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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-27 15:21:37 -0800
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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Le roman de Joël | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75228 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c b ssf large top2em">PIERRE MAËL</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LE</span><br>
+ROMAN DE JOËL</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, <span class="xsmall">PRÈS L’ODÉON</span></p>
+
+<p class="c small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="c xsmall">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+
+<p class="c">PETIT ANGE<br>
+Un volume in-18. — 3 fr. 50.</p>
+
+<p class="c">MARIAGE MONDAIN<br>
+Un volume in-18. — 3 fr. 50.</p>
+
+<p class="c">AMOUR D’ORIENT<br>
+Un volume in-18. — 3 fr. 50.</p>
+
+<p class="c">PILLEUR D’ÉPAVES<br>
+Un volume in-18. — 0 fr. 60.</p>
+
+<p class="c">LE TORPILLEUR 29<br>
+Un volume in-16. — 0 fr. 60.</p>
+
+<p class="c">LA BRUYÈRE D’YVONNE<br>
+Un volume in-16. — 0 fr. 60.</p>
+
+
+
+<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c">LE<br>
+<span class="xlarge">ROMAN DE JOËL</span></p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Ce jour-là, en entrant, sur les neuf
+heures du matin, dans la chambre de
+son maître, la vieille servante Tina s’arrêta
+court sur le seuil, et demeura
+muette, paralysée par la surprise.</p>
+
+<p>Il y avait trente-cinq ans que Corentine
+Kerbiel était domestique chez le docteur
+Hugh Le Budinio, et elle n’avait
+jamais vu ce qu’elle voyait présentement.</p>
+
+<p>D’ordinaire, à neuf heures du matin,
+le docteur Le Budinio était, depuis une
+heure déjà, en tournée de visites.</p>
+
+<p>Or, tel que l’aperçut, dans sa stupéfaction,
+Corentine Kerbiel, ce matin de juillet,
+il était occupé à arroser un pot de
+fleurs sur la croisée de sa chambre.</p>
+
+<p>Des fleurs, — on en avait, certes, plus
+même qu’on n’en aurait voulu dans le joli
+jardin sur lequel s’ouvrait la fenêtre.</p>
+
+<p>Celle-ci accusait son large cadre au
+milieu du lierre, de la vigne vierge, du
+chèvrefeuille, de la glycine, du jasmin
+d’Espagne, des volubilis de toutes
+couleurs, qui montaient à l’assaut de la
+maison avec une fougue désordonnée.</p>
+
+<p>En bas, pas de plates-bandes, ni de
+massifs, mais le même désordre champêtre
+et exubérant : rosiers superbes,
+éclatants de santé, malgré les innombrables
+pousses gourmandes qui se pressaient
+à l’entour des tiges, leurs mères,
+fouillis de lis, de tulipes, de jacinthes,
+de renoncules, de fuchsias, sans compter
+les lilas arborescents, les marronniers
+et les acacias en pleine floraison,
+mêlant leurs chevelures débordantes et
+embrouillées.</p>
+
+<p>— Jésus Sauveur ! — s’exclama la
+vieille femme, — qu’est-ce que vous
+faites donc là, monsieur ?</p>
+
+<p>A ce cri, le jardinier improvisé se
+retourna.</p>
+
+<p>Il releva sur son front une paire de
+lunettes montées sur écailles, et, après
+une seconde de placide condescendance,
+répondit :</p>
+
+<p>— Mais, tu le vois, Tina : j’arrose.</p>
+
+<p>— Vous arrosez ? Et qu’est-ce que vous
+arrosez donc comme ça, <i>bonne Dame</i> ?</p>
+
+<p>Le vieillard se mit à rire et acquiesça
+allègrement :</p>
+
+<p>— Oh ! tu peux voir, tu peux voir, — tant
+que tu voudras.</p>
+
+<p>La servante se pencha sur le pot de
+fleurs et le considéra curieusement.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est que cette pousse-là ? — demanda-t-elle
+surprise.</p>
+
+<p>Le docteur Le Budinio se mit à se frotter
+gaiement les paumes, faisant de
+temps à autre claquer les articulations
+de ses phalanges, ce qui était chez lui un
+signe de grand contentement.</p>
+
+<p>La « pousse », — ainsi que l’appelait
+Corentine, — était une plante grêle, sans
+beaucoup d’éclat, aux feuilles assez semblables
+à celles du laurier-thym, à la tige
+longue, peu fournie en verdure, se terminant
+par deux ou trois grappes rigides,
+dont l’une commençait à se transformer
+en une façon de thyrse figuré par de
+toutes petites fleurs violettes.</p>
+
+<p>— Alors, — questionna gaiement le
+docteur, — tu ne sais pas ce que c’est
+que ça ?</p>
+
+<p>— Dame, non, monsieur ! — répliqua
+la servante sincèrement.</p>
+
+<p>Le vieillard se mit à rire, en proie à
+une très visible allégresse.</p>
+
+<p>— Voilà ce que c’est, Tina, que de ne
+pas savoir les choses ! Cette plante-là,
+c’est de la véronique.</p>
+
+<p>— Véronique ? — répéta Corentine,
+dont les yeux trahirent l’ignorance.</p>
+
+<p>Le docteur se prit à rire de plus belle.</p>
+
+<p>— Allons, allons ! Tu n’y es pas, décidément.
+Qui est-ce qui appelle Véronique,
+dans la maison ?</p>
+
+<p>— Sais pas, — fit encore la Bretonne.</p>
+
+<p>Alors, le vieux praticien posa sa main
+sur l’épaule de la servante.</p>
+
+<p>— Il faut pourtant que tu le saches,
+ma bonne. Véronique, c’est le nom de
+baptême, le nom vrai, de quelqu’un que
+tu connais bien, que tu aimes plus encore,
+et qui rentre aujourd’hui.</p>
+
+<p>La vieille femme jeta une exclamation
+de très réelle surprise.</p>
+
+<p>— De Maïna, de M<sup>lle</sup> Maïna, peut-être ?
+Ah ! par exemple ! — Comment ça se fait-il
+que je n’en aie jamais rien su, moi ? Je
+ne m’explique pas ça.</p>
+
+<p>— Parce que, — répliqua M. Le Budinio, — elle
+n’a jamais voulu te le dire,
+parbleu ! Maïna déteste son nom. Elle ne
+peut pas admettre qu’on l’appelle comme
+ça. Et alors, tu comprends…</p>
+
+<p>Tina éclata d’un beau rire de paysanne
+goguenarde.</p>
+
+<p>— Oui, et alors je comprends que si
+vous avez voulu lui faire plaisir en lui
+offrant ce pot de fleurs, vous avez joliment
+manqué l’occasion, monsieur le
+docteur.</p>
+
+<p>Le médecin s’arrêta court, et regarda
+sa domestique d’une mine absolument
+déconfite.</p>
+
+<p>C’était vrai ! Il n’y avait pas pensé une
+seconde. Il avait fallu que cette futée de
+Tina lui en fît la remarque pour qu’il
+s’en aperçût. Eh bien ! il s’y entendait à
+faire des cadeaux, pour le coup !</p>
+
+<p>Et avec une vivacité d’impression et
+d’humeur qui n’étaient pas de son âge,
+il céda au dépit qui venait de le prendre.
+Saisissant le malencontreux pot de fleurs
+des deux mains, il grommela :</p>
+
+<p>— Et dire que voilà dix jours que je
+l’arrose comme ça, soir et matin…</p>
+
+<p>Il n’acheva pas sa phrase.</p>
+
+<p>Le pied de véronique, contenu et contenant,
+passa comme un bolide à travers
+la baie de la fenêtre et alla se fracasser
+sur les pavés de la petite cour qui précédait
+le jardin.</p>
+
+<p>Cette fois, Corentine Kerbiel se mit en
+colère, une colère, d’ailleurs, comique.</p>
+
+<p>— Je vous demande un peu, monsieur
+le docteur, si c’est permis qu’un vieil
+homme de votre âge, il se mette à casser
+les choses comme un enfant boudeur
+casse ses joujoux ? Tout ça, parce que
+j’ai dit que, si M<sup>lle</sup> Maïna n’aime pas
+qu’on l’appelle Véronique, vous lui faisiez
+là un fichu cadeau.</p>
+
+<p>Le docteur Le Budinio parut honteux
+de ce mouvement de vivacité.</p>
+
+<p>Il prit brusquement son chapeau de
+feutre à larges bords, tira sa canne à
+pomme d’or d’un étui en fer appendu au
+pied de son lit et se disposa à sortir, en
+disant :</p>
+
+<p>— J’aurais bien mieux fait de partir
+une heure plus tôt. Mes malades en auraient
+profité, au moins.</p>
+
+<p>Sa gaieté de tout à l’heure devenait
+positivement de la mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Seulement, chez l’excellent homme,
+ces mauvaises humeurs-là ne duraient
+guère.</p>
+
+<p>Ses idées prirent bien vite un autre
+cours.</p>
+
+<p>Et, tout en se dirigeant vers l’escalier
+du premier étage, il grommelait :</p>
+
+<p>— Véronique !… Véronique ! Est-ce
+que ça la rend moins jolie, de s’appeler
+Véronique, moins aimable ? Est-ce que je
+lui ai demandé son nom le jour où…?
+Ah ! il est certain qu’elle a changé depuis,
+qu’elle a grandi ! La petite abandonnée
+est devenue femme. Tout de
+même, comme cela est loin ! comme le
+temps passe ! Dix-huit ans déjà !</p>
+
+<p>Ses yeux s’éclairèrent d’une chaude
+lueur. Un bon sourire épanouit sa
+face.</p>
+
+<p>— La voilà qui revient, pourtant, et
+pour toujours, cette fois !</p>
+
+<p>— Tina ! — appela-t-il en se retournant.</p>
+
+<p>La servante accourut.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? — demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Elle se doutait bien de ce qu’il y avait ;
+elle était trop bien faite aux allures de
+son maître.</p>
+
+<p>Il parut hésiter un instant, puis, du ton
+dont on fait une confidence :</p>
+
+<p>— Écoute : voici. Je regrette maintenant
+d’avoir cassé le pot de fleurs. Qu’elle
+s’appelle Véronique ou autrement, il
+n’importe. Ça lui aurait toujours fait
+plaisir.</p>
+
+<p>Tina vit que c’était là un gros remords
+pour son vieux maître. Elle hocha la tête
+et sourit.</p>
+
+<p>— Allez, allez, monsieur, vous pouvez
+sortir tranquille. Il n’y a que le pot de
+cassé ; la fleur n’a pas souffert. Je réparerai
+cela.</p>
+
+<p>Rassuré, M. Le Budinio tourna le loquet
+de sa porte.</p>
+
+<p>Mais alors il y eut un véritable coup
+de théâtre : Un double cri retentit :</p>
+
+<p>— Mon oncle !</p>
+
+<p>— Joël !</p>
+
+<p>Un grand jeune homme mince et
+blond, au type fin et accusé de la race
+léonarde, à la barbe blonde, claire et
+soyeuse, fit irruption dans le corridor, se
+jetant au cou du vieillard.</p>
+
+<p>— Allons, bon ! — grommela celui-ci — voilà
+qui me retarde encore ! Ah çà !
+d’où sors-tu, toi ?</p>
+
+<p>— Du train, mon oncle. Je viens d’arriver.</p>
+
+<p>— Tu viens d’arriver ?</p>
+
+<p>— Sans doute. J’ai soutenu ma thèse
+avant-hier ; reçu tout boules blanches.</p>
+
+<p>M. Le Budinio souleva son chapeau et
+le reposa sur le haut de sa tête. Puis,
+tandis que deux larmes coulaient sur ses
+joues, il ouvrit ses bras, sans quitter sa
+canne de la main droite.</p>
+
+<p>— Bravo, garçon ! Avec ça, j’ai oublié
+de t’embrasser. Tiens ! Embrasse-moi
+deux fois.</p>
+
+<p>Et l’accolade des deux hommes fut
+d’une chaude et émouvante étreinte.</p>
+
+<p>Après quoi ce fut le tour de Corentine.
+Joël lui mit sur les joues deux
+gros baisers retentissants, auxquels la
+bonne femme rendit la monnaie avec
+usure.</p>
+
+<p>— A présent, je vais à mes malades, — conclut
+Le Budinio. — Tina, c’est fête
+aujourd’hui. Tu mettras les petits plats
+dans les grands. Il faut tuer le veau gras.</p>
+
+<p>Joël avait voulu retenir son oncle par
+la manche.</p>
+
+<p>— Mais, à propos, mon oncle, vous
+savez que je ne viens pas seul.</p>
+
+<p>— Comment, pas seul ?</p>
+
+<p>— Oui, Maïna va arriver d’un instant
+à l’autre.</p>
+
+<p>— Maïna, je ne l’attends que ce soir.</p>
+
+<p>— Erreur, mon oncle. Nous avons fait
+le voyage ensemble. Présentement, elle
+est chez M<sup>me</sup> du Closquet avec laquelle
+elle est venue. On l’a retenue à déjeuner.
+Elle nous arrivera vers une heure.
+Elle a tant de hâte de vous revoir !</p>
+
+<p>Le vieillard s’essuya les yeux.</p>
+
+<p>Mais le sentiment de ses devoirs professionnels
+reprit le dessus.</p>
+
+<p>Il regarda sa montre, et d’un coup du
+plat de la main renfonça son chapeau
+sur sa tête.</p>
+
+<p>Sans en entendre davantage, il s’élança
+au dehors.</p>
+
+<p>Il descendit l’escalier quatre à quatre,
+ouvrit la porte de la rue, qu’il laissa
+retomber sur lui avec fracas, et se mit à
+marcher d’un pas alerte sur les gros pavés
+de la chaussée.</p>
+
+<p>Le long du parcours, les gens le saluaient
+respectueusement, sans s’offusquer
+de la négligence du bonhomme à
+répondre à ces saluts.</p>
+
+<p>On le savait si occupé, si absorbé, le
+vieux docteur, providence des pauvres,
+soutien des malades de la bonne ville de
+Saint-Malo !</p>
+
+<p>Et il s’en alla ainsi, de son allure encore
+verte et jeune, malgré ses soixante-cinq
+ans d’âge, qui étaient surtout
+soixante-cinq ans de labeur opiniâtre et
+de dévouement dépensé sans compter.</p>
+
+<p>Or, ce jour-là, il allait loin, — non
+dans sa clientèle aisée de la rue Saint-Vincent
+et du quai Duguay-Trouin, — mais
+par là-bas, hors des murs, sur le
+Sillon et jusque dans le faubourg Rocabey.</p>
+
+<p>Car c’était là son milieu de prédilection.</p>
+
+<p>Il aimait à donner ses soins à cette
+population pauvre, à ces braves gens
+dont une moitié de l’existence se passe
+à la mer, et dont le dénûment robuste et
+vertueux n’a point d’envie à l’encontre
+des heureux de la terre.</p>
+
+<p>Il les avait soignés quarante ans,
+n’ayant jamais d’ambition plus haute,
+connaissant trop bien le peu qu’est
+l’homme pour attacher quelque importance
+aux hochets de la vanité humaine.</p>
+
+<p>Au reste, fils et petit-fils de marines,
+Hugh Le Budinio n’estimait guère que les
+marins en dehors de sa propre carrière.</p>
+
+<p>Encore n’était-il pas bien sûr qu’il
+n’eût pas suivi la carrière ancestrale de
+préférence à toute autre, n’eût été une
+légère claudication qui l’avait rendu impropre
+au service militaire.</p>
+
+<p>Personnellement, il n’était point un
+fils de Saint-Malo.</p>
+
+<p>Il était de l’autre côte, de celle du
+Morbihan, par son père, et lui-même
+était né loin, bien loin de ces rives de
+Bretagne, dans l’Inde, en des temps où
+la guerre entre Anglais et Français rendait
+les colonies fort dures pour les
+expatriés des deux pays.</p>
+
+<p>Sa mère était morte lui laissant une
+maison, et, comme elle était Malouine,
+force avait été au jeune Hugh de venir
+s’y installer le jour où, après un séjour
+de cinq années sur les vaisseaux de
+l’État, il s’était établi à demeure sur le
+vieux rocher.</p>
+
+<p>Aussi bien sa réputation était-elle
+universelle et « sa grandeur ne l’attachait-elle
+point au rivage. »</p>
+
+<p>On venait de loin pour le consulter,
+d’Avranches, de Coutances, de Dol, de
+Dinan. Lui-même poussait ses bienfaisantes
+visites jusqu’à Dinard et Paramé,
+dans la saison, auprès des baigneurs et
+surtout des baigneuses, foule bigarrée,
+cosmopolite, oiseaux de passage, venus
+à tire-d’aile des horizons de l’Est et plus
+particulièrement de Paris.</p>
+
+<p>Oh ! le brave, le saint homme que ce
+docteur Le Budinio !</p>
+
+<p>Avec quelle ferveur pieuse les pauvres
+gens prononçaient son nom qu’ils couvraient
+de bénédictions !</p>
+
+<p>Quelle pure et abondante charité il
+semait, il répandait autour de lui, ne
+faisant pas seulement l’aumône de la
+prescription, mais celle du remède !</p>
+
+<p>Combien de fois, devant les mines
+désolées et abattues des malheureux,
+regardant, hébétés, l’ordonnance, n’avait-il
+pas tiré de sa poche les pièces
+blanches, rares, pourtant, dont il fallait
+payer la drogue au pharmacien !</p>
+
+<p>Oui, on pouvait l’appeler un saint,
+celui-là, sans crainte de se tromper !</p>
+
+<p>Et, avec cela, d’une patience et d’une
+douceur inaltérables !</p>
+
+<p>Chez lui la parole était rare, à l’habitude.
+Il lui arrivait pourtant de devenir
+loquace, quelquefois, lorsqu’il s’agissait
+de décider quelque vieux bronzé de
+l’Océan à se laisser soigner selon les
+exigences du mal.</p>
+
+<p>A ces moments, la faconde du docteur
+empruntait ses effets à tous les vocabulaires.</p>
+
+<p>— Voyons ! tonnerre ! espèce d’entêté,
+est-ce que tu crois que je viens ici pour
+mon plaisir ? Si ta peau de requin ne me
+tenait au cœur que dans la mesure de sa
+valeur, c’est moi qui te larguerais en
+grand à tous les courants de la côte. Tu
+vois donc que c’est seulement pour te
+guérir que je viens. Allons ! tiens bon,
+mon gars, je vais te glisser ce bonbon-là
+en douceur.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le « bonbon » était
+toujours un de ces produits abominables
+de la pharmacopée ancienne et moderne,
+qui provoquent des nausées et tournent
+le cœur aux moins sensibles. Car le docteur
+Le Budinio n’était pas pour les atténuations
+et les palliatifs. Un remède est
+un remède ; ce n’est pas une gourmandise.</p>
+
+<p>On comprend que, de la sorte, il n’eût
+recours ni aux pilules, ni aux cachets, si
+couramment employés de nos jours.</p>
+
+<p>Ce matin-là, c’était donc uniquement
+chez les pauvres que le docteur Le Budinio
+avait affaire.</p>
+
+<p>Du plus loin qu’on le vit paraître à la
+descente du Sillon, ses clients ordinaires
+de Rocabey se portèrent au-devant de lui.</p>
+
+<p>Ces silencieux d’habitude, et c’était
+peut-être à leur contact que le vieux praticien
+avait contracté son laconisme, se
+mettaient en frais.</p>
+
+<p>Le docteur fit rapidement ses visites,
+il avait hâte de rentrer.</p>
+
+<p>Et, par bonheur, le stock des malades
+n’était pas considérable. Il eut promptement
+fait le tour des humbles demeures.</p>
+
+<p>Entre temps il allongea quelques tapes
+amicales sur des figures joufflues de gamins
+et de fillettes, garnements saturés
+d’iode et d’oxygène, futures compagnes
+et mères de matelots.</p>
+
+<p>Comme on lui trouvait une allure
+quelque peu pressée, un homme qu’il
+avait remis sur pied d’une chute du haut
+des remparts, l’aubergiste Cailleux, l’appela
+très respectueusement.</p>
+
+<p>— Monsieur le docteur, j’ai mis en
+bouteilles du cidre comme vous n’en
+trouverez pas à dix lieues. Ça me serait
+un grand honneur si vous le goûtiez.</p>
+
+<p>Le vieillard eut une hésitation. Le
+cidre était un de ses faibles.</p>
+
+<p>Puis, se décidant brusquement, il
+tendit la main à l’aubergiste :</p>
+
+<p>— Va pour un verre de cidre, Cailleux.
