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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75228 ***
+
+
+
+
+
+
+
+ PIERRE MAËL
+
+ LE
+ ROMAN DE JOËL
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
+
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ PETIT ANGE
+ Un volume in-18.--3 fr. 50.
+
+ MARIAGE MONDAIN
+ Un volume in-18.--3 fr. 50.
+
+ AMOUR D’ORIENT
+ Un volume in-18.--3 fr. 50.
+
+ PILLEUR D’ÉPAVES
+ Un volume in-18.--0 fr. 60.
+
+ LE TORPILLEUR 29
+ Un volume in-16.--0 fr. 60.
+
+ LA BRUYÈRE D’YVONNE
+ Un volume in-16.--0 fr. 60.
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+LE
+
+ROMAN DE JOËL
+
+
+
+
+I
+
+
+Ce jour-là, en entrant, sur les neuf heures du matin, dans la chambre de
+son maître, la vieille servante Tina s’arrêta court sur le seuil, et
+demeura muette, paralysée par la surprise.
+
+Il y avait trente-cinq ans que Corentine Kerbiel était domestique chez
+le docteur Hugh Le Budinio, et elle n’avait jamais vu ce qu’elle voyait
+présentement.
+
+D’ordinaire, à neuf heures du matin, le docteur Le Budinio était, depuis
+une heure déjà, en tournée de visites.
+
+Or, tel que l’aperçut, dans sa stupéfaction, Corentine Kerbiel, ce matin
+de juillet, il était occupé à arroser un pot de fleurs sur la croisée de
+sa chambre.
+
+Des fleurs,--on en avait, certes, plus même qu’on n’en aurait voulu dans
+le joli jardin sur lequel s’ouvrait la fenêtre.
+
+Celle-ci accusait son large cadre au milieu du lierre, de la vigne
+vierge, du chèvrefeuille, de la glycine, du jasmin d’Espagne, des
+volubilis de toutes couleurs, qui montaient à l’assaut de la maison avec
+une fougue désordonnée.
+
+En bas, pas de plates-bandes, ni de massifs, mais le même désordre
+champêtre et exubérant: rosiers superbes, éclatants de santé, malgré les
+innombrables pousses gourmandes qui se pressaient à l’entour des tiges,
+leurs mères, fouillis de lis, de tulipes, de jacinthes, de renoncules,
+de fuchsias, sans compter les lilas arborescents, les marronniers et les
+acacias en pleine floraison, mêlant leurs chevelures débordantes et
+embrouillées.
+
+--Jésus Sauveur!--s’exclama la vieille femme,--qu’est-ce que vous faites
+donc là, monsieur?
+
+A ce cri, le jardinier improvisé se retourna.
+
+Il releva sur son front une paire de lunettes montées sur écailles, et,
+après une seconde de placide condescendance, répondit:
+
+--Mais, tu le vois, Tina: j’arrose.
+
+--Vous arrosez? Et qu’est-ce que vous arrosez donc comme ça, _bonne
+Dame_?
+
+Le vieillard se mit à rire et acquiesça allègrement:
+
+--Oh! tu peux voir, tu peux voir,--tant que tu voudras.
+
+La servante se pencha sur le pot de fleurs et le considéra curieusement.
+
+--Qu’est-ce que c’est que cette pousse-là?--demanda-t-elle surprise.
+
+Le docteur Le Budinio se mit à se frotter gaiement les paumes, faisant
+de temps à autre claquer les articulations de ses phalanges, ce qui
+était chez lui un signe de grand contentement.
+
+La «pousse»,--ainsi que l’appelait Corentine,--était une plante grêle,
+sans beaucoup d’éclat, aux feuilles assez semblables à celles du
+laurier-thym, à la tige longue, peu fournie en verdure, se terminant par
+deux ou trois grappes rigides, dont l’une commençait à se transformer en
+une façon de thyrse figuré par de toutes petites fleurs violettes.
+
+--Alors,--questionna gaiement le docteur,--tu ne sais pas ce que c’est
+que ça?
+
+--Dame, non, monsieur!--répliqua la servante sincèrement.
+
+Le vieillard se mit à rire, en proie à une très visible allégresse.
+
+--Voilà ce que c’est, Tina, que de ne pas savoir les choses! Cette
+plante-là, c’est de la véronique.
+
+--Véronique?--répéta Corentine, dont les yeux trahirent l’ignorance.
+
+Le docteur se prit à rire de plus belle.
+
+--Allons, allons! Tu n’y es pas, décidément. Qui est-ce qui appelle
+Véronique, dans la maison?
+
+--Sais pas,--fit encore la Bretonne.
+
+Alors, le vieux praticien posa sa main sur l’épaule de la servante.
+
+--Il faut pourtant que tu le saches, ma bonne. Véronique, c’est le nom
+de baptême, le nom vrai, de quelqu’un que tu connais bien, que tu aimes
+plus encore, et qui rentre aujourd’hui.
+
+La vieille femme jeta une exclamation de très réelle surprise.
+
+--De Maïna, de Mlle Maïna, peut-être? Ah! par exemple!--Comment ça se
+fait-il que je n’en aie jamais rien su, moi? Je ne m’explique pas ça.
+
+--Parce que,--répliqua M. Le Budinio,--elle n’a jamais voulu te le dire,
+parbleu! Maïna déteste son nom. Elle ne peut pas admettre qu’on
+l’appelle comme ça. Et alors, tu comprends...
+
+Tina éclata d’un beau rire de paysanne goguenarde.
+
+--Oui, et alors je comprends que si vous avez voulu lui faire plaisir en
+lui offrant ce pot de fleurs, vous avez joliment manqué l’occasion,
+monsieur le docteur.
+
+Le médecin s’arrêta court, et regarda sa domestique d’une mine
+absolument déconfite.
+
+C’était vrai! Il n’y avait pas pensé une seconde. Il avait fallu que
+cette futée de Tina lui en fît la remarque pour qu’il s’en aperçût. Eh
+bien! il s’y entendait à faire des cadeaux, pour le coup!
+
+Et avec une vivacité d’impression et d’humeur qui n’étaient pas de son
+âge, il céda au dépit qui venait de le prendre. Saisissant le
+malencontreux pot de fleurs des deux mains, il grommela:
+
+--Et dire que voilà dix jours que je l’arrose comme ça, soir et matin...
+
+Il n’acheva pas sa phrase.
+
+Le pied de véronique, contenu et contenant, passa comme un bolide à
+travers la baie de la fenêtre et alla se fracasser sur les pavés de la
+petite cour qui précédait le jardin.
+
+Cette fois, Corentine Kerbiel se mit en colère, une colère, d’ailleurs,
+comique.
+
+--Je vous demande un peu, monsieur le docteur, si c’est permis qu’un
+vieil homme de votre âge, il se mette à casser les choses comme un
+enfant boudeur casse ses joujoux? Tout ça, parce que j’ai dit que, si
+Mlle Maïna n’aime pas qu’on l’appelle Véronique, vous lui faisiez là un
+fichu cadeau.
+
+Le docteur Le Budinio parut honteux de ce mouvement de vivacité.
+
+Il prit brusquement son chapeau de feutre à larges bords, tira sa canne
+à pomme d’or d’un étui en fer appendu au pied de son lit et se disposa à
+sortir, en disant:
+
+--J’aurais bien mieux fait de partir une heure plus tôt. Mes malades en
+auraient profité, au moins.
+
+Sa gaieté de tout à l’heure devenait positivement de la mauvaise humeur.
+
+Seulement, chez l’excellent homme, ces mauvaises humeurs-là ne duraient
+guère.
+
+Ses idées prirent bien vite un autre cours.
+
+Et, tout en se dirigeant vers l’escalier du premier étage, il
+grommelait:
+
+--Véronique!... Véronique! Est-ce que ça la rend moins jolie, de
+s’appeler Véronique, moins aimable? Est-ce que je lui ai demandé son nom
+le jour où...? Ah! il est certain qu’elle a changé depuis, qu’elle a
+grandi! La petite abandonnée est devenue femme. Tout de même, comme cela
+est loin! comme le temps passe! Dix-huit ans déjà!
+
+Ses yeux s’éclairèrent d’une chaude lueur. Un bon sourire épanouit sa
+face.
+
+--La voilà qui revient, pourtant, et pour toujours, cette fois!
+
+--Tina!--appela-t-il en se retournant.
+
+La servante accourut.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a, monsieur?--demanda-t-elle.
+
+Elle se doutait bien de ce qu’il y avait; elle était trop bien faite aux
+allures de son maître.
+
+Il parut hésiter un instant, puis, du ton dont on fait une confidence:
+
+--Écoute: voici. Je regrette maintenant d’avoir cassé le pot de fleurs.
+Qu’elle s’appelle Véronique ou autrement, il n’importe. Ça lui aurait
+toujours fait plaisir.
+
+Tina vit que c’était là un gros remords pour son vieux maître. Elle
+hocha la tête et sourit.
+
+--Allez, allez, monsieur, vous pouvez sortir tranquille. Il n’y a que le
+pot de cassé; la fleur n’a pas souffert. Je réparerai cela.
+
+Rassuré, M. Le Budinio tourna le loquet de sa porte.
+
+Mais alors il y eut un véritable coup de théâtre: Un double cri
+retentit:
+
+--Mon oncle!
+
+--Joël!
+
+Un grand jeune homme mince et blond, au type fin et accusé de la race
+léonarde, à la barbe blonde, claire et soyeuse, fit irruption dans le
+corridor, se jetant au cou du vieillard.
+
+--Allons, bon!--grommela celui-ci--voilà qui me retarde encore! Ah çà!
+d’où sors-tu, toi?
+
+--Du train, mon oncle. Je viens d’arriver.
+
+--Tu viens d’arriver?
+
+--Sans doute. J’ai soutenu ma thèse avant-hier; reçu tout boules
+blanches.
+
+M. Le Budinio souleva son chapeau et le reposa sur le haut de sa tête.
+Puis, tandis que deux larmes coulaient sur ses joues, il ouvrit ses
+bras, sans quitter sa canne de la main droite.
+
+--Bravo, garçon! Avec ça, j’ai oublié de t’embrasser. Tiens!
+Embrasse-moi deux fois.
+
+Et l’accolade des deux hommes fut d’une chaude et émouvante étreinte.
+
+Après quoi ce fut le tour de Corentine. Joël lui mit sur les joues deux
+gros baisers retentissants, auxquels la bonne femme rendit la monnaie
+avec usure.
+
+--A présent, je vais à mes malades,--conclut Le Budinio.--Tina, c’est
+fête aujourd’hui. Tu mettras les petits plats dans les grands. Il faut
+tuer le veau gras.
+
+Joël avait voulu retenir son oncle par la manche.
+
+--Mais, à propos, mon oncle, vous savez que je ne viens pas seul.
+
+--Comment, pas seul?
+
+--Oui, Maïna va arriver d’un instant à l’autre.
+
+--Maïna, je ne l’attends que ce soir.
+
+--Erreur, mon oncle. Nous avons fait le voyage ensemble. Présentement,
+elle est chez Mme du Closquet avec laquelle elle est venue. On l’a
+retenue à déjeuner. Elle nous arrivera vers une heure. Elle a tant de
+hâte de vous revoir!
+
+Le vieillard s’essuya les yeux.
+
+Mais le sentiment de ses devoirs professionnels reprit le dessus.
+
+Il regarda sa montre, et d’un coup du plat de la main renfonça son
+chapeau sur sa tête.
+
+Sans en entendre davantage, il s’élança au dehors.
+
+Il descendit l’escalier quatre à quatre, ouvrit la porte de la rue,
+qu’il laissa retomber sur lui avec fracas, et se mit à marcher d’un pas
+alerte sur les gros pavés de la chaussée.
+
+Le long du parcours, les gens le saluaient respectueusement, sans
+s’offusquer de la négligence du bonhomme à répondre à ces saluts.
+
+On le savait si occupé, si absorbé, le vieux docteur, providence des
+pauvres, soutien des malades de la bonne ville de Saint-Malo!
+
+Et il s’en alla ainsi, de son allure encore verte et jeune, malgré ses
+soixante-cinq ans d’âge, qui étaient surtout soixante-cinq ans de labeur
+opiniâtre et de dévouement dépensé sans compter.
+
+Or, ce jour-là, il allait loin,--non dans sa clientèle aisée de la rue
+Saint-Vincent et du quai Duguay-Trouin,--mais par là-bas, hors des murs,
+sur le Sillon et jusque dans le faubourg Rocabey.
+
+Car c’était là son milieu de prédilection.
+
+Il aimait à donner ses soins à cette population pauvre, à ces braves
+gens dont une moitié de l’existence se passe à la mer, et dont le
+dénûment robuste et vertueux n’a point d’envie à l’encontre des heureux
+de la terre.
+
+Il les avait soignés quarante ans, n’ayant jamais d’ambition plus haute,
+connaissant trop bien le peu qu’est l’homme pour attacher quelque
+importance aux hochets de la vanité humaine.
+
+Au reste, fils et petit-fils de marines, Hugh Le Budinio n’estimait
+guère que les marins en dehors de sa propre carrière.
+
+Encore n’était-il pas bien sûr qu’il n’eût pas suivi la carrière
+ancestrale de préférence à toute autre, n’eût été une légère
+claudication qui l’avait rendu impropre au service militaire.
+
+Personnellement, il n’était point un fils de Saint-Malo.
+
+Il était de l’autre côte, de celle du Morbihan, par son père, et
+lui-même était né loin, bien loin de ces rives de Bretagne, dans l’Inde,
+en des temps où la guerre entre Anglais et Français rendait les colonies
+fort dures pour les expatriés des deux pays.
+
+Sa mère était morte lui laissant une maison, et, comme elle était
+Malouine, force avait été au jeune Hugh de venir s’y installer le jour
+où, après un séjour de cinq années sur les vaisseaux de l’État, il
+s’était établi à demeure sur le vieux rocher.
+
+Aussi bien sa réputation était-elle universelle et «sa grandeur ne
+l’attachait-elle point au rivage.»
+
+On venait de loin pour le consulter, d’Avranches, de Coutances, de Dol,
+de Dinan. Lui-même poussait ses bienfaisantes visites jusqu’à Dinard et
+Paramé, dans la saison, auprès des baigneurs et surtout des baigneuses,
+foule bigarrée, cosmopolite, oiseaux de passage, venus à tire-d’aile des
+horizons de l’Est et plus particulièrement de Paris.
+
+Oh! le brave, le saint homme que ce docteur Le Budinio!
+
+Avec quelle ferveur pieuse les pauvres gens prononçaient son nom qu’ils
+couvraient de bénédictions!
+
+Quelle pure et abondante charité il semait, il répandait autour de lui,
+ne faisant pas seulement l’aumône de la prescription, mais celle du
+remède!
+
+Combien de fois, devant les mines désolées et abattues des malheureux,
+regardant, hébétés, l’ordonnance, n’avait-il pas tiré de sa poche les
+pièces blanches, rares, pourtant, dont il fallait payer la drogue au
+pharmacien!
+
+Oui, on pouvait l’appeler un saint, celui-là, sans crainte de se
+tromper!
+
+Et, avec cela, d’une patience et d’une douceur inaltérables!
+
+Chez lui la parole était rare, à l’habitude. Il lui arrivait pourtant de
+devenir loquace, quelquefois, lorsqu’il s’agissait de décider quelque
+vieux bronzé de l’Océan à se laisser soigner selon les exigences du mal.
+
+A ces moments, la faconde du docteur empruntait ses effets à tous les
+vocabulaires.
+
+--Voyons! tonnerre! espèce d’entêté, est-ce que tu crois que je viens
+ici pour mon plaisir? Si ta peau de requin ne me tenait au cœur que dans
+la mesure de sa valeur, c’est moi qui te larguerais en grand à tous les
+courants de la côte. Tu vois donc que c’est seulement pour te guérir que
+je viens. Allons! tiens bon, mon gars, je vais te glisser ce bonbon-là
+en douceur.
+
+Il va sans dire que le «bonbon» était toujours un de ces produits
+abominables de la pharmacopée ancienne et moderne, qui provoquent des
+nausées et tournent le cœur aux moins sensibles. Car le docteur Le
+Budinio n’était pas pour les atténuations et les palliatifs. Un remède
+est un remède; ce n’est pas une gourmandise.
+
+On comprend que, de la sorte, il n’eût recours ni aux pilules, ni aux
+cachets, si couramment employés de nos jours.
+
+Ce matin-là, c’était donc uniquement chez les pauvres que le docteur Le
+Budinio avait affaire.
+
+Du plus loin qu’on le vit paraître à la descente du Sillon, ses clients
+ordinaires de Rocabey se portèrent au-devant de lui.
+
+Ces silencieux d’habitude, et c’était peut-être à leur contact que le
+vieux praticien avait contracté son laconisme, se mettaient en frais.
+
+Le docteur fit rapidement ses visites, il avait hâte de rentrer.
+
+Et, par bonheur, le stock des malades n’était pas considérable. Il eut
+promptement fait le tour des humbles demeures.
+
+Entre temps il allongea quelques tapes amicales sur des figures
+joufflues de gamins et de fillettes, garnements saturés d’iode et
+d’oxygène, futures compagnes et mères de matelots.
+
+Comme on lui trouvait une allure quelque peu pressée, un homme qu’il
+avait remis sur pied d’une chute du haut des remparts, l’aubergiste
+Cailleux, l’appela très respectueusement.
+
+--Monsieur le docteur, j’ai mis en bouteilles du cidre comme vous n’en
+trouverez pas à dix lieues. Ça me serait un grand honneur si vous le
+goûtiez.
+
+Le vieillard eut une hésitation. Le cidre était un de ses faibles.
+
+Puis, se décidant brusquement, il tendit la main à l’aubergiste:
+
+--Va pour un verre de cidre, Cailleux. Mais dépêchons, sur le pouce, je
+suis pressé.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a donc qui vous presse, monsieur le docteur?
+
+--Il y a, mon garçon, que ma filleule est arrivée à Saint-Malo et
+qu’elle doit m’attendre présentement. Or, il y a un an que je ne l’ai
+pas vue, la pauvre chatte.
+
+Cailleux se frotta gaiement les mains et repartit:
+
+--Parbleu! monsieur le docteur, vous ne vous retarderez guère. Ma
+carriole est là tout attelée, et j’ai affaire à la ville. Je vas vous
+rapporter sans façons.
+
+Il dit quelques mots à sa femme, tout en emplissant vivement les verres.
+
+Dix minutes plus tard, au moment où le médecin mettait le pied sur le
+marchepied du véhicule, il ne fut pas peu surpris d’en trouver
+l’arrière-train couvert de bouquets de toutes nuances.
+
+Des enfants, des jeunes filles, des femmes, quelques vieillards se
+tenaient à l’entour pour jouir de l’heureuse surprise de leur vieux
+bienfaiteur.
+
+Et, comme il se récriait devant ce luxe de floraison:
+
+--Ça, monsieur le docteur,--dit en riant une grande et belle
+fille,--c’est pas pour vous, c’est pour la demoiselle, vous savez.
+
+
+
+
+II
+
+
+Une heure plus tard, le déjeuner de l’oncle et du neveu s’achevait.
+
+Pendant tout le repas, le vieillard avait été fort agité.
+
+--Parbleu!--ronchonnait-il entre ses dents,--je te demande un peu, mon
+Joël, si Mme du Closquet n’aurait pas pu choisir un autre jour pour
+garder Maïna à dîner? Est-ce que ce n’est pas moi qui ai droit aux
+premières effusions de mon enfant? De cette façon, elle aura fait son
+premier repas de bienvenue chez des étrangers.
+
+--Oh! des étrangers, mon oncle!--dit Joël en souriant.--Il me semble
+que...
+
+--Que j’exagère peut-être?--Eh bien! oui, là, tu as raison. Chez Mme du
+Closquet, elle est en famille, notre Maïna. Mais voyons, puisque cette
+bonne amie l’avait eue avec elle pendant toute la durée du parcours, il
+me semble qu’elle aurait bien pu me l’apporter tout droit à l’arrivée?
+
+--Sans doute, mon oncle, sans doute. Mais voilà. Mme du Closquet a pensé
+que peut-être Maïna, qui mourait littéralement de faim, trouverait
+plutôt chez elle le déjeuner qu’il lui fallait tout de suite.
+
+Ici Tina Kerbiel intervint, se sentant en cause.
+
+--Si l’on peut dire, monsieur Joël! Alors, vous croyez, comme ça, que la
+mignonne n’aurait pas trouvé ici un morceau en arrivant? Alors, vous
+croyez que la vieille Tina a tout à fait perdu l’esprit, qu’elle n’avait
+pas pensé à la petite? Eh bien, tenez, pour vous humilier, je vas vous
+montrer ce que je lui avais préparé pour son retour, à cette enfant-là.
+
+Joël protesta de toutes ses forces.
+
+--Ma bonne Tina, je te jure que je ne le crois pas. Ce n’est pas moi qui
+ai cru cela; c’est Mme du Closquet, te dis-je.
+
+--Eh bien! Je l’attends, moi, Mme du Closquet, et je vais bien
+l’arranger, je vous le jure. Mais non. Faut que vous voyiez tout de même
+ce que je lui avais préparé.
+
+Elle courut à la cuisine et en rapporta un compotier soigneusement
+couvert.
+
+Quand elle en eut soulevé le couvercle, Joël aperçut une vingtaine de
+magnifiques crêpes à peine refroidies du feu de la matinée.
+
+Mais, tandis que le jeune homme et le vieillard s’oubliaient à
+considérer les appétissants cornets de pâte, une main blanche passa
+entre la tête de Joël et celle de Tina, absorbée dans sa démonstration,
+prit au vol trois ou quatre crêpes en tas, pendant qu’une voix rieuse et
+mutine s’écriait au-dessus des spectateurs ahuris:
+
+--Ça doit être joliment bon, ça; merci, Tina!
+
+Ce ne fut qu’un cri.
+
+Tout le monde s’était levé et Corentine avait eu juste assez de présence
+d’esprit pour déposer le compotier sur la table au lieu de le laisser
+tomber par terre.
+
+Et, pendant quelques minutes, ce fut un véritable duel entre la servante
+et son vieux maître pour savoir lequel des deux donnerait le plus de
+baisers à l’arrivante.
+
+Était-elle jolie cette Maïna!
+
+Des cheveux blond cendré, un teint de camélia, des yeux d’un bleu gris
+qui rappelait les calmes d’été de la Manche, un buste de déesse, une
+taille de guêpe, de beaux bras ronds, des mains et des pieds d’enfant,
+voilà ce que possédait d’ensemble celle que le docteur Le Budinio
+appelait sa filleule, qui, elle, le nommait «mon oncle», et dont la
+vieille Tina ignorait, quelques heures plus tôt, le vocable agaçant de
+Véronique.
+
+--Et d’où sors-tu?--demanda le docteur quand il eut recouvré le sens.
+
+La jeune fille, très disposée à la gaieté, répliqua:
+
+--Je sors de chez Mme du Closquet et j’entre chez mon excellent oncle.
+Et si vous n’étiez pas tous stupéfaits comme vous l’êtes par mon
+arrivée, vous auriez déjà remarqué que je n’étais point seule.
+
+Le docteur, Tina et Joël se retournèrent en même temps.
+
+Le chambranle de la porte encadrait une bonne et belle figure de vieille
+femme dont la toilette, un peu antique, ne déparait en aucune façon les
+traits nobles et marqués du cachet aristocratique de la race.
+
+C’est que Mme Catherine-Tiphaine du Closquet était la dernière
+descendante de l’un des héros du combat des Trente.
+
+Elle tenait de ses aïeux une fortune assez médiocre, mais son mari, qui
+possédait des terres à Paramé et à Dinard, avait gagné énormément
+d’argent le jour où ces deux plages s’étaient créées. Elle jouissait
+présentement d’un capital de deux millions, dont la rente, à trois et
+demi pour cent, passait presque tout entière en bonnes œuvres.
+
+La vieille dame avait, en effet, coutume de dire en riant:
+
+--J’ai trois héritiers: le plus rapproché est un dissipateur;--je lui
+fais une réserve pour ses vieux jours; le second est un officier de
+marine qui aura besoin de moi pour se marier à sa guise; quant au
+troisième, père de famille, économe et laborieux, il me croit pauvre. Ma
+mort lui fera une surprise, mais il m’aura déjà rétribuée en vraies
+larmes bien sincères.
+
+De fait, Mme Tiphaine, ainsi qu’on la nommait dans l’intimité, avouait
+soixante ans et en portait gaillardement soixante-quinze, l’état civil
+ne faisant pas grâce d’un jour à ceux qu’il dénomme.
+
+Il n’y avait aucune coquetterie dans le cas de la vieille dame. Mais
+très caustique sous une apparence enjouée, elle disait encore:
+
+--Je retarde ainsi de quinze ans la cour intéressée que l’on pourrait me
+faire, et j’avance de quinze années la mise au monde de mon testament.
+
+A sa vue, le docteur, qui, quelques minutes plus tôt, maugréait contre
+elle de tout son cœur, s’empressa de lui tendre ses mains.
+
+--Allons, Cadet,--fit gaiement Mme du Closquet,--avant que je ne
+m’assoie à votre table, récitez le _Confiteor_.
+
+--Vraiment?--réclama le docteur,--et pourquoi cela, je vous prie?
+
+--Parce que les oreilles m’ont tinté, tout à l’heure, et que sûrement
+vous avez dû me donner à tous les diables, païen incorrigible que vous
+êtes.
