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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>L’histoire sociale au Palais de justice | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+ margin: .3em 0;}
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+
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 ***</div>
+<p class="c top2em large">ÉMILE DE SAINT-AUBIN</p>
+
+<h1>L’HISTOIRE SOCIALE<br>
+<span class="xsmall">AU PALAIS DE JUSTICE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="large">PLAIDOYERS PHILOSOPHIQUES</span><br>
+AVEC UNE INTRODUCTION DE L’AUTEUR</p>
+
+<p class="sc">Les Trafics de l’Élysée. — Les grandes Conventions
+de 1883. — La Finance et la Politique. — Le Renouvellement
+du Privilège de la Banque de France. — L’Anarchie
+Doctrinale. — Le livre de Jean Grave. — Le Procès des
+Trente. — La Magistrature, la Presse et l’Opinion.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+A. DURAND ET PEDONE-LAURIEL<br>
+<span class="xsmall">LIBRAIRES DE LA COUR D’APPEL ET DE L’ORDRE DES AVOCATS</span><br>
+<span class="large b">A. PEDONE, Éditeur</span><br>
+13, <span class="xsmall">RUE SOUFFLOT</span>, 13</p>
+
+<p class="c small">1895</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="c">Critique d’art : <span class="sc">Un Pèlerinage à Bayreuth</span><br>
+<span class="small">(<span class="sc">Savine</span>, éditeur).</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap">La Parole est un acte. C’est pourquoi
+j’essaye de parler.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Hello</span>, <i>L’Homme</i>.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre
+d’histoire. Les événements l’ont dicté ; ma franchise
+l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils
+célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des
+faits le plus souvent sans importance ; ici, tout au
+rebours, ce sont des faits d’une importance capitale
+qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels,
+dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce
+ridicule), on ne peut admirer que la forme : la forme
+crée le fond ; l’intérêt du fond, sans la forme,
+s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire ;
+elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond ; le fond
+est tout : c’est le fond qu’on doit méditer.</p>
+
+<p>J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché
+à grandir le débat par l’ampleur de la parole.
+Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat
+se grandissait tout seul ; il n’avait pas à se grandir :
+il avait la taille de l’Histoire.</p>
+
+<p>Mon objectif unique a toujours été la défense de
+mon client ; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire
+acquitter : c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en
+plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et
+malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client
+était un être symbolique : il incarnait une indignation,
+une idée, une tristesse ou un espoir ! Partant,
+pour le défendre, je devais philosopher, méditer,
+sonder le cœur des gens et l’abîme des choses ; je
+devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de
+terribles dossiers ; je devais contempler, avec l’œil
+du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi
+des consciences, le mirage des illusions.</p>
+
+<p>Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat ;
+mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois
+devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant
+sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier
+la cause ; il peut oublier l’avocat ; mais il profite de
+son œuvre et retient le document.</p>
+
+<p>L’orateur, discutant ces affaires qui touchent
+l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie
+antique. Il ne crée pas le drame : il l’écoute et le
+commente ; son rôle est de le sentir plus vivement
+que les autres et de le traduire pour tous. Il est un
+cristal limpide où se mirent des idées : il les reflète
+et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente,
+il est un voyant qui raconte.</p>
+
+<p>Prenez donc ces discours, non pour des jeux de
+ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine.
+Ils sont les portraits fidèles de choses vécues
+par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement
+de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent
+les sténographes : en devenant un livre, ils
+n’ont pas voulu se farder.</p>
+
+<p>Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres
+distinctes, produit de conjonctures et de milieux
+différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont
+les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes
+d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement.
+Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur
+vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables ; ils la doivent
+à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse
+logique des luttes qui les engendrèrent.</p>
+
+<p>« Pour un livre, — a écrit Hello dans la préface
+de l’<i>Homme</i>, son immortelle conception — pour un
+livre, comme pour une société, comme pour une famille,
+comme pour un monde, et comme pour l’Art,
+il y a deux sortes d’unités : l’unité organique et l’unité
+mécanique.</p>
+
+<p>« L’unité mécanique résulte de certaines règles
+observées ou éludées, de certaines règles factices
+au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté,
+à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec
+elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité,
+j’aurais fait subir aux articles très divers et très
+semblables, qui composent ce volume, un travail de
+<i>remaniement</i>. Ce mot misérable indique un travail
+aussi misérable que lui, par lequel on essaye de
+pratiquer l’<i>art heureux des transitions</i>. Le mot :
+<i>art</i> dans cette phrase doit être écrit sans majuscule.</p>
+
+<p>« L’unité qui résulte du travail de remaniement est
+l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments
+juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique
+agrège paraissent se tenir et ne se tiennent
+pas.</p>
+
+<p>« Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité
+organique vivifie et consacre se tiennent en vérité.
+Mais quelquefois elles ne paraissent pas se tenir.</p>
+
+<p>« Les travaux qui composent ce volume vont tous
+au même but, par des routes différentes. Inspirés
+par un souffle unique, ils n’ont qu’à suivre ce souffle,
+pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que je
+les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité… L’unité véritable
+et vivante a droit au chant et au cri, car elle
+est le battement même du cœur. L’unité, tel est donc
+dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet
+ouvrage. Ce livre est <i>un</i> essentiellement, et <i>divers</i>
+accidentellement. Son unité consiste à présenter
+partout les applications de la même vérité… »</p>
+
+<p>Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je
+dirais que, moi aussi, méprisant l’unité mécanique,
+j’ai dédaigné de faire subir à mes discours, « très
+divers et très semblables », un travail de remaniement.
+Je les ai trouvés allant au même but par des
+routes différentes, inspirés par un souffle unique, et
+c’est à ce souffle-là que je les ai abandonnés. Je
+crois qu’ils composent un livre, « <i>divers</i> accidentellement,
+mais <i>un</i> essentiellement ». Mon esprit
+reconnaît en eux les signes de l’« unité organique »,
+de l’« unité vivante » qui consacre et vivifie les parties
+d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art,
+c’est à cette unité-là qu’ils le doivent ; et c’est à elle
+qu’ils doivent d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est
+pourquoi je les publie : ils ont droit au « chant » et
+au « cri », parce qu’ils sont le battement même de
+mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme :
+l’<i>Histoire sociale au Palais de Justice</i>, — titre vaste
+et ambitieux que je prie qu’on me pardonne, parce
+que, seul, il m’exprimait.</p>
+
+<p>L’Histoire au Palais !… Elle n’y est pas toujours
+consolante ; mais où donc est-elle plus dramatique,
+plus suggestive et mieux documentée ?</p>
+
+<p>Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque
+toute l’Histoire. Les notables péripéties adoptent ce
+théâtre ; elles viennent s’y dénouer, ou tout au moins
+s’y agiter.</p>
+
+<p>Les sujets que traite l’Histoire varient selon les
+époques. Elle est diplomatique, artistique, guerrière,
+procédurière. Elle change de thème et d’acteurs.
+Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt
+elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies.</p>
+
+<p>Le début du siècle fut essentiellement militaire.
+Sa fin est essentiellement judiciaire. On a copié son
+début dans des journaux d’état-major ; on copiera sa
+fin dans des grosses d’arrêts. Tout événement qui
+compte aboutit à un procès — ou devrait y aboutir.
+Il faut que la Psychologie aille s’installer dans les
+greffes, si elle veut comprendre les consciences
+actuelles.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers
+rôles : le Financier, le Politicien, l’Anarchiste.
+Tout le reste n’est que comparses, machinistes ou
+figurants.</p>
+
+<p>Le vrai premier rôle revient sans conteste au
+Financier. En vérité, il est plus qu’un acteur : il est
+celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène
+des grands Guignols.</p>
+
+<p>Rien ne bouge que par son ordre.</p>
+
+<p>Il tient l’argent ; il tient l’autorité.</p>
+
+<p>Le peuple ajoute : il tient la justice.</p>
+
+<p>Expliquons-nous.</p>
+
+<p>On dit : il tient les magistrats. — Quelques exceptions,
+c’est possible : je n’en sais rien. De telles exceptions
+sont, hélas ! de tous les régimes. — Mais
+l’ensemble des magistrats, la magistrature : non. Il
+tient mieux que les magistrats : il tient la loi. C’est
+bien plus grave : s’il ne tenait que les hommes, on
+ferait le procès des hommes. Mais il tient les institutions !
+Et la loi lui deviendra de moins en moins
+applicable, car c’est lui qui de plus en plus la fera.
+Il a consacré le Jeu ; il a légitimé l’Usure ; des
+modifications récentes au régime des sociétés suppriment,
+ou peu s’en faut, les recours de l’épargne
+publique. Son omnipotence est fondée sur des bases
+indestructibles. Toutes sortes de privilèges, de conventions
+renouvelées lui livrent le pays pour qu’il
+en jouisse à son gré.</p>
+
+<p>Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La
+loi est l’expression de la force régnante. Cette force
+légifère pour elle et non contre elle — quoi de plus
+naturel et quoi de plus humain ? Le Féodal, quel
+qu’il soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton
+contre sa cuirasse. Or, la force du siècle est l’or.
+Comment l’or se condamnerait-il ? Il a le droit de
+s’écrier, pareil au César antique : <i lang="la" xml:lang="la">Legibus vivimus,
+sed supra leges sumus !</i></p>
+
+<p>Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être
+l’époque ; un âge finirait, un autre âge commencerait.
+On peut arrêter la Finance, l’envoyer à Mazas,
+la traîner en Correctionnelle ; le juge aura beau
+la maudire : la force des choses l’absoudra. La loi
+saluera très bas la fourrure de sa pelisse ou sa grave
+redingote tachée de rouge à la boutonnière par le
+signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin,
+l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du
+Code. Le texte est ainsi conçu que, dans notre Démocratie,
+un gros monsieur ne peut être un escroc.</p>
+
+<p>Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif,
+sa royauté est invulnérable. Rien ni personne ne
+le peut détrôner. Jadis, parfois, l’acier d’un glaive
+perçait la cuirasse de fer ; aujourd’hui, tous les textes
+s’émoussent contre la cuirasse d’or.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Politicien — forcément — tend, chaque jour davantage,
+à devenir le chargé d’affaires du Financier.
+Il le devient fatalement. La force régnante l’envoûte.</p>
+
+<p>Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec
+elle, au point que les foules se disent : il doit être
+son amant ! Du reste, plus on va, plus la Finance et
+la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former
+un produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les
+combinaisons chimiques donnent la matière mixte
+qu’on appelle un alliage. Cet alliage politico-financier
+sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme
+jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés
+inavouables et de louches compromissions ?
+Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius
+Herz, à M. le baron Von Reinach !… Mais Arton est
+atteint de la monomanie des voyages ; le docteur
+Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique ;
+quant au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une
+ombre juive plongée dans la nuit du Schéo !…</p>
+
+<p>Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les
+besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire
+de la domination de l’or, a dû pousser de profondes
+racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est
+pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines.
+Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon :</p>
+
+<p>« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque
+instant que les députés abusent de leur mandat,
+<i>qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts
+personnels</i> ; cela fatigue le pays et cela peut
+compromettre l’avenir de la République<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> V. infrà, <i>La Finance et la Politique</i> : affaire Numa
+Gilly-Savine-Salis, p. <a href="#c4">137</a>.</p>
+</div>
+<p>Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel,
+une voix plus hardie encore avait, dans le même
+lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant :
+<i>République pourrie ! Putréfaction des consciences !</i>
+Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une
+poitrine ! Et le discours vengeur grandissait la vision
+des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses
+morales, dévorent les états gangrenés<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> !…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> V. infrà, <i>Les Grandes Conventions de 1883</i> : affaire Numa
+Gilly-Savine-Raynal, p. <a href="#c3">73</a>.</p>
+</div>
+<p>Ces putréfactions et ces pourritures, un matin,
+brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte
+de la dixième chambre du tribunal correctionnel de
+la Seine. Ce fut l’incident décisif du <i>Filigrane</i> auquel
+s’attache le nom de M<sup>e</sup> Marcel Habert. Le scandale
+éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte
+rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué
+rédacteur judiciaire du <i>Figaro</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Causes criminelles et mondaines</i>, année 1887-1888, p. 52.</p>
+</div>
+<blockquote>
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — On a saisi chez M<sup>me</sup> Limousin deux lettres de
+M. Wilson datées de 1881.</p>
+
+<p>La préfecture de police les a gardées un certain temps avant
+de remettre les scellés au Parquet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées.
+(Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux
+lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées
+au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.</p>
+
+<p class="ugap">M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :</p>
+
+<p class="ugap">M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien
+celui de votre maison ?</p>
+
+<p><span class="sc">Le témoin.</span> — Parfaitement.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé
+à vous en servir ?</p>
+
+<p><span class="sc">Le témoin</span> (après avoir examiné attentivement). — Au mois
+de septembre ou d’octobre 1885.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — Pas avant ?</p>
+
+<p><span class="sc">Le témoin.</span> — Oh ! non, pas avant, bien certainement. <i>Avant
+l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.</i></p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — <i>Et ces deux lettres de M. Wilson portent la
+date de mai et de juin 1884 !</i></p>
+
+<p class="ugap">Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution
+est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés
+à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile
+de le deviner.</p>
+
+<p class="ugap">M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là
+de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. <i>Elles
+lui ont été apportées par la Préfecture…</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>On devine la stupeur !</p>
+
+<p>Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation
+de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour
+détournement et substitution de pièces<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la
+requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre,
+dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et
+suiv.</p>
+</div>
+<p>La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.</p>
+
+<p>Ce fut alors un branle-bas tragi-comique ! Lorsqu’on
+écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre,
+la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution
+française, sous le règne du <i>Peuple-Roi</i>, après
+tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il
+semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait
+nos maîtres ! L’administration, le droit, l’éloquence,
+l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea
+de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on
+démontra par A plus B que la colère de nos lois
+ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère
+public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé.
+Par une de ces ironies procédurières, qui
+aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent
+le frisson, la victime des relâchés fut condamnée
+à tous les frais !</p>
+
+<p>Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie
+l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la
+chambre des mises en accusation :</p>
+
+<blockquote>
+<p>La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin,
+son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M.
+Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de
+police.</p>
+
+<p>M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la
+cour.</p>
+
+<p>Le détournement des lettres saisies est établi à la charge
+de M. Grognon.</p>
+
+<p>La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste
+à l’encontre de M. Wilson.</p>
+
+<p>L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le
+juge d’instruction des justifications mensongères.</p>
+
+<p>Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables
+échappent à la cour d’assises.</p>
+
+<p>La loi n’a prévu que le détournement d’<i>actes</i> et de <i>titres</i>.
+Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres
+particulières, la chambre d’accusation estime que l’action
+commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne
+peut donner lieu à aucune poursuite.</p>
+
+<p>C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code
+permettent aux criminels de marque de se glisser à travers
+les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux
+humbles.</p>
+
+<p>Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse
+impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications,
+de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police
+vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la
+main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que
+tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant
+alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste
+des déchéances.</p>
+
+<p>Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée
+du <i>Filigrane</i>. Je prie l’intellectuel, le penseur,
+de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les
+idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson,
+bouc émissaire devenu presque sympathique à force
+d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange
+silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent
+comprendre et voir, la dégradation morale révélée
+par cet épisode où très cyniquement s’affichent de
+lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable
+résumé de nos anarchies jacobines !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De plus documentaire que l’incident du <i>Filigrane</i>,
+je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta
+Wilson.</p>
+
+<p>On a malmené cet arrêt ; on a maudit les magistrats.
+Une telle colère est excusable ; mais elle n’est
+pas juridique. Les magistrats ont bien jugé : Wilson
+était accusé d’escroquerie ; or, Wilson n’était
+pas un escroc. Un escroc dupe le monde ; Wilson ne
+dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait
+la marchandise. Il vendait : il ne trompait pas. Son
+crédit n’avait rien de chimérique ; son crédit était
+trop réel ; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison
+de la troisième République ; il tenait les fonctionnaires ;
+les ministres étaient les siens ; il gouvernait
+les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait
+pour lui et pour ses créatures.</p>
+
+<p>En affirmant cela, les juges n’ont pas menti ; ils
+ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> V. infrà, <i>Les trafics de l’Élysée</i> : affaire Wilson-Ratazzi,
+p. <a href="#c1">39</a> et suiv.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient
+possibles. On soupçonna avec fureur ; et, quand
+parut la brochure de M. Numa Gilly, <i>Mes Dossiers</i>,
+on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des
+accusations ridicules à force d’énormité ; mais rien
+ne semblait plus énorme que les corruptions entrevues.</p>
+
+<p>Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David
+Raynal déféra le livre<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, un avocat général distingué
+essaya de réagir contre l’irrespect grandissant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> V. infrà, <i>Les Grandes Conventions de 1883</i> ; affaire Numa
+Gilly-Savine-Raynal, p. <a href="#c3">73</a>.</p>
+</div>
+<p>— « Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire,
+un ministre ne se vend pas ! La concussion
+n’est pas possible ! »</p>
+
+<p>Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et
+je me souviens de son geste. Il s’était retourné vers
+la salle et regardait éloquemment un officiel personnage,
+comme pour le prendre à témoin de la vérité
+de son dire. Le personnage était M. Baihaut…</p>
+
+<p>Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la
+Cour d’appel de Paris, M. Charles de Lesseps révélait
+à tous cette honte :</p>
+
+<p>— « En 1886, nous étions en instance auprès du
+gouvernement au sujet de notre émission des obligations
+à lots.</p>
+
+<p>« M. le ministre Baihaut nous a fait demander par
+un intermédiaire qu’il fût mis à sa disposition <span class="xsmall">UN
+MILLION</span> payable par acomptes depuis le dépôt du
+projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent
+remis à l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté,
+le reste n’a pas été payé ! »</p>
+
+<p>Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel,
+proférait ces paroles :</p>
+
+<p>— « Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion,
+à constater le crime qui a été commis ! »</p>
+
+<p>Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel.
+Ce bras tendu me rappela le grand geste de
+Bordeaux…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De tels spectacles ont singulièrement énervé les
+consciences et très gravement compromis le principe
+d’autorité.</p>
+
+<p>Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est
+fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie
+du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas !</p>
+
+<p>Un matin, je déjeunais avec un homme d’État
+suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des
+parlementaires de tous les groupes, des mondains
+de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un
+aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode
+à table, <i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et inscibili et quibusdam
+aliis</i>, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes
+guère, car notre hôte, dont nos parisiennes
+vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique,
+résuma d’un mot la conversation : « Comme
+dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est,
+au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité ! »</p>
+
+<p>Eh ! non, monsieur, vous l’avez compris et votre
+logique en est vite convenue : nous ne méprisons
+pas l’autorité ; nous méprisons qui la détient. Ce
+n’est point la même chose.</p>
+
+<p>Ou plutôt si, hélas ! pour beaucoup, c’est presque
+la même chose : voilà le péril.</p>
+
+<p>La tendance fatale des esprits ordinaires est de
+confondre le principe avec l’homme qui l’incarne.
+Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le
+principe ; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner
+l’autre. L’homme est campé sur le principe
+un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy ; le
+polémiste ressemble à Guillaume Tell : il doit enlever
+la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse
+alternative ! Que faire ? Tirer sur l’homme au risque
+de frapper le principe ? Ou permettre au principe de
+se galvauder avec l’homme ? Mieux vaut encore égratigner
+le principe — pourvu, bien entendu, que ce
+soit une égratignure. Mais il est des égratignures
+qui sont des blessures mortelles…</p>
+
+<p>L’intelligent — et encore ! suffit-il d’être intelligent ?
+Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente
+et plus rare — distingue : s’il voit passer la trahison
+en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité,
+il maudit la trahison, et, après désinfection, il
+raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme
+avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter.
+Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le
+venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine
+de déshabiller les turpitudes : elle les pousse aux
+gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes
+endossent un costume respectable, tant pis pour
+le costume respectable : la boue des dédains vulgaires
+l’éclaboussera lui aussi.</p>
+
+<p>Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la
+religion d’un village. Le curé est-il bon : Dieu en
+profite. Le curé est-il mauvais : Dieu en pâtit.</p>
+
+<p>De même pour le ministre. De même pour le magistrat.
+Pilate ne déshonore pas seulement Pilate :
+il déshonore le Prétoire ; il salit la toge ; il lui imprime
+une tache que rien n’effacera jamais. Une
+légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi,
+venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six
+heures pour soigner vos murs mitoyens ; ces laborieux
+modestes, grâce auxquels, malgré tout, la
+machine judiciaire continue de rouler — un peu
+comme la machine administrative roule, en dépit des
+ministres, grâce à l’humble effort des employés de
+ministères — ces laborieux modestes, le public ne
+les voit pas : le public ne voit que Pilate.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme
+public est plus qu’une abomination : il est une catastrophe.
+Le dépositaire d’un principe, en le tuant,
+tue le principe. C’est le pire des assassins : l’assassin
+d’une idée. Je me trompe : une idée ne meurt
+pas ; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant
+plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des
+résurrections.</p>
+
+<p>Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le
+scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux
+leitmotiv de nos drames parlementaires, le
+refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour
+qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un
+adjectif ; il dira : elle fut <i>scandaleuse</i>.</p>
+
+<p>Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur,
+cet argent international qui trafique de la
+Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à
+la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques
+où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées,
+vraies assurances mutuelles contre la divulgation
+des turpitudes, cette usure impitoyable qui
+dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes
+comme les oiseaux de proie des cauchemars,
+les Panamas grands ou petits, toutes ces
+choses lamentables qui grimacent et qui menacent,
+qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement,
+hélas ! des boutons accidentels. Ce sont les
+chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés.
+A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards
+aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le
+corps social : le Monde presque entier prosterné devant
+la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la
+Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais
+quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom
+dans aucune langue.</p>
+
+<p>L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges.
+Il y a disproportion trop grande entre notre
+faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner
+les hommes, il faudrait commencer par n’être pas
+des hommes — et il faudrait être des Dieux pour
+oser les juger. — Aussi l’histoire politique du monde
+est-elle, en général, une pénible histoire que la
+Pensée contemple avec mélancolie ; à peine, çà et là,
+quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur
+l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des
+houles sanglantes ; et, parfois, la méditation en détresse
+conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde
+joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie
+d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon,
+le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado,
+où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait
+pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se
+battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux
+radiances du soleil, où librement l’on humerait le
+parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait,
+où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte
+impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir
+et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de
+l’universelle harmonie…</p>
+
+<p>Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité
+humaine ne s’égara comme aujourd’hui.</p>
+
+<p>Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient
+la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur
+de la forêt.</p>
+
+<p>Vous savez, le grand Chêne — le grand Chêne
+de la forêt ? En lui fermentent les sèves accumulées
+par les printemps. Il est le résumé des vigueurs
+ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent
+à ses racines le tribut de leurs sucs débordants.
+Son ombre caresse le sol ; il est la beauté et la force,
+la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pas <i>un
+arbre</i> ; il est <i>l’arbre</i> : à lui seul il est la forêt.</p>
+
+<p>Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image
+de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet
+ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur
+de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation
+magnifique de l’idée d’Autorité !</p>
+
+<p>Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir ; dans
+l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une
+tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément
+sous la terre. Végétal ou humain, le grand
+Chêne vieillit ! Mordu par la dent des siècles, il périt
+insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne
+repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise.
+Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon
+de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste
+solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout,
+et les oiseaux du ciel le saluent encore au
+passage. On dirait qu’il vit toujours ; mais déjà il
+est mort ; et un jour de rafale effondre le géant qui
+emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.</p>
+
+<p>Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les
+brisa. Leurs branches étaient vermoulues : l’ouragan
+des révolutions vainquit leur décrépitude. Et
+rien ne les a remplacés : la Forêt veuve attend son
+Chêne…</p>
+
+<p>En attendant, les broussailles les plus rampantes,
+les plus basses, essayent de la gouverner. Semences
+juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés,
+qu’apportent de funestes vents pervers comme des
+maléfices, viennent l’on ne sait d’où — ou, plutôt,
+l’on sait trop d’où — se terrent dans nos sillons, y
+germent, s’y développent et poussent, montent,
+montent, engendrent des végétations baroques qui
+étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs
+sinistres qui corrompent le parfum national.</p>
+
+<p>O sainte Forêt Celtique ! Qu’est devenu le gui sacré
+dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures,
+que berçait le chant de tes brises, et que
+la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en
+allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie
+des soirs ?</p>
+
+<p>Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où
+fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes
+les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour,
+absorbent tous les sucs, épuisent le terroir,
+faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit ?</p>
+
+<p>Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé
+d’une certaine manière, faut-il s’étonner si,
+de plus en plus, selon la remarque de Chamfort,
+« un heureux instinct semble dire au peuple : je
+suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent,
+qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que
+je viens de choisir moi-même » ?</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner si — pour rappeler le mot du
+même Chamfort — « en voyant les brigandages des
+hommes en place, on est tenté de regarder la société
+comme un bois rempli de voleurs dont les
+plus dangereux sont les archers préposés à la garde
+des autres » ?</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété
+salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie
+livrée à la Haute Banque ?</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner si des imaginations perverties
+par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des
+esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique
+parce que les ventres ont faim, ressuscitent et
+reprennent, en les défigurant au gré des appétits
+en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le
+cerveau des Philosophes ?</p>
+
+<p>Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises
+est née l’Anarchie doctrinale ?</p>
+
+<p>Devant l’Autorité souillée devait — c’était fatal — se
+dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la
+calme conception de Proudhon, le terrible penseur.
+Ceci enfante cela : lorsque le rideau de l’Histoire
+est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement,
+se lèvera sur un Jean Grave…</p>
+
+<p>Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes
+que le prologue de celles pour la <i>Société
+mourante et l’Anarchie</i>. Les cinq premières sont
+déjà la <i>Société mourante</i> ; elles portent en germe
+les deux autres : l’<i>Anarchie</i>. La dernière, court épilogue,
+montre la foi dans la justice déracinée par la
+tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer
+tous les principes comme les grains d’une poussière
+affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries,
+distinctes au premier abord, sont les actes d’un
+même drame ; et c’est ici que, dans toute sa force,
+éclate le verbe d’Hello : Les parties d’un tout que
+l’unité <i>organique</i> vivifie et consacre se tiennent en
+vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir.
+L’<i>unité</i>, tel est donc, dans le fond, sinon dans la
+forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est <i>un</i>
+essentiellement, et <i>divers</i> accidentellement…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>La Société mourante et l’Anarchie</i> restera comme
+une des productions à la fois les plus inquiétantes
+et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a
+trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste ;
+il l’a qualifiée : une <i>bousculade intellectuelle</i>.
+Très juste ! Le bourgeois qui sait lire éprouve,
+après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un
+souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient
+de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct,
+il se frotte le crâne, comme, après une raclée,
+il se frotterait les côtes.</p>
+
+<p><i>La Société mourante et l’Anarchie</i> n’est qu’un
+rameau poussé sur un tronc redoutable : le journal
+<i>La Révolte</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La collection du journal <i>La Révolte</i> appartient à
+la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être
+bien de cacher au regard des foules, mais dont la
+structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle
+restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie
+contemporaine. Le style en est souvent remarquable,
+toujours robuste et lumineux. Sans doute,
+Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux
+rédacteurs.</p>
+
+<p>Imaginez la pensée de Proudhon mise au point
+des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une
+rude <i>bousculade</i> qu’elle aussi, je vous assure, administre
+au cerveau du lecteur ! Une impitoyable
+analyse, une cruelle précision, une logique aiguë,
+acharnée, implacable : tels sont les traits qui la
+caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes,
+sortes de jours ouverts sur une autre planète
+habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis
+syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes
+nettetés, des sincérités attirantes comme
+le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte
+cérébral qui se passionne et qui bouillonne,
+à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des
+torrents.</p>
+
+<p>Une brutalité pensante, une violence intellectuelle
+qui devient parfois savoureuse à force d’intensité,
+qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime
+tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres
+pour lancer follement le navire sur les océans inconnus,
+qui ne parle plus politique, qui supprime
+la politique, qui ne discute plus la forme des lois
+ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle
+triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue
+série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité
+de vocables : telle est la révolte soufflée par
+l’anarchisme doctrinal.</p>
+
+<p>Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins
+avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure
+actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre
+Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent <i>leitmotiv</i>
+de l’imagination humaine :</p>
+
+<p>« Ce ne sont plus les conséquences et les effets
+des principes qui ont dominé durant des siècles, ce
+sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même
+des choses, qui vont être appelés à la barre… On ne
+se demandera plus si les riches font bon ou mauvais
+emploi de leurs biens, on se demandera s’il
+doit y avoir encore des riches… Il ne sera plus question
+de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans
+ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera
+question de savoir si l’on doit être soldat et si ce
+qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une
+erreur, une duperie comme le reste… »</p>
+
+<p>L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent
+de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie
+la franchise de ses conclusions, veulent faire du
+monde ce que, au XVIII<sup>e</sup> siècle, le Sensualisme a fait
+de l’âme : une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé,
+que poussera-t-il ? Quels arbres remplaceront l’ancienne
+forêt humaine ? Quelles végétations nouvelles
+surgiront ? Je ne crois pas que l’anarchisme ait
+encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche.
+Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être : à
+ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte,
+l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie
+son idéal, et, l’on trouve dans la <i>Révolte</i> les rudiments
+de ses reconstructions éventuelles. C’est la
+partie <i>positive</i> de l’Anarchie dont nos inquiétudes
+bourgeoises ne connaissent guère, en général, que
+les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon
+du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures,
+ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur
+nimbe de brouillard, sourient comme les palais
+qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque
+dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur
+et l’harmonie ; du regard, je scruterai ces déformations
+d’espérances, ou ces ébauches de systèmes
+qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds
+de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers,
+lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives
+et les chaotiques poussées de l’impétueux
+<i>Devenir</i>.</p>
+
+<p>Ne dites pas à l’anarchiste : « Ta vision est un
+délire ; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas ;
+tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un
+Éden. » A l’accablement des raisons, des ironies,
+des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes
+de Paradis. Car — et c’est là, d’après moi, son
+aspect le plus curieux — l’anarchiste est un mystique,
+un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui
+croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace
+le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est
+un croyant ; il appartient aux religions plutôt qu’aux
+philosophies : son dieu, dit-il, est la force latente qui
+de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la
+brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve
+des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter
+à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et
+répandre partout les semences d’où germera la
+moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague
+parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines
+lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée
+de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a
+flatté — c’est incontestable — le méditatif et l’artiste,
+l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète
+armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas
+les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent,
+dans le mirage, des limpidités jaillissantes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable
+article<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> : si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit
+pas une conception doctrinale ; on la réfute.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> V. infrà, <i>L’Anarchie doctrinale</i> : le procès de Jean Grave,
+p. <a href="#c6">207</a>.</p>
+</div>
+<p>Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre :
+pour réfuter, il faut être un cerveau ; pour
+poursuivre, il suffit d’être procureur de la République.
+On poursuivit.</p>
+
+<p>On poursuivit deux fois. La première, on donna
+au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation
+criminelle. La seconde, pour habiller la <i>Révolte</i>, on
+lui passa la chemise d’un dossier d’<i>association de
+malfaiteurs</i>. Les deux fois, je dis aux jurés :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une
+idée. On vous requiert de condamner la société
+anarchique, de même qu’au XVI<sup>e</sup> siècle, on eût requis
+le Parlement de condamner la société bourgeoise.
+Peu importe la valeur du système de Jean Grave :
+<i>c’est un système</i> ; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est
+pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution
+française ; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que
+le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit
+notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il
+nous a trompés. Il mentait ou il se parjure : je ne
+sortirai pas de là.</p>
+
+<p>Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que
+la menace : il condamna. Le 9 août suivant, il y
+aperçut l’idée : il acquitta.</p>
+
+<p>Des deux verdicts, quel fut le plus utile ? De bons
+bourgeois que je connais, le premier avait presque
+fait des anarchistes ; je sais des anarchistes dont le
+second a presque fait des bourgeois. On raconte que
+l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et
+lui a dit :</p>
+
+<p>— Voulez-vous me laisser tranquille ? Je laisserai
+tranquille votre société.</p>
+
+<p>— Entendu ! aurait riposté le préfet.</p>
+
+<p>Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte : <i>ex-anarchiste</i>.</p>
+
+<p>J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des
+acquittés : des bourgeois leur rendaient la justice !
+On ne rend que ce qui existe ! La justice existait
+donc !… Cela leur brouillait la cervelle…</p>
+
+<p>Ah ! la justice ! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer
+à tous les maux ? Ne serait-elle pas le bienfaisant
+dictame, la salutaire panacée ?</p>
+
+<p>Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches
+complaisances opposent leur rempart aux assauts
+de l’équité, et le vieil arbre social, miné par les
+parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa
+base déracinée. Sa masse résiste encore, et son poids
+le maintient debout : gare la chute !…</p>
+
+<p>Par quoi le remplacera-t-on ?</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Le philosophe s’interroge et son œil immobile
+sonde la profondeur des cieux. Pas un rayon ! Nulle
+éclaircie ! Il semble que l’azur soit rayé des couleurs
+du monde ! En bas, en haut, partout, de grands trous
+noirs, pleins de bourrasques ! Des opacités effrayantes
+comme des soleils défunts ! Et derrière ces cadavres,
+pas la moindre lueur annonçant les soleils nouveaux !
+Le croquis à peine ébauché de formes vagues et
+fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le
+visage indécis échappe au regard scrutateur, comme
+les fantômes des songes : voilà tout ! Un passé mort !
+Un avenir à naître ! Un présent qui ne voit que la
+tombe et qui cherche en vain le berceau !</p>
+
+<p>C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible
+querelle entre les appétits repus et les appétits à
+jeun. Tous ont perdu le sens de l’Au-Delà. Tous veulent
+jouir — et vite. Car l’on doit se hâter de jouir,
+puisque la bière est le néant, et l’homme mort une
+charogne. Ils ne croient plus qu’au Paradis bâti dans
+la boue terrestre. Les appétits repus tiennent la clef
+de cet Éden ; les appétits à jeun se ruent pour la leur
+arracher. Les premiers se barricadent ; les seconds
+livrent l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre,
+l’égoïsme de la bête interrompue dans son repas ;
+les seconds ont, pour attaquer, la rage de la bête
+qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences.
+L’Absolu reste absent ; il demeure dans
+la coulisse : les auteurs du drame oublièrent de donner
+un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme
+les limpides étoiles, comme les astres impassibles,
+dont les larges sérénités contemplent sans tressaillir
+l’infamie des orgies nocturnes, le Ciel, au-dessus
+de nous, garde des immobilités d’attente…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et cependant, là-bas, loin — bien loin, peut-être — un
+immense foyer étincelle. Les uns l’appellent :
+le Progrès. Jésus l’appela : le Père. Tous le nomment :
+l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a
+des rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et
+sa flamme, à l’heure dite, incendie les Walhalls
+condamnés, pour briller sur les nouveaux mondes.
+Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des
+futures splendeurs ; et le philosophe atterré, accablé
+par l’incertitude, ne peut que murmurer, dans un
+balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles
+d’Hello ; profondes comme cet abîme : « A l’heure où
+je parle, il y a quelque chose d’étrange et de terrible
+à parler. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret
+qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La
+situation actuelle du monde est un mystère. Dans le
+voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE</h2>
+
+
+
+
+<h3>AFFAIRE RATAZZI</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle</span><br>
+<span class="i">Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales
+qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.</p>
+
+<p>Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur
+devenue une marchandise.</p>
+
+<p>Un nom domine cette lamentable période : le nom tristement
+immortel de Wilson.</p>
+
+<p>Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples.
+Parmi ses amis figurait M<sup>me</sup> Ratazzi, « Ce fut lui — voit-on
+dans une des plaidoiries de l’époque — qui, ayant reconnu
+dans M<sup>me</sup> Ratazzi une femme très intelligente, la poussa
+à s’occuper d’une <i>industrie fort lucrative, le commerce des
+décorations</i>. »</p>
+
+<p>Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer
+au <i>gendre</i> tout puissant.</p>
+
+<p>Le 15 novembre 1887, M<sup>me</sup> Ratazzi fut condamnée par la 10<sup>e</sup>
+chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de
+prison pour escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un
+des intermédiaires du général d’Andlau, lequel « tenait en son
+domicile une véritable agence de trafic de décorations », et,
+usant de manœuvres, se targuant d’un crédit imaginaire, avait,
+moyennant finances, promis des croix qu’elle savait ne pouvoir
+obtenir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès
+vint à la barre de la cour de Paris.</p>
+
+<p>C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et
+montrer que son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le
+fameux dossier Legrand, révéla l’étendue de son influence et
+montra que l’agence établie chez lui par le général d’Andlau
+n’était qu’une pauvre succursale d’une autre agence établie en
+plein Élysée par M. Wilson, le gendre du président Grévy.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ratazzi ne fut pas acquittée ; sa peine, par arrêt du 3
+janvier 1888, fut seulement réduite à 6 mois.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs,</p>
+
+<p>Avocat de M<sup>me</sup> Ratazzi, je viens la défendre
+simplement, franchement, le plus brièvement qu’il
+me sera possible, sans rien omettre de ce que je
+crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.</p>
+
+<p>Ce qui va suivre, hélas ! est assez grave pour se
+passer de commentaires. Il est des événements qui
+parlent plus fort et plus haut que toutes les plaidoiries.</p>
+
+<p>On prétend que M<sup>me</sup> Ratazzi tombe sous le coup
+de l’article 405 du code pénal pour s’être targuée
+d’un crédit imaginaire en promettant des décorations,
+et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie.</p>
+
+<p>Je vais démontrer, pièces en mains, que M<sup>me</sup> Ratazzi
+n’a pas commis l’ombre d’une escroquerie,
+attendu que son crédit n’était pas imaginaire et
+qu’elle donnait ce qu’elle promettait !</p>
+
+<p>Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner
+l’espoir de lui laisser le premier rôle dans cette
+comédie tragique, et qu’elle n’est qu’une comparse
+derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de
+premier ordre. (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Oui, M<sup>me</sup> Ratazzi n’a été qu’un instrument — l’instrument
+de grands coupables qui, eux, demeurent
+indemnes !</p>
+
+<p>Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante
+et qu’on sacrifie les humbles à la sécurité des forts,
+elle n’a pas eu la chance d’obtenir un de ces arrêts
+de non lieu que la conscience publique ne s’explique
+pas toujours !… (Vive émotion).</p>
+
+<p>Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche
+et voyez s’il est juridiquement possible de
+découvrir un texte qui les érige en délit.</p>
+
+<p>Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du
+code pénal, qui prévoit l’escroquerie ?</p>
+
+<p>Mais l’escroquerie suppose une duperie ! L’escroquerie
+suppose un crédit imaginaire !</p>
+
+<p>Ici, où voyez-vous la dupe ? Pour être dupe, il
+faut, d’abord, ne pas être complice ! Or, la complicité
+de ceux qui se posent en victimes éclate, plus
+manifeste que le jour.</p>
+
+<p>Eh ! quoi ? Ces industriels, ces marchands envient
+la décoration ; ils envient des honneurs dont l’honneur
+se désintéresse, qui, entre des mains vénales,
+perdent leur sens primitif pour devenir un élément
+de patrimoine ; ils convoitent cette croix que d’autres
+payent, les uns de leur sang, les autres d’une
+vie de labeur, et, ne pouvant la payer de cette
+monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent
+de leur poche ; ils désirent ce ruban qui pour eux
+n’est qu’un bon placement pécuniaire, un capital qui
+augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils imprimeront
+sur leurs prospectus et leurs factures parmi
+les enseignes et les brevets ; pour l’acquérir, ils
+exploitent la corruption parlementaire, l’appétit innommable
+de politiciens avilis ; ils achètent à beaux
+deniers comptants un crédit qui peut ne pas être
+efficace, mais qui, aussi, peut l’être, qui, le plus
+souvent, l’a été — je vais en sortir de mon dossier
+des preuves irréfragables, en attendant celles que
+réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui,
+bientôt, éclateront aux quatre coins de la France…
+(vive émotion) ; ils achètent un crédit sur la nature
+duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a
+vendu pour ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques
+et périls, tel que le révèlent aux yeux de tous
+des titres incontestables dans leur matérialité ; ce
+crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments ;
+ils ont rédigé leur marché en spéculateurs
+avisés ; en acheteurs retors, ils ont stipulé, pour le
+cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils ont eu
+cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir
+le remboursement à défaut de la marchandise :
+les voilà, les naïfs qui se plaignent ! Les voilà, les
+dupes ! Les voilà, les escroqués ! Et la justice les
+écoute ?…</p>
+
+<p>Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté
+des corrompus ! Acheteurs et vendeurs, poussez-les
+tous sur le banc d’infamie !</p>
+
+<p>Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir ! Au lieu
+de l’étouffer entre les quatre murs d’une enceinte
+correctionnelle, donnez-lui le jury, la magistrature
+nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air
+de la cour d’assises !</p>
+
+<p>Faites un immense procès criminel où l’indignation
+publique clouera au pilori tous les trafics infâmes,
+où viendront s’afficher toutes les turpitudes !</p>
+
+<p>Au lieu de maigres figurants et de mesquines
+figurantes, en scène les vrais acteurs, si haut placés
+qu’ils puissent être ! Promenez le flambeau vengeur
+dans les bas fonds gouvernementaux ! Éclairez les
+officiels repaires où nos maîtres vendent l’honneur !</p>
+
+<p>Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit
+exerce le pouvoir du chef de l’État, et qui semble
+partager son irresponsabilité !… (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence,
+étouffez vos émotions, et attendez l’histoire !… L’histoire
+qui, elle, n’a peur ni des révélations ni des
+scandales, qui ne ménage aucun régime, force,
+quand il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction,
+qui, pour enseigner l’avenir, ressuscite les
+dossiers morts, crie sur la place publique les secrets
+qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable,
+étale férocement, sous le regard étonné de la foule,
+les turpitudes qui, trop souvent hélas ! échappent
+aux bassesses, aux ambitions, aux craintes, aux
+complicités, aux défaillances ou aux dégoûts contemporains !…</p>
+
+<p>Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie !
+L’escroquerie ! S’il en est une, ce n’est point
+l’escroquerie juridique prévue par l’article 405 ; c’est
+une immense escroquerie morale que l’étroitesse de
+vos textes ne contient pas, et dont la victime a été
+l’honnêteté publique ! Mais, pour mille raisons,
+l’honnêteté publique n’est point partie civile à un procès
+qui ne saurait la satisfaire ; et vous vous souviendrez,
+messieurs, que si M<sup>me</sup> Ratazzi est assise
+sur le banc correctionnel, ce n’est pas pour
+venger l’injure du pays — il faudrait, pour cela, y
+asseoir un autre qu’elle ! — mais la déception d’un
+marchand qui, le premier, a déclaré que son affaire
+relevait du tribunal de commerce, qui est venu,
+sous la foi du serment, produire des affirmations
+que le tribunal a traitées comme des mensonges,
+puisque, s’il les avait tenues pour véridiques, elles
+eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que trop
+prouvé, par son attitude à la barre des témoins,
+qu’il n’était guère fait pour occuper pareille place !</p>
+
+<p>Voilà donc la question clairement posée : il n’y a
+pas escroquerie, parce qu’il n’y a pas illusion ; et il
+n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a pas manœuvre.</p>
+
+<p>Ah ! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un
+régime, un habile avocat général, l’honorable M.
+Reynaud, a créé de toutes pièces un système ingénieux :</p>
+
+<p>« Je soutiens — a-t-il dit — qu’en matière de décorations,
+personne n’a de crédit, quelles que soient
+les influences dont il dispose, s’il n’a l’appui de ceux
+qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la
+Légion d’honneur est accordée par décret du chef de
+l’État rendu sur la proposition d’un ministre responsable.
+En dehors des ministres, je ne sais personne
+qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion
+d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue
+un crédit imaginaire. »</p>
+
+<p>J’entends, monsieur l’avocat général : d’après vous,
+personne n’a de crédit, hors les ministres ! C’est peut-être
+souhaitable : est-ce exact ? (Hilarité). Les ministres
+sont-ils ces parangons d’indépendance ? Leur
+crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit ? Un ministre
+sous ce régime est-il un pareil seigneur ? Est-il
+le seul qui puisse approcher le chef de l’État, influer
+sur son humeur, déterminer sa signature ? L’hôte
+de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre ? Et si
+un <i>autre</i> est son parent, son commensal, son familier ?
+S’il habite avec lui sous le toit officiel ? Si,
+d’aventure, il est son gendre ?… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>Si ce gendre est assez puissant pour damer le
+pion aux ministres — par exemple, s’ils lui résistent,
+pour les contraindre à s’en aller ? Et si M<sup>me</sup> Ratazzi
+était l’instrument de ce gendre… (Mouvement prolongé),
+dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait
+la croix ?</p>
+
+<p>Tenez, voici un épisode qui répond à la question :</p>
+
+<p>Parmi les clients de M<sup>me</sup> Ratazzi, se trouvait, vous
+le savez, M. Veyssère, grand entrepreneur, conseiller
+général de la Haute-Loire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ratazzi a un gendre elle aussi — il lui a
+porté malheur… comme l’autre à son beau-père !
+(Hilarité). Elle désirait obtenir que M. Veyssère le
+prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes
+grâces de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur
+à son puissant ami.</p>
+
+<p>Eh bien ! M. Veyssère a été virtuellement décoré.</p>
+
+<p>Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre
+mobile qu’un mobile affectueux, souhaitait qu’on
+satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui écrivait ;</p>
+
+<p>— J’ai vu, ce matin, le ministre : c’est chose faite.</p>
+
+<p>Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère
+eût paru à l’<i>Officiel</i>, si ce jour-là même n’avait
+éclaté le scandale de l’affaire Caffarel !</p>
+
+<p>Ah ! il est bien fâcheux pour nous que le général
+d’Andlau soit en fuite ! Il se défendrait pièces en
+mains, il apporterait ses dossiers, il montrerait ses
+influences !</p>
+
+<p>Son action, celle du souverain qui était son associé,
+avaient une telle puissance que, le jour où un
+ministre a osé leur résister, pour célébrer un tel
+courage, on a élu le ministre président de la République !…
+(Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Le trafic des influences, la vente de la Légion
+d’honneur, mais qui donc en peut douter aujourd’hui ?</p>
+
+<p>Voici des journaux qui sont remplis de renseignements
+aussi précis que possible sur ce commerce
+éhonté.</p>
+
+<p>M. le président <span class="sc">Bresselles</span>. — Ce sont des articles
+de journaux !</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban</span>. — Oui, monsieur le Président,
+et si le parquet ne les poursuit pas, c’est qu’il
+n’ignore point que les dossiers de certains journalistes
+sont encore mieux garnis que les dossiers des
+avocats. (Longue sensation dans l’audience).</p>
+
+<p>Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront
+pas se vanter de leur achat à votre barre. Mais voici
+des documents, des preuves matérielles. Voici des
+lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma
+plaidoirie ; vous en prendrez ensuite connaissance
+et vous direz s’il est vrai que M<sup>me</sup> Ratazzi n’avait
+pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait un pouvoir
+dont elle révélait seulement l’apparence extérieure
+sans découvrir aux yeux profanes le terrible secret
+de son étendue, elle ne restait pas singulièrement
+modeste ?</p>
+
+<p>Écoutez :</p>
+
+<p>Un jour, un négociant parisien<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> voulut la croix.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer.</p>
+</div>
+<p>Sachant l’influence de M<sup>me</sup> Ratazzi souveraine, il
+alla frapper à sa porte.</p>
+
+<p>On causa, on se comprit.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ratazzi parla du postulant au <i>gendre</i> que
+vous savez et le mit en sa présence.</p>
+
+<p>Et dans le cabinet du <i>gendre</i>, voisin de celui du
+beau-père, en plein palais de l’Élysée… (mouvement
+prolongé), s’engagea un dialogue que l’histoire n’oubliera
+pas :</p>
+
+<p>— Monsieur (c’est le <i>gendre</i> qui parle), avez-vous
+souscrit au <i>Moniteur de l’Exposition universelle de
+1889</i> (un des <i>Moniteurs</i> du gendre) ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Pour combien ?</p>
+
+<p>— Pour 300 francs.</p>
+
+<p>— Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui
+fera 3.000. Nous causerons ensuite de l’objet de
+votre visite… (Vive émotion).</p>
+
+<p>Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier,
+nous montre le malheureux postulant en quête
+des 3.000 francs :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">Ma très chère Madame,</p>
+
+<p>J’aurais une communication très grave à vous faire <i>concernant
+la décoration</i>. L’état de ma santé m’empêchant de
+sortir par le temps qu’il fait, je vous serais fort obligé de
+venir me voir au plus tôt.</p>
+
+<p>Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité.</p>
+
+
+<p class="ind">Madame,</p>
+
+<p>Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt
+demain. Comme j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne
+comptez sur les 3.000 francs…</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Produit du 0 ajouté aux 300…</p>
+
+<blockquote>
+<p class="noindent">que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous
+voir que vendredi matin à neuf heures.</p>
+
+<p>Agréez, Madame, etc…</p>
+
+
+<p class="ind">Madame,</p>
+
+<p>Je vous donne en communication une nouvelle dépêche
+me renvoyant à lundi la promesse que j’avais de toucher
+ce soir à cinq heures.</p>
+
+<p>Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être
+trop tard, pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux
+remettre le versement rue Bergère, dans l’après midi.</p>
+
+<p>Agréez, etc…</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse
+du <i>Moniteur de l’Exposition universelle de
+1889</i> !</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">Madame,</p>
+
+<p>Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée ;
+je n’aurai les renseignements que ce soir, tard, ou demain
+matin de très bonne heure.</p>
+
+<p>Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf
+heures précises, je m’arrangerai de façon, en revenant, à
+me trouver en face de l’Élysée à dix heures moins le quart,
+afin, Madame, que vous n’ayez plus à attendre, même cinq
+minutes.</p>
+
+<p>Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement,
+veuillez me mettre un mot, <i>8, rue Taitbout</i>.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées.</p>
+
+
+<p class="ind">Chère Madame,</p>
+
+<p>Je vous remercie de votre aimable lettre ; j’ai envoyé à
+M. W… (hilarité générale) la carte en question.</p>
+
+<p class="sign">Mardi, 26 mai 1885.</p>
+
+
+<p class="ind">Madame,</p>
+
+<p>J’ai envoyé mon brevet à M. W… (Nouvelle explosion
+d’hilarité). Je n’ai pas la carte ; mais je l’enverrai demain
+à l’Élysée.</p>
+
+
+<p class="ind">Madame,</p>
+
+<p>Je ne serai en possession de l’<i>objet en question</i> que, ce
+soir, à six heures.</p>
+
+<p class="sign">Paris, 6 juin 1885.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Quel était l’<i>objet en question</i> ? Les 3.000 francs
+(produit du 0 ajouté aux 300) ?</p>
+
+<p>Ou le reste ? Car je suppose qu’une croix coûte
+plus de 3.000 francs !</p>
+
+<p>Mystère ! Toujours est-il que l’acheteur procura
+au vendeur l’<i>objet en question</i>, car l’acheteur fut
+décoré — voici le numéro de l’<i>Officiel</i> qui contient
+sa nomination — avec la mention : <i>services exceptionnels</i> !…
+(Longue émotion dans l’audience).</p>
+
+<p>Cet événement et bien d’autres semblables pourraient
+d’ailleurs, si l’on souhaitait la lumière, être
+établis par des témoins qui ont tout su, qui ont
+tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la
+justice le voudra.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ratazzi avait sur M. W… (comme l’appelait
+notre homme) une influence extraordinaire dont
+rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de décorations,
+le général d’Andlau a obtenu 17 croix… (Sensation).
+M<sup>me</sup> Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes,
+sans compter M. Veyssère.</p>
+
+<p>Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre
+bien d’autres services.</p>
+
+<p>Dans mon dossier, les témoignages de gratitude,
+les lettres de remerciement abondent.</p>
+
+<p>Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu
+ce qu’aucun général ni le ministre de la guerre lui-même
+n’avaient pu accorder à son fils, simple zouave,
+en le faisant nommer secrétaire d’un officier.</p>
+
+<p>Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune
+homme d’une poursuite criminelle.</p>
+
+<p>— Vous seule <i>pouvez tout en haut lieu</i>, lui écrit-elle,
+<i>je le savais</i> !…</p>
+
+<p>Si les relations de M<sup>me</sup> Ratazzi avec le général
+d’Andlau sont maintenant établies, celles de M.
+Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis longtemps,
+de notoriété publique.</p>
+
+<p>M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme
+habile à se pousser dans le monde et à lui servir
+d’éclaireur, en attendant qu’elle lui servît de plastron
+judiciaire.</p>
+
+<p>C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue
+pour son usage politico-financier.</p>
+
+<p>C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont
+elle était l’agente, qui disaient à la malheureuse,
+lors de l’affaire Michelin :</p>
+
+<p>— Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux,
+tout cela s’achète !…</p>
+
+<p>Ce sont eux qui la raillaient, après sa première
+condamnation :</p>
+
+<p>— Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire
+du boulevard Haussmann, au lieu d’aller le trouver,
+lui goguenardaient-ils à l’oreille : imbécile !…</p>
+
+<p>Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en
+offrant le fameux pot-de-vin elle n’avait pas agi
+pour son propre compte, ont, alors, par une pudeur
+dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice
+et empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la
+peine de trois mois de prison à laquelle elle avait
+été condamnée en sa qualité de plastron.</p>
+
+<p>Eh bien ! messieurs, ces hommes, où sont-ils ? Que
+font-ils ?</p>
+
+<p>Ce qu’ils sont ?</p>
+
+<p>Ils sont libres !</p>
+
+<p>Ce qu’ils font ?</p>
+
+<p>A l’heure où je parle, encore abrités par une
+lâche complaisance ou de légitimes terreurs, ils
+exploitent la faiblesse, la fatigue nationale ; insensiblement
+ils arrachent une ordonnance de non-lieu
+à la lassitude publique, à l’affaissement général !…
+(Vive émotion).</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Ratazzi — la comparse — ferait treize
+mois de prison ?</p>
+
+<p>Je n’ajoute pas un mot ; la voix des choses a trop
+parlé !… (Émotion générale).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">AFFAIRE WILSON-RATAZZI</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Tribunal de la Seine, 10<sup>e</sup> chambre correctionnelle</span><br>
+<span class="i">Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février
+et 20 mars 1888.</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Persistant dans son système, le ministère public ne voulut
+voir dans le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la
+preuve d’une escroquerie nouvelle, et M<sup>me</sup> Ratazzi retourna
+devant la 10<sup>e</sup> chambre correctionnelle, cette fois en compagnie
+de M. Wilson.</p>
+
+<p>Mais, le 1<sup>er</sup> mars 1888, les juges de la 10<sup>e</sup> chambre, en présence
+des documents versés au débat, acquittèrent la prévenue.</p>
+
+<p>Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs
+d’amende, et déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques
+pour une période de cinq années.</p>
+
+<p>On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris
+infirma la sentence de la 10<sup>e</sup> chambre et acquitta M. Wilson.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs,</p>
+
+<p>Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît
+devant la justice, il ne reste plus de place pour les
+autres accusés. Innocent, il innocente tout le monde ;
+coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre
+toutes les autres et les absout aux yeux de tous.
+Il y a déjà plus d’un mois, le loyal magistrat en face
+de qui je me trouve assignait à chacun sa vraie place
+dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au
+plus profond de notre être, parce que nous
+sentons bien que les questions qu’il soulève touchent
+à l’honneur politique et à l’intérêt national.</p>
+
+<p>Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques ?
