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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75245 ***
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+ UN AFRICAIN
+
+ MANUEL
+ DE
+ POLITIQUE MUSULMANE
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+ ÉDITIONS BOSSARD
+ 43, RUE MADAME, 43
+ PARIS
+
+ 1925
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+
+Copyright by Éditions Bossard, Paris, 1926.
+
+
+
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+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce petit ouvrage est un livre de bonne foi; il résume une expérience de
+dix années en terre musulmane vécues au cœur des grandes villes maures
+du Maghreb ou à travers le rude bled berbère. Son seul prix réside dans
+son effort de clarté pour être véridique. On connaît mal l’Islam chez
+nous, et l’on déploie bien peu de soins afin de l’ignorer moins.
+
+Il y a bientôt quatre-vingts ans qu’Alexis de Tocqueville, dans un
+magistral rapport présenté à la Chambre des députés, au nom de la
+Commission des affaires d’Algérie, écrivait ces lignes: «Jusqu’à
+présent, l’affaire de l’Afrique n’a pas pris, dans l’attention des
+Chambres et surtout dans les conseils du Gouvernement, le rang que son
+importance lui assigne. Nous croyons qu’il peut être permis de
+l’affirmer, sans que personne en particulier ait le droit de se
+plaindre. La domination paisible et la colonisation rapide de l’Algérie
+_[nous dirions, aujourd’hui, de l’Afrique du Nord]_ sont assurément les
+deux plus grands intérêts que la France ait actuellement dans le monde;
+ils sont grands en eux-mêmes et par le rapport direct et nécessaire
+qu’ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en Europe, l’ordre
+de nos finances, la vie d’une partie de nos concitoyens, notre honneur
+national, sont ici engagés de la manière la plus formidable. On n’a pas
+vu jusqu’ici que les grands pouvoirs de l’État se livrassent à l’étude
+de cette immense question avec une préoccupation constante, ni qu’aucun
+en parût visiblement et directement responsable devant le pays. Nul n’a
+semblé apporter, dans la conduite des affaires d’Afrique, cette
+sollicitude ardente, prévoyante et soutenue qu’un gouvernement accorde
+d’ordinaire aux principaux intérêts du pays ou au soin de sa propre
+existence. Rien n’y a révélé jusqu’à présent une pensée unique et
+puissante, un plan arrêté et suivi. La volonté éclairée et énergique qui
+dirige toujours et contraint quelquefois les pouvoirs secondaires ne s’y
+est pas rencontrée.»
+
+Le temps écoulé n’a fait que donner plus de force à ces justes
+remarques. Puissent les quelques chapitres de mise au point qu’on va
+lire contribuer pour leur faible part à la formation d’un état d’esprit
+propre à favoriser dans la métropole l’établissement d’une politique
+musulmane réaliste, née de l’expérience des faits, pratiquée avec
+continuité, et qui, seule, pourrait permettre à notre pays de maintenir,
+au milieu d’un monde bouleversé, son rang de grande puissance africaine
+et méditerranéenne.
+
+
+
+
+MANUEL DE POLITIQUE MUSULMANE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L’ISLAM ET NOUS
+
+
+La fermentation générale des esprits due à une guerre qui a détruit
+nombre de dogmes et d’habitudes politiques en les remplaçant souvent
+fort mal, et développé, de façon parfois subite et démesurée, certaines
+tendances latentes ou en germe, a été particulièrement sensible dans les
+pays de l’Islam, dont plusieurs s’agitaient, dès avant 1914, vers des
+évolutions contradictoires ou confuses.
+
+Les étapes de la transformation du monde musulman ont été si rapides
+qu’on croit assister depuis quelque dix ans aux changements à vue, semés
+de péripéties, d’un assez singulier film politique.
+
+Rappelons sommairement, pour fixer les idées, les épisodes principaux de
+ce spectacle.
+
+Le dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vécu en
+matière de politique islamique sur la formule de l’«homme malade». Il y
+a encore quinze ans, quatre groupements islamiques faisaient encore
+figure, aux yeux du monde, d’États indépendants. C’étaient le Maroc, la
+Turquie, la Perse et l’Afghanistan. Balkans, Russie et Angleterre
+guettaient les premiers symptômes, chez les trois derniers, d’une agonie
+qu’on espérait prochaine. En 1911, la Tripolitaine était annexée à
+l’Italie; trois ans plus tard, le traité d’Andrinople amputait gravement
+la Turquie. 1912 vit l’inauguration du Protectorat français au Maroc.
+Survint la grande guerre. Durant qu’elle se poursuivait, des projets
+d’accords ou de traités instituaient le dépècement méthodique de
+l’empire turc, consacré plus tard par le traité de Sèvres, aussi
+délicatement fragile que la pâte de ce nom. Le Protectorat de l’Égypte,
+proclamé au début de la guerre, était solennellement ratifié. Sitôt
+signée la paix de Versailles, le pacte anglo-persan du 9 août 1919
+remettait à l’Angleterre le contrôle de l’organisation de l’armée et des
+finances de la Perse, ce qui était un Protectorat déguisé.
+
+L’Afghanistan, où le Foreign Office comptait sur l’attitude anglophile
+de l’émir Habibullah, semblait virtuellement voué, dans un avenir
+proche, au même sort que la Perse.
+
+La chute définitive de la puissance politique de l’Islam semblait donc
+révolue. Mais ce n’était que sur le papier, et les surprises aussitôt
+commencèrent.
+
+Sous l’influence du malheur, des idées wilsoniennes et aussi grâce à
+l’action d’une tenace et adroite infiltration bolcheviste, habile à
+exploiter les fautes des Alliés, il se manifesta un immense ébranlement
+de l’Islam qu’on put suivre dans sa marche de l’est vers l’ouest, comme
+une lente secousse sismique. Ce fut d’abord l’éclosion, dans le réduit
+d’Anatolie, d’un nationalisme turc, patient et fort, durci par les
+épreuves. «Une nation, disait Renan, ne prend d’ordinaire la parfaite
+connaissance d’elle-même que sous la pression de l’étranger.» Ce fut le
+cas pour la Prusse en 1813 et pour la Turquie de 1919. Alors que
+Constantinople vivait paralysée sous les canons braqués des flottes
+alliées, Angora résista et triompha. Le résultat en fut une exaltation
+littéralement extraordinaire du nationalisme ottoman dont les péripéties
+de Lausanne ont pu fournir une idée, une transformation et un
+rajeunissement singulier du vieil empire d’Abdul-Hamid et dont le
+moindre signe n’est pas cette mesure révolutionnaire de politique
+intérieure portant suppression pure et simple du Califat.
+
+En Perse, le mouvement contre l’impérialisme anglais, exploité par les
+bolchevistes qui envahirent le pays, amena le retrait des troupes
+britanniques, et, en août 1921, deux ans à peine après le traité qui
+autorisait un espoir de mainmise absolue, lord Curzon dut reconnaître à
+la Chambre des lords l’échec complet de la politique anglaise.
+
+En Afghanistan, l’émir Amunallah, qui avait succédé à son père,
+assassiné, déclara la guerre à l’Angleterre et causa de vives
+inquiétudes au gouvernement de l’Inde; une paix fut signée à Kaboul qui
+affirma l’autonomie de l’Afghanistan, en déliant l’émir de son ancienne
+obligation de ne pas entretenir de relations diplomatiques avec d’autres
+pays que l’Inde anglaise[1].
+
+ [1] En conséquence, une légation française a été créée en Afghanistan.
+ En dépit de ses attaches avec Moscou, l’émir actuel semble très
+ favorable à la France et désireux d’entretenir avec elle des
+ relations cordiales. Saurons-nous profiter de l’occasion qui nous
+ est offerte de nous créer un puissant centre de renseignements en
+ même temps qu’une amitié solide en Asie Centrale?
+
+L’Égypte, après des efforts douloureux, a secoué sa tutelle. En
+Tripolitaine, grâce au gouvernement des «grands féodaux», en qui
+l’Italie avait placé une bien imprudente confiance, en même temps
+qu’elle promulguait, mue par un libéralisme ingénu et de façade, une
+constitution inapplicable, l’occupation effective, se trouva bientôt
+réduite à la seule ville et aux alentours immédiats de Tripoli.
+
+Cependant, dans la Régence, la publication bruyante du pamphlet
+antifrançais _La Tunisie martyre_, les promenades à Paris d’une
+délégation de jeunes intellectuels agités, soutenus en sous main par de
+«vieux turbans» aigris, les intrigues du palais beylical, furent
+l’indice d’une agitation autonomiste assez sérieuse, qui atteignit son
+comble peu de temps avant le voyage de M. Millerand, et contre laquelle
+il fallut promptement réagir. En Algérie, l’application inopportune de
+la loi de 1919 sur l’électorat permit aux fauteurs de troubles de semer
+du désordre. Enfin, au Maroc, si la zone française de l’Empire restait
+calme, la révolte du Riff contre les Espagnols et la proclamation toute
+nominale d’une république riffaine, signala, en même temps, qu’une
+adaptation un peu hâtive chez les frustes Berbères au formulaire
+politique, un singulier désir de se rendre indépendants d’un joug aussi
+maladroit que pesant.
+
+Ces mouvements divers, et tous à peu près concomitants, peuvent-ils être
+considérés comme le fruit passager du bouleversement que la guerre a mis
+dans les consciences? Ne manifestent-ils enfin qu’un de ces brefs
+sursauts d’énergie comme l’Islam, au cours de sa carrière, en a présenté
+quelquefois pour mieux retomber ensuite dans son apathie coutumière? Ou
+bien s’agit-il, sous le double choc des tribulations subies et de
+l’exemple fourni par l’Europe, d’une véritable renaissance, analogue à
+celles qui firent sortir en Occident les temps modernes du moyen âge, un
+immense _risorgimento_ dont on ne peut prévoir encore ni calculer le
+développement futur et les conséquences infinies pour l’avenir du monde?
+
+ * * * * *
+
+Une opinion longtemps soutenue, et qui paraissait déduite des faits,
+tend à démontrer que l’Islam est une puissance d’inertie, hostile à la
+civilisation occidentale, qu’elle repousse d’instinct. En dépit des
+apparences et de certains travestissements qui trompent les profanes non
+rompus à la pratique de ses hommes et de ses choses, l’Islam est
+intransformable et incapable dans sa substance même d’une évolution
+normale et profitable. Il constitue un bloc à tout jamais impuissant à
+se mettre de pair--d’énergie et d’âme--avec les nations occidentales. Le
+meilleur sort qui puisse advenir aux pays islamiques est qu’ils se
+placent, de gré ou de force, sous la tutelle de dominations étrangères
+dont la ferme direction leur accordera le bienfait de l’ordre qu’ils
+sont bien empêchés d’instituer par eux-mêmes. Renan avait proclamé cette
+thèse, qui semblait confirmée par presque tous les hommes d’action ou de
+pensée ayant vécu en terre d’Islam. Il y a une vingtaine d’années,
+colons, administrateurs ou officiers d’Algérie ou de Tunisie, vieillis
+sous le harnais, se trouvaient là d’accord. Lord Cromer fut aussi un
+interprète particulièrement autorisé de cette manière de voir lorsqu’il
+disait: «On ne peut pas réformer l’Islam, c’est-à-dire que l’Islam
+réformé n’est plus l’Islam, c’est autre chose.» (_Modern Egypt_, II,
+229).
+
+Et, à l’appui de cette constatation, les exemples semblent affluer.
+L’histoire montre le pitoyable état de l’Afrique du Nord durant le long
+interrègne entre les empires romain et byzantin et la domination
+française, où l’autochtone et l’Arabe, livrés à eux-mêmes, ne firent que
+piller et épuiser le pays, au milieu d’une anarchie irréductible.
+L’observation la plus élémentaire établissait encore naguère comme un
+triste privilège des pays orientaux le mépris des longs desseins,
+l’absence d’idéal et de vertus civiques, la concussion admise et élevée
+à la hauteur d’une institution, l’immense apathie traversée de courtes
+crises violentes et sans grande portée. Dans quel état de décrépitude et
+de décomposition interne n’avons-nous pas trouvé le Maroc, qui,
+actuellement soumis à notre obédience et plié à nos disciplines, sort
+presque trop vite de sa torpeur, et dont demain, peut-être, il faudra
+refréner l’essor inquiet et vite frondeur.
+
+D’ailleurs, chaque fois que l’Islam a brillé dans le monde d’un vif
+éclat, n’était-ce point seulement lorsque le contact d’une civilisation
+voisine lui infusait ses vertus actives et l’élevait en quelque sorte
+au-dessus de lui-même. La prospérité et les grâces charmantes des
+royaumes andalous au moyen âge, l’affinement et le goût de la
+spéculation joints à celui des affaires chez la population de Fez, ne
+sont-ils pas dus à l’abondante influence du génie juif, qui fit germer
+là des qualités qui sans lui ne seraient jamais venues à jour?
+L’exceptionnel rayonnement des dynasties saadiennes au Maroc, au début
+du dix-septième siècle, ne provient-il pas de ce que le Maghreb d’alors
+était en contact étroit et permanent avec l’Europe. Le Maroc était
+infiniment plus ouvert, il y a trois siècles, à tout ce qui venait
+d’Europe qu’au début du vingtième. L’époque des Sultans saadiens fut
+incomparablement brillante par l’étendue et l’activité des relations
+entretenues avec les nations chrétiennes: celles-ci fournissaient alors
+aux Sultans une garde prétorienne de renégats, des instructeurs pour les
+troupes, voire de hauts fonctionnaires, sans compter les ingénieurs, les
+architectes et les artistes.
+
+La fameuse bataille des Trois-Rois à El Ksar, où périt Don Sébastian,
+roi de Portugal, marque l’apogée de la puissance militaire marocaine à
+la fin du seizième siècle. Au point de vue maritime, il y eut des
+pirates et corsaires salétins tant que la Hollande et l’Angleterre
+voulurent bien fournir les navires et leurs agrès, et très probablement
+aussi capitaines et subrécargues, pour instruire les équipages et les
+mener, aiguillonnés par le goût du pillage, vers les chemins de
+l’aventure. La dynastie actuelle, née précisément de la réaction de
+puritains sahariens, bornés et barbares, contre cette infiltration
+chrétienne, pourtant si bénéfique, s’opposa radicalement à toute
+influence étrangère dans les destinées du Maghreb. Il s’ensuivit cette
+décadence profonde ou plutôt cette stagnation dans laquelle sommeillait
+encore le Maroc il y a quelque vingt ans. Si le Maroc avait évolué dans
+le sens où l’avaient engagé les princes saadiens, il serait rapidement
+devenu une Turquie occidentale.
+
+La Turquie et l’Égypte dominent incontestablement le monde musulman par
+leur facilité d’adaptation aux mœurs européennes; la cause n’en
+doit-elle pas être recherchée dans le mélange extrême de races, au cœur
+des grandes villes du Levant, qui a peuplé au dix-neuvième siècle les
+harems de nombreuses femmes d’origine chrétienne et assuré ainsi un
+apport non négligeable de sang occidental?
+
+Sans se laisser convaincre par tout cet étalage de raisons, les amis de
+l’Islam répondent que le monde musulman n’est pas cet organisme figé que
+seule une vue superficielle permet d’entrevoir. La civilisation
+sarrazine était, il y a huit ou neuf siècles, la plus florissante du
+monde, et Charlemagne un reître grossier auprès d’Haroun. L’Islam a pu
+présenter une longue période d’éclipse et de vie ralentie. Qui peut
+démentir que, sortant de son stade médiéval, il ne s’élance pas vers une
+période nouvelle où, tout en gardant son originalité propre, il vivra
+d’une existence régénérée et désormais sans lisière? L’Islam se trouvait
+hier au même point que la chrétienté au quinzième siècle, au début de la
+Réforme. «Il y a la même suprématie du dogme sur la raison, la même
+adhésion aveugle aux préceptes et à l’autorité, la même suspicion et la
+même hostilité à l’égard de la liberté de penser et de la science.»
+Cette attitude des Vieux-Croyants n’est-elle pas celle de l’Église
+catholique avant le grand mouvement de la Renaissance? Au demeurant, la
+pure doctrine islamique est peut-être moins fermée qu’on ne le croit au
+progrès, aux transformations nécessaires. En vertu du principe
+traditionnel de l’Idjmâ, le consentement de la majorité des musulmans à
+toute proposition nouvelle a force de loi. «Le principe de l’Idjmâ, a
+dit Goldziher, contient en germe la faculté pour l’Islam de se mouvoir
+librement et d’évoluer. Il offre un correctif opportun à la tyrannie de
+la lettre morte et de l’autorité personnelle. Il s’est affirmé, au moins
+dans le passé, comme le facteur primordial de la capacité d’adaptation
+de l’Islam.» Dans l’Inde, toute une école de libéraux musulmans, qui
+s’intitulèrent les néo-motazélites, en vint à préconiser une
+modernisation générale de l’Islam. «Rien n’est plus éloigné de la pensée
+du prophète, écrit un de ses principaux représentants, Si Kudda Bukhsh,
+que d’enchaîner l’esprit ou d’imposer des lois fixes et immuables à ses
+partisans. Le Coran est un livre qui doit servir de guide aux fidèles,
+mais non d’obstacle dans la voie de leur développement social, moral,
+légal et intellectuel.» Et il ajoute: «L’Islam moderne, avec sa
+hiérarchie sacerdotale, son fanatisme grossier, son ignorance effroyable
+et ses pratiques superstitieuses, est incontestablement une honte pour
+l’Islam du prophète Mahomet.» Et il conclut par la profession de foi
+libérale suivante: «L’Islam est-il hostile au progrès? Je répondrai
+délibérément non. Dépouillé de sa théologie, l’islamisme est une
+religion parfaitement simple. Son principe cardinal est la croyance en
+un Dieu unique et la croyance que Mahomet est son prophète. Le reste
+n’est qu’addition superflue[2].»
+
+ [2] Kudda Bukhsh. _Essays: Indian and Islamic_, p. 20, 24 (Londres,
+ 1912), cité par Lothrop Stoddard. _Le Monde nouveau de l’Islam_, p.
+ 41. Payot, 1923.
+
+D’ailleurs, la rigidité primitive de l’Islam, faite pour se garantir des
+atteintes que le contact d’autres religions pouvait porter à sa pureté,
+n’est guère plus de mise aujourd’hui. Le temps des grandes luttes
+religieuses semble terminé dans le monde. Il n’y a plus de croisades[3].
+La chrétienté est tolérante, et l’Islam également, qui vient de réaliser
+en Turquie une laïcisation assez radicale[4].
+
+ [3] Elles sont remplacées par les grandes luttes économiques et
+ sociales, davantage sanglantes et dévastatrices.
+
+ [4] «En Égypte, on a vu des prêtres prêcher dans les mosquées sur le
+ patriotisme, des cheikhs traiter le même sujet du haut de la chaire
+ d’une église, et les fidèles de tous les cultes prononcer le même
+ jour, à la même heure, la même prière pour demander la libération de
+ leur pays. De telles manifestations auraient été naguère
+ inconcevables.» (XX. L’Islam et son avenir. _Revue des Deux Mondes_,
+ 1er août 1921).
+
+ Le 11 décembre 1921, le prince héritier de Turquie, entouré des
+ membres de la famille impériale et des ministres, assisté du
+ grand-rabbin et des patriarches grecs et arméniens, inaugurait sur
+ une des places de la capitale un monument élevé à la gloire du pape.
+ On lisait cette inscription sur le socle de la statue: «Au grand
+ pontife, qui régna à une heure tragique du monde, à Benoît XV,
+ bienfaiteur des peuples, sans distinction de nationalité et de
+ religion, l’Orient.»
+
+L’Islam est certes davantage qu’une religion; il est aussi une
+dogmatique et une législation; il est enfin une civilisation qui confère
+à tous ses adeptes dans le monde une attitude commune devant les
+problèmes humains et divins, d’identiques façons, aux nuances près,
+d’imaginer, de raisonner métaphysiquement et de sentir. Or, le Japon
+possède aussi une civilisation originale et qui lui est propre; cela ne
+l’a pas empêché d’évoluer d’une façon surprenante en un demi-siècle; il
+est un exemple merveilleux d’une assimilation extérieure produite dans
+un laps rapide, tout en conservant à peu près intact le patrimoine moral
+qui faisait sa force.
+
+Rien ne fait donc obstacle, concluent les islamisants optimistes, à ce
+que l’Islam soit semblable à la chrétienté, qui a conservé sa religion
+en passant du moyen âge aux temps modernes et des temps modernes à la
+Révolution et à l’époque contemporaine; il peut se transformer
+complètement dans le domaine pratique sans que soit modifié en rien
+l’essentiel de ses croyances et de son idéologie. D’ailleurs, une
+religion qui compte 250 millions d’adeptes et recrute tous les ans des
+dizaines ou des centaines de milliers de néophytes, possède une telle
+vitalité et une telle puissance d’expansion que sa doctrine ne se peut
+altérer, en dépit de la modernisation des mœurs dans la masse des
+croyants. A la condition expresse, toutefois, que ses foyers primitifs
+ne soient pas soumis à un joug étranger et viciés pour ainsi dire dans
+leurs sources de rayonnement. La renaissance de l’Islam politique, dans
+le sens de son affranchissement, apparaît donc ainsi comme une nécessité
+vitale pour la conservation de l’Islam religieux et la continuation de
+son essor.
+
+Comme le Japon au milieu du dix-neuvième siècle, les États musulmans,
+plus spécialement la Turquie qui est à leur tête, doivent s’adapter ou
+disparaître. C’est ce qu’avaient compris, au cours du dernier siècle, en
+copiant gauchement les institutions européennes, Mahmoud II et Méhémet
+Ali, puis les premiers Jeunes-Turcs de 1876, qui tentèrent l’essai
+éphémère d’un parlement. Comme celle de tous les précurseurs, l’œuvre
+des uns et des autres, trop prématurée, après avoir jeté un faible
+éclat, échoua; elle fut reprise en 1908 par la génération qui suivit et
+qui fit la révolution à la fois en Perse et en Turquie. Malheureusement
+l’entreprise manquait encore d’une base assez solide: les esprits et les
+cœurs n’étaient pas encore mûrs pour donner un soutien efficace aux
+institutions nouvellement implantées. Les minorités turques et persanes
+qui dirigeaient cet effort ne s’appuyaient pas sur une opinion publique
+puissante, n’étaient pas soutenues par la pression d’un grand mouvement
+populaire.
+
+Il fallut l’éclosion d’un nationalisme, lui-même issu des malheurs de la
+guerre et des appétits non déguisés des nations européennes et se
+substituant au panislamisme de naguère, pour amener la renaissance
+actuelle de l’activité politique de l’Islam.
+
+ * * * * *
+
+Le panislamisme est chronologiquement le premier grand mouvement de
+réaction qui se soit dessiné en Islam contre l’envahissement par les
+puissances européennes des pays orientaux tombés, à la fin du
+dix-huitième siècle, dans ce profond état d’anarchie et de caducité dont
+le Maroc d’il y a vingt ans nous donnait encore une assez exacte idée.