+
+Au lieu de protester, le docteur se frappa la poitrine.
+
+--_Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ_,--confessa-t-il.--C’est un peu vrai que
+je vous ai valu quelques mérites de plus au ciel.
+
+C’était l’habitude de Mme du Closquet de se prévaloir des dix ans
+qu’elle avait de plus pour appeler le docteur «Cadet».
+
+Et cette appellation, toute d’amitié, elle ne l’employait guère que
+depuis quelque dix ans.
+
+Elle lui rappelait de graves souvenirs, ceux du zèle et du dévouement
+apportés par le docteur aux soins qu’il avait donnés à M. du Closquet
+pendant sa dernière maladie.
+
+Elle poursuivit avec cette verve qui est la grande qualité des
+vieillards aimables:
+
+--Ne poussez pas plus avant les excuses. Peut-être pourrais-je me
+reprocher à moi-même d’avoir eu tort en gardant Maïna avant qu’elle ne
+vous eût vus ici. Mais, je l’avoue, même devant elle, j’aime cette chère
+petite tête d’écolière au point de la disputer à ses parents, à mes
+meilleurs amis.
+
+Il va sans dire qu’il ne devait rien rester de l’incident que le
+souvenir d’un sceau de plus mis sur une vieille et forte amitié.
+
+Mme du Closquet le vit bien à la sympathie qu’elle lut sur tous les
+visages.
+
+Et, pour fêter avec ses amis le retour, non seulement de Maïna, mais
+aussi de Joël, elle fit honneur aux crêpes de Tina avec des dents de
+vingt ans.
+
+Après quoi tout le monde descendit au jardin.
+
+Là, ce fut une surprise nouvelle.
+
+Comme si le petit enclos n’eût pas contenu par lui-même assez de verdure
+et de floraison, les indigènes de Rocabey qui avaient chargé de fleurs
+la voiture de Cailleux venaient de dresser de leurs mains une sorte
+d’arc de triomphe de feuillage, sous lequel, venus à pied du lointain
+faubourg, ils saluèrent d’acclamations enthousiastes la gracieuse enfant
+adoptée par le vieux médecin.
+
+Et la douairière, toujours en verve, de s’écrier à cette vue:
+
+--Parbleu! voilà qui est original! Faire tenir dans son propre jardin
+les populations en délire.
+
+Oh! la belle et bonne journée que passèrent là, ensemble, avec leurs
+amis de tous rangs, les divers acteurs de ce drame de famille!
+
+Dans la soirée, en guise de champagne, on but du cidre, de cet excellent
+cidre que l’aubergiste avait voulu, le matin même, faire goûter au
+docteur Le Budinio.
+
+La nuit vint enfin. A onze heures précises, on reconduisit en pompe Mme
+du Closquet jusqu’en sa belle maison de la rue Saint-Vincent, et, minuit
+sonnant, chacun se retrouva seul dans sa chambre.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C’était une jolie petite chambre rose, tapissée avec goût, meublée avec
+élégance, que la sollicitude affectueuse du vieillard avait réservée à
+sa filleule.
+
+Le matin, en ouvrant ses deux fenêtres, Véronique pouvait embrasser
+simultanément la mer et la plage par-dessus les remparts, l’isthme du
+Sillon à la sortie de la ville et tous les jardins environnants.
+
+Un lit aux rideaux de mousseline immaculés, une armoire à glace en bois
+blanc verni, une table de toilette et un gracieux secrétaire assortis
+comme forme et comme couleurs, garnissaient ce virginal réduit.
+
+Et, en vérité, Maïna ne souhaitait rien au delà.
+
+Le luxe le plus princier n’aurait pu lui donner le calme et le repos que
+lui assurait ce coin de demeure paisible, cet attachement constant et
+fidèle des êtres qui l’habitaient.
+
+Aussi, dès qu’elle s’y retrouva, la jeune fille ouvrit-elle la fenêtre
+donnant sur le port, et, la tête penchée sur sa main, accoudée au balcon
+de fer, s’abandonna-t-elle aux rêveries que lui apportaient, fraîches et
+caressantes, les haleines de la mer.
+
+Depuis six années, elle ne revoyait cette chambre que tous les ans à la
+même époque et même un peu plus tard, puisqu’elle était en pension à
+Paris et ne rentrait à Saint-Malo qu’au moment des grandes vacances.
+
+Cette fois, c’était pour toujours qu’elle y revenait,--ayant fini ses
+études, couronnées, à douze mois de distance, par le double diplôme des
+degrés simple et supérieur.
+
+«Pour toujours!» Il faut avoir été écolier ou écolière, captif loin de
+cette patrie de l’enfance qui est la famille, pour savoir ce que ces
+deux mots contiennent et résument de joies profondes et condensées!--Au
+reste, ne sont-ils pas l’unique, la plus puissante expression des
+sentiments intenses et durables? N’est-ce pas «pour toujours» que
+s’aiment ceux qui, à la fleur de l’âge, unissent leurs cœurs dans une
+mutuelle affection, leurs mains dans l’échange des anneaux symboliques
+du mariage?
+
+Pour Maïna, il n’y avait encore ni perspective, ni lointaine espérance
+d’une tombe fleurie.
+
+La jeunesse s’épanouissait en elle comme autour d’elle, et, en
+prononçant ces mots «pour toujours», la jeune fille attachait au front
+chauve de son «oncle» et aux cheveux blancs de Tina les mêmes fleurs de
+printemps dont elle ceignait, en pensée, sa tête nimbée de boucles
+blondes.
+
+
+
+
+III
+
+
+--Ça, Joël, mon ami, prends une chaise, et causons.
+
+--J’y suis tout disposé, mon oncle, répondit le lauréat frais émoulu de
+la Faculté de Paris.
+
+M. Le Budinio s’était enfoncé dans un vieux fauteuil de cuir, autour
+duquel gisaient des livres de toutes dimensions, voire d’énormes
+in-folios poudreux, où le vieillard avait accoutumé de lire Hippocrate,
+Aristote, Celse, Galien, Asclépiade, dans leurs textes divers de langues
+mortes, lettré de premier ordre dans sa modestie de savant méconnu.
+
+Il avait relevé ses lunettes comme dans tous les cas graves, et fixait
+sur son neveu le tranquille regard de ses yeux gris et perçants. Il
+reprit:
+
+--Te voilà médecin,--et, morbleu! médecin comme moi, tout autant que
+moi. Tu dois être même plus fort que moi, car nous vivons dans un temps
+où les jeunes en savent beaucoup plus que les vieux, les fils que leurs
+pères.
+
+--Oh! mon oncle!--protesta Joël qui connaissait cette habituelle ironie
+de l’excellent homme.
+
+--Non, non, ne dis pas non. Je ne me plains pas, je ne raille pas. Je
+reconnais la vérité, et la vérité c’est que vous avez le temps
+aujourd’hui de faire des études beaucoup plus étendues qu’on n’en
+faisait à notre époque. Je me plais à constater que vous avez des outils
+et des instruments beaucoup plus perfectionnés et que, sur plusieurs
+points, on a fait de très remarquables progrès.
+
+Tiens, par exemple, grâce à la spécialisation des aptitudes, les
+maladies de l’œil, du larynx, de l’oreille, sont admirablement soignées
+par des gens qui font cela mieux que personne. A vrai dire, ils ne
+savent faire que cela, et s’il fallait tout préciser... Les dentistes,
+tiens! eh bien! ils vous arrachent une dent de l’œil sans douleur, en
+vous injectant dans la gencive une drogue nouvelle. Vous appelez ça de
+la co... de la cocaïne, je crois.
+
+Pour le coup, Joël se sentit un peu désorienté. Son oncle se moquait-il
+ou parlait-il sérieusement?
+
+Mais celui-ci eut tôt fait de dissiper les doutes de son neveu.
+
+--J’en veux venir à ceci, mon garçon, que tous ces progrès, qui ont fait
+faire bien des pas à la chirurgie, sont de médiocres moyens d’avancement
+pour la médecine proprement dite. Il n’y a encore qu’une chose pour le
+médecin.
+
+Ce n’est pas de savoir toutes les théories plus ou moins neuves des
+fanfarons de sciences, théories qui ne datent pas d’hier, après tout,
+comme tu pourras t’en assurer par toi-même,--fit-il en tapant de la
+paume sur les in-folios les plus voisins de sa main;--c’est de posséder
+le diagnostic autant par la netteté du coup d’œil que par la pratique
+assidue des maladies. Il faut, pour cela, que le praticien soit avant
+tout l’ami de ses malades.
+
+Et, ouvrant brusquement l’un des gros volumes à une place où l’on voyait
+bien que l’habitude du feuillettement quotidien avait dû rompre les
+pages, il montra quelques lignes au jeune homme.
+
+--Tiens, vois ce que dit Celse à ce sujet.
+
+Il lut lui-même à haute voix:
+
+--_Asclepiades dixit hoc esse medici officium ut ad lectum ægrotantis
+assidens..._ C’est clair, n’est-ce pas, et c’est le conseil d’Asclépiade
+rapporté par Celse en personne: «Que le médecin s’assoie au chevet de
+son malade pour surveiller les progrès de l’infection morbide.»
+Qu’est-ce à dire, sinon que le premier devoir du praticien est de
+surveiller étroitement l’état du client?
+
+Joël ne put se défendre d’un sourire quelque peu sceptique.
+
+--Mais, mon oncle,--réclama-t-il, à ce régime-là, que devient le médecin
+lui-même?
+
+Le vieillard hocha la tête, et avec un fin sourire il riposta:
+
+--Toi, je te vois venir. Tu entends par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce
+régime, le médecin ne met pas beaucoup d’écus dans sa bourse. Mon
+garçon, il faut bien mettre les points sur les _i_.
+
+Je n’ignore pas que nombre de médecins illustres tiennent notre art pour
+un métier, je n’ose dire une industrie lucrative. Ils considèrent,
+peut-être avec raison, que l’art ne fait pas vivre et que, pour s’être
+dévoué à l’amélioration du sort de ses semblables, le médecin ne s’est
+pas condamné au bagne à perpétuité.
+
+D’autres,--ce ne sont pas les plus nombreux, hélas!--estiment, au
+contraire, que l’exercice de notre noble profession est, avant tout,
+l’école du dévouement et du sacrifice, et que là où le devoir, accepté
+par lui après mûre délibération sur le choix d’une carrière, l’appelle,
+le médecin n’a point à consulter pour savoir s’il trouvera la légitime
+rétribution de ses efforts.
+
+Ce disant, le docteur Le Budinio se leva de son fauteuil, et, mettant la
+main sur l’épaule de Joël:
+
+--Mon enfant, voilà quarante ans que je m’efforce de remplir autant que
+faire se peut les devoirs de ce que j’appelle, moi, une mission. Et
+c’est pour cela que je te dis à cette heure: Joël, mon neveu, où plutôt
+mon fils, tu es à l’âge des résolutions graves et décisives. Les temps
+sont durs pour qui ne veut pas transiger avec sa conscience.
+
+Si tu prends la suite de ma clientèle, tu subiras plus de déboires et de
+privations que tu ne récolteras de bénéfices ou d’éloges. Il te faudra
+ceindre tes reins, te faire le serviteur des pauvres et des déshérités,
+renoncer aux douceurs de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire
+pratique d’une austérité qui, le plus souvent, ne sera pas volontaire,
+et n’attendre que de Dieu et de toi-même, par le fier témoignage de ton
+propre cœur, la récompense des mérites inutilement dépensés, selon le
+jugement du monde.
+
+Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à cette abnégation de toi-même.
+
+Tu viens de faire d’excellentes études. Tes maîtres ont encore l’œil
+ouvert sur toi, et cet œil est encore plein de ton image. La capitale
+avec ses gloires, ses succès, et aussi ses multiples satisfactions de
+l’intelligence, peut t’offrir d’autres perspectives.
+
+Tu peux y devenir un homme célèbre, un oracle de la science, sans
+démériter de ta propre estime, comme aussi sans t’astreindre au bonheur
+infime, obscur, ignoré.
+
+Ici, tu ne seras jamais qu’un humble médecin de campagne, auquel les
+bénédictions d’une clientèle de pêcheurs, de matelots et d’ouvriers,
+même grossie de l’appoint de tous les riches de la ville, ne donneront
+pas le moindre lustre.
+
+A toi de choisir. Veux-tu l’énorme ville avec ses loisirs qui reposent
+et son labeur qui rétribue, ou préfères-tu le pain sec de chaque jour
+durement gagné, mais que rend plus précieux le spectacle des larmes
+essuyées et des douleurs changées en joies aux foyers des pauvres et des
+souffrants?
+
+Joël avait penché le front. Il était profondément ému.
+
+C’est qu’en effet, il n’avait jamais connu, il n’avait jamais soupçonné
+en son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste, une telle hauteur de
+pensées, une telle sublimité de sentiments.
+
+Hugh Le Budinio apparut à son neveu dans une sorte de transfiguration.
+
+Pour la première fois de sa vie, le praticien «obscur et ignoré», comme
+il se qualifiait lui-même, et sans amertume, revêtit aux yeux du jeune
+homme les attributs d’une grandeur d’autant plus imposante que son
+éloquence spontanée, partie du cœur, donnait à son caractère un relief
+plus inattendu.
+
+Ce n’était plus le parent chéri et respecté, mais avec un peu de
+condescendance pour ce que Joël s’était habitué à dénommer les travers
+ou les manies qu’une science plus complète n’eût pas laissés subsister.
+
+C’était surtout l’aîné dans cette même science dans laquelle le jeune
+médecin, pourvu depuis l’avant-veille de ses lettres patentes, allait
+faire ses premiers pas en titubant d’essai en essai comme tout débutant
+dans une carrière quelconque.
+
+Et, sous cet aspect, il s’entourait spontanément d’un prestige qui
+faisait courber le front un peu orgueilleux de l’adolescent, fier de son
+savoir et de ses cinq années d’études devant la première Faculté du
+monde.
+
+Là-bas, dans les grands hôpitaux, Joël avait été l’interne des maîtres.
+
+Ici, il n’avait pas à rougir de se faire l’aide, le suppléant, au besoin
+l’élève de ce vieux «médecin de campagne», selon l’expression du docteur
+Hugh Le Budinio.
+
+Et la réponse d’adhésion qu’il cherchait pour se mettre à la hauteur du
+vieillard ne lui venait pas, tant il eût voulu parler, lui aussi, cette
+langue admirable de l’abnégation et de l’héroïsme.
+
+Une gracieuse intervention, en interrompant le colloque de l’oncle et du
+neveu, vint tirer celui-ci de peine.
+
+La porte n’était qu’entre-bâillée; elle s’ouvrit sous une poussée du
+dehors.
+
+Maïna entra simplement vêtue d’un long fourreau de toile bleue, serré à
+la taille à la façon d’un peignoir, les bras émergeant, ronds et blancs,
+des manches courtes, le cou se dégageant dans son exquise gracilité de
+l’échancrure du corsage.
+
+Tous deux jetèrent un même cri d’admiration non dissimulée.
+
+L’enfant était si blanche en son âme, si peu faite aux compliments
+révélateurs, qu’elle ne prit point garde aux intonations élogieuses de
+ce double cri.
+
+Elle tendit son beau front pur au baiser paternel du vieillard et sa
+main aux ongles roses à Joël.
+
+--Bonjour, mon oncle! Bonjour, cousin! Comment allez-vous ce matin?
+
+--C’est à toi qu’il faut demander cela, fillette?--répliqua le docteur,
+qui détacha, pour parler, ses lèvres du front de sa filleule.
+
+--Pourquoi à moi, mon oncle?
+
+--Dame! Parce que, moi, je suis à mon quatorze mille soixante-dixième
+matin de vie médicale, sans changement appréciable, tandis que, pour
+toi, l’aube d’aujourd’hui a dû sensiblement différer de celle d’hier, si
+mes évaluations sont justes.
+
+Véronique éclata d’un beau rire aux cascades argentines.
+
+--Oh! de l’aube, mon oncle, n’en parlons point, s’il vous plaît. Je ne
+me suis couchée qu’à deux heures du matin, et il en est huit et demie.
+Je n’ai pas vu lever le soleil. Hier, en effet, c’était tout autre
+chose. Il m’avait ouvert les yeux de force du côté de Pontorson.
+
+--Deux heures du matin! se récria Hugh.--Est-ce à dire que tu ne pouvais
+pas dormir?
+
+--Oh! non, mon oncle! J’ai dormi comme une bienheureuse, au contraire.
+
+Elle était adorable dans sa candeur dépourvue d’embarras et de fausse
+honte.
+
+--Mon Dieu! Que l’on dort bien dans ma chambre! J’avais pourtant laissé
+mes volets ouverts, afin que le jour vînt m’arracher au lit, comme
+d’habitude. Eh bien! ça n’y a rien fait. Ah! oui, l’on dort bien, mon
+cher oncle! Ces draps frais m’enveloppaient comme un tissu de brume; je
+sentais tout mon corps s’y alanguir, et les couvertures de coton que m’a
+laissées Tina m’ont paru aussi douces que la brise de mer au moment du
+bain. Vous savez, moi qui, à Paris, me bordais jusqu’au cou, qui me
+pelotonnais à la façon d’un petit enfant,--ici, j’ai dormi étendue comme
+une planche, comme dans l’eau salée, quoi! Et puis, là-bas, c’était ce
+lit de fer dans lequel on prend l’habitude de l’immobilité, parce que,
+si l’on se retourne, tout de suite on heurte du nez le mur; ici, je
+pouvais onduler à mon aise, prendre tous les morceaux de fraîcheur
+enfouis çà et là sous les plis, plonger mes bras sous le traversin,
+retourner mon oreiller...
+
+Joël l’interrompit en riant aux éclats.
+
+--Mais, cousine, si vous avez eu le temps de faire tout cela en
+connaissance de cause et avec réflexion, je ne vois pas ce qu’il en est
+resté pour le sommeil.
+
+Elle répliqua avec la même hilarité débordante et communicative:
+
+--Hé, cousin, est-ce qu’on sait, est-ce qu’on calcule, est-ce qu’on
+étudie ces choses-là? Vous comprenez bien que je n’ai pas dormi de ce
+sommeil bête et lourd qui fait perdre la sensation de toutes choses et
+où il n’y a pas même place pour le rêve.--Ah! que non pas! Je me rends
+très bien compte que mes nerfs se sont accordé tout juste assez
+d’abandon pour s’alanguir sans renoncer à goûter la volupté de ce
+bien-être délicieux.--Tenez! Je vais vous dire. Tout à l’heure, en
+m’éveillant dans les brumes un peu épaisses du premier retour à la
+lumière, savez-vous quelle bizarre conception je me formais de mon
+existence?
+
+--Ma chère Maïna,--répondit Joël,--je ne sais si mon oncle le devine.
+Quant à moi, vous savez qu’il y a beaux jours que j’ai renoncé à
+interpréter vos fantaisies imaginatives. A plus forte raison, n’est-il
+pas vrai, dès qu’il s’agit d’un songe matinal.
+
+--Oh! vous,--s’écria la jeune fille en faisant la moue,--vous êtes bien
+l’être le plus prosaïque que j’aie jamais rencontré. Je parie que si
+vous étiez seul, vous étrenneriez votre diplôme en m’ordonnant quelque
+drogue pour me guérir de mes «fantaisies imaginatives», comme vous
+dites.
+
+--Attrape, fistot!--plaisanta le vieux Le Budinio.--En voilà une qui ne
+sera pas ta cliente.--Mais tout ça, petite, ne nous dit pas ce que tu
+croyais être.
+
+Et comme il s’était replacé dans son fauteuil, Maïna vint, sans façon,
+s’asseoir sur ses genoux.
+
+--A la bonne heure! Vous vous intéressez à quelque chose, au moins,
+vous, mon oncle. Que Joël se bouche les oreilles, s’il veut. Je ne
+raconterai mon rêve que pour vous.
+
+--Ma cousine,--fit galamment le jeune homme,--je les ouvre toutes
+grandes, au contraire, car si je n’apprécie pas vos songes comme il
+convient, du moins j’accorde à mon ouïe le plaisir de percevoir
+l’enchanteresse harmonie de votre organe.
+
+Maïna tapa du pied.
+
+--Béotien, va! Peut-on commencer une phrase comme celle-là pour la finir
+d’une façon aussi parfaitement ridicule! Mon «organe»,--je vous demande
+un peu, mon organe! Ne dirait-on pas que je parle du nez? Je n’ai pas
+d’organe, monsieur, j’ai une voix.
+
+--Disons alors l’enchanteresse harmonie de...
+
+Ce fut au tour du vieux docteur de frapper du talon sur le parquet.
+
+--En avez-vous bientôt fini avec votre littérature à la Victor
+Ducange?--J’attends l’histoire, morbleu, et je ne me suis pas mis en
+retard d’une heure pour écouter une critique de madrigaux. Çà, Maïna,
+ton rêve, s’il te plaît.
+
+--Voilà, mon oncle. J’étais si bien dans mon lit qu’il m’a semblé que je
+me transformais en un de ces anges que l’on voit dans les églises, avec
+des ailes juste sous la tête, vous savez, et que, n’ayant plus ni bras,
+ni jambes, ni rien du tout, je me roulais au milieu de nuages aussi
+onctueux, aussi doux que de la crème fouettée.
+
+--Gourmandise et mysticisme mêlés!--fit Joël goguenard.
+
+--Fi! C’est bon pour vous d’être gourmand. Croyez-vous donc que j’aie
+mangé mes oreillers?
+
+Et se retournant, câline, vers le vieux docteur:
+
+--Voyons, mon oncle. Que dites-vous de ce rêve? Vous semble-t-il
+indiquer, ainsi que l’insinue monsieur votre neveu, un dérangement de
+mes facultés intellectuelles? Qu’en augurez-vous?
+
+Hugh l’embrassa sur les deux joues.
+
+--Dame, ma fille, depuis le temps de Joseph, fils de Jacob, qui fut
+ministre de Pharaon, l’interprétation des songes n’entre plus pour
+grand’chose dans les études que font les médecins pour pronostiquer sur
+l’état de santé des gens. Si j’avais à consulter un auteur sur ton cas,
+je m’adresserais à Horace,--un poète. Il a fait, en effet, des vers où
+il indique un état morbide assez analogue au tien:
+
+ ... Velut ægri somnia vanæ
+ Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni
+ Reddatur formæ...
+
+N’importe! Je sors de mes attributions pour te dire que j’augure très
+bien de ce songe. Il m’annonce que ton sort en ce monde et dans l’autre
+sera celui d’une personne très... comment dirais-je? très volage, et que
+ta destinée sera la réalisation d’un paradis tout de sucre et de lait. A
+présent, il faut que je parte. Là, es-tu contente de moi?
+
+--Non,--fit Véronique, en se pendant à son cou,--parce que vous suivez
+l’exemple de Joël et que vous vous moquez de moi.
+
+Le docteur, qui avait déjà atteint la porte, se retourna.
+
+--Je me moque de toi, parce que je te cite des vers d’Horace? Mais,
+petite, n’est-ce pas toi qui m’as raconté que, dans ton rêve, tu n’avais
+ni bras ni jambes? Le poète ne fait que signaler le même cas de
+bizarrerie. Et moi, je le rappelle.
+
+Et il s’enfuit, laissant Joël et Maïna en tête-en-tête.
+
+--Eh bien!--demanda le jeune médecin,--voulez-vous que je vous donne une
+consultation sérieuse, moi?
+
+L’enfant le regarda de côté, avec une impertinence amicale qui lui était
+habituelle.
+
+--Vous, Joël? Mais, au fait, c’est vrai que vous êtes médecin depuis
+trois jours.
+
+--Il est heureux que vous vous en souveniez, cousine.
+
+--Bah! Ne vous fâchez pas. Ça me paraît si drôle, en voyant votre barbe
+blonde, de me dire que tout le monde va vous appeler «monsieur le
+docteur» gros comme le bras.
+
+--Tiens! Et pourquoi donc cela vous semble-t-il «drôle»?
+
+La rieuse créature se planta toute droite au milieu de la chambre.
+
+--Parce que, mon petit Joël, il n’y a pour moi qu’un seul médecin,
+voyez-vous, et c’est mon oncle; parce que je ne conçois pas un médecin
+autrement qu’avec une figure rasée, des lunettes d’écaille, un chapeau
+plat à larges bords, une cravate blanche qui fait trois fois le tour du
+col pour s’épanouir en pointes sur le jabot, et une canne en jonc à
+pomme d’or.
+
+Elle avait fait cette déclaration sans se dérider.
+
+Brusquement, elle aperçut, accroché à un portemanteau, l’un des chapeaux
+de rechange de son oncle.
+
+Par un oubli qui allait certainement lui occasionner des contrariétés,
+celui-ci avait laissé ses besicles sur la table.
+
+D’un bond, Maïna saisit lunettes et chapeau.
+
+Planter ledit chapeau sur la tête de son cousin, assujettir les verres
+sur ses yeux, lui nouer au cou un mouchoir artistement roulé en cravate,
+fut pour elle l’affaire de vingt secondes.
+
+Après quoi, avec des éclats sonores du rire et de la voix, elle poussa
+le jeune homme par les épaules hors de la pièce et appela à grands cris:
+
+--Tina, Tina, viens donc voir!
+
+Corentine Kerbiel accourut. Tout de suite, elle partagea l’hilarité de
+la jeune fille encore accrue par la docile et gaie résignation de Joël,
+qui se prêtait à ce caprice de folle.