+Que m’importe qu’on me fasse parler le
+premier dans un procès où je n’aurais pas dû avoir
+un mot à dire ? Que m’importe qu’on me présente
+M<sup>me</sup> Ratazzi comme l’auteur principal d’un acte dont
+M. Wilson n’aurait été que le complice ? Dans l’affaire
+Legrand, pas plus que dans aucune autre, il
+n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière
+celui de M<sup>me</sup> Ratazzi ! Le ministère public n’y a pas
+songé une minute, il le proclamait hier bien haut
+dans son réquisitoire ; mon éminent confrère Lenté
+n’y songe pas davantage ; il vous le dira tout à
+l’heure, avec cette franchise qui est l’arme des forts.</p>
+
+<p>Une double question me semble à présent résolue :
+celle du crédit de M. Wilson auprès des pouvoirs
+publics, et celle du crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi auprès de
+M. Wilson.</p>
+
+<p>Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus
+de doute. M. Wilson a dû, beaucoup moins à ses
+titres politiques qu’à ses liens de parenté, joints à
+un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale
+inouïe sur le compte de laquelle je me
+suis expliqué ailleurs et qui ne connaissait guère
+de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il
+fait de cette influence ? Quel prix en a-t-il retiré ?</p>
+
+<p>Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale ?</p>
+
+<p>Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays ?</p>
+
+<p>Autant de points d’interrogation qui se posent
+quand on étudie le fonctionnement et l’existence de
+ce qu’on a tristement appelé, d’un nom qui n’est
+que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y
+ai répondu<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Aujourd’hui, le procès n’est pas le
+même, et je ne rappellerai de ces hontes que l’indispensable.
+M. l’avocat de la République l’a plaidé
+avec sa conviction ; c’est avec sa conviction que
+M<sup>e</sup> Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans
+votre indépendance, messieurs, que vous rendrez
+un jugement qui satisfera notre besoin de justice,
+parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré
+et qu’il ne se fera pas plus l’écho des murmures de
+la foule que des sympathies respectables qui accompagnent
+le malheur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir plaidoirie précédente.</p>
+</div>
+<p>Le second point, qui me sollicitait d’une façon
+particulière, était le crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi auprès de
+M. Wilson. Du jour où les circonstances m’ont mêlé
+à ces débats, je me suis attaché à le mettre en
+lumière, parce que je le considérais comme l’élément
+essentiel d’un état juridique mal connu et mal
+défini.</p>
+
+<p>J’ai dit à la cour : Prenez garde ; la situation n’est
+pas nette ; avant de la juger, il faut la rétablir. Cette
+femme est peut-être une coupable ; à coup sûr, ce
+n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez,
+pour autre chose ; mais ne la condamnez pas pour
+cela. On l’accuse d’avoir promis des croix imaginaires.
+Eh bien ! voici une croix qu’en fait elle a procurée,
+et cette croix, elle l’a procurée grâce au
+pouvoir d’un personnage qu’il faut appeler en cause
+pour qu’il nous défende tous.</p>
+
+<p>Une enquête fut ouverte ; elle confirma tous mes
+dires ; et à l’audience du 6 janvier dernier, M. le
+substitut rendait un témoignage public à la sincérité
+de cette femme qui, hélas ! a encouru bien des
+reproches, mais à laquelle, du moins, on ne saurait
+refuser ce mérite que tout le monde, ici, ne pourrait
+pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la
+réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable
+et dégagé tous ces faibles, tous ces humbles,
+tous ces petits, qui ont pu être des comparses, mais
+qui, Dieu merci pour l’idée de justice ! ne serviront
+plus de plastrons.</p>
+
+<p>Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le
+scandale ! Si elle avait cherché cela, elle aurait pu
+choisir une autre voix que la mienne.</p>
+
+<p>Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la
+vengeance ! De la vengeance ? Personne n’en fait
+ici ; plusieurs, peut-être, pourraient en témoigner.
+Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire
+Legrand, ce n’est pas M<sup>me</sup> Ratazzi…</p>
+
+<p>Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a
+trouvé une accusation.</p>
+
+<p>On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique.
+On lui avait répété pendant une instruction
+entière : « Prouvez que vous avez fait décorer
+une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un
+non-lieu. » C’était le temps où elle pensait acheter
+l’acquittement au prix du silence. Elle s’est tue,
+mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison l’attendaient
+à cette barre pour s’être targuée d’un crédit
+imaginaire.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était
+abritée sous le couvert d’un nom qu’alors on n’osait
+à peine balbutier dans les prétoires. Des prières,
+des souvenirs, une pression morale que vous devinez,
+et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours,
+avaient vaincu son courage et arraché sa rétractation !
+Cette rétractation avait été son unique
+mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public
+et dans la presse que, pour se sauver, elle avait
+tenté de perdre un innocent !</p>
+
+<p>C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle
+écriée, je ne suis pas un escroc ; j’ai peut-être prêté
+la main à des actes coupables ; j’ai mérité, c’est
+possible, le blâme des honnêtes gens ; mais je n’ai
+trompé personne ; et, surtout, je n’ai calomnié personne ;
+j’ai là un dossier qui le prouve ; ce dossier,
+le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est mon
+droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir
+de dire la vérité ; et, quelles qu’en soient les
+conséquences, cette divulgation s’impose, car devant
+Dieu et devant les hommes, il est une chose
+plus infâme qu’une condamnation pour escroquerie :
+c’est une accusation de calomnie !</p>
+
+<p>J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage ;
+j’ai compris l’intérêt moral auquel ils donnaient
+satisfaction ; j’ai accepté la tâche d’être l’interprète
+de cette accusée qui, ayant pris un courageux
+parti, faisait appel à mon ministère, et cette
+tâche, je l’ai remplie, à défaut d’autre mérite, avec
+tout ce que je puis avoir de dévouement et d’énergie…</p>
+
+<p>Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand,
+voilà les mobiles qui l’ont inspirée. Cette femme
+avait-elle menti ? S’était-elle targuée d’un crédit
+imaginaire ? Avait-elle calomnié M. Wilson ?</p>
+
+<p>Six longues audiences ont répondu à cette double
+question ; aujourd’hui la page est écrite : je n’ai
+rien à y ajouter.</p>
+
+<p>On a essayé, depuis, de transformer l’argument
+en délit. Mais l’argument est resté, et je crois qu’il
+a porté. C’est, du moins, l’opinion de M. Wilson, qui
+a déclaré maintes fois, d’accord avec M<sup>e</sup> Lenté, que
+la production du dossier avait été la cause directe
+de la réduction de peine, et qui même, il vous en
+souvient, attribue les aveux soi-disant mensongers
+de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir
+d’assurer cette réduction.</p>
+
+<p>Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme
+au point de vue judiciaire, une étrange et piquante
+contradiction ?</p>
+
+<p>Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier
+qui rend sa situation meilleure, parce qu’il établit son
+crédit, et que, même avec la jurisprudence nouvelle,
+le bon sens et la logique interdisent de traiter
+les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait
+comme les escrocs qui ne peuvent pas les tenir. Et
+voilà que ce dossier, qui diminue largement sa
+peine, deviendra le point de départ d’une inculpation
+nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc,
+devant un tribunal, celle qu’aux yeux d’une cour
+il a plus d’à moitié lavée du reproche d’escroquerie !</p>
+
+<p>C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance
+atténuante se transforme subitement en infraction
+à la loi pénale ! Jamais les faits et les textes
+n’avaient possédé une pareille élasticité : le même
+article réprime à la fois les crédits réels et les crédits
+imaginaires ; et le même fait sert, à un mois
+d’intervalle, d’excuse et d’accusation !</p>
+
+<p>Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel
+a consacrée dans l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement
+reproduite dans son arrêt d’Andlau, et qui
+prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour
+suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une
+décision d’espèce, puisqu’à présent il paraît que la
+cour suprême juge en fait, — jamais, dis-je, cette
+théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse
+aussi rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir
+la périlleuse bizarrerie.</p>
+
+<p>On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience,
+qu’un crédit fictif était un crédit inexistant.
+On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a rien de contradictoire
+entre la fiction et l’existence et qu’un
+crédit peut tout à la fois être imaginaire et réel.</p>
+
+<p>On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand
+l’article 405, ce texte de droit étroit, devenu de
+droit si large, que ce qui est vrai du crédit l’est
+aussi des événements, et qu’un événement peut
+très bien rester chimérique quoiqu’il se soit réalisé.</p>
+
+<p>Cette méthode est commode et d’un usage facile ;
+elle ne nécessite pas de grands efforts de raisonnement ;
+elle doit être agréable à la paresse législative,
+et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire
+du soin d’atteindre, et de punir, par un emploi
+ingénieux des lois existantes, les combinaisons imprévues
+qu’engendre sur notre sol politique le progrès
+d’une civilisation raffinée !…</p>
+
+<p>Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs ;
+moi, je trouve ces subterfuges indignes de la justice ;
+et j’estime qu’il y a quelque chose de plus
+préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le
+byzantinisme du procédé employé pour le punir.</p>
+
+<p>Il y avait bien un texte : l’article 177. Ce sous-secrétaire
+d’État était un fonctionnaire ; ce député est
+aussi un fonctionnaire ; cette thèse a été soutenue
+devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat
+général, aujourd’hui procureur de la République,
+qui ne peut l’avoir oubliée.</p>
+
+<p>Mais j’ai prévu l’objection : l’article 177 ne vise
+pas seulement le fonctionnaire, il vise le fonctionnaire
+dans l’exercice de sa fonction. On arrive de la
+sorte à des résultats bien ridicules ; car, tandis
+qu’on fera passer un sous-chef de bureau aux assises,
+sous prétexte que l’acte qui a sollicité sa vénalité
+relevait de son ministère, on se trouve impuissant
+à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé
+de toutes choses, sous prétexte que ces choses
+ne rentraient pas dans ses attributions. Voilà la
+législation que le monde entier nous envie !…</p>
+
+<p>Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez
+devant le jury l’homme public qui trafique de son
+crédit, avec celui qui achète. Vous aurez ainsi
+l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice
+du peuple et aussi de faire asseoir à leur vraie place
+ces pitoyables témoins qui ne peuvent pas nous
+regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à
+rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du
+serment judiciaire !… En attendant, à défaut d’armes
+de juristes, gardez pour vous vos indignations d’honnêtes
+gens !</p>
+
+<p>Mais acceptons la nouvelle méthode : ma prétention
+est que, même en l’admettant, ma cliente
+échapperait encore aux rigueurs du texte visé.</p>
+
+<p>Précisons bien le fait, et puis nous verrons le
+droit.</p>
+
+<p>Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom,
+Périque, si j’en crois des copies de lettres qui,
+comme papiers de famille, me paraissent jouir d’une
+authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être
+décoré. Il a vainement frappé à trois portes ; il
+y en a bien une quatrième, qui est la bonne, celle de
+l’Élysée ; mais il faut se la faire ouvrir, et pour cela,
+il est indispensable de connaître quelqu’un qui en
+possède une clef. C’est ici que la Providence apparaît
+à l’ambitieux Périque sous les traits d’un sien
+cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet,
+celui-là même qui disait à l’instruction : « On m’appelle
+toujours Paul, parce que je me nomme
+Louis. » (Hilarité).</p>
+
+<p>M. Hanniquet était un ami de M<sup>me</sup> Ratazzi ; or, je
+n’apprendrai rien de nouveau à personne, en rappelant
+que cette dernière avait alors ses entrées dans
+le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien
+près de celui du chef de l’État, puisque tous deux
+étaient situés dans le même corps de logis ! M.
+Hanniquet demande à M<sup>me</sup> Ratazzi la permission de
+lui présenter son cousin ; M<sup>me</sup> Ratazzi accepte ; la
+présentation a lieu. On expose ses ambitions, on dit
+à M<sup>me</sup> Ratazzi quel espoir se fonde sur ses influences
+et ses hautes relations ; M<sup>me</sup> Ratazzi proteste qu’elle
+n’est pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés ;
+puis elle cède, présente son protégé à son
+protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses recommandations
+et à ses démarches, obtient du second
+ce que désirait le premier.</p>
+
+<p>Voilà le fait. Est-ce vrai ? Ici, deux systèmes. Le
+premier, celui de MM. Wilson et Legrand, est des
+plus simples : il consiste à tout nier, à dire que tout
+cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre
+but que d’établir par un mensonge le soi-disant
+crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi. Jamais M<sup>me</sup> Ratazzi n’a présenté
+M. Legrand à M. Wilson ; jamais M. Wilson
+ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand ; dans
+son ardeur négative, M. Legrand est allé jusqu’à
+affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais M.
+Wilson n’avait connu M<sup>me</sup> Ratazzi ! (Hilarité générale).
+Je m’empresse de dire que M. Wilson, qui n’a
+pas toujours eu dans M. Legrand l’intelligent interprète
+de sa pensée, a nettement décliné la responsabilité
+de cette audacieuse assertion.</p>
+
+<p>Si ce système, qui repose sur une négation absolue,
+était exact, puisqu’il n’y aurait pas de fait, il
+est clair qu’il n’y aurait pas de délit, et votre jugement
+ne pourrait que reproduire le texte du fameux
+décret de Voltaire : « Article premier. Il n’y a rien ;
+Art. 2. Personne n’est chargé de l’exécution du présent
+décret. »</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma
+cliente, à laquelle on a fait bien des reproches, dont
+quelques-uns peuvent être fondés, et dont quelques
+autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment,
+dont son défenseur est heureux de se faire
+l’écho à cette barre. « Dans ce procès il n’y a que
+vous de sincère », lui a dit, un jour, un juge d’instruction
+qui n’est pas cet homme farouche, si dur
+aux estomacs d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau,
+mais cet homme doux, gracieux, poli et affable,
+dont un prévenu reconnaissant nous esquissait,
+à l’une des dernières audiences, le portrait en termes
+aussi littéraires qu’exacts.</p>
+
+<p>On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un
+mot malheureux pour le début d’une instruction :
+« Niez, niez tout, ils n’ont pas de preuves ! » — « Niez
+tout ce que dit M<sup>me</sup> Ratazzi », a-t-il expliqué
+par la suite. Mais comme M<sup>me</sup> Ratazzi disait alors la
+vérité, il n’y avait pas entre les deux recommandations
+une bien grande différence.</p>
+
+<p>Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité.
+Il l’a même dite deux fois ; mais la seconde ne
+compte pas : c’était par le téléphone !… Reste la
+première, qui suffit à la justice. C’était devant M.
+Dulac.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez la scène.</p>
+
+<p>« Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement
+d’honnête homme, qui hélas ! ne s’est plus
+reproduit, que c’est grâce aux démarches de M<sup>me</sup>
+Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté,
+que j’ai obtenu la croix de la Légion d’honneur. »
+(Vive émotion dans l’auditoire).</p>
+
+<p>Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe
+de sa conscience, il ajoute ces mots que je vous
+prie de retenir : « Je n’ai versé aucune somme d’argent
+à M<sup>me</sup> Ratazzi. »</p>
+
+<p>Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité ?
+M. Atthalin a posé la question à M. Wilson qui
+a répondu ceci :</p>
+
+<p>« En prétendant avoir fait décorer Legrand par
+mon influence, M<sup>me</sup> Ratazzi voulait établir qu’elle
+jouissait d’un crédit réel, et elle l’établissait bien
+plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix
+qu’en l’attribuant au général d’Andlau. »</p>
+
+<p>M. Wilson se trompe. Que voulait M<sup>me</sup> Ratazzi
+devant la cour ? Se défendre contre une accusation
+d’escroquerie ; commise par qui ? Par le général
+d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général
+d’Andlau qu’il s’agissait d’établir ; et, si elle
+avait eu ce bonheur de posséder un dossier prouvant
+que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un,
+elle aurait administré une preuve directement
+applicable à sa cause, au lieu de n’apporter qu’une
+preuve indirecte et par ricochet.</p>
+
+<p>Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser
+la vérité. En revanche, M. Wilson en a un très visible :
+supposez, en effet, que vous reteniez cette prévention
+d’escroquerie ; s’il réussit à vous faire croire
+qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il
+se retourne vers vous et vous dit : Peu importe que
+M<sup>me</sup> Ratazzi ait touché de l’argent : cela prouve-t-il
+qu’elle me l’ait donné ? Peu importe qu’elle ait promis
+la croix à Legrand : cela prouve-t-il qu’elle m’en
+ait parlé ? Et voilà M<sup>me</sup> Ratazzi, auteur principal,
+condamnée toute seule, tandis que M. Wilson, complice,
+est acquitté !</p>
+
+<p>Vous comprenez la manœuvre ! Retenez-là : c’est
+la seule que l’on rencontre dans ce procès d’escroquerie…
+(Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand.</p>
+
+<p>L’a-t-il fait décorer moyennant finances ? Ceci
+m’amène à examiner la question du préjudice.</p>
+
+<p>Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice
+consenti par la dupe dans l’espoir d’un événement
+chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il, joué le
+rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme
+par lui versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à
+l’heure où je parle il a le droit d’étaler à sa boutonnière.
+Ah ! je regrette pour la moralité du débat, que
+cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée
+partie civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour
+le dommage que lui cause l’obtention de sa croix !
+C’eût été complet !…</p>
+
+<p>Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en
+les éléments que lui donne la prévention.</p>
+
+<p>La question est des plus graves, messieurs, car le
+quantum du préjudice est la base principale de l’appréciation
+du juge pour l’application de la peine. Eh
+bien, je reproche à l’avocat de la République de
+n’avoir peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté
+toute la prudence désirable. Il a jeté dans la
+discussion des chiffres que rien ne justifie : 94.000 fr. !
+40.000 francs ! Pourquoi hasarder de pareils chiffres ?
+Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé
+d’une erreur facile à éviter.</p>
+
+<p>Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés
+par M<sup>me</sup> Legrand mère à son fils, le 4 janvier
+1885. Or, M. Legrand n’a connu M<sup>me</sup> Ratazzi que
+six mois après, en mai 1885. Quand M<sup>me</sup> Legrand
+mère a donné 94.000 francs à son fils, ce n’était donc
+pas pour les remettre à M<sup>me</sup> Ratazzi qu’il ne connaissait
+pas et dont il n’avait jamais entendu parler.</p>
+
+<p>Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés
+au mois d’octobre 1885, c’est-à-dire deux mois après
+l’époque où M. Wilson déclare lui-même avoir consigné
+sa porte à M<sup>me</sup> Ratazzi : ce n’est donc pas
+M<sup>me</sup> Ratazzi qui a pu porter ces 40.000 francs à M.
+Wilson.</p>
+
+<p>Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses
+copies de lettres que vous avez entre les mains.</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>M<sup>e</sup> de Saint-Auban</i> discute le procédé par lequel ces copies
+ont été mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de
+Boislisle, juge rapporteur de la deuxième chambre, n’en a
+pas saisi le parquet, c’est que dans les faits qu’elles relatent
+il ne voyait aucun délit. En tout cas, à supposer que ces
+21.000 francs aient passé par les mains de M<sup>me</sup> Ratazzi, ils
+n’y sont pas restés. M<sup>me</sup> Ratazzi a prêté aux Legrand ses
+services à titre gratuit ; la preuve morale en existe au dossier.</p>
+
+<p><i>M<sup>e</sup> de Saint-Auban</i> rappelle à ce propos les lettres pleines
+de reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de
+décembre 1885, par M<sup>me</sup> Legrand à sa cliente : est-ce là le
+langage, dit-il, d’une personne à laquelle on a extorqué de
+l’argent ? Puis, il continue en ces termes :</p>
+</blockquote>
+
+<p>On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on
+croyait M<sup>me</sup> Ratazzi femme à réaliser de grands
+profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson
+qui connaît bien son monde : « Il est dans la nature
+de cette dame de s’occuper avec une grande ardeur
+des affaires d’autrui, même lorsqu’elle ne peut espérer
+en tirer un bénéfice. » Voilà son portrait fidèle.</p>
+
+<p>Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi
+profitable que peu coûteux entre les mains des d’Andlau
+et consorts, ces écumeurs de la politique, vrais
+flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter
+la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent
+certainement parmi les esprits les plus souples
+et les plus ingénieux de notre galerie contemporaine.
+Il y a un point commun entre ces agences véreuses
+et les administrations honnêtes : dans les unes comme
+dans les autres, on paie les petits employés d’une
+façon déplorable !… (Hilarité).</p>
+
+<p>Mais j’aborde le point capital : l’absence de manœuvres.</p>
+
+<p>La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie,
+l’ensemble des circonstances qui ont induit la dupe
+en erreur. Or, avec la jurisprudence nouvelle, on se
+passe de bien des choses, on se passe de crédit imaginaire,
+d’événement chimérique ; mais on ne se
+passe pas encore de manœuvres. Cela viendra peut-être :
+mais cela n’est pas encore venu. Eh bien ! dans
+l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre ?</p>
+
+<p>L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence
+dans ses considérants ; il constate que M<sup>me</sup> Ratazzi
+se faisait appeler de La Motte du Portal, qu’elle se donnait
+comme veuve du général de La Motte-Rouge,
+qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil
+véritable à des gens qui, peut-être, n’auraient pas
+traité avec elle s’ils avaient su avoir affaire à l’héroïne
+de l’aventure Michelin.</p>
+
+<p>Et puis il constate ces présentations successives,
+ces conversations préparées, en un mot toute cette
+mise en scène qui attire la dupe et abuse de sa crédulité.</p>
+
+<p>Nous discutions tout cela ; mais l’arrêt l’a retenu
+contre nous, et tout cela est, au premier chef, constitutif
+de la manœuvre.</p>
+
+<p>Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment
+les choses se passent-elles ? Un sieur Legrand se fait
+présenter par son cousin, le sieur Hanniquet, à M<sup>me</sup>
+Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher ; c’est
+lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas,
+comme cela se pratiquait dans l’affaire d’Andlau,
+dans le salon d’un tiers plus ou moins suspect qui
+pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.</p>
+
+<p>Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient
+rendre visite à M<sup>me</sup> Ratazzi, et lui demande un service,
+à elle qui ne le connaissait pas, qui n’en avait
+jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque
+chose ? C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante
+de sa décoration ? C’est lui qui insiste pour être
+présenté à M. Wilson, et c’est sur ses insistances
+réitérées qu’elle défère à son désir.</p>
+
+<p>Est-ce vrai ? Établissez le contraire. Montrez-moi
+dans ces faits l’apparence d’une manœuvre capable
+d’abuser Legrand — Legrand, difficile à duper en
+semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans
+les antichambres, en quête de protections pour satisfaire
+son incroyable vanité !</p>
+
+<p>Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération,
+que m’en importe la suite ?</p>
+
+<p>C’est le point initial qu’il faut envisager ; c’est à ce
+moment précis qu’il faut faire une étude psychologique
+et descendre dans le for intérieur des prévenus
+en cause pour sonder leurs intentions et saisir
+sur le vif l’état de leur esprit.</p>
+
+<p>Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne
+Legrand, et voyez s’il a pu exister la moindre illusion
+soit sur la nature de l’acte qu’il commettait, soit sur
+les suites probables ou possibles de cet acte, chez cet
+homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement
+adressé à M. d’Andlau, au général Boulanger,
+à une dame Lambert, venait de son plein gré frapper
+à la porte de M<sup>me</sup> Ratazzi qui ne le connaissait
+pas la veille, pour quémander son appui auprès de
+M. Wilson !</p>
+
+<p>Je me résume, messieurs : quelle que soit mon opinion
+sur le fait et sur le droit, il n’y a pas de délit,
+parce qu’il n’y a pas de manœuvre.</p>
+
+<p>D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur
+cette femme que s’appesantirait votre main. Chaque
+péripétie, chaque incident de l’œuvre de justice à laquelle
+vous présidez, diminue son importance ; et la
+part qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie
+par le nom d’un autre, devient de moins en moins
+sérieuse au fur et à mesure que la page va grandissant…</p>
+
+<p>L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que
+M<sup>me</sup> Ratazzi puisse y jouer le premier rôle. Seul, le
+trafiquant de l’Élysée a les épaules assez larges pour
+porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les
+complicités disparaissent : il ne reste plus que des
+dupes…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LES GRANDES CONVENTIONS
+DE 1883</h2>
+
+
+
+
+<h3>PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-RAYNAL</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Gironde</span><br>
+<span class="i">Audiences des 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17 et 18 avril 1888</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers
+du fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly.</p>
+
+<p>Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de
+Bordeaux, et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote
+parlementaire des célèbres conventions passées entre l’État et
+les grandes compagnies de chemin de fer.</p>
+
+<p>M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour
+d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour
+condamna le premier à trois mois de prison et le second à six
+mois de la même peine.</p>
+
+<p>La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par M<sup>e</sup> de Saint-Auban
+pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la
+physionomie générale du politicien moderne, et, dans la seconde,
+étudie les circonstances qui amenèrent le vote des fameuses
+conventions.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs de la Cour,<br>
+Messieurs les Jurés.</p>
+
+<p>Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer
+M. Raynal. Je me respecte trop pour abriter sous
+une robe des arrière-pensées et des passions qui, si
+légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se
+tromperaient de porte en entrant ici.</p>
+
+<p>Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé,
+qui vient le défendre avec une foi absolue, avec une
+conviction ardente, et, si M. Savine veut me permettre
+de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et
+un ami depuis bientôt cinq mois que je le vois et le
+fréquente, qu’il s’assied à mon modeste foyer de
+juriste pour me demander mes conseils et que, dans
+l’intimité familière de nos entretiens répétés, il
+m’ouvre toutes grandes son âme et sa conscience où
+je puis lire, non pas les sentiments que lui prêtait
+à la dernière audience la haineuse rancune de la
+partie civile, mais tout ce qu’elles renferment de
+sincérité, de droiture, de courage et d’énergie.</p>
+
+<p>Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux
+qualités, ou plutôt deux défauts périlleux à notre
+époque, qui mènent rarement à la fortune et au pouvoir,
+qui même quelquefois conduisent à la cour
+d’assises, mais n’importe, deux beaux défauts, bien
+français, et qui devant un jury français se sentent à
+leur aise et se défendent avec entrain.</p>
+
+<p>C’est parce que Savine est un sincère et un courageux
+qu’il est un sympathique ; et c’est parce qu’il
+est un sympathique qu’il me tardait de vous le présenter.
+Il est temps de vous le faire connaître. On a
+tellement défiguré ses traits ! Ce qu’on vous a montré,
+c’est sa caricature. Il est temps de tracer son
+portrait.</p>
+
+<p>Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de
+cupidité et d’ambition. Quand vous le connaîtrez,
+ils vous feront sourire. Et il est facile à connaître :
+sa conscience n’est pas de celles qui se ferment, qui
+se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte,
+peser pour les forcer à s’ouvrir ; non, je vous l’ai
+dit, la sienne est grande ouverte ; vous n’avez qu’à
+lever vos yeux sur elle pour la pénétrer jusqu’au
+fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son
+cœur, et puis, au sortir de ces pénibles audiences,
+quand vous rentrerez dans la chambre de vos délibérés,
+oublieux de tous les bruits, de toutes les rumeurs
+de la ville, fermés à toutes les influences qui
+sont le danger de ces débats, ne vous souvenant que
+de votre serment qui vous trace votre devoir et qui
+constitue votre charte, vous nous direz, dans votre
+justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans
+votre indépendance, la part qui lui revient dans
+cette triste affaire qui vous cause et nous cause à
+tous une émotion douloureuse parce que nous sentons
+bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement
+l’honneur politique d’un homme, mais encore
+les intérêts supérieurs de votre grande cité, intérêts
+inséparables des intérêts de la Patrie !</p>
+
+<p>Vous savez déjà notre système de défense : il reste
+le même ; comment changerait-il ? La vérité est immuable
+et notre système est la vérité. M. Savine l’a
+dite dès le début de l’instruction.</p>
+
+<p>Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat
+distingué chargé de faire la lumière, lançait deux
+mandats de comparution, le premier contre M. Numa
+Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se
+contentait de demeurer tranquillement chez lui ;
+c’est sa manière habituelle de répondre à ces sortes
+d’invitations ; il prétextait des travaux parlementaires
+auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable,
+sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel
+projet de loi d’intérêt local absorbait alors sa laborieuse
+attention.</p>
+
+<p>On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle
+injustice ! Tartarin allait sur les Alpes, lui ! Tandis
+qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités d’une
+comparution en cour d’assises pour le déterminer à
+entreprendre un voyage dans la direction des Pyrénées !</p>
+
+<p>Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne
+jouissait pourtant pas des mêmes facilités de transport,
+sans l’ombre d’une hésitation, il se mettait en
+route…</p>
+
+<p>Cruelle épreuve ! Un de ses deux jeunes enfants,
+un adorable petit garçon âgé de six ans était malade ;
+ses affaires, arrêtées dans leur essor, traversaient
+une de ces crises dont le commerce a tant de peine
+à se relever. Il me semble encore le voir entrer dans
+mon cabinet, l’ordre du juge à la main, et me conter
+tout cela d’une voix où vibrait l’effort du courage
+domptant les assauts de la tristesse !… Scènes poignantes
+qui abondent dans notre vie professionnelle,
+où le jurisconsulte s’efface derrière l’ami et où les
+consolations qui montent du cœur, la silencieuse
+étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles
+raisons, impuissantes à calmer les angoisses !…</p>
+
+<p>Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux ;
+il frappait à la porte du juge ; et le vieux
+magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et aux réticences
+des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une
+franchise primesautière et alerte qui semblait se
+complaire à devancer les questions comme pour avoir
+le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout d’une
+demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant
+que ses collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires
+et de confrontations.</p>
+
+<p>Cette conduite, cette attitude justifient-elles les
+impitoyables expressions de la partie civile, et les
+exigences de l’équité comme les convenances du langage
+ne commandaient-elles pas de retourner, sinon
+sept fois — je n’en demande pas tant à un adversaire — au
+moins deux fois la langue dans la bouche
+avant de qualifier de recéleur, de négociant en
+diffamation, un homme qui n’est pas un repris de
+justice, dans une affaire qui, quoi qu’on en dise, est
+une affaire politique et n’offre aucun point de ressemblance
+avec les procès de droit commun ?</p>
+
+<p>Un négociant en diffamation ? Ah ! messieurs, quel
+négoce ! Il serait encore plus noir que le négoce du
+charbon… anglais ! (Rires).</p>
+
+<p>Un recéleur ? Est-ce parce qu’il recèle 50.000
+exemplaires du livre <i>Mes Dossiers</i> qu’il aurait pu
+vendre un bon prix, au lieu de les garder, bien plus,
+de les faire rentrer par tous les moyens dans son
+magasin où ils ont tout juste pour lui en ce moment
+la valeur qu’avaient les actions du chemin de fer
+d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les économistes
+de son école en proposèrent le rachat à l’État ?
+(Rires).</p>
+
+<p>A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre ?</p>
+
+<p>On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement
+troubler la conscience d’une foule de braves
+gens.</p>
+
+<p>Il circule dans le public — ce n’est un mystère
+pour personne — que, si M. Savine est poursuivi avec
+tant de rage, c’est pour avoir édité un certain volume
+qui n’est point signé de Gilly et porte un autre
+titre que le titre <i>Mes Dossiers</i>. On avait à régler avec
+lui un vieux compte, et pour le liquider sans péril,
+on se serait coiffé d’un masque qui prouverait que
+feu Tartufe a laissé une descendance florissante
+encore aujourd’hui.</p>
+
+<p>Voilà ce que dit la gazette… gazette mal informée,
+c’est entendu ; je connais trop la magistrature de
+mon pays ; je ne la croirai jamais complice d’un
+odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat
+général pour incapable de coudre la <i>Fin d’un
+Monde</i> dans la couverture de <i>Mes Dossiers</i>.</p>
+
+<p>Mais les gens mal informés font tant de victimes
+avec leurs racontars ! Il faut se garder de prêter le
+flanc à leurs chroniques. M. l’avocat général l’a compris
+et je n’ai que des éloges pour sa circonspection.
+Mais pourquoi la partie civile commet-elle de
+ces rapprochements malheureux dont s’autorisent
+les propos médisants ? « <i>Savine est un négociant
+en diffamation</i> », avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt :
+« <i>C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné !</i> »
+Si le pauvre peuple, qui comprend tout
+de travers, concluait de cette tournure de phrase
+qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la
+diffamation et que Savine a déjà été condamné en
+cour d’assises pour avoir édité M. Drumont ! Heureusement
+que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple
+l’est un peu moins que ne le suppose la partie civile.
+Sans avoir l’instruction de la partie civile, ni son
+esprit, il ne confond pas la <i>France Juive</i> avec la
+<i>Fin d’un Monde</i> ; il sait que la <i>Fin d’un Monde</i> a
+pour éditeur M. Savine, mais que la <i>France Juive</i>
+sort de la librairie de MM. Marpon et Flammarion,
+et il a soin de ne pas reporter sur la première, qu’on
+a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de l’unique
+poursuite dont la seconde ait pâti — poursuite
+bénigne, d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne
+pas évoquer la mémoire, car la condamnation à
+1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est
+conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire
+les plus difficiles parmi les diffamateurs.</p>
+
+<p>Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer
+M. Savine pour un récidiviste et il ne demeure
+convaincu que du crime d’avoir édité la <i>Fin d’un
+Monde</i>.</p>
+
+<p>C’est celui que vous lui reprochez ? Alors il vous
+fait la partie belle : il l’avoue et s’en glorifie : il en
+revendique hautement, fièrement, la pleine responsabilité.
+C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un
+sincère ; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une
+foi ardente ! Oui, il lutte, il luttera contre la finance
+juive ! Au nom de la patrie, au nom de l’équité, il
+réprouve les empiètements sans vergogne d’une race
+qui nous envahit, nous opprime, nous vole notre
+part de lumière, d’une race dont le mercantilisme
+offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses rancunes,
+les bas appétits qui la travaillent !… La <i>Fin
+d’un Monde</i> ! Mais il fallait la traîner ici ! J’aurais
+été debout à la barre ! C’eût été un grand débat,
+messieurs, digne de vous, digne de la justice, et
+vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe,
+audacieux, hardi à l’excès, qui, lorsqu’il voit des
+chairs pourries, y enfonce le fer rouge brutalement,
+jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs
+encore à demi saines, mais un livre magnifique,
+sublime dans ses colères, que soulève et qu’anime
+le souffle brûlant de son auteur, flamboyante épopée,
+satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont
+les verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes
+et de tirer, s’il est encore possible, cette fin de
+siècle qui râle de la poussière mortuaire où elle
+s’enfonce lentement !… (Mouvement prolongé dans
+la salle).</p>
+
+<p>La conviction ! Oui, messieurs, je le répète, voilà
+le sentiment qui a poussé M. Savine. Chez lui, il y a
+deux hommes : l’artiste et le croyant, le traducteur
+de l’<i>Atlantide</i> et l’éditeur de la <i>Fin d’un Monde</i> ;
+longtemps le croyant a dormi, laissant le champ
+libre à l’artiste ; mais l’heure de la lutte a sonné, et
+la clameur de la bataille a réveillé le croyant.</p>
+
+<p>Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne
+pas être troublé par le tumulte de l’époque ? Dans
+quelle léthargie incurable sont plongés ceux qui ne
+l’entendent pas ? Quelles oreilles qui ne soient encore
+ébranlées par les cris d’indignation de la foule ?
+Quels spectacles plus propres à nous indigner que
+ceux qui ont souillé nos regards ? Qui donc, messieurs,
+qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir
+son pouls agité par la fièvre de la colère ?</p>
+
+<p>Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères
+de la politique, ces flibustiers du parlementarisme,
+escortés des escrocs de la haute banque !
+Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs
+en redingote tachée de rouge à la boutonnière,
+plus dangereux que les voleurs en haillons, tristes
+épaves sociales que la misère et la douleur entassent,
+chaque matin, par milliers dans les prétoires,
+parce que pour ces derniers, du moins, il est une
+vindicte publique, tandis que des subtilités de texte,
+dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux magistrats,
+abritent presque toujours les autres, habiles
+à côtoyer le code, sans jamais gagner le large,
+mais sans jamais non plus se heurter aux écueils
+du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside
+à leur cabotage éternel !…</p>
+
+<p>Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance
+publique ? Avaient-ils assez longtemps égaré la raison
+des électeurs ? Si, alors qu’ils étaient présidents
+de commissions, députés, magistrats, sénateurs,
+mieux encore, dispensateurs souverains des charges
+et des honneurs, les premiers de l’État, les maîtres
+de la République, si nous avions dit ou écrit la millionième
+partie de leurs scandales, sans doute ils
+nous auraient traînés en cour d’assises ! Ils nous
+auraient traités de négociants en diffamation ! Un
+pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses
+foudres ! Et nous aurions dû courber la tête, nous
+excuser envers ces hommes qui auraient à peine
+daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement
+drapés dans leurs oripeaux officiels !…</p>
+
+<p>Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse !
+Ils croyaient l’édifice en pierre !… L’édifice était
+en carton ! Et voilà qu’un beau jour, une fissure
+s’est produite ! Un rayon de soleil a pénétré, et la
+pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans
+leur nudité hideuse, escrocs, voleurs, faussaires,
+mûrs pour l’infamie de l’histoire qui n’aura, la plupart
+du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans
+ses colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés !…</p>
+
+<p>Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en !
+Voilà ce qui secouait nos esprits, ébranlait nos
+consciences, ce qui arrachait lambeau par lambeau
+notre foi en ces politiciens néfastes qui s’improvisent
+conducteurs de peuples et pour lesquels les
+peuples n’ont jamais assez d’anathèmes !</p>
+
+<p>Voilà ce qu’on voyait !… Grand Dieu ! Et ce qu’on
+ne voyait pas ! Ce qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui
+dans des documents impénétrables, dans des
+rapports, dans des dossiers cachés par la complicité
+ou la peur, dernier et fragile rempart de réputations
+vacillantes que, chaque jour, déchiquète l’âpre morsure
+du soupçon populaire, que flétrit et flagelle
+notre douloureuse indignation !</p>
+
+<p>De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient
+à la gorge ; la terre était boueuse et cédait sous le
+pied. Le cerveau de la foule, à la vue de concentrations
+inouïes qui semblaient une assurance mutuelle
+contre la divulgation des turpitudes, le cerveau de
+la foule exagérait, grandissait outre mesure des corruptions
+déjà trop certaines et trop lamentables dans
+leur réalité !</p>
+
+<p>Pour employer le mot classique, on s’imaginait
+être pris dans un véritable engrenage de <i>pots-de-vin</i>.
+Je dis le mot <i>classique</i> ; j’ajoute que le mot est
+usé ; l’expression a vieilli et fait place à un néologisme.
+En changeant de nature, la chose a changé
+de nom dans le vocabulaire de la cuisine politique ;
+de liquide, elle est devenue solide : elle ne s’appelle
+plus <i>pot-de-vin</i>, elle s’appelle <i>saucisson</i> ! (Hilarité
+générale).</p>
+
+<p>Nous frémissions au spectacle de ces hontes ; tous
+avaient soif de vérité, hormis ceux que la vérité eût
+tués ; on voulait, on voulait connaître les coupables :
+on voulait les connaître tous !…</p>
+
+<p>Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable !
+On croit la justice proche : les cœurs battent
+à l’unisson : dans une assemblée populaire un
+homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel
+s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau,
+cette malédiction ? Oh ! non, certes, depuis longtemps
+elle est dans tous les cœurs, elle est sur toutes les
+lèvres : la presse à satiété la répète ; elle a déjà
+éclaté dans l’enceinte du Parlement ; elle a ses formules
+classiques ; elle est devenue un lieu commun
+de nos patriotiques angoisses ; mais jamais, semble-t-il,
+elle n’a retenti si fort ; jamais elle n’a trouvé
+d’échos aussi lointains et aussi sonores ; jamais elle
+n’a frappé des oreilles aussi préparées ; jamais elle
+n’a mieux assouvi l’universel désir de vengeance ;
+cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile
+emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli !</p>
+
+<p>Et l’on écoute cette voix… « Il y a plus de vingt
+Wilsons !… » Le président de la commission du budget
+était là et le président n’a rien dit ! On sait ce
+que c’est qu’un Wilson : on en a vu un, un seul ; mais
+on est sûr qu’il en existe tant d’autres ! Le Wilson
+condamné est-il le plus coupable ? N’est-il pas un
+bouc-émissaire chargé de tous les péchés d’Israël ?
+Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis !…</p>
+
+<p>« Il y a plus de vingt Wilsons !… » Qui dit cela ?
+Un député hier encore inconnu du pays, mais très
+populaire dans sa ville qui le comble de ses faveurs
+et le vénère comme un oracle. Ce député est un
+enfant du peuple, un ouvrier, qui reste un ouvrier
+pratiquant à la différence de quelques-uns de ses
+collègues qui ne sont plus que des ouvriers honoraires.
+On vante sa simplicité, son désintéressement,
+sa probité ; il se tient loin de tous les tripotages.
+Songez donc : il est député, il est en même temps
+foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société
+anonyme pour mettre ses foudres en actions !
+(Rires). C’est inouï !… Le voilà grand homme ; Nîmes
+le porte en triomphe, et son renom, le lendemain,
+est devenu universel !… On le traduit en cour
+d’assises : il est acquitté ! Les circonstances, la valeur,
+la portée de l’acquittement, nul n’en a cure,
+nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté : voilà tout ;
+son acquittement, pour tout le monde, signifie la
+condamnation générale, en bloc, de ceux qu’il a
+atteints ou qu’il a visés. La démonstration est faite.
+Maintenant, il achève son œuvre : il va publier un
+livre, ses <i>Dossiers</i>, en même temps sa défense et
+son accusation. On a des noms, cette fois ! enfin on
+tient les coupables ! On le provoque en duel : il donne
+rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises… Et
+les rieurs sont avec lui…</p>
+
+<p>Est-ce vrai, messieurs ? N’est-ce pas de la sorte que
+les choses se sont passées ? Faites revivre ce moment,
+évoquez le souvenir des impressions disparues.
+Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être
+équitables dans l’œuvre que vous poursuivez.</p>
+
+<p>On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes.
+On a beau jeu : il semble avoir fait la gageure de se
+couvrir de ridicule. J’ignore le sort que l’avenir lui
+réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup :
+deux fois ils l’ont déjà réélu maire ; peut-être
+le rééliront-ils député, non parce qu’il a désavoué
+son livre, mais parce que, malgré son désaveu, ils
+resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires).
+Mais enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a
+perdu son prestige ; il est un thème facile pour les
+sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique ont de
+la chance de pouvoir se dire ses adversaires ! Un
+compère n’eût pas mieux fait leur jeu !…</p>
+
+<p>Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly
+conspué, bafoué, qu’il faut avoir devant les yeux ;
+c’est l’auteur du discours d’Alais, c’est l’acquitté de
+la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en
+triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement
+par le public, mais par les chefs de file, par les
+hommes publics qui l’approuvent et l’encouragent ;
+c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député
+de la Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888 :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">Mon cher Collègue,</p>
+
+<p>Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties
+de la polémique que vous avez engagée avec <i>quelques
+écumeurs d’affaires qui déshonorent la République</i>.
+Vous avez le public pour vous et surtout les honnêtes
+gens.</p>
+
+<p>Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses
+quelques notes qui pourront peut-être vous être utiles.</p>
+
+<p>Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments
+les meilleurs.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">L. Vacher</span>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et voici la note annoncée par l’honorable M. Vacher,
+note écrite de sa main, ainsi que la lettre que,
+le 6 novembre, il adressait à M. Gilly :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Enhardi par le coup de main des conventions, M. Raynal
+proposa à la Chambre de racheter la ligne d’Alençon à
+Condé pour une somme de quatre millions à payer par
+l’État. Mais il avait eu soin de faire racheter en sous-main,
+par la Banque populaire de l’Opéra composée de ses amis
+(Rochefort a donné les noms dans ses <i>Notes pour servir à
+l’histoire de mon temps</i>), les actions de cette ligne qui se
+vendaient au poids du papier. Je dénonçai le tripotage
+dans mon bureau, le projet fut retiré, et il n’a plus reparu.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voici maintenant la lettre :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je suis prêt à venir déposer devant la cour d’assises du
+Gard des faits relatifs aux conventions. Il serait essentiel
+que M. Lesguiller, ancien sous-secrétaire d’État aux travaux
+publics, député de l’Aisne, vînt déposer. Il a tenu
+entre les mains un dossier où il y avait des reçus et dont
+on lui demandait 20.000 fr. Écrivez-lui d’urgence et dites-lui
+que je viens déposer.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">L. Vacher</span>.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait
+pas que les badauds qui croyaient en Numa Gilly.
+Et vraiment, quand on voit des hommes publics applaudir
+à la polémique qu’il a engagée avec les <i>écumeurs
+d’affaires</i>, avec ceux qui <i>déshonorent la République</i>,
+quand ces hommes publics lui envoient
+des documents et lui offrent leurs témoignages, faut-il
+s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux,
+enthousiaste, l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de
+la <i>Fin d’un Monde</i>, se laisse, lui aussi, emporter
+par l’élan du flot populaire ? Oui, M, Savine a cru en
+M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient
+des accusations solides auxquelles des documents
+décisifs donnaient une base inébranlable. Il a cru
+que ses <i>Dossiers</i> seraient non pas le livre d’or où
+Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien
+mérité de la patrie, mais le livre de boue où l’on noterait
+d’infamie les malfaiteurs de la vie publique.
+Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin
+aux premiers emplois, placé par la fortune près du
+pouvoir, à même d’en observer les vices et les faiblesses,
+avait préféré flétrir les corruptions que d’y
+participer et, au lieu de détourner la source de vérité,
+s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots
+sur la foule d’où il sortait.</p>
+
+<p>Ah ! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises
+et de nos angoisses patriotiques, un citoyen digne
+de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan, qu’il fût
+noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée
+et virile pour dire à ses concitoyens : « Assez de
+débats stériles, trêve aux choses qui nous séparent
+et nous divisent, silence aux rancunes des partis,
+point de diffamations, point d’injures, mais une énergie
+indomptable, un dévouement sans bornes, un
+courage invincible, formons une seule armée et sauvons
+notre bien commun, la vieille probité française
+qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir
+qu’on éclabousse la robe » — Ah ! messieurs, si
+quelqu’un eût alors tenu ce langage, n’est-il pas vrai
+que la France tout entière se fût levée pour le saluer ?
+(Longue sensation).</p>
+
+<p>Hélas ! M. Gilly n’était pas ce grand homme ; il
+n’en était que la fragile et décevante illusion. Beaucoup
+de braves gens s’y sont trompés. M. Savine a
+partagé leur erreur ; et, la partageant, il ne pouvait
+agir autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé,
+ses convictions lui dictaient sa conduite. On avait
+besoin d’un courageux : le courageux, c’était lui ! Il
+en est dont l’instinct est de battre en retraite ; il en
+est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant.
+Il a marché : c’est sa nature ; et il a écrit la lettre
+que vous savez ; il s’est mis au service de M. Gilly ;
+il lui a offert son argent, sa librairie, ses presses.
+L’événement lui donne tort — soit ! Mais vous savez
+à présent le mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir
+à vous le dire, ce mobile : il est de ceux que l’on est
+heureux de confesser devant les jurés de France !
+Frappez-le, si vous voulez — votre verdict peut être
+la ruine : il ne sera pas le déshonneur : car, vous n’en
+doutez plus maintenant, c’est un combattant vaincu,
+et non un diffamateur à gages, que vos coups atteindront.</p>
+
+<p>Mais non, il n’est pas vaincu : attendez la fin du
+débat. La bataille n’est pas terminée. Spéculateur, il
+eût baissé la tête ; lutteur, il la redresse fièrement.</p>
+
+<p>Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage
+m’a étonné : si j’en ai compris la portée, il signifie
+ceci : « Vous n’étiez pas antipathique — au
+contraire — et, si vous n’aviez pas tenté la preuve,
+on aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard. »
+Eh bien ! je professe le plus profond respect pour
+tout ce qui sort de votre bouche ; mais le sens de
+vos paroles m’échappe complètement. La preuve !
+Mais c’est la loi qui m’invite à la faire, mais c’est la
+loi qui m’y convie ! Un homme public est en cause
+et c’est par le silence que vous voudriez le protéger ?
+Non ! non ! cette attitude ne serait digne, ni de lui,
+ni de nous. Quand on édite un livre, comme <i>Mes
+Dossiers</i>, on doit au public, sinon la démonstration
+des faits qu’on articule, du moins les pièces justificatives
+de sa bonne foi.</p>
+
+<p>Apportons-nous la preuve matérielle : vous devez
+acquitter. Apportons-nous seulement la preuve
+morale, celle qui n’établit pas le fait d’une façon
+absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que
+l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons
+pas menti : vous devez acquitter encore, car la bonne
+foi, comme la preuve, est une cause nécessaire d’acquittement.</p>
+
+<p>Et ce système s’impose dans une démocratie. En
+effet, lorsque l’honneur public est l’unique garantie
+sociale, il importe d’éloigner des affaires, non seulement
+les hommes qui méritent la flétrissure, mais
+aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon.
+Et quand c’est de bonne foi qu’on a soupçonné ces
+hommes, quand leurs actes équivoques ont favorisé
+l’illusion, cette illusion est légitime et devient une
+sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins
+et ses pièces. Ah ! je conviens sans peine que ce
+n’était point son rôle de les faire défiler devant
+vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume
+aujourd’hui une tâche qu’un autre aurait dû
+remplir. Ce n’est ni la faute de M. Savine, ni la
+mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau
+qui lui appartient. Le silence n’est pas possible ;
+M. Gilly le garde : il faut que nous le rompions !
+Un procès politique est un champ de bataille ;
+un accusé politique est un soldat ; et, dans ce
+pays où l’on admet aujourd’hui trop de choses, il en
+est une, du moins, qu’on n’admet pas encore, c’est
+qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge,
+surtout quand ce soldat est le chef ! Le chef, c’était
+M. Numa Gilly ; M. Numa Gilly a lâché le drapeau ;
+M. Savine le ramasse ; il fait bien ; car, voyez-vous,
+quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous
+aimons beaucoup qui la garde et nous estimons
+peu qui l’abandonne ; et c’est pourquoi, au sortir
+de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être
+un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il
+arrive, vers lui pour prendre les siennes et les serrer.
+Le député, l’homme public a déserté sa pensée ;
+il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante ;
+un modeste éditeur estime qu’ayant publié cette
+pensée, il l’a faite sienne, et c’est comme sienne
+qu’il la défend devant vous.</p>
+
+<p>Qui donc, sans lui, la défendrait ? M. Gilly avait
+un fils : M. Peyron. (Rires). Un instant, celui-ci a
+revendiqué la succession paternelle ; j’ai cru qu’il
+l’accepterait purement et simplement ; ensuite, il
+ne l’a plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire ;
+enfin, après en avoir mûrement délibéré, il a paru
+y renoncer, et la succession a été sur le point de
+tomber en déshérence ; alors, M. Savine s’est constitué
+le syndic de la liquidation et c’est grâce
+à lui que cette dernière ne tournera pas en faillite…</p>
+
+<p>Grâce à lui… et grâce à vous, messieurs. Notre
+mission est délicate, mais la vôtre l’est encore plus.
+Dans les procès de ce genre, la partie n’est jamais
+égale et c’est à peine assez de toute votre justice
+pour rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux
+camps :</p>
+
+<p>D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa
+bonne ville, sur un terrain qu’il a choisi, qui arrive
+à l’audience escorté de ce qui le rend tout-puissant,
+au milieu d’un état-major de financiers célèbres
+descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de
+banquiers, plus redoutables que des rois, dont le
+seul nom cause un saisissement dans la foule, d’administrateurs
+et de directeurs des grandes compagnies,
+de hauts fonctionnaires qui lui doivent et la
+fortune et les honneurs, de tous ces personnages
+décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une allure
+grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins,
+y prononcent sous la foi du serment une plaidoirie
+éloquente dont la péroraison se termine par un vibrant
+panégyrique, puis, d’un pas non moins solennel,
+un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont,
+comme à une réception officielle, serrer avec respect
+la main du maître d’hier dont les caprices parlementaires
+feront peut-être le maître de demain et
+qui, après avoir connu le saut de la roche tarpéienne,
+ira une fois encore gravir clopin-clopant
+les marches déjà bien usées de son branlant Capitole !…</p>
+
+<p>De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué,
+et comme soutien, un éditeur antisémite !… Quelle
+impartialité faut-il attendre ? On dépose volontiers
+pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est
+une autre affaire ; on y regarde davantage ; la
+mémoire est moins complaisante, les souvenirs
+sont plus lointains ; on oublie qu’on a juré de dire
+la vérité, surtout de la dire toute… Et l’observateur
+qui suit les péripéties du drame assiste à bien des
+choses pénibles et écœurantes, au spectacle de gens
+dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui,
+blêmes, viennent balbutier qu’ils ne savent rien,
+après nous avoir préalablement avertis qu’ils ne
+voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience,
+passant près de nous, très vite, parce que notre
+société est compromettante, chuchotent d’une voix
+imperceptible à notre oreille : « Ah ! si j’avais dit ce
+que je sais, j’en aurais raconté long !… » (Mouvement
+prolongé dans la salle).</p>
+
+<p>Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des
+gants avec eux ! Point n’est besoin de les inviter à
+vouloir bien se retirer. Il suffit de leur dire : « Allez
+vous asseoir ! » Ils y vont avec plaisir… Ils ne demandent
+que ça… (Rires).</p>
+
+<p>Que voulez-vous ? Nous sommes le pot de terre
+contre le pot de fer ; ou, si vous préférez une comparaison
+ayant plus de couleur locale, nous sommes
+le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité
+générale). Que peut notre faible argile contre un
+porphyre assez solide pour faire une si longue traversée ?…</p>
+
+<p>Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle
+grandit avec la difficulté et le péril des circonstances.
+Elle consiste à dissiper les illusions du prestige,
+à n’être point victimes de ce dangereux trompe-l’œil,
+à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu
+parler, et à nous donner le courage de faire la
+lumière, à nous, les petits, les chétifs, les humbles
+qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons
+dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez
+ni de l’origine, ni de la forme plus ou moins ridicule
+que la diffamation a revêtue : en cour d’assises, il
+est facile de railler les accusés. Peu vous importe
+l’élégance du style ; c’est le fond même des choses
+qu’il convient d’examiner. Ne vous laissez pas davantage
+étourdir par les périodes pompeuses sur
+l’horreur de la calomnie ; nous sommes tous d’accord
+que la calomnie est horrible ; mais la question
+est de savoir si vous jugez des calomniateurs.</p>
+
+<p>La question est de savoir si ce livre est un crime
+ou une faute, un mensonge ou une erreur, un champignon
+hideux éclos, tout d’un coup, sans racines,
+sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire
+d’une semence qui depuis longtemps a germé.
+La question est de savoir s’il invente ou s’il répète,
+s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur responsable
+des accusations qu’il ânonne ou le très faible
+écho d’une formidable rumeur.</p>
+
+<p>Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal ?
+M. Raynal est-il de ceux qu’on ne peut pas soupçonner ?
+A-t-il toujours compris cette vérité élémentaire,
+que la responsabilité d’un homme grandit
+avec son état, qu’un ministre de France n’est pas un
+marchand vulgaire et qu’il est pour lui des devoirs
+auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti ?
+La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu ? Si oui,
+n’a-t-il pas prêté le flanc à la médisance ? Et s’il y a
+prêté le flanc sans jamais y répondre, quelle est aujourd’hui
+la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle
+qu’inattendue ? Voilà les questions qui se dressent.