+
+L’éphémère agitation wahabite, courte dans l’espace et la durée, mais
+profonde de conséquences par son caractère de renaissance religieuse et
+de rénovation de l’esprit public, la propagande senoussiste et la
+multiplication des confréries religieuses, l’action personnelle
+d’Abdul-Hamid et de son grand agent de publicité Djemal-ed-Din marquent,
+en un peu moins d’un siècle, les grandes étapes du panislamisme dans le
+Proche-Orient.
+
+Le panislamisme, qu’il importe de bien définir, est en premier lieu
+l’affirmation posée comme principe et l’extension admise comme but de la
+solidarité morale qui lie entre eux tous les musulmans; c’est ensuite la
+conviction que l’Islam possède en lui des forces spirituelles assez
+puissantes pour assurer sa régénération matérielle et son prestige.
+L’Islam peut s’inspirer de toutes les transformations politiques,
+juridiques et sociales, ainsi que des méthodes qui font la vigueur
+constitutive des nations occidentales, mais il doit se les assimiler par
+une élaboration personnelle et non les copier servilement, les utiliser,
+mais en les pliant à la forme de son génie. C’est la notion du _fara da
+se_. Elle est parfaitement développée dans l’ouvrage _Le Réveil des
+peuples islamiques au quatorzième siècle de l’Hégire_, paru au Caire
+quelques années avant la guerre et dont l’auteur est un jeune Égyptien,
+Yahya Seddik, licencié en droit de l’Université de Toulouse, devenu juge
+dans son pays. Quoiqu’il ait écrit près de dix ans avant le cataclysme
+européen, Yahya Seddik avait prévu l’imminence de la guerre européenne.
+«Contemplez, écrit-il, ces grandes puissances qui se ruinent en
+armements effrayants, qui comparent leurs forces réciproques d’un œil de
+défiance, se menacent l’une l’autre, contractent des alliances qu’elles
+rompent continuellement et qui présagent ces chocs terribles qui mettent
+le monde sens dessus dessous et le couvrent de ruines, de feu et de
+sang! L’avenir est à Dieu, et rien ne dure que sa volonté.»
+
+Yahya Seddik considère le monde occidental comme dégénéré. «Cela
+signifie-t-il que l’Europe, notre guide éclairé, ait déjà atteint le
+sommet de son évolution? se demande-t-il. A-t-elle déjà épuisé sa force
+vitale en deux ou trois siècles de surmenage? En d’autres termes,
+est-elle déjà frappée de sénilité et sera-t-elle bientôt réduite à
+abandonner son rôle civilisateur à d’autres peuples moins dégénérés,
+moins neurasthéniques, c’est-à-dire plus jeunes, plus robustes, plus
+sains qu’elle? A mon avis, l’Europe a atteint actuellement son apogée,
+et son expansion coloniale immodérée est un signe non de force, mais de
+faiblesse. En dépit de l’auréole de tant de grandeur, de puissance et de
+gloire, l’Europe est aujourd’hui plus divisée et plus fragile que jamais
+et elle masque mal son malaise, ses souffrances et son angoisse. Sa
+destinée s’accomplit inexorablement.
+
+«Le contact entre l’Europe et l’Orient nous a fait beaucoup de bien et
+beaucoup de mal: beaucoup de bien au point de vue matériel et
+intellectuel, beaucoup de mal au point de vue moral et politique.
+Épuisés par de longues luttes, énervés par une civilisation brillante,
+les peuples musulmans n’ont pu que ressentir un malaise; mais ils ne
+sont pas frappés au cœur, ils ne sont pas morts! Ces peuples vaincus par
+la force du canon n’ont en rien perdu leur unité, même sous les régimes
+d’oppression auxquels les Européens les ont longtemps assujettis...
+
+«J’ai dit que le contact de l’Europe nous a été salutaire et au point de
+vue matériel et au point de vue intellectuel. Ce que les princes
+musulmans partisans de réformes désiraient imposer de force à leurs
+sujets est réalisé cent fois aujourd’hui. Au cours des vingt-cinq
+dernières années, nos progrès dans les sciences, les lettres et les arts
+ont été si considérables que nous pouvons parfaitement espérer être,
+dans tous ces domaines, égaux de l’Europe en moins d’un demi-siècle...
+
+«Une ère nouvelle s’ouvre pour nous avec le quatorzième siècle de
+l’Hégire, et ce siècle heureux doit marquer notre renaissance et notre
+grand avenir! Un nouvel esprit anime les peuples musulmans de toutes
+races; tous les mahométans se pénètrent de la nécessité du travail et de
+l’instruction. Nous désirons tous voyager, faire des affaires, tenter la
+fortune, braver des périls. On voit chez les mahométans, en Orient, une
+activité surprenante, une animation inconnue il y a vingt-cinq ans. Il
+existe aujourd’hui une véritable opinion publique en Islam.»
+
+L’auteur conclut ainsi: «Tenons bon! Chacun pour tous, et espérons,
+espérons, espérons! Nous sommes lancés sur le chemin du progrès;
+profitons-en! C’est la tyrannie même de l’Europe qui a opéré notre
+transformation! C’est notre contact avec l’Europe qui favorise notre
+évolution et hâte l’heure inéluctable de notre réveil. Ce n’est qu’une
+répétition de l’histoire, la volonté de Dieu qui s’accomplit en dépit de
+toute opposition et de toute résistance... La tutelle de l’Europe sur
+les Asiatiques devient de plus en plus nominale. Les portes de l’Asie se
+ferment aux Européens! Nous entrevoyons certainement devant nous une
+révolution sans parallèle dans les annales du monde. Un nouvel âge est
+proche![5]»
+
+ [5] Cité par Lothrop Stoddard. _Le Nouveau monde de l’Islam_, p. 79 à
+ 81. Payot 1923.
+
+Il y a plus de quinze ans que ces lignes ont été écrites. L’état
+d’esprit qu’elles dénotent n’a fait, au lendemain de la guerre, que se
+préciser davantage et s’étendre en cercles de plus en plus agrandis. Il
+s’est manifesté très nettement dans le mouvement égyptien en vue de
+l’indépendance et plus dernièrement à la Conférence de Lausanne. «Les
+Turcs vivent dans un rêve de gloire militaire et d’omnipotence absolue,
+écrivait un journaliste accrédité près de cette réunion diplomatique;
+ils méprisent l’Occident, ses coutumes, ses lois et ses mœurs, et se
+croient capables, avec leurs 200.000 hommes, d’aller cette fois beaucoup
+plus loin que sous les murs de Vienne. Un d’eux disait hier à un
+Européen: «Me trouvez-vous très différent d’un Français ou d’un Anglais
+quand je vous parle? Croyez-vous pourtant que j’ai reçu une éducation
+européenne? Tout ce que je sais, je l’ai appris chez moi; je suis soumis
+à des lois turques, à une morale turque, et vous devez convenir que je
+suis quand même votre semblable.» Qu’il s’agisse du plus humble
+fonctionnaire de la délégation ou de ses chefs, c’est la même
+exaspération de l’individualisme, le même orgueil déçu, la même crainte
+d’être traités en inférieurs, la même méfiance envers l’Occident[6].»
+
+ [6] P. de Lacretelle. _Journal des Débats_, édit. hebd., 5 janvier
+ 1923.
+
+Le grand mouvement de diffusion islamique inauguré par
+Djemal-el-Din-el-Afghani se poursuit, de plus en plus vivace. Les
+circonstances l’ont aidé puissamment. L’extrême commodité et le bon
+marché des communications, le télégraphe, la presse[7] facilitent
+étrangement cette interpénétration de toutes les parties de l’Islam.
+Notre Afrique du Nord est à cet égard un champ d’observation fort
+intéressant. L’évolution s’y accomplit sous nos yeux avec une singulière
+rapidité. On sait les turbulentes manifestations qui ont éclaté dans la
+Régence de Tunis, sitôt après la guerre, ainsi que les incidents qui ont
+marqué en 1919 la campagne électorale en Algérie. Le Maroc était, avant
+la guerre, profondément indifférent au reste de l’Islam, avec lequel il
+ne communiquait guère qu’à l’occasion des pèlerinages de la Mecque.
+L’opinion de Stamboul le laissait froid. Le vieux Maghreb vivait comme
+isolé dans son empire du Soleil-Couchant, sis entre l’Atlas et la mer
+des Ténèbres, et les bruits du dehors ne troublaient ni même ne
+sollicitaient sa curiosité. Or, le voilà qui sort de son séculaire
+dédain pour l’Orient méditerranéen, s’intéresse aux affaires ottomanes,
+se réjouit, avec nous d’ailleurs, du triomphe de Moustapha-Kémal; et les
+jeunes habitants de Fez circulent autour de Karaouyne avec sous leurs
+tapis de prières les journaux de Tunis ou du Caire que laisse filtrer la
+censure, et les autres, plus subversifs, venus parfois de fort loin par
+les mains des moqaddems ou quêteurs des confréries religieuses.
+
+ [7] En 1900, il n’y avait pas plus de 200 journaux de propagande dans
+ tout le monde musulman. En 1906, il y en avait 500, et en 1914 il y
+ en avait plus de 1.000. Cf. Servier. _Le Nationalisme musulman_, p.
+ 182. Le chiffre actuel doit être encore plus considérable.
+
+Beaucoup plus récent que le panislamisme, mais davantage fécond en
+résultats positifs, le nationalisme est venu donner des directives plus
+concrètes aux aspirations des peuples islamiques.
+
+En Égypte, au Hedjaz, mais surtout en Turquie qui tient la tête de la
+renaissance islamique en cours, l’idée de patrie jusqu’alors diluée dans
+le concept vague d’une grande communauté islamique aux limites
+élastiques ou au contraire rétrécie aux limites de la tribu et du clan,
+s’est constituée au cœur des masses avec une vigueur insoupçonnée.
+L’Islam turc, menacé, a saisi d’instinct la valeur en quelque manière
+axiale de l’idée de patrie pour la sauvegarde de son indépendance. Elle
+seule permettait de réunir toutes les forces éparses, de les intégrer
+dans un même idéal, en un mot de faire front. Peut-être le Proche-Orient
+a-t-il eu la vision dans le passé de la tragique destinée du peuple
+juif, éternel opprimé parce que sans patrie, toujours brimé parce que
+destiné à camper chez les autres. La guerre, partout dans le monde,
+paraît avoir exaspéré chez les moindres groupes ethniques un désir
+d’individualisme et d’indépendance. Les réformateurs de 1908, proclament
+les nationalistes turcs d’à présent, étaient des idéologues, s’exaltant
+aux idées de liberté, d’égalité, d’un progrès théorique; nous nous
+inspirons, nous, de l’idée nationale[8]. Désir, avant tout,
+d’affranchissement: il faut libérer la Turquie de la tutelle politique
+de l’Europe, d’abord être maître chez soi. «Lorsqu’on interroge les
+Turcs à ce sujet, la réponse ne varie guère: «Qu’importe la grandeur de
+notre pays, pourvu que nous soyons maîtres chez nous! Les questions
+territoriales ont moins d’importance à nos yeux que celles qui visent
+ces garanties financières et économiques que vous nous demandez et qui
+vicient notre indépendance. Nous nous contenterions d’une seule province
+si nous étions sûrs d’être débarrassés complètement de toute
+capitulation.» Cette unanimité prouve jusqu’à quel point les clauses sur
+lesquelles la rupture s’est faite à la première Conférence de Lausanne
+constituaient pour les Turcs un point sensible presque affectif...
+«Pourquoi nous demander des garanties spéciales, ont-ils l’air de nous
+dire, alors qu’on n’en exige pas d’autres États?» N’est-ce pas
+considérer le peuple turc comme incapable et inférieur?[9]»
+
+ [8] Maurice Pernot. _La Question turque_, p. 42, Paris 1923.
+
+ [9] P. Gentizon. L’état d’esprit en Turquie; _Le Temps_, février 1923.
+
+C’est bien par cet ardent désir de vivre libres et d’organiser leurs
+destinées nationales afin de continuer à faire figure dans le monde,
+désir traduit souvent par d’excessives et injustes susceptibilités, que
+se manifeste chez les Turcs le germe vivace et gros de promesses d’une
+renaissance qui entraînerait vraisemblablement tout l’Islam à sa suite.
+
+La Turquie joue donc l’expérience entreprise par le Japon il y a
+soixante-dix ans. Figurant aujourd’hui par son développement et la
+valeur de ses élites au premier rang de l’Islam, elle peut créer chez
+elle, par la vertu de son exemple et le modèle de ses disciplines, une
+profonde transformation de ses conditions d’existence. Le sort moderne
+de l’Islam, de Mogador à Téhéran, est suspendu tout entier aux chances
+de cette réussite.
+
+La première démarche de cette renaissance est déjà effectuée: elle est
+d’ordre politique et militaire. C’est beaucoup comme indice, c’est
+encore peu comme réalisation effective. La principale condition du
+relèvement d’un peuple est accomplie; l’assise est fondée; il reste à
+bâtir.
+
+Le législateur primaire et léger de 1908 a cru à la vertu des réformes
+hâtives et «plaquées» pour transformer la nation. Elles ne vécurent que
+sur le papier. Il y a un mot d’Auguste Comte, que tous les réformateurs
+peuvent méditer, sur l’erreur de «confier aux lois le soin de solutions
+qui doivent être réservées aux mœurs». Les réformes ne valent qu’autant
+que le terrain social et moral a été aménagé suffisamment pour les
+rendre fécondes; si elles n’existent que dans leur lettre seule, leur
+vitalité est éphémère.
+
+L’œuvre de volonté entreprise par le Gouvernement d’Angora, ayant
+triomphé à l’extérieur, doit maintenant s’atteler à la grande besogne de
+l’intérieur. Il ne s’agit ni plus ni moins que de construire une nation
+moderne; tout demeure à faire dans l’instruction publique, la
+législation, l’économie sociale. Ce n’est pas là travail d’un jour,
+d’autant qu’en adaptant la Turquie aux exigences de la vie
+internationale, il faut conserver intactes les aspirations du peuple
+turc et de l’Islam, ce qui constitue, pour l’un et l’autre, leur
+armature, leur ressort et leur raison d’être.
+
+La tentative de la Turquie, sur laquelle est posée l’attention de
+l’Islam tout entier, offre pour l’avenir du monde un exceptionnel
+intérêt. Il serait vain de s’étendre sur des anticipations prématurées.
+Mais est-il permis cependant de décréter _a priori_ comme impossible le
+fait de voir jamais une Turquie fortement constituée, aux portes de
+l’Europe, devenir le noyau d’un esprit fédéraliste musulman s’étendant
+de l’Atlantique au golfe Persique? Et l’idéal de ce fédéralisme ne
+serait-il pas dans la formation d’États-Unis d’Islam libérés de toute
+attache avec les anciennes nations suzeraines? Le Congrès panislamique
+qui a eu lieu à Sivas au début de 1921 paraîtra peut-être alors comme
+l’indice précurseur de l’événement.
+
+ * * * * *
+
+Une pensée politique digne de ce nom se doit de suivre les aspirations
+et les courants qui traversent les groupes islamiques. En France, une
+telle préoccupation s’impose plus que partout ailleurs. Notre empire
+nord-africain nous tient par tant de liens, il constitue à un tel point
+l’assise de notre puissance méditerranéenne que tout ce qui touche à sa
+conservation ou à sa sauvegarde prend aujourd’hui une valeur inusitée.
+Gouverner, répète-t-on souvent, c’est prévoir, et prévoir, c’est d’abord
+être attentif. Il faut observer pour comprendre et agir en connaissance
+de cause. Devant les prétentions qu’élèvent certaines minorités, les
+excitations qu’elles subissent et répandent à leur tour, déformées, au
+sein de masses ignares, les propagandes dont elles sont sollicitées, on
+ne saurait trop voir clair et veiller; un feu qui couve, s’il se déclare
+brusquement, peut enflammer des foules impulsives qui confondent une
+émancipation dont elles ne peuvent saisir les termes ni les bornes avec
+une aveugle xénophobie ou un retour à l’anarchie trop naturelle à leurs
+penchants.
+
+En cette matière, qui est sérieuse, une haute impartialité, qui n’est
+pas exclusive d’une sympathie et d’une sollicitude profondes, doit nous
+prémunir contre tout ce qui est étranger à son dessein; celui-ci
+consiste en l’adoption de points de vue et de solutions réalistes. Dans
+les chapitres de ce petit livre, il s’agit avant tout d’une mise au
+point permettant à tout lecteur sans parti pris d’embrasser les données
+du problème et d’en apprécier l’importance unie à la souveraine
+actualité.
+
+Il nous est, en effet, plus que jamais nécessaire d’avoir ce qu’on est
+convenu d’appeler une «politique musulmane». Et pour qu’elle ne soit pas
+un mot vide, il est peut-être opportun de la préciser.
+
+Tous les problèmes touchant la «politique musulmane» ont été obscurcis à
+la fois par des romanciers amateurs de turqueries, des publicistes peu
+avertis ou exploitant une veine alimentaire, des politiciens en mal de
+réclame. Il serait bon, une fois pour toutes, de réagir contre des
+courants d’idées aussi troubles au moyen de considérations qu’inspirent
+le seul examen du réel et l’élémentaire souci de la bonne foi.
+
+«Politique musulmane» est le sésame des parlementaires et des
+journalistes qu’intéressent peu ou prou, et pour des raisons variées,
+les choses de l’Afrique du Nord, de la Syrie ou d’ailleurs. On le
+prodigue même un peu à tort et à travers. Toutefois les esprits
+évidemment lunatiques, que l’à peu près satisfait mal, s’étonneront
+peut-être du caractère étrangement vague de ce terme et de son épithète.
+
+«Politique musulmane», cela sonne bien dans un discours, mais a-t-on
+jamais entendu parler d’une politique protestante ou bien bouddhiste,
+voire mormone? La France est une puissance musulmane, comme on dit, et
+il y a une solidarité entre tous les musulmans, du fait de leur religion
+identique; voilà qui est bien entendu. Mais il y a des Espagnols, des
+Allemands, des Autrichiens, des Français catholiques et protestants,
+comme il y a des Hindous, des Turcs, des Marocains, des Soudanais
+musulmans, et cette étiquette confessionnelle ne constitue encore à
+présent entre eux qu’un lien politique nul dans un cas, très faible dans
+l’autre. Nous avons, nous devons avoir, en tout cas, des politiques
+turque, algérienne, marocaine, syrienne aussi, si l’on veut bien. Nous
+n’usons pas partout de procédés identiques. Cela va sans dire,
+objectera-t-on; certes, mais, comme disait un homme d’esprit, cela irait
+encore bien mieux en le disant. Les formules toutes faites présentent un
+écueil. La politique est un mot dont le contenu doit être souple et non
+rigide; le seul critérium d’une bonne politique française, en pays
+musulman comme ailleurs, est le prestige moral et matériel de la France;
+et si les voies de cette politique sont quelquefois dissemblables,
+suivant le lieu et le moment, c’est afin d’être davantage précises et
+mieux adaptées à leur objet.
+
+En vérité, ce terme, cette idée même de «politique musulmane» est à la
+fois concomitante et corollaire de celle qui a présidé à la conception
+d’un ministère ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord. Le projet d’un
+ministère de l’Afrique du Nord a eu du succès quelque temps. Il subit à
+présent une éclipse; soyez sûrs qu’il s’imposera à nouveau quelque jour
+avec force et insistance. Il correspond à un besoin de symétrie verbale.
+N’avons-nous pas l’Afrique Occidentale, l’Afrique Équatoriale? Il faut
+l’Afrique Septentrionale, troisième entité, pour faire pendant, même si
+le désir d’unification artificielle, dans le troisième cas, doit
+l’emporter sur toutes considérations d’opportunité. Toujours le même
+appétit de généralisation abusive autour d’une formule, fût-ce au mépris
+des réalités et des faits, qui seuls comptent[10].
+
+ [10] Voir note I à la fin du volume.
+
+Cette réserve établie, il reste à déterminer les notions générales et
+effectives qui peuvent se grouper sous la formule un peu trop élastique,
+mais commode et qu’on adopte par suite, de «politique musulmane».
+
+La politique musulmane, les gens qui en vivent ont intérêt à faire
+croire qu’elle est une chose très compliquée; ses arcanes ne seraient
+familières qu’aux initiés et le commun des mortels n’y entendrait rien.
+
+Faisons descendre la politique musulmane du ciel sur la terre, comme un
+illustre le fit jadis de la philosophie. Développements oratoires,
+philosophiques et sociaux mis à part, ce qu’on nomme politique musulmane
+peut se résumer en quatre propositions:
+
+1º Il faut d’abord connaître l’Islam et les musulmans avant d’en parler
+et surtout d’agir à leur endroit.
+
+Ce sera là l’objet de notre chapitre _Les Dangers de l’islamomanie_.
+
+2º Pour qu’une nation européenne puisse agir efficacement en Islam, il
+faut d’abord qu’elle s’impose par la force matérielle et l’éclat moral à
+la fois sur les peuples qui doivent être mis en tutelle ou le sont déjà,
+et sur ceux libres ou récemment affranchis dont elle veut acquérir des
+avantages ou simplement des égards. Le _Memento tu regere_ devient en
+l’occurrence un principe politique imprescriptible.
+
+3º Il faut accorder aux musulmans que nous avons charge de régir ou de
+«protéger» ce qu’ils réclament raisonnablement et correspond à leurs
+besoins et à leur mentalité.
+
+Le chapitre _Les Bienfaits nécessaires_ sera consacré à l’examen de
+cette simple vérité.
+
+4º Il ne faut pas imposer à ces musulmans ce qu’ils ne demandent pas et
+ne correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité, c’est-à-dire des
+_bienfaits périlleux_.
+
+Dans un chapitre de conclusion, nous tirerons de ce rapide examen une
+idée générale de ce que doit être _Le Rôle français en Islam_.
+
+ * * * * *
+
+La politique musulmane n’est ni ne doit être une somme de recettes
+mystérieusement élaborée dans des bureaux parisiens par de soi-disant
+spécialistes, d’après des données fournies par des informateurs parfois
+douteux; elle ne réside pas non plus dans un programme aveuglément
+libéral, conçu dans l’abstrait, dont le seul énoncé doit faire
+théoriquement bondir de joie les cœurs de tous les musulmans des
+colonies et protectorats; c’est à la fois plus et moins.
+
+La politique musulmane n’a pas d’autres ressorts ni d’autres secrets que
+toute politique digne de ce nom, passée, présente et future. Elle
+demande une connaissance froide et raisonnée des problèmes, la
+compréhension de leur diversité, l’intelligence précise de leur portée
+et de leurs résultats. Elle veut par surcroît de l’attention et de la
+prudence, l’une et l’autre excluant toute sentimentalité, aussi inutile
+que dangereuse, tout emballement regrettable et tout jugement
+aventureux. Elle réclame en un mot ce qui est le fin mot de toute
+politique: une souple adaptation au réel.
+
+Il y a plus de vingt-cinq ans, le meilleur Gouverneur général qu’ait
+peut-être eu l’Algérie, M. Jules Cambon, disait ces paroles que bien de
+ses successeurs auraient pu méditer: «Ne cherchez pas à doter ce pays
+d’institutions qui se heurtent aux traditions du passé; donnez-lui, au
+contraire, un administrateur capable de pénétrer la complexité de
+l’œuvre qui lui est confiée et muni de pouvoirs qui lui permettent de
+tenir compte d’intérêts en apparence opposés et d’approprier son action
+à la nature diverse des hommes et des choses.»
