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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75235 ***
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+
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+ ÉDOUARD ESTAUNIÉ
+
+ L’Appel
+ de la Route
+
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+ 1922
+ Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+
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+
+ŒUVRES D’ÉDOUARD ESTAUNIÉ
+
+Académie française. Prix Née, 1919.
+
+
+ROMANS
+
+UN SIMPLE. Un volume in-16.
+
+BONNE DAME. (Nouvelle édition). Un volume in-16.
+
+L’EMPREINTE. _Couronné par l’Académie française._ (18e édition). Un
+volume in-16.
+
+LE FERMENT (5e édition). Un volume in-16.
+
+L’ÉPAVE (2e édition). Un volume in-16, épuisé.
+
+LA VIE SECRÈTE. Prix de _La Vie Heureuse_, 1908. (13e édition). Un
+volume in-16.
+
+LES CHOSES VOIENT (13e édition). Un volume in-16.
+
+SOLITUDES (7e édition). Un volume in-16.
+
+L’ASCENSION DE M. BASLÈVRE (14e édition). Un volume in-16.
+
+
+CRITIQUE D’ART
+
+Impressions de Hollande:
+
+PETITS MAÎTRES. Un volume in-16 avec deux planches gravées.
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage
+ 5 exemplaires sur papier des Manufactures impériales
+ du Japon, marqués A. B. C. D. E.
+ et 125 exemplaires sur papier vergé pur fil
+ des Papeteries Lafuma, numérotés 1 à 125.
+
+
+Copyright by PERRIN et Cie, 1922.
+
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+
+ Pour ANDRÉ BELLESSORT
+ Au maître écrivain,
+ A l’ami,
+
+ son ami,
+ E. E.
+
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+L’APPEL DE LA ROUTE
+
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+
+
+TROIS AMIS
+
+
+La vie courante est parsemée d’extraordinaires rencontres. Toutefois il
+est rare qu’on s’en étonne. Pris entre l’alternative d’un hasard
+inexplicable ou d’une volonté mystérieuse qui guide les hommes, on
+détourne les yeux d’un problème devenu indifférent à force de se
+présenter, et l’on se croit quitte de solution en décrétant que le monde
+est très petit.
+
+Qu’un soir de 1918, au retour de la guerre, nous nous soyons ainsi
+retrouvés, trois camarades d’enfance, à la terrasse du café de la Paix,
+et que, pris du désir de mieux nous informer les uns des autres, nous
+ayons décidé de dîner ensemble au cabaret, ceci, j’y consens, n’a rien
+que de naturel. Mais qu’ayant suivi, à partir du collège, des carrières
+parfaitement divergentes, qu’ayant vécu l’un à Versailles, l’autre à
+Paris, le dernier dans une ville retirée de Bourgogne, nous ayons été
+chacun témoin d’une des faces d’un drame unique; que de plus, sans nous
+donner le mot ni d’ailleurs soupçonner où nous allions, nous ayons eu
+l’idée, ce soir-là, de raconter ce que nous en avions vu, et découvert
+de cette manière qu’au total nous avions assisté à _une même aventure_;
+qu’enfin nous soyons aujourd’hui encore _les seuls à le savoir_ tandis
+que _les acteurs eux-mêmes l’ignorent_, voilà en revanche de quoi
+provoquer chez tout être qui réfléchit un «pourquoi» d’autant plus
+anxieux que nulle réponse n’y peut être donnée.
+
+Quoi qu’il en soit, telle fut l’impression produite alors sur chacun de
+nous que je me sens en mesure de rapporter ici non seulement les récits
+dont s’illustra une soirée si singulière, mais les propos beaucoup plus
+vagues qui leur servirent de prétexte ou de préface, comme on voudra.
+
+Ils commencèrent, si j’ai bonne mémoire, le repas terminé, à ce moment
+où, les coudes sur la table, la cigarette allumée, et humant l’odeur
+d’une tasse de café brûlant, on est tenté, suivant le mot d’un
+humoriste, de souscrire à l’immortalité de l’âme.
+
+En réalité, nous ne nous étions guère entretenus auparavant que de
+choses indifférentes. Comme ceux qui ont vraiment fait la guerre, nous
+avions surtout le besoin de n’en plus parler. Donc, en réponse aux
+questions sur nos destins divers, chacun s’était contenté d’esquisser à
+larges traits sa vie d’_avant_. J’appris ainsi que mon ami Tinant,
+devenu professeur libre et passablement vagabond, enseignait en dernier
+lieu au collège R*** à Paris; que Pierre Duclos, au contraire, avait
+sagement chaussé les souliers de son père, feu le docteur Duclos,
+médecin-chef de l’hôpital de Semur; enfin aucun de nous n’était encore
+marié. Que le rude effort d’une existence paraît peu de chose quand on
+le résume de la sorte pour l’édification d’un labadens!
+
+Mais, à peine ces renseignements fournis, il avait semblé que l’intérêt
+de la réunion fût épuisé et notre curiosité à bout de souffle. Très
+rapidement la conversation prit un ton neutre, ce je ne sais quoi d’un
+peu gêné, propre aux entretiens où l’on désire marquer n’être pas entre
+indifférents, et où l’on ne saurait cependant livrer ses pensées
+intimes. A l’élan des premières effusions succédait une fatigue
+intérieure, peut-être la désillusion de nous retrouver en somme aussi
+étrangers qu’avant nos confidences, si bien, je le répète, qu’une fois
+le café servi, nous étions mûrs pour une parfaite mélancolie, ou, ce qui
+revient au même, pour un débat métaphysique.
+
+Et ce fut alors, précisément pour couper court à un silence qui
+menaçait, que Pierre Duclos, le premier et sans le vouloir, entra dans
+le chemin où nous attendait la surprise des récits que je souhaite
+évoquer.
+
+--Tout compte fait, déclara-t-il soudain, on a traversé quatre années
+assez rudes; quels enseignements en avez-vous tirés? Pour ma part,
+aucun... A peine une ou deux lumières sur des choses que je savais. Par
+exemple, il est clair que la guerre n’est que souffrance, un grand
+torrent de souffrance roulant à la même heure dans son flot imbécile une
+portion d’humanité; mais c’est de la souffrance collective, de la
+souffrance dans le bruit. Hé bien! je comprends maintenant très bien
+pourquoi les charlatans opèrent au milieu de la foule et au son de la
+caisse: ce n’est pas pour étouffer les cris du patient, c’est que la
+sensibilité de chacun en devient beaucoup moindre. A parler franc, une
+guerre nouvelle m’effrayerait moins que la paix qui guette chacun de
+nous, car la paix est silencieuse et l’on y est solitaire... Autre
+indication encore: je soupçonnais, j’étais même convaincu que la
+souffrance tire son origine le plus souvent de sources irresponsables,
+inconscientes de l’œuvre qu’elles font. Dans la vie normale, on va, on
+vient, on parle, on n’a aucune intention mauvaise, et parce qu’on a
+passé à droite plutôt qu’à gauche, prononcé un mot au lieu d’un autre, à
+distance, quelqu’un est frappé auquel on ne songeait pas, dont on
+ignorait même parfois l’existence. Toutefois, ce jeu de la bête humaine,
+fabriquant le mal à la manière d’une sécrétion, ne m’était apparu que
+par éclairs et dans des cas que je croyais exceptionnels. La guerre, au
+contraire l’a illuminé. Un homme épaule, vise dans une direction donnée,
+parce que telle est la consigne. Le coup part; un corps tombe; et le
+meurtrier ne connaît pas la victime, il ne saura jamais ni pourquoi il a
+tué, ni même parfois s’il a tué. Simplement, il a fait son métier
+d’homme... Et voilà... Nous aussi allons continuer de le faire, plus ou
+moins... Seulement, plus de coups de feu pour avertir, plus d’abris pour
+se protéger, les balles viendront on ne sait d’où. La guerre encore,
+mais cette fois contre l’insoupçonnable et où l’on tombe sans témoin...
+tout à fait seul...
+
+Je me rappelle qu’en parlant, Pierre Duclos avait pris une cuiller et
+scandait chaque début de phrase d’un heurt sur la soucoupe, comme pour
+donner plus de force à ce qu’il disait. Il s’exprimait cependant avec
+une certaine hésitation, à la manière d’un homme qui, après avoir
+longtemps médité des pensées familières, s’efforce, sans y parvenir, de
+leur trouver une traduction satisfaisante.
+
+Je répliquai avec un peu d’ironie:
+
+--Si c’est là toute la joie que te procure la vue des drapeaux aux
+fenêtres, je la trouve mince. Pour fâcheuse que nous apparaisse
+l’obligation de recommencer une carrière, la paix n’en a pas moins un
+visage plaisant. Je ne me sens point non plus si féroce que tu dis:
+surtout, j’ai garde de dédaigner une existence que tu es, autant que
+moi, ravi de posséder encore.
+
+Tinant dit à son tour:
+
+--Sans dédaigner la vie, il est loisible d’en examiner le mécanisme.
+Quant à en tirer une conclusion, autant rêver de la suppression des
+catastrophes, une fois monté dans le train qui vous emporte vers elles!
+
+La cuiller de Duclos se remit à tinter avec violence:
+
+--Ai-je prétendu autre chose qu’établir un constat? Je répète que la
+paix institue l’état de guerre individuel. Qu’il le veuille ou non,
+l’homme crée de la souffrance pour quoi que ce soit qui l’approche.
+
+Je ripostai:
+
+--Et tout l’effort de l’homme n’a d’autre objet que de supprimer cette
+souffrance: accorde cela qui pourra!
+
+--Accorder entre elles des contradictoires, souffla Tinant, est
+également le propre des humains: témoin la Croix-Rouge et la bataille...
+
+Mais Pierre Duclos, tourné vers moi, reprenait déjà:
+
+--L’effort de l’homme est aussi tout entier dirigé vers le bonheur: en
+sommes-nous moins malheureux? Entre nos vœux ou nos tentatives et la
+réalité, se dresse toujours, infranchissable, l’obstacle des lois
+physiologiques. De même qu’abandonné, un champ se couvre d’orties et de
+chardons sans que jamais du blé s’y mêle, pareillement, livré à
+lui-même, le monde ne produit que souffrance et ne supporte qu’elle. Oh!
+je ne demande même pas pour quelles raisons on est frappé! Les faits
+immédiats me suffisent. L’universalité de la souffrance et sa nécessité,
+voilà au fond le mystère qui n’a cessé de me hanter durant la campagne,
+et ce ne seront ni l’armistice, ni la victoire, ni la paix qui
+l’empêcheront de nous guetter encore au tournant de l’heure!
+
+--D’où vient le mal? à quoi peut-il servir? soupira de nouveau Tinant.
+Problèmes très anciens et dont aucune métaphysique ne s’avisa sans
+trébucher. S’il y a un Dieu, comment tirer le mal de lui? Si tout est
+hasard, pourquoi celui-ci tourne-t-il toujours du mauvais côté? A ces
+questions, jamais de réponse. Toutefois, l’humanité résignée a cessé
+d’en gémir: Duclos, tu retardes...
+
+Je le regardai. Bien qu’un sourire sceptique animât sa lèvre,
+l’expression de son visage était devenue très grave. Après tout,
+peut-être avait-il comme Duclos l’appréhension des temps qui allaient
+venir.
+
+--Bah! m’écriai-je, laissons de côté les métaphysiques et ce
+qu’inventèrent les philosophes. Je n’ai, pour ma part, jamais constaté
+qu’une loi de nature fût sans bénéfice pour les vivants. Si donc la
+souffrance est une nécessité, ce ne peut être qu’une nécessité
+bienfaisante!
+
+Ils s’exclamèrent.
+
+Aussitôt, comme il arrive souvent, fouetté par la contradiction,
+j’insistai:
+
+--N’est-il pas reconnu que la souffrance transforme les êtres en les
+améliorant? Au physique, elle sert de garde-fou contre les excès
+possibles. Au moral, elle martèle les âmes, en tire des accents
+supérieurs, et, comme un creuset, purifie ceux qu’elle dévore!
+
+--Entendu, coupa Tinant, il paraît qu’elle aide les incroyants à se
+convertir!
+
+--A moins qu’elle ne jette les croyants dans la révolte! poursuivit
+Pierre Duclos en haussant les épaules.
+
+Et il conclut:
+
+--Car cela seul est évident que la souffrance est injuste!
+
+--Ou incompréhensible, précisa Tinant.
+
+--Incomprise plutôt! interrompis-je.
+
+--C’est pire!
+
+Dans l’ardeur de la discussion, nous nous étions levés. La passion que
+nous apportions soudain était vraiment curieuse. Aucun de nous toutefois
+ne songeait à s’en apercevoir.
+
+Et c’est alors que, poussé par je ne sais quelle obscure intuition, je
+déclarai:
+
+--Assez parlé dans les ténèbres: un exemple concret vaudrait mieux
+qu’une heure de théorie. Donnez-le-moi, et je me fais fort d’y découvrir
+la justification de cette souffrance que vous nommez une injustice et
+qui n’est peut-être que le ressort le plus efficace de la vie!
+
+--Des exemples! s’écria Pierre Duclos. En veux-tu un?
+
+--Certes!
+
+--Quels que soient les faits apportés par Duclos et la conclusion qu’on
+en tirera, d’avance je m’engage à en apporter d’autres, montrant des
+résultats inverses, s’exclama Tinant.
+
+--Soit, toi aussi, tu parleras! Et après... après, parions que nous
+conclurons comme j’ai dit, ou, si l’on n’y parvient pas, c’est que,
+ainsi qu’il arrive trop souvent, nous n’aurons eu devant nous que des
+apparences, l’essentiel nous ayant échappé.
+
+--Sérieusement, reprit Pierre Duclos, tu demandes?...
+
+--Ton histoire, et celle de Tinant. Une condition, toutefois...
+
+--Laquelle?
+
+--Pas de récit de guerre.
+
+--Hé! mon cher, n’ai-je pas dit tout à l’heure que le vrai tragique se
+rencontre surtout en temps de paix, là où personne ne le soupçonne?
+
+D’un commun accord, chacun retournait déjà vers sa place. Un instant, le
+bruit du boulevard déferla seul dans la pièce, différent de jadis, plus
+vulgaire et moins varié. Pierre Duclos, ayant avalé d’un trait son café
+et repoussé la tasse, commença ensuite le récit annoncé. Tinant et moi,
+nous nous attendions à une brève anecdote: mais de même que tous
+ignoraient pourquoi la conversation avait pris ce tour inattendu, nous
+ne pouvions prévoir quels sentiers nous allions suivre, ni la lumière
+qui nous attendait au bout.
+
+
+
+
+L’UN D’EUX COMMENCE
+
+
+
+
+I
+
+
+Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms.
+Qu’importent ceux-ci? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus
+été témoin de tout: j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres...
+Qu’importe encore? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une
+pensée: cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons
+certaines? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure
+se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels
+à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs: et
+tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au
+contraire seul acceptable à Semur.
+
+Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne
+l’avez parcouru qu’en passant...
+
+Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de
+toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la
+falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les
+pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en
+s’effilant en pointe.
+
+Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la
+falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire,
+tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et
+ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins
+redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux
+et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela.
+Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales
+subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un
+peuple qui ne s’en soucie plus.
+
+Ne jugez pas inutile ma digression... Sans elle, vous n’auriez pas
+compris la séparation de Semur en deux parties distinctes et devenues
+rivales: celle du plateau ou vieille ville, fleurie de maisons du XIVe
+et du XVe siècle; celle du château, bâtie à la fin du grand siècle,
+composée de demeures solennelles à son image. Comme sous le bon duc
+Philippe, la première uniquement s’obstine à vivre. L’autre qui a nom
+_le Rempart_ dort dans sa grandeur sans témoins, et son pavé, quand on
+le foule, rend le son d’une dalle de cloître.
+
+Au total, une cité qui agonise. Le pays alentour est délicieux, les
+terres parmi les plus riches, mais le rucher se vide, insecte par
+insecte, au fil des jours. Pourquoi? on ne sait pas... Dans les rues,
+aucun bruit, sinon celui qui arrive des maisons. Ni passants, ni
+voitures. On s’étonne qu’il y ait encore des marchandises aux étalages.
+Un chat dort à la vitre du libraire, entre des cartes de visite jaunies
+par le soleil, une photographie de l’hôpital et d’antiques
+porte-monnaies. Tel quel, cependant, je trouve adorable mon coin natal.
+Pas une pierre qui n’y parle d’histoire, une église pareille à un joyau,
+des rues en labyrinthe à l’issue desquelles se découvre chaque fois un
+horizon surprenant, enfin partout un air de discrétion, une manière
+distinguée de vous envelopper dans du silence, sans que vous vous
+sentiez tout à fait solitaire. Ce n’est que chez nous que se rencontrent
+pareille ardeur à ne jamais paraître, et tant d’ingéniosité à tout
+savoir, quitte ensuite à tirer de l’humble fait divers journalier une
+leçon générale, voire des lois à appliquer à l’univers.
+
+Et maintenant, venons au fait.
+
+En 1907, de retour chez mon père, à Semur, je commençais à prendre sa
+clientèle. Or, un soir, vers onze heures, un coup de marteau frappé à la
+porte avec une vigueur inaccoutumée, nous fit tressaillir l’un et
+l’autre. Les domestiques étaient couchés. Mon père, qui lisait près de
+moi, dit:
+
+--Ouvre la fenêtre, et vois ce qu’on nous veut.
+
+J’obéis. A peine avais-je penché la tête au dehors qu’une voix de femme
+s’éleva:
+
+--C’est pour avoir le docteur tout de suite. Madame Lormier s’est
+trouvée mal; on croit qu’elle va passer.
+
+Je me retournai vers mon père:
+
+--Tu as entendu?
+
+Il répliqua:
+
+--Naturellement, il faut y aller. Je n’ai jamais soigné les Lormier,
+mais puisqu’on vient à pareille heure, le cas doit être sérieux.
+
+En hâte, j’allai donc passer un vêtement convenable et, trois minutes
+après, je trouvais en bas une servante qui, redevenue paisible une fois
+sa commission faite, allait et venait sur le trottoir. On partit.
+
+Tout en marchant, je m’informai et démêlai, à travers des réponses assez
+embrouillées, qu’il s’agissait probablement d’une attaque,--un de ces
+cas, en effet, où la présence immédiate du médecin peut être utile, mais
+où, hélas! la médecine est parfois, quoi qu’on tente, d’un bien pauvre
+secours.
+
+Je ne connaissais pas de nom les Lormier: encore moins savais-je où ils
+gîtaient. Très vite, je compris que ce devait être au Rempart. En effet,
+quelques minutes plus tard, nous passions devant l’hôpital, et cinquante
+mètres au delà, nous nous arrêtions devant une porte. La servante prit
+une clé dans son trousseau, la serrure grinça, le battant s’ouvrit: nous
+étions au but.
+
+Pour vous représenter ce qu’était la maison Lormier et l’étonnement
+qu’elle me donna, rappelez-vous qu’au Rempart, la moindre bâtisse fait
+figure de palais. Celle-ci était au contraire étroite et haut sur
+pattes. Elle n’avait que deux fenêtres de façade; en revanche, trois
+étages, dont le dernier mansardé, lui donnaient un air de gratte-ciel,
+exagéré par la pénombre de la nuit. Pareillement on voit des plantes
+privées de soleil allonger le cou démesurément, sans que les feuilles,
+le long de la tige, parviennent à s’étaler.
+
+A l’intérieur, l’impression était pire: un corridor étroit qui tenait
+lieu d’antichambre, un escalier juste large pour laisser passer une
+personne, des plafonds bas à les toucher de la main, bref un arrangement
+tel que, dans tout le Rempart, on n’en devait point trouver de pareil.
+
+--Attendez là, dit la servante, je vais prévenir.
+
+Elle indiquait une pièce éclairée vaguement par une bougie, dont on se
+demandait si elle était atelier ou salon. A côté de meubles anciens y
+voisinaient en effet un tour, une table à dessin et nombre d’outils de
+mécanicien, le tout dans un parfait désordre et dans la poussière.
+
+Je songeai: «Suis-je chez de petites gens, un ouvrier arrivé ou un
+bourgeois avare?» Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de décider. Déjà,
+une femme venait de paraître.
+
+--Ah! c’est vous qui venez? fit-elle d’une voix sourde.--Elle
+s’attendait sans doute à voir mon père.--Je crains que vous n’arriviez
+bien tard... allons...
+
+Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle
+avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En
+vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de
+gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps
+étendu sur un lit défait... La malade était là: je cessai d’observer
+l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait...
+
+Je ne m’étais pas trompé: au premier coup d’œil, je reconnus une attaque
+qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de
+détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des
+acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien
+effacé.
+
+Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste,
+très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine
+distincts, à peine la cheminée: sur une paroi seulement l’alcôve se
+détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce
+dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade
+qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté
+hallucinante... Moi, je n’interroge d’abord que ce visage: figure sèche
+et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant
+de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est
+venue, et tout à coup je _les_ vois... Ils sont, tous deux, à l’autre
+bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec
+une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement
+inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière,
+cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.
+
+L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de
+nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû
+jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place
+sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une
+part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le
+modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre
+part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant
+rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis; ce sont à la
+fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires: exactement le
+contraire du reste du visage.
+
+A côté, la fille... Sans âge visible, et laide. Il est très difficile
+d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis
+lors, j’ai revu mademoiselle Lormier; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne
+saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur
+frappait... et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance
+éclatait entre l’âme et l’étui; derrière cet écran de muscles tirés
+comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets
+d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi,
+peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente
+qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.
+
+Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la
+table de nuit: la vision disparut.
+
+--Qu’augurez-vous? dit en même temps M. Lormier.
+
+Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste
+n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un
+autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que
+sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut
+ignorer, après les avoir entrevus!
+
+Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je
+pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin,
+madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté
+la chambre.
+
+A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds
+de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où
+il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne
+verraient plus jamais et s’incline en murmurant:
+
+--Que la paix soit avec elle!
+
+Après quoi, je m’éloignai. Le spectacle de la mort laisse toujours un
+malaise. Mais cette nuit-là, avouerai-je que j’eus plus de peine que
+d’ordinaire à le dissiper? C’est qu’aussi, en dépit des apparences,
+j’avais assisté rarement à une fin plus solitaire...
+
+Le lendemain, j’interrogeai autour de moi. Qu’étaient ces Lormier? D’où
+venaient-ils? Pourquoi ne les rencontrait-on jamais?
+
+En réalité, on en connaissait peu de chose. Établis depuis quelques
+années à Semur, ils n’y avaient pas noué de relations. Madame, très
+pieuse, passait pour conduire sa maison avec maîtrise, mais peu de
+douceur. On tenait au contraire Monsieur pour un original sans
+conséquence. Il s’occupait, paraît-il, de travaux scientifiques et eût
+certainement fait partie de la _Société des Arts et des Sciences_, si
+l’on n’avait craint de se heurter à un refus imposé par sa femme.
+Mademoiselle, enfin, ne comptait pas. On se bornait à la plaindre de
+n’être pas jolie.
+
+--Quelle fortune?
+
+--Aucune, probablement, ou fort mince.
+
+Ce que je vis au service funèbre de madame Lormier ne put que confirmer
+ces dires sans y ajouter rien. Dans le cortège ne figuraient que des
+ecclésiastiques et quelques voisins. On s’y contenta d’une messe basse.
+A la minute des serrements de main, M. Lormier, qui ne pleurait pas, me
+remercia en termes mesurés. Sa fille ne parut pas me reconnaître. Ni
+l’un ni l’autre ne paraissaient souhaiter me revoir. Je n’avais aucune
+raison non plus pour y tenir. Si bien que je les laissai, convaincu
+d’avoir eu affaire à une clientèle de hasard, celle que nous nommons
+sans grâce les profits et pertes de profession.
+
+J’avais mal compté puisque, deux mois plus tard, un matin cette fois, la
+même servante vint de nouveau frapper à ma porte et me réclamer
+d’urgence pour Mademoiselle: désormais les Lormier étaient devenus mes
+clients.
+
+En arrivant devant leur maison, je ne sais si je ressentis plus la
+satisfaction d’être ainsi rappelé, malgré les tristes souvenirs attachés
+à ma première venue, ou celle de contenter une curiosité demeurée
+entière, malgré les apparences. Toujours est-il que la servante n’eut
+pas à me prier de presser le pas. Il n’y eut pas besoin non plus de
+tirer des clés devant la porte; au bruit de notre approche, celle-ci
+s’ouvrit d’elle-même et M. Lormier parut.
+
+Tout de suite, à un air tendu, au timbre de sa voix, à cette attente
+même dès le seuil, je compris que l’impassibilité d’antan n’était plus
+de saison. J’en fus même effrayé: allais-je me heurter à un nouveau
+désastre?
+
+--Je tremblais que vous ne fussiez déjà sorti, murmura-t-il.
+
+Et m’entraînant aussitôt vers l’escalier, il m’expliqua brièvement
+comment sa fille avait été prise une demi-heure auparavant d’une crise
+de suffocations et de douleurs telles qu’il redoutait une angine de
+poitrine. Par bonheur, depuis un instant, le mal venait de s’apaiser...
+Tout cela exprimé en termes concis. J’admirais la netteté de l’analyse.
+Mais en même temps, je sentais, derrière la façade des explications
+spéculatives, la houle d’un immense émoi. Ah! nous étions loin du
+premier soir!
+
+Heureusement pour tous, la supposition de M. Lormier était absurde. Je
+trouvai sa fille étendue sur une chaise longue, dans la chambre du
+dernier étage. Bien qu’assez lasse, elle m’expliqua à son tour ce
+qu’elle avait éprouvé. Elle aussi s’exprimait clairement, comme son
+père, et d’une manière encore plus nette.
+
+Après avoir écouté, j’eus plaisir à rassurer tout le monde. Rien de
+sérieux, des névralgies passagères, il paraissait même inutile que je
+revinsse. Je joignis à mon avis quelques propos d’usage, tout en
+considérant la pièce,--juste le temps de découvrir que des fenêtres on
+apercevait l’hôpital et les deux rues du Rempart,--et je m’empressai de
+partir, d’autant plus décidé à me montrer discret que je me sentais
+moins disposé à le rester.
+
+J’étais déjà dans le corridor d’entrée quand la voix de M. Lormier me
+rappela.
+
+--Docteur! encore un mot...
+
+Étonné de le trouver derrière moi, je répondis:
+
+--De quoi s’agit-il?
+
+--Entrons d’abord dans mon cabinet que voici...
+
+Sans attendre mon acquiescement, il ouvrit la porte de la pièce bizarre
+où j’avais attendu le premier soir, entre des outils de serrurier et des
+sièges Louis XVI authentiques et m’obligea à passer le premier.
+
+De plus en plus surpris, je me laissai faire, acceptai le siège qu’il
+m’offrait et attendis qu’il s’expliquât.
+
+Cependant, après avoir soigneusement vérifié que personne ne nous avait
+suivis, il revenait devant moi et, silencieux, me considérait. J’ai déjà
+dit quels yeux étaient les siens. A ce moment, je me sentis fouillé par
+eux jusqu’à l’âme.
+
+--Qu’y a-t-il de vrai dans ce que vous nous avez dit? murmura-t-il
+enfin.
+
+Si calme qu’il s’efforçât de paraître, un imperceptible tremblement
+agitait sa voix. De même, ses mains qu’il tenait cachées dans les poches
+du veston, devaient se crisper pour résister à l’assaut nerveux que
+subissait son corps.
+
+--Ce qu’il y a de vrai?... répétai-je. Mais... tout... naturellement.
+
+Encore ses yeux s’appesantirent sur moi, mesurant la capacité de
+mensonge professionnel dont j’étais capable. Il approcha ensuite d’un
+pas.
+
+--Êtes-vous seulement capable de la sauver? Les médecins peuvent si
+rarement quelque chose!
+
+Je haussai les épaules.
+
+--Si c’est là votre inquiétude, fis-je assez rudement, il était fort
+inutile de me retenir et de perdre votre temps. Je répète qu’avant
+quinze jours ce sera une affaire oubliée.
+
+Du coup, ses yeux m’abandonnèrent.
+
+--Quinze jours!... quel délai!...
+
+Puis il se mit à déambuler à travers la pièce. Il semblait avoir oublié
+ma présence, absorbé tout entier par je ne sais quelle préoccupation qui
+le dévorait. Quand il revint en face de moi, je m’aperçus avec
+étonnement qu’il pleurait.
+
+--Excusez-moi, dit-il. Que voulez-vous? je n’ai plus que ma fille...
+
+--En effet, murmurai-je, je comprends qu’après le malheur qui vous a
+déjà frappé...
+
+Il m’interrompit:
+
+--Vous n’y êtes pas... pas du tout...
+
+Et s’asseyant brusquement:
+
+--Quand j’affirme n’avoir plus que ma fille, j’entends par là que je
+n’ai jamais eu qu’elle. Le reste...
+
+D’un geste nerveux, il sembla vouloir balayer à travers l’espace le
+reste dont il parlait; sa main ensuite s’arrêta, désignant la table à
+dessin:
+
+--Même cela ne compte plus!
+
+Il vit à mon air incertain que je comprenais de moins en moins.
+
+--Vous vous demandez ce qu’est cela?... Ma vie depuis vingt ans,
+simplement... Oui, monsieur, pendant vingt ans, je n’ai pas quitté cette
+table, choisie d’abord comme un refuge, et devenue peu à peu la
+confidente de mes espoirs. Quand je m’y installai, je ne songeais
+vraiment qu’à m’effacer. J’étais marié depuis six mois à peine. Il se
+trouvait que j’avais rêvé d’un certain mariage, d’une certaine
+tendresse, enfin de choses qui n’existent pas, puisque précisément on en
+rêve. Par bonheur, la réalité est là qui vous redresse sans tarder, et
+comprenant mon tort, j’avais décidé de me faire oublier et d’oublier
+moi-même... Un homme qui s’enferme toute la journée dans une pièce, qui
+n’ouvre la bouche que pour répondre: «Comme il vous plaira!» ou bien:
+«Faites à votre gré», cet homme vous l’avouerez, peut bien passer pour
+absent de chez lui? On finit même par ne plus s’apercevoir qu’il est en
+vie. Donc, au début, je ne prétendais que m’effacer. Je perdais le
+temps, sans but. Je ne travaillais pas, je flânais... J’ai flâné jusqu’à
+l’heure où une pensée vint transformer le flâneur que j’étais en
+chercheur obstiné. Cette pensée,--n’en souriez pas, vous auriez
+tort,--cette pensée était la suivante: si l’on m’interdisait d’élever à
+mon gré ma fille, si je passais à ses yeux pour un homme mort, ou
+insignifiant, ce qui est pire, du moins avais-je le pouvoir de lui
+procurer la fortune. Comment?... Mais avec cela, monsieur!... Avec cela,
+vous dis-je, soulevé par la chimère, dans la fièvre, dans le désespoir,
+dans l’ivresse, je n’ai plus cessé de poursuivre la découverte qui
+devait doter ma fille! Et le plus extraordinaire n’est pas encore dit:
+cette découverte, je l’ai réalisée!... Tenez, c’était quelques jours à
+peine avant la nuit où vous fûtes appelé... Subitement la lumière s’est
+faite. On tâtonne, on erre, on doute pendant un quart de vie: puis, tout
+à coup, l’idée,--une toute petite idée qui semble insignifiante,--passe,
+et c’est fini, on tient le miracle au bout du doigt. Je voulais la
+fortune pour Geneviève: elle est là, sur la table!... Hé bien! monsieur,
+croyez-m’en, si vous pouvez, depuis trois mois qu’elle y est, je l’y
+laisse et je ne m’en soucie plus! Ah! c’est qu’aussi depuis trois mois,
+j’ai repris possession de ma fille! Trois mois d’un rapprochement...
+ineffable... Vous ne connaissez pas Geneviève, cela va de soi: une âme
+de feu, un cerveau dont les éclairs me déconcertent, un cœur de
+cristal... enfin elle m’aime! Elle m’avait plaint! Ah! trouver cela est
+autre chose, je pense, qu’inventer une mécanique quelconque, dût-elle
+rapporter des millions! Je vous demande un peu à quoi ils serviraient
+aujourd’hui? On nous offrirait l’univers, qu’en ferions-nous, puisque
+désormais nous sommes là, tous les deux, tout près?... Autant proposer
+de traîner la jambe dans la plaine, à qui respire l’air sur un sommet!
+Un sommet, voilà le mot qui exprime exactement où nous en sommes.
+Seulement, il est de règle que le sommet attire la foudre. Ce matin,
+elle est tombée. Comment rendre ce que j’ai senti? J’ai vu le sol
+s’effondrer, j’ai roulé dans le vide, j’en tremble encore et c’est
+pourquoi je vous demande, je vous conjure en grâce de ne pas me leurrer:
+est-il vrai, absolument vrai, que j’ai le droit de me rassurer, et que
+bientôt, dans quelques jours, mais en toute certitude, nous nous
+retrouverons comme avant?
+
+Il s’arrêta enfin. Il avait joint les mains à la manière d’un suppliant.
+Il ne se rendait probablement pas compte d’avoir parlé aussi longuement.
+Et moi, je l’écoutais, abasourdi par ces confidences imprévues où
+transparaissaient à la fois l’aveu d’une vie de ménage invraisemblable
+et celui d’une passion paternelle telle que je n’en avais pas encore
+rencontrée. Divaguait-il? D’un inventeur tout est possible, surtout
+quand il prétend tenir des millions au bout de son compas; mais le reste
+eût-il été un rêve que son angoisse, elle, demeurait certaine et
+poignante. Touché de compassion, je répondis donc:
+
+--Je vous jure que vous n’avez rien à craindre. Si cela peut d’ailleurs
+aider à vous rassurer, je reviendrai.
+
+Il eut un cri:
+
+--Oui, souvent... tous les jours... ne fût-ce que pour me le répéter!
+
+Puis je le vis rougir. La conscience du présent lui revenait.
+
+--Je vous demande pardon, poursuivit-il d’un air gêné, j’en ai peut-être
+trop dit.
+
+--Bah! répliquai-je, un médecin peut tout entendre, puisqu’il se tait.
+
+Nous nous levâmes ensuite avec une hâte involontaire. Il me reconduisit
+jusqu’à l’entrée.
+
+Sur le seuil, pris d’un doute, je demandai encore:
+
+--Y a-t-il indiscrétion à savoir sur quoi porte la découverte?
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Peu de chose, une lampe électrique nouvelle qui, à prix égal, donne le
+double de lumière. A demain, peut-être?
+
+--A demain, puisque vous y tenez.
+
+
+
+
+II
+
+
+Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque
+matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique
+de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après
+avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.
+
+Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas! s’attachait à mes pas dès
+l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle
+Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de
+paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je
+pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une
+intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.
+
+Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me
+tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui
+rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais
+encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de
+fixer une date.
+
+--Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le
+quartier.
+
+On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour
+où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure
+preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à
+l’opposé du Rempart, je songeai: «Voici l’occasion de trouver la fille
+seule.» Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle
+Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper
+mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.
+
+Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus
+accueilli par un: «Je comptais vous voir paraître» qui, à défaut de
+sourire, me donna tout de suite à penser.
+
+Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde:
+
+--J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour
+vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole
+donnée. Comment vous trouvez-vous?
+
+--Tout à fait bien.
+
+--Rien de particulier à signaler?
+
+--Absolument rien.
+
+--Allons! voilà de quoi enchanter votre père!
+
+Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air
+de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.
+
+--Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier; aurais-je la malchance
+de ne pas le rencontrer?
+
+Mademoiselle Lormier me regarda fixement:
+
+--Ne le saviez-vous pas?
+
+Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment
+rappelait celui de la morte.
+
+--Comment l’aurais-je appris?
+
+--Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.
+
+Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.
+
+--Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement: il en sera
+quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec
+votre précision coutumière.
+
+Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai
+de regarder autour de nous.
+
+Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la
+chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle
+Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser
+les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à
+première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des
+niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches: point de
+photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé,
+mais des meubles nus, qui manquaient de style: sur la cheminée, un
+Christ entre deux torchères de bronze coulé; sur le sol, une simple
+sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses
+l’air glacé de celle qui vivait là.
+
+Autre remarque: lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne
+travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois
+qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un
+observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé
+sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer
+son titre. C’était le _Discours sur les passions de l’amour_,
+c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille
+vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.
+
+Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter
+à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que
+celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très
+fidèle, tant il me parut révélateur.
+
+Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je
+m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle
+haussa les épaules et reprit:
+
+--J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication
+à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.
+
+Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple: mais il y
+a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.
+
+--Oui et non, répliquai-je.
+
+--Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.
+
+--Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup
+m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du
+médecin,--la dernière d’ici longtemps, espérons-le,--pour vous faire
+part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours
+d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre
+père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime... au delà des
+mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels
+sentiments sont rares: ils peuvent, suivant les circonstances, devenir
+une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De
+toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez
+jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je
+vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.
+
+Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai
+pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence.
+Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce
+que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.
+
+--Qu’entendez-vous par là? dit-elle enfin.
+
+--Mais... rien que ce que j’exprime: n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.
+
+Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer
+de sujet:
+
+--Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait
+approcher, sans être signalé du haut de votre tour!
+
+Mademoiselle Lormier redemanda, paisible:
+
+--Oui, que faut-il entendre par «amitié» et ces offres vagues
+auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée?
+
+Je m’efforçai de sourire.
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a: je
+répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide
+amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la
+portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une
+jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que
+j’existe, usez de moi, vous et votre père... c’est tout.
+
+Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.
+
+--En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes?
+
+Je répétai, sans relever la raillerie:
+
+--En cas de mariage ou en tout autre.
+
+Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur:
+
+--Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux? Je sais lire dans ma
+glace.
+
+Et comme j’esquissais un geste de protestation:
+
+--Parfait; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait
+à épouser le laideron que je suis?
+
+--Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je
+rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage?
+
+--Alors une dot? La mienne est mince.
+
+--Qu’en savez-vous?
+
+--Vous croyez aux inventions de mon père?
+
+--Je vois que vous êtes au courant.
+
+--Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions... Pauvre père! il
+s’en fera jusqu’à la mort.
+
+--A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne
+vous en fassiez pas assez?
+
+Elle eut un mouvement de tête singulier.
+
+--Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.
+
+Et elle conclut:
+
+--Enfin, merci pour vos bonnes intentions: soyez certain qu’il vous en
+sera tenu compte.
+
+Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus
+pressée de me renvoyer.
+
+--Pourquoi n’attendez-vous pas? Mon père sera ici dans cinq minutes et
+vous seul parvenez à le rassurer.
+
+Je répliquai sans conviction:
+
+--C’est que... j’ai encore beaucoup à faire.
+
+--Tant que cela? Je ne m’en doutais pas...
+
+--Soit, encore un instant.
+
+Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par
+l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.
+
+--Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à
+renouer l’entretien.
+
+--Quand?
+
+--A la mort de ma mère.
+
+--Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes
+les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.
+
+Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.
+
+--Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas
+toujours celle que les autres souhaitent: cela n’empêche pas d’aimer
+vraiment...
+
+--Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir,
+murmurai-je.
+
+Mademoiselle Lormier haussa les épaules.
+
+--Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je
+comprends aussi très bien ma mère.
+
+Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car
+elle poursuivit:
+
+--Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne
+regarderais pas aux moyens.
+
+--Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu
+railleur. Votre père, par exemple...
+
+--Oh! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il
+s’y était prêté, aurait pu être heureux.
+
+Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à
+insister, car elle était revenue à sa croisée.
+
+Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.
+
+--Quoi! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures! Voici l’abbé
+Valfour qui sort de l’hôpital.
+
+--Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.
+
+--C’est vous-même qui l’avez dit: j’observe, du haut de ma tour.
+
+--L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère?
+
+--Nous le connaissons un peu et il la confessait.
+
+--Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas?
+
+--Oui, plus que moi.
+
+--Ne le seriez-vous pas?
+
+--Vous avez envie d’être scandalisé?
+
+--En aucune manière.
+
+--Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse?
+
+Je ne pus retenir un sourire.
+
+--C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse
+consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de
+l’Église.
+
+--Et à faire maigre le vendredi?
+
+--Par exemple.
+
+Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.
+
+--Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse,
+j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans
+réserve.
+
+--Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment?
+
+--Il est possible.
+
+Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée.
+Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard
+désabusé et d’amoureuse exaltée.
+
+--Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve? continuai-je,
+songeur.
+
+Mais cette fois, elle m’arrêta vivement:
+
+--Vous n’êtes pas l’abbé Valfour; ne comptez pas le remplacer. Je
+déteste d’ailleurs me confesser.
+
+--Vous avez raison: ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant
+qu’elles sont loin: on se tait, dès qu’elles paraissent.
+
+--Alors, soyez rassuré: vous êtes témoin que j’ose en parler.
+
+--Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière
+moi.
+
+Je me retournai vivement: il avait poussé la porte sans bruit et nous
+écoutait déjà depuis un instant.
+
+Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement
+que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son
+maintien n’exprimaient rien de particulier: et cependant, avant qu’il
+eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de
+nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il
+avait envie de me jeter par la fenêtre.
+
+Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre
+déposé sur le guéridon:
+
+--Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien
+dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini: prenez garde
+qu’elle ne l’imite!
+
+M. Lormier tenta en vain d’esquisser un rire qui répondit au mien.
+
+--Craindriez-vous que le jansénisme ne lui monte à la tête?
+
+--Pis que cela: l’amour de Dieu! c’est elle qui vient de l’affirmer.
+Soyons justes toutefois: il n’est plus question d’autre danger. J’ai
+ainsi le plaisir de vous promettre que je ne reparaîtrai que sur
+convocation spéciale.
+
+Soit pour couper court à l’incident, soit qu’elle n’eût point remarqué
+que j’étais déjà levé, mademoiselle Lormier, de son côté, demanda sans
+transition:
+
+--Hé bien! père, quelles nouvelles du notaire? Tu n’as pas l’air
+content.
+
+M. Lormier se détourna vivement.
+
+--Si... si... absolument.
+
+Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas
+posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous
+d’à-propos.
+
+--Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.
+
+Les serrements de main d’usage s’échangèrent; je m’esquivai.
+Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de
+m’accompagner.
+
+Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche; je ne sus pas
+résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma
+rêverie.
+
+Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants
+demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de
+silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un
+parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante
+des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre,
+sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la
+nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient
+tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je
+ramenais de ma visite? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.
+
+Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé
+nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru
+d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je
+confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La
+vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que
+j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère,
+la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables
+que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que,
+différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de
+conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore
+que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si
+parfaitement unies.
+
+Vous souriez: je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous
+jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et
+l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus
+l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être
+pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs,
+n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé
+singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin?
+
+Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point
+apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant
+chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais
+les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle
+semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui
+la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus
+cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne
+humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand
+soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la
+barque restait en vue: je devais encore longtemps suivre ses passagers.
+
+Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.
+
+--Hé quoi! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une
+ordonnance?
+
+Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial: par contraste, son
+expression soucieuse n’en devint que plus visible.
+
+--Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade
+n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez
+pas trop pressé, j’aurais voulu aussi... enfin je tiendrais à vous
+entretenir de choses... particulières...
+
+--Rien de plus simple: voici une place qui nous attend.
+
+En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.
+
+--Merci, je préfère marcher.
+
+--A votre gré... De quoi s’agit-il encore?
+
+Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis
+avec un peu d’effort:
+
+--Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à
+m’excuser.
+
+--De quoi, grand Dieu?
+
+--Oh! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à
+préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus... A peine
+étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien:--elle ne me
+cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que
+vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de
+ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes
+touchés... extrêmement.
+
+Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et
+remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.
+
+--... Le plus délicat enfin reste à dire... acheva-t-il avec un embarras
+croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure
+le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il
+y parût?...
+
+Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je
+répondis, intrigué:
+
+--Mais... certainement!... Que désirez-vous que je fasse?
+
+--Rien que répondre à ma question: qu’avez-vous appris chez le notaire?
+
+Je l’abandonnai stupéfait:
+
+--Quel notaire?
+
+--Le mien... cela va de soi.
+
+--En vérité, cher monsieur, vous me voyez tout à fait dérouté. J’ignore
+qui est votre notaire. Personne ne m’a jamais parlé de vous. Si donc
+vous désirez que je sache quelque chose, c’est à vous de me l’apprendre.
+
+Il parut réfléchir.
+
+--Soit... je vous crois...
+
+Son visage parut ensuite se détendre. A coup sûr, sans savoir de quelle
+manière, je venais de dissiper en lui une prévention dernière, demeurée
+en dépit des protestations qui avaient précédé.
+
+--A défaut du notaire, ce sera donc moi qui vous mettrai au courant,
+reprit-il d’un ton plus libre. Je vous ai avoué, l’autre jour, que
+j’avais jadis rêvé la fortune pour ma fille. Admirez l’ironie de la vie:
+je viens d’apprendre que cette fortune existe et qu’il est inutile de la
+conquérir. Grâce à ma femme, qui s’occupait de tout sans me rien dire,
+nous sommes riches, trop riches, et non seulement je n’en éprouve aucune
+satisfaction, mais je tremble... au point de vous supplier, si le bruit
+en courait, de vouloir bien le démentir. Pour tout le monde, Geneviève
+doit rester pauvre.
+
+Il n’exagérait pas: il tremblait, en effet.
+
+--Et pourquoi ce mensonge? murmurai-je interdit.
+
+--Pourquoi?... parce que si Geneviève se marie un jour,--ce qui est
+possible et je ne songe pas à m’y opposer,--je ne veux pas ajouter, aux
+risques courus normalement, celui d’un calcul intéressé chez l’homme qui
+me la prendra.
+
+Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je
+ne sais quelle vibration de colère; j’eus la sensation que de toutes les
+forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu
+qu’il évoquait.
+
+--N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre
+fille figure de parti sans dot? répondis-je froidement.
+
+Il haussa les épaules:
+
+--La préserver de la plus basse des duperies, d’abord!
+
+--Sans la consulter?
+
+--Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas! une expérience qu’elle
+n’a pas? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait: mais, dans
+une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde?
+
+Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement:
+
+--Et tenez, l’avouerai-je? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous
+découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez
+jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite
+j’ai pensé: «Voilà! il sait et il commence!» Absurde, n’est-ce pas? Oui,
+je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon... Mais demain!
+un autre paraîtra, et ce sera vrai! Que dis-je, demain?... Suis-je
+assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir
+installé dans l’âme de ma fille?... Pour me rendre un peu de sécurité,
+il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme
+vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse
+répondre hardiment: «Les Lormier? Évidemment ils ont hérité, mais de
+dettes! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance; ils
+n’ont rien... absolument rien!» Cet homme, voulez-vous l’être? Y
+consentirez-vous?
+
+J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une
+telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y
+avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de
+lui échapper: «Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de
+ma fille?» et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant:
+«Elle ne me cache rien, cela va de soi!»
+
+Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit:
+
+--Qu’y a-t-il? vous vous taisez... Serait-ce donc là ce dévouement...
+
+Je l’arrêtai:
+
+--Rassurez-vous, j’accepte le mandat, à condition toutefois de n’être,
+ni de près, ni de loin, responsable de l’issue.
+
+--Ah! s’écria-t-il, vous êtes donc bien l’ami que j’espérais!
+
+Je hochai la tête et poursuivis:
+
+--Je voudrais aussi vous poser une simple question: qu’arrivera-t-il le
+jour où se trouvera sur votre chemin le prétendant, officiel ou caché,
+choisi par la destinée pour prendre votre place dans le cœur de votre
+fille?
+
+Il recula, comme au reçu d’un choc:
+
+--On ne prend pas la place d’un père!
+
+--On ne prend pas _la même_, c’est entendu, mais vous croirez qu’elle
+l’est.
+
+Je vis un flux de sang colorer ses joues.
+
+--Vous ne craignez pas, j’espère, que je devienne jaloux de ma fille?
+
+--Vous ne le deviendrez pas: vous l’êtes.
+
+--C’est fou!
+
+--Ce ne sont jamais les choses raisonnables qui arrivent.
+
+Il parut se recueillir.
+
+--Non, vraiment, assura-t-il d’une voix pesante, si j’étais sûr qu’un
+être existât, capable de rendre ma fille heureuse, j’aurais le
+courage... il me semble que je n’hésiterais pas à lui ouvrir notre
+porte.
+
+--Alors, tout va bien, répliquai-je.
+
+Et en même temps, une phrase de mademoiselle Lormier me revint en
+mémoire: «Si je m’avisais d’aimer, je crois que je ne regarderais pas
+aux moyens.» Avais-je eu tort, tout à l’heure, quand, sur mon banc,
+j’envisageais la possibilité d’un drame? J’étais sûr désormais qu’un
+jour viendrait où, dressés passionnément l’un contre l’autre, le père et
+la fille se porteraient des coups mortels.
+
+Cependant, côte à côte, nous cheminions le long de la terrasse, devant
+le beau paysage indifférent; invisible et chuchotant, l’Armançon faisait
+monter vers nous sa chanson paisible qui se mariait au bruit des
+feuilles. Soudain, j’eus l’impression d’une solitude plus grande. Ayant
+probablement tout dit, M. Lormier venait de me quitter.
+
+Je le regardai s’éloigner et murmurai:
+
+--Le malheureux! que deviendra-t-il plus tard?...
+
+Pauvre chose que l’imagination humaine! Je pensais à un avenir éloigné,
+et le ver était dans le fruit! J’appréhendais un éclat terrifiant: pour
+se torturer, ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire!
+
+
+
+
+III
+
+
+Il faut ici faire un détour et en venir à des gens qui, en apparence,
+sembleront étrangers à l’histoire. Qu’ils aient été au cœur de celle-ci,
+c’est possible, et même probable: mais qu’ils y aient tenu au moins
+d’une certaine manière et par des fils ténus, j’en suis certain. Au
+surplus, puisqu’il s’agit de comparses dont les silhouettes seules se
+profilèrent à l’horizon, je me contenterai de l’essentiel. Admettez
+aussi que pour eux, plus encore que pour les Lormier, je laisse dans
+l’ombre les noms véritables.
+
+A quelques pas de la maison Lormier, en bordure de la falaise et
+dominant l’Armançon, s’élevait l’hôtel de Thil.
+
+Les touristes les moins avertis le remarquent au passage. C’est un
+spécimen magnifique du style parlementaire bourguignon. Il comprend un
+corps central, flanqué d’ailes en saillies, et reculé au fond d’une cour
+d’honneur qu’achèvent de dessiner le porche monumental et des communs
+reliés aux ailes. Du côté de la rivière, une longue façade, dans le goût
+de Versailles, domine des terrasses en étages dont chacune tend, comme
+une guirlande au-dessus du ravin, son parterre à la française.
+L’ensemble est d’ordonnance sobre, grandiose, et un peu nu.
+
+Au temps dont je parle, l’hôtel de Thil était en propre aux Traversot
+qui, en dépit du nom roturier, l’avaient recueilli par voie de
+cousinage. Il faut aller au fond de la province française pour trouver
+ainsi des propriétés maintenues dans une même tradition, à travers deux
+siècles de convulsions sociales. Chez nous, on change de régime, mais il
+est rare qu’on touche au fond.
+
+De mémoire d’homme, les Traversot ont toujours occupé à Semur une
+situation considérable. Non du fait de leur fortune,--celle-ci, médiocre
+et composée de biens fonciers, ne cesse de s’amoindrir,--mais parce
+qu’étrangers aux dissensions locales, et gardant avec jalousie le culte
+de leur passé, ils ornent la ville au même titre que la tour Lourdeau.
+Et cela, également, est bien un phénomène de chez nous: on y clame
+l’égalité, on ne vénère que ce qui s’en éloigne...
+
+Les Traversot étaient au nombre de quatre: monsieur, madame et deux
+enfants dont un fils, officier de cavalerie, vivant on ne sait dans
+quelle garnison, et une fille, Annette, alors âgée de dix-neuf ans ou à
+peu près.
+
+Il va de soi qu’aucun rapport n’existait entre le train des Traversot et
+le cadre où ils vivaient. Comme ils prétendaient garder intact leur
+palais et y ajouter au besoin des embellissements nouveaux, on peut dire
+qu’à la lettre, la demeure dévorait ses habitants. D’où la nécessité
+impérieuse de rechercher pour Annette un établissement avantageux. Il
+était à craindre, hélas! que l’occasion ne s’en présentât jamais.
+Réduits au cercle étroit du Semurois, les Traversot avaient inutilement
+fait le tour des partis acceptables. De plus, très entichés de noblesse,
+ils désiraient un titre: avantage qui va rarement avec la fortune quand
+il s’agit d’une fille pauvre. Jeune et assez jolie pour ne passer nulle
+part inaperçue, Annette Traversot semblait donc destinée à vieillir
+solitairement sous les lambris du palais auquel on la sacrifiait, ce
+qui, après tout, est une façon de finir aussi grande que bien d’autres.
+
+Jugez maintenant de l’émoi dans Semur quand le bruit se répandit tout à
+coup des fiançailles probables de mademoiselle Traversot avec un jeune
+homme, nouveau venu dans la ville et répondant au nom de La Gilardière.
+
+Émoi est un terme qui rend mal ma pensée...
+
+Il y a, en effet, dans nos cités provinciales, quelque chose de plus
+étonnant que l’apparence morne et l’indifférence affectée pour toute
+forme de vie sociale: c’est le besoin exaspéré de connaître la vie
+privée de chacun. Non content d’atteindre les faits et gestes quotidiens
+et comme si le présent ne suffisait pas, il remonte aux origines,
+fouille dans la famille, et de proche en proche, finit par joindre les
+grands-oncles et les arrière-cousins. Comment des êtres qui ne se
+rencontrent presque jamais, ne se communiquent rien, n’écrivent pas,
+lisent encore moins, comment, dis-je, parviennent-ils à connaître ce que
+des familiers ou des parents ne soupçonnent pas? Là est le mystère.
+
+Impossible pourtant de nier l’existence et le pouvoir de cette police
+officieuse, qu’on ne saisit nulle part, que chacun ignore et que tout le
+monde suit. Si loin qu’on prétende s’en tenir, si hostile qu’on lui
+soit, à l’heure propice, elle surgit, souffle à l’oreille la nouvelle
+importante ou niaise, tantôt éclaire une aventure inexpliquée, tantôt
+d’une chiquenaude démolit l’œuvre de longues patiences, enfin toujours
+affirme son droit de contrôle et de justice sans appel.
+
+Qui l’incarne? Où découvre-t-elle ses documents? Quels agents la
+servent? Ne cherchez pas: c’est vous, moi, tout le monde... Il m’est
+arrivé d’apprendre le même fait, et le même jour, par l’entremise d’un
+cordonnier, du vicaire, de l’adjoint radical et d’une dame royaliste.
+Elle est partout et elle s’occupe de tout, sans indulgence, avec
+férocité. Mais s’agit-il de l’étranger, de celui-là surtout qui tente de
+forcer la confiance de la communauté ou de prendre place parmi les
+habitants, elle devient sans pitié. Pour un mot l’homme est compromis;
+une démarche, le plus souvent innocente, l’achève; pris à la gorge par
+l’opinion, il n’a plus qu’à partir, laissant derrière lui la ville
+indemne, et délivrée.
+
+Que les fiançailles d’Annette Traversot eussent suffi par elles-mêmes à
+émouvoir Semur, vous n’en doutez pas: mais la qualité du fiancé, l’ombre
+dont il avait réussi à s’envelopper allaient faire bien autrement
+bouillonner les cervelles.
+
+Qu’était, en somme, ce La Gilardière?
+
+Débarqué depuis cinq mois à peine, tout de suite introduit dans la
+banque Chasseloup, il y figurait en qualité d’associé libre,
+c’est-à-dire que, sans être rien en titre, il passait déjà pour futur
+successeur. Ses références étaient diverses. Au mieux avec le
+sous-préfet, il avait aussi pour lui le clergé de Notre-Dame et recevait
+à dîner l’abbé Valfour. Élégant, il menait un train qui, modeste à
+Paris, offusquait à Semur la parcimonie générale. On assurait qu’il
+avait une mère, mais celle-ci n’avait jamais paru. Son nom enfin était
+sonore. Toutefois, nul dans le pays ne connaissait des La Gilardière, si
+bien que le titre, la famille et la fortune demeuraient sans gérants: un
+aventurier en quête d’héritière n’eût pas semblé très différent.
+
+Chose curieuse, on n’en savait littéralement rien de plus. Interrogé, le
+clergé se bornait à louer un jeune homme si bien élevé. Les Chasseloup
+restaient muets. Quant au sous-préfet, les recommandations venues de
+Paris lui paraissant des ordres, il se moquait du reste.
+
+L’annonce qu’un tel homme osait prétendre à la main d’une Traversot
+provoque un déchaînement. Personne qui, à propos de rien et de n’importe
+quoi, ne vous en entretînt. Les gamins dans la rue, l’épicier à son
+comptoir, les dames en visite, tous en jasaient. Si bien que moi-même,
+gagné par la contagion, mais désireux de remonter aux sources, je
+décidai de faire visite aux Traversot.
+
+Quinze jours environ s’étaient écoulés depuis mon entretien avec les
+Lormier, quand je me rendis ainsi à l’hôtel de Thil.
+
+Reçu fort aimablement par madame Traversot, et après un certain nombre
+de détours préalables, je réussis à aborder le sujet délicat. N’ayant
+nourri de son côté aucune illusion sur la raison de ma politesse, madame
+Traversot s’empressa aussitôt de me décocher en plein visage un éloge de
+M. de La Gilardière, où je fus libre d’admirer à volonté comme il était
+fait avec ardeur et combien cette ardeur manquait de conviction. J’en
+conclus sans effort que la situation de La Gilardière était moins solide
+que le bruit n’en courait, mais qu’à défaut des parents, il avait dû
+conquérir la fille. L’aventure est fréquente.
+
+En manière de péroraison, madame Traversot termina d’un air moitié
+figue, moitié raisin:
+
+--Annette a la candeur des personnes de son âge: j’ai confiance
+toutefois dans sa raison. Et puis... de tels projets ne sauraient se
+préciser qu’avec l’aide d’une mère: madame de La Gilardière n’est pas
+encore venue chez son fils, que je sache?...
+
+--Quel que soit l’heureux élu, répliquai-je poliment, le choix de
+mademoiselle Annette sera toujours accueilli avec sympathie. Elle est de
+celles à qui chacun souhaite le bonheur.
