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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-27 15:21:37 -0800 |
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— s’exclama la +vieille femme, — qu’est-ce que vous +faites donc là, monsieur ?</p> + +<p>A ce cri, le jardinier improvisé se +retourna.</p> + +<p>Il releva sur son front une paire de +lunettes montées sur écailles, et, après +une seconde de placide condescendance, +répondit :</p> + +<p>— Mais, tu le vois, Tina : j’arrose.</p> + +<p>— Vous arrosez ? Et qu’est-ce que vous +arrosez donc comme ça, <i>bonne Dame</i> ?</p> + +<p>Le vieillard se mit à rire et acquiesça +allègrement :</p> + +<p>— Oh ! tu peux voir, tu peux voir, — tant +que tu voudras.</p> + +<p>La servante se pencha sur le pot de +fleurs et le considéra curieusement.</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est que cette pousse-là ? — demanda-t-elle +surprise.</p> + +<p>Le docteur Le Budinio se mit à se frotter +gaiement les paumes, faisant de +temps à autre claquer les articulations +de ses phalanges, ce qui était chez lui un +signe de grand contentement.</p> + +<p>La « pousse », — ainsi que l’appelait +Corentine, — était une plante grêle, sans +beaucoup d’éclat, aux feuilles assez semblables +à celles du laurier-thym, à la tige +longue, peu fournie en verdure, se terminant +par deux ou trois grappes rigides, +dont l’une commençait à se transformer +en une façon de thyrse figuré par de +toutes petites fleurs violettes.</p> + +<p>— Alors, — questionna gaiement le +docteur, — tu ne sais pas ce que c’est +que ça ?</p> + +<p>— Dame, non, monsieur ! — répliqua +la servante sincèrement.</p> + +<p>Le vieillard se mit à rire, en proie à +une très visible allégresse.</p> + +<p>— Voilà ce que c’est, Tina, que de ne +pas savoir les choses ! Cette plante-là, +c’est de la véronique.</p> + +<p>— Véronique ? — répéta Corentine, +dont les yeux trahirent l’ignorance.</p> + +<p>Le docteur se prit à rire de plus belle.</p> + +<p>— Allons, allons ! Tu n’y es pas, décidément. +Qui est-ce qui appelle Véronique, +dans la maison ?</p> + +<p>— Sais pas, — fit encore la Bretonne.</p> + +<p>Alors, le vieux praticien posa sa main +sur l’épaule de la servante.</p> + +<p>— Il faut pourtant que tu le saches, +ma bonne. Véronique, c’est le nom de +baptême, le nom vrai, de quelqu’un que +tu connais bien, que tu aimes plus encore, +et qui rentre aujourd’hui.</p> + +<p>La vieille femme jeta une exclamation +de très réelle surprise.</p> + +<p>— De Maïna, de M<sup>lle</sup> Maïna, peut-être ? +Ah ! par exemple ! — Comment ça se fait-il +que je n’en aie jamais rien su, moi ? Je +ne m’explique pas ça.</p> + +<p>— Parce que, — répliqua M. Le Budinio, — elle +n’a jamais voulu te le dire, +parbleu ! Maïna déteste son nom. Elle ne +peut pas admettre qu’on l’appelle comme +ça. Et alors, tu comprends…</p> + +<p>Tina éclata d’un beau rire de paysanne +goguenarde.</p> + +<p>— Oui, et alors je comprends que si +vous avez voulu lui faire plaisir en lui +offrant ce pot de fleurs, vous avez joliment +manqué l’occasion, monsieur le +docteur.</p> + +<p>Le médecin s’arrêta court, et regarda +sa domestique d’une mine absolument +déconfite.</p> + +<p>C’était vrai ! Il n’y avait pas pensé une +seconde. Il avait fallu que cette futée de +Tina lui en fît la remarque pour qu’il +s’en aperçût. Eh bien ! il s’y entendait à +faire des cadeaux, pour le coup !</p> + +<p>Et avec une vivacité d’impression et +d’humeur qui n’étaient pas de son âge, +il céda au dépit qui venait de le prendre. +Saisissant le malencontreux pot de fleurs +des deux mains, il grommela :</p> + +<p>— Et dire que voilà dix jours que je +l’arrose comme ça, soir et matin…</p> + +<p>Il n’acheva pas sa phrase.</p> + +<p>Le pied de véronique, contenu et contenant, +passa comme un bolide à travers +la baie de la fenêtre et alla se fracasser +sur les pavés de la petite cour qui précédait +le jardin.</p> + +<p>Cette fois, Corentine Kerbiel se mit en +colère, une colère, d’ailleurs, comique.</p> + +<p>— Je vous demande un peu, monsieur +le docteur, si c’est permis qu’un vieil +homme de votre âge, il se mette à casser +les choses comme un enfant boudeur +casse ses joujoux ? Tout ça, parce que +j’ai dit que, si M<sup>lle</sup> Maïna n’aime pas +qu’on l’appelle Véronique, vous lui faisiez +là un fichu cadeau.</p> + +<p>Le docteur Le Budinio parut honteux +de ce mouvement de vivacité.</p> + +<p>Il prit brusquement son chapeau de +feutre à larges bords, tira sa canne à +pomme d’or d’un étui en fer appendu au +pied de son lit et se disposa à sortir, en +disant :</p> + +<p>— J’aurais bien mieux fait de partir +une heure plus tôt. Mes malades en auraient +profité, au moins.</p> + +<p>Sa gaieté de tout à l’heure devenait +positivement de la mauvaise humeur.</p> + +<p>Seulement, chez l’excellent homme, +ces mauvaises humeurs-là ne duraient +guère.</p> + +<p>Ses idées prirent bien vite un autre +cours.</p> + +<p>Et, tout en se dirigeant vers l’escalier +du premier étage, il grommelait :</p> + +<p>— Véronique !… Véronique ! Est-ce +que ça la rend moins jolie, de s’appeler +Véronique, moins aimable ? Est-ce que je +lui ai demandé son nom le jour où…? +Ah ! il est certain qu’elle a changé depuis, +qu’elle a grandi ! La petite abandonnée +est devenue femme. Tout de +même, comme cela est loin ! comme le +temps passe ! Dix-huit ans déjà !</p> + +<p>Ses yeux s’éclairèrent d’une chaude +lueur. Un bon sourire épanouit sa +face.</p> + +<p>— La voilà qui revient, pourtant, et +pour toujours, cette fois !</p> + +<p>— Tina ! — appela-t-il en se retournant.</p> + +<p>La servante accourut.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? — demanda-t-elle.</p> + +<p>Elle se doutait bien de ce qu’il y avait ; +elle était trop bien faite aux allures de +son maître.</p> + +<p>Il parut hésiter un instant, puis, du ton +dont on fait une confidence :</p> + +<p>— Écoute : voici. Je regrette maintenant +d’avoir cassé le pot de fleurs. Qu’elle +s’appelle Véronique ou autrement, il +n’importe. Ça lui aurait toujours fait +plaisir.</p> + +<p>Tina vit que c’était là un gros remords +pour son vieux maître. Elle hocha la tête +et sourit.</p> + +<p>— Allez, allez, monsieur, vous pouvez +sortir tranquille. Il n’y a que le pot de +cassé ; la fleur n’a pas souffert. Je réparerai +cela.</p> + +<p>Rassuré, M. Le Budinio tourna le loquet +de sa porte.</p> + +<p>Mais alors il y eut un véritable coup +de théâtre : Un double cri retentit :</p> + +<p>— Mon oncle !</p> + +<p>— Joël !</p> + +<p>Un grand jeune homme mince et +blond, au type fin et accusé de la race +léonarde, à la barbe blonde, claire et +soyeuse, fit irruption dans le corridor, se +jetant au cou du vieillard.</p> + +<p>— Allons, bon ! — grommela celui-ci — voilà +qui me retarde encore ! Ah çà ! +d’où sors-tu, toi ?</p> + +<p>— Du train, mon oncle. Je viens d’arriver.</p> + +<p>— Tu viens d’arriver ?</p> + +<p>— Sans doute. J’ai soutenu ma thèse +avant-hier ; reçu tout boules blanches.</p> + +<p>M. Le Budinio souleva son chapeau et +le reposa sur le haut de sa tête. Puis, +tandis que deux larmes coulaient sur ses +joues, il ouvrit ses bras, sans quitter sa +canne de la main droite.</p> + +<p>— Bravo, garçon ! Avec ça, j’ai oublié +de t’embrasser. Tiens ! Embrasse-moi +deux fois.</p> + +<p>Et l’accolade des deux hommes fut +d’une chaude et émouvante étreinte.</p> + +<p>Après quoi ce fut le tour de Corentine. +Joël lui mit sur les joues deux +gros baisers retentissants, auxquels la +bonne femme rendit la monnaie avec +usure.</p> + +<p>— A présent, je vais à mes malades, — conclut +Le Budinio. — Tina, c’est fête +aujourd’hui. Tu mettras les petits plats +dans les grands. Il faut tuer le veau gras.</p> + +<p>Joël avait voulu retenir son oncle par +la manche.</p> + +<p>— Mais, à propos, mon oncle, vous +savez que je ne viens pas seul.</p> + +<p>— Comment, pas seul ?</p> + +<p>— Oui, Maïna va arriver d’un instant +à l’autre.</p> + +<p>— Maïna, je ne l’attends que ce soir.</p> + +<p>— Erreur, mon oncle. Nous avons fait +le voyage ensemble. Présentement, elle +est chez M<sup>me</sup> du Closquet avec laquelle +elle est venue. On l’a retenue à déjeuner. +Elle nous arrivera vers une heure. +Elle a tant de hâte de vous revoir !</p> + +<p>Le vieillard s’essuya les yeux.</p> + +<p>Mais le sentiment de ses devoirs professionnels +reprit le dessus.</p> + +<p>Il regarda sa montre, et d’un coup du +plat de la main renfonça son chapeau +sur sa tête.</p> + +<p>Sans en entendre davantage, il s’élança +au dehors.</p> + +<p>Il descendit l’escalier quatre à quatre, +ouvrit la porte de la rue, qu’il laissa +retomber sur lui avec fracas, et se mit à +marcher d’un pas alerte sur les gros pavés +de la chaussée.</p> + +<p>Le long du parcours, les gens le saluaient +respectueusement, sans s’offusquer +de la négligence du bonhomme à +répondre à ces saluts.</p> + +<p>On le savait si occupé, si absorbé, le +vieux docteur, providence des pauvres, +soutien des malades de la bonne ville de +Saint-Malo !</p> + +<p>Et il s’en alla ainsi, de son allure encore +verte et jeune, malgré ses soixante-cinq +ans d’âge, qui étaient surtout +soixante-cinq ans de labeur opiniâtre et +de dévouement dépensé sans compter.</p> + +<p>Or, ce jour-là, il allait loin, — non +dans sa clientèle aisée de la rue Saint-Vincent +et du quai Duguay-Trouin, — mais +par là-bas, hors des murs, sur le +Sillon et jusque dans le faubourg Rocabey.</p> + +<p>Car c’était là son milieu de prédilection.</p> + +<p>Il aimait à donner ses soins à cette +population pauvre, à ces braves gens +dont une moitié de l’existence se passe +à la mer, et dont le dénûment robuste et +vertueux n’a point d’envie à l’encontre +des heureux de la terre.</p> + +<p>Il les avait soignés quarante ans, +n’ayant jamais d’ambition plus haute, +connaissant trop bien le peu qu’est +l’homme pour attacher quelque importance +aux hochets de la vanité humaine.</p> + +<p>Au reste, fils et petit-fils de marines, +Hugh Le Budinio n’estimait guère que les +marins en dehors de sa propre carrière.</p> + +<p>Encore n’était-il pas bien sûr qu’il +n’eût pas suivi la carrière ancestrale de +préférence à toute autre, n’eût été une +légère claudication qui l’avait rendu impropre +au service militaire.</p> + +<p>Personnellement, il n’était point un +fils de Saint-Malo.</p> + +<p>Il était de l’autre côte, de celle du +Morbihan, par son père, et lui-même +était né loin, bien loin de ces rives de +Bretagne, dans l’Inde, en des temps où +la guerre entre Anglais et Français rendait +les colonies fort dures pour les +expatriés des deux pays.</p> + +<p>Sa mère était morte lui laissant une +maison, et, comme elle était Malouine, +force avait été au jeune Hugh de venir +s’y installer le jour où, après un séjour +de cinq années sur les vaisseaux de +l’État, il s’était établi à demeure sur le +vieux rocher.</p> + +<p>Aussi bien sa réputation était-elle +universelle et « sa grandeur ne l’attachait-elle +point au rivage. »</p> + +<p>On venait de loin pour le consulter, +d’Avranches, de Coutances, de Dol, de +Dinan. Lui-même poussait ses bienfaisantes +visites jusqu’à Dinard et Paramé, +dans la saison, auprès des baigneurs et +surtout des baigneuses, foule bigarrée, +cosmopolite, oiseaux de passage, venus +à tire-d’aile des horizons de l’Est et plus +particulièrement de Paris.</p> + +<p>Oh ! le brave, le saint homme que ce +docteur Le Budinio !</p> + +<p>Avec quelle ferveur pieuse les pauvres +gens prononçaient son nom qu’ils couvraient +de bénédictions !</p> + +<p>Quelle pure et abondante charité il +semait, il répandait autour de lui, ne +faisant pas seulement l’aumône de la +prescription, mais celle du remède !</p> + +<p>Combien de fois, devant les mines +désolées et abattues des malheureux, +regardant, hébétés, l’ordonnance, n’avait-il +pas tiré de sa poche les pièces +blanches, rares, pourtant, dont il fallait +payer la drogue au pharmacien !</p> + +<p>Oui, on pouvait l’appeler un saint, +celui-là, sans crainte de se tromper !</p> + +<p>Et, avec cela, d’une patience et d’une +douceur inaltérables !</p> + +<p>Chez lui la parole était rare, à l’habitude. +Il lui arrivait pourtant de devenir +loquace, quelquefois, lorsqu’il s’agissait +de décider quelque vieux bronzé de +l’Océan à se laisser soigner selon les +exigences du mal.</p> + +<p>A ces moments, la faconde du docteur +empruntait ses effets à tous les vocabulaires.</p> + +<p>— Voyons ! tonnerre ! espèce d’entêté, +est-ce que tu crois que je viens ici pour +mon plaisir ? Si ta peau de requin ne me +tenait au cœur que dans la mesure de sa +valeur, c’est moi qui te larguerais en +grand à tous les courants de la côte. Tu +vois donc que c’est seulement pour te +guérir que je viens. Allons ! tiens bon, +mon gars, je vais te glisser ce bonbon-là +en douceur.</p> + +<p>Il va sans dire que le « bonbon » était +toujours un de ces produits abominables +de la pharmacopée ancienne et moderne, +qui provoquent des nausées et tournent +le cœur aux moins sensibles. Car le docteur +Le Budinio n’était pas pour les atténuations +et les palliatifs. Un remède est +un remède ; ce n’est pas une gourmandise.</p> + +<p>On comprend que, de la sorte, il n’eût +recours ni aux pilules, ni aux cachets, si +couramment employés de nos jours.</p> + +<p>Ce matin-là, c’était donc uniquement +chez les pauvres que le docteur Le Budinio +avait affaire.</p> + +<p>Du plus loin qu’on le vit paraître à la +descente du Sillon, ses clients ordinaires +de Rocabey se portèrent au-devant de lui.</p> + +<p>Ces silencieux d’habitude, et c’était +peut-être à leur contact que le vieux praticien +avait contracté son laconisme, se +mettaient en frais.</p> + +<p>Le docteur fit rapidement ses visites, +il avait hâte de rentrer.</p> + +<p>Et, par bonheur, le stock des malades +n’était pas considérable. Il eut promptement +fait le tour des humbles demeures.</p> + +<p>Entre temps il allongea quelques tapes +amicales sur des figures joufflues de gamins +et de fillettes, garnements saturés +d’iode et d’oxygène, futures compagnes +et mères de matelots.</p> + +<p>Comme on lui trouvait une allure +quelque peu pressée, un homme qu’il +avait remis sur pied d’une chute du haut +des remparts, l’aubergiste Cailleux, l’appela +très respectueusement.</p> + +<p>— Monsieur le docteur, j’ai mis en +bouteilles du cidre comme vous n’en +trouverez pas à dix lieues. Ça me serait +un grand honneur si vous le goûtiez.</p> + +<p>Le vieillard eut une hésitation. Le +cidre était un de ses faibles.</p> + +<p>Puis, se décidant brusquement, il +tendit la main à l’aubergiste :</p> + +<p>— Va pour un verre de cidre, Cailleux. +Mais dépêchons, sur le pouce, je suis +pressé.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a donc qui vous +presse, monsieur le docteur ?</p> + +<p>— Il y a, mon garçon, que ma filleule +est arrivée à Saint-Malo et qu’elle doit +m’attendre présentement. Or, il y a un +an que je ne l’ai pas vue, la pauvre +chatte.</p> + +<p>Cailleux se frotta gaiement les mains +et repartit :</p> + +<p>— Parbleu ! monsieur le docteur, vous +ne vous retarderez guère. Ma carriole +est là tout attelée, et j’ai affaire à la +ville. Je vas vous rapporter sans façons.</p> + +<p>Il dit quelques mots à sa femme, tout +en emplissant vivement les verres.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, au moment où +le médecin mettait le pied sur le marchepied +du véhicule, il ne fut pas peu surpris +d’en trouver l’arrière-train couvert +de bouquets de toutes nuances.</p> + +<p>Des enfants, des jeunes filles, des femmes, +quelques vieillards se tenaient à +l’entour pour jouir de l’heureuse surprise +de leur vieux bienfaiteur.</p> + +<p>Et, comme il se récriait devant ce luxe +de floraison :</p> + +<p>— Ça, monsieur le docteur, — dit en +riant une grande et belle fille, — c’est +pas pour vous, c’est pour la demoiselle, +vous savez.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Une heure plus tard, le déjeuner de +l’oncle et du neveu s’achevait.</p> + +<p>Pendant tout le repas, le vieillard avait +été fort agité.</p> + +<p>— Parbleu ! — ronchonnait-il entre +ses dents, — je te demande un peu, +mon Joël, si M<sup>me</sup> du Closquet n’aurait +pas pu choisir un autre jour pour garder +Maïna à dîner ? Est-ce que ce n’est pas +moi qui ai droit aux premières effusions +de mon enfant ? De cette façon, elle aura +fait son premier repas de bienvenue +chez des étrangers.</p> + +<p>— Oh ! des étrangers, mon oncle ! — dit +Joël en souriant. — Il me semble +que…</p> + +<p>— Que j’exagère peut-être ? — Eh bien ! +oui, là, tu as raison. Chez M<sup>me</sup> du Closquet, +elle est en famille, notre Maïna. +Mais voyons, puisque cette bonne amie +l’avait eue avec elle pendant toute la durée +du parcours, il me semble qu’elle +aurait bien pu me l’apporter tout droit +à l’arrivée ?</p> + +<p>— Sans doute, mon oncle, sans doute. +Mais voilà. M<sup>me</sup> du Closquet a pensé que +peut-être Maïna, qui mourait littéralement +de faim, trouverait plutôt chez elle +le déjeuner qu’il lui fallait tout de +suite.</p> + +<p>Ici Tina Kerbiel intervint, se sentant +en cause.</p> + +<p>— Si l’on peut dire, monsieur Joël ! +Alors, vous croyez, comme ça, que la mignonne +n’aurait pas trouvé ici un morceau +en arrivant ? Alors, vous croyez que +la vieille Tina a tout à fait perdu l’esprit, +qu’elle n’avait pas pensé à la petite ? Eh +bien, tenez, pour vous humilier, je vas +vous montrer ce que je lui avais préparé +pour son retour, à cette enfant-là.</p> + +<p>Joël protesta de toutes ses forces.</p> + +<p>— Ma bonne Tina, je te jure que je ne +le crois pas. Ce n’est pas moi qui ai cru +cela ; c’est M<sup>me</sup> du Closquet, te dis-je.</p> + +<p>— Eh bien ! Je l’attends, moi, M<sup>me</sup> du +Closquet, et je vais bien l’arranger, je +vous le jure. Mais non. Faut que vous +voyiez tout de même ce que je lui avais +préparé.</p> + +<p>Elle courut à la cuisine et en rapporta +un compotier soigneusement couvert.</p> + +<p>Quand elle en eut soulevé le couvercle, +Joël aperçut une vingtaine de magnifiques +crêpes à peine refroidies du feu de +la matinée.</p> + +<p>Mais, tandis que le jeune homme et le +vieillard s’oubliaient à considérer les appétissants +cornets de pâte, une main +blanche passa entre la tête de Joël et +celle de Tina, absorbée dans sa démonstration, +prit au vol trois ou quatre crêpes +en tas, pendant qu’une voix rieuse et +mutine s’écriait au-dessus des spectateurs +ahuris :</p> + +<p>— Ça doit être joliment bon, ça ; merci, +Tina !</p> + +<p>Ce ne fut qu’un cri.</p> + +<p>Tout le monde s’était levé et Corentine +avait eu juste assez de présence d’esprit +pour déposer le compotier sur la +table au lieu de le laisser tomber par +terre.</p> + +<p>Et, pendant quelques minutes, ce fut +un véritable duel entre la servante et +son vieux maître pour savoir lequel des +deux donnerait le plus de baisers à l’arrivante.</p> + +<p>Était-elle jolie cette Maïna !</p> + +<p>Des cheveux blond cendré, un teint de +camélia, des yeux d’un bleu gris qui rappelait +les calmes d’été de la Manche, un +buste de déesse, une taille de guêpe, de +beaux bras ronds, des mains et des pieds +d’enfant, voilà ce que possédait d’ensemble +celle que le docteur Le Budinio +appelait sa filleule, qui, elle, le nommait +« mon oncle », et dont la vieille Tina +ignorait, quelques heures plus tôt, le vocable +agaçant de Véronique.</p> + +<p>— Et d’où sors-tu ? — demanda le docteur +quand il eut recouvré le sens.</p> + +<p>La jeune fille, très disposée à la gaieté, +répliqua :</p> + +<p>— Je sors de chez M<sup>me</sup> du Closquet et +j’entre chez mon excellent oncle. Et si +vous n’étiez pas tous stupéfaits comme +vous l’êtes par mon arrivée, vous auriez +déjà remarqué que je n’étais point seule.</p> + +<p>Le docteur, Tina et Joël se retournèrent +en même temps.</p> + +<p>Le chambranle de la porte encadrait +une bonne et belle figure de vieille femme +dont la toilette, un peu antique, ne déparait +en aucune façon les traits nobles +et marqués du cachet aristocratique de +la race.</p> + +<p>C’est que M<sup>me</sup> Catherine-Tiphaine du +Closquet était la dernière descendante +de l’un des héros du combat des Trente.</p> + +<p>Elle tenait de ses aïeux une fortune +assez médiocre, mais son mari, qui possédait +des terres à Paramé et à Dinard, +avait gagné énormément d’argent le jour +où ces deux plages s’étaient créées. Elle +jouissait présentement d’un capital de +deux millions, dont la rente, à trois et +demi pour cent, passait presque tout entière +en bonnes œuvres.</p> + +<p>La vieille dame avait, en effet, coutume +de dire en riant :</p> + +<p>— J’ai trois héritiers : le plus rapproché +est un dissipateur ; — je lui fais une +réserve pour ses vieux jours ; le second +est un officier de marine qui aura besoin +de moi pour se marier à sa guise ; quant +au troisième, père de famille, économe et +laborieux, il me croit pauvre. Ma mort +lui fera une surprise, mais il m’aura déjà +rétribuée en vraies larmes bien sincères.</p> + +<p>De fait, M<sup>me</sup> Tiphaine, ainsi qu’on +la nommait dans l’intimité, avouait +soixante ans et en portait gaillardement +soixante-quinze, l’état civil ne faisant +pas grâce d’un jour à ceux qu’il dénomme.</p> + +<p>Il n’y avait aucune coquetterie dans le +cas de la vieille dame. Mais très caustique +sous une apparence enjouée, elle +disait encore :</p> + +<p>— Je retarde ainsi de quinze ans la +cour intéressée que l’on pourrait me +faire, et j’avance de quinze années la +mise au monde de mon testament.</p> + +<p>A sa vue, le docteur, qui, quelques +minutes plus tôt, maugréait contre elle +de tout son cœur, s’empressa de lui tendre +ses mains.</p> + +<p>— Allons, Cadet, — fit gaiement +M<sup>me</sup> du Closquet, — avant que je ne +m’assoie à votre table, récitez le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>.</p> + +<p>— Vraiment ? — réclama le docteur, — et +pourquoi cela, je vous prie ?</p> + +<p>— Parce que les oreilles m’ont tinté, +tout à l’heure, et que sûrement vous +avez dû me donner à tous les diables, +païen incorrigible que vous êtes.</p> + +<p>Au lieu de protester, le docteur se +frappa la poitrine.</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ</i>, — confessa-t-il. — C’est +un peu vrai que je +vous ai valu quelques mérites de plus au +ciel.</p> + +<p>C’était l’habitude de M<sup>me</sup> du Closquet +de se prévaloir des dix ans qu’elle avait +de plus pour appeler le docteur « Cadet ».</p> + +<p>Et cette appellation, toute d’amitié, +elle ne l’employait guère que depuis +quelque dix ans.</p> + +<p>Elle lui rappelait de graves souvenirs, +ceux du zèle et du dévouement apportés +par le docteur aux soins qu’il avait +donnés à M. du Closquet pendant sa dernière +maladie.</p> + +<p>Elle poursuivit avec cette verve qui +est la grande qualité des vieillards aimables :</p> + +<p>— Ne poussez pas plus avant les +excuses. Peut-être pourrais-je me reprocher +à moi-même d’avoir eu tort en gardant +Maïna avant qu’elle ne vous eût vus +ici. Mais, je l’avoue, même devant elle, +j’aime cette chère petite tête d’écolière +au point de la disputer à ses parents, à +mes meilleurs amis.</p> + +<p>Il va sans dire qu’il ne devait rien rester +de l’incident que le souvenir d’un +sceau de plus mis sur une vieille et +forte amitié.</p> + +<p>M<sup>me</sup> du Closquet le vit bien à la sympathie +qu’elle lut sur tous les visages.</p> + +<p>Et, pour fêter avec ses amis le retour, +non seulement de Maïna, mais aussi de +Joël, elle fit honneur aux crêpes de Tina +avec des dents de vingt ans.</p> + +<p>Après quoi tout le monde descendit au +jardin.</p> + +<p>Là, ce fut une surprise nouvelle.</p> + +<p>Comme si le petit enclos n’eût pas contenu +par lui-même assez de verdure et +de floraison, les indigènes de Rocabey +qui avaient chargé de fleurs la voiture +de Cailleux venaient de dresser de leurs +mains une sorte d’arc de triomphe de +feuillage, sous lequel, venus à pied du +lointain faubourg, ils saluèrent d’acclamations +enthousiastes la gracieuse enfant +adoptée par le vieux médecin.