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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75253 ***
+
+
+
+
+
+
+ CYRANO DE BERGERAC
+
+ LETTRES D’AMOUR
+ publiées d’après le manuscrit inédit
+ de la
+ Bibliothèque Nationale
+
+ AVEC UNE INTRODUCTION
+ par
+ G. CAPON et R. YVE-PLESSIS
+
+
+ PLESSIS, LIBRAIRE
+ 23, Rue de Châteaudun, Paris
+ 1905
+
+
+
+
+DES MÊMES AUTEURS
+
+
+G. CAPON: _Les Petites Maisons galantes de Paris au XVIIIe siècle_; 1
+vol. in-8. Épuisé.
+
+_Les Maisons closes au XVIIIe siècle_; 1 vol. in-8. Épuisé.
+
+G. CAPON et H. VIAL: _Journal d’un bourgeois de Popincourt_; 1 vol.
+in-8. Épuisé.
+
+R. YVE-PLESSIS: _Essai d’une Bibliographie française de la Sorcellerie_;
+Paris, 1900, in-8.
+
+-- _Petit essai de Bibliothérapeutique ou l’Art de soigner les livres
+vieux et malades_; 1 vol. in-12. Épuisé.
+
+-- _Bibliographie de l’Argot et de la Langue verte, du XVe au XXe
+siècle_; Paris, 1901, in-8.
+
+
+VIENT DE PARAITRE
+
+ G. CAPON et R. YVE-PLESSIS: _Paris galant au XVIIIe siècle:
+ Les Théâtres clandestins_. Ouvrage orné de 8 planches.
+ Paris, PLESSIS, 1905, in-8 15 fr.
+
+
+
+N.-B.--Les exemplaires en grand papier sont épuisés.
+
+
+
+
+ Il a été tiré de cet Ouvrage
+ 310 exemplaires, tous numérotés:
+
+ 10 Japon impérial extra (nºs 1 à 10)
+ 50 Japon impérial (nºs 11 à 60)
+ 250 Papier à la forme (nºs 61 à 310)
+
+Nº
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+Le mercredi, 7 septembre 1707 (que de sept en ce mercredi!) le suisse de
+Notre-Dame de Paris agrippait au collet et traînait jusqu’au bureau du
+sieur Delamarre, commissaire du Châtelet, un individu qui, sans débat,
+avouait tout aussitôt les faits mis à sa charge.
+
+C’était un de ces aberrants passionnels que les psychiâtres d’à présent
+nomment «exhibitionnistes». Le mot n’existait pas encore dans la
+technologie médicale de ce temps-là; mais la chose précède toujours le
+mot. Le plaisir favori de cet homme était de flâner dans les chapelles,
+de rôder autour des piliers de la nef et, quand il se croyait à peu près
+sûr d’être impuni, de dévoiler brusquement son sexe aux yeux des dévotes
+médusées.
+
+Vu la rareté du cas, le lieu du sacrilège et le nom du criminel, le
+commissaire Delamarre, ayant confié son prisonnier à la garde de
+l’exempt Simonnet, réclamait du lieutenant de police des instructions
+spéciales. Fallait-il écrouer le satyre à l’Hôpital ou bien, comme il
+avait de quoi payer pension, à Saint-Lazare, à Charenton?--«Le Roy veut
+que vous le fassiez mettre à la Bastille», répondait le ministre
+Pontchartrain à qui le lieutenant de police en avait lui-même référé;
+«et que vous l’interrogiez à fond sur sa naissance et sur les désordres
+qui ont donné lieu de l’arrester; après quoi, on verra ce qu’il
+conviendra de faire».
+
+Ces pourparlers avaient pris plusieurs jours. L’exhibitionniste ne fut
+mené à la Bastille que le 25 septembre. Le 6 octobre suivant,
+conformément aux ordres reçus, M. d’Argenson en personne procédait, dans
+la grande salle du château, à un interrogatoire dont il rapportait le
+curieux procès-verbal ci-dessous:
+
+ «Interrogé... a dit qu’il se nomme PIERRE DE CYRANO, âgé de
+ cinquante-un ans, de la religion catholique, apostolique et romaine;
+ estre bourgeois de Paris, natif de cette ville et qu’il a esté arresté
+ de l’ordre du Roy;
+
+ «Que son père estoit bourgeois de Paris où il vivoit de son bien; que
+ Cyrano de Bergerac estoit son oncle et que ses ouvrages ont esté
+ dédiés par le sieur Le Brest (qui les a recueillys et fait imprimer)
+ [_à_] Abel Cyrano de Mauvières, père de lui, répondant; que les
+ ouvrages de Cyrano de Bergerac sont, entr’autres choses, _Agrippine_,
+ tragédie; des _Lettres_ satiriques et amoureuses; _Les États de
+ l’Empire de la Lune et du Soleil_ et la comédie du _Pédant Joué_;
+
+ «Que son oncle estoit originaire de Paris, et fils d’Abel Cyrano,
+ ayeul du répondant, qui estoit de Paris et y vivoit de son bien; qu’il
+ croit qu’il a esté baptisé ou sur les fonts de la paroisse
+ Saint-Nicolas-des-Champs ou sur ceux de Saint-Eustache et que le nom
+ de Bergerac que portoit son oncle avec celui de Cyrano, vient d’une
+ petite terre ou hameau située près de Chevreuse, ainsi que celle de
+ Mauvières, dont le père du répondant portoit le nom, lesquelles deux
+ terres ont esté vendues par l’ayeul du répondant en l’année 1636;
+
+ «Qu’il a entendu dire que son ayeul estoit originaire de Paris et que
+ son bisayeul estoit originaire de Sardaigne; que son père est mort il
+ y a vingt-un ans et qu’il n’y a pas plus de cinq mois et demy que sa
+ mère avec laquelle luy, répondant, demeuroit, est décédée et a esté
+ enterrée dans l’église Saint-Benoist; que sa mère estoit fille de
+ Simon Marcy, marchand mercier au faubourg Saint-Jacques, dit de Soy;
+ que celle de Cyrano de Bergerac, son oncle, se nommoit Espérance
+ Belanger et estoit fille d’Estienne Belanger duquel le répondant n’a
+ pas sçu la qualité;
+
+ «Qu’il a estudié jusqu’en seconde au collège des Jésuites, qu’ensuite
+ il est entré, en qualité de cadet dans le régiment de Navarre et,
+ après y avoir servi deux années, il est entré dans le régiment
+ Colonel-Général de la cavalerie où il y a servy trois campagnes, et
+ enfin qu’il est entré dans la gendarmerie, compagnie des gendarmes de
+ Flandres, brigade de feu M. de Marsin où il y a servy dix campagnes,
+ s’estant trouvé aux batailles de Stinkerque, de la Marsaille et de
+ Fleurus; qu’il a esté dangereusement blessé à la dernière, d’un coup
+ de feu à la teste, et qu’estant tombé malade en l’année 1698, demanda
+ son congé qu’il obtint de M. le marquis de Beauvau qui estoit pour
+ l’ors au quartier à Ham;
+
+ «Qu’il n’a qu’une sœur laquelle est mariée au sieur Vlaighels, commis
+ dans les gabelles de Saint-Quentin;
+
+ «Qu’il jouit de 400 livres de rentes qui lui appartiennent sur
+ l’hostel de Ville de Paris et proviennent de la succession de son
+ père;
+
+ «Que provoqué par le vin et l’eau-de-vie dont sa fénéantise luy a
+ malheureusement fait contracter l’habitude, il s’est abandonné à des
+ infamies dont il se repent et en demande pardon à Dieu et au Roy...»
+
+Suit le détail des «infamies» auxquelles se livrait le «répondant». Mais
+ceci n’intéresse plus notre sujet. Bornons-nous à noter que Pierre de
+Cyrano sortit de la Bastille le 19 octobre 1707, «pour être transporté
+dans un autre lieu de détention», où nous n’avons pas poursuivi sa
+trace.
+
+Pour nous, le point capital dans cette pièce d’archives, jusqu’ici
+demeurée inédite, c’est la généalogie de ce gendarme à passions. Par un
+témoignage qui ne saurait être révoqué en doute, sont précisés et
+confirmés les dires des biographes avisés qui ont combattu la légende,
+trop longtemps tenue pour vérité, du Cyrano de Bergerac gascon, parce
+que de Bergerac, en Gascogne.
+
+L’auteur des _Lettres d’Amour_ que nous avons entrepris de restituer au
+public lettré d’après le seul manuscrit contemporain que l’on connaisse,
+était Parisien, fils de Parisien; c’est son propre neveu qui l’atteste.
+Et son nom de Bergerac venait d’une terre que son père possédait auprès
+de Chevreuse. Ajoutons que ce dernier, noble homme Abel de Cyrano,
+écuyer, seigneur de Mauvières et de Bergerac, tenait en plein fief de
+Charles de Lorraine, duc de Chevreuse, cette terre et seigneurie qui se
+nommait Sous-Forêt avant que de s’appeler Bergerac.
+
+ * * * * *
+
+Savinien de Cyrano, cinquième fils d’Abel et d’Espérance Belanger,
+mariés en 1612 à la paroisse Saint-Gervais, fut baptisé le 10 mars 1619,
+à la paroisse Saint-Sauveur. Tous ses aînés moururent en bas âge, sauf
+le deuxième, prénommé Abel, comme son père. (A la mort du seigneur de
+Mauvières et de Bergerac, Abel devait prendre le nom de Cyrano de
+Mauvières; Savinien, celui de Cyrano de Bergerac).
+
+Deux filles, Marie et Anne, vinrent au monde après Savinien. Comme on
+n’a pu découvrir leurs actes de baptême à Paris, on a présumé que la
+famille Cyrano abandonna, postérieurement à 1619, son logis de la rue
+des Prouvaires pour aller se fixer à la campagne; peut-être à Bergerac
+ou à Mauvières, puisque ces domaines ne furent vendus qu’en 1636. Il est
+probable également qu’après cette vente les Cyrano revinrent dans la
+capitale; ce qui est sûr, c’est que l’acte de décès d’Abel de Cyrano
+père (1645) dit formellement que celui-ci habitait Paris au moment de sa
+mort, et, de nouveau, rue des Prouvaires.
+
+Toujours est-il que Savinien fut élevé aux champs. Son futur panégyriste
+Le Bret, qui le connut et qui l’aima dès son enfance, était élève du
+même maître: un curé de village, «bon prebstre» paraît-il, mais des
+leçons et des corrections duquel Savinien faisait peu de cas, le
+considérant comme un «âne aristotélique». Si bien que l’enfant obtenait
+de son père d’être envoyé à Paris faire ses humanités au collège de
+Dormans ou de Beauvais.
+
+C’était tomber de Charybde en Scylla. Le principal de ce collège était
+pour lors une espèce de savantasse fort érudit mais très maniaque, et
+plus pédant encore. Jean Grangier s’était rendu fameux dans l’Université
+de Paris par sa pouilleuse avarice autant que par ses polémiques
+acerbes, par ses amours ancillaires autant que par ses saillies de
+cuistre rhétoricien. Sans doute, le caractère tout d’une pièce de
+Savinien se heurta plus d’une fois aux procédés d’éducation de ce
+fouettard sorbonique. L’élève semble avoir gardé au maître une terrible
+rancune des quelques années qu’il passa sous sa férule: la vengeance de
+Cyrano devait s’intituler _Le Pédant Joué_, comédie où Grangier, mis en
+scène presque nommément, est drapé de la belle manière.