+
+Madame Traversot, qui m’avait accompagné jusqu’au perron, mit le doigt
+sur sa bouche pour m’inviter une dernière fois à une discrétion qu’elle
+estimait illusoire:
+
+--Nous ne sommes pas pressés, croyez-le bien. Annette non plus... Elle
+est si jeune encore!
+
+Et nous nous quittâmes sur cet adieu dont la diplomatie résumait assez
+bien le mélange d’espoirs et de craintes à travers lequel les Traversot
+devaient s’égarer pour le moment.
+
+Je m’apprêtais à quitter le Rempart quand, machinalement, je levai les
+yeux vers l’observatoire de mademoiselle Lormier. Je ne pouvais penser à
+elle sans me la figurer là: il ne me venait pas à l’esprit qu’elle fût
+libre de se trouver ailleurs, comme tout le monde. J’eus la déception de
+n’apercevoir personne.
+
+Bien entendu, je ne m’y arrêtai pas autrement, et j’allais dépasser la
+porte Lormier, quand celle-ci s’ouvrit pour livrer passage à une dame en
+noir que j’hésitai un instant à reconnaître, tant son visage était caché
+par une voilette épaisse. Tandis que je cherchais en haut mademoiselle
+Lormier, c’était elle en personne qui paraissait au bas.
+
+Amusé par la coïncidence, je n’hésitai pas à m’approcher.
+
+--Admirez, mademoiselle, la puissance mystérieuse de nos désirs secrets:
+je songeais à vous!
+
+Elle fit un geste de surprise et, négligeant de tirer la porte derrière
+elle:
+
+--Singulière occupation! Quel prétexte vous y incitait?
+
+--La vue de votre tour... Mais vous sortiez; moi-même, je rentrais; me
+permettrez-vous de faire route avec vous?
+
+Elle se mit à rire:
+
+--Vous souhaitez donc bien me compromettre?
+
+Elle demeurait devant sa porte ouverte: impossible ainsi de savoir si
+elle acceptait. Elle poursuivit, toujours riant:
+
+--Et... qui est malade chez les Traversot?
+
+Je haussai les épaules.
+
+--A quel propos pareille demande?
+
+--Parce que je vous vois revenir de l’hôtel de Thil.
+
+--Allons, répondis-je égayé par ce contrôle, que vous soyez au pied de
+la tour ou au sommet, je vois que rien ne vous échappe. Rassurez-vous,
+les Traversot sont tous en bon état.
+
+--Même la fille?
+
+Ceci était parti si net que j’en fus d’abord interloqué.
+
+--Mademoiselle Annette, comme les autres.
+
+Mais déjà un nouveau sourire éclairait mademoiselle Lormier.
+
+--Alors, plus de mariage à l’horizon?
+
+--Quoi! vous vous intéressez aussi?...
+
+--J’en ai entendu parler, probablement moins que vous; et d’ailleurs,
+cela m’est indifférent.
+
+--Vous êtes une sage!
+
+--Ce qui signifie que, ne l’étant pas au même degré, vous venez de vous
+informer à la source.
+
+Je la regardai avec inquiétude.
+
+--Décidément, murmurai-je, je ne cesserai pas d’admirer votre
+perspicacité. S’y mêlerait-il de la rancune?
+
+--Non, fit-elle d’une voix un peu moins claire, je ne suis que désœuvrée
+et m’amuse quelquefois à plaider le faux pour découvrir le vrai. Voici
+d’ailleurs qui vous donnera la mesure de mes ignorances: qu’est-ce au
+juste que mademoiselle Traversot?
+
+--Ne l’avez-vous jamais aperçue?
+
+--Si.
+
+--Hé bien! vous en savez autant que moi. C’est une jeune fille, et elle
+paraît charmante.
+
+--Dans ce cas, une girouette au vent?
+
+--N’en avez-vous jamais vu qui, une fois orientées, restaient calées?
+
+--Vous croyez que celle-ci?...
+
+--Mais, mademoiselle, je ne crois rien: pas même que le vent souffle!
+
+Elle ne répondit pas. Tout à coup, elle s’était mise à surveiller la
+rue: encore le faisait-elle distraitement.
+
+Je repris:
+
+--Vous ne me demandez pas qui est l’autre?
+
+--Quel autre?
+
+--Le futur... conditionnel.
+
+--Un temps dont je n’use pas.
+
+--Sérieusement, que pensez-vous de ce La Gilardière, qui doit passer à
+vos pieds chaque jour? Au surplus...
+
+Je n’achevai pas; celui dont nous parlions venait de paraître.
+
+Il arrivait, une badine à la main, l’allure allègre. Je ne vous le
+décrirai pas. Il me suffira de vous dire qu’il était beau, d’une beauté
+peut-être un peu efféminée, peut-être pas régulière, mais telle qu’elle
+provoquait l’envie. Il était beau comme mademoiselle Lormier était
+laide. Ni pour l’un, ni pour l’autre, on ne pouvait ignorer cela.
+
+Comme nous nous taisions, nous étions, aussi, bien obligés d’entendre
+son pas. C’était, on n’en pouvait douter, le pas d’un homme qui aime et
+qui se sait aimé. Pourquoi sent-on de la sorte l’amour autour d’un être?
+Parce que les talons de La Gilardière frappaient avec une certaine
+cadence les pavés du Rempart, je compris tout à coup que madame
+Traversot se leurrait d’illusions et que sa fille ne lui appartenait
+plus.
+
+Quand il passa, il nous jeta un bref regard; mais nous aperçut-il? Il
+était clair qu’à ses yeux, nous comptions autant que deux cailloux sur
+la route. Il remarquait l’obstacle matériel que nous pouvions être: rien
+de plus, rien de moins.
+
+Et puis, arrivé à l’hôtel de Thil, il poussa la porte sans même sonner.
+Il rentrait vraiment chez lui; on devinait que rien n’aurait pu
+s’opposer à sa venue, et qu’une hâte pareille répondait à la sienne,
+derrière les murs silencieux. Ensuite, on ne le vit plus.
+
+Je me tournai vers mademoiselle Lormier. Elle continuait de contempler
+la rue redevenue déserte.
+
+--Qu’augurez-vous de cette marche en fanfare? demandai-je.
+
+Mademoiselle Lormier tressaillit, rappelée à elle-même.
+
+--Ah! fit-elle, excusez-moi; j’étais en train de songer à mon père qui
+m’inquiète depuis quelque temps. Je le sens nerveux et il a cessé tout
+travail.
+
+Je répliquai distraitement:
+
+--Ne vous tourmentez pas: je crois savoir pourquoi ses inventions ne
+l’intéressent plus.
+
+Et revenant à mon idée:
+
+--Si j’en crois les apparences, avant huit jours, vous verrez passer
+aussi la mère du beau fiancé.
+
+Au même instant, mademoiselle Lormier qui s’appuyait, sans y penser, à
+la porte demeurée entre-bâillée, faillit tomber en arrière. Quand elle
+eut repris son équilibre, elle parut hésiter, puis brusquement:
+
+--Vous appréciez beaucoup la jeune fille?
+
+--J’ai déjà répondu qu’elle me paraît charmante.
+
+--Tant pis! à sa place, j’aurais moins de confiance dans un inconnu.
+
+Frappé du ton qu’elle y avait mis, j’attendis qu’elle complétât sa
+phrase; mais elle n’ajouta rien.
+
+--Si vous avez appris quelque chose de sérieux, repris-je enfin,
+peut-être serait-il bon d’éclairer mieux la lanterne.
+
+--Non, dit-elle, je formulais une opinion que je croyais répandue à
+Semur. Au surplus, cher docteur, j’aperçois mon père: fermons le
+feuilleton.
+
+Et tout en répondant aux signes de reconnaissance que nous adressait M.
+Lormier:
+
+--Aidez-moi à obtenir qu’il vous consulte: je vous assure que sa santé
+me préoccupe.
+
+Puis s’adressant à celui qui nous rejoignait:
+
+--Cette fois, père, j’ai retenu le docteur: tu ne peux plus lui
+échapper.
+
+M. Lormier balbutia:
+
+--Elle veut, en effet... je comptais...
+
+Je ne sais pourquoi, j’eus tout de suite l’impression qu’il n’irait pas
+plus loin.
+
+--N’est-ce pas demain jour de consultation? reprit mademoiselle Lormier.
+
+--Certainement.
+
+--Hé bien! comptez que mon père ira vous voir.
+
+--Entendu, je l’attends. D’ailleurs, il n’a pas l’air souffrant.
+
+--Je ne le suis pas, interrompit M. Lormier.
+
+--Alors, visite d’ami: ce n’en sera que plus agréable.
+
+Je regardais en même temps M. Lormier avec plus d’attention. Qui avait
+raison? sa fille, ou lui? Point changé évidemment: la même mine que
+l’autre jour, au Rempart... Mais quand approchent les grandes crises de
+l’organisme, n’est-ce pas à d’autres signes indéfinissables qu’on les
+dépiste: une modulation nouvelle dans la voix, des modes de penser
+inaccoutumés, parfois un changement de caractère? La fêlure commence
+toujours par l’âme. Et je m’avisai soudain d’un symptôme grave: ce
+jaloux semblait avoir perdu sa jalousie. Me retrouvant en tête-à-tête
+avec sa fille, il n’en manifestait aucun souci. Résolu de vérifier si je
+ne me trompais pas, et sous couleur de changer de conversation, je
+poursuivis:
+
+--Savez-vous, cher monsieur, que nous étions en train, mademoiselle et
+moi, de parler encore d’amour?
+
+Il ne broncha pas:
+
+--L’amour de Dieu ne m’inquiète pas.
+
+--Il s’agit bien de cela! M. de La Gilardière venait de passer.
+
+--Tant mieux pour mademoiselle Traversot!
+
+--Ah! m’écriai-je, je vous prends aussi à en parler, comme tout le
+monde!
+
+Mais à ma grande surprise, il ne sourit pas:
+
+--Non, dit-il, je n’en parle pas _comme tout le monde_ et même, à ce
+propos, peut-être demain vous demanderai-je...
+
+--Rentrons-nous? interrompit mademoiselle Lormier. Tu parais fatigué.
+
+Nous échangeâmes de rapides serrements de main.
+
+--Demain donc, vers deux heures...
+
+--Oui, répondit mademoiselle Lormier pour son père.
+
+Je me retrouvai seul. Je m’expliquais mal les dernières paroles de M.
+Lormier. Y avait-il donc un lien entre La Gilardière et lui? et encore,
+de quelle manière, sous quel prétexte, prétendait-il me mêler à
+l’histoire?
+
+--Bah! murmurai-je, je verrai demain ce qu’il en retourne!
+
+Ensuite, à grands pas, je m’éloignai du Rempart. Cependant, parvenu à la
+hauteur de l’isthme qui rejoint la ville, je me retournai de nouveau,
+peut-être pour chercher une réponse anticipée aux questions que
+j’agitais, et voici le spectacle que j’aperçus.
+
+Sur la chaussée passaient un monsieur, la badine à la main, et les dames
+Traversot. En arrière, mademoiselle Lormier, oubliant qu’elle devait
+sortir, et remontée à sa tour, avait ouvert ses fenêtres toutes grandes;
+accoudée à l’une d’elles, elle regardait les promeneurs...
+
+
+
+
+IV
+
+
+M. Lormier ne parut pas le lendemain, malgré sa promesse. Une semaine
+s’écoula. J’avais cessé de l’attendre et ne songeais plus à sa visite,
+quand j’eus la surprise de l’entendre annoncer. En l’apercevant, je me
+rappelle avoir éprouvé même un peu d’humeur, ayant, je ne sais pour
+quelle raison, besoin de ma fin d’après-midi. Je ne me doutais guère en
+revanche que, grâce à lui, j’allais découvrir un aspect de la vie, et me
+heurter pour la première fois à des idées qui, depuis lors, n’ont plus
+cessé de me hanter.
+
+Il entra, l’air résolu, et sans montrer l’hésitation habituelle.
+
+--Me voici, dit-il; me portant à merveille, je ne viens pas consulter,
+mais remercier l’ami que vous avez été pour nous. Il y a longtemps déjà
+que j’avais décidé de le faire. Si ma démarche est tardive, cela tient à
+ce que personne n’est jamais tout à fait maître d’agir comme il le
+voudrait.
+
+Je répondis:
+
+--J’espère que vous ne vous êtes pas dérangé pour si peu, et je compte
+bien que vous satisferez, par-dessus le marché, ma curiosité.
+
+--Votre curiosité?
+
+--Ne deviez-vous pas me parler des Traversot?
+
+J’allais ainsi droit au but. J’ai toujours trouvé que la méthode est
+bonne. Il prit, au contraire, un air évasif:
+
+--Ah! oui, j’oubliais... seulement cela n’a plus d’importance.
+
+--Que comptiez-vous m’en dire?
+
+--Rien en vérité. Je croyais l’autre jour avoir besoin d’un conseil. Il
+se trouve qu’il arriverait trop tard, la décision étant prise et...
+exécutée.
+
+--Et moi qui rêvais de révélations sensationnelles! m’écriai-je.
+
+--J’hésitais précisément à les porter à qui de droit. Partagé entre le
+scrupule de me mêler de choses qui ne me concernent pas, et le désir de
+ne pas laisser duper des gens honorables, je comptais vous soumettre mon
+embarras. Mais hier, conversant avec mon notaire, j’eus l’idée de lui
+sortir mon cas. Jugez de ma chance: il gère aussi les intérêts des
+Traversot, chose que j’ignorais. Sans que je l’aie voulu, ma conscience
+s’est donc trouvée libérée, et le cas qui me troublait a cessé
+d’exister.
+
+Je répliquai, désireux d’en tirer au moins le peu que je pourrais:
+
+--Tant pis: cela prouve du moins que vous connaissez M. de La
+Gilardière.
+
+--Moi?... pas du tout.
+
+--Alors comment étiez-vous renseigné sur lui... car il s’agissait de
+lui, n’est-ce pas?
+
+--Oh! un hasard trop long à expliquer... Une compagne de couvent de ma
+femme qui, devenue dame de compagnie chez la mère du jeune homme, a
+voulu s’informer près de nous des Traversot et qui, du même coup... bref
+des histoires; fort heureusement, elles ne m’intéressent plus.
+
+--Allons! fis-je déçu, il reste que vous aviez songé à moi pour vous
+éclairer dans une circonstance délicate: je vous en remercie.
+
+Tout ceci, échangé sans qu’il prît seulement la peine de choisir un
+siège. Je crus qu’il allait repartir aussitôt; mais non, après avoir
+regardé l’heure, il reprenait:
+
+--Si je ne dérange pas, puis-je m’asseoir? Depuis quelque temps, je me
+sens vite las.
+
+Sans attendre la réponse, il s’affala ensuite sur un fauteuil. Du même
+coup, l’air du début fit place à un autre, accablé. Ainsi qu’il arrive
+fréquemment aux nerveux, après avoir paru prêt à tout renverser sur son
+passage, il ne semblait plus capable que de crier grâce, comme un
+coureur à bout d’étape.
+
+--Est-il bien sûr, demandai-je, que votre fille ait tort quand elle vous
+pousse à vous soigner?
+
+--Oh! murmura-t-il, ma fille ne s’inquiète pas de moi autant que vous le
+croyez...
+
+Et sa main, qui avait tenté de se soulever, retomba lourdement sur
+l’accoudoir.
+
+--Je suis témoin pourtant du souci que lui donne votre état.
+
+--On parle, les mots s’envolent, l’âme est ailleurs...
+
+--Vous n’allez pas prétendre que votre fille soit indifférente à ce qui
+vous concerne?
+
+Il releva la tête, me considéra un instant:
+
+--Non, soupira-t-il, je crois qu’elle m’aime encore.
+
+--Vous n’en êtes pas sûr?
+
+Il ne répondit pas. Je n’osai insister: j’attendais qu’il lui plût de
+reprendre la conversation, là où il voudrait. Et ce fut alors un silence
+d’autant plus pesant qu’à Semur, et sur la place que j’habite, il n’y a
+jamais de bruits au dehors: les seuls que je connaisse sont au moment
+des offices ou quand l’heure sonne à Notre-Dame.
+
+En même temps que j’attendais, j’eus aussi l’étonnement de m’apercevoir
+que le visage de M. Lormier avait repris exactement l’expression de la
+première nuit, au chevet de la mourante. Même aspect de relâchement
+total, souligné par la torpeur du regard fixe. Il faut croire que les
+traits humains disposent de bien peu d’éléments pour extérioriser l’âme:
+ils ne diffèrent pas, qu’il s’agisse d’escompter la fin d’une
+catastrophe ou d’en appréhender la venue!
+
+Soudain, il parut prendre une résolution définitive. Le regard redevint
+net, se fixant sur le mien. Je compris que le sujet véritable de la
+visite, encore inexpliqué, allait paraître.
+
+--Docteur, recommença-t-il d’une voix qui s’efforçait d’être posée, y
+a-t-il des cas où l’on soit fou, tout en gardant la conscience nette de
+sa folie?
+
+--Ouais! m’écriai-je, à quel propos ces balivernes?
+
+--Parce qu’obsédé par une pensée que la raison des autres jugerait
+démente et qui doit l’être par conséquent, je ne la discute plus et
+l’accepte.
+
+--Et peut-on connaître de laquelle il s’agit?
+
+--Entre ma fille et moi, il y a quelqu’un.
+
+--Qui?
+
+--J’ai dit _quelqu’un_: si je savais qui, je ne serais pas ici.
+
+De nouveau, son visage changeait. J’y déchiffrai une telle angoisse que
+brusquement une pensée m’étreignit. Le drame--que, l’autre jour,
+candide, j’attendais seulement pour des temps à venir,--aurait-il déjà
+paru?
+
+Ne sachant plus très bien si je voulais le confesser ou le consoler, je
+pris ses mains dans les deux miennes, et m’efforçant de ne rien laisser
+voir de mes appréhensions:
+
+--Vous êtes fou, en effet, cher monsieur, mais d’une folie sans fièvre
+et dont je vous ai donné le nom, quand nous étions au Rempart: la
+jalousie.
+
+Il secoua les épaules.
+
+--Je vous affirme que je ne me trompe pas.
+
+--Je vous affirme aussi que la jalousie est un état dans lequel on
+s’épuise à interpréter le réel à la lueur d’une chimère. Qu’on écarte
+celle-ci, tout redevient clair. Dès qu’on se sait jaloux, d’ailleurs, la
+moitié de la cure est réalisée: la seule difficulté est de le
+reconnaître. Essayez.
+
+Il avait paru m’écouter attentivement: cependant, à peine eus-je achevé
+qu’arrachant ses mains prisonnières, il répéta:
+
+--Non, je ne me trompe pas...
+
+Puis martelant les mots, comme s’il prétendait les graver mieux dans mon
+cerveau:
+
+--Aucune chimère ne me trouble; j’ai des yeux et ils voient. Ma fille
+n’est plus à moi: quelqu’un me l’a prise. Nous avons l’air encore de
+vivre en tête-à-tête: ce n’est pas vrai, entre elle et moi, il y a
+_lui_!
+
+Convaincu que plus je garderais de ménagements et plus il s’entêterait
+dans ses affirmations sans les éclairer d’aucune manière, je ripostai
+alors rudement:
+
+--Pour prendre votre fille, il faudrait d’abord pouvoir en approcher!
+Vous ne vous quittez pas. Elle sort si vous sortez, et rentre quand vous
+rentrez. Et qui connaissez-vous ici? Quelques prêtres, des voisins,
+personne... Nulle maison plus fermée que la vôtre! Songez que, lorsque
+vous m’avez appelé, j’avais à peine entendu prononcer votre nom! Ma
+venue a été un fait tellement extraordinaire que vous en avez conçu, un
+instant, les pires craintes; celles-ci se sont dissipées, soit, mais
+jugez des autres! Le voilà, le réel! Y ajouter quoi que ce soit est
+inductions et sottises. Quant au traitement, il dépend de vous seul. La
+jalousie n’est pas une maladie: elle est un vice. On ne s’en guérit pas
+avec des drogues: on s’en corrige. A vous de la dompter, comme on y
+arrive pour la morphine ou le vin.
+
+Il s’était remis à m’écouter avec l’avidité de l’enfant qui tente de se
+rassurer auprès d’une grande personne. Peut-être aurait-il été déçu si
+je ne lui avais pas dit ces choses qu’il s’était déjà dites, et
+précisément de cette manière; mais, comme auparavant, je sentais aussi
+que mes paroles glissaient sur lui sans l’atteindre, telle une averse
+sur des ardoises. Quand il comprit que j’avais fini, ce fut cette fois
+sur un ton rectiligne qu’il reprit:
+
+--Vous avez raison, le réel est cela: deux êtres qui _matériellement_ ne
+se quittent pas, que jamais ou très rarement un tiers _visible_ ne
+distrait; deux êtres encore qui mangent à la même table, sont abrités
+par le même toit, échangent des _apparences_ de confidences avec une
+_apparence_ d’abandon... Seulement, est-ce tout?... Quand ma fille ne
+croit pas que je la surveille, avez-vous _vu_ ses yeux?... des yeux
+d’absente!... Quand, après un long silence, je m’avise de lui parler,
+avez-vous _vu_ l’effort de son visage pour revenir au présent? Quand
+nous sommes à table, avez-vous _vu_ avec quelle attention elle surveille
+le moindre bruit de rue, et, si par hasard quelqu’un passe, avec quel
+art elle invente un prétexte pour approcher de la fenêtre et vérifier si
+par bonheur ce serait _lui_? Pas de tiers visible, c’est exact: mais à
+quel moment celui dont je parle consent-il à nous quitter? A lui, les
+seuls vrais sourires de ma fille! Essaie-t-elle de livrer un peu
+d’elle-même, comme elle s’adresse à lui! Pas une phrase qui ne passe
+alors par-dessus moi, pour l’aller retrouver, je ne sais où! Il est là,
+vous dis-je, sans répit, dans nos silences douloureux, nos causeries
+importunes; non seulement il a violé la demeure, mais il s’étonne de m’y
+trouver: avant longtemps, il tentera de m’en chasser!
+
+Il conclut:
+
+--Et puis, qu’ai-je besoin de _voir_? Si par hasard vous avez jamais
+aimé, ce dont je vous plaindrais, fallait-il que vous _vissiez_ pour
+apprendre quand on était las de votre présence? Vous le _sentiez_! Ce
+que l’on sent est autrement certain que ce que l’on voit. Sentir, c’est
+happer l’impondérable, tâter l’invisible, atteindre là où le regard ne
+pénètre pas. Dans un doute poignant, je vous le demande, est-ce vos yeux
+que vous consultez ou la perception intime, continue, que la raison
+méprise et qui, heureusement, veille à sa place pour notre garde?
+
+Tandis qu’il parlait ainsi, j’avoue qu’une partie de son discours
+m’échappait; j’étais trop à la découverte de l’homme nouveau qui se
+révélait. Je ne savais pas encore que l’âme s’abrite toujours derrière
+de fausses apparences, comme l’amande derrière une coque et qu’il faut
+le marteau de la souffrance pour les briser. J’avais connu jusqu’alors
+un Lormier un peu falot, un peu rêveur, et dont l’unique originalité
+consistait dans une tendresse paternelle qui confinait à l’état maladif:
+c’était un autre que j’écoutais, certainement le seul vrai, un autre,
+maître de sa pensée et de sa parole, soulevé par la passion et
+l’analysant comme si elle lui demeurait étrangère, tour à tour
+s’exprimant avec la monotonie d’un greffier et plongeant brusquement
+dans le détail subtil de sentiments inexprimés, mais toujours avec une
+telle force logique que je commençais à subir l’entraînement de ses
+raisons. Se trompait-il d’ailleurs? Sans aller jusqu’à le croire tout à
+fait, je me sentais ébranlé. Déjà, je ne criais plus à l’impossible.
+Après tout, qu’il fît erreur ou non, le fait de deux êtres amenés à
+vivre ainsi l’un près de l’autre, en simulant une confiance qui n’existe
+plus, n’était-il pas déjà par lui-même un drame certain?
+
+--Admettons, répondis-je enfin après une courte réflexion. Il est
+entendu que le cœur de votre fille ne vous appartient plus, ou plutôt
+qu’il se partage entre vous et un autre. Il existe, semble-t-il, un
+moyen assuré d’obliger _l’autre_ à découvrir son visage et,--très
+probablement,--de l’écarter. Votre fille a l’audace de la vérité:
+interrogée, elle répondra. Ayez le courage d’aller droit à l’ennemi,
+demandez le nom, et après..., après, suivant ce qu’il sera, vous
+chasserez l’homme, ou, s’il est digne d’elle, donnez-le lui!
+
+--Inutile. J’ai posé la question: Geneviève s’est tue.
+
+--Ah! murmurai-je, voilà qui est plus grave; il y aurait donc un
+obstacle qui vient d’elle ou de lui. Le soupçonnez-vous?
+
+--Il n’y en a pas. J’ai osé aussi tout dire à ma fille, même qu’elle
+était riche, même que je pardonnais à cet homme!
+
+--Et s’il aimait ailleurs?
+
+--Allons donc! Croyez-vous ma fille de taille à se contenter des restes
+d’une autre?
+
+--Dans ce cas, j’en suis fâché pour votre clairvoyance: le sentiment
+vous trompe, votre fille n’aime pas, et je reviens au premier
+diagnostic: des chimères!
+
+--Chimères étrangement réelles, puisque nous en serons bientôt à ne plus
+nous connaître sous un même toit!
+
+--De grâce, pas de grands mots: vous n’en êtes pas là.
+
+--Croyez-vous?
+
+Il me considérait avec un air de défi. Je pensai qu’il allait entrer
+dans de nouveaux détails, mais non: ses paupières s’abaissèrent, et
+comme, pressentant la discussion sans issue, je ne répliquai rien, nous
+eûmes la sensation que tout s’arrêterait à ce point.
+
+Quelques secondes s’écoulèrent dans une indécision pénible. Je
+m’attendais à la voir tranchée par un départ. De fait, M. Lormier se
+leva: seulement, ce fut pour se promener à travers mon cabinet. Nous
+imaginions n’avoir plus rien à nous dire, et ce qui allait suivre devait
+nous plonger au cœur même des questions que je vous ai posées tout à
+l’heure...
+
+Oublieux de ma présence, M. Lormier, à ce moment, était en effet en
+train de se replier sur sa propre vie, pour découvrir quelles lois la
+conduisaient.
+
+L’homme est toujours ainsi, rebelle au cas particulier. Parce qu’il
+place en lui-même le centre de l’univers, il prétend ne subir que des
+lois universelles, et s’indigne de ne pouvoir conclure de son aventure
+misérable à la destinée de tous.
+
+Quand il eut marché un assez long temps, M. Lormier s’arrêta brusquement
+devant moi:
+
+--Si je savais au moins pourquoi je souffre! s’écria-t-il. Il y a des
+gens pour croire en Dieu: sérieusement, que penseriez-vous d’un homme
+apportant à ses rigueurs la dixième partie de l’incohérence qui préside
+à nos vies et que ces gens taxent de providentielle?
+
+J’allais tenter de répondre; il m’arrêta d’un geste rude.
+
+--De grâce, ne m’interrompez pas! J’ai besoin de crier. Je ne suis même
+venu que pour cela. Dans une heure d’abandon, j’ai commencé l’autre jour
+de me livrer à vous: autant continuer jusqu’au bout. De cette façon, il
+n’y en aura jamais qu’un à être informé!... Oui, qui décide du lot de
+bonheur ou de malheur attribué à chacun? Au nom de quelle justice y
+a-t-il des êtres comblés, et d’autres toujours broyés? Tenez, moi, par
+exemple...
+
+Il jeta autour de nous un coup d’œil circulaire, comme s’il dominait une
+foule suspendue à son récit:
+
+--Voulez-vous le compte de ce qui me fut octroyé? Dès mon enfance, gêne,
+misère et maladie. Mes parents étaient de pauvres vanniers qui allaient
+de village en village, gagnant au jour le jour de quoi manger. Encore,
+si humble soit-elle, pareille origine pouvait-elle rester honorable?
+Point: mon père, faussement accusé de grivèlerie, est mort en prison.
+Quant à ma mère, j’ignore comment elle a fini: personne, cela va de soi,
+n’a paru autour de moi pour entretenir son souvenir. Ainsi, un début de
+gueux, et l’aurore d’une vie que je n’avais point sollicitée, tarée
+avant même que j’aie pu m’en rendre compte. Où est mon délit jusque-là?
+Pour quelle dette suis-je déjà recherché par le sort?... Mais
+continuons... Donc, on me recueille dans une ferme pour garder les
+bêtes; je vais à l’école; le curé fait de moi un enfant de chœur;
+finalement, je suis expédié au petit séminaire, tant on me trouve
+intelligent. L’intelligence! Ah! cette fois, vais-je me plaindre? Je
+pouvais n’être qu’un berger idiot, et grâce à une cervelle que je n’ai
+pas plus choisie que je n’avais désiré l’existence, je vais devenir
+apprenti curé! Je suis honnête aussi,--le sort, vous le voyez, me
+prodigue les dons de qualité supérieure,--et ne pouvant me résoudre à
+vivre d’une vocation que je n’ai pas, je m’enfuis à Paris, honni par mes
+bienfaiteurs, sans autre désir que de satisfaire une soif d’apprendre
+qui m’a été injectée comme un venin, que je croyais exceptionnelle, et
+qui était celle de tout le monde. Nouvelle chance, direz-vous: comptez
+vite, nous arrivons au bout. Aussi bien, peu importe comment je devins,
+non pas un savant, non pas même un ingénieur de talent, simplement un
+bon ouvrier de laboratoire, honnête, ingénu grâce à la pauvreté, et dont
+on disait que peut-être il ferait fortune. C’est à ce moment que j’ai
+rencontré ma femme et que l’amour a paru dans ma vie...
+
+Il eut une sorte de hoquet convulsif.
+
+--L’amour... Regardez-moi: ce mot, dans ma bouche, a l’air d’une
+gageure. Cependant toute l’humanité, belle ou laide, grande ou vulgaire,
+tout ce qui pense et tout ce qui sent sur notre boule de terre, ne le
+prononce-t-il pas de même et avec un égal frémissement? Si j’avouais
+qu’en découvrant l’amour, j’ai trouvé l’existence un bienfait et cru
+qu’elle a de quoi se faire pardonner le reste? Il était donc possible de
+mettre contre son cœur un autre cœur battant à l’unisson, et, côte à
+côte, des pensées qui, pareilles à une fonte en fusion, ne seraient plus
+qu’un grand jet lumineux! Entrevoir une telle ivresse, soupçonner
+seulement qu’on en approche, n’est-ce pas assez, je vous le demande,
+pour rendre le présent ineffable, et le passé inconsistant? En revanche,
+que j’aie attendu ce miracle, que j’aie cru le pouvoir vivre, de quel
+nom nommerez-vous cette cruauté, vous qui savez que cela n’a pas été?
+Paix à la morte! j’ai trouvé dans mon mariage les rations de confort que
+beaucoup auraient souhaitées et je ne souhaite à personne la misère et
+la soif qui m’y ont consumé... Paix à la morte, encore un coup! Mais
+pourquoi la passion d’aimer qui m’a dévoré, et ce don fatal attaché à
+l’être, comme une robe de Nessus, sinon pour mieux faire _souffrir_?
+Souffrir!... enfin, voici le mot lâché; il n’explique rien mais commence
+et conclut tout. La souffrance est injuste, bête, incompréhensible; elle
+ne conduit nulle part, elle est inutile; et, pareille à une bête de
+proie, elle ne guette que certains, s’en repaît, s’en amuse et va pour
+prolonger son plaisir jusqu’à négliger tous autres gibiers à sa
+portée... Ma femme n’est plus là pour me séparer de ma fille: Dieu
+merci! c’en est fini des heures cruelles, je vais être libre d’adorer
+mon enfant? Sottise! La bête m’ayant pris au début sous sa griffe ne me
+lâchera point: non seulement ma fille m’échappe, mais j’en suis à
+redouter qu’un inconnu ne la torture. Cependant, ailleurs, d’autres
+s’obstinent à être heureux! vous, ce La Gilardière dont nous parlions,
+ce boutiquier peut-être que j’aperçois là, au seuil de sa boutique... Je
+connais des voleurs triomphants, des cœurs que l’amour comble, bien
+qu’ils soient à soulever de dégoût... Alors je demande: au nom de quoi
+ceux-ci plutôt que ceux-là? Quelle est la règle qui protège? On parle
+d’un Dieu: où est-il? d’une justice: où la trouve-t-on?
+
+Je me suis efforcé de reproduire ce long discours tel que je l’entendis.
+Ce que je ne puis rendre, c’est l’impression extraordinaire que
+donnaient la mimique de cet homme, la variété du ton, les alternances
+d’une voix tantôt basse comme pour confier un secret, tantôt éclatant
+sous la révolte ou brisée par un sanglot mal contenu. Et quelle
+sensibilité exaspérée dans ces aveux arrêtés à mi-route! car il était
+évident que plus le récit approchait de l’intime de sa douleur, moins il
+parvenait à s’exprimer. A peine quelques mots sur le naufrage de son
+amour, rien sur le drame actuel.
+
+Au dernier cri, enfin, il passa la main sur son front, de l’air d’un
+homme qui s’éveille. Peut-être ne se rendait-il pas compte de tout ce
+qu’il avait dit. Puis, s’interrompant soudain:
+
+--Je vous demande pardon, balbutia-t-il, je crois que je me suis
+égaré...
+
+Et de nouveau, nous demeurâmes silencieux.
+
+Que répondre en effet aux questions qu’il posait? Quelle justification
+lui donner de la souffrance imméritée qui l’avait amené, pantelant, dans
+mon cabinet habitué jusqu’alors à n’entendre que le cri de la chair
+douloureuse? Cependant, si impuissant que je fusse à l’éclairer,
+pouvais-je aussi continuer de me taire? A de certains moments, et quoi
+qu’elle prononce, la parole humaine est source d’apaisement. Après avoir
+hésité, j’approchai de lui, et prenant ses mains comme au début:
+
+--Cher monsieur, combien je vous plains! Les problèmes que vous soulevez
+sont, hélas! sans solution. D’ailleurs, à quoi bon la chercher? Nous
+vivons dans l’inexpliqué. Que la souffrance soit un don divin ou l’œuvre
+d’un destin malfaisant, qu’elle perde ou non son mystère, elle pèse du
+même poids. En revanche, je doute qu’un bilan, tel que vous tentiez tout
+à l’heure de l’établir, puisse être exact: il y manque toujours quelque
+chose, et parfois l’essentiel. On ne néglige aucune douleur, on ne
+compte pas les joies. S’efforce-t-on de le faire, il n’est pas de
+commune mesure entre les unes et les autres. J’ajoute que, s’il en
+existait...
+
+Il m’interrompit:
+
+--Je devine que vous allez dire: tout se compense. Ce n’est pas vrai.
+
+--J’entends bien, repris-je à mon tour, vous croyez au voleur
+triomphant: accepteriez-vous pourtant de prendre sa place? Pour changer
+de sort, changeriez-vous d’âme avec lui?
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Vous pensez que je refuserais?... La vérité est que je ne sais pas...
+on ne sait jamais rien.
+
+--Si, on sait parfaitement qu’il existe, jusque dans la pire, un bien
+qui le balance. Par exemple, imaginez une seconde que, d’une manière ou
+d’une autre, votre fille cesse d’exister...
+
+Il eut un cri:
+
+--Taisez-vous!
+
+--Vous voyez bien! Même s’il n’était pas imaginaire, votre supplice
+actuel se double encore de joies dont la seule pensée qu’elles
+pourraient disparaître vous fait pâlir d’effroi. Alors, cessons de
+discuter. Que votre cœur s’apaise! qu’il tue la chimère! et...
+
+Je le regardai avec une pitié sincère. Son accablement me touchait.
+
+--... Et quand vous aurez encore envie de crier, comme tout à l’heure,
+n’hésitez pas à revenir. Vous trouverez ici, je vous l’affirme, une
+compréhension affectueuse et le secours d’un ami.
+
+Ayant remercié d’un signe de tête, il prit son chapeau sans répliquer et
+se dirigea vers la porte.
+
+Je compris qu’arrivé à ce point, il n’aurait pu poursuivre. Moi-même,
+changeant d’attitude pour l’accompagner, m’efforçai de reprendre un ton
+plaisant.
+
+--Admirez, dis-je tandis que nous descendions ensemble, combien c’est
+toujours l’imprévu qui vient. J’avais compté apprendre grâce à vous des
+merveilles sur La Gilardière, et je ne saurai rien, pas même s’il est
+amoureux de votre fille!
+
+Un pâle sourire erra sur la face désolée de M. Lormier.
+
+--Oh! pour celui-là, je suis tranquille! Tout le fâcheux que j’en ai su
+me venait par Geneviève.
+
+Sur le seuil, il dit encore:
+
+--Je reviendrai peut-être... probablement...
+
+Je songeais de mon côté:
+
+--Pauvre homme! je le reverrai avant huit jours.
+
+Or, non seulement il ne devait plus reparaître dans ce lieu, témoin de
+notre amitié naissante, mais convaincu d’avoir atteint au sommet de son
+calvaire, à peine commençait-il d’en gravir les premières marches.
+
+
+
+
+V
+
+
+J’ai toujours pensé que si une intelligence humaine était en mesure de
+percevoir les millions d’aventures individuelles qui s’entrecroisent à
+une heure donnée, la notion du hasard s’effacerait pour elle.
+L’enchevêtrement de tant de faits, dus en apparence aux seules
+fantaisies du sort, est en réalité le produit d’une logique implacable.
+C’est pourquoi je demande à interrompre une seconde fois mon récit, au
+profit d’une poussière de menus événements tous relatifs encore au
+mariage de La Gilardière. Précisément parce qu’il est resté dans
+l’aventure Lormier une part de mystère, je m’en voudrais de négliger
+rien. A vous ensuite de juger du fond et de lier entre elles des parties
+que vous jugeriez devoir l’être.
+
+Donc, après la visite que je viens de raconter, un temps s’écoula durant
+lequel je m’attendais chaque jour à voir reparaître M. Lormier. Attente
+parfaitement vaine. Il ne vint pas. Je cessai même d’en avoir des
+nouvelles, n’allant pas du côté du Rempart, et ne l’ayant plus rencontré
+dans Semur. En revanche, il sembla brusquement que l’aventure
+Traversot-La Gilardière remplît l’horizon visible.
+
+Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La
+Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle
+habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à
+Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées,
+elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire
+doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune
+dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une
+paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne
+qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot
+des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on
+en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.
+
+Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame
+de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison? Un
+conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais
+prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec
+l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à
+patronner dans Semur le nouvel arrivant.
+
+Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si
+honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte
+à compromettre la famille la plus notable du pays? Ici les explications
+variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la
+naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître,
+sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui
+du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse
+avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière,
+c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.
+
+Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet,
+madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les
+Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel
+de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.
+
+Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en
+conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman?
+Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait
+hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement «à défaut
+duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées».
+Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de
+lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer
+comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin
+quelles inductions je me risquai même à en tirer...
+
+On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui
+emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin,
+quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le
+dénouement.
+
+Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite
+rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps,
+et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata...
+
+Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de
+solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a
+des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on
+éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie.
+N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un
+banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait
+sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et
+je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était
+venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail
+surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se
+diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il
+regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait
+rien.
+
+Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte
+la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je
+risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier
+rapidement la corvée que le hasard m’imposait.
+
+Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.
+
+--Voilà, dis-je, une heureuse coïncidence. Il faut venir ici pour avoir
+de vos nouvelles. Êtes-vous mieux, au moins, et vos soucis se sont-ils
+un peu dissipés?
+
+Tiré d’une rêverie profonde, M. Lormier ne put réprimer un léger
+sursaut, puis, revenant à lui, non sans peine:
+
+--Ah! c’est vous, docteur? En effet, je suis bien... tout à fait bien...
+
+--Votre fille?
+
+--Ma fille aussi.
+
+--Toujours à sa tour?
+
+Il eut d’abord l’air de ne pas comprendre.
+
+--Vous voulez dire dans sa chambre?... Oui... c’est-à-dire, non... enfin
+elle y est en ce moment.
+
+--J’entends bien qu’elle n’y saurait demeurer sans cesse! Rappelez-lui
+de ma part que l’exercice est excellent pour son cas.
+
+--Inutile: elle ne vous obéit que trop. Depuis une semaine, elle est
+toujours par voies et par chemins.
+
+--Parfait. L’accompagnez-vous?
+
+--Moi?
+
+Il hésita. Une ombre passa sur son visage.
+
+--Non, je n’ai plus le temps... Imaginez-vous que je me remets au
+travail.
+
+--De mieux en mieux: rien ne peut être plus favorable.
+
+--Cela réussit aussi à Geneviève: je l’ai rarement vue si gaie.
+
+--Allons, m’écriai-je en guise de conclusion, j’avais donc raison! vous
+voyez que tout s’arrange.
+
+Il me regarda encore, mais de l’air d’un homme qui n’y est pas.
+
+--En effet.
+
+Puis, comme las de l’effort d’avoir tant parlé:
+
+--Charmé de la rencontre... A une autre fois!
+
+Il inclina la tête et repartit.
+
+En dépit de ses assurances, il ne semblait pas, à le voir, qu’il fût
+sorti de soucis. Je rentrai obsédé malgré moi par la pensée de
+l’extraordinaire dissentiment qui torturait désormais ce père et cette
+fille. J’avais en même temps l’espoir irraisonné qu’une chose
+surviendrait bientôt qui me ramènerait au cœur de l’aventure, ou bien y
+mettrait fin. Je ne me trompais qu’à demi: vingt-quatre heures plus
+tard, on apprenait l’affaire du vol.
+
+Par qui fut-elle révélée? Comment en un après-midi une ville entière
+s’en trouva-t-elle bouleversée? Je l’ignore, et ne tenterai pas de
+l’expliquer. C’est à de pareils faits que se découvre la puissance de la
+police anonyme dont je parlais tout à l’heure.
+
+Quoi qu’il en soit, le vol ayant eu lieu vers onze heures, dès midi
+l’annonce en était donnée, heurtait une porte après l’autre, courait,
+s’enflait de gloses décisives, si bien qu’à deux heures il était clair
+déjà que l’étranger ne pourrait résister et n’avait plus qu’à partir: la
+ville enfin avait vaincu!
+
+Résumés, les faits constatés étaient les suivants:
+
+Dans la matinée, le banquier Chasseloup avait déposé sur la table de son
+cabinet de travail une liasse de dix billets de mille francs. Quand il
+voulut la reprendre, elle avait disparu. Il cherche, bouleverse ses
+papiers, interroge discrètement. L’évidence s’impose: sans doute
+possible, il y a vol. Mais qui a pu le commettre?
+
+Ici l’inexplicable. Dans le bureau de Chasseloup, en effet, ne
+pénétraient que Chasseloup,--cela va de soi,--La Gilardière,
+éventuellement des clients notoires de la banque et enfin un garçon de
+bureau nommé Broquant. Ce matin-là, on n’avait pas connaissance qu’aucun
+client se fût présenté, et la pièce n’avait cessé d’être occupée tantôt
+par Chasseloup, tantôt par La Gilardière, tantôt enfin par tous les
+deux. S’il y avait eu détournement, force était de choisir entre trois
+personnes: Chasseloup lui-même, ce qui était ridicule, La Gilardière, ce
+qui ne l’était pas beaucoup moins, enfin Broquant, vieil homme d’une
+honorabilité reconnue et qui, de plus, aurait dû opérer sous les yeux
+mêmes des patrons, alors que tant d’autres occasions meilleures
+s’étaient auparavant trouvées à sa portée.
+
+L’opinion populaire, elle, n’hésita pas. Pour tout Semur, La Gilardière
+devint le coupable. On découvre toujours des raisons valables à
+l’absurde. En somme, La Gilardière passait pour mener grand train: or,
+que savait-on de ses ressources? Rien. Il y a d’ailleurs voleur et
+voleur. La Gilardière, gêné par une échéance, n’aurait évidemment pas
+songé à détrousser un passant: rien d’excessif en revanche à lui imputer
+un emprunt momentané, auquel Chasseloup n’eût peut-être pas consenti de
+plein gré, et qui, la passe difficile franchie, serait restitué de la
+même manière mystérieuse. Autre chose: aucune plainte ne partit de la
+banque; sans les recherches faites en première heure par Chasseloup, on
+aurait même tout ignoré. Nouvelle charge contre La Gilardière. Dès lors
+qu’on avait songé à lui céder l’entreprise, pouvait-on rendre public un
+éclat qui eût prouvé avec quelle légèreté Chasseloup s’apprêtait à
+traiter? Je vous fais grâce du reste. Vous avez le principal.
+
+Ce que je voudrais rendre, est la folie qui suivit. Je n’ai jamais senti
+à ce degré combien _une opinion_, même stupidement orientée, peut
+devenir un impondérable irrésistible. A Paris, où le regard ne pousse
+jamais au delà d’une façade, on ne saurait le comprendre: on ne
+rencontre les grandes lames qu’au milieu de l’océan et loin des côtes,
+et pareillement, il faut la solitude de la province pour découvrir de
+tels remous. Ce n’est aussi qu’en province que se trament les
+machinations véritables, j’entends par là celles que non seulement la
+justice ne peut atteindre, mais qui frappent leur homme sans que
+celui-ci soupçonne d’où vient le coup.
+
+En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins
+ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une
+tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel
+les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais
+allez-y voir! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de
+considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de
+beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux
+jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés
+précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu: La
+Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était
+écrit qu’Annette Traversot resterait fille.
+
+Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut
+accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de
+retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière
+n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord,
+le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un
+homme eût disparu.
+
+Ah! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi
+se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle
+oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom! Les Traversot eux-mêmes
+affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant
+un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de
+condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais
+j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.
+
+Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie
+des Lormier, je vous répondrai bien entendu: «Aucun, si l’on s’en tient
+aux vraisemblances». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi
+de la coïncidence qui va suivre.
+
+En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir
+plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un
+détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les
+volets clos, la porte barricadée.
+
+Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.
+
+--M. Lormier serait-il absent?
+
+--M. Lormier a dû partir mardi passé.
+
+--Savez-vous quand il sera de retour?
+
+--Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti... tout à fait
+parti... voire même que la maison est présentement à louer.
+
+--Alors sa fille?
+
+--Sa fille est avec lui.
+
+--Et ils n’ont point dit où ils allaient?
+
+--Ah! pour cela, monsieur, nous ne savons pas.
+
+Ainsi, comme La Gilardière, les Lormier eux aussi s’étaient envolés sans
+prévenir!
+
+Abasourdi, je contemplai la demeure vide et me surpris à murmurer:
+
+--Il eût au moins été convenable de m’envoyer un avis de congé!
+
+En réalité j’éprouvais une violente déception. On a toujours quelque
+peine à fermer un livre à mi-chemin du dénouement, surtout si l’on se
+croit sûr de ne jamais le rouvrir. Pouvais-je me douter en effet qu’une
+heure viendrait où j’en saurais autant que M. Lormier, où même, allant
+plus loin, je me flatterais de soupçonner la vérité inconnue de lui?...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ce jour vint quatre ans plus tard.
+
+J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté
+par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour
+Versailles et me promenais dans le grand Trianon.
+
+Je ne sais si vous avez le goût de Versailles? Le parc m’a toujours
+semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de
+Rome devenu forêt... Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces
+démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont
+pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement
+d’ailes traverse-t-il le silence; des écureuils fuient, les branches
+molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu
+désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie
+des nuages qui passent par-dessus lui.
+
+J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin
+du buffet, un second promeneur se montra.
+
+Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le
+désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur
+mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.
+
+Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de
+noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie
+cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur
+usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout
+marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire
+fréquent de la personnalité qui s’abandonne.
+
+Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de
+l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais: «Où ai-je
+rencontré cet homme, et quand? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à
+Versailles je n’ai point de relations?»
+
+Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire: Lormier!
+
+Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M.
+Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le
+premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien
+apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc
+que j’eusse oublié jusqu’à son existence: et simplement parce qu’une
+silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que,
+sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage
+comme si je venais de le rencontrer!... Lormier d’ailleurs avait le
+teint coloré, des cheveux noirs... Si j’avais pu apercevoir les yeux?...
+Hélas! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle? Il est vrai que rien
+non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il
+fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai:
+
+--Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se
+trouve la sortie?
+
+Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet
+singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi,
+puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même
+temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur.
+Mon instinct ne m’avait pas trompé.
+
+--N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler? m’écriai-je.
+
+Il balbutia:
+
+--En effet.
+
+Puis, après une courte incertitude,--peut-être balançait-il à passer
+outre,--je le vis devenir plus blafard, s’il était possible:
+
+--Excusez-moi, docteur; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.
+
+--Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder...
+
+--Je vous aurais probablement laissé passer...
+
+Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu! que de choses
+dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas!
+J’avais envie de lui crier: «Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve
+seulement le spectre de vous-même?» Aussi vives que si nos quatre années
+de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités
+d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition? Qu’avait-il
+fait de sa fille? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou
+couronné leur rupture? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la
+main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus
+glacial...
+
+Et lui, probablement, devait songer: «Est-il là par hasard, ou parce
+qu’il m’a cherché? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou
+vais-je inventer un prétexte pour le quitter?»
+
+Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et
+insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore,
+certainement; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que
+nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions
+la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit
+l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir!
+
+Pour cette raison, sans doute, je repris:
+
+--N’est-il pas surprenant de nous rejoindre ici, alors que, suivant
+toute vraisemblance, ni vous ni moi n’y passons peut-être une fois l’an?
+
+Il murmura, en écho:
+
+--Surprenant... oui...
+
+Il avait d’ailleurs l’air de m’écouter d’une façon machinale. Si les
+mots lui parvenaient matériellement, il devait s’abstenir de les
+associer pour construire une pensée.
+
+Je poursuivis:
+
+--Que de temps depuis votre départ de Semur!
+
+L’écho répéta:
+
+--Que de temps... oui...
+
+--J’avais bien supposé d’ailleurs que Paris était votre nouvelle
+résidence.
+
+--Paris... naturellement...
+
+Vous le voyez, c’était moi qui parlais. Je ne m’interrompais que pour
+recevoir mes propres paroles renvoyées par un mur. Cependant, et si
+étrange que cela soit, je n’en étais pas troublé. Je m’accoutumais à vue
+d’œil à retrouver M. Lormier tel qu’il était désormais, c’est-à-dire ne
+donnant pour réponses que mes demandes, et encore en deuil, toujours en
+deuil, de la femme qu’il n’avait pas regrettée...
+
+Je n’avais non plus aucune intention particulière en débutant par des
+niaiseries, au lieu de courir droit à la question qui seule
+m’intéressait et par laquelle, au contraire, je terminai:
+
+--Et votre fille? Comment va-t-elle?
+
+Six mots ajoutés au reste, tels qu’on en déballe par politesse à chaque
+rencontre avec une personne de connaissance... Mais à peine eus-je
+entendu leur son qu’ils me firent peur. Cette fois, en effet, l’écho ne
+me renvoya rien. M. Lormier tentait bien d’agiter ses lèvres; seul un
+flot rouge parvint à envahir ses joues qui étaient blanches jusque-là.
+Je balbutiai, interdit:
+
+--Aurais-je, sans le vouloir?...
+
+Ma question expira avant de s’achever: M. Lormier, maintenant, me
+regardait. Se pouvait-il que je n’eusse pas vu encore le désespoir de
+ses prunelles sans lueur?
+
+--Partie peut-être?... soupirai-je d’une voix éteinte.
+
+Les épaules de M. Lormier se soulevèrent, répondant à leur manière: «Si
+ce n’était que cela!»
+
+--Grand Dieu! vous ne voulez pas dire?...
+
+Il approuva d’un signe de tête; un commentaire suivit, neutre, décoloré,
+du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé: car,
+lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le
+même accent:
+
+--N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir?...
+
+Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de
+prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance:
+quelle erreur! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.
+
+Comprenez ce que ceci veut dire.
+
+A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux
+d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que
+les yeux atteignaient était serein et beau... Cependant, une telle
+certitude de douleur _définitive_ émanait de nous que la splendeur
+n’existait plus: le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre
+la beauté de l’univers et l’univers lui-même.
+
+Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé
+des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte: ce n’était pas non plus
+la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce
+que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces
+impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la _sait_ sans remède.
+
+Cette fois nous touchons le fond; le privilège effroyable de l’homme
+vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais
+_sans savoir_. L’homme, lui, _sait_ et parce qu’il sait, ne peut être
+consolé...
+
+La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une
+absence qui ne finit pas? Des milliers de gens, par le monde, supportent
+sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas: que
+suffit-il pour cela? _ignorer_ que le voyage ne sera suivi d’aucun
+retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre
+l’absent. Mais M. Lormier, lui, _savait_ que nulle puissance n’était
+capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir? De la
+pitié? elle exaspère. Un appel à la croyance? Croire n’est point tenir,
+et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas
+nécessaires.
+
+Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen: obliger la mort à
+rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on _savait_
+que la mort ne rend jamais!
+
+Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile: il n’y avait bien
+qu’à ne plus bouger, à se taire... et je me tus, je ne bougeai plus:
+pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres
+d’alentour...
+
+Soudain, M. Lormier tira son mouchoir pour s’éponger le front. A quoi
+tiennent les choses! il parut que ce mouvement produisait une rupture
+dans la tension momentanée qui nous paralysait. Les liens que je sentais
+me garrotter se relâchèrent. Je pus enfin m’efforcer de parler, et je
+dis:
+
+--Je devine ce que ma rencontre inopinée a dû éveiller en vous de
+souvenirs déchirants. Je ne veux pas les aggraver par l’expression des
+sentiments qui m’oppressent: cependant, puisque le mal est fait, ne
+puis-je vous être utile? De grâce, usez de moi, sans hésiter...
+
+Ce n’était pas là une offre vaine. J’éprouvais une telle pitié de cet
+homme, que, pour l’alléger, j’étais prêt à tenter n’importe quelle
+entreprise. Je ne m’attendais d’ailleurs à aucune acceptation. A mon
+grand étonnement, M. Lormier, au contraire, leva la tête, et posant ses
+yeux sur moi, eut l’air de supputer le secours que je lui proposais. La
+conclusion fut également imprévue.
+
+--Venez, dit-il, sans s’expliquer plus.
+
+--Où souhaitez-vous me conduire?
+
+--Chez moi...
+
+--A merveille; le prochain train pour Paris...
+
+Il m’interrompit:
+
+--Inutile d’ouvrir l’indicateur: j’habite Versailles...
+
+--Quoi? c’est ici...
+
+--Ici qu’elle vivait... oui.
+
+--Et que vous-même?...
+
+--Mais venez donc!
+
+Je crus qu’il allait tomber. Vivement, je le pris à mon bras et nous
+partîmes.
+
+Retour à l’entrée du jardin, sur le tapis des feuilles bruissantes.
+Chaque foulée faisait voler une musique fluide qui expirait derrière
+nous, sans que nous eussions le désir de tourner la tête pour l’écouter.
+
+Dans l’avenue de Trianon, généralement déserte, autre spectacle. Un
+orphelinat prenait ses ébats sous la garde de deux religieuses. M.
+Lormier eut une hésitation avant de traverser l’essaim, puis se laissa
+entraîner. Mais, tout à coup, une fillette qui courait sans nous
+apercevoir vint le heurter. D’un bond, il recula comme à un contact
+odieux. Je l’entendis murmurer:
+
+--Elles n’ont plus de parents, et elles vivent!...
+
+Il n’acheva pas sa pensée, mais je la lus dans le regard qu’il jetait à
+l’importune: pourquoi la vie à ces déshéritées qui n’avaient personne
+pour les regretter? Quelle sottise dans les choix de la mort!
+
+Et nous passâmes, affectant de ne rien remarquer, pas même le salut des
+religieuses qui se rangeaient pour nous laisser le chemin libre.
+
+Nous allions tout droit, sans hâte apparente. Nous allions, telles des
+ombres, dans l’immense avenue qui, empourprée par le soleil déclinant,
+semblait railler notre petitesse et notre misère. Qu’est-ce que deux
+pauvres hommes, devant une futaie géante et l’embrasement d’un ciel
+d’automne? Cependant, jamais--non jamais comme au cours de cette
+marche--je n’ai perçu de quelle hauteur infinie nous dominions
+l’univers. Entre nous et lui, il y avait ce mystère--la
+souffrance--cette grandeur--la conscience du mal sans remède--ce pouvoir
+atroce enfin réservé aux seuls humains--désespérer...
+
+Vingt minutes plus tard, M. Lormier s’arrêta devant une maison située,
+je crois, à l’angle de la rue d’Angiviller et de la rue d’Angoulême. La
+porte cochère franchie, il fallut traverser une cour au fond de laquelle
+d’anciens communs avaient été aménagés en logements. Après avoir gravi
+un escalier de bois ciré, M. Lormier introduisit une clé dans la
+serrure, poussa la porte, et s’effaçant:
+
+--Nous y sommes, dit-il.
+
+Je passai le premier, comme il le désirait.
+
+L’étroitesse et la médiocrité du lieu m’étonnèrent. Une antichambre de
+quelques pieds carrés et deux pièces exiguës le composaient tout entier.
+Je n’aperçus pas non plus les meubles de Semur. C’était le garni
+médiocre, avec des voiles au crochet, des tapis maculés et les
+inévitables gravures que grignotent des champignons sous la vitre. La
+pensée que M. Lormier avait abrité sa fille dans un tel campement,
+qu’elle y était morte peut-être, me désorientait.
+
+Cependant, M. Lormier, après avoir jeté son chapeau sur le lit, prenait
+un siège, m’en désignait un autre.
+
+--Permettez d’abord que je me repose, dit-il.
+
+Et sans plus se soucier de ma présence, il parut réfléchir.
+Regrettait-il déjà de m’avoir amené? Résolu en tout cas à empêcher le
+silence de s’installer, je demandai:
+
+--Comment se fait-il que je ne revoie pas votre ancien mobilier? Vous
+aviez, je m’en souviens, des fauteuils Louis XVI délicieux...
+
+--Vendus. Je n’y tenais pas. Ils venaient de mes beaux-parents.
+
+--Depuis combien de temps habitez-vous ici?