</p> + +<p>Et la douairière, toujours en verve, de +s’écrier à cette vue :</p> + +<p>— Parbleu ! voilà qui est original ! +Faire tenir dans son propre jardin les +populations en délire.</p> + +<p>Oh ! la belle et bonne journée que passèrent +là, ensemble, avec leurs amis de +tous rangs, les divers acteurs de ce +drame de famille !</p> + +<p>Dans la soirée, en guise de champagne, +on but du cidre, de cet excellent +cidre que l’aubergiste avait voulu, le +matin même, faire goûter au docteur +Le Budinio.</p> + +<p>La nuit vint enfin. A onze heures précises, +on reconduisit en pompe M<sup>me</sup> du +Closquet jusqu’en sa belle maison de la +rue Saint-Vincent, et, minuit sonnant, +chacun se retrouva seul dans sa chambre.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>C’était une jolie petite chambre rose, +tapissée avec goût, meublée avec élégance, +que la sollicitude affectueuse du +vieillard avait réservée à sa filleule.</p> + +<p>Le matin, en ouvrant ses deux fenêtres, +Véronique pouvait embrasser simultanément +la mer et la plage par-dessus +les remparts, l’isthme du Sillon à +la sortie de la ville et tous les jardins +environnants.</p> + +<p>Un lit aux rideaux de mousseline immaculés, +une armoire à glace en bois +blanc verni, une table de toilette et un +gracieux secrétaire assortis comme forme +et comme couleurs, garnissaient ce virginal +réduit.</p> + +<p>Et, en vérité, Maïna ne souhaitait rien +au delà.</p> + +<p>Le luxe le plus princier n’aurait pu +lui donner le calme et le repos que lui +assurait ce coin de demeure paisible, cet +attachement constant et fidèle des êtres +qui l’habitaient.</p> + +<p>Aussi, dès qu’elle s’y retrouva, la jeune +fille ouvrit-elle la fenêtre donnant sur le +port, et, la tête penchée sur sa main, +accoudée au balcon de fer, s’abandonna-t-elle +aux rêveries que lui apportaient, +fraîches et caressantes, les haleines de la +mer.</p> + +<p>Depuis six années, elle ne revoyait +cette chambre que tous les ans à la +même époque et même un peu plus tard, +puisqu’elle était en pension à Paris et ne +rentrait à Saint-Malo qu’au moment des +grandes vacances.</p> + +<p>Cette fois, c’était pour toujours qu’elle +y revenait, — ayant fini ses études, couronnées, +à douze mois de distance, par le +double diplôme des degrés simple et supérieur.</p> + +<p>« Pour toujours ! » Il faut avoir été +écolier ou écolière, captif loin de cette +patrie de l’enfance qui est la famille, +pour savoir ce que ces deux mots contiennent +et résument de joies profondes +et condensées ! — Au reste, ne sont-ils +pas l’unique, la plus puissante expression +des sentiments intenses et durables ? +N’est-ce pas « pour toujours » que s’aiment +ceux qui, à la fleur de l’âge, unissent +leurs cœurs dans une mutuelle +affection, leurs mains dans l’échange des +anneaux symboliques du mariage ?</p> + +<p>Pour Maïna, il n’y avait encore ni +perspective, ni lointaine espérance d’une +tombe fleurie.</p> + +<p>La jeunesse s’épanouissait en elle +comme autour d’elle, et, en prononçant +ces mots « pour toujours », la jeune fille +attachait au front chauve de son « oncle » +et aux cheveux blancs de Tina les mêmes +fleurs de printemps dont elle ceignait, +en pensée, sa tête nimbée de boucles +blondes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>— Ça, Joël, mon ami, prends une +chaise, et causons.</p> + +<p>— J’y suis tout disposé, mon oncle, +répondit le lauréat frais émoulu de la +Faculté de Paris.</p> + +<p>M. Le Budinio s’était enfoncé dans un +vieux fauteuil de cuir, autour duquel gisaient +des livres de toutes dimensions, +voire d’énormes in-folios poudreux, où +le vieillard avait accoutumé de lire Hippocrate, +Aristote, Celse, Galien, Asclépiade, +dans leurs textes divers de langues +mortes, lettré de premier ordre dans sa +modestie de savant méconnu.</p> + +<p>Il avait relevé ses lunettes comme dans +tous les cas graves, et fixait sur son +neveu le tranquille regard de ses yeux +gris et perçants. Il reprit :</p> + +<p>— Te voilà médecin, — et, morbleu ! +médecin comme moi, tout autant que +moi. Tu dois être même plus fort que +moi, car nous vivons dans un temps où +les jeunes en savent beaucoup plus que +les vieux, les fils que leurs pères.</p> + +<p>— Oh ! mon oncle ! — protesta Joël +qui connaissait cette habituelle ironie de +l’excellent homme.</p> + +<p>— Non, non, ne dis pas non. Je ne me +plains pas, je ne raille pas. Je reconnais +la vérité, et la vérité c’est que vous avez +le temps aujourd’hui de faire des études +beaucoup plus étendues qu’on n’en faisait +à notre époque. Je me plais à constater +que vous avez des outils et des instruments +beaucoup plus perfectionnés et +que, sur plusieurs points, on a fait de +très remarquables progrès.</p> + +<p>Tiens, par exemple, grâce à la spécialisation +des aptitudes, les maladies de +l’œil, du larynx, de l’oreille, sont admirablement +soignées par des gens qui font cela +mieux que personne. A vrai dire, ils ne +savent faire que cela, et s’il fallait tout +préciser… Les dentistes, tiens ! eh bien ! +ils vous arrachent une dent de l’œil sans +douleur, en vous injectant dans la gencive +une drogue nouvelle. Vous appelez +ça de la co… de la cocaïne, je crois.</p> + +<p>Pour le coup, Joël se sentit un peu désorienté. +Son oncle se moquait-il ou parlait-il +sérieusement ?</p> + +<p>Mais celui-ci eut tôt fait de dissiper +les doutes de son neveu.</p> + +<p>— J’en veux venir à ceci, mon garçon, +que tous ces progrès, qui ont fait +faire bien des pas à la chirurgie, sont de +médiocres moyens d’avancement pour la +médecine proprement dite. Il n’y a encore +qu’une chose pour le médecin.</p> + +<p>Ce n’est pas de savoir toutes les théories +plus ou moins neuves des fanfarons +de sciences, théories qui ne datent pas +d’hier, après tout, comme tu pourras +t’en assurer par toi-même, — fit-il en +tapant de la paume sur les in-folios les +plus voisins de sa main ; — c’est de posséder +le diagnostic autant par la netteté +du coup d’œil que par la pratique assidue +des maladies. Il faut, pour cela, +que le praticien soit avant tout l’ami de +ses malades.</p> + +<p>Et, ouvrant brusquement l’un des gros +volumes à une place où l’on voyait +bien que l’habitude du feuillettement +quotidien avait dû rompre les pages, il +montra quelques lignes au jeune homme.</p> + +<p>— Tiens, vois ce que dit Celse à ce +sujet.</p> + +<p>Il lut lui-même à haute voix :</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Asclepiades dixit hoc esse medici +officium ut ad lectum ægrotantis assidens…</i> +C’est clair, n’est-ce pas, et c’est +le conseil d’Asclépiade rapporté par +Celse en personne : « Que le médecin +s’assoie au chevet de son malade pour +surveiller les progrès de l’infection morbide. » +Qu’est-ce à dire, sinon que le +premier devoir du praticien est de surveiller +étroitement l’état du client ?</p> + +<p>Joël ne put se défendre d’un sourire +quelque peu sceptique.</p> + +<p>— Mais, mon oncle, — réclama-t-il, à +ce régime-là, que devient le médecin +lui-même ?</p> + +<p>Le vieillard hocha la tête, et avec un +fin sourire il riposta :</p> + +<p>— Toi, je te vois venir. Tu entends +par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce régime, +le médecin ne met pas beaucoup d’écus +dans sa bourse. Mon garçon, il faut bien +mettre les points sur les <i>i</i>.</p> + +<p>Je n’ignore pas que nombre de médecins +illustres tiennent notre art pour un +métier, je n’ose dire une industrie lucrative. +Ils considèrent, peut-être avec raison, +que l’art ne fait pas vivre et que, pour +s’être dévoué à l’amélioration du sort +de ses semblables, le médecin ne s’est +pas condamné au bagne à perpétuité.</p> + +<p>D’autres, — ce ne sont pas les plus +nombreux, hélas ! — estiment, au contraire, +que l’exercice de notre noble +profession est, avant tout, l’école du +dévouement et du sacrifice, et que là +où le devoir, accepté par lui après mûre +délibération sur le choix d’une carrière, +l’appelle, le médecin n’a point à consulter +pour savoir s’il trouvera la légitime +rétribution de ses efforts.</p> + +<p>Ce disant, le docteur Le Budinio se +leva de son fauteuil, et, mettant la main +sur l’épaule de Joël :</p> + +<p>— Mon enfant, voilà quarante ans que +je m’efforce de remplir autant que faire +se peut les devoirs de ce que j’appelle, +moi, une mission. Et c’est pour cela que +je te dis à cette heure : Joël, mon neveu, +où plutôt mon fils, tu es à l’âge des +résolutions graves et décisives. Les temps +sont durs pour qui ne veut pas transiger +avec sa conscience.</p> + +<p>Si tu prends la suite de ma clientèle, +tu subiras plus de déboires et de privations +que tu ne récolteras de bénéfices +ou d’éloges. Il te faudra ceindre tes +reins, te faire le serviteur des pauvres et +des déshérités, renoncer aux douceurs +de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire +pratique d’une austérité qui, le +plus souvent, ne sera pas volontaire, et +n’attendre que de Dieu et de toi-même, +par le fier témoignage de ton propre +cœur, la récompense des mérites inutilement +dépensés, selon le jugement du +monde.</p> + +<p>Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à +cette abnégation de toi-même.</p> + +<p>Tu viens de faire d’excellentes études. +Tes maîtres ont encore l’œil ouvert sur +toi, et cet œil est encore plein de ton +image. La capitale avec ses gloires, ses +succès, et aussi ses multiples satisfactions +de l’intelligence, peut t’offrir d’autres +perspectives.</p> + +<p>Tu peux y devenir un homme célèbre, +un oracle de la science, sans démériter +de ta propre estime, comme aussi sans +t’astreindre au bonheur infime, obscur, +ignoré.</p> + +<p>Ici, tu ne seras jamais qu’un humble +médecin de campagne, auquel les bénédictions +d’une clientèle de pêcheurs, de +matelots et d’ouvriers, même grossie de +l’appoint de tous les riches de la ville, +ne donneront pas le moindre lustre.</p> + +<p>A toi de choisir. Veux-tu l’énorme +ville avec ses loisirs qui reposent et son +labeur qui rétribue, ou préfères-tu le +pain sec de chaque jour durement gagné, +mais que rend plus précieux le spectacle +des larmes essuyées et des douleurs +changées en joies aux foyers des +pauvres et des souffrants ?</p> + +<p>Joël avait penché le front. Il était profondément +ému.</p> + +<p>C’est qu’en effet, il n’avait jamais +connu, il n’avait jamais soupçonné en +son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste, +une telle hauteur de pensées, une +telle sublimité de sentiments.</p> + +<p>Hugh Le Budinio apparut à son neveu +dans une sorte de transfiguration.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, le praticien +« obscur et ignoré », comme il se +qualifiait lui-même, et sans amertume, +revêtit aux yeux du jeune homme les +attributs d’une grandeur d’autant plus +imposante que son éloquence spontanée, +partie du cœur, donnait à son caractère +un relief plus inattendu.</p> + +<p>Ce n’était plus le parent chéri et respecté, +mais avec un peu de condescendance +pour ce que Joël s’était habitué à +dénommer les travers ou les manies +qu’une science plus complète n’eût pas +laissés subsister.</p> + +<p>C’était surtout l’aîné dans cette même +science dans laquelle le jeune médecin, +pourvu depuis l’avant-veille de ses +lettres patentes, allait faire ses premiers +pas en titubant d’essai en essai comme +tout débutant dans une carrière quelconque.</p> + +<p>Et, sous cet aspect, il s’entourait +spontanément d’un prestige qui faisait +courber le front un peu orgueilleux de +l’adolescent, fier de son savoir et de ses +cinq années d’études devant la première +Faculté du monde.</p> + +<p>Là-bas, dans les grands hôpitaux, +Joël avait été l’interne des maîtres.</p> + +<p>Ici, il n’avait pas à rougir de se faire +l’aide, le suppléant, au besoin l’élève de +ce vieux « médecin de campagne », selon +l’expression du docteur Hugh Le +Budinio.</p> + +<p>Et la réponse d’adhésion qu’il cherchait +pour se mettre à la hauteur du +vieillard ne lui venait pas, tant il eût +voulu parler, lui aussi, cette langue +admirable de l’abnégation et de l’héroïsme.</p> + +<p>Une gracieuse intervention, en interrompant +le colloque de l’oncle et du +neveu, vint tirer celui-ci de peine.</p> + +<p>La porte n’était qu’entre-bâillée ; elle +s’ouvrit sous une poussée du dehors.</p> + +<p>Maïna entra simplement vêtue d’un +long fourreau de toile bleue, serré à la +taille à la façon d’un peignoir, les bras +émergeant, ronds et blancs, des manches +courtes, le cou se dégageant dans son +exquise gracilité de l’échancrure du corsage.</p> + +<p>Tous deux jetèrent un même cri d’admiration +non dissimulée.</p> + +<p>L’enfant était si blanche en son âme, +si peu faite aux compliments révélateurs, +qu’elle ne prit point garde aux intonations +élogieuses de ce double cri.</p> + +<p>Elle tendit son beau front pur au baiser +paternel du vieillard et sa main aux +ongles roses à Joël.</p> + +<p>— Bonjour, mon oncle ! Bonjour, cousin ! +Comment allez-vous ce matin ?</p> + +<p>— C’est à toi qu’il faut demander cela, +fillette ? — répliqua le docteur, qui détacha, +pour parler, ses lèvres du front de +sa filleule.</p> + +<p>— Pourquoi à moi, mon oncle ?</p> + +<p>— Dame ! Parce que, moi, je suis à mon +quatorze mille soixante-dixième matin +de vie médicale, sans changement appréciable, +tandis que, pour toi, l’aube d’aujourd’hui +a dû sensiblement différer de +celle d’hier, si mes évaluations sont +justes.</p> + +<p>Véronique éclata d’un beau rire aux +cascades argentines.</p> + +<p>— Oh ! de l’aube, mon oncle, n’en parlons +point, s’il vous plaît. Je ne me suis +couchée qu’à deux heures du matin, et +il en est huit et demie. Je n’ai pas vu +lever le soleil. Hier, en effet, c’était tout +autre chose. Il m’avait ouvert les yeux +de force du côté de Pontorson.</p> + +<p>— Deux heures du matin ! se récria +Hugh. — Est-ce à dire que tu ne pouvais +pas dormir ?</p> + +<p>— Oh ! non, mon oncle ! J’ai dormi +comme une bienheureuse, au contraire.</p> + +<p>Elle était adorable dans sa candeur +dépourvue d’embarras et de fausse honte.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Que l’on dort bien dans +ma chambre ! J’avais pourtant laissé mes +volets ouverts, afin que le jour vînt m’arracher +au lit, comme d’habitude. Eh +bien ! ça n’y a rien fait. Ah ! oui, l’on dort +bien, mon cher oncle ! Ces draps frais +m’enveloppaient comme un tissu de +brume ; je sentais tout mon corps s’y +alanguir, et les couvertures de coton que +m’a laissées Tina m’ont paru aussi douces +que la brise de mer au moment du bain. +Vous savez, moi qui, à Paris, me bordais +jusqu’au cou, qui me pelotonnais à la +façon d’un petit enfant, — ici, j’ai dormi +étendue comme une planche, comme +dans l’eau salée, quoi ! Et puis, là-bas, +c’était ce lit de fer dans lequel on prend +l’habitude de l’immobilité, parce que, si +l’on se retourne, tout de suite on heurte +du nez le mur ; ici, je pouvais onduler à +mon aise, prendre tous les morceaux de +fraîcheur enfouis çà et là sous les plis, +plonger mes bras sous le traversin, retourner +mon oreiller…</p> + +<p>Joël l’interrompit en riant aux éclats.</p> + +<p>— Mais, cousine, si vous avez eu le +temps de faire tout cela en connaissance +de cause et avec réflexion, je ne vois pas +ce qu’il en est resté pour le sommeil.</p> + +<p>Elle répliqua avec la même hilarité +débordante et communicative :</p> + +<p>— Hé, cousin, est-ce qu’on sait, est-ce +qu’on calcule, est-ce qu’on étudie ces +choses-là ? Vous comprenez bien que je +n’ai pas dormi de ce sommeil bête et +lourd qui fait perdre la sensation de +toutes choses et où il n’y a pas même +place pour le rêve. — Ah ! que non pas ! +Je me rends très bien compte que mes +nerfs se sont accordé tout juste assez +d’abandon pour s’alanguir sans renoncer +à goûter la volupté de ce bien-être délicieux. — Tenez ! +Je vais vous dire. Tout +à l’heure, en m’éveillant dans les brumes +un peu épaisses du premier retour à la +lumière, savez-vous quelle bizarre conception +je me formais de mon existence ?</p> + +<p>— Ma chère Maïna, — répondit Joël, — je +ne sais si mon oncle le devine. +Quant à moi, vous savez qu’il y a beaux +jours que j’ai renoncé à interpréter vos +fantaisies imaginatives. A plus forte raison, +n’est-il pas vrai, dès qu’il s’agit d’un +songe matinal.</p> + +<p>— Oh ! vous, — s’écria la jeune fille +en faisant la moue, — vous êtes bien +l’être le plus prosaïque que j’aie jamais +rencontré. Je parie que si vous étiez seul, +vous étrenneriez votre diplôme en m’ordonnant +quelque drogue pour me guérir +de mes « fantaisies imaginatives », +comme vous dites.</p> + +<p>— Attrape, fistot ! — plaisanta le vieux +Le Budinio. — En voilà une qui ne sera +pas ta cliente. — Mais tout ça, petite, ne +nous dit pas ce que tu croyais être.</p> + +<p>Et comme il s’était replacé dans son +fauteuil, Maïna vint, sans façon, s’asseoir +sur ses genoux.</p> + +<p>— A la bonne heure ! Vous vous intéressez +à quelque chose, au moins, vous, +mon oncle. Que Joël se bouche les +oreilles, s’il veut. Je ne raconterai mon +rêve que pour vous.</p> + +<p>— Ma cousine, — fit galamment le +jeune homme, — je les ouvre toutes +grandes, au contraire, car si je n’apprécie +pas vos songes comme il convient, du +moins j’accorde à mon ouïe le plaisir de +percevoir l’enchanteresse harmonie de +votre organe.</p> + +<p>Maïna tapa du pied.</p> + +<p>— Béotien, va ! Peut-on commencer +une phrase comme celle-là pour la finir +d’une façon aussi parfaitement ridicule ! +Mon « organe », — je vous demande un +peu, mon organe ! Ne dirait-on pas que +je parle du nez ? Je n’ai pas d’organe, +monsieur, j’ai une voix.</p> + +<p>— Disons alors l’enchanteresse harmonie +de…</p> + +<p>Ce fut au tour du vieux docteur de +frapper du talon sur le parquet.</p> + +<p>— En avez-vous bientôt fini avec votre +littérature à la Victor Ducange ? — J’attends +l’histoire, morbleu, et je ne me +suis pas mis en retard d’une heure pour +écouter une critique de madrigaux. Çà, +Maïna, ton rêve, s’il te plaît.</p> + +<p>— Voilà, mon oncle. J’étais si bien +dans mon lit qu’il m’a semblé que je me +transformais en un de ces anges que l’on +voit dans les églises, avec des ailes juste +sous la tête, vous savez, et que, n’ayant +plus ni bras, ni jambes, ni rien du tout, +je me roulais au milieu de nuages aussi +onctueux, aussi doux que de la crème +fouettée.</p> + +<p>— Gourmandise et mysticisme mêlés ! — fit +Joël goguenard.</p> + +<p>— Fi ! C’est bon pour vous d’être gourmand. +Croyez-vous donc que j’aie mangé +mes oreillers ?</p> + +<p>Et se retournant, câline, vers le vieux +docteur :</p> + +<p>— Voyons, mon oncle. Que dites-vous +de ce rêve ? Vous semble-t-il indiquer, +ainsi que l’insinue monsieur votre neveu, +un dérangement de mes facultés +intellectuelles ? Qu’en augurez-vous ?</p> + +<p>Hugh l’embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>— Dame, ma fille, depuis le temps de +Joseph, fils de Jacob, qui fut ministre de +Pharaon, l’interprétation des songes +n’entre plus pour grand’chose dans les +études que font les médecins pour pronostiquer +sur l’état de santé des gens. +Si j’avais à consulter un auteur sur ton +cas, je m’adresserais à Horace, — un +poète. Il a fait, en effet, des vers où il +indique un état morbide assez analogue +au tien :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i9" lang="la" xml:lang="la">… Velut ægri somnia vanæ</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Reddatur formæ…</div> +</div> + +</div> +<p>N’importe ! Je sors de mes attributions +pour te dire que j’augure très bien de ce +songe. Il m’annonce que ton sort en ce +monde et dans l’autre sera celui d’une +personne très… comment dirais-je ? très +volage, et que ta destinée sera la réalisation +d’un paradis tout de sucre et de lait. +A présent, il faut que je parte. Là, es-tu +contente de moi ?</p> + +<p>— Non, — fit Véronique, en se pendant +à son cou, — parce que vous suivez +l’exemple de Joël et que vous vous moquez +de moi.</p> + +<p>Le docteur, qui avait déjà atteint la +porte, se retourna.</p> + +<p>— Je me moque de toi, parce que je +te cite des vers d’Horace ? Mais, petite, +n’est-ce pas toi qui m’as raconté que, +dans ton rêve, tu n’avais ni bras ni +jambes ? Le poète ne fait que signaler le +même cas de bizarrerie. Et moi, je le +rappelle.</p> + +<p>Et il s’enfuit, laissant Joël et Maïna en +tête-en-tête.</p> + +<p>— Eh bien ! — demanda le jeune médecin, — voulez-vous +que je vous donne +une consultation sérieuse, moi ?</p> + +<p>L’enfant le regarda de côté, avec une +impertinence amicale qui lui était habituelle.</p> + +<p>— Vous, Joël ? Mais, au fait, c’est vrai +que vous êtes médecin depuis trois jours.</p> + +<p>— Il est heureux que vous vous en +souveniez, cousine.</p> + +<p>— Bah ! Ne vous fâchez pas. Ça me +paraît si drôle, en voyant votre barbe +blonde, de me dire que tout le monde va +vous appeler « monsieur le docteur » +gros comme le bras.</p> + +<p>— Tiens ! Et pourquoi donc cela vous +semble-t-il « drôle » ?</p> + +<p>La rieuse créature se planta toute +droite au milieu de la chambre.</p> + +<p>— Parce que, mon petit Joël, il n’y a +pour moi qu’un seul médecin, voyez-vous, +et c’est mon oncle ; parce que je +ne conçois pas un médecin autrement +qu’avec une figure rasée, des lunettes +d’écaille, un chapeau plat à larges bords, +une cravate blanche qui fait trois fois le +tour du col pour s’épanouir en pointes +sur le jabot, et une canne en jonc à +pomme d’or.</p> + +<p>Elle avait fait cette déclaration sans se +dérider.</p> + +<p>Brusquement, elle aperçut, accroché à +un portemanteau, l’un des chapeaux de +rechange de son oncle.</p> + +<p>Par un oubli qui allait certainement +lui occasionner des contrariétés, celui-ci +avait laissé ses besicles sur la table.</p> + +<p>D’un bond, Maïna saisit lunettes et +chapeau.</p> + +<p>Planter ledit chapeau sur la tête de +son cousin, assujettir les verres sur ses +yeux, lui nouer au cou un mouchoir +artistement roulé en cravate, fut pour +elle l’affaire de vingt secondes.</p> + +<p>Après quoi, avec des éclats sonores du +rire et de la voix, elle poussa le jeune +homme par les épaules hors de la pièce +et appela à grands cris :</p> + +<p>— Tina, Tina, viens donc voir !</p> + +<p>Corentine Kerbiel accourut. Tout de +suite, elle partagea l’hilarité de la jeune +fille encore accrue par la docile et gaie +résignation de Joël, qui se prêtait à ce +caprice de folle.</p> + +<p>— Ah ! ah ! ah ! — riait Véronique en +battant des mains, est-il drôle ! Tina, je +te présente Joël Premier, ou Le Budinio +Deux, médecin de la Faculté de Paris, +deuxième prince de la science de l’illustre +dynastie des Le Budinio.</p> + +<p>Quand Joël estima qu’il s’était assez +prêté à ce caprice, il fit sauter d’un revers +le couvre-chef, retira lunettes et mouchoir, +et enlaçant d’un bras robuste la +taille de sa cousine qu’il souleva comme +il eût soulevé un enfant :</p> + +<p>— Allons ! toquée, viens déjeuner ! +Pour n’avoir pas de corps tu me parais +joliment lourde. Et je meurs de faim !</p> + +<p>Ils avaient vécu comme frère et sœur, +les deux cousins.</p> + +<p>Joël avait vingt-cinq ans, Maïna courait +sur ses dix-neuf.</p> + +<p>Depuis dix-sept années leur vie était +mêlée ; depuis dix-sept années, pensées +et désirs, ils mettaient tout en commun, +grandissant, sinon côte à côte, du moins +dans la même gradation de leur développement +progressif.</p> + +<p>Joël et Maïna étaient, l’un et l’autre, +orphelins de père et de mère ; l’un et +l’autre avaient trouvé abri et protection +auprès du vieil oncle qui les avait recueillis.</p> + +<p>Mais, tandis que le jeune homme était +bel et bien le fils d’un cousin germain du +médecin, Maïna, elle, n’avait jamais dit, +ni su, si son origine se rattachait à un +frère ou une sœur de quelque cousin ou +cousine plus ou moins éloignée.</p> + +<p>Au reste, elle ne s’en était jamais mise +en peine, étant l’étourdie la plus adorable +que l’on pût imaginer. Ce qui ne +l’empêchait point de s’oublier parfois en +de longues rêveries mélancoliques dans +lesquelles sa pensée alerte et mobile +s’efforçait de retrouver des souvenirs.