+
+Ses études achevées, vers l’âge de dix-huit ans, Savinien mena la vie
+joyeuse des garçons de son âge. Nous croyons pourtant que ses biographes
+ont exagéré en avançant qu’abandonné à lui-même, il se livra aux écarts
+d’un effréné libertinage. D’abord il n’était pas abandonné des siens
+puisque son père, ayant vendu Mauvières et Bergerac l’année d’avant,
+devait être revenu à Paris en 1637. Par ailleurs Savinien ne manquait
+point de parents pour veiller sur sa conduite. N’avait-il pas son oncle,
+Samuel de Cyrano, trésorier des aumônes à l’Hôtel Dieu; et son oncle
+Pierre, sur l’état de qui nous manquons de documents, mais que nous
+savons avoir été paroissien de Saint-Germain-l’Auxerrois; et sa tante
+Anne, épouse de Jacques Stoppar, trésorier des aumônes royales; et sa
+tante Catherine, enfin, qui, plus tard, sera prieure des Filles de la
+Croix? L’abandon de Cyrano à Paris est encore une de ces hypothèses
+échafaudées sur sa prétendue origine gasconne et l’éloignement de la
+ville de Bergerac. Lebret a écrit simplement ceci dans la notice qu’il
+consacra à son ami en publiant ses œuvres: «Cet âge où la nature se
+corrompt plus aisément et la grande liberté qu’il avoit de ne faire que
+ce que bon lui sembloit, le portèrent sur un dangereux penchant où j’ose
+dire que je l’arrestay». Mais Lebret ne dit pas quel était ce penchant.
+Les femmes? Cyrano était un chaste, ou du moins un timide en amour et sa
+remarquable laideur ne devait pas peu contribuer à lui inspirer «cette
+grande retenue auprès du beau sexe» dont Lebret lui fait un mérite. Le
+vin? Cyrano était d’une exemplaire sobriété dans le manger et dans le
+boire; même il tenait le vin pour «un poison comparable à l’arsenic».
+Les coups? Lebret témoigne que le talent d’escrimeur de Cyrano qui lui
+valut une si grande réputation, ne s’exerça jamais qu’en qualité de
+second, car «il n’eut jamais une querelle de son chef». Tous ces traits,
+on en conviendra, ne peignent guère un débauché. Peut-être Cyrano fut-il
+un prodigue. Il afficha jusqu’au tombeau un souverain mépris de
+l’argent. Encore ce grief de prodigalité n’est-il, de notre part, qu’une
+conjecture.
+
+Quoi qu’il en soit, les déportements du jeune homme (si déportements il
+y eut) furent de courte durée, puisque Lebret, que ses parents
+destinaient à la carrière des armes, déterminait Cyrano à s’engager en
+même temps que lui dans les gardes-nobles du capitaine Carbon de
+Castel-Geloux.
+
+Carbon comptait dans sa compagnie presque autant de gascons que de
+soldats. Parmi ces raffinés d’honneur, qui la plupart n’avaient pour
+biens qu’une épée solide et un nom sonore, Cyrano se fit, de prime-saut,
+un renom par son adresse, par son esprit, par sa bravoure. Celle-ci
+allait avoir l’occasion de s’affirmer au service du Roi.
+
+C’était l’époque (1639) où la France, intervenant après le traité de
+Prague qui clôturait la période suédoise de la guerre de Trente ans,
+avait à la fois sur les bras l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. La
+compagnie Carbon fut désignée pour être de la petite armée opposée en
+Champagne à l’effort allemand. Enfermée dans Monzou où elle subit un
+rigoureux blocus, elle ne se ravitaillait que par des sorties répétées.
+A l’une, Cyrano reçut une balle de mousquet au travers du corps. Il
+était à peine rétabli quand la place fut débloquée par le maréchal de
+Châtillon. Cependant il rejoignait l’année suivante au siège d’Arras, où
+nous tenions les Espagnols. Dans l’intervalle, il avait permuté, des
+gardes-nobles aux gendarmes de Conti.
+
+Cyrano n’était pas de ceux qu’une première blessure barde de prudence.
+Avant la fin du siège, il était frappé à la gorge d’un coup d’épée dont
+il se ressentit toute sa vie.
+
+«Les incommodités que lui laissèrent ces deux grandes plaies (dit
+Lebret) et le peu d’espérance qu’il avoit d’avancer», faute d’un patron
+influent, le firent renoncer au métier des armes pour se consacrer tout
+entier à l’étude. Il avait vingt-deux ans.
+
+C’est alors que, rentré au bercail, il compléta son instruction en
+suivant les leçons privées que professait Gassendi, récemment établi à
+Paris chez son ami François Luillier, maître des requêtes. Gassendi
+avait pour élèves: Chapelle, fils naturel de Luillier; Jean-Baptiste
+Poquelin, le futur Molière; Bernier, Hesnaut et La Mothe Le Vayer.
+Cyrano compléta la demi-douzaine...
+
+Combien de temps durèrent ces leçons? Il n’est guère possible de le
+savoir au juste. Pas plus qu’il n’est possible de classer désormais sous
+des dates précises la plupart des faits et gestes de Cyrano jusqu’à la
+veille, presque, de sa mort.
+
+Quelques-uns prétendent qu’il voyagea en Angleterre, en Italie, en
+Pologne, fondant leur assertion sur certains passages de ses œuvres où
+il semble en effet se désigner comme ayant visité ces pays. Mais rien
+n’est moins prouvé. Car si l’on admet qu’il est lui-même ce philosophe
+des _États et Empires de la Lune_, lequel parle de «sa traversée de
+France en Angleterre», doit-on admettre également qu’il alla au Canada,
+parce qu’il raconte (même ouvrage) son arrivée aérienne dans la
+Nouvelle-France, sur une ceinture de «phioles pleines de rosée»? Et si
+l’on tient pour sérieux le récit de son séjour à Rome et de son
+embarquement à Civita-Vecchia, doit-on prendre de même au pied de la
+lettre ces lignes de l’_Histoire de la République du Soleil_ où il dit
+avoir retrouvé en Pologne sa boîte aérostatique? Il est bien malaisé,
+dans tout cela, de départager entre la fiction et la réalité. Toute la
+période de l’existence de Cyrano qui va de 1642 à 1648 est en vérité
+fort obscure et nous n’avons pour jalonner notre route que quelques
+anecdotes assez décousues.
+
+L’une, rapportée par Lebret, est la lutte homérique qu’il soutint seul,
+un soir, l’épée au poing, contre cent coupe-jarrets apostés qui
+guettaient le poète Linières à la porte de Nesles; Linières, prévenu,
+n’osait point retourner coucher à son domicile: «Prends une lanterne et
+marche derrière moi, dit Cyrano à son ami. Je veux t’aider moi-même à
+faire ta couverture.» Le lendemain matin, on relevait au lieu dit sept
+blessés et deux morts; les quatre-vingt-onze autres chenapans avaient
+fui devant ce «démon de la bravoure».
+
+Une autre historiette, moins héroïque et peut-être inventée, est le
+combat de Cyrano contre le singe de Brioché, montreur de marionnettes,
+près du Pont-Neuf. Ce singe, appelé Fagotin, était «grand comme un petit
+homme et gros comme un pâté d’Amiens». Son maître qui se servait de lui
+pour ses parades, l’avait affublé «d’une fraise à la Scaramouche, revêtu
+d’un pourpoint à six basques et d’un baudrier où pendait une lame sans
+pointe». Pour justifier cette inoffensive colichemarde, il lui avait
+enseigné l’escrime et Fagotin déguisé, en bretteur, imitait sans le
+savoir Cyrano. On se figure la joie des laquais massés devant les
+tréteaux de Brioché quand, d’aventure, ils aperçurent un jour Cyrano
+dans la foule, le modèle près de la copie. Savinien n’était pas très
+endurant. Aux premiers lazzis de cette populace, il met flamberge au
+vent; les laquais dégaînent aussi (la valetaille portait encore l’épée).
+Notre héros, à qui cent spadassins ne pesaient guère, n’eut pas gros
+mérite à mettre en déroute cette racaille. Mais le malheur voulut que
+Fagotin, qui prenait cela pour un jeu, se campât en garde devant Cyrano
+et que Cyrano prît Fagotin pour un laquais plus brave que les autres.
+D’un coup d’estoc il vous l’embrocha net. D’où procès, que Cyrano gagna,
+dit-on, tant sa bonne foi sauta aux yeux des juges.
+
+Tel est du moins le récit, très enjolivé, d’un contemporain, récit
+publié après la mort de Cyrano. Le même factum contient un portrait en
+pied, à la plume, qui ne correspond guère aux portraits au burin que
+nous ont laissés les graveurs:
+
+ Bergerac n’estoit ni de la nature des Lapons ny de celle des géans. Sa
+ tête paraissoit presque veuve de cheveux: on les eût comptez de dix
+ pas. Ses yeux se perdoient dans ses sourcils; son nez, large par la
+ tige et recourbé, représentoit celuy de ces babillards jaunes et verds
+ qu’on apporte d’Amérique. Ses jambes brouillées avec sa chair
+ figuroient des fuseaux. Son œsophage pagotoit un peu. Son estomach
+ étoit une copie de la bedaine ésopique. Il n’est pas vray que notre
+ auteur fut malpropre; mais il est vray que ses souliers aimoient fort
+ madame la boue; ils ne se quittoient presque point...
+
+Nous connaissons encore, par les Lettres satiriques de Cyrano, ses
+querelles avec Scarron, Beaulieu, Loret, avec le comédien Montfleury,
+auquel il interdit (s’il en faut croire le _Ménagiana_) de paraître sur
+la scène un mois durant, l’invectivant du milieu du parterre et défiant
+collectivement les spectateurs qui faisaient mine de s’interposer.
+
+Nous n’ignorons pas qu’il sut se faire, malgré tant d’ennemis, des
+amitiés précieuses: Longueville-Gontier, conseiller au Parlement; Gilles
+Filleau des Billettes, l’érudit; Adrien de la Morlière, le chanoine
+généalogiste; Michel de Marolles, abbé de Villeloin; Jacques Rohault, le
+mathématicien philosophe; Tristan L’hermite, le duelliste, et Le Royer
+de Prades, l’historien... Sans parler de ses anciens compagnons d’armes:
+Cavoye, Brissailles, Saint-Gilles, Châteaufort, Brienne, Cuigny,
+Bourgogne, bien d’autres encore dont il serait fastidieux d’énumérer les
+noms. Mais nous ignorons où, quand, comment, il les connut.
+
+De façon plus sûre nous savons que Cyrano était à Paris en 1648,
+puisqu’il écrivait, à cette date, une préface pour le _Jugement de
+Paris_ de Dassoucy, ami d’aujourd’hui, ennemi de demain. Nous savons
+aussi qu’il prit parti dans la Fronde, d’abord contre, ensuite pour
+Mazarin.