+Mais dépêchons, sur le pouce, je suis
+pressé.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a donc qui vous
+presse, monsieur le docteur ?</p>
+
+<p>— Il y a, mon garçon, que ma filleule
+est arrivée à Saint-Malo et qu’elle doit
+m’attendre présentement. Or, il y a un
+an que je ne l’ai pas vue, la pauvre
+chatte.</p>
+
+<p>Cailleux se frotta gaiement les mains
+et repartit :</p>
+
+<p>— Parbleu ! monsieur le docteur, vous
+ne vous retarderez guère. Ma carriole
+est là tout attelée, et j’ai affaire à la
+ville. Je vas vous rapporter sans façons.</p>
+
+<p>Il dit quelques mots à sa femme, tout
+en emplissant vivement les verres.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, au moment où
+le médecin mettait le pied sur le marchepied
+du véhicule, il ne fut pas peu surpris
+d’en trouver l’arrière-train couvert
+de bouquets de toutes nuances.</p>
+
+<p>Des enfants, des jeunes filles, des femmes,
+quelques vieillards se tenaient à
+l’entour pour jouir de l’heureuse surprise
+de leur vieux bienfaiteur.</p>
+
+<p>Et, comme il se récriait devant ce luxe
+de floraison :</p>
+
+<p>— Ça, monsieur le docteur, — dit en
+riant une grande et belle fille, — c’est
+pas pour vous, c’est pour la demoiselle,
+vous savez.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Une heure plus tard, le déjeuner de
+l’oncle et du neveu s’achevait.</p>
+
+<p>Pendant tout le repas, le vieillard avait
+été fort agité.</p>
+
+<p>— Parbleu ! — ronchonnait-il entre
+ses dents, — je te demande un peu,
+mon Joël, si M<sup>me</sup> du Closquet n’aurait
+pas pu choisir un autre jour pour garder
+Maïna à dîner ? Est-ce que ce n’est pas
+moi qui ai droit aux premières effusions
+de mon enfant ? De cette façon, elle aura
+fait son premier repas de bienvenue
+chez des étrangers.</p>
+
+<p>— Oh ! des étrangers, mon oncle ! — dit
+Joël en souriant. — Il me semble
+que…</p>
+
+<p>— Que j’exagère peut-être ? — Eh bien !
+oui, là, tu as raison. Chez M<sup>me</sup> du Closquet,
+elle est en famille, notre Maïna.
+Mais voyons, puisque cette bonne amie
+l’avait eue avec elle pendant toute la durée
+du parcours, il me semble qu’elle
+aurait bien pu me l’apporter tout droit
+à l’arrivée ?</p>
+
+<p>— Sans doute, mon oncle, sans doute.
+Mais voilà. M<sup>me</sup> du Closquet a pensé que
+peut-être Maïna, qui mourait littéralement
+de faim, trouverait plutôt chez elle
+le déjeuner qu’il lui fallait tout de
+suite.</p>
+
+<p>Ici Tina Kerbiel intervint, se sentant
+en cause.</p>
+
+<p>— Si l’on peut dire, monsieur Joël !
+Alors, vous croyez, comme ça, que la mignonne
+n’aurait pas trouvé ici un morceau
+en arrivant ? Alors, vous croyez que
+la vieille Tina a tout à fait perdu l’esprit,
+qu’elle n’avait pas pensé à la petite ? Eh
+bien, tenez, pour vous humilier, je vas
+vous montrer ce que je lui avais préparé
+pour son retour, à cette enfant-là.</p>
+
+<p>Joël protesta de toutes ses forces.</p>
+
+<p>— Ma bonne Tina, je te jure que je ne
+le crois pas. Ce n’est pas moi qui ai cru
+cela ; c’est M<sup>me</sup> du Closquet, te dis-je.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Je l’attends, moi, M<sup>me</sup> du
+Closquet, et je vais bien l’arranger, je
+vous le jure. Mais non. Faut que vous
+voyiez tout de même ce que je lui avais
+préparé.</p>
+
+<p>Elle courut à la cuisine et en rapporta
+un compotier soigneusement couvert.</p>
+
+<p>Quand elle en eut soulevé le couvercle,
+Joël aperçut une vingtaine de magnifiques
+crêpes à peine refroidies du feu de
+la matinée.</p>
+
+<p>Mais, tandis que le jeune homme et le
+vieillard s’oubliaient à considérer les appétissants
+cornets de pâte, une main
+blanche passa entre la tête de Joël et
+celle de Tina, absorbée dans sa démonstration,
+prit au vol trois ou quatre crêpes
+en tas, pendant qu’une voix rieuse et
+mutine s’écriait au-dessus des spectateurs
+ahuris :</p>
+
+<p>— Ça doit être joliment bon, ça ; merci,
+Tina !</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’un cri.</p>
+
+<p>Tout le monde s’était levé et Corentine
+avait eu juste assez de présence d’esprit
+pour déposer le compotier sur la
+table au lieu de le laisser tomber par
+terre.</p>
+
+<p>Et, pendant quelques minutes, ce fut
+un véritable duel entre la servante et
+son vieux maître pour savoir lequel des
+deux donnerait le plus de baisers à l’arrivante.</p>
+
+<p>Était-elle jolie cette Maïna !</p>
+
+<p>Des cheveux blond cendré, un teint de
+camélia, des yeux d’un bleu gris qui rappelait
+les calmes d’été de la Manche, un
+buste de déesse, une taille de guêpe, de
+beaux bras ronds, des mains et des pieds
+d’enfant, voilà ce que possédait d’ensemble
+celle que le docteur Le Budinio
+appelait sa filleule, qui, elle, le nommait
+« mon oncle », et dont la vieille Tina
+ignorait, quelques heures plus tôt, le vocable
+agaçant de Véronique.</p>
+
+<p>— Et d’où sors-tu ? — demanda le docteur
+quand il eut recouvré le sens.</p>
+
+<p>La jeune fille, très disposée à la gaieté,
+répliqua :</p>
+
+<p>— Je sors de chez M<sup>me</sup> du Closquet et
+j’entre chez mon excellent oncle. Et si
+vous n’étiez pas tous stupéfaits comme
+vous l’êtes par mon arrivée, vous auriez
+déjà remarqué que je n’étais point seule.</p>
+
+<p>Le docteur, Tina et Joël se retournèrent
+en même temps.</p>
+
+<p>Le chambranle de la porte encadrait
+une bonne et belle figure de vieille femme
+dont la toilette, un peu antique, ne déparait
+en aucune façon les traits nobles
+et marqués du cachet aristocratique de
+la race.</p>
+
+<p>C’est que M<sup>me</sup> Catherine-Tiphaine du
+Closquet était la dernière descendante
+de l’un des héros du combat des Trente.</p>
+
+<p>Elle tenait de ses aïeux une fortune
+assez médiocre, mais son mari, qui possédait
+des terres à Paramé et à Dinard,
+avait gagné énormément d’argent le jour
+où ces deux plages s’étaient créées. Elle
+jouissait présentement d’un capital de
+deux millions, dont la rente, à trois et
+demi pour cent, passait presque tout entière
+en bonnes œuvres.</p>
+
+<p>La vieille dame avait, en effet, coutume
+de dire en riant :</p>
+
+<p>— J’ai trois héritiers : le plus rapproché
+est un dissipateur ; — je lui fais une
+réserve pour ses vieux jours ; le second
+est un officier de marine qui aura besoin
+de moi pour se marier à sa guise ; quant
+au troisième, père de famille, économe et
+laborieux, il me croit pauvre. Ma mort
+lui fera une surprise, mais il m’aura déjà
+rétribuée en vraies larmes bien sincères.</p>
+
+<p>De fait, M<sup>me</sup> Tiphaine, ainsi qu’on
+la nommait dans l’intimité, avouait
+soixante ans et en portait gaillardement
+soixante-quinze, l’état civil ne faisant
+pas grâce d’un jour à ceux qu’il dénomme.</p>
+
+<p>Il n’y avait aucune coquetterie dans le
+cas de la vieille dame. Mais très caustique
+sous une apparence enjouée, elle
+disait encore :</p>
+
+<p>— Je retarde ainsi de quinze ans la
+cour intéressée que l’on pourrait me
+faire, et j’avance de quinze années la
+mise au monde de mon testament.</p>
+
+<p>A sa vue, le docteur, qui, quelques
+minutes plus tôt, maugréait contre elle
+de tout son cœur, s’empressa de lui tendre
+ses mains.</p>
+
+<p>— Allons, Cadet, — fit gaiement
+M<sup>me</sup> du Closquet, — avant que je ne
+m’assoie à votre table, récitez le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>.</p>
+
+<p>— Vraiment ? — réclama le docteur, — et
+pourquoi cela, je vous prie ?</p>
+
+<p>— Parce que les oreilles m’ont tinté,
+tout à l’heure, et que sûrement vous
+avez dû me donner à tous les diables,
+païen incorrigible que vous êtes.</p>
+
+<p>Au lieu de protester, le docteur se
+frappa la poitrine.</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ</i>, — confessa-t-il. — C’est
+un peu vrai que je
+vous ai valu quelques mérites de plus au
+ciel.</p>
+
+<p>C’était l’habitude de M<sup>me</sup> du Closquet
+de se prévaloir des dix ans qu’elle avait
+de plus pour appeler le docteur « Cadet ».</p>
+
+<p>Et cette appellation, toute d’amitié,
+elle ne l’employait guère que depuis
+quelque dix ans.</p>
+
+<p>Elle lui rappelait de graves souvenirs,
+ceux du zèle et du dévouement apportés
+par le docteur aux soins qu’il avait
+donnés à M. du Closquet pendant sa dernière
+maladie.</p>
+
+<p>Elle poursuivit avec cette verve qui
+est la grande qualité des vieillards aimables :</p>
+
+<p>— Ne poussez pas plus avant les
+excuses. Peut-être pourrais-je me reprocher
+à moi-même d’avoir eu tort en gardant
+Maïna avant qu’elle ne vous eût vus
+ici. Mais, je l’avoue, même devant elle,
+j’aime cette chère petite tête d’écolière
+au point de la disputer à ses parents, à
+mes meilleurs amis.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’il ne devait rien rester
+de l’incident que le souvenir d’un
+sceau de plus mis sur une vieille et
+forte amitié.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Closquet le vit bien à la sympathie
+qu’elle lut sur tous les visages.</p>
+
+<p>Et, pour fêter avec ses amis le retour,
+non seulement de Maïna, mais aussi de
+Joël, elle fit honneur aux crêpes de Tina
+avec des dents de vingt ans.</p>
+
+<p>Après quoi tout le monde descendit au
+jardin.</p>
+
+<p>Là, ce fut une surprise nouvelle.</p>
+
+<p>Comme si le petit enclos n’eût pas contenu
+par lui-même assez de verdure et
+de floraison, les indigènes de Rocabey
+qui avaient chargé de fleurs la voiture
+de Cailleux venaient de dresser de leurs
+mains une sorte d’arc de triomphe de
+feuillage, sous lequel, venus à pied du
+lointain faubourg, ils saluèrent d’acclamations
+enthousiastes la gracieuse enfant
+adoptée par le vieux médecin.</p>
+
+<p>Et la douairière, toujours en verve, de
+s’écrier à cette vue :</p>
+
+<p>— Parbleu ! voilà qui est original !
+Faire tenir dans son propre jardin les
+populations en délire.</p>
+
+<p>Oh ! la belle et bonne journée que passèrent
+là, ensemble, avec leurs amis de
+tous rangs, les divers acteurs de ce
+drame de famille !</p>
+
+<p>Dans la soirée, en guise de champagne,
+on but du cidre, de cet excellent
+cidre que l’aubergiste avait voulu, le
+matin même, faire goûter au docteur
+Le Budinio.</p>
+
+<p>La nuit vint enfin. A onze heures précises,
+on reconduisit en pompe M<sup>me</sup> du
+Closquet jusqu’en sa belle maison de la
+rue Saint-Vincent, et, minuit sonnant,
+chacun se retrouva seul dans sa chambre.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>C’était une jolie petite chambre rose,
+tapissée avec goût, meublée avec élégance,
+que la sollicitude affectueuse du
+vieillard avait réservée à sa filleule.</p>
+
+<p>Le matin, en ouvrant ses deux fenêtres,
+Véronique pouvait embrasser simultanément
+la mer et la plage par-dessus
+les remparts, l’isthme du Sillon à
+la sortie de la ville et tous les jardins
+environnants.</p>
+
+<p>Un lit aux rideaux de mousseline immaculés,
+une armoire à glace en bois
+blanc verni, une table de toilette et un
+gracieux secrétaire assortis comme forme
+et comme couleurs, garnissaient ce virginal
+réduit.</p>
+
+<p>Et, en vérité, Maïna ne souhaitait rien
+au delà.</p>
+
+<p>Le luxe le plus princier n’aurait pu
+lui donner le calme et le repos que lui
+assurait ce coin de demeure paisible, cet
+attachement constant et fidèle des êtres
+qui l’habitaient.</p>
+
+<p>Aussi, dès qu’elle s’y retrouva, la jeune
+fille ouvrit-elle la fenêtre donnant sur le
+port, et, la tête penchée sur sa main,
+accoudée au balcon de fer, s’abandonna-t-elle
+aux rêveries que lui apportaient,
+fraîches et caressantes, les haleines de la
+mer.</p>
+
+<p>Depuis six années, elle ne revoyait
+cette chambre que tous les ans à la
+même époque et même un peu plus tard,
+puisqu’elle était en pension à Paris et ne
+rentrait à Saint-Malo qu’au moment des
+grandes vacances.</p>
+
+<p>Cette fois, c’était pour toujours qu’elle
+y revenait, — ayant fini ses études, couronnées,
+à douze mois de distance, par le
+double diplôme des degrés simple et supérieur.</p>
+
+<p>« Pour toujours ! » Il faut avoir été
+écolier ou écolière, captif loin de cette
+patrie de l’enfance qui est la famille,
+pour savoir ce que ces deux mots contiennent
+et résument de joies profondes
+et condensées ! — Au reste, ne sont-ils
+pas l’unique, la plus puissante expression
+des sentiments intenses et durables ?
+N’est-ce pas « pour toujours » que s’aiment
+ceux qui, à la fleur de l’âge, unissent
+leurs cœurs dans une mutuelle
+affection, leurs mains dans l’échange des
+anneaux symboliques du mariage ?</p>
+
+<p>Pour Maïna, il n’y avait encore ni
+perspective, ni lointaine espérance d’une
+tombe fleurie.</p>
+
+<p>La jeunesse s’épanouissait en elle
+comme autour d’elle, et, en prononçant
+ces mots « pour toujours », la jeune fille
+attachait au front chauve de son « oncle »
+et aux cheveux blancs de Tina les mêmes
+fleurs de printemps dont elle ceignait,
+en pensée, sa tête nimbée de boucles
+blondes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>— Ça, Joël, mon ami, prends une
+chaise, et causons.</p>
+
+<p>— J’y suis tout disposé, mon oncle,
+répondit le lauréat frais émoulu de la
+Faculté de Paris.</p>
+
+<p>M. Le Budinio s’était enfoncé dans un
+vieux fauteuil de cuir, autour duquel gisaient
+des livres de toutes dimensions,
+voire d’énormes in-folios poudreux, où
+le vieillard avait accoutumé de lire Hippocrate,
+Aristote, Celse, Galien, Asclépiade,
+dans leurs textes divers de langues
+mortes, lettré de premier ordre dans sa
+modestie de savant méconnu.</p>
+
+<p>Il avait relevé ses lunettes comme dans
+tous les cas graves, et fixait sur son
+neveu le tranquille regard de ses yeux
+gris et perçants. Il reprit :</p>
+
+<p>— Te voilà médecin, — et, morbleu !
+médecin comme moi, tout autant que
+moi. Tu dois être même plus fort que
+moi, car nous vivons dans un temps où
+les jeunes en savent beaucoup plus que
+les vieux, les fils que leurs pères.</p>
+
+<p>— Oh ! mon oncle ! — protesta Joël
+qui connaissait cette habituelle ironie de
+l’excellent homme.</p>
+
+<p>— Non, non, ne dis pas non. Je ne me
+plains pas, je ne raille pas. Je reconnais
+la vérité, et la vérité c’est que vous avez
+le temps aujourd’hui de faire des études
+beaucoup plus étendues qu’on n’en faisait
+à notre époque. Je me plais à constater
+que vous avez des outils et des instruments
+beaucoup plus perfectionnés et
+que, sur plusieurs points, on a fait de
+très remarquables progrès.</p>
+
+<p>Tiens, par exemple, grâce à la spécialisation
+des aptitudes, les maladies de
+l’œil, du larynx, de l’oreille, sont admirablement
+soignées par des gens qui font cela
+mieux que personne. A vrai dire, ils ne
+savent faire que cela, et s’il fallait tout
+préciser… Les dentistes, tiens ! eh bien !
+ils vous arrachent une dent de l’œil sans
+douleur, en vous injectant dans la gencive
+une drogue nouvelle. Vous appelez
+ça de la co… de la cocaïne, je crois.</p>
+
+<p>Pour le coup, Joël se sentit un peu désorienté.