+
+Le seul secret de la politique musulmane gît dans ce conseil d’attitude
+circonspecte et d’entreprise avisée que traduisent ces quelques lignes
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES DANGERS DE L’ISLAMOMANIE
+
+ L’Orient, l’Orient, qu’y voyez-vous, poètes?
+
+ Victor Hugo.
+
+
+Le sens commun enseigne qu’il est convenable, avant de parler d’un
+sujet, de le connaître. L’expérience montre, en outre, qu’à négliger
+cette précaution, on s’expose à donner dans l’erreur et à en subir de la
+confusion. Mais le domaine de la connaissance serait bien sévère si des
+licences n’y étaient permises dont le sens commun, au profit de
+l’imagination ou du sentiment, a fort à souffrir.
+
+Nous avons, Français que nous sommes, l’habitude de parer la réalité de
+tous les nuages brillants nés de notre enthousiasme ou du goût du
+moment.
+
+C’est là l’histoire de nos amitiés politiques. Nous avons chéri la Grèce
+de Canaris («_En Grèce, en Grèce, allons, poète, il faut partir_»), la
+Pologne de 1830 («_Nous vivons surtout en Pologne_», disait Louis
+Blanc), l’Italie de Garibaldi. Nous avons cultivé, plus tard, la Russie
+des emprunts, salué frénétiquement l’Amérique du Président Wilson.
+
+Le temps, impeccable metteur au point, nous a guéris de beaucoup
+d’engouements passés; notre tempérament nous en réserve de futurs.
+
+La France, devenue grande puissance en terre d’Islam, où elle sut
+acquérir, à la fois dans les territoires de son empire et hors de leurs
+limites, des amitiés anciennes et précieuses, doit à sa tradition, aux
+nécessités de sa politique, à son rôle de tutrice, enfin à sa loyauté
+nationale, de manifester à l’Islam une générosité de cœur sans réserve.
+Il en est bien ainsi. Toutefois notre sympathie, si vive, si justifiée
+qu’elle soit, ne doit pas faire tort à la clairvoyance de notre
+intelligence politique.
+
+Notre bienveillance agissante pour l’Islam ne peut qu’avoir à gagner
+d’être lucide et de se débarrasser du brouillard fantasmagorique dans
+lequel le snobisme ignorant de la plupart et l’intérêt de quelques-uns
+semblent avoir à cœur de la noyer. En parlant ici d’islamomanie, nous
+voudrions essayer de dissiper les dernières nuées d’un malsain
+romantisme politique au profit d’une vision réaliste qui, seule, ne
+saurait donner de mécomptes et permettrait à une opinion avertie de
+s’établir, allégée de toutes scories d’ordre sentimental ou idéologique.
+
+Il y a un Islam conventionnel en littérature d’imagination et en
+littérature politique, comme il y a, en peinture, un Orient
+conventionnel aux poncifs rebattus.
+
+M. Louis Bertrand, dont le ferme esprit s’est le plus nettement élevé
+contre la tournure d’esprit déformante que nous dénonçons ici, raconte
+quelque part qu’à Constantinople l’ambassadeur Constans, Toulousain
+plein de malice, répondait un jour à un touriste naïf: «Vous croyez que
+la mosquée Y... vous intéressera? Allons donc, c’est parce que Z... a
+écrit un papier là-dessus. Oui, si Z... n’avait pas écrit son papier,
+personne n’irait voir la mosquée Y...» L’intonation, le nasillement
+goguenard à la Vincent Hyspa du fameux tombeur du boulangisme, devaient
+donner à cette réflexion empreinte de bon sens une saveur encore plus
+grande que celle qu’on en goûte à la simple lecture.
+
+Hélas! que de gens, s’ils n’avaient pas lu des papiers de tel ou tel, ne
+trouveraient dans l’Islam africain, au clair ciel près, qu’un affreux
+mélange de masures, d’immondices et d’indigentes velléités artistiques.
+Nous avons vu nous-mêmes des gens cultivés, et qui avaient voyagé,
+s’extasier avec bruit devant les gentils stucages des médersas de Fez et
+pousser des exclamations ravies qui se seraient sans doute traduites
+avec moins d’entrain, mais de façon plus légitime, devant les tombeaux
+des Médicis ou l’église de Brou. Nous avons entendu traiter de
+«merveille unique» les jardins de l’Aguedal, à Marrakech, grande
+oliveraie ceinte de remparts à qui, certes, l’écran neigeux de l’Atlas
+forme un beau fond de tableau. Mais les personnes qui s’exaltaient
+ainsi, quelle épithète en réserve n’eussent-elles point gardée en
+l’honneur des jardins Boboli, des terrasses des Borromées ou du parc de
+Versailles? Il semble bien que le «mirage oriental» s’impose
+immédiatement comme verres colorés devant la vision de nombre de nos
+compatriotes qui mettent le pied sur la terre d’Afrique.
+
+Un peintre qui décrivait en une admirable langue tout ce que son pinceau
+ne pouvait exprimer, Fromentin, nous a donné, il y a plus d’un
+demi-siècle, dans deux livres célèbres, des impressions visuelles et
+intellectuelles de l’Afrique qui sont sobres, justes et belles.
+Gobineau, dans ses immortelles _Nouvelles asiatiques_, a tracé de
+l’Islam un tableau moral d’une touche toute stendhalienne, peu appuyée,
+parfaite. D’autres littérateurs, qui, il est vrai, n’étaient pas
+peintres ni historiens, ne s’en sont point tenus à la salutaire formule
+du «rien de trop». De grands écrivains, d’ailleurs, poètes en prose
+tissant de somptueuses rêveries, ont mis à la mode un Islam décoratif et
+conventionnel de la même veine, à peine démarquée, que celle des
+_Orientales_ et de Byron. Le résultat en est, comme l’a écrit Louis
+Bertrand, que «les mots d’Islam, de Maghreb, de Hedjaz, employés à tort
+et à travers par des gens qui n’ont aucune idée de ce que c’est, ont
+fini par prendre chez nous un sens quasi mystique. On ne les prononce
+qu’avec un air béat et content de soi. On s’en gargarise
+littéralement...»
+
+Cet Orient de bazar, qu’on dirait tiré de mauvaises chromolithographies,
+sévit plus que jamais en France. On ne saurait trop mettre en défiance
+contre lui, puisqu’il contribue à installer dans les cervelles des idées
+et notions complètement «à côté». On a représenté au théâtre Antoine,
+l’un de ces hivers derniers, une assez mauvaise pièce où une aimable
+Parisienne, au goût éclectique, tour à tour amoureuse et oublieuse d’un
+caïd marocain ahurissant, après diverses mésaventures dans un palais de
+Fez à la comique couleur locale (eunuques et cimeterres), était enfin
+empoisonnée par ce Maure de la place Clichy, chez qui les farouches
+instincts se révélaient en une crise de jalousie vengeresse. C’est
+Othello chez la portière. Dans un livre récent, un auteur célèbre,
+d’ordinaire mieux inspiré, nous plante un autre seigneur africain, sorte
+de Narr’Havas pour journal de modes, invraisemblable et truqué, qui en
+vient à renoncer par chevalerie à des profits pécuniaires sérieux (_rara
+avis!_) pour ne pas faire pleurer les beaux yeux de la femme aimée par
+son ami, un officier français.
+
+Ces atrocités prévues ou ces berquinades font bien rire les gens
+avertis, mais la grande masse des spectateurs ou lecteurs se
+représentent, bon gré mal gré, l’Islam, et plus spécialement l’Algérie
+et le Maroc, comme peuplés de pareils polichinelles, et il n’y a
+vraiment aucun profit à répandre ou à accréditer d’aussi absurdes
+fables.
+
+L’admiration pour les burnous drapés, les couchers de soleil sur les
+palmeraies et le plâtre polychrome, ainsi que pour les conflits de beaux
+sentiments entre pachas et giaours, conduit par une voie rapide à
+l’émerveillement devant la religion, la tradition, la science arabes.
+Cette variété de snobisme est en même temps plus délicate et dangereuse
+si elle se manifeste en terre d’Islam même. Un mur de sentiments et de
+susceptibilités sépare en ce domaine l’Occidental du Musulman. Celui-ci
+s’offusque d’un dilettantisme auquel il est fermé et qui lui paraît en
+même temps, chez l’Européen, constituer un reniement de sa propre foi,
+chancelante devant l’éblouissante lumière de l’Islam[11].
+
+ [11] Voir note II à la fin du volume.
+
+Bonaparte, en Égypte, croyait bien faire en se costumant en musulman et
+en allant discuter avec les ulémas; il organisait des fêtes de l’Être
+suprême sur les bords du Nil, où l’on disposait sur des autels jumeaux
+le Coran et la Bible. Ces manifestations, qui sont bien dans le goût de
+la mascarade révolutionnaire, ne sont pas de celles, qu’on en soit
+persuadé, qui ont le plus assis notre prestige sur la terre des
+Pharaons.
+
+La haute considération dans laquelle nous avons été toujours tenus
+là-bas provient de ce que nous n’avons jamais, par la suite, cherché à
+nous mêler de ce qui ne nous regardait pas, sur le terrain strictement
+musulman, et d’autre part et surtout de nos œuvres d’assistance et de
+charité. Ce sont, en effet, nos qualités morales qui séduisent le mieux
+les musulmans de toutes classes, notre générosité dans son sens le plus
+étendu. Ils n’apprécient que médiocrement, en leur ensemble, nos dons
+intellectuels et les hommages éclatants et extérieurs que nous rendons à
+leur religion les laissent froids dans le fond de leur cœur, encore
+qu’ils se croient obligés par politesse de nous remercier.
+
+Quant à la science arabe, irrémédiablement morte et désuète, faite de
+compilations d’auteurs grecs rédigées au moyen âge par des juifs, de nos
+jours recueil de formules vides que répètent sans se lasser des fkihs
+hébétés dans l’ombre des mosquées, l’intérêt que nous lui portons est
+tout juste celui que nous avons aujourd’hui pour l’œuvre de Guillaume
+d’Okkam ou d’Érigène. A tout le moins ne faut-il pas omettre qu’elle
+constitue un merveilleux instrument d’obscurantisme et de xénophobie
+étroitement bornée.
+
+L’islamomanie littéraire et artistique conduit à l’islamomanie
+politique. L’une et l’autre ont souvent un caractère alimentaire marqué
+et nourrissent leurs hommes. Ayez vécu quinze ou vingt ans en Islam,
+frôlé tous les milieux, assisté à toutes les misères, pénétré dans tous
+les recoins de l’âme musulmane par un commerce journalier, puis
+fréquentez les cercles ouverts ou fermés qui font profession en France
+de s’occuper de choses coloniales: on écoutera votre opinion d’une
+oreille distraite et toujours avec scepticisme. Amusez-vous, au
+contraire, à munir de quelques lettres de recommandation pour des
+personnages de la presse ou du Parlement le moindre porteur de chéchia,
+vaguement bachelier ou certifié de quelque chose; serinez-lui quelque
+petit discours sur les «aspirations» ou les «revendications» des
+Algériens, des Tunisiens ou des Marocains, et lancez-le à travers Paris,
+sa leçon bien apprise et le gousset garni: notre cadet fera recette. On
+écoutera gravement ce porte-parole de l’Islam nouveau; on prendra en
+note ses balivernes; on l’invitera, on le montrera aux amis; on le
+montera en épingle, il ne trouvera point de cruelles. Le Parisien, né
+badaud, s’émerveille toujours que des gens puissent être Persans. Et il
+est aussitôt disposé à les croire sur parole. C’est ainsi qu’un grand
+nombre d’hommes politiques ou d’écrivains se documentent sur l’Afrique
+du Nord, par des témoignages suspects de petits arrivistes ou de ratés
+aigris, recherchant les places ou la notoriété, minorité représentant
+elle-même une minorité de leurs pareils généralement peu considérée dans
+son pays d’origine.
+
+On a eu l’exemple de ce particulier état d’esprit lors du voyage à
+Paris, il y a quatre ans, d’une pseudo-délégation de Tunisiens, parmi
+lesquels se trouvaient les auteurs anonymes de l’abominable pamphlet _La
+Tunisie martyre_, où toute notre œuvre tunisienne était odieusement
+dénigrée et salie. Ces voyageurs, qui faisaient leur promenade à Paris
+aux frais d’une souscription de bons gogos de chez eux, furent reçus
+avec honneur par la Ligue des Droits de l’homme, la Ligue de
+l’Enseignement, même par le Président de la Chambre. Comment être étonné
+qu’ils se soient pris eux-mêmes au sérieux, du moment que la métropole
+leur conférait des égards auxquels ils n’étaient pas habitués dans leur
+pays natal ni de la part des autorités administratives, ni de leurs
+pairs?
+
+ * * * * *
+
+On ne sait, au juste, s’il est encore de mode en Algérie, aujourd’hui
+comme naguère, de s’enquérir auprès du nouveau débarqué sur le point de
+savoir s’il est arabophile ou arabophobe. Pareille question était vide
+de sens; on peut demander à quelqu’un s’il préfère le Graves sec au
+Chablis; on ne lui demande pas de manifester s’il est partisan ou non
+des lois de Faraday; on n’est pas pour ou contre un fait, on le
+constate, on l’admet, on le décrit ensuite, et l’on en tire des
+conclusions; il n’y a pas là affaire de goût ou d’impression, mais de
+connaissance. Or, il y a d’abord un fait: l’Islam existe; il y a des
+Algériens, Marocains ou Syriens et, par le jeu de leur propre nature et
+des réactions amenées par la conquête, ces musulmans offrent dans
+l’ensemble tels et tels caractères, qualités ou défauts, le meilleur et
+le pire, et il faut bien les admettre comme ils sont, sauf à tâcher par
+des mesures appropriées de faire prévaloir, sans les mécontenter, le
+meilleur sur le pire. Mais il est tellement plus commode--et si
+français--de s’installer dans un parti pris et, le pavillon de son
+opinion arboré, de tirailler à droite et à gauche à coups d’arguments
+qui renforcent la conviction de qui les émet beaucoup plus qu’ils
+n’ébranlent celle des autres qu’on veut gagner.
+
+Pour connaître les musulmans, une expérience rapide et presque toujours
+viciée par une formidable équation personnelle d’intérêts en jeu ne
+suffit pas. Il faut, de sang-froid, et longtemps, les avoir pratiqués,
+connaître leur idiome, leurs mœurs et leur religion, acquérir ainsi de
+leur mentalité une familiarité véritable et suivie. Voici des millions
+d’individus qui, dans leur langue, n’ont qu’un même temps verbal pour
+exprimer à la fois le présent et le futur, qui écrivent de droite à
+gauche alors que nous faisons le contraire, qui ôtent leurs chaussures
+en entrant dans le salon d’un hôte quand nous enlevons notre chapeau,
+qui font commencer leurs repas par les plats sucrés et les terminent par
+les hors-d’œuvre; tous ces détails et cent autres qui égayaient les
+turqueries du dix-huitième siècle sont tout de même un indice certain
+que la psychologie musulmane diffère de la nôtre et qu’elle ne se
+laissera pas pénétrer facilement.
+
+Ajoutons à cela une religion qui inspire, tout au moins à la masse, le
+mépris du changement, la haine du chrétien, le fatalisme, un climat qui
+se prête peu aux efforts prolongés et à l’activité soutenue. Par suite,
+comment préjuger facilement des besoins, des désirs de pareilles gens au
+regard des nôtres? De tout cela, politiciens et diplomates qui
+s’occupent des affaires de l’Islam n’ont cure. Ils affirment qu’ils sont
+renseignés et que leurs avis proviennent de bonne source. Effectivement
+ils sont renseignés, mais fort mal.
+
+De quelques affirmations mal contrôlées, de détails incomplets ou
+erronés, en tout cas jamais situés, la rapide faculté française de
+généralisation bâtit un ensemble; elle prend feu et flamme; elle affirme
+et décrète. Cela est bien dangereux. Combien de parlementaires et de
+personnalités, qui traitent avec un formidable aplomb des questions
+musulmanes, ne les connaissent ainsi que par cette voie indirecte et peu
+sûre! Combien peu sont allés en Algérie! Et, d’entre les hardis
+voyageurs qui ont fait la traversée de trente heures, peut-on citer ceux
+qui ont couché de longues nuits sous la tente, suivi dans les pistes du
+Sud les traces d’Isabelle Eberhardt, mangé le couscous du Bédouin, parlé
+avec les autochtones et sans tiers? A défaut de cette expérience
+immédiate, en est-il qui aient longuement écouté les Européens familiers
+des musulmans: explorateurs, colons, administrateurs, officiers; fait le
+recoupement des précisions fournies en tenant compte des coefficients de
+pli professionnel; et enfin justifié leurs avis par la confrontation,
+honnêtement menée, des opinions? Affirmons sans hardiesse que, parmi les
+politiciens spécialistes des questions musulmanes, des enquêteurs aussi
+scrupuleux sont rares. Et cependant, presque tous sont de bonne foi.
+Alors qu’en tant que juristes, universitaires ou médecins, ils déploient
+dans l’exercice de leur métier sens critique et conscience
+professionnelle, ces docteurs en science politique et sociale africaine
+se livrent aux sommaires appréciations et aux vues superficielles.
+Métaphysique, éloquence et légèreté; les trois vices du gouvernement des
+partis se trouvent là comme ailleurs.
+
+On peut même, en principe, établir qu’en France les milieux
+parlementaires et gouvernementaux font preuve d’une ignorance complète
+de la psychologie musulmane. Qu’on se souvienne du scandale de ces
+séances du matin à la Chambre où étaient discutées des lois pourtant
+capitales touchant le développement de l’Afrique du Nord et qui
+groupèrent huit députés!... C’est ainsi que sottises et contresens, plus
+néfastes encore qu’une avalanche de sauterelles, ont plu sur la
+malheureuse Algérie, qui n’est défendue par la barrière d’aucune fiction
+diplomatique et où, par suite, toute licence législative peut se
+déployer sans frein.
+
+ * * * * *
+
+On peut se tromper de bonne foi dans ses appréciations vis-à-vis de
+l’Islam et se méprendre tout à fait sur la nature et la portée de ses
+tendances et de ses désirs profonds, mais persévérer dans l’erreur
+serait néfaste, surtout pour une nation européenne à la tête d’un empire
+musulman.
+
+L’Islam est une civilisation qui brilla d’un éclat magnifique dans le
+bassin méditerranéen, alors que nos aïeux du moyen âge, descendants de
+Francs ou de Celtes, étaient encore d’obscurs butors. Sa religion est
+pleine de grandeur, sa morale est élevée, ses traditions sont enduites
+de noblesse, certains aspects de ses mœurs ont gardé cette couleur et
+cette simplicité antiques qui donnent dans notre genre d’existence
+frénétique et désaxée une leçon constante de modération. Mais les façons
+de concevoir et de réagir dont l’Islam a imprégné ses fidèles, les
+catégories de l’entendement et de la raison qu’il leur a imposées,
+d’autant plus facilement qu’il s’adaptait lui-même à leur mentalité
+primitive, toutes ces formes d’esprit sont dans un tel contraste avec
+les nôtres que, suivant les tempéraments individuels, les uns parmi
+nous, mus par la contradiction, s’en entichent, et les autres, plus
+rétifs et moins compréhensifs,--ou moins snobs,--s’en rebutent. D’où des
+affirmations de part et d’autre aussi vives qu’opposées, des
+enthousiasmes peu intelligibles et des dégoûts injustifiés.
+
+Il y a pourtant une moyenne solution entre chérir aveuglément et haïr
+sans cause: c’est celle de connaître et de juger sans passion. Cette
+équitable position est la seule qui ne déçoive pas et soit propre à
+garantir d’irrémédiables fautes.
+
+Le vrai est que l’Islam, du moins dans notre Afrique du Nord, ne
+présente qu’une couche extrêmement mince d’une élite souvent ombrageuse,
+avide, et dont l’inquiétude est nourrie par le sentiment de la
+désharmonie que crée en elle son européanisation rapide, opposée par
+tous les bouts à son atavisme et à ses attaches actuelles. Or, de ce que
+quelques représentants de cette généralité plus policée, tout au moins
+par ses allures, entrent en contact avec nous, grâce à la langue, et
+racontent ce qu’ils veulent sur eux et leurs congénères, ou ce qu’on
+leur souffle, nous concluons trop vite du particulier au général et
+croyons de bon gré qu’une évolution immense s’est accomplie, que le
+Berbère et l’Arabe sont mûrs pour l’assimilation et que la citoyenneté
+leur est due.
+
+L’illusion est profonde. Grattez cette légère surface, ce vernis
+d’apparence brillante, et vous trouverez des masses dans l’état le plus
+fruste, vivant en un amoralisme invétéré (en contradiction d’ailleurs
+avec leurs principes religieux), attachées à des superstitions
+antéislamiques et qui, follement impulsives, sont à la merci de toutes
+les excitations du charlatanisme[12]. Quelle folle présomption de croire
+qu’un demi-siècle de coudoiements peut suffire à abolir le pli formé par
+le temps et dont la durée se perd. Et cependant, par un paradoxe
+singulier, c’est dans ces foules ignorantes et nullement dégrossies,
+mais que notre puissance et nos vertus d’ordre fascinent, que nous
+trouvons les sujets les plus fidèles et les soldats les plus
+valeureux[13]. A la seule condition qu’ils soient dirigés et commandés,
+et non pas déroutés par la faculté d’user d’une liberté qui pour eux est
+licence.
+
+ [12] Les élections faites en Algérie, à la suite de la loi de 1919, en
+ ont donné un bel exemple. Certains candidats, comme le fameux
+ capitaine Khaled, appelé abusivement _émir_, firent appel aux
+ marabouts pour prêcher en leur faveur et semèrent une agitation
+ antifrançaise avec des procédés qui semblaient rappeler un réveil de
+ la guerre sainte.
+
+ [13] Pendant la guerre, le groupe des jeunes Algériens ne fournissait
+ à la France aucun défenseur. (Constatation faite par le gouverneur
+ général au Conseil supérieur du Gouvernement, 30 juin 1916.)
+
+ «En Tunisie, tirailleurs ou spahis se recrutent uniquement parmi les
+ paysans ou les ouvriers. Couverts par leur privilège, les jeunes
+ bourgeois tunisiens, si ardents en ce moment à monnayer en faveur de
+ leurs propres ambitions le sang versé par leurs coreligionnaires, se
+ gardent bien, en s’engageant, d’exposer aux balles aveugles leurs
+ précieuses personnes. Parmi les protagonistes du destour, aucun qui
+ ait servi pendant la guerre sous les drapeaux.» (Rodd Balek. _La
+ Tunisie après la guerre_, p. 52).
+
+L’Islam est une grande force à la fois incohérente et homogène. En dépit
+des apparences, elle a peu de sympathie pour le Latin actif,
+réalisateur, en même temps idéaliste et positif.
+
+Or celui-ci seul, pourtant, peut, renouant la tradition de sa race,
+l’apprivoiser, puis le guider, lui imposer des disciplines. Et si la
+Turquie s’organise actuellement et intègre ses forces éparses sous
+l’égide d’un nationalisme défensif et exalté, n’est-ce point en faisant
+violence à sa longue inaptitude islamique à prendre connaissance
+d’elle-même et à constituer son armature en se mettant à l’école du
+conquérant latin?