+
+Lebret nous apprend que MM. de Bourgogne et de Cuigny, témoins de
+l’exploit de Cyrano à la porte de Nesles, ayant narré l’aventure au
+maréchal de Gassion, celui-ci s’était offert pour prendre à sa solde un
+homme si valeureux. Mais Bergerac était trop orgueilleux pour accepter
+une domesticité même dorée. Il préférait «ses grandes libertés de
+sentiments et de paroles en sa qualité d’esprit fort», comme dit La
+Monnoye. Il avait donc décliné l’offre, encore que celle-ci n’eût rien
+que d’honorable à une époque où tous les hommes de lettres vivaient plus
+ou moins, de leurs dédicaces, aux crocs de quelque grand seigneur.
+
+Cependant, assagi par les ans, assoupli peut-être par la misère, Cyrano
+devait se résoudre à subir le collier. En 1653 il se donnait au duc
+d’Arpajon qui le logeait en qualité de secrétaire dans son hôtel de la
+rue des Archives, au Marais, près du couvent de la Merci. Savinien
+jusque-là avait habité, croit-on, dans le faubourg Saint-Jacques.
+
+Mais il était écrit que Cyrano ne vivrait jamais tranquille. Il avait
+déjà indisposé son Mécène par le succès de scandale de son _Agrippine_,
+quand, un soir de juillet 1654, rentrant au Marais, il reçut sur le
+crâne une poutre qui faillit le tuer du coup. Crime ou accident? On n’a
+jamais su. Et tous les doutes sont permis en présence du silence
+mystérieux des biographes, en présence aussi de l’attitude de M.
+d’Arpajon qui s’empressa de mettre son «client» à la porte.
+
+Cyrano malade, mourant, dut accepter l’hospitalité généreuse que lui
+offrait un ami de Le Bret, M. Tanneguy des Bois-Clairs, conseiller du
+Roi. Savinien languit pendant quatorze mois sans pouvoir se rétablir,
+quotidiennement chapitré par trois pieuses femmes qui avaient conspiré
+de réconcilier avec le ciel un libertin philosophe: l’une d’elles était
+cette tante dont il fut question plus haut, Catherine de Cyrano, en
+religion sœur Saint-Hyacinthe, prieure des Filles de la Croix.
+
+Enfin, au mois de septembre 1655, Bergerac, se sentant perdu, voulut
+être porté à la campagne, chez son cousin, Pierre Cyrano, fils de
+Samuel. Il mourut cinq jours plus tard, âgé de trente-six ans et demi,
+laissant aux Filles de la Croix neuf cents livres, pour une messe
+hebdomadaire, à perpétuité. Par reconnaissance, ces dominicaines
+réclamèrent le corps de l’écrivain qui fut inhumé dans la chapelle même
+de leur couvent.
+
+Ce couvent existe encore au numéro 92 de la rue de Charonne. Les cendres
+de Cyrano de Bergerac y reposent donc, à moins qu’elles n’aient été
+jetées au vent sous la Terreur, alors que l’église était transformée en
+dépôt de charbon.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne saurions, au sujet des seules _Lettres d’Amour_ entreprendre une
+étude, même succincte, des Œuvres complètes de Cyrano. Nous devons dire
+pourtant quelques mots de son style et chercher le pourquoi de son
+_écriture_ bizarre.
+
+Afféterie des termes, mythologie tortillée, raffinements burlesques,
+esprit de mauvais aloi, abus des concetti et des _pointes_, voilà ce qui
+frappe dès l’abord chez Cyrano. Mais ces défauts de plume étaient ceux
+de tous les épistolaires admirés de son temps, Balzac et Voiture en
+tête. L’Hôtel de Rambouillet donnait le ton à la société polie quand
+notre auteur naquit aux lettres; et, lorsqu’il mourut, les samedis de
+Mlle de Scudéry étaient en pleine vogue. Nul ne trouvait encore les
+précieuses ridicules. Alors que les Corneille, les Saint-Evremont, les
+Larochefoucauld, les Ménage, les Chapelain, les Sarrasin raffolaient de
+la _pointe_, comment un nouveau venu dans la littérature aurait-il
+échappé à cette espèce d’épidémie qui frappait les amoureux de bel
+esprit?
+
+La _pointe_ telle que la cultiva le XVIIe siècle était une manière de
+calembour honteux, équivoquant non sur des sons, mais sur les sens
+multiples de certains mots. Le fin du fin consistait à bien placer les
+équivoques. Cyrano se conformait à la mode des ruelles en faisant,
+quelque part, agenouiller le brin de thym devant la tulipe «à cause
+qu’elle porte un calice»; en plaçant, dans les Enfers, Lucain, que Néron
+fit tuer par jalousie de poète, à côté de petits enfants «que les vers
+ont fait mourir»; et Raymond Lulle, l’alchimiste fameux «qui juroit
+d’avoir rendu l’or potable», en compagnie d’ivrognes «qui avoient fait
+la même chose», buvant leurs écus. Tout cela est assurément d’un goût
+lamentable; mais c’était le goût du jour. Et si Bergerac force parfois
+la note, c’est qu’il vise en outre au burlesque et recherche l’effet
+comique.
+
+Par où, en revanche, Cyrano se distingue de la plupart des précieux de
+son temps, c’est par son procédé de recherche. Et l’on ne découvrirait
+peut-être pas la source secrète où s’abreuva sa verve, si l’on oubliait
+qu’il fut, un moment, l’élève de Gassendi. Sans doute lui-même eût été
+bien en peine d’_anatomiser_ comment, du naturalisme scientifique de son
+professeur, il tira son naturalisme à lui, disciple excentrique. Les
+auteurs novices, ou qui s’essaient dans un genre nouveau, n’ont pas le
+loisir d’analyser leur propre mentalité ni de décrire la spécialité de
+leur état d’âme. Mais si les compositions de Cyrano, précurseur de nos
+humoristes familiers, ne nous exposent ni sa méthode littéraire ni ses
+disciplines philosophiques, il n’en demeure pas moins très visible que
+la doctrine gassendiste a réglé et dominé sa fantaisie.
+
+Les gassendistes, qui se réclamaient d’Épicure, prisaient fort, avec les
+épicuriens, la qualité irréductible des sensations, la saveur de ce qui
+est individuel, la physionomie pittoresque de la chose vue, le charme,
+saisi sur le vif, d’une rencontre inopinée. Tandis que les cartésiens,
+tournés vers l’étude abstraite des phénomènes moraux, estimaient trop
+bas les objets sensibles et repoussaient comme indignes du penseur et du
+styliste les vils accidents de la substance-matière, les gassendistes
+professaient une curiosité naturaliste toujours en éveil, et quêtaient
+perpétuellement la sensation neuve.
+
+Chez un gassendiste savant, le devoir de curiosité, enseigné par le
+maître, s’aiguillera vers la découverte des lois mécaniques de
+l’univers. Chez un imaginatif, comme Cyrano, cette curiosité se traduira
+par la recherche inconsciente ou réfléchie de l’inédit littéraire, par
+la haine du plagiat, par le mépris du _déjà lu_; Cyrano sera le
+_chasseur d’images_ si bien crayonné depuis par M. Jules Renard: «Ses
+yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes...» Et
+notre auteur burlesque trouvera dans ce mariage du concret et de
+l’abstrait, de l’image réaliste et de l’équivoque morale, les meilleures
+bouffonneries de son style pointu.
+
+Lorsque Cyrano écrit à une dame: «Encore si vous n’aviez mon cœur,
+j’aurois le cœur de me défendre; mais j’ai fait, par ce présent, que je
+n’oserois pas même me fier à vous, à cause que vous avez le cœur
+double...», c’est comme s’il écrivait: «Je vous ai donné mon cœur; je
+n’en ai plus et vous en avez deux; on ne peut se fier à un cœur double».
+Il équivoque, c’est convenu, sur le sens de duplicité inclus dans le mot
+double. Mais il n’arrive à cette équivoque qu’en posant comme prémisse
+une absurdité physique: vous avez deux cœurs. Et cette recherche,
+intentionnelle quoique irrationnelle, de l’aspect physique d’une
+situation morale, fait l’originalité de sa pointe.
+
+Lorsqu’il dit à une autre: «Dois-je pleurer, dois-je écrire, dois-je
+mourir? Il vaut mieux que j’écrive; mon cornet me prêtera plus d’encre
+que mes yeux ne me fourniront de larmes...», c’est encore par une
+contingence physique, hors du champ de l’attention de son lecteur, qu’il
+provoque ce dernier à sourire. Pointe burlesque par réalisme, phrase
+relevée par l’épice imprévue d’une trivialité préméditée.
+
+Le burlesque de Cyrano ne serait ni meilleur ni pire que celui de Sorel,
+de Dassoucy ou de Scarron, si l’on n’y retrouvait ce constant scrupule
+d’observation qui rend parfois ses comparaisons ingénieuses et jolies.
+C’est ainsi qu’avant le «chemin qui marche» de Pascal, il voit un
+aqueduc comme «un os dont la moelle chemine»; avant l’«obélisque vert»
+de Flaubert, il voit le cyprès comme «une pique allumée à la flamme
+verte»; le lys, sur quoi furent débitées tant de fadeurs, lui apparaît
+tel un «géant de lait caillé», et les nuages lui semblent de «grands
+arrosoirs» qui se promènent au ciel.
+
+Qu’on n’aille pas conclure que Cyrano fut un descriptif à outrance. Tout
+au contraire, il est sobre, presque sec, dans ses descriptions. Et s’il
+s’efforce de peindre d’après nature, quand ses contemporains ne peignent
+que «de chic» ou d’après l’antique, c’est toujours par petites touches
+qu’il procède, fichant çà et là ses impressions, comme on pique des
+fleurs sur un tapis de mousse.
+
+Au résumé, Bergerac ouvrit le premier la veine que devaient exploiter
+longtemps après lui tant de nos écrivains modernes. Mort jeune, il ne
+pouvait qu’être incompris des classiques de son temps qui le regardaient
+un peu comme un fou, à cause de ses allures extérieures de bravo
+littéraire. Ce n’était qu’un amant de la douce nature, né dans la peau
+rude d’un «réfractaire».
+
+ * * * * *
+
+Les _Lettres d’Amour_ que nous publions ci-après ne peuvent être
+absolument qualifiées: inédites. Elles n’ont pourtant jamais été éditées
+fidèlement. Les éditions imprimées présentent avec le manuscrit que nous
+avons eu sous les yeux des différences importantes.
+
+Ce manuscrit, d’une grosse écriture du XVIIe siècle appartint au
+regretté savant Monmerqué qui l’avait acheté en 1837 près de
+Saint-Sulpice.
+
+Il écrivait à ce propos en 1856 au bibliophile Paul Lacroix: «Mon
+manuscrit est du temps de Bergerac et je ne serais pas éloigné de croire
+qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu une lettre écrite et signée
+par lui...»
+
+Ce précieux recueil fut vendu en 1861 et il faisait partie, en 1890, de
+la bibliothèque de M. Deullin, d’Épernay, lorsque ce dernier l’offrit à
+la Bibliothèque nationale.