+Son oncle se moquait-il ou parlait-il
+sérieusement ?</p>
+
+<p>Mais celui-ci eut tôt fait de dissiper
+les doutes de son neveu.</p>
+
+<p>— J’en veux venir à ceci, mon garçon,
+que tous ces progrès, qui ont fait
+faire bien des pas à la chirurgie, sont de
+médiocres moyens d’avancement pour la
+médecine proprement dite. Il n’y a encore
+qu’une chose pour le médecin.</p>
+
+<p>Ce n’est pas de savoir toutes les théories
+plus ou moins neuves des fanfarons
+de sciences, théories qui ne datent pas
+d’hier, après tout, comme tu pourras
+t’en assurer par toi-même, — fit-il en
+tapant de la paume sur les in-folios les
+plus voisins de sa main ; — c’est de posséder
+le diagnostic autant par la netteté
+du coup d’œil que par la pratique assidue
+des maladies. Il faut, pour cela,
+que le praticien soit avant tout l’ami de
+ses malades.</p>
+
+<p>Et, ouvrant brusquement l’un des gros
+volumes à une place où l’on voyait
+bien que l’habitude du feuillettement
+quotidien avait dû rompre les pages, il
+montra quelques lignes au jeune homme.</p>
+
+<p>— Tiens, vois ce que dit Celse à ce
+sujet.</p>
+
+<p>Il lut lui-même à haute voix :</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Asclepiades dixit hoc esse medici
+officium ut ad lectum ægrotantis assidens…</i>
+C’est clair, n’est-ce pas, et c’est
+le conseil d’Asclépiade rapporté par
+Celse en personne : « Que le médecin
+s’assoie au chevet de son malade pour
+surveiller les progrès de l’infection morbide. »
+Qu’est-ce à dire, sinon que le
+premier devoir du praticien est de surveiller
+étroitement l’état du client ?</p>
+
+<p>Joël ne put se défendre d’un sourire
+quelque peu sceptique.</p>
+
+<p>— Mais, mon oncle, — réclama-t-il, à
+ce régime-là, que devient le médecin
+lui-même ?</p>
+
+<p>Le vieillard hocha la tête, et avec un
+fin sourire il riposta :</p>
+
+<p>— Toi, je te vois venir. Tu entends
+par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce régime,
+le médecin ne met pas beaucoup d’écus
+dans sa bourse. Mon garçon, il faut bien
+mettre les points sur les <i>i</i>.</p>
+
+<p>Je n’ignore pas que nombre de médecins
+illustres tiennent notre art pour un
+métier, je n’ose dire une industrie lucrative.
+Ils considèrent, peut-être avec raison,
+que l’art ne fait pas vivre et que, pour
+s’être dévoué à l’amélioration du sort
+de ses semblables, le médecin ne s’est
+pas condamné au bagne à perpétuité.</p>
+
+<p>D’autres, — ce ne sont pas les plus
+nombreux, hélas ! — estiment, au contraire,
+que l’exercice de notre noble
+profession est, avant tout, l’école du
+dévouement et du sacrifice, et que là
+où le devoir, accepté par lui après mûre
+délibération sur le choix d’une carrière,
+l’appelle, le médecin n’a point à consulter
+pour savoir s’il trouvera la légitime
+rétribution de ses efforts.</p>
+
+<p>Ce disant, le docteur Le Budinio se
+leva de son fauteuil, et, mettant la main
+sur l’épaule de Joël :</p>
+
+<p>— Mon enfant, voilà quarante ans que
+je m’efforce de remplir autant que faire
+se peut les devoirs de ce que j’appelle,
+moi, une mission. Et c’est pour cela que
+je te dis à cette heure : Joël, mon neveu,
+où plutôt mon fils, tu es à l’âge des
+résolutions graves et décisives. Les temps
+sont durs pour qui ne veut pas transiger
+avec sa conscience.</p>
+
+<p>Si tu prends la suite de ma clientèle,
+tu subiras plus de déboires et de privations
+que tu ne récolteras de bénéfices
+ou d’éloges. Il te faudra ceindre tes
+reins, te faire le serviteur des pauvres et
+des déshérités, renoncer aux douceurs
+de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire
+pratique d’une austérité qui, le
+plus souvent, ne sera pas volontaire, et
+n’attendre que de Dieu et de toi-même,
+par le fier témoignage de ton propre
+cœur, la récompense des mérites inutilement
+dépensés, selon le jugement du
+monde.</p>
+
+<p>Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à
+cette abnégation de toi-même.</p>
+
+<p>Tu viens de faire d’excellentes études.
+Tes maîtres ont encore l’œil ouvert sur
+toi, et cet œil est encore plein de ton
+image. La capitale avec ses gloires, ses
+succès, et aussi ses multiples satisfactions
+de l’intelligence, peut t’offrir d’autres
+perspectives.</p>
+
+<p>Tu peux y devenir un homme célèbre,
+un oracle de la science, sans démériter
+de ta propre estime, comme aussi sans
+t’astreindre au bonheur infime, obscur,
+ignoré.</p>
+
+<p>Ici, tu ne seras jamais qu’un humble
+médecin de campagne, auquel les bénédictions
+d’une clientèle de pêcheurs, de
+matelots et d’ouvriers, même grossie de
+l’appoint de tous les riches de la ville,
+ne donneront pas le moindre lustre.</p>
+
+<p>A toi de choisir. Veux-tu l’énorme
+ville avec ses loisirs qui reposent et son
+labeur qui rétribue, ou préfères-tu le
+pain sec de chaque jour durement gagné,
+mais que rend plus précieux le spectacle
+des larmes essuyées et des douleurs
+changées en joies aux foyers des
+pauvres et des souffrants ?</p>
+
+<p>Joël avait penché le front. Il était profondément
+ému.</p>
+
+<p>C’est qu’en effet, il n’avait jamais
+connu, il n’avait jamais soupçonné en
+son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste,
+une telle hauteur de pensées, une
+telle sublimité de sentiments.</p>
+
+<p>Hugh Le Budinio apparut à son neveu
+dans une sorte de transfiguration.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, le praticien
+« obscur et ignoré », comme il se
+qualifiait lui-même, et sans amertume,
+revêtit aux yeux du jeune homme les
+attributs d’une grandeur d’autant plus
+imposante que son éloquence spontanée,
+partie du cœur, donnait à son caractère
+un relief plus inattendu.</p>
+
+<p>Ce n’était plus le parent chéri et respecté,
+mais avec un peu de condescendance
+pour ce que Joël s’était habitué à
+dénommer les travers ou les manies
+qu’une science plus complète n’eût pas
+laissés subsister.</p>
+
+<p>C’était surtout l’aîné dans cette même
+science dans laquelle le jeune médecin,
+pourvu depuis l’avant-veille de ses
+lettres patentes, allait faire ses premiers
+pas en titubant d’essai en essai comme
+tout débutant dans une carrière quelconque.</p>
+
+<p>Et, sous cet aspect, il s’entourait
+spontanément d’un prestige qui faisait
+courber le front un peu orgueilleux de
+l’adolescent, fier de son savoir et de ses
+cinq années d’études devant la première
+Faculté du monde.</p>
+
+<p>Là-bas, dans les grands hôpitaux,
+Joël avait été l’interne des maîtres.</p>
+
+<p>Ici, il n’avait pas à rougir de se faire
+l’aide, le suppléant, au besoin l’élève de
+ce vieux « médecin de campagne », selon
+l’expression du docteur Hugh Le
+Budinio.</p>
+
+<p>Et la réponse d’adhésion qu’il cherchait
+pour se mettre à la hauteur du
+vieillard ne lui venait pas, tant il eût
+voulu parler, lui aussi, cette langue
+admirable de l’abnégation et de l’héroïsme.</p>
+
+<p>Une gracieuse intervention, en interrompant
+le colloque de l’oncle et du
+neveu, vint tirer celui-ci de peine.</p>
+
+<p>La porte n’était qu’entre-bâillée ; elle
+s’ouvrit sous une poussée du dehors.</p>
+
+<p>Maïna entra simplement vêtue d’un
+long fourreau de toile bleue, serré à la
+taille à la façon d’un peignoir, les bras
+émergeant, ronds et blancs, des manches
+courtes, le cou se dégageant dans son
+exquise gracilité de l’échancrure du corsage.</p>
+
+<p>Tous deux jetèrent un même cri d’admiration
+non dissimulée.</p>
+
+<p>L’enfant était si blanche en son âme,
+si peu faite aux compliments révélateurs,
+qu’elle ne prit point garde aux intonations
+élogieuses de ce double cri.</p>
+
+<p>Elle tendit son beau front pur au baiser
+paternel du vieillard et sa main aux
+ongles roses à Joël.</p>
+
+<p>— Bonjour, mon oncle ! Bonjour, cousin !
+Comment allez-vous ce matin ?</p>
+
+<p>— C’est à toi qu’il faut demander cela,
+fillette ? — répliqua le docteur, qui détacha,
+pour parler, ses lèvres du front de
+sa filleule.</p>
+
+<p>— Pourquoi à moi, mon oncle ?</p>
+
+<p>— Dame ! Parce que, moi, je suis à mon
+quatorze mille soixante-dixième matin
+de vie médicale, sans changement appréciable,
+tandis que, pour toi, l’aube d’aujourd’hui
+a dû sensiblement différer de
+celle d’hier, si mes évaluations sont
+justes.</p>
+
+<p>Véronique éclata d’un beau rire aux
+cascades argentines.</p>
+
+<p>— Oh ! de l’aube, mon oncle, n’en parlons
+point, s’il vous plaît. Je ne me suis
+couchée qu’à deux heures du matin, et
+il en est huit et demie. Je n’ai pas vu
+lever le soleil. Hier, en effet, c’était tout
+autre chose. Il m’avait ouvert les yeux
+de force du côté de Pontorson.</p>
+
+<p>— Deux heures du matin ! se récria
+Hugh. — Est-ce à dire que tu ne pouvais
+pas dormir ?</p>
+
+<p>— Oh ! non, mon oncle ! J’ai dormi
+comme une bienheureuse, au contraire.</p>
+
+<p>Elle était adorable dans sa candeur
+dépourvue d’embarras et de fausse honte.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! Que l’on dort bien dans
+ma chambre ! J’avais pourtant laissé mes
+volets ouverts, afin que le jour vînt m’arracher
+au lit, comme d’habitude. Eh
+bien ! ça n’y a rien fait. Ah ! oui, l’on dort
+bien, mon cher oncle ! Ces draps frais
+m’enveloppaient comme un tissu de
+brume ; je sentais tout mon corps s’y
+alanguir, et les couvertures de coton que
+m’a laissées Tina m’ont paru aussi douces
+que la brise de mer au moment du bain.
+Vous savez, moi qui, à Paris, me bordais
+jusqu’au cou, qui me pelotonnais à la
+façon d’un petit enfant, — ici, j’ai dormi
+étendue comme une planche, comme
+dans l’eau salée, quoi ! Et puis, là-bas,
+c’était ce lit de fer dans lequel on prend
+l’habitude de l’immobilité, parce que, si
+l’on se retourne, tout de suite on heurte
+du nez le mur ; ici, je pouvais onduler à
+mon aise, prendre tous les morceaux de
+fraîcheur enfouis çà et là sous les plis,
+plonger mes bras sous le traversin, retourner
+mon oreiller…</p>
+
+<p>Joël l’interrompit en riant aux éclats.</p>
+
+<p>— Mais, cousine, si vous avez eu le
+temps de faire tout cela en connaissance
+de cause et avec réflexion, je ne vois pas
+ce qu’il en est resté pour le sommeil.</p>
+
+<p>Elle répliqua avec la même hilarité
+débordante et communicative :</p>
+
+<p>— Hé, cousin, est-ce qu’on sait, est-ce
+qu’on calcule, est-ce qu’on étudie ces
+choses-là ? Vous comprenez bien que je
+n’ai pas dormi de ce sommeil bête et
+lourd qui fait perdre la sensation de
+toutes choses et où il n’y a pas même
+place pour le rêve. — Ah ! que non pas !
+Je me rends très bien compte que mes
+nerfs se sont accordé tout juste assez
+d’abandon pour s’alanguir sans renoncer
+à goûter la volupté de ce bien-être délicieux. — Tenez !
+Je vais vous dire. Tout
+à l’heure, en m’éveillant dans les brumes
+un peu épaisses du premier retour à la
+lumière, savez-vous quelle bizarre conception
+je me formais de mon existence ?</p>
+
+<p>— Ma chère Maïna, — répondit Joël, — je
+ne sais si mon oncle le devine.
+Quant à moi, vous savez qu’il y a beaux
+jours que j’ai renoncé à interpréter vos
+fantaisies imaginatives. A plus forte raison,
+n’est-il pas vrai, dès qu’il s’agit d’un
+songe matinal.</p>
+
+<p>— Oh ! vous, — s’écria la jeune fille
+en faisant la moue, — vous êtes bien
+l’être le plus prosaïque que j’aie jamais
+rencontré. Je parie que si vous étiez seul,
+vous étrenneriez votre diplôme en m’ordonnant
+quelque drogue pour me guérir
+de mes « fantaisies imaginatives »,
+comme vous dites.</p>
+
+<p>— Attrape, fistot ! — plaisanta le vieux
+Le Budinio. — En voilà une qui ne sera
+pas ta cliente. — Mais tout ça, petite, ne
+nous dit pas ce que tu croyais être.</p>
+
+<p>Et comme il s’était replacé dans son
+fauteuil, Maïna vint, sans façon, s’asseoir
+sur ses genoux.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! Vous vous intéressez
+à quelque chose, au moins, vous,
+mon oncle. Que Joël se bouche les
+oreilles, s’il veut. Je ne raconterai mon
+rêve que pour vous.</p>
+
+<p>— Ma cousine, — fit galamment le
+jeune homme, — je les ouvre toutes
+grandes, au contraire, car si je n’apprécie
+pas vos songes comme il convient, du
+moins j’accorde à mon ouïe le plaisir de
+percevoir l’enchanteresse harmonie de
+votre organe.</p>
+
+<p>Maïna tapa du pied.</p>
+
+<p>— Béotien, va ! Peut-on commencer
+une phrase comme celle-là pour la finir
+d’une façon aussi parfaitement ridicule !
+Mon « organe », — je vous demande un
+peu, mon organe ! Ne dirait-on pas que
+je parle du nez ? Je n’ai pas d’organe,
+monsieur, j’ai une voix.</p>
+
+<p>— Disons alors l’enchanteresse harmonie
+de…</p>
+
+<p>Ce fut au tour du vieux docteur de
+frapper du talon sur le parquet.</p>
+
+<p>— En avez-vous bientôt fini avec votre
+littérature à la Victor Ducange ? — J’attends
+l’histoire, morbleu, et je ne me
+suis pas mis en retard d’une heure pour
+écouter une critique de madrigaux. Çà,
+Maïna, ton rêve, s’il te plaît.</p>
+
+<p>— Voilà, mon oncle. J’étais si bien
+dans mon lit qu’il m’a semblé que je me
+transformais en un de ces anges que l’on
+voit dans les églises, avec des ailes juste
+sous la tête, vous savez, et que, n’ayant
+plus ni bras, ni jambes, ni rien du tout,
+je me roulais au milieu de nuages aussi
+onctueux, aussi doux que de la crème
+fouettée.</p>
+
+<p>— Gourmandise et mysticisme mêlés ! — fit
+Joël goguenard.</p>
+
+<p>— Fi ! C’est bon pour vous d’être gourmand.
+Croyez-vous donc que j’aie mangé
+mes oreillers ?</p>
+
+<p>Et se retournant, câline, vers le vieux
+docteur :</p>
+
+<p>— Voyons, mon oncle. Que dites-vous
+de ce rêve ? Vous semble-t-il indiquer,
+ainsi que l’insinue monsieur votre neveu,
+un dérangement de mes facultés
+intellectuelles ? Qu’en augurez-vous ?</p>
+
+<p>Hugh l’embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>— Dame, ma fille, depuis le temps de
+Joseph, fils de Jacob, qui fut ministre de
+Pharaon, l’interprétation des songes
+n’entre plus pour grand’chose dans les
+études que font les médecins pour pronostiquer
+sur l’état de santé des gens.
+Si j’avais à consulter un auteur sur ton
+cas, je m’adresserais à Horace, — un
+poète. Il a fait, en effet, des vers où il
+indique un état morbide assez analogue
+au tien :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i9" lang="la" xml:lang="la">… Velut ægri somnia vanæ</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Reddatur formæ…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>N’importe ! Je sors de mes attributions
+pour te dire que j’augure très bien de ce
+songe. Il m’annonce que ton sort en ce
+monde et dans l’autre sera celui d’une
+personne très… comment dirais-je ? très
+volage, et que ta destinée sera la réalisation
+d’un paradis tout de sucre et de lait.
+A présent, il faut que je parte. Là, es-tu
+contente de moi ?</p>
+
+<p>— Non, — fit Véronique, en se pendant
+à son cou, — parce que vous suivez
+l’exemple de Joël et que vous vous moquez
+de moi.</p>
+
+<p>Le docteur, qui avait déjà atteint la
+porte, se retourna.</p>
+
+<p>— Je me moque de toi, parce que je
+te cite des vers d’Horace ? Mais, petite,
+n’est-ce pas toi qui m’as raconté que,
+dans ton rêve, tu n’avais ni bras ni
+jambes ? Le poète ne fait que signaler le
+même cas de bizarrerie. Et moi, je le
+rappelle.</p>
+
+<p>Et il s’enfuit, laissant Joël et Maïna en
+tête-en-tête.</p>
+
+<p>— Eh bien ! — demanda le jeune médecin, — voulez-vous
+que je vous donne
+une consultation sérieuse, moi ?</p>
+
+<p>L’enfant le regarda de côté, avec une
+impertinence amicale qui lui était habituelle.</p>
+
+<p>— Vous, Joël ? Mais, au fait, c’est vrai
+que vous êtes médecin depuis trois jours.</p>
+
+<p>— Il est heureux que vous vous en
+souveniez, cousine.</p>
+
+<p>— Bah ! Ne vous fâchez pas. Ça me
+paraît si drôle, en voyant votre barbe
+blonde, de me dire que tout le monde va
+vous appeler « monsieur le docteur »
+gros comme le bras.</p>
+
+<p>— Tiens ! Et pourquoi donc cela vous
+semble-t-il « drôle » ?</p>
+
+<p>La rieuse créature se planta toute
+droite au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>— Parce que, mon petit Joël, il n’y a
+pour moi qu’un seul médecin, voyez-vous,
+et c’est mon oncle ; parce que je
+ne conçois pas un médecin autrement
+qu’avec une figure rasée, des lunettes
+d’écaille, un chapeau plat à larges bords,
+une cravate blanche qui fait trois fois le
+tour du col pour s’épanouir en pointes
+sur le jabot, et une canne en jonc à
+pomme d’or.</p>
+
+<p>Elle avait fait cette déclaration sans se
+dérider.</p>
+
+<p>Brusquement, elle aperçut, accroché à
+un portemanteau, l’un des chapeaux de
+rechange de son oncle.</p>
+
+<p>Par un oubli qui allait certainement
+lui occasionner des contrariétés, celui-ci
+avait laissé ses besicles sur la table.</p>
+
+<p>D’un bond, Maïna saisit lunettes et
+chapeau.</p>
+
+<p>Planter ledit chapeau sur la tête de
+son cousin, assujettir les verres sur ses
+yeux, lui nouer au cou un mouchoir
+artistement roulé en cravate, fut pour
+elle l’affaire de vingt secondes.</p>
+
+<p>Après quoi, avec des éclats sonores du
+rire et de la voix, elle poussa le jeune
+homme par les épaules hors de la pièce
+et appela à grands cris :</p>
+
+<p>— Tina, Tina, viens donc voir !</p>
+
+<p>Corentine Kerbiel accourut. Tout de
+suite, elle partagea l’hilarité de la jeune
+fille encore accrue par la docile et gaie
+résignation de Joël, qui se prêtait à ce
+caprice de folle.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! ah ! — riait Véronique en
+battant des mains, est-il drôle ! Tina, je
+te présente Joël Premier, ou Le Budinio
+Deux, médecin de la Faculté de Paris,
+deuxième prince de la science de l’illustre
+dynastie des Le Budinio.</p>
+
+<p>Quand Joël estima qu’il s’était assez
+prêté à ce caprice, il fit sauter d’un revers
+le couvre-chef, retira lunettes et mouchoir,
+et enlaçant d’un bras robuste la
+taille de sa cousine qu’il souleva comme
+il eût soulevé un enfant :</p>
+
+<p>— Allons ! toquée, viens déjeuner !
