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diff --git a/75264-0.txt b/75264-0.txt new file mode 100644 index 0000000..81dcec3 --- /dev/null +++ b/75264-0.txt @@ -0,0 +1,8996 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 *** + + + + + + + ÉMILE DE SAINT-AUBIN + + L’HISTOIRE SOCIALE + AU PALAIS DE JUSTICE + + PLAIDOYERS PHILOSOPHIQUES + AVEC UNE INTRODUCTION DE L’AUTEUR + + Les Trafics de l’Élysée.--Les grandes Conventions de 1883.--La Finance + et la Politique.--Le Renouvellement du Privilège de la Banque de + France.--L’Anarchie Doctrinale.--Le livre de Jean Grave.--Le Procès + des Trente.--La Magistrature, la Presse et l’Opinion. + + + PARIS + A. DURAND ET PEDONE-LAURIEL + LIBRAIRES DE LA COUR D’APPEL ET DE L’ORDRE DES AVOCATS + A. PEDONE, Éditeur + 13, RUE SOUFFLOT, 13 + 1895 + + + + +DU MÊME AUTEUR + + +Critique d’art: UN PÈLERINAGE A BAYREUTH + +(SAVINE, éditeur). + + + + +INTRODUCTION + + La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler. + + HELLO, _L’Homme_. + + +Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre d’histoire. Les +événements l’ont dicté; ma franchise l’a écrit. Il n’a rien de commun +avec d’autres recueils célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie +illustre des faits le plus souvent sans importance; ici, tout au +rebours, ce sont des faits d’une importance capitale qui illustrent la +plaidoirie. Chez des avocats immortels, dont je n’imite pas la gloire +(loin de moi ce ridicule), on ne peut admirer que la forme: la forme +crée le fond; l’intérêt du fond, sans la forme, s’évanouirait aussitôt. +Ici, la forme est accessoire; elle n’a d’autre mérite que de refléter le +fond; le fond est tout: c’est le fond qu’on doit méditer. + +J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché à grandir le débat +par l’ampleur de la parole. Ma parole n’a point ces prétentions. +D’ailleurs le débat se grandissait tout seul; il n’avait pas à se +grandir: il avait la taille de l’Histoire. + +Mon objectif unique a toujours été la défense de mon client; parfois +j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire acquitter: c’est un des bonheurs +de ma vie. Mais, en plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et +malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client était un être +symbolique: il incarnait une indignation, une idée, une tristesse ou un +espoir! Partant, pour le défendre, je devais philosopher, méditer, +sonder le cœur des gens et l’abîme des choses; je devais soulever des +voiles redoutables, ouvrir de terribles dossiers; je devais contempler, +avec l’œil du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi des +consciences, le mirage des illusions. + +Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat; mais l’avocat, +pour rester avocat, doit quelquefois devenir philosophe. C’est alors +qu’en plaidant sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier la +cause; il peut oublier l’avocat; mais il profite de son œuvre et retient +le document. + +L’orateur, discutant ces affaires qui touchent l’intérêt public, +ressemble au chœur de la tragédie antique. Il ne crée pas le drame: il +l’écoute et le commente; son rôle est de le sentir plus vivement que les +autres et de le traduire pour tous. Il est un cristal limpide où se +mirent des idées: il les reflète et les projette. Il n’est pas un +imaginatif qui invente, il est un voyant qui raconte. + +Prenez donc ces discours, non pour des jeux de ma fantaisie, mais pour +des morceaux de la vie contemporaine. Ils sont les portraits fidèles de +choses vécues par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement de la +lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent les sténographes: en +devenant un livre, ils n’ont pas voulu se farder. + +Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres distinctes, produit de +conjonctures et de milieux différents. Tel n’est pas leur vrai +caractère. Ils sont les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les +actes d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. Cette unité fait +leur mérité, leur puissance et leur vigueur. Ils ne m’en sont pas +redevables; ils la doivent à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse +logique des luttes qui les engendrèrent. + +«Pour un livre,--a écrit Hello dans la préface de l’_Homme_, son +immortelle conception--pour un livre, comme pour une société, comme pour +une famille, comme pour un monde, et comme pour l’Art, il y a deux +sortes d’unités: l’unité organique et l’unité mécanique. + +«L’unité mécanique résulte de certaines règles observées ou éludées, de +certaines règles factices au milieu desquelles l’auteur se débat à demi +révolté, à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec elles une paix +honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, j’aurais fait subir aux +articles très divers et très semblables, qui composent ce volume, un +travail de _remaniement_. Ce mot misérable indique un travail aussi +misérable que lui, par lequel on essaye de pratiquer l’_art heureux des +transitions_. Le mot: _art_ dans cette phrase doit être écrit sans +majuscule. + +«L’unité qui résulte du travail de remaniement est l’unité mécanique, +celle qui colle ensemble des fragments juxtaposés. Les collections que +l’unité mécanique agrège paraissent se tenir et ne se tiennent pas. + +«Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité organique vivifie +et consacre se tiennent en vérité. Mais quelquefois elles ne paraissent +pas se tenir. + +«Les travaux qui composent ce volume vont tous au même but, par des +routes différentes. Inspirés par un souffle unique, ils n’ont qu’à +suivre ce souffle, pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que +je les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité... L’unité véritable et vivante +a droit au chant et au cri, car elle est le battement même du cœur. +L’unité, tel est donc dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet +ouvrage. Ce livre est _un_ essentiellement, et _divers_ +accidentellement. Son unité consiste à présenter partout les +applications de la même vérité...» + +Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je dirais que, moi +aussi, méprisant l’unité mécanique, j’ai dédaigné de faire subir à mes +discours, «très divers et très semblables», un travail de remaniement. +Je les ai trouvés allant au même but par des routes différentes, +inspirés par un souffle unique, et c’est à ce souffle-là que je les ai +abandonnés. Je crois qu’ils composent un livre, «_divers_ +accidentellement, mais _un_ essentiellement». Mon esprit reconnaît en +eux les signes de l’«unité organique», de l’«unité vivante» qui consacre +et vivifie les parties d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art, +c’est à cette unité-là qu’ils le doivent; et c’est à elle qu’ils doivent +d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est pourquoi je les publie: ils +ont droit au «chant» et au «cri», parce qu’ils sont le battement même de +mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme: l’_Histoire sociale au +Palais de Justice_,--titre vaste et ambitieux que je prie qu’on me +pardonne, parce que, seul, il m’exprimait. + +L’Histoire au Palais!... Elle n’y est pas toujours consolante; mais où +donc est-elle plus dramatique, plus suggestive et mieux documentée? + +Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque toute l’Histoire. +Les notables péripéties adoptent ce théâtre; elles viennent s’y dénouer, +ou tout au moins s’y agiter. + +Les sujets que traite l’Histoire varient selon les époques. Elle est +diplomatique, artistique, guerrière, procédurière. Elle change de thème +et d’acteurs. Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt +elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies. + +Le début du siècle fut essentiellement militaire. Sa fin est +essentiellement judiciaire. On a copié son début dans des journaux +d’état-major; on copiera sa fin dans des grosses d’arrêts. Tout +événement qui compte aboutit à un procès--ou devrait y aboutir. Il faut +que la Psychologie aille s’installer dans les greffes, si elle veut +comprendre les consciences actuelles. + +Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers rôles: le +Financier, le Politicien, l’Anarchiste. Tout le reste n’est que +comparses, machinistes ou figurants. + +Le vrai premier rôle revient sans conteste au Financier. En vérité, il +est plus qu’un acteur: il est celui qui tire les fils des marionnettes +sur la scène des grands Guignols. + +Rien ne bouge que par son ordre. + +Il tient l’argent; il tient l’autorité. + +Le peuple ajoute: il tient la justice. + +Expliquons-nous. + +On dit: il tient les magistrats.--Quelques exceptions, c’est possible: +je n’en sais rien. De telles exceptions sont, hélas! de tous les +régimes.--Mais l’ensemble des magistrats, la magistrature: non. Il tient +mieux que les magistrats: il tient la loi. C’est bien plus grave: s’il +ne tenait que les hommes, on ferait le procès des hommes. Mais il tient +les institutions! Et la loi lui deviendra de moins en moins applicable, +car c’est lui qui de plus en plus la fera. Il a consacré le Jeu; il a +légitimé l’Usure; des modifications récentes au régime des sociétés +suppriment, ou peu s’en faut, les recours de l’épargne publique. Son +omnipotence est fondée sur des bases indestructibles. Toutes sortes de +privilèges, de conventions renouvelées lui livrent le pays pour qu’il en +jouisse à son gré. + +Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La loi est l’expression de +la force régnante. Cette force légifère pour elle et non contre +elle--quoi de plus naturel et quoi de plus humain? Le Féodal, quel qu’il +soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton contre sa cuirasse. Or, +la force du siècle est l’or. Comment l’or se condamnerait-il? Il a le +droit de s’écrier, pareil au César antique: _Legibus vivimus, sed supra +leges sumus!_ + +Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être l’époque; un âge +finirait, un autre âge commencerait. On peut arrêter la Finance, +l’envoyer à Mazas, la traîner en Correctionnelle; le juge aura beau la +maudire: la force des choses l’absoudra. La loi saluera très bas la +fourrure de sa pelisse ou sa grave redingote tachée de rouge à la +boutonnière par le signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin, +l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du Code. Le texte +est ainsi conçu que, dans notre Démocratie, un gros monsieur ne peut +être un escroc. + +Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif, sa royauté est +invulnérable. Rien ni personne ne le peut détrôner. Jadis, parfois, +l’acier d’un glaive perçait la cuirasse de fer; aujourd’hui, tous les +textes s’émoussent contre la cuirasse d’or. + + * * * * * + +Le Politicien--forcément--tend, chaque jour davantage, à devenir le +chargé d’affaires du Financier. Il le devient fatalement. La force +régnante l’envoûte. + +Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec elle, au point que +les foules se disent: il doit être son amant! Du reste, plus on va, plus +la Finance et la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former un +produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les combinaisons chimiques +donnent la matière mixte qu’on appelle un alliage. Cet alliage +politico-financier sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme +jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés inavouables et de louches +compromissions? Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius Herz, à +M. le baron Von Reinach!... Mais Arton est atteint de la monomanie des +voyages; le docteur Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique; quant +au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une ombre juive plongée dans la +nuit du Schéo!... + +Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les besoins de la +spéculation, et qui est le fruit nécessaire de la domination de l’or, a +dû pousser de profondes racines pour produire de pareils fruits. Ce +n’est pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. Dès 1885, +une voix s’écriait au Palais-Bourbon: + +«Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés +abusent de leur mandat, _qu’ils le font servir à la satisfaction de +leurs intérêts personnels_; cela fatigue le pays et cela peut +compromettre l’avenir de la République[1].» + + [1] V. infrà, _La Finance et la Politique_: affaire Numa + Gilly-Savine-Salis, p. 137. + +Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, une voix plus hardie +encore avait, dans le même lieu, jeté des mots terribles à son auditoire +tremblant: _République pourrie! Putréfaction des consciences!_ Ces +épouvantes oratoires avaient jailli d’une poitrine! Et le discours +vengeur grandissait la vision des Tibères et des Césars qui, au jour des +détresses morales, dévorent les états gangrenés[2]!... + + [2] V. infrà, _Les Grandes Conventions de 1883_: affaire Numa + Gilly-Savine-Raynal, p. 73. + +Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, brutalement, elles +s’étalèrent dans la petite enceinte de la dixième chambre du tribunal +correctionnel de la Seine. Ce fut l’incident décisif du _Filigrane_ +auquel s’attache le nom de Me Marcel Habert. Le scandale éclata le 10 +novembre 1887. J’en emprunte le compte rendu à mon confrère Albert +Bataille, le distingué rédacteur judiciaire du _Figaro_[3]: + + [3] _Causes criminelles et mondaines_, année 1887-1888, p. 52. + + Me HABERT.--On a saisi chez Mme Limousin deux lettres de M. Wilson + datées de 1881. + + La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de + remettre les scellés au Parquet. + + Mme Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue + agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant + actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur + de la Chambre des députés. + + M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin: + + Me HABERT.--Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de + votre maison? + + LE TÉMOIN.--Parfaitement. + + Me HABERT.--A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en + servir? + + LE TÉMOIN (après avoir examiné attentivement).--Au mois de septembre + ou d’octobre 1885. + + Me HABERT.--Pas avant? + + LE TÉMOIN.--Oh! non, pas avant, bien certainement. _Avant l’automne de + 1885, ce filigrane n’existait pas._ + + Me HABERT.--_Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai + et de juin 1884!_ + + Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est + patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. + Que s’est-il donc passé? Il est trop facile de le deviner. + + M. le substitut Lombard (très ému).--C’est très grave. Il s’agit-là de + pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. _Elles lui ont été + apportées par la Préfecture..._ + +On devine la stupeur! + +Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson, +Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4]. + + [4] On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la + requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, + dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv. + +La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction. + +Ce fut alors un branle-bas tragi-comique! Lorsqu’on écrira notre +histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un +siècle après la Révolution française, sous le règne du _Peuple-Roi_, +après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que +l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres! L’administration, +le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On +rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A +plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le +ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par +une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire, +aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à +tous les frais! + +Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13 +décembre 1887 par la chambre des mises en accusation: + + La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans + l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la + complicité de M. Grognon, ancien préfet de police. + + M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour. + + Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. + Grognon. + + La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à + l’encontre de M. Wilson. + + L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge + d’instruction des justifications mensongères. + + Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à + la cour d’assises. + + La loi n’a prévu que le détournement d’_actes_ et de _titres_. Or, les + lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, + la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement + réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite. + + C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent + aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que + la loi pénale est parfois si dure aux humbles. + + Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, + faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels + tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces + et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a + pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui + était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la + plus triste des déchéances. + + Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il. + +Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée du _Filigrane_. +Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais +d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, +bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous +ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent, +s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet +épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour +l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines!... + + * * * * * + +De plus documentaire que l’incident du _Filigrane_, je ne connais que +les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson. + +On a malmené cet arrêt; on a maudit les magistrats. Une telle colère est +excusable; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé: +Wilson était accusé d’escroquerie; or, Wilson n’était pas un escroc. Un +escroc dupe le monde; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le +prix, il livrait la marchandise. Il vendait: il ne trompait pas. Son +crédit n’avait rien de chimérique; son crédit était trop réel; il +opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République; +il tenait les fonctionnaires; les ministres étaient les siens; il +gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et +pour ses créatures. + +En affirmant cela, les juges n’ont pas menti; ils ont flétri toute une +époque, mais ils ont dit la vérité[5]. + + [5] V. infrà, _Les trafics de l’Élysée_: affaire Wilson-Ratazzi, p. 39 + et suiv. + + * * * * * + +Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient possibles. On +soupçonna avec fureur; et, quand parut la brochure de M. Numa Gilly, +_Mes Dossiers_, on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des +accusations ridicules à force d’énormité; mais rien ne semblait plus +énorme que les corruptions entrevues. + +Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David Raynal déféra le livre[6], +un avocat général distingué essaya de réagir contre l’irrespect +grandissant. + + [6] V. infrà, _Les Grandes Conventions de 1883_; affaire Numa + Gilly-Savine-Raynal, p. 73. + +--«Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, un ministre ne se +vend pas! La concussion n’est pas possible!» + +Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et je me souviens de son +geste. Il s’était retourné vers la salle et regardait éloquemment un +officiel personnage, comme pour le prendre à témoin de la vérité de son +dire. Le personnage était M. Baihaut... + +Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la Cour d’appel de Paris, +M. Charles de Lesseps révélait à tous cette honte: + +--«En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement au sujet de +notre émission des obligations à lots. + +«M. le ministre Baihaut nous a fait demander par un intermédiaire qu’il +fût mis à sa disposition UN MILLION payable par acomptes depuis le dépôt +du projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent remis à +l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, le reste n’a pas été payé!» + +Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces +paroles: + +--«Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le +crime qui a été commis!» + +Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me +rappela le grand geste de Bordeaux... + + * * * * * + +De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très +gravement compromis le principe d’autorité. + +Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il +traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire +du mauvais pas! + +Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de +toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des +mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable +amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table, _de omni re scibili et +inscibili et quibusdam aliis_, et il faut croire qu’en causant nous ne +respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités +avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la +conversation: «Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on +est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité!» + +Eh! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite +convenue: nous ne méprisons pas l’autorité; nous méprisons qui la +détient. Ce n’est point la même chose. + +Ou plutôt si, hélas! pour beaucoup, c’est presque la même chose: voilà +le péril. + +La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe +avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur +le principe; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre. +L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de +Jemmy; le polémiste ressemble à Guillaume Tell: il doit enlever la pomme +sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative! Que faire? Tirer sur +l’homme au risque de frapper le principe? Ou permettre au principe de se +galvauder avec l’homme? Mieux vaut encore égratigner le +principe--pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est +des égratignures qui sont des blessures mortelles... + +L’intelligent--et encore! suffit-il d’être intelligent? Je devrais dire +l’intellectuel, espèce différente et plus rare--distingue: s’il voit +passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit +l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche +au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir +plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules, +aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine +de déshabiller les turpitudes: elle les pousse aux gémonies, affublées +de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable, +tant pis pour le costume respectable: la boue des dédains vulgaires +l’éclaboussera lui aussi. + +Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un +village. Le curé est-il bon: Dieu en profite. Le curé est-il mauvais: +Dieu en pâtit. + +De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore +pas seulement Pilate: il déshonore le Prétoire; il salit la toge; il lui +imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges +aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger +jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens; ces laborieux +modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de +rouler--un peu comme la machine administrative roule, en dépit des +ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères--ces +laborieux modestes, le public ne les voit pas: le public ne voit que +Pilate. + +Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une +abomination: il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le +tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins: l’assassin d’une +idée. Je me trompe: une idée ne meurt pas; mais une idée peut se voiler, +et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des +résurrections. + +Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale +bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires, +le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre +histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif; il dira: elle fut +_scandaleuse_. + +Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent +international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées +qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la +peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances +mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable +qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme +les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits, +toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent +la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas! des boutons +accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus +concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards +aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social: le +Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en +Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi +dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue. + +L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a +disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se +mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des +hommes--et il faudrait être des Dieux pour oser les juger.--Aussi +l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire +que la Pensée contemple avec mélancolie; à peine, çà et là, quelque +bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs +déserts ou l’horreur des houles sanglantes; et, parfois, la méditation +en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un +Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale +vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, +où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on +n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait +largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum +des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait, +vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait +s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle +harmonie... + +Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara +comme aujourd’hui. + +Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à +l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt. + +Vous savez, le grand Chêne--le grand Chêne de la forêt? En lui +fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des +vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses +racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol; il +est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est +pas _un arbre_; il est _l’arbre_: à lui seul il est la forêt. + +Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du +prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du +conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation +magnifique de l’idée d’Autorité! + +Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir; dans l’ombre de chaque +berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur +dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne +vieillit! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa +verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines +s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire. +La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le +colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au +passage. On dirait qu’il vit toujours; mais déjà il est mort; et un jour +de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles +sèves. + +Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches +étaient vermoulues: l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude. +Et rien ne les a remplacés: la Forêt veuve attend son Chêne... + +En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses, +essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères, +pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des +maléfices, viennent l’on ne sait d’où--ou, plutôt, l’on sait trop +d’où--se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et +poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui +étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui +corrompent le parfum national. + +O sainte Forêt Celtique! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole +s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes +brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en +allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs? + +Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la +prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le +plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc +s’étonner si l’irrespect nous envahit? + +Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine +manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de +Chamfort, «un heureux instinct semble dire au peuple: je suis en guerre +avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec +ceux que je viens de choisir moi-même»? + +Faut-il s’étonner si--pour rappeler le mot du même Chamfort--«en voyant +les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société +comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers +préposés à la garde des autres»? + +Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation +et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque? + +Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir, +assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de +Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent +et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très +vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes? + +Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née +l’Anarchie doctrinale? + +Devant l’Autorité souillée devait--c’était fatal--se dresser, enfiévrée +par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le +terrible penseur. Ceci enfante cela: lorsque le rideau de l’Histoire est +tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean +Grave... + +Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de +celles pour la _Société mourante et l’Anarchie_. Les cinq premières sont +déjà la _Société mourante_; elles portent en germe les deux autres: +l’_Anarchie_. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice +déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous +les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan. +Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes +d’un même drame; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe +d’Hello: Les parties d’un tout que l’unité _organique_ vivifie et +consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se +tenir. L’_unité_, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le +sujet de cet ouvrage. Ce livre est _un_ essentiellement, et _divers_ +accidentellement... + + * * * * * + +_La Société mourante et l’Anarchie_ restera comme une des productions à +la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M. +Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste; il +l’a qualifiée: une _bousculade intellectuelle_. Très juste! Le bourgeois +qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser +un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son +esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne, +comme, après une raclée, il se frotterait les côtes. + +_La Société mourante et l’Anarchie_ n’est qu’un rameau poussé sur un +tronc redoutable: le journal _La Révolte_. + + * * * * * + +La collection du journal _La Révolte_ appartient à la catégorie de ces +monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais +dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera +comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style +en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute, +Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs. + +Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des +impatiences de l’époque. C’est une rude _bousculade_ qu’elle aussi, je +vous assure, administre au cerveau du lecteur! Une impitoyable analyse, +une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable: tels +sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions +étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par +d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main +solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le +noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se +passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par +l’effroi des torrents. + +Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois +savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui +supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer +follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus +politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des +lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle +triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et +purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables: telle est la +révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal. + +Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de +révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves +prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent +_leitmotiv_ de l’imagination humaine: + +«Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont +dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le +fond même des choses, qui vont être appelés à la barre... On ne se +demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens, +on se demandera s’il doit y avoir encore des riches... Il ne sera plus +question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si +tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit +être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une +erreur, une duperie comme le reste...» + +L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se +bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent +faire du monde ce que, au XVIIIe siècle, le Sensualisme a fait de l’âme: +une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il? Quels +arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine? Quelles végétations +nouvelles surgiront? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore +catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller +au néant, mais à l’être: à ses yeux, quand la société qu’il mine sera +morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et, +l’on trouve dans la _Révolte_ les rudiments de ses reconstructions +éventuelles. C’est la partie _positive_ de l’Anarchie dont nos +inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les +terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue, +j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados +qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais +qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de +l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie; du regard, je +scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui +s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans +le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules +primitives et les chaotiques poussées de l’impétueux _Devenir_. + +Ne dites pas à l’anarchiste: «Ta vision est un délire; tu dévasteras le +sol, tu ne le féconderas pas; tu feras de la terre un désert, tu n’en +feras pas un Éden.» A l’accablement des raisons, des ironies, des +évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car--et c’est +là, d’après moi, son aspect le plus curieux--l’anarchiste est un +mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus +qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la +foi. Oui, cet athée est un croyant; il appartient aux religions plutôt +qu’aux philosophies: son dieu, dit-il, est la force latente qui de +l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse +qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour +les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et +répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est +par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses +incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses +réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté--c’est incontestable--le +méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute +l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les +flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des +limpidités jaillissantes... + + * * * * * + +M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7]: si +effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale; +on la réfute. + + [7] V. infrà, _L’Anarchie doctrinale_: le procès de Jean Grave, p. + 207. + +Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre: pour réfuter, il +faut être un cerveau; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la +République. On poursuivit. + +On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la +couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller la +_Révolte_, on lui passa la chemise d’un dossier d’_association de +malfaiteurs_. Les deux fois, je dis aux jurés: + +--Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert +de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIe siècle, on eût +requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la +valeur du système de Jean Grave: _c’est un système_; à ce titre, il peut +s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la +Révolution française; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin +proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le +Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure: +je ne sortirai pas de là. + +Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que la menace: il +condamna. Le 9 août suivant, il y aperçut l’idée: il acquitta. + +Des deux verdicts, quel fut le plus utile? De bons bourgeois que je +connais, le premier avait presque fait des anarchistes; je sais des +anarchistes dont le second a presque fait des bourgeois. On raconte que +l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et lui a dit: + +--Voulez-vous me laisser tranquille? Je laisserai tranquille votre +société. + +--Entendu! aurait riposté le préfet. + +Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte: _ex-anarchiste_. + +J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des acquittés: des +bourgeois leur rendaient la justice! On ne rend que ce qui existe! La +justice existait donc!... Cela leur brouillait la cervelle... + +Ah! la justice! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer à tous les +maux? Ne serait-elle pas le bienfaisant dictame, la salutaire panacée? + +Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches complaisances opposent +leur rempart aux assauts de l’équité, et le vieil arbre social, miné par +les parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa base déracinée. +Sa masse résiste encore, et son poids le maintient debout: gare la +chute!... + +Par quoi le remplacera-t-on? + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le philosophe s’interroge et son œil immobile sonde la profondeur des +cieux. Pas un rayon! Nulle éclaircie! Il semble que l’azur soit rayé des +couleurs du monde! En bas, en haut, partout, de grands trous noirs, +pleins de bourrasques! Des opacités effrayantes comme des soleils +défunts! Et derrière ces cadavres, pas la moindre lueur annonçant les +soleils nouveaux! Le croquis à peine ébauché de formes vagues et +fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le visage indécis +échappe au regard scrutateur, comme les fantômes des songes: voilà tout! +Un passé mort! Un avenir à naître! Un présent qui ne voit que la tombe +et qui cherche en vain le berceau! + +C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible querelle entre +les appétits repus et les appétits à jeun. Tous ont perdu le sens de +l’Au-Delà. Tous veulent jouir--et vite. Car l’on doit se hâter de jouir, +puisque la bière est le néant, et l’homme mort une charogne. Ils ne +croient plus qu’au Paradis bâti dans la boue terrestre. Les appétits +repus tiennent la clef de cet Éden; les appétits à jeun se ruent pour la +leur arracher. Les premiers se barricadent; les seconds livrent +l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, l’égoïsme de la bête +interrompue dans son repas; les seconds ont, pour attaquer, la rage de +la bête qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences. +L’Absolu reste absent; il demeure dans la coulisse: les auteurs du drame +oublièrent de donner un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme +les limpides étoiles, comme les astres impassibles, dont les larges +sérénités contemplent sans tressaillir l’infamie des orgies nocturnes, +le Ciel, au-dessus de nous, garde des immobilités d’attente... + + * * * * * + +Et cependant, là-bas, loin--bien loin, peut-être--un immense foyer +étincelle. Les uns l’appellent: le Progrès. Jésus l’appela: le Père. +Tous le nomment: l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a des +rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et sa flamme, à l’heure +dite, incendie les Walhalls condamnés, pour briller sur les nouveaux +mondes. Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des futures +splendeurs; et le philosophe atterré, accablé par l’incertitude, ne peut +que murmurer, dans un balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles +d’Hello; profondes comme cet abîme: «A l’heure où je parle, il y a +quelque chose d’étrange et de terrible à parler. Le nuage qui porte la +foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien +gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage +de ce mystère, je m’étonne de parler...» + + + + +LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE + + + + +AFFAIRE RATAZZI + +Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle + +Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888. + + + On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales + qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux. + + Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur devenue + une marchandise. + + Un nom domine cette lamentable période: le nom tristement immortel de + Wilson. + + Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples. + Parmi ses amis figurait Mme Ratazzi, «Ce fut lui--voit-on dans une des + plaidoiries de l’époque--qui, ayant reconnu dans Mme Ratazzi une femme + très intelligente, la poussa à s’occuper d’une _industrie fort + lucrative, le commerce des décorations_.» + + Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer au + _gendre_ tout puissant. + + Le 15 novembre 1887, Mme Ratazzi fut condamnée par la 10e chambre + correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de prison pour + escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un des + intermédiaires du général d’Andlau, lequel «tenait en son domicile une + véritable agence de trafic de décorations», et, usant de manœuvres, se + targuant d’un crédit imaginaire, avait, moyennant finances, promis des + croix qu’elle savait ne pouvoir obtenir. + + Mme Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès vint à + la barre de la cour de Paris. + + C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et montrer que + son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le fameux dossier + Legrand, révéla l’étendue de son influence et montra que l’agence + établie chez lui par le général d’Andlau n’était qu’une pauvre + succursale d’une autre agence établie en plein Élysée par M. Wilson, + le gendre du président Grévy. + + Mme Ratazzi ne fut pas acquittée; sa peine, par arrêt du 3 janvier + 1888, fut seulement réduite à 6 mois. + + +Messieurs, + +Avocat de Mme Ratazzi, je viens la défendre simplement, franchement, le +plus brièvement qu’il me sera possible, sans rien omettre de ce que je +crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion. + +Ce qui va suivre, hélas! est assez grave pour se passer de commentaires. +Il est des événements qui parlent plus fort et plus haut que toutes les +plaidoiries. + +On prétend que Mme Ratazzi tombe sous le coup de l’article 405 du code +pénal pour s’être targuée d’un crédit imaginaire en promettant des +décorations, et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie. + +Je vais démontrer, pièces en mains, que Mme Ratazzi n’a pas commis +l’ombre d’une escroquerie, attendu que son crédit n’était pas imaginaire +et qu’elle donnait ce qu’elle promettait! + +Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner l’espoir de lui +laisser le premier rôle dans cette comédie tragique, et qu’elle n’est +qu’une comparse derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de +premier ordre. (Mouvement prolongé). + +Oui, Mme Ratazzi n’a été qu’un instrument--l’instrument de grands +coupables qui, eux, demeurent indemnes! + +Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante et qu’on sacrifie les +humbles à la sécurité des forts, elle n’a pas eu la chance d’obtenir un +de ces arrêts de non lieu que la conscience publique ne s’explique pas +toujours!... (Vive émotion). + +Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche et voyez s’il +est juridiquement possible de découvrir un texte qui les érige en délit. + +Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du code pénal, qui prévoit +l’escroquerie? + +Mais l’escroquerie suppose une duperie! L’escroquerie suppose un crédit +imaginaire! + +Ici, où voyez-vous la dupe? Pour être dupe, il faut, d’abord, ne pas +être complice! Or, la complicité de ceux qui se posent en victimes +éclate, plus manifeste que le jour. + +Eh! quoi? Ces industriels, ces marchands envient la décoration; ils +envient des honneurs dont l’honneur se désintéresse, qui, entre des +mains vénales, perdent leur sens primitif pour devenir un élément de +patrimoine; ils convoitent cette croix que d’autres payent, les uns de +leur sang, les autres d’une vie de labeur, et, ne pouvant la payer de +cette monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent de leur +poche; ils désirent ce ruban qui pour eux n’est qu’un bon placement +pécuniaire, un capital qui augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils +imprimeront sur leurs prospectus et leurs factures parmi les enseignes +et les brevets; pour l’acquérir, ils exploitent la corruption +parlementaire, l’appétit innommable de politiciens avilis; ils achètent +à beaux deniers comptants un crédit qui peut ne pas être efficace, mais +qui, aussi, peut l’être, qui, le plus souvent, l’a été--je vais en +sortir de mon dossier des preuves irréfragables, en attendant celles que +réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, bientôt, éclateront +aux quatre coins de la France... (vive émotion); ils achètent un crédit +sur la nature duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a vendu pour +ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques et périls, tel que le +révèlent aux yeux de tous des titres incontestables dans leur +matérialité; ce crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments; +ils ont rédigé leur marché en spéculateurs avisés; en acheteurs retors, +ils ont stipulé, pour le cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils +ont eu cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir le +remboursement à défaut de la marchandise: les voilà, les naïfs qui se +plaignent! Les voilà, les dupes! Les voilà, les escroqués! Et la justice +les écoute?... + +Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté des corrompus! +Acheteurs et vendeurs, poussez-les tous sur le banc d’infamie! + +Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir! Au lieu de l’étouffer entre +les quatre murs d’une enceinte correctionnelle, donnez-lui le jury, la +magistrature nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air de la +cour d’assises! + +Faites un immense procès criminel où l’indignation publique clouera au +pilori tous les trafics infâmes, où viendront s’afficher toutes les +turpitudes! + +Au lieu de maigres figurants et de mesquines figurantes, en scène les +vrais acteurs, si haut placés qu’ils puissent être! Promenez le flambeau +vengeur dans les bas fonds gouvernementaux! Éclairez les officiels +repaires où nos maîtres vendent l’honneur! + +Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit exerce le pouvoir du +chef de l’État, et qui semble partager son irresponsabilité!... +(Mouvement prolongé). + +Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, étouffez vos émotions, +et attendez l’histoire!... L’histoire qui, elle, n’a peur ni des +révélations ni des scandales, qui ne ménage aucun régime, force, quand +il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, qui, pour +enseigner l’avenir, ressuscite les dossiers morts, crie sur la place +publique les secrets qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable, +étale férocement, sous le regard étonné de la foule, les turpitudes qui, +trop souvent hélas! échappent aux bassesses, aux ambitions, aux +craintes, aux complicités, aux défaillances ou aux dégoûts +contemporains!... + +Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie! L’escroquerie! S’il +en est une, ce n’est point l’escroquerie juridique prévue par l’article +405; c’est une immense escroquerie morale que l’étroitesse de vos textes +ne contient pas, et dont la victime a été l’honnêteté publique! Mais, +pour mille raisons, l’honnêteté publique n’est point partie civile à un +procès qui ne saurait la satisfaire; et vous vous souviendrez, +messieurs, que si Mme Ratazzi est assise sur le banc correctionnel, ce +n’est pas pour venger l’injure du pays--il faudrait, pour cela, y +asseoir un autre qu’elle!--mais la déception d’un marchand qui, le +premier, a déclaré que son affaire relevait du tribunal de commerce, qui +est venu, sous la foi du serment, produire des affirmations que le +tribunal a traitées comme des mensonges, puisque, s’il les avait tenues +pour véridiques, elles eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que +trop prouvé, par son attitude à la barre des témoins, qu’il n’était +guère fait pour occuper pareille place! + +Voilà donc la question clairement posée: il n’y a pas escroquerie, parce +qu’il n’y a pas illusion; et il n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a +pas manœuvre. + +Ah! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un régime, un habile +avocat général, l’honorable M. Reynaud, a créé de toutes pièces un +système ingénieux: + +«Je soutiens--a-t-il dit--qu’en matière de décorations, personne n’a de +crédit, quelles que soient les influences dont il dispose, s’il n’a +l’appui de ceux qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la Légion +d’honneur est accordée par décret du chef de l’État rendu sur la +proposition d’un ministre responsable. En dehors des ministres, je ne +sais personne qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion +d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue un crédit +imaginaire.» + +J’entends, monsieur l’avocat général: d’après vous, personne n’a de +crédit, hors les ministres! C’est peut-être souhaitable: est-ce exact? +(Hilarité). Les ministres sont-ils ces parangons d’indépendance? Leur +crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit? Un ministre sous ce +régime est-il un pareil seigneur? Est-il le seul qui puisse approcher le +chef de l’État, influer sur son humeur, déterminer sa signature? L’hôte +de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre? Et si un _autre_ est son +parent, son commensal, son familier? S’il habite avec lui sous le toit +officiel? Si, d’aventure, il est son gendre?... (Hilarité générale). + +Si ce gendre est assez puissant pour damer le pion aux ministres--par +exemple, s’ils lui résistent, pour les contraindre à s’en aller? Et si +Mme Ratazzi était l’instrument de ce gendre... (Mouvement prolongé), +dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait la croix? + +Tenez, voici un épisode qui répond à la question: + +Parmi les clients de Mme Ratazzi, se trouvait, vous le savez, M. +Veyssère, grand entrepreneur, conseiller général de la Haute-Loire. + +Mme Ratazzi a un gendre elle aussi--il lui a porté malheur... comme +l’autre à son beau-père! (Hilarité). Elle désirait obtenir que M. +Veyssère le prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes grâces +de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur à son puissant ami. + +Eh bien! M. Veyssère a été virtuellement décoré. + +Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre mobile qu’un mobile +affectueux, souhaitait qu’on satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui +écrivait; + +--J’ai vu, ce matin, le ministre: c’est chose faite. + +Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère eût paru à l’_Officiel_, +si ce jour-là même n’avait éclaté le scandale de l’affaire Caffarel! + +Ah! il est bien fâcheux pour nous que le général d’Andlau soit en fuite! +Il se défendrait pièces en mains, il apporterait ses dossiers, il +montrerait ses influences! + +Son action, celle du souverain qui était son associé, avaient une telle +puissance que, le jour où un ministre a osé leur résister, pour célébrer +un tel courage, on a élu le ministre président de la République!... +(Mouvement prolongé). + +Le trafic des influences, la vente de la Légion d’honneur, mais qui donc +en peut douter aujourd’hui? + +Voici des journaux qui sont remplis de renseignements aussi précis que +possible sur ce commerce éhonté. + +M. le président BRESSELLES.--Ce sont des articles de journaux! + +Me DE SAINT-AUBAN.