisément là
+que se dressent les points culminants de la chaîne septentrionale, le
+Sabli-Is et le Telpos-Is. Des premiers mamelons élevés au-dessus de la
+vallée de la Chtchougor aux derniers renflements dominant la plaine
+sibérienne, la distance ne dépasse guère 100 kilomètres, et nulle part
+une arête abrupte. Partout de hautes collines isolées par de larges
+dépressions, partout le passage serait facile sans d'immenses marais.
+Les marais, voilà la grosse difficulté dans l'Oural septentrional.
+Sur des distances énormes vous ne rencontrez pas un pouce de terre
+ferme. D'Oust-Chtchougor à l'Oural s'étend une forêt marécageuse
+large d'une trentaine de lieues, coupée de profondes rivières. Quel
+obstacle présentent à la marche ces marécages, voici un fait qui le
+prouvera mieux que toute description. Il y a quelques années, à la
+suite d'un automne pluvieux, la grande route impériale construite à
+travers l'Oural méridional de Perm à Tioumen devint impraticable;
+les voitures restaient enlizées dans la boue, et à Iékatérinebourg,
+la grande ville de la région, les rues formaient des bourbiers où
+les passants risquaient de se noyer. Les communications étaient si
+dangereuses que les établissements d'instruction publique durent être
+fermés. Iékatérinebourg est situé dans une partie sèche de l'Oural.
+Jugez ce que peut être l'état du sol dans la région où nous sommes,
+sans chemin et couverte en tous temps de marais! L'été, les marécages
+empêchent pour ainsi dire toute communication entre les deux versants
+de la chaîne septentrionale. L'hiver seulement, une fois ces terres
+tremblantes solidifiées par la gelée et recouvertes d'une épaisse
+couche de neige, leur traversée devient facile. Dans les pays du
+nord, l'hiver est la période d'activité, la saison des transports et
+des foires. Sur la neige durcie par le froid, patineurs et traîneaux
+glissent alors rapidement, sans danger de s'embourber ou d'être arrêtés
+par les rivières. Terre et eau ne forment plus qu'une nappe cristalline
+dure et résistante.
+
+[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
+
+Feuille 2
+
+Croquis à la Boussole du Cours de la Petchora de la Chougor et de la
+Sygva par Ch. RABOT
+
+1890.]
+
+Pour le naturaliste, l'été est, au contraire, l'époque des voyages.
+Le précepte qui recommande de parcourir en hiver les pays froids a
+été inventé par des gens sédentaires. Quel travail pourrait faire
+un voyageur alors que le sol est recouvert d'un uniforme linceul!
+Impossible d'exécuter le moindre relèvement topographique. Sous
+l'épais manteau de neige, allez donc distinguer un lac, une rivière, de
+la terre ferme! Allez donc faire des collections d'histoire naturelle
+alors que le sol est enfoui sous la neige!
+
+A travers les marécages de l'Oural les seules routes praticables sont
+celles tracées par les cours d'eau. Prenez une carte, vous voyez que
+les sources de la Petchora et de ses tributaires de droite ne sont
+distantes que de quelques kilomètres des cours d'eau sibériens. Partout
+les affluents de la Petchora ne sont séparés de ceux de l'Obi que par
+des isthmes étroits. Entre les deux versants de la chaîne s'étendent
+des lignes d'eau presque continues, routes naturelles d'Europe en Asie.
+
+Des sources de la Petchora à l'océan Glacial, l'Oural septentrional est
+ainsi traversé par quatre passages principaux.
+
+Le plus méridional suit le cours supérieur de la Petchora et conduit
+dans la haute vallée de la Sosva.
+
+Plus au nord, l'Ilytch, puis son tributaire, l'Iogra-Laga, amènent
+également près des sources de la Sosva.
+
+Le troisième et le plus important de ces passages est formé par la
+Chtchougor et débouche dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent
+de l'Obi.
+
+Enfin, à la limite méridionale des _toundras_, l'Oussa permet
+d'atteindre soit le Voïkar, soit le Sob, affluents de l'Obi.
+
+Ces différents passages ont été pratiqués de bonne heure par les
+indigènes et les Russes, comme nous l'avons expliqué au chapitre
+précédent.
+
+Aujourd'hui, grâce à l'heureuse initiative de M. Sibiriakov, ils
+pourront devenir un des débouchés de la Sibérie.
+
+Dans le chapitre précédent je citais l'exemple de M. Souslov, qui
+travaille à créer une nouvelle route d'exportation pour les produits de
+la Russie orientale; voici maintenant un négociant qui, depuis quatorze
+ans, consacre les revenus d'une immense fortune à ouvrir des débouchés
+au commerce de Sibérie. C'est qu'en Russie l'initiative privée est
+grande et qu'en matière de colonisation les Russes n'attendent pas
+l'impulsion du gouvernement. A cet égard nous pourrions prendre d'eux
+d'excellentes leçons.
+
+La Sibérie n'est pas du tout un vaste désert de neige comme on le
+croit généralement. Tout au contraire, elle renferme des immensités
+d'une merveilleuse fécondité; c'est même une des plus belles régions
+agricoles de la terre: mais, faute de voies d'exportation, ses produits
+sont jusqu'ici restés inutiles. A la création pour ces richesses de
+routes vers la mer M. Sibiriakov consacre libéralement une partie de
+ses énormes revenus. Tout d'abord, après les explorations du célèbre
+Nordenskiöld dans l'océan Glacial, le généreux Sibérien essaya
+d'établir des communications maritimes entre les ports d'Europe et
+l'embouchure du Iénisséi. Le succès ne répondit pas aux efforts. Les
+glaces brisèrent ou arrêtèrent les navires. M. Sibiriakov sacrifia sans
+résultat plusieurs millions dans l'entreprise. Pour un nabab comme
+lui, la perte était légère. Immédiatement il dirigea ses recherches
+d'un autre côté et s'occupa de tracer une route à travers l'Oural
+septentrional, reliant le bassin de l'Obi à celui de la Petchora. Sur
+le versant asiatique, par l'Obi, puis par la Sosva et la Sygva, des
+vapeurs arrivent facilement à Liapine, à 40 kilomètres seulement de
+la base des montagnes. De là à la Petchora la distance à vol d'oiseau
+n'est que de 200 kilomètres, dont 70 ou 80 en montagnes. C'est à
+travers cette région que M. Sibiriakov a fait ouvrir une route.
+
+Les premiers travaux furent exécutés en partant d'Oranez sur la
+Petchora, mais ce tracé fut bientôt abandonné pour un second à travers
+la vallée de la Chtchougor. La route part du port Sibiriakov, situé
+sur la rive droite de la Petchora, à une petite distance du confluent
+de la Chtchougor, et de là rejoint Liapine. Malheureusement dans
+cette région, montagnes et forêts ne forment qu'un immense marécage.
+Impossible d'établir une chaussée, impossible par suite de faire passer
+une voiture. Aussi M. Sibiriakov a, dit-on, l'intention d'abandonner
+cette route et d'en faire construire une troisième, dans la vallée de
+l'Ilytch, où le terrain est plus sec. Telle quelle, la voie tracée a
+néanmoins une grande importance comme route d'hiver. L'été, des vapeurs
+amènent des marchandises de Sibérie par la Sygva[115] jusqu'à Liapine,
+puis, dès que les terres tremblantes sont raffermies par la gelée et
+recouvertes d'un macadam de neige, elles sont conduites sur les bords
+de la Petchora, d'où, l'été suivant, elles peuvent être exportées en
+Europe par mer.
+
+[Footnote 115: La baisse rapide des eaux arrête très tôt la navigation
+sur cette rivière. En 1890, dès le 10 août, Liapine n'était plus
+accessible qu'à des barques.]
+
+Durant l'hiver de 1886, 640 tonnes de marchandises ont été amenées de
+Sibérie à la Petchora par la voie d'Oranez, et, l'hiver 1889-1890, 247
+tonnes par la nouvelle route. Maintenant que les travaux sont achevés
+dans la vallée de la Chtchougor, le mouvement commercial augmentera
+d'année en année. Pour le bassin de la Petchora, cette voie est dès
+aujourd'hui d'une utilité capitale. Par la Chtchougor les céréales
+arrivent facilement et à bon marché dans cette région. Grâce à ce
+ravitaillement, la disette n'y est plus à craindre. Une nombreuse
+population, jusque-là exposée aux souffrances de la famine, est assurée
+maintenant du pain quotidien, d'autant plus qu'en généreux philanthrope
+M. Sibiriakov vend le blé importé à prix coûtant. Avant l'ouverture de
+la route le sac de blé (144 kilog.) valait 40 francs; aujourd'hui il
+n'est plus payé que 25 francs[116].
+
+[Footnote 116: Les frais de transport de Tobolsk à la factorerie
+Sibiriekov sur la Petchora (dist. 2 500 kil. environ) sont de 35 kopeks
+par _poud_ (1 fr. 25 par 16 kil., en évaluant le rouble à 3 fr., cours
+aujourd'hui beaucoup trop élevé, 1892). Ermilov, _loc. cit._]
+
+[Illustration: La forêt près d'Oust-Chtchougor.]
+
+M. Sibiriakov ne borne pas sa généreuse activité à ces grands travaux
+d'utilité publique, c'est de plus un bienfaiteur éclairé des sciences,
+et à un grand nombre d'expéditions scientifiques il a apporté dans une
+large mesure le concours de ses libéralités. Est-il besoin de rappeler
+que, de concert avec le roi de Suède et M. Oscar Dickson, il a fait
+les frais de la mémorable expédition de la _Véga_? Aussi, informé
+par l'aimable gouverneur de Tobolsk, le général Troïnitsky, de mon
+arrivée prochaine dans l'Oural, ce généreux mécène expédia à ses agents
+l'ordre de me donner la plus large hospitalité dans ses factoreries et
+d'envoyer au-devant de moi la caravane nécessaire pour la traversée des
+montagnes. Sans ce bienveillant concours, le passage aurait été une
+très grosse opération, peut-être même eût-il été impossible.
+
+Le 31 juillet, à trois heures du matin, nous débarquons à la factorerie
+Sibiriakov d'Oust-Chtchougor. La journée est employée à des recherches
+d'histoire naturelle et à l'organisation de la caravane pour remonter
+la Chtchougor jusqu'à Volokovka, au centre de l'Oural, la route étant
+en ce moment impraticable. Le 1er août, à six heures du soir, nous
+quittons le village avec un équipage de quatre vigoureux gaillards.
+Notre embarcation est une _lodka_, grande baleinière surmontée à
+l'arrière d'une petite cabine en forme de cercueil comme celle des
+gondoles vénitiennes. Cette cahute, longue de 2 m. 10 et large de 0
+m. 90, sera notre habitation pendant plus d'une semaine. Les caisses
+de bagages entassées dans l'intérieur forment le lit; en avant se
+trouve le salon, un petit espace demeuré libre autour d'une grande
+boîte servant de table. Devant la porte, sur une large pierre plate,
+brûle un feu fumeux pour écarter les moustiques. En somme, excellente
+installation.
+
+A peine entrée dans la Chtchougor, la _lodka_ est repoussée par un
+courant de foudre. La rivière, large comme le grand bras de la Seine
+autour de la Cité, dévale avec une rapidité vertigineuse. Aussitôt deux
+hommes sautent à terre et halent le canot à la cordelle, pendant que
+le reste de l'équipage demeuré à bord pousse avec des gaffes. C'est
+ainsi que nous remonterons toute la Chtchougor! De son embouchure
+à Volokovka, la rivière a partout un cours aussi torrentueux; pour
+avancer contre ce tourbillon, point d'autre ressource que de haler le
+canot. Dans les endroits faciles on parcourt 3 kilomètres à l'heure.
+Plus haut, en travers du courant, des amoncellements de blocs forment
+digue, et par les brèches la masse d'eau se précipite tumultueuse.
+Jusqu'à Volokovka il y a bien une douzaine de ces rapides. Pour les
+traverser, l'équipage lance l'embarcation au milieu du torrent;
+de toutes leurs forces les haleurs tirent la corde pendant que
+les bateliers restés à bord étayent le canot avec leurs gaffes.
+L'embarcation avance de 2 à 3 mètres au prix d'efforts inouïs. Aussitôt
+les bateliers quittent leur premier point d'appui pour en prendre un
+second en amont. On avance ainsi par échelons comme un gymnaste qui
+s'élève à la force du poignet sur le revers d'une échelle. Si une
+perche cassait ou si le câble se rompait, nous serions infailliblement
+roulés et noyés par ce courant irrésistible. La vie, dit-on, tient à un
+fil: la nôtre tenait à une corde en écorce.
+
+_2 août._--Le paysage devient intéressant. La Chtchougor coule tantôt
+en plaine, tantôt en des cluses profondes entre de beaux escarpements
+rocheux couronnés de forêts[117]. Les berges sont constituées par des
+calcaires et des schistes qui doivent être rapportés à l'étage permien.
+Les schistes renferment de nombreuses empreintes de plantes fossiles;
+les échantillons que nous avons rapportés sont malheureusement
+indéterminables, les plantes ayant dû séjourner longtemps dans l'eau
+avant de se déposer, d'après les renseignements que M. Zeiller,
+ingénieur au corps des mines, a eu l'obligeance de me donner après
+examen de ces fossiles.
+
+[Footnote 117: Dans cette région dominent le sapin et le bouleau.]
+
+Dans la matinée nous passons les hautes falaises calcaires
+d'Ouldor-Kirta (Portes de Fer[118]). Le soir, derrière la masse
+bleuâtre des bois, apparaît au loin un gros nuage violet étendu
+au-dessus de la forêt: c'est l'Oural. Désormais nous ne le perdrons
+plus de vue.
+
+[Footnote 118: Hauteur: 30 à 50 m.]
+
+[Illustration: Sur la Chtchougor]
+
+A dix heures du soir, halte. Pendant quatorze heures les hommes ont
+halé l'embarcation, et ce long et pénible effort nous a fait seulement
+avancer de 8 _tchiumkoss_[119], soit 40 kilomètres. La nuit, un ours
+vient rôder autour du campement. Le feu du bivouac l'a éloigné. Quel
+dommage! depuis dix ans que je parcours les régions arctiques, jamais
+je n'ai pu tirer ni même apercevoir un de ces animaux.
+
+[Footnote 119: _Tchiumkoss_, mesure de longueur employée par les
+Zyrianes, valant 5 kilomètres d'après les renseignements qui nous ont
+été donnés. D'après Schrenk, cette mesure serait également en usage
+chez les Tchérémisses, les Tatars et les Votiaks. Sur les bords de la
+Petchora et de la Chtchougor, les _tchiumkoss_ sont marqués par les
+accidents topographiques, coudes ou embouchures d'affluent.]
+
+_3 août._--Temps magnifique. A deux heures le thermomètre s'élève à
++ 22°,8. Nous passons devant le confluent du Patek-Io, l'affluent le
+plus important de la Chtchougor[120], et, dans la journée, atteignons
+la Chour-Kirta, goulet semblable à l'Ouldor-Kirta. Au delà, la rivière
+s'élargit en un petit lac d'une merveilleuse transparence. Partout
+la Chtchougor est limpide comme un cristal[121]. A travers ses eaux
+vertes, profondes en certains endroits d'une dizaine de mètres et même
+plus, les moindres accidents du fond restent visibles. Passé ce joli
+paysage, voici deux tourbillons terribles dont la traversée nous donne
+pas mal de tablature (Syrankocht et Tarachimkocht). Après cet effort le
+campement est établi.
+
+[Footnote 120: C'est un affluent de droite, il serait navigable sur une
+longueur de 190 kilomètres.]
+
+[Footnote 121: Sur une distance de plusieurs kilomètres en aval de
+l'embouchure, les eaux de la Chtchougor ne se mélangent pas avec celles
+de la Petchora; deux bandes d'eau, l'une claire, l'autre trouble,
+s'écoulent côte à côte.]
+
+[Illustration: La Chour-Kirta]
+
+Notre équipage, composé de Zyrianes, est admirable d'énergie et
+d'endurance. De solides gaillards, ces Finnois! quatorze heures
+durant ils pataugent dans l'eau, puis, le soir venu, sans même prendre
+le temps de sécher leurs vêtements, ils s'endorment sous une tente,
+vêtus simplement d'une chemise et d'un pantalon en toile, et les nuits
+sont très fraîches. Avec cela une nourriture frugale de poisson et
+de pain noir. De même que tous les Finnois, ce sont de très habiles
+bateliers. Parmi eux comme parmi les Lapons et les Caréliens du
+gouvernement d'Arkhangelsk, la marine russe trouverait d'excellentes
+recrues pour les équipages de la flotte.
+
+Encore deux rudes journées (4 et 5 août), et le 6 nous arrivons au pied
+de la Peutchétiouk Parma, un gros mamelon situé sur la rive gauche
+de la rivière. Immédiatement nous partons en faire l'ascension. J'ai
+hâte de gravir un sommet pour discerner les traits du pays; avec cette
+épaisse forêt qui couvre tout, impossible de distinguer la véritable
+position des accidents de terrain.
+
+Du haut de la Peutchétiouk Parma (490 mètres) le panorama est très
+étendu, tout en longueur, comme une vue en ballon. Vers l'ouest, à
+perte de vue, une immensité bleue de forêts ponctuée de lambeaux
+miroitants de la Chtchougor, puis lentement la plaine s'accidente de
+collines rondes à pentes douces, comme une mer gonflée par les longues
+ondulations d'une grosse houle. En arrière, sublime dans son isolement,
+se dresse le puissant massif du Telpos-Is, le plus haut sommet de cette
+partie de l'Oural. Une des plus fières montagnes que j'aie jamais vues,
+cette cime superbe, avec ses sommets dentelés dressés à plus de 1 600
+mètres à pic. Dans tout ce vaste territoire, étalé à nos pieds comme
+une carte en relief, pas une maison, pas même une hutte, nulle part un
+habitant. D'Oust-Chtchougor à Chekour-Ia-Paoul, situé de l'autre côté
+de l'Oural, sur une distance de 250 kilomètres, deux fois seulement
+nous avons rencontré des hommes: cette forêt infinie d'arbres verts
+est une solitude poignante, funèbre. Une fois la position des points
+saillants du paysage relevée, nous dévalons rapidement pour rejoindre
+la lodka.
+
+En approchant du Telpos-Is, le paysage devient grandiose. Au milieu
+de cette belle nature, la navigation semble moins pénible; le
+magnifique panorama fait oublier les fatigues du voyage. Et pourtant,
+à mesure que nous avançons, les difficultés augmentent. Nous passons
+trois rapides pour arriver dans une sorte de lac encombré d'îles
+marécageuses, où débouche une rivière importante, le Gloubnik-Io. Les
+bateliers s'égarent au milieu de ce dédale. Nous passons là plus d'un
+mauvais quart d'heure à faire des routes diverses, à nous échouer et
+déséchouer; et quand les hommes retrouvent enfin le chemin, la nuit est
+venue. Juste devant nous s'étend une belle plage; on ne saurait trouver
+meilleur emplacement pour le bivouac. De longtemps nous n'avons eu un
+lit aussi moelleux.
+
+La nuit est tiède[122] et lumineuse. Le sommet du Telpos-Is scintille
+comme une étoile qui serait tombée sur terre, et tout au bout de
+la plaine, sur la lueur jaune du crépuscule, des montagnes isolées
+arrondissent leurs dômes bleus dans le calme profond du soir. Pas un
+bruit, on a l'impression du repos. Autour du feu nous restons longtemps
+à causer: on se sent si bien dans cet isolement et dans ce silence!
+
+[Footnote 122: Température, à 9 heures du soir, + 12°.]
+
+_7 août._--A quatre heures du matin nous sommes debout. Il serait
+pourtant agréable de dormir sous ce gai soleil! On boit le thé, et
+les bateliers reprennent la cordelle. Cinq heures plus tard, voici le
+Dourni-Porog, le rapide le plus redoutable de toute la Chtchougor.
+Figurez-vous un bout de torrent alpin encombré de blocs et de fonds
+pierreux. Après une heure de travail nous arrivons à l'embouchure du
+Dourni-Yeul, dont la vallée, disent nos gens, conduit au sommet du
+Telpos-Is.
+
+Dans la mythologie indigène, le Telpos-Is est le séjour de l'Eole
+zyriane, et en passant au pied de ce pic, les bateliers, obéissant à
+la même superstition que les marins, défendent de siffler et de crier,
+de crainte d'attirer le vent. Telpos-Is signifie en langue zyriane la
+pierre du nid du vent. Les naturels regardent cette montagne comme
+inaccessible. Dès que vous approchez du sommet, le diable déchaîne une
+tempête et vous culbute dans les précipices. Un Samoyède ayant voulu
+gravir ce pic malgré les remontrances des Zyrianes fut, paraît-il, mis
+en pièces par le vent. Chez nos bateliers la curiosité l'emporta sur
+la crainte, et trois d'entre eux n'hésitèrent pas à nous accompagner
+sur le Telpos-Is. Nous traversons un marais, puis un bout de forêt,
+pour arriver à des monceaux d'énormes blocs éboulés. Le vallon du
+Dourni-Yeul est une ruine, la montagne semble avoir été disloquée par
+un tremblement de terre. Au milieu de cette désolation luit un petit
+lac vert; plus haut blanchit un petit névé dont la surface adhérente au
+sol est une plaque de glace. Plus loin, entre les traînées de pierres
+s'étendent de petites alpes ponctuées de fleurs éclatantes, puis la
+grande solitude recommence, grise, nue et morte, s'élevant par étages
+en grosses vagues de pierres. Derrière se dresse l'arête maîtresse
+du Telpos-Is comme une lame de couteau ébréchée. Nous avançons jusqu'à
+l'altitude de 849 mètres, lorsque soudain le sommet se coiffe de gros
+nuages et une lourde pluie d'orage éclate. Rapidement le temps se fait,
+comme disent les marins, apportant d'épaisses brumes. La pluie tombe
+à torrents, la retraite devient nécessaire. Au même moment, de toutes
+les pierres et de toutes les herbes se lèvent des nuées de moustiques.
+En quelques secondes nous sommes noirs de ces insectes. Impossible de
+mettre la moustiquaire. Sur ces blocs branlants il faut ne pas avoir
+les yeux brouillés par le mouvement du voile.
+
+[Illustration: Le Telpos-Is.]
+
+Avec des mouchoirs nous nous couvrons le cou, la partie la plus
+sensible du corps; lorsque nous trouvons une pierre solide, nous
+nous arrêtons une minute pour nous flageller la figure et faire une
+confiture de moustiques. Pendant une heure les souffrances sont
+atroces. Chose extraordinaire, en bas dans le marais les insectes sont
+beaucoup moins nombreux. Dans la soirée nous arrivons à la lodka. Après
+pareille expédition, combien semble agréable notre misérable cabanon!
+Là-dessous on est à l'abri de la pluie, et un bon feu fumeux éloigne
+les moustiques. Nous nous séchons, puis mangeons un souper frugal. Des
+vêtements secs et un morceau de pain, c'est la félicité parfaite en
+exploration.
+
+_8 août._--Continuation de la navigation; le temps est encore
+aujourd'hui brumeux, donc inutile de tenter l'ascension du Telpos-Is.
+Après notre mésaventure les Zyrianes sont plus que jamais persuadés de
+l'inaccessibilité de la montagne.
+
+Encore un rapide difficile. Au delà s'ouvre une large vallée ombreuse,
+bordée de montagnes chauves[123] doucement ondulées. On dirait un
+coin du Jura. Avec ses forêts, ses eaux claires et ses profils mous et
+fuyants, cette partie de l'Oural rappelle la Franche-Comté. Partout
+il y a de l'air dans le paysage, nulle part ces encaissements et ces
+enchevêtrements de montagnes entassées les unes contre les autres qui
+écrasent et arrêtent la perspective comme dans les Alpes.
+
+[Footnote 123: La limite supérieure des forêts est située à environ 100
+mètres au-dessus de la rivière et la neige descend très bas.]
+
+La rivière fait un coude et nous amène dans une plaine cernée de
+montagnes. Nous arrivons au terme de notre navigation à la station
+de la Volokovka[124], située au confluent de cette rivière et de la
+Chtchougor[125].
+
+[Footnote 124: Le Nak-Sory-Ia des Ostiaks, d'après Hoffmann.]
+
+[Footnote 125: De Volokovka au port Sibiriakov, sur la Petchora, la
+distance est de 98 kilomètres par la route et de 243 par la rivière,
+d'après les renseignements fournis par les bateliers.]
+
+La station se compose de deux maisons en bois. Le mobilier en est
+sommaire: dans un coin le traditionnel poêle russe, deux lits de camp,
+une table et un banc. Pour l'Oural, c'est du luxe.
+
+Sur l'ordre de M. Sibiriakov, un _iamchtchik_ (postillon) nous attend
+ici depuis un mois avec quatre chevaux.
+
+Volokovka est un des plus jolis coins que j'aie vus dans les montagnes
+du Nord. Tout à l'entour, de belles eaux courantes, de magnifiques
+forêts de sapins et de bouleaux, des montagnes agréables à l'œil; avec
+cela, abondance de gibier. Ce serait un charmant séjour d'été sans les
+moustiques; heureusement une baisse subite de la température les a fait
+disparaître. Pour toujours nous sommes débarrassés de ces insectes
+acharnés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA TRAVERSÉE DE L'OURAL
+
+ Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les
+ Ostiaks.--Arrivée à Liapine.
+
+
+Pendant deux jours, temps brumeux et pluvieux. Une fois les collections
+d'histoire naturelle terminées, je prends la résolution de partir
+immédiatement pour la Sibérie. Notre provision de pain est d'ailleurs
+finie, et maintenant nous devons nous contenter d'une pâte noire, mal
+cuite, dont les chiens bien élevés ne voudraient pas.
+
+Le 10 août, la caravane se met en marche. Boyanus et moi sommes à
+cheval; les bagages sont chargés sur des traîneaux samoyèdes (_narte_),
+attelés chacun d'un cheval qui porte en outre son conducteur.
+
+La route suit la vallée de la Volokovka; c'est une simple tranchée à
+travers la forêt. De macadam, pas plus trace que sur les autres voies
+de Russie; le sol forme le chemin, et ici quel sol! Dans les pays du
+Nord, les routes sont des pistes plus ou moins larges, presque toujours
+marécageuses en été et praticables seulement l'hiver, lorsque le sol,
+raffermi par la gelée, est couvert de neige.
+
+[Illustration: Traversée de l'Oural.]
+
+A quelques centaines de pas de la Chtchougor, je sens mon cheval se
+dérober sous moi; j'ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et
+en même temps je vois les montures de mes compagnons plonger dans la
+vase jusqu'à mi-jambes. Nous avançons sur une marmelade de terre, et
+sous la moindre pression elle cède. Avec les chevaux et les traîneaux
+lourdement chargés, jugez du pataugis. En certains endroits, les bêtes
+enfoncent jusqu'au ventre.