+
+--Mais depuis que j’ai vécu seul... trois ans bientôt... Le garni a bien
+des avantages: point de soucis de ménage, la possibilité de changer sans
+que ce soit une révolution...
+
+Il parlait cette fois avec volubilité, et d’autant plus qu’il s’agissait
+de futilités. Avez-vous remarqué quel dédoublement se produit chez les
+gens, au seuil de paroles qu’ils redoutent de prononcer? Ils semblent
+absorbés par l’inutile, s’épandent en bavardages: mais, en même temps,
+ils ne cessent de penser à la chose qui seule importe, et préparent les
+mots qui aideront à l’exprimer.
+
+--Trois ans! répétai-je surpris. J’avais cru votre malheur de date plus
+récente.
+
+Il ne répondit pas, je doutai même qu’il eût entendu. Brusquement, il
+venait d’appuyer ses coudes sur la table qui nous séparait et, de
+nouveau, me regardait. Je crus encore lire en lui l’hésitation qui
+m’avait frappé tout à l’heure et sans doute mesurait-il à ce moment si
+l’évocation du passé dépasserait ou non ses forces. Puis, son visage,
+déjà blafard, devint couleur de cendre; la résolution était prise.
+
+--Tel que vous me voyez, commença-t-il lourdement, je cherche la
+solution d’un problème... auquel ce qui me reste de vie est suspendu...
+Disposez-vous d’une demi-heure?... Oui? C’est bien. Vous n’aurez d’abord
+qu’à m’écouter... Le temps d’exposer les données... et après, grâce à
+vous...
+
+Je n’avais garde de l’interrompre. Je me contentais de suivre en
+approuvant avec des signes de tête. Il poursuivit:
+
+--Naturellement, c’est un récit cruel: vous me ferez plaisir en ne
+posant pas de questions; les éclaircissements, s’il en est besoin,
+viendront après... Pour arriver au bout, j’ai besoin d’aller d’une
+traite... même, faites mieux: détournez vos yeux... Que je ne les voie
+pas, comme maintenant, s’inquiéter de ce que je puis ressentir ou
+craindre. Admettez que ce n’est pas moi qui parle, mais un inconnu, dans
+la pièce à côté, et que vous le suivez à travers une cloison.
+
+Il eut un sourire navrant.
+
+--... A travers la cloison!... Tout à fait exact. Vous serez d’un côté,
+moi de l’autre. Surtout, je vous souhaite de ne jamais me rejoindre.
+
+Ainsi, dans un dessein que j’ignorais, il m’avait ramené pour me livrer
+d’abord le mystère de sa vie douloureuse! Avouerai-je que devant ce
+visage tragique qu’il me demandait de ne plus regarder, dans ce garni
+désolé où régnait, en dépit de la fenêtre ouverte, un air oppressant et
+lourd de drame, toute curiosité vaine m’avait déjà quitté? J’eus peur
+seulement de profiter d’une confiance arrachée par un émoi accidentel.
+
+--Un dernier mot avant que vous ne commenciez, interrompis-je: êtes-vous
+assuré de ne jamais regretter vos confidences?
+
+M. Lormier coupa d’une voix tranchante:
+
+--Je vous prie de penser qu’avant de vous conduire ici, j’avais pesé mon
+acte.
+
+Alors, sans discuter, je fis ce qu’il souhaitait et détournai la tête.
+Je n’avais désormais qu’à écouter. Quant à la cloison, dès lors que M.
+Lormier décidait de parler, n’était-ce pas que nous allions l’abattre?
+
+
+
+
+VII
+
+
+Voici, rapporté autant que possible avec les couleurs diverses qui
+l’animèrent, le récit de M. Lormier. Imaginez à votre gré la mimique et
+l’accent. Je fus trop vite saisi par le fond pour m’arrêter à
+l’accessoire. L’un a détruit l’autre dans ma mémoire.
+
+«Dois-je, commença-t-il, rappeler l’unique visite que je vous aie
+rendue, et les aveux qui s’y mêlèrent?... Non?... Alors, laissons cela.
+A tort ou à raison, j’accusais un inconnu de me séparer de ma fille.
+«Folie ou jalousie, deux choses qui vont de pair», prétendiez-vous. Je
+partis, répliquant: «Ni l’un ni l’autre». Vous n’aviez pu parvenir à me
+convaincre: et pourtant de notre entretien devait sortir un résultat
+inattendu. Certain de ne pas me tromper, je vous quittai, résolu à ne
+plus discuter les moyens. Après m’être contenté si longtemps de
+renseignements accidentels ou d’intuitions, je rentrais décidé à
+espionner ma fille!...
+
+Le premier pas sur une telle route paraît toujours facile. On se dit:
+«Je me contenterai d’une surveillance muette» et il semble que le fait
+de regarder d’une manière continue ne changera rien au cours des choses.
+
+Dès qu’on passe à l’acte, la réalité se venge et les ruines commencent.
+Ce même soir, j’étais à peine de retour que déjà je mentais. Il fallait
+donner à Geneviève l’apparence de plus de liberté: j’annonçai qu’à
+partir du lendemain, je reprendrais mes travaux. «J’ai la nostalgie de
+l’étau», déclarai-je. Ma fille aurait dû s’étonner: elle ne parut que
+joyeuse. «Allons, dit-elle, tu as eu raison d’aller chez ce médecin: il
+t’a rendu l’équilibre». Ainsi, avant même que rien eût commencé, chacun
+prenait le rôle. N’importe! je me refusai à reculer: à dater de là,
+j’entrai dans l’allée sombre et j’espionnai...
+
+Pour la seconde fois, je prononce le mot. A le sortir dans sa hideur, je
+me rends compte aujourd’hui qu’alors seulement débutait la folie dont
+vous m’accusiez auparavant... Folie, en effet, d’employer de la sorte
+des heures que je pleure maintenant avec des larmes de sang, et qui
+étaient les dernières où j’aurais pu jouir de mon enfant! Quant au
+résultat, nul. Je constatai que ma fille causait avec nombre de gens
+dont aucun ne comptait. Elle allait à Notre-Dame se confesser à l’abbé
+Valfour: mais quel rôle cet abbé aurait-il pu jouer? je ne le vois pas.
+Ajoutez une ou deux courses de banques, car, devenue majeure, elle avait
+désiré et obtenu de moi l’autorisation de gérer elle-même la fortune de
+sa mère... et voilà le gain d’un mois de contraintes, de sorties à la
+dérobée, de trahisons quotidiennes. En suivant comme jadis les seules
+nuances du visage, j’aurais du moins vécu près de lui et,--qui
+sait?--avec plus de résultats!
+
+Aussi bien, ces nuances mêmes ne servaient qu’à exaspérer mon inquiétude
+par leur diversité désolante, tellement qu’un soir, n’y tenant plus,
+j’osai demander: «A qui penses-tu?»
+
+Point de réponse...
+
+Ah! ce fut une scène étrange! Tour à tour commandant et suppliant,
+j’exigeais le nom, j’offrais d’aller chercher l’homme, je consentais
+d’avance à pardonner, à disparaître... Elle, cependant, se bornait à
+secouer la tête:
+
+--Père, à quoi songes-tu? Quel délire t’a pris?
+
+Quand je me calmai, nous n’avions rien obtenu l’un de l’autre;
+toutefois, nous étions assez émus pour croire à l’avènement de temps
+nouveaux. Puis, le lendemain, chacun reprit son souci profond: une fois
+de plus, des cœurs douloureux s’étaient heurtés, la situation restait
+pareille...
+
+Ou plutôt non... Brusquement, la mélancolie de ma fille disparut. A la
+tristesse accablée des jours anciens, succéda une gaieté fiévreuse qui
+accrut mes appréhensions. Geneviève, maintenant, semblait soulevée par
+une ivresse intérieure, un continuel bondissement de joie, une
+impatience à dévorer les heures telle qu’en peut seule donner l’attente
+victorieuse. Et celle-ci se prolongea une semaine, semaine interminable
+durant laquelle j’attendais, moi aussi, mais autrement... Jamais, en
+effet, je n’avais plus senti la chose planer sur nous. Je discernais le
+battement sourd de ses ailes. J’étais sûr qu’elle venait, sûr qu’elle
+nous emporterait...
+
+Je me rappelle vous avoir alors rencontré, et un mot de vous me reste,
+tant j’en perçus la tragique ironie: «Vous voyez bien que tout
+s’arrange.» Prophétie admirable! Quarante-huit heures plus tard, voici
+comment elle se réalisait:
+
+J’étais dans mon laboratoire. C’était le soir. Soudain, la porte
+s’ouvre, doucement, et j’aperçois ma fille, les traits décomposés,
+méconnaissable... Aussitôt, je me jette vers elle:
+
+--Qu’as-tu?
+
+Elle tenta de sourire:
+
+--Rien... je voulais simplement... enfin, je me décide à te demander
+peut-être un sacrifice, en tout cas une chose à laquelle je tiendrais...
+passionnément.
+
+A ce mot, j’imaginai aussitôt qu’il s’agissait de l’_autre_. L’élan
+coupé, j’eus à peine la force de balbutier:
+
+--Explique-toi.
+
+--Tiens-tu beaucoup à habiter Semur?
+
+Toujours obsédé par la pensée de l’_autre_, je balbutiai encore:
+
+--Avec toi, peu importe où je suis: pourquoi demander cela et que
+veux-tu?
+
+Je la vis frissonner; cependant, ses yeux ne tentaient pas de me
+tromper:
+
+--Je souhaiterais partir d’ici: j’ai un désir absurde de nous noyer dans
+Paris...
+
+L’_autre_ était-il donc parti aussi? Voulait-elle le rejoindre? Certes!
+il m’était bien indifférent de quitter la maison, ou d’y rester! J’ai
+toujours été sans racines, moi... Mais songez qu’en acceptant, j’allais
+peut-être renouer la chaîne, au moment même où le hasard la brisait! Et
+je n’eus pas le courage de dire tout de suite: «Faisons ce qui te
+plaît», mais, au contraire, je biaisai:
+
+--Pourquoi non? On peut y réfléchir... donnons-nous le temps.
+
+Elle joignit les mains, suppliant:
+
+--Justement, je voudrais qu’on ne réfléchît pas et partir... tout de
+suite... après-demain, par exemple.
+
+Grand Dieu! Était-ce moi qui me trompais? Une telle peur dans sa
+voix!... Si, au lieu de rejoindre l’_autre_, elle cherchait au contraire
+à lui échapper?... Du coup, je cessai d’hésiter:
+
+--Après-demain, soit: à une seule condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Dis-moi le motif de ton désir, le vrai...
+
+Son regard vacilla, éperdu. Nous étions au bord de l’aveu, je le jure!
+Cela ne dura qu’un millième de seconde: déjà elle s’était ressaisie.
+
+--Père, murmura-t-elle, ne suffira-t-il pas de te le dire... à Paris?
+
+Je fis un geste farouche.
+
+--Le motif! je l’exige... il me le faut... sur l’heure!
+
+Je n’achevai pas. Les mains tendues comme pour repousser les mots qui
+pourraient suivre, elle avançait vers moi:
+
+--Je t’en conjure!... là-bas seulement... Tu as ma parole... une parole
+sacrée. En revanche, aujourd’hui épargne-moi... épargne-nous! Ne me
+repousse pas, surtout, quand je ne demande qu’à me réfugier près de toi!
+
+Alors, désespéré de sentir qu’elle souffrait, je ne savais pour quoi ni
+pour qui, mais ivre à la pensée qu’enfin elle revenait s’abriter dans
+mes bras, je l’étreignis.
+
+Je ne me rappelle plus ce qui a suivi. Je criais:
+
+--Quand tu voudras! Où tu voudras! pourvu que tu sois heureuse!
+
+Et je connus la minute ineffable après laquelle on devrait mourir, car
+la vie ne la donne qu’une fois, car son souvenir ne sert qu’à mesurer de
+quel sommet l’on tombe, quand le désastre vient...
+
+Notre départ eut lieu le lendemain. Les meubles suivraient, aussitôt
+l’appartement trouvé.
+
+Premières journées de Paris... Je suis en quête de logis et grimpe des
+étages. Geneviève de son côté, et soi-disant pour aboutir plus vite,
+fait de même. Nous ne nous retrouvions que le soir, harassés. La fatigue
+m’anesthésiait. Sans elle, n’aurais-je pas senti que, déjà, sous des
+formes différentes, le supplice recommençait?
+
+Enfin, je crois avoir trouvé. J’amène Geneviève, lui demande si mon
+choix lui convient.
+
+--Oui, c’est parfait.
+
+--Dans ce cas, je vais presser l’installation.
+
+--Oui, cela vaut mieux.
+
+--Comment! cela vaut mieux?... N’est-ce donc plus ce que tu souhaites?
+
+--Oui, sans doute.
+
+A chaque oui, un geste vague, indifférent; mais soudain, elle se
+ressaisit, m’embrasse:
+
+--Père! que tu es bon!
+
+Je répète de tels mots parce que, devant eux, tout s’efface... Ce
+jour-là, ils suffirent encore pour m’aveugler. Mais l’emménagement
+terminé, nos tête-à-tête repris, quelle illusion garder? Non seulement
+_l’autre_ nous avait rejoints; à la lettre, il dévorait ma fille!
+
+Oui, jadis Geneviève me souriait encore de temps à autre: désormais
+devenue sa proie, muet fantôme, elle demeurait accablée, immobile,
+toujours absente. Je me disais: «Pourra-t-elle seulement continuer à
+vivre?» A d’autres instants, soulevé de colère, j’avais envie de crier:
+«Qu’attends-tu pour remplir ta promesse et m’éclairer?» Cependant ni
+l’un ni l’autre n’ouvrait la bouche. C’était une contagion de silence.
+En vérité, nous ne savions déjà plus qu’attendre encore, souffrir et
+craindre! Oh! la folie d’escompter toujours l’avenir en méconnaissant le
+présent! Que ne sommes-nous restés comme nous étions alors? Pourquoi ma
+fille, fidèle à sa parole d’honnête homme, a-t-elle enfin parlé?
+
+Ici, arriverai-je à poursuivre?
+
+Elle parla... Depuis quatre mois bientôt, j’attendais cette heure...
+Elle parla, et sa voix douloureuse m’arrivait du fond d’un abîme,
+disant:
+
+--Père, le moment est venu...
+
+Le Christ, au jardin des Olives, a dû gémir de même: «Père! que votre
+volonté s’accomplisse!»
+
+Moi, j’écoutais sans soupçonner ce qui approchait, certain déjà d’être
+au Calvaire. J’avais envie d’ouvrir les bras en croix!
+
+Puis la massue qui s’abat:
+
+--Père, pardonne-moi: je ne t’aurais jamais quitté pour un homme, mais
+l’époux que j’ai choisi ne tolère pas de partage. Obéissons à Dieu qui
+me veut toute à lui. Je ne résiste plus, je subis sa grâce, j’entre au
+Carmel...
+
+N’insistons pas. Que j’aie vécu cela sans être anéanti sur place me
+confond. Saviez-vous seulement qu’on pût perdre son enfant sans qu’il
+cessât d’être vivant! qu’à partir d’un jour donné, des pères sont
+condamnés à se dire: «Ma fille vit dans une maison qui touche la mienne,
+et je ne la reverrai jamais, fût-ce dans son cercueil!» Moi, je
+l’ignorais... Je ne suis même pas sûr de l’avoir compris tout de suite.
+Il faut du temps pour s’accoutumer à l’énormité du mal. Si on le
+percevait en entier dès qu’il paraît, on cesserait de souffrir en
+cessant de vivre, et l’on assure que la bonté de Dieu s’y oppose... Mais
+je m’égare... Je ne veux que raconter des faits. Le reste, mon délire,
+le conflit au cours duquel, trois semaines durant, nos misères se sont
+heurtées, les larmes qui ont brûlé mes yeux,--car je pleurais, en ce
+temps-là,--mes cheveux blanchis, tout cela n’est que l’accessoire.
+Revenons à l’essentiel.
+
+Un matin, je me réveillai dans un appartement vide. Enfin, _l’autre_
+avait gagné la victoire. Geneviève était partie. Je n’avais plus
+d’enfant...
+
+Ensuite, un temps vague, aboli dans mon souvenir... Geneviève était
+entrée au Carmel de Versailles. Je vendis mes meubles, mes instruments,
+mes livres,--pour fuir le passé, j’aurais vendu jusqu’à mes
+vêtements!--et je vins ici. C’était il y a trois ans: c’est d’hier.
+
+Quand j’entrai dans ce garni, mon existence, ne pouvant être pire,
+semblait aussi défier le sort. L’excès du désespoir a ceci de consolant
+qu’on se croit à sa limite.
+
+Ah! si ma fille s’était faite carmélite, j’étais bien devenu, moi, un
+religieux laïque, dépouillé de tout, même de l’espoir en Dieu. Nul
+intérêt à rien, un détachement absolu, le dégoût du bien comme du mal,
+de la journée qui passe et du lendemain qu’on souhaite ne point voir.
+Une seule chose vivait encore au milieu de ces ruines: la pensée que ma
+fille était là,--tenez, on aperçoit d’ici le couvent,--qu’elle était là,
+presque à portée d’appel, et que, cependant, elle était morte!
+
+Au début, je tentai de la voir. Vous connaissez le rite. Les demandes
+s’engouffrent dans un rideau qui double les barreaux; les réponses,
+surveillées par une sœur écoute, ne répondent à rien. Pour savoir si
+votre fille est heureuse, si elle est bien portante, si votre présence
+lui est importune, rien d’autre qu’un son de voix. Encore celui-ci
+n’est-il plus comme autrefois. Toutes les écritures de couvent sont
+identiques, toutes les voix s’y ressemblent. A chaque visite,
+j’assistais ainsi à l’effacement progressif de celle qui avait été ma
+fille. L’ombre du cloître, comme celle de la nuit, dévorait par degrés
+insensibles son apparence visible. Positivement, j’en arrivais à me
+demander parfois si c’était encore elle qui répondait, ou une
+remplaçante. Bientôt, découragé, je cessai de venir. Je n’assistai même
+pas à la prise de voile. On m’assurait que ma fille était heureuse; que
+demander de plus, et tous les pères ne devraient-ils pas renoncer à leur
+enfant pour lui assurer pareille chance?
+
+Hélas! monsieur, il paraît que je n’en étais pas là, puisque, non
+content de repousser d’un cœur révolté ce dénouement bienfaisant, je me
+suis mis à haïr Dieu!
+
+Songez qu’un amant m’aurait du moins permis de voir ma fille! Tôt ou
+tard, d’ailleurs, les hommes se lassent; un jour ou l’autre, ma fille
+abandonnée me serait revenue! Tandis que Dieu!... un Dieu qu’on
+n’aperçoit pas, qui n’existe pas, peut-être... un Dieu qui a pour festin
+de choix la douleur humaine... ah! celui-là, quand lâcherait-il sa
+proie? Il prend et garde tout.
+
+Que de fois, alors, me suis-je rendu, l’après-midi, à la chapelle du
+Carmel. J’y arrivais à l’heure de l’office, avec l’espoir que, parmi les
+chants, je distinguerais, qui sait! le seul qui m’importât: mais, à
+peine assis, je n’étais plus frappé que par le symbole du spectacle:
+derrière une toile noire, des femmes s’obstinant à prier devant un
+tabernacle qu’elles ne voient pas, et vide comme la nef. «Voilà donc,
+pensais-je, pourquoi je n’ai plus de fille: un rideau l’empêche de
+voir!» Et pris de rage, je repartais, puisque jamais ce rideau ne devait
+se relever, puisque rien non plus ne peut suspendre l’appel à un Dieu
+qui ne répond pas!...
+
+Pardon... Je parle encore de moi. Quelque volonté qu’on en ait, on a
+peine à faire abstraction de certains souvenirs. Et pourtant que sont
+ceux-là, auprès du reste!...
+
+Deux ans passèrent.
+
+Le 10 juillet dernier, un mot de la Supérieure m’avisait que Geneviève
+était tombée malade. On me mentait d’ailleurs: j’ai appris depuis lors
+que, dès son entrée, la phtisie l’avait minée.
+
+Je ne sais si vous imaginez exactement ce qu’est la situation d’un père
+auquel on fait part du danger grave couru par sa fille, et qui, en même
+temps, n’a ni le droit, ni la possibilité d’approcher d’elle? Durant une
+quinzaine, je dus me contenter d’aller au couvent solliciter des
+nouvelles. Nanti d’un bulletin verbal et sommaire, la famille ainsi
+satisfaite, je n’avais plus qu’à repartir, laissant à des indifférents
+la charge de soigner mon enfant. Libre à moi d’ailleurs de participer à
+la joie mystique des religieuses qui me renseignaient. Une fin rapide et
+pieuse n’est-elle pas la récompense suprême à laquelle toutes aspirent?
+
+De retour ici, terré le reste du jour comme une bête touchée à mort,
+libre encore à moi soit de me jeter par la fenêtre, soit de supplier la
+divinité avec l’ardeur du sauvage qui conjure le tonnerre de ne plus
+tonner. Ceci aurait de me rendre fou: même cette grâce m’a été refusée!
+
+Enfin le 27 juillet, arrivé à l’heure habituelle, je fus accueilli par
+la Supérieure en personne. Grâce à Dieu! sœur Thérèse du Sacré-Cœur
+s’était heureusement endormie dans le Seigneur, au jour levant. Une
+sainte de plus venait d’entrer dans le ciel. Vous le voyez, la mort
+prise de la sorte n’est qu’allégresse. On se demande même pourquoi la
+Bible en fait un châtiment.
+
+Vous croyez aussi, peut-être, que j’ai tenté de rompre les barreaux qui
+me séparaient du corps de ma fille? Je suis parti sans répondre, sans un
+geste, sans une larme. Tout à coup j’étais devenu exactement pareil à ce
+bois de fauteuil... insensible... je le suis encore. D’ailleurs, de quoi
+me plaindre? Depuis si longtemps déjà, ma fille était morte pour moi!
+Alors, n’est-ce pas, il n’y avait rien de nouveau, rien sinon que,
+derrière le voile, les survivantes prieraient encore avec plus de
+joie?...
+
+Hé bien! non... Tout est changé: avant, je ne la voyais plus, elle était
+perdue pour moi, mais _je la sentais vivante!_ Avant, ce n’était qu’un
+couvent qui me la prenait, c’est-à-dire d’autres êtres humains capables,
+comme vous et moi, de changer d’idée, et même de lâcher leur proie;
+tandis que cette fois, _le voleur ne rendra pas!_ Un vol, voilà le mot!
+et dans quelles conditions!...
+
+Si rude que soit le jeu de la vie, il y a des conventions qui le
+régissent. Les parents, par exemple, disparaissent avant les enfants.
+L’inverse est une tricherie. Or, pour moi, la mort a biseauté les
+cartes! Elle m’a volé, vous dis-je, contrairement aux règles, volé comme
+on détrousse un provincial dans un tripot! Et il n’y a pas de police
+pour interdire cela, pas de magistrat pour le punir!... Étonnez-vous,
+maintenant, si des pensées atroces se lèvent dans mon cerveau! La vue
+d’une mère avec son mioche me fait serrer les poings. Quand une jeune
+fille passe, je me demande: «Pourquoi n’est-ce pas elle qui est morte?»
+Je hais la jeunesse qui s’étale, les infirmes qui prennent au soleil la
+place de ma fille: la lumière, la joie des autres me crucifient... Ce
+n’est rien encore: retourné vers le passé, je prétends y traquer le
+misérable que j’y pressens, et qui, sans se découvrir, nous a poussés,
+elle et moi, sur le chemin où la mort attendait!...
+
+Mais vous hochez la tête... Attendez! je n’ai pas achevé... Sans ce qui
+va suivre, aurais-je tenté l’incroyable effort de ce récit, et que
+feriez-vous ici?...
+
+Trois jours après, je revenais du cimetière. Un homme se présente
+ici,--un prêtre qui est, paraît-il, l’aumônier du couvent...
+
+A sa vue, je fus tenté de refermer la porte. Bien que je ne le connusse
+pas, j’aurais juré que lui aussi arrivait de là-bas: il portait encore
+dans sa soutane des relents d’encens, de terre mouillée et de cire
+mortuaire. Cependant, il insiste, exige presque d’être reçu: enfin il
+pénètre, et le voici, là, exactement à votre place.
+
+Il m’adresse d’abord de vagues consolations que je n’écoute pas,
+s’excuse de me déranger dès les premières heures de mon deuil, puis
+soudain s’interrompt: s’il est venu, c’est qu’il est chargé d’une
+mission et a promis de s’en acquitter ce jour-là même.
+
+--Voici, acheva-t-il, le papier que sur l’ordre de madame la Supérieure,
+et en conformité du désir exprimé par votre fille, je suis chargé de
+vous remettre. Lisez-le. Sachant ce qu’il contient, je compte qu’il vous
+aidera dans votre épreuve. Il est le dernier acte d’humilité d’une
+carmélite dont je n’ai jamais cessé d’admirer les vertus et,--je
+voudrais au moins l’espérer,--la preuve éclatante qu’après Dieu, vous
+avez eu la part de choix dans l’âme d’une sainte.
+
+Il me tend l’enveloppe. Je la dépose sur cette table.
+
+--C’est bien, monsieur l’abbé, je vous remercie.
+
+Il attend un instant, croyant que je vais lire, mais je ne bouge point.
+Après quoi, il se lève:
+
+--Je comprends, monsieur, que vous préfériez être seul pour en prendre
+connaissance. Que Dieu vous aide! Si vous le permettez, je reviendrai
+dans quelque temps.
+
+La porte bat: je me retrouve seul. Et je contemple l’enveloppe blanche
+sur laquelle mon nom n’est même pas écrit, cette enveloppe qui,
+paraît-il, vient de ma fille, où elle a mis peut-être sa vraie pensée,
+où je trouverai, m’assure-t-on, ma première consolation.
+
+Près de quarante-huit heures s’écoulèrent, le croiriez-vous? durant
+lesquelles je n’y touchai pas, tant j’avais l’effroi de ne trouver que
+des phrases pieuses, l’espoir d’y découvrir que j’étais encore aimé, et
+une crainte sourde de me heurter à de nouvelles douleurs.
+
+Enfin, vaincu par le désir d’approcher une dernière fois ma fille, je
+sortis, en tremblant, le feuillet, et je lus.
+
+Que je dise tout de suite que je n’ai plus la possibilité de montrer
+cette lettre, cette confession plutôt: je l’ai brûlée. Elle n’était pas
+d’ailleurs de la main de Geneviève, trop faible déjà pour écrire
+elle-même. Le contenu, cependant, en reste gravé là... Il y a des
+phrases qu’on lit une fois et qui s’impriment au fer rouge. Ces phrases,
+non plus, je ne les répéterai pas. Trop souvent, depuis lors, je me suis
+demandé s’il n’eût pas été mieux de les ignorer!... En revanche, pour
+vous éclairer, il est nécessaire de résumer l’essentiel...
+
+Et d’abord, ma fille me demandait pardon! oui,--pardon de m’avoir
+quitté, pardon de s’être dérobée à l’immense tendresse qu’elle savait
+lui être donnée, pardon de n’avoir pas dit comme elle me la rendait...
+
+Je sais bien qu’à la veille de sa vêture, elle m’avait écrit les mêmes
+choses: mais alors, elle obéissait à une règle, tandis que maintenant
+rien ne l’obligeait à rappeler ainsi notre passé, rien surtout ne
+l’obligeait à le justifier. Or, monsieur, la suite n’avait pas d’autre
+objet.
+
+Acte d’humilité, avait dit l’aumônier. Suprême élan de contrition?
+possible encore... Avant tout, besoin de m’expliquer, à moi le père,
+pourquoi j’avais été torturé et quelle fatalité supérieure dicte les
+événements.
+
+Si ma fille, en effet, est morte carmélite, si vous me voyez là,
+dépouillé, solitaire et révolté, c’est que ma fille, ayant cru tuer une
+âme, n’a vu, pour la racheter devant Dieu, qu’un sacrifice possible: le
+sien. Supposez une seconde qu’il n’y ait pas eu _l’autre_, ma fille
+n’eût jamais été religieuse, je n’aurais pas souffert, et probablement
+je bénirais la vie. Laissons de côté la phraséologie pieuse, les remords
+de pécheresse accablée sous le fardeau d’une faute problématique, que
+reste-t-il de la confession de ma fille? _L’autre_. Car, à Semur, mes
+yeux avaient bien vu. De toutes les forces de son être, ma fille adorait
+_l’autre_! A la suite de quel drame _l’autre_ a-t-il disparu en menaçant
+de se tuer, comment ma fille a-t-elle perdu sa trace, cru la menace
+réalisée, comment surtout en est-elle venue à se traiter en justicier?
+je l’ignore; et à quoi bon d’ailleurs? Ah! si seulement elle m’avait
+alors ouvert son cœur, ensemble, n’est-ce pas? nous aurions vu clair,
+j’aurais dissipé ces folies: je lui aurais ramené _l’autre_, à coup sûr
+demeuré bien vivant! tandis que maintenant... Maintenant, monsieur, ma
+fille est morte, je voudrais être mort, et c’est _un autre_ qui a fait
+cela, _un autre_ dont ma fille a probablement ignoré ce qu’il est
+devenu, _un autre_ dont je ne connais toujours pas le nom... Auparavant
+j’accusais Dieu: désormais, je dois accuser, haïr dans le vide!
+
+Ainsi, quelque part un homme existe, que ma fille a aimé, qui a dédaigné
+ma fille, pour lequel ma fille a tout sacrifié, y compris moi: et cet
+homme m’échapperait? Allons donc! dussé-je y consumer ce qui me reste de
+fortune et de vie, je prétends, j’exige de l’atteindre!
+
+Comprenez-vous aussi pourquoi vous êtes là, pourquoi vous m’écoutez?
+
+Depuis deux mois, je fouille le passé, je scrute, je tâtonne... Ah! tous
+les gens que nous avons pu connaître, comme je les ai déjà interrogés,
+soupçonnés, jaugés!... Rien encore, pas même la pauvre lueur qui, sans
+éclairer, marquerait au moins la voie! Et voici que, soudain, vous
+reparaissez... vous qui avez dû savoir... qui savez peut-être... Du
+coup, j’ai vu l’horizon se rouvrir. Il me semblait que ma fille
+elle-même vous amenait pour mettre fin à ma dernière angoisse. Elle
+était là, me commandant de ne rien omettre, assurée d’éclairer ainsi vos
+soupçons, ou mieux, de justifier votre certitude. Alors, à votre tour!
+Quand on a été mêlé comme vous à la vie quotidienne d’une ville, on
+n’ignore rien de ce qui s’y passe. Je sens, je suis sûr que vous, du
+moins, n’hésitez pas... Donc, répondez! qui est _l’autre_? A qui dois-je
+l’enfer où je descends? Oh! ne détournez pas les yeux... Même si c’était
+vous, par hasard, vous ne devez pas vous taire! parlez... j’ai tout
+dit... j’attends...»
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Arrêtons-nous un instant, avant de poursuivre la scène.
+
+Il est clair que n’importe quel auditeur eût senti son indifférence
+fondre au rayonnement de douleur qui émanait de M. Lormier. Qu’était-ce,
+quand on avait mesuré, comme moi, la passion jalouse dont ce père avait
+vécu?
+
+Admirez aussi l’ingéniosité de la souffrance, une fois la blessure
+faite, à se renouveler. Quelle gradation savante! Pour une indisposition
+sans gravité, j’avais vu M. Lormier trembler d’épouvante à la pensée de
+perdre sa fille: il l’avait maintenant perdue deux fois. A un autre, qui
+eût aimé son enfant d’une manière ordinaire, cela ne serait pas arrivé;
+mais au père exceptionnel, l’exceptionnelle aventure. Pour être choisi,
+il suffit qu’on soit entre tous le plus apte à goûter l’amertume du
+breuvage...
+
+Restait qu’au milieu de tant de ruines, un vague désir agitait le cœur
+du malheureux. Que ce désir fût ou non déraisonnable, il était. A tort
+ou à raison, M. Lormier voulait connaître _l’autre_. Allais-je lui
+répondre, et m’abandonnant à mon tour à l’intuition qui, brusquement,
+illuminait mon esprit, devais-je, pour l’apaiser, lui livrer celle-ci?
+
+Ici, en effet, se place pour moi une série de phénomènes mentaux que je
+ne tenterai pas d’expliquer et dont il me suffit que je les aie subis.
+Et d’abord, à peine M. Lormier achevait-il son récit, que, brusquement,
+une image avait surgi devant mes yeux: La Gilardière.
+
+Pourquoi lui? quelles preuves en apporter? Un seul jour, il avait passé
+devant nous, et mademoiselle Lormier avait semblé ne pas le voir. Une
+autre fois, M. Lormier en avait parlé et c’était pour en dire du mal,
+précisément sur la foi de sa fille. Enfin La Gilardière parti, les
+Lormier étaient partis à leur tour: coïncidence, rien de plus.
+
+Cependant, aujourd’hui encore, j’ai la conviction de ne pas errer: La
+Gilardière dut être _l’autre_. Si, comme l’imaginait M. Lormier, sa
+fille m’avait conduit ici pour l’éclairer, elle faisait mieux encore:
+elle me criait le nom! Je ne pouvais pas ne pas l’entendre!
+
+Mais il y a plus: à la minute même où ceci s’imposait à moi, alors que
+j’allais ouvrir la bouche pour accorder à M. Lormier le pauvre
+soulagement momentané qu’il mendiait à grands cris, aussi impérieuse que
+la suggestion du nom, une force intérieure m’ordonna de me taire.
+
+Le comprenne qui voudra! il semblait positivement que la lumière ne
+m’eût été révélée que pour mieux la préserver. Mademoiselle Lormier
+serait apparue soudain pour me commander le silence, que j’eusse senti
+la même impossibilité à livrer ce que je tenais désormais pour certain.
+J’ignore si les morts parviennent à nous parler: s’ils le font, ce ne
+peut être que de cette manière invisible et secrète, sous forme d’une
+volonté à laquelle on désespère d’échapper... Et c’est ainsi que,
+voulant de toute mon âme satisfaire M. Lormier, je tentai au contraire
+de lui brouiller la piste; quand il eut jeté: «Parlez, j’ai tout dit,
+j’attends!» ce ne fut pas non plus le nom de La Gilardière que je
+prononçai, mais des paroles qui m’étonnèrent moi-même, tant elles
+m’étaient étrangères.
+
+--Hélas! cher monsieur, il était écrit que je vous apporterais une
+désillusion nouvelle. Après votre récit, et m’efforçant d’en tirer des
+conclusions, je ne rencontre qu’une pensée, plus désespérante qu’utile.
+Non, _l’autre_, comme vous le nommez, n’habitait pas Semur. Vivant à
+Semur, pour habile qu’on l’imagine, il n’aurait pas esquivé les
+curiosités d’alentour. Ouvertement ou non, on aurait parlé de lui. Or,
+j’affirme que jamais je n’entendis prononcer un nom en même temps que le
+vôtre. Bien mieux, j’ai toujours été surpris du silence total dans
+lequel on vous laissait. La malignité des petites villes a des instincts
+sûrs: il est probable que, dès le premier jour, on vous a sentis occupés
+ailleurs... Ailleurs est le terme exact: croyez-moi, _l’autre_ vivait
+ailleurs, probablement à Paris, ou plus loin encore... Ailleurs, ce peut
+être la France, c’est partout... Mais qu’est-ce qu’une recherche
+destinée à se perdre ainsi à travers le monde? Ne serait-il pas plus
+sage d’envisager tout de suite la déception qu’elle doit donner et de
+renoncer à poursuivre un mystère, que, sauf le cas d’une chance bien
+improbable, on ne saurait atteindre?
+
+J’évitais en parlant de rencontrer le regard de M. Lormier. En revanche,
+je pouvais suivre sur sa poitrine le rythme de ses impressions. Après
+avoir été suspendu un instant, le souffle de M. Lormier recommença,
+d’abord doucement, puis de plus en plus rapide. Quand j’achevai, j’eus
+l’impression que le corps tout entier se ramassait pour un élan. Je
+m’attendis à un bond. Il ne bougea pas.
+
+--Ainsi, vous estimez, vous, que _l’autre_ est à Paris?
+
+Je hochai la tête, et toujours sans regarder:
+
+--J’ai dit Paris... ou ailleurs.
+
+--C’est tout ce que vous trouvez?
+
+--Tout... je le regrette...
+
+Les épaules se levèrent; un sourire sardonique contracta la bouche:
+
+--Mon compliment! vous êtes discret.
+
+Je ne pus maîtriser un tressaillement:
+
+--Pourquoi discret?... ignorant suffit.
+
+Il fit quelques pas dans la pièce, l’air songeur. Revenu ensuite vers
+moi, il s’arrêta. Je me sentis dépouillé par un examen aigu.
+
+--Et pourtant, reprit-il, je lis dans vos yeux que vous gardez quelque
+chose que vous ne voulez pas dire!
+
+Effrayé par sa clairvoyance, je compris en même temps qu’il prétendait
+passer outre à mes défaites. Je n’avais qu’à faire front.
+
+--En effet, répliquai-je résolument, il y a autre chose, mais je
+m’abstiens de le formuler, crainte de vous blesser.
+
+Il secoua les épaules ironiquement:
+
+--En serais-je là que quoi que ce soit puisse encore me blesser? Je ne
+le crois pas vraiment... Hé bien?... reprit-il, voyant que je tardais à
+m’expliquer.
+
+--Supposons, dis-je, que vos recherches aient abouti, que vous
+connaissiez _l’autre_... A quoi cela vous avancera-t-il?
+
+Ses joues devinrent pourpres:
+
+--Vous oubliez que cet homme a tué ma fille!
+
+--Mais s’il est mort lui-même, ou disparu?
+
+--Il ne l’est pas: les gens de sa sorte ne passent jamais à l’acte!
+
+--Cependant, c’est possible.
+
+--Non.
+
+--Soit: admettons-le vivant. Alors, que ferez-vous?
+
+Je vis, comme auparavant, son corps se ramasser pour un élan et toujours
+sans bouger.
+
+--Ce que je ferai? J’irai à lui, où qu’il soit. Face à face, je le
+confronterai avec son œuvre, puis...
+
+Les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Je ne le laissai pas achever.
+
+--Et puis, déclarai-je froidement, vous rappelant que votre fille l’aima
+au point de vous sacrifier à lui, vous prendrez la fuite, avec le
+remords d’en avoir trop dit et la pensée que mieux valait respecter le
+dernier vœu de celle qui, jusqu’au bout, souhaita le laisser inconnu!
+
+Il m’écoutait peut-être. Il tentait surtout de découvrir sous mes
+phrases la réticence qu’il était assuré d’avoir surprise tout d’abord.
+Après que j’eus achevé, il attendit encore un peu afin de s’assurer que
+je n’ajouterais rien, puis d’une voix coupante:
+
+--Non, répliqua-t-il, je ne fuirai pas. Je ne croirai pas non plus que
+ma fille me désapprouve. Il faudrait pour cela que les morts ne fussent
+pas morts, et ils le sont... tout à fait... Où serait la justice, si les
+vivants renonçaient à l’établir eux-mêmes? Songez à l’_autre_ qui ne
+sait rien, ou qui s’en moque, et qui est heureux!
+
+Et approchant de moi soudain:
+
+--... Car vous ne niez plus qu’il vive, n’est-ce pas?
+
+Je me redressai avec violence:
+
+--Je l’ignore absolument!
+
+--Il vit, et vous savez où!
+
+--J’affirme...
+
+--Ah! plus de faux-fuyants; je veux le nom, le lieu...
+
+--Faut-il jurer que je ne les soupçonne pas?
+
+--Allons donc! voici là, dans vos yeux, la lueur qui me renseigne. Mon
+récit ne vous a rien appris: vous saviez tout!
+
+--Vous rêvez.
+
+--Je vois!
+
+Nous parlions désormais sans mesurer les mots. Je me demandais où nous
+allions, quand le timbre retentit dans l’antichambre.
+
+--Quelqu’un! murmurai-je, le cœur bondissant à la pensée d’un arrêt dans
+le duel qui s’engageait.
+
+M. Lormier regarda machinalement la pendule.
+
+--Ce n’est personne: c’est la femme de service; elle passe à cette
+heure-ci.
+
+Et précisément parce qu’il s’agissait d’une chose habituelle, il trouva
+naturel de s’interrompre pour aller ouvrir: tant, aux instants les plus
+tragiques, nous demeurons serviteurs du geste coutumier.
+
+Laissé seul dans la pièce, j’aspirai l’air comme on boit un verre d’eau.
+Si l’arrivée d’une femme de service n’était point la diversion espérée,
+elle apportait du moins un répit. Quand, dans quelques instants, le
+débat reprendrait, nous aurions eu le temps l’un et l’autre de nous
+ressaisir. Les emportements soudains risquent seuls de déchirer les
+voiles.
+
+Cependant M. Lormier, ayant passé dans l’antichambre, approchait de la
+porte. Je perçus le gémissement de la serrure qui tournait sous sa main
+irritée. J’attendis ensuite le renvoi de l’importune. Un dialogue bref,
+au contraire, me parvint:
+
+--Vous, monsieur!
+
+--Au moins, ne suis-je pas indiscret?
+
+--Si... non... enfin, peu importe. Entrez.
+
+Puis des pas qui piétinent, s’emmêlent, semblent traîner comme la pensée
+qui les dirige... Avez-vous noté avec quelle précision des pas,
+s’agît-il de traverser un couloir, révèlent un accueil, l’embarras de
+celui qui tombe mal, l’impatience de celui qu’on dérange?
+
+--Passez, monsieur.
+
+--Après vous.
+
+Et M. Lormier reparut. Un prêtre le suivait.
+
+Il entra, timide, petit, les épaules effacées, son corps maigre perdu
+dans une soutane trop vaste, sans autre souci visible que celui d’éviter
+les meubles et de trouver un coin obscur où s’abriter. Bien qu’il ait dû
+m’apercevoir dès le seuil, il ne parut remarquer ma présence qu’une fois
+arrivé à la place qu’il s’était choisie, et, alors, son embarras
+redoubla. Tout en m’adressant une salutation suppliante, il balbutia:
+
+--Ah! voilà qui confirme mes craintes... je dérange...
+
+--Point du tout, répliqua M. Lormier; monsieur est un ami d’autrefois,
+notre médecin, à Semur.
+
+Puis, me désignant le prêtre:
+
+--Je vous présente monsieur l’aumônier... Aumônier du Carmel, bien
+entendu...
+
+Je repris ma chaise; l’abbé s’installa de l’autre côté de la table; M.
+Lormier, lui, venu devant la cheminée, resta debout, et aucun n’ayant
+envie de commencer, nous attendîmes...
+
+Brusquement l’irruption de ce tiers, si humble, modifiait tout. M.
+Lormier, l’air absent comme au début de notre rencontre, semblait avoir
+oublié ses projets. L’abbé souriait ingénument pour se donner une
+contenance. Moi-même, je savourais l’imprévu d’une accalmie, qui, si
+brève fût-elle, nous rendait au sang-froid. La pièce où nous étions
+ressemblait à ces maisons où un malade agonise: les voix se taisent, les
+pas se font discrets, et les cœurs battent affolés...
+
+Je profitai de l’arrêt pour examiner l’abbé plus à loisir. A y mieux
+regarder, il me parut un personnage singulier: des yeux pâles, des joues
+couperosées, un nez volontaire qui descendait en flèche vers une bouche
+morne et encadrée de lèvres sereines, le tout faisant l’exacte
+contre-épreuve de M. Lormier. Au repos, on oubliait l’incertitude du
+geste pour l’ascétisme du visage; l’expression d’anxiété peureuse se
+muait en immobilité réfléchie.
+
+M. Lormier et moi nous obstinant à ne rien dire, il fallut bien pourtant
+que le troisième se décidât.
+
+Prenant donc son parti et roulant d’un air gêné son chapeau dans ses
+mains, l’aumônier débuta:
+
+--Je tenais d’autant plus, monsieur, à vous rendre mes devoirs que ma
+première visite ne comptait pas, étant uniquement consacrée à une
+fonction de fidèle commissionnaire.
+
+Ainsi, il n’était pas revenu depuis le jour de l’enterrement.
+
+--Puis-je espérer, poursuivit-il avec effort, qu’aujourd’hui votre cœur
+est un peu moins meurtri, sinon en voie d’apaisement? Le désespoir où je
+vous ai trouvé, n’a pu qu’être adouci par la certitude que votre chère
+fille est au ciel. Je compte beaucoup sur l’intercession de sœur
+Thérèse. Priez-la souvent, comme je le fais moi-même... et vous
+verrez...
+
+Le silence reprit, accablant. Les yeux du prêtre erraient avec angoisse
+autour de la chambre, en quête d’une réponse qui ne venait pas. On le
+sentait découragé de poursuivre. Il ne parlait que par devoir.
+
+--Qu’est-ce que je verrai? reprit enfin M. Lormier.
+
+Lui aussi contemplait les murailles: évidemment, il posait la question
+sans se soucier d’une réponse.
+
+--Peu à peu, le fardeau s’allégera: Dieu aidant, vous vous résignerez.
+
+--Oh! pour cela, monsieur l’abbé, je n’ai besoin de personne. Comment ne
+pas se résigner à ce que l’on _sait_ ne pouvoir changer? riposta M.
+Lormier.
+
+Il s’était tourné vers le prêtre avec une sorte d’irritation. J’en avais
+fait autant, comme pour m’associer à des paroles qui résumaient si bien
+ma propre pensée: seule compte la douleur qui _se sait_ définitive. Sans
+paraître remarquer notre mouvement, l’aumônier hocha la tête:
+
+--Je me fais mal comprendre. J’ai entendu par «se résigner» accepter
+avec reconnaissance le don divin qui nous est accordé sous les espèces
+de la souffrance.
+
+M. Lormier eut l’air de balancer entre l’étonnement d’un pareil propos
+et le découragement de parvenir à être compris à son tour:
+
+--En ce cas, en effet, monsieur l’abbé, n’attendez pas de moi pareil
+effort.
+
+--La foi, pourtant...
+
+--La foi est un don que je n’ai jamais eu beaucoup, mais qui m’échappe
+entièrement aujourd’hui.
+
+--Votre chère fille m’avait dit cependant... j’avais cru... c’est un
+malheur, monsieur... oui... le plus grand de tous!
+
+--J’en supporte tant d’autres, que, dans le nombre, celui-là ne compte
+pas, dit encore M. Lormier.
+
+Et l’on eut la certitude qu’il n’ajouterait rien. Désormais, il avait
+résolu d’ignorer cet homme qui, ayant renoncé à la paternité et ne
+risquant pas d’être dépouillé, affichait sans grâce une intolérable
+sécurité. Je ressentis au contraire une impression inverse. Il me
+semblait que grâce à lui,--qui en avait parlé pourtant si peu,--le
+souvenir de la morte tendait à s’installer au milieu de nous, d’une
+manière concrète. Sans doute nous nous trompions l’un et l’autre; cela
+suffisait pourtant à nous donner l’apparence absorbée de gens qui,
+écoutant leurs pensées, se détachent de toute conversation.
+
+Un nouveau silence ayant suivi, dont rien ne permettait d’entrevoir la
+fin, l’abbé, de plus en plus gêné, et toujours roulant son chapeau, se
+pencha cette fois de mon côté:
+
+--Monsieur habite encore Semur?
+
+--En effet.
+
+--Bien agréable ville, dit-on.
+
+--Charmante.
+
+--Vous y étiez déjà, naturellement, du temps de M. Lormier?
+
+--J’étais même son médecin, comme il le rappelait tout à l’heure.
+
+--Alors, vous avez connu aussi sœur Thérèse du Sacré-Cœur, quand elle
+était dans le monde?
+
+Vous suivez, n’est-ce pas? ces questions et ces réponses que nous
+jetions dans le vide de la pièce. Rien de plus inoffensif, en apparence.
+A moins de gémir sur le temps, quels autres propos tenir? Cependant,
+grâce à eux, nous courions à l’abîme!
+
+L’abbé n’avait pas terminé sa phrase que déjà M. Lormier intervenait:
+
+--En effet, le docteur a connu ma fille, beaucoup plus que vous ne le
+pensez: il sait même qui est l’_autre_!
+
+Incertain, l’abbé releva la tête pour considérer M. Lormier. Il
+cherchait à comprendre.
+
+--C’est vrai, dis-je à mi-voix, j’oublie que vous ignorez... M. Lormier
+désigne ainsi la personne à laquelle sœur Thérèse fait allusion dans ses
+dernières confidences; mais, contrairement à ce qu’il suppose, je ne
+pourrais lui fournir aucun renseignement à ce sujet.
+
+--Ah! répondit l’abbé, du moment que vous êtes au courant des
+confidences de sœur Thérèse, je me permettrai de remarquer qu’il y faut
+moins voir l’expression d’une réalité positive que celle d’une admirable
+humilité et de touchants scrupules.
+
+Il s’adressait à moi; néanmoins, il s’exprimait comme si son conseil
+devait aller ailleurs, et sa voix avait pris une assurance qui m’étonna.
+
+--Compris, dit M. Lormier; si bien que, venus l’un et l’autre m’offrir
+des consolations dont je n’ai que faire, vous êtes résolus à ne point
+répondre à la seule question qui m’intéresse!
+
+Une double exclamation suivit:
+
+--Quoi, monsieur! vous cherchez...
+
+--Allons-nous recommencer?
+
+--Si je ne prétendais pourtant connaître enfin la vérité, vous aurais-je
+laissés entrer chez moi? s’écriait de son côté M. Lormier.
+
+Puis, tragique, tant son ironie demeurait glacée:
+
+--Avouez, poursuivit-il, que la situation est pour le moins piquante.
+Nous sommes trois ici, dont deux étrangers. Un drame intime a ruiné la
+vie de ma fille et la mienne. Qui devrait être au courant, sinon moi, le
+père? Point! Seuls, les étrangers possèdent ce privilège. Le docteur,
+j’en ai la conviction, sait tout. Quant à vous...
+
+--Moi? interrompit l’abbé.
+
+--Oui, vous... osez nier que vous ayez été le confident de ma fille!
+Bien mieux, du jour où elle devint votre pénitente, ai-je rien connu
+d’autre que ce qu’il vous a plu de l’autoriser à me dire?
+
+Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit
+léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il
+semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper
+les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je
+crus en effet qu’il entrait! L’abbé enfin se levait. Une volonté
+contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde,
+bien que libérée déjà des incertitudes antérieures:
+
+--Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre
+ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser
+de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles,
+vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui...
+avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est
+aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre
+chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous
+surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de
+prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la
+pénitence, chacun s’occupe de soi: la Providence s’avise du reste!...
+
+Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine
+hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà
+entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son
+lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent? Rejetant
+le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de
+paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs: un front altier, des
+lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à
+baisser, un ton de maître... C’était une transformation telle qu’on
+hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible
+d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait: «Est-ce toujours
+lui?» On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.
+
+Il poursuivit:
+
+--Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si
+l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous
+y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr... Ceci
+pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt,
+l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de
+votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident,
+oseriez-vous me résister? Hé bien! je vais plus loin: assuré de
+remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester
+l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser
+intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de
+celle qui l’a gardé!
+
+Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par
+un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant
+et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec
+quelle puissance elles avaient retenti! Après cela, qu’ajouter? M.
+Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il
+tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa
+place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne
+meurent pas sans soubresauts.
+
+--Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé,
+que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je
+le dois?
+
+Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité:
+
+--Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent,
+celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a
+fait. Une seule chose compte: la souffrance en elle-même, et le mérite
+qu’elle nous acquiert.
+
+Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.
+
+--Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait!
+
+--Une semence divine, oui, monsieur.
+
+--Parce que vous croyez en Dieu!
+
+--Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que
+par la souffrance.
+
+--Il suffit, monsieur l’abbé: contemplez donc une fois au moins un homme
+en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de
+la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille
+s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de
+douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne
+aujourd’hui, la vôtre demain...
+
+L’abbé interrompit doucement:
+
+--Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.
+
+--Tant mieux pour vous! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls
+refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de
+_l’autre_, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici... et je
+suis là... (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors,
+n’essayons pas de nous rejoindre... et quittons-nous.
+
+M. Lormier se tourna vers moi:
+
+--Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou
+vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle
+normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me
+plains pas non plus; simplement, pareil au chien qui va mourir, je
+demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et
+solitaire...
+
+Après cela, il se tut. De nouveau, il y eut un grand silence. L’abbé,
+immobile, semblait redevenu le pauvre homme du début, timide et
+incertain. Moi, je m’étais levé, hésitant à obéir, et percevant avec
+découragement l’inanité de nouvelles paroles.
+
+Je ne me rappelle plus ensuite quels furent nos adieux. Il est possible
+que l’abbé ait dit:
+
+--N’importe! je reviendrai.
+
+A quoi M. Lormier dut répondre avec effroi:
+
+--Que m’apporteriez-vous?
+
+Puis, je me revois tenant la rampe de l’escalier. En avant de moi,
+l’abbé, qui descend, balaye les marches avec sa soutane flottante.
+Derrière, la porte de M. Lormier est demeurée entr’ouverte, probablement
+pour permettre à la fille de service, quand elle viendra, d’entrer sans
+déranger. On ne voit plus M. Lormier; mais ce qui paraît du garni devenu
+son refuge, clame la détresse. J’ai l’impression de laisser derrière moi
+la plus grande douleur humaine que j’aie encore connue, et je me
+demande: «A quoi sert-elle?»
+
+Oui, à quoi bon tant de souffrance? Où mène-t-elle? Vous prétendiez en
+commençant qu’elle épure et perfectionne: par elle M. Lormier n’a appris
+que la révolte, l’envie et l’incrédulité. Singulière moisson, si la
+semence est divine! Pourquoi d’ailleurs Lormier plutôt que vous, ou moi,
+ou n’importe qui? Le dieu qui préside au choix est-il le hasard aveugle
+ou un roi cruel qui s’ennuie? Maintenant que le temps est écoulé, comme
+je comprends aussi qu’au naufrage d’une pareille existence une seule
+pensée ait d’abord survécu: vérifier ce qu’était devenu _l’autre_. Le
+bonheur de _l’autre_! voilà bien le corollaire attendu, qui eût complété
+l’injustice universelle... Mais n’ai-je pas, moi-même, et le premier,
+contribué à priver Lormier d’une satisfaction si dérisoire? Quand
+j’affirmais que tous, spontanément et sans volonté de mal faire, nous
+fabriquons de la douleur pour ce qui nous approche!
+
+Si maintenant vous souhaitez apprendre ce qu’est devenu M. Lormier, je
+dois avouer que je l’ignore. Est-il mort comme il souhaitait «à l’abri
+des regards et solitaire»? Peut-être. Vit-il toujours? Il est
+possible... Et ceci aussi m’est un remords: des deux hommes qui le
+quittèrent ce jour-là, n’étais-je pas celui qui devait dire: «Je
+reviendrai», plutôt que l’abbé?
+
+Au fait, j’oublie que je n’en ai pas fini avec lui.
+
+Sur le trottoir, et au moment de nous séparer, je l’entendis murmurer de
+sa voix tremblotante et gênée:
+
+--Croyez-moi: sa fille le gardera demain comme elle le fit aujourd’hui;
+le dernier mot n’en est pas dit...
+
+--Quel dernier mot?
+
+Il ne répondit pas. Alors, cédant malgré moi à une curiosité absurde:
+
+--En tout cas, monsieur l’abbé, très intéressé par notre rencontre,
+pourrais-je apprendre à qui j’ai eu l’honneur...
+
+Il m’interrompit précipitamment:
+
+--Abbé Manchon... aumônier du Carmel.
+
+Puis reprenant son idée interrompue:
+
+--Le dernier mot, le voici: le malade crie sous le bistouri, mais après,
+longtemps après parfois, le mieux commence et la guérison suit. Au
+revoir, monsieur.
+
+Je ne tentai pas de le rappeler pour l’interroger: tout à coup cette
+idée venait de me clouer au sol que le confident de sœur Thérèse du
+Sacré-Cœur, le prêtre résolu à sauver M. Lormier, était le frère de La
+Gilardière! Calcul suprême d’une amoureuse devenue sainte? vaine
+coïncidence, ou jeu encore d’un destin avide de préparer de nouvelles
+souffrances? A vous de choisir: on ne saura jamais!
+
+
+
+
+UN AUTRE RÉPOND
+
+
+Bien que nous eussions suivi sans l’interrompre le long récit de Pierre
+Duclos, je n’avais pas tardé à m’apercevoir d’un changement considérable
+dans la curiosité de Tinant. Condescendante au début, elle était devenue
+bientôt plus attentive, puis, à mesure qu’on avançait, véritablement
+passionnée, comme si les faits racontés lui fournissaient un tribut
+personnel. Je ne fus donc qu’à demi surpris quand, Pierre ayant achevé,
+j’entendis Tinant demander:
+
+--Est-ce tout ce que tu sais? Tu en es vraiment resté là?
+
+--Sans doute: pourquoi aurais-je caché quelque chose?
+
+Un sourire de triomphe éclaira le visage de Tinant:
+
+--Hé bien! mon cher, tes curiosités ne resteront pas où elles en sont.
+J’avais promis, quel que fût l’exemple que tu donnerais, d’en apporter
+un second où la souffrance produirait des résultats inverses: preuve que
+ce bienfait divin est pour le moins incohérent dans ses effets. Je ne me
+doutais pas que l’occasion se présenterait si belle! C’est ton histoire
+que je vais recommencer.
+
+--Mon histoire! s’écria Pierre, stupéfait. Il faudrait pour cela avoir
+connu Lormier!
+
+--Pourquoi non? quand je dis recommencer, j’entends reprendre les mêmes
+faits, mais vus de l’autre bord. Sur la rive où j’étais, on n’apercevait
+pas mieux Lormier que sur la tienne on n’a vu La Gilardière: n’empêche
+que, prise ainsi par les deux faces, la tapisserie s’éclaire. Grâce à
+toi, bien des points qui m’étaient restés inexplicables, viennent de
+devenir limpides comme une eau de source. Parions qu’après m’avoir
+entendu à mon tour, sœur Thérèse en personne n’aura plus pour vous aucun
+mystère!
+
+Il y eut parmi nous une hésitation étonnée. Je partageais l’incrédulité
+de Pierre. Celui-ci reprit, après une courte réflexion:
+
+--Impossible! Tu es dupe d’analogies!
+
+--Il n’y a pas deux sœur Thérèse, ni deux La Gilardière!