+
+--Ah! ah! ah!--riait Véronique en battant des mains, est-il drôle! Tina,
+je te présente Joël Premier, ou Le Budinio Deux, médecin de la Faculté
+de Paris, deuxième prince de la science de l’illustre dynastie des Le
+Budinio.
+
+Quand Joël estima qu’il s’était assez prêté à ce caprice, il fit sauter
+d’un revers le couvre-chef, retira lunettes et mouchoir, et enlaçant
+d’un bras robuste la taille de sa cousine qu’il souleva comme il eût
+soulevé un enfant:
+
+--Allons! toquée, viens déjeuner! Pour n’avoir pas de corps tu me parais
+joliment lourde. Et je meurs de faim!
+
+Ils avaient vécu comme frère et sœur, les deux cousins.
+
+Joël avait vingt-cinq ans, Maïna courait sur ses dix-neuf.
+
+Depuis dix-sept années leur vie était mêlée; depuis dix-sept années,
+pensées et désirs, ils mettaient tout en commun, grandissant, sinon côte
+à côte, du moins dans la même gradation de leur développement
+progressif.
+
+Joël et Maïna étaient, l’un et l’autre, orphelins de père et de mère;
+l’un et l’autre avaient trouvé abri et protection auprès du vieil oncle
+qui les avait recueillis.
+
+Mais, tandis que le jeune homme était bel et bien le fils d’un cousin
+germain du médecin, Maïna, elle, n’avait jamais dit, ni su, si son
+origine se rattachait à un frère ou une sœur de quelque cousin ou
+cousine plus ou moins éloignée.
+
+Au reste, elle ne s’en était jamais mise en peine, étant l’étourdie la
+plus adorable que l’on pût imaginer. Ce qui ne l’empêchait point de
+s’oublier parfois en de longues rêveries mélancoliques dans lesquelles
+sa pensée alerte et mobile s’efforçait de retrouver des souvenirs.
+
+Comme une harpe dont les cordes n’ont point encore vibré, Maïna recélait
+la poésie en elle. Il fallait le passage d’une brise printanière ou d’un
+souffle d’automne pour faire jaillir de ce cœur tout ce qu’il contenait
+de tendresse profonde et vive.
+
+Depuis qu’elle était revenue, deux jours s’étaient écoulés déjà.
+
+Un soir, cinq heures venant de sonner, Maïna, en descendant au jardin,
+vit la vieille Corentine occupée à une besogne qu’elle ne comprit pas
+d’abord.
+
+La servante s’appliquait à transvaser un pied de véronique des débris
+d’un pot de terre en miettes, dans un autre récipient tout neuf.
+
+Maïna courut à elle, fort intriguée, et l’interrogea avidement.
+
+Corentine ne perdait aucune occasion de faire l’éloge de son maître.
+Elle saisit donc celle qui s’offrait de raconter la touchante histoire
+du malencontreux pot de fleurs.
+
+--Et je vous assure,--continua-t-elle en riant,--qu’il était vraiment
+comique à voir, votre oncle, avec sa carafe d’une main et son pot de
+l’autre. Il l’était encore bien plus en le jetant par la fenêtre.
+
+Maïna sourit à ce récit. Mais elle se sentit le cœur gros et, pendant un
+moment, en voulut presque à la domestique des remarques qu’elle avait
+faites au vieillard.
+
+--Mon nom,--s’écria-t-elle,--voilà qu’il me semble changé. Je vais
+l’aimer comme ça.
+
+Elle prit la fleur des mains de Tina et courut la cacher dans une
+charmille, dans cette partie du jardin plus embroussaillée que les
+autres, et où elle s’était fait une véritable retraite.
+
+Là, chaque jour, elle vint la contempler, l’arroser elle-même.
+
+C’est qu’elle tenait à faire revivre la plante, à épanouir sa
+reconnaissance sur les thyrses violets insignifiants qui en font le très
+humble ornement.
+
+Car, sans qu’elle s’en rendît compte, la jeune fille venait d’éprouver
+une première atteinte au cœur.
+
+Certes, elle l’avait toujours aimé, son oncle, aimé de toutes ses
+forces, de toute cette tendresse spontanée d’enfant qui aime comme il
+respire, sans raison et sans calcul.
+
+Mais, à cette heure, il lui semblait qu’elle trouvait pour la première
+fois en elle un sentiment d’une suavité pénétrante qui, plus que les
+élans spontanés de la nature, lui versait dans l’âme elle ne savait quel
+attachement invincible, puissant, plein de respect en même temps que
+d’intensité.
+
+Abritée sous le berceau de verdure, Maïna rêvait les yeux ouverts, cette
+fois.
+
+Une fois la porte d’un cœur entrebâillée, il n’est plus possible d’en
+rejeter le battant sur l’amour qui demande à entrer. La jeune fille
+éprouvait comme une dilatation de son âme.
+
+Et puis, tout au fond de son esprit, vaguement, comme une survivance de
+cauchemar, elle découvrait des impressions bizarres dont sa mémoire, qui
+remontait bien haut pourtant, puisqu’elle la ramenait jusqu’à sa
+quatrième année, ne lui fournissait pas d’explications précises, de
+faits générateurs.
+
+Il lui semblait voir d’autres figures indécises, estompées par un
+brouillard, une maison sombre, dans le noir de laquelle des êtres se
+mouvaient confusément. Des silhouettes passaient devant ses yeux, à
+l’instar de lointaines ombres découpées sur un fond de brume.
+
+Vingt fois, elle avait eu la tentation de questionner à ce sujet le
+vieux docteur. Elle ne l’avait pas osé.
+
+Puis les souvenirs se précisaient.
+
+Elle se revoyait toute petite dans la riante demeure du quai
+Saint-Michel, courant dans le jardin ou sur la plage, au pied des
+remparts, donnant la main à son «oncle», ramassant des coquillages, se
+complaisant à creuser dans le sable des entonnoirs que le flot venait
+combler et niveler invariablement.
+
+Elle se retrouvait dans les bras et sous les caresses, parfois un peu
+rudes, de Justine Kerbiel, débarbouillée, dressée, instruite dans la
+prière et les assiduités à l’église par la vieille et fervente Bretonne.
+
+Le reste des événements se déroulait à la suite, comme les panneaux d’un
+diorama mécanique. Elle croyait entendre encore les paroles du docteur
+qui, six ans plus tôt, avait été pour elle la cause de sa première
+grande douleur:
+
+--Décidément, cette enfant ne fait rien, n’apprend rien ici. La mère
+Sainte-Régine des Dames de la Sagesse m’a offert de la faire entrer
+comme pensionnaire dans un de leurs couvents de Paris, et...
+
+--Ah! monsieur,--s’était écriée Tina,--vous n’y pensez pas? La pauvre
+mignonne vient tout juste de faire sa première communion cette année.
+
+--Tina, tu n’y entends rien. Il faut bien que cette petite enfant fasse
+des études. Ce n’est pas moi qui peux lui enseigner ce qu’elle doit
+savoir. Et toi, t’en charges-tu?
+
+Corentine s’était redressée très fière, les poings sur les hanches.
+
+--Dame, c’est pas pour dire. Mais qui est-ce qui lui a appris à lire, à
+cette enfant? Et les sœurs d’ici, est-ce qu’elles ne pourraient pas
+l’éduquer tout aussi bien que les autres?
+
+Le docteur était entêté. Il n’était pas de la roche dure pour rien.
+
+Selon lui, il n’y avait qu’une ville au monde pour s’instruire: Paris.
+Mais, au lieu de discuter avec sa vieille gouvernante, il avait clos le
+débat d’une parole brève et qui laissait toujours Tina sans réplique:
+
+--D’ailleurs, ma fille, madame du Closquet y tient.
+
+C’était en effet une raison absolument péremptoire.
+
+Et c’était ainsi que Maïna avait quitté Saint-Malo, un soir d’octobre,
+en compagnie d’une jeune religieuse au visage séraphique, qui l’avait
+consolée tout doucement le long du trajet et était devenue là-bas, à
+Paris, sa confidente et son amie des bons comme des mauvais jours.
+
+Cependant elle n’avait point oublié le «Vieux Rocher», la tour
+Qui-Qu’en-Grogne, la plage aux coquillages, les remparts, les promenades
+sur le Sillon, les excursions à Dinard, à Paramé, à Saint-Servan. Et
+chaque fois que le mois d’août béni arrivait, elle avait les mêmes
+battements d’allégresse et d’impatience, la même ivresse, en remettant
+le pied sur l’asphalte du trottoir de la gare.
+
+Soudain, les pensées de Maïna changeaient de cours.
+
+Une réflexion presque puérile dans sa naïve profondeur lui étreignait le
+cœur.
+
+Il est une idée à laquelle la jeunesse répugne tout naturellement par
+essence: c’est celle de la mort.
+
+Et, à la vue des cheveux blancs sur les fronts des vieillards qu’elle
+chérissait, la jeune fille songeait à cette loi fatale, inéluctable, de
+la fin.
+
+Un grand frisson la secouait quand elle voyait apparaître l’image de ce
+deuil à venir.
+
+Ne prévoyant pas le trépas pour elle-même, elle le détournait, en
+quelque sorte, de ces têtes sacrées.
+
+Car, que deviendrait-elle si un tel malheur la frappait? L’existence
+ainsi vidée pour elle lui faisait l’effet d’un trou noir, sinistre, dont
+elle n’apercevait point l’extrémité couverte de sombres nuages, dans une
+de ces clartés douteuses telles qu’elle en avait vu s’épandre sur la mer
+aux jours de grandes tempêtes.
+
+Alors, ramenée par le contraste même à de plus riantes idées, elle
+reportait ses yeux sur le paysage ensoleillé qui l’entourait.
+
+Du fond de son berceau de feuilles, elle voyait des taches d’or se
+plaquer sur le sable des petites allées, sur les massifs de verdure et
+de fleurs, sur les volets verts et la façade blanche de la maison.
+
+Et alors aussi, dans l’encadrement des vignes vierges et des lierres qui
+grimpaient à l’escalade des murs, elle se surprenait à chercher un
+visage jeune enveloppé d’un fin collier de barbe. Elle était heureuse
+quand à son rêve répondait une réalité et que, du haut des fenêtres à
+petits carreaux de vitre, la voix entraînante de Joël lui criait:
+
+--Hé, cousine, êtes-vous là, au jardin?
+
+Souvent, d’instinct, pour se faire chercher, pour se faire réclamer, en
+vraie fille d’Ève qu’elle était, elle gardait le silence, bien certaine
+qu’il ne s’en tiendrait pas à ce premier appel.
+
+Son attente n’était pas déçue. Joël quittait la baie ouverte, descendait
+à son tour au jardin et venait l’arracher de son nid, avec de joyeuses
+exclamations, de gais reproches sur sa surdité volontaire.
+
+Il n’était vraiment pas mal ce Joël, son unique ami et confident
+d’enfance.
+
+Les six ans qui séparaient leurs âges respectifs s’effaçaient
+aujourd’hui sous la conformité de leurs goûts et de leurs sentiments,
+malgré les apparentes contradictions de leurs caractères. Car Joël était
+aussi calme qu’elle était vive, aussi paisible qu’elle était
+batailleuse, aussi raisonnable qu’elle était folle.
+
+Cette nature tempérée, cet équilibre vigoureux des facultés physiques et
+morales du jeune homme exaspéraient, d’apparence seulement, les nerfs
+susceptibles de l’enfant exubérante, mais elle ne pouvait s’empêcher
+d’admirer cette tranquille bonhomie, ce flegme à toute épreuve qui
+caractérisaient le tempérament de son cher cousin.
+
+Elle ne s’en cachait à personne: elle l’aimait bien, son cousin Joël.
+
+A personne? Pardon. Il y avait quelqu’un qui n’en savait rien bien
+positivement, bien qu’il s’en doutât quelque peu: c’était Joël lui-même.
+Celui-là aussi c’était un naïf à sa façon, car il adorait sa cousine
+Maïna, et lui, par exemple, n’avait fait à âme qui vive confidence de
+ses sentiments.
+
+C’est qu’en Joël, ces sentiments, ou plutôt ce sentiment était complexe
+autant que compliqué.
+
+Le brave garçon entrait dans la vie avec les salutaires ignorances de la
+perversité humaine.
+
+Des faiblesses de l’espèce il ne connaissait que peu de chose en vérité.
+Si bien que, très fort en matière d’études médicales, tout à fait apte à
+soigner, voire à guérir le corps, il ignorait presque entièrement ces
+recoins et ces pudeurs de l’âme que l’œil scrutateur d’un psychologue
+met des années à pénétrer et à deviner.
+
+Chez lui l’amour allait droit son chemin, sans ambages, sans réticences.
+
+Aimant sa cousine Maïna, il en voulait faire sa femme.
+
+Ses études, il les avait faites avec cette pensée bien arrêtée, cette
+conviction bien ancrée, qu’il succéderait à son oncle, qu’il hériterait
+de lui une clientèle qui valait bien quelque chose et certainement aussi
+un petit avoir qui, vu le long exercice de la médecine par le vieux
+praticien et ses nombreuses relations dans le département, ne devait pas
+être à dédaigner.
+
+Et, pour mieux unir toutes les chances de prospérité, il recueillerait
+la seconde moitié de l’héritage en épousant celle à laquelle cette
+moitié revenait de plein droit.
+
+Ainsi, c’était excessivement simple; sa carrière était toute tracée: une
+jeune femme jolie, intelligente, douce et entendue, pas ambitieuse,--un
+foyer déjà réchauffé par la tiède atmosphère de l’affection réciproque,
+et l’égide du vieil oncle qui, le prenant par la main, le guiderait en
+personne dans ses premiers pas à travers le monde du devoir et du
+labeur.
+
+Assurément, le petit discours du docteur Hugh avait quelque peu ébranlé
+la confiance du docteur Joël. Mais il connaissait si bien le bonhomme,
+que, réflexions faites, il s’était dit que le vieillard avait simplement
+voulu mettre sa constance à l’épreuve, en lui présentant le tableau si
+chargé de teintes noires et peu encourageantes.
+
+Sur le moment, le jeune homme s’était senti fort ému; il avait cédé à
+l’entraînement de son cœur, il s’était vu prêt à répondre qu’il
+acceptait ces perspectives moroses.
+
+Puis, la raison avait fait entendre son langage tout différent, et Joël
+s’était dit que son oncle était dans le vrai en lui signalant le peu de
+ressources qu’offrait la vie de province. Puisque le vieillard lui-même
+l’y encourageait, il retournerait à Paris; il tâcherait d’y faire son
+petit trou, de s’y créer une situation indépendante, personnelle.
+
+Et maintenant, avec un deuxième retour de la réflexion, il voyait
+derechef les choses sous l’aspect qu’elles avaient antérieurement.
+
+Bien sûr, son oncle avait exagéré, s’était ri de lui. Il avait mieux que
+cela à lui offrir. Et, d’ailleurs, après tout, ne faut-il pas toujours
+un peu souffrir en ce monde? On n’obtient rien qu’au prix de luttes ou
+d’efforts. Il se rappelait la phrase du poète latin: _Nil sine magno
+labore natura dedit mortalibus._
+
+Sans être aussi ferré que le vieux docteur sur les classiques, il avait
+fait de belles et bonnes études. Les prosateurs et les moralistes
+l’encourageaient à essayer ses forces, et les poètes lui peignaient le
+devoir et la vie sous de riants aspects.
+
+Et puis, encore, Maïna n’était-elle pas là, sa chère Maïna qu’il voulait
+conquérir comme on gagne le paradis, au prix du labeur opiniâtre, du
+renoncement volontaire aux superfluités de l’existence, au mirage
+trompeur de l’ambition?
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quinze jours après leur retour à Saint-Malo, ni l’un ni l’autre
+n’étaient encore fixés sur la détermination à prendre.
+
+En revanche Joël, déjà très disposé à donner accès à l’amour, avait
+ouvert à deux battants les portes de son cœur à la pénétrante influence
+des charmes de sa cousine.
+
+Il l’aimait ardemment à cette heure, et cette affection sincère et vraie
+ne contribuait pas peu à lui donner les dehors d’austérité et de
+régularité qui faisaient l’enthousiasme de son oncle.
+
+Ainsi préparés au choc, à l’étincelle finale qui allait allumer la même
+flamme dans leurs deux cœurs, les jeunes gens suivaient les sentiers de
+leurs âmes, parallèles à l’apparence, mais certainement terminés en un
+angle que ni l’un ni l’autre ne prévoyaient, bien que les deux lignes se
+rapprochassent insensiblement du but commun.
+
+Un soir, en cueillant à brassées des églantines et des pivoines dans le
+jardin, Véronique fit à son cousin le récit de l’attention du vieux
+docteur pour elle. Elle lui conta de l’histoire du pot de fleurs une
+version selon Tina Kerbiel, version touchante et pleine de tendresse.
+
+Joël l’écouta avec une attention soutenue et une émotion qu’il ne
+chercha pas à dissimuler.
+
+Quand elle eut fini, il lui demanda d’une voix qui tremblait un peu:
+
+--Et que comptez-vous faire en retour, cousine?
+
+Maïna le prit par la main et l’entraîna dans l’intérieur du petit
+bosquet.
+
+--Tenez, voyez, dit-elle. Tina m’a remis la fleur. C’est moi qui la
+soigne maintenant. Et comme sa fête se célèbre le 15 août, à
+l’Assomption, ce jour-là, je lui porterai mon cadeau, et le docteur Hugh
+Le Budinio, en rentrant dans sa chambre, y trouvera sa véronique tout en
+fleurs.
+
+Elle rayonnait. Son adorable visage resplendissait sous l’allégresse de
+son âme.
+
+Joël n’y put tenir.
+
+Il saisit spontanément les deux petites mains blanches et les serrant
+avec ferveur:
+
+--Oh! vous dites vrai, car elle est déjà tout en fleurs, sa Véronique,
+la Véronique que nous aimons tous.
+
+Maïna jeta un petit cri et voulut dégager ses doigts de l’étreinte.
+
+--Que faites-vous donc, cousin!
+
+--Ce que je fais, cousine?--répondit le jeune homme, emporté par la
+soudaineté de son émotion, ce que je fais, je vais vous le dire. Voilà.
+Je ne peux plus garder le secret que j’ai là, depuis des mois, sur le
+cœur, et il faut que je vous le donne à conserver.
+
+--Un secret?--interrogea Maïna, devenue très rouge et devinant ce
+qu’elle allait entendre.
+
+La voix de Joël se fit vibrante, comme mouillée de larmes.
+
+--Oui, un secret, Maïna, un de ceux qui vous gonflent le cœur jusqu’à le
+faire éclater. Et, tenez, pour vous le dire, je ne peux même plus me
+servir de cet odieux vous que l’âge nous a imposé. J’en reviens à notre
+langage d’autrefois, en ce temps où tu venais, petite fille, demander à
+jouer avec ton aîné de sept ans, presque ton frère, qui regrettait de ne
+point l’être alors et qui te demanderait, s’il l’osait, de l’aimer
+aujourd’hui mieux qu’un frère.
+
+Il n’avait laissé aller qu’une des mains de la charmante fille.
+
+Celle-ci se détourna à moitié et couvrit de la main restée libre son
+visage empourpré.
+
+Son corsage se soulevait sous la tumultueuse agitation de son sein.
+
+Elle demeura ainsi quelques secondes sans trouver une parole.
+
+Le trouble la paralysait.
+
+Cet aveu spontané provoqué par la circonstance était pour elle aussi
+inattendu que délicieux.
+
+A la fin, pourtant, elle put parler, mais non sans un pudique
+tremblement.
+
+--C’est grave, Joël, ce que vous me dites là. Ce n’est pas de moi que
+dépend la réponse...
+
+--Pas de toi, Maïna? Mais de qui donc, alors?
+
+--Mais,--balbutia la jeune fille,--de notre oncle, ce me semble.
+
+Joël avait prévu cette objection. Il murmura d’un ton plein de caresses:
+
+--Notre oncle? Tu as raison, Maïna. Mais lui, il n’a qu’un consentement
+à donner, rien de plus. Ce que j’attends de toi, ce que je te demande,
+c’est la réponse de ton propre cœur: un _oui_ ou un _non_ seulement.
+
+La jeune fille se taisait, le front penché, toujours palpitante
+d’émotion.
+
+Joël insista doucement, pressant la petite main qu’il n’avait pas
+quittée.
+
+--Voyons, Maïna, cela ne te coûte pas beaucoup. Nous sommes des
+orphelins tous deux. Nos enfances ont grandi côte à côte. Ne veux-tu pas
+que nos efforts demeurent unis pour faire le bonheur de cet homme de
+bien, qui a veillé sur nous, pauvres abandonnés? Ne veux-tu plus du
+concours du pauvre Joël, dont tu connais au moins le dévouement et
+l’affection, pour rendre à notre vieil oncle tout ce qu’il a fait pour
+nous?
+
+Elle se retourna vers lui, souriante.
+
+Il vit deux belles larmes, plus transparentes que des perles, étinceler
+à ses longs cils.
+
+En même temps la petite main moite répondit doucement à la pression de
+la sienne.
+
+--Oh! si, Joël, je le veux! Tu sais bien que rien ne peut être plus cher
+à mon cœur que le bonheur de notre oncle. Tu sais que tu peux tout me
+demander dès qu’il s’agit de lui.
+
+--Alors,--s’écriait-il, exultant, radieux,--c’est _oui_ que tu
+prononces!
+
+Et, elle, secouée de sa rapide mélancolie, retrouvant la belle gaieté de
+la jeunesse:
+
+--Ce n’est pas _non_, bien sûr!--fit-elle avec un éclat de rire
+d’argent.
+
+Il se pencha sur la petite main et y appuya ses lèvres longuement,
+enivré.
+
+Tout à coup Véronique tressaillit.
+
+Elle venait de s’apercevoir que le soleil avait déjà disparu de l’autre
+côté de la vieille maison, par delà la ligne du chemin de ronde des
+remparts.
+
+--Oh! mon Dieu!--s’écria-t-elle,--il est au moins six heures, n’est-ce
+pas, Joël!
+
+Le jeune homme consulta sa montre.
+
+--Si tu disais sept heures moins un quart, tu serais dans la vérité.
+
+--Et l’oncle qui n’est pas rentré!--proféra la jeune fille anxieuse.--Il
+se passe quelque chose de grave.
+
+Maïna avait raison.
+
+Il se passait quelque chose de grave, de très grave même.
+
+Le matin de ce jour-là, Tina Kerbiel avait arrêté le docteur au moment
+où il allait sortir.
+
+--Monsieur, avait-elle dit,--c’est pour vous demander de l’argent.
+
+La question n’était pas pour surprendre le vieillard; il la connaissait
+bien.
+
+C’est que l’argent n’affluait pas dans la paisible demeure.
+
+Les amis intimes du praticien n’en étaient plus à compter leurs
+reproches de «prodigalités». Et quelles prodigalités!
+
+Ce médecin était un véritable phénomène.
+
+C’était chez lui, à coup sûr, que les riches payaient pour les pauvres,
+puisque ce que ceux-ci versaient pour solder leur compte de visites,
+Hugh Le Budinio le dépensait à secourir lui-même ses clients besogneux.
+
+Aussi, au lieu du bénéfice que supposait Joël, le vieil oncle n’avait-il
+jamais connu que la modération la plus stricte. Il fallait le bon marché
+de la vie à Saint-Malo, la longanimité des fournisseurs, habitués à se
+voir payer à de lointaines échéances, pour que Tina Kerbiel pût allonger
+elle-même la courroie et faire durer le crédit indispensable à
+l’existence de son maître et à la sienne.
+
+Or, ce matin-là, à la question habituelle, normale, de la gouvernante,
+Hugh Le Budinio n’avait pu donner de réponse.
+
+Mais, selon une formule que celle-ci connaissait bien, il avait conclu,
+en branlant la tête:
+
+--C’est bon, je vais voir à faire rentrer quelques sous.
+
+C’était un pitoyable créancier que le vieux docteur. Il lui en coûtait
+tant de se faire payer!
+
+Il s’était donc mis en route avec le ferme propos de réclamer son dû.
+
+Dure condition que celle du médecin. Quand il soigne des clients riches,
+les nécessités de «la clientèle à faire» le contraignent à laisser
+traîner la note toute une année pour ne blesser ou ne contrarier
+personne.
+
+S’agit-il, au contraire, de pauvres hères? Aussi réduit que soit le prix
+de la consultation ou de la visite, il est encore trop élevé pour la
+«pratique». Et l’homme de l’art en devient le martyr par excellence.
+
+Le docteur méditait ces deux termes du dilemme en parcourant le chemin
+ordinaire de ses visites.
+
+A quelle porte allait-il frapper? Auquel de ses habitués demanderait-il
+l’aumône?
+
+Mais, à la première maison, il remarqua que la famille entière mangeait
+du pain sec, ce jour-là.
+
+Alors, ce fut un autre sentiment qui étreignit le docteur, et il fut
+obligé d’exercer une surveillance attentive sur ses mouvements pour ne
+point porter intempestivement la main à sa poche.
+
+Elle était si plate, cette poche, que les doublures se touchaient.
+
+A la seconde maison, comme il allait en franchir le seuil, il rencontra
+une voisine qui lui raconta une histoire navrante.
+
+Les Budik, c’était leur nom, avaient manqué de pain la veille; elle leur
+en avait prêté, et le matin, bien qu’il eût encore la fièvre, le père
+n’avait pas hésité à partir. Ce chômage coûtait trop cher, à la fin.
