diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-31 15:21:16 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-31 15:21:16 -0800 |
| commit | e83e04efbdbf3996d9a8575d82a1ab0eb5818f4d (patch) | |
| tree | ae4b6721fd44ce9f0bffcac18ba4a321abc12306 /75264-h | |
Diffstat (limited to '75264-h')
| -rw-r--r-- | 75264-h/75264-h.htm | 11131 | ||||
| -rw-r--r-- | 75264-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 199466 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 75264-h/images/vignette.jpg | bin | 0 -> 34197 bytes |
3 files changed, 11131 insertions, 0 deletions
diff --git a/75264-h/75264-h.htm b/75264-h/75264-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b3f2b58 --- /dev/null +++ b/75264-h/75264-h.htm @@ -0,0 +1,11131 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>L’histoire sociale au Palais de justice | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.maigre { font-weight: normal; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote { margin: 1.5em 1.5em; font-size: 95%; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 10%; text-indent: 0; } +.date { margin: 2em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; font-style: normal; } +i sup { padding-left: .15em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } +img.w10 {width: 10em; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 ***</div> +<p class="c top2em large">ÉMILE DE SAINT-AUBIN</p> + +<h1>L’HISTOIRE SOCIALE<br> +<span class="xsmall">AU PALAIS DE JUSTICE</span></h1> + +<p class="c"><span class="large">PLAIDOYERS PHILOSOPHIQUES</span><br> +AVEC UNE INTRODUCTION DE L’AUTEUR</p> + +<p class="sc">Les Trafics de l’Élysée. — Les grandes Conventions +de 1883. — La Finance et la Politique. — Le Renouvellement +du Privilège de la Banque de France. — L’Anarchie +Doctrinale. — Le livre de Jean Grave. — Le Procès des +Trente. — La Magistrature, la Presse et l’Opinion.</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +A. DURAND ET PEDONE-LAURIEL<br> +<span class="xsmall">LIBRAIRES DE LA COUR D’APPEL ET DE L’ORDRE DES AVOCATS</span><br> +<span class="large b">A. PEDONE, Éditeur</span><br> +13, <span class="xsmall">RUE SOUFFLOT</span>, 13</p> + +<p class="c small">1895</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<p class="c">Critique d’art : <span class="sc">Un Pèlerinage à Bayreuth</span><br> +<span class="small">(<span class="sc">Savine</span>, éditeur).</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap">La Parole est un acte. C’est pourquoi +j’essaye de parler.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Hello</span>, <i>L’Homme</i>.</p> + +</blockquote> + +<p>Ceci n’est pas un livre d’éloquence, mais un livre +d’histoire. Les événements l’ont dicté ; ma franchise +l’a écrit. Il n’a rien de commun avec d’autres recueils +célèbres. Dans ces recueils, la plaidoirie illustre des +faits le plus souvent sans importance ; ici, tout au +rebours, ce sont des faits d’une importance capitale +qui illustrent la plaidoirie. Chez des avocats immortels, +dont je n’imite pas la gloire (loin de moi ce +ridicule), on ne peut admirer que la forme : la forme +crée le fond ; l’intérêt du fond, sans la forme, +s’évanouirait aussitôt. Ici, la forme est accessoire ; +elle n’a d’autre mérite que de refléter le fond ; le fond +est tout : c’est le fond qu’on doit méditer.</p> + +<p>J’ai le sentiment très net de n’avoir jamais cherché +à grandir le débat par l’ampleur de la parole. +Ma parole n’a point ces prétentions. D’ailleurs le débat +se grandissait tout seul ; il n’avait pas à se grandir : +il avait la taille de l’Histoire.</p> + +<p>Mon objectif unique a toujours été la défense de +mon client ; parfois j’ai plaidé juste et j’ai pu le faire +acquitter : c’est un des bonheurs de ma vie. Mais, en +plaidant pour mon client, je plaidais, malgré lui et +malgré moi, pour autre chose. C’est que mon client +était un être symbolique : il incarnait une indignation, +une idée, une tristesse ou un espoir ! Partant, +pour le défendre, je devais philosopher, méditer, +sonder le cœur des gens et l’abîme des choses ; je +devais soulever des voiles redoutables, ouvrir de +terribles dossiers ; je devais contempler, avec l’œil +du psychologue, la bassesse des appétits, le désarroi +des consciences, le mirage des illusions.</p> + +<p>Il n’est pas nécessaire que le philosophe soit avocat ; +mais l’avocat, pour rester avocat, doit quelquefois +devenir philosophe. C’est alors qu’en plaidant +sa cause il documente l’Avenir. L’Avenir peut oublier +la cause ; il peut oublier l’avocat ; mais il profite de +son œuvre et retient le document.</p> + +<p>L’orateur, discutant ces affaires qui touchent +l’intérêt public, ressemble au chœur de la tragédie +antique. Il ne crée pas le drame : il l’écoute et le +commente ; son rôle est de le sentir plus vivement +que les autres et de le traduire pour tous. Il est un +cristal limpide où se mirent des idées : il les reflète +et les projette. Il n’est pas un imaginatif qui invente, +il est un voyant qui raconte.</p> + +<p>Prenez donc ces discours, non pour des jeux de +ma fantaisie, mais pour des morceaux de la vie contemporaine. +Ils sont les portraits fidèles de choses vécues +par vous. Peut-être ont-ils gardé le frémissement +de la lutte et ce je ne sais quoi de naïf qu’enregistrent +les sténographes : en devenant un livre, ils +n’ont pas voulu se farder.</p> + +<p>Ils apparaissent, d’abord, comme autant d’œuvres +distinctes, produit de conjonctures et de milieux +différents. Tel n’est pas leur vrai caractère. Ils sont +les éléments d’un tout indivisible. Ils sont les actes +d’un seul drame. Ils marchent tous au dénouement. +Cette unité fait leur mérité, leur puissance et leur +vigueur. Ils ne m’en sont pas redevables ; ils la doivent +à l’enchaînement rigoureux, à l’impérieuse +logique des luttes qui les engendrèrent.</p> + +<p>« Pour un livre, — a écrit Hello dans la préface +de l’<i>Homme</i>, son immortelle conception — pour un +livre, comme pour une société, comme pour une famille, +comme pour un monde, et comme pour l’Art, +il y a deux sortes d’unités : l’unité organique et l’unité +mécanique.</p> + +<p>« L’unité mécanique résulte de certaines règles +observées ou éludées, de certaines règles factices +au milieu desquelles l’auteur se débat à demi révolté, +à demi soumis, jusqu’à ce qu’il ait conclu avec +elles une paix honteuse. Si j’avais tenu à cette unité, +j’aurais fait subir aux articles très divers et très +semblables, qui composent ce volume, un travail de +<i>remaniement</i>. Ce mot misérable indique un travail +aussi misérable que lui, par lequel on essaye de +pratiquer l’<i>art heureux des transitions</i>. Le mot : +<i>art</i> dans cette phrase doit être écrit sans majuscule.</p> + +<p>« L’unité qui résulte du travail de remaniement est +l’unité mécanique, celle qui colle ensemble des fragments +juxtaposés. Les collections que l’unité mécanique +agrège paraissent se tenir et ne se tiennent +pas.</p> + +<p>« Tout au contraire, les parties d’un tout que l’unité +organique vivifie et consacre se tiennent en vérité. +Mais quelquefois elles ne paraissent pas se tenir.</p> + +<p>« Les travaux qui composent ce volume vont tous +au même but, par des routes différentes. Inspirés +par un souffle unique, ils n’ont qu’à suivre ce souffle, +pour aller en leur lieu, et c’est à ce souffle-là que je +les abandonne. Ce lieu, c’est l’unité… L’unité véritable +et vivante a droit au chant et au cri, car elle +est le battement même du cœur. L’unité, tel est donc +dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet +ouvrage. Ce livre est <i>un</i> essentiellement, et <i>divers</i> +accidentellement. Son unité consiste à présenter +partout les applications de la même vérité… »</p> + +<p>Si j’osais marcher sur des traces aussi géniales, je +dirais que, moi aussi, méprisant l’unité mécanique, +j’ai dédaigné de faire subir à mes discours, « très +divers et très semblables », un travail de remaniement. +Je les ai trouvés allant au même but par des +routes différentes, inspirés par un souffle unique, et +c’est à ce souffle-là que je les ai abandonnés. Je +crois qu’ils composent un livre, « <i>divers</i> accidentellement, +mais <i>un</i> essentiellement ». Mon esprit +reconnaît en eux les signes de l’« unité organique », +de l’« unité vivante » qui consacre et vivifie les parties +d’un même corps. S’ils sont un peu de l’Art, +c’est à cette unité-là qu’ils le doivent ; et c’est à elle +qu’ils doivent d’être, en vérité, de l’Histoire. Et c’est +pourquoi je les publie : ils ont droit au « chant » et +au « cri », parce qu’ils sont le battement même de +mon cœur. C’est pourquoi, aussi, je les nomme : +l’<i>Histoire sociale au Palais de Justice</i>, — titre vaste +et ambitieux que je prie qu’on me pardonne, parce +que, seul, il m’exprimait.</p> + +<p>L’Histoire au Palais !… Elle n’y est pas toujours +consolante ; mais où donc est-elle plus dramatique, +plus suggestive et mieux documentée ?</p> + +<p>Depuis dix ans, l’Histoire au Palais, c’est presque +toute l’Histoire. Les notables péripéties adoptent ce +théâtre ; elles viennent s’y dénouer, ou tout au moins +s’y agiter.</p> + +<p>Les sujets que traite l’Histoire varient selon les +époques. Elle est diplomatique, artistique, guerrière, +procédurière. Elle change de thème et d’acteurs. +Avec son répertoire, elle renouvelle sa troupe. Tantôt +elle joue des noblesses, et tantôt des vilenies.</p> + +<p>Le début du siècle fut essentiellement militaire. +Sa fin est essentiellement judiciaire. On a copié son +début dans des journaux d’état-major ; on copiera sa +fin dans des grosses d’arrêts. Tout événement qui +compte aboutit à un procès — ou devrait y aboutir. +Il faut que la Psychologie aille s’installer dans les +greffes, si elle veut comprendre les consciences +actuelles.</p> + +<p>Aujourd’hui, trois acteurs se partagent les premiers +rôles : le Financier, le Politicien, l’Anarchiste. +Tout le reste n’est que comparses, machinistes ou +figurants.</p> + +<p>Le vrai premier rôle revient sans conteste au +Financier. En vérité, il est plus qu’un acteur : il est +celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène +des grands Guignols.</p> + +<p>Rien ne bouge que par son ordre.</p> + +<p>Il tient l’argent ; il tient l’autorité.</p> + +<p>Le peuple ajoute : il tient la justice.</p> + +<p>Expliquons-nous.</p> + +<p>On dit : il tient les magistrats. — Quelques exceptions, +c’est possible : je n’en sais rien. De telles exceptions +sont, hélas ! de tous les régimes. — Mais +l’ensemble des magistrats, la magistrature : non. Il +tient mieux que les magistrats : il tient la loi. C’est +bien plus grave : s’il ne tenait que les hommes, on +ferait le procès des hommes. Mais il tient les institutions ! +Et la loi lui deviendra de moins en moins +applicable, car c’est lui qui de plus en plus la fera. +Il a consacré le Jeu ; il a légitimé l’Usure ; des +modifications récentes au régime des sociétés suppriment, +ou peu s’en faut, les recours de l’épargne +publique. Son omnipotence est fondée sur des bases +indestructibles. Toutes sortes de privilèges, de conventions +renouvelées lui livrent le pays pour qu’il +en jouisse à son gré.</p> + +<p>Cela, remarquez-le, est parfaitement logique. La +loi est l’expression de la force régnante. Cette force +légifère pour elle et non contre elle — quoi de plus +naturel et quoi de plus humain ? Le Féodal, quel +qu’il soit, n’a jamais accordé au Vilain qu’un bâton +contre sa cuirasse. Or, la force du siècle est l’or. +Comment l’or se condamnerait-il ? Il a le droit de +s’écrier, pareil au César antique : <i lang="la" xml:lang="la">Legibus vivimus, +sed supra leges sumus !</i></p> + +<p>Si l’époque jugeait la Finance, elle cesserait d’être +l’époque ; un âge finirait, un autre âge commencerait. +On peut arrêter la Finance, l’envoyer à Mazas, +la traîner en Correctionnelle ; le juge aura beau +la maudire : la force des choses l’absoudra. La loi +saluera très bas la fourrure de sa pelisse ou sa grave +redingote tachée de rouge à la boutonnière par le +signe de l’honneur, et dès qu’il l’apercevra de loin, +l’article 405 ira, clopin-clopant, se cacher au fond du +Code. Le texte est ainsi conçu que, dans notre Démocratie, +un gros monsieur ne peut être un escroc.</p> + +<p>Le Financier est roi. Quand il est doublé d’un Juif, +sa royauté est invulnérable. Rien ni personne ne +le peut détrôner. Jadis, parfois, l’acier d’un glaive +perçait la cuirasse de fer ; aujourd’hui, tous les textes +s’émoussent contre la cuirasse d’or.</p> + +<hr> + + +<p>Le Politicien — forcément — tend, chaque jour davantage, +à devenir le chargé d’affaires du Financier. +Il le devient fatalement. La force régnante l’envoûte.</p> + +<p>Quand il n’épouse pas la corruption, il flirte avec +elle, au point que les foules se disent : il doit être +son amant ! Du reste, plus on va, plus la Finance et +la Politique se pénètrent l’une l’autre, pour former +un produit bâtard, à l’instar de ces métaux dont les +combinaisons chimiques donnent la matière mixte +qu’on appelle un alliage. Cet alliage politico-financier +sera bientôt la monnaie courante du Parlementarisme +jacobin. Combien a-t-il déjà réglé de marchés +inavouables et de louches compromissions ? +Demandez-le au juif Arton, au docteur Cornélius +Herz, à M. le baron Von Reinach !… Mais Arton est +atteint de la monomanie des voyages ; le docteur +Cornélius Herz souffre d’une agonie chronique ; +quant au baron Von Reinach, il n’est plus qu’une +ombre juive plongée dans la nuit du Schéo !…</p> + +<p>Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les +besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire +de la domination de l’or, a dû pousser de profondes +racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est +pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. +Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon :</p> + +<p>« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque +instant que les députés abusent de leur mandat, +<i>qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts +personnels</i> ; cela fatigue le pays et cela peut +compromettre l’avenir de la République<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> V. infrà, <i>La Finance et la Politique</i> : affaire Numa +Gilly-Savine-Salis, p. <a href="#c4">137</a>.</p> +</div> +<p>Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, +une voix plus hardie encore avait, dans le même +lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant : +<i>République pourrie ! Putréfaction des consciences !</i> +Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une +poitrine ! Et le discours vengeur grandissait la vision +des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses +morales, dévorent les états gangrenés<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> !…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> V. infrà, <i>Les Grandes Conventions de 1883</i> : affaire Numa +Gilly-Savine-Raynal, p. <a href="#c3">73</a>.</p> +</div> +<p>Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, +brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte +de la dixième chambre du tribunal correctionnel de +la Seine. Ce fut l’incident décisif du <i>Filigrane</i> auquel +s’attache le nom de M<sup>e</sup> Marcel Habert. Le scandale +éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte +rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué +rédacteur judiciaire du <i>Figaro</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Causes criminelles et mondaines</i>, année 1887-1888, p. 52.</p> +</div> +<blockquote> +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — On a saisi chez M<sup>me</sup> Limousin deux lettres de +M. Wilson datées de 1881.</p> + +<p>La préfecture de police les a gardées un certain temps avant +de remettre les scellés au Parquet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. +(Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux +lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées +au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.</p> + +<p class="ugap">M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :</p> + +<p class="ugap">M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien +celui de votre maison ?</p> + +<p><span class="sc">Le témoin.</span> — Parfaitement.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé +à vous en servir ?</p> + +<p><span class="sc">Le témoin</span> (après avoir examiné attentivement). — Au mois +de septembre ou d’octobre 1885.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — Pas avant ?</p> + +<p><span class="sc">Le témoin.</span> — Oh ! non, pas avant, bien certainement. <i>Avant +l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.</i></p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">Habert</span>. — <i>Et ces deux lettres de M. Wilson portent la +date de mai et de juin 1884 !</i></p> + +<p class="ugap">Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution +est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés +à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile +de le deviner.</p> + +<p class="ugap">M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là +de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. <i>Elles +lui ont été apportées par la Préfecture…</i></p> +</blockquote> + +<p>On devine la stupeur !</p> + +<p>Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation +de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour +détournement et substitution de pièces<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la +requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, +dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et +suiv.</p> +</div> +<p>La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.</p> + +<p>Ce fut alors un branle-bas tragi-comique ! Lorsqu’on +écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre, +la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution +française, sous le règne du <i>Peuple-Roi</i>, après +tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il +semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait +nos maîtres ! L’administration, le droit, l’éloquence, +l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea +de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on +démontra par A plus B que la colère de nos lois +ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère +public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. +Par une de ces ironies procédurières, qui +aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent +le frisson, la victime des relâchés fut condamnée +à tous les frais !</p> + +<p>Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie +l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la +chambre des mises en accusation :</p> + +<blockquote> +<p>La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, +son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. +Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de +police.</p> + +<p>M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la +cour.</p> + +<p>Le détournement des lettres saisies est établi à la charge +de M. Grognon.</p> + +<p>La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste +à l’encontre de M. Wilson.</p> + +<p>L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le +juge d’instruction des justifications mensongères.</p> + +<p>Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables +échappent à la cour d’assises.</p> + +<p>La loi n’a prévu que le détournement d’<i>actes</i> et de <i>titres</i>. +Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres +particulières, la chambre d’accusation estime que l’action +commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne +peut donner lieu à aucune poursuite.</p> + +<p>C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code +permettent aux criminels de marque de se glisser à travers +les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux +humbles.</p> + +<p>Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse +impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, +de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police +vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la +main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que +tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant +alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste +des déchéances.</p> + +<p>Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.</p> +</blockquote> + +<p>Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée +du <i>Filigrane</i>. Je prie l’intellectuel, le penseur, +de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les +idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, +bouc émissaire devenu presque sympathique à force +d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange +silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent +comprendre et voir, la dégradation morale révélée +par cet épisode où très cyniquement s’affichent de +lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable +résumé de nos anarchies jacobines !…</p> + +<hr> + + +<p>De plus documentaire que l’incident du <i>Filigrane</i>, +je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta +Wilson.</p> + +<p>On a malmené cet arrêt ; on a maudit les magistrats. +Une telle colère est excusable ; mais elle n’est +pas juridique. Les magistrats ont bien jugé : Wilson +était accusé d’escroquerie ; or, Wilson n’était +pas un escroc. Un escroc dupe le monde ; Wilson ne +dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait +la marchandise. Il vendait : il ne trompait pas. Son +crédit n’avait rien de chimérique ; son crédit était +trop réel ; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison +de la troisième République ; il tenait les fonctionnaires ; +les ministres étaient les siens ; il gouvernait +les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait +pour lui et pour ses créatures.</p> + +<p>En affirmant cela, les juges n’ont pas menti ; ils +ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> V. infrà, <i>Les trafics de l’Élysée</i> : affaire Wilson-Ratazzi, +p. <a href="#c1">39</a> et suiv.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient +possibles. On soupçonna avec fureur ; et, quand +parut la brochure de M. Numa Gilly, <i>Mes Dossiers</i>, +on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des +accusations ridicules à force d’énormité ; mais rien +ne semblait plus énorme que les corruptions entrevues.</p> + +<p>Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David +Raynal déféra le livre<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, un avocat général distingué +essaya de réagir contre l’irrespect grandissant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> V. infrà, <i>Les Grandes Conventions de 1883</i> ; affaire Numa +Gilly-Savine-Raynal, p. <a href="#c3">73</a>.</p> +</div> +<p>— « Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, +un ministre ne se vend pas ! La concussion +n’est pas possible ! »</p> + +<p>Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et +je me souviens de son geste. Il s’était retourné vers +la salle et regardait éloquemment un officiel personnage, +comme pour le prendre à témoin de la vérité +de son dire. Le personnage était M. Baihaut…</p> + +<p>Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la +Cour d’appel de Paris, M. Charles de Lesseps révélait +à tous cette honte :</p> + +<p>— « En 1886, nous étions en instance auprès du +gouvernement au sujet de notre émission des obligations +à lots.</p> + +<p>« M. le ministre Baihaut nous a fait demander par +un intermédiaire qu’il fût mis à sa disposition <span class="xsmall">UN +MILLION</span> payable par acomptes depuis le dépôt du +projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent +remis à l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, +le reste n’a pas été payé ! »</p> + +<p>Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, +proférait ces paroles :</p> + +<p>— « Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, +à constater le crime qui a été commis ! »</p> + +<p>Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. +Ce bras tendu me rappela le grand geste de +Bordeaux…</p> + +<hr> + + +<p>De tels spectacles ont singulièrement énervé les +consciences et très gravement compromis le principe +d’autorité.</p> + +<p>Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est +fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie +du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas !</p> + +<p>Un matin, je déjeunais avec un homme d’État +suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des +parlementaires de tous les groupes, des mondains +de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un +aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode +à table, <i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et inscibili et quibusdam +aliis</i>, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes +guère, car notre hôte, dont nos parisiennes +vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique, +résuma d’un mot la conversation : « Comme +dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est, +au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité ! »</p> + +<p>Eh ! non, monsieur, vous l’avez compris et votre +logique en est vite convenue : nous ne méprisons +pas l’autorité ; nous méprisons qui la détient. Ce +n’est point la même chose.</p> + +<p>Ou plutôt si, hélas ! pour beaucoup, c’est presque +la même chose : voilà le péril.</p> + +<p>La tendance fatale des esprits ordinaires est de +confondre le principe avec l’homme qui l’incarne. +Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le +principe ; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner +l’autre. L’homme est campé sur le principe +un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy ; le +polémiste ressemble à Guillaume Tell : il doit enlever +la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse +alternative ! Que faire ? Tirer sur l’homme au risque +de frapper le principe ? Ou permettre au principe de +se galvauder avec l’homme ? Mieux vaut encore égratigner +le principe — pourvu, bien entendu, que ce +soit une égratignure. Mais il est des égratignures +qui sont des blessures mortelles…</p> + +<p>L’intelligent — et encore ! suffit-il d’être intelligent ? +Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente +et plus rare — distingue : s’il voit passer la trahison +en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité, +il maudit la trahison, et, après désinfection, il +raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme +avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter. +Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le +venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine +de déshabiller les turpitudes : elle les pousse aux +gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes +endossent un costume respectable, tant pis pour +le costume respectable : la boue des dédains vulgaires +l’éclaboussera lui aussi.</p> + +<p>Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la +religion d’un village. Le curé est-il bon : Dieu en +profite. Le curé est-il mauvais : Dieu en pâtit.</p> + +<p>De même pour le ministre. De même pour le magistrat. +Pilate ne déshonore pas seulement Pilate : +il déshonore le Prétoire ; il salit la toge ; il lui imprime +une tache que rien n’effacera jamais. Une +légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi, +venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six +heures pour soigner vos murs mitoyens ; ces laborieux +modestes, grâce auxquels, malgré tout, la +machine judiciaire continue de rouler — un peu +comme la machine administrative roule, en dépit des +ministres, grâce à l’humble effort des employés de +ministères — ces laborieux modestes, le public ne +les voit pas : le public ne voit que Pilate.</p> + +<p>Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme +public est plus qu’une abomination : il est une catastrophe. +Le dépositaire d’un principe, en le tuant, +tue le principe. C’est le pire des assassins : l’assassin +d’une idée. Je me trompe : une idée ne meurt +pas ; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant +plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des +résurrections.</p> + +<p>Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le +scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux +leitmotiv de nos drames parlementaires, le +refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour +qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un +adjectif ; il dira : elle fut <i>scandaleuse</i>.</p> + +<p>Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, +cet argent international qui trafique de la +Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à +la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques +où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, +vraies assurances mutuelles contre la divulgation +des turpitudes, cette usure impitoyable qui +dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes +comme les oiseaux de proie des cauchemars, +les Panamas grands ou petits, toutes ces +choses lamentables qui grimacent et qui menacent, +qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement, +hélas ! des boutons accidentels. Ce sont les +chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés. +A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards +aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le +corps social : le Monde presque entier prosterné devant +la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la +Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais +quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom +dans aucune langue.</p> + +<p>L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. +Il y a disproportion trop grande entre notre +faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner +les hommes, il faudrait commencer par n’être pas +des hommes — et il faudrait être des Dieux pour +oser les juger. — Aussi l’histoire politique du monde +est-elle, en général, une pénible histoire que la +Pensée contemple avec mélancolie ; à peine, çà et là, +quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur +l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des +houles sanglantes ; et, parfois, la méditation en détresse +conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde +joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie +d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon, +le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, +où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait +pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se +battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux +radiances du soleil, où librement l’on humerait le +parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, +où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte +impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir +et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de +l’universelle harmonie…</p> + +<p>Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité +humaine ne s’égara comme aujourd’hui.</p> + +<p>Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient +la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur +de la forêt.</p> + +<p>Vous savez, le grand Chêne — le grand Chêne +de la forêt ? En lui fermentent les sèves accumulées +par les printemps. Il est le résumé des vigueurs +ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent +à ses racines le tribut de leurs sucs débordants. +Son ombre caresse le sol ; il est la beauté et la force, +la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pas <i>un +arbre</i> ; il est <i>l’arbre</i> : à lui seul il est la forêt.</p> + +<p>Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image +de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet +ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur +de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation +magnifique de l’idée d’Autorité !</p> + +<p>Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir ; dans +l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une +tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément +sous la terre. Végétal ou humain, le grand +Chêne vieillit ! Mordu par la dent des siècles, il périt +insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne +repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise. +Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon +de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste +solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout, +et les oiseaux du ciel le saluent encore au +passage. On dirait qu’il vit toujours ; mais déjà il +est mort ; et un jour de rafale effondre le géant qui +emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.</p> + +<p>Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les +brisa. Leurs branches étaient vermoulues : l’ouragan +des révolutions vainquit leur décrépitude. Et +rien ne les a remplacés : la Forêt veuve attend son +Chêne…</p> + +<p>En attendant, les broussailles les plus rampantes, +les plus basses, essayent de la gouverner. Semences +juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés, +qu’apportent de funestes vents pervers comme des +maléfices, viennent l’on ne sait d’où — ou, plutôt, +l’on sait trop d’où — se terrent dans nos sillons, y +germent, s’y développent et poussent, montent, +montent, engendrent des végétations baroques qui +étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs +sinistres qui corrompent le parfum national.</p> + +<p>O sainte Forêt Celtique ! Qu’est devenu le gui sacré +dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures, +que berçait le chant de tes brises, et que +la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en +allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie +des soirs ?</p> + +<p>Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où +fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes +les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour, +absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, +faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit ?</p> + +<p>Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé +d’une certaine manière, faut-il s’étonner si, +de plus en plus, selon la remarque de Chamfort, +« un heureux instinct semble dire au peuple : je +suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, +qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que +je viens de choisir moi-même » ?</p> + +<p>Faut-il s’étonner si — pour rappeler le mot du +même Chamfort — « en voyant les brigandages des +hommes en place, on est tenté de regarder la société +comme un bois rempli de voleurs dont les +plus dangereux sont les archers préposés à la garde +des autres » ?</p> + +<p>Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété +salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie +livrée à la Haute Banque ?</p> + +<p>Faut-il s’étonner si des imaginations perverties +par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des +esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique +parce que les ventres ont faim, ressuscitent et +reprennent, en les défigurant au gré des appétits +en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le +cerveau des Philosophes ?</p> + +<p>Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises +est née l’Anarchie doctrinale ?</p> + +<p>Devant l’Autorité souillée devait — c’était fatal — se +dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la +calme conception de Proudhon, le terrible penseur. +Ceci enfante cela : lorsque le rideau de l’Histoire +est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, +se lèvera sur un Jean Grave…</p> + +<p>Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes +que le prologue de celles pour la <i>Société +mourante et l’Anarchie</i>. Les cinq premières sont +déjà la <i>Société mourante</i> ; elles portent en germe +les deux autres : l’<i>Anarchie</i>. La dernière, court épilogue, +montre la foi dans la justice déracinée par la +tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer +tous les principes comme les grains d’une poussière +affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries, +distinctes au premier abord, sont les actes d’un +même drame ; et c’est ici que, dans toute sa force, +éclate le verbe d’Hello : Les parties d’un tout que +l’unité <i>organique</i> vivifie et consacre se tiennent en +vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir. +L’<i>unité</i>, tel est donc, dans le fond, sinon dans la +forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est <i>un</i> +essentiellement, et <i>divers</i> accidentellement…</p> + +<hr> + + +<p><i>La Société mourante et l’Anarchie</i> restera comme +une des productions à la fois les plus inquiétantes +et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a +trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste ; +il l’a qualifiée : une <i>bousculade intellectuelle</i>. +Très juste ! Le bourgeois qui sait lire éprouve, +après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un +souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient +de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct, +il se frotte le crâne, comme, après une raclée, +il se frotterait les côtes.</p> + +<p><i>La Société mourante et l’Anarchie</i> n’est qu’un +rameau poussé sur un tronc redoutable : le journal +<i>La Révolte</i>.</p> + +<hr> + + +<p>La collection du journal <i>La Révolte</i> appartient à +la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être +bien de cacher au regard des foules, mais dont la +structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle +restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie +contemporaine. Le style en est souvent remarquable, +toujours robuste et lumineux. Sans doute, +Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux +rédacteurs.</p> + +<p>Imaginez la pensée de Proudhon mise au point +des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une +rude <i>bousculade</i> qu’elle aussi, je vous assure, administre +au cerveau du lecteur ! Une impitoyable +analyse, une cruelle précision, une logique aiguë, +acharnée, implacable : tels sont les traits qui la +caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes, +sortes de jours ouverts sur une autre planète +habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis +syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes +nettetés, des sincérités attirantes comme +le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte +cérébral qui se passionne et qui bouillonne, +à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des +torrents.</p> + +<p>Une brutalité pensante, une violence intellectuelle +qui devient parfois savoureuse à force d’intensité, +qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime +tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres +pour lancer follement le navire sur les océans inconnus, +qui ne parle plus politique, qui supprime +la politique, qui ne discute plus la forme des lois +ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle +triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue +série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité +de vocables : telle est la révolte soufflée par +l’anarchisme doctrinal.</p> + +<p>Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins +avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure +actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre +Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent <i>leitmotiv</i> +de l’imagination humaine :</p> + +<p>« Ce ne sont plus les conséquences et les effets +des principes qui ont dominé durant des siècles, ce +sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même +des choses, qui vont être appelés à la barre… On ne +se demandera plus si les riches font bon ou mauvais +emploi de leurs biens, on se demandera s’il +doit y avoir encore des riches… Il ne sera plus question +de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans +ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera +question de savoir si l’on doit être soldat et si ce +qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une +erreur, une duperie comme le reste… »</p> + +<p>L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent +de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie +la franchise de ses conclusions, veulent faire du +monde ce que, au XVIII<sup>e</sup> siècle, le Sensualisme a fait +de l’âme : une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, +que poussera-t-il ? Quels arbres remplaceront l’ancienne +forêt humaine ? Quelles végétations nouvelles +surgiront ? Je ne crois pas que l’anarchisme ait +encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. +Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être : à +ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte, +l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie +son idéal, et, l’on trouve dans la <i>Révolte</i> les rudiments +de ses reconstructions éventuelles. C’est la +partie <i>positive</i> de l’Anarchie dont nos inquiétudes +bourgeoises ne connaissent guère, en général, que +les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon +du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures, +ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur +nimbe de brouillard, sourient comme les palais +qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque +dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur +et l’harmonie ; du regard, je scruterai ces déformations +d’espérances, ou ces ébauches de systèmes +qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds +de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers, +lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives +et les chaotiques poussées de l’impétueux +<i>Devenir</i>.</p> + +<p>Ne dites pas à l’anarchiste : « Ta vision est un +délire ; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas ; +tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un +Éden. » A l’accablement des raisons, des ironies, +des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes +de Paradis. Car — et c’est là, d’après moi, son +aspect le plus curieux — l’anarchiste est un mystique, +un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui +croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace +le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est +un croyant ; il appartient aux religions plutôt qu’aux +philosophies : son dieu, dit-il, est la force latente qui +de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la +brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve +des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter +à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et +répandre partout les semences d’où germera la +moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague +parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines +lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée +de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a +flatté — c’est incontestable — le méditatif et l’artiste, +l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète +armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas +les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, +dans le mirage, des limpidités jaillissantes…</p> + +<hr> + + +<p>M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable +article<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> : si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit +pas une conception doctrinale ; on la réfute.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> V. infrà, <i>L’Anarchie doctrinale</i> : le procès de Jean Grave, +p. <a href="#c6">207</a>.</p> +</div> +<p>Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre : +pour réfuter, il faut être un cerveau ; pour +poursuivre, il suffit d’être procureur de la République. +On poursuivit.</p> + +<p>On poursuivit deux fois. La première, on donna +au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation +criminelle. La seconde, pour habiller la <i>Révolte</i>, on +lui passa la chemise d’un dossier d’<i>association de +malfaiteurs</i>. Les deux fois, je dis aux jurés :</p> + +<p>— Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une +idée. On vous requiert de condamner la société +anarchique, de même qu’au XVI<sup>e</sup> siècle, on eût requis +le Parlement de condamner la société bourgeoise. +Peu importe la valeur du système de Jean Grave : +<i>c’est un système</i> ; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est +pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution +française ; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que +le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit +notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il +nous a trompés. Il mentait ou il se parjure : je ne +sortirai pas de là.</p> + +<p>Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que +la menace : il condamna. Le 9 août suivant, il y +aperçut l’idée : il acquitta.</p> + +<p>Des deux verdicts, quel fut le plus utile ? De bons +bourgeois que je connais, le premier avait presque +fait des anarchistes ; je sais des anarchistes dont le +second a presque fait des bourgeois. On raconte que +l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et +lui a dit :</p> + +<p>— Voulez-vous me laisser tranquille ? Je laisserai +tranquille votre société.</p> + +<p>— Entendu ! aurait riposté le préfet.</p> + +<p>Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte : <i>ex-anarchiste</i>.</p> + +<p>J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des +acquittés : des bourgeois leur rendaient la justice ! +On ne rend que ce qui existe ! La justice existait +donc !… Cela leur brouillait la cervelle…</p> + +<p>Ah ! la justice ! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer +à tous les maux ? Ne serait-elle pas le bienfaisant +dictame, la salutaire panacée ?</p> + +<p>Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches +complaisances opposent leur rempart aux assauts +de l’équité, et le vieil arbre social, miné par les +parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa +base déracinée. Sa masse résiste encore, et son poids +le maintient debout : gare la chute !…</p> + +<p>Par quoi le remplacera-t-on ?</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Le philosophe s’interroge et son œil immobile +sonde la profondeur des cieux. Pas un rayon ! Nulle +éclaircie ! Il semble que l’azur soit rayé des couleurs +du monde ! En bas, en haut, partout, de grands trous +noirs, pleins de bourrasques ! Des opacités effrayantes +comme des soleils défunts ! Et derrière ces cadavres, +pas la moindre lueur annonçant les soleils nouveaux ! +Le croquis à peine ébauché de formes vagues et +fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le +visage indécis échappe au regard scrutateur, comme +les fantômes des songes : voilà tout ! Un passé mort ! +Un avenir à naître ! Un présent qui ne voit que la +tombe et qui cherche en vain le berceau !</p> + +<p>C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible +querelle entre les appétits repus et les appétits à +jeun. Tous ont perdu le sens de l’Au-Delà. Tous veulent +jouir — et vite. Car l’on doit se hâter de jouir, +puisque la bière est le néant, et l’homme mort une +charogne. Ils ne croient plus qu’au Paradis bâti dans +la boue terrestre. Les appétits repus tiennent la clef +de cet Éden ; les appétits à jeun se ruent pour la leur +arracher. Les premiers se barricadent ; les seconds +livrent l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, +l’égoïsme de la bête interrompue dans son repas ; +les seconds ont, pour attaquer, la rage de la bête +qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences. +L’Absolu reste absent ; il demeure dans +la coulisse : les auteurs du drame oublièrent de donner +un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme +les limpides étoiles, comme les astres impassibles, +dont les larges sérénités contemplent sans tressaillir +l’infamie des orgies nocturnes, le Ciel, au-dessus +de nous, garde des immobilités d’attente…</p> + +<hr> + + +<p>Et cependant, là-bas, loin — bien loin, peut-être — un +immense foyer étincelle. Les uns l’appellent : +le Progrès. Jésus l’appela : le Père. Tous le nomment : +l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a +des rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et +sa flamme, à l’heure dite, incendie les Walhalls +condamnés, pour briller sur les nouveaux mondes. +Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des +futures splendeurs ; et le philosophe atterré, accablé +par l’incertitude, ne peut que murmurer, dans un +balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles +d’Hello ; profondes comme cet abîme : « A l’heure où +je parle, il y a quelque chose d’étrange et de terrible +à parler. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret +qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La +situation actuelle du monde est un mystère. Dans le +voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LES TRAFICS DE L’ÉLYSÉE</h2> + + + + +<h3>AFFAIRE RATAZZI</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’appel de Paris, chambre correctionnelle</span><br> +<span class="i">Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.</span></p> + + +<blockquote> +<p>On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales +qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.</p> + +<p>Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur +devenue une marchandise.</p> + +<p>Un nom domine cette lamentable période : le nom tristement +immortel de Wilson.</p> + +<p>Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples. +Parmi ses amis figurait M<sup>me</sup> Ratazzi, « Ce fut lui — voit-on +dans une des plaidoiries de l’époque — qui, ayant reconnu +dans M<sup>me</sup> Ratazzi une femme très intelligente, la poussa +à s’occuper d’une <i>industrie fort lucrative, le commerce des +décorations</i>. »</p> + +<p>Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer +au <i>gendre</i> tout puissant.</p> + +<p>Le 15 novembre 1887, M<sup>me</sup> Ratazzi fut condamnée par la 10<sup>e</sup> +chambre correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de +prison pour escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un +des intermédiaires du général d’Andlau, lequel « tenait en son +domicile une véritable agence de trafic de décorations », et, +usant de manœuvres, se targuant d’un crédit imaginaire, avait, +moyennant finances, promis des croix qu’elle savait ne pouvoir +obtenir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès +vint à la barre de la cour de Paris.</p> + +<p>C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et +montrer que son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le +fameux dossier Legrand, révéla l’étendue de son influence et +montra que l’agence établie chez lui par le général d’Andlau +n’était qu’une pauvre succursale d’une autre agence établie en +plein Élysée par M. Wilson, le gendre du président Grévy.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ratazzi ne fut pas acquittée ; sa peine, par arrêt du 3 +janvier 1888, fut seulement réduite à 6 mois.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs,</p> + +<p>Avocat de M<sup>me</sup> Ratazzi, je viens la défendre +simplement, franchement, le plus brièvement qu’il +me sera possible, sans rien omettre de ce que je +crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.</p> + +<p>Ce qui va suivre, hélas ! est assez grave pour se +passer de commentaires. Il est des événements qui +parlent plus fort et plus haut que toutes les plaidoiries.</p> + +<p>On prétend que M<sup>me</sup> Ratazzi tombe sous le coup +de l’article 405 du code pénal pour s’être targuée +d’un crédit imaginaire en promettant des décorations, +et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie.</p> + +<p>Je vais démontrer, pièces en mains, que M<sup>me</sup> Ratazzi +n’a pas commis l’ombre d’une escroquerie, +attendu que son crédit n’était pas imaginaire et +qu’elle donnait ce qu’elle promettait !</p> + +<p>Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner +l’espoir de lui laisser le premier rôle dans cette +comédie tragique, et qu’elle n’est qu’une comparse +derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de +premier ordre. (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Oui, M<sup>me</sup> Ratazzi n’a été qu’un instrument — l’instrument +de grands coupables qui, eux, demeurent +indemnes !</p> + +<p>Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante +et qu’on sacrifie les humbles à la sécurité des forts, +elle n’a pas eu la chance d’obtenir un de ces arrêts +de non lieu que la conscience publique ne s’explique +pas toujours !… (Vive émotion).</p> + +<p>Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche +et voyez s’il est juridiquement possible de +découvrir un texte qui les érige en délit.</p> + +<p>Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du +code pénal, qui prévoit l’escroquerie ?</p> + +<p>Mais l’escroquerie suppose une duperie ! L’escroquerie +suppose un crédit imaginaire !</p> + +<p>Ici, où voyez-vous la dupe ? Pour être dupe, il +faut, d’abord, ne pas être complice ! Or, la complicité +de ceux qui se posent en victimes éclate, plus +manifeste que le jour.</p> + +<p>Eh ! quoi ? Ces industriels, ces marchands envient +la décoration ; ils envient des honneurs dont l’honneur +se désintéresse, qui, entre des mains vénales, +perdent leur sens primitif pour devenir un élément +de patrimoine ; ils convoitent cette croix que d’autres +payent, les uns de leur sang, les autres d’une +vie de labeur, et, ne pouvant la payer de cette +monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent +de leur poche ; ils désirent ce ruban qui pour eux +n’est qu’un bon placement pécuniaire, un capital qui +augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils imprimeront +sur leurs prospectus et leurs factures parmi +les enseignes et les brevets ; pour l’acquérir, ils +exploitent la corruption parlementaire, l’appétit innommable +de politiciens avilis ; ils achètent à beaux +deniers comptants un crédit qui peut ne pas être +efficace, mais qui, aussi, peut l’être, qui, le plus +souvent, l’a été — je vais en sortir de mon dossier +des preuves irréfragables, en attendant celles que +réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, +bientôt, éclateront aux quatre coins de la France… +(vive émotion) ; ils achètent un crédit sur la nature +duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a +vendu pour ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques +et périls, tel que le révèlent aux yeux de tous +des titres incontestables dans leur matérialité ; ce +crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments ; +ils ont rédigé leur marché en spéculateurs +avisés ; en acheteurs retors, ils ont stipulé, pour le +cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils ont eu +cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir +le remboursement à défaut de la marchandise : +les voilà, les naïfs qui se plaignent ! Les voilà, les +dupes ! Les voilà, les escroqués ! Et la justice les +écoute ?…</p> + +<p>Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté +des corrompus ! Acheteurs et vendeurs, poussez-les +tous sur le banc d’infamie !</p> + +<p>Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir ! Au lieu +de l’étouffer entre les quatre murs d’une enceinte +correctionnelle, donnez-lui le jury, la magistrature +nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air +de la cour d’assises !</p> + +<p>Faites un immense procès criminel où l’indignation +publique clouera au pilori tous les trafics infâmes, +où viendront s’afficher toutes les turpitudes !</p> + +<p>Au lieu de maigres figurants et de mesquines +figurantes, en scène les vrais acteurs, si haut placés +qu’ils puissent être ! Promenez le flambeau vengeur +dans les bas fonds gouvernementaux ! Éclairez les +officiels repaires où nos maîtres vendent l’honneur !</p> + +<p>Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit +exerce le pouvoir du chef de l’État, et qui semble +partager son irresponsabilité !… (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, +étouffez vos émotions, et attendez l’histoire !… L’histoire +qui, elle, n’a peur ni des révélations ni des +scandales, qui ne ménage aucun régime, force, +quand il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, +qui, pour enseigner l’avenir, ressuscite les +dossiers morts, crie sur la place publique les secrets +qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable, +étale férocement, sous le regard étonné de la foule, +les turpitudes qui, trop souvent hélas ! échappent +aux bassesses, aux ambitions, aux craintes, aux +complicités, aux défaillances ou aux dégoûts contemporains !…</p> + +<p>Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie ! +L’escroquerie ! S’il en est une, ce n’est point +l’escroquerie juridique prévue par l’article 405 ; c’est +une immense escroquerie morale que l’étroitesse de +vos textes ne contient pas, et dont la victime a été +l’honnêteté publique ! Mais, pour mille raisons, +l’honnêteté publique n’est point partie civile à un procès +qui ne saurait la satisfaire ; et vous vous souviendrez, +messieurs, que si M<sup>me</sup> Ratazzi est assise +sur le banc correctionnel, ce n’est pas pour +venger l’injure du pays — il faudrait, pour cela, y +asseoir un autre qu’elle ! — mais la déception d’un +marchand qui, le premier, a déclaré que son affaire +relevait du tribunal de commerce, qui est venu, +sous la foi du serment, produire des affirmations +que le tribunal a traitées comme des mensonges, +puisque, s’il les avait tenues pour véridiques, elles +eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que trop +prouvé, par son attitude à la barre des témoins, +qu’il n’était guère fait pour occuper pareille place !</p> + +<p>Voilà donc la question clairement posée : il n’y a +pas escroquerie, parce qu’il n’y a pas illusion ; et il +n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a pas manœuvre.</p> + +<p>Ah ! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un +régime, un habile avocat général, l’honorable M. +Reynaud, a créé de toutes pièces un système ingénieux :</p> + +<p>« Je soutiens — a-t-il dit — qu’en matière de décorations, +personne n’a de crédit, quelles que soient +les influences dont il dispose, s’il n’a l’appui de ceux +qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la +Légion d’honneur est accordée par décret du chef de +l’État rendu sur la proposition d’un ministre responsable. +En dehors des ministres, je ne sais personne +qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion +d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue +un crédit imaginaire. »</p> + +<p>J’entends, monsieur l’avocat général : d’après vous, +personne n’a de crédit, hors les ministres ! C’est peut-être +souhaitable : est-ce exact ? (Hilarité). Les ministres +sont-ils ces parangons d’indépendance ? Leur +crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit ? Un ministre +sous ce régime est-il un pareil seigneur ? Est-il +le seul qui puisse approcher le chef de l’État, influer +sur son humeur, déterminer sa signature ? L’hôte +de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre ? Et si +un <i>autre</i> est son parent, son commensal, son familier ? +S’il habite avec lui sous le toit officiel ? Si, +d’aventure, il est son gendre ?… (Hilarité générale).</p> + +<p>Si ce gendre est assez puissant pour damer le +pion aux ministres — par exemple, s’ils lui résistent, +pour les contraindre à s’en aller ? Et si M<sup>me</sup> Ratazzi +était l’instrument de ce gendre… (Mouvement prolongé), +dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait +la croix ?</p> + +<p>Tenez, voici un épisode qui répond à la question :</p> + +<p>Parmi les clients de M<sup>me</sup> Ratazzi, se trouvait, vous +le savez, M. Veyssère, grand entrepreneur, conseiller +général de la Haute-Loire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ratazzi a un gendre elle aussi — il lui a +porté malheur… comme l’autre à son beau-père ! +(Hilarité). Elle désirait obtenir que M. Veyssère le +prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes +grâces de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur +à son puissant ami.