+Il importe de les résoudre.</p>
+
+<p>Ah ! messieurs, nous touchons un douloureux
+problème. Ce n’est plus M. Raynal, ici, qui est en
+cause, c’est un être abstrait, symbolique : c’est le
+<i>politicien du régime actuel</i>.</p>
+
+<p>Le politicien confond trop le commerce et la politique.</p>
+
+<p>Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre
+ou du Sénat les commerçants ! J’ai trop à cœur
+d’y voir des esprits spéciaux possédant des connaissances
+techniques remplacer la phalange inutile des
+avocats sans causes et des médecins sans malades.
+Mais si l’homme public est à la tête d’un négoce
+considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne
+songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent
+que la prospérité de ce négoce sollicite des
+mesures dont la masse souffrira. De là, conflit entre
+le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce conflit
+est redoutable, messieurs ; il exige de robustes
+consciences et de vaillantes probités ; surtout si
+l’homme qui est à la fois ministre et commerçant
+domine une grande ville, la tient par ses influences
+de telle sorte que les administrés soient à son gré
+des tributaires et les fonctionnaires des complaisants.
+Sans contrôle, il n’a plus d’autre obstacle que
+sa propre réserve et sa propre modération. Il est le
+roi de la cité : il en deviendra, s’il veut, le fournisseur.
+Alors, il est exposé à des tentations peu communes
+et une intégrité peu commune n’est pas de
+trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des
+critiques plus amères, à des inquisitions plus malveillantes ;
+impitoyablement, sans relâche, ses concurrents,
+qui succombent sous le prestige de ses titres
+officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être
+par des faveurs répétées qu’une administration, sa
+vassale, érige en monopole, fouillent les recoins de
+sa vie pour en signaler à la foule les avidités ou les
+égoïsmes ; les racontars, mélange de roman et de
+vérité dans lequel il est difficile d’assigner la part
+de l’un et celle de l’autre, deviennent des récits formels
+que la malice précise ; des antipathies politiques
+sont heureuses de s’en mêler ; des polémistes
+de talent découvrent des choses piquantes, remarquent
+des coïncidences regrettables, font des rapprochements
+inquiétants ; tout cela s’amasse, s’amasse,
+comme une lente alluvion ; et tout cela mine
+sourdement l’honneur de l’homme public, sape les
+bases de sa renommée chancelante, jusqu’au jour
+où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule
+n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible
+poussée de quelque accusation gigantesque
+germée en pleine Chambre au milieu des éclats
+d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain !</p>
+
+<p>Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général
+n’a pas voulu signer et dites-moi si le politicien
+de la troisième République joue son rôle avec
+l’élévation et le tact nécessaires ; dites-moi si sa
+conduite et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que
+jusqu’ici, en France, nous nous faisions de l’homme
+public !</p>
+
+<p>Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit
+M. l’avocat général ; la calomnie peut viser tout le
+monde.</p>
+
+<p>Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le
+monde ; mais tout le monde n’est pas atteint par la
+calomnie ; certains peuvent garder un dédaigneux
+silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi,
+contemple du haut de la rive les fureurs du torrent
+qui ne peuvent l’atteindre ! Ils en ont le droit, car
+leur honnêteté se passe de commentaire ; c’est une
+honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement
+calme et pur étincelle à tous les yeux que n’aveugle
+point l’incurable parti pris de la haine.</p>
+
+<p>Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres
+en politique, il est des honnêtetés savantes, complexes,
+litigieuses, des honnêtetés compliquées de gens
+d’affaires retors, obligés de plaider à chaque
+instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner
+leur cause, ont besoin de se faire les clientes de l’esprit
+d’un bâtonnier. Encore, le plus souvent, la
+gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont
+eu la chance de tomber sur des juges plus charitables
+que sévères, triomphent-elles moins parce
+qu’elles ont établi leur innocence que parce que
+l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent
+ne permet pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà
+celles que le soupçon peut atteindre ; voilà celles à
+qui on rend service en leur fournissant l’occasion
+d’un lavage officiel ; cette occasion leur est utile ; en
+tous cas, elle sert au pays.</p>
+
+<p>M. l’avocat général vous dit : « Prenez garde de
+confondre l’homme public et l’homme privé ; le premier
+seul est en cause, le second ne vous appartient
+pas. » Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme
+d’affaires, la distinction est-elle possible ?
+L’homme public et l’homme privé ! Mais chez lui ils
+ne font qu’un seul homme ! On voit sans cesse le
+premier au service du second ! Étudier l’un, c’est
+étudier l’autre ; ils ne sont que les deux faces du
+même individu. Lisez les divers chapitres de son
+existence en partie double : si vous cherchez le ressort
+de son activité, il vous faut prendre une feuille,
+la partager en deux colonnes et mettre en regard la
+vie politique et l’intérêt personnel ; celui-ci est la
+clé de celle-là. La confusion est perpétuelle ; on la
+retrouve à chaque instant. Voilà — trop souvent
+hélas ! — Voilà le député moderne !</p>
+
+<p>Eh ! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une
+après l’autre, abîmées dans le gouffre sans fond du
+passé ! Tout a sombré dans le cataclysme ! Tout
+s’est englouti ! Tout a disparu ! Disparue, la royauté !
+Disparus, les parlements ! Disparues, ces vieilles
+coutumes, plus ineffaçables que des chartes, ces
+traditions des ancêtres, solides comme le marbre,
+inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités
+et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps,
+sur la terre, commandé la crainte et le respect ?
+Qui a remplacé tout cela ? Le député ! Le député ?
+Il fait tout ! Le député ? Il est tout ! Il est le
+drapeau et la bourse ! Il est la fortune et l’honneur !
+De lui dépend la gloire ou la honte ! La richesse ou
+le déficit ! Il est la paix ! Il est la guerre ! D’un signe,
+il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande
+à nos courages : il est le chef de l’armée ! Son pouvoir
+est sans limites, parce qu’il est anonyme, comme
+l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable !
+Terrible omnipotence qui nous inquiète et nous effraie
+parce que, sitôt que les principes l’abandonnent,
+elle engendre le despotisme sans remède et la
+corruption sans pudeur ! Et quand on voit l’héritier
+de toutes les puissances mortes, le nouveau roi de la
+démocratie débiter à beaux deniers comptants les
+choses les plus saintes dans le Palais National, ou
+bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être,
+ne songer dans la maison politique de la
+France qu’à sa maison de commerce à lui, nous, les
+jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une
+immense tristesse, nous cherchons dans cette boutique
+un coin de ciel bleu, un rayonnement de lumière,
+et nous rêvons, malgré nous, à ces héros
+doux et forts, Saint Louis ou Washington, prince ou
+seulement citoyen, mais citoyen digne de ce nom,
+le plus beau qu’aient inventé les hommes, capable,
+par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de
+bâtir, non pas une de ces masures ouvertes aux quatre
+vents des plus viles passions humaines, mais un
+de ces robustes et superbes édifices qui abritent
+durant des siècles la prospérité d’un peuple et la
+grandeur de la Patrie !… (Vive émotion).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous
+aurai dit quels motifs ont déterminé M. Savine à éditer
+les passages du livre relatifs aux Conventions…</p>
+
+<p>Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais
+d’une question plus haute qui intéresse l’avenir.</p>
+
+<p>Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec
+M. l’avocat général, j’estime que ce n’est point ici
+le lieu d’entreprendre un cours d’économie politique :
+il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses
+conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur
+de dépositions. Peut-être se trouve-t-il parmi
+vous des administrateurs, des gens d’affaires auxquels
+ce genre d’études est familier ; ceux-là ont une
+compétence technique et un avis personnel ; ils ont
+pu apprécier à leur juste valeur les arguments de
+chacun, et sans doute, ce n’est pas sans quelque surprise
+qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des
+fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin
+de célébrer dans cette enceinte sa personne et ses
+bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce qu’ils valent :
+pour des panégyriques. Comment y voir autre
+chose ? Ceux de qui ils émanent sont les hommes
+de M. Raynal ; l’un d’eux, M. Cendre, a été son <i lang="la" xml:lang="la">alter
+ego</i> : tous, ils ont plus ou moins collaboré à son
+œuvre ; ils l’ont préparée et fait voter ; parfois ils
+l’ont votée eux-mêmes ; la responsabilité leur en
+incombe, ils la partagent avec lui ; en l’accusant on
+les accuse, et ils s’excusent en l’excusant !</p>
+
+<p>Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine
+exclusif de la rhétorique ; la justice leur est étrangère ;
+elle n’apprend rien chez eux. La seule chose
+qui la touche, ils ne la disent pas : c’est le secret de
+la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de
+M. Raynal, de sa subite évolution, de sa conversion
+inquiétante à des doctrines jusque-là combattues
+par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble
+fâcheux de promesses demeurées vaines, de
+fausses affirmations, de calculs controuvés qui,
+joints à la dissimulation de pièces essentielles, à
+une précipitation sans exemple qui semble un escamotage,
+ont arraché, surpris un vote que l’Histoire
+jugera sévèrement. Aucun des termes que j’emploie
+qui ne trouve sa justification éclatante dans le <i>Journal
+officiel</i>, le plus souvent dans les discours mêmes
+de M. Raynal. Un tel concours de circonstances
+autorisait-il le soupçon ? Je n’ai pas à le rechercher ;
+ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que
+j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins
+il l’a fait naître ; je l’affirme et je le prouve : la
+preuve matérielle en résulte d’écrits non équivoques
+et de saisissantes formules qu’il est indispensable
+de replacer sous vos yeux.</p>
+
+<p>Quelle était la situation en 1883 ? Les grandes
+Compagnies de chemin de fer venaient d’avoir une
+rude alerte ; plus de peur que de mal ; mais l’inquiétude
+subsistait ; le rachat planait dans l’air, « il
+était à moitié fait », a dit M. Pelletan ; grâce aux
+énormes créances de l’État du chef de la garantie
+d’intérêt, créances remboursables sur le matériel,
+ce dernier se trouvait payé d’avance ; « <i>il en résultait
+une tentation perpétuelle, un véritable commencement
+de rachat</i>. » S’il n’était pas pour le
+quart d’heure un péril imminent, il restait une menace,
+et en jouant de cette menace, l’État tenait sa
+partie. Il ressemblait à un créancier qui n’exerce
+pas de poursuites, mais garde par devers lui un billet
+en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin.
+Les Compagnies le sentaient bien, il leur fallait à
+tout prix chasser ce mauvais sort, calmer ces appréhensions
+et se délivrer du fantôme qu’on agitait
+sous leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait ; il y allait de
+l’avenir. Elles entrèrent en campagne. Leur arme ?
+Vous la devinez : on peut en frapper sans cesse ;
+la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent
+pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de
+l’argent ?… L’argent ! Il est le tout des entreprises
+financières ; il est leur seule raison d’être ; il est
+leur moyen et leur but ; c’est pour lui et par
+lui qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent…
+et quelquefois qu’elles meurent ! Lui, toujours
+lui, rien que lui ! Il est le ressort qui les
+meut, le souffle qui les anime ; il remplace chez
+elles les battements du cœur. Marchands énormes,
+monstrueux, mais marchands sans âme ni chair,
+où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne
+sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues
+d’appétits anonymes qu’aucun scrupule ne réfrène,
+puisque l’homme y disparaît avec ses remords et ses
+doutes pour faire place à l’impassible inconscience
+de l’<i>action</i> !</p>
+
+<p>L’argent ! Les Compagnies le versèrent à flots ! La
+chose en valait la peine : c’était la lutte pour la vie !
+Il fallait mettre un terme à la guerre et conclure la
+paix avec l’État, mais une paix définitive qui écrasât
+l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable
+conquérir l’Opinion ; l’Opinion dépend de la
+Presse. On eut la Presse pour alliée ; on l’eut presque
+tout entière. « En subventionnant <i>cinq cents
+journaux</i>, disait M. le député Lesguiller, un des
+collègues de M. Raynal, les grandes Compagnies
+sont parvenues à ameuter le public contre leurs adversaires.
+<i>La majorité de la Chambre a dû, bon
+gré mal gré, suivre le courant.</i> » Les journaux ne
+suffisaient pas ; on eut recours aux livres ; ce fut
+une pluie de brochures, un déluge de papiers ; « les
+factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie
+M. Madier de Montjau à la séance du 17 juillet,
+sont jetés en doubles et triples exemplaires <i>jusque
+sous la porte de ceux qui les repoussent du pied</i>. »
+L’énergique orateur qualifie ces factums d’<i>ordures
+sophistiques</i> ; je lui laisse la responsabilité de l’expression.
+On ne les jetait pas seulement sous la
+porte, on en couvrait aussi les bancs des députés ;
+lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient
+sur la prose des grandes Compagnies… (Rires).</p>
+
+<p>Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte
+qu’il se souvient avoir voyagé en Angleterre dans
+des tramways où non seulement on ne lui faisait
+rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement
+à l’arrivée. « Cela s’est fait sur les bords
+de la Garonne ! », lui dit même à ce propos un de
+ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec
+M. Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient
+offert bien volontiers des rafraîchissements à certaines
+personnes ; elles leur donnaient des livres
+par-dessus le marché ; elles n’étaient plus qu’accessoirement
+une entreprise de transports ; elles étaient
+avant tout <i>une entreprise de librairie</i>. Ce sont les
+propres termes qu’emploie M. Pelletan ; écoutez le
+passage, il est fort instructif :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une
+propagande qui leur coûte de certaines sommes.</i> (Très bien !
+très bien ! sur plusieurs bancs à gauche).</p>
+
+<p>Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une
+entreprise de transports ; elles sont aussi une entreprise
+de librairie, et une entreprise de librairie dans des conditions
+particulières et singulièrement analogues à celle de
+ces Compagnies anglaises de chemin de fer dont M. le
+ministre des travaux publics nous parlait l’autre jour et
+qui transportent les gens pour rien en leur offrant même
+des rafraîchissements (Hilarité) ; les Compagnies donnent
+aussi leurs livres pour rien ; elles offriraient même volontiers
+des rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère
+pour personne que cela coûte extrêmement cher, plusieurs
+millions peut-être par an, ce qui laisse à supposer, car je
+ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses comprises dans
+les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de beaucoup
+la note des grandes Compagnies.</p>
+
+<p>Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière
+à combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon
+dont il administre les chemins de fer.</p>
+
+<p><i>Je demanderai à M. le ministre des finances comment les
+compagnies, et peut-être certaines Compagnies qui ont recours
+à la garantie d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes
+une certaine somme pour stipendier cette littérature.</i></p>
+
+<p>Où donc est le contrôle financier ? (Très bien ! très bien !
+et applaudissements à gauche).</p>
+
+<p>Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve,
+en somme, payer la guerre qui lui est faite.</p>
+
+<p>J’insiste sur ce point ; je répète la question à M. le ministre,
+<i>A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque
+chose des nombreux millions employés à cet effet ?</i> Les
+a-t-il trouvés ? Je lui pose très instamment la question et
+je crois qu’il serait nécessaire d’obtenir une réponse. Nous
+n’avons pas eu de réponse jusqu’ici…</p>
+
+<p><i>A gauche.</i> — Elle viendra plus tard.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Camille Pelletan…</span> J’espère que nous l’aurons plus
+tard. Je me borne à rappeler qu’il est à ma connaissance
+personnelle qu’on connaît au ministère la trace de ces
+fonds ; — je pourrais au besoin invoquer le témoignage conforme
+de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances, et
+je suis sûr qu’il ne me démentira pas.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Le témoignage de tous les ministres.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Camille Pelletan.</span> — On pourrait nous dire comment
+ces fonds ont été employés à faire la guerre à l’État, et
+comment le contrôle financier ne l’empêche pas.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Il l’empêche maintenant.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Clemenceau.</span> — Comment ! depuis ce matin, alors,
+(Rires).</p>
+
+<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Il l’empêche maintenant !</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Ministre des travaux publics</span>, <i>s’adressant à l’orateur</i>. — Voilà
+la réponse !</p>
+
+<p><span class="sc">M. Camille Pelletan.</span> — Ainsi, quand nous aurons des
+réponses à obtenir du ministère, nous les demanderons à
+ses prédécesseurs ! (On rit).</p>
+</blockquote>
+
+<p>La garantie d’intérêt fonctionnant pour stipendier
+la littérature consacrée à combattre l’État, n’est-ce
+pas que c’est joli à force d’être cynique ?</p>
+
+<p>Retenons aussi ce point déjà élucidé par d’autres
+exemples au cours des débats, à savoir qu’<i>il est possible
+aux Compagnies de distraire de leurs recettes
+un certain nombre de millions dont l’emploi échappe
+au contrôle financier</i>. Ce sont les dépenses secrètes
+et ce ne furent sans doute pas les moins utiles en
+1883 !…</p>
+
+<p>Pour s’abriter contre une pareille pluie d’or, il
+eût fallu des consciences robustes. Toutes, paraît-il,
+ne le furent pas également, si j’en crois la tournure
+ironique de certaines harangues du temps. Des mots
+polis qu’on employait encore par habitude — on est,
+depuis, devenu plus franc — prenaient dans la bouche
+des orateurs un air de néologisme qui ne l’était
+pas. Le verbe <i>se convertir</i> semblait, surtout, détourné
+de son acception primitive. « La Presse presque
+tout entière <i>s’est convertie</i> », s’écriait avec
+amertume M. Madier de Montjau ; et sa colère narquoise
+disait assez les sentiments que lui inspirait
+cette foule de néophytes dont l’ardeur ne répondait
+que trop au prosélytisme de ces irrésistibles missionnaires
+qu’on nomme les grandes Compagnies.
+La prédication a réussi ; la bonne nouvelle a touché
+les âmes rebelles ; la croisade politico-financière
+est arrivée à ses fins : le rachat n’est plus
+possible !… <i>Il est plus difficile</i>, avoue M. Rouvier ;
+et force est de reconnaître avec M. Pelletan que
+« lorsque le rachat est déclaré plus <i>difficile</i> par le
+défenseur attitré des Conventions, il est bien permis
+de traduire par <i>impraticable</i> ».</p>
+
+<p>Le malheur des <i>Conventions</i> fut d’être l’œuvre de
+l’argent. Or, ce qui naît de l’argent se trouve souillé
+dans sa source et voué à tous les soupçons. On sait
+que, jeté d’une main vigoureuse, l’argent alla tomber
+dans des poches haut placées. De là à croire que,
+dans son formidable élan, il put atteindre jusqu’à la
+poche du ministre, il n’y avait qu’un pas ; ce pas,
+on l’a franchi. Je ne dis point : <i>Je le franchis</i> ; je ne
+m’en reconnais pas le droit ; je dis : <i>On l’a franchi</i> ;
+je ne discute pas, je raconte : ceci n’est qu’une constatation.
+M. Raynal a-t-il tout fait pour prévenir ce
+résultat ? Sa tâche était grandiose : contre l’or, ce
+soldat terrible, la confiance de ses concitoyens le
+constituait gardien du pays. Mission digne de tenter
+un de ces hommes clairvoyants et austères qui sont
+le salut d’une époque et l’honneur d’une situation !
+M. Raynal s’est-il montré cet homme-là ? Il semblait
+marqué par le sort pour tenir en échec la finance.
+Cette dernière n’avait pas de pire ennemi que lui ;
+depuis longtemps il lui faisait une rude guerre, et
+ses premières armes remontent à une époque déjà
+éloignée de nous ; M. Laisant, son compagnon de
+lutte, nous a raconté ses campagnes et comment il
+conquit ses nombreux galons. Vous savez ses états
+de services ; ils sont des plus chargés. A la place
+des Compagnies, son nom m’eût rempli d’effroi et
+ce n’est qu’en tremblant que je me fusse rappelé
+ses anathèmes sonores contre les œuvres et les
+pompes des financiers. Écoutez, messieurs ; la scène
+se passe à Bordeaux le 3 mai 1882, juste une année
+avant les Conventions :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La préoccupation constante de l’ancien cabinet Gambetta
+était de tenir compte non des révolutions sociales,
+mais des évolutions sociales ; s’occuper utilement des petits,
+se préoccuper de leurs droits et de la défense de ces
+droits, tel était un de ses objectifs.</p>
+
+<p>Pour moi, les véritables adversaires du cabinet n’étaient
+pas à la Chambre. Les véritables ennemis étaient au dehors.
+Ce sont ceux qui depuis longtemps s’opposent à l’avènement
+de la démocratie, n’ayant pu s’opposer à l’avènement
+de la République ; ce sont ceux qui avaient conscience
+que, dans toutes les branches de l’activité nationale, les
+solutions démocratiques allaient surgir ; <i>ce sont ceux qui
+dominent la haute banque</i> et qui redoutaient une conversion
+et un emprunt pour les grands travaux publics, et qui
+n’auraient pu ainsi écouler leurs rentes amortissables et se
+servir de l’épargne française pour les emprunts étrangers ;
+<i>ce sont ceux qui commandent dans presque toutes les grandes
+compagnies de chemins de fer, et qui sentaient que la démocratie
+avait le droit d’arrêter le torrent des dividendes et de
+faire jouir le pays des excédents de produits, même s’il
+avait fallu, pour atteindre ce but, <span class="xsmall rm">USER D’UNE FACULTÉ DE
+RACHAT</span> inscrite dans les contrats</i> ; ce sont, en un mot, les
+favoris du monopole, des privilèges et des abus qui ont
+tout mis en œuvre pour précipiter le dénouement. On a dit
+dernièrement que contre le ministère Gambetta il y avait
+eu la coalition des parapluies. Eh bien ! je crois, moi, qu’il
+y a eu la coalition des fourchettes, c’est-à-dire la coalition
+des appétits, la coalition des égoïsmes contre le gouvernement
+organisé et fort de la démocratie populaire.</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>Droits des petits, Haute Banque, Démocratie
+populaire, excédents de produits, torrent des dividendes,
+faculté de rachat, favoris des monopoles</i>,
+vous retrouvez dans ce discours tout l’attirail un
+peu déclamatoire de MM. Pendrié et Hübner. Depuis
+qu’il est devenu sage, M. Raynal parle une autre
+langue ; les Conventions ont transformé son style ;
+mais telle était alors sa manière ; et il en a changé
+quinze jours avant les Conventions : nul besoin d’invoquer
+ici le témoignage de M. Laissant ; celui de
+M. Madier de Montjau suffit ; c’est le plus énergique
+et le plus significatif ; entendez-le énumérer les jouteurs
+qui harcelèrent les Compagnies :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Ici, c’était Laisant, c’était Allain-Targé, c’était Lecesne, — pauvre
+Lecesne qui n’est plus là pour m’entendre et me
+soutenir, hélas ! Amer regret pour tous ceux qui l’eurent
+pour compagnon de lutte ! Que, du moins, j’aie cette joie
+faite de justice, de rendre publiquement hommage au courage,
+au talent avec lequel ce mort, dont on a trop vite
+oublié, non seulement la voix — chose triste déjà ! (Non !
+non ! à l’extrême gauche) — mais les fiers et vaillants discours,
+défendant le droit et le peuple ! (Nouveaux applaudissements
+sur plusieurs bancs à gauche).</p>
+
+<p><i>En province, c’était M. Raynal. Oui, en province, nous
+avions M. Raynal.</i> (Sourires à l’extrême-gauche). Était-il
+déjà des nôtres ? Je ne le crois pas ; mais, en tous cas, il
+faisait au mieux dans son département pour en être bientôt
+par l’énergie avec laquelle il soutenait les thèses favorables
+au peuple. Quelle ardeur, quelle force, quelle constance
+dans le bon combat ! Rude combat, celui qu’il livra dans le
+conseil général de la Gironde, M. Raynal ! (Rires à l’extrême
+gauche). De là, il suivait — avec quelle attention ! — les
+débats du Parlement, et à ce que lui fournissait pour
+livrer bataille, son esprit, son intelligence, sa propre éloquence,
+il savait adapter, comme des diamants dans une
+monture déjà précieuse, tous les arguments, toutes les
+citations, tous les traits qui, de la tribune parlementaire,
+comme des bombes, étaient allés frapper en pleine poitrine
+les grandes Compagnies et couvrir de leur protection
+l’exploitation par l’État. (Marques d’approbation sur
+divers bancs à gauche).</p>
+
+<p>Messieurs, ne croyez pas que l’honorable ministre des
+travaux publics, membre du conseil général de la Gironde,
+n’ait eu que ce moment d’enthousiasme pour cette cause,
+qu’il cédât à l’entraînement de l’exemple, à son ardeur juvénile
+de quelques heures, de quelques jours, même de
+quelques mois. Je n’ai pas apporté, c’eût été la charge
+d’un homme (sourires), tous les comptes rendus des séances
+du conseil de la Gironde, où M. Raynal a pris la parole, — mais
+ce fut, d’abord, dans les deux sessions de
+1875 ; puis, dans celle de 1876 ; enfin, — oh ! ce n’est pas,
+comme vous allez voir, bien loin de nous, — dans la grande
+session de 1877.</p>
+
+<p>M. Raynal ne badine pas, il ne transige pas avec les
+Compagnies, ni avec qui fait seulement mine de les défendre
+(rires sur divers bancs à gauche), son estime pour elles
+est égale à la mienne. (Applaudissements à l’extrême
+gauche). Il sait, comme moi, ce qu’elles valent, ce dont
+elles sont capables, et il le dit bien haut !</p>
+
+<p>Il connaît leurs exploits et il les raconte. Rien n’est oublié,
+absolument rien, et chaque session voit poindre dans
+ce conseil de la Gironde une proposition de vœu formulée
+par lui, que cinq ou six discours aussi chaleureux que logiques
+font, à chaque session, adopter et acclamer par ses
+collègues, membres de la commission des vœux, puis par
+les membres réunis du conseil. (Très bien ! très bien ! à
+l’extrême gauche).</p>
+
+<p>Oh ! sur cette question, il a eu tout le temps de réfléchir — trois
+années ! — d’examiner, de fixer son jugement ; il
+la sait par cœur, et trois ans durant, il est de notre avis.
+<i>Et ce n’est pas tout ; il en est encore !</i> (Rires à l’extrême
+gauche). <i>Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt.</i> (Nouveaux
+rires sur les mêmes bancs.) <i>Oui, admirez ! car pour le bien
+public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le
+gouffre que son corps ; M. Raynal y jette avec lui sa foi !</i></p>
+
+<p>Ne disiez-vous pas, en effet, monsieur le Ministre — on
+avait omis de l’insérer dans le compte rendu, mais je l’y ai
+fait soigneusement rétablir — ne disiez-vous pas dans la
+commission des vingt-deux, dont j’ai l’honneur de faire
+partie, — cette commission du régime général des chemins
+de fer, — il faut retenir ces mots, messieurs, qui auront
+leur importance dans le débat, — lorsque vous y êtes
+venu pour la première fois, ne nous avez-vous pas dit :</p>
+
+<p>« <i>Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément
+convaincus des avantages de la construction et même
+de l’exploitation par l’État : l’un est mon voisin de droite,
+M. Madier de Montjau, l’autre, moi ; moi, ministre des travaux
+publics.</i> » (Rires sur divers bancs à gauche).</p>
+
+<p><i>Ceci est textuel et n’a pas quinze jours de date.</i> Je ne l’ai
+pas oublié et l’on doit voir que j’ai raison de dire que c’est
+une couronne civique que mérite M. le ministre des travaux
+publics pour la façon dont il se conduit aujourd’hui. (Nouveaux
+rires sur les mêmes bancs).</p>
+
+<p>Faut-il des preuves ? Voici d’abord, à la fin du rapport
+de la sous-commission du conseil général de la Gironde, le
+texte d’un des vœux innombrables de M. Raynal « … proposant
+que le conseil, tout en persistant dans ses précédentes
+délibérations, demandant le rejet de la fusion des
+Charentes et de l’Orléans, et le maintien de l’autonomie
+des Charentes, déclare se montrer favorable au rachat par
+l’État, et à l’exploitation directe ou par compagnies fermières,
+du réseau des Charentes et autres lignes secondaires
+du Sud-Ouest ». Et le conseil adopte. (Mouvements
+divers).</p>
+
+<p>Peu avant que cette charge à fond fût exécutée à Bordeaux
+par la cavalerie de réserve, à Paris le premier rang avait
+chargé aussi, à notre complète satisfaction : Laisant, Lecesne,
+Allain-Targé. Eh bien ! M. Raynal ne trouve pas nos
+amis assez radicaux.</p>
+
+<p>M. Allain-Targé consentait qu’en bridant fortement l’Orléans,
+on s’accommodât avec lui par la concession des Charentes.
+M. Raynal ne voit là qu’un accroissement déplorable
+de l’Orléans. Ni caveçon, ni mors, ni martingale, ne pouvaient
+le rassurer. M. Allain-Targé n’était qu’un modéré !
+Exprimée en termes fort galants, c’était là sa pensée. Aussi
+voulait-il, si compromise que fût la situation, si fort que
+pressât le temps, l’indépendance des Charentes ou leur rachat.
+(Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche).</p>
+
+<p>Leur indépendance ? Elles trouvaient le moyen de vivre,
+en s’entendant avec d’autres lignes à créer bientôt ; on finirait
+bien par forcer l’Orléans à tenir compte de la Compagnie
+du second réseau, à ne pas lui faire les taquineries
+et les vilains tours faits par elle à tant d’autres, et dont
+complaisamment MM. Laisant, Lecesne, Allain-Targé
+avaient apporté la longue énumération à la tribune parlementaire.
+(Approbation sur divers bancs à gauche).</p>
+
+<p>Le rachat ? Il était de droit si l’on ne maintenait pas l’isolement
+des Charentes. Et le conseil de suivre M. Raynal !</p>
+
+<p>Devant ces attaques partout réitérées, devant le rejet de
+la convention proposée à l’Orléans, les Compagnies stoppent ;
+elles comprennent que l’heure est venue de rentrer
+leurs griffes et de carguer leurs voiles ; leurs griffes rentrent,
+leurs voiles se carguent… (Rires à l’extrême gauche),
+et elles attendent l’heure où elles pourront commander encore.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’heure a sonné. De nouveau, les Compagnie sortent
+leurs griffes et déploient leurs voiles :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Après avoir atteint un ministère Say-Varroy, continue
+M. Madier de Montjau, après avoir, sous lui encore, vu les
+Conventions avorter, avec M. Raynal elles se croient arrivées
+au comble de leurs vœux… Elles n’ont pas désespéré
+de le convertir et elles y sont parvenues. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>N’avais-je pas le droit, messieurs, de qualifier cette
+<i>conversion</i> d’<i>étrange</i>, et de <i>subite</i> cette <i>évolution</i> ?</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i>Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément
+convaincus des avantages de la construction et même
+de l’exploitation par l’État : l’un est mon voisin de droite,
+M. Madier de Montjau, l’autre moi ; moi, ministre des travaux
+publics.</i> »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui dit cela ? M. Raynal. Combien de temps avant
+les Conventions ? <i>Quinze jours !</i></p>
+
+<blockquote>
+<p>« Si je n’entendais pas nos honorables collègues nous
+affirmer qu’ils sont restés conséquents avec eux-mêmes,
+disait M. Pelletan, nous ne pourrions nous défendre d’une
+certaine impression que vous me permettrez de traduire
+sous une forme suggérée par les questions que nous traitons — nous
+penserions que, s’il y a un chemin sur lequel
+on n’a pas à craindre aujourd’hui les déficits kilométriques,
+c’est assurément le chemin de Damas… (Rires et applaudissements
+sur plusieurs bancs à gauches).</p>
+
+<p>On y voyage en express. (Nouveaux rires).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je parle de <i>conversion</i> ! Mais M. Madier de Montjau
+n’y croit pas. Rappelez-vous ses paroles :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Trois ans durant, M. Raynal est de notre avis. Et ce
+n’est pas tout : <i>il en est encore !</i> (Rires à l’extrême gauche).
+Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt ! (Nouveaux rires sur
+les mêmes bancs). Oui, admirez ! car pour le bien public,
+pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le gouffre
+que son corps ; <i>M. Raynal y jette avec lui sa foi !</i>…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Est-ce clair ? Rapprochez ces terribles paroles de
+la péroraison :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Alors, oh ! alors, la féodalité financière sera complète.</p>
+
+<p><i>Tout lui appartiendra, y compris les consciences !</i></p>
+
+<p><i>Ah ! ce qui se passe témoigne assez déjà de son accaparement.</i></p>
+
+<p>Elle a déjà la presse entière, ou presque tout entière
+convertie, malgré les éloquentes et irréfutables démonstrations
+des Lecesne, des Lamartine… et les vôtres !</p>
+
+<p>Et ces administrateurs ministres ne craignant pas de
+venir à la place où je suis frapper au cœur le crédit du Trésor
+public à la gloire et au profit du leur ; et d’autres ministres
+si puissamment impressionnés par le mirage, si
+écrasés par l’atmosphère où ils vivent, qu’en six mois
+leurs opinions changent, <i>ou que n’ayant pas changé, ils font
+contre leur sentiment les affaires des Compagnies</i>, ne disent-ils
+pas assez où nous en sommes, et ce qu’elles peuvent, et
+quelle place ces nouveaux hauts barons tiennent dans notre
+pays ! (Très bien ! à l’extrême gauche).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Barons qui, à défaut d’armoiries, pourraient sur
+leurs carrosses faire peindre des gros sous, dont la
+tyrannie effrayante est le secret de bien des luttes
+engagées par M. Savine, plus puissants et plus dangereux
+que les anciens féodaux, mieux disciplinés
+aussi, car les anciens se révoltaient parfois contre le
+roi de France, tandis qu’eux obéissent comme un
+seul homme au moindre signe du roi des Juifs !</p>
+
+<p>Et les mots effroyables, les mots de la fin, <i>putréfaction
+des consciences</i>, qui retournent tous les regards
+vers le banc des ministres où siégeait M. Raynal !
+(Mouvement).</p>
+
+<p>Et cette comparaison entre la république de M.
+Raynal et la république romaine agonisante :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>La république pourrie touchait à sa fin</i>, et l’on vit arriver
+César, et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère
+et Néron, et peut-être ce fut pour Rome un salut relatif
+d’échapper par eux aux autres, <i>car ce despote unique décapitait
+parfois le despote multiple</i>. (Très bien ! sur plusieurs
+bancs).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement
+économique ? Emploie-t-on des termes pareils, quand
+on ne reproche à un homme que son incompétence
+ou une étude trop superficielle de la question ? Ces
+paroles enflammées n’atteignent-elles pas celui
+qu’elles visent dans ce qu’il a de plus cher, son honneur ?
+Ah ! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas trompé :
+c’est M. Raynal ! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier,
+qui partage avec lui les responsabilités les plus
+lourdes, lorsque le lendemain du discours de M. de
+Montjau il montait à la tribune pour dire : « Nous
+comprenons qu’on critique notre œuvre, <i>mais non
+qu’on suspecte notre moralité</i> ! »</p>
+
+<p>Ils avaient raison : ce jour-là, en plein Parlement,
+le soupçon avait pris naissance ; il avait mordu
+l’homme public, dont on ne pouvait sans injustice accuser
+l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage,
+il poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour
+avertir les navigateurs !</p>
+
+<p>Le soupçon existait en germe ; il va se développer
+et grandir ; il engendre les racontars. C’est l’histoire
+de la lettre qu’on se chuchote à l’oreille ; elle circule
+dans les couloirs parlementaires ; de ces couloirs
+elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là
+dans la rue où le public la ramasse et, dans sa fièvre
+de précision, lui donne la formule brutale qui met
+les pieds dans le plat. Voilà la légende ; personne ne
+peut la nier de bonne foi ; elle a été établie en pleine
+Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même,
+en termes tellement vigoureux qu’ils dépassèrent la
+frontière et qu’on en entendit l’écho dans la presse
+étrangère.</p>
+
+<p>Mais, à côté de la légende, il est une autre forme
+d’accusation, moins grossière, plus raffinée, plus
+sceptique, et partant plus dangereuse, parce qu’elle
+est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer.
+C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes.
+« Incapable ou complice, que M. Raynal
+choisisse ; il n’était pas incapable ; donc… » Voilà la
+conclusion du livre de M. Pendrié. C’est, en termes
+beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure
+écrite par un commerçant qui ne cherche pas le
+scandale et qui, à ma connaissance, n’a jamais été
+inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas
+seulement dans les articles de polémique passagère,
+mais dans des écrits qui restent, qui resteront davantage
+que les <i>Dossiers</i> de M. Gilly. Rien de terrible
+comme ce doute rationnel légué à la postérité !
+Il s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et
+aussi de cette précipitation inouïe, de ces vaines
+promesses, de ces calculs controuvés, de ces fausses
+affirmations que je rappelais plus haut.</p>
+
+<p>Précipitation inouïe :</p>
+
+<blockquote>
+<p>On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous
+savez : et, <i>à huit ou dix jours de leur dépôt, la commission
+se réunit</i>.</p>
+
+<p><i>Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche ;
+quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est
+déposé ; quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau,
+nous discutons.</i> Soit ! Mais aussi bon train que nous marchions
+vers ce dénouement, savez-vous, messieurs, qu’il
+est grave, qu’il vaut la peine d’être pesé par nous, même
+par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au moment de
+déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire
+de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de
+ceux qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent ! (Applaudissements
+à l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite).
+(Discours de M. Madier de Montjau).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Réfléchir ! Il paraît qu’on n’en a pas le temps ! Le
+ministre est pressé. En vain, M. Papon implore un
+délai de grâce ; une minute d’attention, supplie-t-il ;
+l’heure est solennelle.</p>
+
+<blockquote>
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Quelle loi allez-vous discuter ? Est-ce une
+loi que vous ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez
+abroger si vous reconnaissez qu’elle a des défectuosités et
+des vices ? Non, c’est une loi d’une nature particulière. En
+la votant, vous sanctionnez des Conventions que l’État a
+acceptées et signées, vous sanctionnez une situation nouvelle
+qui durera soixante-quinze ans, et vous la sanctionnez
+d’une façon absolue, définitive.</p>
+
+<p><i>Voix à gauche.</i> — C’est très exact !</p>
+
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Au cours du débat, nous pourrons vous
+démontrer qu’il n’y a plus de rachat possible.</p>
+
+<p><i>Plusieurs membres à gauche.</i> — C’est vrai ! (M. le ministre
+des travaux publics fait un geste de dénégation).</p>
+
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur
+le Ministre, et nous établirons que de ce chef il n’y aura
+plus d’armes dans les mains du Gouvernement.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Eugène Delattre.</span> — C’est l’enchaînement des générations
+futures ! (Exclamations sur quelques bancs).</p>
+
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — C’est donc une situation définitive que vous
+allez consacrer par votre vote ; vous allez trancher une
+question très grave, la question du monopole privilégié des
+grandes Compagnies. Voilà ce que la loi consacrera. Et
+dans quelles conditions allez-vous statuer ?</p>
+
+<p><i>Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet
+de loi d’intérêt local !</i> (très bien ! très bien ! sur quelques
+bancs à gauche. — Exclamations sur d’autres bancs).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les documents les plus graves, les plus essentiels,
+manquent à l’examen de la commission ; depuis un
+mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui communique :
+elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de
+M. Rouvier vient d’être distribué ; personne ne sait
+ce qu’il renferme :</p>
+
+<blockquote>
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Aujourd’hui, vous êtes saisis du rapport.
+Ce rapport, le voici ; il nous a été distribué ce matin, il est
+très volumineux et je suis convaincu… (Bruit de conversations,
+qui couvre la voix de l’orateur).</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je vous prie, messieurs, de cesser ces
+conversations ; elles imposent à l’orateur une fatigue extrême,
+et vous me permettrez d’ajouter qu’elles en imposent
+une non moins grande au président. (Le silence se rétablit).</p>
+
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Le rapport vous a été distribué à l’ouverture
+de la séance et je crois qu’il n’y a dans cette enceinte
+que deux personnes qui en aient connaissance, M. le rapporteur
+et M. le ministre des travaux publics, qui a déclaré
+tout à l’heure qu’il le connaissait.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Lebaudy.</span> — Et vous aussi, vous le connaissez comme
+les autres membres de la commission !</p>
+
+<p><span class="sc">M. Maurice Rouvier</span>, <i>rapporteur</i>. — Il vous a été lu !</p>
+
+<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Les membres de la commission — et j’en
+faisais partie — ont bien entendu la lecture rapide de votre
+rapport. Mais j’ai grand’peur qu’il n’y ait de très nombreuses
+lacunes dans ce rapport, de même qu’il y a eu de très
+nombreuses lacunes dans la discussion de la commission ;
+il est évident que les membres de la commission ne peuvent
+pas dire qu’à l’heure actuelle ils connaissent le rapport
+qui a été distribué.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et dans trois jours on va discuter ! Une huitaine
+est-elle de trop ?… Peine perdue ! Le <i>Centre</i> a fait
+son siège ; <i>les Conventions sont nécessaires</i> : c’est
+le ministre qui l’a dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Elles sont intimement liées au budget extraordinaire,
+elles sont liées aussi à la situation financière tout entière,
+elles sont liées au relèvement du marché financier, dont
+doivent se préoccuper légitimement tous ceux qui ont le
+juste souci des intérêts du pays.</p>
+
+<p><i>D’ailleurs, nous disons que ces Conventions financières ont
+stipulé pour l’État de tels avantages dans le présent et dans
+l’avenir qu’il y a opportunité à les adopter.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>« Ce sont les Compagnies qui sont victimes ! C’est
+l’État qui les a dupées !… »</p>
+
+<p>Oh ! alors, plus d’hésitation possible ! Qu’on se
+hâte ! Si les Compagnies allaient changer d’avis ?
+D’ailleurs, le mot <i>opportunité</i> a le don d’enlever le
+Centre. Et aussitôt les trois cents mameluks de la
+majorité, ces prétoriens de l’opportunisme votent
+sans vouloir rien entendre, <i>comme un projet de loi
+d’intérêt local</i>, ces fameuses Conventions <i>qui enchaînent
+les générations futures</i> !…</p>
+
+<p>Quels sont donc, grand Dieu ! <i>dans le présent et
+dans l’avenir, ces avantages tels qu’il y avait opportunité
+à les adopter</i> ?</p>
+
+<p>Serait-ce par hasard la réduction des tarifs ?</p>
+
+<p>Ah ! les tarifs ! Voilà la question palpitante ! Voilà
+ce qui importe au pays ! Le prix du transport des
+personnes et des biens : tout est là !</p>
+
+<blockquote>
+<p>Il y a dix ans que nous nous occupons des chemins de
+fer : depuis sept ou huit ans, j’ai l’honneur de faire partie
+des commissions de chemins de fer ; la grande préoccupation
+de toutes ces commissions, jusqu’à présent, a été la
+question des tarifs. (Approbation sur plusieurs bancs à
+gauche). Tout le monde, les membres du Gouvernement
+eux-mêmes, <i>l’honorable M. Raynal, quand il était membre
+de cette commission, M. Baïhaut qui en a été le rapporteur,
+ont été unanimes à déclarer que la question des tarifs est la
+question dominante des chemins de fer</i>.</p>
+
+<p>Or, dans quelles conditions la commission a-t-elle eu à
+examiner, à discuter cette question des tarifs ? On a procédé
+de cette singulière façon : on a d’abord approuvé toutes
+les Conventions, puis on a lu à la commission de simples
+lettres émanant des directeurs des Compagnies, qui ne
+s’engagent à rien et font des promesses plus ou moins
+vagues, plus ou moins évasives ; et on nous a dit : Les Conventions
+acceptées, on traitera avec les Compagnies et on
+verra dans quelles conditions on réglera la question des
+tarifs. » (Discours de M. Papon, séance du 13 juillet).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Que ces simples lettres missives n’engageassent
+pas juridiquement les Compagnies, ce n’était pas
+seulement la croyance de M. Papon : c’était celle
+d’un grand nombre de ses collègues ; c’était celle de
+tous les esprits qui consentaient à réfléchir. Les
+journaux d’Outre-Rhin la partageaient : elle arrachait
+à l’un d’eux un cri de joie et de triomphe !…
+Rien ne trouble, rien ne déconcerte les sereines
+affirmations de M. Raynal :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Il est évident que l’engagement pris par un conseil d’administration,
+que des documents signés d’un président de
+conseil d’administration engagent la Compagnie d’une façon
+absolue</i> et que, dès lors, comme les Compagnies elles-mêmes
+reconnaissaient qu’en matière de réductions de tarifs
+elles en étaient à leurs débuts, qu’elles faisaient aujourd’hui
+des réductions de tarifs qu’elles comptaient compléter
+si le jeu des Conventions ne venait pas leur imposer
+des sacrifices trop considérables, j’ai trouvé plus naturel
+d’accepter que les Compagnies ne fissent pas entrer dans
+le corps même de la Convention <i>les concessions définitives
+et absolument sérieuses</i> qui sont consignées dans les documents
+dont vous avez pris connaissance.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Définitives et sérieuses, en effet, ces concessions !
+L’avenir l’a bien montré ! Voici la lettre que, le 5
+mai 1885, la Compagnie de Lyon adressait au ministère :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Monsieur le Ministre, vous nous demandez des modifications
+au projet de tarif ; le premier point dont nous ne
+pouvons, malgré tout notre bon vouloir, vous laisser espérer
+l’acceptation, c’est le barême n<sup>o</sup> 1 de grande vitesse,
+<i>que nous avions cru pouvoir promettre dans notre lettre de
+1883 et que nous ajournons à des temps meilleurs</i>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Raynal ne peut se plaindre ; on l’avait assez
+prévenu !…</p>
+
+<p>Je ne puis vous donner lecture de toutes les plaintes
+désolées poussées par les chambres de commerce.
+Il faudrait une longue audience pour énumérer
+les mécomptes et les ruines, triste fruit d’une
+inexplicable étourderie. En voici un échantillon,
+rien qu’en ce qui touche Bordeaux. Je l’emprunte à
+<i>la Victoire</i>, journal dans lequel l’adversaire a confiance,
+puisqu’il m’en signifie les numéros (rires) :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Les Conventions, a dit M. Raynal, sont le grand acte de
+mon règne. Par elles, nous sauvegardons la fortune publique
+et les intérêts de tous. »</p>
+
+<p>La Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, dont les nouveaux
+tarifs de transport sont en vigueur depuis le 20 septembre
+1885 seulement, se charge de donner à M. Raynal
+le plus éclatant démenti.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="sc">M. Raynal.</span> — Vous n’avez pas communiqué cela.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je vous demande pardon ;
+je l’ai communiqué.</p>
+
+<p><span class="sc">M. l’Avocat général.</span> — C’est exact ; j’ai le document
+sous les yeux.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je continue.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les commerçants et industriels de Bordeaux vont avoir
+à faire la triste expérience de ce que coûte l’<i>agiotage honteux
+auquel s’est livré M. Raynal</i>.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui
+achetait 1.000 kilogrammes de savon à Marseille payait
+34 fr. 45 de transport. Après les Conventions, le même commerçant
+paie le même objet 41 fr. 95, — soit 7 fr. 50 d’augmentation
+par chaque fraction de 1.000 kilogrammes de
+savon.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui
+achetait à Marseille des huiles de graines si employées
+dans l’industrie payait 38 fr. 15 de transport pour 1.000
+kilogrammes. Après les Conventions, le même commerçant
+paie pour le même objet 45 fr. 55, — soit 5 fr. 40 d’augmentation
+pour chaque fraction de 1.000 kilogrammes
+d’huiles de graines.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui
+achetait à Nice 1.000 kilogr. d’huile d’olive payait 52 fr. 15
+de transport. Après les Conventions, le même commerçant
+paie pour le même objet 62 fr. 55 de transport, — soit une
+augmentation de 10 fr. 40 pour le transport de chaque
+fraction de 1.000 kilogr. d’huile d’olive.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui
+achetait à Antibes 1.000 kilogr. de conserves alimentaires
+si employées par les petits ménages, payait 70 fr. 15 de
+transport. Après les Conventions, le même commerçant paie
+pour le même objet 82 fr. 55 de transport, — soit une augmentation
+de 12 fr. 48 pour le transport de chaque fraction
+de 1.000 kilogr. de conserves alimentaires.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui
+achetait 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie à Nîmes,
+payait 76 fr. 30 de transport. Après les Conventions, le même
+commerçant paie pour le même objet 81 fr. 60 de transport,
+soit une augmentation de 5 fr. 30 pour le transport
+de chaque fraction de 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie.</p>
+
+<p>Avant les Conventions, le négociant en vins de Bordeaux
+qui expédiait à sa clientèle de Marseille en franchise des
+barriques de vin payait pour un poids de 1.000 kilogr.
+38 fr. 15 de transport. Après les Conventions, ce même
+commerçant devra payer pour le même objet 44 fr. 45, — soit
+une augmentation de 6 fr. 30 pour 1.000 kilogr.</p>
+
+<p>Nous pourrions généraliser les exemples. Tous les tarifs
+sont à l’avenant. C’est le P.-L.-M. qui a le premier mis en
+évidence les bienfaits des Conventions. Depuis quelques
+jours, les lettres de voiture ont dû renchérir d’une façon
+notable, sur tout son réseau. Demain ce sera le tour du
+Midi, de l’Orléans, de l’Ouest, à mettre en vigueur ces tarifs
+qui font tressaillir d’aise la haute banque et appauvrissent
+le commerce si éprouvé par des crises multiples.</p>
+
+<p>Le commerçant paiera plus cher les denrées qu’il emmagasine,
+le consommateur suera jusqu’au dernier sou pour
+acheter ces mêmes denrées.</p>
+
+<p><i>Ah ! monsieur Raynal, en face des Conventions honteuses et
+ruineuses que vous avez signées, tout le monde ne saurait
+avoir votre rondeur, votre jovialité, le cœur léger et l’audace
+dont vous vous plaisez à faire parade. Vous avez bien senti
+qu’il fallait fausser vos promesses pour éviter le soufflet
+dont les électeurs de Bordeaux vous auraient marqué au
+passage.</i></p>
+
+<p>Et maintenant discutez les chiffres que nous avons apportés.
+Ils sont écrits tout au long dans la brochure qui
+sert de barême à tous les agents de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>Agiotage honteux… Conventions ruineuses…
+Promesses fausses…</i> Voilà comment vos journaux
+s’expriment ! A-t-on le droit, après cela, de parler de
+calculs controuvés et d’affirmations mensongères ?
+Je ne m’arrêterais pas si j’essayais d’en dresser la
+liste complète ; je n’aurais qu’à la puiser dans le <i>Journal
+officiel</i>, dans la sténographie de cette séance édifiante
+du 22 février 1889 où la Chambre semble étonnée
+de l’œuvre de 1883 et où chacun s’efforce, par ses
+reproches et par ses critiques, d’éviter une compromettante
+solidarité ; quand on l’a parcouru, ce compte
+rendu lamentable, quand on a lu toutes ces prières,
+toutes ces lamentations ; quand M. Thévenet — ce n’est
+plus le journal <i>la Victoire</i> — nous apprend qu’elles
+forment un <i>gros volume</i>, quand le même M. Thévenet
+nous indique les majorations énormes dont pâtissent
+nos commerçants, 40 p. 100 <i>pour les papiers</i>,
+50 p. 100 <i>pour les vins</i>, quand il se fait l’écho des
+industries <i>qui jettent un cri d’alarme</i>, enfin quand
+il révèle, au milieu de l’émotion générale, ce fait incroyable,
+inouï, qu’on a soumis les projets aux
+chambres de commerce, que celles-ci les ont renvoyés
+annotés, mais que les projets annotés se sont
+perdus en route, en sorte que l’homologation a porté
+sur d’autres tarifs ; quand on entend l’orateur célébrer
+la puissance des Compagnies ; à quoi M. Wickersheimer
+répond : « Oh ! une puissance de <i>persuasion</i>
+considérable ! » — on est pris d’une immense
+inquiétude, on se demande où l’on est, où l’on marche,
+où l’on va, et l’on comprend ce député qui appelle
+les Conventions <i>un Sedan économique plus
+désastreux que vingt batailles</i> !</p>
+
+<p>Sedan ! Nom funeste qui retentit dans nos cœurs
+comme un glas douloureux ! M. Raynal y a-t-il songé
+en signant les Conventions ? S’est-il assez souvenu
+de la défense nationale ? A-t-elle été l’objet de ses
+ardentes préoccupations ? Le 20 novembre 1883, il
+prononçait textuellement au Sénat ces paroles :
+« Plusieurs fois on a soumis le personnel des chemins
+de fer à une sorte de mobilisation ; les mécaniciens
+et les chauffeurs sont parfaitement au courant
+de ce qu’ils ont à faire en cas de guerre. » Eh
+bien ! des publicistes se sont livrés à cet égard à une
+sorte d’enquête ; voici les résultats qu’elle a donnés :</p>
+
+<blockquote>
+<p><span class="sc">Compagnie de l’Ouest. — Paris, Saint-Lazare, Courcelles-Ceinture,
+Batignolles, Versailles, Bois-Colombes.</span></p>
+
+<p>« Jamais la Compagnie ne nous a instruits de ce que nous
+aurions à faire en cas de guerre.</p>
+
+<p>» Nous ignorons même s’il existe réellement des sections
+techniques et à quelle section nous appartenons. En outre,
+jamais nous n’avons été soumis à un essai de mobilisation
+quelconque. »</p>
+
+<p><i>Ouest.</i> — (Lettre d’un conducteur)… « Je suis conducteur
+à l’Ouest, voilà huit ans que je voyage, je n’ai jamais vu
+aucune manœuvre faite dans les gares de chemins de fer.</p>
+
+<p>» Nous faisons partie du bataillon technique de l’Ouest
+et nous n’avons jamais reçu d’instruction pour le cas de
+guerre où de mobilisation. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Ceinture.</i> — « … Nous sommes beaucoup d’employés à La
+Villette, je n’en connais pas un qui sache seulement ce
+qu’il aurait à faire au point de vue des chemins de fer en
+temps de guerre… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Nord.</i> — (Lettre d’un mécanicien). « … Ma profession
+m’oblige à faire tous les jours des visites dans les gares et
+à y voir beaucoup d’agents, mais aucun, pas plus que moi,
+ne sait ce qu’il aurait à faire en cas de mobilisation. Aucune
+instruction ne nous a été donnée. Si nous avions la guerre
+demain, nous ne saurions de quel côté donner de la tête… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Nord.</i> — « … Nous, soussignés, mécaniciens au chemin de
+fer du Nord, déclarons que :</p>
+
+<p>« 1<sup>o</sup> Jamais il n’a été fait d’essai de mobilisation sur le
+réseau du Nord ;</p>
+
+<p>« 2<sup>o</sup> Jamais la Compagnie n’a donné d’instruction à ses
+agents du service actif sur les fonctions qu’ils occuperaient
+en cas de guerre.</p>
+
+<p>« Si demain la guerre était déclarée, nous n’aurions
+même pas de charbon aux points stratégiques tels que Crépy,
+Soissons, Laon, et La Fère, qui sont complètement
+dépourvus.</p>
+
+<p>« A Crépy-en-Valois, un hangar a été construit pour l’embarquement
+des chevaux et de la troupe ; faute d’entretien,
+il est tombé en ruine. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La guerre ! Son image aurait dû se dresser sans
+cesse dans l’enceinte du Parlement pendant les débats
+relatifs aux <i>Conventions</i> ! Les chemins de fer
+ne seront-ils pas le tout de la mobilisation prochaine ?