+
+Partout une boue noire, partout des flaques d'eau, partout des
+tourbières. On va au pas au gré de sa monture, toujours prêt cependant
+à la faire changer de direction pour éviter les arbres. Merveilleux
+mon petit cheval! jamais il ne fait un faux pas sur ce sol mouvant,
+jamais il ne butte contre les racines entre-croisées. Voit-il son
+devancier patauger, vite il se jette à droite ou à gauche; aperçoit-il
+une plaque suspecte, il la flaire bruyamment pour s'assurer de sa
+solidité. Cette intelligente petite bête sait que partout où il n'y a
+point de végétation, la fondrière est plus liquide et elle choisit en
+conséquence sa route. En plein marais elle a toujours soin de mettre
+le pied sur les touffes saillantes de plantes palustres, l'expérience
+lui a appris que ce sont les seuls points solides du terrain. Par la
+pratique de l'Oural ces chevaux sont devenus quelque peu géologues.
+
+La traversée d'un marais fangeux donne les mêmes sensations qu'une
+navigation en canot sur une mer houleuse. Le cheval monte, s'abaisse
+comme l'embarcation sur la vague. En pareil cas, il faut lâcher les
+étriers, serrer ferme les genoux, empoigner solidement la crinière
+d'une main et de l'autre tenir les rênes, prêt à enlever la monture en
+cas de faux pas.
+
+[Illustration: La Volokovka.]
+
+Pour nous reposer de ces fondrières nous passons et repassons à
+gué la Volokovka. Nous la traversons seize fois. Le lit caillouteux
+de la rivière est résistant; en le suivant on est beaucoup plus au
+sec que dans le marais: là, pas de crainte de tomber dans quelque
+bourbier inattendu. En certains endroits, les berges sont escarpées;
+les chevaux attelés aux traîneaux font un petit saut en avant, puis,
+une fois à l'eau, donnent un coup de collier, et, patatras, la _narte_
+tombe de tout son poids dans le torrent. Tant pis pour les plaques
+photographiques!
+
+Le paysage est pittoresque, avec une magnifique forêt encadrée de
+jolies montagnes, mais nous n'avons pas le loisir de l'admirer; tout
+le temps il faut avoir l'œil ouvert pour éviter une chute dans le
+bourbier, se garer d'un arbre ou d'une branche. Enfin, nous voici dans
+une sorte de cirque, aux sources de la Volokovka.
+
+Une pente rapide sur un terrain solide conduit à un petit plateau (494
+mètres), le point de partage des eaux entre le bassin de la Petchora et
+celui de l'Obi, la frontière de l'Asie. Nous poussons un joyeux hourra
+en l'honneur de la vieille Europe que nous quittons, et en avant! Mais
+aussitôt le tangage recommence. Le plateau culminant du passage est une
+vaste tourbière dans laquelle les chevaux restent enlizés. Ils semblent
+marcher sur une éponge gonflée d'eau. C'est une des plus mauvaises
+parties de la route. Sur ce sol jaune, des bouleaux morts tortillent
+leurs branches blanches avec des silhouettes de squelettes. Cela a un
+air de mort, de terre sans vie, de cimetière de la nature.
+
+Le plateau verse dans un ravin et nous arrivons à la station de
+Pérévalski. Pour parcourir 27 kilomètres nous n'avons pas employé moins
+de sept heures, et pas une halte en route. Une rude étape!
+
+La station se compose d'une baraque humide, que nous remplissons à nous
+quatre. La cassine s'incline comme un château de cartes prêt à tomber;
+ce sol ne peut rien porter.
+
+[Illustration: Station de Pérévalski.]
+
+Le lendemain, avant de poursuivre notre route, nous allons gravir la
+Pérévalski-Sobka, une des croupes dominant l'entonnoir où nous nous
+trouvons. Toujours le même aspect: d'abord la forêt, puis, les derniers
+arbres dépassés[126], rien que des pierres. Sur un point seulement, un
+peu au-dessous du sommet, la roche apparaît en place: partout ailleurs
+ce n'est qu'une ruine.
+
+[Footnote 126: Limite supérieure de la végétation forestière de l'Oural
+dans les vallées de la Chtchougor et de la Sygva: Peutchétiouk Parma,
+490 mètres; Telpos-Is, vallon de Dourn-yeul, 315 et 397 mètres (limite
+supérieure des bouleaux, 556 mètres); Pérévalski-Sobka, 481 mètres
+(limite supérieure des bouleaux, 566 mètres).]
+
+Devant nous l'Oural présente une profonde dépression; il y a là un
+aplatissement de relief, comme un gâteau soufflé manqué.
+
+Plus loin, vers le nord, le terrain se relève pour former un massif
+alpin; quel est son nom? Impossible de le savoir; pour notre guide,
+tout cela c'est l'inconnu, un pays anonyme, l'Oural; impossible d'en
+tirer aucun renseignement.
+
+Vers l'est, c'est-à-dire vers la Sibérie, la chaîne tombe à pic; au
+delà de la Pérévalski-Sobka quelques collines, et après cela une
+étendue plane sans limites, on dirait la mer. De ce côté, l'Oural n'est
+pas précédé de contreforts comme sur le versant européen.
+
+A trois heures, nous sommes de retour à la station; à quatre heures, en
+selle, et en route! Toujours des marais, puis des monceaux de pierres
+éboulées sur lesquels glissent nos chevaux. Ici la marche est encore
+plus lente qu'au milieu des marécages. Les montures n'osent mettre
+le pied sur une pierre qu'après l'avoir flairée pour s'assurer de sa
+solidité.
+
+Nous suivons une vallée ombreuse entre de belles collines boisées.
+Cette partie de l'Oural est la chaîne la plus pittoresque que j'aie
+vue: partout de petits coins frais et riants. Aujourd'hui l'étape est
+courte, 17 kilomètres seulement, et, à sept heures du soir, la caravane
+arrive à la station de Sartonninka.
+
+_11 août._--Nous mangeons la dernière bouchée de la pâte noire décorée
+par les Zyrianes du nom de pain. Il faudra donc atteindre ce soir
+Liapine, et nous en sommes éloignés de 49 kilomètres. A partir d'ici
+la route devient, dit-on, meilleure et l'on change les traîneaux contre
+de petites charrettes.
+
+Nous suivons un large abatis pratiqué au milieu de la forêt. Le terrain
+monte et descend en longues ondulations. Tout à coup, à un détour, au
+bout de la longue avenue apparaît l'infinie nappe violette de la plaine
+sibérienne, toute brillante de lumière. Telle on voit la Lombardie
+du sommet des Alpes. Après cette vision, plus rien que la forêt
+marécageuse toujours pareille à elle-même.
+
+A huit heures trente du soir, 15 kilomètres nous séparent encore de
+Liapine et la nuit vient, et nous avons faim. L'estomac est l'organe
+le plus exigeant et en même temps le plus important: il détermine
+les belles comme les mauvaises actions, la joie comme la tristesse:
+aujourd'hui il nous donne un regain d'énergie. Nous abandonnons les
+bagages à la garde de Popov, puis Boyanus et moi lançons nos chevaux,
+résolus à arriver coûte que coûte le soir même à Liapine.
+
+Après une heure de trot, voici enfin du sable, un sol résistant, on
+redouble l'allure et nous atteignons le village ostiak de Chekour-Ia:
+un tas de misérables huttes posées sur le bord d'une rivière.
+
+Pas beaux précisément les indigènes: de petits bonshommes ratatinés,
+vêtus de peaux sordides, se démenant avec des allures d'orangs. Nous
+passons la rivière, les chevaux à la nage, nous en pirogue. En se
+mettant ainsi à l'eau après une longue course, tout autre que le
+cheval russe prendrait une fluxion de poitrine. Lui, il ne s'en porte
+que mieux; comme son maître, il est fait à toutes les endurances. Les
+selles sont maintenant mouillées, tant mieux, on n'en sera que plus
+solide, et au trot! Il y a bien encore des fondrières, une notamment
+où les chevaux patouillent jusqu'au poitrail. _Nitchevo_, comme disent
+les Russes, cela ne fait rien, les maisons de Liapine sont en vue.
+
+Brusquement nos montures font un écart: dans l'obscurité, elles
+ont distingué un large trou vaseux, un bourbier nous sépare de la
+civilisation; on barbote encore une fois, enfin à dix heures vingt du
+soir nous atteignons la factorerie de Liapine. Un véritable village. De
+vastes magasins, des habitations pour les ouvriers, et une excellente
+maison pour le maître. Les agents de M. Sibiriakov nous reçoivent avec
+la plus franche cordialité, comme on sait recevoir en Russie.
+
+Une table chargée de victuailles et d'excellents vins envoyés à notre
+intention est bientôt dressée. Nous avons des chaises pour nous
+asseoir, une lampe nous éclaire. Après les soucis de la vie matérielle
+dans le désert, un luxe asiatique. La civilisation a parfois du bon,
+mais pour l'apprécier à toute sa valeur il faut avoir peiné dans les
+régions mortes de la terre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES OSTIAKS
+
+ Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chekour-Ia.--Habitations,
+ costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles.
+
+
+Depuis Kazan nous avons parcouru, en commençant par la fin, le livre
+vivant de l'histoire de la civilisation. Pas à pas, en visitant les
+divers peuples de la Russie orientale, nous avons suivi le cycle
+de la lente évolution du progrès humain. Sur les bords du Volga,
+des Finnois encore païens nous ont initiés à la vie d'agriculteurs
+primitifs. Dans la vallée de la Petchora, nous avons ensuite étudié
+chez les chasseurs zyrianes une période plus ancienne du développement
+des sociétés. Maintenant, avec les Ostiaks, nous arrivons au chapitre
+initial de l'histoire de l'homme. Nous voici au milieu d'une peuplade
+de chasseurs et de pêcheurs, frustes de civilisation, armés de flèches
+et d'arcs, image vivante de l'homme des premiers âges. En dégringolant
+les pentes de l'Oural nous avons sauté dans un passé vieux de centaines
+de siècles. Nous retrouvons ici les temps préhistoriques avec ces
+primitifs ignorant l'usage du fer, pareils à nos ancêtres des temps
+géologiques.
+
+Les Ostiaks sont des Finno-Ougriens, proches parents des Hongrois
+et des Finlandais, venus comme eux de l'Altaï, mais restés à l'état
+sauvage, tandis que leurs frères d'Europe sont devenus des peuples
+civilisés. Leur effectif est d'environ 20 000, dispersés dans le
+bassin inférieur de l'Obi[127]. Dans le Sud, le 58° de latitude nord
+marque leur limite, et vers le nord ils se mêlent aux Samoyèdes sur
+les _toundras_ riveraines de l'océan Glacial. L'habitat des Ostiaks
+comprend ainsi la plus grande partie du gouvernement de Tobolsk. Du
+confluent de l'Obi et de l'Irtich à Obdorsk ils constituent l'élément
+principal de la population. Le long du fleuve ils se trouvent dispersés
+par clans entremêlés de quelques colonies russes, mais, à droite
+et à gauche de l'Obi, ils deviennent les seuls habitants. Au sud
+de Samarovo, dans le district de Sourgout, se rencontre un second
+groupe d'Ostiaks, moins important. Un petit nombre seulement habite
+les rives du fleuve, la majorité a été refoulée dans les vallées des
+affluents de droite. Un troisième groupe, encore moins nombreux, est
+dispersé dans la partie sud-ouest du gouvernement de Tobolsk et dans
+le nord du gouvernement de Perm. Les hautes vallées de la Konda, de
+la Tavda, de la Sosva méridionale et de la Toura renferment quelques
+centaines d'Ostiaks très russifiés. Dans le volost de Kochousk se
+trouvent les trois clans les plus méridionaux formés par ces indigènes
+en Sibérie[128]. Dans le gouvernement de Perm, les districts de
+Verkotourié et de Tcherdine contiennent également quelques centaines de
+ces allogènes.
+
+[Footnote 127: 19 000 Ostiaks et 4 580 Vogoules, d'après Sommier (_Un
+Estate in Siberia_). Cette statistique ne comprend pas les Ostiaks du
+Iénisséi, qui appartiennent à une race différente.]
+
+[Footnote 128: Aug. Ahlqvist, _Unter Wogulen und Ostiaken_,
+Helsingfors, 1883.]
+
+Comme les Eskimos de l'Alaska, comme les Indiens des États-Unis, et
+tous les peuples primitifs vivant en contact de populations plus
+élevées en civilisation, les Ostiaks disparaissent. D'année en
+année leur effectif décroît. A Midkinskaya iourte, entre Samarovo
+et Bielagora, en peu de temps la population est descendue de 27 à
+12 individus. D'autre part, dans la vallée inférieure de l'Irtich
+ces indigènes, nombreux lors de l'arrivée des Cosaques d'Iermak, ont
+aujourd'hui disparu.
+
+Sous la poussée lente et continue de la colonisation russe, les Ostiaks
+ont été refoulés vers les régions du nord, où le combat pour la vie est
+plus rude et plus pénible. L'étendue de leur terrain de chasse a été
+peu à peu restreinte, et peu à peu leurs pêcheries les plus lucratives
+ont passé aux mains des Russes. Les ressources des indigènes ont ainsi
+progressivement diminué, et cet appauvrissement a eu pour conséquence
+naturelle une réceptivité plus grande des maladies.
+
+Déprimés par la misère, les Ostiaks deviennent incapables de résister
+aux épidémies. La diphtérie et la variole occasionnent parmi eux de
+nombreux décès, que ne compense point une forte natalité. Les femmes
+ostiakes sont peu fécondes et une mortalité terrible sévit sur les
+enfants. D'après Poliakov[129], elle frapperait les deux tiers et même
+les trois quarts des enfants.
+
+[Footnote 129: Poliakov, _Pisma i ottcheti o poutéchéstvii v dolinou r.
+Obi_. Pétersbourg, 1877.]
+
+Enfin, de l'avis de tous les voyageurs, la diminution des Ostiaks est
+due en grande partie à l'institution du _kalym_. Dans notre société,
+les filles, lorsqu'elles se marient, diminuent le patrimoine paternel;
+chez les indigènes de l'Obi, elles sont, au contraire, un capital pour
+le chef de famille. L'époux achète la jeune fille à son père, usage
+évidemment emprunté par les Ostiaks à leurs voisins les Tatars. Le
+_kalym_ ou prix de la fiancée se paye en argent, en pelleteries ou en
+rennes. Autrefois les jeunes gens qui ne pouvaient réunir le capital
+nécessaire à l'acquisition d'une femme, demandaient à l'amour son
+puissant secours; s'ils réussissaient à inspirer de tendres sentiments
+à une jeune fille, ils l'enlevaient; le rapt rendait le mariage
+valable. Depuis quelque temps cette coutume n'est plus suivie; la vente
+seule opère le mariage; et comme les jeunes gens assez riches pour
+acheter une femme sont rares, le nombre des unions diminue.
+
+D'après M. Sommier, la valeur du _kalym_ varie de 60 à 250 francs. La
+plupart des Ostiaks, ne possédant pas une pareille somme, l'empruntent
+à des Russes dans des conditions très onéreuses. Pour racheter sa
+dette, le malheureux s'engage, par exemple, à livrer à son créancier
+les principaux produits de sa chasse ou de sa pêche à moitié prix de
+leur valeur jusqu'à concurrence de la somme prêtée. Dans l'aristocratie
+indigène, le _kalym_ atteint parfois un capital relativement
+considérable. Poliakov cite un _kalym_ comprenant 100 peaux de renards
+argentés, 2 de castors, 1 de renard noir, 2 marmites en cuivre, 150
+rennes, et 11 mètres d'étoffe rouge. En échange, la fiancée recevait
+en dot 15 traîneaux chargés de poisson et de viande, une tente avec
+plusieurs couchettes, dont deux garnies de couvertures et draps, 30
+clochettes et 15 aunes de courroies en peau d'ours.
+
+Les Ostiaks admettent la polygamie, mais l'institution du _kalym_
+en interdit pour ainsi dire la pratique. La misère rend les Ostiaks
+vertueux.
+
+Les ethnographes partagent cette population sibérienne en deux races
+distinctes: les Ostiaks et les Vogoules, les premiers habitant les
+bords de l'Obi, les seconds les pentes de l'Oural.
+
+A mon avis, cette distinction doit être rejetée. Les quelques Slaves
+établis dans les vallées de la Sygva et de la Sosva du Nord, comme
+les indigènes eux-mêmes, ignorent le nom de Vogoules. Les naturels,
+lorsqu'ils parlent russe, se disent Ostiaks, et les pêcheurs russes
+ne les connaissent que sous ce nom. Dans leur langue, les aborigènes
+n'admettent pas la classification des ethnographes; de la Sygva à
+la Tavda, tous se considèrent comme appartenant à un seul et même
+peuple, et dans leur idiome se donnent le nom commun de _Manzi_,
+qu'ils appartiennent aux tribus ostiakes ou vogoules des savants de
+cabinet[130].
+
+[Footnote 130: Sommier, _loc. cit._]
+
+D'autre part, tous les produits de l'industrie des prétendus Vogoules
+sont identiques à ceux des Ostiaks de l'Obi. Castren, la principale
+autorité en matière d'ethnographie finnoise, reconnaît que les deux
+peuples ne sont séparés que par des différences insignifiantes[131].
+Enfin, d'après l'anthropologiste russe Maliev, les crânes ostiaks
+présentent une ressemblance presque complète avec ceux des Vogoules.
+Entre les deux peuples soi-disant distincts il y a identité complète de
+type et d'industrie. Rien n'autorise par suite à diviser les indigènes
+de la Sibérie occidentale en deux races. Les ethnographes en chambre
+ont inventé une population qui n'existe pas.
+
+[Footnote 131: Castren, _Etnologiska Föreläsningar_, Helsingfors, 1857,
+p. 136.]
+
+Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Oural septentrional partagent
+cette opinion. Hoffmann n'hésite pas à affirmer que les Vogoules et
+les Ostiaks de Liapine ne forment qu'un seul et même peuple[132].
+Avant lui, Müller avait démontré que ces noms avaient seulement une
+valeur locale[133]. Plus récemment, M. Sommier, dont la compétence est
+absolue, signale également l'identité des Ostiaks et des Vogoules.
+Enfin un voyageur russe, M. V. J. Kouznetsov, est arrivé à la même
+conclusion, après avoir étudié les «Vogoules» de la Losva et de la
+Sosva méridionale.
+
+[Footnote 132: Hoffmann, _Der Nördliche Ural und das Küstengebirge
+Pae-Choi_, p. 50.]
+
+[Footnote 133: «A la fin du moyen âge, après que la Iougrie fut devenue
+tributaire du grand-duc de Moscou à la suite de l'incorporation de la
+république de Novgorod à ses États, à côté de l'ancien nom de Iougrie
+apparurent de nouvelles dénominations telles que celles de Wogoules ou
+Wogoulitsch et d'Ostiaks. Au début, l'ancien nom se conserva à côté
+des nouveaux, puis, avec le temps, ne s'appliqua plus qu'à quelques
+localités. Ainsi s'explique comment les noms de Iougrie, de Vogoules
+et d'Ostiaks ont été employés les uns pour les autres sans y attacher
+d'importance.» (Ferdinand-Heinrich Müller, _Der Ugrische Volksstamm_,
+vol. I, p. 112.)]
+
+«Dans cette région, écrit-il, la population se divise en _iassatchny_
+(familles soumises au _iassak_, tribut en fourrure), Vogoules et
+Ostiaks. Quelle différence existe-t-il entre ces deux derniers groupes
+d'indigènes, aucun Russe n'a pu me l'indiquer, et moi-même n'ai
+pu le découvrir. Les uns comme les autres parlent la même langue,
+habitent des huttes construites sur le même modèle, portent des
+vêtements semblables et décorent leurs objets mobiliers des mêmes
+ornements[134].» De l'avis de M. Kouznetsov, et c'est également le
+nôtre, la seule différence entre les Vogoules et les Ostiaks est que
+les premiers ont subi plus profondément l'influence russe que les
+seconds.
+
+[Footnote 134: N.-I. Kouznetsov, _Priroda i jiteli vostotchnago
+sklona siévernago Ourala_. (_Izviestia Imperatorskago rousskago
+geografitcheskago obchtchestva_, t. XXIII, 6, 1887.)]
+
+En faveur de la distinction des races, on a invoqué la différence des
+langues. L'argument est spécieux. D'abord les deux idiomes ostiak et
+vogoule sont très rapprochés et constituent plutôt deux dialectes
+que deux langues. En second lieu, toutes les races peu nombreuses,
+dispersées sur de vastes territoires et fractionnées en groupes
+isolés, ne maintiennent pas l'unité de leur langue. Ainsi les Lapons
+méridionaux, ceux de Röraas, par exemple, ne comprennent pas leurs
+congénères du Finmark, et ces derniers, bien que limitrophes de la
+presqu'île de Kola, n'entendent pas le dialecte de leurs frères russes.
+On ne divise pourtant pas les Lapons en races distinctes. Le même fait
+s'observe dans le bassin de l'Obi. La langue ostiake ne comprend,
+paraît-il, pas moins de trois dialectes: celui de Liapine, celui de
+l'Obi et celui de la Sosva méridionale ou des Vogoules.
+
+Comme le montrent les citations, les savants russes sont d'accord avec
+nous pour reconnaître que la classification des Finnois Ougriens de la
+Sibérie occidentale en Ostiaks et Vogoules n'est point justifiée.
+
+Après cette discussion, revenons à notre voyage. Nous déjeunons
+longuement, en gens déshabitués au luxe d'une table, puis nous allons
+visiter le village ostiak de Chekour-Ia[135].
+
+[Footnote 135: Sukker-ia-Paoul de l'Atlas Stieler, Schokurje
+d'Ahlqvist. _Paoul_, hameau indigène.]
+
+Figurez-vous une vingtaine de cahutes en bois éparses dans une
+clairière. Au centre s'élève un énorme cornet blanc debout sur le sol.
+C'est une _tchioume_, le premier abri imaginé par ces primitifs. En
+Sibérie, où sur des milliers de kilomètres on ne rencontre pas une
+roche, pas même une pierre, les indigènes n'ont pu trouver un gîte
+dans des cavernes, comme les habitants préhistoriques de nos pays, et
+ont dû improviser des huttes de branchages. Pour ces constructions, le
+bois ne leur faisait pas défaut. Ils ont dressé des cônes de perches,
+puis les ont recouverts de l'écorce imperméable du bouleau et ont ainsi
+obtenu la _tchioume_, le grand cornet dressé au milieu du village. Cet
+abri est une survivance des temps préhistoriques. Examinez les tentes
+des Lapons, les vieilles huttes (_kota_) des Finnois de Finlande, vous
+serez frappé au premier coup d'œil par la similitude absolue de ces
+diverses constructions; c'est le même type d'architecture, légèrement
+modifié par des influences de milieu. Il n'est donc pas téméraire
+d'affirmer que cet abri date de cette époque, vieille de plus de vingt
+siècles, où les Finnois, aujourd'hui épars en Europe et en Asie,
+vivaient réunis dans la Sibérie méridionale.
+
+[Illustration: _Iourte_ de Chekour-Ia.]
+
+A côté de cette tente se trouvent des constructions moins primitives,
+des _iourtes_. Ces baraques, le type le plus perfectionné de
+l'architecture ostiake, ne comprennent qu'une seule pièce[136],
+précédée d'un petit vestibule. La plus grande partie de la chambre
+est occupée par un lit de camp (_paoul_), divisé, dans certaines
+habitations, en trois compartiments: l'un réservé au père de famille,
+le second au fils aîné, et le troisième aux enfants ou aux pauvres.
+Dans les sociétés primitives, tout le monde est charitable, et toujours
+ces païens mettent en pratique les principes de l'Évangile, qu'ils
+ignorent. Le plus souvent la _iourte_ renferme simplement deux lits de
+camp, disposés face à face sur les côtés, et au fond de la pièce un
+banc. Sur ces lits et le long des murs sont placés des paillassons,
+ornés de dessins géométriques et bordés de peaux de poisson, fabriqués
+par les femmes avec des plantes palustres[137]. Les Ostiaks emploient
+ces nattes en guise de tapis; usage évidemment emprunté aux Tatars,
+lorsque, habitant des contrées plus méridionales, ils se trouvaient en
+contact avec les musulmans. Par-dessus cette sparterie sont étendues en
+place de matelas de belles peaux de rennes. Le restant du mobilier se
+compose d'étagères pour les ustensiles de ménage et de traverses comme
+portemanteaux.
+
+[Footnote 136: Cette pièce mesure généralement une longueur de 4 mètres
+sur une largeur de 3.]
+
+[Footnote 137: Il y a deux espèces de paillassons, l'un tressé avec des
+roseaux, blanc et parsemé de dessins noirs, l'autre en plantes beaucoup
+plus fines, jaune et sans ornementation.]
+
+De ces iourtes, les unes servent d'abri en été, les autres
+d'habitations d'hiver, et, par suite, présentent des différences de
+construction. Dans la iourte d'été, le foyer est placé au centre de la
+chambre, entre des pierres, et au toit de la baraque est percé un large
+trou servant tout à la fois au passage de la fumée et à l'éclairage de
+la maison. Avec une pareille ouverture, la ventilation serait beaucoup
+trop complète par des froids de 40 degrés: aussi, dans l'habitation
+d'hiver ce foyer est-il supprimé et remplacé par une cheminée en pisé,
+dont l'ouverture supérieure peut être fermée par un morceau d'écorce
+de bouleau. Cette maisonnette, comme la _tchioume_, est généralement
+planchéiée; à défaut d'un parquet primitif, le sol est recouvert d'une
+nappe d'écorce de pin.
+
+Une vingtaine d'indigènes seulement se trouvent à Chekour-Ia; pour le
+moment, le restant de la population est occupé à la chasse ou à la
+garde des rennes sur l'Oural et ne reviendra qu'à la fin de l'automne.
+Chekour-Ia est un village d'hiver. A cette époque, le nombre des
+habitants s'élève à cent cinquante.
+
+[Illustration: Village de Chekour-Ia.]
+
+Par suite des nécessités de la pêche et de la chasse, les indigènes
+sont obligés à de fréquents déplacements. Pour chaque saison ils
+ont une habitation dans laquelle tous les ans ils viennent passer un
+certain temps. L'hiver, ils résident dans des hameaux situés au milieu
+des forêts, et, le reste de l'année, occupent différentes stations sur
+les bords des cours d'eau, suivant les besoins de leur industrie.
+
+Pendant que nous visitons leurs maisons, les habitants du village
+se sont assemblés. Dieu! qu'ils sont laids, ces petits bonshommes
+déguenillés, jaunis par la fumée et par la crasse, avec cela puant le
+poisson à 10 mètres à la ronde. Ajoutons, pour les anthropologistes,
+que la plupart des Ostiaks de la Sygva et de la Sosva sont châtain
+foncé et ont le système pileux peu développé. Un très petit nombre sont
+blonds.