+Pour n’avoir pas de corps tu me parais
+joliment lourde. Et je meurs de faim !</p>
+
+<p>Ils avaient vécu comme frère et sœur,
+les deux cousins.</p>
+
+<p>Joël avait vingt-cinq ans, Maïna courait
+sur ses dix-neuf.</p>
+
+<p>Depuis dix-sept années leur vie était
+mêlée ; depuis dix-sept années, pensées
+et désirs, ils mettaient tout en commun,
+grandissant, sinon côte à côte, du moins
+dans la même gradation de leur développement
+progressif.</p>
+
+<p>Joël et Maïna étaient, l’un et l’autre,
+orphelins de père et de mère ; l’un et
+l’autre avaient trouvé abri et protection
+auprès du vieil oncle qui les avait recueillis.</p>
+
+<p>Mais, tandis que le jeune homme était
+bel et bien le fils d’un cousin germain du
+médecin, Maïna, elle, n’avait jamais dit,
+ni su, si son origine se rattachait à un
+frère ou une sœur de quelque cousin ou
+cousine plus ou moins éloignée.</p>
+
+<p>Au reste, elle ne s’en était jamais mise
+en peine, étant l’étourdie la plus adorable
+que l’on pût imaginer. Ce qui ne
+l’empêchait point de s’oublier parfois en
+de longues rêveries mélancoliques dans
+lesquelles sa pensée alerte et mobile
+s’efforçait de retrouver des souvenirs.</p>
+
+<p>Comme une harpe dont les cordes
+n’ont point encore vibré, Maïna recélait
+la poésie en elle. Il fallait le passage
+d’une brise printanière ou d’un souffle
+d’automne pour faire jaillir de ce cœur
+tout ce qu’il contenait de tendresse profonde
+et vive.</p>
+
+<p>Depuis qu’elle était revenue, deux
+jours s’étaient écoulés déjà.</p>
+
+<p>Un soir, cinq heures venant de sonner,
+Maïna, en descendant au jardin, vit la
+vieille Corentine occupée à une besogne
+qu’elle ne comprit pas d’abord.</p>
+
+<p>La servante s’appliquait à transvaser
+un pied de véronique des débris d’un
+pot de terre en miettes, dans un autre
+récipient tout neuf.</p>
+
+<p>Maïna courut à elle, fort intriguée, et
+l’interrogea avidement.</p>
+
+<p>Corentine ne perdait aucune occasion
+de faire l’éloge de son maître. Elle saisit
+donc celle qui s’offrait de raconter la
+touchante histoire du malencontreux pot
+de fleurs.</p>
+
+<p>— Et je vous assure, — continua-t-elle
+en riant, — qu’il était vraiment comique
+à voir, votre oncle, avec sa carafe d’une
+main et son pot de l’autre. Il l’était
+encore bien plus en le jetant par la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Maïna sourit à ce récit. Mais elle se
+sentit le cœur gros et, pendant un moment,
+en voulut presque à la domestique
+des remarques qu’elle avait faites au
+vieillard.</p>
+
+<p>— Mon nom, — s’écria-t-elle, — voilà
+qu’il me semble changé. Je vais l’aimer
+comme ça.</p>
+
+<p>Elle prit la fleur des mains de Tina et
+courut la cacher dans une charmille,
+dans cette partie du jardin plus embroussaillée
+que les autres, et où elle s’était
+fait une véritable retraite.</p>
+
+<p>Là, chaque jour, elle vint la contempler,
+l’arroser elle-même.</p>
+
+<p>C’est qu’elle tenait à faire revivre la
+plante, à épanouir sa reconnaissance sur
+les thyrses violets insignifiants qui en
+font le très humble ornement.</p>
+
+<p>Car, sans qu’elle s’en rendît compte, la
+jeune fille venait d’éprouver une première
+atteinte au cœur.</p>
+
+<p>Certes, elle l’avait toujours aimé, son
+oncle, aimé de toutes ses forces, de toute
+cette tendresse spontanée d’enfant qui
+aime comme il respire, sans raison et
+sans calcul.</p>
+
+<p>Mais, à cette heure, il lui semblait
+qu’elle trouvait pour la première fois en
+elle un sentiment d’une suavité pénétrante
+qui, plus que les élans spontanés
+de la nature, lui versait dans l’âme elle
+ne savait quel attachement invincible,
+puissant, plein de respect en même
+temps que d’intensité.</p>
+
+<p>Abritée sous le berceau de verdure,
+Maïna rêvait les yeux ouverts, cette fois.</p>
+
+<p>Une fois la porte d’un cœur entrebâillée,
+il n’est plus possible d’en rejeter
+le battant sur l’amour qui demande à
+entrer. La jeune fille éprouvait comme
+une dilatation de son âme.</p>
+
+<p>Et puis, tout au fond de son esprit,
+vaguement, comme une survivance de
+cauchemar, elle découvrait des impressions
+bizarres dont sa mémoire, qui remontait
+bien haut pourtant, puisqu’elle
+la ramenait jusqu’à sa quatrième année,
+ne lui fournissait pas d’explications précises,
+de faits générateurs.</p>
+
+<p>Il lui semblait voir d’autres figures
+indécises, estompées par un brouillard,
+une maison sombre, dans le noir de
+laquelle des êtres se mouvaient confusément.
+Des silhouettes passaient devant
+ses yeux, à l’instar de lointaines ombres
+découpées sur un fond de brume.</p>
+
+<p>Vingt fois, elle avait eu la tentation de
+questionner à ce sujet le vieux docteur.
+Elle ne l’avait pas osé.</p>
+
+<p>Puis les souvenirs se précisaient.</p>
+
+<p>Elle se revoyait toute petite dans la
+riante demeure du quai Saint-Michel,
+courant dans le jardin ou sur la plage,
+au pied des remparts, donnant la main à
+son « oncle », ramassant des coquillages,
+se complaisant à creuser dans le sable
+des entonnoirs que le flot venait combler
+et niveler invariablement.</p>
+
+<p>Elle se retrouvait dans les bras et sous
+les caresses, parfois un peu rudes, de
+Justine Kerbiel, débarbouillée, dressée,
+instruite dans la prière et les assiduités
+à l’église par la vieille et fervente Bretonne.</p>
+
+<p>Le reste des événements se déroulait à
+la suite, comme les panneaux d’un diorama
+mécanique. Elle croyait entendre
+encore les paroles du docteur qui, six ans
+plus tôt, avait été pour elle la cause de
+sa première grande douleur :</p>
+
+<p>— Décidément, cette enfant ne fait
+rien, n’apprend rien ici. La mère Sainte-Régine
+des Dames de la Sagesse m’a
+offert de la faire entrer comme pensionnaire
+dans un de leurs couvents de
+Paris, et…</p>
+
+<p>— Ah ! monsieur, — s’était écriée
+Tina, — vous n’y pensez pas ? La pauvre
+mignonne vient tout juste de faire sa
+première communion cette année.</p>
+
+<p>— Tina, tu n’y entends rien. Il faut
+bien que cette petite enfant fasse des
+études. Ce n’est pas moi qui peux lui
+enseigner ce qu’elle doit savoir. Et toi,
+t’en charges-tu ?</p>
+
+<p>Corentine s’était redressée très fière,
+les poings sur les hanches.</p>
+
+<p>— Dame, c’est pas pour dire. Mais qui
+est-ce qui lui a appris à lire, à cette enfant ?
+Et les sœurs d’ici, est-ce qu’elles ne
+pourraient pas l’éduquer tout aussi bien
+que les autres ?</p>
+
+<p>Le docteur était entêté. Il n’était pas
+de la roche dure pour rien.</p>
+
+<p>Selon lui, il n’y avait qu’une ville au
+monde pour s’instruire : Paris. Mais, au
+lieu de discuter avec sa vieille gouvernante,
+il avait clos le débat d’une parole
+brève et qui laissait toujours Tina sans
+réplique :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, ma fille, madame du
+Closquet y tient.</p>
+
+<p>C’était en effet une raison absolument
+péremptoire.</p>
+
+<p>Et c’était ainsi que Maïna avait quitté
+Saint-Malo, un soir d’octobre, en compagnie
+d’une jeune religieuse au visage
+séraphique, qui l’avait consolée tout
+doucement le long du trajet et était devenue
+là-bas, à Paris, sa confidente et son
+amie des bons comme des mauvais
+jours.</p>
+
+<p>Cependant elle n’avait point oublié le
+« Vieux Rocher », la tour Qui-Qu’en-Grogne,
+la plage aux coquillages, les
+remparts, les promenades sur le Sillon,
+les excursions à Dinard, à Paramé, à
+Saint-Servan. Et chaque fois que le mois
+d’août béni arrivait, elle avait les mêmes
+battements d’allégresse et d’impatience,
+la même ivresse, en remettant le pied
+sur l’asphalte du trottoir de la gare.</p>
+
+<p>Soudain, les pensées de Maïna changeaient
+de cours.</p>
+
+<p>Une réflexion presque puérile dans sa
+naïve profondeur lui étreignait le cœur.</p>
+
+<p>Il est une idée à laquelle la jeunesse
+répugne tout naturellement par essence :
+c’est celle de la mort.</p>
+
+<p>Et, à la vue des cheveux blancs sur les
+fronts des vieillards qu’elle chérissait, la
+jeune fille songeait à cette loi fatale, inéluctable,
+de la fin.</p>
+
+<p>Un grand frisson la secouait quand
+elle voyait apparaître l’image de ce deuil
+à venir.</p>
+
+<p>Ne prévoyant pas le trépas pour elle-même,
+elle le détournait, en quelque
+sorte, de ces têtes sacrées.</p>
+
+<p>Car, que deviendrait-elle si un tel
+malheur la frappait ? L’existence ainsi
+vidée pour elle lui faisait l’effet d’un
+trou noir, sinistre, dont elle n’apercevait
+point l’extrémité couverte de
+sombres nuages, dans une de ces clartés
+douteuses telles qu’elle en avait vu
+s’épandre sur la mer aux jours de grandes
+tempêtes.</p>
+
+<p>Alors, ramenée par le contraste même
+à de plus riantes idées, elle reportait ses
+yeux sur le paysage ensoleillé qui l’entourait.</p>
+
+<p>Du fond de son berceau de feuilles,
+elle voyait des taches d’or se plaquer sur
+le sable des petites allées, sur les massifs
+de verdure et de fleurs, sur les volets
+verts et la façade blanche de la maison.</p>
+
+<p>Et alors aussi, dans l’encadrement des
+vignes vierges et des lierres qui grimpaient
+à l’escalade des murs, elle se surprenait
+à chercher un visage jeune enveloppé
+d’un fin collier de barbe. Elle
+était heureuse quand à son rêve répondait
+une réalité et que, du haut des fenêtres
+à petits carreaux de vitre, la voix
+entraînante de Joël lui criait :</p>
+
+<p>— Hé, cousine, êtes-vous là, au jardin ?</p>
+
+<p>Souvent, d’instinct, pour se faire chercher,
+pour se faire réclamer, en vraie
+fille d’Ève qu’elle était, elle gardait le
+silence, bien certaine qu’il ne s’en tiendrait
+pas à ce premier appel.</p>
+
+<p>Son attente n’était pas déçue. Joël
+quittait la baie ouverte, descendait à son
+tour au jardin et venait l’arracher de son
+nid, avec de joyeuses exclamations, de
+gais reproches sur sa surdité volontaire.</p>
+
+<p>Il n’était vraiment pas mal ce Joël, son
+unique ami et confident d’enfance.</p>
+
+<p>Les six ans qui séparaient leurs âges
+respectifs s’effaçaient aujourd’hui sous
+la conformité de leurs goûts et de leurs
+sentiments, malgré les apparentes contradictions
+de leurs caractères. Car Joël
+était aussi calme qu’elle était vive,
+aussi paisible qu’elle était batailleuse,
+aussi raisonnable qu’elle était folle.</p>
+
+<p>Cette nature tempérée, cet équilibre
+vigoureux des facultés physiques et morales
+du jeune homme exaspéraient,
+d’apparence seulement, les nerfs susceptibles
+de l’enfant exubérante, mais elle
+ne pouvait s’empêcher d’admirer cette
+tranquille bonhomie, ce flegme à toute
+épreuve qui caractérisaient le tempérament
+de son cher cousin.</p>
+
+<p>Elle ne s’en cachait à personne : elle
+l’aimait bien, son cousin Joël.</p>
+
+<p>A personne ? Pardon. Il y avait quelqu’un
+qui n’en savait rien bien positivement,
+bien qu’il s’en doutât quelque
+peu : c’était Joël lui-même. Celui-là
+aussi c’était un naïf à sa façon, car il
+adorait sa cousine Maïna, et lui, par
+exemple, n’avait fait à âme qui vive confidence
+de ses sentiments.</p>
+
+<p>C’est qu’en Joël, ces sentiments, ou
+plutôt ce sentiment était complexe autant
+que compliqué.</p>
+
+<p>Le brave garçon entrait dans la vie
+avec les salutaires ignorances de la perversité
+humaine.</p>
+
+<p>Des faiblesses de l’espèce il ne connaissait
+que peu de chose en vérité. Si
+bien que, très fort en matière d’études
+médicales, tout à fait apte à soigner,
+voire à guérir le corps, il ignorait presque
+entièrement ces recoins et ces pudeurs
+de l’âme que l’œil scrutateur d’un
+psychologue met des années à pénétrer
+et à deviner.</p>
+
+<p>Chez lui l’amour allait droit son chemin,
+sans ambages, sans réticences.</p>
+
+<p>Aimant sa cousine Maïna, il en voulait
+faire sa femme.</p>
+
+<p>Ses études, il les avait faites avec cette
+pensée bien arrêtée, cette conviction
+bien ancrée, qu’il succéderait à son oncle,
+qu’il hériterait de lui une clientèle qui
+valait bien quelque chose et certainement
+aussi un petit avoir qui, vu le long
+exercice de la médecine par le vieux
+praticien et ses nombreuses relations
+dans le département, ne devait pas être
+à dédaigner.</p>
+
+<p>Et, pour mieux unir toutes les chances
+de prospérité, il recueillerait la seconde
+moitié de l’héritage en épousant celle
+à laquelle cette moitié revenait de plein
+droit.</p>
+
+<p>Ainsi, c’était excessivement simple ;
+sa carrière était toute tracée : une jeune
+femme jolie, intelligente, douce et entendue,
+pas ambitieuse, — un foyer
+déjà réchauffé par la tiède atmosphère
+de l’affection réciproque, et l’égide
+du vieil oncle qui, le prenant par la
+main, le guiderait en personne dans ses
+premiers pas à travers le monde du devoir
+et du labeur.</p>
+
+<p>Assurément, le petit discours du docteur
+Hugh avait quelque peu ébranlé la
+confiance du docteur Joël. Mais il connaissait
+si bien le bonhomme, que, réflexions
+faites, il s’était dit que le vieillard
+avait simplement voulu mettre sa
+constance à l’épreuve, en lui présentant
+le tableau si chargé de teintes noires et
+peu encourageantes.</p>
+
+<p>Sur le moment, le jeune homme s’était
+senti fort ému ; il avait cédé à l’entraînement
+de son cœur, il s’était vu prêt à
+répondre qu’il acceptait ces perspectives
+moroses.</p>
+
+<p>Puis, la raison avait fait entendre son
+langage tout différent, et Joël s’était dit
+que son oncle était dans le vrai en lui
+signalant le peu de ressources qu’offrait
+la vie de province. Puisque le vieillard
+lui-même l’y encourageait, il retournerait
+à Paris ; il tâcherait d’y faire son petit
+trou, de s’y créer une situation indépendante,
+personnelle.</p>
+
+<p>Et maintenant, avec un deuxième retour
+de la réflexion, il voyait derechef
+les choses sous l’aspect qu’elles avaient
+antérieurement.</p>
+
+<p>Bien sûr, son oncle avait exagéré,
+s’était ri de lui. Il avait mieux que cela à
+lui offrir. Et, d’ailleurs, après tout, ne
+faut-il pas toujours un peu souffrir en
+ce monde ? On n’obtient rien qu’au prix
+de luttes ou d’efforts. Il se rappelait la
+phrase du poète latin : <i lang="la" xml:lang="la">Nil sine magno
+labore natura dedit mortalibus.</i></p>
+
+<p>Sans être aussi ferré que le vieux docteur
+sur les classiques, il avait fait de
+belles et bonnes études. Les prosateurs
+et les moralistes l’encourageaient à essayer
+ses forces, et les poètes lui peignaient
+le devoir et la vie sous de riants
+aspects.</p>
+
+<p>Et puis, encore, Maïna n’était-elle pas
+là, sa chère Maïna qu’il voulait conquérir
+comme on gagne le paradis, au prix
+du labeur opiniâtre, du renoncement volontaire
+aux superfluités de l’existence,
+au mirage trompeur de l’ambition ?</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Quinze jours après leur retour à Saint-Malo,
+ni l’un ni l’autre n’étaient encore
+fixés sur la détermination à prendre.</p>
+
+<p>En revanche Joël, déjà très disposé à
+donner accès à l’amour, avait ouvert à
+deux battants les portes de son cœur à
+la pénétrante influence des charmes de
+sa cousine.</p>
+
+<p>Il l’aimait ardemment à cette heure,
+et cette affection sincère et vraie ne contribuait
+pas peu à lui donner les dehors
+d’austérité et de régularité qui faisaient
+l’enthousiasme de son oncle.</p>
+
+<p>Ainsi préparés au choc, à l’étincelle
+finale qui allait allumer la même flamme
+dans leurs deux cœurs, les jeunes gens
+suivaient les sentiers de leurs âmes,
+parallèles à l’apparence, mais certainement
+terminés en un angle que ni l’un
+ni l’autre ne prévoyaient, bien que les
+deux lignes se rapprochassent insensiblement
+du but commun.</p>
+
+<p>Un soir, en cueillant à brassées des
+églantines et des pivoines dans le jardin,
+Véronique fit à son cousin le récit de
+l’attention du vieux docteur pour elle.