+
+Cette mauvaise façon chez quelques Européens de s’émerveiller niaisement
+devant l’Islam, de le surestimer, lui semble un abandon, dû à une
+aberration passagère et dont il interprète, bien peu à leur avantage,
+les causes supposées.
+
+La générosité, la bonté peuvent s’unir sans se diminuer à une vigilante
+fermeté. Ayons, si nous voulons, de l’amour pour l’Islam,--et pour le
+nôtre d’abord, celui que nous protégeons et éduquons,--mais un amour de
+frère aîné, de tuteur à pupille, lucide et clairvoyant, et où s’affirme
+sans cesse la supériorité d’un champ intellectuel au tour d’horizon plus
+étendu. Guérissons-nous de l’exotisme sentimental qui obscurcit si
+étrangement notre vision des choses et nous détourne de la réalité. Elle
+seule compte en politique; et c’est de sa considération exclusive que
+naissent le dessein utile et l’action féconde.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+MEMENTO TU REGERE
+
+
+La conquête, entreprise procédant à la fois de buts politiques et
+économiques, est l’ensemble des dispositifs qui permettent à une nation
+plus forte et plus avancée en civilisation matérielle de s’implanter
+durablement chez un peuple plus faible et de prendre en main ses
+destinées avec le minimum d’efforts, et par les moyens les plus souples
+et les moins pénibles, facilement acceptés par le peuple conquis.
+
+Réalisant le contact immédiat d’une civilisation archaïque et
+traditionnelle et d’une civilisation moderne, provoquant donc sans
+transition le choc de deux mentalités qui ont des façons diverses de
+concevoir, d’imaginer et de réagir, la conquête européenne en Islam est
+rarement reçue de bon gré. Chez le musulman, elle choque le plus intime
+du sentiment religieux. N’entraîne-t-elle pas la domination et le
+coudoiement forcé d’une race d’hommes estimés impurs, qui, par tous les
+détails de la vie, le heurtent et le froissent.
+
+Chez le Berbère anarchique, elle soulève la crainte de l’étranger. Ému
+par ses agitateurs, il se figure la conquête sous la seule forme qu’il
+ait jamais connue: l’accaparement des terres et des richesses, le rapt
+des femmes. Bien pis, mené par un peuple de religion ennemie, ce
+dépouillement s’accompagnera sans doute d’une subversion de tout ce qui
+fait le fondement de la société existante. Au désastre radical et
+monstrueux des habitudes qu’il doit entraîner va s’ajouter l’idée d’un
+bouleversement prévu; d’où la naissance de ces fables absurdes sur les
+mœurs et les coutumes du vainqueur. Que n’attendre point du chrétien qui
+vient de la mer? L’épouvante du changement et la défense d’un sol avare
+mais nourricier sont les deux grands mobiles qui provoquent la réaction
+hostile du Berbère autochtone.
+
+L’étranger est un facteur de changement. Or, n’est bon en Islam primitif
+que ce qui demeure. De ce nouveau ne peut surgir aucun bien. Ce qu’on
+appelle la pénétration pacifique est la méthode délicate et patiente
+d’apprivoisement des indigènes effarouchés. Elle doit être précédée
+toutefois, pour être efficace, d’un certain déploiement de
+manifestations énergiques.
+
+Bourgeois, notables, artisans des villes, fellahs de la plaine ou de la
+montagne ne céderont qu’à la force, soit par simple crainte de son
+appareil déployé, soit pour en avoir éprouvé l’irrésistible effet.
+
+L’opinion des classes dirigeantes et citadines peut se résumer
+facilement ainsi: l’invasion des chrétiens est un terrible malheur; elle
+est semblable à la peste; mais comment lutter contre un fléau qui
+dépasse nos faibles forces? A l’impossible nul n’est tenu; supportons
+l’inévitable en gardant l’espérance que cette épreuve venue de la
+volonté de Dieu--comme tout ici-bas--aura un jour sa fin.
+
+Un passage du _Kitab-el-Istiqça_ (ouvrage rédigé au Maroc il y a plus
+d’une trentaine d’années) traduit à merveille cet esprit fataliste et
+prudent:
+
+«On sait qu’à l’heure actuelle les chrétiens sont arrivés à l’apogée de
+la force et de la puissance et qu’au contraire les musulmans--Dieu les
+rassemble et répare leur déroute!--sont aussi faibles et désordonnés que
+possible. Dans ces conditions, comment est-il possible, au point de vue
+du bon sens et de la politique, et même de la loi, que le faible se
+montre hostile au fort et que celui qui est désarmé livre combat à celui
+qui est armé de pied en cap? Comment peut-on trouver naturel que celui
+qui est assis renverse celui qui est debout sur ses jambes ou admettre
+que les moutons sans cornes combattent ceux qui en ont?»
+
+Et plus loin: «Nous sommes, elles (les nations européennes) et nous,
+comme deux oiseaux, l’un pourvu d’ailes, qui va partout où il lui plaît,
+et l’autre qui aurait les ailes coupées et qui retomberait toujours à
+terre sans pouvoir voler. Croyez-vous que cet oiseau sans ailes, qui
+n’est pas autre chose qu’un morceau de viande sur une planchette, puisse
+combattre celui qui vole où il veut?»
+
+De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut
+même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier
+Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine,
+place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout
+au moins dans leur fond: «Soyez certains, dit le caïd Driss, des
+Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se
+guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de
+gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces
+et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous
+combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la
+mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple
+puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs
+vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre
+nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour
+toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante; inutile et
+douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14].»
+
+ [14] Maurice Le Glay.--La mort de Mohand, p. 224, dans _Badda, fille
+ berbère_. Plon, édit.
+
+Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée
+des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet
+d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant,
+a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais
+quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui
+admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui
+voudrait l’anéantir!
+
+On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou
+musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique; on semble
+croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en
+entendant la _Marseillaise_, les autochtones ont été touchés de la grâce
+et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une
+indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines.
+Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à
+développer à la fin des banquets! La réalité est plus complexe, plus
+humaine et, par là, davantage attachante.
+
+Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être,
+l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et
+la puissance; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît
+la fidélité, attachement instinctif et presque animal.
+
+Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre
+la plus courageuse opposition; les anciens dissidents font les meilleurs
+partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on
+trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et
+maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme
+du vainqueur.
+
+Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur
+sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien
+contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et
+obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité
+et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés
+irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation
+est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et
+dénuée d’inutiles violences.
+
+Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes
+ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui
+prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime
+tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des
+circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur
+psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les
+amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira,
+dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine.
+
+L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse
+et n’est pas appréciée; l’important n’est point de frapper aveuglément
+et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le
+respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles,
+l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très
+dure et même cruelle; un gouvernement mieux organisé peut être moins
+sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais
+abdiquer la fermeté.
+
+Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant
+l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au
+Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes;
+mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte
+pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y
+renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées
+étaient employées contre eux.
+
+La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible.
+«Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne
+ne croyait que cela pût se terminer ainsi.»
+
+Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres
+marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement
+châtiées; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants
+miséreux; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le
+plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce
+sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui
+dont est victime l’infidèle exécré.
+
+ * * * * *
+
+La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le
+problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux
+manières: administration directe ou protectorat.
+
+L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle
+d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant
+européen entrant en contact, sans préparation, avec une société
+musulmane en décadence.
+
+Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y
+a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui
+trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables,
+les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du
+peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne,
+puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public.
+Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change; ils
+se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera,
+deviendra pareille à la nôtre.
+
+Bugeaud est là-dessus très explicite: «Nous pourrons espérer de faire
+d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus
+tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former
+qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des
+Français[15].»
+
+ [15] Circulaire du 17 septembre 1844.
+
+Il écrit nettement dans un autre document: «Nous ne pouvons pas plus
+longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui
+semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs
+administrés[16].
+
+ [16] Circulaire de février 1844.
+
+«Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les
+affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous
+puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds
+français... Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier
+français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes.»
+
+Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque
+c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre
+l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote,
+enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir.
+
+Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est
+de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral
+que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des
+mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui
+écrivait à Kléber: «Il nous est impossible de prétendre à une influence
+immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons
+besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires.»
+
+Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus
+soient-ils,--et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve,--ce
+à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration
+directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique),
+on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur
+laquelle toute action est souvent inopérante.
+
+On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en
+laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son
+armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des
+institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et
+les éduquer.
+
+A l’expérience, la «formule du Protectorat», qui est de faire vivre une
+souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien
+préférable; elle utilise les forces existantes; elle est plus souple,
+plus diverse, davantage adroite; elle se prête à toutes les
+transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons
+cette formule en action.
+
+Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il
+succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au
+milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou
+cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs; il y a aussi un cadi
+pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche,
+un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une
+vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes--plus exactement d’hommes
+d’armes--indigènes. Quel personnel français plus considérable ne
+faudrait-il pas pour administrer directement une telle population!
+
+Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux
+organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la
+police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les
+surveillant et en les stimulant sans cesse.
+
+Des affaires importantes assaillent le contrôle: litiges immobiliers,
+crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout
+semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti
+pris, tels cheikhs ont été circonvenus; les faux témoins abondent, les
+pots-de-vin ont circulé.
+
+L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a
+recours à son entourage: chaouch et mokhaznis; là il est également
+trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du
+pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire; les
+troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui
+s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste
+l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations; c’est
+la conspiration des ténèbres.
+
+Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des
+décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled,
+interrogera les gens; les langues se délieront, la confiance de certains
+ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans
+interprète.
+
+S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par
+les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour
+obtenir des sanctions; il exigera la cassation des chioukhs,
+l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis
+menteurs et vénaux.
+
+Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples
+bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de
+la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette
+attention toujours tendue, la vieille et très simple administration
+indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne
+gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle
+s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par
+aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un
+animateur et un bon surveillant.
+
+Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de
+gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés
+sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur
+prestige moral, accru par une sourde et passive opposition?
+
+Le caïd, seul, connaît bien sa tribu; il y est né; il y a passé son
+enfance et sa jeunesse; il est au courant de tous les tenants et
+aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts; par
+ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il
+est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants
+d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et
+qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout
+désordre survenant à l’improviste; il est caution de tout événement qui
+peut surgir en sa tribu.
+
+Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre; nous consolidons son pouvoir,
+nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos
+désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie
+à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles
+s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir.
+
+En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et
+impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport
+d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces
+les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat: «Le _cheikh_
+nous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et le
+_fellah_ parce que nous le protégeons contre son cheikh.»
+
+La suzeraineté nous demeure tout entière; elle s’avère par les faits.
+
+Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les
+détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction,
+sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie.
+C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails
+que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très
+grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans
+appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le
+contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il
+les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de
+territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe
+est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le
+couvert du caïd; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste
+est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le
+pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par
+cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du
+contrôle; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les
+prisonniers aux corvées qu’il juge utiles; pour le peuple, c’est donc
+lui le «surcaïd». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en
+rend pas responsable le contrôleur; elle dit, quant à elle: «Il ne
+savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est
+sans le savoir.» L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort
+élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à
+l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux
+autorités indigènes locales toute leur responsabilité.
+
+ * * * * *
+
+La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi
+d’exécution, celle qui va saisir et corriger.
+
+C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité
+arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la
+lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des
+administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité.
+
+On sait que, jusqu’à la loi du 15 juillet 1914, les administrateurs de
+commune mixte étaient habilités à condamner l’indigène, sur l’heure et
+sans appel, à des peines disciplinaires minimes: 1 à 15 francs d’amende,
+un à cinq jours de prison, s’il se rendait coupable d’infractions
+déterminées: propos tenus contre l’autorité, trouble sur les marchés,
+garde d’armes non déclarées, refus d’obtempérer aux réquisitions,
+mauvaise volonté manifeste dans le paiement de l’impôt, refus d’aide en
+cas de calamités publiques, etc. En somme, l’administrateur possédait,
+dans une faible proportion, les anciens pouvoirs de justice arbitraire
+et expéditive des caïds auxquels les indigènes étaient séculairement
+habitués. Pratique nécessaire: pour des populations rudes encore et qui
+ne peuvent comprendre ni même concevoir nos subtilités juridiques, «la
+réponse à une infraction doit avoir la soudaineté d’un réflexe». Cette
+justice immédiate, vraiment patriarcale d’origine, appliquée avec
+modération, gênait infiniment moins l’indigène, par sa simplicité, que
+sa comparution devant un tribunal souvent lointain, la perte de temps
+qu’elle entraîne, les obligations d’une procédure compliquée et, pour
+lui, inintelligible. D’ailleurs, l’intervalle entre la faute commise et
+la sanction encourue affaiblit l’efficacité de celle-ci. Enfin
+l’indigène ne respecte le chef que s’il sait qu’il a le droit de sévir,
+et de sévir sans intermédiaire ni formalités.
+
+Pour les esprits qui saisissent seulement le concret, il existe ainsi
+une notion simple et forte de l’autorité. Le mot «hakem» (savant, en
+arabe) en est venu à exprimer par analogie l’idée d’habile à statuer, à
+gouverner.
+
+Comme on l’a dit très justement, l’administration des masses musulmanes
+a toujours reposé sur le concept d’autorité arbitraire, dans de
+certaines limites, du chef, chef naturel de même religion ou de même
+race, ou chef européen imposé par la conquête.
+
+Jules Ferry écrivait des Arabes, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un
+rapport demeuré fameux: «Ils n’entendent rien à la séparation des
+pouvoirs, mais ils ont au plus haut degré l’instinct, le besoin, l’idéal
+d’un pouvoir fort et juste.» Ce fut cependant au nom du principe de la
+séparation des pouvoirs que les adversaires de ce régime de l’indigénat
+obtinrent la suppression de ces attributs disciplinaires décriés; ils
+avaient pu donner lieu à des abus autrefois, lorsque le recrutement des
+administrateurs offrait moins de garanties et qu’ils étaient moins
+contrôlés qu’aujourd’hui; mais, strictement réglementés, ils étaient
+nécessaires.
+
+Il semblait que le législateur, devant la vague appréhension qu’il
+commettait une erreur, reculait au dernier moment devant son
+application, puisque, en votant la loi, il spécifiait qu’elle
+n’entrerait en vigueur que cinq ans après sa promulgation. L’échéance
+arrivée, sans que le Parlement ait eu le temps d’examiner à nouveau la
+question, les administrateurs furent désarmés au moment précis où leur
+pouvoir et leur prestige auraient dû, plus que naguère, être
+incontestés, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, dans tout le
+trouble et la fermentation qui suivent les grands cataclysmes prolongés.
+Les mauvais éléments de la population eurent toute licence, au grand dam
+et mécontentement de la majorité honnête et paisible.
+
+Pour comble, la loi du 4 février 1919, qui étendait le droit de vote à
+plus de 400.000 indigènes, les assimilant aux citoyens français, leur
+permettait l’acquisition des armes sans autorisation préalable ni
+contrôle. Ainsi, par le jeu convergent de ces textes, on armait les
+indigènes, dont les esprits s’agitaient à la suite des événements
+formidables de la guerre, et on supprimait, d’autre part, la seule
+barrière immédiate et efficace qui pouvait, en les surveillant de près,
+les contenir. Les conséquences d’une expérience sociale réalisée dans de
+telles conditions, vu le milieu, les hommes et les circonstances, ne
+pouvaient être que désastreuses.
+
+Les indigènes, que les hauts prix d’achat des denrées agricoles et les
+salaires élevés pratiqués pendant la guerre avaient muni d’argent, se
+ruèrent littéralement sur les boutiques d’armuriers et se rendirent
+acquéreurs de fusils, carabines et revolvers--mirifique fruit défendu!
+D’autre part, leurs compatriotes, venus en France pour y travailler, ne
+rentraient en Algérie qu’avec des armes; les démobilisés n’oublièrent
+pas les couteaux de tranchée et les grenades. Enfin, les uns et les
+autres pratiquèrent presque ouvertement le commerce des armes, les
+cédant avec bénéfice à ceux, non électeurs, qui n’avaient pas le droit
+d’en posséder. Or, comme on l’a remarqué très bien, «l’indigène qui a
+des armes n’a qu’un désir: celui de s’en servir, et il s’en sert pour le
+plaisir, même quand rien ne l’y pousse, ni la haine, ni le désir de
+vengeance, ni la famine». En lui vit la vieille mentalité atavique
+berbère des gens pour qui le _baroud_ est à la fois la garantie la plus
+sûre et l’_ultima ratio_ même des particuliers. Aussi bien, désormais,
+les querelles privées ou les rivalités de çofs se liquidèrent-elles au
+milieu des coups de feu; l’on éteignit des rancunes ainsi de façon
+définitive. Enfin, le malaise général causé par la grande guerre, la
+faible organisation de la police rurale et la crise d’autorité
+généralisée et provoquée, donnèrent au brigandage une extension
+illimitée. On vit les trains dévalisés après une attaque à la grenade,
+des autobus pillés, des troupeaux razziés, des fermes enlevées de haute
+main par des bandits masqués. Depuis un demi-siècle on n’avait pas
+assisté à un tel déchaînement de crimes; en 1919, le nombre des
+attentats subit une augmentation de 3.390 sur le chiffre de 1918.
+
+Les indigènes ne comprenaient rien à cette subite carence de l’autorité.
+A ce sujet, une anecdote, rapportée par M. Thomson, est, plus que tout
+commentaire, suggestive: «Quand les pouvoirs disciplinaires ont disparu
+dans la Haute-Kabylie, à Fort-National, les djemâas, le conseil des
+anciens des différentes communes, au bout de quelques mois, sont venues
+trouver l’administrateur et lui ont dit: «Tu n’a plus d’autorité; tes
+pouvoirs ont disparu. Les infractions et les délits augmentent tous les
+jours et d’une façon absolument inquiétante. Cela ne peut pas durer.
+
+«--Mais il y a le juge de paix, répond l’administrateur.
+
+«Le juge de paix, les témoins; non, ce n’est pas cela! Quand une faute
+est commise, il faut frapper tout de suite le délinquant. Il n’est pas
+nécessaire de frapper très fort, mais il faut que la répression soit
+immédiate. Nous te prévenons que, puisque tu n’as pas les pouvoirs
+disciplinaires, nous allons faire revivre les Kanouns, c’est-à-dire les
+vieux usages, les vieilles pénalités berbères dont les djemâas
+frappaient les délinquants.»
+
+«Et malgré les observations et les protestations de l’administrateur
+disant qu’on n’avait pas le droit d’appliquer les Kanouns, on les a fait
+revivre, et cela avec l’assentiment de la population kabyle. Ceux qui
+sont ainsi frappés s’inclinent. Et cela a duré tant que les pouvoirs
+disciplinaires n’ont pas existé![17]»
+
+ [17] _Officiel_, 1920. Discours Thomson, p. 4074.
+
+On ne s’étonnera pas que beaucoup d’indigènes, en présence de ces
+prétendues garanties qu’on leur fournissait et qui les obligeaient à
+faire parfois 50 ou 60 kilomètres pour aller devant le juge de paix,--au
+lieu de verser _de plano_ 10 francs d’amende ou de coucher deux nuits à
+la boîte,--aient cru, dans la candeur de leur âme, qu’une telle
+complication inusitée, loin de constituer une réforme en leur faveur,
+était bel et bien une pratique résultant de l’état de siège, une
+sévérité du Gouvernement[18].
+
+ [18] _Officiel_, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur
+ 120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances; d’où rôles
+ encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients.
+
+Il était temps de réagir contre un état de choses aussi fâcheux. La loi
+du 4 août 1920 apporta une restriction sérieuse à la détention des
+armes; néanmoins le mal était fait, car des milliers d’armes étant en
+circulation, il fut bien difficile d’en récupérer beaucoup. D’autre
+part, le rétablissement des pouvoirs disciplinaires, demandé non
+seulement par les colons mais par la partie saine de la population
+autochtone, fut vite chose faite. En somme, la légèreté du législateur
+avait institué une sorte d’essai en matière sociale; on en vit les
+fruits: ébranlement du prestige français, augmentation de la criminalité
+et, par suite, exode de nombreux colons fuyant le bled et vendant à des
+indigènes leurs propriétés insuffisamment protégées[19]; d’où recul
+dangereux de la colonisation française dans un pays de peuplement, à la
+fois dommage politique et économique, régression.
+
+ [19] Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes
+ d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens
+ s’élèvent à 13.516.000 francs; celles consenties par les Européens
+ aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu
+ l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de
+ faits venait justifier leurs appréhensions. _Officiel_, 1920.
+ Discours Thomson, p. 4072.
+
+Tels sont les résultats d’une idéologie politicienne contre laquelle le
+Parlement semble, heureusement, et pour un temps tout au moins, prémuni.
+
+ * * * * *
+
+La souveraineté appartenant de droit à la race conquérante, c’est à elle
+de prouver, par la valeur de ses agents, qu’elle est digne de l’exercer.
+Le prestige est l’élément le plus sûr de toute domination. La métropole
+doit envoyer dans les pays musulmans soumis à son empire une élite de
+fonctionnaires. Le musulman, très sensible aux dons extérieurs, au
+maintien, à l’_habitus corporis_, l’est aussi très vivement aux qualités
+morales et à la dignité de la vie, au désintéressement et à l’équité
+surtout, qu’il prise d’autant plus fort qu’il les rencontre plus
+rarement autour de lui.
+
+C’est donc une sorte de contre-sens que d’aliéner une part de cette
+souveraineté, en admettant même dans de faibles proportions, aux
+fonctions d’autorité et de contrôle des représentants de la race
+conquise. Dans l’Inde, un act de 1833, voté par le Parlement, édictait
+qu’«aucun natif ne pouvait être écarté de n’importe quel poste». La
+volonté de la métropole, bien que confirmée avec des modifications par
+une loi de 1853, une proclamation de la reine Victoria de 1858, enfin
+une autre loi de 1870, se heurta toujours à la résistance du Gouverneur,
+lequel, vivant au contact de la réalité, sentait tous les dangers qui
+pouvaient surgir de cette porte entre-bâillée. Le fonctionnaire européen
+d’autorité est avant tout l’interprète de la politique de son pays, ce
+que ne sera jamais le fonctionnaire d’origine indigène, théoriquement
+muni des mêmes pouvoirs; il est aussi l’intermédiaire entre le peuple
+conquérant et le peuple conquis, l’éminent départiteur entre les
+exigences de l’un et les aspirations de l’autre. Il doit donc posséder
+le don impérial par l’effet d’une tradition devenue instinct. Les
+Anglais sont tellement imbus de ce principe essentiel, nonobstant la
+concession platonique et sans effet pratique qu’on vient de signaler,
+qu’ils vont plus loin: une règle non écrite, mais fidèlement suivie, de
+leur politique--analogue à celle qui a écarté jusqu’à ce jour chez nous
+les Israélites de la carrière diplomatique--veut que les postes
+d’autorité du _Civil Service_ ne soient dévolus qu’aux Anglais, sinon
+nés, tout au moins élevés en Angleterre. Des Anglais, nés dans l’Inde de
+parents anglais et ayant reçu leur éducation dans la colonie, seront
+toujours écartés des hautes fonctions de contrôle et de direction[20].