+
+--Je me suis servi de noms supposés!
+
+--Rassure-toi, je les garderai: simples masques pour sauvegarder un
+reste d’anonymat que j’ai percé.
+
+--Cependant tu vivais à Paris, ailleurs encore, mais toujours loin de
+Semur. Si tu avais eu un ami dans ma ville, je l’aurais su!
+
+--Même s’il était La Gilardière?
+
+Alors, ébranlé, Pierre Duclos se tourna vers moi:
+
+--Que penser d’une telle rencontre?
+
+Je répondis, railleur, bien qu’à demi convaincu:
+
+--Je pense que, faute de lumière, on ne pouvait tirer du cas Lormier des
+conclusions raisonnables. Tinant sans doute nous les apporte. Le hasard,
+qui semble toujours cruel, se montre aussi parfois, bien que plus
+rarement, assez avisé.
+
+--Permettez, reprit Tinant, que je remonte d’abord le cours du temps. Je
+suis si étonné moi-même de me retrouver ce soir au milieu d’êtres dont
+l’aventure m’a intrigué jadis et dont l’un, au moins, m’était très cher!
+
+--Hâte-toi, dit Pierre, car l’heure avance: et compte que je
+t’arrêterai, si je m’aperçois que tu as fait fausse route.
+
+--Je suis donc très sûr d’arriver au bout; mais, encore une fois, quelle
+étrange sensation que de se heurter à du passé que l’on croyait mort et
+qui, soudain, se remet à vivre!...
+
+Son visage venait de prendre une gravité qu’il devait garder jusqu’à la
+fin. Certains d’aller par les mêmes chemins, Pierre et moi avions aussi
+l’air d’attendre le retour d’êtres familiers, après avoir craint leur
+disparition sans retour...
+
+
+
+
+I
+
+
+Avant tout, débuta Tinant, et pour rassurer Duclos, apprenez comment
+j’ai connu les acteurs.
+
+Au temps où j’achevais mon doctorat, un de mes parents me proposa
+d’accompagner en Italie un jeune homme pour lequel on cherchait un
+mentor. Au retour, et le voyage payé, une somme convenable devait
+récompenser mon agréable labeur.
+
+--Il faut, m’écriai-je, que la compagnie soit bien mauvaise pour qu’elle
+entraîne une indemnité de retour.
+
+--Point: elle est charmante, mais il importe que la mine revienne,
+j’espère que tu plairas.
+
+Sur quoi, le lendemain, muni de l’adresse et du nom, je me présentai,
+rue Monsieur, chez madame Manchon de La Gilardière.
+
+Vieil hôtel d’aspect triste et cossu; mobilier dépourvu de style, mais
+en bois solides; tentures lourdes et fanées: au total, une grandeur
+négligée, qui laissait indécis. Toutefois introduit dans la chambre même
+de madame Manchon, je ne tardai pas à sortir d’incertitude. Je n’étais
+pas assis qu’une grêle de questions tombait sur mes épaules:
+
+--Quels sont vos projets d’avenir? Comment bouclez-vous votre budget?
+Quelles ont été jusqu’à présent vos distractions? La philosophie
+est-elle pour vous une foi ou un gagne-pain?
+
+En dernier lieu seulement, madame Manchon daigna demander si je
+connaissais l’Italie, et sur ma réponse négative:
+
+--Tant mieux: vous serez ainsi intéressé pour votre compte.
+
+D’où je conclus que ma tête avait plu.
+
+Cinq minutes après, un jeune homme qu’on avait fait appeler se présenta.
+
+--René, dit madame Manchon, voici M. Tinant qui est disposé à voyager
+avec toi. Il doit être plein d’idées sur l’Italie puisqu’il s’occupe de
+philosophie. Entendez-vous pour un départ dans la huitaine. M. Tinant
+dîne avec nous ce soir, cela va de soi.
+
+Je m’inclinai, bien que l’invitation eût plutôt l’air d’un ordre. René
+dit poliment:
+
+--Nous aurons, dans ce cas, tout loisir pour accorder nos convenances
+après dîner.
+
+Il ajouta allègrement:
+
+--D’ailleurs, j’espère bien qu’on s’en remettra surtout à la fantaisie
+du jour. J’ai l’horreur des itinéraires à heure fixe.
+
+Je m’esquivai ensuite, charmé par le sourire du fils, autant qu’étonné
+des manières décidées de la mère, et j’admirais aussi comme, en trois
+phrases, peut se manifester l’écart des caractères.
+
+Bien entendu, une fois dehors, je m’empressai d’aller remercier mon
+parent. Sollicité de me fournir des précisions supplémentaires au sujet
+des Manchon de La Gilardière, il m’apprit ce qui suit.
+
+Les Manchon, paraît-il, étaient papetiers de père en fils, aux environs
+d’Orléans. Le dernier venu avait agrandi l’entreprise au point d’en
+faire une rivale des usines d’Annonay, puis était mort jeune, dans des
+circonstances mystérieuses, suicide ou accident, on ne savait. Demeurée
+veuve à trente-huit ans, madame Manchon avait entrepris d’achever
+l’œuvre commencée par son mari. On vit, non sans quelque étonnement, une
+femme assumer la direction de nombreux ouvriers, apporter aux affaires
+une ténacité réfléchie, et la réussite répondre à son effort. La
+surprise ne fut pas moindre quand, après quelques années, on annonça
+qu’une société anonyme achetait les établissements Manchon. Libérée,
+riche, atteignant à peine la cinquantaine, madame Manchon, qu’on
+commençait d’appeler madame Manchon de La Gilardière, venait de planter
+là l’œuvre familiale et s’installait à Paris. Depuis lors, elle y
+vivait, en apparence désœuvrée, en réalité ne s’occupant que de son fils
+cadet qu’elle adorait. Par une gloriole assez inexplicable, celui-ci ne
+portait plus que le nom de La Gilardière.
+
+La soirée acheva de m’éclairer sur le présent.
+
+Arrivé très exactement, je vis dans le salon un curé maigre, une vieille
+demoiselle et René réunis en groupe autour de madame Manchon. Celle-ci
+m’accueillit avec une satisfaction non déguisée:
+
+--Ravie de vous savoir ponctuel... Au moins, vous ne vous croyez pas
+impoli en arrivant à l’heure.
+
+Puis, me désignant le prêtre:
+
+--L’abbé Manchon, mon fils aîné.
+
+Elle s’abstint de me présenter à la vieille demoiselle, mais se tournant
+vers elle:
+
+--Lapirotte, allez secouer la cuisine qui est encore en retard.
+
+Par bonheur pour Lapirotte, on vint annoncer presque aussitôt que le
+dîner était servi, et l’on passa dans la salle à manger.
+
+Je ne me rappelle pas, bien entendu, les propos qui animèrent le repas.
+J’aurai en revanche et toujours, sous les yeux, le spectacle des
+convives.
+
+Madame Manchon d’abord... Installé à sa droite, je ne l’apercevais guère
+que de profil, sauf lorsqu’elle m’adressait la parole. Surveillant les
+convives, elle n’intervenait que pour donner des ordres brefs. Ils
+étaient, chaque fois, scandés par une crispation de la main qu’elle
+avait jolie et prodigieusement volontaire.
+
+En face de nous, et côte à côte, les deux frères. On imaginait
+difficilement deux êtres plus divers. René était bien tel que l’a
+dessiné Duclos: élégant, nonchalant et beau. Son sourire avait une grâce
+sûre d’elle-même. Le charme est un don qui enchante à la fois qui le
+possède et qui en approche: René jouissait du sien, en homme qui connaît
+son pouvoir et pourtant dépourvu de fatuité. Assuré de plaire, il se
+donnait la peine de conquérir. Enfoncé dans son assiette, l’abbé
+montrait au contraire une figure ingrate, dépourvue de lumière et plus
+encore de grâce. Le geste gauche, la parole rare, il semblait toujours
+sur le point d’éclater en reproches, comme si les mots ou la compagnie
+ne cessaient de l’offusquer. En somme, l’air d’un voyageur à table
+d’hôte, que gêne le voisinage, qui peste contre la lenteur du service et
+compte les minutes le séparant de la liberté.
+
+Au bout de la table, enfin, la demoiselle de compagnie, Lapirotte.
+Tremblante, effacée, suivant avec une égale anxiété la marche des plats
+et les crispations de main du tyran, répondant au sourire de René et à
+l’humeur de l’abbé par des acquiescements tour à tour satisfaits ou
+navrés, puis s’échappant soudain au point de paraître oublier où elle
+était, cependant que passait sur ses traits la lueur d’une rancune
+indéfinissable.
+
+Un monde, ces quatre visages. Derrière leurs expressions variées
+apparaissaient des âmes si dissemblables, qu’on se demandait par quel
+miracle elles réussissaient à vivre sous le même toit. Il n’était pas
+jusqu’aux noms qui ne traduisissent la différence profonde établie entre
+ces êtres soi-disant unis familialement: et n’était-ce pas déjà un
+symbole inquiétant que d’entendre nommer le prêtre: M. Manchon; René: M.
+de La Gilardière, cependant que tous deux entouraient une Manchon de La
+Gilardière, de concert avec une Lapirotte?...
+
+Mais revenons à ma soirée.
+
+A peine sortis de table, j’arrêtai le départ avec René. J’avais, cela va
+sans dire, subi comme tout le monde la séduction: au cours de notre
+rapide entente, j’eus aussi conscience de ne pas lui déplaire. Il nous
+quitta ensuite sous un prétexte quelconque. Auparavant, l’abbé s’était
+éclipsé sans bruit. Un signe du tyran congédia Lapirotte, et je me
+retrouvai en tête-à-tête, de même que le matin, avec cette différence
+toutefois que le repas excellent m’induisait à l’optimisme, et que
+j’espérais bien interroger à mon tour.
+
+J’étais loin de compte: tout de suite, madame Manchon me remit au point:
+
+--Du moment que vous me convenez, cher monsieur, me dit-elle, il est
+nécessaire que vous sachiez exactement ce que j’attends de vous. A tort
+ou à raison, j’ai l’ambition de faire de René un homme utile. J’avais
+compté jadis sur son aîné pour reprendre la conduite de l’usine
+paternelle. Malheureusement, j’ai eu le chagrin de lui voir tourner
+bride vers la prêtrise. Il restera toute sa vie curé, et même petit curé
+de petite paroisse ou de couvent; c’est une désillusion à laquelle je me
+suis résignée sans plaisir: elle demande à n’être suivie par aucune
+autre. Pour René, il ne saurait être question d’industrie. Vous l’avez
+vu. Il est chimérique et nerveux: défauts irrémédiables pour qui dirige
+des ouvriers. D’autre part, sans être dépourvu d’esprit de volonté, il
+s’abandonne aisément aux circonstances, quitte à leur échapper ensuite
+par un coup de tête. Heureusement, je suis là pour reprendre la barre.
+J’ai décidé qu’il serait banquier. Il y a dans la finance une part de
+hasard et d’invention qui s’accorderont avec ses dons. Le métier, de
+plus, est mondain, et mène haut, si l’on sait s’y prendre. Dans un an,
+après apprentissage dans une maison sûre, René aura donc une commandite,
+ou je l’établirai à neuf, suivant l’occasion. Le voyage que vous allez
+entreprendre est une concession,--la dernière,--faite à son
+dilettantisme. Je m’y suis ralliée avec peine, et à condition qu’au
+retour nous passerions immédiatement aux réalisations d’avenir. Il
+importe, dès lors, qu’en cours de route la fantaisie ne reprenne pas son
+vol. Votre influence, à cet égard, doit être décisive. Je compte sur
+vous pour ramener, si besoin est, l’imagination de René au point de vue
+solide qui est le mien. Comment? affaire à vous: un philosophe en sait
+plus que moi sur ce sujet et vous avez le champ libre. René m’écrivant à
+peu près chaque jour, je me réserve d’apprécier votre action, et même,
+s’il est utile, de vous faire part de mes remarques...
+
+Tout cela, net, jeté de haut, avec des nuances assez marquées pour ne
+pas échapper: dédain évident du fils aîné, inflexion attendrie dès que
+passait le nom de René.
+
+Je m’inclinai sans discuter. Je quittais la cour de l’hôtel quand René
+me rejoignit.
+
+--Puisque vous vous en allez, dit-il, me permettez-vous de vous escorter
+un peu, histoire de faire vraiment connaissance?
+
+Et ce que je prévoyais, suivit. Après la mère, le fils.
+
+--Amis ou ennemis? poursuivit-il.
+
+J’affectai de me méprendre:
+
+--De qui parlez-vous?
+
+--Mais de nous, bien entendu.
+
+Il prit mon bras d’un geste cordial, et gaiement:
+
+--Allons, j’abats mon jeu. Je n’ai aucune envie de m’ennuyer pendant le
+voyage. Il dépend de vous que nous en jouissions sans arrière-pensée,
+puisque vous représentez auprès de moi l’autorité, c’est-à-dire, maman.
+(Il disait maman.) Or j’adore maman, elle m’adore, mais nous sommes aux
+antipodes. Maman est un homme d’action. Jadis elle menait l’usine à la
+baguette: aujourd’hui, à défaut de mieux, son empire s’exerce sur les
+domestiques, sur la pauvre Lapirotte, surtout sur moi. Par malheur, je
+représente le dernier lot d’ambitions réalisables. Dieu me pardonne!
+maman rêve pour moi de grand monde, de fortune, enfin d’un tas de choses
+qui me sont parfaitement indifférentes et même me semblent désagréables.
+Jugez des désillusions que je procure! Est-ce ma faute si j’aime flâner,
+si la paresse est mon fait, enfin si la moindre petite fleur bleue me
+paraît plus enviable qu’une place de ministre? Oh! je me connais, allez!
+Je sais aussi que je suis très faible, à preuve que, de guerre lasse,
+j’ai juré d’aller au retour moisir dans une banque... Mais, de grâce, et
+sous prétexte d’entretenir mes bonnes intentions, allez-vous, le long de
+la route, m’accabler de sermons? Plutôt que de subir la morale que
+j’entrevois, je préférerais renoncer à l’Italie!
+
+Je me mis à rire, conquis par un tel mélange de lucidité, de candeur et
+de rouerie:
+
+--Jurez-moi qu’une fois de retour, vous obéirez aux désirs de votre
+mère!
+
+Il tendit comiquement le bras:
+
+--Sur quelle tête faut-il prêter serment?
+
+--En ce cas, topons. Bouclez vos malles; on n’en parlera plus.
+
+Il eut une exclamation joyeuse:
+
+--Savez-vous que vous serez peut-être un compagnon aimable?
+
+--Certainement votre ami.
+
+--Je commence à le croire.
+
+--J’en suis sûr!
+
+Et je rentrai surpris que deux êtres capables de s’exprimer l’un sur
+l’autre avec une telle clairvoyance et se sachant à ce point différents
+ne doutassent pas cependant que l’avenir fût impuissant à les séparer.
+J’avais compris, au surplus, que pour madame Manchon, il y avait d’un
+côté René et de l’autre le reste de l’univers représenté par l’abbé,
+mademoiselle Lapirotte, ou n’importe qui...
+
+Je n’ai plus qu’à courir pour achever ce qui me fut personnel dans cette
+histoire.
+
+Trois jours plus tard, je partais avec René et notre amitié commençait.
+D’elle je dirai seulement que j’éprouvai très vite les sentiments d’un
+jeune père pour un grand fils et que cette affection m’était rendue.
+
+J’ai gardé aussi de notre commerce durant le voyage un souvenir
+attendri. René n’était pas uniquement ce qu’il avait dit: il était
+mieux. Cœur distrait, volontés fugitives, soit: en revanche, que d’élans
+à l’approche de l’art et toujours le goût du plaisir d’autrui pour
+arriver à mieux plaire!
+
+Je m’aperçus avec surprise qu’il connaissait peu la vie. L’éducation à
+domicile, l’habitude prise de se laisser guider par sa mère dans les
+moindres difficultés quotidiennes l’avaient en fait isolé du monde. Des
+quelques aventures que lui avait attirées sa tournure, il n’avait
+rapporté qu’un désir plus conscient de l’amour véritable. La froideur de
+son frère le laissait sans rancune. «Maman laisse trop voir sa
+préférence; il y a là de quoi vexer même un curé!» disait-il
+plaisamment. L’écart des âges,--près de dix ans,--pouvait d’ailleurs
+expliquer aussi cette attitude dont il avait pris son parti. Il
+nourrissait enfin une admiration mêlée de soumission clairvoyante à
+l’égard de madame Manchon: au contraire, il parlait rarement de son père
+et toujours comme d’un être dont la mémoire est indifférente: la place
+tenue par madame Manchon n’en était que plus grande.
+
+Un peu avant de rentrer, une lettre informa René des conditions de sa
+vie prochaine. La banque Chasseloup, de Semur, consentait à l’accueillir
+et à le traiter en associé. La province seule permet de trouver de ces
+combinaisons heureuses qui unissent les avantages d’un apprentissage
+rapide à la dispense de s’immobiliser dans les emplois inférieurs.
+Madame Manchon n’avait donc pas hésité à accepter le sacrifice d’une
+séparation momentanée. Au surplus, René, affirmait-elle, trouverait sur
+place, dès l’arrivée, des relations agréables, car l’abbé Manchon avait
+pour camarade de séminaire un prêtre de Semur fort répandu, l’abbé
+Valfour.
+
+René, après sa lecture, jeta la lettre au fond d’une valise et,
+maîtrisant son humeur, déclara:
+
+--N’y pensons plus: il sera temps d’y revenir une fois en route pour
+Semur.
+
+Trois semaines nous séparaient à peine de l’échéance. Elles passèrent
+comme un éclair. De retour à Paris, René venait me voir à peu près
+chaque jour. J’étais le confident de sa mélancolie: elle cédait aisément
+devant la moindre plaisanterie. Peut-être, au fond, découvrait-il déjà
+l’attrait de la liberté.
+
+Enfin, la veille du départ, je fus convié à un dîner d’adieu, en tous
+points semblable à celui que je viens de décrire. Mêmes convives, mêmes
+contrastes dans les attitudes: l’abbé plus silencieux encore, madame
+Manchon un peu nerveuse, Lapirotte assez souriante, René parfaitement
+gai.
+
+Après le repas, madame Manchon me fit asseoir près d’elle et me remercia
+d’un ton ému:
+
+--J’apprécie votre tact, me dit-elle; il est excellent que vous soyez
+devenu l’ami de mon fils. Dans quelques années, je tâcherai de lui
+trouver la compagne qui me remplacera près de lui et ma tâche sera
+terminée.
+
+--Pourquoi vous remplacer? répliquai-je en riant: je vois très bien René
+trouvant à Semur une femme charmante, et vous-même ravie de diriger deux
+enfants au lieu d’un.
+
+--A Dieu ne plaise! s’écria-t-elle. René, seul, choisirait au rebours du
+sens commun. Et puis... ce n’est pas pressé...
+
+A défaut du ton qui s’efforçait de rester plaisant, l’expression du
+visage devenu fermé en disait long sur ce manque de hâte.
+
+--De quoi parlez-vous donc? dit René s’approchant de nous.
+
+--De votre prochain mariage.
+
+--Oh! fit-il à son tour, d’un air comiquement effrayé, n’envisageons pas
+toutes les catastrophes: Chasseloup, par bonheur, n’a pas d’héritière.
+
+Madame Manchon répliqua:
+
+--Quelles que soient les héritières de Semur, aucune ne vaut qu’on s’y
+arrête: n’oublie pas que, dans six mois, tu reviendras ici...
+
+Les derniers mots de René, en me quittant, furent:
+
+--Si je fais là-bas des sottises, j’aurai du moins la consolation de
+vous en aviser. Comptez que j’écrirai souvent.
+
+Il a tenu parole. Presque tout ce qui va suivre est tiré de ses lettres.
+Je n’ai pas eu, comme Duclos, à quêter jour à jour les éléments d’un
+drame soigneusement célé par les auteurs: ils me sont venus sans effort,
+dans ma chambre de Paris, envoyés par l’intéressé devenu historien de la
+tempête qui devait l’emporter. Et vous ayant ainsi prouvé ma véracité,
+je n’ai plus qu’à m’effacer pour laisser parler les faits; il est bien
+inutile, n’est-ce pas, d’y ajouter l’exposé d’impressions personnelles,
+demeurées par force lointaines et surtout impuissantes à rien modifier?
+
+
+
+
+II
+
+
+Quatre mois après son arrivée à Semur, René en était au point suivant:
+installation confortable, vie monotone et chaste, relations clairsemées
+et couleur de province, ennui de vivre distillé par le contact des
+chiffres, mais contrebalancé par un optimisme imperturbable et un voyage
+à Paris tous les huit jours.
+
+Dans son existence, il se trouvait beaucoup de choses indifférentes, une
+seule insupportable et une dernière agréable.
+
+La chose insupportable était l’hostilité de l’habitant, dont il se
+sentait enveloppé, hostilité latente et tenace qui lui infligeait
+l’humiliation de ne pouvoir, pour la première fois de sa vie, désarmer
+l’adversaire. La chose agréable était la découverte de la campagne de
+chez nous. Il y trouvait en effet comme un reflet de sa propre image, je
+veux dire un mélange de séduction et de joie.
+
+Au total, plus d’ennui que d’agrément; toutefois aucune humeur, et une
+résignation d’autant plus aisée qu’elle ne cessait d’escompter
+l’imprévu.
+
+Or, un après-midi de mars, si je ne me trompe, il arriva que séduit par
+la lumière jeune et la tiédeur de l’air, René décida de partir en
+promenade et fit une longue course.
+
+Comme il était sur le retour, vers quatre heures, à la nuit tombante, le
+ciel devint d’abord maussade, puis chargé de nues, enfin commença de se
+déverser en pluie rageuse. Imprévoyant à l’ordinaire, René avait pour
+seule protection un manteau léger. Par bonheur, la gare se montrait
+proche: il put l’atteindre, s’y abrita et, résigné, attendit une
+accalmie qui ne vint pas.
+
+Il paraît qu’à Semur la gare est à vingt minutes de la ville. C’est
+aussi une gare à peu près sans trains et sans voyageurs. Il n’est pas
+question d’y trouver une voiture.
+
+Regardant l’averse qui se prolongeait, René décida:
+
+--Prenons patience; il est vrai que je dîne ce soir chez les Traversot,
+mais le repas est pour sept heures: d’ici là, j’aurai revu le ciel à
+sec.
+
+Et il songea aux Traversot. Il connaissait madame pour lui avoir rendu
+une ou deux visites, monsieur pour l’avoir aperçu dans la rue, et la
+fille point du tout. L’invitation reçue était donc la première. Il la
+devait à l’abbé Valfour qui avait promis de le venir prendre, ayant à
+cœur de l’introduire lui-même dans les salons de l’hôtel de Thil.
+
+«Invitation doublement précieuse, avait dit l’abbé, car les Traversot
+reçoivent peu et seulement à bon escient.»
+
+Précieuse ou non, elle occuperait un soir. Il n’est jamais non plus
+désagréable de se rendre en pays inconnu. Si par hasard on y trouve
+mieux que son attente, la surprise enchante: sinon, la déception est
+nulle.
+
+Une demi-heure avait passé sans que s’altérât la bonne humeur de René,
+sans qu’aussi âme qui vive parût dans la gare, quand une femme entra,
+vêtue de deuil et un paquet à la main. A grand-peine, elle découvrit un
+employé, expédia le paquet, et s’apprêta à repartir.
+
+Bien qu’enveloppée dans un manteau de pluie, coiffée de crêpes et à peu
+près invisible, cette femme avait une tournure jeune et la mise
+avenante.
+
+La voyant ouvrir un parapluie, René, qui sentait l’ennui le gagner, eut
+alors une idée plaisante et l’abordant:
+
+--Mademoiselle, dit-il, il est d’usage que, par un temps de déluge, les
+hommes offrent aux femmes leur parapluie. Si vous rentrez dans Semur,
+serait-il indiscret de vous prier d’inverser les rôles en m’accordant
+une part d’abri sous le vôtre?
+
+Reconnaissez que de tels propos sont de ceux dont on serait le moins
+tenté de se défier, et qui vraiment semblent, entre tous, sans
+conséquence: après eux, cependant, l’avenir de deux familles était joué.
+On croit ne pas avoir bougé, déjà on roule dans le gouffre. Ah! les
+moyens du destin sont simples! S’ils ne l’étaient pas d’ailleurs, on les
+reconnaîtrait tout de suite, et ce ne serait plus le destin.
+
+Étonnée qu’on lui parlât, la femme tourna la tête avec un air de
+crainte. La vue de René la rassura. Nul doute qu’il n’eût été aperçu
+maintes fois auparavant par celle dont il sollicitait les bons offices.
+Qui sait même si la requête ne fut pas accueillie avec empressement?
+Quoi qu’il en soit, la réponse vint aussitôt:
+
+--Volontiers, monsieur, à condition que vous accepterez de porter
+vous-même cet objet encombrant que le vent, tout à l’heure, s’obstinait
+à vouloir retourner.
+
+--Cela va de soi, fit René. Bien qu’il n’y ait personne, sauf nous, à se
+hasarder dans pareille tempête, vous aurez ainsi l’air d’être mon
+obligée et les convenances seront sauvegardées.
+
+Elle eut un petit haussement d’épaules:
+
+--Simplement, ce sera commode. Les convenances me sont indifférentes.
+
+Il prit le parapluie, le tendit à bout de bras pour protéger sa compagne
+imprévue et, côte à côte, ils partirent...
+
+On n’avait pas avancé de vingt pas que, pour éviter de choir dans les
+flaques, l’un dut aller à droite, l’autre à gauche. Il en résultait que
+René était au sec et la femme à la pluie.
+
+--Je crois, dit-il, que la sagesse serait de rester à mon bras.
+
+La femme répondit encore avec la même décision:
+
+--En effet, je le crois plus pratique.
+
+Ayant fait comme il demandait, ils marchèrent désormais collés l’un à
+l’autre pour mieux tenir tête à l’ondée. Le bras de l’inconnue pesait
+sur celui de René juste assez pour laisser apercevoir son ferme contour,
+mais sans abandon qui eût donné du plaisir.
+
+Résolu à ne pas remercier sa compagne par un silence gênant, et égayé
+par l’aventure, René reprit:
+
+--Il est bien heureux que les convenances vous soient indifférentes.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ce que vous m’accordez est fort compromettant.
+
+--Vous avez peur pour vous?
+
+--Pour tous les deux.
+
+--Hé bien! monsieur, si, à la réflexion, vous pensez avoir commis une
+sottise en me demandant service, vous êtes libre de me quitter à
+l’entrée du faubourg. Je ne voudrais à aucun prix que votre réputation
+fût atteinte, parce qu’on vous aurait aperçu à mon bras.
+
+Raillerie ou aveu discret d’une profession douteuse? René brusquement se
+demanda: «Qui est-ce?» L’aisance avec laquelle on avait accueilli son
+escorte, la liberté qu’on offrait de lui rendre, indiquaient pour le
+moins des allures inaccoutumées en province, dans la bonne société.
+D’autre part, la distinction du ton, le tour aisé, marquaient l’usage du
+monde. Pour décider, il eût suffi sans doute d’apercevoir le visage:
+mais allez découvrir un visage sous des crêpes, et quand les becs de
+gaz, espacés de loin en loin, servent à jalonner la route plutôt qu’à
+l’éclairer!
+
+Il fallait cependant prendre parti: au risque de se tromper à fond, il
+prit l’aveu pour bon.
+
+--Me lâcher au Bourg-Voisin, s’écria-t-il allégrement; voilà qui
+tomberait mal, quand je compte au contraire vous prier de faire
+peut-être un détour pour me ramener à ma porte!
+
+--Vraiment! vous souhaitez à ce point de n’être pas mouillé?
+
+--Je souhaite surtout profiter de votre compagnie.
+
+--Oh! la compagnie d’une inconnue!...
+
+--Il ne tient qu’à vous de ne plus l’être. Qui dois-je remercier de
+m’abriter de la pluie en me procurant une heure charmante?
+
+La femme eut un rire discret:
+
+--Mille regrets: je sauve les messieurs qui se noient, mais ne leur dis
+pas mon nom.
+
+--Même s’ils insistent pour le connaître?
+
+--Dans ce cas, de préférence.
+
+--Voilà qui est absurde!
+
+--Très sage au contraire. Le bien qu’on fait au prochain ne se pardonne
+que s’il est anonyme.
+
+--Si je tenais pourtant à vous être reconnaissant?
+
+--Je ne goûte pas ce genre de sentiment.
+
+--Alors, restent les autres.
+
+--Quels autres?
+
+--Tous, y compris l’amour...
+
+--Voulez-vous avoir l’obligeance de me rendre mon parapluie?
+
+--Prétendez-vous me renvoyer sous l’averse?
+
+--Plutôt que d’aborder les sottises, je n’hésite pas.
+
+--Je me tairai donc.
+
+Imaginez ceci dans les bourrasques, les répliques ramassées au vol, pour
+être renvoyées de même, comme avec des raquettes, un libertinage discret
+se jouant sous les mots, la jeunesse irrésistible de deux voix qui ne
+cachent pas leur amusement, et comprenez que, trompé au jeu, René se
+soit laissé entraîner: quel autre à sa place n’aurait agi de même?
+
+Il reprit donc après un temps de silence affecté:
+
+--Est-il défendu aussi de parler de la ville, en général?
+
+--Autant vaudrait peut-être nous entretenir des giboulées de mars.
+
+--Puisque vous habitez ce lieu paisible, comment se fait-il que je ne
+vous aie jamais rencontrée?
+
+--C’est probablement que vous regardez mal.
+
+--Je vous demande pardon: je ne manque jamais de regarder une femme.
+
+--Il paraît que non.
+
+--... A moins qu’elle ne soit tellement laide, évidemment!...
+
+--Ce doit être mon cas.
+
+--Vous vous calomniez.
+
+--Qu’en savez-vous?
+
+--Votre démarche suffit: parions que vous êtes ravissante.
+
+--Vous perdriez.
+
+--Parions toujours... et levez votre voilette.
+
+--Le Ciel m’en préserve! Pour une fois où je fais illusion, je tiens à
+ne pas dissiper le charme.
+
+Dans l’ardeur du dialogue, ils avaient ralenti le pas et même oublié que
+le ciel se répandait en cataractes. A ce moment, une rafale plus
+violente les enveloppa de son humidité glacée. D’instinct, la femme se
+serra contre René.
+
+--Vous ne prenez pas froid, j’espère, dit celui-ci anxieux.
+
+--Non.
+
+--Le parapluie à deux est une solution moyenne qui, selon la règle, ne
+garantit personne.
+
+--Voilà un remords tardif.
+
+--Il n’en est que plus cuisant. En vérité, je suis confus de vous
+protéger si mal et j’aimerais vous protéger tout à fait.
+
+--Comment l’entendez-vous?
+
+--A votre gré.
+
+--Ah! pour le coup, que deviendrait, dans la ville, votre réputation?
+
+Une nouvelle rafale, pire que la première, les enveloppa. Avant de céder
+enfin, l’ondée prétendait balayer tout ce qui avait mine de la braver.
+Ils durent s’arrêter, attendre un instant sans parler. Abrités sous le
+parapluie, que secouaient de violents ressauts, ils mêlaient presque
+leurs souffles. Des amants n’eussent pas été plus étroitement blottis.
+
+Soudain le vent expira, tel une bête hors d’haleine. Un calme de mort
+s’abattit alentour. La tempête venait de s’enfuir, ne laissant après
+elle qu’un peu de pluie fine à travers la brume redevenue tiède.
+
+Surpris par un changement si rapide, ils s’attardèrent dans la même
+position, juste assez pour sentir leurs cœurs battre: puis la femme
+tenta de dégager son bras.
+
+--Je crois, murmura-t-elle, que c’est terminé.
+
+--Où demeurez-vous? demanda brusquement René.
+
+--Que vous importe?
+
+--Puisque le temps est remis, n’est-ce pas le moins que je vous escorte
+jusqu’à votre domicile?
+
+--Je vous en dispense.
+
+--Et si je vous suivais?...
+
+--Avisez-vous-en!
+
+--Alors, votre adresse?
+
+--Non.
+
+--J’enrage de ne savoir qui je dois remercier!
+
+--Je vous ai déjà dit que mes charités sont anonymes: mais voici qu’il
+ne pleut plus, rendez-moi mon bien comme je vous rends la liberté.
+
+En même temps le bras de l’inconnue parvint à se détacher tout à fait,
+mais René n’était pas disposé à obéir. Ils continuèrent de marcher,
+cette fois séparés, cependant qu’on ne savait quoi de trouble semblait
+se glisser entre eux.
+
+--C’est bien rue Saint-Jean que vous allez? reprit-elle quand elle
+comprit que René avait résolu de persister dans son escorte.
+
+Il ne put réprimer un mouvement de dépit:
+
+--Ainsi, vous connaissez qui je suis, et vous prétendez garder pour vous
+tout ce qui vous concerne, fût-ce votre prénom? Lequel est-ce?
+Marcelle?... Yvonne?...
+
+Un nouveau rire railleur interrompit l’énumération.
+
+--... ou Colette, ou Thérèse... Choisissez.
+
+--Thérèse, en effet...
+
+--Pourquoi pas Colette?
+
+--Parce que, telle que vous êtes, vous ne pouvez que parler gaiement de
+choses graves.
+
+--Vaudrait-il mieux parler gravement de choses gaies?
+
+--Soit: je me résigne. Je me contenterai d’une seule réponse à une
+question... générale.
+
+--Gardez-la pour vous: elle doit être indiscrète.
+
+--Aimez-vous?
+
+--Ceci, en effet, passe la mesure!
+
+--Qui que vous soyez, pourtant, vous devez bien conjuguer le verbe,
+comme tout le monde. Le temps seul diffère: passé, présent ou futur. On
+aime, on a aimé, ou on aimera!
+
+La femme cette fois se tut. René s’enhardit:
+
+--Si vous avez besoin d’un professeur...
+
+Et se rapprochant d’elle:
+
+--Après tout, je ne suis pas très fort en grammaire, mais à deux, on
+tournerait les pages et la leçon irait d’elle-même...
+
+La femme persistait à se taire. Il était possible que cette audace lui
+plût. Sait-on jamais quelles émotions contradictoires traversent un
+cœur? Les plus honnêtes, à une heure donnée, écoutent complaisamment la
+voix de la folie, quitte à s’enfuir ensuite, et même à regretter d’avoir
+fui.
+
+--Vous ne parlez pas?... De grâce, ne vous hâtez pas ainsi. J’aperçois
+déjà Notre-Dame: que j’aie le temps de m’expliquer un peu... Vous
+imaginez peut-être que je suis heureux? vous vous trompez. Si vous vous
+doutiez seulement comme il est triste, chaque soir, de rentrer dans une
+chambre déserte, et de contempler des chenêts, en tête-à-tête eux-mêmes
+avec des bûches! Que de fois j’ai rêvé d’un hasard, tel que celui-ci,
+qui mettrait sur ma route une amie... oh! pas n’importe laquelle!...
+pareille à vous, dont le rire serait gai et l’âme profonde, tour à tour
+jeune et réfléchie, ironique et pitoyable... Supposons qu’après l’avoir
+longtemps attendue, je la rencontre enfin, et qu’elle soit là... Ce
+n’est qu’une supposition... Avec quelle ardeur alors je la supplierais
+de s’arrêter un instant, de rester silencieuse si cela lui plaît, et de
+m’écouter! Ensuite?... ensuite, je reprendrais son bras, doucement je
+l’attirerais vers moi pour qu’elle sentît mon cœur battre, je pencherais
+sa tête et malgré le voile...
+
+Tout en parlant, il faisait comme il disait, ramenait à lui le visage de
+l’inconnue, et celle-ci, devenue tout à coup passive, comme soustraite à
+la réalité, ne résistait pas. Une seconde, elle ferma les yeux, eut
+l’air d’appeler le baiser qui s’approchait: mais brusquement, René la
+sentit se raidir.
+
+--De grâce, fit-elle d’une voix défaillante.
+
+--Il n’est plus temps! Veux-tu?...
+
+Victorieux, il venait d’atteindre la bouche convoitée, y appliquait la
+sienne et même crut sentir qu’un abandon consentant et apaisé répondait
+à sa prise imprévue... Soudain le réveil, un recul violent... D’un
+effort désespéré, l’inconnue s’est soustraite à l’étreinte, se rejette à
+l’arrière. A distance, ils se regardent, avec l’expression étrange
+qu’ont les gens, réveillés subitement par un coup brutal frappé au
+dehors, et René songe: «Me serais-je trompé? Ne serait-elle pas ce que
+j’ai cru?» Elle, de son côté, après avoir à demi relevé sa voilette,
+passe une main crispée sur sa bouche. Un intervalle suit, incertain...
+Enfin, d’une voix sourde, où l’on ne saurait ce qui l’emporte de la
+rancune, de la raillerie ou du mépris:
+
+--Compliments, cher monsieur! vous avez une manière bien à vous de
+reconnaître les services qu’on vous rend! Il est possible que j’aie
+profité d’une heure d’incognito pour laisser courir les mots sans me
+soucier de leur valeur. Il n’y a pas tant de distractions dans
+l’existence! Malheureusement, j’avais oublié que, dès qu’une femme est
+près d’un homme, il se croit obligé d’offrir son amour, et lequel!... Ce
+qui vient de se passer en fixe la qualité. Merci bien.
+
+Il tenta de l’interrompre:
+
+--Je vous conjure de croire que les sentiments que j’exprime...
+
+Mais à son tour, elle coupa la phrase et de plus en plus ironique:
+
+--Mon parapluie, je vous prie... Il est curieux de voir comme certaines
+phrases paraissent tout à coup ridicules, quand on les accole à celles
+de la vie réelle... Là... nous voilà quittes, ou plutôt, nous ne pouvons
+plus l’être. La vie, décidément, est bien toujours pareille: quel que
+soit l’agrément de la promenade, les uns reviennent trempés et les
+autres au sec.
+
+--Quand vous reverrai-je? interrompit de nouveau René que ce persiflage
+achevait d’exciter.
+
+Elle haussa les épaules et s’éloigna sans répondre.
+
+--Il ne sera pas dit... reprit René, se précipitant pour la rejoindre.
+
+--Un pas de plus et je sonne au hasard pour appeler du secours, fit-elle
+encore se retournant.
+
+Cette fois, il n’y avait qu’à obéir. Immobile, déconcerté, il la suivit
+des yeux, jusqu’à ce qu’il l’eût vue disparaître. Ensuite, il écouta le
+bruit des ruisseaux qui achevaient de se déverser dans l’égout, ne vit
+plus autour de lui que des pavés ruisselants, une solitude complice:
+
+--Singulière fille! murmura-t-il. Dommage d’en rester là... Mais qui
+est-ce? Bah! je la retrouverai peut-être... et sinon, je lui devrai
+toujours un retour distrayant.
+
+A ce moment, l’horloge de Notre-Dame commençait de sonner.
+
+--Quoi! Six heures et demie? Quel retard pour se présenter chez les
+Traversot!
+
+Sa légèreté reprenant le dessus, il ne pensa plus qu’à regagner du
+temps. A grands pas, il atteignit son domicile...
+
+Depuis un quart d’heure déjà, roulé dans un grand manteau de pluie,
+pareil à un ballot d’étoffes que surmontait, en guise d’étiquette, une
+boule ronde et rose qui était sa tête, l’abbé Valfour faisait les cent
+pas devant la porte. A la vue de René, il eut un geste soulagé:
+
+--Je commençais à désespérer!...
+
+--Excusez-moi, dit celui-ci; bloqué par l’averse, j’ai laissé passer la
+consigne: heureusement, je suis leste. Montons.
+
+Puis, parvenus au salon qui précédait la chambre:
+
+--Installez-vous là: le temps de changer de vêtements... dans dix
+minutes, je suis à vous. Par-dessus le marché, la porte reste
+entr’ouverte. Rien ne nous empêche de converser, tandis que je
+m’habille...
+
+L’âme rassérénée, l’abbé Valfour retira son manteau, tendit sur son
+abdomen sa belle ceinture de cérémonie que la marche sous la pluie avait
+un peu froissée, enfin, planté devant la glace, remit dans l’axe son
+rabat. Ceci fait, et parce qu’il était naturellement incapable de
+retenir ses pensées, il entama un soliloque qui s’adressait aussi bien
+aux murs d’alentour qu’à René, en train de procéder à sa toilette dans
+la pièce voisine.
+
+--Vous avez beau vous prétendre leste, hâtez-vous... Je crois les
+Traversot stricts sur l’heure: ne gâtez pas votre chance par une
+première inexactitude que le temps excuse, mais qui marquerait à tort
+des habitudes jugées fâcheuses... Ce que j’en dis est pour le père:
+Madame n’est que charité et indulgence... Il le faut bien, d’ailleurs,
+car entre nous, son mari ne lui a pas donné toujours, paraît-il, les
+satisfactions de l’époux modèle. Quant à la fille, mademoiselle
+Annette... une personne accomplie... toutes les grâces... toutes les
+vertus... Ah! celui qui l’épousera pourra se vanter d’être béni par la
+Providence! Si vous songiez à vous marier, je vous dirais... mais,
+hélas! vous n’y songez pas... Les jeunes gens, maintenant, attendent
+d’être mûrs avant de fonder une famille. Méthode déplorable, qui
+explique d’ailleurs nombre de ménages mal assortis et tournant de
+travers...
+
+Dans la chambre, la voix de René interrogea:
+
+--Mon cher abbé, m’expliquerez-vous aussi pourquoi les curés, qui ne se
+marient pas, songent toujours à marier les autres?
+
+Le discours reprit:
+
+--C’est, mon enfant, que connaissant mieux que personne la qualité des
+âmes, nous nous rendons un compte exact de leurs besoins. En ce qui vous
+concerne, si je m’en rapporte par exemple à votre cher frère...
+
+--Allons donc! ce serait bien la première fois que mon cher frère, comme
+vous le nommez, s’occuperait de moi!
+
+--Vous vous trompez, mais passons... Je racontais que mademoiselle
+Annette...
+
+--De grâce, un renseignement: dites-moi d’abord si ce n’est point une
+personne svelte, de taille moyenne, vêtue de noir, et circulant le soir
+sans autre chaperon que son parapluie?
+
+--Vous raillez! Une Traversot sortir seule dans la rue!... Mais pourquoi
+cette description?
+
+--Pour rien: une image qui s’obstine à me poursuivre.
+
+--Ah! mon enfant, je crains qu’il n’y ait encore là quelque imprudence
+sous roche! Gardez-vous des imprudences! Toujours dangereuses, elles
+peuvent le devenir ici plus qu’ailleurs.
+
+A ce point, il y eut un court silence. Brusquement, la voix de René
+reprit:
+
+--Mon cher abbé, j’ai envie de vous confier une chose invraisemblable et
+que vous ne comprendrez certainement pas.
+
+--Taisez-la donc, surtout si elle ne peut être utile ni à l’un, ni à
+l’autre.
+
+--Est-ce la perspective du dîner que nous allons faire, la détente de
+l’air après la giboulée, ou vos propos matrimoniaux, ce soir, j’ai envie
+d’aimer à tort et à travers.
+
+--Oh! mon cher enfant, pourquoi pas tout droit?
+
+--Tout droit, si cela se trouve, mais sait-on jamais? L’amour est une
+façon d’aérolithe qui tombe sur la tête à l’heure où l’on y songe le
+moins: quelquefois dans la rue...
+
+--Pourquoi pas autour d’une table... tout à l’heure par exemple?
+
+--Vous m’effrayez: auriez-vous comploté?...
+
+--Rien du tout: je vous avertis seulement que ce serait sans
+inconvénient... bien au contraire... à votre point de vue, s’entend...
+
+--Vous semblez croire en revanche qu’au point de vue Traversot...
+
+--De grâce, le temps presse: ne me faites point dire ce que j’ignore.
+
+--Je suis prêt.
+
+--Alors en route!
+
+Ayant vivement ramené son manteau, M. l’abbé Valfour descendit le
+premier. René suivait, achevant de s’équiper. Ils s’engagèrent ensuite
+dans la nuit claire, sous un ciel lavé. Ils avançaient d’une allure
+allègre, comme si chacun d’eux eût nourri des pensées également claires.
+
+
+
+
+III
+
+
+Avez-vous remarqué que plus les idées sont claires et moins elles ont
+chance d’être justes? La vérité n’est jamais simple, ni conforme à la
+logique.
+
+En se rendant à l’hôtel de Thil, l’abbé Valfour songeait:
+
+«Puisque l’abbé Manchon souhaite que je marie son frère, puisque ce
+jeune homme semble fort disposé à trouver toutes les femmes à son gré,
+j’aurai, quoi qu’il arrive, l’approbation des Manchon. Si je parviens
+tout à l’heure à convaincre madame Traversot, la partie est gagnée;
+mais, arriverai-je à la convaincre?»
+
+Pareillement, René calculait:
+
+«J’aurais dû pressentir qu’un dîner à Semur cache toujours une
+intention: celles de l’abbé ont au moins le mérite de se montrer sans
+fard. Tout de même, si j’ai l’amour en tête ce soir, cela ne signifie
+pas que je rêve d’avoir la corde au cou. La petite Traversot en sera
+pour ses frais.»
+
+Tous deux se trompaient lourdement. Raison de plus pour se croire
+raisonnables, et c’est pourquoi on les vit arriver, d’un pas également
+preste, l’un et l’autre souriant à la soirée qui s’annonçait.
+
+Un extra, recruté pour la circonstance, aida «ces messieurs» à se
+dépouiller de leurs manteaux dans le vestibule grandiose qui donne accès
+à l’hôtel de Thil, puis ouvrit une porte à deux battants et jeta leurs
+noms avec solennité. Ce fut ensuite comme une entrée dans un nouveau
+monde, le grand monde de province, pompeux, suranné, mais qui garde
+jusque sous la troisième République un reflet de l’honnêteté du grand
+siècle.
+
+A l’apparition de l’abbé qui, naturellement, passa le premier, tous les
+Traversot se levèrent. Vous vous rappelez qu’ils étaient trois. Depuis
+un certain temps déjà, ils attendaient leurs invités, l’œil à la
+pendule, assis sur des fauteuils de Beauvais qu’on avait dépouillés de
+housses pour la circonstance, et incapables d’y trouver leurs aises, car
+il faut pour cela avoir l’habitude d’un siège, et ceux-ci ne servaient
+qu’aux jours de réception.
+
+Madame Traversot avança, les mains tendues. Petite, fort grasse, elle
+mettait le principal de ses élégances dans l’ondulation de ses cheveux
+blancs. M. Traversot saluait à l’arrière. Il était, à l’inverse de sa
+femme, grand, maigre et chauve.
+
+Enfin se présenta Mademoiselle.
+
+--Ma fille, dit simplement madame Traversot, la désignant à René.
+
+Et l’on resta debout, dans le salon à demi éclairé: l’éclairage entier
+était réservé pour le retour.
+
+Gravement s’échangèrent des propos inutiles sur le temps affreux. On
+s’enquérait des santés.
+
+--Vous allez bien?
+
+--A merveille.
+
+On ne va jamais mieux que dans les circonstances solennelles, même si
+l’on va mal.
+
+L’extra reparut presque aussitôt.
+
+--Madame la baronne est servie!
+
+Les Traversot, chez eux, portaient couronne: le contraire eût gêné dans
+ce cadre. On se rendit à la salle à manger sans offrir le bras, madame
+Traversot ne trouvant pas convenable d’imposer le sien à un
+ecclésiastique. Elle distribua ensuite les places: l’abbé à sa droite,
+René à sa gauche, en face d’elle M. Traversot, Annette entre son père et
+M. Valfour. Ainsi René aurait toutes facilités pour regarder, mais sans
+risque de conversations compromettantes.
+
+J’ai eu entre les mains une photographie d’Annette Traversot. Elle
+aidait à comprendre les premières impressions de René...
+
+Jolie, évidemment: ou plutôt gracieuse, avec de la réserve, je ne sais
+quoi de guindé qui marque l’excès des bonnes manières et, grâce au
+dessin du front, une expression particulière de ténacité. On rencontre
+fréquemment ce type à Saint-Thomas d’Aquin. Il est caractéristique d’une
+éducation et d’un milieu.
+
+Ce soir-là, absorbée par le souci de surveiller directement le service,
+ne répondant que si on l’interrogeait, elle semblait trouver normal
+d’occuper le bout de table et de ne compter pour rien. Je ne sais
+pourquoi René jugea aussitôt qu’elle n’aurait pu se nommer autrement
+qu’Annette. Les noms de baptême ne sont pas indifférents autant qu’on le
+suppose: j’imaginerais plutôt qu’ils attachent à qui les porte une part
+de destinée. On ne concevait pas Annette Traversot en Célimène: on la
+voyait d’instinct pénitente de M. Valfour et soumise avec résignation
+aux règles d’une politesse inexorable.
+
+Quel contraste d’ailleurs avec les parents: M. Traversot distrait,
+principalement occupé de faire valoir l’argenterie, la vaisselle, toutes
+choses qui dévoraient sa vie; madame courant les lieux communs, ayant
+opinion sur n’importe quel sujet comme d’autres ont pignon sur rue, et
+si convaincue de penser juste qu’elle ne prenait cure des réponses...
+
+René conclut:
+
+--Pauvre fille... Ce doit être Cendrillon, sans pantoufles.
+
+Il ne se rendait pas compte que cette appréciation était déjà une
+nouveauté. Jusqu’alors, il n’avait jugé les femmes qu’au seul point de
+vue des sens. Annette, pour la première fois, lui suggérait la pensée
+d’une âme. Il y avait loin encore de l’évocation de Cendrillon au désir
+de jouer le rôle de Prince Charmant,--fût-ce pour un soir,--mais
+beaucoup moins qu’on ne le suppose...
+
+Le repas achevé, on revint au salon. Une détente transformait les
+visages. L’abbé Valfour, les mains glissées dans sa ceinture de soie,
+semblait tout à la satisfaction d’une digestion aisée, qu’accompagnait
+le souvenir de mets excellents. Madame Traversot, près de lui, savourait
+de même le plaisir d’un dîner sans accroc et, le plus difficile
+accompli, paraissait disposée à laisser filer une fin de soirée
+dépouillée de soucis. M. Traversot, enfin, ayant pris le bras de René,
+disait:
+
+--Puisque vous vous intéressez à l’art, je vais vous montrer des
+bibelots de famille qui, je le crois, méritent d’être vus.
+
+Annette, elle, avait disparu, sans doute pour donner un ordre.
+
+Tandis que les deux hommes s’apprêtaient à rechercher les bibelots
+annoncés, M. Valfour s’assit au coin de la cheminée où flambait un feu
+réconfortant.
+
+--Quand croyez-vous utile de réunir les mères chrétiennes? demanda-t-il
+à madame Traversot.
+
+Et bien que son sourire restât pareil, on l’aurait cru vraiment suspendu
+à la réponse qui allait venir.
+
+--Si vous voulez bien me suivre, dit M. Traversot, les miniatures sont
+dans le petit salon.
+
+Il entraîna René, laissant l’abbé et madame Traversot devenir soudain
+deux points perdus dans l’immense pièce solennelle. Pour s’entretenir
+des mères chrétiennes, même Notre-Dame eût offert un asile moins
+propice. La cheminée, torchères allumées, flambait comme un autel. Aucun
+gêneur ne risquait de troubler le recueillement. Madame Traversot prit
+un air réfléchi; sans doute cherchait-elle la date souhaitée, choix
+délicat, «car tant de personnes s’absentent en ce moment», quand, penché
+vivement, l’abbé reprit:
+
+--Puisque nous sommes seuls, vite! votre opinion?...
+
+Madame Traversot, qui était debout, lança un coup d’œil rapide vers le
+petit salon où les deux hommes stationnaient devant une vitrine, puis
+revenue à son attitude primitive:
+
+--Je crois que le troisième dimanche de carême serait le meilleur,
+répondit-elle d’un ton convaincu.
+
+Le front lisse de l’abbé perdit son poli marmoréen. Il ne s’était donc
+pas trompé! Les difficultés viendraient de ce côté: elles
+commençaient...
+
+Au même instant, une voix jeune dit près de lui:
+
+--Un peu de café, monsieur l’abbé?
+
+Annette venait d’approcher. Madame Traversot l’avait aperçue dans la
+glace. Ainsi s’expliquait qu’elle s’en tînt aux mères chrétiennes.
+
+L’abbé prit la tasse qu’Annette tendait:
+
+--Volontiers, mon enfant; vous êtes charmante, ce soir.
+
+--Oh! des compliments!...
+
+--Je vous regardais à table... Un peu trop sérieuse toujours, mais
+intéressée, n’est-il pas vrai?... La jeunesse a besoin de jeunesse.
+Allez, mon enfant... Le café est brûlant... tout à fait à point...
+
+Déjà la jeune fille repartait, se dirigeant avec une autre tasse vers
+son père et René.
+
+--... Tout à fait à point..., murmura de nouveau l’abbé, sans toutefois
+se risquer à rencontrer les yeux de madame Traversot.
+
+Ce fut alors elle qui revint au sujet véritable.
+
+--Pourquoi, s’il est riche autant que vous l’affirmez, s’occupe-t-on de
+le marier à tout prix?
+
+--Pas à tout prix, protesta M. Valfour entre deux gorgées.
+
+Du moment que madame Traversot avait spontanément recommencé, il
+reprenait courage.
+
+--Annette aura peu de chose.
+
+--Elle a son nom, la famille, la situation...
+
+--Seraient-ce des choses qui manquent à ce jeune homme?
+
+--Non, certes!
+
+--Alors, je ne m’explique pas.
+
+--Je vais vous expliquer, au contraire...
+
+Inconsciemment, ils s’étaient mis à parler bas. De plus en plus, ils
+pouvaient se croire à Notre-Dame.
+
+--Et d’abord, si l’abbé tient à marier son frère, c’est par une
+délicatesse bien rare de notre temps et qui n’en est que plus touchante.
+Pour mon compte, je l’admire... Imaginez un apôtre... un apôtre
+s’efforçant que toutes les âmes, comme la sienne, conservent leur pureté
+virginale. Celle de son frère l’inquiète. Il pare d’avance à des dangers
+que, pour ma part, je trouve exagérés.
+
+--Voulez-vous dire que ce jeune homme..., interrompit madame Traversot.
+
+--Non, coupa l’abbé. Ce que j’en connais est parfait..., absolument.
+Quant à la famille, parfaite aussi... Industrielle, évidemment..., mais
+de souche honorable. Les papetiers, comme les verriers, passaient jadis
+pour gentilshommes.
+
+--Ils l’affirment, soupira madame Traversot indécise. Savez-vous
+seulement quel titre est attaché aux La Gilardière?
+
+M. Valfour ne répondit pas.
+
+--J’aimerais avoir des précisions, reprit madame Traversot après un
+silence.
+
+--Oh! soupira M. Valfour, laissons d’abord agir la Providence.
+
+Il éprouvait un plaisir soudain à s’en remettre à Dieu, dès lors que,
+malgré ses craintes, madame Traversot en était à demander des
+précisions.
+
+--Voyez plutôt, reprit-il, n’est-ce pas elle déjà qui opère?
+
+Sans bouger, il désignait du regard sur la glace une double image qui
+s’y reflétait: Annette et René.
+
+Tandis qu’au coin de la cheminée du grand salon s’échangeaient ces
+propos solides, d’autres, en effet, commençaient là-bas, combien moins
+raisonnables, combien plus décisifs!
+
+Tête-à-tête inattendu. Tout à l’heure, M. Traversot, à propos d’une
+miniature, avait entamé un long récit des recherches faites pour
+identifier le personnage. Sans la découverte d’un document
+extraordinaire, probablement n’y serait-il jamais parvenu. Quant au
+document...
+
+Il s’était interrompu:
+
+--Mais rien ne vaut de le voir, et si j’osais...
+
+--Osez, monsieur, avait répondu René.
+
+Annette, qui offrait à ce moment des liqueurs, avait protesté; mais,
+tout à sa marotte, M. Traversot s’était empressé de courir à la
+recherche du précieux papier.
+
+--Trois minutes... Je reviens...
+
+Si bien que, face à face, Annette et René demeuraient là maintenant,
+embarrassés d’une chance qu’ils n’avaient point cherchée, ne trouvant
+pour l’accueillir qu’un même sourire niais, qui immobilisait leurs
+lèvres à l’image de leurs pensées.
+
+Ils se regardaient aussi. Pour s’apercevoir, on doit n’être séparés ni
+par une table, ni par des témoins.
+
+--Votre père semble très attaché à ses souvenirs de famille, prononça
+enfin René après avoir cherché avec angoisse la banalité qui couvrirait,
+ne fût-ce qu’un instant, la timidité soudaine qu’il ressentait.
+
+--Mon père vit beaucoup avec le passé, dit-elle de même avec une légère
+hésitation: par bonheur, ma mère est là pour s’occuper du présent.
+
+--Avec votre aide, cela va de soi.
+
+--Oh! je ne suis qu’une jeune fille, et les jeunes filles ne font jamais
+grand’chose.
+
+Les yeux levés, elle continuait d’examiner René. Cendrillon découvrant
+le Prince Charmant a-t-elle compris tout de suite qu’elle deviendrait
+son esclave, ou seulement ressenti une grande inquiétude?
+
+Lui, de son côté, s’étonnait de n’oser rien lui dire; tout à l’heure,
+quand il l’apercevait de loin, elle lui paraissait comme tout le monde.
+De près, il découvrait à son visage des lignes ignorées, et une gravité
+qui l’obligeait, lui d’habitude si entreprenant, à se réfugier derrière
+des politesses vagues.
+
+Il y eut un petit silence gêné, à travers lequel toutefois s’insinuait
+on ne sait quel plaisir inexprimé. On goûte le bien-être d’une présence
+avant de soupçonner qu’elle deviendra chère.
+
+Et René reprit:
+
+--Vous devez beaucoup aimer cette maison?
+
+--J’y ai toujours vécu.
+
+--Pourtant, il faudra bien la quitter un jour...
+
+--Voilà une chose à laquelle j’avoue n’avoir jamais pensé. Je me sens
+d’ailleurs capable d’être heureuse, où que je sois, pourvu que mon
+bonheur existe.
+
+Puis, haussent les épaules après une courte réflexion:
+
+--Ce que je dis semble une sottise, bien que cela corresponde à quelque
+chose...