+
+L'été, les hommes sont habillés de toile grossière; un pantalon, une
+chemise, une longue blouse (_torkyass_), forment toute leur garde-robe;
+de coiffure, point; pour chaussure, des bottes en peau de renne
+maintenues aux genoux par des cordons attachés à la ceinture comme
+les jarretières anglaises. La tige de ces mocassins est tannée, la
+semelle seule est garnie de poils, pour assurer la marche. L'hiver,
+suivant la rigueur de la température, les indigènes endossent une,
+deux ou trois robes en peau de renne les unes par-dessus les autres.
+En place de chemise, ils portent alors une longue pelisse, dont le
+poil est tourné vers l'intérieur (_malitsa_), et par-dessus, le _gus_,
+vêtement de même forme, mais dont la fourrure est extérieure. Leur
+vestiaire est complété par la _parka_, une houppelande, également en
+peau de renne, plus courte et plus ornée que la _malitsa_. Dans un
+pays où la température descend à 50 degrés au-dessous de zéro, les
+vêtements doivent fermer hermétiquement. _Gus_ et _malitsa_ n'ont par
+suite d'autre ouverture que celle nécessaire au passage de la tête.
+Au col est adapté un capuchon et aux manches des gants. Sous sa triple
+enveloppe de peaux, l'Ostiak ressemble à un ballot de fourrures.
+
+[Illustration: Hutte (_sasskol_) ostiake.]
+
+Pas très élégant non plus le costume des femmes: une grande rotonde
+(_sari_) en peau d'écureuil ou de jeune renne ouverte sur le devant
+et laissant voir un pantalon également en peau. Comme les musulmanes,
+les femmes ostiakes se voilent et à cet effet portent sur la tête un
+grand châle de cotonnade rouge dont elles ramènent les pans. Devant les
+étrangers, les femmes peuvent circuler le visage découvert. La coutume
+n'est sévèrement observée qu'à l'égard des membres de la famille.
+Pratique bizarre, contradictoire, semble-t-il, puisque dans la société
+musulmane l'usage du voile a été imposé aux femmes pour protéger leur
+vertu contre les entreprises des étrangers. Ici, d'ailleurs, aucune
+aventure à redouter: la laideur des femmes ostiakes est la sauvegarde
+de leurs maris; sur les deux ou trois cents que nous avons vues, pas
+une n'était jolie. Leur chevelure est divisée derrière la tête en deux
+longues tresses, et à ces tresses, en guise d'ornements, est suspendue
+toute une quincaillerie de vieux boutons en cuivre, de sonnettes
+sans battant et de clefs hors d'usage. Dans ce pays, un marchand de
+ferraille ferait d'excellentes affaires. Les femmes ostiakes, tout
+comme les nôtres, aiment à faire montre d'une belle chevelure, et
+celles qui ne sont pas favorisées sous ce rapport usent des mêmes
+artifices que nos élégantes. Par d'ingénieux agencements de rubans et
+des intercalations de crins, les femmes presque chauves savent donner à
+leurs tresses une longueur démesurée.
+
+Le costume féminin est complété par une certaine ceinture (_vorep_)
+placée directement sur le corps, sur l'utilité de laquelle il est
+inutile de s'étendre dans ce récit.
+
+[Illustration: Berceau ostiak, d'après une photographie exécutée sur
+l'original (Musée Guimet) et communiquée par la _Revue Encyclopédique_.]
+
+Vivant au milieu d'immenses forêts et sur le bord de cours d'eau, les
+Ostiaks sont un peuple de chasseurs et de pêcheurs très intéressant
+à observer. La vie de ces pauvres gens est une représentation exacte
+de l'existence de nos ancêtres préhistoriques. Un très petit nombre
+d'entre eux, habitant la région à céréales de la Sibérie, ont par suite
+pu s'élever à la fonction d'agriculteurs[138].
+
+[Footnote 138: Aux environs de Pelym, Ahlqvist a rencontré un «Vogoule»
+agriculteur.]
+
+En été, la pêche est la principale occupation des Ostiaks.
+
+Très simples sont les engins de ces pauvres gens. Leurs pirogues sont
+l'enfance de l'art naval: un tronc d'arbre creusé, garni de chaque
+côté d'une planche fixée par des courroies. Ces frêles embarcations,
+les indigènes les manient avec une pagaie en restant agenouillés ou
+en se tenant debout au milieu de l'esquif. Point de bancs: quand le
+rameur est fatigué, il s'accroupit, le dos appuyé à une traverse
+établie à cet effet à l'arrière de la pirogue. Le moindre mouvement
+brusque fait chavirer le canot, mais l'adresse des bateliers est telle
+que les accidents sont très rares. Pour naviguer sur ces embarcations
+il faut avoir l'assiette du vélocipédiste ou de l'Eskimo dans son
+_kayak_. Les femmes tout comme les hommes rament ces pirogues. Leurs
+pagaies se distinguent par une certaine recherche d'ornementation. Le
+manche, peint en rouge, est découpé de losanges et percé de deux fentes
+traversées de petits morceaux de bois qui s'entre-choquent avec un
+bruit de castagnettes.
+
+Les indigènes capturent le poisson à l'aide de nattes en osier
+qu'ils tendent en travers des rivières. Quelques-uns, plus élevés en
+civilisation, emploient des filets.
+
+La région occupée par les Ostiaks est un des plus riches pays de
+fourrures de la terre. Du temps de Marco Polo, la réputation de ses
+pelleteries s'étendait jusqu'à la Chine. En dépit de la guerre acharnée
+qui leur est faite, zibelines[139], petits-gris, renards abondent dans
+les forêts vierges de la Sibérie occidentale. La chasse tient par
+suite, avec la pêche, la principale place dans l'économie domestique
+des indigènes. Ces produits constituent non seulement la meilleure
+part de leur alimentation, mais encore leurs moyens d'échange avec
+leurs voisins. C'est en fourrures précieuses que les Ostiaks acquittent
+leur tribut (_iassak_) aux autorités russes et c'est au moyen de
+pelleteries qu'ils acquièrent de la farine, des cotonnades et surtout
+de l'eau-de-vie. Dans la vallée de la Sygva, comme sur les bords de la
+Petchora, la peau de l'écureuil est l'unité monétaire. Dans le dialecte
+«vogoule», le vocable _lin_, qui signifie écureuil, est synonyme de
+kopek. Le mot _grivna_ (10 kopecks) se traduit par _lou lin_ (dix
+écureuils); un rouble, _set lin_, cent écureuils. Depuis longtemps la
+peau de ce petit ruminant a une valeur de beaucoup supérieure au kopek,
+aussi, pour éviter toute confusion, les indigènes ajoutent au vocable
+_lin_ celui de _doksa_, emprunté aux Tatars, pour bien marquer qu'il
+s'agit d'argent et non réellement de pelleteries[140].
+
+[Footnote 139: D'après Poliakov, la zibeline a été exterminée dans la
+région comprise entre Beriosov et Obdorsk.]
+
+[Footnote 140: Ahlqvist, _loc. cit._]
+
+Le petit-gris est certainement le mammifère le plus prolifique. Chaque
+mois d'été, un couple donne naissance à une douzaine de petits, qui,
+à leur tour, deviennent aptes à la reproduction quatre semaines plus
+tard. Le célèbre naturaliste russe de Baer a calculé qu'au bout de dix
+ans un seul couple de ces mammifères compterait une descendance de sept
+milliards d'individus, à condition que tous vécussent pendant ce laps
+de temps[141].
+
+[Footnote 141: De Baer, _in_ S. Sommier, _loc. cit._]
+
+L'armement des indigènes est très rudimentaire. Leur engin le plus
+perfectionné est le fusil à pierre et tous emploient encore l'arc et
+les flèches. Cet arc est fait très ingénieusement de deux minces lames
+de bouleau et de cèdre soigneusement collées. Les flèches présentent
+plusieurs formes originales; les unes, destinées aux animaux de taille
+moyenne, sont armées de pointes en fer bifides, les autres présentent
+une fine pointe garnie de barbes. D'autres portent à l'extrémité une
+boule en os ou en bois, dont le choc est capable de tuer l'animal sans
+endommager la fourrure. Pour capturer le petit-gris et l'hermine, ces
+sauvages ont imaginé des pièges très ingénieux, des espèces d'arbalètes
+qu'ils fichent en terre sur les pistes suivies par ces animaux. En
+passant à travers une ouverture, les pauvres petites bêtes déclenchent
+l'arc et se trouvent prises au cou[142].
+
+[Footnote 142: Le piège destiné aux hermines se trouve figuré dans
+plusieurs ouvrages. Celui employé pour les écureuils n'a pas encore été
+représenté.]
+
+Le seul animal féroce de cette partie de la Sibérie est l'ours. Il y
+a quelques années encore, les Ostiaks n'hésitaient pas à l'attaquer à
+l'épieu; aujourd'hui ils préfèrent, non sans raison, l'emploi du fusil.
+Mais malheur au chasseur maladroit, s'il n'est accompagné de bons
+chiens qui maintiennent l'animal pendant qu'il recharge sa mauvaise
+arme.
+
+Un autre gros gibier est l'élan, le plus grand quadrupède sauvage
+du nord de l'ancien continent. Sa taille atteint celle du cheval.
+Abondant dans nos régions à l'époque quaternaire, il ne se trouve plus
+aujourd'hui en dehors de la Russie que dans la Prusse orientale et dans
+les forêts de la Scandinavie méridionale, où il est protégé par des
+lois spéciales.
+
+Cette région est également très riche en gibier à plume. Partout les
+coqs de bruyère, les gelinottes, les lagopèdes se rencontrent à chaque
+pas. Encore plus nombreux sont les palmipèdes. Cygnes, oies, pingouins
+et canards pullulent sur les cours d'eau, les lacs et les marécages.
+Ces palmipèdes n'ont pas une grande valeur[143]; à Beriosov, la grande
+ville de la région, ils se vendent à peine quelques centimes. Ici la
+poudre est une denrée chère; ce serait donc jeter le plomb aux moineaux
+que de tirer pareil gibier. Pour le capturer, les Ostiaks dressent sur
+le bord des cours d'eau des filets dans lesquels les oiseaux viennent
+s'empêtrer la nuit. Avec un pareil engin, deux hommes peuvent en
+une séance de guet capturer de 50 à 100 canards[144]. Les plumes et
+les peaux de ces oiseaux sont un des articles de commerce du pays,
+particulièrement les dépouilles des _Colymbus_, dont le plumage gris
+moucheté est recherché par les fourreurs d'Europe. Avec les ailes des
+cygnes et des oies, les indigènes confectionnent de grands éventails,
+qu'ils emploient comme soufflets ou pour écarter les moustiques.
+
+[Footnote 143: Prix du gibier à Beriosov: lagopède et canard, de 1 à 3
+kopeks; oie, 50 kopeks; coq de bruyère, de 8 à 15 kopeks.]
+
+[Footnote 144: Ahlqvist, _loc. cit._]
+
+Les gens de Chekour-Ia ne possèdent aujourd'hui qu'un très petit nombre
+de rennes, il y a quelques années une épizootie ayant décimé les
+troupeaux[145]. Le plus important compte actuellement 180 têtes[146],
+et plusieurs indigènes ont seulement 7 ou 8 animaux. Ici comme en
+Laponie, une famille, pour pouvoir vivre entièrement des produits de
+l'élevage, doit posséder au moins 300 bêtes. Dans les premiers jours
+d'avril, les rennes sont acheminés vers l'Oural, où ils passent la
+belle saison sous la garde de pasteurs communaux, si une pareille
+expression peut être employée dans une société aussi primitive.
+Comme les rennes des Lapons, ceux des Ostiaks sont marqués par leurs
+propriétaires d'une entaille à l'oreille.
+
+[Footnote 145: En 1865, une épizootie ravagea la région comprise entre
+la Petchora et le Iénisséi, enlevant 150 000 rennes. En 1856, une
+semblable épizootie avait déjà tué 10 000 animaux dans le seul district
+d'Obdorsk. (Finsch, _Reise nach West-Sibirien im Jahre 1876-1877_.)]
+
+[Footnote 146: Les Ostiaks vivant uniquement de l'élevage du renne sont
+aujourd'hui très peu nombreux. Ils appartiennent pour la plupart au
+district d'Obdorsk et errent sur les _toundras_ riveraines de l'océan
+Glacial.]
+
+Chez les Ostiaks, comme chez la plupart des peuplades circumpolaires,
+le renne est un élément important de l'économie domestique. Sa chaude
+fourrure fournit le vêtement et la chaussure, et sa chair les fins
+morceaux de l'alimentation. De plus, le renne est l'animal de trait par
+excellence de ces régions. C'est le chameau des déserts glacés du Nord.
+Sans lui, ces immenses solitudes seraient pendant neuf mois de l'année
+complètement fermées à l'homme. L'attelage ostiak se compose de deux
+rennes attelés de front à un traîneau (_narte_), et dans cet équipage
+le voyageur peut parcourir facilement les infinies blancheurs des
+plaines neigeuses sibériennes. En passant, signalons aux archéologues
+une pièce curieuse du harnachement: un chevêtre en os qui ressemble
+singulièrement aux fameux bâtons de commandement préhistoriques.
+
+Cette pièce est un des rares objets en os fabriqués actuellement par
+les Ostiaks. Tous leurs ustensiles et armes sont en bois ou en écorce.
+Cette population en est à l'âge du bois.
+
+Dans l'industrie primitive des Ostiaks, l'écorce de bouleau remplace la
+faïence. C'est la matière première de leur vaisselle. Avec cette écorce
+souple et imperméable, ils fabriquent des augettes qui leur servent
+de plats, des assiettes, des cuillers, des seaux[147]. Les différents
+ustensiles sont ornés de dessins géométriques tracés à la pointe
+d'un mauvais couteau. Cette décoration consiste en mosaïques jaunes
+et blanches, d'une régularité parfaite, formant un ensemble agréable
+à l'œil. Les représentations animales sont rares et toujours d'une
+exécution inférieure. Un objet mobilier particulièrement artistique
+est un sac en peau de renne servant de nécessaire aux femmes et décoré
+d'une mosaïque de fourrures de différentes couleurs. L'art n'est pas le
+fruit de l'éducation; autant que les civilisés, les simples en ont la
+conception, et l'expression qu'ils savent donner à la manifestation de
+leur pensée est plus touchante que celle des gens dont le cerveau a été
+déformé par les idées reçues.
+
+[Footnote 147: Le Musée Guimet renferme la série complète des
+ustensiles ostiaks. Ce musée contient toute la collection
+ethnographique réunie au cours de notre voyage.]
+
+Les Ostiaks ont une notion vague de la propreté. Seuls de tous les
+peuples sauvages, ils éprouvent le besoin de s'essuyer les mains.
+N'ayant point de linge, ils le remplacent par des fibres de saules.
+Soigneusement raclée, cette matière devient souple et floconneuse comme
+de l'étoupe. A certaines époques, elle est employée par les femmes pour
+leur toilette intime.
+
+Perdus au milieu des déserts, éloignés de tout centre de civilisation,
+les Ostiaks vivent heureux dans la plus complète ignorance. La plupart
+ne parlent point le russe. Seulement sur les bords de l'Obi, où ils
+sont en relations fréquentes avec les Slaves, l'usage de cette langue
+leur est familier. Quelques-uns d'entre eux, élevés au monastère de
+Kondinsk, dont nous aurons occasion de parler plus loin, savent lire
+et écrire. Ceux-là jouissent à cent lieues à la ronde d'une réputation
+de savants. Dans leur isolement, les Ostiaks ne sont cependant pas
+dépourvus de moyens de communiquer leurs pensées. Ces sauvages ont
+su inventer des signes pour matérialiser leurs idées. Ils gravent,
+par exemple, des marques de propriété sur leurs engins et ustensiles
+et ont imaginé des sortes de caractères, analogues aux croix de nos
+paysans illettrés, qu'ils apposent en place de signatures sur les
+quelques documents officiels que l'administration exige d'eux[148].
+D'autre part, à l'aide de simples incisions tracées sur les arbres ils
+expriment de longues phrases. Sur une entaille faite à un tronc de pin,
+raconte M. Kouznetsov, vous distinguez un pied d'élan presque informe,
+en dessous quelques traits horizontaux, et, à côté, de petites barres
+obliques. Pareil dessin signifie qu'un élan a été tué à cet endroit;
+le nombre des traits horizontaux indique le nombre des chasseurs, et
+les petites barres obliques celui des chiens. Par des hiéroglyphes
+analogues les indigènes signalent la capture de tout autre animal. Les
+signes ont une signification constante reconnue de tous et ont par
+suite la valeur de caractères. C'est l'enfance de l'écriture.
+
+[Footnote 148: L'ouvrage souvent cité du Dr Ahlqvist reproduit
+plusieurs spécimens de cette écriture.]
+
+Les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais leur
+conversion est purement nominale. Tous continuent comme par le passé à
+sacrifier aux faux dieux et à immoler des animaux domestiques dans des
+bois sacrés (_keremetes_), devant de grossières idoles.
+
+Dès mon arrivée à Liapine, je me préoccupai de visiter un de ces bois,
+mais les Ostiaks veillaient avec un soin jaloux sur leurs divinités,
+le prêtre orthodoxe du village ayant fait récemment en grande pompe un
+autodafé des idoles qu'il avait pu découvrir.
+
+Dans la journée, après de longues recherches, les guides réussissent
+enfin à découvrir un _keremet_ absolument intact, et le lendemain nous
+nous mettons en route.
+
+Nous remontons la Sygva. A quelques centaines de mètres de Liapine
+elle reçoit une grande rivière dont nos bateliers ignorent le nom.
+Au confluent est établie une _tchioume_ où nous faisons halte, dans
+l'espérance de dénicher quelque objet d'ethnographie. Et en effet
+voici une construction intéressante, une écurie primitive destinée à
+mettre les rennes à l'abri des moustiques. C'est un abri en clayonnage,
+(_salikol_) couvert en écorce de bouleau, dans lequel deux animaux
+peuvent prendre place[149]. Devant l'entrée, complètement ouverte, sont
+disposés deux petits feux fumeux destinés à écarter les insectes. La
+_tchioume_ est habitée par un _chaman_.
+
+[Footnote 149: Hauteur de l'abri: 1 m. 10; profondeur: 3 m.]
+
+Les _chamans_ ont, dans la société ostiake, la position de prêtres,
+et sont considérés comme les intermédiaires entre les dieux et les
+hommes. Comme tels, ce sont de véritables diseurs de bonne aventure.
+Les naturels leur supposent le don de prédire l'avenir et la capacité
+de guérir les maladies. Pour entrer en communication avec les esprits,
+les _chamans_ se servent d'un tambour de basque en peau de renne.
+Cet instrument sacré et ces croyances sont communs à toutes les
+populations ouralo-altaïques. Au milieu du siècle dernier, avant leur
+conversion, les Lapons avaient encore des tambours magiques[150] et des
+_chamans_. Aujourd'hui les indigènes de la Sibérie septentrionale ont
+seuls conservé ces pratiques de sorcellerie.
+
+[Footnote 150: Les rares tambours magiques lapons conservés dans les
+musées d'ethnographie sont pour la plupart oblongs et couverts de
+dessins grossiers représentant les esprits. Ceux des Ostiaks et des
+Samoyèdes sont ronds et sans ornementation. Les _chamans_ les font
+résonner à l'aide d'une baguette en os garnie de peau de renne.]
+
+Après une courte navigation, les bateliers nous arrêtent brusquement
+devant un bout de forêt. Nous débarquons, et un sentier embroussaillé
+nous conduit au _keremet_. Au milieu d'une clairière, une barricade de
+pieux surmontés de chiffons, et dans un coin un petit édicule: voilà le
+temple et les idoles des indigènes.
+
+Aux âges primitifs, les diverses tribus finnoises ont eu de pareils
+sanctuaires. Ainsi les Esthoniens, qui sont aujourd'hui un peuple
+civilisé, ont jadis partagé les croyances des Ostiaks. Suivant un
+traité d'idolâtrie composé en 1517 par le moine allemand Léonard
+Rubenus, ces Finnois consacraient à leurs divinités des arbres élevés
+qu'ils décoraient de pièces d'étoffes suspendues aux branches[151].
+
+[Footnote 151: Baudrillart, _Dictionnaire général des eaux et forêts_,
+1823 t. I, p. 6.]
+
+[Illustration: Bois sacré ostiak.]
+
+La gravure ci-contre, représentation exacte de ce lieu de sacrifice,
+dispense de toute description. On dirait un reposoir, avec d'autant
+plus de vraisemblance qu'il est surmonté d'une croix. Une cabane
+située à gauche de l'échafaudage de chiffons est construite sur le
+même modèle que les _njalla_ des Lapons[152]. Elle est juchée sur
+un tronc d'arbre à 1 m. 40 au-dessus du sol; on y accède par une
+planche garnie de grossières encoches en guise de marches. Ce cabanon
+renferme les images des divinités, deux grosses poupées formées de
+guenilles de diverses couleurs enroulées les unes autour des autres. Le
+visage du dieu est fait d'un morceau d'étoffe jaune, percé de quatre
+trous figurant le nez, les yeux et la bouche. A côté de ces idoles
+sont déposés deux paquets de flèches entourés de mouchoirs rouges,
+de cordons garnis de bagues en cuivre, et de grelots, un morceau de
+schiste micacé que ses facettes brillantes ont dû faire prendre pour
+quelque pierre précieuse, enfin des pieds de chevaux. Dans les idées
+des Ostiaks, les chevaux sont particulièrement agréables aux divinités,
+et lors des grandes fêtes, ils en sacrifient toujours à leurs dieux. A
+leurs yeux, le cheval blanc est un animal sacré.
+
+[Footnote 152: Petits magasins épars dans les forêts, où ces nomades
+font des dépôts de vivres et d'approvisionnements.]
+
+Généralement les images des dieux ostiaks sont de simples morceaux de
+bois grossièrement entaillés en forme de figures humaines. De simples
+incisions indiquent les yeux et la bouche. D'après Ahlqvist, la tête
+de certaines idoles serait garnie de plaques d'argent ou de plomb. Les
+indigènes se procureraient ces métaux par l'entremise des marchands
+russes, qui les achèteraient eux-mêmes à la grande foire d'Irbit.
+
+Dans leurs sanctuaires, les Ostiaks déposent en guise d'_ex-voto_ des
+fourrures précieuses et des pièces de monnaie. Il y a trois ans, divers
+objets en argent, d'une très grande valeur archéologique, provenant
+d'un bois sacré, ont été trouvés chez un indigène de Liapine.
+C'étaient cinq assiettes, un plat carré et deux tablettes ornées
+de gravures figurant des scènes de la vie des naturels. L'une des
+plaques représentait un pêcheur et un archer tirant des rennes. Cette
+orfèvrerie, d'un fini merveilleux et d'un dessin irréprochable, est,
+suivant toute vraisemblance, une œuvre permienne. Ces Finnois ont été
+des ouvriers en métaux d'un goût artistique véritablement étonnant.
+
+La présence de pareilles richesses dans un bois sacré est,
+croyons-nous, tout à fait accidentelle. Le _keremet_ que nous avons
+visité ne renfermait pas un seul objet de valeur. En dépit de leurs
+plus minutieuses recherches, nos compagnons russes n'y ont découvert
+qu'un vieux kopek. Dans le bois sacré de Mouji, sur les bords de l'Obi,
+M. Sommier n'a également trouvé qu'une pièce de monnaie. A Liapine,
+Russes et Zyrianes affirment cependant que les _keremets_ contiennent
+de véritables fortunes, et plusieurs d'entre eux passent pour avoir
+gagné une somme rondelette au métier de détrousseurs d'idoles. Que
+dans ces sanctuaires les Ostiaks déposent des fourrures de prix, la
+monnaie courante du pays, à cela rien d'extraordinaire, mais ils
+ne peuvent guère offrir à leurs divinités des pièces d'argent, par
+l'excellente raison que le numéraire est presque inconnu dans ces
+régions et que même les roubles-papier ne sont pas communs dans ce
+pays où tout le commerce se fait par voie d'échange. En cas de besoin
+les Ostiaks reprennent les offrandes faites à leurs divinités un jour
+d'abondance. Suivant la pittoresque expression du voyageur russe
+Poliakov, les idoles sont les caisses d'épargne des indigènes. Pendant
+leurs déplacements ils confient leur fortune à leurs dieux. Tous les
+ustensiles et vêtements qu'ils n'emportent pas, ils les déposent sur
+des traîneaux qu'ils abandonnent dans les _keremets_.
+
+Les bois sacrés comme celui de Liapine correspondent à nos églises de
+village. C'est là que tous les membres d'un même hameau viennent faire
+leurs dévotions. Au-dessus de ces _keremets_ existent des sanctuaires
+communs à toute la race ostiake, dont la réputation attire de loin une
+foule de pèlerins. Aux environs de Troïtski, à une cinquantaine de
+kilomètres en aval du confluent de l'Obi et de l'Irtich, habite un dieu
+particulièrement vénéré, _Tourom-asler_, le dieu du confluent de l'Obi
+et de l'Irtich, d'après Ahlqvist. Tel est le renom de sainteté du lieu,
+que des Samoyèdes n'hésitent pas à entreprendre des voyages de plus de
+1 000 kilomètres pour venir y implorer les esprits.
+
+A côté de ces divinités publiques, chaque famille a en outre ses dieux
+domestiques. Chez les Ostiaks existe la même hiérarchie religieuse
+que dans le monde des anciens, et ce n'est pas le seul rapprochement
+que nous pourrions faire dans cet ordre d'idées. Les dieux lares sont
+figurés soit par une petite poupée appelée _chiongote_, soit par un
+caillou dont la forme rappelle vaguement la silhouette de quelque
+animal. D'après M. Sommier, les _chiongotes_ sont consacrées aux
+parents décédés. Ces sauvages incultes vivant au jour le jour ont des
+sentiments qui ne sont généralement développés que chez les populations
+plus élevées en civilisation. Ainsi les morts sont de leur part l'objet
+d'un culte touchant. Après le décès d'un membre de la famille, les
+survivants fabriquent une poupée qui est censée représenter le défunt
+et qui est traitée comme le serait le mort de son vivant. Le soir on
+la couche sous des peaux, le matin on la lève et on la place devant le
+feu. On met devant elle une tabatière, du tabac à fumer, et, lors des
+repas, on dépose à ses pieds de la nourriture. D'après Castren, une
+autre classe de _chiongotes_ aurait, dans les croyances des indigènes,
+des fonctions différentes; elles seraient les dieux protecteurs du
+troupeau de rennes, de la santé de la famille du chasseur heureux, et
+comme telles, bien entendu, recevraient des offrandes.