--Oui, monsieur le Président, et si le parquet ne les +poursuit pas, c’est qu’il n’ignore point que les dossiers de certains +journalistes sont encore mieux garnis que les dossiers des avocats. +(Longue sensation dans l’audience). + +Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront pas se vanter de leur +achat à votre barre. Mais voici des documents, des preuves matérielles. +Voici des lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma +plaidoirie; vous en prendrez ensuite connaissance et vous direz s’il est +vrai que Mme Ratazzi n’avait pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait +un pouvoir dont elle révélait seulement l’apparence extérieure sans +découvrir aux yeux profanes le terrible secret de son étendue, elle ne +restait pas singulièrement modeste? + +Écoutez: + +Un jour, un négociant parisien[8] voulut la croix. + + [8] M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer. + +Sachant l’influence de Mme Ratazzi souveraine, il alla frapper à sa +porte. + +On causa, on se comprit. + +Mme Ratazzi parla du postulant au _gendre_ que vous savez et le mit en +sa présence. + +Et dans le cabinet du _gendre_, voisin de celui du beau-père, en plein +palais de l’Élysée... (mouvement prolongé), s’engagea un dialogue que +l’histoire n’oubliera pas: + +--Monsieur (c’est le _gendre_ qui parle), avez-vous souscrit au +_Moniteur de l’Exposition universelle de 1889_ (un des _Moniteurs_ du +gendre)? + +--Oui. + +--Pour combien? + +--Pour 300 francs. + +--Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui fera 3.000. Nous +causerons ensuite de l’objet de votre visite... (Vive émotion). + +Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier, nous montre le +malheureux postulant en quête des 3.000 francs: + + Ma très chère Madame, + + J’aurais une communication très grave à vous faire _concernant la + décoration_. L’état de ma santé m’empêchant de sortir par le temps + qu’il fait, je vous serais fort obligé de venir me voir au plus tôt. + + Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité. + + + Madame, + + Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt demain. Comme + j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne comptez sur les 3.000 + francs... + +--Produit du 0 ajouté aux 300... + + que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous voir que + vendredi matin à neuf heures. + + Agréez, Madame, etc... + + + Madame, + + Je vous donne en communication une nouvelle dépêche me renvoyant à + lundi la promesse que j’avais de toucher ce soir à cinq heures. + + Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être trop tard, + pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux remettre le versement rue + Bergère, dans l’après midi. + + Agréez, etc... + +L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse du _Moniteur de +l’Exposition universelle de 1889_! + + Madame, + + Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée; je n’aurai les + renseignements que ce soir, tard, ou demain matin de très bonne heure. + + Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf heures précises, + je m’arrangerai de façon, en revenant, à me trouver en face de + l’Élysée à dix heures moins le quart, afin, Madame, que vous n’ayez + plus à attendre, même cinq minutes. + + Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement, veuillez me mettre + un mot, _8, rue Taitbout_. + + Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées. + + + Chère Madame, + + Je vous remercie de votre aimable lettre; j’ai envoyé à M. W... + (hilarité générale) la carte en question. + + Mardi, 26 mai 1885. + + + Madame, + + J’ai envoyé mon brevet à M. W... (Nouvelle explosion d’hilarité). Je + n’ai pas la carte; mais je l’enverrai demain à l’Élysée. + + + Madame, + + Je ne serai en possession de l’_objet en question_ que, ce soir, à six + heures. + + Paris, 6 juin 1885. + +Quel était l’_objet en question_? Les 3.000 francs (produit du 0 ajouté +aux 300)? + +Ou le reste? Car je suppose qu’une croix coûte plus de 3.000 francs! + +Mystère! Toujours est-il que l’acheteur procura au vendeur l’_objet en +question_, car l’acheteur fut décoré--voici le numéro de +l’_Officiel_ qui contient sa nomination--avec la mention: _services +exceptionnels_!... (Longue émotion dans l’audience). + +Cet événement et bien d’autres semblables pourraient d’ailleurs, si l’on +souhaitait la lumière, être établis par des témoins qui ont tout su, qui +ont tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la justice le +voudra. + +Mme Ratazzi avait sur M. W... (comme l’appelait notre homme) une +influence extraordinaire dont rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de +décorations, le général d’Andlau a obtenu 17 croix... (Sensation). Mme +Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes, sans compter M. Veyssère. + +Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre bien d’autres +services. + +Dans mon dossier, les témoignages de gratitude, les lettres de +remerciement abondent. + +Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu ce qu’aucun général ni +le ministre de la guerre lui-même n’avaient pu accorder à son fils, +simple zouave, en le faisant nommer secrétaire d’un officier. + +Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune homme d’une poursuite +criminelle. + +--Vous seule _pouvez tout en haut lieu_, lui écrit-elle, _je le +savais_!... + +Si les relations de Mme Ratazzi avec le général d’Andlau sont maintenant +établies, celles de M. Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis +longtemps, de notoriété publique. + +M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme habile à se pousser +dans le monde et à lui servir d’éclaireur, en attendant qu’elle lui +servît de plastron judiciaire. + +C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue pour son usage +politico-financier. + +C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont elle était l’agente, +qui disaient à la malheureuse, lors de l’affaire Michelin: + +--Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, tout cela +s’achète!... + +Ce sont eux qui la raillaient, après sa première condamnation: + +--Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire du boulevard +Haussmann, au lieu d’aller le trouver, lui goguenardaient-ils à +l’oreille: imbécile!... + +Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en offrant le fameux +pot-de-vin elle n’avait pas agi pour son propre compte, ont, alors, par +une pudeur dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice et +empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la peine de trois mois de +prison à laquelle elle avait été condamnée en sa qualité de plastron. + +Eh bien! messieurs, ces hommes, où sont-ils? Que font-ils? + +Ce qu’ils sont? + +Ils sont libres! + +Ce qu’ils font? + +A l’heure où je parle, encore abrités par une lâche complaisance ou de +légitimes terreurs, ils exploitent la faiblesse, la fatigue nationale; +insensiblement ils arrachent une ordonnance de non-lieu à la lassitude +publique, à l’affaissement général!... (Vive émotion). + +Et Mme Ratazzi--la comparse--ferait treize mois de prison? + +Je n’ajoute pas un mot; la voix des choses a trop parlé!... (Émotion +générale). + + + + +AFFAIRE WILSON-RATAZZI + +Tribunal de la Seine, 10e chambre correctionnelle + +Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février et 20 mars 1888. + + + Persistant dans son système, le ministère public ne voulut voir dans + le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la preuve d’une + escroquerie nouvelle, et Mme Ratazzi retourna devant la 10e chambre + correctionnelle, cette fois en compagnie de M. Wilson. + + Mais, le 1er mars 1888, les juges de la 10e chambre, en présence des + documents versés au débat, acquittèrent la prévenue. + + Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs d’amende, et + déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques pour une période de + cinq années. + + On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris infirma la + sentence de la 10e chambre et acquitta M. Wilson. + + +Messieurs, + +Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît devant la justice, il ne +reste plus de place pour les autres accusés. Innocent, il innocente tout +le monde; coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre toutes +les autres et les absout aux yeux de tous. Il y a déjà plus d’un mois, +le loyal magistrat en face de qui je me trouve assignait à chacun sa +vraie place dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au plus +profond de notre être, parce que nous sentons bien que les questions +qu’il soulève touchent à l’honneur politique et à l’intérêt national. + +Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques? Que +m’importe qu’on me fasse parler le premier dans un procès où je n’aurais +pas dû avoir un mot à dire? Que m’importe qu’on me présente Mme Ratazzi +comme l’auteur principal d’un acte dont M. Wilson n’aurait été que le +complice? Dans l’affaire Legrand, pas plus que dans aucune autre, il +n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière celui de Mme +Ratazzi! Le ministère public n’y a pas songé une minute, il le +proclamait hier bien haut dans son réquisitoire; mon éminent confrère +Lenté n’y songe pas davantage; il vous le dira tout à l’heure, avec +cette franchise qui est l’arme des forts. + +Une double question me semble à présent résolue: celle du crédit de M. +Wilson auprès des pouvoirs publics, et celle du crédit de Mme Ratazzi +auprès de M. Wilson. + +Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus de doute. M. Wilson a +dû, beaucoup moins à ses titres politiques qu’à ses liens de parenté, +joints à un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale +inouïe sur le compte de laquelle je me suis expliqué ailleurs et qui ne +connaissait guère de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il +fait de cette influence? Quel prix en a-t-il retiré? + +Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale? + +Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays? + +Autant de points d’interrogation qui se posent quand on étudie le +fonctionnement et l’existence de ce qu’on a tristement appelé, d’un nom +qui n’est que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y ai +répondu[9]. Aujourd’hui, le procès n’est pas le même, et je ne +rappellerai de ces hontes que l’indispensable. M. l’avocat de la +République l’a plaidé avec sa conviction; c’est avec sa conviction que +Me Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans votre indépendance, +messieurs, que vous rendrez un jugement qui satisfera notre besoin de +justice, parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré et qu’il +ne se fera pas plus l’écho des murmures de la foule que des sympathies +respectables qui accompagnent le malheur. + + [9] Voir plaidoirie précédente. + +Le second point, qui me sollicitait d’une façon particulière, était le +crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson. Du jour où les circonstances +m’ont mêlé à ces débats, je me suis attaché à le mettre en lumière, +parce que je le considérais comme l’élément essentiel d’un état +juridique mal connu et mal défini. + +J’ai dit à la cour: Prenez garde; la situation n’est pas nette; avant de +la juger, il faut la rétablir. Cette femme est peut-être une coupable; à +coup sûr, ce n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, pour +autre chose; mais ne la condamnez pas pour cela. On l’accuse d’avoir +promis des croix imaginaires. Eh bien! voici une croix qu’en fait elle a +procurée, et cette croix, elle l’a procurée grâce au pouvoir d’un +personnage qu’il faut appeler en cause pour qu’il nous défende tous. + +Une enquête fut ouverte; elle confirma tous mes dires; et à l’audience +du 6 janvier dernier, M. le substitut rendait un témoignage public à la +sincérité de cette femme qui, hélas! a encouru bien des reproches, mais +à laquelle, du moins, on ne saurait refuser ce mérite que tout le monde, +ici, ne pourrait pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la +réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable et dégagé tous +ces faibles, tous ces humbles, tous ces petits, qui ont pu être des +comparses, mais qui, Dieu merci pour l’idée de justice! ne serviront +plus de plastrons. + +Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le scandale! Si elle +avait cherché cela, elle aurait pu choisir une autre voix que la mienne. + +Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la vengeance! De la +vengeance? Personne n’en fait ici; plusieurs, peut-être, pourraient en +témoigner. Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire +Legrand, ce n’est pas Mme Ratazzi... + +Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a trouvé une +accusation. + +On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. On lui avait +répété pendant une instruction entière: «Prouvez que vous avez fait +décorer une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un non-lieu.» +C’était le temps où elle pensait acheter l’acquittement au prix du +silence. Elle s’est tue, mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison +l’attendaient à cette barre pour s’être targuée d’un crédit imaginaire. + +Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était abritée sous le +couvert d’un nom qu’alors on n’osait à peine balbutier dans les +prétoires. Des prières, des souvenirs, une pression morale que vous +devinez, et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, avaient +vaincu son courage et arraché sa rétractation! Cette rétractation avait +été son unique mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public et +dans la presse que, pour se sauver, elle avait tenté de perdre un +innocent! + +C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle écriée, je ne suis +pas un escroc; j’ai peut-être prêté la main à des actes coupables; j’ai +mérité, c’est possible, le blâme des honnêtes gens; mais je n’ai trompé +personne; et, surtout, je n’ai calomnié personne; j’ai là un dossier qui +le prouve; ce dossier, le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est +mon droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir de dire la +vérité; et, quelles qu’en soient les conséquences, cette divulgation +s’impose, car devant Dieu et devant les hommes, il est une chose plus +infâme qu’une condamnation pour escroquerie: c’est une accusation de +calomnie! + +J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage; j’ai compris +l’intérêt moral auquel ils donnaient satisfaction; j’ai accepté la tâche +d’être l’interprète de cette accusée qui, ayant pris un courageux parti, +faisait appel à mon ministère, et cette tâche, je l’ai remplie, à défaut +d’autre mérite, avec tout ce que je puis avoir de dévouement et +d’énergie... + +Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand, voilà les mobiles +qui l’ont inspirée. Cette femme avait-elle menti? S’était-elle targuée +d’un crédit imaginaire? Avait-elle calomnié M. Wilson? + +Six longues audiences ont répondu à cette double question; aujourd’hui +la page est écrite: je n’ai rien à y ajouter. + +On a essayé, depuis, de transformer l’argument en délit. Mais l’argument +est resté, et je crois qu’il a porté. C’est, du moins, l’opinion de M. +Wilson, qui a déclaré maintes fois, d’accord avec Me Lenté, que la +production du dossier avait été la cause directe de la réduction de +peine, et qui même, il vous en souvient, attribue les aveux soi-disant +mensongers de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir d’assurer +cette réduction. + +Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme au point de vue +judiciaire, une étrange et piquante contradiction? + +Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier qui rend sa situation +meilleure, parce qu’il établit son crédit, et que, même avec la +jurisprudence nouvelle, le bon sens et la logique interdisent de traiter +les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait comme les escrocs +qui ne peuvent pas les tenir. Et voilà que ce dossier, qui diminue +largement sa peine, deviendra le point de départ d’une inculpation +nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc, devant un tribunal, celle +qu’aux yeux d’une cour il a plus d’à moitié lavée du reproche +d’escroquerie! + +C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance atténuante se +transforme subitement en infraction à la loi pénale! Jamais les faits et +les textes n’avaient possédé une pareille élasticité: le même article +réprime à la fois les crédits réels et les crédits imaginaires; et le +même fait sert, à un mois d’intervalle, d’excuse et d’accusation! + +Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel a consacrée dans +l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement reproduite dans son arrêt +d’Andlau, et qui prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour +suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une décision d’espèce, +puisqu’à présent il paraît que la cour suprême juge en fait,--jamais, +dis-je, cette théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse aussi +rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir la périlleuse +bizarrerie. + +On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience, qu’un crédit +fictif était un crédit inexistant. On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a +rien de contradictoire entre la fiction et l’existence et qu’un crédit +peut tout à la fois être imaginaire et réel. + +On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand l’article 405, ce texte +de droit étroit, devenu de droit si large, que ce qui est vrai du crédit +l’est aussi des événements, et qu’un événement peut très bien rester +chimérique quoiqu’il se soit réalisé. + +Cette méthode est commode et d’un usage facile; elle ne nécessite pas de +grands efforts de raisonnement; elle doit être agréable à la paresse +législative, et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire du soin +d’atteindre, et de punir, par un emploi ingénieux des lois existantes, +les combinaisons imprévues qu’engendre sur notre sol politique le +progrès d’une civilisation raffinée!... + +Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs; moi, je trouve ces +subterfuges indignes de la justice; et j’estime qu’il y a quelque chose +de plus préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le byzantinisme +du procédé employé pour le punir. + +Il y avait bien un texte: l’article 177. Ce sous-secrétaire d’État était +un fonctionnaire; ce député est aussi un fonctionnaire; cette thèse a +été soutenue devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat +général, aujourd’hui procureur de la République, qui ne peut l’avoir +oubliée. + +Mais j’ai prévu l’objection: l’article 177 ne vise pas seulement le +fonctionnaire, il vise le fonctionnaire dans l’exercice de sa fonction. +On arrive de la sorte à des résultats bien ridicules; car, tandis qu’on +fera passer un sous-chef de bureau aux assises, sous prétexte que l’acte +qui a sollicité sa vénalité relevait de son ministère, on se trouve +impuissant à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé de toutes +choses, sous prétexte que ces choses ne rentraient pas dans ses +attributions. Voilà la législation que le monde entier nous envie!... + +Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez devant le jury l’homme +public qui trafique de son crédit, avec celui qui achète. Vous aurez +ainsi l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice du peuple et +aussi de faire asseoir à leur vraie place ces pitoyables témoins qui ne +peuvent pas nous regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à +rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du serment +judiciaire!... En attendant, à défaut d’armes de juristes, gardez pour +vous vos indignations d’honnêtes gens! + +Mais acceptons la nouvelle méthode: ma prétention est que, même en +l’admettant, ma cliente échapperait encore aux rigueurs du texte visé. + +Précisons bien le fait, et puis nous verrons le droit. + +Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom, Périque, si j’en crois des +copies de lettres qui, comme papiers de famille, me paraissent jouir +d’une authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être décoré. Il a +vainement frappé à trois portes; il y en a bien une quatrième, qui est +la bonne, celle de l’Élysée; mais il faut se la faire ouvrir, et pour +cela, il est indispensable de connaître quelqu’un qui en possède une +clef. C’est ici que la Providence apparaît à l’ambitieux Périque sous +les traits d’un sien cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet, +celui-là même qui disait à l’instruction: «On m’appelle toujours Paul, +parce que je me nomme Louis.» (Hilarité). + +M. Hanniquet était un ami de Mme Ratazzi; or, je n’apprendrai rien de +nouveau à personne, en rappelant que cette dernière avait alors ses +entrées dans le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien près de +celui du chef de l’État, puisque tous deux étaient situés dans le même +corps de logis! M. Hanniquet demande à Mme Ratazzi la permission de lui +présenter son cousin; Mme Ratazzi accepte; la présentation a lieu. On +expose ses ambitions, on dit à Mme Ratazzi quel espoir se fonde sur ses +influences et ses hautes relations; Mme Ratazzi proteste qu’elle n’est +pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés; puis elle cède, +présente son protégé à son protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses +recommandations et à ses démarches, obtient du second ce que désirait le +premier. + +Voilà le fait. Est-ce vrai? Ici, deux systèmes. Le premier, celui de MM. +Wilson et Legrand, est des plus simples: il consiste à tout nier, à dire +que tout cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre but +que d’établir par un mensonge le soi-disant crédit de Mme Ratazzi. +Jamais Mme Ratazzi n’a présenté M. Legrand à M. Wilson; jamais M. Wilson +ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand; dans son ardeur négative, +M. Legrand est allé jusqu’à affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais +M. Wilson n’avait connu Mme Ratazzi! (Hilarité générale). Je m’empresse +de dire que M. Wilson, qui n’a pas toujours eu dans M. Legrand +l’intelligent interprète de sa pensée, a nettement décliné la +responsabilité de cette audacieuse assertion. + +Si ce système, qui repose sur une négation absolue, était exact, +puisqu’il n’y aurait pas de fait, il est clair qu’il n’y aurait pas de +délit, et votre jugement ne pourrait que reproduire le texte du fameux +décret de Voltaire: «Article premier. Il n’y a rien; Art. 2. Personne +n’est chargé de l’exécution du présent décret.» + +Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma cliente, à laquelle on a +fait bien des reproches, dont quelques-uns peuvent être fondés, et dont +quelques autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment, dont +son défenseur est heureux de se faire l’écho à cette barre. «Dans ce +procès il n’y a que vous de sincère», lui a dit, un jour, un juge +d’instruction qui n’est pas cet homme farouche, si dur aux estomacs +d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau, mais cet homme doux, gracieux, +poli et affable, dont un prévenu reconnaissant nous esquissait, à l’une +des dernières audiences, le portrait en termes aussi littéraires +qu’exacts. + +On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un mot malheureux pour le +début d’une instruction: «Niez, niez tout, ils n’ont pas de +preuves!»--«Niez tout ce que dit Mme Ratazzi», a-t-il expliqué par la +suite. Mais comme Mme Ratazzi disait alors la vérité, il n’y avait pas +entre les deux recommandations une bien grande différence. + +Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité. Il l’a même dite +deux fois; mais la seconde ne compte pas: c’était par le téléphone!... +Reste la première, qui suffit à la justice. C’était devant M. Dulac. + +Vous vous rappelez la scène. + +«Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement d’honnête homme, qui +hélas! ne s’est plus reproduit, que c’est grâce aux démarches de Mme +Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté, que j’ai obtenu la +croix de la Légion d’honneur.» (Vive émotion dans l’auditoire). + +Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe de sa conscience, +il ajoute ces mots que je vous prie de retenir: «Je n’ai versé aucune +somme d’argent à Mme Ratazzi.» + +Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité? M. Atthalin a +posé la question à M. Wilson qui a répondu ceci: + +«En prétendant avoir fait décorer Legrand par mon influence, Mme Ratazzi +voulait établir qu’elle jouissait d’un crédit réel, et elle +l’établissait bien plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix +qu’en l’attribuant au général d’Andlau.» + +M. Wilson se trompe. Que voulait Mme Ratazzi devant la cour? Se défendre +contre une accusation d’escroquerie; commise par qui? Par le général +d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général d’Andlau qu’il +s’agissait d’établir; et, si elle avait eu ce bonheur de posséder un +dossier prouvant que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un, +elle aurait administré une preuve directement applicable à sa cause, au +lieu de n’apporter qu’une preuve indirecte et par ricochet. + +Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser la vérité. En +revanche, M. Wilson en a un très visible: supposez, en effet, que vous +reteniez cette prévention d’escroquerie; s’il réussit à vous faire +croire qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il se retourne +vers vous et vous dit: Peu importe que Mme Ratazzi ait touché de +l’argent: cela prouve-t-il qu’elle me l’ait donné? Peu importe qu’elle +ait promis la croix à Legrand: cela prouve-t-il qu’elle m’en ait parlé? +Et voilà Mme Ratazzi, auteur principal, condamnée toute seule, tandis +que M. Wilson, complice, est acquitté! + +Vous comprenez la manœuvre! Retenez-là: c’est la seule que l’on +rencontre dans ce procès d’escroquerie... (Mouvement prolongé). + +C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand. + +L’a-t-il fait décorer moyennant finances? Ceci m’amène à examiner la +question du préjudice. + +Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice consenti par la dupe +dans l’espoir d’un événement chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il, +joué le rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme par lui +versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à l’heure où je parle il a +le droit d’étaler à sa boutonnière. Ah! je regrette pour la moralité du +débat, que cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée partie +civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour le dommage que lui cause +l’obtention de sa croix! C’eût été complet!... + +Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en les éléments que +lui donne la prévention. + +La question est des plus graves, messieurs, car le quantum du préjudice +est la base principale de l’appréciation du juge pour l’application de +la peine. Eh bien, je reproche à l’avocat de la République de n’avoir +peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté toute la prudence +désirable. Il a jeté dans la discussion des chiffres que rien ne +justifie: 94.000 fr.! 40.000 francs! Pourquoi hasarder de pareils +chiffres? Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé d’une erreur +facile à éviter. + +Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés par Mme Legrand +mère à son fils, le 4 janvier 1885. Or, M. Legrand n’a connu Mme Ratazzi +que six mois après, en mai 1885. Quand Mme Legrand mère a donné 94.000 +francs à son fils, ce n’était donc pas pour les remettre à Mme Ratazzi +qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait jamais entendu parler. + +Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés au mois d’octobre 1885, +c’est-à-dire deux mois après l’époque où M. Wilson déclare lui-même +avoir consigné sa porte à Mme Ratazzi: ce n’est donc pas Mme Ratazzi qui +a pu porter ces 40.000 francs à M. Wilson. + +Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses copies de lettres que +vous avez entre les mains. + + _Me de Saint-Auban_ discute le procédé par lequel ces copies ont été + mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de Boislisle, juge + rapporteur de la deuxième chambre, n’en a pas saisi le parquet, c’est + que dans les faits qu’elles relatent il ne voyait aucun délit. En tout + cas, à supposer que ces 21.000 francs aient passé par les mains de Mme + Ratazzi, ils n’y sont pas restés. Mme Ratazzi a prêté aux Legrand ses + services à titre gratuit; la preuve morale en existe au dossier. + + _Me de Saint-Auban_ rappelle à ce propos les lettres pleines de + reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de décembre 1885, + par Mme Legrand à sa cliente: est-ce là le langage, dit-il, d’une + personne à laquelle on a extorqué de l’argent? Puis, il continue en + ces termes: + +On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on croyait Mme Ratazzi femme +à réaliser de grands profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson +qui connaît bien son monde: «Il est dans la nature de cette dame de +s’occuper avec une grande ardeur des affaires d’autrui, même lorsqu’elle +ne peut espérer en tirer un bénéfice.» Voilà son portrait fidèle. + +Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi profitable que peu +coûteux entre les mains des d’Andlau et consorts, ces écumeurs de la +politique, vrais flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter +la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent certainement parmi +les esprits les plus souples et les plus ingénieux de notre galerie +contemporaine. Il y a un point commun entre ces agences véreuses et les +administrations honnêtes: dans les unes comme dans les autres, on paie +les petits employés d’une façon déplorable!... (Hilarité). + +Mais j’aborde le point capital: l’absence de manœuvres. + +La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, l’ensemble des +circonstances qui ont induit la dupe en erreur. Or, avec la +jurisprudence nouvelle, on se passe de bien des choses, on se passe de +crédit imaginaire, d’événement chimérique; mais on ne se passe pas +encore de manœuvres. Cela viendra peut-être: mais cela n’est pas encore +venu. Eh bien! dans l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre? + +L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence dans ses +considérants; il constate que Mme Ratazzi se faisait appeler de La Motte +du Portal, qu’elle se donnait comme veuve du général de La Motte-Rouge, +qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil véritable à des +gens qui, peut-être, n’auraient pas traité avec elle s’ils avaient su +avoir affaire à l’héroïne de l’aventure Michelin. + +Et puis il constate ces présentations successives, ces conversations +préparées, en un mot toute cette mise en scène qui attire la dupe et +abuse de sa crédulité. + +Nous discutions tout cela; mais l’arrêt l’a retenu contre nous, et tout +cela est, au premier chef, constitutif de la manœuvre. + +Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment les choses se +passent-elles? Un sieur Legrand se fait présenter par son cousin, le +sieur Hanniquet, à Mme Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher; +c’est lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, comme cela se +pratiquait dans l’affaire d’Andlau, dans le salon d’un tiers plus ou +moins suspect qui pouvait être accusé d’avoir préparé la scène. + +Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient rendre visite à Mme +Ratazzi, et lui demande un service, à elle qui ne le connaissait pas, +qui n’en avait jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque chose? +C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante de sa décoration? +C’est lui qui insiste pour être présenté à M. Wilson, et c’est sur ses +insistances réitérées qu’elle défère à son désir. + +Est-ce vrai? Établissez le contraire. Montrez-moi dans ces faits +l’apparence d’une manœuvre capable d’abuser Legrand--Legrand, difficile +à duper en semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans les +antichambres, en quête de protections pour satisfaire son incroyable +vanité! + +Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, que m’en importe la +suite? + +C’est le point initial qu’il faut envisager; c’est à ce moment précis +qu’il faut faire une étude psychologique et descendre dans le for +intérieur des prévenus en cause pour sonder leurs intentions et saisir +sur le vif l’état de leur esprit. + +Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne Legrand, et voyez +s’il a pu exister la moindre illusion soit sur la nature de l’acte qu’il +commettait, soit sur les suites probables ou possibles de cet acte, chez +cet homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement adressé à M. +d’Andlau, au général Boulanger, à une dame Lambert, venait de son plein +gré frapper à la porte de Mme Ratazzi qui ne le connaissait pas la +veille, pour quémander son appui auprès de M. Wilson! + +Je me résume, messieurs: quelle que soit mon opinion sur le fait et sur +le droit, il n’y a pas de délit, parce qu’il n’y a pas de manœuvre. + +D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur cette femme que +s’appesantirait votre main. Chaque péripétie, chaque incident de l’œuvre +de justice à laquelle vous présidez, diminue son importance; et la part +qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie par le nom d’un +autre, devient de moins en moins sérieuse au fur et à mesure que la page +va grandissant... + +L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que Mme Ratazzi puisse y +jouer le premier rôle. Seul, le trafiquant de l’Élysée a les épaules +assez larges pour porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les +complicités disparaissent: il ne reste plus que des dupes... + + + + +LES GRANDES CONVENTIONS DE 1883 + + + + +PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-RAYNAL + +Cour d’assises de la Gironde + +Audiences des 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17 et 18 avril 1888 + + + M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers du + fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly. + + Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de Bordeaux, + et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote parlementaire + des célèbres conventions passées entre l’État et les grandes + compagnies de chemin de fer. + + M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour + d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour condamna + le premier à trois mois de prison et le second à six mois de la même + peine. + + La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par Me de Saint-Auban + pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la physionomie + générale du politicien moderne, et, dans la seconde, étudie les + circonstances qui amenèrent le vote des fameuses conventions. + + +Messieurs de la Cour, + +Messieurs les Jurés. + +Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer M. Raynal. Je me +respecte trop pour abriter sous une robe des arrière-pensées et des +passions qui, si légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se +tromperaient de porte en entrant ici. + +Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé, qui vient le défendre +avec une foi absolue, avec une conviction ardente, et, si M. Savine veut +me permettre de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et un ami +depuis bientôt cinq mois que je le vois et le fréquente, qu’il s’assied +à mon modeste foyer de juriste pour me demander mes conseils et que, +dans l’intimité familière de nos entretiens répétés, il m’ouvre toutes +grandes son âme et sa conscience où je puis lire, non pas les sentiments +que lui prêtait à la dernière audience la haineuse rancune de la partie +civile, mais tout ce qu’elles renferment de sincérité, de droiture, de +courage et d’énergie. + +Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux qualités, ou plutôt +deux défauts périlleux à notre époque, qui mènent rarement à la fortune +et au pouvoir, qui même quelquefois conduisent à la cour d’assises, mais +n’importe, deux beaux défauts, bien français, et qui devant un jury +français se sentent à leur aise et se défendent avec entrain. + +C’est parce que Savine est un sincère et un courageux qu’il est un +sympathique; et c’est parce qu’il est un sympathique qu’il me tardait de +vous le présenter. Il est temps de vous le faire connaître. On a +tellement défiguré ses traits! Ce qu’on vous a montré, c’est sa +caricature. Il est temps de tracer son portrait. + +Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de cupidité et +d’ambition. Quand vous le connaîtrez, ils vous feront sourire. Et il est +facile à connaître: sa conscience n’est pas de celles qui se ferment, +qui se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte, peser pour +les forcer à s’ouvrir; non, je vous l’ai dit, la sienne est grande +ouverte; vous n’avez qu’à lever vos yeux sur elle pour la pénétrer +jusqu’au fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son cœur, et +puis, au sortir de ces pénibles audiences, quand vous rentrerez dans la +chambre de vos délibérés, oublieux de tous les bruits, de toutes les +rumeurs de la ville, fermés à toutes les influences qui sont le danger +de ces débats, ne vous souvenant que de votre serment qui vous trace +votre devoir et qui constitue votre charte, vous nous direz, dans votre +justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans votre +indépendance, la part qui lui revient dans cette triste affaire qui vous +cause et nous cause à tous une émotion douloureuse parce que nous +sentons bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement l’honneur +politique d’un homme, mais encore les intérêts supérieurs de votre +grande cité, intérêts inséparables des intérêts de la Patrie! + +Vous savez déjà notre système de défense: il reste le même; comment +changerait-il? La vérité est immuable et notre système est la vérité. M. +Savine l’a dite dès le début de l’instruction. + +Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat distingué chargé de faire +la lumière, lançait deux mandats de comparution, le premier contre M. +Numa Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se contentait de +demeurer tranquillement chez lui; c’est sa manière habituelle de +répondre à ces sortes d’invitations; il prétextait des travaux +parlementaires auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable, +sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel projet de loi d’intérêt +local absorbait alors sa laborieuse attention. + +On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle injustice! Tartarin allait +sur les Alpes, lui! Tandis qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités +d’une comparution en cour d’assises pour le déterminer à entreprendre un +voyage dans la direction des Pyrénées! + +Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne jouissait pourtant pas +des mêmes facilités de transport, sans l’ombre d’une hésitation, il se +mettait en route... + +Cruelle épreuve! Un de ses deux jeunes enfants, un adorable petit garçon +âgé de six ans était malade; ses affaires, arrêtées dans leur essor, +traversaient une de ces crises dont le commerce a tant de peine à se +relever. Il me semble encore le voir entrer dans mon cabinet, l’ordre du +juge à la main, et me conter tout cela d’une voix où vibrait l’effort du +courage domptant les assauts de la tristesse!... Scènes poignantes qui +abondent dans notre vie professionnelle, où le jurisconsulte s’efface +derrière l’ami et où les consolations qui montent du cœur, la +silencieuse étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles +raisons, impuissantes à calmer les angoisses!... + +Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux; il frappait à +la porte du juge; et le vieux magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et +aux réticences des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une franchise +primesautière et alerte qui semblait se complaire à devancer les +questions comme pour avoir le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout +d’une demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant que ses +collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires et de +confrontations. + +Cette conduite, cette attitude justifient-elles les impitoyables +expressions de la partie civile, et les exigences de l’équité comme les +convenances du langage ne commandaient-elles pas de retourner, sinon +sept fois--je n’en demande pas tant à un adversaire--au moins deux fois +la langue dans la bouche avant de qualifier de recéleur, de négociant en +diffamation, un homme qui n’est pas un repris de justice, dans une +affaire qui, quoi qu’on en dise, est une affaire politique et n’offre +aucun point de ressemblance avec les procès de droit commun? + +Un négociant en diffamation? Ah! messieurs, quel négoce! Il serait +encore plus noir que le négoce du charbon... anglais! (Rires). + +Un recéleur? Est-ce parce qu’il recèle 50.000 exemplaires du livre _Mes +Dossiers_ qu’il aurait pu vendre un bon prix, au lieu de les garder, +bien plus, de les faire rentrer par tous les moyens dans son magasin où +ils ont tout juste pour lui en ce moment la valeur qu’avaient les +actions du chemin de fer d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les +économistes de son école en proposèrent le rachat à l’État? (Rires). + +A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre? + +On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement troubler la +conscience d’une foule de braves gens. + +Il circule dans le public--ce n’est un mystère pour personne--que, si M. +Savine est poursuivi avec tant de rage, c’est pour avoir édité un +certain volume qui n’est point signé de Gilly et porte un autre titre +que le titre _Mes Dossiers_. On avait à régler avec lui un vieux compte, +et pour le liquider sans péril, on se serait coiffé d’un masque qui +prouverait que feu Tartufe a laissé une descendance florissante encore +aujourd’hui. + +Voilà ce que dit la gazette... gazette mal informée, c’est entendu; je +connais trop la magistrature de mon pays; je ne la croirai jamais +complice d’un odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat +général pour incapable de coudre la _Fin d’un Monde_ dans la couverture +de _Mes Dossiers_. + +Mais les gens mal informés font tant de victimes avec leurs racontars! +Il faut se garder de prêter le flanc à leurs chroniques. M. l’avocat +général l’a compris et je n’ai que des éloges pour sa circonspection. +Mais pourquoi la partie civile commet-elle de ces rapprochements +malheureux dont s’autorisent les propos médisants? «_Savine est un +négociant en diffamation_», avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt: +«_C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné!_» Si le pauvre peuple, +qui comprend tout de travers, concluait de cette tournure de phrase +qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la diffamation et que +Savine a déjà été condamné en cour d’assises pour avoir édité M. +Drumont! Heureusement que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple l’est +un peu moins que ne le suppose la partie civile. Sans avoir +l’instruction de la partie civile, ni son esprit, il ne confond pas la +_France Juive_ avec la _Fin d’un Monde_; il sait que la _Fin d’un Monde_ +a pour éditeur M. Savine, mais que la _France Juive_ sort de la +librairie de MM. Marpon et Flammarion, et il a soin de ne pas reporter +sur la première, qu’on a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de +l’unique poursuite dont la seconde ait pâti--poursuite bénigne, +d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne pas évoquer la mémoire, car +la condamnation à 1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est +conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire les plus +difficiles parmi les diffamateurs. + +Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer M. Savine pour un +récidiviste et il ne demeure convaincu que du crime d’avoir édité la +_Fin d’un Monde_. + +C’est celui que vous lui reprochez? Alors il vous fait la partie belle: +il l’avoue et s’en glorifie: il en revendique hautement, fièrement, la +pleine responsabilité. C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un +sincère; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une foi ardente! Oui, il +lutte, il luttera contre la finance juive! Au nom de la patrie, au nom +de l’équité, il réprouve les empiètements sans vergogne d’une race qui +nous envahit, nous opprime, nous vole notre part de lumière, d’une race +dont le mercantilisme offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses +rancunes, les bas appétits qui la travaillent!... La _Fin d’un Monde_! +Mais il fallait la traîner ici! J’aurais été debout à la barre! C’eût +été un grand débat, messieurs, digne de vous, digne de la justice, et +vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe, audacieux, hardi à +l’excès, qui, lorsqu’il voit des chairs pourries, y enfonce le fer rouge +brutalement, jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs +encore à demi saines, mais un livre magnifique, sublime dans ses +colères, que soulève et qu’anime le souffle brûlant de son auteur, +flamboyante épopée, satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont les +verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes et de tirer, s’il est +encore possible, cette fin de siècle qui râle de la poussière mortuaire +où elle s’enfonce lentement!... (Mouvement prolongé dans la salle). + +La conviction! Oui, messieurs, je le répète, voilà le sentiment qui a +poussé M. Savine. Chez lui, il y a deux hommes: l’artiste et le croyant, +le traducteur de l’_Atlantide_ et l’éditeur de la _Fin d’un Monde_; +longtemps le croyant a dormi, laissant le champ libre à l’artiste; mais +l’heure de la lutte a sonné, et la clameur de la bataille a réveillé le +croyant. + +Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne pas être troublé par le +tumulte de l’époque? Dans quelle léthargie incurable sont plongés ceux +qui ne l’entendent pas? Quelles oreilles qui ne soient encore ébranlées +par les cris d’indignation de la foule? Quels spectacles plus propres à +nous indigner que ceux qui ont souillé nos regards? Qui donc, messieurs, +qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir son pouls agité par +la fièvre de la colère? + +Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères de la +politique, ces flibustiers du parlementarisme, escortés des escrocs de +la haute banque! Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs +en redingote tachée de rouge à la boutonnière, plus dangereux que les +voleurs en haillons, tristes épaves sociales que la misère et la douleur +entassent, chaque matin, par milliers dans les prétoires, parce que pour +ces derniers, du moins, il est une vindicte publique, tandis que des +subtilités de texte, dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux +magistrats, abritent presque toujours les autres, habiles à côtoyer le +code, sans jamais gagner le large, mais sans jamais non plus se heurter +aux écueils du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside à +leur cabotage éternel!... + +Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance publique? Avaient-ils +assez longtemps égaré la raison des électeurs? Si, alors qu’ils étaient +présidents de commissions, députés, magistrats, sénateurs, mieux encore, +dispensateurs souverains des charges et des honneurs, les premiers de +l’État, les maîtres de la République, si nous avions dit ou écrit la +millionième partie de leurs scandales, sans doute ils nous auraient +traînés en cour d’assises! Ils nous auraient traités de négociants en +diffamation! Un pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses foudres! +Et nous aurions dû courber la tête, nous excuser envers ces hommes qui +auraient à peine daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement +drapés dans leurs oripeaux officiels!... + +Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse! Ils croyaient +l’édifice en pierre!... L’édifice était en carton! Et voilà qu’un beau +jour, une fissure s’est produite! Un rayon de soleil a pénétré, et la +pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans leur nudité hideuse, +escrocs, voleurs, faussaires, mûrs pour l’infamie de l’histoire qui +n’aura, la plupart du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans ses +colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés!... + +Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en! Voilà ce qui +secouait nos esprits, ébranlait nos consciences, ce qui arrachait +lambeau par lambeau notre foi en ces politiciens néfastes qui +s’improvisent conducteurs de peuples et pour lesquels les peuples n’ont +jamais assez d’anathèmes! + +Voilà ce qu’on voyait!... Grand Dieu! Et ce qu’on ne voyait pas! Ce +qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui dans des documents impénétrables, +dans des rapports, dans des dossiers cachés par la complicité ou la +peur, dernier et fragile rempart de réputations vacillantes que, chaque +jour, déchiquète l’âpre morsure du soupçon populaire, que flétrit et +flagelle notre douloureuse indignation! + +De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient à la gorge; la terre +était boueuse et cédait sous le pied. Le cerveau de la foule, à la vue +de concentrations inouïes qui semblaient une assurance mutuelle contre +la divulgation des turpitudes, le cerveau de la foule exagérait, +grandissait outre mesure des corruptions déjà trop certaines et trop +lamentables dans leur réalité! + +Pour employer le mot classique, on s’imaginait être pris dans un +véritable engrenage de _pots-de-vin_. Je dis le mot _classique_; +j’ajoute que le mot est usé; l’expression a vieilli et fait place à un +néologisme. En changeant de nature, la chose a changé de nom dans le +vocabulaire de la cuisine politique; de liquide, elle est devenue +solide: elle ne s’appelle plus _pot-de-vin_, elle s’appelle _saucisson_! +(Hilarité générale). + +Nous frémissions au spectacle de ces hontes; tous avaient soif de +vérité, hormis ceux que la vérité eût tués; on voulait, on voulait +connaître les coupables: on voulait les connaître tous!... + +Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable! On croit la +justice proche: les cœurs battent à l’unisson: dans une assemblée +populaire un homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel +s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau, cette malédiction? +Oh! non, certes, depuis longtemps elle est dans tous les cœurs, elle est +sur toutes les lèvres: la presse à satiété la répète; elle a déjà éclaté +dans l’enceinte du Parlement; elle a ses formules classiques; elle est +devenue un lieu commun de nos patriotiques angoisses; mais jamais, +semble-t-il, elle n’a retenti si fort; jamais elle n’a trouvé d’échos +aussi lointains et aussi sonores; jamais elle n’a frappé des oreilles +aussi préparées; jamais elle n’a mieux assouvi l’universel désir de +vengeance; cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile +emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli! + +Et l’on écoute cette voix... «Il y a plus de vingt Wilsons!...» Le +président de la commission du budget était là et le président n’a rien +dit! On sait ce que c’est qu’un Wilson: on en a vu un, un seul; mais on +est sûr qu’il en existe tant d’autres! Le Wilson condamné est-il le plus +coupable? N’est-il pas un bouc-émissaire chargé de tous les péchés +d’Israël? Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis!... + +«Il y a plus de vingt Wilsons!...» Qui dit cela? Un député hier encore +inconnu du pays, mais très populaire dans sa ville qui le comble de ses +faveurs et le vénère comme un oracle. Ce député est un enfant du peuple, +un ouvrier, qui reste un ouvrier pratiquant à la différence de +quelques-uns de ses collègues qui ne sont plus que des ouvriers +honoraires. On vante sa simplicité, son désintéressement, sa probité; il +se tient loin de tous les tripotages. Songez donc: il est député, il est +en même temps foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société +anonyme pour mettre ses foudres en actions! (Rires). C’est inouï!... Le +voilà grand homme; Nîmes le porte en triomphe, et son renom, le +lendemain, est devenu universel!... On le traduit en cour d’assises: il +est acquitté! Les circonstances, la valeur, la portée de l’acquittement, +nul n’en a cure, nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté: voilà tout; son +acquittement, pour tout le monde, signifie la condamnation générale, en +bloc, de ceux qu’il a atteints ou qu’il a visés. La démonstration est +faite. Maintenant, il achève son œuvre: il va publier un livre, ses +_Dossiers_, en même temps sa défense et son accusation. On a des noms, +cette fois! enfin on tient les coupables! On le provoque en duel: il +donne rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises... Et les rieurs +sont avec lui... + +Est-ce vrai, messieurs? N’est-ce pas de la sorte que les choses se sont +passées? Faites revivre ce moment, évoquez le souvenir des impressions +disparues. Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être +équitables dans l’œuvre que vous poursuivez. + +On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes. On a beau jeu: il semble +avoir fait la gageure de se couvrir de ridicule. J’ignore le sort que +l’avenir lui réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup: deux +fois ils l’ont déjà réélu maire; peut-être le rééliront-ils député, non +parce qu’il a désavoué son livre, mais parce que, malgré son désaveu, +ils resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires). Mais +enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a perdu son prestige; il est un +thème facile pour les sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique +ont de la chance de pouvoir se dire ses adversaires! Un compère n’eût +pas mieux fait leur jeu!... + +Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly conspué, bafoué, +qu’il faut avoir devant les yeux; c’est l’auteur du discours d’Alais, +c’est l’acquitté de la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en +triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement par le public, +mais par les chefs de file, par les hommes publics qui l’approuvent et +l’encouragent; c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député de la +Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888: + + Mon cher Collègue, + + Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties de la + polémique que vous avez engagée avec _quelques écumeurs d’affaires qui + déshonorent la République_. Vous avez le public pour vous et surtout + les honnêtes gens. + + Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses quelques + notes qui pourront peut-être vous être utiles. + + Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments les + meilleurs. + + L. VACHER. + +Et voici la note annoncée par l’honorable M. Vacher, note écrite de sa +main, ainsi que la lettre que, le 6 novembre, il adressait à M. Gilly: + + Enhardi par le coup de main des conventions, M. Raynal proposa à la + Chambre de racheter la ligne d’Alençon à Condé pour une somme de + quatre millions à payer par l’État. Mais il avait eu soin de faire + racheter en sous-main, par la Banque populaire de l’Opéra composée de + ses amis (Rochefort a donné les noms dans ses _Notes pour servir à + l’histoire de mon temps_), les actions de cette ligne qui se vendaient + au poids du papier. Je dénonçai le tripotage dans mon bureau, le + projet fut retiré, et il n’a plus reparu. + +Voici maintenant la lettre: + + Je suis prêt à venir déposer devant la cour d’assises du Gard des + faits relatifs aux conventions. Il serait essentiel que M. Lesguiller, + ancien sous-secrétaire d’État aux travaux publics, député de l’Aisne, + vînt déposer. Il a tenu entre les mains un dossier où il y avait des + reçus et dont on lui demandait 20.000 fr. Écrivez-lui d’urgence et + dites-lui que je viens déposer. + + L. VACHER. + +Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait pas que les badauds +qui croyaient en Numa Gilly. Et vraiment, quand on voit des hommes +publics applaudir à la polémique qu’il a engagée avec les _écumeurs +d’affaires_, avec ceux qui _déshonorent la République_, quand ces hommes +publics lui envoient des documents et lui offrent leurs témoignages, +faut-il s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux, enthousiaste, +l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de la _Fin d’un Monde_, se laisse, +lui aussi, emporter par l’élan du flot populaire? Oui, M, Savine a cru +en M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient des accusations +solides auxquelles des documents décisifs donnaient une base +inébranlable. Il a cru que ses _Dossiers_ seraient non pas le livre d’or +où Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien mérité de la +patrie, mais le livre de boue où l’on noterait d’infamie les malfaiteurs +de la vie publique. Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin +aux premiers emplois, placé par la fortune près du pouvoir, à même d’en +observer les vices et les faiblesses, avait préféré flétrir les +corruptions que d’y participer et, au lieu de détourner la source de +vérité, s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots sur la foule +d’où il sortait. + +Ah! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises et de nos angoisses +patriotiques, un citoyen digne de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan, +qu’il fût noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée et +virile pour dire à ses concitoyens: «Assez de débats stériles, trêve aux +choses qui nous séparent et nous divisent, silence aux rancunes des +partis, point de diffamations, point d’injures, mais une énergie +indomptable, un dévouement sans bornes, un courage invincible, formons +une seule armée et sauvons notre bien commun, la vieille probité +française qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir qu’on +éclabousse la robe»--Ah! messieurs, si quelqu’un eût alors tenu ce +langage, n’est-il pas vrai que la France tout entière se fût levée pour +le saluer? (Longue sensation). + +Hélas! M. Gilly n’était pas ce grand homme; il n’en était que la fragile +et décevante illusion. Beaucoup de braves gens s’y sont trompés. M. +Savine a partagé leur erreur; et, la partageant, il ne pouvait agir +autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé, ses convictions lui +dictaient sa conduite. On avait besoin d’un courageux: le courageux, +c’était lui! Il en est dont l’instinct est de battre en retraite; il en +est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant. Il a marché: c’est +sa nature; et il a écrit la lettre que vous savez; il s’est mis au +service de M. Gilly; il lui a offert son argent, sa librairie, ses +presses. L’événement lui donne tort--soit! Mais vous savez à présent le +mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir à vous le dire, ce mobile: +il est de ceux que l’on est heureux de confesser devant les jurés de +France! Frappez-le, si vous voulez--votre verdict peut être la ruine: il +ne sera pas le déshonneur: car, vous n’en doutez plus maintenant, c’est +un combattant vaincu, et non un diffamateur à gages, que vos coups +atteindront. + +Mais non, il n’est pas vaincu: attendez la fin du débat. La bataille +n’est pas terminée. Spéculateur, il eût baissé la tête; lutteur, il la +redresse fièrement. + +Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage m’a étonné: si j’en +ai compris la portée, il signifie ceci: «Vous n’étiez pas +antipathique--au contraire--et, si vous n’aviez pas tenté la preuve, on +aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard.» Eh bien! je professe +le plus profond respect pour tout ce qui sort de votre bouche; mais le +sens de vos paroles m’échappe complètement. La preuve! Mais c’est la loi +qui m’invite à la faire, mais c’est la loi qui m’y convie! Un homme +public est en cause et c’est par le silence que vous voudriez le +protéger? Non! non! cette attitude ne serait digne, ni de lui, ni de +nous. Quand on édite un livre, comme _Mes Dossiers_, on doit au public, +sinon la démonstration des faits qu’on articule, du moins les pièces +justificatives de sa bonne foi. + +Apportons-nous la preuve matérielle: vous devez acquitter. +Apportons-nous seulement la preuve morale, celle qui n’établit pas le +fait d’une façon absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que +l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons pas menti: vous devez +acquitter encore, car la bonne foi, comme la preuve, est une cause +nécessaire d’acquittement. + +Et ce système s’impose dans une démocratie. En effet, lorsque l’honneur +public est l’unique garantie sociale, il importe d’éloigner des +affaires, non seulement les hommes qui méritent la flétrissure, mais +aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon. Et quand c’est de +bonne foi qu’on a soupçonné ces hommes, quand leurs actes équivoques ont +favorisé l’illusion, cette illusion est légitime et devient une +sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi. + +Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins et ses pièces. Ah! je +conviens sans peine que ce n’était point son rôle de les faire défiler +devant vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume aujourd’hui +une tâche qu’un autre aurait dû remplir. Ce n’est ni la faute de M. +Savine, ni la mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau qui +lui appartient. Le silence n’est pas possible; M. Gilly le garde: il +faut que nous le rompions! Un procès politique est un champ de bataille; +un accusé politique est un soldat; et, dans ce pays où l’on admet +aujourd’hui trop de choses, il en est une, du moins, qu’on n’admet pas +encore, c’est qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge, +surtout quand ce soldat est le chef! Le chef, c’était M. Numa Gilly; M. +Numa Gilly a lâché le drapeau; M. Savine le ramasse; il fait bien; car, +voyez-vous, quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous aimons +beaucoup qui la garde et nous estimons peu qui l’abandonne; et c’est +pourquoi, au sortir de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être +un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il arrive, vers lui pour +prendre les siennes et les serrer. Le député, l’homme public a déserté +sa pensée; il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante; un modeste +éditeur estime qu’ayant publié cette pensée, il l’a faite sienne, et +c’est comme sienne qu’il la défend devant vous. + +Qui donc, sans lui, la défendrait? M. Gilly avait un fils: M. Peyron. +(Rires). Un instant, celui-ci a revendiqué la succession paternelle; +j’ai cru qu’il l’accepterait purement et simplement; ensuite, il ne l’a +plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire; enfin, après en avoir +mûrement délibéré, il a paru y renoncer, et la succession a été sur le +point de tomber en déshérence; alors, M. Savine s’est constitué le +syndic de la liquidation et c’est grâce à lui que cette dernière ne +tournera pas en faillite... + +Grâce à lui... et grâce à vous, messieurs. Notre mission est délicate, +mais la vôtre l’est encore plus. Dans les procès de ce genre, la partie +n’est jamais égale et c’est à peine assez de toute votre justice pour +rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux camps: + +D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa bonne ville, sur un +terrain qu’il a choisi, qui arrive à l’audience escorté de ce qui le +rend tout-puissant, au milieu d’un état-major de financiers célèbres +descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de banquiers, plus +redoutables que des rois, dont le seul nom cause un saisissement dans la +foule, d’administrateurs et de directeurs des grandes compagnies, de +hauts fonctionnaires qui lui doivent et la fortune et les honneurs, de +tous ces personnages décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une +allure grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins, y +prononcent sous la foi du serment une plaidoirie éloquente dont la +péroraison se termine par un vibrant panégyrique, puis, d’un pas non +moins solennel, un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont, comme à une +réception officielle, serrer avec respect la main du maître d’hier dont +les caprices parlementaires feront peut-être le maître de demain et qui, +après avoir connu le saut de la roche tarpéienne, ira une fois encore +gravir clopin-clopant les marches déjà bien usées de son branlant +Capitole!... + +De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué, et comme soutien, un +éditeur antisémite!... Quelle impartialité faut-il attendre? On dépose +volontiers pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est une autre +affaire; on y regarde davantage; la mémoire est moins complaisante, les +souvenirs sont plus lointains; on oublie qu’on a juré de dire la vérité, +surtout de la dire toute... Et l’observateur qui suit les péripéties du +drame assiste à bien des choses pénibles et écœurantes, au spectacle de +gens dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui, blêmes, +viennent balbutier qu’ils ne savent rien, après nous avoir préalablement +avertis qu’ils ne voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience, +passant près de nous, très vite, parce que notre société est +compromettante, chuchotent d’une voix imperceptible à notre oreille: +«Ah! si j’avais dit ce que je sais, j’en aurais raconté long!...» +(Mouvement prolongé dans la salle). + +Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des gants avec eux! Point +n’est besoin de les inviter à vouloir bien se retirer. Il suffit de leur +dire: «Allez vous asseoir!» Ils y vont avec plaisir... Ils ne demandent +que ça... (Rires). + +Que voulez-vous? Nous sommes le pot de terre contre le pot de fer; ou, +si vous préférez une comparaison ayant plus de couleur locale, nous +sommes le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité générale). +Que peut notre faible argile contre un porphyre assez solide pour faire +une si longue traversée?... + +Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle grandit avec la +difficulté et le péril des circonstances. Elle consiste à dissiper les +illusions du prestige, à n’être point victimes de ce dangereux +trompe-l’œil, à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu parler, et +à nous donner le courage de faire la lumière, à nous, les petits, les +chétifs, les humbles qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons +dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez ni de l’origine, ni de +la forme plus ou moins ridicule que la diffamation a revêtue: en cour +d’assises, il est facile de railler les accusés. Peu vous importe +l’élégance du style; c’est le fond même des choses qu’il convient +d’examiner. Ne vous laissez pas davantage étourdir par les périodes +pompeuses sur l’horreur de la calomnie; nous sommes tous d’accord que la +calomnie est horrible; mais la question est de savoir si vous jugez des +calomniateurs. + +La question est de savoir si ce livre est un crime ou une faute, un +mensonge ou une erreur, un champignon hideux éclos, tout d’un coup, sans +racines, sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire d’une +semence qui depuis longtemps a germé. La question est de savoir s’il +invente ou s’il répète, s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur +responsable des accusations qu’il ânonne ou le très faible écho d’une +formidable rumeur. + +Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal? M. Raynal est-il de +ceux qu’on ne peut pas soupçonner? A-t-il toujours compris cette vérité +élémentaire, que la responsabilité d’un homme grandit avec son état, +qu’un ministre de France n’est pas un marchand vulgaire et qu’il est +pour lui des devoirs auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti? +La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu? Si oui, n’a-t-il pas prêté le +flanc à la médisance? Et s’il y a prêté le flanc sans jamais y répondre, +quelle est aujourd’hui la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle +qu’inattendue? Voilà les questions qui se dressent. Il importe de les +résoudre. + +Ah! messieurs, nous touchons un douloureux problème. Ce n’est plus M. +Raynal, ici, qui est en cause, c’est un être abstrait, symbolique: c’est +le _politicien du régime actuel_. + +Le politicien confond trop le commerce et la politique. + +Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre ou du Sénat les +commerçants! J’ai trop à cœur d’y voir des esprits spéciaux possédant +des connaissances techniques remplacer la phalange inutile des avocats +sans causes et des médecins sans malades. Mais si l’homme public est à +la tête d’un négoce considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne +songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent que la +prospérité de ce négoce sollicite des mesures dont la masse souffrira. +De là, conflit entre le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce +conflit est redoutable, messieurs; il exige de robustes consciences et +de vaillantes probités; surtout si l’homme qui est à la fois ministre et +commerçant domine une grande ville, la tient par ses influences de telle +sorte que les administrés soient à son gré des tributaires et les +fonctionnaires des complaisants. Sans contrôle, il n’a plus d’autre +obstacle que sa propre réserve et sa propre modération. Il est le roi de +la cité: il en deviendra, s’il veut, le fournisseur. Alors, il est +exposé à des tentations peu communes et une intégrité peu commune n’est +pas de trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des critiques +plus amères, à des inquisitions plus malveillantes; impitoyablement, +sans relâche, ses concurrents, qui succombent sous le prestige de ses +titres officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être par des +faveurs répétées qu’une administration, sa vassale, érige en monopole, +fouillent les recoins de sa vie pour en signaler à la foule les avidités +ou les égoïsmes; les racontars, mélange de roman et de vérité dans +lequel il est difficile d’assigner la part de l’un et celle de l’autre, +deviennent des récits formels que la malice précise; des antipathies +politiques sont heureuses de s’en mêler; des polémistes de talent +découvrent des choses piquantes, remarquent des coïncidences +regrettables, font des rapprochements inquiétants; tout cela s’amasse, +s’amasse, comme une lente alluvion; et tout cela mine sourdement +l’honneur de l’homme public, sape les bases de sa renommée chancelante, +jusqu’au jour où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule +n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible poussée de +quelque accusation gigantesque germée en pleine Chambre au milieu des +éclats d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain! + +Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général n’a pas voulu +signer et dites-moi si le politicien de la troisième République joue son +rôle avec l’élévation et le tact nécessaires; dites-moi si sa conduite +et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que jusqu’ici, en France, nous +nous faisions de l’homme public! + +Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit M. l’avocat général; la +calomnie peut viser tout le monde. + +Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le monde; mais tout le +monde n’est pas atteint par la calomnie; certains peuvent garder un +dédaigneux silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi, contemple +du haut de la rive les fureurs du torrent qui ne peuvent l’atteindre! +Ils en ont le droit, car leur honnêteté se passe de commentaire; c’est +une honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement calme et pur +étincelle à tous les yeux que n’aveugle point l’incurable parti pris de +la haine. + +Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres en politique, il +est des honnêtetés savantes, complexes, litigieuses, des honnêtetés +compliquées de gens d’affaires retors, obligés de plaider à chaque +instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner leur cause, ont +besoin de se faire les clientes de l’esprit d’un bâtonnier. Encore, le +plus souvent, la gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont eu +la chance de tomber sur des juges plus charitables que sévères, +triomphent-elles moins parce qu’elles ont établi leur innocence que +parce que l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent ne permet +pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà celles que le soupçon peut +atteindre; voilà celles à qui on rend service en leur fournissant +l’occasion d’un lavage officiel; cette occasion leur est utile; en tous +cas, elle sert au pays. + +M. l’avocat général vous dit: «Prenez garde de confondre l’homme public +et l’homme privé; le premier seul est en cause, le second ne vous +appartient pas.» Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme +d’affaires, la distinction est-elle possible? L’homme public et l’homme +privé! Mais chez lui ils ne font qu’un seul homme! On voit sans cesse le +premier au service du second! Étudier l’un, c’est étudier l’autre; ils +ne sont que les deux faces du même individu. Lisez les divers chapitres +de son existence en partie double: si vous cherchez le ressort de son +activité, il vous faut prendre une feuille, la partager en deux colonnes +et mettre en regard la vie politique et l’intérêt personnel; celui-ci +est la clé de celle-là. La confusion est perpétuelle; on la retrouve à +chaque instant. Voilà--trop souvent hélas!--Voilà le député moderne! + +Eh! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une après l’autre, +abîmées dans le gouffre sans fond du passé! Tout a sombré dans le +cataclysme! Tout s’est englouti! Tout a disparu! Disparue, la royauté! +Disparus, les parlements! Disparues, ces vieilles coutumes, plus +ineffaçables que des chartes, ces traditions des ancêtres, solides comme +le marbre, inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités +et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps, sur la terre, +commandé la crainte et le respect? Qui a remplacé tout cela? Le député! +Le député? Il fait tout! Le député? Il est tout! Il est le drapeau et la +bourse! Il est la fortune et l’honneur! De lui dépend la gloire ou la +honte! La richesse ou le déficit! Il est la paix! Il est la guerre! D’un +signe, il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande à nos courages: +il est le chef de l’armée! Son pouvoir est sans limites, parce qu’il est +anonyme, comme l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable! Terrible +omnipotence qui nous inquiète et nous effraie parce que, sitôt que les +principes l’abandonnent, elle engendre le despotisme sans remède et la +corruption sans pudeur! Et quand on voit l’héritier de toutes les +puissances mortes, le nouveau roi de la démocratie débiter à beaux +deniers comptants les choses les plus saintes dans le Palais National, +ou bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être, ne songer dans la +maison politique de la France qu’à sa maison de commerce à lui, nous, +les jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une immense +tristesse, nous cherchons dans cette boutique un coin de ciel bleu, un +rayonnement de lumière, et nous rêvons, malgré nous, à ces héros doux et +forts, Saint Louis ou Washington, prince ou seulement citoyen, mais +citoyen digne de ce nom, le plus beau qu’aient inventé les hommes, +capable, par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de bâtir, non pas +une de ces masures ouvertes aux quatre vents des plus viles passions +humaines, mais un de ces robustes et superbes édifices qui abritent +durant des siècles la prospérité d’un peuple et la grandeur de la +Patrie!... (Vive émotion). + + * * * * * + +J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous aurai dit quels motifs +ont déterminé M. Savine à éditer les passages du livre relatifs aux +Conventions... + +Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais d’une question +plus haute qui intéresse l’avenir. + +Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec M. l’avocat général, +j’estime que ce n’est point ici le lieu d’entreprendre un cours +d’économie politique: il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses +conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur de dépositions. +Peut-être se trouve-t-il parmi vous des administrateurs, des gens +d’affaires auxquels ce genre d’études est familier; ceux-là ont une +compétence technique et un avis personnel; ils ont pu apprécier à leur +juste valeur les arguments de chacun, et sans doute, ce n’est pas sans +quelque surprise qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des +fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin de célébrer dans cette +enceinte sa personne et ses bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce +qu’ils valent: pour des panégyriques. Comment y voir autre chose? Ceux +de qui ils émanent sont les hommes de M. Raynal; l’un d’eux, M. Cendre, +a été son _alter ego_: tous, ils ont plus ou moins collaboré à son +œuvre; ils l’ont préparée et fait voter; parfois ils l’ont votée +eux-mêmes; la responsabilité leur en incombe, ils la partagent avec lui; +en l’accusant on les accuse, et ils s’excusent en l’excusant! + +Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine exclusif de la +rhétorique; la justice leur est étrangère; elle n’apprend rien chez eux. +La seule chose qui la touche, ils ne la disent pas: c’est le secret de +la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de M. Raynal, de sa +subite évolution, de sa conversion inquiétante à des doctrines jusque-là +combattues par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble +fâcheux de promesses demeurées vaines, de fausses affirmations, de +calculs controuvés qui, joints à la dissimulation de pièces +essentielles, à une précipitation sans exemple qui semble un escamotage, +ont arraché, surpris un vote que l’Histoire jugera sévèrement. Aucun des +termes que j’emploie qui ne trouve sa justification éclatante dans le +_Journal officiel_, le plus souvent dans les discours mêmes de M. +Raynal. Un tel concours de circonstances autorisait-il le soupçon? Je +n’ai pas à le rechercher; ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que +j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins il l’a fait +naître; je l’affirme et je le prouve: la preuve matérielle en résulte +d’écrits non équivoques et de saisissantes formules qu’il est +indispensable de replacer sous vos yeux. + +Quelle était la situation en 1883? Les grandes Compagnies de chemin de +fer venaient d’avoir une rude alerte; plus de peur que de mal; mais +l’inquiétude subsistait; le rachat planait dans l’air, «il était à +moitié fait», a dit M. Pelletan; grâce aux énormes créances de l’État du +chef de la garantie d’intérêt, créances remboursables sur le matériel, +ce dernier se trouvait payé d’avance; «_il en résultait une tentation +perpétuelle, un véritable commencement de rachat_.» S’il n’était pas +pour le quart d’heure un péril imminent, il restait une menace, et en +jouant de cette menace, l’État tenait sa partie. Il ressemblait à un +créancier qui n’exerce pas de poursuites, mais garde par devers lui un +billet en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin. Les Compagnies le +sentaient bien, il leur fallait à tout prix chasser ce mauvais sort, +calmer ces appréhensions et se délivrer du fantôme qu’on agitait sous +leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait; il y allait de l’avenir. Elles +entrèrent en campagne. Leur arme? Vous la devinez: on peut en frapper +sans cesse; la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent +pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de l’argent?... L’argent! Il +est le tout des entreprises financières; il est leur seule raison +d’être; il est leur moyen et leur but; c’est pour lui et par lui +qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent... et quelquefois +qu’elles meurent! Lui, toujours lui, rien que lui! Il est le ressort qui +les meut, le souffle qui les anime; il remplace chez elles les +battements du cœur. Marchands énormes, monstrueux, mais marchands sans +âme ni chair, où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne +sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues d’appétits anonymes +qu’aucun scrupule ne réfrène, puisque l’homme y disparaît avec ses +remords et ses doutes pour faire place à l’impassible inconscience de +l’_action_! + +L’argent! Les Compagnies le versèrent à flots! La chose en valait la +peine: c’était la lutte pour la vie! Il fallait mettre un terme à la +guerre et conclure la paix avec l’État, mais une paix définitive qui +écrasât l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable +conquérir l’Opinion; l’Opinion dépend de la Presse. On eut la Presse +pour alliée; on l’eut presque tout entière. «En subventionnant _cinq +cents journaux_, disait M. le député Lesguiller, un des collègues de M. +Raynal, les grandes Compagnies sont parvenues à ameuter le public contre +leurs adversaires. _La majorité de la Chambre a dû, bon gré mal gré, +suivre le courant._» Les journaux ne suffisaient pas; on eut recours aux +livres; ce fut une pluie de brochures, un déluge de papiers; «les +factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie M. Madier de +Montjau à la séance du 17 juillet, sont jetés en doubles et triples +exemplaires _jusque sous la porte de ceux qui les repoussent du pied_.» +L’énergique orateur qualifie ces factums d’_ordures sophistiques_; je +lui laisse la responsabilité de l’expression. On ne les jetait pas +seulement sous la porte, on en couvrait aussi les bancs des députés; +lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient sur la prose des +grandes Compagnies... (Rires). + +Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte qu’il se souvient avoir +voyagé en Angleterre dans des tramways où non seulement on ne lui +faisait rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement à +l’arrivée. «Cela s’est fait sur les bords de la Garonne!», lui dit même +à ce propos un de ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec M. +Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient offert bien volontiers des +rafraîchissements à certaines personnes; elles leur donnaient des livres +par-dessus le marché; elles n’étaient plus qu’accessoirement une +entreprise de transports; elles étaient avant tout _une entreprise de +librairie_. Ce sont les propres termes qu’emploie M. Pelletan; écoutez +le passage, il est fort instructif: + + _Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une propagande qui + leur coûte de certaines sommes._ (Très bien! très bien! sur plusieurs + bancs à gauche). + + Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une entreprise + de transports; elles sont aussi une entreprise de librairie, et une + entreprise de librairie dans des conditions particulières et + singulièrement analogues à celle de ces Compagnies anglaises de chemin + de fer dont M. le ministre des travaux publics nous parlait l’autre + jour et qui transportent les gens pour rien en leur offrant même des + rafraîchissements (Hilarité); les Compagnies donnent aussi leurs + livres pour rien; elles offriraient même volontiers des + rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère pour personne que cela + coûte extrêmement cher, plusieurs millions peut-être par an, ce qui + laisse à supposer, car je ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses + comprises dans les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de + beaucoup la note des grandes Compagnies. + + Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière à + combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon dont il + administre les chemins de fer. + + _Je demanderai à M. le ministre des finances comment les compagnies, + et peut-être certaines Compagnies qui ont recours à la garantie + d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes une certaine somme pour + stipendier cette littérature._ + + Où donc est le contrôle financier? (Très bien! très bien! et + applaudissements à gauche). + + Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve, en somme, + payer la guerre qui lui est faite. + + J’insiste sur ce point; je répète la question à M. le ministre, + _A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque chose des + nombreux millions employés à cet effet?_ Les a-t-il trouvés? Je lui + pose très instamment la question et je crois qu’il serait nécessaire + d’obtenir une réponse. Nous n’avons pas eu de réponse jusqu’ici... + + _A gauche._--Elle viendra plus tard. + + M. CAMILLE PELLETAN... J’espère que nous l’aurons plus tard. Je me + borne à rappeler qu’il est à ma connaissance personnelle qu’on connaît + au ministère la trace de ces fonds;--je pourrais au besoin invoquer le + témoignage conforme de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances, + et je suis sûr qu’il ne me démentira pas. + + M. ALLAIN-TARGÉ.--Le témoignage de tous les ministres. + + M. CAMILLE PELLETAN.--On pourrait nous dire comment ces fonds ont été + employés à faire la guerre à l’État, et comment le contrôle financier + ne l’empêche pas. + + M. ALLAIN-TARGÉ.--Il l’empêche maintenant. + + M. CLEMENCEAU.--Comment! depuis ce matin, alors, (Rires). + + M. ALLAIN-TARGÉ.--Il l’empêche maintenant! + + M. LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS, _s’adressant à l’orateur_.--Voilà + la réponse! + + M. CAMILLE PELLETAN.--Ainsi, quand nous aurons des réponses à obtenir + du ministère, nous les demanderons à ses prédécesseurs! (On rit). + +La garantie d’intérêt fonctionnant pour stipendier la littérature +consacrée à combattre l’État, n’est-ce pas que c’est joli à force d’être +cynique? + +Retenons aussi ce point déjà élucidé par d’autres exemples au cours des +débats, à savoir qu’_il est possible aux Compagnies de distraire de +leurs recettes un certain nombre de millions dont l’emploi échappe au +contrôle financier_. Ce sont les dépenses secrètes et ce ne furent sans +doute pas les moins utiles en 1883!... + +Pour s’abriter contre une pareille pluie d’or, il eût fallu des +consciences robustes. Toutes, paraît-il, ne le furent pas également, si +j’en crois la tournure ironique de certaines harangues du temps. Des +mots polis qu’on employait encore par habitude--on est, depuis, devenu +plus franc--prenaient dans la bouche des orateurs un air de néologisme +qui ne l’était pas. Le verbe _se convertir_ semblait, surtout, détourné +de son acception primitive. «La Presse presque tout entière _s’est +convertie_», s’écriait avec amertume M. Madier de Montjau; et sa colère +narquoise disait assez les sentiments que lui inspirait cette foule de +néophytes dont l’ardeur ne répondait que trop au prosélytisme de ces +irrésistibles missionnaires qu’on nomme les grandes Compagnies. La +prédication a réussi; la bonne nouvelle a touché les âmes rebelles; la +croisade politico-financière est arrivée à ses fins: le rachat n’est +plus possible!... _Il est plus difficile_, avoue M. Rouvier; et force +est de reconnaître avec M. Pelletan que «lorsque le rachat est déclaré +plus _difficile_ par le défenseur attitré des Conventions, il est bien +permis de traduire par _impraticable_». + +Le malheur des _Conventions_ fut d’être l’œuvre de l’argent. Or, ce qui +naît de l’argent se trouve souillé dans sa source et voué à tous les +soupçons. On sait que, jeté d’une main vigoureuse, l’argent alla tomber +dans des poches haut placées. De là à croire que, dans son formidable +élan, il put atteindre jusqu’à la poche du ministre, il n’y avait qu’un +pas; ce pas, on l’a franchi. Je ne dis point: _Je le franchis_; je ne +m’en reconnais pas le droit; je dis: _On l’a franchi_; je ne discute +pas, je raconte: ceci n’est qu’une constatation. M. Raynal a-t-il tout +fait pour prévenir ce résultat? Sa tâche était grandiose: contre l’or, +ce soldat terrible, la confiance de ses concitoyens le constituait +gardien du pays. Mission digne de tenter un de ces hommes clairvoyants +et austères qui sont le salut d’une époque et l’honneur d’une situation! +M. Raynal s’est-il montré cet homme-là? Il semblait marqué par le sort +pour tenir en échec la finance. Cette dernière n’avait pas de pire +ennemi que lui; depuis longtemps il lui faisait une rude guerre, et ses +premières armes remontent à une époque déjà éloignée de nous; M. +Laisant, son compagnon de lutte, nous a raconté ses campagnes et comment +il conquit ses nombreux galons. Vous savez ses états de services; ils +sont des plus chargés. A la place des Compagnies, son nom m’eût rempli +d’effroi et ce n’est qu’en tremblant que je me fusse rappelé ses +anathèmes sonores contre les œuvres et les pompes des financiers. +Écoutez, messieurs; la scène se passe à Bordeaux le 3 mai 1882, juste +une année avant les Conventions: + + «La préoccupation constante de l’ancien cabinet Gambetta était de + tenir compte non des révolutions sociales, mais des évolutions + sociales; s’occuper utilement des petits, se préoccuper de leurs + droits et de la défense de ces droits, tel était un de ses objectifs. + + Pour moi, les véritables adversaires du cabinet n’étaient pas à la + Chambre. Les véritables ennemis étaient au dehors. Ce sont ceux qui + depuis longtemps s’opposent à l’avènement de la démocratie, n’ayant pu + s’opposer à l’avènement de la République; ce sont ceux qui avaient + conscience que, dans toutes les branches de l’activité nationale, les + solutions démocratiques allaient surgir; _ce sont ceux qui dominent la + haute banque_ et qui redoutaient une conversion et un emprunt pour les + grands travaux publics, et qui n’auraient pu ainsi écouler leurs + rentes amortissables et se servir de l’épargne française pour les + emprunts étrangers; _ce sont ceux qui commandent dans presque toutes + les grandes compagnies de chemins de fer, et qui sentaient que la + démocratie avait le droit d’arrêter le torrent des dividendes et de + faire jouir le pays des excédents de produits, même s’il avait fallu, + pour atteindre ce but, USER D’UNE FACULTÉ DE RACHAT inscrite dans les + contrats_; ce sont, en un mot, les favoris du monopole, des privilèges + et des abus qui ont tout mis en œuvre pour précipiter le dénouement. + On a dit dernièrement que contre le ministère Gambetta il y avait eu + la coalition des parapluies. Eh bien! je crois, moi, qu’il y a eu la + coalition des fourchettes, c’est-à-dire la coalition des appétits, la + coalition des égoïsmes contre le gouvernement organisé et fort de la + démocratie populaire. + +_Droits des petits, Haute Banque, Démocratie populaire, excédents de +produits, torrent des dividendes, faculté de rachat, favoris des +monopoles_, vous retrouvez dans ce discours tout l’attirail un peu +déclamatoire de MM. Pendrié et Hübner. Depuis qu’il est devenu sage, M. +Raynal parle une autre langue; les Conventions ont transformé son style; +mais telle était alors sa manière; et il en a changé quinze jours avant +les Conventions: nul besoin d’invoquer ici le témoignage de M. Laissant; +celui de M. Madier de Montjau suffit; c’est le plus énergique et le plus +significatif; entendez-le énumérer les jouteurs qui harcelèrent les +Compagnies: + + Ici, c’était Laisant, c’était Allain-Targé, c’était Lecesne,--pauvre + Lecesne qui n’est plus là pour m’entendre et me soutenir, hélas! Amer + regret pour tous ceux qui l’eurent pour compagnon de lutte! Que, du + moins, j’aie cette joie faite de justice, de rendre publiquement + hommage au courage, au talent avec lequel ce mort, dont on a trop vite + oublié, non seulement la voix--chose triste déjà! (Non! non! à + l’extrême gauche)--mais les fiers et vaillants discours, défendant le + droit et le peuple! (Nouveaux applaudissements sur plusieurs bancs à + gauche). + + _En province, c’était M. Raynal. Oui, en province, nous avions M. + Raynal._ (Sourires à l’extrême-gauche). Était-il déjà des nôtres? Je + ne le crois pas; mais, en tous cas, il faisait au mieux dans son + département pour en être bientôt par l’énergie avec laquelle il + soutenait les thèses favorables au peuple. Quelle ardeur, quelle + force, quelle constance dans le bon combat! Rude combat, celui qu’il + livra dans le conseil général de la Gironde, M. Raynal! (Rires à + l’extrême gauche). De là, il suivait--avec quelle attention!--les + débats du Parlement, et à ce que lui fournissait pour livrer bataille, + son esprit, son intelligence, sa propre éloquence, il savait adapter, + comme des diamants dans une monture déjà précieuse, tous les + arguments, toutes les citations, tous les traits qui, de la tribune + parlementaire, comme des bombes, étaient allés frapper en pleine + poitrine les grandes Compagnies et couvrir de leur protection + l’exploitation par l’État. (Marques d’approbation sur divers bancs à + gauche). + + Messieurs, ne croyez pas que l’honorable ministre des travaux publics, + membre du conseil général de la Gironde, n’ait eu que ce moment + d’enthousiasme pour cette cause, qu’il cédât à l’entraînement de + l’exemple, à son ardeur juvénile de quelques heures, de quelques + jours, même de quelques mois. Je n’ai pas apporté, c’eût été la charge + d’un homme (sourires), tous les comptes rendus des séances du conseil + de la Gironde, où M. Raynal a pris la parole,--mais ce fut, d’abord, + dans les deux sessions de 1875; puis, dans celle de 1876; enfin,--oh! + ce n’est pas, comme vous allez voir, bien loin de nous,--dans la + grande session de 1877. + + M. Raynal ne badine pas, il ne transige pas avec les Compagnies, ni + avec qui fait seulement mine de les défendre (rires sur divers bancs à + gauche), son estime pour elles est égale à la mienne. + (Applaudissements à l’extrême gauche). Il sait, comme moi, ce qu’elles + valent, ce dont elles sont capables, et il le dit bien haut! + + Il connaît leurs exploits et il les raconte. Rien n’est oublié, + absolument rien, et chaque session voit poindre dans ce conseil de la + Gironde une proposition de vœu formulée par lui, que cinq ou six + discours aussi chaleureux que logiques font, à chaque session, adopter + et acclamer par ses collègues, membres de la commission des vœux, puis + par les membres réunis du conseil. (Très bien! très bien! à l’extrême + gauche). + + Oh! sur cette question, il a eu tout le temps de réfléchir--trois + années!--d’examiner, de fixer son jugement; il la sait par cœur, et + trois ans durant, il est de notre avis. _Et ce n’est pas tout; il en + est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). _Ne riez pas, messieurs, + admirez plutôt._ (Nouveaux rires sur les mêmes bancs.) _Oui, admirez! + car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta + dans le gouffre que son corps; M. Raynal y jette avec lui sa foi!_ + + Ne disiez-vous pas, en effet, monsieur le Ministre--on avait omis de + l’insérer dans le compte rendu, mais je l’y ai fait soigneusement + rétablir--ne disiez-vous pas dans la commission des vingt-deux, dont + j’ai l’honneur de faire partie,--cette commission du régime général + des chemins de fer,--il faut retenir ces mots, messieurs, qui auront + leur importance dans le débat,--lorsque vous y êtes venu pour la + première fois, ne nous avez-vous pas dit: + + «_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus + des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État: + l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre, moi; + moi, ministre des travaux publics._» (Rires sur divers bancs à + gauche). + + _Ceci est textuel et n’a pas quinze jours de date._ Je ne l’ai pas + oublié et l’on doit voir que j’ai raison de dire que c’est une + couronne civique que mérite M. le ministre des travaux publics pour la + façon dont il se conduit aujourd’hui. (Nouveaux rires sur les mêmes + bancs). + + Faut-il des preuves? Voici d’abord, à la fin du rapport de la + sous-commission du conseil général de la Gironde, le texte d’un des + vœux innombrables de M. Raynal «... proposant que le conseil, tout en + persistant dans ses précédentes délibérations, demandant le rejet de + la fusion des Charentes et de l’Orléans, et le maintien de l’autonomie + des Charentes, déclare se montrer favorable au rachat par l’État, et à + l’exploitation directe ou par compagnies fermières, du réseau des + Charentes et autres lignes secondaires du Sud-Ouest». Et le conseil + adopte. (Mouvements divers). + + Peu avant que cette charge à fond fût exécutée à Bordeaux par la + cavalerie de réserve, à Paris le premier rang avait chargé aussi, à + notre complète satisfaction: Laisant, Lecesne, Allain-Targé. Eh bien! + M. Raynal ne trouve pas nos amis assez radicaux. + + M. Allain-Targé consentait qu’en bridant fortement l’Orléans, on + s’accommodât avec lui par la concession des Charentes. M. Raynal ne + voit là qu’un accroissement déplorable de l’Orléans. Ni caveçon, ni + mors, ni martingale, ne pouvaient le rassurer. M. Allain-Targé n’était + qu’un modéré! Exprimée en termes fort galants, c’était là sa pensée. + Aussi voulait-il, si compromise que fût la situation, si fort que + pressât le temps, l’indépendance des Charentes ou leur rachat. (Très + bien! très bien! à l’extrême gauche). + + Leur indépendance? Elles trouvaient le moyen de vivre, en s’entendant + avec d’autres lignes à créer bientôt; on finirait bien par forcer + l’Orléans à tenir compte de la Compagnie du second réseau, à ne pas + lui faire les taquineries et les vilains tours faits par elle à tant + d’autres, et dont complaisamment MM. Laisant, Lecesne, Allain-Targé + avaient apporté la longue énumération à la tribune parlementaire. + (Approbation sur divers bancs à gauche). + + Le rachat? Il était de droit si l’on ne maintenait pas l’isolement des + Charentes. Et le conseil de suivre M. Raynal! + + Devant ces attaques partout réitérées, devant le rejet de la + convention proposée à l’Orléans, les Compagnies stoppent; elles + comprennent que l’heure est venue de rentrer leurs griffes et de + carguer leurs voiles; leurs griffes rentrent, leurs voiles se + carguent... (Rires à l’extrême gauche), et elles attendent l’heure où + elles pourront commander encore. + +L’heure a sonné. De nouveau, les Compagnie sortent leurs griffes et +déploient leurs voiles: + + «Après avoir atteint un ministère Say-Varroy, continue M. Madier de + Montjau, après avoir, sous lui encore, vu les Conventions avorter, + avec M. Raynal elles se croient arrivées au comble de leurs vœux... + Elles n’ont pas désespéré de le convertir et elles y sont parvenues.» + +N’avais-je pas le droit, messieurs, de qualifier cette _conversion_ +d’_étrange_, et de _subite_ cette _évolution_? + + «_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus + des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État: + l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre moi; moi, + ministre des travaux publics._» + +Qui dit cela? M. Raynal. Combien de temps avant les Conventions? _Quinze +jours!_ + + «Si je n’entendais pas nos honorables collègues nous affirmer qu’ils + sont restés conséquents avec eux-mêmes, disait M. Pelletan, nous ne + pourrions nous défendre d’une certaine impression que vous me + permettrez de traduire sous une forme suggérée par les questions que + nous traitons--nous penserions que, s’il y a un chemin sur lequel on + n’a pas à craindre aujourd’hui les déficits kilométriques, c’est + assurément le chemin de Damas... (Rires et applaudissements sur + plusieurs bancs à gauches). + + On y voyage en express. (Nouveaux rires). + +Je parle de _conversion_! Mais M. Madier de Montjau n’y croit pas. +Rappelez-vous ses paroles: + + «Trois ans durant, M. Raynal est de notre avis. Et ce n’est pas tout: + _il en est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). Ne riez pas, + messieurs, admirez plutôt! (Nouveaux rires sur les mêmes bancs). Oui, + admirez! car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius + ne jeta dans le gouffre que son corps; _M. Raynal y jette avec lui sa + foi!_... + +Est-ce clair? Rapprochez ces terribles paroles de la péroraison: + + «Alors, oh! alors, la féodalité financière sera complète. + + _Tout lui appartiendra, y compris les consciences!_ + + _Ah! ce qui se passe témoigne assez déjà de son accaparement._ + + Elle a déjà la presse entière, ou presque tout entière convertie, + malgré les éloquentes et irréfutables démonstrations des Lecesne, des + Lamartine... et les vôtres! + + Et ces administrateurs ministres ne craignant pas de venir à la place + où je suis frapper au cœur le crédit du Trésor public à la gloire et + au profit du leur; et d’autres ministres si puissamment impressionnés + par le mirage, si écrasés par l’atmosphère où ils vivent, qu’en six + mois leurs opinions changent, _ou que n’ayant pas changé, ils font + contre leur sentiment les affaires des Compagnies_, ne disent-ils pas + assez où nous en sommes, et ce qu’elles peuvent, et quelle place ces + nouveaux hauts barons tiennent dans notre pays! (Très bien! à + l’extrême gauche). + +Barons qui, à défaut d’armoiries, pourraient sur leurs carrosses faire +peindre des gros sous, dont la tyrannie effrayante est le secret de bien +des luttes engagées par M. Savine, plus puissants et plus dangereux que +les anciens féodaux, mieux disciplinés aussi, car les anciens se +révoltaient parfois contre le roi de France, tandis qu’eux obéissent +comme un seul homme au moindre signe du roi des Juifs! + +Et les mots effroyables, les mots de la fin, _putréfaction des +consciences_, qui retournent tous les regards vers le banc des ministres +où siégeait M. Raynal! (Mouvement). + +Et cette comparaison entre la république de M. Raynal et la république +romaine agonisante: + + _La république pourrie touchait à sa fin_, et l’on vit arriver César, + et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère et Néron, et + peut-être ce fut pour Rome un salut relatif d’échapper par eux aux + autres, _car ce despote unique décapitait parfois le despote + multiple_. (Très bien! sur plusieurs bancs). + +Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement économique? +Emploie-t-on des termes pareils, quand on ne reproche à un homme que son +incompétence ou une étude trop superficielle de la question? Ces paroles +enflammées n’atteignent-elles pas celui qu’elles visent dans ce qu’il a +de plus cher, son honneur? Ah! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas +trompé: c’est M. Raynal! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier, qui +partage avec lui les responsabilités les plus lourdes, lorsque le +lendemain du discours de M. de Montjau il montait à la tribune pour +dire: «Nous comprenons qu’on critique notre œuvre, _mais non qu’on +suspecte notre moralité_!» + +Ils avaient raison: ce jour-là, en plein Parlement, le soupçon avait +pris naissance; il avait mordu l’homme public, dont on ne pouvait sans +injustice accuser l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage, il +poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour avertir les +navigateurs! + +Le soupçon existait en germe; il va se développer et grandir; il +engendre les racontars. C’est l’histoire de la lettre qu’on se chuchote +à l’oreille; elle circule dans les couloirs parlementaires; de ces +couloirs elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là dans la rue +où le public la ramasse et, dans sa fièvre de précision, lui donne la +formule brutale qui met les pieds dans le plat. Voilà la légende; +personne ne peut la nier de bonne foi; elle a été établie en pleine +Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même, en termes tellement +vigoureux qu’ils dépassèrent la frontière et qu’on en entendit l’écho +dans la presse étrangère. + +Mais, à côté de la légende, il est une autre forme d’accusation, moins +grossière, plus raffinée, plus sceptique, et partant plus dangereuse, +parce qu’elle est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer. +C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes. +«Incapable ou complice, que M. Raynal choisisse; il n’était pas +incapable; donc...» Voilà la conclusion du livre de M. Pendrié. C’est, +en termes beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure écrite par +un commerçant qui ne cherche pas le scandale et qui, à ma connaissance, +n’a jamais été inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas +seulement dans les articles de polémique passagère, mais dans des écrits +qui restent, qui resteront davantage que les _Dossiers_ de M. Gilly. +Rien de terrible comme ce doute rationnel légué à la postérité! Il +s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et aussi de cette +précipitation inouïe, de ces vaines promesses, de ces calculs +controuvés, de ces fausses affirmations que je rappelais plus haut. + +Précipitation inouïe: + + On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous savez: et, _à + huit ou dix jours de leur dépôt, la commission se réunit_. + + _Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche; + quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est déposé; + quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau, nous discutons._ + Soit! Mais aussi bon train que nous marchions vers ce dénouement, + savez-vous, messieurs, qu’il est grave, qu’il vaut la peine d’être + pesé par nous, même par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au + moment de déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire + de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de ceux + qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent! (Applaudissements à + l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite). (Discours de M. + Madier de Montjau). + +Réfléchir! Il paraît qu’on n’en a pas le temps! Le ministre est pressé. +En vain, M. Papon implore un délai de grâce; une minute d’attention, +supplie-t-il; l’heure est solennelle. + + M. PAPON.--Quelle loi allez-vous discuter? Est-ce une loi que vous + ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez abroger si vous + reconnaissez qu’elle a des défectuosités et des vices? Non, c’est une + loi d’une nature particulière. En la votant, vous sanctionnez des + Conventions que l’État a acceptées et signées, vous sanctionnez une + situation nouvelle qui durera soixante-quinze ans, et vous la + sanctionnez d’une façon absolue, définitive. + + _Voix à gauche._--C’est très exact! + + M. PAPON.--Au cours du débat, nous pourrons vous démontrer qu’il n’y a + plus de rachat possible. + + _Plusieurs membres à gauche._--C’est vrai! (M. le ministre des travaux + publics fait un geste de dénégation). + + M. PAPON.--Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur le Ministre, et + nous établirons que de ce chef il n’y aura plus d’armes dans les mains + du Gouvernement. + + M. EUGÈNE DELATTRE.--C’est l’enchaînement des générations futures! + (Exclamations sur quelques bancs). + + M. PAPON.--C’est donc une situation définitive que vous allez + consacrer par votre vote; vous allez trancher une question très grave, + la question du monopole privilégié des grandes Compagnies. Voilà ce + que la loi consacrera. Et dans quelles conditions allez-vous statuer? + + _Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet de loi + d’intérêt local!_ (très bien! très bien! sur quelques bancs à + gauche.--Exclamations sur d’autres bancs). + +Les documents les plus graves, les plus essentiels, manquent à l’examen +de la commission; depuis un mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui +communique: elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de M. Rouvier +vient d’être distribué; personne ne sait ce qu’il renferme: + + M. PAPON.--Aujourd’hui, vous êtes saisis du rapport. Ce rapport, le + voici; il nous a été distribué ce matin, il est très volumineux et je + suis convaincu... (Bruit de conversations, qui couvre la voix de + l’orateur). + + M. LE PRÉSIDENT.--Je vous prie, messieurs, de cesser ces + conversations; elles imposent à l’orateur une fatigue extrême, et vous + me permettrez d’ajouter qu’elles en imposent une non moins grande au + président. (Le silence se rétablit). + + M. PAPON.--Le rapport vous a été distribué à l’ouverture de la séance + et je crois qu’il n’y a dans cette enceinte que deux personnes qui en + aient connaissance, M. le rapporteur et M. le ministre des travaux + publics, qui a déclaré tout à l’heure qu’il le connaissait. + + M. LEBAUDY.--Et vous aussi, vous le connaissez comme les autres + membres de la commission! + + M. MAURICE ROUVIER, _rapporteur_.--Il vous a été lu! + + M. PAPON.--Les membres de la commission--et j’en faisais partie--ont + bien entendu la lecture rapide de votre rapport. Mais j’ai grand’peur + qu’il n’y ait de très nombreuses lacunes dans ce rapport, de même + qu’il y a eu de très nombreuses lacunes dans la discussion de la + commission; il est évident que les membres de la commission ne peuvent + pas dire qu’à l’heure actuelle ils connaissent le rapport qui a été + distribué. + +Et dans trois jours on va discuter! Une huitaine est-elle de trop?... +Peine perdue! Le _Centre_ a fait son siège; _les Conventions sont +nécessaires_: c’est le ministre qui l’a dit: + + Elles sont intimement liées au budget extraordinaire, elles sont liées + aussi à la situation financière tout entière, elles sont liées au + relèvement du marché financier, dont doivent se préoccuper + légitimement tous ceux qui ont le juste souci des intérêts du pays. + + _D’ailleurs, nous disons que ces Conventions financières ont stipulé + pour l’État de tels avantages dans le présent et dans l’avenir qu’il y + a opportunité à les adopter._ + +«Ce sont les Compagnies qui sont victimes! C’est l’État qui les a +dupées!...» + +Oh! alors, plus d’hésitation possible! Qu’on se hâte! Si les Compagnies +allaient changer d’avis? D’ailleurs, le mot _opportunité_ a le don +d’enlever le Centre. Et aussitôt les trois cents mameluks de la +majorité, ces prétoriens de l’opportunisme votent sans vouloir rien +entendre, _comme un projet de loi d’intérêt local_, ces fameuses +Conventions _qui enchaînent les générations futures_!... + +Quels sont donc, grand Dieu! _dans le présent et dans l’avenir, ces +avantages tels qu’il y avait opportunité à les adopter_? + +Serait-ce par hasard la réduction des tarifs? + +Ah! les tarifs! Voilà la question palpitante! Voilà ce qui importe au +pays! Le prix du transport des personnes et des biens: tout est là! + + Il y a dix ans que nous nous occupons des chemins de fer: depuis sept + ou huit ans, j’ai l’honneur de faire partie des commissions de chemins + de fer; la grande préoccupation de toutes ces commissions, jusqu’à + présent, a été la question des tarifs. (Approbation sur plusieurs + bancs à gauche). Tout le monde, les membres du Gouvernement eux-mêmes, + _l’honorable M. Raynal, quand il était membre de cette commission, M. + Baïhaut qui en a été le rapporteur, ont été unanimes à déclarer que la + question des tarifs est la question dominante des chemins de fer_. + + Or, dans quelles conditions la commission a-t-elle eu à examiner, à + discuter cette question des tarifs? On a procédé de cette singulière + façon: on a d’abord approuvé toutes les Conventions, puis on a lu à la + commission de simples lettres émanant des directeurs des Compagnies, + qui ne s’engagent à rien et font des promesses plus ou moins vagues, + plus ou moins évasives; et on nous a dit: Les Conventions acceptées, + on traitera avec les Compagnies et on verra dans quelles conditions on + réglera la question des tarifs.» (Discours de M. Papon, séance du 13 + juillet). + +Que ces simples lettres missives n’engageassent pas juridiquement les +Compagnies, ce n’était pas seulement la croyance de M. Papon: c’était +celle d’un grand nombre de ses collègues; c’était celle de tous les +esprits qui consentaient à réfléchir. Les journaux d’Outre-Rhin la +partageaient: elle arrachait à l’un d’eux un cri de joie et de +triomphe!... Rien ne trouble, rien ne déconcerte les sereines +affirmations de M. Raynal: + + _Il est évident que l’engagement pris par un conseil d’administration, + que des documents signés d’un président de conseil d’administration + engagent la Compagnie d’une façon absolue_ et que, dès lors, comme les + Compagnies elles-mêmes reconnaissaient qu’en matière de réductions de + tarifs elles en étaient à leurs débuts, qu’elles faisaient aujourd’hui + des réductions de tarifs qu’elles comptaient compléter si le jeu des + Conventions ne venait pas leur imposer des sacrifices trop + considérables, j’ai trouvé plus naturel d’accepter que les Compagnies + ne fissent pas entrer dans le corps même de la Convention _les + concessions définitives et absolument sérieuses_ qui sont consignées + dans les documents dont vous avez pris connaissance. + +Définitives et sérieuses, en effet, ces concessions! L’avenir l’a bien +montré! Voici la lettre que, le 5 mai 1885, la Compagnie de Lyon +adressait au ministère: + + «Monsieur le Ministre, vous nous demandez des modifications au projet + de tarif; le premier point dont nous ne pouvons, malgré tout notre bon + vouloir, vous laisser espérer l’acceptation, c’est le barême nº 1 de + grande vitesse, _que nous avions cru pouvoir promettre dans notre + lettre de 1883 et que nous ajournons à des temps meilleurs_.» + +M. Raynal ne peut se plaindre; on l’avait assez prévenu!... + +Je ne puis vous donner lecture de toutes les plaintes désolées poussées +par les chambres de commerce. Il faudrait une longue audience pour +énumérer les mécomptes et les ruines, triste fruit d’une inexplicable +étourderie. En voici un échantillon, rien qu’en ce qui touche Bordeaux. +Je l’emprunte à _la Victoire_, journal dans lequel l’adversaire a +confiance, puisqu’il m’en signifie les numéros (rires): + + «Les Conventions, a dit M. Raynal, sont le grand acte de mon règne. + Par elles, nous sauvegardons la fortune publique et les intérêts de + tous.» + + La Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, dont les nouveaux tarifs de + transport sont en vigueur depuis le 20 septembre 1885 seulement, se + charge de donner à M. Raynal le plus éclatant démenti. + +M. RAYNAL.--Vous n’avez pas communiqué cela. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Je vous demande pardon; je l’ai communiqué. + +M. L’AVOCAT GÉNÉRAL.--C’est exact; j’ai le document sous les yeux. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Je continue. + + Les commerçants et industriels de Bordeaux vont avoir à faire la + triste expérience de ce que coûte l’_agiotage honteux auquel s’est + livré M. Raynal_. + + Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait 1.000 + kilogrammes de savon à Marseille payait 34 fr. 45 de transport. Après + les Conventions, le même commerçant paie le même objet 41 fr. + 95,--soit 7 fr. 50 d’augmentation par chaque fraction de 1.000 + kilogrammes de savon. + + Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à + Marseille des huiles de graines si employées dans l’industrie payait + 38 fr. 15 de transport pour 1.000 kilogrammes. Après les Conventions, + le même commerçant paie pour le même objet 45 fr. 55,--soit 5 fr. 40 + d’augmentation pour chaque fraction de 1.000 kilogrammes d’huiles de + graines. + + Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à Nice + 1.000 kilogr. d’huile d’olive payait 52 fr. 15 de transport. Après les + Conventions, le même commerçant paie pour le même objet 62 fr. 55 de + transport,--soit une augmentation de 10 fr. 40 pour le transport de + chaque fraction de 1.000 kilogr. d’huile d’olive. + + Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait à + Antibes 1.000 kilogr. de conserves alimentaires si employées par les + petits ménages, payait 70 fr. 15 de transport. Après les Conventions, + le même commerçant paie pour le même objet 82 fr. 55 de + transport,--soit une augmentation de 12 fr. 48 pour le transport de + chaque fraction de 1.000 kilogr. de conserves alimentaires. + + Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui achetait 1.000 + kilogr. de mercerie et bonneterie à Nîmes, payait 76 fr. 30 de + transport. Après les Conventions, le même commerçant paie pour le même + objet 81 fr. 60 de transport, soit une augmentation de 5 fr. 30 pour + le transport de chaque fraction de 1.000 kilogr. de mercerie et + bonneterie. + + Avant les Conventions, le négociant en vins de Bordeaux qui expédiait + à sa clientèle de Marseille en franchise des barriques de vin payait + pour un poids de 1.000 kilogr. 38 fr. 15 de transport. Après les + Conventions, ce même commerçant devra payer pour le même objet 44 fr. + 45,--soit une augmentation de 6 fr. 30 pour 1.000 kilogr. + + Nous pourrions généraliser les exemples. Tous les tarifs sont à + l’avenant. C’est le P.-L.-M. qui a le premier mis en évidence les + bienfaits des Conventions. Depuis quelques jours, les lettres de + voiture ont dû renchérir d’une façon notable, sur tout son réseau. + Demain ce sera le tour du Midi, de l’Orléans, de l’Ouest, à mettre en + vigueur ces tarifs qui font tressaillir d’aise la haute banque et + appauvrissent le commerce si éprouvé par des crises multiples. + + Le commerçant paiera plus cher les denrées qu’il emmagasine, le + consommateur suera jusqu’au dernier sou pour acheter ces mêmes + denrées. + + _Ah! monsieur Raynal, en face des Conventions honteuses et ruineuses + que vous avez signées, tout le monde ne saurait avoir votre rondeur, + votre jovialité, le cœur léger et l’audace dont vous vous plaisez à + faire parade. Vous avez bien senti qu’il fallait fausser vos promesses + pour éviter le soufflet dont les électeurs de Bordeaux vous auraient + marqué au passage._ + + Et maintenant discutez les chiffres que nous avons apportés. Ils sont + écrits tout au long dans la brochure qui sert de barême à tous les + agents de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée. + +_Agiotage honteux... Conventions ruineuses... Promesses fausses..._ +Voilà comment vos journaux s’expriment! A-t-on le droit, après cela, de +parler de calculs controuvés et d’affirmations mensongères? Je ne +m’arrêterais pas si j’essayais d’en dresser la liste complète; je +n’aurais qu’à la puiser dans le _Journal officiel_, dans la sténographie +de cette séance édifiante du 22 février 1889 où la Chambre semble +étonnée de l’œuvre de 1883 et où chacun s’efforce, par ses reproches et +par ses critiques, d’éviter une compromettante solidarité; quand on l’a +parcouru, ce compte rendu lamentable, quand on a lu toutes ces prières, +toutes ces lamentations; quand M. Thévenet--ce n’est plus le journal _la +Victoire_--nous apprend qu’elles forment un _gros volume_, quand le même +M. Thévenet nous indique les majorations énormes dont pâtissent nos +commerçants, 40 p. 100 _pour les papiers_, 50 p. 100 _pour les vins_, +quand il se fait l’écho des industries _qui jettent un cri d’alarme_, +enfin quand il révèle, au milieu de l’émotion générale, ce fait +incroyable, inouï, qu’on a soumis les projets aux chambres de commerce, +que celles-ci les ont renvoyés annotés, mais que les projets annotés se +sont perdus en route, en sorte que l’homologation a porté sur d’autres +tarifs; quand on entend l’orateur célébrer la puissance des Compagnies; +à quoi M. Wickersheimer répond: «Oh! une puissance de _persuasion_ +considérable!»--on est pris d’une immense inquiétude, on se demande où +l’on est, où l’on marche, où l’on va, et l’on comprend ce député qui +appelle les Conventions _un Sedan économique plus désastreux que vingt +batailles_! + +Sedan! Nom funeste qui retentit dans nos cœurs comme un glas douloureux! +M. Raynal y a-t-il songé en signant les Conventions? S’est-il assez +souvenu de la défense nationale? A-t-elle été l’objet de ses ardentes +préoccupations? Le 20 novembre 1883, il prononçait textuellement au +Sénat ces paroles: «Plusieurs fois on a soumis le personnel des chemins +de fer à une sorte de mobilisation; les mécaniciens et les chauffeurs +sont parfaitement au courant de ce qu’ils ont à faire en cas de guerre.» +Eh bien! des publicistes se sont livrés à cet égard à une sorte +d’enquête; voici les résultats qu’elle a donnés: + + COMPAGNIE DE L’OUEST.--PARIS, SAINT-LAZARE, COURCELLES-CEINTURE, + BATIGNOLLES, VERSAILLES, BOIS-COLOMBES. + + «Jamais la Compagnie ne nous a instruits de ce que nous aurions à + faire en cas de guerre. + + »Nous ignorons même s’il existe réellement des sections techniques et + à quelle section nous appartenons. En outre, jamais nous n’avons été + soumis à un essai de mobilisation quelconque.» + + _Ouest._--(Lettre d’un conducteur)... «Je suis conducteur à l’Ouest, + voilà huit ans que je voyage, je n’ai jamais vu aucune manœuvre faite + dans les gares de chemins de fer. + + »Nous faisons partie du bataillon technique de l’Ouest et nous n’avons + jamais reçu d’instruction pour le cas de guerre où de mobilisation.» + + * * * * * + + _Ceinture._--«... Nous sommes beaucoup d’employés à La Villette, je + n’en connais pas un qui sache seulement ce qu’il aurait à faire au + point de vue des chemins de fer en temps de guerre...» + + * * * * * + + _Nord._--(Lettre d’un mécanicien). «... Ma profession m’oblige à faire + tous les jours des visites dans les gares et à y voir beaucoup + d’agents, mais aucun, pas plus que moi, ne sait ce qu’il aurait à + faire en cas de mobilisation. Aucune instruction ne nous a été donnée. + Si nous avions la guerre demain, nous ne saurions de quel côté donner + de la tête...» + + * * * * * + + _Nord._--«... Nous, soussignés, mécaniciens au chemin de fer du Nord, + déclarons que: + + «1º Jamais il n’a été fait d’essai de mobilisation sur le réseau du + Nord; + + «2º Jamais la Compagnie n’a donné d’instruction à ses agents du + service actif sur les fonctions qu’ils occuperaient en cas de guerre. + + «Si demain la guerre était déclarée, nous n’aurions même pas de + charbon aux points stratégiques tels que Crépy, Soissons, Laon, et La + Fère, qui sont complètement dépourvus. + + «A Crépy-en-Valois, un hangar a été construit pour l’embarquement des + chevaux et de la troupe; faute d’entretien, il est tombé en ruine.» + +La guerre! Son image aurait dû se dresser sans cesse dans l’enceinte du +Parlement pendant les débats relatifs aux _Conventions_! Les chemins de +fer ne seront-ils pas le tout de la mobilisation prochaine? M. Raynal +n’a pas songé à ce détail accessoire et personne n’en a soufflé mot! Je +crois entendre les accents d’un publiciste son collègue, un républicain +comme lui, qui, au sortir de la Chambre, écrivait cette page indignée. +Écoutez, messieurs, cela est intitulé: «La Préparation des désastres.» +(_Deus avertat omen!_) + + Non, ce n’est pas l’insulte qui nous vient aux lèvres au sortir de + cette navrante journée; je ne veux injurier ni cette Chambre, ni ce + ministère, ni ces républicains; la colère s’éteint avec la fin du + débat: ce qui reste, c’est la tristesse,--j’allais dire, si mal + inspiré que le mot paraisse, appliqué à la Patrie française, ce qui + reste, c’est le désespoir. + + Comment! des Conventions sont proposées qui règlent tout le régime des + chemins de fer, l’arme la plus terrible de la guerre. Eh bien! les + Conventions sont faites par le ministre des travaux publics, en dehors + de ses collègues; et l’on en vient à ce fait public, notoire, avoué, + incommensurable: la commission qui les examine ne consulte pas le + ministre de la guerre; des Français votent ces Conventions, un + Français fait un rapport favorable, sans avoir consulté le ministre + chargé de défendre le pays. Il n’est pas appelé, il n’a pas voix au + chapitre. C’est un fait matériel. Et telle est sa situation qu’il ne + dit pas, lui: «Vous ne m’appelez pas, c’est moi qui viens!» + + Et alors, devant la Chambre, ayant à répondre à une question précise, + nécessaire de M. Clemenceau, le ministre est obligé par une situation + _que nous n’apprécions pas_, de se renfermer dans des réponses vagues. + Et c’est M. Raynal, ministre des travaux publics, qui répond à sa + place, c’est lui qui interprète, qui fait la réponse du ministre de la + guerre... + + Ah! nous l’avons trop vu aujourd’hui: _Non, le Dieu d’Israël n’est + plus le Dieu des armées... C’est le Dieu du dividende!_ + + Hélas! nous sommes des vaincus. Et chez nos vainqueurs, qu’est-ce qui + s’est donc passé? En décembre 1879, un débat pareil s’agitait à la + Chambre des seigneurs de Berlin. Il s’agissait de reprendre les voix + ferrées à la haute banque. A-t-on vu un ministre des travaux publics + parler pour le ministre de la guerre?--Non, M. de Moltke a parlé. Il + n’a pas attendu qu’on le questionnât. C’est lui qui a eu le rôle + important dans la discussion. Il a dit son opinion sur l’exploitation + des chemins de fer. M. de Moltke a quelque autorité en matière + militaire. Nous sommes peut-être payés pour le savoir. Et qu’a-t-il + dit? Voici ses paroles: + + «Les chemins de fer constituent le plus puissant moyen d’action de la + stratégie moderne. Rien n’est plus important que le transport rapide + des troupes..., et il y a un avantage inappréciable à ce que le + ministre de la guerre n’ait affaire qu’à une seule exploitation des + chemins de fer.» + + Ainsi parla M. de Moltke à une chambre naturellement amie de + privilèges. Eh bien! après ces mots, il n’y eut plus de discussion. Et + le rachat fut voté! + + Camille PELLETAN. + +_Non, le Dieu d’Israël n’est plus le Dieu des armées, c’est le Dieu du +dividende!..._ + +Quand un des leaders de l’avant-garde républicaine parle ainsi du +ministre qui conduit le gros de l’armée, faut-il s’étonner si le respect +s’éloigne de ce ministre? Faut-il s’étonner si les suspicions minent son +œuvre? Faut-il s’étonner que M. Vacher maudisse publiquement les +écumeurs de la politique? Faut-il s’étonner qu’un ingénieur distingué +qualifie les conventions de «Conventions _scélérates_»?... + +Ah!--sauf M. Vacher et M. Laisant, qui gardent leurs convictions--les +autres, à l’heure actuelle, renient tout leur passé! Ils voudraient nier +leurs paroles! Du moins, ils les défigurent.--«J’ai dit: Conventions +_scélérates_, déclare l’ingénieur; je voulais dire simplement: +Conventions _regrettables_; je n’ai été si nerveux dans mon qualificatif +que parce que ma lettre était confidentielle.»--Fort bien, nous saurons +maintenant que le mot _scélérat_ dans une lettre confidentielle n’a que +le sens de _regrettable_; peut-être en concluerons-nous que +_regrettable_ dans une lettre publique a le sens de _scélérat_!... +(Rires). + +Et M. Pelletan, il y a six ans si sévère pour le Dieu d’Israël, écrit +aujourd’hui des articles pour glorifier son culte, tandis que le +fougueux M. Madier de Montjau dépose à l’instruction dans un style qui +s’est singulièrement adouci depuis le mois de juillet 1883. + +Tous mettent à absoudre leur ancienne victime autant de zèle que jadis à +l’excommunier! Et ces insinuations outrageantes qu’a soulevées le +souffle de leur colère maintenant évanouie, ils en rejettent sur des +faibles, sur des chétifs que leur parole a subornés, le poids trop +lourd, paraît-il, pour leurs épaules parlementaires! Soit. Mais reste à +savoir si, en défendant, ils ne se condamnent pas! Ou ils ont calomnié +un innocent, ou ils innocentent un coupable! Et si leur accusation +d’autrefois n’était qu’un effet de leur haine, qu’est leur défense +d’aujourd’hui, sinon un phénomène de _concentration_! + +Ils soupçonnaient dans leur journal; ils soupçonnaient à la tribune: ils +ne soupçonnent plus à la barre; leur soupçon était donc sans valeur +qu’il recule devant un serment! + +Est-ce qu’ils s’imaginent, par hasard, qu’il suffit de chanter la +palinodie pour biffer les anciens outrages, et que de tardives +rétractations, fruit d’une paix menteuse, effacent les traits +indélébiles que le papier a conservés! + +Non! Non! Ils nous appartiennent, ces soupçons et ces outrages! Ils sont +notre sauvegarde! Ils nous expliquent et nous excusent! Sans eux, nous +ne serions pas ici!... Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, ils subsistent +et ils demeurent! Ils forment une des cotes du dossier de l’avenir! + +Ah! croyez-moi, messieurs, l’avenir a des moyens de preuve qui ne +ressemblent pas toujours à ceux des contemporains. Des choses, qui vous +impressionnent, pèsent fort peu dans la balance. Il n’écoutera pas +beaucoup les grandes Compagnies jurant solennellement à votre barre que +M. David Raynal est innocent d’un crime qui, s’il avait été commis, +serait avant tout le leur! Il leur dira: Je vous refuse qualité pour +vous faire avocats du ministre; votre cause est la sienne: si vous +entrez dans cette enceinte, c’est à côté de lui qu’il faut aller vous +asseoir! Et il détournera aussi les yeux de ce défilé de fonctionnaires +affirmant avec pompe que la concussion est impossible et qu’ils gardent +trop bien les ministères pour qu’un ministre soit corrompu! + +Impossible, la concussion! Grand Dieu! Et depuis quand? Jamais un homme +public n’a reçu de pot-de-vin? Jamais l’appétit personnel n’a étouffé sa +conscience?... Mais je connais des malheureux qu’on a salis dans +l’histoire, dont les tristes héritiers meurent de douleur et de honte, +et nous ne pouvons nous présenter dans les réunions publiques sans que +les amis de M. Raynal couvrent de boue leur mémoire!... Elle est donc +anéantie, la race des corrompus? Il n’y a plus d’âmes vénales? Elles +attendaient, pour disparaître, ce temps d’honneur et de vertu?... Mais +regardez donc en arrière! Il ne faut pas regarder bien loin!... + +J’ai assisté à des spectacles étranges, messieurs; j’ai vu des choses +que, moi aussi, je ne croyais pas possibles; et ceux de mes anciens qui +m’ont suivi à cette époque ont pu lire plus d’une fois sur mon visage la +trace de mes écœurements et de mes indicibles dégoûts!... + +Il y a plus de pièces et de documents qu’on ne pense, messieurs! Ils se +trouvent enfouis dans des endroits ignorés où l’on ne peut pas les +prendre, entre les mains de personnes qui se gardent d’en témoigner, +parce qu’elles se sentent complices et redoutent les représailles!... + +Je me rappelle avec angoisse ces terribles paroles jetées par Me Lenté +aux âmes apeurées qui faisaient autour d’un autre procès la conspiration +du silence: «Rassurez-vous, bonnes gens, les dossiers ne s’ouvriront +pas!...» + +Ah! peut-être resteront-ils muets, ces dossiers vengeurs qui mettraient +à nu la turpitude d’une époque! Peut-être demeureront-ils toujours dans +la retraite au fond de laquelle les abrite le secret professionnel ou la +lâcheté humaine!... A moins que, demain ou plus tard, quelque main +indiscrète ou quelque ambition affolée n’en déchire la couverture et +n’en jette les feuillets à la foule au risque de faire éclater, non plus +un du ces pétards qui partent quotidiennement à nos oreilles, mais un +formidable coup de tonnerre dont l’explosion fera crouler tout +l’édifice!... + +Que la justice de Dieu s’accomplisse, messieurs! C’est son affaire et +non la vôtre. + +Et quant à la justice humaine, si les politiciens la veulent, ils se +trompent de porte ici. Qu’ils s’adressent plus haut, à ceux qui les ont +diffamés dans la presse, à la tribune du Parlement! Qu’ils ne +s’attaquent pas aux petits, aux impuissants, aux humbles! Qu’ils +n’offrent pas ce spectacle lamentable de gens qui, poursuivis par dix +géants et par un nain, se cachent lâchement jusqu’à ce que les géants +aient passé et tombent ensuite sur le nain auquel ils arrachent sa +liberté et sa bourse pour se venger sur sa faiblesse de la peur atroce +qu’ils ont eue!... + +Pourquoi n’avoir pas pris les autres? Pourquoi nous avoir choisis? Ah! +je le sais! Pour s’assurer une lutte inégale et se refaire à la veille +des grandes élections une virginité politique avant de se présenter +devant le corps électoral!... + +Eh bien! avocats généraux et bâtonniers peuvent se lever: je ne crois +pas que le peuple les écoute. Il leur dira: Vos clients se trompent +d’adversaires; je ne leur permets point d’abuser d’un combat inégal pour +fausser la page d’histoire qu’ils ne sauraient éviter! Qu’ils demandent +leurs comptes à d’autres, à leurs débiteurs véritables, à ceux qui ont +des poumons pour répondre, du souffle pour les terrasser!... + +Je ne sais pas, messieurs, quelles sont vos opinions; je ne veux pas le +savoir. Je ne suis pas un candidat; je ne suis qu’un défenseur, et je +vous dis que vous trahiriez la haute mission qui vous est confiée, si +vous condamniez ces hommes pour donner à M. David Raynal un facile +triomphe qu’il n’obtiendrait même pas, car votre verdict ne serait pour +lui ni le verdict de l’Histoire, ni le verdict de la Patrie! (Bravos et +applaudissements prolongés). + + + + +LA POLITIQUE ET LA FINANCE + + + + +PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-SALIS + +Cour d’assises de l’Hérault + +Audiences des 14 et 15 mai 1889. + + + M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un passage + du livre de M. Numa Gilly, _Mes Dossiers_, édité par M. Savine, cita + l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de Montpellier. + + M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours + parlementaires fournirent à son avocat des armes pour montrer le + discrédit que jettent sur tout un régime les louches pratiques des + politiciens financiers. + + M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné à + quinze jours de prison. + + +Messieurs les Jurés, + +De toutes les épreuves que peut subir un galant homme, la plus dure, la +plus pénible, la plus douloureuse est certainement celle que traverse M. +Savine aujourd’hui. + +Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au contraire: sa bonne +foi évidente, la loyauté de ses explications précieuses pour +l’adversaire, point banales dans la bouche d’un homme qui, d’habitude, +ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance où il se +trouvait du nom même de M. Salis lors de la publication du livre, me +donnent une confiance inébranlable dans l’issue de ce procès. + +Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution dans cette +enceinte? Fût-il coupable, elle constituerait, à elle seule, la plus +amère des expiations! + +A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents qu’il présentait sa +défense. + +D’indifférents, ai-je dit? Je me trompe et me rétracte: c’est faire +injure aux citoyens de la grande cité dont l’inoubliable accueil restera +éternellement gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la première +indifférence, si indifférence il y eut jamais, céda vite le pas à une +sympathie solide dont les témoignages non équivoques, prodigués au cours +des débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle, ont +survécu au plus étrange, et je puis bien ajouter sans manquer de respect +à personne, pour rendre un simple hommage à la réalité, au plus +inattendu des verdicts. + +Ah! puisque cette image se dresse devant mes yeux, laissez-moi, +messieurs, m’y arrêter une minute; quand, sur un champ de bataille, on a +vaillamment combattu pour une cause que l’on croyait, que l’on croit +encore juste, quand, un moment, on a cru tenir une victoire chèrement +disputée, quand, à la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu +s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume qui cicatrise les +blessures que le souvenir de tant de mains tendues vers le vaincu, non +point par un geste de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône, +mais par l’élan spontané d’une admiration sincère pour sa foi vaillante, +sa généreuse attitude, sa courageuse conviction! + +Ce souvenir, il appartient à M. Savine; il est un bien qui fait +désormais partie de son patrimoine moral, un bien insaisissable dont nul +au monde n’a le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs, +écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement recueilli par ces lignes +tracées au lendemain du combat par un des plus éminents publicistes de +la presse bordelaise: + + Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre du procès, + celle d’un galant homme qui a pu se tromper, mais qui ne cherche + jamais à se dérober aux responsabilités encourues. Comme l’a dit Me de + Saint-Auban, «c’est un vaillant, c’est un sympathique». + + Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en voie de + se faire un nom dans la littérature--et la meilleure--quand les + nécessités de la vie l’ont obligé de se faire éditeur. Il a osé éditer + la _Fin d’un Monde_, de Drumont; c’est dire assez quelles haines il + avait dû soulever! Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, + derrière les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il + y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, + comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé. + + Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie du public + pour lui... au contraire! + + On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas! un éditeur + fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité de sa situation. + + Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en douter et souvent + même en parant leur mercantilisme des noms les plus pompeux. On voit + des hommes politiques chanter cyniquement la palinodie, renier tout + leur passé et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme + députés. + + Pourquoi? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc! Tout simplement + pour conserver la place de ministre, dont les bénéfices sont autrement + appréciables que ceux de la députation. Voilà du mercantilisme dans la + pire acception du mot. + + En somme, nous le répétons: l’opinion publique, qui ne relève de + personne, n’est nullement défavorable à trois au moins des quatre + condamnés d’hier. Elle leur est sympathique: elle est avec eux. + + C’est un fait: nous le constatons. C’est notre droit. + +Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats matériels, lorsqu’on +caresse un autre idéal que l’instinct de la conservation personnelle, +c’est la compensation de bien des maux qu’un semblable témoignage! M. +Savine est fier de le garder dans ses archives. Sans doute, il ne l’en +sortira pas pour l’opposer aux insulteurs à gage dont les injures de +commande échappent aux réfutations; mais il peut le montrer aux âmes +trop charitables dont la pitié quelque peu ironique semble chanter ses +funérailles. + +Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent l’ignorer, que, +lorsqu’on a été capable de lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime +publique, lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est qu’on a +l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien décidé; et que, lorsqu’on l’a +obtenue, cette estime publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu +importent la prison, les dommages-intérêts, les amendes; on a le droit +d’être fier, on peut relever la tête: on a gagné le procès de Bordeaux! +(Mouvement). + +Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup plus à cœur, +messieurs. Bordeaux est pour Savine une patrie d’adoption; mais enfin, +ce n’est qu’une patrie d’adoption; taudis que Montpellier... + +Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez déjà? N’avez-vous pas +reconnu votre enfant, votre compatriote? Cette terre est la sienne, +cette cité est sa cité; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille +choses saintes qui constituent le passé. Le passé! Tout ici lui en +parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux monuments, aux maisons, jusqu’aux +pierres qui lui adressent un sourire familier comme à une vieille +connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque matin pour se rendre +au collège!... Et dans cette enceinte, parmi cette foule qui se presse +autour de lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir la +tristesse d’un parent ou d’un ami!... + +Ah! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux, c’était dans un rêve +de bonheur et de quiétude dont les calmes visions le reposaient des +fièvres et des luttes de l’existence parisienne! S’il avait su que le +retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus âpres et les +fièvres les plus brûlantes!... + +Comme je comprends son émotion, messieurs! Comme je la partage! Moi +aussi, je suis un peu votre enfant; pas bien loin de votre ville se +trouve le sanctuaire de mes propres souvenirs; et je sais ce que vaut le +pays natal, cette petite patrie dans la grande, qui en est l’objet le +plus cher, comme dans la maison paternelle se trouve toujours un coin, +une chambre plus bénie que les autres, parce que, plus que les autres, +elle fut le témoin intime de ce qui ne reviendra plus... + +C’est ici qu’il veut qu’on le défende! Eh bien! qu’il se rassure; je le +défendrai, et victorieusement, j’en suis sûr, car je le défendrai avec +ce qu’il y a de mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon cœur! Et +je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel que soit le résultat de +vos délibérations, de ce reproche outrageant d’avoir, par un calcul +misérable et vil, spéculé sur une curiosité malsaine; de ce reproche qui +jure d’une si étrange manière avec sa conduite, ses aspirations, ses +instincts; de ce reproche dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà +fait justice, dont elle fera justice à Montpellier; de ce reproche, le +dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il subsistait une ombre de +justice au milieu des passions politiques, car il est démenti avec trop +de vigueur et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa droite et +loyale nature. + +Un spéculateur, Savine?... Mais ceux qui le disent ne le croient pas, +ou, s’ils le croient, ils n’ont pas lu le dossier! Il suffit d’y voir la +manière dont Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié sur le +mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou simplement un commerçant qui +ne suppute que le profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un +étranger sans la moindre garantie? Il exige une signature, il garde au +moins un reçu! Ici rien de semblable: Peyron emporte l’argent de Savine, +et Savine ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur bien confiant! +Sa conduite m’étonne: je croyais la confiance fille de l’enthousiasme et +non de la spéculation. Quel étourdi que Savine, si ce crédit inusité +s’adresse à un client vulgaire, au lieu de s’adresser à un homme, hélas! +inconnu de lui, en la mission duquel, alors, il avait foi! + +Continuons l’histoire. Le livre est édité: belle occasion pour un +spéculateur de gagner une somme assez ronde... en le retirant de la +circulation! + +En doutez-vous? Écoutez ce récit; il n’a point été fabriqué pour les +besoins de la cause, car je l’emprunte au numéro d’un journal paru le 20 +novembre dernier: + + Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés en faveur + d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre de cette oreille. + Comme, en somme, _l’Union républicaine est le groupe le plus atteint_, + pourquoi le ministère s’emploierait-il à tâcher de le sauver du + discrédit qu’il mérite? L’existence des opportunistes est-elle bien + nécessaire à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de M. + Rouvier? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés au diable et n’a + pas voulu permettre qu’on touchât au libelle. + + _Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour + satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de l’éditeur + Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur distingué, + originaire de Montpellier._ Très versé dans la littérature espagnole, + écrivain plein de verve, il aurait pu faire son chemin dans la + carrière littéraire, si une circonstance inopinée ne l’avait contraint + de prendre la direction d’une maison de librairie. Savine avait placé + des fonds considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup + qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour sauver ses + capitaux, il se substitua au libraire et prit le gouvernail en mains. + + _Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener à + composition; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers ont + complètement échoué._ + +Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès de l’éditeur pour +_l’amener à composition_? Est-ce assez _opportuniste_? Je comprends la +tentative: c’est beau de faire éclater en public son innocence; mais +comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate pas toujours--plusieurs +verdicts tendent à le démontrer--il est toujours plus sûr, avant d’aller +trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui, pour être moins +juridique, n’en est que plus décisif. Tout porte à croire que, dans +l’espèce, les _ambassadeurs_ l’exposèrent avec une grande force, surtout +ceux--c’est-à-dire presque tous--qui, malgré son échec, ont estimé plus +raisonnable de ne pas subir les risques d’un autre genre de +dialectique... (Rires). Mais quel refus maladroit que celui de Savine, +et comme la spéculation est parfois mal inspirée! + +Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui consiste à cesser la +vente, dès que l’ouvrage devient suspect, et même à dépenser des fonds +pour racheter les exemplaires vendus: jamais rapacité ne fut plus +inintelligente! + +J’arrive immédiatement à la plus lamentable affaire de notre +spéculateur; vous allez voir que, s’il s’est flatté de mériter cette +épithète, il s’est mépris d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur +sa vocation. + +Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite de leur ambassade. Ces +braves gens n’ont pas de rancune: ceux qui ont assisté aux débats de +Bordeaux leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont été on ne peut +plus aimables pour M. Savine; et cette amabilité a duré jusqu’après la +lecture de ses pièces et l’audition de ses témoins. Ah! par exemple, les +témoins et les pièces, on a trouvé que c’était de trop... (Rires) et, +pour lui donner des regrets, on lui a dit naïvement que s’il n’avait pas +tenté la preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir articulé les +faits... Figurez-vous que M. Savine a eu l’audace de ne rien regretter! +Pour le coup, l’opportunisme n’y a plus rien compris; depuis, Savine, +l’inquiète: ces oiseaux rares sont toujours dangereux!... On lui tend la +perche; il la repousse: voilà un geste qu’on n’oublie pas! Vit-on jamais +un noyé si difficile? On fera tout au monde pour châtier son tranquille +mépris, et, si on lui jette à la face avec tant de rage cette odieuse +épithète de spéculateur, c’est justement pour le punir de ne l’avoir +point méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un libraire +convaincu; on aime toujours mieux la passion qu’on partage, et la +passion opportuniste n’est pas la conviction. Que n’a-t-il observé le +silence? Il a préféré, ce courageux de malheur, la peine du courage au +prix de la lâcheté; il a pensé qu’il devait au public les raisons de sa +conduite; et sans insolence, comme sans faiblesse, dans la limite de son +droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la preuve, c’est +que dans cette pénible aventure, fort indigne de lui, je me plais à le +reconnaître, et qui l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde +la consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa croyance. Cette +preuve lui coûte trois mois de prison, une trentaine de mille francs, et +une brèche peut-être irréparable au patrimoine de sa famille. Ses +adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût payer si cher une pareille +satisfaction. + +Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou plutôt leur manque de +principes, il eût opéré, avant tout, le sauvetage de la caisse, et, +rougissant mais absous, il aurait dit au sortir de l’audience: «Tout est +sauvé, _fors l’honneur_.» Il n’a pas voulu déformer l’antique adage. Il +est de ceux qui ont encore la faiblesse d’estimer une bonne opinion de +soi-même le plus précieux capital; et il juge que l’argent et la liberté +sont deux biens précieux, moins précieux pourtant que l’honneur, parce +que la liberté et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu, tandis que, +lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse reste aussi, ces deux +trésors suffisent, Dieu aidant, à reconquérir tous les autres! + +C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent et à ces victoires +malsaines préfère, selon la belle expression de Montaigne, «les défaites +triomphantes à l’envie des victoires». + +Voilà Savine. Ne le calomniez pas: c’est la justice qu’il vous demande. +Frappez-le, mais frappez-le pour ce qu’il est, frappez-le comme on +frappe un soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais dû +sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos bouches. + +Savine n’est point un spéculateur: Savine est un lutteur!... Hélas! +cette dernière qualification, qu’il mérite, explique mieux que l’autre +la haine qui le poursuit: spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain +est clément; lutteur, on le redoute, et la crainte est inexorable. C’est +du moins ce qu’insinuent les gens mal intentionnés. Prenez garde, +Monsieur le Procureur général: ceux à qui la robe ne donne pas comme à +moi le précieux privilège de vous défendre contre tout soupçon et +d’entourer votre caractère d’un inviolable respect, ceux-là répandent +des bruits fâcheux qui troublent profondément les âmes simples; ils vont +disant partout que si Savine est en butte à de telles rigueurs, c’est +moins à cause de _Mes Dossiers_ qu’à cause d’un autre livre infiniment +plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que cet autre livre, rude +alerte pour un si grand nombre de tarés de la vie politique et sociale, +est le secret de l’acharnement qui tourne en aggravations les +circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire, les magistrats +se feraient un impérieux devoir de trouver une atténuation. (Vif +mouvement dans la salle. Très bien! très bien!) + +M. LE PRÉSIDENT.--J’interdis d’une manière absolue toute marque +d’approbation. Je ferais évacuer la salle et prendrais les mesures les +plus sévères si de pareilles manifestations se produisaient de nouveau. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Je sais bien, moi, que lorsque vous requériez avec +tant de violence contre les _Dossiers_ de M. Gilly, vous ne pensiez pas +en vous-même à la _Fin d’un Monde_ de M. Drumont. Je connais trop votre +justice; je la sais franche et loyale: quand elle attaque, c’est en +face; elle aurait honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière +le buisson de la route pour attendre que le justiciable passe et le +frapper traîtreusement par derrière une fois qu’il a passé. Si vous +visiez la _Fin d’un Monde_, cette œuvre de polémique superbe, c’est à +côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait faire asseoir M. +Savine. La compagnie eût été meilleure, et tous auraient gagné au +change, M. Savine d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à +de tristes reculades, aurait pu contempler, dans l’ardeur d’un beau +combat, ce que valent les vrais soldats de l’Idée!... (Mouvement). Non, +je veux le croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer +Drumont, comme on coupe un corps d’armée, n’osant affronter l’armée +entière! En tous cas, des deux vengeances que l’on complotait contre +lui, la ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre, il +est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible; déshonoré, jamais! Son +caractère et sa vie sont là qui défient la haine; à cet égard, il est +bien tranquille; et n’étaient ses petits enfants, n’était sa jeune +femme, n’était sa pauvre vieille mère qui, là-bas, suit, anxieuse, les +péripéties de ces drames... + +M. SALIS.--Moi aussi, j’ai une vieille mère! + +M. LE PRÉSIDENT.--N’interrompez pas, Monsieur Salis. + +M. SALIS.--C’est juste. Je prie le défenseur de m’excuser. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Oh! de grand cœur, Monsieur Salis; car moi aussi, +j’ai une mère; je sais, par conséquent, ce qu’est cet être béni; voilà +pourquoi, hier, quand vous parliez de la vôtre, quand vous invoquiez son +image, ses angoisses et ses tourments, mon cœur battait à se rompre dans +ma poitrine, j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je n’eusse écouté +que l’élan de ma sympathie, je me serais levé pour aller vous serrer la +main. Oui, vous avez souffert dans vos affections les plus chères!... +Mais la réparation est venue, la réparation suprême, celle qu’aucun +verdict ne vous aurait donnée... M. Savine vous l’apporte! Il proclame +qu’il ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le droit de vous +soupçonner! Aveu sincère, franc et loyal comme la bouche qui le fait, +plus précieux que des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut +mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné que d’assumer la +tâche ingrate de se laver du soupçon! Et maintenant la douleur d’autrui +ajoute-t-elle quelque chose à votre justification? Quand vous vous êtes +cru accusé, vous avez trouvé de beaux accents pour vous défendre, et mon +émotion vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un autre accusé +qui me charge de le défendre; j’invoque à mon tour les images que vous +avez invoquées: sont-elles moins respectables et moins saintes sur mes +lèvres? + +Mon cœur vous a rendu justice; je demande justice au vôtre. Par tout ce +qu’il y a chez vous d’élevé et de noble, par le souvenir béni qui vous +accompagnait dans cette enceinte, je vous en prie, je vous en conjure, +écoutez-moi, Monsieur Salis! (Vive émotion). + +Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé de M. Savine me la +fournissait tout entière. + +Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons de ce passé, ne l’ont-ils +pas rappelé hier en termes inoubliables? + +Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport dont l’imagination +vagabonde est allée, je ne sais pourquoi, chercher votre compatriote en +Amérique! Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux en avaient +fait un _Moscovite_. (Rires). De la Russie aux États-Unis il n’y a qu’un +pas pour les mouchards! N’importe? La police est parfois mal informée! +M. Constans n’a pas remplacé M. le policier d’Alavène!... (Hilarité). +Notre rapport convient, d’ailleurs, que, «les renseignements recueillis +sur la conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas +défavorables»... Je le remercie infiniment... + +Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur la carrière que l’on +n’arrive pas à salir. + +Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859. Sa famille paternelle +est originaire du Dauphiné, sa famille maternelle du département du +Gard. Son grand-père paternel fut magistrat à Embrun; et son grand-père +maternel était officier supérieur. Quant à son père, il exerçait les +fonctions de fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général à Nîmes. +Voilà des origines bien françaises, n’est-il pas vrai? Plût au ciel +qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces Français de la dernière +heure, hier Anglais, Suisses, Italiens, Allemands, qui ne demandent à +leur nouveau pays qu’une large part de ses richesses, et dans notre +milieu national conservent une âme étrangère, comme les affranchis de +l’ancienne Rome gardaient un cœur d’esclave au sein de la Cité! Ils +devraient être modestes, ces bâtards de la Patrie! Ils devraient éviter +surtout de mettre sur le tapis la question des actes de naissance! Et +pourtant l’on en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens qui +passent leur temps à se plaindre de la calomnie au perfectionnement de +laquelle ils ont consacré de si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont +élevée dans l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution! C’est +eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer que Savine était Russe! +Certes, cette qualification ne l’irrite ni ne l’humilie: étant Français, +Savine aime les Russes; et c’est Russe qu’il voudrait être, s’il n’était +Français. Mais, dans le cerveau de ses calomniateurs, cette +qualification n’était qu’un acheminement vers celle de nihiliste... +et--qui oserait le croire?--vers celle de _juif_! Oui, on l’a traité de +juif, lui, Savine, ici présent! (Hilarité). S’il avait été juif, il +aurait bien pu être nihiliste; car il y a parmi les nihilistes +énormément de juifs. Personne n’ignore que, tout comme la +franc-maçonnerie, le nihilisme est un produit sémitique; ce sont les +Sémites qui l’ont organisé et qui l’exploitent; par contre, ce sont +rarement eux qui se font pendre: cela ne rentre plus dans leurs +aptitudes!... + +L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes avait un autre but: +Russe, Savine devenait du même coup étranger et passible de la loi +d’expulsion. Savourez cet entrefilet; je l’emprunte à un journal +prussien, fidèle allié, en ce cas comme en plusieurs autres, de +quelques-uns de nos adversaires, mais en revanche fort monté contre +Savine, depuis qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage, très +désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu enclin à ce sujet: + + Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le + complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait + pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de + cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde. + Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de + ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs + exercer son petit commerce. + +C’est «sale _bedit_ gommerce» qu’aurait dû écrire la feuille: sa plume +oublie-t-elle l’accent du terroir? + +Ce qui donnait du poids à l’information, c’est qu’elle paraissait +simultanément dans une foule de journaux à qui l’_Agence Havas_ l’avait +communiquée. Or, nous connaissons tous les hautes attaches de +l’officieuse agence; n’y entre pas qui veut; par exemple, si je +sollicite la faveur d’y insérer cette plaidoirie, je doute que +j’obtienne une réponse enthousiaste... (Hilarité générale). + +C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. Et voilà, messieurs, +les procédés et les armes de ceux qui, pour se servir des termes de leur +congénère prussien, crient si fort contre les _turpitudes_ et les +_ignominies_ de M. Numa Gilly!... Passons. + +Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère vinrent s’établir à +Montpellier où ils acquirent, route de Castelnau, la villa qui porte +encore aujourd’hui le nom de _Villa Savine_. L’enfant fut mis au +collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais le faire, les +souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, sa conduite et ses succès. +Il était l’espoir de ses maîtres; et ses maîtres s’appelaient +Marion-Werner, Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que celles +qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. Il semble que Boucherie lui +ait communiqué son goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les +langues romanes; car, digne élève d’un tel professeur, il mérita plus +tard de compter parmi les membres de la société vouée au culte de ces +langues. Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue dans le +bronze les traits de Boucherie, et vous savez qu’il est dû au ciseau +distingué de M. Léopold Savine, frère de notre romanisant. Double et +touchant hommage que le sculpteur semble avoir voulu rendre à votre +illustration universitaire et à ses affections de famille, en célébrant +un homme qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un frère +aimé! + +Savine prit part à l’organisation de ces _Fêtes Latines_ qui réunirent, +en 1879, si je ne me trompe, les Catalans et les Roumains et qui avaient +pour objet de louer la littérature et le génie méridionaux. Le souffle +de cette renaissance charmante dont les effets, je l’espère, se feront +longtemps sentir anima son talent et décida de sa vocation littéraire. +Les circonstances l’éloignent de vous, mais son âme vous reste: la +nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il emporte un de ces chauds rayons +qui dorent le cerveau et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut, +comme on dit ici, sous les longues pluies fines de nos hivers parisiens, +il cultive le sentiment et l’amour de cette lumière magique dont les +reflets transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes qu’ils +grandissent comme des chênes jusqu’aux rocailles que Tarascon voit +hautes comme le Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, les +audaces brûlantes et les rimes ensoleillées des félibres, vos poètes, +ces troubadours perdus au milieu de nos modernités. Avec quel zèle il +les traduit et les commente! Son temps, sa peine, il ne leur marchande +rien. On lui doit de précieuses découvertes et des œuvres qui méritent +l’attention. Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un éminent +écrivain, témoin de sa valeur artistique aussi bien que de sa dignité +morale, vantait hier à cette barre sa traduction de l’_Atlantide_, le +poème de Verdaguer? + +Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune compatriote dans votre +littérature nationale. Voilà les services qu’il lui rend et les +récompenses qu’il en reçoit. Il l’aime et la fait aimer; en retour, elle +lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont il n’a pas à se +plaindre. Les auteurs les plus répandus, les rois de l’École moderne le +félicitent et le remercient de ses vulgarisations fécondes et des utiles +voyages que sa plume leur permet de faire à travers les pays inconnus. +Voici en quels termes l’homme peut-être le plus édité de la terre lui +exprime sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir la +connaissance de Mme Pardo Bazan, la George Sand espagnole--George Sand +par le style, mais non par les idées--dont la souplesse jointe à +l’audace féminine entreprend de concilier la tradition catholique et +l’idéal contemporain: + + Médan, 21 juin 1886. + + Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à + m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo + Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le + comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de + l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des + meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire + contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui + renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis + surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman + anglais. Cela est net et juste. + + Bien cordialement à vous. + + Émile Zola. + +Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine; tel était le courant qui +l’entraînait; tels étaient ses travaux et ses préoccupations. Devenu +éditeur par suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie une +âme de poète. Que de réputations naissantes lui doivent le jour! Nul +peut-être n’a mieux que lui encouragé et soutenu les jeunes contre +l’impitoyable franc-maçonnerie des vieux!... Comment cet artiste, +comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de Mistral et de Verdaguer +a-t-il quitté tout à coup la calme et sereine patrie de ces adorateurs +du rêve pour se mêler à nos réalités sombres et descendre dans une arène +où les défaites sont si brutales et les triomphes eux-mêmes si amers? + +Pourquoi? Sans quitter cette ville, demandez-le au maître vénéré dont le +souvenir, tout à l’heure, témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner +avait surnommé Savine enfant: le _petit moraliste_. L’enfant a grandi... +et le moraliste aussi. Dangereuse faculté, messieurs, car elle observe; +et, à notre époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez un +instant les _Dossiers_ de M. Numa Gilly, oubliez la valeur intrinsèque +de l’ouvrage; il a un vice originel dont rien ne le relèvera: il est mal +fait! Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et rend, par +le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, un signalé service à la +cause de ceux qu’il combat. Tel est, en effet, le pouvoir souverain de +la forme, qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs de la vérité, +et que, malheureuse, elle donne à la vérité les apparences du mensonge. +«L’habit ne fait pas le moine», a-t-on coutume de dire; mais on ajoute +aussitôt: «Il l’arrange joliment!» De même la phrase ne fait pas l’idée; +mais que devient l’idée sans le secours de la phrase? Oubliez donc une +minute ce livre grossier, maladroit, informe, auquel les tarés devraient +rendre grâce pour tout le bien qu’il leur fait; mais convenez, pour être +justes, qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui si +manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, non seulement de M. +Savine, mais du public tout entier. Pourquoi?--Pourquoi? Parce qu’il +semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission providentielle et +assouvir l’universel besoin de vengeance. Peu importait le style, si la +tâche était accomplie! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes qu’on n’y +ait entendu l’écho des applaudissements qui saluèrent le _justicier_; sa +gloire ne resta pas locale: des quatre coins de la France on l’approuve, +on l’encourage; ses collègues lui crient: «Bravo! Continuez! Sus aux +flibustiers politiques!» + +Le flibustier politique! tel était, tel est encore, hélas! l’ennemi de +la Patrie! Le méconnaître est inutile, messieurs: les négations +n’arrangent rien. Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas +voir et cache ses yeux sous son aile? Si j’en croyais le réquisitoire de +M. le procureur général, tout serait pour le mieux dans la meilleure des +républiques, et, sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait +troubler le bonheur national!... Heureuse ville, si elle partage ces +douces illusions! On y garde la fleur de sa virginité! Le _pot-de-vin_ y +est inconnu, et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend même pas +le langage de l’improbité! Quelle innocence primitive! J’admire cette +fraîcheur d’idées et de sentiments: elle me prouve une chose, c’est que +M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que peu de place au +_Journal officiel_. Je l’en félicite. Le _Journal officiel_ n’est point +une publication éditée par M. Savine. (Hilarité)... Il n’en constitue +pas moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité du cœur; on y +trouve parfois le mot _pot-de-vin_ défini et... démontré par le genre de +preuve le plus indiscutable, l’aveu (hilarité)... et, quand ces grands +diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et qu’on nomme les +historiens, voudront écrire les annales des corruptions inouïes de ce +régime, ils n’auront qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques +pour y récolter la plus abondante moisson!... Les dossiers de M. Gilly +seront du superflu! + +Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir leurs volumes. Mais +que dire de ce qui ne s’y étale pas? Que dire des pièces cachées... + +M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis tolérer que le défenseur parle de pièces +cachées. Il faut qu’il s’explique. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Volontiers, Monsieur le Président; je ne vise en +aucune manière les pièces du dossier Salis, je pense à d’autres +dossiers, à des dossiers parlementaires que des soins intéressés +préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils verront le jour, +causeront de fameuses surprises aux enragés panégyristes des vertus de +notre temps. + +M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis vous laisser continuer sur ce ton-là. + +Me DE SAINT-AUBAN.--Et quel ton faut-il que je prenne? Si vous m’arrêtez +alors que, par tact et pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms +des personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les citerai? + +Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout le monde, et n’est-ce +pas un fait matériel que ce rapport parlementaire que l’on dissimule au +pays parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson et que ces +résultats, tout atrophiés qu’ils doivent être par un mauvais vouloir +systématique, suffiraient peut-être à découvrir des choses inattendues? +N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables qui ont +ouvert violemment les fenêtres de l’Élysée, qui en ont enfoncé les +portes et en ont chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires? +N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la Chambre de M. +Wilson, et cette foudroyante réplique de M. Andrieux, qui lui serrait la +main, aux murmures de ses collègues: «Je n’aime pas les lâches!», +commentée le lendemain par deux articles dont la moralité peut se +résumer ainsi: «Il vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson +que d’aller le soir en cachette, quand personne ne vous regarde, se +pendre à la sonnette de son appartement.» Et ils étaient nombreux, ceux +qui allaient, ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette sonnette! +Autrefois, ils quémandaient les honneurs; aujourd’hui, ils quémandent le +silence, et leur peur, quoique rougissante, adule encore cette grandeur +tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres, peut-être moins +coupable que beaucoup d’autres, et dont le sentiment du péril, plutôt +que l’idée de justice, a fait le bouc émissaire chargé de tous les +péchés d’Israël! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de Damoclès +éternellement suspendue sur leurs têtes, c’est la collection des 22.000 +dossiers où, plus tard, on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs +cupidités et de leurs appétits. Ah! si nous autres, les francs, les +sincères, nous avons perdu le respect, c’est que le respect devenait un +mensonge. Quand on assiste au spectacle de ces turpitudes... + +M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis laisser passer le mot turpitude. + +Me DE SAINT-AUBAN.