+
+--Non, dit René, je le comprends, et ne saurais non plus le rendre
+mieux.
+
+Comme leurs âmes, les mots qu’ils prononçaient avaient l’air enveloppés
+de brume. Déjà, ils ne souhaitaient plus le retour de M. Traversot.
+
+--Votre père ne revient pas, reprit hypocritement René.
+
+--Il a souvent peine à se retrouver dans ses papiers.
+
+--Il paraît avoir pour vous une grande affection. Comme vous lui
+manquerez, quand vous vous marierez!
+
+--... Si je me marie...
+
+--Pourquoi non?
+
+--Le mariage est chose effrayante. Je me demande comment on peut s’y
+décider.
+
+--Beaucoup assurent que c’est facile.
+
+Annette sourit de nouveau:
+
+--Ils se vantent; je ne les crois pas.
+
+--Il suffit de s’aimer.
+
+--On le dit, mais à quoi reconnaître qu’on s’aime?
+
+--Oh! cela, c’est encore plus aisé...
+
+Cependant, au lieu de poursuivre, René baissa les yeux. Une pudeur,
+qu’il ignorait en lui, venait de retenir la suite. On hésite parfois à
+parler devant un miroir, crainte de le ternir de son haleine.
+
+--Oui, à quoi le reconnaître? redit Annette pensive.
+
+En même temps, ses yeux interrogeaient René. Il n’y passait aucune
+coquetterie, mais une extraordinaire expression de confiance.
+
+--Le jour où cela sera, vous ne poserez sans doute plus la question,
+répondit enfin René.
+
+--Cela vous est-il arrivé?
+
+--Non, certes!
+
+Et subitement, René comprit qu’en effet cela ne lui était jamais arrivé.
+Il l’avait cru: il s’était trompé. Jusqu’à ce moment, où aurait-il
+appris que l’amour,--le seul dont pût parler Annette,--est un sentiment
+très pur, doux comme le miel, profond comme la mer, ivresse de l’âme
+devant laquelle s’efface l’autre, fusion que le temps n’atteint pas,
+car, dès le premier instant, elle s’est promis l’éternité?
+
+--Alors, reprit Annette, qu’en savez-vous?
+
+--On imagine...
+
+--On peut se tromper.
+
+--Pas dans ce cas-là... Seulement j’aurais peine à l’expliquer. Moi, par
+exemple...
+
+Il n’acheva pas. Une chose nouvelle lui apparaissait encore. Autant ce
+«Moi, par exemple...» était acceptable et même naturel dans certains
+cas, en particulier quand on revient d’une gare sous le parapluie d’une
+inconnue, autant il sonnait mal ici. Mais pourquoi le besoin d’écarter
+d’ici pareils souvenirs, pourquoi surtout ce désir brusque d’un vent
+salubre qui rafraîchirait ses phrases et rendrait à toutes ses pensées
+une innocence enfantine?
+
+--Hé bien? fit Annette, désireuse qu’il poursuivît jusqu’au bout.
+
+--Hé bien! reprit-il, un peu hésitant, supposez que je vous aime...
+
+--Ne raillez pas.
+
+--Croyez-vous que je ne m’en apercevrais pas aussitôt? Ce serait en moi
+le désir constant de ne plus vous quitter, de devenir la petite ombre
+qui escorte sans bruit celle que le soleil vous fait... Et je serais
+triste quand vous seriez loin, joyeux dès que vous paraîtriez, toujours
+jaloux du temps qui vous prendrait à moi... Quelle attente passionnée,
+avant de vous rejoindre! Quel élan dès que vous approcheriez! Surtout,
+comment savoir si l’univers est beau ou laid, puisque, suivant que vous
+seriez ou non présente, il s’illuminerait ou plongerait dans la nuit?
+
+--Allons, fit Annette pensive, je crains, si vous avez dit vrai, qu’il
+ne faille beaucoup de temps pour découvrir en soi tant de belles choses.
+
+--N’en croyez rien, s’écria vivement René: une seconde parfois suffit.
+Pendant des années on se posait des questions... tout à coup, on n’a
+plus besoin d’interroger.
+
+A son tour il la regardait. En vérité, il ne savait plus très bien s’il
+disait cela d’une manière générale ou si la tempête ne soufflait pas
+déjà au fond de son cœur. On ignore aussi toujours pourquoi les choses
+viennent. En commençant, il n’avait voulu qu’entretenir poliment une
+petite fille de province qui ne l’intéressait guère: dix minutes à peine
+de causerie, et déjà, par la puissance d’une grâce ingénue, Annette se
+trouvait installée dans sa vie, comme après une longue amitié...
+
+Près de la cheminée du grand salon, les voix de l’abbé et de madame
+Traversot gonflèrent soudain:
+
+--Le troisième dimanche de carême me paraît en effet le plus
+convenable...
+
+--Mais, grand Dieu! monsieur l’abbé, on ne vous a pas offert de liqueur!
+Annette est la coupable: où a-t-elle passé?... Annette!...
+
+--Je crois qu’on vous appelle, dit René.
+
+Elle ne répondit pas: peut-être se demandait-elle à son tour: «Quand il
+sera parti tout à l’heure, aurai-je envie de penser à lui plutôt qu’à
+d’autres?»
+
+René reprit vivement:
+
+--Toute leçon mérite salaire: le jour où l’élu aura paru, ne pourrai-je
+apprendre si mes... suppositions étaient justes?
+
+--Annette! appela de nouveau madame Traversot, M. l’abbé Valfour qui est
+sans liqueur!
+
+--Oh! dit la jeune fille à mi-voix, je pense que tout ce que vous avez
+dit doit être exact...
+
+Quittant René, elle s’empressa auprès du prêtre.
+
+Demeuré seul dans le petit salon, sous prétexte d’attendre M. Traversot
+qui ne revenait toujours pas, René ne quitta pas des yeux la jeune
+fille.
+
+--Ce n’est rien, mademoiselle, disait M. Valfour, tandis qu’Annette lui
+versait la chartreuse en balbutiant des excuses, je vous attendais sans
+impatience en la compagnie de votre excellente mère... Ah! voilà qui est
+un excès! presque un verre plein... Pour boire à la santé de madame
+Traversot et à votre bonheur, ce ne sera jamais trop... Mais oui... à
+votre bonheur, pourquoi pas? Le bon Dieu, qui n’est pas un méchant
+homme, le mettra bien un jour ou l’autre sur votre route, n’en doutez
+pas!
+
+--Je vous assure, monsieur l’abbé, répliquait Annette, que je ne doute
+pas: le tout est de savoir quand il se présentera.
+
+--Enfin! je l’ai trouvé!
+
+Triomphant, M. Traversot reprit le bras de René qui tressaillit comme au
+sortir d’un rêve.
+
+Puis ce fut une sorte de reprise automatique de la soirée. Les propos,
+les attitudes, le genre même de plaisir ne différaient plus de ceux du
+repas. Il en était des deux entretiens que je viens de raconter comme
+des paysages fantastiques qui surgissent parfois en montagne dans une
+déchirure de brouillard. Ils apparaissent, ils s’effacent, on se demande
+s’ils sont vrais ou si c’est à l’éternelle brume qu’il faut croire: et
+la brume n’est que fumée, eux seuls comptent...
+
+A dix heures, M. Valfour prit congé. Le cérémonial de sortie fut un peu
+différent de celui d’arrivée, car à défaut de l’extra, déjà reparti, les
+Traversot accompagnèrent leurs hôtes jusqu’à la cour d’honneur.
+
+La bourrasque passée, le ciel redevenu limpide, on avait envie de
+s’attarder sur le perron, mais par convenance on s’en abstint. Annette
+tendit à René la main:
+
+--Au revoir, monsieur.
+
+Il répliqua:
+
+--Savez-vous qu’«au revoir» signifie qu’on revient, et même bientôt?
+
+Elle répondit sans embarras:
+
+--Évidemment, je ne voulais pas dire autre chose.
+
+Ceci se perdit d’ailleurs dans le brouhaha des autres adieux. Ensuite
+l’abbé Valfour prit le bras de René:
+
+--Allons, déclara-t-il, j’emmène coucher les enfants sages.
+
+Il paraissait enchanté. Sûr d’avoir pour lui les Manchon, il ne doutait
+plus des Traversot. Quand on a mis les parents d’accord et vu le reste
+dans une glace, il ne reste qu’à bénir les voies de la Providence.
+
+Trop préoccupé de ses propres impressions pour observer son compagnon,
+René de son côté songeait. Il semblait qu’une brise du large eût passé
+sur son âme, et balayé comme des feuilles mortes ses aventures de jeune
+homme, les plaisirs qu’il avait pris pour de la passion, jusqu’au nom
+des femmes qu’il avait cru aimer. Quelles raisons inconnues rendaient
+donc Annette Traversot si différente des autres? Non seulement elle
+s’éloignait de tous, mais elle entraînait à sa suite ceux qui
+l’approchaient, puisqu’auprès d’elle il s’était découvert une âme et des
+pensée insoupçonnées...
+
+Soudain l’abbé dit dans la nuit:
+
+--Hé bien?... à propos... que pensez-vous d’Annette?
+
+René tressaillit: puis jaloux de ne rien livrer de lui-même:
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il, que pourrais-je en dire? C’est une jeune
+fille...
+
+Il arrive ainsi qu’on trouve par hasard et sans la chercher, la réponse
+à une question insoluble: René qui, de sa vie, n’avait approché une
+jeune fille, venait d’en rencontrer une. Il ignorait encore s’il
+l’aimerait; mais aurait-il été plus heureux, le sachant, et n’est-ce pas
+à l’heure où naît la fleur bleue que l’on se sent le mieux monter vers
+les étoiles?
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il faut maintenant quitter l’oasis et revenir à Paris où le drame
+commençait. Au cours de mon récit, d’ailleurs, je ne cesserai d’osciller
+entre Paris et Semur, les événements, ici et là, tendant à se joindre et
+n’y parvenant que lorsqu’il sera trop tard.
+
+Quand je dis que le drame commençait alors à Paris, j’exprime mal ma
+pensée. Le début en remontait au départ de René pour Semur, mais ce
+début avait été soigneusement masqué par les intéressés.
+
+Extérieurement, en effet, René parti, la vie avait repris rue Monsieur
+un cours normal. Aucun changement, soit dans les habitudes, soit dans
+les propos. Comme avant, l’abbé venait dîner chaque soir, Lapirotte
+obéissait aux ordres du tyran, madame Manchon décidait et grondait...
+Presque aussitôt, cependant, un œil averti eût déjà découvert certains
+gestes mal surveillés, telle attitude momentanée et qu’on ne reverra
+plus, toutes choses qui sont les craquements sourds par lesquels
+s’annonce le bouleversement proche.
+
+En fait, madame Manchon était sans cesse à la limite d’impatiences sans
+cause visible. On constatait qu’elle faisait tout avec la même
+attention: elle ne se plaignait de personne, et l’on humait autour
+d’elle une mauvaise humeur continue, une perpétuelle irritation contre
+la vie et les gens qui l’approchaient.
+
+Pareillement, l’abbé ne paraissait pas moins taciturne que de coutume.
+Sa parole demeurait rare, toujours marquée au coin d’une hostilité
+latente. Toutefois, on lui voyait parfois un air interrogateur, comme
+s’il avait espéré des nouvelles importantes qui ne venaient pas.
+
+En revanche, jamais Lapirotte n’avait montré résignation plus enjouée.
+
+Arrêtons-nous un instant sur cette fille. J’ai esquissé tout à l’heure
+sa silhouette, telle qu’elle m’apparut d’abord. Plus tard, je l’ai revue
+assez souvent, car, soit effet du hasard, soit calcul, on ne parvenait
+guère auprès de madame Manchon qu’à travers elle et par son entremise.
+Or, à chaque occasion, mes impressions premières se sont modifiées.
+Après l’avoir supposée sotte, j’ai dû reconnaître qu’elle avait des
+parties d’intelligence supérieure; après l’avoir crue neutre, j’ai
+pressenti en elle des abîmes à faire trembler. D’une curiosité qui,
+depuis son entrée dans la famille, n’avait jamais désarmé, elle avait
+enfin tout vu et tout retenu ou tout compris. Ne doutez donc pas
+qu’elle, au moins, dès l’origine, ait perçu la raison profonde de ce qui
+commençait.
+
+Elle disait, par exemple:
+
+--Je me demande si M. René nous confie vraiment les aventures qui ne
+manquent pas de lui arriver là-bas.
+
+Madame Manchon répliquait sèchement:
+
+--Mon fils m’a toujours fait part de tout, même de ses sottises.
+
+Ou bien, c’était un soliloque à mi-voix:
+
+--Ah! à votre place, il me semble que je n’aurais jamais eu le courage
+de jeter un si beau garçon dans le tourbillon de l’existence, car il est
+beau, madame!
+
+--Un tourbillon! s’exclamait madame Manchon: Semur est une mare.
+
+N’importe, chaque fois le trait portait: et satisfaite de ce que
+l’accent lui avait révélé, Lapirotte se sentait assurée de rester un
+témoin qui voit juste.
+
+Je viens de trouver le terme exact... Elle et l’abbé étaient devenus des
+témoins,--les témoins de madame Manchon qui, sans en rien dire, ne
+songeait, elle, qu’à une chose, ne souffrait que d’une chose:
+l’absence...
+
+L’absence de René, telle est la cellule initiale, la nébuleuse au noyau
+de laquelle vont peu à peu s’agglomérer les éléments du drame.
+
+Auparavant, René avait souvent quitté la maison, fait des voyages: ce
+n’étaient pas des absences. Pour qu’il y ait absence réelle, il faut que
+la vie s’établisse ailleurs, c’est-à-dire se détache de celle qui
+précédait. Pour la première fois, René avait ainsi une maison à lui, des
+occupations à lui, et la possibilité d’engager son existence sans
+avertir: tout cela, madame Manchon l’avait voulu, désiré, préparé, mais
+en aveugle et sans comprendre qu’elle préparait aussi son désastre. A
+peine la maison vidée, ses yeux s’étaient ouverts; maintenant elle en
+mourait d’angoisse.
+
+Avant l’absence, madame Manchon avait pu aussi se croire une mère comme
+la plupart. Elle trouvait alors normal que René habitât près d’elle, lui
+obéît, et, inconsciente de la tutelle qu’elle exerçait, ne l’était pas
+moins de la passion maternelle qui la dévorait. René ne s’était pas
+éloigné depuis une semaine qu’une lumière l’éblouissait: comprenant
+l’impossibilité totale de vivre sans lui, elle n’apercevait plus à
+travers le monde que des ennemis décidés à le lui voler.
+
+Tout à l’heure Duclos nous a montré la jalousie paternelle d’un Lormier:
+celle de madame Manchon, aussi exclusive, aussi violente, était pire.
+Non seulement, elle se refusait à un partage quel qu’il fût, mais elle
+prétendait commander. Toutefois, jusqu’au départ de René, ces sentiments
+avaient conduit madame Manchon sans qu’elle le sût: désormais, elle ne
+les ignorait plus. L’absence, encore, en lui montrant ce qu’elle pouvait
+perdre, du même coup, lui en avait révélé la valeur.
+
+Vous me direz: «Si madame Manchon en était là, quoi de plus simple que
+de rappeler son fils? De même qu’elle avait décrété l’apprentissage à
+Semur, ne pouvait-elle y renoncer?»
+
+D’accord: comptez cependant qu’avouer son erreur en une matière si
+grave, la seule à vrai dire où la soumission de René eût manifesté des
+résistances, était un risque redoutable. Quand on a pris le parti d’être
+infaillible, on n’a plus le pouvoir de revenir sur ses arrêts,
+c’est-à-dire de reconnaître qu’on se trompe autant qu’un autre. Cela,
+madame Manchon le sentait à l’évidence: de là, son malaise et
+l’irritation latente qui ne cessait de la dresser contre le présent. La
+ponctualité même de René à revenir, chaque dimanche, ne parvenait pas à
+les calmer. Parce qu’il était las de sa vie à Semur, il la racontait le
+moins possible: on en pouvait conclure aussi qu’il en tenait à dessein
+des parties cachées. D’une semaine à l’autre, madame Manchon en doutait
+moins. Et, convaincue d’avoir de ses propres mains creusé l’abîme, elle
+se sentait y courir, sans soupçonner par quels chemins, sans oser non
+plus revenir en arrière.
+
+Trois jours après la réception Traversot, René, désireux de présenter
+son remerciement à l’hôtel de Thil, apprit que le jour de madame
+Traversot était précisément le dimanche et jugea nécessaire de renoncer
+pour une fois au voyage coutumier. Déjà, et sans qu’il le soupçonnât,
+Annette dominait sa vie. De plus, et par un scrupule explicable en
+somme, avisant sa mère de ce grave changement dans une habitude prise,
+il s’abstint d’en donner la raison véritable, car lui-même la trouvait
+futile autant qu’impérieuse.
+
+Ceci suffit: le drame qui, jusqu’alors et comme une eau souterraine,
+avait miné les âmes, rue Monsieur, était libre d’affleurer à la lumière:
+désormais, rien n’allait plus en endiguer la marche.
+
+Au reçu de la nouvelle, madame Manchon blêmit, avertit la femme de
+chambre qu’il était inutile de préparer la chambre de M. René et ne
+souffla mot ni à Lapirotte ni à l’abbé. Simplement, quand l’abbé parut
+le dimanche soir, et pour qu’il ne s’étonnât pas, madame Manchon dit:
+
+--J’ai prié René de ne pas venir aujourd’hui: je ne le trouvais pas
+bien. Trop d’allées et venues fatiguent.
+
+Elle mentait hardiment, résolue de laisser aux choses l’aspect qu’elle
+leur voulait. Lapirotte approuva, plus souriante que jamais. L’abbé fit
+de même, et chacun s’enferma dans une indifférence affectée. Il n’était
+pas jusqu’aux domestiques qui n’eussent l’air de trouver naturelle
+l’explication donnée.
+
+Toute la semaine qui suivit, madame Manchon se demanda par quelles voies
+confesser son fils, quand il paraîtrait, sur la cause véritable qui
+l’avait retenu. Tour à tour, elle imaginait des questions captieuses,
+une explication directe, une scène attendrie. Incapable de se résoudre,
+mais guidée par un instinct sûr, elle demeurait persuadée que le danger
+redouté venait de paraître, cherchait en vain à le concevoir, et s’en
+désespérait.
+
+Le samedi, dépêche de René annonçant encore une remise de voyage; cette
+fois, il donnait pour excuse un rhume violent.
+
+Ce fut Lapirotte qui reçut le télégramme des mains du facteur, elle qui
+en donna lecture à madame Manchon. Probablement touchée par l’air de
+celle-ci, elle jugea même nécessaire d’ajouter une remarque:
+
+--Les rhumes de M. René sont toujours sans gravité. Je doute qu’il soit
+obligé de garder la chambre.
+
+--Si mon fils pouvait sortir, il serait ici, répartit madame Manchon.
+D’ailleurs, je vais l’inviter à venir se reposer près de moi dès qu’il
+sera mieux. C’est un retard de quarante-huit heures au plus...
+
+--Espérons-le, soupira Lapirotte.
+
+Il faut croire qu’elle voyait juste: quatre nouveaux jours s’écoulèrent
+sans autres nouvelles de René, que des bulletins de santé, aussi brefs
+que rassurants. Il s’agissait bien de santé! l’inquiétude de madame
+Manchon était ailleurs.
+
+On atteignit ainsi le vendredi. Si René ne s’était pas décidé à avancer
+son voyage, comme sa mère l’en avait prié, du moins s’était-il abstenu,
+jusque-là, d’annoncer un nouveau délai.
+
+Ce même vendredi, l’abbé Manchon, venu dîner suivant l’usage, pénétra
+dans le salon de la rue Monsieur, avec l’air interrogateur qui lui était
+habituel depuis quelque temps. Une fois assis, il se tint coi en se
+frottant les mains.
+
+--Avez-vous froid, Henri? demanda madame Manchon.
+
+Il répondit non, d’un signe de tête. Mais, et bien que ce ne fût pas sa
+coutume, il s’informa le premier de René:
+
+--Mon frère vient-il enfin?
+
+Madame Manchon étouffa un soupir:
+
+--Vous savez bien que le courrier n’est pas encore passé: je n’aurai pas
+de nouvelles avant huit heures.
+
+L’abbé répliqua:
+
+--En tout cas, rassurez-vous: il est tout à fait bien.
+
+--Vous aurait-il écrit?
+
+--Non.
+
+--Alors d’où le tenez-vous?
+
+--De mon ami, M. l’abbé Valfour.
+
+Madame Manchon haussa les épaules:
+
+--Les indifférents trouvent toujours excellent l’état du voisin.
+
+Apercevant ensuite Lapirotte à côté d’elle, elle lui fit signe de s’en
+aller. Docile, Lapirotte obéit.
+
+--L’abbé Valfour ne vous communique-t-il rien d’autre? reprit madame
+Manchon, dès que la porte se fut refermée.
+
+L’abbé Manchon continuait de se frotter les mains.
+
+--Non, fit-il encore d’un ton détaché; du moins rien de précis...
+
+--Rien de précis? Il dit donc quelque chose?
+
+--En effet... ou plutôt, pour être exact, il me fait part de certaines
+pensées personnelles... qui d’ailleurs concordent avec les miennes.
+
+--Je goûte peu qu’un inconnu se mêle de nos affaires.
+
+--M. Valfour n’en est pas un pour moi.
+
+--Enfin, à quoi songe-t-il?
+
+--A marier René.
+
+Madame Manchon, qui mettait en ordre des livres sur une console, se
+retourna violemment:
+
+--Votre ami est fou, je pense?
+
+--Pas plus que moi, puisque je partage son avis.
+
+--Et pourquoi, s’il vous plaît?
+
+--René est à l’âge où, sous peine de faire des sottises, un jeune homme
+doit s’établir. Il est naturel que je préfère un nœud légitime à des...
+expériences momentanées, aussi dangereuses pour le corps que pour
+l’esprit.
+
+Madame Manchon eut un sourire dédaigneux, puis laissa tomber:
+
+--Je n’entends rien pour mon compte aux raisons théologiques: il me
+suffira que René se marie quand je le jugerai utile, et avec une femme
+que j’aurai choisie. J’en suis fâchée pour votre ami Valfour,
+avertissez-le que, m’estimant le meilleur juge en la circonstance, je
+l’invite à pratiquer désormais une réserve dont il n’aurait pas dû
+sortir.
+
+--Cependant, répliqua l’abbé avec une nuance d’irritation, si René avait
+trouvé à Semur une personne...
+
+--Je le saurais.
+
+--Vous serez, je le crains, la dernière informée.
+
+--Ne calomniez donc pas votre frère!
+
+Et madame Manchon, cette fois, couvrit d’un regard dur son fils aîné,
+avant d’achever pour elle-même:
+
+--D’ailleurs, je suis sûre de mon fils.
+
+Une ride légère barra le front de l’abbé. Sans doute ne supportait-il
+pas sans impatience la manière dont madame Manchon prononçait «mon
+fils», en parlant de René. Ce sont le plus souvent de très petites
+choses qui irritent, de préférence aux grandes.
+
+--Vos avis, ma mère... commença-t-il sur un ton singulièrement raffermi.
+
+Mais Lapirotte rentrait, annonçant le repas.
+
+--Tout à l’heure, s’interrompit l’abbé, nous reprendrons ce sujet.
+
+--Je ne le crois pas, répliqua madame Manchon.
+
+--J’en ai pourtant le désir.
+
+Madame Manchon affecta de ne pas entendre. Elle se dirigeait déjà vers
+la salle à manger, suivie par Lapirotte.
+
+Dîner rapide, inquiet et silencieux. Depuis le départ de René, des ondes
+n’avaient cessé de glisser dans la demeure, donnant le même frisson
+qu’une approche d’orage. Fréquemment aussi, on y subissait une sorte
+d’appréhension muette, telle qu’on avait envie de tourner la tête pour
+voir si quelque malfaiteur n’avait point profité d’une porte ouverte.
+Malgré cela, les apparences restaient paisibles. Ce soir-là, au
+contraire, il eût été impossible de méconnaître la tension dont
+souffraient les convives. Les gestes étaient saccadés, les visages clos,
+les pensées absentes.
+
+On achevait le dessert quand enfin le courrier vint.
+
+--Dieu merci! déclara madame Manchon, apercevant de loin le plateau
+qu’on apportait, je commençais à craindre que le facteur n’eût rien
+laissé!
+
+--Il ne faudrait pas s’étonner pourtant si M. René n’avait pas écrit,
+dit Lapirotte. Qui sait s’il n’hésite pas encore à se mettre en route
+demain?
+
+Elle se trompait. Il y avait deux lettres, dont l’une de René, mise
+soigneusement en évidence. Madame Manchon se saisit du tout. Elle
+s’aperçut ensuite que la seconde était pour Lapirotte, mais avant de la
+remettre, en examina par habitude la suscription et le timbre.
+
+--Tiens, dit-elle, vous avez aussi des correspondants à Semur?
+
+--Moi?... non... du moins je n’en connais pas, s’exclama Lapirotte.
+
+--Il paraît que si, puisque ce papier en vient.
+
+--En effet... voilà qui est curieux.
+
+--S’il s’agit d’une conquête imprévue, poursuivit madame Manchon
+satisfaite de lâcher bride à son humeur, avisez-moi. Sans tenir à vos
+secrets, je prétends ne pas vous perdre à l’improviste.
+
+Lapirotte ne répondit que par un de ces regards où madame Manchon était
+libre de lire un reproche attendri pour ses rigueurs, mais où d’autres
+auraient découvert peut-être une rancune effrayante.
+
+On entendit, après cela, le double bruit des papiers que déchiraient des
+mains pareillement fiévreuses. Parties le même jour et de la même ville,
+écrites par des êtres qui ne se soupçonnaient guère occupés des mêmes
+choses, les deux missives venaient échouer simultanément sur cette
+table, chacune apportant sa part au destin de tous qui commençait. Dès
+les premières lignes, madame Manchon et Lapirotte semblèrent évadées du
+présent. Le silence n’était pas plus grand qu’auparavant, mais le
+froissement des feuillets tournés y ajoutait on ne sait quoi de
+tragique, en même temps qu’il mesurait l’avidité avec laquelle on
+lisait.
+
+Soudain madame Manchon rejeta la serviette sur la table, et se leva.
+Elle avait terminé. La lettre adressée à Lapirotte devait être plus
+courte que celle de René, ou avait été lue plus vite, ou encore n’avait
+pas été lue tout entière: quoi qu’il en soit, elle avait disparu depuis
+un instant dans la poche de son destinataire.
+
+A l’exemple de madame Manchon, Lapirotte et l’abbé s’apprêtaient à
+retourner au salon, quand un ordre arrêta celle-ci:
+
+--Lapirotte, je n’ai plus besoin de vous et j’ai à m’entretenir avec
+Henri. Ainsi, laissez-nous, bonne nuit, et à demain.
+
+Le ton était impérieux comme de coutume, mais une chose nouvelle y
+paraissait: la colère,--une colère qui, pour la première fois, agitait
+les syllabes, comme eût fait un grand vent fouettant les feuilles d’un
+arbre.
+
+Lapirotte, la main dans une poche, pour bien s’assurer sans doute
+qu’elle n’égarait pas le précieux écrit qu’elle venait d’y mettre, lança
+sur madame Manchon un regard perçant.
+
+--J’espère que Madame n’est pas souffrante?
+
+--Nullement, dit l’abbé. Allez en repos, mademoiselle Éva.
+
+Il acheva, décidé à se montrer gracieux autant que sa mère avait été
+sèche:
+
+--Surtout ne rêvez pas du tentateur!
+
+Elle rougit violemment:
+
+--Je ne saisis pas.
+
+--Auriez-vous déjà oublié votre conquête de Semur?
+
+--Quoi! vous aussi, monsieur l’abbé?...
+
+Les yeux de Lapirotte exprimaient cette fois une surprise douloureuse:
+
+--Ne puis-je avoir, comme tout le monde, une amie de passage à Semur?...
+
+--Je ne vous demande point de confidences! interrompit le prêtre, étonné
+pourtant du trouble qu’avait provoqué sa plaisanterie.
+
+--Henri, j’attends! appela madame Manchon.
+
+Et le tête-à-tête qu’avait interrompu le dîner, recommença: toutefois,
+tandis que l’abbé, plus effacé que jamais, reprenait sa place et le
+frottement des mains d’auparavant, madame Manchon, la face contractée,
+les yeux mi-clos, allait et venait à travers la pièce. Elle ne semblait
+plus s’apercevoir que son fils était présent: absorbée par son étrange
+promenade, elle paraissait résolue à ne rien dire, comme à ne rien
+écouter.
+
+--C’est bien une lettre de René que vous avez reçue? dit enfin l’abbé,
+las d’attendre.
+
+Sur un signe affirmatif de sa mère, il reprit:
+
+--Vous semblez mécontente. Auriez-vous de mauvaises nouvelles?
+
+Un certain temps s’écoula avant la réponse. Madame Manchon, prise de
+crainte à la pensée de traiter René trop rudement, recueillait ses
+forces pour mieux se maîtriser.
+
+--En effet, reconnut-elle d’une voix sourde: les racontars de votre abbé
+n’étaient que trop vrais. On a eu le tort,--je dis _on_ ne sachant qui,
+mais je compte bien l’apprendre,--on a eu le tort de mettre sur le
+chemin de votre frère une fille, probablement à court d’épouseurs, et
+désireuse de se conquérir un état sans regarder aux moyens. René, qui
+est plein de candeur, se laisse prendre, parle mariage, et m’invite à me
+rendre à Semur pour faire la demande... Oh! tout lui paraît simple! Elle
+me plaît, je l’adore, tu l’aimeras, marions-nous... Heureusement pour
+lui qu’à mon âge et avec mon expérience, on est moins romanesque. Quatre
+mots suffiront pour ramener l’idylle aux proportions véritables,
+c’est-à-dire une flambée sans lendemain.
+
+Visiblement, elle s’efforçait de réduire les événements à la dimension
+d’une petite chose, à la fois ridicule et sans conséquences dignes qu’on
+s’y arrêtât. Mais sentez-vous quel bouleversement d’âme se cachait sous
+ces apparences détachées? Il y a un monde entre la peur d’un vol et le
+vol lui-même. Jusqu’à hier, jusqu’à tout à l’heure, elle avait tremblé
+qu’on ne lui prît René; mais elle tremblait dans le vide. Entre deux
+hypothèses qui la faisaient blêmir, elle trouvait le temps de se dire:
+«Peut-être qu’il n’y a rien», et du coup, un peu d’espoir rafraîchissait
+son âme. Désormais l’incertain n’était plus: l’abîme était devant elle!
+
+--Serait-il indiscret de connaître le nom de cette... demoiselle, comme
+vous dites? fit l’abbé sans quitter son air de parfaite tranquillité.
+
+--Traversin... non... Traversot... enfin un nom quelconque.
+
+--Hé bien! ma mère, ainsi que vous deviez le prévoir, je me permets de
+n’être pas de votre avis, et même d’insister pour que vous reveniez sur
+le vôtre. Il s’agit de l’avenir de mon frère, j’entends son avenir
+moral, le seul qui compte à mes yeux: puisque l’occasion s’est
+présentée, puisque lui-même s’y offre, il me paraît excellent qu’il
+fasse une fin satisfaisante.
+
+L’abbé, je le répète, affectait de garder un calme parfait, ses mains ne
+cessaient pas d’aller et venir l’une contre l’autre, son dos demeurait
+courbé et pourtant les mots semblaient maintenant prendre
+progressivement dans sa bouche une autorité dont l’origine ne
+s’expliquait pas. Elle était due peut-être aux seules idées qu’il
+exprimait, peut-être encore au ton devenu plus ferme.
+
+--Pour faire une fin, il serait bon qu’il y ait eu un commencement,
+coupa rudement madame Manchon.
+
+L’abbé négligea de relever l’interruption et poursuivit:
+
+--J’ai eu de mon côté des renseignements excellents sur les Traversot.
+La famille est honorable, la jeune fille est accomplie. Je ne
+mentionnerai pas les sentiments des intéressés qui sont, m’assure-t-on,
+fort vifs: cette question m’échappe. Mais du moment qu’ils existent, je
+suis heureux de constater qu’ils peuvent concorder avec les vues de
+parents chrétiens, et cela suffit pour me les faire approuver.
+
+--D’où savez-vous tant de choses? interrompit encore madame Manchon,
+sans parvenir à cacher son étonnement.
+
+L’abbé eut un vague haussement d’épaules.
+
+--Vous croyez toujours que je ne m’intéresse pas à mon frère:
+reconnaissez que vous êtes injuste, puisque me voici à prendre la
+défense d’un projet qui lui est cher et que vous auriez tort de vouloir
+entraver.
+
+--Tort? répéta madame Manchon, dont l’étonnement croissait.
+
+Elle fit deux ou trois pas, puis s’arrêtant devant l’abbé:
+
+--Voici un mot auquel vous ne m’avez pas habituée; j’aime à croire qu’il
+a dépassé votre pensée. De toutes manières, Henri, vous allez
+l’expliquer.
+
+L’abbé plongea dans son siège de l’air d’un homme qui quitte enfin les
+sujets inutiles.
+
+--C’est en effet d’autant plus nécessaire, que, malgré tout mon respect,
+je ne pourrais le retirer, répondit-il froidement.
+
+Une expression indéfinissable mit ensuite des lueurs inaccoutumées sur
+son visage émacié. Il y paraissait à la fois le respect dont il parlait,
+du dédain et une subite hauteur.
+
+--Excusez-moi, reprit-il, si, pour arriver au but, je dois faire d’abord
+un bref retour sur le passé: il est nécessaire, ce soir... Je ne vous ai
+jamais reproché, je pense, des préférences dont je ne veux pas apprécier
+les raisons...
+
+Madame Manchon eut un sursaut:
+
+--Henri! je ne puis non plus accepter cela!
+
+L’abbé fit un geste évasif.
+
+--Mettons, si vous y tenez, que vous ne nous avez pas aimés de la même
+manière et passons... Ce n’est pas d’ailleurs en fils que je me permets
+de parler en ce moment. Le prêtre seul a le droit d’évoquer ce que le
+fils ignore, et, puisqu’il s’agit d’âmes, pour ceci comme pour le reste,
+acceptez que, prêtre, je continue de m’exprimer en prêtre.
+
+Un second sursaut secoua madame Manchon.
+
+--Henri, ne mêlez donc pas vos rancunes de famille à ce qui n’a rien à y
+voir!
+
+--Je vous demande pardon, ma mère: je tiens beaucoup au contraire à
+oublier que je fais partie de la famille. De grâce, ne m’obligez pas à
+quitter un terrain que j’ai choisi: il est le seul possible... et le
+meilleur... pour tout le monde.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Préciser mes raisons serait inutile ou encore... déplacé, répartit
+l’abbé d’un ton détaché.
+
+Toutefois, ses yeux s’étaient levés en même temps vers sa mère et la
+regardaient fixement. Il y eut un choc silencieux, suivi d’un de ces
+arrêts imperceptibles à l’oreille mais durant lesquels l’inexprimable
+passe en trombe, laissant derrière lui l’épouvante d’une chose dont on
+n’a point parlé, que l’un a crue cachée, que l’autre sait, peut-être!...
+Et soudain madame Manchon, lasse de marcher, regagna son fauteuil, au
+coin de la cheminée. Accoudée dans la même attitude que son fils, elle
+inclina la tête et contempla le feu.
+
+--Je reprends... dit paisiblement l’abbé. En traitant René comme vous
+fîtes, je ne doute pas que vous n’ayez désiré son bonheur. Sans le
+vouloir pourtant, vous n’aviez cessé auparavant de favoriser en lui un
+penchant à s’en remettre à des volontés étrangères qui, pour un homme,
+est le pire des dangers. C’est avec regret que je vous voyais vous
+obstiner à le garder près de vous. C’est avec joie que j’ai considéré la
+première séparation temporaire dont vous souffrez. L’occasion se
+présente aujourd’hui d’une... émancipation définitive. Épargnez-vous les
+risques d’un avenir que le passé rendait problématique et puisque, pour
+une fois, l’intéressé fait preuve de décision... que Dieu le bénisse et
+qu’il épouse!
+
+La fin de la dernière phrase parut jetée avec violence, bien que la voix
+n’eût pris aucun éclat. Madame Manchon s’aperçut qu’après avoir entendu
+parler son fils, elle n’entendait plus que le tic-tac de la pendule.
+Elle ne cessait point de considérer les flammes.
+
+--Et si j’ai, moi, le désir de ne pas laisser mon fils s’établir loin de
+moi? dit-elle soudain, comme si elle s’éveillait d’un rêve.
+
+--Justement, ma mère, vous m’obligez à aller au fond d’une pensée que
+j’espérais déjà comprise. En envoyant René à Semur, pour quelques mois,
+vous avez accompli, je crois, le _commencement_ du devoir. Je vous
+demande d’aller au bout et de rendre stable ce que vous aviez cru
+passager. Non seulement vous rendrez à René la conscience de sa
+destinée, mais le sacrifice,--si grand qu’il vous paraisse,--sera pour
+vous un élément de salut... nécessaire... C’est tout ce que j’avais à
+dire.
+
+Vers la fin, madame Manchon avait peu à peu tourné de nouveau la tête
+pour examiner son fils. Une seconde fois, les yeux se rencontrèrent.
+Après le choc, le duel: en silence, ces deux êtres également passionnés
+et volontaires affrontaient leurs secrets. On n’évalue pas la durée de
+tels instants: ils abolissent la réalité.
+
+L’abbé baissa le premier les paupières. Il tira sa montre.
+
+--Neuf heures: je dois partir, sous peine de manquer mon train.
+
+Madame Manchon parut, à son tour, revenir à elle:
+
+--Henri!... commença-t-elle.
+
+Mais elle n’ajouta rien.
+
+--Bonsoir, ma mère.
+
+Et ayant ramassé sur la cheminée son bréviaire qu’il y avait déposé
+avant le dîner, l’abbé sortit.
+
+Immobile, madame Manchon se remit à surveiller les braises. Elle
+revoyait des figures disparues. Une émotion inexprimable faisait battre
+son cœur. Elle avait aussi la sensation qu’une dalle s’abattait sur ses
+épaules, tandis qu’elle s’efforçait de se rappeler exactement une parole
+de son fils: «Ce sera pour vous un élément de salut... nécessaire...»;
+mais brusquement, la pensée de René balaya ces fantômes.
+
+--Bah! murmura-t-elle, des phrases de prêtre!
+
+Reprise ensuite par la conscience du seul péril immédiat qui survenait,
+elle alla vers son bureau, et d’une écriture appuyée, débuta:
+
+«Mon cher enfant, je ne viendrai pas. Je ne te laisserai pas non plus
+consommer une sottise...»
+
+La plume courait. On aurait dit qu’elle prétendait aller plus vite que
+le cœur qui dictait. C’est qu’aussi, après s’être longtemps dissimulé,
+le destin entamait au grand jour son œuvre. Des deux fils de madame
+Manchon, l’un menaçait de lui être volé: l’autre... Au fait,
+qu’arrivait-il avec l’autre, et pourquoi cette question suffisait-elle
+pour troubler l’image même du premier?
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, la réponse de madame Manchon partit pour Semur. Avec elle,
+Lapirotte jeta dans la boîte une seconde enveloppe également adressée à
+Semur, puis, au retour, s’enquit auprès du tyran si elle ne pourrait
+exceptionnellement disposer de quarante-huit heures pour aller à la fin
+de la semaine rendre service à une parente. Madame Manchon, qui était
+dans ces moments de trouble profond où l’on consent à tout, ne fit point
+d’opposition.
+
+Trois jours plus tard, à Semur, les Traversot disparaissaient, et le
+principal acteur du drame,--quoique le plus caché,--entrait en scène.
+Mais avant d’y venir, quelques mots sur ce qui précéda.
+
+L’abbé Valfour, dans sa lettre à son confrère, n’avait rien exagéré et
+même était resté un peu en arrière. Dès leur seconde entrevue, Annette
+et René, éblouis, avaient senti leurs vies fixées.
+
+En réalité, il y avait de l’un à l’autre la distance de la mer profonde
+au clair bassin d’un beau parc. La première joue mal avec la lumière,
+mais porte en elle une force latente et continue qui use le roc: le
+second a la beauté d’un miroir, chauffe au moindre rayon et se refroidit
+à la première gelée blanche. Toutefois, le propre de l’amour et de la
+passion est d’obliger à marcher les yeux bandés. Aucun d’eux ne songea
+donc à analyser les nuances qui les séparaient; et le torrent les
+emporta...
+
+Du soir au lendemain, Annette Traversot cessa d’être une jeune fille,
+c’est-à-dire une matière plastique qui attend du hasard sa forme
+définitive de conscience. Auparavant, elle obéissait et, faute de mieux,
+acceptait le présent sans s’y attacher ni s’en plaindre: subitement,
+elle aperçut dans un éclair le seul bonheur qui lui convînt et, dressée
+contre les siens, n’admit plus qu’un autre qu’elle-même en décidât: elle
+aimait.
+
+René, de son côté, sentant passer sur lui l’émoi ineffable de la
+première tendresse véritable, subit l’ivresse de la découverte, crut
+sincèrement que ce qu’il éprouvait n’avait été éprouvé par aucun autre,
+et convaincu d’obéir à des forces divines, n’admit pas un instant que sa
+mère tentât de leur résister. Lui aussi, dressé d’avance contre les
+siens, aimait ou plutôt croyait aimer.
+
+Peu importent maintenant les voies suivies pour en arriver aux aveux.
+L’essentiel pour vous est de savoir que, le jeudi de la deuxième semaine
+où René s’abstint d’aller à Paris, l’abbé Valfour parut en ambassade à
+l’Hôtel de Thil. Sa démarche, toute personnelle, assurait-il, n’avait
+d’autre objet que de s’informer si une demande de son protégé serait
+accueillie. Or, en réalité, depuis la veille, Annette et René étaient
+fiancés. L’amour se moque des barrières; s’il se plie à la comédie des
+usages, c’est par-dessus le marché et parfaitement résolu à les compter
+pour rien.
+
+Il n’est pas inutile de relater une partie de l’entretien de M. Valfour
+avec madame Traversot; il projette en effet des lueurs sur la suite et
+déjà eût permis, pour qui sait voir, d’augurer des incidents prochains.
+
+Soit par tenue mondaine, soit qu’elle fût réellement hésitante, madame
+Traversot ne reçut qu’avec réserve les ouvertures de l’abbé.
+
+--Avant de consulter ma fille, déclara-t-elle, ne serait-il pas prudent
+de savoir si madame de La Gilardière est consentante?
+
+--Avisée par lettre, soyez sûre qu’elle paraîtra aussitôt, s’écria
+l’abbé.
+
+--Parfait. Du coup, bien des obscurités s’éclairciront.
+
+--Des obscurités! Lesquelles, grand Dieu!... Douteriez-vous de la
+fortune?
+
+--Non.
+
+--De la famille?
+
+--Vous vous en êtes porté garant.
+
+--Alors?
+
+--Alors, attendons cette dame...
+
+En revanche, comme l’abbé sortait, Annette, qui avait dû faire le guet,
+le rejoignit dans la cour d’honneur.
+
+--Monsieur l’abbé, dit-elle rapidement, je tenais à vous remercier
+d’être venu. Il est bon que vous sachiez aussi que, quoi qu’il arrive,
+ma décision est prise. Je ne m’en remettrai à personne du soin de
+choisir mon bonheur.
+
+--Pas même à votre mère? répliqua l’abbé interloqué.
+
+--Pas plus à elle qu’à d’autres.
+
+A peine sur le Rempart, autre rencontre et même chanson.
+
+--Hé bien? demanda René qui accourait aux nouvelles.
+
+--Hé bien, avertissez votre mère: il importe qu’elle arrive bientôt.
+
+--Soit, elle débarquera dans la semaine.
+
+--Si elle tardait...
+
+--A quoi songez-vous, l’abbé? Oubliez-vous que je suis majeur?
+
+--Ainsi, vous aussi!...
+
+Et M. Valfour revint de son ambassade, assez rêveur. Après s’être étonné
+que l’amour dressât si vite les enfants contre les parents, il
+réfléchissait qu’on ne voit guère le moyen qu’il en soit autrement,
+puisque sa fin naturelle est justement de séparer les uns des autres...
+
+Ce même soir, la lettre de René partait pour Paris.
+
+Vous voyez à quel point jusque-là tout avait été rapide et simple. Une
+marche sous le ciel bleu, des cœurs qui rêvent, nulle appréhension. On
+devrait frémir quand le bonheur est ainsi à portée du désir. N’est-ce
+pas toujours aux approches de l’orage que nous goûtons le mieux
+l’enchantement des jours d’été?
+
+La réponse de madame Manchon arriva en coup de foudre. Les sentiments de
+René en la lisant furent un mélange de stupeur et de colère. La légèreté
+avec laquelle sa mère traitait ce qu’il imaginait être la plus grande
+aventure de sa vie lui parut sacrilège. Pour la première fois, il eut
+une révolte d’homme et répliqua sur l’heure. Rappelant qu’il n’était
+plus un enfant, il affirmait son droit de choisir à son gré la femme
+qu’il épouserait, ne priait plus, mais exigeait. Mieux informée, madame
+Manchon lui devait de venir; il l’attendait: il ne quitterait pas Semur
+qu’elle ne se fût décidée à l’y rejoindre.
+
+De telles choses, écrites, prennent une valeur énorme, car on les relit
+et elles subsistent. Il est probable que si René, au contraire, avait
+pris le train, tout en prononçant les mêmes mots, il aurait obtenu gain
+de cause. C’est le propre de certaines situations que, fausses dès le
+début, elles ne cessent pas de s’alimenter à contre-temps.
+
+Sa réplique lancée, restait à René d’aviser l’hôtel de Thil du retard de
+sa mère: mais il s’abstint d’en donner la raison véritable.
+
+--Une indisposition légère en est la cause, déclara-t-il.
+
+--Avant-hier, pourtant, vous ne sembliez pas inquiet? répondit madame
+Traversot avec une défiance à peine dissimulée.
+
+--Avant-hier, je l’ignorais: ma mère tait souvent ce qui pourrait me
+donner du souci. Je conclus d’ailleurs de son silence que ce ne doit pas
+être grave.
+
+--Espérons-le, répliqua madame Traversot; quoi qu’il en soit, pour ne
+pas prêter aux commérages, je vous serai obligée, d’ici l’arrivée de
+madame de La Gilardière, d’espacer vos visites. Vous êtes-vous aperçu
+que, depuis quelque temps, vous venez chaque jour?
+
+Il parut accepter la leçon, s’inclina... et se présenta le lendemain.
+Seulement, le lendemain, en mère prudente, madame Traversot avait pris
+le train du matin et emmené sa fille: par un heureux hasard, une cousine
+de Dijon s’était trouvée assez malade pour que la présence de ces dames
+fût exigée d’urgence...
+
+Ce même jour, à Paris, Lapirotte prenait aussi le train pour rendre
+service à sa parente, et à Semur le chœur entrait en scène.
+
+Je dis: le chœur. Où découvrir, en effet, sinon dans la tragédie
+antique, l’analogue de ce personnage insaisissable, omniscient et
+malfaisant, qui discute, commente, au besoin souffle le conseil perfide
+ou la nouvelle qui égare, tour à tour s’indigne, persifle, rit, et,
+victorieux en fin de compte, reste seul debout au dénouement? Police
+anonyme, affirmait Duclos: oui, sans doute, mais aussi beaucoup plus,
+car dans le cas de René se manifestèrent une continuité d’effort, une
+sûreté de direction telles que n’en comportent pas d’ordinaire des
+groupements fortuits ou des voix dispersées. Quelqu’un, dans l’ombre,
+marquait la mesure,--quelqu’un, renseigné mieux que les intéressés
+eux-mêmes, sur le présent, qu’il se déroulât rue Monsieur ou à Semur, et
+même sur le passé. Seulement, qui aurait eu l’idée de le chercher là où
+il était, et comment supposer qu’en remontant plus loin encore on
+trouverait une Lapirotte à la source?
+
+Bien entendu, je ne vais pas recommencer le récit de Duclos que je
+rejoins ici; je voudrais cependant marquer ce qu’il semble n’avoir pas
+suffisamment observé, et c’est la gradation savante, l’art souverain que
+mit ainsi le chœur à détruire à l’avance les projets de René, dès qu’ils
+furent soupçonnés au dehors. On ne mit en doute tout d’abord que la
+fortune; puis on parla vaguement des noms différents portés par les deux
+frères, et l’honorabilité passa au premier plan. Le titre usurpé
+semblait ne pouvoir que couvrir une tare; la famille prit couleur
+d’aventurière. Enfin, de proche en proche, l’opinion étant préparée
+d’avance à tout admettre, on put en venir à l’essentiel qui, pensait-on,
+allait arrêter les Traversot; et l’histoire courut de la naissance
+illégitime de René... Tout cela, je le répète, mesuré, distillé avec une
+méthode et une sûreté marquées au coin de l’intelligence supérieure. Au
+départ des Traversot, il n’y avait rien encore contre René ou à peine
+l’hostilité de rigueur dès qu’il s’agit d’un étranger; quand ils
+revinrent, la partie était jouée sans que René en eût seulement le
+soupçon, et les précautions si bien prises, qu’à peine débarquée, madame
+Traversot courait chez son notaire où l’appelait une convocation
+d’urgence.
+
+Saisissez-vous qu’un tel enchaînement ne pouvait être le produit
+inconscient de quelques-uns, mais, au contraire, résultait d’une volonté
+unique? Commencez-vous de soupçonner, derrière le chœur, et dirigeant sa
+marche, l’acteur principal dont je parlais tout à l’heure? Plus tard, il
+se découvrira de lui-même; pour le moment, contentons-nous d’admirer
+l’œuvre et arrivons au résultat, imprévu de tous comme il convient.
+
+Madame Traversot, après s’être rendue en toute hâte chez son notaire,
+rentra chez elle, le visage décomposé. Elle était de ces femmes qui ne
+cessent d’envisager les difficultés, quand un projet leur tient au cœur,
+car elles imaginent de la sorte et par avance désarmer la mauvaise
+chance. Hélas! parmi les obstacles prévus, celui qu’on venait de lui
+révéler n’avait point figuré: il n’en était que plus infranchissable. Le
+mariage d’Annette était perdu: ajoutez que l’année s’annonçait avec des
+récoltes mauvaises, que l’abandon d’Annette risquait de troubler la
+confiance des créanciers: ainsi tout croulait, présent et avenir.
+
+A la vue de sa mère bouleversée, Annette tenta en vain de l’interroger.
+
+--Il n’y a rien, ou peu de chose, répondit celle-ci, évasive et
+redoutant d’aborder tout de suite le conflit qu’elle pressentait
+inévitable.
+
+En prétendant séparer Annette de celui qu’elle aimait, on n’était
+parvenu en effet qu’à mieux l’attacher à lui.
+
+Une heure plus tard, René, qui ne cessait de surveiller l’hôtel de Thil,
+informé du retour des Traversot, accourait. Annette parut aussitôt.
+
+--Enfin! vous voici!
+
+Mais elle ne put en dire plus. Madame Traversot s’était également
+précipitée, et sans laisser à René le loisir de se reconnaître:
+
+--Votre visite, cher monsieur, tombe à merveille: j’avais hâte de
+m’entretenir avec vous.
+
+Elle l’entraîna vers le salon. Annette voulut suivre. Un geste l’arrêta.
+
+--Non, pas toi. Ta présence ne pourrait que nous gêner.
+
+Alors, interdite, elle se pencha vers sa mère:
+
+--Quoi qu’il arrive, rappelle-toi que je serai sa femme.
+
+Elle ne s’était jamais expliquée avec pareille franchise. Madame
+Traversot lui jeta un regard angoissé:
+
+--Qui peut répondre de ce que l’avenir réserve?
+
+--Quoi qu’il y ait, mon choix est fait.
+
+René, lui, s’étonnait qu’on le reçût au salon. Il n’y était plus entré
+depuis le soir du premier dîner; quelle différence d’aspect et
+d’accueil! Aujourd’hui les meubles gisaient sous des housses. Une partie
+d’entre eux, groupés sous un drap, érigeait dans la pénombre un
+catafalque; aucun feu ne brûlait dans la cheminée.
+
+--Quelles nouvelles de votre mère? demanda madame Traversot dès qu’elle
+eut fermé la porte derrière elle.
+
+--Hélas! balbutia René, interdit par cette brusque entrée en matière.
+
+--Toujours souffrante?
+
+--Je le crains. Pour ne pas m’inquiéter, elle me laisse sans détails. Le
+principal suffit, puisqu’elle n’est pas en état de se mettre en route.
+
+--Ah! c’est fâcheux... tout à fait fâcheux...
+
+Et le visage de madame Traversot acheva de se fermer. René rougit:
+
+--Bien que ce soit une affaire de quelques jours au plus, attendre ainsi
+ne m’est pas moins pénible qu’à vous, mais voyez-vous autre chose à
+tenter?
+
+Il comptait qu’on lui répondrait non; il n’en fut rien.
+
+--Autre chose?... En effet, à défaut du voyage, votre mère ne
+pourrait-elle écrire? Nous entendre serait au plus l’affaire de trois
+courriers.
+
+Posant ses yeux sur ceux de René, madame Traversot attendit ensuite la
+réponse, comme assurée d’avance d’un refus.
+
+Il fallut à René un petit instant pour maîtriser l’embarras où le jetait
+pareille proposition.
+
+--Vous n’y songez pas, fit-il; si grande que soit la confiance que
+m’accorde ma mère, elle souhaite connaître Annette avant que
+d’acquiescer à des projets qui lui paraissent engager un avenir dont
+elle se tient,--bien à tort,--pour responsable.
+
+On ne sait pourquoi, cette phrase longue et mal tournée eut l’air de
+tomber dans un air raréfié. Les mots en tintaient comme du bois sec.
+
+Madame Traversot parut se recueillir, bien qu’elle ne pût ignorer ce qui
+devait suivre.
+
+--Alors, cher monsieur, reprit-elle d’un air incertain, je n’aperçois
+plus très bien où nous allons. Dès lors que madame votre mère ne peut ni
+venir, ni écrire...
+
+--Mais elle viendra! interrompit vivement René.
+
+--Quand?
+
+--Bientôt!
+
+Madame Traversot eut un hochement de tête entendu:
+
+--Et si je vous disais, moi, que je ne crois pas à ce voyage?
+
+René sursauta: aurait-elle appris l’opposition de sa mère et qu’il
+mentait en parlant de maladie?
+
+--En vérité, madame, balbutia-t-il, je ne vois pas pour quelles
+raisons...
+
+Madame Traversot, encore, l’interrompit nerveusement:
+
+--Pour quelles raisons?... Mon Dieu! je me ferais scrupule de vous les
+communiquer, et même je m’en garderai: mais elles courent les rues,
+semble-t-il: je n’étais pas de retour depuis une heure qu’on me les
+donnait, comme à tout le monde. Vous n’aurez donc aucune peine à les
+apprendre, à supposer que vous y teniez. Interrogez, renseignez-vous, et
+si vous n’êtes point convaincu, attendez du moins, pour nous en
+informer, que les faits donnent tort à mon sentiment présent.
+
+Elle s’était levée, le visage devenu de glace. René sentit passer le
+souffle avant-coureur de la catastrophe. Il répliqua d’une voix
+tremblante:
+
+--Je comprends, madame... il s’agit d’une mise en demeure. Sans
+m’attacher outre mesure à ce qu’elle peut avoir de blessant, me
+permettez-vous de demander si vous parlez ainsi au nom d’Annette?
+
+--Ceci, monsieur, est affaire entre ma fille et moi et ne vous concerne
+pas.
+
+Il respira.
+
+--Ce qui revient à dire qu’elle, pas plus que moi, n’est au courant des
+appréhensions que vous donne le retard de ma mère. Oserai-je aussi faire
+remarquer que, si je n’étais pas entièrement d’accord avec les miens,
+j’ai l’âge de passer outre à des volontés mal informées?
+
+Madame Traversot riposta sèchement:
+
+--Je n’ai point dit que madame votre mère s’opposait au mariage: je suis
+même convaincue du contraire. J’estime simplement qu’elle ne se soucie
+pas de venir s’entretenir avec moi de certaines choses... qui importent
+entre familles honorables. Quant à votre liberté d’action vis-à-vis
+d’elle, j’en doute aujourd’hui moins que jamais...
+
+René, cette fois, ne comprenait plus. Puisqu’on croyait toujours sa mère
+d’accord avec lui, que signifiaient ces phrases énigmatiques? Plutôt que
+de prononcer des paroles peut-être ineffaçables, il domina sa colère et
+s’inclinant:
+
+--Il suffit, madame; avant demain, j’aurai percé le mystère auquel je me
+heurte ici: je ne doute pas à mon tour que vous ne m’exprimiez alors des
+regrets pour un traitement que je ne méritais pas.
+
+--C’est tout ce que je souhaite, conclut madame Traversot.
+
+Et elle l’accompagna jusqu’à la cour d’honneur, ne se souciant pas d’une
+nouvelle rencontre avec Annette: mais celle-ci ne parut pas. Quant à
+René, il ne songeait plus qu’à foncer sur l’obstacle inconnu inopinément
+surgi sur sa route. Il n’avait encore aucune crainte et croyait bien,
+ainsi qu’il l’avait annoncé, revenir le lendemain.
+
+Il est curieux de constater comme les événements avancent par
+soubresauts. Durant des jours rien n’arrive, les heures traînent, on a
+l’air d’attendre sur un banc la venue d’un passant qui ne passera
+jamais: soudain, le tumulte succède au silence, la foule à la solitude;
+on est happé, roulé, on n’a plus le loisir de se reconnaître et moins
+encore celui de se défendre...
+
+En quittant l’hôtel du Thil, René se disait: «Je vais me renseigner.»
+Mais où? Auprès de qui? Les raisons mystérieuses qui motivaient la mise
+en demeure de madame Traversot couraient les rues, soit: encore
+fallait-il s’adresser à quelqu’un pour les connaître.
+
+Or, c’était l’heure où, chaque après-midi, M. Valfour s’en retournait
+par le Rempart après sa visite d’hôpital. René n’avait pas fait cent
+mètres qu’il aperçut devant lui l’abbé en train de regagner la ville. La
+rencontre de cet homme lui parut providentielle. Aussitôt, doublant
+l’allure, il le rejoignit.