+
+Chez les Ostiaks comme chez les Finnois du Volga, les grandes
+cérémonies religieuses consistent en un repas sacré. Les indigènes
+abattent un animal, un renne ou un cheval, et le mangent devant les
+idoles après un simulacre d'offrande aux fétiches. Le _chamane_
+barbouille la bouche du dieu de viande et de sang, lui verse ensuite
+de l'eau pour le rafraîchir, et, si les fidèles possèdent du _vodka_,
+quelques gouttes du précieux liquide terminent le repas symbolique.
+La tête et la peau de l'animal sacrifié sont ensuite suspendues aux
+arbres. Dans le bois sacré de Liapine, à côté du reposoir, se trouvait
+tout un matériel culinaire: une table, une chaise, une cuve, des
+écuelles et des cuillers en bois. A un arbre était suspendu un tambour
+magique.
+
+La plus haute divinité des Ostiaks est le dieu du ciel, _Tourom_[153],
+le souverain maître du monde et des hommes, celui qui, à son gré,
+déchaîne la tempête et fait rouler le tonnerre. Dans les croyances
+des indigènes ce dieu occupe la même place que Jupiter dans la
+mythologie grecque et romaine. Bien que le plus élevé dans la
+hiérarchie religieuse des bords de l'Obi, _Tourom_ n'est point l'objet
+d'un culte, et en son honneur on ne fait ni sacrifice ni offrande.
+Un peuple habitant au milieu des forêts et pour qui la pêche est une
+des principales industries a tout naturellement peuplé d'esprits
+les bois et les rivières. _Meang_ est le dieu de la forêt, _Koulji_
+celui des eaux, et ceux-là sont particulièrement vénérés. Jamais un
+Ostiak ne part pour la chasse ou pour la pêche sans leur promettre
+une offrande en cas de succès. L'ours est l'objet d'un culte de
+la part des indigènes. Les Ostiaks comme tous les autres peuples
+finnois manifestent à son égard une crainte superstitieuse. L'animal
+s'offenserait, croient-ils, s'ils l'appelaient de son nom, et pour
+éviter sa colère ils le désignent sous diverses circonlocutions,
+comme du reste les Lapons et les Finnois de Finlande. Toujours ils
+le nomment le vieux fils de Tourom. Lorsqu'un ours a été tué, les
+Ostiaks célèbrent cet événement par des danses. Cette coutume remonte
+à une très haute antiquité. Le _Kalevala_ raconte des réjouissances
+analogues en pareille occasion. Jadis l'ours vivait dans les régions
+éthérées, mais, bien qu'habitant le «septième ciel», il s'y ennuyait
+fort. Sur ses instances, son père le laissa partir pour la terre, à
+condition qu'il n'attaquerait jamais les bons, et qu'il serait ici-bas
+le représentant de la justice. Vivant ou mort, l'ours voit tout et
+sait tout. Pour cette raison les indigènes ont l'habitude de jurer sur
+sa patte ou sur sa dent en prononçant ces paroles sacramentelles: «Si
+je suis un imposteur, mange-moi». Dans leurs idées ce serment a la
+plus haute valeur[154]. Comme fétiches tous les Ostiaks portent à la
+ceinture une dent d'ours. Ce morceau d'os a la vertu de préserver des
+douleurs dans le dos. En cas de maladie, les naturels raclent la dent
+et en avalent de petits morceaux.
+
+[Footnote 153: En langue ostiake, _touroum_ signifie à la fois l'air,
+l'espace et dieu. En dialecte vogoule, _tarom_ a la même signification.
+(Ed. Sayous, _Des mots communs aux diverses langues finnoises_. Mémoire
+manuscrit que le savant professeur de la Faculté de Besançon a eu
+l'amabilité de me communiquer.)]
+
+[Footnote 154: Poliakov, _loc. cit._]
+
+Sur les cours d'eau, les caps et les baies des rivières, habitent des
+esprits auxquels les Ostiaks ne manquent jamais de sacrifier lorsqu'ils
+passent.
+
+Ainsi, un promontoire de l'estuaire du Nadyme, dans la baie de l'Obi,
+est le séjour de la divinité Émane. Dans les nuits obscures de l'hiver,
+le dieu éclaire d'un feu constant la route suivie par les navigateurs;
+il a de plus le pouvoir de changer la direction des vents. Lorsque
+nous arrivâmes devant cette pointe, raconte M. Poliakov, le plus vieil
+Ostiak de l'équipage remplit une soucoupe d'eau-de-vie, puis regardant
+le cap d'un air suppliant, la versa dans l'eau, et jeta ensuite deux
+pièces de 10 kopeks et trois bagues de cuivre. Le sacrifice prit fin
+après offrande d'une seconde soucoupe jetée avec le même cérémonial que
+la première. Après quoi je dus régaler d'eau-de-vie les Ostiaks. Tous
+les environs de ce cap sont considérés comme _tabous_[155]. Défense
+d'y chasser, d'y cueillir des fruits, et de boire l'eau du fleuve aux
+environs.
+
+[Footnote 155: Les arbres des bois sacrés sont également _tabous_.
+Défense d'y couper même une branche sous les peines les plus sévères.]
+
+Pour terminer ce long chapitre relatif aux Ostiaks, deux mots sur leur
+état moral. Étant encore naïfs, ils sont restés sincères, et, demeurés
+à l'écart de la civilisation, ils ont gardé l'honnêteté primitive. Les
+Ostiaks ignorent l'usage des serrures. Chez eux tout est ouvert à tout
+venant et jamais rien n'est pris.
+
+Que de fois dans nos discussions de politique coloniale n'a-t-on pas
+fait sonner haut le prétendu devoir des races supérieures de porter les
+lumières de la civilisation aux peuples inférieurs! Ce sont là de pures
+déclamations. A notre contact les sauvages prennent tous nos vices sans
+acquérir aucune de nos qualités.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA SYGVA ET LA SOSVA
+
+ Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des
+ indigènes.--Arrivée à Beriosov.
+
+
+La traversée de l'Oural était la grosse difficulté de l'expédition.
+Cette chaîne de montagnes franchie, tout devient désormais facile.
+La route s'ouvre maintenant aisée et sans fatigue, tracée par de
+larges rivières. Dans les régions du nord, en Europe, en Asie comme en
+Amérique, les seules voies de communication sont les cours d'eau. La
+Sygva et la Sosva nous conduiront à Beriosov, puis l'Obi nous amènera
+à Samorovo, au confluent de ce fleuve et de l'Irtich. Au total, une
+navigation à la rame d'environ 1 200 kilomètres.
+
+Notre première étape sera Beriosov, et le 17 août, dans l'après-midi,
+nous quittons la factorerie de Liapine. Nous sommes confortablement
+installés dans une spacieuse _lodka_ et nous avons des vivres à
+discrétion. Pour obéir aux instructions de M. Sibiriakov, ses employés
+ont mis à notre disposition toutes les ressources des magasins, et au
+gré de ces braves gens nous usons avec trop de discrétion de cette
+hospitalité si généreusement offerte. Ils voudraient nous charger
+de farine, de sucre, de thé; si nous n'y mettions bon ordre, notre
+embarcation deviendrait un entrepôt. Désormais sans souci du vivre ni
+du couvert, le voyage sera une partie de plaisir. Boyanus, notre brave
+Popov et moi, prenons place dans la lodka; une seconde transporte
+un _ouriadnik_ de Beriosov et un interprète ostiak envoyés à notre
+rencontre par les autorités impériales. Fonctionnaires et simples
+particuliers rivalisent pour rendre facile notre exploration.
+
+A deux heures, l'escadrille appareille et, à une demi-heure de Liapine,
+s'arrête pour prendre des rameurs au village de Sarompaoul. Nous irons
+ainsi jusqu'à Beriosov de station en station, changeant chaque fois
+d'équipe. Les hameaux (_paoul_) sont échelonnés le long de la rivière à
+15, 20, 30 kilomètres les uns des autres. Ce sont les seules localités
+habitées; à droite, à gauche, s'étend la solitude absolue, la grande
+forêt inutile et déserte.
+
+A un kilomètre en aval de Liapine, sur la rive gauche de la Sygva, se
+trouvent les ruines très bien conservées d'une forteresse russe. Dès
+la fin du XVe siècle, Liapine était une localité importante, et elle
+se trouve mentionnée dans les _Notes sur la Russie_ d'Herberstein.
+La carte de Sibérie publiée par Strahlenberg[156] (1730) indique
+très exactement à Liapine un poste russe sous le nom de _Gorodok
+Liapinski_. Les murailles du fort sont encore debout, c'est un
+blockhaus en bois, surmonté d'une terrasse d'où les défenseurs
+pouvaient répondre aux assaillants.
+
+[Footnote 156: _Nova Descriptio Geographica Tattariæ Magnæ tam
+orientalis quam occidentalis in particularibus et generalibus
+territoriis una cum delineatione totius imperii Russici imprimis
+Siberiæ accurate ostensa._ (Reproduction photolithographique publiée
+par la Société suédoise d'anthropologie et de géographie. _Svenska
+sällskapet för Antropologi och Geografi. Geografiska Sektionens
+Tidskrift_, 1879, vol. I, no 6.)]
+
+A notre grand regret, le manque d'instruments ne nous permit aucune
+fouille. L'exploration de ces ruines eût présenté du reste de grosses
+difficultés. Dans cette région sibérienne le sol reste éternellement
+gelé; à une profondeur de 60 centimètres, le sable est glacé et
+prend la consistance de la pierre. Cette zone, constituée uniquement
+par des formations arénacées, forme sur des milliers de kilomètres
+une gigantesque glacière souterraine, et dans cette couche se sont
+conservés presque intacts les débris du mammouth et du rhinocéros à
+narines cloisonnées de la période quaternaire. Quelques exemplaires ont
+été trouvés encore garnis de chair, dont les chiens des indigènes se
+sont régalés.
+
+Le musée de l'Académie Impériale des Sciences à Saint-Pétersbourg
+renferme un squelette entier de mammouth. Cet animal, très voisin de
+l'éléphant actuel, armé comme lui de deux longues défenses, abondait
+dans la Sibérie septentrionale. Aujourd'hui la recherche de l'ivoire
+fossile est une des industries les plus lucratives des indigènes
+riverains de l'océan Glacial. En moyenne, les Toungouses de la
+Léna recueillent annuellement 16 000 kilogrammes d'ivoire fossile,
+représentant environ 200 individus; en 1840, Middendorf estimait déjà
+à 20 000 le nombre des mammouths dont les dépouilles avaient déjà été
+exploitées[157]. A la foire d'Obdorsk, en 1881, furent vendus 570
+kilogrammes de dents de mammouth pour la somme de 1 400 roubles[158].
+Les déserts de Sibérie ont ainsi gardé dans une intégrité absolue les
+documents les plus précieux pour l'histoire de la terre.
+
+[Footnote 157: Lapparent, _les Anciens Glaciers_, Paris, 1892.]
+
+[Footnote 158: Sommier, _loc. cit._]
+
+Par un contraste bizarre, ce sol éternellement gelé porte la plus belle
+végétation qui puisse s'épanouir sous le cercle polaire. Partout la
+forêt est touffue, les arbres grands et élancés. Une terre vivante
+repose sur cette terre morte.
+
+Cette couche glacée exerce une influence considérable sur la nature
+de la Sibérie. Imperméable, elle maintient marécageuses les strates
+superficielles du sol, et produit ainsi les immenses marais de l'Asie
+septentrionale. Cette immense glacière située à quelques centimètres
+de profondeur est, de plus, une des causes de la rigueur du climat
+sibérien. Durant notre séjour à Liapine, la température était pendant
+la journée très agréable avec des maximums de 14°; mais, dès le coucher
+du soleil, le thermomètre descendait brusquement à 5 ou 6 au-dessus de
+zéro. Un air glacial semblait sortir de terre.
+
+
+A 4 kilomètres de Liapine, arrêt au village de Sarompaoul, habité par
+des Zyrianes.
+
+De l'Oural à l'Obi sont essaimées de petites colonies de ces Finnois
+attirés en Sibérie par la richesse des pêcheries et l'appât de gains
+commerciaux. Le village de Muji, situé à moitié route entre Obdorsk
+et Beriosov, est l'établissement zyriane fixe le plus septentrional
+en Sibérie. Ces indigènes ont su monopoliser à leur profit les
+transactions de la région; aux Ostiaks ils achètent le produit de leur
+chasse et de leur pêche et leur cèdent en échange de la farine et des
+objets manufacturés de mauvaise qualité. Intelligents et par conséquent
+peu honnêtes, ils réalisent facilement des profits considérables; ils
+vendent, par exemple, aux pauvres pêcheurs ostiaks 1 fr. 50 ou 2 francs
+de mauvais boutons en cuivre qui ne valent pas 2 sous. Grâce à ces
+procédés peu scrupuleux, les troupeaux de rennes, la principale source
+de richesse du pays, ont passé peu à peu des mains des Ostiaks dans
+celles des Zyrianes. Les indigènes se sont appauvris, et les immigrés
+enrichis. Ainsi un des Zyrianes de Chekour-Ia nous a avoué posséder 3
+000 rennes, un bon petit capital, cet animal valant de 8 à 28 francs.
+
+Sarampaoul compte une centaine d'habitants, une grande ville dans
+ce pays désert! Quelques-uns sont pasteurs de rennes; le plus grand
+nombre vit du produit de la pêche, auquel ils ajoutent les ressources
+de l'élevage du bétail. Les habitants possèdent un troupeau d'environ
+70 vaches. Ces Zyrianes habitent des maisons en bois disposées comme
+celles de leurs congénères de la Petchora: un vestibule et des pièces
+divisées en trois compartiments par des séparations en bois.
+
+Nous prenons une équipe de rameurs et aussitôt après en route. A
+quelques kilomètres en aval nous apercevons une dernière fois l'Oural.
+Sur l'horizon jaune du couchant les montagnes bleuâtres se détachent
+avec une netteté parfaite. On dirait des découpures bleues collées sur
+du papier jaune.
+
+A dix heures du soir, nous arrivons à Kossilok, _paoul_ ostiak, et dans
+la matinée du 18, à Lokmouspaoul. A peine débarqués, un Ostiak vient
+nous serrer la main avec force démonstrations amicales. Étonnés d'un
+pareil sans-gêne de la part d'un indigène, nous allions le repousser,
+lorsque l'_ouriadnik_ Reif, faisant office pour la circonstance de
+chambellan, nous présente le personnage, Son Altesse Seigneuriale
+Dmitri Tcheskine, prince des Ostiaks de la Sygva. Parmi ces sauvages
+habillés de peaux se trouvent, comme dans toutes les sociétés, des
+familles de noble origine, descendants des anciens souverains du pays.
+Aujourd'hui cette aristocratie est bien déchue: les princes ostiaks
+ne sont plus que des collecteurs d'impôts, et, d'après M. Sommier,
+n'auraient conservé de leurs privilèges politiques que le droit de
+jugement pour certains délits commis par les indigènes. Mais, toujours
+avisé, le gouvernement de Saint-Pétersbourg a eu soin de s'attacher ces
+personnages en leur confirmant leurs titres. Un bout de papier noirci
+de caractères indéchiffrables et quelques cachets ont fait l'affaire.
+
+Son Altesse nous conduit immédiatement dans sa iourte et nous fait
+asseoir à ses côtés sur le lit de camp placé à gauche de la porte.
+Chaque fois que nous entrons dans une hutte en sa compagnie, toujours
+le bonhomme s'installe de ce côté: c'est probablement la place
+d'honneur dans le cérémonial ostiak. Le prince ne tarde pas à devenir
+très communicatif; il nous tape amicalement sur les genoux, et nous
+sourit, tout en se mouchant dans ses doigts. Pour le remercier de cet
+excellent accueil, nous lui faisons présent d'un grand foulard de
+soie rouge; désireux de ne pas être en reste de politesse avec nous,
+immédiatement Son Altesse m'offre une boîte à allumettes en corne de
+renne avec son monogramme.
+
+Le prince est vêtu d'une belle _parka_ en peau de renne blanc; pour
+le reste, il était aussi sale que ses congénères. Son habitation
+ne diffère pas non plus de toutes celles que nous avons visitées
+jusqu'ici. Dans le coin de la hutte se trouve une malle russe, que
+Dmitri s'empresse d'ouvrir pour en extraire des parchemins. C'est la
+chancellerie seigneuriale renfermant les titres nobiliaires. A côté
+sont suspendus un vieux sabre de gendarme et une défroque de laquais de
+cour, présents du gouvernement impérial.
+
+[Illustration: Dmitri Tcheskine.]
+
+L'aimable accueil du prince n'était pas absolument désintéressé. Son
+Altesse ne tarda pas à nous faire part des doléances des indigènes et
+à solliciter notre protection. Comme les habitants de tous les pays
+du monde, les Ostiaks se plaignent de la lourdeur des impôts, et le
+prince nous demande notre appui auprès du gouverneur de Tobolsk afin
+d'obtenir une diminution des charges qui pèsent sur ses sujets.
+
+Dans la circonscription de Liapine, 380 Ostiaks sont soumis au
+_iassak_; par suite d'une erreur de scribe, les pièces officielles
+portent leur nombre à 480, d'où surcroît d'impôt, et Son Altesse serait
+très désireuse de soulager les maux de son peuple.
+
+Le prince étant complètement illettré, le brave Popov s'occupe de
+rédiger une supplique. La rédaction en est laborieuse, elle dure deux
+heures pour le moins; après quoi, Dmitri appose cérémonieusement son
+sceau sur la requête.
+
+Pendant ce travail, Boyanus recueille d'intéressants renseignements sur
+le commerce des fourrures. Ici la peau de petit-gris vaut de 25 à 50
+centimes, celle de zibeline de 10 à 20 francs en moyenne. Dans cette
+région le petit-gris est relativement rare; un indigène en capture
+au maximum une centaine par an. Sur les bords de la Sosva il est
+beaucoup plus abondant; dans cette vallée un bon chasseur peut en tuer
+annuellement un millier.
+
+La rédaction de la supplique terminée, nous nous remettons en route.
+Pour nous faire honneur, le prince tient absolument à nous accompagner.
+Nous avons eu l'imprudence de lui offrir de l'eau-de-vie, et dans
+l'espoir de recevoir de nouvelles rasades il désire rester en notre
+compagnie le plus longtemps possible. Redoutant la ménagerie qui
+grouille sur ses vêtements, nous faisons asseoir le personnage à la
+porte de notre petite cabine: mais cette place ne satisfait pas sa
+vanité. Pour marquer son rang aux yeux des rameurs et leur prouver que
+nous le traitons d'égal à égal, le prince Dmitri rapproche lentement
+son siège de l'entrée de la cahute, puis allonge un pied dans
+l'intérieur: il n'a pas ainsi l'air d'être à la porte. Peu à peu il
+passe une jambe puis une autre, ensuite la tête; finalement le sire
+trouve moyen de s'installer complètement dans la pièce. Dmitri, tout
+fier de sa ruse, rit sous cape. Lorsque à sa mine réjouie nous éclatons
+de rire, le bonhomme ne peut retenir sa joie. Pour lui faire place je
+suis obligé de monter sur le toit de l'embarcation.
+
+En passant, signalons la présence sur la rivière de nombreuses mouettes
+tridactyles et de guillemots de Brunnich.
+
+Vers cinq heures du soir nous arrivons à une station où nous débarquons
+notre compagnon. Avant de nous débarrasser du personnage, nous lui
+offrons une collation servie dans des assiettes en fer-blanc et
+avec des couverts. Ces ustensiles ne laissent pas d'embarrasser
+singulièrement le prince; évidemment la fourchette du père Adam lui
+paraît plus commode, mais Son Altesse tient absolument à prendre les
+belles manières. Elle a du reste une bien meilleure éducation que les
+membres de l'aristocratie ostiake rencontrés par d'autres voyageurs
+sur l'Obi. Avant de nous quitter, Dmitri recommande aux indigènes de
+nous conduire rapidement, et en fidèles sujets ceux-ci rament avec une
+vigueur qui fait notre étonnement.
+
+Dans la soirée nous atteignons Rakmatia Paoul, ayant parcouru environ
+60 kilomètres en huit heures. Une bonne étape! Le temps de prendre de
+nouveaux rameurs et nous repartons. Le ciel est suffisamment clair la
+nuit pour nous permettre de relever le cours de la rivière. En nous
+relayant, nous pouvons travailler tout en marchant. C'est, du reste,
+plaisir de veiller par ces belles nuits d'automne. Dans le ciel clair
+du Nord les étoiles brillent d'un éclat extraordinaire, et au milieu de
+l'obscurité les troncs blancs des bouleaux ont l'air d'une assemblée
+de fantômes devant lesquels nous défilons. Tout est silencieux. C'est
+le calme des choses mortes, et tout l'être est pénétré d'une sensation
+infinie de repos.
+
+Comme tous les primitifs, les Ostiaks ont quelques notions
+d'astronomie. Ils connaissent la Polaire, l'étoile qui ne bouge pas,
+comme ils l'appellent, et sur elle ils se guident lorsque la nuit les
+surprend dans ces forêts où il est si facile de s'égarer.
+
+Les Ostiaks divisent l'année en treize mois, qui portent des noms
+rappelant les phénomènes naturels ou leurs diverses occupations.
+D'après les uns, elle commencerait à l'équinoxe du printemps; d'après
+les autres, à celui d'automne[159]. C'est en somme le calendrier
+révolutionnaire.
+
+[Footnote 159: Ahlqvist, _loc. cit._]
+
+Maintenant les nuits sont devenues très fraîches. Les indigènes
+ne sentent pas cependant cet abaissement de la température. Tous
+sont simplement vêtus de toile. Habitués à des froids de quarante
+degrés, ils éprouvent sans doute une sensation de chaleur tant que le
+thermomètre reste au-dessus de zéro.
+
+[Illustration: DE LA PETCHORA A L'OB
+
+Feuille 3
+
+Croquis à la Boussole du Cours de la Sosva par Ch. RABOT
+
+1890.]
+
+Quelques rameurs portent une longue chevelure flottante sur les épaules
+comme les tout jeunes _misses_ anglaises. La plupart la divisent au
+contraire derrière la tête en deux nattes entourées d'une cordelière
+rouge et ornées à leur extrémité de morceaux d'étoffe. Ces tresses
+sont en outre attachées l'une à l'autre sur l'occiput par un cordon
+également rouge. Certains indigènes ont des nattes très longues qui
+leur descendent parfois jusqu'à la ceinture. Avec cette coiffure
+et leur figure imberbe les hommes ne sont pas toujours faciles à
+distinguer des femmes. Des jeunes gens surtout ont l'air de jeunes
+filles. Tous ont les doigts couverts de bagues en cuivre. A propos
+de la parure, signalons un détail intéressant. D'après Ahlqvist, les
+femmes «vogoules» se tatoueraient les pieds et les mains de traits
+géométriques. Cette ornementation n'est pas en usage dans la région que
+nous avons visitée[160].
+
+[Footnote 160: Finsch a observé des tatouages sur une jeune Ostiake
+pendant son voyage de Tomsk à Samarovo. (Finsch, _loc. cit._)]
+
+Le lendemain matin, 19 août, nous atteignons la Sosva, grande rivière
+qui dans tout autre pays que la Sibérie serait un fleuve important.
+
+Sur la Sosva comme sur la Sygva, toujours le même paysage: une plaine
+boisée. Pas d'horizon, la vue est limitée aux deux berges couvertes de
+forêts. Si, toutes les trois ou quatre heures, on n'était intéressé
+par le spectacle amusant et curieux des stations indigènes, le voyage
+serait terrible d'ennui. Ici c'est le grand désert du Nord, triste et
+monotone, une terre inutile, fermée à l'homme. Avec cela, l'air est
+lourd, on sent un continent derrière soi. Tout est uniforme, le sol
+comme l'aspect du pays. Nulle part un rocher, une pierre, partout des
+terrasses sablonneuses couronnées de tourbières.
+
+Au delà du confluent de la Sosva et de la Sygva est situé Saxoun
+Paoul[161], l'agglomération ostiake la plus importante rencontrée
+jusqu'ici: 60 habitants et 12 _tchioumes_. Les _paouls_ des bords
+de la Sygva contiennent deux formes particulières d'habitation, la
+_tchioume_ carrée et le _sasskol_. Le _sasskol_ forme le passage entre
+le simple abri en écorce de bouleau et la maison, entre la _tchioume_
+mobile et la _iourte_ fixe. C'est une hutte rectangulaire couverte d'un
+toit à deux auvents, faite de perches et de pieux et entièrement garnie
+d'écorce. La disposition interne est semblable à celle de la _iourte_.
+Cette habitation légère n'est occupée qu'en été. Elle est spéciale aux
+Ostiaks de la région ouralienne. Au delà de Sartynia nous ne l'avons
+pas observée.
+
+[Footnote 161: Glossaire topographique ostiak: _Saxoun_, embouchure;
+_Toump_, île; _Ia_, rivière ou ruisseau.]
+
+A chaque station nous nous arrêtons une ou deux heures. Il faut d'abord
+manger; puis, pendant que les indigènes font leurs préparatifs de
+départ, nous examinons le mobilier des huttes et étudions la vie des
+naturels, si curieuse et si suggestive. Nous avons sous les yeux un
+passé vieux de centaines de siècles, l'enfance de l'humanité, alors que
+l'homme tirait toutes ses ressources de la chasse et de la pêche.
+
+Une scène amusante est le repas des naturels. Le couvert se compose de
+deux augettes en écorce remplies, l'une de poisson bouilli, l'autre
+d'huile de poisson et d'un gros pain noir que dédaigneraient les chiens
+délicats. Cette huile remplace le beurre dans la cuisine des indigènes.
+Autour des deux plats déposés par terre la famille s'accroupit, et
+aussitôt commence la pêche des morceaux. Après chaque bouchée, les
+convives boivent un petit coup d'huile en guise de rafraîchissement.
+Entre temps les indigènes se mouchent avec les doigts, puis, après
+cette opération, sans même s'essuyer, attrapent dans le plat un filet
+de poisson. Le morceau ainsi assaisonné n'en est que meilleur. Durant
+l'été, cette soupe forme pour ainsi dire toute la nourriture des
+indigènes. Telle est son importance dans l'économie domestique que le
+temps nécessaire à sa cuisson est l'unité de temps la plus courte des
+Ostiaks[162].
+
+[Footnote 162: Ahlqvist.]
+
+En hiver, le poisson est également un élément important de
+l'alimentation des Ostiaks. A cette époque, ils le mangent soit sec,
+soit fumé ou salé, et ils en absorbent d'énormes quantités. Les
+indigènes ont un estomac dont la capacité rivalise avec celui des
+Eskimos. Ils peuvent avaler jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres de
+poisson par jour, et dans un seul repas quatre ou cinq coqs de bruyère
+avec une bonne portion de poisson sec[163]! Le poisson cru est très
+apprécié des indigènes. C'est, paraît-il, un excellent remède contre le
+scorbut. A chaque station notre interprète se faisait donner quelques
+corégones, qu'il engloutissait incontinent. En un tour de main il
+dégageait les filets, s'en remplissait la bouche, puis au ras des
+lèvres coupait le morceau.
