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diff --git a/75245-0.txt b/75245-0.txt new file mode 100644 index 0000000..8f7b181 --- /dev/null +++ b/75245-0.txt @@ -0,0 +1,3703 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75245 *** + + + + + + + UN AFRICAIN + + MANUEL + DE + POLITIQUE MUSULMANE + + + ÉDITIONS BOSSARD + 43, RUE MADAME, 43 + PARIS + + 1925 + + + + +Copyright by Éditions Bossard, Paris, 1926. + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ce petit ouvrage est un livre de bonne foi; il résume une expérience de +dix années en terre musulmane vécues au cœur des grandes villes maures +du Maghreb ou à travers le rude bled berbère. Son seul prix réside dans +son effort de clarté pour être véridique. On connaît mal l’Islam chez +nous, et l’on déploie bien peu de soins afin de l’ignorer moins. + +Il y a bientôt quatre-vingts ans qu’Alexis de Tocqueville, dans un +magistral rapport présenté à la Chambre des députés, au nom de la +Commission des affaires d’Algérie, écrivait ces lignes: «Jusqu’à +présent, l’affaire de l’Afrique n’a pas pris, dans l’attention des +Chambres et surtout dans les conseils du Gouvernement, le rang que son +importance lui assigne. Nous croyons qu’il peut être permis de +l’affirmer, sans que personne en particulier ait le droit de se +plaindre. La domination paisible et la colonisation rapide de l’Algérie +_[nous dirions, aujourd’hui, de l’Afrique du Nord]_ sont assurément les +deux plus grands intérêts que la France ait actuellement dans le monde; +ils sont grands en eux-mêmes et par le rapport direct et nécessaire +qu’ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en Europe, l’ordre +de nos finances, la vie d’une partie de nos concitoyens, notre honneur +national, sont ici engagés de la manière la plus formidable. On n’a pas +vu jusqu’ici que les grands pouvoirs de l’État se livrassent à l’étude +de cette immense question avec une préoccupation constante, ni qu’aucun +en parût visiblement et directement responsable devant le pays. Nul n’a +semblé apporter, dans la conduite des affaires d’Afrique, cette +sollicitude ardente, prévoyante et soutenue qu’un gouvernement accorde +d’ordinaire aux principaux intérêts du pays ou au soin de sa propre +existence. Rien n’y a révélé jusqu’à présent une pensée unique et +puissante, un plan arrêté et suivi. La volonté éclairée et énergique qui +dirige toujours et contraint quelquefois les pouvoirs secondaires ne s’y +est pas rencontrée.» + +Le temps écoulé n’a fait que donner plus de force à ces justes +remarques. Puissent les quelques chapitres de mise au point qu’on va +lire contribuer pour leur faible part à la formation d’un état d’esprit +propre à favoriser dans la métropole l’établissement d’une politique +musulmane réaliste, née de l’expérience des faits, pratiquée avec +continuité, et qui, seule, pourrait permettre à notre pays de maintenir, +au milieu d’un monde bouleversé, son rang de grande puissance africaine +et méditerranéenne. + + + + +MANUEL DE POLITIQUE MUSULMANE + + + + +CHAPITRE I + +L’ISLAM ET NOUS + + +La fermentation générale des esprits due à une guerre qui a détruit +nombre de dogmes et d’habitudes politiques en les remplaçant souvent +fort mal, et développé, de façon parfois subite et démesurée, certaines +tendances latentes ou en germe, a été particulièrement sensible dans les +pays de l’Islam, dont plusieurs s’agitaient, dès avant 1914, vers des +évolutions contradictoires ou confuses. + +Les étapes de la transformation du monde musulman ont été si rapides +qu’on croit assister depuis quelque dix ans aux changements à vue, semés +de péripéties, d’un assez singulier film politique. + +Rappelons sommairement, pour fixer les idées, les épisodes principaux de +ce spectacle. + +Le dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont vécu en +matière de politique islamique sur la formule de l’«homme malade». Il y +a encore quinze ans, quatre groupements islamiques faisaient encore +figure, aux yeux du monde, d’États indépendants. C’étaient le Maroc, la +Turquie, la Perse et l’Afghanistan. Balkans, Russie et Angleterre +guettaient les premiers symptômes, chez les trois derniers, d’une agonie +qu’on espérait prochaine. En 1911, la Tripolitaine était annexée à +l’Italie; trois ans plus tard, le traité d’Andrinople amputait gravement +la Turquie. 1912 vit l’inauguration du Protectorat français au Maroc. +Survint la grande guerre. Durant qu’elle se poursuivait, des projets +d’accords ou de traités instituaient le dépècement méthodique de +l’empire turc, consacré plus tard par le traité de Sèvres, aussi +délicatement fragile que la pâte de ce nom. Le Protectorat de l’Égypte, +proclamé au début de la guerre, était solennellement ratifié. Sitôt +signée la paix de Versailles, le pacte anglo-persan du 9 août 1919 +remettait à l’Angleterre le contrôle de l’organisation de l’armée et des +finances de la Perse, ce qui était un Protectorat déguisé. + +L’Afghanistan, où le Foreign Office comptait sur l’attitude anglophile +de l’émir Habibullah, semblait virtuellement voué, dans un avenir +proche, au même sort que la Perse. + +La chute définitive de la puissance politique de l’Islam semblait donc +révolue. Mais ce n’était que sur le papier, et les surprises aussitôt +commencèrent. + +Sous l’influence du malheur, des idées wilsoniennes et aussi grâce à +l’action d’une tenace et adroite infiltration bolcheviste, habile à +exploiter les fautes des Alliés, il se manifesta un immense ébranlement +de l’Islam qu’on put suivre dans sa marche de l’est vers l’ouest, comme +une lente secousse sismique. Ce fut d’abord l’éclosion, dans le réduit +d’Anatolie, d’un nationalisme turc, patient et fort, durci par les +épreuves. «Une nation, disait Renan, ne prend d’ordinaire la parfaite +connaissance d’elle-même que sous la pression de l’étranger.» Ce fut le +cas pour la Prusse en 1813 et pour la Turquie de 1919. Alors que +Constantinople vivait paralysée sous les canons braqués des flottes +alliées, Angora résista et triompha. Le résultat en fut une exaltation +littéralement extraordinaire du nationalisme ottoman dont les péripéties +de Lausanne ont pu fournir une idée, une transformation et un +rajeunissement singulier du vieil empire d’Abdul-Hamid et dont le +moindre signe n’est pas cette mesure révolutionnaire de politique +intérieure portant suppression pure et simple du Califat. + +En Perse, le mouvement contre l’impérialisme anglais, exploité par les +bolchevistes qui envahirent le pays, amena le retrait des troupes +britanniques, et, en août 1921, deux ans à peine après le traité qui +autorisait un espoir de mainmise absolue, lord Curzon dut reconnaître à +la Chambre des lords l’échec complet de la politique anglaise. + +En Afghanistan, l’émir Amunallah, qui avait succédé à son père, +assassiné, déclara la guerre à l’Angleterre et causa de vives +inquiétudes au gouvernement de l’Inde; une paix fut signée à Kaboul qui +affirma l’autonomie de l’Afghanistan, en déliant l’émir de son ancienne +obligation de ne pas entretenir de relations diplomatiques avec d’autres +pays que l’Inde anglaise[1]. + + [1] En conséquence, une légation française a été créée en Afghanistan. + En dépit de ses attaches avec Moscou, l’émir actuel semble très + favorable à la France et désireux d’entretenir avec elle des + relations cordiales. Saurons-nous profiter de l’occasion qui nous + est offerte de nous créer un puissant centre de renseignements en + même temps qu’une amitié solide en Asie Centrale? + +L’Égypte, après des efforts douloureux, a secoué sa tutelle. En +Tripolitaine, grâce au gouvernement des «grands féodaux», en qui +l’Italie avait placé une bien imprudente confiance, en même temps +qu’elle promulguait, mue par un libéralisme ingénu et de façade, une +constitution inapplicable, l’occupation effective, se trouva bientôt +réduite à la seule ville et aux alentours immédiats de Tripoli. + +Cependant, dans la Régence, la publication bruyante du pamphlet +antifrançais _La Tunisie martyre_, les promenades à Paris d’une +délégation de jeunes intellectuels agités, soutenus en sous main par de +«vieux turbans» aigris, les intrigues du palais beylical, furent +l’indice d’une agitation autonomiste assez sérieuse, qui atteignit son +comble peu de temps avant le voyage de M. Millerand, et contre laquelle +il fallut promptement réagir. En Algérie, l’application inopportune de +la loi de 1919 sur l’électorat permit aux fauteurs de troubles de semer +du désordre. Enfin, au Maroc, si la zone française de l’Empire restait +calme, la révolte du Riff contre les Espagnols et la proclamation toute +nominale d’une république riffaine, signala, en même temps, qu’une +adaptation un peu hâtive chez les frustes Berbères au formulaire +politique, un singulier désir de se rendre indépendants d’un joug aussi +maladroit que pesant. + +Ces mouvements divers, et tous à peu près concomitants, peuvent-ils être +considérés comme le fruit passager du bouleversement que la guerre a mis +dans les consciences? Ne manifestent-ils enfin qu’un de ces brefs +sursauts d’énergie comme l’Islam, au cours de sa carrière, en a présenté +quelquefois pour mieux retomber ensuite dans son apathie coutumière? Ou +bien s’agit-il, sous le double choc des tribulations subies et de +l’exemple fourni par l’Europe, d’une véritable renaissance, analogue à +celles qui firent sortir en Occident les temps modernes du moyen âge, un +immense _risorgimento_ dont on ne peut prévoir encore ni calculer le +développement futur et les conséquences infinies pour l’avenir du monde? + + * * * * * + +Une opinion longtemps soutenue, et qui paraissait déduite des faits, +tend à démontrer que l’Islam est une puissance d’inertie, hostile à la +civilisation occidentale, qu’elle repousse d’instinct. En dépit des +apparences et de certains travestissements qui trompent les profanes non +rompus à la pratique de ses hommes et de ses choses, l’Islam est +intransformable et incapable dans sa substance même d’une évolution +normale et profitable. Il constitue un bloc à tout jamais impuissant à +se mettre de pair--d’énergie et d’âme--avec les nations occidentales. Le +meilleur sort qui puisse advenir aux pays islamiques est qu’ils se +placent, de gré ou de force, sous la tutelle de dominations étrangères +dont la ferme direction leur accordera le bienfait de l’ordre qu’ils +sont bien empêchés d’instituer par eux-mêmes. Renan avait proclamé cette +thèse, qui semblait confirmée par presque tous les hommes d’action ou de +pensée ayant vécu en terre d’Islam. Il y a une vingtaine d’années, +colons, administrateurs ou officiers d’Algérie ou de Tunisie, vieillis +sous le harnais, se trouvaient là d’accord. Lord Cromer fut aussi un +interprète particulièrement autorisé de cette manière de voir lorsqu’il +disait: «On ne peut pas réformer l’Islam, c’est-à-dire que l’Islam +réformé n’est plus l’Islam, c’est autre chose.» (_Modern Egypt_, II, +229). + +Et, à l’appui de cette constatation, les exemples semblent affluer. +L’histoire montre le pitoyable état de l’Afrique du Nord durant le long +interrègne entre les empires romain et byzantin et la domination +française, où l’autochtone et l’Arabe, livrés à eux-mêmes, ne firent que +piller et épuiser le pays, au milieu d’une anarchie irréductible. +L’observation la plus élémentaire établissait encore naguère comme un +triste privilège des pays orientaux le mépris des longs desseins, +l’absence d’idéal et de vertus civiques, la concussion admise et élevée +à la hauteur d’une institution, l’immense apathie traversée de courtes +crises violentes et sans grande portée. Dans quel état de décrépitude et +de décomposition interne n’avons-nous pas trouvé le Maroc, qui, +actuellement soumis à notre obédience et plié à nos disciplines, sort +presque trop vite de sa torpeur, et dont demain, peut-être, il faudra +refréner l’essor inquiet et vite frondeur. + +D’ailleurs, chaque fois que l’Islam a brillé dans le monde d’un vif +éclat, n’était-ce point seulement lorsque le contact d’une civilisation +voisine lui infusait ses vertus actives et l’élevait en quelque sorte +au-dessus de lui-même. La prospérité et les grâces charmantes des +royaumes andalous au moyen âge, l’affinement et le goût de la +spéculation joints à celui des affaires chez la population de Fez, ne +sont-ils pas dus à l’abondante influence du génie juif, qui fit germer +là des qualités qui sans lui ne seraient jamais venues à jour? +L’exceptionnel rayonnement des dynasties saadiennes au Maroc, au début +du dix-septième siècle, ne provient-il pas de ce que le Maghreb d’alors +était en contact étroit et permanent avec l’Europe. Le Maroc était +infiniment plus ouvert, il y a trois siècles, à tout ce qui venait +d’Europe qu’au début du vingtième. L’époque des Sultans saadiens fut +incomparablement brillante par l’étendue et l’activité des relations +entretenues avec les nations chrétiennes: celles-ci fournissaient alors +aux Sultans une garde prétorienne de renégats, des instructeurs pour les +troupes, voire de hauts fonctionnaires, sans compter les ingénieurs, les +architectes et les artistes. + +La fameuse bataille des Trois-Rois à El Ksar, où périt Don Sébastian, +roi de Portugal, marque l’apogée de la puissance militaire marocaine à +la fin du seizième siècle. Au point de vue maritime, il y eut des +pirates et corsaires salétins tant que la Hollande et l’Angleterre +voulurent bien fournir les navires et leurs agrès, et très probablement +aussi capitaines et subrécargues, pour instruire les équipages et les +mener, aiguillonnés par le goût du pillage, vers les chemins de +l’aventure. La dynastie actuelle, née précisément de la réaction de +puritains sahariens, bornés et barbares, contre cette infiltration +chrétienne, pourtant si bénéfique, s’opposa radicalement à toute +influence étrangère dans les destinées du Maghreb. Il s’ensuivit cette +décadence profonde ou plutôt cette stagnation dans laquelle sommeillait +encore le Maroc il y a quelque vingt ans. Si le Maroc avait évolué dans +le sens où l’avaient engagé les princes saadiens, il serait rapidement +devenu une Turquie occidentale. + +La Turquie et l’Égypte dominent incontestablement le monde musulman par +leur facilité d’adaptation aux mœurs européennes; la cause n’en +doit-elle pas être recherchée dans le mélange extrême de races, au cœur +des grandes villes du Levant, qui a peuplé au dix-neuvième siècle les +harems de nombreuses femmes d’origine chrétienne et assuré ainsi un +apport non négligeable de sang occidental? + +Sans se laisser convaincre par tout cet étalage de raisons, les amis de +l’Islam répondent que le monde musulman n’est pas cet organisme figé que +seule une vue superficielle permet d’entrevoir. La civilisation +sarrazine était, il y a huit ou neuf siècles, la plus florissante du +monde, et Charlemagne un reître grossier auprès d’Haroun. L’Islam a pu +présenter une longue période d’éclipse et de vie ralentie. Qui peut +démentir que, sortant de son stade médiéval, il ne s’élance pas vers une +période nouvelle où, tout en gardant son originalité propre, il vivra +d’une existence régénérée et désormais sans lisière? L’Islam se trouvait +hier au même point que la chrétienté au quinzième siècle, au début de la +Réforme. «Il y a la même suprématie du dogme sur la raison, la même +adhésion aveugle aux préceptes et à l’autorité, la même suspicion et la +même hostilité à l’égard de la liberté de penser et de la science.» +Cette attitude des Vieux-Croyants n’est-elle pas celle de l’Église +catholique avant le grand mouvement de la Renaissance? Au demeurant, la +pure doctrine islamique est peut-être moins fermée qu’on ne le croit au +progrès, aux transformations nécessaires. En vertu du principe +traditionnel de l’Idjmâ, le consentement de la majorité des musulmans à +toute proposition nouvelle a force de loi. «Le principe de l’Idjmâ, a +dit Goldziher, contient en germe la faculté pour l’Islam de se mouvoir +librement et d’évoluer. Il offre un correctif opportun à la tyrannie de +la lettre morte et de l’autorité personnelle. Il s’est affirmé, au moins +dans le passé, comme le facteur primordial de la capacité d’adaptation +de l’Islam.» Dans l’Inde, toute une école de libéraux musulmans, qui +s’intitulèrent les néo-motazélites, en vint à préconiser une +modernisation générale de l’Islam. «Rien n’est plus éloigné de la pensée +du prophète, écrit un de ses principaux représentants, Si Kudda Bukhsh, +que d’enchaîner l’esprit ou d’imposer des lois fixes et immuables à ses +partisans. Le Coran est un livre qui doit servir de guide aux fidèles, +mais non d’obstacle dans la voie de leur développement social, moral, +légal et intellectuel.» Et il ajoute: «L’Islam moderne, avec sa +hiérarchie sacerdotale, son fanatisme grossier, son ignorance effroyable +et ses pratiques superstitieuses, est incontestablement une honte pour +l’Islam du prophète Mahomet.» Et il conclut par la profession de foi +libérale suivante: «L’Islam est-il hostile au progrès? Je répondrai +délibérément non. Dépouillé de sa théologie, l’islamisme est une +religion parfaitement simple. Son principe cardinal est la croyance en +un Dieu unique et la croyance que Mahomet est son prophète. Le reste +n’est qu’addition superflue[2].» + + [2] Kudda Bukhsh. _Essays: Indian and Islamic_, p. 20, 24 (Londres, + 1912), cité par Lothrop Stoddard. _Le Monde nouveau de l’Islam_, p. + 41. Payot, 1923. + +D’ailleurs, la rigidité primitive de l’Islam, faite pour se garantir des +atteintes que le contact d’autres religions pouvait porter à sa pureté, +n’est guère plus de mise aujourd’hui. Le temps des grandes luttes +religieuses semble terminé dans le monde. Il n’y a plus de croisades[3]. +La chrétienté est tolérante, et l’Islam également, qui vient de réaliser +en Turquie une laïcisation assez radicale[4]. + + [3] Elles sont remplacées par les grandes luttes économiques et + sociales, davantage sanglantes et dévastatrices. + + [4] «En Égypte, on a vu des prêtres prêcher dans les mosquées sur le + patriotisme, des cheikhs traiter le même sujet du haut de la chaire + d’une église, et les fidèles de tous les cultes prononcer le même + jour, à la même heure, la même prière pour demander la libération de + leur pays. De telles manifestations auraient été naguère + inconcevables.» (XX. L’Islam et son avenir. _Revue des Deux Mondes_, + 1er août 1921). + + Le 11 décembre 1921, le prince héritier de Turquie, entouré des + membres de la famille impériale et des ministres, assisté du + grand-rabbin et des patriarches grecs et arméniens, inaugurait sur + une des places de la capitale un monument élevé à la gloire du pape. + On lisait cette inscription sur le socle de la statue: «Au grand + pontife, qui régna à une heure tragique du monde, à Benoît XV, + bienfaiteur des peuples, sans distinction de nationalité et de + religion, l’Orient.» + +L’Islam est certes davantage qu’une religion; il est aussi une +dogmatique et une législation; il est enfin une civilisation qui confère +à tous ses adeptes dans le monde une attitude commune devant les +problèmes humains et divins, d’identiques façons, aux nuances près, +d’imaginer, de raisonner métaphysiquement et de sentir. Or, le Japon +possède aussi une civilisation originale et qui lui est propre; cela ne +l’a pas empêché d’évoluer d’une façon surprenante en un demi-siècle; il +est un exemple merveilleux d’une assimilation extérieure produite dans +un laps rapide, tout en conservant à peu près intact le patrimoine moral +qui faisait sa force. + +Rien ne fait donc obstacle, concluent les islamisants optimistes, à ce +que l’Islam soit semblable à la chrétienté, qui a conservé sa religion +en passant du moyen âge aux temps modernes et des temps modernes à la +Révolution et à l’époque contemporaine; il peut se transformer +complètement dans le domaine pratique sans que soit modifié en rien +l’essentiel de ses croyances et de son idéologie. D’ailleurs, une +religion qui compte 250 millions d’adeptes et recrute tous les ans des +dizaines ou des centaines de milliers de néophytes, possède une telle +vitalité et une telle puissance d’expansion que sa doctrine ne se peut +altérer, en dépit de la modernisation des mœurs dans la masse des +croyants. A la condition expresse, toutefois, que ses foyers primitifs +ne soient pas soumis à un joug étranger et viciés pour ainsi dire dans +leurs sources de rayonnement. La renaissance de l’Islam politique, dans +le sens de son affranchissement, apparaît donc ainsi comme une nécessité +vitale pour la conservation de l’Islam religieux et la continuation de +son essor. + +Comme le Japon au milieu du dix-neuvième siècle, les États musulmans, +plus spécialement la Turquie qui est à leur tête, doivent s’adapter ou +disparaître. C’est ce qu’avaient compris, au cours du dernier siècle, en +copiant gauchement les institutions européennes, Mahmoud II et Méhémet +Ali, puis les premiers Jeunes-Turcs de 1876, qui tentèrent l’essai +éphémère d’un parlement. Comme celle de tous les précurseurs, l’œuvre +des uns et des autres, trop prématurée, après avoir jeté un faible +éclat, échoua; elle fut reprise en 1908 par la génération qui suivit et +qui fit la révolution à la fois en Perse et en Turquie. Malheureusement +l’entreprise manquait encore d’une base assez solide: les esprits et les +cœurs n’étaient pas encore mûrs pour donner un soutien efficace aux +institutions nouvellement implantées. Les minorités turques et persanes +qui dirigeaient cet effort ne s’appuyaient pas sur une opinion publique +puissante, n’étaient pas soutenues par la pression d’un grand mouvement +populaire. + +Il fallut l’éclosion d’un nationalisme, lui-même issu des malheurs de la +guerre et des appétits non déguisés des nations européennes et se +substituant au panislamisme de naguère, pour amener la renaissance +actuelle de l’activité politique de l’Islam. + + * * * * * + +Le panislamisme est chronologiquement le premier grand mouvement de +réaction qui se soit dessiné en Islam contre l’envahissement par les +puissances européennes des pays orientaux tombés, à la fin du +dix-huitième siècle, dans ce profond état d’anarchie et de caducité dont +le Maroc d’il y a vingt ans nous donnait encore une assez exacte idée. + +L’éphémère agitation wahabite, courte dans l’espace et la durée, mais +profonde de conséquences par son caractère de renaissance religieuse et +de rénovation de l’esprit public, la propagande senoussiste et la +multiplication des confréries religieuses, l’action personnelle +d’Abdul-Hamid et de son grand agent de publicité Djemal-ed-Din marquent, +en un peu moins d’un siècle, les grandes étapes du panislamisme dans le +Proche-Orient. + +Le panislamisme, qu’il importe de bien définir, est en premier lieu +l’affirmation posée comme principe et l’extension admise comme but de la +solidarité morale qui lie entre eux tous les musulmans; c’est ensuite la +conviction que l’Islam possède en lui des forces spirituelles assez +puissantes pour assurer sa régénération matérielle et son prestige. +L’Islam peut s’inspirer de toutes les transformations politiques, +juridiques et sociales, ainsi que des méthodes qui font la vigueur +constitutive des nations occidentales, mais il doit se les assimiler par +une élaboration personnelle et non les copier servilement, les utiliser, +mais en les pliant à la forme de son génie. C’est la notion du _fara da +se_. Elle est parfaitement développée dans l’ouvrage _Le Réveil des +peuples islamiques au quatorzième siècle de l’Hégire_, paru au Caire +quelques années avant la guerre et dont l’auteur est un jeune Égyptien, +Yahya Seddik, licencié en droit de l’Université de Toulouse, devenu juge +dans son pays. Quoiqu’il ait écrit près de dix ans avant le cataclysme +européen, Yahya Seddik avait prévu l’imminence de la guerre européenne. +«Contemplez, écrit-il, ces grandes puissances qui se ruinent en +armements effrayants, qui comparent leurs forces réciproques d’un œil de +défiance, se menacent l’une l’autre, contractent des alliances qu’elles +rompent continuellement et qui présagent ces chocs terribles qui mettent +le monde sens dessus dessous et le couvrent de ruines, de feu et de +sang! L’avenir est à Dieu, et rien ne dure que sa volonté.» + +Yahya Seddik considère le monde occidental comme dégénéré. «Cela +signifie-t-il que l’Europe, notre guide éclairé, ait déjà atteint le +sommet de son évolution? se demande-t-il. A-t-elle déjà épuisé sa force +vitale en deux ou trois siècles de surmenage? En d’autres termes, +est-elle déjà frappée de sénilité et sera-t-elle bientôt réduite à +abandonner son rôle civilisateur à d’autres peuples moins dégénérés, +moins neurasthéniques, c’est-à-dire plus jeunes, plus robustes, plus +sains qu’elle? A mon avis, l’Europe a atteint actuellement son apogée, +et son expansion coloniale immodérée est un signe non de force, mais de +faiblesse. En dépit de l’auréole de tant de grandeur, de puissance et de +gloire, l’Europe est aujourd’hui plus divisée et plus fragile que jamais +et elle masque mal son malaise, ses souffrances et son angoisse. Sa +destinée s’accomplit inexorablement. + +«Le contact entre l’Europe et l’Orient nous a fait beaucoup de bien et +beaucoup de mal: beaucoup de bien au point de vue matériel et +intellectuel, beaucoup de mal au point de vue moral et politique. +Épuisés par de longues luttes, énervés par une civilisation brillante, +les peuples musulmans n’ont pu que ressentir un malaise; mais ils ne +sont pas frappés au cœur, ils ne sont pas