+M. Raynal n’a pas songé à ce détail accessoire
+et personne n’en a soufflé mot ! Je crois entendre les
+accents d’un publiciste son collègue, un républicain
+comme lui, qui, au sortir de la Chambre, écrivait
+cette page indignée. Écoutez, messieurs, cela est
+intitulé : « La Préparation des désastres. » (<i lang="la" xml:lang="la">Deus
+avertat omen !</i>)</p>
+
+<blockquote>
+<p>Non, ce n’est pas l’insulte qui nous vient aux lèvres au
+sortir de cette navrante journée ; je ne veux injurier ni
+cette Chambre, ni ce ministère, ni ces républicains ; la
+colère s’éteint avec la fin du débat : ce qui reste, c’est la
+tristesse, — j’allais dire, si mal inspiré que le mot paraisse,
+appliqué à la Patrie française, ce qui reste, c’est le désespoir.</p>
+
+<p>Comment ! des Conventions sont proposées qui règlent
+tout le régime des chemins de fer, l’arme la plus terrible
+de la guerre. Eh bien ! les Conventions sont faites par le
+ministre des travaux publics, en dehors de ses collègues ;
+et l’on en vient à ce fait public, notoire, avoué, incommensurable :
+la commission qui les examine ne consulte pas le
+ministre de la guerre ; des Français votent ces Conventions,
+un Français fait un rapport favorable, sans avoir consulté
+le ministre chargé de défendre le pays. Il n’est pas appelé,
+il n’a pas voix au chapitre. C’est un fait matériel. Et telle
+est sa situation qu’il ne dit pas, lui : « Vous ne m’appelez
+pas, c’est moi qui viens ! »</p>
+
+<p>Et alors, devant la Chambre, ayant à répondre à une
+question précise, nécessaire de M. Clemenceau, le ministre
+est obligé par une situation <i>que nous n’apprécions pas</i>, de
+se renfermer dans des réponses vagues. Et c’est M. Raynal,
+ministre des travaux publics, qui répond à sa place, c’est
+lui qui interprète, qui fait la réponse du ministre de la
+guerre…</p>
+
+<p>Ah ! nous l’avons trop vu aujourd’hui : <i>Non, le Dieu d’Israël
+n’est plus le Dieu des armées… C’est le Dieu du dividende !</i></p>
+
+<p>Hélas ! nous sommes des vaincus. Et chez nos vainqueurs,
+qu’est-ce qui s’est donc passé ? En décembre 1879, un débat
+pareil s’agitait à la Chambre des seigneurs de Berlin. Il
+s’agissait de reprendre les voix ferrées à la haute banque.
+A-t-on vu un ministre des travaux publics parler pour le
+ministre de la guerre ? — Non, M. de Moltke a parlé. Il n’a
+pas attendu qu’on le questionnât. C’est lui qui a eu le rôle
+important dans la discussion. Il a dit son opinion sur l’exploitation
+des chemins de fer. M. de Moltke a quelque
+autorité en matière militaire. Nous sommes peut-être payés
+pour le savoir. Et qu’a-t-il dit ? Voici ses paroles :</p>
+
+<p>« Les chemins de fer constituent le plus puissant moyen
+d’action de la stratégie moderne. Rien n’est plus important
+que le transport rapide des troupes…, et il y a un avantage
+inappréciable à ce que le ministre de la guerre n’ait affaire
+qu’à une seule exploitation des chemins de fer. »</p>
+
+<p>Ainsi parla M. de Moltke à une chambre naturellement
+amie de privilèges. Eh bien ! après ces mots, il n’y eut
+plus de discussion. Et le rachat fut voté !</p>
+
+<p class="sign sc">Camille PELLETAN.</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>Non, le Dieu d’Israël n’est plus le Dieu des armées,
+c’est le Dieu du dividende !…</i></p>
+
+<p>Quand un des leaders de l’avant-garde républicaine
+parle ainsi du ministre qui conduit le gros de
+l’armée, faut-il s’étonner si le respect s’éloigne de ce
+ministre ? Faut-il s’étonner si les suspicions minent
+son œuvre ? Faut-il s’étonner que M. Vacher maudisse
+publiquement les écumeurs de la politique ?
+Faut-il s’étonner qu’un ingénieur distingué qualifie
+les conventions de « Conventions <i>scélérates</i> » ?…</p>
+
+<p>Ah ! — sauf M. Vacher et M. Laisant, qui gardent
+leurs convictions — les autres, à l’heure actuelle,
+renient tout leur passé ! Ils voudraient nier leurs
+paroles ! Du moins, ils les défigurent. — « J’ai dit :
+Conventions <i>scélérates</i>, déclare l’ingénieur ; je voulais
+dire simplement : Conventions <i>regrettables</i> ; je
+n’ai été si nerveux dans mon qualificatif que parce
+que ma lettre était confidentielle. » — Fort bien, nous
+saurons maintenant que le mot <i>scélérat</i> dans une
+lettre confidentielle n’a que le sens de <i>regrettable</i> ;
+peut-être en concluerons-nous que <i>regrettable</i> dans
+une lettre publique a le sens de <i>scélérat</i> !… (Rires).</p>
+
+<p>Et M. Pelletan, il y a six ans si sévère pour le
+Dieu d’Israël, écrit aujourd’hui des articles pour glorifier
+son culte, tandis que le fougueux M. Madier
+de Montjau dépose à l’instruction dans un style qui
+s’est singulièrement adouci depuis le mois de juillet
+1883.</p>
+
+<p>Tous mettent à absoudre leur ancienne victime
+autant de zèle que jadis à l’excommunier ! Et ces
+insinuations outrageantes qu’a soulevées le souffle
+de leur colère maintenant évanouie, ils en rejettent
+sur des faibles, sur des chétifs que leur parole a
+subornés, le poids trop lourd, paraît-il, pour leurs
+épaules parlementaires ! Soit. Mais reste à savoir si,
+en défendant, ils ne se condamnent pas ! Ou ils ont
+calomnié un innocent, ou ils innocentent un coupable !
+Et si leur accusation d’autrefois n’était qu’un
+effet de leur haine, qu’est leur défense d’aujourd’hui,
+sinon un phénomène de <i>concentration</i> !</p>
+
+<p>Ils soupçonnaient dans leur journal ; ils soupçonnaient
+à la tribune : ils ne soupçonnent plus à la
+barre ; leur soupçon était donc sans valeur qu’il
+recule devant un serment !</p>
+
+<p>Est-ce qu’ils s’imaginent, par hasard, qu’il suffit
+de chanter la palinodie pour biffer les anciens outrages,
+et que de tardives rétractations, fruit d’une paix
+menteuse, effacent les traits indélébiles que le papier
+a conservés !</p>
+
+<p>Non ! Non ! Ils nous appartiennent, ces soupçons
+et ces outrages ! Ils sont notre sauvegarde ! Ils nous
+expliquent et nous excusent ! Sans eux, nous ne serions
+pas ici !… Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse,
+ils subsistent et ils demeurent ! Ils forment une des
+cotes du dossier de l’avenir !</p>
+
+<p>Ah ! croyez-moi, messieurs, l’avenir a des moyens
+de preuve qui ne ressemblent pas toujours à ceux
+des contemporains. Des choses, qui vous impressionnent,
+pèsent fort peu dans la balance. Il n’écoutera
+pas beaucoup les grandes Compagnies jurant
+solennellement à votre barre que M. David Raynal
+est innocent d’un crime qui, s’il avait été commis,
+serait avant tout le leur ! Il leur dira : Je vous refuse
+qualité pour vous faire avocats du ministre ; votre
+cause est la sienne : si vous entrez dans cette enceinte,
+c’est à côté de lui qu’il faut aller vous asseoir ! Et il
+détournera aussi les yeux de ce défilé de fonctionnaires
+affirmant avec pompe que la concussion est
+impossible et qu’ils gardent trop bien les ministères
+pour qu’un ministre soit corrompu !</p>
+
+<p>Impossible, la concussion ! Grand Dieu ! Et depuis
+quand ? Jamais un homme public n’a reçu de pot-de-vin ?
+Jamais l’appétit personnel n’a étouffé sa
+conscience ?… Mais je connais des malheureux qu’on
+a salis dans l’histoire, dont les tristes héritiers meurent
+de douleur et de honte, et nous ne pouvons nous
+présenter dans les réunions publiques sans que les
+amis de M. Raynal couvrent de boue leur mémoire !…
+Elle est donc anéantie, la race des corrompus ? Il n’y
+a plus d’âmes vénales ? Elles attendaient, pour disparaître,
+ce temps d’honneur et de vertu ?… Mais
+regardez donc en arrière ! Il ne faut pas regarder
+bien loin !…</p>
+
+<p>J’ai assisté à des spectacles étranges, messieurs ;
+j’ai vu des choses que, moi aussi, je ne croyais pas
+possibles ; et ceux de mes anciens qui m’ont suivi à
+cette époque ont pu lire plus d’une fois sur mon
+visage la trace de mes écœurements et de mes indicibles
+dégoûts !…</p>
+
+<p>Il y a plus de pièces et de documents qu’on ne pense,
+messieurs ! Ils se trouvent enfouis dans des endroits
+ignorés où l’on ne peut pas les prendre, entre les
+mains de personnes qui se gardent d’en témoigner,
+parce qu’elles se sentent complices et redoutent les
+représailles !…</p>
+
+<p>Je me rappelle avec angoisse ces terribles paroles
+jetées par M<sup>e</sup> Lenté aux âmes apeurées qui faisaient
+autour d’un autre procès la conspiration du silence :
+« Rassurez-vous, bonnes gens, les dossiers ne s’ouvriront
+pas !… »</p>
+
+<p>Ah ! peut-être resteront-ils muets, ces dossiers
+vengeurs qui mettraient à nu la turpitude d’une époque !
+Peut-être demeureront-ils toujours dans la
+retraite au fond de laquelle les abrite le secret professionnel
+ou la lâcheté humaine !… A moins que,
+demain ou plus tard, quelque main indiscrète ou
+quelque ambition affolée n’en déchire la couverture
+et n’en jette les feuillets à la foule au risque de faire
+éclater, non plus un du ces pétards qui partent quotidiennement
+à nos oreilles, mais un formidable
+coup de tonnerre dont l’explosion fera crouler tout
+l’édifice !…</p>
+
+<p>Que la justice de Dieu s’accomplisse, messieurs !
+C’est son affaire et non la vôtre.</p>
+
+<p>Et quant à la justice humaine, si les politiciens la
+veulent, ils se trompent de porte ici. Qu’ils s’adressent
+plus haut, à ceux qui les ont diffamés dans la
+presse, à la tribune du Parlement ! Qu’ils ne s’attaquent
+pas aux petits, aux impuissants, aux humbles !
+Qu’ils n’offrent pas ce spectacle lamentable de gens
+qui, poursuivis par dix géants et par un nain, se
+cachent lâchement jusqu’à ce que les géants aient
+passé et tombent ensuite sur le nain auquel ils arrachent
+sa liberté et sa bourse pour se venger sur sa
+faiblesse de la peur atroce qu’ils ont eue !…</p>
+
+<p>Pourquoi n’avoir pas pris les autres ? Pourquoi
+nous avoir choisis ? Ah ! je le sais ! Pour s’assurer
+une lutte inégale et se refaire à la veille des grandes
+élections une virginité politique avant de se présenter
+devant le corps électoral !…</p>
+
+<p>Eh bien ! avocats généraux et bâtonniers peuvent
+se lever : je ne crois pas que le peuple les écoute. Il
+leur dira : Vos clients se trompent d’adversaires ;
+je ne leur permets point d’abuser d’un combat inégal
+pour fausser la page d’histoire qu’ils ne sauraient
+éviter ! Qu’ils demandent leurs comptes à d’autres,
+à leurs débiteurs véritables, à ceux qui ont des poumons
+pour répondre, du souffle pour les terrasser !…</p>
+
+<p>Je ne sais pas, messieurs, quelles sont vos opinions ;
+je ne veux pas le savoir. Je ne suis pas un
+candidat ; je ne suis qu’un défenseur, et je vous dis
+que vous trahiriez la haute mission qui vous est
+confiée, si vous condamniez ces hommes pour donner
+à M. David Raynal un facile triomphe qu’il n’obtiendrait
+même pas, car votre verdict ne serait pour
+lui ni le verdict de l’Histoire, ni le verdict de la
+Patrie ! (Bravos et applaudissements prolongés).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">LA POLITIQUE ET LA FINANCE</h2>
+
+
+
+
+<h3>PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-SALIS</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de l’Hérault</span><br>
+<span class="i">Audiences des 14 et 15 mai 1889.</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un
+passage du livre de M. Numa Gilly, <i>Mes Dossiers</i>, édité par
+M. Savine, cita l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de
+Montpellier.</p>
+
+<p>M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours
+parlementaires fournirent à son avocat des armes pour
+montrer le discrédit que jettent sur tout un régime les louches
+pratiques des politiciens financiers.</p>
+
+<p>M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné
+à quinze jours de prison.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p>
+
+<p>De toutes les épreuves que peut subir un galant
+homme, la plus dure, la plus pénible, la plus douloureuse
+est certainement celle que traverse M. Savine
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au
+contraire : sa bonne foi évidente, la loyauté de ses
+explications précieuses pour l’adversaire, point banales
+dans la bouche d’un homme qui, d’habitude,
+ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance
+où il se trouvait du nom même de M. Salis
+lors de la publication du livre, me donnent une confiance
+inébranlable dans l’issue de ce procès.</p>
+
+<p>Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution
+dans cette enceinte ? Fût-il coupable, elle constituerait,
+à elle seule, la plus amère des expiations !</p>
+
+<p>A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents
+qu’il présentait sa défense.</p>
+
+<p>D’indifférents, ai-je dit ? Je me trompe et me rétracte :
+c’est faire injure aux citoyens de la grande
+cité dont l’inoubliable accueil restera éternellement
+gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la
+première indifférence, si indifférence il y eut jamais,
+céda vite le pas à une sympathie solide dont les témoignages
+non équivoques, prodigués au cours des
+débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle,
+ont survécu au plus étrange, et je puis
+bien ajouter sans manquer de respect à personne,
+pour rendre un simple hommage à la réalité, au
+plus inattendu des verdicts.</p>
+
+<p>Ah ! puisque cette image se dresse devant mes
+yeux, laissez-moi, messieurs, m’y arrêter une minute ;
+quand, sur un champ de bataille, on a vaillamment
+combattu pour une cause que l’on croyait, que
+l’on croit encore juste, quand, un moment, on a
+cru tenir une victoire chèrement disputée, quand, à
+la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu
+s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume
+qui cicatrise les blessures que le souvenir de tant de
+mains tendues vers le vaincu, non point par un geste
+de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône,
+mais par l’élan spontané d’une admiration
+sincère pour sa foi vaillante, sa généreuse attitude,
+sa courageuse conviction !</p>
+
+<p>Ce souvenir, il appartient à M. Savine ; il est un
+bien qui fait désormais partie de son patrimoine
+moral, un bien insaisissable dont nul au monde n’a
+le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs,
+écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement
+recueilli par ces lignes tracées au lendemain
+du combat par un des plus éminents publicistes de
+la presse bordelaise :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre
+du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper,
+mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités
+encourues. Comme l’a dit M<sup>e</sup> de Saint-Auban, « c’est
+un vaillant, c’est un sympathique ».</p>
+
+<p>Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en
+voie de se faire un nom dans la littérature — et la meilleure — quand
+les nécessités de la vie l’ont obligé de se
+faire éditeur. Il a osé éditer la <i>Fin d’un Monde</i>, de Drumont ;
+c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever !
+Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière
+les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il
+y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles,
+comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.</p>
+
+<p>Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie
+du public pour lui… au contraire !</p>
+
+<p>On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas !
+un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité
+de sa situation.</p>
+
+<p>Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en
+douter et souvent même en parant leur mercantilisme des
+noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques
+chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé
+et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme
+députés.</p>
+
+<p>Pourquoi ? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc ! Tout
+simplement pour conserver la place de ministre, dont les
+bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation.
+Voilà du mercantilisme dans la pire acception du
+mot.</p>
+
+<p>En somme, nous le répétons : l’opinion publique, qui ne
+relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au
+moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique :
+elle est avec eux.</p>
+
+<p>C’est un fait : nous le constatons. C’est notre droit.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats
+matériels, lorsqu’on caresse un autre idéal que l’instinct
+de la conservation personnelle, c’est la compensation
+de bien des maux qu’un semblable témoignage !
+M. Savine est fier de le garder dans ses
+archives. Sans doute, il ne l’en sortira pas pour l’opposer
+aux insulteurs à gage dont les injures de
+commande échappent aux réfutations ; mais il peut
+le montrer aux âmes trop charitables dont la pitié
+quelque peu ironique semble chanter ses funérailles.</p>
+
+<p>Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent
+l’ignorer, que, lorsqu’on a été capable de
+lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime publique,
+lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est
+qu’on a l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien
+décidé ; et que, lorsqu’on l’a obtenue, cette estime
+publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu
+importent la prison, les dommages-intérêts, les
+amendes ; on a le droit d’être fier, on peut relever
+la tête : on a gagné le procès de Bordeaux ! (Mouvement).</p>
+
+<p>Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup
+plus à cœur, messieurs. Bordeaux est pour
+Savine une patrie d’adoption ; mais enfin, ce n’est
+qu’une patrie d’adoption ; taudis que Montpellier…</p>
+
+<p>Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez
+déjà ? N’avez-vous pas reconnu votre enfant, votre
+compatriote ? Cette terre est la sienne, cette cité est
+sa cité ; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille
+choses saintes qui constituent le passé. Le passé !
+Tout ici lui en parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux
+monuments, aux maisons, jusqu’aux pierres qui lui
+adressent un sourire familier comme à une vieille
+connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque
+matin pour se rendre au collège !… Et dans cette
+enceinte, parmi cette foule qui se presse autour de
+lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir
+la tristesse d’un parent ou d’un ami !…</p>
+
+<p>Ah ! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux,
+c’était dans un rêve de bonheur et de quiétude dont
+les calmes visions le reposaient des fièvres et des
+luttes de l’existence parisienne ! S’il avait su que le
+retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus
+âpres et les fièvres les plus brûlantes !…</p>
+
+<p>Comme je comprends son émotion, messieurs !
+Comme je la partage ! Moi aussi, je suis un peu votre
+enfant ; pas bien loin de votre ville se trouve le
+sanctuaire de mes propres souvenirs ; et je sais ce
+que vaut le pays natal, cette petite patrie dans la
+grande, qui en est l’objet le plus cher, comme dans
+la maison paternelle se trouve toujours un coin, une
+chambre plus bénie que les autres, parce que, plus
+que les autres, elle fut le témoin intime de ce qui ne
+reviendra plus…</p>
+
+<p>C’est ici qu’il veut qu’on le défende ! Eh bien !
+qu’il se rassure ; je le défendrai, et victorieusement,
+j’en suis sûr, car je le défendrai avec ce qu’il y a de
+mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon
+cœur ! Et je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel
+que soit le résultat de vos délibérations, de ce reproche
+outrageant d’avoir, par un calcul misérable
+et vil, spéculé sur une curiosité malsaine ; de ce reproche
+qui jure d’une si étrange manière avec sa
+conduite, ses aspirations, ses instincts ; de ce reproche
+dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà
+fait justice, dont elle fera justice à Montpellier ; de ce
+reproche, le dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il
+subsistait une ombre de justice au milieu des passions
+politiques, car il est démenti avec trop de vigueur
+et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa
+droite et loyale nature.</p>
+
+<p>Un spéculateur, Savine ?… Mais ceux qui le disent
+ne le croient pas, ou, s’ils le croient, ils n’ont
+pas lu le dossier ! Il suffit d’y voir la manière dont
+Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié
+sur le mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou
+simplement un commerçant qui ne suppute que le
+profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un
+étranger sans la moindre garantie ? Il exige une signature,
+il garde au moins un reçu ! Ici rien de semblable :
+Peyron emporte l’argent de Savine, et Savine
+ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur
+bien confiant ! Sa conduite m’étonne : je croyais
+la confiance fille de l’enthousiasme et non de la spéculation.
+Quel étourdi que Savine, si ce crédit
+inusité s’adresse à un client vulgaire, au lieu de
+s’adresser à un homme, hélas ! inconnu de lui, en
+la mission duquel, alors, il avait foi !</p>
+
+<p>Continuons l’histoire. Le livre est édité : belle occasion
+pour un spéculateur de gagner une somme
+assez ronde… en le retirant de la circulation !</p>
+
+<p>En doutez-vous ? Écoutez ce récit ; il n’a point été
+fabriqué pour les besoins de la cause, car je l’emprunte
+au numéro d’un journal paru le 20 novembre
+dernier :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés
+en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre
+de cette oreille. Comme, en somme, <i>l’Union républicaine
+est le groupe le plus atteint</i>, pourquoi le ministère
+s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite ?
+L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire
+à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de
+M. Rouvier ? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés
+au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au
+libelle.</p>
+
+<p><i>Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour
+satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de
+l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur
+distingué, originaire de Montpellier.</i> Très versé dans la littérature
+espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu
+faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance
+inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction
+d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds
+considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup
+qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour
+sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le
+gouvernail en mains.</p>
+
+<p><i>Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener
+à composition ; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers
+ont complètement échoué.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès
+de l’éditeur pour <i>l’amener à composition</i> ? Est-ce
+assez <i>opportuniste</i> ? Je comprends la tentative :
+c’est beau de faire éclater en public son innocence ;
+mais comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate
+pas toujours — plusieurs verdicts tendent à le démontrer — il
+est toujours plus sûr, avant d’aller
+trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui,
+pour être moins juridique, n’en est que plus décisif.
+Tout porte à croire que, dans l’espèce, les <i>ambassadeurs</i>
+l’exposèrent avec une grande force, surtout
+ceux — c’est-à-dire presque tous — qui, malgré son
+échec, ont estimé plus raisonnable de ne pas subir
+les risques d’un autre genre de dialectique… (Rires).
+Mais quel refus maladroit que celui de Savine, et
+comme la spéculation est parfois mal inspirée !</p>
+
+<p>Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui
+consiste à cesser la vente, dès que l’ouvrage devient
+suspect, et même à dépenser des fonds pour racheter
+les exemplaires vendus : jamais rapacité ne fut
+plus inintelligente !</p>
+
+<p>J’arrive immédiatement à la plus lamentable
+affaire de notre spéculateur ; vous allez voir que, s’il
+s’est flatté de mériter cette épithète, il s’est mépris
+d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur sa
+vocation.</p>
+
+<p>Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite
+de leur ambassade. Ces braves gens n’ont pas de
+rancune : ceux qui ont assisté aux débats de Bordeaux
+leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont
+été on ne peut plus aimables pour M. Savine ; et
+cette amabilité a duré jusqu’après la lecture de ses
+pièces et l’audition de ses témoins. Ah ! par exemple,
+les témoins et les pièces, on a trouvé que c’était
+de trop… (Rires) et, pour lui donner des regrets, on
+lui a dit naïvement que s’il n’avait pas tenté la
+preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir
+articulé les faits… Figurez-vous que M. Savine a eu
+l’audace de ne rien regretter ! Pour le coup, l’opportunisme
+n’y a plus rien compris ; depuis, Savine,
+l’inquiète : ces oiseaux rares sont toujours dangereux !…
+On lui tend la perche ; il la repousse : voilà
+un geste qu’on n’oublie pas ! Vit-on jamais un noyé
+si difficile ? On fera tout au monde pour châtier son
+tranquille mépris, et, si on lui jette à la face avec
+tant de rage cette odieuse épithète de spéculateur,
+c’est justement pour le punir de ne l’avoir point
+méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un
+libraire convaincu ; on aime toujours mieux la passion
+qu’on partage, et la passion opportuniste n’est
+pas la conviction. Que n’a-t-il observé le silence ? Il
+a préféré, ce courageux de malheur, la peine du
+courage au prix de la lâcheté ; il a pensé qu’il devait
+au public les raisons de sa conduite ; et sans insolence,
+comme sans faiblesse, dans la limite de son
+droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la
+preuve, c’est que dans cette pénible aventure, fort
+indigne de lui, je me plais à le reconnaître, et qui
+l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde la
+consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa
+croyance. Cette preuve lui coûte trois mois de prison,
+une trentaine de mille francs, et une brèche
+peut-être irréparable au patrimoine de sa famille.
+Ses adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût
+payer si cher une pareille satisfaction.</p>
+
+<p>Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou
+plutôt leur manque de principes, il eût opéré, avant
+tout, le sauvetage de la caisse, et, rougissant mais
+absous, il aurait dit au sortir de l’audience : « Tout
+est sauvé, <i>fors l’honneur</i>. » Il n’a pas voulu déformer
+l’antique adage. Il est de ceux qui ont encore
+la faiblesse d’estimer une bonne opinion de soi-même
+le plus précieux capital ; et il juge que l’argent
+et la liberté sont deux biens précieux, moins
+précieux pourtant que l’honneur, parce que la liberté
+et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu,
+tandis que, lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse
+reste aussi, ces deux trésors suffisent, Dieu
+aidant, à reconquérir tous les autres !</p>
+
+<p>C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent
+et à ces victoires malsaines préfère, selon la
+belle expression de Montaigne, « les défaites triomphantes
+à l’envie des victoires ».</p>
+
+<p>Voilà Savine. Ne le calomniez pas : c’est la justice
+qu’il vous demande. Frappez-le, mais frappez-le
+pour ce qu’il est, frappez-le comme on frappe un
+soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais
+dû sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos
+bouches.</p>
+
+<p>Savine n’est point un spéculateur : Savine est un
+lutteur !… Hélas ! cette dernière qualification, qu’il
+mérite, explique mieux que l’autre la haine qui le
+poursuit : spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain
+est clément ; lutteur, on le redoute, et la crainte est
+inexorable. C’est du moins ce qu’insinuent les gens
+mal intentionnés. Prenez garde, Monsieur le Procureur
+général : ceux à qui la robe ne donne pas
+comme à moi le précieux privilège de vous défendre
+contre tout soupçon et d’entourer votre caractère
+d’un inviolable respect, ceux-là répandent des bruits
+fâcheux qui troublent profondément les âmes simples ;
+ils vont disant partout que si Savine est en
+butte à de telles rigueurs, c’est moins à cause de
+<i>Mes Dossiers</i> qu’à cause d’un autre livre infiniment
+plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que
+cet autre livre, rude alerte pour un si grand nombre
+de tarés de la vie politique et sociale, est le secret
+de l’acharnement qui tourne en aggravations les
+circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire,
+les magistrats se feraient un impérieux devoir
+de trouver une atténuation. (Vif mouvement dans la
+salle. Très bien ! très bien !)</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — J’interdis d’une manière absolue
+toute marque d’approbation. Je ferais évacuer
+la salle et prendrais les mesures les plus sévères
+si de pareilles manifestations se produisaient de
+nouveau.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je sais bien, moi, que lorsque
+vous requériez avec tant de violence contre les
+<i>Dossiers</i> de M. Gilly, vous ne pensiez pas en vous-même
+à la <i>Fin d’un Monde</i> de M. Drumont. Je
+connais trop votre justice ; je la sais franche et loyale :
+quand elle attaque, c’est en face ; elle aurait
+honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière
+le buisson de la route pour attendre que le justiciable
+passe et le frapper traîtreusement par derrière
+une fois qu’il a passé. Si vous visiez la <i>Fin d’un
+Monde</i>, cette œuvre de polémique superbe, c’est à
+côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait
+faire asseoir M. Savine. La compagnie eût été meilleure,
+et tous auraient gagné au change, M. Savine
+d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à
+de tristes reculades, aurait pu contempler, dans
+l’ardeur d’un beau combat, ce que valent les vrais
+soldats de l’Idée !… (Mouvement). Non, je veux le
+croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer
+Drumont, comme on coupe un corps d’armée,
+n’osant affronter l’armée entière ! En tous cas, des
+deux vengeances que l’on complotait contre lui, la
+ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre,
+il est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible ;
+déshonoré, jamais ! Son caractère et sa vie
+sont là qui défient la haine ; à cet égard, il est
+bien tranquille ; et n’étaient ses petits enfants, n’était
+sa jeune femme, n’était sa pauvre vieille mère
+qui, là-bas, suit, anxieuse, les péripéties de ces drames…</p>
+
+<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Moi aussi, j’ai une vieille mère !</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — N’interrompez pas, Monsieur
+Salis.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Salis.</span> — C’est juste. Je prie le défenseur de
+m’excuser.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Oh ! de grand cœur, Monsieur
+Salis ; car moi aussi, j’ai une mère ; je sais,
+par conséquent, ce qu’est cet être béni ; voilà pourquoi,
+hier, quand vous parliez de la vôtre, quand
+vous invoquiez son image, ses angoisses et ses tourments,
+mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine,
+j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je
+n’eusse écouté que l’élan de ma sympathie, je me
+serais levé pour aller vous serrer la main. Oui,
+vous avez souffert dans vos affections les plus chères !…
+Mais la réparation est venue, la réparation
+suprême, celle qu’aucun verdict ne vous aurait donnée…
+M. Savine vous l’apporte ! Il proclame qu’il
+ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le
+droit de vous soupçonner ! Aveu sincère, franc et
+loyal comme la bouche qui le fait, plus précieux que
+des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut
+mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné
+que d’assumer la tâche ingrate de se laver du
+soupçon ! Et maintenant la douleur d’autrui ajoute-t-elle
+quelque chose à votre justification ? Quand
+vous vous êtes cru accusé, vous avez trouvé de
+beaux accents pour vous défendre, et mon émotion
+vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un
+autre accusé qui me charge de le défendre ; j’invoque
+à mon tour les images que vous avez invoquées :
+sont-elles moins respectables et moins saintes sur
+mes lèvres ?</p>
+
+<p>Mon cœur vous a rendu justice ; je demande justice
+au vôtre. Par tout ce qu’il y a chez vous d’élevé
+et de noble, par le souvenir béni qui vous accompagnait
+dans cette enceinte, je vous en prie, je vous
+en conjure, écoutez-moi, Monsieur Salis ! (Vive émotion).</p>
+
+<p>Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé
+de M. Savine me la fournissait tout entière.</p>
+
+<p>Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons
+de ce passé, ne l’ont-ils pas rappelé hier en termes
+inoubliables ?</p>
+
+<p>Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport
+dont l’imagination vagabonde est allée, je ne
+sais pourquoi, chercher votre compatriote en Amérique !
+Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux
+en avaient fait un <i>Moscovite</i>. (Rires). De la
+Russie aux États-Unis il n’y a qu’un pas pour les
+mouchards ! N’importe ? La police est parfois mal
+informée ! M. Constans n’a pas remplacé M. le policier
+d’Alavène !… (Hilarité). Notre rapport convient,
+d’ailleurs, que, « les renseignements recueillis sur la
+conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas
+défavorables »… Je le remercie infiniment…</p>
+
+<p>Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur
+la carrière que l’on n’arrive pas à salir.</p>
+
+<p>Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859.
+Sa famille paternelle est originaire du Dauphiné, sa
+famille maternelle du département du Gard. Son
+grand-père paternel fut magistrat à Embrun ; et son
+grand-père maternel était officier supérieur. Quant
+à son père, il exerçait les fonctions de fondé de pouvoirs
+du trésorier-payeur général à Nîmes. Voilà des
+origines bien françaises, n’est-il pas vrai ? Plût au
+ciel qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces
+Français de la dernière heure, hier Anglais, Suisses,
+Italiens, Allemands, qui ne demandent à leur nouveau
+pays qu’une large part de ses richesses, et
+dans notre milieu national conservent une âme étrangère,
+comme les affranchis de l’ancienne Rome gardaient
+un cœur d’esclave au sein de la Cité ! Ils devraient
+être modestes, ces bâtards de la Patrie ! Ils
+devraient éviter surtout de mettre sur le tapis la
+question des actes de naissance ! Et pourtant l’on
+en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens
+qui passent leur temps à se plaindre de la calomnie
+au perfectionnement de laquelle ils ont consacré de
+si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont élevée dans
+l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution !
+C’est eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer
+que Savine était Russe ! Certes, cette qualification
+ne l’irrite ni ne l’humilie : étant Français, Savine
+aime les Russes ; et c’est Russe qu’il voudrait être,
+s’il n’était Français. Mais, dans le cerveau de ses
+calomniateurs, cette qualification n’était qu’un acheminement
+vers celle de nihiliste… et — qui oserait
+le croire ? — vers celle de <i>juif</i> ! Oui, on l’a traité
+de juif, lui, Savine, ici présent ! (Hilarité). S’il avait
+été juif, il aurait bien pu être nihiliste ; car il y a
+parmi les nihilistes énormément de juifs. Personne
+n’ignore que, tout comme la franc-maçonnerie, le
+nihilisme est un produit sémitique ; ce sont les Sémites
+qui l’ont organisé et qui l’exploitent ; par contre,
+ce sont rarement eux qui se font pendre : cela
+ne rentre plus dans leurs aptitudes !…</p>
+
+<p>L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes
+avait un autre but : Russe, Savine devenait du
+même coup étranger et passible de la loi d’expulsion.
+Savourez cet entrefilet ; je l’emprunte à un
+journal prussien, fidèle allié, en ce cas comme en
+plusieurs autres, de quelques-uns de nos adversaires,
+mais en revanche fort monté contre Savine, depuis
+qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage,
+très désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu
+enclin à ce sujet :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait
+ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de
+Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe
+réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant
+de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer
+que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard
+de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra
+ailleurs exercer son petit commerce.</p>
+</blockquote>
+
+<p>C’est « sale <i>bedit</i> gommerce » qu’aurait dû écrire
+la feuille : sa plume oublie-t-elle l’accent du terroir ?</p>
+
+<p>Ce qui donnait du poids à l’information, c’est
+qu’elle paraissait simultanément dans une foule de
+journaux à qui l’<i>Agence Havas</i> l’avait communiquée.
+Or, nous connaissons tous les hautes attaches de
+l’officieuse agence ; n’y entre pas qui veut ; par
+exemple, si je sollicite la faveur d’y insérer cette
+plaidoirie, je doute que j’obtienne une réponse enthousiaste…
+(Hilarité générale).</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine.
+Et voilà, messieurs, les procédés et les armes de
+ceux qui, pour se servir des termes de leur congénère
+prussien, crient si fort contre les <i>turpitudes</i> et
+les <i>ignominies</i> de M. Numa Gilly !… Passons.</p>
+
+<p>Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère
+vinrent s’établir à Montpellier où ils acquirent,
+route de Castelnau, la villa qui porte encore aujourd’hui
+le nom de <i>Villa Savine</i>. L’enfant fut mis au
+collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais
+le faire, les souvenirs qu’y ont laissés son intelligence,
+sa conduite et ses succès. Il était l’espoir de
+ses maîtres ; et ses maîtres s’appelaient Marion-Werner,
+Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que
+celles qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat.
+Il semble que Boucherie lui ait communiqué son
+goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les
+langues romanes ; car, digne élève d’un tel professeur,
+il mérita plus tard de compter parmi les membres
+de la société vouée au culte de ces langues.
+Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue
+dans le bronze les traits de Boucherie, et vous
+savez qu’il est dû au ciseau distingué de M. Léopold
+Savine, frère de notre romanisant. Double et
+touchant hommage que le sculpteur semble avoir
+voulu rendre à votre illustration universitaire et à
+ses affections de famille, en célébrant un homme
+qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un
+frère aimé !</p>
+
+<p>Savine prit part à l’organisation de ces <i>Fêtes Latines</i>
+qui réunirent, en 1879, si je ne me trompe, les
+Catalans et les Roumains et qui avaient pour objet
+de louer la littérature et le génie méridionaux. Le
+souffle de cette renaissance charmante dont les effets,
+je l’espère, se feront longtemps sentir anima
+son talent et décida de sa vocation littéraire. Les
+circonstances l’éloignent de vous, mais son âme
+vous reste : la nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il
+emporte un de ces chauds rayons qui dorent le cerveau
+et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut,
+comme on dit ici, sous les longues pluies fines
+de nos hivers parisiens, il cultive le sentiment et
+l’amour de cette lumière magique dont les reflets
+transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes
+qu’ils grandissent comme des chênes jusqu’aux
+rocailles que Tarascon voit hautes comme le
+Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion,
+les audaces brûlantes et les rimes ensoleillées
+des félibres, vos poètes, ces troubadours perdus au
+milieu de nos modernités. Avec quel zèle il les traduit
+et les commente ! Son temps, sa peine, il ne
+leur marchande rien. On lui doit de précieuses découvertes
+et des œuvres qui méritent l’attention.
+Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un
+éminent écrivain, témoin de sa valeur artistique
+aussi bien que de sa dignité morale, vantait hier à
+cette barre sa traduction de l’<i>Atlantide</i>, le poème de
+Verdaguer ?</p>
+
+<p>Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune
+compatriote dans votre littérature nationale. Voilà
+les services qu’il lui rend et les récompenses qu’il
+en reçoit. Il l’aime et la fait aimer ; en retour, elle
+lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont
+il n’a pas à se plaindre. Les auteurs les plus répandus,
+les rois de l’École moderne le félicitent et le
+remercient de ses vulgarisations fécondes et des
+utiles voyages que sa plume leur permet de faire à
+travers les pays inconnus. Voici en quels termes
+l’homme peut-être le plus édité de la terre lui exprime
+sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir
+la connaissance de M<sup>me</sup> Pardo Bazan, la George
+Sand espagnole — George Sand par le style,
+mais non par les idées — dont la souplesse jointe à
+l’audace féminine entreprend de concilier la tradition
+catholique et l’idéal contemporain :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">Médan, 21 juin 1886.</p>
+
+<p>Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez
+songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant
+de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte
+espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire,
+très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration
+critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux
+qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain.
+Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui
+renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom.
+Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a
+écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.</p>
+
+<p>Bien cordialement à vous.</p>
+
+<p class="sign sc">Émile Zola.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine ;
+tel était le courant qui l’entraînait ; tels étaient ses
+travaux et ses préoccupations. Devenu éditeur par
+suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie
+une âme de poète. Que de réputations naissantes
+lui doivent le jour ! Nul peut-être n’a mieux que lui
+encouragé et soutenu les jeunes contre l’impitoyable
+franc-maçonnerie des vieux !… Comment cet artiste,
+comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de
+Mistral et de Verdaguer a-t-il quitté tout à coup la
+calme et sereine patrie de ces adorateurs du rêve
+pour se mêler à nos réalités sombres et descendre
+dans une arène où les défaites sont si brutales et
+les triomphes eux-mêmes si amers ?</p>
+
+<p>Pourquoi ? Sans quitter cette ville, demandez-le
+au maître vénéré dont le souvenir, tout à l’heure,
+témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner avait
+surnommé Savine enfant : le <i>petit moraliste</i>. L’enfant
+a grandi… et le moraliste aussi. Dangereuse
+faculté, messieurs, car elle observe ; et, à notre
+époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez
+un instant les <i>Dossiers</i> de M. Numa Gilly, oubliez
+la valeur intrinsèque de l’ouvrage ; il a un vice
+originel dont rien ne le relèvera : il est mal fait !
+Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et
+rend, par le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs,
+un signalé service à la cause de ceux qu’il combat.
+Tel est, en effet, le pouvoir souverain de la forme,
+qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs
+de la vérité, et que, malheureuse, elle donne à la
+vérité les apparences du mensonge. « L’habit ne
+fait pas le moine », a-t-on coutume de dire ; mais
+on ajoute aussitôt : « Il l’arrange joliment ! » De
+même la phrase ne fait pas l’idée ; mais que devient
+l’idée sans le secours de la phrase ? Oubliez donc
+une minute ce livre grossier, maladroit, informe,
+auquel les tarés devraient rendre grâce pour tout le
+bien qu’il leur fait ; mais convenez, pour être justes,
+qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui
+si manifestes, trompèrent singulièrement l’attention,
+non seulement de M. Savine, mais du public
+tout entier. Pourquoi ? — Pourquoi ? Parce qu’il
+semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission
+providentielle et assouvir l’universel besoin de
+vengeance. Peu importait le style, si la tâche était
+accomplie ! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes
+qu’on n’y ait entendu l’écho des applaudissements
+qui saluèrent le <i>justicier</i> ; sa gloire ne resta pas
+locale : des quatre coins de la France on l’approuve,
+on l’encourage ; ses collègues lui crient : « Bravo !
+Continuez ! Sus aux flibustiers politiques ! »</p>
+
+<p>Le flibustier politique ! tel était, tel est encore,
+hélas ! l’ennemi de la Patrie ! Le méconnaître est
+inutile, messieurs : les négations n’arrangent rien.
+Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas
+voir et cache ses yeux sous son aile ? Si j’en croyais
+le réquisitoire de M. le procureur général, tout serait
+pour le mieux dans la meilleure des républiques, et,
+sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait
+troubler le bonheur national !… Heureuse ville, si
+elle partage ces douces illusions ! On y garde la
+fleur de sa virginité ! Le <i>pot-de-vin</i> y est inconnu,
+et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend
+même pas le langage de l’improbité ! Quelle innocence
+primitive ! J’admire cette fraîcheur d’idées et
+de sentiments : elle me prouve une chose, c’est que
+M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que
+peu de place au <i>Journal officiel</i>. Je l’en félicite. Le
+<i>Journal officiel</i> n’est point une publication éditée
+par M. Savine. (Hilarité)… Il n’en constitue pas
+moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité
+du cœur ; on y trouve parfois le mot <i>pot-de-vin</i>
+défini et… démontré par le genre de preuve le plus
+indiscutable, l’aveu (hilarité)… et, quand ces grands
+diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et
+qu’on nomme les historiens, voudront écrire les annales
+des corruptions inouïes de ce régime, ils n’auront
+qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques
+pour y récolter la plus abondante moisson !…
+Les dossiers de M. Gilly seront du superflu !</p>
+
+<p>Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir
+leurs volumes. Mais que dire de ce qui ne s’y étale
+pas ? Que dire des pièces cachées…</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis tolérer que le défenseur
+parle de pièces cachées. Il faut qu’il s’explique.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Volontiers, Monsieur le
+Président ; je ne vise en aucune manière les pièces
+du dossier Salis, je pense à d’autres dossiers, à des
+dossiers parlementaires que des soins intéressés
+préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils
+verront le jour, causeront de fameuses surprises aux
+enragés panégyristes des vertus de notre temps.</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis vous laisser continuer
+sur ce ton-là.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Et quel ton faut-il que je
+prenne ? Si vous m’arrêtez alors que, par tact et
+pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms des
+personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les
+citerai ?</p>
+
+<p>Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout
+le monde, et n’est-ce pas un fait matériel que ce
+rapport parlementaire que l’on dissimule au pays
+parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson
+et que ces résultats, tout atrophiés qu’ils doivent
+être par un mauvais vouloir systématique, suffiraient
+peut-être à découvrir des choses inattendues ?
+N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables
+qui ont ouvert violemment les fenêtres de
+l’Élysée, qui en ont enfoncé les portes et en ont
+chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires ?
+N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la
+Chambre de M. Wilson, et cette foudroyante réplique
+de M. Andrieux, qui lui serrait la main, aux
+murmures de ses collègues : « Je n’aime pas les
+lâches ! », commentée le lendemain par deux articles
+dont la moralité peut se résumer ainsi : « Il
+vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson
+que d’aller le soir en cachette, quand personne ne
+vous regarde, se pendre à la sonnette de son appartement. »
+Et ils étaient nombreux, ceux qui allaient,
+ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette
+sonnette ! Autrefois, ils quémandaient les honneurs ;
+aujourd’hui, ils quémandent le silence, et leur peur,
+quoique rougissante, adule encore cette grandeur
+tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres,
+peut-être moins coupable que beaucoup d’autres, et
+dont le sentiment du péril, plutôt que l’idée de justice,
+a fait le bouc émissaire chargé de tous les péchés
+d’Israël ! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de
+Damoclès éternellement suspendue sur leurs têtes,
+c’est la collection des 22.000 dossiers où, plus tard,
+on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs cupidités
+et de leurs appétits. Ah ! si nous autres, les
+francs, les sincères, nous avons perdu le respect,
+c’est que le respect devenait un mensonge. Quand
+on assiste au spectacle de ces turpitudes…</p>
+
+<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis laisser passer le
+mot turpitude.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — C’est pourtant le seul mot
+qui peigne la situation ! Croyez-moi, Monsieur le
+Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne faut pas
+laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on
+raconte ; ce sont les turpitudes que l’on commet.
+Permettez-moi de remplir mon devoir… je n’ai pas
+épuisé mon droit ! La défense a trouvé ailleurs une
+attention plus tolérante : les magistrats comprenaient
+jusqu’ici que la vérité ne peut être l’ennemie
+de la justice et qu’étouffer par la force la révélation
+des scandales, c’est confirmer leur existence de la
+plus éclatante façon ! (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Ah ! si la preuve n’était pas permise, et si l’<i>Officiel</i>
+n’existait pas, ce n’est point quatre procès, c’est
+peut-être cinquante que nous aurions sur les bras.
+Car il y a ceci de singulier dans l’espèce : l’ardeur à
+poursuivre la diffamation semble en raison inverse
+de sa violence, et le pardon de l’injure en raison directe
+de sa gravité. Les égratignés hurlent, les écorchés
+ne disent rien ; les premiers sont impitoyables,
+les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli
+des offenses. C’est incompréhensible ! Un seul
+exemple : je l’emprunte à cette accusation. Dans le
+morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par
+l’auteur ? M. Salis ? Pas le moins du monde. M. Granet
+en fait tous les frais. C’est lui qui en est le héros ;
+c’est lui qui est le principal ; M. Salis n’est que l’accessoire ;
+et un accessoire à peine visible à l’œil nu,
+car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici
+le fait en deux mots : Dans l’affaire du chemin de
+fer Tiaret à Mostaganem, M. Granet aurait reçu
+100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des
+choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne ;
+puis, il en aurait reçu 100.000 de la Compagnie
+Franco-Algérienne pour dire des choses désagréables
+à M. Kôhn Reinach ; enfin, il en aurait
+touché 150.000 de chacune des deux parties, et il se
+serait tiré d’embarras en ne disant plus rien du tout !
+Voilà l’économie de l’histoire : on en effacerait le
+nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement.
+Ce nom n’y est qu’un hors-d’œuvre : M. Salis n’y
+joue aucun rôle ; il n’y figure même pas ; il se borne
+à fournir la matière d’une hypothèse : qui sait si un
+jour il n’imitera pas les Granet ? Cela tient dans
+quatre lignes perdues au milieu du reste, et ces
+quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au jour
+de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle
+affirmation. Jamais M. Savine n’a soupçonné M.
+Salis : il ignorait jusqu’à son existence et jamais
+non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner ;
+en voici la preuve flagrante ; je l’emprunte au <i>Petit
+Méridional</i> dont la nuance n’effraiera pas M. le Président :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Un rédacteur du <i>Petit Méridional</i>, qui a interrogé à Nîmes
+plusieurs témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal
+le résultat de ses <i>interviews</i> :</p>
+
+<p>L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme
+témoin est celle-ci :</p>
+
+<p>L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date
+de 1885. Elle fut soumise deux fois aux délibérations de la
+Chambre, le 27 février et le 7 mai.</p>
+
+<p>Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20
+millions, et qu’on demandait à la Chambre de consentir à
+forfait, de gré à gré.</p>
+
+<p>Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.</p>
+
+<p>M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit
+le projet, parce que deux députés y étaient intéressés et
+que c’était de gré à gré et non à l’adjudication que la concession
+était donnée. Il protestait énergiquement contre
+ce système et demandait qu’on portât le fer sur la plaie
+pour empêcher les députés de participer à des affaires financières.</p>
+
+<p>Telle a été la conduite de M. Salis ; c’est sur ce qu’il peut
+savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Entendez-vous, messieurs ? <i>C’est sur ce qu’il peut
+savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.</i>
+Alors, la pensée de M. Gilly était claire pour tous :
+à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin ; il
+n’était pas l’accusé : l’accusé, c’était M. Granet.
+Étrange aventure ! C’est M. Granet que vise le peloton
+d’exécution ; c’est lui qui reçoit la décharge en
+pleine poitrine ; il est criblé de balles… Et M. Granet
+ne dit rien !… L’a-t-on tué sur le coup ?… ou
+bien fait-il le mort ? Ce qui est sûr, c’est qu’il garde
+un silence de trépassé !… Quant à M. Salis, à peine
+a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules…
+Et il mène un tapage d’enfer !… Je sais bien que l’acuité
+des blessures ne se mesure pas à leur gravité
+et que les plus inoffensives sont parfois les plus douloureuses ;
+le point le plus sensible est peut-être
+l’épiderme, et un coup d’épingle fait plus souffrir
+qu’un coup de poignard. Encore convient-il, en cour
+d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une
+épingle et une égratignure avec un assassinat ! Qu’on
+ait voulu attenter à la vie de M. Salis, le contraire
+est certain ; qu’on y ait attenté sans le vouloir, ce
+n’est pas vrai davantage ; non seulement il n’y a pas
+eu d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas
+d’homicide par imprudence ; c’est tout au plus une
+piqûre involontaire et nos déclarations loyales doivent
+l’avoir cicatrisée.</p>
+
+<p>Le motif de cette piqûre ? Demandez-le à d’Alavène,
+le rédacteur du morceau. Ce morceau est un
+rapport de police adressé, sous forme de note confidentielle,
+au ministre de l’intérieur. Voilà comme
+un rapport de police devient une diffamation ! Ovide
+n’a pas songé à cette métamorphose. Fragilité des
+choses humaines ! On aurait pu faire un témoin de
+M. d’Alavène… On aurait même pu en faire autre
+chose ! L’équité n’en eût pas souffert et la logique y
+eût gagné. On y a songé un instant ; et puis on y a
+renoncé sur les vives instances de M. le Garde des
+sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène ;
+il s’y est pris à deux fois pour en informer
+le parquet ! La traversée serait coûteuse, dit-il dans
+une de ses lettres.</p>
+
+<p>Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans
+la voie des économies ; mais je regrette qu’ils commencent
+par économiser les frais de voyage de d’Alavène.
+Ce voyage eût été instructif pour le pauvre
+peuple ; et, quand il s’agit de l’instruction populaire,
+la République ne lésine point… Le monde officiel
+boude-t-il contre d’Alavène ? Le monde officiel a tort,
+il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde
+officiel. Entendons-nous ; en politique comme dans
+la société, il y a le monde et le demi-monde : d’Alavène
+appartenait au demi-monde officiel. C’est alors,
+qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements
+sur lesquels il aurait pu mettre de côté une
+assez jolie retraite, si des artistes de cette marque
+daignaient mettre de côté. C’est alors aussi que sa
+plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour
+l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur.</p>
+
+<p>C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène !
+Que de fonctionnaires, grands et petits, tremblèrent
+sous son œil scrutateur ! Quand on a l’oreille d’un
+ministre, on jouit d’un profond respect… Mais voilà
+qu’un beau jour cette douce union fut rompue ; M.
+d’Alavène, à son tour, connut les amertumes de la
+destitution ; mais, comme souvenir de sa vie publique
+si féconde et si bien remplie, il remporta les
+décalques de ses <i>notes</i>. C’est un de ces décalques
+qui fait l’objet du procès actuel. Le ministre se croyait
+possesseur de l’unique exemplaire ; furieux de
+partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux
+trousses de ce dernier de fort habiles gens dont la
+finesse, à laquelle je rends hommage, trompa la
+vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie
+de son bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer
+entre lui et les ministères… Sans doute, la traversée
+aura gâté ses documents !… O grandeur et décadence
+d’un rapport de police ! Quand le mouchard
+l’apporte, le ministre s’en délecte ; quand le mouchard
+l’emporte, le ministre court après : et quand le mouchard
+le rapporte, le ministre le renie !… (Hilarité).
+Que M. d’Alavène se console ; tout ici-bas a son
+heure : il en est des <i>notes</i> historiques comme du
+vin ; elles se bonifient en vieillissant ! Dans quelque
+cinquante ans, lorsque les siennes auront fait un bon
+stage dans le carton poudreux d’une bibliothèque
+nationale, un vénérable archiviste national sorti de
+l’École des Chartes, non moins poudreux que son
+carton, déchiffrera, à travers ses lunettes professionnelles,
+leurs caractères jaunis, et le Taine de l’époque,
+à cheval sur le document, en fera les pièces
+justificatives de certain chapitre où il habillera de
+la belle façon ses arrière-petits neveux. (Hilarité). — Ce
+n’est pas, j’ose croire, le nom de M. Salis qui
+lui tirera l’œil dans la <i>note</i> n<sup>o</sup> 12 : et, pour s’expliquer
+la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut
+la victime, peut-être songera-t-il que M. Salis n’était
+pas un mignon de l’opportunisme qui en 1883, si j’ai
+bonne mémoire, lui refusa une voie ferrée pour le
+département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour
+faire un brin de cour à son maître, dut saisir avec
+joie l’occasion d’en flatter les rancunes en glissant
+un trait venimeux parmi ses révélations. On peut
+aussi proposer un autre système et dire que le discours
+sanglant prononcé par M. Salis à propos de la
+Banque Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre
+exclusive de la probité indignée à des gens qui n’ont
+guère coutume de puiser à cette source la cause de
+leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers
+de M. Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs
+de la seconde édition qu’en a faite l’orateur
+à cette barre, le doute est impossible : Dieu nous
+garde de commettre cette faute abominable qui consiste
+à expliquer par un mobile honteux ce qui paraît
+le résultat d’un noble sentiment !</p>
+
+<p>Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée,
+cette prose vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs
+parlementaires et leur imprime des stigmates
+que rien n’effacera :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant
+que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font
+servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels : cela
+fatigue et la Chambre et le pays, et cela peut compromettre
+l’avenir de la République. »</p>
+</blockquote>
+
+<p><i>Les députés abusent de leur mandat ; ils le font
+servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels</i> :
+voilà ce qu’on dit <i>à chaque instant</i> ; voilà ce qu’on
+disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier 1885 que
+M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises
+et de nos mépris. Et, un mois plus tard, à la
+même tribune, il apportait de ses paroles un commentaire
+qui restera comme un des plus significatifs
+et plus lumineux documents de ce régime. Le voici ;
+il émane d’un républicain sincère ; tous les réquisitoires
+seraient faibles à côté de lui :</p>
+
+<blockquote>
+<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Il est temps de ramener la discussion à son
+point de départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la
+Bourse.</p>
+
+<p>Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse ;
+ce que je sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre
+française accepte une convention aussi <i>monstrueuse</i>. (Mouvements
+divers).</p>
+
+<p>Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé
+la remise de la discussion : il y avait eu une assignation
+dirigée contre deux de nos collègues pour avoir à
+répondre devant le tribunal de commerce de certains faits
+de malversations, de concussion.</p>
+
+<p>Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction
+aux demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la
+Chambre en cour d’appel chargée de réformer la décision
+du tribunal de commerce, mais je dois constater que, dans
+la décision des juges consulaires, nous ne relevons pas l’exagération
+que nous avions signalée et qui résultait de l’aggravation
+des frais d’études.</p>
+
+<p>Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse,
+ni M. Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans
+l’affaire ; mais il me semble que, lorsqu’on discute de telles
+opérations, il doit toujours rester au bout des doigts
+quelque chose de la boue dont elles sont faites. (Exclamations).</p>
+
+<p>Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté
+par M. Granet, et j’arrive au fond de la question.</p>
+
+<p>Le gouvernement demande à la Chambre une garantie
+d’intérêts pour un chemin de fer de Mostaganem à Tiaret,
+et, dans cette demande, j’ai pu constater qu’on avait bouleversé
+toutes les règles établies en pareille matière, et que
+si l’on admettait les principes établis par le gouvernement,
+il pourrait nous en coûter singulièrement cher.</p>
+
+<p>J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les
+récriminations et les insinuations auxquelles on s’est livré.</p>
+
+<p>Le premier de ces points est relatif à une erreur grave
+du rapport de M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement
+kilométrique : le rapport le fixe à 13.500 francs au
+lieu de 8.800 francs, chiffre qui a été officiellement constaté.</p>
+
+<p>Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000
+francs par kilomètre.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Raynal</span>, <i>ministre des travaux publics</i>. — Je demande
+la parole.</p>
+
+<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Mais il y a autre chose : je fais appel ici,
+tout particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de
+cette Chambre : on a innové, en matière de chemins de fer,
+en admettant qu’on pouvait constituer des obligations de
+priorité sans que le gage fût absolument déterminé et le
+chemin de fer construit.</p>
+
+<p>Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué,
+sans nantissement et sans gage, des obligations privilégiées
+qui ne seront privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur
+les recettes nettes de la Compagnie. Et cela s’est fait <i>subrepticement,
+d’une façon obscure, cachée</i> : il n’en est question
+ni dans l’exposé des motifs, ni dans le projet primitif ; cela
+n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on nous a distribué,
+dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se
+joindre au dossier et qui est le renversement absolu des
+règles et des lois commerciales.</p>
+
+<p>Cet article est ainsi conçu :</p>
+
+<p>« La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article
+3 de la convention susvisée et les produits nets de l’exploitation
+du chemin de fer concédé seront affectés, comme
+gage spécial et par privilège, au payement des intérêts et
+à l’amortissement des obligations émises en vertu de l’article
+5 de la convention et de l’article 3 de la présente loi.</p>
+
+<p>« Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est
+mise en adjudication, par application des articles 39 et 40
+du cahier des charges, le prix de rachat ou de l’adjudication
+sera affecté, comme gage spécial et par privilège, suivant
+les cas, au service des intérêts et de l’amortissement ou au
+remboursement des obligations garanties. »</p>
+
+<p>Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice,
+lancé d’une façon obscure dans la discussion, pût amener
+le bouleversement complet de la loi. (Mouvements divers).</p>
+
+<p>Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent
+savoir que la création d’obligations de priorité établies,
+comme le veulent M. le ministre des travaux publics et la
+commission, est le renversement du code commercial et de
+la loi.</p>
+
+<p>Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires : celui
+qui, confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée,
+ne fera pas attention que cette obligation ne sera
+privilégiée que dans quatre ou cinq ans, et ne sera payée
+que sur les recettes nettes. De telle sorte que, si la faillite
+intervient et que le syndic la fasse remonter au jour où les
+obligations auront été prises, les obligataires qui auraient
+cru que votre vote engageait le Gouvernement, la Chambre,
+l’État, seraient de simples chirographaires et tomberaient
+dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de l’argent
+dépensé par eux. C’est là une innovation <i>monstrueuse</i>. (Mouvements
+divers).</p>
+
+<p><i>Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de
+nos collègues une idée préconçue consistant à croire que tout
+était pour le mieux dans la meilleure des compagnies possibles</i>,
+et je dis qu’au point de vue de la loi, du droit commercial,
+la Chambre ne peut pas admettre comme privilégiées
+des obligations qui ne le sont pas.</p>
+
+<p>Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les
+wagons, le matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la
+compagnie, tout cela ne rentrerait pas dans l’actif privilégié,
+et le créancier chirographaire n’aurait aucun
+recours, aucune garantie contre la compagnie franco-algérienne.</p>
+
+<p>J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette
+question qui touche de très près le droit, et qu’aucun des
+arguments que pourraient fournir les conseils de la compagnie
+ou d’autres jurisconsultes, ne peut nous faire échapper
+aux prescriptions du code de commerce.</p>
+
+<p>Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout
+ce qu’on voulait : on édictait une loi parce que cette loi
+plaisait et qu’il y avait un intérêt en jeu ; mais nous, nous
+ne pouvons pas, sans bouleverser les principes du droit et
+ébranler les bases du Code, <i>modifier la loi dans un intérêt
+personnel, pour un expédient isolé</i>. (Très bien ! très bien !