+
+ [20] J. Chailley. _L’Inde britannique_, p. 469. L’auteur, après avoir
+ signalé le fait, ajoute: «Il leur aura manqué de vivre dans le vieux
+ pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de
+ s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse
+ originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son
+ puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur
+ intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les
+ classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la
+ direction des masses et remet le sort du pays; elle se défiera de
+ leur conscience et de leur caractère.»
+
+ En un mot, la métropole redoute la déformation morale et
+ intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et
+ indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous,
+ éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives
+ tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur
+ adolescence et une partie de leur jeunesse en France.
+
+ * * * * *
+
+«Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur.» Il est aussi
+un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser
+aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle
+en devienne illusoire.
+
+En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs
+les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se
+réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés: les grands chefs en
+usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction
+ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec
+leurs garnisons.
+
+C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur
+lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige.
+
+Ce qu’on a appelé politique «des grands caïds» en Afrique du Nord, et
+plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond
+heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données
+logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique
+d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment,
+qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation
+en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi: la nation
+conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de
+l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très
+étendue dans leur rôle militaire et de haute police; en échange des
+efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des
+leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs
+pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et
+consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en
+Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte.
+
+Une sorte de contrat tacite--_do ut des_--lie le chef indigène au
+gouvernement protecteur; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance
+administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du
+caïd; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et
+étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend.
+
+Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le
+lieu,--pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions
+vidées de troupes,--rend de précieux services. Simple mesure
+d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie.
+
+Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène,
+devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure
+les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au
+malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu
+de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque
+l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre.
+
+On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en
+arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne
+pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez
+aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes.
+
+Si ce n’est que ces «seigneurs» parfois chassent au faucon et logent
+dans des demeures fortifiées,--ce qui n’est qu’une analogie de
+surface,--aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état
+social où ils vivent et celui de la féodalité.
+
+Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge:
+une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à
+vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par
+l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel
+et souvent s’opposant à lui; la chevalerie, la naissance des
+institutions communales, bref tout un échafaudage social dont
+l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie.
+
+Ajoutons qu’en fait ces grands «feudataires» ont accédé à un pouvoir de
+date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont
+favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début
+du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui
+ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation
+est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de
+transformer un simple état de fait en un état de droit.
+
+ [21] Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif
+ pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le
+ fameux château-fort de Telouet, ce «Coucy» de l’Atlas, bâti en pisé,
+ a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au
+ plus; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt
+ ans.
+
+La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats
+pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition; il
+serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger.
+Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre
+établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui
+ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête: la
+manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis
+l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire; il a réagi; la
+situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et
+s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables;
+point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un
+djich ou de le fuir; les tribus voisines ne viendront pas, sous le
+moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres; les voleurs
+sont châtiés; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes
+commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur.
+Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation.
+
+Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son
+respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le
+vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus:
+mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré
+de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle
+rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer
+parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct;
+le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin; le juif qui le
+guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne
+le moyen d’en jouer à son profit.
+
+Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà
+partis; la peur des sanctions a faibli; les sanctions elles-mêmes, en
+pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en
+tardant; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de
+leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles
+échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la
+domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure
+importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne
+de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète
+comme une faiblesse[22].
+
+ [22] Voir note III à la fin du volume.
+
+Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles
+ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les
+anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire
+supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme,
+excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut
+être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette «jeunesse
+des écoles», recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit
+devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou
+d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes
+excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il
+cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente? Dès
+qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans
+nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de
+musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est
+abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de
+l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux; si on les
+remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même
+observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts
+fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à
+flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents
+métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire
+leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet? On ne pratique plus les
+sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui
+ont cessé de plaire ou abusé: on ne les charge pas de chaînes, on ne les
+laisse pas mourir au fond d’un silo; surtout, on ne confisque plus, on
+révoque seulement; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la
+mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que
+pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes
+fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout
+bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition.
+
+Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs,
+des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans
+les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une
+ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la
+dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu,
+sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son
+existence.
+
+Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et
+obscur. Faut-il s’en étonner? C’est la rançon d’une évolution trop
+rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus
+vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de
+niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise
+d’accommodation.
+
+C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que
+la conquête a été plus facile; des habitudes mentales ne se déploient
+plus qu’avec gêne dans leur cadre familier; en un mot, il s’est produit
+une sorte de déracinement sur place.
+
+Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se
+retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus
+accessibles: les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage;
+les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches
+élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il
+trouve un terrain où croître.
+
+Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se
+dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe
+pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le
+terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il
+y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et
+l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un
+empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient
+faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient
+puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu,
+dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les
+circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très
+exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le
+Châtelier, «beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel
+s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une
+structure générale et complète[23]». Partant, nul patriotisme à
+proprement parler; la résistance à l’envahisseur est le fruit du
+fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie.
+
+ [23] _Revue du Monde musulman_, septembre 1910.
+
+Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en
+organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature
+intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses
+rouages; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va
+d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli
+les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y
+a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux; et Allah sait si
+le Marocain s’est mis furieusement à voyager! Pour ses 30 ou 40 francs,
+il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway.
+Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies
+chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an,
+ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir; à
+l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des
+esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a
+familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases,
+avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des
+Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des
+consuls, ne se représentait pas très clairement les différences
+nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à
+devenir plus claire. A la _eddoula_, collectivité imprécise, s’oppose
+maintenant la _gens_ ou nation; _gens_ est le mot latin importé par les
+Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à
+l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi
+que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de
+monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi
+constitutionnel; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption
+pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un
+makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien
+d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une
+physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses
+habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus
+facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait
+un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État.
+L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de
+tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie,
+province turque, pas davantage.
+
+Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans
+l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise
+qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais
+certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national,
+d’abord confus et vague, un terrain favorable.
+
+Prenons garde alors qu’il ne se fortifie, en effet, et ne s’enrichisse
+du sentiment, demeuré toujours vivace, quoique assoupi, dans les classes
+populaires, de la profanation que le chrétien, par sa présence, fait
+subir à la terre d’Islam. Le vieux mythe de son départ inéluctable
+reviendra sous mille formes, y compris celle de la légende du sabre de
+Sidna Ali qui, jaillissant du ciel, doit faire sauter, d’un seul coup de
+revers balayant le sol, les têtes des infidèles.
+
+Le pays est alors mûr, si l’on n’y prend garde, pour des troubles, des
+soulèvements ou tout au moins de brusques sursauts.
+
+ * * * * *
+
+Le deuxième stade de la conquête, le moins brillant sans doute, mais le
+plus délicat, c’est de prévenir cette crise presque fatale et de
+l’apaiser avant qu’elle ne s’envenime.
+
+Il ne faut pas concevoir la pacification en pays d’Islam sous la forme
+exclusive d’une ombre teintée ou hachurée qui s’avance peu à peu sur la
+carte, c’est-à-dire comme une simple occupation militaire après laquelle
+il n’y a plus qu’à administrer sans péril et sans gloire.
+
+La conquête est une conception dynamique; plusieurs années après le
+silence imposé aux coups de fusil, elle doit se poursuivre encore et se
+maintenir en adaptant.
+
+Il n’y a aucun inconvénient à ce que nous fassions une large publicité à
+notre libéralisme ingénu et souvent médiocrement heureux à l’égard de
+l’Islam. Il permet des discours et des manifestations; c’est merveille.
+Mais il importe aussi que le _Memento tu regere_ soit une formule
+toujours présente à l’esprit d’un peuple colonisateur. Le sens et comme
+l’instinct de l’_imperium_ ne doit jamais l’abandonner.
+
+Une tutelle peut être souple, bienveillante et juste, mais ces qualités
+n’excluent pas la vigilance et la fermeté; elle doit aussi prévoir et
+diriger. Protéger et conduire vont de pair.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES BIENFAITS NÉCESSAIRES
+
+ Il se peut que vous ayez de l’aversion pour ce qui vous est
+ avantageux et que vous désiriez ce qui vous est nuisible. Dieu,
+ seul, sait ce qu’il vous faut, et vous, vous l’ignorez.
+
+ _Coran_. Sourate de la Vache.
+
+ En gouvernant les races orientales, la première pensée doit être
+ de faire ce qui est bon pour elles, mais non pas nécessairement
+ ce qu’elles croient qui leur est bon.
+
+ Lord Cromer
+ (_Political and Litterary Essays_, p. 25).
+
+
+Un voyageur se promenait un jour--c’était avant la guerre--avec un vieux
+résident du Maroc sur le chemin de ronde entourant la citadelle de
+Mazagan, d’où l’on domine la mer, le bled et la ville. En considérant
+ces lourdes tours, ces murailles formidables, tout l’appareil puissant
+d’une construction féodale d’Occident, il les comparait à nos
+baraquements de la garnison, en planches et têtes ondulées, qu’on
+apercevait au loin, si mesquins, si fragiles, et il disait à son
+compagnon: «Vous me rappeliez tout à l’heure que la masse populaire du
+Maroc, ainsi d’ailleurs que tout groupement islamique encore fruste,
+envisage l’installation des chrétiens sur le sol moghrébin comme une
+épreuve envoyée par Dieu et, comme telle, ayant forcément son terme. Ne
+croyez-vous pas qu’elle ne fasse ici un rapprochement, guère à notre
+avantage, entre ce château fort énorme, bâti comme pour l’éternité par
+les Portugais, symbole, semble-t-il, d’un véritable établissement, et
+les faibles abris de nos soldats qu’un rien peut détruire? N’en
+tire-t-elle pas conjectures défavorables sur la précarité de notre
+occupation?
+
+Les Portugais, au bout d’un siècle, songe-t-elle, durent abandonner ces
+orgueilleux Alcazars; toute autre entreprise des chrétiens n’est-elle
+pas vouée au même sort?
+
+«--Il est possible, répondit l’interlocuteur, mais remarquez aussi les
+différences. Les Portugais s’accrochaient à ce rivage; ils ne
+pénétraient pas dans le pays, sinon pour piller et asservir; eux, ils
+campaient vraiment dans leur citadelle; nous sommes installés dans nos
+baraques; nous ne molestons pas les habitants et les laissons vivre à
+leur guise; en assurant la sécurité qui permet l’aisance, nous faisons
+qu’ils éprouvent dans leur pays même un mieux-être qu’ils ignoraient
+auparavant; les captant par les liens de l’accoutumance, nous forçons en
+tout cas à sommeiller, si nous ne parvenons à l’effacer, cette idée d’un
+exode futur de l’occupant. Ce qui importe avant tout, ce n’est pas
+l’allure extérieure de l’établissement, c’est la manière dont il est
+conçu et poursuivi...»
+
+Pour qu’une conquête européenne en pays d’Islam soit durable et vraiment
+féconde, elle doit se justifier moralement par les avantages de toute
+sorte qu’elle apporte au pays conquis.
+
+La conquête n’acquerra sur ce terrain nouveau des racines profondes
+qu’en réalisant chez l’indigène l’implantation d’habitudes nouvelles et
+en s’efforçant de les maintenir.
+
+La résistance brisée, il s’agit de rendre la soumission définitive, et
+c’est alors qu’interviennent utilement les procédés de pénétration
+pacifique; ils sont le grand secret grâce auquel l’occupant, d’abord
+subi, est jugé supportable, puis devient par sa présence et l’effet de
+sa domination la source de bénéfices certains.
+
+ * * * * *
+
+Il faut donc donner aux musulmans ce qu’ils réclament raisonnablement et
+qui correspond à leurs besoins et à leur mentalité.
+
+D’abord la liberté religieuse et le respect de toutes les institutions,
+coutumes et rites confessionnels.
+
+Encore que la cause paraisse entendue, il faut y insister pour en saisir
+l’énorme importance. La convention d’Alger du 5 juillet 1830, signée du
+général Bourmont, mentionne expressément que la religion musulmane
+restera libre[24].
+
+ [24] L’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté
+ des habitants de toutes classes, leur religion leurs propriétés,
+ leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte. Leurs
+ femmes seront respectées. Le général en chef en prend l’engagement
+ sur l’honneur. Au camp, devant Alger, le 5 juillet 1830.--Hussein
+ Pacha, comte de Bourmont.
+
+Cet engagement fut respecté à la lettre, c’est-à-dire que les fidèles
+continuèrent comme devant à se rendre à la mosquée. Mais, dans son
+esprit, on le suivit assez médiocrement.
+
+On incorpora d’office les habous ou fondations pieuses au domaine, ce
+qui était altérer de façon grave l’intention des donateurs et créa un
+froissement très profond dans les âmes musulmanes.
+
+Dernièrement encore, en Tunisie, on a pu voir combien la matière était
+délicate, lorsqu’il fut question d’assurer la vivification des terres
+habous incultes au profit de la colonisation: des manifestations eurent
+lieu, l’opinion indigène s’émut de cette innovation pourtant discrète et
+entourée de ménagements et de garanties. A la pensée de voir toucher, de
+si peu que ce soit et dans un but d’utilité publique, à la routine d’une
+institution séculaire, le fanatisme s’éveilla.
+
+Une autre atteinte détournée à la liberté religieuse en Algérie fut
+celle qui réduisit les pouvoirs des cadis, juges religieux, en faisant
+passer à la juridiction française nombre de leurs attributions les plus
+essentielles. L’indigène, qui réclame une justice prompte, sans
+complications ni formalités, d’homme à homme, pourrait-on dire, est à la
+fois déçu et troublé par tout notre appareil judiciaire aux auxiliaires
+multiples et d’ailleurs onéreux.
+
+«Nous voulons être régis, disent-ils, par la loi de l’Islam qui est
+d’essence divine. La religion nous fait un devoir de nous y conformer;
+nous ne pouvons accepter une loi qui porte atteinte à nos croyances[25].
+
+ [25] Rapport de la mahakma d’El Milia lors de la consultation des
+ cadis sur la codification de la loi musulmane, 1906.
+
+«Depuis 1830, exposa en 1914 M. Lutaud à la tribune de la Chambre,
+jusqu’à ce jour, nous n’avons pas cessé une heure d’enlever aux cadis,
+morceau par morceau, toutes les attributions qu’ils avaient, malgré les
+protestations et les plaintes des indigènes qui veulent être jugés par
+les hommes de leur race, de leur culte, de leur langue, de mêmes
+habitudes mentales.»
+
+Vingt ans auparavant, M. Jules Cambon s’était fait l’écho des mêmes
+plaintes: «Nous avons dit aux indigènes que nous leur donnerions une
+justice moins coûteuse et plus sûre que celle des cadis, et il se trouve
+qu’ils ne voient jamais la fin non seulement de leurs procès civils,
+mais encore de leurs procès criminels. La procédure rend souvent la
+justice plus coûteuse que ne le pouvaient faire les concussions de
+certains magistrats musulmans, et les indigènes ne font pas la
+différence entre le prix d’une justice concussionnaire et le prix d’une
+justice procédurière[26].»
+
+ [26] Jules Cambon. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918, p.
+ 63.
+
+Les constatations de M. Jules Cambon venaient elles-mêmes quelque
+cinquante ans après celles de Tocqueville, dont le beau rapport du 24
+mai 1847 sur les crédits extraordinaires demandés par l’Algérie est
+empreint d’un si haut esprit politique. Le mal de notre opposition
+dangereuse, bien que passive en apparence, au libre exercice de l’Islam,
+y était pour la première fois nettement signalé.
+
+«Autour de nous, écrivait-il, les lumières se sont éteintes, le
+recrutement des hommes de loi et des hommes de religion a cessé,
+c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus
+misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle
+n’était avant de nous connaître.» Et il ajoutait: «Ne forçons pas les
+indigènes à venir dans nos écoles, mais aidons-les à relever les leurs,
+à multiplier ceux qui enseignent, à former des hommes de loi et des
+hommes de religion, dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se
+passer que la nôtre.»
+
+«Les passions religieuses que le Coran inspire nous sont, dit-on,
+hostiles, et il est bon de les laisser s’éteindre dans la superstition
+et dans l’ignorance, faute de légistes et de prêtres. Ce serait
+commettre une grande imprudence que de le tenter. Quand les passions
+religieuses existent chez un peuple, elles trouvent toujours des hommes
+qui se chargent d’en tirer parti et de les conduire. Laissez disparaître
+les interprètes naturels et réguliers de la religion, vous ne
+supprimerez pas les passions religieuses, vous en livrerez seulement la
+discipline à des furieux et à des imposteurs[27].»
+
+ [27] Tocqueville signalait dans son magistral rapport un mémoire du
+ général Bedeau faisant connaître qu’à l’époque de la conquête en
+ 1837 il existait à Constantine des médersas réunissant de 600 à 700
+ élèves. Dix ans plus tard, le chiffre des étudiants était réduit à
+ 60 et celui des msids (écoles primaires musulmanes), de 90 passait à
+ 30.
+
+ On réagit contre le mal signalé par Tocqueville par le décret du 30
+ septembre 1850 qui reconstituait les médersas pour former des
+ candidats aux emplois dépendant des services du culte, de la
+ justice, de l’instruction publique et des bureaux arabes.
+
+Il paraît donc à peu près certain que la décadence des institutions
+musulmanes et, d’autre part, le médiocre succès de nos tentatives pour
+les réorganiser sous notre égide, ont provoqué, dans la deuxième partie
+du dix-neuvième siècle et jusqu’à nos jours, une exaltation populaire du
+sentiment religieux d’autant plus forte que celui-ci, sans être
+persécuté à proprement parler, se trouvait à tout le moins comprimé.
+
+D’où cette extraordinaire floraison dans toute l’Afrique du Nord du
+culte maraboutique, avec ses zaouïas et ses khouans, dont l’évident
+résultat fut de renforcer la solidarité musulmane, grâce au réseau serré
+et sans cesse accru de ses relations. «Dans le passé de l’Islam, note
+Jules Cambon, tous les pouvoirs établis ont été les adversaires de ces
+prédicateurs antisociaux, et c’est là qu’apparaît la faute que nous
+avons commise en détruisant à peu près consciemment toutes les forces
+sociales qui pouvaient subsister dans le monde musulman, parce que ces
+forces sociales, par leur nature même, étaient hostiles à ces forces
+religieuses indisciplinées.»
+
+C’est une grave erreur de croire qu’à notre contact la religion
+musulmane disparaît lentement. Elle a tendance, au contraire, à se
+raidir dans ses rites essentiels et à prendre davantage conscience
+d’elle-même en s’opposant à une religion voisine. Les élections d’Alger
+en 1919 nous ont encore une fois montré l’influence effective des
+marabouts et des sociétés secrètes ainsi que la répugnance de la masse
+musulmane à dessiner la moindre manifestation orientée dans le sens
+d’une européanisation éventuelle. Les Jeunes-Algériens ne sont encore
+qu’une minorité infime auprès des Vieux-Croyants.
+
+La religion musulmane est donc un fait majeur, dominant toutes les
+réactions sociales des peuples où elle règne en maîtresse. Aucune de ses
+manifestations ne doit être négligée. Elle est une force puissante et,
+en face de l’Europe, une force ennemie; ennemie des mœurs, des habitudes
+politiques, de la présence même de l’étranger impie et exécré.
+
+La surveiller, mais sans paraître y toucher, dériver habilement les
+tentatives et les efforts de ses fidèles les plus ardents, avec
+infiniment de mesure et de discrétion; la conserver pour mieux
+l’endormir, devient une nécessité impérieuse pour toute nation
+européenne exerçant une domination en pays d’Islam.
+
+L’exemple de l’œuvre accomplie au Maroc peut être utilement cité. Ne
+rien changer en apparence; laisser subsister toutes les manifestations
+extérieures auxquelles le peuple des villes et des campagnes tient tant,
+qu’elles soient orthodoxes ou simple vestige des anciens rites païens ou
+magiques (procession d’Aïssaouas, carnaval de l’Achoura, moussems ou
+pèlerinages locaux); augmenter sans ostentation l’éclat des grandes
+fêtes traditionnelles (Aïd el Kebir, Aïd Seghir, Mouloud) par la
+reviviscence des protocoles anciens, par des gratifications données à
+nos serviteurs ou à nos fonctionnaires indigènes; interdire aux
+Européens, pour éviter tout incident, l’entrée des mosquées, bref
+montrer que notre présence ne gêne en rien les traditions du passé, même
+les plus infimes; au contraire que, grâce à la paix et à la sécurité
+revenues, les cérémonies diverses attirent davantage d’adeptes et de
+plus loin, en un mot et pour tout résumer: _quieta non movere_, il y a
+les grandes lignes d’un programme jusqu’ici appliqué avec succès et à
+quoi rien ne semble devoir être changé[28].
+
+ [28] Voir note IV à la fin du volume.
+
+On peut en outre s’efforcer d’acquérir, par le jeu de l’intérêt, la
+neutralité, sinon la bienveillance des personnages religieux,
+professeurs ou lettrés, au moyen d’offrandes ou de sinécures adroitement
+distribuées par l’intermédiaire d’un organisme indigène, afin de ménager
+des susceptibilités d’ailleurs légitimes.
+
+Par contre-partie de cette attitude favorable, il sera opportun
+d’exercer un simple droit de regard sur l’enseignement musulman, de
+manière qu’il ne devienne pas un foyer de fanatisme et de haine contre
+le conquérant.
+
+La réorganisation des habous au Maroc, suivant les principes
+traditionnels en vigueur autrefois et que les malheurs des temps avaient
+seuls effacés, peut être proposée comme un modèle des bienfaits du
+Protectorat en matière de politique religieuse.
+
+Durant la période de confusion et d’extrême anarchie qui précéda
+l’installation du Protectorat au Maroc, les biens habous furent
+dilapidés. L’exemple venait de haut: sous le règne des deux derniers
+sultans, leur entourage immédiat, les vizirs, les conservateurs ou
+nadirs pratiquèrent avec un entrain remarquable les détournements, les
+destructions d’archives et toutes collusions utiles pour s’approprier
+les fondations pieuses ou en trafiquer.
+
+Les revenus des habous destinés à alimenter les budgets du culte, de la
+justice et les bourses d’étudiants étaient devenus dérisoires; aussi les
+mosquées tombaient-elles en ruines; les médersas se vidaient et les
+cadis, non appointés, se rattrapaient sur le disponible des
+justiciables.
+
+L’objectif du Protectorat fut, en suivant simplement le droit légal et
+coutumier indigène, de remettre sur pied toute une administration
+naguère organisée suivant ses principes traditionnels, en la contrôlant.
+Notre venue et notre action ayant eu pour résultat de faire cesser la
+gabegie et le gâchis furent considérées en ce domaine comme un événement
+heureux par l’opinion indigène.
+
+Le rôle du conquérant chrétien, en l’occurrence, fut celui de l’esprit
+caché qui meut tous les ressorts; ceux-ci agissent, on ne voit qu’eux,
+l’impulsion qui les anime est invisible.