</p> + +<p>Eh bien ! M. Veyssère a été virtuellement décoré.</p> + +<p>Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre +mobile qu’un mobile affectueux, souhaitait qu’on +satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui écrivait ;</p> + +<p>— J’ai vu, ce matin, le ministre : c’est chose faite.</p> + +<p>Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère +eût paru à l’<i>Officiel</i>, si ce jour-là même n’avait +éclaté le scandale de l’affaire Caffarel !</p> + +<p>Ah ! il est bien fâcheux pour nous que le général +d’Andlau soit en fuite ! Il se défendrait pièces en +mains, il apporterait ses dossiers, il montrerait ses +influences !</p> + +<p>Son action, celle du souverain qui était son associé, +avaient une telle puissance que, le jour où un +ministre a osé leur résister, pour célébrer un tel +courage, on a élu le ministre président de la République !… +(Mouvement prolongé).</p> + +<p>Le trafic des influences, la vente de la Légion +d’honneur, mais qui donc en peut douter aujourd’hui ?</p> + +<p>Voici des journaux qui sont remplis de renseignements +aussi précis que possible sur ce commerce +éhonté.</p> + +<p>M. le président <span class="sc">Bresselles</span>. — Ce sont des articles +de journaux !</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban</span>. — Oui, monsieur le Président, +et si le parquet ne les poursuit pas, c’est qu’il +n’ignore point que les dossiers de certains journalistes +sont encore mieux garnis que les dossiers des +avocats. (Longue sensation dans l’audience).</p> + +<p>Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront +pas se vanter de leur achat à votre barre. Mais voici +des documents, des preuves matérielles. Voici des +lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma +plaidoirie ; vous en prendrez ensuite connaissance +et vous direz s’il est vrai que M<sup>me</sup> Ratazzi n’avait +pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait un pouvoir +dont elle révélait seulement l’apparence extérieure +sans découvrir aux yeux profanes le terrible secret +de son étendue, elle ne restait pas singulièrement +modeste ?</p> + +<p>Écoutez :</p> + +<p>Un jour, un négociant parisien<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> voulut la croix.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer.</p> +</div> +<p>Sachant l’influence de M<sup>me</sup> Ratazzi souveraine, il +alla frapper à sa porte.</p> + +<p>On causa, on se comprit.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ratazzi parla du postulant au <i>gendre</i> que +vous savez et le mit en sa présence.</p> + +<p>Et dans le cabinet du <i>gendre</i>, voisin de celui du +beau-père, en plein palais de l’Élysée… (mouvement +prolongé), s’engagea un dialogue que l’histoire n’oubliera +pas :</p> + +<p>— Monsieur (c’est le <i>gendre</i> qui parle), avez-vous +souscrit au <i>Moniteur de l’Exposition universelle de +1889</i> (un des <i>Moniteurs</i> du gendre) ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Pour combien ?</p> + +<p>— Pour 300 francs.</p> + +<p>— Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui +fera 3.000. Nous causerons ensuite de l’objet de +votre visite… (Vive émotion).</p> + +<p>Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier, +nous montre le malheureux postulant en quête +des 3.000 francs :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Ma très chère Madame,</p> + +<p>J’aurais une communication très grave à vous faire <i>concernant +la décoration</i>. L’état de ma santé m’empêchant de +sortir par le temps qu’il fait, je vous serais fort obligé de +venir me voir au plus tôt.</p> + +<p>Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité.</p> + + +<p class="ind">Madame,</p> + +<p>Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt +demain. Comme j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne +comptez sur les 3.000 francs…</p> +</blockquote> + +<p>— Produit du 0 ajouté aux 300…</p> + +<blockquote> +<p class="noindent">que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous +voir que vendredi matin à neuf heures.</p> + +<p>Agréez, Madame, etc…</p> + + +<p class="ind">Madame,</p> + +<p>Je vous donne en communication une nouvelle dépêche +me renvoyant à lundi la promesse que j’avais de toucher +ce soir à cinq heures.</p> + +<p>Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être +trop tard, pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux +remettre le versement rue Bergère, dans l’après midi.</p> + +<p>Agréez, etc…</p> +</blockquote> + +<p>L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse +du <i>Moniteur de l’Exposition universelle de +1889</i> !</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Madame,</p> + +<p>Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée ; +je n’aurai les renseignements que ce soir, tard, ou demain +matin de très bonne heure.</p> + +<p>Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf +heures précises, je m’arrangerai de façon, en revenant, à +me trouver en face de l’Élysée à dix heures moins le quart, +afin, Madame, que vous n’ayez plus à attendre, même cinq +minutes.</p> + +<p>Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement, +veuillez me mettre un mot, <i>8, rue Taitbout</i>.</p> + +<p>Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées.</p> + + +<p class="ind">Chère Madame,</p> + +<p>Je vous remercie de votre aimable lettre ; j’ai envoyé à +M. W… (hilarité générale) la carte en question.</p> + +<p class="sign">Mardi, 26 mai 1885.</p> + + +<p class="ind">Madame,</p> + +<p>J’ai envoyé mon brevet à M. W… (Nouvelle explosion +d’hilarité). Je n’ai pas la carte ; mais je l’enverrai demain +à l’Élysée.</p> + + +<p class="ind">Madame,</p> + +<p>Je ne serai en possession de l’<i>objet en question</i> que, ce +soir, à six heures.</p> + +<p class="sign">Paris, 6 juin 1885.</p> +</blockquote> + +<p>Quel était l’<i>objet en question</i> ? Les 3.000 francs +(produit du 0 ajouté aux 300) ?</p> + +<p>Ou le reste ? Car je suppose qu’une croix coûte +plus de 3.000 francs !</p> + +<p>Mystère ! Toujours est-il que l’acheteur procura +au vendeur l’<i>objet en question</i>, car l’acheteur fut +décoré — voici le numéro de l’<i>Officiel</i> qui contient +sa nomination — avec la mention : <i>services exceptionnels</i> !… +(Longue émotion dans l’audience).</p> + +<p>Cet événement et bien d’autres semblables pourraient +d’ailleurs, si l’on souhaitait la lumière, être +établis par des témoins qui ont tout su, qui ont +tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la +justice le voudra.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ratazzi avait sur M. W… (comme l’appelait +notre homme) une influence extraordinaire dont +rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de décorations, +le général d’Andlau a obtenu 17 croix… (Sensation). +M<sup>me</sup> Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes, +sans compter M. Veyssère.</p> + +<p>Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre +bien d’autres services.</p> + +<p>Dans mon dossier, les témoignages de gratitude, +les lettres de remerciement abondent.</p> + +<p>Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu +ce qu’aucun général ni le ministre de la guerre lui-même +n’avaient pu accorder à son fils, simple zouave, +en le faisant nommer secrétaire d’un officier.</p> + +<p>Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune +homme d’une poursuite criminelle.</p> + +<p>— Vous seule <i>pouvez tout en haut lieu</i>, lui écrit-elle, +<i>je le savais</i> !…</p> + +<p>Si les relations de M<sup>me</sup> Ratazzi avec le général +d’Andlau sont maintenant établies, celles de M. +Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis longtemps, +de notoriété publique.</p> + +<p>M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme +habile à se pousser dans le monde et à lui servir +d’éclaireur, en attendant qu’elle lui servît de plastron +judiciaire.</p> + +<p>C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue +pour son usage politico-financier.</p> + +<p>C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont +elle était l’agente, qui disaient à la malheureuse, +lors de l’affaire Michelin :</p> + +<p>— Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, +tout cela s’achète !…</p> + +<p>Ce sont eux qui la raillaient, après sa première +condamnation :</p> + +<p>— Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire +du boulevard Haussmann, au lieu d’aller le trouver, +lui goguenardaient-ils à l’oreille : imbécile !…</p> + +<p>Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en +offrant le fameux pot-de-vin elle n’avait pas agi +pour son propre compte, ont, alors, par une pudeur +dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice +et empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la +peine de trois mois de prison à laquelle elle avait +été condamnée en sa qualité de plastron.</p> + +<p>Eh bien ! messieurs, ces hommes, où sont-ils ? Que +font-ils ?</p> + +<p>Ce qu’ils sont ?</p> + +<p>Ils sont libres !</p> + +<p>Ce qu’ils font ?</p> + +<p>A l’heure où je parle, encore abrités par une +lâche complaisance ou de légitimes terreurs, ils +exploitent la faiblesse, la fatigue nationale ; insensiblement +ils arrachent une ordonnance de non-lieu +à la lassitude publique, à l’affaissement général !… +(Vive émotion).</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Ratazzi — la comparse — ferait treize +mois de prison ?</p> + +<p>Je n’ajoute pas un mot ; la voix des choses a trop +parlé !… (Émotion générale).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">AFFAIRE WILSON-RATAZZI</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Tribunal de la Seine, 10<sup>e</sup> chambre correctionnelle</span><br> +<span class="i">Audiences des 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22 février +et 20 mars 1888.</span></p> + + +<blockquote> +<p>Persistant dans son système, le ministère public ne voulut +voir dans le dossier Legrand (lire plaidoirie précédente) que la +preuve d’une escroquerie nouvelle, et M<sup>me</sup> Ratazzi retourna +devant la 10<sup>e</sup> chambre correctionnelle, cette fois en compagnie +de M. Wilson.</p> + +<p>Mais, le 1<sup>er</sup> mars 1888, les juges de la 10<sup>e</sup> chambre, en présence +des documents versés au débat, acquittèrent la prévenue.</p> + +<p>Seul M. Wilson fut condamné 2 ans de prison, 3.000 francs +d’amende, et déclaré privé de l’exercice de ses droits civiques +pour une période de cinq années.</p> + +<p>On sait que, le 26 mars 1888, un arrêt de la cour de Paris +infirma la sentence de la 10<sup>e</sup> chambre et acquitta M. Wilson.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs,</p> + +<p>Quand un accusé tel que M. Wilson comparaît +devant la justice, il ne reste plus de place pour les +autres accusés. Innocent, il innocente tout le monde ; +coupable, sa responsabilité est si vaste qu’elle couvre +toutes les autres et les absout aux yeux de tous. +Il y a déjà plus d’un mois, le loyal magistrat en face +de qui je me trouve assignait à chacun sa vraie place +dans ce débat qui nous attriste et nous émeut jusqu’au +plus profond de notre être, parce que nous +sentons bien que les questions qu’il soulève touchent +à l’honneur politique et à l’intérêt national.</p> + +<p>Que m’importent, après cela, les qualifications juridiques ? +Que m’importe qu’on me fasse parler le +premier dans un procès où je n’aurais pas dû avoir +un mot à dire ? Que m’importe qu’on me présente +M<sup>me</sup> Ratazzi comme l’auteur principal d’un acte dont +M. Wilson n’aurait été que le complice ? Dans l’affaire +Legrand, pas plus que dans aucune autre, il +n’est possible d’abriter le nom de M. Wilson derrière +celui de M<sup>me</sup> Ratazzi ! Le ministère public n’y a pas +songé une minute, il le proclamait hier bien haut +dans son réquisitoire ; mon éminent confrère Lenté +n’y songe pas davantage ; il vous le dira tout à +l’heure, avec cette franchise qui est l’arme des forts.</p> + +<p>Une double question me semble à présent résolue : +celle du crédit de M. Wilson auprès des pouvoirs +publics, et celle du crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi auprès de +M. Wilson.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà, la première ne faisait plus +de doute. M. Wilson a dû, beaucoup moins à ses +titres politiques qu’à ses liens de parenté, joints à +un prodigieux savoir-faire, une influence gouvernementale +inouïe sur le compte de laquelle je me +suis expliqué ailleurs et qui ne connaissait guère +de bornes que celles de ses désirs. Quel usage a-t-il +fait de cette influence ? Quel prix en a-t-il retiré ?</p> + +<p>Ses actes ne tombent-ils que sous la loi de la morale ?</p> + +<p>Tombent-ils aussi sous le coup des lois du pays ?</p> + +<p>Autant de points d’interrogation qui se posent +quand on étudie le fonctionnement et l’existence de +ce qu’on a tristement appelé, d’un nom qui n’est +que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y +ai répondu<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Aujourd’hui, le procès n’est pas le +même, et je ne rappellerai de ces hontes que l’indispensable. +M. l’avocat de la République l’a plaidé +avec sa conviction ; c’est avec sa conviction que +M<sup>e</sup> Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans +votre indépendance, messieurs, que vous rendrez +un jugement qui satisfera notre besoin de justice, +parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré +et qu’il ne se fera pas plus l’écho des murmures de +la foule que des sympathies respectables qui accompagnent +le malheur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir plaidoirie précédente.</p> +</div> +<p>Le second point, qui me sollicitait d’une façon +particulière, était le crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi auprès de +M. Wilson. Du jour où les circonstances m’ont mêlé +à ces débats, je me suis attaché à le mettre en +lumière, parce que je le considérais comme l’élément +essentiel d’un état juridique mal connu et mal +défini.</p> + +<p>J’ai dit à la cour : Prenez garde ; la situation n’est +pas nette ; avant de la juger, il faut la rétablir. Cette +femme est peut-être une coupable ; à coup sûr, ce +n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, +pour autre chose ; mais ne la condamnez pas pour +cela. On l’accuse d’avoir promis des croix imaginaires. +Eh bien ! voici une croix qu’en fait elle a procurée, +et cette croix, elle l’a procurée grâce au +pouvoir d’un personnage qu’il faut appeler en cause +pour qu’il nous défende tous.</p> + +<p>Une enquête fut ouverte ; elle confirma tous mes +dires ; et à l’audience du 6 janvier dernier, M. le +substitut rendait un témoignage public à la sincérité +de cette femme qui, hélas ! a encouru bien des +reproches, mais à laquelle, du moins, on ne saurait +refuser ce mérite que tout le monde, ici, ne pourrait +pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la +réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable +et dégagé tous ces faibles, tous ces humbles, +tous ces petits, qui ont pu être des comparses, mais +qui, Dieu merci pour l’idée de justice ! ne serviront +plus de plastrons.</p> + +<p>Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le +scandale ! Si elle avait cherché cela, elle aurait pu +choisir une autre voix que la mienne.</p> + +<p>Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la +vengeance ! De la vengeance ? Personne n’en fait +ici ; plusieurs, peut-être, pourraient en témoigner. +Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire +Legrand, ce n’est pas M<sup>me</sup> Ratazzi…</p> + +<p>Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a +trouvé une accusation.</p> + +<p>On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. +On lui avait répété pendant une instruction +entière : « Prouvez que vous avez fait décorer +une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un +non-lieu. » C’était le temps où elle pensait acheter +l’acquittement au prix du silence. Elle s’est tue, +mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison l’attendaient +à cette barre pour s’être targuée d’un crédit +imaginaire.</p> + +<p>Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était +abritée sous le couvert d’un nom qu’alors on n’osait +à peine balbutier dans les prétoires. Des prières, +des souvenirs, une pression morale que vous devinez, +et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, +avaient vaincu son courage et arraché sa rétractation ! +Cette rétractation avait été son unique +mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public +et dans la presse que, pour se sauver, elle avait +tenté de perdre un innocent !</p> + +<p>C’en était trop. Elle s’est révoltée. Non, s’est-elle +écriée, je ne suis pas un escroc ; j’ai peut-être prêté +la main à des actes coupables ; j’ai mérité, c’est +possible, le blâme des honnêtes gens ; mais je n’ai +trompé personne ; et, surtout, je n’ai calomnié personne ; +j’ai là un dossier qui le prouve ; ce dossier, +le voilà, je vais le lire, c’est mon droit, c’est mon +droit et c’est mon devoir, car c’est toujours un devoir +de dire la vérité ; et, quelles qu’en soient les +conséquences, cette divulgation s’impose, car devant +Dieu et devant les hommes, il est une chose +plus infâme qu’une condamnation pour escroquerie : +c’est une accusation de calomnie !</p> + +<p>J’ai compris, messieurs, cette attitude et ce langage ; +j’ai compris l’intérêt moral auquel ils donnaient +satisfaction ; j’ai accepté la tâche d’être l’interprète +de cette accusée qui, ayant pris un courageux +parti, faisait appel à mon ministère, et cette +tâche, je l’ai remplie, à défaut d’autre mérite, avec +tout ce que je puis avoir de dévouement et d’énergie…</p> + +<p>Voilà l’histoire de la livraison du dossier Legrand, +voilà les mobiles qui l’ont inspirée. Cette femme +avait-elle menti ? S’était-elle targuée d’un crédit +imaginaire ? Avait-elle calomnié M. Wilson ?</p> + +<p>Six longues audiences ont répondu à cette double +question ; aujourd’hui la page est écrite : je n’ai +rien à y ajouter.</p> + +<p>On a essayé, depuis, de transformer l’argument +en délit. Mais l’argument est resté, et je crois qu’il +a porté. C’est, du moins, l’opinion de M. Wilson, qui +a déclaré maintes fois, d’accord avec M<sup>e</sup> Lenté, que +la production du dossier avait été la cause directe +de la réduction de peine, et qui même, il vous en +souvient, attribue les aveux soi-disant mensongers +de M. Legrand à M. Dulac, au miséricordieux désir +d’assurer cette réduction.</p> + +<p>Mais n’est-ce pas, au point de vue moral comme +au point de vue judiciaire, une étrange et piquante +contradiction ?</p> + +<p>Accusée d’escroquerie, ma cliente lira un dossier +qui rend sa situation meilleure, parce qu’il établit son +crédit, et que, même avec la jurisprudence nouvelle, +le bon sens et la logique interdisent de traiter +les escrocs qui tiennent leurs promesses tout à fait +comme les escrocs qui ne peuvent pas les tenir. Et +voilà que ce dossier, qui diminue largement sa +peine, deviendra le point de départ d’une inculpation +nouvelle, laquelle ramènera, comme escroc, +devant un tribunal, celle qu’aux yeux d’une cour +il a plus d’à moitié lavée du reproche d’escroquerie !</p> + +<p>C’est la première fois, je crois, qu’une circonstance +atténuante se transforme subitement en infraction +à la loi pénale ! Jamais les faits et les textes +n’avaient possédé une pareille élasticité : le même +article réprime à la fois les crédits réels et les crédits +imaginaires ; et le même fait sert, à un mois +d’intervalle, d’excuse et d’accusation !</p> + +<p>Jamais la théorie toute neuve que la cour d’appel +a consacrée dans l’affaire de Kœlhn, qu’elle a timidement +reproduite dans son arrêt d’Andlau, et qui +prête à quelque équivoque dans l’arrêt de la cour +suprême, laquelle n’a voulu rendre, dit-on, qu’une +décision d’espèce, puisqu’à présent il paraît que la +cour suprême juge en fait, — jamais, dis-je, cette +théorie toute neuve ne se heurtera à une hypothèse +aussi rétive que la nôtre et qui en fasse mieux ressortir +la périlleuse bizarrerie.</p> + +<p>On nous avait appris, jusqu’ici, à l’école et à l’audience, +qu’un crédit fictif était un crédit inexistant. +On nous a révélé, depuis, qu’il n’y a rien de contradictoire +entre la fiction et l’existence et qu’un +crédit peut tout à la fois être imaginaire et réel.</p> + +<p>On devra ajouter, pour plier à l’affaire Legrand +l’article 405, ce texte de droit étroit, devenu de +droit si large, que ce qui est vrai du crédit l’est +aussi des événements, et qu’un événement peut +très bien rester chimérique quoiqu’il se soit réalisé.</p> + +<p>Cette méthode est commode et d’un usage facile ; +elle ne nécessite pas de grands efforts de raisonnement ; +elle doit être agréable à la paresse législative, +et lui permet de se remettre au pouvoir judiciaire +du soin d’atteindre, et de punir, par un emploi +ingénieux des lois existantes, les combinaisons imprévues +qu’engendre sur notre sol politique le progrès +d’une civilisation raffinée !…</p> + +<p>Je ne sais ce que vous en penserez, messieurs ; +moi, je trouve ces subterfuges indignes de la justice ; +et j’estime qu’il y a quelque chose de plus +préjudiciable que l’impunité du coupable, c’est le +byzantinisme du procédé employé pour le punir.</p> + +<p>Il y avait bien un texte : l’article 177. Ce sous-secrétaire +d’État était un fonctionnaire ; ce député est +aussi un fonctionnaire ; cette thèse a été soutenue +devant moi, contre moi, par M. Bernard, alors avocat +général, aujourd’hui procureur de la République, +qui ne peut l’avoir oubliée.</p> + +<p>Mais j’ai prévu l’objection : l’article 177 ne vise +pas seulement le fonctionnaire, il vise le fonctionnaire +dans l’exercice de sa fonction. On arrive de la +sorte à des résultats bien ridicules ; car, tandis +qu’on fera passer un sous-chef de bureau aux assises, +sous prétexte que l’acte qui a sollicité sa vénalité +relevait de son ministère, on se trouve impuissant +à atteindre celui qui, pendant cinq ans, a disposé +de toutes choses, sous prétexte que ces choses +ne rentraient pas dans ses attributions. Voilà la +législation que le monde entier nous envie !…</p> + +<p>Ajoutez un paragraphe à l’article 177. Renvoyez +devant le jury l’homme public qui trafique de son +crédit, avec celui qui achète. Vous aurez ainsi +l’avantage d’ouvrir un grand débat devant la justice +du peuple et aussi de faire asseoir à leur vraie place +ces pitoyables témoins qui ne peuvent pas nous +regarder sans rire et qui ne contribuent certes pas à +rehausser le prestige de la preuve testimoniale et du +serment judiciaire !… En attendant, à défaut d’armes +de juristes, gardez pour vous vos indignations d’honnêtes +gens !</p> + +<p>Mais acceptons la nouvelle méthode : ma prétention +est que, même en l’admettant, ma cliente +échapperait encore aux rigueurs du texte visé.</p> + +<p>Précisons bien le fait, et puis nous verrons le +droit.</p> + +<p>Un monsieur Pierre Legrand, de son petit nom, +Périque, si j’en crois des copies de lettres qui, +comme papiers de famille, me paraissent jouir d’une +authenticité douteuse, a une envie phénoménale d’être +décoré. Il a vainement frappé à trois portes ; il +y en a bien une quatrième, qui est la bonne, celle de +l’Élysée ; mais il faut se la faire ouvrir, et pour cela, +il est indispensable de connaître quelqu’un qui en +possède une clef. C’est ici que la Providence apparaît +à l’ambitieux Périque sous les traits d’un sien +cousin, charmant garçon d’ailleurs, M. Hanniquet, +celui-là même qui disait à l’instruction : « On m’appelle +toujours Paul, parce que je me nomme +Louis. » (Hilarité).</p> + +<p>M. Hanniquet était un ami de M<sup>me</sup> Ratazzi ; or, je +n’apprendrai rien de nouveau à personne, en rappelant +que cette dernière avait alors ses entrées dans +le cabinet de M. Wilson, lequel cabinet était bien +près de celui du chef de l’État, puisque tous deux +étaient situés dans le même corps de logis ! M. +Hanniquet demande à M<sup>me</sup> Ratazzi la permission de +lui présenter son cousin ; M<sup>me</sup> Ratazzi accepte ; la +présentation a lieu. On expose ses ambitions, on dit +à M<sup>me</sup> Ratazzi quel espoir se fonde sur ses influences +et ses hautes relations ; M<sup>me</sup> Ratazzi proteste qu’elle +n’est pas si puissante et fait d’abord quelques difficultés ; +puis elle cède, présente son protégé à son +protecteur, et, en fin de compte, grâce à ses recommandations +et à ses démarches, obtient du second +ce que désirait le premier.</p> + +<p>Voilà le fait. Est-ce vrai ? Ici, deux systèmes. Le +premier, celui de MM. Wilson et Legrand, est des +plus simples : il consiste à tout nier, à dire que tout +cela est une fable, inventée à plaisir, qui n’a eu d’autre +but que d’établir par un mensonge le soi-disant +crédit de M<sup>me</sup> Ratazzi. Jamais M<sup>me</sup> Ratazzi n’a présenté +M. Legrand à M. Wilson ; jamais M. Wilson +ne s’est occupé de faire décorer M. Legrand ; dans +son ardeur négative, M. Legrand est allé jusqu’à +affirmer, un jour, à M. Atthalin, que jamais M. +Wilson n’avait connu M<sup>me</sup> Ratazzi ! (Hilarité générale). +Je m’empresse de dire que M. Wilson, qui n’a +pas toujours eu dans M. Legrand l’intelligent interprète +de sa pensée, a nettement décliné la responsabilité +de cette audacieuse assertion.</p> + +<p>Si ce système, qui repose sur une négation absolue, +était exact, puisqu’il n’y aurait pas de fait, il +est clair qu’il n’y aurait pas de délit, et votre jugement +ne pourrait que reproduire le texte du fameux +décret de Voltaire : « Article premier. Il n’y a rien ; +Art. 2. Personne n’est chargé de l’exécution du présent +décret. »</p> + +<p>Mais ce n’est pas le récit de ma cliente. Et ma +cliente, à laquelle on a fait bien des reproches, dont +quelques-uns peuvent être fondés, et dont quelques +autres sont peut-être excessifs, a mérité un compliment, +dont son défenseur est heureux de se faire +l’écho à cette barre. « Dans ce procès il n’y a que +vous de sincère », lui a dit, un jour, un juge d’instruction +qui n’est pas cet homme farouche, si dur +aux estomacs d’autrui, sauf à celui de M. Ribaudeau, +mais cet homme doux, gracieux, poli et affable, +dont un prévenu reconnaissant nous esquissait, +à l’une des dernières audiences, le portrait en termes +aussi littéraires qu’exacts.</p> + +<p>On n’en a pas dit autant à M. Wilson qui a eu un +mot malheureux pour le début d’une instruction : +« Niez, niez tout, ils n’ont pas de preuves ! » — « Niez +tout ce que dit M<sup>me</sup> Ratazzi », a-t-il expliqué +par la suite. Mais comme M<sup>me</sup> Ratazzi disait alors la +vérité, il n’y avait pas entre les deux recommandations +une bien grande différence.</p> + +<p>Quand à M. Legrand, il l’a dite une fois, la vérité. +Il l’a même dite deux fois ; mais la seconde ne +compte pas : c’était par le téléphone !… Reste la +première, qui suffit à la justice. C’était devant M. +Dulac.</p> + +<p>Vous vous rappelez la scène.</p> + +<p>« Je reconnais, s’écrie M. Legrand dans un mouvement +d’honnête homme, qui hélas ! ne s’est plus +reproduit, que c’est grâce aux démarches de M<sup>me</sup> +Ratazzi auprès de M. Wilson à qui elle m’a présenté, +que j’ai obtenu la croix de la Légion d’honneur. » +(Vive émotion dans l’auditoire).</p> + +<p>Et, à cet aveu, expression de la vérité qui s’échappe +de sa conscience, il ajoute ces mots que je vous +prie de retenir : « Je n’ai versé aucune somme d’argent +à M<sup>me</sup> Ratazzi. »</p> + +<p>Quel intérêt aurait eu ma cliente à déguiser la vérité ? +M. Atthalin a posé la question à M. Wilson qui +a répondu ceci :</p> + +<p>« En prétendant avoir fait décorer Legrand par +mon influence, M<sup>me</sup> Ratazzi voulait établir qu’elle +jouissait d’un crédit réel, et elle l’établissait bien +plus sûrement en m’attribuant l’obtention de la croix +qu’en l’attribuant au général d’Andlau. »</p> + +<p>M. Wilson se trompe. Que voulait M<sup>me</sup> Ratazzi +devant la cour ? Se défendre contre une accusation +d’escroquerie ; commise par qui ? Par le général +d’Andlau. C’était donc, avant tout, le crédit du général +d’Andlau qu’il s’agissait d’établir ; et, si elle +avait eu ce bonheur de posséder un dossier prouvant +que le général d’Andlau avait fait décorer quelqu’un, +elle aurait administré une preuve directement +applicable à sa cause, au lieu de n’apporter qu’une +preuve indirecte et par ricochet.</p> + +<p>Mme Ratazzi n’avait donc aucun intérêt à déguiser +la vérité. En revanche, M. Wilson en a un très visible : +supposez, en effet, que vous reteniez cette prévention +d’escroquerie ; s’il réussit à vous faire croire +qu’il n’est pour rien dans la décoration Legrand, il +se retourne vers vous et vous dit : Peu importe que +M<sup>me</sup> Ratazzi ait touché de l’argent : cela prouve-t-il +qu’elle me l’ait donné ? Peu importe qu’elle ait promis +la croix à Legrand : cela prouve-t-il qu’elle m’en +ait parlé ? Et voilà M<sup>me</sup> Ratazzi, auteur principal, +condamnée toute seule, tandis que M. Wilson, complice, +est acquitté !</p> + +<p>Vous comprenez la manœuvre ! Retenez-là : c’est +la seule que l’on rencontre dans ce procès d’escroquerie… +(Mouvement prolongé).</p> + +<p>C’est donc bien M. Wilson qui a fait décorer Legrand.</p> + +<p>L’a-t-il fait décorer moyennant finances ? Ceci +m’amène à examiner la question du préjudice.</p> + +<p>Le préjudice, en notre matière, c’est le sacrifice +consenti par la dupe dans l’espoir d’un événement +chimérique. Ici, Legrand ayant, paraît-il, joué le +rôle de dupe, le préjudice consisterait dans la somme +par lui versée dans l’espoir d’obtenir une croix qu’à +l’heure où je parle il a le droit d’étaler à sa boutonnière. +Ah ! je regrette pour la moralité du débat, que +cette dupe d’un nouveau genre ne se soit pas portée +partie civile et n’ait pas conclu à une indemnité pour +le dommage que lui cause l’obtention de sa croix ! +C’eût été complet !…</p> + +<p>Mais, étant donné ce singulier préjudice, discutons-en +les éléments que lui donne la prévention.</p> + +<p>La question est des plus graves, messieurs, car le +quantum du préjudice est la base principale de l’appréciation +du juge pour l’application de la peine. Eh +bien, je reproche à l’avocat de la République de +n’avoir peut-être pas, sur un sujet aussi délicat, apporté +toute la prudence désirable. Il a jeté dans la +discussion des chiffres que rien ne justifie : 94.000 fr. ! +40.000 francs ! Pourquoi hasarder de pareils chiffres ? +Un simple coup d’œil sur les dates l’eût préservé +d’une erreur facile à éviter.</p> + +<p>Parlons d’abord des 94.000 francs. Ils ont été donnés +par M<sup>me</sup> Legrand mère à son fils, le 4 janvier +1885. Or, M. Legrand n’a connu M<sup>me</sup> Ratazzi que +six mois après, en mai 1885. Quand M<sup>me</sup> Legrand +mère a donné 94.000 francs à son fils, ce n’était donc +pas pour les remettre à M<sup>me</sup> Ratazzi qu’il ne connaissait +pas et dont il n’avait jamais entendu parler.</p> + +<p>Quant aux 40.000 francs, Legrand les a empruntés +au mois d’octobre 1885, c’est-à-dire deux mois après +l’époque où M. Wilson déclare lui-même avoir consigné +sa porte à M<sup>me</sup> Ratazzi : ce n’est donc pas +M<sup>me</sup> Ratazzi qui a pu porter ces 40.000 francs à M. +Wilson.</p> + +<p>Restent 21.000 francs mentionnés dans ces fameuses +copies de lettres que vous avez entre les mains.</p> + +<blockquote> +<p><i>M<sup>e</sup> de Saint-Auban</i> discute le procédé par lequel ces copies +ont été mises à l’instruction. Il déclare que, si M. de +Boislisle, juge rapporteur de la deuxième chambre, n’en a +pas saisi le parquet, c’est que dans les faits qu’elles relatent +il ne voyait aucun délit. En tout cas, à supposer que ces +21.000 francs aient passé par les mains de M<sup>me</sup> Ratazzi, ils +n’y sont pas restés. M<sup>me</sup> Ratazzi a prêté aux Legrand ses +services à titre gratuit ; la preuve morale en existe au dossier.</p> + +<p><i>M<sup>e</sup> de Saint-Auban</i> rappelle à ce propos les lettres pleines +de reconnaissance adressées, aux mois de septembre et de +décembre 1885, par M<sup>me</sup> Legrand à sa cliente : est-ce là le +langage, dit-il, d’une personne à laquelle on a extorqué de +l’argent ? Puis, il continue en ces termes :</p> +</blockquote> + +<p>On se tromperait, d’ailleurs, messieurs, si on +croyait M<sup>me</sup> Ratazzi femme à réaliser de grands +profits. Écoutez le portrait qu’en trace M. Wilson +qui connaît bien son monde : « Il est dans la nature +de cette dame de s’occuper avec une grande ardeur +des affaires d’autrui, même lorsqu’elle ne peut espérer +en tirer un bénéfice. » Voilà son portrait fidèle.</p> + +<p>Et c’est ce caractère qui en fait un instrument aussi +profitable que peu coûteux entre les mains des d’Andlau +et consorts, ces écumeurs de la politique, vrais +flibustiers du parlementarisme, dont on peut discuter +la moralité mais non l’intelligence, et qui figurent +certainement parmi les esprits les plus souples +et les plus ingénieux de notre galerie contemporaine. +Il y a un point commun entre ces agences véreuses +et les administrations honnêtes : dans les unes comme +dans les autres, on paie les petits employés d’une +façon déplorable !… (Hilarité).</p> + +<p>Mais j’aborde le point capital : l’absence de manœuvres.</p> + +<p>La manœuvre, c’est, en matière d’escroquerie, +l’ensemble des circonstances qui ont induit la dupe +en erreur. Or, avec la jurisprudence nouvelle, on se +passe de bien des choses, on se passe de crédit imaginaire, +d’événement chimérique ; mais on ne se +passe pas encore de manœuvres. Cela viendra peut-être : +mais cela n’est pas encore venu. Eh bien ! dans +l’affaire Legrand, dites-moi où est la manœuvre ?</p> + +<p>L’arrêt d’Andlau en constate avec soin la présence +dans ses considérants ; il constate que M<sup>me</sup> Ratazzi +se faisait appeler de La Motte du Portal, qu’elle se donnait +comme veuve du général de La Motte-Rouge, +qu’elle dissimulait ainsi soigneusement son état civil +véritable à des gens qui, peut-être, n’auraient pas +traité avec elle s’ils avaient su avoir affaire à l’héroïne +de l’aventure Michelin.</p> + +<p>Et puis il constate ces présentations successives, +ces conversations préparées, en un mot toute cette +mise en scène qui attire la dupe et abuse de sa crédulité.</p> + +<p>Nous discutions tout cela ; mais l’arrêt l’a retenu +contre nous, et tout cela est, au premier chef, constitutif +de la manœuvre.</p> + +<p>Ici, prenez garde, il n’y a rien de pareil. Comment +les choses se passent-elles ? Un sieur Legrand se fait +présenter par son cousin, le sieur Hanniquet, à M<sup>me</sup> +Ratazzi. Ce n’est pas elle qui va le chercher ; c’est +lui qui prend les devants. Elle ne le rencontre pas, +comme cela se pratiquait dans l’affaire d’Andlau, +dans le salon d’un tiers plus ou moins suspect qui +pouvait être accusé d’avoir préparé la scène.</p> + +<p>Non, encore une fois, c’est lui, Legrand, qui vient +rendre visite à M<sup>me</sup> Ratazzi, et lui demande un service, +à elle qui ne le connaissait pas, qui n’en avait +jamais entendu parler. Lui propose-t-elle quelque +chose ? C’est lui qui la sollicite. Se porte-t-elle garante +de sa décoration ? C’est lui qui insiste pour être +présenté à M. Wilson, et c’est sur ses insistances +réitérées qu’elle défère à son désir.</p> + +<p>Est-ce vrai ? Établissez le contraire. Montrez-moi +dans ces faits l’apparence d’une manœuvre capable +d’abuser Legrand — Legrand, difficile à duper en +semblable matière, depuis le temps qu’il traîne dans +les antichambres, en quête de protections pour satisfaire +son incroyable vanité !</p> + +<p>Si la manœuvre n’existe pas au début de l’opération, +que m’en importe la suite ?</p> + +<p>C’est le point initial qu’il faut envisager ; c’est à ce +moment précis qu’il faut faire une étude psychologique +et descendre dans le for intérieur des prévenus +en cause pour sonder leurs intentions et saisir +sur le vif l’état de leur esprit.</p> + +<p>Or, livrez-vous à cette analyse en ce qui concerne +Legrand, et voyez s’il a pu exister la moindre illusion +soit sur la nature de l’acte qu’il commettait, soit sur +les suites probables ou possibles de cet acte, chez cet +homme ferré sur la matière, qui, après s’être vainement +adressé à M. d’Andlau, au général Boulanger, +à une dame Lambert, venait de son plein gré frapper +à la porte de M<sup>me</sup> Ratazzi qui ne le connaissait +pas la veille, pour quémander son appui auprès de +M. Wilson !</p> + +<p>Je me résume, messieurs : quelle que soit mon opinion +sur le fait et sur le droit, il n’y a pas de délit, +parce qu’il n’y a pas de manœuvre.</p> + +<p>D’ailleurs, y aurait-il un délit, que ce n’est pas sur +cette femme que s’appesantirait votre main. Chaque +péripétie, chaque incident de l’œuvre de justice à laquelle +vous présidez, diminue son importance ; et la +part qui lui revient dans cette page d’histoire, remplie +par le nom d’un autre, devient de moins en moins +sérieuse au fur et à mesure que la page va grandissant…</p> + +<p>L’affaire Wilson est un drame trop grand pour que +M<sup>me</sup> Ratazzi puisse y jouer le premier rôle. Seul, le +trafiquant de l’Élysée a les épaules assez larges pour +porter un pareil fardeau. A côté d’un Wilson, les +complicités disparaissent : il ne reste plus que des +dupes…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LES GRANDES CONVENTIONS +DE 1883</h2> + + + + +<h3>PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-RAYNAL</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Gironde</span><br> +<span class="i">Audiences des 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17 et 18 avril 1888</span></p> + + +<blockquote> +<p>M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers +du fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly.</p> + +<p>Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de +Bordeaux, et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote +parlementaire des célèbres conventions passées entre l’État et +les grandes compagnies de chemin de fer.</p> + +<p>M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour +d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour +condamna le premier à trois mois de prison et le second à six +mois de la même peine.</p> + +<p>La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par M<sup>e</sup> de Saint-Auban +pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la +physionomie générale du politicien moderne, et, dans la seconde, +étudie les circonstances qui amenèrent le vote des fameuses +conventions.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs de la Cour,<br> +Messieurs les Jurés.</p> + +<p>Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer +M. Raynal. Je me respecte trop pour abriter sous +une robe des arrière-pensées et des passions qui, si +légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se +tromperaient de porte en entrant ici.</p> + +<p>Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé, +qui vient le défendre avec une foi absolue, avec une +conviction ardente, et, si M. Savine veut me permettre +de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et +un ami depuis bientôt cinq mois que je le vois et le +fréquente, qu’il s’assied à mon modeste foyer de +juriste pour me demander mes conseils et que, dans +l’intimité familière de nos entretiens répétés, il +m’ouvre toutes grandes son âme et sa conscience où +je puis lire, non pas les sentiments que lui prêtait +à la dernière audience la haineuse rancune de la +partie civile, mais tout ce qu’elles renferment de +sincérité, de droiture, de courage et d’énergie.</p> + +<p>Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux +qualités, ou plutôt deux défauts périlleux à notre +époque, qui mènent rarement à la fortune et au pouvoir, +qui même quelquefois conduisent à la cour +d’assises, mais n’importe, deux beaux défauts, bien +français, et qui devant un jury français se sentent à +leur aise et se défendent avec entrain.</p> + +<p>C’est parce que Savine est un sincère et un courageux +qu’il est un sympathique ; et c’est parce qu’il +est un sympathique qu’il me tardait de vous le présenter. +Il est temps de vous le faire connaître. On a +tellement défiguré ses traits ! Ce qu’on vous a montré, +c’est sa caricature. Il est temps de tracer son +portrait.</p> + +<p>Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de +cupidité et d’ambition. Quand vous le connaîtrez, +ils vous feront sourire. Et il est facile à connaître : +sa conscience n’est pas de celles qui se ferment, qui +se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte, +peser pour les forcer à s’ouvrir ; non, je vous l’ai +dit, la sienne est grande ouverte ; vous n’avez qu’à +lever vos yeux sur elle pour la pénétrer jusqu’au +fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son +cœur, et puis, au sortir de ces pénibles audiences, +quand vous rentrerez dans la chambre de vos délibérés, +oublieux de tous les bruits, de toutes les rumeurs +de la ville, fermés à toutes les influences qui +sont le danger de ces débats, ne vous souvenant que +de votre serment qui vous trace votre devoir et qui +constitue votre charte, vous nous direz, dans votre +justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans +votre indépendance, la part qui lui revient dans +cette triste affaire qui vous cause et nous cause à +tous une émotion douloureuse parce que nous sentons +bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement +l’honneur politique d’un homme, mais encore +les intérêts supérieurs de votre grande cité, intérêts +inséparables des intérêts de la Patrie !</p> + +<p>Vous savez déjà notre système de défense : il reste +le même ; comment changerait-il ? La vérité est immuable +et notre système est la vérité. M. Savine l’a +dite dès le début de l’instruction.</p> + +<p>Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat +distingué chargé de faire la lumière, lançait deux +mandats de comparution, le premier contre M. Numa +Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se +contentait de demeurer tranquillement chez lui ; +c’est sa manière habituelle de répondre à ces sortes +d’invitations ; il prétextait des travaux parlementaires +auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable, +sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel +projet de loi d’intérêt local absorbait alors sa laborieuse +attention.</p> + +<p>On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle +injustice ! Tartarin allait sur les Alpes, lui ! Tandis +qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités d’une +comparution en cour d’assises pour le déterminer à +entreprendre un voyage dans la direction des Pyrénées !</p> + +<p>Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne +jouissait pourtant pas des mêmes facilités de transport, +sans l’ombre d’une hésitation, il se mettait en +route…</p> + +<p>Cruelle épreuve ! Un de ses deux jeunes enfants, +un adorable petit garçon âgé de six ans était malade ; +ses affaires, arrêtées dans leur essor, traversaient +une de ces crises dont le commerce a tant de peine +à se relever. Il me semble encore le voir entrer dans +mon cabinet, l’ordre du juge à la main, et me conter +tout cela d’une voix où vibrait l’effort du courage +domptant les assauts de la tristesse !… Scènes poignantes +qui abondent dans notre vie professionnelle, +où le jurisconsulte s’efface derrière l’ami et où les +consolations qui montent du cœur, la silencieuse +étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles +raisons, impuissantes à calmer les angoisses !…</p> + +<p>Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux ; +il frappait à la porte du juge ; et le vieux +magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et aux réticences +des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une +franchise primesautière et alerte qui semblait se +complaire à devancer les questions comme pour avoir +le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout d’une +demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant +que ses collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires +et de confrontations.</p> + +<p>Cette conduite, cette attitude justifient-elles les +impitoyables expressions de la partie civile, et les +exigences de l’équité comme les convenances du langage +ne commandaient-elles pas de retourner, sinon +sept fois — je n’en demande pas tant à un adversaire — au +moins deux fois la langue dans la bouche +avant de qualifier de recéleur, de négociant en +diffamation, un homme qui n’est pas un repris de +justice, dans une affaire qui, quoi qu’on en dise, est +une affaire politique et n’offre aucun point de ressemblance +avec les procès de droit commun ?</p> + +<p>Un négociant en diffamation ? Ah ! messieurs, quel +négoce ! Il serait encore plus noir que le négoce du +charbon… anglais ! (Rires).</p> + +<p>Un recéleur ? Est-ce parce qu’il recèle 50.000 +exemplaires du livre <i>Mes Dossiers</i> qu’il aurait pu +vendre un bon prix, au lieu de les garder, bien plus, +de les faire rentrer par tous les moyens dans son +magasin où ils ont tout juste pour lui en ce moment +la valeur qu’avaient les actions du chemin de fer +d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les économistes +de son école en proposèrent le rachat à l’État ? +(Rires).</p> + +<p>A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre ?</p> + +<p>On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement +troubler la conscience d’une foule de braves +gens.</p> + +<p>Il circule dans le public — ce n’est un mystère +pour personne — que, si M. Savine est poursuivi avec +tant de rage, c’est pour avoir édité un certain volume +qui n’est point signé de Gilly et porte un autre +titre que le titre <i>Mes Dossiers</i>. On avait à régler avec +lui un vieux compte, et pour le liquider sans péril, +on se serait coiffé d’un masque qui prouverait que +feu Tartufe a laissé une descendance florissante +encore aujourd’hui.</p> + +<p>Voilà ce que dit la gazette… gazette mal informée, +c’est entendu ; je connais trop la magistrature de +mon pays ; je ne la croirai jamais complice d’un +odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat +général pour incapable de coudre la <i>Fin d’un +Monde</i> dans la couverture de <i>Mes Dossiers</i>.</p> + +<p>Mais les gens mal informés font tant de victimes +avec leurs racontars ! Il faut se garder de prêter le +flanc à leurs chroniques. M. l’avocat général l’a compris +et je n’ai que des éloges pour sa circonspection. +Mais pourquoi la partie civile commet-elle de +ces rapprochements malheureux dont s’autorisent +les propos médisants ? « <i>Savine est un négociant +en diffamation</i> », avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt : +« <i>C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné !</i> » +Si le pauvre peuple, qui comprend tout +de travers, concluait de cette tournure de phrase +qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la +diffamation et que Savine a déjà été condamné en +cour d’assises pour avoir édité M. Drumont ! Heureusement +que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple +l’est un peu moins que ne le suppose la partie civile. +Sans avoir l’instruction de la partie civile, ni son +esprit, il ne confond pas la <i>France Juive</i> avec la +<i>Fin d’un Monde</i> ; il sait que la <i>Fin d’un Monde</i> a +pour éditeur M. Savine, mais que la <i>France Juive</i> +sort de la librairie de MM. Marpon et Flammarion, +et il a soin de ne pas reporter sur la première, qu’on +a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de l’unique +poursuite dont la seconde ait pâti — poursuite +bénigne, d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne +pas évoquer la mémoire, car la condamnation à +1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est +conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire +les plus difficiles parmi les diffamateurs.</p> + +<p>Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer +M. Savine pour un récidiviste et il ne demeure +convaincu que du crime d’avoir édité la <i>Fin d’un +Monde</i>.</p> + +<p>C’est celui que vous lui reprochez ? Alors il vous +fait la partie belle : il l’avoue et s’en glorifie : il en +revendique hautement, fièrement, la pleine responsabilité. +C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un +sincère ; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une +foi ardente ! Oui, il lutte, il luttera contre la finance +juive ! Au nom de la patrie, au nom de l’équité, il +réprouve les empiètements sans vergogne d’une race +qui nous envahit, nous opprime, nous vole notre +part de lumière, d’une race dont le mercantilisme +offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses rancunes, +les bas appétits qui la travaillent !… La <i>Fin +d’un Monde</i> ! Mais il fallait la traîner ici ! J’aurais +été debout à la barre ! C’eût été un grand débat, +messieurs, digne de vous, digne de la justice, et +vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe, +audacieux, hardi à l’excès, qui, lorsqu’il voit des +chairs pourries, y enfonce le fer rouge brutalement, +jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs +encore à demi saines, mais un livre magnifique, +sublime dans ses colères, que soulève et qu’anime +le souffle brûlant de son auteur, flamboyante épopée, +satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont +les verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes +et de tirer, s’il est encore possible, cette fin de +siècle qui râle de la poussière mortuaire où elle +s’enfonce lentement !… (Mouvement prolongé dans +la salle).</p> + +<p>La conviction ! Oui, messieurs, je le répète, voilà +le sentiment qui a poussé M. Savine. Chez lui, il y a +deux hommes : l’artiste et le croyant, le traducteur +de l’<i>Atlantide</i> et l’éditeur de la <i>Fin d’un Monde</i> ; +longtemps le croyant a dormi, laissant le champ +libre à l’artiste ; mais l’heure de la lutte a sonné, et +la clameur de la bataille a réveillé le croyant.</p> + +<p>Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne +pas être troublé par le tumulte de l’époque ? Dans +quelle léthargie incurable sont plongés ceux qui ne +l’entendent pas ? Quelles oreilles qui ne soient encore +ébranlées par les cris d’indignation de la foule ? +Quels spectacles plus propres à nous indigner que +ceux qui ont souillé nos regards ? Qui donc, messieurs, +qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir +son pouls agité par la fièvre de la colère ?</p> + +<p>Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères +de la politique, ces flibustiers du parlementarisme, +escortés des escrocs de la haute banque ! +Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs +en redingote tachée de rouge à la boutonnière, +plus dangereux que les voleurs en haillons, tristes +épaves sociales que la misère et la douleur entassent, +chaque matin, par milliers dans les prétoires, +parce que pour ces derniers, du moins, il est une +vindicte publique, tandis que des subtilités de texte, +dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux magistrats, +abritent presque toujours les autres, habiles +à côtoyer le code, sans jamais gagner le large, +mais sans jamais non plus se heurter aux écueils +du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside +à leur cabotage éternel !…</p> + +<p>Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance +publique ? Avaient-ils assez longtemps égaré la raison +des électeurs ? Si, alors qu’ils étaient présidents +de commissions, députés, magistrats, sénateurs, +mieux encore, dispensateurs souverains des charges +et des honneurs, les premiers de l’État, les maîtres +de la République, si nous avions dit ou écrit la millionième +partie de leurs scandales, sans doute ils +nous auraient traînés en cour d’assises ! Ils nous +auraient traités de négociants en diffamation ! Un +pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses +foudres ! Et nous aurions dû courber la tête, nous +excuser envers ces hommes qui auraient à peine +daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement +drapés dans leurs oripeaux officiels !…</p> + +<p>Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse ! +Ils croyaient l’édifice en pierre !… L’édifice était +en carton ! Et voilà qu’un beau jour, une fissure +s’est produite ! Un rayon de soleil a pénétré, et la +pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans +leur nudité hideuse, escrocs, voleurs, faussaires, +mûrs pour l’infamie de l’histoire qui n’aura, la plupart +du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans +ses colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés !…</p> + +<p>Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en ! +Voilà ce qui secouait nos esprits, ébranlait nos +consciences, ce qui arrachait lambeau par lambeau +notre foi en ces politiciens néfastes qui s’improvisent +conducteurs de peuples et pour lesquels les +peuples n’ont jamais assez d’anathèmes !</p> + +<p>Voilà ce qu’on voyait !… Grand Dieu ! Et ce qu’on +ne voyait pas ! Ce qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui +dans des documents impénétrables, dans des +rapports, dans des dossiers cachés par la complicité +ou la peur, dernier et fragile rempart de réputations +vacillantes que, chaque jour, déchiquète l’âpre morsure +du soupçon populaire, que flétrit et flagelle +notre douloureuse indignation !</p> + +<p>De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient +à la gorge ; la terre était boueuse et cédait sous le +pied. Le cerveau de la foule, à la vue de concentrations +inouïes qui semblaient une assurance mutuelle +contre la divulgation des turpitudes, le cerveau de +la foule exagérait, grandissait outre mesure des corruptions +déjà trop certaines et trop lamentables dans +leur réalité !</p> + +<p>Pour employer le mot classique, on s’imaginait +être pris dans un véritable engrenage de <i>pots-de-vin</i>. +Je dis le mot <i>classique</i> ; j’ajoute que le mot est +usé ; l’expression a vieilli et fait place à un néologisme. +En changeant de nature, la chose a changé +de nom dans le vocabulaire de la cuisine politique ; +de liquide, elle est devenue solide : elle ne s’appelle +plus <i>pot-de-vin</i>, elle s’appelle <i>saucisson</i> ! (Hilarité +générale).</p> + +<p>Nous frémissions au spectacle de ces hontes ; tous +avaient soif de vérité, hormis ceux que la vérité eût +tués ; on voulait, on voulait connaître les coupables : +on voulait les connaître tous !…</p> + +<p>Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable ! +On croit la justice proche : les cœurs battent +à l’unisson : dans une assemblée populaire un +homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel +s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau, +cette malédiction ? Oh ! non, certes, depuis longtemps +elle est dans tous les cœurs, elle est sur toutes les +lèvres : la presse à satiété la répète ; elle a déjà +éclaté dans l’enceinte du Parlement ; elle a ses formules +classiques ; elle est devenue un lieu commun +de nos patriotiques angoisses ; mais jamais, semble-t-il, +elle n’a retenti si fort ; jamais elle n’a trouvé +d’échos aussi lointains et aussi sonores ; jamais elle +n’a frappé des oreilles aussi préparées ; jamais elle +n’a mieux assouvi l’universel désir de vengeance ; +cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile +emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli !</p> + +<p>Et l’on écoute cette voix… « Il y a plus de vingt +Wilsons !… » Le président de la commission du budget +était là et le président n’a rien dit ! On sait ce +que c’est qu’un Wilson : on en a vu un, un seul ; mais +on est sûr qu’il en existe tant d’autres ! Le Wilson +condamné est-il le plus coupable ? N’est-il pas un +bouc-émissaire chargé de tous les péchés d’Israël ? +Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis !…</p> + +<p>« Il y a plus de vingt Wilsons !… » Qui dit cela ? +Un député hier encore inconnu du pays, mais très +populaire dans sa ville qui le comble de ses faveurs +et le vénère comme un oracle. Ce député est un +enfant du peuple, un ouvrier, qui reste un ouvrier +pratiquant à la différence de quelques-uns de ses +collègues qui ne sont plus que des ouvriers honoraires. +On vante sa simplicité, son désintéressement, +sa probité ; il se tient loin de tous les tripotages. +Songez donc : il est député, il est en même temps +foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société +anonyme pour mettre ses foudres en actions ! +(Rires). C’est inouï !… Le voilà grand homme ; Nîmes +le porte en triomphe, et son renom, le lendemain, +est devenu universel !… On le traduit en cour +d’assises : il est acquitté ! Les circonstances, la valeur, +la portée de l’acquittement, nul n’en a cure, +nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté : voilà tout ; +son acquittement, pour tout le monde, signifie la +condamnation générale, en bloc, de ceux qu’il a +atteints ou qu’il a visés. La démonstration est faite. +Maintenant, il achève son œuvre : il va publier un +livre, ses <i>Dossiers</i>, en même temps sa défense et +son accusation. On a des noms, cette fois ! enfin on +tient les coupables ! On le provoque en duel : il donne +rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises… Et +les rieurs sont avec lui…</p> + +<p>Est-ce vrai, messieurs ? N’est-ce pas de la sorte que +les choses se sont passées ? Faites revivre ce moment, +évoquez le souvenir des impressions disparues. +Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être +équitables dans l’œuvre que vous poursuivez.</p> + +<p>On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes. +On a beau jeu : il semble avoir fait la gageure de se +couvrir de ridicule. J’ignore le sort que l’avenir lui +réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup : +deux fois ils l’ont déjà réélu maire ; peut-être +le rééliront-ils député, non parce qu’il a désavoué +son livre, mais parce que, malgré son désaveu, ils +resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires). +Mais enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a +perdu son prestige ; il est un thème facile pour les +sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique ont de +la chance de pouvoir se dire ses adversaires ! Un +compère n’eût pas mieux fait leur jeu !…</p> + +<p>Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly +conspué, bafoué, qu’il faut avoir devant les yeux ; +c’est l’auteur du discours d’Alais, c’est l’acquitté de +la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en +triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement +par le public, mais par les chefs de file, par les +hommes publics qui l’approuvent et l’encouragent ; +c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député +de la Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888 :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Mon cher Collègue,</p> + +<p>Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties +de la polémique que vous avez engagée avec <i>quelques +écumeurs d’affaires qui déshonorent la République</i>. +Vous avez le public pour vous et surtout les honnêtes +gens.</p> + +<p>Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses +quelques notes qui pourront peut-être vous être utiles.</p> + +<p>Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments +les meilleurs.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">L. Vacher</span>.</p> +</blockquote> + +<p>Et voici la note annoncée par l’honorable M. Vacher, +note écrite de sa main, ainsi que la lettre que, +le 6 novembre, il adressait à M. Gilly :</p> + +<blockquote> +<p>Enhardi par le coup de main des conventions, M. Raynal +proposa à la Chambre de racheter la ligne d’Alençon à +Condé pour une somme de quatre millions à payer par +l’État. Mais il avait eu soin de faire racheter en sous-main, +par la Banque populaire de l’Opéra composée de ses amis +(Rochefort a donné les noms dans ses <i>Notes pour servir à +l’histoire de mon temps</i>), les actions de cette ligne qui se +vendaient au poids du papier. Je dénonçai le tripotage +dans mon bureau, le projet fut retiré, et il n’a plus reparu.</p> +</blockquote> + +<p>Voici maintenant la lettre :</p> + +<blockquote> +<p>Je suis prêt à venir déposer devant la cour d’assises du +Gard des faits relatifs aux conventions. Il serait essentiel +que M. Lesguiller, ancien sous-secrétaire d’État aux travaux +publics, député de l’Aisne, vînt déposer. Il a tenu +entre les mains un dossier où il y avait des reçus et dont +on lui demandait 20.000 fr. Écrivez-lui d’urgence et dites-lui +que je viens déposer.