morts! Ces peuples vaincus par +la force du canon n’ont en rien perdu leur unité, même sous les régimes +d’oppression auxquels les Européens les ont longtemps assujettis... + +«J’ai dit que le contact de l’Europe nous a été salutaire et au point de +vue matériel et au point de vue intellectuel. Ce que les princes +musulmans partisans de réformes désiraient imposer de force à leurs +sujets est réalisé cent fois aujourd’hui. Au cours des vingt-cinq +dernières années, nos progrès dans les sciences, les lettres et les arts +ont été si considérables que nous pouvons parfaitement espérer être, +dans tous ces domaines, égaux de l’Europe en moins d’un demi-siècle... + +«Une ère nouvelle s’ouvre pour nous avec le quatorzième siècle de +l’Hégire, et ce siècle heureux doit marquer notre renaissance et notre +grand avenir! Un nouvel esprit anime les peuples musulmans de toutes +races; tous les mahométans se pénètrent de la nécessité du travail et de +l’instruction. Nous désirons tous voyager, faire des affaires, tenter la +fortune, braver des périls. On voit chez les mahométans, en Orient, une +activité surprenante, une animation inconnue il y a vingt-cinq ans. Il +existe aujourd’hui une véritable opinion publique en Islam.» + +L’auteur conclut ainsi: «Tenons bon! Chacun pour tous, et espérons, +espérons, espérons! Nous sommes lancés sur le chemin du progrès; +profitons-en! C’est la tyrannie même de l’Europe qui a opéré notre +transformation! C’est notre contact avec l’Europe qui favorise notre +évolution et hâte l’heure inéluctable de notre réveil. Ce n’est qu’une +répétition de l’histoire, la volonté de Dieu qui s’accomplit en dépit de +toute opposition et de toute résistance... La tutelle de l’Europe sur +les Asiatiques devient de plus en plus nominale. Les portes de l’Asie se +ferment aux Européens! Nous entrevoyons certainement devant nous une +révolution sans parallèle dans les annales du monde. Un nouvel âge est +proche![5]» + + [5] Cité par Lothrop Stoddard. _Le Nouveau monde de l’Islam_, p. 79 à + 81. Payot 1923. + +Il y a plus de quinze ans que ces lignes ont été écrites. L’état +d’esprit qu’elles dénotent n’a fait, au lendemain de la guerre, que se +préciser davantage et s’étendre en cercles de plus en plus agrandis. Il +s’est manifesté très nettement dans le mouvement égyptien en vue de +l’indépendance et plus dernièrement à la Conférence de Lausanne. «Les +Turcs vivent dans un rêve de gloire militaire et d’omnipotence absolue, +écrivait un journaliste accrédité près de cette réunion diplomatique; +ils méprisent l’Occident, ses coutumes, ses lois et ses mœurs, et se +croient capables, avec leurs 200.000 hommes, d’aller cette fois beaucoup +plus loin que sous les murs de Vienne. Un d’eux disait hier à un +Européen: «Me trouvez-vous très différent d’un Français ou d’un Anglais +quand je vous parle? Croyez-vous pourtant que j’ai reçu une éducation +européenne? Tout ce que je sais, je l’ai appris chez moi; je suis soumis +à des lois turques, à une morale turque, et vous devez convenir que je +suis quand même votre semblable.» Qu’il s’agisse du plus humble +fonctionnaire de la délégation ou de ses chefs, c’est la même +exaspération de l’individualisme, le même orgueil déçu, la même crainte +d’être traités en inférieurs, la même méfiance envers l’Occident[6].» + + [6] P. de Lacretelle. _Journal des Débats_, édit. hebd., 5 janvier + 1923. + +Le grand mouvement de diffusion islamique inauguré par +Djemal-el-Din-el-Afghani se poursuit, de plus en plus vivace. Les +circonstances l’ont aidé puissamment. L’extrême commodité et le bon +marché des communications, le télégraphe, la presse[7] facilitent +étrangement cette interpénétration de toutes les parties de l’Islam. +Notre Afrique du Nord est à cet égard un champ d’observation fort +intéressant. L’évolution s’y accomplit sous nos yeux avec une singulière +rapidité. On sait les turbulentes manifestations qui ont éclaté dans la +Régence de Tunis, sitôt après la guerre, ainsi que les incidents qui ont +marqué en 1919 la campagne électorale en Algérie. Le Maroc était, avant +la guerre, profondément indifférent au reste de l’Islam, avec lequel il +ne communiquait guère qu’à l’occasion des pèlerinages de la Mecque. +L’opinion de Stamboul le laissait froid. Le vieux Maghreb vivait comme +isolé dans son empire du Soleil-Couchant, sis entre l’Atlas et la mer +des Ténèbres, et les bruits du dehors ne troublaient ni même ne +sollicitaient sa curiosité. Or, le voilà qui sort de son séculaire +dédain pour l’Orient méditerranéen, s’intéresse aux affaires ottomanes, +se réjouit, avec nous d’ailleurs, du triomphe de Moustapha-Kémal; et les +jeunes habitants de Fez circulent autour de Karaouyne avec sous leurs +tapis de prières les journaux de Tunis ou du Caire que laisse filtrer la +censure, et les autres, plus subversifs, venus parfois de fort loin par +les mains des moqaddems ou quêteurs des confréries religieuses. + + [7] En 1900, il n’y avait pas plus de 200 journaux de propagande dans + tout le monde musulman. En 1906, il y en avait 500, et en 1914 il y + en avait plus de 1.000. Cf. Servier. _Le Nationalisme musulman_, p. + 182. Le chiffre actuel doit être encore plus considérable. + +Beaucoup plus récent que le panislamisme, mais davantage fécond en +résultats positifs, le nationalisme est venu donner des directives plus +concrètes aux aspirations des peuples islamiques. + +En Égypte, au Hedjaz, mais surtout en Turquie qui tient la tête de la +renaissance islamique en cours, l’idée de patrie jusqu’alors diluée dans +le concept vague d’une grande communauté islamique aux limites +élastiques ou au contraire rétrécie aux limites de la tribu et du clan, +s’est constituée au cœur des masses avec une vigueur insoupçonnée. +L’Islam turc, menacé, a saisi d’instinct la valeur en quelque manière +axiale de l’idée de patrie pour la sauvegarde de son indépendance. Elle +seule permettait de réunir toutes les forces éparses, de les intégrer +dans un même idéal, en un mot de faire front. Peut-être le Proche-Orient +a-t-il eu la vision dans le passé de la tragique destinée du peuple +juif, éternel opprimé parce que sans patrie, toujours brimé parce que +destiné à camper chez les autres. La guerre, partout dans le monde, +paraît avoir exaspéré chez les moindres groupes ethniques un désir +d’individualisme et d’indépendance. Les réformateurs de 1908, proclament +les nationalistes turcs d’à présent, étaient des idéologues, s’exaltant +aux idées de liberté, d’égalité, d’un progrès théorique; nous nous +inspirons, nous, de l’idée nationale[8]. Désir, avant tout, +d’affranchissement: il faut libérer la Turquie de la tutelle politique +de l’Europe, d’abord être maître chez soi. «Lorsqu’on interroge les +Turcs à ce sujet, la réponse ne varie guère: «Qu’importe la grandeur de +notre pays, pourvu que nous soyons maîtres chez nous! Les questions +territoriales ont moins d’importance à nos yeux que celles qui visent +ces garanties financières et économiques que vous nous demandez et qui +vicient notre indépendance. Nous nous contenterions d’une seule province +si nous étions sûrs d’être débarrassés complètement de toute +capitulation.» Cette unanimité prouve jusqu’à quel point les clauses sur +lesquelles la rupture s’est faite à la première Conférence de Lausanne +constituaient pour les Turcs un point sensible presque affectif... +«Pourquoi nous demander des garanties spéciales, ont-ils l’air de nous +dire, alors qu’on n’en exige pas d’autres États?» N’est-ce pas +considérer le peuple turc comme incapable et inférieur?[9]» + + [8] Maurice Pernot. _La Question turque_, p. 42, Paris 1923. + + [9] P. Gentizon. L’état d’esprit en Turquie; _Le Temps_, février 1923. + +C’est bien par cet ardent désir de vivre libres et d’organiser leurs +destinées nationales afin de continuer à faire figure dans le monde, +désir traduit souvent par d’excessives et injustes susceptibilités, que +se manifeste chez les Turcs le germe vivace et gros de promesses d’une +renaissance qui entraînerait vraisemblablement tout l’Islam à sa suite. + +La Turquie joue donc l’expérience entreprise par le Japon il y a +soixante-dix ans. Figurant aujourd’hui par son développement et la +valeur de ses élites au premier rang de l’Islam, elle peut créer chez +elle, par la vertu de son exemple et le modèle de ses disciplines, une +profonde transformation de ses conditions d’existence. Le sort moderne +de l’Islam, de Mogador à Téhéran, est suspendu tout entier aux chances +de cette réussite. + +La première démarche de cette renaissance est déjà effectuée: elle est +d’ordre politique et militaire. C’est beaucoup comme indice, c’est +encore peu comme réalisation effective. La principale condition du +relèvement d’un peuple est accomplie; l’assise est fondée; il reste à +bâtir. + +Le législateur primaire et léger de 1908 a cru à la vertu des réformes +hâtives et «plaquées» pour transformer la nation. Elles ne vécurent que +sur le papier. Il y a un mot d’Auguste Comte, que tous les réformateurs +peuvent méditer, sur l’erreur de «confier aux lois le soin de solutions +qui doivent être réservées aux mœurs». Les réformes ne valent qu’autant +que le terrain social et moral a été aménagé suffisamment pour les +rendre fécondes; si elles n’existent que dans leur lettre seule, leur +vitalité est éphémère. + +L’œuvre de volonté entreprise par le Gouvernement d’Angora, ayant +triomphé à l’extérieur, doit maintenant s’atteler à la grande besogne de +l’intérieur. Il ne s’agit ni plus ni moins que de construire une nation +moderne; tout demeure à faire dans l’instruction publique, la +législation, l’économie sociale. Ce n’est pas là travail d’un jour, +d’autant qu’en adaptant la Turquie aux exigences de la vie +internationale, il faut conserver intactes les aspirations du peuple +turc et de l’Islam, ce qui constitue, pour l’un et l’autre, leur +armature, leur ressort et leur raison d’être. + +La tentative de la Turquie, sur laquelle est posée l’attention de +l’Islam tout entier, offre pour l’avenir du monde un exceptionnel +intérêt. Il serait vain de s’étendre sur des anticipations prématurées. +Mais est-il permis cependant de décréter _a priori_ comme impossible le +fait de voir jamais une Turquie fortement constituée, aux portes de +l’Europe, devenir le noyau d’un esprit fédéraliste musulman s’étendant +de l’Atlantique au golfe Persique? Et l’idéal de ce fédéralisme ne +serait-il pas dans la formation d’États-Unis d’Islam libérés de toute +attache avec les anciennes nations suzeraines? Le Congrès panislamique +qui a eu lieu à Sivas au début de 1921 paraîtra peut-être alors comme +l’indice précurseur de l’événement. + + * * * * * + +Une pensée politique digne de ce nom se doit de suivre les aspirations +et les courants qui traversent les groupes islamiques. En France, une +telle préoccupation s’impose plus que partout ailleurs. Notre empire +nord-africain nous tient par tant de liens, il constitue à un tel point +l’assise de notre puissance méditerranéenne que tout ce qui touche à sa +conservation ou à sa sauvegarde prend aujourd’hui une valeur inusitée. +Gouverner, répète-t-on souvent, c’est prévoir, et prévoir, c’est d’abord +être attentif. Il faut observer pour comprendre et agir en connaissance +de cause. Devant les prétentions qu’élèvent certaines minorités, les +excitations qu’elles subissent et répandent à leur tour, déformées, au +sein de masses ignares, les propagandes dont elles sont sollicitées, on +ne saurait trop voir clair et veiller; un feu qui couve, s’il se déclare +brusquement, peut enflammer des foules impulsives qui confondent une +émancipation dont elles ne peuvent saisir les termes ni les bornes avec +une aveugle xénophobie ou un retour à l’anarchie trop naturelle à leurs +penchants. + +En cette matière, qui est sérieuse, une haute impartialité, qui n’est +pas exclusive d’une sympathie et d’une sollicitude profondes, doit nous +prémunir contre tout ce qui est étranger à son dessein; celui-ci +consiste en l’adoption de points de vue et de solutions réalistes. Dans +les chapitres de ce petit livre, il s’agit avant tout d’une mise au +point permettant à tout lecteur sans parti pris d’embrasser les données +du problème et d’en apprécier l’importance unie à la souveraine +actualité. + +Il nous est, en effet, plus que jamais nécessaire d’avoir ce qu’on est +convenu d’appeler une «politique musulmane». Et pour qu’elle ne soit pas +un mot vide, il est peut-être opportun de la préciser. + +Tous les problèmes touchant la «politique musulmane» ont été obscurcis à +la fois par des romanciers amateurs de turqueries, des publicistes peu +avertis ou exploitant une veine alimentaire, des politiciens en mal de +réclame. Il serait bon, une fois pour toutes, de réagir contre des +courants d’idées aussi troubles au moyen de considérations qu’inspirent +le seul examen du réel et l’élémentaire souci de la bonne foi. + +«Politique musulmane» est le sésame des parlementaires et des +journalistes qu’intéressent peu ou prou, et pour des raisons variées, +les choses de l’Afrique du Nord, de la Syrie ou d’ailleurs. On le +prodigue même un peu à tort et à travers. Toutefois les esprits +évidemment lunatiques, que l’à peu près satisfait mal, s’étonneront +peut-être du caractère étrangement vague de ce terme et de son épithète. + +«Politique musulmane», cela sonne bien dans un discours, mais a-t-on +jamais entendu parler d’une politique protestante ou bien bouddhiste, +voire mormone? La France est une puissance musulmane, comme on dit, et +il y a une solidarité entre tous les musulmans, du fait de leur religion +identique; voilà qui est bien entendu. Mais il y a des Espagnols, des +Allemands, des Autrichiens, des Français catholiques et protestants, +comme il y a des Hindous, des Turcs, des Marocains, des Soudanais +musulmans, et cette étiquette confessionnelle ne constitue encore à +présent entre eux qu’un lien politique nul dans un cas, très faible dans +l’autre. Nous avons, nous devons avoir, en tout cas, des politiques +turque, algérienne, marocaine, syrienne aussi, si l’on veut bien. Nous +n’usons pas partout de procédés identiques. Cela va sans dire, +objectera-t-on; certes, mais, comme disait un homme d’esprit, cela irait +encore bien mieux en le disant. Les formules toutes faites présentent un +écueil. La politique est un mot dont le contenu doit être souple et non +rigide; le seul critérium d’une bonne politique française, en pays +musulman comme ailleurs, est le prestige moral et matériel de la France; +et si les voies de cette politique sont quelquefois dissemblables, +suivant le lieu et le moment, c’est afin d’être davantage précises et +mieux adaptées à leur objet. + +En vérité, ce terme, cette idée même de «politique musulmane» est à la +fois concomitante et corollaire de celle qui a présidé à la conception +d’un ministère ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord. Le projet d’un +ministère de l’Afrique du Nord a eu du succès quelque temps. Il subit à +présent une éclipse; soyez sûrs qu’il s’imposera à nouveau quelque jour +avec force et insistance. Il correspond à un besoin de symétrie verbale. +N’avons-nous pas l’Afrique Occidentale, l’Afrique Équatoriale? Il faut +l’Afrique Septentrionale, troisième entité, pour faire pendant, même si +le désir d’unification artificielle, dans le troisième cas, doit +l’emporter sur toutes considérations d’opportunité. Toujours le même +appétit de généralisation abusive autour d’une formule, fût-ce au mépris +des réalités et des faits, qui seuls comptent[10]. + + [10] Voir note I à la fin du volume. + +Cette réserve établie, il reste à déterminer les notions générales et +effectives qui peuvent se grouper sous la formule un peu trop élastique, +mais commode et qu’on adopte par suite, de «politique musulmane». + +La politique musulmane, les gens qui en vivent ont intérêt à faire +croire qu’elle est une chose très compliquée; ses arcanes ne seraient +familières qu’aux initiés et le commun des mortels n’y entendrait rien. + +Faisons descendre la politique musulmane du ciel sur la terre, comme un +illustre le fit jadis de la philosophie. Développements oratoires, +philosophiques et sociaux mis à part, ce qu’on nomme politique musulmane +peut se résumer en quatre propositions: + +1º Il faut d’abord connaître l’Islam et les musulmans avant d’en parler +et surtout d’agir à leur endroit. + +Ce sera là l’objet de notre chapitre _Les Dangers de l’islamomanie_. + +2º Pour qu’une nation européenne puisse agir efficacement en Islam, il +faut d’abord qu’elle s’impose par la force matérielle et l’éclat moral à +la fois sur les peuples qui doivent être mis en tutelle ou le sont déjà, +et sur ceux libres ou récemment affranchis dont elle veut acquérir des +avantages ou simplement des égards. Le _Memento tu regere_ devient en +l’occurrence un principe politique imprescriptible. + +3º Il faut accorder aux musulmans que nous avons charge de régir ou de +«protéger» ce qu’ils réclament raisonnablement et correspond à leurs +besoins et à leur mentalité. + +Le chapitre _Les Bienfaits nécessaires_ sera consacré à l’examen de +cette simple vérité. + +4º Il ne faut pas imposer à ces musulmans ce qu’ils ne demandent pas et +ne correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité, c’est-à-dire des +_bienfaits périlleux_. + +Dans un chapitre de conclusion, nous tirerons de ce rapide examen une +idée générale de ce que doit être _Le Rôle français en Islam_. + + * * * * * + +La politique musulmane n’est ni ne doit être une somme de recettes +mystérieusement élaborée dans des bureaux parisiens par de soi-disant +spécialistes, d’après des données fournies par des informateurs parfois +douteux; elle ne réside pas non plus dans un programme aveuglément +libéral, conçu dans l’abstrait, dont le seul énoncé doit faire +théoriquement bondir de joie les cœurs de tous les musulmans des +colonies et protectorats; c’est à la fois plus et moins. + +La politique musulmane n’a pas d’autres ressorts ni d’autres secrets que +toute politique digne de ce nom, passée, présente et future. Elle +demande une connaissance froide et raisonnée des problèmes, la +compréhension de leur diversité, l’intelligence précise de leur portée +et de leurs résultats. Elle veut par surcroît de l’attention et de la +prudence, l’une et l’autre excluant toute sentimentalité, aussi inutile +que dangereuse, tout emballement regrettable et tout jugement +aventureux. Elle réclame en un mot ce qui est le fin mot de toute +politique: une souple adaptation au réel. + +Il y a plus de vingt-cinq ans, le meilleur Gouverneur général qu’ait +peut-être eu l’Algérie, M. Jules Cambon, disait ces paroles que bien de +ses successeurs auraient pu méditer: «Ne cherchez pas à doter ce pays +d’institutions qui se heurtent aux traditions du passé; donnez-lui, au +contraire, un administrateur capable de pénétrer la complexité de +l’œuvre qui lui est confiée et muni de pouvoirs qui lui permettent de +tenir compte d’intérêts en apparence opposés et d’approprier son action +à la nature diverse des hommes et des choses.» + +Le seul secret de la politique musulmane gît dans ce conseil d’attitude +circonspecte et d’entreprise avisée que traduisent ces quelques lignes + + + + +CHAPITRE II + +LES DANGERS DE L’ISLAMOMANIE + + L’Orient, l’Orient, qu’y voyez-vous, poètes? + + Victor Hugo. + + +Le sens commun enseigne qu’il est convenable, avant de parler d’un +sujet, de le connaître. L’expérience montre, en outre, qu’à négliger +cette précaution, on s’expose à donner dans l’erreur et à en subir de la +confusion. Mais le domaine de la connaissance serait bien sévère si des +licences n’y étaient permises dont le sens commun, au profit de +l’imagination ou du sentiment, a fort à souffrir. + +Nous avons, Français que nous sommes, l’habitude de parer la réalité de +tous les nuages brillants nés de notre enthousiasme ou du goût du +moment. + +C’est là l’histoire de nos amitiés politiques. Nous avons chéri la Grèce +de Canaris («_En Grèce, en Grèce, allons, poète, il faut partir_»), la +Pologne de 1830 («_Nous vivons surtout en Pologne_», disait Louis +Blanc), l’Italie de Garibaldi. Nous avons cultivé, plus tard, la Russie +des emprunts, salué frénétiquement l’Amérique du Président Wilson. + +Le temps, impeccable metteur au point, nous a guéris de beaucoup +d’engouements passés; notre tempérament nous en réserve de futurs. + +La France, devenue grande puissance en terre d’Islam, où elle sut +acquérir, à la fois dans les territoires de son empire et hors de leurs +limites, des amitiés anciennes et précieuses, doit à sa tradition, aux +nécessités de sa politique, à son rôle de tutrice, enfin à sa loyauté +nationale, de manifester à l’Islam une générosité de cœur sans réserve. +Il en est bien ainsi. Toutefois notre sympathie, si vive, si justifiée +qu’elle soit, ne doit pas faire tort à la clairvoyance de notre +intelligence politique. + +Notre bienveillance agissante pour l’Islam ne peut qu’avoir à gagner +d’être lucide et de se débarrasser du brouillard fantasmagorique dans +lequel le snobisme ignorant de la plupart et l’intérêt de quelques-uns +semblent avoir à cœur de la noyer. En parlant ici d’islamomanie, nous +voudrions essayer de dissiper les dernières nuées d’un malsain +romantisme politique au profit d’une vision réaliste qui, seule, ne +saurait donner de mécomptes et permettrait à une opinion avertie de +s’établir, allégée de toutes scories d’ordre sentimental ou idéologique. + +Il y a un Islam conventionnel en littérature d’imagination et en +littérature politique, comme il y a, en peinture, un Orient +conventionnel aux poncifs rebattus. + +M. Louis Bertrand, dont le ferme esprit s’est le plus nettement élevé +contre la tournure d’esprit déformante que nous dénonçons ici, raconte +quelque part qu’à Constantinople l’ambassadeur Constans, Toulousain +plein de malice, répondait un jour à un touriste naïf: «Vous croyez que +la mosquée Y... vous intéressera? Allons donc, c’est parce que Z... a +écrit un papier là-dessus. Oui, si Z... n’avait pas écrit son papier, +personne n’irait voir la mosquée Y...» L’intonation, le nasillement +goguenard à la Vincent Hyspa du fameux tombeur du boulangisme, devaient +donner à cette réflexion empreinte de bon sens une saveur encore plus +grande que celle qu’on en goûte à la simple lecture. + +Hélas! que de gens, s’ils n’avaient pas lu des papiers de tel ou tel, ne +trouveraient dans l’Islam africain, au clair ciel près, qu’un affreux +mélange de masures, d’immondices et d’indigentes velléités artistiques. +Nous avons vu nous-mêmes des gens cultivés, et qui avaient voyagé, +s’extasier avec bruit devant les gentils stucages des médersas de Fez et +pousser des exclamations ravies qui se seraient sans doute traduites +avec moins d’entrain, mais de façon plus légitime, devant les tombeaux +des Médicis ou l’église de Brou. Nous avons entendu traiter de +«merveille unique» les jardins de l’Aguedal, à Marrakech, grande +oliveraie ceinte de remparts à qui, certes, l’écran neigeux de l’Atlas +forme un beau fond de tableau. Mais les personnes qui s’exaltaient +ainsi, quelle épithète en réserve n’eussent-elles point gardée en +l’honneur des jardins Boboli, des terrasses des Borromées ou du parc de +Versailles? Il semble bien que le «mirage oriental» s’impose +immédiatement comme verres colorés devant la vision de nombre de nos +compatriotes qui mettent le pied sur la terre d’Afrique. + +Un peintre qui décrivait en une admirable langue tout ce que son pinceau +ne pouvait exprimer, Fromentin, nous a donné, il y a plus d’un +demi-siècle, dans deux livres célèbres, des impressions visuelles et +intellectuelles de l’Afrique qui sont sobres, justes et belles. +Gobineau, dans ses immortelles _Nouvelles asiatiques_, a tracé de +l’Islam un tableau moral d’une touche toute stendhalienne, peu appuyée, +parfaite. D’autres littérateurs, qui, il est vrai, n’étaient pas +peintres ni historiens, ne s’en sont point tenus à la salutaire formule +du «rien de trop». De grands écrivains, d’ailleurs, poètes en prose +tissant de somptueuses rêveries, ont mis à la mode un Islam décoratif et +conventionnel de la même veine, à peine démarquée, que celle des +_Orientales_ et de Byron. Le résultat en est, comme l’a écrit Louis +Bertrand, que «les mots d’Islam, de Maghreb, de Hedjaz, employés à tort +et à travers par des gens qui n’ont aucune idée de ce que c’est, ont +fini par prendre chez nous un sens quasi mystique. On ne les prononce +qu’avec un air béat et content de soi. On s’en gargarise +littéralement...» + +Cet Orient de bazar, qu’on dirait tiré de mauvaises chromolithographies, +sévit plus que jamais en France. On ne saurait trop mettre en défiance +contre lui, puisqu’il contribue à installer dans les cervelles des idées +et notions complètement «à côté». On a représenté au théâtre Antoine, +l’un de ces hivers derniers, une assez mauvaise pièce où une aimable +Parisienne, au goût éclectique, tour à tour amoureuse et oublieuse d’un +caïd marocain ahurissant, après diverses mésaventures dans un palais de +Fez à la comique couleur locale (eunuques et cimeterres), était enfin +empoisonnée par ce Maure de la place Clichy, chez qui les farouches +instincts se révélaient en une crise de jalousie vengeresse. C’est +Othello chez la portière. Dans un livre récent, un auteur célèbre, +d’ordinaire mieux inspiré, nous plante un autre seigneur africain, sorte +de Narr’Havas pour journal de modes, invraisemblable et truqué, qui en +vient à renoncer par chevalerie à des profits pécuniaires sérieux (_rara +avis!