</p> + +<p>Comme une harpe dont les cordes +n’ont point encore vibré, Maïna recélait +la poésie en elle. Il fallait le passage +d’une brise printanière ou d’un souffle +d’automne pour faire jaillir de ce cœur +tout ce qu’il contenait de tendresse profonde +et vive.</p> + +<p>Depuis qu’elle était revenue, deux +jours s’étaient écoulés déjà.</p> + +<p>Un soir, cinq heures venant de sonner, +Maïna, en descendant au jardin, vit la +vieille Corentine occupée à une besogne +qu’elle ne comprit pas d’abord.</p> + +<p>La servante s’appliquait à transvaser +un pied de véronique des débris d’un +pot de terre en miettes, dans un autre +récipient tout neuf.</p> + +<p>Maïna courut à elle, fort intriguée, et +l’interrogea avidement.</p> + +<p>Corentine ne perdait aucune occasion +de faire l’éloge de son maître. Elle saisit +donc celle qui s’offrait de raconter la +touchante histoire du malencontreux pot +de fleurs.</p> + +<p>— Et je vous assure, — continua-t-elle +en riant, — qu’il était vraiment comique +à voir, votre oncle, avec sa carafe d’une +main et son pot de l’autre. Il l’était +encore bien plus en le jetant par la +fenêtre.</p> + +<p>Maïna sourit à ce récit. Mais elle se +sentit le cœur gros et, pendant un moment, +en voulut presque à la domestique +des remarques qu’elle avait faites au +vieillard.</p> + +<p>— Mon nom, — s’écria-t-elle, — voilà +qu’il me semble changé. Je vais l’aimer +comme ça.</p> + +<p>Elle prit la fleur des mains de Tina et +courut la cacher dans une charmille, +dans cette partie du jardin plus embroussaillée +que les autres, et où elle s’était +fait une véritable retraite.</p> + +<p>Là, chaque jour, elle vint la contempler, +l’arroser elle-même.</p> + +<p>C’est qu’elle tenait à faire revivre la +plante, à épanouir sa reconnaissance sur +les thyrses violets insignifiants qui en +font le très humble ornement.</p> + +<p>Car, sans qu’elle s’en rendît compte, la +jeune fille venait d’éprouver une première +atteinte au cœur.</p> + +<p>Certes, elle l’avait toujours aimé, son +oncle, aimé de toutes ses forces, de toute +cette tendresse spontanée d’enfant qui +aime comme il respire, sans raison et +sans calcul.</p> + +<p>Mais, à cette heure, il lui semblait +qu’elle trouvait pour la première fois en +elle un sentiment d’une suavité pénétrante +qui, plus que les élans spontanés +de la nature, lui versait dans l’âme elle +ne savait quel attachement invincible, +puissant, plein de respect en même +temps que d’intensité.</p> + +<p>Abritée sous le berceau de verdure, +Maïna rêvait les yeux ouverts, cette fois.</p> + +<p>Une fois la porte d’un cœur entrebâillée, +il n’est plus possible d’en rejeter +le battant sur l’amour qui demande à +entrer. La jeune fille éprouvait comme +une dilatation de son âme.</p> + +<p>Et puis, tout au fond de son esprit, +vaguement, comme une survivance de +cauchemar, elle découvrait des impressions +bizarres dont sa mémoire, qui remontait +bien haut pourtant, puisqu’elle +la ramenait jusqu’à sa quatrième année, +ne lui fournissait pas d’explications précises, +de faits générateurs.</p> + +<p>Il lui semblait voir d’autres figures +indécises, estompées par un brouillard, +une maison sombre, dans le noir de +laquelle des êtres se mouvaient confusément. +Des silhouettes passaient devant +ses yeux, à l’instar de lointaines ombres +découpées sur un fond de brume.</p> + +<p>Vingt fois, elle avait eu la tentation de +questionner à ce sujet le vieux docteur. +Elle ne l’avait pas osé.</p> + +<p>Puis les souvenirs se précisaient.</p> + +<p>Elle se revoyait toute petite dans la +riante demeure du quai Saint-Michel, +courant dans le jardin ou sur la plage, +au pied des remparts, donnant la main à +son « oncle », ramassant des coquillages, +se complaisant à creuser dans le sable +des entonnoirs que le flot venait combler +et niveler invariablement.</p> + +<p>Elle se retrouvait dans les bras et sous +les caresses, parfois un peu rudes, de +Justine Kerbiel, débarbouillée, dressée, +instruite dans la prière et les assiduités +à l’église par la vieille et fervente Bretonne.</p> + +<p>Le reste des événements se déroulait à +la suite, comme les panneaux d’un diorama +mécanique. Elle croyait entendre +encore les paroles du docteur qui, six ans +plus tôt, avait été pour elle la cause de +sa première grande douleur :</p> + +<p>— Décidément, cette enfant ne fait +rien, n’apprend rien ici. La mère Sainte-Régine +des Dames de la Sagesse m’a +offert de la faire entrer comme pensionnaire +dans un de leurs couvents de +Paris, et…</p> + +<p>— Ah ! monsieur, — s’était écriée +Tina, — vous n’y pensez pas ? La pauvre +mignonne vient tout juste de faire sa +première communion cette année.</p> + +<p>— Tina, tu n’y entends rien. Il faut +bien que cette petite enfant fasse des +études. Ce n’est pas moi qui peux lui +enseigner ce qu’elle doit savoir. Et toi, +t’en charges-tu ?</p> + +<p>Corentine s’était redressée très fière, +les poings sur les hanches.</p> + +<p>— Dame, c’est pas pour dire. Mais qui +est-ce qui lui a appris à lire, à cette enfant ? +Et les sœurs d’ici, est-ce qu’elles ne +pourraient pas l’éduquer tout aussi bien +que les autres ?</p> + +<p>Le docteur était entêté. Il n’était pas +de la roche dure pour rien.</p> + +<p>Selon lui, il n’y avait qu’une ville au +monde pour s’instruire : Paris. Mais, au +lieu de discuter avec sa vieille gouvernante, +il avait clos le débat d’une parole +brève et qui laissait toujours Tina sans +réplique :</p> + +<p>— D’ailleurs, ma fille, madame du +Closquet y tient.</p> + +<p>C’était en effet une raison absolument +péremptoire.</p> + +<p>Et c’était ainsi que Maïna avait quitté +Saint-Malo, un soir d’octobre, en compagnie +d’une jeune religieuse au visage +séraphique, qui l’avait consolée tout +doucement le long du trajet et était devenue +là-bas, à Paris, sa confidente et son +amie des bons comme des mauvais +jours.</p> + +<p>Cependant elle n’avait point oublié le +« Vieux Rocher », la tour Qui-Qu’en-Grogne, +la plage aux coquillages, les +remparts, les promenades sur le Sillon, +les excursions à Dinard, à Paramé, à +Saint-Servan. Et chaque fois que le mois +d’août béni arrivait, elle avait les mêmes +battements d’allégresse et d’impatience, +la même ivresse, en remettant le pied +sur l’asphalte du trottoir de la gare.</p> + +<p>Soudain, les pensées de Maïna changeaient +de cours.</p> + +<p>Une réflexion presque puérile dans sa +naïve profondeur lui étreignait le cœur.</p> + +<p>Il est une idée à laquelle la jeunesse +répugne tout naturellement par essence : +c’est celle de la mort.</p> + +<p>Et, à la vue des cheveux blancs sur les +fronts des vieillards qu’elle chérissait, la +jeune fille songeait à cette loi fatale, inéluctable, +de la fin.</p> + +<p>Un grand frisson la secouait quand +elle voyait apparaître l’image de ce deuil +à venir.</p> + +<p>Ne prévoyant pas le trépas pour elle-même, +elle le détournait, en quelque +sorte, de ces têtes sacrées.</p> + +<p>Car, que deviendrait-elle si un tel +malheur la frappait ? L’existence ainsi +vidée pour elle lui faisait l’effet d’un +trou noir, sinistre, dont elle n’apercevait +point l’extrémité couverte de +sombres nuages, dans une de ces clartés +douteuses telles qu’elle en avait vu +s’épandre sur la mer aux jours de grandes +tempêtes.</p> + +<p>Alors, ramenée par le contraste même +à de plus riantes idées, elle reportait ses +yeux sur le paysage ensoleillé qui l’entourait.</p> + +<p>Du fond de son berceau de feuilles, +elle voyait des taches d’or se plaquer sur +le sable des petites allées, sur les massifs +de verdure et de fleurs, sur les volets +verts et la façade blanche de la maison.</p> + +<p>Et alors aussi, dans l’encadrement des +vignes vierges et des lierres qui grimpaient +à l’escalade des murs, elle se surprenait +à chercher un visage jeune enveloppé +d’un fin collier de barbe. Elle +était heureuse quand à son rêve répondait +une réalité et que, du haut des fenêtres +à petits carreaux de vitre, la voix +entraînante de Joël lui criait :</p> + +<p>— Hé, cousine, êtes-vous là, au jardin ?</p> + +<p>Souvent, d’instinct, pour se faire chercher, +pour se faire réclamer, en vraie +fille d’Ève qu’elle était, elle gardait le +silence, bien certaine qu’il ne s’en tiendrait +pas à ce premier appel.</p> + +<p>Son attente n’était pas déçue. Joël +quittait la baie ouverte, descendait à son +tour au jardin et venait l’arracher de son +nid, avec de joyeuses exclamations, de +gais reproches sur sa surdité volontaire.</p> + +<p>Il n’était vraiment pas mal ce Joël, son +unique ami et confident d’enfance.</p> + +<p>Les six ans qui séparaient leurs âges +respectifs s’effaçaient aujourd’hui sous +la conformité de leurs goûts et de leurs +sentiments, malgré les apparentes contradictions +de leurs caractères. Car Joël +était aussi calme qu’elle était vive, +aussi paisible qu’elle était batailleuse, +aussi raisonnable qu’elle était folle.</p> + +<p>Cette nature tempérée, cet équilibre +vigoureux des facultés physiques et morales +du jeune homme exaspéraient, +d’apparence seulement, les nerfs susceptibles +de l’enfant exubérante, mais elle +ne pouvait s’empêcher d’admirer cette +tranquille bonhomie, ce flegme à toute +épreuve qui caractérisaient le tempérament +de son cher cousin.</p> + +<p>Elle ne s’en cachait à personne : elle +l’aimait bien, son cousin Joël.</p> + +<p>A personne ? Pardon. Il y avait quelqu’un +qui n’en savait rien bien positivement, +bien qu’il s’en doutât quelque +peu : c’était Joël lui-même. Celui-là +aussi c’était un naïf à sa façon, car il +adorait sa cousine Maïna, et lui, par +exemple, n’avait fait à âme qui vive confidence +de ses sentiments.</p> + +<p>C’est qu’en Joël, ces sentiments, ou +plutôt ce sentiment était complexe autant +que compliqué.</p> + +<p>Le brave garçon entrait dans la vie +avec les salutaires ignorances de la perversité +humaine.</p> + +<p>Des faiblesses de l’espèce il ne connaissait +que peu de chose en vérité. Si +bien que, très fort en matière d’études +médicales, tout à fait apte à soigner, +voire à guérir le corps, il ignorait presque +entièrement ces recoins et ces pudeurs +de l’âme que l’œil scrutateur d’un +psychologue met des années à pénétrer +et à deviner.</p> + +<p>Chez lui l’amour allait droit son chemin, +sans ambages, sans réticences.</p> + +<p>Aimant sa cousine Maïna, il en voulait +faire sa femme.</p> + +<p>Ses études, il les avait faites avec cette +pensée bien arrêtée, cette conviction +bien ancrée, qu’il succéderait à son oncle, +qu’il hériterait de lui une clientèle qui +valait bien quelque chose et certainement +aussi un petit avoir qui, vu le long +exercice de la médecine par le vieux +praticien et ses nombreuses relations +dans le département, ne devait pas être +à dédaigner.</p> + +<p>Et, pour mieux unir toutes les chances +de prospérité, il recueillerait la seconde +moitié de l’héritage en épousant celle +à laquelle cette moitié revenait de plein +droit.</p> + +<p>Ainsi, c’était excessivement simple ; +sa carrière était toute tracée : une jeune +femme jolie, intelligente, douce et entendue, +pas ambitieuse, — un foyer +déjà réchauffé par la tiède atmosphère +de l’affection réciproque, et l’égide +du vieil oncle qui, le prenant par la +main, le guiderait en personne dans ses +premiers pas à travers le monde du devoir +et du labeur.</p> + +<p>Assurément, le petit discours du docteur +Hugh avait quelque peu ébranlé la +confiance du docteur Joël. Mais il connaissait +si bien le bonhomme, que, réflexions +faites, il s’était dit que le vieillard +avait simplement voulu mettre sa +constance à l’épreuve, en lui présentant +le tableau si chargé de teintes noires et +peu encourageantes.</p> + +<p>Sur le moment, le jeune homme s’était +senti fort ému ; il avait cédé à l’entraînement +de son cœur, il s’était vu prêt à +répondre qu’il acceptait ces perspectives +moroses.</p> + +<p>Puis, la raison avait fait entendre son +langage tout différent, et Joël s’était dit +que son oncle était dans le vrai en lui +signalant le peu de ressources qu’offrait +la vie de province. Puisque le vieillard +lui-même l’y encourageait, il retournerait +à Paris ; il tâcherait d’y faire son petit +trou, de s’y créer une situation indépendante, +personnelle.</p> + +<p>Et maintenant, avec un deuxième retour +de la réflexion, il voyait derechef +les choses sous l’aspect qu’elles avaient +antérieurement.</p> + +<p>Bien sûr, son oncle avait exagéré, +s’était ri de lui. Il avait mieux que cela à +lui offrir. Et, d’ailleurs, après tout, ne +faut-il pas toujours un peu souffrir en +ce monde ? On n’obtient rien qu’au prix +de luttes ou d’efforts. Il se rappelait la +phrase du poète latin : <i lang="la" xml:lang="la">Nil sine magno +labore natura dedit mortalibus.</i></p> + +<p>Sans être aussi ferré que le vieux docteur +sur les classiques, il avait fait de +belles et bonnes études. Les prosateurs +et les moralistes l’encourageaient à essayer +ses forces, et les poètes lui peignaient +le devoir et la vie sous de riants +aspects.</p> + +<p>Et puis, encore, Maïna n’était-elle pas +là, sa chère Maïna qu’il voulait conquérir +comme on gagne le paradis, au prix +du labeur opiniâtre, du renoncement volontaire +aux superfluités de l’existence, +au mirage trompeur de l’ambition ?</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Quinze jours après leur retour à Saint-Malo, +ni l’un ni l’autre n’étaient encore +fixés sur la détermination à prendre.</p> + +<p>En revanche Joël, déjà très disposé à +donner accès à l’amour, avait ouvert à +deux battants les portes de son cœur à +la pénétrante influence des charmes de +sa cousine.</p> + +<p>Il l’aimait ardemment à cette heure, +et cette affection sincère et vraie ne contribuait +pas peu à lui donner les dehors +d’austérité et de régularité qui faisaient +l’enthousiasme de son oncle.</p> + +<p>Ainsi préparés au choc, à l’étincelle +finale qui allait allumer la même flamme +dans leurs deux cœurs, les jeunes gens +suivaient les sentiers de leurs âmes, +parallèles à l’apparence, mais certainement +terminés en un angle que ni l’un +ni l’autre ne prévoyaient, bien que les +deux lignes se rapprochassent insensiblement +du but commun.</p> + +<p>Un soir, en cueillant à brassées des +églantines et des pivoines dans le jardin, +Véronique fit à son cousin le récit de +l’attention du vieux docteur pour elle. +Elle lui conta de l’histoire du pot de +fleurs une version selon Tina Kerbiel, +version touchante et pleine de tendresse.</p> + +<p>Joël l’écouta avec une attention soutenue +et une émotion qu’il ne chercha pas +à dissimuler.</p> + +<p>Quand elle eut fini, il lui demanda +d’une voix qui tremblait un peu :</p> + +<p>— Et que comptez-vous faire en retour, +cousine ?</p> + +<p>Maïna le prit par la main et l’entraîna +dans l’intérieur du petit bosquet.</p> + +<p>— Tenez, voyez, dit-elle. Tina m’a remis +la fleur. C’est moi qui la soigne +maintenant. Et comme sa fête se célèbre +le 15 août, à l’Assomption, ce jour-là, je +lui porterai mon cadeau, et le docteur +Hugh Le Budinio, en rentrant dans sa +chambre, y trouvera sa véronique tout +en fleurs.</p> + +<p>Elle rayonnait. Son adorable visage +resplendissait sous l’allégresse de son +âme.</p> + +<p>Joël n’y put tenir.</p> + +<p>Il saisit spontanément les deux petites +mains blanches et les serrant avec ferveur :</p> + +<p>— Oh ! vous dites vrai, car elle est +déjà tout en fleurs, sa Véronique, la Véronique +que nous aimons tous.</p> + +<p>Maïna jeta un petit cri et voulut dégager +ses doigts de l’étreinte.</p> + +<p>— Que faites-vous donc, cousin !</p> + +<p>— Ce que je fais, cousine ? — répondit +le jeune homme, emporté par la soudaineté +de son émotion, ce que je fais, je +vais vous le dire. Voilà. Je ne peux plus +garder le secret que j’ai là, depuis des +mois, sur le cœur, et il faut que je vous +le donne à conserver.</p> + +<p>— Un secret ? — interrogea Maïna, devenue +très rouge et devinant ce qu’elle +allait entendre.</p> + +<p>La voix de Joël se fit vibrante, comme +mouillée de larmes.</p> + +<p>— Oui, un secret, Maïna, un de ceux +qui vous gonflent le cœur jusqu’à le faire +éclater. Et, tenez, pour vous le dire, je +ne peux même plus me servir de cet +odieux vous que l’âge nous a imposé. +J’en reviens à notre langage d’autrefois, +en ce temps où tu venais, petite fille, demander +à jouer avec ton aîné de sept ans, +presque ton frère, qui regrettait de ne +point l’être alors et qui te demanderait, +s’il l’osait, de l’aimer aujourd’hui mieux +qu’un frère.</p> + +<p>Il n’avait laissé aller qu’une des mains +de la charmante fille.</p> + +<p>Celle-ci se détourna à moitié et couvrit +de la main restée libre son visage empourpré.</p> + +<p>Son corsage se soulevait sous la tumultueuse +agitation de son sein.</p> + +<p>Elle demeura ainsi quelques secondes +sans trouver une parole.</p> + +<p>Le trouble la paralysait.</p> + +<p>Cet aveu spontané provoqué par la +circonstance était pour elle aussi inattendu +que délicieux.</p> + +<p>A la fin, pourtant, elle put parler, mais +non sans un pudique tremblement.</p> + +<p>— C’est grave, Joël, ce que vous me +dites là. Ce n’est pas de moi que dépend +la réponse…</p> + +<p>— Pas de toi, Maïna ? Mais de qui donc, +alors ?</p> + +<p>— Mais, — balbutia la jeune fille, — de +notre oncle, ce me semble.</p> + +<p>Joël avait prévu cette objection. Il +murmura d’un ton plein de caresses :</p> + +<p>— Notre oncle ? Tu as raison, Maïna. +Mais lui, il n’a qu’un consentement à +donner, rien de plus. Ce que j’attends de +toi, ce que je te demande, c’est la réponse +de ton propre cœur : un <i>oui</i> ou un +<i>non</i> seulement.</p> + +<p>La jeune fille se taisait, le front penché, +toujours palpitante d’émotion.</p> + +<p>Joël insista doucement, pressant la petite +main qu’il n’avait pas quittée.</p> + +<p>— Voyons, Maïna, cela ne te coûte pas +beaucoup. Nous sommes des orphelins +tous deux. Nos enfances ont grandi côte +à côte. Ne veux-tu pas que nos efforts +demeurent unis pour faire le bonheur +de cet homme de bien, qui a veillé sur +nous, pauvres abandonnés ? Ne veux-tu +plus du concours du pauvre Joël, dont +tu connais au moins le dévouement et +l’affection, pour rendre à notre vieil +oncle tout ce qu’il a fait pour nous ?</p> + +<p>Elle se retourna vers lui, souriante.</p> + +<p>Il vit deux belles larmes, plus transparentes +que des perles, étinceler à ses +longs cils.</p> + +<p>En même temps la petite main moite +répondit doucement à la pression de la +sienne.</p> + +<p>— Oh ! si, Joël, je le veux ! Tu sais +bien que rien ne peut être plus cher à +mon cœur que le bonheur de notre oncle. +Tu sais que tu peux tout me demander +dès qu’il s’agit de lui.</p> + +<p>— Alors, — s’écriait-il, exultant, radieux, — c’est +<i>oui</i> que tu prononces !</p> + +<p>Et, elle, secouée de sa rapide mélancolie, +retrouvant la belle gaieté de la +jeunesse :</p> + +<p>— Ce n’est pas <i>non</i>, bien sûr ! — fit-elle +avec un éclat de rire d’argent.</p> + +<p>Il se pencha sur la petite main et y +appuya ses lèvres longuement, enivré.</p> + +<p>Tout à coup Véronique tressaillit.</p> + +<p>Elle venait de s’apercevoir que le soleil +avait déjà disparu de l’autre côté de +la vieille maison, par delà la ligne du +chemin de ronde des remparts.</p> + +<p>— Oh ! mon Dieu ! — s’écria-t-elle, — il +est au moins six heures, n’est-ce pas, +Joël !</p> + +<p>Le jeune homme consulta sa montre.</p> + +<p>— Si tu disais sept heures moins un +quart, tu serais dans la vérité.</p> + +<p>— Et l’oncle qui n’est pas rentré ! — proféra +la jeune fille anxieuse. — Il se +passe quelque chose de grave.</p> + +<p>Maïna avait raison.</p> + +<p>Il se passait quelque chose de grave, +de très grave même.</p> + +<p>Le matin de ce jour-là, Tina Kerbiel +avait arrêté le docteur au moment où il +allait sortir.</p> + +<p>— Monsieur, avait-elle dit, — c’est +pour vous demander de l’argent.</p> + +<p>La question n’était pas pour surprendre +le vieillard ; il la connaissait +bien.</p> + +<p>C’est que l’argent n’affluait pas dans la +paisible demeure.</p> + +<p>Les amis intimes du praticien n’en +étaient plus à compter leurs reproches +de « prodigalités ». Et quelles prodigalités !</p> + +<p>Ce médecin était un véritable phénomène.</p> + +<p>C’était chez lui, à coup sûr, que les +riches payaient pour les pauvres, puisque +ce que ceux-ci versaient pour solder +leur compte de visites, Hugh Le Budinio +le dépensait à secourir lui-même +ses clients besogneux.</p> + +<p>Aussi, au lieu du bénéfice que supposait +Joël, le vieil oncle n’avait-il jamais +connu que la modération la plus +stricte. Il fallait le bon marché de la vie +à Saint-Malo, la longanimité des fournisseurs, +habitués à se voir payer à de +lointaines échéances, pour que Tina Kerbiel +pût allonger elle-même la courroie +et faire durer le crédit indispensable à +l’existence de son maître et à la sienne.</p> + +<p>Or, ce matin-là, à la question habituelle, +normale, de la gouvernante, Hugh +Le Budinio n’avait pu donner de réponse.</p> + +<p>Mais, selon une formule que celle-ci +connaissait bien, il avait conclu, en +branlant la tête :</p> + +<p>— C’est bon, je vais voir à faire rentrer +quelques sous.</p> + +<p>C’était un pitoyable créancier que le +vieux docteur. Il lui en coûtait tant de +se faire payer !</p> + +<p>Il s’était donc mis en route avec le +ferme propos de réclamer son dû.</p> + +<p>Dure condition que celle du médecin. +Quand il soigne des clients riches, les +nécessités de « la clientèle à faire » le +contraignent à laisser traîner la note +toute une année pour ne blesser ou ne +contrarier personne.</p> + +<p>S’agit-il, au contraire, de pauvres +hères ? Aussi réduit que soit le prix de +la consultation ou de la visite, il est encore +trop élevé pour la « pratique ». Et +l’homme de l’art en devient le martyr +par excellence.</p> + +<p>Le docteur méditait ces deux termes +du dilemme en parcourant le chemin +ordinaire de ses visites.</p> + +<p>A quelle porte allait-il frapper ? Auquel +de ses habitués demanderait-il l’aumône ?</p> + +<p>Mais, à la première maison, il remarqua +que la famille entière mangeait du +pain sec, ce jour-là.</p> + +<p>Alors, ce fut un autre sentiment qui +étreignit le docteur, et il fut obligé +d’exercer une surveillance attentive sur +ses mouvements pour ne point porter +intempestivement la main à sa poche.</p> + +<p>Elle était si plate, cette poche, que les +doublures se touchaient.</p> + +<p>A la seconde maison, comme il allait +en franchir le seuil, il rencontra une +voisine qui lui raconta une histoire navrante.</p> + +<p>Les Budik, c’était leur nom, avaient +manqué de pain la veille ; elle leur en +avait prêté, et le matin, bien qu’il eût +encore la fièvre, le père n’avait pas +hésité à partir. Ce chômage coûtait trop +cher, à la fin.</p> + +<p>Le docteur revenait tête basse, se demandant +ce qu’il dirait à Tina au retour.</p> + +<p>Car aujourd’hui ils n’étaient plus seuls, +tous les deux, pour supporter la privation : +il y avait là Maïna et Joël.</p> + +<p>Revenir bredouille n’est que plaisant +pour un chasseur ; c’est lamentable pour +un père de famille.</p> + +<p>Au moment où il regagnait la ville, +quelqu’un courut derrière lui.</p> + +<p>— Monsieur le docteur, hé ! monsieur +le docteur, — appelait une voix qu’il +connaissait bien.</p> + +<p>C’était l’aubergiste Cailleux qui le +poursuivait.</p> + +<p>Que pouvait-il bien lui vouloir ?</p> + +<p>Sa figure était hilare. Il apostropha +sans façon le médecin :</p> + +<p>— Dites donc, monsieur Le Budinio, +j’ai un vieux compte à vous régler. Je +n’y pensais plus.</p> + +<p>Un vieux compte à régler ! C’était ça +qui tombait à merveille !</p> + +<p>Mais si Cailleux n’y avait plus pensé, +quelqu’un qui y avait certainement +moins pensé que lui, c’était le médecin +lui-même. Il ne se souvenait point d’avoir +tant que cela hanté la gargote du faubourg.</p> + +<p>N’importe ! C’était une aubaine. Il s’en +réjouissait.</p> + +<p>Parbleu ! L’hôte avait dit vrai. Il introduisit +le docteur dans la grande salle +de l’auberge, l’y laissa tout seul quelques +secondes, pendant lesquelles il +s’éclipsa, puis revint, tenant quarante-cinq +francs dans sa main gauche et dans +la droite une note d’honoraires.