+Elle lui conta de l’histoire du pot de
+fleurs une version selon Tina Kerbiel,
+version touchante et pleine de tendresse.</p>
+
+<p>Joël l’écouta avec une attention soutenue
+et une émotion qu’il ne chercha pas
+à dissimuler.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini, il lui demanda
+d’une voix qui tremblait un peu :</p>
+
+<p>— Et que comptez-vous faire en retour,
+cousine ?</p>
+
+<p>Maïna le prit par la main et l’entraîna
+dans l’intérieur du petit bosquet.</p>
+
+<p>— Tenez, voyez, dit-elle. Tina m’a remis
+la fleur. C’est moi qui la soigne
+maintenant. Et comme sa fête se célèbre
+le 15 août, à l’Assomption, ce jour-là, je
+lui porterai mon cadeau, et le docteur
+Hugh Le Budinio, en rentrant dans sa
+chambre, y trouvera sa véronique tout
+en fleurs.</p>
+
+<p>Elle rayonnait. Son adorable visage
+resplendissait sous l’allégresse de son
+âme.</p>
+
+<p>Joël n’y put tenir.</p>
+
+<p>Il saisit spontanément les deux petites
+mains blanches et les serrant avec ferveur :</p>
+
+<p>— Oh ! vous dites vrai, car elle est
+déjà tout en fleurs, sa Véronique, la Véronique
+que nous aimons tous.</p>
+
+<p>Maïna jeta un petit cri et voulut dégager
+ses doigts de l’étreinte.</p>
+
+<p>— Que faites-vous donc, cousin !</p>
+
+<p>— Ce que je fais, cousine ? — répondit
+le jeune homme, emporté par la soudaineté
+de son émotion, ce que je fais, je
+vais vous le dire. Voilà. Je ne peux plus
+garder le secret que j’ai là, depuis des
+mois, sur le cœur, et il faut que je vous
+le donne à conserver.</p>
+
+<p>— Un secret ? — interrogea Maïna, devenue
+très rouge et devinant ce qu’elle
+allait entendre.</p>
+
+<p>La voix de Joël se fit vibrante, comme
+mouillée de larmes.</p>
+
+<p>— Oui, un secret, Maïna, un de ceux
+qui vous gonflent le cœur jusqu’à le faire
+éclater. Et, tenez, pour vous le dire, je
+ne peux même plus me servir de cet
+odieux vous que l’âge nous a imposé.
+J’en reviens à notre langage d’autrefois,
+en ce temps où tu venais, petite fille, demander
+à jouer avec ton aîné de sept ans,
+presque ton frère, qui regrettait de ne
+point l’être alors et qui te demanderait,
+s’il l’osait, de l’aimer aujourd’hui mieux
+qu’un frère.</p>
+
+<p>Il n’avait laissé aller qu’une des mains
+de la charmante fille.</p>
+
+<p>Celle-ci se détourna à moitié et couvrit
+de la main restée libre son visage empourpré.</p>
+
+<p>Son corsage se soulevait sous la tumultueuse
+agitation de son sein.</p>
+
+<p>Elle demeura ainsi quelques secondes
+sans trouver une parole.</p>
+
+<p>Le trouble la paralysait.</p>
+
+<p>Cet aveu spontané provoqué par la
+circonstance était pour elle aussi inattendu
+que délicieux.</p>
+
+<p>A la fin, pourtant, elle put parler, mais
+non sans un pudique tremblement.</p>
+
+<p>— C’est grave, Joël, ce que vous me
+dites là. Ce n’est pas de moi que dépend
+la réponse…</p>
+
+<p>— Pas de toi, Maïna ? Mais de qui donc,
+alors ?</p>
+
+<p>— Mais, — balbutia la jeune fille, — de
+notre oncle, ce me semble.</p>
+
+<p>Joël avait prévu cette objection. Il
+murmura d’un ton plein de caresses :</p>
+
+<p>— Notre oncle ? Tu as raison, Maïna.
+Mais lui, il n’a qu’un consentement à
+donner, rien de plus. Ce que j’attends de
+toi, ce que je te demande, c’est la réponse
+de ton propre cœur : un <i>oui</i> ou un
+<i>non</i> seulement.</p>
+
+<p>La jeune fille se taisait, le front penché,
+toujours palpitante d’émotion.</p>
+
+<p>Joël insista doucement, pressant la petite
+main qu’il n’avait pas quittée.</p>
+
+<p>— Voyons, Maïna, cela ne te coûte pas
+beaucoup. Nous sommes des orphelins
+tous deux. Nos enfances ont grandi côte
+à côte. Ne veux-tu pas que nos efforts
+demeurent unis pour faire le bonheur
+de cet homme de bien, qui a veillé sur
+nous, pauvres abandonnés ? Ne veux-tu
+plus du concours du pauvre Joël, dont
+tu connais au moins le dévouement et
+l’affection, pour rendre à notre vieil
+oncle tout ce qu’il a fait pour nous ?</p>
+
+<p>Elle se retourna vers lui, souriante.</p>
+
+<p>Il vit deux belles larmes, plus transparentes
+que des perles, étinceler à ses
+longs cils.</p>
+
+<p>En même temps la petite main moite
+répondit doucement à la pression de la
+sienne.</p>
+
+<p>— Oh ! si, Joël, je le veux ! Tu sais
+bien que rien ne peut être plus cher à
+mon cœur que le bonheur de notre oncle.
+Tu sais que tu peux tout me demander
+dès qu’il s’agit de lui.</p>
+
+<p>— Alors, — s’écriait-il, exultant, radieux, — c’est
+<i>oui</i> que tu prononces !</p>
+
+<p>Et, elle, secouée de sa rapide mélancolie,
+retrouvant la belle gaieté de la
+jeunesse :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas <i>non</i>, bien sûr ! — fit-elle
+avec un éclat de rire d’argent.</p>
+
+<p>Il se pencha sur la petite main et y
+appuya ses lèvres longuement, enivré.</p>
+
+<p>Tout à coup Véronique tressaillit.</p>
+
+<p>Elle venait de s’apercevoir que le soleil
+avait déjà disparu de l’autre côté de
+la vieille maison, par delà la ligne du
+chemin de ronde des remparts.</p>
+
+<p>— Oh ! mon Dieu ! — s’écria-t-elle, — il
+est au moins six heures, n’est-ce pas,
+Joël !</p>
+
+<p>Le jeune homme consulta sa montre.</p>
+
+<p>— Si tu disais sept heures moins un
+quart, tu serais dans la vérité.</p>
+
+<p>— Et l’oncle qui n’est pas rentré ! — proféra
+la jeune fille anxieuse. — Il se
+passe quelque chose de grave.</p>
+
+<p>Maïna avait raison.</p>
+
+<p>Il se passait quelque chose de grave,
+de très grave même.</p>
+
+<p>Le matin de ce jour-là, Tina Kerbiel
+avait arrêté le docteur au moment où il
+allait sortir.</p>
+
+<p>— Monsieur, avait-elle dit, — c’est
+pour vous demander de l’argent.</p>
+
+<p>La question n’était pas pour surprendre
+le vieillard ; il la connaissait
+bien.</p>
+
+<p>C’est que l’argent n’affluait pas dans la
+paisible demeure.</p>
+
+<p>Les amis intimes du praticien n’en
+étaient plus à compter leurs reproches
+de « prodigalités ». Et quelles prodigalités !</p>
+
+<p>Ce médecin était un véritable phénomène.</p>
+
+<p>C’était chez lui, à coup sûr, que les
+riches payaient pour les pauvres, puisque
+ce que ceux-ci versaient pour solder
+leur compte de visites, Hugh Le Budinio
+le dépensait à secourir lui-même
+ses clients besogneux.</p>
+
+<p>Aussi, au lieu du bénéfice que supposait
+Joël, le vieil oncle n’avait-il jamais
+connu que la modération la plus
+stricte. Il fallait le bon marché de la vie
+à Saint-Malo, la longanimité des fournisseurs,
+habitués à se voir payer à de
+lointaines échéances, pour que Tina Kerbiel
+pût allonger elle-même la courroie
+et faire durer le crédit indispensable à
+l’existence de son maître et à la sienne.</p>
+
+<p>Or, ce matin-là, à la question habituelle,
+normale, de la gouvernante, Hugh
+Le Budinio n’avait pu donner de réponse.</p>
+
+<p>Mais, selon une formule que celle-ci
+connaissait bien, il avait conclu, en
+branlant la tête :</p>
+
+<p>— C’est bon, je vais voir à faire rentrer
+quelques sous.</p>
+
+<p>C’était un pitoyable créancier que le
+vieux docteur. Il lui en coûtait tant de
+se faire payer !</p>
+
+<p>Il s’était donc mis en route avec le
+ferme propos de réclamer son dû.</p>
+
+<p>Dure condition que celle du médecin.
+Quand il soigne des clients riches, les
+nécessités de « la clientèle à faire » le
+contraignent à laisser traîner la note
+toute une année pour ne blesser ou ne
+contrarier personne.</p>
+
+<p>S’agit-il, au contraire, de pauvres
+hères ? Aussi réduit que soit le prix de
+la consultation ou de la visite, il est encore
+trop élevé pour la « pratique ». Et
+l’homme de l’art en devient le martyr
+par excellence.</p>
+
+<p>Le docteur méditait ces deux termes
+du dilemme en parcourant le chemin
+ordinaire de ses visites.</p>
+
+<p>A quelle porte allait-il frapper ? Auquel
+de ses habitués demanderait-il l’aumône ?</p>
+
+<p>Mais, à la première maison, il remarqua
+que la famille entière mangeait du
+pain sec, ce jour-là.</p>
+
+<p>Alors, ce fut un autre sentiment qui
+étreignit le docteur, et il fut obligé
+d’exercer une surveillance attentive sur
+ses mouvements pour ne point porter
+intempestivement la main à sa poche.</p>
+
+<p>Elle était si plate, cette poche, que les
+doublures se touchaient.</p>
+
+<p>A la seconde maison, comme il allait
+en franchir le seuil, il rencontra une
+voisine qui lui raconta une histoire navrante.</p>
+
+<p>Les Budik, c’était leur nom, avaient
+manqué de pain la veille ; elle leur en
+avait prêté, et le matin, bien qu’il eût
+encore la fièvre, le père n’avait pas
+hésité à partir. Ce chômage coûtait trop
+cher, à la fin.</p>
+
+<p>Le docteur revenait tête basse, se demandant
+ce qu’il dirait à Tina au retour.</p>
+
+<p>Car aujourd’hui ils n’étaient plus seuls,
+tous les deux, pour supporter la privation :
+il y avait là Maïna et Joël.</p>
+
+<p>Revenir bredouille n’est que plaisant
+pour un chasseur ; c’est lamentable pour
+un père de famille.</p>
+
+<p>Au moment où il regagnait la ville,
+quelqu’un courut derrière lui.</p>
+
+<p>— Monsieur le docteur, hé ! monsieur
+le docteur, — appelait une voix qu’il
+connaissait bien.</p>
+
+<p>C’était l’aubergiste Cailleux qui le
+poursuivait.</p>
+
+<p>Que pouvait-il bien lui vouloir ?</p>
+
+<p>Sa figure était hilare. Il apostropha
+sans façon le médecin :</p>
+
+<p>— Dites donc, monsieur Le Budinio,
+j’ai un vieux compte à vous régler. Je
+n’y pensais plus.</p>
+
+<p>Un vieux compte à régler ! C’était ça
+qui tombait à merveille !</p>
+
+<p>Mais si Cailleux n’y avait plus pensé,
+quelqu’un qui y avait certainement
+moins pensé que lui, c’était le médecin
+lui-même. Il ne se souvenait point d’avoir
+tant que cela hanté la gargote du faubourg.</p>
+
+<p>N’importe ! C’était une aubaine. Il s’en
+réjouissait.</p>
+
+<p>Parbleu ! L’hôte avait dit vrai. Il introduisit
+le docteur dans la grande salle
+de l’auberge, l’y laissa tout seul quelques
+secondes, pendant lesquelles il
+s’éclipsa, puis revint, tenant quarante-cinq
+francs dans sa main gauche et dans
+la droite une note d’honoraires.</p>
+
+<p>Il prit sa figure la plus joviale pour
+bien montrer au médecin que ce règlement
+lui causait un extrême plaisir.</p>
+
+<p>Quarante-cinq francs !</p>
+
+<p>Il n’y avait pas là de quoi « chanter
+matines », comme disent les gens du
+Midi. N’importe. Ils étaient les bienvenus,
+ces deux louis flanqués de leur écu
+de cinq francs.</p>
+
+<p>M. Le Budinio les prit en riant, serra
+la main à l’hôtelier, après avoir trinqué
+au cidre avec lui, et reprit gaillardement
+le chemin de la maison par le plus court.</p>
+
+<p>En route, le souci lui revint.</p>
+
+<p>Quarante-cinq francs, ça ne mène pas
+au bout du monde. Il fallait, dès à présent,
+songer à leur lendemain.</p>
+
+<p>Et le vieillard, qui se rappelait avoir
+fait à plusieurs reprises l’addition de
+ses notes, trouvait que le paiement ne
+se faisait pas tout seul.</p>
+
+<p>Or, il fallait vivre en attendant, et,
+pour vivre, il faut manger, pour manger,
+il faut de l’argent.</p>
+
+<p>A qui demander le secours indispensable,
+ce moyen de laisser courir le
+temps ?</p>
+
+<p>A cette question primordiale, pleine
+d’un intérêt vital, la réponse fut longue
+à se faire.</p>
+
+<p>Rien ne répugne autant à un homme
+de cœur que la pensée de tendre la main,
+ne fût-ce que pour un jour, ne fût-ce
+que pour une heure.</p>
+
+<p>Le vieux Hugh Le Budinio éprouvait
+cette insurmontable répulsion.</p>
+
+<p>Et, pourtant, il connaissait l’amitié,
+sous son véritable nom, dans sa plus
+noble et plus touchante acception.</p>
+
+<p>Lui, l’ami des pauvres, il avait une
+amie dévouée.</p>
+
+<p>Providence invisible, mais sans cesse
+attentive, quoique son aînée de dix ans,
+mais par là même remplissant, en quelque
+sorte, le rôle de grande sœur, M<sup>me</sup> du
+Closquet veillait depuis des années sur
+ce grand enfant, car les êtres généreux
+et bons sont toujours des enfants par un
+côté.</p>
+
+<p>Ce fut son image qui tout à coup se
+dessina, dans un rayonnement, aux yeux
+du vieux médecin.</p>
+
+<p>Et, sans autre réflexion, il prit la
+route la plus directe de la bienfaisante
+demeure.</p>
+
+<p>Il n’avait pas fait deux cents pas dans
+la rue Saint-Vincent, qu’il se trouva face
+à face avec la vieille dame.</p>
+
+<p>Elle lui secoua énergiquement la
+main.</p>
+
+<p>— Bonjour, docteur. Je viens de chez
+vous. Puisque je vous trouve, accompagnez-moi
+donc chez moi.</p>
+
+<p>— J’y allais, — répondit simplement
+le médecin, le front penché.</p>
+
+<p>Il ne se doutait guère, le pauvre brave
+homme, qu’il rééditait la parole de
+sublime candeur prononcée par La
+Fontaine pauvre lorsqu’il rencontra
+M<sup>me</sup> d’Hervard.</p>
+
+<p>Et galamment il offrit son bras à la
+vieille dame.</p>
+
+<p>Sur le parcours, toutes les têtes se découvraient
+devant eux.</p>
+
+<p>Car ils les connaissaient, les Malouins,
+ces deux saints, ces deux associés du
+dévouement et de la charité.</p>
+
+<p>Et ce qu’ils ne pouvaient payer à
+M<sup>me</sup> du Closquet millionnaire, à M. Le
+Budinio prodigue de soins, ils l’offraient
+pour leur bonheur en prières et en bénédictions.</p>
+
+<p>Les deux vieillards répondaient aux
+coups de chapeau, le docteur par un
+geste familier de la main, la vieille
+femme avec une inclinaison gracieuse et
+un beau sourire de grande dame qui
+mettait des reflets de jeunesse immortelle
+sur ses traits, à l’entour de ses cheveux
+blancs.</p>
+
+<p>Ils atteignirent ainsi l’hôtel du Closquet
+demeuré tel qu’il était sous
+Louis XIV, et même tel qu’il avait dû
+être en partie au temps des corsaires du
+moyen âge, avec sa cour aux dalles
+énormes, ses murs épais de deux mètres,
+ses culs-de-lampe à créneaux et à mâchicoulis.</p>
+
+<p>Quand ils se furent assis en face l’un
+de l’autre dans le grand salon vert et
+noir, M<sup>me</sup> du Closquet commença :</p>
+
+<p>— Oui, je viens de chez vous, mon
+ami. A propos, dites-moi donc, je vous
+trouve l’air préoccupé, aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Préoccupé, moi ? — essaya de bégayer
+le vieillard. — Allons donc ! Vous
+voulez me railler ?</p>
+
+<p>— Oh ! que non pas ! Seriez-vous malade,
+par hasard ?</p>
+
+<p>— De mieux en mieux ? Moi, malade ?
+C’est ça qui serait drôle ! Et mes clients ?
+Qui les soignerait ?</p>
+
+<p>— Dame ! Votre neveu. Il compte vous
+succéder, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>C’était un dérivatif, une préparation,
+une façon de précaution oratoire qui
+allait peut-être permettre au vieux médecin
+de trouver le joint pour révéler
+son souci de l’heure présente. Aussi
+bien, la douairière ajouta-t-elle :</p>
+
+<p>— Et je suppose que vous n’êtes
+pas hostile à une telle vocation dans
+Joël ?</p>
+
+<p>— Hum ! hum ! — gronda Le Budinio
+qui toussa pour cacher son embarras.</p>
+
+<p>— Comment ? Est-ce que l’hypothèse
+ne vous agréerait point, par hasard ?</p>
+
+<p>Il se recueillit quelques secondes, puis
+répondit avec solennité :</p>
+
+<p>— Chère amie, ce serait le vœu de mon
+cœur, ce serait même ma joie la plus
+profonde de tracer en personne le chemin
+à mon neveu, de l’initier à ma vie,
+de le conduire par la main aux chevets
+de mes malades. Mais…</p>
+
+<p>— Comment, mais ? — interrompit
+M<sup>me</sup> du Closquet. — Qu’est-ce que c’est
+que ce « mais » là ?</p>
+
+<p>— Hélas ! Il n’est que trop fondé, et
+j’ai dû, dès les premiers jours de son
+arrivée, faire connaître « la vérité » à
+mon neveu.</p>
+
+<p>— Trêve de paraboles, docteur. Qu’entendez-vous
+par « la vérité » en cette
+occurrence ?</p>
+
+<p>Le vieillard dut s’expliquer.</p>
+
+<p>Et alors il exposa à la vieille dame,
+avec une sobriété de termes qui contenait
+bien des réticences, les privations
+matérielles et morales, les lentes, mais
+poignantes douleurs de l’impuissance à
+concilier les exigences de la vie sociale
+avec la pratique du bien telle qu’il l’entendait,
+lui.</p>
+
+<p>Certes, elle la connaissait aussi bien
+que lui, son histoire.</p>
+
+<p>Et, néanmoins, elle sentit son cœur se
+serrer, ses yeux se mouiller de larmes à
+cette énonciation navrante et franche.</p>
+
+<p>L’ombre des grands rideaux retombant
+sur les baies des fenêtres empêcha les
+regards déjà vieillis et fatigués du médecin
+d’apercevoir les perles que l’émotion
+pendait aux paupières de la bienfaisante
+créature.</p>
+
+<p>— Vous comprenez, n’est-ce pas, — conclut-il, — que
+je n’ai fait que mon
+devoir en montrant à Joël les deux
+aspects de l’existence qui s’ouvre devant
+lui. A Paris, avec les notes qu’il a obtenues,
+de la conduite, du travail et de
+l’intelligence, — elle ne lui manque pas, — il
+peut arriver à se créer une situation
+exceptionnellement brillante.</p>
+
+<p>— Ta, ta, ta, — réclama M<sup>me</sup> du Closquet,
+très émue, malgré tout. — Et c’est
+vous, mon vieil ami, qui donnez de
+semblables conseils à un jeune homme,
+qui voulez priver Saint-Malo d’un médecin
+de valeur ? Je ne vous comprends pas
+en vérité. Joël ne peut-il donc faire ce
+que vous avez fait, devenir comme vous
+un modèle de…</p>
+
+<p>Il l’interrompit avec un geste qui exprimait
+autant le découragement que la
+modestie.</p>
+
+<p>— Moi, chère amie, j’ai peut-être pris
+le mauvais chemin. Est-il bien sûr que
+ce fût le devoir ce que j’ai pratiqué si
+longtemps, au point que je touche aux
+bornes du repos sans avoir su m’assurer
+ce repos ? N’ai-je pas dépassé la mesure
+du bien à faire ? N’ai-je pas exagéré ma
+part de responsabilité ?</p>
+
+<p>Et, quand je regarde ma vie sans fruit,
+quand je songe qu’elle peut, qu’elle doit
+même devenir vide dans un délai assez
+rapproché, je ne puis me permettre de
+conseiller à un enfant qui en est à ses
+premiers pas de suivre un sentier qui
+aboutit peut-être au découragement final.