_) pour ne pas faire pleurer les beaux yeux de la femme aimée par +son ami, un officier français. + +Ces atrocités prévues ou ces berquinades font bien rire les gens +avertis, mais la grande masse des spectateurs ou lecteurs se +représentent, bon gré mal gré, l’Islam, et plus spécialement l’Algérie +et le Maroc, comme peuplés de pareils polichinelles, et il n’y a +vraiment aucun profit à répandre ou à accréditer d’aussi absurdes +fables. + +L’admiration pour les burnous drapés, les couchers de soleil sur les +palmeraies et le plâtre polychrome, ainsi que pour les conflits de beaux +sentiments entre pachas et giaours, conduit par une voie rapide à +l’émerveillement devant la religion, la tradition, la science arabes. +Cette variété de snobisme est en même temps plus délicate et dangereuse +si elle se manifeste en terre d’Islam même. Un mur de sentiments et de +susceptibilités sépare en ce domaine l’Occidental du Musulman. Celui-ci +s’offusque d’un dilettantisme auquel il est fermé et qui lui paraît en +même temps, chez l’Européen, constituer un reniement de sa propre foi, +chancelante devant l’éblouissante lumière de l’Islam[11]. + + [11] Voir note II à la fin du volume. + +Bonaparte, en Égypte, croyait bien faire en se costumant en musulman et +en allant discuter avec les ulémas; il organisait des fêtes de l’Être +suprême sur les bords du Nil, où l’on disposait sur des autels jumeaux +le Coran et la Bible. Ces manifestations, qui sont bien dans le goût de +la mascarade révolutionnaire, ne sont pas de celles, qu’on en soit +persuadé, qui ont le plus assis notre prestige sur la terre des +Pharaons. + +La haute considération dans laquelle nous avons été toujours tenus +là-bas provient de ce que nous n’avons jamais, par la suite, cherché à +nous mêler de ce qui ne nous regardait pas, sur le terrain strictement +musulman, et d’autre part et surtout de nos œuvres d’assistance et de +charité. Ce sont, en effet, nos qualités morales qui séduisent le mieux +les musulmans de toutes classes, notre générosité dans son sens le plus +étendu. Ils n’apprécient que médiocrement, en leur ensemble, nos dons +intellectuels et les hommages éclatants et extérieurs que nous rendons à +leur religion les laissent froids dans le fond de leur cœur, encore +qu’ils se croient obligés par politesse de nous remercier. + +Quant à la science arabe, irrémédiablement morte et désuète, faite de +compilations d’auteurs grecs rédigées au moyen âge par des juifs, de nos +jours recueil de formules vides que répètent sans se lasser des fkihs +hébétés dans l’ombre des mosquées, l’intérêt que nous lui portons est +tout juste celui que nous avons aujourd’hui pour l’œuvre de Guillaume +d’Okkam ou d’Érigène. A tout le moins ne faut-il pas omettre qu’elle +constitue un merveilleux instrument d’obscurantisme et de xénophobie +étroitement bornée. + +L’islamomanie littéraire et artistique conduit à l’islamomanie +politique. L’une et l’autre ont souvent un caractère alimentaire marqué +et nourrissent leurs hommes. Ayez vécu quinze ou vingt ans en Islam, +frôlé tous les milieux, assisté à toutes les misères, pénétré dans tous +les recoins de l’âme musulmane par un commerce journalier, puis +fréquentez les cercles ouverts ou fermés qui font profession en France +de s’occuper de choses coloniales: on écoutera votre opinion d’une +oreille distraite et toujours avec scepticisme. Amusez-vous, au +contraire, à munir de quelques lettres de recommandation pour des +personnages de la presse ou du Parlement le moindre porteur de chéchia, +vaguement bachelier ou certifié de quelque chose; serinez-lui quelque +petit discours sur les «aspirations» ou les «revendications» des +Algériens, des Tunisiens ou des Marocains, et lancez-le à travers Paris, +sa leçon bien apprise et le gousset garni: notre cadet fera recette. On +écoutera gravement ce porte-parole de l’Islam nouveau; on prendra en +note ses balivernes; on l’invitera, on le montrera aux amis; on le +montera en épingle, il ne trouvera point de cruelles. Le Parisien, né +badaud, s’émerveille toujours que des gens puissent être Persans. Et il +est aussitôt disposé à les croire sur parole. C’est ainsi qu’un grand +nombre d’hommes politiques ou d’écrivains se documentent sur l’Afrique +du Nord, par des témoignages suspects de petits arrivistes ou de ratés +aigris, recherchant les places ou la notoriété, minorité représentant +elle-même une minorité de leurs pareils généralement peu considérée dans +son pays d’origine. + +On a eu l’exemple de ce particulier état d’esprit lors du voyage à +Paris, il y a quatre ans, d’une pseudo-délégation de Tunisiens, parmi +lesquels se trouvaient les auteurs anonymes de l’abominable pamphlet _La +Tunisie martyre_, où toute notre œuvre tunisienne était odieusement +dénigrée et salie. Ces voyageurs, qui faisaient leur promenade à Paris +aux frais d’une souscription de bons gogos de chez eux, furent reçus +avec honneur par la Ligue des Droits de l’homme, la Ligue de +l’Enseignement, même par le Président de la Chambre. Comment être étonné +qu’ils se soient pris eux-mêmes au sérieux, du moment que la métropole +leur conférait des égards auxquels ils n’étaient pas habitués dans leur +pays natal ni de la part des autorités administratives, ni de leurs +pairs? + + * * * * * + +On ne sait, au juste, s’il est encore de mode en Algérie, aujourd’hui +comme naguère, de s’enquérir auprès du nouveau débarqué sur le point de +savoir s’il est arabophile ou arabophobe. Pareille question était vide +de sens; on peut demander à quelqu’un s’il préfère le Graves sec au +Chablis; on ne lui demande pas de manifester s’il est partisan ou non +des lois de Faraday; on n’est pas pour ou contre un fait, on le +constate, on l’admet, on le décrit ensuite, et l’on en tire des +conclusions; il n’y a pas là affaire de goût ou d’impression, mais de +connaissance. Or, il y a d’abord un fait: l’Islam existe; il y a des +Algériens, Marocains ou Syriens et, par le jeu de leur propre nature et +des réactions amenées par la conquête, ces musulmans offrent dans +l’ensemble tels et tels caractères, qualités ou défauts, le meilleur et +le pire, et il faut bien les admettre comme ils sont, sauf à tâcher par +des mesures appropriées de faire prévaloir, sans les mécontenter, le +meilleur sur le pire. Mais il est tellement plus commode--et si +français--de s’installer dans un parti pris et, le pavillon de son +opinion arboré, de tirailler à droite et à gauche à coups d’arguments +qui renforcent la conviction de qui les émet beaucoup plus qu’ils +n’ébranlent celle des autres qu’on veut gagner. + +Pour connaître les musulmans, une expérience rapide et presque toujours +viciée par une formidable équation personnelle d’intérêts en jeu ne +suffit pas. Il faut, de sang-froid, et longtemps, les avoir pratiqués, +connaître leur idiome, leurs mœurs et leur religion, acquérir ainsi de +leur mentalité une familiarité véritable et suivie. Voici des millions +d’individus qui, dans leur langue, n’ont qu’un même temps verbal pour +exprimer à la fois le présent et le futur, qui écrivent de droite à +gauche alors que nous faisons le contraire, qui ôtent leurs chaussures +en entrant dans le salon d’un hôte quand nous enlevons notre chapeau, +qui font commencer leurs repas par les plats sucrés et les terminent par +les hors-d’œuvre; tous ces détails et cent autres qui égayaient les +turqueries du dix-huitième siècle sont tout de même un indice certain +que la psychologie musulmane diffère de la nôtre et qu’elle ne se +laissera pas pénétrer facilement. + +Ajoutons à cela une religion qui inspire, tout au moins à la masse, le +mépris du changement, la haine du chrétien, le fatalisme, un climat qui +se prête peu aux efforts prolongés et à l’activité soutenue. Par suite, +comment préjuger facilement des besoins, des désirs de pareilles gens au +regard des nôtres? De tout cela, politiciens et diplomates qui +s’occupent des affaires de l’Islam n’ont cure. Ils affirment qu’ils sont +renseignés et que leurs avis proviennent de bonne source. Effectivement +ils sont renseignés, mais fort mal. + +De quelques affirmations mal contrôlées, de détails incomplets ou +erronés, en tout cas jamais situés, la rapide faculté française de +généralisation bâtit un ensemble; elle prend feu et flamme; elle affirme +et décrète. Cela est bien dangereux. Combien de parlementaires et de +personnalités, qui traitent avec un formidable aplomb des questions +musulmanes, ne les connaissent ainsi que par cette voie indirecte et peu +sûre! Combien peu sont allés en Algérie! Et, d’entre les hardis +voyageurs qui ont fait la traversée de trente heures, peut-on citer ceux +qui ont couché de longues nuits sous la tente, suivi dans les pistes du +Sud les traces d’Isabelle Eberhardt, mangé le couscous du Bédouin, parlé +avec les autochtones et sans tiers? A défaut de cette expérience +immédiate, en est-il qui aient longuement écouté les Européens familiers +des musulmans: explorateurs, colons, administrateurs, officiers; fait le +recoupement des précisions fournies en tenant compte des coefficients de +pli professionnel; et enfin justifié leurs avis par la confrontation, +honnêtement menée, des opinions? Affirmons sans hardiesse que, parmi les +politiciens spécialistes des questions musulmanes, des enquêteurs aussi +scrupuleux sont rares. Et cependant, presque tous sont de bonne foi. +Alors qu’en tant que juristes, universitaires ou médecins, ils déploient +dans l’exercice de leur métier sens critique et conscience +professionnelle, ces docteurs en science politique et sociale africaine +se livrent aux sommaires appréciations et aux vues superficielles. +Métaphysique, éloquence et légèreté; les trois vices du gouvernement des +partis se trouvent là comme ailleurs. + +On peut même, en principe, établir qu’en France les milieux +parlementaires et gouvernementaux font preuve d’une ignorance complète +de la psychologie musulmane. Qu’on se souvienne du scandale de ces +séances du matin à la Chambre où étaient discutées des lois pourtant +capitales touchant le développement de l’Afrique du Nord et qui +groupèrent huit députés!... C’est ainsi que sottises et contresens, plus +néfastes encore qu’une avalanche de sauterelles, ont plu sur la +malheureuse Algérie, qui n’est défendue par la barrière d’aucune fiction +diplomatique et où, par suite, toute licence législative peut se +déployer sans frein. + + * * * * * + +On peut se tromper de bonne foi dans ses appréciations vis-à-vis de +l’Islam et se méprendre tout à fait sur la nature et la portée de ses +tendances et de ses désirs profonds, mais persévérer dans l’erreur +serait néfaste, surtout pour une nation européenne à la tête d’un empire +musulman. + +L’Islam est une civilisation qui brilla d’un éclat magnifique dans le +bassin méditerranéen, alors que nos aïeux du moyen âge, descendants de +Francs ou de Celtes, étaient encore d’obscurs butors. Sa religion est +pleine de grandeur, sa morale est élevée, ses traditions sont enduites +de noblesse, certains aspects de ses mœurs ont gardé cette couleur et +cette simplicité antiques qui donnent dans notre genre d’existence +frénétique et désaxée une leçon constante de modération. Mais les façons +de concevoir et de réagir dont l’Islam a imprégné ses fidèles, les +catégories de l’entendement et de la raison qu’il leur a imposées, +d’autant plus facilement qu’il s’adaptait lui-même à leur mentalité +primitive, toutes ces formes d’esprit sont dans un tel contraste avec +les nôtres que, suivant les tempéraments individuels, les uns parmi +nous, mus par la contradiction, s’en entichent, et les autres, plus +rétifs et moins compréhensifs,--ou moins snobs,--s’en rebutent. D’où des +affirmations de part et d’autre aussi vives qu’opposées, des +enthousiasmes peu intelligibles et des dégoûts injustifiés. + +Il y a pourtant une moyenne solution entre chérir aveuglément et haïr +sans cause: c’est celle de connaître et de juger sans passion. Cette +équitable position est la seule qui ne déçoive pas et soit propre à +garantir d’irrémédiables fautes. + +Le vrai est que l’Islam, du moins dans notre Afrique du Nord, ne +présente qu’une couche extrêmement mince d’une élite souvent ombrageuse, +avide, et dont l’inquiétude est nourrie par le sentiment de la +désharmonie que crée en elle son européanisation rapide, opposée par +tous les bouts à son atavisme et à ses attaches actuelles. Or, de ce que +quelques représentants de cette généralité plus policée, tout au moins +par ses allures, entrent en contact avec nous, grâce à la langue, et +racontent ce qu’ils veulent sur eux et leurs congénères, ou ce qu’on +leur souffle, nous concluons trop vite du particulier au général et +croyons de bon gré qu’une évolution immense s’est accomplie, que le +Berbère et l’Arabe sont mûrs pour l’assimilation et que la citoyenneté +leur est due. + +L’illusion est profonde. Grattez cette légère surface, ce vernis +d’apparence brillante, et vous trouverez des masses dans l’état le plus +fruste, vivant en un amoralisme invétéré (en contradiction d’ailleurs +avec leurs principes religieux), attachées à des superstitions +antéislamiques et qui, follement impulsives, sont à la merci de toutes +les excitations du charlatanisme[12]. Quelle folle présomption de croire +qu’un demi-siècle de coudoiements peut suffire à abolir le pli formé par +le temps et dont la durée se perd. Et cependant, par un paradoxe +singulier, c’est dans ces foules ignorantes et nullement dégrossies, +mais que notre puissance et nos vertus d’ordre fascinent, que nous +trouvons les sujets les plus fidèles et les soldats les plus +valeureux[13]. A la seule condition qu’ils soient dirigés et commandés, +et non pas déroutés par la faculté d’user d’une liberté qui pour eux est +licence. + + [12] Les élections faites en Algérie, à la suite de la loi de 1919, en + ont donné un bel exemple. Certains candidats, comme le fameux + capitaine Khaled, appelé abusivement _émir_, firent appel aux + marabouts pour prêcher en leur faveur et semèrent une agitation + antifrançaise avec des procédés qui semblaient rappeler un réveil de + la guerre sainte. + + [13] Pendant la guerre, le groupe des jeunes Algériens ne fournissait + à la France aucun défenseur. (Constatation faite par le gouverneur + général au Conseil supérieur du Gouvernement, 30 juin 1916.) + + «En Tunisie, tirailleurs ou spahis se recrutent uniquement parmi les + paysans ou les ouvriers. Couverts par leur privilège, les jeunes + bourgeois tunisiens, si ardents en ce moment à monnayer en faveur de + leurs propres ambitions le sang versé par leurs coreligionnaires, se + gardent bien, en s’engageant, d’exposer aux balles aveugles leurs + précieuses personnes. Parmi les protagonistes du destour, aucun qui + ait servi pendant la guerre sous les drapeaux.» (Rodd Balek. _La + Tunisie après la guerre_, p. 52). + +L’Islam est une grande force à la fois incohérente et homogène. En dépit +des apparences, elle a peu de sympathie pour le Latin actif, +réalisateur, en même temps idéaliste et positif. + +Or celui-ci seul, pourtant, peut, renouant la tradition de sa race, +l’apprivoiser, puis le guider, lui imposer des disciplines. Et si la +Turquie s’organise actuellement et intègre ses forces éparses sous +l’égide d’un nationalisme défensif et exalté, n’est-ce point en faisant +violence à sa longue inaptitude islamique à prendre connaissance +d’elle-même et à constituer son armature en se mettant à l’école du +conquérant latin? + +Cette mauvaise façon chez quelques Européens de s’émerveiller niaisement +devant l’Islam, de le surestimer, lui semble un abandon, dû à une +aberration passagère et dont il interprète, bien peu à leur avantage, +les causes supposées. + +La générosité, la bonté peuvent s’unir sans se diminuer à une vigilante +fermeté. Ayons, si nous voulons, de l’amour pour l’Islam,--et pour le +nôtre d’abord, celui que nous protégeons et éduquons,--mais un amour de +frère aîné, de tuteur à pupille, lucide et clairvoyant, et où s’affirme +sans cesse la supériorité d’un champ intellectuel au tour d’horizon plus +étendu. Guérissons-nous de l’exotisme sentimental qui obscurcit si +étrangement notre vision des choses et nous détourne de la réalité. Elle +seule compte en politique; et c’est de sa considération exclusive que +naissent le dessein utile et l’action féconde. + + + + +CHAPITRE III + +MEMENTO TU REGERE + + +La conquête, entreprise procédant à la fois de buts politiques et +économiques, est l’ensemble des dispositifs qui permettent à une nation +plus forte et plus avancée en civilisation matérielle de s’implanter +durablement chez un peuple plus faible et de prendre en main ses +destinées avec le minimum d’efforts, et par les moyens les plus souples +et les moins pénibles, facilement acceptés par le peuple conquis. + +Réalisant le contact immédiat d’une civilisation archaïque et +traditionnelle et d’une civilisation moderne, provoquant donc sans +transition le choc de deux mentalités qui ont des façons diverses de +concevoir, d’imaginer et de réagir, la conquête européenne en Islam est +rarement reçue de bon gré. Chez le musulman, elle choque le plus intime +du sentiment religieux. N’entraîne-t-elle pas la domination et le +coudoiement forcé d’une race d’hommes estimés impurs, qui, par tous les +détails de la vie, le heurtent et le froissent. + +Chez le Berbère anarchique, elle soulève la crainte de l’étranger. Ému +par ses agitateurs, il se figure la conquête sous la seule forme qu’il +ait jamais connue: l’accaparement des terres et des richesses, le rapt +des femmes. Bien pis, mené par un peuple de religion ennemie, ce +dépouillement s’accompagnera sans doute d’une subversion de tout ce qui +fait le fondement de la société existante. Au désastre radical et +monstrueux des habitudes qu’il doit entraîner va s’ajouter l’idée d’un +bouleversement prévu; d’où la naissance de ces fables absurdes sur les +mœurs et les coutumes du vainqueur. Que n’attendre point du chrétien qui +vient de la mer? L’épouvante du changement et la défense d’un sol avare +mais nourricier sont les deux grands mobiles qui provoquent la réaction +hostile du Berbère autochtone. + +L’étranger est un facteur de changement. Or, n’est bon en Islam primitif +que ce qui demeure. De ce nouveau ne peut surgir aucun bien. Ce qu’on +appelle la pénétration pacifique est la méthode délicate et patiente +d’apprivoisement des indigènes effarouchés. Elle doit être précédée +toutefois, pour être efficace, d’un certain déploiement de +manifestations énergiques. + +Bourgeois, notables, artisans des villes, fellahs de la plaine ou de la +montagne ne céderont qu’à la force, soit par simple crainte de son +appareil déployé, soit pour en avoir éprouvé l’irrésistible effet. + +L’opinion des classes dirigeantes et citadines peut se résumer +facilement ainsi: l’invasion des chrétiens est un terrible malheur; elle +est semblable à la peste; mais comment lutter contre un fléau qui +dépasse nos faibles forces? A l’impossible nul n’est tenu; supportons +l’inévitable en gardant l’espérance que cette épreuve venue de la +volonté de Dieu--comme tout ici-bas--aura un jour sa fin. + +Un passage du _Kitab-el-Istiqça_ (ouvrage rédigé au Maroc il y a plus +d’une trentaine d’années) traduit à merveille cet esprit fataliste et +prudent: + +«On sait qu’à l’heure actuelle les chrétiens sont arrivés à l’apogée de +la force et de la puissance et qu’au contraire les musulmans--Dieu les +rassemble et répare leur déroute!--sont aussi faibles et désordonnés que +possible. Dans ces conditions, comment est-il possible, au point de vue +du bon sens et de la politique, et même de la loi, que le faible se +montre hostile au fort et que celui qui est désarmé livre combat à celui +qui est armé de pied en cap? Comment peut-on trouver naturel que celui +qui est assis renverse celui qui est debout sur ses jambes ou admettre +que les moutons sans cornes combattent ceux qui en ont?» + +Et plus loin: «Nous sommes, elles (les nations européennes) et nous, +comme deux oiseaux, l’un pourvu d’ailes, qui va partout où il lui plaît, +et l’autre qui aurait les ailes coupées et qui retomberait toujours à +terre sans pouvoir voler. Croyez-vous que cet oiseau sans ailes, qui +n’est pas autre chose qu’un morceau de viande sur une planchette, puisse +combattre celui qui vole où il veut?» + +De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut +même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier +Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine, +place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout +au moins dans leur fond: «Soyez certains, dit le caïd Driss, des +Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se +guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de +gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces +et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous +combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la +mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple +puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs +vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre +nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour +toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante; inutile et +douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14].» + + [14] Maurice Le Glay.--La mort de Mohand, p. 224, dans _Badda, fille + berbère_. Plon, édit. + +Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée +des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet +d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant, +a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais +quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui +admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui +voudrait l’anéantir! + +On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou +musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique; on semble +croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en +entendant la _Marseillaise_, les autochtones ont été touchés de la grâce +et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une +indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines. +Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à +développer à la fin des banquets! La réalité est plus complexe, plus +humaine et, par là, davantage attachante. + +Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être, +l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et +la puissance; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît +la fidélité, attachement instinctif et presque animal. + +Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre +la plus courageuse opposition; les anciens dissidents font les meilleurs +partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on +trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et +maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme +du vainqueur. + +Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur +sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien +contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et +obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité +et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés +irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation +est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et +dénuée d’inutiles violences. + +Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes +ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui +prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime +tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des +circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur +psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les +amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira, +dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine. + +L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse +et n’est pas appréciée; l’important n’est point de frapper aveuglément +et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le +respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles, +l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très +dure et même cruelle; un gouvernement mieux organisé peut être moins +sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais +abdiquer la fermeté. + +Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant +l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au +Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes; +mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte +pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y +renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées +étaient employées contre eux. + +La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible. +«Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne +ne croyait que cela pût se terminer ainsi.» + +Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres +marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement +châtiées; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants +miséreux; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le +plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce +sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui +dont est victime l’infidèle exécré. + + * * * * * + +La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le +problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux +manières: administration directe ou protectorat. + +L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle +d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant +européen entrant en contact, sans préparation, avec une société +musulmane en décadence. + +Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y +a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui +trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables, +les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du +peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne, +puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public. +Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change; ils +se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera, +deviendra pareille à la nôtre. + +Bugeaud est là-dessus très explicite: «Nous pourrons espérer de faire +d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus +tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former +qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des +Français[15].» + + [15] Circulaire du 17 septembre 1844. + +Il écrit nettement dans un autre document: «Nous ne pouvons pas plus +longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui +semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs +administrés[16]. + + [16] Circulaire de février 1844. + +«Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les +affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous +puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds +français... Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier +français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes.» + +Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque +c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre +l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote, +enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir. + +Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est +de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral +que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des +mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui +écrivait à Kléber: «Il nous est impossible de prétendre à une influence +immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons +besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires.» + +Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus +soient-ils,--et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve,--ce +à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration +directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique), +on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur +laquelle toute action est souvent inopérante. + +On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en +laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son +armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des +institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et +les éduquer. + +A l’expérience, la «formule du Protectorat», qui est de faire vivre une +souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien +préférable; elle utilise les forces existantes; elle est plus souple, +plus diverse, davantage adroite; elle se prête à toutes les +transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons +cette formule en action. + +Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il +succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au +milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou +cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs; il y a aussi un cadi +pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche, +un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une +vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes--plus exactement d’hommes +d’armes--indigènes. Quel personnel français plus considérable ne +faudrait-il pas pour administrer directement une telle population! + +Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux +organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la +police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les +surveillant et en les stimulant sans cesse. + +Des affaires importantes assaillent le contrôle: litiges immobiliers, +crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout +semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti +pris, tels cheikhs ont été circonvenus; les faux témoins abondent, les +pots-de-vin ont circulé. + +L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a +recours à son entourage: chaouch et mokhaznis; là il est également +trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du +pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire; les +troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui +s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste +l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations; c’est +la conspiration des ténèbres. + +Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des +décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled, +interrogera les gens; les langues se délieront, la confiance de certains +ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans +interprète. + +S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par +les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour +obtenir des sanctions; il exigera la cassation des chioukhs, +l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis +menteurs et vénaux. + +Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples +bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de +la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette +attention toujours tendue, la vieille et très simple administration +indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne +gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle +s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par +aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un +animateur et un bon surveillant. + +Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de +gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés +sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur +prestige moral, accru par une sourde et passive opposition? + +Le caïd, seul, connaît bien sa tribu; il y est né; il y a passé son +enfance et sa jeunesse; il est au courant de tous les tenants et +aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts; par +ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il +est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants +d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et +qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout +désordre survenant à l’improviste; il est caution de tout événement qui +peut surgir en sa tribu. + +Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre; nous consolidons son pouvoir, +nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos +désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie +à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles +s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir. + +En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et +impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport +d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces +les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat: «Le _cheikh_ +nous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et le +_fellah_ parce que nous le protégeons contre son cheikh.» + +La suzeraineté nous demeure tout entière; elle s’avère par les faits. + +Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les +détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction, +sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie. +C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails +que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très +grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans +appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le +contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il +les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de +territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe +est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le +couvert du caïd; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste +est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le +pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par +cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du +contrôle; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les +prisonniers aux corvées qu’il juge utiles; pour le peuple, c’est donc +lui le «surcaïd». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en +rend pas responsable le contrôleur; elle dit, quant à elle: «Il ne +savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est +sans le savoir.» L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort +élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à +l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux +autorités indigènes locales toute leur responsabilité. + + * * * * * + +La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi +d’exécution, celle qui va saisir et corriger. + +C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité +arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la +lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des +administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité. + +On sait que, jusqu’à la loi du 15 juillet 1914, les administrateurs de +commune mixte étaient habilités à condamner l’indigène, sur l’heure et +sans appel, à des peines disciplinaires minimes: 1 à 15 francs d’amende, +un à cinq jours de prison, s’il se rendait coupable d’infractions +déterminées: propos tenus contre l’autorité, trouble sur les marchés, +garde d’armes non déclarées, refus d’obtempérer aux réquisitions, +mauvaise volonté manifeste dans le paiement de l’impôt, refus d’aide en +cas de calamités publiques, etc. En somme, l’administrateur possédait, +dans une faible proportion, les anciens pouvoirs de justice arbitraire +et expéditive des caïds auxquels les indigènes étaient séculairement +habitués. Pratique nécessaire: pour des populations rudes encore et qui +ne peuvent comprendre ni même concevoir nos subtilités juridiques, «la +réponse à une infraction doit avoir la soudaineté d’un réflexe». Cette +justice immédiate, vraiment patriarcale d’origine, appliquée avec +modération, gênait infiniment moins l’indigène, par sa simplicité, que +sa comparution devant un tribunal souvent lointain, la perte de temps +qu’elle entraîne, les obligations d’une procédure compliquée et, pour +lui, inintelligible. D’ailleurs, l’intervalle entre la faute commise et +la sanction encourue affaiblit l’efficacité de celle-ci. Enfin +l’indigène ne respecte le chef que s’il sait qu’il a le droit de sévir, +et de sévir sans intermédiaire ni formalités. + +Pour les esprits qui saisissent seulement le concret, il existe ainsi +une notion simple et forte de l’autorité. Le mot «hakem» (savant, en +arabe) en est venu à exprimer par analogie l’idée d’habile à statuer, à +gouverner. + +Comme on l’a dit très justement, l’administration des masses musulmanes +a toujours reposé sur le concept d’autorité arbitraire, dans de +certaines limites, du chef, chef naturel de même religion ou de même +race, ou chef européen imposé par la conquête. + +Jules Ferry écrivait des Arabes, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un +rapport demeuré fameux: «Ils n’entendent rien à la séparation des +pouvoirs, mais ils ont au plus haut degré l’instinct, le besoin, l’idéal +d’un pouvoir fort et juste.» Ce fut cependant au nom du principe de la +séparation des pouvoirs que les adversaires de ce régime de l’indigénat +obtinrent la suppression de ces attributs disciplinaires décriés; ils +avaient pu donner lieu à des abus autrefois, lorsque le recrutement des +administrateurs offrait moins de garanties et qu’ils étaient moins +contrôlés qu’aujourd’hui; mais, strictement réglementés, ils étaient +nécessaires. + +Il semblait que le législateur, devant la vague appréhension qu’il +commettait une erreur, reculait au dernier moment devant son +application, puisque, en votant la loi, il spécifiait qu’elle +n’entrerait en vigueur que cinq ans après sa promulgation. L’échéance +arrivée, sans que le Parlement ait eu le temps d’examiner à nouveau la +question, les administrateurs furent désarmés au moment précis où leur +pouvoir et leur prestige auraient dû, plus que naguère, être +incontestés, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, dans tout le +trouble et la fermentation qui suivent les grands cataclysmes prolongés. +Les mauvais éléments de la population eurent toute licence, au grand dam +et mécontentement de la majorité honnête et paisible. + +Pour comble, la loi du 4 février 1919, qui étendait le droit de vote à +plus de 400.000 indigènes, les assimilant aux citoyens français, leur +permettait l’acquisition des armes sans autorisation préalable ni +contrôle. Ainsi, par le jeu convergent de ces textes, on armait les +indigènes, dont les esprits s’agitaient à la suite des événements +formidables de la guerre, et on supprimait, d’autre part, la seule +barrière immédiate et efficace qui pouvait, en les surveillant de près, +les contenir. Les conséquences d’une expérience sociale réalisée dans de +telles conditions, vu le milieu, les hommes et les circonstances, ne +pouvaient être que désastreuses. + +Les indigènes, que les hauts prix d’achat des denrées agricoles et les +salaires élevés pratiqués pendant la guerre avaient muni d’argent, se +ruèrent littéralement sur les boutiques d’armuriers et se rendirent +acquéreurs de fusils, carabines et revolvers--mirifique fruit défendu! +D’autre part, leurs compatriotes, venus en France pour y travailler, ne +rentraient en Algérie qu’avec des armes; les démobilisés n’oublièrent +pas les couteaux de tranchée et les grenades. Enfin, les uns et les +autres pratiquèrent presque ouvertement le commerce des armes, les +cédant avec bénéfice à ceux, non électeurs, qui n’avaient pas le droit +d’en posséder. Or, comme on l’a remarqué très bien, «l’indigène qui a +des armes n’a qu’un désir: celui de s’en servir, et il s’en sert pour le +plaisir, même quand rien ne l’y pousse, ni la haine, ni le désir de +vengeance, ni la famine». En lui vit la vieille mentalité atavique +berbère des gens pour qui le _baroud_ est à la fois la garantie la plus +sûre et l’_ultima ratio_ même des particuliers. Aussi bien, désormais, +les querelles privées ou les rivalités de çofs se liquidèrent-elles au +milieu des coups de feu; l’on éteignit des rancunes ainsi de façon +définitive. Enfin, le malaise général causé par la grande guerre, la +faible organisation de la police rurale et la crise d’autorité +généralisée et provoquée, donnèrent au brigandage une extension +illimitée. On vit les trains dévalisés après une attaque à la grenade, +des autobus pillés, des troupeaux razziés, des fermes enlevées de haute +main par des bandits masqués. Depuis un demi-siècle on n’avait pas +assisté à un tel déchaînement de crimes; en 1919, le nombre des +attentats subit une augmentation de 3.390 sur le chiffre de 1918. + +Les indigènes ne comprenaient rien à cette subite carence de l’autorité. +A ce sujet, une anecdote, rapportée par M. Thomson, est, plus que tout +commentaire, suggestive: «Quand les pouvoirs disciplinaires ont disparu +dans la Haute-Kabylie, à Fort-National, les djemâas, le conseil des +anciens des différentes communes, au bout de quelques mois, sont venues +trouver l’administrateur et lui ont dit: «Tu n’a plus d’autorité; tes +pouvoirs ont disparu. Les infractions et les délits augmentent tous les +jours et d’une façon absolument inquiétante. Cela ne peut pas durer. + +«--Mais il y a le juge de paix, répond l’administrateur. + +«Le juge de paix, les témoins; non, ce n’est pas cela! Quand une faute +est commise, il faut frapper tout de suite le délinquant. Il n’est pas +nécessaire de frapper très fort, mais il faut que la répression soit +immédiate. Nous te prévenons que, puisque tu n’as pas les pouvoirs +disciplinaires, nous allons faire revivre les Kanouns, c’est-à-dire les +vieux usages, les vieilles pénalités berbères dont les djemâas +frappaient les délinquants.» + +«Et malgré les observations et les protestations de l’administrateur +disant qu’on n’avait pas le droit d’appliquer les Kanouns, on les a fait +revivre, et cela avec l’assentiment de la population kabyle. Ceux qui +sont ainsi frappés s’inclinent. Et cela a duré tant que les pouvoirs +disciplinaires n’ont pas existé![17]» + + [17] _Officiel_, 1920. Discours Thomson, p. 4074. + +On ne s’étonnera pas que beaucoup d’indigènes, en présence de ces +prétendues garanties qu’on leur fournissait et qui les obligeaient à +faire parfois 50 ou 60 kilomètres pour aller devant le juge de paix,--au +lieu de verser _de plano_ 10 francs d’amende ou de coucher deux nuits à +la boîte,--aient cru, dans la candeur de leur âme, qu’une telle +complication inusitée, loin de constituer une réforme en leur faveur, +était bel et bien une pratique résultant de l’état de siège, une +sévérité du Gouvernement[18]. + + [18] _Officiel_, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur + 120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances; d’où rôles + encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients. + +Il était temps de réagir contre un état de choses aussi fâcheux. La loi +du 4 août 1920 apporta une restriction sérieuse à la détention des +armes; néanmoins le mal était fait, car des milliers d’armes étant en +circulation, il fut bien difficile d’en récupérer beaucoup. D’autre +part, le rétablissement des pouvoirs disciplinaires, demandé non +seulement par les colons mais par la partie saine de la population +autochtone, fut vite chose faite. En somme, la légèreté du législateur +avait institué une sorte d’essai en matière sociale; on en vit les +fruits: ébranlement du prestige français, augmentation de la criminalité +et, par suite, exode de nombreux colons fuyant le bled et vendant à des +indigènes leurs propriétés insuffisamment protégées[19]; d’où recul +dangereux de la colonisation française dans un pays de peuplement, à la +fois dommage politique et économique, régression. + + [19] Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes + d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens + s’élèvent à 13.516.000 francs; celles consenties par les Européens + aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu + l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de + faits venait justifier leurs appréhensions. _Officiel_, 1920. + Discours Thomson, p. 4072. + +Tels sont les résultats d’une idéologie politicienne contre laquelle le +Parlement semble, heureusement, et pour un temps tout au moins, prémuni. + + * * * * * + +La souveraineté appartenant de droit à la race conquérante, c’est à elle +de prouver, par la valeur de ses agents, qu’elle est digne de l’exercer. +Le prestige est l’élément le plus sûr de toute domination. La métropole +doit envoyer dans les pays musulmans soumis à son empire une élite de +fonctionnaires. Le musulman, très sensible aux dons extérieurs, au +maintien, à l’_habitus corporis_, l’est aussi très vivement aux qualités +morales et à la dignité de la vie, au désintéressement et à l’équité +surtout, qu’il prise d’autant plus fort qu’il les rencontre plus +rarement autour de lui. + +C’est donc une sorte de contre-sens que d’aliéner une part de cette +souveraineté, en admettant même dans de faibles proportions, aux +fonctions d’autorité et de contrôle des représentants de la race +conquise. Dans l’Inde, un act de 1833, voté par le Parlement, édictait +qu’«aucun natif ne pouvait être écarté de n’importe quel poste». La +volonté de la métropole, bien que confirmée avec des modifications par +une loi de 1853, une proclamation de la reine Victoria de 1858, enfin +une autre loi de 1870, se heurta toujours à la résistance du Gouverneur, +lequel, vivant au contact de la réalité, sentait tous les dangers qui +pouvaient surgir de cette porte entre-bâillée. Le fonctionnaire européen +d’autorité est avant tout l’interprète de la politique de son pays, ce +que ne sera jamais le fonctionnaire d’origine indigène, théoriquement +muni des mêmes pouvoirs; il est aussi l’intermédiaire entre le peuple +conquérant et le peuple conquis, l’éminent départiteur entre les +exigences de l’un et les aspirations de l’autre. Il doit donc posséder +le don impérial par l’effet d’une tradition devenue instinct. Les +Anglais sont tellement imbus de ce principe essentiel, nonobstant la +concession platonique et sans effet pratique qu’on vient de signaler, +qu’ils vont plus loin: une règle non écrite, mais fidèlement suivie, de +leur politique--analogue à celle qui a écarté jusqu’à ce jour chez nous +les Israélites de la carrière diplomatique--veut que les postes +d’autorité du _Civil Service_ ne soient dévolus qu’aux Anglais, sinon +nés, tout au moins élevés en Angleterre. Des Anglais, nés dans l’Inde de +parents anglais et ayant reçu leur éducation dans la colonie, seront +toujours écartés des hautes fonctions de contrôle et de direction[20]. + + [20] J. Chailley. _L’Inde britannique_, p. 469. L’auteur, après avoir + signalé le fait, ajoute: «Il leur aura manqué de vivre dans le vieux + pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de + s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse + originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son + puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur + intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les + classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la + direction des masses et remet le sort du pays; elle se défiera de + leur conscience et de leur caractère.» + + En un mot, la métropole redoute la déformation morale et + intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et + indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous, + éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives + tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur + adolescence et une partie de leur jeunesse en France. + + * * * * * + +«Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur.» Il est aussi +un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser +aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle +en devienne illusoire. + +En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs +les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se +réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés: les grands chefs en +usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction +ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec +leurs garnisons. + +C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur +lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige. + +Ce qu’on a appelé politique «des grands caïds» en Afrique du Nord, et +plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond +heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données +logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique +d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment, +qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation +en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi: la nation +conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de +l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très +étendue dans leur rôle militaire et de haute police; en échange des +efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des +leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs +pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et +consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en +Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte. + +Une sorte de contrat tacite--_do ut des_--lie le chef indigène au +gouvernement protecteur; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance +administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du +caïd; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et +étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend. + +Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le +lieu,--pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions +vidées de troupes,--rend de précieux services. Simple mesure +d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie. + +Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène, +devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure +les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au +malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu +de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque +l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre. + +On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en +arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne +pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez +aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes. + +Si ce n’est que ces «seigneurs» parfois chassent au faucon et logent +dans des demeures fortifiées,--ce qui n’est qu’une analogie de +surface,--aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état +social où ils vivent et celui de la féodalité. + +Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge: +une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à +vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par +l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel +et souvent s’opposant à lui; la chevalerie, la naissance des +institutions communales, bref tout un échafaudage social dont +l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie. + +Ajoutons qu’en fait ces grands «feudataires» ont accédé à un pouvoir de +date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont +favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début +du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui +ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation +est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de +transformer un simple état de fait en un état de droit. + + [21] Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif + pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le + fameux château-fort de Telouet, ce «Coucy» de l’Atlas, bâti en pisé, + a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au + plus; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt + ans. + +La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats +pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition; il +serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger. +Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre +établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui +ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France. + + * * * * * + +Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête: la +manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis +l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire; il a réagi; la +situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et +s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables; +point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un +djich ou de le fuir; les tribus voisines ne viendront pas, sous le +moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres; les voleurs +sont châtiés; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes +commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur. +Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation. + +Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son +respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le +vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus: +mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré +de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle +rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer +parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct; +le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin; le juif qui le +guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne +le moyen d’en jouer à son profit. + +Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà +partis; la peur des sanctions a faibli; les sanctions elles-mêmes, en +pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en +tardant; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de +leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles +échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la +domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure +importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne +de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète +comme une faiblesse[22]. + + [22] Voir note III à la fin du volume. + +Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles +ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les +anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire +supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme, +excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut +être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette «jeunesse +des écoles», recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit +devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou +d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes +excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il +cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente? Dès +qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans +nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de +musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est +abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de +l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux; si on les +remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même +observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts +fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à +flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents +métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire +leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet? On ne pratique plus les +sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui +ont cessé de plaire ou abusé: on ne les charge pas de chaînes, on ne les +laisse pas mourir au fond d’un silo; surtout, on ne confisque plus, on +révoque seulement; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la +mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que +pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes +fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout +bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition. + +Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs, +des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans +les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une +ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la +dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu, +sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son +existence. + +Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et +obscur. Faut-il s’en étonner? C’est la rançon d’une évolution trop +rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus +vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de +niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise +d’accommodation. + +C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que +la conquête a été plus facile; des habitudes mentales ne se déploient +plus qu’avec gêne dans leur cadre familier; en un mot, il s’est produit +une sorte de déracinement sur place. + +Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se +retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus +accessibles: les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage; +les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches +élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il +trouve un terrain où croître. + +Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se +dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe +pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le +terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il +y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et +l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un +empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient +faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient +puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu, +dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les +circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très +exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le +Châtelier, «beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel +s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une +structure générale et complète[23]». Partant, nul patriotisme à +proprement parler; la résistance à l’envahisseur est le fruit du +fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie. + + [23] _Revue du Monde musulman_, septembre 1910. + +Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en +organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature +intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses +rouages; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va +d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli +les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y +a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux; et Allah sait si +le Marocain s’est mis furieusement à voyager! Pour ses 30 ou 40 francs, +il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway. +Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies +chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an, +ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir; à +l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des +esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a +familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases, +avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des +Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des +consuls, ne se représentait pas très clairement les différences +nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à +devenir plus claire. A la _eddoula_, collectivité imprécise, s’oppose +maintenant la _gens_ ou nation; _gens_ est le mot latin importé par les +Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à +l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi +que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de +monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi +constitutionnel; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption +pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un +makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien +d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une +physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses +habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus +facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait +un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État. +L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de +tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie, +province turque, pas davantage. + +Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans +l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise +qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais +certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national, +d’abord confus et vague, un terrain favorable. + +Prenons garde alors qu’il ne se fortifie, en effet, et ne s’enrichisse +du sentiment, demeuré toujours vivace, quoique assoupi, dans les classes +populaires, de la profanation que le chrétien, par sa présence, fait +subir à la terre d’Islam. Le vieux mythe de son départ inéluctable +reviendra sous mille formes, y compris celle de la légende du sabre de +Sidna Ali qui, jaillissant du ciel, doit faire sauter, d’un seul coup de +revers balayant le sol, les têtes des infidèles. + +Le pays est alors mûr, si l’on n’y prend garde, pour des troubles, des +soulèvements ou tout au moins de brusques sursauts. + + * * * * * + +Le deuxième stade de la conquête, le moins brillant sans doute, mais le +plus délicat, c’est de prévenir cette crise presque fatale et de +l’apaiser avant qu’elle ne s’envenime. + +Il ne faut pas concevoir la pacification en pays d’Islam sous la forme +exclusive d’une ombre teintée ou hachurée qui s’avance peu à peu sur la +carte, c’est-à-dire comme une simple occupation militaire après laquelle +il n’y a plus qu’à administrer sans péril et sans gloire. + +La conquête est une conception dynamique; plusieurs années après le +silence imposé aux coups de fusil, elle doit se poursuivre encore et se +maintenir en adaptant. + +Il n’y a aucun inconvénient à ce que nous fassions une large publicité à +notre libéralisme ingénu et souvent médiocrement heureux à l’égard de +l’Islam. Il permet des discours et des manifestations; c’est merveille. +Mais il importe aussi que le _Memento tu regere_ soit une formule +toujours présente à l’esprit d’un peuple colonisateur. Le sens et comme +l’instinct de l’_imperium_ ne doit jamais l’abandonner. + +Une tutelle peut être souple, bienveillante et juste, mais ces qualités +n’excluent pas la vigilance et la fermeté; elle doit aussi prévoir et +diriger. Protéger et conduire vont de pair. + + + + +CHAPITRE IV + +LES BIENFAITS NÉCESSAIRES + + Il se peut que vous ayez de l’aversion pour ce qui vous est + avantageux et que vous désiriez ce qui vous est nuisible. Dieu, + seul, sait ce qu’il vous faut, et vous, vous l’ignorez. + + _Coran_. Sourate de la Vache. + + En gouvernant les races orientales, la première pensée doit être + de faire ce qui est bon pour elles, mais non pas nécessairement + ce qu’elles croient qui leur est bon. + + Lord Cromer + (_Political and Litterary Essays_, p. 25). + + +Un voyageur se promenait un jour--c’était avant la guerre--avec un vieux +résident du Maroc sur le chemin de ronde entourant la citadelle de +Mazagan, d’où l’on domine la mer, le bled et la ville. En considérant +ces lourdes tours, ces murailles formidables, tout l’appareil puissant +d’une construction féodale d’Occident, il les comparait à nos +baraquements de la garnison, en planches et têtes ondulées, qu’on +apercevait au loin, si mesquins, si fragiles, et il disait à son +compagnon: «Vous me rappeliez tout à l’heure que la masse populaire du +Maroc, ainsi d’ailleurs que tout groupement islamique encore fruste, +envisage l’installation des chrétiens sur le sol moghrébin comme une +épreuve envoyée par Dieu et, comme telle, ayant forcément son terme. Ne +croyez-vous pas qu’elle ne fasse ici un rapprochement, guère à notre +avantage, entre ce château fort énorme, bâti comme pour l’éternité par +les Portugais, symbole, semble-t-il, d’un véritable établissement, et +les faibles abris de nos soldats qu’un rien peut détruire? N’en +tire-t-elle pas conjectures défavorables sur la précarité de notre +occupation? + +Les Portugais, au bout d’un siècle, songe-t-elle, durent abandonner ces +orgueilleux Alcazars; toute autre entreprise des chrétiens n’est-elle +pas vouée au même sort? + +«--Il est possible, répondit l’interlocuteur, mais remarquez aussi les +différences. Les Portugais s’accrochaient à ce rivage; ils ne +pénétraient pas dans le pays, sinon pour piller et asservir; eux, ils +campaient vraiment dans leur citadelle; nous sommes installés dans nos +baraques; nous ne molestons pas les habitants et les laissons vivre à +leur guise; en assurant la sécurité qui permet l’aisance, nous faisons +qu’ils éprouvent dans leur pays même un mieux-être qu’ils ignoraient +auparavant; les captant par les liens de l’accoutumance, nous forçons en +tout cas à sommeiller, si nous ne parvenons à l’effacer, cette idée d’un +exode futur de l’occupant. Ce qui importe avant tout, ce n’est pas +l’allure extérieure de l’établissement, c’est la manière dont il est +conçu et poursuivi...» + +Pour qu’une conquête européenne en pays d’Islam soit durable et vraiment +féconde, elle doit se justifier moralement par les avantages de toute +sorte qu’elle apporte au pays conquis. + +La conquête n’acquerra sur ce terrain nouveau des racines profondes +qu’en réalisant chez l’indigène l’implantation d’habitudes nouvelles et +en s’efforçant de les maintenir. + +La résistance brisée, il s’agit de rendre la soumission définitive, et +c’est alors qu’interviennent utilement les procédés de pénétration +pacifique; ils sont le grand secret grâce auquel l’occupant, d’abord +subi, est jugé supportable, puis devient par sa présence et l’effet de +sa domination la source de bénéfices certains. + + * * * * * + +Il faut donc donner aux musulmans ce qu’ils réclament raisonnablement et +qui correspond à leurs besoins et à leur mentalité. + +D’abord la liberté religieuse et le respect de toutes les institutions, +coutumes et rites confessionnels. + +Encore que la cause paraisse entendue, il faut y insister pour en saisir +l’énorme importance. La convention d’Alger du 5 juillet 1830, signée du +général Bourmont, mentionne expressément que la religion musulmane +restera libre[24]. + + [24] L’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté + des habitants de toutes classes, leur religion leurs propriétés, + leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte. Leurs + femmes seront respectées. Le général en chef en prend l’engagement + sur l’honneur. Au camp, devant Alger, le 5 juillet 1830.--Hussein + Pacha, comte de Bourmont. + +Cet engagement fut respecté à la lettre, c’est-à-dire que les fidèles +continuèrent comme devant à se rendre à la mosquée. Mais, dans son +esprit, on le suivit assez médiocrement. + +On incorpora d’office les habous ou fondations pieuses au domaine, ce +qui était altérer de façon grave l’intention des donateurs et créa un +froissement très profond dans les âmes musulmanes. + +Dernièrement encore, en Tunisie, on a pu voir combien la matière était +délicate, lorsqu’il fut question d’assurer la vivification des terres +habous incultes au profit de la colonisation: des manifestations eurent +lieu, l’opinion indigène s’émut de cette innovation pourtant discrète et +entourée de ménagements et de garanties. A la pensée de voir toucher, de +si peu que ce soit et dans un but d’utilité publique, à la routine d’une +institution séculaire, le fanatisme s’éveilla. + +Une autre atteinte détournée à la liberté religieuse en Algérie fut +celle qui réduisit les pouvoirs des cadis, juges religieux, en faisant +passer à la juridiction française nombre de leurs attributions les plus +essentielles. L’indigène, qui réclame une justice prompte, sans +complications ni formalités, d’homme à homme, pourrait-on dire, est à la +fois déçu et troublé par tout notre appareil judiciaire aux auxiliaires +multiples et d’ailleurs onéreux. + +«Nous voulons être régis, disent-ils, par la loi de l’Islam qui est +d’essence divine. La religion nous fait un devoir de nous y conformer; +nous ne pouvons accepter une loi qui porte atteinte à nos croyances[25]. + + [25] Rapport de la mahakma d’El Milia lors de la consultation des + cadis sur la codification de la loi musulmane, 1906. + +«Depuis 1830, exposa en 1914 M. Lutaud à la tribune de la Chambre, +jusqu’à ce jour, nous n’avons pas cessé une heure d’enlever aux cadis, +morceau par morceau, toutes les attributions qu’ils avaient, malgré les +protestations et les plaintes des indigènes qui veulent être jugés par +les hommes de leur race, de leur culte, de leur langue, de mêmes +habitudes mentales.» + +Vingt ans auparavant, M. Jules Cambon s’était fait l’écho des mêmes +plaintes: «Nous avons dit aux indigènes que nous leur donnerions une +justice moins coûteuse et plus sûre que celle des cadis, et il se trouve +qu’ils ne voient jamais la fin non seulement de leurs procès civils, +mais encore de leurs procès criminels. La procédure rend souvent la +justice plus coûteuse que ne le pouvaient faire les concussions de +certains magistrats musulmans, et les indigènes ne font pas la +différence entre le prix d’une justice concussionnaire et le prix d’une +justice procédurière[26].» + + [26] Jules Cambon. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918, p. + 63. + +Les constatations de M. Jules Cambon venaient elles-mêmes quelque +cinquante ans après celles de Tocqueville, dont le beau rapport du 24 +mai 1847 sur les crédits extraordinaires demandés par l’Algérie est +empreint d’un si haut esprit politique. Le mal de notre opposition +dangereuse, bien que passive en apparence, au libre exercice de l’Islam, +y était pour la première fois nettement signalé. + +«Autour de nous, écrivait-il, les lumières se sont éteintes, le +recrutement des hommes de loi et des hommes de religion a cessé, +c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus +misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle +n’était avant de nous connaître.» Et il ajoutait: «Ne forçons pas les +indigènes à venir dans nos écoles, mais aidons-les à relever les leurs, +à multiplier ceux qui enseignent, à former des hommes de loi et des +hommes de religion, dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se +passer que la nôtre.» + +«Les passions religieuses que le Coran inspire nous sont, dit-on, +hostiles, et il est bon de les laisser s’éteindre dans la superstition +et dans l’ignorance, faute de légistes et de prêtres. Ce serait +commettre une grande imprudence que de le tenter. Quand les passions +religieuses existent chez un peuple, elles trouvent toujours des hommes +qui se chargent d’en tirer parti et de les conduire. Laissez disparaître +les interprètes naturels et réguliers de la religion, vous ne +supprimerez pas les passions religieuses, vous en livrerez seulement la +discipline à des furieux et à des imposteurs[27].» + + [27] Tocqueville signalait dans son magistral rapport un mémoire du + général Bedeau faisant connaître qu’à l’époque de la conquête en + 1837 il existait à Constantine des médersas réunissant de 600 à 700 + élèves. Dix ans plus tard, le chiffre des étudiants était réduit à + 60 et celui des msids (écoles primaires musulmanes), de 90 passait à + 30. + + On réagit contre le mal signalé par Tocqueville par le décret du 30 + septembre 1850 qui reconstituait les médersas pour former des + candidats aux emplois dépendant des services du culte, de la + justice, de l’instruction publique et des bureaux arabes. + +Il paraît donc à peu près certain que la décadence des institutions +musulmanes et, d’autre part, le médiocre succès de nos tentatives pour +les réorganiser sous notre égide, ont provoqué, dans la deuxième partie +du dix-neuvième siècle et jusqu’à nos jours, une exaltation populaire du +sentiment religieux d’autant plus forte que celui-ci, sans être +persécuté à proprement parler, se trouvait à tout le moins comprimé. + +D’où cette extraordinaire floraison dans toute l’Afrique du Nord du +culte maraboutique, avec ses zaouïas et ses khouans, dont l’évident +résultat fut de renforcer la solidarité musulmane, grâce au réseau serré +et sans cesse accru de ses relations. «Dans le passé de l’Islam, note +Jules Cambon, tous les pouvoirs établis ont été les adversaires de ces +prédicateurs antisociaux, et c’est là qu’apparaît la faute que nous +avons commise en détruisant à peu près consciemment toutes les forces +sociales qui pouvaient subsister dans le monde musulman, parce que ces +forces sociales, par leur nature même, étaient hostiles à ces forces +religieuses indisciplinées.» + +C’est une grave erreur de croire qu’à notre contact la religion +musulmane disparaît lentement. Elle a tendance, au contraire, à se +raidir dans ses rites essentiels et à prendre davantage conscience +d’elle-même en s’opposant à une religion voisine. Les élections d’Alger +en 1919 nous ont encore une fois montré l’influence effective des +marabouts et des sociétés secrètes ainsi que la répugnance de la masse +musulmane à dessiner la moindre manifestation orientée dans le sens +d’une européanisation éventuelle. Les Jeunes-Algériens ne sont encore +qu’une minorité infime auprès des Vieux-Croyants. + +La religion musulmane est donc un fait majeur, dominant toutes les +réactions sociales des peuples où elle règne en maîtresse. Aucune de ses +manifestations ne doit être négligée. Elle est une force puissante et, +en face de l’Europe, une force ennemie; ennemie des mœurs, des habitudes +politiques, de la présence même de l’étranger impie et exécré. + +La surveiller, mais sans paraître y toucher, dériver habilement les +tentatives et les efforts de ses fidèles les plus ardents, avec +infiniment de mesure et de discrétion; la conserver pour mieux +l’endormir, devient une nécessité impérieuse pour toute nation +européenne exerçant une domination en pays d’Islam. + +L’exemple de l’œuvre accomplie au Maroc peut être utilement cité. Ne +rien changer en apparence; laisser subsister toutes les manifestations +extérieures auxquelles le peuple des villes et des campagnes tient tant, +qu’elles soient orthodoxes ou simple vestige des anciens rites païens ou +magiques (procession d’Aïssaouas, carnaval de l’Achoura, moussems ou +pèlerinages locaux); augmenter sans ostentation l’éclat des grandes +fêtes traditionnelles (Aïd el Kebir, Aïd Seghir, Mouloud) par la +reviviscence des protocoles anciens, par des gratifications données à +nos serviteurs ou à nos fonctionnaires indigènes; interdire aux +Européens, pour éviter tout incident, l’entrée des mosquées, bref +montrer que notre présence ne gêne en rien les traditions du passé, même +les plus infimes; au contraire que, grâce à la paix et à la sécurité +revenues, les cérémonies diverses attirent davantage d’adeptes et de +plus loin, en un mot et pour tout résumer: _quieta non movere_, il y a +les grandes lignes d’un programme jusqu’ici appliqué avec succès et à +quoi rien ne semble devoir être changé[28]. + + [28] Voir note IV à la fin du volume. + +On peut en outre s’efforcer d’acquérir, par le jeu de l’intérêt, la +neutralité, sinon la bienveillance des personnages religieux, +professeurs ou lettrés, au moyen d’offrandes ou de sinécures adroitement +distribuées par l’intermédiaire d’un organisme indigène, afin de ménager +des susceptibilités d’ailleurs légitimes. + +Par contre-partie de cette attitude favorable, il sera opportun +d’exercer un simple droit de regard sur l’enseignement musulman, de +manière qu’il ne devienne pas un foyer de fanatisme et de haine contre +le conquérant. + +La réorganisation des habous au Maroc, suivant les principes +traditionnels en vigueur autrefois et que les malheurs des temps avaient +seuls effacés, peut être proposée comme un modèle des bienfaits du +Protectorat en matière de politique religieuse. + +Durant la période de confusion et d’extrême anarchie qui précéda +l’installation du Protectorat au Maroc, les biens habous furent +dilapidés. L’exemple venait de haut: sous le règne des deux derniers +sultans, leur entourage immédiat, les vizirs, les conservateurs ou +nadirs pratiquèrent avec un entrain remarquable les