</p> + +<p>Il prit sa figure la plus joviale pour +bien montrer au médecin que ce règlement +lui causait un extrême plaisir.</p> + +<p>Quarante-cinq francs !</p> + +<p>Il n’y avait pas là de quoi « chanter +matines », comme disent les gens du +Midi. N’importe. Ils étaient les bienvenus, +ces deux louis flanqués de leur écu +de cinq francs.</p> + +<p>M. Le Budinio les prit en riant, serra +la main à l’hôtelier, après avoir trinqué +au cidre avec lui, et reprit gaillardement +le chemin de la maison par le plus court.</p> + +<p>En route, le souci lui revint.</p> + +<p>Quarante-cinq francs, ça ne mène pas +au bout du monde. Il fallait, dès à présent, +songer à leur lendemain.</p> + +<p>Et le vieillard, qui se rappelait avoir +fait à plusieurs reprises l’addition de +ses notes, trouvait que le paiement ne +se faisait pas tout seul.</p> + +<p>Or, il fallait vivre en attendant, et, +pour vivre, il faut manger, pour manger, +il faut de l’argent.</p> + +<p>A qui demander le secours indispensable, +ce moyen de laisser courir le +temps ?</p> + +<p>A cette question primordiale, pleine +d’un intérêt vital, la réponse fut longue +à se faire.</p> + +<p>Rien ne répugne autant à un homme +de cœur que la pensée de tendre la main, +ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce +que pour une heure.</p> + +<p>Le vieux Hugh Le Budinio éprouvait +cette insurmontable répulsion.</p> + +<p>Et, pourtant, il connaissait l’amitié, +sous son véritable nom, dans sa plus +noble et plus touchante acception.</p> + +<p>Lui, l’ami des pauvres, il avait une +amie dévouée.</p> + +<p>Providence invisible, mais sans cesse +attentive, quoique son aînée de dix ans, +mais par là même remplissant, en quelque +sorte, le rôle de grande sœur, M<sup>me</sup> du +Closquet veillait depuis des années sur +ce grand enfant, car les êtres généreux +et bons sont toujours des enfants par un +côté.</p> + +<p>Ce fut son image qui tout à coup se +dessina, dans un rayonnement, aux yeux +du vieux médecin.</p> + +<p>Et, sans autre réflexion, il prit la +route la plus directe de la bienfaisante +demeure.</p> + +<p>Il n’avait pas fait deux cents pas dans +la rue Saint-Vincent, qu’il se trouva face +à face avec la vieille dame.</p> + +<p>Elle lui secoua énergiquement la +main.</p> + +<p>— Bonjour, docteur. Je viens de chez +vous. Puisque je vous trouve, accompagnez-moi +donc chez moi.</p> + +<p>— J’y allais, — répondit simplement +le médecin, le front penché.</p> + +<p>Il ne se doutait guère, le pauvre brave +homme, qu’il rééditait la parole de +sublime candeur prononcée par La +Fontaine pauvre lorsqu’il rencontra +M<sup>me</sup> d’Hervard.</p> + +<p>Et galamment il offrit son bras à la +vieille dame.</p> + +<p>Sur le parcours, toutes les têtes se découvraient +devant eux.</p> + +<p>Car ils les connaissaient, les Malouins, +ces deux saints, ces deux associés du +dévouement et de la charité.</p> + +<p>Et ce qu’ils ne pouvaient payer à +M<sup>me</sup> du Closquet millionnaire, à M. Le +Budinio prodigue de soins, ils l’offraient +pour leur bonheur en prières et en bénédictions.</p> + +<p>Les deux vieillards répondaient aux +coups de chapeau, le docteur par un +geste familier de la main, la vieille +femme avec une inclinaison gracieuse et +un beau sourire de grande dame qui +mettait des reflets de jeunesse immortelle +sur ses traits, à l’entour de ses cheveux +blancs.</p> + +<p>Ils atteignirent ainsi l’hôtel du Closquet +demeuré tel qu’il était sous +Louis XIV, et même tel qu’il avait dû +être en partie au temps des corsaires du +moyen âge, avec sa cour aux dalles +énormes, ses murs épais de deux mètres, +ses culs-de-lampe à créneaux et à mâchicoulis.</p> + +<p>Quand ils se furent assis en face l’un +de l’autre dans le grand salon vert et +noir, M<sup>me</sup> du Closquet commença :</p> + +<p>— Oui, je viens de chez vous, mon +ami. A propos, dites-moi donc, je vous +trouve l’air préoccupé, aujourd’hui ?</p> + +<p>— Préoccupé, moi ? — essaya de bégayer +le vieillard. — Allons donc ! Vous +voulez me railler ?</p> + +<p>— Oh ! que non pas ! Seriez-vous malade, +par hasard ?</p> + +<p>— De mieux en mieux ? Moi, malade ? +C’est ça qui serait drôle ! Et mes clients ? +Qui les soignerait ?</p> + +<p>— Dame ! Votre neveu. Il compte vous +succéder, n’est-ce pas ?</p> + +<p>C’était un dérivatif, une préparation, +une façon de précaution oratoire qui +allait peut-être permettre au vieux médecin +de trouver le joint pour révéler +son souci de l’heure présente. Aussi +bien, la douairière ajouta-t-elle :</p> + +<p>— Et je suppose que vous n’êtes +pas hostile à une telle vocation dans +Joël ?</p> + +<p>— Hum ! hum ! — gronda Le Budinio +qui toussa pour cacher son embarras.</p> + +<p>— Comment ? Est-ce que l’hypothèse +ne vous agréerait point, par hasard ?</p> + +<p>Il se recueillit quelques secondes, puis +répondit avec solennité :</p> + +<p>— Chère amie, ce serait le vœu de mon +cœur, ce serait même ma joie la plus +profonde de tracer en personne le chemin +à mon neveu, de l’initier à ma vie, +de le conduire par la main aux chevets +de mes malades. Mais…</p> + +<p>— Comment, mais ? — interrompit +M<sup>me</sup> du Closquet. — Qu’est-ce que c’est +que ce « mais » là ?</p> + +<p>— Hélas ! Il n’est que trop fondé, et +j’ai dû, dès les premiers jours de son +arrivée, faire connaître « la vérité » à +mon neveu.</p> + +<p>— Trêve de paraboles, docteur. Qu’entendez-vous +par « la vérité » en cette +occurrence ?</p> + +<p>Le vieillard dut s’expliquer.</p> + +<p>Et alors il exposa à la vieille dame, +avec une sobriété de termes qui contenait +bien des réticences, les privations +matérielles et morales, les lentes, mais +poignantes douleurs de l’impuissance à +concilier les exigences de la vie sociale +avec la pratique du bien telle qu’il l’entendait, +lui.</p> + +<p>Certes, elle la connaissait aussi bien +que lui, son histoire.</p> + +<p>Et, néanmoins, elle sentit son cœur se +serrer, ses yeux se mouiller de larmes à +cette énonciation navrante et franche.</p> + +<p>L’ombre des grands rideaux retombant +sur les baies des fenêtres empêcha les +regards déjà vieillis et fatigués du médecin +d’apercevoir les perles que l’émotion +pendait aux paupières de la bienfaisante +créature.</p> + +<p>— Vous comprenez, n’est-ce pas, — conclut-il, — que +je n’ai fait que mon +devoir en montrant à Joël les deux +aspects de l’existence qui s’ouvre devant +lui. A Paris, avec les notes qu’il a obtenues, +de la conduite, du travail et de +l’intelligence, — elle ne lui manque pas, — il +peut arriver à se créer une situation +exceptionnellement brillante.</p> + +<p>— Ta, ta, ta, — réclama M<sup>me</sup> du Closquet, +très émue, malgré tout. — Et c’est +vous, mon vieil ami, qui donnez de +semblables conseils à un jeune homme, +qui voulez priver Saint-Malo d’un médecin +de valeur ? Je ne vous comprends pas +en vérité. Joël ne peut-il donc faire ce +que vous avez fait, devenir comme vous +un modèle de…</p> + +<p>Il l’interrompit avec un geste qui exprimait +autant le découragement que la +modestie.</p> + +<p>— Moi, chère amie, j’ai peut-être pris +le mauvais chemin. Est-il bien sûr que +ce fût le devoir ce que j’ai pratiqué si +longtemps, au point que je touche aux +bornes du repos sans avoir su m’assurer +ce repos ? N’ai-je pas dépassé la mesure +du bien à faire ? N’ai-je pas exagéré ma +part de responsabilité ?</p> + +<p>Et, quand je regarde ma vie sans fruit, +quand je songe qu’elle peut, qu’elle doit +même devenir vide dans un délai assez +rapproché, je ne puis me permettre de +conseiller à un enfant qui en est à ses +premiers pas de suivre un sentier qui +aboutit peut-être au découragement final. +Ai-je tort ? Prononcez.</p> + +<p>— Je juge que vous avez tort, — prononça +presque tranquillement M<sup>me</sup> du +Closquet.</p> + +<p>Le Budinio ne protesta pas contre +l’arrêt.</p> + +<p>Il avait pris depuis longtemps l’habitude +de tenir les paroles de sa vieille +amie pour des oracles.</p> + +<p>Elle reprit, recueillant un à un les +mots du docteur et les retournant contre +lui :</p> + +<p>— Votre vie va devenir vide, dites-vous ? +Pourquoi ? Allez, je vous comprends +bien. Vous faites allusion à votre +foyer si plein, si débordant de jeunesse +en ce moment. Je viens de chez vous, je +le répète, et j’ai vu le tableau de ces +deux adolescences, côte à côte, et je vous +dis, en ma qualité de vieille amie : +« Docteur Le Budinio, si votre vie devient +vide, ce sera parce que vous l’aurez +bien voulu. »</p> + +<p>Nul ne songe à vous quitter. Il me paraît, +au contraire, que vous êtes entouré +par de jeunes arbrisseaux qui ne demandent +qu’à grandir pour unir leurs +branches au-dessus de votre front et +abriter vos cheveux blancs de leur fraîche +affection.</p> + +<p>Le docteur ne put se défendre d’un +tressaillement.</p> + +<p>Avec une acuité de vision extraordinaire, +M<sup>me</sup> du Closquet venait de lire en +lui, de déchiffrer sa pensée, de pénétrer +les recoins les plus intimes de son +cœur. Elle possédait son secret.</p> + +<p>— Voyons, mon ami, parlons sérieusement. +Pourquoi renvoyer Joël à Paris ? +Gardez-le près de vous, aidez-le de +votre expérience. Il deviendra l’homme +de bien que vous avez été ; il continuera +vos traditions.</p> + +<p>Un cri qui trahissait ses préoccupations +jaillit des lèvres du vieillard.</p> + +<p>— Et Maïna ? — demanda-t-il.</p> + +<p>— Maïna ? — demanda à son tour +M<sup>me</sup> du Closquet, ouvrant de grands yeux.</p> + +<p>— Sans doute, Maïna, Véronique, si +vous le préférez. Vous savez aussi bien +que moi son histoire. Si je garde Joël à +Saint-Malo, près de moi, que voulez-vous +que je fasse de cette enfant, — une +jeune fille ?</p> + +<p>Pour le coup, la douairière ne put réprimer +un éclat de rire.</p> + +<p>— Ah ! Je vous reconnais bien là, +homme de prévoyance ! — Parbleu ! Je +comprendrais votre souci s’il s’agissait +pour vous de garder une « jeune fille », +comme vous dites, aux côtés d’un jeune +homme. Mais il n’y a rien de pareil dans +votre cas, mon bon ami.</p> + +<p>Ce fut au tour de Le Budinio de +s’étonner. Il ne voyait pas où son interlocutrice +en voulait venir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> du Closquet poursuivit, riant toujours :</p> + +<p>— Mais, non, vieil innocent, il n’y a +rien de pareil dans votre cas. Vous n’avez +pas cette charge à redouter. Vous +comptez bien, je suppose, marier Maïna +un jour ou l’autre ?</p> + +<p>— Précisément, — riposta le médecin. — Et, +s’il faut tout vous dire, j’ai compté +sur vous pour cela.</p> + +<p>— C’est beaucoup d’honneur. Voilà +que vous allez me faire tenir un emploi +de marieuse, maintenant ?</p> + +<p>— Mais non, mais non. Seulement, il +est tout naturel que je m’adresse à vous. +Vous connaissez tant de monde, vous +êtes en si bons termes avec tous les curés +et toutes les religieuses, que je me +suis dit : « Parbleu ! M<sup>me</sup> du Closquet +trouvera bien un mari pour Véronique et +une femme pour Joël. »</p> + +<p>La vieille femme feignit un instant la +gravité et répliqua :</p> + +<p>— D’abord, mon cher ami, sachez que +je n’ai jamais fait ces choses-là pendant +mes soixante-quinze ans d’existence. +J’estime que les gens se suffisent amplement +dès qu’il s’agit de faire une sottise +et de consommer leur malheur ou leur +ruine.</p> + +<p>— Oh ! — plaisanta le docteur, — c’est +ainsi que vous appréciez le mariage ? +Voilà que vous me donnez raison.</p> + +<p>— Comment ? Je vous donne raison ?</p> + +<p>— Sans doute, puisque je suis demeuré +célibataire ! Ha, ha, ha !</p> + +<p>Le coup était trop droit pour que la +douairière, en femme d’esprit, perdît son +temps à le parer.</p> + +<p>— Laissons cette mauvaise plaisanterie +de côté, — fit-elle. — J’achève ce que +j’avais à vous dire. Alors même qu’il serait +en mon pouvoir de faire ce que vous +disiez tout à l’heure, je ne le ferais pas.</p> + +<p>— Hein ? — questionna Le Budinio, +désarçonné par une telle déclaration.</p> + +<p>— Sans doute. Je n’ai pas pour habitude +de me jeter à la traverse de ce que +Dieu fait manifestement éclater à mes +yeux. Et c’est pour ce motif que je ne +chercherai point, par un chassé-croisé +d’unions disparates, à rompre ce qui est +le plan divin selon lequel Joël doit être +tout naturellement le mari de Maïna et +Maïna la femme de Joël. J’ai dit.</p> + +<p>Le vieux docteur avait couvert son visage +de ses deux mains. Des larmes +ruisselaient de ses paupières, coulant +entre ses doigts.</p> + +<p>M<sup>me</sup> du Closquet fut émue de ces pleurs.</p> + +<p>— Eh bien ? — interrogea-t-elle. — Qu’avez-vous ? +Est-ce que vous trouvez +cette hypothèse déraisonnable ?</p> + +<p>Il essuya ses yeux, et spontanément +saisit les deux mains de son amie.</p> + +<p>— Vous venez de toucher aux fibres +les plus secrètes de mon cœur. Ah ! oui, +je vous le jure, c’est là un projet que je +caresse depuis des années. Rien ne me +paraîtrait plus doux que d’unir ces deux +existences bien-aimées, de faire mes +enfants par le cœur ceux qui ne le sont +pas par la nature.</p> + +<p>Il s’interrompit, l’œil brillant, emporté +dans le domaine du songe par ce doux +mirage.</p> + +<p>— Quelle joie de me dire avant de +mourir : Joël aura près de lui la plus +accomplie des compagnes ; Maïna aura +pour la soutenir un bras viril, une âme +sûre d’elle-même ! Et j’aurais peut-être +vu mes ans se doubler, se tripler, sous +le souffle du bonheur qui rajeunit ! J’aurais +peut-être étendu mes mains sur des +têtes blondes et bouclées ! J’aurais vu +grandir sous mes yeux comme une dynastie +d’hommes portant mon nom et +exerçant ma glorieuse profession !</p> + +<p>— Eh bien ! — demanda M<sup>me</sup> du Closquet, +voyant qu’il s’interrompait, — qu’est-ce +qui s’oppose à la réalisation de +cette idylle, je vous prie ?</p> + +<p>Il hésita, passa à plusieurs reprises sa +main sur son front, et, triomphant enfin +de ses répugnances :</p> + +<p>— Ce qui s’y oppose, chère et bonne +amie, ne le voyez-vous pas ? Puis-je encourager +le mariage de deux enfants +pauvres, dont l’une ne recevra point de +dot, et dont l’autre n’apportera que son +intelligence et ses bras ?</p> + +<p>— Hé, combien ne s’accomplit-il pas +d’unions de ce genre, qui ne sont pas +plus malheureuses que d’autres ?</p> + +<p>Le vieux médecin hocha la tête. Il +n’était point convaincu par cette énonciation +encourageante.</p> + +<p>— Vous m’avez dit, tout à l’heure, que +nous parlions sérieusement. J’appelle, +moi, parler sérieusement écarter toute +donnée imaginative, laisser la poésie +pour les jours heureux, et ne tenir +compte que des difficultés de l’existence. +Or, ce n’est pas assez pour entrer en ménage +que de mettre en commun des… +espérances. Il faut des choses plus solides +pour faire bouillir le pot.</p> + +<p>M<sup>me</sup> du Closquet était littéralement +abasourdie. Elle n’avait rien prévu de +semblable.</p> + +<p>— Ah ! que vous voilà donc devenu +positif ! — s’écria-t-elle. — Qu’est-ce que +c’est que ces théories dont vous me +paraissez faire la première application +de votre vie ? Et encore n’est-ce pas sur +vous-même que vous voulez en tenter +l’expérience ; c’est sur ces deux enfants !</p> + +<p>Le docteur crut voir dans ces paroles +une accusation d’égoïsme.</p> + +<p>— Oh ! ma bonne amie ! — réclama-t-il +avec vivacité. — Pensez-vous donc ce +que vous dites ? Croyez-vous réellement +que je me laisse guider par d’autres sentiments +que celui de l’intérêt le plus immédiat +de ces enfants ?</p> + +<p>Elle éclata, cette fois, sur le ton d’une +impatience qui n’était point feinte, pour +le coup.</p> + +<p>— Eh non ! vieux fou. Je ne le crois +pas, je ne le pense pas ! Supposez-vous +donc que je vous ignore à ce point que +je ne vous sache pas par cœur, comme +si j’avais présidé, dans le conseil de +Dieu, à la confection de votre âme de +brave homme imprévoyant ? Non, ce n’est +pas là ce que j’ai voulu dire. Je me +borne à critiquer aujourd’hui ce surcroît +de prévisions pessimistes, et je réponds +à tous vos cris d’alarme : Laissez donc +faire. Les proverbes n’ont pas été faits +seulement pour être démentis. Ils ont +quelquefois raison, et c’est ce qui leur +a valu d’être quelquefois traduits par des +hommes de génie, en prose ou en vers, +témoins ceux-ci que je ne fabrique pas +pour les besoins de ma cause :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aux petits des oiseaux il donne la pâture</div> +<div class="verse">Et sa bonté s’étend sur toute la nature.</div> +</div> + +</div> +<p>Ne vous mettez donc pas martel en +tête pour l’avenir des deux tourtereaux +auxquels la destinée a réservé l’amour +en partage.</p> + +<p>Et, tenez, avez-vous le droit de vous +plaindre pour eux ? N’est-ce pas une +véritable faveur de la Providence qui les +a placés tous les deux sous votre toit, +qui leur a assuré, de la sorte, le vivre et +le couvert ? Maïna a dix-huit ans, Joël +vingt-cinq. Si vous aviez tenu, il y a +dix-sept ans, ou il y a vingt-quatre ans, +le langage que vous tenez aujourd’hui, +au lieu de les élever comme vous l’avez +fait, avec le zèle et l’affection d’un père, +vous eussiez dû les abandonner dans la +rue, ou les jeter à l’eau comme les petits +chats qui encombrent leur mère.</p> + +<p>De quoi donc vous souciez-vous aujourd’hui ? +Un garçon de vingt-cinq ans, +pourvu de diplômes qui le rendent apte +à vous aider et, plus tard, à vous succéder, +une fille de dix-huit ans, qui +peut, au besoin, se suffire par son travail, +ne fût-ce qu’en donnant des leçons, +sont-ils plus embarrassés de leurs personnes +que le même garçon et la même +fille lorsqu’ils bégayaient encore dans +leurs langes ?</p> + +<p>Avez-vous hésité à les prendre dans +vos bras, à votre charge, en ce temps-là ? +Non, n’est-ce pas ? Avez-vous lieu de +vous en repentir ? Non, encore une fois.</p> + +<p>Donc, ni découragement, ni fausse +sagesse. Allez votre chemin d’homme de +cœur, mon vieil ami.</p> + +<p>Répandez le bienfait autour de vous +comme autrefois, comme tous les jours, +et mariez ces deux enfants, sans assombrir +leurs jeunes fronts par de mornes +anticipations sur des craintes peut-être +chimériques. Dieu, qui a pourvu alors à +leur lendemain, y pourvoira encore avec +cet avantage de plus qu’ils ont l’âge et les +moyens voulus de s’aider eux-mêmes, +désormais.</p> + +<p>Le vieux docteur avait baissé le front. +La réponse était péremptoire ; elle fermait +la bouche aux objections.</p> + +<p>D’autant plus que M<sup>me</sup> du Closquet, +son argumentation générale donnée, +ajoutait la note de confiance matérielle.</p> + +<p>— Tenez, Le Budinio, souvenez-vous +de ceci, une fois pour toutes : la vertu +reçoit sa récompense dès ce monde, mon +ami, sans préjudice des rémunérations +que Dieu lui réserve dans l’autre. Il n’y +aura pas de nuages aux noces de nos +deux enfants, c’est moi qui vous en réponds, +et vous me connaissez d’assez +longue date pour savoir que je me trompe +rarement dans mes prévisions.</p> + +<p>Allez, allez, Joël sera heureux, Maïna +sera heureuse, et tout me dit que, sans +déroger à vos traditions d’héroïsme, +d’abnégation et de charité, ils auront +encore beaucoup de beurre à mettre sur +leur pain.</p> + +<p>Elle se tut. Elle venait de voir le visage +du vieillard complètement rasséréné.</p> + +<p>— Bonne amie ! — s’écria-t-il avec +effusion, — quelle créature d’élite vous +êtes ! Il suffit d’une parole de vous pour +remonter le cœur, pour rendre la confiance +aux plus ébranlés. Merci pour la +force que vous venez de me donner.</p> + +<p>— Alors, — conclut-elle, ressaisissant +son habituelle verve de femme énergique +et vaillante, — vous devez avoir +plusieurs cœurs, en ce moment, Le Budinio, — car +j’ai prononcé assez de paroles +pour en remonter une centaine ; +qu’en pensez-vous ?</p> + +<p>Et, comme il riait de la boutade, le +soleil flambant dans sa poitrine comme +il flamboyait dans la cour, derrière les +épais rideaux verts :</p> + +<p>— Allez-vous-en, maintenant, docteur, +car j’ai quelque idée que cette +grande illumination des vitres est due +aux rayons obliques du couchant. Doublez +le pas ; on pourrait être inquiet chez +vous.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>On l’était, en effet.</p> + +<p>Maïna avait laissé Joël sur leur double +aveu pour courir à la fenêtre de sa +chambre et, de là, interroger anxieusement +le coude de la rue qui s’infléchissait +vers le Sillon.</p> + +<p>Elle n’y était pas depuis trois minutes +que, d’en bas, Joël et Tina l’entendirent +s’écrier :</p> + +<p>— Le voilà ! le voilà ! il vient !</p> + +<p>Il arrivait d’un pas ingambe, l’allégresse +au cœur.</p> + +<p>Il fallut l’apparition de Corentine pour +lui rappeler la recommandation du matin.</p> + +<p>Il n’attendit pas à la deuxième demande +pour exhiber les deux louis et +l’écu de Cailleux.</p> + +<p>Au lieu de les prendre, Tina ouvrit +des prunelles grandes comme des portes +cochères.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela ? — demanda-t-elle, +ne se souvenant plus.</p> + +<p>— Mais l’argent que tu m’avais demandé.</p> + +<p>Elle éclata de rire :</p> + +<p>— Gardez ça pour plus tard, monsieur. +Le bon ange est passé aujourd’hui, et il +a garni la huche pour longtemps.</p> + +<p>Elle étalait sous les yeux un peu hébétés +du médecin un superbe billet de +banque de cinq cents francs.</p> + +<p>Il mit quelque temps à comprendre. +A la fin, les prunelles obscurcies par les +larmes, il joignit les mains :</p> + +<p>— Ah ! sainte femme ! — murmura-t-il +avec ferveur, — voilà donc pourquoi +elle me parlait de la Providence !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Les plus longs jours, les plus chauds +de l’année, prenaient fin petit à petit.</p> + +<p>On arrivait à la mi-août, et c’était +le 15, jour de l’Assomption, qu’on célébrait +la fête du docteur, car parmi ses +prénoms bretons, il comptait celui de +Marie.</p> + +<p>C’était sa mère, morte aux Indes, qui +le lui avait donné, celui-là. Elle avait +tenu à lui assurer une protection toute +spéciale au Paradis et, disait M<sup>me</sup> du +Closquet, raillant encore les prétentions +du vieillard à la prévoyance — « sa mère +n’avait jamais été mieux avisée, parce +que le docteur en aurait grand besoin, le +jour venu de sa comparution devant le +suprême tribunal ».</p> + +<p>Il y avait complot dans la maison pour +fêter dignement ce jour de bénédiction.</p> + +<p>Le vieillard s’en doutait quelque peu, +à voir les mines confites, à surprendre, +de temps à autre, des chuchotements +que semblait effaroucher son approche.</p> + +<p>Il va sans dire que ces précautions des +conjurés étaient de trop bon augure pour +qu’il s’en formalisât.</p> + +<p>Mais il était curieux comme pas un, +le bon docteur Le Budinio, et il n’eût +point été fâché de connaître, ne fût-ce +qu’un peu, le programme des réjouissances +prochaines.</p> + +<p>Il advint que la veille du jour, après +midi, trouvant la porte d’entrée de la +maison entre-bâillée, et des traces de +terre fraîche dans le corridor, il flaira +en ces indices la piste de quelque surprise.</p> + +<p>Profitant de ce que personne ne +l’avait vu rentrer, il monta sans bruit +dans sa chambre, s’y enferma à double +tour et prêta une oreille fort indiscrète +aux rumeurs d’une conversation qui +montait jusqu’à lui par l’ouverture de la +fenêtre.</p> + +<p>Joël était là, devisant avec Maïna de +choses pas du tout indifférentes.</p> + +<p>— Alors, — demandait la jeune fille, +sur un ton qui surprit beaucoup le vieil +indiscret, — elle a tenu à ce que ce fût +toi, et non mon oncle, qui lui donnasses +tes soins ? C’est drôle, Joël, tout de +même.</p> + +<p>Qu’est-ce que c’était que cette histoire-là ? +Comment se faisait-il que +Maïna, toujours à cheval sur le <i>vous</i> sacramentel +des convenances, tutoyait dans +l’intimité son cousin avec tant de désinvolture ?</p> + +<p>Cela intriguait considérablement le +docteur. Il fut promptement renseigné.</p> + +<p>— Hé ! non, ce n’est pas… drôle, +comme tu dis, — répondait Joël, — et +tu comprendras cela tout de suite. Cette +dame habite Paris.