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">L. Vacher</span>.</p> +</blockquote> + +<p>Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait +pas que les badauds qui croyaient en Numa Gilly. +Et vraiment, quand on voit des hommes publics applaudir +à la polémique qu’il a engagée avec les <i>écumeurs +d’affaires</i>, avec ceux qui <i>déshonorent la République</i>, +quand ces hommes publics lui envoient +des documents et lui offrent leurs témoignages, faut-il +s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux, +enthousiaste, l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de +la <i>Fin d’un Monde</i>, se laisse, lui aussi, emporter +par l’élan du flot populaire ? Oui, M, Savine a cru en +M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient +des accusations solides auxquelles des documents +décisifs donnaient une base inébranlable. Il a cru +que ses <i>Dossiers</i> seraient non pas le livre d’or où +Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien +mérité de la patrie, mais le livre de boue où l’on noterait +d’infamie les malfaiteurs de la vie publique. +Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin +aux premiers emplois, placé par la fortune près du +pouvoir, à même d’en observer les vices et les faiblesses, +avait préféré flétrir les corruptions que d’y +participer et, au lieu de détourner la source de vérité, +s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots +sur la foule d’où il sortait.</p> + +<p>Ah ! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises +et de nos angoisses patriotiques, un citoyen digne +de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan, qu’il fût +noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée +et virile pour dire à ses concitoyens : « Assez de +débats stériles, trêve aux choses qui nous séparent +et nous divisent, silence aux rancunes des partis, +point de diffamations, point d’injures, mais une énergie +indomptable, un dévouement sans bornes, un +courage invincible, formons une seule armée et sauvons +notre bien commun, la vieille probité française +qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir +qu’on éclabousse la robe » — Ah ! messieurs, si +quelqu’un eût alors tenu ce langage, n’est-il pas vrai +que la France tout entière se fût levée pour le saluer ? +(Longue sensation).</p> + +<p>Hélas ! M. Gilly n’était pas ce grand homme ; il +n’en était que la fragile et décevante illusion. Beaucoup +de braves gens s’y sont trompés. M. Savine a +partagé leur erreur ; et, la partageant, il ne pouvait +agir autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé, +ses convictions lui dictaient sa conduite. On avait +besoin d’un courageux : le courageux, c’était lui ! Il +en est dont l’instinct est de battre en retraite ; il en +est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant. +Il a marché : c’est sa nature ; et il a écrit la lettre +que vous savez ; il s’est mis au service de M. Gilly ; +il lui a offert son argent, sa librairie, ses presses. +L’événement lui donne tort — soit ! Mais vous savez +à présent le mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir +à vous le dire, ce mobile : il est de ceux que l’on est +heureux de confesser devant les jurés de France ! +Frappez-le, si vous voulez — votre verdict peut être +la ruine : il ne sera pas le déshonneur : car, vous n’en +doutez plus maintenant, c’est un combattant vaincu, +et non un diffamateur à gages, que vos coups atteindront.</p> + +<p>Mais non, il n’est pas vaincu : attendez la fin du +débat. La bataille n’est pas terminée. Spéculateur, il +eût baissé la tête ; lutteur, il la redresse fièrement.</p> + +<p>Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage +m’a étonné : si j’en ai compris la portée, il signifie +ceci : « Vous n’étiez pas antipathique — au +contraire — et, si vous n’aviez pas tenté la preuve, +on aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard. » +Eh bien ! je professe le plus profond respect pour +tout ce qui sort de votre bouche ; mais le sens de +vos paroles m’échappe complètement. La preuve ! +Mais c’est la loi qui m’invite à la faire, mais c’est la +loi qui m’y convie ! Un homme public est en cause +et c’est par le silence que vous voudriez le protéger ? +Non ! non ! cette attitude ne serait digne, ni de lui, +ni de nous. Quand on édite un livre, comme <i>Mes +Dossiers</i>, on doit au public, sinon la démonstration +des faits qu’on articule, du moins les pièces justificatives +de sa bonne foi.</p> + +<p>Apportons-nous la preuve matérielle : vous devez +acquitter. Apportons-nous seulement la preuve +morale, celle qui n’établit pas le fait d’une façon +absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que +l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons +pas menti : vous devez acquitter encore, car la bonne +foi, comme la preuve, est une cause nécessaire d’acquittement.</p> + +<p>Et ce système s’impose dans une démocratie. En +effet, lorsque l’honneur public est l’unique garantie +sociale, il importe d’éloigner des affaires, non seulement +les hommes qui méritent la flétrissure, mais +aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon. +Et quand c’est de bonne foi qu’on a soupçonné ces +hommes, quand leurs actes équivoques ont favorisé +l’illusion, cette illusion est légitime et devient une +sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi.</p> + +<p>Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins +et ses pièces. Ah ! je conviens sans peine que ce +n’était point son rôle de les faire défiler devant +vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume +aujourd’hui une tâche qu’un autre aurait dû +remplir. Ce n’est ni la faute de M. Savine, ni la +mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau +qui lui appartient. Le silence n’est pas possible ; +M. Gilly le garde : il faut que nous le rompions ! +Un procès politique est un champ de bataille ; +un accusé politique est un soldat ; et, dans ce +pays où l’on admet aujourd’hui trop de choses, il en +est une, du moins, qu’on n’admet pas encore, c’est +qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge, +surtout quand ce soldat est le chef ! Le chef, c’était +M. Numa Gilly ; M. Numa Gilly a lâché le drapeau ; +M. Savine le ramasse ; il fait bien ; car, voyez-vous, +quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous +aimons beaucoup qui la garde et nous estimons +peu qui l’abandonne ; et c’est pourquoi, au sortir +de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être +un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il +arrive, vers lui pour prendre les siennes et les serrer. +Le député, l’homme public a déserté sa pensée ; +il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante ; +un modeste éditeur estime qu’ayant publié cette +pensée, il l’a faite sienne, et c’est comme sienne +qu’il la défend devant vous.</p> + +<p>Qui donc, sans lui, la défendrait ? M. Gilly avait +un fils : M. Peyron. (Rires). Un instant, celui-ci a +revendiqué la succession paternelle ; j’ai cru qu’il +l’accepterait purement et simplement ; ensuite, il +ne l’a plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire ; +enfin, après en avoir mûrement délibéré, il a paru +y renoncer, et la succession a été sur le point de +tomber en déshérence ; alors, M. Savine s’est constitué +le syndic de la liquidation et c’est grâce +à lui que cette dernière ne tournera pas en faillite…</p> + +<p>Grâce à lui… et grâce à vous, messieurs. Notre +mission est délicate, mais la vôtre l’est encore plus. +Dans les procès de ce genre, la partie n’est jamais +égale et c’est à peine assez de toute votre justice +pour rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux +camps :</p> + +<p>D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa +bonne ville, sur un terrain qu’il a choisi, qui arrive +à l’audience escorté de ce qui le rend tout-puissant, +au milieu d’un état-major de financiers célèbres +descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de +banquiers, plus redoutables que des rois, dont le +seul nom cause un saisissement dans la foule, d’administrateurs +et de directeurs des grandes compagnies, +de hauts fonctionnaires qui lui doivent et la +fortune et les honneurs, de tous ces personnages +décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une allure +grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins, +y prononcent sous la foi du serment une plaidoirie +éloquente dont la péroraison se termine par un vibrant +panégyrique, puis, d’un pas non moins solennel, +un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont, +comme à une réception officielle, serrer avec respect +la main du maître d’hier dont les caprices parlementaires +feront peut-être le maître de demain et +qui, après avoir connu le saut de la roche tarpéienne, +ira une fois encore gravir clopin-clopant +les marches déjà bien usées de son branlant Capitole !…</p> + +<p>De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué, +et comme soutien, un éditeur antisémite !… Quelle +impartialité faut-il attendre ? On dépose volontiers +pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est +une autre affaire ; on y regarde davantage ; la +mémoire est moins complaisante, les souvenirs +sont plus lointains ; on oublie qu’on a juré de dire +la vérité, surtout de la dire toute… Et l’observateur +qui suit les péripéties du drame assiste à bien des +choses pénibles et écœurantes, au spectacle de gens +dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui, +blêmes, viennent balbutier qu’ils ne savent rien, +après nous avoir préalablement avertis qu’ils ne +voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience, +passant près de nous, très vite, parce que notre +société est compromettante, chuchotent d’une voix +imperceptible à notre oreille : « Ah ! si j’avais dit ce +que je sais, j’en aurais raconté long !… » (Mouvement +prolongé dans la salle).</p> + +<p>Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des +gants avec eux ! Point n’est besoin de les inviter à +vouloir bien se retirer. Il suffit de leur dire : « Allez +vous asseoir ! » Ils y vont avec plaisir… Ils ne demandent +que ça… (Rires).</p> + +<p>Que voulez-vous ? Nous sommes le pot de terre +contre le pot de fer ; ou, si vous préférez une comparaison +ayant plus de couleur locale, nous sommes +le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité +générale). Que peut notre faible argile contre un +porphyre assez solide pour faire une si longue traversée ?…</p> + +<p>Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle +grandit avec la difficulté et le péril des circonstances. +Elle consiste à dissiper les illusions du prestige, +à n’être point victimes de ce dangereux trompe-l’œil, +à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu +parler, et à nous donner le courage de faire la +lumière, à nous, les petits, les chétifs, les humbles +qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons +dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez +ni de l’origine, ni de la forme plus ou moins ridicule +que la diffamation a revêtue : en cour d’assises, il +est facile de railler les accusés. Peu vous importe +l’élégance du style ; c’est le fond même des choses +qu’il convient d’examiner. Ne vous laissez pas davantage +étourdir par les périodes pompeuses sur +l’horreur de la calomnie ; nous sommes tous d’accord +que la calomnie est horrible ; mais la question +est de savoir si vous jugez des calomniateurs.</p> + +<p>La question est de savoir si ce livre est un crime +ou une faute, un mensonge ou une erreur, un champignon +hideux éclos, tout d’un coup, sans racines, +sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire +d’une semence qui depuis longtemps a germé. +La question est de savoir s’il invente ou s’il répète, +s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur responsable +des accusations qu’il ânonne ou le très faible +écho d’une formidable rumeur.</p> + +<p>Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal ? +M. Raynal est-il de ceux qu’on ne peut pas soupçonner ? +A-t-il toujours compris cette vérité élémentaire, +que la responsabilité d’un homme grandit +avec son état, qu’un ministre de France n’est pas un +marchand vulgaire et qu’il est pour lui des devoirs +auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti ? +La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu ? Si oui, +n’a-t-il pas prêté le flanc à la médisance ? Et s’il y a +prêté le flanc sans jamais y répondre, quelle est aujourd’hui +la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle +qu’inattendue ? Voilà les questions qui se dressent. +Il importe de les résoudre.</p> + +<p>Ah ! messieurs, nous touchons un douloureux +problème. Ce n’est plus M. Raynal, ici, qui est en +cause, c’est un être abstrait, symbolique : c’est le +<i>politicien du régime actuel</i>.</p> + +<p>Le politicien confond trop le commerce et la politique.</p> + +<p>Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre +ou du Sénat les commerçants ! J’ai trop à cœur +d’y voir des esprits spéciaux possédant des connaissances +techniques remplacer la phalange inutile des +avocats sans causes et des médecins sans malades. +Mais si l’homme public est à la tête d’un négoce +considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne +songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent +que la prospérité de ce négoce sollicite des +mesures dont la masse souffrira. De là, conflit entre +le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce conflit +est redoutable, messieurs ; il exige de robustes +consciences et de vaillantes probités ; surtout si +l’homme qui est à la fois ministre et commerçant +domine une grande ville, la tient par ses influences +de telle sorte que les administrés soient à son gré +des tributaires et les fonctionnaires des complaisants. +Sans contrôle, il n’a plus d’autre obstacle que +sa propre réserve et sa propre modération. Il est le +roi de la cité : il en deviendra, s’il veut, le fournisseur. +Alors, il est exposé à des tentations peu communes +et une intégrité peu commune n’est pas de +trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des +critiques plus amères, à des inquisitions plus malveillantes ; +impitoyablement, sans relâche, ses concurrents, +qui succombent sous le prestige de ses titres +officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être +par des faveurs répétées qu’une administration, sa +vassale, érige en monopole, fouillent les recoins de +sa vie pour en signaler à la foule les avidités ou les +égoïsmes ; les racontars, mélange de roman et de +vérité dans lequel il est difficile d’assigner la part +de l’un et celle de l’autre, deviennent des récits formels +que la malice précise ; des antipathies politiques +sont heureuses de s’en mêler ; des polémistes +de talent découvrent des choses piquantes, remarquent +des coïncidences regrettables, font des rapprochements +inquiétants ; tout cela s’amasse, s’amasse, +comme une lente alluvion ; et tout cela mine +sourdement l’honneur de l’homme public, sape les +bases de sa renommée chancelante, jusqu’au jour +où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule +n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible +poussée de quelque accusation gigantesque +germée en pleine Chambre au milieu des éclats +d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain !</p> + +<p>Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général +n’a pas voulu signer et dites-moi si le politicien +de la troisième République joue son rôle avec +l’élévation et le tact nécessaires ; dites-moi si sa +conduite et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que +jusqu’ici, en France, nous nous faisions de l’homme +public !</p> + +<p>Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit +M. l’avocat général ; la calomnie peut viser tout le +monde.</p> + +<p>Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le +monde ; mais tout le monde n’est pas atteint par la +calomnie ; certains peuvent garder un dédaigneux +silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi, +contemple du haut de la rive les fureurs du torrent +qui ne peuvent l’atteindre ! Ils en ont le droit, car +leur honnêteté se passe de commentaire ; c’est une +honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement +calme et pur étincelle à tous les yeux que n’aveugle +point l’incurable parti pris de la haine.</p> + +<p>Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres +en politique, il est des honnêtetés savantes, complexes, +litigieuses, des honnêtetés compliquées de gens +d’affaires retors, obligés de plaider à chaque +instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner +leur cause, ont besoin de se faire les clientes de l’esprit +d’un bâtonnier. Encore, le plus souvent, la +gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont +eu la chance de tomber sur des juges plus charitables +que sévères, triomphent-elles moins parce +qu’elles ont établi leur innocence que parce que +l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent +ne permet pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà +celles que le soupçon peut atteindre ; voilà celles à +qui on rend service en leur fournissant l’occasion +d’un lavage officiel ; cette occasion leur est utile ; en +tous cas, elle sert au pays.</p> + +<p>M. l’avocat général vous dit : « Prenez garde de +confondre l’homme public et l’homme privé ; le premier +seul est en cause, le second ne vous appartient +pas. » Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme +d’affaires, la distinction est-elle possible ? +L’homme public et l’homme privé ! Mais chez lui ils +ne font qu’un seul homme ! On voit sans cesse le +premier au service du second ! Étudier l’un, c’est +étudier l’autre ; ils ne sont que les deux faces du +même individu. Lisez les divers chapitres de son +existence en partie double : si vous cherchez le ressort +de son activité, il vous faut prendre une feuille, +la partager en deux colonnes et mettre en regard la +vie politique et l’intérêt personnel ; celui-ci est la +clé de celle-là. La confusion est perpétuelle ; on la +retrouve à chaque instant. Voilà — trop souvent +hélas ! — Voilà le député moderne !</p> + +<p>Eh ! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une +après l’autre, abîmées dans le gouffre sans fond du +passé ! Tout a sombré dans le cataclysme ! Tout +s’est englouti ! Tout a disparu ! Disparue, la royauté ! +Disparus, les parlements ! Disparues, ces vieilles +coutumes, plus ineffaçables que des chartes, ces +traditions des ancêtres, solides comme le marbre, +inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités +et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps, +sur la terre, commandé la crainte et le respect ? +Qui a remplacé tout cela ? Le député ! Le député ? +Il fait tout ! Le député ? Il est tout ! Il est le +drapeau et la bourse ! Il est la fortune et l’honneur ! +De lui dépend la gloire ou la honte ! La richesse ou +le déficit ! Il est la paix ! Il est la guerre ! D’un signe, +il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande +à nos courages : il est le chef de l’armée ! Son pouvoir +est sans limites, parce qu’il est anonyme, comme +l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable ! +Terrible omnipotence qui nous inquiète et nous effraie +parce que, sitôt que les principes l’abandonnent, +elle engendre le despotisme sans remède et la +corruption sans pudeur ! Et quand on voit l’héritier +de toutes les puissances mortes, le nouveau roi de la +démocratie débiter à beaux deniers comptants les +choses les plus saintes dans le Palais National, ou +bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être, +ne songer dans la maison politique de la +France qu’à sa maison de commerce à lui, nous, les +jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une +immense tristesse, nous cherchons dans cette boutique +un coin de ciel bleu, un rayonnement de lumière, +et nous rêvons, malgré nous, à ces héros +doux et forts, Saint Louis ou Washington, prince ou +seulement citoyen, mais citoyen digne de ce nom, +le plus beau qu’aient inventé les hommes, capable, +par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de +bâtir, non pas une de ces masures ouvertes aux quatre +vents des plus viles passions humaines, mais un +de ces robustes et superbes édifices qui abritent +durant des siècles la prospérité d’un peuple et la +grandeur de la Patrie !… (Vive émotion).</p> + +<hr> + + +<p>J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous +aurai dit quels motifs ont déterminé M. Savine à éditer +les passages du livre relatifs aux Conventions…</p> + +<p>Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais +d’une question plus haute qui intéresse l’avenir.</p> + +<p>Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec +M. l’avocat général, j’estime que ce n’est point ici +le lieu d’entreprendre un cours d’économie politique : +il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses +conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur +de dépositions. Peut-être se trouve-t-il parmi +vous des administrateurs, des gens d’affaires auxquels +ce genre d’études est familier ; ceux-là ont une +compétence technique et un avis personnel ; ils ont +pu apprécier à leur juste valeur les arguments de +chacun, et sans doute, ce n’est pas sans quelque surprise +qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des +fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin +de célébrer dans cette enceinte sa personne et ses +bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce qu’ils valent : +pour des panégyriques. Comment y voir autre +chose ? Ceux de qui ils émanent sont les hommes +de M. Raynal ; l’un d’eux, M. Cendre, a été son <i lang="la" xml:lang="la">alter +ego</i> : tous, ils ont plus ou moins collaboré à son +œuvre ; ils l’ont préparée et fait voter ; parfois ils +l’ont votée eux-mêmes ; la responsabilité leur en +incombe, ils la partagent avec lui ; en l’accusant on +les accuse, et ils s’excusent en l’excusant !</p> + +<p>Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine +exclusif de la rhétorique ; la justice leur est étrangère ; +elle n’apprend rien chez eux. La seule chose +qui la touche, ils ne la disent pas : c’est le secret de +la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de +M. Raynal, de sa subite évolution, de sa conversion +inquiétante à des doctrines jusque-là combattues +par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble +fâcheux de promesses demeurées vaines, de +fausses affirmations, de calculs controuvés qui, +joints à la dissimulation de pièces essentielles, à +une précipitation sans exemple qui semble un escamotage, +ont arraché, surpris un vote que l’Histoire +jugera sévèrement. Aucun des termes que j’emploie +qui ne trouve sa justification éclatante dans le <i>Journal +officiel</i>, le plus souvent dans les discours mêmes +de M. Raynal. Un tel concours de circonstances +autorisait-il le soupçon ? Je n’ai pas à le rechercher ; +ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que +j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins +il l’a fait naître ; je l’affirme et je le prouve : la +preuve matérielle en résulte d’écrits non équivoques +et de saisissantes formules qu’il est indispensable +de replacer sous vos yeux.</p> + +<p>Quelle était la situation en 1883 ? Les grandes +Compagnies de chemin de fer venaient d’avoir une +rude alerte ; plus de peur que de mal ; mais l’inquiétude +subsistait ; le rachat planait dans l’air, « il +était à moitié fait », a dit M. Pelletan ; grâce aux +énormes créances de l’État du chef de la garantie +d’intérêt, créances remboursables sur le matériel, +ce dernier se trouvait payé d’avance ; « <i>il en résultait +une tentation perpétuelle, un véritable commencement +de rachat</i>. » S’il n’était pas pour le +quart d’heure un péril imminent, il restait une menace, +et en jouant de cette menace, l’État tenait sa +partie. Il ressemblait à un créancier qui n’exerce +pas de poursuites, mais garde par devers lui un billet +en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin. +Les Compagnies le sentaient bien, il leur fallait à +tout prix chasser ce mauvais sort, calmer ces appréhensions +et se délivrer du fantôme qu’on agitait +sous leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait ; il y allait de +l’avenir. Elles entrèrent en campagne. Leur arme ? +Vous la devinez : on peut en frapper sans cesse ; +la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent +pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de +l’argent ?… L’argent ! Il est le tout des entreprises +financières ; il est leur seule raison d’être ; il est +leur moyen et leur but ; c’est pour lui et par +lui qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent… +et quelquefois qu’elles meurent ! Lui, toujours +lui, rien que lui ! Il est le ressort qui les +meut, le souffle qui les anime ; il remplace chez +elles les battements du cœur. Marchands énormes, +monstrueux, mais marchands sans âme ni chair, +où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne +sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues +d’appétits anonymes qu’aucun scrupule ne réfrène, +puisque l’homme y disparaît avec ses remords et ses +doutes pour faire place à l’impassible inconscience +de l’<i>action</i> !</p> + +<p>L’argent ! Les Compagnies le versèrent à flots ! La +chose en valait la peine : c’était la lutte pour la vie ! +Il fallait mettre un terme à la guerre et conclure la +paix avec l’État, mais une paix définitive qui écrasât +l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable +conquérir l’Opinion ; l’Opinion dépend de la +Presse. On eut la Presse pour alliée ; on l’eut presque +tout entière. « En subventionnant <i>cinq cents +journaux</i>, disait M. le député Lesguiller, un des +collègues de M. Raynal, les grandes Compagnies +sont parvenues à ameuter le public contre leurs adversaires. +<i>La majorité de la Chambre a dû, bon +gré mal gré, suivre le courant.</i> » Les journaux ne +suffisaient pas ; on eut recours aux livres ; ce fut +une pluie de brochures, un déluge de papiers ; « les +factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie +M. Madier de Montjau à la séance du 17 juillet, +sont jetés en doubles et triples exemplaires <i>jusque +sous la porte de ceux qui les repoussent du pied</i>. » +L’énergique orateur qualifie ces factums d’<i>ordures +sophistiques</i> ; je lui laisse la responsabilité de l’expression. +On ne les jetait pas seulement sous la +porte, on en couvrait aussi les bancs des députés ; +lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient +sur la prose des grandes Compagnies… (Rires).</p> + +<p>Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte +qu’il se souvient avoir voyagé en Angleterre dans +des tramways où non seulement on ne lui faisait +rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement +à l’arrivée. « Cela s’est fait sur les bords +de la Garonne ! », lui dit même à ce propos un de +ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec +M. Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient +offert bien volontiers des rafraîchissements à certaines +personnes ; elles leur donnaient des livres +par-dessus le marché ; elles n’étaient plus qu’accessoirement +une entreprise de transports ; elles étaient +avant tout <i>une entreprise de librairie</i>. Ce sont les +propres termes qu’emploie M. Pelletan ; écoutez le +passage, il est fort instructif :</p> + +<blockquote> +<p><i>Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une +propagande qui leur coûte de certaines sommes.</i> (Très bien ! +très bien ! sur plusieurs bancs à gauche).</p> + +<p>Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une +entreprise de transports ; elles sont aussi une entreprise +de librairie, et une entreprise de librairie dans des conditions +particulières et singulièrement analogues à celle de +ces Compagnies anglaises de chemin de fer dont M. le +ministre des travaux publics nous parlait l’autre jour et +qui transportent les gens pour rien en leur offrant même +des rafraîchissements (Hilarité) ; les Compagnies donnent +aussi leurs livres pour rien ; elles offriraient même volontiers +des rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère +pour personne que cela coûte extrêmement cher, plusieurs +millions peut-être par an, ce qui laisse à supposer, car je +ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses comprises dans +les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de beaucoup +la note des grandes Compagnies.</p> + +<p>Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière +à combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon +dont il administre les chemins de fer.</p> + +<p><i>Je demanderai à M. le ministre des finances comment les +compagnies, et peut-être certaines Compagnies qui ont recours +à la garantie d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes +une certaine somme pour stipendier cette littérature.</i></p> + +<p>Où donc est le contrôle financier ? (Très bien ! très bien ! +et applaudissements à gauche).</p> + +<p>Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve, +en somme, payer la guerre qui lui est faite.</p> + +<p>J’insiste sur ce point ; je répète la question à M. le ministre, +<i>A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque +chose des nombreux millions employés à cet effet ?</i> Les +a-t-il trouvés ? Je lui pose très instamment la question et +je crois qu’il serait nécessaire d’obtenir une réponse. Nous +n’avons pas eu de réponse jusqu’ici…</p> + +<p><i>A gauche.</i> — Elle viendra plus tard.</p> + +<p><span class="sc">M. Camille Pelletan…</span> J’espère que nous l’aurons plus +tard. Je me borne à rappeler qu’il est à ma connaissance +personnelle qu’on connaît au ministère la trace de ces +fonds ; — je pourrais au besoin invoquer le témoignage conforme +de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances, et +je suis sûr qu’il ne me démentira pas.</p> + +<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Le témoignage de tous les ministres.</p> + +<p><span class="sc">M. Camille Pelletan.</span> — On pourrait nous dire comment +ces fonds ont été employés à faire la guerre à l’État, et +comment le contrôle financier ne l’empêche pas.</p> + +<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Il l’empêche maintenant.</p> + +<p><span class="sc">M. Clemenceau.</span> — Comment ! depuis ce matin, alors, +(Rires).</p> + +<p><span class="sc">M. Allain-Targé.</span> — Il l’empêche maintenant !</p> + +<p><span class="sc">M. le Ministre des travaux publics</span>, <i>s’adressant à l’orateur</i>. — Voilà +la réponse !</p> + +<p><span class="sc">M. Camille Pelletan.</span> — Ainsi, quand nous aurons des +réponses à obtenir du ministère, nous les demanderons à +ses prédécesseurs ! (On rit).</p> +</blockquote> + +<p>La garantie d’intérêt fonctionnant pour stipendier +la littérature consacrée à combattre l’État, n’est-ce +pas que c’est joli à force d’être cynique ?</p> + +<p>Retenons aussi ce point déjà élucidé par d’autres +exemples au cours des débats, à savoir qu’<i>il est possible +aux Compagnies de distraire de leurs recettes +un certain nombre de millions dont l’emploi échappe +au contrôle financier</i>. Ce sont les dépenses secrètes +et ce ne furent sans doute pas les moins utiles en +1883 !…</p> + +<p>Pour s’abriter contre une pareille pluie d’or, il +eût fallu des consciences robustes. Toutes, paraît-il, +ne le furent pas également, si j’en crois la tournure +ironique de certaines harangues du temps. Des mots +polis qu’on employait encore par habitude — on est, +depuis, devenu plus franc — prenaient dans la bouche +des orateurs un air de néologisme qui ne l’était +pas. Le verbe <i>se convertir</i> semblait, surtout, détourné +de son acception primitive. « La Presse presque +tout entière <i>s’est convertie</i> », s’écriait avec +amertume M. Madier de Montjau ; et sa colère narquoise +disait assez les sentiments que lui inspirait +cette foule de néophytes dont l’ardeur ne répondait +que trop au prosélytisme de ces irrésistibles missionnaires +qu’on nomme les grandes Compagnies. +La prédication a réussi ; la bonne nouvelle a touché +les âmes rebelles ; la croisade politico-financière +est arrivée à ses fins : le rachat n’est plus +possible !… <i>Il est plus difficile</i>, avoue M. Rouvier ; +et force est de reconnaître avec M. Pelletan que +« lorsque le rachat est déclaré plus <i>difficile</i> par le +défenseur attitré des Conventions, il est bien permis +de traduire par <i>impraticable</i> ».</p> + +<p>Le malheur des <i>Conventions</i> fut d’être l’œuvre de +l’argent. Or, ce qui naît de l’argent se trouve souillé +dans sa source et voué à tous les soupçons. On sait +que, jeté d’une main vigoureuse, l’argent alla tomber +dans des poches haut placées. De là à croire que, +dans son formidable élan, il put atteindre jusqu’à la +poche du ministre, il n’y avait qu’un pas ; ce pas, +on l’a franchi. Je ne dis point : <i>Je le franchis</i> ; je ne +m’en reconnais pas le droit ; je dis : <i>On l’a franchi</i> ; +je ne discute pas, je raconte : ceci n’est qu’une constatation. +M. Raynal a-t-il tout fait pour prévenir ce +résultat ? Sa tâche était grandiose : contre l’or, ce +soldat terrible, la confiance de ses concitoyens le +constituait gardien du pays. Mission digne de tenter +un de ces hommes clairvoyants et austères qui sont +le salut d’une époque et l’honneur d’une situation ! +M. Raynal s’est-il montré cet homme-là ? Il semblait +marqué par le sort pour tenir en échec la finance. +Cette dernière n’avait pas de pire ennemi que lui ; +depuis longtemps il lui faisait une rude guerre, et +ses premières armes remontent à une époque déjà +éloignée de nous ; M. Laisant, son compagnon de +lutte, nous a raconté ses campagnes et comment il +conquit ses nombreux galons. Vous savez ses états +de services ; ils sont des plus chargés. A la place +des Compagnies, son nom m’eût rempli d’effroi et +ce n’est qu’en tremblant que je me fusse rappelé +ses anathèmes sonores contre les œuvres et les +pompes des financiers. Écoutez, messieurs ; la scène +se passe à Bordeaux le 3 mai 1882, juste une année +avant les Conventions :</p> + +<blockquote> +<p>« La préoccupation constante de l’ancien cabinet Gambetta +était de tenir compte non des révolutions sociales, +mais des évolutions sociales ; s’occuper utilement des petits, +se préoccuper de leurs droits et de la défense de ces +droits, tel était un de ses objectifs.</p> + +<p>Pour moi, les véritables adversaires du cabinet n’étaient +pas à la Chambre. Les véritables ennemis étaient au dehors. +Ce sont ceux qui depuis longtemps s’opposent à l’avènement +de la démocratie, n’ayant pu s’opposer à l’avènement +de la République ; ce sont ceux qui avaient conscience +que, dans toutes les branches de l’activité nationale, les +solutions démocratiques allaient surgir ; <i>ce sont ceux qui +dominent la haute banque</i> et qui redoutaient une conversion +et un emprunt pour les grands travaux publics, et qui +n’auraient pu ainsi écouler leurs rentes amortissables et se +servir de l’épargne française pour les emprunts étrangers ; +<i>ce sont ceux qui commandent dans presque toutes les grandes +compagnies de chemins de fer, et qui sentaient que la démocratie +avait le droit d’arrêter le torrent des dividendes et de +faire jouir le pays des excédents de produits, même s’il +avait fallu, pour atteindre ce but, <span class="xsmall rm">USER D’UNE FACULTÉ DE +RACHAT</span> inscrite dans les contrats</i> ; ce sont, en un mot, les +favoris du monopole, des privilèges et des abus qui ont +tout mis en œuvre pour précipiter le dénouement. On a dit +dernièrement que contre le ministère Gambetta il y avait +eu la coalition des parapluies. Eh bien ! je crois, moi, qu’il +y a eu la coalition des fourchettes, c’est-à-dire la coalition +des appétits, la coalition des égoïsmes contre le gouvernement +organisé et fort de la démocratie populaire.</p> +</blockquote> + +<p><i>Droits des petits, Haute Banque, Démocratie +populaire, excédents de produits, torrent des dividendes, +faculté de rachat, favoris des monopoles</i>, +vous retrouvez dans ce discours tout l’attirail un +peu déclamatoire de MM. Pendrié et Hübner. Depuis +qu’il est devenu sage, M. Raynal parle une autre +langue ; les Conventions ont transformé son style ; +mais telle était alors sa manière ; et il en a changé +quinze jours avant les Conventions : nul besoin d’invoquer +ici le témoignage de M. Laissant ; celui de +M. Madier de Montjau suffit ; c’est le plus énergique +et le plus significatif ; entendez-le énumérer les jouteurs +qui harcelèrent les Compagnies :</p> + +<blockquote> +<p>Ici, c’était Laisant, c’était Allain-Targé, c’était Lecesne, — pauvre +Lecesne qui n’est plus là pour m’entendre et me +soutenir, hélas ! Amer regret pour tous ceux qui l’eurent +pour compagnon de lutte ! Que, du moins, j’aie cette joie +faite de justice, de rendre publiquement hommage au courage, +au talent avec lequel ce mort, dont on a trop vite +oublié, non seulement la voix — chose triste déjà ! (Non ! +non ! à l’extrême gauche) — mais les fiers et vaillants discours, +défendant le droit et le peuple ! (Nouveaux applaudissements +sur plusieurs bancs à gauche).</p> + +<p><i>En province, c’était M. Raynal. Oui, en province, nous +avions M. Raynal.</i> (Sourires à l’extrême-gauche). Était-il +déjà des nôtres ? Je ne le crois pas ; mais, en tous cas, il +faisait au mieux dans son département pour en être bientôt +par l’énergie avec laquelle il soutenait les thèses favorables +au peuple. Quelle ardeur, quelle force, quelle constance +dans le bon combat ! Rude combat, celui qu’il livra dans le +conseil général de la Gironde, M. Raynal ! (Rires à l’extrême +gauche). De là, il suivait — avec quelle attention ! — les +débats du Parlement, et à ce que lui fournissait pour +livrer bataille, son esprit, son intelligence, sa propre éloquence, +il savait adapter, comme des diamants dans une +monture déjà précieuse, tous les arguments, toutes les +citations, tous les traits qui, de la tribune parlementaire, +comme des bombes, étaient allés frapper en pleine poitrine +les grandes Compagnies et couvrir de leur protection +l’exploitation par l’État. (Marques d’approbation sur +divers bancs à gauche).</p> + +<p>Messieurs, ne croyez pas que l’honorable ministre des +travaux publics, membre du conseil général de la Gironde, +n’ait eu que ce moment d’enthousiasme pour cette cause, +qu’il cédât à l’entraînement de l’exemple, à son ardeur juvénile +de quelques heures, de quelques jours, même de +quelques mois. Je n’ai pas apporté, c’eût été la charge +d’un homme (sourires), tous les comptes rendus des séances +du conseil de la Gironde, où M. Raynal a pris la parole, — mais +ce fut, d’abord, dans les deux sessions de +1875 ; puis, dans celle de 1876 ; enfin, — oh ! ce n’est pas, +comme vous allez voir, bien loin de nous, — dans la grande +session de 1877.</p> + +<p>M. Raynal ne badine pas, il ne transige pas avec les +Compagnies, ni avec qui fait seulement mine de les défendre +(rires sur divers bancs à gauche), son estime pour elles +est égale à la mienne. (Applaudissements à l’extrême +gauche). Il sait, comme moi, ce qu’elles valent, ce dont +elles sont capables, et il le dit bien haut !</p> + +<p>Il connaît leurs exploits et il les raconte. Rien n’est oublié, +absolument rien, et chaque session voit poindre dans +ce conseil de la Gironde une proposition de vœu formulée +par lui, que cinq ou six discours aussi chaleureux que logiques +font, à chaque session, adopter et acclamer par ses +collègues, membres de la commission des vœux, puis par +les membres réunis du conseil. (Très bien ! très bien ! à +l’extrême gauche).</p> + +<p>Oh ! sur cette question, il a eu tout le temps de réfléchir — trois +années ! — d’examiner, de fixer son jugement ; il +la sait par cœur, et trois ans durant, il est de notre avis. +<i>Et ce n’est pas tout ; il en est encore !</i> (Rires à l’extrême +gauche). <i>Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt.</i> (Nouveaux +rires sur les mêmes bancs.) <i>Oui, admirez ! car pour le bien +public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le +gouffre que son corps ; M. Raynal y jette avec lui sa foi !</i></p> + +<p>Ne disiez-vous pas, en effet, monsieur le Ministre — on +avait omis de l’insérer dans le compte rendu, mais je l’y ai +fait soigneusement rétablir — ne disiez-vous pas dans la +commission des vingt-deux, dont j’ai l’honneur de faire +partie, — cette commission du régime général des chemins +de fer, — il faut retenir ces mots, messieurs, qui auront +leur importance dans le débat, — lorsque vous y êtes +venu pour la première fois, ne nous avez-vous pas dit :</p> + +<p>« <i>Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément +convaincus des avantages de la construction et même +de l’exploitation par l’État : l’un est mon voisin de droite, +M. Madier de Montjau, l’autre, moi ; moi, ministre des travaux +publics.</i> » (Rires sur divers bancs à gauche).</p> + +<p><i>Ceci est textuel et n’a pas quinze jours de date.</i> Je ne l’ai +pas oublié et l’on doit voir que j’ai raison de dire que c’est +une couronne civique que mérite M. le ministre des travaux +publics pour la façon dont il se conduit aujourd’hui. (Nouveaux +rires sur les mêmes bancs).</p> + +<p>Faut-il des preuves ? Voici d’abord, à la fin du rapport +de la sous-commission du conseil général de la Gironde, le +texte d’un des vœux innombrables de M. Raynal « … proposant +que le conseil, tout en persistant dans ses précédentes +délibérations, demandant le rejet de la fusion des +Charentes et de l’Orléans, et le maintien de l’autonomie +des Charentes, déclare se montrer favorable au rachat par +l’État, et à l’exploitation directe ou par compagnies fermières, +du réseau des Charentes et autres lignes secondaires +du Sud-Ouest ». Et le conseil adopte. (Mouvements +divers).</p> + +<p>Peu avant que cette charge à fond fût exécutée à Bordeaux +par la cavalerie de réserve, à Paris le premier rang avait +chargé aussi, à notre complète satisfaction : Laisant, Lecesne, +Allain-Targé. Eh bien ! M. Raynal ne trouve pas nos +amis assez radicaux.</p> + +<p>M. Allain-Targé consentait qu’en bridant fortement l’Orléans, +on s’accommodât avec lui par la concession des Charentes. +M. Raynal ne voit là qu’un accroissement déplorable +de l’Orléans. Ni caveçon, ni mors, ni martingale, ne pouvaient +le rassurer. M. Allain-Targé n’était qu’un modéré ! +Exprimée en termes fort galants, c’était là sa pensée. Aussi +voulait-il, si compromise que fût la situation, si fort que +pressât le temps, l’indépendance des Charentes ou leur rachat. +(Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche).</p> + +<p>Leur indépendance ? Elles trouvaient le moyen de vivre, +en s’entendant avec d’autres lignes à créer bientôt ; on finirait +bien par forcer l’Orléans à tenir compte de la Compagnie +du second réseau, à ne pas lui faire les taquineries +et les vilains tours faits par elle à tant d’autres, et dont +complaisamment MM. Laisant, Lecesne, Allain-Targé +avaient apporté la longue énumération à la tribune parlementaire. +(Approbation sur divers bancs à gauche).</p> + +<p>Le rachat ? Il était de droit si l’on ne maintenait pas l’isolement +des Charentes. Et le conseil de suivre M. Raynal !</p> + +<p>Devant ces attaques partout réitérées, devant le rejet de +la convention proposée à l’Orléans, les Compagnies stoppent ; +elles comprennent que l’heure est venue de rentrer +leurs griffes et de carguer leurs voiles ; leurs griffes rentrent, +leurs voiles se carguent… (Rires à l’extrême gauche), +et elles attendent l’heure où elles pourront commander encore.</p> +</blockquote> + +<p>L’heure a sonné. De nouveau, les Compagnie sortent +leurs griffes et déploient leurs voiles :</p> + +<blockquote> +<p>« Après avoir atteint un ministère Say-Varroy, continue +M. Madier de Montjau, après avoir, sous lui encore, vu les +Conventions avorter, avec M. Raynal elles se croient arrivées +au comble de leurs vœux… Elles n’ont pas désespéré +de le convertir et elles y sont parvenues. »</p> +</blockquote> + +<p>N’avais-je pas le droit, messieurs, de qualifier cette +<i>conversion</i> d’<i>étrange</i>, et de <i>subite</i> cette <i>évolution</i> ?</p> + +<blockquote> +<p>« <i>Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément +convaincus des avantages de la construction et même +de l’exploitation par l’État : l’un est mon voisin de droite, +M. Madier de Montjau, l’autre moi ; moi, ministre des travaux +publics.</i> »</p> +</blockquote> + +<p>Qui dit cela ? M. Raynal. Combien de temps avant +les Conventions ? <i>Quinze jours !</i></p> + +<blockquote> +<p>« Si je n’entendais pas nos honorables collègues nous +affirmer qu’ils sont restés conséquents avec eux-mêmes, +disait M. Pelletan, nous ne pourrions nous défendre d’une +certaine impression que vous me permettrez de traduire +sous une forme suggérée par les questions que nous traitons — nous +penserions que, s’il y a un chemin sur lequel +on n’a pas à craindre aujourd’hui les déficits kilométriques, +c’est assurément le chemin de Damas… (Rires et applaudissements +sur plusieurs bancs à gauches).</p> + +<p>On y voyage en express. (Nouveaux rires).</p> +</blockquote> + +<p>Je parle de <i>conversion</i> ! Mais M. Madier de Montjau +n’y croit pas. Rappelez-vous ses paroles :</p> + +<blockquote> +<p>« Trois ans durant, M. Raynal est de notre avis. Et ce +n’est pas tout : <i>il en est encore !</i> (Rires à l’extrême gauche). +Ne riez pas, messieurs, admirez plutôt ! (Nouveaux rires sur +les mêmes bancs). Oui, admirez ! car pour le bien public, +pour le salut de la patrie, Décius ne jeta dans le gouffre +que son corps ; <i>M. Raynal y jette avec lui sa foi !</i>…</p> +</blockquote> + +<p>Est-ce clair ? Rapprochez ces terribles paroles de +la péroraison :</p> + +<blockquote> +<p>« Alors, oh ! alors, la féodalité financière sera complète.</p> + +<p><i>Tout lui appartiendra, y compris les consciences !</i></p> + +<p><i>Ah ! ce qui se passe témoigne assez déjà de son accaparement.</i></p> + +<p>Elle a déjà la presse entière, ou presque tout entière +convertie, malgré les éloquentes et irréfutables démonstrations +des Lecesne, des Lamartine… et les vôtres !</p> + +<p>Et ces administrateurs ministres ne craignant pas de +venir à la place où je suis frapper au cœur le crédit du Trésor +public à la gloire et au profit du leur ; et d’autres ministres +si puissamment impressionnés par le mirage, si +écrasés par l’atmosphère où ils vivent, qu’en six mois +leurs opinions changent, <i>ou que n’ayant pas changé, ils font +contre leur sentiment les affaires des Compagnies</i>, ne disent-ils +pas assez où nous en sommes, et ce qu’elles peuvent, et +quelle place ces nouveaux hauts barons tiennent dans notre +pays ! (Très bien ! à l’extrême gauche).</p> +</blockquote> + +<p>Barons qui, à défaut d’armoiries, pourraient sur +leurs carrosses faire peindre des gros sous, dont la +tyrannie effrayante est le secret de bien des luttes +engagées par M. Savine, plus puissants et plus dangereux +que les anciens féodaux, mieux disciplinés +aussi, car les anciens se révoltaient parfois contre le +roi de France, tandis qu’eux obéissent comme un +seul homme au moindre signe du roi des Juifs !</p> + +<p>Et les mots effroyables, les mots de la fin, <i>putréfaction +des consciences</i>, qui retournent tous les regards +vers le banc des ministres où siégeait M. Raynal ! +(Mouvement).</p> + +<p>Et cette comparaison entre la république de M. +Raynal et la république romaine agonisante :</p> + +<blockquote> +<p><i>La république pourrie touchait à sa fin</i>, et l’on vit arriver +César, et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère +et Néron, et peut-être ce fut pour Rome un salut relatif +d’échapper par eux aux autres, <i>car ce despote unique décapitait +parfois le despote multiple</i>. (Très bien ! sur plusieurs +bancs).</p> +</blockquote> + +<p>Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement +économique ? Emploie-t-on des termes pareils, quand +on ne reproche à un homme que son incompétence +ou une étude trop superficielle de la question ? Ces +paroles enflammées n’atteignent-elles pas celui +qu’elles visent dans ce qu’il a de plus cher, son honneur ? +Ah ! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas trompé : +c’est M. Raynal ! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier, +qui partage avec lui les responsabilités les plus +lourdes, lorsque le lendemain du discours de M. de +Montjau il montait à la tribune pour dire : « Nous +comprenons qu’on critique notre œuvre, <i>mais non +qu’on suspecte notre moralité</i> ! »</p> + +<p>Ils avaient raison : ce jour-là, en plein Parlement, +le soupçon avait pris naissance ; il avait mordu +l’homme public, dont on ne pouvait sans injustice accuser +l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage, +il poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour +avertir les navigateurs !</p> + +<p>Le soupçon existait en germe ; il va se développer +et grandir ; il engendre les racontars. C’est l’histoire +de la lettre qu’on se chuchote à l’oreille ; elle circule +dans les couloirs parlementaires ; de ces couloirs +elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là +dans la rue où le public la ramasse et, dans sa fièvre +de précision, lui donne la formule brutale qui met +les pieds dans le plat. Voilà la légende ; personne ne +peut la nier de bonne foi ; elle a été établie en pleine +Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même, +en termes tellement vigoureux qu’ils dépassèrent la +frontière et qu’on en entendit l’écho dans la presse +étrangère.</p> + +<p>Mais, à côté de la légende, il est une autre forme +d’accusation, moins grossière, plus raffinée, plus +sceptique, et partant plus dangereuse, parce qu’elle +est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer. +C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes. +« Incapable ou complice, que M. Raynal +choisisse ; il n’était pas incapable ; donc… » Voilà la +conclusion du livre de M. Pendrié. C’est, en termes +beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure +écrite par un commerçant qui ne cherche pas le +scandale et qui, à ma connaissance, n’a jamais été +inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas +seulement dans les articles de polémique passagère, +mais dans des écrits qui restent, qui resteront davantage +que les <i>Dossiers</i> de M. Gilly. Rien de terrible +comme ce doute rationnel légué à la postérité ! +Il s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et +aussi de cette précipitation inouïe, de ces vaines +promesses, de ces calculs controuvés, de ces fausses +affirmations que je rappelais plus haut.</p> + +<p>Précipitation inouïe :</p> + +<blockquote> +<p>On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous +savez : et, <i>à huit ou dix jours de leur dépôt, la commission +se réunit</i>.</p> + +<p><i>Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche ; +quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est +déposé ; quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau, +nous discutons.</i> Soit ! Mais aussi bon train que nous marchions +vers ce dénouement, savez-vous, messieurs, qu’il +est grave, qu’il vaut la peine d’être pesé par nous, même +par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au moment de +déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire +de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de +ceux qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent ! (Applaudissements +à l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite). +(Discours de M. Madier de Montjau).</p> +</blockquote> + +<p>Réfléchir ! Il paraît qu’on n’en a pas le temps ! Le +ministre est pressé. En vain, M. Papon implore un +délai de grâce ; une minute d’attention, supplie-t-il ; +l’heure est solennelle.</p> + +<blockquote> +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Quelle loi allez-vous discuter ? Est-ce une +loi que vous ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez +abroger si vous reconnaissez qu’elle a des défectuosités et +des vices ? Non, c’est une loi d’une nature particulière. En +la votant, vous sanctionnez des Conventions que l’État a +acceptées et signées, vous sanctionnez une situation nouvelle +qui durera soixante-quinze ans, et vous la sanctionnez +d’une façon absolue, définitive.</p> + +<p><i>Voix à gauche.</i> — C’est très exact !</p> + +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Au cours du débat, nous pourrons vous +démontrer qu’il n’y a plus de rachat possible.</p> + +<p><i>Plusieurs membres à gauche.</i> — C’est vrai ! (M. le ministre +des travaux publics fait un geste de dénégation).</p> + +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur +le Ministre, et nous établirons que de ce chef il n’y aura +plus d’armes dans les mains du Gouvernement.</p> + +<p><span class="sc">M. Eugène Delattre.</span> — C’est l’enchaînement des générations +futures ! (Exclamations sur quelques bancs).</p> + +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — C’est donc une situation définitive que vous +allez consacrer par votre vote ; vous allez trancher une +question très grave, la question du monopole privilégié des +grandes Compagnies. Voilà ce que la loi consacrera. Et +dans quelles conditions allez-vous statuer ?</p> + +<p><i>Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet +de loi d’intérêt local !</i> (très bien ! très bien ! sur quelques +bancs à gauche. — Exclamations sur d’autres bancs).</p> +</blockquote> + +<p>Les documents les plus graves, les plus essentiels, +manquent à l’examen de la commission ; depuis un +mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui communique : +elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de +M. Rouvier vient d’être distribué ; personne ne sait +ce qu’il renferme :</p> + +<blockquote> +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Aujourd’hui, vous êtes saisis du rapport. +Ce rapport, le voici ; il nous a été distribué ce matin, il est +très volumineux et je suis convaincu… (Bruit de conversations, +qui couvre la voix de l’orateur).</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je vous prie, messieurs, de cesser ces +conversations ; elles imposent à l’orateur une fatigue extrême, +et vous me permettrez d’ajouter qu’elles en imposent +une non moins grande au président. (Le silence se rétablit).</p> + +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Le rapport vous a été distribué à l’ouverture +de la séance et je crois qu’il n’y a dans cette enceinte +que deux personnes qui en aient connaissance, M. le rapporteur +et M. le ministre des travaux publics, qui a déclaré +tout à l’heure qu’il le connaissait.</p> + +<p><span class="sc">M. Lebaudy.</span> — Et vous aussi, vous le connaissez comme +les autres membres de la commission !</p> + +<p><span class="sc">M. Maurice Rouvier</span>, <i>rapporteur</i>. — Il vous a été lu !</p> + +<p><span class="sc">M. Papon.</span> — Les membres de la commission — et j’en +faisais partie — ont bien entendu la lecture rapide de votre +rapport. Mais j’ai grand’peur qu’il n’y ait de très nombreuses +lacunes dans ce rapport, de même qu’il y a eu de très +nombreuses lacunes dans la discussion de la commission ; +il est évident que les membres de la commission ne peuvent +pas dire qu’à l’heure actuelle ils connaissent le rapport +qui a été distribué.</p> +</blockquote> + +<p>Et dans trois jours on va discuter ! Une huitaine +est-elle de trop ?… Peine perdue ! Le <i>Centre</i> a fait +son siège ; <i>les Conventions sont nécessaires</i> : c’est +le ministre qui l’a dit :</p> + +<blockquote> +<p>Elles sont intimement liées au budget extraordinaire, +elles sont liées aussi à la situation financière tout entière, +elles sont liées au relèvement du marché financier, dont +doivent se préoccuper légitimement tous ceux qui ont le +juste souci des intérêts du pays.</p> + +<p><i>D’ailleurs, nous disons que ces Conventions financières ont +stipulé pour l’État de tels avantages dans le présent et dans +l’avenir qu’il y a opportunité à les adopter.</i></p> +</blockquote> + +<p>« Ce sont les Compagnies qui sont victimes ! C’est +l’État qui les a dupées !… »</p> + +<p>Oh ! alors, plus d’hésitation possible ! Qu’on se +hâte ! Si les Compagnies allaient changer d’avis ? +D’ailleurs, le mot <i>opportunité</i> a le don d’enlever le +Centre. Et aussitôt les trois cents mameluks de la +majorité, ces prétoriens de l’opportunisme votent +sans vouloir rien entendre, <i>comme un projet de loi +d’intérêt local</i>, ces fameuses Conventions <i>qui enchaînent +les générations futures</i> !…</p> + +<p>Quels sont donc, grand Dieu ! <i>dans le présent et +dans l’avenir, ces avantages tels qu’il y avait opportunité +à les adopter</i> ?</p> + +<p>Serait-ce par hasard la réduction des tarifs ?</p> + +<p>Ah ! les tarifs ! Voilà la question palpitante ! Voilà +ce qui importe au pays ! Le prix du transport des +personnes et des biens : tout est là !</p> + +<blockquote> +<p>Il y a dix ans que nous nous occupons des chemins de +fer : depuis sept ou huit ans, j’ai l’honneur de faire partie +des commissions de chemins de fer ; la grande préoccupation +de toutes ces commissions, jusqu’à présent, a été la +question des tarifs. (Approbation sur plusieurs bancs à +gauche). Tout le monde, les membres du Gouvernement +eux-mêmes, <i>l’honorable M. Raynal, quand il était membre +de cette commission, M. Baïhaut qui en a été le rapporteur, +ont été unanimes à déclarer que la question des tarifs est la +question dominante des chemins de fer</i>.</p> + +<p>Or, dans quelles conditions la commission a-t-elle eu à +examiner, à discuter cette question des tarifs ? On a procédé +de cette singulière façon : on a d’abord approuvé toutes +les Conventions, puis on a lu à la commission de simples +lettres émanant des directeurs des Compagnies, qui ne +s’engagent à rien et font des promesses plus ou moins +vagues, plus ou moins évasives ; et on nous a dit : Les Conventions +acceptées, on traitera avec les Compagnies et on +verra dans quelles conditions on réglera la question des +tarifs. » (Discours de M. Papon, séance du 13 juillet).</p> +</blockquote> + +<p>Que ces simples lettres missives n’engageassent +pas juridiquement les Compagnies, ce n’était pas +seulement la croyance de M. Papon : c’était celle +d’un grand nombre de ses collègues ; c’était celle de +tous les esprits qui consentaient à réfléchir. Les +journaux d’Outre-Rhin la partageaient : elle arrachait +à l’un d’eux un cri de joie et de triomphe !… +Rien ne trouble, rien ne déconcerte les sereines +affirmations de M. Raynal :</p> + +<blockquote> +<p><i>Il est évident que l’engagement pris par un conseil d’administration, +que des documents signés d’un président de +conseil d’administration engagent la Compagnie d’une façon +absolue</i> et que, dès lors, comme les Compagnies elles-mêmes +reconnaissaient qu’en matière de réductions de tarifs +elles en étaient à leurs débuts, qu’elles faisaient aujourd’hui +des réductions de tarifs qu’elles comptaient compléter +si le jeu des Conventions ne venait pas leur imposer +des sacrifices trop considérables, j’ai trouvé plus naturel +d’accepter que les Compagnies ne fissent pas entrer dans +le corps même de la Convention <i>les concessions définitives +et absolument sérieuses</i> qui sont consignées dans les documents +dont vous avez pris connaissance.</p> +</blockquote> + +<p>Définitives et sérieuses, en effet, ces concessions ! +L’avenir l’a bien montré ! Voici la lettre que, le 5 +mai 1885, la Compagnie de Lyon adressait au ministère :</p> + +<blockquote> +<p>« Monsieur le Ministre, vous nous demandez des modifications +au projet de tarif ; le premier point dont nous ne +pouvons, malgré tout notre bon vouloir, vous laisser espérer +l’acceptation, c’est le barême n<sup>o</sup> 1 de grande vitesse, +<i>que nous avions cru pouvoir promettre dans notre lettre de +1883 et que nous ajournons à des temps meilleurs</i>. »</p> +</blockquote> + +<p>M. Raynal ne peut se plaindre ; on l’avait assez +prévenu !