--C’est pourtant le seul mot qui peigne la situation! +Croyez-moi, Monsieur le Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne +faut pas laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on raconte; +ce sont les turpitudes que l’on commet. Permettez-moi de remplir mon +devoir... je n’ai pas épuisé mon droit! La défense a trouvé ailleurs une +attention plus tolérante: les magistrats comprenaient jusqu’ici que la +vérité ne peut être l’ennemie de la justice et qu’étouffer par la force +la révélation des scandales, c’est confirmer leur existence de la plus +éclatante façon! (Mouvement prolongé). + +Ah! si la preuve n’était pas permise, et si l’_Officiel_ n’existait pas, +ce n’est point quatre procès, c’est peut-être cinquante que nous aurions +sur les bras. Car il y a ceci de singulier dans l’espèce: l’ardeur à +poursuivre la diffamation semble en raison inverse de sa violence, et le +pardon de l’injure en raison directe de sa gravité. Les égratignés +hurlent, les écorchés ne disent rien; les premiers sont impitoyables, +les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli des offenses. +C’est incompréhensible! Un seul exemple: je l’emprunte à cette +accusation. Dans le morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par +l’auteur? M. Salis? Pas le moins du monde. M. Granet en fait tous les +frais. C’est lui qui en est le héros; c’est lui qui est le principal; M. +Salis n’est que l’accessoire; et un accessoire à peine visible à l’œil +nu, car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici le fait en +deux mots: Dans l’affaire du chemin de fer Tiaret à Mostaganem, M. +Granet aurait reçu 100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des +choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne; puis, il en aurait +reçu 100.000 de la Compagnie Franco-Algérienne pour dire des choses +désagréables à M. Kôhn Reinach; enfin, il en aurait touché 150.000 de +chacune des deux parties, et il se serait tiré d’embarras en ne disant +plus rien du tout! Voilà l’économie de l’histoire: on en effacerait le +nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. Ce nom n’y est qu’un +hors-d’œuvre: M. Salis n’y joue aucun rôle; il n’y figure même pas; il +se borne à fournir la matière d’une hypothèse: qui sait si un jour il +n’imitera pas les Granet? Cela tient dans quatre lignes perdues au +milieu du reste, et ces quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au +jour de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle affirmation. +Jamais M. Savine n’a soupçonné M. Salis: il ignorait jusqu’à son +existence et jamais non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner; en +voici la preuve flagrante; je l’emprunte au _Petit Méridional_ dont la +nuance n’effraiera pas M. le Président: + + Un rédacteur du _Petit Méridional_, qui a interrogé à Nîmes plusieurs + témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal le résultat de ses + _interviews_: + + L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme témoin est + celle-ci: + + L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date de 1885. Elle + fut soumise deux fois aux délibérations de la Chambre, le 27 février + et le 7 mai. + + Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 millions, + et qu’on demandait à la Chambre de consentir à forfait, de gré à gré. + + Dans l’affaire étaient intéressés deux députés. + + M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit le projet, + parce que deux députés y étaient intéressés et que c’était de gré à + gré et non à l’adjudication que la concession était donnée. Il + protestait énergiquement contre ce système et demandait qu’on portât + le fer sur la plaie pour empêcher les députés de participer à des + affaires financières. + + Telle a été la conduite de M. Salis; c’est sur ce qu’il peut savoir + là-dessus que M. Salis devait être interrogé. + +Entendez-vous, messieurs? _C’est sur ce qu’il peut savoir là-dessus que +M. Salis devait être interrogé._ Alors, la pensée de M. Gilly était +claire pour tous: à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin; il +n’était pas l’accusé: l’accusé, c’était M. Granet. Étrange aventure! +C’est M. Granet que vise le peloton d’exécution; c’est lui qui reçoit la +décharge en pleine poitrine; il est criblé de balles... Et M. Granet ne +dit rien!... L’a-t-on tué sur le coup?... ou bien fait-il le mort? Ce +qui est sûr, c’est qu’il garde un silence de trépassé!... Quant à M. +Salis, à peine a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules... Et il +mène un tapage d’enfer!... Je sais bien que l’acuité des blessures ne se +mesure pas à leur gravité et que les plus inoffensives sont parfois les +plus douloureuses; le point le plus sensible est peut-être l’épiderme, +et un coup d’épingle fait plus souffrir qu’un coup de poignard. Encore +convient-il, en cour d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une +épingle et une égratignure avec un assassinat! Qu’on ait voulu attenter +à la vie de M. Salis, le contraire est certain; qu’on y ait attenté sans +le vouloir, ce n’est pas vrai davantage; non seulement il n’y a pas eu +d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas d’homicide par imprudence; +c’est tout au plus une piqûre involontaire et nos déclarations loyales +doivent l’avoir cicatrisée. + +Le motif de cette piqûre? Demandez-le à d’Alavène, le rédacteur du +morceau. Ce morceau est un rapport de police adressé, sous forme de note +confidentielle, au ministre de l’intérieur. Voilà comme un rapport de +police devient une diffamation! Ovide n’a pas songé à cette +métamorphose. Fragilité des choses humaines! On aurait pu faire un +témoin de M. d’Alavène... On aurait même pu en faire autre chose! +L’équité n’en eût pas souffert et la logique y eût gagné. On y a songé +un instant; et puis on y a renoncé sur les vives instances de M. le +Garde des sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène; il +s’y est pris à deux fois pour en informer le parquet! La traversée +serait coûteuse, dit-il dans une de ses lettres. + +Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans la voie des +économies; mais je regrette qu’ils commencent par économiser les frais +de voyage de d’Alavène. Ce voyage eût été instructif pour le pauvre +peuple; et, quand il s’agit de l’instruction populaire, la République ne +lésine point... Le monde officiel boude-t-il contre d’Alavène? Le monde +officiel a tort, il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde +officiel. Entendons-nous; en politique comme dans la société, il y a le +monde et le demi-monde: d’Alavène appartenait au demi-monde officiel. +C’est alors, qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements +sur lesquels il aurait pu mettre de côté une assez jolie retraite, si +des artistes de cette marque daignaient mettre de côté. C’est alors +aussi que sa plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour +l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur. + +C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène! Que de fonctionnaires, +grands et petits, tremblèrent sous son œil scrutateur! Quand on a +l’oreille d’un ministre, on jouit d’un profond respect... Mais voilà +qu’un beau jour cette douce union fut rompue; M. d’Alavène, à son tour, +connut les amertumes de la destitution; mais, comme souvenir de sa vie +publique si féconde et si bien remplie, il remporta les décalques de ses +_notes_. C’est un de ces décalques qui fait l’objet du procès actuel. Le +ministre se croyait possesseur de l’unique exemplaire; furieux de +partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux trousses de ce dernier +de fort habiles gens dont la finesse, à laquelle je rends hommage, +trompa la vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie de son +bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer entre lui et les +ministères... Sans doute, la traversée aura gâté ses documents!... O +grandeur et décadence d’un rapport de police! Quand le mouchard +l’apporte, le ministre s’en délecte; quand le mouchard l’emporte, le +ministre court après: et quand le mouchard le rapporte, le ministre le +renie!... (Hilarité). Que M. d’Alavène se console; tout ici-bas a son +heure: il en est des _notes_ historiques comme du vin; elles se +bonifient en vieillissant! Dans quelque cinquante ans, lorsque les +siennes auront fait un bon stage dans le carton poudreux d’une +bibliothèque nationale, un vénérable archiviste national sorti de +l’École des Chartes, non moins poudreux que son carton, déchiffrera, à +travers ses lunettes professionnelles, leurs caractères jaunis, et le +Taine de l’époque, à cheval sur le document, en fera les pièces +justificatives de certain chapitre où il habillera de la belle façon ses +arrière-petits neveux. (Hilarité).--Ce n’est pas, j’ose croire, le nom +de M. Salis qui lui tirera l’œil dans la _note_ nº 12: et, pour +s’expliquer la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut la victime, +peut-être songera-t-il que M. Salis n’était pas un mignon de +l’opportunisme qui en 1883, si j’ai bonne mémoire, lui refusa une voie +ferrée pour le département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour faire +un brin de cour à son maître, dut saisir avec joie l’occasion d’en +flatter les rancunes en glissant un trait venimeux parmi ses +révélations. On peut aussi proposer un autre système et dire que le +discours sanglant prononcé par M. Salis à propos de la Banque +Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre exclusive de la probité +indignée à des gens qui n’ont guère coutume de puiser à cette source la +cause de leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers de M. +Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs de la seconde édition +qu’en a faite l’orateur à cette barre, le doute est impossible: Dieu +nous garde de commettre cette faute abominable qui consiste à expliquer +par un mobile honteux ce qui paraît le résultat d’un noble sentiment! + +Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée, cette prose +vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs parlementaires et leur +imprime des stigmates que rien n’effacera: + + «Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés + abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de + leurs intérêts personnels: cela fatigue et la Chambre et le pays, et + cela peut compromettre l’avenir de la République.» + +_Les députés abusent de leur mandat; ils le font servir à la +satisfaction de leurs intérêts personnels_: voilà ce qu’on dit _à chaque +instant_; voilà ce qu’on disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier +1885 que M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises et de +nos mépris. Et, un mois plus tard, à la même tribune, il apportait de +ses paroles un commentaire qui restera comme un des plus significatifs +et plus lumineux documents de ce régime. Le voici; il émane d’un +républicain sincère; tous les réquisitoires seraient faibles à côté de +lui: + + M. SALIS.--Il est temps de ramener la discussion à son point de + départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la Bourse. + + Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse; ce que je + sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre française accepte + une convention aussi _monstrueuse_. (Mouvements divers). + + Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé la remise + de la discussion: il y avait eu une assignation dirigée contre deux de + nos collègues pour avoir à répondre devant le tribunal de commerce de + certains faits de malversations, de concussion. + + Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction aux + demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la Chambre en cour + d’appel chargée de réformer la décision du tribunal de commerce, mais + je dois constater que, dans la décision des juges consulaires, nous ne + relevons pas l’exagération que nous avions signalée et qui résultait + de l’aggravation des frais d’études. + + Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, ni M. + Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans l’affaire; mais il me semble + que, lorsqu’on discute de telles opérations, il doit toujours rester + au bout des doigts quelque chose de la boue dont elles sont faites. + (Exclamations). + + Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté par M. + Granet, et j’arrive au fond de la question. + + Le gouvernement demande à la Chambre une garantie d’intérêts pour un + chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, et, dans cette demande, j’ai pu + constater qu’on avait bouleversé toutes les règles établies en + pareille matière, et que si l’on admettait les principes établis par + le gouvernement, il pourrait nous en coûter singulièrement cher. + + J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les récriminations + et les insinuations auxquelles on s’est livré. + + Le premier de ces points est relatif à une erreur grave du rapport de + M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement kilométrique: le + rapport le fixe à 13.500 francs au lieu de 8.800 francs, chiffre qui a + été officiellement constaté. + + Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 francs par + kilomètre. + + M. RAYNAL, _ministre des travaux publics_.--Je demande la parole. + + M. SALIS.--Mais il y a autre chose: je fais appel ici, tout + particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de cette Chambre: + on a innové, en matière de chemins de fer, en admettant qu’on pouvait + constituer des obligations de priorité sans que le gage fût absolument + déterminé et le chemin de fer construit. + + Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, sans + nantissement et sans gage, des obligations privilégiées qui ne seront + privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur les recettes nettes de la + Compagnie. Et cela s’est fait _subrepticement, d’une façon obscure, + cachée_: il n’en est question ni dans l’exposé des motifs, ni dans le + projet primitif; cela n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on + nous a distribué, dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se + joindre au dossier et qui est le renversement absolu des règles et des + lois commerciales. + + Cet article est ainsi conçu: + + «La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article 3 de la + convention susvisée et les produits nets de l’exploitation du chemin + de fer concédé seront affectés, comme gage spécial et par privilège, + au payement des intérêts et à l’amortissement des obligations émises + en vertu de l’article 5 de la convention et de l’article 3 de la + présente loi. + + «Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est mise en + adjudication, par application des articles 39 et 40 du cahier des + charges, le prix de rachat ou de l’adjudication sera affecté, comme + gage spécial et par privilège, suivant les cas, au service des + intérêts et de l’amortissement ou au remboursement des obligations + garanties.» + + Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, lancé + d’une façon obscure dans la discussion, pût amener le bouleversement + complet de la loi. (Mouvements divers). + + Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent savoir + que la création d’obligations de priorité établies, comme le veulent + M. le ministre des travaux publics et la commission, est le + renversement du code commercial et de la loi. + + Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires: celui qui, + confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, ne fera + pas attention que cette obligation ne sera privilégiée que dans quatre + ou cinq ans, et ne sera payée que sur les recettes nettes. De telle + sorte que, si la faillite intervient et que le syndic la fasse + remonter au jour où les obligations auront été prises, les + obligataires qui auraient cru que votre vote engageait le + Gouvernement, la Chambre, l’État, seraient de simples chirographaires + et tomberaient dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de + l’argent dépensé par eux. C’est là une innovation _monstrueuse_. + (Mouvements divers). + + _Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de nos + collègues une idée préconçue consistant à croire que tout était pour + le mieux dans la meilleure des compagnies possibles_, et je dis qu’au + point de vue de la loi, du droit commercial, la Chambre ne peut pas + admettre comme privilégiées des obligations qui ne le sont pas. + + Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les wagons, le + matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la compagnie, tout cela ne + rentrerait pas dans l’actif privilégié, et le créancier chirographaire + n’aurait aucun recours, aucune garantie contre la compagnie + franco-algérienne. + + J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette question qui + touche de très près le droit, et qu’aucun des arguments que pourraient + fournir les conseils de la compagnie ou d’autres jurisconsultes, ne + peut nous faire échapper aux prescriptions du code de commerce. + + Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout ce qu’on + voulait: on édictait une loi parce que cette loi plaisait et qu’il y + avait un intérêt en jeu; mais nous, nous ne pouvons pas, sans + bouleverser les principes du droit et ébranler les bases du Code, + _modifier la loi dans un intérêt personnel, pour un expédient isolé_. + (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche).--C’est pourquoi + j’appelle votre attention, _je fais même appel à votre conscience_, + sur un point très délicat que voici: + + Dans la convention passée entre le ministre des travaux publics et la + compagnie franco-algérienne, je remarque qu’on a, pour l’exécution de + la ligne de Mostaganem à Tiaret, accordé à cette compagnie la + concession à forfait et de _gré à gré_. + + Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne sont + dans une situation extrêmement fausse, tellement fausse qu’on n’a + jamais vu le gouvernement donner à une compagnie financière quelconque + un forfait de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins de + fer. (Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche). + + _Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie se + trouve un de mes collègues_, qui, par sa situation personnelle + d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier à demander + au gouvernement et à la Chambre qu’on ne donne pas à un + entrepreneur-député un forfait pour la construction d’une ligne de 20 + millions. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs). + + Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de fer. Tous les + jours, dans nos conseils généraux, pour les lignes de 250.000 fr. ou + de 20.000 fr., nous demandons l’adjudication. + + Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, la Chambre a + voté l’adjudication pour la fabrication des allumettes. + + Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, alors qu’il s’agit + d’une affaire de cette importance et _que nous sommes en face d’un de + nos collègues entrepreneur! Cela n’est pas possible, avec ce qui se + produit tous les jours dans les affaires financières, en présence des + insinuations qui se répandent_: il est temps de demander qu’on fasse + le chemin de fer en question d’une FAÇON HONNÊTE, dans les règles du + droit, à l’adjudication, et _d’autant plus qu’il y a un député à la + tête de la compagnie avec laquelle on traite!_ (Mouvements divers). + + C’EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE. Je déposerai un + contre-projet. + + Je demande que le chemin de fer se fasse: je serais heureux que ce + chemin de fer fût construit par la compagnie franco-algérienne, mais + il ne suffit pas qu’il y ait à la tête de cette affaire un de nos + collègues pour que je ne demande pas qu’on substitue au système du + forfait le système de l’adjudication. + + Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne + qui compte parmi ses membres des hommes honorables jusqu’à preuve du + contraire. (Bruit.) + + _Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après les débats + récents sur les affaires financières malheureuses_, nous avons le + devoir de couper court à toutes les irrégularités et _de faire cesser + les insinuations malveillantes qu’on dirige contre ceux qui font + partie des sociétés financières_. Pour obtenir ce résultat, il faut + revenir à la loi de respecter le principe de l’adjudication. Je suis + persuadé que celui de nos collègues qui est à la tête de cette société + sera le premier à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très + bien! très bien! sur divers bancs). + +Plus on aura confiance en la parole de M. Salis, plus on envisagera avec +crainte et dégoût le péril d’une situation qui autorise de pareilles +paroles! + +On propose à la Chambre une _convention_ avec une compagnie financière; +un député républicain la qualifie de _monstrueuse_, de contraire à +toutes les règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt +public pour le profit d’un intérêt personnel, celui d’un collègue +entrepreneur d’affaires, enfin de _malhonnête_--ce mot qui les résume +tous! Et cette convention, galeuse au dire de ce député, c’est un +ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient! Mais si M. Salis a +raison, que penser du ministre? Et si M. Salis a tort, sommes-nous les +premiers qui soupçonnons légèrement? Notre état d’esprit actuel n’est-il +pas l’effet normal, la conclusion logique et nécessaire de ce _qui se +passe tous les jours_ depuis plusieurs années, de tous ces _débats +récents_ qui ont ébranlé nos consciences, de ce torrent _d’insinuations +malveillantes_ répandues contre une horde d’exploiteurs? Et si, en +diffamant ces hommes, les accusés n’ont fait que suivre des exemples +partis de si haut, est-il équitable, comme vous le demande M. le +Procureur général, de les écraser sous le poids de votre justice et de +ne voir dans leur conduite aucun motif d’atténuation? L’heure qui sonne +convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau? L’époque que nous +traversons est-elle si pure, si nette et si sereine, que l’on doive être +impitoyable pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse? Ou +bien, dans le désordre universel des choses, dans l’effroyable sarabande +des appétits déchaînés, au milieu des caractères avilis et des +consciences dégradées par une fin de siècle sans élan, sans idéal et +sans Dieu, ne faut-il pas se montrer plus patient et plus doux pour un +cœur jeune et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté son +concours à de prétendus vengeurs, mais dont la légèreté n’est que le +fruit d’un excès de confiance et d’ardeur? + +Je vous le demande, messieurs; comme jadis M. Salis à ses collègues, je +m’adresse à mon tour à vos consciences: je vous en conjure, embrassez +d’un coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir des aveugles +intéressés, n’écoutez pas les conseils de la haine, ne faites pas de M. +Salis une occasion et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure +de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter vos verdicts. +L’homme qui m’a fait l’honneur de me choisir pour défenseur n’a péché, +s’il a péché, que par enthousiasme et par courage; ce sont là des +passions qu’on peut punir avec clémence: l’exemple n’en est point +contagieux. Sauvez votre enfant, l’enfant de cette ville, d’une ruine +qu’on s’efforce de consommer: et, ce faisant, messieurs, vous servirez +la justice, au lieu de servir des colères, et plutôt que d’agir en +sectaires, vous agirez en magistrats. + + + + +LE RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE DE LA BANQUE DE FRANCE + + + + +AFFAIRE DRUMONT-BURDEAU + +Cour d’assises de la Seine + +Audiences des 14 et 15 Juin 1892. + + + Le 13 mai 1892, M. Drumont, directeur de la _Libre Parole_, publiait, + à propos du projet de loi relatif au renouvellement du privilège de la + Banque de France, rapporté par M. Burdeau, un article où on lit + notamment ce qui suit: + + «Le projet de loi sur le renouvellement du privilège de la Banque de + France intéresse l’existence même du pays. Tel qu’il est, il compromet + notre sécurité en mettant toutes les ressources de la France entre les + mains d’un Juif de Francfort; il prive tous les travailleurs français, + les petits commerçants, les ouvriers, de l’appui qu’ils devraient + trouver dans un établissement national. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + «Quand un homme un peu encombrant n’a pas réussi à être ministre, on + le dédommage en lui donnant un rapport à faire sur une question + financière... Généralement, le bénéficiaire du rapport n’est pas tenu + de cuisiner lui-même, on lui expédie le document cuit à point.» + + M. Burdeau, s’estimant diffamé, assigna MM. Drumont et Millot, gérant + de la _Libre Parole_, devant la cour d’assises de la Seine. + + L’affaire vint à la barre les 14 et 15 juin 1892. + + M. Drumont défendit lui-même sa cause. Puis Me de Saint-Auban, son + avocat, compléta ses observations par la plaidoirie ci-après + reproduite. + + Le jury rendit un verdict négatif en ce qui touche M. Millot, lequel + fut acquitté; et un verdict affirmatif, mais mitigé par des + circonstances atténuantes, en ce qui touche M. Drumont, lequel fut + condamné par la cour au maximum de la peine, c’est-à-dire à trois mois + de prison. + + +Messieurs les Jurés, + +Je comptais vous présenter d’une façon complète la défense de M. +Drumont. + +Il l’a présentée lui-même. + +Vous venez de l’entendre. Vous savez ce qu’il est, et je crois répondre +au sentiment universel en n’ajoutant que peu de chose à son magnifique +discours. + +Il y a seulement un point sur lequel je voudrais appuyer d’une sorte +particulière. + +Je voudrais revivre avec vous l’heure, la minute qu’a vécue l’écrivain +lorsqu’il a écrit l’article incriminé. + +C’est là messieurs, je vous assure, une étude psychologique très +intéressante pour votre justice, parce qu’elle vous fera subir toutes +les impressions qu’a subies l’écrivain lui-même, et qu’elle vous +expliquera comment, à sa place, votre état d’âme eût été le sien. + +Vous lirez dans la chambre de vos délibérés ces documents décisifs que +déjà vous connaissez. Un seul coup d’œil jeté sur eux suffirait, sans +plaidoirie, pour édifier vos consciences, pour éclairer vos religions. + +La seule preuve que je veuille vous apporter, c’est la preuve de la +contradiction absolue, du flagrant illogisme qui existe entre les +articles de M. Burdeau, publiciste, et le rapport de M. Burdeau, député. + +Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame dans son journal, le +_Globe_, la supériorité de la Banque d’Angleterre sur la Banque de +France. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, proclame, +à la Chambre, la supériorité de la Banque de France sur la Banque +d’Angleterre! + +Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le +_Globe_: «Le tiers des billets de la Banque de France sont du _simple +papier monnaie, et derrière eux il y a le néant_; derrière les billets +anglais, il y a de la _rente anglaise_, c’est-à-dire la valeur _la plus +solide_ du monde: voilà la différence.» En 1892, le même M. Burdeau, +devenu député-rapporteur, déclare: «La Banque de France offre une +garantie de remboursement _supérieure à celles des Banques d’Angleterre +et d’Allemagne_!» + +Le 4 août 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le +_Globe_: «Dès maintenant, la Banque prépare ses batteries, elle fait ses +ouvrages d’approche, elle tâche, d’une manière discrète, de créer un +mouvement dans l’opinion publique... Elle fait poser la question du +_renouvellement du privilège_ dans un petit livre intitulé: _Le progrès +à la Banque de France_, et signé Mugnier. En 1892, le même M. Burdeau, +devenu député-rapporteur, propose de «proroger de vingt-trois ans, soit +jusqu’au 31 décembre 1920, le privilège de la Banque de France qui +expire le 31 décembre 1897!» + +Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare dans son journal, le +_Globe_, qu’en France on ne connaît que le métal. En 1892, le même M. +Burdeau, devenu député-rapporteur, déclare qu’en France on ne connaît +que le papier! + +Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le +_Globe_: + +«Supposez que les détenteurs de billets aient besoin de les utiliser +avant l’échéance du portefeuille. La Banque, mise par ce seul fait au +pied du mur, se verra convaincue _d’imposture_. + +»Mais, d’abord, est-il _bien loyal_ de dire aux gens qu’on est _en +mesure_ de les payer, quand, en réalité, on _espère seulement_ que les +circonstances vous permettront de les payer? + +»Que fera-t-elle alors? Simplement ce que fait un négociant qui va +déposer son bilan. Elle fermera ses guichets. Seulement, cette +opération, qui s’appellerait faillite chez un autre, prend chez elle un +nom tout à fait noble: c’est le cours forcé.» + +En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, affirme que +«c’est un réservoir de numéraire et de lingots tel, qu’au cas d’un +assaut du public, la Banque, en payant à guichets ouverts et avec la +plus grande vitesse possible les porteurs, n’arriverait probablement pas +à épuiser son stock dans le délai de vingt-six jours qui représente +l’échéance moyenne de son portefeuille, ni même, sans doute, dans le +délai d’échéance de ses plus longs effets. En sorte que, par ce seul +fait, l’impossibilité d’une suspension de payements paraît +matériellement assurée!» + +Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare que la constitution +du portefeuille de la Banque de France est _une fraude aux dépens du +public_. En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, déclare +que le susdit portefeuille _équivaut à peu près à de l’or en barre_ +(page 4 du rapport)! + +Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame dans son journal, +le _Globe_, que le billet de banque est une _monnaie fictive_, une +_fausse monnaie_. En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, +proclame que, _dans la réalité, ce billet paradoxal peut égaler en +sécurité le bon de monnaie_ (page 9 du rapport)! + +Le 30 janvier 1884, M. Burdeau, publiciste, écrit dans son journal, le +_Globe_: «Le seul remède, c’est _la suppression du droit exorbitant qu’a +la Banque d’émettre du papier_.» En 1892, le même M. Burdeau, devenu +député-rapporteur, écrit: «Il n’est pas sans inconvénient de laisser _se +rétrécir outre mesure_ la marge d’émission dont la Banque peut disposer +pour parer à une nécessité publique.» (Page 38)! + +Le 1er février 1884, M, Burdeau, dans son journal, le _Globe_, traite +d’_assignat_ les billets de la Banque de France. En 1892, le même M. +Burdeau, devenu député-rapporteur, propose de relever de _cinq cents +millions_ la marge d’émission dont dispose actuellement la Banque (page +38 du rapport)! + +Conclusion: + +En 1883, M. Burdeau, publiciste affirme violemment dans son journal, le +_Globe_, _qu’il ne faut pas renouveler le privilège de la Banque de +France_. En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, affirme, +non moins violemment, _qu’il faut renouveler le privilège de la Banque +de France_!... + +Messieurs les Jurés, transportez-vous dans le cabinet de M. Drumont, +pesant ces contradictions, mesurant ces illogismes! + +Il est certain que c’est un piège tendu à l’opinion publique que de +telles variations; et il est fâcheux qu’on soit obligé d’écouter une +plaidoirie comme celle de Me Waldeck-Rousseau, une plaidoirie de trois +heures, dont l’exorde et la péroraison encadrent un véritable cours +d’économie politique, pour arriver, non pas à concilier ce qui est +inconciliable, mais à excuser, dans une certaine mesure, ces étranges +métamorphoses, à côté desquelles les _Métamorphoses_ d’Ovide sont un jeu +d’enfant. + +Doit-on s’étonner si M. Drumont éprouva un étrange malaise, lorsqu’il +vit dans le rapport du député la négation brutale des écrits du +polémiste? + +Je dis: la négation brutale! Et non pas seulement des principes qui +peuvent à la rigueur changer (pourtant pas d’une sorte si grave!...), +mais des affirmations portant sur des faits matériels! (Sensation +prolongée). + +J’ai profondément regretté, je l’avoue, au point de vue des mœurs +publiques, ce qui a été plaidé hier et ce qui a été plaidé aujourd’hui. +J’ai été stupéfait d’entendre soutenir par l’accusation une doctrine qui +me paraît fatale au bon ordre national: on est venu vous plaider qu’il y +a deux états d’âme très différents, celui du publiciste et celui du +député, que le publiciste cède à certains entraînements, le député à +certains autres et qu’en définitive le député a le droit de dire tout le +contraire de ce qu’a dit le publiciste. + +Si l’on songe que les bureaux de rédaction des journaux sont en quelque +sorte l’antichambre de la Chambre, et que presque toujours l’on commence +par être journaliste avant d’être député, n’est-il pas évident que, pour +rechercher, pour pressentir quelle sera l’opinion d’un député en +présence d’un projet de loi, on n’a guère d’autre ressource que de se +reporter aux articles qu’il a écrits comme journaliste? + +Oui, dans un pays où nous votons un peu à l’aveuglette, comme à +l’aveuglette nous placions nos fonds, quand nous allions les porter aux +guichets du Panama, les électeurs n’eurent qu’un moyen de pressentir ce +que serait le rapport de 1892: se référer aux articles de 1884..., qui +en sont la négation absolue!... + +Car il ne faut pas dire, comme le plaidait hier mon honorable confrère, +Me Waldeck-Rousseau, que M. Burdeau n’élevait en 1884 que des critiques +de détail sur l’organisation de la Banque de France. Vous êtes fixé à +cet égard. + +Je tiens à préciser ce point, parce que, encore un coup, les articles du +_Globe_ ont été la cause déterminante de la colère de M. Drumont, colère +qui s’est traduite par des formules littéraires dont on a singulièrement +grossi l’esprit et la portée. + +Vous savez que le M. Burdeau de 1883 et de 1884 réclamait, non la +_modification_ du privilège, ainsi qu’essayait de vous le faire croire +Me Waldeck-Rousseau, mais sa suppression! + +Et voilà pourquoi M. Drumont a suspecté la bonne foi de M. Burdeau. Et +voilà pourquoi, en la suspectant, il a été lui-même d’une complète bonne +foi. + +Car tout est là, messieurs: M. Drumont a-t-il été sincère? C’est +l’unique question du procès. + +En effet, défendre Drumont, contre quoi? contre le reproche de mal +écrire, de mal penser, d’être inepte, ignorant, stupide? + +Car la bouche des adversaires a proféré tous ces mots si gracieux!... + +Oui, Drumont, l’auteur de la _France Juive_, Drumont, connu dans le +monde entier, Drumont, salué par toute la presse, non pas de France, +mais d’Europe, Drumont, qui a inspiré au journal de M. le le prince +Mentchersky, le journal des vieux Russes, le _Grajdanine_, un admirable +article que vous avez lu, que vous lirez encore, que je veux faire +passer dans la chambre de vos délibérés, et qui vous montrera ce que +pense notre amie la Russie de la situation dans laquelle va être +renouvelé le privilège de la Banque de France, ce Drumont-là, on l’a +qualifié de stupide!... O imbécillité de la haine!... + +Drumont! Il est en quelque sorte l’incarnation de la race française! + +Drumont! C’est l’homme qui n’a qu’une passion au cœur, la passion de la +patrie! + +Savez-vous, me disait-il l’autre jour, ce qui m’épouvante en l’étal +actuel? Ce n’est pas que M. de Rothschild soit à la Banque de France. M. +de Rothschild, le particulier, M. de Rothschild qui fréquente le prince +d’Aurec, qui marie sa fille, qui a de belles chasses à Ferrières et qui +y invite la noblesse française, ce M. de Rothschild-là, il nous est bien +indifférent. + +Mais _Rothschild_, non pas M. de Rothschild, _Rothschild_ tout court, +c’est autre chose. C’est un être collectif, impersonnel, dynastique, qui +résume les aspirations de sa race, ses cupidités, ses appétits, ses +merveilleux élans qui l’emportent vers la conquête de l’or auquel est +attachée la domination du monde. Cet être dynastique, il incarne les +rapacités juives, comme les Romanoff incarnent les mysticismes russes, +les Hohenzollern, les brutalités prussiennes, comme, un moment, les +Capétiens ont incarné les héroïsmes de la France. + +Cet être dynastique, il s’étend partout, il règne sur tout. En France, +il s’appelle Alphonse, James de l’autre côté du détroit; à Vienne, à +Berlin, il prend un autre nom, mais il est toujours Rothschild, il est +un être international, un être sans patrie, parce qu’il est au-dessus de +toutes les patries. + +Cet être international, dynastique, il est en fait, on ne peut le nier, +le maître souverain du pays. + +Il est tellement le maître souverain du pays, que j’avais eu l’intention +d’amener à votre barre, comme témoin, un commerçant. Ce commerçant m’a +dit: Si je vais déposer en votre faveur contre la Banque de France, +demain la Banque de France me coupera mon crédit. + +Dites ensuite que Rothschild ne règne pas à la Banque de France! + +Je me rappelle le mot d’un économiste célèbre; + +«La Banque de France, c’est le château-fort du crédit national.» + +C’est vrai. + +Pour se faire une idée de ce qu’est la Banque de France, il faut aller +voir ce que sont les frontières de l’Est. + +La Banque de France est le château-fort qui défend l’épargne française, +comme les frontières de l’Est défendent notre territoire. + +Eh bien, messieurs, que ceux qui ne comprennent pas notre œuvre, que +ceux qui s’imaginent que M. Drumont fomente une guerre religieuse, quand +il n’a qu’un désir, c’est que les Juifs respectent nos églises, comme il +respectera toujours leurs synagogues, que ceux qui lancent contre nous +ces ineptes accusations aillent frapper à la porte des forteresses de +l’Est. + +Qu’y verront-ils? + +De jeunes lieutenants ou de vieux généraux qui, du matin au soir, ont +les oreilles brisées par le bruit du tambour et les yeux éblouis par les +étincellements du drapeau, et qui ne sentent dans le cœur qu’un amour, +qu’une ivresse, la noble ivresse, le saint amour de la Patrie! + +Ah! ils ne sont pas des internationaux, eux! + +Leur horizon est borné par le fleuve et par la montagne, et s’ils +jettent un regard de l’autre côté de la frontière, ce n’est pas pour +consulter la cote des valeurs étrangères, mais pour voir s’ils +n’aperçoivent pas sur les routes une poussière qui annonce les canons +ennemis! + +Et quel est donc le général qui commande à la Banque de France?... + +On compare la Banque de France à nos forteresses, messieurs! On proclame +qu’elle joue à l’égard de nos fortunes le rôle que jouent nos +forteresses à l’égard de nos libertés! Et il serait possible de ne pas +éprouver une patriotique angoisse, quand on voit la féodalité +internationale partout maîtresse souveraine, partout la reine +incontestée! Messieurs, bientôt, si cela continue, il n’y aura plus de +nations, non parce que les anarchistes les auront dynamitées, mais parce +que les ploutocrates les auront achetées, envahies et salies!... +(Mouvement prolongé dans l’audience). + +Voilà, messieurs, la grande idée antisémitique: nous sommes des +nationaux qui avons la passion du pays, des Français, des gens du +terroir. Nous ne venons ni de Cobourg ni de Coblentz, ni de Mayence; +nous sommes nés dans ce pays; nos pères et nos mères y sont nés. Nos +aïeux et nos aïeules y sont nés eux aussi. Et c’est précisément parce +que, suivant une belle expression, nous sommes l’aboutissant d’une +longue série d’aspirations françaises, qu’en nous sentant pénétrés par +un appétit ennemi de notre idéal, nous éprouvons ces mélancolies +indicibles, et aussi ces rages terribles qui se traduisent par les +tristesses et les colères de Drumont! Ces colères, elles ne sont point +celles d’un diffamateur, mais celles d’un patriote. Il y a des colères +qu’il faut punir, messieurs, parce qu’elles sont des colères hypocrites; +il en est d’autres qu’il faut saluer, parce qu’elles sont de +merveilleuses énergies!... + +Messieurs, ces énergies sublimes, ces colères saintes ont parfois des +excès regrettables; mais faut-il pour cela en tarir la source +féconde?... (Sensation). + +Ce qui m’intéresse, à cette heure, c’est de savoir ce que vont faire +douze jurés de France, douze hommes de notre race, de notre tempérament, +en présence d’un accusé qui les incarne et les résume. + +Je crois qu’ils agiront comme agiraient les magistrats eux-mêmes, s’il +n’était pas question de Drumont et si la haine n’altérait pas la +sérénité des esprits. Ce problème, ils le résoudront de la seule façon +dont on puisse le résoudre, c’est-à-dire d’une façon française. + +Que voulez-vous, messieurs, M. Drumont est un mystique, il faut le +prendre comme il est. Il a les défauts et les qualités des mystiques. + +Le défaut des mystiques est qu’ils ne se meuvent pas assez dans le +cercle des réalités ambiantes; la qualité des mystiques, c’est qu’ils +voient l’avenir par dessus les réalités. Drumont est un voyant. Quand il +aperçoit à l’horizon un désastre qui se dessine, il vous avertit comme +le chien fidèle auquel il se comparait tout à l’heure, et qui aboie +jusqu’à la mort pour sauver le maître chéri. + +Vous vous souvenez du Panama? Il a flétri le Panama, et le Panama à +cette heure fait antichambre dans le couloir des juges d’instruction! Un +de vos collègues le met sur la sellette, Monsieur le Président, et un +avocat général requerra bientôt contre lui! + +Non, il n’est pas un diffamateur, celui qui avertit et qui sauve, qui +sauverait, du moins, si enfin nos folies l’écoutaient. + +M. Burdeau, j’en conviens, a été égratigné, mais ce n’est qu’une +égratignure. La phrase incriminée n’est après tout qu’une boutade, un +trait mordant, trop mordant peut-être, pour exprimer la sensation d’une +triste palinodie. + +C’est qu’aussi les hommes politiques assument de graves responsabilités +en faisant naître, par leurs changements inouïs, de dangereuses +équivoques. + +Me Waldeck-Rousseau professe une autre doctrine: à ses yeux, plus l’on +change, mieux ça vaut, et la dignité, le sérieux politique d’un homme se +mesurent au nombre et à la souplesse de ses cabrioles politiques. Le +malheur de M. Drumont est d’avoir écrit son article avant d’avoir écouté +la plaidoirie de Me Waldeck-Rousseau!... (Hilarité générale). + +En disant: M. Burdeau s’est vendu à Rothschild, M. Drumont a voulu dire; +M. Burdeau s’est conduit comme s’il s’était vendu. + +Et M. Burdeau, qui a déjà prêté à cette triste équivoque, en favorise +une autre, plus triste encore, en semblant se faire, à la barre, lui, un +député de France, l’instrument et le porte-parole d’une coalition +d’appétits internationaux! + +Car, messieurs, devant l’Histoire, il n’y aura pas, comme ici, de Me +Waldeck-Rousseau au banc de la partie civile. + +L’Histoire est une grande accusatrice qui se passe d’avocats et d’avocat +général. L’Histoire n’est pas trompée par les fausses indignations d’un +réquisitoire et personne n’interrompra l’Histoire quand elle proclamera +que le soi-disant _procès Burdeau_ a revêtu les apparences d’un procès +tout autre qui serait le _procès Rothschild_. + +M. Burdeau me pardonnera si, en finissant, je lui cause quelque peine, +lui qui, hier, m’a tant fait souffrir en traitant, comme l’ont fait ses +défenseurs, dans des termes qu’ils regretteront demain, un écrivain dont +j’aime la pensée. Mais, il faut bien que je le dise: M. Burdeau a fait +un jour ce qu’il reproche à M. Drumont. Il n’a pas sur la conscience que +les articles de 1884, alors qu’il traitait la Banque de France de +faussaire. Un jour il a accusé un de ses collègues d’avoir acheté son +élection. J’ai ici la preuve de ce que j’avance et du désespoir de ce +malheureux traîné ainsi dans la boue. + + Sans l’ombre de raison, sans le semblant d’une excuse, je vous prie de + vous pénétrer de ceci: M. Burdeau, après la période électorale de + 1889, m’accusa d’avoir touché de l’argent des boulangistes pour + soutenir ma candidature. Rien n’était plus faux, j’en donne ma parole. + +La pièce est authentique, messieurs. Elle a été signée du sang de +l’offensé qui est allé sur le terrain avec son diffamateur. + +Ainsi, un jour de colère, M. Burdeau n’a pas hésité à dire d’un de ses +collègues qu’il avait commis la plus honteuse des actions, et cela «sans +l’ombre de raison, sans un semblant d’excuse». Eh bien, messieurs, vous +vous demanderez, quand vous irez délibérer ensemble, quel est, des deux +hommes en présence, celui qui a causé le plus grand dommage à son +semblable: de l’écrivain dont on connaît le tempérament, l’ardeur, +l’entraînement, et qui, autorisé par un ensemble de circonstances de +nature à prouver son absolue bonne foi, a écrit, un jour, que M. Burdeau +avait reçu son rapport tout fait du valet de pied de M. de Rothschild, +ou du député qui accuse un autre mandataire du pays d’avoir acheté son +élection! + +Oui certes, entre ces deux faits, il existe une différence, une grande +et la voici: Quand M. Drumont a dit cela de M. Burdeau, M. Drumont était +publiciste; quand M. Burdeau a dit cela de M. Couturier, M. Burdeau +était député. + +Il y a une seconde différence, plus essentielle encore: c’est qu’en +parlant de ce valet de pied, qui aurait apporté à M. Burdeau un rapport +tout fait, M. Drumont s’exprime d’une telle sorte que toute personne, +ayant quelque intelligence, ne pouvait voir là autre chose qu’une +plaisanterie. + +Est-il admissible un instant, pour un homme de bon sens, que M. de +Rothschild, voulant transmettre à M. Burdeau un document d’une telle +importance, ait sonné son domestique et lui ait dit: «Tenez, mon garçon, +voilà le rapport sur le Privilège de la Banque; allez le porter à M. +Burdeau»?... + +Il m’a échappé, je l’avoue, des mouvements d’impatience quand +j’entendais, au cours de la déposition des témoins que nous avions cités +pour déposer de faits particuliers, M. l’avocat général jeter comme une +douche d’eau froide, comme une de ces gouttes qui, tombant sans cesse au +même endroit, finissaient, prétend-on, par creuser le crâne des +condamnés, jeter cette interrogation perpétuelle et monotone: «Est-ce +que, le lundi 18 avril, à trois heures de l’après-midi, vous n’auriez +point, par hasard, rencontré au coin de la rue le valet de pied de M. de +Rothschild ayant un rapport sous le bras et allant le porter à M. +Burdeau? (Rires). + +Est-on vraiment bien venu à vous demander, messieurs, une condamnation à +l’emprisonnement, à des dommages intérêts effroyables: 80.000, 100.000, +peut-être 150.000 francs, en réparation d’une boutade, alors qu’on a +dans son passé ce souvenir douloureux d’une accusation vraiment grave, +celle-là, d’une accusation abominable lancée contre un collègue sans +l’ombre de justification? + +Vous apprécierez, messieurs, qui a commis la faute la plus grave, du +glorieux écrivain, de l’immortel auteur de la _France Juive_, ou du +député rapporteur du Privilège de la Banque. Songez-y, si vous imprimez +sur le front de M. Drumont la marque du diffamateur, avec quelle force +plus grande ne l’imprimerez-vous pas sur le front de son adversaire, M. +Burdeau! (Vif mouvement). + +Messieurs, je vous prie de m’excuser d’avoir parlé après l’auteur de +cette grande œuvre dont je m’honore d’être l’ami. Vous vous direz +peut-être qu’il n’a pas assez mesuré la portée de ses paroles; mais vous +vous direz aussi, songeant à ce lutteur dont les écrits sont d’immortels +combats livrés pour les idées françaises: + +Cette grande âme de penseur c’est l’âme même de la France. C’est notre +âme, c’est l’âme sœur!... (Applaudissements). + + + + +L’ANARCHIE DOCTRINALE + + + + +LE PROCÈS DE JEAN GRAVE + +LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L’ANARCHIE + +Cour d’assises de la Seine + +Audience du 25 Février 1894 + + + Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus pour + qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a fait nettement apparaître, + dans sa plus récente expression, la formule de l’anarchie doctrinale + et scientifique. + + M. Jean Grave est l’auteur d’un livre de sociologie intitulé: _La + Société mourante et l’Anarchie_. + + Le parquet releva dans ce livre les délits de _provocation au vol, à + l’indiscipline et au meurtre_, ainsi que le délit d’_apologie de faits + qualifiés crimes par la loi_. + + Il intenta des poursuites contre l’écrivain, qui comparut en cour + d’assises le samedi 15 février 1894. + + Me de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre témoins: + MM. ÉLYSÉE RECLUS, OCTAVE MIRBEAU, PAUL ADAM et BERNARD LAZARE.--Nous + empruntons à un chroniqueur présent à l’audience l’esquisse des + dépositions: + +ÉLYSÉE RECLUS.--Le premier, M. Élysée Reclus, apparaît. (Sensation). +Chacun se penche pour apercevoir sa belle tête grisonnante, aux yeux +doux et énergiques. + + Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J’ai pour lui + une grande affection. Il a fait son éducation d’une manière admirable. + Il a suivi ses études d’une façon méritoire. C’est une intelligence + d’élite. Jean Grave s’est notamment occupé d’anthropologie. + Connaissant le caractère et les habitudes de Jean Grave, je puis dire + qu’il n’a jamais favorisé ou conseillé aucun acte criminel. + + D.--Dans un des passages de l’ouvrage, il est fait appel manifestement + à la violence. + + On y trouve ceci: «Crevez-leur la peau avec vos couteaux!» Pas + davantage. + + R.--Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne puis ni + l’expliquer ni le défendre. + + D.--Jean Grave a été à votre service? + + R.--Jamais. + + D.--Du moins au service de vos idées? Par exemple, n’était-il pas + l’administrateur de votre journal, le _Révolté_, qui paraissait à + Genève? + + Le témoin.--Il n’y avait ni directeur ni administrateur dans notre + journal. Il n’y avait que des collaborateurs; pour chaque numéro, un + de ces collaborateurs faisait la cuisine du journal; il était en même + temps le directeur et l’administrateur. C’était un jour mon tour, le + lendemain celui de Grave, puis celui d’un autre. + + M. l’avocat général.--N’êtes-vous pas le M. Reclus qui a été condamné + à Lyon en 1882? + + R.--J’ignore le fait. Je n’ai point été condamné et je n’ai comparu + devant aucun tribunal de Lyon ni d’ailleurs en 1882. + + M. le président.--Vous avez bien été collaborateur du _Révolté_ et, + ensuite, de la _Révolte_? + + R.--C’est exact. + + M. le président.--Eh bien! au moment de l’affaire Ravachol, la + _Révolte_ avait condamné l’acte de l’anarchiste. Dans le numéro + suivant, le journal est revenu sur ses sentiments et a approuvé + Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi? + + R.--Chacun est maître de son opinion, et je n’ai pas à répondre pour + les collaborateurs qui ont signé ces deux articles. + + Le président.--C’est bien, monsieur, vous pouvez vous asseoir. + +M. OCTAVE MIRBEAU.--Voici maintenant M. Octave Mirbeau qui a écrit la +préface du livre de Jean Grave. + + Me de Saint-Auban.--Le témoin voudrait-il nous dire quelle est la + valeur de Jean Grave? + + Le témoin.--Je n’ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais que par + ses écrits, que je lisais avec le plus grand intérêt. + + M. le président.--C’est vous qui avez écrit la préface du volume? + + Le témoin.--C’est exact. J’ai été séduit par l’élévation des idées que + j’ai rencontrées dans ce volume, par les hautes et nobles + préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici pour témoigner de + mon estime pour lui. + + Me de Saint-Auban.--Mais que pensez-vous de Jean Grave comme auteur de + la brochure? + + R.--Jean Grave? Je le considère comme un apôtre, comme un logicien + tout à fait supérieur! + + M. l’avocat général.--C’est votre opinion personnelle, M. Mirbeau? + + R.--Parfaitement. + + M. le président.--Voulez-vous nous dire ce qu’on pense de Jean Grave + dans le monde littéraire? + + R.--Ça dépend de ce que vous entendez par monde littéraire, ce monde + qui va depuis l’Académie jusqu’au _Chat Noir_. (Rires). + + D.--Mais, dans votre monde littéraire, à vous! + + R.--Eh bien! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré comme un + honnête homme et un esprit supérieur. J’ajoute qu’il jouit d’une + grande autorité. + + M. l’avocat général.--Dans votre préface, et notamment dans ce passage + où vous supposez une conversation avec un de vos amis qui vous dit: + «L’anarchie, c’est très bien; mais ce qui m’inquiète, c’est la + propagande par le fait, le terrorisme», vous répondez: «Qu’importe que + l’ouragan renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu que la + pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées!» + + R.--Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute la préface. + D’ailleurs, les chênes voraces renversés... c’est, un peu comme ça que + se sont faites toutes les révolutions, 93 par exemple. La Révolution + de 93 a tué, elle aussi, malgré le grand amour de l’humanité qu’elle + affichait. C’est l’histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui + se sont installés y sont arrivés par la mort. + +M. PAUL ADAM.--M. Paul Adam est le troisième témoin entendu. Voici ce +qu’il répond aux questions du président: + + Je ne connais pas Jean Grave. Je le vois ici pour la première fois. + Mais ce que je puis dire, c’est que je serais très glorieux d’avoir + écrit son livre. + +M. BERNARD LAZARE.