+
+--Hé quoi! monsieur l’abbé, s’écria-t-il en affectant la gaîté, vous ne
+regardez même pas si des amis vous suivent?
+
+Tels mouvements imperceptibles se sentent, à défaut de les voir. Tout de
+suite, avant que d’achever, René comprit ainsi qu’il tombait mal, ou
+encore que sa compagnie, dans la rue et à cette heure, ne procurait pas
+d’agrément. Raison de plus pour s’obstiner.
+
+L’abbé, pourtant, toujours poli, répondait déjà:
+
+--Je ne demande pas, mon cher enfant, d’où vous venez. Nous avons,
+chacun, nos occupations dans ce quartier... pas les mêmes...
+évidemment... Puisse Dieu les bénir avec une pareille indulgence!...
+Toutefois les miennes m’ont mis en retard: vous m’excusez, n’est-ce pas,
+de ne pas m’arrêter? On m’attend à Notre-Dame.
+
+Pour mieux marquer sa hâte, non seulement il ne ralentit pas, mais parut
+prendre un élan supplémentaire. En même temps son calme visage avait
+rougi et ses yeux trahissaient un désarroi.
+
+René, sans se démonter, lui prit le bras.
+
+--Pressé, je le veux bien, murmura-t-il: serait-ce au point de ne
+pouvoir m’accorder audience?
+
+--Pas dans la rue, je pense? s’écria l’abbé visiblement effrayé.
+
+--Dans la rue, à Notre-Dame, où il vous plaira enfin, pourvu que ce soit
+sur l’heure!
+
+--Impossible! D’ailleurs de quoi s’agit-il?
+
+--D’une chose importante à laquelle sont suspendus tous nos projets.
+
+--Vos projets, mon cher enfant: ce n’est qu’une nuance, toutefois bonne
+à rappeler, fût-ce au passage.
+
+René le considéra, interdit:
+
+--Bigre! vous aussi?...
+
+Il n’acheva pas, mais serrant de plus près l’abbé pour bien marquer
+qu’il se refuserait à lâcher prise:
+
+--Raison de plus: cela prouve que vous êtes au courant.
+
+--Vous me désolez. Je vous sens résolu d’obtenir satisfaction, et
+pourtant... Enfin, soit... à la sacristie... rien qu’un instant...
+
+--Parfait. Du coup, pour vous témoigner ma reconnaissance, je cesse de
+vous compromettre.
+
+René en même temps lâcha l’abbé: ceci encore le frappait que son dernier
+mot n’attirait aucune protestation.
+
+A grands pas et en silence, ils poursuivirent leur route. M. Valfour
+donnait vraiment l’idée qu’il ignorait son compagnon: il semblait, à
+force de serrer les épaules, devenu une chose noire, toute ronde, sur
+laquelle les yeux n’ont pas de prise. Dans Notre-Dame, il choisit pour
+monter au chœur le bas-côté opposé à son confessionnal et, après une
+courte révérence au maître-autel, gagna la sacristie. René ne cessait
+pas de suivre.
+
+Une sacristie est un lieu propice aux entretiens rapides, car on s’y
+tient debout. Nul doute que M. Valfour n’eût escompté cette incommodité
+pour abréger des propos dont la perspective l’importunait. A peine
+entré, il déposa son bréviaire sur l’armoire aux ornements et, adossé à
+celle-ci, les deux mains dans ses manches, les yeux à terre:
+
+--Qu’y a-t-il? je vous écoute, reprit-il d’une voix terne.
+
+René, que l’attitude imprévue de l’abbé achevait d’irriter, lança son
+chapeau près du bréviaire.
+
+--Il y a, déclara-t-il, que je reviens de l’hôtel de Thil.
+
+--Ah! fit l’abbé comme s’il apprenait une nouvelle extraordinaire, ces
+dames sont de retour?... Mademoiselle Annette toujours satisfaite?
+
+--Je l’espère: je ne l’ai pas vue.
+
+--Ah!... répéta l’abbé, un demi-ton plus bas.
+
+--Madame Traversot seule a consenti à me recevoir: recevoir est
+d’ailleurs une manière de s’exprimer, puisque je suis sommé de ne plus
+reparaître tant que ma mère ne sera pas venue.
+
+--Oh! soupira l’abbé, continuant de descendre la gamme.
+
+Son visage cependant n’exprimait pas de surprise.
+
+--On dirait que vous le trouvez naturel?
+
+--Naturel, non... explicable plutôt...
+
+L’abbé Valfour poussa ensuite un nouveau soupir, sans cesser de
+contempler le sol. Tout dans son attitude ajoutait: «Que voulez-vous que
+j’y fasse?»
+
+René répéta d’un ton rude:
+
+--Explicable... c’est bien vous qui l’affirmez... donc il y a des
+raisons, et vous les connaissez. Il ne reste plus qu’à me les dire:
+après quoi, je vous tiendrai quitte et vous serez libre de retourner à
+vos ouailles.
+
+Cette fois plus de réponse, mais un bruit de pas s’étant fait entendre
+dans l’église, l’abbé Valfour jeta un regard vers la porte: il espérait
+l’entrée d’un importun. Fausse alerte: personne ne parut.
+
+--Hé bien? reprit René, décidément exaspéré.
+
+--Eh bien, en vérité, je me demande... Il est possible que des sottises
+aient couru... mais sont-ce les mêmes? et quel besoin avez-vous...
+
+--Quel besoin!
+
+--Plus bas, jeta vivement l’abbé, n’oubliez pas dans quel endroit nous
+sommes!
+
+Et soudain il abandonna l’appui de l’armoire. Ses mains libérées des
+manches esquissèrent ensuite un geste de retraite:
+
+--Je comprends d’ailleurs votre état, poursuivit-il: oui, je
+comprends... Moi-même, vous l’avouerai-je, et vous l’avez dû voir, je me
+sens troublé... extrêmement... par une lettre de madame Traversot reçue
+ce matin.
+
+--Que dit-elle?
+
+--Oh! mon cher enfant, les femmes n’expliquent jamais à fond leur
+pensée.
+
+--Dans ce cas, c’est à vous, l’abbé, de m’expliquer la vôtre! Après quoi
+j’aviserai.
+
+--En effet... en effet... Notez avant tout que madame Traversot, pas
+plus que moi, ne croit... Seulement, voilà: il est de certaines
+questions qui ne devraient jamais être posées. Cela ne les empêche pas
+d’exister, certes! et même les gens sont libres de s’en entretenir,
+s’ils le veulent, pour l’agrément; mais enfin, tant qu’on ne s’est pas
+avisé de demander officiellement: «Cela existe-t-il?» on est libre
+d’agir comme si elles n’étaient pas.
+
+--Allez donc au fait! interrompit de nouveau René, impuissant à
+maîtriser la colère que tant de précautions achevaient de déchaîner au
+fond de lui.
+
+--J’y viens... j’y suis déjà!
+
+Puis, secouant les épaules, comme un homme décidé à brûler ses
+vaisseaux, l’abbé reprit très vite:
+
+--Justement, dès le début de nos relations, madame Traversot m’avait
+exprimé à diverses reprises son désir de mieux connaître votre famille.
+Simple souhait d’elle à moi: satisfaction facile à obtenir et qui
+n’intéressait que nous... Qui, hélas! à Dijon ou ailleurs, s’est avisé
+ces jours derniers de lui dire... ou encore de lui suggérer?... bref, la
+question qui n’existait pas, brusquement a pris corps et, du coup,
+madame Traversot, devenue inquiète, a pensé... enfin elle se demande
+dans quelle mesure vous avez droit au titre que vous portez.
+
+René abasourdi recula:
+
+--Quel titre? je n’en ai pas, que je sache!
+
+--Oh! poursuivait maintenant l’abbé définitivement lancé, je sais bien
+qu’il s’agit là de puérilités! Qu’importe au bonheur de ma charmante
+petite Annette, que vous soyez La Gilardière, tandis que votre frère
+n’est que Manchon? Curiosités de province, scrupules de vieille
+bourgeoisie: rien de plus. Il est probable d’ailleurs, je suis même
+assuré que les deux noms appartiennent à chacun, et encore qu’ils
+figurent l’un et l’autre sur le registre d’état civil... Au fait
+avez-vous jamais eu seulement l’occasion de lire votre acte de
+naissance?
+
+Enfin arrivés là, les yeux de l’abbé, qui jusqu’alors n’avaient cessé de
+contempler le sol, s’étaient levés: tout ce qui précédait, tant
+d’hésitations, de détours, simples manœuvres pour aboutir à poser,--et
+de quel ton détaché!--cette unique question, la seule utile.
+
+Déconcerté par le jeu, mais incapable d’en soupçonner les dessous, René
+ne put que répliquer:
+
+--Quelle est cette plaisanterie, et pourquoi n’aurais-je pas lu mon acte
+de naissance? En souhaitez-vous un double?
+
+M. Valfour saisit les mains de René:
+
+--Ainsi vous l’avez lu... ce qui s’appelle lu... et vous n’y avez rien
+remarqué de particulier?
+
+--Comptiez-vous par hasard sur la mention: père et mère inconnus?
+
+Alors, subitement changé, la face éclaircie, l’abbé acheva d’attirer à
+lui René. Il soupirait, il riait, il retrouvait la bonté de la
+Providence:
+
+--Ah! mon enfant!... mon cher enfant!... quel poids vous m’enlevez! Et
+puisque vous avez cette pièce chez vous, de grâce courez la chercher. Je
+me charge d’éclairer tout... Après cela, madame Traversot...
+
+Mais René se dégageant, coupa la phrase:
+
+--Je vous demande pardon, mon cher abbé: pourrai-je savoir auparavant
+quel rapport imprévu existe entre mon acte de naissance, madame
+Traversot, et le motif qui, au dire de celle-ci, interdirait à ma mère
+de jamais paraître ici?
+
+Tout entier à sa joie de retrouver une situation correcte, là où il
+avait redouté la pire aventure, M. Valfour rit encore:
+
+--Quant à cela, inutile de vous en battre les oreilles: l’essentiel
+n’est-il pas que madame Traversot revienne sur son sentiment? et dès
+lors que j’en fais mon affaire...
+
+Pour la seconde fois, René l’empêcha d’achever:
+
+--Non, l’abbé, j’exige d’être éclairé.
+
+--Des sottises!
+
+--Raison de plus pour n’en rien perdre.
+
+L’abbé riait toujours, bien qu’un peu du bout des lèvres.
+
+--Soit: admirez donc où peuvent en venir des gens inoccupés que
+tourmente la soif d’aventures chez les autres. La différence de nom
+entre votre frère et vous, avait frappé: de là à supposer que vous
+n’étiez peut-être que le fils adoptif de votre mère...
+
+--Il n’y avait qu’un pas, conclut René d’une voix glacée.
+
+--Naturellement, on l’a franchi...
+
+--Vous le premier.
+
+--Ah! mon enfant, ne me calomniez pas: j’y ai cru si peu que j’ai tenu à
+prévenir votre frère du bruit qui courait.
+
+--Et mon frère a répondu?
+
+--En ne m’en parlant pas, ce qui était la plus spirituelle des réponses.
+
+De nouveau, un bruit de marche sonna sur les dalles. Une dame en noir
+parut sur le seuil.
+
+--A la minute... je suis à vous..., jeta l’abbé.
+
+Et revenant à René:
+
+--Vous le voyez, on s’impatiente, mais qu’importe? Tout à l’heure,
+n’est-ce pas, apportez l’acte, et demain...
+
+--Oh! demain, dit René, impossible; je ne serai pas ici.
+
+--Vous partez pour Paris? J’espère bien que vous n’y conterez pas...
+
+--Que vous avez cru, au roman chez la portière? Rassurez-vous: toutefois
+il est urgent de couper court à cette littérature. J’en connais un moyen
+radical et prétends y recourir dès ce soir.
+
+Sans ajouter rien, René ensuite s’éloigna. Il avait la démarche un peu
+saccadée. A mesure qu’il s’en allait, le sourire de l’abbé
+s’évanouissait aussi. C’est qu’après avoir cru faire une lumière
+complète, M. Valfour se demandait si les voies de la Providence ne sont
+pas quelquefois beaucoup plus tortueuses qu’il n’y paraît.
+
+
+
+
+VI
+
+
+René sonna le même soir rue Monsieur. Il devait être minuit ou environ.
+A ce moment, madame Manchon dormait. Il défendit qu’on la prévînt, et,
+réfugié dans sa chambre, tenta de reposer.
+
+On rencontre chaque jour des gens qui vivent dans des conditions
+extraordinaires et ne s’en aperçoivent pas, car l’extraordinaire ne
+l’est jamais que par rapport à nos habitudes. Toutefois, qu’un hasard
+insignifiant éveille leur défiance, sans être mieux éclairés qu’avant,
+ces mêmes gens perdent soudain la sécurité dont ils étaient jusqu’alors
+les bénéficiaires inconscients. Désormais, pour René, ce hasard était
+venu.
+
+Insignifiant, évidemment, ou plutôt sans valeur: quel crédit en effet
+accorder à des racontars de petite ville en mal de nuire? Que des bruits
+aient couru dans Semur assez précis pour inquiéter M. Valfour ou
+incliner madame Traversot à juger impossible un entretien direct avec
+madame Manchon, voilà qui n’avait en soi-même aucune importance et
+n’aurait pas dû retenir un instant la pensée de René. Cependant, parmi
+tant de calomnies possibles, pourquoi celle-là, de préférence à
+d’autres? Et René, malgré lui mal à l’aise, non seulement ne savait que
+répondre, mais s’étonnait de questions nouvelles, surgies à la suite
+comme d’elles-mêmes, et sans que Semur, cette fois, y fût pour rien.
+
+L’attitude de son frère, d’abord. Hostile, ou indifférente? impossible
+d’en décider. A coup sûr réservée et suggérant l’idée d’une
+arrière-pensée continue qui interdisait jusqu’à l’esquisse d’une
+familiarité.
+
+Autre énigme: pourquoi René n’entendait-il jamais parler de son père?
+Pas une image pour l’évoquer. On aurait voulu qu’il oubliât, qu’on
+n’aurait pas agi d’autre manière.
+
+Bien singulier enfin, le désir de madame Manchon d’appeler un de ses
+fils uniquement La Gilardière cependant qu’elle et l’abbé restaient
+Manchon! Pareille vanité s’accordait mal avec le dédain des petits
+sentiers et des petits moyens, souvent affiché et toujours pratiqué par
+elle dans le courant de l’existence...
+
+J’expose cela d’une manière précise; gardez-vous de croire pourtant que
+ce fût aussi net pour René. Des inquiétudes confuses, des lueurs
+passagères perçant une brume dense, il ne percevait rien de plus: trop
+déjà pour échapper à un irrésistible malaise, pas assez pour aborder la
+vérité corps à corps. Au trouble de sa nuit d’attente, correspondaient
+ainsi, dans des proportions diverses, le souci d’un passé incertain et
+celui d’un avenir encore très cher: mais à la perspective du oui ou du
+non que madame Manchon devrait prononcer au matin, qui sait si déjà il
+ne s’épouvantait pas moins de perdre Annette que de se heurter à un
+constat redouté?
+
+Une à une, les heures et les demies scandèrent ces rêveries. Quand,
+épuisé par elles, il succomba enfin au sommeil, le jour commençait, les
+premiers charrois retentissaient dans les rues voisines, et madame
+Manchon s’éveillait...
+
+Depuis la réponse folle de René, elle s’éveillait ainsi tous les jours,
+dès l’aube. Après avoir si longtemps envisagé le temps qui vient avec
+une entière sérénité, elle ne renaissait plus au présent que l’âme
+trouble et sous le coup d’appréhensions intolérables.
+
+--Aujourd’hui, songeait-elle, que va-t-il arriver?
+
+Mais il n’arrivait rien, ou du moins rien qui comptât.
+
+Un soir, vous l’avez vu, son fils aîné avait prononcé des paroles
+singulières qui l’avaient fait trembler sur le moment: elle n’y pensait
+plus, ou si parfois le souvenir lui en revenait, elle s’en détournait.
+D’ailleurs l’abbé, depuis lors, était redevenu muet. Aucun indice
+nouveau n’avait renouvelé des craintes probablement mal fondées. Et
+puis, qu’importe devant le reste, c’est-à-dire la rupture avec René?
+Depuis dix jours déjà, René avait cessé d’écrire: elle de son côté,
+s’obstinait dans l’attente d’une soumission qui ne venait pas. Quand on
+s’est accoutumé à ne vivre que pour un être, quand toute ambition, toute
+tendresse n’ont cessé de graviter autour de lui, imaginez ce que
+deviennent dix jours de silence! Hier, il n’y en avait que neuf:
+aujourd’hui, un de plus, demain un autre... Ah! ne pouvoir dire si le
+fossé cessera de s’élargir, ni quelles pensées, là-bas, répondent à
+celles qui dévorent ici!...
+
+Machinalement madame Manchon consulta sa montre: six heures. Elle écouta
+ensuite le trottis du rouage. Étrange machine, si compliquée, toujours
+en mouvement; et que d’efforts pour mesurer l’insaisissable, en donnant
+une réalité à ce qui peut-être n’en possède aucune! Dix minutes font
+parfois la durée d’une existence; en d’autres cas, vingt années coulent
+sans qu’on les voie.
+
+Madame Manchon ferma les yeux: les années mortes auxquelles elle
+songeait, la séparaient d’autres dont le souvenir demeurait cher: hélas!
+celles-là aussi lui échappaient; depuis son entretien avec l’abbé, elle
+n’osait plus y revenir.
+
+Premier fracas d’omnibus, bavardage des gens de service sur le trottoir,
+Paris qui, après l’accablement de la nuit, s’étire, bâille au soleil
+levant et peu à peu se remet à gronder... Quelle solitude, quand on
+écoute, au fond d’une chambre, rideaux tirés et rêves en dérive!
+
+Dans la pièce voisine, un réveil lâcha brusquement sa sonnerie. C’était
+un crissement aigu qui n’épargnait personne. Sous prétexte d’aller à la
+messe de sept heures, Lapirotte en remplissait la maison, chaque matin.
+Madame Manchon fit un geste d’agacement.
+
+--Pourquoi gardai-je cette fille?
+
+Elle ne l’avait jamais que tolérée, et depuis quelque temps ne la
+supportait plus. Elle méditait de s’en débarrasser.
+
+Le réveil persistant, madame Manchon frappa contre la cloison.
+
+--Cessez donc ce tapage!
+
+Mais Lapirotte affirmait ne se réveiller jamais qu’à la fin, tout à la
+fin de la sonnerie, qui roula jusqu’au bout, avant de s’achever en
+hoquets pareils aux halètements d’un asphyxié.
+
+Des minutes passèrent: puis un coup discret fit tressaillir madame
+Manchon.
+
+--Qu’y a-t-il?
+
+De l’autre côté de la porte, Lapirotte jeta:
+
+--Je voulais annoncer tout de suite à madame...
+
+Ici un temps d’arrêt. Madame Manchon, n’ayant aucun désir de faire
+entrer Lapirotte, restait sans souffler mot. Il fallut bien se décider à
+poursuivre, puisqu’on avait commencé:
+
+--M. René est arrivé cette nuit!...
+
+Comme soulevée par une lame de fond, madame Manchon se dressa sur le
+lit.
+
+--Il est dans sa chambre... il doit dormir encore..., continuait
+Lapirotte, surprise de ne recevoir aucune réponse.
+
+Madame Manchon dit enfin:
+
+--Merci! j’étais au courant... surtout, qu’on le laisse reposer!
+
+Sans qu’on pût l’entendre, elle s’habillait déjà. Ses mains avaient
+peine à retrouver les agrafes. Un tremblement de fièvre la secouait tout
+entière. Puis, approchant de la porte, elle devina que Lapirotte n’avait
+pas bougé, retint son souffle, attendit que, lasse d’épier des
+événements qui ne venaient pas, celle-ci voulût bien s’éloigner. Le cœur
+de madame Manchon, en ces instants, recouvrait tous les bruits, et
+cependant aucun bruit ne lui échappait. Si légère qu’ait été la démarche
+de Lapirotte abandonnant sa faction, elle sut ainsi tout de suite quand
+le passage devint libre. Alors, enveloppée dans un peignoir, encore
+coiffée de nuit, à son tour elle s’évada, pénétra chez René avec des
+précautions infinies, et s’assit dans le fauteuil au pied du lit.
+Accablé de fatigue, René dormait toujours...
+
+Elle le regarda dormir. Elle le contemplait avec avidité. Elle n’avait
+même plus la pensée de lui en vouloir, dès lors qu’il était présent.
+Jamais, non plus, il ne lui avait paru si beau.
+
+Puis, elle imagina que puisqu’il avait accepté de revenir, il lui
+revenait tout à fait, et une joie sourde, inexprimable, la baigna toute.
+Si, dès la première heure, elle s’était dressée si rudement contre le
+projet de René, ce n’était pas qu’elle en voulût aux Traversot ni à
+n’importe qui: simplement, elle ne consentait pas qu’on lui volât son
+fils. Elle se refusait à le partager. Peut-être aurait-elle toléré une
+maîtresse: mais une femme,--c’est-à-dire la vie de René loin d’elle, en
+dehors d’elle, sans doute même tournée contre elle,--elle n’aurait pu.
+Dieu merci! lui semblait-il, l’alerte était finie! il ne restait plus
+qu’à attendre l’éveil, à se plaindre pour la forme et à pardonner. Oh!
+comme elle pardonnerait tout à l’heure!
+
+Après cela, durant un long moment, il n’y eut dans la pièce que le
+murmure de deux souffles réguliers, symbole d’une paix indicible. Enfin
+un bruit léger déchira le silence. René, tel un plongeur qui revient à
+la surface, aspirait l’air, détendait ses bras, et se redressait...
+
+A la vue de sa mère, il eut un tressaillement qui acheva de l’arracher
+au sommeil.
+
+--Quoi! dit-il, déjà levée, maman?
+
+D’un geste de main apaisant, madame Manchon lui fit signe de ne pas
+bouger.
+
+--Oui, il est très tôt... dors encore... tu es fatigué... j’ai le temps.
+
+Il ne répondit pas tout d’abord, en proie à l’effarement qui succède aux
+fins de nuit écrasées. Une seconde auparavant, le repos de la mort;
+subitement, la rentrée dans le réel; au fond de l’âme, les lourdeurs et
+l’obscurité se retrouvent intactes, avivées par le contraste.
+
+--Bonjour, murmura-t-il, comment vas-tu?
+
+Madame Manchon renouvela le même signe apaisant. Bien qu’elle n’eût
+aucune crainte, elle souhaitait retarder les explications qu’elle
+sentait devoir suivre, et qui d’avance lui semblaient si inutiles!
+
+A demi soulevé sur l’oreiller, René cependant poursuivait:
+
+--Rien de changé dans la maison?... Lapirotte toujours en sucre? mon
+frère toujours acide?...
+
+Et madame Manchon encore hocha la tête: non, rien n’était changé, pas
+même son désir de se taire qui la tenait assise au bout du lit, sans se
+pencher seulement pour embrasser son fils.
+
+Étonné, René fronça les sourcils:
+
+--M’en voudrais-tu au point de ne plus vouloir répondre?
+
+Alors se décidant enfin:
+
+--Trois semaines sans te voir, soupira-t-elle: bientôt dix jours sans
+nouvelles!...
+
+Il riposta d’un ton léger, bien qu’en réalité dépourvu d’assurance:
+
+--Mais il me semble que toi aussi...
+
+--Ne continue pas! Laisse-moi d’abord reprendre possession de toi. Que
+je te sente redevenu mon fils et point changé!
+
+--Oh! maman, répliqua-t-il en riant, tu vas me faire croire qu’on aurait
+pu me voler en route: heureusement que, me tâtant, je me sens vraiment
+le même.
+
+Elle sourit à ce mot qui le lui montrait, comme elle s’y attendait,
+dégrisé, repentant, et répéta:
+
+--Le même?... pas tout à fait, j’espère?
+
+Une seconde s’écoula, encore joyeuse... et tout à coup la chimère qui
+s’écroule, la vérité qui s’abat sur le rêve.
+
+--Pas tout à fait... tu l’as dit, maman, puisque je viens te chercher et
+veux te ramener auprès de celle que j’aime, sûr que tu l’aimeras aussi
+dès que tu la connaîtras.
+
+Anéantie, madame Manchon contemplait René, tandis que les syllabes
+légères tombaient sur elle, pareilles à des gouttes de plomb, et que
+René, de son côté, les prononçait d’un ton résolument détaché, ayant
+l’air de supposer que les choses ne pourraient suivre un autre cours.
+
+Quand ce fut terminé, elle joignit les mains:
+
+--Ainsi, fit-elle d’une voix éteinte, ce n’est pas fini?
+
+--Pouvais-tu en douter?
+
+Elle ne répondit pas. Elle venait de baisser la tête. On aurait pu la
+croire échappée ailleurs: et de fait, toute sa jalousie revenue, éperdue
+devant l’imminence du péril, elle se demandait: «Au nom de quoi refuser
+de nouveau mon consentement?--Quelles raisons lui donner, puisque la
+vraie ne peut se dire et qu’il n’y a rien contre cette femme?» Elle se
+le demandait, ne trouvait pas, et désespérée se taisait.
+
+Enhardi, René reprit:
+
+--Voyons, maman, il est temps de renoncer à des silences qui n’ont servi
+qu’à nous faire souffrir l’un et l’autre. Dès lors que tu t’obstinais à
+tenir ta plume au sec, le meilleur était de prendre le train: c’est ce
+que j’ai fait. Maintenant, il n’y a plus qu’à tirer au plus court en
+nous expliquant sans ambages... Tu m’as écrit que tu me désapprouvais:
+mais tu as omis de m’en donner les motifs. Hé bien! reconnais ma bonne
+foi: je ne demande qu’à les entendre, et même à m’incliner devant eux,
+s’ils tiennent. Quels sont-ils?
+
+Toujours tête basse, madame Manchon continuait de se taire. René
+poursuivit encore:
+
+--Est-ce la famille qui ne te plaît pas? elle vaut au moins la nôtre. La
+fortune? médiocre, j’en conviens: combien de fois, cependant, ne m’as-tu
+pas assuré que j’en avais pour deux? Annette? mais tu ne sais qui elle
+est, et que te demandais-je, sinon précisément de venir la juger?
+
+--Tu prétends?... interrompit cette fois madame Manchon.
+
+--Je ne prétends pas: je suis sûr que mieux éclairée, et ravie d’aider à
+mon bonheur, tu vas consentir à m’accompagner, aujourd’hui même,
+là-bas... où tu es attendue, soit dit sans reproche, avec une patience
+que d’autres peut-être n’auraient pas eue. Tu ne réponds toujours pas?
+Faut-il m’expliquer mieux en...
+
+--Inutile, interrompit madame Manchon d’un ton bref.
+
+Puis, pensive:
+
+--Je croyais cependant m’être exprimée assez clairement dans ma lettre
+pour que tu connusses d’avance l’accueil que je ferais à pareille
+demande.
+
+--Tu refuses?
+
+--Évidemment.
+
+Chose curieuse, à mesure qu’ils précisaient leur dissentiment définitif,
+leurs voix, au lieu de s’irriter, s’apaisaient, et leurs regards
+s’éteignaient. Il semblait qu’au fond d’eux-mêmes d’autres sujets plus
+importants se substituaient au premier. De toute son âme, en effet,
+madame Manchon, au lieu d’écouter, continuait de chercher le prétexte
+avouable, qui, arrêtant son fils, la sauverait du dépouillement dont
+elle était menacée. René, de son côté, parlant de son avenir, ne
+s’occupait déjà plus que du passé. Ainsi, chacun était ramené à son
+instinct profond: ici, la passion maternelle résolue à toutes les ruses
+plutôt que d’être dépossédée; là, le souvenir des gênes insaisissables
+qui, tolérées hier, risquaient demain de ne pouvoir être supportées.
+
+Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent qu’ils avaient cessé de parler.
+
+Soudain, René parut obéir à une impulsion nouvelle, et avec l’expression
+distraite de quelqu’un qui ouvre une parenthèse sans importance:
+
+--Au fait, maman, pendant que j’y songe, et avant de revenir à ce qui
+nous occupe, voudrais-tu me donner la réponse à une question qui m’a été
+posée, il y a quelques jours, et devant laquelle je suis demeuré
+perplexe?
+
+--Quelle question? répéta madame Manchon qui, à mille lieues des pensées
+de René, voyait avec bonheur dans ce détour une occasion de gagner du
+temps pour réfléchir encore.
+
+--Pourquoi m’avoir imposé un nom que je suis seul à porter dans la
+famille?
+
+Toujours ignorante du chemin qu’elle suivait, madame Manchon sourit:
+
+--Mais rien de plus simple, mon enfant... c’est ton frère qui m’en a
+donné l’idée.
+
+--Ah! c’est mon frère...
+
+Et soudain, le visage de René se ferma.
+
+--Cela te surprend?
+
+--Un peu.
+
+--Tu as tort. Ton frère s’occupe de tes intérêts, à sa manière, il est
+vrai, qui est assez froide, mais pleine de sens quelquefois.
+
+--Et sous quel prétexte a-t-il souhaité?...
+
+--Rien de plus simple encore. Il me voyait ambitieuse pour toi. Qu’il
+eût ou non raison, il estimait qu’une apparence de titre fait bien en
+république. Je me suis laissée convaincre. En fin de compte, tes
+enfants, à défaut de mieux, en profiteront.
+
+Ceci d’une voix nette; le regard posé sur René semblait ajouter: «A quel
+propos de l’inquiétude quand il s’agit de choses évidentes?» Cependant,
+pourquoi madame Manchon s’apercevait-elle tout à coup que ces choses
+évidentes le devenaient déjà moins? pourquoi surtout suffisait-il d’en
+parler pour évoquer l’abbé et le cortège d’appréhensions dû à l’un de
+ses entretiens?
+
+--Qui t’a interrogé à propos de cette sottise? reprit madame Manchon,
+poussée malgré elle à aller au delà.
+
+--Oh! dit vivement René, quelqu’un... à la banque peut-être... je ne
+sais plus.
+
+--Pas l’ami de ton frère, je pense?
+
+--L’abbé Valfour n’y est vraiment pour rien.
+
+En ce moment, l’apparition du nom de M. Valfour aurait pu paraître
+puérile: mais tous deux suivaient une logique intérieure qui leur
+interdisait de s’étonner.
+
+--C’est tout? conclut madame Manchon après une courte pause durant
+laquelle il lui parut qu’un danger, dû à son fils aîné, venait de la
+frôler.
+
+--Non, maman, dit René subitement dressé sur l’oreiller.
+
+Elle frémit:
+
+--Qu’y a-t-il encore?
+
+--Il y a que, puisqu’il en est ainsi, tu _dois_ m’accompagner là-bas.
+
+Elle ne comprit pas tout d’abord, ou plutôt elle se refusait à admettre
+un lien quelconque entre la question posée par René et le conflit qui
+recommençait:
+
+--Faut-il te répéter que ma décision est prise?
+
+--C’est que tu ignores les bruits qui courent!
+
+--A Semur, il court des bruits sur nous?
+
+--On dit... on ose dire que, quoi qu’il arrive, tu ne consentiras jamais
+à revenir avec moi.
+
+--On ne se trompe pas.
+
+--Seulement, on en donne pour raison précisément cette différence de nom
+entre mon frère et moi. C’est tout juste si l’on n’exige pas que je
+sorte mon acte de naissance pour prouver que je suis vraiment ton fils!
+
+Madame Manchon, aux derniers mots, promena un regard épouvanté sur les
+murs, comme si, aspirée par une trappe, elle voulait, avant de
+disparaître, leur jeter un dernier adieu. Tout à coup elle venait
+d’apercevoir un dépouillement devant lequel l’autre ne comptait plus.
+Mais qui avait osé cela? De qui René tenait-il ses soupçons?
+
+Dans les instants de grand émoi, on ne saurait mesurer ni la vitesse ni
+le nombre des pensées diverses fulgurant à travers un cerveau. En une
+seconde, je le répète, madame Manchon, eut le temps de supputer la
+douleur d’être jugée par le fils de son âme, de chercher à qui elle le
+devait, et d’en accuser son autre fils. Elle eut le temps encore de
+songer: «C’est bien un crime de prêtre: je ne pardonnerai jamais.» Puis
+brusquement, une autre perspective s’ouvrit à elle, celle-là rayonnante.
+Non seulement, René ne savait rien, puisqu’il interrogeait, mais grâce à
+lui, la raison tant cherchée pour écarter définitivement les Traversot
+venait de paraître!
+
+--Et c’est cela... cela... que ces gens ont pensé de ta mère!
+murmura-t-elle presque à voix basse, tandis que de la main elle semblait
+écarter une affreuse vision.
+
+--Maman! jeta René décontenancé par l’attaque, je n’ai pas dit...
+
+--Allons donc!
+
+De nouveau, la main de madame Manchon fendit l’air. Il semblait qu’elle
+achevât de débarrasser l’espace des intrus qui depuis une heure volaient
+ici l’air respirable.
+
+--Allons donc! si ce n’était venu par eux, aurais-tu retenu, fût-ce une
+minute, ces ordures? Admirable, en vérité, la délicatesse d’une famille
+qui, pour mieux t’accaparer, n’hésite pas à salir la tienne et, férue
+d’honneur, offre pourtant de s’accommoder de nos restes! Ne caches-tu
+plus rien au moins? S’en est-on bien tenu là pour te détacher de moi? Et
+tu veux que j’accoure en pénitente, prouver que grâce au ciel... Ce
+serait imbécile si ce n’était risible!
+
+Comment rendre l’accent de ces phrases? Il y passait même du triomphe!
+Ce ne devait être, hélas! qu’une ivresse passagère. Désormais tout à son
+angoisse, déjà René répondait:
+
+--Tu te trompes: ce n’est ni imbécile, ni risible. Il ne s’agit plus des
+Traversot, ni d’Annette, mais de moi! En apprenant ces bruits, j’ai
+ressenti un malaise que je ne parviens pas à exprimer. La pensée qu’ils
+persistent me trouble plus encore. Crois-moi, je ne trouverai la paix
+qu’en leur infligeant un démenti par ta venue, et c’est pourquoi tu
+dois... je te supplie de repartir avec moi!
+
+Butée, elle répéta:
+
+--Non, c’est toi qui vas rester!
+
+--Maman! n’as-tu pas entendu? il est impossible de laisser affirmer que
+tu ne _peux_ m’accompagner là-bas parce que tu ne _peux_ expliquer des
+choses du passé.
+
+--Que t’importe, puisque tu sais que les autres se trompent!
+
+--Maman! les autres ne comptent plus: c’est moi maintenant que je te
+demande de rassurer!
+
+--Te rassurer!... tu en es là?...
+
+Et cette fois, madame Manchon se renversa sur son fauteuil. En trombe,
+le doute de son fils venait de passer sur elle et l’écrasait. Elle avait
+redouté de voir le cœur de René pris par une passante: mais cela, ce
+n’est que l’épreuve d’un Lormier! il s’agissait de bien autre chose!
+
+Le mot de René, d’ailleurs, avait été prononcé, comme il arrive souvent,
+sans que fût mesurée sa portée réelle. Dans ces cas-là, est-ce encore
+nous qui parlons, ou un autre enseveli au fond de nous-même et qui prend
+place d’office parce qu’il voit mieux? A peine eut-il compris ce qu’il
+venait de dire, que René aussi s’effraya autant que sa mère. Leurs deux
+regards se croisèrent. Celui de madame Manchon était pesant, chargé de
+stupeur: par-dessus tout, il y paraissait l’immense désarroi d’une âme;
+celui de René mendiait de la lumière ou peut-être un pardon--comment le
+savoir?--Puis on entendit un bruit à peine perceptible: madame Manchon
+se levait.
+
+On n’est jamais plus proches que lorsqu’on a conscience de s’être fait
+beaucoup de mal.
+
+A la vue de sa mère debout et qui sans doute allait partir, René tendit
+les bras:
+
+--Maman! appela-t-il d’une voix défaillante.
+
+Elle se retourna, secouée jusqu’au plus intime de l’être, aperçut le
+geste, et s’arrêta.
+
+--Maman, j’ai tant de chagrin!
+
+--Et moi donc!
+
+Le double cri de leurs effrois devant la douleur souveraine. Pourtant,
+tout au plus en avaient-ils senti passer l’ombre sur eux.
+
+--Maman! tu ne vas pas m’abandonner ainsi?
+
+--T’abandonner!
+
+Encore un cri, mais combien différent du premier! Subitement projetée
+vers René, redevenue tendresse vivante, enfin madame Manchon cédait à
+l’appel des bras ouverts, se précipitait vers eux. Elle et lui
+s’étreignirent. Ils ne se parlaient plus. Ils auraient eu peur de
+troubler ce moment ineffable où, rapprochés, fondus, ils avaient
+conscience d’échapper à la tourmente en oubliant ce qui n’était pas eux.
+Ce fut un moment unique, l’ivresse sur la cime: mais on ne demeure
+jamais longtemps sur la cime. Avant même que l’étreinte ne devînt plus
+lâche, l’un et l’autre étaient déjà redescendus dans la plaine: René
+pour sentir qu’un double désastre continuait d’emporter à la fois le
+passé et l’avenir, madame Manchon pour ne découvrir autour d’elle que
+des abîmes. Que se passa-t-il ensuite en celle-ci? Sans doute dut-elle
+songer: «Avec ou sans moi, il partira; si je vais avec lui, non
+seulement je le rassure, mais il me reste la chance de tout rompre sur
+place.» Quand on en est à sentir trébucher l’effort entier d’une vie, on
+cesse de vouloir tout sauver: régler la part du feu suffit. Quoi qu’il
+en soit, elle reprit soudain très bas:
+
+--Maintenant lève-toi... Ce qui précède était pour t’éprouver... Tu
+persistes: je ne résiste plus. Demain... ce soir... quand tu voudras!...
+
+Le miracle n’étonne pas, dès qu’il est conforme à nos désirs. Sans
+desserrer l’étreinte, René répondit simplement:
+
+--Ah! maman! je savais bien que tu voudrais me rendre heureux!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude.
+Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur
+suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire.
+Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa
+mère: jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse
+aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout
+entier.
+
+Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à
+madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception
+de la réponse; René, lui, partirait seul, le lendemain.
+
+Quand l’abbé parut pour le repas du soir, il ne marqua d’étonnement ni
+de la présence de son frère, ni de l’accueil glacé de madame Manchon.
+Celle-ci, durant les intervalles de liberté que procurait la
+conversation joyeuse de Lapirotte avec René, jetait de temps à autre sur
+le prêtre un regard aigu.
+
+A la sortie de table, René crut bon de le remercier:
+
+--Il paraît, dit-il, que tu m’as approuvé dès le début. Je ne
+l’oublierai pas.
+
+L’abbé répondit avec simplicité:
+
+--Dans cette occasion comme en toute autre, je m’efforce d’accomplir mon
+devoir. Il ne faut pas me savoir gré de ce qui est d’obligation.
+
+A peine débarqué à Semur, René courut à l’hôtel de Thil. La lettre qui
+le précédait et sans doute une visite de l’abbé Valfour y avaient tout
+changé. René fut accueilli par le premier vrai sourire de madame
+Traversot. On le retint à dîner. Annette seule avait pris un air grave.
+Un dénouement si prompt l’effrayait: c’est maintenant qu’elle commençait
+d’avoir peur.
+
+Deux jours plus tard, René aperçut à la devanture de l’unique bijoutier
+de Semur une perle montée sur bague et qui était d’une eau rare. Il eut
+la fantaisie de l’acheter et, dès qu’il fut avec Annette, lui offrit ce
+bijou, se réservant de le remplacer plus tard par un autre plus digne.
+
+--Vous m’aviez accordé votre main, quoi qu’il arrive: que ceci soit de
+même le gage de nos fiançailles pour nous seuls.
+
+Annette, inquiète des moindres signes, essaya l’anneau qui se trouva
+trop large.
+
+--Qu’importe! dit René: j’aimerai vous le voir, quand nous serons en
+tête-à-tête.
+
+--Mais je craindrai de le perdre...
+
+--Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas!
+
+Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse.
+Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été
+précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On
+n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums; mais quelle
+parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres
+frissonnant au souffle de l’amour?
+
+La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame
+Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne
+voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une
+rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments
+que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant
+d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je
+n’ai pas encore parlé...
+
+Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les
+attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que
+je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.
+
+Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne
+dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le
+premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le
+premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de
+l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce
+banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux
+précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie
+dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur.
+Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre
+une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces
+détails ont d’importance.
+
+Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec
+M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des
+fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les
+spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand
+Paris a refusé de les suivre.
+
+La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il
+traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans
+risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se
+procurait ainsi la satisfaction de dire: «Si j’avais voulu, j’aurais
+gagné ceci...» ou bien: «Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela...»
+Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le
+rendre d’humeur joviale.
+
+L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de
+René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes
+sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le
+personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients
+prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas
+d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication
+et, de toutes manières, l’affaire était réglée.
+
+Un dernier détail, enfin: une maison telle que celle-ci est un
+établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et
+demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque
+qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte
+important,--plusieurs centaines de mille francs,--déposé par une
+demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était
+là une aubaine point négligeable; le nom de Lormier figura dès lors sur
+la liste des personnes à traiter avec égards.
+
+Ceci dit, René venait à peine de recevoir les félicitations de
+Chasseloup que survint l’abbé Valfour, monté à tout hasard pour
+s’enquérir.
+
+--Est-il exact que vous ayez acheté déjà l’anneau de fiançailles?
+demanda-t-il.
+
+René ne put cacher son agacement:
+
+--Je commence à craindre, répondit-il, qu’on ne puisse éternuer dans
+cette ville sans qu’y réponde le tocsin.
+
+M. Valfour sourit avec indulgence.
+
+--Rançon des grandeurs: on les contrôle. Cela ne gêne pas, en somme, et
+pourquoi vous en occuper?
+
+--Peste! s’écria René avec une nuance de rancune, vous ne teniez pas le
+même langage lors de mon départ pour Paris!
+
+--C’est qu’aussi, que voulez-vous qu’il arrive? riposta l’abbé sans se
+démonter.
+
+Au même instant, le gardien de bureau entra: mademoiselle Lormier
+désirait parler à M. Chasseloup.
+
+--Hé bien, introduisez-la!
+
+--Mais M. Chasseloup vient de sortir, et il s’agit, paraît-il, d’un
+renseignement urgent.
+
+--Soit: qu’elle attende!
+
+Et se tournant vers M. Valfour:
+
+--Connaissez-vous?
+
+Toujours prudent, l’abbé fit une moue incertaine.
+
+--Un bon prêtre doit connaître chacun de ses paroissiens, au moins de
+vue.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Une personne fort bien, je crois, intelligente, pieuse, et qui vit
+avec son père. Toutefois que vient-elle faire ici?
+
+--J’en sais autant que vous. C’est une recrue nouvelle. M. Chasseloup
+tient à la satisfaire.
+
+L’abbé prit un air entendu:
+
+--Je reconnais les procédés de la maison: les petits ruisseaux font...
+
+--Les gros, voulez-vous dire.
+
+--Pas possible!
+
+--C’est ainsi.
+
+L’abbé considéra René avec étonnement, puis ramassant son chapeau:
+
+--Au genre de vie des Lormier, je ne l’aurais pas cru... Par où puis-je
+m’évader sans être vu?
+
+--Vous avez peur d’une rencontre?
+
+--Non: pourtant, quand c’est réalisable, je préfère n’être aperçu qu’aux
+lieux convenant à mon ministère.
+
+--Parfait! Allez avec Broquant (René désignait en même temps le gardien
+de bureau): il vous mènera au petit escalier.
+
+Laissé seul, René revint ensuite attendre à sa table la cliente
+annoncée. Corvée de métier, dépouillée d’imprévu. Chasseloup serait
+désolé de ne pas recevoir lui-même cette Lormier. Au fait, peut-être
+celui-ci rentrerait-il sous peu? Alors, autant ouvrir la porte de
+communication, de manière à ne point le manquer: et s’étant levé, René
+fit comme il disait. Quand il revint sur ses pas, la visiteuse entrait.
+
+--Je vous en prie, mademoiselle, prenez place...
+
+Il avança un fauteuil, et s’installant lui-même, poursuivit:
+
+--Vous désiriez un conseil? A quel propos et en quoi pouvons-nous vous
+être utiles?
+
+Déjà plié au métier, il s’exprimait avec le ton détaché d’un marchand
+d’épices prêt à ouvrir ses tiroirs au gré de la demande. Il ne regardait
+même pas celle à qui il s’adressait: toutefois, en terminant, il se
+sentit brusquement retenu par un détail stupide.
+
+La personne qui était là, tenait dans une main un paquet de récépissés
+et dans l’autre un parapluie, inutile par ce jour de beau temps, mais
+dont le bec avait une forme que René croyait avoir aperçue déjà en
+d’autres circonstances.
+
+--Avant de vendre quelques-unes de ces valeurs, j’aimerais avoir
+l’opinion de la banque, répondit mademoiselle Lormier.
+
+Déposant ensuite les récépissés devant René, elle prit à deux mains le
+parapluie, en promena l’extrémité sur le tapis et parut s’absorber dans
+les dessins qu’elle traçait. Plus de doute: René reconnaissait aussi la
+voix. L’inconnue de la gare et mademoiselle Lormier ne faisaient qu’un.
+
+Il est parfaitement désagréable de se rendre compte qu’on s’est mépris
+en certaines occasions: il est aussi d’usage qu’on affecte alors
+d’ignorer ce qui a pu se passer. René reprit donc:
+
+--De quelles valeurs s’agit-il?
+
+Il fit mine en même temps de parcourir les récépissés: puis, parce
+qu’aucune réponse ne venait, il se tourna de nouveau vers la visiteuse.
+Celle-ci continuait de jouer avec le parapluie.
+
+--C’est bien le même, dit-elle enfin, à l’instant où, entraîné par
+l’exemple, René en regardait la pointe.
+
+Aucune ironie perceptible, d’ailleurs. Mademoiselle Lormier semblait
+évoquer ce souvenir comme une chose indifférente de sa vie.
+
+Il balbutia, décontenancé:
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, croyez bien que, de moi-même, je ne me serais
+jamais permis... Aussi bien, je sens en ce moment quelles excuses...
+
+Elle l’interrompit:
+
+--Vous plaît-il de me rendre ceci?
+
+Elle désignait les papiers. Il crut que pour couper court à une
+explication gênante, elle souhaitait y chercher tout de suite un
+renseignement, et obéit. Mais elle en refit un paquet et de l’air le
+plus naturel:
+
+--La vérité est que je n’ai besoin d’aucune indication financière.
+J’avais envie tout simplement de revoir mon compagnon d’un soir et de
+m’entretenir avec lui. Êtes-vous disposé à reprendre une conversation...
+qui fut, je l’avoue, un peu vivement interrompue?
+
+Le plafond se serait écroulé aux pieds de René qu’il n’eût pas éprouvé
+une moindre surprise.
+
+--Il est clair, mademoiselle, que je ne puis que m’incliner devant ce
+désir... inattendu; les souvenirs que j’ai dû vous laisser rappellent
+par trop une inconvenance dont je sollicite humblement le pardon,
+balbutia-t-il.
+
+--Je conçois qu’ils vous gênent, surtout en ce moment, répartit
+mademoiselle Lormier toujours paisible. C’est sans doute la raison pour
+laquelle, passant tous les jours devant moi, vous ne m’avez jamais
+aperçue.
+
+Il protesta du geste:
+
+--De cela, du moins, vous ne sauriez m’en vouloir, puisque je n’avais
+pas entrevu votre visage!
+
+--Mettons que vous êtes surtout occupé par un autre.
+
+Et la pointe du parapluie sembla tenter de percer le tapis, cependant
+que René s’inquiétait soudain.
+
+Mademoiselle Lormier poursuivit:
+
+--On annonce vos fiançailles: mes compliments... A quand la noce?
+
+René, de plus en plus gêné, secoua les épaules:
+
+--Mais... en vérité, rien n’est fixé... Cela dépendra.
+
+--Oui, de beaucoup de choses: avec vous, il est prudent de ne rien
+arrêter d’avance, car vos sentiments changent assez vite, si je m’en
+rapporte à ma propre expérience.
+
+Et mademoiselle Lormier, détournant la tête, sans doute pour ne point
+voir l’accueil reçu par sa remarque cruelle, considéra la pièce voisine,
+c’est-à-dire le bureau de M. Chasseloup. René trembla qu’elle ne voulût
+fermer la porte; mais il n’en fut rien. Mademoiselle Lormier,
+maintenant, était occupée à relever sa voilette. La chose faite, elle
+revint à sa position primitive.
+
+Durant un court moment se déroula ensuite une scène muette et
+singulière. Tandis que le regard de mademoiselle Lormier, planté droit
+sur René, semblait commander qu’il daignât au moins examiner les traits
+qu’on lui montrait, René, tout à l’inquiétude du présent, persistait à
+ne pas les voir, et devenu on ne sait quoi de fuyant, ajoutait sans le
+vouloir un grief cuisant à ceux contre lesquels il prétendait se
+défendre. Mademoiselle Lormier parut la première se lasser du jeu:
+
+--Nous disions donc, reprit-elle, que la noce est retardée...
+
+--Non, rectifia René, que la date n’en est pas arrêtée.
+
+--Hé bien, je crois justement me rappeler qu’en entrant ici, je m’étais
+proposé de vous inviter à l’ajourner tout à fait.
+
+René accueillit, impassible, la menace que ces mots recouvraient.
+
+--Me permettrez-vous, mademoiselle, de remarquer que, si réels que
+soient mes torts à votre égard, vous n’avez aucun titre à me donner
+pareil avis?
+
+Mademoiselle Lormier eut un léger haussement d’épaules:
+
+--Vous ferez bien pourtant de tenir compte de mon avertissement.
+
+--Ah!... ce n’est plus déjà qu’un avertissement?
+
+--Croyez-moi. Si vous ne vous résignez à la rupture, les Traversot en
+prendront l’initiative.
+
+--J’ignorais que vous eussiez le don de prophétie.
+
+--Ce que je sais de vous me suffit.
+
+--Vraiment! vous savez de moi...
+
+--Beaucoup de choses... plus que vous n’en savez vous-même.
+
+--Vous m’étonnez. Peut-on savoir lesquelles?
+
+--Non.
+
+On entendit un bruit sec: René jetait sur la table le coupe-papier avec
+lequel il jouait machinalement.
+
+--En tout cas, et si compromettant que puisse paraître l’abri momentané
+offert par un parapluie, je doute que la divulgation en soit de nature à
+me gêner!
+
+--Si je désirais autre chose que votre bonheur, il eût été bien simple
+de ne pas vous avertir, répliqua mademoiselle Lormier d’un ton paisible.
+
+Et le jeu des yeux, les uns cherchant René, les autres fuyant devant un
+appel qu’ils ne remarquaient pas, recommença silencieux.
+
+On peut trouver surprenant que parvenus à ce point, René n’ait pas tenté
+de rompre ou mademoiselle Lormier se soit obstinée à poursuivre un but
+qui, à l’évidence, prétendait se dérober: c’est qu’il y a, quoi qu’on
+pense, d’autres modes que la parole ou le regard pour communiquer. Dans
+les circonstances importantes, les âmes recourent au contact direct. Ils
+savaient tous les deux que, loin d’être épuisé, l’entretien n’avait pas
+encore abordé l’essentiel.
+
+Soudain, mademoiselle Lormier se raidit: enfin! René venait de
+l’apercevoir.
+
+Une seconde s’écoula, puis douloureusement:
+
+--Vous n’aviez pas voulu me croire: suis-je assez laide?
+
+--Oh! répliqua-t-il sans parvenir à cacher que cela lui était
+indifférent, une femme ne se prétend jamais laide que lorsqu’elle ne
+l’est pas.
+
+--Vous êtes bien demeuré le même!...
+
+Et un sourire bizarre éclaira les lèvres de mademoiselle Lormier. On
+n’aurait pu démêler quelles parts de satisfaction et d’ironie y
+figuraient.
+
+--Le même? interrogea René.
+
+--Si j’étais tentée de vous croire, je n’aurais qu’à rassembler mes
+souvenirs pour m’assurer, grâce à eux, qu’entre deux déclarations, vous
+mettez au plus un intervalle d’une heure. Supposons que, pour mon
+malheur, j’aie pris autrefois la vôtre au sérieux...
+
+--Mais vous ne l’a avez pas fait?
+
+--Que je l’aie fait ou non, en quoi cela excuserait-il votre façon de
+jouer avec le cœur des autres? A vos yeux, révéler à une pauvre fille
+les premiers troubles de l’amour, l’enivrer de perspectives qui la
+détacheront des bonheurs qu’elle avait, quoi de plus simple et pourquoi
+s’en soucier? Par contre, il se trouve que je suis de votre monde ou à
+peu près; que ma fortune est suffisante pour me valoir l’accueil
+empressé de Chasseloup et Cie: aussitôt votre conscience s’inquiète:
+avec très peu d’effort, vous songeriez à réparer!
+
+--Êtes-vous donc si sûre qu’il n’y ait eu qu’un coupable? dit
+brusquement René.
+
+--Rassurez-vous, je ne m’épargne pas non plus.
+
+--Alors, nous voilà quittes!
+
+--Qu’en savez-vous? On ignore toujours le retentissement de certains
+actes dans une âme, acheva mademoiselle Lormier tandis que son regard
+allait chercher le sol.
+
+L’accent et la phrase étaient si singuliers qu’aussitôt une pensée
+effleura René. N’oubliez pas qu’il était accoutumé de conquérir et de
+plaire.
+
+--Vous ne prétendez pas?... commença-t-il, baissant subitement la voix.
+
+Aucune réponse. Il était possible que mademoiselle Lormier se tût parce
+qu’elle refusait de s’expliquer mieux, possible aussi qu’elle n’eût pas
+écouté.
+
+--Allons donc! reprit René, votre éducation, votre intelligence, votre
+fortune même, tout affirme... je ne puis admettre qu’un bavardage d’une
+heure ait suffi pour faire de moi autre chose qu’un passant!...
+
+Mademoiselle Lormier releva brusquement la tête:
+
+--Le regretteriez-vous, si cela était?
+
+Il la contempla, à la fois désarçonné et satisfait. Il craignait aussi
+d’être entraîné dans un piège.
+
+--A quoi bon vous le dire, puisque cela ne peut être?
+
+--Supposons pourtant... Il y a tant de gens dont la destinée s’oriente
+en une minute; pourquoi pas la mienne?
+
+--Dans ce cas, vous auriez su me retrouver. Je ne vous connaissais pas,
+mais vous me connaissiez, n’est-ce pas? Vous m’auriez vu, parlé...
+
+--Vous auriez même daigné me faire confidence de la dernière passion en
+cours...
+
+Un rire nerveux ponctua la réplique. Puis, soudain, changeant de visage
+et redevenue pensive:
+
+--Non, vraiment, surtout alors, je crois que je n’aurais pas reparu. De
+loin, plutôt, sans me découvrir, je me serais d’abord attelée à vous
+séparer de l’autre. La place nette, vous auriez accusé le hasard, maudit
+les circonstances, jusqu’au jour où, me découvrant enfin, avec ou sans
+votre consentement, je vous aurais conquis!
+
+--Permettez-moi d’en douter, murmura René presque malgré lui.
+
+--Parce que vous ignorez comment on aime! L’amour pour vous n’est que
+caprice passager, dont la mémoire s’évapore avec le temps: pour moi,
+c’est le monde où ceux qui se donnent ne se donnent qu’une fois. Ah!
+comme je serai bien tout entière à celui que je choisirai! J’adore mon
+père: il ne comptera plus. Je crois en Dieu: je ne saurai plus s’il
+existe! Une seule volonté au fond de moi: vivre pour _lui_, avec
+_lui_... Et ne croyez pas que je m’illusionnerai: à l’avance, j’aurai
+mesuré tout ce qui nous sépare, et jusqu’à son cœur! Cependant, ayant
+appris déjà à quel point il peut oublier, je n’aurais pas peur, tant je
+serais assurée de faire toujours précisément ce qu’il souhaite. Je me
+sens de taille à le rendre célèbre s’il en avait envie, et à vivre au
+fond d’un bois, si cette ombre lui plaisait mieux. Pour le conquérir,
+pour le garder, j’oserais... tout...
+
+--Même le lui dire! interrompit René effrayé par la violence que de tels
+mots trahissaient.
+
+--Pourquoi pas?
+
+Dédaignant désormais les faux-fuyants, abattant le jeu sans honte, elle
+s’était dressée, le couvrait d’un regard impérieux; mais il arrêta du
+geste les paroles qu’elle allait dire:
+
+--Mademoiselle, n’estimez-vous pas que pour vous comme pour moi, il
+convient d’interrompre ici un entretien qui ne peut être... qu’inutile?
+
+En même temps, il s’était levé. Les yeux de mademoiselle Lormier
+s’éteignirent.
+
+--En effet, dit-elle, pour un peu, vous alliez prendre au sérieux mes...
+suppositions, et moi oublier le reste...
+
+--Le reste? répéta René.
+
+A son tour, elle se leva sans répondre et abaissa sa voilette. Elle
+faisait cela sans effort apparent: cependant, elle avait tant de peine à
+se tenir debout, qu’elle dut prendre contre la table un appui momentané.
+
+--De grâce, interrompit René, se rassurant déjà, allons-nous ainsi nous
+quitter sur des paroles amères? Oh! je comprendrais très bien que vous
+m’eussiez haï: mais puisque vous êtes venue, puisque j’espère vous avoir
+témoigné mon sincère repentir, ne pourrions-nous, avant de nous séparer,
+nous tendre amicalement la main, et de nos deux brèves rencontres,
+garder au moins le regret de ne pas nous être mieux connus?
+
+Il avait repris, sans y penser, les mêmes inflexions de voix caressantes
+qu’au retour de la gare. Il était de ceux qui ne peuvent supporter de
+n’être pas aimés, et qui, même sur le pas d’une porte, s’efforcent de
+gagner quelqu’un qui ne reviendra plus.
+
+--Mais où prenez-vous que nous ne nous reverrons pas? répliqua
+mademoiselle Lormier.
+
+--C’est peu probable.
+
+--Vous avez tort, puisque je voulais précisément vous donner rendez-vous
+ici dans huit jours.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour m’annoncer que, tenant compte de mes avertissements, vous avez
+renoncé à l’idylle.