</p> + +<p>Dernièrement, mon chef de clinique, +le professeur Boutan, mon illustre +maître, fut appelé chez elle pour pratiquer +sur un de ses enfants une opération +fort simple, la cautérisation des +amygdales au thermo-cautère.</p> + +<p>Il m’emmena avec lui, et ce fut moi +qui fus chargé par lui de continuer, en +son absence, les pointes de feu tous les +huit jours. J’y allai pendant cinq semaines, +délai prescrit par Boutan, après +quoi, je cessai mes visites.</p> + +<p>Or, voilà que cette dame est venue +passer la saison à Paramé avec ses enfants. +Il y a une semaine, l’un d’eux, pas +le même, — un autre, a eu une esquinancie +très douloureuse. C’est la troisième +fois en six mois que les abcès lui +reviennent.</p> + +<p>La mère a pris peur, s’est désolée, et +allait prendre le parti de rentrer à Paris, +lorsque, il y a quatre jours, on prononça +le nom de Le Budinio devant elle. Vite, +la voilà toute joyeuse : « Le Budinio, +mais ce doit être l’interne qui servait +d’aide à monsieur Boutan. » On lui parle +de notre oncle. Ah ! ouiche, c’est moi +qu’elle voulait.</p> + +<p>La voilà qui se met en route pour venir. +La chance nous sert tous deux. Je la +croise justement au débarcadère de Paramé. +Elle venait ici me supplier de faire +sur son deuxième enfant ce qui avait si +bien réussi sur le premier. Je lui propose +de s’adresser à mon oncle. Elle refuse ; +elle ne veut que moi. Dame ! Je +m’explique un peu la chose, vu qu’à Paramé, +un médecin de Dinard, qui était là +de passage, lui avait dit qu’il allait employer +le nitrate d’argent.</p> + +<p>Naturellement, elle a craint que l’oncle +ne recourût à ce procédé-là, en quoi elle +ne se trompait guère. Elle a l’horreur +du crayon de pierre infernale, parce +qu’on lui a raconté que ça se défaisait +quelquefois et que l’enfant l’avalant était +perdu.</p> + +<p>Bref, elle tenait au thermo-cautère, et +plutôt que de perdre l’occasion, ma foi ! +j’ai accepté. Voici ma troisième application +et tout a marché à souhait. Pour +moi, je suis simplement ravi, car la +bonne dame, dans son exubérance, a +payé royalement. Vois donc un peu ce +qu’elle m’a donné.</p> + +<p>Il fit sonner aux oreilles de la jeune +fille cinq beaux louis d’or tout neufs.</p> + +<p>— Voilà un début qui promet, Joël ! — fit +la jeune fille en battant des mains.</p> + +<p>— Parbleu ! la chance m’a servi. Seulement, +tu comprends, cette opération +revenait de plein droit à mon oncle, et +je n’ai pas le droit de « faire la clientèle » +sans sa permission. Je vais donc +te remettre ces cent francs. J’entends +qu’ils soient dépensés jusqu’au dernier +centime. Fais ce que tu voudras, des +choux et des raves, à la condition que +tout soit employé pour fêter notre +15 août.</p> + +<p>Sans doute, il y a eu confusion de +noms au début, mais comme, en somme, +c’était moi que l’on cherchait, comme +c’est moi qui ai fait l’opération, j’estime +l’argent honnêtement gagné et j’ai le +droit de le donner à mon oncle sous +telle forme qu’il me plaira. C’est donc +cent francs de plus dans la caisse des réjouissances +publiques. A toi de voir à quel +chapitre des dépenses tu dois l’imputer.</p> + +<p>Il se fit un silence entre les deux interlocuteurs.</p> + +<p>Hugh Le Budinio sentait sa gorge serrée +par l’émotion. Cette surprise, il ne +l’avait point prévue.</p> + +<p>Maïna répondait maintenant à son +compagnon. Sa douce voix était calme et +posée.</p> + +<p>— C’est ton droit, Joël, et je ferai ce +que tu voudras. Mais, si tu m’en crois, +cent francs ne sont pas nécessaires, tant +s’en faut. Ce serait presque du gaspillage, +et l’oncle, s’il le savait, n’en serait +pas content.</p> + +<p>— Bah ! Il n’en saura rien. Et puis, +est-ce qu’il ne vaut pas cent francs, +l’oncle ?</p> + +<p>— Ne raille pas, ami. Tu sais bien que +ce n’est pas à ce prix-là qu’on peut évaluer +les mérites d’un homme comme +notre oncle. A ce compte, des millions +n’y suffiraient pas. — Mais il y a une +autre raison, — une raison sérieuse, +puisque je te parle comme je le fais.</p> + +<p>— Une raison sérieuse ? Voyons, +Maïna, que veux-tu dire, réponds ?</p> + +<p>Elle parla plus bas, comme si elle avait +peur que les murs eussent des oreilles.</p> + +<p>— Écoute, Joël, tu n’es pas sans t’être +aperçu que, bien souvent, le front de +l’oncle se ride, et que Tina reste silencieuse.</p> + +<p>— Sans doute. Mais c’est précisément +les dérider et les rendre loquaces que je +cherche.</p> + +<p>La voix de Maïna prit une expression +de tendresse infinie.</p> + +<p>— Joël, ce n’est pas à ce moyen-là +qu’il faut recourir. Tu peux m’en croire, +mon ami.</p> + +<p>— Et lequel, alors ? Dis vite, car tu me +fais mourir d’impatience avec tes réticences.</p> + +<p>— Eh bien ! il faut réserver en cachette +la plus grosse partie de la somme. Nous +la donnerons à Tina, à l’insu de notre +oncle. De cette façon le ménage aura un +peu plus de répit pour attendre les rentrées +des clients, qui se font continuellement +tirer l’oreille pour payer.</p> + +<p>En haut, dans sa chambre, le vieux +docteur avait tressailli.</p> + +<p>Ainsi, son secret, le secret de son dénuement +qu’il croyait si bien gardé, +cette petite fille, elle aussi, le possédait.</p> + +<p>Maïna continua, avec le même accent +de délicate attention :</p> + +<p>— Tu comprends bien, Joël, n’est-ce +pas ? que Tina ne m’a parlé de rien. +Elle se ferait hacher, la pauvre femme, +avant de révéler la détresse de son +maître. Elle ressemble au Caleb du roman +de Walter Scott que tu m’as fait lire, +quand j’étais toute petite. — Seulement, +moi, je vois clair et, à tout instant, je +trouve les indices de cette gêne.</p> + +<p>— Chère enfant ! — murmura là-haut +le docteur avec émotion.</p> + +<p>Joël reprenait la parole, à cette heure. +Il était aisé de voir, au tremblement de +sa voix, qu’il était attendri.</p> + +<p>— Bonne Tina ! — Tu as raison, Maïna. +Ce serait folie que de dépenser cette +somme en bagatelles. Tu as raison. Mets +de côté, mais tiens ! il y a un cadeau que +je puis faire. Je t’en charge absolument.</p> + +<p>— Lequel, Joël ? Quel cadeau ?</p> + +<p>— Attends. Je vais te le dire à l’oreille.</p> + +<p>— Oh ! tu peux bien le dire de ta place, +ce me semble.</p> + +<p>— Non pas, non pas. Je ne sais pourquoi, +mais je me défie toujours des murailles. +Et toi ?</p> + +<p>— Oh ! moi, ce n’est pas des murailles +que je me défie, — répliqua Maïna rieuse. — N’importe ! +Dis toujours.</p> + +<p>Il y eut un très court silence.</p> + +<p>Et soudain, du jardin monta aux +oreilles du docteur une onomatopée sur +le caractère de laquelle il n’y avait pas à +se méprendre.</p> + +<p>C’était un baiser bien appliqué, sonore, +suivi d’un plus sonore éclat de +rire.</p> + +<p>La gaieté de Joël fusait avec des explosions +de notes de trompette. Toute sa jeunesse +exultait.</p> + +<p>Dans les intervalles, on entendait la +voix doucement grondeuse de Véronique +qui disait :</p> + +<p>— Tu sais, je ne te laisserai plus me +parler à l’oreille. — C’est égal ! Tu as une +excellente idée. Tout à l’heure, j’irai +moi-même faire l’emplette. — A propos ! +j’achèterai aussi une tirelire.</p> + +<p>— Une tirelire ? Et pour quoi faire, +justes cieux ?</p> + +<p>— Dame ! Pour conserver nos économies. +Elles débutent par cinquante francs +au moins.</p> + +<p>— Et tu vas mettre cinquante francs +dans une tirelire ?</p> + +<p>— Où veux-tu que je les mette ? Un +coffre-fort, c’est bien prétentieux, et un +bas de laine, c’est bien commun.</p> + +<p>— Tu as raison, toujours raison ! +Tiens ! tu es un ange, Maïna !</p> + +<p>Elle se fit railleuse.</p> + +<p>— Rien que ça ! Tu sais, Joël, ça commence +à devenir un peu monotone, tes +compliments. Toujours la même chose ! +Ange, c’est bientôt dit, et c’est si banal ! +Si tu variais un brin tes comparaisons ?</p> + +<p>— Ah ! par exemple ! Et qu’est-ce que +tu voudrais, pour voir ?</p> + +<p>— Ma foi, je ne sais pas. Dans le même +ordre, il y a séraphin, trône, domination, +vertu céleste…</p> + +<p>L’hilarité de Joël reprit de plus belle.</p> + +<p>— Oh ! non ! Oh ! non ! Je ne vois pas +bien ça. « Maïna, tu es un trône ; Maïna, +tu es une domination ! »</p> + +<p>Ce bavardage aurait pu durer des +heures, si Véronique, beaucoup plus +pratique que son compagnon, n’y avait +mis un terme en lui rappelant l’heure.</p> + +<p>Il était temps, en effet, de courir aux +emplettes.</p> + +<p>— Et ta plante ? — demanda Joël en +manière de conclusion.</p> + +<p>— Ma plante ? — La voilà, s’écria +triomphalement la jeune fille.</p> + +<p>Elle avait pris dans un coin du bosquet +le pied de véronique et le levait à +bout de bras sous les yeux charmés de +son cousin.</p> + +<p>La plante, rajeunie par les soins, était +superbe de santé et d’épanouissement.</p> + +<p>Une grappe fleurie se balançait à +l’extrémité de chacune de ses ramilles.</p> + +<p>Et, de sa fenêtre, le docteur Le Budinio +put reconnaître le pied que, quelques +jours plus tôt, il avait si brutalement +expulsé de sa chambre. Seulement, depuis +cette époque, sous la tendre incubation +de Maïna, elle s’était transformée.</p> + +<p>— C’est ce soir, — fit la jeune fille, +toute joyeuse, — que mon oncle retrouvera +sa Véronique.</p> + +<p>Cher nom ! comme il résonna au plus +profond du cœur du vieux médecin !</p> + +<p>Quelle douceur suave il versa dans +son oreille, ainsi qu’un chant, un murmure +de l’infini et de la béatitude que +lui aurait apportée la brise venue du +large !</p> + +<p>L’âme oppressée frémissait ; il attendit +quelques minutes encore.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se séparèrent, et +Maïna prit en courant le chemin de la +maison.</p> + +<p>— La voilà qui monte, — se dit Hugh +Le Budinio, — cachons-nous.</p> + +<p>Il se trompait. L’idylle du jardin n’avait +pas encore eu son épilogue.</p> + +<p>Tout à coup, Joël se lança à la poursuite +de sa cousine.</p> + +<p>Il la rejoignit dans la cour pavée, sous +la fenêtre même du vieil oncle.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a encore ? — demanda +Véronique, se retournant au +bruit.</p> + +<p>— Il y a, — fit le jeune homme, — que +tu as oublié quelque chose.</p> + +<p>— Bah ! Et quoi donc ?</p> + +<p>Il lui avait pris la main sur les doigts de +laquelle il appuya doucement ses lèvres.</p> + +<p>— Tu as oublié de me dire que tu +m’aimes.</p> + +<p>— N’est-ce que cela, grand fou ? — Et +elle riait. — Eh bien, laisse-moi partir, +je suis pressée et… je t’aime.</p> + +<p>— Et moi je t’adore ! — cria le jeune +médecin.</p> + +<p>Cette fois l’oncle ne vit pas la scène, il +n’entendit que les paroles.</p> + +<p>Il ne put voir ce tableau charmant +de la jeune fille pivotant sur ses talons en +fuyant, pour envoyer, du bout de ses +ongles roses, une caresse mimée à l’amoureux.</p> + +<p>Il n’eut pas le loisir d’intervenir. C’eût +été avouer qu’il écoutait aux portes, et +déjà Maïna était dans l’escalier.</p> + +<p>Pendant quelques instants, il dut se +résigner à l’immobilité complète.</p> + +<p>A peine arrivée sur le palier, la jeune +fille avait couru à la chambre de son oncle.</p> + +<p>Il l’entendit s’arrêter devant la porte, +tendre l’oreille contre la serrure, puis +faire toc-toc.</p> + +<p>Il ne bougea pas et retint son souffle.</p> + +<p>Renseignée, apparemment, la chère +créature cria à Tina, par la cage de l’escalier :</p> + +<p>— Tu sais, il n’est pas encore rentré. +Dépêchons-nous, si nous voulons faire +les derniers préparatifs.</p> + +<p>— Je suis prête, répondit d’en bas +Corentine Kerbiel.</p> + +<p>Maïna revint encore sur ses pas jusqu’à +la chambre du vieillard.</p> + +<p>Cette fois, elle tourna le loquet, et +trouvant la résistance du pêne, elle ne +put contenir une exclamation :</p> + +<p>— Allons ! bon ! Voilà qu’il l’a fermée, +maintenant ! Ça ne lui arrive jamais ! +Comment vais-je faire ?</p> + +<p>Pendant ce temps, Hugh Le Budinio, +riant dans sa cravate, se disait :</p> + +<p>— Imprudent que je suis ! J’ai laissé la +clef à la serrure !</p> + +<p>Par bonheur, l’enfant ne remarqua pas +ce détail caractéristique.</p> + +<p>A peine eut-elle tourné les talons, que +le vieillard, sur la pointe des pieds, alla +retirer la clef.</p> + +<p>Il attendit encore.</p> + +<p>Bientôt les rumeurs diminuèrent autour +de lui dans l’appartement. Il entendit +le pas léger et sautillant de la jeune +fille, la démarche plus pesante de Tina se +confondre en une cadence décroissante.</p> + +<p>Les deux femmes redescendaient en +commun l’escalier.</p> + +<p>L’instant d’après, la porte de la rue retombait +avec fracas.</p> + +<p>Le Budinio soupira d’aise. Il était délivré.</p> + +<p>Un regard qu’il jeta par la fenêtre lui +montra Joël debout dans l’allée centrale +du jardin. Il avait les mains dans les poches, +et ses yeux s’attachaient comme +fascinés sur l’une des fenêtres de la +chambre de Maïna.</p> + +<p>— Brave garçon ! murmura le docteur, — et +il ajouta tout aussitôt :</p> + +<p>— Heureux âge ! De l’amour et de +l’eau claire, voilà un régime substantiel +pour les jeunes gens.</p> + +<p>Alors, fort tranquille, il rouvrit sa +porte, redescendit l’escalier et vint lentement +rejoindre son neveu sous les +charmilles.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>La fin de cette journée fut digne de +son commencement.</p> + +<p>Le docteur joua l’ignorance et la surprise +avec une duplicité d’emprunt qui +eût fait honneur au plus parfait diplomate.</p> + +<p>Lorsqu’il eut, par son absence de la +chambre, accordé à Maïna tout le loisir +voulu pour qu’elle pût y installer ses +cadeaux et plus spécialement le pot de +fleurs, qui était la vraie pièce montée de +la fête, il se laissa docilement conduire +par sa nièce dans la salle à manger étincelante +du feu des bougies et des reflets +du cristal.</p> + +<p>M<sup>me</sup> du Closquet était arrivée quelques +minutes plus tôt.</p> + +<p>Elle apportait à la solennité l’entrain, +la verve, l’inépuisable gaîté dont ses +soixante-quinze hivers avaient conservé +le précieux dépôt. Elle ne fut pas la +moins joyeuse de la soirée.</p> + +<p>Et quand Hugh Le Budinio présenta +à la vieille dame la véronique recueillie, +ranimée, ressuscitée par Maïna, en +lui racontant la touchante anecdote, +M<sup>me</sup> du Closquet s’écria allègrement :</p> + +<p>— Cela vous montre, docteur, qu’il ne +faut jamais désespérer. Là où vos mains +de soixante-cinq ans n’avaient pu porter +que la mort, les doigts de dix-huit ans +ont versé la vie et le printemps. Et puis, +il a suffi d’une complaisance de la nature +pour l’épanouir sur votre table, +comme une leçon fleurie sur un remords.</p> + +<p>Le docteur lui aussi était en verve.</p> + +<p>— Bah ! — fit-il dans un sourire énigmatique +dont M<sup>me</sup> du Closquet et Tina +Kerbiel perçurent seules le sens, — ce +n’est que la seconde Véronique dont Dieu +m’accorde la résurrection. J’aime encore +mieux la réalité que l’emblème.</p> + +<p>Maïna, les yeux pleins de larmes, s’était +laissée tomber sur son cœur, entre +ses bras.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>A peu de jours de là, Joël et Maïna +furent appelés à jouer un rôle actif.</p> + +<p>Et, par rôle actif, il faut entendre celui +qu’impose à tout homme de cœur, +à toute femme vaillante, le sentiment de +la charité, du devoir à remplir envers le +prochain.</p> + +<p>Ce fut l’oncle lui-même qui vint les +appeler pour faire cette besogne.</p> + +<p>— Enfants — dit-il à Maïna, — c’est +une vieille habitude qu’ont les gens +d’ici de frapper à ma porte à toute heure +de nuit et de jour.</p> + +<p>Quand la tempête jette ses victimes +sur la plage, au pied des remparts, on +n’a rien de plus pressé que d’apporter +celles qui vivent encore chez le docteur +Le Budinio. Jusqu’ici, Tina, avec l’aide +de quelques femmes, suffisait à la besogne +des pansements que j’ordonnais. +Mais, puisque tu es là, je ne crois pas te +demander trop en te priant d’aider à +cette besogne de secours.</p> + +<p>Elle répondit en levant sur lui ses +grands yeux humides :</p> + +<p>— Mon oncle, je vous remercie de ces +paroles. Elles me témoignent votre confiance. +Si vous ne m’aviez point appelée, +je serais venue vous demander moi-même +la faveur d’être acceptée pour +une telle mission.</p> + +<p>— Bien, Maïna, très bien. — Espérons +toutefois que nous n’aurons pas ce souci +à subir, bien qu’il n’existe pas d’exemple +de tempête qui se soit déchaînée sur nos +côtes sans traîner la mort à sa suite.</p> + +<p>— Il y a donc des imprudents parmi +nos pêcheurs, mon oncle ?</p> + +<p>— Hélas ! enfant ! N’y en a-t-il pas partout ? +Et ceux-ci n’ont que trop d’excuses +pour leur imprudence. N’est-ce pas pour +la vie de leurs enfants qu’ils risquent +journellement la leur ?</p> + +<p>Ce qui provoquait cette conversation +douloureuse, c’était le spectacle d’un +ouragan tel que les Malouins, si bien +faits aux violences de la mer, n’en +avaient jamais vu de plus violent.</p> + +<p>Et quel spectacle incomparable, unique ! +Car la mer seule a le secret de varier +à l’infini l’aspect de ses colères.</p> + +<p>De Dinard à Paramé, du cap Fréhel et +de la pointe du Grouin jusqu’aux rochers +de Cancale, la mer n’était plus +qu’une chaudière en ébullition.</p> + +<p>La Manche tout entière, comme un +cours d’eau qui a forcé ses digues, se +ruait, implacable et terrible, à l’assaut +de la côte.</p> + +<p>Le « Vieux Rocher », tel qu’une inébranlable +sentinelle, tenait tête à l’orage, +debout au plus fort du bouleversement +titanique des cieux et des flots.</p> + +<p>Il était en ce moment quatre heures +du soir, et l’on était au 6 septembre.</p> + +<p>Les pêcheurs disaient en branlant la +tête que cette tourmente-là était une +traîtrise de l’onde grise, qu’elle anticipait +sur l’équinoxe, et qu’elle avait surpris +tout le monde. Les pauvres gens ne +voulaient point confesser leur incurie +qui les avait fait négliger les avis réitérés +transmis par les observateurs du +ciel.</p> + +<p>Et, comme le disait le docteur, les +imprudents payaient, à cette heure, leur +imprévoyance.</p> + +<p>Ainsi qu’une main tendue d’avance +aux naufragés, la jetée allongeait sa +courbe élégante au travers de cette ébullition. +Mais c’était à peine si l’on en +pouvait distinguer le môle à l’extrémité.</p> + +<p>Lancées avec la vitesse d’un cheval au +galop, les vagues se rejoignaient par-dessus +sa chaussée étroite. Quelques-unes, +des géantes, accouraient jusqu’au +pied du phare et, soudain, prises de +folie, bondissaient à des hauteurs formidables, +comme pour briser d’un choc +cette lanterne de verre dans laquelle +allait s’allumer, tout à l’heure, l’étincelle +d’espérance et de soutien pour les malheureux +en perdition sur l’horizon lointain.</p> + +<p>Au firmament, le vent se donnait carrière. +Il passait avec des sifflements ou +des hurlements sur toutes ces crêtes +hérissées, tantôt les nivelant sous une +pression incalculable, tantôt s’enfonçant, +tel qu’un soc, au plus profond des entrailles +de la mer pour les bouleverser, +y creusant des abîmes sinistres entre de +noires murailles d’eau soulevées jusqu’aux +nues.</p> + +<p>La terre exhalait sa terreur en plaintes +sourdes, en gémissements lamentables.</p> + +<p>Le « Vieux Rocher » s’agitait sur sa +base ébranlée par les coups de bélier des +lames, comme effrayé de ce redoublement +de fureur. Mais après chaque +assaut il redressait fièrement sa tête de +granit, sur laquelle les gouttes salées +ruisselaient. Il repoussait l’étreinte de +l’humide élément, se dégageait de sa +prise et défiait de nouveau la Manche +avec une stridente clameur.</p> + +<p>Sur le Grand-Bey, la tombe du chantre +d’Atala disparaissait parfois sous l’écume. +Une attaque en trahison avait emporté +une rangée entière de cabines de bain +sous les remparts.</p> + +<p>Des toitures saisies par les vortex du +vent faisaient pleuvoir leurs tuiles à +l’entour.</p> + +<p>Les rues étaient désertes.</p> + +<p>Des enseignes, arrachées à leurs crochets +rouillés, volaient, pareilles à des +bolides, crevant les devantures, brisant +des vitres, écorchant des façades et des +encoignures.</p> + +<p>C’était l’image du chaos renouvelé, +dans sa plus splendide horreur.</p> + +<p>Du haut de leurs fenêtres, les hôtes de +la petite maison du docteur étaient aux +premières places pour tout voir.</p> + +<p>Mais ils ne s’arrêtaient point à considérer +ce tableau diluvien.</p> + +<p>M. Hugh Le Budinio était habitué à le +voir.</p> + +<p>En prévision du dernier acte du drame, +il avait fait vider de tous ses meubles la +pièce carrelée du rez-de-chaussée qui +précédait la cuisine.</p> + +<p>Par ses ordres, mais sans les attendre, +tant elle les savait par cœur, la servante +avait étendu sur le carreau une couche +assez épaisse de cendre.</p> + +<p>Sur ce premier lit, on en verserait un +second de cendre très chaude, sur lequel +on coucherait les noyés.</p> + +<p>Dans un coin, quatre matelas de varech +étaient disposés, prêts à recevoir les +victimes, au fur et à mesure que des +frictions énergiques sur les côtes et le +thorax leur auraient rendu la respiration.</p> + +<p>Plus loin, Maïna se multipliait pour +dresser sur une table des verres, des +cuillers, des flacons de toutes dimensions, +contenant toute une pharmacie +de circonstance : ammoniaque, laudanum, +émétique et ipécacuana, révulsifs +violents, pommades dermiques, en un +mot tout ce qu’il faut pour rappeler un +homme à la vie.</p> + +<p>C’était Joël qui, plus spécialement, +avait été commis par son oncle à la préparation +des ingrédients.</p> + +<p>Quant au docteur lui-même, il donnait, +entre temps, à sa nièce, une leçon +de friction.</p> + +<p>Et Maïna en faisait immédiatement son +profit, montrant des dispositions merveilleuses +à son rôle d’infirmière improvisée, +taillant des bandes et des compresses, +préparant même de la charpie, +en prévision de l’éventualité de blessures +toujours possibles par suite de chocs violents +sur les pierres, le fer ou les fonds +rocheux.</p> + +<p>L’occasion ne se fit pas attendre de recourir +à ces ressources toutes prêtes.</p> + +<p>Une clameur faite de mille cris les ramena +violemment aux fenêtres.</p> + +<p>Le drame des éléments se compliquait, +à cette heure, d’un élément nouveau.</p> + +<p>Déjà le canot de sauvetage était sorti +du port et, doublant la jetée, était allé se +placer entre le Grand et le Petit-Bey.</p> + +<p>Ce ne fut pourtant pas une barque qui +réclama son intervention.</p> + +<p>On vit tout à coup surgir du milieu +des vagues une embarcation pontée, un +cotre que la double poussée du flot et +du vent enleva comme un fétu et lança +dans l’avant-port avec une indicible violence.</p> + +<p>On put voir distinctement cinq hommes +accrochés au bordage du bateau en perdition.</p> + +<p>Celui-ci ne gouvernait plus. Son mât, +rompu par la moitié, soutenait un lambeau +de foc qui cliquetait avec un bruit +sinistre au milieu des hurlements de la +tempête, et, par moments, ce haillon +balayait la teugue, à la façon d’un linceul +qui se serait déployé spontanément sur +un cadavre.</p> + +<p>Arrivé en face de la jetée, le cotre fut +rejeté par le ressac. Il eut comme une +chance de salut. On eût dit qu’il hésitait +devant cette masse de pierre, qu’un infaillible +instinct le prévenait du suprême +danger.</p> + +<p>Du bord, un appel désespéré monta, +auquel on répondit du canot par l’envoi +d’une flèche pourvue de son amarre.</p> + +<p>Mais qui donc pouvait, en pareil moment, +nourrir l’espoir d’arracher cette +épave à sa destinée ?</p> + +<p>La flèche tomba à trois ou quatre +mètres en deçà, et le vent ressaisit sa +proie.</p> + +<p>Une lame monstrueuse souleva l’embarcation +comme une paume sous la raquette +qui la pousse.</p> + +<p>Elle fut lancée irrésistiblement contre +la masse pierreuse du môle.</p> + +<p>On entendit un épouvantable craquement.</p> + +<p>Pauvres gens ! A peine avaient-ils eu le +temps de recevoir l’absolution finale des +mains du prêtre debout, en surplis et en +étole, sur les premières assises de la jetée !</p> + +<p>Puis la vague reflua, énorme, rugissante, +mais rassasiée.</p> + +<p>Cependant l’holocauste ne l’avait point +satisfaite.