+
+Nous avons extrait onze lettres des quarante et une qu’il renferme;
+quelques-unes sont étiquetées formellement: _d’amour_. D’autres, qui
+entrent par leur sujet dans la même catégorie, portent des titres
+spéciaux que nous avons reproduits. Nous avons aussi scrupuleusement
+respecté l’orthographe et nous n’avons modifié la ponctuation, souvent
+défectueuse, que pour rendre le texte intelligible.
+
+Ces lettres furent-elles adressées à des correspondantes de chair et
+d’os? Ou bien faut-il ne voir dans ces galanteries caricaturales que des
+exercices de rhétorique pure? C’est un problème que nous ne nous
+chargerons point de résoudre, la vie privée de Cyrano étant trop
+inconnue pour rien hasarder sur ses liaisons amoureuses. Il faut laisser
+aux poètes et aux dramaturges le soin d’arranger ou de déranger
+l’Histoire.
+
+G. Capon,
+
+R. Yve-Plessis.
+
+
+
+
+LETTRES
+
+
+
+
+A Mademoiselle de St Denis
+
+
+MONSIEUR,
+
+Ie ne me plains pas tant du mal que vous auez pris la peine de me faire,
+que de celui qu’on ma fait de vôtre part. En me quitant, vous laissâtes
+chez moy une insolente qui, sous ombre qu’elle se dit vôtre idée, se
+vante d’auoir sur moy puissance de vie et de mort. Encore, elle encherit
+tiranniquement sur vôtre empire. Car, au lieu que vous ne me blessiez
+iamais, si ce n’étoit par mégarde, et que j’obtenois de vôtre pitié
+l’apareil aussi-tôt que la plaie étoit faite, l’inhumaine prend plaisir
+à déchirer les blessures que vous m’auiez fermées, et à m’en creuser de
+nouuelles, qu’elle sçait bien ne pouuoir guérir: peut estre vous
+absentez-vous de moy pendant mon suplice, comme le Roy s’éloigne des
+lieux où l’on exécute des criminels, à fin de n’estre point importuné de
+leur grace. Hélas! à quoy tant de précautions; vous connoissez trop bien
+la force de vos coups, pour apréhender que ie r’echape. La médecine qui
+parle de toutes les maladies, n’a rien écrit de la mienne, à cause
+qu’elle entrait [_en traite_] comme les pouuant guerir, et l’amour est
+un mal incurable. Quelqu’un moins proche de la mort, apuiroit son
+discours d’hiperboles. Il vous diroit que vous auez pris son cœur, et
+que le cœur étant la cause de la vie, il ne peut viure; à tort et sans
+cause, un autre protesteroit qu’il se seroit desia sacrifié pour vous,
+mais qu’il pensa que ç’eût esté rendre l’augure de vos victoires trop
+funeste, s’il vous eût immolé une victime, où l’on n’eût point trouué de
+cœur; un autre encore auroit exagêre sa passion d’autre sorte. Mais moy
+qui suis prêt de partir pour l’examen, ie dois penser à rendre plutôt
+qu’à faire des comptes. Receuez donc cet acte de foy que ie fais à
+l’agonie. Premièrement, ie ne suis point atée puisque ie vous adore; ie
+crûs fermement que Dieu s’étoit incarné aussitôt qu’on me dit que vous
+étiez née d’une femme; les prières, les vœux et les respects que ie rens
+à saint Denis témoignent assez la vénéracion que ie porte aux saints;
+l’espérance de vôtre possession n’a jamais enflé ma nature, que ie ne me
+soit trouué conuaincu de la resurection de la chair. Enfin pour
+m’assurer de la vie éternelle, j’ordonne à mes heritiers de placer mes
+os dans l’église de ma paroisse, non pas au cimetière, parce que hors
+l’Eglise il ni à point de salut. Mourant ainsi, ie ne puis faire une
+mauuaise fin, quand mesme ie ferois tomber ici mal à propos que ie suis,
+
+MONSIEUR,
+
+Vôtre seruiteur.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Vous sçauez que ie n’auois encore aucune connoissance des fers ou le
+Ciel m’auoit condamné, lors qu’à la pesche ie vous vis la première fois.
+Certes le hazard eût esté bien grand, que, si proche de filets, ie
+n’usse pas esté pris: et quand i’usse mesme échapé les filets, vôtre
+charmante lettre m’a fait assez connoître que ie ne me fusse pas sauué
+de vos lignes: elles me présentoient autant d’ameçons que de paroles et
+chaque parole n’étoit composée de plusieurs caracteres que pour
+m’ensorceler. Ie receus cette belle missiue auec des respects dont ie
+serois l’expression en disant que ie l’adore, si i’étois capable
+d’adorer quelque autre chose que vous. Ie la baisé au moins, et ie
+m’imaginois en la baisant, baiser vôtre esprit mesme, duquel elle étoit
+l’ouurage. Mes yeux prenoient plaisir de refaire inuisiblement les
+mesmes lettres que vôtre plume auoit marquées; insolens de leur fortune,
+ils atiroient chez ceux toute mon ame et par de lons regars s’atachoient
+à ce beau craion de la vôtre, pour s’unir à leur Idole: mais se sentans
+emprisonnez, ils pleuroient, à fin que ces larmes (comme d’autres petits
+yeux qu’ils enuoioient à leur place) s’esquiuassent à la file,
+puisqu’ils ne pouuoient sortir en corps. Vous fussiez-vous imaginé
+qu’une feuille de papier eût fait un si grand feu. Il n’étindra iamais
+pourtant, que le iour ne soit éteint pour moy. Si mon esprit et ma
+passion se partagent en deux soupirs, quand ie mourray, celui de mon
+amour partira le dernier. Ie conuieray à l’agonie le plus fidelle de mes
+amis de me réciter cette chère lettre: et lorsqu’en lisant il sera
+paruenu à l’endroit ou vous protestez d’estre...... ie criray iusqu’à la
+mort: cela n’est pas possible, MADAME, car moy mesme i’ay tousiours esté
+
+Vôtre esclave.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Donc vous me voulez du bien. Ha! dés la première ligne je suis vôtre
+très humble, très obeissant, et très passionné seruiteur, car ie sens
+mon ame se dissoudre en extases si prochains de la priuacion, que ie
+mouray de ioie auparauant que i’aie le temps de finir ainsi ma lettre;
+toutefois, la voila concluë et ie puis si ie veux la fermer. Aussi-bien,
+étant assuré de vôtre afeccion, tant de lignes ne sont pas nécessaires
+contre une place prise. Mais parce qu’un Empereur doit expirer debout,
+et un amoureux en se plaignant, ie veux profiter en sorte du reste de ma
+vie que mon dernier soupir soit tout emploié à propher [_proférer?_]
+MADAME, je meurs d’amour. Mais vous croiez peut estre que le mourir des
+amans n’est autre chose qu’une façon de parler, et qu’à cause de la
+conformité des noms de l’amour et de la mort, nous prenons souuent l’un
+pour l’autre. Mais vous ne douterez pas de la possibilité du mien quand
+vous aurez suputé la longueur de ma maladie: et moins encore, quand
+après auoir lû ce discours, vous trouuerez à l’extrémité
+
+Votre Seruiteur. Le pauure D. C.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Bien loin d’auoir perdu le cœur en vous voiant, comme préchent les
+passionnez du siècle, ie me trouue depuis ce jour la beaucoup plus
+honneste homme. Mais comment aussi l’aurois-ie perdu, que, comme s’il
+eut aprehendé de n’estre pas assez d’un pour tous vos coups, ie le
+sentis palpiter à cét abord en tous mes artères: et c’étoit ce petit
+ialoux qui se reproduisoit indiuisiblement en chàque atome de ma chair,
+à fin qu’ocupant tout seul mon corps tout entier, rien que lui ne
+participât à l’honneur d’estre blessé de vous. Ie ne diray point non
+plus comme le vulgaire, de mesme que si vous étiez un basilic, que ce
+furent vos yeux qui me firent mourir: comme toutes vos armes ne
+sortirent pas de notre veuë, toutes vos armes n’entrerent pas par la
+mienne. Quand votre bouche me charmoit, c’étoit mon oreille qui m’en
+aportoit le poison. Quand i’étois excité par l’aimable douceur de votre
+peau bien unie, c’étoit sur la déposicion de mes mains que ie me
+condamnois au feu. Votre beauté mesme ne faisoit pas grand effort contre
+moy, parce que votre visage qui fut iadis son trône, étoit alors son
+cimetiere; et tant de petits trous, qu’on y discerne, me sembloient
+estre les fosses, où la vérole auoit mis vos atrais en sepulture.
+Cependant la franchise pour qui Rome autrefois a risqué l’Empire du
+monde, cette diuine liberté, vous me l’auez rauie, et rien de ce qui
+chez l’ame se glisse par le sens, n’en à fait la conqueste: votre esprit
+seul méritoit cette gloire; sa viuacité, sa douceur, son courage,
+valoient bien que ie me donnasse à de si beaux fers. Ie ne croy pas
+pourtant que vous soiez un ange, car vous estes palpable; ie n’ay garde
+aussi de penser que vous soiez comme moy puisque vous estes insensible;
+cela me fait imaginer que vous estes quelque chose au milieu du
+raisonnable et de l’inteligible. I’aurois dit mesme que vous tenez de la
+nature humaine et diuine, si de tous les atribus qui sont necessaires à
+la perfeccion du premier estre, et qui vous sont essenciels, celui de
+misericordieuse ne vous manquoit. Oui! Si l’on peut imaginer en une
+diuinité quelque défaut, ie vous acuse de celui là: ce iour mesme que
+vous me blessâtes, vous me promîtes l’apareil dans trois autres; outre
+que c’eut esté donner remede trop tard à un mal qui gaigne le cœur,
+encore n’y vîntes vous pas. Mais vous fîtes bien! car on doit se tenir
+caché quand on a tué un homme. Sortez toutefois sans rien craindre;
+sortez, c’est une loy pour le vulgaire qui ne vous regarde point. Il
+serait fort nouueau qu’on recherchât un tiran de la mort de son esclaue.
+Vous vous étonnez possible que moy mesme i’escrime. Ie le fais pourtant
+sans miracle; mais aussi l’homme à deux trépas à souffrir sur la terre,
+celui d’amour, et celui de nature. Ie puis donc croire que quand ie
+commancé de vous aimer, ie commancé de mourir; puisque la mort est
+definiée la separacion de l’esprit et du corps; et que ie perdis
+l’esprit au moment que ie vous aimé. Mais quand auec la peine d’amour
+i’auray encore subi celle ou la condicion d’animal nous astrint (quoy
+que ie ne sens plus les douleurs de la première), ie ne laisseray pas de
+m’en souuenir éternellement la bas, et si on diffère de qualitez en
+l’autre monde, comm’en celui ci, vous serez touiours ma souueraine, et
+moy (fusse entre les flammes qui deuoreront ma substance), ie seray
+toujours
+
+Votre Seruiteur très ardant.