détournements, les +destructions d’archives et toutes collusions utiles pour s’approprier +les fondations pieuses ou en trafiquer. + +Les revenus des habous destinés à alimenter les budgets du culte, de la +justice et les bourses d’étudiants étaient devenus dérisoires; aussi les +mosquées tombaient-elles en ruines; les médersas se vidaient et les +cadis, non appointés, se rattrapaient sur le disponible des +justiciables. + +L’objectif du Protectorat fut, en suivant simplement le droit légal et +coutumier indigène, de remettre sur pied toute une administration +naguère organisée suivant ses principes traditionnels, en la contrôlant. +Notre venue et notre action ayant eu pour résultat de faire cesser la +gabegie et le gâchis furent considérées en ce domaine comme un événement +heureux par l’opinion indigène. + +Le rôle du conquérant chrétien, en l’occurrence, fut celui de l’esprit +caché qui meut tous les ressorts; ceux-ci agissent, on ne voit qu’eux, +l’impulsion qui les anime est invisible. + +Certains s’étonnent que, malgré cette attitude si amicalement libérale, +davantage: digne et respectueuse envers la religion des musulmans, nous +ne soyons pas aimés d’eux, tout au moins en Islam primitif. On oublie +qu’il est déjà bien beau que nous soyons tolérés. + +Dans le horm de Moulay-Idriss, à Fez, il y a quelque quinze ans, il +était de coutume de dire que les bêtes de somme, les juifs et les +chrétiens ne pénétraient pas. + +Ces derniers ont forcé la consigne; aujourd’hui, touristes de toute +catégorie circulent librement autour du sanctuaire, jetant de la porte +vers l’intérieur un regard rapide et profane. + +Certes, s’ils sont attentifs, ils peuvent surprendre chez les fidèles +qui les coudoient des visages hostiles ou une indifférence glaciale +chargée de mépris. Dans cette étrange cuve que sont les souks de Fez, +groupés autour de Karaouyne, Sorbonne du moyen âge musulman, les plus +farouches instincts de lucre se mêlent aux élans de la mysticité et le +bruit du trafic ne parvient pas à étouffer celui des prières. La +religion, l’allure formelle de la vie, l’idéologie, tout repousse là +l’Occidental qui passe; sur lui pèse une réprobation qu’on sent unanime. +Mais contre lui nul prétexte n’est donné d’esquisser un geste qui soit +un signe de révolte légitime, encore qu’en nul autre lieu peut-être de +l’Islam ne s’aperçoive mieux la barrière infranchissable qui sépare le +véritable musulman du chrétien, croyant ou non, et qu’il serait folle +présomption de croire détruire un jour prochain. + + * * * * * + +L’Islam étant dans son génie profond une puissance contraire à nos +désirs, à nos aspirations, à nos tendances, qu’on peut apaiser et calmer +sans songer à la réduire jamais, il est bien évident que notre intérêt +est d’éviter, dans la mesure du possible, sa propagation chez les +peuples soumis à notre empire. + +Cette politique dont l’usage a reconnu la sagesse ne fut pas toujours +suivie. Au Sénégal, Faidherbe et ses successeurs ont cru qu’il +convenait, pour élever le niveau des sociétés fétichistes, de favoriser +l’expansion musulmane et la propagande de ses missionnaires. L’histoire +si souvent sanglante de la colonie a montré les méfaits que pouvait +causer le fanatisme chez des populations primitives. + +Comme on l’a justement observé, un marabout hostile est cent fois plus +dangereux que n’est utile un marabout bienveillant. + +La même erreur fut suivie en Kabylie, très faiblement islamisée au début +de la conquête et que nous crûmes civiliser, rapprocher de nous en y +répandant l’enseignement musulman; or, nous n’eûmes pas à nous en louer. + +L’expérience acquise nous a servis en quelque mesure au Maroc où l’on a +estimé très sagement que nous n’avions nul intérêt à islamiser les +Berbères des montagnes et à changer leur xénophobie native en fanatisme +acquis. On se garda d’y répandre l’instituteur algérien et les écoles +franco-arabes. + +En dépit de cette heureuse abstention, il faut reconnaître que +l’islamisation des Berbères se poursuit très rapidement depuis +l’occupation française, par suite du contact politique que la conquête +progressive du bled siba crée entre lui et l’ancien pays makhzen, très +arabisé. L’extrême facilité des communications, l’accroissement des +transactions font que les Berbères se mettent vite à la langue arabe en +même temps qu’à la religion musulmane, laquelle leur est immédiatement +accessible en leur qualité de peuples primitifs. Comme le remarque A. +Comte: «Toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit +évidemment s’apprécier en dynamique sociale, suivant la manière dont +elle était habituellement entendue par les masses et non d’après le sens +plus raffiné qu’ont pu y attacher secrètement quelques initiés.» + +«Depuis trois ans que je réside dans un poste de pays berbère, nous +disait un contrôleur civil du Maroc, j’ai vu l’évolution s’accomplir +pour ainsi dire sous mes yeux; le nombre des écoles coraniques a +quadruplé dans les douars depuis l’occupation; celui des néophytes +pratiquant toutes les obligations rituelles a augmenté dans les mêmes +proportions, et les progrès continuent sans cesse. + +Au temps de la siba, le Berbère vivait en quelque sorte en vase clos +dans sa tribu d’origine; ses seules relations normales avec les citadins +s’exerçaient par le pillage des voyageurs. Actuellement, la nécessité de +vendre et d’acheter aux gens des villes, qui circulent librement et sans +danger dans les campagnes naguère infestées de bandits, contraint le +Berbère à connaître la langue et même, pour n’être pas dupe dans les +contrats, l’écriture arabe. + +La religion musulmane suit naturellement. Elle est la religion qui est +la plus proche dans l’espace et la plus proche aussi dans le domaine +moral. La paix française facilite son extension; il y a là une évolution +presque fatale que nous ne pouvons songer sérieusement à combattre par +des palliatifs dérisoires: création d’écoles purement françaises que +fréquente une douzaine d’enfants, transcription en français des +décisions de djemâas sur des registres _ad hoc_ (ce dernier procédé +d’ailleurs irréalisable pratiquement). + +Enfin la religion arabe constitue-t-elle aussi peut-être pour ces +autochtones qui ont lutté en vain contre l’envahissement de l’étranger +une protestation intérieure, un dernier refuge, inviolable celui-là, et +que nul ne leur arrachera. + + * * * * * + +Après la liberté religieuse, bienfait en quelque sorte négatif mais +capital, puisqu’il conditionne la sécurité et le maintien de notre +établissement, la grande valeur positive qu’apporte notre venue réside +dans l’instauration de l’ordre au moyen d’un gouvernement et d’une +administration réguliers. + +Les populations musulmanes ont été caractérisées jusqu’à ce jour, tout +au moins en Afrique du Nord, par leur longue impuissance à se diriger +elles-mêmes. + +«Une réorganisation administrative dans un pays musulman n’est possible, +écrit lord Milner dans son fameux rapport sur l’Égypte, que si elle est +imposée du dehors... Les puissances européennes, en respectant les +institutions séculaires pour lesquelles les populations musulmanes +conservent un attachement religieux, peuvent en obtenir, par un contrôle +incessant, un fonctionnement régulier et honnête.» + +L’exemple du Maroc vient encore naturellement à l’esprit, car il est le +plus récent et le plus curieux. L’histoire du Maroc est celle d’une +entité géographique et politique créant l’illusion d’un empire aux yeux +de l’ignorance européenne, mais d’un empire où le désordre intérieur, +existant comme la variole ou le typhus à l’état endémique, compromettait +sans cesse l’autorité du souverain. Cet état d’anarchie n’offrait de +rémission qu’autant que l’émir couronné montrait de l’activité et de la +poigne. + +Les limites des territoires soumis s’étendaient alors pour se réduire +aussitôt que Sa Majesté ne guerroyait plus. Le sultan et son makhzen +(vizirs à ses côtés, caïds dans les tribus) ne faisaient qu’assurer un +semblant de sécurité et de justice, d’ailleurs payé chèrement. + +L’organisation financière pouvait offrir à peu près ce tableau. Le caïd, +institué par le sultan, après hommage pécuniaire rendu en proportion de +l’importance de sa charge, tire de ses administrés le plus d’argent +possible, et par tous les moyens. De l’argent ainsi récolté, il fait +deux parts: l’une pour lui, l’autre, accompagnée d’une comptabilité +fantaisiste, pour le Trésor, dit public. Il est bien certain qu’une +tendance vive l’incite à arrondir la sienne et à diminuer celle du +makhzen. Dans ce cas constaté, ou deviné seulement, l’arbitraire étant +de règle, la destitution, l’emprisonnement et la confiscation des biens +s’ensuivaient. Le sultan faisait convoquer le caïd à Fez ou à Marrakech, +et, là, ces aimables surprises étaient notifiées au fonctionnaire à +l’excessif appétit; l’exécution suivait sans délai; les «contribuables» +dépouillés n’étaient pas remis en possession de leurs biens, mais ils +étaient fort contents tout de même de voir la justice du sultan châtier +le coupable. + +Pour éviter cette disgrâce lourde, puisqu’il y perdait à la fois sa +fonction, sa liberté et sa fortune, le caïd s’efforçait-il de satisfaire +aux exigences du makhzen sans trop faire tort à celles de sa propre +avidité, en pressurant un peu davantage ses administrés? Ceux-ci, +excédés, se soulevaient, brûlaient et pillaient la demeure du tyranneau, +lequel était bien heureux quand, par une fuite opportune, il pouvait +échapper à un massacre certain. + +Le pouvoir d’un caïd dans sa tribu sous l’ancien makhzen était un +pouvoir absolu, tempéré cependant par deux alternatives, en cas d’abus: +la confiscation venue d’en haut, la révolte surgie d’en bas. + +Le makhzen, au reçu de la nouvelle d’une sédition qui le privait d’un +fidèle serviteur, sans autrement s’en émouvoir, acceptait d’un autre +candidat au caïdat une forte provision, l’instituait, et le nouveau +promu recommençait à ses risques et périls le jeu subtil de faire +fortune sans éveiller les susceptibilités de la cour et les réactions du +populaire. Il fallait évidemment du doigté. + +Le Trésor n’était constitué qu’au profit du sultan et de son entourage. +Le pays n’en bénéficiait nullement. Les travaux publics étaient +inexistants; aucun plan suivi et de longue haleine, d’amélioration ou +d’utilité générale ne voyait jamais le jour. + +A ce régime, il n’était point surprenant que les tribus des pays de +montagne, où les faibles armées du sultan ne pouvaient s’aventurer +qu’occasionnellement, ne voyaient aucun avantage à reconnaître cette +autorité du makhzen dont le poids était lourd et le bénéfice fort peu +certain. + +Le particularisme des groupements berbères au rudiment d’organisation +mi-démocratique, mi-soviétique s’accommodait à merveille de cette +absence de joug. + +Un passage d’Ibn-Khaldoun traduit bien leur état d’esprit: «Une tribu +s’avilit qui consent à payer des impôts et des contributions. Une tribu +ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux +humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau +déshonorant qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux +payer ces tributs plutôt que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet +esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses +droits[29].» + + [29] _Prolégomènes_, 297. + +Moulay-Hassan, le dernier grand sultan du Maroc indépendant, passa la +moitié de sa vie à cheval, à guerroyer dans tous les coins de son empire +pour maintenir ses tribus dans le devoir et mater leurs velléités de +dissidence. + +Après lui et Ba-Ahmed, l’extraordinaire régent de la minorité +d’Abd-el-Aziz, à l’énergie débordante et la main de fer, tout s’écroula. + +L’argent rentrait mal ou pas du tout; comme les besoins devenaient plus +grands, l’Europe voulut bien consentir des emprunts, mais à la condition +de prendre des gages et de s’implanter. C’est ainsi que le Maroc, +anachronisme étonnant au dix-neuvième siècle et aux portes de l’Europe, +perdit son indépendance, qui ne lui rapportait d’ailleurs que ruine et +confusion. + +Le premier soin du Protectorat français fut de mettre de l’ordre dans +les finances, d’organiser l’impôt sur des bases rationnelles, de le +percevoir à dates fixes et de restreindre, dans la mesure du possible, +les motifs d’exaction. + +L’apport d’une sécurité véritable alla de pair avec l’assainissement du +maquis financier. Quand notre protectorat s’est installé au Maroc qui +venait de subir une longue période de dissolution interne et de +troubles, où les biens et les personnes étaient sans cesse menacés, +l’heureux effet de notre présence et de la police qu’elle comportait fut +tel qu’il dissipa beaucoup de préventions contre la venue des chrétiens. +Aujourd’hui, parmi le bled siba encore réfractaire, le seul argument, le +seul apprécié en tout cas, en faveur de notre intervention dans le pays, +est bien précisément celui de cette sécurité que nous apportons dans nos +fourgons. + +Après la sécurité vient le bien-être matériel: aménagement de routes, +par suite facilité extrême des communications, forage de puits, +distribution d’eau, soins médicaux; bref tous les avantages que livre, à +côté de tant de maux, la civilisation moderne. L’indigène musulman, et +surtout au Maroc, est très utilitaire; il ne vise que le concret et ce +qui lui sert. On l’oublie trop souvent en croyant le combler de +bienfaits théoriques, dont il se moque quand il ne s’en sert pas contre +nous. Il y a une quinzaine d’années, un des rares Européens qui +habitaient une ville du Maroc, s’avisant de sortir à bicyclette, faillit +être lynché par la population, laquelle s’émut de cet objet plus nouveau +qu’un chameau. Peu de temps auparavant, un médecin français fut +assassiné dans cette même ville, parce qu’on croyait qu’il était chargé +d’installer la télégraphie sans fil, supposée source de calamités. A +l’heure actuelle, les Marocains aisés ont leur auto, qu’ils conduisent +parfois eux-mêmes, usent du téléphone, de la lumière électrique et de +toutes les commodités dues au génie mécanique du roumi. + +Sécurité, jouissance paisible d’une paix enfin acquise et de ses divers +agréments supposent l’exercice régulier de la justice. La justice en +pays d’Islam est un fruit rare; d’un bout à l’autre des terres +musulmanes, de Chiraz à Mogador, la vénalité sévit et l’arbitraire et le +déni de justice en vue du profit; tant dans la justice pénale que dans +la justice civile, caïds et cadis rivalisent; tout s’arrange avec de +l’argent, au mépris de toute équité et foi jurée; ce sont combinaisons +appelées là bakchich et ici fabor. + +«L’argent est un maître; il ne laisse pas de non à la parole», dit un +proverbe chleuh du Sous. Aussi a-t-on vu avec quel empressement et +souvent au prix de quels sacrifices les indigènes en pays de +capitulations se précipitaient vers la protection étrangère du roumi, +par ailleurs exécré, qui les soustrayait à la manière par trop +intéressée de leurs juges naturels. + +Comme tous les peuples primitifs, Algériens et Marocains ont le +sentiment de la justice, qu’ils sont incapables par ailleurs, livrés à +eux-mêmes, d’exercer. Cependant, la vraie formule n’est pas de donner +aux musulmans des juges européens, la plupart du temps ignorants à la +fois de la loi musulmane et de son esprit, des coutumes locales, de la +langue. Il faut leur laisser leurs juges naturels, mais soigneusement +les choisir et les surveiller. + + * * * * * + +L’ensemble des avantages qu’une installation européenne apporte dans un +pays musulman peut se définir ainsi: faire vivre la société indigène +dans son atmosphère morale traditionnelle, mais épurée de ses misères, y +maintenir les cadres naturels, amendés et contrôlés en vue d’une +amélioration générale des conditions de vie en usage. Cette œuvre +nécessite, chez ceux qui ont la charge de la mener à bien, des qualités +nombreuses et variées. + +Outre une grande aptitude aux idées générales par quoi l’on domine les +détails de la besogne journalière, de la persévérance et du caractère, +il faut en même temps une connaissance de l’indigène ne s’acquérant qu’à +l’usage, une sympathie vers lui, un effort constant de compréhension et +de patience, à la fois de la bonhomie et de l’énergie; en un mot, une +gentillesse grâce à laquelle se crée le lien moral et qui est une +qualité bien française. + +Le sens de l’indigène musulman est souvent difficile à acquérir; il y a +là toute une psychologie à reconstituer pour savoir ce qui le touche et +le séduit, ce qui le choque et le rebute, d’autre part, et qui varie +suivant les classes sociales, les régions, les milieux ruraux ou +urbains. + +Comprendre les aspirations, les vrais besoins, les faiblesses des +populations avec qui l’on a affaire est la première démarche à +instituer, puis faire la balance entre leurs qualités et leurs défauts, +les tenir en main tout en évitant les tracasseries inutiles, exige une +variété de dons qu’il n’est pas donné à quiconque de posséder en un +jour. Asseoir son prestige d’abord par une grande dignité d’attitude et +de vie, puis par un mélange de distance et de familiarité, de jugement +sévère et de cordialité, dosage indispensable dans des sociétés +sommairement hiérarchisées, tout cela est la marque d’un vrai chef. + +Le plus grand bienfait à accorder aux indigènes est de les pourvoir de +chefs locaux administrateurs ou contrôleurs qui les comprennent, les +aiment sans en être les dupes et avec lesquels ils se sentent en +confiance. + +On a vu, dans les premières années du Protectorat du Maroc, comme +autrefois en Algérie, des populations pleurer assez sincèrement le +départ de chefs militaires ou civils qui avaient su acquérir leur +sympathie; ces chefs étaient en général les plus justes, mais aussi les +plus sévères et les plus énergiques. + +Il est donc souhaitable que le chef qui réussit, demeure longtemps au +même poste. Le musulman n’aime pas les figures nouvelles. Si elles se +succèdent par trop, il ne se livre plus, se replie sur lui-même; le lien +moral se dissout, au grand dam de l’œuvre poursuivie, et il ne se renoue +ensuite que difficilement. + +La cause essentielle des mésaventures espagnoles au Maroc vient de ce +malentendu fondamental entre l’indigène et l’occupant; ce dernier +considère l’autre comme un ennemi héréditaire; il ne fait rien pour le +gagner après l’avoir réduit ou bien ses avances sont maladroites et +prises en mauvaise part; il creuse le fossé au lieu de l’aplanir; il +heurte sans cesse le soumis de la veille, jusqu’au jour où du foyer mal +éteint l’incendie éclate. Les expéditions coloniales ne s’organisent pas +aujourd’hui comme au temps de Pizarre. En méprisant son adversaire, en +ne se souciant ni de ses besoins ni de sa mentalité, en ne faisant rien +pour le gagner, on n’aboutit qu’à de graves échecs. + +Cet exemple fâcheux mis en parallèle avec la plupart de nos réussites +atteste que la durée et la solidité d’un établissement européen en terre +d’Islam sont en raison directe de la valeur intellectuelle et morale des +hommes, à tous les degrés de la hiérarchie, qui ont la charge de +l’établir, puis de la maintenir. + +Elles dépendent aussi de la façon dont ces hommes ont compris leur rôle, +lequel est, pour une grande part, de rendre sans cesse visible et +palpable, aux yeux des musulmans, l’utilité et les avantages matériels +dus à notre présence et à notre action, en allégeant autant qu’il est +possible les contraintes obligatoires et pénibles qui en sont la +contre-partie inévitable. + + + + +CHAPITRE V + +LES BIENFAITS PÉRILLEUX + + Caliban.--Vous m’avez appris à parler et le profit que j’en + retire est de savoir comment vous maudire. La peste rouge vous + tue! + + Shakespeare. _La Tempête_. + + +Rien de trop, dit la sagesse antique et de toujours. Et d’autre part, ne +forçons point notre talent. Accordons aux musulmans ce qu’ils demandent +et satisfaisons à leurs souhaits justifiés, tacites ou exprimés. +N’allons pas au delà; cette erreur psychologique serait une source de +graves fautes politiques dont nous serions les premiers punis. + +Il ne faut pas donner aux musulmans ce qu’ils ne demandent pas et qui ne +correspond ni à leurs besoins ni à leur mentalité. + +Or, il est beaucoup de ces présents d’Artaxercès dont on veut à toute +force faire cadeau aux musulmans, alors qu’ils les goûtent médiocrement. +On s’étonne qu’ils ne soient pas pleins de gratitude pour ces beaux dons +inutiles. On part, comme toujours, des généreux et absurdes principes +révolutionnaires venus par fil spécial de Sirius à la Terre dans la +substance grise de terribles logiciens. Les êtres humains sont partout +identiques; il n’y a entre eux que différences de développement; par +conséquent, la «mission civilisatrice» des peuples évolués est de faire +parvenir au même point de progrès des peuples prétendus arriérés. Et le +meilleur moyen d’éducation, n’est-ce point de les assimiler pour que, du +contact, des habitudes et des idées, de la pratique des mêmes mœurs +politiques, surgisse la fusion désirée? + +Un principe aussi erroné ne peut être qu’une source jaillissante +d’erreurs. La civilisation musulmane n’est pas seulement «arriérée» par +rapport à la nôtre, il n’y a pas seulement différence de degré ou de +niveau, un trou dans la durée à combler hâtivement (et quand cela +serait, quel danger encore de brûler tant d’étapes!); il y a différence +de nature dans sa forme et sa contexture mêmes; de part et d’autres, +modes de représentation et catégories de l’entendement ne sont pas les +mêmes. + +Par suite, quels troubles profonds ne va-t-on pas apporter dans les +esprits musulmans, où tout est fixé par l’usage et l’hérédité, par le +milieu, l’état social, en leur imposant des façons de voir, de juger et +d’agir, alors que, sauf quelques rares individualités, ils ne possèdent +pas la même manière de sentir et de «réagir» que nous. + +Néanmoins, nos politiciens ne sont point embarrassés de pareilles +considérations, sans doute jugées réactionnaires. Ils se sont persuadé +qu’il fallait, pour faire de nos protégés musulmans nos amis et presque +des nationaux, les instruire. La clarté des notions acquises dissiperait +les préjugés et les erreurs, faciliterait les rapprochements, +éclaircirait tous malentendus. Bourde écrivait dans le _Temps_, en un +style et avec des images dignes d’Homais, des phrases de ce genre qu’on +ne peut qualifier que du nom même de leur auteur: «L’enseignement des +indigènes est la clef de voûte de notre œuvre au delà de la +Méditerranée. De lui dépend l’avenir de notre action elle-même, car ce +n’est que par l’instruction que la France peut espérer absorber les +quinze millions d’indigènes qu’elle va désormais porter logés dans ses +flancs.» + +Et feu Albin Rozet, qui fut un parlementaire digne et laborieux, mais +dont les idées sur la politique musulmane étaient à la fois les plus +absolues et les plus saugrenues (ce qui va assez bien ensemble), +déclarait hautement: «Le jour où notre Nord-Africain parlera français, +il sera véritablement une terre française et un prolongement de la +patrie. Il sentira et pensera comme la France.» + +Ainsi l’on parsema d’écoles l’Afrique du Nord. Il y a plus de vingt-cinq +ans que ce mouvement de «fureur scolaire» a commencé de sévir; on peut +donc en voir les conséquences, qui ne sont pas des plus fameuses. +L’expérience, d’une manière générale, a montré que plus les indigènes +avaient acquis de culture française et davantage ils avaient tendance, +en secret ou ouvertement, à nous haïr; cette constatation, évidemment +décevante, vient de l’avis unanime de ceux qui ont observé sans parti +pris les résultats offerts. En 1886, le Gouverneur général de l’Algérie +le reconnaissait loyalement. «L’expérience, disait-il, tend à démontrer +que c’est quelquefois chez les indigènes à qui nous avons donné +l’instruction la plus étendue que nous rencontrons le plus d’hostilité.» +Et M. Louis Vignon, signalant le fait, d’ajouter: «C’est presque +toujours parmi les anciens élèves des écoles primaires que +l’Administration rencontre des opposants, réclameurs, fabricants de faux +papiers. D’autre part, si l’on voit encore en Algérie, où les esprits +sont murés, donc peu curieux d’acquérir, très peu de «jeunes», ceux-ci, +loin d’être ralliés et sûrs, sont généralement ennemis. Leurs journaux +en témoignaient avant la guerre; leur abstention, à l’heure des +engagements volontaires, l’a souligné. Un certain nombre d’instituteurs +indigènes réclament âprement les droits électoraux, discutent +l’autorité. Passez la frontière: depuis longtemps on jugeait pour +ennemis la plupart des «Jeunes-Tunisiens». Bien qu’ils fussent très +prudents et très habiles, ils se sont découverts une première fois lors +des incidents de 1912, une seconde fois pendant la guerre[30].» + + [30] Vignon, _Un programme de politique coloniale_. Plon, 1919, p. + 526. «L’expérience de l’Inde avec sa classe encombrante de _babous_ + ou _lettrés_ aurait pu nous servir; ce ne sont que des arrivistes + forcenés, écrivait lord Curzon, animés de la haine la plus profonde + non seulement contre tous les Anglais, mais contre tous les + Européens, prêts à toutes les destructions pour satisfaire leur + vanité exaspérée... Au point de vue politique, les agitateurs + professionnels sont ceux qui ont fait leurs études en Angleterre et + qui s’inspirent des principes de la liberté politique sans être + devenus capables d’en apercevoir