+
+Certains s’étonnent que, malgré cette attitude si amicalement libérale,
+davantage: digne et respectueuse envers la religion des musulmans, nous
+ne soyons pas aimés d’eux, tout au moins en Islam primitif. On oublie
+qu’il est déjà bien beau que nous soyons tolérés.
+
+Dans le horm de Moulay-Idriss, à Fez, il y a quelque quinze ans, il
+était de coutume de dire que les bêtes de somme, les juifs et les
+chrétiens ne pénétraient pas.
+
+Ces derniers ont forcé la consigne; aujourd’hui, touristes de toute
+catégorie circulent librement autour du sanctuaire, jetant de la porte
+vers l’intérieur un regard rapide et profane.
+
+Certes, s’ils sont attentifs, ils peuvent surprendre chez les fidèles
+qui les coudoient des visages hostiles ou une indifférence glaciale
+chargée de mépris. Dans cette étrange cuve que sont les souks de Fez,
+groupés autour de Karaouyne, Sorbonne du moyen âge musulman, les plus
+farouches instincts de lucre se mêlent aux élans de la mysticité et le
+bruit du trafic ne parvient pas à étouffer celui des prières. La
+religion, l’allure formelle de la vie, l’idéologie, tout repousse là
+l’Occidental qui passe; sur lui pèse une réprobation qu’on sent unanime.
+Mais contre lui nul prétexte n’est donné d’esquisser un geste qui soit
+un signe de révolte légitime, encore qu’en nul autre lieu peut-être de
+l’Islam ne s’aperçoive mieux la barrière infranchissable qui sépare le
+véritable musulman du chrétien, croyant ou non, et qu’il serait folle
+présomption de croire détruire un jour prochain.
+
+ * * * * *
+
+L’Islam étant dans son génie profond une puissance contraire à nos
+désirs, à nos aspirations, à nos tendances, qu’on peut apaiser et calmer
+sans songer à la réduire jamais, il est bien évident que notre intérêt
+est d’éviter, dans la mesure du possible, sa propagation chez les
+peuples soumis à notre empire.
+
+Cette politique dont l’usage a reconnu la sagesse ne fut pas toujours
+suivie. Au Sénégal, Faidherbe et ses successeurs ont cru qu’il
+convenait, pour élever le niveau des sociétés fétichistes, de favoriser
+l’expansion musulmane et la propagande de ses missionnaires. L’histoire
+si souvent sanglante de la colonie a montré les méfaits que pouvait
+causer le fanatisme chez des populations primitives.
+
+Comme on l’a justement observé, un marabout hostile est cent fois plus
+dangereux que n’est utile un marabout bienveillant.
+
+La même erreur fut suivie en Kabylie, très faiblement islamisée au début
+de la conquête et que nous crûmes civiliser, rapprocher de nous en y
+répandant l’enseignement musulman; or, nous n’eûmes pas à nous en louer.
+
+L’expérience acquise nous a servis en quelque mesure au Maroc où l’on a
+estimé très sagement que nous n’avions nul intérêt à islamiser les
+Berbères des montagnes et à changer leur xénophobie native en fanatisme
+acquis. On se garda d’y répandre l’instituteur algérien et les écoles
+franco-arabes.
+
+En dépit de cette heureuse abstention, il faut reconnaître que
+l’islamisation des Berbères se poursuit très rapidement depuis
+l’occupation française, par suite du contact politique que la conquête
+progressive du bled siba crée entre lui et l’ancien pays makhzen, très
+arabisé. L’extrême facilité des communications, l’accroissement des
+transactions font que les Berbères se mettent vite à la langue arabe en
+même temps qu’à la religion musulmane, laquelle leur est immédiatement
+accessible en leur qualité de peuples primitifs. Comme le remarque A.
+Comte: «Toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit
+évidemment s’apprécier en dynamique sociale, suivant la manière dont
+elle était habituellement entendue par les masses et non d’après le sens
+plus raffiné qu’ont pu y attacher secrètement quelques initiés.»
+
+«Depuis trois ans que je réside dans un poste de pays berbère, nous
+disait un contrôleur civil du Maroc, j’ai vu l’évolution s’accomplir
+pour ainsi dire sous mes yeux; le nombre des écoles coraniques a
+quadruplé dans les douars depuis l’occupation; celui des néophytes
+pratiquant toutes les obligations rituelles a augmenté dans les mêmes
+proportions, et les progrès continuent sans cesse.
+
+Au temps de la siba, le Berbère vivait en quelque sorte en vase clos
+dans sa tribu d’origine; ses seules relations normales avec les citadins
+s’exerçaient par le pillage des voyageurs. Actuellement, la nécessité de
+vendre et d’acheter aux gens des villes, qui circulent librement et sans
+danger dans les campagnes naguère infestées de bandits, contraint le
+Berbère à connaître la langue et même, pour n’être pas dupe dans les
+contrats, l’écriture arabe.
+
+La religion musulmane suit naturellement. Elle est la religion qui est
+la plus proche dans l’espace et la plus proche aussi dans le domaine
+moral. La paix française facilite son extension; il y a là une évolution
+presque fatale que nous ne pouvons songer sérieusement à combattre par
+des palliatifs dérisoires: création d’écoles purement françaises que
+fréquente une douzaine d’enfants, transcription en français des
+décisions de djemâas sur des registres _ad hoc_ (ce dernier procédé
+d’ailleurs irréalisable pratiquement).
+
+Enfin la religion arabe constitue-t-elle aussi peut-être pour ces
+autochtones qui ont lutté en vain contre l’envahissement de l’étranger
+une protestation intérieure, un dernier refuge, inviolable celui-là, et
+que nul ne leur arrachera.
+
+ * * * * *
+
+Après la liberté religieuse, bienfait en quelque sorte négatif mais
+capital, puisqu’il conditionne la sécurité et le maintien de notre
+établissement, la grande valeur positive qu’apporte notre venue réside
+dans l’instauration de l’ordre au moyen d’un gouvernement et d’une
+administration réguliers.
+
+Les populations musulmanes ont été caractérisées jusqu’à ce jour, tout
+au moins en Afrique du Nord, par leur longue impuissance à se diriger
+elles-mêmes.
+
+«Une réorganisation administrative dans un pays musulman n’est possible,
+écrit lord Milner dans son fameux rapport sur l’Égypte, que si elle est
+imposée du dehors... Les puissances européennes, en respectant les
+institutions séculaires pour lesquelles les populations musulmanes
+conservent un attachement religieux, peuvent en obtenir, par un contrôle
+incessant, un fonctionnement régulier et honnête.»
+
+L’exemple du Maroc vient encore naturellement à l’esprit, car il est le
+plus récent et le plus curieux. L’histoire du Maroc est celle d’une
+entité géographique et politique créant l’illusion d’un empire aux yeux
+de l’ignorance européenne, mais d’un empire où le désordre intérieur,
+existant comme la variole ou le typhus à l’état endémique, compromettait
+sans cesse l’autorité du souverain. Cet état d’anarchie n’offrait de
+rémission qu’autant que l’émir couronné montrait de l’activité et de la
+poigne.
+
+Les limites des territoires soumis s’étendaient alors pour se réduire
+aussitôt que Sa Majesté ne guerroyait plus. Le sultan et son makhzen
+(vizirs à ses côtés, caïds dans les tribus) ne faisaient qu’assurer un
+semblant de sécurité et de justice, d’ailleurs payé chèrement.
+
+L’organisation financière pouvait offrir à peu près ce tableau. Le caïd,
+institué par le sultan, après hommage pécuniaire rendu en proportion de
+l’importance de sa charge, tire de ses administrés le plus d’argent
+possible, et par tous les moyens. De l’argent ainsi récolté, il fait
+deux parts: l’une pour lui, l’autre, accompagnée d’une comptabilité
+fantaisiste, pour le Trésor, dit public. Il est bien certain qu’une
+tendance vive l’incite à arrondir la sienne et à diminuer celle du
+makhzen. Dans ce cas constaté, ou deviné seulement, l’arbitraire étant
+de règle, la destitution, l’emprisonnement et la confiscation des biens
+s’ensuivaient. Le sultan faisait convoquer le caïd à Fez ou à Marrakech,
+et, là, ces aimables surprises étaient notifiées au fonctionnaire à
+l’excessif appétit; l’exécution suivait sans délai; les «contribuables»
+dépouillés n’étaient pas remis en possession de leurs biens, mais ils
+étaient fort contents tout de même de voir la justice du sultan châtier
+le coupable.
+
+Pour éviter cette disgrâce lourde, puisqu’il y perdait à la fois sa
+fonction, sa liberté et sa fortune, le caïd s’efforçait-il de satisfaire
+aux exigences du makhzen sans trop faire tort à celles de sa propre
+avidité, en pressurant un peu davantage ses administrés? Ceux-ci,
+excédés, se soulevaient, brûlaient et pillaient la demeure du tyranneau,
+lequel était bien heureux quand, par une fuite opportune, il pouvait
+échapper à un massacre certain.
+
+Le pouvoir d’un caïd dans sa tribu sous l’ancien makhzen était un
+pouvoir absolu, tempéré cependant par deux alternatives, en cas d’abus:
+la confiscation venue d’en haut, la révolte surgie d’en bas.
+
+Le makhzen, au reçu de la nouvelle d’une sédition qui le privait d’un
+fidèle serviteur, sans autrement s’en émouvoir, acceptait d’un autre
+candidat au caïdat une forte provision, l’instituait, et le nouveau
+promu recommençait à ses risques et périls le jeu subtil de faire
+fortune sans éveiller les susceptibilités de la cour et les réactions du
+populaire. Il fallait évidemment du doigté.
+
+Le Trésor n’était constitué qu’au profit du sultan et de son entourage.
+Le pays n’en bénéficiait nullement. Les travaux publics étaient
+inexistants; aucun plan suivi et de longue haleine, d’amélioration ou
+d’utilité générale ne voyait jamais le jour.
+
+A ce régime, il n’était point surprenant que les tribus des pays de
+montagne, où les faibles armées du sultan ne pouvaient s’aventurer
+qu’occasionnellement, ne voyaient aucun avantage à reconnaître cette
+autorité du makhzen dont le poids était lourd et le bénéfice fort peu
+certain.
+
+Le particularisme des groupements berbères au rudiment d’organisation
+mi-démocratique, mi-soviétique s’accommodait à merveille de cette
+absence de joug.
+
+Un passage d’Ibn-Khaldoun traduit bien leur état d’esprit: «Une tribu
+s’avilit qui consent à payer des impôts et des contributions. Une tribu
+ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux
+humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau
+déshonorant qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux
+payer ces tributs plutôt que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet
+esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses
+droits[29].»
+
+ [29] _Prolégomènes_, 297.
+
+Moulay-Hassan, le dernier grand sultan du Maroc indépendant, passa la
+moitié de sa vie à cheval, à guerroyer dans tous les coins de son empire
+pour maintenir ses tribus dans le devoir et mater leurs velléités de
+dissidence.
+
+Après lui et Ba-Ahmed, l’extraordinaire régent de la minorité
+d’Abd-el-Aziz, à l’énergie débordante et la main de fer, tout s’écroula.
+
+L’argent rentrait mal ou pas du tout; comme les besoins devenaient plus
+grands, l’Europe voulut bien consentir des emprunts, mais à la condition
+de prendre des gages et de s’implanter. C’est ainsi que le Maroc,
+anachronisme étonnant au dix-neuvième siècle et aux portes de l’Europe,
+perdit son indépendance, qui ne lui rapportait d’ailleurs que ruine et
+confusion.
+
+Le premier soin du Protectorat français fut de mettre de l’ordre dans
+les finances, d’organiser l’impôt sur des bases rationnelles, de le
+percevoir à dates fixes et de restreindre, dans la mesure du possible,
+les motifs d’exaction.
+
+L’apport d’une sécurité véritable alla de pair avec l’assainissement du
+maquis financier. Quand notre protectorat s’est installé au Maroc qui
+venait de subir une longue période de dissolution interne et de
+troubles, où les biens et les personnes étaient sans cesse menacés,
+l’heureux effet de notre présence et de la police qu’elle comportait fut
+tel qu’il dissipa beaucoup de préventions contre la venue des chrétiens.
+Aujourd’hui, parmi le bled siba encore réfractaire, le seul argument, le
+seul apprécié en tout cas, en faveur de notre intervention dans le pays,
+est bien précisément celui de cette sécurité que nous apportons dans nos
+fourgons.
+
+Après la sécurité vient le bien-être matériel: aménagement de routes,
+par suite facilité extrême des communications, forage de puits,
+distribution d’eau, soins médicaux; bref tous les avantages que livre, à
+côté de tant de maux, la civilisation moderne. L’indigène musulman, et
+surtout au Maroc, est très utilitaire; il ne vise que le concret et ce
+qui lui sert. On l’oublie trop souvent en croyant le combler de
+bienfaits théoriques, dont il se moque quand il ne s’en sert pas contre
+nous. Il y a une quinzaine d’années, un des rares Européens qui
+habitaient une ville du Maroc, s’avisant de sortir à bicyclette, faillit
+être lynché par la population, laquelle s’émut de cet objet plus nouveau
+qu’un chameau. Peu de temps auparavant, un médecin français fut
+assassiné dans cette même ville, parce qu’on croyait qu’il était chargé
+d’installer la télégraphie sans fil, supposée source de calamités. A
+l’heure actuelle, les Marocains aisés ont leur auto, qu’ils conduisent
+parfois eux-mêmes, usent du téléphone, de la lumière électrique et de
+toutes les commodités dues au génie mécanique du roumi.
+
+Sécurité, jouissance paisible d’une paix enfin acquise et de ses divers
+agréments supposent l’exercice régulier de la justice. La justice en
+pays d’Islam est un fruit rare; d’un bout à l’autre des terres
+musulmanes, de Chiraz à Mogador, la vénalité sévit et l’arbitraire et le
+déni de justice en vue du profit; tant dans la justice pénale que dans
+la justice civile, caïds et cadis rivalisent; tout s’arrange avec de
+l’argent, au mépris de toute équité et foi jurée; ce sont combinaisons
+appelées là bakchich et ici fabor.
+
+«L’argent est un maître; il ne laisse pas de non à la parole», dit un
+proverbe chleuh du Sous. Aussi a-t-on vu avec quel empressement et
+souvent au prix de quels sacrifices les indigènes en pays de
+capitulations se précipitaient vers la protection étrangère du roumi,
+par ailleurs exécré, qui les soustrayait à la manière par trop
+intéressée de leurs juges naturels.
+
+Comme tous les peuples primitifs, Algériens et Marocains ont le
+sentiment de la justice, qu’ils sont incapables par ailleurs, livrés à
+eux-mêmes, d’exercer. Cependant, la vraie formule n’est pas de donner
+aux musulmans des juges européens, la plupart du temps ignorants à la
+fois de la loi musulmane et de son esprit, des coutumes locales, de la
+langue. Il faut leur laisser leurs juges naturels, mais soigneusement
+les choisir et les surveiller.
+
+ * * * * *
+
+L’ensemble des avantages qu’une installation européenne apporte dans un
+pays musulman peut se définir ainsi: faire vivre la société indigène
+dans son atmosphère morale traditionnelle, mais épurée de ses misères, y
+maintenir les cadres naturels, amendés et contrôlés en vue d’une
+amélioration générale des conditions de vie en usage. Cette œuvre
+nécessite, chez ceux qui ont la charge de la mener à bien, des qualités
+nombreuses et variées.
+
+Outre une grande aptitude aux idées générales par quoi l’on domine les
+détails de la besogne journalière, de la persévérance et du caractère,
+il faut en même temps une connaissance de l’indigène ne s’acquérant qu’à
+l’usage, une sympathie vers lui, un effort constant de compréhension et
+de patience, à la fois de la bonhomie et de l’énergie; en un mot, une
+gentillesse grâce à laquelle se crée le lien moral et qui est une
+qualité bien française.
+
+Le sens de l’indigène musulman est souvent difficile à acquérir; il y a
+là toute une psychologie à reconstituer pour savoir ce qui le touche et
+le séduit, ce qui le choque et le rebute, d’autre part, et qui varie
+suivant les classes sociales, les régions, les milieux ruraux ou
+urbains.
+
+Comprendre les aspirations, les vrais besoins, les faiblesses des
+populations avec qui l’on a affaire est la première démarche à
+instituer, puis faire la balance entre leurs qualités et leurs défauts,
+les tenir en main tout en évitant les tracasseries inutiles, exige une
+variété de dons qu’il n’est pas donné à quiconque de posséder en un
+jour. Asseoir son prestige d’abord par une grande dignité d’attitude et
+de vie, puis par un mélange de distance et de familiarité, de jugement
+sévère et de cordialité, dosage indispensable dans des sociétés
+sommairement hiérarchisées, tout cela est la marque d’un vrai chef.
+
+Le plus grand bienfait à accorder aux indigènes est de les pourvoir de
+chefs locaux administrateurs ou contrôleurs qui les comprennent, les
+aiment sans en être les dupes et avec lesquels ils se sentent en
+confiance.
+
+On a vu, dans les premières années du Protectorat du Maroc, comme
+autrefois en Algérie, des populations pleurer assez sincèrement le
+départ de chefs militaires ou civils qui avaient su acquérir leur
+sympathie; ces chefs étaient en général les plus justes, mais aussi les
+plus sévères et les plus énergiques.
+
+Il est donc souhaitable que le chef qui réussit, demeure longtemps au
+même poste. Le musulman n’aime pas les figures nouvelles. Si elles se
+succèdent par trop, il ne se livre plus, se replie sur lui-même; le lien
+moral se dissout, au grand dam de l’œuvre poursuivie, et il ne se renoue
+ensuite que difficilement.
+
+La cause essentielle des mésaventures espagnoles au Maroc vient de ce
+malentendu fondamental entre l’indigène et l’occupant; ce dernier
+considère l’autre comme un ennemi héréditaire; il ne fait rien pour le
+gagner après l’avoir réduit ou bien ses avances sont maladroites et
+prises en mauvaise part; il creuse le fossé au lieu de l’aplanir; il
+heurte sans cesse le soumis de la veille, jusqu’au jour où du foyer mal
+éteint l’incendie éclate. Les expéditions coloniales ne s’organisent pas
+aujourd’hui comme au temps de Pizarre. En méprisant son adversaire, en
+ne se souciant ni de ses besoins ni de sa mentalité, en ne faisant rien
+pour le gagner, on n’aboutit qu’à de graves échecs.
+
+Cet exemple fâcheux mis en parallèle avec la plupart de nos réussites
+atteste que la durée et la solidité d’un établissement européen en terre
+d’Islam sont en raison directe de la valeur intellectuelle et morale des
+hommes, à tous les degrés de la hiérarchie, qui ont la charge de
+l’établir, puis de la maintenir.
+
+Elles dépendent aussi de la façon dont ces hommes ont compris leur rôle,
+lequel est, pour une grande part, de rendre sans cesse visible et
+palpable, aux yeux des musulmans, l’utilité et les avantages matériels
+dus à notre présence et à notre action, en allégeant autant qu’il est
+possible les contraintes obligatoires et pénibles qui en sont la
+contre-partie inévitable.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES BIENFAITS PÉRILLEUX
+
+ Caliban.--Vous m’avez appris à parler et le profit que j’en
+ retire est de savoir comment vous maudire. La peste rouge vous
+ tue!
+
+ Shakespeare. _La Tempête_.
+
+
+Rien de trop, dit la sagesse antique et de toujours. Et d’autre part, ne
+forçons point notre talent. Accordons aux musulmans ce qu’ils demandent
+et satisfaisons à leurs souhaits justifiés, tacites ou exprimés.
+N’allons pas au delà; cette erreur psychologique serait une source de
+graves fautes politiques dont nous serions les premiers punis.
+
+Il ne faut pas donner aux musulmans ce qu’ils ne demandent pas et qui ne
+correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité.
+
+Or, il est beaucoup de ces présents d’Artaxercès dont on veut à toute
+force faire cadeau aux musulmans, alors qu’ils les goûtent médiocrement.
+On s’étonne qu’ils ne soient pas pleins de gratitude pour ces beaux dons
+inutiles. On part, comme toujours, des généreux et absurdes principes
+révolutionnaires venus par fil spécial de Sirius à la Terre dans la
+substance grise de terribles logiciens. Les êtres humains sont partout
+identiques; il n’y a entre eux que différences de développement; par
+conséquent, la «mission civilisatrice» des peuples évolués est de faire
+parvenir au même point de progrès des peuples prétendus arriérés. Et le
+meilleur moyen d’éducation, n’est-ce point de les assimiler pour que, du
+contact, des habitudes et des idées, de la pratique des mêmes mœurs
+politiques, surgisse la fusion désirée?
+
+Un principe aussi erroné ne peut être qu’une source jaillissante
+d’erreurs. La civilisation musulmane n’est pas seulement «arriérée» par
+rapport à la nôtre, il n’y a pas seulement différence de degré ou de
+niveau, un trou dans la durée à combler hâtivement (et quand cela
+serait, quel danger encore de brûler tant d’étapes!); il y a différence
+de nature dans sa forme et sa contexture mêmes; de part et d’autres,
+modes de représentation et catégories de l’entendement ne sont pas les
+mêmes.
+
+Par suite, quels troubles profonds ne va-t-on pas apporter dans les
+esprits musulmans, où tout est fixé par l’usage et l’hérédité, par le
+milieu, l’état social, en leur imposant des façons de voir, de juger et
+d’agir, alors que, sauf quelques rares individualités, ils ne possèdent
+pas la même manière de sentir et de «réagir» que nous.
+
+Néanmoins, nos politiciens ne sont point embarrassés de pareilles
+considérations, sans doute jugées réactionnaires. Ils se sont persuadé
+qu’il fallait, pour faire de nos protégés musulmans nos amis et presque
+des nationaux, les instruire. La clarté des notions acquises dissiperait
+les préjugés et les erreurs, faciliterait les rapprochements,
+éclaircirait tous malentendus. Bourde écrivait dans le _Temps_, en un
+style et avec des images dignes d’Homais, des phrases de ce genre qu’on
+ne peut qualifier que du nom même de leur auteur: «L’enseignement des
+indigènes est la clef de voûte de notre œuvre au delà de la
+Méditerranée. De lui dépend l’avenir de notre action elle-même, car ce
+n’est que par l’instruction que la France peut espérer absorber les
+quinze millions d’indigènes qu’elle va désormais porter logés dans ses
+flancs.»
+
+Et feu Albin Rozet, qui fut un parlementaire digne et laborieux, mais
+dont les idées sur la politique musulmane étaient à la fois les plus
+absolues et les plus saugrenues (ce qui va assez bien ensemble),
+déclarait hautement: «Le jour où notre Nord-Africain parlera français,
+il sera véritablement une terre française et un prolongement de la
+patrie. Il sentira et pensera comme la France.»
+
+Ainsi l’on parsema d’écoles l’Afrique du Nord. Il y a plus de vingt-cinq
+ans que ce mouvement de «fureur scolaire» a commencé de sévir; on peut
+donc en voir les conséquences, qui ne sont pas des plus fameuses.