+Ai-je tort ? Prononcez.</p>
+
+<p>— Je juge que vous avez tort, — prononça
+presque tranquillement M<sup>me</sup> du
+Closquet.</p>
+
+<p>Le Budinio ne protesta pas contre
+l’arrêt.</p>
+
+<p>Il avait pris depuis longtemps l’habitude
+de tenir les paroles de sa vieille
+amie pour des oracles.</p>
+
+<p>Elle reprit, recueillant un à un les
+mots du docteur et les retournant contre
+lui :</p>
+
+<p>— Votre vie va devenir vide, dites-vous ?
+Pourquoi ? Allez, je vous comprends
+bien. Vous faites allusion à votre
+foyer si plein, si débordant de jeunesse
+en ce moment. Je viens de chez vous, je
+le répète, et j’ai vu le tableau de ces
+deux adolescences, côte à côte, et je vous
+dis, en ma qualité de vieille amie :
+« Docteur Le Budinio, si votre vie devient
+vide, ce sera parce que vous l’aurez
+bien voulu. »</p>
+
+<p>Nul ne songe à vous quitter. Il me paraît,
+au contraire, que vous êtes entouré
+par de jeunes arbrisseaux qui ne demandent
+qu’à grandir pour unir leurs
+branches au-dessus de votre front et
+abriter vos cheveux blancs de leur fraîche
+affection.</p>
+
+<p>Le docteur ne put se défendre d’un
+tressaillement.</p>
+
+<p>Avec une acuité de vision extraordinaire,
+M<sup>me</sup> du Closquet venait de lire en
+lui, de déchiffrer sa pensée, de pénétrer
+les recoins les plus intimes de son
+cœur. Elle possédait son secret.</p>
+
+<p>— Voyons, mon ami, parlons sérieusement.
+Pourquoi renvoyer Joël à Paris ?
+Gardez-le près de vous, aidez-le de
+votre expérience. Il deviendra l’homme
+de bien que vous avez été ; il continuera
+vos traditions.</p>
+
+<p>Un cri qui trahissait ses préoccupations
+jaillit des lèvres du vieillard.</p>
+
+<p>— Et Maïna ? — demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Maïna ? — demanda à son tour
+M<sup>me</sup> du Closquet, ouvrant de grands yeux.</p>
+
+<p>— Sans doute, Maïna, Véronique, si
+vous le préférez. Vous savez aussi bien
+que moi son histoire. Si je garde Joël à
+Saint-Malo, près de moi, que voulez-vous
+que je fasse de cette enfant, — une
+jeune fille ?</p>
+
+<p>Pour le coup, la douairière ne put réprimer
+un éclat de rire.</p>
+
+<p>— Ah ! Je vous reconnais bien là,
+homme de prévoyance ! — Parbleu ! Je
+comprendrais votre souci s’il s’agissait
+pour vous de garder une « jeune fille »,
+comme vous dites, aux côtés d’un jeune
+homme. Mais il n’y a rien de pareil dans
+votre cas, mon bon ami.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Le Budinio de
+s’étonner. Il ne voyait pas où son interlocutrice
+en voulait venir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Closquet poursuivit, riant toujours :</p>
+
+<p>— Mais, non, vieil innocent, il n’y a
+rien de pareil dans votre cas. Vous n’avez
+pas cette charge à redouter. Vous
+comptez bien, je suppose, marier Maïna
+un jour ou l’autre ?</p>
+
+<p>— Précisément, — riposta le médecin. — Et,
+s’il faut tout vous dire, j’ai compté
+sur vous pour cela.</p>
+
+<p>— C’est beaucoup d’honneur. Voilà
+que vous allez me faire tenir un emploi
+de marieuse, maintenant ?</p>
+
+<p>— Mais non, mais non. Seulement, il
+est tout naturel que je m’adresse à vous.
+Vous connaissez tant de monde, vous
+êtes en si bons termes avec tous les curés
+et toutes les religieuses, que je me
+suis dit : « Parbleu ! M<sup>me</sup> du Closquet
+trouvera bien un mari pour Véronique et
+une femme pour Joël. »</p>
+
+<p>La vieille femme feignit un instant la
+gravité et répliqua :</p>
+
+<p>— D’abord, mon cher ami, sachez que
+je n’ai jamais fait ces choses-là pendant
+mes soixante-quinze ans d’existence.
+J’estime que les gens se suffisent amplement
+dès qu’il s’agit de faire une sottise
+et de consommer leur malheur ou leur
+ruine.</p>
+
+<p>— Oh ! — plaisanta le docteur, — c’est
+ainsi que vous appréciez le mariage ?
+Voilà que vous me donnez raison.</p>
+
+<p>— Comment ? Je vous donne raison ?</p>
+
+<p>— Sans doute, puisque je suis demeuré
+célibataire ! Ha, ha, ha !</p>
+
+<p>Le coup était trop droit pour que la
+douairière, en femme d’esprit, perdît son
+temps à le parer.</p>
+
+<p>— Laissons cette mauvaise plaisanterie
+de côté, — fit-elle. — J’achève ce que
+j’avais à vous dire. Alors même qu’il serait
+en mon pouvoir de faire ce que vous
+disiez tout à l’heure, je ne le ferais pas.</p>
+
+<p>— Hein ? — questionna Le Budinio,
+désarçonné par une telle déclaration.</p>
+
+<p>— Sans doute. Je n’ai pas pour habitude
+de me jeter à la traverse de ce que
+Dieu fait manifestement éclater à mes
+yeux. Et c’est pour ce motif que je ne
+chercherai point, par un chassé-croisé
+d’unions disparates, à rompre ce qui est
+le plan divin selon lequel Joël doit être
+tout naturellement le mari de Maïna et
+Maïna la femme de Joël. J’ai dit.</p>
+
+<p>Le vieux docteur avait couvert son visage
+de ses deux mains. Des larmes
+ruisselaient de ses paupières, coulant
+entre ses doigts.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Closquet fut émue de ces pleurs.</p>
+
+<p>— Eh bien ? — interrogea-t-elle. — Qu’avez-vous ?
+Est-ce que vous trouvez
+cette hypothèse déraisonnable ?</p>
+
+<p>Il essuya ses yeux, et spontanément
+saisit les deux mains de son amie.</p>
+
+<p>— Vous venez de toucher aux fibres
+les plus secrètes de mon cœur. Ah ! oui,
+je vous le jure, c’est là un projet que je
+caresse depuis des années. Rien ne me
+paraîtrait plus doux que d’unir ces deux
+existences bien-aimées, de faire mes
+enfants par le cœur ceux qui ne le sont
+pas par la nature.</p>
+
+<p>Il s’interrompit, l’œil brillant, emporté
+dans le domaine du songe par ce doux
+mirage.</p>
+
+<p>— Quelle joie de me dire avant de
+mourir : Joël aura près de lui la plus
+accomplie des compagnes ; Maïna aura
+pour la soutenir un bras viril, une âme
+sûre d’elle-même ! Et j’aurais peut-être
+vu mes ans se doubler, se tripler, sous
+le souffle du bonheur qui rajeunit ! J’aurais
+peut-être étendu mes mains sur des
+têtes blondes et bouclées ! J’aurais vu
+grandir sous mes yeux comme une dynastie
+d’hommes portant mon nom et
+exerçant ma glorieuse profession !</p>
+
+<p>— Eh bien ! — demanda M<sup>me</sup> du Closquet,
+voyant qu’il s’interrompait, — qu’est-ce
+qui s’oppose à la réalisation de
+cette idylle, je vous prie ?</p>
+
+<p>Il hésita, passa à plusieurs reprises sa
+main sur son front, et, triomphant enfin
+de ses répugnances :</p>
+
+<p>— Ce qui s’y oppose, chère et bonne
+amie, ne le voyez-vous pas ? Puis-je encourager
+le mariage de deux enfants
+pauvres, dont l’une ne recevra point de
+dot, et dont l’autre n’apportera que son
+intelligence et ses bras ?</p>
+
+<p>— Hé, combien ne s’accomplit-il pas
+d’unions de ce genre, qui ne sont pas
+plus malheureuses que d’autres ?</p>
+
+<p>Le vieux médecin hocha la tête. Il
+n’était point convaincu par cette énonciation
+encourageante.</p>
+
+<p>— Vous m’avez dit, tout à l’heure, que
+nous parlions sérieusement. J’appelle,
+moi, parler sérieusement écarter toute
+donnée imaginative, laisser la poésie
+pour les jours heureux, et ne tenir
+compte que des difficultés de l’existence.
+Or, ce n’est pas assez pour entrer en ménage
+que de mettre en commun des…
+espérances. Il faut des choses plus solides
+pour faire bouillir le pot.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Closquet était littéralement
+abasourdie. Elle n’avait rien prévu de
+semblable.</p>
+
+<p>— Ah ! que vous voilà donc devenu
+positif ! — s’écria-t-elle. — Qu’est-ce que
+c’est que ces théories dont vous me
+paraissez faire la première application
+de votre vie ? Et encore n’est-ce pas sur
+vous-même que vous voulez en tenter
+l’expérience ; c’est sur ces deux enfants !</p>
+
+<p>Le docteur crut voir dans ces paroles
+une accusation d’égoïsme.</p>
+
+<p>— Oh ! ma bonne amie ! — réclama-t-il
+avec vivacité. — Pensez-vous donc ce
+que vous dites ? Croyez-vous réellement
+que je me laisse guider par d’autres sentiments
+que celui de l’intérêt le plus immédiat
+de ces enfants ?</p>
+
+<p>Elle éclata, cette fois, sur le ton d’une
+impatience qui n’était point feinte, pour
+le coup.</p>
+
+<p>— Eh non ! vieux fou. Je ne le crois
+pas, je ne le pense pas ! Supposez-vous
+donc que je vous ignore à ce point que
+je ne vous sache pas par cœur, comme
+si j’avais présidé, dans le conseil de
+Dieu, à la confection de votre âme de
+brave homme imprévoyant ? Non, ce n’est
+pas là ce que j’ai voulu dire. Je me
+borne à critiquer aujourd’hui ce surcroît
+de prévisions pessimistes, et je réponds
+à tous vos cris d’alarme : Laissez donc
+faire. Les proverbes n’ont pas été faits
+seulement pour être démentis. Ils ont
+quelquefois raison, et c’est ce qui leur
+a valu d’être quelquefois traduits par des
+hommes de génie, en prose ou en vers,
+témoins ceux-ci que je ne fabrique pas
+pour les besoins de ma cause :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aux petits des oiseaux il donne la pâture</div>
+<div class="verse">Et sa bonté s’étend sur toute la nature.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ne vous mettez donc pas martel en
+tête pour l’avenir des deux tourtereaux
+auxquels la destinée a réservé l’amour
+en partage.</p>
+
+<p>Et, tenez, avez-vous le droit de vous
+plaindre pour eux ? N’est-ce pas une
+véritable faveur de la Providence qui les
+a placés tous les deux sous votre toit,
+qui leur a assuré, de la sorte, le vivre et
+le couvert ? Maïna a dix-huit ans, Joël
+vingt-cinq. Si vous aviez tenu, il y a
+dix-sept ans, ou il y a vingt-quatre ans,
+le langage que vous tenez aujourd’hui,
+au lieu de les élever comme vous l’avez
+fait, avec le zèle et l’affection d’un père,
+vous eussiez dû les abandonner dans la
+rue, ou les jeter à l’eau comme les petits
+chats qui encombrent leur mère.</p>
+
+<p>De quoi donc vous souciez-vous aujourd’hui ?
+Un garçon de vingt-cinq ans,
+pourvu de diplômes qui le rendent apte
+à vous aider et, plus tard, à vous succéder,
+une fille de dix-huit ans, qui
+peut, au besoin, se suffire par son travail,
+ne fût-ce qu’en donnant des leçons,
+sont-ils plus embarrassés de leurs personnes
+que le même garçon et la même
+fille lorsqu’ils bégayaient encore dans
+leurs langes ?</p>
+
+<p>Avez-vous hésité à les prendre dans
+vos bras, à votre charge, en ce temps-là ?
+Non, n’est-ce pas ? Avez-vous lieu de
+vous en repentir ? Non, encore une fois.</p>
+
+<p>Donc, ni découragement, ni fausse
+sagesse. Allez votre chemin d’homme de
+cœur, mon vieil ami.</p>
+
+<p>Répandez le bienfait autour de vous
+comme autrefois, comme tous les jours,
+et mariez ces deux enfants, sans assombrir
+leurs jeunes fronts par de mornes
+anticipations sur des craintes peut-être
+chimériques. Dieu, qui a pourvu alors à
+leur lendemain, y pourvoira encore avec
+cet avantage de plus qu’ils ont l’âge et les
+moyens voulus de s’aider eux-mêmes,
+désormais.</p>
+
+<p>Le vieux docteur avait baissé le front.
+La réponse était péremptoire ; elle fermait
+la bouche aux objections.</p>
+
+<p>D’autant plus que M<sup>me</sup> du Closquet,
+son argumentation générale donnée,
+ajoutait la note de confiance matérielle.</p>
+
+<p>— Tenez, Le Budinio, souvenez-vous
+de ceci, une fois pour toutes : la vertu
+reçoit sa récompense dès ce monde, mon
+ami, sans préjudice des rémunérations
+que Dieu lui réserve dans l’autre. Il n’y
+aura pas de nuages aux noces de nos
+deux enfants, c’est moi qui vous en réponds,
+et vous me connaissez d’assez
+longue date pour savoir que je me trompe
+rarement dans mes prévisions.</p>
+
+<p>Allez, allez, Joël sera heureux, Maïna
+sera heureuse, et tout me dit que, sans
+déroger à vos traditions d’héroïsme,
+d’abnégation et de charité, ils auront
+encore beaucoup de beurre à mettre sur
+leur pain.</p>
+
+<p>Elle se tut. Elle venait de voir le visage
+du vieillard complètement rasséréné.</p>
+
+<p>— Bonne amie ! — s’écria-t-il avec
+effusion, — quelle créature d’élite vous
+êtes ! Il suffit d’une parole de vous pour
+remonter le cœur, pour rendre la confiance
+aux plus ébranlés. Merci pour la
+force que vous venez de me donner.</p>
+
+<p>— Alors, — conclut-elle, ressaisissant
+son habituelle verve de femme énergique
+et vaillante, — vous devez avoir
+plusieurs cœurs, en ce moment, Le Budinio, — car
+j’ai prononcé assez de paroles
+pour en remonter une centaine ;
+qu’en pensez-vous ?</p>
+
+<p>Et, comme il riait de la boutade, le
+soleil flambant dans sa poitrine comme
+il flamboyait dans la cour, derrière les
+épais rideaux verts :</p>
+
+<p>— Allez-vous-en, maintenant, docteur,
+car j’ai quelque idée que cette
+grande illumination des vitres est due
+aux rayons obliques du couchant. Doublez
+le pas ; on pourrait être inquiet chez
+vous.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>On l’était, en effet.</p>
+
+<p>Maïna avait laissé Joël sur leur double
+aveu pour courir à la fenêtre de sa
+chambre et, de là, interroger anxieusement
+le coude de la rue qui s’infléchissait
+vers le Sillon.</p>
+
+<p>Elle n’y était pas depuis trois minutes
+que, d’en bas, Joël et Tina l’entendirent
+s’écrier :</p>
+
+<p>— Le voilà ! le voilà ! il vient !</p>
+
+<p>Il arrivait d’un pas ingambe, l’allégresse
+au cœur.</p>
+
+<p>Il fallut l’apparition de Corentine pour
+lui rappeler la recommandation du matin.</p>
+
+<p>Il n’attendit pas à la deuxième demande
+pour exhiber les deux louis et
+l’écu de Cailleux.</p>
+
+<p>Au lieu de les prendre, Tina ouvrit
+des prunelles grandes comme des portes
+cochères.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela ? — demanda-t-elle,
+ne se souvenant plus.</p>
+
+<p>— Mais l’argent que tu m’avais demandé.</p>
+
+<p>Elle éclata de rire :</p>
+
+<p>— Gardez ça pour plus tard, monsieur.
+Le bon ange est passé aujourd’hui, et il
+a garni la huche pour longtemps.</p>
+
+<p>Elle étalait sous les yeux un peu hébétés
+du médecin un superbe billet de
+banque de cinq cents francs.</p>
+
+<p>Il mit quelque temps à comprendre.