+
+[Footnote 163: Poliakov et Ahlqvist.]
+
+Jadis la farine était une denrée rare et chère. Depuis l'établissement
+des magasins de M. Sibiriakov à Liapine, son prix a subi une baisse
+considérable, et maintenant elle entre dans l'ordinaire de chaque
+famille. Les ménagères boulangent grossièrement, et dans les grands
+jours préparent une bouillie de farine de seigle et de poisson qui est,
+paraît-il, excellente.
+
+Comme tous les peuples sauvages, les Ostiaks sont omnivores. Ils
+mangent tous les animaux et oiseaux qu'ils abattent, même le renard
+et l'écureuil. Un pâté de farine et d'écureuil est considéré comme un
+fin morceau. Dans la gastronomie indigène, les deux gibiers les plus
+appréciés sont l'élan et le renne. La boisson la plus recherchée est
+naturellement l'eau-de-vie, mais sur les bords de la Sygva et de la
+haute Sosva elle est rare, heureusement pour la santé des indigènes.
+Des Russes les Ostiaks ont pris l'usage du thé, mais, ne pouvant s'en
+procurer, le remplacent par des infusions de _Spiræa ulmaria_.
+
+Une fois tout notre monde lesté, en route. Nous voulons arriver ce soir
+à Sartynia, le seul village russe de la région, la Capoue de la Sosva
+aux yeux des indigènes.
+
+Dans la journée, arrêt à Kokane. Grand mouvement dans le _paoul_. Les
+hommes reviennent de la pêche et toutes les femmes sont occupées à
+préparer la provision d'hiver. Avec une omoplate de renne en guise
+de couteau, elles ouvrent le poisson, puis d'un tour de main rapide
+enlèvent l'intérieur, le déposent dans un vase, pour en extraire
+l'huile, et enfilent ensuite les deux filets du poisson sur une
+baguette. Des échafaudages hauts de plusieurs mètres sont entièrement
+chargés de petits poissons brillants[164] comme de l'argent; de loin,
+agité par la brise, tout cela scintille comme un énorme miroir à
+alouettes.
+
+[Footnote 164: _Coregonus Merkii_ Gün. Les autres espèces de poissons
+abondantes dans la Sosva sont le _C. Muksun_, le _C. Syrok_, le _C.
+Cavaretus_ Polj et le brochet.]
+
+[Illustration: Omoplate de renne, servant de couteau.]
+
+Encore une station et, à la nuit tombante, nous arrivons à Sartynia,
+le premier hameau russe rencontré depuis la Petchora. En quarante-huit
+heures nous avons parcouru à la rame 290 kilomètres, d'après les
+évaluations des indigènes. Le _starost_ ostiak nous souhaite la
+bienvenue et nous conduit dans une excellente maison. Pour la
+circonstance, cet Ostiak a revêtu une redingote noire ornée d'une
+médaille, cadeau des autorités russes en récompense du zèle avec lequel
+il s'est acquitté de ses fonctions pendant je ne sais combien d'années.
+
+Une église, six ou sept maisons, quelques _tchioumes_ dispersés sur le
+bord de la rivière au milieu d'une clairière, forment la capitale de la
+vallée de la Sosva.
+
+Le lendemain, c'est grande réjouissance parmi les indigènes. Moyennant
+une bonne régalade d'eau-de-vie, les habitants nous ont promis une
+représentation des danses qu'ils exécutent après la mort de l'ours. De
+larges distributions ont mis tout le monde de belle humeur.
+
+Une fois rapporté au village, l'ours, nous raconte-t-on, est placé sur
+un banc, après quoi tous les habitants viennent l'embrasser et déposer
+sur le cadavre des ornements comme sur une relique vénérée. On passe
+des anneaux à ses griffes et on lui entre des pièces de monnaie dans
+les yeux. Après cette cérémonie commencent les danses, exécutées par
+des hommes la figure couverte d'un masque grossier en écorce de bouleau.
+
+Pas très élégantes, ni très variées ces danses. Un saut rythmé
+accompagné de mouvements de bras, de véritables contorsions d'aliénés:
+le lecteur en jugera par la photographie instantanée reproduite pages
+258 et 259[165].
+
+[Footnote 165: Le personnage de droite est le _starost_, qui, prenant
+part à la danse en qualité de dilettante, n'avait pas mis le masque.]
+
+Les naturels exécutent devant nous plusieurs divertissements
+chorégraphiques. C'est d'abord la danse de l'homme et du diable. Deux
+Ostiaks se poursuivent en sautillant, le diable cherchant à saisir
+l'homme. Après commence la danse du bouleau. Au milieu de la pelouse,
+un homme qui figure le bouleau se plante immobile, tandis que son
+acolyte se trémousse en le battant et en essayant de le renverser.
+A la fin, l'arbre s'anime, le danseur recule étonné, puis tombe
+dans les bras de son partenaire, en criant: «C'est un homme!» et le
+divertissement prend fin. C'est l'art de l'enfance. La représentation
+se termine par la danse des chiffons. Comme dans les exercices
+précédents, elle ne comporte que deux danseurs, et la seule différence
+est qu'ils sautent en agitant des châles[166].
+
+[Footnote 166: Ahlqvist a assisté à une danse de l'ours moins
+primitive. Elle débuta par un monologue improvisé par un indigène
+masqué. Le bonhomme exalta son courage et son habileté de chasseur,
+puis se glorifia d'avoir abattu nombre d'animaux autrement dangereux
+que celui qu'il venait de tuer. Par des contorsions grotesques il mima
+ensuite, aux rires de l'assistance, l'attitude du chasseur peureux.
+Après ce prélude les acteurs représentèrent des scènes de la vie des
+indigènes.]
+
+Pendant la durée de la pantomime, un artiste indigène joue de la
+_dombra_, cithare à cinq cordes. Ces pauvres gens ont su inventer des
+instruments de musique et composer des airs d'une mélancolie profonde!
+
+[Illustration: Danse ostiake.]
+
+[Illustration: Danse ostiake.]
+
+Mises en gaîté par l'absorption de nombreux petits verres, les
+femmes consentirent, elles aussi, à nous montrer leurs talents
+chorégraphiques. Tout d'abord, elles enfilent les gants de fourrures
+adaptés aux manches de leurs robes, puis se couvrent la tête de leurs
+châles. Elles semblent prendre à tâche de ne laisser voir aucune partie
+de leur visage ou de leur corps. Ainsi attifées, elles ont tout l'air
+de grossiers mannequins. Les ballerines commencent par agiter les bras
+et le corps, lentement et avec des mouvements langoureux qui nous
+rappellent ceux des fameuses danseuses javanaises de l'Exposition
+de 1889. Puis, s'animant peu à peu, elles exécutent un pas saccadé
+analogue à celui des hommes, toujours en prenant des poses orientales.
+Cette danse est accompagnée de chants peu harmonieux dont les paroles
+sont improvisées. Les femmes célèbrent ainsi le généreux étranger
+qui est venu visiter Sartynia et qui les a libéralement régalées
+d'eau-de-vie. Un autre chant est l'éternelle histoire de la femme
+délaissée. Un étranger s'était épris d'une jeune indigène, il l'aimait
+follement, passionnément; de cet amour naquit un enfant, puis, un beau
+jour, le père prit la fuite. Pourquoi s'est-il sauvé? Sur ces mots
+finit le chant.
+
+Les femmes ostiakes ne sont pas aussi naïves que pourraient le
+faire croire ces dernières paroles. Sur ce sujet, la femme de notre
+interprète Siméon nous fit les aveux les plus significatifs. Cette
+Ostiake, digne d'une société civilisée, proclamait la liberté des
+amours. Elle prenait pour un temps un mari dans un _paoul_, et, lorsque
+l'ennui arrivait, elle le quittait pour partir à la recherche d'un
+nouvel époux temporaire. L'enfant né de ses relations avec Siméon était
+très malade: «S'il meurt, nous dit-elle très naturellement, j'abandonne
+mon mari; c'est un propre à rien.»
+
+En voyage la tâche de l'explorateur est aussi variée qu'étendue.
+En marche il relève sa route, note toutes les particularités
+topographiques et économiques. Aux haltes ne croyez pas qu'il puisse se
+reposer. Il doit faire des collections d'histoire naturelle, acheter
+des objets d'ethnographie, recueillir des renseignements sur la vie des
+indigènes, et tous ces renseignements sont longs à obtenir, et combien
+divers!
+
+Ce matin nous observions les divertissements des indigènes,
+l'après-midi nous étudions le cimetière. A quelques pas de l'église,
+dans le calme éternel de la forêt vierge, sont éparses de petites
+caisses en bois, toutes pareilles. Quelques-unes tombent de vétusté,
+et l'entre-bâillement des planches laisse apercevoir des armes et des
+ustensiles déposés sur la fosse. Les Ostiaks croient à une autre vie,
+dans un monde souterrain où les morts mèneraient la même existence
+qu'ici-bas. Pénétrés de cette idée, ils placent sur les tombes tous les
+objets nécessaires au défunt pour assurer sa subsistance. Le cadavre
+est enseveli complètement habillé, avec un arc, des flèches, une
+pipe, une tabatière, une cuiller, etc. Dans les idées des indigènes,
+l'entrée du monde éternel serait située très loin au nord, au delà
+de l'embouchure de l'Obi, en plein océan Glacial. D'ici là le voyage
+est long. Pour que le mort puisse effectuer rapidement ce parcours et
+puisse ensuite circuler à travers le monde souterrain, on dépose à côté
+de la tombe un traîneau, et, après l'ensevelissement, on tue dans le
+cimetière le renne favori du défunt. La tête de l'animal est abandonnée
+à côté du véhicule[167].
+
+[Footnote 167: Poliakov, _loc. cit._]
+
+Dans la soirée, départ de Sartynia.
+
+21 août.--Dans la matinée, arrivée à Olé-Toump Paoul. Nous y faisons
+l'acquisition d'un jouet indigène: un oiseau en bois articulé. Le
+mouvement d'un contrepoids abaisse ou relève alternativement la tête ou
+la queue. Sur les boulevards les camelots en vendent de pareils. Après
+cela niez donc l'ingéniosité et l'intelligence des primitifs.
+
+La Sosva est maintenant divisée en plusieurs bras par de longues
+îles couvertes de saulaies. Derrière ces rideaux d'arbres, la rivière
+s'épanche en larges marécages boisés. De loin en loin apparaît la berge
+sablonneuse. En certains endroits elle est coupée par une passe étroite
+donnant accès dans une sorte de lac[168] greffé comme une fistule
+sur le tronc de la rivière. Ces nappes d'eau, peu profondes, sont
+particulièrement favorables au développement de la tourbe. Beaucoup
+de ces _kouria_ sont même déjà séparées de la rivière par des cordons
+littoraux constitués par des dépôts végétaux.
+
+[Footnote 168: _Kouria_ en langue indigène; _sor_ en russe.]
+
+[Illustration: Jouet ostiak (d'après une photographie exécutée sur
+l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).]
+
+22 août.--Un temps brumeux, froid, pluvieux, le _crachin_ du nord. Nous
+sommes au milieu d'immenses marais. La Sosva proprement dite est large
+de 500 à 600 mètres, et derrière des lignes d'oseraies s'étendent des
+marécages larges de 8 à 10 kilomètres[169]. Souvent la rangée d'îles
+présente une solution de continuité, et c'est à perte de vue une plaine
+de bois inondés. Sur ces marais s'ébattent des milliers de palmipèdes;
+si l'on en avait le temps, quelle belle chasse au canard on ferait!
+
+[Footnote 169: Profondeur moyenne, 16 mètres.]
+
+A sept heures du soir nous atteignons la station de Chaïtanskaya, la
+dernière avant Bériosov. Déjà on sent le voisinage de la civilisation:
+il y a ici des meubles russes et des ustensiles de ménage en métal, du
+bétail et des chats.
+
+La pluie cesse, le vent souffle grand frais, et de suite nous
+établissons la voilure. La rivière, large de plusieurs kilomètres,
+se hérisse de grosses vagues lourdes; lorsque nous nous éloignons de
+l'abri protecteur des îles, le canot roule comme en pleine mer, il faut
+alors ouvrir l'œil, avec une embarcation pareille à notre _lodka_ et
+des mariniers du genre des Ostiaks. Vers onze heures du soir, dans le
+lointain apparaissent des lumières: voici Bériosov.
+
+Le débarquement n'est pas facile. La Sosva, soulevée par la tempête,
+déferle sur la rive en hautes volutes, et menace de briser les
+embarcations. On se croirait en mer. Bientôt des agents de police
+arrivent à notre secours et nous conduisent chez le maître d'école, où
+un logement nous a été préparé. Le pédagogue nous reçoit en uniforme,
+et cérémonieusement nous introduit dans un gentil salon superbement
+éclairé. Des lampes, des bougies, comme tout cela paraît drôle après
+plusieurs semaines de désert! On étend par terre des matelas, un luxe
+inouï pour nous, et pour la première fois depuis quarante-cinq jours
+nous nous déshabillons et dormons en gens civilisés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L'OBI
+
+ Bériosov.--Les marais.--L'Obi.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à
+ Samarovo.
+
+
+Bériosov, la grande métropole de cette partie de la Sibérie, est une
+pauvre petite ville de 1 800 habitants. Sans commerce, elle doit toute
+son importance à la résidence des fonctionnaires. C'est le centre
+administratif de ces solitudes, le chef-lieu de l'arrondissement
+septentrional du gouvernement de Tobolsk. Cet arrondissement plus
+étendu que la France ne compte cependant que 8 000 habitants. Jugez par
+ces chiffres de l'immensité de la Sibérie et de la faible densité de sa
+population.
+
+La ville est sans intérêt, comme toutes les bourgades russes. Des
+rues boueuses découpent en rectangles des pâtés de maisons basses et
+de cours enceintes de palissades; en avant, un large dépotoir parsemé
+de pans de murs et de moellons; au bout, isolées comme des îles, deux
+églises. Ces décombres sont les dernières traces d'un incendie qui,
+il y a quelques années, a détruit en partie Bériosov. De pareilles
+catastrophes sont habituelles dans ces pays: à part quelques édifices
+publics, toutes les maisons sont en bois. Les villes sibériennes
+flambent comme des boîtes d'allumettes.
+
+Bériosov[170] est situé au confluent de la Vogoulka et de la Sosva, sur
+la haute berge de cette dernière rivière. De cette éminence le coup
+d'œil est extraordinaire.
+
+[Footnote 170: Liste des stations de poste de Bériosov à Samarovo.
+
+ Distance Nombre Population
+ Nom en des /------------------------\
+ des stations. verstes. habitations. Hommes. Femmes. Enfants. Total
+
+Chaïtanskaya 23 4 16 5 21
+Niérémo 15 4 6 25
+Novaia-Iourta 23 7 10 10
+Lapolevskia 25 9 10 10 15 35
+(Lapilski de Sommier)
+Argninskaya 15 10 14 15 10 39
+Narikarskaya 15 15 34 30 27 91
+Pérégriobnaya-Strelka 28 26 70 40 30 140
+Kalapanskaia 23 16 4 6 26
+Tcharkali (_sielo_) 22 » » » » »
+Aliechinskaya[A] 20 15 30 20 15 65
+Niziamskaya 10 19 46 37 30 113
+Kondinsk (_sielo_) 15 » » » » »
+Noviniskaya 25
+Bolchoï-Atlim 20 65 172 183 355
+Malo-Atlim 20 29 95 97 192
+Léoutchinskié 15 9 19 14 33
+Karimkar 20 18 25 22 47
+Sosnovskaya 15 11 23 23 46
+Kéontchinskaya 15 17 36 36 72
+Vorono 15 » » » »
+Soukoroukovskaya-Iourta 15 10 29 23 52
+Soukoroukova (_sielo_) 10 » » » »
+Iélisarova (_sielo_) 20 » » » »
+Bogadaski 25 » » » »
+Troïtski 15
+Bielogora 20
+Samarovo (_sielo_) 35
+ ---
+ Total 516
+]
+
+[Footnote A: Jusqu'à Kondinsk la statistique de la population a été
+dressée d'après les renseignements oraux fournis par les indigènes à
+Boyanus. A partir de Kondinsk, les chiffres indiqués sont extraits
+des documents officiels.] A perte de vue, de l'eau, des îles basses,
+des lignes d'oseraies et de saulaies; une immense inondation morne
+et pesante, laissant l'impression biblique de la terre après le
+déluge. De l'autre côté, des tourbières et des marais. Sous un ciel
+gris ce paysage effrayant de tristesse pénètre de découragement et de
+désespérance. Au milieu de ces marécages sans fin, on a la sensation de
+l'isolement et de la distance.
+
+Ici, à quelques centaines de kilomètres de l'Europe, on est plus
+loin que dans une île perdue de l'Océanie; on est séparé de notre
+Occident par une largeur de continent. La terre isole, tandis que la
+mer unit. Tous les quinze jours seulement la poste apporte à Bériosov
+des nouvelles vieilles de plus d'un mois! Ajoutez à cela la rigueur du
+climat et vous vous rendrez compte des agréments qu'offre le séjour de
+Bériosov.
+
+Les premières gelées se produisent à la fin d'août et les rivières ne
+sont dégagées de glace que dans les derniers jours de mai. En décembre,
+janvier et février, la température moyenne est de -21°,4 C.; parfois le
+thermomètre descend à -56°. Au total, dix mois de froid; en revanche,
+pendant le court été sibérien, la chaleur est parfois pénible. A
+Bériosov la température peut s'élever à +34°. Vous figurez-vous une
+vie avec neuf mois de neige dans le silence le plus absolu du monde
+extérieur!
+
+Dans ces conditions, cette localité était désignée d'avance comme lieu
+de détention. Actuellement quelques nihilistes y sont internés; mais
+au siècle précédent, cette triste bourgade a abrité l'exil de deux
+grands personnages de l'histoire de Russie, Mentchikov et Ostermann.
+Mentchikov, le favori de Pierre le Grand, devenu régent de l'Empire
+pendant la minorité de Pierre II, avait mécontenté la cour par son
+ambition et sa hauteur. Il ne rêvait rien moins que de marier sa fille
+au jeune tsar, et d'entrer dans la famille impériale, lorsqu'il fut
+renversé par une conspiration de palais. Le puissant favori fut exilé
+d'abord dans ses terres, puis à Bériosov, où il mourut en 1729. Par
+une vicissitude du sort dont l'histoire offre de fréquents exemples,
+le comte Ostermann, le président de la commission d'enquête qui avait
+condamné Mentchikov, fut à son tour banni dans la même localité où il
+avait exilé son rival.
+
+Nous séjournons quarante-huit heures à Bériosov. Après être resté cinq
+jours dans une étroite cabine encombrée, on aime à remuer et à se
+dégourdir les jambes. Comme partout, les fonctionnaires nous ménagent
+la plus cordiale réception. Dès notre arrivée, l'_ispravnik_ et le
+docteur viennent nous faire visite et nous invitent à dîner; tout le
+monde nous comble de prévenances. Notre estomac proteste bien un peu
+contre ces politesses. Dans ces pays glacés, les habitants absorbent,
+sans en être incommodés, des quantités considérables d'alcool. Dès que
+vous arrivez dans une maison, vite le maître de céans vous offre de
+l'eau-de-vie, et à Bériosov les usages de la société vous obligent à en
+avaler trois verres. Dans la journée de notre départ nous n'avons pas
+bu moins de dix-sept petits verres. En ce pays un voyageur doit pouvoir
+porter la toile, comme disent nos marins.
+
+Le 25 août, à une heure du matin, nous quittons Bériosov pour remonter
+l'Obi jusqu'à Samarovo, situé près du confluent de ce fleuve et de
+l'Irtich. Là nous rejoindrons la grande route postale de Sibérie, et
+un vapeur venant de Tomsk nous conduira à Tobolsk. C'est une nouvelle
+navigation à la rame de plus de 530 kilomètres, à contre-courant: au
+total, huit jours de route au moins.
+
+Pour ce voyage, l'_ispravnik_ a l'amabilité de nous prêter sa lodka,
+grande embarcation dans laquelle nous sommes très bien installés. La
+barque contient deux cabines: dans l'une, située à l'arrière, le fidèle
+Popov trouve place au milieu des bagages; la seconde, longue de 2
+mètres, est notre habitation. Le mobilier se compose d'un étroit lit de
+camp, où nous couchons tête-bêche, de deux bancs et de deux étagères;
+enfin, luxe inouï, la cabine est éclairée par deux petites fenêtres.
+Lorsqu'il fera mauvais temps, nous ne serons pas condamnés à vivre dans
+un trou noir.
+
+A une heure du matin, nous appareillons. L'air est tiède, le ciel pur
+brille d'étoiles, et c'est plaisir de rêver sur le rouf de la cabine.
+
+Dans la matinée, nous nous trouvons dans les _protoks_[171]; de tous
+côtés, des saulaies et des oseraies inondées. Aucune vue; on navigue
+au milieu de broussailles et d'îles basses qui semblent flotter. On
+dirait une terre qui n'a pas été séparée d'avec les eaux. Les cartes
+placent le confluent de la Sosva et de l'Obi au nord de Bériosov, mais
+bien au sud de ce point les deux fleuves sont déjà réunis et ne forment
+qu'une même nappe d'eau divisée par des îles en bras innombrables. Pour
+atteindre l'Obi nous remontons ainsi la Sosva jusqu'à la station de
+Chaïtanskaya, et de là faisons route à travers les _protoks_. De cette
+station à celle de Tcharkali, où nous atteindrons la rive droite du
+grand fleuve, nous traversons une inondation large de 125 kilomètres.
+
+[Footnote 171: Petits bras du fleuve.]
+
+[Illustration: Vue prise sur un _protok_ de l'Obi.]
+
+Dans l'après-midi nous arrivons au petit Obi, large de 300 à 400
+mètres. Nous le suivons pendant quelque temps, puis nous rentrons dans
+les marais. Un archipel de terres basses occupe le milieu du courant,
+bordé par deux grands bras, le petit Obi, le long de la rive gauche,
+et le grand Obi à droite. Au printemps l'inondation couvre toutes les
+îles, et le fleuve devient une mer d'eau douce. A cette époque, en
+certains endroits, la largeur de la nappe dépasse 45 kilomètres[172].
+
+[Footnote 172: Sommier, _loc. cit._]
+
+L'Obi est un des fleuves les plus magnifiques de la terre. Issu de
+l'Altaï chinois à peu près sous la même latitude que Prague, il se
+jette dans l'océan Glacial au-dessus du cercle polaire. D'après
+Latkine, la longueur de son cours serait de 3 200 verstes; suivant
+d'autres auteurs, elle atteindrait 5 000 kilomètres. A Samarovo, ses
+dimensions, déjà considérables, sont doublées par les apports de
+l'Irtich, affluent aussi important que le fleuve lui-même. Ce n'est
+donc pas sans raison que des géographes considèrent cette dernière
+rivière comme le rameau fluvial le plus important du bassin. Ces deux
+grandes artères collectent les eaux d'une région dont la superficie est
+égale au tiers de celle de l'Europe. Sur toute la terre, seul le bassin
+de l'Amazone dépasse en étendue celui de l'Obi.
+
+Comme tous les fleuves russes, l'Obi subit une crue très forte à la
+fonte des neiges. A Samarovo, sa hauteur atteint 6 mètres, à Bériosov
+5, et à Obdorsk, situé dans le voisinage de l'estuaire, 6,50 d'après
+les renseignements fournis à M. Sommier. A cette époque, le volume
+d'eau roulé par l'Obi est énorme. D'après Finsch, une seconde crue se
+produit à Barnaul en juin et en juillet dans le bas fleuve.
+
+Situé dans la zone boréale, débouchant dans une mer dont le régime des
+glaces est encore peu connu, ce fleuve grandiose est resté jusqu'ici
+inutile au mouvement des échanges. En moyenne, pendant cent cinquante
+jours[173] seulement il est ouvert à la navigation. A Barnaul, l'Obi
+est pris par les glaces de la première quinzaine de novembre au
+commencement de mai; à Bériosov, durant sept mois.
+
+[Footnote 173: Finsch, _loc. cit._]
+
+Un jour peut-être, malgré la brièveté de sa période de navigabilité,
+l'Obi sera une grande route commerciale, et deviendra la voie
+d'exportation de la Sibérie Occidentale. La mer de Kara, qui reçoit
+les eaux de ce grand fleuve, a eu longtemps la réputation d'une
+des plus dangereuses régions de l'océan Glacial. Séparée de la mer
+de Barents[174] par la longue digue de la Nouvelle-Zemble et de
+l'île Vaïgatch, soustraite par suite à l'influence réchauffante du
+Gulf-Stream et des vents du sud-ouest, cette mer était, croyait-on,
+toujours obstruée par d'épaisses banquises. D'autre part, les passes
+donnant accès dans la mer de Kara, le Matotchkin Char, la Porte de Kara
+et le Chougor Char, passaient pour être presque toujours fermées par
+les glaces.
+
+[Footnote 174: On donne ce nom à la partie de l'océan Glacial comprise
+entre le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble et la Norvège septentrionale.]