…</p> + +<p>Je ne puis vous donner lecture de toutes les plaintes +désolées poussées par les chambres de commerce. +Il faudrait une longue audience pour énumérer +les mécomptes et les ruines, triste fruit d’une +inexplicable étourderie. En voici un échantillon, +rien qu’en ce qui touche Bordeaux. Je l’emprunte à +<i>la Victoire</i>, journal dans lequel l’adversaire a confiance, +puisqu’il m’en signifie les numéros (rires) :</p> + +<blockquote> +<p>« Les Conventions, a dit M. Raynal, sont le grand acte de +mon règne. Par elles, nous sauvegardons la fortune publique +et les intérêts de tous. »</p> + +<p>La Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, dont les nouveaux +tarifs de transport sont en vigueur depuis le 20 septembre +1885 seulement, se charge de donner à M. Raynal +le plus éclatant démenti.</p> +</blockquote> + +<p><span class="sc">M. Raynal.</span> — Vous n’avez pas communiqué cela.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je vous demande pardon ; +je l’ai communiqué.</p> + +<p><span class="sc">M. l’Avocat général.</span> — C’est exact ; j’ai le document +sous les yeux.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je continue.</p> + +<blockquote> +<p>Les commerçants et industriels de Bordeaux vont avoir +à faire la triste expérience de ce que coûte l’<i>agiotage honteux +auquel s’est livré M. Raynal</i>.</p> + +<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui +achetait 1.000 kilogrammes de savon à Marseille payait +34 fr. 45 de transport. Après les Conventions, le même commerçant +paie le même objet 41 fr. 95, — soit 7 fr. 50 d’augmentation +par chaque fraction de 1.000 kilogrammes de +savon.</p> + +<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui +achetait à Marseille des huiles de graines si employées +dans l’industrie payait 38 fr. 15 de transport pour 1.000 +kilogrammes. Après les Conventions, le même commerçant +paie pour le même objet 45 fr. 55, — soit 5 fr. 40 d’augmentation +pour chaque fraction de 1.000 kilogrammes +d’huiles de graines.</p> + +<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui +achetait à Nice 1.000 kilogr. d’huile d’olive payait 52 fr. 15 +de transport. Après les Conventions, le même commerçant +paie pour le même objet 62 fr. 55 de transport, — soit une +augmentation de 10 fr. 40 pour le transport de chaque +fraction de 1.000 kilogr. d’huile d’olive.</p> + +<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui +achetait à Antibes 1.000 kilogr. de conserves alimentaires +si employées par les petits ménages, payait 70 fr. 15 de +transport. Après les Conventions, le même commerçant paie +pour le même objet 82 fr. 55 de transport, — soit une augmentation +de 12 fr. 48 pour le transport de chaque fraction +de 1.000 kilogr. de conserves alimentaires.</p> + +<p>Avant les Conventions, le commerçant de Bordeaux qui +achetait 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie à Nîmes, +payait 76 fr. 30 de transport. Après les Conventions, le même +commerçant paie pour le même objet 81 fr. 60 de transport, +soit une augmentation de 5 fr. 30 pour le transport +de chaque fraction de 1.000 kilogr. de mercerie et bonneterie.</p> + +<p>Avant les Conventions, le négociant en vins de Bordeaux +qui expédiait à sa clientèle de Marseille en franchise des +barriques de vin payait pour un poids de 1.000 kilogr. +38 fr. 15 de transport. Après les Conventions, ce même +commerçant devra payer pour le même objet 44 fr. 45, — soit +une augmentation de 6 fr. 30 pour 1.000 kilogr.</p> + +<p>Nous pourrions généraliser les exemples. Tous les tarifs +sont à l’avenant. C’est le P.-L.-M. qui a le premier mis en +évidence les bienfaits des Conventions. Depuis quelques +jours, les lettres de voiture ont dû renchérir d’une façon +notable, sur tout son réseau. Demain ce sera le tour du +Midi, de l’Orléans, de l’Ouest, à mettre en vigueur ces tarifs +qui font tressaillir d’aise la haute banque et appauvrissent +le commerce si éprouvé par des crises multiples.</p> + +<p>Le commerçant paiera plus cher les denrées qu’il emmagasine, +le consommateur suera jusqu’au dernier sou pour +acheter ces mêmes denrées.</p> + +<p><i>Ah ! monsieur Raynal, en face des Conventions honteuses et +ruineuses que vous avez signées, tout le monde ne saurait +avoir votre rondeur, votre jovialité, le cœur léger et l’audace +dont vous vous plaisez à faire parade. Vous avez bien senti +qu’il fallait fausser vos promesses pour éviter le soufflet +dont les électeurs de Bordeaux vous auraient marqué au +passage.</i></p> + +<p>Et maintenant discutez les chiffres que nous avons apportés. +Ils sont écrits tout au long dans la brochure qui +sert de barême à tous les agents de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée.</p> +</blockquote> + +<p><i>Agiotage honteux… Conventions ruineuses… +Promesses fausses…</i> Voilà comment vos journaux +s’expriment ! A-t-on le droit, après cela, de parler de +calculs controuvés et d’affirmations mensongères ? +Je ne m’arrêterais pas si j’essayais d’en dresser la +liste complète ; je n’aurais qu’à la puiser dans le <i>Journal +officiel</i>, dans la sténographie de cette séance édifiante +du 22 février 1889 où la Chambre semble étonnée +de l’œuvre de 1883 et où chacun s’efforce, par ses +reproches et par ses critiques, d’éviter une compromettante +solidarité ; quand on l’a parcouru, ce compte +rendu lamentable, quand on a lu toutes ces prières, +toutes ces lamentations ; quand M. Thévenet — ce n’est +plus le journal <i>la Victoire</i> — nous apprend qu’elles +forment un <i>gros volume</i>, quand le même M. Thévenet +nous indique les majorations énormes dont pâtissent +nos commerçants, 40 p. 100 <i>pour les papiers</i>, +50 p. 100 <i>pour les vins</i>, quand il se fait l’écho des +industries <i>qui jettent un cri d’alarme</i>, enfin quand +il révèle, au milieu de l’émotion générale, ce fait incroyable, +inouï, qu’on a soumis les projets aux +chambres de commerce, que celles-ci les ont renvoyés +annotés, mais que les projets annotés se sont +perdus en route, en sorte que l’homologation a porté +sur d’autres tarifs ; quand on entend l’orateur célébrer +la puissance des Compagnies ; à quoi M. Wickersheimer +répond : « Oh ! une puissance de <i>persuasion</i> +considérable ! » — on est pris d’une immense +inquiétude, on se demande où l’on est, où l’on marche, +où l’on va, et l’on comprend ce député qui appelle +les Conventions <i>un Sedan économique plus +désastreux que vingt batailles</i> !</p> + +<p>Sedan ! Nom funeste qui retentit dans nos cœurs +comme un glas douloureux ! M. Raynal y a-t-il songé +en signant les Conventions ? S’est-il assez souvenu +de la défense nationale ? A-t-elle été l’objet de ses +ardentes préoccupations ? Le 20 novembre 1883, il +prononçait textuellement au Sénat ces paroles : +« Plusieurs fois on a soumis le personnel des chemins +de fer à une sorte de mobilisation ; les mécaniciens +et les chauffeurs sont parfaitement au courant +de ce qu’ils ont à faire en cas de guerre. » Eh +bien ! des publicistes se sont livrés à cet égard à une +sorte d’enquête ; voici les résultats qu’elle a donnés :</p> + +<blockquote> +<p><span class="sc">Compagnie de l’Ouest. — Paris, Saint-Lazare, Courcelles-Ceinture, +Batignolles, Versailles, Bois-Colombes.</span></p> + +<p>« Jamais la Compagnie ne nous a instruits de ce que nous +aurions à faire en cas de guerre.</p> + +<p>» Nous ignorons même s’il existe réellement des sections +techniques et à quelle section nous appartenons. En outre, +jamais nous n’avons été soumis à un essai de mobilisation +quelconque. »</p> + +<p><i>Ouest.</i> — (Lettre d’un conducteur)… « Je suis conducteur +à l’Ouest, voilà huit ans que je voyage, je n’ai jamais vu +aucune manœuvre faite dans les gares de chemins de fer.</p> + +<p>» Nous faisons partie du bataillon technique de l’Ouest +et nous n’avons jamais reçu d’instruction pour le cas de +guerre où de mobilisation. »</p> + +<hr> + + +<p><i>Ceinture.</i> — « … Nous sommes beaucoup d’employés à La +Villette, je n’en connais pas un qui sache seulement ce +qu’il aurait à faire au point de vue des chemins de fer en +temps de guerre… »</p> + +<hr> + + +<p><i>Nord.</i> — (Lettre d’un mécanicien). « … Ma profession +m’oblige à faire tous les jours des visites dans les gares et +à y voir beaucoup d’agents, mais aucun, pas plus que moi, +ne sait ce qu’il aurait à faire en cas de mobilisation. Aucune +instruction ne nous a été donnée. Si nous avions la guerre +demain, nous ne saurions de quel côté donner de la tête… »</p> + +<hr> + + +<p><i>Nord.</i> — « … Nous, soussignés, mécaniciens au chemin de +fer du Nord, déclarons que :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> Jamais il n’a été fait d’essai de mobilisation sur le +réseau du Nord ;</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> Jamais la Compagnie n’a donné d’instruction à ses +agents du service actif sur les fonctions qu’ils occuperaient +en cas de guerre.</p> + +<p>« Si demain la guerre était déclarée, nous n’aurions +même pas de charbon aux points stratégiques tels que Crépy, +Soissons, Laon, et La Fère, qui sont complètement +dépourvus.</p> + +<p>« A Crépy-en-Valois, un hangar a été construit pour l’embarquement +des chevaux et de la troupe ; faute d’entretien, +il est tombé en ruine. »</p> +</blockquote> + +<p>La guerre ! Son image aurait dû se dresser sans +cesse dans l’enceinte du Parlement pendant les débats +relatifs aux <i>Conventions</i> ! Les chemins de fer +ne seront-ils pas le tout de la mobilisation prochaine ? +M. Raynal n’a pas songé à ce détail accessoire +et personne n’en a soufflé mot ! Je crois entendre les +accents d’un publiciste son collègue, un républicain +comme lui, qui, au sortir de la Chambre, écrivait +cette page indignée. Écoutez, messieurs, cela est +intitulé : « La Préparation des désastres. » (<i lang="la" xml:lang="la">Deus +avertat omen !</i>)</p> + +<blockquote> +<p>Non, ce n’est pas l’insulte qui nous vient aux lèvres au +sortir de cette navrante journée ; je ne veux injurier ni +cette Chambre, ni ce ministère, ni ces républicains ; la +colère s’éteint avec la fin du débat : ce qui reste, c’est la +tristesse, — j’allais dire, si mal inspiré que le mot paraisse, +appliqué à la Patrie française, ce qui reste, c’est le désespoir.</p> + +<p>Comment ! des Conventions sont proposées qui règlent +tout le régime des chemins de fer, l’arme la plus terrible +de la guerre. Eh bien ! les Conventions sont faites par le +ministre des travaux publics, en dehors de ses collègues ; +et l’on en vient à ce fait public, notoire, avoué, incommensurable : +la commission qui les examine ne consulte pas le +ministre de la guerre ; des Français votent ces Conventions, +un Français fait un rapport favorable, sans avoir consulté +le ministre chargé de défendre le pays. Il n’est pas appelé, +il n’a pas voix au chapitre. C’est un fait matériel. Et telle +est sa situation qu’il ne dit pas, lui : « Vous ne m’appelez +pas, c’est moi qui viens ! »</p> + +<p>Et alors, devant la Chambre, ayant à répondre à une +question précise, nécessaire de M. Clemenceau, le ministre +est obligé par une situation <i>que nous n’apprécions pas</i>, de +se renfermer dans des réponses vagues. Et c’est M. Raynal, +ministre des travaux publics, qui répond à sa place, c’est +lui qui interprète, qui fait la réponse du ministre de la +guerre…</p> + +<p>Ah ! nous l’avons trop vu aujourd’hui : <i>Non, le Dieu d’Israël +n’est plus le Dieu des armées… C’est le Dieu du dividende !</i></p> + +<p>Hélas ! nous sommes des vaincus. Et chez nos vainqueurs, +qu’est-ce qui s’est donc passé ? En décembre 1879, un débat +pareil s’agitait à la Chambre des seigneurs de Berlin. Il +s’agissait de reprendre les voix ferrées à la haute banque. +A-t-on vu un ministre des travaux publics parler pour le +ministre de la guerre ? — Non, M. de Moltke a parlé. Il n’a +pas attendu qu’on le questionnât. C’est lui qui a eu le rôle +important dans la discussion. Il a dit son opinion sur l’exploitation +des chemins de fer. M. de Moltke a quelque +autorité en matière militaire. Nous sommes peut-être payés +pour le savoir. Et qu’a-t-il dit ? Voici ses paroles :</p> + +<p>« Les chemins de fer constituent le plus puissant moyen +d’action de la stratégie moderne. Rien n’est plus important +que le transport rapide des troupes…, et il y a un avantage +inappréciable à ce que le ministre de la guerre n’ait affaire +qu’à une seule exploitation des chemins de fer. »</p> + +<p>Ainsi parla M. de Moltke à une chambre naturellement +amie de privilèges. Eh bien ! après ces mots, il n’y eut +plus de discussion. Et le rachat fut voté !</p> + +<p class="sign sc">Camille PELLETAN.</p> +</blockquote> + +<p><i>Non, le Dieu d’Israël n’est plus le Dieu des armées, +c’est le Dieu du dividende !…</i></p> + +<p>Quand un des leaders de l’avant-garde républicaine +parle ainsi du ministre qui conduit le gros de +l’armée, faut-il s’étonner si le respect s’éloigne de ce +ministre ? Faut-il s’étonner si les suspicions minent +son œuvre ? Faut-il s’étonner que M. Vacher maudisse +publiquement les écumeurs de la politique ? +Faut-il s’étonner qu’un ingénieur distingué qualifie +les conventions de « Conventions <i>scélérates</i> » ?…</p> + +<p>Ah ! — sauf M. Vacher et M. Laisant, qui gardent +leurs convictions — les autres, à l’heure actuelle, +renient tout leur passé ! Ils voudraient nier leurs +paroles ! Du moins, ils les défigurent. — « J’ai dit : +Conventions <i>scélérates</i>, déclare l’ingénieur ; je voulais +dire simplement : Conventions <i>regrettables</i> ; je +n’ai été si nerveux dans mon qualificatif que parce +que ma lettre était confidentielle. » — Fort bien, nous +saurons maintenant que le mot <i>scélérat</i> dans une +lettre confidentielle n’a que le sens de <i>regrettable</i> ; +peut-être en concluerons-nous que <i>regrettable</i> dans +une lettre publique a le sens de <i>scélérat</i> !… (Rires).</p> + +<p>Et M. Pelletan, il y a six ans si sévère pour le +Dieu d’Israël, écrit aujourd’hui des articles pour glorifier +son culte, tandis que le fougueux M. Madier +de Montjau dépose à l’instruction dans un style qui +s’est singulièrement adouci depuis le mois de juillet +1883.</p> + +<p>Tous mettent à absoudre leur ancienne victime +autant de zèle que jadis à l’excommunier ! Et ces +insinuations outrageantes qu’a soulevées le souffle +de leur colère maintenant évanouie, ils en rejettent +sur des faibles, sur des chétifs que leur parole a +subornés, le poids trop lourd, paraît-il, pour leurs +épaules parlementaires ! Soit. Mais reste à savoir si, +en défendant, ils ne se condamnent pas ! Ou ils ont +calomnié un innocent, ou ils innocentent un coupable ! +Et si leur accusation d’autrefois n’était qu’un +effet de leur haine, qu’est leur défense d’aujourd’hui, +sinon un phénomène de <i>concentration</i> !</p> + +<p>Ils soupçonnaient dans leur journal ; ils soupçonnaient +à la tribune : ils ne soupçonnent plus à la +barre ; leur soupçon était donc sans valeur qu’il +recule devant un serment !</p> + +<p>Est-ce qu’ils s’imaginent, par hasard, qu’il suffit +de chanter la palinodie pour biffer les anciens outrages, +et que de tardives rétractations, fruit d’une paix +menteuse, effacent les traits indélébiles que le papier +a conservés !</p> + +<p>Non ! Non ! Ils nous appartiennent, ces soupçons +et ces outrages ! Ils sont notre sauvegarde ! Ils nous +expliquent et nous excusent ! Sans eux, nous ne serions +pas ici !… Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, +ils subsistent et ils demeurent ! Ils forment une des +cotes du dossier de l’avenir !</p> + +<p>Ah ! croyez-moi, messieurs, l’avenir a des moyens +de preuve qui ne ressemblent pas toujours à ceux +des contemporains. Des choses, qui vous impressionnent, +pèsent fort peu dans la balance. Il n’écoutera +pas beaucoup les grandes Compagnies jurant +solennellement à votre barre que M. David Raynal +est innocent d’un crime qui, s’il avait été commis, +serait avant tout le leur ! Il leur dira : Je vous refuse +qualité pour vous faire avocats du ministre ; votre +cause est la sienne : si vous entrez dans cette enceinte, +c’est à côté de lui qu’il faut aller vous asseoir ! Et il +détournera aussi les yeux de ce défilé de fonctionnaires +affirmant avec pompe que la concussion est +impossible et qu’ils gardent trop bien les ministères +pour qu’un ministre soit corrompu !</p> + +<p>Impossible, la concussion ! Grand Dieu ! Et depuis +quand ? Jamais un homme public n’a reçu de pot-de-vin ? +Jamais l’appétit personnel n’a étouffé sa +conscience ?… Mais je connais des malheureux qu’on +a salis dans l’histoire, dont les tristes héritiers meurent +de douleur et de honte, et nous ne pouvons nous +présenter dans les réunions publiques sans que les +amis de M. Raynal couvrent de boue leur mémoire !… +Elle est donc anéantie, la race des corrompus ? Il n’y +a plus d’âmes vénales ? Elles attendaient, pour disparaître, +ce temps d’honneur et de vertu ?… Mais +regardez donc en arrière ! Il ne faut pas regarder +bien loin !…</p> + +<p>J’ai assisté à des spectacles étranges, messieurs ; +j’ai vu des choses que, moi aussi, je ne croyais pas +possibles ; et ceux de mes anciens qui m’ont suivi à +cette époque ont pu lire plus d’une fois sur mon +visage la trace de mes écœurements et de mes indicibles +dégoûts !…</p> + +<p>Il y a plus de pièces et de documents qu’on ne pense, +messieurs ! Ils se trouvent enfouis dans des endroits +ignorés où l’on ne peut pas les prendre, entre les +mains de personnes qui se gardent d’en témoigner, +parce qu’elles se sentent complices et redoutent les +représailles !…</p> + +<p>Je me rappelle avec angoisse ces terribles paroles +jetées par M<sup>e</sup> Lenté aux âmes apeurées qui faisaient +autour d’un autre procès la conspiration du silence : +« Rassurez-vous, bonnes gens, les dossiers ne s’ouvriront +pas !… »</p> + +<p>Ah ! peut-être resteront-ils muets, ces dossiers +vengeurs qui mettraient à nu la turpitude d’une époque ! +Peut-être demeureront-ils toujours dans la +retraite au fond de laquelle les abrite le secret professionnel +ou la lâcheté humaine !… A moins que, +demain ou plus tard, quelque main indiscrète ou +quelque ambition affolée n’en déchire la couverture +et n’en jette les feuillets à la foule au risque de faire +éclater, non plus un du ces pétards qui partent quotidiennement +à nos oreilles, mais un formidable +coup de tonnerre dont l’explosion fera crouler tout +l’édifice !…</p> + +<p>Que la justice de Dieu s’accomplisse, messieurs ! +C’est son affaire et non la vôtre.</p> + +<p>Et quant à la justice humaine, si les politiciens la +veulent, ils se trompent de porte ici. Qu’ils s’adressent +plus haut, à ceux qui les ont diffamés dans la +presse, à la tribune du Parlement ! Qu’ils ne s’attaquent +pas aux petits, aux impuissants, aux humbles ! +Qu’ils n’offrent pas ce spectacle lamentable de gens +qui, poursuivis par dix géants et par un nain, se +cachent lâchement jusqu’à ce que les géants aient +passé et tombent ensuite sur le nain auquel ils arrachent +sa liberté et sa bourse pour se venger sur sa +faiblesse de la peur atroce qu’ils ont eue !…</p> + +<p>Pourquoi n’avoir pas pris les autres ? Pourquoi +nous avoir choisis ? Ah ! je le sais ! Pour s’assurer +une lutte inégale et se refaire à la veille des grandes +élections une virginité politique avant de se présenter +devant le corps électoral !…</p> + +<p>Eh bien ! avocats généraux et bâtonniers peuvent +se lever : je ne crois pas que le peuple les écoute. Il +leur dira : Vos clients se trompent d’adversaires ; +je ne leur permets point d’abuser d’un combat inégal +pour fausser la page d’histoire qu’ils ne sauraient +éviter ! Qu’ils demandent leurs comptes à d’autres, +à leurs débiteurs véritables, à ceux qui ont des poumons +pour répondre, du souffle pour les terrasser !…</p> + +<p>Je ne sais pas, messieurs, quelles sont vos opinions ; +je ne veux pas le savoir. Je ne suis pas un +candidat ; je ne suis qu’un défenseur, et je vous dis +que vous trahiriez la haute mission qui vous est +confiée, si vous condamniez ces hommes pour donner +à M. David Raynal un facile triomphe qu’il n’obtiendrait +même pas, car votre verdict ne serait pour +lui ni le verdict de l’Histoire, ni le verdict de la +Patrie ! (Bravos et applaudissements prolongés).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA POLITIQUE ET LA FINANCE</h2> + + + + +<h3>PROCÈS NUMA GILLY-SAVINE-SALIS</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de l’Hérault</span><br> +<span class="i">Audiences des 14 et 15 mai 1889.</span></p> + + +<blockquote> +<p>M. Salis, député de Montpellier, s’étant trouvé diffamé par un +passage du livre de M. Numa Gilly, <i>Mes Dossiers</i>, édité par +M. Savine, cita l’auteur et l’éditeur devant la cour d’assises de +Montpellier.</p> + +<p>M. Savine rendit hommage au plaignant dont les propres discours +parlementaires fournirent à son avocat des armes pour +montrer le discrédit que jettent sur tout un régime les louches +pratiques des politiciens financiers.</p> + +<p>M. Savine bénéficia des circonstances atténuantes et fut condamné +à quinze jours de prison.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p> + +<p>De toutes les épreuves que peut subir un galant +homme, la plus dure, la plus pénible, la plus douloureuse +est certainement celle que traverse M. Savine +aujourd’hui.</p> + +<p>Non qu’il soit exposé à des risques plus graves. Au +contraire : sa bonne foi évidente, la loyauté de ses +explications précieuses pour l’adversaire, point banales +dans la bouche d’un homme qui, d’habitude, +ne se dérobe guère pour fuir les responsabilités, l’ignorance +où il se trouvait du nom même de M. Salis +lors de la publication du livre, me donnent une confiance +inébranlable dans l’issue de ce procès.</p> + +<p>Mais qui ne sent tout ce qu’a de cruel sa comparution +dans cette enceinte ? Fût-il coupable, elle constituerait, +à elle seule, la plus amère des expiations !</p> + +<p>A Bordeaux, c’était devant un public d’indifférents +qu’il présentait sa défense.</p> + +<p>D’indifférents, ai-je dit ? Je me trompe et me rétracte : +c’est faire injure aux citoyens de la grande +cité dont l’inoubliable accueil restera éternellement +gravé dans sa mémoire, aux braves gens dont la +première indifférence, si indifférence il y eut jamais, +céda vite le pas à une sympathie solide dont les témoignages +non équivoques, prodigués au cours des +débats, plus forts que la pression de la rigueur officielle, +ont survécu au plus étrange, et je puis +bien ajouter sans manquer de respect à personne, +pour rendre un simple hommage à la réalité, au +plus inattendu des verdicts.</p> + +<p>Ah ! puisque cette image se dresse devant mes +yeux, laissez-moi, messieurs, m’y arrêter une minute ; +quand, sur un champ de bataille, on a vaillamment +combattu pour une cause que l’on croyait, que +l’on croit encore juste, quand, un moment, on a +cru tenir une victoire chèrement disputée, quand, à +la fin, terrassé par un trop puissant ennemi, on a vu +s’effondrer toutes ses espérances, c’est un baume +qui cicatrise les blessures que le souvenir de tant de +mains tendues vers le vaincu, non point par un geste +de compassion, dans la pensée de lui faire l’aumône, +mais par l’élan spontané d’une admiration +sincère pour sa foi vaillante, sa généreuse attitude, +sa courageuse conviction !</p> + +<p>Ce souvenir, il appartient à M. Savine ; il est un +bien qui fait désormais partie de son patrimoine +moral, un bien insaisissable dont nul au monde n’a +le pouvoir de le dépouiller. En doutez-vous, messieurs, +écoutez l’écho de l’opinion publique fidèlement +recueilli par ces lignes tracées au lendemain +du combat par un des plus éminents publicistes de +la presse bordelaise :</p> + +<blockquote> +<p>Quant à M. Savine, son attitude a été, d’un bout à l’autre +du procès, celle d’un galant homme qui a pu se tromper, +mais qui ne cherche jamais à se dérober aux responsabilités +encourues. Comme l’a dit M<sup>e</sup> de Saint-Auban, « c’est +un vaillant, c’est un sympathique ».</p> + +<p>Esprit très fin, très cultivé, très épris d’idéal, il était en +voie de se faire un nom dans la littérature — et la meilleure — quand +les nécessités de la vie l’ont obligé de se +faire éditeur. Il a osé éditer la <i>Fin d’un Monde</i>, de Drumont ; +c’est dire assez quelles haines il avait dû soulever ! +Son malheur a été de croire à Gilly. Il a cru que, derrière +les affirmations vraisemblables qui lui étaient apportées, il +y avait un homme, c’est-à-dire des preuves palpables, matérielles, +comme il en faut à un tribunal. Il s’est trompé.</p> + +<p>Sa condamnation n’a pas diminué l’estime et la sympathie +du public pour lui… au contraire !</p> + +<p>On lui a reproché d’avoir fait œuvre mercantile. Hélas ! +un éditeur fait toujours œuvre mercantile. C’est la nécessité +de sa situation.</p> + +<p>Et combien de gens font œuvre mercantile sans s’en +douter et souvent même en parant leur mercantilisme des +noms les plus pompeux. On voit des hommes politiques +chanter cyniquement la palinodie, renier tout leur passé +et faire comme ministres ce qu’ils ont combattu comme +députés.</p> + +<p>Pourquoi ? Par patriotisme, disent-ils. Allons donc ! Tout +simplement pour conserver la place de ministre, dont les +bénéfices sont autrement appréciables que ceux de la députation. +Voilà du mercantilisme dans la pire acception du +mot.</p> + +<p>En somme, nous le répétons : l’opinion publique, qui ne +relève de personne, n’est nullement défavorable à trois au +moins des quatre condamnés d’hier. Elle leur est sympathique : +elle est avec eux.</p> + +<p>C’est un fait : nous le constatons. C’est notre droit.</p> +</blockquote> + +<p>Lorsqu’on croit à autre chose qu’aux résultats +matériels, lorsqu’on caresse un autre idéal que l’instinct +de la conservation personnelle, c’est la compensation +de bien des maux qu’un semblable témoignage ! +M. Savine est fier de le garder dans ses +archives. Sans doute, il ne l’en sortira pas pour l’opposer +aux insulteurs à gage dont les injures de +commande échappent aux réfutations ; mais il peut +le montrer aux âmes trop charitables dont la pitié +quelque peu ironique semble chanter ses funérailles.</p> + +<p>Il peut avertir ces bonnes âmes, puisqu’elles paraissent +l’ignorer, que, lorsqu’on a été capable de +lutter jusqu’au bout pour mériter l’estime publique, +lorsqu’on a tout sacrifié pour l’obtenir, c’est +qu’on a l’énergie de vivre, c’est qu’on y est bien +décidé ; et que, lorsqu’on l’a obtenue, cette estime +publique, lorsqu’on a su s’en rendre digne, peu +importent la prison, les dommages-intérêts, les +amendes ; on a le droit d’être fier, on peut relever +la tête : on a gagné le procès de Bordeaux ! (Mouvement).</p> + +<p>Mais il est un autre procès qui nous tient beaucoup +plus à cœur, messieurs. Bordeaux est pour +Savine une patrie d’adoption ; mais enfin, ce n’est +qu’une patrie d’adoption ; taudis que Montpellier…</p> + +<p>Que vous dirai-je là-dessus que vous ne sachiez +déjà ? N’avez-vous pas reconnu votre enfant, votre +compatriote ? Cette terre est la sienne, cette cité est +sa cité ; c’est la patrie de sa jeunesse, de ces mille +choses saintes qui constituent le passé. Le passé ! +Tout ici lui en parle, tout le lui rappelle, jusqu’aux +monuments, aux maisons, jusqu’aux pierres qui lui +adressent un sourire familier comme à une vieille +connaissance. Voici la rue qu’il parcourait chaque +matin pour se rendre au collège !… Et dans cette +enceinte, parmi cette foule qui se presse autour de +lui, à peine ose-t-il lever les yeux de peur d’apercevoir +la tristesse d’un parent ou d’un ami !…</p> + +<p>Ah ! lorsque, jadis, sa pensée s’envolait vers eux, +c’était dans un rêve de bonheur et de quiétude dont +les calmes visions le reposaient des fièvres et des +luttes de l’existence parisienne ! S’il avait su que le +retour au pays aimé lui réservât les luttes les plus +âpres et les fièvres les plus brûlantes !…</p> + +<p>Comme je comprends son émotion, messieurs ! +Comme je la partage ! Moi aussi, je suis un peu votre +enfant ; pas bien loin de votre ville se trouve le +sanctuaire de mes propres souvenirs ; et je sais ce +que vaut le pays natal, cette petite patrie dans la +grande, qui en est l’objet le plus cher, comme dans +la maison paternelle se trouve toujours un coin, une +chambre plus bénie que les autres, parce que, plus +que les autres, elle fut le témoin intime de ce qui ne +reviendra plus…</p> + +<p>C’est ici qu’il veut qu’on le défende ! Eh bien ! +qu’il se rassure ; je le défendrai, et victorieusement, +j’en suis sûr, car je le défendrai avec ce qu’il y a de +mieux, de plus puissant dans mon être, avec mon +cœur ! Et je le laverai enfin, une fois pour toutes, quel +que soit le résultat de vos délibérations, de ce reproche +outrageant d’avoir, par un calcul misérable +et vil, spéculé sur une curiosité malsaine ; de ce reproche +qui jure d’une si étrange manière avec sa +conduite, ses aspirations, ses instincts ; de ce reproche +dont, à Bordeaux, l’équité de l’opinion a déjà +fait justice, dont elle fera justice à Montpellier ; de ce +reproche, le dernier qu’on lui eût jeté à la face, s’il +subsistait une ombre de justice au milieu des passions +politiques, car il est démenti avec trop de vigueur +et d’éclat par tout ce qui fait l’essence de sa +droite et loyale nature.</p> + +<p>Un spéculateur, Savine ?… Mais ceux qui le disent +ne le croient pas, ou, s’ils le croient, ils n’ont +pas lu le dossier ! Il suffit d’y voir la manière dont +Savine ouvre à Peyron sa bourse, pour être édifié +sur le mobile qui l’a conduit. Un spéculateur, ou +simplement un commerçant qui ne suppute que le +profit d’une entreprise, avance-t-il de l’argent à un +étranger sans la moindre garantie ? Il exige une signature, +il garde au moins un reçu ! Ici rien de semblable : +Peyron emporte l’argent de Savine, et Savine +ne demande rien à Peyron. Voilà un spéculateur +bien confiant ! Sa conduite m’étonne : je croyais +la confiance fille de l’enthousiasme et non de la spéculation. +Quel étourdi que Savine, si ce crédit +inusité s’adresse à un client vulgaire, au lieu de +s’adresser à un homme, hélas ! inconnu de lui, en +la mission duquel, alors, il avait foi !</p> + +<p>Continuons l’histoire. Le livre est édité : belle occasion +pour un spéculateur de gagner une somme +assez ronde… en le retirant de la circulation !</p> + +<p>En doutez-vous ? Écoutez ce récit ; il n’a point été +fabriqué pour les besoins de la cause, car je l’emprunte +au numéro d’un journal paru le 20 novembre +dernier :</p> + +<blockquote> +<p>Les jurisconsultes du parti attaqué s’étaient prononcés +en faveur d’une saisie. Mais M. Floquet n’a pas voulu entendre +de cette oreille. Comme, en somme, <i>l’Union républicaine +est le groupe le plus atteint</i>, pourquoi le ministère +s’emploierait-il à tâcher de le sauver du discrédit qu’il mérite ? +L’existence des opportunistes est-elle bien nécessaire +à la France, et le cabinet ne saurait-il se passer de +M. Rouvier ? Réflexion faite, M. Rouvier les a envoyés +au diable et n’a pas voulu permettre qu’on touchât au +libelle.</p> + +<p><i>Après cet échec, les opportunistes ne se sont pas tenus pour +satisfaits. D’habiles négociateurs ont été envoyés auprès de +l’éditeur Savine. Celui-ci est, vous le savez, un littérateur +distingué, originaire de Montpellier.</i> Très versé dans la littérature +espagnole, écrivain plein de verve, il aurait pu +faire son chemin dans la carrière littéraire, si une circonstance +inopinée ne l’avait contraint de prendre la direction +d’une maison de librairie. Savine avait placé des fonds +considérables sur cette maison, quand il apprit tout à coup +qu’une catastrophe était imminente. Il fallait aviser. Pour +sauver ses capitaux, il se substitua au libraire et prit le +gouvernail en mains.</p> + +<p><i>Les délégués des opportunistes s’étaient flattés de l’amener +à composition ; mais, dès les premières ouvertures, les pourparlers +ont complètement échoué.</i></p> +</blockquote> + +<p>Est-ce assez joli, cette ambassade qui se rend auprès +de l’éditeur pour <i>l’amener à composition</i> ? Est-ce +assez <i>opportuniste</i> ? Je comprends la tentative : +c’est beau de faire éclater en public son innocence ; +mais comme l’innocence de l’opportunisme n’éclate +pas toujours — plusieurs verdicts tendent à le démontrer — il +est toujours plus sûr, avant d’aller +trouver l’adversaire, d’essayer un argument qui, +pour être moins juridique, n’en est que plus décisif. +Tout porte à croire que, dans l’espèce, les <i>ambassadeurs</i> +l’exposèrent avec une grande force, surtout +ceux — c’est-à-dire presque tous — qui, malgré son +échec, ont estimé plus raisonnable de ne pas subir +les risques d’un autre genre de dialectique… (Rires). +Mais quel refus maladroit que celui de Savine, et +comme la spéculation est parfois mal inspirée !</p> + +<p>Je ne parle pas de ce calcul impardonnable qui +consiste à cesser la vente, dès que l’ouvrage devient +suspect, et même à dépenser des fonds pour racheter +les exemplaires vendus : jamais rapacité ne fut +plus inintelligente !</p> + +<p>J’arrive immédiatement à la plus lamentable +affaire de notre spéculateur ; vous allez voir que, s’il +s’est flatté de mériter cette épithète, il s’est mépris +d’une étrange manière sur ses aptitudes et sur sa +vocation.</p> + +<p>Les opportunistes lui avaient pardonné la défaite +de leur ambassade. Ces braves gens n’ont pas de +rancune : ceux qui ont assisté aux débats de Bordeaux +leur rendent pleine justice à cet égard. Ils ont +été on ne peut plus aimables pour M. Savine ; et +cette amabilité a duré jusqu’après la lecture de ses +pièces et l’audition de ses témoins. Ah ! par exemple, +les témoins et les pièces, on a trouvé que c’était +de trop… (Rires) et, pour lui donner des regrets, on +lui a dit naïvement que s’il n’avait pas tenté la +preuve, on lui en aurait bien moins voulu d’avoir +articulé les faits… Figurez-vous que M. Savine a eu +l’audace de ne rien regretter ! Pour le coup, l’opportunisme +n’y a plus rien compris ; depuis, Savine, +l’inquiète : ces oiseaux rares sont toujours dangereux !… +On lui tend la perche ; il la repousse : voilà +un geste qu’on n’oublie pas ! Vit-on jamais un noyé +si difficile ? On fera tout au monde pour châtier son +tranquille mépris, et, si on lui jette à la face avec +tant de rage cette odieuse épithète de spéculateur, +c’est justement pour le punir de ne l’avoir point +méritée. On aimait mieux un libraire cupide qu’un +libraire convaincu ; on aime toujours mieux la passion +qu’on partage, et la passion opportuniste n’est +pas la conviction. Que n’a-t-il observé le silence ? Il +a préféré, ce courageux de malheur, la peine du +courage au prix de la lâcheté ; il a pensé qu’il devait +au public les raisons de sa conduite ; et sans insolence, +comme sans faiblesse, dans la limite de son +droit, il est un fait, tout au moins, dont il a fourni la +preuve, c’est que dans cette pénible aventure, fort +indigne de lui, je me plais à le reconnaître, et qui +l’a, un instant, détourné de sa vraie voie, il garde la +consolation de n’avoir obéi qu’aux ardeurs de sa +croyance. Cette preuve lui coûte trois mois de prison, +une trentaine de mille francs, et une brèche +peut-être irréparable au patrimoine de sa famille. +Ses adversaires n’imaginaient pas qu’un homme pût +payer si cher une pareille satisfaction.</p> + +<p>Sans doute, s’il eût partagé leurs principes, ou +plutôt leur manque de principes, il eût opéré, avant +tout, le sauvetage de la caisse, et, rougissant mais +absous, il aurait dit au sortir de l’audience : « Tout +est sauvé, <i>fors l’honneur</i>. » Il n’a pas voulu déformer +l’antique adage. Il est de ceux qui ont encore +la faiblesse d’estimer une bonne opinion de soi-même +le plus précieux capital ; et il juge que l’argent +et la liberté sont deux biens précieux, moins +précieux pourtant que l’honneur, parce que la liberté +et l’argent ne rendent pas l’honneur perdu, +tandis que, lorsque l’honneur reste, et que la jeunesse +reste aussi, ces deux trésors suffisent, Dieu +aidant, à reconquérir tous les autres !</p> + +<p>C’est pourquoi il redoute les succès qui déshonorent +et à ces victoires malsaines préfère, selon la +belle expression de Montaigne, « les défaites triomphantes +à l’envie des victoires ».</p> + +<p>Voilà Savine. Ne le calomniez pas : c’est la justice +qu’il vous demande. Frappez-le, mais frappez-le +pour ce qu’il est, frappez-le comme on frappe un +soldat. Repoussez dans la fange d’où il n’aurait jamais +dû sortir l’ignoble outrage qui dégraderait vos +bouches.</p> + +<p>Savine n’est point un spéculateur : Savine est un +lutteur !… Hélas ! cette dernière qualification, qu’il +mérite, explique mieux que l’autre la haine qui le +poursuit : spéculateur, on le dédaignerait, et le dédain +est clément ; lutteur, on le redoute, et la crainte est +inexorable. C’est du moins ce qu’insinuent les gens +mal intentionnés. Prenez garde, Monsieur le Procureur +général : ceux à qui la robe ne donne pas +comme à moi le précieux privilège de vous défendre +contre tout soupçon et d’entourer votre caractère +d’un inviolable respect, ceux-là répandent des bruits +fâcheux qui troublent profondément les âmes simples ; +ils vont disant partout que si Savine est en +butte à de telles rigueurs, c’est moins à cause de +<i>Mes Dossiers</i> qu’à cause d’un autre livre infiniment +plus redoutable et beaucoup plus respecté, et que +cet autre livre, rude alerte pour un si grand nombre +de tarés de la vie politique et sociale, est le secret +de l’acharnement qui tourne en aggravations les +circonstances dans lesquelles, pour un accusé ordinaire, +les magistrats se feraient un impérieux devoir +de trouver une atténuation. (Vif mouvement dans la +salle. Très bien ! très bien !)</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — J’interdis d’une manière absolue +toute marque d’approbation. Je ferais évacuer +la salle et prendrais les mesures les plus sévères +si de pareilles manifestations se produisaient de +nouveau.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Je sais bien, moi, que lorsque +vous requériez avec tant de violence contre les +<i>Dossiers</i> de M. Gilly, vous ne pensiez pas en vous-même +à la <i>Fin d’un Monde</i> de M. Drumont. Je +connais trop votre justice ; je la sais franche et loyale : +quand elle attaque, c’est en face ; elle aurait +honte de s’embusquer, comme un bandit corse, derrière +le buisson de la route pour attendre que le justiciable +passe et le frapper traîtreusement par derrière +une fois qu’il a passé. Si vous visiez la <i>Fin d’un +Monde</i>, cette œuvre de polémique superbe, c’est à +côté de M. Drumont et non de M. Gilly, qu’il fallait +faire asseoir M. Savine. La compagnie eût été meilleure, +et tous auraient gagné au change, M. Savine +d’abord, et aussi le public qui, au lieu d’assister à +de tristes reculades, aurait pu contempler, dans +l’ardeur d’un beau combat, ce que valent les vrais +soldats de l’Idée !… (Mouvement). Non, je veux le +croire, vous n’avez pas isolé Savine, n’osant attaquer +Drumont, comme on coupe un corps d’armée, +n’osant affronter l’armée entière ! En tous cas, des +deux vengeances que l’on complotait contre lui, la +ruine et le déshonneur, la première seule peut l’atteindre, +il est au-dessus de l’autre. Ruiné, c’est possible ; +déshonoré, jamais ! Son caractère et sa vie +sont là qui défient la haine ; à cet égard, il est +bien tranquille ; et n’étaient ses petits enfants, n’était +sa jeune femme, n’était sa pauvre vieille mère +qui, là-bas, suit, anxieuse, les péripéties de ces drames…</p> + +<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Moi aussi, j’ai une vieille mère !</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — N’interrompez pas, Monsieur +Salis.</p> + +<p><span class="sc">M. Salis.</span> — C’est juste. Je prie le défenseur de +m’excuser.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Oh ! de grand cœur, Monsieur +Salis ; car moi aussi, j’ai une mère ; je sais, +par conséquent, ce qu’est cet être béni ; voilà pourquoi, +hier, quand vous parliez de la vôtre, quand +vous invoquiez son image, ses angoisses et ses tourments, +mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine, +j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je +n’eusse écouté que l’élan de ma sympathie, je me +serais levé pour aller vous serrer la main. Oui, +vous avez souffert dans vos affections les plus chères !… +Mais la réparation est venue, la réparation +suprême, celle qu’aucun verdict ne vous aurait donnée… +M. Savine vous l’apporte ! Il proclame qu’il +ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le +droit de vous soupçonner ! Aveu sincère, franc et +loyal comme la bouche qui le fait, plus précieux que +des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut +mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné +que d’assumer la tâche ingrate de se laver du +soupçon ! Et maintenant la douleur d’autrui ajoute-t-elle +quelque chose à votre justification ? Quand +vous vous êtes cru accusé, vous avez trouvé de +beaux accents pour vous défendre, et mon émotion +vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un +autre accusé qui me charge de le défendre ; j’invoque +à mon tour les images que vous avez invoquées : +sont-elles moins respectables et moins saintes sur +mes lèvres ?</p> + +<p>Mon cœur vous a rendu justice ; je demande justice +au vôtre. Par tout ce qu’il y a chez vous d’élevé +et de noble, par le souvenir béni qui vous accompagnait +dans cette enceinte, je vous en prie, je vous +en conjure, écoutez-moi, Monsieur Salis ! (Vive émotion).</p> + +<p>Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé +de M. Savine me la fournissait tout entière.</p> + +<p>Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons +de ce passé, ne l’ont-ils pas rappelé hier en termes +inoubliables ?</p> + +<p>Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport +dont l’imagination vagabonde est allée, je ne +sais pourquoi, chercher votre compatriote en Amérique ! +Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux +en avaient fait un <i>Moscovite</i>. (Rires). De la +Russie aux États-Unis il n’y a qu’un pas pour les +mouchards ! N’importe ? La police est parfois mal +informée ! M. Constans n’a pas remplacé M. le policier +d’Alavène !… (Hilarité). Notre rapport convient, +d’ailleurs, que, « les renseignements recueillis sur la +conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas +défavorables »… Je le remercie infiniment…</p> + +<p>Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur +la carrière que l’on n’arrive pas à salir.</p> + +<p>Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859. +Sa famille paternelle est originaire du Dauphiné, sa +famille maternelle du département du Gard. Son +grand-père paternel fut magistrat à Embrun ; et son +grand-père maternel était officier supérieur. Quant +à son père, il exerçait les fonctions de fondé de pouvoirs +du trésorier-payeur général à Nîmes. Voilà des +origines bien françaises, n’est-il pas vrai ? Plût au +ciel qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces +Français de la dernière heure, hier Anglais, Suisses, +Italiens, Allemands, qui ne demandent à leur nouveau +pays qu’une large part de ses richesses, et +dans notre milieu national conservent une âme étrangère, +comme les affranchis de l’ancienne Rome gardaient +un cœur d’esclave au sein de la Cité ! Ils devraient +être modestes, ces bâtards de la Patrie ! Ils +devraient éviter surtout de mettre sur le tapis la +question des actes de naissance ! Et pourtant l’on +en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens +qui passent leur temps à se plaindre de la calomnie +au perfectionnement de laquelle ils ont consacré de +si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont élevée dans +l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution ! +C’est eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer +que Savine était Russe ! Certes, cette qualification +ne l’irrite ni ne l’humilie : étant Français, Savine +aime les Russes ; et c’est Russe qu’il voudrait être, +s’il n’était Français. Mais, dans le cerveau de ses +calomniateurs, cette qualification n’était qu’un acheminement +vers celle de nihiliste… et — qui oserait +le croire ? — vers celle de <i>juif</i> ! Oui, on l’a traité +de juif, lui, Savine, ici présent ! (Hilarité). S’il avait +été juif, il aurait bien pu être nihiliste ; car il y a +parmi les nihilistes énormément de juifs. Personne +n’ignore que, tout comme la franc-maçonnerie, le +nihilisme est un produit sémitique ; ce sont les Sémites +qui l’ont organisé et qui l’exploitent ; par contre, +ce sont rarement eux qui se font pendre : cela +ne rentre plus dans leurs aptitudes !…</p> + +<p>L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes +avait un autre but : Russe, Savine devenait du +même coup étranger et passible de la loi d’expulsion. +Savourez cet entrefilet ; je l’emprunte à un +journal prussien, fidèle allié, en ce cas comme en +plusieurs autres, de quelques-uns de nos adversaires, +mais en revanche fort monté contre Savine, depuis +qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage, +très désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu +enclin à ce sujet :</p> + +<blockquote> +<p>Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait +ainsi le complice des turpitudes et des ignominies de +Gilly, on ne se douterait pas que c’est un nihiliste russe +réfugié à Paris et qui se montre de cette façon reconnaissant +de l’hospitalité que la France lui accorde. Il faut espérer +que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard +de ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra +ailleurs exercer son petit commerce.</p> +</blockquote> + +<p>C’est « sale <i>bedit</i> gommerce » qu’aurait dû écrire +la feuille : sa plume oublie-t-elle l’accent du terroir ?</p> + +<p>Ce qui donnait du poids à l’information, c’est +qu’elle paraissait simultanément dans une foule de +journaux à qui l’<i>Agence Havas</i> l’avait communiquée. +Or, nous connaissons tous les hautes attaches de +l’officieuse agence ; n’y entre pas qui veut ; par +exemple, si je sollicite la faveur d’y insérer cette +plaidoirie, je doute que j’obtienne une réponse enthousiaste… +(Hilarité générale).</p> + +<p>C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. +Et voilà, messieurs, les procédés et les armes de +ceux qui, pour se servir des termes de leur congénère +prussien, crient si fort contre les <i>turpitudes</i> et +les <i>ignominies</i> de M. Numa Gilly !… Passons.</p> + +<p>Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère +vinrent s’établir à Montpellier où ils acquirent, +route de Castelnau, la villa qui porte encore aujourd’hui +le nom de <i>Villa Savine</i>. L’enfant fut mis au +collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais +le faire, les souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, +sa conduite et ses succès. Il était l’espoir de +ses maîtres ; et ses maîtres s’appelaient Marion-Werner, +Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que +celles qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. +Il semble que Boucherie lui ait communiqué son +goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les +langues romanes ; car, digne élève d’un tel professeur, +il mérita plus tard de compter parmi les membres +de la société vouée au culte de ces langues. +Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue +dans le bronze les traits de Boucherie, et vous +savez qu’il est dû au ciseau distingué de M. Léopold +Savine, frère de notre romanisant. Double et +touchant hommage que le sculpteur semble avoir +voulu rendre à votre illustration universitaire et à +ses affections de famille, en célébrant un homme +qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un +frère aimé !</p> + +<p>Savine prit part à l’organisation de ces <i>Fêtes Latines</i> +qui réunirent, en 1879, si je ne me trompe, les +Catalans et les Roumains et qui avaient pour objet +de louer la littérature et le génie méridionaux. Le +souffle de cette renaissance charmante dont les effets, +je l’espère, se feront longtemps sentir anima +son talent et décida de sa vocation littéraire. Les +circonstances l’éloignent de vous, mais son âme +vous reste : la nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il +emporte un de ces chauds rayons qui dorent le cerveau +et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut, +comme on dit ici, sous les longues pluies fines +de nos hivers parisiens, il cultive le sentiment et +l’amour de cette lumière magique dont les reflets +transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes +qu’ils grandissent comme des chênes jusqu’aux +rocailles que Tarascon voit hautes comme le +Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, +les audaces brûlantes et les rimes ensoleillées +des félibres, vos poètes, ces troubadours perdus au +milieu de nos modernités. Avec quel zèle il les traduit +et les commente ! Son temps, sa peine, il ne +leur marchande rien. On lui doit de précieuses découvertes +et des œuvres qui méritent l’attention. +Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un +éminent écrivain, témoin de sa valeur artistique +aussi bien que de sa dignité morale, vantait hier à +cette barre sa traduction de l’<i>Atlantide</i>, le poème de +Verdaguer ?</p> + +<p>Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune +compatriote dans votre littérature nationale. Voilà +les services qu’il lui rend et les récompenses qu’il +en reçoit. Il l’aime et la fait aimer ; en retour, elle +lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont +il n’a pas à se plaindre. Les auteurs les plus répandus, +les rois de l’École moderne le félicitent et le +remercient de ses vulgarisations fécondes et des +utiles voyages que sa plume leur permet de faire à +travers les pays inconnus. Voici en quels termes +l’homme peut-être le plus édité de la terre lui exprime +sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir +la connaissance de M<sup>me</sup> Pardo Bazan, la George +Sand espagnole — George Sand par le style, +mais non par les idées — dont la souplesse jointe à +l’audace féminine entreprend de concilier la tradition +catholique et l’idéal contemporain :</p> + +<blockquote> +<p class="date">Médan, 21 juin 1886.</p> + +<p>Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez +songé à m’envoyer votre traduction du livre si intéressant +de madame Pardo Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte +espagnol, sans tout le comprendre, et je viens de le lire, +très frappé de la largeur de l’étude et de la pénétration +critique. C’est certainement un des meilleurs morceaux +qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire contemporain. +Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui +renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. +Je lui suis surtout très reconnaissant de la page qu’elle a +écrite sur le roman anglais. Cela est net et juste.</p> + +<p>Bien cordialement à vous.</p> + +<p class="sign sc">Émile Zola.</p> +</blockquote> + +<p>Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine ; +tel était le courant qui l’entraînait ; tels étaient ses +travaux et ses préoccupations. Devenu éditeur par +suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie +une âme de poète. Que de réputations naissantes +lui doivent le jour ! Nul peut-être n’a mieux que lui +encouragé et soutenu les jeunes contre l’impitoyable +franc-maçonnerie des vieux !… Comment cet artiste, +comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de +Mistral et de Verdaguer a-t-il quitté tout à coup la +calme et sereine patrie de ces adorateurs du rêve +pour se mêler à nos réalités sombres et descendre +dans une arène où les défaites sont si brutales et +les triomphes eux-mêmes si amers ?</p> + +<p>Pourquoi ? Sans quitter cette ville, demandez-le +au maître vénéré dont le souvenir, tout à l’heure, +témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner avait +surnommé Savine enfant : le <i>petit moraliste</i>. L’enfant +a grandi… et le moraliste aussi. Dangereuse +faculté, messieurs, car elle observe ; et, à notre +époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez +un instant les <i>Dossiers</i> de M. Numa Gilly, oubliez +la valeur intrinsèque de l’ouvrage ; il a un vice +originel dont rien ne le relèvera : il est mal fait ! +Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et +rend, par le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, +un signalé service à la cause de ceux qu’il combat. +Tel est, en effet, le pouvoir souverain de la forme, +qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs +de la vérité, et que, malheureuse, elle donne à la +vérité les apparences du mensonge. « L’habit ne +fait pas le moine », a-t-on coutume de dire ; mais +on ajoute aussitôt : « Il l’arrange joliment ! » De +même la phrase ne fait pas l’idée ; mais que devient +l’idée sans le secours de la phrase ? Oubliez donc +une minute ce livre grossier, maladroit, informe, +auquel les tarés devraient rendre grâce pour tout le +bien qu’il leur fait ; mais convenez, pour être justes, +qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui +si manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, +non seulement de M. Savine, mais du public +tout entier. Pourquoi ? — Pourquoi ? Parce qu’il +semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission +providentielle et assouvir l’universel besoin de +vengeance. Peu importait le style, si la tâche était +accomplie ! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes +qu’on n’y ait entendu l’écho des applaudissements +qui saluèrent le <i>justicier</i> ; sa gloire ne resta pas +locale : des quatre coins de la France on l’approuve, +on l’encourage ; ses collègues lui crient : « Bravo ! +Continuez ! Sus aux flibustiers politiques ! »</p> + +<p>Le flibustier politique ! tel était, tel est encore, +hélas ! l’ennemi de la Patrie ! Le méconnaître est +inutile, messieurs : les négations n’arrangent rien. +Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas +voir et cache ses yeux sous son aile ? Si j’en croyais +le réquisitoire de M. le procureur général, tout serait +pour le mieux dans la meilleure des républiques, et, +sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait +troubler le bonheur national !… Heureuse ville, si +elle partage ces douces illusions ! On y garde la +fleur de sa virginité ! Le <i>pot-de-vin</i> y est inconnu, +et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend +même pas le langage de l’improbité ! Quelle innocence +primitive ! J’admire cette fraîcheur d’idées et +de sentiments : elle me prouve une chose, c’est que +M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que +peu de place au <i>Journal officiel</i>. Je l’en félicite. Le +<i>Journal officiel</i> n’est point une publication éditée +par M. Savine. (Hilarité)… Il n’en constitue pas +moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité +du cœur ; on y trouve parfois le mot <i>pot-de-vin</i> +défini et… démontré par le genre de preuve le plus +indiscutable, l’aveu (hilarité)… et, quand ces grands +diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et +qu’on nomme les historiens, voudront écrire les annales +des corruptions inouïes de ce régime, ils n’auront +qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques +pour y récolter la plus abondante moisson !… +Les dossiers de M. Gilly seront du superflu !</p> + +<p>Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir +leurs volumes. Mais que dire de ce qui ne s’y étale +pas ? Que dire des pièces cachées…</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis tolérer que le défenseur +parle de pièces cachées. Il faut qu’il s’explique.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Volontiers, Monsieur le +Président ; je ne vise en aucune manière les pièces +du dossier Salis, je pense à d’autres dossiers, à des +dossiers parlementaires que des soins intéressés +préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils +verront le jour, causeront de fameuses surprises aux +enragés panégyristes des vertus de notre temps.</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis vous laisser continuer +sur ce ton-là.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Et quel ton faut-il que je +prenne ? Si vous m’arrêtez alors que, par tact et +pour ne pas envenimer le débat, je tais les noms des +personnes, quelle sera votre attitude, lorsque je les +citerai ?</p> + +<p>Les faits matériels n’appartiennent-ils pas à tout +le monde, et n’est-ce pas un fait matériel que ce +rapport parlementaire que l’on dissimule au pays +parce qu’il renferme les résultats de l’enquête Wilson +et que ces résultats, tout atrophiés qu’ils doivent +être par un mauvais vouloir systématique, suffiraient +peut-être à découvrir des choses inattendues ? +N’est-ce pas un fait matériel que ces scandales effroyables +qui ont ouvert violemment les fenêtres de +l’Élysée, qui en ont enfoncé les portes et en ont +chassé l’habitant au milieu des fureurs populaires ? +N’est-ce pas un fait matériel que cette rentrée à la +Chambre de M. Wilson, et cette foudroyante réplique +de M. Andrieux, qui lui serrait la main, aux +murmures de ses collègues : « Je n’aime pas les +lâches ! », commentée le lendemain par deux articles +dont la moralité peut se résumer ainsi : « Il +vaut mieux serrer la main en plein jour à M. Wilson +que d’aller le soir en cachette, quand personne ne +vous regarde, se pendre à la sonnette de son appartement. » +Et ils étaient nombreux, ceux qui allaient, +ceux qui vont peut-être encore se pendre à cette +sonnette ! Autrefois, ils quémandaient les honneurs ; +aujourd’hui, ils quémandent le silence, et leur peur, +quoique rougissante, adule encore cette grandeur +tombée, cet homme, pas plus coupable que d’autres, +peut-être moins coupable que beaucoup d’autres, et +dont le sentiment du péril, plutôt que l’idée de justice, +a fait le bouc émissaire chargé de tous les péchés +d’Israël ! Ce qu’ils redoutent encore, l’épée de +Damoclès éternellement suspendue sur leurs têtes, +c’est la collection des 22.000 dossiers où, plus tard, +on lira peut-être le sinistre catalogue de leurs cupidités +et de leurs appétits. Ah ! si nous autres, les +francs, les sincères, nous avons perdu le respect, +c’est que le respect devenait un mensonge. Quand +on assiste au spectacle de ces turpitudes…</p> + +<p><span class="sc">M. le Président.</span> — Je ne puis laisser passer le +mot turpitude.</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — C’est pourtant le seul mot +qui peigne la situation ! Croyez-moi, Monsieur le +Président, ce qui est dangereux, ce qu’il ne faut pas +laisser passer, ce ne sont pas les turpitudes que l’on +raconte ; ce sont les turpitudes que l’on commet. +Permettez-moi de remplir mon devoir… je n’ai pas +épuisé mon droit ! La défense a trouvé ailleurs une +attention plus tolérante : les magistrats comprenaient +jusqu’ici que la vérité ne peut être l’ennemie +de la justice et qu’étouffer par la force la révélation +des scandales, c’est confirmer leur existence de la +plus éclatante façon ! (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Ah ! si la preuve n’était pas permise, et si l’<i>Officiel</i> +n’existait pas, ce n’est point quatre procès, c’est +peut-être cinquante que nous aurions sur les bras. +Car il y a ceci de singulier dans l’espèce : l’ardeur à +poursuivre la diffamation semble en raison inverse +de sa violence, et le pardon de l’injure en raison directe +de sa gravité. Les égratignés hurlent, les écorchés +ne disent rien ; les premiers sont impitoyables, +les seconds pratiquent sur la plus vaste échelle l’oubli +des offenses. C’est incompréhensible ! Un seul +exemple : je l’emprunte à cette accusation. Dans le +morceau que l’on incrimine, qui donc est visé par +l’auteur ? M. Salis ? Pas le moins du monde. M. Granet +en fait tous les frais. C’est lui qui en est le héros ; +c’est lui qui est le principal ; M. Salis n’est que l’accessoire ; +et un accessoire à peine visible à l’œil nu, +car il m’a fallu trois lectures pour le découvrir. Voici +le fait en deux mots : Dans l’affaire du chemin de +fer Tiaret à Mostaganem, M. Granet aurait reçu +100.000 francs de M. Kôhn Reinach pour dire des +choses désagréables à la Compagnie Franco-Algérienne ; +puis, il en aurait reçu 100.000 de la Compagnie +Franco-Algérienne pour dire des choses désagréables +à M. Kôhn Reinach ; enfin, il en aurait +touché 150.000 de chacune des deux parties, et il se +serait tiré d’embarras en ne disant plus rien du tout ! +Voilà l’économie de l’histoire : on en effacerait le +nom de M. Salis qu’elle n’en souffrirait nullement. +Ce nom n’y est qu’un hors-d’œuvre : M. Salis n’y +joue aucun rôle ; il n’y figure même pas ; il se borne +à fournir la matière d’une hypothèse : qui sait si un +jour il n’imitera pas les Granet ? Cela tient dans +quatre lignes perdues au milieu du reste, et ces +quatre lignes ont échappé à M. Savine jusqu’au jour +de la poursuite. J’en apporte à M. Salis la solennelle +affirmation. Jamais M. Savine n’a soupçonné M. +Salis : il ignorait jusqu’à son existence et jamais +non plus les auteurs n’ont entendu le soupçonner ; +en voici la preuve flagrante ; je l’emprunte au <i>Petit +Méridional</i> dont la nuance n’effraiera pas M. le Président :</p> + +<blockquote> +<p>Un rédacteur du <i>Petit Méridional</i>, qui a interrogé à Nîmes +plusieurs témoins cités par Numa Gilly, transmet à ce journal +le résultat de ses <i>interviews</i> :</p> + +<p>L’affaire sur laquelle M. Salis devait être interrogé comme +témoin est celle-ci :</p> + +<p>L’affaire du chemin de fer de Mostaganem à Tiaret date +de 1885. Elle fut soumise deux fois aux délibérations de la +Chambre, le 27 février et le 7 mai.