+A la fin, les prunelles obscurcies par les
+larmes, il joignit les mains :</p>
+
+<p>— Ah ! sainte femme ! — murmura-t-il
+avec ferveur, — voilà donc pourquoi
+elle me parlait de la Providence !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>Les plus longs jours, les plus chauds
+de l’année, prenaient fin petit à petit.</p>
+
+<p>On arrivait à la mi-août, et c’était
+le 15, jour de l’Assomption, qu’on célébrait
+la fête du docteur, car parmi ses
+prénoms bretons, il comptait celui de
+Marie.</p>
+
+<p>C’était sa mère, morte aux Indes, qui
+le lui avait donné, celui-là. Elle avait
+tenu à lui assurer une protection toute
+spéciale au Paradis et, disait M<sup>me</sup> du
+Closquet, raillant encore les prétentions
+du vieillard à la prévoyance — « sa mère
+n’avait jamais été mieux avisée, parce
+que le docteur en aurait grand besoin, le
+jour venu de sa comparution devant le
+suprême tribunal ».</p>
+
+<p>Il y avait complot dans la maison pour
+fêter dignement ce jour de bénédiction.</p>
+
+<p>Le vieillard s’en doutait quelque peu,
+à voir les mines confites, à surprendre,
+de temps à autre, des chuchotements
+que semblait effaroucher son approche.</p>
+
+<p>Il va sans dire que ces précautions des
+conjurés étaient de trop bon augure pour
+qu’il s’en formalisât.</p>
+
+<p>Mais il était curieux comme pas un,
+le bon docteur Le Budinio, et il n’eût
+point été fâché de connaître, ne fût-ce
+qu’un peu, le programme des réjouissances
+prochaines.</p>
+
+<p>Il advint que la veille du jour, après
+midi, trouvant la porte d’entrée de la
+maison entre-bâillée, et des traces de
+terre fraîche dans le corridor, il flaira
+en ces indices la piste de quelque surprise.</p>
+
+<p>Profitant de ce que personne ne
+l’avait vu rentrer, il monta sans bruit
+dans sa chambre, s’y enferma à double
+tour et prêta une oreille fort indiscrète
+aux rumeurs d’une conversation qui
+montait jusqu’à lui par l’ouverture de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Joël était là, devisant avec Maïna de
+choses pas du tout indifférentes.</p>
+
+<p>— Alors, — demandait la jeune fille,
+sur un ton qui surprit beaucoup le vieil
+indiscret, — elle a tenu à ce que ce fût
+toi, et non mon oncle, qui lui donnasses
+tes soins ? C’est drôle, Joël, tout de
+même.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que c’était que cette histoire-là ?
+Comment se faisait-il que
+Maïna, toujours à cheval sur le <i>vous</i> sacramentel
+des convenances, tutoyait dans
+l’intimité son cousin avec tant de désinvolture ?</p>
+
+<p>Cela intriguait considérablement le
+docteur. Il fut promptement renseigné.</p>
+
+<p>— Hé ! non, ce n’est pas… drôle,
+comme tu dis, — répondait Joël, — et
+tu comprendras cela tout de suite. Cette
+dame habite Paris.</p>
+
+<p>Dernièrement, mon chef de clinique,
+le professeur Boutan, mon illustre
+maître, fut appelé chez elle pour pratiquer
+sur un de ses enfants une opération
+fort simple, la cautérisation des
+amygdales au thermo-cautère.</p>
+
+<p>Il m’emmena avec lui, et ce fut moi
+qui fus chargé par lui de continuer, en
+son absence, les pointes de feu tous les
+huit jours. J’y allai pendant cinq semaines,
+délai prescrit par Boutan, après
+quoi, je cessai mes visites.</p>
+
+<p>Or, voilà que cette dame est venue
+passer la saison à Paramé avec ses enfants.
+Il y a une semaine, l’un d’eux, pas
+le même, — un autre, a eu une esquinancie
+très douloureuse. C’est la troisième
+fois en six mois que les abcès lui
+reviennent.</p>
+
+<p>La mère a pris peur, s’est désolée, et
+allait prendre le parti de rentrer à Paris,
+lorsque, il y a quatre jours, on prononça
+le nom de Le Budinio devant elle. Vite,
+la voilà toute joyeuse : « Le Budinio,
+mais ce doit être l’interne qui servait
+d’aide à monsieur Boutan. » On lui parle
+de notre oncle. Ah ! ouiche, c’est moi
+qu’elle voulait.</p>
+
+<p>La voilà qui se met en route pour venir.
+La chance nous sert tous deux. Je la
+croise justement au débarcadère de Paramé.
+Elle venait ici me supplier de faire
+sur son deuxième enfant ce qui avait si
+bien réussi sur le premier. Je lui propose
+de s’adresser à mon oncle. Elle refuse ;
+elle ne veut que moi. Dame ! Je
+m’explique un peu la chose, vu qu’à Paramé,
+un médecin de Dinard, qui était là
+de passage, lui avait dit qu’il allait employer
+le nitrate d’argent.</p>
+
+<p>Naturellement, elle a craint que l’oncle
+ne recourût à ce procédé-là, en quoi elle
+ne se trompait guère. Elle a l’horreur
+du crayon de pierre infernale, parce
+qu’on lui a raconté que ça se défaisait
+quelquefois et que l’enfant l’avalant était
+perdu.</p>
+
+<p>Bref, elle tenait au thermo-cautère, et
+plutôt que de perdre l’occasion, ma foi !
+j’ai accepté. Voici ma troisième application
+et tout a marché à souhait. Pour
+moi, je suis simplement ravi, car la
+bonne dame, dans son exubérance, a
+payé royalement. Vois donc un peu ce
+qu’elle m’a donné.</p>
+
+<p>Il fit sonner aux oreilles de la jeune
+fille cinq beaux louis d’or tout neufs.</p>
+
+<p>— Voilà un début qui promet, Joël ! — fit
+la jeune fille en battant des mains.</p>
+
+<p>— Parbleu ! la chance m’a servi. Seulement,
+tu comprends, cette opération
+revenait de plein droit à mon oncle, et
+je n’ai pas le droit de « faire la clientèle »
+sans sa permission. Je vais donc
+te remettre ces cent francs. J’entends
+qu’ils soient dépensés jusqu’au dernier
+centime. Fais ce que tu voudras, des
+choux et des raves, à la condition que
+tout soit employé pour fêter notre
+15 août.</p>
+
+<p>Sans doute, il y a eu confusion de
+noms au début, mais comme, en somme,
+c’était moi que l’on cherchait, comme
+c’est moi qui ai fait l’opération, j’estime
+l’argent honnêtement gagné et j’ai le
+droit de le donner à mon oncle sous
+telle forme qu’il me plaira. C’est donc
+cent francs de plus dans la caisse des réjouissances
+publiques. A toi de voir à quel
+chapitre des dépenses tu dois l’imputer.</p>
+
+<p>Il se fit un silence entre les deux interlocuteurs.</p>
+
+<p>Hugh Le Budinio sentait sa gorge serrée
+par l’émotion. Cette surprise, il ne
+l’avait point prévue.</p>
+
+<p>Maïna répondait maintenant à son
+compagnon. Sa douce voix était calme et
+posée.</p>
+
+<p>— C’est ton droit, Joël, et je ferai ce
+que tu voudras. Mais, si tu m’en crois,
+cent francs ne sont pas nécessaires, tant
+s’en faut. Ce serait presque du gaspillage,
+et l’oncle, s’il le savait, n’en serait
+pas content.</p>
+
+<p>— Bah ! Il n’en saura rien. Et puis,
+est-ce qu’il ne vaut pas cent francs,
+l’oncle ?</p>
+
+<p>— Ne raille pas, ami. Tu sais bien que
+ce n’est pas à ce prix-là qu’on peut évaluer
+les mérites d’un homme comme
+notre oncle. A ce compte, des millions
+n’y suffiraient pas. — Mais il y a une
+autre raison, — une raison sérieuse,
+puisque je te parle comme je le fais.</p>
+
+<p>— Une raison sérieuse ? Voyons,
+Maïna, que veux-tu dire, réponds ?</p>
+
+<p>Elle parla plus bas, comme si elle avait
+peur que les murs eussent des oreilles.</p>
+
+<p>— Écoute, Joël, tu n’es pas sans t’être
+aperçu que, bien souvent, le front de
+l’oncle se ride, et que Tina reste silencieuse.</p>
+
+<p>— Sans doute. Mais c’est précisément
+les dérider et les rendre loquaces que je
+cherche.</p>
+
+<p>La voix de Maïna prit une expression
+de tendresse infinie.</p>
+
+<p>— Joël, ce n’est pas à ce moyen-là
+qu’il faut recourir. Tu peux m’en croire,
+mon ami.</p>
+
+<p>— Et lequel, alors ? Dis vite, car tu me
+fais mourir d’impatience avec tes réticences.</p>
+
+<p>— Eh bien ! il faut réserver en cachette
+la plus grosse partie de la somme. Nous
+la donnerons à Tina, à l’insu de notre
+oncle. De cette façon le ménage aura un
+peu plus de répit pour attendre les rentrées
+des clients, qui se font continuellement
+tirer l’oreille pour payer.</p>
+
+<p>En haut, dans sa chambre, le vieux
+docteur avait tressailli.</p>
+
+<p>Ainsi, son secret, le secret de son dénuement
+qu’il croyait si bien gardé,
+cette petite fille, elle aussi, le possédait.</p>
+
+<p>Maïna continua, avec le même accent
+de délicate attention :</p>
+
+<p>— Tu comprends bien, Joël, n’est-ce
+pas ? que Tina ne m’a parlé de rien.
+Elle se ferait hacher, la pauvre femme,
+avant de révéler la détresse de son
+maître. Elle ressemble au Caleb du roman
+de Walter Scott que tu m’as fait lire,
+quand j’étais toute petite. — Seulement,
+moi, je vois clair et, à tout instant, je
+trouve les indices de cette gêne.</p>
+
+<p>— Chère enfant ! — murmura là-haut
+le docteur avec émotion.</p>
+
+<p>Joël reprenait la parole, à cette heure.
+Il était aisé de voir, au tremblement de
+sa voix, qu’il était attendri.</p>
+
+<p>— Bonne Tina ! — Tu as raison, Maïna.
+Ce serait folie que de dépenser cette
+somme en bagatelles. Tu as raison. Mets
+de côté, mais tiens ! il y a un cadeau que
+je puis faire. Je t’en charge absolument.</p>
+
+<p>— Lequel, Joël ? Quel cadeau ?</p>
+
+<p>— Attends. Je vais te le dire à l’oreille.</p>
+
+<p>— Oh ! tu peux bien le dire de ta place,
+ce me semble.</p>
+
+<p>— Non pas, non pas. Je ne sais pourquoi,
+mais je me défie toujours des murailles.
+Et toi ?</p>
+
+<p>— Oh ! moi, ce n’est pas des murailles
+que je me défie, — répliqua Maïna rieuse. — N’importe !
+Dis toujours.</p>
+
+<p>Il y eut un très court silence.</p>
+
+<p>Et soudain, du jardin monta aux
+oreilles du docteur une onomatopée sur
+le caractère de laquelle il n’y avait pas à
+se méprendre.</p>
+
+<p>C’était un baiser bien appliqué, sonore,
+suivi d’un plus sonore éclat de
+rire.</p>
+
+<p>La gaieté de Joël fusait avec des explosions
+de notes de trompette. Toute sa jeunesse
+exultait.</p>
+
+<p>Dans les intervalles, on entendait la
+voix doucement grondeuse de Véronique
+qui disait :</p>
+
+<p>— Tu sais, je ne te laisserai plus me
+parler à l’oreille. — C’est égal ! Tu as une
+excellente idée. Tout à l’heure, j’irai
+moi-même faire l’emplette. — A propos !
+j’achèterai aussi une tirelire.</p>
+
+<p>— Une tirelire ? Et pour quoi faire,
+justes cieux ?</p>
+
+<p>— Dame ! Pour conserver nos économies.
+Elles débutent par cinquante francs
+au moins.</p>
+
+<p>— Et tu vas mettre cinquante francs
+dans une tirelire ?</p>
+
+<p>— Où veux-tu que je les mette ? Un
+coffre-fort, c’est bien prétentieux, et un
+bas de laine, c’est bien commun.</p>
+
+<p>— Tu as raison, toujours raison !
+Tiens ! tu es un ange, Maïna !</p>
+
+<p>Elle se fit railleuse.</p>
+
+<p>— Rien que ça ! Tu sais, Joël, ça commence
+à devenir un peu monotone, tes
+compliments. Toujours la même chose !
+Ange, c’est bientôt dit, et c’est si banal !
+Si tu variais un brin tes comparaisons ?</p>
+
+<p>— Ah ! par exemple ! Et qu’est-ce que
+tu voudrais, pour voir ?</p>
+
+<p>— Ma foi, je ne sais pas. Dans le même
+ordre, il y a séraphin, trône, domination,
+vertu céleste…</p>
+
+<p>L’hilarité de Joël reprit de plus belle.</p>
+
+<p>— Oh ! non ! Oh ! non ! Je ne vois pas
+bien ça. « Maïna, tu es un trône ; Maïna,
+tu es une domination ! »</p>
+
+<p>Ce bavardage aurait pu durer des
+heures, si Véronique, beaucoup plus
+pratique que son compagnon, n’y avait
+mis un terme en lui rappelant l’heure.</p>
+
+<p>Il était temps, en effet, de courir aux
+emplettes.</p>
+
+<p>— Et ta plante ? — demanda Joël en
+manière de conclusion.</p>
+
+<p>— Ma plante ? — La voilà, s’écria
+triomphalement la jeune fille.</p>
+
+<p>Elle avait pris dans un coin du bosquet
+le pied de véronique et le levait à
+bout de bras sous les yeux charmés de
+son cousin.</p>
+
+<p>La plante, rajeunie par les soins, était
+superbe de santé et d’épanouissement.</p>
+
+<p>Une grappe fleurie se balançait à
+l’extrémité de chacune de ses ramilles.</p>
+
+<p>Et, de sa fenêtre, le docteur Le Budinio
+put reconnaître le pied que, quelques
+jours plus tôt, il avait si brutalement
+expulsé de sa chambre. Seulement, depuis
+cette époque, sous la tendre incubation
+de Maïna, elle s’était transformée.</p>
+
+<p>— C’est ce soir, — fit la jeune fille,
+toute joyeuse, — que mon oncle retrouvera
+sa Véronique.</p>
+
+<p>Cher nom ! comme il résonna au plus
+profond du cœur du vieux médecin !</p>
+
+<p>Quelle douceur suave il versa dans
+son oreille, ainsi qu’un chant, un murmure
+de l’infini et de la béatitude que
+lui aurait apportée la brise venue du
+large !</p>
+
+<p>L’âme oppressée frémissait ; il attendit
+quelques minutes encore.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se séparèrent, et
+Maïna prit en courant le chemin de la
+maison.</p>
+
+<p>— La voilà qui monte, — se dit Hugh
+Le Budinio, — cachons-nous.</p>
+
+<p>Il se trompait. L’idylle du jardin n’avait
+pas encore eu son épilogue.</p>
+
+<p>Tout à coup, Joël se lança à la poursuite
+de sa cousine.</p>
+
+<p>Il la rejoignit dans la cour pavée, sous
+la fenêtre même du vieil oncle.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a encore ? — demanda
+Véronique, se retournant au
+bruit.</p>
+
+<p>— Il y a, — fit le jeune homme, — que
+tu as oublié quelque chose.</p>
+
+<p>— Bah ! Et quoi donc ?</p>
+
+<p>Il lui avait pris la main sur les doigts de
+laquelle il appuya doucement ses lèvres.</p>
+
+<p>— Tu as oublié de me dire que tu
+m’aimes.</p>
+
+<p>— N’est-ce que cela, grand fou ? — Et
+elle riait. — Eh bien, laisse-moi partir,
+je suis pressée et… je t’aime.</p>
+
+<p>— Et moi je t’adore ! — cria le jeune
+médecin.</p>
+
+<p>Cette fois l’oncle ne vit pas la scène, il
+n’entendit que les paroles.</p>
+
+<p>Il ne put voir ce tableau charmant
+de la jeune fille pivotant sur ses talons en
+fuyant, pour envoyer, du bout de ses
+ongles roses, une caresse mimée à l’amoureux.</p>
+
+<p>Il n’eut pas le loisir d’intervenir. C’eût
+été avouer qu’il écoutait aux portes, et
+déjà Maïna était dans l’escalier.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, il dut se
+résigner à l’immobilité complète.</p>
+
+<p>A peine arrivée sur le palier, la jeune
+fille avait couru à la chambre de son oncle.</p>
+
+<p>Il l’entendit s’arrêter devant la porte,
+tendre l’oreille contre la serrure, puis
+faire toc-toc.</p>
+
+<p>Il ne bougea pas et retint son souffle.</p>
+
+<p>Renseignée, apparemment, la chère
+créature cria à Tina, par la cage de l’escalier :</p>
+
+<p>— Tu sais, il n’est pas encore rentré.
+Dépêchons-nous, si nous voulons faire
+les derniers préparatifs.</p>
+
+<p>— Je suis prête, répondit d’en bas
+Corentine Kerbiel.</p>
+
+<p>Maïna revint encore sur ses pas jusqu’à
+la chambre du vieillard.</p>
+
+<p>Cette fois, elle tourna le loquet, et
+trouvant la résistance du pêne, elle ne
+put contenir une exclamation :</p>
+
+<p>— Allons ! bon ! Voilà qu’il l’a fermée,
+maintenant ! Ça ne lui arrive jamais !
+Comment vais-je faire ?</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Hugh Le Budinio,
+riant dans sa cravate, se disait :</p>
+
+<p>— Imprudent que je suis ! J’ai laissé la
+clef à la serrure !</p>
+
+<p>Par bonheur, l’enfant ne remarqua pas
+ce détail caractéristique.</p>
+
+<p>A peine eut-elle tourné les talons, que
+le vieillard, sur la pointe des pieds, alla
+retirer la clef.</p>
+
+<p>Il attendit encore.</p>
+
+<p>Bientôt les rumeurs diminuèrent autour
+de lui dans l’appartement. Il entendit
+le pas léger et sautillant de la jeune
+fille, la démarche plus pesante de Tina se
+confondre en une cadence décroissante.</p>
+
+<p>Les deux femmes redescendaient en
+commun l’escalier.</p>
+
+<p>L’instant d’après, la porte de la rue retombait
+avec fracas.</p>
+
+<p>Le Budinio soupira d’aise. Il était délivré.</p>
+
+<p>Un regard qu’il jeta par la fenêtre lui
+montra Joël debout dans l’allée centrale
+du jardin. Il avait les mains dans les poches,
+et ses yeux s’attachaient comme
+fascinés sur l’une des fenêtres de la
+chambre de Maïna.</p>
+
+<p>— Brave garçon ! murmura le docteur, — et
+il ajouta tout aussitôt :</p>
+
+<p>— Heureux âge ! De l’amour et de
+l’eau claire, voilà un régime substantiel
+pour les jeunes gens.</p>
+
+<p>Alors, fort tranquille, il rouvrit sa
+porte, redescendit l’escalier et vint lentement
+rejoindre son neveu sous les
+charmilles.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>La fin de cette journée fut digne de
+son commencement.</p>
+
+<p>Le docteur joua l’ignorance et la surprise
+avec une duplicité d’emprunt qui
+eût fait honneur au plus parfait diplomate.</p>
+
+<p>Lorsqu’il eut, par son absence de la
+chambre, accordé à Maïna tout le loisir
+voulu pour qu’elle pût y installer ses
+cadeaux et plus spécialement le pot de
+fleurs, qui était la vraie pièce montée de
+la fête, il se laissa docilement conduire
+par sa nièce dans la salle à manger étincelante
+du feu des bougies et des reflets
+du cristal.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Closquet était arrivée quelques
+minutes plus tôt.</p>
+
+<p>Elle apportait à la solennité l’entrain,
+la verve, l’inépuisable gaîté dont ses
+soixante-quinze hivers avaient conservé
+le précieux dépôt. Elle ne fut pas la
+moins joyeuse de la soirée.</p>
+
+<p>Et quand Hugh Le Budinio présenta
+à la vieille dame la véronique recueillie,
+ranimée, ressuscitée par Maïna, en
+lui racontant la touchante anecdote,
+M<sup>me</sup> du Closquet s’écria allègrement :</p>
+
+<p>— Cela vous montre, docteur, qu’il ne
+faut jamais désespérer. Là où vos mains
+de soixante-cinq ans n’avaient pu porter
+que la mort, les doigts de dix-huit ans
+ont versé la vie et le printemps. Et puis,
+il a suffi d’une complaisance de la nature
+pour l’épanouir sur votre table,
+comme une leçon fleurie sur un remords.</p>
+
+<p>Le docteur lui aussi était en verve.</p>
+
+<p>— Bah ! — fit-il dans un sourire énigmatique
+dont M<sup>me</sup> du Closquet et Tina
+Kerbiel perçurent seules le sens, — ce
+n’est que la seconde Véronique dont Dieu
+m’accorde la résurrection. J’aime encore
+mieux la réalité que l’emblème.</p>
+
+<p>Maïna, les yeux pleins de larmes, s’était
+laissée tomber sur son cœur, entre
+ses bras.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>A peu de jours de là, Joël et Maïna
+furent appelés à jouer un rôle actif.</p>
+
+<p>Et, par rôle actif, il faut entendre celui
+qu’impose à tout homme de cœur,
+à toute femme vaillante, le sentiment de
+la charité, du devoir à remplir envers le
+prochain.</p>
+
+<p>Ce fut l’oncle lui-même qui vint les
+appeler pour faire cette besogne.</p>
+
+<p>— Enfants — dit-il à Maïna, — c’est
+une vieille habitude qu’ont les gens
+d’ici de frapper à ma porte à toute heure
+de nuit et de jour.</p>
+
+<p>Quand la tempête jette ses victimes
+sur la plage, au pied des remparts, on
+n’a rien de plus pressé que d’apporter
+celles qui vivent encore chez le docteur
+Le Budinio. Jusqu’ici, Tina, avec l’aide
+de quelques femmes, suffisait à la besogne
+des pansements que j’ordonnais.