+
+
+
+
+Regret d’un éloignement
+
+
+MADAME,
+
+Dois-ie pleurer, dois-ie écrire, dois-ie mourir? Il vaut mieux que
+i’écriue; mon cornet me prétera plus d’ancre que mes yeux ne me
+fourniront de larmes; et quand ie penserois guerir de la tristesse de
+votre absence par ma mort, ce ne seroit pas me r’aprocher de vous puis
+que Paris est plus près de Saumur, que Saumur des Champs Elisées. Mais
+que vous ecriray-ie, bons dieux? Rien, sinon que i’espère bien tôt faire
+voiage pour le Poitou ou pour l’Enfer; que ie vous prie de consoler mes
+amis de la perte qu’ils font, a cause de vous, et que si vous souhaitez
+me mander quelque chose, vous adressiez vos lettres au Cimetière de
+Saint Iaques. C’est là que votre messager aura de mes nouuelles; le
+fossoieur ou mon épitaphe lui aprendront mon logis, et lui feront lire
+que, ne sachant ou vous rencontrer en ce monde, ie suis parti pour
+l’autre, étant bien assuré que vous y viendriez: ce ne vous sera pas peu
+de consolacion quand vous trouuerez pour vous garantir des insolences du
+Diable, ce Diable,
+
+MADAME,
+
+Votre Seruiteur De Bergerac.
+
+
+
+
+Contre une femme interessée
+
+
+MADAME,
+
+Si chacun étoit obligé comme moy, pour faciliter la lecture de ses
+œuvres, de donner de l’argent, les Balsacs n’auroient jamais écrit, et
+les aueugles sçauroient lire. Mais quoy. Si mes lettres ne sont
+éclairées de la reuerbéracion de quelque écu d’or, quand ie les aurois
+prises dans Polexandre, ie suis assuré d’auoir écrit en hébreu. Chez
+vous, ouurir simplement la bouche ne sert qu’a la prononciacion de
+l’Arabe et du Margajat; pour vous parler François, il faut ouvrir la
+main; ainsi i’ay dans mon coffre le secret de vous éclairer la Bible, et
+de vous rendre les Centuries de Nostradamus plus intelligibles que le
+pater. C’est de vous qu’on peut dire, point d’argent point de suisse.
+Mais, d’un autre côté, ie me console en ce que, quand vous auriez
+combatu dix ans mes seruices, mes larmes et mon désespoir, ie suis
+assuré auec la croix d’un Louis, de chasser de votre corps ces diables
+de refus; iamais les malfaicteurs de Iudée, n’ont tant tombé sous la
+croix que vous; vous croiez qu’un iuste ne vous sçauroit rien demander
+iniustement, et que des intencions qui sont accompagnées d’un métal pur
+comme l’or, ne sçauroient estre que très pures. I’aurois grand tort
+apres cela de dire que votre auarice est égale a celle de Iudas, lui qui
+vendit un Iuste; et vous vous vendez pour un Iuste. Le palais Roial vous
+à accoutumée a porter tant de respect aux princes que vous vous abaissez
+sous tous ceux qui portent leurs images; et quelqu’un aioûte que vous
+étes tellement circonspecte à la distribucion de vos faueurs, que vous
+pesez dauantage sur les baisers d’un quart d’écu que sur ceux d’un
+teston. Cette façon d’œconomie ne me déplait pas tout à fait, car quand
+ie viendray vint sols dans une main, ie suis certain que ie tiendray
+votre cœur dans l’autre. Tout ce qui me fàche, c’est que vous métrez mon
+image hors de chez vous par les épaules, dès qu’elle y a demeuré trois
+iours sans paier son gîte; qu’il me semble que la définicion de mon
+estre soit de donner, et qu’aussi-tôt que ie cesse de fouiller à ma
+pochette, ie cesse d’estre animal raisonnable. Corrigez cette humeur
+auare, car il vous est honteux d’estre a mes gages, moy qui suis
+
+Votre Seruiteur.
+
+
+
+
+Effets amoureux d’une absence
+
+
+MADAME,
+
+Suis-ie condamné à pleurer encore long temps pour votre absence; mes
+yeux ne sont plus que deux alambics, par ou distilent mon humide et ma
+vie; en vérité ie soupçonnerois (si ma mort vous étoit utile) que vous
+tâchez d’ôter toute l’eau de chez moy, de peur que ie n’echape au feu.
+Cependant votre entreprise n’auroit pas de succès; plus ie mouille mon
+sein plus il brûle, et sans doute que ce Dieu qui composa d’argile le
+corps du premier homme, a taillé le mien d’une pierre de chaux, puisque
+ie m’alume dans l’eau. Ie n’oserois plus marcher dans les rues embrasé
+comme ie suis, que les enfans ne m’enuironnent de fusées, pour que ie
+leur semble une figure d’artifice echapé de la grèue; n’y a la campagne,
+qu’on me prenne pour un de ces ardans qui traînent a la riuière. Et si
+vous ne reuenez bien tôt, on vous répondra quelque iour quand vous
+demanderez a me voir, que ie suis la beste à feu, qu’on montre aux
+Thuilleries; alors vous aurez la honte d’auoir un amant Salemandre, et
+le regret de voir brûler des ce monde
+
+Votre Seruiteur De B.
+
+
+
+
+Éloge d’une rousse
+
+
+MADAME,
+
+Ie sçay bien que nous viuons dans une province où l’on n’estime pas la
+couleur rousse de votre poil; mais ie sçay bien aussi que le vulgaire ne
+peut iuger comm’ il faut, des choses excellentes, puisqu’il seroit
+necessaire qu’il les connût; mais quel que soit son sentiment, permétez
+que ie parle ainsi à votre cheuelure. Lumineux dégorgement de l’essence
+du plus beau des êtres visibles; Intelligente réflexion du feu radical
+de la nature; Image du jour la mieux trauaillée, ie ne suis point si
+brutal de méconnoître pour ma Reine l’enfant de celui que mes pères ont
+connu pour leur Dieu. Athènes pleura sa couronne tombée sous les Temples
+abatus d’Apollon; Rome cessa de commander à la terre, quand elle refusa
+de l’encens à la lumière; et Bisance est entrée en possession de mettre
+aux fers le genre humain, aussi-tôt qu’elle a pris pour ses armes celles
+de la sœur du Soleil. Tant qu’à cet esprit uniuersel le perse fit
+hommage du raion qu’il tenoit de lui, quatre mil ans n’ont pu vieillir
+la jeunesse de sa monarchie: mais sur le point de voir briser ses
+simulacres, il se sauua dans Pequin des outrages de Babilonne. Il semble
+maintenant echauffer à regret d’autres terres que celles des Chinois; et
+i’apréhende qu’il ne se fixe dessus leur Emisphère, s’il peut un iour
+(sans venir à nous) leur donner les quatre saisons. La France toutefois,
+MADAME, a des mains en votre visage qui ne sont pas moins fortes que les
+mains de Josué pour l’enchaîner; vos triomphes (ainsi que les victoires
+de ce heros) sont trop illustres pour estre cachez de la nuit. Il
+manquera plutôt de promesse à l’homme, qu’il ne se tienne toujours en
+lieu d’où il puisse contempler à son aise l’ouurage de ses ouurages le
+plus parfait: voiez comme par son amour l’esté dernier il échauffa les
+signes d’une ardeur si longue et si véhémente qu’il en pensa brûler la
+moitié de ses maisons; et, sans consulter l’almanach, nous n’auons
+iamais pû, cette année, distinguer l’hiuer de l’automne pour sa
+benignité, à cause qu’impacient de vous reuoir, il n’a pu continuer son
+voiage iusqu’au tropique. Ne pensez point que ce discours soit une
+hiperbole: si iadis la beauté de Climeine l’a fait descendre du Ciel, la
+beauté de M..... est assez considérable, pour le faire un peu détourner
+de son chemin: l’égalité de vos âges, la conformité de vos corps, la
+ressemblance peut-estre de vos humeurs,--peuuent bien r’alumer en lui ce
+beau feu.--Mais, si vous êtes fille du Soleil (adorable Alexie) i’ay
+tort de dire que votre père soit amoureux de vous. Il vous aime
+véritablement; et la passion dont il s’inquiéte pour vous, est celle qui
+lui fit soupirer le malheur de son Phaëton, et de ses sœurs: non pas
+celle qui lui fit répandre des larmes à la mort de sa Daphné; cette
+ardeur dont il brûle pour vous est l’ardeur dont il brûla iadis tout le
+monde; non pas celle dont il fut lui-mesmes brûlé: Il vous regarde tous
+les iours avec les frissons et les tendresses que lui donne la mémoire
+du désastre de son fils aîné: Il ne voit sur la Terre que vous, ou il se
+reconnoisse; s’il vous considère marcher, voilà, dit-il, la généreuse
+insolence, dont ie marchois contre le serpent Piton; s’il vous entend
+debiter sur des matières délicates, c’est ainsi que ie parle, dit-il,
+sur le Parnasse avec mes sœurs. Enfin, ce pauure père, ne sçait en
+quelle façon exprimer la ioie que lui cause l’imaginacion de vous auoir
+engendrée. Il est ieune comme vous, [_vous_] étes belle comme lui: son
+tempérament et le vôtre sont tout de feu: par vous il se trouue deux en
+deux endrois. Il donne la vie et la mort aux animaux, et bientôt, comme
+lui, vous donnerez la vie à vos ennemis, et la mort à ceux du Roïaume:
+comme lui vous auez les cheueux roux. I’en étois là de ma lettre,
+adorable M..... lors qu’un censeur à contre sens, m’aracha la plume, et
+me dit que c’étoit mal se prendre au panegirique, de louër une ieune
+personne de beauté parce qu’elle étoit rousse: moy ne pouuant punir cet
+orgueilleux jdiot, plus sensiblement que par le silence, Ie pris une
+autre plume, et continué ainsi. Une belle teste sous une perruque
+rousse, n’est autre chose que le soleil au milieu de ses raions; ou le
+soleil lui-mesme n’est autre chose qu’un grand œil sous la perruque
+d’une rousse. Cependant, tout le monde en médit, a cause que tout le
+monde à la gloire de l’estre; et cent hommes à peine en fournissent un,
+parce qu’étans enuoiez du Ciel pour commander, il est besoin qu’il y ait
+moins de sujets que de Seigneurs. Ne voions-nous pas que toutes choses
+en la nature sont, ou plus ou moins nobles, selon qu’elles sont ou plus
+ou moins rousses. Entre les Elemens, celui qui contient le plus
+d’essence et le moins de matière, c’est le feu, a cause de sa rouge
+couleur; l’or à receu, de la beauté de sa teinture, la gloire de regner
+sur les métaux; et de tous les astres, le soleil n’est le plus
+considerable, que parce qu’il est le plus roux. Les comètes cheuelus
+qu’on void voltiger au ciel à la mort des grans hommes, sont-ce pas les
+rousses moustaches des Dieux qu’ils s’arachent de regret? Castor et
+Pollux, ces petits feux qui font prédire aux matelos la fin de la
+tempeste, peuuent-ils être autre chose que les cheueux roux de Iunon
+qu’elle enuoie a Neptune en signe d’amour? Enfin, sans le désir
+qu’eurent les hommes de posséder la toison d’une brebis rousse, la
+gloire de trente demi dieux seroit au berceau des choses qui ne sont pas
+néés; et (un nauire n’étant encore qu’un être de raison) Americ ne nous
+auroit pas conté que la terre à quatre parties. Apollon, Vénus et
+l’Amour, les plus belles diuinitez du pantheon sont rousses en cramoisi;
+et Jupiter n’est brun que par accident, a cause de la fumée de son
+foudre qui la noirci. Mais si les exemples de la Mitologie ne satisfont
+pas les aheuris, qu’ils confrontent l’histoire: Sanson, qui tenoit toute
+sa force pendüe à ses cheueux, n’avoit-il pas receu l’énergie de son
+miraculeux estre dans le roux coloris de sa perruque? Les destins
+n’auoient-ils pas ataché la conseruacion de l’empire d’Atènes, a un seul
+cheueu rouge de Nisus; et Dieu n’at-il pas enuoié aux Etiopiens la
+lumière de la foy, s’il eut trouué parmi eux seulement un rousseau. On
+ne douteroit point de l’eminente dignité de ces personnes la, si l’on
+consideroit que tous les hommes qui n’ont point été fais d’hommes, et
+pour l’ouurage de qui Dieu lui mesme à choisi et pétri la matière, ont
+toûjours été rousseaux; Adam fut rousseau; Iesus Crît fut rousseau;
+Iudas mesme eut l’honneur d’estre l’instrument de notre salut, et de
+baiser le Messie en le trahissant, à cause qu’il étoit rousseau; et Dieu
+ne le reprouua que faché de voir qu’un homme qui n’étoit que son
+estafier fût cependant plus rousseau que lui. Et toute philosophie bien
+corecte doit aprendre que la nature qui tend au plus parfait, essaie
+toûjours en formant un homme de former un rousseau; de mesme qu’elle
+aspire à faire de l’or en faisant du mercure. Car quoy qu’elle rencontre
+rarement, un archer n’est pas estimé mal adroit qui, lâchant trente
+flèches, en adresse cinq ou six au but: comme le tempérament le mieux
+balancé, est celui qui fait le milieu du flegme et de la mélancolie, il
+faut estre bien heureux pour fraper iustement un point indiuisible: au
+deça sont les blons, au dela sont les noirs, c’est-à-dire les volages,
+et les opiniatres: entre deux est le milieu, ou la sagesse (en faueur
+des rousseaux) à logé la vertu; aussi leur chair est bien plus délicate,
+le sang plus suptil, les espris plus épurés et l’intellect par
+conséquent plus vîf, à cause du mélange parfait des quatre qualitez.