--M. Bernard Lazare, le dernier témoin, n’est pas +moins bref ni moins crâne: + + Je connais, dit-il, Jean Grave depuis quatre ans. Sa loyauté et sa + probité sont au-dessus de toute discussion. C’est un écrivain de très + grand talent. Son livre est un des plus beaux que je connaisse. + + +LE RÉQUISITOIRE + + La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire dure + deux heures dix minutes exactement. Il se compose d’un grand nombre de + citations du livre de M. Jean Grave. Les citations ont donné à + l’assistance l’impression d’un livre de doctrine, toujours vigoureux, + souvent hardi jusqu’à l’outrance, mais gardant, malgré tout, la saveur + d’une forte logique et d’une rare sincérité. + + Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des + circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au maximum de + la peine applicable, c’est-à-dire deux ans de prison et mille francs + d’amende. + + +Messieurs les Jurés, + +Quelques-uns d’entre vous ont siégé dans le procès de Léauthier; ils +contrôleront mes souvenirs. + +Hier, à trois heures, M. l’avocat général disait: «Messieurs les Jurés, +Léauthier est un misérable! Frappez-le sans pitié!» Et il requérait +contre Léauthier la peine de mort. + +Aujourd’hui, à la même heure--après un jour de réflexion--M. l’avocat +général a dit: «Messieurs les Jurés, vous n’avez pas condamné Léauthier +à la peine de mort; comme vous avez bien fait! Votre clémence est de la +justice!» + +Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde--même les réquisitoires +de MM. les avocats généraux! + +J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont suivre cette audience +produiront sur le cerveau de M. l’avocat général le même effet que les +vingt-quatre heures qui l’ont précédée. + +Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si la recherche de +belles périodes ambitieuses de quelque verdict impitoyable n’absorbe pas +tout son esprit, il songera: «MM. les jurés n’ont pas écouté mes +cruelles réquisitions contre M. Jean Grave; comme ils ont bien fait! +Car, enfin, ce serait un remords éternel pour moi, un magistrat moderne, +un homme _très avancé_ (j’ai l’intention de vous faire un éloge, +Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé un jury de notre époque +à condamner un homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que, ayant +pensé, il a eu le courage d’écrire!...» + +Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à M. l’avocat général. +Vous acquitterez Jean Grave, Vous l’acquitterez par des raisons +supérieures qui s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre +bon sens. + +C’est à votre cerveau que je parle; c’est votre réflexion que la mienne +sollicite. + +Oubliez toutes les préoccupations étrangères au débat. + +L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un revolver, une bombe. + +L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre de l’esprit; et +comme je vous vois très calmes, très bienveillamment attentifs, je puis, +au début même de mes observations, vous rappeler le mot de Joubert qui +s’impose à la justice aussi bien qu’à la critique: «Il faut juger les +choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec la bile, le sang et les +humeurs...» + +Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un livre. Ce n’est pas un +délit embusqué sous la couverture d’un livre. C’est un livre véritable, +pris au sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, un +_livre_ au sens doctrinal, au sens élevé du mot. Ses allures +scientifiques, qui le dérobent au vulgaire, lui donnent plutôt un aspect +un peu rébarbatif, et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait +doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire des savants, +si la loi affolée de décembre 1893, qui a les griffes longues, n’était +allée, jusque dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin de +persécution. + +Voici comment le juge un contemporain. + +Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de me le passer à +l’instant. Je lui emprunte quelques lignes qui formulent bien ma pensée. + +M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie; il n’a pas d’intérêt à son +triomphe; car si l’anarchie triomphait, en même temps que les +propriétaires, elle supprimerait les députés--ou ceux qui ont envie de +le redevenir. + + «La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne à la grande + satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant le tour de M. Jean Grave, + coupable d’avoir écrit un livre intitulé: _La Société mourante et + l’Anarchie_. + + «Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu’en a dit + M. Octave Mirbeau, dans un article du _Journal_. C’est un ouvrier + cordonnier dont l’âme s’est émue, dont l’esprit s’est ouvert au + spectacle des misères et des déchéances humaines. + + «Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an. Personne n’y + vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s’est + impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires. + + «Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de l’affolement des + députés pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction + politique qui ne peut arrêter le bras d’aucun jeteur de bombes, mais, + qui, en haine d’une répression stupide, lancera peut-être un jour + quelque détraqué dans une violence criminelle. + + «D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet rétroactif. + M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères. En écrivant son + livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M. + Casimir-Périer. Le livre est saisi. M. Jean Grave est arrêté. Il a + déjà fait _un mois de prison préventive pour délit de presse_. Cela + seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y + avait un parti républicain. + + «Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain ne + diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est + simple, claire et forte tout à la fois. La puissance de critique est + vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d’idées toutes faites, + reçues de la foule, se gardent d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut + que les heurter violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, + faute d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par + eux-mêmes, qui ont des idées à eux--quelles qu’elles soient--qui ne + craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la + révision la plus radicale, leurs principes--tous leurs + principes--leurs doctrines--toutes leurs doctrines--ce livre est bon, + car il fait penser. + + «Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M, + Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient pas lu son livre et + ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. Avec un pareil + procédé, il n’y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné + pour outrages à la pudeur. + + «Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu faire. Je ne + suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, dans le siècle où nous + sommes, il n’est pas une institution, pas une idée, qui ne doivent + être en état d’affronter la critique. Somme toute, la bousculade + intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce + qu’elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas + d’assurer nos jugements. + + «Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave, ils le + blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la + moindre réfutation sera d’un effet plus utile que des mois ou des + années de prison.» + +Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il résume à merveille +le sentiment universel, l’impression des laborieux, des intellectuels, +des lettrés, l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul Adam, vous +ont apporté l’écho. + +Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. Voilà pourquoi il +passionne l’attention des lettrés. Voilà pourquoi il arracha une +remarquable préface à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et +délicat, dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent les +tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours très savoureuses et +très profondes réflexions. + +Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame contre lui une +répression impitoyable! Il regrette de n’en pouvoir requérir une plus +impitoyable encore! Il veut le faire condamner à cinq ans de prison! Et, +dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa dangereuse +tactique. + +Pourquoi? + +Si je me place, non au point de vue anarchiste, au point de vue de mon +client, mais au vôtre, Messieurs les Jurés, au point de vue bourgeois, +ce livre, quel mal a-t-il donc fait? + +Quel mal aurait-il pu faire? + +Raisonnez un peu: + +Ce livre a eu deux éditions. + +Ne parlons pas de la première: elle est vieille de dix mois; elle est +donc plus de trois fois couverte par la prescription--ce qui, entre +parenthèses, n’a pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi +atteinte à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques +d’aujourd’hui!... + +Vous savez qu’en matière de presse la prescription est de trois mois. + +A une époque où l’on prenait la peine et le temps de réfléchir, où les +lois étaient le produit de la méditation et non le fruit de l’épouvante, +un législateur remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, les +motifs rationnels de cette courte prescription: + +«Il est--disait M. de Serre--il est dans la nature des crimes et délits +commis avec publicité, et qui n’existent que par cette publicité même, +d’être aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses nombreux +agents. Il est de la nature des effets de ces crimes et délits d’être +rapprochés de leur cause. Elle serait tyrannique, la loi qui, après un +long intervalle, punirait une publication à raison de tous ses effets +possibles les plus éloignés, lorsque la disposition toute nouvelle des +esprits peut changer du tout au tout les impressions que l’auteur +lui-même se serait proposé de produire dans l’origine; lorsqu’enfin le +long silence de l’autorité élève une présomption si forte contre la +criminalité de la publication.» + +Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot défend le livre de M. +Grave. + +Le parquet vous dit: «Ce livre est un explosif; frappez-le comme une +bombe!» Comment? Le parquet a été bien long à s’en apercevoir!... C’est +au bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient un danger +public? Au début, c’était un livre: la durée le transforme en +dynamite!... Que penserait M. de Serre de cette métamorphose, lui qui +estimait sagement «qu’il est dans la nature des crimes de la parole +_d’être aussitôt aperçus et poursuivis_, et qu’il est de la nature des +effets de ces crimes d’être _rapprochés de leur cause_»? + +Le parquet se défend: «Nous ne poursuivons pas la première édition! Nous +poursuivons la seconde qui constitue un fait nouveau et donne ouverture +à une action nouvelle!» + +Je pourrais répondre: + +N’est-ce pas la première édition que vous cousez dans la couverture de +la seconde? + +Je pourrais répondre encore, avec mon confrère Barbier, dont l’opinion +fait autorité dans la matière: «L’absence de poursuites contre les +précédentes éditions du même ouvrage a pour effet de permettre aux +personnes poursuivies à l’occasion d’une édition nouvelle d’exciper de +leur bonne foi.» Cela tombe sous les sens; votre silence est un +_imprimatur_; l’écrivain a le droit d’y trouver une sauvegarde. + +Mais j’aime mieux répondre: + +La seconde édition--la seule poursuivie, la seule qu’on puisse +poursuivre--que lui reprochez-vous? Qui donc a-t-elle excité? Qui donc +a-t-elle provoqué? Elle a été saisie avant d’être mise en vente! Elle +n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat, ni le meurtre au +prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré ni dans la caserne ni dans +l’atelier. + +Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire n’eussent approfondi ces +pages. Jamais, parmi ces dissertations arides, ils n’auraient eu le +loisir et la patience de chercher la provocation.--J’ai mis huit jours à +les comprendre--vous avouait M. l’avocat général. Et M. l’avocat général +n’a mis que huit jours parce qu’il est un esprit de premier ordre; moi, +qui ne suis qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un caporal +de pompiers en mettrait bien autant que moi! Car enfin, si je suis moins +fort que M. l’avocat général, je dois être plus fort qu’un caporal de +pompiers!... + +Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être offerte au +lecteur, sauf 200 exemplaires affectés au service de presse. + +Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un, n’ont provoqué +que des journalistes. Or, rassurez-vous, Messieurs les Jurés: d’abord +les journalistes n’ont guère le temps de lire les brochures qu’on leur +envoie; on leur en envoie trop! Ensuite, les journalistes, s’ils +provoquent parfois les autres, ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce +genre d’excitation! ils sont blasés!... + +Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre responsable de +toutes les bombes qui ont éclaté. + +Il vous le présente comme la cause des récents attentats. + +Discutons. + +Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera la +physionomie du livre. Or, le livre est logique; l’attentat ne l’est pas: +donc, entre l’attentat et le livre il n’existe rien de commun. + +Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait ses victimes: il +frapperait au cœur de la société; il l’atteindrait dans ses gouvernants, +ses exploiteurs, ses jouisseurs; car, tels sont les personnages que le +livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit pas; l’attentat +frappe au hasard; l’attentat fait sauter une patronne d’hôtel borgne ou +un humble garçon de café. Donc, le livre n’y est pour rien; car le livre +condamne ces inutiles hécatombes. + +Jusqu’ici, un seul attentat fut logique: celui de Vaillant. + +Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des crimes politiques, +comme celui de Fieschi, comme celui d’Orsini. Fieschi visait un roi; +Orsini un empereur; Vaillant visait le Parlement, un empereur multiple, +un roi à sept cent cinquante têtes. + +Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat de Vaillant? + +Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui l’ont instruit. Il n’a +pas cité M. Grave. M. Grave est un jeune, et l’on ne cite pas les +jeunes; on ne cite que les classiques. + +Ces classiques, quels sont-ils? Proudhon, Spencer, Rousseau, Voltaire! + +Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, il vous faut asseoir +sur ces bancs, Monsieur l’Avocat général! + +Allons! faites-les comparaître. Ceux qui sont morts ont leurs statues. + +Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire: son rire de bronze en +dira plus long au jury que toute ma plaidoirie!... + +Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier? + +Léauthier a lu des brochures de M. Grave; mais précisément, il n’a pas +lu _La Société mourante et l’Anarchie_! + +D’ailleurs, Léauthier est facile à provoquer! Parmi les brochures dont +il faisait son régal quotidien figure l’_Intransigeant_--il l’a dit à +l’instruction. Or, les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux +anarchistes! Ce sont d’excellents journaux! Je suis bien forcé de le +croire, puisque M. Antonin Dubost, garde des sceaux et supérieur +hiérarchique de M. l’avocat général, les a autrefois _sauvés_, tant il +avait pour eux d’estime!... (Hilarité générale). + +La provocation! Elle est toute relative. Elle est toute subjective. Elle +dépend du cerveau qui en est l’objet. Avec votre système, Monsieur +l’Avocat général, il n’est pas une page de polémique, un article de +combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation! Quand je +dénonce les bandits de la Haute Banque, les scélérats de la finance +qu’oublient vos réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à +les haïr! Allons! soyez logiques: arrachez-moi au banc de la défense! +asseyez-moi au banc des accusés!... + +La vérité, c’est que le livre n’est pas la cause de la bombe; mais la +bombe, comme le livre, sont l’une et l’autre, les produits d’une cause +antérieure et supérieure: et cette cause, c’est la désespérance, la +grande maladie du siècle! + +Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire: le prolétaire +fut victime d’une immense escroquerie: La bourgeoisie avait volé, lui +promettant de partager avec lui le produit du vol; la bourgeoisie ne +tint pas sa parole: elle garda pour elle tout le fruit de ses rapines! + +Non seulement elle ne donna rien au prolétaire, mais elle trouva le +moyen de le dépouiller encore: elle tarit dans son âme la source des +résignations. + +Le prolétaire vit qu’à la noblesse vêtue de soie, qui jadis succéda +elle-même à la noblesse vêtue de fer, avait succédé une troisième +noblesse, plus impitoyable et plus oppressive encore que les deux +autres: la noblesse cuirassée d’or! + +En fait de pain et d’abri, cette troisième noblesse offrit Mazas au +prolétaire! + +Oui, notre société démocratique offrit le même toit aux pauvres et aux +malfaiteurs! + +A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le défaut de logement et +l’absence de porte-monnaie!... (Mouvement). + +Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense cri de douleur? +Et ce cri de douleur s’est répercuté dans toute notre littérature! + +C’est Henri Heine qui s’écrie: + +«Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société. Que +justice se fasse! Qu’il soit brisé, ce vieux monde... où l’innocence a +péri, où l’égoïsme a prospéré, où l’homme a été exploité par l’homme! +Qu’ils soient détruits de fond en comble, ces sépulcres blanchis où +résident le mensonge et l’iniquité!» + +C’est Lamennais qui maudit: + +«Nous disons que votre société n’est pas même une société, qu’elle n’en +est pas même l’ombre, mais un assemblage d’êtres qu’on ne sait comment +nommer: administrés, manipulés, exploités au gré de vos caprices, un +parc, un troupeau, un amas de bétail humain destiné par vous à assouvir +vos convoitises.» + +C’est Victor Hugo qui blasphème: + +«Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour base la +disproportion et l’injustice? Ne serait-ce pas le cas de tout prendre +par les quatre coins et d’envoyer pêle-mêle au plafond la nappe, le +festin, et l’orgie, et l’ivresse, et l’ivrognerie, et les convives, et +ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre +pattes dessous; et de recracher tout au nez de Dieu et de jeter au ciel +toute la terre? + +«... C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches.» + +Non seulement le bonheur n’est pas venu, mais l’honneur s’est enfui. + +Flaubert constate: + +«Avec le développement de la production capitaliste, l’opinion publique +européenne a dépouillé son dernier lambeau de conscience et de pudeur. +Chaque nation se fait une gloire cynique de toute infamie propre à +accélérer l’accumulation du capital.» + +Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume la situation du +monde moderne en ces termes qui flétrissent, qui crachent à la face de +la Société: + +«Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur la planche d’une latrine +qui m’a l’air passablement pourrie.» + +Qu’eût dit Flaubert aujourd’hui, après tant d’infamies, de corruptions, +de turpitudes! + +Quelles couleurs ce styliste eût trouvées sur sa palette pour peindre ce +tableau de hontes et d’ignominies!... + +Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque terme, la grande maladie +sociale prend un caractère plus aigu. + +De lugubres scènes s’ajoutent au drame du prolétariat.--Qui sera +l’Homère effrayant de cette lamentable Iliade?... + +Oui, Baudelaire a raison: + +«Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques +préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de +cette multitude maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant +du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons +nécessaires à la création des chefs-d’œuvre; dormant dans la vermine au +fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes +nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne; +de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses +merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses +veines, et qui jette un long regard de tristesse sur le soleil et +l’ombre des grands parcs.» + +Faut-il s’étonner si le cri de douleur se change en cri de révolte! + +Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué par des suborneurs +scélérats, s’écrie, comme le bandit de Schiller: + +«Je veux vivre; j’ai le droit de vivre, et la société me refuse ce +droit. Eh bien! formons une société nouvelle. Toutes les sociétés ont +commencé par la violence; les premières tribus humaines ont été des +associations armées; créons un monde et recommençons l’histoire: notre +société de bandits sera plus juste que cette vieille société despotique +où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à mourir!» + +Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe! Ce sont les +penseurs, les philosophes, les poètes qui ont décrit, qui ont chanté les +désespoirs de notre siècle! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat +général! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises, car M. Jean +Grave n’a fait que les répéter!... + +Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M. Jean Grave! Vous savez +bien que son livre n’a pas allumé l’incendie! Mais ce gouvernement imite +ses prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner l’Idée! + +L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en place! Les +jouisseurs veulent rester: l’Idée, elle, veut marcher! + +Un poignard frappe le duc de Berry: aussitôt la Restauration monte à la +tribune et dit au Pays éploré: «Le poignard qui a frappé le duc de +Berry, c’est une idée libérale!» + +Une bombe éclate: aussitôt la troisième République monte à la même +tribune et crie au Pays affolé: «La bombe qui vient d’éclater, c’est une +idée anarchiste!» + +Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, à notre époque, les +éclairs du Sinaï, M. David Raynal fait voter une loi d’épouvante qui +n’est autre chose que la résurrection du vieux délit _d’excitation à la +haine et au mépris du gouvernement_. + +Seulement, on modifie un peu la formule: c’est le délit d’excitation à +la haine et au mépris de la _bourgeoisie_! + +Théophile Gauthier a raison: + +«Qu’importe que ce soit un sabre ou un goupillon ou un parapluie qui +nous gouverne!--C’est toujours un bâton!...» (Rires). + +Comme votre accusation est logique, Monsieur l’Avocat général! Vous +reprochez à M. Grave d’_avoir provoqué au vol_! Qu’est donc ce nouveau +délit? + +M. Grave a-t-il provoqué au pillage de votre maison? + +Non, n’est-ce pas? Vous le proclamez incapable de songer au bien +d’autrui! + +Mais M. Grave est partisan du _communisme_: il veut abolir la propriété +bourgeoise, il croit que la révolution prochaine aura pour mission de +l’abolir; c’est sa doctrine--fausse peut-être--mais enfin une doctrine +dont il n’est pas le promoteur; Proudhon et beaucoup d’autres +l’inventèrent avant lui. + +Voilà pourtant le délit dont l’accuse votre parole! Rêver une société +autre que celle où vous régnez, c’est provoquer au vol! C’est être un +criminel! + +Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté de Jean Grave! + +Cela vous peine, Monsieur l’Avocat général? Jean-Jacques Rousseau est le +père de la Révolution dont vous êtes le fils; Jean-Jacques Rousseau est +donc votre grand-père; vous le voyez, je vous laisse en famille; n’ayez +crainte, je vous y laisserai tout le temps... (Hilarité). + +Jean-Jacques Rousseau a écrit; + +«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire: «Ceci est à +moi», fut le vrai fondateur de la société civile! Que de crimes, de +misère et d’horreur eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant +les pieux et comblant les fossés, eut crié à ses semblables: +«Gardez-vous d’écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez +que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne.» + +Ironie des choses! Vous traduisez en cour d’assises l’homme qui, fidèle +à vos principes, veut renverser les bornes posées par l’usurpateur que +Jean-Jacques Rousseau flétrissait!... + +Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution prochaine +dévastera vos études d’avoués et de notaires, qu’elle brûlera tous les +titres de la propriété bourgeoise: vous oubliez vos décrets jacobins, +vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du 25 août, ordonnant de +brûler sur la place publique les titres du monde détruit! + +Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta sur la place de Grève les +chartes du régime vaincu, le feu de joie qu’elles alimentèrent et la +ronde de la foule autour de ce feu de joie! + +Vous oubliez--ce sont vos archives, vos documents officiels qui +parlent--qu’en 1790, de sinistres jacqueries éclatèrent sur toute la +surface du territoire, et que ces jacqueries étaient le fruit de +provocations épouvantables, et que ces provocations provenaient des +députés du Tiers, particulièrement (voyez Taine, tome I, page 294, ou +plutôt les pièces qu’il copie), particulièrement des _procureurs_ et des +_légistes_, ces ancêtres des avoués et des notaires... (hilarité)... +lesquels écrivaient à leurs commettants des lettres incendiaires +aussitôt affichées dans tous les villages! + +Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean Grave en prison! + +Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne dis pas cinq ans, mais +huit jours, mais un jour, mais une heure de cellule, d’avoir prédit que, +si l’on fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et aux nobles, +on emploiera contre eux les moyens qu’ils ont indiqués? + +On vous menace: défendez-vous! On vous attaque: vengez-vous! Oui, parlez +de vengeance, mais ne parlez pas de justice! Votre justice, à défaut +d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes d’un instinct! +Oui, vous n’êtes que des instinctifs! Allons! Frappez, mais ne maudissez +pas! Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez plus droit au +Verbe!... (Mouvement prolongé). + +Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans de prison pour avoir +médit de la Patrie et de l’Armée, pour avoir excité le soldat à +l’indiscipline, pour avoir provoqué au meurtre d’un officier. + +Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat général: elle est +plus meurtrière que la prose de Grave. Elle consiste toujours à fouiller +les 300 pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, feront +pendre leur homme. Elle consiste à vous présenter comme un système +raisonné, comme un froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la +chute fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré à l’idée de +Patrie. + +La Patrie! + +Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés. Je suis de ceux +dont le cœur la vénère; et, dans le domaine de la Pensée, par la parole +et par la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui ne veulent +plus, qui ne peuvent plus y croire. + +Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux plus grands que moi +l’ont traitée de dangereuse chimère et de malfaisante utopie. + +«Quand je songe--s’écrie Tolstoï--à tous les maux que j’ai vus et que +j’ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela +repose sur un grossier mensonge: l’amour de la Patrie.» + +Et Victor Hugo prophétise: + +«Au vingtième siècle, _la guerre sera morte_, l’échafaud sera mort, la +haine sera morte, _la frontière sera morte_: l’homme vivra!» + +Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite les grands hommes qui +s’en firent les avocats. + +La défendons-nous bien, la Patrie, contre les soupçons de la Pensée? Au +lieu de traquer les écrivains qui la critiquent, ne ferions-nous pas +mieux de traquer les bandits qui la déshonorent? + +Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean Grave--si sa modestie me +permet de le nommer après de si grands noms--qui, à l’heure actuelle, +font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie? + +Sous ce titre: _Les Sans-Patrie!_ mon éloquent confrère, M. le député +Viviani, écrivait hier un bel article. + +Il dénonçait les _hauts bandits de la Finance_--ce sont ses propres +termes--qui sont en train d’écouler sur le marché français les 100 +millions de rentes italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à Berlin. + +La Bourse est comme ces oiseaux de proie qui déshonorent tout ce qu’ils +touchent. Elle a déshonoré la Propriété: elle souille la Patrie! + +Les voilà, les Sans-Patrie! Les Sans-Patrie, qui transformeront les +citoyens du monde entier en Sans-Culottes--au sens propre du terme, +puisqu’au train dont vont les choses ils ne leur laisseront bientôt plus +une paire de pantalons. (Mouvement). + +Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse la responsabilité, +mais que j’ai le droit de reproduire à titre de document, puisqu’il les +a versées dans le domaine public: + +«Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes, les fait +diffamer par sa presse, ose leur reprocher de ne pas aimer le pays. +_Seulement il protège les misérables qui dépouillent, exploitent, +trahissent la Patrie! On a voté des lois contre les associations de +malfaiteurs. Quand est-ce qu’on va les appliquer?_» + +Je ne plaide pas contre le gouvernement, Messieurs les Jurés; je n’en ai +cure. + +Je ne plaide pas pour les socialistes; ils ne m’en ont pas chargé. + +Mais je dis à M. l’avocat général: nous sommes tous solidaires. Car, +sous couleur de traquer l’Anarchie, vous traquez la pensée humaine. +Aujourd’hui, vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste; demain, vous +poursuivrez des socialistes, sous prétexte qu’ils confinent à +l’Anarchie; après-demain viendra le tour d’autres penseurs qui ne sont +ni des socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez parce +qu’ils sont des penseurs libres et que vous n’admettez pas les penseurs +libres--vous autres les libres-penseurs! + +Vous êtes dans l’arbitraire, vous tomberez dans l’oppression; car +l’arbitraire n’est pas une surface plane sur laquelle on s’arrête: +l’arbitraire est une pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la +descend, on la descend jusqu’à la tyrannie! + +Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre 1893, j’attends une +jurisprudence qui nous donnera du malfaiteur la définition suivante: +«Doit être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui osera penser que +tout n’est pas pour le mieux dans la meilleure des républiques.» + +Eh bien! vous pouvez m’emprisonner avec les autres, Monsieur l’Avocat +général. + +Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne--ce n’est pas mon +affaire ici--je me permets de vous dire: + +«Vous défendez la propriété: quand donc traquerez-vous les _hauts +bandits de la Finance_? + +«Vous défendez la Patrie: quand donc traquerez-vous la pieuvre +cosmopolite dont les hideux tentacules enlacent tous les peuples et leur +sucent tout leur sang?» + +Je me permets de vous dire avec Viviani: + +«Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs, vous les appliquez aux +anarchistes d’en bas: quand les appliquerez-vous aux anarchistes d’en +haut? + +«Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée: quand les +appliquerez-vous aux anarchistes de la Bourse? + +«Vous les appliquez à ceux que vous accusez de faire sauter les +édifices: quand les appliquerez-vous à ceux qui font sauter les +consciences?» (Bravos! marques d’assentiment prolongées). + +Ah! certains bourgeois qui croient incarner la Patrie ont de drôles de +manières de la défendre--la Patrie! + +Et l’on s’étonne si la Patrie se discrédite, si les écrivains, les +penseurs, tendent de plus en plus à la confondre avec l’_État_, +c’est-à-dire avec cet assemblage de lois contingentes et d’artificielles +conventions qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles, ne +gardant que ce caractère commun d’opprimer toujours les faibles au +profit de quelques gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que +_gros_, puisqu’ils n’ont même plus cette circonstance atténuante d’être +_grands_! + +On s’étonne si Jean Grave, qui se souvient de Tolstoï, ne voit dans la +Patrie qu’une façade hypocrite pour masquer les égoïsmes de l’État +bourgeois? + +On s’étonne s’il écrit: + +«Ce fut l’idée géniale de la bourgeoisie de substituer l’autorité de la +nation à celle du droit divin.» + +Avant lui, un homme qu’on n’a pas encore, que je sache, inquiété pour sa +propagande anarchiste, l’honorable M. Yves Guyot, avait émis la +considération suivante: + +«La foi en l’État est une transformation de l’idée religieuse.» + +Que voulez-vous? l’idée religieuse se transforme une fois de plus--et ce +n’est pas fini, Messieurs les Gouvernants! + +Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter l’État. Les vôtres +s’aperçoivent qu’on s’est moqué d’eux, et, à leur tour, ils envoient +l’État rejoindre les vieilles lunes! + +Ce n’est que le premier pas de l’évolution nécessaire. + +Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de l’État. + +Chamfort--l’ami de Mirabeau--un des soldats de la Révolution française, +a écrit: «_Un heureux instinct_ semble dire au peuple: Je suis en guerre +avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec +ceux que je viens de choisir moi-même.» + +Le même Chamfort ajoutait: «En voyant les brigandages des hommes en +place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de +voleurs _dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde +des autres_.» + +Vous entendez bien que les _archers_, dans la pensée de Chamfort, ce +sont les gendarmes, quel que soit l’uniforme dont la garde-robe +nationale les ait affublés! + +Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur des _Droits de +l’homme_--encore un grand ancêtre, Monsieur l’Avocat général! car, vous +l’observez, je ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels, +des Girondins, des Constituants, des Philosophes du dix-huitième siècle! +Je vous laisse en famille: n’ayez crainte: vous y resterez tout le +temps--Thomas Paine complétait ainsi la pensée de Chamfort: + +«De mémoire humaine, le métier de gouvernant a toujours été monopolisé +par les individus les plus ignorants et les plus canailles de +l’humanité!» + +Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu ni M. Élisée Reclus, +ni M. Jean Grave, pour dire cela au peuple! Voilà plus de cent ans qu’on +a commencé à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on le lui répète. + +Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui que les politiciens de +tous poils, qu’ils soient vêtus de blanc, de noir ou de rouge, lui +chanteront la même antienne et ajouteront un nouveau chapitre au livre +déjà si long des mensonges de l’humanité. + +Il n’en veut plus. Il en est désabusé--pas plus de ceux-là que des +autres, de tous, quel que soit leur nom. Ce qu’il abhorre, c’est la +_politique_, cette science bourgeoise inventée pour servir de masque au +Parlementarisme bourgeois. + +Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe l’État rejaillit +forcément sur l’Armée. + +En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme une sorte de +gendarmerie gigantesque au service de l’État: et plus l’État semble +oppresseur, plus il couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument +de ses oppressions. + +Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de M. Grave. Ils sont d’un +poète exquis, du poète à la Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny: + +«L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une +sorte de gendarmerie. _Elle se sent comme honteuse d’elle-même_ et ne +sait ni ce qu’elle fait, ni ce qu’elle veut.» + +Ce terme _honte_ accolé au mot _Armée_, je ne sais rien de plus terrible +ni de plus sacrilège. + +Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues en germe là-dedans? + +Vous voulez faire donner cinq ans de prison à M. Grave parce que son +livre, si les soldats l’avaient lu, aurait pu «les dissuader de se +courber sous la discipline abrutissante»! + +Poursuivrez-vous la prochaine édition des _Souvenirs de jeunesse_ de M. +Renan, dans lesquels il raconte qu’il n’aurait jamais pu se faire à la +discipline militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat, il +aurait déserté? + +Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous assure, que celui que +flétrit votre acte d’accusation. + +Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne: Vous savez qu’elle +n’a visité que des journalistes. + +Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois des livres de Renan; et +le soldat qui tombe sur les lignes relevées, le soldat auquel on a donné +huit jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent de son +capitaine, le soldat songera: + +«Tiens! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité! M. le ministre +l’a dit en inaugurant son dernier buste! Si une gloire de l’humanité +affirme qu’elle n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté +pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette gloire?» + +Le syllogisme est des mieux construits, et il peut bien produire la +propagande par le fait, car un soldat déserte plus facilement qu’il ne +crève le ventre à son capitaine. + +Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat, de crever le ventre +à son capitaine? + +Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou lui envoyer une +gifle, cela revient absolument au même, puisque, s’il lui crève le +ventre, il sera condamné à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il +le sera également, aux termes du Code militaire qu’à peu près +unanimement nous trouvons un peu excessif. + +Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette inique méthode qui +consiste à isoler deux lignes d’un livre tout entier, à présenter comme +la dominante d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile d’une +période en chaleur. + +Si vous voulez trouver une provocation au meurtre des soldats de l’armée +française, ce n’est pas dans Jean Grave qu’il faut la chercher: c’est +plus loin et plus haut. + +Écoutez cette page; Victor Hugo s’adresse aux Belges: + +«_Peuples! Il n’y a qu’un peuple! Si Bonaparte arrive, si Bonaparte vous +envahit, traînant à sa suite... cette armée... ces régiments dont il a +fait des hordes... ces prétoriens... ces janissaires... qui auraient pu +être des héros et dont il a fait des =brigands=_; s’il arrive à vos +frontières, _courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de +vos charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos +carabines: faites cela!_» + +Ces _hordes_, ces _janissaires_, ces =brigands=, c’était l’armée +française!... (Longue sensation). + +Car si l’armée française n’est respectable que sous la République, comme +les trois quarts du siècle nous fûmes en monarchie, on a pu, trois ans +sur quatre, mépriser l’armée française! + +Eh bien! je vous le demande, si la haine politique, la haine de parti a +pu, chez un grand homme, s’égarer au point de crier à l’étranger: +«Assassine l’armée française!», quoi d’étonnant que les indignations +sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé quelques lignes ardentes +qui sont de bien pâles choses à côté de la provocation épouvantable +sortie des lèvres du grand Victor Hugo! + +Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez mis au Panthéon et vous +l’y avez fait conduire par ces soldats de l’armée française que jadis il +avait traités de hordes et de brigands! + +Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de prison pour sauver +l’honneur de l’Armée!... + +O logique de votre justice! + +Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans de prison parce qu’à la fin +d’un chapitre où il retrace la barbarie de certains patrons qui abusent +de la machine humaine, qui ont un caillou dans le cœur et des écus à la +place d’entrailles, il songe que, si les martyrs d’une exploitation sans +vergogne tuaient un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait +d’exemple aux autres! + +Cette indignation du penseur, vous la taxez d’apologie! + +Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d’autres indignations? + +Écoutez ces lignes, Monsieur l’Avocat général. Je les emprunte à un +journal qui n’est pas le journal _La Révolte_: c’est le journal de M. de +Goncourt. + +Le 13 janvier 1871, il s’étonne que la population _meure de faim_, reste +impassible, quand des boulangers--il en cite un: je ne le nomme +pas--offrent aux riches du _pain blanc_ et des _croissants_, lorsque des +marchands leur procurent du _gibier_ et de la _volaille_. Son étonnement +s’irrite, s’exaspère et s’écrie à la fin: + +«Quand je lisais dans le journal de Marat les dénonciations furibondes +de l’_Orateur du Peuple_ contre la classe des épiciers, je croyais à de +l’exagération maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat était dans +le vrai. _Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce qu’on accrochât à +la devanture de leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs +sournois..._ + +«_Peut-être quelques assassinats intelligemment choisis sont, dans les +temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans +les limites raisonnables._» + +Elle est jolie, la provocation! Elle est jolie, l’apologie! + +Et quand le même de Goncourt, songeant à tous ces oisifs qui vivent des +sueurs du peuple, s’écrie: + +«=Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l’imbécillité +élégante qu’une machine infernale qui, par un beau jour, tuerait tout le +Paris faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du bois de +Boulogne!...=» + +Oui ou non, provoque-t-il à l’assassinat? + +Quand c’est du de Goncourt, vous souriez: c’est de la littérature! + +Quand c’est du Grave, vous frémissez: c’est de l’anarchie! + +Eh bien! moi, je vous dis: j’ignore ce que c’est; mais ce que vous +faites, vous, ce n’est pas de la justice! + +Allons! soyez francs! Déchirez le voile! + +Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d’une pensée que vous +traduisez en cour d’assises: c’est la pensée elle-même. + +Ce n’est point parce que M. Grave a écrit des paroles imprudentes ou +criminelles que M. l’avocat général vous le défère. C’est parce que M. +Grave a formulé une théorie scientifique qui est en contradiction avec +celle de M. l’avocat général. Ou si vous préférez, le crime de M. Grave +consiste dans l’expression même de sa théorie. + +Ce n’est pas un homme qu’on veut emprisonner: c’est une idée. + +On demande au Jury moderne de condamner un système politique, comme, au +siècle de Louis XIV, on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de +condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation. + +Ma comparaison vous déplaît? Je la change: + +On demande au Jury moderne de condamner un système qui se prétend celui +de l’avenir, comme on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de +condamner qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les principes de la +société moderne. + +M. l’avocat général vous dit: + +La théorie que j’accuse, si elle était réalisée, supprimerait la +bourgeoisie! + +Absolument comme le système bourgeois a, par sa réalisation, fait +disparaître la noblesse... + +Chaque fois qu’on met une chose à la place d’une autre, on est obligé +d’enlever la première pour y mettre la seconde. + +L’ancien Parlement eût sans doute condamné les principes de la société +moderne. + +Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent comme ceux de la +société future? + +Je vous dis: non! + +Pourquoi? + +Parce qu’en condamnant, l’ancien Parlement fût resté logique avec +lui-même: c’était un pouvoir de droit divin. + +Au lieu qu’en condamnant, vous vous infligeriez un démenti à vous-mêmes: +vous êtes un pouvoir de libre examen. + +Vous êtes les fils d’une Révolution qui s’est faite précisément pour +rendre impossible la chose qu’on vous sollicite de faire aujourd’hui. + +Vous pouvez condamner un homme; vous pouvez condamner un crime: vous ne +pouvez plus condamner une idée. + +Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si c’est possible. + +Rassurez-vous, Messieurs les Jurés, et ne vous faites pas un monstre de +l’idée de M. Grave. Cette idée n’est pas le champignon dont vous parlait +tout à l’heure M. l’avocat général, et qui serait éclos, sans racine, +dans un délire fin-de-siècle. Elle n’est pas récente. Elle est vieille +de deux cents ans. Non seulement M. Grave n’a pas enrichi par ses bombes +le martyrologe bourgeois, mais il n’a pas même enrichi par son livre le +répertoire intellectuel de l’humanité. + +Quelle est donc l’idée de M. Grave? + +Elle se résume en deux propositions: + +1º Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable à l’outillage +social. Détruisons cet outillage: l’homme deviendra bon; + +2º Pour prévenir le retour de l’outillage social, il faut arriver à +l’élimination complète du principe d’autorité. + +_L’élimination complète du principe d’autorité et des institutions, des +pouvoirs qui le manifestent_: voilà le _moyen_ et la _fin_ de l’anarchie +scientifique dont le but est la réalisation du bonheur commun par la +suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts. + +Je ne discute pas. Je ne réfute pas: j’expose. + +Est-ce nouveau, cela? + +Prenez Rabelais et lisez la description de l’abbaye de Thélème: + +Plus de gouvernement, plus de contrainte, l’individualisme substitué +partout à la collectivité; et au-dessus de la porte, pour principe, la +loi unique: _Fais ce que veulx_--c’est-à-dire: _Fais ce que dois_, +puisque, par hypothèse, l’homme étant devenu bon, son _vouloir_ +désormais se confond avec le _devoir_. + +Ouvrez Voltaire: son héros Candide visite l’_Eldorado_, l’Éden rêvé par +l’esprit du philosophe. C’est comme l’abbaye de Thélème: pas de lois, +pas de contrainte; l’harmonie, le bonheur partout. + +«Candide demanda à voir la cour de justice, le Parlement; on lui dit +qu’il n’y en avait point et qu’on ne plaidait jamais: il s’informa s’il +y avait des prisons, et on lui dit que non.» + +Proudhon, dans les temps modernes, précise cet idéal, l’arrache au pays +des rêves, le fixe dans celui des idées positives. + +Ouvrez l’_Encyclopédie générale_ de M. Ranc au mot _Anarchie_. + +M. Ranc rappelle d’abord la théorie formulée ainsi par Condorcet: + +«Le premier terme de la série gouvernementale étant l’absolutisme, le +terme final, fatidique, est l’anarchie.» + +Et cette autre de Proudhon: + +«L’anarchie, telle est la forme dont nous approchons tous les jours, et +qu’une habitude invétérée d’esprit nous fait regarder comme le comble du +désordre et l’expression du chaos.» + +M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme à son tour que: + +«Le but de la Révolution, c’est la suppression même de l’autorité, +c’est-à-dire du gouvernement.» + +Et il donne, à son tour, cette définition de l’anarchie: + +«L’élimination de l’autorité dans ses trois aspects politique, social, +religieux; la dissolution du gouvernement dans l’organisme naturel.» + +Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations: + +«Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés, pour les +jouisseurs, toute idée de justice est une idée de désordre, toute +tentative contre les privilèges est une manifestation anarchique. La +pensée seule de se soustraire à l’exploitation est une pensée coupable. +Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en paix.» + +Et il conclut: + +«Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui se résolvent dans un +troisième terme plus général, celui d’anarchie, tel que l’a défini +Proudhon, c’est-à-dire dans l’élimination radicale du principe +d’autorité.» + +Voilà la théorie. + +--C’est une maladie morale!--s’écrie M. l’avocat général. + +Ah! quand une idée nouvelle surgit dans le monde, ne vous hâtez pas de +crier: c’est une maladie morale! + +Il en est trop souvent des prétendues _maladies morales_ comme des +sciences dites _occultes_! + +Qu’est-ce que la science occulte? C’est la science inconnue. Dès que la +science inconnue devient la science connue, elle cesse d’être occulte +pour devenir officielle. + +Jadis, notre chimie s’appelait l’_Alchimie_, et l’on brûlait les +alchimistes. Aujourd’hui l’_Alchimie_ est devenue notre chimie, et l’on +décore les chimistes. + +Il en est de la sociologie comme de toutes les sciences. + +Toute idée qui n’est pas consacrée, vulgarisée, tombée dans le bagage de +nos opinions courantes, qui choque nos habitudes et notre éducation, +nous semble un monstre. Nous la traitons facilement de maladie morale, +et nous avons vite fait de répondre à qui nous l’expose: «Vous êtes un +détraqué!» + +Si l’on avait dit à un vieux sénateur romain: «L’esclavage est une +honte, il faut abolir l’esclavage!», le vieux sénateur romain aurait +riposté: + +«Détruire l’esclavage? Vous n’êtes qu’un anarchiste! L’esclavage! mais +c’est la base de la société! C’est la base de toute société! Point de +société sans esclavage!...» Et, la main sur le digeste, le vieux +sénateur aurait défendu l’esclavage, absolument comme aujourd’hui, la +main sur ses codes, M. l’avocat général défend le capital. + +Pas une des institutions aujourd’hui défendues par M. l’avocat général +qui n’ait été jadis flétrie comme une maladie morale. + +Si l’on avait prédit à un ancien la société du moyen âge, il aurait +répondu: «Vous êtes un malade!» + +Si l’on avait prédit à un féodal la société moderne, il aurait répondu: +«Vous êtes un malade!» + +Saint Grégoire de Nysse, l’immortel penseur du IVe siècle--Grégoire de +Nysse fut canonisé, et il a été cité par la _Révolte_: à ce double +titre, il ne doit guère être sympathique à M. l’avocat général; +n’importe, je lui emprunte quelques mots--Saint Grégoire de Nysse a +écrit ces lignes: «_Celui qui nommerait vol ou parricide l’inique +invention de l’intérêt ne serait pas très éloigné de la vérité. +Qu’importe, en effet, que vous vous rendiez maître du bien d’autrui en +escaladant les murs ou en tuant les passants, ou que vous acquériez ce +qui ne vous appartient pas par l’effet impitoyable du prêt?..._» + +Si l’on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante: + +«Un jour viendra où ce que tu traites de vol et d’assassinat deviendra +la loi du monde, et où un avocat général traduira en cour d’assises les +écrivains qui partagent ton avis. La société tout entière sera fondée +sur l’usure. On bâtira un temple qu’on appellera la =Bourse=. Ce temple +remplacera tes cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le temple +de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de ce temple nouveau se +nommeront Lévy, Arton, Reinach, Hugo Oberndœrffer. Ils escroqueront tout +l’or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront tout ce qui +est achetable, et même quelques-unes des choses qui ne le sont pas. Et +de vaines révoltes contre leur effroyable empire ne serviront qu’à +rendre plus manifeste sa terrifiante solidité!...» + +Si l’on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint Grégoire qui, lui, +croyait en Dieu, eût joint les mains et se fût écrié: «Seigneur, +préservez-nous d’une pareille maladie morale!» + +La maladie a fait son cours. De temps à autre, pour affirmer son méchant +virus, elle fait éclore des Panamas--ces accidents tertiaires d’un corps +social qui se décompose et s’effondre; et chaque jour grandit le chancre +qui, bientôt, nous pourrira tous! (Vive émotion). + +Ah! ne vous pressez pas de dire: ceci est une maladie morale! + +Ceci, bon ou mauvais, ceci, c’est la Pensée humaine. + +Ne mettez pas la Pensée en prison. + +Toujours elle s’échappe. + +Ne cherchez pas à tuer la Pensée: elle ressuscite toujours! + +Voyez! On l’a pendue à tous les gibets, on l’a clouée à tous les +piloris: elle a éclairé tous les gibets de ses rayons, elle a illuminé +tous les piloris du feu de ses auréoles! + +On l’a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée! Dans des enceintes très +semblables à la nôtre, des magistrats, vêtus des mêmes pourpres et +coiffés des mêmes bonnets que M. l’avocat général, l’ont écrasée sous +les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières bercées par les +mêmes inflexions de voix, rythmées par les mêmes balancements de gestes, +car, au milieu des évolutions, des révolutions, des cataclysmes, quand +tout change et quand tout craque, l’immobile justice humaine, cette +éternelle victorieuse de la veille qui est toujours la vaincue du +lendemain, garde le même geste et la même physionomie! + +Pour la Pensée, la Conciergerie est l’antichambre du Panthéon! + +Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser la statue d’une de +leurs victimes! + +On croyait étouffer la Pensée: la Pensée est rayonnante! + +Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places publiques, les +Étienne Dolet, couronnés d’immortelles, sourient aux clartés matinales +qui saluent le réveil de Paris! + +Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez pas! + +Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin? La Pensée! Elle est l’univers! +Vous, vous n’êtes que des atomes! + +Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on l’outrage ou qu’on la +salue, la Pensée reste la Pensée--la Pensée qui raisonne et qui croit, +qui espère et qui rêve--un rêve peut-être dangereux, peut-être +irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela seul qu’il est le rêve! + +Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez rêver tout à sa +guise le cerveau de l’humanité! + +Défendez-vous; ne persécutez pas! + +Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie du fond de ma +poitrine, avec toutes les énergies de ma foi et de ma jeunesse: Jurés de +la fin de ce siècle, ne soyez pas persécuteurs!... (Applaudissements). + + + + +LE PROCÈS DES TRENTE + +Cour d’assises de la Seine + +Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Août 1894 + + + Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les _Intellectuels de + l’anarchie doctrinale_, par antithèse avec les _Propagandistes par le + fait_. + + Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont trop ému + l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les mémoires. + + On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement votée + et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 relative aux + _associations de malfaiteurs_. + + En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction confiée + à M. le juge Meyer. + + Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation + renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente accusés + désormais célèbres sous ce seul nom: _Les Trente_, comme coupables de: + + S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, _affiliés à une + association_ formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes + contre les personnes ou les propriétés, ou d’avoir _participé à une + entente_ établie dans le même but. + + Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient: _Paul Reclus_ + (le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), _Cohen_ (le traducteur + d’_Ames solitaires_, la pièce de Haupman), _Duprat_, _Martin_ et + _Pouget_. Depuis, la cour, jugeant par _contumace_, c’est-à-dire sans + l’assistance du jury, a, par arrêt du 31 octobre 1894, condamné chacun + d’eux au maximum de la peine, soit _vingt ans de travaux forcés_. + + Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury étaient: + _Jean Grave_, _Sébastien Faure_, _Chatel_, _Ledot_, _Matha_, _Agnéli_, + _Bastard_, _Paul Bernard_, _Brunet_, _Billon_, _Soubrier_, _Daressy_, + _Tramcourt_, _Chambon_, _Malmaret_, _Fénéon_, _Chéricotti_, _Ortis_, + _Bertani_, _Liégeois_, _la veuve Milanaccio_, _la fille Cazal_, _la + femme Chéricotti_, _la veuve Belloti_ et _Louis Belloti_. + + Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande avaient + à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce chef, ils + furent condamnés par le jury. + + Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à + l’_association_ prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs--les + _Intellectuels_, pour reprendre le mot consacré. + + En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal + rédacteur du journal _La Révolte_, le moderne théoricien de + l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les livres + et les écrits avaient organisé la _secte_ et créé l’_entente_ + poursuivie. + + A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant apôtre du + nouveau système, l’infatigable orateur de réunions publiques, défendu + par Me Desplas. (La plaidoirie de Me Desplas a paru in extenso dans le + numéro de la _Libre Parole_ du 12 août 1894). + + Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à l’effort du + réquisitoire étaient: _Chatel_, le directeur de la _Revue Libertaire_, + l’esthète audacieux; _Fénéon_, employé au ministère de la guerre, le + _critique aigu_, comme l’a appelé M. Stéphane Mallarmé. + + M. l’avocat général Bulot occupait le siège du ministère public. + + Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean Grave: + + Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier rang, Jean + Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus. + + C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue en 1883, a + exposé le plan de la doctrine anarchiste:--«La propagande ouverte, y + lit-on, doit servir de plastron à la propagande par les actes, secrète + celle-là; elle doit lui fournir les moyens d’action qui sont les + hommes, l’argent et les relations... et mettre en lumière les actes + accomplis.» + + Plus tard, directeur du journal _La Révolte_, il a exalté les crimes + des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe, Pini et Duval, + et ouvrant une souscription qui, centralisée par Paul Reclus, n’avait + qu’un objet: alimenter l’anarchie.--En 1894, il a fait paraître une + seconde brochure intitulée: _La Société mourante et l’Anarchie_.--Il y + fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de choses + anarchique.--Dans le journal _La Révolte_, après le 19 décembre 1893, + il continuait à fournir aux affiliés les moyens de correspondre entre + eux par la voie de son journal, provoquant en leur faveur des + souscriptions, et ne négligeant aucun moyen de maintenir une entente + constante entre eux et lui. + + C’est à l’audience du 9 août 1894 que Me de Saint-Auban a prononcé + pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite. + + +Messieurs les Jurés, + +Dispensez-moi de tout exorde: J’ai hâte de m’expliquer! + +Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni phrases convenues, ni +discussions de théorie, de doctrine, de politique. Dieu me garde de +m’exposer au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès de Jean +Grave, tenté de faire un pot-pourri économique et social! +D’ailleurs--c’est une réflexion critique--en matière de pot-pourri, je +n’imiterais jamais la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires). + +Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat général a tenté un effort +suprême pour corriger les impuissances de l’instruction et des débats: + +De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait contre Jean Grave une +preuve impossible, mais n’a pu rapporter une lettre, un témoignage ou un +indice, si faible et fragile fût-il! + +Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est tellement évanouie +que, après ces deux audiences, vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si, +plaidant un procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée en 1893, +M. l’avocat général n’avait pas eu la chance de découvrir une brochure +de 1883--une brochure bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou +quarante fois prescrite! Mais il en est, paraît-il, des brochures +anarchistes comme du vin: elles se bonifient en vieillissant (Hilarité). + +Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat général, de la trouver, +cette brochure! Que vous l’avez bien lue! Vous l’avez distillée!... + +Vous êtes un merveilleux impressionniste! Vous avez eu tort de railler +les tendances esthétiques de l’accusé Chatel: vous parlez une autre +langue, vous visez un autre but, mais vraiment vous partagez son goût +pour l’impressionnisme! Pour employer son mot qui est devenu le vôtre, +vous _n’embrouillardez_ pas vos réquisitoires. Oh! non, ils demeurent +très clairs! Mais vous avez _embrouillardé_ ce procès!... (Hilarité +générale). + +Non seulement vous avez remplacé les démonstrations par la lecture de la +fameuse brochure--ce qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour +le troubler, évoqué de sanglants fantômes: Ravachol, Vaillant, Émile +Henry, Caserio! Et, comme s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres +décapités, vous êtes allé en Espagne chercher un spectre fusillé: vous +avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas! + +Et, pour compléter la mise en scène, vous faites comparaître Jean Grave, +le penseur,--un penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un +penseur, messieurs!