+
+Les célèbres expéditions de Nordenskiöld ont prouvé cette erreur, et
+l'étude des documents antérieurs à confirmé l'expérience de l'illustre
+explorateur suédois. La navigation sur la mer de Kara n'est certes
+pas aussi facile que sur la Méditerranée, mais elle ne présente pas
+d'obstacles insurmontables pour de bons marins, comme on le croyait
+encore récemment. Certaines années, cette mer est complètement libre
+en été, et dès la fin de juillet des navires ont pu traverser les
+détroits sans apercevoir une glace. Très rares sont les étés où les
+banquises ont fermé la navigation. En moyenne, d'après les documents
+que nous possédons, la traversée de la mer de Kara paraît assurée
+à partir du commencement d'août. En 1876, un navire allemand, le
+_Neptune_, exécuta en deux mois et demi le voyage aller et retour de
+Hambourg à l'embouchure de l'Obi. La même année, un vapeur anglais
+accomplissait la même traversée en partant de Newcastle. Dans ces
+quinze dernières années, plusieurs bâtiments ont effectué sans encombre
+le trajet d'un port d'Europe à l'embouchure de l'Obi. Les quelques
+accidents arrivés ont malheureusement eu pour effet de discréditer les
+entreprises, et actuellement les négociants de la Sibérie occidentale
+semblent avoir renoncé à l'exportation de leurs marchandises par cette
+voie. Cet abandon ne nous paraît pas justifié. Les succès obtenus
+auraient dû faire oublier les accidents et encourager les efforts. Si
+cette navigation doit être reprise, il est absolument indispensable
+d'établir dans l'île de Vaïgatch un poste de veilleurs chargés de
+surveiller les mouvements des glaces dans la mer de Kara. Moyennant
+quelques sacrifices pécuniaires, il ne sera pas difficile de décider
+de hardis marins, quelques chasseurs de phoques norvégiens par
+exemple, à hiverner sur cette terre. Leurs observations fourniraient
+aux capitaines des navires des indications utiles sur la position des
+banquises; grâce à ces renseignements la navigation deviendrait moins
+hasardeuse. En tous cas, les communications entre l'Obi et l'Europe ne
+peuvent être entretenues que par des vapeurs dirigés par de bons marins
+habitués aux glaces. Un des grands avantages de cette route commerciale
+est l'assurance d'un fret à l'aller et au retour. La Sibérie manque
+d'objets manufacturés; toutes les importations y trouvent donc un
+débouché rémunérateur. Pour le fret de retour, les capitaines n'auront
+que l'embarras du choix. La Sibérie n'est pas du tout ce désert
+éternellement glacé et neigeux qu'évoque son nom. C'est au contraire
+un pays admirablement fécond. Au sud de Tobolsk s'étend une région
+agricole d'une fertilité comparable à celle des fameuses Terres-Noires
+de la Russie méridionale, et cette zone s'étend sur des milliers de
+kilomètres. Il y a là un immense grenier à blé jusqu'à présent demeuré
+inutile. Le jour encore lointain où la Sibérie sera peuplée, elle
+deviendra au point de vue agricole les États-Unis de l'ancien continent
+et inondera de ses blés notre vieille Europe. Dans un avenir que
+l'initiative russe peut singulièrement rapprocher, notre agriculture
+sera menacée d'une nouvelle et terrible concurrence par les blés de
+Sibérie. Aujourd'hui, bien qu'une très infime portion du pays seulement
+soit défrichée, la production de la Sibérie occidentale en céréales est
+de beaucoup supérieure à la consommation locale. Transportés par voie
+fluviale à l'estuaire de l'Obi, les blés formeraient le principal fret
+des navires et dans des conditions de prix très avantageuses. Ajoutez à
+cela les produits des forêts vierges, les cuirs, etc.
+
+Pour éviter aux navires de doubler la longue presqu'île de Ialmal
+qui proémine comme un long doigt au milieu de la mer de Kara, divers
+projets ont été mis en avant. Au XVIe siècle, des bateaux russes
+partaient de la Petchora, gagnaient l'extrémité supérieure de la baie
+de Kara et, de là, par des rivières et des portages, atteignaient
+l'Obi, puis l'embouchure du Tas. Il y a quelques années, on a proposé
+le creusement d'un canal entre l'Obi et la baie de Kara. Après étude
+du terrain, ce projet a été abandonné. Plus récemment, il a été
+question de la construction d'un chemin de fer à travers cet isthme. Ne
+connaissant pas la région, je ne puis me prononcer sur sa possibilité,
+mais, d'après les renseignements que nous possédons sur la nature du
+sol dans ces pays, le terrain n'est guère propice à l'établissement
+d'une voie ferrée. D'autre part, la traversée de l'Oural septentrional
+nécessiterait le creusement de tunnel ou tout au moins de tranchées.
+Enfin les marchandises devraient subir deux transbordements, d'où
+une élévation des prix. Or le bon marché est une des conditions
+essentielles de la vente des produits de Sibérie sur les marchés
+européens.
+
+Les Sibériens fondent aujourd'hui de grandes espérances sur le
+Transsibérien, je crains bien qu'ils ne nourrissent de dangereuses
+illusions à ce sujet. Le chemin de fer projeté et déjà commencé est,
+avant tout, politique et stratégique. Il augmentera et facilitera dans
+une singulière mesure les relations entre la Russie et la Chine. Si
+un conflit éclatait avec cette puissance, il permettrait de rapides
+mouvements de troupes, et cet avantage est de la plus haute importance.
+
+En cas de guerre européenne, la frontière sibérienne-chinoise, longue
+de plusieurs milliers de kilomètres, devra être soigneusement observée.
+Peut-être les Célestes voudraient-ils profiter de complications
+européennes pour créer à la Russie des embarras. Le prince de Bismarck
+avait compris avec sa haute intelligence politique l'importance de
+la Chine comme facteur dans les luttes entre les diverses nations
+occidentales. Le Ministre d'Allemagne à Péking, M. Brandt, avait
+employé au service de cette idée sa longue connaissance du pays et des
+hommes. Son autorité était grande auprès du Tsong-li-yamen, et, à tort
+ou à raison, les Européens établis en Extrême-Orient attribuaient à son
+influence une longue portée.
+
+Depuis le traité de Kouldja, les rapports entre la Russie et la
+Chine sont bons; mais la sûreté des relations n'est pas précisément
+la qualité dominante des Célestes. La construction du Transsibérien
+enlèvera à la Russie toute préoccupation de ce côté. A la première
+démonstration hostile des Chinois, en quelques jours pourront être
+effectués des transports de troupes qui auparavant auraient exigé des
+mois. Gouverner, c'est prévoir, dit-on; les hommes d'État russes sont
+prévoyants.
+
+D'autre part, considérable sera l'importance économique du
+Transsibérien. Les relations commerciales entre la Russie et la Chine,
+déjà si suivies, augmenteront dans une large mesure. Le transport des
+thés de Kiakhta, qui se fait actuellement par caravanes à travers la
+Sibérie, s'effectuera désormais par voie ferrée. Enfin, le chemin
+de fer sera la grande route de la colonisation et de la pénétration
+européenne en Sibérie. Il agrandira le champ d'exportation des
+manufactures russes et élargira le débouché de l'industrie moscovite.
+Mais les Sibériens se font illusions s'ils comptent sur cette route
+pour expédier en Europe les produits de leurs terres. Le Transsibérien
+ne sera jamais une voie d'exportation pour la Sibérie. Il transportera
+en Europe l'or et les pierres précieuses; de pareilles marchandises
+peuvent supporter sans perte d'énormes taxes de transport. Mais la
+principale production du sol, les céréales, sera grevée de frais
+beaucoup trop considérables pour une vente avantageuse en Europe.
+D'autre part, en admettant même des tarifs très bas, les blés de
+Sibérie arriveraient dans la région du Volga et, venant faire
+concurrence à ceux de Russie, amèneraient fatalement une baisse. Le
+résultat le plus clair de l'opération serait l'appauvrissement du
+cultivateur russe.
+
+Le débouché des céréales sibériennes est l'Europe septentrionale:
+la péninsule Scandinave, la Finlande, le Danemark, l'Allemagne
+du Nord, etc. La condition essentielle de leur placement sur ces
+marchés est leur bas prix. Les frais de transport doivent donc être
+réduits au minimum et par suite être effectués par eau. Par l'Obi,
+puis par l'Oural, la Petchora et la mer Blanche, le blé de Sibérie
+arrive déjà en Norvège par la voie d'Arkhangelsk. La route de M.
+Sibiriakov augmentera ce mouvement. Mais, longue et nécessitant deux
+transbordements, cette voie reste inférieure à celle de la mer de Kara.
+De ce côté devraient se tourner les efforts des hommes d'initiative
+si nombreux en Russie et en Sibérie. Ils sont habitués à vaincre la
+nature. La persévérance aidée de sacrifices pécuniaires triompherait
+sans aucun doute des difficultés de navigation dans la mer de Kara.
+
+Après cette longue digression, revenons maintenant au récit de notre
+voyage. Dans l'après-midi nous arrivons à la station de Novaïa-Iourta,
+située en plein marais: trois ou quatre cassines entourées d'eau.
+Depuis quelques jours seulement l'inondation a baissé, et le sol est
+resté détrempé et fangeux. Pour arriver aux maisons on avance jusqu'à
+mi-jambes dans une boue épaisse et tenace. On dirait une habitation
+lacustre des temps préhistoriques.
+
+Les Ostiaks de Novaïa-Iourta, comme ceux de la station précédente
+de Niérémo, ont un type mongol accusé. Ils sont noirs, ont la peau
+bistre et les yeux fendus obliquement. Des neuf rameurs de Niérémo,
+sept présentent des caractères nettement mongoloïdes. Sur la basse
+Sosva, dans les _paouls_ voisins de Bériosov, ce type est également
+fréquent. Chez les indigènes des bords de l'Obi la couleur noire
+paraît dominante, et nous l'observerons jusqu'à la station de
+Soukoroukovskaya, la dernière occupée par les Ostiaks. Les Samoyèdes
+ont évidemment remonté par la grande route du fleuve et se sont mêlés
+aux naturels. Depuis Bériosov une observation même superficielle
+révèle des modifications sensibles chez les indigènes. A mesure
+que nous avançons vers le sud, les traces d'une influence tatare
+se révèlent fréquentes et précises. Les Ostiaks, pendant longtemps
+en relations constantes et directes avec les Musulmans, leur ont
+emprunté de nombreux usages, tels que celui du voile chez les femmes
+et la coutume du _kalym_. Cette influence devient très apparente dans
+l'ornementation du vêtement des femmes. Les Ostiakes ont pris de
+leurs voisines musulmanes un goût très prononcé pour les parures en
+verroterie de couleur. Sur les bords de l'Obi, la perle de verre a une
+importance égale à celle du jais en Europe, et les femmes indigènes
+savent l'employer à des passementeries aussi chatoyantes de coloris
+que régulières de dessin. Rare dans la région de la Sygva et de la
+haute Sosva, cette ornementation devient générale dans la vallée de
+l'Obi. Presque toutes les femmes portent aux manches et au col de leurs
+tuniques de larges garnitures de perles de verre. A leurs tresses
+pendent des rubans couverts de cette verroterie, et leurs sandales
+comme leurs gants sont ornés de broderies de ce genre.
+
+Depuis Bériosov les Ostiaks sont également profondément modifiés par le
+contact des Slaves. Maintenant les _tchioumes_ deviennent rares et les
+_iourtes_ moins primitives. Quelques-unes sont des maisons avec deux
+pièces garnies de chaises et de tables. D'autre part, les vêtements
+en peau de renne sont remplacés par des blouses et des pantalons de
+grosse toile en fibres d'ortie. A Novaïa-Iourta, les hommes portent
+des chemises par-dessus le pantalon à la mode russe, des _kaftans_ en
+guenilles, et bientôt nous verrons des gilets et des casquettes. Comme
+chaussures, en place des _pimouï_, des souliers en cuir de cheval, et
+un peu plus bas des bottes. Encore quelques années et les Ostiaks de
+cette région seront tous vêtus de défroques russes. Dans les _iourtes_,
+beaucoup d'ustensiles en métal; l'importance de l'écorce de bouleau
+comme matière première diminue. En 1872, le voyageur russe Poliakov
+avait trouvé des instruments en pierre chez les indigènes des bords
+de l'Obi; en 1882, d'après la description de M. Sommier, les Ostiaks
+avaient encore conservé en grande partie leur civilisation primitive;
+depuis, la russification a fait des progrès très rapides. En dix ans,
+l'état des habitants s'est modifié complètement, et il est à craindre,
+pour les ethnographes comme pour les amateurs de pittoresque, que les
+Ostiaks de l'Obi n'aient bientôt adopté la civilisation russe. Les
+Slaves sont de merveilleux agents d'assimilation; à leur contact, les
+races indigènes fondent rapidement. C'est le peuple colonisateur par
+excellence.
+
+[Illustration: Village ostiak sur les bords de la Sosva.]
+
+Les Ostiaks de cette région tirent toutes leurs ressources de la pêche.
+La chasse est pour eux une occupation secondaire. A mesure que l'on
+avance vers le sud, les animaux à fourrures deviennent rares[175]. Ces
+indigènes élèvent du bétail et des chevaux[176]. La récolte de foin
+étant insuffisante pour l'alimentation de ces animaux durant l'hiver,
+pendant cette saison leur nourriture consiste en feuillage desséché
+de bouleaux et de saules. A Novaïa-Iourta, la grande curiosité est un
+lièvre (_Lepus borealis_) apprivoisé que les indigènes nourrissent avec
+du poisson.
+
+[Footnote 175: Dans le _volost_ Kotskaya, au sud de Kondinsk, en 1889,
+le rendement de la pêche était de 156 tonnes métriques, pour une
+population de 2 280 individus (hommes, femmes et enfants). Celui de la
+chasse avait une valeur de 5 000 francs.]
+
+[Footnote 176: Dans le _volost_ de Kondinsk, les indigènes possèdent
+535 bêtes à cornes et 850 chevaux; dans celui de Kotskaya, on compte
+720 bêtes à cornes et 1140 chevaux.]
+
+Au moment du départ, le ciel gris fond en bruine, la brise se lève
+mouillée avec un crachin froid et pénétrant; une tristesse de mort
+enveloppe un paysage lugubre. Depuis des semaines nous parcourons
+une terre partout pareille; jamais une découverte de pays imposante,
+jamais un moment d'admiration, jamais une vue soulevant l'enthousiasme,
+jamais une sensation forte, vibrante qui reste dans la mémoire comme un
+point lumineux. Toujours une monotonie exaspérante, toujours une même
+plaine basse, à moitié submergée. La Sibérie ne laisse aucun souvenir,
+rien qu'une impression d'ennui. Sur ce point tous les voyageurs sont
+d'accord. «Si vous n'êtes animé par un enthousiasme scientifique, n'y
+allez pas», s'écrient en terminant leurs relations deux auteurs, l'un
+simple touriste, l'autre savant distingué.
+
+La nuit venue, l'obscurité est profonde, le temps absolument bouché,
+comme disent les marins. Le jour, la facilité avec laquelle les Ostiaks
+reconnaissent la route au milieu de ce dédale de canaux et d'îles m'est
+toujours un sujet d'étonnement. Pour se guider sans boussole à travers
+ces terres basses, ces gens doivent posséder la plus merveilleuse
+mémoire des localités. Ce soir, la vue dépasse à peine un rayon de
+quelques mètres, et pourtant jamais notre barreur ne fait fausse route.
+Le bonhomme trouve son chemin sans y voir.
+
+Par un temps pareil, qu'il semble bon et agréable le cabanon de la
+_lodka_! Notre habitation mesure 2 mètres de long et 1m,10 de haut.
+Mais là nous sommes à l'abri, et, éclairé par deux bougies enfoncées
+dans des bouteilles, notre chenil prend un aspect chaud et gai. Tout à
+coup, dans le grand silence de la nuit, les rameurs roulent une plainte
+rythmée; puis soudain éclate un hurlement furieux, un beuglement de
+fauves comme un formidable cri de guerre. En même temps, des branches
+battent la muraille de la cabine. Sommes-nous échoués? Mais non, nous
+avançons toujours. Et un second cri part plus terrible encore que le
+premier. Du coup, Boyanus ouvre la porte de la cabine. Qu'y a-t-il?
+Oh rien. Tout le monde rit aux éclats. Le courant est rapide, et pour
+se donner du courage et aussi pour s'amuser, les rameurs poussent ces
+hurlements! Point de plaisir sans bruit. Toute la nuit notre sommeil
+est ponctué de ces rugissements de bêtes.
+
+Le mauvais temps est heureusement de courte durée; le lendemain, le
+soleil luit gai et brillant, emplissant l'air d'une douce tiédeur. Ce
+sont les derniers sourires de l'été.
+
+Toute la journée du 26, continuation de la navigation au milieu des
+_protoks_. Dans la soirée nous atteignons le grand Obi. A lui seul il
+forme un fleuve magnifique, large de 2 kilomètres. Après un voyage
+de deux jours à travers une uniforme forêt inondée, voici enfin un
+paysage nouveau. Au bout de la nappe d'eau, derrière un premier plan
+de marécages boisés, blanchit sur la rive droite une haute terrasse
+couronnée de forêts. Taillée à pic, elle se dresse en une falaise de
+sable et d'argile à une quarantaine de mètres au-dessus de l'eau.
+Dans cette platitude, pareil monticule fait l'effet d'une haute cime,
+et telle est l'impression générale, que les Russes donnent à cette
+terrasse le nom de montagne (_gora_). Gravissez cet escarpement de
+sable: au sommet vous trouvez une immense plaine s'étendant sur des
+centaines de kilomètres. Cette plaine est le niveau normal du pays, le
+fleuve un large fossé creusé dans l'épaisseur du sol, et la _gora_, le
+talus de ce fossé. L'escarpement est produit par l'érosion constante
+que le fleuve fait subir à la berge. D'après les observations du
+célèbre naturaliste russe de Baer, les cours d'eau de notre hémisphère
+coulant dans le sens du méridien entament leur rive orientale et
+alluvionnent leur rive occidentale par l'effet de la rotation
+terrestre. «Une molécule d'eau qui se dirige du sud au nord, écrit
+M. de Lapparent qui d'ailleurs ne paraît guère accepter la théorie
+de Baer, rencontre, dans sa descente, des régions où la vitesse de
+rotation est de moins en moins prononcée; elle doit donc conserver
+un excès de vitesse dans le sens où s'accomplit le mouvement diurne de
+la terre, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, et ce serait cet excès qui
+entraînerait de préférence la dégradation des berges orientales.»
+
+[Illustration: Terrasse sablonneuse de la rive droite de l'Obi.]
+
+Ainsi se produit un lent déplacement vers l'est des fleuves sibériens
+coulant du sud au nord. Venant sans cesse frapper la rive droite,
+les eaux entament d'une manière continue cette berge, en même temps
+qu'elles abandonnent le bord opposé. La grande masse de l'Obi coule
+ainsi directement à la base de la haute terrasse, tandis qu'à gauche
+la berge se trouve partout précédée d'une large zone de terres basses,
+produit de l'alluvionnement. Le déplacement de l'Obi vers l'est est un
+fait reconnu par les indigènes, comme le prouve le nom de Vieil-Obi
+(_Staraïa Obi_) qu'ils donnent concurremment avec celui de Petit-Obi au
+bras gauche du fleuve. Cette branche est en effet la plus anciennement
+creusée et à une époque antérieure a servi de lit au Grand-Obi.
+
+La berge droite du fleuve, constituée par des terrains détritiques
+quaternaires comme toute la Sibérie septentrionale, est très facilement
+entamable. Nulle part affleure une assise rocheuse. Partout, de bas en
+haut, la _gora_ présente des couches de sable, de graviers et d'argile
+empâtant des blocs de pierres[177]. Sur un terrain d'une aussi faible
+consistance, l'érosion se produit naturellement avec des proportions
+grandioses, et détermine d'énormes éboulements. Poliakov évalue à 256
+000 mètres cubes le volume d'une chute de falaise survenue sur la rive
+droite de l'Irtich. A 5 verstes au nord de Malo-Atlim, lors de notre
+passage, la berge portait les traces d'une rupture fraîche dont la
+masse avait dû être considérable.
+
+[Footnote 177: Les assises ne sont pas partout horizontales. En
+plusieurs localités, j'ai observé un pendage des couches et des
+stratifications entre-croisées.]
+
+Outre le courant du fleuve, les eaux pluviales, les glaces et le vent
+contribuent à la dégradation de la falaise. Le ruissellement des eaux
+pluviales détermine la formation de profonds ravins. Sur ce terrain
+il produit les mêmes effets dévastateurs que les torrents sauvages
+dans les Alpes. Au moment de la débâcle, poussés violemment par les
+pressions, des blocs battent la terrasse sablonneuse, l'attaquent à
+coups de bélier, l'ébranlent; la terre se trouve ainsi préparée à
+céder à l'action du courant, lorsqu'elle ne s'éboule pas déjà sous le
+choc de ces assauts. L'été, l'air est un agent d'érosion non moins
+actif que l'eau. Si ses effets se manifestent dans des proportions
+moins grandioses, ils n'en sont pas moins continus. En passant sur ces
+falaises, le moindre vent enlève d'énormes quantités de particules
+sablonneuses. Par une forte brise un pulvérin s'élève de la _gora_,
+et remplit le ciel d'une fumée de poussière. A Samarovo, pendant
+une tempête, nous respirâmes du sable. Par les fentes des fenêtres
+pénétraient des particules terreuses, et dans l'intérieur des maisons
+tous les objets étaient couverts d'une couche arénacée. C'était une
+réduction du simoun.
+
+Sous les actions réunies de ces différentes érosions la dégradation
+des falaises des fleuves sibériens est très rapide. Depuis la
+période historique, qui commence pour la Sibérie au XVIe siècle, le
+déplacement des fleuves vers l'est est parfaitement reconnaissable.
+Ainsi, à Démiansk, village russe en amont de Samarovo, l'emplacement de
+la première église, situé, lors de la construction, sur la rive droite
+de l'Irtich, se trouve actuellement sur la rive gauche, et à la place
+où fut élevée la seconde, coule maintenant le fleuve. Certaines années,
+dans cette localité, la rive droite est rongée sur une largeur de 40
+mètres[178].
+
+[Footnote 178: Sommier, _loc. cit._]
+
+Ces diverses érosions jettent dans l'Obi une quantité énorme de
+particules arénacées. Pour le thé nous employions l'eau du fleuve,
+et chaque fois le fond de nos tasses était rempli d'une couche de
+sédiments. La présence de ces sables en suspension donne au fleuve
+une couleur jaune très accentuée. Une partie de ces sables sert à
+constituer les terres basses comprises entre le Grand et le Petit-Obi.
+La formation de ces dépôts est singulièrement facilitée par les
+saulaies dont les îles sont couvertes. Au moment de l'inondation, ces
+taillis seuls émergent et permettent par suite la fixation rapide des
+sédiments.
+
+Le long de la rive droite, à la base de la falaise, on observe une
+ligne de blocs que les éboulements ont dégagés des couches arénacées.
+La formation de cette murette est due à l'action des glaces au moment
+de la débâcle. Sur les bords de tous les cours d'eau et de tous les
+lacs de Laponie existent de semblables alignements constitués dans
+les mêmes conditions. Lorsque la carapace cristalline se rompt au
+printemps, sous la poussée des glaces venant d'amont les glaçons
+empiètent sur la rive, repoussent les pierres disséminées et les
+accumulent en murettes.
+
+Une autre conséquence de la dégradation de la berge, et celle-là
+très importante, est la chute dans le fleuve de masses considérables
+d'arbres. Les glissements de la falaise entraînent dans l'Obi des pans
+de forêts que les eaux emportent jusqu'à l'océan Glacial et que les
+courants marins dispersent ensuite sur les terres polaires sous forme
+de bois flotté. Cette destruction des forêts par les fleuves est un
+des phénomènes les plus actifs de la zone boréale russe. Nous l'avons
+observé sur tous les nombreux cours d'eau parcourus pendant cette
+exploration, mais sur aucun il ne se produit avec une amplitude plus
+grande que sur l'Obi. Je ne crois pas donner un chiffre exagéré en
+évaluant en moyenne le volume des débris ligneux épars sur la berge
+droite à un mètre cube par 10 mètres courants de rive. La distance
+de Bériosov à Samarovo est de 546 kilomètres. Par suite, le cube des
+bois jonchant la rive droite sur cette distance sera de 534 063 mètres
+cubes, et ce chiffre est un minimum. Toutes les îles sont parsemées de
+bois flotté; il n'est pas un point des rives où l'on n'en trouve.
+
+D'autre part, le Iénisséi, la Léna et toutes les autres rivières de
+Sibérie apportent dans l'océan Glacial un volume de bois non moins
+considérable. Jugez, par suite, de l'énorme masse de bois flotté
+fournie par les fleuves sibériens. Une fois en mer, les troncs sont
+poussés vers l'est par un courant côtier le long du littoral nord
+de l'Asie. Arrivés dans les parages de la Terre de Wrangel, ces
+bois sont ensuite chassés par un autre courant vers le nord-ouest,
+c'est-à-dire en sens inverse de la direction qu'ils ont suivie
+jusque-là. L'existence de ce courant a été révélée par la dérive de la
+_Jeannette_. Pendant deux ans le bâtiment, retenu prisonnier dans une
+banquise, fut entraîné au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie par un
+mouvement des eaux constant analogue à celui qui porta le _Tegetthoff_
+vers la Terre François-Joseph. Au delà des îles de la Nouvelle-Sibérie
+la marche de ce courant a été mise en lumière par un curieux cas de
+flottage. En 1881, la _Jeannette_ se perdit à soixante milles au nord
+de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Quel ne fut pas l'étonnement deux
+ans et demi plus tard, lorsque des épaves authentiques de ce bâtiment
+furent retrouvées sur un glaçon à l'extrémité sud-ouest du Grönland. Le
+bloc avait été apporté là par le grand courant polaire qui, après avoir
+longé la côte orientale du Grönland et doublé le cap Farvel, vient se
+perdre dans le détroit de Davis. Depuis longtemps ce courant avait été
+constaté, mais son origine était toujours demeuré inconnue. Le flottage
+des épaves de la _Jeannette_ permet d'établir son trajet en quelque
+sorte expérimentalement. Complétée par les renseignements que l'on
+possédait déjà sur le mouvement des eaux autour de la Nouvelle-Zemble
+et du Spitzberg, cette découverte révélait le point de départ du
+courant polaire grönlandais. Sans aucun doute il est la continuation du
+courant des îles de la Nouvelle-Sibérie. Au delà de cet archipel les
+eaux poursuivent leur marche vers le nord-ouest, passent au nord de la
+Terre François-Joseph et du Spitzberg, dans le voisinage du pôle, puis
+redescendent vers le sud le long de la côte est du Grönland[179]. Les
+bois flottés suivent cet itinéraire. Par des dérivations du courant
+une partie est poussée vers le Spitzberg et la Terre François-Joseph;
+la plus grande partie arrive au Grönland où elle échoue; le restant,
+chassé au sud du cap Farvel par les vents est ensuite entraîné par le
+Gulf-Stream de nouveau vers le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Les
+troncs échoués sur les côtes du Grönland sont soigneusement recueillis
+par les indigènes pour la fabrication de leurs armes et de leurs
+embarcations. Ce sont les seuls bois qu'ils puissent se procurer. Ainsi
+finalement les produits des forêts de Sibérie servent à l'industrie des
+Eskimos.
+
+[Footnote 179: C'est sur l'existence de ce courant que compte M. Nansen
+pour atteindre le Pôle. Le célèbre voyageur norvégien a, comme on sait,
+quitté l'Europe, il y a quelques mois, en route pour les îles de la
+Nouvelle-Sibérie. De là il pense gagner le Pôle, poussé par le courant.]
+
+Nous voici maintenant sur le Grand Obi. Représentez-vous une large
+plaine d'eau bordée à l'est par une muraille verte égratignée de larges
+taches jaunes. De distance en distance, de profonds ravins déchirent la
+_gora_ comme des entailles au couteau, et par toutes ces coupures la
+forêt descend pareille à une inondation verte au-dessus de l'inondation
+bleue des eaux. Poussée par six vigoureux rameurs, la _lodka_ avance
+rapidement sous la pâleur jaunâtre du couchant. Dans le grand calme
+enveloppant du soir, une sensation d'infini vous pénètre. Vers l'ouest,
+à perte de vue, les terres confondues avec les eaux deviennent une
+immensité océanique. A l'horizon apparaît simplement une petite raie
+verte toute basse. On a une illusion de mer.