</p> + +<p>Elle revint à la charge et s’acharna sur +la carcasse qui se laissa voir, un instant, +broyée, le flanc ouvert par l’épouvantable +choc qui l’avait fracassée.</p> + +<p>L’eau se mit à déchiqueter cet amas +de bois, de fer et de cordes, et, en +quelques minutes, d’informes débris +jonchèrent la plage au pied des remparts, +roulés par l’écume, lâchés, puis ressaisis, +dans un jeu infernal, par l’invisible +main qui venait de rompre leur cohésion.</p> + +<p>De nouveaux cris retentirent du sein +de la foule haletante.</p> + +<p>Aux fragments du bateau, trois corps +étaient mêlés.</p> + +<p>De toutes parts on s’élança pour les recueillir. +L’eau jouait avec ces dépouilles +comme un chat avec une souris.</p> + +<p>Il fallut encore quelques minutes pour +les lui reprendre. Et naturellement, +ainsi que l’avait prévu le docteur, ce fut +chez lui que l’on transporta les infortunés.</p> + +<p>Hélas, l’un d’eux avait cessé de vivre. +Ce n’était point la submersion qui l’avait +tué.</p> + +<p>On trouva dans sa poitrine un fer de +gaffe dont la lame avait brisé le bois. +Celui-là n’avait point souffert. Il était +mort sur le coup.</p> + +<p>Les deux autres, bien que dans un +état pitoyable, laissaient encore des espérances.</p> + +<p>L’un portait à la tête une large blessure +par laquelle le sang s’écoulait ; l’autre +avait subi les premiers phénomènes de +l’asphyxie.</p> + +<p>En les voyant, le docteur hocha la tête.</p> + +<p>— Toi, Joël, — dit-il à son neveu, — charge-toi +du noyé. Tina s’entend fort +bien à la chose. Moi, je me réserve le +blessé, et ta cousine suffira à m’aider +dans cette besogne.</p> + +<p>Il fallut une demi-heure pour ranimer +le premier.</p> + +<p>Quant au second, bien qu’il eût absorbé +moins d’eau, la fracture du crâne +le mettait dans une situation plus inquiétante. +Par bonheur, le sang répandu +l’avait préservé d’une congestion immédiate.</p> + +<p>Aussi, lorsque, au bout d’une heure, +le vieux médecin, secondé par sa nièce, +eut terminé les premiers pansements, il +put dire, avec une satisfaction joyeuse :</p> + +<p>— Allons ! s’il plaît à Dieu de leur +épargner des secousses ultérieures, ils +en réchapperont tous les deux.</p> + +<p>Et il permit aux familles des deux +naufragés, deux douaniers marins, d’emporter +leurs proches à leurs domiciles +respectifs.</p> + +<p>Telle fut la première épreuve de Maïna.</p> + +<p>Elle put se féliciter de n’avoir pas à la +renouveler le même jour.</p> + +<p>La tourmente ne fit pas d’autres victimes +pendant les heures consécutives +de la soirée et de la nuit. Elle s’apaisa +insensiblement, et un retour libérateur +du vent d’est, vers minuit, fit rétrograder +la bourrasque que le nord-ouest +avait déchaînée.</p> + +<p>A une heure du matin, harassés, tous +les habitants de la petite maison regagnèrent +leurs chambres.</p> + +<p>Le lendemain, le docteur fut sur pied +à l’heure habituelle. En outre de ses +malades ordinaires, n’avait-il pas à +prendre des nouvelles des deux clients +inattendus que lui avait jetés l’ouragan ?</p> + +<p>Il trouva Maïna debout, elle aussi. La +jeune fille était matineuse, par goût.</p> + +<p>— Hé bien ! fillette, — demanda Hugh, +en l’embrassant paternellement sur le +front, — les émotions de cette nuit ne +t’ont donc pas alourdi les paupières, que +tu te lèves pour voir l’aurore ?</p> + +<p>— Mon oncle, — répondit-elle en souriant, — alors +même que je n’en aurais +pas l’habitude, ma sollicitude pour nos +pauvres blessés d’hier soir aurait suffi à +m’arracher au sommeil. Je venais vous +demander de m’emmener avec vous +pour les voir.</p> + +<p>Le Budinio hésita quelques secondes, +puis, enfonçant son chapeau sur sa tête :</p> + +<p>— Soit ! — fit il, — on ne peut pas savoir ! +Tu es peut-être destinée à devenir +la femme d’un médecin ! Et puis, tu as +trop vaillamment payé de ta personne +pour n’avoir pas droit à une récompense. +Je n’en connais pas de meilleure +pour une fille de ta trempe que celle +de recevoir les remerciements de la +bouche même des pauvres gens que tu +as secourus.</p> + +<p>Elle voulut rectifier cette parole élogieuse, +dont sa modestie s’alarmait :</p> + +<p>— Oh ! mon oncle ! Vous oubliez que +je n’ai rempli qu’un rôle d’auxiliaire. +C’est à vous que doit aller la reconnaissance.</p> + +<p>Il l’embrassa pour la seconde fois, +avec une chaude effusion.</p> + +<p>— Bah ! bah ! Ne perdons pas de temps +à l’admiration mutuelle. Viens vite cueillir +les compliments. Nous partagerons +après.</p> + +<p>Et il lui donna le bras pour l’entraîner +avec lui.</p> + +<p>S’il est un sentiment qui honore l’humanité, +c’est, à coup sûr, la reconnaissance.</p> + +<p>Rien n’est plus doux à l’oreille, rien +n’est plus caressant au cœur que les paroles +de gratitude. Et le bienfaiteur +désintéressé n’en éprouve pas moins, à +les entendre, un plaisir à nul autre comparable.</p> + +<p>Ce fut le cas de Véronique. Elle +goûta ce plaisir dans toute sa pureté, et +d’autant plus intense que les deux malades +avaient pu joindre leurs remerciements +chaleureux à ceux de leurs familles.</p> + +<p>Tous deux, en effet, étaient en voie de +guérison. Le premier pansement du médecin +pour celui qui était blessé avait à +peu près suffi ; la plaie était, par bonheur, +tout à fait superficielle.</p> + +<p>— Allons ! — dit gravement M. Le Budinio, +pour couper court aux exubérances +gênantes, — encore trois jours de +repos, et il n’y paraîtra plus.</p> + +<p>Trois jours de repos, c’est beaucoup +pour de pauvres gens.</p> + +<p>Heureusement, en la circonstance, les +victimes appartenaient à une administration +de l’État. Il n’y avait point à +craindre d’interruption dans leurs appointements +comme dans leur service.</p> + +<p>Les deux visiteurs laissèrent donc les +visages épanouis, et se retirèrent, comblés +de bénédictions.</p> + +<p>Une fois rentrée à Saint-Malo, Maïna +courut tout de suite raconter ses impressions +à Joël.</p> + +<p>— Vois-tu, — lui dit-elle, — en lui +serrant les mains, — cette aventure m’a +fait connaître ma voie. Je ne serai jamais +que la femme d’un médecin. De +cela, je puis te répondre.</p> + +<p>Le jeune homme mit un double baiser +sur chacune de ces mains qui avaient +versé le baume aux souffrants.</p> + +<p>Puis, relevant la tête, et considérant +sa cousine avec un malicieux regard :</p> + +<p>— Hein ! — fit-il, tu me dis cela comme +si tu ne devais pas être ma femme, à +moi !</p> + +<p>— Quelle idée ! — s’exclama Véronique. — Il +me semble que j’ai dit tout +le contraire.</p> + +<p>— Mais c’est que tu m’as parlé, tu +m’as signifié ta décision comme si j’étais +un avocat ou un receveur d’enregistrement.</p> + +<p>Elle se mit à rire de tout son cœur, +avec ces sonorités entraînantes qu’on ne +rencontre que dans les gorges des tout +petits enfants ; elle le menaça amicalement +de son index dressé :</p> + +<p>— Voilà ce que c’est que de vouloir +faire plaisir aux gens. N’est-ce pas précisément +parce que tu es médecin que j’ai +tenu ce langage-là ? Sois tranquille, je n’y +reviendrai plus.</p> + +<p>Peu à peu la conversation, sans cesser +d’être fort tendre, devint plus sérieuse.</p> + +<p>Alors Véronique raconta à son cousin +comment la vue des souffrances d’autrui +n’avait point produit sur elle l’effet de +répulsion invincible qu’elle redoutait +avant de subir cette vue.</p> + +<p>Tout au contraire, ce spectacle de l’infirmité +humaine l’avait bouleversée en +un sens de pitié tendre à l’égard des déshérités +et des humbles.</p> + +<p>Elle conclut même, avec une nuance +de mélancolie dans la voix :</p> + +<p>— C’est à ce point, vois-tu, Joël, que +si je ne devais pas être ta femme, je me +ferais religieuse. Et même…</p> + +<p>Le jeune médecin bondit à l’énonce de +cette réticence :</p> + +<p>— Allons, bon ! Qu’est-ce que c’est +que cette lubie-là ? Je vais dire à l’oncle +de nous marier vite, pour rendre tes +velléités de renoncement au monde absolument +platoniques.</p> + +<p>Cette exclamation ramenait le dialogue +au ton de gaîté dont la jeunesse ne peut +jamais se départir.</p> + +<p>Et, cependant, trois jours plus tard, +la jeune fille aborda son cousin avec un +air de gravité qu’il ne lui avait jamais +connu. Si bien que Joël se sentit un peu +inquiet sous le regard doux et triste +qu’elle attacha sur lui, comme si elle eût +voulu lui faire deviner ses angoisses sans +recourir à la parole.</p> + +<p>Il voulut en avoir le cœur net sur-le-champ.</p> + +<p>— Ça, cousine, — commença-t-il en +l’abordant, — je n’y vais pas par trente-six +chemins, moi. Tu as quelque chose +qui te tourmente, et je vois, à tes yeux, +que tu n’oses pas me le confier. Allons, +débarrasse-toi de ce souci.</p> + +<p>Elle l’emmena au plus ombreux du +jardin, et là, avec des hésitations, lui +confia ses craintes.</p> + +<p>— Écoute, Joël, c’est bien vrai, +n’est-ce pas, que nous devons nous marier ?</p> + +<p>— En voilà une question ! Qu’est-ce qui +te fait parler ainsi, Maïna ?</p> + +<p>— Je vais te dire : hier soir, en m’endormant, +j’ai beaucoup réfléchi, et…</p> + +<p>— Et… — interrompit le jeune +homme, voulant plaisanter, — ça ne +t’a pas empêchée de dormir, je suppose ?</p> + +<p>Maïna poursuivit, sans tenir compte +de l’interruption :</p> + +<p>— J’ai réfléchi qu’on ne peut pas se +marier, comme ça, sans argent.</p> + +<p>— Hé ! qui dit que nous nous marions +sans argent, cousine ?</p> + +<p>— Dame ! Ça en a tout l’air. Est-ce +que tu as de la fortune, toi, Joël ?</p> + +<p>— J’ai mon diplôme, répliqua crânement +le jeune homme, — et je ne crois +pas être un sot.</p> + +<p>Elle sourit, et, déjà à moitié rassurée, +n’objecta plus qu’avec indécision :</p> + +<p>— C’est bien, je le sais. Mais, enfin, +dans les premiers temps…? nous ne +pouvons pourtant pas mettre notre +ménage à la charge de notre oncle ? +Il nous faut nous suffire par nous-mêmes.</p> + +<p>— Eh ! nous nous suffirons, parbleu ! +Je travaillerai, et j’espère bien que ce ne +sera pas pour le roi de Prusse.</p> + +<p>Il ne crut pas devoir lui dire qu’il +comptait bien qu’elle aurait une dot.</p> + +<p>Maïna allait répliquer sans doute, +quand l’arrivée inopinée de Tina fit dévier +le cours de leurs pensées.</p> + +<p>La figure de la vieille servante était +bouleversée. De grosses larmes coulaient +sur ses joues.</p> + +<p>Aux questions empressées que lui +adressèrent les deux jeunes gens, elle ne +fit que cette réponse d’une effroyable +concision :</p> + +<p>— Madame du Closquet se meurt ! +Madame du Closquet se meurt !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>Oui, l’heure de la récompense avait +sonné pour la vieille femme de bien.</p> + +<p>Elle mourait, parce que tout être né +dans la condition terrestre doit mourir. +Mais ce mot « mort », qui revêt de si +lugubres couleurs, qui prend de si mornes +acceptions, n’avait plus auprès d’elle +ce sens sinistre, cet aspect de deuil que +lui attribuent les survivants désespérés.</p> + +<p>Le spectacle de ce chevet n’était que +celui d’une libération.</p> + +<p>Une âme pure et belle, fière, et désormais +lavée des souillures de la terre, +s’échappait du cloaque, et dépouillait +l’enveloppe de matière à laquelle l’avait +liée la mystérieuse combinaison préordonnée +de toute éternité par la Sagesse +créatrice.</p> + +<p>Elle s’en allait sans secousse, presque +sans souffrance.</p> + +<p>Quand elle s’était sentie malade, elle +avait fait appeler son vieil ami le docteur +Le Budinio.</p> + +<p>Et, paisiblement, elle lui avait dit, de +cette voix qui ne tremblait jamais :</p> + +<p>— Mon bon ami, je vois bien que la +machine est désormais enrayée, qu’il +n’y a rien plus rien à faire. Si je vous ai +fait appeler, c’est uniquement par acquit +de conscience, parce que c’est un devoir +pour l’homme de disputer sa vie jusqu’au +dernier moment. Mais je sais bien +que je suis vaincue d’avance, que la vitalité +est épuisée. Venez donc à moi en +ami, mais si l’amitié peut encore faire +illusion à la science, je ne vous défends +pas de tenter l’impossible pour m’ajouter +quelques années de plus à vivre.</p> + +<p>Tout cela fut dit posément.</p> + +<p>L’intelligence demeurait maîtresse +d’elle et la volonté s’affirmait dans le +soin qu’apportait la mourante à disposer +ses derniers moments, à mettre tout en +ordre dans ce but.</p> + +<p>Elle ajouta, avec le malicieux sourire +dont elle ne se départait jamais :</p> + +<p>— Figurez-vous que l’un de mes héritiers +me fait faux bond, — précisément +le prodigue, celui qui aurait eu le +plus grand besoin de ma mort. Il m’a +précédée, et cela m’oblige à modifier mon +testament. Enfin, il sera dit que j’aurai +eu de la besogne jusqu’à la dernière seconde.</p> + +<p>Pauvre vaillante femme !</p> + +<p>Elle savait bien que la besogne était +toute faite déjà, et qu’elle avait arrêté +son choix sur ceux qu’elle substituait à +l’héritier défaillant.</p> + +<p>Mais, modeste jusqu’à la fin, dédaigneuse +des manifestations extérieures +du pharisaïsme, interdisant à la main +gauche de connaître ce qu’avait pu faire +la droite, elle laissait au notaire le soin +de faire savoir aux intéressés ses dernières +volontés.</p> + +<p>Dès le premier instant de maladie, le +docteur Le Budinio ne s’y était pas +trompé.</p> + +<p>La vieille dame était depuis longtemps +menacée d’une poussée vers le cœur.</p> + +<p>Or, quand le mal fit son entrée en +scène, avec les apparences relativement +bénignes d’une pneumonie franche +contre laquelle le robuste tempérament +de la septuagénaire paraissait offrir des +ressources, le médecin comprit bien vite +que ce n’était là que le masque trompeur +dont s’affublait la bronchite capillaire, +ce terrible catarrhe suffocant qui +emporte les vieillards et les enfants.</p> + +<p>Il voulut pourtant engager la lutte avec +toute son énergie contre le mal.</p> + +<p>Par une recrudescence d’attention, il +établit Joël et Maïna en permanence à ce +chevet.</p> + +<p>Aussi, M<sup>me</sup> du Closquet put-elle lui +dire, le troisième jour après l’invasion +de la maladie :</p> + +<p>— Deux médecins, rien que ça ! Excusez +du peu ! Et pourtant, mon pauvre Le +Budinio, toute votre science combinée ne +me tirera pas de là. Je vais vous glisser +entre les doigts sans que vous puissiez +l’empêcher.</p> + +<p>Elle disait vrai. La sereine conscience +de son état lui permettait un infaillible +diagnostic.</p> + +<p>Au bout de six fois vingt-quatre heures +elle ne conserva plus même l’apparence +d’illusion que ses deux médecins +croyaient avoir entretenue en elle. Appelant +tout doucement Véronique, elle lui +recommanda de se rendre à l’église pour +prévenir l’abbé Dagorn, son confesseur +habituel.</p> + +<p>La jeune fille se récria.</p> + +<p>Elle croyait à la sentence de son oncle +et de son cousin, et ne jugeait pas la situation +aussi désespérée.</p> + +<p>Ce que voyant, M<sup>me</sup> du Closquet vainquit +d’un seul mot ses résistances :</p> + +<p>— Chère petite, pourquoi hésiter ? Si +je dois guérir, le saint viatique y aidera +plus que personne. Dans le cas contraire, +j’aurai eu la satisfaction d’être +prête longtemps à l’avance.</p> + +<p>Elle souriait, et Maïna, qui n’avait +jamais vu mourir, s’émerveillait de ce +calme stupéfiant.</p> + +<p>Elle s’empressa donc de condescendre +au désir de la mourante.</p> + +<p>Ce fut elle-même qui alla chercher le +prêtre, qui disposa la chambre en vue de +la simple et grandiose cérémonie dont +elle allait être le théâtre.</p> + +<p>Il advint que le docteur Le Budinio +voulut la blâmer de cet empressement.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> du Closquet le reprit lui-même +de cette intervention en des matières +qui ne le concernaient point :</p> + +<p>— Mon cher ami, ce n’est point votre +affaire. J’ai le droit de sortir de ce monde +par la bonne porte, et vous me connaissez +assez pour savoir que je ne suis pas +une femmelette qui recule devant le fait. +A soixante-quinze ans, la mort est une +terminaison normale de la vie. Voilà +quarante ans pour le moins que je m’y +prépare, et je fais en sorte de n’être pas +trop maussade en m’en allant.</p> + +<p>Le lendemain du jour où le prêtre eut +franchi le seuil de cette chambre, les +forces de la malade se mirent à décroître +avec rapidité.</p> + +<p>La fièvre ne s’interrompit plus.</p> + +<p>Le pouls se mit à battre avec une indicible +violence ; la respiration haletante +décela l’effrayante dyspnée qui progressait +d’heure en heure.</p> + +<p>Renversée sur le double oreiller que +Maïna avait placé sous sa tête, la mourante, +en dépit des suffocations progressivement +croissantes, ne perdait ni sa +présence d’esprit ni son imperturbable +sérénité.</p> + +<p>Jusqu’à la dernière minute, elle entendait +conserver la possession d’elle-même.</p> + +<p>Ces maladies inflammatoires des organes +de la respiration laissent toujours +intactes les facultés intellectuelles. C’est +pour ce motif que certaines fins de poitrinaires +sont si déchirantes pour les +assistants. Car si la victime est jeune, si +elle a la conscience de son état, il arrive +fréquemment qu’elle ne peut se résigner +à la mort. Et si elle ignore qu’elle touche +aux portes du trépas, elle ne parle que de +sa guérison, de son prompt rétablissement, +des joies que lui réserve encore +cette vie qui la fuit et dont le mirage, +pourtant, séduit encore son regard déjà +embrumé par l’ombre éternelle.</p> + +<p>Avec M<sup>me</sup> du Closquet, l’adieu n’eut +point ces poignantes tristesses.</p> + +<p>Ce fut elle-même qui s’attacha à consoler +ses amis, à les distraire de leurs +préoccupations.</p> + +<p>Avec une sublime abnégation de sa +souffrance personnelle, elle parut ne +prendre soin que du bonheur de ceux +qu’elle laissait derrière elle.</p> + +<p>Elle savait qu’aucun des parents qui +allaient profiter de ses largesses posthumes +n’avait pu accourir à ses derniers +moments, et ne leur en voulant pas +pour les impossibilités matérielles qui +les retenaient loin d’elle, elle put se donner +tout entière aux amis dont la présence +à son lit de mort lui parut une faveur +spéciale de Dieu.</p> + +<p>La veille du dernier jour, comme Joël +et Maïna se relayaient dans leur rôle de +garde-malades, elle profita d’un moment +où les deux jeunes gens se trouvaient +seuls avec elle pour leur faire une confidence.</p> + +<p>Elle prit elle-même la main du jeune +docteur et la plaça dans celle de Véronique.</p> + +<p>Elle en avait le droit, les ayant vus +naître tous les deux, les ayant suivis de +sa sollicitude pendant les années de leur +croissance parallèle.</p> + +<p>Et comme elle les tutoyait du ton d’une +grand’mère parlant à ses petits-enfants, +elle put leur dire :</p> + +<p>— Joël, je sais le fond de ton cœur. Tu +as déjà choisi la compagne de ton existence, +et Maïna a confirmé ce choix. +Laissez-moi vous voir renouveler vos +serments sous mes yeux, et si quelque +crainte importune vous paraît mettre des +ombres à vos perspectives de bonheur, +comptez sur la protection d’En-Haut pour +aplanir les obstacles. N’opposez pas les +vains calculs de la raison au consentement +spontané de vos âmes. On n’est +jeune qu’une fois. Consacrez donc votre +jeunesse à l’amour légitime. Soyez-vous +tout l’un à l’autre, et gardez par +devers vous la promesse de félicité que +vous fait en ce moment votre vieille amie +expirante.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, trop émus, +avaient les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>Ils s’étaient agenouillés côte à côte au +pied de cette couche.</p> + +<p>Sanctifiée par son renoncement à la vie, +par toutes les pratiques pieuses que lui +suggérait sa foi de Bretonne, la vieille +femme étendit sur leurs fronts ses mains +défaillantes, et leur versa une suprême +bénédiction.</p> + +<p>Puis, désormais terrassée par le mal, +elle n’eut plus d’autre reste de la vie que +dans l’ineffable sourire de sa bouche décolorée, +dans le doux et profond regard +de ses prunelles ternes.</p> + +<p>Le huitième jour, dès l’aurore, elle entra +en agonie.</p> + +<p>Non en cette agonie douloureuse au +sein de laquelle la vie ne se détache que +par secousses, par convulsions défigurantes, +mais en cette sortie progressive +de l’âme qui, de temps à autre, à chaque +étape de la voie ténébreuse qui mène à +la lumière, s’arrête, fait halte en quelque +sorte, et embrasse d’un dernier regard le +monde fini et sombre qu’elle quitte, retenue +à chaque seconde par les lois de la +matière qu’elle dépouille.</p> + +<p>La parole s’éteignit la première. La +voix était devenue si faible, si sourde, +qu’on ne pouvait plus l’entendre.</p> + +<p>Une lente paralysie des cordes vocales +lui ôtait toutes les vibrations.</p> + +<p>Mais les yeux gardaient leur langage +expressif, et, par un effet assez +rare de l’énergie, la mourante pouvait +encore mouvoir ses bras, agiter ses +doigts.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu’elle fit signe à Maïna +de rapprocher d’elle le crucifix qu’elle +ne pouvait atteindre, et, lorsque la +jeune fille l’eut placé entre ses mains, +elle le porta d’elle-même, pieusement, à +ses lèvres.</p> + +<p>Puis, les mains elles-mêmes s’immobilisèrent, +et, alors, autre bizarrerie de la +nature, la parole revint.</p> + +<p>Comme elle voyait des larmes dans les +yeux de ceux qui l’entouraient, elle s’efforça +de les sécher d’un mot.</p> + +<p>— Ne pleurez pas. Qu’est-ce donc qui +m’arrive dont vous ayez lieu de vous +troubler ? Je sors de la vie, voilà tout, +et je passe. Vous devriez, au contraire, +vous réjouir. J’entre dans l’immortalité.</p> + +<p>Soudain, elle eut comme la prescience +du moment final. Elle dit doucement à +l’abbé :</p> + +<p>— Récitez les prières des agonisants, je +vous prie. Cela me rendra la mort plus +facile.</p> + +<p>Et avant de se recueillir dans ce dernier +acte, elle interpella encore le docteur :</p> + +<p>— Le Budinio, souvenez-vous ! Ayez +confiance en Dieu, mon ami.</p> + +<p>Elle n’ajouta point d’autre parole.</p> + +<p>Ses lèvres ne remuèrent plus que pour +prononcer les formules des oraisons jaculatoires. +Et, tout à coup, le prêtre, qui +s’était un instant interrompu, demeura +frappé de stupeur.</p> + +<p>La mourante restait immobile, les +mains jointes sur le crucifix, les yeux +fixes, ouverts sur l’éternité.</p> + +<p>Sa face avait revêtu ce caractère auguste +qu’imprime la suprême rupture du +lien : le souffle s’était envolé ; elle avait +passé sans qu’on s’en aperçût ; morte +sans effort, saintement.</p> + +<p>Tout le monde était tombé à genoux.</p> + +<p>La prière reprit à l’unisson, mais il y +manquait une voix, celle que la mort venait +d’interrompre.</p> + +<p>Maïna et Corentine se relevèrent tout +en pleurs.</p> + +<p>Il leur restait un pieux devoir à remplir, +plus particulièrement pour se conformer +aux derniers vœux de la morte. +Ne fallait-il pas apprêter cette chère dépouille +pour l’exposition funèbre qui allait +suivre ?</p> + +<p>Une heure plus tard, lorsque Maïna, +rompue de fatigue à la suite de ses +veilles et de ses soins, voulut quitter la +maison mortuaire pour aller prendre +quelque repos, elle chercha son oncle +qui avait disparu. Ne le trouvant nulle +part, elle revint tout naturellement au +lit de mort.</p> + +<p>Le docteur était là.</p> + +<p>Et Maïna, qui venait le chercher, s’arrêta +court, tandis que l’appel qu’elle allait +faire entendre mourait sur ses lèvres.</p> + +<p>Jamais elle n’avait vu pareille expression +sur les traits de son oncle.</p> + +<p>Certes, elle avait pour lui un profond +respect, mais un respect d’enfant gâtée, +mitigé par beaucoup de familiarité +tendre, qu’encourageait, d’ailleurs, la +condescendance facile du vieillard.</p> + +<p>Mais, en ce moment, Hugh Le Budinio +lui parut démesurément grandi.</p> + +<p>Elle éprouva à sa vue un saisissement +qui l’immobilisa, comme si la majesté +de la morte se fût brusquement épanchée +sur le vivant, comme si ce visage immobile, +aux traits rajeunis par le sceau de +l’immortalité, eût été un foyer duquel +émanait une flamme transfigurant le +front penché du vieil ami demeuré sur la +terre.</p> + +<p>Le docteur s’était assis sur un fauteuil +au pied de la couche.