+
+Le docteur revenait tête basse, se demandant ce qu’il dirait à Tina au
+retour.
+
+Car aujourd’hui ils n’étaient plus seuls, tous les deux, pour supporter
+la privation: il y avait là Maïna et Joël.
+
+Revenir bredouille n’est que plaisant pour un chasseur; c’est lamentable
+pour un père de famille.
+
+Au moment où il regagnait la ville, quelqu’un courut derrière lui.
+
+--Monsieur le docteur, hé! monsieur le docteur,--appelait une voix qu’il
+connaissait bien.
+
+C’était l’aubergiste Cailleux qui le poursuivait.
+
+Que pouvait-il bien lui vouloir?
+
+Sa figure était hilare. Il apostropha sans façon le médecin:
+
+--Dites donc, monsieur Le Budinio, j’ai un vieux compte à vous régler.
+Je n’y pensais plus.
+
+Un vieux compte à régler! C’était ça qui tombait à merveille!
+
+Mais si Cailleux n’y avait plus pensé, quelqu’un qui y avait
+certainement moins pensé que lui, c’était le médecin lui-même. Il ne se
+souvenait point d’avoir tant que cela hanté la gargote du faubourg.
+
+N’importe! C’était une aubaine. Il s’en réjouissait.
+
+Parbleu! L’hôte avait dit vrai. Il introduisit le docteur dans la grande
+salle de l’auberge, l’y laissa tout seul quelques secondes, pendant
+lesquelles il s’éclipsa, puis revint, tenant quarante-cinq francs dans
+sa main gauche et dans la droite une note d’honoraires.
+
+Il prit sa figure la plus joviale pour bien montrer au médecin que ce
+règlement lui causait un extrême plaisir.
+
+Quarante-cinq francs!
+
+Il n’y avait pas là de quoi «chanter matines», comme disent les gens du
+Midi. N’importe. Ils étaient les bienvenus, ces deux louis flanqués de
+leur écu de cinq francs.
+
+M. Le Budinio les prit en riant, serra la main à l’hôtelier, après avoir
+trinqué au cidre avec lui, et reprit gaillardement le chemin de la
+maison par le plus court.
+
+En route, le souci lui revint.
+
+Quarante-cinq francs, ça ne mène pas au bout du monde. Il fallait, dès à
+présent, songer à leur lendemain.
+
+Et le vieillard, qui se rappelait avoir fait à plusieurs reprises
+l’addition de ses notes, trouvait que le paiement ne se faisait pas tout
+seul.
+
+Or, il fallait vivre en attendant, et, pour vivre, il faut manger, pour
+manger, il faut de l’argent.
+
+A qui demander le secours indispensable, ce moyen de laisser courir le
+temps?
+
+A cette question primordiale, pleine d’un intérêt vital, la réponse fut
+longue à se faire.
+
+Rien ne répugne autant à un homme de cœur que la pensée de tendre la
+main, ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce que pour une heure.
+
+Le vieux Hugh Le Budinio éprouvait cette insurmontable répulsion.
+
+Et, pourtant, il connaissait l’amitié, sous son véritable nom, dans sa
+plus noble et plus touchante acception.
+
+Lui, l’ami des pauvres, il avait une amie dévouée.
+
+Providence invisible, mais sans cesse attentive, quoique son aînée de
+dix ans, mais par là même remplissant, en quelque sorte, le rôle de
+grande sœur, Mme du Closquet veillait depuis des années sur ce grand
+enfant, car les êtres généreux et bons sont toujours des enfants par un
+côté.
+
+Ce fut son image qui tout à coup se dessina, dans un rayonnement, aux
+yeux du vieux médecin.
+
+Et, sans autre réflexion, il prit la route la plus directe de la
+bienfaisante demeure.
+
+Il n’avait pas fait deux cents pas dans la rue Saint-Vincent, qu’il se
+trouva face à face avec la vieille dame.
+
+Elle lui secoua énergiquement la main.
+
+--Bonjour, docteur. Je viens de chez vous. Puisque je vous trouve,
+accompagnez-moi donc chez moi.
+
+--J’y allais,--répondit simplement le médecin, le front penché.
+
+Il ne se doutait guère, le pauvre brave homme, qu’il rééditait la parole
+de sublime candeur prononcée par La Fontaine pauvre lorsqu’il rencontra
+Mme d’Hervard.
+
+Et galamment il offrit son bras à la vieille dame.
+
+Sur le parcours, toutes les têtes se découvraient devant eux.
+
+Car ils les connaissaient, les Malouins, ces deux saints, ces deux
+associés du dévouement et de la charité.
+
+Et ce qu’ils ne pouvaient payer à Mme du Closquet millionnaire, à M. Le
+Budinio prodigue de soins, ils l’offraient pour leur bonheur en prières
+et en bénédictions.
+
+Les deux vieillards répondaient aux coups de chapeau, le docteur par un
+geste familier de la main, la vieille femme avec une inclinaison
+gracieuse et un beau sourire de grande dame qui mettait des reflets de
+jeunesse immortelle sur ses traits, à l’entour de ses cheveux blancs.
+
+Ils atteignirent ainsi l’hôtel du Closquet demeuré tel qu’il était sous
+Louis XIV, et même tel qu’il avait dû être en partie au temps des
+corsaires du moyen âge, avec sa cour aux dalles énormes, ses murs épais
+de deux mètres, ses culs-de-lampe à créneaux et à mâchicoulis.
+
+Quand ils se furent assis en face l’un de l’autre dans le grand salon
+vert et noir, Mme du Closquet commença:
+
+--Oui, je viens de chez vous, mon ami. A propos, dites-moi donc, je vous
+trouve l’air préoccupé, aujourd’hui?
+
+--Préoccupé, moi?--essaya de bégayer le vieillard.--Allons donc! Vous
+voulez me railler?
+
+--Oh! que non pas! Seriez-vous malade, par hasard?
+
+--De mieux en mieux? Moi, malade? C’est ça qui serait drôle! Et mes
+clients? Qui les soignerait?
+
+--Dame! Votre neveu. Il compte vous succéder, n’est-ce pas?
+
+C’était un dérivatif, une préparation, une façon de précaution oratoire
+qui allait peut-être permettre au vieux médecin de trouver le joint pour
+révéler son souci de l’heure présente. Aussi bien, la douairière
+ajouta-t-elle:
+
+--Et je suppose que vous n’êtes pas hostile à une telle vocation dans
+Joël?
+
+--Hum! hum!--gronda Le Budinio qui toussa pour cacher son embarras.
+
+--Comment? Est-ce que l’hypothèse ne vous agréerait point, par hasard?
+
+Il se recueillit quelques secondes, puis répondit avec solennité:
+
+--Chère amie, ce serait le vœu de mon cœur, ce serait même ma joie la
+plus profonde de tracer en personne le chemin à mon neveu, de l’initier
+à ma vie, de le conduire par la main aux chevets de mes malades. Mais...
+
+--Comment, mais?--interrompit Mme du Closquet.--Qu’est-ce que c’est que
+ce «mais» là?
+
+--Hélas! Il n’est que trop fondé, et j’ai dû, dès les premiers jours de
+son arrivée, faire connaître «la vérité» à mon neveu.
+
+--Trêve de paraboles, docteur. Qu’entendez-vous par «la vérité» en cette
+occurrence?
+
+Le vieillard dut s’expliquer.
+
+Et alors il exposa à la vieille dame, avec une sobriété de termes qui
+contenait bien des réticences, les privations matérielles et morales,
+les lentes, mais poignantes douleurs de l’impuissance à concilier les
+exigences de la vie sociale avec la pratique du bien telle qu’il
+l’entendait, lui.
+
+Certes, elle la connaissait aussi bien que lui, son histoire.
+
+Et, néanmoins, elle sentit son cœur se serrer, ses yeux se mouiller de
+larmes à cette énonciation navrante et franche.
+
+L’ombre des grands rideaux retombant sur les baies des fenêtres empêcha
+les regards déjà vieillis et fatigués du médecin d’apercevoir les perles
+que l’émotion pendait aux paupières de la bienfaisante créature.
+
+--Vous comprenez, n’est-ce pas,--conclut-il,--que je n’ai fait que mon
+devoir en montrant à Joël les deux aspects de l’existence qui s’ouvre
+devant lui. A Paris, avec les notes qu’il a obtenues, de la conduite, du
+travail et de l’intelligence,--elle ne lui manque pas,--il peut arriver
+à se créer une situation exceptionnellement brillante.
+
+--Ta, ta, ta,--réclama Mme du Closquet, très émue, malgré tout.--Et
+c’est vous, mon vieil ami, qui donnez de semblables conseils à un jeune
+homme, qui voulez priver Saint-Malo d’un médecin de valeur? Je ne vous
+comprends pas en vérité. Joël ne peut-il donc faire ce que vous avez
+fait, devenir comme vous un modèle de...
+
+Il l’interrompit avec un geste qui exprimait autant le découragement que
+la modestie.
+
+--Moi, chère amie, j’ai peut-être pris le mauvais chemin. Est-il bien
+sûr que ce fût le devoir ce que j’ai pratiqué si longtemps, au point que
+je touche aux bornes du repos sans avoir su m’assurer ce repos? N’ai-je
+pas dépassé la mesure du bien à faire? N’ai-je pas exagéré ma part de
+responsabilité?
+
+Et, quand je regarde ma vie sans fruit, quand je songe qu’elle peut,
+qu’elle doit même devenir vide dans un délai assez rapproché, je ne puis
+me permettre de conseiller à un enfant qui en est à ses premiers pas de
+suivre un sentier qui aboutit peut-être au découragement final. Ai-je
+tort? Prononcez.
+
+--Je juge que vous avez tort,--prononça presque tranquillement Mme du
+Closquet.
+
+Le Budinio ne protesta pas contre l’arrêt.
+
+Il avait pris depuis longtemps l’habitude de tenir les paroles de sa
+vieille amie pour des oracles.
+
+Elle reprit, recueillant un à un les mots du docteur et les retournant
+contre lui:
+
+--Votre vie va devenir vide, dites-vous? Pourquoi? Allez, je vous
+comprends bien. Vous faites allusion à votre foyer si plein, si
+débordant de jeunesse en ce moment. Je viens de chez vous, je le répète,
+et j’ai vu le tableau de ces deux adolescences, côte à côte, et je vous
+dis, en ma qualité de vieille amie: «Docteur Le Budinio, si votre vie
+devient vide, ce sera parce que vous l’aurez bien voulu.»
+
+Nul ne songe à vous quitter. Il me paraît, au contraire, que vous êtes
+entouré par de jeunes arbrisseaux qui ne demandent qu’à grandir pour
+unir leurs branches au-dessus de votre front et abriter vos cheveux
+blancs de leur fraîche affection.
+
+Le docteur ne put se défendre d’un tressaillement.
+
+Avec une acuité de vision extraordinaire, Mme du Closquet venait de lire
+en lui, de déchiffrer sa pensée, de pénétrer les recoins les plus
+intimes de son cœur. Elle possédait son secret.
+
+--Voyons, mon ami, parlons sérieusement. Pourquoi renvoyer Joël à Paris?
+Gardez-le près de vous, aidez-le de votre expérience. Il deviendra
+l’homme de bien que vous avez été; il continuera vos traditions.
+
+Un cri qui trahissait ses préoccupations jaillit des lèvres du
+vieillard.
+
+--Et Maïna?--demanda-t-il.
+
+--Maïna?--demanda à son tour Mme du Closquet, ouvrant de grands yeux.
+
+--Sans doute, Maïna, Véronique, si vous le préférez. Vous savez aussi
+bien que moi son histoire. Si je garde Joël à Saint-Malo, près de moi,
+que voulez-vous que je fasse de cette enfant,--une jeune fille?
+
+Pour le coup, la douairière ne put réprimer un éclat de rire.
+
+--Ah! Je vous reconnais bien là, homme de prévoyance!--Parbleu! Je
+comprendrais votre souci s’il s’agissait pour vous de garder une «jeune
+fille», comme vous dites, aux côtés d’un jeune homme. Mais il n’y a rien
+de pareil dans votre cas, mon bon ami.
+
+Ce fut au tour de Le Budinio de s’étonner. Il ne voyait pas où son
+interlocutrice en voulait venir.
+
+Mme du Closquet poursuivit, riant toujours:
+
+--Mais, non, vieil innocent, il n’y a rien de pareil dans votre cas.
+Vous n’avez pas cette charge à redouter. Vous comptez bien, je suppose,
+marier Maïna un jour ou l’autre?
+
+--Précisément,--riposta le médecin.--Et, s’il faut tout vous dire, j’ai
+compté sur vous pour cela.
+
+--C’est beaucoup d’honneur. Voilà que vous allez me faire tenir un
+emploi de marieuse, maintenant?
+
+--Mais non, mais non. Seulement, il est tout naturel que je m’adresse à
+vous. Vous connaissez tant de monde, vous êtes en si bons termes avec
+tous les curés et toutes les religieuses, que je me suis dit: «Parbleu!
+Mme du Closquet trouvera bien un mari pour Véronique et une femme pour
+Joël.»
+
+La vieille femme feignit un instant la gravité et répliqua:
+
+--D’abord, mon cher ami, sachez que je n’ai jamais fait ces choses-là
+pendant mes soixante-quinze ans d’existence. J’estime que les gens se
+suffisent amplement dès qu’il s’agit de faire une sottise et de
+consommer leur malheur ou leur ruine.
+
+--Oh!--plaisanta le docteur,--c’est ainsi que vous appréciez le mariage?
+Voilà que vous me donnez raison.
+
+--Comment? Je vous donne raison?
+
+--Sans doute, puisque je suis demeuré célibataire! Ha, ha, ha!
+
+Le coup était trop droit pour que la douairière, en femme d’esprit,
+perdît son temps à le parer.
+
+--Laissons cette mauvaise plaisanterie de côté,--fit-elle.--J’achève ce
+que j’avais à vous dire. Alors même qu’il serait en mon pouvoir de faire
+ce que vous disiez tout à l’heure, je ne le ferais pas.
+
+--Hein?--questionna Le Budinio, désarçonné par une telle déclaration.
+
+--Sans doute. Je n’ai pas pour habitude de me jeter à la traverse de ce
+que Dieu fait manifestement éclater à mes yeux. Et c’est pour ce motif
+que je ne chercherai point, par un chassé-croisé d’unions disparates, à
+rompre ce qui est le plan divin selon lequel Joël doit être tout
+naturellement le mari de Maïna et Maïna la femme de Joël. J’ai dit.
+
+Le vieux docteur avait couvert son visage de ses deux mains. Des larmes
+ruisselaient de ses paupières, coulant entre ses doigts.
+
+Mme du Closquet fut émue de ces pleurs.
+
+--Eh bien?--interrogea-t-elle.--Qu’avez-vous? Est-ce que vous trouvez
+cette hypothèse déraisonnable?
+
+Il essuya ses yeux, et spontanément saisit les deux mains de son amie.
+
+--Vous venez de toucher aux fibres les plus secrètes de mon cœur. Ah!
+oui, je vous le jure, c’est là un projet que je caresse depuis des
+années. Rien ne me paraîtrait plus doux que d’unir ces deux existences
+bien-aimées, de faire mes enfants par le cœur ceux qui ne le sont pas
+par la nature.
+
+Il s’interrompit, l’œil brillant, emporté dans le domaine du songe par
+ce doux mirage.
+
+--Quelle joie de me dire avant de mourir: Joël aura près de lui la plus
+accomplie des compagnes; Maïna aura pour la soutenir un bras viril, une
+âme sûre d’elle-même! Et j’aurais peut-être vu mes ans se doubler, se
+tripler, sous le souffle du bonheur qui rajeunit! J’aurais peut-être
+étendu mes mains sur des têtes blondes et bouclées! J’aurais vu grandir
+sous mes yeux comme une dynastie d’hommes portant mon nom et exerçant ma
+glorieuse profession!
+
+--Eh bien!--demanda Mme du Closquet, voyant qu’il
+s’interrompait,--qu’est-ce qui s’oppose à la réalisation de cette
+idylle, je vous prie?
+
+Il hésita, passa à plusieurs reprises sa main sur son front, et,
+triomphant enfin de ses répugnances:
+
+--Ce qui s’y oppose, chère et bonne amie, ne le voyez-vous pas? Puis-je
+encourager le mariage de deux enfants pauvres, dont l’une ne recevra
+point de dot, et dont l’autre n’apportera que son intelligence et ses
+bras?
+
+--Hé, combien ne s’accomplit-il pas d’unions de ce genre, qui ne sont
+pas plus malheureuses que d’autres?
+
+Le vieux médecin hocha la tête. Il n’était point convaincu par cette
+énonciation encourageante.
+
+--Vous m’avez dit, tout à l’heure, que nous parlions sérieusement.
+J’appelle, moi, parler sérieusement écarter toute donnée imaginative,
+laisser la poésie pour les jours heureux, et ne tenir compte que des
+difficultés de l’existence. Or, ce n’est pas assez pour entrer en ménage
+que de mettre en commun des... espérances. Il faut des choses plus
+solides pour faire bouillir le pot.
+
+Mme du Closquet était littéralement abasourdie. Elle n’avait rien prévu
+de semblable.
+
+--Ah! que vous voilà donc devenu positif!--s’écria-t-elle.--Qu’est-ce
+que c’est que ces théories dont vous me paraissez faire la première
+application de votre vie? Et encore n’est-ce pas sur vous-même que vous
+voulez en tenter l’expérience; c’est sur ces deux enfants!
+
+Le docteur crut voir dans ces paroles une accusation d’égoïsme.
+
+--Oh! ma bonne amie!--réclama-t-il avec vivacité.--Pensez-vous donc ce
+que vous dites? Croyez-vous réellement que je me laisse guider par
+d’autres sentiments que celui de l’intérêt le plus immédiat de ces
+enfants?
+
+Elle éclata, cette fois, sur le ton d’une impatience qui n’était point
+feinte, pour le coup.
+
+--Eh non! vieux fou. Je ne le crois pas, je ne le pense pas!
+Supposez-vous donc que je vous ignore à ce point que je ne vous sache
+pas par cœur, comme si j’avais présidé, dans le conseil de Dieu, à la
+confection de votre âme de brave homme imprévoyant? Non, ce n’est pas là
+ce que j’ai voulu dire. Je me borne à critiquer aujourd’hui ce surcroît
+de prévisions pessimistes, et je réponds à tous vos cris d’alarme:
+Laissez donc faire. Les proverbes n’ont pas été faits seulement pour
+être démentis. Ils ont quelquefois raison, et c’est ce qui leur a valu
+d’être quelquefois traduits par des hommes de génie, en prose ou en
+vers, témoins ceux-ci que je ne fabrique pas pour les besoins de ma
+cause:
+
+ Aux petits des oiseaux il donne la pâture
+ Et sa bonté s’étend sur toute la nature.
+
+Ne vous mettez donc pas martel en tête pour l’avenir des deux
+tourtereaux auxquels la destinée a réservé l’amour en partage.
+
+Et, tenez, avez-vous le droit de vous plaindre pour eux? N’est-ce pas
+une véritable faveur de la Providence qui les a placés tous les deux
+sous votre toit, qui leur a assuré, de la sorte, le vivre et le couvert?
+Maïna a dix-huit ans, Joël vingt-cinq. Si vous aviez tenu, il y a
+dix-sept ans, ou il y a vingt-quatre ans, le langage que vous tenez
+aujourd’hui, au lieu de les élever comme vous l’avez fait, avec le zèle
+et l’affection d’un père, vous eussiez dû les abandonner dans la rue, ou
+les jeter à l’eau comme les petits chats qui encombrent leur mère.
+
+De quoi donc vous souciez-vous aujourd’hui? Un garçon de vingt-cinq ans,
+pourvu de diplômes qui le rendent apte à vous aider et, plus tard, à
+vous succéder, une fille de dix-huit ans, qui peut, au besoin, se
+suffire par son travail, ne fût-ce qu’en donnant des leçons, sont-ils
+plus embarrassés de leurs personnes que le même garçon et la même fille
+lorsqu’ils bégayaient encore dans leurs langes?
+
+Avez-vous hésité à les prendre dans vos bras, à votre charge, en ce
+temps-là? Non, n’est-ce pas? Avez-vous lieu de vous en repentir? Non,
+encore une fois.
+
+Donc, ni découragement, ni fausse sagesse. Allez votre chemin d’homme de
+cœur, mon vieil ami.
+
+Répandez le bienfait autour de vous comme autrefois, comme tous les
+jours, et mariez ces deux enfants, sans assombrir leurs jeunes fronts
+par de mornes anticipations sur des craintes peut-être chimériques.
+Dieu, qui a pourvu alors à leur lendemain, y pourvoira encore avec cet
+avantage de plus qu’ils ont l’âge et les moyens voulus de s’aider
+eux-mêmes, désormais.
+
+Le vieux docteur avait baissé le front. La réponse était péremptoire;
+elle fermait la bouche aux objections.
+
+D’autant plus que Mme du Closquet, son argumentation générale donnée,
+ajoutait la note de confiance matérielle.
+
+--Tenez, Le Budinio, souvenez-vous de ceci, une fois pour toutes: la
+vertu reçoit sa récompense dès ce monde, mon ami, sans préjudice des
+rémunérations que Dieu lui réserve dans l’autre. Il n’y aura pas de
+nuages aux noces de nos deux enfants, c’est moi qui vous en réponds, et
+vous me connaissez d’assez longue date pour savoir que je me trompe
+rarement dans mes prévisions.
+
+Allez, allez, Joël sera heureux, Maïna sera heureuse, et tout me dit
+que, sans déroger à vos traditions d’héroïsme, d’abnégation et de
+charité, ils auront encore beaucoup de beurre à mettre sur leur pain.
+
+Elle se tut. Elle venait de voir le visage du vieillard complètement
+rasséréné.
+
+--Bonne amie!--s’écria-t-il avec effusion,--quelle créature d’élite vous
+êtes! Il suffit d’une parole de vous pour remonter le cœur, pour rendre
+la confiance aux plus ébranlés. Merci pour la force que vous venez de me
+donner.
+
+--Alors,--conclut-elle, ressaisissant son habituelle verve de femme
+énergique et vaillante,--vous devez avoir plusieurs cœurs, en ce moment,
+Le Budinio,--car j’ai prononcé assez de paroles pour en remonter une
+centaine; qu’en pensez-vous?
+
+Et, comme il riait de la boutade, le soleil flambant dans sa poitrine
+comme il flamboyait dans la cour, derrière les épais rideaux verts:
+
+--Allez-vous-en, maintenant, docteur, car j’ai quelque idée que cette
+grande illumination des vitres est due aux rayons obliques du couchant.
+Doublez le pas; on pourrait être inquiet chez vous.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+On l’était, en effet.
+
+Maïna avait laissé Joël sur leur double aveu pour courir à la fenêtre de
+sa chambre et, de là, interroger anxieusement le coude de la rue qui
+s’infléchissait vers le Sillon.
+
+Elle n’y était pas depuis trois minutes que, d’en bas, Joël et Tina
+l’entendirent s’écrier:
+
+--Le voilà! le voilà! il vient!
+
+Il arrivait d’un pas ingambe, l’allégresse au cœur.
+
+Il fallut l’apparition de Corentine pour lui rappeler la recommandation
+du matin.
+
+Il n’attendit pas à la deuxième demande pour exhiber les deux louis et
+l’écu de Cailleux.
+
+Au lieu de les prendre, Tina ouvrit des prunelles grandes comme des
+portes cochères.
+
+--Qu’est-ce que cela?--demanda-t-elle, ne se souvenant plus.
+
+--Mais l’argent que tu m’avais demandé.
+
+Elle éclata de rire:
+
+--Gardez ça pour plus tard, monsieur. Le bon ange est passé aujourd’hui,
+et il a garni la huche pour longtemps.
+
+Elle étalait sous les yeux un peu hébétés du médecin un superbe billet
+de banque de cinq cents francs.
+
+Il mit quelque temps à comprendre. A la fin, les prunelles obscurcies
+par les larmes, il joignit les mains:
+
+--Ah! sainte femme!--murmura-t-il avec ferveur,--voilà donc pourquoi
+elle me parlait de la Providence!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les plus longs jours, les plus chauds de l’année, prenaient fin petit à
+petit.
+
+On arrivait à la mi-août, et c’était le 15, jour de l’Assomption, qu’on
+célébrait la fête du docteur, car parmi ses prénoms bretons, il comptait
+celui de Marie.
+
+C’était sa mère, morte aux Indes, qui le lui avait donné, celui-là. Elle
+avait tenu à lui assurer une protection toute spéciale au Paradis et,
+disait Mme du Closquet, raillant encore les prétentions du vieillard à
+la prévoyance--«sa mère n’avait jamais été mieux avisée, parce que le
+docteur en aurait grand besoin, le jour venu de sa comparution devant le
+suprême tribunal».
+
+Il y avait complot dans la maison pour fêter dignement ce jour de
+bénédiction.
+
+Le vieillard s’en doutait quelque peu, à voir les mines confites, à
+surprendre, de temps à autre, des chuchotements que semblait effaroucher
+son approche.
+
+Il va sans dire que ces précautions des conjurés étaient de trop bon
+augure pour qu’il s’en formalisât.
+
+Mais il était curieux comme pas un, le bon docteur Le Budinio, et il
+n’eût point été fâché de connaître, ne fût-ce qu’un peu, le programme
+des réjouissances prochaines.