+C’est la raison qui fait que les rousseaux blanchissent plus tard que
+les noirs, comme si la nature se fâchoit, de détruire ce qu’elle a pris
+plaisir à faire; en vérité, ie ne vois iamais de cheuelure blonde que ie
+ne me souuienne d’un toupon de filasse mal habillée; n’y de noire, que
+ie ne me figure un faisseau de cordes d’épinette enrouillées; mais ie
+veux que les blons quand ils sont jeunes soient agréables; ne semblent
+ils pas, si tôt que leurs ioües commancent a cotonner, que leur chair se
+diuise par filamens pour leur faire une barbe? Ie ne parle point des
+barbes noires; car on sçait bien que si le Diable en porte, elle ne peut
+être que fort brune. Puis donc que nous auons tous a deuenir esclaves de
+la beauté, ne vaut-il pas bien mieux, que nous perdions notre franchise
+dessous des chaînes d’or, que sous des cordes de chanure, ou des
+entraues de fer? Pour moy tout ce que ie souhaite, ô ma belle M.....,
+est qu’a force de promener la mienne dedans ces petits labirintes d’or
+qui vous seruent de cheueux, ie l’y perde bientot; et tout ce que
+i’aprehende, c’est de la recouurer quand je l’auray perduë. Voudriez
+vous bien me prométre que ma vie ne sera point plus longue que ma
+seruitude: Ie le souhaite au moins n’osant pas vous en conjurer; car en
+quelle qualité vous ferois ie cette prière? Ie ne suis point votre ami,
+la fortune ne m’aiant pas encore présenté l’ocasion de le meriter; Ie ne
+suis point votre seruiteur, n’aiant pas encore de vous permission de me
+le dire; cependant ie seray donc,
+
+MADAME,
+
+Votre ie ne sçay quoy.
+
+
+
+
+Sur des brasselets de cheueux
+
+
+MADEMOISELLE,
+
+I’ay receu vos brasselets marquez de vos chifres; ne craignez donc plus
+qu’un prisonier arété par les bras et par le cœur, vous échape. Je vous
+confesseray cependant (si vous ne me sembliez trop belle pour estre
+sorcière) que votre don m’ût été suspect, a cause qu’il entre quasi
+toujours des cheueux et des caractères dans la composicion des charmes.
+Mais comme vous étes en possession de massacrer impunement, le venin
+vous est inutile, et quoy que ie vous puisse conuaincre auec ces
+brasselets d’auoir usé sur moy, sinon de sortilége, au moins de
+ligature, i’aurois tort de me dérober aux secrets de votre magie;
+puisqu’aiant à choir sous vos coups, mon trépas sera plus glorieux, s’il
+ariue par des moiens surnaturels, et s’il faut un miracle pour me tuer.
+Ie m’imagine que vous prenez tout ceci pour une matamorade. Hé!
+bien,--parlons sérieusement; dites moy donc en conscience, nesse pas
+auoir un cœur à bon marché, qui ne vous coûte que trois coups de
+brosses; ma foy, si vous en trouuez plusieurs a ce pris la, ie vous
+conseille de les prendre; vous risquez peu de chose, et pouuez gangner
+beaucoup; car il reuient toûjours des cheueux à la teste, et non des
+cœurs à la poitrine. Peut estre que mesurant mon mérite, a la hardiesse
+d’éleuer mes desirs iusqu’à vous, vous m’offrez votre cheuelure, pour me
+traiter en Dieu. Mais peut estre aussi (petite moqueuse) que me voulant
+donner à connoître comme vous étiez viuement touchée de mon amour, vous
+m’auez enuoié de votre personne la partie la plus insensible. Quelque
+malicieuses, cependant, que soient vos intencions, du bien ou du mal que
+vous me faites, ie confons tellement la simpathie auec l’anthipatie que
+les mains qui me frapent, ou qui me carressent me paroissent également
+souhaitables lorsqu’elles sont à vous. Cette lettre en est une preuue
+assez conuaincante; puisqu’elle ne tend qu’a vous remercier de m’auoir
+tiré par les cheueux, de m’auoir lié les bras, et par toutes ces
+violences m’auoir fait,
+
+MADEMOISELLE,
+
+Votre esclaue.
+
+
+
+
+MADAME
+
+Le mal que ie souffre pour vous, n’est point la mort assurement, et
+toutefois ie me meurs depuis que ie vous ay veuë. Ie brule, je tremble,
+mon poux est déréglé, c’est donc la fiéure: hélas! ce ne l’est point;
+car on la définit une disproporcion querelleuse des qualitez de
+l’animal; et c’est la parfaite harmonie de nos temperamens, qui m’a
+rendu malade. Quand ie vous aperceus, il me sembla trouuer ce beau, a la
+recherche de qui la nature pousse tous les hommes: quand vous parlâtes,
+ie m’ecriay, voilà ce que i’ay voulu dire tant de fois; mon cœur
+souffloit dans mes entrailles, frapoit contre les murs de sa prison, et
+maudissoit le Ciel, qui lui donnant l’enuie et les moiens de reconnoître
+sa moitié, lui refusoit le pouuoir de la joindre après l’auoir trouuée.
+Cependant, il s’est dépité de telle sorte (ce petit souuerain) de n’être
+pas absolu dans son empire, qu’il me refuse ses fonccions: il ne prend
+rien de mon foie, qui ne soit combustible; il aréte le mouuement de mes
+poulmons, de peur d’en estre rafraîchi; partout, il enuoie du feu, et si
+ie dure encore trois iours en cet état, on verra peut-être mon corps
+s’alumer au milieu des rues: ie suis déjà si sec, que la moindre
+étincelle qui me touchera, c’est fait de moy. Preuenez cet accident,
+MADAME, venez à lui, puisqu’il ne peut aler à vous: helas! c’est un
+téméraire, c’est un Sanson, qui ne se soucira pas de mourir étouffé sous
+les ruines de son palais, pourueu qu’il acable en tombant ceux qui
+l’empéchent de vous embrasser. Songez, que la nature vous aiant faite
+capable de me blesser, vous a lié une jambe, de peur que vous ne
+puissiez emporter en fuiant le remède que vous me deuez; et ces
+blessures ne sont point imaginaires, car enseignez moy, ie vous prie, un
+endroit de votre corps ou ie puisse atacher ma veuë, dont il ne soit
+sorti une fleche inuisible qui ma frapé? Y à t-il sur vous un àtome, qui
+ne soit coupable de ma mort? Autant de fois que ie le trouue beau, vous
+me semblez un agreable herisson, qui ne souffrez iamais qu’on se detache
+d’une épine que pour faire tomber sur d’autres; votre front me flate,
+vos yeux me prométent; votre bouche me rit, mais il suruient à la
+trauerse ma mauuaise fortune qui me d’éfend d’espérer. Opprimez, pour
+l’amour de moy, cette barbare; ne souffrez pas qu’une aueugle malicieuse
+triomphe de votre bonté; votre visage me dit oui; cette cruelle me dit
+non. Vous feroit elle mentir, la maraude? Elle ne sçauroit, ou bien vous
+le voudrez. Ha! qu’elle seroit brauée, et que ie serois heureux, si ce
+bien qu’une personne disgraciée de la nature ne sçauroit esperer que du
+caprice de cette fole, ie le receuois de votre propre main; car
+j’aimerois bien mieux vous étre obligé, qu’a mon ennemie. Ie suis
+cependant, entre les deux, ocupé à regarder, tantôt vous, tantôt elle,
+et ie demande en pleurant qui me fera meilleur visage. Ie l’espère de
+vous; et qui m’en demanderoit la raison, ie ne sçay, sinon que vous étes
+belle: Ie l’atens d’elle; a cause qu’elle ne se peut reconcilier auec
+moy, sinon par un plaisir dont la grandeur soit proportionnée à la
+grandeur des déplaisirs qu’elle m’à fais. O! Dieux, que notre bien est
+mal assuré, lorsqu’il est entre les mains d’une jeune fille et de la
+fortune; mais si l’un et l’autre négligent de me guerir, i’auray recours
+au médecin de tous les grans maux; c’est la mort; oui, ie mourray:
+possible qu’alors mon desastre vous atendrira; que vous résisterez plus
+douloureusement aux trais de la mort que de l’amour; et qu’un iour,
+quand on demandera qui i’étois, vous aiouterez aux larmes que l’humanité
+forcera vos yeux de donner un petit souleuement d’estomach aux manes
+d’une personne qui uous à tant aimé. Ha! si ce bonheur acompagne mes
+cendres, que les pierres de mon tombeau seront legéres dessus elles;
+qu’elles attendront bien paisiblement le dernier iour du monde; qu’elles
+se leueront de bon cœur, pour aller au tribunal rendre compte de ma vie.