</p> + +<p>Il avait croisé ses bras, mais sa main +droite relevée soutenait son menton.</p> + +<p>Il était plongé dans une méditation +grave, de celles auxquelles ne s’arrêtent +que les intelligences d’élite.</p> + +<p>Maïna n’osa l’interrompre. Bien plus : +elle retint son souffle pour ne point le +troubler.</p> + +<p>Elle arrivait sans doute à la fin de cette +contemplation muette, car il ne la fit pas +attendre.</p> + +<p>Il se leva, et, pas à pas, à reculons, +comme s’il n’eût pu détacher ses yeux +du visage de la morte, il gagna la porte +de la chambre, où, brusquement, il rencontra +sa pupille.</p> + +<p>Il ne parut nullement surpris de son +attente.</p> + +<p>Seulement, avec un geste qui ne lui +était point habituel, s’appuyant de la +main gauche à l’épaule de la jeune fille, +et, de la droite, lui désignant la pâle +figure qui se détachait rigide sur la blancheur +éblouissante des draps, il ne prononça +que ces mots :</p> + +<p>— Ça, ça donne à réfléchir !</p> + +<p>Que signifiaient ces paroles du vieux +praticien, de l’homme qui avait passé la +meilleure partie de sa vie dans la lutte +contre « l’ombre » ?</p> + +<p>Saluait-il la majesté de la tombe seulement, +ou hésitait-il devant une question +surgissant inattendue devant ses +yeux ?</p> + +<p>Maïna n’osa l’interroger. Elle sentait +trop bien ce que ce laconisme contenait +de mystères insondables.</p> + +<p>De tout le jour, le vieillard n’ajouta +pas un mot.</p> + +<p>Il s’était confiné dans le domaine des +méditations profondes. Et tout le monde +en put suivre la trace sur son visage, au +recueillement avec lequel, le surlendemain, +il suivit, à l’église et au cimetière, +les détails de la funèbre cérémonie.</p> + +<p>Lorsque le caveau des du Closquet +s’ouvrit pour recevoir la dépouille de la +sainte femme qu’on allait laisser dormir +son dernier sommeil sous ces voûtes de +pierre, Hugh Le Budinio, marchant à la +suite des représentants, d’ailleurs rares, +de la famille, demeura longtemps les +yeux fixés, le front penché sur la grille +qui bordait le petit monument de granit.</p> + +<p>Quelque chose, en effet, venait de se +briser dans sa propre existence. Une +longue et inaltérable amitié venait de se +clore, au bord de cette fosse qui dévorait +toute une existence d’honneur et de charité.</p> + +<p>Ah ! oui, il avait raison de le dire. De +tels spectacles, « ça donne à réfléchir. »</p> + +<p>A partir de ce moment, le caractère +du médecin changea presque entièrement.</p> + +<p>Sans se départir complètement de la +gaieté qui avait fait jusque-là le fond de +ce caractère, il prit une nuance très accusée +de mélancolie.</p> + +<p>Ses idées revêtirent comme un crêpe +qu’il s’attacha à dissimuler du mieux +qu’il put, sans parvenir toutefois à dérober +totalement le voile noir aux yeux +de ceux qui l’entouraient.</p> + +<p>Un phénomène analogue modifia les +allures de la rieuse Maïna.</p> + +<p>On n’entendit plus les éclats de sa +voix fraîche résonner dans tous les coins +de la maison.</p> + +<p>Joël, toujours empressé autour de sa +cousine, lui fit la remarque qu’elle avait +de trop fréquents nuages sur le front.</p> + +<p>A quoi Maïna répondit que le temps +effacerait sans doute ces teintes grises, +dissiperait ces brumes flottant sur sa +jeunesse.</p> + +<p>Elle le dit de bonne foi, n’étant pas de +celles qui se complaisent dans les pensers +mornes et tristes. Et, ce faisant, elle +avait raison de compter sur la bienfaisante +influence des années.</p> + +<p>Il est vrai que cet événement contribua +à faire de la jeune fille charmante une +femme accomplie.</p> + +<p>Les soins donnés aux douaniers pendant +la terrible nuit de la tempête, son +assiduité au chevet de M<sup>me</sup> du Closquet +avaient accoutumé ce jeune esprit aux +graves réflexions.</p> + +<p>Comme le vieillard auprès duquel elle +avait grandi en beauté, en grâce et en +vertu, elle se mit à aimer les pauvres et +les déshérités de ce monde. Ce fut aux +malheureux qu’allèrent spontanément +ses prédilections, et, tout de suite, elle +prit l’habitude du bienfait.</p> + +<p>Alors, chaque jour, elle réserva ses +heures pour les visites à faire aux plus +humbles foyers.</p> + +<p>Accompagnée de Tina Kerbiel le plus +souvent, parfois seule, selon que la circonstance +pressait plus ou moins, elle +commença des courses qui, en peu de +jours, lui firent une notoriété d’ange +consolateur.</p> + +<p>Elle se montra les mains pleines de +soins pieux, les lèvres ouvertes aux +douces paroles. On la rencontra aussi +bien près des berceaux qu’au chevet des +infortunes moins attrayantes.</p> + +<p>Elle se fit toute à tous, et son cœur +s’élargit de toute cette affection désintéressée, +en même temps que son esprit +s’ouvrait plus vaste aux autres conceptions +du devoir social.</p> + +<p>Et sans qu’elle pût s’en rendre compte, +sans qu’elle soupçonnât sa renommée +croissante, Maïna ne marcha plus que le +front ceint d’une auréole, pendant que +le bruit de ses bienfaits préparait +d’avance sa route et jonchait de fleurs le +chemin sous ses pas.</p> + +<p>La « nièce du docteur », ainsi qu’on la +nommait sur la côte, devint la créature +idéale, adorée de tous les pauvres gens.</p> + +<p>Sa beauté séraphique, le délicieux sourire +de ses lèvres roses permettaient, +d’ailleurs, encourageaient même ces +exaltations populaires qui la comparaient +sans exagération aux anges.</p> + +<p>Ce fut au milieu de ces changements à +leur précédente existence, au moment +où les brumes d’automne commencèrent +à épandre leur voile gris au-dessus de la +mer, des rochers et des falaises, que Joël +se décida à tenter auprès de son oncle la +démarche décisive de laquelle allait dépendre +son bonheur et celui de Maïna.</p> + +<p>On était en octobre.</p> + +<p>Les premières pluies avaient déjà barbouillé +le ciel, et des nuées floconneuses +se traînaient en haillons sur les flots devenus +subitement gris, de ce gris de +deuil que les mers du Nord revêtent en +guise de toilette hivernale, et dont on ne +peut dire cependant qu’il leur enlève leur +poésie.</p> + +<p>Ce fut une grave journée et un solennel +entretien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Ce jour-là, les deux médecins rentraient +ensemble d’une visite faite en +commun à une riche cliente habitant +Dinard, et qui, autant par goût que par +souci de sa santé, prolongeait son séjour +dans la ville d’eaux au delà de la saison.</p> + +<p>Ils descendaient du bateau et venaient +de prendre pied sur le Grand-Bey, la mer +étant haute, lorsque Joël, prenant son +courage à deux mains, dit brusquement +au vieux docteur, d’une voix dont l’hésitation +était manifeste :</p> + +<p>— Mon oncle, puisque nous voici +seuls, je voudrais vous entretenir de…</p> + +<p>— De… quoi ? — interrompit M. Le +Budinio, qui cessa de marcher pour prêter +attention à la communication de son +neveu.</p> + +<p>— D’un projet que je nourris depuis +fort longtemps, et qui intéresse tout mon +avenir.</p> + +<p>Le vieillard s’était arrêté. Il posa sa +main sur le bras du jeune homme.</p> + +<p>— Tu n’as pas besoin d’aller plus loin. +Je sais d’avance ce que tu vas me dire.</p> + +<p>— Mais, mon oncle…</p> + +<p>— Je t’assure que c’est inutile, — fit +Hugh en souriant. — Et je te le prouverai +tout à l’heure.</p> + +<p>Il lui montra du doigt le rocher sur +lequel ils se trouvaient, et avec ce ton de +mélancolie qu’il avait pris depuis la +mort de M<sup>me</sup> du Closquet, l’invita à s’asseoir +sur les quartiers de roche, au pied +de la tombe illustre qui leur faisait face.</p> + +<p>— Restons ici un moment, Joël. La +place est toute choisie. Les importuns ne +nous troubleront pas.</p> + +<p>A quoi songeait-il, présentement, le +vieux maître ? Nul n’aurait pu le dire.</p> + +<p>Par une de ces échappées naïves de +l’imagination dont les vieillards sont +coutumiers, surtout lorsqu’une laborieuse +existence a rendu plus lourdes les +années qui pèsent sur leurs fronts, l’oncle +de Joël et de Maïna laissa d’abord sa +pensée prendre du champ.</p> + +<p>C’était l’heure mystique par excellence, +celle où l’astre à son déclin touche au +terme de sa course.</p> + +<p>Un caprice de l’atmosphère avait +apaisé les haleines du large. La coupole +du firmament s’était éclaircie, et les +nuages, se repliant à la manière de rideaux +sombres, s’entassaient à l’horizon, +aux quatre points cardinaux, en paquets +d’ouate épais et ronds, disposés ainsi +qu’une garniture capitonnée.</p> + +<p>A l’extrême bordure de l’Occident, +l’astre s’enfonçait derrière un portant de +pourpre, et les rayons relevés mettaient +à ses arêtes une frange d’or en fusion.</p> + +<p>Au-dessous, la mer reflétait ce couchant +de féerie, se teignant successivement +de toutes les splendeurs du prisme +épanchées sur son miroir sans rides.</p> + +<p>A l’entour du rocher, piédestal d’un +sépulcre, des oiseaux blancs et gris, +mouettes et goélands, voletaient, faisant +claquer leurs ailes.</p> + +<p>Quelque chose montait sur la mer, +comme un bruissement d’ombres qui +surgirait du fond de l’abîme, assombrissant +lentement les profondeurs, éteignant +progressivement les rides lumineuses des +lames et envahissant l’atmosphère elle-même, +qu’elles saturaient de vapeurs, +à l’instar d’une trame invisible et palpitante, +dont les plissements enserraient +toutes choses et les voilaient insensiblement.</p> + +<p>— Que dis-tu de cela ? — demanda le +vieux docteur, en étendant la main vers +l’horizon.</p> + +<p>— Je dis, — répondit Joël, très sincère, — que +c’est là un spectacle merveilleux +sur lequel nous avons le grand +tort de nous blaser.</p> + +<p>Hugh Le Budinio releva vivement cette +juste et précise remarque.</p> + +<p>— De nous blaser, dis-tu ? Parle pour +toi, garçon. Moi, voilà plus de trente-cinq +ans que je regarde ces choses sans +m’en lasser. Je dirai même plus. Je leur +trouve, chaque fois, un aspect nouveau, +une séduction plus puissante. Et si Dieu +m’accordait le repos auquel je crois avoir +droit, il me semble que je passerais mes +derniers jours dans la contemplation de +ces merveilles sans égales.</p> + +<p>Il parlait sur le ton de l’enthousiasme, +et Joël se demandait à quoi allait aboutir +cet exorde.</p> + +<p>— Vois-tu, garçon, — reprit Hugh, — j’ai +beaucoup réfléchi, dans ma vie, mais +je ne l’ai jamais tant fait que depuis la +mort de cette sainte créature que nous +pleurons tous. Ça va te paraître un peu +incohérent, peut-être, ce que je te dis là, +et, qui sait ? peut-être te dis-tu que le +vieil oncle n’a plus la tête bien solide, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>Il se tourna, et regarda en riant le +digne homme qui protestait avec énergie.</p> + +<p>— Très bien. Ce qu’il y a de bien certain, +c’est que tu te dis : « Tout cela n’a +aucun rapport avec ce que j’ai à dire à +mon oncle, et, pour peu qu’il continue, +nous passerons la nuit sur le Grand-Bey +sans avoir touché seulement au sujet de +la conversation. » Patience, mon fils, +nous allons y revenir, sois tranquille.</p> + +<p>Où en étais-je ? Ah ! bien ! Je te rappelais +que j’ai beaucoup réfléchi depuis +la mort de cette bonne madame du Closquet. +Eh bien ! mes réflexions valent que +je t’en fasse part. Elles ont au moins le +mérite de l’âge et sont le fruit de l’expérience. +Et si, comme tu vas me le dire +tout à l’heure, tu as fermement l’intention +de continuer ici même ma besogne, +de me succéder, en un mot, elles pourront +t’être de quelque profit.</p> + +<p>Maintenant, écoute-moi, sans te fatiguer.</p> + +<p>Le jeune homme acquiesça respectueusement +au désir du vieillard.</p> + +<p>— Écoute, Joël, — reprit celui-ci, — tu +es médecin comme moi, par conséquent, +comme moi, mieux que moi peut-être, +tu sais tout ce que tout homme de +notre art doit savoir.</p> + +<p>Tu connais l’être humain à fond, ou, +du moins, tu crois le connaître, parce +que, le scalpel à la main, tu as disséqué +la pauvre carcasse animale dans laquelle +loge cet inconnu qu’on nomme l’âme.</p> + +<p>Tu sais qu’il existe une charpente osseuse +chez les vertébrés, qu’à cette charpente +douée de vie elle-même viennent +s’adapter les tendons et les muscles, les +cartilages et les viscères, qu’au travers +de ces parties circule le sang et rayonnent +les nerfs, les nerfs, double système +d’expansion et de contradiction qui +donne naissance à la nutrition et à la +sensation, conséquemment à la vie.</p> + +<p>— Oui, mon oncle, — fit Joël, — je +sais tout cela.</p> + +<p>Et un vague sourire courut sur ses +lèvres, sourire dû autant à l’ironie devant +cette leçon d’anatomie qu’à l’admiration +éprouvée en face de cette facilité +du vieil homme de synthétiser aussi +clairement l’objet de ses études physiologiques.</p> + +<p>Hugh Le Budinio poursuivit :</p> + +<p>— Tu sais tout cela, et, sans doute +aussi, bien d’autres choses, et, en l’espèce, +tu n’en sais pas plus que les vieux +maîtres de l’humanité, les pères de la +médecine. — Mais, il est une chose qu’on +a dû oublier de t’apprendre, ainsi qu’on +l’oubliait déjà de mon temps, et cette +chose, l’expérience, la pratique de la cure +t’en révéleront la lacune.</p> + +<p>On a oublié de t’enseigner la méthode +selon laquelle tu dois faire mouvoir ta +pensée à la recherche des causes.</p> + +<p>Il s’interrompit, et, cette fois, Joël eut +honte de son sourire. Ce vieillard entrait +avec une souveraine majesté dans le +domaine abstrait de la science. Il frappait +à la porte du temple, et sans respect +des initiés vrais ou faux, il portait une +main audacieusement profanatrice +sur le voile qui couvre les arcanes de la +création.</p> + +<p>— Tiens ! — continua Hugh, — regarde +ce soleil qui se couche. Nous ne +savons pas au juste ce qu’il est, de quelle +matière en ignition procèdent sa chaleur +et sa lumière. Mais, du moins, nous ne +sommes point assez fous pour refuser +crédit à nos yeux qui nous attestent sa +présence et qui ne nous livrent la connaissance +des corps qu’à la faveur de sa +clarté.</p> + +<p>Eh bien ! pour les choses de la science +qui font l’objet de la vision intellectuelle, +le premier emploi que nous faisons de +notre raison est précisément de contester +l’existence d’un foyer de lumière analogue, +et même infiniment plus certain, +puisque, s’il n’existait pas, nous ne nous +connaîtrions pas nous-mêmes, et que +notre conscience n’est que la première +prise de possession de notre réalité par +notre pouvoir de connaître.</p> + +<p>— C’est vrai, confessa le jeune homme, +devenu sérieux à son tour.</p> + +<p>— Tu te demandes peut-être à quoi +tend cette digression bizarre ? Je vais te +le dire en abrégeant :</p> + +<p>Oui, l’on ne nous a jamais enseigné +« l’art de conduire notre pensée », ainsi +que l’a si bien dit le grand Descartes. On +nous a faits les esclaves de la règle générale, +alors que toute la suite de la vie et +la pratique de notre art te montreront +qu’il n’existe point de « règle générale », +mais simplement des catégories de faits +dans lesquelles s’emboîtent les diverses +manifestations du mal. Autant de cas +dans la maladie, autant d’observations +et d’études spéciales obligeant le médecin +à conformer le traitement au diagnostic +différentiel qu’il porte. Remarque-le +bien : il n’y a qu’une impossibilité +pour l’esprit humain à vaincre la +mort, c’est son impuissance à fixer les +cas individuels qui se présentent. Et +c’est pour cela qu’obligé d’inférer sans +cesse du particulier au général, il se +trompe presque toujours ; c’est pour +cela également, qu’absorbé, distrait +plutôt par la multiplicité des exemples +nés sous ses yeux, il finit par perdre +de vue la réalité absolue, la seule vérité +palpable, en quelque sorte, à savoir que +la substance qui motive par sa personnalité +la différenciation de ces innombrables +cas, ce n’est point ce corps misérable +sur lequel nous tenons obstinément +fixés nos yeux de myopes volontaires, +c’est…</p> + +<p>— L’âme, — prononça Joël avec une +gravité sereine qui fit tressaillir l’oncle.</p> + +<p>— Oui, l’âme, Joël, l’âme qui fait de +chacun de nous ce qu’il est en ce monde +et ce qu’il doit continuer d’être dans un +autre monde que nous ne voyons pas, +mais dont l’existence est pour nous +aussi certaine que celle d’un autre hémisphère +auquel le soleil porte la lumière +en ce moment même où il la retire du +nôtre.</p> + +<p>Alors seulement Joël comprit la pensée +du vieillard emporté par l’inspiration :</p> + +<p>— C’est là ce que nous sommes, mon +fils, c’est là ce qu’était cette créature +sainte qui vient de sortir de notre terre +misérable. Et depuis que cette vérité suprême +est entrée dans mon esprit, je ne +puis me défendre de trouver notre +science bien courte, nos efforts bien puérils, +puisque, en aucun cas, nous ne travaillons +à faire plus belle la part de cette +âme notre unique personnalité.</p> + +<p>La nuit était venue. Une bordure +rouge, sanglante, limitait la séparation +de la mer et du ciel.</p> + +<p>— Là, — fit en riant le vieux docteur, — allons-nous-en. +Bien qu’habituée à +mes retards, Tina pourrait concevoir de +l’inquiétude et Maïna en a certainement +déjà conçu. Or, je tiens à ce que nous la +rassérénions tout de suite, car c’est +d’elle, n’est-ce pas vrai, que tu as l’intention +de me parler ?</p> + +<p>— Oui, mon oncle, — avoua Joël en +riant.</p> + +<p>— Voyons. J’ai vidé mon sac et le tien +te pèse encore. Je vais t’aider à t’en soulager +le plus tôt possible. Ce dont il +s’agit, si je ne me trompe, c’est de vous +marier au plus vite, attendu que vous +vous aimez, et que vous ne demandez, +l’un et l’autre, qu’à vous passer mutuellement +la chaîne au cou.</p> + +<p>— C’est cela même, — confirma le +jeune homme, dont l’hilarité redoublait.</p> + +<p>— Tu vois que je ne me trompais pas. +Maintenant que ta confession est faite, +je vais te faire plaisir en te déclarant +que je t’absous tant et si bien que si +j’étais à ton âge, heureux garçon, je ne +penserais pas autrement que toi en la +circonstance.</p> + +<p>— Alors, mon oncle, vous m’approuvez ? +Vous comprenez, n’est-ce pas, que +je l’aime ?</p> + +<p>— C’est-à-dire, mon gars, que je ne +comprendrais pas le contraire.</p> + +<p>Joël saisit les deux mains de son oncle +et les serra avec une allégresse qui fit +sourire celui-ci :</p> + +<p>— Morbleu ! quelle poigne, mon garçon ! +Tu y tenais donc tant que ça, à mon +approbation ?</p> + +<p>— C’est-à-dire, mon oncle, que je +n’eusse rien osé dire sans votre consentement.</p> + +<p>— Cela te fait honneur, Joël. Mais, +s’il en est ainsi, tu ne sais rien du cœur +de Maïna. Et si elle allait dire non, elle ?</p> + +<p>Et le vieillard avait un malicieux sourire +aux lèvres.</p> + +<p>Joël, en véritable étourneau, ne s’arrêta +point à la contradiction.</p> + +<p>— Oh ! — s’écria-t-il, — de ce côté-là, +je suis bien tranquille. Il y a longtemps +que nous sommes d’accord là-dessus.</p> + +<p>— Longtemps ? — plaisanta encore le +docteur. — Tu avais donc prévu mon +autorisation ? C’est « prévenu » que je +dois dire.</p> + +<p>Et comme son neveu ne répondait +rien, n’ayant rien à répondre, le vieillard +passa son bras sous le sien et l’entraîna.</p> + +<p>— Écoute : Ce n’est point de cela qu’il +s’agit, mais bien du fait accompli. +Vous vous aimez ; vous vous l’êtes dit ; +vous êtes dignes l’un de l’autre ; par +conséquent, ce mariage offre toutes les +garanties de succès et de bonheur. +Mais…</p> + +<p>— Il y a un <i>mais</i> ? — interrogea Joël, +devenu subitement inquiet.</p> + +<p>— Oui, mon enfant, il y a un <i>mais</i>, et +j’aime mieux te le faire connaître sans +ambage.</p> + +<p>C’est charmant, le mariage, et cela +mérite toutes sortes d’encouragements. +Certes, tu aurais le droit de me reprocher +de n’avoir point mis ma conduite +d’accord avec mon opinion. — Mais, +encore une fois, ce n’est point de cela +qu’il s’agit, mais de votre mariage éventuel. +Eh bien ! voici ce que j’ai à te +dire :</p> + +<p>Pour se marier, c’est-à-dire pour entrer +en ménage, pour fonder une famille, +il faut avoir quelques ressources par devers +soi, car il faut vivre, et c’est là la +première des obligations.</p> + +<p>As-tu ces ressources, mon bon Joël ?</p> + +<p>Le jeune homme secoua la tête. Mais +il avait prévu l’objection. Il y répondit +donc en homme résolu :</p> + +<p>— Non, mon oncle, je ne les ai pas +présentement, mais, Dieu aidant, je saurai +me les créer.</p> + +<p>— C’est hasardeux, mon garçon, et +c’est toujours pénible, tu peux m’en +croire.</p> + +<p>— N’y êtes-vous point parvenu vous-même, +mon oncle ? Ce que vous avez +fait…</p> + +<p>— Tu le feras ? Oui, je connais cette +riposte. C’est une parole brave. Seulement, +moi, je n’étais point marié et je +débutais en un tout autre temps. On +admettait alors certains sacrifices, certaines +abnégations que le changement +des conditions de l’existence rend impossibles +aujourd’hui. Tu ne peux obliger +ta femme à vivre de pain sec et de +fromage à tes côtés.</p> + +<p>Joël risqua le tout pour le tout, faisant +revivre ses précédentes espérances :</p> + +<p>— Mais, mon oncle, n’êtes-vous pas là ? +Nous ne songeons pas à vous quitter, et +l’apport de mon travail contribuera à +faire la part commune meilleure. D’ailleurs, +Maïna possède bien quelque chose +pour défrayer notre entrée de jeu ?</p> + +<p>Le vieux docteur fit halte, et, avec un +effort visiblement pénible, répondit :</p> + +<p>— Maïna ne possède rien, absolument +rien, mon pauvre enfant. Pour rien au +monde je ne t’eusse fait une pareille confidence, +mais les circonstances l’exigent. +M<sup>me</sup> du Closquet, dont nous parlions tout +à l’heure, a été souvent pour nous plus +qu’une amie, et, pour Maïna, elle a été +une mère. Si ta… cousine, — il hésita +en prononçant ce mot, — a pu achever +ses études et recevoir une magnifique +éducation, c’est à M<sup>me</sup> du Closquet +qu’elle le doit. Quant à moi, je suis le +plus pauvre des hommes. Ma clientèle est +rarement riche, et je n’ai jamais su me +faire payer, mon bon Joël.</p> + +<p>Il fit une nouvelle pause, et, se reprenant :</p> + +<p>— Voyons ! ce sont là sujets trop +graves pour qu’il soit permis de les traiter +de la sorte, au pied levé. Je serais +coupable de te décourager presque autant +que si je te célais les périls d’un +entraînement irréfléchi. Rentrons donc. +J’ai, d’ailleurs, à te faire, et à Maïna également, +une confidence que j’eusse peut-être +dû vous faire plus tôt.</p> + +<p>Il n’ajouta pas un mot de plus, et tous +deux doublèrent le pas pour rentrer.</p> + +<p>Le docteur avait eu raison de craindre +que l’on ne se fût inquiété de leur retard.</p> + +<p>En rentrant, ils trouvèrent Maïna très +pâle et Corentine Kerbiel fort nerveuse, — on +peut même dire agacée.</p> + +<p>Les deux femmes n’accueillirent qu’à +moitié les excuses dont on usa à leur intention. +Si bien que Joël, n’y tenant plus, +s’écria dans un accès de franchise un +peu brusque :</p> + +<p>— Eh bien, là, c’est vrai ! nous avons +pris le chemin des écoliers. En débarquant +au Grand-Bey, le coucher du +soleil nous a incités à deviser de questions +d’ordre abstrait qui nous ont fait +perdre un peu de vue la question concrète +et immédiate du dîner.</p> + +<p>— Puisque nous voici rentrés dans la +terre, tâchons d’y faire honneur, — ajouta +gaiement le docteur. — Toi, Joël, +tu as un appétit de vingt ans, et moi-même, +dont les dents commencent à refuser +le service, je me sens de force à +avaler des noix sans ôter leurs coquilles. +Donc, à table ! — conclut-il en faisant +claquer ses doigts.</p> + +<p>On alla s’asseoir en commun, mais +sous l’influence d’un mutisme gênant, +autour du repas du soir.</p> + +<p>Le docteur voulut, sans plus tarder, +réagir contre cette atmosphère de glace.</p> + +<p>Il prit directement Maïna à partie. +Celle-ci ne s’y attendait pas.</p> + +<p>— Sais-tu, petite, quelle bizarre proposition +m’a faite ton noble et brillant paladin, +Joël Le Budinio, mon neveu ?</p> + +<p>— Non, mon oncle, — répliqua la +charmante fille, qui mentait pour atténuer +le rouge lui montant au visage.</p> + +<p>— Tu ne devines pas ? Je t’aurais crue +plus sagace, — ajouta-t-il en riant.