+
+Il advint que la veille du jour, après midi, trouvant la porte d’entrée
+de la maison entre-bâillée, et des traces de terre fraîche dans le
+corridor, il flaira en ces indices la piste de quelque surprise.
+
+Profitant de ce que personne ne l’avait vu rentrer, il monta sans bruit
+dans sa chambre, s’y enferma à double tour et prêta une oreille fort
+indiscrète aux rumeurs d’une conversation qui montait jusqu’à lui par
+l’ouverture de la fenêtre.
+
+Joël était là, devisant avec Maïna de choses pas du tout indifférentes.
+
+--Alors,--demandait la jeune fille, sur un ton qui surprit beaucoup le
+vieil indiscret,--elle a tenu à ce que ce fût toi, et non mon oncle, qui
+lui donnasses tes soins? C’est drôle, Joël, tout de même.
+
+Qu’est-ce que c’était que cette histoire-là? Comment se faisait-il que
+Maïna, toujours à cheval sur le _vous_ sacramentel des convenances,
+tutoyait dans l’intimité son cousin avec tant de désinvolture?
+
+Cela intriguait considérablement le docteur. Il fut promptement
+renseigné.
+
+--Hé! non, ce n’est pas... drôle, comme tu dis,--répondait Joël,--et tu
+comprendras cela tout de suite. Cette dame habite Paris.
+
+Dernièrement, mon chef de clinique, le professeur Boutan, mon illustre
+maître, fut appelé chez elle pour pratiquer sur un de ses enfants une
+opération fort simple, la cautérisation des amygdales au thermo-cautère.
+
+Il m’emmena avec lui, et ce fut moi qui fus chargé par lui de continuer,
+en son absence, les pointes de feu tous les huit jours. J’y allai
+pendant cinq semaines, délai prescrit par Boutan, après quoi, je cessai
+mes visites.
+
+Or, voilà que cette dame est venue passer la saison à Paramé avec ses
+enfants. Il y a une semaine, l’un d’eux, pas le même,--un autre, a eu
+une esquinancie très douloureuse. C’est la troisième fois en six mois
+que les abcès lui reviennent.
+
+La mère a pris peur, s’est désolée, et allait prendre le parti de
+rentrer à Paris, lorsque, il y a quatre jours, on prononça le nom de Le
+Budinio devant elle. Vite, la voilà toute joyeuse: «Le Budinio, mais ce
+doit être l’interne qui servait d’aide à monsieur Boutan.» On lui parle
+de notre oncle. Ah! ouiche, c’est moi qu’elle voulait.
+
+La voilà qui se met en route pour venir. La chance nous sert tous deux.
+Je la croise justement au débarcadère de Paramé. Elle venait ici me
+supplier de faire sur son deuxième enfant ce qui avait si bien réussi
+sur le premier. Je lui propose de s’adresser à mon oncle. Elle refuse;
+elle ne veut que moi. Dame! Je m’explique un peu la chose, vu qu’à
+Paramé, un médecin de Dinard, qui était là de passage, lui avait dit
+qu’il allait employer le nitrate d’argent.
+
+Naturellement, elle a craint que l’oncle ne recourût à ce procédé-là, en
+quoi elle ne se trompait guère. Elle a l’horreur du crayon de pierre
+infernale, parce qu’on lui a raconté que ça se défaisait quelquefois et
+que l’enfant l’avalant était perdu.
+
+Bref, elle tenait au thermo-cautère, et plutôt que de perdre l’occasion,
+ma foi! j’ai accepté. Voici ma troisième application et tout a marché à
+souhait. Pour moi, je suis simplement ravi, car la bonne dame, dans son
+exubérance, a payé royalement. Vois donc un peu ce qu’elle m’a donné.
+
+Il fit sonner aux oreilles de la jeune fille cinq beaux louis d’or tout
+neufs.
+
+--Voilà un début qui promet, Joël!--fit la jeune fille en battant des
+mains.
+
+--Parbleu! la chance m’a servi. Seulement, tu comprends, cette opération
+revenait de plein droit à mon oncle, et je n’ai pas le droit de «faire
+la clientèle» sans sa permission. Je vais donc te remettre ces cent
+francs. J’entends qu’ils soient dépensés jusqu’au dernier centime. Fais
+ce que tu voudras, des choux et des raves, à la condition que tout soit
+employé pour fêter notre 15 août.
+
+Sans doute, il y a eu confusion de noms au début, mais comme, en somme,
+c’était moi que l’on cherchait, comme c’est moi qui ai fait l’opération,
+j’estime l’argent honnêtement gagné et j’ai le droit de le donner à mon
+oncle sous telle forme qu’il me plaira. C’est donc cent francs de plus
+dans la caisse des réjouissances publiques. A toi de voir à quel
+chapitre des dépenses tu dois l’imputer.
+
+Il se fit un silence entre les deux interlocuteurs.
+
+Hugh Le Budinio sentait sa gorge serrée par l’émotion. Cette surprise,
+il ne l’avait point prévue.
+
+Maïna répondait maintenant à son compagnon. Sa douce voix était calme et
+posée.
+
+--C’est ton droit, Joël, et je ferai ce que tu voudras. Mais, si tu m’en
+crois, cent francs ne sont pas nécessaires, tant s’en faut. Ce serait
+presque du gaspillage, et l’oncle, s’il le savait, n’en serait pas
+content.
+
+--Bah! Il n’en saura rien. Et puis, est-ce qu’il ne vaut pas cent
+francs, l’oncle?
+
+--Ne raille pas, ami. Tu sais bien que ce n’est pas à ce prix-là qu’on
+peut évaluer les mérites d’un homme comme notre oncle. A ce compte, des
+millions n’y suffiraient pas.--Mais il y a une autre raison,--une raison
+sérieuse, puisque je te parle comme je le fais.
+
+--Une raison sérieuse? Voyons, Maïna, que veux-tu dire, réponds?
+
+Elle parla plus bas, comme si elle avait peur que les murs eussent des
+oreilles.
+
+--Écoute, Joël, tu n’es pas sans t’être aperçu que, bien souvent, le
+front de l’oncle se ride, et que Tina reste silencieuse.
+
+--Sans doute. Mais c’est précisément les dérider et les rendre loquaces
+que je cherche.
+
+La voix de Maïna prit une expression de tendresse infinie.
+
+--Joël, ce n’est pas à ce moyen-là qu’il faut recourir. Tu peux m’en
+croire, mon ami.
+
+--Et lequel, alors? Dis vite, car tu me fais mourir d’impatience avec
+tes réticences.
+
+--Eh bien! il faut réserver en cachette la plus grosse partie de la
+somme. Nous la donnerons à Tina, à l’insu de notre oncle. De cette façon
+le ménage aura un peu plus de répit pour attendre les rentrées des
+clients, qui se font continuellement tirer l’oreille pour payer.
+
+En haut, dans sa chambre, le vieux docteur avait tressailli.
+
+Ainsi, son secret, le secret de son dénuement qu’il croyait si bien
+gardé, cette petite fille, elle aussi, le possédait.
+
+Maïna continua, avec le même accent de délicate attention:
+
+--Tu comprends bien, Joël, n’est-ce pas? que Tina ne m’a parlé de rien.
+Elle se ferait hacher, la pauvre femme, avant de révéler la détresse de
+son maître. Elle ressemble au Caleb du roman de Walter Scott que tu m’as
+fait lire, quand j’étais toute petite.--Seulement, moi, je vois clair
+et, à tout instant, je trouve les indices de cette gêne.
+
+--Chère enfant!--murmura là-haut le docteur avec émotion.
+
+Joël reprenait la parole, à cette heure. Il était aisé de voir, au
+tremblement de sa voix, qu’il était attendri.
+
+--Bonne Tina!--Tu as raison, Maïna. Ce serait folie que de dépenser
+cette somme en bagatelles. Tu as raison. Mets de côté, mais tiens! il y
+a un cadeau que je puis faire. Je t’en charge absolument.
+
+--Lequel, Joël? Quel cadeau?
+
+--Attends. Je vais te le dire à l’oreille.
+
+--Oh! tu peux bien le dire de ta place, ce me semble.
+
+--Non pas, non pas. Je ne sais pourquoi, mais je me défie toujours des
+murailles. Et toi?
+
+--Oh! moi, ce n’est pas des murailles que je me défie,--répliqua Maïna
+rieuse.--N’importe! Dis toujours.
+
+Il y eut un très court silence.
+
+Et soudain, du jardin monta aux oreilles du docteur une onomatopée sur
+le caractère de laquelle il n’y avait pas à se méprendre.
+
+C’était un baiser bien appliqué, sonore, suivi d’un plus sonore éclat de
+rire.
+
+La gaieté de Joël fusait avec des explosions de notes de trompette.
+Toute sa jeunesse exultait.
+
+Dans les intervalles, on entendait la voix doucement grondeuse de
+Véronique qui disait:
+
+--Tu sais, je ne te laisserai plus me parler à l’oreille.--C’est égal!
+Tu as une excellente idée. Tout à l’heure, j’irai moi-même faire
+l’emplette.--A propos! j’achèterai aussi une tirelire.
+
+--Une tirelire? Et pour quoi faire, justes cieux?
+
+--Dame! Pour conserver nos économies. Elles débutent par cinquante
+francs au moins.
+
+--Et tu vas mettre cinquante francs dans une tirelire?
+
+--Où veux-tu que je les mette? Un coffre-fort, c’est bien prétentieux,
+et un bas de laine, c’est bien commun.
+
+--Tu as raison, toujours raison! Tiens! tu es un ange, Maïna!
+
+Elle se fit railleuse.
+
+--Rien que ça! Tu sais, Joël, ça commence à devenir un peu monotone, tes
+compliments. Toujours la même chose! Ange, c’est bientôt dit, et c’est
+si banal! Si tu variais un brin tes comparaisons?
+
+--Ah! par exemple! Et qu’est-ce que tu voudrais, pour voir?
+
+--Ma foi, je ne sais pas. Dans le même ordre, il y a séraphin, trône,
+domination, vertu céleste...
+
+L’hilarité de Joël reprit de plus belle.
+
+--Oh! non! Oh! non! Je ne vois pas bien ça. «Maïna, tu es un trône;
+Maïna, tu es une domination!»
+
+Ce bavardage aurait pu durer des heures, si Véronique, beaucoup plus
+pratique que son compagnon, n’y avait mis un terme en lui rappelant
+l’heure.
+
+Il était temps, en effet, de courir aux emplettes.
+
+--Et ta plante?--demanda Joël en manière de conclusion.
+
+--Ma plante?--La voilà, s’écria triomphalement la jeune fille.
+
+Elle avait pris dans un coin du bosquet le pied de véronique et le
+levait à bout de bras sous les yeux charmés de son cousin.
+
+La plante, rajeunie par les soins, était superbe de santé et
+d’épanouissement.
+
+Une grappe fleurie se balançait à l’extrémité de chacune de ses
+ramilles.
+
+Et, de sa fenêtre, le docteur Le Budinio put reconnaître le pied que,
+quelques jours plus tôt, il avait si brutalement expulsé de sa chambre.
+Seulement, depuis cette époque, sous la tendre incubation de Maïna, elle
+s’était transformée.
+
+--C’est ce soir,--fit la jeune fille, toute joyeuse,--que mon oncle
+retrouvera sa Véronique.
+
+Cher nom! comme il résonna au plus profond du cœur du vieux médecin!
+
+Quelle douceur suave il versa dans son oreille, ainsi qu’un chant, un
+murmure de l’infini et de la béatitude que lui aurait apportée la brise
+venue du large!
+
+L’âme oppressée frémissait; il attendit quelques minutes encore.
+
+Les deux jeunes gens se séparèrent, et Maïna prit en courant le chemin
+de la maison.
+
+--La voilà qui monte,--se dit Hugh Le Budinio,--cachons-nous.
+
+Il se trompait. L’idylle du jardin n’avait pas encore eu son épilogue.
+
+Tout à coup, Joël se lança à la poursuite de sa cousine.
+
+Il la rejoignit dans la cour pavée, sous la fenêtre même du vieil oncle.
+
+--Qu’est-ce qu’il y a encore?--demanda Véronique, se retournant au
+bruit.
+
+--Il y a,--fit le jeune homme,--que tu as oublié quelque chose.
+
+--Bah! Et quoi donc?
+
+Il lui avait pris la main sur les doigts de laquelle il appuya doucement
+ses lèvres.
+
+--Tu as oublié de me dire que tu m’aimes.
+
+--N’est-ce que cela, grand fou?--Et elle riait.--Eh bien, laisse-moi
+partir, je suis pressée et... je t’aime.
+
+--Et moi je t’adore!--cria le jeune médecin.
+
+Cette fois l’oncle ne vit pas la scène, il n’entendit que les paroles.
+
+Il ne put voir ce tableau charmant de la jeune fille pivotant sur ses
+talons en fuyant, pour envoyer, du bout de ses ongles roses, une caresse
+mimée à l’amoureux.
+
+Il n’eut pas le loisir d’intervenir. C’eût été avouer qu’il écoutait aux
+portes, et déjà Maïna était dans l’escalier.
+
+Pendant quelques instants, il dut se résigner à l’immobilité complète.
+
+A peine arrivée sur le palier, la jeune fille avait couru à la chambre
+de son oncle.
+
+Il l’entendit s’arrêter devant la porte, tendre l’oreille contre la
+serrure, puis faire toc-toc.
+
+Il ne bougea pas et retint son souffle.
+
+Renseignée, apparemment, la chère créature cria à Tina, par la cage de
+l’escalier:
+
+--Tu sais, il n’est pas encore rentré. Dépêchons-nous, si nous voulons
+faire les derniers préparatifs.
+
+--Je suis prête, répondit d’en bas Corentine Kerbiel.
+
+Maïna revint encore sur ses pas jusqu’à la chambre du vieillard.
+
+Cette fois, elle tourna le loquet, et trouvant la résistance du pêne,
+elle ne put contenir une exclamation:
+
+--Allons! bon! Voilà qu’il l’a fermée, maintenant! Ça ne lui arrive
+jamais! Comment vais-je faire?
+
+Pendant ce temps, Hugh Le Budinio, riant dans sa cravate, se disait:
+
+--Imprudent que je suis! J’ai laissé la clef à la serrure!
+
+Par bonheur, l’enfant ne remarqua pas ce détail caractéristique.
+
+A peine eut-elle tourné les talons, que le vieillard, sur la pointe des
+pieds, alla retirer la clef.
+
+Il attendit encore.
+
+Bientôt les rumeurs diminuèrent autour de lui dans l’appartement. Il
+entendit le pas léger et sautillant de la jeune fille, la démarche plus
+pesante de Tina se confondre en une cadence décroissante.
+
+Les deux femmes redescendaient en commun l’escalier.
+
+L’instant d’après, la porte de la rue retombait avec fracas.
+
+Le Budinio soupira d’aise. Il était délivré.
+
+Un regard qu’il jeta par la fenêtre lui montra Joël debout dans l’allée
+centrale du jardin. Il avait les mains dans les poches, et ses yeux
+s’attachaient comme fascinés sur l’une des fenêtres de la chambre de
+Maïna.
+
+--Brave garçon! murmura le docteur,--et il ajouta tout aussitôt:
+
+--Heureux âge! De l’amour et de l’eau claire, voilà un régime
+substantiel pour les jeunes gens.
+
+Alors, fort tranquille, il rouvrit sa porte, redescendit l’escalier et
+vint lentement rejoindre son neveu sous les charmilles.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La fin de cette journée fut digne de son commencement.
+
+Le docteur joua l’ignorance et la surprise avec une duplicité d’emprunt
+qui eût fait honneur au plus parfait diplomate.
+
+Lorsqu’il eut, par son absence de la chambre, accordé à Maïna tout le
+loisir voulu pour qu’elle pût y installer ses cadeaux et plus
+spécialement le pot de fleurs, qui était la vraie pièce montée de la
+fête, il se laissa docilement conduire par sa nièce dans la salle à
+manger étincelante du feu des bougies et des reflets du cristal.
+
+Mme du Closquet était arrivée quelques minutes plus tôt.
+
+Elle apportait à la solennité l’entrain, la verve, l’inépuisable gaîté
+dont ses soixante-quinze hivers avaient conservé le précieux dépôt. Elle
+ne fut pas la moins joyeuse de la soirée.
+
+Et quand Hugh Le Budinio présenta à la vieille dame la véronique
+recueillie, ranimée, ressuscitée par Maïna, en lui racontant la
+touchante anecdote, Mme du Closquet s’écria allègrement:
+
+--Cela vous montre, docteur, qu’il ne faut jamais désespérer. Là où vos
+mains de soixante-cinq ans n’avaient pu porter que la mort, les doigts
+de dix-huit ans ont versé la vie et le printemps. Et puis, il a suffi
+d’une complaisance de la nature pour l’épanouir sur votre table, comme
+une leçon fleurie sur un remords.
+
+Le docteur lui aussi était en verve.
+
+--Bah!--fit-il dans un sourire énigmatique dont Mme du Closquet et Tina
+Kerbiel perçurent seules le sens,--ce n’est que la seconde Véronique
+dont Dieu m’accorde la résurrection. J’aime encore mieux la réalité que
+l’emblème.
+
+Maïna, les yeux pleins de larmes, s’était laissée tomber sur son cœur,
+entre ses bras.
+
+
+
+
+V
+
+
+A peu de jours de là, Joël et Maïna furent appelés à jouer un rôle
+actif.
+
+Et, par rôle actif, il faut entendre celui qu’impose à tout homme de
+cœur, à toute femme vaillante, le sentiment de la charité, du devoir à
+remplir envers le prochain.
+
+Ce fut l’oncle lui-même qui vint les appeler pour faire cette besogne.
+
+--Enfants--dit-il à Maïna,--c’est une vieille habitude qu’ont les gens
+d’ici de frapper à ma porte à toute heure de nuit et de jour.
+
+Quand la tempête jette ses victimes sur la plage, au pied des remparts,
+on n’a rien de plus pressé que d’apporter celles qui vivent encore chez
+le docteur Le Budinio. Jusqu’ici, Tina, avec l’aide de quelques femmes,
+suffisait à la besogne des pansements que j’ordonnais. Mais, puisque tu
+es là, je ne crois pas te demander trop en te priant d’aider à cette
+besogne de secours.
+
+Elle répondit en levant sur lui ses grands yeux humides:
+
+--Mon oncle, je vous remercie de ces paroles. Elles me témoignent votre
+confiance. Si vous ne m’aviez point appelée, je serais venue vous
+demander moi-même la faveur d’être acceptée pour une telle mission.
+
+--Bien, Maïna, très bien.--Espérons toutefois que nous n’aurons pas ce
+souci à subir, bien qu’il n’existe pas d’exemple de tempête qui se soit
+déchaînée sur nos côtes sans traîner la mort à sa suite.
+
+--Il y a donc des imprudents parmi nos pêcheurs, mon oncle?
+
+--Hélas! enfant! N’y en a-t-il pas partout? Et ceux-ci n’ont que trop
+d’excuses pour leur imprudence. N’est-ce pas pour la vie de leurs
+enfants qu’ils risquent journellement la leur?
+
+Ce qui provoquait cette conversation douloureuse, c’était le spectacle
+d’un ouragan tel que les Malouins, si bien faits aux violences de la
+mer, n’en avaient jamais vu de plus violent.
+
+Et quel spectacle incomparable, unique! Car la mer seule a le secret de
+varier à l’infini l’aspect de ses colères.
+
+De Dinard à Paramé, du cap Fréhel et de la pointe du Grouin jusqu’aux
+rochers de Cancale, la mer n’était plus qu’une chaudière en ébullition.
+
+La Manche tout entière, comme un cours d’eau qui a forcé ses digues, se
+ruait, implacable et terrible, à l’assaut de la côte.
+
+Le «Vieux Rocher», tel qu’une inébranlable sentinelle, tenait tête à
+l’orage, debout au plus fort du bouleversement titanique des cieux et
+des flots.
+
+Il était en ce moment quatre heures du soir, et l’on était au 6
+septembre.
+
+Les pêcheurs disaient en branlant la tête que cette tourmente-là était
+une traîtrise de l’onde grise, qu’elle anticipait sur l’équinoxe, et
+qu’elle avait surpris tout le monde. Les pauvres gens ne voulaient point
+confesser leur incurie qui les avait fait négliger les avis réitérés
+transmis par les observateurs du ciel.
+
+Et, comme le disait le docteur, les imprudents payaient, à cette heure,
+leur imprévoyance.
+
+Ainsi qu’une main tendue d’avance aux naufragés, la jetée allongeait sa
+courbe élégante au travers de cette ébullition. Mais c’était à peine si
+l’on en pouvait distinguer le môle à l’extrémité.
+
+Lancées avec la vitesse d’un cheval au galop, les vagues se rejoignaient
+par-dessus sa chaussée étroite. Quelques-unes, des géantes, accouraient
+jusqu’au pied du phare et, soudain, prises de folie, bondissaient à des
+hauteurs formidables, comme pour briser d’un choc cette lanterne de
+verre dans laquelle allait s’allumer, tout à l’heure, l’étincelle
+d’espérance et de soutien pour les malheureux en perdition sur l’horizon
+lointain.
+
+Au firmament, le vent se donnait carrière. Il passait avec des
+sifflements ou des hurlements sur toutes ces crêtes hérissées, tantôt
+les nivelant sous une pression incalculable, tantôt s’enfonçant, tel
+qu’un soc, au plus profond des entrailles de la mer pour les
+bouleverser, y creusant des abîmes sinistres entre de noires murailles
+d’eau soulevées jusqu’aux nues.
+
+La terre exhalait sa terreur en plaintes sourdes, en gémissements
+lamentables.
+
+Le «Vieux Rocher» s’agitait sur sa base ébranlée par les coups de bélier
+des lames, comme effrayé de ce redoublement de fureur. Mais après chaque
+assaut il redressait fièrement sa tête de granit, sur laquelle les
+gouttes salées ruisselaient. Il repoussait l’étreinte de l’humide
+élément, se dégageait de sa prise et défiait de nouveau la Manche avec
+une stridente clameur.
+
+Sur le Grand-Bey, la tombe du chantre d’Atala disparaissait parfois sous
+l’écume. Une attaque en trahison avait emporté une rangée entière de
+cabines de bain sous les remparts.
+
+Des toitures saisies par les vortex du vent faisaient pleuvoir leurs
+tuiles à l’entour.
+
+Les rues étaient désertes.
+
+Des enseignes, arrachées à leurs crochets rouillés, volaient, pareilles
+à des bolides, crevant les devantures, brisant des vitres, écorchant des
+façades et des encoignures.
+
+C’était l’image du chaos renouvelé, dans sa plus splendide horreur.
+
+Du haut de leurs fenêtres, les hôtes de la petite maison du docteur
+étaient aux premières places pour tout voir.
+
+Mais ils ne s’arrêtaient point à considérer ce tableau diluvien.
+
+M. Hugh Le Budinio était habitué à le voir.
+
+En prévision du dernier acte du drame, il avait fait vider de tous ses
+meubles la pièce carrelée du rez-de-chaussée qui précédait la cuisine.
+
+Par ses ordres, mais sans les attendre, tant elle les savait par cœur,
+la servante avait étendu sur le carreau une couche assez épaisse de
+cendre.
+
+Sur ce premier lit, on en verserait un second de cendre très chaude, sur
+lequel on coucherait les noyés.
+
+Dans un coin, quatre matelas de varech étaient disposés, prêts à
+recevoir les victimes, au fur et à mesure que des frictions énergiques
+sur les côtes et le thorax leur auraient rendu la respiration.
+
+Plus loin, Maïna se multipliait pour dresser sur une table des verres,
+des cuillers, des flacons de toutes dimensions, contenant toute une
+pharmacie de circonstance: ammoniaque, laudanum, émétique et ipécacuana,
+révulsifs violents, pommades dermiques, en un mot tout ce qu’il faut
+pour rappeler un homme à la vie.
+
+C’était Joël qui, plus spécialement, avait été commis par son oncle à la
+préparation des ingrédients.
+
+Quant au docteur lui-même, il donnait, entre temps, à sa nièce, une
+leçon de friction.
+
+Et Maïna en faisait immédiatement son profit, montrant des dispositions
+merveilleuses à son rôle d’infirmière improvisée, taillant des bandes et
+des compresses, préparant même de la charpie, en prévision de
+l’éventualité de blessures toujours possibles par suite de chocs
+violents sur les pierres, le fer ou les fonds rocheux.
+
+L’occasion ne se fit pas attendre de recourir à ces ressources toutes
+prêtes.
+
+Une clameur faite de mille cris les ramena violemment aux fenêtres.
+
+Le drame des éléments se compliquait, à cette heure, d’un élément
+nouveau.
+
+Déjà le canot de sauvetage était sorti du port et, doublant la jetée,
+était allé se placer entre le Grand et le Petit-Bey.
+
+Ce ne fut pourtant pas une barque qui réclama son intervention.
+
+On vit tout à coup surgir du milieu des vagues une embarcation pontée,
+un cotre que la double poussée du flot et du vent enleva comme un fétu
+et lança dans l’avant-port avec une indicible violence.
+
+On put voir distinctement cinq hommes accrochés au bordage du bateau en
+perdition.
+
+Celui-ci ne gouvernait plus. Son mât, rompu par la moitié, soutenait un
+lambeau de foc qui cliquetait avec un bruit sinistre au milieu des
+hurlements de la tempête, et, par moments, ce haillon balayait la
+teugue, à la façon d’un linceul qui se serait déployé spontanément sur
+un cadavre.