+I’iray toutefois; ie me plaindray de votre barbarie; ie demanderay a
+Dieu qu’il m’en fasse îustice. Il vous condamnera de brûler sous la
+Terre, car i’ai brûlé dessus. Prevenez par la cependant, MADAME, un si
+rigoureux arrest: brûlons d’amour, céte flame est si douce; personne
+n’en est iamais mort; l’aimez vous mieux estre par la main d’un autre
+que par moy, qui n’ay garde de vous faire du mal, puisque ie suis
+
+Votre Seruiteur D. C.
+
+
+
+
+Reproche à une cruelle
+
+
+MADEMOISELLE,
+
+Ie vous écris auec du sang barbare, àfin que vous baigniez vos yeux
+dedans la source de ma vie; que ne pouuez vous le boire en le regardant!
+I’aurois plus obtenu, de votre cruauté en une heure, que ie n’ay fait en
+dix ans, de votre affeccion; puis que, par elle, ie verrois unir mon ame
+à la votre. Figurez vous donc, non seulement mes idées peintes avec mon
+sang, mais mon sang, comm’ il fumoit dans mes veines, encore imprimé des
+idées qu’il a receües de la douleur. Oui! Ie sentois en vous écriuant
+mon cœur distilez par ma plume, car au defaut des larmes, que mes
+infortunes ont épuisées, ie n’ay trouué chez moy que cet esclaue qui
+vous pût entretenir. Le Soleil, plus billieux que vous, est pourtant
+plus pitoiable. Il ne consume aucune chose, tant qu’il y trouue une
+larme: mais vous êtes sans doute un Soleil hétéroclite; et ce qui me le
+fait croire, c’est, que celui de la haut ne loge qu’un mois dans une
+maison, et votre hôte se plaint qu’il y en a trois que vous ètes au
+gemini. C’est peut-être la raison, qui ma si long temps empéché de vous
+voir, ou bien, pour passer des supersticions de jadis à celles
+d’aprésent, et m’acomoder au bruis qui courent de votre conuersion, ie
+ne puis maintenant vous voir, a cause que les saints sont cachez en
+Caresme. Ma foy pourtant, faites ariuer Pasques auant la semaine sainte,
+ou bien ie suis,
+
+MADEMOISELLE,
+
+Votre seruiteur.
+
+
+
+
+Le manuscrit retrouvé par Monmerqué est incomplet de plusieurs
+feuillets. Il ne contient pas toutes les _Lettres d’Amour_ de Cyrano.
+Afin de présenter au lecteur l’ensemble de cette correspondance
+amoureuse, nous empruntons à l’édition donnée par Le Bret le texte des
+épitres suivantes.
+
+Quelques-unes, on le remarquera, reproduisent en partie certaines
+lettres déjà lues. On y trouvera la preuve que Cyrano, lorsqu’il avait
+aiguisé quelques _pointes_, heureuses à son gré, n’hésitait pas à les
+faire resservir, tirant volontiers plusieurs moutures du même sac.
+
+
+
+
+A Madame ***
+
+
+MADAME,
+
+Pour une personne aussi belle qu’Alcidiane, il vous falloit sans doute,
+comme à cette Héroïne, une demeure inaccessible; car puis qu’on
+n’abordoit à celle du Roman que par hazard, et que sans un hazard
+semblable on ne peut aborder chez vous; je croy que par enchantement vos
+charmes ont transporté ailleurs, depuis ma sortie, la Province où j’ay
+eu l’honneur de vous voir; je veux dire, Madame, qu’elle est devenuë une
+seconde Isle flotante, que le vent trop furieux de mes soûpirs pousse et
+fait reculer devant moy, à mesure que j’essaye d’en approcher. Mes
+Lettres mesmes pleines de soûmissions et de respects, malgré l’art et la
+routine des Messagers les mieux instruits n’y sçauroient aborder. Il ne
+me sert de rien que vos loüanges qu’elles publient, les fassent voler de
+toutes parts, elles ne vous peuvent rencontrer; et je croy mesme que si
+par le caprice du hazard ou de la Renommée qui se charge fort souvent de
+ce qui s’adresse à vous, il en tomboit quelqu’une du Ciel dans vostre
+cheminée, elle seroit capable de faire évanoüir vostre Chasteau. Pour
+moy, Madame, aprés des avantures si surprenantes, je ne doute quasi plus
+que vostre Comté n’ait changé de Climat avec le Païs qui luy est
+Antipode, et j’apprehende que le cherchant dans la Carte, je ne
+rencontre à sa place, comme on trouve aux extremitez du Septentrion,
+(Cecy est une Terre où les Glaces empeschent d’aborder.) Ha! Madame, le
+Soleil à qui vous ressemblez, et à qui l’ordre de l’Univers ne permet
+point de repos, s’est bien fixé dans les Cieux pour éclairer une
+victoire, où il n’avoit presque pas d’interest. Arrestez-vous pour
+éclairer la plus belle des vostres; car je proteste (pourveu que vous ne
+fassiez plus disparoistre ce Palais enchanté, où je vous parle tous les
+jours en esprit) que mon entretien muet et discret ne vous fera jamais
+entendre que des vœux, des hommages et des adorations. Vous sçavez que
+mes Lettres n’ont rien qui puisse estre suspect; Pourquoy donc
+apprehendez-vous la conversation d’une chose qui n’a jamais parlé? Ha!
+Madame! s’il m’est permis d’expliquer mes soupçons, je pense que vous me
+refusez vostre veuë, pour ne pas communiquer plus d’une fois, un miracle
+avec un prophane; Cependant vous sçavez que la conversion d’un incrédule
+comme moy, (c’est une qualité que vous m’avez jadis reprochée)
+demanderoit que je visse un tel miracle plus d’une fois. Soyez donc
+accessible aux témoignages de veneration que j’ay dessein de vous
+rendre. Vous sçavez que les Dieux reçoivent favorablement la fumée de
+l’encens que nous leur bruslons icy bas, et qu’il manqueroit quelque
+chose à leur gloire, s’ils n’estoient adorez; Ne refusez donc pas de
+l’estre, car si tous attributs sont adorables, puis que vous possédez
+tres-éminemment les deux principaux, la Sagesse et la Beauté, vous me
+feriez faire un crime, m’empeschant d’adorer en vostre personne le divin
+caractère que les Dieux ont imprimé: Moy principalement, qui suis et
+seray toute ma vie,
+
+MADAME,
+
+Vostre tres-humble Serviteur.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Le feu dont vous me bruslez, a si peu de fumée, que je défie le plus
+severe Capuchon d’y noircir sa conscience et son humeur; Cette chaleur
+celeste, pour qui tant de fois S. Xavier pensa crever son pourpoinct,
+n’estoit pas plus pure que la mienne, puis que je vous aime, comme il
+aimoit Dieu, sans vous avoir jamais veuë. Il est vray que la personne
+qui me parla de vous, fit de vos charmes un Tableau si achevé, que tant
+que dura le travail de son chef d’œuvre, je ne pû m’imaginer qu’elle
+vous peignoit, mais qu’elle vous produisoit. Ç’a esté sur sa caution que
+j’ay capitulé de me rendre, ma Lettre en est l’ostage: Traittez-la, je
+vous prie humainement, et agissez avec elle de bonne guerre; car quand
+le droit des Gens ne vous y obligeroit pas, la prise n’est pas si peu
+considerable, qu’elle en puisse faire rougir le Conquerant. Je ne nie
+pas, à la verité, que la seule imagination des puissans traits de vos
+yeux, ne m’ait fait tomber les armes de ma main, et ne m’ait contraint
+de vous demander la vie; Mais aussi, en verité, je pense avoir beaucoup
+aidé a vostre victoire; Je combattois, comme qui vouloit estre vaincu;
+Je presentois à vos assauts toûjours le costé le plus foible; et tandis
+que j’encourageois ma raison au triomphe, je formois en mon ame des vœux
+pour sa défaite: Moy-mesme, contre moy, je vous prestois main forte, et
+cependant le repentir d’un dessein si temeraire me forçoit d’en pleurer.
+Je me persuadois que vous tiriez ces larmes de mon cœur, pour le rendre
+plus combustible, ayant osté l’eau d’une Maison, où vous vouliez mettre
+le feu; et je me confirmois dans cette pensée, lors qu’il me venoit en
+memoire que le cœur est une place au contraire des autres, qu’on ne peut
+garder, si l’on ne la brusle. Vous ne croyez peut estre pas que je parle
+serieusement; Si fait en verité; et je vous proteste, si je ne vous vois
+bien-tost, que la bile et l’Amour me vont rostir d’une si belle sorte,
+que je laisseray aux Vers du Cimetiere l’esperance d’un maigre déjeusné.
+Quoy vous vous en riez: Non, non, je ne me mocque point, et je prevoy
+par tant de Sonnets, de Madrigaux et d’Elegies, que vous avez receus ces
+jours cy de moy (qui ne sçait ce que c’est de Poësie) que l’amour me
+destine au voyage du Royaume des Dieux, puis qu’il m’a enseigné la
+langue du Païs: Si toutefois quelque pitié vous émeut à differer ma
+mort, mandez-moy que vous me permettez de vous aller offrir ma
+servitude; car si vous ne le faites, et bientost, on vous reprochera que
+vous avez, sans connoissance de cause, inhumainement tué de tous vos
+Serviteurs le plus passionné, le plus humble, et le plus obeïssant
+Serviteur,
+
+DE BERGERAC.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Bien loin d’avoir perdu le cœur quand je vous fis hommage de ma liberté,
+je me trouve au contraire depuis ce jour là, le cœur beaucoup plus
+grand: Je pense qu’il s’est multiplié, et que comme s’il n’estoit pas
+assez d’un pour tous vos coups, il s’est efforcé de se reproduire en
+toutes mes arteres, où je le sens palpiter, afin d’estre present en plus
+de lieux, et de devenir luy seul, le seul objet de tous vos traits.
+Cependant, Madame, la franchise, ce tresor precieux pour qui Rome
+autrefois a risqué l’Empire du monde; Cette charmante liberté, vous me
+l’avez ravie; et rien de ce qui chez l’ame se glisse par les sens, n’en
+a fait la conqueste: Vôtre esprit seul meritoit cette gloire; sa
+vivacité, sa douceur, son etenduë, et sa force, valoient bien que je
+l’abandonnasse à de si nobles fers: Cette belle et grande ame élevée
+dans un Ciel, si fort au dessus de la raisonnable, et si proche de
+l’intelligible, qu’elle en possede éminemment tout le beau; Et je dirois
+mesme beaucoup du Souverain Créateur qui l’a formée, si de tous les
+attributs, qui sont essentiels à sa perfection, il ne manquoit en elle
+celuy de misericordieuse; Oüy, si l’on peut imaginer dans une Divinité
+quelque défaut, je vous accuse de celuy-là. Ne vous souvient-il pas de
+ma derniere visite, où me plaignant de vos rigueurs, vous me promistes
+au sortir de chez vous, que je vous retrouverois plus humaine, si vous
+me retrouviez plus discret, et que je vinsse, en me disant adieu, le
+lendemain, parce que vous aviez resolu d’en faire l’épreuve? Mais helas!