+sur plusieurs bancs à gauche). — C’est pourquoi j’appelle
+votre attention, <i>je fais même appel à votre conscience</i>, sur
+un point très délicat que voici :</p>
+
+<p>Dans la convention passée entre le ministre des travaux
+publics et la compagnie franco-algérienne, je remarque
+qu’on a, pour l’exécution de la ligne de Mostaganem à Tiaret,
+accordé à cette compagnie la concession à forfait et de
+<i>gré à gré</i>.</p>
+
+<p>Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne
+sont dans une situation extrêmement fausse,
+tellement fausse qu’on n’a jamais vu le gouvernement
+donner à une compagnie financière quelconque un forfait
+de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins
+de fer. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche).</p>
+
+<p><i>Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie
+se trouve un de mes collègues</i>, qui, par sa situation personnelle
+d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier
+à demander au gouvernement et à la Chambre qu’on
+ne donne pas à un entrepreneur-député un forfait pour la
+construction d’une ligne de 20 millions. (Très bien ! très
+bien ! sur les mêmes bancs).</p>
+
+<p>Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de
+fer. Tous les jours, dans nos conseils généraux, pour les
+lignes de 250.000 fr. ou de 20.000 fr., nous demandons
+l’adjudication.</p>
+
+<p>Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme,
+la Chambre a voté l’adjudication pour la fabrication
+des allumettes.</p>
+
+<p>Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes,
+alors qu’il s’agit d’une affaire de cette importance et <i>que
+nous sommes en face d’un de nos collègues entrepreneur !
+Cela n’est pas possible, avec ce qui se produit tous les jours
+dans les affaires financières, en présence des insinuations
+qui se répandent</i> : il est temps de demander qu’on fasse le
+chemin de fer en question d’une <span class="xsmall">FAÇON HONNÊTE</span>, dans les
+règles du droit, à l’adjudication, et <i>d’autant plus qu’il y a
+un député à la tête de la compagnie avec laquelle on traite !</i>
+(Mouvements divers).</p>
+
+<p>C’<span class="xsmall">EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE</span>.
+Je déposerai un contre-projet.</p>
+
+<p>Je demande que le chemin de fer se fasse : je serais heureux
+que ce chemin de fer fût construit par la compagnie
+franco-algérienne, mais il ne suffit pas qu’il y ait à la tête
+de cette affaire un de nos collègues pour que je ne demande
+pas qu’on substitue au système du forfait le système de
+l’adjudication.</p>
+
+<p>Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne
+qui compte parmi ses membres des hommes
+honorables jusqu’à preuve du contraire. (Bruit.)</p>
+
+<p><i>Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après
+les débats récents sur les affaires financières malheureuses</i>,
+nous avons le devoir de couper court à toutes les irrégularités
+et <i>de faire cesser les insinuations malveillantes qu’on
+dirige contre ceux qui font partie des sociétés financières</i>.
+Pour obtenir ce résultat, il faut revenir à la loi de respecter
+le principe de l’adjudication. Je suis persuadé que celui de
+nos collègues qui est à la tête de cette société sera le premier
+à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très
+bien ! très bien ! sur divers bancs).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Plus on aura confiance en la parole de M. Salis,
+plus on envisagera avec crainte et dégoût le péril
+d’une situation qui autorise de pareilles paroles !</p>
+
+<p>On propose à la Chambre une <i>convention</i> avec
+une compagnie financière ; un député républicain la
+qualifie de <i>monstrueuse</i>, de contraire à toutes les
+règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt
+public pour le profit d’un intérêt personnel,
+celui d’un collègue entrepreneur d’affaires, enfin de
+<i>malhonnête</i> — ce mot qui les résume tous ! Et cette
+convention, galeuse au dire de ce député, c’est un
+ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient !
+Mais si M. Salis a raison, que penser du ministre ?
+Et si M. Salis a tort, sommes-nous les premiers qui
+soupçonnons légèrement ? Notre état d’esprit actuel
+n’est-il pas l’effet normal, la conclusion logique et
+nécessaire de ce <i>qui se passe tous les jours</i> depuis
+plusieurs années, de tous ces <i>débats récents</i> qui ont
+ébranlé nos consciences, de ce torrent <i>d’insinuations
+malveillantes</i> répandues contre une horde
+d’exploiteurs ? Et si, en diffamant ces hommes, les
+accusés n’ont fait que suivre des exemples partis de
+si haut, est-il équitable, comme vous le demande
+M. le Procureur général, de les écraser sous le
+poids de votre justice et de ne voir dans leur conduite
+aucun motif d’atténuation ? L’heure qui sonne
+convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau ?
+L’époque que nous traversons est-elle si pure,
+si nette et si sereine, que l’on doive être impitoyable
+pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse ?
+Ou bien, dans le désordre universel des
+choses, dans l’effroyable sarabande des appétits
+déchaînés, au milieu des caractères avilis et des
+consciences dégradées par une fin de siècle sans
+élan, sans idéal et sans Dieu, ne faut-il pas se montrer
+plus patient et plus doux pour un cœur jeune
+et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté
+son concours à de prétendus vengeurs, mais dont la
+légèreté n’est que le fruit d’un excès de confiance et
+d’ardeur ?</p>
+
+<p>Je vous le demande, messieurs ; comme jadis M.
+Salis à ses collègues, je m’adresse à mon tour à vos
+consciences : je vous en conjure, embrassez d’un
+coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir
+des aveugles intéressés, n’écoutez pas les conseils
+de la haine, ne faites pas de M. Salis une occasion
+et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure
+de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter
+vos verdicts. L’homme qui m’a fait l’honneur de me
+choisir pour défenseur n’a péché, s’il a péché, que
+par enthousiasme et par courage ; ce sont là des
+passions qu’on peut punir avec clémence : l’exemple
+n’en est point contagieux. Sauvez votre enfant,
+l’enfant de cette ville, d’une ruine qu’on s’efforce
+de consommer : et, ce faisant, messieurs, vous servirez
+la justice, au lieu de servir des colères, et
+plutôt que d’agir en sectaires, vous agirez en magistrats.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LE
+RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE
+DE LA
+BANQUE DE FRANCE</h2>
+
+
+
+
+<h3>AFFAIRE DRUMONT-BURDEAU</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br>
+<span class="i">Audiences des 14 et 15 Juin 1892.</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Le 13 mai 1892, M. Drumont, directeur de la <i>Libre Parole</i>,
+publiait, à propos du projet de loi relatif au renouvellement du
+privilège de la Banque de France, rapporté par M. Burdeau, un
+article où on lit notamment ce qui suit :</p>
+
+<p>« Le projet de loi sur le renouvellement du privilège de la Banque
+de France intéresse l’existence même du pays. Tel qu’il est,
+il compromet notre sécurité en mettant toutes les ressources de
+la France entre les mains d’un Juif de Francfort ; il prive tous
+les travailleurs français, les petits commerçants, les ouvriers, de
+l’appui qu’ils devraient trouver dans un établissement national.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>« Quand un homme un peu encombrant n’a pas réussi à être
+ministre, on le dédommage en lui donnant un rapport à faire
+sur une question financière… Généralement, le bénéficiaire du
+rapport n’est pas tenu de cuisiner lui-même, on lui expédie le
+document cuit à point. »</p>
+
+<p>M. Burdeau, s’estimant diffamé, assigna MM. Drumont et
+Millot, gérant de la <i>Libre Parole</i>, devant la cour d’assises de
+la Seine.</p>
+
+<p>L’affaire vint à la barre les 14 et 15 juin 1892.</p>
+
+<p>M. Drumont défendit lui-même sa cause. Puis M<sup>e</sup> de Saint-Auban,
+son avocat, compléta ses observations par la plaidoirie
+ci-après reproduite.</p>
+
+<p>Le jury rendit un verdict négatif en ce qui touche M. Millot,
+lequel fut acquitté ; et un verdict affirmatif, mais mitigé par des
+circonstances atténuantes, en ce qui touche M. Drumont, lequel
+fut condamné par la cour au maximum de la peine, c’est-à-dire
+à trois mois de prison.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p>
+
+<p>Je comptais vous présenter d’une façon complète
+la défense de M. Drumont.</p>
+
+<p>Il l’a présentée lui-même.</p>
+
+<p>Vous venez de l’entendre. Vous savez ce qu’il est,
+et je crois répondre au sentiment universel en n’ajoutant
+que peu de chose à son magnifique discours.</p>
+
+<p>Il y a seulement un point sur lequel je voudrais
+appuyer d’une sorte particulière.</p>
+
+<p>Je voudrais revivre avec vous l’heure, la minute
+qu’a vécue l’écrivain lorsqu’il a écrit l’article incriminé.</p>
+
+<p>C’est là messieurs, je vous assure, une étude psychologique
+très intéressante pour votre justice,
+parce qu’elle vous fera subir toutes les impressions
+qu’a subies l’écrivain lui-même, et qu’elle vous expliquera
+comment, à sa place, votre état d’âme eût
+été le sien.</p>
+
+<p>Vous lirez dans la chambre de vos délibérés ces
+documents décisifs que déjà vous connaissez. Un
+seul coup d’œil jeté sur eux suffirait, sans plaidoirie,
+pour édifier vos consciences, pour éclairer vos
+religions.</p>
+
+<p>La seule preuve que je veuille vous apporter, c’est
+la preuve de la contradiction absolue, du flagrant
+illogisme qui existe entre les articles de M. Burdeau,
+publiciste, et le rapport de M. Burdeau, député.</p>
+
+<p>Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame
+dans son journal, le <i>Globe</i>, la supériorité de la Banque
+d’Angleterre sur la Banque de France. En 1892,
+le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur,
+proclame, à la Chambre, la supériorité de la Banque
+de France sur la Banque d’Angleterre !</p>
+
+<p>Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans
+son journal, le <i>Globe</i> : « Le tiers des billets de la
+Banque de France sont du <i>simple papier monnaie,
+et derrière eux il y a le néant</i> ; derrière les billets
+anglais, il y a de la <i>rente anglaise</i>, c’est-à-dire la
+valeur <i>la plus solide</i> du monde : voilà la différence. »
+En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur,
+déclare : « La Banque de France offre une
+garantie de remboursement <i>supérieure à celles des
+Banques d’Angleterre et d’Allemagne</i> ! »</p>
+
+<p>Le 4 août 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans
+son journal, le <i>Globe</i> : « Dès maintenant, la Banque
+prépare ses batteries, elle fait ses ouvrages d’approche,
+elle tâche, d’une manière discrète, de créer
+un mouvement dans l’opinion publique… Elle fait
+poser la question du <i>renouvellement du privilège</i>
+dans un petit livre intitulé : <i>Le progrès à la Banque
+de France</i>, et signé Mugnier. En 1892, le même
+M. Burdeau, devenu député-rapporteur, propose de
+« proroger de vingt-trois ans, soit jusqu’au 31 décembre
+1920, le privilège de la Banque de France
+qui expire le 31 décembre 1897 ! »</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare
+dans son journal, le <i>Globe</i>, qu’en France on ne
+connaît que le métal. En 1892, le même M. Burdeau,
+devenu député-rapporteur, déclare qu’en France on
+ne connaît que le papier !</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit
+dans son journal, le <i>Globe</i> :</p>
+
+<p>« Supposez que les détenteurs de billets aient besoin
+de les utiliser avant l’échéance du portefeuille.
+La Banque, mise par ce seul fait au pied du mur,
+se verra convaincue <i>d’imposture</i>.</p>
+
+<p>» Mais, d’abord, est-il <i>bien loyal</i> de dire aux gens
+qu’on est <i>en mesure</i> de les payer, quand, en réalité,
+on <i>espère seulement</i> que les circonstances
+vous permettront de les payer ?</p>
+
+<p>» Que fera-t-elle alors ? Simplement ce que fait
+un négociant qui va déposer son bilan. Elle fermera
+ses guichets. Seulement, cette opération,
+qui s’appellerait faillite chez un autre, prend chez
+elle un nom tout à fait noble : c’est le cours forcé. »</p>
+
+<p>En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur,
+affirme que « c’est un réservoir de numéraire
+et de lingots tel, qu’au cas d’un assaut du public,
+la Banque, en payant à guichets ouverts et avec
+la plus grande vitesse possible les porteurs, n’arriverait
+probablement pas à épuiser son stock dans le
+délai de vingt-six jours qui représente l’échéance
+moyenne de son portefeuille, ni même, sans doute,
+dans le délai d’échéance de ses plus longs effets. En
+sorte que, par ce seul fait, l’impossibilité d’une suspension
+de payements paraît matériellement assurée ! »</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare
+que la constitution du portefeuille de la Banque
+de France est <i>une fraude aux dépens du public</i>.
+En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur,
+déclare que le susdit portefeuille <i>équivaut
+à peu près à de l’or en barre</i> (page 4 du rapport) !</p>
+
+<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame
+dans son journal, le <i>Globe</i>, que le billet de
+banque est une <i>monnaie fictive</i>, une <i>fausse monnaie</i>.
+En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur,
+proclame que, <i>dans la réalité, ce billet paradoxal
+peut égaler en sécurité le bon de monnaie</i>
+(page 9 du rapport) !</p>
+
+<p>Le 30 janvier 1884, M. Burdeau, publiciste, écrit
+dans son journal, le <i>Globe</i> : « Le seul remède, c’est
+<i>la suppression du droit exorbitant qu’a la Banque
+d’émettre du papier</i>. » En 1892, le même M. Burdeau,
+devenu député-rapporteur, écrit : « Il n’est
+pas sans inconvénient de laisser <i>se rétrécir outre
+mesure</i> la marge d’émission dont la Banque peut
+disposer pour parer à une nécessité publique. » (Page
+38) !</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> février 1884, M, Burdeau, dans son journal,
+le <i>Globe</i>, traite d’<i>assignat</i> les billets de la Banque
+de France. En 1892, le même M. Burdeau, devenu
+député-rapporteur, propose de relever de <i>cinq cents
+millions</i> la marge d’émission dont dispose actuellement
+la Banque (page 38 du rapport) !</p>
+
+<p>Conclusion :</p>
+
+<p>En 1883, M. Burdeau, publiciste affirme violemment
+dans son journal, le <i>Globe</i>, <i>qu’il ne faut pas
+renouveler le privilège de la Banque de France</i>.
+En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur,
+affirme, non moins violemment, <i>qu’il faut
+renouveler le privilège de la Banque de France</i> !…</p>
+
+<p>Messieurs les Jurés, transportez-vous dans le cabinet
+de M. Drumont, pesant ces contradictions, mesurant
+ces illogismes !</p>
+
+<p>Il est certain que c’est un piège tendu à l’opinion
+publique que de telles variations ; et il est fâcheux
+qu’on soit obligé d’écouter une plaidoirie comme
+celle de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau, une plaidoirie de
+trois heures, dont l’exorde et la péroraison encadrent
+un véritable cours d’économie politique, pour arriver,
+non pas à concilier ce qui est inconciliable,
+mais à excuser, dans une certaine mesure, ces
+étranges métamorphoses, à côté desquelles les <i>Métamorphoses</i>
+d’Ovide sont un jeu d’enfant.</p>
+
+<p>Doit-on s’étonner si M. Drumont éprouva un
+étrange malaise, lorsqu’il vit dans le rapport du
+député la négation brutale des écrits du polémiste ?</p>
+
+<p>Je dis : la négation brutale ! Et non pas seulement
+des principes qui peuvent à la rigueur changer
+(pourtant pas d’une sorte si grave !…), mais des affirmations
+portant sur des faits matériels ! (Sensation
+prolongée).</p>
+
+<p>J’ai profondément regretté, je l’avoue, au point de
+vue des mœurs publiques, ce qui a été plaidé hier
+et ce qui a été plaidé aujourd’hui. J’ai été stupéfait
+d’entendre soutenir par l’accusation une doctrine
+qui me paraît fatale au bon ordre national : on est
+venu vous plaider qu’il y a deux états d’âme très
+différents, celui du publiciste et celui du député, que
+le publiciste cède à certains entraînements, le député
+à certains autres et qu’en définitive le député
+a le droit de dire tout le contraire de ce qu’a dit le
+publiciste.</p>
+
+<p>Si l’on songe que les bureaux de rédaction des
+journaux sont en quelque sorte l’antichambre de la
+Chambre, et que presque toujours l’on commence par
+être journaliste avant d’être député, n’est-il pas évident
+que, pour rechercher, pour pressentir quelle
+sera l’opinion d’un député en présence d’un projet
+de loi, on n’a guère d’autre ressource que de se reporter
+aux articles qu’il a écrits comme journaliste ?</p>
+
+<p>Oui, dans un pays où nous votons un peu à l’aveuglette,
+comme à l’aveuglette nous placions nos
+fonds, quand nous allions les porter aux guichets du
+Panama, les électeurs n’eurent qu’un moyen de
+pressentir ce que serait le rapport de 1892 : se
+référer aux articles de 1884…, qui en sont la négation
+absolue !…</p>
+
+<p>Car il ne faut pas dire, comme le plaidait hier
+mon honorable confrère, M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau, que
+M. Burdeau n’élevait en 1884 que des critiques de
+détail sur l’organisation de la Banque de France.
+Vous êtes fixé à cet égard.</p>
+
+<p>Je tiens à préciser ce point, parce que, encore un
+coup, les articles du <i>Globe</i> ont été la cause déterminante
+de la colère de M. Drumont, colère qui
+s’est traduite par des formules littéraires dont on
+a singulièrement grossi l’esprit et la portée.</p>
+
+<p>Vous savez que le M. Burdeau de 1883 et de 1884
+réclamait, non la <i>modification</i> du privilège, ainsi
+qu’essayait de vous le faire croire M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau,
+mais sa suppression !</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi M. Drumont a suspecté la bonne
+foi de M. Burdeau. Et voilà pourquoi, en la suspectant,
+il a été lui-même d’une complète bonne foi.</p>
+
+<p>Car tout est là, messieurs : M. Drumont a-t-il été
+sincère ? C’est l’unique question du procès.</p>
+
+<p>En effet, défendre Drumont, contre quoi ? contre
+le reproche de mal écrire, de mal penser, d’être inepte,
+ignorant, stupide ?</p>
+
+<p>Car la bouche des adversaires a proféré tous ces
+mots si gracieux !…</p>
+
+<p>Oui, Drumont, l’auteur de la <i>France Juive</i>, Drumont,
+connu dans le monde entier, Drumont, salué
+par toute la presse, non pas de France, mais d’Europe,
+Drumont, qui a inspiré au journal de M. le
+le prince Mentchersky, le journal des vieux Russes,
+le <i>Grajdanine</i>, un admirable article que vous avez
+lu, que vous lirez encore, que je veux faire passer
+dans la chambre de vos délibérés, et qui vous montrera
+ce que pense notre amie la Russie de la situation
+dans laquelle va être renouvelé le privilège de
+la Banque de France, ce Drumont-là, on l’a qualifié
+de stupide !… O imbécillité de la haine !…</p>
+
+<p>Drumont ! Il est en quelque sorte l’incarnation de
+la race française !</p>
+
+<p>Drumont ! C’est l’homme qui n’a qu’une passion au
+cœur, la passion de la patrie !</p>
+
+<p>Savez-vous, me disait-il l’autre jour, ce qui m’épouvante
+en l’étal actuel ? Ce n’est pas que M. de
+Rothschild soit à la Banque de France. M. de Rothschild,
+le particulier, M. de Rothschild qui fréquente
+le prince d’Aurec, qui marie sa fille, qui a de belles
+chasses à Ferrières et qui y invite la noblesse française,
+ce M. de Rothschild-là, il nous est bien indifférent.</p>
+
+<p>Mais <i>Rothschild</i>, non pas M. de Rothschild, <i>Rothschild</i>
+tout court, c’est autre chose. C’est un être collectif,
+impersonnel, dynastique, qui résume les aspirations
+de sa race, ses cupidités, ses appétits, ses
+merveilleux élans qui l’emportent vers la conquête
+de l’or auquel est attachée la domination du monde.
+Cet être dynastique, il incarne les rapacités juives,
+comme les Romanoff incarnent les mysticismes russes,
+les Hohenzollern, les brutalités prussiennes,
+comme, un moment, les Capétiens ont incarné les
+héroïsmes de la France.</p>
+
+<p>Cet être dynastique, il s’étend partout, il règne
+sur tout. En France, il s’appelle Alphonse, James
+de l’autre côté du détroit ; à Vienne, à Berlin, il
+prend un autre nom, mais il est toujours Rothschild,
+il est un être international, un être sans patrie, parce
+qu’il est au-dessus de toutes les patries.</p>
+
+<p>Cet être international, dynastique, il est en fait,
+on ne peut le nier, le maître souverain du pays.</p>
+
+<p>Il est tellement le maître souverain du pays, que
+j’avais eu l’intention d’amener à votre barre, comme
+témoin, un commerçant. Ce commerçant m’a
+dit : Si je vais déposer en votre faveur contre la
+Banque de France, demain la Banque de France me
+coupera mon crédit.</p>
+
+<p>Dites ensuite que Rothschild ne règne pas à la
+Banque de France !</p>
+
+<p>Je me rappelle le mot d’un économiste célèbre ;</p>
+
+<p>« La Banque de France, c’est le château-fort du
+crédit national. »</p>
+
+<p>C’est vrai.</p>
+
+<p>Pour se faire une idée de ce qu’est la Banque de
+France, il faut aller voir ce que sont les frontières
+de l’Est.</p>
+
+<p>La Banque de France est le château-fort qui défend
+l’épargne française, comme les frontières de
+l’Est défendent notre territoire.</p>
+
+<p>Eh bien, messieurs, que ceux qui ne comprennent
+pas notre œuvre, que ceux qui s’imaginent que M.
+Drumont fomente une guerre religieuse, quand il n’a
+qu’un désir, c’est que les Juifs respectent nos églises,
+comme il respectera toujours leurs synagogues, que
+ceux qui lancent contre nous ces ineptes accusations
+aillent frapper à la porte des forteresses de
+l’Est.</p>
+
+<p>Qu’y verront-ils ?</p>
+
+<p>De jeunes lieutenants ou de vieux généraux qui,
+du matin au soir, ont les oreilles brisées par le
+bruit du tambour et les yeux éblouis par les étincellements
+du drapeau, et qui ne sentent dans le
+cœur qu’un amour, qu’une ivresse, la noble ivresse,
+le saint amour de la Patrie !</p>
+
+<p>Ah ! ils ne sont pas des internationaux, eux !</p>
+
+<p>Leur horizon est borné par le fleuve et par la
+montagne, et s’ils jettent un regard de l’autre côté
+de la frontière, ce n’est pas pour consulter la cote
+des valeurs étrangères, mais pour voir s’ils n’aperçoivent
+pas sur les routes une poussière qui annonce
+les canons ennemis !</p>
+
+<p>Et quel est donc le général qui commande à la
+Banque de France ?…</p>
+
+<p>On compare la Banque de France à nos forteresses,
+messieurs ! On proclame qu’elle joue à l’égard
+de nos fortunes le rôle que jouent nos forteresses à
+l’égard de nos libertés ! Et il serait possible de
+ne pas éprouver une patriotique angoisse, quand
+on voit la féodalité internationale partout maîtresse
+souveraine, partout la reine incontestée ! Messieurs,
+bientôt, si cela continue, il n’y aura plus de nations,
+non parce que les anarchistes les auront dynamitées,
+mais parce que les ploutocrates les auront achetées,
+envahies et salies !… (Mouvement prolongé dans
+l’audience).</p>
+
+<p>Voilà, messieurs, la grande idée antisémitique :
+nous sommes des nationaux qui avons la
+passion du pays, des Français, des gens du terroir.
+Nous ne venons ni de Cobourg ni de Coblentz, ni de
+Mayence ; nous sommes nés dans ce pays ; nos pères
+et nos mères y sont nés. Nos aïeux et nos aïeules y
+sont nés eux aussi. Et c’est précisément parce que,
+suivant une belle expression, nous sommes l’aboutissant
+d’une longue série d’aspirations françaises,
+qu’en nous sentant pénétrés par un appétit ennemi
+de notre idéal, nous éprouvons ces mélancolies
+indicibles, et aussi ces rages terribles qui se traduisent
+par les tristesses et les colères de Drumont !
+Ces colères, elles ne sont point celles d’un
+diffamateur, mais celles d’un patriote. Il y a des colères
+qu’il faut punir, messieurs, parce qu’elles
+sont des colères hypocrites ; il en est d’autres qu’il
+faut saluer, parce qu’elles sont de merveilleuses
+énergies !…</p>
+
+<p>Messieurs, ces énergies sublimes, ces colères
+saintes ont parfois des excès regrettables ; mais
+faut-il pour cela en tarir la source féconde ?…
+(Sensation).</p>
+
+<p>Ce qui m’intéresse, à cette heure, c’est de savoir
+ce que vont faire douze jurés de France, douze hommes
+de notre race, de notre tempérament, en présence
+d’un accusé qui les incarne et les résume.</p>
+
+<p>Je crois qu’ils agiront comme agiraient les magistrats
+eux-mêmes, s’il n’était pas question de Drumont
+et si la haine n’altérait pas la sérénité des
+esprits. Ce problème, ils le résoudront de la seule
+façon dont on puisse le résoudre, c’est-à-dire d’une
+façon française.</p>
+
+<p>Que voulez-vous, messieurs, M. Drumont est un
+mystique, il faut le prendre comme il est. Il a les
+défauts et les qualités des mystiques.</p>
+
+<p>Le défaut des mystiques est qu’ils ne se meuvent
+pas assez dans le cercle des réalités ambiantes ; la
+qualité des mystiques, c’est qu’ils voient l’avenir
+par dessus les réalités. Drumont est un voyant.
+Quand il aperçoit à l’horizon un désastre qui se dessine,
+il vous avertit comme le chien fidèle auquel il
+se comparait tout à l’heure, et qui aboie jusqu’à la
+mort pour sauver le maître chéri.</p>
+
+<p>Vous vous souvenez du Panama ? Il a flétri le Panama,
+et le Panama à cette heure fait antichambre
+dans le couloir des juges d’instruction ! Un de vos
+collègues le met sur la sellette, Monsieur le Président,
+et un avocat général requerra bientôt contre
+lui !</p>
+
+<p>Non, il n’est pas un diffamateur, celui qui avertit
+et qui sauve, qui sauverait, du moins, si enfin nos
+folies l’écoutaient.</p>
+
+<p>M. Burdeau, j’en conviens, a été égratigné, mais
+ce n’est qu’une égratignure. La phrase incriminée
+n’est après tout qu’une boutade, un trait mordant,
+trop mordant peut-être, pour exprimer la sensation
+d’une triste palinodie.</p>
+
+<p>C’est qu’aussi les hommes politiques assument de
+graves responsabilités en faisant naître, par leurs
+changements inouïs, de dangereuses équivoques.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau professe une autre doctrine :
+à ses yeux, plus l’on change, mieux ça vaut,
+et la dignité, le sérieux politique d’un homme se
+mesurent au nombre et à la souplesse de ses cabrioles
+politiques. Le malheur de M. Drumont est d’avoir
+écrit son article avant d’avoir écouté la plaidoirie
+de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau !… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>En disant : M. Burdeau s’est vendu à Rothschild,
+M. Drumont a voulu dire ; M. Burdeau s’est conduit
+comme s’il s’était vendu.</p>
+
+<p>Et M. Burdeau, qui a déjà prêté à cette triste
+équivoque, en favorise une autre, plus triste encore,
+en semblant se faire, à la barre, lui, un député
+de France, l’instrument et le porte-parole d’une
+coalition d’appétits internationaux !</p>
+
+<p>Car, messieurs, devant l’Histoire, il n’y aura pas,
+comme ici, de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau au banc de la
+partie civile.</p>
+
+<p>L’Histoire est une grande accusatrice qui se passe
+d’avocats et d’avocat général. L’Histoire n’est pas
+trompée par les fausses indignations d’un réquisitoire
+et personne n’interrompra l’Histoire quand elle
+proclamera que le soi-disant <i>procès Burdeau</i> a revêtu
+les apparences d’un procès tout autre qui serait
+le <i>procès Rothschild</i>.</p>
+
+<p>M. Burdeau me pardonnera si, en finissant, je lui
+cause quelque peine, lui qui, hier, m’a tant fait souffrir
+en traitant, comme l’ont fait ses défenseurs,
+dans des termes qu’ils regretteront demain, un
+écrivain dont j’aime la pensée. Mais, il faut bien
+que je le dise : M. Burdeau a fait un jour ce qu’il
+reproche à M. Drumont. Il n’a pas sur la conscience
+que les articles de 1884, alors qu’il traitait la Banque
+de France de faussaire. Un jour il a accusé un
+de ses collègues d’avoir acheté son élection. J’ai ici
+la preuve de ce que j’avance et du désespoir de ce
+malheureux traîné ainsi dans la boue.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Sans l’ombre de raison, sans le semblant d’une excuse,
+je vous prie de vous pénétrer de ceci : M. Burdeau, après
+la période électorale de 1889, m’accusa d’avoir touché de
+l’argent des boulangistes pour soutenir ma candidature.
+Rien n’était plus faux, j’en donne ma parole.</p>
+</blockquote>
+
+<p>La pièce est authentique, messieurs. Elle a été
+signée du sang de l’offensé qui est allé sur le terrain
+avec son diffamateur.</p>
+
+<p>Ainsi, un jour de colère, M. Burdeau n’a pas hésité
+à dire d’un de ses collègues qu’il avait commis la plus
+honteuse des actions, et cela « sans l’ombre de raison,
+sans un semblant d’excuse ». Eh bien, messieurs,
+vous vous demanderez, quand vous irez
+délibérer ensemble, quel est, des deux hommes en
+présence, celui qui a causé le plus grand dommage
+à son semblable : de l’écrivain dont on connaît le
+tempérament, l’ardeur, l’entraînement, et qui, autorisé
+par un ensemble de circonstances de nature à
+prouver son absolue bonne foi, a écrit, un jour, que
+M. Burdeau avait reçu son rapport tout fait du valet
+de pied de M. de Rothschild, ou du député qui accuse
+un autre mandataire du pays d’avoir acheté son
+élection !</p>
+
+<p>Oui certes, entre ces deux faits, il existe une différence,
+une grande et la voici : Quand M. Drumont
+a dit cela de M. Burdeau, M. Drumont était
+publiciste ; quand M. Burdeau a dit cela de M. Couturier,
+M. Burdeau était député.</p>
+
+<p>Il y a une seconde différence, plus essentielle
+encore : c’est qu’en parlant de ce valet de pied, qui
+aurait apporté à M. Burdeau un rapport tout fait,
+M. Drumont s’exprime d’une telle sorte que toute
+personne, ayant quelque intelligence, ne pouvait voir
+là autre chose qu’une plaisanterie.</p>
+
+<p>Est-il admissible un instant, pour un homme de
+bon sens, que M. de Rothschild, voulant transmettre
+à M. Burdeau un document d’une telle importance,
+ait sonné son domestique et lui ait dit : « Tenez,
+mon garçon, voilà le rapport sur le Privilège
+de la Banque ; allez le porter à M. Burdeau » ?…</p>
+
+<p>Il m’a échappé, je l’avoue, des mouvements d’impatience
+quand j’entendais, au cours de la déposition
+des témoins que nous avions cités pour déposer
+de faits particuliers, M. l’avocat général jeter comme
+une douche d’eau froide, comme une de ces gouttes
+qui, tombant sans cesse au même endroit, finissaient,
+prétend-on, par creuser le crâne des condamnés,
+jeter cette interrogation perpétuelle et monotone :
+« Est-ce que, le lundi 18 avril, à trois heures
+de l’après-midi, vous n’auriez point, par hasard,
+rencontré au coin de la rue le valet de pied de M. de
+Rothschild ayant un rapport sous le bras et allant le
+porter à M. Burdeau ? (Rires).</p>
+
+<p>Est-on vraiment bien venu à vous demander,
+messieurs, une condamnation à l’emprisonnement,
+à des dommages intérêts effroyables : 80.000, 100.000,
+peut-être 150.000 francs, en réparation d’une boutade,
+alors qu’on a dans son passé ce souvenir douloureux
+d’une accusation vraiment grave, celle-là,
+d’une accusation abominable lancée contre un collègue
+sans l’ombre de justification ?</p>
+
+<p>Vous apprécierez, messieurs, qui a commis la
+faute la plus grave, du glorieux écrivain, de l’immortel
+auteur de la <i>France Juive</i>, ou du député
+rapporteur du Privilège de la Banque. Songez-y, si
+vous imprimez sur le front de M. Drumont la marque
+du diffamateur, avec quelle force plus grande
+ne l’imprimerez-vous pas sur le front de son adversaire,
+M. Burdeau ! (Vif mouvement).</p>
+
+<p>Messieurs, je vous prie de m’excuser d’avoir parlé
+après l’auteur de cette grande œuvre dont je m’honore
+d’être l’ami. Vous vous direz peut-être qu’il
+n’a pas assez mesuré la portée de ses paroles ; mais
+vous vous direz aussi, songeant à ce lutteur dont
+les écrits sont d’immortels combats livrés pour les
+idées françaises :</p>
+
+<p>Cette grande âme de penseur c’est l’âme même de
+la France. C’est notre âme, c’est l’âme sœur !…
+(Applaudissements).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">L’ANARCHIE DOCTRINALE</h2>
+
+
+
+
+<h3>LE PROCÈS DE JEAN GRAVE<br>
+<span class="small maigre">LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L’ANARCHIE</span></h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br>
+<span class="i">Audience du 25 Février 1894</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus
+pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a fait nettement apparaître,
+dans sa plus récente expression, la formule de l’anarchie
+doctrinale et scientifique.</p>
+
+<p>M. Jean Grave est l’auteur d’un livre de sociologie intitulé :
+<i>La Société mourante et l’Anarchie</i>.</p>
+
+<p>Le parquet releva dans ce livre les délits de <i>provocation au
+vol, à l’indiscipline et au meurtre</i>, ainsi que le délit d’<i>apologie
+de faits qualifiés crimes par la loi</i>.</p>
+
+<p>Il intenta des poursuites contre l’écrivain, qui comparut en
+cour d’assises le samedi 15 février 1894.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre
+témoins : MM. <span class="sc">Élysée Reclus, Octave Mirbeau, Paul Adam</span> et
+<span class="sc">Bernard Lazare</span>. — Nous empruntons à un chroniqueur présent
+à l’audience l’esquisse des dépositions :</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Élysée Reclus.</span> — Le premier, M. Élysée Reclus,
+apparaît. (Sensation). Chacun se penche pour apercevoir
+sa belle tête grisonnante, aux yeux doux et
+énergiques.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J’ai
+pour lui une grande affection. Il a fait son éducation d’une
+manière admirable. Il a suivi ses études d’une façon méritoire.
+C’est une intelligence d’élite. Jean Grave s’est notamment
+occupé d’anthropologie. Connaissant le caractère
+et les habitudes de Jean Grave, je puis dire qu’il n’a jamais
+favorisé ou conseillé aucun acte criminel.</p>
+
+<p>D. — Dans un des passages de l’ouvrage, il est fait appel
+manifestement à la violence.</p>
+
+<p>On y trouve ceci : « Crevez-leur la peau avec vos couteaux ! »
+Pas davantage.</p>
+
+<p>R. — Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne
+puis ni l’expliquer ni le défendre.</p>
+
+<p>D. — Jean Grave a été à votre service ?</p>
+
+<p>R. — Jamais.</p>
+
+<p>D. — Du moins au service de vos idées ? Par exemple,
+n’était-il pas l’administrateur de votre journal, le <i>Révolté</i>, qui
+paraissait à Genève ?</p>
+
+<p>Le témoin. — Il n’y avait ni directeur ni administrateur
+dans notre journal. Il n’y avait que des collaborateurs ;
+pour chaque numéro, un de ces collaborateurs faisait la
+cuisine du journal ; il était en même temps le directeur et
+l’administrateur. C’était un jour mon tour, le lendemain celui
+de Grave, puis celui d’un autre.</p>
+
+<p>M. l’avocat général. — N’êtes-vous pas le M. Reclus qui
+a été condamné à Lyon en 1882 ?</p>
+
+<p>R. — J’ignore le fait. Je n’ai point été condamné et je n’ai
+comparu devant aucun tribunal de Lyon ni d’ailleurs en
+1882.</p>
+
+<p>M. le président. — Vous avez bien été collaborateur du
+<i>Révolté</i> et, ensuite, de la <i>Révolte</i> ?</p>
+
+<p>R. — C’est exact.</p>
+
+<p>M. le président. — Eh bien ! au moment de l’affaire Ravachol,
+la <i>Révolte</i> avait condamné l’acte de l’anarchiste.
+Dans le numéro suivant, le journal est revenu sur ses sentiments
+et a approuvé Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous
+dire pourquoi ?</p>
+
+<p>R. — Chacun est maître de son opinion, et je n’ai pas à
+répondre pour les collaborateurs qui ont signé ces deux
+articles.</p>
+
+<p>Le président. — C’est bien, monsieur, vous pouvez vous
+asseoir.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="sc">M. Octave Mirbeau.</span> — Voici maintenant M. Octave
+Mirbeau qui a écrit la préface du livre de Jean
+Grave.</p>
+
+<blockquote>
+<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban. — Le témoin voudrait-il nous dire
+quelle est la valeur de Jean Grave ?</p>
+
+<p>Le témoin. — Je n’ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais
+que par ses écrits, que je lisais avec le plus grand
+intérêt.</p>
+
+<p>M. le président. — C’est vous qui avez écrit la préface
+du volume ?</p>
+
+<p>Le témoin. — C’est exact. J’ai été séduit par l’élévation
+des idées que j’ai rencontrées dans ce volume, par les hautes
+et nobles préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici
+pour témoigner de mon estime pour lui.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban. — Mais que pensez-vous de Jean
+Grave comme auteur de la brochure ?</p>
+
+<p>R. — Jean Grave ? Je le considère comme un apôtre,
+comme un logicien tout à fait supérieur !</p>
+
+<p>M. l’avocat général. — C’est votre opinion personnelle,
+M. Mirbeau ?</p>
+
+<p>R. — Parfaitement.</p>
+
+<p>M. le président. — Voulez-vous nous dire ce qu’on pense
+de Jean Grave dans le monde littéraire ?</p>
+
+<p>R. — Ça dépend de ce que vous entendez par monde
+littéraire, ce monde qui va depuis l’Académie jusqu’au
+<i>Chat Noir</i>. (Rires).</p>
+
+<p>D. — Mais, dans votre monde littéraire, à vous !</p>
+
+<p>R. — Eh bien ! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré
+comme un honnête homme et un esprit supérieur.
+J’ajoute qu’il jouit d’une grande autorité.</p>
+
+<p>M. l’avocat général. — Dans votre préface, et notamment
+dans ce passage où vous supposez une conversation
+avec un de vos amis qui vous dit : « L’anarchie, c’est très
+bien ; mais ce qui m’inquiète, c’est la propagande par le
+fait, le terrorisme », vous répondez : « Qu’importe que l’ouragan
+renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu
+que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées ! »</p>
+
+<p>R. — Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute
+la préface. D’ailleurs, les chênes voraces renversés… c’est,
+un peu comme ça que se sont faites toutes les révolutions,
+93 par exemple. La Révolution de 93 a tué, elle aussi, malgré
+le grand amour de l’humanité qu’elle affichait. C’est
+l’histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui se sont
+installés y sont arrivés par la mort.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="sc">M. Paul Adam.</span> — M. Paul Adam est le troisième
+témoin entendu. Voici ce qu’il répond aux questions
+du président :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je ne connais pas Jean Grave. Je le vois ici pour la première
+fois. Mais ce que je puis dire, c’est que je serais très
+glorieux d’avoir écrit son livre.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="sc">M. Bernard Lazare.</span> — M. Bernard Lazare, le
+dernier témoin, n’est pas moins bref ni moins crâne :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je connais, dit-il, Jean Grave depuis quatre ans. Sa
+loyauté et sa probité sont au-dessus de toute discussion.
+C’est un écrivain de très grand talent. Son livre est un des
+plus beaux que je connaisse.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="c">LE RÉQUISITOIRE</p>
+
+<blockquote>
+<p>La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire
+dure deux heures dix minutes exactement. Il se compose
+d’un grand nombre de citations du livre de M. Jean Grave. Les
+citations ont donné à l’assistance l’impression d’un livre de doctrine,
+toujours vigoureux, souvent hardi jusqu’à l’outrance, mais
+gardant, malgré tout, la saveur d’une forte logique et d’une
+rare sincérité.</p>
+
+<p>Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des
+circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au
+maximum de la peine applicable, c’est-à-dire deux ans de prison
+et mille francs d’amende.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p>
+
+<p>Quelques-uns d’entre vous ont siégé dans le procès
+de Léauthier ; ils contrôleront mes souvenirs.</p>
+
+<p>Hier, à trois heures, M. l’avocat général disait :
+« Messieurs les Jurés, Léauthier est un misérable !
+Frappez-le sans pitié ! » Et il requérait contre Léauthier
+la peine de mort.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, à la même heure — après un jour de
+réflexion — M. l’avocat général a dit : « Messieurs les
+Jurés, vous n’avez pas condamné Léauthier à la
+peine de mort ; comme vous avez bien fait ! Votre
+clémence est de la justice ! »</p>
+
+<p>Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde — même
+les réquisitoires de MM. les avocats généraux !</p>
+
+<p>J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont
+suivre cette audience produiront sur le cerveau de
+M. l’avocat général le même effet que les vingt-quatre
+heures qui l’ont précédée.</p>
+
+<p>Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si
+la recherche de belles périodes ambitieuses de quelque
+verdict impitoyable n’absorbe pas tout son esprit,
+il songera : « MM. les jurés n’ont pas écouté
+mes cruelles réquisitions contre M. Jean Grave ;
+comme ils ont bien fait ! Car, enfin, ce serait un
+remords éternel pour moi, un magistrat moderne,
+un homme <i>très avancé</i> (j’ai l’intention de vous faire
+un éloge, Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé
+un jury de notre époque à condamner un
+homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que,
+ayant pensé, il a eu le courage d’écrire !… »</p>
+
+<p>Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à
+M. l’avocat général. Vous acquitterez Jean Grave,
+Vous l’acquitterez par des raisons supérieures qui
+s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre
+bon sens.</p>
+
+<p>C’est à votre cerveau que je parle ; c’est votre réflexion
+que la mienne sollicite.</p>
+
+<p>Oubliez toutes les préoccupations étrangères au
+débat.</p>
+
+<p>L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un
+revolver, une bombe.</p>
+
+<p>L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre
+de l’esprit ; et comme je vous vois très calmes,
+très bienveillamment attentifs, je puis, au début
+même de mes observations, vous rappeler le mot de
+Joubert qui s’impose à la justice aussi bien qu’à la
+critique : « Il faut juger les choses de l’esprit avec
+l’esprit, et non avec la bile, le sang et les humeurs… »</p>
+
+<p>Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un
+livre. Ce n’est pas un délit embusqué sous la couverture
+d’un livre. C’est un livre véritable, pris au
+sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent,
+un <i>livre</i> au sens doctrinal, au sens élevé du
+mot. Ses allures scientifiques, qui le dérobent au
+vulgaire, lui donnent plutôt un aspect un peu rébarbatif,
+et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait
+doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire
+des savants, si la loi affolée de décembre
+1893, qui a les griffes longues, n’était allée, jusque
+dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin
+de persécution.</p>
+
+<p>Voici comment le juge un contemporain.</p>
+
+<p>Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de
+me le passer à l’instant. Je lui emprunte quelques
+lignes qui formulent bien ma pensée.</p>
+
+<p>M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie ; il
+n’a pas d’intérêt à son triomphe ; car si l’anarchie
+triomphait, en même temps que les propriétaires,
+elle supprimerait les députés — ou ceux qui ont envie
+de le redevenir.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne
+à la grande satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant
+le tour de M. Jean Grave, coupable d’avoir écrit un
+livre intitulé : <i>La Société mourante et l’Anarchie</i>.</p>
+
+<p>« Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que
+ce qu’en a dit M. Octave Mirbeau, dans un article du <i>Journal</i>.
+C’est un ouvrier cordonnier dont l’âme s’est émue,
+dont l’esprit s’est ouvert au spectacle des misères et des
+déchéances humaines.</p>
+
+<p>« Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an.
+Personne n’y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant
+toute une année, il s’est impunément étalé à la vitrine de
+tous nos libraires.</p>
+
+<p>« Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de
+l’affolement des députés pour leur faire voter, dans les
+transes, une loi de réaction politique qui ne peut arrêter le
+bras d’aucun jeteur de bombes, mais, qui, en haine d’une
+répression stupide, lancera peut-être un jour quelque détraqué
+dans une violence criminelle.</p>
+
+<p>« D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet
+rétroactif. M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères.
+En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait
+dû prévoir le règne de M. Casimir-Périer. Le livre est saisi.
+M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà fait <i>un mois de prison
+préventive pour délit de presse</i>. Cela seul eût soulevé les
+protestations les plus violentes, quand il y avait un parti
+républicain.</p>
+
+<p>« Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain
+ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau.
+La langue est simple, claire et forte tout à la fois. La
+puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux
+qui vivent d’idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent
+d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut que les heurter
+violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, faute
+d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent
+par eux-mêmes, qui ont des idées à eux — quelles
+qu’elles soient — qui ne craignent pas de soumettre à la
+critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale,
+leurs principes — tous leurs principes — leurs doctrines — toutes
+leurs doctrines — ce livre est bon, car il fait penser.</p>
+
+<p>« Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur
+le cas de M, Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient
+pas lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement
+choisis. Avec un pareil procédé, il n’y a pas un
+livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrages
+à la pudeur.</p>
+
+<p>« Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu
+faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais,
+dans le siècle où nous sommes, il n’est pas une institution,
+pas une idée, qui ne doivent être en état d’affronter la critique.
+Somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous
+vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu’elle éprouve
+notre faculté de résistance et nous met dans le cas d’assurer
+nos jugements.</p>
+
+<p>« Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave,
+ils le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même
+temps que la moindre réfutation sera d’un effet plus utile
+que des mois ou des années de prison. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il
+résume à merveille le sentiment universel, l’impression
+des laborieux, des intellectuels, des lettrés,
+l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul
+Adam, vous ont apporté l’écho.</p>
+
+<p>Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre.
+Voilà pourquoi il passionne l’attention des lettrés.
+Voilà pourquoi il arracha une remarquable préface
+à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et délicat,
+dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent
+les tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours
+très savoureuses et très profondes réflexions.</p>
+
+<p>Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame
+contre lui une répression impitoyable ! Il regrette de
+n’en pouvoir requérir une plus impitoyable encore !
+Il veut le faire condamner à cinq ans de prison ! Et,
+dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa
+dangereuse tactique.</p>
+
+<p>Pourquoi ?</p>
+
+<p>Si je me place, non au point de vue anarchiste, au
+point de vue de mon client, mais au vôtre, Messieurs
+les Jurés, au point de vue bourgeois, ce livre, quel
+mal a-t-il donc fait ?</p>
+
+<p>Quel mal aurait-il pu faire ?</p>
+
+<p>Raisonnez un peu :</p>
+
+<p>Ce livre a eu deux éditions.</p>
+
+<p>Ne parlons pas de la première : elle est vieille de
+dix mois ; elle est donc plus de trois fois couverte
+par la prescription — ce qui, entre parenthèses, n’a
+pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi atteinte
+à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques
+d’aujourd’hui !…</p>
+
+<p>Vous savez qu’en matière de presse la prescription
+est de trois mois.</p>
+
+<p>A une époque où l’on prenait la peine et le temps
+de réfléchir, où les lois étaient le produit de la méditation
+et non le fruit de l’épouvante, un législateur
+remarquable énonçait, dans les termes qui suivent,
+les motifs rationnels de cette courte prescription :</p>
+
+<p>« Il est — disait M. de Serre — il est dans la nature
+des crimes et délits commis avec publicité, et
+qui n’existent que par cette publicité même, d’être
+aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses
+nombreux agents. Il est de la nature des effets de
+ces crimes et délits d’être rapprochés de leur cause.
+Elle serait tyrannique, la loi qui, après un long intervalle,
+punirait une publication à raison de tous
+ses effets possibles les plus éloignés, lorsque la disposition
+toute nouvelle des esprits peut changer du
+tout au tout les impressions que l’auteur lui-même
+se serait proposé de produire dans l’origine ; lorsqu’enfin
+le long silence de l’autorité élève une présomption
+si forte contre la criminalité de la publication. »</p>
+
+<p>Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot
+défend le livre de M. Grave.</p>
+
+<p>Le parquet vous dit : « Ce livre est un explosif ;
+frappez-le comme une bombe ! » Comment ? Le parquet
+a été bien long à s’en apercevoir !… C’est au
+bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient
+un danger public ? Au début, c’était un livre :
+la durée le transforme en dynamite !… Que penserait
+M. de Serre de cette métamorphose, lui qui estimait
+sagement « qu’il est dans la nature des crimes de la
+parole <i>d’être aussitôt aperçus et poursuivis</i>, et qu’il
+est de la nature des effets de ces crimes d’être <i>rapprochés
+de leur cause</i> » ?</p>
+
+<p>Le parquet se défend : « Nous ne poursuivons pas
+la première édition ! Nous poursuivons la seconde
+qui constitue un fait nouveau et donne ouverture à
+une action nouvelle ! »</p>
+
+<p>Je pourrais répondre :</p>
+
+<p>N’est-ce pas la première édition que vous cousez
+dans la couverture de la seconde ?</p>
+
+<p>Je pourrais répondre encore, avec mon confrère
+Barbier, dont l’opinion fait autorité dans la matière :
+« L’absence de poursuites contre les précédentes
+éditions du même ouvrage a pour effet de permettre
+aux personnes poursuivies à l’occasion d’une édition
+nouvelle d’exciper de leur bonne foi. » Cela tombe
+sous les sens ; votre silence est un <i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> ; l’écrivain
+a le droit d’y trouver une sauvegarde.</p>
+
+<p>Mais j’aime mieux répondre :</p>
+
+<p>La seconde édition — la seule poursuivie, la seule
+qu’on puisse poursuivre — que lui reprochez-vous ?
+Qui donc a-t-elle excité ? Qui donc a-t-elle provoqué ?
+Elle a été saisie avant d’être mise en vente !
+Elle n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat,
+ni le meurtre au prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré
+ni dans la caserne ni dans l’atelier.</p>
+
+<p>Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire
+n’eussent approfondi ces pages. Jamais, parmi ces
+dissertations arides, ils n’auraient eu le loisir et la patience
+de chercher la provocation. — J’ai mis huit jours
+à les comprendre — vous avouait M. l’avocat général.
+Et M. l’avocat général n’a mis que huit jours parce
+qu’il est un esprit de premier ordre ; moi, qui ne suis
+qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un
+caporal de pompiers en mettrait bien autant que
+moi ! Car enfin, si je suis moins fort que M. l’avocat
+général, je dois être plus fort qu’un caporal de pompiers !…</p>
+
+<p>Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être
+offerte au lecteur, sauf 200 exemplaires affectés
+au service de presse.</p>
+
+<p>Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un,
+n’ont provoqué que des journalistes. Or, rassurez-vous,
+Messieurs les Jurés : d’abord les journalistes
+n’ont guère le temps de lire les brochures
+qu’on leur envoie ; on leur en envoie trop ! Ensuite,
+les journalistes, s’ils provoquent parfois les autres,
+ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce genre d’excitation !