+
+--Sinon?...
+
+--Je m’engage à la rompre d’office.
+
+René la contempla, se demandant s’il avait entendu.
+
+--Quelle comédie jouons-nous? interrogea-t-il, se refusant à prendre au
+sérieux la menace.
+
+Mais les yeux de mademoiselle Lormier heurtèrent les siens:
+
+--Aucune. Je finis seulement par où je comptais commencer: oubliez le
+détour... et suivez mon avis.
+
+--Quoi que vous pensiez de ma prétendue légèreté, imaginez-vous que mon
+cœur va se déprendre dans la huitaine, parce qu’il vous plaît de vous
+venger? riposta René, soulevé par une brusque colère.
+
+--Je n’imagine rien. Je vous défends contre vous-même: cela suffit.
+
+Elle continuait de le défier du regard. On la sentait implacable et
+décidée à briser l’obstacle, quel qu’il fût, qui s’opposerait à ce
+qu’elle avait résolu.
+
+--Alors, c’est la guerre?
+
+--Ou la paix... à votre choix.
+
+--Jusques à quand?
+
+Elle eut une brève hésitation et dut s’appuyer de nouveau contre la
+table; puis, gravement:
+
+--Jusqu’au jour où, ayant découvert la vérité, vous découvrirez aussi
+qu’un grand amour vaut bien le sacrifice d’un peu de souffrance et même
+les risques de la haine!
+
+Une entrée bruyante l’empêcha de poursuivre: Chasseloup, revenu dans son
+bureau, approchait brusquement et, pris de curiosité, dévisageait
+l’inconnue.
+
+--Mademoiselle Lormier, dit René froidement, qui vous attendait pour
+vous entretenir de ses titres.
+
+La haute taille de Chasseloup fit un plongeon:
+
+--Ah! mademoiselle, désolé...
+
+Ce fut ensuite l’entretien muet de trois visages. Celui de Chasseloup
+s’offrait avec l’obséquiosité des grands jours; celui de René exprimait
+le soulagement que donne l’arrêt, fût-il momentané, d’un entretien dont
+on ignore s’il vaut mieux le poursuivre ou l’abandonner; mademoiselle
+Lormier redevenue impassible toisait tour à tour les deux hommes.
+
+--Vous désiriez, mademoiselle?... reprit soudain Chasseloup.
+
+--Je ne souhaite plus rien, monsieur, puisque, grâce à M. de La
+Gilardière, je pars aussi renseignée que je le pouvais souhaiter.
+
+Et s’adressant à René:
+
+--Il est donc entendu qu’à défaut de nouvelles, je serai fidèle au
+rendez-vous. D’ici là, j’aurai pris mes mesures pour aider au résultat.
+
+--Vous oubliez les récépissés, fit René d’une voix sourde.
+
+--En effet...
+
+--Accompagnez donc mademoiselle! dit Chasseloup.
+
+--Inutile, je connais le chemin. Je ne l’oublierai pas.
+
+Et l’allure hautaine, elle atteignit le seuil.
+
+--Bigre! déclara Chasseloup, en voilà une qui me paraît savoir ce
+qu’elle veut. De quoi s’agissait-il?
+
+--Rien de sérieux... des indications d’avenir...
+
+La voix de René était mal assurée. Tant que mademoiselle Lormier avait
+été présente, elle ne lui avait pas fait peur: tout à coup, il
+commençait de trembler pour Annette.
+
+--L’avenir!... grommela Chasseloup, comme si vous ou moi étions capables
+de le prévoir! Qu’elle le fabrique elle-même, si elle tient à l’avoir à
+son gré!
+
+René ne répliqua rien: n’était-ce pas cela précisément que mademoiselle
+Lormier venait d’annoncer qu’elle ferait?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Et les huit jours commencèrent...
+
+Le soir même de la visite de mademoiselle Lormier, René m’écrivit pour
+me communiquer son anxiété. Au vrai, il se demandait: «Que
+cherche-t-elle? Est-ce une femme qui venge son orgueil blessé? Est-ce,
+au contraire, une détraquée en quête de chantage?»
+
+Je répondis: «Un chantage m’effraierait moins; elle aime.» Et c’était
+bien ma pensée: je ne doutais pas que mademoiselle Lormier aimât René.
+J’allais plus loin: précisément parce qu’elle se manifestait de cette
+manière, tardive, maladroite et violente, j’étais assuré qu’il
+s’agissait là d’une passion sincère qui ne reculerait devant aucune
+extrémité.
+
+Quoi! direz-vous, de la passion pour un homme qu’on approcha quelques
+instants, qui n’a pas reparu, dont le peu qu’on apprit a seulement
+révélé qu’il adorait ailleurs? Admettons un caprice de fille perverse,
+un goût passager qui flambe ainsi qu’un papier mince, et dont le moindre
+souffle dissipera ensuite la cendre légère: mais de l’amour!
+
+Erreur: seul l’amour, et, j’ose affirmer, le grand amour, est capable
+d’agir de la sorte. Remontez aussi dans vos souvenirs, cherchez autour
+de vous les vrais amants: à l’origine du bouleversement de leur
+existence, vous trouverez toujours le même fait inexplicable et
+souverain: on aperçoit un être, on ne sait pas quel il est, on ignore
+parfois le son de sa voix, on ne soupçonne rien de son âme, et,
+_instantanément_, on est sûr de _le retrouver_, sûr de ne pouvoir suivre
+désormais que son sillage. Se heurterait-on ensuite à toutes les tares,
+cela n’arrête pas. Une seconde, un regard ont fixé le destin. La langue
+usuelle donne au phénomène un nom dont on abuse: le coup de foudre. Il
+n’y a jamais de coup de foudre au départ d’une fantaisie ou des longues
+tendresses; l’amour total, au contraire, ne débute que par lui. Presque
+toujours encore le coup de foudre qui atteint l’un épargne l’autre. La
+réciprocité immédiate existe rarement. La vie est faite ainsi de courses
+d’aveugles, tragiques, où chacun, poursuivant sa propre chimère, est en
+même temps la chimère vainement poursuivie par un autre qui suit: et
+tels m’apparaissaient déjà mademoiselle Lormier et René. Inconscient,
+René avait passé: éblouie par la terre promise, une âme courait après
+lui, et, dût-elle expirer sur la route, tenterait tout pour le
+joindre!...
+
+René, dans sa lettre, ajoutait: «Quand elle se vante d’en savoir sur moi
+plus que moi-même, est-ce bravade ou moyen d’égarer ma défiance? Je
+crains qu’Annette ne soit la seule visée.»
+
+Là encore, je répondis: «Parce qu’elle vous aime, c’est vous seul
+qu’elle tentera d’atteindre; il est vrai qu’on ne peut soupçonner par
+quelle voie.» Hélas! combien je voyais juste!
+
+Quoi qu’il en soit, René, qui avait songé d’abord à prévenir les
+Traversot, y renonça. Une communication à l’abbé Valfour, intermédiaire
+avisé et conseiller discret, lui parut de même inutile. D’ailleurs, à la
+lettre suivante, et parce que la moitié du délai s’était passée sans
+incident, il semblait déjà rasséréné: «Le plus sage, concluait-il,
+n’est-il pas d’attendre les événements?» Bien que l’attente m’ait
+toujours paru la ressource des tempéraments légers, c’était là peut-être
+le plus raisonnable.
+
+Rarement, d’ailleurs, semaine s’écoula plus vide d’incidents. Autour
+d’Annette et de René, la ville même avait fait trêve. Le chœur semblait
+s’être évanoui. A Paris seulement, madame Manchon eut un accès de
+grippe, qui retarda une fois de plus sa venue. La logique des choses
+veut que, lorsqu’un premier mensonge a paru vrai, la vérité prenne à son
+tour air de mensonge. Madame Traversot, qui avait cru à l’indisposition
+imaginaire de madame Manchon, conçut de l’inquiétude à l’occasion de
+celle qui était véritable; toutefois, comme la correspondance
+continuait, ce contretemps perdit sa signification menaçante.
+
+Tant de calme endormait; à mesure que, pareilles au sable de la
+clepsydre, les heures glissaient d’un cours égal et sûr, malgré lui René
+se prenait à croire que l’apparition de mademoiselle Lormier aurait été
+une alerte sans lendemain. Je ne ressentais pas, je l’avoue, la même
+confiance; mais qu’importe? Pour nous départager, il aurait fallu
+pénétrer auprès de l’intéressée, et qui de nous pouvait se vanter de
+connaître les pensées de mademoiselle Lormier?
+
+On atteignit ainsi le huitième jour.
+
+Le récit que j’en ferai vous paraîtra sans doute plus obscur encore que
+celui de Duclos; mais, rassurez-vous, il s’éclairera dans peu
+d’instants.
+
+Ce huitième jour, donc, René se rendit à la banque, à l’heure du matin
+habituelle et, à tout hasard, recourut dès l’arrivée à la précaution des
+faibles, qui est de tenter de se dérober au danger.
+
+--Mademoiselle Lormier se présentera peut-être, dit-il au gardien de
+bureau Broquant. Dans ce cas, conduisez-la chez M. Chasseloup; je ne
+veux pas la recevoir et n’y suis pour personne.
+
+A onze heures, rien n’avait encore troublé le travail coutumier.
+Chasseloup et René prolongeaient une conversation que la venue d’un
+chargement interrompit à peine.
+
+D’ordinaire, quand Chasseloup recevait des billets,--fait assez
+rare,--il s’empressait de les envoyer au caissier; mais, ce jour-là,
+entraîné par ses propos, il mit machinalement à côté de lui la liasse de
+dix coupures de mille francs retirée de l’enveloppe.
+
+Vers onze heures et quart, quelqu’un frappa à la porte. René crut que
+Broquant venait annoncer mademoiselle Lormier. Il se trompait: c’était
+le teneur de livres, amené par un incident d’écritures.
+
+--On ne peut s’en tirer sans les livres eux-mêmes, dit Chasseloup après
+avoir suivi l’exposé des difficultés rencontrées; descendons.
+Venez-vous, La Gilardière?
+
+Mais René qui ne se souciait pas d’errer au hasard dans la maison,
+s’excusa:
+
+--Encore une lettre à finir: je vous rejoins dans une minute...
+
+--Soit: dépêchons, reprit Chasseloup.
+
+Et il sortit précédé par le teneur de livres. Il avait négligé de
+ramasser les billets qui restèrent sur sa table, cependant que René
+repassait lui-même dans son bureau, laissant ouverte par habitude la
+porte de communication.
+
+Ici, j’aimerais à m’arrêter pour constater combien exacte est la
+conception de Duclos quand il prétend toujours trouver, à l’origine de
+la douleur, l’homme créateur inconscient d’une souffrance qu’il ignore.
+
+Si Chasseloup n’avait pas eu de distraction, et si le teneur de livres
+n’avait pas réclamé sa présence, il est clair qu’aucun des événements
+qui suivirent n’aurait été possible: il n’y aurait pas eu de drame, ou
+en tous cas, le drame, uniquement dirigé par des volontés calculées, eût
+perdu la majeure partie de sa cruauté. Au contraire, Chasseloup oublie
+par mégarde un geste usuel, un employé l’entraîne, et ces actes
+indifférents de gens, eux-mêmes indifférents, vont déchaîner sur tout un
+groupe humain, totalement inconnu d’eux, une tragédie mortelle.
+
+J’entends bien qu’on répond: «Retardons de cinq minutes les événements,
+la tragédie n’existait plus!» Il est probable: toutefois, ce qui se
+passe compte seul et non ce qui _aurait pu_ se passer! Or ce qui se
+passe est toujours dans le sens que je montre. Tant pis si l’explication
+fait défaut: les lois inexplicables, et surtout insoupçonnées, ne
+s’imposent-elles pas comme les autres, je dirai même plus que les
+autres, puisque, les ignorant, nous ne pouvons essayer de nous défendre
+contre elles? Mais revenons à René.
+
+Cinq minutes après la sortie de Chasseloup, Broquant enfin apparaissait:
+
+--Mademoiselle Lormier est repartie. En apprenant que vous n’y étiez pas
+et que M. Chasseloup la recevrait, elle a préféré remettre sa visite à
+un autre jour.
+
+--Ainsi, précise René, elle n’est plus là?
+
+--Non.
+
+--Parfait.
+
+Il attendit encore un peu, puis convaincu que les voies étaient libres,
+rejoignit Chasseloup. Toutefois, par excès de prudence, il prit
+l’escalier dérobé. Broquant, lui, avait déjà regagné sa case depuis
+quelques instants.
+
+Arrivé au bas, René trouva l’affaire des livres réglée, et Chasseloup
+qui s’apprêtait à remonter.
+
+--Si vous le voulez bien, fit-il, et comme nous n’avions plus rien
+d’important à nous dire, je m’en irai tout de suite. Ne comptez pas non
+plus sur moi, ce soir.
+
+--A votre gré.
+
+Les deux hommes échangèrent encore quelques vagues propos avant de se
+séparer. René, qui tenait à fuir la banque, se glissa ensuite dans la
+rue, non sans avoir au préalable scruté les alentours: Chasseloup, de
+son côté se rappela qu’il avait laissé des billets sur sa table, et du
+coup se hâta de reprendre l’escalier dérobé.
+
+Sept à huit minutes en tout avaient suffi pour ces allées et venues.
+Quand Chasseloup rentra dans son bureau, les billets n’y étaient plus...
+
+Duclos, doutes-tu encore que ton récit et le mien soient les deux faces
+de la même médaille? C’est ici la croisée des chemins. Pour un instant,
+à l’heure du vol, nos héros piétineront si bien les mêmes sentiers, que
+me voici contraint de répéter ce qui fut dit déjà,--toutefois en y
+portant une première clarté.
+
+Donc, Chasseloup rentré s’aperçoit que la place des billets est vide,
+procède à une recherche sommaire et, tout de suite persuadé qu’il y a eu
+vol, sonne Broquant.
+
+--Qui a passé ici dans les dernières dix minutes?
+
+Seule mademoiselle Lormier s’était présentée à l’étage, mais sans entrer
+nulle part. Broquant l’avait vue redescendre aussitôt; on ne pouvait
+songer à elle. D’ailleurs l’idée de la soupçonner était inacceptable. La
+même raison écartait René.
+
+Restait que Broquant fût le coupable: ses antécédents rendaient la chose
+incertaine, mais possible.
+
+Une scène violente suivit. On perçut jusqu’en bas les éclats de
+Broquant, ivre de fureur à la pensée d’être accusé. Chasseloup, obstiné,
+ne sortait point du dilemme initial:
+
+--La Gilardière ou vous!
+
+Broquant finit par jeter:
+
+--Pourquoi pas La Gilardière?
+
+--Vous savez bien que c’est absurde!
+
+--Alors les billets sont ici, quelque part, dans un coin où on ne les
+voit pas... Êtes-vous sûr seulement de ne pas les avoir égarés
+vous-même?
+
+--J’ai cherché.
+
+--Il faut recommencer!
+
+--Soit.
+
+Et de nouveau Broquant bouleversa tout, mais, notez bien ceci: dans le
+seul bureau de Chasseloup.
+
+Aucun résultat: les billets demeuraient introuvables. Pourtant l’heure
+avançait. Décidé, à part lui, de faire surveiller les dépenses de
+Broquant, Chasseloup dit:
+
+--Soit; nous reprendrons à deux heures. D’ici là, je vous interdis d’en
+parler à personne.
+
+Il ferma lui-même les trois portes, mit les clés dans sa poche et
+partit.
+
+Quand Broquant retrouva des employés dans la rue, il semblait à
+demi-fou. Aussitôt on s’empresse, on l’interroge. Sans se soucier des
+ordres de Chasseloup, il éclate en récits entrecoupés et conclut: «La
+Gilardière ou moi, d’accord: mais puisque je sais que ce n’est pas moi,
+il faut bien que ce soit lui... avec quoi paierait-il ses bagues en
+perle?» Autour, on s’écriait: «Évidemment!» Broquant, d’ailleurs, de la
+maison depuis sa fondation, jouissait des sympathies. On était sûr de
+son innocence.
+
+Une heure après, grâce aux employés, Semur, mis au courant, et
+contrairement à tout bon sens, prenait parti et accusait René...
+
+Personne en revanche n’apprit que dans l’après-midi, profitant de
+l’absence de René, Broquant, toujours mené par son idée, s’avisa de
+fouiller dans le bureau de celui-ci et en ramena triomphalement les
+billets, découverts dans la corbeille à papier.
+
+Du coup, cependant, l’hypothèse du vol s’évanouissait. Il est vrai que
+pour la remplacer, on avait le champ libre. Pourquoi les billets
+avaient-ils été jetés là? Était-ce pour les y abriter provisoirement? ou
+pour permettre, toute réflexion faite, de les retrouver? ou bien encore
+à la suite d’une étourderie? Chasseloup reprit la somme sans insister,
+se promettant d’interroger René le lendemain; quant à Broquant, il
+demeura convaincu plus que jamais que René l’avait cachée lui-même, avec
+l’intention de l’emporter dès que l’éclat, dû à la disparition, se
+serait apaisé.
+
+René, pendant ce temps, ignorait tout, le vol supposé, les billets
+égarés dans sa corbeille, la fureur de Broquant, et surtout la rentrée
+du chœur dans l’aventure. Réfugié chez lui, il attendait...
+
+Par une inconséquence normale en pareil cas, après avoir tout fait le
+matin pour éviter mademoiselle Lormier, il s’étonnait qu’elle ne reparût
+pas. Pendant près d’une semaine, il s’était bercé de l’espoir qu’au
+terme fixé, rien ne surviendrait: maintenant que son espoir semblait
+réalisé, il s’en effrayait plus que d’un acte défini. Que signifiait
+pareil silence? Il en était à ressasser sans trêve la question, quand,
+vers le soir enfin, l’abbé Valfour se présenta, inquiet des propos qui
+couraient.
+
+René fut stupéfait d’apprendre la disparition des billets, perçut
+immédiatement qu’un lien devait exister entre elle et le passage de
+mademoiselle Lormier, mais se garda d’en souffler mot. Quant à l’opinion
+de Semur à son sujet, il la trouvait à juste raison bouffonne et
+négligeable.
+
+L’abbé, cependant, avait repris l’air soucieux de la sacristie.
+
+--Je commence à me demander, dit-il, si quelqu’un n’a pas intérêt à
+répandre en ville des bruits sur vous, dans l’espoir qu’il en restera
+toujours quelque chose.
+
+--Dois-je entendre, l’abbé, que vous allez me soupçonner aussi?
+
+M. Valfour haussa les épaules:
+
+--A Dieu ne plaise! mais, croyez-moi, il y a contre vous je ne sais qui
+ou je ne sais quoi, dont l’action est à rechercher et à supprimer au
+plus tôt.
+
+--Peut-être avez-vous raison, répondit René sans s’expliquer plus.
+
+Je passe sur la soirée,--la dernière,--chez les Traversot. A l’hôtel de
+Thil, rien n’avait encore pénétré et la paix régnait.
+
+Rentré chez lui, René voulut en vain dormir. On n’est jamais plus
+clairvoyant qu’au sein de l’ombre et quand, les yeux fermés, on
+s’efforce de ne point raisonner. Aiguillé par les propos de l’abbé
+Valfour, il ne cessait de réfléchir à des choses qui auraient dû le
+frapper dès le début, et qui, alors seulement, lui apparaissaient.
+
+Si mademoiselle Lormier n’avait pas renouvelé sa démarche du matin,
+qu’en conclure sinon qu’elle avait achevé son œuvre? Dans quelle mesure
+l’histoire des billets s’y trouvait liée, peu importe; les heures
+prochaines sauraient bien le dire: mais ne fallait-il pas remonter plus
+haut, et attribuer à la même origine les calomnies atroces sur la
+naissance douteuse?
+
+A cette pensée, René ressentit un trouble extraordinaire, puis une
+colère rétrospective, enfin le besoin de démasquer, coûte que coûte,
+l’adversaire auquel il devait la première angoisse profonde de sa vie.
+Assez de manœuvres obliques; le seul mode assuré de lutter contre elles,
+n’était-il pas justement de briser l’anonymat de leur auteur? Ainsi vont
+et viennent les volontés humaines; après avoir souhaité ardemment éviter
+toute rencontre avec mademoiselle Lormier, René allait se lever,
+souhaitant non moins ardemment de la rencontrer. D’ailleurs, si
+contradictoires que soient les solutions successives adoptées, on ne
+cesse point de marcher au destin.
+
+Mais où trouver mademoiselle Lormier?
+
+Ici, point de difficulté. Il suffirait de consulter son compte chez
+Chasseloup, l’adresse y figurait. Et là encore, sans qu’on le sût,
+c’était la marche au destin.
+
+Au matin, René quitta ainsi sa maison, avec deux décisions prises:
+s’informer à la banque, forcer ensuite l’ennemi, où que soit son
+domicile... A l’avance, la lutte lui donnait des ailes; il se sentait en
+vue de la mer libre, et humait la brise qui apporte la victoire.
+
+Je vous demande pardon de courir à travers les événements: je les donne
+aussi sans justifications, tels qu’ils parurent alors se présenter à un
+simple témoin: dans quelques instants, une part au moins des mobiles
+intérieurs se dévoilera, mais, en ce moment, que l’_extérieur_ suffise:
+et comme les acteurs du drame, sans en savoir plus qu’eux, laissons-nous
+rouler par le torrent...
+
+Un quart d’heure plus tard, René, muni de l’adresse désirée, quittait
+son bureau quand il se heurta contre Chasseloup:
+
+--Quoi, vous repartez?
+
+--Oui, je reviens dans un instant.
+
+--J’aurais voulu auparavant...
+
+--Me raconter ce qui s’est passé hier? Nous avons le temps. D’ailleurs
+on m’a mis au courant, dès l’arrivée.
+
+--Ainsi, vous savez que c’est dans votre panier...
+
+--Hé, cher monsieur, mon panier ou le vôtre, voilà qui est indifférent,
+dès lors que les billets sont retournés à la caisse!
+
+--A moi, en revanche, il ne serait pas inutile de savoir par quelle
+voie...
+
+--Vous ne comptez pas sur moi, je pense, pour vous la révéler?
+
+--Au contraire; je pensais être sûr qu’en rassemblant vos souvenirs,
+vous éclairciriez tout.
+
+A tort ou à raison, René crut en même temps lire dans les yeux du
+bonhomme que sa certitude n’était pas feinte.
+
+--Vous êtes fou! s’écria-t-il; mais pour le moment, j’ai autre chose à
+faire. Bonsoir.
+
+Et il descendit exaspéré, se dirigeant vers le Rempart, non plus cette
+fois pour gagner l’hôtel de Thil, mais pour joindre enfin celle qu’il
+jugeait responsable de toutes les traverses qu’il venait de subir, y
+compris ce dernier et ridicule incident. Si mademoiselle Lormier avait
+jamais rêvé pareille venue, à coup sûr, ce n’était pas pour cette cause
+ni avec de tels sentiments. Il était écrit aussi que la visite n’aurait
+pas lieu, car à la même heure, les yeux lourds d’insomnie, la face
+ravagée par un désespoir inexplicable, mademoiselle Lormier quittait
+également sa tour, et soi-disant pour une course nécessaire, gagnait la
+ville.
+
+A l’entrée du Rempart, il y eut alors deux ombres hâtives allant l’une
+vers l’autre, cependant qu’alentour le reste était désert, silence, et
+calme des matins provinciaux. Elles allaient, escortées chacune par
+l’écho sonore de son pas, plus solitaires au sein de leurs pensées que
+la rue même: et tout à coup, elles s’aperçurent!
+
+Chose inattendue, on aurait cru les rôles changés. Mademoiselle Lormier
+parut décidée à fuir: René, au contraire, eut un élan pour la joindre.
+Mademoiselle Lormier, qui occupait le centre du trottoir, voulut céder
+la place et obliqua vers le mur: René agit de même, mais pour barrer le
+chemin. Inversement, il ne s’aperçut pas qu’une détresse sans nom
+paralysait les traits de mademoiselle Lormier, tandis qu’avant qu’il eût
+rien dit, elle avait déjà lu dans son regard l’arrêt qu’il lui
+apportait.
+
+--Je pense, commença-t-il aussitôt, que vous ne vous plaindrez pas de
+mon exactitude: ayant manqué hier votre visite, je me rendais chez vous.
+
+L’accent qu’il avait pris était comme le regard: âpre au point que, sans
+répondre et s’acculant au mur, elle joignit les mains. Quelle qu’en fût
+la raison inconnue, l’orgueil de cette fille n’existait plus: loin de
+menacer comme l’autre jour, elle implorait. Malheureusement, la colère
+de René l’empêchait de rien voir.
+
+--Il est vrai, poursuivit-il ironique, que je vous trouve sur le chemin
+de la banque... Si vous ne souhaitiez que savoir quelles traces y a
+laissées votre passage, inutile d’aller plus loin, j’en viens.
+
+Elle pâlit sous se voilette noire, mais toujours sans répondre.
+
+--Allons, reprit-il, d’autant moins maître de ses mots qu’aucune
+réplique ne l’arrêtait. Ayez le courage de vos actes: c’est vous,
+n’est-ce pas?
+
+Ce qui suivit fut rapide comme toutes les catastrophes où sombrent des
+vies humaines. Le récit que j’en donne ne peut qu’en atténuer l’allure
+foudroyante.
+
+Subitement redressée, mademoiselle Lormier se décidait à parler enfin et
+d’une voix nette:
+
+--Je ne renie jamais ce que j’ai fait: c’est moi.
+
+--Aviez-vous par hasard l’illusion que je serais pris pour un voleur?
+
+--Mes intentions m’appartiennent.
+
+--C’est vous aussi, n’est-ce pas, l’inventeur du bruit qui a couru sur
+ma naissance?...
+
+De nouveau, un silence.
+
+--Ah! plus de faux-fuyants! J’ai juré, ce matin, que les masques
+tomberaient. Ce roman vient de vous?
+
+--Non.
+
+--Par vous?
+
+--Il est possible.
+
+--Enfin! les aveux commencent! Ne vous arrêtez plus: pourquoi ce
+mensonge?
+
+--Je n’ai non plus jamais menti!
+
+--Pourquoi ces inventions démentes?
+
+--Je n’ai rien inventé!
+
+--Vous osez...
+
+René s’interrompit. Tout à coup, il s’apercevait que, loin de nier,
+chaque réplique affirmait. A travers chaque mot, ce qu’il avait cru
+définitivement aboli, ressuscitait!
+
+Une riposte siffla:
+
+--Mais qu’ai-je à faire de vous écouter? Vous espérez naturellement que
+je discuterai ces folies: elles ne me touchent pas.
+
+--Peu importe en effet, pourvu que vous gardiez l’argent avec le nom!
+
+Et défaillante, mademoiselle Lormier, les yeux baissés, attendit le coup
+qui l’abattrait, qu’elle avait cherché peut-être.
+
+Un instant suivit si prodigieusement riche en mouvements intérieurs
+qu’aucun temps ne l’aurait mesuré, et qu’à sa suite tout pouvait
+paraître, même la folie. Puis les bras de René qui, tout d’abord,
+s’étaient bien levés pour frapper, retombèrent:
+
+--Il suffit, dit-il. Vous êtes une misérable. Ayez soin que je ne vous
+retrouve jamais sur ma route. Une autre fois, je vous tuerais!
+
+--Avant de me condamner, vous feriez mieux peut-être d’interroger votre
+frère..., répliqua encore la voix désespérée de mademoiselle Lormier,
+mais si bas qu’on avait peine à l’entendre.
+
+René, qui allait s’éloigner, s’arrêta net, cloué au sol.
+
+--Mon frère... pourquoi mon frère?...
+
+Si, à ce moment, mademoiselle Lormier avait relevé les paupières, elle
+aurait vu sans doute ce qu’est l’invasion d’une lumière mortelle sur un
+visage: de tous les mots possibles, un seul pouvait faire cela; il était
+dit. Ah! croyez-m’en, le destin ne se trompe pas dans ses choix! Ne
+prétendant sans doute que se justifier, mademoiselle Lormier venait de
+tuer René et de se tuer elle-même.
+
+Tout à coup ébloui par la clarté que le mot lui apportait, René
+rassembla ses forces et, oubliant jusqu’à l’existence de mademoiselle
+Lormier, repartit pour la ville.
+
+Il allait, sans détourner la tête, uniquement occupé de suivre jusqu’au
+bout l’effroyable route qui s’ouvrait.
+
+Quand, étonnée du silence persistant qui l’enveloppait, mademoiselle
+Lormier, de son côté, rouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était
+seule.
+
+Ensuite, il n’y eut plus qu’une chaussée déserte, paisible comme avant
+et, contre le mur, la tache noire d’une femme immobilisée par la
+stupeur. Deux âmes venaient ici de se frapper à mort: mais quelles
+traces laisse un mot jeté dans l’air dansant au soleil de mai, et
+vaut-il de s’émouvoir parce que, grâce à lui, la souffrance a pu
+atteindre enfin les victimes de son choix?
+
+
+
+
+IX
+
+
+Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par
+hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de
+l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il
+ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé: cependant, il
+sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il
+venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des
+cris d’appel inutiles.
+
+En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des
+créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son
+assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper
+au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait,
+mais triomphant.
+
+«Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère!» Une phrase, rien de
+plus... et l’indicible rejette ses voiles; ce qui échappait, éclate aux
+yeux; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de
+volontés impérieuses.
+
+Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti:
+l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le
+quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il
+paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on
+aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il
+y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la
+mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé
+jusqu’alors comme si la chose était vraie: de là à conclure qu’elle
+devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne
+se disait déjà plus: «C’est possible», mais, parce que l’âme au choc de
+certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait:
+«N’est-ce pas certain?» et sans attendre la réponse, courait aux
+conséquences.
+
+Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des
+aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources
+de son effort et brusquement prit peur.
+
+Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne
+devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait
+affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de
+continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine
+d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal; le code était pour
+lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment.
+L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui
+apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui
+semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires; la
+nuit ne subsistait qu’au départ: mademoiselle Lormier avait-elle parlé
+au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve?
+Question sans issue: ah! pourquoi le seul être capable d’y répondre,
+était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger! En même
+temps l’image de sa mère se dressa devant lui: le reste s’effaça, la
+vraie douleur commençait...
+
+C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une
+mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la
+chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête
+n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à
+ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit
+celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.
+
+A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il
+l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit
+une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui:
+
+--Impossible! ce n’est pas vrai!
+
+Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de
+l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison
+magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner
+sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna
+sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander
+pardon.
+
+Soudain, devant lui, sa rue, sa maison... L’instinct venait de le
+ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur
+un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de
+dix minutes, murmura:
+
+--Essayons de n’y plus penser: il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou...
+tout le monde est fou, ce matin...
+
+Tout le monde, en effet: ce Chasseloup qui avait eu l’air de le
+suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore
+menacer ou si elle demandait grâce... Et de nouveau la phrase qui tinte,
+suprême défense de l’âme:
+
+--Impossible, je n’y crois pas!
+
+Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve,
+assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre: trop tard, le doute
+était en lui...
+
+Telle est la règle: plus on se débat pour arracher le trait, mieux on
+déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos
+qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui,
+doutant, se soit arrêté en route?
+
+René, dis-je, répétait: «Je n’y crois pas», et en même temps il
+commençait de scruter ses souvenirs d’enfant! Oui, déjà il y cherchait
+un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable
+père! Effort inutile au surplus: si loin qu’il remontât, seuls
+apparaissaient autour de lui son frère et sa mère... En revanche, la
+vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie
+avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait
+d’interrompre: se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant
+laquelle on rougit? Et quelle raison toujours, si continue que le poids
+en semblait lourd parfois!...
+
+Il le croyait, l’affirmait... Cependant et à mesure, loin de s’apaiser,
+il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en
+lui.
+
+Pourquoi?... Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on _sent_, dans certains
+cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la
+vision même? C’est alors comme une invasion de l’être par une
+réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix
+arrivent,--observations inconscientes, étonnements de trop courte durée
+pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et
+qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne
+les avait pas entendues; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est
+la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui
+précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup
+d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points
+indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris
+d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître! Rapidement ensuite,
+il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis
+descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs,
+gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait
+recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y
+allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples
+doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre
+conviction: tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos
+sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire
+de nous un jouet sans résistance.
+
+Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.
+
+Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies
+d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur
+exécution, le cours des événements paraît suspendu: et cela va de soi,
+puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route,
+René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux
+pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs
+flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait
+tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé
+sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant
+qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et
+cadencés.
+
+Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la
+ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à
+destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.
+
+Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau,
+contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus
+vite.
+
+Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame
+descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte
+d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée
+René. C’était madame Manchon...
+
+Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait
+jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout
+entier à l’ivresse de retrouver René.
+
+Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le
+découvrir sur le quai. Il n’y était pas.
+
+--Voilà bien les règlements! songea-t-elle: il doit me guetter à la
+sortie...
+
+Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut
+d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta
+l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.
+
+A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha
+pour offrir ses services.
+
+--Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.
+
+L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un,
+les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient.
+On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des
+abois de chien. Personne à l’horizon...
+
+Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et
+inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu! Il ne
+viendrait pas... Se serait-il trompé d’heure?... Justement un nouvel
+horaire avait paru, modifiant les arrivées... Mais non: pourquoi se
+leurrer? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur
+elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie: elle se
+trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule: elle se
+trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.
+
+Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin
+à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin:
+
+--La rue Saint-Jean? C’est difficile... Droit jusqu’à l’église: après,
+vous vous ferez indiquer...
+
+--Bien, merci.
+
+Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à
+s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle
+aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle
+éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait,
+comme son cœur palpitait au rythme de la cloche!
+
+Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à
+une maison fermée? Madame Manchon tira la poignée une première fois,
+puis une seconde... Elle se demandait si elle rêvait. En même temps,
+elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une
+pauvresse...
+
+--Madame cherche?...
+
+Une voisine intriguée s’empressait à son secours.
+
+--Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au
+dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez! je vais vous la
+chercher.
+
+--C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.
+
+Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée
+d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.
+
+La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle
+accourut.
+
+--Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.
+
+--Peu importe: je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame
+Manchon de la même voix blanche.
+
+Et comme la domestique hésitait:
+
+--Je suis sa mère.
+
+Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un
+télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter.
+C’était le sien.
+
+--Ah! murmura-t-elle, tout s’explique.
+
+Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait; en
+effet la domestique reprenait:
+
+--Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours
+quand il ne déjeune pas; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine
+qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac,
+comme pour un voyage.
+
+--Hé bien, ma fille, vérifiez: c’est facile.
+
+Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle
+s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient
+de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la
+sonorité spéciale aux demeures vides.
+
+Soudain, la domestique reparut:
+
+--En effet, le sac n’y est plus.
+
+Madame Manchon frissonna:
+
+--Vous en êtes sûre?... S’il prévenait pour un repas, à plus forte
+raison l’eût-il fait pour une absence.
+
+La domestique glissa d’un ton niais:
+
+--Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque...
+
+Puis, sans insister:
+
+--Madame veut-elle déjeuner? Le repas de monsieur est encore là.
+
+Madame Manchon répondit comme en rêve:
+
+--Soit, bien que je n’aie pas faim.
+
+Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence
+de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas
+à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un
+instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était
+pas décidé brusquement à retourner à Paris? En effet, c’était cela;
+seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage?
+
+--Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son
+inquiétude; à quel propos?
+
+Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame
+Manchon, avait réfléchi:
+
+--Oh! je ne sais pas, moi... des idées en l’air... Madame pourrait, en
+tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.
+
+--M’informer de quoi?
+
+--Si monsieur est parti.
+
+--Que voulez-vous qu’il en sache?
+
+--En effet.
+
+Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout
+des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement.
+Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre
+au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté,
+se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois
+heures sonnèrent...
+
+Quoi! rien que trois heures? Que faire pour tuer le temps? Une lassitude
+de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même,
+morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta
+le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une
+photographie parut: Annette... Longuement madame Manchon interrogea ce
+visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était
+l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence
+de René posait d’autres problèmes.
+
+--Ah! madame regarde?
+
+Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image:
+
+--C’est la petite Traversot...
+
+Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie
+et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.
+
+--La banque est-elle loin d’ici? interrogea-t-elle ensuite.
+
+Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez
+Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à
+supporter mieux l’attente.
+
+--La banque? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle
+est à deux pas.
+
+--Vous alliez me proposer?... répéta madame Manchon, frappée cette fois
+par l’insistance de cette fille.
+
+Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté? Les
+Chasseloup menaçaient-ils de sauter? Raison de plus pour aller voir sur
+place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.
+
+Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir,
+les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui
+paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des
+rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne
+parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner,
+c’est-à-dire quand celle-ci fermait.
+
+Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en
+train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup.
+Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la
+fuite?
+
+Elle insista:
+
+--Peut-on savoir au moins quand il sera visible?
+
+--Pas avant demain matin, bien sûr!
+
+--Et M. de La Gilardière? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent
+qu’elle n’avait pas dit qui elle était.
+
+A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.
+
+--Oh! pour celui-là! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre
+plus!
+
+La voix de madame Manchon s’étrangla subitement:
+
+--Que racontez-vous? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir?
+
+Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai:
+
+--Pas possible! Vous dites qu’il a pris le train?... Quand j’affirmais
+qu’il a fait le coup!
+
+Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre:
+
+--Mais oui, madame, c’est comme cela! Dix billets de mille, hier,
+volatilisés, soufflés sur la table même du patron... Pour un rien,
+j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer: «Puisque ce n’est
+pas moi, c’est lui!» personne pour me croire. Et puis, patatras! qui
+est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille? Ils y étaient,
+madame, aussi vrai que je suis devant vous!... Je n’ai eu qu’à fouiller
+un peu pour les ramener au jour... Ah! il est parti? Hé bien! bon
+voyage! On ne le rappellera pas! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de
+la tête...
+
+--Taisez-vous! je suppose que vous êtes ivre!... parvint à dire enfin
+madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.
+
+Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle? On accusait René d’un vol...
+Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler
+de la banque? Passe qu’on calomnie: encore faut-il respecter les
+vraisemblances! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le
+vol est un acte qui ne se peut concevoir!
+
+Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de
+boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait
+qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui,
+parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de
+sa naissance: on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé... Et
+madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les
+lumières; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René
+avait été là! Ah! ne pas même savoir où le retrouver! Il était possible
+qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore
+que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans
+esprit de retour...
+
+Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle
+paraissaient des lumières. La gare! l’oasis! Elle, du moins, est faite
+pour les passants: on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus
+dont la malveillance effraye; qui sait même si on ne s’y souvient pas
+d’avoir vu partir René et dans quelle direction? L’élan de madame
+Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine...
+
+Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le
+matin pourtant, l’avait désespérée: joie d’atteindre enfin le hall
+désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en
+train de tricoter... Et ce bref colloque suivit:
+
+--M. de La Gilardière?... Attendez... oui... je connais. En effet, il a
+pris un billet pour Paris.
+
+--Oh! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même
+direction?
+
+--Pas avant minuit.
+
+--Pour arriver?
+
+--Vers neuf heures.
+
+--Ah! merci encore, madame.
+
+Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle,
+madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et
+s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.
+
+Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien: elle resterait là
+jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui
+calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas!
+n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce
+qui l’attendait? A la même heure, en effet, René, sans passer rue
+Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.
+
+
+
+
+X
+
+
+L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une
+gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire
+qu’on exigeait moins d’elle.
+
+La vue de René lui fit lever les bras au ciel:
+
+--Grand Dieu! Monsieur viendrait-il pour dîner?
+
+René dit rapidement:
+
+--Rassurez-vous: je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il
+est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix
+heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.
+
+--Quoi, monsieur ne sait pas? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé
+allait se mettre à table.
+
+--Alors je vais le rejoindre.
+
+Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant
+l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé: tant
+pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence: depuis son départ,
+il était moins une volonté qu’un rouage.
+
+Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table,
+tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre,
+mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de
+distinguer les arrivants.
+
+--Qu’est-ce?
+
+--C’est moi.
+
+En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante
+auparavant, ne put maîtriser sa surprise.
+
+--Quoi! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur,
+tu es ici?
+
+--Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe
+d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.
+
+--Ah! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe
+sur la cheminée.
+
+Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue
+comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place
+qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres
+meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille,
+quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler
+le contraste qu’ils faisaient? Toutefois une telle émotion creusait les
+traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.
+
+--Assieds-toi: tu n’as pas l’air bien.
+
+Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent
+ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que
+dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil
+lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.
+
+--En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué: c’est le moment qui
+veut cela.
+
+A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée: bien qu’il
+fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.
+
+--Tu as laissé ta fiancée en bonne santé? reprit l’abbé.
+
+René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée? Qu’elle était loin
+déjà! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois
+deux grands émois.
+
+Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore:
+
+--Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère,
+veux-tu partager mon repas?
+
+Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.
+
+--Attends, dit René, du coup ramené au présent; j’aurais auparavant une
+question à te poser.
+
+--Eh bien, pose-la...
+
+Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la
+lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René
+demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait
+avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un
+pénitent.
+
+--Pourquoi... commença René.
+
+Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut
+à un détour:
+
+--Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère?
+
+--Oh! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes: j’ai toujours agi à ton
+égard du mieux que j’ai pu.
+
+--Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.
+
+--Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es
+venu?
+
+--Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi: tu n’as toujours pas répondu.
+
+--N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment
+t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et,
+plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.
+
+--Henri! reprit brusquement René, regarde-moi...
+
+L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même
+apparente tranquillité...
+
+--Henri! il n’est plus temps de nous rien cacher: je sais tout!
+
+Un léger frisson agita le prêtre: pourtant le timbre de sa voix ne fut
+pas modifié.
+
+--Qu’est-ce que tu sais?
+
+--Le passé.
+
+--Le passé de qui?
+
+René inclina la tête.
+
+--Est-il nécessaire de m’obliger à le dire? murmura-t-il d’un air
+accablé.
+
+--Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de
+poursuivre.
+
+Et le silence s’abattit sur eux: un silence qui, pareil à un voile
+épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait.
+Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau,
+attendent que la mine saute.
+
+--Henri! recommença René.
+
+L’abbé eut un geste nerveux.
+
+--N’insiste plus.
+
+--Impossible! Laisse de côté tes manières habituelles: à l’heure la plus
+grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.
+
+--Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.
+
+--Je te supplie de me parler en frère!
+
+--Je m’y efforce: est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et
+l’autre à la volonté de Dieu?
+
+René se redressa:
+
+--Encore des phrases de sermon! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé
+d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître: c’est inexact,
+ou plutôt, je soupçonne... j’interroge... je me perds dans les
+ténèbres... enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu
+repasser chez nous, et moins encore, aborder...
+
+Pour la seconde fois, l’abbé interrompit:
+
+--N’achève pas: j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent
+qu’à troubler inutilement. Écartons-les: et que Dieu nous garde!
+
+Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il
+semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.
+
+René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules:
+
+--Non, dit-il, il n’est plus temps! Ne devines-tu pas que si je suis là,
+c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de
+l’être à mon tour? Ainsi, plus de faux-fuyants! les yeux dans les yeux,
+maintenant!... comme cela... et réponds: notre père... non... ton père
+est-il le mien? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne?...
+
+L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté? Il était probable, puisqu’un
+rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas
+encore un défi à l’adversaire?
+
+La voix de René alla en s’éteignant:
+
+--Henri! n’as-tu pas entendu?... un mot suffit pour la réponse: oui, ou
+non... moins que cela: un signe de tête... Tu restes immobile?... tu te
+tais?... Cela aussi est une manière de s’exprimer: j’ai compris...
+
+Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin
+la vérité.
+
+Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait.
+Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses
+bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant?
+Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler,
+regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix,
+ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de
+parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de
+foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître...
+
+Disparaître! un mot excessif, évidemment: mais n’oubliez pas que René
+était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse
+longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend,
+d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême.
+Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère? A la pensée de la
+revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce
+qu’il savait? Plus tard, seulement,--oui, beaucoup plus tard--quand
+l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder,
+ayant l’air d’ignorer: mais d’ici-là, où se réfugier? Quelle solitude
+désormais!
+
+Ah! voici bien la vraie douleur qui paraissait! Devenir pauvre, n’est
+presque rien: la torture est de se trouver seul tout à coup, si
+effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel
+nom inscrire sur votre fosse.
+
+Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait:
+devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il
+considérait son frère. Stupide ironie du sort: celui-là s’était par goût
+détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu:
+cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour
+le mériter? Qu’avait fait René pour être frappé? Des rancunes,
+accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut
+conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces
+griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir...
+
+L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de
+soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait
+ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence: on l’aurait
+cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger: René s’était
+levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui,
+demandait:
+
+--Alors... qui est mon père?
+
+Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la
+débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet
+subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se
+tournait vers elle.
+
+Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules,
+en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet
+aveu, René aurait dû désespérer: mais dès que l’homme tente d’échapper
+au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.
+
+--Comment! tu te dérobes?... tu ignores?... Cependant, ne viens-tu pas
+d’affirmer que tu connaissais la vérité? Alors, quelles raisons de te
+croire?... Qui me prouve que tu n’as pas menti?
+
+--Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains
+pas à oublier l’habit que je porte!
+
+Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René
+cependant continuait:
+
+--Oublier qui tu es? Dieu m’en préserve! Je sais trop bien que tu m’as
+toujours détesté. Oh! à ta façon... c’est-à-dire en te taisant!... Tout
+à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter
+un regard de mon côté! ou plutôt, tu semblais satisfait... Quelle
+chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la
+chimère qui me hantait! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des
+preuves... Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe... «Des
+preuves?... Voilà, il n’y en a pas!...» Tu avais espéré me voir mordre à
+l’hameçon: cet espoir est déçu: quel dommage! Mais ne pourrai-je, au
+moins une fois, entendre tes paroles? Ne serait-ce que pour apprendre
+pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu
+à répondre?
+
+Il s’exaltait: il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était
+devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la
+distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le
+sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme.
+Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu? Il
+n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la
+foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en
+s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger?
+
+Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur
+lui.
+
+--Il suffit: plus un mot! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute
+ma vie.
+
+L’abbé cependant souriait: dédain pour ces injures, à moins que ce ne
+fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait.
+Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi
+qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon:
+
+--En effet... je t’ai détesté... il y a longtemps... très longtemps... A
+prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des
+plaies anciennes: crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me
+repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.
+
+--Oh! riposta René, toujours des mots de prêtre!
+
+L’abbé frémit.
+
+--Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.
+
+--J’ai demandé des preuves: tu n’en as pas!
+
+--J’en ai.
+
+--Je te défie de les donner!
+
+--A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit?
+
+--Prétexte facile! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je
+ne crois plus!
+
+--Encore?... Alors, écoute!...
+
+Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée; une
+tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle
+une fois, chez Lormier: mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres
+au nom d’un Dieu: ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant
+plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.
+
+--Alors, écoute!... Sais-tu seulement comment est mort _mon_ père? Non.
+J’avais seize ans: tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais
+parlé de _cela_! _Cela_, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a
+ramené de la chasse, expirant... Tout le monde a déploré l’accident...
+mais moi... oh! moi! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir,
+il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te
+chasser du foyer?...
+
+René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena
+vers lui:
+
+--Ah! il n’est plus temps! Tu as voulu m’entendre: désormais, nous irons
+jusqu’au bout!... Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je
+parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé: Dieu
+m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le
+suicide de mon père, une heure après...! Qu’elles te satisfassent ou
+non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard
+et ta victime!
+
+Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre
+commença de marcher.
+
+--Je dis bien: ta victime! J’adorais mon père et tu l’as tué! Si je suis
+devenu prêtre, c’est à toi que je le dois! Je ne supportais plus ta
+présence dans ma maison: désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en
+chasser moi-même. Calcul vain: tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en
+moi!... Tant pis! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au
+moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en
+doutais pas, j’y consens: mais est-ce que les hommes ont besoin de
+_vouloir_ pour faire souffrir: il leur suffit d’exister!... Donc, tu te
+croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me
+torturer! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la
+dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le
+dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh! je vois
+clair en moi-même! j’ai louvoyé... J’avais la prétention d’être un vrai
+prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La
+Gilardière: à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur...
+Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu
+m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une
+horreur me soulève, je ne puis plus te voir! C’est un duel au fond de
+moi qui toujours recommence, que rien n’apaise... non, pas même ces
+aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus?
+Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords? Crois-moi, fût-ce en ce
+moment, ne souhaite pas de changer avec moi: tu y perdrais. Il n’y a au
+monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre
+raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse...
+ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de
+comprendre et prions... si tu le peux... si je le puis moi-même...
+
+Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur
+le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On
+se demandait s’il respirait encore.
+
+Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment
+quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu? Deux hommes, l’un agenouillé,
+l’autre attendant la fin de l’oraison: entre les deux, un Christ,
+symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces
+hommes, qu’aurait-il appris encore? qu’ils étaient frères, menaient des
+existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non
+seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés
+à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé
+d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer
+René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé;
+même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le
+remords d’avoir éclairé son frère? Ainsi, présents ou absents, ignorants
+ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal; et nous touchons
+enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut
+grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une
+sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation: la question que je
+pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer
+d’abominables conflits? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur
+et la nécessité de toujours tuer pour vivre?
+
+L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à
+la loi farouche, dont ils étaient victimes? Plus probablement, et comme
+nous tous, se jugeaient-ils une exception? L’un en appelait à Dieu qui
+gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux
+côtés, même désastre, et point de secours.
+
+Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le
+fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était
+éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi
+intérieur un instant lui avait volée.
+
+--Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider?
+
+René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de
+son frère traqueraient sa souffrance.
+
+--Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de
+réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien...
+
+L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il
+faisait:
+
+--En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es
+venu.
+
+René le considéra avec surprise.
+
+--Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir?
+
+--Oh! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient
+toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc: va rejoindre _notre_
+mère. Elle t’attend là-bas.
+
+Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité
+que son frère s’efforçait d’effacer.
+
+--Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.
+
+Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.
+
+La voix du prêtre devint suppliante:
+
+--Je te le demande... comme une grâce...
+
+Un sourire navré passa sur les lèvres de René.
+
+--Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais
+illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte
+tout de suite!
+
+Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser.
+Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.
+
+Il était devenu très pâle.
+
+--Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses?
+
+René, au contraire, prenait une expression apaisée.
+
+--Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console: je ne le
+suis pas moins et je me demande pourquoi...
+
+--On se demande toujours pourquoi: est-ce parce que nous sommes sourds,
+l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche
+sur de l’éternité!
+
+L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René
+n’était plus là.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Dans la même nuit, on sonna chez moi vers deux heures. Je me levai en
+sursaut et, stupéfait, me trouvai devant René.
+
+--C’est moi, dit-il, qui viens dormir chez vous. L’hôtel m’a fait peur:
+j’avais besoin d’un toit ami.
+
+Cinq minutes plus tard, il me racontait tout. J’écoutai son récit,
+détaillé avec une simplicité parfaite et le calme tendu qui, chez les
+nerveux, marque l’extrême limite de l’émotion. A l’inverse de ce que
+vous devez supposer, le rôle de mademoiselle Lormier y paraissait réduit
+à rien. Cette fille, aux yeux de René, n’avait été que l’occasion du
+destin. Il ne lui en voulait pas: il l’ignorait. On ne s’occupe pas non
+plus de la pierre qui a provoqué un déraillement. De mon côté, je ne
+songeai que plus tard à ce qu’il y avait de singulier dans les attitudes
+successives de l’auteur, volontaire ou non, de la catastrophe. J’avais à
+ce moment, un bien autre souci!
+
+--En quittant mon frère, acheva René, j’ignorais à quoi me résoudre,
+mais il y a des grâces d’état. J’ai réfléchi, j’ai vu, et j’arrive avec
+une décision prise. Elle tient compte de tous, de ma mère que je ne puis
+me décider à aborder en ce moment, de mon frère qui sera débarrassé de
+ses scrupules pieux, enfin de moi-même qui tiens à laisser derrière moi
+le souvenir d’un homme probe.
+
+Je tremblai: il s’en aperçut.
+
+--Oh! rassurez-vous: aucune tragédie en perspective. Si compliquée que
+soit une situation, il existe toujours une solution pour la dénouer et
+la plus simple est la meilleure. Dès ce matin, je gagne Marseille: après
+quoi, départ pour le Maroc. La légion étrangère est, dit-on, un asile
+parfait pour qui prétend se passer d’état civil. J’espère y trouver
+l’anonymat auquel je tiens, l’oubli, à tout le moins le pouvoir de
+vivre, bref ce que je cherche...
+
+C’était bien, comme il l’avait annoncé, une volonté définitive: mes
+objections échouèrent devant elle.
+
+Il me demanda ensuite la permission d’écrire et fit trois lettres. A son
+frère, il expliquait en détail son projet. A sa mère, il adressa un bref
+adieu, sans donner d’autres motifs de son départ que la soudaine rupture
+de son mariage et le besoin d’étourdir une déception cruelle. La
+dernière, la plus longue, était pour Annette. J’ignore ce qu’elle
+contenait: on peut l’imaginer.
+
+Quand il acheva, l’aube pointait. Nous échangeâmes ensuite des promesses
+de revoir et de fréquentes correspondances. Nous avions l’air d’y
+croire, sans parvenir à être dupes. Pareillement les grands malades se
+livrent au jeu des projets avec d’autant plus d’ardeur qu’ils savent ne
+devoir jamais les réaliser.
+
+A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner.
+Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son
+adieu:
+
+--A bientôt des nouvelles!
+
+Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule
+chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas
+s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau
+tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui
+avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la
+détresse.
+
+L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à
+une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En
+m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement
+et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son
+sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait
+aucune explication et elle avait l’air de crier: «Voyez quel prophète je
+suis: rien de ce qui arrive ne m’a surprise!»
+
+Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne.
+Madame Manchon était très malade: lui-même avait décidé de quitter
+Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter
+durant une convalescence qui--si elle venait--serait fort longue. Comme
+j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta:
+
+--Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en
+seriez averti. Sinon... je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du
+moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne
+peuvent que lui apporter des émotions inutiles.
+
+Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner: je ne revins
+plus.
+
+Que se passa-t-il ensuite durant trois mois? Je le répète, le rideau
+était tiré: libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est
+toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme
+Duclos après la disparition des Lormier: pas tout à fait pourtant, car
+je suivais encore René.
+
+«Suivre», me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet
+suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition
+progressive au fond de terres mystérieuses? Sans doute, il ne cesse pas
+d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas: cependant
+chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à
+ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais!
+
+Deux billets brefs comme des dépêches: voilà tout le lien me rattachant
+à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp: le
+second annonçait un départ en colonne, vers le Sud; les deux répétaient:
+«Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile».
+Pauvres courts billets! les derniers... Comment rendre l’extraordinaire
+sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent? Je me représentais le
+désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la
+limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me
+quittait. Vous connaissez cette impression: on se dit: «Le voilà
+encore!» Les yeux se troublent, les plans se mêlent: «C’est lui: je ne
+cesse pas de l’apercevoir!» Le point dès longtemps n’est plus visible:
+on se flatte de le distinguer quand même.
+
+Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su
+retenir René! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les
+conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à
+laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de
+sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La
+plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas! de tels
+regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami.
+Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de
+madame Manchon!
+
+Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de
+la revoir: mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son
+hôtel. J’entrais alors chez la concierge:
+
+--Comment va madame?
+
+--Mieux, monsieur.
+
+--Monsieur l’abbé est toujours là?
+
+--Oui monsieur.
+
+--Et mademoiselle Lapirotte?
+
+--Toujours aussi.
+
+Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux
+crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies! quelle
+frénésie peut-être! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon
+ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter
+d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable
+qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce
+remords vivants...
+
+Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs
+gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou
+étouffent les cris tragiques d’une mère? Arrivons au dénouement, ou
+plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il vint, brutal, rapide et, comme de coutume, échappant à mes
+prévisions.
+
+Un matin, je lus dans les journaux l’annonce qu’une colonne française
+venait d’être surprise et dispersée aux environs de N..., c’est-à-dire
+précisément dans la région où devait opérer René.
+
+Saisi d’inquiétude, je courus au ministère. Mes craintes n’étaient que
+trop réelles: René figurait parmi les disparus.
+
+Je dis bien: _disparu_.
+
+Depuis la guerre, la plupart des femmes et des mères ont savouré les
+virtualités de souffrance qu’apporte cette solution, pire que n’importe
+quelle certitude. S’agit-il désormais d’un mort ou d’un vivant? Faut-il
+prendre le deuil ou se réjouir, chercher un cadavre sans sépulture ou
+guetter un retour et fêter une délivrance? Mais, alors, madame Manchon
+a-t-elle compris tout de suite?
+
+Disparu... Les bureaux ignorent le reste. Ils affirment seulement que du
+coup de main tenté là-bas, des hommes sont revenus et d’autres pas. René
+est de ceux qu’on n’a point revus et dont le corps ne fut pas retrouvé.
+Prisonnier, peut-être, ou mis à mort après avoir été torturé, ou
+fugitif... Tous les possibles subsistent, la pire douleur alternant avec
+les confiances les plus chimériques.
+
+J’écoutai les explications qu’on me donnait, les paroles d’espoir que
+l’on tentait d’y joindre, car on s’imaginait avoir affaire à un parent;
+mais je n’eus aucun doute. Pour moi, René avait cherché la mort et
+n’était plus.
+
+En revenant du ministère, je ne pleurai pas. Je me rappelle par contre
+qu’une colère intérieure me soulevait contre cette conclusion stupide
+d’une vie où n’avait passé, j’aurais pu le jurer, aucune pensée basse.
+Jamais l’injustice souveraine du destin ne m’était apparue avec une
+pareille évidence. En même temps, et par un jeu naturel de la pensée,
+j’évoquais les causes du drame, les acteurs qui s’y étaient trouvés
+mêlés et me demandais: «Que sauront-ils?... Annette Traversot va-t-elle
+se consoler, ou veuve sans avoir eu d’époux, s’éteindra-t-elle,
+silencieuse et fidèle, sous les lambris de l’hôtel de Thil? Et l’autre,
+mademoiselle Lormier, cette énigme?...» Ah! celle-là, qu’avait-elle
+vraiment cherché? N’était-ce qu’une fille qui s’ennuie et que le mal
+distrait? ou victime d’une passion véritable, fallait-il voir en elle
+une amante jalouse et maladroite? Ironie du sort: mariée et satisfaite,
+peut-être ignorerait-elle toujours la mort de René: désastre ici, là-bas
+oubli total, ou même bonheur instauré sur des ruines... Ainsi, au
+spectacle de cette injustice supplémentaire, trop probable pour n’être
+pas, ma peine s’exaltait. Pouvais-je supposer que le passé, si vainement
+interrogé, m’attendait à l’arrivée, prêt à lever la plupart des
+incertitudes dont il était chargé?