--dans un incroyable décor, un décor des _Brigands_ +d’Offenbach, à côté d’un voleur, Ortiz!... + +Décor bizarre! + +Une escopette! Deux longues canardières qui ont dû être maniées par Fra +Diavolo! Détail plein de couleur locale!... N’y a-t-il pas quelques +Italiennes dans le fond du paysage?... (Hilarité). + +Une belle couverture en soie bleue! De l’argenterie, des bibelots, de la +vaisselle à foison! Une bicyclette! sans que je puisse deviner quelle +peut bien être sa signification symbolique au procès!... (Rires). Pour +saupoudrer le tout, quelques petits explosifs afin de permettre à la +chimique éloquence de M. l’expert Girard de détonner officiellement en +cour d’assises, et un peu de fulmi-coton--ce qui était très dangereux, +Monsieur l’Avocat général, car la chaleur de votre éloquence aurait pu +la faire éclater! (Hilarité). + +Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent se rafraîchir à +Paris, entrait aujourd’hui au Palais, il dirait à sa femme: «Tiens, on +juge une troupe de cambrioleurs, et--montrant Jean Grave--voilà sans +doute leur chef!... (Hilarité). + +M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner le jury; il a +exhibé, au bon moment, un instrument extraordinaire: celui dont, +paraît-il, usent les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des +bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient pas de pareils +instruments: M. l’avocat général l’affirme!... Aujourd’hui, M. l’avocat +général, qui défend la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes! +Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a rien à en craindre: +ils font partie de la société!... (Hilarité générale). + +Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, je parlerai +brièvement. + +Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but. S’il est vrai qu’une +défense doive s’inspirer de l’accusé et tâcher d’en refléter la +physionomie intime pour la révéler aux juges, la mienne aura pour +marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est pas l’orateur +brillant; Jean Grave est le chercheur austère; tout ce qui brillerait +sans prouver le dépeindrait mal. La procédure le qualifie d’_homme de +lettres d’un réel mérite_; je remercie la procédure; mais le vrai mot +qui lui convienne est celui de _laborieux_. Ses livres, que défend une +aridité doctrinale, ne sollicitent guère la passion facile des masses; +ils ne parlent qu’aux intellectuels; et, seuls, les intellectuels ont le +courage de les lire et la force de les approfondir. + +Un autre mot convient à Jean Grave: c’est un honnête homme. S’il y a des +péchés dans sa vie, tous ses péchés sont des écrits. Si c’est un +récidiviste, c’est un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont +rares les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne connaît pas la +tristesse des lâches variations! Rassurez-vous, Jean Grave! Quelles que +soient vos théories, comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint +votre dignité! Rassurez-vous: il n’y a pas ici que le cri du +réquisitoire! Vos amis se souviennent de vous! et les loyales mains qui +se mirent dans la vôtre continueront de la presser! + +La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme privé? + +On peut rêver une société autre que celle où l’on vit, on peut espérer +un _avenir_, comme disait La Bruyère, et n’être pas un malfaiteur! + +Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect d’anarchie, le journal +_Le Temps_, qualifiait tout récemment de «_penseur immortel_»; Proudhon, +le maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy appelait, +l’autre jour, à la tribune «_l’anarchisme scientifique et +philosophique_»; Proudhon qui, de l’anarchisme, a dégagé les principes +et précisé les théories: Proudhon a formulé ce jugement terrible, qui en +dit plus que toute la _Révolte_: «_La propriété, c’est le vol!_» + +Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, et que Proudhon l’eût +trouvé sur sa route, il eût recherché votre adresse pour vous le +rapporter. M. Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la masse, +et du retour violent des biens des particuliers, n’en ferait ni plus ni +moins que Proudhon, l’anarchiste; et Jean Grave, le communiste, +imiterait M. Guesde, le collectiviste parlementaire. + +Au surplus, pourquoi s’attarder? La probité de Jean Grave--ce +malfaiteur!--est incontestable. Tout son passé l’atteste. Dans le +premier procès, M. le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat +général, l’avez reconnu; il n’y a pas jusqu’au rapport de police qui +n’ait dû joindre à ces attestations si hautes son pâle certificat. Il +confesse que Jean Grave _n’a jamais été l’objet d’aucune remarque +défavorable_. Et pourtant, dans un tel procès, lorsqu’il s’agit de Jean +Grave, Dieu sait si l’on a dû se tournebouler l’entendement afin d’en +trouver, des _remarques défavorables_! Pour obtenir cet hommage +incolore, il faut avoir été un homme toujours rudement vertueux!... + +J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus proclamer la haute +honorabilité de l’homme. + +Vous avez entendu la franche et noble parole de M. Frantz Jourdain? + +Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, l’éminent +anthropologiste, le très distingué professeur de l’École de médecine. +Elle va vous révéler le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son cerveau, +sa pensée qu’on accuse? C’est son cerveau que je défends. + + Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave: + + Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la _Révolte_ où + j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du droit de punir que + j’avais affirmé dans mon cours comme résultant de la nécessité de + punir. Je sus, par l’intermédiaire de M. _Élie_ Reclus, que l’auteur + de cet article était M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie. + + Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa d’aller le + voir à la prison. + + Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès l’abord, de + sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant été interrompue par + d’autres visiteurs, je retournai une fois ou deux à Sainte-Pélagie + pour la continuer. + + Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister très + assidûment à mon cours et de s’y intéresser, m’adressant de temps en + temps, soit verbalement à l’issue des leçons, soit par écrit, des + objections auxquelles je répondais. J’ai pu constater ainsi, bien que + je n’aie pas réussi à le persuader, sa profonde conviction, sa + sincérité parfaite, son aptitude à écouter et à saisir les + démonstrations les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie + irréprochable dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion + d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment reçu qu’une + instruction primaire, cependant, et il a dû faire de grands efforts + pour l’accroître, ce qui est la preuve d’une élévation et d’une + énergie de caractère peu communes. + + Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement + scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique violente que + le mien, me semble indiquer toute autre chose que l’irréflexion et la + violence. C’est pourquoi j’ai conçu pour le caractère de M. Grave une + réelle sympathie, malgré ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa + doctrine. Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un homme + comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher l’emploi de moyens tels + que la dynamite et le couteau pour répandre et faire triompher des + idées. + + Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la plus + distinguée. + +--Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du débat. + +Ce procès, si on élague toutes les considérations étrangères dont on +voudrait l’encombrer et qui le défigurent, est un pur procès +d’association. + +Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir, ni des idées, +ni des tendances, ni des théories de Jean Grave. Tout cela n’a rien à +voir ici. + +M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois nouvelles, a +déclaré «qu’elles ne visent pas l’anarchisme scientifique et +philosophique, mais bien les faits criminels et l’incitation à ces +faits». + +Retenez cela, Messieurs les Jurés. Il faudra vous demander si, +abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment, Jean +Grave a commis un «acte», et cet acte, par définition et par hypothèse, +ne peut être que la fondation d’une société de malfaiteurs, ou +l’affiliation à cette société. + +Je dis: _abstraction faite de ses idées et des écrits qui les +expriment_. Car les questions qu’on vous pose ne vous chargent pas +d’examiner la moralité ou le danger de ces écrits. + +Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de votre juridiction. + +Ceux qui semblaient coupables ont été punis par des condamnations +précédentes. + +Les autres sont: + +Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme _Jehan le Vagre_; + +Ou les articles parus dans le _Révolté_ jusqu’en 1887; + +Ou les articles parus dans la _Révolte_ jusqu’en 1893. + +Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c’est qu’apparemment ils +ne tombaient pas sous le coup des lois existantes; et, si on a oublié de +les poursuivre, ils sont je ne sais combien de fois couverts par la +prescription. + +Quant aux écrits futurs, vous n’avez à vous en préoccuper ni au point de +vue juridique ni au point de vue moral. + +Ni au point de vue juridique: car le délit n’est pas commis encore. + +Ni au point de vue moral: car, si le délit est commis, n’ayez crainte, +Messieurs les Jurés, on vient de nous fabriquer une bonne petite loi qui +atteint beaucoup d’autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera +beaucoup d’autres penseurs à retourner, comme le sage, sept fois, sinon +la langue dans la bouche, du moins la plume dans l’écritoire, avant de +se hasarder à lâcher un bout de chronique! + +Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions sur un point +unique: + +Jean Grave s’est-il, par un fait matériel, extérieur, affilié à une +société quelconque? + +Quand je dis _quelconque_, je me trompe, quoique, aujourd’hui, en +matière de preuve, l’adjectif soit fort à la mode. + +La loi dont on vous demande l’application veut «une société formée dans +le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou +les propriétés». (Art. 1er). + +Ces crimes, j’imagine, ne pouvant être des écrits, sont des attentats +matériels: explosions, vols, assassinats. + +Le mot _attentat_ se trouve, d’ailleurs, en toutes lettres, dans le +rapport de M. Bérenger, et l’honorable sénateur, visant des malheurs +trop connus, précise et parle «d’attentats qui répandent la destruction +et la mort sur un grand nombre de victimes». + +La question qui se pose est donc la suivante: + +Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s’est affilié à une _association_ dont +le but était de commettre des crimes? + +Vous a-t-on prouvé qu’il s’est _associé_, tout au moins _entendu_, avec +les hommes assis à ses côtés? + +Jean Grave s’est-il, dans ce but, affilié à Sébastien Faure, à Fénéon, à +Chatel, à tous les autres? + +Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et ces hommes! + +Montrez-moi, du moins, les relations, orales, écrites, pécuniaires, +qu’il a entretenues avec eux! + +En lisant la procédure, j’ai été stupéfait. + +Je m’attendais à trouver, non une preuve--je savais qu’elle n’existait +pas--mais tout au moins une présomption, un indice, un témoignage, cette +_chose quelconque_ dont on semble désormais disposé à se contenter. + +Qu’ai-je vu? + +Le magistrat instructeur commence par lire à Jean Grave un écrit +incendiaire: vous croyez que c’est la _Révolte_ et que c’est signé de +Jean Grave? + +Du tout. C’est un recueil qui s’intitule: _Recueil international_! + +Et Jean Grave de répondre: + +«Je n’accepte pas les théories de l’_International_. J’ai toujours +refusé d’entrer en relation avec les rédacteurs de ce journal, parce que +je le considérais comme un journal subventionné par la police.» + +Et il ajoute ces mots que je vous signale parce qu’ils sont la meilleure +formule de l’état d’esprit de Jean Grave et le résumé le plus net de ses +théories: + +«Je ne suis pas partisan de la violence pour la violence. Mais la +violence découlera nécessairement de la situation.» + +Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à l’heure +actuelle par beaucoup de bons esprits! + +C’était l’opinion de Béranger, quand il prédisait: + +«Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions.» + +Le dramatique génie de Victor Hugo--le voyant magnifique--a terriblement +précisé la prédiction de Béranger: + +«Le siècle ne finira pas sans une grande révolution.» + +C’est, à tort ou à raison, l’impression de Jean Grave. Et cette +impression ne tombe, j’imagine, sous le coup d’aucun texte de loi! + +La réponse de Jean Grave était topique! + +Alors, M. le juge d’instruction renferme l’_International_ et, bien +qu’il vienne d’affirmer à Jean Grave qu’il ne s’agit pas le moins du +monde de ses idées, il exhibe--devinez quoi?--_La Société mourante et +l’Anarchie_!... Et il relit de cet ouvrage, très aridement doctrinal, +les quelques extraits qui motivèrent le procès que vous savez! + +De sorte qu’un esprit mal fait pourrait croire qu’à l’heure actuelle, +c’est encore _La Société mourante et l’Anarchie_ qu’on traduit à cette +barre, et que, les circonstances atténuantes accordées par vos +prédécesseurs, n’ayant permis d’infliger à Jean Grave que deux ans de +prison, on vient vous demander de compléter leur besogne en accordant au +Parquet un petit supplément de vingt ans de travaux forcés!... +(Mouvement prolongé). + +Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion, c’est une +lettre de Jean Grave écrite à ses coaccusés, qui le mette en rapports +criminels avec eux, qui me le montre préparant des vols ou des +assassinats. + +Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n’a pu s’associer! Pour +s’associer, c’est comme pour se marier, il faut être au moins deux! Les +malfaiteurs eux-mêmes ne sauraient échapper à l’empire de cette +nécessité. + +Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins quelques-uns d’entre eux, +avec Sébastien Faure, avec Chatel, avec Brunet,--je parle de ceux qu’il +a vus une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres,--a-t-il formé, +je ne dis pas une association, mais un de ces «groupes d’études», un de +ces groupes éphémères qui sont l’unique ressource de M. l’avocat +général? + +Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant avec Sébastien +Faure, avec Brunet, avec Chatel, où vous voudrez, dans la rue, sur la +place publique, pour étudier quoi que ce soit. + +Montrez-les-moi se concertant, précisant le but à atteindre! + +Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion, et qu’une étude +préalable ne leur eût pas fait de mal. + +Sébastien Faure vous a dit: + +«J’ai bien à peu près les idées de Jean Grave; mais je ne suis pas du +tout de son avis sur la question du vol!» + +Ce qui a son intérêt, quand il s’agit d’une entente en vue de voler les +bourgeois! + +On passe à Chatel, et Chatel de dire: + +«C’est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du tout à la manière de +Sébastien Faure et de Grave!» + +Chatel se rassied et Brunet se lève: + +«Je suis anarchiste, dit-il; mais entre mon anarchisme et celui de Jean +Grave, de Chatel ou de Faure, il y a autant de ressemblance qu’entre le +jour et la nuit!» + +Et il vous explique qu’il n’est pas intransigeant, qu’il s’accommoderait +à la rigueur de quelques-unes de nos institutions présentes et qu’à ses +yeux l’idée des syndicats pourrait servir de base à la société future. + +Eh bien! en fait d’anarchismes, en voilà, me semble-t-il, quatre qui +voudraient se battre plutôt que s’associer; et, si jamais ils forment un +groupe d’études, avant de se concerter pour agir, ils feront bien de se +concerter pour s’entendre! + +L’anarchisme de Grave, c’est l’anarchisme doctrinaire; l’anarchisme de +Faure, c’est l’anarchisme brillant; l’anarchisme de Chatel, c’est +l’anarchisme esthétique; l’anarchisme de Brunet, c’est l’anarchisme +opportuniste!... + +BRUNET, interrompant.--Je vous remercie beaucoup! (Hilarité générale). + +Me DE SAINT-AUBAN.--Brunet, sur les mânes de Proudhon, votre maître à +tous, je vous jure que je n’ai pas eu le moins du monde l’intention de +vous blesser, et je retire de grand cœur l’épithète, en effet, +injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche... (Rires et +bravos). + +Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui n’ont qu’un point +commun, celui _de ne pas s’entendre_, aient néanmoins conclu une +_entente_ dans le seul but appréciable d’inaugurer la loi nouvelle et +d’attraper vingt ans de travaux forcés, n’est-ce pas là le signe d’un +cinquième anarchisme, qui n’est pas le moins périlleux? Je l’appellerai, +s’il vous plaît: l’anarchisme judiciaire... (Mouvement). + +Voyons! Vous dites que Jean Grave s’affilie: donnez-lui des affiliés! + +Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces! Vous avez grandi +jusqu’à son apogée l’art policier de la perquisition! Vous avez arrêté +des centaines d’anarchistes! Vous les avez emprisonnés, mis au secret! +Vous n’avez rien négligé pour les faire parler! Si vous les avez +relâchés, c’est qu’ils n’étaient pas coupables. S’ils n’étaient pas +coupables, c’est qu’ils n’étaient pas associés? S’ils n’étaient pas +associés, comment Jean Grave a-t-il pu s’affilier à leur association? + +Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme une fiction, qui +échappe au banc des assises et ne fournit à votre parole que l’image +imprécise d’un péril indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous +dites: + +«Voilà l’association organisée par Jean Grave! Ces êtres, que je ne +connais pas, que je ne puis vous livrer, parce que je les ignore, ou +que, les ayant arrêtés, j’ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres +fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes, voilà les malfaiteurs +avec qui Jean Grave s’entend pour détruire la bourgeoisie!» + +Étrange association où il n’y a point d’associés! + +Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où il n’y a d’affiliés +que les numéros de la _Révolte_! + +Entente inouïe jusqu’alors, qui ne repose que sur des phrases, et où les +seuls complices sont des idées et des mots! + +C’est ce que M. l’avocat général appelle: + +«L’association par la voie du journal!» + +Définition qu’il complète par cette autre non moins étonnante: + +«Entente entre gens qui ne se connaissent pas, en vue de commettre des +faits qui ne se sont pas produits!» (Hilarité). + +Voyons, discutons un peu: + +La brochure de 1883, j’admets, si vous voulez, qu’elle trace l’esquisse +d’un plan, qu’elle invente ou réédite le projet de certains groupements, +qu’elle ait conçu, une minute, un projet d’entente où «la propagande +théorique aurait pu servir à masquer la propagande par le fait». + +Soit; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès, est quelque chose, +elle est, elle ne peut être qu’un plan! Et, pour l’application d’un +texte voté en 1893, qu’importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce +plan n’est pas réalisé? + +Or, je vous dis: le plan de 1883 a été abandonné par Grave lui-même dans +l’esprit duquel s’est accomplie une évidente évolution. + +M. l’avocat général sourit!... + +M. l’avocat général n’admet pas que les idées de Jean Grave aient pu se +modifier!... Cela pourtant n’est pas arrivé qu’à Jean Grave!... + +Écoutez ce qu’écrivit jadis un monsieur, à l’heure qu’il est gros +bourgeois et nanti d’importantes fonctions dans la société moderne: + + Le _Père Duchêne_ voulait aujourd’hui, patriotes, à propos justement + des boîtes à messes, vous raconter une petite histoire qui l’a + b...grement fait rigoler. + + Un vieux patriote, des amis du _Père Duchêne_, est venu hier le + trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée affiche. + + Où f.....! il est dit qu’on va vendre tout l’attirail de la boutique + qui a nom chapelle Bréa! + + Là, du côté de l’avenue d’Italie! + + Le _Père Duchêne_ se rappelle du J...-f..... Bréa. + + --Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd’hui cette + histoire-là! + + Il suffira de vous dire, patriotes, que c’était en juin 1848. + + Quand les patriotes d’il y a vingt-deux ans se battaient, eux aussi, à + l’ombre du drapeau rouge, pour le triomphe de la grande révolution + sociale, ah! il y en a eu des tués, des bons b..... là, et des + déportés qui ont été faire la récolte du poivre! Ah! f.....! il faudra + qu’un jour le _Père Duchêne_ raconte tout au long cette histoire aux + patriotes! Eh bien! Bréa est un de ceux qui fusillaient le peuple! Le + peuple l’a pris et l’a fusillé, parce qu’il avait voulu le trahir, + + Et faire comme les J...-f..... qui lèvent la crosse en l’air et vous + fusillent à bout portant. + + Les J...-f..... avaient fait élever une chapelle en son honneur! + + La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte, qui ne + rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme la sacrée Chapelle + expiatoire, que les défaites du peuple et de la révolution. + + Le _Père Duchêne_ est bougrement content, car la commune fait là ce + qu’on appelle d’une pierre deux coups. + + Elle consacre sa haine pour les J...-f..... qui, comme Bréa, fusillent + les patriotes, + + Et f... encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins! + +L’auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes--n’est-ce +pas, Monsieur l’Avocat général?--mais dont le style, plutôt... salé, ne +rappelle guère la sobre langue doctrinale du journal _La Révolte_, +appartient aujourd’hui à la France officielle: il a porté des toasts à +la santé du Tsar; devant sa voiture ont cavalcadé les cuirassiers, cet +honneur, cette élite de nos phalanges militaires!... Admettez-vous qu’il +ait changé d’avis, lui, l’honorable M. Humbert, le président du premier +conseil municipal de France?... (Longue sensation dans l’audience). + +Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé--affirme M. l’avocat +général. + +Eh bien! ici, prenant l’offensive, intervertissant les rôles, faisant ce +que vous devriez faire et ce que vous ne faites pas, assumant le fardeau +de la preuve, je viens vous démontrer directement, matériellement, par +ce journal _La Révolte_, le seul accusé d’aujourd’hui, que, quelles que +soient la perfidie ou l’élasticité du texte, Jean Grave n’a formé, ni +avec les gens qui l’entourent, ni avec cette foule anonyme dont je vous +parlais tout à l’heure, quoi que ce soit qui, de près ou de loin, +constitue ou une _association_ ou une _affiliation_ ou une _entente_, au +sens juridique et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont +les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés, moi, défenseur, +je m’efface et je laisse parler les écrits. + +Je dis, d’abord, qu’il n’y a pas d’_association_. + +Qu’est-ce qu’une association? + +Le rapport de M. Bérenger, précisant la portée de la loi nouvelle, nous +la montre créant de nouveaux délits, frappant les associations, quelle +que soit leur durée; mais, pour les définitions légales, il s’en réfère +au droit commun. + +Le rapport est formel à cet égard: + +«Le projet n’a rien de contraire aux principes généraux de notre +droit»--y lit-on en ce qui touche la définition de l’association. + +Et l’_entente_ n’est que l’ancienne résolution d’agir concertée entre +deux ou plusieurs personnes, de l’article 89 du code pénal. + +Or, quel est le droit établi par le code pénal? + +Écoutez M. Faustin Hélie, l’éminent criminaliste: + +«Toute association suppose deux éléments: un but déterminé et un lien +qui unisse les associés. Le signe distinctif des associations est une +constitution organique.» + +Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision, Jules Favre +disait dans le fameux procès des Treize--ô éternel recommencement des +palinodies humaines! Les _Treize_ d’aujourd’hui sont _Trente_, voilà +tout!...--Jules Favre disait: + +«L’association suppose, non pas seulement un lien quelconque qui +rapproche les hommes, mais encore une convention qui la rend +obligatoire; des intérêts qui se confondent, qui vont à un but commun. +Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans une réunion +quelconque, vous pouvez affirmer qu’il n’y a pas d’association.» + +Je ne demande pas une constitution, une charte au sens propre du mot. +Mais je veux la preuve d’une organisation, tout au moins rudimentaire: +une sorte d’administration, comme disait Jules Favre; de hiérarchie, +faute de quoi, avec la meilleure ou la plus mauvaise volonté du monde, +il n’y a pas, il ne saurait y avoir d’organisation. + +Je n’exige pas des statuts comme ceux que j’ai là sous les yeux. + +Ce sont les statuts d’une association célèbre qui a joué un grand rôle +dans l’histoire de notre pays et du monde. + +Cette association n’a pas, à ma connaissance, percé des foies de +présidents de république. Mais elle s’est offert le cou d’un certain +nombre de rois--notamment du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle +quelque part «un brave homme peu fait pour la guillotine»--ce qui prouve +que le style de Jean Grave est moins meurtrier que les jugements +maçonniques. + +Les ressentants de cette association ont même décidé cet acte de _haute +justice sociale_ (alors on parlait comme Ravachol) à Wiesbaden, dans un +convent célèbre. Où l’analogie devient d’une atroce ironie, c’est que le +convent, raconte un chroniqueur, se tint dans une cave!... + +Depuis, l’association s’est logée dans des locaux moins humides. Elle a +commandé à son grand architecte, celui de la rue Cadet, de lui en bâtir +d’autres plus confortables. Elle a déserté les caves, et elle n’use plus +de ces endroits, frais mais tristes, que pour y conserver les bons vins +qu’elle boit de temps à autre à la santé de la démocratie attérée. + +Cette association soulève des avis divers. + +Les uns la considèrent comme la gardienne des lois--y compris, +j’imagine, l’article du code pénal qui défend de s’associer plus de +vingt. + +D’autres sont plus sévères: dans une encyclique récente qui répète des +enseignements séculaires, le pape Léon XIII la traite de «secte +criminelle» et la qualifie: «une association de malfaiteurs organisée en +vue de détruire les principes essentiels sur lesquels reposent toutes +les sociétés civiles.» + +--Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur l’Avocat général, qu’on est +toujours l’anarchiste de quelqu’un!... (Hilarité générale). + +Et notez que, si je me permets de citer le verdict d’un pape, c’est que +Léon XIII, qualifié à plusieurs reprises par le journal _Le Temps_ +d’«homme de génie», et par le _Journal des Débats_ «du plus grand des +papes», n’a pas la réputation d’être l’ennemi implacable du régime dont +M. l’avocat général est l’officielle incarnation! + +Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie pour avoir le plaisir de +citer Léon XIII; j’en parle parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît +comme le type de ces associations de combat qui, à l’origine, ont un +pied dans le crime, avant de poser l’autre sur la marche qui monte au +pouvoir; de ces associations, dont le but est de renverser un ordre +social et de lui en substituer un autre dont elles se font les +impitoyables gardiennes dès qu’il est établi; j’en parle, parce que la +Franc-Maçonnerie se manifeste dans l’Histoire comme la plus fidèle image +de ce que la langue du droit appelle une _affiliation_. + +En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif, cet ensemble +d’efforts, de moyens, d’actes coalisés pour le triomphe d’une doctrine +et d’un intérêt. + +Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet règne un Grand Maître. +Sous lui, commande toute une armée de gradés auxquels on doit le plus +profond respect, car ils sont tous plus _vénérables_ les uns que les +autres (longue hilarité). L’association se divise en groupes--les loges, +qui n’ont rien d’une salle d’études--puissamment reliés entre eux. Les +membres versent dans une caisse commune des cotisations annuelles qui +ont servi et servent encore à une certaine propagande. + +Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge, il faut des +paroles données, des promesses échangées--partant, l’abdication d’une +partie de l’individualité humaine au profit d’un pouvoir +collectif--toute une série d’initiations préparatoires qui, dans le +langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire: recevoir la +lumière du troisième appartement! + +Eh bien! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un seulement de ces +caractères, se retrouvent-ils dans l’Anarchie? L’Anarchie est-elle, je +ne dis pas une Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une +Franc-Maçonnerie? La Franc-Maçonnerie peut-elle intenter à l’Anarchie un +procès de concurrence déloyale ou de contre-façon? + +Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général. Vous savez bien, par +le dossier lui-même, que les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des +méditatifs, ou des théoriciens tout le jour courbés sur leur bureau, ou, +dans un tout autre monde, très loin des premiers, quoi qu’on en dise, +des aigris, des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point commun +d’habiter, tout en haut de l’immeuble social, la tristesse d’une +mansarde et qui, en fait de lumière, n’ont jamais vu, malheureusement +pour eux, celle du troisième, mais bien celle du sixième ou du septième +appartement! (Hilarité générale). + +Et--ironie des choses!--si l’Anarchie n’est pas une Franc-Maçonnerie, ce +qui--Jean Grave dira que je parle avec mes instincts d’autoritaire et +mes préjugés bourgeois,--ce qui l’aurait rendue beaucoup plus +redoutable, car une Franc-Maçonnerie, surtout dans les périodes de lutte +pour la conquête du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y +obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est précisément à cet homme +dont vous faites le pivot de votre association, c’est à cet écrivain que +vous voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses idées, à +l’intransigeance de ses doctrines, que vous le devez. + +Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C’est +la _Révolte_ entière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents +abondent. J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la +démonstration évidente de ce que j’avance. + +Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause; ils remontent à 1887 +et s’échelonnent jusqu’à nos jours. On y prend sur le vif les idées de +Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me borner à quelques +extraits topiques. + +Sous le titre: _Notre but_, le premier numéro de la première année +expose le programme théorique du journal: + + La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point à des lois + imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de + l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, nous cherchons à + provoquer partout l’initiative consciente de l’homme. + +«Autonomie complète de l’individu!» Aucun lien, par conséquent, qui +l’enchaîne à l’individu! C’est-à-dire tout le contraire de l’idée +d’association! + +Est-ce à dire que dans la société anarchique--car Jean Grave, d’accord +avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société--l’homme +doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le +sauvage primitif? + +Non: plusieurs fois, la _Révolte_ s’est expliquée à cet égard: + + Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre seul, qu’il a + besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, + qu’il lui faut solidariser ses forces avec d’autres pour combattre et + triompher des obstacles que lui oppose la nature... + + Nous préparons cet âge du _Communisme anarchiste_ où chacun + travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et + où, débarrassés de tout l’affreux bagage de l’antique barbarie, nous + cesserons enfin d’être une bande vile de bourreaux et d’esclaves. + + (Article-programme de la _Révolte_, premier numéro de la première + année). + +Comment naîtra et vivra cet âge béni du _Communisme anarchiste_? Quelle +sera sa constitution sociale? Quelles seront ses lois--car, +scientifiquement parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on +proscrit le mot? + +Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous donner encore une +formule bien limpide, s’appliquent à rêver cet avenir mystérieux, et, au +point de vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale et +courageuse de l’effort cérébral contemporain, je ne saurais trop +recommander à l’érudit et au penseur la sereine méditation de leurs +rêves étranges. + +Lisez les curieuses _Lettres sur l’anarchie_ publiées par la _Révolte_ +(7e année): + + L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte perpétuelle, à + l’antagonisme irrémédiable des activités. La raison dont elle procède + est la formule de l’ordre universel; son application sociale édifiera + certainement l’ordre social qui ne repose ni sur le mensonge + abusivement imposé, ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive. + + Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de l’évidence, + nous essayerons la fondation de la société anarchiste, l’organisation + rationnelle de ce désordre dont nous menacent les défenseurs + intéressés du présent douloureux. + +L’auteur a-t-il _vérifié au grand jour de l’évidence la possibilité_ de +fonder une société anarchiste, _d’organiser rationnellement le désordre_ +qu’on entrevoit à l’horizon? Ce n’est ici et aujourd’hui ni le lieu ni +l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe, messieurs, pour la +solution de l’affaire, ce n’est point la formule du soi-disant monde +futur, mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers. + +Or, le dogme essentiel se traduit en quelques mots: + +Le seul lien entre les hommes doit être le «sentiment de la solidarité». +Le seul groupement légitime est «le groupement naturel des mêmes +tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités». + + Il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires, + de centralisation, de fédération avec conseil directeur. + + Il faut que le groupement se forme spontanément. + + Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité des mêmes + aspirations. Il s’établit un mouvement libre de relations. + +Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les hommes. Aucune loi, aucun +chef pour maintenir les groupements. Seulement, les hommes ont dans leur +cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la nature. Les +amitiés, les affections, les intérêts les réunissent: mais hors les +sentiments et leurs mouvements naturels, rien ni personne--c’est là +toute l’anarchie scientifique--n’a le droit de maintenir ces réunions, +qui ne peuvent devenir permanentes que par la permanence des instincts +qui les ont fondées. + +C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit le mot célèbre: + + Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire l’élimination + radicale du principe d’autorité. + +Et, comme Proudhon--ici, nous touchons le cœur du débat--comme Proudhon, +Jean Grave n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres principes +qu’après la victoire. La société anarchique doit s’élaborer comme elle +devra plus tard fonctionner, c’est-à-dire qu’entre les autonomies +individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d’autre lien que la +communauté des tendances et des aspirations. + +Voilà ce que--de 1887 à 1893--Jean Grave répondra à tous ceux qui le +consulteront. + +De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n’ont d’accès +qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs n’y voient pas grand’chose. +Et rien n’est amusant comme la correspondance--cette correspondance de +conjurés!--qui s’établit entre la _Révolte_ et un grand nombre +d’anarchistes. + +De toutes parts on écrit à Jean Grave: «Mais, si nous voulons la +victoire, _organisons-nous! associons-nous! entendons-nous!_» Ces trois +mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un +intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son +principe est un rempart qu’aucune considération pratique ne renverse. On +s’irrite contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on s’aigrit, on +le traite d’utopiste, de docteur, de _pion_--épithète que, d’ailleurs, +il partage avec un ministre--de jésuite,--ce qui prouve, Monsieur +l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, on est +toujours aussi le jésuite de quelqu’un! (Hilarité). + +Vains efforts! A tout, Grave oppose le _non possumus_ du doctrinaire, de +sorte que, non seulement _on ne s’organise pas_ en vue d’actes pratiques +auxquels le journal _La Révolte_ est toujours resté étranger, mais que, +même dans le domaine des idées pures, au lieu d’arriver à l’_entente_, +on aboutit, grammaticalement parlant, au _défaut d’entente_ le plus +absolu! + +Prenez la collection de la 2e année: + +Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question +suivante: + +«L’action individuelle peut-elle suffire?» + +Réponse: Oui! la _Révolte_ ne reconnaît qu’un principe: «l’initiative +personnelle», qu’elle qualifie «d’organisation spontanée». + + En _révolution_, comme en _organisation sociale_, il n’y a pour les + anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de l’_initiative_. (2e + année, nº 26). + + Nous sommes révolutionnaires, oui... Mais pour que cette révolution + s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires soient assez + nombreux pour passer des aspirations au fait. _Comme la société que + nous rêvons d’établir ne doit pas s’imposer, mais être la résultante + de la libre évolution de tous, il faudra que chaque révolutionnaire + soit assez conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit + dans la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour + pouvoir se passer de mot d’ordre._ (4e année, nº 7). + +Et cette idée revient incessamment dans la _Révolte_. Pourquoi un mot +d’ordre? Pourquoi une association? Pourquoi une Franc-Maçonnerie? + + Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante de la + libre évolution de tous. + + Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, + de façon que l’universelle harmonie soit, non seulement le résultat, + mais la cause de la finale évolution. + +Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus pressés, n’entendent pas +de cette oreille, et dans le nº 11 de la 4e année, le défaut d’entente +devient la scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols qui, eux, +veulent s’organiser et ont formé des «commissions de relations». Écoutez +la _Révolte_; l’article est de Jean Grave: il est bien documentaire: + + _Vous n’avez pas d’entente_, pas de réunions dans lesquelles on prenne + des résolutions, nous reprochent encore les camarades. Pour vous, + l’essentiel est que chacun fasse ce qui lui plaît. + + _Certainement_, camarades, et nous sommes certains que c’est la seule + manière d’agir. + + Les camarades espagnols nous disent: + + Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons nos + relations; nous pourrions en avoir avec toute la terre, si les autres + pays étaient organisés comme nous. + +Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que vous ne soyez pas un avocat +général espagnol! (Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur +pour vous, il n’en est pas de même en France; écoutez la suite, qui +édifiera le jury: + + Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase que préconisent + les camarades espagnols, sans s’y arrêter pourtant... + + Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper des éléments en + vue de faire la révolution... + + Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution viendra en + dehors de nous, avant que nous soyons assez nombreux pour la + provoquer... + + Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, évitant toute + concession qui pourrait voiler un coin de nos idées; ne voulant pas, + sous aucun prétexte, accepter aucune alliance qui, à un moment donné, + pourrait devenir une entrave. + + ... _Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout englober, + tout faire, tout entreprendre._ + + ... Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons les + impatients jeter leur feu, et les théories, devenant plus réfléchies, + seront plus conscientes et se coordonneront d’autant mieux qu’elles + n’auront rien d’imposé, que l’on n’aura apporté aucune entrave à la + libre évolution des esprits. (4e année, nº 26). + +Quelle _entente_, Messieurs les Jurés! + +Mais voici qui coupe court à toute équivoque. C’est un article intitulé: +L’ENTENTE. Nous allons voir ce que l’anarchie doctrinale en pense, de +l’ENTENTE qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons! + + _Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes français + il ne peut plus se constituer de ces organisations entre un petit + nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui voudraient donner une + impulsion et une direction au parti. Si pareille entente se + constituait aujourd’hui, elle n’aurait jamais l’importance qu’elle + aurait eue autrefois et elle ne vivrait pas..._ Nous n’avons, + d’ailleurs, qu’à nous en réjouir. De pareils groupements, qui ont + rempli presque toute l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute + donner, pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui + donner une force d’action, une importance et un certain lustre qu’il + n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout de quelques années, + _toutes ces ententes deviennent une gêne, un obstacle au développement + ultérieur_. Elles ne permettent pas à l’individu d’atteindre toute la + force de son développement. (4e année, nº 31). + +Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le ton de la _Révolte_ +ne fait que se confirmer. Les numéros de 1892 répètent les mêmes +conseils: + +Je lis dans le numéro 48: + + Il devient évident que nos amis persistent dans leurs idées + d’organisation préalable avec une obstination déconcertante. Ils ne + s’aperçoivent pas que le vide grandit autour d’eux et nous présentent + un ultimatum: «Passez par ici, ou l’anarchie est perdue.» Gardez vos + prédictions, camarades. + +Est-ce net? + +De tout ce qui précède dégageons les conclusions. + +Il semble que les anarchistes se soient organisés en Espagne et qu’ils +aient tenté de se fédérer en Italie. Des Français ont voulu suivre leur +exemple. La brochure de 1883 a subi la poussée de cette tentative. Elle +n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns peut-être l’ont +essayé: ils n’y ont pas réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au +journal _La Révolte_ l’honneur d’une grande influence, on peut dire que +la vigueur de sa polémique sans trêve fut la cause de leur échec. Ironie +des choses! Cette même _Révolte_ est aujourd’hui présentée au jury comme +ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement empêché +d’aboutir!... (Mouvement). + +Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale, c’est que _La Révolte_ +n’a jamais prétendu s’imposer au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour +son compte et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de journal et +rien qu’œuvre de journal. + +Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque? Est-il le langage +d’un promoteur, d’un organisateur, d’un leader? N’est-il pas celui d’un +journaliste qui veut n’être que journaliste, parce que c’est là qu’il +trouve son devoir et sa mission? Grave a été un gérant; Grave a été un +rédacteur. En ce qui le concerne, je conçois des procès de presse: tout +autre procès est un illogisme, un non-sens ou un parti pris! + +Voilà donc la _Révolte_ bien caractérisée: la _Révolte_ a été un +_journal_, et non une _conjuration_. + +C’est à titre de journal que, comme tous les journaux du monde, elle +publiait, à sa quatrième page, ces fameuses «petites correspondances» +qui, au dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux _conjurés_! + +Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes, où l’on peut tout +oser, pour se permettre de dire que les correspondants d’un journal sont +des _affiliés_ au sens de la loi pénale! + +Voici un journal mondain. A la même rubrique «Petites correspondances», +j’y relève ce qui suit: + +_Gabrielle X... à Paul Y... Mari part demain; sois 3 h., avenue Acacias, +bois._ + +M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le texte nouveau, il y a +_entente_ entre le journal dont je parle, Gabrielle, Paul et le mari? +(Hilarité). + +Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, entre temps, y va +de son petit mot pour protéger la morale et la famille contre +l’anarchie. J’y relève ce qui suit: + +_Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons tous les jours de midi +à cinq heures piscine particulière._ + +_Masseuse, premier ordre, services garantis._ + +_Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre anglais à Monsieur riche +et vieux._ + +Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler à des pères de +famille, quelle que soit la confiance qu’ils m’inspirent. (Rires). + +Eh bien! M. l’avocat général pense-t-il qu’il existe une _entente_, au +point de vue pénal, entre le journal, la masseuse, l’Anglaise et le +vieux Monsieur?... (Hilarité générale). + +--Mais--insiste M. l’avocat général--les correspondants de la _Révolte_ +étaient anarchistes! + +Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste était le +journal! Un journal anarchiste a pour correspondants des anarchistes, +comme un journal du boulevard a des boulevardiers, comme un journal de +cocottes a des cocottes!... + +Quant aux convocations de _groupes_, la _Révolte_ faisait ce que fait +l’_Intransigeant_, ce que font toutes les feuilles populaires--ni plus +ni moins. + +Ainsi que l’observait Jean Grave: «La _Révolte_ ne convoquait pas les +groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, puisque la _Révolte_ se bornait +à rendre publiques les convocations.» + +Je passe aux souscriptions--qui, d’après M. l’avocat général, auraient +alimenté la caisse du parti anarchiste. + +Ah! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la peine à suffire aux +dépenses du journal! + +La _Révolte_ était pauvre, très pauvre. Plus d’une fois, le numéro ne +put paraître, faute de fonds pour l’imprimer. Les abonnements étaient +rares; les souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur +insuffisance. + +Ici, je ne vous apporte plus des extraits! je vous apporte tous les +_avis_, toutes les _notes_, tous les articles concernant les +souscriptions. Vous y verrez que ces souscriptions, enregistrées sous la +rubrique: _Propagande générale_, n’ont jamais eu d’autre but que de +faire marcher le journal, qui les absorbait entièrement. + +En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après une pièce comptable. + +Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je lis: + + AUX CAMARADES + + Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont répondu à notre + appel, en nous envoyant des souscriptions, ou en promettant de verser + régulièrement, tels que les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. + C’est grâce aux amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans + encombre cette semaine. + + Puisque les camarades nous aident de leur concours pécuniaire, nous + leur devons un compte rendu financier de la situation, qui leur + permettra de juger où nous en sommes. + +Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a paru jusqu’alors +trente-neuf numéros de la _Révolte_; que l’impression du numéro coûte +263 francs, ce qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs. + +Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs, parmi lesquels figurent +1.690 francs, montant intégral des fameuses souscriptions! + +Donc, même en absorbant pour les frais du tirage l’intégralité des +souscriptions, restait un déficit de 2.191 francs! + +Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général, la _caisse centrale_ +du parti. Elle ne suffisait pas à s’alimenter elle-même, mais elle +alimentait l’anarchie!... (Mouvement prolongé). + +Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions de quoi +imprimer et distribuer deux brochures. + +La première attaque le militarisme; elle est de nature à impressionner +vivement les conscrits. Il n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat +général: elle est du comte Tolstoï!... (Sensation). + +Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la soif de vengeance au +cœur des miséreux, des êtres dont «l’esprit a la colique», comme dit +Montaigne, parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, Monsieur +l’Avocat général?... C’est le recueil des interviews du baron de +Rothschild par M. Jules Huret!... (Hilarité). + +Ah! j’oubliais... Il y a eu d’autres souscriptions, des souscriptions +ouvertes au profit, non des condamnés, mais de leur famille, de leurs +petiots, de leurs _gôsses_, comme on nomme les bébés des misérables! Et, +ces souscriptions-là, vous les incriminez, Monsieur l’Avocat général? +Mais qu’avez-vous donc à la place du cœur? Si c’est un crime que +d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste; si c’est un crime de +le secourir, je suis prêt à le commettre, ce crime, Monsieur l’Avocat +général! Allons! Poursuivez-moi! Je suis prêt à le mériter, et, certes, +ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié! (Vive sensation). + +Que reste-t-il à ajouter? Vous êtes bien convaincus que la _Révolte_ ne +complotait avec personne, puisqu’elle prêchait l’isolement? + +Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’_entendait_ avec personne, +puisque, même en théorie, elle n’a provoqué que des désaccords? + +Soutiendrez-vous encore que Jean Grave _couvrait, par sa propagande +écrite, la propagande par le fait_? + +Mais, qu’est-ce donc, la _propagande par le fait_? + +Des vols! Des assassinats! + +Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration de ces crimes, +c’est qu’il n’en est pas l’ennemi. + +Or, voici comment il en parle. + +Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter les bourgeois? + + Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer en France, + elles ont subi un peu l’influence du mouvement terroriste russe. + Justement, à ce moment, les nihilistes couronnaient par la mort du + Tsar la guerre qu’ils menaient contre l’autocratie. Les idées + anarchistes comportaient la propagande par le fait, l’enthousiasme qui + s’empara de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les groupes, on + ne voulut plus entendre parler de théories. Il n’y avait que les + timorés et les retardataires qui pussent s’occuper de ces fadaises. + + Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action. + Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules choses dignes + d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux. Crier bien fort et + lancer des pétards dans les jambes des bourgeois, voilà qui devait + être de l’anarchie. + + Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour résultat + que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril 1887). + +Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires. Le groupe _La +Guerre Sociale_ s’en plaint avec amertume. Il raille ces «organes +doctrinaires», qui sont l’œuvre de quelques «docteurs» et «sont fermés à +ceux qui n’ont pas la même manière de voir». «Nous croyons--dit-il--que +l’argent _gaspillé_ jusqu’à ce jour aurait été plus _utilement_ dépensé, +pour la _propagande par le fait_.» + +Grave répond dans la _Révolte_: «Nous différons complètement d’idées +avec la _Guerre Sociale_.» (Numéro du 3 février 1888). + +Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article: + + LUTTE ET THÉORIE + + La réponse des camarades de Toulon nous fournissant l’occasion de + revenir sur cette question des organes de théorie et des organes de + lutte et de nous expliquer sur notre manière d’envisager la + propagande, nous allons le faire une bonne fois pour toutes. + + Ce reproche de _modérantisme_ a toujours été fait à la _Révolte_ par + des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire qu’à la + condition de parler sans cesse de fusillades, d’incendies, de + massacres et pendaisons de bourgeois. Nous, au contraire, nous + cherchons à démontrer que les mots violents ne prouvent rien, que le + révolutionnarisme des idées émises fait tout, et non la forme du + langage là où il n’y a pas d’idées. + + Les camarades de Toulon écrivent: «Nous dirons aux travailleurs: + Puisque ce n’est que par la force que l’on vous tient esclaves, tâchez + d’être plus forts que vos maîtres. Nous prêcherons la lutte à main + armée, lutte par tous les moyens, même par le feu..., etc. N’est-ce + pas par les organes anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à + nier la légitimité de la propriété individuelle et à l’attaquer «comme + voleur» au nom de la liberté anarchiste?» + + Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à la vérité. Dites + à la tribune, elles peuvent enflammer un auditoire qui se laisse + entraîner plus par la véhémence des paroles que par le raisonnement; + mais, quand on les discute, il n’en reste pas grand’chose. + + Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, Jacques Clément et + Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition, il ne faudrait pas venir + comparer des situations qui ne sont plus les mêmes. En 93, on était en + pleine période insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. + Des appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de + propagande, ce n’est plus la même chose. + + Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, des fanatiques + qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation cérébrale quelconque, + ce n’est pas à des gens de leur espèce que les anarchistes entendent + faire appel pour grossir leurs rangs. _Ce ne sont pas des cerveaux + malades qu’il faut pour faire réussir la révolution sociale._ + +Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de _modérantisme_ jeté à la +face de Jean Grave? Dieu! que c’est donc toujours la même chose, +l’Histoire!--Ne dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton! Et, +cependant, on veut envoyer Jean Grave au bagne, sous prétexte qu’il a +organisé la violence de ceux dont la violence le méconnaissait!... +(Mouvement prolongé). + +Voici, enfin, qui est bien topique. + +Le 21 mai 1892, la _Révolte_ reproduit un article du _Figaro_ qui, sans +doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol, mais explique son acte par +des mobiles généreux: + + LES EXPLOSIONS + + Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières explosions. + + Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable. Mais + tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse bourgeoise, à + des signes de respect. + + A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient l’écume à la + bouche et le venin sur les lèvres,--on voyait les Zola déclarer: + + «Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, d’une bonté + impulsive--inconsciente, soit,--mais leur mobile est désintéressé: ils + veulent détruire pour arriver plus vite à ce règne de justice qu’ils + croient de demain.» (_Figaro_ du 8 avril). + +Eh bien! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion pour prêcher la +dynamite, voici ce qu’écrit la _Révolte_: + + Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des masses. + + Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il a été + jusqu’à présent,--un acte de révolte de l’individu contre tout un + régime qui l’obsède. + + Et il ferait oublier l’autre élément,--le grand, le seul qui fasse les + révolutions,--les masses, les foules dans la rue. + +Les masses dans la rue! La révolution sociale! Voilà ce que veut Jean +Grave! La dynamite au coin des rues?... Il est trop intellectuel!... + +Voici une remarquable analyse de la situation du moment. L’article est +du 30 avril 1892; + + LE TERRORISME + + Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série d’attentats + à la dynamite, en France et ailleurs. C’est une prise d’armes, dirigée + surtout contre ceux que la société bourgeoise entoure de son plus + grand respect: les juges, «les magistrats», comme on aime dire dans ce + monde. + + Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels et ils ont + provoqué pour quelques jours une panique incroyable dans les classes + aisées--panique passée aussi vite qu’elle est venue. + + Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la tête. Elle + voit déjà dans son imagination un vaste complot, une formidable + organisation occulte. Elle tremble pour son existence et s’empresse de + prendre des mesures si disproportionnées au danger réel, si vexantes + pour le grand nombre, qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes + qui en étaient hier les supports fidèles. + + Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse pas si + facilement entraîner à l’épouvante par des faits isolés, tant que le + peuple, les masses ne bougent pas. Aussi les deux bourgeoisies, + française et anglaise, ont vite mesuré la profondeur du mouvement; + elles ont vite compris qu’elles n’avaient devant eux que des individus + isolés... + + Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont pas des hommes + rêvant barricades, explosions et autres accessoires des révolutions, + mais des hommes voulant, appelant de tout leur être la révolution + sociale elle-même. + +Voyons! de telles lignes ont provoqué Léauthier? (Vif mouvement). + +Voilà pour les excitations aux _attentats contre les personnes_. + +Voici, maintenant, pour les _attentats contre les propriétés--le vol_. + +Oh! ici, la _Révolte_ est formelle: + + 11 décembre 1891. + + Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine que l’on + nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit les préjugés de + propriété... + + Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés. + + La propriété est constituée, parce que si la propriété est le vol--_le + vol c’est la propriété!_ + + Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche la propriété, + ne savent que la reconnaître; qui, pour arriver à l’expropriation, + commencent par l’appropriation. + + + 18 décembre 1891. + + Passons maintenant au côté pratique de la question. + + Comme principe--avons-nous dit--le vol n’apporte rien de nouveau; il + n’a absolument rien de révolutionnaire. + + Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs esclaves, et + les esclaves--au lieu de se révolter--ont volé leurs maîtres. Le vol, + c’est la contre-partie de la propriété, la soupape de sûreté de la + propriété. + + On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est + l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur le + mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et l’hypocrisie en + vertus révolutionnaires. + + + 25 décembre 1891. + + Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore + moins comme moyen d’action. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage (une sorte de + filouterie qualifiée) entre compagnons? + + Entre compagnons? Mais où donc commence le compagnonnage, où commence + le «bourgeois»? + + La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces + affreux «bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées». + + «C’est pour les rendre révolutionnaires», a-t-on ajouté, tout comme + Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes, + ou comme l’État, qui dépouille le paysan pour «l’instruire» et le + faire «progresser». + + On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d’absurdités + on s’embourbe en érigeant le vol en théorie. + + Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le + vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non l’expropriation; + c’est le faible qui vole: la force exproprie. + +Voilà ce que veut Jean Grave: l’_expropriation par la révolution_. Il +veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles +et aux bourgeois. + +Mais le vol!... Vous voyez comment la _Révolte_ le traite? et vous dites +que sa propagande enfanta les voleurs?... + +Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction! elle s’est +nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire des +_distinguo_; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du +dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, +du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui +s’élevèrent sur le vol. + +Quelle _entente_! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave +comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie!... +(Mouvement prolongé). + +Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait! Voilà +comment il a approuvé les propagandistes! Voilà comment il en a fait +l’apologie! + +Ah! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal +conservateur, le _Nouvelliste de Bordeaux_, que les griffes de vos lois +nouvelles ne manqueraient pas. + +Écoutez: + + Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et + quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la + détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies. + + ... Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se + remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise + initiale et à leur routinière incapacité. + + Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des + républiques; et tous, qu’ont-ils fait? Rien, rien, moins que rien. Ils + ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets + des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des + semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on + parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois + même, d’une vague fraternité. + + Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres; des barbus à + des moustachus; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est + toujours la même chanson. Les réformes sont toujours «prochaines», les + sacrifices toujours «provisoires».--Il existe un code qui est le plus + sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y + embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands + chemins; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur + caverne. + + --Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs + livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et + consacré la révolte. Ah! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces + massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires + de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits + révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est + contre eux que se tournent les révolutions! + + Ouais! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons! + Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la + plaisanterie de leur goût? + + Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé + un sort meilleur? Poussons plus loin: Croyez-vous que les protestants + et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du + seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de + propagande? + + Ah! la superbe ironie! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête + à la statue d’un beau rôtisseur de foules; de doux universitaires à + lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous + les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces + nobles traces: + + «Le monstre! l’horrible monstre! tuez-le!» C’est bon dans l’histoire, + n’est-ce pas? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques + amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise + de continuer la tradition!--O comédiens! toute votre histoire n’est + que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous + vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est + vous qui la vivez?--O imbéciles! + +Ah! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie! + +Je comprends que la _Révolte_ reproduise leurs articles!... (Longue +sensation dans l’audience). + +Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, la _propagande écrite_ +de la _Révolte_? Vous savez si elle masque la _propagande par le fait_? + +Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité? + +Ah! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien: anarchistes ou non, nous +autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses +humaines! + +Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas +assumé une plus terrible que celle de Jean Grave? L’œuvre de Jean Grave +est-elle aussi meurtrière que la leur? + +Comment! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de +travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été +bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, +manqué de respect à l’armée;--comment! on a ce courage, quand on est le +fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille +France, dont les fureurs la rougirent de sang; quand on est l’officielle +incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la +statue de Danton: la statue du crime; celle de Jean-Jacques: la statue +du vol; celle de Voltaire: la statue de la révolte; celle d’Étienne +Marcel: la statue de la trahison; et, le plus carrément du monde, on +soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de +Jean Grave dynamitent la bourgeoisie! + +Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont +guillotiné Marie-Antoinette--peut-être autant, pas davantage!... + +Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous +pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre: + +«Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des +Tuileries! + +«Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois! + +«Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore! + +«Dames de cour en toilette! + +«Leur taille est fine! Les jupes à panier bouffent! + +«Ah! si seulement elles avaient des têtes!... + +«Mais voilà! Elles n’ont pas de têtes!... Voltaire les a coupées!...» + +Ah! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles +dynamiteurs que les penseurs! + +Oui! Leur rêve d’avenir dynamite le présent! + +L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure--l’Idée +haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée,--l’Idée +n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. +L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. +L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur +du présent; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut +changer le monde. L’Idée est une révoltée!... + +Le rêveur--cet amant de l’Idée--est quelquefois un halluciné. + +Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire! Et l’avenir seul peut nous +dire ce qui est une vision ou une hallucination. + +Le penseur ressemble à Moïse: + +Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les +champs du _Futur_, un peu comme Moïse, du haut de la montagne, +découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise! + +Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se +précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas! quelquefois, ne sont +que des mirages! + +Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de +l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse? Croyez-vous, par le +bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la +Pensée humaine? + +Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir +social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante. + +Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous +l’enchaînez, l’Idée vous engloutira! + +Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long des grèves, et de +promener vos regards sur l’immensité des flots? + +La vague vient mordre le roc! Et le roc brise la vague! Et, souriant, +vous dites: «Jamais la vague ne détruira le roc!» + +Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos +pieds, et l’effritement des roches vous apprend la victoire des vagues; +vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de +larges avalures! + +Eh bien, le roc c’est vous; c’est, messieurs, le pouvoir social. La +vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée humaine! Le pouvoir social, qui est +fait d’intérêts, de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque temps +les fièvres de l’Idée; mais les frissons, les ardeurs de l’Idée +finissent par briser la digue sociale! + +Ne vous en inquiétez pas! et ne maudissez pas les tempêtes de l’Idée! +Les tempêtes, c’est vrai, causent quelques naufrages; mais savez-vous le +rôle et le but de la tempête? Il est un péril plus sinistre que +l’agitation de la houle, c’est le miasme du marais! Et, si la mer +cessait d’être la grande agitée, elle deviendrait la grande +empoisonneuse... + +Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu’on agite sous vos +yeux. + +Ne collaborez pas à des œuvres innommables! Ne jetez pas Jean Grave en +pâture aux appétits! + +Ils ne sont pas associés, ces hommes! Vous le savez, messieurs! Ne dites +pas qu’ils le sont! Vous parlez sous la foi du serment! + +Aucune considération n’excuserait votre parjure! + +Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger +anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c’était un danger plus +terrible. + +Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent plus tard ceux de +la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté; il revêtit son casque +et sa cuirasse; mais il ne dérangea pas les Parlements; il ne jugea pas: +il tua; il massacra, il inonda de sang la terre; mais il ne commit pas +cette infamie qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de ceux +qui s’en rendent responsables: essayer de donner la couleur d’une +sentence de justice à ce qui n’est, au fond des choses, que la brutalité +d’une exécution! + +La justice! Messieurs les Jurés!... Elle est l’âme des sociétés +humaines! + +Un corps sans âme est un corps mort; si vous voulez sauver votre société +branlante, ah! je vous en supplie, ne tuez pas la justice! + +Quand on vous dira: «Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit, +coupables ou non, frappez-les!», répondez: + +«Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de +justiciers! Si la justice est impuissante, s’il faut faire encore autre +chose, eh bien, faites cette besogne: elle ne nous regarde pas!...» +(Applaudissements). + + + + +LA MAGISTRATURE ET L’OPINION + + + + +POURSUITES CONTRE M. DRUMONT ET LA «LIBRE PAROLE» POUR OUTRAGES A LA +MAGISTRATURE + +Cour d’assises de la Seine + +Audience du 12 Octobre 1894. + + + Sous ce titre: LA MAGISTRATURE ET L’OPINION, M. Drumont publiait dans + la _Libre Parole_ du 22 août 1894 un article de psychologie sociale, + dans lequel il parlait du «mépris» où, disait-il, sont tombés les + magistrats. La cour releva dans ces termes le délit d’outrages à la + magistrature et des poursuites furent intentées contre l’écrivain et + son journal. + + Le 12 octobre 1894, jour de l’audience, M. Drumont fit défaut, et M. + Millot, gérant du journal, comparut seul à la barre. + + Après la plaidoirie ci-après reproduite, le jury rendit un verdict + négatif sur toutes les questions: et le journal fut acquitté en la + personne du gérant. Mais la cour, seule compétente pour juger M. + Drumont défaillant, le condamna à trois mois de prison et cinq cents + francs d’amende. + + +Messieurs les Jurés, + +Je prendrai pour exorde les premiers mots d’une remarquable brochure, +que tous les curieux des choses de notre temps devraient lire, qui se +recommande au légiste aussi bien qu’au philosophe, à l’homme qui juge +comme à l’homme qui réfléchit, et que vous aurez sous les yeux au moment +de votre verdict. + +Elle émane d’un homme qui n’est pas un journaliste, qui est un des plus +distingués collègues de M. l’avocat général, un de nos magistrats les +plus érudits et, à coup sûr, les plus impeccables, un juge en qui le +Parquet a pleine confiance puisqu’il le charge des instructions les plus +délicates, et dont la carrière, toute de travail et d’honneur, est la +meilleure des réponses à l’outrance des polémiques: vous avez tous nommé +l’honorable M. Guillot. + +Elle a pour titre: _L’Avenir de la magistrature_; vous voyez qu’elle est +de circonstance. + +Elle a été publiée en 1891! Elle a donc encore le mérite de l’actualité. + +Tout son esprit réside en ces cinq lignes que je lui emprunte: + + Je viens, quoique magistrat, parler de la magistrature; je n’éprouve + aucun embarras à le faire, étant de ceux qui pensent que la sincérité + du langage est la meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner. + +Je ne changerai qu’un mot, puisque je n’ai pas l’honneur d’appartenir à +la magistrature, et, à la cour comme au jury, je dirai: + +Je viens, quoique avocat, parler de la magistrature; je n’éprouve aucun +embarras à le faire, étant de ceux qui pensent que la sincérité du +langage est la meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner. + +La sincérité, messieurs, est toujours la vraie méthode; mais surtout +dans les procès tels que celui d’aujourd’hui. + +Ces procès, on les doit plaider, comme on les doit juger, sans crainte +ni aigreur, sans timidité ni violence--en homme libre. + +Vous nous direz si les circonstances de la cause, l’opportunité du +moment, votre amour de la logique, votre instinct de l’équité, vous +permettent de condamner M. Drumont. + +Je me trompe: M. Drumont échappe à ce débat contradictoire; du moins, il +y échappe selon la lettre du texte, car, au point de vue moral, c’est +lui que vous allez juger. Mais, juridiquement parlant, il est absent de +cette enceinte; on n’a pas oublié de le citer, mais il a oublié de +venir; excusez-le: on oublie toujours quelque chose; d’autres ont oublié +d’interrompre la prescription... (Rires). Pardonnez-lui sa défaillance +de mémoire: ce n’est pas celle qui vous coûtera le plus cher. + +Au demeurant, s’il a oublié de revenir, ce qui se passe à l’heure +actuelle prouve qu’il n’a peut-être pas eu tort de ne pas oublier de +s’en aller. + +Il n’a du reste pas oublié de vous écrire, Messieurs les Jurés; il l’a +fait par la voie du journal; du moins il a essayé de le faire, car la +poste a oublié de vous apporter sa lettre (Hilarité générale). + +Voilà comme il faudra vous contenter du bon M. Millot. + +Vous connaissez le bon M. Millot? Je vais charger Drumont de vous le +présenter. + +Il le présenta à ceux de vos prédécesseurs qui jugèrent l’affaire +Burdeau; je cite la présentation: + + Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à ajouter--disait-il en terminant sa + défense: + + Je tiens à vous dire ce qu’est Millot. + + Il n’est pas le gérant banal chargé d’endosser les responsabilités. + C’est un fervent et un zélé. C’est un des premiers soldats de la cause + antisémitique. Il est venu à nous dès le commencement. Il a été un des + trois signataires du manifeste antisémite que nous avons fait + placarder sur les murs. Il y avait, à ce moment-là, quelque mérite à + le faire. + + Millot est le représentant de cette bonne race française. C’est le + véritable ouvrier parisien. Il était sertisseur de bijoux. Il a élevé + sa famille le plus honorablement possible. + + Millot était dans le bijou. Là, il a rencontré le Juif... comme + partout! Le vrai bijou est remplacé maintenant par un bijou fourré. Il + faut toujours que le Juif fourre quelqu’un dedans. Quand ce n’est pas + un homme, c’est un bijou. (Rires). + + Millot est absolument innocent du délit qu’on lui reproche. + + Il n’a pas eu connaissance de l’article; mais, d’ailleurs, l’eût-il + lu, qu’il m’aurait dit: + + «J’ai confiance en vous, tout ce que vous écrivez est bien.» + + C’est moi qui ai sonné mon garçon de bureau et qui lui ai dit: Portez + cela à l’impression; si vous voulez juger en équité, acquittez Millot. + +Depuis le procès Burdeau, le bon Millot n’a pas changé; je dirai qu’il +est devenu encore plus inoffensif, si possible. Il a quitté Paris: il +est allé s’établir à Montgeron, à la campagne, et ne quitte plus cette +localité enchanteresse que pour rendre visite au Parquet. + +C’est ainsi qu’il partage son temps entre l’agriculture et la justice. +Il m’a dit, ce matin, qu’il préférait l’agriculture... tous les goûts +sont dans la nature... Il cultive des choux, des carottes, et, quand il +a défriché son jardin, pour se reposer, il parcourt la _Libre Parole_ +dont il se trouve responsable, bien qu’elle soit imprimée au moins 24 +heures avant de lui parvenir. + +C’est la beauté du droit qui exige cela; cela s’appelle une fiction +juridique; en vertu de cette fiction, Millot comparaît devant vous, +chargé de tous les péchés, non d’Israël, mais de M. Drumont, ce qui +n’est pas tout à fait la même chose... + +Le droit et ses fictions ne vous importent guère, messieurs: vous +jugerez en équité, et vous direz si l’article de M. Drumont exige qu’on +ravisse M. Millot aux délices de Montgeron. + +Ceci m’amène à aborder l’article qui est l’inculpé véritable, car c’est +sur le sort de l’article que le verdict va statuer. + +L’article incriminé se divise en deux parties: l’une a trait aux +politiciens, l’autre aux magistrats. + +De la partie concernant les politiciens, je n’ai rien à dire: Drumont +les met en cause, mais ils ne ripostent pas. + +Flaubert écrivait en 1835: + + Les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde de + vendus. Leur but, c’est l’intérêt; leur penchant, la bassesse; leur + honneur est un honneur stupide; leur âme, un tas de boue. + +Je n’ai point à mesurer l’exactitude historique de cette appréciation; +mais constatez que, dans l’ordre politique, Drumont n’a pas inventé la +violence, et que d’immortels stylistes ont été ses précurseurs! + +Le jour où le Palais-Bourbon imitera le Palais de Justice, et où les +politiciens se plaindront d’être injuriés, avec même franchise +qu’aujourd’hui je chercherai, à votre barre, si le parlementarisme de +1894 vaut mieux que celui de 1835, et si, du temps de Drumont, la vertu +fréquente plus souvent les couloirs de la Chambre que du temps de +Flaubert. + +Pour l’instant, ce n’est pas votre affaire, et seuls les magistrats +appellent votre attention. + +La partie de l’article incriminé qui les touche se subdivise elle-même +en deux parties: + +L’une nomme un magistrat et en désigne deux autres; le magistrat nommé +est M. Quesnay de Beaurepaire; les deux magistrats désignés sont celui +qui présidait la chambre des appels correctionnels le jour où elle +acquitta Erlanger et celui qui présidait cette même chambre le jour où +elle sauva de la prison M. Laveyssière. De cette première partie, je +n’ai pas à m’occuper: elle n’est pas poursuivie; M. Quesnay de +Beaurepaire et ses deux collègues gardent le silence, et, comme le +respect m’empêche de croire, surtout d’insinuer que leurs rancunes +individuelles s’embusquent derrière l’anonymat d’une procédure, je suis +forcé de conclure que, pour des raisons qui ne relèvent que d’eux et de +leur conscience, les trois magistrats en question ne s’estiment pas +diffamés. (Mouvement). + +L’autre partie de l’article ne nomme ni ne désigne personne; elle ne +vise qu’une fonction. Donc, devant le jury à l’heure actuelle, MM. +Drumont et Millot ne se trouvent pas assignés par _un magistrat_, mais +par _la magistrature_. + +On ne leur reproche pas d’avoir diffamé un homme, mais d’avoir offensé +une collectivité. + +Examinons l’offense et recherchons-en l’origine: c’est le nerf de tout +le procès. + +L’origine, messieurs, vous la connaissez. Le 19 août 1894, le _Figaro_ +publiait une très curieuse interview d’un magistrat de cette cour. + +Le journaliste contait que les hasards de la vie mondaine lui avaient +donné, la veille, pour voisin de table l’un des conseillers les plus +estimés de la cour de Paris; au dessert, on avait parlé des poursuites +engagées contre Rochefort, et, à ce propos, le magistrat, mis en verve +par le champagne, avait épanché dans le gilet de son voisin son intime +opinion sur la magistrature. En de pareilles conjonctures, le gilet d’un +journaliste est trop en cœur pour garder ce qu’on y épanche. Le +lendemain matin, notre conseiller s’en aperçut! + +Je cite l’interview: + + --Ces poursuites, avait déclaré le magistrat, je les condamne tout à + fait, je les trouve inutiles et imprudentes... + + Notez que, si on avait voulu sévir contre ceux qui nous injurient, il + y a beau temps qu’il aurait fallu commencer. Est-ce d’hier seulement + qu’on nous traite, dans la presse, de justiciards, de chats fourrés, + d’enjuponnés et même de vendus, de plats valets, de misérables + courtisans? Et c’est un absent, un proscrit, qu’on va choisir comme + bouc émissaire et qu’on prétend frapper? Quelle mauvaise plaisanterie! + Soyez certains que ce ne sont pas ces poursuites-là qui rendront à la + magistrature la déférence respectueuse qu’elle inspirait jadis, car il + est malheureusement incontestable que la considération s’en va. J’en + ai fait moi-même par deux fois la récente et pénible expérience. + + Ce fut, d’abord, aux funérailles de Mac-Mahon, où nous suivions en + robe. J’avais été surpris, dès notre descente de voiture, à la + Madeleine, des manifestations presque hostiles qui nous avaient + accueillis, mais je les attribuais à ces bas-fonds que toute foule + remue en elle. Cependant, en pénétrant dans le jardin des Invalides, + qui ne pouvait contenir, lui, qu’un public trié sur le volet, je dus + également noter au passage bien des remarques désobligeantes et des + exclamations d’autant plus blessantes qu’elles ne paraissaient point + comme des intentions d’insulte, mais bien comme la manifestation + involontaire et spontanée d’un état d’âme spécial et nouveau. + + Mêmes symptômes à l’enterrement du président Carnot et plus graves + encore, peut-être, car devant ce grand deuil national, la foule, + toujours silencieuse devant la mort, avait redoublé, ce jour-là, de + décence et de respect. + + Quant aux causes, je ne dirai pas de cette impopularité, car nous + n’avons jamais cherché à être populaires, mais de cette mésestime et + d’un irrespect aussi flagrant, elles sont bien complexes. D’abord, + dans cette fameuse épuration qui suivit le Seize-Mai, on ne fut pas + toujours heureux, il faut bien le reconnaître, dans le choix des + magistrats qui remplacèrent les parlants volontaires ou forcés. + + Plus haut dans la hiérarchie, les juges correctionnels, surchargés de + besogne, durent aussi prononcer, comme par fournées, des condamnations + basées sur des débats trop sommaires, des rapports inexacts ou trop + malveillants. + + Enfin, à la cour même, certains procès sensationnels nous ont montré + des conseillers descendant trop volontiers des hauteurs de sereine + impartialité où la loi, les traditions et même les simples + convenances, leur prescrivaient de demeurer, pour se lancer à corps + perdu dans la mêlée et faire parfois une besogne dont n’avait pas + voulu le ministère public. + + Je ne veux faire d’ailleurs aucune personnalité, mais n’est-il pas + évident que, même aux yeux les moins prévenus, certains magistrats + n’ont plus dans leur vie privée, dans leurs allures, dans leurs + alliances et même dans leurs simples relations mondaines, la retenue, + le souci de la dignité professionnelle qui étaient jadis des vertus + familières même aux magistrats les moins estimés. + +Le _Figaro_ clôt son article par ces mots: «_Ici se termine ce qui +pouvait être dit._» + +Qu’était donc, Messieurs les Jurés, ce qu’on ne pouvait pas dire?... +(Mouvement). + +L’honorable conseiller anonyme qui s’est prêté à cette interview n’a pas +calculé le travail qu’il préparait à ses collègues, ni supputé le nombre +de journalistes qu’il allait mettre à mal. + +Désormais, il fera bien de rester silencieux entre la poire et le +fromage. Pour l’homme en général, et pour le magistrat en particulier, +la crainte du reporter est le commencement de la sagesse... + +Demain encore comparaîtra une de ses victimes: M. le commandant Blanc, +directeur du _Petit Caporal_. A l’instar de M. Drumont, M. Blanc fut +plus naïf que M. le conseiller qui, lui, a gardé l’anonyme, et, en +reproduisant la prose magistrale, il signa la reproduction. Ce qui +prouve que la candeur, si elle n’est pas toujours l’apanage des +journalistes, est encore moins l’apanage de MM. les conseillers... + +L’article du _Figaro_ est donc tombé sous les yeux de Drumont. + +Drumont l’a examiné avec sa vision de psychologue et lui a reconnu les +signes de l’authenticité. Il s’est dit: + +Voilà un magistrat _sincère_ et _observateur_. Observateur, il observe, +en deux circonstances solennelles, que le peuple n’a plus pour sa robe +qu’une tendresse modérée. Il en cherche les causes et les énumère. Puis, +s’appliquant à définir l’état d’âme de la foule, il y trouve une +«mésestime» et un «irrespect flagrant». + +Drumont réfléchit: «Irrespect flagrant!» «Mésestime!» songe-t-il; mais +cela signifie: «Mépris!» + +Par un scrupule qui l’honore, il ouvre Littré au mot «Mésestime» et y +lit: «Mésestime»: «Défaut d’estime», «Mépris». + +Littré avait parachevé dans l’âme de Drumont l’œuvre ébauchée par le +conseiller! + +Et notez que, plus modéré que l’illustre dictionnaire, l’éloquent +polémiste a mis une sourdine à sa traduction: + +«Le conseiller ne disait pas «Mépris»--voit-on dans son article;--il +prononçait «Mésestime»; mais la différence est peu sensible; la +«Mésestime» c’est presque du «Mépris». + +Pour qui connaît le tempérament de M. Drumont, ce «presque» est un poème +de modération. + +Mais voilà! quand on fait bien, on n’est jamais récompensé! + +Pour comble de malheur, après avoir savouré l’interview du conseiller, +M. Drumont tombe sur la belle brochure de M. le juge d’instruction +Guillot que je signalais tout à l’heure. + +Ah! ceci n’était pas anonyme! + +Ceci portait une marque--et pas la première venue!--celle d’un juge +d’instruction près le tribunal de la Seine, d’un psychologue illustre, +d’un membre de l’Institut! + +Qu’y lit M. Drumont? + + Plus on est pénétré de l’idée de justice, dont la magistrature de + droit commun doit être la vivante image, plus on lui a donné de gages, + et plus on est sensible aux dangers qui la menacent; elle traverse + depuis un siècle une crise redoutable, et, à moins d’être un flatteur + ou un indifférent, il faut reconnaître l’évidence. Le devoir est de + donner l’alarme et de chercher résolument le remède à un mal dont + d’innombrables symptômes révèlent l’étendue. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Je ne crois pas que personne puisse contester qu’elle ne soit sans + cesse en butte à des attaques affaiblissant de plus en plus son + prestige; le magistrat, qui doit plus que tout autre se piquer de + clairvoyance, n’a rien à perdre de sa dignité, en le reconnaissant; il + serait même fâcheux qu’il fût seul à ne pas voir ce que tout le monde + remarque; il s’exposerait ainsi au ridicule de ces gentilshommes en + détresse s’imaginant qu’il leur suffit de se draper majestueusement + dans un manteau usé pour que le passant ne voie pas ses déchirures. + + Pour ne pas être taxé de pessimisme et d’exagération, je montrerai, en + citant ce qui se dit et s’écrit tous les jours, que si les outrages + contre la magistrature ont été de tous les temps, ils n’ont jamais été + plus répétés, plus grossiers, plus facilement accueillis par un public + déshabitué du respect; je rechercherai ensuite la cause; je montrerai, + par l’ancienneté même du mal, qu’elle tient bien moins à des + circonstances accidentelles qu’aux vices profonds de l’institution + elle-même: une fois la cause reconnue, le remède se révélera de + lui-même. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Il suffit d’écouter un instant et de regarder autour de soi pour être + frappé de la progression constante des attaques dirigées contre le + pouvoir judiciaire. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + La colère de l’homme qui perd son procès est un fait psychologique + dont il faut prendre son parti; mais ce qui est vraiment grave et + désastreux, ce qui compromet le rôle social de la magistrature, c’est + que la généralité du pays perde confiance dans son indépendance en + face du pouvoir. + + Sans doute, toutes les fois qu’un orateur officiel monte à la tribune, + il manque rarement de rendre un hommage très mérité à l’indépendance + des magistrats, bien que quelquefois des accusations parties de haut + aient pu être recueillies et exploitées dans la foule; mais l’accueil + fait à l’éloge, même sur les bancs de la majorité, montre qu’il ne + répond pas au sentiment général. + + On comprend le sentiment de ce magistrat, qui, regardant la belle et + noble carrière qu’il avait parcourue, écrivait avec tristesse; + + «Aujourd’hui, on salit nos robes d’invectives et d’injures; nos arrêts + n’inspirent plus confiance: on leur attribue parfois des mobiles + fâcheux, quand ils n’apparaissaient jadis que comme l’expression du + droit et du juste.»--(_La Magistrature_, par M. de Bréville, revue + athlétique du 25 avril 1890). + + «N’est-il pas vrai que la magistrature est ouverte à tous sans aucune + condition de capacité, que le gouvernement peut y appeler qui il veut + et qu’à son gré il peut donner indistinctement les grades les plus + élevés comme les plus infimes? + + «N’est-il pas vrai qu’une fois revêtu de la robe, le magistrat dépend + entièrement du pouvoir pour tout ce qui touche à l’amélioration de sa + situation?» + + Qui donc, dans un projet de réforme proposé il y a vingt ans à + l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi? + + Un magistrat éminent, portant un nom depuis longtemps respecté dans le + monde judiciaire. (M. Bérenger, _Journal Officiel_, 15 juillet 1871). + + «Que de fois n’a-t-on pas vu des magistrats arriver dans des cours + souveraines _par l’effet d’une faveur injustifiable, chanceler en y + entrant, s’y asseoir au milieu de leurs collègues embarrassés, confus, + hostiles, et dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir + la réprobation_! Le public s’en attristait ou s’en réjouissait, + suivant qu’il aimait ou qu’il dédaignait la justice.» + + Qui donc, en 1871, parlait de la sorte? Un homme qui avait parcouru + dans la magistrature une noble et glorieuse carrière. (M. Oscar de + Vallée, _la Magistrature française et le Pouvoir ministériel_, 1871. + Discours sur la magistrature, _Journal officiel_ de novembre 1880). + + «Le fonctionnarisme s’introduit dans les tribunaux, y coulant à pleins + bords et ayant pour résultat de faire passer la France judiciaire sous + la main du pouvoir exécutif.» + + Qui donc, en 1882, parlait avec cette franchise? Un des avocats + généraux de la cour de Paris, bientôt procureur général. (M. Camille + Bouchez). + + «_La masse de la magistrature est descendue de plusieurs degrés_; les + mœurs se sont modifiées et on la montre, dans un avenir menaçant, + devenue l’instrument dans la lutte des partis, appelée peut-être à + rendre des services électoraux, mais cessant d’être un appui pour les + forces vives de la société.» + + Qui donc, en 1884, tenait ce langage? Un homme qui eut l’honneur + d’être le confident et l’ami de Dufaure et que la justice compte + toujours parmi ses plus vaillants défenseurs. (M. Georges Picot, _La + Magistrature et la Démocratie_). + +Voilà ce que lit Drumont dans la brochure de M. le juge d’instruction +Guillot. + +Ces lectures excitent la mémoire de Drumont, qui a une mémoire +excellente; il se rappelle Montaigne--que, d’ailleurs, la brochure lui a +rappelé--Montaigne accusant ses collègues de profiter du «cahot de la +jurisprudence» pour «favoriser celle des parties que bon leur semble, +méconnaissant probité, bonnes mœurs, humanité»; le même Montaigne +s’écriant: «Combien ai-je vu de condamnations, plus criminelles que le +crime!» + +Du milieu du XVIe siècle, l’imagination de Drumont--qui est aussi vive +que sa mémoire--bondit jusqu’au milieu du XIXe; et, à la place du vieux +conseiller Montaigne, il trouve le moderne garde des sceaux Dufaure; et +celui qu’on a surnommé «la pierre angulaire de la magistrature» lui dit: + + La magistrature, c’est comme un tonneau de vinaigre; versez-y une + bouteille de vin chaque jour, et tirez par le bas une bouteille de + vinaigre; vous aurez beau continuer comme cela tant que vous voudrez, + vous n’aurez jamais que du vinaigre. + +Et Drumont, le penseur, médite, récapitule et conclut: + +Voyons! Voilà le plus célèbre des gardes des sceaux, l’illustre Dufaure, +l’ami patenté de la magistrature, qui la compare à un _tonneau de +vinaigre_! (Hilarité).--C’est déjà la mettre bien bas! + +Voilà, pourtant, un élégant modéré, un centre-gauche courtois, un des +plus vaillants défenseurs de la justice, un rédacteur du _Journal des +Débats_, habitué par conséquent à voir plutôt les choses en rose, M. +Georges Picot, qui affirme en 1884 que la masse de la magistrature a +trouvé le moyen de _descendre de plusieurs degrés_! + +Voilà un avocat général, M. Bouchez, qui déclare que le _fonctionnarisme +s’est introduit dans les tribunaux et qu’il y coule à pleins bords_! Et, +sans doute, en haut lieu, trouve-t-on juste sa remarque, puisque, peu de +jours après, on le nomme procureur général! + +Voilà un magistrat éminent, M. Bérenger, qui raconte à une assemblée +parlementaire que, maintes fois, on a vu, dans des cours souveraines, +des magistrats arriver par l’effet d’une _faveur injustifiable, +chanceler en y entrant_, et s’y asseoir _confus_, au milieu de +_collègues dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir la +réprobation_! + +De tels aveux ne rendent que trop vraisemblables les confidences que le +conseiller anonyme a faites au _Figaro_! + +Si les magistrats parlent ainsi d’eux-mêmes, qu’en dira le public? + +Oui, l’anonyme a raison de parler de «mésestime»! + +Oui, M. de Bréville a raison de s’écrier: «Nos arrêts n’inspirent plus +confiance!» + +Oui, M. Guillot a raison d’écrire que, cette confiance, la généralité du +pays l’a perdue! + +Voilà ce que conclut Drumont! + +Et Drumont, entraîné par des attestations si hautes, parcourt +l’interminable série des lamentables témoignages que l’honorable +magistrat apporte à l’appui de son dire! + +Je ne puis les citer: j’abuserais de vos attentions bienveillantes. + +Un seul échantillon: + + Le robin, dans sa robe rouge ou noire, est un être d’une espèce + particulière. Tant que le gouvernement sera, ou lui paraîtra fort, il + marchera et on n’aura pas besoin de lui demander des services; il les + rendra spontanément. Mais que le gouvernement soit ou paraisse faible, + chancelant, qu’on ne soit pas assuré du lendemain, vous pouvez être + tranquille, le robin affirmera son indépendance. Le juré peut + s’abuser, peut s’égarer, il est homme; tandis que le juge n’est qu’une + machine à condamner ou à acquitter, suivant l’intérêt du moment. + Voyez-le à la police correctionnelle jugeant des affaires de droit + commun. Sa fonction est de condamner, et il condamne avec la + régularité d’une machine à casser du sucre. + +Qui écrit cela? Un homme que, dans une de ses fines chroniques, M. +Francis Magnard qualifiait «un des membres les plus appréciés du Sénat». + +En fallait-il autant--dites-moi, Messieurs les Jurés,--pour fouetter le +cerveau d’un écrivain qui, à tort ou à raison, croit avoir à se plaindre +de la magistrature et ne flirte guère avec la justice pour laquelle il +ressent un amour des plus platoniques? (Hilarité générale). + +Dans l’imagination du penseur, à ce témoignage des hommes est venue +s’ajouter la triste leçon des choses. + +Il a cru voir avec Spencer que «l’incroyable disproportion des sentences +est un scandale quotidien». + +Spencer lui conte l’histoire de «ce moissonneur affamé qui est envoyé en +prison pour avoir mangé dix centimes de fèves, comme cela s’est vu à +Faversham, tandis qu’un gros richard coupable en est quitte pour une +amende dérisoire». + +L’histoire de cet infortuné moissonneur évoque en lui le souvenir de +cette autre histoire--qui lui tient fort à cœur--de son baigneur de +Sainte Pélagie, condamné à quatre mois de prison pour avoir dérobé +quelques prunes! + +Et, par une de ces antithèses violentes qui font battre le cœur des plus +calmes, l’image de ces deux miséreux flétris et enchaînés, l’un pour une +poignée de fèves, l’autre pour une poignée de prunes, évoque à ses yeux +la longue file de ces modernes féodaux, de ces financiers redoutables, +de ces forbans internationaux dont les ruses puissantes défient la +vindicte publique--véritables tyrans de l’époque qui, pareils aux tyrans +de Rome, dont des légistes dégradés divinisaient les appétits, +pourraient s’appliquer le précepte du Digeste: + +«Nous vivons de la loi, mais nous dominons la loi: _Legibus vivimus, sed +supra leges sumus!_» + +Et cette «incroyable disproportion des sentences», dont parle Spencer, +donne, encore une fois, le vol à la mémoire de Drumont, et, après être +descendu de Montaigne à Dufaure, le voilà qui remonte de Dufaure à +Rabelais! + +Il se souvient du discours symbolique tenu à l’ami Panurge par le +seigneur _Grippeminaud_, le roi des _Apédeftes_, des gens aux _longs +doigts crochus_, des chats fourrés parlementaires: + + Or çà, dit Grippeminaud, par Styx, puisque autre chose ne veux dire, + or çà, je te montrerai que meilleur te serait être tombé entre les + pattes de Lucifer et de tous les diables, qu’entre nos griffes. Or çà, + le vois-tu bien? Or çà, malautru, nous allègues-tu innocence comme + chose digne d’échapper à nos tortures? Or çà, _nos lois sont comme + toiles d’araignées, les simples moucherons et petits papillons y sont + pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers. + Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons, ils sont de trop + dure digestion_; or çà, vous autres innocents, y serez bien + innocentés, or çà, le grand diable, or çà, vous y chantera holala. + +Ah! cette graisse rabelaisienne est autrement épicée que l’outrage +contemporain! + +Ce passage fameux, dont la savoureuse puissance ne sera jamais égalée, +n’est-il pas le thème effroyable sur lequel on a, depuis, brodé et +modulé tant de variations sanglantes? + +Pensez-vous, qu’en la forme, il soit beaucoup moins outrageant pour la +magistrature que l’article poursuivi? + +Grippeminaud--prétend la verve de Rabelais--laisse passer les gros taons +malfaisants, il ne recherche pas les gros larrons qui sont de digestion +trop dure; ses griffes ne retiennent que les papillons et les +moucherons. + +Grippeminaud--prétend la verve de Drumont--condamne à quatre mois de +prison un pauvre diable qui, sur un arbre, a volé quatre prunes, mais il +acquitte Erlanger ou il excuse Laveyssière. + +Gros taons malfaisants, gros larrons, Erlanger, Laveyssière,--d’une +part;--simples moucherons, papillons, voleurs de prunes ou de fèves--de +l’autre;--les premiers caressés, les seconds déchirés par les griffes du +Grippeminaud symbolique: dites-moi, Messieurs les Jurés, n’est-ce pas, à +travers les siècles, toujours la même idée--si vous voulez, la même +injure--qui, un matin, s’est doucement épanouie dans cette exquise +demi-teinte des jolis vers du fabuliste: + + Selon que vous serez puissant ou misérable, + Les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs. + +Et, pourtant, voyez la différence: aujourd’hui, l’on cite Rabelais, on +sourit de La Fontaine, mais on poursuit Drumont! + +O ironie des choses! Le temps opère-t-il de pareilles métamorphoses! +Quelques années de cave suffisent pour faire d’un vin jeune un vin de +prix. Un siècle de bibliothèque suffit-il pour, d’un morceau injurieux, +faire une page classique, ou bien un distique immortel! + +Voyons, Messieurs les Jurés, soyons justes et raisonnons. + +L’honorable M. Guillot le constate: si les outrages contre la +magistrature n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, plus +facilement accueillis par un public déshabitué du respect, ces outrages +ont été de tous les temps. + +De tous temps, mais surtout aux temps de gauloise et fière franchise, +les livres de nos écrivains ont fouetté les mauvais juges, comme les +pierres de nos cathédrales fouettent les mauvais moines. + +Les sarcasmes de l’art et de la littérature, les mépris de la chronique +et les colères du tableau, les ironies de la satire, de l’épigramme et +du dessin, le pinceau d’un Holbein comme le ricanement d’un Voltaire, +l’élégance d’un La Bruyère comme la vision d’un Pascal, le rire d’un +Rabelais comme le sourire d’un La Fontaine, n’ont-ils pas cinglé, +vilipendé, n’ont-ils pas, pour parler comme l’article 29 de la loi du 29 +juillet 1881 qu’on invoque, n’ont-ils pas outragé les magistrats +indignes, ceux qui salissent, avilissent, prostituent la pudeur de leur +robe aux intérêts, aux convoitises, aux ambitions, aux appétits? Et, +souvent, trop souvent, presque toujours, toujours, l’audacieuse ampleur +de leurs formules généralisatrices n’a-t-elle pas englobé tout le corps +judiciaire dans la réprobation de quelques-uns? + +Pourtant vit-on jamais poursuite analogue à la nôtre? Rabelais s’est +esbaudi--et Grandgousier, Pantagruel, Gargantua (c’est-à-dire Louis XII, +Henri II, François Ier), se sont esbaudis avec lui! + +Henri IV, le roi gaillard, s’est, un jour, rigolé à la mode +rabelaisienne, et voulant, à l’occasion de l’enregistrement de l’édit de +Nantes, congratuler son parlement de Paris, il l’a, avec une gravité +royale, félicité «d’être le seul en France qui ne fût pas corrompu par +l’argent!» (Hilarité). + +Pascal, l’effrayant visionnaire, n’a vu dans «les robes rouges, les +hermines dont les magistrats s’emmaillottent en chats fourrés, les +palais où ils jugent, que piperie bonne à duper le monde»! + +Et le Roi-Soleil n’a rien dit! + +Louis XII, Henri IV, François Ier, Louis XIV, n’étaient, sans doute, que +des pouvoirs de droit divin. + +Les pouvoirs de droit jacobin se montrent-ils plus chatouilleux? + +Non: la Révolution est venue, notre siècle a lâché la bride à +l’irrespect, l’outrage a grandi et le silence a grandi avec l’outrage +pour le couvrir! On a fait plus: non content d’absoudre l’outrage, on +lui a décerné les honneurs du triomphe! + +Victor Hugo a mis le forçat au-dessus du juge--et la magistrature l’a +conduit au Panthéon! (Mouvement prolongé dans l’auditoire). + +M. Ranc a fait du magistrat une machine imbécile qui juge +automatiquement--et M. Francis Magnard, un matin, constate que M. Ranc +est, à l’heure actuelle, «un des personnages les plus justement +appréciés du Sénat». + +M. Drumont lui-même, qui n’est pas un mignon de justice, a, dans _La +Libre Parole_ du 20 juin 1892, accusé un conseiller, président de la +cour d’assises, «d’avoir _trompé la confiance_ des jurés qui +s’adressaient à lui en toute loyauté et de les avoir déterminés, par des +_déclarations mensongères_, à rendre un verdict qu’ils n’auraient +certainement pas rendu, si on ne les avait pas rassurés d’avance sur +l’usage qu’on comptait faire de ce verdict». + +Il citait des témoins à l’appui de son dire. Et ces témoins étaient les +propres jurés de l’affaire! + +Quelle occasion superbe, si Drumont était un imposteur, de le confondre +et de le perdre! On n’avait qu’à citer ces jurés pour proclamer la +vérité! L’accusation lancée par Drumont appelait bruyamment un démenti +judiciaire! Elle était d’une netteté aiguë, comme a dit M. de +Cassagnac!... Le Parquet est resté immobile! (Sensation prolongée). Il +est demeuré fidèle à sa longue tradition silencieuse. Il n’a pas relevé +le gant!... + +Mieux encore, Messieurs les Jurés, et vous allez voir le silence de la +magistrature devenir stupéfiant! + +Le 15 août dernier, huit jours avant la publication de notre article, un +chroniqueur, M. Lepelletier, au lendemain du procès des Trente, ose +écrire ce qui suit. + +L’article est intitulé: _Ces bons Jurés_. + + Moi, le verdict de ces bons jurés m’enchante. Je l’avais prévu. Toutes + les fois que vous placez l’homme ordinaire, et les jurés sont des + hommes très ordinaires, entre sa conscience, son devoir et l’intérêt, + qu’il s’agisse de sa peau ou de son porte-monnaie, le résultat est + certain. _Douter du verdict, c’était supposer à nos jurés un courage, + dont la seule pensée les faisait f...rissonner dans leurs pantalons._ + Est-ce que vous croyez que les exemples leur manquaient pour leur + dicter leur arrêt? Ils ne tiennent nullement à être des héros. Le + martyre n’est pas leur vocation. Ils sont bonnetiers, chefs de bureau, + entrepreneurs, ils n’ont pas mission de faire des preuves de courage + civique. Vous leur donniez des anarchistes redoutables à juger: + était-il possible qu’un verdict sévère vînt transformer ces _bedaines + bourgeoises_ en cibles à dynamite? + + Ce verdict est parfaitement _immoral_ et décourageant. Il affirme la + _couardise_ et la _sauvegarde personnelle_. Les acquittés d’hier, qui + sortent du prétoire en triomphateurs, avec les honneurs de la justice, + au milieu de l’ovation de tous les sceptiques du boulevard, ne + retomberont sans doute jamais dans les filets de la justice. Ils sont + trop adroits pour cela, et les mailles de la nasse pas assez fortes + pour les retenir. Ils vont donc continuer, avec la permission des + jurés et l’approbation de subtils hommes de lettres, leur apostolat. + J’espère qu’il fructifiera. Jusqu’à présent, leurs élèves n’ont + travaillé que dans de la matière peu intéressante pour la foule: des + magistrats, des restaurateurs, des hommes de police, des députés, des + agents diplomatiques serbes, un journaliste italien, des habitants de + Bois Colombes prenant des bocks au café de la gare, un président de + République au bout de son mandat. Ces victimes-là sont + exceptionnelles, sortent du commun. _Ah! que je serais donc heureux + si, pour célébrer joyeusement la rentrée de Faure, de Fénéon dans + Paris, leur bonne ville, quelque obscur adepte faisait demain sauter + la boutique et la bedaine de l’un de ces bons jurés! Il n’y aura rien + de fait tant que la matière à jurés ne sera pas touchée._ + +Tout à l’heure, Messieurs les Jurés, pour vous prévenir contre Drumont, +M. l’avocat général vous disait: «Vous êtes des magistrats temporaires! +Quand vous siégez sur ces bancs, vous êtes, vous aussi, la magistrature +française! Vous avez droit aux mêmes égards, aux mêmes respects que +nous!» Et M. l’avocat général vous lisait des fragments d’articles où il +essayait en vain de supposer chez Drumont une pensée injurieuse à votre +égard. + +Je pourrais me retourner vers lui et lui dire: «Si les articles de +Drumont offensaient le jury, pourquoi ne les avez-vous pas poursuivis? +Pourquoi votre colère ne s’est-elle réveillée que lorsque vous vous êtes +sentis vous-mêmes mis en cause?» + +Je préfère ne retenir que son véridique aveu. Oui, Messieurs les Jurés, +vous êtes des magistrats temporaires! Quand vous siégez dans cette +enceinte, vous êtes, vous aussi, la magistrature française! Et voyez +comme on vous protège! Et voyez comme on vous fait respecter! Non +seulement on vous laisse traiter de lâches, mais on laisse former le vœu +que vos tripes sautent en l’air! (Mouvement prolongé dans l’auditoire). + +Et, huit jours après un tel article qui a pu se produire impunément, on +ose citer Drumont en cour d’assises, parce qu’il constate dans son +journal qu’un conseiller à cette cour a parlé de «mésestime» et que +d’après Littré, «mésestime» veut dire «mépris». + +Bizarre!... + +J’ai promis d’être franc: j’ai tenu ma promesse. + +D’un mot, je me résume et je dis à la justice: + +Je regrette ce procès, parce qu’il me semble indigne d’elle. Elle a un +meilleur moyen de se défendre. + +Pour s’élever au-dessus des critiques, qu’elle sache se grandir à la +hauteur de sa mission! + +Mission terrible, messieurs, qui arrachait à Lamennais ce cri de +terreur: + +«Quand je pense qu’il y a des hommes qui osent juger des hommes, je suis +épouvanté et un grand frisson me prend.» + +Qu’au-dessus des appétits qui se galvaudent à ses pieds, la magistrature +lève la tête vers les grands espaces de lumière où, affranchi des +brouillards qui l’oppriment, l’œil humain reconquiert sa vision!... + +Elle y verra la beauté de sa tâche. + +Tout lui parle de son origine: instituée au berceau des sociétés, pour +remplacer la force par le droit, la barbarie par la lumière, la passion +par la raison, l’arbitraire par l’équité, il semblerait qu’on a voulu +lui confier un sacerdoce, et on l’a vêtue en prêtresse! + +En se couchant dans le sépulcre des institutions disparues, le vieux +César romain lui a légué sa pourpre; et, cette pourpre, ni la poigne du +soldat, ni le geste du philosophe, ni la secousse du railleur n’ont pu +la lui arracher! + +Voltaire, Rousseau et Danton ont déshabillé le monde; ils n’ont pas pu +déshabiller le juge: le juge, sur son épaule, a gardé le manteau des +dieux! + +Dans quatre jours, messieurs, un traditionnel usage--la tradition, +partout vaincue, reste encore plantée dans ce corps judiciaire qu’un +étrange destin nous conserve immuable, et qui, parmi nos fièvres, notre +tumulte occidental, offre quelque chose des immobilités de +l’Orient!...--dans quatre jours, un traditionnel usage conduira la +magistrature sous les arceaux de la Sainte-Chapelle, le gothique bijou +dont la pierre adorante lui chante, d’une voix mystique, l’immensité de +ses devoirs. + +Venez la regarder passer: + +Sur deux rangs, très _sacerdotalement_ (le mot obstiné me revient), +s’avancent d’abord les toques noires argentées du tribunal, puis les +toques rouges dorées de la cour, puis les splendeurs et les éclats de la +cour de cassation, de la haute cour, la cour suprême. + +C’est une vraie vision du moyen âge que cette procession magnifique qui, +majestueusement, défile au milieu de nos vestons pâles et de nos mornes +redingotes! On se demande si tous ces personnages, qui brillent, qui +étincellent, sont des acteurs de la vie réelle ou bien des fantômes qui, +sous la mélancolique grisaille d’un automne fin de siècle, promènent, +comme dans la ballade, le souvenir d’un passé chatoyant! + +Un tel costume oblige: il veut des cœurs plus qu’humains; il doit être +une apothéose ou il est un carnaval! + +Qu’il soit une apothéose! + +La magistrature est notre espérance suprême! + +Le vingtième siècle l’attend! + +Si elle veut que nous la défendions, qu’elle nous défende! + +Qu’elle nous défende contre cette monstrueuse puissance qui a détrôné +toutes les autres et qui, sur nous, appesantit le joug le plus +dégradant: la puissance infâme de l’or! + +Qu’elle nous défende contre ces flibusteries gigantesques, le Panama, le +Comptoir d’escompte, les Métaux, et mille autres qui, des ruines +accumulées, feront enfin la ruine nationale! + +Qu’elle nous défende contre ces rastaquouères de la politique ou de la +finance que les malheurs de la patrie attirèrent sur notre sol, pareils +à l’écume insolente qui, soulevée par la tempête, salit la majesté des +flots! + +Qu’elle emprisonne Turcaret, le voleur, et qu’elle fasse rendre gorge à +Fouquet, le concussionnaire! + +Qu’au lieu de comprimer nos indignations, elle les partage! + +Qu’elle palpite et frémisse avec nous! + +Que, lorsque nous frissonnons de dégoût ou d’angoisse, elle ne garde pas +l’immobilité lapidaire du _Moïse_ de Michel Ange, de la statue, superbe +mais inanimée, que le sublime artiste, dans sa rage immortelle, frappait +au genou en criant: «Puisque tu vis, parle donc!» + +Puisqu’elle vit, qu’elle parle! + +Que belle comme la beauté, que jeune comme la jeunesse, que grande comme +la grandeur, elle soit la vivante image de cette femme symbolique que, +sur la solennité de nos murs, le peintre Baudry nous représente toujours +si noblement assise ou bien si fièrement debout, une main ouverte pour +accueillir la souffrance, l’autre crispée pour frapper la tyrannie! + +Qu’en un mot, elle soit ce qu’elle doit être, ce qu’elle peut être, et +jamais plus, en ouvrant le _Figaro_, elle ne risquera d’y rencontrer une +interview compromettante, et, lorsqu’un officiel corbillard conduira au +Panthéon funèbre les morts que notre vanité voudrait rendre immortels, +elle pourra, sans crainte, au milieu des cités, promener la splendeur de +sa pourpre: le peuple ne rira plus!... (Applaudissements). + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + INTRODUCTION 5 + + LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE 37 + Affaire Ratazzi 39 + Affaire Wilson-Ratazzi 53 + + LES GRANDES CONVENTIONS DE 1883 73 + Procès Numa Gilly-Savine-Raynal 75 + + LA POLITIQUE ET LA FINANCE 137 + Procès Numa Gilly-Savine-Salis 139 + + LE RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE DE LA BANQUE DE FRANCE 179 + Affaire Drumont-Burdeau 181 + + L’ANARCHIE DOCTRINALE 199 + Le Procès de Jean Grave 201 + Le Procès des Trente 245 + + LA MAGISTRATURE ET L’OPINION 299 + Poursuites contre M. Drumont 301 + + + + + IMPRIMÉ + Sur les presses de NOËL TEXIER, + [Vignette: MALGRÉ LA TEMPÊTE. Omnia Labore. NOËL TEXIER] + TYPOGRAPHE A LA ROCHELLE + 1895. + + + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + + +On a indiqué entre =signes égale= les passages en caractères gras, et +entre _caractères soulignés_ les passages en italique. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 *** |