+ils sont blasés !…</p>
+
+<p>Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre
+responsable de toutes les bombes qui ont
+éclaté.</p>
+
+<p>Il vous le présente comme la cause des récents attentats.</p>
+
+<p>Discutons.</p>
+
+<p>Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera
+la physionomie du livre. Or, le livre est logique ;
+l’attentat ne l’est pas : donc, entre l’attentat et
+le livre il n’existe rien de commun.</p>
+
+<p>Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait
+ses victimes : il frapperait au cœur de la société ; il
+l’atteindrait dans ses gouvernants, ses exploiteurs,
+ses jouisseurs ; car, tels sont les personnages que
+le livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit
+pas ; l’attentat frappe au hasard ; l’attentat fait sauter
+une patronne d’hôtel borgne ou un humble garçon
+de café. Donc, le livre n’y est pour rien ; car le
+livre condamne ces inutiles hécatombes.</p>
+
+<p>Jusqu’ici, un seul attentat fut logique : celui de
+Vaillant.</p>
+
+<p>Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des
+crimes politiques, comme celui de Fieschi, comme
+celui d’Orsini. Fieschi visait un roi ; Orsini un empereur ;
+Vaillant visait le Parlement, un empereur
+multiple, un roi à sept cent cinquante têtes.</p>
+
+<p>Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat
+de Vaillant ?</p>
+
+<p>Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui
+l’ont instruit. Il n’a pas cité M. Grave. M. Grave est
+un jeune, et l’on ne cite pas les jeunes ; on ne cite
+que les classiques.</p>
+
+<p>Ces classiques, quels sont-ils ? Proudhon, Spencer,
+Rousseau, Voltaire !</p>
+
+<p>Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques,
+il vous faut asseoir sur ces bancs, Monsieur l’Avocat
+général !</p>
+
+<p>Allons ! faites-les comparaître. Ceux qui sont
+morts ont leurs statues.</p>
+
+<p>Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire : son
+rire de bronze en dira plus long au jury que toute
+ma plaidoirie !…</p>
+
+<p>Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier ?</p>
+
+<p>Léauthier a lu des brochures de M. Grave ; mais
+précisément, il n’a pas lu <i>La Société mourante et
+l’Anarchie</i> !</p>
+
+<p>D’ailleurs, Léauthier est facile à provoquer ! Parmi
+les brochures dont il faisait son régal quotidien
+figure l’<i>Intransigeant</i> — il l’a dit à l’instruction. Or,
+les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux
+anarchistes ! Ce sont d’excellents journaux !
+Je suis bien forcé de le croire, puisque M. Antonin
+Dubost, garde des sceaux et supérieur hiérarchique
+de M. l’avocat général, les a autrefois <i>sauvés</i>, tant il
+avait pour eux d’estime !… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>La provocation ! Elle est toute relative. Elle est
+toute subjective. Elle dépend du cerveau qui en est
+l’objet. Avec votre système, Monsieur l’Avocat général,
+il n’est pas une page de polémique, un article de
+combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation !
+Quand je dénonce les bandits de la Haute
+Banque, les scélérats de la finance qu’oublient vos
+réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à
+les haïr ! Allons ! soyez logiques : arrachez-moi au
+banc de la défense ! asseyez-moi au banc des accusés !…</p>
+
+<p>La vérité, c’est que le livre n’est pas la cause de
+la bombe ; mais la bombe, comme le livre, sont
+l’une et l’autre, les produits d’une cause antérieure
+et supérieure : et cette cause, c’est la désespérance,
+la grande maladie du siècle !</p>
+
+<p>Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire :
+le prolétaire fut victime d’une immense
+escroquerie : La bourgeoisie avait volé, lui promettant
+de partager avec lui le produit du vol ; la bourgeoisie
+ne tint pas sa parole : elle garda pour elle
+tout le fruit de ses rapines !</p>
+
+<p>Non seulement elle ne donna rien au prolétaire,
+mais elle trouva le moyen de le dépouiller encore :
+elle tarit dans son âme la source des résignations.</p>
+
+<p>Le prolétaire vit qu’à la noblesse vêtue de soie,
+qui jadis succéda elle-même à la noblesse vêtue de
+fer, avait succédé une troisième noblesse, plus
+impitoyable et plus oppressive encore que les deux
+autres : la noblesse cuirassée d’or !</p>
+
+<p>En fait de pain et d’abri, cette troisième noblesse
+offrit Mazas au prolétaire !</p>
+
+<p>Oui, notre société démocratique offrit le même
+toit aux pauvres et aux malfaiteurs !</p>
+
+<p>A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le
+défaut de logement et l’absence de porte-monnaie !…
+(Mouvement).</p>
+
+<p>Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense
+cri de douleur ? Et ce cri de douleur s’est répercuté
+dans toute notre littérature !</p>
+
+<p>C’est Henri Heine qui s’écrie :</p>
+
+<p>« Elle est depuis longtemps jugée, condamnée,
+cette vieille société. Que justice se fasse ! Qu’il soit
+brisé, ce vieux monde… où l’innocence a péri, où
+l’égoïsme a prospéré, où l’homme a été exploité par
+l’homme ! Qu’ils soient détruits de fond en comble,
+ces sépulcres blanchis où résident le mensonge et
+l’iniquité ! »</p>
+
+<p>C’est Lamennais qui maudit :</p>
+
+<p>« Nous disons que votre société n’est pas même
+une société, qu’elle n’en est pas même l’ombre, mais
+un assemblage d’êtres qu’on ne sait comment nommer :
+administrés, manipulés, exploités au gré de
+vos caprices, un parc, un troupeau, un amas de bétail
+humain destiné par vous à assouvir vos convoitises. »</p>
+
+<p>C’est Victor Hugo qui blasphème :</p>
+
+<p>« Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour
+base la disproportion et l’injustice ? Ne serait-ce pas
+le cas de tout prendre par les quatre coins et d’envoyer
+pêle-mêle au plafond la nappe, le festin, et
+l’orgie, et l’ivresse, et l’ivrognerie, et les convives,
+et ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux
+qui sont à quatre pattes dessous ; et de recracher
+tout au nez de Dieu et de jeter au ciel toute la
+terre ?</p>
+
+<p>« … C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis
+des riches. »</p>
+
+<p>Non seulement le bonheur n’est pas venu, mais
+l’honneur s’est enfui.</p>
+
+<p>Flaubert constate :</p>
+
+<p>« Avec le développement de la production capitaliste,
+l’opinion publique européenne a dépouillé son
+dernier lambeau de conscience et de pudeur. Chaque
+nation se fait une gloire cynique de toute infamie
+propre à accélérer l’accumulation du capital. »</p>
+
+<p>Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume
+la situation du monde moderne en ces termes
+qui flétrissent, qui crachent à la face de la Société :</p>
+
+<p>« Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur
+la planche d’une latrine qui m’a l’air passablement
+pourrie. »</p>
+
+<p>Qu’eût dit Flaubert aujourd’hui, après tant d’infamies,
+de corruptions, de turpitudes !</p>
+
+<p>Quelles couleurs ce styliste eût trouvées sur sa
+palette pour peindre ce tableau de hontes et d’ignominies !…</p>
+
+<p>Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque
+terme, la grande maladie sociale prend un caractère
+plus aigu.</p>
+
+<p>De lugubres scènes s’ajoutent au drame du prolétariat. — Qui
+sera l’Homère effrayant de cette lamentable Iliade ?…</p>
+
+<p>Oui, Baudelaire a raison :</p>
+
+<p>« Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne,
+de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de
+ne pas être touché du spectacle de cette multitude
+maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant
+du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure
+et de tous les poisons nécessaires à la création des
+chefs-d’œuvre ; dormant dans la vermine au fond des
+quartiers où les vertus les plus humbles et les plus
+grandes nichent à côté des vices les plus endurcis
+et des vomissements du bagne ; de cette multitude
+soupirante et languissante à qui la terre doit ses
+merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux
+couler dans ses veines, et qui jette un long regard
+de tristesse sur le soleil et l’ombre des grands
+parcs. »</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner si le cri de douleur se change en
+cri de révolte !</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué
+par des suborneurs scélérats, s’écrie, comme
+le bandit de Schiller :</p>
+
+<p>« Je veux vivre ; j’ai le droit de vivre, et la société
+me refuse ce droit. Eh bien ! formons une société
+nouvelle. Toutes les sociétés ont commencé par
+la violence ; les premières tribus humaines ont été
+des associations armées ; créons un monde et recommençons
+l’histoire : notre société de bandits
+sera plus juste que cette vieille société despotique
+où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à
+mourir ! »</p>
+
+<p>Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe !
+Ce sont les penseurs, les philosophes, les poètes
+qui ont décrit, qui ont chanté les désespoirs de
+notre siècle ! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat
+général ! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises,
+car M. Jean Grave n’a fait que les répéter !…</p>
+
+<p>Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M.
+Jean Grave ! Vous savez bien que son livre n’a pas
+allumé l’incendie ! Mais ce gouvernement imite ses
+prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner
+l’Idée !</p>
+
+<p>L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en
+place ! Les jouisseurs veulent rester : l’Idée, elle, veut
+marcher !</p>
+
+<p>Un poignard frappe le duc de Berry : aussitôt la
+Restauration monte à la tribune et dit au Pays
+éploré : « Le poignard qui a frappé le duc de Berry,
+c’est une idée libérale ! »</p>
+
+<p>Une bombe éclate : aussitôt la troisième République
+monte à la même tribune et crie au Pays affolé : « La
+bombe qui vient d’éclater, c’est une idée anarchiste ! »</p>
+
+<p>Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent,
+à notre époque, les éclairs du Sinaï, M. David
+Raynal fait voter une loi d’épouvante qui n’est autre
+chose que la résurrection du vieux délit <i>d’excitation
+à la haine et au mépris du gouvernement</i>.</p>
+
+<p>Seulement, on modifie un peu la formule : c’est le
+délit d’excitation à la haine et au mépris de la <i>bourgeoisie</i> !</p>
+
+<p>Théophile Gauthier a raison :</p>
+
+<p>« Qu’importe que ce soit un sabre ou un goupillon
+ou un parapluie qui nous gouverne ! — C’est toujours
+un bâton !… » (Rires).</p>
+
+<p>Comme votre accusation est logique, Monsieur
+l’Avocat général ! Vous reprochez à M. Grave d’<i>avoir
+provoqué au vol</i> ! Qu’est donc ce nouveau délit ?</p>
+
+<p>M. Grave a-t-il provoqué au pillage de votre maison ?</p>
+
+<p>Non, n’est-ce pas ? Vous le proclamez incapable
+de songer au bien d’autrui !</p>
+
+<p>Mais M. Grave est partisan du <i>communisme</i> : il
+veut abolir la propriété bourgeoise, il croit que la
+révolution prochaine aura pour mission de l’abolir ;
+c’est sa doctrine — fausse peut-être — mais enfin
+une doctrine dont il n’est pas le promoteur ; Proudhon
+et beaucoup d’autres l’inventèrent avant lui.</p>
+
+<p>Voilà pourtant le délit dont l’accuse votre parole !
+Rêver une société autre que celle où vous régnez,
+c’est provoquer au vol ! C’est être un criminel !</p>
+
+<p>Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté
+de Jean Grave !</p>
+
+<p>Cela vous peine, Monsieur l’Avocat général ? Jean-Jacques
+Rousseau est le père de la Révolution dont
+vous êtes le fils ; Jean-Jacques Rousseau est donc
+votre grand-père ; vous le voyez, je vous laisse en
+famille ; n’ayez crainte, je vous y laisserai tout le
+temps… (Hilarité).</p>
+
+<p>Jean-Jacques Rousseau a écrit ;</p>
+
+<p>« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa
+de dire : « Ceci est à moi », fut le vrai fondateur de
+la société civile ! Que de crimes, de misère et d’horreur
+eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant
+les pieux et comblant les fossés, eut crié à
+ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur,
+vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits
+sont à tous et que la terre n’est à personne. »</p>
+
+<p>Ironie des choses ! Vous traduisez en cour d’assises
+l’homme qui, fidèle à vos principes, veut renverser
+les bornes posées par l’usurpateur que Jean-Jacques
+Rousseau flétrissait !…</p>
+
+<p>Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution
+prochaine dévastera vos études d’avoués et
+de notaires, qu’elle brûlera tous les titres de la propriété
+bourgeoise : vous oubliez vos décrets jacobins,
+vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du
+25 août, ordonnant de brûler sur la place publique
+les titres du monde détruit !</p>
+
+<p>Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta
+sur la place de Grève les chartes du régime vaincu,
+le feu de joie qu’elles alimentèrent et la ronde
+de la foule autour de ce feu de joie !</p>
+
+<p>Vous oubliez — ce sont vos archives, vos documents
+officiels qui parlent — qu’en 1790, de sinistres
+jacqueries éclatèrent sur toute la surface du territoire,
+et que ces jacqueries étaient le fruit de provocations
+épouvantables, et que ces provocations provenaient
+des députés du Tiers, particulièrement
+(voyez Taine, tome I, page 294, ou plutôt les pièces
+qu’il copie), particulièrement des <i>procureurs</i> et des
+<i>légistes</i>, ces ancêtres des avoués et des notaires…
+(hilarité)… lesquels écrivaient à leurs commettants
+des lettres incendiaires aussitôt affichées dans tous
+les villages !</p>
+
+<p>Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean
+Grave en prison !</p>
+
+<p>Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne
+dis pas cinq ans, mais huit jours, mais un jour,
+mais une heure de cellule, d’avoir prédit que, si l’on
+fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et
+aux nobles, on emploiera contre eux les moyens qu’ils
+ont indiqués ?</p>
+
+<p>On vous menace : défendez-vous ! On vous attaque :
+vengez-vous ! Oui, parlez de vengeance, mais
+ne parlez pas de justice ! Votre justice, à défaut
+d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes
+d’un instinct ! Oui, vous n’êtes que des instinctifs !
+Allons ! Frappez, mais ne maudissez pas !
+Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez
+plus droit au Verbe !… (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans
+de prison pour avoir médit de la Patrie et de l’Armée,
+pour avoir excité le soldat à l’indiscipline, pour
+avoir provoqué au meurtre d’un officier.</p>
+
+<p>Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat
+général : elle est plus meurtrière que la prose
+de Grave. Elle consiste toujours à fouiller les 300
+pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées,
+feront pendre leur homme. Elle consiste à vous
+présenter comme un système raisonné, comme un
+froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la chute
+fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré
+à l’idée de Patrie.</p>
+
+<p>La Patrie !</p>
+
+<p>Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés.
+Je suis de ceux dont le cœur la vénère ; et,
+dans le domaine de la Pensée, par la parole et par
+la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui
+ne veulent plus, qui ne peuvent plus y croire.</p>
+
+<p>Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux
+plus grands que moi l’ont traitée de dangereuse
+chimère et de malfaisante utopie.</p>
+
+<p>« Quand je songe — s’écrie Tolstoï — à tous les
+maux que j’ai vus et que j’ai soufferts, provenant
+des haines nationales, je me dis que tout cela repose
+sur un grossier mensonge : l’amour de la Patrie. »</p>
+
+<p>Et Victor Hugo prophétise :</p>
+
+<p>« Au vingtième siècle, <i>la guerre sera morte</i>, l’échafaud
+sera mort, la haine sera morte, <i>la frontière
+sera morte</i> : l’homme vivra ! »</p>
+
+<p>Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite
+les grands hommes qui s’en firent les avocats.</p>
+
+<p>La défendons-nous bien, la Patrie, contre les
+soupçons de la Pensée ? Au lieu de traquer les écrivains
+qui la critiquent, ne ferions-nous pas mieux
+de traquer les bandits qui la déshonorent ?</p>
+
+<p>Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean
+Grave — si sa modestie me permet de le nommer
+après de si grands noms — qui, à l’heure actuelle,
+font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie ?</p>
+
+<p>Sous ce titre : <i>Les Sans-Patrie !</i> mon éloquent
+confrère, M. le député Viviani, écrivait hier un bel
+article.</p>
+
+<p>Il dénonçait les <i>hauts bandits de la Finance</i> — ce
+sont ses propres termes — qui sont en train d’écouler
+sur le marché français les 100 millions de rentes
+italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à
+Berlin.</p>
+
+<p>La Bourse est comme ces oiseaux de proie qui
+déshonorent tout ce qu’ils touchent. Elle a déshonoré
+la Propriété : elle souille la Patrie !</p>
+
+<p>Les voilà, les Sans-Patrie ! Les Sans-Patrie, qui
+transformeront les citoyens du monde entier en Sans-Culottes — au
+sens propre du terme, puisqu’au
+train dont vont les choses ils ne leur laisseront
+bientôt plus une paire de pantalons. (Mouvement).</p>
+
+<p>Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse
+la responsabilité, mais que j’ai le droit de reproduire
+à titre de document, puisqu’il les a versées dans le
+domaine public :</p>
+
+<p>« Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes,
+les fait diffamer par sa presse, ose leur
+reprocher de ne pas aimer le pays. <i>Seulement il
+protège les misérables qui dépouillent, exploitent,
+trahissent la Patrie ! On a voté des lois contre les
+associations de malfaiteurs. Quand est-ce qu’on va
+les appliquer ?</i> »</p>
+
+<p>Je ne plaide pas contre le gouvernement, Messieurs
+les Jurés ; je n’en ai cure.</p>
+
+<p>Je ne plaide pas pour les socialistes ; ils ne m’en
+ont pas chargé.</p>
+
+<p>Mais je dis à M. l’avocat général : nous sommes
+tous solidaires. Car, sous couleur de traquer l’Anarchie,
+vous traquez la pensée humaine. Aujourd’hui,
+vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste ;
+demain, vous poursuivrez des socialistes, sous prétexte
+qu’ils confinent à l’Anarchie ; après-demain
+viendra le tour d’autres penseurs qui ne sont ni des
+socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez
+parce qu’ils sont des penseurs libres et que
+vous n’admettez pas les penseurs libres — vous autres
+les libres-penseurs !</p>
+
+<p>Vous êtes dans l’arbitraire, vous tomberez dans
+l’oppression ; car l’arbitraire n’est pas une surface
+plane sur laquelle on s’arrête : l’arbitraire est une
+pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la
+descend, on la descend jusqu’à la tyrannie !</p>
+
+<p>Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre
+1893, j’attends une jurisprudence qui nous donnera
+du malfaiteur la définition suivante : « Doit
+être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui
+osera penser que tout n’est pas pour le mieux dans
+la meilleure des républiques. »</p>
+
+<p>Eh bien ! vous pouvez m’emprisonner avec les
+autres, Monsieur l’Avocat général.</p>
+
+<p>Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne — ce
+n’est pas mon affaire ici — je me permets
+de vous dire :</p>
+
+<p>« Vous défendez la propriété : quand donc traquerez-vous
+les <i>hauts bandits de la Finance</i> ?</p>
+
+<p>« Vous défendez la Patrie : quand donc traquerez-vous
+la pieuvre cosmopolite dont les hideux tentacules
+enlacent tous les peuples et leur sucent tout
+leur sang ? »</p>
+
+<p>Je me permets de vous dire avec Viviani :</p>
+
+<p>« Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs,
+vous les appliquez aux anarchistes d’en bas : quand
+les appliquerez-vous aux anarchistes d’en haut ?</p>
+
+<p>« Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée :
+quand les appliquerez-vous aux anarchistes de
+la Bourse ?</p>
+
+<p>« Vous les appliquez à ceux que vous accusez de
+faire sauter les édifices : quand les appliquerez-vous
+à ceux qui font sauter les consciences ? » (Bravos !
+marques d’assentiment prolongées).</p>
+
+<p>Ah ! certains bourgeois qui croient incarner la
+Patrie ont de drôles de manières de la défendre — la
+Patrie !</p>
+
+<p>Et l’on s’étonne si la Patrie se discrédite, si les
+écrivains, les penseurs, tendent de plus en plus à la
+confondre avec l’<i>État</i>, c’est-à-dire avec cet assemblage
+de lois contingentes et d’artificielles conventions
+qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles,
+ne gardant que ce caractère commun d’opprimer
+toujours les faibles au profit de quelques
+gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que
+<i>gros</i>, puisqu’ils n’ont même plus cette circonstance
+atténuante d’être <i>grands</i> !</p>
+
+<p>On s’étonne si Jean Grave, qui se souvient de
+Tolstoï, ne voit dans la Patrie qu’une façade hypocrite
+pour masquer les égoïsmes de l’État bourgeois ?</p>
+
+<p>On s’étonne s’il écrit :</p>
+
+<p>« Ce fut l’idée géniale de la bourgeoisie de substituer
+l’autorité de la nation à celle du droit divin. »</p>
+
+<p>Avant lui, un homme qu’on n’a pas encore, que je
+sache, inquiété pour sa propagande anarchiste,
+l’honorable M. Yves Guyot, avait émis la considération
+suivante :</p>
+
+<p>« La foi en l’État est une transformation de l’idée
+religieuse. »</p>
+
+<p>Que voulez-vous ? l’idée religieuse se transforme
+une fois de plus — et ce n’est pas fini, Messieurs les
+Gouvernants !</p>
+
+<p>Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter
+l’État. Les vôtres s’aperçoivent qu’on s’est moqué
+d’eux, et, à leur tour, ils envoient l’État rejoindre
+les vieilles lunes !</p>
+
+<p>Ce n’est que le premier pas de l’évolution nécessaire.</p>
+
+<p>Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de
+l’État.</p>
+
+<p>Chamfort — l’ami de Mirabeau — un des soldats
+de la Révolution française, a écrit : « <i>Un heureux
+instinct</i> semble dire au peuple : Je suis en guerre
+avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à
+me gouverner, même avec ceux que je viens de
+choisir moi-même. »</p>
+
+<p>Le même Chamfort ajoutait : « En voyant les brigandages
+des hommes en place, on est tenté de regarder
+la société comme un bois rempli de voleurs
+<i>dont les plus dangereux sont les archers préposés
+à la garde des autres</i>. »</p>
+
+<p>Vous entendez bien que les <i>archers</i>, dans la pensée
+de Chamfort, ce sont les gendarmes, quel que
+soit l’uniforme dont la garde-robe nationale les ait
+affublés !</p>
+
+<p>Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur
+des <i>Droits de l’homme</i> — encore un grand ancêtre,
+Monsieur l’Avocat général ! car, vous l’observez, je
+ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels,
+des Girondins, des Constituants, des Philosophes
+du dix-huitième siècle ! Je vous laisse en
+famille : n’ayez crainte : vous y resterez tout le temps — Thomas
+Paine complétait ainsi la pensée de
+Chamfort :</p>
+
+<p>« De mémoire humaine, le métier de gouvernant
+a toujours été monopolisé par les individus les plus
+ignorants et les plus canailles de l’humanité ! »</p>
+
+<p>Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu
+ni M. Élisée Reclus, ni M. Jean Grave, pour dire
+cela au peuple ! Voilà plus de cent ans qu’on a commencé
+à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on
+le lui répète.</p>
+
+<p>Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui
+que les politiciens de tous poils, qu’ils soient vêtus
+de blanc, de noir ou de rouge, lui chanteront la
+même antienne et ajouteront un nouveau chapitre
+au livre déjà si long des mensonges de l’humanité.</p>
+
+<p>Il n’en veut plus. Il en est désabusé — pas plus de
+ceux-là que des autres, de tous, quel que soit leur
+nom. Ce qu’il abhorre, c’est la <i>politique</i>, cette science
+bourgeoise inventée pour servir de masque au Parlementarisme
+bourgeois.</p>
+
+<p>Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe
+l’État rejaillit forcément sur l’Armée.</p>
+
+<p>En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme
+une sorte de gendarmerie gigantesque au service
+de l’État : et plus l’État semble oppresseur, plus il
+couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument
+de ses oppressions.</p>
+
+<p>Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de
+M. Grave. Ils sont d’un poète exquis, du poète à la
+Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny :</p>
+
+<p>« L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en
+guerre, devient une sorte de gendarmerie. <i>Elle se
+sent comme honteuse d’elle-même</i> et ne sait ni ce
+qu’elle fait, ni ce qu’elle veut. »</p>
+
+<p>Ce terme <i>honte</i> accolé au mot <i>Armée</i>, je ne sais
+rien de plus terrible ni de plus sacrilège.</p>
+
+<p>Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues
+en germe là-dedans ?</p>
+
+<p>Vous voulez faire donner cinq ans de prison à
+M. Grave parce que son livre, si les soldats l’avaient
+lu, aurait pu « les dissuader de se courber sous la
+discipline abrutissante » !</p>
+
+<p>Poursuivrez-vous la prochaine édition des <i>Souvenirs
+de jeunesse</i> de M. Renan, dans lesquels il raconte
+qu’il n’aurait jamais pu se faire à la discipline
+militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat,
+il aurait déserté ?</p>
+
+<p>Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous
+assure, que celui que flétrit votre acte d’accusation.</p>
+
+<p>Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne :
+Vous savez qu’elle n’a visité que des journalistes.</p>
+
+<p>Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois
+des livres de Renan ; et le soldat qui tombe sur les
+lignes relevées, le soldat auquel on a donné huit
+jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent
+de son capitaine, le soldat songera :</p>
+
+<p>« Tiens ! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité !
+M. le ministre l’a dit en inaugurant son dernier
+buste ! Si une gloire de l’humanité affirme qu’elle
+n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté
+pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette
+gloire ? »</p>
+
+<p>Le syllogisme est des mieux construits, et il peut
+bien produire la propagande par le fait, car un soldat
+déserte plus facilement qu’il ne crève le ventre
+à son capitaine.</p>
+
+<p>Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat,
+de crever le ventre à son capitaine ?</p>
+
+<p>Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou
+lui envoyer une gifle, cela revient absolument au
+même, puisque, s’il lui crève le ventre, il sera condamné
+à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il le
+sera également, aux termes du Code militaire qu’à
+peu près unanimement nous trouvons un peu excessif.</p>
+
+<p>Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette
+inique méthode qui consiste à isoler deux lignes d’un
+livre tout entier, à présenter comme la dominante
+d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile
+d’une période en chaleur.</p>
+
+<p>Si vous voulez trouver une provocation au meurtre
+des soldats de l’armée française, ce n’est pas dans
+Jean Grave qu’il faut la chercher : c’est plus loin et
+plus haut.</p>
+
+<p>Écoutez cette page ; Victor Hugo s’adresse aux
+Belges :</p>
+
+<p>« <i>Peuples ! Il n’y a qu’un peuple ! Si Bonaparte
+arrive, si Bonaparte vous envahit, traînant à sa
+suite… cette armée… ces régiments dont il a fait
+des hordes… ces prétoriens… ces janissaires… qui
+auraient pu être des héros et dont il a fait des <b class="rm">brigands</b></i> ;
+s’il arrive à vos frontières, <i>courez aux fourches,
+aux pierres, aux faulx, aux socs de vos
+charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils,
+prenez vos carabines : faites cela !</i> »</p>
+
+<p>Ces <i>hordes</i>, ces <i>janissaires</i>, ces <b>brigands</b>, c’était
+l’armée française !… (Longue sensation).</p>
+
+<p>Car si l’armée française n’est respectable que sous
+la République, comme les trois quarts du siècle nous
+fûmes en monarchie, on a pu, trois ans sur quatre,
+mépriser l’armée française !</p>
+
+<p>Eh bien ! je vous le demande, si la haine politique,
+la haine de parti a pu, chez un grand homme, s’égarer
+au point de crier à l’étranger : « Assassine l’armée
+française ! », quoi d’étonnant que les indignations
+sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé
+quelques lignes ardentes qui sont de bien pâles choses
+à côté de la provocation épouvantable sortie des
+lèvres du grand Victor Hugo !</p>
+
+<p>Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez
+mis au Panthéon et vous l’y avez fait conduire par
+ces soldats de l’armée française que jadis il avait
+traités de hordes et de brigands !</p>
+
+<p>Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de
+prison pour sauver l’honneur de l’Armée !…</p>
+
+<p>O logique de votre justice !</p>
+
+<p>Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans
+de prison parce qu’à la fin d’un chapitre où il retrace
+la barbarie de certains patrons qui abusent de la
+machine humaine, qui ont un caillou dans le cœur
+et des écus à la place d’entrailles, il songe que, si
+les martyrs d’une exploitation sans vergogne tuaient
+un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait
+d’exemple aux autres !</p>
+
+<p>Cette indignation du penseur, vous la taxez d’apologie !</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d’autres
+indignations ?</p>
+
+<p>Écoutez ces lignes, Monsieur l’Avocat général. Je
+les emprunte à un journal qui n’est pas le journal
+<i>La Révolte</i> : c’est le journal de M. de Goncourt.</p>
+
+<p>Le 13 janvier 1871, il s’étonne que la population
+<i>meure de faim</i>, reste impassible, quand des boulangers — il
+en cite un : je ne le nomme pas — offrent
+aux riches du <i>pain blanc</i> et des <i>croissants</i>, lorsque
+des marchands leur procurent du <i>gibier</i> et de la
+<i>volaille</i>. Son étonnement s’irrite, s’exaspère et s’écrie
+à la fin :</p>
+
+<p>« Quand je lisais dans le journal de Marat les
+dénonciations furibondes de l’<i>Orateur du Peuple</i>
+contre la classe des épiciers, je croyais à de l’exagération
+maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat
+était dans le vrai. <i>Pour ma part, je ne verrais
+aucun mal à ce qu’on accrochât à la devanture de
+leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs sournois…</i></p>
+
+<p>« <i>Peut-être quelques assassinats intelligemment
+choisis sont, dans les temps révolutionnaires, le
+seul moyen pratique de retenir la hausse dans les
+limites raisonnables.</i> »</p>
+
+<p>Elle est jolie, la provocation ! Elle est jolie, l’apologie !</p>
+
+<p>Et quand le même de Goncourt, songeant à tous
+ces oisifs qui vivent des sueurs du peuple, s’écrie :</p>
+
+<p>« <b>Ce serait un grand débarras de la bêtise chic
+et de l’imbécillité élégante qu’une machine infernale
+qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris
+faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du
+bois de Boulogne !…</b> »</p>
+
+<p>Oui ou non, provoque-t-il à l’assassinat ?</p>
+
+<p>Quand c’est du de Goncourt, vous souriez : c’est
+de la littérature !</p>
+
+<p>Quand c’est du Grave, vous frémissez : c’est de
+l’anarchie !</p>
+
+<p>Eh bien ! moi, je vous dis : j’ignore ce que c’est ;
+mais ce que vous faites, vous, ce n’est pas de la justice !</p>
+
+<p>Allons ! soyez francs ! Déchirez le voile !</p>
+
+<p>Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d’une
+pensée que vous traduisez en cour d’assises : c’est
+la pensée elle-même.</p>
+
+<p>Ce n’est point parce que M. Grave a écrit des paroles
+imprudentes ou criminelles que M. l’avocat général
+vous le défère. C’est parce que M. Grave a formulé
+une théorie scientifique qui est en contradiction
+avec celle de M. l’avocat général. Ou si vous préférez,
+le crime de M. Grave consiste dans l’expression
+même de sa théorie.</p>
+
+<p>Ce n’est pas un homme qu’on veut emprisonner :
+c’est une idée.</p>
+
+<p>On demande au Jury moderne de condamner un
+système politique, comme, au siècle de Louis XIV,
+on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de
+condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation.</p>
+
+<p>Ma comparaison vous déplaît ? Je la change :</p>
+
+<p>On demande au Jury moderne de condamner un
+système qui se prétend celui de l’avenir, comme on
+eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner
+qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les
+principes de la société moderne.</p>
+
+<p>M. l’avocat général vous dit :</p>
+
+<p>La théorie que j’accuse, si elle était réalisée, supprimerait
+la bourgeoisie !</p>
+
+<p>Absolument comme le système bourgeois a, par
+sa réalisation, fait disparaître la noblesse…</p>
+
+<p>Chaque fois qu’on met une chose à la place d’une
+autre, on est obligé d’enlever la première pour y
+mettre la seconde.</p>
+
+<p>L’ancien Parlement eût sans doute condamné les
+principes de la société moderne.</p>
+
+<p>Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent
+comme ceux de la société future ?</p>
+
+<p>Je vous dis : non !</p>
+
+<p>Pourquoi ?</p>
+
+<p>Parce qu’en condamnant, l’ancien Parlement fût
+resté logique avec lui-même : c’était un pouvoir de
+droit divin.</p>
+
+<p>Au lieu qu’en condamnant, vous vous infligeriez
+un démenti à vous-mêmes : vous êtes un pouvoir de
+libre examen.</p>
+
+<p>Vous êtes les fils d’une Révolution qui s’est faite
+précisément pour rendre impossible la chose qu’on
+vous sollicite de faire aujourd’hui.</p>
+
+<p>Vous pouvez condamner un homme ; vous pouvez
+condamner un crime : vous ne pouvez plus condamner
+une idée.</p>
+
+<p>Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si
+c’est possible.</p>
+
+<p>Rassurez-vous, Messieurs les Jurés, et ne vous
+faites pas un monstre de l’idée de M. Grave. Cette idée
+n’est pas le champignon dont vous parlait tout à
+l’heure M. l’avocat général, et qui serait éclos, sans
+racine, dans un délire fin-de-siècle. Elle n’est pas
+récente. Elle est vieille de deux cents ans. Non seulement M.
+Grave n’a pas enrichi par ses bombes le martyrologe
+bourgeois, mais il n’a pas même enrichi par
+son livre le répertoire intellectuel de l’humanité.</p>
+
+<p>Quelle est donc l’idée de M. Grave ?</p>
+
+<p>Elle se résume en deux propositions :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable
+à l’outillage social. Détruisons cet outillage :
+l’homme deviendra bon ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Pour prévenir le retour de l’outillage social, il
+faut arriver à l’élimination complète du principe d’autorité.</p>
+
+<p><i>L’élimination complète du principe d’autorité et
+des institutions, des pouvoirs qui le manifestent</i> :
+voilà le <i>moyen</i> et la <i>fin</i> de l’anarchie scientifique dont
+le but est la réalisation du bonheur commun par la
+suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts.</p>
+
+<p>Je ne discute pas. Je ne réfute pas : j’expose.</p>
+
+<p>Est-ce nouveau, cela ?</p>
+
+<p>Prenez Rabelais et lisez la description de l’abbaye
+de Thélème :</p>
+
+<p>Plus de gouvernement, plus de contrainte, l’individualisme
+substitué partout à la collectivité ; et au-dessus
+de la porte, pour principe, la loi unique :
+<i>Fais ce que veulx</i> — c’est-à-dire : <i>Fais ce que dois</i>,
+puisque, par hypothèse, l’homme étant devenu bon,
+son <i>vouloir</i> désormais se confond avec le <i>devoir</i>.</p>
+
+<p>Ouvrez Voltaire : son héros Candide visite l’<i>Eldorado</i>,
+l’Éden rêvé par l’esprit du philosophe. C’est
+comme l’abbaye de Thélème : pas de lois, pas de contrainte ;
+l’harmonie, le bonheur partout.</p>
+
+<p>« Candide demanda à voir la cour de justice, le
+Parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point et qu’on
+ne plaidait jamais : il s’informa s’il y avait des prisons,
+et on lui dit que non. »</p>
+
+<p>Proudhon, dans les temps modernes, précise cet
+idéal, l’arrache au pays des rêves, le fixe dans celui
+des idées positives.</p>
+
+<p>Ouvrez l’<i>Encyclopédie générale</i> de M. Ranc au mot
+<i>Anarchie</i>.</p>
+
+<p>M. Ranc rappelle d’abord la théorie formulée ainsi
+par Condorcet :</p>
+
+<p>« Le premier terme de la série gouvernementale
+étant l’absolutisme, le terme final, fatidique, est l’anarchie. »</p>
+
+<p>Et cette autre de Proudhon :</p>
+
+<p>« L’anarchie, telle est la forme dont nous approchons
+tous les jours, et qu’une habitude invétérée d’esprit
+nous fait regarder comme le comble du désordre
+et l’expression du chaos. »</p>
+
+<p>M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme
+à son tour que :</p>
+
+<p>« Le but de la Révolution, c’est la suppression
+même de l’autorité, c’est-à-dire du gouvernement. »</p>
+
+<p>Et il donne, à son tour, cette définition de l’anarchie :</p>
+
+<p>« L’élimination de l’autorité dans ses trois aspects
+politique, social, religieux ; la dissolution du gouvernement
+dans l’organisme naturel. »</p>
+
+<p>Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations :</p>
+
+<p>« Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés,
+pour les jouisseurs, toute idée de justice est
+une idée de désordre, toute tentative contre les privilèges
+est une manifestation anarchique. La pensée
+seule de se soustraire à l’exploitation est une pensée
+coupable. Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en
+paix. »</p>
+
+<p>Et il conclut :</p>
+
+<p>« Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui
+se résolvent dans un troisième terme plus général,
+celui d’anarchie, tel que l’a défini Proudhon, c’est-à-dire
+dans l’élimination radicale du principe d’autorité. »</p>
+
+<p>Voilà la théorie.</p>
+
+<p>— C’est une maladie morale ! — s’écrie M. l’avocat
+général.</p>
+
+<p>Ah ! quand une idée nouvelle surgit dans le monde,
+ne vous hâtez pas de crier : c’est une maladie morale !</p>
+
+<p>Il en est trop souvent des prétendues <i>maladies
+morales</i> comme des sciences dites <i>occultes</i> !</p>
+
+<p>Qu’est-ce que la science occulte ? C’est la science
+inconnue. Dès que la science inconnue devient la
+science connue, elle cesse d’être occulte pour devenir
+officielle.</p>
+
+<p>Jadis, notre chimie s’appelait l’<i>Alchimie</i>, et l’on
+brûlait les alchimistes. Aujourd’hui l’<i>Alchimie</i> est
+devenue notre chimie, et l’on décore les chimistes.</p>
+
+<p>Il en est de la sociologie comme de toutes les
+sciences.</p>
+
+<p>Toute idée qui n’est pas consacrée, vulgarisée,
+tombée dans le bagage de nos opinions courantes,
+qui choque nos habitudes et notre éducation, nous
+semble un monstre. Nous la traitons facilement de
+maladie morale, et nous avons vite fait de répondre
+à qui nous l’expose : « Vous êtes un détraqué ! »</p>
+
+<p>Si l’on avait dit à un vieux sénateur romain :
+« L’esclavage est une honte, il faut abolir l’esclavage ! »,
+le vieux sénateur romain aurait riposté :</p>
+
+<p>« Détruire l’esclavage ? Vous n’êtes qu’un anarchiste !
+L’esclavage ! mais c’est la base de la société !
+C’est la base de toute société ! Point de société sans
+esclavage !… » Et, la main sur le digeste, le vieux
+sénateur aurait défendu l’esclavage, absolument
+comme aujourd’hui, la main sur ses codes, M. l’avocat
+général défend le capital.</p>
+
+<p>Pas une des institutions aujourd’hui défendues
+par M. l’avocat général qui n’ait été jadis flétrie
+comme une maladie morale.</p>
+
+<p>Si l’on avait prédit à un ancien la société du
+moyen âge, il aurait répondu : « Vous êtes un malade ! »</p>
+
+<p>Si l’on avait prédit à un féodal la société moderne,
+il aurait répondu : « Vous êtes un malade ! »</p>
+
+<p>Saint Grégoire de Nysse, l’immortel penseur du
+IV<sup>e</sup> siècle — Grégoire de Nysse fut canonisé, et il a
+été cité par la <i>Révolte</i> : à ce double titre, il ne doit
+guère être sympathique à M. l’avocat général ; n’importe,
+je lui emprunte quelques mots — Saint Grégoire
+de Nysse a écrit ces lignes : « <i>Celui qui nommerait
+vol ou parricide l’inique invention de l’intérêt
+ne serait pas très éloigné de la vérité. Qu’importe,
+en effet, que vous vous rendiez maître du
+bien d’autrui en escaladant les murs ou en tuant
+les passants, ou que vous acquériez ce qui ne vous
+appartient pas par l’effet impitoyable du prêt ?…</i> »</p>
+
+<p>Si l’on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante :</p>
+
+<p>« Un jour viendra où ce que tu traites de vol et
+d’assassinat deviendra la loi du monde, et où un
+avocat général traduira en cour d’assises les écrivains
+qui partagent ton avis. La société tout entière
+sera fondée sur l’usure. On bâtira un temple qu’on
+appellera la <b>Bourse</b>. Ce temple remplacera tes
+cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le
+temple de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de
+ce temple nouveau se nommeront Lévy, Arton,
+Reinach, Hugo Oberndœrffer. Ils escroqueront tout
+l’or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront
+tout ce qui est achetable, et même quelques-unes
+des choses qui ne le sont pas. Et de vaines
+révoltes contre leur effroyable empire ne serviront
+qu’à rendre plus manifeste sa terrifiante solidité !… »</p>
+
+<p>Si l’on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint
+Grégoire qui, lui, croyait en Dieu, eût joint les mains
+et se fût écrié : « Seigneur, préservez-nous d’une pareille
+maladie morale ! »</p>
+
+<p>La maladie a fait son cours. De temps à autre,
+pour affirmer son méchant virus, elle fait éclore des
+Panamas — ces accidents tertiaires d’un corps social
+qui se décompose et s’effondre ; et chaque jour
+grandit le chancre qui, bientôt, nous pourrira tous !
+(Vive émotion).</p>
+
+<p>Ah ! ne vous pressez pas de dire : ceci est une
+maladie morale !</p>
+
+<p>Ceci, bon ou mauvais, ceci, c’est la Pensée humaine.</p>
+
+<p>Ne mettez pas la Pensée en prison.</p>
+
+<p>Toujours elle s’échappe.</p>
+
+<p>Ne cherchez pas à tuer la Pensée : elle ressuscite
+toujours !</p>
+
+<p>Voyez ! On l’a pendue à tous les gibets, on l’a
+clouée à tous les piloris : elle a éclairé tous les gibets
+de ses rayons, elle a illuminé tous les piloris du
+feu de ses auréoles !</p>
+
+<p>On l’a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée ! Dans
+des enceintes très semblables à la nôtre, des magistrats,
+vêtus des mêmes pourpres et coiffés des mêmes
+bonnets que M. l’avocat général, l’ont écrasée sous
+les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières
+bercées par les mêmes inflexions de voix,
+rythmées par les mêmes balancements de gestes,
+car, au milieu des évolutions, des révolutions, des
+cataclysmes, quand tout change et quand tout craque,
+l’immobile justice humaine, cette éternelle victorieuse
+de la veille qui est toujours la vaincue du
+lendemain, garde le même geste et la même physionomie !</p>
+
+<p>Pour la Pensée, la Conciergerie est l’antichambre
+du Panthéon !</p>
+
+<p>Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser
+la statue d’une de leurs victimes !</p>
+
+<p>On croyait étouffer la Pensée : la Pensée est rayonnante !</p>
+
+<p>Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places
+publiques, les Étienne Dolet, couronnés d’immortelles,
+sourient aux clartés matinales qui saluent
+le réveil de Paris !</p>
+
+<p>Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez
+pas !</p>
+
+<p>Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin ? La
+Pensée ! Elle est l’univers ! Vous, vous n’êtes que
+des atomes !</p>
+
+<p>Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on
+l’outrage ou qu’on la salue, la Pensée reste la Pensée — la
+Pensée qui raisonne et qui croit, qui espère
+et qui rêve — un rêve peut-être dangereux, peut-être
+irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela
+seul qu’il est le rêve !</p>
+
+<p>Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez
+rêver tout à sa guise le cerveau de l’humanité !</p>
+
+<p>Défendez-vous ; ne persécutez pas !</p>
+
+<p>Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie
+du fond de ma poitrine, avec toutes les énergies de
+ma foi et de ma jeunesse : Jurés de la fin de ce siècle,
+ne soyez pas persécuteurs !… (Applaudissements).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">LE PROCÈS DES TRENTE</h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br>
+<span class="i">Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Août 1894</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les <i>Intellectuels
+de l’anarchie doctrinale</i>, par antithèse avec les <i>Propagandistes
+par le fait</i>.</p>
+
+<p>Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont
+trop ému l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les
+mémoires.</p>
+
+<p>On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement
+votée et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893
+relative aux <i>associations de malfaiteurs</i>.</p>
+
+<p>En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction
+confiée à M. le juge Meyer.</p>
+
+<p>Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation
+renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente
+accusés désormais célèbres sous ce seul nom : <i>Les Trente</i>,
+comme coupables de :</p>
+
+<p class="ugap">S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, <i>affiliés à une
+association</i> formée dans le but de préparer ou de commettre
+des crimes contre les personnes ou les propriétés, ou
+d’avoir <i>participé à une entente</i> établie dans le même but.</p>
+
+<p class="ugap">Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient :
+<i>Paul Reclus</i> (le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), <i>Cohen</i>
+(le traducteur d’<i>Ames solitaires</i>, la pièce de Haupman),
+<i>Duprat</i>, <i>Martin</i> et <i>Pouget</i>. Depuis, la cour, jugeant par <i>contumace</i>,
+c’est-à-dire sans l’assistance du jury, a, par arrêt du 31
+octobre 1894, condamné chacun d’eux au maximum de la peine,
+soit <i>vingt ans de travaux forcés</i>.</p>
+
+<p>Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury
+étaient : <i>Jean Grave</i>, <i>Sébastien Faure</i>, <i>Chatel</i>, <i>Ledot</i>, <i>Matha</i>,
+<i>Agnéli</i>, <i>Bastard</i>, <i>Paul Bernard</i>, <i>Brunet</i>, <i>Billon</i>, <i>Soubrier</i>, <i>Daressy</i>,
+<i>Tramcourt</i>, <i>Chambon</i>, <i>Malmaret</i>, <i>Fénéon</i>, <i>Chéricotti</i>,
+<i>Ortis</i>, <i>Bertani</i>, <i>Liégeois</i>, <i>la veuve Milanaccio</i>, <i>la fille Cazal</i>, <i>la
+femme Chéricotti</i>, <i>la veuve Belloti</i> et <i>Louis Belloti</i>.</p>
+
+<p>Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande
+avaient à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce
+chef, ils furent condamnés par le jury.</p>
+
+<p>Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à
+l’<i>association</i> prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs — les
+<i>Intellectuels</i>, pour reprendre le mot consacré.</p>
+
+<p>En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal
+rédacteur du journal <i>La Révolte</i>, le moderne théoricien de
+l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les
+livres et les écrits avaient organisé la <i>secte</i> et créé l’<i>entente</i> poursuivie.</p>
+
+<p>A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant
+apôtre du nouveau système, l’infatigable orateur de réunions
+publiques, défendu par M<sup>e</sup> Desplas. (La plaidoirie de M<sup>e</sup> Desplas
+a paru <span lang="la" xml:lang="la">in extenso</span> dans le numéro de la <i>Libre Parole</i> du 12 août
+1894).</p>
+
+<p>Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à
+l’effort du réquisitoire étaient : <i>Chatel</i>, le directeur de la <i>Revue
+Libertaire</i>, l’esthète audacieux ; <i>Fénéon</i>, employé au ministère
+de la guerre, le <i>critique aigu</i>, comme l’a appelé M. Stéphane
+Mallarmé.</p>
+
+<p>M. l’avocat général Bulot occupait le siège du ministère public.</p>
+
+<p class="ugap">Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean
+Grave :</p>
+
+<p class="ugap">Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier
+rang, Jean Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.</p>
+
+<p>C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue
+en 1883, a exposé le plan de la doctrine anarchiste : — « La
+propagande ouverte, y lit-on, doit servir de plastron à
+la propagande par les actes, secrète celle-là ; elle doit
+lui fournir les moyens d’action qui sont les hommes,
+l’argent et les relations… et mettre en lumière les actes
+accomplis. »</p>
+
+<p>Plus tard, directeur du journal <i>La Révolte</i>, il a exalté les
+crimes des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe,
+Pini et Duval, et ouvrant une souscription qui, centralisée
+par Paul Reclus, n’avait qu’un objet : alimenter
+l’anarchie. — En 1894, il a fait paraître une seconde brochure
+intitulée : <i>La Société mourante et l’Anarchie</i>. — Il
+y fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de
+choses anarchique. — Dans le journal <i>La Révolte</i>, après
+le 19 décembre 1893, il continuait à fournir aux affiliés les
+moyens de correspondre entre eux par la voie de son journal,
+provoquant en leur faveur des souscriptions, et ne négligeant
+aucun moyen de maintenir une entente constante
+entre eux et lui.</p>
+
+<p class="ugap">C’est à l’audience du 9 août 1894 que M<sup>e</sup> de Saint-Auban a
+prononcé pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p>
+
+<p>Dispensez-moi de tout exorde : J’ai hâte de m’expliquer !</p>
+
+<p>Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni
+phrases convenues, ni discussions de théorie, de
+doctrine, de politique. Dieu me garde de m’exposer
+au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès
+de Jean Grave, tenté de faire un pot-pourri économique
+et social ! D’ailleurs — c’est une réflexion critique — en
+matière de pot-pourri, je n’imiterais jamais
+la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires).</p>
+
+<p>Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat
+général a tenté un effort suprême pour corriger les
+impuissances de l’instruction et des débats :</p>
+
+<p>De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait
+contre Jean Grave une preuve impossible, mais n’a
+pu rapporter une lettre, un témoignage ou un indice,
+si faible et fragile fût-il !</p>
+
+<p>Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est
+tellement évanouie que, après ces deux audiences,
+vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si, plaidant un
+procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée
+en 1893, M. l’avocat général n’avait pas eu la chance
+de découvrir une brochure de 1883 — une brochure
+bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou quarante
+fois prescrite ! Mais il en est, paraît-il, des brochures
+anarchistes comme du vin : elles se bonifient en
+vieillissant (Hilarité).</p>
+
+<p>Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat
+général, de la trouver, cette brochure ! Que vous
+l’avez bien lue ! Vous l’avez distillée !…</p>
+
+<p>Vous êtes un merveilleux impressionniste ! Vous
+avez eu tort de railler les tendances esthétiques de
+l’accusé Chatel : vous parlez une autre langue, vous
+visez un autre but, mais vraiment vous partagez
+son goût pour l’impressionnisme ! Pour employer
+son mot qui est devenu le vôtre, vous <i>n’embrouillardez</i>
+pas vos réquisitoires. Oh ! non, ils demeurent
+très clairs ! Mais vous avez <i>embrouillardé</i> ce
+procès !… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>Non seulement vous avez remplacé les démonstrations
+par la lecture de la fameuse brochure — ce
+qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour
+le troubler, évoqué de sanglants fantômes : Ravachol,
+Vaillant, Émile Henry, Caserio ! Et, comme
+s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres décapités,
+vous êtes allé en Espagne chercher un spectre
+fusillé : vous avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas !</p>
+
+<p>Et, pour compléter la mise en scène, vous faites
+comparaître Jean Grave, le penseur, — un
+penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un
+penseur, messieurs ! — dans un incroyable décor,
+un décor des <i>Brigands</i> d’Offenbach, à côté d’un voleur,
+Ortiz !…</p>
+
+<p>Décor bizarre !</p>
+
+<p>Une escopette ! Deux longues canardières qui ont
+dû être maniées par Fra Diavolo ! Détail plein de
+couleur locale !… N’y a-t-il pas quelques Italiennes
+dans le fond du paysage ?… (Hilarité).</p>
+
+<p>Une belle couverture en soie bleue ! De l’argenterie,
+des bibelots, de la vaisselle à foison ! Une bicyclette !
+sans que je puisse deviner quelle peut bien
+être sa signification symbolique au procès !… (Rires).
+Pour saupoudrer le tout, quelques petits explosifs
+afin de permettre à la chimique éloquence de M.
+l’expert Girard de détonner officiellement en cour
+d’assises, et un peu de fulmi-coton — ce qui était
+très dangereux, Monsieur l’Avocat général, car la
+chaleur de votre éloquence aurait pu la faire éclater !
+(Hilarité).</p>
+
+<p>Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent
+se rafraîchir à Paris, entrait aujourd’hui au
+Palais, il dirait à sa femme : « Tiens, on juge une
+troupe de cambrioleurs, et — montrant Jean Grave — voilà
+sans doute leur chef !… (Hilarité).</p>
+
+<p>M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner
+le jury ; il a exhibé, au bon moment, un instrument
+extraordinaire : celui dont, paraît-il, usent
+les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des
+bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient
+pas de pareils instruments : M. l’avocat général l’affirme !…
+Aujourd’hui, M. l’avocat général, qui défend
+la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes !
+Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a
+rien à en craindre : ils font partie de la société !…
+(Hilarité générale).</p>
+
+<p>Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère,
+je parlerai brièvement.</p>
+
+<p>Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but.
+S’il est vrai qu’une défense doive s’inspirer de l’accusé
+et tâcher d’en refléter la physionomie intime
+pour la révéler aux juges, la mienne aura pour
+marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est
+pas l’orateur brillant ; Jean Grave est le chercheur
+austère ; tout ce qui brillerait sans prouver le dépeindrait
+mal. La procédure le qualifie d’<i>homme de lettres
+d’un réel mérite</i> ; je remercie la procédure ;
+mais le vrai mot qui lui convienne est celui de <i>laborieux</i>.
+Ses livres, que défend une aridité doctrinale,
+ne sollicitent guère la passion facile des masses ; ils
+ne parlent qu’aux intellectuels ; et, seuls, les intellectuels
+ont le courage de les lire et la force de les
+approfondir.</p>
+
+<p>Un autre mot convient à Jean Grave : c’est un honnête
+homme. S’il y a des péchés dans sa vie, tous ses
+péchés sont des écrits. Si c’est un récidiviste, c’est
+un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont rares
+les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne
+connaît pas la tristesse des lâches variations ! Rassurez-vous,
+Jean Grave ! Quelles que soient vos théories,
+comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint
+votre dignité ! Rassurez-vous : il n’y a pas ici
+que le cri du réquisitoire ! Vos amis se souviennent
+de vous ! et les loyales mains qui se mirent dans la
+vôtre continueront de la presser !</p>
+
+<p>La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme
+privé ?</p>
+
+<p>On peut rêver une société autre que celle où l’on
+vit, on peut espérer un <i>avenir</i>, comme disait La
+Bruyère, et n’être pas un malfaiteur !</p>
+
+<p>Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect
+d’anarchie, le journal <i>Le Temps</i>, qualifiait tout récemment
+de « <i>penseur immortel</i> » ; Proudhon, le
+maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy
+appelait, l’autre jour, à la tribune « <i>l’anarchisme
+scientifique et philosophique</i> » ; Proudhon qui,
+de l’anarchisme, a dégagé les principes et précisé les
+théories : Proudhon a formulé ce jugement terrible,
+qui en dit plus que toute la <i>Révolte</i> : « <i>La propriété,
+c’est le vol !</i> »</p>
+
+<p>Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie,
+et que Proudhon l’eût trouvé sur sa route, il eût recherché
+votre adresse pour vous le rapporter. M.
+Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la
+masse, et du retour violent des biens des particuliers,
+n’en ferait ni plus ni moins que Proudhon, l’anarchiste ;
+et Jean Grave, le communiste, imiterait M.
+Guesde, le collectiviste parlementaire.</p>
+
+<p>Au surplus, pourquoi s’attarder ? La probité de
+Jean Grave — ce malfaiteur ! — est incontestable.
+Tout son passé l’atteste. Dans le premier procès, M.
+le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat
+général, l’avez reconnu ; il n’y a pas jusqu’au
+rapport de police qui n’ait dû joindre à ces attestations
+si hautes son pâle certificat. Il confesse que
+Jean Grave <i>n’a jamais été l’objet d’aucune remarque
+défavorable</i>. Et pourtant, dans un tel procès,
+lorsqu’il s’agit de Jean Grave, Dieu sait si l’on
+a dû se tournebouler l’entendement afin d’en trouver,
+des <i>remarques défavorables</i> ! Pour obtenir cet hommage
+incolore, il faut avoir été un homme toujours
+rudement vertueux !…</p>
+
+<p>J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus
+proclamer la haute honorabilité de l’homme.</p>
+
+<p>Vous avez entendu la franche et noble parole de
+M. Frantz Jourdain ?</p>
+
+<p>Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier,
+l’éminent anthropologiste, le très distingué
+professeur de l’École de médecine. Elle va vous révéler
+le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son
+cerveau, sa pensée qu’on accuse ? C’est son cerveau
+que je défends.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave :</p>
+
+<p class="ugap">Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la <i>Révolte</i>
+où j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du
+droit de punir que j’avais affirmé dans mon cours comme
+résultant de la nécessité de punir. Je sus, par l’intermédiaire
+de M. <i>Élie</i> Reclus, que l’auteur de cet article était
+M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie.</p>
+
+<p>Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa
+d’aller le voir à la prison.</p>
+
+<p>Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès
+l’abord, de sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant
+été interrompue par d’autres visiteurs, je retournai une
+fois ou deux à Sainte-Pélagie pour la continuer.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister
+très assidûment à mon cours et de s’y intéresser,
+m’adressant de temps en temps, soit verbalement à l’issue
+des leçons, soit par écrit, des objections auxquelles je répondais.