les difficultés et d’en saisir les + contradictions.» + +Au Maroc, on a cru ou feint de croire que les interprètes et +instituteurs algéro-tunisiens que nous importions seraient de bons +agents de pénétration; on fut bien obligé de se servir d’eux; +d’ailleurs, on n’avait pas l’embarras du choix; or, on est contraint de +reconnaître que, d’une manière générale, on n’a pas eu de pires ennemis +de notre influence. + +La «politique musulmane» fait donc, en général, fausse route dans le +domaine de l’instruction. Qu’on nous entende bien: on ne prêche pas ici +l’obscurantisme, mais l’instruction ne doit pas être distribuée et +imposée _larga manu_, comme la quinine; elle doit être offerte, mise à +la disposition des musulmans, nous dirons plus, elle doit être proposée +à petites doses, comme une prime et un honneur réservés à l’aristocratie +indigène; ingurgitée à tort et à travers, elle peut devenir un véritable +poison pour des intelligences non adaptées; elle suscite alors la +vanité, la paresse, crée des déclassés. + +Dans l’esprit de nos idéologues islamisants, l’acquisition des lumières +doit pouvoir rendre les indigènes aptes à conquérir la liberté, les +droits du citoyen, l’électorat; le tout considéré comme bien suprême. On +ne prend pas garde encore que nous sommes dans une société radicalement +incapable, sauf au dire de quelques intrigants ou ambitieux qu’elle peut +comprendre, de jouir de ces prétendus avantages. En pays d’Islam, on est +toujours dans un monde patriarcal, autoritaire, ou tout au moins très +hiérarchisé: il y a le _popolo grasso_ et le _popolo minuto_, les chefs +et ceux qui doivent obéir; le fonctionnement de la vie sociale repose +sur le principe de l’autorité détenue par certains, qui l’ont acquise +par la naissance, la possession d’état résultant de quelque coup de +force ou la faveur du gouvernement. + +Quelle révolution énorme au sein de cette société patriarcale qui +n’obéissait jusqu’alors qu’au chef de famille ou au chef de tribu que +d’y imposer les principes libéraux et individualistes! + +Cette limitation et ce contrôle de l’autorité, cette mise en question +(qui viendra vite) de la légitimité elle-même de la domination du peuple +conquérant, n’est-elle pas extrêmement nouvelle pour le peuple algérien, +mis à part quelques agitateurs? On ne peut pas mieux préparer soi-même +les verges dont on se fera fouetter. Nous avions l’exemple des +caricatures de suffrage universel que donnent les consultations +électorales de nos vieilles colonies et de l’Inde, des scandales +permanents qu’elles entraînent. A quoi bon transporter toute cette +misère en Algérie qui en avait été encore exempte? + +Il fallut cependant le tenter. + +Issu du sentimentalisme d’une démagogie considérément étendue hors de +ses frontières métropolitaines et de l’ignorance exagérée de trop de +parlementaires touchant les choses coloniales et islamiques, votée enfin +par une poignée de députés présents dans une séance du matin, la loi du +4 février 1919 a, on le sait, un objet double: en premier lieu, elle +donne à tous les indigènes autres que les journaliers agricoles ou les +ouvriers urbains qui n’ont pas fait de service militaire la faculté +d’obtenir de plein droit la naturalisation au titre de citoyen français. +En un mot, les neuf dixièmes des jeunes générations peuvent obtenir _ad +libitum_ la citoyenneté française. Ce beau cadeau n’a eu aucun succès, +comme on pouvait s’y attendre; c’est une manifestation de notre +libéralisme et de nos bonnes dispositions à l’égard des Algériens, un +geste noble et platonique, et pas autre chose. «Vous devriez comprendre, +disent les notables de la société indigène, qu’il y a incompatibilité +absolue à ce qu’un musulman fidèle à sa religion recherche la qualité de +citoyen français avec les obligations qui en découlent. Croyez-nous, +aucun musulman digne de ce nom n’acceptera de renoncer à son statut, +c’est-à-dire à sa loi religieuse, divine, qui est à prendre tout entière +et telle qu’elle est. Ce dogmatisme est peut-être fait pour vous +surprendre, mais notre loi est d’essence divine et votre loi française +est purement humaine. Vous ne pouvez les considérer à un point de vue +d’assimilation, ni en rien les comparer.» La seconde innovation de la +loi de 1919 remet aux mêmes catégories d’indigènes un droit électoral +très étendu. Elle appelle la moitié presque des autochtones à élire les +conseils municipaux, les conseillers généraux et les délégués nommés à +titre indigène. + +Or, la masse de la population n’a jamais rien demandé de pareil; elle +n’en avait ni le goût ni le désir; l’indigène, nullement préparé à +exercer le droit électoral, ne l’a pas réclamé. On ne peut confondre une +minorité d’agités ambitieux ou aigris, semi-intellectuels, +semi-primaires, se faisant, à dessein ou non, illusion sur la mentalité +de leurs coreligionnaires avec les couches profondes de la population; +celles-ci n’ont pas la notion du contrôle et la discussion de +l’autorité; elles veulent la justice du beylik, c’est-à-dire du +gouvernement, mais elles n’ont jamais pensé à lui dicter leurs volontés. +A ces mentalités inévoluées encore, Il fallait cependant d’urgence +remettre l’arme du bulletin de vote comme récompense à l’acceptation de +l’impôt du sang. L’immense majorité n’y comprit rien; les joies du +scrutin devaient être sans saveur pour des gens admettant jusqu’à ce +jour sans discussion le principe d’autorité; ils n’appréciaient que +l’article 14, article qu’on fut obligé de remanier, qui permettait aux +électeurs conscients l’achat d’armes à feu. + +Cependant les élections eurent lieu. Elles se traduisirent d’un mot: +elles furent faites contre l’administration ou, plus exactement, contre +les candidats supposés patronnés par elle et contre toute francisation. +Les naturalisés furent battus à Alger; ils furent combattus comme +renégats; on les jugea trop voisins de nous, mal qualifiés par +conséquent pour faire triompher les âpres revendications d’un programme +qui ne tendait à rien moins qu’à amoindrir ou même à ruiner la +souveraineté française. Nulle part la masse des indigènes n’a donné +l’impression qu’elle appréciait un libéralisme dépassant son +entendement. Le parti des Vieux-Croyants, soutenu par les familles +maraboutiques, plutôt hostiles à notre influence, l’a emporté sur toute +la ligne. + +La concession du droit de vote aux indigènes, dans les conditions où il +fut établi, avec un cadre électoral trop large, peut, en temps de crise, +permettre à des agitateurs de manier dangereusement les masses +indigènes, cette innovation paraît donc, dès le début de son +application, ne servir en rien la cause française. + +L’idée de donner une souveraineté locale aux indigènes était bonne en +soi-même, mais il fallait poursuivre ce but en réorganisant les djemâas, +assemblées communales des seuls indigènes, plutôt que d’élargir encore +au sein des assemblées mixtes la fusion de l’élément français et de +l’élément indigène. + +Il ne faut pas perdre de vue que l’Algérie est directement visée par la +propagande bolcheviste et le sera demain peut-être par les menées +allemandes. Nombre d’indigènes des ports sont affiliés à la C. G. T., +ont fait des grèves de solidarité auxquelles ils ne comprenaient rien et +suivi et acclamé le drapeau rouge. Lénine s’est félicité de sa +propagande en Afrique du Nord. + +Le souvenir des luttes religieuses du Donatisme qui ravagèrent la +Berbérie aux premiers siècles du christianisme peut être ici utilement +rappelé: le succès de ce schisme provint pour une large part de la vive +inclination des Berbères, en embrassant une cause d’ordre spirituel, à +manifester leur impatience contre la domination romaine. Les indigènes +musulmans n’entendent rien au marxisme; aussi bien la propagande +communiste, en s’adressant à eux, a moins pour objectif de commenter les +théories du _Capital_ ou de développer les phases du matérialisme +historique que de préconiser la haine religieuse de l’étranger. Il +s’agit d’aliéner toutes les populations musulmanes contre les +gouvernements capitalistes. Dans ce but, tous les moyens sont bons, même +et surtout celui d’exciter le vieux levain d’anarchie et d’insurrection +de ces Berbères qui ont supporté et vu disparaître aussi, au cours de +l’histoire, tant de dominations étrangères. + +Or, ne sait-on pas que lorsque «les problèmes sociaux puisent leur force +dans des ressentiments religieux et nationaux, ils ont une force +d’explosion incomparable»? Attendons-nous pour l’avenir à de lourdes +complications, si nous abandonnons «notre vieille politique sage et +prudente en Afrique du Nord pour nous jeter dans une politique d’utopie, +d’idéologie et d’aventure qui pourrait coûter cher à la France et la +mener à de véritables désastres». + +A ce propos, on ne saurait trop méditer ces lignes du beau rapport de +Jules Ferry, rédigé en 1892 au nom de la commission d’enquête sur +l’Algérie: «Assimiler l’Algérie à la métropole; leur donner à toutes +deux les mêmes institutions, le même régime administratif et pénal; leur +assurer les mêmes lois, c’est une conception simple et bien faite pour +séduire l’esprit français. Elle a, dans l’histoire de notre colonie, une +influence tour à tour bienfaisante et désastreuse; même aujourd’hui, +après nombre d’expériences, il faut quelque courage d’esprit pour +reconnaître que les lois françaises ne se transportent pas étourdiment, +qu’elles n’ont pas la vertu magique de franciser les rivages sur +lesquels on les importe, que les milieux résistent et se défendent et +qu’il faut, dans tout pays, que le présent compte grandement sur +l’avenir.» + + * * * * * + +La France, de tout temps, fut le pays des beaux gestes qui servent +d’illustration et de prétextes à des développements oratoires; la guerre +n’a pas fait changer et rien ne fera changer, en ce domaine comme en +d’autres, le pays des Gaulois et de la Révolution, car un peuple, encore +moins qu’un individu, ne peut échapper au fatalisme de son tempérament. + +Il y a des actes politiques qui satisfont surtout ceux qui les +préconisent et les mettent en œuvre et très peu ceux à qui on les +destine. + +De ce nombre peut se classer l’institution d’une mosquée à Paris. + +Nous avons montré plus haut de quelle circonspection, de quelle adroite +tolérance, de quels ménagements effectifs il était indispensable que +notre domination s’inspire, en terre d’Islam, dès qu’elle aborde ce +domaine de la religion, maîtresse universelle des âmes. + +Mais là encore, la formule du «rien de trop» peut être opportunément +invoquée. Il nous appartient d’avoir une déférence discrète et un peu +distante vis-à-vis de la religion musulmane. De là à l’exalter et à nous +constituer ses prosélytes, il y a quelque nuance. + +Des islamomanes notoires ont donc préconisé à grands cris la création +d’un institut musulman et d’une mosquée à Paris, symbole des liens de la +France avec sa population musulmane! On voit déjà tout ce que l’on peut +broder de vibrant, de généreux ou tout simplement d’agréable sur ce +thème. Parlementaires abusés ou publicistes gagés n’y ont point failli. +N’insistons pas sur leurs développements littéraires ou oratoires +d’effet facile. + +Écoutons plutôt M. Louis Bertrand. Avec lui le ton change: «Pourquoi +nous évertuer à organiser l’Islam qui ne l’est pas, à islamiser des gens +qui n’ont pas envie de l’être, à rapprocher des fanatismes ou des +ambitions politiques qui ne peuvent que se liguer contre nous? Comme si +les musulmans n’avaient pas déjà trop de tendances à s’aboucher en +conciliabules séditieux, il faut que nous-mêmes leur fournissions les +moyens de se voir et de comploter ensemble en toute sécurité, à notre +barbe, avec l’estampille administrative!... Il faut qu’en plein Paris +nous fondions ce qu’on appelle ridiculement une Université musulmane +pour permettre aux gens de Boukhara, de Dehli de venir prendre langue, +chez nous, avec ceux de Rabat ou de Marrakech! Au lieu de les +européaniser à Paris, nous les convions à s’y musulmaniser davantage! +Sommes-nous fous ou imbéciles?[31]» + + [31] _Revue des Deux-Mondes_. Sur un livre de Paul Adam, 15 juillet + 1922. + +Rude langage, moins fleuri, mais langage d’un esprit politique et latin. + +Il est assez comique, en effet, lorsque tous les peuples musulmans se +cantonnent maintenant dans des nationalismes jaloux, de nous voir +pratiquer nous-mêmes, à notre manière, une sorte de panislamisme qu’ils +semblent provisoirement avoir abandonné. + +A la création d’une mosquée parisienne et d’un institut musulman +applaudit à grands cris une poignée de jeunes Algériens plus habitués +des boulevards que familiers de la tente ancestrale. Que tout ce bruit, +pour ne pas dire tout ce battage, ne nous illusionne pas! Cette +initiative aura dans tout l’Islam le même effet inconsistant qu’aurait +provoqué au moyen âge, dans la chrétienté, la lubie d’un Soliman élevant +une église pour les chrétiens fréquentant les Échelles. Faut-il répéter +encore et toujours que, pour saisir la mentalité de la masse islamique, +il faut se transporter par la pensée à notre quatorzième siècle et même, +quand il s’agit des Berbères, bien plus avant dans le cours de +l’histoire[32]? + + [32] Voir note V à la fin du volume. + +Les Algériens, les Marocains, les Tunisiens sincères qu’on mènera +visiter la mosquée parisienne souriront avec aménité et, comme la +politesse est la grande vertu musulmane, ils nous loueront en termes +subtils et choisis de notre geste gracieux et, pour nous faire plaisir, +en augureront merveille. + +Mais s’ils osaient parler, ils nous diraient: «Ne vous occupez pas plus +de notre religion que nous ne nous occupons de la vôtre. Quand nous +voyageons par le monde, loin des terres soumises spirituellement au +drapeau vert du prophète, un bout de tapis où l’on s’agenouille, un +instant de solitude et de recueillement nous suffisent pour satisfaire à +notre devoir religieux; nous n’avons pas besoin, comme vous, pour nous +présenter devant la divinité, d’un prêtre, d’un temple et de tout un +cérémonial... + +«Votre intention est bonne... Mais, voyez-vous, nous préférerions passer +inaperçus à Paris et qu’on n’y cherche pas, malgré nous, à nous y être +agréables, plutôt que de nous voir, sur les quais d’Alger, dans les rues +de Tunis ou sur les places de Casablanca, traiter impunément de «sale +bicot» par le Maltais fraîchement débarqué, l’Espagnol néo-Français ou +le petit juif en jaquette. + +«Si vous voulez que nous nous sentions chez nous quelque part, eh bien! +que ce soit dans le pays de nos pères et non dans le tumulte de votre +capitale, où nous serons toujours, certes, des passants amis, mais enfin +des passants.» + + + + +CHAPITRE VI + +LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM + + +Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille +la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une +attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse +française est encore malheureusement indifférente aux questions +coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible +natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son +empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de +près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir +aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout +entière. + + * * * * * + +La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en +Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme. +Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide; il est de +gouverner. Le _memento tu regere_ est un principe qui s’y impose +imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque +y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant +qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre +efficace. + +Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour +diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses, +trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que +pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les +peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler +telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer. +Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans +utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles +s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient +le souhait d’ébranler notre domination. + +La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord +sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges +proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes +religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable +pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble. + +Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres +discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre +leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller. + +Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif +est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra +de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations +nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919 +en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention; +mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la +population indigène qui devaient en profiter, son application s’en +trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux. + +C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage +graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu +par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un +auditoire indigène: «Je ne serai démenti par personne si je dis que les +indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait, +se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les +points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous +entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des +retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces +délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je +l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas +aller vite: ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions +redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité.» + +Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus +évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une +population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient +le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La +création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont +accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et +même une initiative assez étendue. + +Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement +qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères +et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en +une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles. + +Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre +pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de +politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées, +toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de +fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève +naturellement de la politique extérieure. + +A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement +nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un +intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui +considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour +nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam +méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le +Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration +et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf +au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se +louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à +Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés +les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation +que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte +judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui +y ont pris le meilleur de leur lucidité. + +Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain +que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement +d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on +su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins +tardivement; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut +poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays. +Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme, +la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en +oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que +leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs +zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le +Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et +pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du +moment. + +Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions +déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents +de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on +relise, _passim_, _Angora, Constantinople, Londres_, de Mme Gaulis), ne +fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter +par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement +risette à l’Angleterre? _Quantum mutata ab illa!_ Et cependant, en dépit +de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de +l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant «puissance +musulmane», suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des +liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle +doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses +agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle +et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils +se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements +susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre +empire islamique. + +Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez +négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais +ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le +Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois; il serait +opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus: le génie +français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa +constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui +vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au +plateau de l’Iran; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre +influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour +l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible +rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de +sympathie? Pour ne point sacrifier des positions étroitement +matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du «geste +large» qui nous paierait plus tard au centuple? Il fut affligeant de +constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de +toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être +soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il +méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce +à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux +malentendus? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la +mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une +politique à longue portée. + +Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie +et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique +qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les +innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation +possible dans toute l’étendue de l’immense bassin. + +Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation? Mais si +tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est +toujours permis de le concevoir. + + * * * * * + +La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité +inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là +l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite +d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans +paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre +avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam. + +Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou +protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un +fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et +redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois,--sauf le +Maroc,--dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et +ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point +les liens de notre tutelle; fortifions, au contraire, l’armature de +notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un +libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, «dosé», mais +attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de +dissidence. Rome latinisa--nous dirons «naturalisa»--ses sujets +africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls; puis les Romains se +firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs +concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée, +abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou +dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs +magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la +ruine s’établirent. + +La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. «La Turquie devient l’éducatrice +de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme +B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les +musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de +Boukhara... Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se +rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de +conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la +Chine et de la Sibérie.» A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au +même écrivain cette comparaison imagée: «L’Islam est un grand corps dont +la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine, +l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine, +l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes...» + +Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la +Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam +asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord, +nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros +danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour +nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait +alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur +«le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la +troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau +de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des +Tamerlan». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait +toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec +acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier +chèrement sa primitive inclairvoyance politique. + +Une politique «bon-européenne» serait de tendre à rendre les intérêts de +la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et +un esprit d’intelligente amitié. + +Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait +constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles. + +Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste +entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous +sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam +africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et +Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint +décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et +de sa civilisation menacées? + + + + +NOTES + + + + +NOTE I + +Contre un Ministère de l’Afrique du Nord + + +Il y a cinq ou six ans, l’idée d’un ministère--ou sous-secrétariat de +l’Afrique du Nord--fut lancée dans les milieux du Parlement et de la +presse. Il y eut même une proposition de loi, due à M. Paul Bluysen. +Peut-être, à son début, ce projet ne fut-il émis que dans la seule +éventualité, nonobstant toutes autres considérations, d’un nouveau +portefeuille à accrocher au mât de cocagne parlementaire. Toujours +est-il qu’il rencontra quelque succès. Du moment qu’il s’agit d’unifier +ou de centraliser quoi que ce soit, au nom d’une logique sommaire, sous +couvert d’une formule répondant à une vue unilatérale de l’esprit, on +trouve toujours des législateurs français prêts à entrer en lice. Il ne +s’est rencontré jusqu’à présent, par bonheur, aucun gouvernement pour +faire passer cette idée de la puissance à l’acte. Mais on sait à quel +point le jeu des combinaisons de couloirs et des hasards d’antichambre +déterminent quelquefois les décisions gouvernementales. Il peut n’être +pas superflu de prémunir des esprits bien intentionnés, mais +insuffisamment avertis, contre le danger d’une telle innovation. + +L’unité géographique de l’Afrique du Nord abuse les observateurs +simplistes. Mais de l’unité géographique à l’unité morale et de là à +l’unité historique et politique, enfin administrative, il y a loin. Et +là gît le fond du débat. Les trois pays qui constituent l’Afrique du +Nord française ont été, dès le moyen âge, politiquement bien séparés et +souvent antagonistes; alors les trois dynasties berbères des Mérinides à +Fez, des Zayanites à Tlemcen, des Hafsides à Tunis, poursuivirent leurs +destinées propres. D’une manière générale, au cours des siècles, la +Tunisie est toujours restée dans l’orbe de la Turquie, plus volontiers +tournée vers l’Orient classique, sous l’influence intellectuelle de la +Syrie et de l’Égypte; l’Algérie, tombée en complète décadence économique +après l’invasion hilalienne, s’est épuisée en luttes intestines de çofs +et de caïds de grande tente, sous le couvert, à dater du seizième +siècle, de la domination des deys, réduite en fait à une médiocre +occupation militaire; le Maroc, une fois close l’ère des grandes +randonnées almoravides et almohades, s’est toujours cantonné entre la +Moulouya et l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahara et s’isole, à +l’abri des visées turques, du reste de la Berbérie. Nulle solidarité +politique entre ces trois pays; au contraire, conflits continuels entre +les deys de Tunis et ceux de Constantine et d’Alger, toute une histoire +fastidieuse d’incursions, de razzias et de villes pillées. Sourde +rivalité entre l’Algérie et le Maroc; au temps des Saadiens (fin du +seizième siècle), les chérifs appellent dédaigneusement les Barbaresques +les sultans des poissons et font la guerre aux Turcs d’Alger; ils +s’entendent avec les Espagnols pour leur enlever Tlemcen; Soliman répond +en mettant à prix la tête du souverain marocain Mohammed-el-Mehdi. +L’intervention de Moulay-Abderrahman, lors de la conquête de l’Algérie, +et son alliance éphémère avec Abdel-Kader ne sont nullement l’indice +d’une entente mûrie entre l’Algérie et le Maroc; l’initiative du sultan +alaouite terminée à son dam par la bataille de l’Isly est due à la +crainte de voir les chrétiens pousser vers le Maroc et peut-être à la +sourde ambition de réoccuper Tlemcen, bien plutôt qu’au désir de prêter +le secours des armes au grand émir en danger sous la pression de +Bugeaud. + +Au point de vue ethnique, différences très marquées et qui entraînent +des dissimilitudes morales accentuées. Si, en Tunisie, les traces de +l’élément turc, en Algérie celles de l’élément proprement arabe se sont +imposées et se retrouvent dans la tournure générale de la mentalité et +du caractère, au Maroc l’élément berbère est presque exclusif; aussi, +bien que l’on confonde assez facilement ces notions, xénophobie assez +vive au Moghreb-el-Akça, mais moindre fanatisme religieux; entre le +Marocain, assez ouvert, sitôt dissipée sa première méfiance à l’égard de +tout étranger, compréhensif, adroit, âpre au gain et travailleur, et +l’Algérien, plus fermé, parfois paresseux, imprévoyant et vaniteux, +davantage généreux par contre et accessible aux sentiments d’honneur, il +n’y a que peu de contacts; le Marocain aime peu l’Algérien qui le lui +rend bien; dans tout l’Orient classique, le Marocain est tenu en +médiocre gré: c’est un magicien, un jeteur de sorts, un enfant du péché +et, dans _les Mille et une nuits_, il remplit toujours les mauvais +rôles. + +Sur le chapitre de la religion, autres distinctions à établir entre les +trois pays. La Tunisie demeura sous l’obédience religieuse du dey, +encore que la prière y fût dite hier encore au nom du sultan de +Stamboul; le Maroc est un État théocratique où le chérif couronné, +commandeur des croyants, est en même temps chef spirituel et temporel, +conformément au Coran; c’est au Maroc que les théologiens de la Mecque +réservaient le nom de Dar-el-Islam (pays du véritable Islam) où la +pureté primitive de la doctrine n’avait pas encore été altérée par la +civilisation européenne. En Algérie, pas de chef religieux, puisqu’il +n’y a pas de souverain régnant; dans les prières, les croyants prient +pour la personnalité mythique et vague «de celui qui défend la religion +musulmane et fait revivre la loi du prophète». Est-ce, dans le cœur du +fidèle, le cheikh-ul-Islam ou un mahdi à venir? En revanche, l’Algérie a +des centres d’influence et de propagande religieuse très actifs dans les +marabouts et les grandes confréries; la voix des chefs d’ordre est seule +obéie en Algérie; ce tissu serré et résistant de congrégations et +d’associations qui se sont développées en nombre et accrues en densité +au cours du dix-neuvième siècle, c’est la réaction naturelle et +pacifique des croyants blessés dans leur foi par l’envahissement de la +chrétienté et de toutes les abominations véritables, aux yeux de la loi +du prophète, qu’elle entraîne avec elle. + +Enfin, la domination française se présente à des étapes différentes et +sous des modalités distinctes ici et là. L’Algérie, où derrière une +ligne de comptoirs barbaresques se déployait une anarchie turbulente, +est devenue, il y aura bientôt cent ans, colonie française; la Tunisie, +province turque, était déjà parvenue à un certain degré d’organisation +administrative quand nous y intervînmes, il y a une quarantaine +d’années; en revanche, il y a douze ans que nous sommes au Maroc, État +hier encore médiéval, soumis à une aristocratie cléricale et guerrière +sous un souverain en principe absolu. + +Lorsqu’un orateur vient donc dire, à la tribune de la Chambre, qu’il +faut tendre «à l’unification des méthodes administratives de l’Afrique +du Nord, parce que c’est le même pays, la même production agricole, la +même population indigène et européenne qu’on y rencontre», et lorsqu’il +ajoute: «Ce que vous faites pour l’Algérie, vous êtes appelés à le faire +pour la Tunisie et le Maroc», il résout le problème en omettant toutes +ses données. Il n’y a pas de commune mesure entre le régime du +Protectorat établi en Tunisie et au Maroc et celui de l’annexion qui +règne en Algérie. Il est entendu qu’il n’entre pas dans l’esprit des +réformateurs de modifier d’un trait de plume la fiction diplomatique qui +fait de la Tunisie et du Maroc des États théoriquement indépendants, +mais protégés, chaque pays garderait son statut particulier; seule la +haute direction serait commune. Or, qu’adviendrait-il fatalement? C’est +que le courant d’influences réformatrices irait, de manière inévitable, +du pays ayant le plus fort peuplement français, c’est-à-dire l’Algérie, +vers ses voisins, en dépit de la formule du Protectorat et en tournant +plus ou moins ses dispositifs tout en respectant sa lettre, on n’aurait +de cesse de tenter d’algériser le Maroc et la Tunisie. Par maintes +mesures générales ou de détail et sous couvert de l’intérêt général de +l’Afrique du Nord, par la pression des parlementaires algériens auxquels +nuls collègues marocains ou tunisiens ne pourraient s’opposer, et pour +cause, on entamerait peu à peu, mais sûrement, sinon les formes, tout au +moins l’esprit, qui préside à la conception et à l’organisation même du +Protectorat. Il en résulterait, de part et d’autre, un malaise profond: +les Marocains et les Tunisiens considèrent le régime algérien comme +d’une application chez eux insupportable; d’autre part, les Algériens ne +manqueraient pas de confronter le propre statut qui leur est appliqué +avec les franchises assez larges dont jouissent Marocains et Tunisiens +et saisiraient le prétexte de cette haute liaison administrative pour +réclamer les mêmes privilèges, incompatibles d’ailleurs avec le droit de +vote qui leur est accordé. On assisterait donc à un concert de +récriminations et à une sourde atmosphère d’inquiétude et de méfiance. +Agitateurs panislamistes, «jeunes» Algériens et Tunisiens, bientôt +«jeunes» Marocains, propagandistes bolchevistes et autres pêcheurs en +eau trouble, trouveraient là ample, matière à entretenir partout les +mécontentements et éventuellement à soulever les esprits. + + + + +NOTE II + + +Cette surprise scandalisée chez les musulmans primitifs devant notre +curiosité dans le domaine de la religion, jointe à leur médiocre estime +morale pour la tolérance dont nous nous faisons gloire, a été bien notée +par le seul romancier du Maroc qui soit connaisseur averti des hommes et +des choses de ce pays d’Islam, M. Maurice Le Glay. Citons de lui ce +passage où il imagine une conversation _sub rosa_ entre un musulman et +un français: + +«--Une chose, en tout cas, subsiste: c’est le respect indéniable des +nôtres pour votre façon de penser et votre religion. + +«Sid-El-Beranesi ne répondit pas. On passait des oranges glacées. La +joie de vivre emplissait notre quiétude. Pourtant l’alem reprit la +parole. + +«--Je ne voudrais pas être incorrect à votre égard, dit-il, en se +tournant vers moi, ni paraître malveillant pour vous, pour vos +convictions religieuses. Voulez-vous me permettre, sans vous offusquer, +de répondre en musulman à ce que vous venez de dire? Si les vôtres et +vous-même avez du respect pour notre façon de penser et pour notre +religion, c’est que celle-ci vous domine ou que vous manquez de +confiance en la vôtre. C’est dur, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en voyant +mon sursaut. Maîtrisez-vous et raisonnez. En tout musulman, il y a un +prosélyte et un combattant. La réflexion que je viens de faire est celle +qui vient immédiatement à notre esprit quand nous lisons, dans les +discours officiels, votre respect profond de la conscience musulmane, +car, sur ce terrain, il ne peut y avoir pour nous d’ambiguïté. Quand +deux religions s’affrontent, ce n’est pas pour se comparer et se +décerner des compliments, c’est pour se combattre. Jamais vous ne nous +entendrez dire que nous respectons votre religion. De votre part, ce +respect à l’égard de la nôtre nous paraît une abdication; vous renoncez +à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à étendre l’Islam. +Matériellement, vous nous avez maîtrisés par votre force guerrière et +votre puissance économique; du point de vue religieux, vous êtes restés +les vaincus d’Alcazar-Kébir, où figuraient des combattants de mainte +origine chrétienne. + +«Je sais, ajouta l’alem, les arguments que vous présentez à l’appui de +vos procédés. Sachez qu’ils nous réjouissent et nous mettent à l’aise; +ils marquent la précarité de votre domination. Car rien ne se construit +qui n’ait pour fondation la foi en Dieu Très Haut et durable et en la +mission de son prophète--sur lui la bénédiction et le salut! + +«--Voilà une belle profession de foi, dis-je, et comme chrétien je +comprends que notre tolérance puisse vous paraître un renoncement. +Cessant d’agir, notre foi, à vos yeux, cesse d’être sincère. + +«En notant ici la vigoureuse déclaration de l’alem, je dois ajouter que +les paroles de Sid-El-Beranesi m’ont ému et gêné. Je me garderai de les +commenter, mais je pense à la naïveté profonde de ce grand libéralisme +dont pourtant il ne faut pas plus se départir que de l’honneur même et +qui nous conduit aux immenses déceptions.» Maurice Le Glay. _Le Chat aux +oreilles percées_, p. 192. + + + + +NOTE III + + +La bonne administration des indigènes me paraît devoir comporter un +certain nombre de mesures nécessaires. + +En premier lieu, il est indispensable que nous maintenions l’esprit de +discipline chez les indigènes. + +Il est extrêmement difficile--c’est, dans ma tâche de Gouverneur +général, ce que je trouve de plus difficile--il est extrêmement +difficile de faire comprendre à des Français, je ne dis pas seulement à +des Français de France, mais à des Français d’Algérie, la différence +fondamentale, radicale, essentielle, qui existe entre les mœurs d’un +Arabe et celles d’un Européen. (_Très bien! Très bien!_) + +On se heurte à tout propos, chez les indigènes musulmans, à une sorte +d’inintelligence absolue de notre société, de nos mœurs, de nous-mêmes; +mais l’on peut dire que si les musulmans sont fermés à l’esprit français +et européen, beaucoup de Français le sont à l’intelligence musulmane. +(_Très bien!_) + +Il y a là un point sur lequel j’ai insisté souvent, toutes les fois que +j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public ou de m’entretenir +avec des hommes qui tenaient dans les mains les destinées du pays, un +point sur lequel j’appelle l’attention du Parlement, c’est celui de la +difficulté réelle que nous crée l’application de nos principes et de nos +lois au gouvernement des indigènes. + +J’entends répéter tous les jours: «Comment se fait-il que les indigènes +soient si bien administrés en territoire militaire, alors qu’ils sont si +mécontents et si mal administrés en territoire civil? Cela est +surprenant; nous avions entendu dire partout, il y a peu d’années, que +le gouvernement dit militaire était un gouvernement qu’il fallait +renverser à tout prix.» + +La raison en est très simple: c’est qu’en territoire militaire les +indigènes trouvent un commandement et ne rencontrent pas la séparation +des pouvoirs. (_Très bien! Très bien!_) Il n’y a rien qui soit plus +difficile à faire comprendre à un musulman que ceci: c’est que le +représentant du pouvoir exécutif peut être en opposition avec le +représentant du pouvoir judiciaire, et il n’est rien qui soit de nature +à nuire davantage à notre autorité que les conflits d’attribution, +conflits que des fonctionnaires subalternes se plaisent trop souvent à +entretenir. (_Applaudissements._) + +Jules Cambon. Discours prononcé par le Gouverneur général de l’Algérie, +Commissaire du Gouvernement, à la Chambre des députés, le 21 février +1895. Cf. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918. + + + + +NOTE IV + + +Un exemple assez frappant de manque de psychologie en matière de +politique religieuse islamique nous vient récemment de la colonie +italienne de Cyrénaïque. + +Le gouverneur de cette possession, à la suite de l’expulsion par les +Turcs du khalife Abd-el-Mejdid, et délaissant toutes les traditions +islamiques au profit d’un zèle intempestif, décida de faire dire des +prières dans les mosquées au nom du roi Victor-Emmanuel III. «Ceci, +signalait-il, dans un télégramme officiel, atteste éloquemment le +loyalisme constant de la population vis-à-vis de l’Italie.» + +Cette mesure, présentée comme une initiative spontanée des imams de +Benghazi, produisit le déplorable effet qu’on peut deviner sur +l’ensemble de la population, dont une grande partie s’abstint d’aller à +la mosquée le vendredi pour ne pas s’associer au rite nouvellement créé. + +Le comité exécutif suprême du Congrès islamique du Caire adressa une +protestation au gouvernement italien, en lui faisant remarquer que le +fait de pousser les imams de Benghazi «à prononcer le nom d’un roi qui +ne professe pas l’islamisme détruit leur culte et viole leur prière +canonique». + +Le Gouverneur italien, dans son désir de trop bien faire, n’y avait +point songé. + + + + +NOTE V + +L’Église et la Mosquée + +Apologue. + + Paris possédera un institut musulman. Le Conseil municipal a + fait don d’un terrain aux fils de l’Islam qui fréquentent le + boulevard et à ceux qui encouragent leur entreprise. Si Kaddour + ben Ghabrit, qui est le gardien du protocole marocain et qui + veille encore sur beaucoup d’autres traditions, louait Allah, + l’autre jour, d’avoir donné à la capitale de la France une + «djemâa» pleine de munificence et de courtoisie. + + J. L. _Le Minaret Parisien_. + _Le Temps_ du 28 juin 1921. + + +... Quand Abdesséryl, roi d’Andalousie, succéda à son père, +El-Hassan-El-Mostancir, les poètes de cour habiles à flatter les débuts +de tout nouveau règne annoncèrent sur des rythmes ingénieux que des +torrents de miel et des brises de fleurs d’oranger allaient désormais +répandre leur douceur sur le royaume. El-Mostancir, à qui son fils pieux +fit ordonner des funérailles magnifiques, était un musulman fervent, +mais intolérant et farouche: il persécutait les chrétiens et les juifs +et l’on garda le souvenir de cette fête qu’il donna un jour dans son +aguedal où les parterres étaient garnis de têtes infidèles fraîchement +coupées. + +«Quel plaisir, disait-il, que la vue d’un pareil jardin; il me réjouit +le cœur davantage que le jasmin blanc et la rose pourpre fraîchement +éclos à l’aurore!» Abdesséryl fit succéder aux horreurs de la guerre et +des massacres le charme bienfaisant de la paix. Il cultivait les +lettres, aimait la lecture et l’entretien des philosophes, et des +traducteurs diligents garnirent sa bibliothèque de textes issus du grec +ou de l’hébreu; il fit proclamer qu’on ne molestât point les sectateurs +de la loi de Moïse et de celle de Jésus... Davantage, et cela faisait +parler tout bas les vieux courtisans de son père, il tolérait près de +lui les infidèles et jusque dans son intimité. Pendant que les juifs, +négociants et trafiquants, ainsi soutenus, contribuaient à la prospérité +du royaume, des chrétiens étaient admis à la cour dans de petits +emplois. Aux ministres d’El-Mostancir qui s’étonnaient d’une +bienveillance, laquelle semblait un fléchissement de sa foi musulmane, +Abdesséryl répondait: «Je pratique comme vous l’aumône, le jeûne et la +prière; je n’ai point failli à la devise de ma glorieuse race: _Lâ +ghâliba illa’llah_ (il n’y a de vrai vainqueur que Dieu); mais je crois +qu’on peut bien mieux gagner les cœurs à notre sainte religion en usant +de bonté au lieu de violence, en répandant la parole et non le sang.» +Peu à peu les bas officiers, médecins, interprètes chrétiens prirent de +l’influence; l’un d’eux, que son intelligence avait fait nommer +l’Amin-des-Truchements, devint même le confident et le favori du prince; +il lui dit un jour: «O roi, si tu veux séduire toutes les âmes +chrétiennes et en faire comme un rempart inexpugnable autour de la loi +de tes pères, accomplis un grand geste de paix, édifie une église où les +chrétiens de la ville et du royaume puissent venir célébrer Dieu suivant +leur coutume et leurs rites; les chrétiens désormais soutiendront ta +fortune, aussi bien que les musulmans.» Et l’on vit bientôt s’élever une +église non loin des mosquées consacrées, et le son des cloches se mêlait +le soir à l’appel du muezzin. Bien que les tenants de l’ancien régime +criassent à l’hérésie, la richesse générale et la prospérité ayant semé +chez les musulmans le scepticisme et l’indifférence, la plupart se +bornèrent à sourire de l’audacieuse fantaisie de leur prince; mais le +scandale, pour être plus caché, n’en fut que plus grand chez les +chrétiens, car les persécutions de naguère avaient fortifié leur foi. +«De quoi se mêle ce mécréant hypocrite? dirent-ils. Nos misérables +chapelles nous suffisent. Mieux vaut dire la sainte messe dans les +caves, comme les martyrs au temps des Césars, que de fréquenter un +temple bâti par un disciple de Mahom. A chacun sa religion. Si vraiment +il nous aimait, le prince veillerait à ce qu’en dessous et malgré ses +instructions ostentatoires, le bas peuple ne nous insulte et ses sbires +ne nous tracassent de cent manières...» + +Mais le prince ne sut rien de ce sentiment populaire. Ses conseillers +chrétiens, que leurs frères depuis longtemps considéraient comme +demi-renégats, lui assuraient que l’impression produite était immense +chez les chrétiens, tous émus, ravis et fréquentant en foule l’église +nouvelle; à la vérité, eux seuls y faisaient apparition et, au nombre +d’une ou deux douzaines, ils y créaient par leur va-et-vient et leurs +simagrées l’agitation de plusieurs centaines de fidèles... + +... Des années passèrent, et puis vinrent des jours sombres. Des +conquérants surgis du fond du Maghreb envahirent l’Andalousie, où ils +venaient, proclamaient-ils, régénérer la foi défaillante; mais leur but +était surtout de piller sans vergogne. Abdesséryl vit son palais +détruit, ses beaux jardins saccagés, ses femmes en larmes enlevées par +des gaillards lubriques, et lui-même, chargé de fers, fut traîné devant +l’émir africain. Les seigneurs de l’Atlas n’avaient pas alors la +réputation de suprême élégance qu’ils acquirent dans la suite des temps, +et fort vite; c’étaient de sauvages guerriers, vêtus de laine rêche et +se nourrissant d’orge et de lait de chamelle; leur politique du moment +n’était pas d’affecter le raffinement, aux yeux des crédules, mais +l’austérité. «Te voilà, chien immonde, cria le Moghrébin, renégat, +abjurateur dans le fond de ton âme de la foi de tes pères; non seulement +tu as laissé la corruption et l’incroyance s’établir dans ton royaume +puant, mais encore tu as facilité les manigances de ces suppôts de +l’Enfer--que Dieu leur donne la lèpre!--en osant leur élever un temple! +Ce lieu d’erreurs est en flammes, et tous ces manuscrits, sans doute +couverts de formules de diableries, que mes hommes ont découvert dans un +coin de ton palais, serviront à faire rôtir les méchouis de la +victoire!» + +Abdesséryl, emmené en captivité en Ar’mat, y vécut des jours misérables +et mourut. On raconte qu’à ses rares serviteurs fidèles qui l’avaient +accompagné dans l’exil il répétait parfois avec des larmes: «J’ai voulu +le bonheur de tous les habitants de mon royaume et telle est ma +récompense ici-bas... Aucun de ces chrétiens que j’ai tant favorisés n’a +vraiment contribué à défendre mes citadelles; les seuls qui se firent +tuer pour moi furent nombre de ces vieux croyants irréductibles, +chrétiens modestes et sages, qui ne fréquentaient pas le palais et dont +j’étais loin de soupçonner le dévouement secret, fait, pour une grande +part, d’accoutumance secrète à ma dynastie; quant à mes favoris, m’ayant +lâchement abandonné, ils n’ont trouvé la vie sauve qu’en se réfugiant, O +dérision! dans le mausolée de mon père, leur persécuteur, lieu d’asile +que l’émir épargna... Il est plus facile en ce monde de faire le mal que +de tenter le bien.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Avant-Propos 7 + Chapitre I. --L’Islam et Nous 11 + Chapitre II. --Les Dangers de l’islamomanie 47 + Chapitre III.--_Memento tu regere_ 67 + Chapitre IV. --Les Bienfaits nécessaires 109 + Chapitre V. --Les Bienfaits périlleux 137 + Chapitre VI. --Le rôle français en Islam 155 + Notes 167 + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75245 *** |