+
+Arrivé en face de la jetée, le cotre fut rejeté par le ressac. Il eut
+comme une chance de salut. On eût dit qu’il hésitait devant cette masse
+de pierre, qu’un infaillible instinct le prévenait du suprême danger.
+
+Du bord, un appel désespéré monta, auquel on répondit du canot par
+l’envoi d’une flèche pourvue de son amarre.
+
+Mais qui donc pouvait, en pareil moment, nourrir l’espoir d’arracher
+cette épave à sa destinée?
+
+La flèche tomba à trois ou quatre mètres en deçà, et le vent ressaisit
+sa proie.
+
+Une lame monstrueuse souleva l’embarcation comme une paume sous la
+raquette qui la pousse.
+
+Elle fut lancée irrésistiblement contre la masse pierreuse du môle.
+
+On entendit un épouvantable craquement.
+
+Pauvres gens! A peine avaient-ils eu le temps de recevoir l’absolution
+finale des mains du prêtre debout, en surplis et en étole, sur les
+premières assises de la jetée!
+
+Puis la vague reflua, énorme, rugissante, mais rassasiée.
+
+Cependant l’holocauste ne l’avait point satisfaite.
+
+Elle revint à la charge et s’acharna sur la carcasse qui se laissa voir,
+un instant, broyée, le flanc ouvert par l’épouvantable choc qui l’avait
+fracassée.
+
+L’eau se mit à déchiqueter cet amas de bois, de fer et de cordes, et, en
+quelques minutes, d’informes débris jonchèrent la plage au pied des
+remparts, roulés par l’écume, lâchés, puis ressaisis, dans un jeu
+infernal, par l’invisible main qui venait de rompre leur cohésion.
+
+De nouveaux cris retentirent du sein de la foule haletante.
+
+Aux fragments du bateau, trois corps étaient mêlés.
+
+De toutes parts on s’élança pour les recueillir. L’eau jouait avec ces
+dépouilles comme un chat avec une souris.
+
+Il fallut encore quelques minutes pour les lui reprendre. Et
+naturellement, ainsi que l’avait prévu le docteur, ce fut chez lui que
+l’on transporta les infortunés.
+
+Hélas, l’un d’eux avait cessé de vivre. Ce n’était point la submersion
+qui l’avait tué.
+
+On trouva dans sa poitrine un fer de gaffe dont la lame avait brisé le
+bois. Celui-là n’avait point souffert. Il était mort sur le coup.
+
+Les deux autres, bien que dans un état pitoyable, laissaient encore des
+espérances.
+
+L’un portait à la tête une large blessure par laquelle le sang
+s’écoulait; l’autre avait subi les premiers phénomènes de l’asphyxie.
+
+En les voyant, le docteur hocha la tête.
+
+--Toi, Joël,--dit-il à son neveu,--charge-toi du noyé. Tina s’entend
+fort bien à la chose. Moi, je me réserve le blessé, et ta cousine
+suffira à m’aider dans cette besogne.
+
+Il fallut une demi-heure pour ranimer le premier.
+
+Quant au second, bien qu’il eût absorbé moins d’eau, la fracture du
+crâne le mettait dans une situation plus inquiétante. Par bonheur, le
+sang répandu l’avait préservé d’une congestion immédiate.
+
+Aussi, lorsque, au bout d’une heure, le vieux médecin, secondé par sa
+nièce, eut terminé les premiers pansements, il put dire, avec une
+satisfaction joyeuse:
+
+--Allons! s’il plaît à Dieu de leur épargner des secousses ultérieures,
+ils en réchapperont tous les deux.
+
+Et il permit aux familles des deux naufragés, deux douaniers marins,
+d’emporter leurs proches à leurs domiciles respectifs.
+
+Telle fut la première épreuve de Maïna.
+
+Elle put se féliciter de n’avoir pas à la renouveler le même jour.
+
+La tourmente ne fit pas d’autres victimes pendant les heures
+consécutives de la soirée et de la nuit. Elle s’apaisa insensiblement,
+et un retour libérateur du vent d’est, vers minuit, fit rétrograder la
+bourrasque que le nord-ouest avait déchaînée.
+
+A une heure du matin, harassés, tous les habitants de la petite maison
+regagnèrent leurs chambres.
+
+Le lendemain, le docteur fut sur pied à l’heure habituelle. En outre de
+ses malades ordinaires, n’avait-il pas à prendre des nouvelles des deux
+clients inattendus que lui avait jetés l’ouragan?
+
+Il trouva Maïna debout, elle aussi. La jeune fille était matineuse, par
+goût.
+
+--Hé bien! fillette,--demanda Hugh, en l’embrassant paternellement sur
+le front,--les émotions de cette nuit ne t’ont donc pas alourdi les
+paupières, que tu te lèves pour voir l’aurore?
+
+--Mon oncle,--répondit-elle en souriant,--alors même que je n’en aurais
+pas l’habitude, ma sollicitude pour nos pauvres blessés d’hier soir
+aurait suffi à m’arracher au sommeil. Je venais vous demander de
+m’emmener avec vous pour les voir.
+
+Le Budinio hésita quelques secondes, puis, enfonçant son chapeau sur sa
+tête:
+
+--Soit!--fit il,--on ne peut pas savoir! Tu es peut-être destinée à
+devenir la femme d’un médecin! Et puis, tu as trop vaillamment payé de
+ta personne pour n’avoir pas droit à une récompense. Je n’en connais pas
+de meilleure pour une fille de ta trempe que celle de recevoir les
+remerciements de la bouche même des pauvres gens que tu as secourus.
+
+Elle voulut rectifier cette parole élogieuse, dont sa modestie
+s’alarmait:
+
+--Oh! mon oncle! Vous oubliez que je n’ai rempli qu’un rôle
+d’auxiliaire. C’est à vous que doit aller la reconnaissance.
+
+Il l’embrassa pour la seconde fois, avec une chaude effusion.
+
+--Bah! bah! Ne perdons pas de temps à l’admiration mutuelle. Viens vite
+cueillir les compliments. Nous partagerons après.
+
+Et il lui donna le bras pour l’entraîner avec lui.
+
+S’il est un sentiment qui honore l’humanité, c’est, à coup sûr, la
+reconnaissance.
+
+Rien n’est plus doux à l’oreille, rien n’est plus caressant au cœur que
+les paroles de gratitude. Et le bienfaiteur désintéressé n’en éprouve
+pas moins, à les entendre, un plaisir à nul autre comparable.
+
+Ce fut le cas de Véronique. Elle goûta ce plaisir dans toute sa pureté,
+et d’autant plus intense que les deux malades avaient pu joindre leurs
+remerciements chaleureux à ceux de leurs familles.
+
+Tous deux, en effet, étaient en voie de guérison. Le premier pansement
+du médecin pour celui qui était blessé avait à peu près suffi; la plaie
+était, par bonheur, tout à fait superficielle.
+
+--Allons!--dit gravement M. Le Budinio, pour couper court aux
+exubérances gênantes,--encore trois jours de repos, et il n’y paraîtra
+plus.
+
+Trois jours de repos, c’est beaucoup pour de pauvres gens.
+
+Heureusement, en la circonstance, les victimes appartenaient à une
+administration de l’État. Il n’y avait point à craindre d’interruption
+dans leurs appointements comme dans leur service.
+
+Les deux visiteurs laissèrent donc les visages épanouis, et se
+retirèrent, comblés de bénédictions.
+
+Une fois rentrée à Saint-Malo, Maïna courut tout de suite raconter ses
+impressions à Joël.
+
+--Vois-tu,--lui dit-elle,--en lui serrant les mains,--cette aventure m’a
+fait connaître ma voie. Je ne serai jamais que la femme d’un médecin. De
+cela, je puis te répondre.
+
+Le jeune homme mit un double baiser sur chacune de ces mains qui avaient
+versé le baume aux souffrants.
+
+Puis, relevant la tête, et considérant sa cousine avec un malicieux
+regard:
+
+--Hein!--fit-il, tu me dis cela comme si tu ne devais pas être ma femme,
+à moi!
+
+--Quelle idée!--s’exclama Véronique.--Il me semble que j’ai dit tout le
+contraire.
+
+--Mais c’est que tu m’as parlé, tu m’as signifié ta décision comme si
+j’étais un avocat ou un receveur d’enregistrement.
+
+Elle se mit à rire de tout son cœur, avec ces sonorités entraînantes
+qu’on ne rencontre que dans les gorges des tout petits enfants; elle le
+menaça amicalement de son index dressé:
+
+--Voilà ce que c’est que de vouloir faire plaisir aux gens. N’est-ce pas
+précisément parce que tu es médecin que j’ai tenu ce langage-là? Sois
+tranquille, je n’y reviendrai plus.
+
+Peu à peu la conversation, sans cesser d’être fort tendre, devint plus
+sérieuse.
+
+Alors Véronique raconta à son cousin comment la vue des souffrances
+d’autrui n’avait point produit sur elle l’effet de répulsion invincible
+qu’elle redoutait avant de subir cette vue.
+
+Tout au contraire, ce spectacle de l’infirmité humaine l’avait
+bouleversée en un sens de pitié tendre à l’égard des déshérités et des
+humbles.
+
+Elle conclut même, avec une nuance de mélancolie dans la voix:
+
+--C’est à ce point, vois-tu, Joël, que si je ne devais pas être ta
+femme, je me ferais religieuse. Et même...
+
+Le jeune médecin bondit à l’énonce de cette réticence:
+
+--Allons, bon! Qu’est-ce que c’est que cette lubie-là? Je vais dire à
+l’oncle de nous marier vite, pour rendre tes velléités de renoncement au
+monde absolument platoniques.
+
+Cette exclamation ramenait le dialogue au ton de gaîté dont la jeunesse
+ne peut jamais se départir.
+
+Et, cependant, trois jours plus tard, la jeune fille aborda son cousin
+avec un air de gravité qu’il ne lui avait jamais connu. Si bien que Joël
+se sentit un peu inquiet sous le regard doux et triste qu’elle attacha
+sur lui, comme si elle eût voulu lui faire deviner ses angoisses sans
+recourir à la parole.
+
+Il voulut en avoir le cœur net sur-le-champ.
+
+--Ça, cousine,--commença-t-il en l’abordant,--je n’y vais pas par
+trente-six chemins, moi. Tu as quelque chose qui te tourmente, et je
+vois, à tes yeux, que tu n’oses pas me le confier. Allons,
+débarrasse-toi de ce souci.
+
+Elle l’emmena au plus ombreux du jardin, et là, avec des hésitations,
+lui confia ses craintes.
+
+--Écoute, Joël, c’est bien vrai, n’est-ce pas, que nous devons nous
+marier?
+
+--En voilà une question! Qu’est-ce qui te fait parler ainsi, Maïna?
+
+--Je vais te dire: hier soir, en m’endormant, j’ai beaucoup réfléchi,
+et...
+
+--Et...--interrompit le jeune homme, voulant plaisanter,--ça ne t’a pas
+empêchée de dormir, je suppose?
+
+Maïna poursuivit, sans tenir compte de l’interruption:
+
+--J’ai réfléchi qu’on ne peut pas se marier, comme ça, sans argent.
+
+--Hé! qui dit que nous nous marions sans argent, cousine?
+
+--Dame! Ça en a tout l’air. Est-ce que tu as de la fortune, toi, Joël?
+
+--J’ai mon diplôme, répliqua crânement le jeune homme,--et je ne crois
+pas être un sot.
+
+Elle sourit, et, déjà à moitié rassurée, n’objecta plus qu’avec
+indécision:
+
+--C’est bien, je le sais. Mais, enfin, dans les premiers temps...? nous
+ne pouvons pourtant pas mettre notre ménage à la charge de notre oncle?
+Il nous faut nous suffire par nous-mêmes.
+
+--Eh! nous nous suffirons, parbleu! Je travaillerai, et j’espère bien
+que ce ne sera pas pour le roi de Prusse.
+
+Il ne crut pas devoir lui dire qu’il comptait bien qu’elle aurait une
+dot.
+
+Maïna allait répliquer sans doute, quand l’arrivée inopinée de Tina fit
+dévier le cours de leurs pensées.
+
+La figure de la vieille servante était bouleversée. De grosses larmes
+coulaient sur ses joues.
+
+Aux questions empressées que lui adressèrent les deux jeunes gens, elle
+ne fit que cette réponse d’une effroyable concision:
+
+--Madame du Closquet se meurt! Madame du Closquet se meurt!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Oui, l’heure de la récompense avait sonné pour la vieille femme de bien.
+
+Elle mourait, parce que tout être né dans la condition terrestre doit
+mourir. Mais ce mot «mort», qui revêt de si lugubres couleurs, qui prend
+de si mornes acceptions, n’avait plus auprès d’elle ce sens sinistre,
+cet aspect de deuil que lui attribuent les survivants désespérés.
+
+Le spectacle de ce chevet n’était que celui d’une libération.
+
+Une âme pure et belle, fière, et désormais lavée des souillures de la
+terre, s’échappait du cloaque, et dépouillait l’enveloppe de matière à
+laquelle l’avait liée la mystérieuse combinaison préordonnée de toute
+éternité par la Sagesse créatrice.
+
+Elle s’en allait sans secousse, presque sans souffrance.
+
+Quand elle s’était sentie malade, elle avait fait appeler son vieil ami
+le docteur Le Budinio.
+
+Et, paisiblement, elle lui avait dit, de cette voix qui ne tremblait
+jamais:
+
+--Mon bon ami, je vois bien que la machine est désormais enrayée, qu’il
+n’y a rien plus rien à faire. Si je vous ai fait appeler, c’est
+uniquement par acquit de conscience, parce que c’est un devoir pour
+l’homme de disputer sa vie jusqu’au dernier moment. Mais je sais bien
+que je suis vaincue d’avance, que la vitalité est épuisée. Venez donc à
+moi en ami, mais si l’amitié peut encore faire illusion à la science, je
+ne vous défends pas de tenter l’impossible pour m’ajouter quelques
+années de plus à vivre.
+
+Tout cela fut dit posément.
+
+L’intelligence demeurait maîtresse d’elle et la volonté s’affirmait dans
+le soin qu’apportait la mourante à disposer ses derniers moments, à
+mettre tout en ordre dans ce but.
+
+Elle ajouta, avec le malicieux sourire dont elle ne se départait jamais:
+
+--Figurez-vous que l’un de mes héritiers me fait faux bond,--précisément
+le prodigue, celui qui aurait eu le plus grand besoin de ma mort. Il m’a
+précédée, et cela m’oblige à modifier mon testament. Enfin, il sera dit
+que j’aurai eu de la besogne jusqu’à la dernière seconde.
+
+Pauvre vaillante femme!
+
+Elle savait bien que la besogne était toute faite déjà, et qu’elle avait
+arrêté son choix sur ceux qu’elle substituait à l’héritier défaillant.
+
+Mais, modeste jusqu’à la fin, dédaigneuse des manifestations extérieures
+du pharisaïsme, interdisant à la main gauche de connaître ce qu’avait pu
+faire la droite, elle laissait au notaire le soin de faire savoir aux
+intéressés ses dernières volontés.
+
+Dès le premier instant de maladie, le docteur Le Budinio ne s’y était
+pas trompé.
+
+La vieille dame était depuis longtemps menacée d’une poussée vers le
+cœur.
+
+Or, quand le mal fit son entrée en scène, avec les apparences
+relativement bénignes d’une pneumonie franche contre laquelle le robuste
+tempérament de la septuagénaire paraissait offrir des ressources, le
+médecin comprit bien vite que ce n’était là que le masque trompeur dont
+s’affublait la bronchite capillaire, ce terrible catarrhe suffocant qui
+emporte les vieillards et les enfants.
+
+Il voulut pourtant engager la lutte avec toute son énergie contre le
+mal.
+
+Par une recrudescence d’attention, il établit Joël et Maïna en
+permanence à ce chevet.
+
+Aussi, Mme du Closquet put-elle lui dire, le troisième jour après
+l’invasion de la maladie:
+
+--Deux médecins, rien que ça! Excusez du peu! Et pourtant, mon pauvre Le
+Budinio, toute votre science combinée ne me tirera pas de là. Je vais
+vous glisser entre les doigts sans que vous puissiez l’empêcher.
+
+Elle disait vrai. La sereine conscience de son état lui permettait un
+infaillible diagnostic.
+
+Au bout de six fois vingt-quatre heures elle ne conserva plus même
+l’apparence d’illusion que ses deux médecins croyaient avoir entretenue
+en elle. Appelant tout doucement Véronique, elle lui recommanda de se
+rendre à l’église pour prévenir l’abbé Dagorn, son confesseur habituel.
+
+La jeune fille se récria.
+
+Elle croyait à la sentence de son oncle et de son cousin, et ne jugeait
+pas la situation aussi désespérée.
+
+Ce que voyant, Mme du Closquet vainquit d’un seul mot ses résistances:
+
+--Chère petite, pourquoi hésiter? Si je dois guérir, le saint viatique y
+aidera plus que personne. Dans le cas contraire, j’aurai eu la
+satisfaction d’être prête longtemps à l’avance.
+
+Elle souriait, et Maïna, qui n’avait jamais vu mourir, s’émerveillait de
+ce calme stupéfiant.
+
+Elle s’empressa donc de condescendre au désir de la mourante.
+
+Ce fut elle-même qui alla chercher le prêtre, qui disposa la chambre en
+vue de la simple et grandiose cérémonie dont elle allait être le
+théâtre.
+
+Il advint que le docteur Le Budinio voulut la blâmer de cet
+empressement.
+
+Mais Mme du Closquet le reprit lui-même de cette intervention en des
+matières qui ne le concernaient point:
+
+--Mon cher ami, ce n’est point votre affaire. J’ai le droit de sortir de
+ce monde par la bonne porte, et vous me connaissez assez pour savoir que
+je ne suis pas une femmelette qui recule devant le fait. A
+soixante-quinze ans, la mort est une terminaison normale de la vie.
+Voilà quarante ans pour le moins que je m’y prépare, et je fais en sorte
+de n’être pas trop maussade en m’en allant.
+
+Le lendemain du jour où le prêtre eut franchi le seuil de cette chambre,
+les forces de la malade se mirent à décroître avec rapidité.
+
+La fièvre ne s’interrompit plus.
+
+Le pouls se mit à battre avec une indicible violence; la respiration
+haletante décela l’effrayante dyspnée qui progressait d’heure en heure.
+
+Renversée sur le double oreiller que Maïna avait placé sous sa tête, la
+mourante, en dépit des suffocations progressivement croissantes, ne
+perdait ni sa présence d’esprit ni son imperturbable sérénité.
+
+Jusqu’à la dernière minute, elle entendait conserver la possession
+d’elle-même.
+
+Ces maladies inflammatoires des organes de la respiration laissent
+toujours intactes les facultés intellectuelles. C’est pour ce motif que
+certaines fins de poitrinaires sont si déchirantes pour les assistants.
+Car si la victime est jeune, si elle a la conscience de son état, il
+arrive fréquemment qu’elle ne peut se résigner à la mort. Et si elle
+ignore qu’elle touche aux portes du trépas, elle ne parle que de sa
+guérison, de son prompt rétablissement, des joies que lui réserve encore
+cette vie qui la fuit et dont le mirage, pourtant, séduit encore son
+regard déjà embrumé par l’ombre éternelle.
+
+Avec Mme du Closquet, l’adieu n’eut point ces poignantes tristesses.
+
+Ce fut elle-même qui s’attacha à consoler ses amis, à les distraire de
+leurs préoccupations.
+
+Avec une sublime abnégation de sa souffrance personnelle, elle parut ne
+prendre soin que du bonheur de ceux qu’elle laissait derrière elle.
+
+Elle savait qu’aucun des parents qui allaient profiter de ses largesses
+posthumes n’avait pu accourir à ses derniers moments, et ne leur en
+voulant pas pour les impossibilités matérielles qui les retenaient loin
+d’elle, elle put se donner tout entière aux amis dont la présence à son
+lit de mort lui parut une faveur spéciale de Dieu.
+
+La veille du dernier jour, comme Joël et Maïna se relayaient dans leur
+rôle de garde-malades, elle profita d’un moment où les deux jeunes gens
+se trouvaient seuls avec elle pour leur faire une confidence.
+
+Elle prit elle-même la main du jeune docteur et la plaça dans celle de
+Véronique.
+
+Elle en avait le droit, les ayant vus naître tous les deux, les ayant
+suivis de sa sollicitude pendant les années de leur croissance
+parallèle.
+
+Et comme elle les tutoyait du ton d’une grand’mère parlant à ses
+petits-enfants, elle put leur dire:
+
+--Joël, je sais le fond de ton cœur. Tu as déjà choisi la compagne de
+ton existence, et Maïna a confirmé ce choix. Laissez-moi vous voir
+renouveler vos serments sous mes yeux, et si quelque crainte importune
+vous paraît mettre des ombres à vos perspectives de bonheur, comptez sur
+la protection d’En-Haut pour aplanir les obstacles. N’opposez pas les
+vains calculs de la raison au consentement spontané de vos âmes. On
+n’est jeune qu’une fois. Consacrez donc votre jeunesse à l’amour
+légitime. Soyez-vous tout l’un à l’autre, et gardez par devers vous la
+promesse de félicité que vous fait en ce moment votre vieille amie
+expirante.
+
+Les deux jeunes gens, trop émus, avaient les yeux pleins de larmes.
+
+Ils s’étaient agenouillés côte à côte au pied de cette couche.
+
+Sanctifiée par son renoncement à la vie, par toutes les pratiques
+pieuses que lui suggérait sa foi de Bretonne, la vieille femme étendit
+sur leurs fronts ses mains défaillantes, et leur versa une suprême
+bénédiction.
+
+Puis, désormais terrassée par le mal, elle n’eut plus d’autre reste de
+la vie que dans l’ineffable sourire de sa bouche décolorée, dans le doux
+et profond regard de ses prunelles ternes.
+
+Le huitième jour, dès l’aurore, elle entra en agonie.
+
+Non en cette agonie douloureuse au sein de laquelle la vie ne se détache
+que par secousses, par convulsions défigurantes, mais en cette sortie
+progressive de l’âme qui, de temps à autre, à chaque étape de la voie
+ténébreuse qui mène à la lumière, s’arrête, fait halte en quelque sorte,
+et embrasse d’un dernier regard le monde fini et sombre qu’elle quitte,
+retenue à chaque seconde par les lois de la matière qu’elle dépouille.
+
+La parole s’éteignit la première. La voix était devenue si faible, si
+sourde, qu’on ne pouvait plus l’entendre.
+
+Une lente paralysie des cordes vocales lui ôtait toutes les vibrations.
+
+Mais les yeux gardaient leur langage expressif, et, par un effet assez
+rare de l’énergie, la mourante pouvait encore mouvoir ses bras, agiter
+ses doigts.
+
+Ce fut ainsi qu’elle fit signe à Maïna de rapprocher d’elle le crucifix
+qu’elle ne pouvait atteindre, et, lorsque la jeune fille l’eut placé
+entre ses mains, elle le porta d’elle-même, pieusement, à ses lèvres.
+
+Puis, les mains elles-mêmes s’immobilisèrent, et, alors, autre
+bizarrerie de la nature, la parole revint.
+
+Comme elle voyait des larmes dans les yeux de ceux qui l’entouraient,
+elle s’efforça de les sécher d’un mot.
+
+--Ne pleurez pas. Qu’est-ce donc qui m’arrive dont vous ayez lieu de
+vous troubler? Je sors de la vie, voilà tout, et je passe. Vous devriez,
+au contraire, vous réjouir. J’entre dans l’immortalité.
+
+Soudain, elle eut comme la prescience du moment final. Elle dit
+doucement à l’abbé:
+
+--Récitez les prières des agonisants, je vous prie. Cela me rendra la
+mort plus facile.
+
+Et avant de se recueillir dans ce dernier acte, elle interpella encore
+le docteur:
+
+--Le Budinio, souvenez-vous! Ayez confiance en Dieu, mon ami.
+
+Elle n’ajouta point d’autre parole.
+
+Ses lèvres ne remuèrent plus que pour prononcer les formules des
+oraisons jaculatoires. Et, tout à coup, le prêtre, qui s’était un
+instant interrompu, demeura frappé de stupeur.
+
+La mourante restait immobile, les mains jointes sur le crucifix, les
+yeux fixes, ouverts sur l’éternité.
+
+Sa face avait revêtu ce caractère auguste qu’imprime la suprême rupture
+du lien: le souffle s’était envolé; elle avait passé sans qu’on s’en
+aperçût; morte sans effort, saintement.
+
+Tout le monde était tombé à genoux.
+
+La prière reprit à l’unisson, mais il y manquait une voix, celle que la
+mort venait d’interrompre.
+
+Maïna et Corentine se relevèrent tout en pleurs.
+
+Il leur restait un pieux devoir à remplir, plus particulièrement pour se
+conformer aux derniers vœux de la morte. Ne fallait-il pas apprêter
+cette chère dépouille pour l’exposition funèbre qui allait suivre?
+
+Une heure plus tard, lorsque Maïna, rompue de fatigue à la suite de ses
+veilles et de ses soins, voulut quitter la maison mortuaire pour aller
+prendre quelque repos, elle chercha son oncle qui avait disparu. Ne le
+trouvant nulle part, elle revint tout naturellement au lit de mort.
+
+Le docteur était là.
+
+Et Maïna, qui venait le chercher, s’arrêta court, tandis que l’appel
+qu’elle allait faire entendre mourait sur ses lèvres.