+J’ai pu constater ainsi, bien que je n’aie pas réussi
+à le persuader, sa profonde conviction, sa sincérité parfaite,
+son aptitude à écouter et à saisir les démonstrations
+les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie irréprochable
+dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion
+d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment
+reçu qu’une instruction primaire, cependant, et il a dû
+faire de grands efforts pour l’accroître, ce qui est la preuve
+d’une élévation et d’une énergie de caractère peu communes.</p>
+
+<p>Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement
+scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique
+violente que le mien, me semble indiquer toute autre chose
+que l’irréflexion et la violence. C’est pourquoi j’ai conçu
+pour le caractère de M. Grave une réelle sympathie, malgré
+ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa doctrine.
+Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un
+homme comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher
+l’emploi de moyens tels que la dynamite et le couteau pour
+répandre et faire triompher des idées.</p>
+
+<p>Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération
+la plus distinguée.</p>
+</blockquote>
+
+<p>— Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du
+débat.</p>
+
+<p>Ce procès, si on élague toutes les considérations
+étrangères dont on voudrait l’encombrer et qui le
+défigurent, est un pur procès d’association.</p>
+
+<p>Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir,
+ni des idées, ni des tendances, ni des théories
+de Jean Grave. Tout cela n’a rien à voir ici.</p>
+
+<p>M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois
+nouvelles, a déclaré « qu’elles ne visent pas l’anarchisme
+scientifique et philosophique, mais bien les
+faits criminels et l’incitation à ces faits ».</p>
+
+<p>Retenez cela, Messieurs les Jurés. Il faudra vous
+demander si, abstraction faite de ses idées et des
+écrits qui les expriment, Jean Grave a commis un
+« acte », et cet acte, par définition et par hypothèse,
+ne peut être que la fondation d’une société de malfaiteurs,
+ou l’affiliation à cette société.</p>
+
+<p>Je dis : <i>abstraction faite de ses idées et des écrits
+qui les expriment</i>. Car les questions qu’on vous
+pose ne vous chargent pas d’examiner la moralité ou
+le danger de ces écrits.</p>
+
+<p>Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de
+votre juridiction.</p>
+
+<p>Ceux qui semblaient coupables ont été punis par
+des condamnations précédentes.</p>
+
+<p>Les autres sont :</p>
+
+<p>Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme
+<i>Jehan le Vagre</i> ;</p>
+
+<p>Ou les articles parus dans le <i>Révolté</i> jusqu’en 1887 ;</p>
+
+<p>Ou les articles parus dans la <i>Révolte</i> jusqu’en 1893.</p>
+
+<p>Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c’est
+qu’apparemment ils ne tombaient pas sous le coup
+des lois existantes ; et, si on a oublié de les poursuivre,
+ils sont je ne sais combien de fois couverts par
+la prescription.</p>
+
+<p>Quant aux écrits futurs, vous n’avez à vous en
+préoccuper ni au point de vue juridique ni au point
+de vue moral.</p>
+
+<p>Ni au point de vue juridique : car le délit n’est pas
+commis encore.</p>
+
+<p>Ni au point de vue moral : car, si le délit est commis,
+n’ayez crainte, Messieurs les Jurés, on vient de
+nous fabriquer une bonne petite loi qui atteint beaucoup
+d’autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera
+beaucoup d’autres penseurs à retourner, comme
+le sage, sept fois, sinon la langue dans la bouche, du
+moins la plume dans l’écritoire, avant de se hasarder
+à lâcher un bout de chronique !</p>
+
+<p>Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions
+sur un point unique :</p>
+
+<p>Jean Grave s’est-il, par un fait matériel, extérieur,
+affilié à une société quelconque ?</p>
+
+<p>Quand je dis <i>quelconque</i>, je me trompe, quoique,
+aujourd’hui, en matière de preuve, l’adjectif soit fort
+à la mode.</p>
+
+<p>La loi dont on vous demande l’application veut
+« une société formée dans le but de préparer ou de
+commettre des crimes contre les personnes ou les
+propriétés ». (Art. 1<sup>er</sup>).</p>
+
+<p>Ces crimes, j’imagine, ne pouvant être des écrits,
+sont des attentats matériels : explosions, vols, assassinats.</p>
+
+<p>Le mot <i>attentat</i> se trouve, d’ailleurs, en toutes lettres,
+dans le rapport de M. Bérenger, et l’honorable
+sénateur, visant des malheurs trop connus, précise
+et parle « d’attentats qui répandent la destruction et
+la mort sur un grand nombre de victimes ».</p>
+
+<p>La question qui se pose est donc la suivante :</p>
+
+<p>Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s’est affilié à
+une <i>association</i> dont le but était de commettre des
+crimes ?</p>
+
+<p>Vous a-t-on prouvé qu’il s’est <i>associé</i>, tout au moins
+<i>entendu</i>, avec les hommes assis à ses côtés ?</p>
+
+<p>Jean Grave s’est-il, dans ce but, affilié à Sébastien
+Faure, à Fénéon, à Chatel, à tous les autres ?</p>
+
+<p>Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et
+ces hommes !</p>
+
+<p>Montrez-moi, du moins, les relations, orales, écrites,
+pécuniaires, qu’il a entretenues avec eux !</p>
+
+<p>En lisant la procédure, j’ai été stupéfait.</p>
+
+<p>Je m’attendais à trouver, non une preuve — je savais
+qu’elle n’existait pas — mais tout au moins une
+présomption, un indice, un témoignage, cette <i>chose
+quelconque</i> dont on semble désormais disposé à se
+contenter.</p>
+
+<p>Qu’ai-je vu ?</p>
+
+<p>Le magistrat instructeur commence par lire à Jean
+Grave un écrit incendiaire : vous croyez que c’est la
+<i>Révolte</i> et que c’est signé de Jean Grave ?</p>
+
+<p>Du tout. C’est un recueil qui s’intitule : <i>Recueil
+international</i> !</p>
+
+<p>Et Jean Grave de répondre :</p>
+
+<p>« Je n’accepte pas les théories de l’<i>International</i>.
+J’ai toujours refusé d’entrer en relation avec les
+rédacteurs de ce journal, parce que je le considérais
+comme un journal subventionné par la police. »</p>
+
+<p>Et il ajoute ces mots que je vous signale parce
+qu’ils sont la meilleure formule de l’état d’esprit de
+Jean Grave et le résumé le plus net de ses théories :</p>
+
+<p>« Je ne suis pas partisan de la violence pour la
+violence. Mais la violence découlera nécessairement
+de la situation. »</p>
+
+<p>Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à
+l’heure actuelle par beaucoup de bons esprits !</p>
+
+<p>C’était l’opinion de Béranger, quand il prédisait :</p>
+
+<p>« Nous approchons de l’état de crise et du siècle
+des révolutions. »</p>
+
+<p>Le dramatique génie de Victor Hugo — le voyant
+magnifique — a terriblement précisé la prédiction de
+Béranger :</p>
+
+<p>« Le siècle ne finira pas sans une grande révolution. »</p>
+
+<p>C’est, à tort ou à raison, l’impression de Jean Grave.
+Et cette impression ne tombe, j’imagine, sous le coup
+d’aucun texte de loi !</p>
+
+<p>La réponse de Jean Grave était topique !</p>
+
+<p>Alors, M. le juge d’instruction renferme l’<i>International</i>
+et, bien qu’il vienne d’affirmer à Jean Grave
+qu’il ne s’agit pas le moins du monde de ses idées, il
+exhibe — devinez quoi ? — <i>La Société mourante et
+l’Anarchie</i> !… Et il relit de cet ouvrage, très aridement
+doctrinal, les quelques extraits qui motivèrent
+le procès que vous savez !</p>
+
+<p>De sorte qu’un esprit mal fait pourrait croire qu’à
+l’heure actuelle, c’est encore <i>La Société mourante et
+l’Anarchie</i> qu’on traduit à cette barre, et que, les circonstances
+atténuantes accordées par vos prédécesseurs,
+n’ayant permis d’infliger à Jean Grave que
+deux ans de prison, on vient vous demander de
+compléter leur besogne en accordant au Parquet un
+petit supplément de vingt ans de travaux forcés !…
+(Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion,
+c’est une lettre de Jean Grave écrite à ses
+coaccusés, qui le mette en rapports criminels avec
+eux, qui me le montre préparant des vols ou des
+assassinats.</p>
+
+<p>Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n’a pu
+s’associer ! Pour s’associer, c’est comme pour se marier,
+il faut être au moins deux ! Les malfaiteurs eux-mêmes
+ne sauraient échapper à l’empire de cette
+nécessité.</p>
+
+<p>Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins
+quelques-uns d’entre eux, avec Sébastien Faure, avec
+Chatel, avec Brunet, — je parle de ceux qu’il a vus
+une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres, — a-t-il
+formé, je ne dis pas une association, mais un
+de ces « groupes d’études », un de ces groupes éphémères
+qui sont l’unique ressource de M. l’avocat
+général ?</p>
+
+<p>Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant
+avec Sébastien Faure, avec Brunet, avec Chatel,
+où vous voudrez, dans la rue, sur la place publique,
+pour étudier quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Montrez-les-moi se concertant, précisant le but à
+atteindre !</p>
+
+<p>Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion,
+et qu’une étude préalable ne leur eût pas fait de
+mal.</p>
+
+<p>Sébastien Faure vous a dit :</p>
+
+<p>« J’ai bien à peu près les idées de Jean Grave ;
+mais je ne suis pas du tout de son avis sur la question
+du vol ! »</p>
+
+<p>Ce qui a son intérêt, quand il s’agit d’une entente
+en vue de voler les bourgeois !</p>
+
+<p>On passe à Chatel, et Chatel de dire :</p>
+
+<p>« C’est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du
+tout à la manière de Sébastien Faure et de Grave ! »</p>
+
+<p>Chatel se rassied et Brunet se lève :</p>
+
+<p>« Je suis anarchiste, dit-il ; mais entre mon anarchisme
+et celui de Jean Grave, de Chatel ou de Faure,
+il y a autant de ressemblance qu’entre le jour et
+la nuit ! »</p>
+
+<p>Et il vous explique qu’il n’est pas intransigeant,
+qu’il s’accommoderait à la rigueur de quelques-unes
+de nos institutions présentes et qu’à ses yeux l’idée
+des syndicats pourrait servir de base à la société
+future.</p>
+
+<p>Eh bien ! en fait d’anarchismes, en voilà, me semble-t-il,
+quatre qui voudraient se battre plutôt que
+s’associer ; et, si jamais ils forment un groupe d’études,
+avant de se concerter pour agir, ils feront bien
+de se concerter pour s’entendre !</p>
+
+<p>L’anarchisme de Grave, c’est l’anarchisme doctrinaire ;
+l’anarchisme de Faure, c’est l’anarchisme brillant ;
+l’anarchisme de Chatel, c’est l’anarchisme esthétique ;
+l’anarchisme de Brunet, c’est l’anarchisme
+opportuniste !…</p>
+
+<p><span class="sc">Brunet</span>, interrompant. — Je vous remercie beaucoup !
+(Hilarité générale).</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Brunet, sur les mânes de
+Proudhon, votre maître à tous, je vous jure que je
+n’ai pas eu le moins du monde l’intention de vous
+blesser, et je retire de grand cœur l’épithète, en effet,
+injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche…
+(Rires et bravos).</p>
+
+<p>Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui
+n’ont qu’un point commun, celui <i>de ne pas s’entendre</i>,
+aient néanmoins conclu une <i>entente</i> dans le seul but
+appréciable d’inaugurer la loi nouvelle et d’attraper
+vingt ans de travaux forcés, n’est-ce pas là le signe
+d’un cinquième anarchisme, qui n’est pas le moins
+périlleux ? Je l’appellerai, s’il vous plaît : l’anarchisme
+judiciaire… (Mouvement).</p>
+
+<p>Voyons ! Vous dites que Jean Grave s’affilie : donnez-lui
+des affiliés !</p>
+
+<p>Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces ! Vous
+avez grandi jusqu’à son apogée l’art policier de la
+perquisition ! Vous avez arrêté des centaines d’anarchistes !
+Vous les avez emprisonnés, mis au secret !
+Vous n’avez rien négligé pour les faire parler !
+Si vous les avez relâchés, c’est qu’ils n’étaient pas
+coupables. S’ils n’étaient pas coupables, c’est qu’ils
+n’étaient pas associés ? S’ils n’étaient pas associés,
+comment Jean Grave a-t-il pu s’affilier à leur association ?</p>
+
+<p>Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme
+une fiction, qui échappe au banc des assises et ne
+fournit à votre parole que l’image imprécise d’un péril
+indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous
+dites :</p>
+
+<p>« Voilà l’association organisée par Jean Grave !
+Ces êtres, que je ne connais pas, que je ne puis vous
+livrer, parce que je les ignore, ou que, les ayant arrêtés,
+j’ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres
+fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes,
+voilà les malfaiteurs avec qui Jean Grave s’entend
+pour détruire la bourgeoisie ! »</p>
+
+<p>Étrange association où il n’y a point d’associés !</p>
+
+<p>Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où
+il n’y a d’affiliés que les numéros de la <i>Révolte</i> !</p>
+
+<p>Entente inouïe jusqu’alors, qui ne repose que sur
+des phrases, et où les seuls complices sont des idées
+et des mots !</p>
+
+<p>C’est ce que M. l’avocat général appelle :</p>
+
+<p>« L’association par la voie du journal ! »</p>
+
+<p>Définition qu’il complète par cette autre non moins
+étonnante :</p>
+
+<p>« Entente entre gens qui ne se connaissent pas, en
+vue de commettre des faits qui ne se sont pas produits ! »
+(Hilarité).</p>
+
+<p>Voyons, discutons un peu :</p>
+
+<p>La brochure de 1883, j’admets, si vous voulez,
+qu’elle trace l’esquisse d’un plan, qu’elle invente ou
+réédite le projet de certains groupements, qu’elle
+ait conçu, une minute, un projet d’entente où « la
+propagande théorique aurait pu servir à masquer
+la propagande par le fait ».</p>
+
+<p>Soit ; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès,
+est quelque chose, elle est, elle ne peut être qu’un
+plan ! Et, pour l’application d’un texte voté en 1893,
+qu’importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce
+plan n’est pas réalisé ?</p>
+
+<p>Or, je vous dis : le plan de 1883 a été abandonné
+par Grave lui-même dans l’esprit duquel s’est accomplie
+une évidente évolution.</p>
+
+<p>M. l’avocat général sourit !…</p>
+
+<p>M. l’avocat général n’admet pas que les idées de
+Jean Grave aient pu se modifier !… Cela pourtant
+n’est pas arrivé qu’à Jean Grave !…</p>
+
+<p>Écoutez ce qu’écrivit jadis un monsieur, à l’heure
+qu’il est gros bourgeois et nanti d’importantes fonctions
+dans la société moderne :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le <i>Père Duchêne</i> voulait aujourd’hui, patriotes, à propos
+justement des boîtes à messes, vous raconter une petite
+histoire qui l’a b…grement fait rigoler.</p>
+
+<p>Un vieux patriote, des amis du <i>Père Duchêne</i>, est venu
+hier le trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée
+affiche.</p>
+
+<p>Où f….. ! il est dit qu’on va vendre tout l’attirail de la
+boutique qui a nom chapelle Bréa !</p>
+
+<p>Là, du côté de l’avenue d’Italie !</p>
+
+<p>Le <i>Père Duchêne</i> se rappelle du J…-f….. Bréa.</p>
+
+<p>— Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd’hui
+cette histoire-là !</p>
+
+<p>Il suffira de vous dire, patriotes, que c’était en juin 1848.</p>
+
+<p>Quand les patriotes d’il y a vingt-deux ans se battaient,
+eux aussi, à l’ombre du drapeau rouge, pour le triomphe
+de la grande révolution sociale, ah ! il y en a eu des tués,
+des bons b….. là, et des déportés qui ont été faire la récolte
+du poivre ! Ah ! f….. ! il faudra qu’un jour le <i>Père
+Duchêne</i> raconte tout au long cette histoire aux patriotes !
+Eh bien ! Bréa est un de ceux qui fusillaient le peuple ! Le
+peuple l’a pris et l’a fusillé, parce qu’il avait voulu le trahir,</p>
+
+<p>Et faire comme les J…-f….. qui lèvent la crosse en l’air
+et vous fusillent à bout portant.</p>
+
+<p>Les J…-f….. avaient fait élever une chapelle en son honneur !</p>
+
+<p>La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte,
+qui ne rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme
+la sacrée Chapelle expiatoire, que les défaites du peuple
+et de la révolution.</p>
+
+<p>Le <i>Père Duchêne</i> est bougrement content, car la commune
+fait là ce qu’on appelle d’une pierre deux coups.</p>
+
+<p>Elle consacre sa haine pour les J…-f….. qui, comme
+Bréa, fusillent les patriotes,</p>
+
+<p>Et f… encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins !</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes — n’est-ce pas,
+Monsieur l’Avocat général ? — mais
+dont le style, plutôt… salé, ne rappelle guère
+la sobre langue doctrinale du journal <i>La Révolte</i>,
+appartient aujourd’hui à la France officielle : il a
+porté des toasts à la santé du Tsar ; devant sa voiture
+ont cavalcadé les cuirassiers, cet honneur, cette
+élite de nos phalanges militaires !… Admettez-vous
+qu’il ait changé d’avis, lui, l’honorable M. Humbert,
+le président du premier conseil municipal de France ?…
+(Longue sensation dans l’audience).</p>
+
+<p>Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé — affirme
+M. l’avocat général.</p>
+
+<p>Eh bien ! ici, prenant l’offensive, intervertissant
+les rôles, faisant ce que vous devriez faire et ce que
+vous ne faites pas, assumant le fardeau de la preuve,
+je viens vous démontrer directement, matériellement,
+par ce journal <i>La Révolte</i>, le seul accusé d’aujourd’hui,
+que, quelles que soient la perfidie ou
+l’élasticité du texte, Jean Grave n’a formé, ni avec
+les gens qui l’entourent, ni avec cette foule anonyme
+dont je vous parlais tout à l’heure, quoi que ce soit
+qui, de près ou de loin, constitue ou une <i>association</i>
+ou une <i>affiliation</i> ou une <i>entente</i>, au sens juridique
+et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont
+les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés,
+moi, défenseur, je m’efface et je laisse parler
+les écrits.</p>
+
+<p>Je dis, d’abord, qu’il n’y a pas d’<i>association</i>.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’une association ?</p>
+
+<p>Le rapport de M. Bérenger, précisant la portée de
+la loi nouvelle, nous la montre créant de nouveaux
+délits, frappant les associations, quelle que soit leur
+durée ; mais, pour les définitions légales, il s’en réfère
+au droit commun.</p>
+
+<p>Le rapport est formel à cet égard :</p>
+
+<p>« Le projet n’a rien de contraire aux principes
+généraux de notre droit » — y lit-on en ce qui touche
+la définition de l’association.</p>
+
+<p>Et l’<i>entente</i> n’est que l’ancienne résolution d’agir
+concertée entre deux ou plusieurs personnes, de
+l’article 89 du code pénal.</p>
+
+<p>Or, quel est le droit établi par le code pénal ?</p>
+
+<p>Écoutez M. Faustin Hélie, l’éminent criminaliste :</p>
+
+<p>« Toute association suppose deux éléments : un
+but déterminé et un lien qui unisse les associés. Le
+signe distinctif des associations est une constitution
+organique. »</p>
+
+<p>Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision,
+Jules Favre disait dans le fameux procès des
+Treize — ô éternel recommencement des palinodies
+humaines ! Les <i>Treize</i> d’aujourd’hui sont <i>Trente</i>,
+voilà tout !… — Jules Favre disait :</p>
+
+<p>« L’association suppose, non pas seulement un
+lien quelconque qui rapproche les hommes, mais encore
+une convention qui la rend obligatoire ; des intérêts
+qui se confondent, qui vont à un but commun.
+Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans
+une réunion quelconque, vous pouvez affirmer qu’il
+n’y a pas d’association. »</p>
+
+<p>Je ne demande pas une constitution, une charte
+au sens propre du mot. Mais je veux la preuve d’une
+organisation, tout au moins rudimentaire : une sorte
+d’administration, comme disait Jules Favre ; de hiérarchie,
+faute de quoi, avec la meilleure ou la plus
+mauvaise volonté du monde, il n’y a pas, il ne saurait
+y avoir d’organisation.</p>
+
+<p>Je n’exige pas des statuts comme ceux que j’ai là
+sous les yeux.</p>
+
+<p>Ce sont les statuts d’une association célèbre qui a
+joué un grand rôle dans l’histoire de notre pays et
+du monde.</p>
+
+<p>Cette association n’a pas, à ma connaissance,
+percé des foies de présidents de république. Mais
+elle s’est offert le cou d’un certain nombre de rois — notamment
+du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle
+quelque part « un brave homme peu fait pour
+la guillotine » — ce qui prouve que le style de Jean
+Grave est moins meurtrier que les jugements maçonniques.</p>
+
+<p>Les ressentants de cette association ont même
+décidé cet acte de <i>haute justice sociale</i> (alors on parlait
+comme Ravachol) à Wiesbaden, dans un convent
+célèbre. Où l’analogie devient d’une atroce ironie,
+c’est que le convent, raconte un chroniqueur, se tint
+dans une cave !…</p>
+
+<p>Depuis, l’association s’est logée dans des locaux
+moins humides. Elle a commandé à son grand architecte,
+celui de la rue Cadet, de lui en bâtir d’autres
+plus confortables. Elle a déserté les caves, et
+elle n’use plus de ces endroits, frais mais tristes, que
+pour y conserver les bons vins qu’elle boit de temps
+à autre à la santé de la démocratie attérée.</p>
+
+<p>Cette association soulève des avis divers.</p>
+
+<p>Les uns la considèrent comme la gardienne des
+lois — y compris, j’imagine, l’article du code pénal
+qui défend de s’associer plus de vingt.</p>
+
+<p>D’autres sont plus sévères : dans une encyclique
+récente qui répète des enseignements séculaires, le
+pape Léon XIII la traite de « secte criminelle » et la
+qualifie : « une association de malfaiteurs organisée
+en vue de détruire les principes essentiels sur lesquels
+reposent toutes les sociétés civiles. »</p>
+
+<p>— Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur
+l’Avocat général, qu’on est toujours l’anarchiste de
+quelqu’un !… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>Et notez que, si je me permets de citer le verdict
+d’un pape, c’est que Léon XIII, qualifié à plusieurs
+reprises par le journal <i>Le Temps</i> d’« homme de génie »,
+et par le <i>Journal des Débats</i> « du plus grand
+des papes », n’a pas la réputation d’être l’ennemi
+implacable du régime dont M. l’avocat général est
+l’officielle incarnation !</p>
+
+<p>Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie
+pour avoir le plaisir de citer Léon XIII ; j’en parle
+parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît comme
+le type de ces associations de combat qui, à l’origine,
+ont un pied dans le crime, avant de poser l’autre sur
+la marche qui monte au pouvoir ; de ces associations,
+dont le but est de renverser un ordre social et de
+lui en substituer un autre dont elles se font les impitoyables
+gardiennes dès qu’il est établi ; j’en parle,
+parce que la Franc-Maçonnerie se manifeste dans
+l’Histoire comme la plus fidèle image de ce que la
+langue du droit appelle une <i>affiliation</i>.</p>
+
+<p>En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif,
+cet ensemble d’efforts, de moyens, d’actes
+coalisés pour le triomphe d’une doctrine et d’un intérêt.</p>
+
+<p>Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet
+règne un Grand Maître. Sous lui, commande toute
+une armée de gradés auxquels on doit le plus profond
+respect, car ils sont tous plus <i>vénérables</i> les
+uns que les autres (longue hilarité). L’association se
+divise en groupes — les loges, qui n’ont rien d’une
+salle d’études — puissamment reliés entre eux. Les
+membres versent dans une caisse commune des
+cotisations annuelles qui ont servi et servent encore
+à une certaine propagande.</p>
+
+<p>Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge,
+il faut des paroles données, des promesses échangées — partant,
+l’abdication d’une partie de l’individualité
+humaine au profit d’un pouvoir collectif — toute
+une série d’initiations préparatoires qui, dans
+le langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire :
+recevoir la lumière du troisième appartement !</p>
+
+<p>Eh bien ! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un
+seulement de ces caractères, se retrouvent-ils dans
+l’Anarchie ? L’Anarchie est-elle, je ne dis pas une
+Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une
+Franc-Maçonnerie ? La Franc-Maçonnerie peut-elle
+intenter à l’Anarchie un procès de concurrence déloyale
+ou de contre-façon ?</p>
+
+<p>Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général.
+Vous savez bien, par le dossier lui-même, que
+les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des méditatifs,
+ou des théoriciens tout le jour courbés sur
+leur bureau, ou, dans un tout autre monde, très
+loin des premiers, quoi qu’on en dise, des aigris,
+des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point
+commun d’habiter, tout en haut de l’immeuble social,
+la tristesse d’une mansarde et qui, en fait de lumière,
+n’ont jamais vu, malheureusement pour eux, celle
+du troisième, mais bien celle du sixième ou du
+septième appartement ! (Hilarité générale).</p>
+
+<p>Et — ironie des choses ! — si l’Anarchie n’est pas
+une Franc-Maçonnerie, ce qui — Jean Grave dira
+que je parle avec mes instincts d’autoritaire et mes
+préjugés bourgeois, — ce qui l’aurait rendue beaucoup
+plus redoutable, car une Franc-Maçonnerie,
+surtout dans les périodes de lutte pour la conquête
+du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y
+obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est
+précisément à cet homme dont vous faites le pivot
+de votre association, c’est à cet écrivain que vous
+voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses
+idées, à l’intransigeance de ses doctrines, que vous
+le devez.</p>
+
+<p>Il me faudrait une audience pour vous en lire
+toutes les preuves. C’est la <i>Révolte</i> entière qui
+devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent.
+J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles
+sont la démonstration évidente de ce que j’avance.</p>
+
+<p>Ils ne sont pas faits pour les besoins de la
+cause ; ils remontent à 1887 et s’échelonnent jusqu’à
+nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean
+Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me
+borner à quelques extraits topiques.</p>
+
+<p>Sous le titre : <i>Notre but</i>, le premier numéro de la
+première année expose le programme théorique du
+journal :</p>
+
+<blockquote>
+<p>La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point
+à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme
+partisans de l’action et de l’autonomie complètes de l’individu,
+nous cherchons à provoquer partout l’initiative consciente de
+l’homme.</p>
+</blockquote>
+
+<p>« Autonomie complète de l’individu ! » Aucun lien,
+par conséquent, qui l’enchaîne à l’individu ! C’est-à-dire
+tout le contraire de l’idée d’association !</p>
+
+<p>Est-ce à dire que dans la société anarchique — car
+Jean Grave, d’accord avec Proudhon, démolit
+pour reconstruire et rêve une société — l’homme
+doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la
+bête fauve ou le sauvage primitif ?</p>
+
+<p>Non : plusieurs fois, la <i>Révolte</i> s’est expliquée à
+cet égard :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre
+seul, qu’il a besoin du concours de tous ses semblables
+pour étendre son autonomie, qu’il lui faut solidariser ses
+forces avec d’autres pour combattre et triompher des
+obstacles que lui oppose la nature…</p>
+
+<p>Nous préparons cet âge du <i>Communisme anarchiste</i> où
+chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront
+pour chacun, et où, débarrassés de tout l’affreux
+bagage de l’antique barbarie, nous cesserons enfin d’être
+une bande vile de bourreaux et d’esclaves.</p>
+
+<p class="ugap">(Article-programme de la <i>Révolte</i>, premier numéro de la
+première année).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Comment naîtra et vivra cet âge béni du <i>Communisme
+anarchiste</i> ? Quelle sera sa constitution
+sociale ? Quelles seront ses lois — car, scientifiquement
+parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on
+proscrit le mot ?</p>
+
+<p>Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous
+donner encore une formule bien limpide, s’appliquent
+à rêver cet avenir mystérieux, et, au point de
+vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale
+et courageuse de l’effort cérébral contemporain,
+je ne saurais trop recommander à l’érudit et au
+penseur la sereine méditation de leurs rêves étranges.</p>
+
+<p>Lisez les curieuses <i>Lettres sur l’anarchie</i> publiées
+par la <i>Révolte</i> (7<sup>e</sup> année) :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte
+perpétuelle, à l’antagonisme irrémédiable des activités. La
+raison dont elle procède est la formule de l’ordre universel ;
+son application sociale édifiera certainement l’ordre
+social qui ne repose ni sur le mensonge abusivement imposé,
+ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive.</p>
+
+<p>Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de
+l’évidence, nous essayerons la fondation de la société
+anarchiste, l’organisation rationnelle de ce désordre dont
+nous menacent les défenseurs intéressés du présent douloureux.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L’auteur a-t-il <i>vérifié au grand jour de l’évidence
+la possibilité</i> de fonder une société anarchiste,
+<i>d’organiser rationnellement le désordre</i> qu’on entrevoit
+à l’horizon ? Ce n’est ici et aujourd’hui ni
+le lieu ni l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe,
+messieurs, pour la solution de l’affaire, ce
+n’est point la formule du soi-disant monde futur,
+mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.</p>
+
+<p>Or, le dogme essentiel se traduit en quelques
+mots :</p>
+
+<p>Le seul lien entre les hommes doit être le « sentiment
+de la solidarité ». Le seul groupement légitime
+est « le groupement naturel des mêmes tendances,
+des mêmes aspirations, des mêmes affinités ».</p>
+
+<blockquote>
+<p>Il faut abandonner tout le vieux système de groupements
+autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil
+directeur.</p>
+
+<p>Il faut que le groupement se forme spontanément.</p>
+
+<p>Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité
+des mêmes aspirations. Il s’établit un mouvement libre de
+relations.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les
+hommes. Aucune loi, aucun chef pour maintenir les
+groupements. Seulement, les hommes ont dans leur
+cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la
+nature. Les amitiés, les affections, les intérêts les
+réunissent : mais hors les sentiments et leurs mouvements
+naturels, rien ni personne — c’est là toute
+l’anarchie scientifique — n’a le droit de maintenir
+ces réunions, qui ne peuvent devenir permanentes
+que par la permanence des instincts qui les ont fondées.</p>
+
+<p>C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit
+le mot célèbre :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire
+l’élimination radicale du principe d’autorité.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et, comme Proudhon — ici, nous touchons le
+cœur du débat — comme Proudhon, Jean Grave
+n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres
+principes qu’après la victoire. La société anarchique
+doit s’élaborer comme elle devra plus tard fonctionner,
+c’est-à-dire qu’entre les autonomies individuelles,
+il ne peut, il ne doit y avoir d’autre
+lien que la communauté des tendances et des aspirations.</p>
+
+<p>Voilà ce que — de 1887 à 1893 — Jean Grave
+répondra à tous ceux qui le consulteront.</p>
+
+<p>De telles conceptions, je vous le disais, messieurs,
+n’ont d’accès qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs
+n’y voient pas grand’chose. Et rien n’est amusant
+comme la correspondance — cette correspondance
+de conjurés ! — qui s’établit entre la <i>Révolte</i> et un
+grand nombre d’anarchistes.</p>
+
+<p>De toutes parts on écrit à Jean Grave : « Mais, si
+nous voulons la victoire, <i>organisons-nous ! associons-nous !
+entendons-nous !</i> » Ces trois mots sont
+le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un
+intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne
+fléchit pas, et son principe est un rempart qu’aucune
+considération pratique ne renverse. On s’irrite
+contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on
+s’aigrit, on le traite d’utopiste, de docteur, de <i>pion</i> — épithète
+que, d’ailleurs, il partage avec un ministre — de
+jésuite, — ce qui prouve, Monsieur
+l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste,
+on est toujours aussi le jésuite de quelqu’un !
+(Hilarité).</p>
+
+<p>Vains efforts ! A tout, Grave oppose le <i lang="la" xml:lang="la">non possumus</i>
+du doctrinaire, de sorte que, non seulement
+<i>on ne s’organise pas</i> en vue d’actes pratiques
+auxquels le journal <i>La Révolte</i> est toujours resté
+étranger, mais que, même dans le domaine des
+idées pures, au lieu d’arriver à l’<i>entente</i>, on aboutit,
+grammaticalement parlant, au <i>défaut d’entente</i> le
+plus absolu !</p>
+
+<p>Prenez la collection de la 2<sup>e</sup> année :</p>
+
+<p>Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux
+posent la question suivante :</p>
+
+<p>« L’action individuelle peut-elle suffire ? »</p>
+
+<p>Réponse : Oui ! la <i>Révolte</i> ne reconnaît qu’un
+principe : « l’initiative personnelle », qu’elle qualifie
+« d’organisation spontanée ».</p>
+
+<blockquote>
+<p>En <i>révolution</i>, comme en <i>organisation sociale</i>, il n’y a
+pour les anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de
+l’<i>initiative</i>. (2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 26).</p>
+
+<p>Nous sommes révolutionnaires, oui… Mais pour que cette
+révolution s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires
+soient assez nombreux pour passer des aspirations
+au fait. <i>Comme la société que nous rêvons d’établir ne
+doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution
+de tous, il faudra que chaque révolutionnaire soit assez
+conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit dans
+la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour
+pouvoir se passer de mot d’ordre.</i> (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 7).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et cette idée revient incessamment dans la <i>Révolte</i>.
+Pourquoi un mot d’ordre ? Pourquoi une
+association ? Pourquoi une Franc-Maçonnerie ?</p>
+
+<blockquote>
+<p>Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante
+de la libre évolution de tous.</p>
+
+<p>Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les
+cerveaux, de façon que l’universelle harmonie soit, non
+seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus
+pressés, n’entendent pas de cette oreille, et dans le
+n<sup>o</sup> 11 de la 4<sup>e</sup> année, le défaut d’entente devient la
+scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols
+qui, eux, veulent s’organiser et ont formé des « commissions
+de relations ». Écoutez la <i>Révolte</i> ; l’article
+est de Jean Grave : il est bien documentaire :</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Vous n’avez pas d’entente</i>, pas de réunions dans lesquelles
+on prenne des résolutions, nous reprochent encore
+les camarades. Pour vous, l’essentiel est que chacun fasse
+ce qui lui plaît.</p>
+
+<p><i>Certainement</i>, camarades, et nous sommes certains que
+c’est la seule manière d’agir.</p>
+
+<p>Les camarades espagnols nous disent :</p>
+
+<p>Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons
+nos relations ; nous pourrions en avoir avec toute la
+terre, si les autres pays étaient organisés comme nous.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que
+vous ne soyez pas un avocat général espagnol !
+(Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur
+pour vous, il n’en est pas de même en France ;
+écoutez la suite, qui édifiera le jury :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase
+que préconisent les camarades espagnols, sans s’y arrêter
+pourtant…</p>
+
+<p>Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper
+des éléments en vue de faire la révolution…</p>
+
+<p>Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution
+viendra en dehors de nous, avant que nous soyons
+assez nombreux pour la provoquer…</p>
+
+<p>Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées,
+évitant toute concession qui pourrait voiler un coin de nos
+idées ; ne voulant pas, sous aucun prétexte, accepter aucune
+alliance qui, à un moment donné, pourrait devenir
+une entrave.</p>
+
+<p>… <i>Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout
+englober, tout faire, tout entreprendre.</i></p>
+
+<p>… Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons
+les impatients jeter leur feu, et les théories, devenant
+plus réfléchies, seront plus conscientes et se coordonneront
+d’autant mieux qu’elles n’auront rien d’imposé,
+que l’on n’aura apporté aucune entrave à la libre évolution
+des esprits. (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 26).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Quelle <i>entente</i>, Messieurs les Jurés !</p>
+
+<p>Mais voici qui coupe court à toute équivoque.
+C’est un article intitulé : L’E<span class="xsmall">NTENTE</span>. Nous allons voir
+ce que l’anarchie doctrinale en pense, de l’E<span class="xsmall">NTENTE</span>
+qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons !</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes
+français il ne peut plus se constituer de ces organisations
+entre un petit nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui
+voudraient donner une impulsion et une direction au parti.
+Si pareille entente se constituait aujourd’hui, elle n’aurait
+jamais l’importance qu’elle aurait eue autrefois et elle ne
+vivrait pas…</i> Nous n’avons, d’ailleurs, qu’à nous en réjouir.
+De pareils groupements, qui ont rempli presque toute
+l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute donner,
+pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui
+donner une force d’action, une importance et un certain
+lustre qu’il n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout
+de quelques années, <i>toutes ces ententes deviennent une
+gêne, un obstacle au développement ultérieur</i>. Elles ne permettent
+pas à l’individu d’atteindre toute la force de son
+développement. (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 31).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le
+ton de la <i>Révolte</i> ne fait que se confirmer. Les numéros
+de 1892 répètent les mêmes conseils :</p>
+
+<p>Je lis dans le numéro 48 :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Il devient évident que nos amis persistent dans leurs
+idées d’organisation préalable avec une obstination déconcertante.
+Ils ne s’aperçoivent pas que le vide grandit autour
+d’eux et nous présentent un ultimatum : « Passez par
+ici, ou l’anarchie est perdue. » Gardez vos prédictions,
+camarades.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Est-ce net ?</p>
+
+<p>De tout ce qui précède dégageons les conclusions.</p>
+
+<p>Il semble que les anarchistes se soient organisés
+en Espagne et qu’ils aient tenté de se fédérer en Italie.
+Des Français ont voulu suivre leur exemple. La brochure
+de 1883 a subi la poussée de cette tentative.
+Elle n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns
+peut-être l’ont essayé : ils n’y ont pas
+réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au journal
+<i>La Révolte</i> l’honneur d’une grande influence, on
+peut dire que la vigueur de sa polémique sans trêve
+fut la cause de leur échec. Ironie des choses ! Cette
+même <i>Révolte</i> est aujourd’hui présentée au jury
+comme ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement
+empêché d’aboutir !… (Mouvement).</p>
+
+<p>Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale,
+c’est que <i>La Révolte</i> n’a jamais prétendu s’imposer
+au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour son compte
+et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de
+journal et rien qu’œuvre de journal.</p>
+
+<p>Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque ?
+Est-il le langage d’un promoteur, d’un organisateur,
+d’un leader ? N’est-il pas celui d’un journaliste
+qui veut n’être que journaliste, parce que
+c’est là qu’il trouve son devoir et sa mission ? Grave
+a été un gérant ; Grave a été un rédacteur. En ce
+qui le concerne, je conçois des procès de presse :
+tout autre procès est un illogisme, un non-sens ou
+un parti pris !</p>
+
+<p>Voilà donc la <i>Révolte</i> bien caractérisée : la <i>Révolte</i>
+a été un <i>journal</i>, et non une <i>conjuration</i>.</p>
+
+<p>C’est à titre de journal que, comme tous les journaux
+du monde, elle publiait, à sa quatrième page,
+ces fameuses « petites correspondances » qui, au
+dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux
+<i>conjurés</i> !</p>
+
+<p>Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes,
+où l’on peut tout oser, pour se permettre de
+dire que les correspondants d’un journal sont des
+<i>affiliés</i> au sens de la loi pénale !</p>
+
+<p>Voici un journal mondain. A la même rubrique
+« Petites correspondances », j’y relève ce qui suit :</p>
+
+<p><i>Gabrielle X… à Paul Y… Mari part demain ;
+sois 3 h., avenue Acacias, bois.</i></p>
+
+<p>M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le
+texte nouveau, il y a <i>entente</i> entre le journal dont
+je parle, Gabrielle, Paul et le mari ? (Hilarité).</p>
+
+<p>Voici un autre journal, un journal boulevardier qui,
+entre temps, y va de son petit mot pour protéger la
+morale et la famille contre l’anarchie. J’y relève ce
+qui suit :</p>
+
+<p><i>Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons
+tous les jours de midi à cinq heures piscine particulière.</i></p>
+
+<p><i>Masseuse, premier ordre, services garantis.</i></p>
+
+<p><i>Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre
+anglais à Monsieur riche et vieux.</i></p>
+
+<p>Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler
+à des pères de famille, quelle que soit la confiance
+qu’ils m’inspirent. (Rires).</p>
+
+<p>Eh bien ! M. l’avocat général pense-t-il qu’il
+existe une <i>entente</i>, au point de vue pénal, entre
+le journal, la masseuse, l’Anglaise et le vieux
+Monsieur ?… (Hilarité générale).</p>
+
+<p>— Mais — insiste M. l’avocat général — les
+correspondants de la <i>Révolte</i> étaient anarchistes !</p>
+
+<p>Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste
+était le journal ! Un journal anarchiste
+a pour correspondants des anarchistes, comme
+un journal du boulevard a des boulevardiers, comme
+un journal de cocottes a des cocottes !…</p>
+
+<p>Quant aux convocations de <i>groupes</i>, la <i>Révolte</i>
+faisait ce que fait l’<i>Intransigeant</i>, ce que font toutes
+les feuilles populaires — ni plus ni moins.</p>
+
+<p>Ainsi que l’observait Jean Grave : « La <i>Révolte</i> ne
+convoquait pas les groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes,
+puisque la <i>Révolte</i> se bornait à rendre publiques
+les convocations. »</p>
+
+<p>Je passe aux souscriptions — qui, d’après M. l’avocat
+général, auraient alimenté la caisse du parti
+anarchiste.</p>
+
+<p>Ah ! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la
+peine à suffire aux dépenses du journal !</p>
+
+<p>La <i>Révolte</i> était pauvre, très pauvre. Plus d’une
+fois, le numéro ne put paraître, faute de fonds pour
+l’imprimer. Les abonnements étaient rares ; les
+souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur
+insuffisance.</p>
+
+<p>Ici, je ne vous apporte plus des extraits ! je vous
+apporte tous les <i>avis</i>, toutes les <i>notes</i>, tous les articles
+concernant les souscriptions. Vous y verrez que
+ces souscriptions, enregistrées sous la rubrique :
+<i>Propagande générale</i>, n’ont jamais eu d’autre but
+que de faire marcher le journal, qui les absorbait
+entièrement.</p>
+
+<p>En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après
+une pièce comptable.</p>
+
+<p>Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je
+lis :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">AUX CAMARADES</p>
+
+<p>Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont
+répondu à notre appel, en nous envoyant des souscriptions,
+ou en promettant de verser régulièrement, tels que
+les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. C’est grâce aux
+amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans encombre
+cette semaine.</p>
+
+<p>Puisque les camarades nous aident de leur concours
+pécuniaire, nous leur devons un compte rendu financier de
+la situation, qui leur permettra de juger où nous en sommes.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a
+paru jusqu’alors trente-neuf numéros de la <i>Révolte</i> ;
+que l’impression du numéro coûte 263 francs, ce
+qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.</p>
+
+<p>Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs,
+parmi lesquels figurent 1.690 francs, montant intégral
+des fameuses souscriptions !</p>
+
+<p>Donc, même en absorbant pour les frais du tirage
+l’intégralité des souscriptions, restait un déficit de
+2.191 francs !</p>
+
+<p>Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général,
+la <i>caisse centrale</i> du parti. Elle ne suffisait
+pas à s’alimenter elle-même, mais elle alimentait
+l’anarchie !… (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions
+de quoi imprimer et distribuer deux brochures.</p>
+
+<p>La première attaque le militarisme ; elle est de
+nature à impressionner vivement les conscrits. Il
+n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat général :
+elle est du comte Tolstoï !… (Sensation).</p>
+
+<p>Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la
+soif de vengeance au cœur des miséreux, des êtres
+dont « l’esprit a la colique », comme dit Montaigne,
+parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous,
+Monsieur l’Avocat général ?… C’est le recueil
+des interviews du baron de Rothschild par M. Jules
+Huret !… (Hilarité).</p>
+
+<p>Ah ! j’oubliais… Il y a eu d’autres souscriptions,
+des souscriptions ouvertes au profit, non des condamnés,
+mais de leur famille, de leurs petiots, de
+leurs <i>gôsses</i>, comme on nomme les bébés des misérables !
+Et, ces souscriptions-là, vous les incriminez,
+Monsieur l’Avocat général ? Mais qu’avez-vous
+donc à la place du cœur ? Si c’est un crime que
+d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste ; si
+c’est un crime de le secourir, je suis prêt à le commettre,
+ce crime, Monsieur l’Avocat général ! Allons !
+Poursuivez-moi ! Je suis prêt à le mériter, et, certes,
+ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié !
+(Vive sensation).</p>
+
+<p>Que reste-t-il à ajouter ? Vous êtes bien convaincus
+que la <i>Révolte</i> ne complotait avec personne,
+puisqu’elle prêchait l’isolement ?</p>
+
+<p>Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’<i>entendait</i>
+avec personne, puisque, même en théorie, elle n’a
+provoqué que des désaccords ?</p>
+
+<p>Soutiendrez-vous encore que Jean Grave <i>couvrait,
+par sa propagande écrite, la propagande par le
+fait</i> ?</p>
+
+<p>Mais, qu’est-ce donc, la <i>propagande par le fait</i> ?</p>
+
+<p>Des vols ! Des assassinats !</p>
+
+<p>Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration
+de ces crimes, c’est qu’il n’en est pas l’ennemi.</p>
+
+<p>Or, voici comment il en parle.</p>
+
+<p>Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter
+les bourgeois ?</p>
+
+<blockquote>
+<p>Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer
+en France, elles ont subi un peu l’influence du mouvement
+terroriste russe. Justement, à ce moment, les nihilistes
+couronnaient par la mort du Tsar la guerre qu’ils
+menaient contre l’autocratie. Les idées anarchistes comportaient
+la propagande par le fait, l’enthousiasme qui s’empara
+de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les
+groupes, on ne voulut plus entendre parler de théories. Il
+n’y avait que les timorés et les retardataires qui pussent
+s’occuper de ces fadaises.</p>
+
+<p>Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action.
+Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules
+choses dignes d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux.
+Crier bien fort et lancer des pétards dans les jambes des
+bourgeois, voilà qui devait être de l’anarchie.</p>
+
+<p>Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour
+résultat que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril
+1887).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires.
+Le groupe <i>La Guerre Sociale</i> s’en plaint
+avec amertume. Il raille ces « organes doctrinaires »,
+qui sont l’œuvre de quelques « docteurs » et « sont
+fermés à ceux qui n’ont pas la même manière de
+voir ». « Nous croyons — dit-il — que l’argent <i>gaspillé</i>
+jusqu’à ce jour aurait été plus <i>utilement</i> dépensé,
+pour la <i>propagande par le fait</i>. »</p>
+
+<p>Grave répond dans la <i>Révolte</i> : « Nous différons
+complètement d’idées avec la <i>Guerre Sociale</i>. » (Numéro
+du 3 février 1888).</p>
+
+<p>Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">LUTTE ET THÉORIE</p>
+
+<p>La réponse des camarades de Toulon nous fournissant
+l’occasion de revenir sur cette question des organes de théorie
+et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre
+manière d’envisager la propagande, nous allons le faire une
+bonne fois pour toutes.</p>
+
+<p>Ce reproche de <i>modérantisme</i> a toujours été fait à la <i>Révolte</i>
+par des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire
+qu’à la condition de parler sans cesse de fusillades,
+d’incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois.
+Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les
+mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme
+des idées émises fait tout, et non la forme du langage là
+où il n’y a pas d’idées.</p>
+
+<p>Les camarades de Toulon écrivent : « Nous dirons aux
+travailleurs : Puisque ce n’est que par la force que l’on vous
+tient esclaves, tâchez d’être plus forts que vos maîtres.
+Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les
+moyens, même par le feu…, etc. N’est-ce pas par les organes
+anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à nier la légitimité
+de la propriété individuelle et à l’attaquer « comme
+voleur » au nom de la liberté anarchiste ? »</p>
+
+<p>Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à
+la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un
+auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des
+paroles que par le raisonnement ; mais, quand on les discute,
+il n’en reste pas grand’chose.</p>
+
+<p>Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct,
+Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition,
+il ne faudrait pas venir comparer des situations qui
+ne sont plus les mêmes. En 93, on était en pleine période
+insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des
+appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de
+propagande, ce n’est plus la même chose.</p>
+
+<p>Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires,
+des fanatiques qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation
+cérébrale quelconque, ce n’est pas à des gens de leur
+espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir
+leurs rangs. <i>Ce ne sont pas des cerveaux malades qu’il
+faut pour faire réussir la révolution sociale.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de
+<i>modérantisme</i> jeté à la face de Jean Grave ? Dieu !
+que c’est donc toujours la même chose, l’Histoire ! — Ne
+dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton !
+Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au
+bagne, sous prétexte qu’il a organisé la violence de
+ceux dont la violence le méconnaissait !… (Mouvement
+prolongé).</p>
+
+<p>Voici, enfin, qui est bien topique.</p>
+
+<p>Le 21 mai 1892, la <i>Révolte</i> reproduit un article du
+<i>Figaro</i> qui, sans doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol,
+mais explique son acte par des mobiles généreux :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">LES EXPLOSIONS</p>
+
+<p>Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières
+explosions.</p>
+
+<p>Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable.
+Mais tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse
+bourgeoise, à des signes de respect.</p>
+
+<p>A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient
+l’écume à la bouche et le venin sur les lèvres, — on
+voyait les Zola déclarer :</p>
+
+<p>« Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux,
+d’une bonté impulsive — inconsciente, soit, — mais leur
+mobile est désintéressé : ils veulent détruire pour arriver
+plus vite à ce règne de justice qu’ils croient de demain. »
+(<i>Figaro</i> du 8 avril).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Eh bien ! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion
+pour prêcher la dynamite, voici ce qu’écrit la
+<i>Révolte</i> :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des
+masses.</p>
+
+<p>Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il
+a été jusqu’à présent, — un acte de révolte de l’individu
+contre tout un régime qui l’obsède.</p>
+
+<p>Et il ferait oublier l’autre élément, — le grand, le seul
+qui fasse les révolutions, — les masses, les foules dans la
+rue.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les masses dans la rue ! La révolution sociale !
+Voilà ce que veut Jean Grave ! La dynamite au coin
+des rues ?… Il est trop intellectuel !…</p>
+
+<p>Voici une remarquable analyse de la situation du
+moment. L’article est du 30 avril 1892 ;</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">LE TERRORISME</p>
+
+<p>Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série
+d’attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C’est
+une prise d’armes, dirigée surtout contre ceux que la société
+bourgeoise entoure de son plus grand respect : les
+juges, « les magistrats », comme on aime dire dans ce
+monde.</p>
+
+<p>Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels
+et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable
+dans les classes aisées — panique passée aussi
+vite qu’elle est venue.</p>
+
+<p>Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la
+tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot,
+une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son
+existence et s’empresse de prendre des mesures si disproportionnées
+au danger réel, si vexantes pour le grand nombre,
+qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui
+en étaient hier les supports fidèles.</p>
+
+<p>Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse
+pas si facilement entraîner à l’épouvante par des faits
+isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas.
+Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite
+mesuré la profondeur du mouvement ; elles ont vite compris
+qu’elles n’avaient devant eux que des individus isolés…</p>
+
+<p>Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont
+pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres
+accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant
+de tout leur être la révolution sociale elle-même.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voyons ! de telles lignes ont provoqué Léauthier ?
+(Vif mouvement).</p>
+
+<p>Voilà pour les excitations aux <i>attentats contre les
+personnes</i>.</p>
+
+<p>Voici, maintenant, pour les <i>attentats contre les
+propriétés — le vol</i>.</p>
+
+<p>Oh ! ici, la <i>Révolte</i> est formelle :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">11 décembre 1891.</p>
+
+<p>Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine
+que l’on nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit
+les préjugés de propriété…</p>
+
+<p>Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés.</p>
+
+<p>La propriété est constituée, parce que si la propriété est
+le vol — <i>le vol c’est la propriété !</i></p>
+
+<p>Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche
+la propriété, ne savent que la reconnaître ; qui, pour arriver
+à l’expropriation, commencent par l’appropriation.</p>
+
+
+<p class="date">18 décembre 1891.</p>
+
+<p>Passons maintenant au côté pratique de la question.</p>
+
+<p>Comme principe — avons-nous dit — le vol n’apporte
+rien de nouveau ; il n’a absolument rien de révolutionnaire.</p>
+
+<p>Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs
+esclaves, et les esclaves — au lieu de se révolter — ont
+volé leurs maîtres. Le vol, c’est la contre-partie de la propriété,
+la soupape de sûreté de la propriété.</p>
+
+<p>On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est
+l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur
+le mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et
+l’hypocrisie en vertus révolutionnaires.</p>
+
+
+<p class="date">25 décembre 1891.</p>
+
+<p>Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il
+vaut encore moins comme moyen d’action.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage
+(une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons ?</p>
+
+<p>Entre compagnons ? Mais où donc commence le compagnonnage,
+où commence le « bourgeois » ?</p>
+
+<p>La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de
+voler ces affreux « bourgeois, les vendeurs de châtaignes
+grillées ».</p>
+
+<p>« C’est pour les rendre révolutionnaires », a-t-on ajouté,
+tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes
+pour sauver leurs âmes, ou comme l’État, qui dépouille
+le paysan pour « l’instruire » et le faire « progresser ».</p>
+
+<p>On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et
+d’absurdités on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.</p>
+
+<p>Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas
+debout. Le vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non
+l’expropriation ; c’est le faible qui vole : la force exproprie.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà ce que veut Jean Grave : l’<i>expropriation par
+la révolution</i>. Il veut faire aux bourgeois ce que les
+bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.</p>
+
+<p>Mais le vol !… Vous voyez comment la <i>Révolte</i> le
+traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les
+voleurs ?…</p>
+
+<p>Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction !
+elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine
+anarchiste qui veut faire des <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> ; et c’est
+à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier,
+une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier,
+sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave,
+à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.</p>
+
+<p>Quelle <i>entente</i> ! Et dire que l’on présente Paul
+Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le
+comité directeur de l’anarchie !… (Mouvement prolongé).</p>
+
+<p>Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande
+par le fait ! Voilà comment il a approuvé les
+propagandistes ! Voilà comment il en a fait l’apologie !</p>
+
+<p>Ah ! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite
+dans un journal conservateur, le <i>Nouvelliste de
+Bordeaux</i>, que les griffes de vos lois nouvelles ne
+manqueraient pas.</p>
+
+<p>Écoutez :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et
+pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent
+devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que
+sont mes sympathies.</p>
+
+<p>… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants
+qui se remplacent de période en période, sans
+changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.</p>
+
+<p>Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires,
+des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins
+que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis,
+tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments
+de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et
+clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine
+liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague
+fraternité.</p>
+
+<p>Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ;
+des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger
+détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes
+sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours
+« provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide
+monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y
+embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant
+les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser
+impunément leur caverne.</p>
+
+<p>— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans
+leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la
+violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien
+plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes
+de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie
+se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui
+poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux
+que se tournent les révolutions !</p>
+
+<p>Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter
+vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés
+de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?</p>
+
+<p>Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient
+pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin :
+Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés
+de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle,
+prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?</p>
+
+<p>Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se
+cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de
+doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches
+devant le socle de tous les Dantons, et quand des
+inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :</p>
+
+<p>« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon
+dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de
+tous les temps quelques amples développements de rhétorique,
+mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la
+tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que
+l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et
+vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement
+parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent
+la bourgeoisie !</p>
+
+<p>Je comprends que la <i>Révolte</i> reproduise leurs articles !…
+(Longue sensation dans l’audience).</p>
+
+<p>Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés,
+la <i>propagande écrite</i> de la <i>Révolte</i> ? Vous savez si elle
+masque la <i>propagande par le fait</i> ?</p>
+
+<p>Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité ?</p>
+
+<p>Ah ! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien : anarchistes
+ou non, nous autres penseurs, nous en avons
+tous une dans l’histoire des choses humaines !</p>
+
+<p>Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions,
+n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle
+de Jean Grave ? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi
+meurtrière que la leur ?</p>
+
+<p>Comment ! on a le courage de requérir contre un
+homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son
+idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle
+a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires,
+manqué de respect à l’armée ; — comment ! on a ce
+courage, quand on est le fils de la pensée jacobine
+dont les rapacités dépouillèrent la vieille France,
+dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est
+l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues
+et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue
+du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du
+vol ; celle de Voltaire : la statue de la révolte ; celle
+d’Étienne Marcel : la statue de la trahison ; et, le plus
+carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut
+déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean
+Grave dynamitent la bourgeoisie !</p>
+
+<p>Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits
+de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette — peut-être
+autant, pas davantage !…</p>
+
+<p>Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant
+ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la
+ronde macabre :</p>
+
+<p>« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement
+au château des Tuileries !</p>
+
+<p>« Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les
+spectres d’autrefois !</p>
+
+<p>« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de
+Flore !</p>
+
+<p>« Dames de cour en toilette !</p>
+
+<p>« Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !</p>
+
+<p>« Ah ! si seulement elles avaient des têtes !…</p>
+
+<p>« Mais voilà ! Elles n’ont pas de têtes !… Voltaire
+les a coupées !… »</p>
+
+<p>Ah ! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce
+sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !</p>
+
+<p>Oui ! Leur rêve d’avenir dynamite le présent !</p>
+
+<p>L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie,
+son allure — l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée
+troublée, égarée, dévoyée, — l’Idée n’est jamais, ne
+peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière.
+L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des
+turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper,
+régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du
+présent ; le présent est son ennemi. L’Idée rêve
+l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est
+une révoltée !…</p>
+
+<p>Le rêveur — cet amant de l’Idée — est quelquefois
+un halluciné.</p>
+
+<p>Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire ! Et
+l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou
+une hallucination.</p>
+
+<p>Le penseur ressemble à Moïse :</p>
+
+<p>Devant les multitudes souffrantes, altérées de
+bonheur, il découvre les champs du <i>Futur</i>, un peu
+comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait
+à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !</p>
+
+<p>Et il arrive que, dans la hâte de la douleur,
+des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des
+oasis qui, hélas ! quelquefois, ne sont que des
+mirages !</p>
+
+<p>Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les
+lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de
+Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot,
+par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée
+humaine ?</p>
+
+<p>Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et,
+comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer
+les élans de l’Idée frémissante.</p>
+
+<p>Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et
+si vous l’enchaînez, l’Idée vous engloutira !</p>
+
+<p>Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long
+des grèves, et de promener vos regards sur l’immensité
+des flots ?</p>
+
+<p>La vague vient mordre le roc ! Et le roc brise la
+vague ! Et, souriant, vous dites : « Jamais la vague
+ne détruira le roc ! »</p>
+
+<p>Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie.
+Vous regardez à vos pieds, et l’effritement des
+roches vous apprend la victoire des vagues ; vous
+regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux
+creusa de larges avalures !</p>
+
+<p>Eh bien, le roc c’est vous ; c’est, messieurs, le
+pouvoir social. La vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée
+humaine ! Le pouvoir social, qui est fait d’intérêts,
+de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque
+temps les fièvres de l’Idée ; mais les frissons,
+les ardeurs de l’Idée finissent par briser la digue
+sociale !</p>
+
+<p>Ne vous en inquiétez pas ! et ne maudissez pas
+les tempêtes de l’Idée ! Les tempêtes, c’est vrai,
+causent quelques naufrages ; mais savez-vous le
+rôle et le but de la tempête ? Il est un péril plus
+sinistre que l’agitation de la houle, c’est le miasme
+du marais ! Et, si la mer cessait d’être la grande
+agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse…</p>
+
+<p>Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres
+qu’on agite sous vos yeux.</p>
+
+<p>Ne collaborez pas à des œuvres innommables ! Ne
+jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits !</p>
+
+<p>Ils ne sont pas associés, ces hommes ! Vous le savez,
+messieurs ! Ne dites pas qu’ils le sont ! Vous parlez
+sous la foi du serment !</p>
+
+<p>Aucune considération n’excuserait votre parjure !</p>
+
+<p>Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal,
+comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois.
+Mais c’était un danger plus terrible.</p>
+
+<p>Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent
+plus tard ceux de la Révolution. Le monde
+féodal se leva, épouvanté ; il revêtit son casque et sa
+cuirasse ; mais il ne dérangea pas les Parlements ;
+il ne jugea pas : il tua ; il massacra, il inonda de
+sang la terre ; mais il ne commit pas cette infamie
+qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de
+ceux qui s’en rendent responsables : essayer de
+donner la couleur d’une sentence de justice à ce
+qui n’est, au fond des choses, que la brutalité d’une
+exécution !</p>
+
+<p>La justice ! Messieurs les Jurés !… Elle est l’âme
+des sociétés humaines !</p>
+
+<p>Un corps sans âme est un corps mort ; si vous
+voulez sauver votre société branlante, ah ! je vous
+en supplie, ne tuez pas la justice !</p>
+
+<p>Quand on vous dira : « Ces hommes sont des
+anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les ! »,
+répondez :</p>
+
+<p>« Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non
+des phrases de justiciers ! Si la justice est impuissante,
+s’il faut faire encore autre chose, eh bien,
+faites cette besogne : elle ne nous regarde pas !… »
+(Applaudissements).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LA
+MAGISTRATURE ET L’OPINION</h2>
+
+
+
+
+<h3>POURSUITES CONTRE M. DRUMONT<br>
+<span class="small">ET LA « LIBRE PAROLE »</span><br>
+<span class="xsmall">POUR OUTRAGES A LA MAGISTRATURE</span></h3>
+
+<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br>
+<span class="i">Audience du 12 Octobre 1894.</span></p>
+
+
+<blockquote>
+<p>Sous ce titre : <span class="sc">La Magistrature et l’Opinion</span>, M. Drumont
+publiait dans la <i>Libre Parole</i> du 22 août 1894 un article de psychologie
+sociale, dans lequel il parlait du « mépris » où, disait-il,
+sont tombés les magistrats. La cour releva dans ces termes
+le délit d’outrages à la magistrature et des poursuites furent
+intentées contre l’écrivain et son journal.</p>
+
+<p>Le 12 octobre 1894, jour de l’audience, M. Drumont fit défaut,
+et M. Millot, gérant du journal, comparut seul à la barre.</p>
+
+<p>Après la plaidoirie ci-après reproduite, le jury rendit un verdict
+négatif sur toutes les questions : et le journal fut acquitté
+en la personne du gérant. Mais la cour, seule compétente pour
+juger M. Drumont défaillant, le condamna à trois mois de prison
+et cinq cents francs d’amende.</p>
+</blockquote>
+
+
+<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p>
+
+<p>Je prendrai pour exorde les premiers mots d’une
+remarquable brochure, que tous les curieux des
+choses de notre temps devraient lire, qui se recommande
+au légiste aussi bien qu’au philosophe, à
+l’homme qui juge comme à l’homme qui réfléchit, et
+que vous aurez sous les yeux au moment de votre
+verdict.</p>
+
+<p>Elle émane d’un homme qui n’est pas un journaliste,
+qui est un des plus distingués collègues de M.
+l’avocat général, un de nos magistrats les plus érudits
+et, à coup sûr, les plus impeccables, un juge en
+qui le Parquet a pleine confiance puisqu’il le charge
+des instructions les plus délicates, et dont la carrière,
+toute de travail et d’honneur, est la meilleure des
+réponses à l’outrance des polémiques : vous avez
+tous nommé l’honorable M. Guillot.</p>
+
+<p>Elle a pour titre : <i>L’Avenir de la magistrature</i> ;
+vous voyez qu’elle est de circonstance.</p>
+
+<p>Elle a été publiée en 1891 ! Elle a donc encore le
+mérite de l’actualité.</p>
+
+<p>Tout son esprit réside en ces cinq lignes que je
+lui emprunte :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je viens, quoique magistrat, parler de la magistrature ;
+je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de ceux qui
+pensent que la sincérité du langage est la meilleure preuve
+d’attachement qui se puisse donner.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je ne changerai qu’un mot, puisque je n’ai pas
+l’honneur d’appartenir à la magistrature, et, à la
+cour comme au jury, je dirai :</p>
+
+<p>Je viens, quoique avocat, parler de la magistrature ;
+je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de
+ceux qui pensent que la sincérité du langage est la
+meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner.</p>
+
+<p>La sincérité, messieurs, est toujours la vraie méthode ;
+mais surtout dans les procès tels que celui
+d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Ces procès, on les doit plaider, comme on les doit
+juger, sans crainte ni aigreur, sans timidité ni violence — en
+homme libre.</p>
+
+<p>Vous nous direz si les circonstances de la cause,
+l’opportunité du moment, votre amour de la logique,
+votre instinct de l’équité, vous permettent de condamner
+M. Drumont.</p>
+
+<p>Je me trompe : M. Drumont échappe à ce débat
+contradictoire ; du moins, il y échappe selon la lettre
+du texte, car, au point de vue moral, c’est lui que vous
+allez juger. Mais, juridiquement parlant, il est absent
+de cette enceinte ; on n’a pas oublié de le citer,
+mais il a oublié de venir ; excusez-le : on oublie toujours
+quelque chose ; d’autres ont oublié d’interrompre
+la prescription… (Rires). Pardonnez-lui sa défaillance
+de mémoire : ce n’est pas celle qui vous coûtera
+le plus cher.</p>
+
+<p>Au demeurant, s’il a oublié de revenir, ce qui se
+passe à l’heure actuelle prouve qu’il n’a peut-être pas
+eu tort de ne pas oublier de s’en aller.</p>
+
+<p>Il n’a du reste pas oublié de vous écrire, Messieurs
+les Jurés ; il l’a fait par la voie du journal ; du moins
+il a essayé de le faire, car la poste a oublié de vous
+apporter sa lettre (Hilarité générale).</p>
+
+<p>Voilà comme il faudra vous contenter du bon M.
+Millot.</p>
+
+<p>Vous connaissez le bon M. Millot ? Je vais charger
+Drumont de vous le présenter.</p>
+
+<p>Il le présenta à ceux de vos prédécesseurs qui jugèrent
+l’affaire Burdeau ; je cite la présentation :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à ajouter — disait-il en
+terminant sa défense :</p>
+
+<p>Je tiens à vous dire ce qu’est Millot.</p>
+
+<p>Il n’est pas le gérant banal chargé d’endosser les responsabilités.
+C’est un fervent et un zélé. C’est un des premiers
+soldats de la cause antisémitique. Il est venu à nous
+dès le commencement. Il a été un des trois signataires du
+manifeste antisémite que nous avons fait placarder sur les
+murs. Il y avait, à ce moment-là, quelque mérite à le faire.</p>
+
+<p>Millot est le représentant de cette bonne race française.
+C’est le véritable ouvrier parisien. Il était sertisseur de bijoux.
+Il a élevé sa famille le plus honorablement possible.</p>
+
+<p>Millot était dans le bijou. Là, il a rencontré le Juif…
+comme partout ! Le vrai bijou est remplacé maintenant par
+un bijou fourré. Il faut toujours que le Juif fourre quelqu’un
+dedans. Quand ce n’est pas un homme, c’est un bijou.
+(Rires).</p>
+
+<p>Millot est absolument innocent du délit qu’on lui reproche.</p>
+
+<p>Il n’a pas eu connaissance de l’article ; mais, d’ailleurs,
+l’eût-il lu, qu’il m’aurait dit :</p>
+
+<p>« J’ai confiance en vous, tout ce que vous écrivez est
+bien. »</p>
+
+<p>C’est moi qui ai sonné mon garçon de bureau et qui
+lui ai dit : Portez cela à l’impression ; si vous voulez juger
+en équité, acquittez Millot.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Depuis le procès Burdeau, le bon Millot n’a pas
+changé ; je dirai qu’il est devenu encore plus inoffensif,
+si possible. Il a quitté Paris : il est allé s’établir
+à Montgeron, à la campagne, et ne quitte plus cette
+localité enchanteresse que pour rendre visite au Parquet.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’il partage son temps entre l’agriculture
+et la justice. Il m’a dit, ce matin, qu’il préférait
+l’agriculture… tous les goûts sont dans la nature…
+Il cultive des choux, des carottes, et, quand il a
+défriché son jardin, pour se reposer, il parcourt la
+<i>Libre Parole</i> dont il se trouve responsable, bien
+qu’elle soit imprimée au moins 24 heures avant de
+lui parvenir.</p>
+
+<p>C’est la beauté du droit qui exige cela ; cela s’appelle
+une fiction juridique ; en vertu de cette fiction,
+Millot comparaît devant vous, chargé de tous les
+péchés, non d’Israël, mais de M. Drumont, ce qui
+n’est pas tout à fait la même chose…</p>
+
+<p>Le droit et ses fictions ne vous importent guère,
+messieurs : vous jugerez en équité, et vous direz si
+l’article de M. Drumont exige qu’on ravisse M. Millot
+aux délices de Montgeron.</p>
+
+<p>Ceci m’amène à aborder l’article qui est l’inculpé
+véritable, car c’est sur le sort de l’article que le verdict
+va statuer.</p>
+
+<p>L’article incriminé se divise en deux parties : l’une
+a trait aux politiciens, l’autre aux magistrats.</p>
+
+<p>De la partie concernant les politiciens, je n’ai rien
+à dire : Drumont les met en cause, mais ils ne ripostent
+pas.</p>
+
+<p>Flaubert écrivait en 1835 :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde
+de vendus. Leur but, c’est l’intérêt ; leur penchant,
+la bassesse ; leur honneur est un honneur stupide ; leur
+âme, un tas de boue.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je n’ai point à mesurer l’exactitude historique de
+cette appréciation ; mais constatez que, dans l’ordre
+politique, Drumont n’a pas inventé la violence, et
+que d’immortels stylistes ont été ses précurseurs !</p>
+
+<p>Le jour où le Palais-Bourbon imitera le Palais de
+Justice, et où les politiciens se plaindront d’être
+injuriés, avec même franchise qu’aujourd’hui je chercherai,
+à votre barre, si le parlementarisme de 1894
+vaut mieux que celui de 1835, et si, du temps de Drumont,
+la vertu fréquente plus souvent les couloirs
+de la Chambre que du temps de Flaubert.</p>
+
+<p>Pour l’instant, ce n’est pas votre affaire, et seuls
+les magistrats appellent votre attention.</p>
+
+<p>La partie de l’article incriminé qui les touche se
+subdivise elle-même en deux parties :</p>
+
+<p>L’une nomme un magistrat et en désigne deux
+autres ; le magistrat nommé est M. Quesnay de Beaurepaire ;
+les deux magistrats désignés sont celui qui
+présidait la chambre des appels correctionnels le
+jour où elle acquitta Erlanger et celui qui présidait
+cette même chambre le jour où elle sauva de la prison
+M. Laveyssière. De cette première partie, je n’ai pas
+à m’occuper : elle n’est pas poursuivie ; M. Quesnay
+de Beaurepaire et ses deux collègues gardent le silence,
+et, comme le respect m’empêche de croire, surtout
+d’insinuer que leurs rancunes individuelles
+s’embusquent derrière l’anonymat d’une procédure,
+je suis forcé de conclure que, pour des raisons qui
+ne relèvent que d’eux et de leur conscience, les trois
+magistrats en question ne s’estiment pas diffamés.
+(Mouvement).</p>
+
+<p>L’autre partie de l’article ne nomme ni ne désigne
+personne ; elle ne vise qu’une fonction. Donc, devant
+le jury à l’heure actuelle, MM. Drumont et Millot ne
+se trouvent pas assignés par <i>un magistrat</i>, mais par
+<i>la magistrature</i>.</p>
+
+<p>On ne leur reproche pas d’avoir diffamé un homme,
+mais d’avoir offensé une collectivité.</p>
+
+<p>Examinons l’offense et recherchons-en l’origine :
+c’est le nerf de tout le procès.</p>
+
+<p>L’origine, messieurs, vous la connaissez. Le 19
+août 1894, le <i>Figaro</i> publiait une très curieuse
+interview d’un magistrat de cette cour.</p>
+
+<p>Le journaliste contait que les hasards de la vie
+mondaine lui avaient donné, la veille, pour voisin
+de table l’un des conseillers les plus estimés de la
+cour de Paris ; au dessert, on avait parlé des poursuites
+engagées contre Rochefort, et, à ce propos, le
+magistrat, mis en verve par le champagne, avait épanché
+dans le gilet de son voisin son intime opinion
+sur la magistrature. En de pareilles conjonctures, le
+gilet d’un journaliste est trop en cœur pour garder
+ce qu’on y épanche. Le lendemain matin, notre conseiller
+s’en aperçut !</p>
+
+<p>Je cite l’interview :</p>
+
+<blockquote>
+<p>— Ces poursuites, avait déclaré le magistrat, je les condamne
+tout à fait, je les trouve inutiles et imprudentes…</p>
+
+<p>Notez que, si on avait voulu sévir contre ceux qui nous
+injurient, il y a beau temps qu’il aurait fallu commencer.
+Est-ce d’hier seulement qu’on nous traite, dans la presse,
+de justiciards, de chats fourrés, d’enjuponnés et même de
+vendus, de plats valets, de misérables courtisans ? Et c’est
+un absent, un proscrit, qu’on va choisir comme bouc émissaire
+et qu’on prétend frapper ? Quelle mauvaise plaisanterie !
+Soyez certains que ce ne sont pas ces poursuites-là
+qui rendront à la magistrature la déférence respectueuse
+qu’elle inspirait jadis, car il est malheureusement incontestable
+que la considération s’en va. J’en ai fait moi-même
+par deux fois la récente et pénible expérience.</p>
+
+<p>Ce fut, d’abord, aux funérailles de Mac-Mahon, où nous
+suivions en robe. J’avais été surpris, dès notre descente de
+voiture, à la Madeleine, des manifestations presque hostiles
+qui nous avaient accueillis, mais je les attribuais à ces
+bas-fonds que toute foule remue en elle. Cependant, en pénétrant
+dans le jardin des Invalides, qui ne pouvait contenir,
+lui, qu’un public trié sur le volet, je dus également
+noter au passage bien des remarques désobligeantes et des
+exclamations d’autant plus blessantes qu’elles ne paraissaient
+point comme des intentions d’insulte, mais bien
+comme la manifestation involontaire et spontanée
+d’un état d’âme spécial et nouveau.</p>
+
+<p>Mêmes symptômes à l’enterrement du président Carnot
+et plus graves encore, peut-être, car devant ce grand deuil
+national, la foule, toujours silencieuse devant la mort, avait
+redoublé, ce jour-là, de décence et de respect.</p>
+
+<p>Quant aux causes, je ne dirai pas de cette impopularité,
+car nous n’avons jamais cherché à être populaires, mais de
+cette mésestime et d’un irrespect aussi flagrant, elles sont
+bien complexes. D’abord, dans cette fameuse épuration qui
+suivit le Seize-Mai, on ne fut pas toujours heureux, il faut
+bien le reconnaître, dans le choix des magistrats qui remplacèrent
+les parlants volontaires ou forcés.</p>
+
+<p>Plus haut dans la hiérarchie, les juges correctionnels,
+surchargés de besogne, durent aussi prononcer, comme
+par fournées, des condamnations basées sur des débats trop
+sommaires, des rapports inexacts ou trop malveillants.</p>
+
+<p>Enfin, à la cour même, certains procès sensationnels
+nous ont montré des conseillers descendant trop volontiers
+des hauteurs de sereine impartialité où la loi, les traditions
+et même les simples convenances, leur prescrivaient de
+demeurer, pour se lancer à corps perdu dans la mêlée et
+faire parfois une besogne dont n’avait pas voulu le ministère
+public.</p>
+
+<p>Je ne veux faire d’ailleurs aucune personnalité, mais
+n’est-il pas évident que, même aux yeux les moins prévenus,
+certains magistrats n’ont plus dans leur vie privée,
+dans leurs allures, dans leurs alliances et même dans leurs
+simples relations mondaines, la retenue, le souci de la dignité
+professionnelle qui étaient jadis des vertus familières
+même aux magistrats les moins estimés.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le <i>Figaro</i> clôt son article par ces mots : « <i>Ici se
+termine ce qui pouvait être dit.</i> »</p>
+
+<p>Qu’était donc, Messieurs les Jurés, ce qu’on ne
+pouvait pas dire ?… (Mouvement).</p>
+
+<p>L’honorable conseiller anonyme qui s’est prêté à
+cette interview n’a pas calculé le travail qu’il préparait
+à ses collègues, ni supputé le nombre de journalistes
+qu’il allait mettre à mal.</p>
+
+<p>Désormais, il fera bien de rester silencieux entre
+la poire et le fromage. Pour l’homme en général, et
+pour le magistrat en particulier, la crainte du reporter
+est le commencement de la sagesse…</p>
+
+<p>Demain encore comparaîtra une de ses victimes :
+M. le commandant Blanc, directeur du <i>Petit Caporal</i>.
+A l’instar de M. Drumont, M. Blanc fut plus
+naïf que M. le conseiller qui, lui, a gardé l’anonyme,
+et, en reproduisant la prose magistrale, il signa la
+reproduction. Ce qui prouve que la candeur, si elle
+n’est pas toujours l’apanage des journalistes, est
+encore moins l’apanage de MM. les conseillers…</p>
+
+<p>L’article du <i>Figaro</i> est donc tombé sous les yeux
+de Drumont.</p>
+
+<p>Drumont l’a examiné avec sa vision de psychologue
+et lui a reconnu les signes de l’authenticité. Il
+s’est dit :</p>
+
+<p>Voilà un magistrat <i>sincère</i> et <i>observateur</i>. Observateur,
+il observe, en deux circonstances solennelles,
+que le peuple n’a plus pour sa robe qu’une tendresse
+modérée. Il en cherche les causes et les énumère.
+Puis, s’appliquant à définir l’état d’âme de la foule,
+il y trouve une « mésestime » et un « irrespect flagrant ».</p>
+
+<p>Drumont réfléchit : « Irrespect flagrant ! » « Mésestime ! »
+songe-t-il ; mais cela signifie : « Mépris ! »</p>
+
+<p>Par un scrupule qui l’honore, il ouvre Littré au
+mot « Mésestime » et y lit : « Mésestime » : « Défaut
+d’estime », « Mépris ».</p>
+
+<p>Littré avait parachevé dans l’âme de Drumont
+l’œuvre ébauchée par le conseiller !</p>
+
+<p>Et notez que, plus modéré que l’illustre dictionnaire,
+l’éloquent polémiste a mis une sourdine à sa
+traduction :</p>
+
+<p>« Le conseiller ne disait pas « Mépris » — voit-on
+dans son article ; — il prononçait « Mésestime » ;
+mais la différence est peu sensible ; la « Mésestime »
+c’est presque du « Mépris ».</p>
+
+<p>Pour qui connaît le tempérament de M. Drumont,
+ce « presque » est un poème de modération.</p>
+
+<p>Mais voilà ! quand on fait bien, on n’est jamais
+récompensé !</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, après avoir savouré l’interview
+du conseiller, M. Drumont tombe sur la
+belle brochure de M. le juge d’instruction Guillot
+que je signalais tout à l’heure.</p>
+
+<p>Ah ! ceci n’était pas anonyme !</p>
+
+<p>Ceci portait une marque — et pas la première venue ! — celle
+d’un juge d’instruction près le tribunal
+de la Seine, d’un psychologue illustre, d’un membre
+de l’Institut !</p>
+
+<p>Qu’y lit M. Drumont ?</p>
+
+<blockquote>
+<p>Plus on est pénétré de l’idée de justice, dont la magistrature
+de droit commun doit être la vivante image, plus
+on lui a donné de gages, et plus on est sensible aux dangers
+qui la menacent ; elle traverse depuis un siècle une
+crise redoutable, et, à moins d’être un flatteur ou un indifférent,
+il faut reconnaître l’évidence. Le devoir est de donner
+l’alarme et de chercher résolument le remède à un mal
+dont d’innombrables symptômes révèlent l’étendue.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Je ne crois pas que personne puisse contester qu’elle ne
+soit sans cesse en butte à des attaques affaiblissant de plus
+en plus son prestige ; le magistrat, qui doit plus que tout
+autre se piquer de clairvoyance, n’a rien à perdre de sa
+dignité, en le reconnaissant ; il serait même fâcheux qu’il
+fût seul à ne pas voir ce que tout le monde remarque ; il
+s’exposerait ainsi au ridicule de ces gentilshommes en détresse
+s’imaginant qu’il leur suffit de se draper majestueusement
+dans un manteau usé pour que le passant ne voie
+pas ses déchirures.</p>
+
+<p>Pour ne pas être taxé de pessimisme et d’exagération, je
+montrerai, en citant ce qui se dit et s’écrit tous les jours,
+que si les outrages contre la magistrature ont été de tous
+les temps, ils n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers,
+plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect ;
+je rechercherai ensuite la cause ; je montrerai, par
+l’ancienneté même du mal, qu’elle tient bien moins à des
+circonstances accidentelles qu’aux vices profonds de l’institution
+elle-même : une fois la cause reconnue, le remède
+se révélera de lui-même.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Il suffit d’écouter un instant et de regarder autour de soi
+pour être frappé de la progression constante des attaques
+dirigées contre le pouvoir judiciaire.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>La colère de l’homme qui perd son procès est un fait
+psychologique dont il faut prendre son parti ; mais ce qui
+est vraiment grave et désastreux, ce qui compromet le rôle
+social de la magistrature, c’est que la généralité du pays
+perde confiance dans son indépendance en face du pouvoir.</p>
+
+<p>Sans doute, toutes les fois qu’un orateur officiel monte à
+la tribune, il manque rarement de rendre un hommage très
+mérité à l’indépendance des magistrats, bien que quelquefois
+des accusations parties de haut aient pu être recueillies
+et exploitées dans la foule ; mais l’accueil fait à l’éloge,
+même sur les bancs de la majorité, montre qu’il ne répond
+pas au sentiment général.</p>
+
+<p>On comprend le sentiment de ce magistrat, qui, regardant
+la belle et noble carrière qu’il avait parcourue, écrivait
+avec tristesse ;</p>
+
+<p>« Aujourd’hui, on salit nos robes d’invectives et d’injures ;
+nos arrêts n’inspirent plus confiance : on leur attribue
+parfois des mobiles fâcheux, quand ils n’apparaissaient jadis
+que comme l’expression du droit et du juste. » — (<i>La Magistrature</i>,
+par M. de Bréville, revue athlétique du 25 avril
+1890).</p>
+
+<p>« N’est-il pas vrai que la magistrature est ouverte à tous
+sans aucune condition de capacité, que le gouvernement
+peut y appeler qui il veut et qu’à son gré il peut donner
+indistinctement les grades les plus élevés comme les plus
+infimes ?</p>
+
+<p>« N’est-il pas vrai qu’une fois revêtu de la robe, le magistrat
+dépend entièrement du pouvoir pour tout ce qui touche
+à l’amélioration de sa situation ? »</p>
+
+<p>Qui donc, dans un projet de réforme proposé il y a vingt
+ans à l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi ?</p>
+
+<p>Un magistrat éminent, portant un nom depuis longtemps
+respecté dans le monde judiciaire. (M. Bérenger, <i>Journal
+Officiel</i>, 15 juillet 1871).</p>
+
+<p>« Que de fois n’a-t-on pas vu des magistrats arriver dans
+des cours souveraines <i>par l’effet d’une faveur injustifiable,
+chanceler en y entrant, s’y asseoir au milieu de leurs collègues
+embarrassés, confus, hostiles, et dont la puissance ministérielle
+pouvait à peine contenir la réprobation</i> ! Le public
+s’en attristait ou s’en réjouissait, suivant qu’il aimait ou
+qu’il dédaignait la justice. »</p>
+
+<p>Qui donc, en 1871, parlait de la sorte ? Un homme qui
+avait parcouru dans la magistrature une noble et glorieuse
+carrière. (M. Oscar de Vallée, <i>la Magistrature française et le
+Pouvoir ministériel</i>, 1871. Discours sur la magistrature,
+<i>Journal officiel</i> de novembre 1880).</p>
+
+<p>« Le fonctionnarisme s’introduit dans les tribunaux, y
+coulant à pleins bords et ayant pour résultat de faire
+passer la France judiciaire sous la main du pouvoir exécutif. »</p>
+
+<p>Qui donc, en 1882, parlait avec cette franchise ? Un des
+avocats généraux de la cour de Paris, bientôt procureur
+général. (M. Camille Bouchez).</p>
+
+<p>« <i>La masse de la magistrature est descendue de plusieurs
+degrés</i> ; les mœurs se sont modifiées et on la montre, dans
+un avenir menaçant, devenue l’instrument dans la lutte des
+partis, appelée peut-être à rendre des services électoraux,
+mais cessant d’être un appui pour les forces vives de la société. »</p>
+
+<p>Qui donc, en 1884, tenait ce langage ? Un homme qui
+eut l’honneur d’être le confident et l’ami de Dufaure et
+que la justice compte toujours parmi ses plus vaillants
+défenseurs. (M. Georges Picot, <i>La Magistrature et la Démocratie</i>).</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà ce que lit Drumont dans la brochure de M.
+le juge d’instruction Guillot.</p>
+
+<p>Ces lectures excitent la mémoire de Drumont, qui
+a une mémoire excellente ; il se rappelle Montaigne — que,
+d’ailleurs, la brochure lui a rappelé — Montaigne
+accusant ses collègues de profiter du « cahot
+de la jurisprudence » pour « favoriser celle des parties
+que bon leur semble, méconnaissant probité,
+bonnes mœurs, humanité » ; le même Montaigne s’écriant :
+« Combien ai-je vu de condamnations, plus
+criminelles que le crime ! »</p>
+
+<p>Du milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, l’imagination de Drumont — qui
+est aussi vive que sa mémoire — bondit
+jusqu’au milieu du XIX<sup>e</sup> ; et, à la place du vieux
+conseiller Montaigne, il trouve le moderne garde
+des sceaux Dufaure ; et celui qu’on a surnommé
+« la pierre angulaire de la magistrature » lui dit :</p>
+
+<blockquote>
+<p>La magistrature, c’est comme un tonneau de vinaigre ;
+versez-y une bouteille de vin chaque jour, et tirez par le
+bas une bouteille de vinaigre ; vous aurez beau continuer
+comme cela tant que vous voudrez, vous n’aurez jamais que
+du vinaigre.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et Drumont, le penseur, médite, récapitule et
+conclut :</p>
+
+<p>Voyons ! Voilà le plus célèbre des gardes des
+sceaux, l’illustre Dufaure, l’ami patenté de la magistrature,
+qui la compare à un <i>tonneau de vinaigre</i> !
+(Hilarité). — C’est déjà la mettre bien bas !</p>
+
+<p>Voilà, pourtant, un élégant modéré, un centre-gauche
+courtois, un des plus vaillants défenseurs de
+la justice, un rédacteur du <i>Journal des Débats</i>,
+habitué par conséquent à voir plutôt les choses en
+rose, M. Georges Picot, qui affirme en 1884 que la
+masse de la magistrature a trouvé le moyen de <i>descendre
+de plusieurs degrés</i> !</p>
+
+<p>Voilà un avocat général, M. Bouchez, qui déclare
+que le <i>fonctionnarisme s’est introduit dans les
+tribunaux et qu’il y coule à pleins bords</i> ! Et, sans
+doute, en haut lieu, trouve-t-on juste sa remarque,
+puisque, peu de jours après, on le nomme procureur
+général !</p>
+
+<p>Voilà un magistrat éminent, M. Bérenger, qui
+raconte à une assemblée parlementaire que, maintes
+fois, on a vu, dans des cours souveraines, des magistrats
+arriver par l’effet d’une <i>faveur injustifiable,
+chanceler en y entrant</i>, et s’y asseoir <i>confus</i>, au
+milieu de <i>collègues dont la puissance ministérielle
+pouvait à peine contenir la réprobation</i> !</p>
+
+<p>De tels aveux ne rendent que trop vraisemblables
+les confidences que le conseiller anonyme a faites au
+<i>Figaro</i> !</p>
+
+<p>Si les magistrats parlent ainsi d’eux-mêmes, qu’en
+dira le public ?</p>
+
+<p>Oui, l’anonyme a raison de parler de « mésestime » !</p>
+
+<p>Oui, M. de Bréville a raison de s’écrier : « Nos
+arrêts n’inspirent plus confiance ! »</p>
+
+<p>Oui, M. Guillot a raison d’écrire que, cette confiance,
+la généralité du pays l’a perdue !</p>
+
+<p>Voilà ce que conclut Drumont !</p>
+
+<p>Et Drumont, entraîné par des attestations si hautes,
+parcourt l’interminable série des lamentables témoignages
+que l’honorable magistrat apporte à l’appui
+de son dire !</p>
+
+<p>Je ne puis les citer : j’abuserais de vos attentions
+bienveillantes.</p>
+
+<p>Un seul échantillon :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le robin, dans sa robe rouge ou noire, est un être d’une
+espèce particulière. Tant que le gouvernement sera, ou lui
+paraîtra fort, il marchera et on n’aura pas besoin de lui
+demander des services ; il les rendra spontanément. Mais
+que le gouvernement soit ou paraisse faible, chancelant,
+qu’on ne soit pas assuré du lendemain, vous pouvez être
+tranquille, le robin affirmera son indépendance. Le juré
+peut s’abuser, peut s’égarer, il est homme ; tandis que le
+juge n’est qu’une machine à condamner ou à acquitter,
+suivant l’intérêt du moment. Voyez-le à la police correctionnelle
+jugeant des affaires de droit commun. Sa fonction
+est de condamner, et il condamne avec la régularité d’une
+machine à casser du sucre.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui écrit cela ? Un homme que, dans une de
+ses fines chroniques, M. Francis Magnard qualifiait
+« un des membres les plus appréciés du
+Sénat ».</p>
+
+<p>En fallait-il autant — dites-moi, Messieurs les Jurés, — pour
+fouetter le cerveau d’un écrivain qui, à tort
+ou à raison, croit avoir à se plaindre de la magistrature
+et ne flirte guère avec la justice pour laquelle
+il ressent un amour des plus platoniques ? (Hilarité
+générale).</p>
+
+<p>Dans l’imagination du penseur, à ce témoignage
+des hommes est venue s’ajouter la triste leçon des
+choses.</p>
+
+<p>Il a cru voir avec Spencer que « l’incroyable
+disproportion des sentences est un scandale quotidien ».</p>
+
+<p>Spencer lui conte l’histoire de « ce moissonneur
+affamé qui est envoyé en prison pour avoir mangé
+dix centimes de fèves, comme cela s’est vu à
+Faversham, tandis qu’un gros richard coupable en
+est quitte pour une amende dérisoire ».</p>
+
+<p>L’histoire de cet infortuné moissonneur évoque
+en lui le souvenir de cette autre histoire — qui lui
+tient fort à cœur — de son baigneur de Sainte Pélagie,
+condamné à quatre mois de prison pour avoir
+dérobé quelques prunes !</p>
+
+<p>Et, par une de ces antithèses violentes qui font
+battre le cœur des plus calmes, l’image de ces deux
+miséreux flétris et enchaînés, l’un pour une poignée
+de fèves, l’autre pour une poignée de prunes, évoque
+à ses yeux la longue file de ces modernes féodaux,
+de ces financiers redoutables, de ces forbans internationaux
+dont les ruses puissantes défient la vindicte
+publique — véritables tyrans de l’époque qui,
+pareils aux tyrans de Rome, dont des légistes
+dégradés divinisaient les appétits, pourraient s’appliquer
+le précepte du Digeste :</p>
+
+<p>« Nous vivons de la loi, mais nous dominons la
+loi : <i lang="la" xml:lang="la">Legibus vivimus, sed supra leges sumus !</i> »</p>
+
+<p>Et cette « incroyable disproportion des sentences »,
+dont parle Spencer, donne, encore une fois, le vol
+à la mémoire de Drumont, et, après être descendu de
+Montaigne à Dufaure, le voilà qui remonte de
+Dufaure à Rabelais !</p>
+
+<p>Il se souvient du discours symbolique tenu à l’ami
+Panurge par le seigneur <i>Grippeminaud</i>, le roi des
+<i>Apédeftes</i>, des gens aux <i>longs doigts crochus</i>, des
+chats fourrés parlementaires :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Or çà, dit Grippeminaud, par Styx, puisque autre chose
+ne veux dire, or çà, je te montrerai que meilleur te serait
+être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables,
+qu’entre nos griffes. Or çà, le vois-tu bien ? Or çà, malautru,
+nous allègues-tu innocence comme chose digne
+d’échapper à nos tortures ? Or çà, <i>nos lois sont comme
+toiles d’araignées, les simples moucherons et petits papillons
+y sont pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à
+travers. Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons,
+ils sont de trop dure digestion</i> ; or çà, vous autres innocents,
+y serez bien innocentés, or çà, le grand diable, or çà, vous
+y chantera holala.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ah ! cette graisse rabelaisienne est autrement
+épicée que l’outrage contemporain !</p>
+
+<p>Ce passage fameux, dont la savoureuse puissance
+ne sera jamais égalée, n’est-il pas le thème effroyable
+sur lequel on a, depuis, brodé et modulé tant
+de variations sanglantes ?</p>
+
+<p>Pensez-vous, qu’en la forme, il soit beaucoup
+moins outrageant pour la magistrature que l’article
+poursuivi ?</p>
+
+<p>Grippeminaud — prétend la verve de Rabelais — laisse
+passer les gros taons malfaisants, il ne
+recherche pas les gros larrons qui sont de digestion
+trop dure ; ses griffes ne retiennent que les papillons
+et les moucherons.</p>
+
+<p>Grippeminaud — prétend la verve de Drumont — condamne
+à quatre mois de prison un pauvre
+diable qui, sur un arbre, a volé quatre prunes,
+mais il acquitte Erlanger ou il excuse Laveyssière.</p>
+
+<p>Gros taons malfaisants, gros larrons, Erlanger,
+Laveyssière, — d’une part ; — simples moucherons,
+papillons, voleurs de prunes ou de fèves — de l’autre ; — les
+premiers caressés, les seconds déchirés
+par les griffes du Grippeminaud symbolique : dites-moi,
+Messieurs les Jurés, n’est-ce pas, à travers les
+siècles, toujours la même idée — si vous voulez, la
+même injure — qui, un matin, s’est doucement épanouie
+dans cette exquise demi-teinte des jolis vers
+du fabuliste :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Selon que vous serez puissant ou misérable,</div>
+<div class="verse">Les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et, pourtant, voyez la différence : aujourd’hui, l’on
+cite Rabelais, on sourit de La Fontaine, mais on
+poursuit Drumont !</p>
+
+<p>O ironie des choses ! Le temps opère-t-il de pareilles
+métamorphoses ! Quelques années de cave
+suffisent pour faire d’un vin jeune un vin de prix.
+Un siècle de bibliothèque suffit-il pour, d’un morceau
+injurieux, faire une page classique, ou bien un
+distique immortel !</p>
+
+<p>Voyons, Messieurs les Jurés, soyons justes et raisonnons.</p>
+
+<p>L’honorable M. Guillot le constate : si les outrages
+contre la magistrature n’ont jamais été plus répétés,
+plus grossiers, plus facilement accueillis par
+un public déshabitué du respect, ces outrages ont
+été de tous les temps.</p>
+
+<p>De tous temps, mais surtout aux temps de gauloise
+et fière franchise, les livres de nos écrivains
+ont fouetté les mauvais juges, comme les pierres de
+nos cathédrales fouettent les mauvais moines.</p>
+
+<p>Les sarcasmes de l’art et de la littérature, les
+mépris de la chronique et les colères du tableau,
+les ironies de la satire, de l’épigramme et du dessin,
+le pinceau d’un Holbein comme le ricanement
+d’un Voltaire, l’élégance d’un La Bruyère comme la
+vision d’un Pascal, le rire d’un Rabelais comme le
+sourire d’un La Fontaine, n’ont-ils pas cinglé, vilipendé,
+n’ont-ils pas, pour parler comme l’article 29 de
+la loi du 29 juillet 1881 qu’on invoque, n’ont-ils pas
+outragé les magistrats indignes, ceux qui salissent,
+avilissent, prostituent la pudeur de leur robe aux
+intérêts, aux convoitises, aux ambitions, aux appétits ?
+Et, souvent, trop souvent, presque toujours,
+toujours, l’audacieuse ampleur de leurs formules
+généralisatrices n’a-t-elle pas englobé tout le corps
+judiciaire dans la réprobation de quelques-uns ?</p>
+
+<p>Pourtant vit-on jamais poursuite analogue à la
+nôtre ? Rabelais s’est esbaudi — et Grandgousier,
+Pantagruel, Gargantua (c’est-à-dire Louis XII,
+Henri II, François I<sup>er</sup>), se sont esbaudis avec lui !</p>
+
+<p>Henri IV, le roi gaillard, s’est, un jour, rigolé à la
+mode rabelaisienne, et voulant, à l’occasion de l’enregistrement
+de l’édit de Nantes, congratuler son
+parlement de Paris, il l’a, avec une gravité royale,
+félicité « d’être le seul en France qui ne fût pas corrompu
+par l’argent ! » (Hilarité).</p>
+
+<p>Pascal, l’effrayant visionnaire, n’a vu dans « les
+robes rouges, les hermines dont les magistrats s’emmaillottent
+en chats fourrés, les palais où ils jugent,
+que piperie bonne à duper le monde » !</p>
+
+<p>Et le Roi-Soleil n’a rien dit !</p>
+
+<p>Louis XII, Henri IV, François I<sup>er</sup>, Louis XIV,
+n’étaient, sans doute, que des pouvoirs de droit divin.</p>
+
+<p>Les pouvoirs de droit jacobin se montrent-ils plus
+chatouilleux ?</p>
+
+<p>Non : la Révolution est venue, notre siècle a lâché
+la bride à l’irrespect, l’outrage a grandi et le silence
+a grandi avec l’outrage pour le couvrir ! On a
+fait plus : non content d’absoudre l’outrage, on lui a
+décerné les honneurs du triomphe !</p>
+
+<p>Victor Hugo a mis le forçat au-dessus du juge — et
+la magistrature l’a conduit au Panthéon ! (Mouvement
+prolongé dans l’auditoire).</p>
+
+<p>M. Ranc a fait du magistrat une machine imbécile
+qui juge automatiquement — et M. Francis Magnard,
+un matin, constate que M. Ranc est, à l’heure
+actuelle, « un des personnages les plus justement
+appréciés du Sénat ».</p>
+
+<p>M. Drumont lui-même, qui n’est pas un mignon de
+justice, a, dans <i>La Libre Parole</i> du 20 juin 1892, accusé
+un conseiller, président de la cour d’assises,
+« d’avoir <i>trompé la confiance</i> des jurés qui s’adressaient
+à lui en toute loyauté et de les avoir déterminés,
+par des <i>déclarations mensongères</i>, à rendre un
+verdict qu’ils n’auraient certainement pas rendu, si
+on ne les avait pas rassurés d’avance sur l’usage
+qu’on comptait faire de ce verdict ».</p>
+
+<p>Il citait des témoins à l’appui de son dire. Et ces
+témoins étaient les propres jurés de l’affaire !</p>
+
+<p>Quelle occasion superbe, si Drumont était un imposteur,
+de le confondre et de le perdre ! On n’avait
+qu’à citer ces jurés pour proclamer la vérité ! L’accusation
+lancée par Drumont appelait bruyamment un
+démenti judiciaire ! Elle était d’une netteté aiguë,
+comme a dit M. de Cassagnac !… Le Parquet est
+resté immobile ! (Sensation prolongée). Il est demeuré
+fidèle à sa longue tradition silencieuse. Il n’a pas
+relevé le gant !…</p>
+
+<p>Mieux encore, Messieurs les Jurés, et vous allez
+voir le silence de la magistrature devenir stupéfiant !</p>
+
+<p>Le 15 août dernier, huit jours avant la publication
+de notre article, un chroniqueur, M. Lepelletier, au
+lendemain du procès des Trente, ose écrire ce qui
+suit.</p>
+
+<p>L’article est intitulé : <i>Ces bons Jurés</i>.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Moi, le verdict de ces bons jurés m’enchante. Je l’avais
+prévu. Toutes les fois que vous placez l’homme ordinaire,
+et les jurés sont des hommes très ordinaires, entre sa conscience,
+son devoir et l’intérêt, qu’il s’agisse de sa peau ou
+de son porte-monnaie, le résultat est certain. <i>Douter du
+verdict, c’était supposer à nos jurés un courage, dont la
+seule pensée les faisait f…rissonner dans leurs pantalons.</i>
+Est-ce que vous croyez que les exemples leur manquaient
+pour leur dicter leur arrêt ? Ils ne tiennent nullement à être
+des héros. Le martyre n’est pas leur vocation. Ils sont bonnetiers,
+chefs de bureau, entrepreneurs, ils n’ont pas mission
+de faire des preuves de courage civique. Vous leur
+donniez des anarchistes redoutables à juger : était-il possible
+qu’un verdict sévère vînt transformer ces <i>bedaines bourgeoises</i>
+en cibles à dynamite ?</p>
+
+<p>Ce verdict est parfaitement <i>immoral</i> et décourageant. Il
+affirme la <i>couardise</i> et la <i>sauvegarde personnelle</i>. Les acquittés
+d’hier, qui sortent du prétoire en triomphateurs, avec
+les honneurs de la justice, au milieu de l’ovation de tous
+les sceptiques du boulevard, ne retomberont sans doute
+jamais dans les filets de la justice. Ils sont trop adroits pour
+cela, et les mailles de la nasse pas assez fortes pour les
+retenir. Ils vont donc continuer, avec la permission des
+jurés et l’approbation de subtils hommes de lettres, leur
+apostolat. J’espère qu’il fructifiera. Jusqu’à présent, leurs
+élèves n’ont travaillé que dans de la matière peu intéressante
+pour la foule : des magistrats, des restaurateurs, des
+hommes de police, des députés, des agents diplomatiques
+serbes, un journaliste italien, des habitants de Bois Colombes
+prenant des bocks au café de la gare, un président de
+République au bout de son mandat. Ces victimes-là sont
+exceptionnelles, sortent du commun. <i>Ah ! que je serais
+donc heureux si, pour célébrer joyeusement la rentrée de
+Faure, de Fénéon dans Paris, leur bonne ville, quelque obscur
+adepte faisait demain sauter la boutique et la bedaine
+de l’un de ces bons jurés ! Il n’y aura rien de fait tant que
+la matière à jurés ne sera pas touchée.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Tout à l’heure, Messieurs les Jurés, pour vous prévenir
+contre Drumont, M. l’avocat général vous disait :
+« Vous êtes des magistrats temporaires ! Quand
+vous siégez sur ces bancs, vous êtes, vous aussi, la
+magistrature française ! Vous avez droit aux mêmes
+égards, aux mêmes respects que nous ! » Et M. l’avocat
+général vous lisait des fragments d’articles où
+il essayait en vain de supposer chez Drumont une
+pensée injurieuse à votre égard.</p>
+
+<p>Je pourrais me retourner vers lui et lui dire : « Si
+les articles de Drumont offensaient le jury, pourquoi
+ne les avez-vous pas poursuivis ? Pourquoi votre
+colère ne s’est-elle réveillée que lorsque vous vous
+êtes sentis vous-mêmes mis en cause ? »</p>
+
+<p>Je préfère ne retenir que son véridique aveu. Oui,
+Messieurs les Jurés, vous êtes des magistrats temporaires !
+Quand vous siégez dans cette enceinte,
+vous êtes, vous aussi, la magistrature française ! Et
+voyez comme on vous protège ! Et voyez comme on
+vous fait respecter ! Non seulement on vous laisse
+traiter de lâches, mais on laisse former le vœu que
+vos tripes sautent en l’air ! (Mouvement prolongé
+dans l’auditoire).</p>
+
+<p>Et, huit jours après un tel article qui a pu se produire
+impunément, on ose citer Drumont en cour
+d’assises, parce qu’il constate dans son journal qu’un
+conseiller à cette cour a parlé de « mésestime » et
+que d’après Littré, « mésestime » veut dire « mépris ».</p>
+
+<p>Bizarre !…</p>
+
+<p>J’ai promis d’être franc : j’ai tenu ma promesse.</p>
+
+<p>D’un mot, je me résume et je dis à la justice :</p>
+
+<p>Je regrette ce procès, parce qu’il me semble indigne
+d’elle. Elle a un meilleur moyen de se défendre.</p>
+
+<p>Pour s’élever au-dessus des critiques, qu’elle sache
+se grandir à la hauteur de sa mission !</p>
+
+<p>Mission terrible, messieurs, qui arrachait à Lamennais
+ce cri de terreur :</p>
+
+<p>« Quand je pense qu’il y a des hommes qui osent
+juger des hommes, je suis épouvanté et un grand
+frisson me prend. »</p>
+
+<p>Qu’au-dessus des appétits qui se galvaudent à ses
+pieds, la magistrature lève la tête vers les grands
+espaces de lumière où, affranchi des brouillards qui
+l’oppriment, l’œil humain reconquiert sa vision !…</p>
+
+<p>Elle y verra la beauté de sa tâche.</p>
+
+<p>Tout lui parle de son origine : instituée au berceau
+des sociétés, pour remplacer la force par le
+droit, la barbarie par la lumière, la passion par la
+raison, l’arbitraire par l’équité, il semblerait qu’on
+a voulu lui confier un sacerdoce, et on l’a vêtue en
+prêtresse !</p>
+
+<p>En se couchant dans le sépulcre des institutions
+disparues, le vieux César romain lui a légué sa pourpre ;
+et, cette pourpre, ni la poigne du soldat, ni le
+geste du philosophe, ni la secousse du railleur n’ont
+pu la lui arracher !</p>
+
+<p>Voltaire, Rousseau et Danton ont déshabillé le
+monde ; ils n’ont pas pu déshabiller le juge : le juge,
+sur son épaule, a gardé le manteau des dieux !</p>
+
+<p>Dans quatre jours, messieurs, un traditionnel
+usage — la tradition, partout vaincue, reste encore
+plantée dans ce corps judiciaire qu’un étrange destin
+nous conserve immuable, et qui, parmi nos
+fièvres, notre tumulte occidental, offre quelque chose
+des immobilités de l’Orient !… — dans quatre
+jours, un traditionnel usage conduira la magistrature
+sous les arceaux de la Sainte-Chapelle, le gothique
+bijou dont la pierre adorante lui chante, d’une
+voix mystique, l’immensité de ses devoirs.</p>
+
+<p>Venez la regarder passer :</p>
+
+<p>Sur deux rangs, très <i>sacerdotalement</i> (le mot obstiné
+me revient), s’avancent d’abord les toques
+noires argentées du tribunal, puis les toques rouges
+dorées de la cour, puis les splendeurs et les éclats
+de la cour de cassation, de la haute cour, la cour
+suprême.</p>
+
+<p>C’est une vraie vision du moyen âge que cette
+procession magnifique qui, majestueusement, défile
+au milieu de nos vestons pâles et de nos mornes redingotes !
+On se demande si tous ces personnages,
+qui brillent, qui étincellent, sont des acteurs de la
+vie réelle ou bien des fantômes qui, sous la mélancolique
+grisaille d’un automne fin de siècle, promènent,
+comme dans la ballade, le souvenir d’un
+passé chatoyant !</p>
+
+<p>Un tel costume oblige : il veut des cœurs plus
+qu’humains ; il doit être une apothéose ou il est un
+carnaval !</p>
+
+<p>Qu’il soit une apothéose !</p>
+
+<p>La magistrature est notre espérance suprême !</p>
+
+<p>Le vingtième siècle l’attend !</p>
+
+<p>Si elle veut que nous la défendions, qu’elle nous
+défende !</p>
+
+<p>Qu’elle nous défende contre cette monstrueuse
+puissance qui a détrôné toutes les autres et qui, sur
+nous, appesantit le joug le plus dégradant : la puissance
+infâme de l’or !</p>
+
+<p>Qu’elle nous défende contre ces flibusteries gigantesques,
+le Panama, le Comptoir d’escompte, les
+Métaux, et mille autres qui, des ruines accumulées,
+feront enfin la ruine nationale !</p>
+
+<p>Qu’elle nous défende contre ces rastaquouères de
+la politique ou de la finance que les malheurs de la
+patrie attirèrent sur notre sol, pareils à l’écume insolente
+qui, soulevée par la tempête, salit la majesté
+des flots !</p>
+
+<p>Qu’elle emprisonne Turcaret, le voleur, et qu’elle
+fasse rendre gorge à Fouquet, le concussionnaire !</p>
+
+<p>Qu’au lieu de comprimer nos indignations, elle les
+partage !</p>
+
+<p>Qu’elle palpite et frémisse avec nous !</p>
+
+<p>Que, lorsque nous frissonnons de dégoût ou d’angoisse,
+elle ne garde pas l’immobilité lapidaire du
+<i>Moïse</i> de Michel Ange, de la statue, superbe mais
+inanimée, que le sublime artiste, dans sa rage immortelle,
+frappait au genou en criant : « Puisque tu vis,
+parle donc ! »</p>
+
+<p>Puisqu’elle vit, qu’elle parle !</p>
+
+<p>Que belle comme la beauté, que jeune comme la
+jeunesse, que grande comme la grandeur, elle soit
+la vivante image de cette femme symbolique que, sur
+la solennité de nos murs, le peintre Baudry nous
+représente toujours si noblement assise ou bien si
+fièrement debout, une main ouverte pour accueillir
+la souffrance, l’autre crispée pour frapper la tyrannie !</p>
+
+<p>Qu’en un mot, elle soit ce qu’elle doit être, ce
+qu’elle peut être, et jamais plus, en ouvrant le <i>Figaro</i>,
+elle ne risquera d’y rencontrer une interview compromettante,
+et, lorsqu’un officiel corbillard conduira
+au Panthéon funèbre les morts que notre vanité voudrait
+rendre immortels, elle pourra, sans crainte, au
+milieu des cités, promener la splendeur de sa pourpre :
+le peuple ne rira plus !… (Applaudissements).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Introduction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Les Trafics de l’Élysée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Affaire Ratazzi</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Affaire Wilson-Ratazzi</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">53</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Les Grandes Conventions de 1883</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Procès Numa Gilly-Savine-Raynal</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">La Politique et la Finance</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">137</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Procès Numa Gilly-Savine-Salis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le Renouvellement du Privilège de la Banque de France</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">179</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Affaire Drumont-Burdeau</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">L’Anarchie Doctrinale</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">199</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Le Procès de Jean Grave</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">201</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Le Procès des Trente</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">245</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">La Magistrature et l’Opinion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">299</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2">Poursuites contre M. Drumont</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">301</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">IMPRIMÉ<br>
+Sur les presses de <span class="sc">Noël Texier</span>,<br>
+<img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="MALGRÉ LA TEMPÊTE. Omnia Labore. NOËL TEXIER"><br>
+<span class="sc">Typographe à La Rochelle</span><br>
+<span class="i">1895.</span></p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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