+
+Et je rentrai chez moi...
+
+Il faut ici me recueillir. Parviendrai-je, aussi bien que Duclos, à
+évoquer la scène qui terminera mon récit, et à laquelle je dois d’avoir
+pu, sans l’ombre d’une hésitation, identifier nos deux histoires?
+Essayons cependant...
+
+Je rentrai donc. Aussitôt, la domestique, qui me guettait, vint à moi.
+
+--Il y a au salon une dame pour monsieur et qui attend depuis une heure.
+J’ai eu beau répéter que monsieur peut-être ne reviendrait pas, elle
+s’est contentée de répondre: «Je resterai le temps qu’il faut, pourvu
+que je le voie.»
+
+--La connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+Assez intrigué, bien que mal disposé aux aventures un pareil jour, je
+dis:
+
+--Soit: débarrassons-nous-en.
+
+Et sans plus tarder, je me rendis dans la pièce où se trouvait
+l’inconnue. A ma vue, elle se leva. Vêtue de noir et le visage caché par
+une voilette épaisse, on ne pouvait lui donner d’âge. Toutefois, malgré
+la simplicité de la mise, il apparaissait au premier coup d’œil que
+j’avais affaire à une femme de bonne compagnie, et d’une distinction de
+manières peu commune.
+
+--M. Tinant? demanda-t-elle.
+
+Puis, sur mon signe affirmatif:
+
+--Excusez-moi, monsieur, d’avoir insisté pour vous entretenir: je ne
+vous retiendrai d’ailleurs que le temps d’obtenir un renseignement qu’il
+est pour moi nécessaire de posséder sans délai, et que vous serez sans
+aucun doute en mesure de me communiquer.
+
+Je m’apprêtais à répliquer par les politesses d’usage: elle ne m’en
+laissa pas le loisir et poursuivit:
+
+--J’ai appris hier soir,--vous voyez combien mes informations sont
+récentes,--que vous aviez été l’ami très intime de M. de La Gilardière:
+vous serait-il possible de me donner son adresse?
+
+Le nom de René, prononcé à cette heure et d’une manière si imprévue, me
+bouleversa. D’instinct, aussi, je me sentis pris de défiance, et
+m’efforçant de garder un ton neutre:
+
+--Il est exact, répliquai-je, que j’ai été lié avec M. de La Gilardière
+et que j’ai su son adresse: toutefois, en raison de circonstances qui
+importent peu, jusqu’à ce matin, je ne me serais pas reconnu le droit de
+livrer un secret qui ne m’appartenait pas.
+
+Je parlais: j’allais ajouter qu’aujourd’hui, hélas! ce secret n’avait
+plus d’importance; mais à mesure, une autre pensée s’emparait de moi,
+une de ces intuitions qui semblent à la fois jaillir du fond de l’être
+et vous être soufflées par un étranger dont la voix sans timbre couvre
+irrésistiblement les bruits humains. Et tout à coup m’interrompant:
+
+--D’ailleurs, vous ne vous êtes pas nommée, madame... bien que je
+craigne de vous reconnaître... Mademoiselle Lormier, n’est-ce pas?
+
+Elle ne répondit pas, ce qui était un aveu. Je poussai un cri sourd:
+
+--Vous! et à un pareil moment!
+
+Cette fois, elle murmura:
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+En même temps, à travers la voilette, je découvris ses yeux; une terreur
+les agrandissait, non pas celle que vous pourriez croire, puisque le
+fait de demander l’adresse de René prouvait qu’elle ne soupçonnait rien;
+uniquement, elle songeait que l’ayant reconnue, et probablement au
+courant, j’allais désormais refuser de répondre.
+
+--Ce que je veux dire?
+
+Je reculai malgré moi. Après avoir découvert les yeux, que n’aurais-je
+pas donné pour apercevoir le visage. Voilà donc celle par qui René
+venait de mourir! Qu’elle fût venue chez moi, et précisément ce jour-là,
+me remplissait d’une frayeur religieuse. Il me semblait que la volonté
+de mon ami avait seule commandé une telle rencontre, et que de même que
+mademoiselle Lormier avait obéi, j’allais à mon tour prononcer des
+paroles vengeresses qui me seraient dictées.
+
+--Mais, vous-même, repris-je avec une subite colère, que prétendiez-vous
+tenter encore? Ignorez-vous donc que ce serait peine inutile, puisque
+tout est fini?
+
+--Fini?... répéta mademoiselle Lormier d’une voix blanche.
+
+--Mort, il vous échappe!
+
+--Mort!
+
+Je jetai:
+
+--Songez que, sans vous, il serait là et que, pas plus que lui, je ne
+soupçonne pourquoi vous avez commis ce crime!
+
+Aucune réponse, cette fois. En revanche, je vis le corps de mademoiselle
+Lormier osciller comme un arbre au souffle de l’orage. Puis, tout à
+coup, elle s’abattit: et stupéfait, je n’eus plus devant moi qu’une
+loque humaine secouée par des sanglots. Était-ce le remords? Cependant,
+pouvait-on ne pas être frappé par l’intensité de cette douleur
+inattendue? J’avais vu pleurer souvent: jamais, je vous le jure, de
+cette manière silencieuse et désespérée! Ce n’était pas de la révolte;
+ce n’étaient pas non plus des plaintes: on percevait seulement qu’au
+delà de la souffrance abattue sur l’être il n’y avait rien. La limite
+était atteinte; après cela, impossible de descendre...
+
+Dans un éclair, j’entrevis que peut-être, elle aussi, mademoiselle
+Lormier pouvait n’être qu’une victime: toutefois la colère, je vous l’ai
+dit, m’aveuglait.
+
+Je continuai, impitoyable:
+
+--Vous pleurez! Trop tard! Du moins, il ne sera pas écrit que vous êtes
+venue inutilement. J’exige... la lumière va se faire... qu’au moins je
+sache pourquoi vous l’avez poussé à un pareil suicide!
+
+Le mot la fit se redresser frémissante:
+
+--Ce n’est pas vrai! Taisez-vous! vous me faites mal.
+
+--Nierez-vous que, sans vous, il eût toujours ignoré le secret de sa
+naissance? Qui a rempli Semur de racontars ineptes? vous. Qui lui a
+donné l’idée de consulter son frère? vous. A l’heure où son amour pour
+Annette Traversot triomphait, qui s’est dressée devant lui, avec la
+menace d’un scandale suprême? vous toujours... En vérité, quel rôle est
+le vôtre et que vous fallait-il, à vous qui ne le connaissiez pas, que
+vouliez-vous encore aujourd’hui, en venant ici, m’escroquer son adresse?
+Ah! tant pis, je m’exprime sans y mettre les formes. Mais le temps est
+passé où il pouvait se défendre, et c’est moi, son ami, moi qui
+maintenant le venge de tout ce qu’il a souffert!
+
+Tandis que je m’exprimais ainsi, elle continuait de sangloter; à chacune
+de mes affirmations, elle tendait simplement les mains en avant, comme
+pour en éviter le choc douloureux. Elle ne niait pas: elle demandait
+grâce. Toutefois, vers la fin, je vis ses yeux se sécher, son attitude
+changer. Elle avait cessé d’être une suppliante pour devenir un auditeur
+qui se détache. Elle écoutait toujours: elle ne comprenait plus.
+Moi-même, parvenu à cet excès d’émoi, je chancelai et dus m’asseoir,
+hors d’haleine. Je renonçais à poursuivre. Elle persistait à se taire.
+On se demandait où nous allions; plus que des cris, le silence qui
+s’établissait, qui menaçait de rester, et même de tout conclure, donnait
+le vertige.
+
+--Que ne suis-je morte avec lui! dit soudain mademoiselle Lormier.
+
+Elle venait d’appuyer ses coudes sur ses genoux, sa tête sur ses mains,
+et, dans cette attitude, regardait devant elle, très loin, peut-être le
+passé, peut-être les lendemains qui l’attendaient. Elle me paraissait à
+ce moment moins occupée de ma présence et de ce que je pourrais ajouter
+que du spectacle se déroulant sous ses yeux.
+
+Elle répéta:
+
+--Morte...
+
+Puis, se rejetant brusquement en arrière:
+
+--Comme je l’aimais!
+
+Je ne pus retenir une exclamation:
+
+--Étrange façon d’aimer! où nous a-t-elle conduits!
+
+Mais elle n’entendit pas: elle continuait de ne suivre que ses pensées.
+Je repris:
+
+--Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? En ce cas...
+
+Ma phrase ne s’acheva pas, arrêtée par un geste violent:
+
+--De grâce, ne voyez-vous pas que je cherche... que j’ai besoin de me
+recueillir? S’il m’entend, qu’une fois au moins il apprenne quel martyre
+je lui dois!
+
+En même temps, elle se redressa: elle avait pris une expression
+nouvelle: on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme
+qui s’abat sur le cadavre de son amant: c’était autre chose encore, plus
+poignant,--un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on
+évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer! J’avais cru, en exigeant
+qu’elle parlât, venger mon ami; nous ne savons jamais où nous mène la
+volonté des morts! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute
+où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier
+pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement
+prodigieux de ne plus se taire!
+
+Il y eut un arrêt,--le dernier.--Je trouvais inutile désormais
+d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand
+elle commença, elle avait aussi changé de voix; son récit s’adressait
+vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions
+mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un
+témoin; le juge était ailleurs.
+
+Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel,
+sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses
+certainement connues, ou encore évidentes... Comme elle l’avait aimé! de
+la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.
+
+--J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je
+ne vivrais plus que pour lui...
+
+Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est
+riche, de famille noble; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle
+extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en
+prison! De plus René est beau; elle s’exagère sa laideur. Cependant,
+elle s’informe: elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est
+demoiselle de compagnie chez une dame Manchon: qui sait s’il n’existe
+pas une parenté entre cette dame et René? Elle écrit... La même semaine,
+son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond...
+
+--Ah! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines: avec quelle
+joie l’ai-je accueilli! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel
+s’ouvrir! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais
+devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et
+jusqu’au roman de sa naissance! Ainsi, rien ne nous séparait plus: la
+route libre... Je rêvais... Rêve encore, quand un soir, dans la gare,
+pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le
+sien... Mais pourquoi me suis-je tue? Quelle absurde foi dans une chance
+qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le
+désir me bouleversait?... Une heure après, le cœur de René se fixait
+ailleurs: tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait...
+
+Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle
+qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable
+hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît: mais au contraire, c’est
+à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue
+sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se
+justifierait.
+
+--Et d’abord j’avoue! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas:
+on se bat. Fiancé ailleurs? soit; hé bien! patiemment, de loin, sans
+paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète: oui, j’ai
+voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de
+circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui
+apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant
+au moyen, qu’importe! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de
+près? Ce moyen était là, devant moi: je l’ai pris. L’histoire de la
+naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les
+Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh! ne croyez pas
+que ç’ait été simple! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un
+détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une
+ville... Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable; songez qu’il
+s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René! Je ne prétendais
+que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une
+certitude... Et voici la merveille, j’ai failli réussir!... Coup sur
+coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René... madame
+Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître... Une courte patience,
+enfin mon tour venait!... Soudain, l’écroulement. Quelles explications
+René avait-il reçues, données? je l’ignore; mais madame Manchon retirait
+son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures,
+quelle torture! J’ai souhaité mourir: surtout, j’étais devenue folle.
+C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez
+l’autre! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence
+l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue! Et je décidai
+qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait... J’allai chez lui:
+je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais...
+
+Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre:
+
+--Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté...
+
+Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite
+d’entendre près d’elle une voix humaine; puis, haussant les épaules:
+
+--Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais
+calculé ce qui suivrait? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui
+laissai, je n’y ai seulement songé! J’étais folle, vous dis-je, puisque
+je comptais qu’il aurait peur! folle puisque cela seul occupait ma
+pensée que dans huit jours, je le reverrais encore! Pouvais-je
+d’ailleurs me douter vers quoi j’allais? On va... on va... chaque
+seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne
+soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la
+banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de
+l’approcher! Cela, c’était ce que _j’espérais_ et _voilà ce qui fut_. Je
+me présente: on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas
+d’un escalier que les abords redeviennent muets; puis je remonte, vais
+droit à son bureau et pousse la porte sans frapper... On ne m’avait pas
+trompée: personne! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé!
+Que je me dérobe à mon tour, tout est fini... Ah! faire quelque chose...
+mais quoi?... Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit
+que je n’y avais jamais réfléchi? Comprenez-vous au moins où j’en étais?
+Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne
+tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs,
+les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes,
+alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut! Je restais là et
+ma cervelle demeurait vide; mes mains fouillaient, agitaient des papiers
+que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur
+pour m’orienter, pas un projet viable! Non contente de chercher sur la
+table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande
+ouverte, a l’air de m’appeler: mêmes gestes inutiles... Savais-je
+seulement ce que je cherchais, et pourquoi?... Tout à coup, des pas dans
+le corridor, quelqu’un vient: affolée, je quitte la table. Pour fuir,
+machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre
+la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse
+dans la main, je la jette au hasard... Il paraît que c’était de
+l’argent, des billets... Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas!
+Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant
+d’effroi; je tentais déjà de me dire: «Tout à l’heure, oui, tout à
+l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution: on aborde
+toujours, quand le port est en vue!» Je le répétais, je parvenais
+presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la
+fosse où mon amour allait crouler!
+
+Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le
+puis; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on
+retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le
+rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais! Grâce à
+lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais
+je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait
+peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber
+René.
+
+Mademoiselle Lormier reprit:
+
+--Oui, j’avais fait cela... moi seule... sans le savoir... On s’imagine
+que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis,
+cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées:
+duperie! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante
+fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne
+songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à
+nouveau, mais sans moi, et malgré moi! Et savez-vous ce qu’elle
+annonçait? qu’on avait volé la banque! que René était le voleur!
+
+Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.
+
+--Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là? Je
+déplace des papiers par hasard: un courant d’air entré par la fenêtre
+aurait pu produire le même résultat: il ne s’est rien passé, et sans que
+j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie
+jusqu’alors, s’emparent de ce _néant_, en font le scandale qui va nous
+emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou: je ne compris
+pas d’abord, puis je criai: «C’est imbécile! Vous savez bien qu’un homme
+de son rang ne vole pas!» Mais un autre suit, encore un autre, chacun
+riposte: «Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui! Il ne
+change pas: c’est vous qui avez changé!» Ah! voilà l’abominable! pas un
+qui ne dresse contre moi mon propre témoignage! Et le néant qui s’enfle,
+grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par
+y croire, et m’accuse à son tour! Je l’avais menacé: j’étais revenue;
+tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses
+yeux qu’une voleuse!... Après... après, en vérité, je perds le fil, je
+ne parviens plus à préciser... J’ai souffert, comme au moment d’une
+mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je
+n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre
+fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre! Je
+n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur;
+cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il
+m’a retenue. Je voulais me taire: cinglée par son mépris, je n’ai pas
+retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce
+n’était pas assez de le perdre: je le tuais!
+
+Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une
+lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle
+voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien
+inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.
+
+J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas
+que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des
+cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait
+crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le
+passé, en n’ayant plus à lui demander: «Que contenais-tu?»
+
+--Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer
+votre souffrance à la sienne: vous êtes très malheureuse...
+
+Au son de ma voix, elle tressaillit, puis sans répondre fit un effort
+pour se lever. J’approchai, mais elle refusa d’un signe l’aide que
+j’offrais et parvint à se mettre debout. Cependant, elle ne paraissait
+pas décidée à partir, et au contraire, me regardait.
+
+--Vous ne me demandez plus pourquoi je tenais à son adresse?
+
+Je fis un geste las:
+
+--A quoi bon?
+
+Elle sembla recueillir de nouvelles forces avant de poursuivre:
+
+--Vous vous trompez: quand je me suis arrêtée, nous n’étions pas au
+bout.
+
+J’eus une exclamation:
+
+--Que pourrait-il y avoir de pire?
+
+--Depuis hier, j’ai découvert... la femme dont j’ai parlé et qui me
+renseignait...
+
+--Lapirotte!
+
+--Cette femme, poussée à bout de questions, a dû reconnaître qu’elle
+avait menti pour se venger. Tous ses renseignements étaient faux! tous,
+l’histoire de la naissance comme le reste!
+
+--Quoi? m’écriai-je, elle a osé...
+
+D’un geste tragique, mademoiselle Lormier m’empêcha d’achever:
+
+--Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis ici? Ne fallait-il pas lui
+écrire que, moi aussi, j’ai menti? Oh! toujours sans le savoir, mais
+qu’importe! J’ai menti! J’accourais le sauver et j’apprends...
+
+Elle se tordit les mains:
+
+--Désormais comment vivre?
+
+Jusqu’alors, l’avouerai-je, j’étais demeuré partagé entre ma rancune et
+l’étonnement de la trouver si différente de ce que j’avais imaginé. A ce
+moment, j’entrevis tout ce que l’âme de la malheureuse renfermait de
+sincérité passionnée et de réelle grandeur. Je fus saisi de pitié.
+
+--Lapirotte est une misérable; c’est aujourd’hui seulement qu’elle vous
+trompe, dis-je doucement: car aujourd’hui, craignant de votre part un
+éclat, elle a trouvé le moyen bon pour se débarrasser de vous.
+
+Mademoiselle Lormier me considéra incertaine.
+
+--Ah! murmura-t-elle, où trouver la vérité?
+
+--Ici, répondis-je encore.
+
+Elle hésita, puis tristement:
+
+--Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont
+je l’avais dépouillé; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.
+
+--Se tuer n’est pas une solution.
+
+--N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi? Je n’en dispose pas.
+
+Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir.
+Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.
+
+--Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille
+abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la
+toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec
+des larmes de sang celui que j’avais choisi! Dieu n’est pas bon;
+espérons qu’il sera juste!
+
+Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et
+son attente.
+
+Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne.
+Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les
+circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les
+êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond;
+ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et
+la mer garde son secret.
+
+Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier.
+J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais
+cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui
+dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les
+meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces
+trois êtres, vivant d’une existence _en apparence_ sans rides, dans une
+maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse
+dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du
+disparu.
+
+Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois.
+Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée
+pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée,
+son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se
+demande: «Pourquoi?»
+
+Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la
+douleur qu’il ne peut consoler? Tente-t-il de convertir sa mère à une
+religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même? Ah! le temps doit
+être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation; et,
+s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui
+le rend nécessaire?
+
+Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être
+dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.
+
+L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier! Lui, du moins, savait qu’il y
+avait eu _l’autre_! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même
+pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes! Supprimez
+Lormier et sa fille: René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse,
+l’abbé--qui le sait?--aurait désarmé peut-être; Lapirotte, certainement,
+aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone
+a passé.
+
+On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie,
+se torturer jusqu’à la mort! Justifie cela qui voudra! Quant au
+résultat, jugez-en: Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon
+devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut...
+Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce! Une loi,
+évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle?
+
+J’entends qu’on va répondre: «Et Lapirotte?»
+
+En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte
+ait paru triompher est certain; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il
+faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de
+compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des
+humains que leur avenir: «Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont
+coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr.»
+
+
+
+
+LE TROISIÈME CONCLUT
+
+
+Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous
+n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis,
+aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour
+gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable
+et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont
+les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles
+futilités! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle
+netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour
+prochain nous deviendrions sa proie.
+
+Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au
+début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais
+obstinés: une rencontre de personnages qui présentaient avec madame
+Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une
+route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui,
+prenaient une signification singulière.
+
+Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en
+soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas
+comprendre; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent,
+s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis,
+deviennent l’élément décisif du présent.
+
+--Hé bien? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de
+la double aventure?
+
+Et tourné vers Tinant:
+
+--Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est
+bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.
+
+Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules:
+
+--Quelles conclusions? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la
+prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son
+origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière,
+qui n’est pas celle que le commun pense; mais en quoi cette assurance
+pourrait-elle soulager?
+
+Duclos me regarda d’un air las:
+
+--Tu te tais?... La cause est entendue.
+
+--Non, répondis-je presque malgré moi.
+
+Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de
+se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve
+enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé
+d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans
+mes suppositions.
+
+Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout:
+
+--Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des
+noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame
+Manchon, et M. Lormier: ils se nomment en réalité, madame Z... et M.
+X... Est-ce une erreur?
+
+Tinant et Duclos eurent la même exclamation:
+
+--Quoi! toi aussi...
+
+La preuve était faite.
+
+--Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher
+les personnalités véritables; et puisque vous réclamiez une conclusion,
+écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du
+moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.
+
+--Impossible!
+
+--Jugez-en...
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+En décembre 1914, je dus revenir à Versailles pour un long congé de
+convalescence. Incapable de supporter une complète inaction, je me mis à
+la disposition d’une œuvre locale dite «La Recherche du Soldat» et qui
+avait pour objet de fournir aux familles des renseignements sur les
+soldats disparus.
+
+Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame: toutefois,
+l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à
+reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais
+sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.
+
+Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de
+lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office
+qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à
+Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous
+continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.
+
+L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y
+mêle de sentiments divers.
+
+Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle
+avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt
+pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son
+temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement
+qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les
+cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie
+d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de
+personne.
+
+En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame
+Manchon: mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures
+manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre
+reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de
+madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me
+souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle
+n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû
+songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de
+venir de très loin: je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais
+soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore
+saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré
+devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors
+toujours fermée.
+
+De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des
+impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai
+compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter
+devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à
+vos récits un autre qui leur est lié: en réalité, je crois vous apporter
+avec lui le dénouement: mieux que cela, une réponse à nos tourments...
+
+Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma
+mémoire est fidèle.
+
+Suivant l’habitude, j’étais arrivé avec mes dossiers et, installés dans
+la chambre de madame Manchon, nous en commencions l’examen, quand un
+coup de timbre retentit à l’entrée.
+
+Il devait être environ trois heures. Comme il y avait ordre de ne pas
+nous déranger, nous ne songeâmes pas à interrompre le travail: mais
+presque aussitôt, la domestique parut:
+
+--C’est, dit-elle, le nouveau locataire du second qui voudrait faire
+visite à madame.
+
+Versailles est déjà la province. On n’y a pas le droit de s’ignorer,
+quand on habite la même maison.
+
+La première idée de madame Manchon fut de se dérober: puis, à la
+réflexion, elle jugea sans doute qu’il n’y aurait que partie remise,
+que, de plus, ma présence couperait court aux politesses.
+
+--Soit: ayez soin auparavant de prévenir ce monsieur que je suis fort
+occupée.
+
+Elle me demanda ensuite:
+
+--Avez-vous le loisir d’attendre un peu?
+
+Je répliquai:
+
+--Tout le loisir qu’il vous plaira.
+
+Et je m’apprêtais à déménager par discrétion, quand elle me retint:
+
+--Non, restez au contraire, vous me rendrez service en montrant par
+votre présence que je n’ai pas de temps à perdre en bavardages.
+
+Déjà la porte se rouvrait. La domestique annonça:
+
+--Monsieur Lormier.
+
+Parfaitement. Vous êtes tentés de crier à l’invraisemblance, mais les
+rencontres du sort sont inépuisables et déconcertantes dans leur
+simplicité. Pour des motifs que j’ignore, M. Lormier qui jusqu’alors
+demeurait ailleurs, venait de s’installer dans la maison de madame
+Manchon. Tant que M. Lormier et madame Manchon s’étaient mutuellement
+torturés, ils ne s’étaient jamais approchés. Maintenant que leurs
+désastres étaient définitifs, ils se rejoignaient. Il va de soi
+d’ailleurs que chargés d’un effroyable passé commun, ils s’estimaient
+totalement étrangers l’un à l’autre. Le nom de Lormier ne produisit
+ainsi aucun émoi. On aurait annoncé de même M. Durand ou M. Nicolas. Le
+nouveau locataire était catalogué Lormier: soit, l’étiquette importait
+peu.
+
+L’homme qui entra était un vieillard, ou du moins me parut tel. Il avait
+des cheveux blancs, le dos voûté, l’allure inquiète. Tout de suite, je
+remarquai ses yeux qui n’exprimaient rien, sans cesser d’être perçants.
+La fusion de l’iris et de la prunelle est un fait assez rare. Il m’a
+permis de m’orienter aux premiers traits qu’en a dessinés Pierre: on ne
+rencontre pas deux fois dans sa vie les yeux d’un M. Lormier...
+
+Dès le pas de la porte, il commença de balbutier des excuses en les
+coupant de salutations où se voyait autant de timidité que de gaucherie.
+Madame Manchon, de son côté, après l’accueil d’usage, l’invita à prendre
+place, et je nous revois, elle et lui aux deux angles de la cheminée où
+flambait un feu maigre, moi un peu de côté, près de la table où les
+dossiers s’étalaient.
+
+Je nous revois... mais idéalement, pour ainsi dire. Je serais incapable
+en effet de décrire la disposition de la pièce ou ses meubles: je
+respire au contraire l’atmosphère qui s’établit aussitôt du fait de la
+présence de cet inconnu, et qui, peu à peu, allait nous oppresser
+jusqu’au malaise. Les meubles devaient être confortables, la pièce
+vaste, et j’évoque un décor pauvre, des murs bas, deux interlocuteurs
+que le froid recroqueville sur eux-mêmes, des gestes de fantôme, une
+pénombre de caveau.
+
+Il y a plus: à peine M. Lormier fut-il assis, à peine madame Manchon
+eut-elle pris l’attitude correcte de la dame qui reçoit, qu’une
+désolation s’abattit sur nos épaules. Elle tombait comme une pluie
+froide. On en avait l’âme glacée. Certains êtres apportent avec eux de
+la chaleur: devant M. Lormier on ne souhaitait que se taire; l’entretien
+n’était pas amorcé que déjà nous avions l’air d’étrangers, penchés à la
+margelle d’un puits profond, et qui, pour se distraire, attendent le
+floc sourd et l’inutile disparition d’une pierre qu’on va jeter.
+
+Cependant madame Manchon, qui avait du monde, ne pouvait en rester là.
+Mettant donc dans son accent la dose d’intérêt convenable:
+
+--Ainsi, demanda-t-elle, vous êtes devenu, monsieur, mon voisin?
+
+M. Lormier acquiesça:
+
+--En effet, madame, et pour ce motif désireux de vous présenter mes
+devoirs en même temps que mes vœux de nouvel an.
+
+Avant de poursuivre, je voudrais traduire encore l’effet produit sur moi
+par ces premières phrases, si banales pourtant. Les deux voix
+s’accordaient, l’une s’efforçant d’imiter l’autre, et chacune sourde,
+chargée d’un poids d’ennui en même temps que _distraite_. On eut dit
+qu’un dessous mystérieux se dissimulait sous la futilité des mots.
+Malgré moi, je devins très attentif. A certains moments, la parole cesse
+de compter: on n’est plus sensible qu’au peuplement de l’air par
+l’invisible émanation des âmes.
+
+Sans relever autrement que par un geste aimable les vœux tardifs de
+nouvel an qui s’abattaient sur sa tête, madame Manchon reprit:
+
+--Vous habitiez sans doute Paris avant de vous installer ici?
+
+--Non, dit M. Lormier, avec l’expression hésitante d’un homme qui ne se
+rappelle pas au juste d’où il vient.
+
+--Alors, Versailles?
+
+--Versailles, oui...
+
+Et M. Lormier me sourit. Il semblait m’inviter à poursuivre à sa place
+une conversation trop pénible, étant donnée sa fatigue. Je répliquai par
+un sourire équivalent et qui certifiait mon absence de droit à me mêler
+de choses qui ne me concernaient pas.
+
+--Naturellement, poursuivit madame Manchon, vous demeurez en famille?
+
+--Non, madame, dit encore M. Lormier; vous ne risquez pas d’entendre du
+bruit sur votre tête.
+
+--Oh! soupira madame Manchon, le bruit des grandes personnes ne me gêne
+pas: je ne redoute que celui des enfants.
+
+--Je n’en ai plus.
+
+--Mais vous en avez eu? répartit madame Manchon qui, probablement
+excitée par un tel laconisme, se résolvait à lancer des questions comme
+on laisse tomber du sable sous une roue en train de patiner.
+
+--En effet.
+
+--Plusieurs?
+
+--Une fille.
+
+--Probablement mariée?
+
+--Religieuse.
+
+Quelle que soit la réserve que l’on prétend garder, on se retient
+rarement de comparer les autres avec soi-même. Madame Manchon fit un
+signe approbateur.
+
+--Je connais cela. Moi aussi, j’ai un fils prêtre. Il exerce à
+Versailles.
+
+La nouvelle, en revanche, ne provoqua chez M. Lormier aucune sympathie
+particulière. Il eut un léger vacillement de paupières et cessa de
+parler. Découragée par l’indigence de son interlocuteur, madame Manchon
+consulta la pendule. Il est difficile de ne pas accorder dix minutes à
+une visite de politesse: nous étions loin du compte.
+
+Il me parut bon d’intervenir:
+
+--Le couvent de mademoiselle votre fille, demandai-je, est-il resté au
+moins à l’abri de l’invasion?
+
+M. Lormier me considéra avec surprise, et continuant de s’adresser à
+madame Manchon:
+
+--Je croyais avoir mentionné déjà que cela n’a plus d’importance. Ma
+fille est morte.
+
+A cette annonce, madame Manchon fit un nouveau signe d’approbation, plus
+prolongé, puis rencoignée contre le dossier du fauteuil, elle ramena sur
+les genoux ses mains qui tenaient auparavant les accoudoirs.
+
+--Il arrive parfois que les enfants meurent et que les parents
+survivent, laissa de nouveau tomber M. Lormier, bien que cela me semble
+inexplicable.
+
+--Inexplicable... répéta madame Manchon comme un écho.
+
+M. Lormier releva la tête. On pouvait croire que, sans cet
+encouragement, il ne se serait pas cru autorisé à poursuivre.
+
+--S’il n’y avait plus tard autre chose, fit-il d’un ton tranchant, ce ne
+serait pas seulement inexplicable, mais monstrueux.
+
+--Qu’est-ce qui serait monstrueux? demanda madame Manchon, l’air
+subitement intéressé.
+
+--La vie.
+
+--Oh! murmura madame Manchon avec un involontaire dédain, la vie diffère
+suivant les gens.
+
+--Voilà justement l’injustice que je n’accepte pas! riposta M. Lormier.
+
+--Nous n’avons pas voix au chapitre.
+
+--Il faudrait pourtant se demander par où certains ont passé. Si l’on
+savait!...
+
+--Mais on ne sait pas...
+
+Les voix qui n’avaient cessé de baisser, comme des lampes auxquelles
+l’huile manque, s’éteignirent tout à fait. Après cela, le silence...
+
+Il en est de toutes sortes: des silences où l’on se borne à ne rien
+dire, d’autres qui reposent, d’autres qui font haleter... Celui qui
+commençait, extérieurement, ne présentait rien de remarquable.
+Immobiles, madame Manchon regardait M. Lormier et M. Lormier regardait
+madame Manchon. Entre eux, un feu de pauvre, dont les bûches bavaient en
+sifflant. Alentour, l’ombre, du soir à son début, qui, voleuse experte
+et sans qu’on y prît garde, s’apprêtait à dépouiller la pièce. Rien de
+remarquable, je le répète... et pourtant n’importe qui, à ma place,
+aurait compris qu’à ce moment seulement débutait l’entretien véritable.
+De même n’importe qui se serait mis à étudier madame Manchon avec des
+yeux nouveaux.
+
+C’est qu’aussi ce que prononcent les hommes est peu de chose. Le son des
+mots n’est qu’un signe. Le véritable échange s’opère sans bruit, grâce à
+l’étreinte de nos êtres profonds. Pour reconnaître qu’il y a en nous
+plus qu’une mécanique pensante liée à des organes, il suffit d’avoir
+ainsi assisté, une fois dans sa vie, à la pénétration de deux cœurs,
+tandis que les bouches s’obstinent à rester muettes...
+
+Je viens de dire que madame Manchon et M. Lormier se regardaient: ce
+n’est pas tout, leurs visages changeaient. Ce changement bien entendu
+s’opéra progressivement, avec des transformations comme on en voit
+parfois le matin, quand le soleil commence à percer le brouillard. Le
+sourire de M. Lormier se figeait: madame Manchon, par contre,
+d’ordinaire si impassible, exprimait une anxiété douloureuse telle que
+les rôles semblaient inversés. On pouvait croire que ce n’était plus M.
+Lormier, mais elle, qui avait perdu son enfant!...
+
+Puis je m’aperçus que leurs yeux s’étaient quittés. Maintenant, madame
+Manchon considérait le plafond; M. Lormier de son côté, tête basse,
+contemplait le tapis...
+
+Puis j’eus la sensation étrange que la pièce se vidait... N’en doutez
+pas: évadé du présent, chacun venait de partir sur les chemins
+d’autrefois, ces chemins dont ils avaient affirmé: «Si l’on savait!»
+Joies, douleurs, catastrophes, chacun revoyait son martyre, et par
+manière de conclusion le jugeait bien à lui, inconnu de l’autre,
+inégalable. Qu’auraient-ils ressenti si on leur eût découvert leur
+illusion et que, convaincus de ne s’être pas approchés, ils n’avaient
+jamais cessé de se faire souffrir? Si l’on savait!... Mais, comme avait
+répondu madame Manchon, on ne sait pas.
+
+Soudain, les paupières de M. Lormier eurent un battement, ses doigts
+crispés autour du chapeau imprimèrent à celui-ci une faible secousse: du
+coup, madame Manchon abaissa son regard, M. Lormier leva le sien, la
+chaîne était renouée.
+
+--Qu’entendiez-vous tout à l’heure par _autre chose_? reprit madame
+Manchon, avec l’air d’une personne que rien ne sépare des phrases
+précédentes.
+
+--Il est difficile de préciser, balbutia M. Lormier.
+
+J’écoutais, surpris de trouver leurs voix modifiées; moins décidées et
+plus cordiales, on y découvrait désormais le tâtonnement de pensées qui
+tendent à se libérer de contraintes devenues des habitudes, et une
+sympathie ou plutôt un désir de compréhension mutuelle tel qu’en doit
+seule créer une longue amitié.
+
+Madame Manchon soupira, découragée:
+
+--Vous croyez au Ciel, peut-être? Mon fils en parle fréquemment, et je
+m’efforce de l’admettre, puisque je suis chrétienne. Cependant je ne
+souhaite pas retrouver Dieu. Je ressens à son égard le même détachement
+que pour le reste de l’univers.
+
+--Non, dit M. Lormier, il ne s’agit pas du ciel, car je doute qu’il
+existe.
+
+--Et moi, je n’y tiens pas... pas du tout!...
+
+Nouvelle cause de surprise: Madame Manchon n’aurait pas autrement parlé
+si elle avait subi le sort de M. Lormier. La lumière ainsi commençait de
+filtrer.
+
+--Pour rendre ce que je sens, poursuivit M. Lormier, je cherche en vain
+des mots... Je ne suis pas un savant. J’ai de la peine à finir une
+phrase... Hier, par exemple, j’errais dans Trianon--j’y vais souvent--et
+je regardais un peuplier isolé sur la pelouse. Ses branches nues,
+dressées en suppliantes, avaient l’air de crier: «Pourquoi nous a-t-on
+dépouillées?» Et je songeais: «Avant deux mois, toutes auront verdi:
+suis-je donc le seul auquel on ne rendra rien?»
+
+--Espérons que votre peuplier vivait encore, cher monsieur: car il y a
+aussi des arbres morts... définitivement morts...
+
+--Mais la mort elle-même... qu’est-ce que peut bien cacher la mort?
+Puisqu’il faut une compensation...
+
+Les yeux de madame Manchon s’animèrent brusquement:
+
+--Pour compenser, interrompit-elle, il faudrait le recommencement de ce
+qui a été: sinon, inutile d’en parler.
+
+--C’est exactement ce que je voulais dire, insista M. Lormier: pour
+compenser, on doit me rendre _tout_ ce que j’ai perdu.
+
+--On doit!... L’au-delà payerait-il plus qu’il ne parle? Je ne l’ai
+jamais entendu...
+
+--Ici-bas, on entend rarement quelque chose, du moins de ce qui importe.
+J’ignorerai toujours pour qui ma fille est morte, conclut M. Lormier.
+
+--Et moi, pourquoi mon fils est mort... répliqua madame Manchon d’une
+voix défaillante.
+
+La lumière qui achève de paraître!...
+
+Je me tournai, stupéfait, vers madame Manchon. Elle avait donc perdu un
+fils! Certains accents trahissent, en s’échappant, le secret d’une vie.
+Au sien je compris de quelles apparences impassibles j’avais été dupe: à
+l’abri des curiosités, madame Manchon se consumait en révoltes
+inapaisables. Chose étrange, c’est à un passant qu’elle en avait réservé
+la confidence!
+
+--Ah! dit simplement M. Lormier, vous aussi, madame...
+
+Rien dans le ton ne marquait l’étonnement. Il devait trouver naturel que
+d’autres fussent atteints de la même manière que lui-même.
+
+Madame Manchon reprit très bas:
+
+--On ne s’habitue pas à souffrir dans les ténèbres: on s’habitue moins
+encore à ne pouvoir découvrir pourquoi l’on souffre. Que de fois ai-je
+cherché une explication? Je me débats dans une nuit que le temps
+épaissit...
+
+--Et pourtant, répliqua M. Lormier, de plus en plus hésitant,
+sentirait-on qu’on est dans les ténèbres s’il n’y avait quelque part de
+la lumière?...
+
+Il se leva sur ces mots.
+
+--Excusez-moi, madame: j’ai oublié que je dérangeais. Je m’oublie
+souvent, à parler de certaines choses...
+
+--Je ne sors jamais, monsieur, et ne reçois pas: mais vous pouvez
+revenir, répondit madame Manchon avec un air bienveillant qui me parut
+une nouveauté.
+
+M. Lormier bredouilla une phrase de remerciement que je ne distinguai
+pas et après s’être incliné, allait gagner la porte, quand je le vis
+reculer avec une expression d’effroi: depuis un instant, l’abbé Manchon,
+entré sans bruit, nous écoutait. Personne ne s’en était aperçu, tant
+nous étions tous réellement projetés hors de nous-même!
+
+Il y eut ensuite un échange de paroles brèves; elles étaient tout à fait
+quelconques et cependant il était impossible de ne pas les remarquer.
+
+--Pardon, monsieur; ne vous voyant pas, j’ai failli vous heurter.
+
+--Du tout... passez donc!... Je ne me trompe pas... Monsieur Lormier?
+
+--En effet.
+
+--J’ai eu l’honneur jadis...
+
+--Je me souviens... Croyez, monsieur l’abbé, à ma reconnaissance...
+toute ma reconnaissance... Madame... Messieurs...
+
+Comme saisi de panique, M. Lormier jetait à nouveau des saluts et se
+précipitait vers le seuil. Sa sortie fut moins un départ qu’une fuite.
+
+Nous nous regardâmes, interdits. Pourquoi cette déroute soudaine?
+J’éprouvais pour ma part la sensation d’une rupture d’équilibre, d’une
+rentrée imprévue dans une nouvelle aventure pénible. L’abbé avait pris
+un air soucieux. Quant à madame Manchon, déjà revenue à son expression
+glacée, elle semblait attendre que son fils expliquât la raison d’une
+présence qui avait eu le tort, à ses yeux, de ne pas se manifester
+aussitôt.
+
+--Vous aviez déjà rencontré ce monsieur? interrogea-t-elle enfin,
+impatiente d’une justification qu’elle jugeait nécessaire.
+
+L’abbé fit un geste évasif.
+
+--Une ou deux fois... J’ai surtout approché sa fille, morte ici, au
+Carmel. Mais, vous-même, ma mère, d’où le connaissez-vous?
+
+--C’est le nouveau locataire.
+
+--Ah!...
+
+Et silencieux, l’abbé fit plusieurs tours dans la chambre. Une pénible
+hésitation se lisait sur son visage. Lorsqu’il s’arrêta, je devinai
+qu’il allait passer outre à des scrupules de nature délicate.
+
+--Vous a-t-il raconté qu’il a jadis habité Semur? reprit-il résolument.
+
+Madame Manchon poussa une exclamation étouffée:
+
+--Du temps de René?
+
+--Peut-être... probablement...
+
+Les mains jointes de madame Manchon se crispèrent.
+
+--Croyez-vous qu’il l’ait connu?
+
+--Non... je suis même persuadé du contraire.
+
+Il y eut un silence.
+
+--N’importe, reprit madame Manchon, vous faites bien de m’avertir. On a
+toujours tort d’ouvrir sa porte à des inconnus. Je ne recevrai plus.
+
+Ses yeux en même temps errèrent alentour, à la recherche peut-être d’un
+soutien qui fût stable: et alors seulement, elle s’aperçut que j’étais
+encore là.
+
+--Au fait, cher monsieur, assez de besogne pour aujourd’hui! Allez
+prendre l’air; il est excellent de se donner parfois du repos à
+l’improviste. Aviez-vous autre chose à me dire, Henri? Non? en ce cas,
+vous aussi, laissez-moi... J’ai besoin d’être seule... Sortir de ses
+habitudes ne vaut jamais grand’chose; on revient très fatigué...
+
+L’avis était net et clair. J’obéis, ainsi que l’abbé. C’est à peine si
+elle s’aperçut que nous la quittions. Laissant retomber sa tête, à mille
+lieues du présent, elle était retournée sans doute dans le monde
+lointain, découvert un instant pour M. Lormier, et dont je ne devais
+plus rien apprendre, avant ce soir...
+
+L’abbé et moi, descendîmes de concert.
+
+Il est utile de vous dire que je le pratiquais peu. A peine nous
+étions-nous rencontrés auparavant et sans jamais lier conversation.
+N’escomptant chez lui ni imprévu ni flamme, je le croyais un peu sot,
+n’éprouvais aucun désir de sa compagnie pieuse et me gardais de lui
+imposer la mienne.
+
+Ce fut donc avec un léger ennui qu’arrivé en bas, je l’entendis me
+demander:
+
+--Si vous allez réellement vous promener, serait-il indiscret de me
+joindre à vous?
+
+Que répondre, sinon que je m’estimerais enchanté de la compagnie?
+J’étais en train de le certifier quand le concierge de son côté
+m’appela.
+
+--Voici une lettre que je dois vous remettre dès votre sortie: elle est
+du nouveau locataire.
+
+Je vis passer sur le visage de l’abbé un intérêt subit. J’affectai de ne
+pas m’en apercevoir.
+
+--Donnez... merci.
+
+Je n’ouvris l’enveloppe que dans la rue et ne pus dissimuler ma
+surprise.
+
+--Voyez, dis-je à l’abbé; il est donc bien riche?
+
+C’était un chèque de 50.000 francs pour la «Recherche du Soldat».
+
+--Riche?... J’ai entendu dire en effet qu’il avait vendu une invention
+intéressante. Détaché de la richesse, à coup sûr... Où souhaitez-vous
+aller?
+
+--Où il vous plaira.
+
+--Alors, sur une route... j’aime les routes... les routes ordinaires...
+
+--Voulez-vous celle de Saint-Germain?
+
+--Celle-là ou une autre: je n’ai point de préférence.
+
+Je glissai le chèque dans mon portefeuille, et nous voilà gagnant la
+porte Saint-Antoine, moi tout à l’effort d’alimenter l’entretien, l’abbé
+pensif et à peu près bouche close. Entre temps, je remarquais la
+nervosité de sa démarche. Elle s’accordait si mal avec l’attitude
+habituelle de l’homme, que je me demandai soudain quelle part de volonté
+entrait dans cette dernière.
+
+Lorsqu’on atteignit la route «ordinaire», comme disait l’abbé, à bout
+d’éloquence, je cessai de parler et résolus d’attendre qu’à son tour mon
+compagnon voulut bien se mettre en frais.
+
+Le route de Saint-Germain est le type du grand chemin, monotone et bête.
+Elle monte droit la colline, après avoir lâché une première escorte de
+maisons sans importance. On y a tout de suite l’impression d’abandonner
+la ville, mais pour une campagne qui refuse d’être agreste. Des champs
+tristes comme des terrains à bâtir, une côte rude, l’horizon arrêté par
+elle et dépourvu d’attraits. Il va de soi qu’on ne rencontre pas de
+promeneurs. Seules deux formes humaines tachaient devant nous la
+chaussée: encore n’avançaient-elles pas ensemble; un large intervalle
+les séparait.
+
+Notre silence durait déjà depuis quelques instants quand brusquement
+l’abbé commença:
+
+--Pourrais-je solliciter une grâce?
+
+--Il va de soi, si elle est à ma portée, répondis-je, trouvant à ce
+début un air de cérémonie qui m’inquiétait.
+
+--Le hasard a fait qu’ignorant que ma mère eût du monde, j’aie pénétré
+chez elle et constaté--sans le vouloir, croyez-le bien--que l’entretien
+venait de prendre un tour... particulier. Je vous serais obligé, quand
+vous retournerez à votre travail, d’oublier ce que vous avez pu
+entendre, et de vous exprimer, par exemple, comme si M. Lormier n’était
+pas venu.
+
+--Je vous le promets bien volontiers.
+
+--Merci.
+
+Et j’eus aussitôt, à la manière dont le merci était prononcé, la
+certitude que l’abbé n’avait souhaité m’accompagner que pour me dire ces
+quelques mots.
+
+J’attendis un peu, espérant qu’il ajouterait autre chose: le voyant
+revenu à son air neutre, et légèrement agacé, je repris ensuite:
+
+--Je conçois que vous souhaitiez d’éviter à madame votre mère l’occasion
+de s’appesantir sur un passé pénible. Je ne saurais d’ailleurs trop
+admirer la sérénité de madame Manchon. Sans la visite en question, je
+n’eusse jamais soupçonné quelle douleur poignante se cache derrière son
+ardente charité.
+
+--On a tort toujours de ne pas soupçonner la souffrance; elle est
+partout, fit l’abbé simplement.
+
+Je le regardai; mais il continuait d’avancer, comme seul avec ses
+pensées.
+
+--Il est vrai, insinuai-je, que ce Lormier, lui aussi...
+
+--M. Lormier, j’en suis persuadé, n’a pas été plus épargné qu’un autre.
+
+--N’en savez-vous rien de plus?
+
+--Non.
+
+--J’avais cru deviner, cependant, à la manière dont il a parlé de
+reconnaissance...
+
+--Vous vous êtes trompé.
+
+--Votre mère, en tous cas, a trouvé en lui une âme qu’un malheur à peu
+près identique rendait apte à la comprendre.
+
+L’abbé, cette fois, parut importuné de mon insistance, et pour souper
+court:
+
+--Quoi qu’il en soit, M. Lormier et mon frère ont habité quelque temps
+la même ville. Cela me suffit pour ne pas tenir au maintien de relations
+qui menaceraient de troubler l’œuvre d’apaisement commencée chez ma
+mère.
+
+--Oh! murmurai-je, jugez-vous vraiment cette œuvre commencée? A entendre
+votre mère parler de sa douleur, j’aurais moins de confiance.
+
+--Apaisé ne signifie pas consolé, dit sèchement l’abbé.
+
+Avouerai-je que sa manière péremptoire de régler ainsi la question des
+sentiments les plus graves qui puissent importer à un être me choqua? En
+dépit de l’impatience que je lui voyais, je poursuivis donc:
+
+--Je crains, monsieur l’abbé, qu’il n’existe aucune commune mesure entre
+votre appréciation de la souffrance et celle d’un laïque tel que moi.
+Aux yeux d’un prêtre, tout concourt à l’ordre providentiel; le malheur,
+dût-il nous accabler, rentre dans un plan divin qu’il ne nous appartient
+pas de connaître, et l’effort pour se résigner a été mis à notre portée,
+comme l’acquisition de n’importe quelle vertu. Par contre, en écoutant
+votre mère et M. Lormier, j’avais conscience que pour en arriver là, une
+grâce est nécessaire... rarement accordée.
+
+L’abbé s’arrêta net:
+
+--Et qui vous assure, monsieur, qu’un prêtre reçoive sûrement cette
+grâce? D’où tenez-vous que la souffrance ne soit jamais une énigme pour
+lui?
+
+Il avait changé de stature, tout à coup, et redressé, fixait sur moi des
+yeux aussi chargés d’angoisse que ceux de M. Lormier ou de madame
+Manchon. Une seconde, l’homme extraordinaire aperçu par Duclos,
+m’apparut. Tant de passion contenue, une telle ardeur impérieuse
+émanaient de lui que, revenu au sentiment de la réserve nécessaire, je
+m’inclinai:
+
+--Pardonnez-moi, balbutiai-je, j’ignorais que je risquais aussi, près de
+vous, de toucher à une blessure.
+
+Il haussa les épaules, et se remit en marche. Je l’imitai.
+
+Quelques minutes s’écoulèrent. La côte, devenue plus raide, obligeait à
+ralentir l’allure. Le jour baissait, maussade, et j’éprouvais un réel
+embarras. Il n’était plus question de reprendre un thème qui, seul,
+m’aurait intéressé; j’hésitais d’autre part à proposer de rebrousser
+chemin.
+
+Soudain, j’eus la surprise de sentir qu’on me prenait le bras.
+
+--Vous allez repartir au front où la souffrance vous attend, vous aussi:
+puisqu’aujourd’hui, vous avez entrevu les questions redoutables qu’elle
+pose, vous plaît-il d’apprendre ce que j’en sais? demandait l’abbé d’une
+voix grave.
+
+Il commença, tenant mon silence pour un acquiescement, et j’ai
+conscience de ne pas changer un mot au discours qu’il me tint:
+
+--Rassurez-vous d’abord: je ne parlerai pas en prêtre. Je veux m’en
+tenir aux seuls arguments de raison qui sont de nature à vous toucher.
+Remarquez pourtant que, par métier, je me heurte à la souffrance plus
+souvent qu’un autre; ajoutez qu’elle est installée chez les miens;
+oserai-je enfin avouer qu’elle ne m’a pas oublié? Que de motifs pour
+méditer sur elle, et trouver auprès de vous un titre de créance!...
+
+«J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne.
+Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est
+d’insinuants et de cauteleux; il en est des lents et des rapides, de
+toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est
+toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en
+secret et appelle la mort: tel autre dont le bonheur est évident, ignore
+que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de
+grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses
+est un fait.
+
+«Son apparente inégalité en est un second... Gardons-nous cependant de
+croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de
+mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous
+ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la
+nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.
+
+«Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable,
+le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande: «A quoi
+sert-il?» Car rien ici-bas n’est inutile; lui seul, en s’en tenant au
+point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de
+la même manière! Mais non: quoi de plus divers que l’œuvre de la
+souffrance? Ici, résignation, ailleurs, révolte; autre part, élans vers
+Dieu, renoncement, mysticisme; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes;
+tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah! croyez-moi, le
+problème n’est pas seulement dans l’_existence_ de la souffrance. C’est
+devant le _résultat_ de la souffrance que j’ai le plus tremblé...
+jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant
+ce moyen cruel, et merveilleux!...
+
+Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique,
+d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées
+et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis
+convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre
+autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan
+que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de
+l’abbé Manchon était sa conscience.
+
+--Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance,
+mais combien sûr! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus
+encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou
+tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre: et tous les deux ne sont à
+dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu
+choisi par la souffrance.
+
+«Le premier est le _détachement_: un détachement du devenir, de ce qui
+entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la
+vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé: il ne
+retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un
+mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier? moi pas. Je ne
+m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer
+la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne
+se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée
+non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne
+tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante
+arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer
+au soleil.
+
+«Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont
+j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement
+formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de
+la pensée aussi dominateur que salutaire.
+
+«Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce
+que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre,
+fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la
+souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la
+souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent
+qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de
+l’infini.
+
+«Sous quelle forme, pareille induction souveraine? Ah! peu importe!
+c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une
+précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on
+sache ce qu’il y aura: c’est que le regard mental ose enfin dépasser le
+visible; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques
+années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous
+prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.
+
+«Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui
+supposent la lumière: c’est bien, il est sauvé! Ma mère répondait: «Je
+cherche l’explication, mais la nuit reste...» Elle se trompait:
+puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée! Pour tous deux, la
+souffrance a clos son œuvre...
+
+«Œuvre tragique: soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde
+l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des
+sanglots, c’est-à-dire par la souffrance! La Vie, la Mort, même chose!
+rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu!...
+
+D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous
+ne cessions de suivre.
+
+--On marche... on va devant soi... comme ces gens, là-bas, qui nous
+précèdent: on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans
+regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la
+rudesse du fardeau... et c’est la Vie! On approche ensuite du sommet...
+Ah! justement! l’un de ces gens y arrive... La silhouette se détache sur
+le fond net du ciel... Voyez! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une
+forme confuse: maintenant, on distingue les vêtements... la coiffure...
+une femme... Comme elle paraît grande, malgré la distance! Mais les
+pieds disparaissent... les jambes... le buste est mordu...
+Apercevez-vous encore la tête?... Plus rien et c’est la Mort!
+
+«Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les
+morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, _absolument sûr_ que
+sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part? Vous
+en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à
+atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de
+l’appel de la route. Ah! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la
+demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve! cet appel, sans lequel
+on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que
+nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons
+gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas
+l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être!
+
+«Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la
+souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps: cette
+femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route.
+Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où
+j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait
+toujours clair...
+
+«Ainsi soit-il!
+
+Après ceci, l’abbé se tut.
+
+Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions
+et que le plus simple est d’arrêter là nos récits?
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés
+ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte: mais où
+sont-ils?...
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Trois amis 1
+ L’un d’eux commence 11
+ Un autre répond 133
+ Le troisième conclut 327
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie
+
+Collection de Romans
+
+
+ HENRY ASSELIN
+ Rapetisse ton Cœur. 2e édition. 1 vol. in-16.
+
+ AVESNES
+ Contes pour lire au Crépuscule (Académie française, Grand prix du
+ roman). 10e édition. 1 vol. in-16.
+
+ ÉMILE BAUMANN
+ Le Fer sur l’Enclume. 1 vol. in-16.
+
+ JACQUES BOMPARD
+ L’Étrangère. Récit. 1 vol. in-16.
+
+ ÉDOUARD DEMEUSE
+ L’Engrenage. 2e édition. 1 vol. in-16.
+
+ ÉDOUARD ESTAUNIÉ
+ L’Empreinte (ouvrage couronné par l’Académie française). 17e édition.
+ 1 vol. in-16.
+ Le Ferment. 3e édition. 1 vol. in-16.
+ La Vie secrète (Prix de la _Vie Heureuse_ 1908). 14e édition.
+ 1 vol. in-16.
+ Les Choses voient. 13e édition. 1 vol. in-16.
+ Solitudes. 5e édition. 1 vol. in-16.
+ L’Ascension de M. Baslèvre. 14e édition. 1 vol. in-16.
+ L’Appel de la route. 1 vol. in-16.
+
+ GUILLAUME GAULÈNE
+ Maman et Claude. 1 vol. in-16.
+
+ COMTE DE GOBINEAU
+ Nouvelles asiatiques. Nouvelle édition. 1 vol. in-16.
+ Ternove. Nouvelle édition, avant-propos de Tancrède de Visan.
+ 1 vol. in-16.
+
+ J. P. HEUZEY
+ Le Chemin sans but. 1 vol. in-16.
+
+ ANDRÉ LAFON
+ L’Élève Gilles (Grand prix de l’Académie française 1912). 34e édition.
+ 1 vol. in-16.
+ La Maison sur la Rive. 3e édition. 1 vol. in-16.
+
+ SELMA LAGERLÖF
+ Les Liens invisibles. Nouvelles traduites du suédois avec
+ l’autorisation de l’auteur, par M. André Bellessort. 23e édition.
+ 1 vol. in-16. Prix Nobel.
+ Le Livre des Légendes. Nouvelles traduites du suédois avec
+ l’autorisation de l’auteur, par Fritiof Palmer. 14e édit.
+ 1 vol. in-16 avec portrait.
+ Le vieux Manoir. Nouvelles traduites du suédois avec l’autorisation de
+ l’auteur, par Marc Hélys. 11e édition. 1 vol. in-16.
+ Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, traduit
+ du suédois avec l’autorisation de l’auteur, par T. Hammar.
+ 26e édition. 1 vol. in-16.
+ Le Charretier de la Mort, traduit du suédois par T. Hammar.
+ 1 vol. in-16 avec un portrait de l’auteur.
+
+ DMITRI MEREJKOWSKY
+ La Résurrection des Dieux (Léonard de Vinci) traduit du russe avec une
+ préface de S. M. Persky. 7e mille. 1 vol. in-16.
+
+ ALBERT REGGIO
+ Les Conclusions de Prodrome Zécas, roman de mœurs grecques
+ contemporaines. 1 vol. in-16.
+
+ LÉON THÉVENIN
+ Le Retour d’Ariel. 1 vol. in-16.
+
+ COMTE LÉON TOLSTOÏ
+ Résurrection. Traduit du russe par T. de Wyzewa. 53e mille.
+ 1 vol. in-16. (Édition complète en un volume.)
+ Contes et Romans posthumes. Hadji Mourad, traduit du russe avec une
+ introduction et des notes biographiques, par T. de Wyzewa.
+ 1 vol. in-16.
+
+ PIERRE DE VALROSE
+ Une Ame d’Amante pendant la Guerre. 9e édition. 1 vol. in-16.
+ Le Droit à la Vie. 6e édition. 1 volume in-16.
+ Passion. 11e édition. 1 vol. in-16.
+ La Téméraire. 10e édition. 1 vol. in-16.
+
+ A. DE VILLÈLE
+ Allemand d’Amérique. Roman de la vie contemporaine. 1 vol. in-16.
+ Mirage d’Amour. 1 vol. in-16.
+
+
+Paris.--Imp. HENRI DIÉVAL, rue de Seine, 57.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75235 ***