+
+Désormais nous suivrons la rive droite du fleuve. De ce côté notre
+première étape est le village de Tcherkali (_siélo_), où un artiste
+indigène nous donne un concert. Les Ostiaks de l'Obi ont imaginé une
+harpe à neuf cordes métalliques dont la forme rappelle grossièrement
+celle d'un oiseau. La caisse résonnante forme le corps, la hampe le
+cou, et le sommet figure la tête. D'où le nom de _liebed_ (cygne) donné
+par les Russes à cet instrument. La harpe de David devait être aussi
+primitive. A la tête de l'instrument pendent de petites guenilles,
+cadeaux des danseuses à l'artiste; le nombre de ces morceaux de drap
+permet de juger à l'avance la virtuosité du harpiste. Aux premiers
+accords tous les indigènes se rassemblent autour de notre canot, leur
+figure s'illumine, pour quelques minutes ils semblent oublier leur
+pénible existence. L'air est triste, poignant; dans le calme du soir il
+monte comme une plainte de ces pauvres gens dont la vie est faite tout
+entière de souffrances et de privations.
+
+Le lendemain, à travers la grisaille de l'horizon pluvieux perce un
+campanile blanc, puis le classique toit vert des églises grecques et un
+bloc de cassines sales. Nous arrivons au village russe de Kondinsk, la
+localité la plus importante entre Bériosov et Samarovo. Il est situé
+sur la rive montagneuse, et pour en permettre l'ascension un escalier
+en bois a dû être construit. Le village doit toute son importance à
+un monastère fondé dans un but de prosélytisme parmi les indigènes.
+Quelques jeunes Ostiaks et Samoyèdes y sont élevés par les moines;
+arrivés à l'âge d'homme, les néophytes sont renvoyés parmi leurs
+congénères avec mission d'y répandre les lumières de la religion et de
+la civilisation. L'institution, m'a-t-on assuré, n'a pas donné de très
+bons résultats.
+
+Les Russes de Kondinsk tirent leurs principales ressources de la pêche.
+Pour l'exercice de cette industrie, ils emploient les mêmes engins que
+les Ostiaks. Comme eux, ils montent des pirogues qu'ils manient avec
+une adresse extraordinaire, et, comme eux, emploient de petits filets
+tendus sur un bâton et maintenus perpendiculairement dans l'eau par
+un poids en pierres. Ce peson est le seul objet en pierre que nous
+ayons observé en Sibérie. Au contact des Russes, les survivances
+préhistoriques disparaissent rapidement. A mesure que nous avançons
+vers le sud, à part le type ethnique, les différences s'effacent entre
+les Slaves et les Ostiaks. Le lendemain, à Malo-Atlim, nous voyons les
+dernières _tchioumes_, et désormais tous nos rameurs sont vêtus de
+défroques russes.
+
+[Illustration: Poids de filet en pierre (d'après une photographie
+exécutée sur l'original et communiquée par la _Revue Encyclopédique_).]
+
+Nous continuons à suivre la rive droite. Toujours la même impression.
+Par endroits l'immensité océanique des _protoks_ donne l'illusion de la
+mer. A perte de vue ce sont de grandes trouées d'eau scintillante de
+lumière avec une mince raie verte à l'horizon.
+
+Dans l'après-midi, en arrivant à une station, un aigle se lève des
+oseraies et va se percher tout près sur le toit d'une _iourte_
+ruinée. Vite la carabine, des cartouches, et j'avance lentement en me
+défilant soigneusement. Me voici à bonne portée, je lâche mon coup
+de fusil, l'oiseau tombe et en même temps toute la bande des Ostiaks
+arrive sur moi menaçante et hurlante: je venais d'abattre un aigle
+apprivoisé, tout comme Tartarin avait tué un lion mendiant. Le premier
+moment d'émoi passé, les cris s'apaisent de suite à la promesse d'un
+dédommagement pécuniaire. N'ayant pas encore appris l'art de rançonner
+les voyageurs, les Ostiaks se montrèrent plus accommodants que les
+Arabes de Daudet. Pour deux roubles cinquante kopeks, le propriétaire
+de l'oiseau se déclara très satisfait. Dès lors, le bonhomme s'attache
+à nos pas, il tourne autour de nous en marmottant d'un air souriant;
+enfin, s'enhardissant, il nous propose de tirer un second aigle non
+moins apprivoisé, moyennant finances bien entendu. Sans attendre notre
+réponse il part à la recherche de son volatile et bientôt l'apporte
+par les pattes, ni plus ni moins qu'un vulgaire dindon. Boyanus se
+laisse tenter par les qualités de l'oiseau et nous l'embarquons dans la
+_lodka_ de Reif.
+
+_29 août._--Dans la matinée nous traversons le grand Obi pour
+suivre la rive gauche. A sept heures, nous arrivons à la station de
+Kéoutchinskaya.
+
+A la station suivante, à Vorono, tous les hommes sont partis à la
+pêche, ils reviendront très tard, et pour ne pas nous faire attendre,
+leurs femmes les remplacent. Plusieurs emmènent leurs nourrissons; pas
+gênants, les marmots: on les fourre sous les bancs dans les boîtes en
+écorce qui leur servent de berceaux. Quand leurs cris deviennent trop
+gênants, la mère prend une bouteille pleine de lait de vache, s'en
+emplit la bouche, puis insuffle le liquide à son enfant.
+
+L'étape est heureusement courte, 15 verstes, puis voici les _iourtes_
+de Soukoroukova, la dernière station ostiake.
+
+Avec regrets nous nous séparons de ces pauvres gens. Après un mois
+passé au milieu d'eux, vivant presque de leur vie, nous nous sommes
+pris à les aimer. Leur douceur, leur honnêteté, leur bonne volonté
+attachent, et toujours nous garderons au cœur une sympathie profonde
+pour ces humbles, pour ces malheureux qui se débattent étouffés par
+la civilisation. A Soukoroukova ils sont tombés au dernier degré de
+la pauvreté. Tous sont vêtus de haillons sordides et leurs misérables
+cassines s'affaissent avec un air de mort.
+
+A deux kilomètres de la station, en rangeant une saulaie inondée, l'œil
+vigilant de Popov découvre un magnifique aigle immobile, perché dans
+le taillis. Celui-là n'est point apprivoisé, mais pour ne pas prendre
+son vol à notre passage, très certainement il doit souffrir d'une
+indigestion. A vingt mètres je lui envoie une balle. L'oiseau tombe
+percé de part en part. Telle est la ténacité de la vie chez l'aigle
+que, lorsque nous voulons le ramasser, il se débat vigoureusement et,
+renversé sur le dos, se défend du bec et des serres. Pour le tuer, un
+homme doit lui appuyer pendant dix minutes le talon de la botte sur
+l'épine dorsale. Une magnifique pièce cet aigle; son envergure mesure 2
+m. 20.
+
+Deux heures de navigation et nous arrivons au village de Soukoroukova,
+situé en plein marais. Je ne sais s'il a été fondé par l'administration
+ou par de simples particuliers. Mais que cet établissement émane de
+l'initiative officielle ou particulière, en tout cas l'emplacement a
+été singulièrement choisi. Bâti au milieu de l'archipel, sur une langue
+de terre basse, le village est chaque année complètement inondé par la
+crue du printemps. Les rues sont transformées en canaux, et pendant
+plusieurs semaines Soukoroukova devient une petite Venise boréale.
+Cette année les eaux n'ont baissé qu'à la fin de juillet; aujourd'hui
+encore les rues sont à moitié remplies par de larges mares, et la rive
+à laquelle nous accostons est une fondrière. Sur cette bourbe le
+débarquement serait impossible sans l'aide des habitants. Dès qu'ils
+aperçoivent notre _lodka_, les naturels accourent avec des planches
+et en quelques minutes installent un débarcadère. Le caractère russe
+a un fond de bonté et d'obligeance véritablement touchant. L'immense
+majorité de ces paysans sont de bons et braves gens.
+
+A une journée radieuse succède une nuit superbe, chaude et lumineuse.
+Pas un nuage, pas un souffle de vent, nous glissons sans bruit sur un
+étroit canal au milieu de la forêt silencieuse. A travers le feuillage,
+la lumière blanche de la pleine lune ruisselle; des morceaux de rives
+prennent l'aspect de taches de neige, et la nappe d'eau s'émaille de
+plaques d'argent changeantes. Et partout un silence de choses mortes
+donnant la sensation du désert. Telles ces belles nuits d'amoureux
+chantées par les poètes. Pour rendre l'impression plus poignante, les
+rameurs entament un chœur russe si plein d'une douce mélancolie que
+les larmes nous montent aux yeux. Des heures et des heures on reste
+sur le toit de l'embarcation, enveloppé par la poésie profonde de
+la nature, bercé par cette musique pénétrante. Et quand se fait le
+jour pâle de l'aurore, de tous ces bois mouillés sortent des buées
+floconneuses, légères, transparentes. Au milieu de ces fumées blanches,
+des pans de forêt paraissent puis disparaissent avec des brusqueries
+de lanterne magique; la nature entière prend un aspect de rêve, de
+vague, d'inexistant. Puis soudain le soleil se montre lentement, bien
+lentement, avec des alternatives de lumière et d'obscurité; les vapeurs
+tourbillonnent, s'envolent comme aspirées, et la vision prend fin.
+
+Nous déjeunons sur une île. Partout de grosses souches apportées par
+l'inondation et que la crue prochaine remportera. La forêt a ici
+un aspect plus méridional; peu ou point de conifères, les arbres à
+feuilles caduques dominent; sous la tiède chaleur du soleil on a
+l'impression du Midi. Derniers sourires de la nature sibérienne avant
+le long engourdissement de l'hiver. En dépit des apparences, les
+premiers froids sont proches et déjà les oiseaux émigrent. Tous les
+jours nous observons de nombreux passages d'oies en route vers le sud.
+
+Dans l'après-midi, au bout d'une longue plaine herbeuse, apparaît
+le village de Troïtskoïé, signalé de loin par la tache blanche de
+son église: un horizon de prairies basses découpées de canaux, des
+troupeaux de vaches et de chevaux paissant tranquillement; un aspect de
+plantureuse Hollande.
+
+Entre tous les Russes de Sibérie que nous avons vus, les habitants
+de Troïtskoïé se distinguent par leur énergie et leur fierté avec un
+air d'indépendance qui ne déplaît point. Dispersés sur d'immenses
+territoires, les indigènes sentent ici moins la main de l'autorité que
+dans la Russie d'Europe, et ne pouvant guère compter sur l'intervention
+de l'État, ils ont pris l'habitude d'une plus grande initiative. Ces
+gens-là réunissent toutes les qualités du colon.
+
+Au delà de Troïtskoïé, très loin dans l'horizon bleui par la buée
+d'eau, une longue strate blanchâtre indique la terrasse de la rive
+droite. La plaine d'eau et de terres noyées s'élargit vers l'est. Nous
+voici en vue du confluent de l'Obi et de l'Irtich, presque au terme
+de notre voyage. Une dernière fois, à Bielagora, nous changeons les
+rameurs et en route pour Samarovo. Le vent souffle grand frais, et
+immédiatement la voile est hissée. Sous la poussée de la brise, la
+_lodka_ avance rapidement; au petit jour, Samarovo est en vue. De la
+rive gauche de l'Obi les _protoks_ nous ont conduit dans l'Irtich. Non
+moins grandiose que l'Obi est l'Irtich. L'affluent est aussi large que
+le fleuve lui-même; à perte de vue c'est une plaine d'eau et de marais.
+On dirait deux bras de mer marchant l'un vers l'autre pour unir leur
+immensité.
+
+A cinq heures et demie du matin, nous accostons au _pristane_[180]
+de Samarovo. Moment de satisfaction indicible, notre exploration
+est terminée et bien terminée. En voyage, après la joie du départ,
+la plus grande est celle du retour. On revoit alors en rêve toutes
+les péripéties de l'expédition; les incidents ennuyeux, les tracas
+s'oublient, et il ne reste plus dans la mémoire que le souvenir
+des grands spectacles de la nature, de cette vie solitaire pleine
+d'émotions fortes et d'impressions violentes. L'imagination pare tout
+de ses vives couleurs, et à la pensée des contrées parcourues l'esprit
+est traversé d'un rayonnement. Dans la tristesse de l'existence, les
+souvenirs des voyages sont la joie des mauvais jours. Ils rappellent
+les temps heureux où la vie était faite d'insouciance, dans le
+bien-être qu'éprouvent tous les gens forts au milieu des déserts de la
+nature.
+
+[Footnote 180: Port.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE
+
+ Samarovo.--L'Irtich.--Tobolsk.--En _tarentass_.--Le chemin de fer
+ Transouralien. A travers la Russie.
+
+
+Quel jour passera un vapeur à destination de Tobolsk? Telle est notre
+première question en débarquant. Peut-être aujourd'hui, peut-être
+demain, peut-être dans cinq jours. En tout cas, nous devons nous armer
+de patience, d'autant que la localité est absolument dépourvue de
+charme. Pour abri nous avons une baraque dont le seul défaut est le
+manque absolu de fenêtres. A cela près on y est à couvert; de plus
+mauvais gîtes ne sont pas rares. Une seule chose, et d'importance,
+nous inquiète: nos provisions sont épuisées, le cabaretier établi
+au _pristane_ ne vend que de l'eau-de-vie; d'autre part, le village
+de Samarovo est éloigné de plus de 2 kilomètres. Aux portes de la
+civilisation nous risquons de mourir de faim.
+
+Les bagages débarqués, nous nous acheminons prestement vers Samarovo
+pour aller demander un peu de nourriture à Semtzov. Semtzov, qui est
+un simple paysan enrichi, est la providence des voyageurs dans ces
+parages. A tous, à Poliakov comme à Finsch, à Ahlqvist comme à Sommier,
+il a libéralement prêté les embarcations nécessaires pour le voyage de
+l'Obi. Il suffit d'expliquer à ce brave homme notre embarras, et de
+suite il nous offre de prendre tous nos repas chez lui. Cette cordiale
+et franche hospitalité est un des traits du caractère russe, et chez
+ces simples paysans elle vaut d'autant plus par la sûreté des relations.
+
+Enfin, après trois longues journées d'attente, le vapeur arrive,
+mais au moment de la délivrance la maladresse du capitaine nous fait
+craindre une nouvelle détention. La brise souffle en bourrasques du
+nord; incapable de manœuvrer dans de pareilles conditions, le capitaine
+approche simplement de la rive et détache un canot à terre. Boyanus
+saute aussitôt à bord pendant que je fais embarquer nos nombreux colis
+dans une _lodka_. Mais dès que l'embarcation a rallié, le paquebot se
+remet en marche, me laissant sur la rive avec les bagages et avec les
+deux _ouriadniks_.
+
+Me voilà condamné à attendre je ne sais combien de temps le passage
+d'un nouveau steamer dans cette bourgade sans intérêt. Le vapeur file
+toujours, il va disparaître lorsque soudain il s'arrête, vire de bord
+et se dirige de nouveau vers le _pristane_, où il accoste bientôt sans
+la moindre difficulté. Je suis sauvé grâce à l'énergie de Boyanus. Cet
+excellent ami a tenu rigoureusement tête au capitaine et l'a obligé
+à revenir en arrière. Ce moment d'émoi passé, nous pouvons goûter en
+toute quiétude les avantages de la civilisation. Après deux mois passés
+dans la cahute d'une _lodka_, on éprouve une agréable sensation à se
+trouver dans un salon confortable, bien éclairé, et après deux mois
+d'un régime de tapioca, de poisson et de conserves une table passable
+semble un luxe oriental. Et pourtant nous regrettons notre vie sauvage.
+
+Sur les bords de l'Irtich le paysage est aussi ennuyeux que sur l'Obi.
+A droite une haute plaine sablonneuse, et partout la forêt. A partir
+de Démiansk l'aspect de la vallée devient moins sévère. Nous entrons
+dans la région des céréales; autour des villages s'étendent des champs
+cultivés, mais les villages sont rares et, partant, les cultures peu
+étendues.
+
+Après trois jours de navigation voici enfin Tobolsk. A ce nom sonore
+plein de souvenirs historiques vous vous représentez une grande et
+belle ville, quelque chose comme une merveilleuse cité asiatique des
+contes des _Mille et une Nuits_. Et de fait Tobolsk a fort bon air.
+Sur une hauteur, un fouillis de remparts et d'églises s'élève en
+masse architecturale et pittoresque dominant une plaine de baraques.
+Nous débarquons et ici, comme à Vologda, comme à Iaroslav, comme dans
+toutes les villes russes, ce bel aspect masque un grand village. Dans
+le chef-lieu de la Sibérie occidentale les voyageurs ne trouvent pas
+même une auberge, rien que des bouges infects aussi repoussants que les
+_iourtes_ ostiakes! Un hôtel, à qui servirait-il? nous répond-on. Seuls
+s'arrêtent à Tobolsk les voyageurs qui ont des parents et des amis dans
+la ville, et ils logent chez ces parents et ces amis. Pendant notre
+séjour, l'aimable gouverneur, le général Troïnitsky, nous installa dans
+l'appartement d'un de ses amis absent pour le moment et nous offrit
+l'hospitalité de sa table. Sans cela nous aurions été forcés de dresser
+notre tente dans quelque coin de prairie et de faire la popote en plein
+vent comme des Bohémiens.
+
+En toutes occasions, le général Troïnitsky s'efforçait d'aplanir toutes
+les difficultés devant nous, et son accueil chaud et cordial restera un
+de nos meilleurs souvenirs de Sibérie.
+
+Comme presque toutes les cités bâties sur le bord d'un fleuve,
+Tobolsk est divisée en haute et basse ville. En haut est le Kremlin,
+gardant dans son enceinte de remparts la cathédrale et les bâtisses
+administratives. A ce quartier perché sur la falaise élevée de l'Irtich
+conduit une large avenue planchéiée, ouvrage des prisonniers suédois
+du temps des guerres de Charles XII. Elle conduit à un petit square
+orné d'une statue de Iermak. Le morceau est plus que médiocre, mais la
+pensée qui a présidé à son érection n'est pas banale. Le conquérant
+de la Sibérie est placé en face de l'immense plaine de l'Irtich, et
+le paysage grandiose donne la vie à ce bronze sans expression. Cette
+terre infinie, dont l'extrémité se perd dans la brume de l'horizon,
+ce continent illimité, voilà son apport à la patrie, à lui ce brigand
+qui, s'il n'avait assuré un empire à son tsar, aurait été pendu haut et
+court. Combien elle est suggestive l'histoire du conquérant sibérien!
+Ici, comme en Australie, une bande d'écumeurs et de détrousseurs de
+grands chemins a agrandi leur patrie d'un des plus vastes empires
+du monde. Examinez, du reste, toutes les importantes entreprises
+coloniales: presque toutes n'ont-elles pas été conduites par des gens
+qui aujourd'hui n'auraient pu être candidats au prix Montyon? Pour
+de pareilles expéditions il faut le goût des aventures et l'esprit
+d'initiative. Les vagabonds ne sont-ils pas des gens qui ont ces
+qualités à un degré incompatible avec les lois de la société?
+
+A Tobolsk nous apprenons une nouvelle désagréable: par suite de la
+baisse des eaux la navigation est interrompue sur la haute Tobol,
+affluent de l'Irtich, conduisant à Tioumen, tête de ligne du chemin de
+fer transouralien.
+
+Pour gagner cette ville nous devrons faire le trajet en _tarentass_.
+Ce sera pour nous l'occasion d'expérimenter ce mode de locomotion. Le
+_tarentass_ et la Russie! l'un évoque l'autre, et notre voyage serait
+incomplet sans une excursion dans cette fameuse voiture. Avec son
+obligeance habituelle, le général Troïnitsky organise notre course,
+et, pour nous épargner l'ennui d'un changement de véhicule à chaque
+station, nous prête aimablement le sien. Représentez-vous une sorte de
+barque solidement fixée à un chariot non moins solide monté sur quatre
+roues. En avant, un siège pour deux personnes; dans la barque, point de
+banquettes, simplement, comme dans la _plétionka_, une épaisse couche
+de foin pour remplacer les ressorts et sur laquelle s'allongent les
+voyageurs. Le véhicule n'est pas précisément léger; pour le traîner à
+une allure rapide, quatre chevaux sont nécessaires.
+
+Le 8 septembre, à dix heures trente du matin, nous quittons Tobolsk;
+les dernières maisons de la ville dépassées, les chevaux partent à fond
+de train. Sur la route excellente et absolument plate, le _tarentass_
+vole pour ainsi dire. En une heure trois quarts nous parcourons 27
+kilomètres et demi, encore avons-nous perdu pour le moins dix bonnes
+minutes à la traversée de l'Irtich en bac. A midi quinze, nous arrivons
+à la station de Karatchine; en vingt minutes les chevaux sont changés,
+et maintenant au triple galop. En une heure quarante-cinq nous
+franchissons une distance de 31 kilomètres, soit près de 18 kilomètres
+à l'heure: c'est le record de vitesse dans notre course de Tobolsk à
+Tioumen.
+
+Partout le pays est constitué de terres noires très fertiles. Seulement
+autour des villages, le sol est cultivé pour la consommation locale. Le
+manque de débouchés rend inutile de plus abondantes récoltes.
+
+Toute la journée et toute la nuit nous galopons ainsi, mais, à mesure
+que nous avançons, les voyageurs deviennent plus nombreux et, partant,
+les haltes plus longues. A une station nous attendons les chevaux
+pendant deux heures. Enfin, à trois heures de l'après-midi, nous
+faisons notre entrée à Tioumen, ayant ainsi parcouru 277 kilomètres en
+vingt-neuf heures.
+
+Tioumen est une gentille petite ville de 15 000 habitants environ,
+très importante au point de vue commercial. C'est le lieu de transit
+entre l'Europe et la Sibérie. Située sur la Toura, à l'extrémité
+ouest du réseau des voies fluviales de la Sibérie occidentale, elle
+est en même temps en communications faciles avec le bassin du Volga
+et de la Kama par le chemin de fer transouralien. Malheureusement,
+souvent en automne, comme cette année, la baisse des eaux interrompt
+la navigation sur la Tobol et oblige le commerce à de coûteux
+transbordements et transports par terre. D'autre part, le chemin de
+fer Ouralien débouchant dans la vallée de la Kama qui est sans voie
+ferrée, cette route n'est pratique qu'en été. Lorsque le Transsibérien
+sera construit, il est donc probable, pour ces raisons, que le chemin
+de Tobolsk à Perm par Tioumen sera abandonné pour un autre plus
+avantageux, déjà en partie existant. A travers l'Oural méridional vient
+d'être construite une ligne débouchant en Sibérie à Slata-Oust. Cette
+voie est reliée par Samara et le pont de Sizerane au restant du réseau
+russe. Lorsqu'elle aura été poussée d'autre part jusqu'à l'Irtich,
+en toutes saisons, la Sibérie se trouvera en relations constantes et
+rapides avec la Russie d'Europe. Ce sera l'embranchement européen du
+Transasiatique. A Tioumen existe un petit musée très intéressant par sa
+collection d'objets chinois et hindous découverts dans l'Oural.
+
+Le soir même, nous prenons le chemin de fer, et le lendemain à midi
+nous arrivons à Iékaterinebourg. Cette ville est le chef-lieu d'un
+important district minier. Dans un rayon de trente ou quarante lieues
+à la ronde, c'est-à-dire aux environs, comme disent les Sibériens,
+se trouvent de très riches gisements de minerais et de minéraux
+précieux. A Iékaterinebourg sont installés une fonderie d'or et un
+atelier de polissage des marbres appartenant à la couronne. A notre
+point de vue, beaucoup plus intéressant est le musée très riche en
+objets préhistoriques provenant de _tumuli_ attribués aux Tchoudes
+énigmatiques. Dans cette belle collection je remarque une pierre
+enveloppée d'écorce de bouleau identique à celles que les Ostiaks
+emploient encore aujourd'hui comme pesons pour leurs filets. Elle a été
+trouvée à une profondeur de 7 à 10 mètres dans les sables aurifères
+recouverts d'une couche de tourbe épaisse d'une dizaine de mètres.
+C'est généralement entre ces deux formations que se rencontrent les
+objets préhistoriques. Tous ces matériaux ont été réunis par les
+soins de la _Société ouralienne d'amateurs des sciences naturelles._
+Cette société locale rend de grands services à la science, et son
+bulletin contient une foule de documents intéressants sur cette région
+ouralienne. Le succès de cette publication appartient en grande partie
+au zèle de son secrétaire, M. Clerc. Le nom de ce modeste savant est
+très connu des voyageurs sibériens; tous ont pu apprécier la cordialité
+de son hospitalité et l'étendue de son savoir.
+
+Nous aurions bien voulu accepter l'aimable offre de M. Clerc de faire
+en sa compagnie une excursion archéologique aux environs, mais le temps
+presse, et le lendemain nous reprenons le chemin de fer. La voie ferrée
+suit la base de l'Oural. Rien dans le paysage n'indique le voisinage
+d'une chaîne de montagnes; le terrain est doucement mamelonné avec de
+belles forêts et de frais vallons; cela me rappelle la Suède centrale.
+Voici Nijni-Tagilsk, les fameux établissements métallurgiques et
+miniers du prince Demidov, puis la station Asiatskaya, suivie de celle
+d'Ouralskaya, située au point culminant du seuil: 600 mètres seulement.
+Le train descend ensuite à Européiskaya. La chaîne est traversée
+sans que, pour ainsi dire, nous nous en soyons aperçus. L'Oural est
+simplement ici un large renflement entre l'Europe et l'Asie.
+
+Le 12 au matin, nous arrivons à Perm, et aussitôt nous poursuivons
+notre route vers Pétersbourg.
+
+Le 27 septembre, enfin, nous arrivons à Abo, à l'extrémité occidentale
+de la Finlande, pour nous embarquer à destination de Stockholm. En
+deux semaines j'ai traversé la Russie dans toute sa largeur, encore la
+lenteur de la navigation sur les rivières à moitié asséchées m'a-t-elle
+fait perdre pas mal de temps et ai-je dû m'arrêter plusieurs jours à
+Kazan et à Pétersbourg pour remercier les autorités russes de leur
+constant appui si bienveillant.
+
+Me voici maintenant sur la Baltique. Avec quelle volupté j'aspire
+ses effluves salins forts et tonifiants. Après trois mois de vie dans
+l'intérieur du continent, j'ai soif de la mer. Là-bas, en Sibérie,
+il me semblait respirer un air pourri, vicié par tous les milliers
+de poitrines qui l'avaient goûté avant moi. J'étais asphyxié et la
+fraîcheur de la brise marine me fait renaître. Dans cet air vivifiant
+je repasse tous les incidents du voyage, toutes les impressions fortes
+de la vie sauvage, et le souvenir donne à ces réalités d'hier le charme
+de la vision. Les voyages ne sont-ils pas des rêves vécus?