</p> + +<p>Il s’agissait d’une concession de voie ferrée s’élevant à 20 +millions, et qu’on demandait à la Chambre de consentir à +forfait, de gré à gré.</p> + +<p>Dans l’affaire étaient intéressés deux députés.</p> + +<p>M. Salis monta à la tribune et, par deux fois, combattit +le projet, parce que deux députés y étaient intéressés et +que c’était de gré à gré et non à l’adjudication que la concession +était donnée. Il protestait énergiquement contre +ce système et demandait qu’on portât le fer sur la plaie +pour empêcher les députés de participer à des affaires financières.</p> + +<p>Telle a été la conduite de M. Salis ; c’est sur ce qu’il peut +savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.</p> +</blockquote> + +<p>Entendez-vous, messieurs ? <i>C’est sur ce qu’il peut +savoir là-dessus que M. Salis devait être interrogé.</i> +Alors, la pensée de M. Gilly était claire pour tous : +à ses yeux, M. Salis jouait le rôle d’un témoin ; il +n’était pas l’accusé : l’accusé, c’était M. Granet. +Étrange aventure ! C’est M. Granet que vise le peloton +d’exécution ; c’est lui qui reçoit la décharge en +pleine poitrine ; il est criblé de balles… Et M. Granet +ne dit rien !… L’a-t-on tué sur le coup ?… ou +bien fait-il le mort ? Ce qui est sûr, c’est qu’il garde +un silence de trépassé !… Quant à M. Salis, à peine +a-t-il reçu quelques grains de plomb minuscules… +Et il mène un tapage d’enfer !… Je sais bien que l’acuité +des blessures ne se mesure pas à leur gravité +et que les plus inoffensives sont parfois les plus douloureuses ; +le point le plus sensible est peut-être +l’épiderme, et un coup d’épingle fait plus souffrir +qu’un coup de poignard. Encore convient-il, en cour +d’assises, de ne pas confondre un poignard avec une +épingle et une égratignure avec un assassinat ! Qu’on +ait voulu attenter à la vie de M. Salis, le contraire +est certain ; qu’on y ait attenté sans le vouloir, ce +n’est pas vrai davantage ; non seulement il n’y a pas +eu d’homicide prémédité, mais il n’y a même pas +d’homicide par imprudence ; c’est tout au plus une +piqûre involontaire et nos déclarations loyales doivent +l’avoir cicatrisée.</p> + +<p>Le motif de cette piqûre ? Demandez-le à d’Alavène, +le rédacteur du morceau. Ce morceau est un +rapport de police adressé, sous forme de note confidentielle, +au ministre de l’intérieur. Voilà comme +un rapport de police devient une diffamation ! Ovide +n’a pas songé à cette métamorphose. Fragilité des +choses humaines ! On aurait pu faire un témoin de +M. d’Alavène… On aurait même pu en faire autre +chose ! L’équité n’en eût pas souffert et la logique y +eût gagné. On y a songé un instant ; et puis on y a +renoncé sur les vives instances de M. le Garde des +sceaux. M. le Garde des sceaux ne tenait pas à d’Alavène ; +il s’y est pris à deux fois pour en informer +le parquet ! La traversée serait coûteuse, dit-il dans +une de ses lettres.</p> + +<p>Je suis enchanté de voir les ministres entrer dans +la voie des économies ; mais je regrette qu’ils commencent +par économiser les frais de voyage de d’Alavène. +Ce voyage eût été instructif pour le pauvre +peuple ; et, quand il s’agit de l’instruction populaire, +la République ne lésine point… Le monde officiel +boude-t-il contre d’Alavène ? Le monde officiel a tort, +il oublie qu’autrefois d’Alavène a fait partie du monde +officiel. Entendons-nous ; en politique comme dans +la société, il y a le monde et le demi-monde : d’Alavène +appartenait au demi-monde officiel. C’est alors, +qu’avec sa particule, il gagnait d’honnêtes appointements +sur lesquels il aurait pu mettre de côté une +assez jolie retraite, si des artistes de cette marque +daignaient mettre de côté. C’est alors aussi que sa +plume inquisitoriale traçait ces fameuses notes pour +l’éducation et les délices du ministre de l’intérieur.</p> + +<p>C’était un rude limier que le seigneur d’Alavène ! +Que de fonctionnaires, grands et petits, tremblèrent +sous son œil scrutateur ! Quand on a l’oreille d’un +ministre, on jouit d’un profond respect… Mais voilà +qu’un beau jour cette douce union fut rompue ; M. +d’Alavène, à son tour, connut les amertumes de la +destitution ; mais, comme souvenir de sa vie publique +si féconde et si bien remplie, il remporta les +décalques de ses <i>notes</i>. C’est un de ces décalques +qui fait l’objet du procès actuel. Le ministre se croyait +possesseur de l’unique exemplaire ; furieux de +partager son trésor avec l’inventeur, il mit aux +trousses de ce dernier de fort habiles gens dont la +finesse, à laquelle je rends hommage, trompa la +vigilance du favori disgracié. Dépouillé d’une partie +de son bien, d’Alavène désabusé mit un bras de mer +entre lui et les ministères… Sans doute, la traversée +aura gâté ses documents !… O grandeur et décadence +d’un rapport de police ! Quand le mouchard +l’apporte, le ministre s’en délecte ; quand le mouchard +l’emporte, le ministre court après : et quand le mouchard +le rapporte, le ministre le renie !… (Hilarité). +Que M. d’Alavène se console ; tout ici-bas a son +heure : il en est des <i>notes</i> historiques comme du +vin ; elles se bonifient en vieillissant ! Dans quelque +cinquante ans, lorsque les siennes auront fait un bon +stage dans le carton poudreux d’une bibliothèque +nationale, un vénérable archiviste national sorti de +l’École des Chartes, non moins poudreux que son +carton, déchiffrera, à travers ses lunettes professionnelles, +leurs caractères jaunis, et le Taine de l’époque, +à cheval sur le document, en fera les pièces +justificatives de certain chapitre où il habillera de +la belle façon ses arrière-petits neveux. (Hilarité). — Ce +n’est pas, j’ose croire, le nom de M. Salis qui +lui tirera l’œil dans la <i>note</i> n<sup>o</sup> 12 : et, pour s’expliquer +la malencontreuse hypothèse dont ce nom fut +la victime, peut-être songera-t-il que M. Salis n’était +pas un mignon de l’opportunisme qui en 1883, si j’ai +bonne mémoire, lui refusa une voie ferrée pour le +département de l’Hérault, et que M. d’Alavène, pour +faire un brin de cour à son maître, dut saisir avec +joie l’occasion d’en flatter les rancunes en glissant +un trait venimeux parmi ses révélations. On peut +aussi proposer un autre système et dire que le discours +sanglant prononcé par M. Salis à propos de la +Banque Franco-Algérienne n’a pu sembler l’œuvre +exclusive de la probité indignée à des gens qui n’ont +guère coutume de puiser à cette source la cause de +leurs indignations. Il est plus terrible que les dossiers +de M. Gilly, ce discours, et pour nous, les auditeurs +de la seconde édition qu’en a faite l’orateur +à cette barre, le doute est impossible : Dieu nous +garde de commettre cette faute abominable qui consiste +à expliquer par un mobile honteux ce qui paraît +le résultat d’un noble sentiment !</p> + +<p>Oui, elle est bien le cri de la conviction irritée, +cette prose vengeresse, qui fouette au visage les tripoteurs +parlementaires et leur imprime des stigmates +que rien n’effacera :</p> + +<blockquote> +<p>« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant +que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font +servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels : cela +fatigue et la Chambre et le pays, et cela peut compromettre +l’avenir de la République. »</p> +</blockquote> + +<p><i>Les députés abusent de leur mandat ; ils le font +servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels</i> : +voilà ce qu’on dit <i>à chaque instant</i> ; voilà ce qu’on +disait déjà en 1884, car c’est le 27 janvier 1885 que +M. Salis se faisait, à la tribune, l’écho de nos malaises +et de nos mépris. Et, un mois plus tard, à la +même tribune, il apportait de ses paroles un commentaire +qui restera comme un des plus significatifs +et plus lumineux documents de ce régime. Le voici ; +il émane d’un républicain sincère ; tous les réquisitoires +seraient faibles à côté de lui :</p> + +<blockquote> +<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Il est temps de ramener la discussion à son +point de départ. Je ne connais pas ce qui se passe à la +Bourse.</p> + +<p>Je ne sais si l’on peut jouer à la hausse ou à la baisse ; +ce que je sais, c’est qu’il n’est pas possible qu’une Chambre +française accepte une convention aussi <i>monstrueuse</i>. (Mouvements +divers).</p> + +<p>Vous vous rappelez que, il y a un mois, nous avons demandé +la remise de la discussion : il y avait eu une assignation +dirigée contre deux de nos collègues pour avoir à +répondre devant le tribunal de commerce de certains faits +de malversations, de concussion.</p> + +<p>Le tribunal a statué, et il n’a pas cru devoir donner satisfaction +aux demandeurs. Je ne crois pas devoir constituer la +Chambre en cour d’appel chargée de réformer la décision +du tribunal de commerce, mais je dois constater que, dans +la décision des juges consulaires, nous ne relevons pas l’exagération +que nous avions signalée et qui résultait de l’aggravation +des frais d’études.</p> + +<p>Je ne connais pas le demandeur. Je ne connais ni M. Debrousse, +ni M. Van den Hecht, je n’ai aucun intérêt dans +l’affaire ; mais il me semble que, lorsqu’on discute de telles +opérations, il doit toujours rester au bout des doigts +quelque chose de la boue dont elles sont faites. (Exclamations).</p> + +<p>Je le répète, je ne veux pas m’écarter du terrain adopté +par M. Granet, et j’arrive au fond de la question.</p> + +<p>Le gouvernement demande à la Chambre une garantie +d’intérêts pour un chemin de fer de Mostaganem à Tiaret, +et, dans cette demande, j’ai pu constater qu’on avait bouleversé +toutes les règles établies en pareille matière, et que +si l’on admettait les principes établis par le gouvernement, +il pourrait nous en coûter singulièrement cher.</p> + +<p>J’ai quatre points à relever, en laissant en dehors les +récriminations et les insinuations auxquelles on s’est livré.</p> + +<p>Le premier de ces points est relatif à une erreur grave +du rapport de M. Lesguillier, en ce qui concerne le rendement +kilométrique : le rapport le fixe à 13.500 francs au +lieu de 8.800 francs, chiffre qui a été officiellement constaté.</p> + +<p>Il y a donc, dans le rapport, une erreur de 5.000 à 6.000 +francs par kilomètre.</p> + +<p><span class="sc">M. Raynal</span>, <i>ministre des travaux publics</i>. — Je demande +la parole.</p> + +<p><span class="sc">M. Salis.</span> — Mais il y a autre chose : je fais appel ici, +tout particulièrement, à l’attention des jurisconsultes de +cette Chambre : on a innové, en matière de chemins de fer, +en admettant qu’on pouvait constituer des obligations de +priorité sans que le gage fût absolument déterminé et le +chemin de fer construit.</p> + +<p>Dans la ligne de Mostaganem à Tiaret, on a constitué, +sans nantissement et sans gage, des obligations privilégiées +qui ne seront privilégiées que dans quatre ou cinq ans sur +les recettes nettes de la Compagnie. Et cela s’est fait <i>subrepticement, +d’une façon obscure, cachée</i> : il n’en est question +ni dans l’exposé des motifs, ni dans le projet primitif ; cela +n’apparaît que dans un chiffon de papier qu’on nous a distribué, +dans un article 4 d’un petit projet qui est venu se +joindre au dossier et qui est le renversement absolu des +règles et des lois commerciales.</p> + +<p>Cet article est ainsi conçu :</p> + +<p>« La garantie accordée par l’État, en exécution de l’article +3 de la convention susvisée et les produits nets de l’exploitation +du chemin de fer concédé seront affectés, comme +gage spécial et par privilège, au payement des intérêts et +à l’amortissement des obligations émises en vertu de l’article +5 de la convention et de l’article 3 de la présente loi.</p> + +<p>« Si l’État exerce la faculté de rachat, ou si la ligne est +mise en adjudication, par application des articles 39 et 40 +du cahier des charges, le prix de rachat ou de l’adjudication +sera affecté, comme gage spécial et par privilège, suivant +les cas, au service des intérêts et de l’amortissement ou au +remboursement des obligations garanties. »</p> + +<p>Personne n’avait pu se douter que cet amendement subreptice, +lancé d’une façon obscure dans la discussion, pût amener +le bouleversement complet de la loi. (Mouvements divers).</p> + +<p>Les jurisconsultes qui font partie de cette assemblée peuvent +savoir que la création d’obligations de priorité établies, +comme le veulent M. le ministre des travaux publics et la +commission, est le renversement du code commercial et de +la loi.</p> + +<p>Il n’y a plus aucune sécurité pour les obligataires : celui +qui, confiant dans votre vote, prendra une obligation privilégiée, +ne fera pas attention que cette obligation ne sera +privilégiée que dans quatre ou cinq ans, et ne sera payée +que sur les recettes nettes. De telle sorte que, si la faillite +intervient et que le syndic la fasse remonter au jour où les +obligations auront été prises, les obligataires qui auraient +cru que votre vote engageait le Gouvernement, la Chambre, +l’État, seraient de simples chirographaires et tomberaient +dans la masse de l’actif, sans être rémunérés de l’argent +dépensé par eux. C’est là une innovation <i>monstrueuse</i>. (Mouvements +divers).</p> + +<p><i>Si j’insiste, c’est que j’ai cru voir chez quelques-uns de +nos collègues une idée préconçue consistant à croire que tout +était pour le mieux dans la meilleure des compagnies possibles</i>, +et je dis qu’au point de vue de la loi, du droit commercial, +la Chambre ne peut pas admettre comme privilégiées +des obligations qui ne le sont pas.</p> + +<p>Si dans le cas de faillite le syndic allait comprendre les +wagons, le matériel, tout ce qui constitue l’avoir de la +compagnie, tout cela ne rentrerait pas dans l’actif privilégié, +et le créancier chirographaire n’aurait aucun +recours, aucune garantie contre la compagnie franco-algérienne.</p> + +<p>J’estime que vous ne resterez pas indifférents à cette +question qui touche de très près le droit, et qu’aucun des +arguments que pourraient fournir les conseils de la compagnie +ou d’autres jurisconsultes, ne peut nous faire échapper +aux prescriptions du code de commerce.</p> + +<p>Sous l’ancienne législation romaine, on pouvait faire tout +ce qu’on voulait : on édictait une loi parce que cette loi +plaisait et qu’il y avait un intérêt en jeu ; mais nous, nous +ne pouvons pas, sans bouleverser les principes du droit et +ébranler les bases du Code, <i>modifier la loi dans un intérêt +personnel, pour un expédient isolé</i>. (Très bien ! très bien ! +sur plusieurs bancs à gauche). — C’est pourquoi j’appelle +votre attention, <i>je fais même appel à votre conscience</i>, sur +un point très délicat que voici :</p> + +<p>Dans la convention passée entre le ministre des travaux +publics et la compagnie franco-algérienne, je remarque +qu’on a, pour l’exécution de la ligne de Mostaganem à Tiaret, +accordé à cette compagnie la concession à forfait et de +<i>gré à gré</i>.</p> + +<p>Je trouve que le gouvernement et la compagnie franco-algérienne +sont dans une situation extrêmement fausse, +tellement fausse qu’on n’a jamais vu le gouvernement +donner à une compagnie financière quelconque un forfait +de gré à gré pour l’exécution d’une ligne de chemins +de fer. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche).</p> + +<p><i>Je le comprends d’autant moins, qu’à la tête de la compagnie +se trouve un de mes collègues</i>, qui, par sa situation personnelle +d’entrepreneur de travaux publics, devait être le premier +à demander au gouvernement et à la Chambre qu’on +ne donne pas à un entrepreneur-député un forfait pour la +construction d’une ligne de 20 millions. (Très bien ! très +bien ! sur les mêmes bancs).</p> + +<p>Nous savons ce qui se passe en matière de chemins de +fer. Tous les jours, dans nos conseils généraux, pour les +lignes de 250.000 fr. ou de 20.000 fr., nous demandons +l’adjudication.</p> + +<p>Récemment, sur la demande de MM. Leydet et Saint-Romme, +la Chambre a voté l’adjudication pour la fabrication +des allumettes.</p> + +<p>Et nous ne serions pas conséquents avec nous-mêmes, +alors qu’il s’agit d’une affaire de cette importance et <i>que +nous sommes en face d’un de nos collègues entrepreneur ! +Cela n’est pas possible, avec ce qui se produit tous les jours +dans les affaires financières, en présence des insinuations +qui se répandent</i> : il est temps de demander qu’on fasse le +chemin de fer en question d’une <span class="xsmall">FAÇON HONNÊTE</span>, dans les +règles du droit, à l’adjudication, et <i>d’autant plus qu’il y a +un député à la tête de la compagnie avec laquelle on traite !</i> +(Mouvements divers).</p> + +<p>C’<span class="xsmall">EST A VOTRE CONSCIENCE QUE JE M’ADRESSE</span>. +Je déposerai un contre-projet.</p> + +<p>Je demande que le chemin de fer se fasse : je serais heureux +que ce chemin de fer fût construit par la compagnie +franco-algérienne, mais il ne suffit pas qu’il y ait à la tête +de cette affaire un de nos collègues pour que je ne demande +pas qu’on substitue au système du forfait le système de +l’adjudication.</p> + +<p>Je n’ai point la prétention d’attaquer la compagnie franco-algérienne +qui compte parmi ses membres des hommes +honorables jusqu’à preuve du contraire. (Bruit.)</p> + +<p><i>Mais je dis qu’après ce qui se passe tous les jours, après +les débats récents sur les affaires financières malheureuses</i>, +nous avons le devoir de couper court à toutes les irrégularités +et <i>de faire cesser les insinuations malveillantes qu’on +dirige contre ceux qui font partie des sociétés financières</i>. +Pour obtenir ce résultat, il faut revenir à la loi de respecter +le principe de l’adjudication. Je suis persuadé que celui de +nos collègues qui est à la tête de cette société sera le premier +à demander qu’on revienne à l’adjudication. (Très +bien ! très bien ! sur divers bancs).</p> +</blockquote> + +<p>Plus on aura confiance en la parole de M. Salis, +plus on envisagera avec crainte et dégoût le péril +d’une situation qui autorise de pareilles paroles !</p> + +<p>On propose à la Chambre une <i>convention</i> avec +une compagnie financière ; un député républicain la +qualifie de <i>monstrueuse</i>, de contraire à toutes les +règles de la morale et du droit, d’attentatoire à l’intérêt +public pour le profit d’un intérêt personnel, +celui d’un collègue entrepreneur d’affaires, enfin de +<i>malhonnête</i> — ce mot qui les résume tous ! Et cette +convention, galeuse au dire de ce député, c’est un +ministre, M. Raynal, qui la propose et la soutient ! +Mais si M. Salis a raison, que penser du ministre ? +Et si M. Salis a tort, sommes-nous les premiers qui +soupçonnons légèrement ? Notre état d’esprit actuel +n’est-il pas l’effet normal, la conclusion logique et +nécessaire de ce <i>qui se passe tous les jours</i> depuis +plusieurs années, de tous ces <i>débats récents</i> qui ont +ébranlé nos consciences, de ce torrent <i>d’insinuations +malveillantes</i> répandues contre une horde +d’exploiteurs ? Et si, en diffamant ces hommes, les +accusés n’ont fait que suivre des exemples partis de +si haut, est-il équitable, comme vous le demande +M. le Procureur général, de les écraser sous le +poids de votre justice et de ne voir dans leur conduite +aucun motif d’atténuation ? L’heure qui sonne +convient-elle pour placer la lumière sous le boisseau ? +L’époque que nous traversons est-elle si pure, +si nette et si sereine, que l’on doive être impitoyable +pour les âmes effarées qui poussent un cri de détresse ? +Ou bien, dans le désordre universel des +choses, dans l’effroyable sarabande des appétits +déchaînés, au milieu des caractères avilis et des +consciences dégradées par une fin de siècle sans +élan, sans idéal et sans Dieu, ne faut-il pas se montrer +plus patient et plus doux pour un cœur jeune +et chaud qui, trop légèrement, j’en conviens, a prêté +son concours à de prétendus vengeurs, mais dont la +légèreté n’est que le fruit d’un excès de confiance et +d’ardeur ?</p> + +<p>Je vous le demande, messieurs ; comme jadis M. +Salis à ses collègues, je m’adresse à mon tour à vos +consciences : je vous en conjure, embrassez d’un +coup d’œil cette situation que ne veulent pas voir +des aveugles intéressés, n’écoutez pas les conseils +de la haine, ne faites pas de M. Salis une occasion +et un prétexte et ne vengez pas sur son nom l’injure +de tous ceux dont la prudence n’a pas osé affronter +vos verdicts. L’homme qui m’a fait l’honneur de me +choisir pour défenseur n’a péché, s’il a péché, que +par enthousiasme et par courage ; ce sont là des +passions qu’on peut punir avec clémence : l’exemple +n’en est point contagieux. Sauvez votre enfant, +l’enfant de cette ville, d’une ruine qu’on s’efforce +de consommer : et, ce faisant, messieurs, vous servirez +la justice, au lieu de servir des colères, et +plutôt que d’agir en sectaires, vous agirez en magistrats.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LE +RENOUVELLEMENT DU PRIVILÈGE +DE LA +BANQUE DE FRANCE</h2> + + + + +<h3>AFFAIRE DRUMONT-BURDEAU</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br> +<span class="i">Audiences des 14 et 15 Juin 1892.</span></p> + + +<blockquote> +<p>Le 13 mai 1892, M. Drumont, directeur de la <i>Libre Parole</i>, +publiait, à propos du projet de loi relatif au renouvellement du +privilège de la Banque de France, rapporté par M. Burdeau, un +article où on lit notamment ce qui suit :</p> + +<p>« Le projet de loi sur le renouvellement du privilège de la Banque +de France intéresse l’existence même du pays. Tel qu’il est, +il compromet notre sécurité en mettant toutes les ressources de +la France entre les mains d’un Juif de Francfort ; il prive tous +les travailleurs français, les petits commerçants, les ouvriers, de +l’appui qu’ils devraient trouver dans un établissement national.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Quand un homme un peu encombrant n’a pas réussi à être +ministre, on le dédommage en lui donnant un rapport à faire +sur une question financière… Généralement, le bénéficiaire du +rapport n’est pas tenu de cuisiner lui-même, on lui expédie le +document cuit à point. »</p> + +<p>M. Burdeau, s’estimant diffamé, assigna MM. Drumont et +Millot, gérant de la <i>Libre Parole</i>, devant la cour d’assises de +la Seine.</p> + +<p>L’affaire vint à la barre les 14 et 15 juin 1892.</p> + +<p>M. Drumont défendit lui-même sa cause. Puis M<sup>e</sup> de Saint-Auban, +son avocat, compléta ses observations par la plaidoirie +ci-après reproduite.</p> + +<p>Le jury rendit un verdict négatif en ce qui touche M. Millot, +lequel fut acquitté ; et un verdict affirmatif, mais mitigé par des +circonstances atténuantes, en ce qui touche M. Drumont, lequel +fut condamné par la cour au maximum de la peine, c’est-à-dire +à trois mois de prison.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p> + +<p>Je comptais vous présenter d’une façon complète +la défense de M. Drumont.</p> + +<p>Il l’a présentée lui-même.</p> + +<p>Vous venez de l’entendre. Vous savez ce qu’il est, +et je crois répondre au sentiment universel en n’ajoutant +que peu de chose à son magnifique discours.</p> + +<p>Il y a seulement un point sur lequel je voudrais +appuyer d’une sorte particulière.</p> + +<p>Je voudrais revivre avec vous l’heure, la minute +qu’a vécue l’écrivain lorsqu’il a écrit l’article incriminé.</p> + +<p>C’est là messieurs, je vous assure, une étude psychologique +très intéressante pour votre justice, +parce qu’elle vous fera subir toutes les impressions +qu’a subies l’écrivain lui-même, et qu’elle vous expliquera +comment, à sa place, votre état d’âme eût +été le sien.</p> + +<p>Vous lirez dans la chambre de vos délibérés ces +documents décisifs que déjà vous connaissez. Un +seul coup d’œil jeté sur eux suffirait, sans plaidoirie, +pour édifier vos consciences, pour éclairer vos +religions.</p> + +<p>La seule preuve que je veuille vous apporter, c’est +la preuve de la contradiction absolue, du flagrant +illogisme qui existe entre les articles de M. Burdeau, +publiciste, et le rapport de M. Burdeau, député.</p> + +<p>Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame +dans son journal, le <i>Globe</i>, la supériorité de la Banque +d’Angleterre sur la Banque de France. En 1892, +le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, +proclame, à la Chambre, la supériorité de la Banque +de France sur la Banque d’Angleterre !</p> + +<p>Le 4 mai 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans +son journal, le <i>Globe</i> : « Le tiers des billets de la +Banque de France sont du <i>simple papier monnaie, +et derrière eux il y a le néant</i> ; derrière les billets +anglais, il y a de la <i>rente anglaise</i>, c’est-à-dire la +valeur <i>la plus solide</i> du monde : voilà la différence. » +En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, +déclare : « La Banque de France offre une +garantie de remboursement <i>supérieure à celles des +Banques d’Angleterre et d’Allemagne</i> ! »</p> + +<p>Le 4 août 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit dans +son journal, le <i>Globe</i> : « Dès maintenant, la Banque +prépare ses batteries, elle fait ses ouvrages d’approche, +elle tâche, d’une manière discrète, de créer +un mouvement dans l’opinion publique… Elle fait +poser la question du <i>renouvellement du privilège</i> +dans un petit livre intitulé : <i>Le progrès à la Banque +de France</i>, et signé Mugnier. En 1892, le même +M. Burdeau, devenu député-rapporteur, propose de +« proroger de vingt-trois ans, soit jusqu’au 31 décembre +1920, le privilège de la Banque de France +qui expire le 31 décembre 1897 ! »</p> + +<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare +dans son journal, le <i>Globe</i>, qu’en France on ne +connaît que le métal. En 1892, le même M. Burdeau, +devenu député-rapporteur, déclare qu’en France on +ne connaît que le papier !</p> + +<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, écrit +dans son journal, le <i>Globe</i> :</p> + +<p>« Supposez que les détenteurs de billets aient besoin +de les utiliser avant l’échéance du portefeuille. +La Banque, mise par ce seul fait au pied du mur, +se verra convaincue <i>d’imposture</i>.</p> + +<p>» Mais, d’abord, est-il <i>bien loyal</i> de dire aux gens +qu’on est <i>en mesure</i> de les payer, quand, en réalité, +on <i>espère seulement</i> que les circonstances +vous permettront de les payer ?</p> + +<p>» Que fera-t-elle alors ? Simplement ce que fait +un négociant qui va déposer son bilan. Elle fermera +ses guichets. Seulement, cette opération, +qui s’appellerait faillite chez un autre, prend chez +elle un nom tout à fait noble : c’est le cours forcé. »</p> + +<p>En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, +affirme que « c’est un réservoir de numéraire +et de lingots tel, qu’au cas d’un assaut du public, +la Banque, en payant à guichets ouverts et avec +la plus grande vitesse possible les porteurs, n’arriverait +probablement pas à épuiser son stock dans le +délai de vingt-six jours qui représente l’échéance +moyenne de son portefeuille, ni même, sans doute, +dans le délai d’échéance de ses plus longs effets. En +sorte que, par ce seul fait, l’impossibilité d’une suspension +de payements paraît matériellement assurée ! »</p> + +<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, déclare +que la constitution du portefeuille de la Banque +de France est <i>une fraude aux dépens du public</i>. +En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, +déclare que le susdit portefeuille <i>équivaut +à peu près à de l’or en barre</i> (page 4 du rapport) !</p> + +<p>Le 9 novembre 1883, M. Burdeau, publiciste, proclame +dans son journal, le <i>Globe</i>, que le billet de +banque est une <i>monnaie fictive</i>, une <i>fausse monnaie</i>. +En 1892, le même M. Burdeau, devenu député-rapporteur, +proclame que, <i>dans la réalité, ce billet paradoxal +peut égaler en sécurité le bon de monnaie</i> +(page 9 du rapport) !</p> + +<p>Le 30 janvier 1884, M. Burdeau, publiciste, écrit +dans son journal, le <i>Globe</i> : « Le seul remède, c’est +<i>la suppression du droit exorbitant qu’a la Banque +d’émettre du papier</i>. » En 1892, le même M. Burdeau, +devenu député-rapporteur, écrit : « Il n’est +pas sans inconvénient de laisser <i>se rétrécir outre +mesure</i> la marge d’émission dont la Banque peut +disposer pour parer à une nécessité publique. » (Page +38) !</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> février 1884, M, Burdeau, dans son journal, +le <i>Globe</i>, traite d’<i>assignat</i> les billets de la Banque +de France. En 1892, le même M. Burdeau, devenu +député-rapporteur, propose de relever de <i>cinq cents +millions</i> la marge d’émission dont dispose actuellement +la Banque (page 38 du rapport) !</p> + +<p>Conclusion :</p> + +<p>En 1883, M. Burdeau, publiciste affirme violemment +dans son journal, le <i>Globe</i>, <i>qu’il ne faut pas +renouveler le privilège de la Banque de France</i>. +En 1892, le même M, Burdeau, devenu député-rapporteur, +affirme, non moins violemment, <i>qu’il faut +renouveler le privilège de la Banque de France</i> !…</p> + +<p>Messieurs les Jurés, transportez-vous dans le cabinet +de M. Drumont, pesant ces contradictions, mesurant +ces illogismes !</p> + +<p>Il est certain que c’est un piège tendu à l’opinion +publique que de telles variations ; et il est fâcheux +qu’on soit obligé d’écouter une plaidoirie comme +celle de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau, une plaidoirie de +trois heures, dont l’exorde et la péroraison encadrent +un véritable cours d’économie politique, pour arriver, +non pas à concilier ce qui est inconciliable, +mais à excuser, dans une certaine mesure, ces +étranges métamorphoses, à côté desquelles les <i>Métamorphoses</i> +d’Ovide sont un jeu d’enfant.</p> + +<p>Doit-on s’étonner si M. Drumont éprouva un +étrange malaise, lorsqu’il vit dans le rapport du +député la négation brutale des écrits du polémiste ?</p> + +<p>Je dis : la négation brutale ! Et non pas seulement +des principes qui peuvent à la rigueur changer +(pourtant pas d’une sorte si grave !…), mais des affirmations +portant sur des faits matériels ! (Sensation +prolongée).</p> + +<p>J’ai profondément regretté, je l’avoue, au point de +vue des mœurs publiques, ce qui a été plaidé hier +et ce qui a été plaidé aujourd’hui. J’ai été stupéfait +d’entendre soutenir par l’accusation une doctrine +qui me paraît fatale au bon ordre national : on est +venu vous plaider qu’il y a deux états d’âme très +différents, celui du publiciste et celui du député, que +le publiciste cède à certains entraînements, le député +à certains autres et qu’en définitive le député +a le droit de dire tout le contraire de ce qu’a dit le +publiciste.</p> + +<p>Si l’on songe que les bureaux de rédaction des +journaux sont en quelque sorte l’antichambre de la +Chambre, et que presque toujours l’on commence par +être journaliste avant d’être député, n’est-il pas évident +que, pour rechercher, pour pressentir quelle +sera l’opinion d’un député en présence d’un projet +de loi, on n’a guère d’autre ressource que de se reporter +aux articles qu’il a écrits comme journaliste ?</p> + +<p>Oui, dans un pays où nous votons un peu à l’aveuglette, +comme à l’aveuglette nous placions nos +fonds, quand nous allions les porter aux guichets du +Panama, les électeurs n’eurent qu’un moyen de +pressentir ce que serait le rapport de 1892 : se +référer aux articles de 1884…, qui en sont la négation +absolue !…</p> + +<p>Car il ne faut pas dire, comme le plaidait hier +mon honorable confrère, M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau, que +M. Burdeau n’élevait en 1884 que des critiques de +détail sur l’organisation de la Banque de France. +Vous êtes fixé à cet égard.</p> + +<p>Je tiens à préciser ce point, parce que, encore un +coup, les articles du <i>Globe</i> ont été la cause déterminante +de la colère de M. Drumont, colère qui +s’est traduite par des formules littéraires dont on +a singulièrement grossi l’esprit et la portée.</p> + +<p>Vous savez que le M. Burdeau de 1883 et de 1884 +réclamait, non la <i>modification</i> du privilège, ainsi +qu’essayait de vous le faire croire M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau, +mais sa suppression !</p> + +<p>Et voilà pourquoi M. Drumont a suspecté la bonne +foi de M. Burdeau. Et voilà pourquoi, en la suspectant, +il a été lui-même d’une complète bonne foi.</p> + +<p>Car tout est là, messieurs : M. Drumont a-t-il été +sincère ? C’est l’unique question du procès.</p> + +<p>En effet, défendre Drumont, contre quoi ? contre +le reproche de mal écrire, de mal penser, d’être inepte, +ignorant, stupide ?</p> + +<p>Car la bouche des adversaires a proféré tous ces +mots si gracieux !…</p> + +<p>Oui, Drumont, l’auteur de la <i>France Juive</i>, Drumont, +connu dans le monde entier, Drumont, salué +par toute la presse, non pas de France, mais d’Europe, +Drumont, qui a inspiré au journal de M. le +le prince Mentchersky, le journal des vieux Russes, +le <i>Grajdanine</i>, un admirable article que vous avez +lu, que vous lirez encore, que je veux faire passer +dans la chambre de vos délibérés, et qui vous montrera +ce que pense notre amie la Russie de la situation +dans laquelle va être renouvelé le privilège de +la Banque de France, ce Drumont-là, on l’a qualifié +de stupide !… O imbécillité de la haine !…</p> + +<p>Drumont ! Il est en quelque sorte l’incarnation de +la race française !</p> + +<p>Drumont ! C’est l’homme qui n’a qu’une passion au +cœur, la passion de la patrie !</p> + +<p>Savez-vous, me disait-il l’autre jour, ce qui m’épouvante +en l’étal actuel ? Ce n’est pas que M. de +Rothschild soit à la Banque de France. M. de Rothschild, +le particulier, M. de Rothschild qui fréquente +le prince d’Aurec, qui marie sa fille, qui a de belles +chasses à Ferrières et qui y invite la noblesse française, +ce M. de Rothschild-là, il nous est bien indifférent.</p> + +<p>Mais <i>Rothschild</i>, non pas M. de Rothschild, <i>Rothschild</i> +tout court, c’est autre chose. C’est un être collectif, +impersonnel, dynastique, qui résume les aspirations +de sa race, ses cupidités, ses appétits, ses +merveilleux élans qui l’emportent vers la conquête +de l’or auquel est attachée la domination du monde. +Cet être dynastique, il incarne les rapacités juives, +comme les Romanoff incarnent les mysticismes russes, +les Hohenzollern, les brutalités prussiennes, +comme, un moment, les Capétiens ont incarné les +héroïsmes de la France.</p> + +<p>Cet être dynastique, il s’étend partout, il règne +sur tout. En France, il s’appelle Alphonse, James +de l’autre côté du détroit ; à Vienne, à Berlin, il +prend un autre nom, mais il est toujours Rothschild, +il est un être international, un être sans patrie, parce +qu’il est au-dessus de toutes les patries.</p> + +<p>Cet être international, dynastique, il est en fait, +on ne peut le nier, le maître souverain du pays.</p> + +<p>Il est tellement le maître souverain du pays, que +j’avais eu l’intention d’amener à votre barre, comme +témoin, un commerçant. Ce commerçant m’a +dit : Si je vais déposer en votre faveur contre la +Banque de France, demain la Banque de France me +coupera mon crédit.</p> + +<p>Dites ensuite que Rothschild ne règne pas à la +Banque de France !</p> + +<p>Je me rappelle le mot d’un économiste célèbre ;</p> + +<p>« La Banque de France, c’est le château-fort du +crédit national. »</p> + +<p>C’est vrai.</p> + +<p>Pour se faire une idée de ce qu’est la Banque de +France, il faut aller voir ce que sont les frontières +de l’Est.</p> + +<p>La Banque de France est le château-fort qui défend +l’épargne française, comme les frontières de +l’Est défendent notre territoire.</p> + +<p>Eh bien, messieurs, que ceux qui ne comprennent +pas notre œuvre, que ceux qui s’imaginent que M. +Drumont fomente une guerre religieuse, quand il n’a +qu’un désir, c’est que les Juifs respectent nos églises, +comme il respectera toujours leurs synagogues, que +ceux qui lancent contre nous ces ineptes accusations +aillent frapper à la porte des forteresses de +l’Est.</p> + +<p>Qu’y verront-ils ?</p> + +<p>De jeunes lieutenants ou de vieux généraux qui, +du matin au soir, ont les oreilles brisées par le +bruit du tambour et les yeux éblouis par les étincellements +du drapeau, et qui ne sentent dans le +cœur qu’un amour, qu’une ivresse, la noble ivresse, +le saint amour de la Patrie !</p> + +<p>Ah ! ils ne sont pas des internationaux, eux !</p> + +<p>Leur horizon est borné par le fleuve et par la +montagne, et s’ils jettent un regard de l’autre côté +de la frontière, ce n’est pas pour consulter la cote +des valeurs étrangères, mais pour voir s’ils n’aperçoivent +pas sur les routes une poussière qui annonce +les canons ennemis !</p> + +<p>Et quel est donc le général qui commande à la +Banque de France ?…</p> + +<p>On compare la Banque de France à nos forteresses, +messieurs ! On proclame qu’elle joue à l’égard +de nos fortunes le rôle que jouent nos forteresses à +l’égard de nos libertés ! Et il serait possible de +ne pas éprouver une patriotique angoisse, quand +on voit la féodalité internationale partout maîtresse +souveraine, partout la reine incontestée ! Messieurs, +bientôt, si cela continue, il n’y aura plus de nations, +non parce que les anarchistes les auront dynamitées, +mais parce que les ploutocrates les auront achetées, +envahies et salies !… (Mouvement prolongé dans +l’audience).</p> + +<p>Voilà, messieurs, la grande idée antisémitique : +nous sommes des nationaux qui avons la +passion du pays, des Français, des gens du terroir. +Nous ne venons ni de Cobourg ni de Coblentz, ni de +Mayence ; nous sommes nés dans ce pays ; nos pères +et nos mères y sont nés. Nos aïeux et nos aïeules y +sont nés eux aussi. Et c’est précisément parce que, +suivant une belle expression, nous sommes l’aboutissant +d’une longue série d’aspirations françaises, +qu’en nous sentant pénétrés par un appétit ennemi +de notre idéal, nous éprouvons ces mélancolies +indicibles, et aussi ces rages terribles qui se traduisent +par les tristesses et les colères de Drumont ! +Ces colères, elles ne sont point celles d’un +diffamateur, mais celles d’un patriote. Il y a des colères +qu’il faut punir, messieurs, parce qu’elles +sont des colères hypocrites ; il en est d’autres qu’il +faut saluer, parce qu’elles sont de merveilleuses +énergies !…</p> + +<p>Messieurs, ces énergies sublimes, ces colères +saintes ont parfois des excès regrettables ; mais +faut-il pour cela en tarir la source féconde ?… +(Sensation).</p> + +<p>Ce qui m’intéresse, à cette heure, c’est de savoir +ce que vont faire douze jurés de France, douze hommes +de notre race, de notre tempérament, en présence +d’un accusé qui les incarne et les résume.</p> + +<p>Je crois qu’ils agiront comme agiraient les magistrats +eux-mêmes, s’il n’était pas question de Drumont +et si la haine n’altérait pas la sérénité des +esprits. Ce problème, ils le résoudront de la seule +façon dont on puisse le résoudre, c’est-à-dire d’une +façon française.</p> + +<p>Que voulez-vous, messieurs, M. Drumont est un +mystique, il faut le prendre comme il est. Il a les +défauts et les qualités des mystiques.</p> + +<p>Le défaut des mystiques est qu’ils ne se meuvent +pas assez dans le cercle des réalités ambiantes ; la +qualité des mystiques, c’est qu’ils voient l’avenir +par dessus les réalités. Drumont est un voyant. +Quand il aperçoit à l’horizon un désastre qui se dessine, +il vous avertit comme le chien fidèle auquel il +se comparait tout à l’heure, et qui aboie jusqu’à la +mort pour sauver le maître chéri.</p> + +<p>Vous vous souvenez du Panama ? Il a flétri le Panama, +et le Panama à cette heure fait antichambre +dans le couloir des juges d’instruction ! Un de vos +collègues le met sur la sellette, Monsieur le Président, +et un avocat général requerra bientôt contre +lui !</p> + +<p>Non, il n’est pas un diffamateur, celui qui avertit +et qui sauve, qui sauverait, du moins, si enfin nos +folies l’écoutaient.</p> + +<p>M. Burdeau, j’en conviens, a été égratigné, mais +ce n’est qu’une égratignure. La phrase incriminée +n’est après tout qu’une boutade, un trait mordant, +trop mordant peut-être, pour exprimer la sensation +d’une triste palinodie.</p> + +<p>C’est qu’aussi les hommes politiques assument de +graves responsabilités en faisant naître, par leurs +changements inouïs, de dangereuses équivoques.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau professe une autre doctrine : +à ses yeux, plus l’on change, mieux ça vaut, +et la dignité, le sérieux politique d’un homme se +mesurent au nombre et à la souplesse de ses cabrioles +politiques. Le malheur de M. Drumont est d’avoir +écrit son article avant d’avoir écouté la plaidoirie +de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau !… (Hilarité générale).</p> + +<p>En disant : M. Burdeau s’est vendu à Rothschild, +M. Drumont a voulu dire ; M. Burdeau s’est conduit +comme s’il s’était vendu.</p> + +<p>Et M. Burdeau, qui a déjà prêté à cette triste +équivoque, en favorise une autre, plus triste encore, +en semblant se faire, à la barre, lui, un député +de France, l’instrument et le porte-parole d’une +coalition d’appétits internationaux !</p> + +<p>Car, messieurs, devant l’Histoire, il n’y aura pas, +comme ici, de M<sup>e</sup> Waldeck-Rousseau au banc de la +partie civile.</p> + +<p>L’Histoire est une grande accusatrice qui se passe +d’avocats et d’avocat général. L’Histoire n’est pas +trompée par les fausses indignations d’un réquisitoire +et personne n’interrompra l’Histoire quand elle +proclamera que le soi-disant <i>procès Burdeau</i> a revêtu +les apparences d’un procès tout autre qui serait +le <i>procès Rothschild</i>.</p> + +<p>M. Burdeau me pardonnera si, en finissant, je lui +cause quelque peine, lui qui, hier, m’a tant fait souffrir +en traitant, comme l’ont fait ses défenseurs, +dans des termes qu’ils regretteront demain, un +écrivain dont j’aime la pensée. Mais, il faut bien +que je le dise : M. Burdeau a fait un jour ce qu’il +reproche à M. Drumont. Il n’a pas sur la conscience +que les articles de 1884, alors qu’il traitait la Banque +de France de faussaire. Un jour il a accusé un +de ses collègues d’avoir acheté son élection. J’ai ici +la preuve de ce que j’avance et du désespoir de ce +malheureux traîné ainsi dans la boue.</p> + +<blockquote> +<p>Sans l’ombre de raison, sans le semblant d’une excuse, +je vous prie de vous pénétrer de ceci : M. Burdeau, après +la période électorale de 1889, m’accusa d’avoir touché de +l’argent des boulangistes pour soutenir ma candidature. +Rien n’était plus faux, j’en donne ma parole.</p> +</blockquote> + +<p>La pièce est authentique, messieurs. Elle a été +signée du sang de l’offensé qui est allé sur le terrain +avec son diffamateur.</p> + +<p>Ainsi, un jour de colère, M. Burdeau n’a pas hésité +à dire d’un de ses collègues qu’il avait commis la plus +honteuse des actions, et cela « sans l’ombre de raison, +sans un semblant d’excuse ». Eh bien, messieurs, +vous vous demanderez, quand vous irez +délibérer ensemble, quel est, des deux hommes en +présence, celui qui a causé le plus grand dommage +à son semblable : de l’écrivain dont on connaît le +tempérament, l’ardeur, l’entraînement, et qui, autorisé +par un ensemble de circonstances de nature à +prouver son absolue bonne foi, a écrit, un jour, que +M. Burdeau avait reçu son rapport tout fait du valet +de pied de M. de Rothschild, ou du député qui accuse +un autre mandataire du pays d’avoir acheté son +élection !</p> + +<p>Oui certes, entre ces deux faits, il existe une différence, +une grande et la voici : Quand M. Drumont +a dit cela de M. Burdeau, M. Drumont était +publiciste ; quand M. Burdeau a dit cela de M. Couturier, +M. Burdeau était député.</p> + +<p>Il y a une seconde différence, plus essentielle +encore : c’est qu’en parlant de ce valet de pied, qui +aurait apporté à M. Burdeau un rapport tout fait, +M. Drumont s’exprime d’une telle sorte que toute +personne, ayant quelque intelligence, ne pouvait voir +là autre chose qu’une plaisanterie.</p> + +<p>Est-il admissible un instant, pour un homme de +bon sens, que M. de Rothschild, voulant transmettre +à M. Burdeau un document d’une telle importance, +ait sonné son domestique et lui ait dit : « Tenez, +mon garçon, voilà le rapport sur le Privilège +de la Banque ; allez le porter à M. Burdeau » ?…</p> + +<p>Il m’a échappé, je l’avoue, des mouvements d’impatience +quand j’entendais, au cours de la déposition +des témoins que nous avions cités pour déposer +de faits particuliers, M. l’avocat général jeter comme +une douche d’eau froide, comme une de ces gouttes +qui, tombant sans cesse au même endroit, finissaient, +prétend-on, par creuser le crâne des condamnés, +jeter cette interrogation perpétuelle et monotone : +« Est-ce que, le lundi 18 avril, à trois heures +de l’après-midi, vous n’auriez point, par hasard, +rencontré au coin de la rue le valet de pied de M. de +Rothschild ayant un rapport sous le bras et allant le +porter à M. Burdeau ? (Rires).</p> + +<p>Est-on vraiment bien venu à vous demander, +messieurs, une condamnation à l’emprisonnement, +à des dommages intérêts effroyables : 80.000, 100.000, +peut-être 150.000 francs, en réparation d’une boutade, +alors qu’on a dans son passé ce souvenir douloureux +d’une accusation vraiment grave, celle-là, +d’une accusation abominable lancée contre un collègue +sans l’ombre de justification ?</p> + +<p>Vous apprécierez, messieurs, qui a commis la +faute la plus grave, du glorieux écrivain, de l’immortel +auteur de la <i>France Juive</i>, ou du député +rapporteur du Privilège de la Banque. Songez-y, si +vous imprimez sur le front de M. Drumont la marque +du diffamateur, avec quelle force plus grande +ne l’imprimerez-vous pas sur le front de son adversaire, +M. Burdeau ! (Vif mouvement).</p> + +<p>Messieurs, je vous prie de m’excuser d’avoir parlé +après l’auteur de cette grande œuvre dont je m’honore +d’être l’ami. Vous vous direz peut-être qu’il +n’a pas assez mesuré la portée de ses paroles ; mais +vous vous direz aussi, songeant à ce lutteur dont +les écrits sont d’immortels combats livrés pour les +idées françaises :</p> + +<p>Cette grande âme de penseur c’est l’âme même de +la France. C’est notre âme, c’est l’âme sœur !… +(Applaudissements).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">L’ANARCHIE DOCTRINALE</h2> + + + + +<h3>LE PROCÈS DE JEAN GRAVE<br> +<span class="small maigre">LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L’ANARCHIE</span></h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br> +<span class="i">Audience du 25 Février 1894</span></p> + + +<blockquote> +<p>Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus +pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Il a fait nettement apparaître, +dans sa plus récente expression, la formule de l’anarchie +doctrinale et scientifique.</p> + +<p>M. Jean Grave est l’auteur d’un livre de sociologie intitulé : +<i>La Société mourante et l’Anarchie</i>.</p> + +<p>Le parquet releva dans ce livre les délits de <i>provocation au +vol, à l’indiscipline et au meurtre</i>, ainsi que le délit d’<i>apologie +de faits qualifiés crimes par la loi</i>.</p> + +<p>Il intenta des poursuites contre l’écrivain, qui comparut en +cour d’assises le samedi 15 février 1894.</p> + +<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre +témoins : MM. <span class="sc">Élysée Reclus, Octave Mirbeau, Paul Adam</span> et +<span class="sc">Bernard Lazare</span>. — Nous empruntons à un chroniqueur présent +à l’audience l’esquisse des dépositions :</p> +</blockquote> + +<p><span class="sc">Élysée Reclus.</span> — Le premier, M. Élysée Reclus, +apparaît. (Sensation). Chacun se penche pour apercevoir +sa belle tête grisonnante, aux yeux doux et +énergiques.</p> + +<blockquote> +<p>Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J’ai +pour lui une grande affection. Il a fait son éducation d’une +manière admirable. Il a suivi ses études d’une façon méritoire. +C’est une intelligence d’élite. Jean Grave s’est notamment +occupé d’anthropologie. Connaissant le caractère +et les habitudes de Jean Grave, je puis dire qu’il n’a jamais +favorisé ou conseillé aucun acte criminel.</p> + +<p>D. — Dans un des passages de l’ouvrage, il est fait appel +manifestement à la violence.</p> + +<p>On y trouve ceci : « Crevez-leur la peau avec vos couteaux ! » +Pas davantage.</p> + +<p>R. — Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne +puis ni l’expliquer ni le défendre.</p> + +<p>D. — Jean Grave a été à votre service ?</p> + +<p>R. — Jamais.</p> + +<p>D. — Du moins au service de vos idées ? Par exemple, +n’était-il pas l’administrateur de votre journal, le <i>Révolté</i>, qui +paraissait à Genève ?</p> + +<p>Le témoin. — Il n’y avait ni directeur ni administrateur +dans notre journal. Il n’y avait que des collaborateurs ; +pour chaque numéro, un de ces collaborateurs faisait la +cuisine du journal ; il était en même temps le directeur et +l’administrateur. C’était un jour mon tour, le lendemain celui +de Grave, puis celui d’un autre.</p> + +<p>M. l’avocat général. — N’êtes-vous pas le M. Reclus qui +a été condamné à Lyon en 1882 ?</p> + +<p>R. — J’ignore le fait. Je n’ai point été condamné et je n’ai +comparu devant aucun tribunal de Lyon ni d’ailleurs en +1882.</p> + +<p>M. le président. — Vous avez bien été collaborateur du +<i>Révolté</i> et, ensuite, de la <i>Révolte</i> ?</p> + +<p>R. — C’est exact.</p> + +<p>M. le président. — Eh bien ! au moment de l’affaire Ravachol, +la <i>Révolte</i> avait condamné l’acte de l’anarchiste. +Dans le numéro suivant, le journal est revenu sur ses sentiments +et a approuvé Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous +dire pourquoi ?</p> + +<p>R. — Chacun est maître de son opinion, et je n’ai pas à +répondre pour les collaborateurs qui ont signé ces deux +articles.</p> + +<p>Le président. — C’est bien, monsieur, vous pouvez vous +asseoir.</p> +</blockquote> + +<p><span class="sc">M. Octave Mirbeau.</span> — Voici maintenant M. Octave +Mirbeau qui a écrit la préface du livre de Jean +Grave.</p> + +<blockquote> +<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban. — Le témoin voudrait-il nous dire +quelle est la valeur de Jean Grave ?</p> + +<p>Le témoin. — Je n’ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais +que par ses écrits, que je lisais avec le plus grand +intérêt.</p> + +<p>M. le président. — C’est vous qui avez écrit la préface +du volume ?</p> + +<p>Le témoin. — C’est exact. J’ai été séduit par l’élévation +des idées que j’ai rencontrées dans ce volume, par les hautes +et nobles préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici +pour témoigner de mon estime pour lui.</p> + +<p>M<sup>e</sup> de Saint-Auban. — Mais que pensez-vous de Jean +Grave comme auteur de la brochure ?</p> + +<p>R. — Jean Grave ? Je le considère comme un apôtre, +comme un logicien tout à fait supérieur !</p> + +<p>M. l’avocat général. — C’est votre opinion personnelle, +M. Mirbeau ?</p> + +<p>R. — Parfaitement.</p> + +<p>M. le président. — Voulez-vous nous dire ce qu’on pense +de Jean Grave dans le monde littéraire ?</p> + +<p>R. — Ça dépend de ce que vous entendez par monde +littéraire, ce monde qui va depuis l’Académie jusqu’au +<i>Chat Noir</i>. (Rires).</p> + +<p>D. — Mais, dans votre monde littéraire, à vous !</p> + +<p>R. — Eh bien ! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré +comme un honnête homme et un esprit supérieur. +J’ajoute qu’il jouit d’une grande autorité.</p> + +<p>M. l’avocat général. — Dans votre préface, et notamment +dans ce passage où vous supposez une conversation +avec un de vos amis qui vous dit : « L’anarchie, c’est très +bien ; mais ce qui m’inquiète, c’est la propagande par le +fait, le terrorisme », vous répondez : « Qu’importe que l’ouragan +renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu +que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées ! »</p> + +<p>R. — Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute +la préface. D’ailleurs, les chênes voraces renversés… c’est, +un peu comme ça que se sont faites toutes les révolutions, +93 par exemple. La Révolution de 93 a tué, elle aussi, malgré +le grand amour de l’humanité qu’elle affichait. C’est +l’histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui se sont +installés y sont arrivés par la mort.</p> +</blockquote> + +<p><span class="sc">M. Paul Adam.</span> — M. Paul Adam est le troisième +témoin entendu. Voici ce qu’il répond aux questions +du président :</p> + +<blockquote> +<p>Je ne connais pas Jean Grave. Je le vois ici pour la première +fois. Mais ce que je puis dire, c’est que je serais très +glorieux d’avoir écrit son livre.</p> +</blockquote> + +<p><span class="sc">M. Bernard Lazare.</span> — M. Bernard Lazare, le +dernier témoin, n’est pas moins bref ni moins crâne :</p> + +<blockquote> +<p>Je connais, dit-il, Jean Grave depuis quatre ans. Sa +loyauté et sa probité sont au-dessus de toute discussion. +C’est un écrivain de très grand talent. Son livre est un des +plus beaux que je connaisse.</p> +</blockquote> + + +<p class="c">LE RÉQUISITOIRE</p> + +<blockquote> +<p>La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire +dure deux heures dix minutes exactement. Il se compose +d’un grand nombre de citations du livre de M. Jean Grave. Les +citations ont donné à l’assistance l’impression d’un livre de doctrine, +toujours vigoureux, souvent hardi jusqu’à l’outrance, mais +gardant, malgré tout, la saveur d’une forte logique et d’une +rare sincérité.</p> + +<p>Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des +circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au +maximum de la peine applicable, c’est-à-dire deux ans de prison +et mille francs d’amende.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p> + +<p>Quelques-uns d’entre vous ont siégé dans le procès +de Léauthier ; ils contrôleront mes souvenirs.</p> + +<p>Hier, à trois heures, M. l’avocat général disait : +« Messieurs les Jurés, Léauthier est un misérable ! +Frappez-le sans pitié ! » Et il requérait contre Léauthier +la peine de mort.</p> + +<p>Aujourd’hui, à la même heure — après un jour de +réflexion — M. l’avocat général a dit : « Messieurs les +Jurés, vous n’avez pas condamné Léauthier à la +peine de mort ; comme vous avez bien fait ! Votre +clémence est de la justice ! »</p> + +<p>Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde — même +les réquisitoires de MM. les avocats généraux !</p> + +<p>J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont +suivre cette audience produiront sur le cerveau de +M. l’avocat général le même effet que les vingt-quatre +heures qui l’ont précédée.</p> + +<p>Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si +la recherche de belles périodes ambitieuses de quelque +verdict impitoyable n’absorbe pas tout son esprit, +il songera : « MM. les jurés n’ont pas écouté +mes cruelles réquisitions contre M. Jean Grave ; +comme ils ont bien fait ! Car, enfin, ce serait un +remords éternel pour moi, un magistrat moderne, +un homme <i>très avancé</i> (j’ai l’intention de vous faire +un éloge, Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé +un jury de notre époque à condamner un +homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que, +ayant pensé, il a eu le courage d’écrire !… »</p> + +<p>Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à +M. l’avocat général. Vous acquitterez Jean Grave, +Vous l’acquitterez par des raisons supérieures qui +s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre +bon sens.</p> + +<p>C’est à votre cerveau que je parle ; c’est votre réflexion +que la mienne sollicite.</p> + +<p>Oubliez toutes les préoccupations étrangères au +débat.</p> + +<p>L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un +revolver, une bombe.</p> + +<p>L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre +de l’esprit ; et comme je vous vois très calmes, +très bienveillamment attentifs, je puis, au début +même de mes observations, vous rappeler le mot de +Joubert qui s’impose à la justice aussi bien qu’à la +critique : « Il faut juger les choses de l’esprit avec +l’esprit, et non avec la bile, le sang et les humeurs… »</p> + +<p>Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un +livre. Ce n’est pas un délit embusqué sous la couverture +d’un livre. C’est un livre véritable, pris au +sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, +un <i>livre</i> au sens doctrinal, au sens élevé du +mot. Ses allures scientifiques, qui le dérobent au +vulgaire, lui donnent plutôt un aspect un peu rébarbatif, +et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait +doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire +des savants, si la loi affolée de décembre +1893, qui a les griffes longues, n’était allée, jusque +dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin +de persécution.</p> + +<p>Voici comment le juge un contemporain.</p> + +<p>Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de +me le passer à l’instant. Je lui emprunte quelques +lignes qui formulent bien ma pensée.</p> + +<p>M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie ; il +n’a pas d’intérêt à son triomphe ; car si l’anarchie +triomphait, en même temps que les propriétaires, +elle supprimerait les députés — ou ceux qui ont envie +de le redevenir.</p> + +<blockquote> +<p>« La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne +à la grande satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant +le tour de M. Jean Grave, coupable d’avoir écrit un +livre intitulé : <i>La Société mourante et l’Anarchie</i>.</p> + +<p>« Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que +ce qu’en a dit M. Octave Mirbeau, dans un article du <i>Journal</i>. +C’est un ouvrier cordonnier dont l’âme s’est émue, +dont l’esprit s’est ouvert au spectacle des misères et des +déchéances humaines.</p> + +<p>« Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an. +Personne n’y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant +toute une année, il s’est impunément étalé à la vitrine de +tous nos libraires.</p> + +<p>« Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de +l’affolement des députés pour leur faire voter, dans les +transes, une loi de réaction politique qui ne peut arrêter le +bras d’aucun jeteur de bombes, mais, qui, en haine d’une +répression stupide, lancera peut-être un jour quelque détraqué +dans une violence criminelle.</p> + +<p>« D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet +rétroactif. M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères. +En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait +dû prévoir le règne de M. Casimir-Périer. Le livre est saisi. +M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà fait <i>un mois de prison +préventive pour délit de presse</i>. Cela seul eût soulevé les +protestations les plus violentes, quand il y avait un parti +républicain.</p> + +<p>« Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain +ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. +La langue est simple, claire et forte tout à la fois. La +puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux +qui vivent d’idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent +d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut que les heurter +violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, faute +d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent +par eux-mêmes, qui ont des idées à eux — quelles +qu’elles soient — qui ne craignent pas de soumettre à la +critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale, +leurs principes — tous leurs principes — leurs doctrines — toutes +leurs doctrines — ce livre est bon, car il fait penser.