+demander l’espace d’un jour, pour appliquer le remede à des blessures
+qui sont au cœur! N’est-ce pas attendre, pour secourir un malade, qu’il
+ait cessé de vivre? et ce qui m’étonne encore davantage, c’est que vous
+défiant que ce miracle ne puisse arriver, vous fuyez de chez vous pour
+éviter ma rencontre funeste: Hé bien! Madame, hé bien! fuyez-moy,
+cachez-vous, mesme de mon souvenir; on doit prendre la fuite, et l’on se
+doit cacher quand on a fait un meurtre. Que dis-je, grands Dieux: Ha!
+Madame, excusez la fureur d’un desesperé; Non, non, paroissez, c’est une
+Loy pour les hommes, qui n’est pas faite pour vous, car il est inoüy que
+les Souverains ayent jamais rendu compte de la mort de leurs Esclaves;
+Ouy je dois estimer mon sort très-glorieux, d’avoir merité que vous
+prissiez la peine de causer sa ruine; car du moins puis que vous avez
+daigné me haïr, ce sera un témoignage à la posterité, que je ne vous
+estois pas indifferent. Aussi la mort dont vous avez crû me punir, me
+cause de la joye; Et si vous avez de la peine à comprendre quelle peut
+estre cette joye, c’est la satisfaction secrete que je ressens d’estre
+mort pour vous, en vous faisant ingrate: Ouy, Madame, je suis mort, et
+je prevois que vous aurez bien de la difficulté a concevoir, comment il
+se peut faire si ma mort est veritable, que moy même je vous en mande la
+nouvelle: Cependant il n’est rien de plus vray; mais apprenez que
+l’homme a deux trépas à souffrir sur la terre, l’un violent, qui est
+l’Amour, et l’autre naturel qui nous rejoint à l’indolence de la
+matiere; Et cette mort qu’on appelle Amour, est d’autant plus cruelle,
+qu’en commençant d’aimer, on commence aussi-tost à mourir. C’est le
+passage reciproque de deux ames qui se cherchent, pour animer en commun
+ce qu’elles aiment, et dont une moitié ne peut estre separée de sa
+moitié, sans mourir, comme il est arrivé
+
+MADAME,
+
+A vostre fidelle Serviteur.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Suis-je condamné de pleurer encore bien longtemps? Hé je vous prie, ma
+belle Maistresse, au nom de vôtre bon Ange, faites-moy cette amitié, de
+me découvrir là-dessus vôtre intention, afin que j’aille de bonne heure
+retenir place aux Quinze Vingts parce que je prévoy que de vôtre
+courtoisie, je suis prédestiné a mourir aveugle. Ouy aveugle (car vôtre
+ambition ne se contenteroit pas que je fusse simplement borgne).
+N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez
+trouvé l’invention de distiler ma vie, et de la convertir en eau toute
+claire? En verité, je soupçonnerois (si ma mort vous estoit utile, et si
+ce n’estoit la seule chose que je ne puis obtenir de vostre pitié) que
+vous n’épuisiez ces sources d’eau, qui sont chez moy, que pour me
+brusler plus facilement; et je commence d’en croire quelque chose,
+depuis que j’ay pris garde, que plus mes yeux tirent d’humide de mon
+cœur, plus il brusle: Il faut bien dire que mon Pere ne forma pas mon
+corps du mesme argile, dont celuy du premier homme fut composé; mais
+qu’il le tailla sans doute d’une pierre de chaux, puis que l’humidité
+des larmes que je répands m’a tantost consommé: Mais consommé,
+croiriez-vous bien, Madame, de quelle façon? je n’oserois plus marcher
+dans les ruës embrasé comme je suis, que les enfans ne m’environnent de
+fusées, parce que je leur semble une figure échappée d’un feu
+d’artifice, ny à la Campagne, qu’on ne me prenne pour un de ces Ardens,
+qui traisnent les Gens à la riviere. Enfin vous pouvez connoistre tout
+ce que cela veut dire; c’est, Madame, que si vous ne revenez bien-tost,
+vous entendrez dire à vostre retour, quand vous demanderez où je
+demeure, que je demeure aux Tuilleries, et que mon nom c’est la beste à
+feu qu’on fait voir aux Badauts pour de l’argent. Alors vous serez bien
+honteuse, d’avoir un Amant Salemandre, et le regret de voir brusler dés
+ce Monde,
+
+MADAME,
+
+Vostre Serviteur.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Vous vous plaignez d’avoir reconnu ma passion dès le premier moment que
+la Fortune m’obligea de vostre rencontre; mais vous à qui vôtre miroir
+fait connoistre, quand il vous montre vôtre image, que le Soleil a toute
+sa lumière et toute son ardeur, dès l’instant qu’il paroist, quel motif
+avez-vous de vous plaindre d’une chose à qui ny vous ny moy ne pouvons
+apporter d’obstacle? Il est essentiel à la splendeur des rayons de vôtre
+beauté d’illuminer les corps, comme il est naturel au mien de refleschir
+vers vous cette lumière que vous jettez sur moy; et de mesme qu’il est
+de la puissance du feu de vos bruslans regards d’allumer une matiere
+disposée, il est de celle de mon cœur d’en pouvoir être consumé. Ne vous
+plaignez donc pas, Madame, avec injustice, de cet admirable
+enchaisnement, dont la Nature a joint d’une société commune les effets
+avec leurs causes. Cette connoissance impreveuë est une suite de l’ordre
+qui compose l’harmonie de l’Univers, et c’étoit une nécessité preveuë au
+jour natal de la Creation du Monde, que je vous visse, vous connusse, et
+vous aimasse; mais parce qu’il n’y a point de cause qui ne tende à une
+fin, le poinct auquel nous devions unir nos ames estant arrivé, vous et
+moy tenterions en vain d’empêcher notre destinée. Mais admirez les
+mouvemens de cette predestination, ce fut à la pesche où je vous
+rencontray: Les filets que vous dépliastes en me regardant, ne vous
+annonçoient-ils pas ma prise? et quand j’eusse évité vos filets,
+pouvois-je me sauver des hameçons pendus aux lignes de cette belle
+Lettre, que vous me fistes l’honneur de m’envoyer quelques jours après,
+dont chaque parole obligeante n’estoit composée de plusieurs caractères,
+qu’afin de me charmer: Aussi je l’ay receuë avec des respects, dont je
+ferois l’expression, en disant que je l’adore, si j’estois capable
+d’adorer quelqu’autre chose que vous. Je la baisay au moins avec
+beaucoup de tendresse, et je m’imaginois, en pressant mes lèvres sur
+vostre chere Lettre, baiser vôtre bel esprit dont elle est l’ouvrage:
+Mes yeux prenoient plaisir de repasser plusieurs fois sur tous les
+caracteres que vôtre plume avoit marquez, Insolens de leur fortune, ils
+attiroient chez eux toute mon ame, et par de longs regards, s’y
+attachoient pour se joindre à ce beau crayon de la vôtre. Vous
+fussiez-vous imaginée, Madame, que d’une feüille de papier, j’eusse pû
+faire un si grand feu; il ne s’éteindra jamais pourtant, que le jour ne
+soit éteint pour moy; que si mon ame et mon amour se partagent en deux
+soûpirs, quand je mourray, celui de mon amour partira le dernier. Je
+conjureray a l’agonie, le plus fidelle de mes Amis, de me reciter cette
+aimable Lettre, et lors qu’en lisant, il sera parvenu a la fin, où vous
+vous abaissez, jusqu’à vous dire ma Servante: Je m’écrieray jusqu’à la
+mort. Ha! cela n’est pas possible, car moy-mesme j’ay toujours esté,
+
+MADAME,
+
+Vostre.
+
+
+
+
+MADAME,
+
+Le souvenir que j’ay de vous, au lieu de vous rejoüir, devroit vous
+faire pitié. Imaginez-vous un feu composé de glace embrasée qui brûle à
+force de trembler, que la douleur fait tressaillir de joye, et qui
+craint autant que la mort la guérison de ses blessures: Voilà ce que je
+suis lors que je parle à vous. Je m’informe aux plus habiles de ma
+connoissance d’où vient cette maladie; ils disent que c’est Amour: mais
+je ne le puis croire, à cause que ceux de mon âge ne sont gueres
+travaillez de cette infirmité. Ils répondent que l’Amour est un enfant,
+et qu’il s’arreste à ses pareils, qu’il est malaisé à des enfans de se
+joüer long temps avec du feu sans se bruler, et que leur poitrine est
+plus tendre que celle des Hommes. O Dieux! s’il est vray, que
+deviendray-je? Je n’ay point d’experience, je hay les remedes, j’aime la
+main qui me frape, et enfin je suis attaqué d’un mal où je ne puis
+appeller le Medecin, qu’on ne se moque de moy: Encore si vous n’aviez
+mon cœur, j’aurois le cœur de me défendre; Mais j’ay fait par ce present
+que je n’oserois pas mesme me fier a vous, à cause que vous avez le cœur
+double. Songez donc à me donner le vostre; car je suis d’une profession
+à estre montré au doigt, si l’on vient a sçavoir que je n’ay point de
+cœur; et puis voudriez-vous avoüer une personne sans cœur pour vostre
+passionné serviteur?
+
+
+
+
+M...
+
+Je ne te vois qu’à demy, parce que je t’aime trop; et tu pense me voir
+trop, parce que tu ne m’aime qu’à demy. Viens chez moy tout à l’heure,
+si tu veux convaincre de mensonge l’apprehension que j’ay de ne te voir
+jamais. Il y a déjà un jour que nous ne nous sommes veus: Un jour, bons
+Dieux! Ha! je ne le veux pas croire, ou bien il faut me resoudre à
+mourir. Penses-tu donc m’avoir laissé dans le cœur ton image assez
+achevée, pour se reposer sur elle de tout ce qu’elle me doit promettre
+de ta part? Il est vray qu’elle y est, et tres-veritable encore qu’elle
+y est peinte fort bien: Mais je n’oserois la presenter à mes yeux, parce
+que je m’imagine qu’il la faudroit tirer de mon cœur, et je ne sçay si
+je l’y pourrois remettre sans toy. Je voy bien maintenant que je ne suis
+pas un Soleil comme tu m’as souvent appellée; car les Cadrans ne
+s’accordent pas au compte que je fais des heures, j’en compte plus de
+mille depuis ta cruelle absence de chez nous. Cependant tu ne regarde
+l’Horloge que pour y apprendre l’heure de ton disner; sans te soucier si
+celle que tu souhaites ne sera point peut-estre ma derniere; ou quand tu
+viendras faire de belles excuses, si tu me trouveras en vie pour les
+écouter.
+
+
+
+
+ Achevé d’imprimer
+ à Laval
+ le mardi 28 février 1905
+ sur les presses de
+ L. BARNÉOUD et Cie
+ pour
+ PLESSIS, libraire
+ à Paris
+
+
+
+
+ LES «LETTRES
+ D’AMOUR»
+ SE TROUVENT CHEZ
+ PLESSIS, LIBRAIRE
+ 23, RUE DE CHATEAUDUN,
+ PARIS
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75253 ***