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+HISTOIRE NATURELLE
+
+
+ZOOLOGIE
+
+Au cours de ce voyage dans la Russie boréale, comme pendant mes
+précédentes explorations dans les régions arctiques, mes recherches ont
+eu principalement pour objet la récolte des animaux inférieurs. C'est
+ainsi que dans chacune des localités visitées je me suis préoccupé
+avant tout d'exécuter des pêches au filet fin dans les nappes d'eau et
+de recueillir des arachnides, des coléoptères et des mollusques.
+
+
+I. PÊCHES AU FILET FIN.
+
+Des pêches ont été exécutées dans trois régions différentes de la
+Russie: 1º aux environs de Kazan; 2º dans les bassins supérieurs de
+la Kama et de la Petchora et dans la vallée de la Chtchougor; 3º en
+Sibérie dans la haute vallée de la Sygva.
+
+
+_1º Région de Kazan._
+
+J'ai d'abord exploré le Kabane, fausse rivière située au pied de la
+haute terrasse de la rive gauche du Volga, à 4 ou 5 kilomètres de ce
+fleuve, dans le faubourg tatar de Kazan. Les lacs marécageux, dont
+l'ensemble a reçu le nom de Kabane, sont peu profonds.
+
+En visitant les Tchérémisses du district de Tsarévokoktchaïsk, j'ai
+exécuté des pêches dans toutes les nappes situées dans les ravins de
+la pêche. (Pour la formation et la situation de ces nappes, voir plus
+haut, p. 55.) La plus importante est le Tchernoïé-Ozero.
+
+
+_2º Région de la Kama, de la Petchora et de la Chtchougor._
+
+Pendant mon excursion à travers la vallée de l'Inva, des pêches ont été
+exécutées dans de fausses rivières de la région. De même en traversant
+le Tchoussovskoïé-Ozero, formé par la Bérésovka. Au point exploré,
+ce lac marécageux avait une profondeur de 2 mètres. La Petchora,
+comme nous l'avons dit, est bordée de fausses rivières marécageuses
+situées de 5 à 12 mètres au-dessus du fleuve et à une distance de
+5 à 600 mètres de la berge. J'ai pêché dans ce bassin à Oust-Pojeg
+et à Oust-Chtchougor, enfin dans des mares éparses dans la forêt au
+confluent de la Chtchougor et de la Volokovka (160 mètres). Enfin,
+aux environs de Chékour-Ia-Paoul j'ai exploré également des fausses
+rivières.
+
+En résumé, sauf le Tchernoïé-Ozero et le Tchoussovskoïé-Ozero, nulle
+part je n'ai rencontré un véritable lac. Presque toutes ces fausses
+rivières, bordées de tourbières et de vase, étaient d'accès très
+difficile; en approchant de la rive, j'enfonçais parfois jusqu'aux
+genoux. D'autre part, le manque d'embarcation sur ces bassins limitait
+l'exploration à la région riveraine.
+
+Les produits de mes pêches, comme ceux rapportés de mes précédents
+voyages, ont été étudiés par deux savants spécialistes, MM. Jules de
+Guerne et Jules Richard, et publiés par eux dans le _Bulletin de la
+Société de Zoologie de France_ (t. XVI). A ce travail j'emprunte le
+tableau suivant donnant la détermination des espèces recueillies et
+leur distribution dans la région visitée.
+
++----------------------+----------+------------------------------+---------+
+| | KAZAN | KAMA- | SIBÉRIE |
+| | | PETCHORA- | |
+| | | CHTCHOUGOR | |
+| |----------|------------------------------|---------|
+| |Ka | Envi |Val | Tchous | Oust | Volo | Chekour |
+| |ba | rons |lée | sovs |-Pojeg,| kovka.| -Ia- |
+| |ne | de |l' | koïé-O. |etc. | | Paoul. |
+| | | Kazan|Inva| | | | |
++----------------------+---+------+----+---------+-------+-------+---------+
+| Copépodes. | | | | | | | |
+| | | | | | | | |
+|_Cyclops fuscus_ | | | | | | | |
+| Jurine | | | | | + | | |
+| -- _tenuicornis_ | | | | | | | |
+| Claus | | | | | + | | |
+|-- _annulicornis_ | | | | | | | |
+| Sars | + | | | | | | |
+|-- _viridis_ var. | | | | | | | |
+| _gigas_ Claus | | | | | + | + | |
+| -- _Leuckarti_ | | | | | | | |
+| Sars | + | | | | + | | + |
+|-- _oithonoides_ | | | | | | | |
+| Sars | + | + | | | | | |
+|--_strenuus_ var. | | | | | | | |
+| _abyssorum_ Sars | + | | | | | | |
+| -- _serrulatus_ | | | | | | | |
+| Koch | + | | | | + | | + |
+| -- _macrurus_ | | | | | | | |
+| Sars | | + | | | + | | |
+| -- _diaphanus_ | | | | | | | |
+| Fischer | | | | | + | | |
+| -- _fimbriatus_ | | | | | | | |
+| Fischer | | + | | | | | |
+| -- _sp._ ? | | | | | | + | |
+| -- _sp._ ? | | | | + | | | |
+| -- _sp._ ? | | | | | | | |
+|(probt. | | | | | | | |
+|_bicuspidatus_ | | | | | | | |
+|Cl.) | | + | | | | | |
+|_Diaptomus | | | | | | | |
+|gracilis_ | | | | | | | |
+|Sars | + | | | | | | |
+|-- _graciloides_ | | | | | | | |
+| Lilljeborg | | | | | | + | |
+| -- _cæruleus_ | | | | | | | |
+| Fischer | | | | | + | | |
+|_Heterocope | | | | | | | |
+| saliens_ | | | | | | | |
+| Lilljeborg | | + | | | | | |
+|-- _appendiculata_ | | | | | | | |
+| Sars | | | | | | | + |
+| | | | | | | | |
+| Cladocères. | | | | | | | |
+| | | | | | | | |
+|_Leptodora | | | | | | | |
+| Kindti_ Focke | + | | | | | | |
+|_Polyphemus | | | | | | | |
+| pediculus_ de Geer | | + | + | | + | + | + |
+|_Holopedium | | | | | | | |
+| giberum_ Zaddach | | | | + | | | |
+|_Sida crystallina_ | | | | | | | |
+| Fischer | | | | | + | | + |
+|_Daphnella | | | | | | | |
+| brandtiana_ | | | | | | | |
+| Fischer | + | + | | | | | + |
+|_Hyalodaphnia | | | | | | | |
+| Jardinei_ Baird | + | | | + | | | |
+|_Daphnia longispina_ | | | | | | | |
+| var. _rectis pina_ | | | | | | | |
+| Kräyer | | | | | + | | |
+| -- -- var. | | | | | | + | |
+| _aquilina_ Sars | | | | | | | |
+|_Simocephalus | + | | | | + | | |
+| vetulus_ | | | | | | | |
+| O. F. Müller | | | | | | | |
+|_Ceriodaphnia | | | | | | | |
+| rotunda_ Straus | + | + | | | | | + |
+| -- _megops_ Sars | | + | | | | | |
+|_Scapholeberis | | | | | | | |
+| mucronata_ | | | | | | | |
+| O. F. Müller | + | + | | | + | + | + |
+|_Macrothrix | | | | | | | |
+| laticornis_ Jurine | + | | | | | | |
+|_Bosmina | | | | | | | |
+| cornuta_ Jurine | + | + | | | | | |
+| -- _obtusirostris_ | | | | | | | |
+| Sars | | | + | | | | + |
+| -- _coregoni_ | | | | | | | |
+| Baird | + | | | | | | |
+| -- _sp._ ? | | | | | | | |
+| (jeune) | | | | | | | + |
+|_Eurycercus | | | | | | | |
+| lamellatus_ | | | | | | | |
+| O. F. Müller | | | | | + | | + |
+|_Camptocerus | | | | | | | |
+| Lilljeborgi_ | | | | | | | |
+| Schœdler | | | + | | | | |
+|_Acroperus | | | | | | | |
+| angustatus_ Sars | | + | | | | | |
+|_Alona | | | | | | | |
+| affinis_ Leydig | | | + | | | | + |
+| -- _costata_ | | | | | | | |
+| Sars | | | | | + | | |
+| -- _testudinaria_ | | | | | | | |
+| Fischer | | | + | + | + | | |
+|_Pleuroxus | | | | | | | |
+| truncatus_ | | | | | | | |
+| O. F. Müller | + | | | + | | | |
+| -- _excisus_ | | | | | | | |
+| P. Fischer | | | | + | | | |
+|_Chydorus | | | | | | | |
+| sphæricus_ Jurine | + | | | | + | + | + |
++----------------------+---+------+----+---------+-------+-------+---------+
+
+
+I
+
+Liste des Arachnides recueillis par M. Charles Rabot et déterminés par
+M. Eugène Simon[181].
+
+[Footnote 181: _Bulletin de la Société Zoologique de France_, t. XIV.]
+
+
+I. VALLÉE DE LA PETCHORA
+
+1º Oust-Pojeg (62° lat. N.).
+
+ _Lycosa cinerea_ Fabr.
+ _Steatoda bipunctata_ L.
+
+
+2º Entre Oust-Pojeg et Oust-Chtchougor.
+
+ _Lycosa cinerea_ Fabr.
+ -- _cuneata_ Clerck.
+ _Pardosa palustris_ L.
+ _Tetragnatha extensa_ L.
+ _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_.
+
+
+II. RÉGION OURALIENNE
+
+1º Vallée de la Chtchougor jusqu'au confluent de la Volokovka.
+
+ _Pardosa ferruginea_ L. Koch.
+ _Epeira patagiata_ Cl.
+ _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_.
+ _Pachygnatha Listeri_ Sund.
+ _Linyphia phrygiana_ L. Koch.
+ _Linyphia insignis_ Blackw.
+ _Titanoeca sibirica_ L. Koch.
+ _Prosthesima subterranea_ C. Koch.
+ _Oligolophus_ morio Faler.
+
+
+2º Oural. Du confluent de la Volokovka à la haute vallée de la Sygva.
+
+ _Pardosa ferruginea_ L. Koch.
+ _Linyphia phrygiana_ C. Koch.
+ _Lycosa pinetorum_ Thorell.
+ _Oligolophus morio_ Fabr.
+
+
+III. SIBÉRIE
+
+1º Haute vallée de la Sygva. Liapine, à 4 kilom. de Chekour-Ia-Paoul.
+
+ _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_.
+ _Epeira patagiata_ Cl.
+ _Tetragnatha extensa_ L.
+ _Philodromus histrio_ Latr.
+
+
+2º Vallée de la Sygva, entre Liapine et le confluent de la Sosva.
+
+ _Epeira cornuta_ Cl.
+ _Philodromus emarginatus_ Schrank.
+ _Gongylidium rufipes_ L.
+ _Calliethera scenica_ Cl.
+
+
+3º Vallée inférieure de la Sosva.
+
+ _Epeira marmorea_ Cl., _forma principalis_.
+ _Epeira cornuta_ Cl.
+ -- _patagiata_ Cl.
+ -- _Westringi_ Thorell.
+ _Tetragnatha groenlandica_ Thorell.
+ _Theridion pictum_ Walck.
+ _Steatoda bipunctata._
+ _Bolyphantes index_ Thorell.
+ _Xysticus pini_ Hahn.
+ _Philodromus emarginatus_ Schrank.
+ _Philodromus aureolus_ Cl.
+ _Clubiona erratica_ C. Koch.
+ _Prothesima rustica_ L. Koch.
+ _Ergane (Hasarius) jalcata_ Cl.
+
+
+4º Vallée de l'Obi. De Bériosov à Samarovo.
+
+ _Epeira cornuta_ Cl.
+ _Tetragnatha groenlandica_ Thorell.
+ _Steaboda bipunctata_ L.
+ _Gongylidium rufipes_ L.
+ _Phalangium Nordenskiöldii_ L. Koch.
+
+Sauf trois espèces (_Phalangium Nordenskiöldii_ L. Koch, _Titanoeca
+sibirica_ L. Koch, _Tetragnatha groenlandica_ Thorell), toutes les
+autres, d'après M. E. Simon, appartiennent à la faune de l'Europe
+centrale, dont l'extension en Sibérie avait déjà été signalée par L.
+Koch.
+
+
+II
+
+Mollusques fluviatiles récoltés par M. Charles Rabot et déterminés par
+M. Dautzenberg.
+
+
+I. PETCHORA
+
+
+1º Oust-Pojeg.
+
+ _Limnaea ovata_ Drap.
+ -- _stagnalis_ L.
+ -- _palustris_ Müll.
+ _Planorbis albus_ Müll.
+ _Valvata piscinalis_ Müll.
+ _Pisidium fossarinum_ Clessin.
+
+
+2º Podcherem.
+
+ _Limnaea auricularia_ L.
+ _Ancyclus fluviatilis_ Müll.
+ _Pisidium amnicum_ Müll.
+
+
+II. VALLÉE DE LA CHTCHOUGOR
+
+ _Limnaea ovata_ Drap.
+ _Planorbis albus_ Müll.
+ _Succinea putris_ F. var? Un seul exemplaire jeune et en mauvais état
+ _Helix Schrenki_ Middend.
+
+
+III. SIBÉRIE
+
+Obi entre Bolschoï--et Malo--Atlim.
+
+ _Limnaea ovata_ Drap.
+ -- _palustris._
+ -- _peregra_ Müll.
+ _Physa fontinalis_ L.
+ _Planorbis complanatus_ L.
+ -- _spirorbis_ Müll.
+ _Bithinia Leachi_ Sheppard.
+ -- _Kickxi_ Westendorp.
+
+
+III
+
+Liste des Hémiptères recueillis par M. Charles Rabot et déterminés par
+M. L. Lethierry.
+
+_Notonecta lutea_ Müll. Koudimgkor. Vallée de l'Inva.
+ Gouv. de Perm.
+_Salda pallipes_ Fabr. Oust-Pojeg.
+_S. pallipis_, var. _dimidiata_ Curt. --
+_Lepyronisa coleoptrata_ L. Vallée de la haute Petchora.
+_Aradus lugubris_ Fall. Oural boréal.
+_Neocoris Bohemanni_ Fall. Liapine. Sibérie.
+_Idiocerus discolor_ Stor. -- --
+
+
+IV
+
+Liste des plantes recueillies par M. Charles Rabot et déterminées par
+M. Franchet.
+
+
+I. PETCHORA
+
+
+1º Oust-Pojeg (Mammaly).
+
+ _Chenopodium album_ L.
+ _Ranunculus polyanthemos_ L.
+ _Aconitum Lycoctonum_ L.
+ -- _Napellus_ L.
+ _Viola bicolor_ L.
+ _Vicia cracca_ L.
+ _Spiræa Ulmaria_ L.
+ _Galium boreale_ L.
+ _Erigeron acris_ L.
+ -- _elongatus_ L.
+ _Antennaria dioica_ Gaertn.
+ _Achillæa Millefolium_ L.
+ _Tanacetum vulgare_ L.
+ _Leucanthemum vulgare_ L.
+ _Centaurea Cyanus_ L.
+ _Pyrola minor_ L.
+ _Myosotis palustris_ With.
+ _Veronica spuria_ L.
+ -- _chamaedrys_ L.
+ -- _peduncularis_ M. Bieb.
+ _Rhinanthus minor_ Ehrb.
+
+
+2º Troïtskoïé-Petchorskoïé (Mouïlva).
+
+ _Dianthus superbus_ L.
+ _Nasturtium palustre_ R. Br.
+ _Silene inflata_ L.
+ _Gnaphalium silvaticum_ var. _norvegicum_.
+ _Crepis virens_ L.
+ _Rhinantus crista Galli_ L.
+ _Allium Schœnoprasum_ L.
+ _Agrostis vulgaris_ With.
+ -- _alba_ L.
+ _Bromus arvensis_ L.
+
+
+3º Podcherem.
+
+ _Poa annua_ L.
+
+
+4º Oust-Chtchougor.
+
+ _Arenaria graminifolia_ Sch.
+ _Veronica longifolia_ L.
+ _Linaria vulgaris_ Mill.
+ _Veratrum album_ L.
+ _Lythrum Salicaria_ L.
+ _Aster alpinus_ L.
+ _Artemisia vulgaris_ L.
+ _Myosotis palustris_ With.
+
+
+II. RÉGION OURALIENNE
+
+
+1º Vallée de la Chtchougor.
+
+ _Ranunculus repens_ L.
+ _Trollius europæus_ L.
+ _Turritis glabra_ Br.
+ _Sagina apetala_ L.
+ _Geranium palustre_ L.
+ _Hedysarum obscurum_ L.
+ _Rubus arcticus_ L.
+ _Rosa acicularis_ Lindb.
+ _Alchemilla vulgaris_ L.
+ _Sedum Rhodiola_ L.
+ _Parnassia palustris_ L.
+ _Epilobium palustre_ L.
+ -- _alpinum_ L.
+ _Linnæa borealis_ L.
+ _Galium boreale_ L.
+ _Valeriana officinalis_ L.
+ _Aster sibiricus_ L.
+ _Solidago Virgaurea_ L.
+ _Achillæa Millefolium_ L.
+ _Chrysanthemum bipinnatum_ L.
+ _Antennaria dioica_ L.
+ _Gnaphalium silvaticum_
+ -- var. _norvegicum_.
+ -- _supinum_ L.
+ _Senecio cacaliæformis_ Schultz.
+ _Cirsium heterophyllum_ All.
+ _Hieracium alpinum_ L.
+ _Campanula rotundifolia_ L.
+ _Vaccinium Vitis idæa._
+ _Cassiope hypnoides_ D.
+ _Loiseuleuria procumbens_ L.
+ _Diapensia Lapponica_ L.
+ _Trientalis europæa_ L.
+ _Pedicularis verticillata_ L.
+ _Pedicularis sudetica_ Willd.
+ _Euphrasia officinalis_ L.
+ _Thymus Serpyllum_ L.
+ _Polygonum Bistorta_ L., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+ _Polygonum viviparum_ L.
+ _Orchis incarnata_ L.
+ _Veratrum album_ L.
+ _Luzulea spadicea_ D. C., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+ _Eriophorum angustifolium_ Roth.
+ _Carex saxatilis_ Wahl, jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+ _Hierochloa borealis_ R., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+ _Phleum pratensa_ L.
+ _Calamagrostis Halleriana_ D. C.
+ _Aira flexuosa_ L.
+ -- var. _montana_ jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+ _Festuca ovina_ L.
+ _Equisetum silvaticum_ L.
+ _Lycopodium Selago_ L., jusqu'à l'alt. de 900m (Telpos-Is).
+
+
+2º Pérévalski-Sebka (609m).
+
+ _Tanacetum norvegicum_ L.
+ _Saussurea alpina_ D. C.
+ _Empetrum nigrum_ L.
+ _Slix Lapponum_ L.
+ _Eriophorum vaginatum_ L.
+ _Carex saxatilis_ Wahl.
+ _Calamagrostis Halleriana_ D. C.
+ -- _lanceolata_ Rolh.
+ _Festuca ovina_ L.
+
+
+III. SIBÉRIE
+
+
+1º Vallée de la Sygva.
+
+ _Thalictrum Kemense_ Fr.
+ _Ranunculus reptans_ L.
+ -- _pusillus_ Ledeb.
+ _Nasturtium palustre_ R. Br.
+ _Barbarea stricta_ And.
+ _Erysimum cheiranthoides_ L.
+ _Camelina sativa_ Fries.
+ _Brassica Napus_ L.
+ _Melandrium dioicum_ L.
+ _Agrostemma Githago_ L.
+ _Stellaria longifolia_ Muhl.
+ _Spiræa Ulmaria_ L.
+ _Comarum palustre_ L.
+ _Sedum Telephium_ L.
+ _Epilobium angustifolium_ L.
+ -- _palustre_ L.
+ _Cicuta virosa_ L.
+ _Linnæa borealis_ L.
+ _Achillæa ptarmica_ L.
+ -- _Millefolium_ L.
+ _Artemisia vulgaris_ L.
+ _Gnaphalium uliginosum_ L.
+ _Cacalia hastata_ L.
+ _Senecio nemorensis_ L.
+ _Mulgedium sibiricum_ Less.
+ _Cassandra calyculata_ Don.
+ _Veronica spuria_ L.
+ -- _longifolia._
+ _Pedicularis palustris_ L.
+ _Scutellaria galericulata_ L.
+ _Chenopodium album_ L.
+ _Rumex domesticus_ Hartm.
+
+
+2º Vallée de la Sosva.
+
+ _Erigeron acris_ L.
+ _Luzula spadicea_
+ -- var. _melanocarpa_ Ledeb.
+ _Linaria vulgaris_ Mill.
+ _Carex vesicaria_ L.
+
+
+ Liste des altitudes calculées par M. Chesneau, du Bureau
+ cartographique de la Librairie Hachette, d'après les observations
+ barométriques de M. Charles Rabot.
+
+ Altitude.
+
+ Maison du _Volok_ entre la Vogoulka et la Volosnitsa 108 mètres.
+ Oust-Pojeg 28 --
+ Oust-Ilytch (village) 28 --
+ Confluent de la Petchora et de l'Ilytch 20 --
+ Chtchougor, près du Doronine Porog 27 --
+ -- près de Dadia di 38 --
+ -- près de Klima di 71 --
+ -- Cheur kirta 78 --
+ -- Badia di 128 --
+ -- Pied de la Peutchétiouk Parma 153 --
+ Sommet de la Peutchétiouk Parma 490 --
+ Chtchougor, confluent du Dourni Ieul 159 --
+ Petit lac dans la vallée du Dourni Ieul 414 --
+ Confluent de la Chtchougor et de la Volokovka 162 --
+ _Thalboden_ de la Volokovka 397 --
+ Point culminant du col de l'Oural entre Europe et Asie 494 --
+ Station de Pérévalski 360 --
+ Sommet de la Pérévalski Sebka 609 --
+ Station de Sartoneninka 172 --
+ Factorerie de Liapine 10 --
+
+
+Températures observées dans les eaux de la Petchora et de la Chtchougor.
+
+ Air. Eau.
+
+ 27 juillet, 3 h. du s., Petchora + 22°
+ 28 juillet, 9 h. mat., -- + 21° + 19°,7
+ 28 juillet, 2 h. 30, -- -- + 20°,8
+ 1er août, 8 h. du s., Chtchougor + 15°,8 + 17°,2
+ 2 août, midi, -- + 18°,4 + 16°,5
+ 3 août, 8 h. mat., -- + 20°,5 + 15°,5
+ 3 août, 2 h., -- + 22°,8 + 16°,8
+ 4 août, midi, -- -- + 17°,2
+ 5 août, 5 h. mat., -- + 18°,2 + 15°,2
+ 8 août, -- + 12°,5 + 13°
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE I
+
+DE PÉTERSBOURG A KAZAN
+
+Routes conduisant à la Petchora.--Le Volga.--Mouvement de la
+navigation.--Iaroslav.--Vologda.--Nijni-Novgorod.--Les populations
+finnoises du Volga.--Les Bulgares.--Lutte des Finnois contre les
+Russes.--La colonisation slave.--Les Tatars 1
+
+
+CHAPITRE II
+
+KAZAN
+
+L'Asie en Europe.--Progrès de l'industrie russe.--Climat de Kazan.--Le
+faubourg tatar.--Vêtement des Tatars.--Politique des Russes à l'égard
+des musulmans; ses résultats 26
+
+
+CHAPITRE III
+
+EXCURSION AU PAYS DES TCHÉRÉMISSES
+
+Aspect de la contrée.--Costumes et architecture tchérémisses.--Traces
+d'influence scandinave.--Industries.--Mariage.--Art indigène 40
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE PAGANISME EN EUROPE
+
+La religion tchérémisse.--Ses dieux.--Prière tchérémisse.--Bois
+sacrés.--Clergé tchérémisse.--Sacrifices.--Fêtes religieuses.--Rites
+funéraires 60
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES TCHOUVACHES
+
+La poussière en Russie.--Architecture tchouvache.--La foire
+de Tsévilsk.--Costume des Tchouvaches.--Visite à un lieu de
+sacrifice.--Croyances et superstitions des Tchouvaches 83
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES PERMIAKS
+
+La Kama.--Perm.--Les Permiaks.--Costumes et habitations de ces
+indigènes 102
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DE TCHERDINE A LA PETCHORA
+
+La Kolva.--La Vogoulka.--Les moustiques.--Les embâcles de bois.--Le
+portage entre Vogoulka et Petchora.--Les Zyrianes 118
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA PETCHORA
+
+Description générale du fleuve.--Importance historique de cette
+région.--La Permie et la Iougrie.--Commerce des Arabes et des Byzantins
+dans ces régions.--La Petchora route d'exportation pour le commerce de
+l'Orient.--Les Normands.--Traces d'influence scandinave relevées chez
+les Permiaks et les Zyrianes.--Arrivée des Novgorodiens.--Les Anglais à
+l'embouchure de la Petchora.--Avenir de la région de la Petchora 156
+
+
+CHAPITRE IX
+
+DESCENTE DE LA PETCHORA D'OUST-POJEG A OUST-CHTCHOUGOR
+
+Les rapides.--La forêt.--Un village zyriane 172
+
+
+CHAPITRE X
+
+NAVIGATION SUR LA CHTCHOUGOR.--TRAVERSÉE DE L'OURAL SEPTENTRIONAL
+
+Les passes de l'Oural.--La route Sibiriakov.--Les rapides de la
+Chtchougor.--Ascensions dans l'Oural 180
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA TRAVERSÉE DE L'OURAL
+
+Les marais.--Ascension dans l'Oural.--Première rencontre avec les
+Ostiaks.--Arrivée à Liapine 200
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES OSTIAKS
+
+Séjour à Liapine.--Le village ostiak de Chékour-Ia.--Habitations,
+costumes et vie des indigènes.--A la recherche des idoles 209
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LA SYGVA ET LA SOSVA
+
+Descente de la Sygva.--Un clan zyriane.--Un prince ostiak.--Danse des
+indigènes.--Arrivée à Beriosov 241
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+L'OBI
+
+Bériosov.--Les marais.--L'Obi route commerciale.--Arrivée à Samarovo 264
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA GRANDE ROUTE DE SIBÉRIE
+
+Samarovo.--L'Irtich.--Tobolsk.--En _tarentass_.--Le chemin de fer
+Transouralien.--A travers la Russie 297
+
+APPENDICE 307
+
+
+Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
+
+Collection de Voyages illustrés (form. in-16)
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+_Chaque volume: broché, 4 fr.;--relié en percaline, 5 fr. 50_
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+ THOMSON (J.): AU PAYS DES MASSAÏ.--1 vol.
+ THOUAR: VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.--1 vol.
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+ L'HIMALAYA.--1 vol.
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+ WEBER (Ernest DE): QUATRE ANNÉES AU PAYS DES BOERS.--1 vol.
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+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75299 ***