</p> + +<p>« Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur +le cas de M, Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient +pas lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement +choisis. Avec un pareil procédé, il n’y a pas un +livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrages +à la pudeur.</p> + +<p>« Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu +faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, +dans le siècle où nous sommes, il n’est pas une institution, +pas une idée, qui ne doivent être en état d’affronter la critique. +Somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous +vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu’elle éprouve +notre faculté de résistance et nous met dans le cas d’assurer +nos jugements.</p> + +<p>« Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave, +ils le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même +temps que la moindre réfutation sera d’un effet plus utile +que des mois ou des années de prison. »</p> +</blockquote> + +<p>Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il +résume à merveille le sentiment universel, l’impression +des laborieux, des intellectuels, des lettrés, +l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul +Adam, vous ont apporté l’écho.</p> + +<p>Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. +Voilà pourquoi il passionne l’attention des lettrés. +Voilà pourquoi il arracha une remarquable préface +à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et délicat, +dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent +les tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours +très savoureuses et très profondes réflexions.</p> + +<p>Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame +contre lui une répression impitoyable ! Il regrette de +n’en pouvoir requérir une plus impitoyable encore ! +Il veut le faire condamner à cinq ans de prison ! Et, +dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa +dangereuse tactique.</p> + +<p>Pourquoi ?</p> + +<p>Si je me place, non au point de vue anarchiste, au +point de vue de mon client, mais au vôtre, Messieurs +les Jurés, au point de vue bourgeois, ce livre, quel +mal a-t-il donc fait ?</p> + +<p>Quel mal aurait-il pu faire ?</p> + +<p>Raisonnez un peu :</p> + +<p>Ce livre a eu deux éditions.</p> + +<p>Ne parlons pas de la première : elle est vieille de +dix mois ; elle est donc plus de trois fois couverte +par la prescription — ce qui, entre parenthèses, n’a +pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi atteinte +à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques +d’aujourd’hui !…</p> + +<p>Vous savez qu’en matière de presse la prescription +est de trois mois.</p> + +<p>A une époque où l’on prenait la peine et le temps +de réfléchir, où les lois étaient le produit de la méditation +et non le fruit de l’épouvante, un législateur +remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, +les motifs rationnels de cette courte prescription :</p> + +<p>« Il est — disait M. de Serre — il est dans la nature +des crimes et délits commis avec publicité, et +qui n’existent que par cette publicité même, d’être +aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses +nombreux agents. Il est de la nature des effets de +ces crimes et délits d’être rapprochés de leur cause. +Elle serait tyrannique, la loi qui, après un long intervalle, +punirait une publication à raison de tous +ses effets possibles les plus éloignés, lorsque la disposition +toute nouvelle des esprits peut changer du +tout au tout les impressions que l’auteur lui-même +se serait proposé de produire dans l’origine ; lorsqu’enfin +le long silence de l’autorité élève une présomption +si forte contre la criminalité de la publication. »</p> + +<p>Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot +défend le livre de M. Grave.</p> + +<p>Le parquet vous dit : « Ce livre est un explosif ; +frappez-le comme une bombe ! » Comment ? Le parquet +a été bien long à s’en apercevoir !… C’est au +bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient +un danger public ? Au début, c’était un livre : +la durée le transforme en dynamite !… Que penserait +M. de Serre de cette métamorphose, lui qui estimait +sagement « qu’il est dans la nature des crimes de la +parole <i>d’être aussitôt aperçus et poursuivis</i>, et qu’il +est de la nature des effets de ces crimes d’être <i>rapprochés +de leur cause</i> » ?</p> + +<p>Le parquet se défend : « Nous ne poursuivons pas +la première édition ! Nous poursuivons la seconde +qui constitue un fait nouveau et donne ouverture à +une action nouvelle ! »</p> + +<p>Je pourrais répondre :</p> + +<p>N’est-ce pas la première édition que vous cousez +dans la couverture de la seconde ?</p> + +<p>Je pourrais répondre encore, avec mon confrère +Barbier, dont l’opinion fait autorité dans la matière : +« L’absence de poursuites contre les précédentes +éditions du même ouvrage a pour effet de permettre +aux personnes poursuivies à l’occasion d’une édition +nouvelle d’exciper de leur bonne foi. » Cela tombe +sous les sens ; votre silence est un <i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> ; l’écrivain +a le droit d’y trouver une sauvegarde.</p> + +<p>Mais j’aime mieux répondre :</p> + +<p>La seconde édition — la seule poursuivie, la seule +qu’on puisse poursuivre — que lui reprochez-vous ? +Qui donc a-t-elle excité ? Qui donc a-t-elle provoqué ? +Elle a été saisie avant d’être mise en vente ! +Elle n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat, +ni le meurtre au prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré +ni dans la caserne ni dans l’atelier.</p> + +<p>Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire +n’eussent approfondi ces pages. Jamais, parmi ces +dissertations arides, ils n’auraient eu le loisir et la patience +de chercher la provocation. — J’ai mis huit jours +à les comprendre — vous avouait M. l’avocat général. +Et M. l’avocat général n’a mis que huit jours parce +qu’il est un esprit de premier ordre ; moi, qui ne suis +qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un +caporal de pompiers en mettrait bien autant que +moi ! Car enfin, si je suis moins fort que M. l’avocat +général, je dois être plus fort qu’un caporal de pompiers !…</p> + +<p>Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être +offerte au lecteur, sauf 200 exemplaires affectés +au service de presse.</p> + +<p>Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un, +n’ont provoqué que des journalistes. Or, rassurez-vous, +Messieurs les Jurés : d’abord les journalistes +n’ont guère le temps de lire les brochures +qu’on leur envoie ; on leur en envoie trop ! Ensuite, +les journalistes, s’ils provoquent parfois les autres, +ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce genre d’excitation ! +ils sont blasés !…</p> + +<p>Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre +responsable de toutes les bombes qui ont +éclaté.</p> + +<p>Il vous le présente comme la cause des récents attentats.</p> + +<p>Discutons.</p> + +<p>Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera +la physionomie du livre. Or, le livre est logique ; +l’attentat ne l’est pas : donc, entre l’attentat et +le livre il n’existe rien de commun.</p> + +<p>Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait +ses victimes : il frapperait au cœur de la société ; il +l’atteindrait dans ses gouvernants, ses exploiteurs, +ses jouisseurs ; car, tels sont les personnages que +le livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit +pas ; l’attentat frappe au hasard ; l’attentat fait sauter +une patronne d’hôtel borgne ou un humble garçon +de café. Donc, le livre n’y est pour rien ; car le +livre condamne ces inutiles hécatombes.</p> + +<p>Jusqu’ici, un seul attentat fut logique : celui de +Vaillant.</p> + +<p>Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des +crimes politiques, comme celui de Fieschi, comme +celui d’Orsini. Fieschi visait un roi ; Orsini un empereur ; +Vaillant visait le Parlement, un empereur +multiple, un roi à sept cent cinquante têtes.</p> + +<p>Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat +de Vaillant ?</p> + +<p>Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui +l’ont instruit. Il n’a pas cité M. Grave. M. Grave est +un jeune, et l’on ne cite pas les jeunes ; on ne cite +que les classiques.</p> + +<p>Ces classiques, quels sont-ils ? Proudhon, Spencer, +Rousseau, Voltaire !</p> + +<p>Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, +il vous faut asseoir sur ces bancs, Monsieur l’Avocat +général !</p> + +<p>Allons ! faites-les comparaître. Ceux qui sont +morts ont leurs statues.</p> + +<p>Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire : son +rire de bronze en dira plus long au jury que toute +ma plaidoirie !…</p> + +<p>Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier ?</p> + +<p>Léauthier a lu des brochures de M. Grave ; mais +précisément, il n’a pas lu <i>La Société mourante et +l’Anarchie</i> !</p> + +<p>D’ailleurs, Léauthier est facile à provoquer ! Parmi +les brochures dont il faisait son régal quotidien +figure l’<i>Intransigeant</i> — il l’a dit à l’instruction. Or, +les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux +anarchistes ! Ce sont d’excellents journaux ! +Je suis bien forcé de le croire, puisque M. Antonin +Dubost, garde des sceaux et supérieur hiérarchique +de M. l’avocat général, les a autrefois <i>sauvés</i>, tant il +avait pour eux d’estime !… (Hilarité générale).</p> + +<p>La provocation ! Elle est toute relative. Elle est +toute subjective. Elle dépend du cerveau qui en est +l’objet. Avec votre système, Monsieur l’Avocat général, +il n’est pas une page de polémique, un article de +combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation ! +Quand je dénonce les bandits de la Haute +Banque, les scélérats de la finance qu’oublient vos +réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à +les haïr ! Allons ! soyez logiques : arrachez-moi au +banc de la défense ! asseyez-moi au banc des accusés !…</p> + +<p>La vérité, c’est que le livre n’est pas la cause de +la bombe ; mais la bombe, comme le livre, sont +l’une et l’autre, les produits d’une cause antérieure +et supérieure : et cette cause, c’est la désespérance, +la grande maladie du siècle !</p> + +<p>Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire : +le prolétaire fut victime d’une immense +escroquerie : La bourgeoisie avait volé, lui promettant +de partager avec lui le produit du vol ; la bourgeoisie +ne tint pas sa parole : elle garda pour elle +tout le fruit de ses rapines !</p> + +<p>Non seulement elle ne donna rien au prolétaire, +mais elle trouva le moyen de le dépouiller encore : +elle tarit dans son âme la source des résignations.</p> + +<p>Le prolétaire vit qu’à la noblesse vêtue de soie, +qui jadis succéda elle-même à la noblesse vêtue de +fer, avait succédé une troisième noblesse, plus +impitoyable et plus oppressive encore que les deux +autres : la noblesse cuirassée d’or !</p> + +<p>En fait de pain et d’abri, cette troisième noblesse +offrit Mazas au prolétaire !</p> + +<p>Oui, notre société démocratique offrit le même +toit aux pauvres et aux malfaiteurs !</p> + +<p>A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le +défaut de logement et l’absence de porte-monnaie !… +(Mouvement).</p> + +<p>Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense +cri de douleur ? Et ce cri de douleur s’est répercuté +dans toute notre littérature !</p> + +<p>C’est Henri Heine qui s’écrie :</p> + +<p>« Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, +cette vieille société. Que justice se fasse ! Qu’il soit +brisé, ce vieux monde… où l’innocence a péri, où +l’égoïsme a prospéré, où l’homme a été exploité par +l’homme ! Qu’ils soient détruits de fond en comble, +ces sépulcres blanchis où résident le mensonge et +l’iniquité ! »</p> + +<p>C’est Lamennais qui maudit :</p> + +<p>« Nous disons que votre société n’est pas même +une société, qu’elle n’en est pas même l’ombre, mais +un assemblage d’êtres qu’on ne sait comment nommer : +administrés, manipulés, exploités au gré de +vos caprices, un parc, un troupeau, un amas de bétail +humain destiné par vous à assouvir vos convoitises. »</p> + +<p>C’est Victor Hugo qui blasphème :</p> + +<p>« Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour +base la disproportion et l’injustice ? Ne serait-ce pas +le cas de tout prendre par les quatre coins et d’envoyer +pêle-mêle au plafond la nappe, le festin, et +l’orgie, et l’ivresse, et l’ivrognerie, et les convives, +et ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux +qui sont à quatre pattes dessous ; et de recracher +tout au nez de Dieu et de jeter au ciel toute la +terre ?</p> + +<p>« … C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis +des riches. »</p> + +<p>Non seulement le bonheur n’est pas venu, mais +l’honneur s’est enfui.</p> + +<p>Flaubert constate :</p> + +<p>« Avec le développement de la production capitaliste, +l’opinion publique européenne a dépouillé son +dernier lambeau de conscience et de pudeur. Chaque +nation se fait une gloire cynique de toute infamie +propre à accélérer l’accumulation du capital. »</p> + +<p>Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume +la situation du monde moderne en ces termes +qui flétrissent, qui crachent à la face de la Société :</p> + +<p>« Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur +la planche d’une latrine qui m’a l’air passablement +pourrie. »</p> + +<p>Qu’eût dit Flaubert aujourd’hui, après tant d’infamies, +de corruptions, de turpitudes !</p> + +<p>Quelles couleurs ce styliste eût trouvées sur sa +palette pour peindre ce tableau de hontes et d’ignominies !…</p> + +<p>Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque +terme, la grande maladie sociale prend un caractère +plus aigu.</p> + +<p>De lugubres scènes s’ajoutent au drame du prolétariat. — Qui +sera l’Homère effrayant de cette lamentable Iliade ?…</p> + +<p>Oui, Baudelaire a raison :</p> + +<p>« Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, +de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de +ne pas être touché du spectacle de cette multitude +maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant +du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure +et de tous les poisons nécessaires à la création des +chefs-d’œuvre ; dormant dans la vermine au fond des +quartiers où les vertus les plus humbles et les plus +grandes nichent à côté des vices les plus endurcis +et des vomissements du bagne ; de cette multitude +soupirante et languissante à qui la terre doit ses +merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux +couler dans ses veines, et qui jette un long regard +de tristesse sur le soleil et l’ombre des grands +parcs. »</p> + +<p>Faut-il s’étonner si le cri de douleur se change en +cri de révolte !</p> + +<p>Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué +par des suborneurs scélérats, s’écrie, comme +le bandit de Schiller :</p> + +<p>« Je veux vivre ; j’ai le droit de vivre, et la société +me refuse ce droit. Eh bien ! formons une société +nouvelle. Toutes les sociétés ont commencé par +la violence ; les premières tribus humaines ont été +des associations armées ; créons un monde et recommençons +l’histoire : notre société de bandits +sera plus juste que cette vieille société despotique +où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à +mourir ! »</p> + +<p>Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe ! +Ce sont les penseurs, les philosophes, les poètes +qui ont décrit, qui ont chanté les désespoirs de +notre siècle ! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat +général ! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises, +car M. Jean Grave n’a fait que les répéter !…</p> + +<p>Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M. +Jean Grave ! Vous savez bien que son livre n’a pas +allumé l’incendie ! Mais ce gouvernement imite ses +prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner +l’Idée !</p> + +<p>L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en +place ! Les jouisseurs veulent rester : l’Idée, elle, veut +marcher !</p> + +<p>Un poignard frappe le duc de Berry : aussitôt la +Restauration monte à la tribune et dit au Pays +éploré : « Le poignard qui a frappé le duc de Berry, +c’est une idée libérale ! »</p> + +<p>Une bombe éclate : aussitôt la troisième République +monte à la même tribune et crie au Pays affolé : « La +bombe qui vient d’éclater, c’est une idée anarchiste ! »</p> + +<p>Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, +à notre époque, les éclairs du Sinaï, M. David +Raynal fait voter une loi d’épouvante qui n’est autre +chose que la résurrection du vieux délit <i>d’excitation +à la haine et au mépris du gouvernement</i>.</p> + +<p>Seulement, on modifie un peu la formule : c’est le +délit d’excitation à la haine et au mépris de la <i>bourgeoisie</i> !</p> + +<p>Théophile Gauthier a raison :</p> + +<p>« Qu’importe que ce soit un sabre ou un goupillon +ou un parapluie qui nous gouverne ! — C’est toujours +un bâton !… » (Rires).</p> + +<p>Comme votre accusation est logique, Monsieur +l’Avocat général ! Vous reprochez à M. Grave d’<i>avoir +provoqué au vol</i> ! Qu’est donc ce nouveau délit ?</p> + +<p>M. Grave a-t-il provoqué au pillage de votre maison ?</p> + +<p>Non, n’est-ce pas ? Vous le proclamez incapable +de songer au bien d’autrui !</p> + +<p>Mais M. Grave est partisan du <i>communisme</i> : il +veut abolir la propriété bourgeoise, il croit que la +révolution prochaine aura pour mission de l’abolir ; +c’est sa doctrine — fausse peut-être — mais enfin +une doctrine dont il n’est pas le promoteur ; Proudhon +et beaucoup d’autres l’inventèrent avant lui.</p> + +<p>Voilà pourtant le délit dont l’accuse votre parole ! +Rêver une société autre que celle où vous régnez, +c’est provoquer au vol ! C’est être un criminel !</p> + +<p>Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté +de Jean Grave !</p> + +<p>Cela vous peine, Monsieur l’Avocat général ? Jean-Jacques +Rousseau est le père de la Révolution dont +vous êtes le fils ; Jean-Jacques Rousseau est donc +votre grand-père ; vous le voyez, je vous laisse en +famille ; n’ayez crainte, je vous y laisserai tout le +temps… (Hilarité).</p> + +<p>Jean-Jacques Rousseau a écrit ;</p> + +<p>« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa +de dire : « Ceci est à moi », fut le vrai fondateur de +la société civile ! Que de crimes, de misère et d’horreur +eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant +les pieux et comblant les fossés, eut crié à +ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur, +vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits +sont à tous et que la terre n’est à personne. »</p> + +<p>Ironie des choses ! Vous traduisez en cour d’assises +l’homme qui, fidèle à vos principes, veut renverser +les bornes posées par l’usurpateur que Jean-Jacques +Rousseau flétrissait !…</p> + +<p>Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution +prochaine dévastera vos études d’avoués et +de notaires, qu’elle brûlera tous les titres de la propriété +bourgeoise : vous oubliez vos décrets jacobins, +vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du +25 août, ordonnant de brûler sur la place publique +les titres du monde détruit !</p> + +<p>Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta +sur la place de Grève les chartes du régime vaincu, +le feu de joie qu’elles alimentèrent et la ronde +de la foule autour de ce feu de joie !</p> + +<p>Vous oubliez — ce sont vos archives, vos documents +officiels qui parlent — qu’en 1790, de sinistres +jacqueries éclatèrent sur toute la surface du territoire, +et que ces jacqueries étaient le fruit de provocations +épouvantables, et que ces provocations provenaient +des députés du Tiers, particulièrement +(voyez Taine, tome I, page 294, ou plutôt les pièces +qu’il copie), particulièrement des <i>procureurs</i> et des +<i>légistes</i>, ces ancêtres des avoués et des notaires… +(hilarité)… lesquels écrivaient à leurs commettants +des lettres incendiaires aussitôt affichées dans tous +les villages !</p> + +<p>Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean +Grave en prison !</p> + +<p>Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne +dis pas cinq ans, mais huit jours, mais un jour, +mais une heure de cellule, d’avoir prédit que, si l’on +fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et +aux nobles, on emploiera contre eux les moyens qu’ils +ont indiqués ?</p> + +<p>On vous menace : défendez-vous ! On vous attaque : +vengez-vous ! Oui, parlez de vengeance, mais +ne parlez pas de justice ! Votre justice, à défaut +d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes +d’un instinct ! Oui, vous n’êtes que des instinctifs ! +Allons ! Frappez, mais ne maudissez pas ! +Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez +plus droit au Verbe !… (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans +de prison pour avoir médit de la Patrie et de l’Armée, +pour avoir excité le soldat à l’indiscipline, pour +avoir provoqué au meurtre d’un officier.</p> + +<p>Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat +général : elle est plus meurtrière que la prose +de Grave. Elle consiste toujours à fouiller les 300 +pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, +feront pendre leur homme. Elle consiste à vous +présenter comme un système raisonné, comme un +froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la chute +fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré +à l’idée de Patrie.</p> + +<p>La Patrie !</p> + +<p>Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés. +Je suis de ceux dont le cœur la vénère ; et, +dans le domaine de la Pensée, par la parole et par +la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui +ne veulent plus, qui ne peuvent plus y croire.</p> + +<p>Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux +plus grands que moi l’ont traitée de dangereuse +chimère et de malfaisante utopie.</p> + +<p>« Quand je songe — s’écrie Tolstoï — à tous les +maux que j’ai vus et que j’ai soufferts, provenant +des haines nationales, je me dis que tout cela repose +sur un grossier mensonge : l’amour de la Patrie. »</p> + +<p>Et Victor Hugo prophétise :</p> + +<p>« Au vingtième siècle, <i>la guerre sera morte</i>, l’échafaud +sera mort, la haine sera morte, <i>la frontière +sera morte</i> : l’homme vivra ! »</p> + +<p>Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite +les grands hommes qui s’en firent les avocats.</p> + +<p>La défendons-nous bien, la Patrie, contre les +soupçons de la Pensée ? Au lieu de traquer les écrivains +qui la critiquent, ne ferions-nous pas mieux +de traquer les bandits qui la déshonorent ?</p> + +<p>Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean +Grave — si sa modestie me permet de le nommer +après de si grands noms — qui, à l’heure actuelle, +font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie ?</p> + +<p>Sous ce titre : <i>Les Sans-Patrie !</i> mon éloquent +confrère, M. le député Viviani, écrivait hier un bel +article.</p> + +<p>Il dénonçait les <i>hauts bandits de la Finance</i> — ce +sont ses propres termes — qui sont en train d’écouler +sur le marché français les 100 millions de rentes +italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à +Berlin.</p> + +<p>La Bourse est comme ces oiseaux de proie qui +déshonorent tout ce qu’ils touchent. Elle a déshonoré +la Propriété : elle souille la Patrie !</p> + +<p>Les voilà, les Sans-Patrie ! Les Sans-Patrie, qui +transformeront les citoyens du monde entier en Sans-Culottes — au +sens propre du terme, puisqu’au +train dont vont les choses ils ne leur laisseront +bientôt plus une paire de pantalons. (Mouvement).</p> + +<p>Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse +la responsabilité, mais que j’ai le droit de reproduire +à titre de document, puisqu’il les a versées dans le +domaine public :</p> + +<p>« Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes, +les fait diffamer par sa presse, ose leur +reprocher de ne pas aimer le pays. <i>Seulement il +protège les misérables qui dépouillent, exploitent, +trahissent la Patrie ! On a voté des lois contre les +associations de malfaiteurs. Quand est-ce qu’on va +les appliquer ?</i> »</p> + +<p>Je ne plaide pas contre le gouvernement, Messieurs +les Jurés ; je n’en ai cure.</p> + +<p>Je ne plaide pas pour les socialistes ; ils ne m’en +ont pas chargé.</p> + +<p>Mais je dis à M. l’avocat général : nous sommes +tous solidaires. Car, sous couleur de traquer l’Anarchie, +vous traquez la pensée humaine. Aujourd’hui, +vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste ; +demain, vous poursuivrez des socialistes, sous prétexte +qu’ils confinent à l’Anarchie ; après-demain +viendra le tour d’autres penseurs qui ne sont ni des +socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez +parce qu’ils sont des penseurs libres et que +vous n’admettez pas les penseurs libres — vous autres +les libres-penseurs !</p> + +<p>Vous êtes dans l’arbitraire, vous tomberez dans +l’oppression ; car l’arbitraire n’est pas une surface +plane sur laquelle on s’arrête : l’arbitraire est une +pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la +descend, on la descend jusqu’à la tyrannie !</p> + +<p>Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre +1893, j’attends une jurisprudence qui nous donnera +du malfaiteur la définition suivante : « Doit +être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui +osera penser que tout n’est pas pour le mieux dans +la meilleure des républiques. »</p> + +<p>Eh bien ! vous pouvez m’emprisonner avec les +autres, Monsieur l’Avocat général.</p> + +<p>Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne — ce +n’est pas mon affaire ici — je me permets +de vous dire :</p> + +<p>« Vous défendez la propriété : quand donc traquerez-vous +les <i>hauts bandits de la Finance</i> ?</p> + +<p>« Vous défendez la Patrie : quand donc traquerez-vous +la pieuvre cosmopolite dont les hideux tentacules +enlacent tous les peuples et leur sucent tout +leur sang ? »</p> + +<p>Je me permets de vous dire avec Viviani :</p> + +<p>« Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs, +vous les appliquez aux anarchistes d’en bas : quand +les appliquerez-vous aux anarchistes d’en haut ?</p> + +<p>« Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée : +quand les appliquerez-vous aux anarchistes de +la Bourse ?</p> + +<p>« Vous les appliquez à ceux que vous accusez de +faire sauter les édifices : quand les appliquerez-vous +à ceux qui font sauter les consciences ? » (Bravos ! +marques d’assentiment prolongées).</p> + +<p>Ah ! certains bourgeois qui croient incarner la +Patrie ont de drôles de manières de la défendre — la +Patrie !</p> + +<p>Et l’on s’étonne si la Patrie se discrédite, si les +écrivains, les penseurs, tendent de plus en plus à la +confondre avec l’<i>État</i>, c’est-à-dire avec cet assemblage +de lois contingentes et d’artificielles conventions +qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles, +ne gardant que ce caractère commun d’opprimer +toujours les faibles au profit de quelques +gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que +<i>gros</i>, puisqu’ils n’ont même plus cette circonstance +atténuante d’être <i>grands</i> !</p> + +<p>On s’étonne si Jean Grave, qui se souvient de +Tolstoï, ne voit dans la Patrie qu’une façade hypocrite +pour masquer les égoïsmes de l’État bourgeois ?</p> + +<p>On s’étonne s’il écrit :</p> + +<p>« Ce fut l’idée géniale de la bourgeoisie de substituer +l’autorité de la nation à celle du droit divin. »</p> + +<p>Avant lui, un homme qu’on n’a pas encore, que je +sache, inquiété pour sa propagande anarchiste, +l’honorable M. Yves Guyot, avait émis la considération +suivante :</p> + +<p>« La foi en l’État est une transformation de l’idée +religieuse. »</p> + +<p>Que voulez-vous ? l’idée religieuse se transforme +une fois de plus — et ce n’est pas fini, Messieurs les +Gouvernants !</p> + +<p>Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter +l’État. Les vôtres s’aperçoivent qu’on s’est moqué +d’eux, et, à leur tour, ils envoient l’État rejoindre +les vieilles lunes !</p> + +<p>Ce n’est que le premier pas de l’évolution nécessaire.</p> + +<p>Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de +l’État.</p> + +<p>Chamfort — l’ami de Mirabeau — un des soldats +de la Révolution française, a écrit : « <i>Un heureux +instinct</i> semble dire au peuple : Je suis en guerre +avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à +me gouverner, même avec ceux que je viens de +choisir moi-même. »</p> + +<p>Le même Chamfort ajoutait : « En voyant les brigandages +des hommes en place, on est tenté de regarder +la société comme un bois rempli de voleurs +<i>dont les plus dangereux sont les archers préposés +à la garde des autres</i>. »</p> + +<p>Vous entendez bien que les <i>archers</i>, dans la pensée +de Chamfort, ce sont les gendarmes, quel que +soit l’uniforme dont la garde-robe nationale les ait +affublés !</p> + +<p>Thomas Paine, l’illustre Conventionnel, l’auteur +des <i>Droits de l’homme</i> — encore un grand ancêtre, +Monsieur l’Avocat général ! car, vous l’observez, je +ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels, +des Girondins, des Constituants, des Philosophes +du dix-huitième siècle ! Je vous laisse en +famille : n’ayez crainte : vous y resterez tout le temps — Thomas +Paine complétait ainsi la pensée de +Chamfort :</p> + +<p>« De mémoire humaine, le métier de gouvernant +a toujours été monopolisé par les individus les plus +ignorants et les plus canailles de l’humanité ! »</p> + +<p>Vous voyez. Messieurs les Jurés, qu’on n’a attendu +ni M. Élisée Reclus, ni M. Jean Grave, pour dire +cela au peuple ! Voilà plus de cent ans qu’on a commencé +à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu’on +le lui répète.</p> + +<p>Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd’hui +que les politiciens de tous poils, qu’ils soient vêtus +de blanc, de noir ou de rouge, lui chanteront la +même antienne et ajouteront un nouveau chapitre +au livre déjà si long des mensonges de l’humanité.</p> + +<p>Il n’en veut plus. Il en est désabusé — pas plus de +ceux-là que des autres, de tous, quel que soit leur +nom. Ce qu’il abhorre, c’est la <i>politique</i>, cette science +bourgeoise inventée pour servir de masque au Parlementarisme +bourgeois.</p> + +<p>Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe +l’État rejaillit forcément sur l’Armée.</p> + +<p>En effet, l’Armée, en temps de paix, apparaît comme +une sorte de gendarmerie gigantesque au service +de l’État : et plus l’État semble oppresseur, plus il +couve de sourdes haines contre l’Armée, instrument +de ses oppressions.</p> + +<p>Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de +M. Grave. Ils sont d’un poète exquis, du poète à la +Tour d’Ivoire, de M. Alfred de Vigny :</p> + +<p>« L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en +guerre, devient une sorte de gendarmerie. <i>Elle se +sent comme honteuse d’elle-même</i> et ne sait ni ce +qu’elle fait, ni ce qu’elle veut. »</p> + +<p>Ce terme <i>honte</i> accolé au mot <i>Armée</i>, je ne sais +rien de plus terrible ni de plus sacrilège.</p> + +<p>Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues +en germe là-dedans ?</p> + +<p>Vous voulez faire donner cinq ans de prison à +M. Grave parce que son livre, si les soldats l’avaient +lu, aurait pu « les dissuader de se courber sous la +discipline abrutissante » !</p> + +<p>Poursuivrez-vous la prochaine édition des <i>Souvenirs +de jeunesse</i> de M. Renan, dans lesquels il raconte +qu’il n’aurait jamais pu se faire à la discipline +militaire, et que, si on l’avait contraint d’être soldat, +il aurait déserté ?</p> + +<p>Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous +assure, que celui que flétrit votre acte d’accusation.</p> + +<p>Car l’édition poursuivie n’a pu visiter la caserne : +Vous savez qu’elle n’a visité que des journalistes.</p> + +<p>Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois +des livres de Renan ; et le soldat qui tombe sur les +lignes relevées, le soldat auquel on a donné huit +jours de prison qu’il ne méritait pas et qui est mécontent +de son capitaine, le soldat songera :</p> + +<p>« Tiens ! mais M. Renan, c’est une gloire de l’humanité ! +M. le ministre l’a dit en inaugurant son dernier +buste ! Si une gloire de l’humanité affirme qu’elle +n’aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté +pour s’y soustraire, pourquoi n’imiterais-je pas cette +gloire ? »</p> + +<p>Le syllogisme est des mieux construits, et il peut +bien produire la propagande par le fait, car un soldat +déserte plus facilement qu’il ne crève le ventre +à son capitaine.</p> + +<p>Est-ce que M. Jean Grave l’a jamais dit à un soldat, +de crever le ventre à son capitaine ?</p> + +<p>Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou +lui envoyer une gifle, cela revient absolument au +même, puisque, s’il lui crève le ventre, il sera condamné +à mort, et que, s’il lui envoie une gifle, il le +sera également, aux termes du Code militaire qu’à +peu près unanimement nous trouvons un peu excessif.</p> + +<p>Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette +inique méthode qui consiste à isoler deux lignes d’un +livre tout entier, à présenter comme la dominante +d’un ouvrage ce qui n’est que la conclusion fébrile +d’une période en chaleur.</p> + +<p>Si vous voulez trouver une provocation au meurtre +des soldats de l’armée française, ce n’est pas dans +Jean Grave qu’il faut la chercher : c’est plus loin et +plus haut.</p> + +<p>Écoutez cette page ; Victor Hugo s’adresse aux +Belges :</p> + +<p>« <i>Peuples ! Il n’y a qu’un peuple ! Si Bonaparte +arrive, si Bonaparte vous envahit, traînant à sa +suite… cette armée… ces régiments dont il a fait +des hordes… ces prétoriens… ces janissaires… qui +auraient pu être des héros et dont il a fait des <b class="rm">brigands</b></i> ; +s’il arrive à vos frontières, <i>courez aux fourches, +aux pierres, aux faulx, aux socs de vos +charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, +prenez vos carabines : faites cela !</i> »</p> + +<p>Ces <i>hordes</i>, ces <i>janissaires</i>, ces <b>brigands</b>, c’était +l’armée française !… (Longue sensation).</p> + +<p>Car si l’armée française n’est respectable que sous +la République, comme les trois quarts du siècle nous +fûmes en monarchie, on a pu, trois ans sur quatre, +mépriser l’armée française !</p> + +<p>Eh bien ! je vous le demande, si la haine politique, +la haine de parti a pu, chez un grand homme, s’égarer +au point de crier à l’étranger : « Assassine l’armée +française ! », quoi d’étonnant que les indignations +sociales d’un jeune polémiste lui aient soufflé +quelques lignes ardentes qui sont de bien pâles choses +à côté de la provocation épouvantable sortie des +lèvres du grand Victor Hugo !</p> + +<p>Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l’avez +mis au Panthéon et vous l’y avez fait conduire par +ces soldats de l’armée française que jadis il avait +traités de hordes et de brigands !</p> + +<p>Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de +prison pour sauver l’honneur de l’Armée !…</p> + +<p>O logique de votre justice !</p> + +<p>Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans +de prison parce qu’à la fin d’un chapitre où il retrace +la barbarie de certains patrons qui abusent de la +machine humaine, qui ont un caillou dans le cœur +et des écus à la place d’entrailles, il songe que, si +les martyrs d’une exploitation sans vergogne tuaient +un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait +d’exemple aux autres !</p> + +<p>Cette indignation du penseur, vous la taxez d’apologie !</p> + +<p>Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d’autres +indignations ?</p> + +<p>Écoutez ces lignes, Monsieur l’Avocat général. Je +les emprunte à un journal qui n’est pas le journal +<i>La Révolte</i> : c’est le journal de M. de Goncourt.</p> + +<p>Le 13 janvier 1871, il s’étonne que la population +<i>meure de faim</i>, reste impassible, quand des boulangers — il +en cite un : je ne le nomme pas — offrent +aux riches du <i>pain blanc</i> et des <i>croissants</i>, lorsque +des marchands leur procurent du <i>gibier</i> et de la +<i>volaille</i>. Son étonnement s’irrite, s’exaspère et s’écrie +à la fin :</p> + +<p>« Quand je lisais dans le journal de Marat les +dénonciations furibondes de l’<i>Orateur du Peuple</i> +contre la classe des épiciers, je croyais à de l’exagération +maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat +était dans le vrai. <i>Pour ma part, je ne verrais +aucun mal à ce qu’on accrochât à la devanture de +leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs sournois…</i></p> + +<p>« <i>Peut-être quelques assassinats intelligemment +choisis sont, dans les temps révolutionnaires, le +seul moyen pratique de retenir la hausse dans les +limites raisonnables.</i> »</p> + +<p>Elle est jolie, la provocation ! Elle est jolie, l’apologie !</p> + +<p>Et quand le même de Goncourt, songeant à tous +ces oisifs qui vivent des sueurs du peuple, s’écrie :</p> + +<p>« <b>Ce serait un grand débarras de la bêtise chic +et de l’imbécillité élégante qu’une machine infernale +qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris +faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du +bois de Boulogne !…</b> »</p> + +<p>Oui ou non, provoque-t-il à l’assassinat ?</p> + +<p>Quand c’est du de Goncourt, vous souriez : c’est +de la littérature !</p> + +<p>Quand c’est du Grave, vous frémissez : c’est de +l’anarchie !</p> + +<p>Eh bien ! moi, je vous dis : j’ignore ce que c’est ; +mais ce que vous faites, vous, ce n’est pas de la justice !</p> + +<p>Allons ! soyez francs ! Déchirez le voile !</p> + +<p>Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d’une +pensée que vous traduisez en cour d’assises : c’est +la pensée elle-même.</p> + +<p>Ce n’est point parce que M. Grave a écrit des paroles +imprudentes ou criminelles que M. l’avocat général +vous le défère. C’est parce que M. Grave a formulé +une théorie scientifique qui est en contradiction +avec celle de M. l’avocat général. Ou si vous préférez, +le crime de M. Grave consiste dans l’expression +même de sa théorie.</p> + +<p>Ce n’est pas un homme qu’on veut emprisonner : +c’est une idée.</p> + +<p>On demande au Jury moderne de condamner un +système politique, comme, au siècle de Louis XIV, +on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de +condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation.</p> + +<p>Ma comparaison vous déplaît ? Je la change :</p> + +<p>On demande au Jury moderne de condamner un +système qui se prétend celui de l’avenir, comme on +eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner +qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les +principes de la société moderne.</p> + +<p>M. l’avocat général vous dit :</p> + +<p>La théorie que j’accuse, si elle était réalisée, supprimerait +la bourgeoisie !</p> + +<p>Absolument comme le système bourgeois a, par +sa réalisation, fait disparaître la noblesse…</p> + +<p>Chaque fois qu’on met une chose à la place d’une +autre, on est obligé d’enlever la première pour y +mettre la seconde.</p> + +<p>L’ancien Parlement eût sans doute condamné les +principes de la société moderne.</p> + +<p>Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent +comme ceux de la société future ?</p> + +<p>Je vous dis : non !</p> + +<p>Pourquoi ?</p> + +<p>Parce qu’en condamnant, l’ancien Parlement fût +resté logique avec lui-même : c’était un pouvoir de +droit divin.</p> + +<p>Au lieu qu’en condamnant, vous vous infligeriez +un démenti à vous-mêmes : vous êtes un pouvoir de +libre examen.</p> + +<p>Vous êtes les fils d’une Révolution qui s’est faite +précisément pour rendre impossible la chose qu’on +vous sollicite de faire aujourd’hui.</p> + +<p>Vous pouvez condamner un homme ; vous pouvez +condamner un crime : vous ne pouvez plus condamner +une idée.</p> + +<p>Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si +c’est possible.</p> + +<p>Rassurez-vous, Messieurs les Jurés, et ne vous +faites pas un monstre de l’idée de M. Grave. Cette idée +n’est pas le champignon dont vous parlait tout à +l’heure M. l’avocat général, et qui serait éclos, sans +racine, dans un délire fin-de-siècle. Elle n’est pas +récente. Elle est vieille de deux cents ans. Non seulement M. +Grave n’a pas enrichi par ses bombes le martyrologe +bourgeois, mais il n’a pas même enrichi par +son livre le répertoire intellectuel de l’humanité.</p> + +<p>Quelle est donc l’idée de M. Grave ?</p> + +<p>Elle se résume en deux propositions :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Si l’homme est mauvais, la faute en est imputable +à l’outillage social. Détruisons cet outillage : +l’homme deviendra bon ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Pour prévenir le retour de l’outillage social, il +faut arriver à l’élimination complète du principe d’autorité.</p> + +<p><i>L’élimination complète du principe d’autorité et +des institutions, des pouvoirs qui le manifestent</i> : +voilà le <i>moyen</i> et la <i>fin</i> de l’anarchie scientifique dont +le but est la réalisation du bonheur commun par la +suppression de la concurrence et l’harmonie des intérêts.</p> + +<p>Je ne discute pas. Je ne réfute pas : j’expose.</p> + +<p>Est-ce nouveau, cela ?</p> + +<p>Prenez Rabelais et lisez la description de l’abbaye +de Thélème :</p> + +<p>Plus de gouvernement, plus de contrainte, l’individualisme +substitué partout à la collectivité ; et au-dessus +de la porte, pour principe, la loi unique : +<i>Fais ce que veulx</i> — c’est-à-dire : <i>Fais ce que dois</i>, +puisque, par hypothèse, l’homme étant devenu bon, +son <i>vouloir</i> désormais se confond avec le <i>devoir</i>.</p> + +<p>Ouvrez Voltaire : son héros Candide visite l’<i>Eldorado</i>, +l’Éden rêvé par l’esprit du philosophe. C’est +comme l’abbaye de Thélème : pas de lois, pas de contrainte ; +l’harmonie, le bonheur partout.</p> + +<p>« Candide demanda à voir la cour de justice, le +Parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point et qu’on +ne plaidait jamais : il s’informa s’il y avait des prisons, +et on lui dit que non. »</p> + +<p>Proudhon, dans les temps modernes, précise cet +idéal, l’arrache au pays des rêves, le fixe dans celui +des idées positives.</p> + +<p>Ouvrez l’<i>Encyclopédie générale</i> de M. Ranc au mot +<i>Anarchie</i>.</p> + +<p>M. Ranc rappelle d’abord la théorie formulée ainsi +par Condorcet :</p> + +<p>« Le premier terme de la série gouvernementale +étant l’absolutisme, le terme final, fatidique, est l’anarchie. »</p> + +<p>Et cette autre de Proudhon :</p> + +<p>« L’anarchie, telle est la forme dont nous approchons +tous les jours, et qu’une habitude invétérée d’esprit +nous fait regarder comme le comble du désordre +et l’expression du chaos. »</p> + +<p>M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme +à son tour que :</p> + +<p>« Le but de la Révolution, c’est la suppression +même de l’autorité, c’est-à-dire du gouvernement. »</p> + +<p>Et il donne, à son tour, cette définition de l’anarchie :</p> + +<p>« L’élimination de l’autorité dans ses trois aspects +politique, social, religieux ; la dissolution du gouvernement +dans l’organisme naturel. »</p> + +<p>Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations :</p> + +<p>« Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés, +pour les jouisseurs, toute idée de justice est +une idée de désordre, toute tentative contre les privilèges +est une manifestation anarchique. La pensée +seule de se soustraire à l’exploitation est une pensée +coupable. Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en +paix. »</p> + +<p>Et il conclut :</p> + +<p>« Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui +se résolvent dans un troisième terme plus général, +celui d’anarchie, tel que l’a défini Proudhon, c’est-à-dire +dans l’élimination radicale du principe d’autorité. »</p> + +<p>Voilà la théorie.</p> + +<p>— C’est une maladie morale ! — s’écrie M. l’avocat +général.</p> + +<p>Ah ! quand une idée nouvelle surgit dans le monde, +ne vous hâtez pas de crier : c’est une maladie morale !</p> + +<p>Il en est trop souvent des prétendues <i>maladies +morales</i> comme des sciences dites <i>occultes</i> !</p> + +<p>Qu’est-ce que la science occulte ? C’est la science +inconnue. Dès que la science inconnue devient la +science connue, elle cesse d’être occulte pour devenir +officielle.</p> + +<p>Jadis, notre chimie s’appelait l’<i>Alchimie</i>, et l’on +brûlait les alchimistes. Aujourd’hui l’<i>Alchimie</i> est +devenue notre chimie, et l’on décore les chimistes.</p> + +<p>Il en est de la sociologie comme de toutes les +sciences.</p> + +<p>Toute idée qui n’est pas consacrée, vulgarisée, +tombée dans le bagage de nos opinions courantes, +qui choque nos habitudes et notre éducation, nous +semble un monstre. Nous la traitons facilement de +maladie morale, et nous avons vite fait de répondre +à qui nous l’expose : « Vous êtes un détraqué ! »</p> + +<p>Si l’on avait dit à un vieux sénateur romain : +« L’esclavage est une honte, il faut abolir l’esclavage ! », +le vieux sénateur romain aurait riposté :</p> + +<p>« Détruire l’esclavage ? Vous n’êtes qu’un anarchiste ! +L’esclavage ! mais c’est la base de la société ! +C’est la base de toute société ! Point de société sans +esclavage !… » Et, la main sur le digeste, le vieux +sénateur aurait défendu l’esclavage, absolument +comme aujourd’hui, la main sur ses codes, M. l’avocat +général défend le capital.</p> + +<p>Pas une des institutions aujourd’hui défendues +par M. l’avocat général qui n’ait été jadis flétrie +comme une maladie morale.</p> + +<p>Si l’on avait prédit à un ancien la société du +moyen âge, il aurait répondu : « Vous êtes un malade ! »</p> + +<p>Si l’on avait prédit à un féodal la société moderne, +il aurait répondu : « Vous êtes un malade ! »</p> + +<p>Saint Grégoire de Nysse, l’immortel penseur du +IV<sup>e</sup> siècle — Grégoire de Nysse fut canonisé, et il a +été cité par la <i>Révolte</i> : à ce double titre, il ne doit +guère être sympathique à M. l’avocat général ; n’importe, +je lui emprunte quelques mots — Saint Grégoire +de Nysse a écrit ces lignes : « <i>Celui qui nommerait +vol ou parricide l’inique invention de l’intérêt +ne serait pas très éloigné de la vérité. Qu’importe, +en effet, que vous vous rendiez maître du +bien d’autrui en escaladant les murs ou en tuant +les passants, ou que vous acquériez ce qui ne vous +appartient pas par l’effet impitoyable du prêt ?…</i> »</p> + +<p>Si l’on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante :</p> + +<p>« Un jour viendra où ce que tu traites de vol et +d’assassinat deviendra la loi du monde, et où un +avocat général traduira en cour d’assises les écrivains +qui partagent ton avis. La société tout entière +sera fondée sur l’usure. On bâtira un temple qu’on +appellera la <b>Bourse</b>. Ce temple remplacera tes +cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le +temple de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de +ce temple nouveau se nommeront Lévy, Arton, +Reinach, Hugo Oberndœrffer. Ils escroqueront tout +l’or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront +tout ce qui est achetable, et même quelques-unes +des choses qui ne le sont pas. Et de vaines +révoltes contre leur effroyable empire ne serviront +qu’à rendre plus manifeste sa terrifiante solidité !… »</p> + +<p>Si l’on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint +Grégoire qui, lui, croyait en Dieu, eût joint les mains +et se fût écrié : « Seigneur, préservez-nous d’une pareille +maladie morale ! »</p> + +<p>La maladie a fait son cours. De temps à autre, +pour affirmer son méchant virus, elle fait éclore des +Panamas — ces accidents tertiaires d’un corps social +qui se décompose et s’effondre ; et chaque jour +grandit le chancre qui, bientôt, nous pourrira tous ! +(Vive émotion).</p> + +<p>Ah ! ne vous pressez pas de dire : ceci est une +maladie morale !</p> + +<p>Ceci, bon ou mauvais, ceci, c’est la Pensée humaine.</p> + +<p>Ne mettez pas la Pensée en prison.</p> + +<p>Toujours elle s’échappe.</p> + +<p>Ne cherchez pas à tuer la Pensée : elle ressuscite +toujours !</p> + +<p>Voyez ! On l’a pendue à tous les gibets, on l’a +clouée à tous les piloris : elle a éclairé tous les gibets +de ses rayons, elle a illuminé tous les piloris du +feu de ses auréoles !</p> + +<p>On l’a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée ! Dans +des enceintes très semblables à la nôtre, des magistrats, +vêtus des mêmes pourpres et coiffés des mêmes +bonnets que M. l’avocat général, l’ont écrasée sous +les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières +bercées par les mêmes inflexions de voix, +rythmées par les mêmes balancements de gestes, +car, au milieu des évolutions, des révolutions, des +cataclysmes, quand tout change et quand tout craque, +l’immobile justice humaine, cette éternelle victorieuse +de la veille qui est toujours la vaincue du +lendemain, garde le même geste et la même physionomie !</p> + +<p>Pour la Pensée, la Conciergerie est l’antichambre +du Panthéon !</p> + +<p>Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser +la statue d’une de leurs victimes !</p> + +<p>On croyait étouffer la Pensée : la Pensée est rayonnante !</p> + +<p>Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places +publiques, les Étienne Dolet, couronnés d’immortelles, +sourient aux clartés matinales qui saluent +le réveil de Paris !</p> + +<p>Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez +pas !</p> + +<p>Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin ? La +Pensée ! Elle est l’univers ! Vous, vous n’êtes que +des atomes !</p> + +<p>Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on +l’outrage ou qu’on la salue, la Pensée reste la Pensée — la +Pensée qui raisonne et qui croit, qui espère +et qui rêve — un rêve peut-être dangereux, peut-être +irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela +seul qu’il est le rêve !</p> + +<p>Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez +rêver tout à sa guise le cerveau de l’humanité !</p> + +<p>Défendez-vous ; ne persécutez pas !</p> + +<p>Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie +du fond de ma poitrine, avec toutes les énergies de +ma foi et de ma jeunesse : Jurés de la fin de ce siècle, +ne soyez pas persécuteurs !… (Applaudissements).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">LE PROCÈS DES TRENTE</h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br> +<span class="i">Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Août 1894</span></p> + + +<blockquote> +<p>Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les <i>Intellectuels +de l’anarchie doctrinale</i>, par antithèse avec les <i>Propagandistes +par le fait</i>.</p> + +<p>Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont +trop ému l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les +mémoires.</p> + +<p>On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement +votée et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 +relative aux <i>associations de malfaiteurs</i>.</p> + +<p>En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction +confiée à M. le juge Meyer.</p> + +<p>Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation +renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente +accusés désormais célèbres sous ce seul nom : <i>Les Trente</i>, +comme coupables de :</p> + +<p class="ugap">S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, <i>affiliés à une +association</i> formée dans le but de préparer ou de commettre +des crimes contre les personnes ou les propriétés, ou +d’avoir <i>participé à une entente</i> établie dans le même but.</p> + +<p class="ugap">Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient : +<i>Paul Reclus</i> (le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), <i>Cohen</i> +(le traducteur d’<i>Ames solitaires</i>, la pièce de Haupman), +<i>Duprat</i>, <i>Martin</i> et <i>Pouget</i>. Depuis, la cour, jugeant par <i>contumace</i>, +c’est-à-dire sans l’assistance du jury, a, par arrêt du 31 +octobre 1894, condamné chacun d’eux au maximum de la peine, +soit <i>vingt ans de travaux forcés</i>.</p> + +<p>Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury +étaient : <i>Jean Grave</i>, <i>Sébastien Faure</i>, <i>Chatel</i>, <i>Ledot</i>, <i>Matha</i>, +<i>Agnéli</i>, <i>Bastard</i>, <i>Paul Bernard</i>, <i>Brunet</i>, <i>Billon</i>, <i>Soubrier</i>, <i>Daressy</i>, +<i>Tramcourt</i>, <i>Chambon</i>, <i>Malmaret</i>, <i>Fénéon</i>, <i>Chéricotti</i>, +<i>Ortis</i>, <i>Bertani</i>, <i>Liégeois</i>, <i>la veuve Milanaccio</i>, <i>la fille Cazal</i>, <i>la +femme Chéricotti</i>, <i>la veuve Belloti</i> et <i>Louis Belloti</i>.</p> + +<p>Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande +avaient à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce +chef, ils furent condamnés par le jury.</p> + +<p>Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à +l’<i>association</i> prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs — les +<i>Intellectuels</i>, pour reprendre le mot consacré.</p> + +<p>En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal +rédacteur du journal <i>La Révolte</i>, le moderne théoricien de +l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les +livres et les écrits avaient organisé la <i>secte</i> et créé l’<i>entente</i> poursuivie.</p> + +<p>A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant +apôtre du nouveau système, l’infatigable orateur de réunions +publiques, défendu par M<sup>e</sup> Desplas. (La plaidoirie de M<sup>e</sup> Desplas +a paru <span lang="la" xml:lang="la">in extenso</span> dans le numéro de la <i>Libre Parole</i> du 12 août +1894).</p> + +<p>Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à +l’effort du réquisitoire étaient : <i>Chatel</i>, le directeur de la <i>Revue +Libertaire</i>, l’esthète audacieux ; <i>Fénéon</i>, employé au ministère +de la guerre, le <i>critique aigu</i>, comme l’a appelé M. Stéphane +Mallarmé.</p> + +<p>M. l’avocat général Bulot occupait le siège du ministère public.</p> + +<p class="ugap">Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean +Grave :</p> + +<p class="ugap">Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier +rang, Jean Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.</p> + +<p>C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue +en 1883, a exposé le plan de la doctrine anarchiste : — « La +propagande ouverte, y lit-on, doit servir de plastron à +la propagande par les actes, secrète celle-là ; elle doit +lui fournir les moyens d’action qui sont les hommes, +l’argent et les relations… et mettre en lumière les actes +accomplis. »</p> + +<p>Plus tard, directeur du journal <i>La Révolte</i>, il a exalté les +crimes des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe, +Pini et Duval, et ouvrant une souscription qui, centralisée +par Paul Reclus, n’avait qu’un objet : alimenter +l’anarchie. — En 1894, il a fait paraître une seconde brochure +intitulée : <i>La Société mourante et l’Anarchie</i>. — Il +y fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de +choses anarchique. — Dans le journal <i>La Révolte</i>, après +le 19 décembre 1893, il continuait à fournir aux affiliés les +moyens de correspondre entre eux par la voie de son journal, +provoquant en leur faveur des souscriptions, et ne négligeant +aucun moyen de maintenir une entente constante +entre eux et lui.</p> + +<p class="ugap">C’est à l’audience du 9 août 1894 que M<sup>e</sup> de Saint-Auban a +prononcé pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p> + +<p>Dispensez-moi de tout exorde : J’ai hâte de m’expliquer !</p> + +<p>Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni +phrases convenues, ni discussions de théorie, de +doctrine, de politique. Dieu me garde de m’exposer +au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès +de Jean Grave, tenté de faire un pot-pourri économique +et social ! D’ailleurs — c’est une réflexion critique — en +matière de pot-pourri, je n’imiterais jamais +la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires).</p> + +<p>Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat +général a tenté un effort suprême pour corriger les +impuissances de l’instruction et des débats :</p> + +<p>De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait +contre Jean Grave une preuve impossible, mais n’a +pu rapporter une lettre, un témoignage ou un indice, +si faible et fragile fût-il !</p> + +<p>Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est +tellement évanouie que, après ces deux audiences, +vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si, plaidant un +procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée +en 1893, M. l’avocat général n’avait pas eu la chance +de découvrir une brochure de 1883 — une brochure +bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou quarante +fois prescrite ! Mais il en est, paraît-il, des brochures +anarchistes comme du vin : elles se bonifient en +vieillissant (Hilarité).</p> + +<p>Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat +général, de la trouver, cette brochure ! Que vous +l’avez bien lue ! Vous l’avez distillée !…</p> + +<p>Vous êtes un merveilleux impressionniste ! Vous +avez eu tort de railler les tendances esthétiques de +l’accusé Chatel : vous parlez une autre langue, vous +visez un autre but, mais vraiment vous partagez +son goût pour l’impressionnisme ! Pour employer +son mot qui est devenu le vôtre, vous <i>n’embrouillardez</i> +pas vos réquisitoires. Oh ! non, ils demeurent +très clairs ! Mais vous avez <i>embrouillardé</i> ce +procès !… (Hilarité générale).</p> + +<p>Non seulement vous avez remplacé les démonstrations +par la lecture de la fameuse brochure — ce +qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour +le troubler, évoqué de sanglants fantômes : Ravachol, +Vaillant, Émile Henry, Caserio ! Et, comme +s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres décapités, +vous êtes allé en Espagne chercher un spectre +fusillé : vous avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas !</p> + +<p>Et, pour compléter la mise en scène, vous faites +comparaître Jean Grave, le penseur, — un +penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un +penseur, messieurs ! — dans un incroyable décor, +un décor des <i>Brigands</i> d’Offenbach, à côté d’un voleur, +Ortiz !…</p> + +<p>Décor bizarre !</p> + +<p>Une escopette ! Deux longues canardières qui ont +dû être maniées par Fra Diavolo ! Détail plein de +couleur locale !… N’y a-t-il pas quelques Italiennes +dans le fond du paysage ?… (Hilarité).</p> + +<p>Une belle couverture en soie bleue ! De l’argenterie, +des bibelots, de la vaisselle à foison ! Une bicyclette ! +sans que je puisse deviner quelle peut bien +être sa signification symbolique au procès !… (Rires). +Pour saupoudrer le tout, quelques petits explosifs +afin de permettre à la chimique éloquence de M. +l’expert Girard de détonner officiellement en cour +d’assises, et un peu de fulmi-coton — ce qui était +très dangereux, Monsieur l’Avocat général, car la +chaleur de votre éloquence aurait pu la faire éclater ! +(Hilarité).</p> + +<p>Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent +se rafraîchir à Paris, entrait aujourd’hui au +Palais, il dirait à sa femme : « Tiens, on juge une +troupe de cambrioleurs, et — montrant Jean Grave — voilà +sans doute leur chef !… (Hilarité).</p> + +<p>M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner +le jury ; il a exhibé, au bon moment, un instrument +extraordinaire : celui dont, paraît-il, usent +les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des +bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient +pas de pareils instruments : M. l’avocat général l’affirme !… +Aujourd’hui, M. l’avocat général, qui défend +la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes ! +Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a +rien à en craindre : ils font partie de la société !… +(Hilarité générale).</p> + +<p>Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, +je parlerai brièvement.