+
+Jamais elle n’avait vu pareille expression sur les traits de son oncle.
+
+Certes, elle avait pour lui un profond respect, mais un respect d’enfant
+gâtée, mitigé par beaucoup de familiarité tendre, qu’encourageait,
+d’ailleurs, la condescendance facile du vieillard.
+
+Mais, en ce moment, Hugh Le Budinio lui parut démesurément grandi.
+
+Elle éprouva à sa vue un saisissement qui l’immobilisa, comme si la
+majesté de la morte se fût brusquement épanchée sur le vivant, comme si
+ce visage immobile, aux traits rajeunis par le sceau de l’immortalité,
+eût été un foyer duquel émanait une flamme transfigurant le front penché
+du vieil ami demeuré sur la terre.
+
+Le docteur s’était assis sur un fauteuil au pied de la couche.
+
+Il avait croisé ses bras, mais sa main droite relevée soutenait son
+menton.
+
+Il était plongé dans une méditation grave, de celles auxquelles ne
+s’arrêtent que les intelligences d’élite.
+
+Maïna n’osa l’interrompre. Bien plus: elle retint son souffle pour ne
+point le troubler.
+
+Elle arrivait sans doute à la fin de cette contemplation muette, car il
+ne la fit pas attendre.
+
+Il se leva, et, pas à pas, à reculons, comme s’il n’eût pu détacher ses
+yeux du visage de la morte, il gagna la porte de la chambre, où,
+brusquement, il rencontra sa pupille.
+
+Il ne parut nullement surpris de son attente.
+
+Seulement, avec un geste qui ne lui était point habituel, s’appuyant de
+la main gauche à l’épaule de la jeune fille, et, de la droite, lui
+désignant la pâle figure qui se détachait rigide sur la blancheur
+éblouissante des draps, il ne prononça que ces mots:
+
+--Ça, ça donne à réfléchir!
+
+Que signifiaient ces paroles du vieux praticien, de l’homme qui avait
+passé la meilleure partie de sa vie dans la lutte contre «l’ombre»?
+
+Saluait-il la majesté de la tombe seulement, ou hésitait-il devant une
+question surgissant inattendue devant ses yeux?
+
+Maïna n’osa l’interroger. Elle sentait trop bien ce que ce laconisme
+contenait de mystères insondables.
+
+De tout le jour, le vieillard n’ajouta pas un mot.
+
+Il s’était confiné dans le domaine des méditations profondes. Et tout le
+monde en put suivre la trace sur son visage, au recueillement avec
+lequel, le surlendemain, il suivit, à l’église et au cimetière, les
+détails de la funèbre cérémonie.
+
+Lorsque le caveau des du Closquet s’ouvrit pour recevoir la dépouille de
+la sainte femme qu’on allait laisser dormir son dernier sommeil sous ces
+voûtes de pierre, Hugh Le Budinio, marchant à la suite des
+représentants, d’ailleurs rares, de la famille, demeura longtemps les
+yeux fixés, le front penché sur la grille qui bordait le petit monument
+de granit.
+
+Quelque chose, en effet, venait de se briser dans sa propre existence.
+Une longue et inaltérable amitié venait de se clore, au bord de cette
+fosse qui dévorait toute une existence d’honneur et de charité.
+
+Ah! oui, il avait raison de le dire. De tels spectacles, «ça donne à
+réfléchir.»
+
+A partir de ce moment, le caractère du médecin changea presque
+entièrement.
+
+Sans se départir complètement de la gaieté qui avait fait jusque-là le
+fond de ce caractère, il prit une nuance très accusée de mélancolie.
+
+Ses idées revêtirent comme un crêpe qu’il s’attacha à dissimuler du
+mieux qu’il put, sans parvenir toutefois à dérober totalement le voile
+noir aux yeux de ceux qui l’entouraient.
+
+Un phénomène analogue modifia les allures de la rieuse Maïna.
+
+On n’entendit plus les éclats de sa voix fraîche résonner dans tous les
+coins de la maison.
+
+Joël, toujours empressé autour de sa cousine, lui fit la remarque
+qu’elle avait de trop fréquents nuages sur le front.
+
+A quoi Maïna répondit que le temps effacerait sans doute ces teintes
+grises, dissiperait ces brumes flottant sur sa jeunesse.
+
+Elle le dit de bonne foi, n’étant pas de celles qui se complaisent dans
+les pensers mornes et tristes. Et, ce faisant, elle avait raison de
+compter sur la bienfaisante influence des années.
+
+Il est vrai que cet événement contribua à faire de la jeune fille
+charmante une femme accomplie.
+
+Les soins donnés aux douaniers pendant la terrible nuit de la tempête,
+son assiduité au chevet de Mme du Closquet avaient accoutumé ce jeune
+esprit aux graves réflexions.
+
+Comme le vieillard auprès duquel elle avait grandi en beauté, en grâce
+et en vertu, elle se mit à aimer les pauvres et les déshérités de ce
+monde. Ce fut aux malheureux qu’allèrent spontanément ses prédilections,
+et, tout de suite, elle prit l’habitude du bienfait.
+
+Alors, chaque jour, elle réserva ses heures pour les visites à faire aux
+plus humbles foyers.
+
+Accompagnée de Tina Kerbiel le plus souvent, parfois seule, selon que la
+circonstance pressait plus ou moins, elle commença des courses qui, en
+peu de jours, lui firent une notoriété d’ange consolateur.
+
+Elle se montra les mains pleines de soins pieux, les lèvres ouvertes aux
+douces paroles. On la rencontra aussi bien près des berceaux qu’au
+chevet des infortunes moins attrayantes.
+
+Elle se fit toute à tous, et son cœur s’élargit de toute cette affection
+désintéressée, en même temps que son esprit s’ouvrait plus vaste aux
+autres conceptions du devoir social.
+
+Et sans qu’elle pût s’en rendre compte, sans qu’elle soupçonnât sa
+renommée croissante, Maïna ne marcha plus que le front ceint d’une
+auréole, pendant que le bruit de ses bienfaits préparait d’avance sa
+route et jonchait de fleurs le chemin sous ses pas.
+
+La «nièce du docteur», ainsi qu’on la nommait sur la côte, devint la
+créature idéale, adorée de tous les pauvres gens.
+
+Sa beauté séraphique, le délicieux sourire de ses lèvres roses
+permettaient, d’ailleurs, encourageaient même ces exaltations populaires
+qui la comparaient sans exagération aux anges.
+
+Ce fut au milieu de ces changements à leur précédente existence, au
+moment où les brumes d’automne commencèrent à épandre leur voile gris
+au-dessus de la mer, des rochers et des falaises, que Joël se décida à
+tenter auprès de son oncle la démarche décisive de laquelle allait
+dépendre son bonheur et celui de Maïna.
+
+On était en octobre.
+
+Les premières pluies avaient déjà barbouillé le ciel, et des nuées
+floconneuses se traînaient en haillons sur les flots devenus subitement
+gris, de ce gris de deuil que les mers du Nord revêtent en guise de
+toilette hivernale, et dont on ne peut dire cependant qu’il leur enlève
+leur poésie.
+
+Ce fut une grave journée et un solennel entretien.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Ce jour-là, les deux médecins rentraient ensemble d’une visite faite en
+commun à une riche cliente habitant Dinard, et qui, autant par goût que
+par souci de sa santé, prolongeait son séjour dans la ville d’eaux au
+delà de la saison.
+
+Ils descendaient du bateau et venaient de prendre pied sur le Grand-Bey,
+la mer étant haute, lorsque Joël, prenant son courage à deux mains, dit
+brusquement au vieux docteur, d’une voix dont l’hésitation était
+manifeste:
+
+--Mon oncle, puisque nous voici seuls, je voudrais vous entretenir de...
+
+--De... quoi?--interrompit M. Le Budinio, qui cessa de marcher pour
+prêter attention à la communication de son neveu.
+
+--D’un projet que je nourris depuis fort longtemps, et qui intéresse
+tout mon avenir.
+
+Le vieillard s’était arrêté. Il posa sa main sur le bras du jeune homme.
+
+--Tu n’as pas besoin d’aller plus loin. Je sais d’avance ce que tu vas
+me dire.
+
+--Mais, mon oncle...
+
+--Je t’assure que c’est inutile,--fit Hugh en souriant.--Et je te le
+prouverai tout à l’heure.
+
+Il lui montra du doigt le rocher sur lequel ils se trouvaient, et avec
+ce ton de mélancolie qu’il avait pris depuis la mort de Mme du Closquet,
+l’invita à s’asseoir sur les quartiers de roche, au pied de la tombe
+illustre qui leur faisait face.
+
+--Restons ici un moment, Joël. La place est toute choisie. Les importuns
+ne nous troubleront pas.
+
+A quoi songeait-il, présentement, le vieux maître? Nul n’aurait pu le
+dire.
+
+Par une de ces échappées naïves de l’imagination dont les vieillards
+sont coutumiers, surtout lorsqu’une laborieuse existence a rendu plus
+lourdes les années qui pèsent sur leurs fronts, l’oncle de Joël et de
+Maïna laissa d’abord sa pensée prendre du champ.
+
+C’était l’heure mystique par excellence, celle où l’astre à son déclin
+touche au terme de sa course.
+
+Un caprice de l’atmosphère avait apaisé les haleines du large. La
+coupole du firmament s’était éclaircie, et les nuages, se repliant à la
+manière de rideaux sombres, s’entassaient à l’horizon, aux quatre points
+cardinaux, en paquets d’ouate épais et ronds, disposés ainsi qu’une
+garniture capitonnée.
+
+A l’extrême bordure de l’Occident, l’astre s’enfonçait derrière un
+portant de pourpre, et les rayons relevés mettaient à ses arêtes une
+frange d’or en fusion.
+
+Au-dessous, la mer reflétait ce couchant de féerie, se teignant
+successivement de toutes les splendeurs du prisme épanchées sur son
+miroir sans rides.
+
+A l’entour du rocher, piédestal d’un sépulcre, des oiseaux blancs et
+gris, mouettes et goélands, voletaient, faisant claquer leurs ailes.
+
+Quelque chose montait sur la mer, comme un bruissement d’ombres qui
+surgirait du fond de l’abîme, assombrissant lentement les profondeurs,
+éteignant progressivement les rides lumineuses des lames et envahissant
+l’atmosphère elle-même, qu’elles saturaient de vapeurs, à l’instar d’une
+trame invisible et palpitante, dont les plissements enserraient toutes
+choses et les voilaient insensiblement.
+
+--Que dis-tu de cela?--demanda le vieux docteur, en étendant la main
+vers l’horizon.
+
+--Je dis,--répondit Joël, très sincère,--que c’est là un spectacle
+merveilleux sur lequel nous avons le grand tort de nous blaser.
+
+Hugh Le Budinio releva vivement cette juste et précise remarque.
+
+--De nous blaser, dis-tu? Parle pour toi, garçon. Moi, voilà plus de
+trente-cinq ans que je regarde ces choses sans m’en lasser. Je dirai
+même plus. Je leur trouve, chaque fois, un aspect nouveau, une séduction
+plus puissante. Et si Dieu m’accordait le repos auquel je crois avoir
+droit, il me semble que je passerais mes derniers jours dans la
+contemplation de ces merveilles sans égales.
+
+Il parlait sur le ton de l’enthousiasme, et Joël se demandait à quoi
+allait aboutir cet exorde.
+
+--Vois-tu, garçon,--reprit Hugh,--j’ai beaucoup réfléchi, dans ma vie,
+mais je ne l’ai jamais tant fait que depuis la mort de cette sainte
+créature que nous pleurons tous. Ça va te paraître un peu incohérent,
+peut-être, ce que je te dis là, et, qui sait? peut-être te dis-tu que le
+vieil oncle n’a plus la tête bien solide, n’est-ce pas?
+
+Il se tourna, et regarda en riant le digne homme qui protestait avec
+énergie.
+
+--Très bien. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que tu te dis: «Tout
+cela n’a aucun rapport avec ce que j’ai à dire à mon oncle, et, pour peu
+qu’il continue, nous passerons la nuit sur le Grand-Bey sans avoir
+touché seulement au sujet de la conversation.» Patience, mon fils, nous
+allons y revenir, sois tranquille.
+
+Où en étais-je? Ah! bien! Je te rappelais que j’ai beaucoup réfléchi
+depuis la mort de cette bonne madame du Closquet. Eh bien! mes
+réflexions valent que je t’en fasse part. Elles ont au moins le mérite
+de l’âge et sont le fruit de l’expérience. Et si, comme tu vas me le
+dire tout à l’heure, tu as fermement l’intention de continuer ici même
+ma besogne, de me succéder, en un mot, elles pourront t’être de quelque
+profit.
+
+Maintenant, écoute-moi, sans te fatiguer.
+
+Le jeune homme acquiesça respectueusement au désir du vieillard.
+
+--Écoute, Joël,--reprit celui-ci,--tu es médecin comme moi, par
+conséquent, comme moi, mieux que moi peut-être, tu sais tout ce que tout
+homme de notre art doit savoir.
+
+Tu connais l’être humain à fond, ou, du moins, tu crois le connaître,
+parce que, le scalpel à la main, tu as disséqué la pauvre carcasse
+animale dans laquelle loge cet inconnu qu’on nomme l’âme.
+
+Tu sais qu’il existe une charpente osseuse chez les vertébrés, qu’à
+cette charpente douée de vie elle-même viennent s’adapter les tendons et
+les muscles, les cartilages et les viscères, qu’au travers de ces
+parties circule le sang et rayonnent les nerfs, les nerfs, double
+système d’expansion et de contradiction qui donne naissance à la
+nutrition et à la sensation, conséquemment à la vie.
+
+--Oui, mon oncle,--fit Joël,--je sais tout cela.
+
+Et un vague sourire courut sur ses lèvres, sourire dû autant à l’ironie
+devant cette leçon d’anatomie qu’à l’admiration éprouvée en face de
+cette facilité du vieil homme de synthétiser aussi clairement l’objet de
+ses études physiologiques.
+
+Hugh Le Budinio poursuivit:
+
+--Tu sais tout cela, et, sans doute aussi, bien d’autres choses, et, en
+l’espèce, tu n’en sais pas plus que les vieux maîtres de l’humanité, les
+pères de la médecine.--Mais, il est une chose qu’on a dû oublier de
+t’apprendre, ainsi qu’on l’oubliait déjà de mon temps, et cette chose,
+l’expérience, la pratique de la cure t’en révéleront la lacune.
+
+On a oublié de t’enseigner la méthode selon laquelle tu dois faire
+mouvoir ta pensée à la recherche des causes.
+
+Il s’interrompit, et, cette fois, Joël eut honte de son sourire. Ce
+vieillard entrait avec une souveraine majesté dans le domaine abstrait
+de la science. Il frappait à la porte du temple, et sans respect des
+initiés vrais ou faux, il portait une main audacieusement profanatrice
+sur le voile qui couvre les arcanes de la création.
+
+--Tiens!--continua Hugh,--regarde ce soleil qui se couche. Nous ne
+savons pas au juste ce qu’il est, de quelle matière en ignition
+procèdent sa chaleur et sa lumière. Mais, du moins, nous ne sommes point
+assez fous pour refuser crédit à nos yeux qui nous attestent sa présence
+et qui ne nous livrent la connaissance des corps qu’à la faveur de sa
+clarté.
+
+Eh bien! pour les choses de la science qui font l’objet de la vision
+intellectuelle, le premier emploi que nous faisons de notre raison est
+précisément de contester l’existence d’un foyer de lumière analogue, et
+même infiniment plus certain, puisque, s’il n’existait pas, nous ne nous
+connaîtrions pas nous-mêmes, et que notre conscience n’est que la
+première prise de possession de notre réalité par notre pouvoir de
+connaître.
+
+--C’est vrai, confessa le jeune homme, devenu sérieux à son tour.
+
+--Tu te demandes peut-être à quoi tend cette digression bizarre? Je vais
+te le dire en abrégeant:
+
+Oui, l’on ne nous a jamais enseigné «l’art de conduire notre pensée»,
+ainsi que l’a si bien dit le grand Descartes. On nous a faits les
+esclaves de la règle générale, alors que toute la suite de la vie et la
+pratique de notre art te montreront qu’il n’existe point de «règle
+générale», mais simplement des catégories de faits dans lesquelles
+s’emboîtent les diverses manifestations du mal. Autant de cas dans la
+maladie, autant d’observations et d’études spéciales obligeant le
+médecin à conformer le traitement au diagnostic différentiel qu’il
+porte. Remarque-le bien: il n’y a qu’une impossibilité pour l’esprit
+humain à vaincre la mort, c’est son impuissance à fixer les cas
+individuels qui se présentent. Et c’est pour cela qu’obligé d’inférer
+sans cesse du particulier au général, il se trompe presque toujours;
+c’est pour cela également, qu’absorbé, distrait plutôt par la
+multiplicité des exemples nés sous ses yeux, il finit par perdre de vue
+la réalité absolue, la seule vérité palpable, en quelque sorte, à savoir
+que la substance qui motive par sa personnalité la différenciation de
+ces innombrables cas, ce n’est point ce corps misérable sur lequel nous
+tenons obstinément fixés nos yeux de myopes volontaires, c’est...
+
+--L’âme,--prononça Joël avec une gravité sereine qui fit tressaillir
+l’oncle.
+
+--Oui, l’âme, Joël, l’âme qui fait de chacun de nous ce qu’il est en ce
+monde et ce qu’il doit continuer d’être dans un autre monde que nous ne
+voyons pas, mais dont l’existence est pour nous aussi certaine que celle
+d’un autre hémisphère auquel le soleil porte la lumière en ce moment
+même où il la retire du nôtre.
+
+Alors seulement Joël comprit la pensée du vieillard emporté par
+l’inspiration:
+
+--C’est là ce que nous sommes, mon fils, c’est là ce qu’était cette
+créature sainte qui vient de sortir de notre terre misérable. Et depuis
+que cette vérité suprême est entrée dans mon esprit, je ne puis me
+défendre de trouver notre science bien courte, nos efforts bien puérils,
+puisque, en aucun cas, nous ne travaillons à faire plus belle la part de
+cette âme notre unique personnalité.
+
+La nuit était venue. Une bordure rouge, sanglante, limitait la
+séparation de la mer et du ciel.
+
+--Là,--fit en riant le vieux docteur,--allons-nous-en. Bien qu’habituée
+à mes retards, Tina pourrait concevoir de l’inquiétude et Maïna en a
+certainement déjà conçu. Or, je tiens à ce que nous la rassérénions tout
+de suite, car c’est d’elle, n’est-ce pas vrai, que tu as l’intention de
+me parler?
+
+--Oui, mon oncle,--avoua Joël en riant.
+
+--Voyons. J’ai vidé mon sac et le tien te pèse encore. Je vais t’aider à
+t’en soulager le plus tôt possible. Ce dont il s’agit, si je ne me
+trompe, c’est de vous marier au plus vite, attendu que vous vous aimez,
+et que vous ne demandez, l’un et l’autre, qu’à vous passer mutuellement
+la chaîne au cou.
+
+--C’est cela même,--confirma le jeune homme, dont l’hilarité redoublait.
+
+--Tu vois que je ne me trompais pas. Maintenant que ta confession est
+faite, je vais te faire plaisir en te déclarant que je t’absous tant et
+si bien que si j’étais à ton âge, heureux garçon, je ne penserais pas
+autrement que toi en la circonstance.
+
+--Alors, mon oncle, vous m’approuvez? Vous comprenez, n’est-ce pas, que
+je l’aime?
+
+--C’est-à-dire, mon gars, que je ne comprendrais pas le contraire.
+
+Joël saisit les deux mains de son oncle et les serra avec une allégresse
+qui fit sourire celui-ci:
+
+--Morbleu! quelle poigne, mon garçon! Tu y tenais donc tant que ça, à
+mon approbation?
+
+--C’est-à-dire, mon oncle, que je n’eusse rien osé dire sans votre
+consentement.
+
+--Cela te fait honneur, Joël. Mais, s’il en est ainsi, tu ne sais rien
+du cœur de Maïna. Et si elle allait dire non, elle?
+
+Et le vieillard avait un malicieux sourire aux lèvres.
+
+Joël, en véritable étourneau, ne s’arrêta point à la contradiction.
+
+--Oh!--s’écria-t-il,--de ce côté-là, je suis bien tranquille. Il y a
+longtemps que nous sommes d’accord là-dessus.
+
+--Longtemps?--plaisanta encore le docteur.--Tu avais donc prévu mon
+autorisation? C’est «prévenu» que je dois dire.
+
+Et comme son neveu ne répondait rien, n’ayant rien à répondre, le
+vieillard passa son bras sous le sien et l’entraîna.
+
+--Écoute: Ce n’est point de cela qu’il s’agit, mais bien du fait
+accompli. Vous vous aimez; vous vous l’êtes dit; vous êtes dignes l’un
+de l’autre; par conséquent, ce mariage offre toutes les garanties de
+succès et de bonheur. Mais...
+
+--Il y a un _mais_?--interrogea Joël, devenu subitement inquiet.
+
+--Oui, mon enfant, il y a un _mais_, et j’aime mieux te le faire
+connaître sans ambage.
+
+C’est charmant, le mariage, et cela mérite toutes sortes
+d’encouragements. Certes, tu aurais le droit de me reprocher de n’avoir
+point mis ma conduite d’accord avec mon opinion.--Mais, encore une fois,
+ce n’est point de cela qu’il s’agit, mais de votre mariage éventuel. Eh
+bien! voici ce que j’ai à te dire:
+
+Pour se marier, c’est-à-dire pour entrer en ménage, pour fonder une
+famille, il faut avoir quelques ressources par devers soi, car il faut
+vivre, et c’est là la première des obligations.
+
+As-tu ces ressources, mon bon Joël?
+
+Le jeune homme secoua la tête. Mais il avait prévu l’objection. Il y
+répondit donc en homme résolu:
+
+--Non, mon oncle, je ne les ai pas présentement, mais, Dieu aidant, je
+saurai me les créer.
+
+--C’est hasardeux, mon garçon, et c’est toujours pénible, tu peux m’en
+croire.
+
+--N’y êtes-vous point parvenu vous-même, mon oncle? Ce que vous avez
+fait...
+
+--Tu le feras? Oui, je connais cette riposte. C’est une parole brave.
+Seulement, moi, je n’étais point marié et je débutais en un tout autre
+temps. On admettait alors certains sacrifices, certaines abnégations que
+le changement des conditions de l’existence rend impossibles
+aujourd’hui. Tu ne peux obliger ta femme à vivre de pain sec et de
+fromage à tes côtés.
+
+Joël risqua le tout pour le tout, faisant revivre ses précédentes
+espérances:
+
+--Mais, mon oncle, n’êtes-vous pas là? Nous ne songeons pas à vous
+quitter, et l’apport de mon travail contribuera à faire la part commune
+meilleure. D’ailleurs, Maïna possède bien quelque chose pour défrayer
+notre entrée de jeu?
+
+Le vieux docteur fit halte, et, avec un effort visiblement pénible,
+répondit:
+
+--Maïna ne possède rien, absolument rien, mon pauvre enfant. Pour rien
+au monde je ne t’eusse fait une pareille confidence, mais les
+circonstances l’exigent. Mme du Closquet, dont nous parlions tout à
+l’heure, a été souvent pour nous plus qu’une amie, et, pour Maïna, elle
+a été une mère. Si ta... cousine,--il hésita en prononçant ce mot,--a pu
+achever ses études et recevoir une magnifique éducation, c’est à Mme du
+Closquet qu’elle le doit. Quant à moi, je suis le plus pauvre des
+hommes. Ma clientèle est rarement riche, et je n’ai jamais su me faire
+payer, mon bon Joël.
+
+Il fit une nouvelle pause, et, se reprenant:
+
+--Voyons! ce sont là sujets trop graves pour qu’il soit permis de les
+traiter de la sorte, au pied levé. Je serais coupable de te décourager
+presque autant que si je te célais les périls d’un entraînement
+irréfléchi. Rentrons donc. J’ai, d’ailleurs, à te faire, et à Maïna
+également, une confidence que j’eusse peut-être dû vous faire plus tôt.
+
+Il n’ajouta pas un mot de plus, et tous deux doublèrent le pas pour
+rentrer.
+
+Le docteur avait eu raison de craindre que l’on ne se fût inquiété de
+leur retard.
+
+En rentrant, ils trouvèrent Maïna très pâle et Corentine Kerbiel fort
+nerveuse,--on peut même dire agacée.
+
+Les deux femmes n’accueillirent qu’à moitié les excuses dont on usa à
+leur intention. Si bien que Joël, n’y tenant plus, s’écria dans un accès
+de franchise un peu brusque:
+
+--Eh bien, là, c’est vrai! nous avons pris le chemin des écoliers. En
+débarquant au Grand-Bey, le coucher du soleil nous a incités à deviser
+de questions d’ordre abstrait qui nous ont fait perdre un peu de vue la
+question concrète et immédiate du dîner.
+
+--Puisque nous voici rentrés dans la terre, tâchons d’y faire
+honneur,--ajouta gaiement le docteur.--Toi, Joël, tu as un appétit de
+vingt ans, et moi-même, dont les dents commencent à refuser le service,
+je me sens de force à avaler des noix sans ôter leurs coquilles. Donc, à
+table!--conclut-il en faisant claquer ses doigts.
+
+On alla s’asseoir en commun, mais sous l’influence d’un mutisme gênant,
+autour du repas du soir.