+L’expérience, d’une manière générale, a montré que plus les indigènes
+avaient acquis de culture française et davantage ils avaient tendance,
+en secret ou ouvertement, à nous haïr; cette constatation, évidemment
+décevante, vient de l’avis unanime de ceux qui ont observé sans parti
+pris les résultats offerts. En 1886, le Gouverneur général de l’Algérie
+le reconnaissait loyalement. «L’expérience, disait-il, tend à démontrer
+que c’est quelquefois chez les indigènes à qui nous avons donné
+l’instruction la plus étendue que nous rencontrons le plus d’hostilité.»
+Et M. Louis Vignon, signalant le fait, d’ajouter: «C’est presque
+toujours parmi les anciens élèves des écoles primaires que
+l’Administration rencontre des opposants, réclameurs, fabricants de faux
+papiers. D’autre part, si l’on voit encore en Algérie, où les esprits
+sont murés, donc peu curieux d’acquérir, très peu de «jeunes», ceux-ci,
+loin d’être ralliés et sûrs, sont généralement ennemis. Leurs journaux
+en témoignaient avant la guerre; leur abstention, à l’heure des
+engagements volontaires, l’a souligné. Un certain nombre d’instituteurs
+indigènes réclament âprement les droits électoraux, discutent
+l’autorité. Passez la frontière: depuis longtemps on jugeait pour
+ennemis la plupart des «Jeunes-Tunisiens». Bien qu’ils fussent très
+prudents et très habiles, ils se sont découverts une première fois lors
+des incidents de 1912, une seconde fois pendant la guerre[30].»
+
+ [30] Vignon, _Un programme de politique coloniale_. Plon, 1919, p.
+ 526. «L’expérience de l’Inde avec sa classe encombrante de _babous_
+ ou _lettrés_ aurait pu nous servir; ce ne sont que des arrivistes
+ forcenés, écrivait lord Curzon, animés de la haine la plus profonde
+ non seulement contre tous les Anglais, mais contre tous les
+ Européens, prêts à toutes les destructions pour satisfaire leur
+ vanité exaspérée... Au point de vue politique, les agitateurs
+ professionnels sont ceux qui ont fait leurs études en Angleterre et
+ qui s’inspirent des principes de la liberté politique sans être
+ devenus capables d’en apercevoir les difficultés et d’en saisir les
+ contradictions.»
+
+Au Maroc, on a cru ou feint de croire que les interprètes et
+instituteurs algéro-tunisiens que nous importions seraient de bons
+agents de pénétration; on fut bien obligé de se servir d’eux;
+d’ailleurs, on n’avait pas l’embarras du choix; or, on est contraint de
+reconnaître que, d’une manière générale, on n’a pas eu de pires ennemis
+de notre influence.
+
+La «politique musulmane» fait donc, en général, fausse route dans le
+domaine de l’instruction. Qu’on nous entende bien: on ne prêche pas ici
+l’obscurantisme, mais l’instruction ne doit pas être distribuée et
+imposée _larga manu_, comme la quinine; elle doit être offerte, mise à
+la disposition des musulmans, nous dirons plus, elle doit être proposée
+à petites doses, comme une prime et un honneur réservés à l’aristocratie
+indigène; ingurgitée à tort et à travers, elle peut devenir un véritable
+poison pour des intelligences non adaptées; elle suscite alors la
+vanité, la paresse, crée des déclassés.
+
+Dans l’esprit de nos idéologues islamisants, l’acquisition des lumières
+doit pouvoir rendre les indigènes aptes à conquérir la liberté, les
+droits du citoyen, l’électorat; le tout considéré comme bien suprême. On
+ne prend pas garde encore que nous sommes dans une société radicalement
+incapable, sauf au dire de quelques intrigants ou ambitieux qu’elle peut
+comprendre, de jouir de ces prétendus avantages. En pays d’Islam, on est
+toujours dans un monde patriarcal, autoritaire, ou tout au moins très
+hiérarchisé: il y a le _popolo grasso_ et le _popolo minuto_, les chefs
+et ceux qui doivent obéir; le fonctionnement de la vie sociale repose
+sur le principe de l’autorité détenue par certains, qui l’ont acquise
+par la naissance, la possession d’état résultant de quelque coup de
+force ou la faveur du gouvernement.
+
+Quelle révolution énorme au sein de cette société patriarcale qui
+n’obéissait jusqu’alors qu’au chef de famille ou au chef de tribu que
+d’y imposer les principes libéraux et individualistes!
+
+Cette limitation et ce contrôle de l’autorité, cette mise en question
+(qui viendra vite) de la légitimité elle-même de la domination du peuple
+conquérant, n’est-elle pas extrêmement nouvelle pour le peuple algérien,
+mis à part quelques agitateurs? On ne peut pas mieux préparer soi-même
+les verges dont on se fera fouetter. Nous avions l’exemple des
+caricatures de suffrage universel que donnent les consultations
+électorales de nos vieilles colonies et de l’Inde, des scandales
+permanents qu’elles entraînent. A quoi bon transporter toute cette
+misère en Algérie qui en avait été encore exempte?
+
+Il fallut cependant le tenter.
+
+Issu du sentimentalisme d’une démagogie considérément étendue hors de
+ses frontières métropolitaines et de l’ignorance exagérée de trop de
+parlementaires touchant les choses coloniales et islamiques, votée enfin
+par une poignée de députés présents dans une séance du matin, la loi du
+4 février 1919 a, on le sait, un objet double: en premier lieu, elle
+donne à tous les indigènes autres que les journaliers agricoles ou les
+ouvriers urbains qui n’ont pas fait de service militaire la faculté
+d’obtenir de plein droit la naturalisation au titre de citoyen français.
+En un mot, les neuf dixièmes des jeunes générations peuvent obtenir _ad
+libitum_ la citoyenneté française. Ce beau cadeau n’a eu aucun succès,
+comme on pouvait s’y attendre; c’est une manifestation de notre
+libéralisme et de nos bonnes dispositions à l’égard des Algériens, un
+geste noble et platonique, et pas autre chose. «Vous devriez comprendre,
+disent les notables de la société indigène, qu’il y a incompatibilité
+absolue à ce qu’un musulman fidèle à sa religion recherche la qualité de
+citoyen français avec les obligations qui en découlent. Croyez-nous,
+aucun musulman digne de ce nom n’acceptera de renoncer à son statut,
+c’est-à-dire à sa loi religieuse, divine, qui est à prendre tout entière
+et telle qu’elle est. Ce dogmatisme est peut-être fait pour vous
+surprendre, mais notre loi est d’essence divine et votre loi française
+est purement humaine. Vous ne pouvez les considérer à un point de vue
+d’assimilation, ni en rien les comparer.» La seconde innovation de la
+loi de 1919 remet aux mêmes catégories d’indigènes un droit électoral
+très étendu. Elle appelle la moitié presque des autochtones à élire les
+conseils municipaux, les conseillers généraux et les délégués nommés à
+titre indigène.
+
+Or, la masse de la population n’a jamais rien demandé de pareil; elle
+n’en avait ni le goût ni le désir; l’indigène, nullement préparé à
+exercer le droit électoral, ne l’a pas réclamé. On ne peut confondre une
+minorité d’agités ambitieux ou aigris, semi-intellectuels,
+semi-primaires, se faisant, à dessein ou non, illusion sur la mentalité
+de leurs coreligionnaires avec les couches profondes de la population;
+celles-ci n’ont pas la notion du contrôle et la discussion de
+l’autorité; elles veulent la justice du beylik, c’est-à-dire du
+gouvernement, mais elles n’ont jamais pensé à lui dicter leurs volontés.
+A ces mentalités inévoluées encore, Il fallait cependant d’urgence
+remettre l’arme du bulletin de vote comme récompense à l’acceptation de
+l’impôt du sang. L’immense majorité n’y comprit rien; les joies du
+scrutin devaient être sans saveur pour des gens admettant jusqu’à ce
+jour sans discussion le principe d’autorité; ils n’appréciaient que
+l’article 14, article qu’on fut obligé de remanier, qui permettait aux
+électeurs conscients l’achat d’armes à feu.
+
+Cependant les élections eurent lieu. Elles se traduisirent d’un mot:
+elles furent faites contre l’administration ou, plus exactement, contre
+les candidats supposés patronnés par elle et contre toute francisation.
+Les naturalisés furent battus à Alger; ils furent combattus comme
+renégats; on les jugea trop voisins de nous, mal qualifiés par
+conséquent pour faire triompher les âpres revendications d’un programme
+qui ne tendait à rien moins qu’à amoindrir ou même à ruiner la
+souveraineté française. Nulle part la masse des indigènes n’a donné
+l’impression qu’elle appréciait un libéralisme dépassant son
+entendement. Le parti des Vieux-Croyants, soutenu par les familles
+maraboutiques, plutôt hostiles à notre influence, l’a emporté sur toute
+la ligne.
+
+La concession du droit de vote aux indigènes, dans les conditions où il
+fut établi, avec un cadre électoral trop large, peut, en temps de crise,
+permettre à des agitateurs de manier dangereusement les masses
+indigènes, cette innovation paraît donc, dès le début de son
+application, ne servir en rien la cause française.
+
+L’idée de donner une souveraineté locale aux indigènes était bonne en
+soi-même, mais il fallait poursuivre ce but en réorganisant les djemâas,
+assemblées communales des seuls indigènes, plutôt que d’élargir encore
+au sein des assemblées mixtes la fusion de l’élément français et de
+l’élément indigène.
+
+Il ne faut pas perdre de vue que l’Algérie est directement visée par la
+propagande bolcheviste et le sera demain peut-être par les menées
+allemandes. Nombre d’indigènes des ports sont affiliés à la C. G. T.,
+ont fait des grèves de solidarité auxquelles ils ne comprenaient rien et
+suivi et acclamé le drapeau rouge. Lénine s’est félicité de sa
+propagande en Afrique du Nord.
+
+Le souvenir des luttes religieuses du Donatisme qui ravagèrent la
+Berbérie aux premiers siècles du christianisme peut être ici utilement
+rappelé: le succès de ce schisme provint pour une large part de la vive
+inclination des Berbères, en embrassant une cause d’ordre spirituel, à
+manifester leur impatience contre la domination romaine. Les indigènes
+musulmans n’entendent rien au marxisme; aussi bien la propagande
+communiste, en s’adressant à eux, a moins pour objectif de commenter les
+théories du _Capital_ ou de développer les phases du matérialisme
+historique que de préconiser la haine religieuse de l’étranger. Il
+s’agit d’aliéner toutes les populations musulmanes contre les
+gouvernements capitalistes. Dans ce but, tous les moyens sont bons, même
+et surtout celui d’exciter le vieux levain d’anarchie et d’insurrection
+de ces Berbères qui ont supporté et vu disparaître aussi, au cours de
+l’histoire, tant de dominations étrangères.
+
+Or, ne sait-on pas que lorsque «les problèmes sociaux puisent leur force
+dans des ressentiments religieux et nationaux, ils ont une force
+d’explosion incomparable»? Attendons-nous pour l’avenir à de lourdes
+complications, si nous abandonnons «notre vieille politique sage et
+prudente en Afrique du Nord pour nous jeter dans une politique d’utopie,
+d’idéologie et d’aventure qui pourrait coûter cher à la France et la
+mener à de véritables désastres».
+
+A ce propos, on ne saurait trop méditer ces lignes du beau rapport de
+Jules Ferry, rédigé en 1892 au nom de la commission d’enquête sur
+l’Algérie: «Assimiler l’Algérie à la métropole; leur donner à toutes
+deux les mêmes institutions, le même régime administratif et pénal; leur
+assurer les mêmes lois, c’est une conception simple et bien faite pour
+séduire l’esprit français. Elle a, dans l’histoire de notre colonie, une
+influence tour à tour bienfaisante et désastreuse; même aujourd’hui,
+après nombre d’expériences, il faut quelque courage d’esprit pour
+reconnaître que les lois françaises ne se transportent pas étourdiment,
+qu’elles n’ont pas la vertu magique de franciser les rivages sur
+lesquels on les importe, que les milieux résistent et se défendent et
+qu’il faut, dans tout pays, que le présent compte grandement sur
+l’avenir.»
+
+ * * * * *
+
+La France, de tout temps, fut le pays des beaux gestes qui servent
+d’illustration et de prétextes à des développements oratoires; la guerre
+n’a pas fait changer et rien ne fera changer, en ce domaine comme en
+d’autres, le pays des Gaulois et de la Révolution, car un peuple, encore
+moins qu’un individu, ne peut échapper au fatalisme de son tempérament.
+
+Il y a des actes politiques qui satisfont surtout ceux qui les
+préconisent et les mettent en œuvre et très peu ceux à qui on les
+destine.
+
+De ce nombre peut se classer l’institution d’une mosquée à Paris.
+
+Nous avons montré plus haut de quelle circonspection, de quelle adroite
+tolérance, de quels ménagements effectifs il était indispensable que
+notre domination s’inspire, en terre d’Islam, dès qu’elle aborde ce
+domaine de la religion, maîtresse universelle des âmes.
+
+Mais là encore, la formule du «rien de trop» peut être opportunément
+invoquée. Il nous appartient d’avoir une déférence discrète et un peu
+distante vis-à-vis de la religion musulmane. De là à l’exalter et à nous
+constituer ses prosélytes, il y a quelque nuance.
+
+Des islamomanes notoires ont donc préconisé à grands cris la création
+d’un institut musulman et d’une mosquée à Paris, symbole des liens de la
+France avec sa population musulmane! On voit déjà tout ce que l’on peut
+broder de vibrant, de généreux ou tout simplement d’agréable sur ce
+thème. Parlementaires abusés ou publicistes gagés n’y ont point failli.
+N’insistons pas sur leurs développements littéraires ou oratoires
+d’effet facile.
+
+Écoutons plutôt M. Louis Bertrand. Avec lui le ton change: «Pourquoi
+nous évertuer à organiser l’Islam qui ne l’est pas, à islamiser des gens
+qui n’ont pas envie de l’être, à rapprocher des fanatismes ou des
+ambitions politiques qui ne peuvent que se liguer contre nous? Comme si
+les musulmans n’avaient pas déjà trop de tendances à s’aboucher en
+conciliabules séditieux, il faut que nous-mêmes leur fournissions les
+moyens de se voir et de comploter ensemble en toute sécurité, à notre
+barbe, avec l’estampille administrative!... Il faut qu’en plein Paris
+nous fondions ce qu’on appelle ridiculement une Université musulmane
+pour permettre aux gens de Boukhara, de Dehli de venir prendre langue,
+chez nous, avec ceux de Rabat ou de Marrakech! Au lieu de les
+européaniser à Paris, nous les convions à s’y musulmaniser davantage!
+Sommes-nous fous ou imbéciles?[31]»
+
+ [31] _Revue des Deux-Mondes_. Sur un livre de Paul Adam, 15 juillet
+ 1922.
+
+Rude langage, moins fleuri, mais langage d’un esprit politique et latin.
+
+Il est assez comique, en effet, lorsque tous les peuples musulmans se
+cantonnent maintenant dans des nationalismes jaloux, de nous voir
+pratiquer nous-mêmes, à notre manière, une sorte de panislamisme qu’ils
+semblent provisoirement avoir abandonné.
+
+A la création d’une mosquée parisienne et d’un institut musulman
+applaudit à grands cris une poignée de jeunes Algériens plus habitués
+des boulevards que familiers de la tente ancestrale. Que tout ce bruit,
+pour ne pas dire tout ce battage, ne nous illusionne pas! Cette
+initiative aura dans tout l’Islam le même effet inconsistant qu’aurait
+provoqué au moyen âge, dans la chrétienté, la lubie d’un Soliman élevant
+une église pour les chrétiens fréquentant les Échelles. Faut-il répéter
+encore et toujours que, pour saisir la mentalité de la masse islamique,
+il faut se transporter par la pensée à notre quatorzième siècle et même,
+quand il s’agit des Berbères, bien plus avant dans le cours de
+l’histoire[32]?
+
+ [32] Voir note V à la fin du volume.
+
+Les Algériens, les Marocains, les Tunisiens sincères qu’on mènera
+visiter la mosquée parisienne souriront avec aménité et, comme la
+politesse est la grande vertu musulmane, ils nous loueront en termes
+subtils et choisis de notre geste gracieux et, pour nous faire plaisir,
+en augureront merveille.
+
+Mais s’ils osaient parler, ils nous diraient: «Ne vous occupez pas plus
+de notre religion que nous ne nous occupons de la vôtre. Quand nous
+voyageons par le monde, loin des terres soumises spirituellement au
+drapeau vert du prophète, un bout de tapis où l’on s’agenouille, un
+instant de solitude et de recueillement nous suffisent pour satisfaire à
+notre devoir religieux; nous n’avons pas besoin, comme vous, pour nous
+présenter devant la divinité, d’un prêtre, d’un temple et de tout un
+cérémonial...
+
+«Votre intention est bonne... Mais, voyez-vous, nous préférerions passer
+inaperçus à Paris et qu’on n’y cherche pas, malgré nous, à nous y être
+agréables, plutôt que de nous voir, sur les quais d’Alger, dans les rues
+de Tunis ou sur les places de Casablanca, traiter impunément de «sale
+bicot» par le Maltais fraîchement débarqué, l’Espagnol néo-Français ou
+le petit juif en jaquette.
+
+«Si vous voulez que nous nous sentions chez nous quelque part, eh bien!
+que ce soit dans le pays de nos pères et non dans le tumulte de votre
+capitale, où nous serons toujours, certes, des passants amis, mais enfin
+des passants.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM
+
+
+Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille
+la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une
+attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse
+française est encore malheureusement indifférente aux questions
+coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible
+natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son
+empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de
+près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir
+aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout
+entière.
+
+ * * * * *
+
+La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en
+Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme.
+Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide; il est de
+gouverner. Le _memento tu regere_ est un principe qui s’y impose
+imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque
+y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant
+qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre
+efficace.
+
+Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour
+diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses,
+trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que
+pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les
+peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler
+telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer.
+Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans
+utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles
+s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient
+le souhait d’ébranler notre domination.
+
+La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord
+sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges
+proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes
+religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable
+pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble.
+
+Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres
+discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre
+leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller.
+
+Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif
+est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra
+de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations
+nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919
+en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention;
+mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la
+population indigène qui devaient en profiter, son application s’en
+trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux.
+
+C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage
+graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu
+par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un
+auditoire indigène: «Je ne serai démenti par personne si je dis que les
+indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait,
+se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les
+points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous
+entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des
+retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces
+délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je
+l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas
+aller vite: ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions
+redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité.»
+
+Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus
+évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une
+population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient
+le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La
+création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont
+accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et
+même une initiative assez étendue.
+
+Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement
+qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères
+et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en
+une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles.
+
+Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre
+pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de
+politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées,
+toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de
+fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève
+naturellement de la politique extérieure.
+
+A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement
+nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un
+intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui
+considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour
+nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam
+méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le
+Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration
+et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf
+au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se
+louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à
+Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés
+les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation
+que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte
+judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui
+y ont pris le meilleur de leur lucidité.
+
+Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain
+que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement
+d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on
+su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins
+tardivement; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut
+poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays.
+Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme,
+la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en
+oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que
+leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs
+zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le
+Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et
+pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du
+moment.
+
+Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions
+déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents
+de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on
+relise, _passim_, _Angora, Constantinople, Londres_, de Mme Gaulis), ne
+fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter
+par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement
+risette à l’Angleterre? _Quantum mutata ab illa!_ Et cependant, en dépit
+de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de
+l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant «puissance
+musulmane», suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des
+liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle
+doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses
+agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle
+et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils
+se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements
+susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre
+empire islamique.
+
+Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez
+négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais
+ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le
+Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois; il serait
+opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus: le génie
+français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa
+constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui
+vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au
+plateau de l’Iran; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre
+influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour
+l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible
+rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de
+sympathie? Pour ne point sacrifier des positions étroitement
+matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du «geste
+large» qui nous paierait plus tard au centuple? Il fut affligeant de
+constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de
+toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être
+soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il
+méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce
+à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux
+malentendus? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la
+mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une
+politique à longue portée.
+
+Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie
+et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique
+qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les
+innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation
+possible dans toute l’étendue de l’immense bassin.
+
+Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation? Mais si
+tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est
+toujours permis de le concevoir.
+
+ * * * * *
+
+La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité
+inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là
+l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite
+d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans
+paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre
+avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam.
+
+Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou
+protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un
+fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et
+redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois,--sauf le
+Maroc,--dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et
+ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point
+les liens de notre tutelle; fortifions, au contraire, l’armature de
+notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un
+libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, «dosé», mais
+attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de
+dissidence. Rome latinisa--nous dirons «naturalisa»--ses sujets
+africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls; puis les Romains se
+firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs
+concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée,
+abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou
+dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs
+magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la
+ruine s’établirent.
+
+La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. «La Turquie devient l’éducatrice
+de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme
+B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les
+musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de
+Boukhara... Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se
+rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de
+conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la
+Chine et de la Sibérie.» A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au
+même écrivain cette comparaison imagée: «L’Islam est un grand corps dont
+la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine,
+l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine,
+l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes...»
+
+Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la
+Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam
+asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord,
+nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros
+danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour
+nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait
+alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur
+«le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la
+troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau
+de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des
+Tamerlan». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait
+toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec
+acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier
+chèrement sa primitive inclairvoyance politique.
+
+Une politique «bon-européenne» serait de tendre à rendre les intérêts de
+la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et
+un esprit d’intelligente amitié.
+
+Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait
+constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles.
+
+Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste
+entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous
+sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam
+africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et
+Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint
+décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et
+de sa civilisation menacées?
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+
+
+NOTE I
+
+Contre un Ministère de l’Afrique du Nord
+
+
+Il y a cinq ou six ans, l’idée d’un ministère--ou sous-secrétariat de
+l’Afrique du Nord--fut lancée dans les milieux du Parlement et de la
+presse. Il y eut même une proposition de loi, due à M. Paul Bluysen.
+Peut-être, à son début, ce projet ne fut-il émis que dans la seule
+éventualité, nonobstant toutes autres considérations, d’un nouveau
+portefeuille à accrocher au mât de cocagne parlementaire. Toujours
+est-il qu’il rencontra quelque succès. Du moment qu’il s’agit d’unifier
+ou de centraliser quoi que ce soit, au nom d’une logique sommaire, sous
+couvert d’une formule répondant à une vue unilatérale de l’esprit, on
+trouve toujours des législateurs français prêts à entrer en lice. Il ne
+s’est rencontré jusqu’à présent, par bonheur, aucun gouvernement pour
+faire passer cette idée de la puissance à l’acte. Mais on sait à quel
+point le jeu des combinaisons de couloirs et des hasards d’antichambre
+déterminent quelquefois les décisions gouvernementales. Il peut n’être
+pas superflu de prémunir des esprits bien intentionnés, mais
+insuffisamment avertis, contre le danger d’une telle innovation.