</p> + +<p>Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but. +S’il est vrai qu’une défense doive s’inspirer de l’accusé +et tâcher d’en refléter la physionomie intime +pour la révéler aux juges, la mienne aura pour +marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est +pas l’orateur brillant ; Jean Grave est le chercheur +austère ; tout ce qui brillerait sans prouver le dépeindrait +mal. La procédure le qualifie d’<i>homme de lettres +d’un réel mérite</i> ; je remercie la procédure ; +mais le vrai mot qui lui convienne est celui de <i>laborieux</i>. +Ses livres, que défend une aridité doctrinale, +ne sollicitent guère la passion facile des masses ; ils +ne parlent qu’aux intellectuels ; et, seuls, les intellectuels +ont le courage de les lire et la force de les +approfondir.</p> + +<p>Un autre mot convient à Jean Grave : c’est un honnête +homme. S’il y a des péchés dans sa vie, tous ses +péchés sont des écrits. Si c’est un récidiviste, c’est +un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont rares +les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne +connaît pas la tristesse des lâches variations ! Rassurez-vous, +Jean Grave ! Quelles que soient vos théories, +comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint +votre dignité ! Rassurez-vous : il n’y a pas ici +que le cri du réquisitoire ! Vos amis se souviennent +de vous ! et les loyales mains qui se mirent dans la +vôtre continueront de la presser !</p> + +<p>La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme +privé ?</p> + +<p>On peut rêver une société autre que celle où l’on +vit, on peut espérer un <i>avenir</i>, comme disait La +Bruyère, et n’être pas un malfaiteur !</p> + +<p>Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect +d’anarchie, le journal <i>Le Temps</i>, qualifiait tout récemment +de « <i>penseur immortel</i> » ; Proudhon, le +maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy +appelait, l’autre jour, à la tribune « <i>l’anarchisme +scientifique et philosophique</i> » ; Proudhon qui, +de l’anarchisme, a dégagé les principes et précisé les +théories : Proudhon a formulé ce jugement terrible, +qui en dit plus que toute la <i>Révolte</i> : « <i>La propriété, +c’est le vol !</i> »</p> + +<p>Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, +et que Proudhon l’eût trouvé sur sa route, il eût recherché +votre adresse pour vous le rapporter. M. +Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la +masse, et du retour violent des biens des particuliers, +n’en ferait ni plus ni moins que Proudhon, l’anarchiste ; +et Jean Grave, le communiste, imiterait M. +Guesde, le collectiviste parlementaire.</p> + +<p>Au surplus, pourquoi s’attarder ? La probité de +Jean Grave — ce malfaiteur ! — est incontestable. +Tout son passé l’atteste. Dans le premier procès, M. +le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat +général, l’avez reconnu ; il n’y a pas jusqu’au +rapport de police qui n’ait dû joindre à ces attestations +si hautes son pâle certificat. Il confesse que +Jean Grave <i>n’a jamais été l’objet d’aucune remarque +défavorable</i>. Et pourtant, dans un tel procès, +lorsqu’il s’agit de Jean Grave, Dieu sait si l’on +a dû se tournebouler l’entendement afin d’en trouver, +des <i>remarques défavorables</i> ! Pour obtenir cet hommage +incolore, il faut avoir été un homme toujours +rudement vertueux !…</p> + +<p>J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus +proclamer la haute honorabilité de l’homme.</p> + +<p>Vous avez entendu la franche et noble parole de +M. Frantz Jourdain ?</p> + +<p>Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, +l’éminent anthropologiste, le très distingué +professeur de l’École de médecine. Elle va vous révéler +le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son +cerveau, sa pensée qu’on accuse ? C’est son cerveau +que je défends.</p> + +<blockquote> +<p>Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave :</p> + +<p class="ugap">Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la <i>Révolte</i> +où j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du +droit de punir que j’avais affirmé dans mon cours comme +résultant de la nécessité de punir. Je sus, par l’intermédiaire +de M. <i>Élie</i> Reclus, que l’auteur de cet article était +M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie.</p> + +<p>Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa +d’aller le voir à la prison.</p> + +<p>Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès +l’abord, de sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant +été interrompue par d’autres visiteurs, je retournai une +fois ou deux à Sainte-Pélagie pour la continuer.</p> + +<p>Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister +très assidûment à mon cours et de s’y intéresser, +m’adressant de temps en temps, soit verbalement à l’issue +des leçons, soit par écrit, des objections auxquelles je répondais. +J’ai pu constater ainsi, bien que je n’aie pas réussi +à le persuader, sa profonde conviction, sa sincérité parfaite, +son aptitude à écouter et à saisir les démonstrations +les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie irréprochable +dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion +d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment +reçu qu’une instruction primaire, cependant, et il a dû +faire de grands efforts pour l’accroître, ce qui est la preuve +d’une élévation et d’une énergie de caractère peu communes.</p> + +<p>Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement +scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique +violente que le mien, me semble indiquer toute autre chose +que l’irréflexion et la violence. C’est pourquoi j’ai conçu +pour le caractère de M. Grave une réelle sympathie, malgré +ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa doctrine. +Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un +homme comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher +l’emploi de moyens tels que la dynamite et le couteau pour +répandre et faire triompher des idées.</p> + +<p>Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération +la plus distinguée.</p> +</blockquote> + +<p>— Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du +débat.</p> + +<p>Ce procès, si on élague toutes les considérations +étrangères dont on voudrait l’encombrer et qui le +défigurent, est un pur procès d’association.</p> + +<p>Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir, +ni des idées, ni des tendances, ni des théories +de Jean Grave. Tout cela n’a rien à voir ici.</p> + +<p>M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois +nouvelles, a déclaré « qu’elles ne visent pas l’anarchisme +scientifique et philosophique, mais bien les +faits criminels et l’incitation à ces faits ».</p> + +<p>Retenez cela, Messieurs les Jurés. Il faudra vous +demander si, abstraction faite de ses idées et des +écrits qui les expriment, Jean Grave a commis un +« acte », et cet acte, par définition et par hypothèse, +ne peut être que la fondation d’une société de malfaiteurs, +ou l’affiliation à cette société.</p> + +<p>Je dis : <i>abstraction faite de ses idées et des écrits +qui les expriment</i>. Car les questions qu’on vous +pose ne vous chargent pas d’examiner la moralité ou +le danger de ces écrits.</p> + +<p>Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de +votre juridiction.</p> + +<p>Ceux qui semblaient coupables ont été punis par +des condamnations précédentes.</p> + +<p>Les autres sont :</p> + +<p>Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme +<i>Jehan le Vagre</i> ;</p> + +<p>Ou les articles parus dans le <i>Révolté</i> jusqu’en 1887 ;</p> + +<p>Ou les articles parus dans la <i>Révolte</i> jusqu’en 1893.</p> + +<p>Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c’est +qu’apparemment ils ne tombaient pas sous le coup +des lois existantes ; et, si on a oublié de les poursuivre, +ils sont je ne sais combien de fois couverts par +la prescription.</p> + +<p>Quant aux écrits futurs, vous n’avez à vous en +préoccuper ni au point de vue juridique ni au point +de vue moral.</p> + +<p>Ni au point de vue juridique : car le délit n’est pas +commis encore.</p> + +<p>Ni au point de vue moral : car, si le délit est commis, +n’ayez crainte, Messieurs les Jurés, on vient de +nous fabriquer une bonne petite loi qui atteint beaucoup +d’autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera +beaucoup d’autres penseurs à retourner, comme +le sage, sept fois, sinon la langue dans la bouche, du +moins la plume dans l’écritoire, avant de se hasarder +à lâcher un bout de chronique !</p> + +<p>Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions +sur un point unique :</p> + +<p>Jean Grave s’est-il, par un fait matériel, extérieur, +affilié à une société quelconque ?</p> + +<p>Quand je dis <i>quelconque</i>, je me trompe, quoique, +aujourd’hui, en matière de preuve, l’adjectif soit fort +à la mode.</p> + +<p>La loi dont on vous demande l’application veut +« une société formée dans le but de préparer ou de +commettre des crimes contre les personnes ou les +propriétés ». (Art. 1<sup>er</sup>).</p> + +<p>Ces crimes, j’imagine, ne pouvant être des écrits, +sont des attentats matériels : explosions, vols, assassinats.</p> + +<p>Le mot <i>attentat</i> se trouve, d’ailleurs, en toutes lettres, +dans le rapport de M. Bérenger, et l’honorable +sénateur, visant des malheurs trop connus, précise +et parle « d’attentats qui répandent la destruction et +la mort sur un grand nombre de victimes ».</p> + +<p>La question qui se pose est donc la suivante :</p> + +<p>Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s’est affilié à +une <i>association</i> dont le but était de commettre des +crimes ?</p> + +<p>Vous a-t-on prouvé qu’il s’est <i>associé</i>, tout au moins +<i>entendu</i>, avec les hommes assis à ses côtés ?</p> + +<p>Jean Grave s’est-il, dans ce but, affilié à Sébastien +Faure, à Fénéon, à Chatel, à tous les autres ?</p> + +<p>Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et +ces hommes !</p> + +<p>Montrez-moi, du moins, les relations, orales, écrites, +pécuniaires, qu’il a entretenues avec eux !</p> + +<p>En lisant la procédure, j’ai été stupéfait.</p> + +<p>Je m’attendais à trouver, non une preuve — je savais +qu’elle n’existait pas — mais tout au moins une +présomption, un indice, un témoignage, cette <i>chose +quelconque</i> dont on semble désormais disposé à se +contenter.</p> + +<p>Qu’ai-je vu ?</p> + +<p>Le magistrat instructeur commence par lire à Jean +Grave un écrit incendiaire : vous croyez que c’est la +<i>Révolte</i> et que c’est signé de Jean Grave ?</p> + +<p>Du tout. C’est un recueil qui s’intitule : <i>Recueil +international</i> !</p> + +<p>Et Jean Grave de répondre :</p> + +<p>« Je n’accepte pas les théories de l’<i>International</i>. +J’ai toujours refusé d’entrer en relation avec les +rédacteurs de ce journal, parce que je le considérais +comme un journal subventionné par la police. »</p> + +<p>Et il ajoute ces mots que je vous signale parce +qu’ils sont la meilleure formule de l’état d’esprit de +Jean Grave et le résumé le plus net de ses théories :</p> + +<p>« Je ne suis pas partisan de la violence pour la +violence. Mais la violence découlera nécessairement +de la situation. »</p> + +<p>Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à +l’heure actuelle par beaucoup de bons esprits !</p> + +<p>C’était l’opinion de Béranger, quand il prédisait :</p> + +<p>« Nous approchons de l’état de crise et du siècle +des révolutions. »</p> + +<p>Le dramatique génie de Victor Hugo — le voyant +magnifique — a terriblement précisé la prédiction de +Béranger :</p> + +<p>« Le siècle ne finira pas sans une grande révolution. »</p> + +<p>C’est, à tort ou à raison, l’impression de Jean Grave. +Et cette impression ne tombe, j’imagine, sous le coup +d’aucun texte de loi !</p> + +<p>La réponse de Jean Grave était topique !</p> + +<p>Alors, M. le juge d’instruction renferme l’<i>International</i> +et, bien qu’il vienne d’affirmer à Jean Grave +qu’il ne s’agit pas le moins du monde de ses idées, il +exhibe — devinez quoi ? — <i>La Société mourante et +l’Anarchie</i> !… Et il relit de cet ouvrage, très aridement +doctrinal, les quelques extraits qui motivèrent +le procès que vous savez !</p> + +<p>De sorte qu’un esprit mal fait pourrait croire qu’à +l’heure actuelle, c’est encore <i>La Société mourante et +l’Anarchie</i> qu’on traduit à cette barre, et que, les circonstances +atténuantes accordées par vos prédécesseurs, +n’ayant permis d’infliger à Jean Grave que +deux ans de prison, on vient vous demander de +compléter leur besogne en accordant au Parquet un +petit supplément de vingt ans de travaux forcés !… +(Mouvement prolongé).</p> + +<p>Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion, +c’est une lettre de Jean Grave écrite à ses +coaccusés, qui le mette en rapports criminels avec +eux, qui me le montre préparant des vols ou des +assassinats.</p> + +<p>Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n’a pu +s’associer ! Pour s’associer, c’est comme pour se marier, +il faut être au moins deux ! Les malfaiteurs eux-mêmes +ne sauraient échapper à l’empire de cette +nécessité.</p> + +<p>Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins +quelques-uns d’entre eux, avec Sébastien Faure, avec +Chatel, avec Brunet, — je parle de ceux qu’il a vus +une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres, — a-t-il +formé, je ne dis pas une association, mais un +de ces « groupes d’études », un de ces groupes éphémères +qui sont l’unique ressource de M. l’avocat +général ?</p> + +<p>Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant +avec Sébastien Faure, avec Brunet, avec Chatel, +où vous voudrez, dans la rue, sur la place publique, +pour étudier quoi que ce soit.</p> + +<p>Montrez-les-moi se concertant, précisant le but à +atteindre !</p> + +<p>Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion, +et qu’une étude préalable ne leur eût pas fait de +mal.</p> + +<p>Sébastien Faure vous a dit :</p> + +<p>« J’ai bien à peu près les idées de Jean Grave ; +mais je ne suis pas du tout de son avis sur la question +du vol ! »</p> + +<p>Ce qui a son intérêt, quand il s’agit d’une entente +en vue de voler les bourgeois !</p> + +<p>On passe à Chatel, et Chatel de dire :</p> + +<p>« C’est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du +tout à la manière de Sébastien Faure et de Grave ! »</p> + +<p>Chatel se rassied et Brunet se lève :</p> + +<p>« Je suis anarchiste, dit-il ; mais entre mon anarchisme +et celui de Jean Grave, de Chatel ou de Faure, +il y a autant de ressemblance qu’entre le jour et +la nuit ! »</p> + +<p>Et il vous explique qu’il n’est pas intransigeant, +qu’il s’accommoderait à la rigueur de quelques-unes +de nos institutions présentes et qu’à ses yeux l’idée +des syndicats pourrait servir de base à la société +future.</p> + +<p>Eh bien ! en fait d’anarchismes, en voilà, me semble-t-il, +quatre qui voudraient se battre plutôt que +s’associer ; et, si jamais ils forment un groupe d’études, +avant de se concerter pour agir, ils feront bien +de se concerter pour s’entendre !</p> + +<p>L’anarchisme de Grave, c’est l’anarchisme doctrinaire ; +l’anarchisme de Faure, c’est l’anarchisme brillant ; +l’anarchisme de Chatel, c’est l’anarchisme esthétique ; +l’anarchisme de Brunet, c’est l’anarchisme +opportuniste !…</p> + +<p><span class="sc">Brunet</span>, interrompant. — Je vous remercie beaucoup ! +(Hilarité générale).</p> + +<p>M<sup>e</sup> <span class="sc">de Saint-Auban.</span> — Brunet, sur les mânes de +Proudhon, votre maître à tous, je vous jure que je +n’ai pas eu le moins du monde l’intention de vous +blesser, et je retire de grand cœur l’épithète, en effet, +injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche… +(Rires et bravos).</p> + +<p>Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui +n’ont qu’un point commun, celui <i>de ne pas s’entendre</i>, +aient néanmoins conclu une <i>entente</i> dans le seul but +appréciable d’inaugurer la loi nouvelle et d’attraper +vingt ans de travaux forcés, n’est-ce pas là le signe +d’un cinquième anarchisme, qui n’est pas le moins +périlleux ? Je l’appellerai, s’il vous plaît : l’anarchisme +judiciaire… (Mouvement).</p> + +<p>Voyons ! Vous dites que Jean Grave s’affilie : donnez-lui +des affiliés !</p> + +<p>Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces ! Vous +avez grandi jusqu’à son apogée l’art policier de la +perquisition ! Vous avez arrêté des centaines d’anarchistes ! +Vous les avez emprisonnés, mis au secret ! +Vous n’avez rien négligé pour les faire parler ! +Si vous les avez relâchés, c’est qu’ils n’étaient pas +coupables. S’ils n’étaient pas coupables, c’est qu’ils +n’étaient pas associés ? S’ils n’étaient pas associés, +comment Jean Grave a-t-il pu s’affilier à leur association ?</p> + +<p>Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme +une fiction, qui échappe au banc des assises et ne +fournit à votre parole que l’image imprécise d’un péril +indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous +dites :</p> + +<p>« Voilà l’association organisée par Jean Grave ! +Ces êtres, que je ne connais pas, que je ne puis vous +livrer, parce que je les ignore, ou que, les ayant arrêtés, +j’ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres +fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes, +voilà les malfaiteurs avec qui Jean Grave s’entend +pour détruire la bourgeoisie ! »</p> + +<p>Étrange association où il n’y a point d’associés !</p> + +<p>Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où +il n’y a d’affiliés que les numéros de la <i>Révolte</i> !</p> + +<p>Entente inouïe jusqu’alors, qui ne repose que sur +des phrases, et où les seuls complices sont des idées +et des mots !</p> + +<p>C’est ce que M. l’avocat général appelle :</p> + +<p>« L’association par la voie du journal ! »</p> + +<p>Définition qu’il complète par cette autre non moins +étonnante :</p> + +<p>« Entente entre gens qui ne se connaissent pas, en +vue de commettre des faits qui ne se sont pas produits ! » +(Hilarité).</p> + +<p>Voyons, discutons un peu :</p> + +<p>La brochure de 1883, j’admets, si vous voulez, +qu’elle trace l’esquisse d’un plan, qu’elle invente ou +réédite le projet de certains groupements, qu’elle +ait conçu, une minute, un projet d’entente où « la +propagande théorique aurait pu servir à masquer +la propagande par le fait ».</p> + +<p>Soit ; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès, +est quelque chose, elle est, elle ne peut être qu’un +plan ! Et, pour l’application d’un texte voté en 1893, +qu’importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce +plan n’est pas réalisé ?</p> + +<p>Or, je vous dis : le plan de 1883 a été abandonné +par Grave lui-même dans l’esprit duquel s’est accomplie +une évidente évolution.</p> + +<p>M. l’avocat général sourit !…</p> + +<p>M. l’avocat général n’admet pas que les idées de +Jean Grave aient pu se modifier !… Cela pourtant +n’est pas arrivé qu’à Jean Grave !…</p> + +<p>Écoutez ce qu’écrivit jadis un monsieur, à l’heure +qu’il est gros bourgeois et nanti d’importantes fonctions +dans la société moderne :</p> + +<blockquote> +<p>Le <i>Père Duchêne</i> voulait aujourd’hui, patriotes, à propos +justement des boîtes à messes, vous raconter une petite +histoire qui l’a b…grement fait rigoler.</p> + +<p>Un vieux patriote, des amis du <i>Père Duchêne</i>, est venu +hier le trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée +affiche.</p> + +<p>Où f….. ! il est dit qu’on va vendre tout l’attirail de la +boutique qui a nom chapelle Bréa !</p> + +<p>Là, du côté de l’avenue d’Italie !</p> + +<p>Le <i>Père Duchêne</i> se rappelle du J…-f….. Bréa.</p> + +<p>— Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd’hui +cette histoire-là !</p> + +<p>Il suffira de vous dire, patriotes, que c’était en juin 1848.</p> + +<p>Quand les patriotes d’il y a vingt-deux ans se battaient, +eux aussi, à l’ombre du drapeau rouge, pour le triomphe +de la grande révolution sociale, ah ! il y en a eu des tués, +des bons b….. là, et des déportés qui ont été faire la récolte +du poivre ! Ah ! f….. ! il faudra qu’un jour le <i>Père +Duchêne</i> raconte tout au long cette histoire aux patriotes ! +Eh bien ! Bréa est un de ceux qui fusillaient le peuple ! Le +peuple l’a pris et l’a fusillé, parce qu’il avait voulu le trahir,</p> + +<p>Et faire comme les J…-f….. qui lèvent la crosse en l’air +et vous fusillent à bout portant.</p> + +<p>Les J…-f….. avaient fait élever une chapelle en son honneur !</p> + +<p>La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte, +qui ne rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme +la sacrée Chapelle expiatoire, que les défaites du peuple +et de la révolution.</p> + +<p>Le <i>Père Duchêne</i> est bougrement content, car la commune +fait là ce qu’on appelle d’une pierre deux coups.</p> + +<p>Elle consacre sa haine pour les J…-f….. qui, comme +Bréa, fusillent les patriotes,</p> + +<p>Et f… encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins !</p> +</blockquote> + +<p>L’auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes — n’est-ce pas, +Monsieur l’Avocat général ? — mais +dont le style, plutôt… salé, ne rappelle guère +la sobre langue doctrinale du journal <i>La Révolte</i>, +appartient aujourd’hui à la France officielle : il a +porté des toasts à la santé du Tsar ; devant sa voiture +ont cavalcadé les cuirassiers, cet honneur, cette +élite de nos phalanges militaires !… Admettez-vous +qu’il ait changé d’avis, lui, l’honorable M. Humbert, +le président du premier conseil municipal de France ?… +(Longue sensation dans l’audience).</p> + +<p>Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé — affirme +M. l’avocat général.</p> + +<p>Eh bien ! ici, prenant l’offensive, intervertissant +les rôles, faisant ce que vous devriez faire et ce que +vous ne faites pas, assumant le fardeau de la preuve, +je viens vous démontrer directement, matériellement, +par ce journal <i>La Révolte</i>, le seul accusé d’aujourd’hui, +que, quelles que soient la perfidie ou +l’élasticité du texte, Jean Grave n’a formé, ni avec +les gens qui l’entourent, ni avec cette foule anonyme +dont je vous parlais tout à l’heure, quoi que ce soit +qui, de près ou de loin, constitue ou une <i>association</i> +ou une <i>affiliation</i> ou une <i>entente</i>, au sens juridique +et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont +les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés, +moi, défenseur, je m’efface et je laisse parler +les écrits.</p> + +<p>Je dis, d’abord, qu’il n’y a pas d’<i>association</i>.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’une association ?</p> + +<p>Le rapport de M. Bérenger, précisant la portée de +la loi nouvelle, nous la montre créant de nouveaux +délits, frappant les associations, quelle que soit leur +durée ; mais, pour les définitions légales, il s’en réfère +au droit commun.</p> + +<p>Le rapport est formel à cet égard :</p> + +<p>« Le projet n’a rien de contraire aux principes +généraux de notre droit » — y lit-on en ce qui touche +la définition de l’association.</p> + +<p>Et l’<i>entente</i> n’est que l’ancienne résolution d’agir +concertée entre deux ou plusieurs personnes, de +l’article 89 du code pénal.</p> + +<p>Or, quel est le droit établi par le code pénal ?</p> + +<p>Écoutez M. Faustin Hélie, l’éminent criminaliste :</p> + +<p>« Toute association suppose deux éléments : un +but déterminé et un lien qui unisse les associés. Le +signe distinctif des associations est une constitution +organique. »</p> + +<p>Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision, +Jules Favre disait dans le fameux procès des +Treize — ô éternel recommencement des palinodies +humaines ! Les <i>Treize</i> d’aujourd’hui sont <i>Trente</i>, +voilà tout !… — Jules Favre disait :</p> + +<p>« L’association suppose, non pas seulement un +lien quelconque qui rapproche les hommes, mais encore +une convention qui la rend obligatoire ; des intérêts +qui se confondent, qui vont à un but commun. +Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans +une réunion quelconque, vous pouvez affirmer qu’il +n’y a pas d’association. »</p> + +<p>Je ne demande pas une constitution, une charte +au sens propre du mot. Mais je veux la preuve d’une +organisation, tout au moins rudimentaire : une sorte +d’administration, comme disait Jules Favre ; de hiérarchie, +faute de quoi, avec la meilleure ou la plus +mauvaise volonté du monde, il n’y a pas, il ne saurait +y avoir d’organisation.</p> + +<p>Je n’exige pas des statuts comme ceux que j’ai là +sous les yeux.</p> + +<p>Ce sont les statuts d’une association célèbre qui a +joué un grand rôle dans l’histoire de notre pays et +du monde.</p> + +<p>Cette association n’a pas, à ma connaissance, +percé des foies de présidents de république. Mais +elle s’est offert le cou d’un certain nombre de rois — notamment +du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle +quelque part « un brave homme peu fait pour +la guillotine » — ce qui prouve que le style de Jean +Grave est moins meurtrier que les jugements maçonniques.</p> + +<p>Les ressentants de cette association ont même +décidé cet acte de <i>haute justice sociale</i> (alors on parlait +comme Ravachol) à Wiesbaden, dans un convent +célèbre. Où l’analogie devient d’une atroce ironie, +c’est que le convent, raconte un chroniqueur, se tint +dans une cave !…</p> + +<p>Depuis, l’association s’est logée dans des locaux +moins humides. Elle a commandé à son grand architecte, +celui de la rue Cadet, de lui en bâtir d’autres +plus confortables. Elle a déserté les caves, et +elle n’use plus de ces endroits, frais mais tristes, que +pour y conserver les bons vins qu’elle boit de temps +à autre à la santé de la démocratie attérée.</p> + +<p>Cette association soulève des avis divers.</p> + +<p>Les uns la considèrent comme la gardienne des +lois — y compris, j’imagine, l’article du code pénal +qui défend de s’associer plus de vingt.</p> + +<p>D’autres sont plus sévères : dans une encyclique +récente qui répète des enseignements séculaires, le +pape Léon XIII la traite de « secte criminelle » et la +qualifie : « une association de malfaiteurs organisée +en vue de détruire les principes essentiels sur lesquels +reposent toutes les sociétés civiles. »</p> + +<p>— Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur +l’Avocat général, qu’on est toujours l’anarchiste de +quelqu’un !… (Hilarité générale).</p> + +<p>Et notez que, si je me permets de citer le verdict +d’un pape, c’est que Léon XIII, qualifié à plusieurs +reprises par le journal <i>Le Temps</i> d’« homme de génie », +et par le <i>Journal des Débats</i> « du plus grand +des papes », n’a pas la réputation d’être l’ennemi +implacable du régime dont M. l’avocat général est +l’officielle incarnation !</p> + +<p>Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie +pour avoir le plaisir de citer Léon XIII ; j’en parle +parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît comme +le type de ces associations de combat qui, à l’origine, +ont un pied dans le crime, avant de poser l’autre sur +la marche qui monte au pouvoir ; de ces associations, +dont le but est de renverser un ordre social et de +lui en substituer un autre dont elles se font les impitoyables +gardiennes dès qu’il est établi ; j’en parle, +parce que la Franc-Maçonnerie se manifeste dans +l’Histoire comme la plus fidèle image de ce que la +langue du droit appelle une <i>affiliation</i>.</p> + +<p>En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif, +cet ensemble d’efforts, de moyens, d’actes +coalisés pour le triomphe d’une doctrine et d’un intérêt.</p> + +<p>Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet +règne un Grand Maître. Sous lui, commande toute +une armée de gradés auxquels on doit le plus profond +respect, car ils sont tous plus <i>vénérables</i> les +uns que les autres (longue hilarité). L’association se +divise en groupes — les loges, qui n’ont rien d’une +salle d’études — puissamment reliés entre eux. Les +membres versent dans une caisse commune des +cotisations annuelles qui ont servi et servent encore +à une certaine propagande.</p> + +<p>Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge, +il faut des paroles données, des promesses échangées — partant, +l’abdication d’une partie de l’individualité +humaine au profit d’un pouvoir collectif — toute +une série d’initiations préparatoires qui, dans +le langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire : +recevoir la lumière du troisième appartement !</p> + +<p>Eh bien ! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un +seulement de ces caractères, se retrouvent-ils dans +l’Anarchie ? L’Anarchie est-elle, je ne dis pas une +Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une +Franc-Maçonnerie ? La Franc-Maçonnerie peut-elle +intenter à l’Anarchie un procès de concurrence déloyale +ou de contre-façon ?</p> + +<p>Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général. +Vous savez bien, par le dossier lui-même, que +les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des méditatifs, +ou des théoriciens tout le jour courbés sur +leur bureau, ou, dans un tout autre monde, très +loin des premiers, quoi qu’on en dise, des aigris, +des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point +commun d’habiter, tout en haut de l’immeuble social, +la tristesse d’une mansarde et qui, en fait de lumière, +n’ont jamais vu, malheureusement pour eux, celle +du troisième, mais bien celle du sixième ou du +septième appartement ! (Hilarité générale).</p> + +<p>Et — ironie des choses ! — si l’Anarchie n’est pas +une Franc-Maçonnerie, ce qui — Jean Grave dira +que je parle avec mes instincts d’autoritaire et mes +préjugés bourgeois, — ce qui l’aurait rendue beaucoup +plus redoutable, car une Franc-Maçonnerie, +surtout dans les périodes de lutte pour la conquête +du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y +obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est +précisément à cet homme dont vous faites le pivot +de votre association, c’est à cet écrivain que vous +voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses +idées, à l’intransigeance de ses doctrines, que vous +le devez.</p> + +<p>Il me faudrait une audience pour vous en lire +toutes les preuves. C’est la <i>Révolte</i> entière qui +devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent. +J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles +sont la démonstration évidente de ce que j’avance.</p> + +<p>Ils ne sont pas faits pour les besoins de la +cause ; ils remontent à 1887 et s’échelonnent jusqu’à +nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean +Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me +borner à quelques extraits topiques.</p> + +<p>Sous le titre : <i>Notre but</i>, le premier numéro de la +première année expose le programme théorique du +journal :</p> + +<blockquote> +<p>La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point +à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme +partisans de l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, +nous cherchons à provoquer partout l’initiative consciente de +l’homme.</p> +</blockquote> + +<p>« Autonomie complète de l’individu ! » Aucun lien, +par conséquent, qui l’enchaîne à l’individu ! C’est-à-dire +tout le contraire de l’idée d’association !</p> + +<p>Est-ce à dire que dans la société anarchique — car +Jean Grave, d’accord avec Proudhon, démolit +pour reconstruire et rêve une société — l’homme +doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la +bête fauve ou le sauvage primitif ?</p> + +<p>Non : plusieurs fois, la <i>Révolte</i> s’est expliquée à +cet égard :</p> + +<blockquote> +<p>Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre +seul, qu’il a besoin du concours de tous ses semblables +pour étendre son autonomie, qu’il lui faut solidariser ses +forces avec d’autres pour combattre et triompher des +obstacles que lui oppose la nature…</p> + +<p>Nous préparons cet âge du <i>Communisme anarchiste</i> où +chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront +pour chacun, et où, débarrassés de tout l’affreux +bagage de l’antique barbarie, nous cesserons enfin d’être +une bande vile de bourreaux et d’esclaves.</p> + +<p class="ugap">(Article-programme de la <i>Révolte</i>, premier numéro de la +première année).</p> +</blockquote> + +<p>Comment naîtra et vivra cet âge béni du <i>Communisme +anarchiste</i> ? Quelle sera sa constitution +sociale ? Quelles seront ses lois — car, scientifiquement +parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu’on +proscrit le mot ?</p> + +<p>Les écrivains de l’anarchie doctrinale, sans nous +donner encore une formule bien limpide, s’appliquent +à rêver cet avenir mystérieux, et, au point de +vue documentaire, au point de vue de l’étude impartiale +et courageuse de l’effort cérébral contemporain, +je ne saurais trop recommander à l’érudit et au +penseur la sereine méditation de leurs rêves étranges.</p> + +<p>Lisez les curieuses <i>Lettres sur l’anarchie</i> publiées +par la <i>Révolte</i> (7<sup>e</sup> année) :</p> + +<blockquote> +<p>L’anarchie ne veut pas condamner la société à la lutte +perpétuelle, à l’antagonisme irrémédiable des activités. La +raison dont elle procède est la formule de l’ordre universel ; +son application sociale édifiera certainement l’ordre +social qui ne repose ni sur le mensonge abusivement imposé, +ni sur l’erreur d’une sensibilité fugitive.</p> + +<p>Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de +l’évidence, nous essayerons la fondation de la société +anarchiste, l’organisation rationnelle de ce désordre dont +nous menacent les défenseurs intéressés du présent douloureux.</p> +</blockquote> + +<p>L’auteur a-t-il <i>vérifié au grand jour de l’évidence +la possibilité</i> de fonder une société anarchiste, +<i>d’organiser rationnellement le désordre</i> qu’on entrevoit +à l’horizon ? Ce n’est ici et aujourd’hui ni +le lieu ni l’heure de le rechercher. Ce qui vous importe, +messieurs, pour la solution de l’affaire, ce +n’est point la formule du soi-disant monde futur, +mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.</p> + +<p>Or, le dogme essentiel se traduit en quelques +mots :</p> + +<p>Le seul lien entre les hommes doit être le « sentiment +de la solidarité ». Le seul groupement légitime +est « le groupement naturel des mêmes tendances, +des mêmes aspirations, des mêmes affinités ».</p> + +<blockquote> +<p>Il faut abandonner tout le vieux système de groupements +autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil +directeur.</p> + +<p>Il faut que le groupement se forme spontanément.</p> + +<p>Rien ne doit lier l’individu au groupe hormis la solidarité +des mêmes aspirations. Il s’établit un mouvement libre de +relations.</p> +</blockquote> + +<p>Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les +hommes. Aucune loi, aucun chef pour maintenir les +groupements. Seulement, les hommes ont dans leur +cœur l’instinct de la solidarité. Ils obéissent à la +nature. Les amitiés, les affections, les intérêts les +réunissent : mais hors les sentiments et leurs mouvements +naturels, rien ni personne — c’est là toute +l’anarchie scientifique — n’a le droit de maintenir +ces réunions, qui ne peuvent devenir permanentes +que par la permanence des instincts qui les ont fondées.</p> + +<p>C’est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit +le mot célèbre :</p> + +<blockquote> +<p>Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire +l’élimination radicale du principe d’autorité.</p> +</blockquote> + +<p>Et, comme Proudhon — ici, nous touchons le +cœur du débat — comme Proudhon, Jean Grave +n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres +principes qu’après la victoire. La société anarchique +doit s’élaborer comme elle devra plus tard fonctionner, +c’est-à-dire qu’entre les autonomies individuelles, +il ne peut, il ne doit y avoir d’autre +lien que la communauté des tendances et des aspirations.</p> + +<p>Voilà ce que — de 1887 à 1893 — Jean Grave +répondra à tous ceux qui le consulteront.</p> + +<p>De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, +n’ont d’accès qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs +n’y voient pas grand’chose. Et rien n’est amusant +comme la correspondance — cette correspondance +de conjurés ! — qui s’établit entre la <i>Révolte</i> et un +grand nombre d’anarchistes.</p> + +<p>De toutes parts on écrit à Jean Grave : « Mais, si +nous voulons la victoire, <i>organisons-nous ! associons-nous ! +entendons-nous !</i> » Ces trois mots sont +le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un +intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne +fléchit pas, et son principe est un rempart qu’aucune +considération pratique ne renverse. On s’irrite +contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on +s’aigrit, on le traite d’utopiste, de docteur, de <i>pion</i> — épithète +que, d’ailleurs, il partage avec un ministre — de +jésuite, — ce qui prouve, Monsieur +l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, +on est toujours aussi le jésuite de quelqu’un ! +(Hilarité).</p> + +<p>Vains efforts ! A tout, Grave oppose le <i lang="la" xml:lang="la">non possumus</i> +du doctrinaire, de sorte que, non seulement +<i>on ne s’organise pas</i> en vue d’actes pratiques +auxquels le journal <i>La Révolte</i> est toujours resté +étranger, mais que, même dans le domaine des +idées pures, au lieu d’arriver à l’<i>entente</i>, on aboutit, +grammaticalement parlant, au <i>défaut d’entente</i> le +plus absolu !</p> + +<p>Prenez la collection de la 2<sup>e</sup> année :</p> + +<p>Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux +posent la question suivante :</p> + +<p>« L’action individuelle peut-elle suffire ? »</p> + +<p>Réponse : Oui ! la <i>Révolte</i> ne reconnaît qu’un +principe : « l’initiative personnelle », qu’elle qualifie +« d’organisation spontanée ».</p> + +<blockquote> +<p>En <i>révolution</i>, comme en <i>organisation sociale</i>, il n’y a +pour les anarchistes qu’une seule autorité, c’est celle de +l’<i>initiative</i>. (2<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 26).</p> + +<p>Nous sommes révolutionnaires, oui… Mais pour que cette +révolution s’accomplisse, il ne suffira pas que les révolutionnaires +soient assez nombreux pour passer des aspirations +au fait. <i>Comme la société que nous rêvons d’établir ne +doit pas s’imposer, mais être la résultante de la libre évolution +de tous, il faudra que chaque révolutionnaire soit assez +conscient de ce qu’il peut et de ce qu’il doit faire, soit dans +la période de lutte, soit dans la période d’organisation, pour +pouvoir se passer de mot d’ordre.</i> (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 7).</p> +</blockquote> + +<p>Et cette idée revient incessamment dans la <i>Révolte</i>. +Pourquoi un mot d’ordre ? Pourquoi une +association ? Pourquoi une Franc-Maçonnerie ?</p> + +<blockquote> +<p>Notre société ne doit pas s’imposer, mais être la résultante +de la libre évolution de tous.</p> + +<p>Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les +cerveaux, de façon que l’universelle harmonie soit, non +seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution.</p> +</blockquote> + +<p>Une foute d’anarchistes, plus impulsifs ou plus +pressés, n’entendent pas de cette oreille, et dans le +n<sup>o</sup> 11 de la 4<sup>e</sup> année, le défaut d’entente devient la +scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols +qui, eux, veulent s’organiser et ont formé des « commissions +de relations ». Écoutez la <i>Révolte</i> ; l’article +est de Jean Grave : il est bien documentaire :</p> + +<blockquote> +<p><i>Vous n’avez pas d’entente</i>, pas de réunions dans lesquelles +on prenne des résolutions, nous reprochent encore +les camarades. Pour vous, l’essentiel est que chacun fasse +ce qui lui plaît.</p> + +<p><i>Certainement</i>, camarades, et nous sommes certains que +c’est la seule manière d’agir.</p> + +<p>Les camarades espagnols nous disent :</p> + +<p>Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons +nos relations ; nous pourrions en avoir avec toute la +terre, si les autres pays étaient organisés comme nous.</p> +</blockquote> + +<p>Quel dommage, Monsieur l’Avocat général, que +vous ne soyez pas un avocat général espagnol ! +(Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur +pour vous, il n’en est pas de même en France ; +écoutez la suite, qui édifiera le jury :</p> + +<blockquote> +<p>Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase +que préconisent les camarades espagnols, sans s’y arrêter +pourtant…</p> + +<p>Nos amis partent de ce principe que l’on peut grouper +des éléments en vue de faire la révolution…</p> + +<p>Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution +viendra en dehors de nous, avant que nous soyons +assez nombreux pour la provoquer…</p> + +<p>Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, +évitant toute concession qui pourrait voiler un coin de nos +idées ; ne voulant pas, sous aucun prétexte, accepter aucune +alliance qui, à un moment donné, pourrait devenir +une entrave.</p> + +<p>… <i>Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout +englober, tout faire, tout entreprendre.</i></p> + +<p>… Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons +les impatients jeter leur feu, et les théories, devenant +plus réfléchies, seront plus conscientes et se coordonneront +d’autant mieux qu’elles n’auront rien d’imposé, +que l’on n’aura apporté aucune entrave à la libre évolution +des esprits. (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 26).</p> +</blockquote> + +<p>Quelle <i>entente</i>, Messieurs les Jurés !</p> + +<p>Mais voici qui coupe court à toute équivoque. +C’est un article intitulé : L’E<span class="xsmall">NTENTE</span>. Nous allons voir +ce que l’anarchie doctrinale en pense, de l’E<span class="xsmall">NTENTE</span> +qu’on l’accuse d’avoir établie entre les compagnons !</p> + +<blockquote> +<p><i>Une chose nous paraît certaine. C’est qu’entre anarchistes +français il ne peut plus se constituer de ces organisations +entre un petit nombre d’amis, voilées au grand nombre, qui +voudraient donner une impulsion et une direction au parti. +Si pareille entente se constituait aujourd’hui, elle n’aurait +jamais l’importance qu’elle aurait eue autrefois et elle ne +vivrait pas…</i> Nous n’avons, d’ailleurs, qu’à nous en réjouir. +De pareils groupements, qui ont rempli presque toute +l’histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute donner, +pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui +donner une force d’action, une importance et un certain +lustre qu’il n’aurait pas acquis autrement. Mais, au bout +de quelques années, <i>toutes ces ententes deviennent une +gêne, un obstacle au développement ultérieur</i>. Elles ne permettent +pas à l’individu d’atteindre toute la force de son +développement. (4<sup>e</sup> année, n<sup>o</sup> 31).</p> +</blockquote> + +<p>Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le +ton de la <i>Révolte</i> ne fait que se confirmer. Les numéros +de 1892 répètent les mêmes conseils :</p> + +<p>Je lis dans le numéro 48 :</p> + +<blockquote> +<p>Il devient évident que nos amis persistent dans leurs +idées d’organisation préalable avec une obstination déconcertante. +Ils ne s’aperçoivent pas que le vide grandit autour +d’eux et nous présentent un ultimatum : « Passez par +ici, ou l’anarchie est perdue. » Gardez vos prédictions, +camarades.</p> +</blockquote> + +<p>Est-ce net ?</p> + +<p>De tout ce qui précède dégageons les conclusions.</p> + +<p>Il semble que les anarchistes se soient organisés +en Espagne et qu’ils aient tenté de se fédérer en Italie. +Des Français ont voulu suivre leur exemple. La brochure +de 1883 a subi la poussée de cette tentative. +Elle n’en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns +peut-être l’ont essayé : ils n’y ont pas +réussi. Et, si l’on veut à toute force faire au journal +<i>La Révolte</i> l’honneur d’une grande influence, on +peut dire que la vigueur de sa polémique sans trêve +fut la cause de leur échec. Ironie des choses ! Cette +même <i>Révolte</i> est aujourd’hui présentée au jury +comme ayant été le pivot de ce qu’elle a très probablement +empêché d’aboutir !… (Mouvement).</p> + +<p>Ce qui ressort encore d’une lecture impartiale, +c’est que <i>La Révolte</i> n’a jamais prétendu s’imposer +au parti anarchiste, qu’elle a écrit pour son compte +et le compte de ses amis, qu’elle a fait œuvre de +journal et rien qu’œuvre de journal.</p> + +<p>Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque ? +Est-il le langage d’un promoteur, d’un organisateur, +d’un leader ? N’est-il pas celui d’un journaliste +qui veut n’être que journaliste, parce que +c’est là qu’il trouve son devoir et sa mission ? Grave +a été un gérant ; Grave a été un rédacteur. En ce +qui le concerne, je conçois des procès de presse : +tout autre procès est un illogisme, un non-sens ou +un parti pris !</p> + +<p>Voilà donc la <i>Révolte</i> bien caractérisée : la <i>Révolte</i> +a été un <i>journal</i>, et non une <i>conjuration</i>.</p> + +<p>C’est à titre de journal que, comme tous les journaux +du monde, elle publiait, à sa quatrième page, +ces fameuses « petites correspondances » qui, au +dire de M. l’avocat général, servaient de lien aux +<i>conjurés</i> !</p> + +<p>Vraiment, messieurs, il faut un procès d’anarchistes, +où l’on peut tout oser, pour se permettre de +dire que les correspondants d’un journal sont des +<i>affiliés</i> au sens de la loi pénale !</p> + +<p>Voici un journal mondain. A la même rubrique +« Petites correspondances », j’y relève ce qui suit :</p> + +<p><i>Gabrielle X… à Paul Y… Mari part demain ; +sois 3 h., avenue Acacias, bois.</i></p> + +<p>M. l’avocat général soutiendra-il que, d’après le +texte nouveau, il y a <i>entente</i> entre le journal dont +je parle, Gabrielle, Paul et le mari ? (Hilarité).</p> + +<p>Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, +entre temps, y va de son petit mot pour protéger la +morale et la famille contre l’anarchie. J’y relève ce +qui suit :</p> + +<p><i>Jolie brune, 20 ans, professeur natation, Leçons +tous les jours de midi à cinq heures piscine particulière.</i></p> + +<p><i>Masseuse, premier ordre, services garantis.</i></p> + +<p><i>Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre +anglais à Monsieur riche et vieux.</i></p> + +<p>Suivent les adresses que j’estime inutile de révéler +à des pères de famille, quelle que soit la confiance +qu’ils m’inspirent. (Rires).</p> + +<p>Eh bien ! M. l’avocat général pense-t-il qu’il +existe une <i>entente</i>, au point de vue pénal, entre +le journal, la masseuse, l’Anglaise et le vieux +Monsieur ?… (Hilarité générale).</p> + +<p>— Mais — insiste M. l’avocat général — les +correspondants de la <i>Révolte</i> étaient anarchistes !</p> + +<p>Naturellement, Monsieur l’Avocat général, puisqu’anarchiste +était le journal ! Un journal anarchiste +a pour correspondants des anarchistes, comme +un journal du boulevard a des boulevardiers, comme +un journal de cocottes a des cocottes !…</p> + +<p>Quant aux convocations de <i>groupes</i>, la <i>Révolte</i> +faisait ce que fait l’<i>Intransigeant</i>, ce que font toutes +les feuilles populaires — ni plus ni moins.</p> + +<p>Ainsi que l’observait Jean Grave : « La <i>Révolte</i> ne +convoquait pas les groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, +puisque la <i>Révolte</i> se bornait à rendre publiques +les convocations. »</p> + +<p>Je passe aux souscriptions — qui, d’après M. l’avocat +général, auraient alimenté la caisse du parti +anarchiste.</p> + +<p>Ah ! Messieurs les Jurés, elles avaient bien de la +peine à suffire aux dépenses du journal !</p> + +<p>La <i>Révolte</i> était pauvre, très pauvre. Plus d’une +fois, le numéro ne put paraître, faute de fonds pour +l’imprimer. Les abonnements étaient rares ; les +souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur +insuffisance.</p> + +<p>Ici, je ne vous apporte plus des extraits ! je vous +apporte tous les <i>avis</i>, toutes les <i>notes</i>, tous les articles +concernant les souscriptions. Vous y verrez que +ces souscriptions, enregistrées sous la rubrique : +<i>Propagande générale</i>, n’ont jamais eu d’autre but +que de faire marcher le journal, qui les absorbait +entièrement.</p> + +<p>En voici, d’ailleurs, la preuve matérielle, d’après +une pièce comptable.</p> + +<p>Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je +lis :</p> + +<blockquote> +<p class="c">AUX CAMARADES</p> + +<p>Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont +répondu à notre appel, en nous envoyant des souscriptions, +ou en promettant de verser régulièrement, tels que +les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. C’est grâce aux +amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans encombre +cette semaine.</p> + +<p>Puisque les camarades nous aident de leur concours +pécuniaire, nous leur devons un compte rendu financier de +la situation, qui leur permettra de juger où nous en sommes.</p> +</blockquote> + +<p>Il résulte de ce compte rendu financier qu’il a +paru jusqu’alors trente-neuf numéros de la <i>Révolte</i> ; +que l’impression du numéro coûte 263 francs, ce +qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.</p> + +<p>Or, les recettes n’ont été que de 8.066 francs, +parmi lesquels figurent 1.690 francs, montant intégral +des fameuses souscriptions !</p> + +<p>Donc, même en absorbant pour les frais du tirage +l’intégralité des souscriptions, restait un déficit de +2.191 francs !</p> + +<p>Et voilà quelle était, d’après M. l’avocat général, +la <i>caisse centrale</i> du parti. Elle ne suffisait +pas à s’alimenter elle-même, mais elle alimentait +l’anarchie !… (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Je concède pourtant qu’on a prélevé sur ces souscriptions +de quoi imprimer et distribuer deux brochures.</p> + +<p>La première attaque le militarisme ; elle est de +nature à impressionner vivement les conscrits. Il +n’y a qu’un malheur, Monsieur l’Avocat général : +elle est du comte Tolstoï !… (Sensation).</p> + +<p>Quant à l’autre, elle peut mettre la haine et la +soif de vengeance au cœur des miséreux, des êtres +dont « l’esprit a la colique », comme dit Montaigne, +parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, +Monsieur l’Avocat général ?… C’est le recueil +des interviews du baron de Rothschild par M. Jules +Huret !… (Hilarité).</p> + +<p>Ah ! j’oubliais… Il y a eu d’autres souscriptions, +des souscriptions ouvertes au profit, non des condamnés, +mais de leur famille, de leurs petiots, de +leurs <i>gôsses</i>, comme on nomme les bébés des misérables ! +Et, ces souscriptions-là, vous les incriminez, +Monsieur l’Avocat général ? Mais qu’avez-vous +donc à la place du cœur ? Si c’est un crime que +d’apaiser la faim, fût-ce la faim d’un anarchiste ; si +c’est un crime de le secourir, je suis prêt à le commettre, +ce crime, Monsieur l’Avocat général ! Allons ! +Poursuivez-moi ! Je suis prêt à le mériter, et, certes, +ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié ! +(Vive sensation).</p> + +<p>Que reste-t-il à ajouter ? Vous êtes bien convaincus +que la <i>Révolte</i> ne complotait avec personne, +puisqu’elle prêchait l’isolement ?</p> + +<p>Vous êtes bien convaincus qu’elle ne s’<i>entendait</i> +avec personne, puisque, même en théorie, elle n’a +provoqué que des désaccords ?</p> + +<p>Soutiendrez-vous encore que Jean Grave <i>couvrait, +par sa propagande écrite, la propagande par le +fait</i> ?</p> + +<p>Mais, qu’est-ce donc, la <i>propagande par le fait</i> ?</p> + +<p>Des vols ! Des assassinats !</p> + +<p>Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration +de ces crimes, c’est qu’il n’en est pas l’ennemi.</p> + +<p>Or, voici comment il en parle.</p> + +<p>Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter +les bourgeois ?</p> + +<blockquote> +<p>Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer +en France, elles ont subi un peu l’influence du mouvement +terroriste russe. Justement, à ce moment, les nihilistes +couronnaient par la mort du Tsar la guerre qu’ils +menaient contre l’autocratie. Les idées anarchistes comportaient +la propagande par le fait, l’enthousiasme qui s’empara +de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les +groupes, on ne voulut plus entendre parler de théories. Il +n’y avait que les timorés et les retardataires qui pussent +s’occuper de ces fadaises.</p> + +<p>Le vent était à l’action. A tout prix il fallait passer à l’action. +Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules +choses dignes d’occuper l’attention d’un anarchiste sérieux. +Crier bien fort et lancer des pétards dans les jambes des +bourgeois, voilà qui devait être de l’anarchie.</p> + +<p>Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n’a eu pour +résultat que de nous faire passer pour des fous. (10-22 avril +1887).</p> +</blockquote> + +<p>Ce style n’est pas du goût des violents, des sanguinaires. +Le groupe <i>La Guerre Sociale</i> s’en plaint +avec amertume. Il raille ces « organes doctrinaires », +qui sont l’œuvre de quelques « docteurs » et « sont +fermés à ceux qui n’ont pas la même manière de +voir ». « Nous croyons — dit-il — que l’argent <i>gaspillé</i> +jusqu’à ce jour aurait été plus <i>utilement</i> dépensé, +pour la <i>propagande par le fait</i>. »</p> + +<p>Grave répond dans la <i>Révolte</i> : « Nous différons +complètement d’idées avec la <i>Guerre Sociale</i>. » (Numéro +du 3 février 1888).</p> + +<p>Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article :</p> + +<blockquote> +<p class="c">LUTTE ET THÉORIE</p> + +<p>La réponse des camarades de Toulon nous fournissant +l’occasion de revenir sur cette question des organes de théorie +et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre +manière d’envisager la propagande, nous allons le faire une +bonne fois pour toutes.</p> + +<p>Ce reproche de <i>modérantisme</i> a toujours été fait à la <i>Révolte</i> +par des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire +qu’à la condition de parler sans cesse de fusillades, +d’incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois. +Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les +mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme +des idées émises fait tout, et non la forme du langage là +où il n’y a pas d’idées.</p> + +<p>Les camarades de Toulon écrivent : « Nous dirons aux +travailleurs : Puisque ce n’est que par la force que l’on vous +tient esclaves, tâchez d’être plus forts que vos maîtres. +Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les +moyens, même par le feu…, etc. N’est-ce pas par les organes +anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à nier la légitimité +de la propriété individuelle et à l’attaquer « comme +voleur » au nom de la liberté anarchiste ? »</p> + +<p>Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à +la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un +auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des +paroles que par le raisonnement ; mais, quand on les discute, +il n’en reste pas grand’chose.</p> + +<p>Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, +Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition, +il ne faudrait pas venir comparer des situations qui +ne sont plus les mêmes. En 93, on était en pleine période +insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des +appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de +propagande, ce n’est plus la même chose.</p> + +<p>Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, +des fanatiques qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation +cérébrale quelconque, ce n’est pas à des gens de leur +espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir +leurs rangs. <i>Ce ne sont pas des cerveaux malades qu’il +faut pour faire réussir la révolution sociale.</i></p> +</blockquote> + +<p>Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de +<i>modérantisme</i> jeté à la face de Jean Grave ? Dieu ! +que c’est donc toujours la même chose, l’Histoire ! — Ne +dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton ! +Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au +bagne, sous prétexte qu’il a organisé la violence de +ceux dont la violence le méconnaissait !… (Mouvement +prolongé).</p> + +<p>Voici, enfin, qui est bien topique.</p> + +<p>Le 21 mai 1892, la <i>Révolte</i> reproduit un article du +<i>Figaro</i> qui, sans doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol, +mais explique son acte par des mobiles généreux :</p> + +<blockquote> +<p class="c">LES EXPLOSIONS</p> + +<p>Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières +explosions.</p> + +<p>Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable. +Mais tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse +bourgeoise, à des signes de respect.</p> + +<p>A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient +l’écume à la bouche et le venin sur les lèvres, — on +voyait les Zola déclarer :</p> + +<p>« Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, +d’une bonté impulsive — inconsciente, soit, — mais leur +mobile est désintéressé : ils veulent détruire pour arriver +plus vite à ce règne de justice qu’ils croient de demain. » +(<i>Figaro</i> du 8 avril).</p> +</blockquote> + +<p>Eh bien ! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion +pour prêcher la dynamite, voici ce qu’écrit la +<i>Révolte</i> :</p> + +<blockquote> +<p>Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des +masses.</p> + +<p>Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il +a été jusqu’à présent, — un acte de révolte de l’individu +contre tout un régime qui l’obsède.</p> + +<p>Et il ferait oublier l’autre élément, — le grand, le seul +qui fasse les révolutions, — les masses, les foules dans la +rue.</p> +</blockquote> + +<p>Les masses dans la rue ! La révolution sociale ! +Voilà ce que veut Jean Grave ! La dynamite au coin +des rues ?… Il est trop intellectuel !…</p> + +<p>Voici une remarquable analyse de la situation du +moment. L’article est du 30 avril 1892 ;</p> + +<blockquote> +<p class="c">LE TERRORISME</p> + +<p>Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série +d’attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C’est +une prise d’armes, dirigée surtout contre ceux que la société +bourgeoise entoure de son plus grand respect : les +juges, « les magistrats », comme on aime dire dans ce +monde.</p> + +<p>Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels +et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable +dans les classes aisées — panique passée aussi +vite qu’elle est venue.</p> + +<p>Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la +tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot, +une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son +existence et s’empresse de prendre des mesures si disproportionnées +au danger réel, si vexantes pour le grand nombre, +qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui +en étaient hier les supports fidèles.</p> + +<p>Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse +pas si facilement entraîner à l’épouvante par des faits +isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas. +Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite +mesuré la profondeur du mouvement ; elles ont vite compris +qu’elles n’avaient devant eux que des individus isolés…</p> + +<p>Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont +pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres +accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant +de tout leur être la révolution sociale elle-même.</p> +</blockquote> + +<p>Voyons ! de telles lignes ont provoqué Léauthier ? +(Vif mouvement).</p> + +<p>Voilà pour les excitations aux <i>attentats contre les +personnes</i>.</p> + +<p>Voici, maintenant, pour les <i>attentats contre les +propriétés — le vol</i>.</p> + +<p>Oh ! ici, la <i>Révolte</i> est formelle :</p> + +<blockquote> +<p class="date">11 décembre 1891.</p> + +<p>Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine +que l’on nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit +les préjugés de propriété…</p> + +<p>Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés.</p> + +<p>La propriété est constituée, parce que si la propriété est +le vol — <i>le vol c’est la propriété !