+
+Le docteur voulut, sans plus tarder, réagir contre cette atmosphère de
+glace.
+
+Il prit directement Maïna à partie. Celle-ci ne s’y attendait pas.
+
+--Sais-tu, petite, quelle bizarre proposition m’a faite ton noble et
+brillant paladin, Joël Le Budinio, mon neveu?
+
+--Non, mon oncle,--répliqua la charmante fille, qui mentait pour
+atténuer le rouge lui montant au visage.
+
+--Tu ne devines pas? Je t’aurais crue plus sagace,--ajouta-t-il en
+riant.
+
+Et, sans attendre la réponse de Maïna, il lui servit cette phrase, à
+brûle-pourpoint:
+
+--Ton cousin est pressé de se marier. Il a même fait choix d’une
+compagne qui, à ce qu’il assure, est prête à dire _amen_.
+
+Toi qui reçois toutes les confidences de Joël, tu dois savoir de quelle
+jeune personne il est question?
+
+Du coup, Véronique s’était déridée. Elle donna la riposte avec entrain.
+
+--Mais certainement, mon oncle, je suis au courant de ses projets
+matrimoniaux.
+
+--Et... tu les approuves?
+
+--Sans réserves. Joël ne me paraît pas avoir fait un mauvais choix.
+
+--Je sais que tu es une fille de sens, et que, par conséquent, je puis
+me fier à ton jugement.
+
+Ils eussent évidemment continué à marivauder de la sorte, si un éclat de
+rire de Maïna n’eût terminé cet échange de plaisanteries et rappelé au
+vieux médecin qu’il était temps d’aborder sérieusement la question.
+
+Alors Hugh Le Budinio parut prendre une grave résolution.
+
+On le vit passer à plusieurs reprises la main sur son front, comme pour
+en chasser un souci. Finalement, s’adressant aux deux jeunes gens, il
+les invita à le suivre dans sa chambre pour y débattre avec lui ce qui
+faisait l’objet de leurs mutuelles préoccupations.
+
+Quand tous trois se retrouvèrent assis dans la chambre, en face les uns
+des autres, Joël et Maïna comprirent, à la solennité de l’attitude et du
+ton pris par le vieil oncle, que le moment décisif de leur existence
+était venu.
+
+--Mes enfants,--commença le docteur,--je ne m’attarderai pas aux
+préambules et je ne vous ferai point un discours. Je connais cette
+commune affection, je m’en réjouirais de toute mon âme si la réalisation
+de votre rêve ne me paraissait entraîner avec elle une longue suite de
+soucis.
+
+--Que voulez-vous dire, mon oncle?--s’écria Véronique dont les traits
+révélèrent une alarme soudaine.
+
+Joël, lui, n’éleva point la voix. Il connaissait les objections pour les
+avoir entendues quelques moments plus tôt.
+
+Le Budinio reprit, avec des efforts douloureux, de véritables spasmes
+qui lui coupaient la parole:
+
+--Je veux dire, ma petite Maïna, que je vais vous faire réciproquement
+juges de vos situations et que c’est à votre propre sentence que je m’en
+remets du soin d’assurer votre bonheur, si ce bonheur dépend de l’union
+par vous rêvée.
+
+Joël, la femme que tu désires épouser est pourvue de toutes les grâces
+de la jeunesse et de toutes les vertus de l’âge mûr.
+
+Mariée à un homme dans une situation aisée, elle peut passer une
+existence heureuse, voir fleurir ses jours en bouquets de tendresse,
+ignorer la privation et la souffrance.
+
+L’aimes-tu pour elle?
+
+Je ne te demande pas de renoncer dès à présent à la pensée d’en faire ta
+compagne, mais simplement de remettre l’accomplissement de ce rêve au
+jour où, pourvu toi-même d’une situation indépendante, tu pourras lui
+éviter les déceptions et les déboires, lui assurer le rang et la
+félicité dont elle est digne à tant de titres.
+
+En t’adressant un tel conseil, je parle en père, non seulement pour toi,
+que j’ai quelque peu le droit de traiter en fils, mais aussi pour elle,
+l’enfant de mes vieux jours, la vraie fille de mon cœur, sur laquelle,
+depuis de longues années, je n’ai arrêté mes regards que pour mieux
+chercher quelle couronne serait assez belle pour son front, quelle joie
+assez élevée pour son âme.
+
+Et toi, Maïna, chère enfant, qui m’as payé de tant d’affection que tu
+n’as pas même songé à t’enquérir de l’origine de nos liens, toi qui m’as
+comblé de tes caresses d’enfant, de tes caresses les plus
+reconnaissantes, réponds franchement à la question que je vais te poser.
+
+Tu aimes Joël, et je te connais assez pour savoir que tu serais prête à
+tout sacrifice pour son bonheur. Eh bien! Il n’y a pour Joël aucun
+avenir à Saint-Malo, aucun avenir autre que celui du vieux médecin
+ignoré, obscur, qui ne peut même lui assurer une clientèle. En
+l’épousant, tu lies ton existence à celle d’un homme forcément condamné
+à l’oubli et auquel les devoirs de père de famille créeraient de
+nouvelles et plus lourdes charges.--Au contraire, si, au travers
+d’épreuves noblement supportées, à force de courage et d’énergie, sur un
+plus vaste et plus brillant théâtre, à Paris, par exemple, Joël parvient
+à se créer une de ces situations qui sont l’honneur de la volonté tenace
+et persévérante, ne penses-tu pas que ton abnégation sans recours ou,
+tout au moins, ta passagère résignation lui faciliteraient les moyens
+d’atteindre plus tôt au but proposé?
+
+Encore une fois, je vous fais juges, l’un et l’autre, de la situation,
+et je cède la parole à vos consciences. Ce que vous aurez décidé sera
+bien décidé.
+
+Il se fit un cruel silence, pendant lequel les trois interlocuteurs en
+présence purent compter, à la fréquence de leurs soupirs, les pulsations
+désordonnées et violentes de leur sang dans leurs artères.
+
+A la fin, Maïna releva la tête et demanda, fort troublée, au vieillard:
+
+--Mon oncle, vous avez parlé tout à l’heure de l’origine de nos liens.
+N’ai-je pas aussi, moi, le droit de vous demander de me faire connaître
+cette origine qui m’est inconnue et sacrée?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+--C’est précisément pour te la faire connaître, ma chère enfant, que je
+t’ai conduite ici en même temps que Joël. Et, dans ce que je vais
+t’apprendre, je te prie de ne voir que mon désir d’éclairer ta
+conscience, de rendre ton libre arbitre plus apte à prononcer le
+jugement que j’attends de toi.
+
+Il s’interrompit, puis, tout d’une voix, comme craignant de s’entendre
+lui-même, il dit:
+
+--Maïna, tu n’es point ma nièce.
+
+Les deux jeunes gens se redressèrent en même temps, très pâles. Une même
+secousse les avait ébranlés, et cette phrase, simple en elle-même,
+sonnait à leurs oreilles comme une révélation de malheur.
+
+La jeune fille fit lamentablement écho à cette déclaration:
+
+--Pas votre nièce, mon oncle?...
+
+Et, tout aussitôt, elle reprit:
+
+--Mais, alors, que suis-je donc pour vous?
+
+Une même pensée venait, tel qu’un éclair sinistre, de jeter une morne
+lueur dans leurs esprits.
+
+Si Véronique n’était point la nièce du docteur Le Budinio, comment
+fallait-il donc nommer le lien qui l’unissait au vieillard?
+
+Y avait-il, dans le passé de cet homme vénéré de tous, quelque page
+inconnue, sur laquelle s’était inscrit un souvenir pénible?
+
+Avait-il donc attendu cette circonstance solennelle pour révéler à
+l’intéressée le véritable droit qu’elle avait sur son cœur?
+
+Mais non! toute la vie de Hugh Le Budinio protestait contre un tel
+soupçon, dont le front de Joël rougissait à présent, dont le remords
+oppressait la poitrine de Maïna.
+
+Et même, en ce moment précis, le beau visage du vieux médecin se
+revêtait d’une majesté qui parut le grandir et l’ennoblir encore aux
+yeux des deux jeunes gens.
+
+Il reprit, la voix plus sûre, maintenant que le coup était porté:
+
+--Je n’ai jamais eu qu’un frère: c’était le père de Joël. Je n’ai donc
+pas de nièce, mais un neveu, et c’est Joël. Si je vous fais part de ces
+détails, c’est pour que vous n’ignoriez rien, pour que vous sachiez bien
+tous les deux que Joël seul est mon héritier, que Maïna ne pourrait être
+qu’une légataire, si, ce qui n’existe point, hélas! il pouvait être
+question de succession ou d’héritage, quand on parle du vieux Hugh Le
+Budinio.
+
+Cette fois, le cri qui jaillit de la poitrine de Maïna ne révéla que le
+chagrin.
+
+--Et alors, je ne vous suis rien, moi, mon oncle?
+
+Ces mots «mon oncle» avaient traduit l’habitude de son pauvre cœur
+endolori.
+
+Elle courut à lui et, haletante, se laissant tomber à genoux, elle
+couvrit de baisers sa main droite qu’elle avait saisie, murmurant, à
+travers ses sanglots:
+
+--Vous savez bien que je ne m’inquiète pas d’héritage; que je ne tiens
+qu’à une chose, moi, c’est à être le plus près qu’il soit possible de
+vous, pour vous rendre en affection tout ce que vous m’avez fait de
+bien, jusqu’ici. Vous savez que ce titre de nièce est la seule joie que
+j’aie eue depuis mon enfance, et que je ne renoncerais pour rien au
+monde à ce nom.
+
+Le vieillard s’était penché.
+
+Il enlaça de ses deux bras l’enfant, la releva et la tint étroitement
+serrée sur son cœur, appuyant ses lèvres sur les boucles soyeuses de ce
+front virginal.
+
+--Allons!--prononça-t-il doucement,--ce nom n’est pas le plus doux
+qu’une bouche humaine puisse prononcer. Si tu n’es point ma nièce,
+n’es-tu point ma fille, la vraie fille de mon cœur, et moi qui ne devais
+point connaître les joies de la paternité, n’ai-je pas trouvé en toi, ma
+Maïna, la plus douce, la plus aimante et la plus aimée des enfants?
+
+Peu à peu, les larmes de la jeune fille s’étaient arrêtées. Les
+dernières perles coulaient encore sur ses joues roses, que la joie
+s’allumait déjà dans ses beaux yeux et sur sa bouche mutine.
+
+--Alors,--fit-elle avec allégresse,--il n’y a que le nom de changé, et
+au lieu de vous nommer «mon oncle», je puis vous appeler «mon père»?--Eh
+bien! je vous demande, les mains jointes, de me dire quelles furent les
+circonstances qui ont fait de moi votre fille.
+
+Il lui montra la chaise qu’elle venait de quitter, et reprit doucement:
+
+--Assieds-toi là. Je vais te conter cette histoire. Comme cela tu
+n’auras rien à me reprocher.
+
+Maïna se rassit.
+
+Un silence absolu régna dans la chambre. Et les deux jeunes gens purent
+écouter avec recueillement le touchant récit que leur fit le vieux
+médecin.
+
+--Il y a dix-huit ans, ma petite Maïna, le choléra visita nos côtes.
+
+Il fit des ravages à Saint-Malo; il les étendit plus loin encore. Tout
+le rivage lui paya son tribut funèbre. Il frappa du bord de la mer
+jusque dans l’intérieur des terres. Dinard, Saint-Enogat, Saint-Lunaire,
+Saint-Jacut, Dol, Pontorson, Dinan virent le fléau moissonner des
+victimes.
+
+Ce fut même à Dinan qu’il se montra le plus féroce.
+
+Tous mes confrères de la région furent en peu de jours sur les dents.
+
+Deux d’entre eux, d’obscurs héros, payèrent de leur vie leur dévouement.
+
+Ma besogne, déjà écrasante ici, fut quadruplée par les appels des
+environs. Ces appels-là, ce sont des ordres pour le médecin vraiment
+digne de sa mission.
+
+Moi, je m’efforçai de l’être, et je courus au danger.
+
+Il semblait que ce récit fatiguait visiblement le vieux docteur, car sa
+tête s’inclinait, son buste avait des tressaillements, et son organe,
+très clair à l’ordinaire, se voilait maintenant et prenait de sourdes
+résonances.
+
+--Ah! oui,--continua-t-il,--le mal asiatique frappait de terribles
+coups! Les statistiques officielles ne disent jamais ces choses-là, car
+il s’agit de ne point effrayer les populations. A Dinan, le chiffre des
+morts fut considérable. Moi, j’échappai sans trop de peine. Mon heure
+n’était pas venue.
+
+Un soir, comme je me disposais à rentrer par le bateau, je m’entendis
+héler par une paysanne.
+
+Je suivais le chemin de halage, le long de la Rance, en attendant le
+départ. Celle qui m’appelait était une femme encore jeune, qui fuyait,
+portant un enfant dans ses bras, et en traînant deux autres accrochés à
+ses jupes.
+
+--Monsieur le docteur!--m’appela-t-elle,--monsieur le docteur!
+
+Je prévoyais ce qu’elle allait me dire: une demande de consultation en
+plein vent. Ça ne coûte rien et le paysan n’était pas riche en ce
+temps-là. Je me mis donc en devoir de la lui donner.
+
+Je me trompais. Il n’était point question de cela.
+
+La femme était brave; elle était bonne aussi, faisant le bien à sa
+façon.
+
+Elle me montra du doigt une maisonnette, une cabane située tout au bord
+du chemin, sur la berge.
+
+--Monsieur le docteur,--fit-elle,--là, dans la maison, il y a de pauvres
+gens qui ont besoin de vos secours. Tout le monde est malade et on les
+fuit comme la peste. Si vous y passiez, vous feriez une bonne action.
+
+En Bretagne, un pareil abandon des malheureux était fait pour me
+surprendre.
+
+Mais, que voulez-vous? On était au fort de l’épidémie; les atteints
+mouraient par centaines; et la panique régnait en souveraine, faisant le
+vide autour des infortunés. Je vous assure, mes enfants, que le tableau
+n’était point de ceux qui réconfortent ni qui donnent une meilleure
+opinion de la vilaine espèce que nous sommes.
+
+Maïna suivait la narration avec une sollicitude facile à comprendre.
+
+--Et, dans la maison?--demanda-t-elle, palpitante de curiosité.
+
+Le docteur Le Budinio sourit.
+
+Il adressa un geste de remerciement à la jeune fille, et, avant de
+continuer:
+
+--Laisse-moi te remercier, d’abord, pour la bonne opinion que tu as de
+moi. Car je crois que tu as supposé tout de suite que j’étais entré dans
+la maison.--En effet,--peut-être était-ce parce que la maladie ne me
+faisait point peur,--je franchis le seuil sur-le-champ.
+
+Et alors, mes enfants, quel spectacle! Quel inoubliable spectacle!
+
+Là, dans cette demeure de chaume, où régnait une aisance relative, la
+destruction s’en était donné à cœur joie.
+
+Il y avait dans les trois chambres que je parcourus cinq lits et un
+berceau.
+
+Dans deux des lits, il y avait déjà deux morts. Pour ceux-là, je ne
+pouvais leur délivrer que le permis d’inhumer.
+
+Dans les trois autres gisaient une femme encore jeune et deux enfants.
+
+Les deux enfants précédèrent leur mère de vingt-quatre heures, et si
+jamais j’ai contemplé un tableau étrangement sublime, ç’a été celui de
+la joie de cette mère à la pensée qu’elle ne survivrait point à ses
+petits, et que les deux pauvres anges ne faisaient que prendre les
+devants, sans doute pour lui retenir, au Paradis, une place à laquelle
+elle n’avait point autant de droits qu’eux.
+
+Le vieillard fit une nouvelle pause. Mais, après ce deuxième temps
+d’arrêt, il parut à ses auditeurs que sa voix s’était éclaircie, qu’il
+parlait avec moins de gêne et de contrainte.
+
+--Dès que je la vis, cette mère eut un cri d’honnête femme. Elle se
+redressa sur son oreiller.
+
+«Monsieur le docteur,--supplia-t-elle--là, dans ce berceau, il y a un
+autre enfant, une petite fille, dont je ne suis que la nourrice. Je
+viens de la sevrer, précisément. Elle n’a rien encore. Emportez-la
+d’ici, la pauvre mignonne. Ça ne demande qu’à vivre. Après ça, s’il en
+est temps encore, vous reviendrez pour nous. Moi, je trouverai encore la
+force de soigner mes pauvres petits, et si Dieu veut que nous vivions,
+il nous sauvera.
+
+Dieu ne les a point laissés sur la terre.
+
+Il fut encore obligé de s’interrompre. L’émotion l’étranglait. Du revers
+de sa main ridée il s’essuya les yeux.
+
+Joël et Maïna pleuraient aussi de leur côté.
+
+Maintenant, ils voyaient bien ce qu’allait être la fin du récit.
+
+Pourtant, ils écoutèrent religieusement l’épilogue du vieux docteur.
+
+--Je pris la petite fille au berceau. Elle dormait. Et je te jure,
+Maïna, quoi qu’en puisse penser Joël à l’heure présente, que tu n’as
+jamais été plus jolie qu’en ce moment-là.
+
+La nourrice me donna ton nom, le lendemain, quand je revins pour la
+voir. Tu te nommes Marie-Anne-Véronique... et rien de plus. De
+Marie-Anne, elle avait fait Marianna, ou plutôt _Maïna_, ce nom gaélique
+que nous t’avons continué et qui te rend plus chère.--Déjà, tu étais aux
+bras de Tina, et tu remplissais notre pauvre demeure de ton
+gazouillement d’oiseau sans plumes.
+
+Que te dirais-je de plus?--Tu n’avais ni père ni mère. La noble et
+pauvre créature qui venait d’en suppléer le rôle auprès de toi, s’était,
+elle aussi, enfuie de la terre. Il ne te restait que l’appui et la
+protection du docteur Le Budinio. Tu devins ma fille. La loi exige vingt
+années de soins pour donner droit à l’adoption. Dans deux ans d’ici, si
+je suis encore de ce monde et que tu y tiennes, la loi consacrera
+officiellement cette filiation.
+
+La jeune fille s’était levée. Elle courut se jeter d’un bond dans les
+bras du vieillard.
+
+--Oh! mon père, mon père! Je puis bien vous donner ce nom, car qui plus
+que vous y aurait droit? Mais je vous remercie doublement de m’avoir
+raconté cette histoire. Elle ne m’apprend pas seulement mon origine.
+Elle me dicte mon devoir, un devoir que mon cœur m’avait déjà tracé.
+
+--Et quel est ce devoir, selon ton cœur, mon enfant? prononça Hugh Le
+Budinio avec une tendresse infinie.
+
+--Celui de ne vous quitter jamais,--mon père, jamais, vous entendez
+bien. C’est Dieu qui m’a donnée à vous; c’est Dieu seul qui a le droit
+de me reprendre. Mais,--ajouta-t-elle, avec un délicieux sourire,--je
+vous tiens trop bien, je vous aime trop pour qu’il veuille rompre
+aujourd’hui ce qu’il a lié, il y a dix-huit ans.
+
+Joël n’avait point élevé la voix au cours de cette déclaration.
+
+Il s’était tenu debout, le front légèrement penché, en proie à de graves
+méditations.
+
+--Et lui?--demanda le vieillard à la jeune fille, en désignant son
+neveu.
+
+Elle se retourna tout d’une pièce; elle le vit muet et pensif.
+
+--Lui?--s’écria-t-elle avec élan.
+
+Mais soudain la parole mourut sur ses lèvres comme si elle eût craint
+d’en trop dire.
+
+Le jeune homme l’encouragea du geste, et, parlant à son tour:
+
+--Tu peux tout dire, Maïna. J’attends avec confiance ton arrêt.
+
+Les yeux de la charmante fille brillèrent sous un humide voile.
+
+--Lui, reprit-elle avec émotion,--vous l’avez déjà nommé votre fils. Il
+ne dépend que de lui de le devenir en réalité. A quelque parti qu’il se
+résolve, il sait qu’il peut compter sur moi. Je l’attendrai.
+
+Alors Joël, s’inclinant sur la petite main aux ongles roses, la baisa
+respectueusement:
+
+--Merci, Maïna,--murmura-t-il.--Et vous, mon oncle, écoutez bien ma
+résolution irrévocable: Je ne suis point un ambitieux vulgaire. Je ne
+demanderai point à Paris la gloire. Celle que je rêve est de poursuivre
+votre noble labeur, d’en faire l’apprentissage à vos côtés, de devenir,
+sous votre égide et votre direction, le médecin,--plus que le
+médecin,--l’ami des pauvres. Et le jour où vous et Maïna jugerez
+l’épreuve suffisante, quand vous croirez que j’ai conquis mes grades,
+que j’ai mérité ma récompense, vous me direz l’un et l’autre:
+
+«Joël, tu as coupé ton cœur en deux morceaux. Réunis-les en assemblant
+les deux amours qui le partagent.»
+
+Il se tut.
+
+Le docteur Le Budinio le regardait, le visage inondé de larmes.
+
+--Joël, mon fils!--articula-t-il avec effort,--en ouvrant ses deux bras
+au jeune homme.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ils s’étaient promis de s’attendre, les deux fiancés... Ils ne
+s’attendirent pas longtemps.
+
+Un mois plus tard, le notaire Berquier avisa le docteur Le Budinio qu’il
+avait une communication importante à lui faire, ainsi qu’à sa nièce et à
+son neveu.
+
+Quand les trois visiteurs se furent assis dans les fauteuils en cuir de
+ses clients, le tabellion, riant sous cape, déploya une riche serviette
+de cuir, de laquelle il retira un dossier, ou plutôt une minute.
+
+Et, alors, avec une lenteur calculée, il se mit à lire le dispositif
+suivant:
+
+ «Ceci est mon testament.
+
+ »L’an 188... le ..., du mois de septembre, moi ..., de la
+ Roche-Bernard, baronne du Closquet, saine d’esprit et prête à paraître
+ devant Dieu, ai décidé ce qui suit:
+
+ »Article X.--Je donne et lègue à mon vieil ami le docteur Hugh Le
+ Budinio un titre de rente 4 1/2 pour cent représentant une somme de
+ 4,500 francs, _incessible et insaisissable_, pour lui être servie sa
+ vie durant.
+
+ »Article XI.--Je donne et lègue à mademoiselle Marie-Anne-Véronique
+ _Le Budinio_, en famille _Maïna_, le capital de cette rente, soit cent
+ dix mille francs en espèces, plus mon hôtel de la rue Saint-Vincent et
+ une somme supplémentaire de cent mille francs, représentant la part de
+ l’héritage qui aurait dû revenir à mon neveu, Robert Hélian, comte du
+ Closquet.
+
+ »A charge pour la dite demoiselle Marie-Anne-Véronique _Le Budinio_:
+
+ »1º De demeurer auprès de son oncle toute la durée de son existence;
+
+ »2º D’épouser M. Joël Le Budinio, neveu dudit Hugh Le Budinio, dans
+ les six mois qui suivront l’ouverture de mon testament.»
+
+Il y a des surprises qui ne s’analysent point.
+
+Maître Berquier put en observer toutes les nuances sur les traits de ses
+auditeurs.
+
+Puis, quand il estima qu’il avait largement donné au trouble le temps de
+se dissiper, il demanda:
+
+--Mademoiselle Véronique Le Budinio, en famille _Maïna_, monsieur le
+docteur Hugh Le Budinio, avez-vous quelque objection à élever contre ces
+dispositions testamentaires? Le reste de la famille de la défunte y a
+souscrit sans restriction; je dirai même avec reconnaissance.
+
+Le vieillard, dont la vue n’était pas très claire en ce moment, murmura:
+
+--Je ne sais vraiment si je puis...
+
+--Attendez,--reprit le notaire,--j’allais commettre une sottise. La
+mourante a laissé pour vous une lettre personnelle qui va, peut-être,
+faire tomber vos hésitations.
+
+Ce fut avec des larmes que le docteur prit cette missive tracée d’une
+main défaillante, dernier souvenir de la morte, suprême relique de la
+bienfaitrice absente. Il lut en se reprenant:
+
+ «Mon cher et vieil ami,
+
+ »Ceci est la dernière épître que j’écris. Elle est pour vous. Acceptez
+ le legs. Il n’est qu’une réparation.
+
+ »L’enfant que vous avez recueillie, il y a dix-huit ans, que vous avez
+ élevée et qui doit être la femme de votre neveu, notre bien-aimée
+ Maïna, est la fille de mon pauvre neveu Robert du Closquet, mort avant
+ moi, il y a quelques jours.--Elle succède donc à son père.
+
+ »Adieu, ou plutôt au revoir aux pieds de Dieu.
+
+ »Du Closquet.»
+
+Derechef, quand le docteur eut terminé la lecture, le notaire
+interrogea:
+
+--Mademoiselle Le Budinio étant mineure, vous devez approuver son
+consentement, docteur. Acceptez-vous?
+
+--Donnez la plume,--fit le vieillard, sans autre formule.
+
+Et comme ils quittaient la maison aux panonceaux, le vieux docteur dit
+aux deux jeunes gens:
+
+--Demain, nous ferons les démarches nécessaires pour vos publications.
+Présentement, nous avons une visite à rendre.
+
+--Oui,--prononça religieusement Maïna,--une visite de reconnaissance.
+
+Et tous les trois prirent ensemble le chemin qui mène au vieux cimetière
+de Saint-Malo.
+
+
+FIN
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75228 ***