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse de Maïna, +il lui servit cette phrase, à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— Ton cousin est pressé de se marier. +Il a même fait choix d’une compagne +qui, à ce qu’il assure, est prête à dire +<i>amen</i>.</p> + +<p>Toi qui reçois toutes les confidences +de Joël, tu dois savoir de quelle jeune +personne il est question ?</p> + +<p>Du coup, Véronique s’était déridée. +Elle donna la riposte avec entrain.</p> + +<p>— Mais certainement, mon oncle, je +suis au courant de ses projets matrimoniaux.</p> + +<p>— Et… tu les approuves ?</p> + +<p>— Sans réserves. Joël ne me paraît +pas avoir fait un mauvais choix.</p> + +<p>— Je sais que tu es une fille de sens, +et que, par conséquent, je puis me fier à +ton jugement.</p> + +<p>Ils eussent évidemment continué à +marivauder de la sorte, si un éclat de rire +de Maïna n’eût terminé cet échange de +plaisanteries et rappelé au vieux médecin +qu’il était temps d’aborder sérieusement +la question.</p> + +<p>Alors Hugh Le Budinio parut prendre +une grave résolution.</p> + +<p>On le vit passer à plusieurs reprises +la main sur son front, comme pour en +chasser un souci. Finalement, s’adressant +aux deux jeunes gens, il les invita +à le suivre dans sa chambre pour y débattre +avec lui ce qui faisait l’objet de +leurs mutuelles préoccupations.</p> + +<p>Quand tous trois se retrouvèrent assis +dans la chambre, en face les uns des +autres, Joël et Maïna comprirent, à la +solennité de l’attitude et du ton pris par +le vieil oncle, que le moment décisif de +leur existence était venu.</p> + +<p>— Mes enfants, — commença le docteur, — je +ne m’attarderai pas aux +préambules et je ne vous ferai point un +discours. Je connais cette commune +affection, je m’en réjouirais de toute mon +âme si la réalisation de votre rêve ne me +paraissait entraîner avec elle une longue +suite de soucis.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire, mon oncle ? — s’écria +Véronique dont les traits révélèrent +une alarme soudaine.</p> + +<p>Joël, lui, n’éleva point la voix. Il connaissait +les objections pour les avoir +entendues quelques moments plus tôt.</p> + +<p>Le Budinio reprit, avec des efforts douloureux, +de véritables spasmes qui lui +coupaient la parole :</p> + +<p>— Je veux dire, ma petite Maïna, que +je vais vous faire réciproquement juges +de vos situations et que c’est à votre +propre sentence que je m’en remets +du soin d’assurer votre bonheur, si ce +bonheur dépend de l’union par vous +rêvée.</p> + +<p>Joël, la femme que tu désires épouser +est pourvue de toutes les grâces de la +jeunesse et de toutes les vertus de l’âge +mûr.</p> + +<p>Mariée à un homme dans une situation +aisée, elle peut passer une existence +heureuse, voir fleurir ses jours en bouquets +de tendresse, ignorer la privation +et la souffrance.</p> + +<p>L’aimes-tu pour elle ?</p> + +<p>Je ne te demande pas de renoncer dès +à présent à la pensée d’en faire ta compagne, +mais simplement de remettre +l’accomplissement de ce rêve au jour où, +pourvu toi-même d’une situation indépendante, +tu pourras lui éviter les déceptions +et les déboires, lui assurer le +rang et la félicité dont elle est digne à +tant de titres.</p> + +<p>En t’adressant un tel conseil, je parle +en père, non seulement pour toi, que j’ai +quelque peu le droit de traiter en fils, +mais aussi pour elle, l’enfant de mes +vieux jours, la vraie fille de mon cœur, +sur laquelle, depuis de longues années, +je n’ai arrêté mes regards que pour mieux +chercher quelle couronne serait assez +belle pour son front, quelle joie assez +élevée pour son âme.</p> + +<p>Et toi, Maïna, chère enfant, qui m’as +payé de tant d’affection que tu n’as pas +même songé à t’enquérir de l’origine +de nos liens, toi qui m’as comblé de +tes caresses d’enfant, de tes caresses +les plus reconnaissantes, réponds franchement +à la question que je vais te +poser.</p> + +<p>Tu aimes Joël, et je te connais assez +pour savoir que tu serais prête à tout +sacrifice pour son bonheur. Eh bien ! Il +n’y a pour Joël aucun avenir à Saint-Malo, +aucun avenir autre que celui du +vieux médecin ignoré, obscur, qui ne +peut même lui assurer une clientèle. En +l’épousant, tu lies ton existence à celle +d’un homme forcément condamné à l’oubli +et auquel les devoirs de père de famille +créeraient de nouvelles et plus +lourdes charges. — Au contraire, si, au +travers d’épreuves noblement supportées, +à force de courage et d’énergie, sur +un plus vaste et plus brillant théâtre, à +Paris, par exemple, Joël parvient à se +créer une de ces situations qui sont +l’honneur de la volonté tenace et persévérante, +ne penses-tu pas que ton abnégation +sans recours ou, tout au moins, +ta passagère résignation lui faciliteraient +les moyens d’atteindre plus tôt au but +proposé ?</p> + +<p>Encore une fois, je vous fais juges, +l’un et l’autre, de la situation, et je cède +la parole à vos consciences. Ce que vous +aurez décidé sera bien décidé.</p> + +<p>Il se fit un cruel silence, pendant +lequel les trois interlocuteurs en présence +purent compter, à la fréquence de +leurs soupirs, les pulsations désordonnées +et violentes de leur sang dans leurs +artères.</p> + +<p>A la fin, Maïna releva la tête et demanda, +fort troublée, au vieillard :</p> + +<p>— Mon oncle, vous avez parlé tout à +l’heure de l’origine de nos liens. N’ai-je +pas aussi, moi, le droit de vous demander +de me faire connaître cette origine +qui m’est inconnue et sacrée ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>— C’est précisément pour te la faire +connaître, ma chère enfant, que je t’ai +conduite ici en même temps que Joël. +Et, dans ce que je vais t’apprendre, je te +prie de ne voir que mon désir d’éclairer +ta conscience, de rendre ton libre arbitre +plus apte à prononcer le jugement que +j’attends de toi.</p> + +<p>Il s’interrompit, puis, tout d’une voix, +comme craignant de s’entendre lui-même, +il dit :</p> + +<p>— Maïna, tu n’es point ma nièce.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se redressèrent +en même temps, très pâles. Une même +secousse les avait ébranlés, et cette +phrase, simple en elle-même, sonnait à +leurs oreilles comme une révélation de +malheur.</p> + +<p>La jeune fille fit lamentablement écho +à cette déclaration :</p> + +<p>— Pas votre nièce, mon oncle ?…</p> + +<p>Et, tout aussitôt, elle reprit :</p> + +<p>— Mais, alors, que suis-je donc pour +vous ?</p> + +<p>Une même pensée venait, tel qu’un +éclair sinistre, de jeter une morne lueur +dans leurs esprits.</p> + +<p>Si Véronique n’était point la nièce du +docteur Le Budinio, comment fallait-il +donc nommer le lien qui l’unissait au +vieillard ?</p> + +<p>Y avait-il, dans le passé de cet homme +vénéré de tous, quelque page inconnue, +sur laquelle s’était inscrit un souvenir +pénible ?</p> + +<p>Avait-il donc attendu cette circonstance +solennelle pour révéler à l’intéressée +le véritable droit qu’elle avait sur +son cœur ?</p> + +<p>Mais non ! toute la vie de Hugh Le +Budinio protestait contre un tel soupçon, +dont le front de Joël rougissait à +présent, dont le remords oppressait la +poitrine de Maïna.</p> + +<p>Et même, en ce moment précis, le +beau visage du vieux médecin se revêtait +d’une majesté qui parut le grandir +et l’ennoblir encore aux yeux des deux +jeunes gens.</p> + +<p>Il reprit, la voix plus sûre, maintenant +que le coup était porté :</p> + +<p>— Je n’ai jamais eu qu’un frère : +c’était le père de Joël. Je n’ai donc pas +de nièce, mais un neveu, et c’est Joël. +Si je vous fais part de ces détails, c’est +pour que vous n’ignoriez rien, pour que +vous sachiez bien tous les deux que Joël +seul est mon héritier, que Maïna ne +pourrait être qu’une légataire, si, ce qui +n’existe point, hélas ! il pouvait être +question de succession ou d’héritage, +quand on parle du vieux Hugh Le Budinio.</p> + +<p>Cette fois, le cri qui jaillit de la poitrine +de Maïna ne révéla que le chagrin.</p> + +<p>— Et alors, je ne vous suis rien, moi, +mon oncle ?</p> + +<p>Ces mots « mon oncle » avaient traduit +l’habitude de son pauvre cœur endolori.</p> + +<p>Elle courut à lui et, haletante, se laissant +tomber à genoux, elle couvrit de +baisers sa main droite qu’elle avait saisie, +murmurant, à travers ses sanglots :</p> + +<p>— Vous savez bien que je ne m’inquiète +pas d’héritage ; que je ne tiens +qu’à une chose, moi, c’est à être le plus +près qu’il soit possible de vous, pour +vous rendre en affection tout ce que +vous m’avez fait de bien, jusqu’ici. Vous +savez que ce titre de nièce est la seule +joie que j’aie eue depuis mon enfance, et +que je ne renoncerais pour rien au monde +à ce nom.</p> + +<p>Le vieillard s’était penché.</p> + +<p>Il enlaça de ses deux bras l’enfant, la +releva et la tint étroitement serrée sur +son cœur, appuyant ses lèvres sur les +boucles soyeuses de ce front virginal.</p> + +<p>— Allons ! — prononça-t-il doucement, — ce +nom n’est pas le plus doux qu’une +bouche humaine puisse prononcer. Si tu +n’es point ma nièce, n’es-tu point ma +fille, la vraie fille de mon cœur, et moi +qui ne devais point connaître les joies de +la paternité, n’ai-je pas trouvé en toi, ma +Maïna, la plus douce, la plus aimante et +la plus aimée des enfants ?</p> + +<p>Peu à peu, les larmes de la jeune fille +s’étaient arrêtées. Les dernières perles +coulaient encore sur ses joues roses, que +la joie s’allumait déjà dans ses beaux +yeux et sur sa bouche mutine.</p> + +<p>— Alors, — fit-elle avec allégresse, — il +n’y a que le nom de changé, et au lieu +de vous nommer « mon oncle », je puis +vous appeler « mon père » ? — Eh bien ! +je vous demande, les mains jointes, de +me dire quelles furent les circonstances +qui ont fait de moi votre fille.</p> + +<p>Il lui montra la chaise qu’elle venait +de quitter, et reprit doucement :</p> + +<p>— Assieds-toi là. Je vais te conter +cette histoire. Comme cela tu n’auras +rien à me reprocher.</p> + +<p>Maïna se rassit.</p> + +<p>Un silence absolu régna dans la chambre. +Et les deux jeunes gens purent +écouter avec recueillement le touchant +récit que leur fit le vieux médecin.</p> + +<p>— Il y a dix-huit ans, ma petite Maïna, +le choléra visita nos côtes.</p> + +<p>Il fit des ravages à Saint-Malo ; il les +étendit plus loin encore. Tout le rivage +lui paya son tribut funèbre. Il frappa du +bord de la mer jusque dans l’intérieur +des terres. Dinard, Saint-Enogat, Saint-Lunaire, +Saint-Jacut, Dol, Pontorson, +Dinan virent le fléau moissonner des victimes.</p> + +<p>Ce fut même à Dinan qu’il se montra le +plus féroce.</p> + +<p>Tous mes confrères de la région furent +en peu de jours sur les dents.</p> + +<p>Deux d’entre eux, d’obscurs héros, +payèrent de leur vie leur dévouement.</p> + +<p>Ma besogne, déjà écrasante ici, fut +quadruplée par les appels des environs. +Ces appels-là, ce sont des ordres pour le +médecin vraiment digne de sa mission.</p> + +<p>Moi, je m’efforçai de l’être, et je courus +au danger.</p> + +<p>Il semblait que ce récit fatiguait visiblement +le vieux docteur, car sa tête s’inclinait, +son buste avait des tressaillements, +et son organe, très clair à l’ordinaire, +se voilait maintenant et prenait de +sourdes résonances.</p> + +<p>— Ah ! oui, — continua-t-il, — le mal +asiatique frappait de terribles coups ! Les +statistiques officielles ne disent jamais +ces choses-là, car il s’agit de ne point +effrayer les populations. A Dinan, le +chiffre des morts fut considérable. Moi, +j’échappai sans trop de peine. Mon heure +n’était pas venue.</p> + +<p>Un soir, comme je me disposais à rentrer +par le bateau, je m’entendis héler par +une paysanne.</p> + +<p>Je suivais le chemin de halage, le long +de la Rance, en attendant le départ. Celle +qui m’appelait était une femme encore +jeune, qui fuyait, portant un enfant dans +ses bras, et en traînant deux autres accrochés +à ses jupes.</p> + +<p>— Monsieur le docteur ! — m’appela-t-elle, — monsieur +le docteur !</p> + +<p>Je prévoyais ce qu’elle allait me dire : +une demande de consultation en plein +vent. Ça ne coûte rien et le paysan n’était +pas riche en ce temps-là. Je me mis +donc en devoir de la lui donner.</p> + +<p>Je me trompais. Il n’était point question +de cela.</p> + +<p>La femme était brave ; elle était bonne +aussi, faisant le bien à sa façon.</p> + +<p>Elle me montra du doigt une maisonnette, +une cabane située tout au bord du +chemin, sur la berge.</p> + +<p>— Monsieur le docteur, — fit-elle, — là, +dans la maison, il y a de pauvres gens +qui ont besoin de vos secours. Tout le +monde est malade et on les fuit comme +la peste. Si vous y passiez, vous feriez +une bonne action.</p> + +<p>En Bretagne, un pareil abandon des +malheureux était fait pour me surprendre.</p> + +<p>Mais, que voulez-vous ? On était au +fort de l’épidémie ; les atteints mouraient +par centaines ; et la panique régnait en +souveraine, faisant le vide autour des +infortunés. Je vous assure, mes enfants, +que le tableau n’était point de ceux qui +réconfortent ni qui donnent une meilleure +opinion de la vilaine espèce que +nous sommes.</p> + +<p>Maïna suivait la narration avec une +sollicitude facile à comprendre.</p> + +<p>— Et, dans la maison ? — demanda-t-elle, +palpitante de curiosité.</p> + +<p>Le docteur Le Budinio sourit.</p> + +<p>Il adressa un geste de remerciement +à la jeune fille, et, avant de continuer :</p> + +<p>— Laisse-moi te remercier, d’abord, +pour la bonne opinion que tu as de moi. +Car je crois que tu as supposé tout de +suite que j’étais entré dans la maison. — En +effet, — peut-être était-ce parce +que la maladie ne me faisait point peur, — je +franchis le seuil sur-le-champ.</p> + +<p>Et alors, mes enfants, quel spectacle ! +Quel inoubliable spectacle !</p> + +<p>Là, dans cette demeure de chaume, où +régnait une aisance relative, la destruction +s’en était donné à cœur joie.</p> + +<p>Il y avait dans les trois chambres que +je parcourus cinq lits et un berceau.</p> + +<p>Dans deux des lits, il y avait déjà deux +morts. Pour ceux-là, je ne pouvais leur +délivrer que le permis d’inhumer.</p> + +<p>Dans les trois autres gisaient une +femme encore jeune et deux enfants.</p> + +<p>Les deux enfants précédèrent leur mère +de vingt-quatre heures, et si jamais j’ai +contemplé un tableau étrangement sublime, +ç’a été celui de la joie de cette +mère à la pensée qu’elle ne survivrait +point à ses petits, et que les deux pauvres +anges ne faisaient que prendre les devants, +sans doute pour lui retenir, au +Paradis, une place à laquelle elle n’avait +point autant de droits qu’eux.</p> + +<p>Le vieillard fit une nouvelle pause. +Mais, après ce deuxième temps d’arrêt, +il parut à ses auditeurs que sa voix s’était +éclaircie, qu’il parlait avec moins de +gêne et de contrainte.</p> + +<p>— Dès que je la vis, cette mère eut un +cri d’honnête femme. Elle se redressa +sur son oreiller.</p> + +<p>« Monsieur le docteur, — supplia-t-elle — là, +dans ce berceau, il y a un autre enfant, +une petite fille, dont je ne suis que +la nourrice. Je viens de la sevrer, précisément. +Elle n’a rien encore. Emportez-la +d’ici, la pauvre mignonne. Ça ne demande +qu’à vivre. Après ça, s’il en est +temps encore, vous reviendrez pour +nous. Moi, je trouverai encore la force +de soigner mes pauvres petits, et si Dieu +veut que nous vivions, il nous sauvera.</p> + +<p>Dieu ne les a point laissés sur la +terre.</p> + +<p>Il fut encore obligé de s’interrompre. +L’émotion l’étranglait. Du revers de sa +main ridée il s’essuya les yeux.</p> + +<p>Joël et Maïna pleuraient aussi de leur +côté.</p> + +<p>Maintenant, ils voyaient bien ce qu’allait +être la fin du récit.</p> + +<p>Pourtant, ils écoutèrent religieusement +l’épilogue du vieux docteur.</p> + +<p>— Je pris la petite fille au berceau. +Elle dormait. Et je te jure, Maïna, quoi +qu’en puisse penser Joël à l’heure présente, +que tu n’as jamais été plus jolie +qu’en ce moment-là.</p> + +<p>La nourrice me donna ton nom, le lendemain, +quand je revins pour la voir. Tu +te nommes Marie-Anne-Véronique… et +rien de plus. De Marie-Anne, elle avait +fait Marianna, ou plutôt <i>Maïna</i>, ce nom +gaélique que nous t’avons continué et +qui te rend plus chère. — Déjà, tu étais +aux bras de Tina, et tu remplissais notre +pauvre demeure de ton gazouillement +d’oiseau sans plumes.</p> + +<p>Que te dirais-je de plus ? — Tu n’avais +ni père ni mère. La noble et pauvre +créature qui venait d’en suppléer le rôle +auprès de toi, s’était, elle aussi, enfuie +de la terre. Il ne te restait que l’appui et +la protection du docteur Le Budinio. Tu +devins ma fille. La loi exige vingt années +de soins pour donner droit à l’adoption. +Dans deux ans d’ici, si je suis encore de +ce monde et que tu y tiennes, la loi consacrera +officiellement cette filiation.</p> + +<p>La jeune fille s’était levée. Elle courut +se jeter d’un bond dans les bras du vieillard.</p> + +<p>— Oh ! mon père, mon père ! Je puis +bien vous donner ce nom, car qui plus +que vous y aurait droit ? Mais je vous remercie +doublement de m’avoir raconté +cette histoire. Elle ne m’apprend pas +seulement mon origine. Elle me dicte +mon devoir, un devoir que mon cœur +m’avait déjà tracé.</p> + +<p>— Et quel est ce devoir, selon ton +cœur, mon enfant ? prononça Hugh Le +Budinio avec une tendresse infinie.</p> + +<p>— Celui de ne vous quitter jamais, — mon +père, jamais, vous entendez bien. +C’est Dieu qui m’a donnée à vous ; c’est +Dieu seul qui a le droit de me reprendre. +Mais, — ajouta-t-elle, avec un délicieux +sourire, — je vous tiens trop bien, je +vous aime trop pour qu’il veuille rompre +aujourd’hui ce qu’il a lié, il y a dix-huit +ans.</p> + +<p>Joël n’avait point élevé la voix au cours +de cette déclaration.</p> + +<p>Il s’était tenu debout, le front légèrement +penché, en proie à de graves méditations.</p> + +<p>— Et lui ? — demanda le vieillard à la +jeune fille, en désignant son neveu.</p> + +<p>Elle se retourna tout d’une pièce ; elle +le vit muet et pensif.</p> + +<p>— Lui ? — s’écria-t-elle avec élan.</p> + +<p>Mais soudain la parole mourut sur ses +lèvres comme si elle eût craint d’en trop +dire.</p> + +<p>Le jeune homme l’encouragea du +geste, et, parlant à son tour :</p> + +<p>— Tu peux tout dire, Maïna. J’attends +avec confiance ton arrêt.</p> + +<p>Les yeux de la charmante fille brillèrent +sous un humide voile.</p> + +<p>— Lui, reprit-elle avec émotion, — vous +l’avez déjà nommé votre fils. Il ne +dépend que de lui de le devenir en réalité. +A quelque parti qu’il se résolve, il +sait qu’il peut compter sur moi. Je l’attendrai.</p> + +<p>Alors Joël, s’inclinant sur la petite +main aux ongles roses, la baisa respectueusement :</p> + +<p>— Merci, Maïna, — murmura-t-il. — Et +vous, mon oncle, écoutez bien ma +résolution irrévocable : Je ne suis point +un ambitieux vulgaire. Je ne demanderai +point à Paris la gloire. Celle que je +rêve est de poursuivre votre noble labeur, +d’en faire l’apprentissage à vos +côtés, de devenir, sous votre égide et +votre direction, le médecin, — plus que le +médecin, — l’ami des pauvres. Et le jour +où vous et Maïna jugerez l’épreuve suffisante, +quand vous croirez que j’ai conquis +mes grades, que j’ai mérité ma +récompense, vous me direz l’un et +l’autre :</p> + +<p>« Joël, tu as coupé ton cœur en deux +morceaux. Réunis-les en assemblant les +deux amours qui le partagent. »</p> + +<p>Il se tut.</p> + +<p>Le docteur Le Budinio le regardait, le +visage inondé de larmes.</p> + +<p>— Joël, mon fils ! — articula-t-il avec +effort, — en ouvrant ses deux bras au +jeune homme.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ils s’étaient promis de s’attendre, les +deux fiancés… Ils ne s’attendirent pas +longtemps.</p> + +<p>Un mois plus tard, le notaire Berquier +avisa le docteur Le Budinio qu’il avait +une communication importante à lui +faire, ainsi qu’à sa nièce et à son neveu.</p> + +<p>Quand les trois visiteurs se furent +assis dans les fauteuils en cuir de ses +clients, le tabellion, riant sous cape, déploya +une riche serviette de cuir, de laquelle +il retira un dossier, ou plutôt une +minute.</p> + +<p>Et, alors, avec une lenteur calculée, il +se mit à lire le dispositif suivant :</p> + +<blockquote> +<p>« Ceci est mon testament.</p> + +<p>» L’an 188… le …, du mois de septembre, +moi …, de la Roche-Bernard, baronne du +Closquet, saine d’esprit et prête à paraître +devant Dieu, ai décidé ce qui +suit :</p> + +<p>» Article X. — Je donne et lègue à +mon vieil ami le docteur Hugh Le Budinio +un titre de rente 4 1/2 pour cent représentant +une somme de 4,500 francs, +<i>incessible et insaisissable</i>, pour lui être +servie sa vie durant.</p> + +<p>» Article XI. — Je donne et lègue à +mademoiselle Marie-Anne-Véronique <i>Le +Budinio</i>, en famille <i>Maïna</i>, le capital de +cette rente, soit cent dix mille francs en +espèces, plus mon hôtel de la rue Saint-Vincent +et une somme supplémentaire +de cent mille francs, représentant la part +de l’héritage qui aurait dû revenir à mon +neveu, Robert Hélian, comte du Closquet.</p> + +<p>» A charge pour la dite demoiselle +Marie-Anne-Véronique <i>Le Budinio</i> :</p> + +<p>» 1<sup>o</sup> De demeurer auprès de son oncle +toute la durée de son existence ;</p> + +<p>» 2<sup>o</sup> D’épouser M. Joël Le Budinio, neveu +dudit Hugh Le Budinio, dans les six +mois qui suivront l’ouverture de mon +testament. »</p> +</blockquote> + +<p>Il y a des surprises qui ne s’analysent +point.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Berquier put en observer toutes les +nuances sur les traits de ses auditeurs.</p> + +<p>Puis, quand il estima qu’il avait largement +donné au trouble le temps de se +dissiper, il demanda :</p> + +<p>— Mademoiselle Véronique Le Budinio, +en famille <i>Maïna</i>, monsieur le docteur +Hugh Le Budinio, avez-vous quelque +objection à élever contre ces dispositions +testamentaires ? Le reste de la +famille de la défunte y a souscrit sans +restriction ; je dirai même avec reconnaissance.</p> + +<p>Le vieillard, dont la vue n’était pas +très claire en ce moment, murmura :</p> + +<p>— Je ne sais vraiment si je puis…</p> + +<p>— Attendez, — reprit le notaire, — j’allais +commettre une sottise. La mourante +a laissé pour vous une lettre personnelle +qui va, peut-être, faire tomber +vos hésitations.</p> + +<p>Ce fut avec des larmes que le docteur +prit cette missive tracée d’une main défaillante, +dernier souvenir de la morte, +suprême relique de la bienfaitrice +absente. Il lut en se reprenant :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Mon cher et vieil ami,</p> + +<p>» Ceci est la dernière épître que j’écris. +Elle est pour vous. Acceptez le legs. Il +n’est qu’une réparation.</p> + +<p>» L’enfant que vous avez recueillie, +il y a dix-huit ans, que vous avez élevée +et qui doit être la femme de votre neveu, +notre bien-aimée Maïna, est la fille de +mon pauvre neveu Robert du Closquet, +mort avant moi, il y a quelques jours. — Elle +succède donc à son père.</p> + +<p>» Adieu, ou plutôt au revoir aux pieds +de Dieu.</p> + +<p class="sign sc">» Du Closquet. »</p> +</blockquote> + +<p>Derechef, quand le docteur eut terminé +la lecture, le notaire interrogea :</p> + +<p>— Mademoiselle Le Budinio étant mineure, +vous devez approuver son consentement, +docteur. Acceptez-vous ?</p> + +<p>— Donnez la plume, — fit le vieillard, +sans autre formule.</p> + +<p>Et comme ils quittaient la maison aux +panonceaux, le vieux docteur dit aux +deux jeunes gens :</p> + +<p>— Demain, nous ferons les démarches +nécessaires pour vos publications. Présentement, +nous avons une visite à rendre.</p> + +<p>— Oui, — prononça religieusement +Maïna, — une visite de reconnaissance.</p> + +<p>Et tous les trois prirent ensemble le +chemin qui mène au vieux cimetière de +Saint-Malo.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75228 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75228-h/images/cover.jpg b/75228-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4532723 --- /dev/null +++ b/75228-h/images/cover.jpg |