</i></p> + +<p>Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche +la propriété, ne savent que la reconnaître ; qui, pour arriver +à l’expropriation, commencent par l’appropriation.</p> + + +<p class="date">18 décembre 1891.</p> + +<p>Passons maintenant au côté pratique de la question.</p> + +<p>Comme principe — avons-nous dit — le vol n’apporte +rien de nouveau ; il n’a absolument rien de révolutionnaire.</p> + +<p>Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs +esclaves, et les esclaves — au lieu de se révolter — ont +volé leurs maîtres. Le vol, c’est la contre-partie de la propriété, +la soupape de sûreté de la propriété.</p> + +<p>On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est +l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur +le mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et +l’hypocrisie en vertus révolutionnaires.</p> + + +<p class="date">25 décembre 1891.</p> + +<p>Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il +vaut encore moins comme moyen d’action.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage +(une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons ?</p> + +<p>Entre compagnons ? Mais où donc commence le compagnonnage, +où commence le « bourgeois » ?</p> + +<p>La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de +voler ces affreux « bourgeois, les vendeurs de châtaignes +grillées ».</p> + +<p>« C’est pour les rendre révolutionnaires », a-t-on ajouté, +tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes +pour sauver leurs âmes, ou comme l’État, qui dépouille +le paysan pour « l’instruire » et le faire « progresser ».</p> + +<p>On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et +d’absurdités on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.</p> + +<p>Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas +debout. Le vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non +l’expropriation ; c’est le faible qui vole : la force exproprie.</p> +</blockquote> + +<p>Voilà ce que veut Jean Grave : l’<i>expropriation par +la révolution</i>. Il veut faire aux bourgeois ce que les +bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.</p> + +<p>Mais le vol !… Vous voyez comment la <i>Révolte</i> le +traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les +voleurs ?…</p> + +<p>Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction ! +elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine +anarchiste qui veut faire des <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> ; et c’est +à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier, +une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, +sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, +à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.</p> + +<p>Quelle <i>entente</i> ! Et dire que l’on présente Paul +Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le +comité directeur de l’anarchie !… (Mouvement prolongé).</p> + +<p>Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande +par le fait ! Voilà comment il a approuvé les +propagandistes ! Voilà comment il en a fait l’apologie !</p> + +<p>Ah ! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite +dans un journal conservateur, le <i>Nouvelliste de +Bordeaux</i>, que les griffes de vos lois nouvelles ne +manqueraient pas.</p> + +<p>Écoutez :</p> + +<blockquote> +<p>Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et +pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent +devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que +sont mes sympathies.</p> + +<p>… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants +qui se remplacent de période en période, sans +changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.</p> + +<p>Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, +des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins +que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, +tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments +de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et +clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine +liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague +fraternité.</p> + +<p>Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; +des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger +détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes +sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours +« provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide +monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y +embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant +les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser +impunément leur caverne.</p> + +<p>— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans +leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la +violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien +plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes +de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie +se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui +poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux +que se tournent les révolutions !</p> + +<p>Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter +vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés +de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?</p> + +<p>Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient +pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : +Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés +de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, +prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?</p> + +<p>Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se +cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de +doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches +devant le socle de tous les Dantons, et quand des +inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :</p> + +<p>« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon +dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de +tous les temps quelques amples développements de rhétorique, +mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la +tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que +l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et +vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement +parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !</p> +</blockquote> + +<p>Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent +la bourgeoisie !</p> + +<p>Je comprends que la <i>Révolte</i> reproduise leurs articles !… +(Longue sensation dans l’audience).</p> + +<p>Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, +la <i>propagande écrite</i> de la <i>Révolte</i> ? Vous savez si elle +masque la <i>propagande par le fait</i> ?</p> + +<p>Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité ?</p> + +<p>Ah ! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien : anarchistes +ou non, nous autres penseurs, nous en avons +tous une dans l’histoire des choses humaines !</p> + +<p>Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, +n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle +de Jean Grave ? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi +meurtrière que la leur ?</p> + +<p>Comment ! on a le courage de requérir contre un +homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son +idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle +a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, +manqué de respect à l’armée ; — comment ! on a ce +courage, quand on est le fils de la pensée jacobine +dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, +dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est +l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues +et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue +du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du +vol ; celle de Voltaire : la statue de la révolte ; celle +d’Étienne Marcel : la statue de la trahison ; et, le plus +carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut +déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean +Grave dynamitent la bourgeoisie !</p> + +<p>Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits +de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette — peut-être +autant, pas davantage !…</p> + +<p>Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant +ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la +ronde macabre :</p> + +<p>« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement +au château des Tuileries !</p> + +<p>« Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les +spectres d’autrefois !</p> + +<p>« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de +Flore !</p> + +<p>« Dames de cour en toilette !</p> + +<p>« Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !</p> + +<p>« Ah ! si seulement elles avaient des têtes !…</p> + +<p>« Mais voilà ! Elles n’ont pas de têtes !… Voltaire +les a coupées !… »</p> + +<p>Ah ! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce +sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !</p> + +<p>Oui ! Leur rêve d’avenir dynamite le présent !</p> + +<p>L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, +son allure — l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée +troublée, égarée, dévoyée, — l’Idée n’est jamais, ne +peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. +L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des +turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper, +régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du +présent ; le présent est son ennemi. L’Idée rêve +l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est +une révoltée !…</p> + +<p>Le rêveur — cet amant de l’Idée — est quelquefois +un halluciné.</p> + +<p>Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire ! Et +l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou +une hallucination.</p> + +<p>Le penseur ressemble à Moïse :</p> + +<p>Devant les multitudes souffrantes, altérées de +bonheur, il découvre les champs du <i>Futur</i>, un peu +comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait +à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !</p> + +<p>Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, +des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des +oasis qui, hélas ! quelquefois, ne sont que des +mirages !</p> + +<p>Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les +lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de +Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, +par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée +humaine ?</p> + +<p>Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, +comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer +les élans de l’Idée frémissante.</p> + +<p>Mais l’Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et +si vous l’enchaînez, l’Idée vous engloutira !</p> + +<p>Vous est-il arrivé quelquefois d’errer le long +des grèves, et de promener vos regards sur l’immensité +des flots ?</p> + +<p>La vague vient mordre le roc ! Et le roc brise la +vague ! Et, souriant, vous dites : « Jamais la vague +ne détruira le roc ! »</p> + +<p>Et puis, le bruit des houles dissipe votre rêverie. +Vous regardez à vos pieds, et l’effritement des +roches vous apprend la victoire des vagues ; vous +regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux +creusa de larges avalures !</p> + +<p>Eh bien, le roc c’est vous ; c’est, messieurs, le +pouvoir social. La vague, c’est l’Idée, c’est la Pensée +humaine ! Le pouvoir social, qui est fait d’intérêts, +de possessions et d’égoïsmes, arrête pour quelque +temps les fièvres de l’Idée ; mais les frissons, +les ardeurs de l’Idée finissent par briser la digue +sociale !</p> + +<p>Ne vous en inquiétez pas ! et ne maudissez pas +les tempêtes de l’Idée ! Les tempêtes, c’est vrai, +causent quelques naufrages ; mais savez-vous le +rôle et le but de la tempête ? Il est un péril plus +sinistre que l’agitation de la houle, c’est le miasme +du marais ! Et, si la mer cessait d’être la grande +agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse…</p> + +<p>Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres +qu’on agite sous vos yeux.</p> + +<p>Ne collaborez pas à des œuvres innommables ! Ne +jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits !</p> + +<p>Ils ne sont pas associés, ces hommes ! Vous le savez, +messieurs ! Ne dites pas qu’ils le sont ! Vous parlez +sous la foi du serment !</p> + +<p>Aucune considération n’excuserait votre parjure !</p> + +<p>Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, +comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois. +Mais c’était un danger plus terrible.</p> + +<p>Les Albigeois soutenaient les principes qui devinrent +plus tard ceux de la Révolution. Le monde +féodal se leva, épouvanté ; il revêtit son casque et sa +cuirasse ; mais il ne dérangea pas les Parlements ; +il ne jugea pas : il tua ; il massacra, il inonda de +sang la terre ; mais il ne commit pas cette infamie +qui pèse lourd, je vous l’assure, sur les épaules de +ceux qui s’en rendent responsables : essayer de +donner la couleur d’une sentence de justice à ce +qui n’est, au fond des choses, que la brutalité d’une +exécution !</p> + +<p>La justice ! Messieurs les Jurés !… Elle est l’âme +des sociétés humaines !</p> + +<p>Un corps sans âme est un corps mort ; si vous +voulez sauver votre société branlante, ah ! je vous +en supplie, ne tuez pas la justice !</p> + +<p>Quand on vous dira : « Ces hommes sont des +anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les ! », +répondez :</p> + +<p>« Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non +des phrases de justiciers ! Si la justice est impuissante, +s’il faut faire encore autre chose, eh bien, +faites cette besogne : elle ne nous regarde pas !… » +(Applaudissements).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LA +MAGISTRATURE ET L’OPINION</h2> + + + + +<h3>POURSUITES CONTRE M. DRUMONT<br> +<span class="small">ET LA « LIBRE PAROLE »</span><br> +<span class="xsmall">POUR OUTRAGES A LA MAGISTRATURE</span></h3> + +<p class="c"><span class="b large">Cour d’assises de la Seine</span><br> +<span class="i">Audience du 12 Octobre 1894.</span></p> + + +<blockquote> +<p>Sous ce titre : <span class="sc">La Magistrature et l’Opinion</span>, M. Drumont +publiait dans la <i>Libre Parole</i> du 22 août 1894 un article de psychologie +sociale, dans lequel il parlait du « mépris » où, disait-il, +sont tombés les magistrats. La cour releva dans ces termes +le délit d’outrages à la magistrature et des poursuites furent +intentées contre l’écrivain et son journal.</p> + +<p>Le 12 octobre 1894, jour de l’audience, M. Drumont fit défaut, +et M. Millot, gérant du journal, comparut seul à la barre.</p> + +<p>Après la plaidoirie ci-après reproduite, le jury rendit un verdict +négatif sur toutes les questions : et le journal fut acquitté +en la personne du gérant. Mais la cour, seule compétente pour +juger M. Drumont défaillant, le condamna à trois mois de prison +et cinq cents francs d’amende.</p> +</blockquote> + + +<p class="ind">Messieurs les Jurés,</p> + +<p>Je prendrai pour exorde les premiers mots d’une +remarquable brochure, que tous les curieux des +choses de notre temps devraient lire, qui se recommande +au légiste aussi bien qu’au philosophe, à +l’homme qui juge comme à l’homme qui réfléchit, et +que vous aurez sous les yeux au moment de votre +verdict.</p> + +<p>Elle émane d’un homme qui n’est pas un journaliste, +qui est un des plus distingués collègues de M. +l’avocat général, un de nos magistrats les plus érudits +et, à coup sûr, les plus impeccables, un juge en +qui le Parquet a pleine confiance puisqu’il le charge +des instructions les plus délicates, et dont la carrière, +toute de travail et d’honneur, est la meilleure des +réponses à l’outrance des polémiques : vous avez +tous nommé l’honorable M. Guillot.</p> + +<p>Elle a pour titre : <i>L’Avenir de la magistrature</i> ; +vous voyez qu’elle est de circonstance.</p> + +<p>Elle a été publiée en 1891 ! Elle a donc encore le +mérite de l’actualité.</p> + +<p>Tout son esprit réside en ces cinq lignes que je +lui emprunte :</p> + +<blockquote> +<p>Je viens, quoique magistrat, parler de la magistrature ; +je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de ceux qui +pensent que la sincérité du langage est la meilleure preuve +d’attachement qui se puisse donner.</p> +</blockquote> + +<p>Je ne changerai qu’un mot, puisque je n’ai pas +l’honneur d’appartenir à la magistrature, et, à la +cour comme au jury, je dirai :</p> + +<p>Je viens, quoique avocat, parler de la magistrature ; +je n’éprouve aucun embarras à le faire, étant de +ceux qui pensent que la sincérité du langage est la +meilleure preuve d’attachement qui se puisse donner.</p> + +<p>La sincérité, messieurs, est toujours la vraie méthode ; +mais surtout dans les procès tels que celui +d’aujourd’hui.</p> + +<p>Ces procès, on les doit plaider, comme on les doit +juger, sans crainte ni aigreur, sans timidité ni violence — en +homme libre.</p> + +<p>Vous nous direz si les circonstances de la cause, +l’opportunité du moment, votre amour de la logique, +votre instinct de l’équité, vous permettent de condamner +M. Drumont.</p> + +<p>Je me trompe : M. Drumont échappe à ce débat +contradictoire ; du moins, il y échappe selon la lettre +du texte, car, au point de vue moral, c’est lui que vous +allez juger. Mais, juridiquement parlant, il est absent +de cette enceinte ; on n’a pas oublié de le citer, +mais il a oublié de venir ; excusez-le : on oublie toujours +quelque chose ; d’autres ont oublié d’interrompre +la prescription… (Rires). Pardonnez-lui sa défaillance +de mémoire : ce n’est pas celle qui vous coûtera +le plus cher.</p> + +<p>Au demeurant, s’il a oublié de revenir, ce qui se +passe à l’heure actuelle prouve qu’il n’a peut-être pas +eu tort de ne pas oublier de s’en aller.</p> + +<p>Il n’a du reste pas oublié de vous écrire, Messieurs +les Jurés ; il l’a fait par la voie du journal ; du moins +il a essayé de le faire, car la poste a oublié de vous +apporter sa lettre (Hilarité générale).</p> + +<p>Voilà comme il faudra vous contenter du bon M. +Millot.</p> + +<p>Vous connaissez le bon M. Millot ? Je vais charger +Drumont de vous le présenter.</p> + +<p>Il le présenta à ceux de vos prédécesseurs qui jugèrent +l’affaire Burdeau ; je cite la présentation :</p> + +<blockquote> +<p>Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à ajouter — disait-il en +terminant sa défense :</p> + +<p>Je tiens à vous dire ce qu’est Millot.</p> + +<p>Il n’est pas le gérant banal chargé d’endosser les responsabilités. +C’est un fervent et un zélé. C’est un des premiers +soldats de la cause antisémitique. Il est venu à nous +dès le commencement. Il a été un des trois signataires du +manifeste antisémite que nous avons fait placarder sur les +murs. Il y avait, à ce moment-là, quelque mérite à le faire.</p> + +<p>Millot est le représentant de cette bonne race française. +C’est le véritable ouvrier parisien. Il était sertisseur de bijoux. +Il a élevé sa famille le plus honorablement possible.</p> + +<p>Millot était dans le bijou. Là, il a rencontré le Juif… +comme partout ! Le vrai bijou est remplacé maintenant par +un bijou fourré. Il faut toujours que le Juif fourre quelqu’un +dedans. Quand ce n’est pas un homme, c’est un bijou. +(Rires).</p> + +<p>Millot est absolument innocent du délit qu’on lui reproche.</p> + +<p>Il n’a pas eu connaissance de l’article ; mais, d’ailleurs, +l’eût-il lu, qu’il m’aurait dit :</p> + +<p>« J’ai confiance en vous, tout ce que vous écrivez est +bien. »</p> + +<p>C’est moi qui ai sonné mon garçon de bureau et qui +lui ai dit : Portez cela à l’impression ; si vous voulez juger +en équité, acquittez Millot.</p> +</blockquote> + +<p>Depuis le procès Burdeau, le bon Millot n’a pas +changé ; je dirai qu’il est devenu encore plus inoffensif, +si possible. Il a quitté Paris : il est allé s’établir +à Montgeron, à la campagne, et ne quitte plus cette +localité enchanteresse que pour rendre visite au Parquet.</p> + +<p>C’est ainsi qu’il partage son temps entre l’agriculture +et la justice. Il m’a dit, ce matin, qu’il préférait +l’agriculture… tous les goûts sont dans la nature… +Il cultive des choux, des carottes, et, quand il a +défriché son jardin, pour se reposer, il parcourt la +<i>Libre Parole</i> dont il se trouve responsable, bien +qu’elle soit imprimée au moins 24 heures avant de +lui parvenir.</p> + +<p>C’est la beauté du droit qui exige cela ; cela s’appelle +une fiction juridique ; en vertu de cette fiction, +Millot comparaît devant vous, chargé de tous les +péchés, non d’Israël, mais de M. Drumont, ce qui +n’est pas tout à fait la même chose…</p> + +<p>Le droit et ses fictions ne vous importent guère, +messieurs : vous jugerez en équité, et vous direz si +l’article de M. Drumont exige qu’on ravisse M. Millot +aux délices de Montgeron.</p> + +<p>Ceci m’amène à aborder l’article qui est l’inculpé +véritable, car c’est sur le sort de l’article que le verdict +va statuer.</p> + +<p>L’article incriminé se divise en deux parties : l’une +a trait aux politiciens, l’autre aux magistrats.</p> + +<p>De la partie concernant les politiciens, je n’ai rien +à dire : Drumont les met en cause, mais ils ne ripostent +pas.</p> + +<p>Flaubert écrivait en 1835 :</p> + +<blockquote> +<p>Les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde +de vendus. Leur but, c’est l’intérêt ; leur penchant, +la bassesse ; leur honneur est un honneur stupide ; leur +âme, un tas de boue.</p> +</blockquote> + +<p>Je n’ai point à mesurer l’exactitude historique de +cette appréciation ; mais constatez que, dans l’ordre +politique, Drumont n’a pas inventé la violence, et +que d’immortels stylistes ont été ses précurseurs !</p> + +<p>Le jour où le Palais-Bourbon imitera le Palais de +Justice, et où les politiciens se plaindront d’être +injuriés, avec même franchise qu’aujourd’hui je chercherai, +à votre barre, si le parlementarisme de 1894 +vaut mieux que celui de 1835, et si, du temps de Drumont, +la vertu fréquente plus souvent les couloirs +de la Chambre que du temps de Flaubert.</p> + +<p>Pour l’instant, ce n’est pas votre affaire, et seuls +les magistrats appellent votre attention.</p> + +<p>La partie de l’article incriminé qui les touche se +subdivise elle-même en deux parties :</p> + +<p>L’une nomme un magistrat et en désigne deux +autres ; le magistrat nommé est M. Quesnay de Beaurepaire ; +les deux magistrats désignés sont celui qui +présidait la chambre des appels correctionnels le +jour où elle acquitta Erlanger et celui qui présidait +cette même chambre le jour où elle sauva de la prison +M. Laveyssière. De cette première partie, je n’ai pas +à m’occuper : elle n’est pas poursuivie ; M. Quesnay +de Beaurepaire et ses deux collègues gardent le silence, +et, comme le respect m’empêche de croire, surtout +d’insinuer que leurs rancunes individuelles +s’embusquent derrière l’anonymat d’une procédure, +je suis forcé de conclure que, pour des raisons qui +ne relèvent que d’eux et de leur conscience, les trois +magistrats en question ne s’estiment pas diffamés. +(Mouvement).</p> + +<p>L’autre partie de l’article ne nomme ni ne désigne +personne ; elle ne vise qu’une fonction. Donc, devant +le jury à l’heure actuelle, MM. Drumont et Millot ne +se trouvent pas assignés par <i>un magistrat</i>, mais par +<i>la magistrature</i>.</p> + +<p>On ne leur reproche pas d’avoir diffamé un homme, +mais d’avoir offensé une collectivité.</p> + +<p>Examinons l’offense et recherchons-en l’origine : +c’est le nerf de tout le procès.</p> + +<p>L’origine, messieurs, vous la connaissez. Le 19 +août 1894, le <i>Figaro</i> publiait une très curieuse +interview d’un magistrat de cette cour.</p> + +<p>Le journaliste contait que les hasards de la vie +mondaine lui avaient donné, la veille, pour voisin +de table l’un des conseillers les plus estimés de la +cour de Paris ; au dessert, on avait parlé des poursuites +engagées contre Rochefort, et, à ce propos, le +magistrat, mis en verve par le champagne, avait épanché +dans le gilet de son voisin son intime opinion +sur la magistrature. En de pareilles conjonctures, le +gilet d’un journaliste est trop en cœur pour garder +ce qu’on y épanche. Le lendemain matin, notre conseiller +s’en aperçut !</p> + +<p>Je cite l’interview :</p> + +<blockquote> +<p>— Ces poursuites, avait déclaré le magistrat, je les condamne +tout à fait, je les trouve inutiles et imprudentes…</p> + +<p>Notez que, si on avait voulu sévir contre ceux qui nous +injurient, il y a beau temps qu’il aurait fallu commencer. +Est-ce d’hier seulement qu’on nous traite, dans la presse, +de justiciards, de chats fourrés, d’enjuponnés et même de +vendus, de plats valets, de misérables courtisans ? Et c’est +un absent, un proscrit, qu’on va choisir comme bouc émissaire +et qu’on prétend frapper ? Quelle mauvaise plaisanterie ! +Soyez certains que ce ne sont pas ces poursuites-là +qui rendront à la magistrature la déférence respectueuse +qu’elle inspirait jadis, car il est malheureusement incontestable +que la considération s’en va. J’en ai fait moi-même +par deux fois la récente et pénible expérience.</p> + +<p>Ce fut, d’abord, aux funérailles de Mac-Mahon, où nous +suivions en robe. J’avais été surpris, dès notre descente de +voiture, à la Madeleine, des manifestations presque hostiles +qui nous avaient accueillis, mais je les attribuais à ces +bas-fonds que toute foule remue en elle. Cependant, en pénétrant +dans le jardin des Invalides, qui ne pouvait contenir, +lui, qu’un public trié sur le volet, je dus également +noter au passage bien des remarques désobligeantes et des +exclamations d’autant plus blessantes qu’elles ne paraissaient +point comme des intentions d’insulte, mais bien +comme la manifestation involontaire et spontanée +d’un état d’âme spécial et nouveau.</p> + +<p>Mêmes symptômes à l’enterrement du président Carnot +et plus graves encore, peut-être, car devant ce grand deuil +national, la foule, toujours silencieuse devant la mort, avait +redoublé, ce jour-là, de décence et de respect.</p> + +<p>Quant aux causes, je ne dirai pas de cette impopularité, +car nous n’avons jamais cherché à être populaires, mais de +cette mésestime et d’un irrespect aussi flagrant, elles sont +bien complexes. D’abord, dans cette fameuse épuration qui +suivit le Seize-Mai, on ne fut pas toujours heureux, il faut +bien le reconnaître, dans le choix des magistrats qui remplacèrent +les parlants volontaires ou forcés.</p> + +<p>Plus haut dans la hiérarchie, les juges correctionnels, +surchargés de besogne, durent aussi prononcer, comme +par fournées, des condamnations basées sur des débats trop +sommaires, des rapports inexacts ou trop malveillants.</p> + +<p>Enfin, à la cour même, certains procès sensationnels +nous ont montré des conseillers descendant trop volontiers +des hauteurs de sereine impartialité où la loi, les traditions +et même les simples convenances, leur prescrivaient de +demeurer, pour se lancer à corps perdu dans la mêlée et +faire parfois une besogne dont n’avait pas voulu le ministère +public.</p> + +<p>Je ne veux faire d’ailleurs aucune personnalité, mais +n’est-il pas évident que, même aux yeux les moins prévenus, +certains magistrats n’ont plus dans leur vie privée, +dans leurs allures, dans leurs alliances et même dans leurs +simples relations mondaines, la retenue, le souci de la dignité +professionnelle qui étaient jadis des vertus familières +même aux magistrats les moins estimés.</p> +</blockquote> + +<p>Le <i>Figaro</i> clôt son article par ces mots : « <i>Ici se +termine ce qui pouvait être dit.</i> »</p> + +<p>Qu’était donc, Messieurs les Jurés, ce qu’on ne +pouvait pas dire ?… (Mouvement).</p> + +<p>L’honorable conseiller anonyme qui s’est prêté à +cette interview n’a pas calculé le travail qu’il préparait +à ses collègues, ni supputé le nombre de journalistes +qu’il allait mettre à mal.</p> + +<p>Désormais, il fera bien de rester silencieux entre +la poire et le fromage. Pour l’homme en général, et +pour le magistrat en particulier, la crainte du reporter +est le commencement de la sagesse…</p> + +<p>Demain encore comparaîtra une de ses victimes : +M. le commandant Blanc, directeur du <i>Petit Caporal</i>. +A l’instar de M. Drumont, M. Blanc fut plus +naïf que M. le conseiller qui, lui, a gardé l’anonyme, +et, en reproduisant la prose magistrale, il signa la +reproduction. Ce qui prouve que la candeur, si elle +n’est pas toujours l’apanage des journalistes, est +encore moins l’apanage de MM. les conseillers…</p> + +<p>L’article du <i>Figaro</i> est donc tombé sous les yeux +de Drumont.</p> + +<p>Drumont l’a examiné avec sa vision de psychologue +et lui a reconnu les signes de l’authenticité. Il +s’est dit :</p> + +<p>Voilà un magistrat <i>sincère</i> et <i>observateur</i>. Observateur, +il observe, en deux circonstances solennelles, +que le peuple n’a plus pour sa robe qu’une tendresse +modérée. Il en cherche les causes et les énumère. +Puis, s’appliquant à définir l’état d’âme de la foule, +il y trouve une « mésestime » et un « irrespect flagrant ».</p> + +<p>Drumont réfléchit : « Irrespect flagrant ! » « Mésestime ! » +songe-t-il ; mais cela signifie : « Mépris ! »</p> + +<p>Par un scrupule qui l’honore, il ouvre Littré au +mot « Mésestime » et y lit : « Mésestime » : « Défaut +d’estime », « Mépris ».</p> + +<p>Littré avait parachevé dans l’âme de Drumont +l’œuvre ébauchée par le conseiller !</p> + +<p>Et notez que, plus modéré que l’illustre dictionnaire, +l’éloquent polémiste a mis une sourdine à sa +traduction :</p> + +<p>« Le conseiller ne disait pas « Mépris » — voit-on +dans son article ; — il prononçait « Mésestime » ; +mais la différence est peu sensible ; la « Mésestime » +c’est presque du « Mépris ».</p> + +<p>Pour qui connaît le tempérament de M. Drumont, +ce « presque » est un poème de modération.</p> + +<p>Mais voilà ! quand on fait bien, on n’est jamais +récompensé !</p> + +<p>Pour comble de malheur, après avoir savouré l’interview +du conseiller, M. Drumont tombe sur la +belle brochure de M. le juge d’instruction Guillot +que je signalais tout à l’heure.</p> + +<p>Ah ! ceci n’était pas anonyme !</p> + +<p>Ceci portait une marque — et pas la première venue ! — celle +d’un juge d’instruction près le tribunal +de la Seine, d’un psychologue illustre, d’un membre +de l’Institut !</p> + +<p>Qu’y lit M. Drumont ?</p> + +<blockquote> +<p>Plus on est pénétré de l’idée de justice, dont la magistrature +de droit commun doit être la vivante image, plus +on lui a donné de gages, et plus on est sensible aux dangers +qui la menacent ; elle traverse depuis un siècle une +crise redoutable, et, à moins d’être un flatteur ou un indifférent, +il faut reconnaître l’évidence. Le devoir est de donner +l’alarme et de chercher résolument le remède à un mal +dont d’innombrables symptômes révèlent l’étendue.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Je ne crois pas que personne puisse contester qu’elle ne +soit sans cesse en butte à des attaques affaiblissant de plus +en plus son prestige ; le magistrat, qui doit plus que tout +autre se piquer de clairvoyance, n’a rien à perdre de sa +dignité, en le reconnaissant ; il serait même fâcheux qu’il +fût seul à ne pas voir ce que tout le monde remarque ; il +s’exposerait ainsi au ridicule de ces gentilshommes en détresse +s’imaginant qu’il leur suffit de se draper majestueusement +dans un manteau usé pour que le passant ne voie +pas ses déchirures.</p> + +<p>Pour ne pas être taxé de pessimisme et d’exagération, je +montrerai, en citant ce qui se dit et s’écrit tous les jours, +que si les outrages contre la magistrature ont été de tous +les temps, ils n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, +plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect ; +je rechercherai ensuite la cause ; je montrerai, par +l’ancienneté même du mal, qu’elle tient bien moins à des +circonstances accidentelles qu’aux vices profonds de l’institution +elle-même : une fois la cause reconnue, le remède +se révélera de lui-même.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Il suffit d’écouter un instant et de regarder autour de soi +pour être frappé de la progression constante des attaques +dirigées contre le pouvoir judiciaire.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>La colère de l’homme qui perd son procès est un fait +psychologique dont il faut prendre son parti ; mais ce qui +est vraiment grave et désastreux, ce qui compromet le rôle +social de la magistrature, c’est que la généralité du pays +perde confiance dans son indépendance en face du pouvoir.</p> + +<p>Sans doute, toutes les fois qu’un orateur officiel monte à +la tribune, il manque rarement de rendre un hommage très +mérité à l’indépendance des magistrats, bien que quelquefois +des accusations parties de haut aient pu être recueillies +et exploitées dans la foule ; mais l’accueil fait à l’éloge, +même sur les bancs de la majorité, montre qu’il ne répond +pas au sentiment général.</p> + +<p>On comprend le sentiment de ce magistrat, qui, regardant +la belle et noble carrière qu’il avait parcourue, écrivait +avec tristesse ;</p> + +<p>« Aujourd’hui, on salit nos robes d’invectives et d’injures ; +nos arrêts n’inspirent plus confiance : on leur attribue +parfois des mobiles fâcheux, quand ils n’apparaissaient jadis +que comme l’expression du droit et du juste. » — (<i>La Magistrature</i>, +par M. de Bréville, revue athlétique du 25 avril +1890).</p> + +<p>« N’est-il pas vrai que la magistrature est ouverte à tous +sans aucune condition de capacité, que le gouvernement +peut y appeler qui il veut et qu’à son gré il peut donner +indistinctement les grades les plus élevés comme les plus +infimes ?</p> + +<p>« N’est-il pas vrai qu’une fois revêtu de la robe, le magistrat +dépend entièrement du pouvoir pour tout ce qui touche +à l’amélioration de sa situation ? »</p> + +<p>Qui donc, dans un projet de réforme proposé il y a vingt +ans à l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi ?</p> + +<p>Un magistrat éminent, portant un nom depuis longtemps +respecté dans le monde judiciaire. (M. Bérenger, <i>Journal +Officiel</i>, 15 juillet 1871).</p> + +<p>« Que de fois n’a-t-on pas vu des magistrats arriver dans +des cours souveraines <i>par l’effet d’une faveur injustifiable, +chanceler en y entrant, s’y asseoir au milieu de leurs collègues +embarrassés, confus, hostiles, et dont la puissance ministérielle +pouvait à peine contenir la réprobation</i> ! Le public +s’en attristait ou s’en réjouissait, suivant qu’il aimait ou +qu’il dédaignait la justice. »</p> + +<p>Qui donc, en 1871, parlait de la sorte ? Un homme qui +avait parcouru dans la magistrature une noble et glorieuse +carrière. (M. Oscar de Vallée, <i>la Magistrature française et le +Pouvoir ministériel</i>, 1871. Discours sur la magistrature, +<i>Journal officiel</i> de novembre 1880).</p> + +<p>« Le fonctionnarisme s’introduit dans les tribunaux, y +coulant à pleins bords et ayant pour résultat de faire +passer la France judiciaire sous la main du pouvoir exécutif. »</p> + +<p>Qui donc, en 1882, parlait avec cette franchise ? Un des +avocats généraux de la cour de Paris, bientôt procureur +général. (M. Camille Bouchez).</p> + +<p>« <i>La masse de la magistrature est descendue de plusieurs +degrés</i> ; les mœurs se sont modifiées et on la montre, dans +un avenir menaçant, devenue l’instrument dans la lutte des +partis, appelée peut-être à rendre des services électoraux, +mais cessant d’être un appui pour les forces vives de la société. »</p> + +<p>Qui donc, en 1884, tenait ce langage ? Un homme qui +eut l’honneur d’être le confident et l’ami de Dufaure et +que la justice compte toujours parmi ses plus vaillants +défenseurs. (M. Georges Picot, <i>La Magistrature et la Démocratie</i>).</p> +</blockquote> + +<p>Voilà ce que lit Drumont dans la brochure de M. +le juge d’instruction Guillot.</p> + +<p>Ces lectures excitent la mémoire de Drumont, qui +a une mémoire excellente ; il se rappelle Montaigne — que, +d’ailleurs, la brochure lui a rappelé — Montaigne +accusant ses collègues de profiter du « cahot +de la jurisprudence » pour « favoriser celle des parties +que bon leur semble, méconnaissant probité, +bonnes mœurs, humanité » ; le même Montaigne s’écriant : +« Combien ai-je vu de condamnations, plus +criminelles que le crime ! »</p> + +<p>Du milieu du XVI<sup>e</sup> siècle, l’imagination de Drumont — qui +est aussi vive que sa mémoire — bondit +jusqu’au milieu du XIX<sup>e</sup> ; et, à la place du vieux +conseiller Montaigne, il trouve le moderne garde +des sceaux Dufaure ; et celui qu’on a surnommé +« la pierre angulaire de la magistrature » lui dit :</p> + +<blockquote> +<p>La magistrature, c’est comme un tonneau de vinaigre ; +versez-y une bouteille de vin chaque jour, et tirez par le +bas une bouteille de vinaigre ; vous aurez beau continuer +comme cela tant que vous voudrez, vous n’aurez jamais que +du vinaigre.</p> +</blockquote> + +<p>Et Drumont, le penseur, médite, récapitule et +conclut :</p> + +<p>Voyons ! Voilà le plus célèbre des gardes des +sceaux, l’illustre Dufaure, l’ami patenté de la magistrature, +qui la compare à un <i>tonneau de vinaigre</i> ! +(Hilarité). — C’est déjà la mettre bien bas !</p> + +<p>Voilà, pourtant, un élégant modéré, un centre-gauche +courtois, un des plus vaillants défenseurs de +la justice, un rédacteur du <i>Journal des Débats</i>, +habitué par conséquent à voir plutôt les choses en +rose, M. Georges Picot, qui affirme en 1884 que la +masse de la magistrature a trouvé le moyen de <i>descendre +de plusieurs degrés</i> !</p> + +<p>Voilà un avocat général, M. Bouchez, qui déclare +que le <i>fonctionnarisme s’est introduit dans les +tribunaux et qu’il y coule à pleins bords</i> ! Et, sans +doute, en haut lieu, trouve-t-on juste sa remarque, +puisque, peu de jours après, on le nomme procureur +général !</p> + +<p>Voilà un magistrat éminent, M. Bérenger, qui +raconte à une assemblée parlementaire que, maintes +fois, on a vu, dans des cours souveraines, des magistrats +arriver par l’effet d’une <i>faveur injustifiable, +chanceler en y entrant</i>, et s’y asseoir <i>confus</i>, au +milieu de <i>collègues dont la puissance ministérielle +pouvait à peine contenir la réprobation</i> !</p> + +<p>De tels aveux ne rendent que trop vraisemblables +les confidences que le conseiller anonyme a faites au +<i>Figaro</i> !</p> + +<p>Si les magistrats parlent ainsi d’eux-mêmes, qu’en +dira le public ?</p> + +<p>Oui, l’anonyme a raison de parler de « mésestime » !</p> + +<p>Oui, M. de Bréville a raison de s’écrier : « Nos +arrêts n’inspirent plus confiance ! »</p> + +<p>Oui, M. Guillot a raison d’écrire que, cette confiance, +la généralité du pays l’a perdue !</p> + +<p>Voilà ce que conclut Drumont !</p> + +<p>Et Drumont, entraîné par des attestations si hautes, +parcourt l’interminable série des lamentables témoignages +que l’honorable magistrat apporte à l’appui +de son dire !</p> + +<p>Je ne puis les citer : j’abuserais de vos attentions +bienveillantes.</p> + +<p>Un seul échantillon :</p> + +<blockquote> +<p>Le robin, dans sa robe rouge ou noire, est un être d’une +espèce particulière. Tant que le gouvernement sera, ou lui +paraîtra fort, il marchera et on n’aura pas besoin de lui +demander des services ; il les rendra spontanément. Mais +que le gouvernement soit ou paraisse faible, chancelant, +qu’on ne soit pas assuré du lendemain, vous pouvez être +tranquille, le robin affirmera son indépendance. Le juré +peut s’abuser, peut s’égarer, il est homme ; tandis que le +juge n’est qu’une machine à condamner ou à acquitter, +suivant l’intérêt du moment. Voyez-le à la police correctionnelle +jugeant des affaires de droit commun. Sa fonction +est de condamner, et il condamne avec la régularité d’une +machine à casser du sucre.</p> +</blockquote> + +<p>Qui écrit cela ? Un homme que, dans une de +ses fines chroniques, M. Francis Magnard qualifiait +« un des membres les plus appréciés du +Sénat ».</p> + +<p>En fallait-il autant — dites-moi, Messieurs les Jurés, — pour +fouetter le cerveau d’un écrivain qui, à tort +ou à raison, croit avoir à se plaindre de la magistrature +et ne flirte guère avec la justice pour laquelle +il ressent un amour des plus platoniques ? (Hilarité +générale).</p> + +<p>Dans l’imagination du penseur, à ce témoignage +des hommes est venue s’ajouter la triste leçon des +choses.</p> + +<p>Il a cru voir avec Spencer que « l’incroyable +disproportion des sentences est un scandale quotidien ».</p> + +<p>Spencer lui conte l’histoire de « ce moissonneur +affamé qui est envoyé en prison pour avoir mangé +dix centimes de fèves, comme cela s’est vu à +Faversham, tandis qu’un gros richard coupable en +est quitte pour une amende dérisoire ».</p> + +<p>L’histoire de cet infortuné moissonneur évoque +en lui le souvenir de cette autre histoire — qui lui +tient fort à cœur — de son baigneur de Sainte Pélagie, +condamné à quatre mois de prison pour avoir +dérobé quelques prunes !</p> + +<p>Et, par une de ces antithèses violentes qui font +battre le cœur des plus calmes, l’image de ces deux +miséreux flétris et enchaînés, l’un pour une poignée +de fèves, l’autre pour une poignée de prunes, évoque +à ses yeux la longue file de ces modernes féodaux, +de ces financiers redoutables, de ces forbans internationaux +dont les ruses puissantes défient la vindicte +publique — véritables tyrans de l’époque qui, +pareils aux tyrans de Rome, dont des légistes +dégradés divinisaient les appétits, pourraient s’appliquer +le précepte du Digeste :</p> + +<p>« Nous vivons de la loi, mais nous dominons la +loi : <i lang="la" xml:lang="la">Legibus vivimus, sed supra leges sumus !</i> »</p> + +<p>Et cette « incroyable disproportion des sentences », +dont parle Spencer, donne, encore une fois, le vol +à la mémoire de Drumont, et, après être descendu de +Montaigne à Dufaure, le voilà qui remonte de +Dufaure à Rabelais !</p> + +<p>Il se souvient du discours symbolique tenu à l’ami +Panurge par le seigneur <i>Grippeminaud</i>, le roi des +<i>Apédeftes</i>, des gens aux <i>longs doigts crochus</i>, des +chats fourrés parlementaires :</p> + +<blockquote> +<p>Or çà, dit Grippeminaud, par Styx, puisque autre chose +ne veux dire, or çà, je te montrerai que meilleur te serait +être tombé entre les pattes de Lucifer et de tous les diables, +qu’entre nos griffes. Or çà, le vois-tu bien ? Or çà, malautru, +nous allègues-tu innocence comme chose digne +d’échapper à nos tortures ? Or çà, <i>nos lois sont comme +toiles d’araignées, les simples moucherons et petits papillons +y sont pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à +travers. Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons, +ils sont de trop dure digestion</i> ; or çà, vous autres innocents, +y serez bien innocentés, or çà, le grand diable, or çà, vous +y chantera holala.</p> +</blockquote> + +<p>Ah ! cette graisse rabelaisienne est autrement +épicée que l’outrage contemporain !</p> + +<p>Ce passage fameux, dont la savoureuse puissance +ne sera jamais égalée, n’est-il pas le thème effroyable +sur lequel on a, depuis, brodé et modulé tant +de variations sanglantes ?</p> + +<p>Pensez-vous, qu’en la forme, il soit beaucoup +moins outrageant pour la magistrature que l’article +poursuivi ?</p> + +<p>Grippeminaud — prétend la verve de Rabelais — laisse +passer les gros taons malfaisants, il ne +recherche pas les gros larrons qui sont de digestion +trop dure ; ses griffes ne retiennent que les papillons +et les moucherons.</p> + +<p>Grippeminaud — prétend la verve de Drumont — condamne +à quatre mois de prison un pauvre +diable qui, sur un arbre, a volé quatre prunes, +mais il acquitte Erlanger ou il excuse Laveyssière.</p> + +<p>Gros taons malfaisants, gros larrons, Erlanger, +Laveyssière, — d’une part ; — simples moucherons, +papillons, voleurs de prunes ou de fèves — de l’autre ; — les +premiers caressés, les seconds déchirés +par les griffes du Grippeminaud symbolique : dites-moi, +Messieurs les Jurés, n’est-ce pas, à travers les +siècles, toujours la même idée — si vous voulez, la +même injure — qui, un matin, s’est doucement épanouie +dans cette exquise demi-teinte des jolis vers +du fabuliste :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Selon que vous serez puissant ou misérable,</div> +<div class="verse">Les jugements de cour vous rendront blancs ou noirs.</div> +</div> + +</div> +<p>Et, pourtant, voyez la différence : aujourd’hui, l’on +cite Rabelais, on sourit de La Fontaine, mais on +poursuit Drumont !</p> + +<p>O ironie des choses ! Le temps opère-t-il de pareilles +métamorphoses ! Quelques années de cave +suffisent pour faire d’un vin jeune un vin de prix. +Un siècle de bibliothèque suffit-il pour, d’un morceau +injurieux, faire une page classique, ou bien un +distique immortel !</p> + +<p>Voyons, Messieurs les Jurés, soyons justes et raisonnons.</p> + +<p>L’honorable M. Guillot le constate : si les outrages +contre la magistrature n’ont jamais été plus répétés, +plus grossiers, plus facilement accueillis par +un public déshabitué du respect, ces outrages ont +été de tous les temps.</p> + +<p>De tous temps, mais surtout aux temps de gauloise +et fière franchise, les livres de nos écrivains +ont fouetté les mauvais juges, comme les pierres de +nos cathédrales fouettent les mauvais moines.</p> + +<p>Les sarcasmes de l’art et de la littérature, les +mépris de la chronique et les colères du tableau, +les ironies de la satire, de l’épigramme et du dessin, +le pinceau d’un Holbein comme le ricanement +d’un Voltaire, l’élégance d’un La Bruyère comme la +vision d’un Pascal, le rire d’un Rabelais comme le +sourire d’un La Fontaine, n’ont-ils pas cinglé, vilipendé, +n’ont-ils pas, pour parler comme l’article 29 de +la loi du 29 juillet 1881 qu’on invoque, n’ont-ils pas +outragé les magistrats indignes, ceux qui salissent, +avilissent, prostituent la pudeur de leur robe aux +intérêts, aux convoitises, aux ambitions, aux appétits ? +Et, souvent, trop souvent, presque toujours, +toujours, l’audacieuse ampleur de leurs formules +généralisatrices n’a-t-elle pas englobé tout le corps +judiciaire dans la réprobation de quelques-uns ?</p> + +<p>Pourtant vit-on jamais poursuite analogue à la +nôtre ? Rabelais s’est esbaudi — et Grandgousier, +Pantagruel, Gargantua (c’est-à-dire Louis XII, +Henri II, François I<sup>er</sup>), se sont esbaudis avec lui !</p> + +<p>Henri IV, le roi gaillard, s’est, un jour, rigolé à la +mode rabelaisienne, et voulant, à l’occasion de l’enregistrement +de l’édit de Nantes, congratuler son +parlement de Paris, il l’a, avec une gravité royale, +félicité « d’être le seul en France qui ne fût pas corrompu +par l’argent ! » (Hilarité).</p> + +<p>Pascal, l’effrayant visionnaire, n’a vu dans « les +robes rouges, les hermines dont les magistrats s’emmaillottent +en chats fourrés, les palais où ils jugent, +que piperie bonne à duper le monde » !</p> + +<p>Et le Roi-Soleil n’a rien dit !</p> + +<p>Louis XII, Henri IV, François I<sup>er</sup>, Louis XIV, +n’étaient, sans doute, que des pouvoirs de droit divin.</p> + +<p>Les pouvoirs de droit jacobin se montrent-ils plus +chatouilleux ?</p> + +<p>Non : la Révolution est venue, notre siècle a lâché +la bride à l’irrespect, l’outrage a grandi et le silence +a grandi avec l’outrage pour le couvrir ! On a +fait plus : non content d’absoudre l’outrage, on lui a +décerné les honneurs du triomphe !</p> + +<p>Victor Hugo a mis le forçat au-dessus du juge — et +la magistrature l’a conduit au Panthéon ! (Mouvement +prolongé dans l’auditoire).</p> + +<p>M. Ranc a fait du magistrat une machine imbécile +qui juge automatiquement — et M. Francis Magnard, +un matin, constate que M. Ranc est, à l’heure +actuelle, « un des personnages les plus justement +appréciés du Sénat ».</p> + +<p>M. Drumont lui-même, qui n’est pas un mignon de +justice, a, dans <i>La Libre Parole</i> du 20 juin 1892, accusé +un conseiller, président de la cour d’assises, +« d’avoir <i>trompé la confiance</i> des jurés qui s’adressaient +à lui en toute loyauté et de les avoir déterminés, +par des <i>déclarations mensongères</i>, à rendre un +verdict qu’ils n’auraient certainement pas rendu, si +on ne les avait pas rassurés d’avance sur l’usage +qu’on comptait faire de ce verdict ».</p> + +<p>Il citait des témoins à l’appui de son dire. Et ces +témoins étaient les propres jurés de l’affaire !</p> + +<p>Quelle occasion superbe, si Drumont était un imposteur, +de le confondre et de le perdre ! On n’avait +qu’à citer ces jurés pour proclamer la vérité ! L’accusation +lancée par Drumont appelait bruyamment un +démenti judiciaire ! Elle était d’une netteté aiguë, +comme a dit M. de Cassagnac !… Le Parquet est +resté immobile ! (Sensation prolongée). Il est demeuré +fidèle à sa longue tradition silencieuse. Il n’a pas +relevé le gant !…</p> + +<p>Mieux encore, Messieurs les Jurés, et vous allez +voir le silence de la magistrature devenir stupéfiant !</p> + +<p>Le 15 août dernier, huit jours avant la publication +de notre article, un chroniqueur, M. Lepelletier, au +lendemain du procès des Trente, ose écrire ce qui +suit.</p> + +<p>L’article est intitulé : <i>Ces bons Jurés</i>.</p> + +<blockquote> +<p>Moi, le verdict de ces bons jurés m’enchante. Je l’avais +prévu. Toutes les fois que vous placez l’homme ordinaire, +et les jurés sont des hommes très ordinaires, entre sa conscience, +son devoir et l’intérêt, qu’il s’agisse de sa peau ou +de son porte-monnaie, le résultat est certain. <i>Douter du +verdict, c’était supposer à nos jurés un courage, dont la +seule pensée les faisait f…rissonner dans leurs pantalons.</i> +Est-ce que vous croyez que les exemples leur manquaient +pour leur dicter leur arrêt ? Ils ne tiennent nullement à être +des héros. Le martyre n’est pas leur vocation. Ils sont bonnetiers, +chefs de bureau, entrepreneurs, ils n’ont pas mission +de faire des preuves de courage civique. Vous leur +donniez des anarchistes redoutables à juger : était-il possible +qu’un verdict sévère vînt transformer ces <i>bedaines bourgeoises</i> +en cibles à dynamite ?</p> + +<p>Ce verdict est parfaitement <i>immoral</i> et décourageant. Il +affirme la <i>couardise</i> et la <i>sauvegarde personnelle</i>. Les acquittés +d’hier, qui sortent du prétoire en triomphateurs, avec +les honneurs de la justice, au milieu de l’ovation de tous +les sceptiques du boulevard, ne retomberont sans doute +jamais dans les filets de la justice. Ils sont trop adroits pour +cela, et les mailles de la nasse pas assez fortes pour les +retenir. Ils vont donc continuer, avec la permission des +jurés et l’approbation de subtils hommes de lettres, leur +apostolat. J’espère qu’il fructifiera. Jusqu’à présent, leurs +élèves n’ont travaillé que dans de la matière peu intéressante +pour la foule : des magistrats, des restaurateurs, des +hommes de police, des députés, des agents diplomatiques +serbes, un journaliste italien, des habitants de Bois Colombes +prenant des bocks au café de la gare, un président de +République au bout de son mandat. Ces victimes-là sont +exceptionnelles, sortent du commun. <i>Ah ! que je serais +donc heureux si, pour célébrer joyeusement la rentrée de +Faure, de Fénéon dans Paris, leur bonne ville, quelque obscur +adepte faisait demain sauter la boutique et la bedaine +de l’un de ces bons jurés ! Il n’y aura rien de fait tant que +la matière à jurés ne sera pas touchée.</i></p> +</blockquote> + +<p>Tout à l’heure, Messieurs les Jurés, pour vous prévenir +contre Drumont, M. l’avocat général vous disait : +« Vous êtes des magistrats temporaires ! Quand +vous siégez sur ces bancs, vous êtes, vous aussi, la +magistrature française ! Vous avez droit aux mêmes +égards, aux mêmes respects que nous ! » Et M. l’avocat +général vous lisait des fragments d’articles où +il essayait en vain de supposer chez Drumont une +pensée injurieuse à votre égard.</p> + +<p>Je pourrais me retourner vers lui et lui dire : « Si +les articles de Drumont offensaient le jury, pourquoi +ne les avez-vous pas poursuivis ? Pourquoi votre +colère ne s’est-elle réveillée que lorsque vous vous +êtes sentis vous-mêmes mis en cause ? »</p> + +<p>Je préfère ne retenir que son véridique aveu. Oui, +Messieurs les Jurés, vous êtes des magistrats temporaires ! +Quand vous siégez dans cette enceinte, +vous êtes, vous aussi, la magistrature française ! Et +voyez comme on vous protège ! Et voyez comme on +vous fait respecter ! Non seulement on vous laisse +traiter de lâches, mais on laisse former le vœu que +vos tripes sautent en l’air ! (Mouvement prolongé +dans l’auditoire).</p> + +<p>Et, huit jours après un tel article qui a pu se produire +impunément, on ose citer Drumont en cour +d’assises, parce qu’il constate dans son journal qu’un +conseiller à cette cour a parlé de « mésestime » et +que d’après Littré, « mésestime » veut dire « mépris ».</p> + +<p>Bizarre !…</p> + +<p>J’ai promis d’être franc : j’ai tenu ma promesse.</p> + +<p>D’un mot, je me résume et je dis à la justice :</p> + +<p>Je regrette ce procès, parce qu’il me semble indigne +d’elle. Elle a un meilleur moyen de se défendre.</p> + +<p>Pour s’élever au-dessus des critiques, qu’elle sache +se grandir à la hauteur de sa mission !</p> + +<p>Mission terrible, messieurs, qui arrachait à Lamennais +ce cri de terreur :</p> + +<p>« Quand je pense qu’il y a des hommes qui osent +juger des hommes, je suis épouvanté et un grand +frisson me prend. »</p> + +<p>Qu’au-dessus des appétits qui se galvaudent à ses +pieds, la magistrature lève la tête vers les grands +espaces de lumière où, affranchi des brouillards qui +l’oppriment, l’œil humain reconquiert sa vision !…</p> + +<p>Elle y verra la beauté de sa tâche.</p> + +<p>Tout lui parle de son origine : instituée au berceau +des sociétés, pour remplacer la force par le +droit, la barbarie par la lumière, la passion par la +raison, l’arbitraire par l’équité, il semblerait qu’on +a voulu lui confier un sacerdoce, et on l’a vêtue en +prêtresse !</p> + +<p>En se couchant dans le sépulcre des institutions +disparues, le vieux César romain lui a légué sa pourpre ; +et, cette pourpre, ni la poigne du soldat, ni le +geste du philosophe, ni la secousse du railleur n’ont +pu la lui arracher !</p> + +<p>Voltaire, Rousseau et Danton ont déshabillé le +monde ; ils n’ont pas pu déshabiller le juge : le juge, +sur son épaule, a gardé le manteau des dieux !</p> + +<p>Dans quatre jours, messieurs, un traditionnel +usage — la tradition, partout vaincue, reste encore +plantée dans ce corps judiciaire qu’un étrange destin +nous conserve immuable, et qui, parmi nos +fièvres, notre tumulte occidental, offre quelque chose +des immobilités de l’Orient !… — dans quatre +jours, un traditionnel usage conduira la magistrature +sous les arceaux de la Sainte-Chapelle, le gothique +bijou dont la pierre adorante lui chante, d’une +voix mystique, l’immensité de ses devoirs.</p> + +<p>Venez la regarder passer :</p> + +<p>Sur deux rangs, très <i>sacerdotalement</i> (le mot obstiné +me revient), s’avancent d’abord les toques +noires argentées du tribunal, puis les toques rouges +dorées de la cour, puis les splendeurs et les éclats +de la cour de cassation, de la haute cour, la cour +suprême.</p> + +<p>C’est une vraie vision du moyen âge que cette +procession magnifique qui, majestueusement, défile +au milieu de nos vestons pâles et de nos mornes redingotes ! +On se demande si tous ces personnages, +qui brillent, qui étincellent, sont des acteurs de la +vie réelle ou bien des fantômes qui, sous la mélancolique +grisaille d’un automne fin de siècle, promènent, +comme dans la ballade, le souvenir d’un +passé chatoyant !</p> + +<p>Un tel costume oblige : il veut des cœurs plus +qu’humains ; il doit être une apothéose ou il est un +carnaval !</p> + +<p>Qu’il soit une apothéose !</p> + +<p>La magistrature est notre espérance suprême !</p> + +<p>Le vingtième siècle l’attend !</p> + +<p>Si elle veut que nous la défendions, qu’elle nous +défende !</p> + +<p>Qu’elle nous défende contre cette monstrueuse +puissance qui a détrôné toutes les autres et qui, sur +nous, appesantit le joug le plus dégradant : la puissance +infâme de l’or !</p> + +<p>Qu’elle nous défende contre ces flibusteries gigantesques, +le Panama, le Comptoir d’escompte, les +Métaux, et mille autres qui, des ruines accumulées, +feront enfin la ruine nationale !</p> + +<p>Qu’elle nous défende contre ces rastaquouères de +la politique ou de la finance que les malheurs de la +patrie attirèrent sur notre sol, pareils à l’écume insolente +qui, soulevée par la tempête, salit la majesté +des flots !</p> + +<p>Qu’elle emprisonne Turcaret, le voleur, et qu’elle +fasse rendre gorge à Fouquet, le concussionnaire !</p> + +<p>Qu’au lieu de comprimer nos indignations, elle les +partage !</p> + +<p>Qu’elle palpite et frémisse avec nous !</p> + +<p>Que, lorsque nous frissonnons de dégoût ou d’angoisse, +elle ne garde pas l’immobilité lapidaire du +<i>Moïse</i> de Michel Ange, de la statue, superbe mais +inanimée, que le sublime artiste, dans sa rage immortelle, +frappait au genou en criant : « Puisque tu vis, +parle donc ! »</p> + +<p>Puisqu’elle vit, qu’elle parle !</p> + +<p>Que belle comme la beauté, que jeune comme la +jeunesse, que grande comme la grandeur, elle soit +la vivante image de cette femme symbolique que, sur +la solennité de nos murs, le peintre Baudry nous +représente toujours si noblement assise ou bien si +fièrement debout, une main ouverte pour accueillir +la souffrance, l’autre crispée pour frapper la tyrannie !</p> + +<p>Qu’en un mot, elle soit ce qu’elle doit être, ce +qu’elle peut être, et jamais plus, en ouvrant le <i>Figaro</i>, +elle ne risquera d’y rencontrer une interview compromettante, +et, lorsqu’un officiel corbillard conduira +au Panthéon funèbre les morts que notre vanité voudrait +rendre immortels, elle pourra, sans crainte, au +milieu des cités, promener la splendeur de sa pourpre : +le peuple ne rira plus !… (Applaudissements).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Introduction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Les Trafics de l’Élysée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">37</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Affaire Ratazzi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Affaire Wilson-Ratazzi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Les Grandes Conventions de 1883</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Procès Numa Gilly-Savine-Raynal</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">La Politique et la Finance</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">137</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Procès Numa Gilly-Savine-Salis</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le Renouvellement du Privilège de la Banque de France</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">179</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Affaire Drumont-Burdeau</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">L’Anarchie Doctrinale</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">199</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Le Procès de Jean Grave</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">201</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Le Procès des Trente</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">245</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">La Magistrature et l’Opinion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">299</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2">Poursuites contre M. Drumont</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">301</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">IMPRIMÉ<br> +Sur les presses de <span class="sc">Noël Texier</span>,<br> +<img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="MALGRÉ LA TEMPÊTE. Omnia Labore. NOËL TEXIER"><br> +<span class="sc">Typographe à La Rochelle</span><br> +<span class="i">1895.</span></p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75264 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75264-h/images/cover.jpg b/75264-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ea91f18 --- /dev/null +++ b/75264-h/images/cover.jpg diff --git a/75264-h/images/vignette.jpg b/75264-h/images/vignette.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1a55959 --- /dev/null +++ b/75264-h/images/vignette.jpg |