+
+L’unité géographique de l’Afrique du Nord abuse les observateurs
+simplistes. Mais de l’unité géographique à l’unité morale et de là à
+l’unité historique et politique, enfin administrative, il y a loin. Et
+là gît le fond du débat. Les trois pays qui constituent l’Afrique du
+Nord française ont été, dès le moyen âge, politiquement bien séparés et
+souvent antagonistes; alors les trois dynasties berbères des Mérinides à
+Fez, des Zayanites à Tlemcen, des Hafsides à Tunis, poursuivirent leurs
+destinées propres. D’une manière générale, au cours des siècles, la
+Tunisie est toujours restée dans l’orbe de la Turquie, plus volontiers
+tournée vers l’Orient classique, sous l’influence intellectuelle de la
+Syrie et de l’Égypte; l’Algérie, tombée en complète décadence économique
+après l’invasion hilalienne, s’est épuisée en luttes intestines de çofs
+et de caïds de grande tente, sous le couvert, à dater du seizième
+siècle, de la domination des deys, réduite en fait à une médiocre
+occupation militaire; le Maroc, une fois close l’ère des grandes
+randonnées almoravides et almohades, s’est toujours cantonné entre la
+Moulouya et l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahara et s’isole, à
+l’abri des visées turques, du reste de la Berbérie. Nulle solidarité
+politique entre ces trois pays; au contraire, conflits continuels entre
+les deys de Tunis et ceux de Constantine et d’Alger, toute une histoire
+fastidieuse d’incursions, de razzias et de villes pillées. Sourde
+rivalité entre l’Algérie et le Maroc; au temps des Saadiens (fin du
+seizième siècle), les chérifs appellent dédaigneusement les Barbaresques
+les sultans des poissons et font la guerre aux Turcs d’Alger; ils
+s’entendent avec les Espagnols pour leur enlever Tlemcen; Soliman répond
+en mettant à prix la tête du souverain marocain Mohammed-el-Mehdi.
+L’intervention de Moulay-Abderrahman, lors de la conquête de l’Algérie,
+et son alliance éphémère avec Abdel-Kader ne sont nullement l’indice
+d’une entente mûrie entre l’Algérie et le Maroc; l’initiative du sultan
+alaouite terminée à son dam par la bataille de l’Isly est due à la
+crainte de voir les chrétiens pousser vers le Maroc et peut-être à la
+sourde ambition de réoccuper Tlemcen, bien plutôt qu’au désir de prêter
+le secours des armes au grand émir en danger sous la pression de
+Bugeaud.
+
+Au point de vue ethnique, différences très marquées et qui entraînent
+des dissimilitudes morales accentuées. Si, en Tunisie, les traces de
+l’élément turc, en Algérie celles de l’élément proprement arabe se sont
+imposées et se retrouvent dans la tournure générale de la mentalité et
+du caractère, au Maroc l’élément berbère est presque exclusif; aussi,
+bien que l’on confonde assez facilement ces notions, xénophobie assez
+vive au Moghreb-el-Akça, mais moindre fanatisme religieux; entre le
+Marocain, assez ouvert, sitôt dissipée sa première méfiance à l’égard de
+tout étranger, compréhensif, adroit, âpre au gain et travailleur, et
+l’Algérien, plus fermé, parfois paresseux, imprévoyant et vaniteux,
+davantage généreux par contre et accessible aux sentiments d’honneur, il
+n’y a que peu de contacts; le Marocain aime peu l’Algérien qui le lui
+rend bien; dans tout l’Orient classique, le Marocain est tenu en
+médiocre gré: c’est un magicien, un jeteur de sorts, un enfant du péché
+et, dans _les Mille et une nuits_, il remplit toujours les mauvais
+rôles.
+
+Sur le chapitre de la religion, autres distinctions à établir entre les
+trois pays. La Tunisie demeura sous l’obédience religieuse du dey,
+encore que la prière y fût dite hier encore au nom du sultan de
+Stamboul; le Maroc est un État théocratique où le chérif couronné,
+commandeur des croyants, est en même temps chef spirituel et temporel,
+conformément au Coran; c’est au Maroc que les théologiens de la Mecque
+réservaient le nom de Dar-el-Islam (pays du véritable Islam) où la
+pureté primitive de la doctrine n’avait pas encore été altérée par la
+civilisation européenne. En Algérie, pas de chef religieux, puisqu’il
+n’y a pas de souverain régnant; dans les prières, les croyants prient
+pour la personnalité mythique et vague «de celui qui défend la religion
+musulmane et fait revivre la loi du prophète». Est-ce, dans le cœur du
+fidèle, le cheikh-ul-Islam ou un mahdi à venir? En revanche, l’Algérie a
+des centres d’influence et de propagande religieuse très actifs dans les
+marabouts et les grandes confréries; la voix des chefs d’ordre est seule
+obéie en Algérie; ce tissu serré et résistant de congrégations et
+d’associations qui se sont développées en nombre et accrues en densité
+au cours du dix-neuvième siècle, c’est la réaction naturelle et
+pacifique des croyants blessés dans leur foi par l’envahissement de la
+chrétienté et de toutes les abominations véritables, aux yeux de la loi
+du prophète, qu’elle entraîne avec elle.
+
+Enfin, la domination française se présente à des étapes différentes et
+sous des modalités distinctes ici et là. L’Algérie, où derrière une
+ligne de comptoirs barbaresques se déployait une anarchie turbulente,
+est devenue, il y aura bientôt cent ans, colonie française; la Tunisie,
+province turque, était déjà parvenue à un certain degré d’organisation
+administrative quand nous y intervînmes, il y a une quarantaine
+d’années; en revanche, il y a douze ans que nous sommes au Maroc, État
+hier encore médiéval, soumis à une aristocratie cléricale et guerrière
+sous un souverain en principe absolu.
+
+Lorsqu’un orateur vient donc dire, à la tribune de la Chambre, qu’il
+faut tendre «à l’unification des méthodes administratives de l’Afrique
+du Nord, parce que c’est le même pays, la même production agricole, la
+même population indigène et européenne qu’on y rencontre», et lorsqu’il
+ajoute: «Ce que vous faites pour l’Algérie, vous êtes appelés à le faire
+pour la Tunisie et le Maroc», il résout le problème en omettant toutes
+ses données. Il n’y a pas de commune mesure entre le régime du
+Protectorat établi en Tunisie et au Maroc et celui de l’annexion qui
+règne en Algérie. Il est entendu qu’il n’entre pas dans l’esprit des
+réformateurs de modifier d’un trait de plume la fiction diplomatique qui
+fait de la Tunisie et du Maroc des États théoriquement indépendants,
+mais protégés, chaque pays garderait son statut particulier; seule la
+haute direction serait commune. Or, qu’adviendrait-il fatalement? C’est
+que le courant d’influences réformatrices irait, de manière inévitable,
+du pays ayant le plus fort peuplement français, c’est-à-dire l’Algérie,
+vers ses voisins, en dépit de la formule du Protectorat et en tournant
+plus ou moins ses dispositifs tout en respectant sa lettre, on n’aurait
+de cesse de tenter d’algériser le Maroc et la Tunisie. Par maintes
+mesures générales ou de détail et sous couvert de l’intérêt général de
+l’Afrique du Nord, par la pression des parlementaires algériens auxquels
+nuls collègues marocains ou tunisiens ne pourraient s’opposer, et pour
+cause, on entamerait peu à peu, mais sûrement, sinon les formes, tout au
+moins l’esprit, qui préside à la conception et à l’organisation même du
+Protectorat. Il en résulterait, de part et d’autre, un malaise profond:
+les Marocains et les Tunisiens considèrent le régime algérien comme
+d’une application chez eux insupportable; d’autre part, les Algériens ne
+manqueraient pas de confronter le propre statut qui leur est appliqué
+avec les franchises assez larges dont jouissent Marocains et Tunisiens
+et saisiraient le prétexte de cette haute liaison administrative pour
+réclamer les mêmes privilèges, incompatibles d’ailleurs avec le droit de
+vote qui leur est accordé. On assisterait donc à un concert de
+récriminations et à une sourde atmosphère d’inquiétude et de méfiance.
+Agitateurs panislamistes, «jeunes» Algériens et Tunisiens, bientôt
+«jeunes» Marocains, propagandistes bolchevistes et autres pêcheurs en
+eau trouble, trouveraient là ample, matière à entretenir partout les
+mécontentements et éventuellement à soulever les esprits.
+
+
+
+
+NOTE II
+
+
+Cette surprise scandalisée chez les musulmans primitifs devant notre
+curiosité dans le domaine de la religion, jointe à leur médiocre estime
+morale pour la tolérance dont nous nous faisons gloire, a été bien notée
+par le seul romancier du Maroc qui soit connaisseur averti des hommes et
+des choses de ce pays d’Islam, M. Maurice Le Glay. Citons de lui ce
+passage où il imagine une conversation _sub rosa_ entre un musulman et
+un français:
+
+«--Une chose, en tout cas, subsiste: c’est le respect indéniable des
+nôtres pour votre façon de penser et votre religion.
+
+«Sid-El-Beranesi ne répondit pas. On passait des oranges glacées. La
+joie de vivre emplissait notre quiétude. Pourtant l’alem reprit la
+parole.
+
+«--Je ne voudrais pas être incorrect à votre égard, dit-il, en se
+tournant vers moi, ni paraître malveillant pour vous, pour vos
+convictions religieuses. Voulez-vous me permettre, sans vous offusquer,
+de répondre en musulman à ce que vous venez de dire? Si les vôtres et
+vous-même avez du respect pour notre façon de penser et pour notre
+religion, c’est que celle-ci vous domine ou que vous manquez de
+confiance en la vôtre. C’est dur, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en voyant
+mon sursaut. Maîtrisez-vous et raisonnez. En tout musulman, il y a un
+prosélyte et un combattant. La réflexion que je viens de faire est celle
+qui vient immédiatement à notre esprit quand nous lisons, dans les
+discours officiels, votre respect profond de la conscience musulmane,
+car, sur ce terrain, il ne peut y avoir pour nous d’ambiguïté. Quand
+deux religions s’affrontent, ce n’est pas pour se comparer et se
+décerner des compliments, c’est pour se combattre. Jamais vous ne nous
+entendrez dire que nous respectons votre religion. De votre part, ce
+respect à l’égard de la nôtre nous paraît une abdication; vous renoncez
+à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à étendre l’Islam.
+Matériellement, vous nous avez maîtrisés par votre force guerrière et
+votre puissance économique; du point de vue religieux, vous êtes restés
+les vaincus d’Alcazar-Kébir, où figuraient des combattants de mainte
+origine chrétienne.
+
+«Je sais, ajouta l’alem, les arguments que vous présentez à l’appui de
+vos procédés. Sachez qu’ils nous réjouissent et nous mettent à l’aise;
+ils marquent la précarité de votre domination. Car rien ne se construit
+qui n’ait pour fondation la foi en Dieu Très Haut et durable et en la
+mission de son prophète--sur lui la bénédiction et le salut!
+
+«--Voilà une belle profession de foi, dis-je, et comme chrétien je
+comprends que notre tolérance puisse vous paraître un renoncement.
+Cessant d’agir, notre foi, à vos yeux, cesse d’être sincère.
+
+«En notant ici la vigoureuse déclaration de l’alem, je dois ajouter que
+les paroles de Sid-El-Beranesi m’ont ému et gêné. Je me garderai de les
+commenter, mais je pense à la naïveté profonde de ce grand libéralisme
+dont pourtant il ne faut pas plus se départir que de l’honneur même et
+qui nous conduit aux immenses déceptions.» Maurice Le Glay. _Le Chat aux
+oreilles percées_, p. 192.
+
+
+
+
+NOTE III
+
+
+La bonne administration des indigènes me paraît devoir comporter un
+certain nombre de mesures nécessaires.
+
+En premier lieu, il est indispensable que nous maintenions l’esprit de
+discipline chez les indigènes.
+
+Il est extrêmement difficile--c’est, dans ma tâche de Gouverneur
+général, ce que je trouve de plus difficile--il est extrêmement
+difficile de faire comprendre à des Français, je ne dis pas seulement à
+des Français de France, mais à des Français d’Algérie, la différence
+fondamentale, radicale, essentielle, qui existe entre les mœurs d’un
+Arabe et celles d’un Européen. (_Très bien! Très bien!_)
+
+On se heurte à tout propos, chez les indigènes musulmans, à une sorte
+d’inintelligence absolue de notre société, de nos mœurs, de nous-mêmes;
+mais l’on peut dire que si les musulmans sont fermés à l’esprit français
+et européen, beaucoup de Français le sont à l’intelligence musulmane.
+(_Très bien!_)
+
+Il y a là un point sur lequel j’ai insisté souvent, toutes les fois que
+j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public ou de m’entretenir
+avec des hommes qui tenaient dans les mains les destinées du pays, un
+point sur lequel j’appelle l’attention du Parlement, c’est celui de la
+difficulté réelle que nous crée l’application de nos principes et de nos
+lois au gouvernement des indigènes.
+
+J’entends répéter tous les jours: «Comment se fait-il que les indigènes
+soient si bien administrés en territoire militaire, alors qu’ils sont si
+mécontents et si mal administrés en territoire civil? Cela est
+surprenant; nous avions entendu dire partout, il y a peu d’années, que
+le gouvernement dit militaire était un gouvernement qu’il fallait
+renverser à tout prix.»
+
+La raison en est très simple: c’est qu’en territoire militaire les
+indigènes trouvent un commandement et ne rencontrent pas la séparation
+des pouvoirs. (_Très bien! Très bien!_) Il n’y a rien qui soit plus
+difficile à faire comprendre à un musulman que ceci: c’est que le
+représentant du pouvoir exécutif peut être en opposition avec le
+représentant du pouvoir judiciaire, et il n’est rien qui soit de nature
+à nuire davantage à notre autorité que les conflits d’attribution,
+conflits que des fonctionnaires subalternes se plaisent trop souvent à
+entretenir. (_Applaudissements._)
+
+Jules Cambon. Discours prononcé par le Gouverneur général de l’Algérie,
+Commissaire du Gouvernement, à la Chambre des députés, le 21 février
+1895. Cf. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918.
+
+
+
+
+NOTE IV
+
+
+Un exemple assez frappant de manque de psychologie en matière de
+politique religieuse islamique nous vient récemment de la colonie
+italienne de Cyrénaïque.
+
+Le gouverneur de cette possession, à la suite de l’expulsion par les
+Turcs du khalife Abd-el-Mejdid, et délaissant toutes les traditions
+islamiques au profit d’un zèle intempestif, décida de faire dire des
+prières dans les mosquées au nom du roi Victor-Emmanuel III. «Ceci,
+signalait-il, dans un télégramme officiel, atteste éloquemment le
+loyalisme constant de la population vis-à-vis de l’Italie.»
+
+Cette mesure, présentée comme une initiative spontanée des imams de
+Benghazi, produisit le déplorable effet qu’on peut deviner sur
+l’ensemble de la population, dont une grande partie s’abstint d’aller à
+la mosquée le vendredi pour ne pas s’associer au rite nouvellement créé.
+
+Le comité exécutif suprême du Congrès islamique du Caire adressa une
+protestation au gouvernement italien, en lui faisant remarquer que le
+fait de pousser les imams de Benghazi «à prononcer le nom d’un roi qui
+ne professe pas l’islamisme détruit leur culte et viole leur prière
+canonique».
+
+Le Gouverneur italien, dans son désir de trop bien faire, n’y avait
+point songé.
+
+
+
+
+NOTE V
+
+L’Église et la Mosquée
+
+Apologue.
+
+ Paris possédera un institut musulman. Le Conseil municipal a
+ fait don d’un terrain aux fils de l’Islam qui fréquentent le
+ boulevard et à ceux qui encouragent leur entreprise. Si Kaddour
+ ben Ghabrit, qui est le gardien du protocole marocain et qui
+ veille encore sur beaucoup d’autres traditions, louait Allah,
+ l’autre jour, d’avoir donné à la capitale de la France une
+ «djemâa» pleine de munificence et de courtoisie.
+
+ J. L. _Le Minaret Parisien_.
+ _Le Temps_ du 28 juin 1921.
+
+
+... Quand Abdesséryl, roi d’Andalousie, succéda à son père,
+El-Hassan-El-Mostancir, les poètes de cour habiles à flatter les débuts
+de tout nouveau règne annoncèrent sur des rythmes ingénieux que des
+torrents de miel et des brises de fleurs d’oranger allaient désormais
+répandre leur douceur sur le royaume. El-Mostancir, à qui son fils pieux
+fit ordonner des funérailles magnifiques, était un musulman fervent,
+mais intolérant et farouche: il persécutait les chrétiens et les juifs
+et l’on garda le souvenir de cette fête qu’il donna un jour dans son
+aguedal où les parterres étaient garnis de têtes infidèles fraîchement
+coupées.
+
+«Quel plaisir, disait-il, que la vue d’un pareil jardin; il me réjouit
+le cœur davantage que le jasmin blanc et la rose pourpre fraîchement
+éclos à l’aurore!» Abdesséryl fit succéder aux horreurs de la guerre et
+des massacres le charme bienfaisant de la paix. Il cultivait les
+lettres, aimait la lecture et l’entretien des philosophes, et des
+traducteurs diligents garnirent sa bibliothèque de textes issus du grec
+ou de l’hébreu; il fit proclamer qu’on ne molestât point les sectateurs
+de la loi de Moïse et de celle de Jésus... Davantage, et cela faisait
+parler tout bas les vieux courtisans de son père, il tolérait près de
+lui les infidèles et jusque dans son intimité. Pendant que les juifs,
+négociants et trafiquants, ainsi soutenus, contribuaient à la prospérité
+du royaume, des chrétiens étaient admis à la cour dans de petits
+emplois. Aux ministres d’El-Mostancir qui s’étonnaient d’une
+bienveillance, laquelle semblait un fléchissement de sa foi musulmane,
+Abdesséryl répondait: «Je pratique comme vous l’aumône, le jeûne et la
+prière; je n’ai point failli à la devise de ma glorieuse race: _Lâ
+ghâliba illa’llah_ (il n’y a de vrai vainqueur que Dieu); mais je crois
+qu’on peut bien mieux gagner les cœurs à notre sainte religion en usant
+de bonté au lieu de violence, en répandant la parole et non le sang.»
+Peu à peu les bas officiers, médecins, interprètes chrétiens prirent de
+l’influence; l’un d’eux, que son intelligence avait fait nommer
+l’Amin-des-Truchements, devint même le confident et le favori du prince;
+il lui dit un jour: «O roi, si tu veux séduire toutes les âmes
+chrétiennes et en faire comme un rempart inexpugnable autour de la loi
+de tes pères, accomplis un grand geste de paix, édifie une église où les
+chrétiens de la ville et du royaume puissent venir célébrer Dieu suivant
+leur coutume et leurs rites; les chrétiens désormais soutiendront ta
+fortune, aussi bien que les musulmans.» Et l’on vit bientôt s’élever une
+église non loin des mosquées consacrées, et le son des cloches se mêlait
+le soir à l’appel du muezzin. Bien que les tenants de l’ancien régime
+criassent à l’hérésie, la richesse générale et la prospérité ayant semé
+chez les musulmans le scepticisme et l’indifférence, la plupart se
+bornèrent à sourire de l’audacieuse fantaisie de leur prince; mais le
+scandale, pour être plus caché, n’en fut que plus grand chez les
+chrétiens, car les persécutions de naguère avaient fortifié leur foi.
+«De quoi se mêle ce mécréant hypocrite? dirent-ils. Nos misérables
+chapelles nous suffisent. Mieux vaut dire la sainte messe dans les
+caves, comme les martyrs au temps des Césars, que de fréquenter un
+temple bâti par un disciple de Mahom. A chacun sa religion. Si vraiment
+il nous aimait, le prince veillerait à ce qu’en dessous et malgré ses
+instructions ostentatoires, le bas peuple ne nous insulte et ses sbires
+ne nous tracassent de cent manières...»
+
+Mais le prince ne sut rien de ce sentiment populaire. Ses conseillers
+chrétiens, que leurs frères depuis longtemps considéraient comme
+demi-renégats, lui assuraient que l’impression produite était immense
+chez les chrétiens, tous émus, ravis et fréquentant en foule l’église
+nouvelle; à la vérité, eux seuls y faisaient apparition et, au nombre
+d’une ou deux douzaines, ils y créaient par leur va-et-vient et leurs
+simagrées l’agitation de plusieurs centaines de fidèles...
+
+... Des années passèrent, et puis vinrent des jours sombres. Des
+conquérants surgis du fond du Maghreb envahirent l’Andalousie, où ils
+venaient, proclamaient-ils, régénérer la foi défaillante; mais leur but
+était surtout de piller sans vergogne. Abdesséryl vit son palais
+détruit, ses beaux jardins saccagés, ses femmes en larmes enlevées par
+des gaillards lubriques, et lui-même, chargé de fers, fut traîné devant
+l’émir africain. Les seigneurs de l’Atlas n’avaient pas alors la
+réputation de suprême élégance qu’ils acquirent dans la suite des temps,
+et fort vite; c’étaient de sauvages guerriers, vêtus de laine rêche et
+se nourrissant d’orge et de lait de chamelle; leur politique du moment
+n’était pas d’affecter le raffinement, aux yeux des crédules, mais
+l’austérité. «Te voilà, chien immonde, cria le Moghrébin, renégat,
+abjurateur dans le fond de ton âme de la foi de tes pères; non seulement
+tu as laissé la corruption et l’incroyance s’établir dans ton royaume
+puant, mais encore tu as facilité les manigances de ces suppôts de
+l’Enfer--que Dieu leur donne la lèpre!--en osant leur élever un temple!
+Ce lieu d’erreurs est en flammes, et tous ces manuscrits, sans doute
+couverts de formules de diableries, que mes hommes ont découvert dans un
+coin de ton palais, serviront à faire rôtir les méchouis de la
+victoire!»
+
+Abdesséryl, emmené en captivité en Ar’mat, y vécut des jours misérables
+et mourut. On raconte qu’à ses rares serviteurs fidèles qui l’avaient
+accompagné dans l’exil il répétait parfois avec des larmes: «J’ai voulu
+le bonheur de tous les habitants de mon royaume et telle est ma
+récompense ici-bas... Aucun de ces chrétiens que j’ai tant favorisés n’a
+vraiment contribué à défendre mes citadelles; les seuls qui se firent
+tuer pour moi furent nombre de ces vieux croyants irréductibles,
+chrétiens modestes et sages, qui ne fréquentaient pas le palais et dont
+j’étais loin de soupçonner le dévouement secret, fait, pour une grande
+part, d’accoutumance secrète à ma dynastie; quant à mes favoris, m’ayant
+lâchement abandonné, ils n’ont trouvé la vie sauve qu’en se réfugiant, O
+dérision! dans le mausolée de mon père, leur persécuteur, lieu d’asile
+que l’émir épargna... Il est plus facile en ce monde de faire le mal que
+de tenter le bien.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Avant-Propos 7
+ Chapitre I. --L’Islam et Nous 11
+ Chapitre II. --Les Dangers de l’islamomanie 47
+ Chapitre III.--_Memento tu regere_ 67
+ Chapitre IV. --Les Bienfaits nécessaires 109
+ Chapitre V. --Les Bienfaits périlleux 137
+ Chapitre VI. --Le rôle français en Islam 155
+ Notes 167
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75245 ***