+Mais, puisque tu es là, je ne crois pas te
+demander trop en te priant d’aider à
+cette besogne de secours.</p>
+
+<p>Elle répondit en levant sur lui ses
+grands yeux humides :</p>
+
+<p>— Mon oncle, je vous remercie de ces
+paroles. Elles me témoignent votre confiance.
+Si vous ne m’aviez point appelée,
+je serais venue vous demander moi-même
+la faveur d’être acceptée pour
+une telle mission.</p>
+
+<p>— Bien, Maïna, très bien. — Espérons
+toutefois que nous n’aurons pas ce souci
+à subir, bien qu’il n’existe pas d’exemple
+de tempête qui se soit déchaînée sur nos
+côtes sans traîner la mort à sa suite.</p>
+
+<p>— Il y a donc des imprudents parmi
+nos pêcheurs, mon oncle ?</p>
+
+<p>— Hélas ! enfant ! N’y en a-t-il pas partout ?
+Et ceux-ci n’ont que trop d’excuses
+pour leur imprudence. N’est-ce pas pour
+la vie de leurs enfants qu’ils risquent
+journellement la leur ?</p>
+
+<p>Ce qui provoquait cette conversation
+douloureuse, c’était le spectacle d’un
+ouragan tel que les Malouins, si bien
+faits aux violences de la mer, n’en
+avaient jamais vu de plus violent.</p>
+
+<p>Et quel spectacle incomparable, unique !
+Car la mer seule a le secret de varier
+à l’infini l’aspect de ses colères.</p>
+
+<p>De Dinard à Paramé, du cap Fréhel et
+de la pointe du Grouin jusqu’aux rochers
+de Cancale, la mer n’était plus
+qu’une chaudière en ébullition.</p>
+
+<p>La Manche tout entière, comme un
+cours d’eau qui a forcé ses digues, se
+ruait, implacable et terrible, à l’assaut
+de la côte.</p>
+
+<p>Le « Vieux Rocher », tel qu’une inébranlable
+sentinelle, tenait tête à l’orage,
+debout au plus fort du bouleversement
+titanique des cieux et des flots.</p>
+
+<p>Il était en ce moment quatre heures
+du soir, et l’on était au 6 septembre.</p>
+
+<p>Les pêcheurs disaient en branlant la
+tête que cette tourmente-là était une
+traîtrise de l’onde grise, qu’elle anticipait
+sur l’équinoxe, et qu’elle avait surpris
+tout le monde. Les pauvres gens ne
+voulaient point confesser leur incurie
+qui les avait fait négliger les avis réitérés
+transmis par les observateurs du
+ciel.</p>
+
+<p>Et, comme le disait le docteur, les
+imprudents payaient, à cette heure, leur
+imprévoyance.</p>
+
+<p>Ainsi qu’une main tendue d’avance
+aux naufragés, la jetée allongeait sa
+courbe élégante au travers de cette ébullition.
+Mais c’était à peine si l’on en
+pouvait distinguer le môle à l’extrémité.</p>
+
+<p>Lancées avec la vitesse d’un cheval au
+galop, les vagues se rejoignaient par-dessus
+sa chaussée étroite. Quelques-unes,
+des géantes, accouraient jusqu’au
+pied du phare et, soudain, prises de
+folie, bondissaient à des hauteurs formidables,
+comme pour briser d’un choc
+cette lanterne de verre dans laquelle
+allait s’allumer, tout à l’heure, l’étincelle
+d’espérance et de soutien pour les malheureux
+en perdition sur l’horizon lointain.</p>
+
+<p>Au firmament, le vent se donnait carrière.
+Il passait avec des sifflements ou
+des hurlements sur toutes ces crêtes
+hérissées, tantôt les nivelant sous une
+pression incalculable, tantôt s’enfonçant,
+tel qu’un soc, au plus profond des entrailles
+de la mer pour les bouleverser,
+y creusant des abîmes sinistres entre de
+noires murailles d’eau soulevées jusqu’aux
+nues.</p>
+
+<p>La terre exhalait sa terreur en plaintes
+sourdes, en gémissements lamentables.</p>
+
+<p>Le « Vieux Rocher » s’agitait sur sa
+base ébranlée par les coups de bélier des
+lames, comme effrayé de ce redoublement
+de fureur. Mais après chaque
+assaut il redressait fièrement sa tête de
+granit, sur laquelle les gouttes salées
+ruisselaient. Il repoussait l’étreinte de
+l’humide élément, se dégageait de sa
+prise et défiait de nouveau la Manche
+avec une stridente clameur.</p>
+
+<p>Sur le Grand-Bey, la tombe du chantre
+d’Atala disparaissait parfois sous l’écume.
+Une attaque en trahison avait emporté
+une rangée entière de cabines de bain
+sous les remparts.</p>
+
+<p>Des toitures saisies par les vortex du
+vent faisaient pleuvoir leurs tuiles à
+l’entour.</p>
+
+<p>Les rues étaient désertes.</p>
+
+<p>Des enseignes, arrachées à leurs crochets
+rouillés, volaient, pareilles à des
+bolides, crevant les devantures, brisant
+des vitres, écorchant des façades et des
+encoignures.</p>
+
+<p>C’était l’image du chaos renouvelé,
+dans sa plus splendide horreur.</p>
+
+<p>Du haut de leurs fenêtres, les hôtes de
+la petite maison du docteur étaient aux
+premières places pour tout voir.</p>
+
+<p>Mais ils ne s’arrêtaient point à considérer
+ce tableau diluvien.</p>
+
+<p>M. Hugh Le Budinio était habitué à le
+voir.</p>
+
+<p>En prévision du dernier acte du drame,
+il avait fait vider de tous ses meubles la
+pièce carrelée du rez-de-chaussée qui
+précédait la cuisine.</p>
+
+<p>Par ses ordres, mais sans les attendre,
+tant elle les savait par cœur, la servante
+avait étendu sur le carreau une couche
+assez épaisse de cendre.</p>
+
+<p>Sur ce premier lit, on en verserait un
+second de cendre très chaude, sur lequel
+on coucherait les noyés.</p>
+
+<p>Dans un coin, quatre matelas de varech
+étaient disposés, prêts à recevoir les
+victimes, au fur et à mesure que des
+frictions énergiques sur les côtes et le
+thorax leur auraient rendu la respiration.</p>
+
+<p>Plus loin, Maïna se multipliait pour
+dresser sur une table des verres, des
+cuillers, des flacons de toutes dimensions,
+contenant toute une pharmacie
+de circonstance : ammoniaque, laudanum,
+émétique et ipécacuana, révulsifs
+violents, pommades dermiques, en un
+mot tout ce qu’il faut pour rappeler un
+homme à la vie.</p>
+
+<p>C’était Joël qui, plus spécialement,
+avait été commis par son oncle à la préparation
+des ingrédients.</p>
+
+<p>Quant au docteur lui-même, il donnait,
+entre temps, à sa nièce, une leçon
+de friction.</p>
+
+<p>Et Maïna en faisait immédiatement son
+profit, montrant des dispositions merveilleuses
+à son rôle d’infirmière improvisée,
+taillant des bandes et des compresses,
+préparant même de la charpie,
+en prévision de l’éventualité de blessures
+toujours possibles par suite de chocs violents
+sur les pierres, le fer ou les fonds
+rocheux.</p>
+
+<p>L’occasion ne se fit pas attendre de recourir
+à ces ressources toutes prêtes.</p>
+
+<p>Une clameur faite de mille cris les ramena
+violemment aux fenêtres.</p>
+
+<p>Le drame des éléments se compliquait,
+à cette heure, d’un élément nouveau.</p>
+
+<p>Déjà le canot de sauvetage était sorti
+du port et, doublant la jetée, était allé se
+placer entre le Grand et le Petit-Bey.</p>
+
+<p>Ce ne fut pourtant pas une barque qui
+réclama son intervention.</p>
+
+<p>On vit tout à coup surgir du milieu
+des vagues une embarcation pontée, un
+cotre que la double poussée du flot et
+du vent enleva comme un fétu et lança
+dans l’avant-port avec une indicible violence.</p>
+
+<p>On put voir distinctement cinq hommes
+accrochés au bordage du bateau en perdition.</p>
+
+<p>Celui-ci ne gouvernait plus. Son mât,
+rompu par la moitié, soutenait un lambeau
+de foc qui cliquetait avec un bruit
+sinistre au milieu des hurlements de la
+tempête, et, par moments, ce haillon
+balayait la teugue, à la façon d’un linceul
+qui se serait déployé spontanément sur
+un cadavre.</p>
+
+<p>Arrivé en face de la jetée, le cotre fut
+rejeté par le ressac. Il eut comme une
+chance de salut. On eût dit qu’il hésitait
+devant cette masse de pierre, qu’un infaillible
+instinct le prévenait du suprême
+danger.</p>
+
+<p>Du bord, un appel désespéré monta,
+auquel on répondit du canot par l’envoi
+d’une flèche pourvue de son amarre.</p>
+
+<p>Mais qui donc pouvait, en pareil moment,
+nourrir l’espoir d’arracher cette
+épave à sa destinée ?</p>
+
+<p>La flèche tomba à trois ou quatre
+mètres en deçà, et le vent ressaisit sa
+proie.</p>
+
+<p>Une lame monstrueuse souleva l’embarcation
+comme une paume sous la raquette
+qui la pousse.</p>
+
+<p>Elle fut lancée irrésistiblement contre
+la masse pierreuse du môle.</p>
+
+<p>On entendit un épouvantable craquement.</p>
+
+<p>Pauvres gens ! A peine avaient-ils eu le
+temps de recevoir l’absolution finale des
+mains du prêtre debout, en surplis et en
+étole, sur les premières assises de la jetée !</p>
+
+<p>Puis la vague reflua, énorme, rugissante,
+mais rassasiée.</p>
+
+<p>Cependant l’holocauste ne l’avait point
+satisfaite.</p>
+
+<p>Elle revint à la charge et s’acharna sur
+la carcasse qui se laissa voir, un instant,
+broyée, le flanc ouvert par l’épouvantable
+choc qui l’avait fracassée.</p>
+
+<p>L’eau se mit à déchiqueter cet amas
+de bois, de fer et de cordes, et, en
+quelques minutes, d’informes débris
+jonchèrent la plage au pied des remparts,
+roulés par l’écume, lâchés, puis ressaisis,
+dans un jeu infernal, par l’invisible
+main qui venait de rompre leur cohésion.</p>
+
+<p>De nouveaux cris retentirent du sein
+de la foule haletante.</p>
+
+<p>Aux fragments du bateau, trois corps
+étaient mêlés.</p>
+
+<p>De toutes parts on s’élança pour les recueillir.
+L’eau jouait avec ces dépouilles
+comme un chat avec une souris.</p>
+
+<p>Il fallut encore quelques minutes pour
+les lui reprendre. Et naturellement,
+ainsi que l’avait prévu le docteur, ce fut
+chez lui que l’on transporta les infortunés.</p>
+
+<p>Hélas, l’un d’eux avait cessé de vivre.
+Ce n’était point la submersion qui l’avait
+tué.</p>
+
+<p>On trouva dans sa poitrine un fer de
+gaffe dont la lame avait brisé le bois.
+Celui-là n’avait point souffert. Il était
+mort sur le coup.</p>
+
+<p>Les deux autres, bien que dans un
+état pitoyable, laissaient encore des espérances.</p>
+
+<p>L’un portait à la tête une large blessure
+par laquelle le sang s’écoulait ; l’autre
+avait subi les premiers phénomènes de
+l’asphyxie.</p>
+
+<p>En les voyant, le docteur hocha la tête.</p>
+
+<p>— Toi, Joël, — dit-il à son neveu, — charge-toi
+du noyé. Tina s’entend fort
+bien à la chose. Moi, je me réserve le
+blessé, et ta cousine suffira à m’aider
+dans cette besogne.</p>
+
+<p>Il fallut une demi-heure pour ranimer
+le premier.</p>
+
+<p>Quant au second, bien qu’il eût absorbé
+moins d’eau, la fracture du crâne
+le mettait dans une situation plus inquiétante.
+Par bonheur, le sang répandu
+l’avait préservé d’une congestion immédiate.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque, au bout d’une heure,
+le vieux médecin, secondé par sa nièce,
+eut terminé les premiers pansements, il
+put dire, avec une satisfaction joyeuse :</p>
+
+<p>— Allons ! s’il plaît à Dieu de leur
+épargner des secousses ultérieures, ils
+en réchapperont tous les deux.</p>
+
+<p>Et il permit aux familles des deux
+naufragés, deux douaniers marins, d’emporter
+leurs proches à leurs domiciles
+respectifs.</p>
+
+<p>Telle fut la première épreuve de Maïna.</p>
+
+<p>Elle put se féliciter de n’avoir pas à la
+renouveler le même jour.</p>
+
+<p>La tourmente ne fit pas d’autres victimes
+pendant les heures consécutives
+de la soirée et de la nuit. Elle s’apaisa
+insensiblement, et un retour libérateur
+du vent d’est, vers minuit, fit rétrograder
+la bourrasque que le nord-ouest
+avait déchaînée.</p>
+
+<p>A une heure du matin, harassés, tous
+les habitants de la petite maison regagnèrent
+leurs chambres.</p>
+
+<p>Le lendemain, le docteur fut sur pied
+à l’heure habituelle. En outre de ses
+malades ordinaires, n’avait-il pas à
+prendre des nouvelles des deux clients
+inattendus que lui avait jetés l’ouragan ?</p>
+
+<p>Il trouva Maïna debout, elle aussi. La
+jeune fille était matineuse, par goût.</p>
+
+<p>— Hé bien ! fillette, — demanda Hugh,
+en l’embrassant paternellement sur le
+front, — les émotions de cette nuit ne
+t’ont donc pas alourdi les paupières, que
+tu te lèves pour voir l’aurore ?</p>
+
+<p>— Mon oncle, — répondit-elle en souriant, — alors
+même que je n’en aurais
+pas l’habitude, ma sollicitude pour nos
+pauvres blessés d’hier soir aurait suffi à
+m’arracher au sommeil. Je venais vous
+demander de m’emmener avec vous
+pour les voir.</p>
+
+<p>Le Budinio hésita quelques secondes,
+puis, enfonçant son chapeau sur sa tête :</p>
+
+<p>— Soit ! — fit il, — on ne peut pas savoir !
+Tu es peut-être destinée à devenir
+la femme d’un médecin ! Et puis, tu as
+trop vaillamment payé de ta personne
+pour n’avoir pas droit à une récompense.
+Je n’en connais pas de meilleure
+pour une fille de ta trempe que celle
+de recevoir les remerciements de la
+bouche même des pauvres gens que tu
+as secourus.</p>
+
+<p>Elle voulut rectifier cette parole élogieuse,
+dont sa modestie s’alarmait :</p>
+
+<p>— Oh ! mon oncle ! Vous oubliez que
+je n’ai rempli qu’un rôle d’auxiliaire.
+C’est à vous que doit aller la reconnaissance.</p>
+
+<p>Il l’embrassa pour la seconde fois,
+avec une chaude effusion.</p>
+
+<p>— Bah ! bah ! Ne perdons pas de temps
+à l’admiration mutuelle. Viens vite cueillir
+les compliments. Nous partagerons
+après.</p>
+
+<p>Et il lui donna le bras pour l’entraîner
+avec lui.</p>
+
+<p>S’il est un sentiment qui honore l’humanité,
+c’est, à coup sûr, la reconnaissance.</p>
+
+<p>Rien n’est plus doux à l’oreille, rien
+n’est plus caressant au cœur que les paroles
+de gratitude. Et le bienfaiteur
+désintéressé n’en éprouve pas moins, à
+les entendre, un plaisir à nul autre comparable.</p>
+
+<p>Ce fut le cas de Véronique. Elle
+goûta ce plaisir dans toute sa pureté, et
+d’autant plus intense que les deux malades
+avaient pu joindre leurs remerciements
+chaleureux à ceux de leurs familles.</p>
+
+<p>Tous deux, en effet, étaient en voie de
+guérison. Le premier pansement du médecin
+pour celui qui était blessé avait à
+peu près suffi ; la plaie était, par bonheur,
+tout à fait superficielle.</p>
+
+<p>— Allons ! — dit gravement M. Le Budinio,
+pour couper court aux exubérances
+gênantes, — encore trois jours de
+repos, et il n’y paraîtra plus.</p>
+
+<p>Trois jours de repos, c’est beaucoup
+pour de pauvres gens.</p>
+
+<p>Heureusement, en la circonstance, les
+victimes appartenaient à une administration
+de l’État. Il n’y avait point à
+craindre d’interruption dans leurs appointements
+comme dans leur service.</p>
+
+<p>Les deux visiteurs laissèrent donc les
+visages épanouis, et se retirèrent, comblés
+de bénédictions.</p>
+
+<p>Une fois rentrée à Saint-Malo, Maïna
+courut tout de suite raconter ses impressions
+à Joël.</p>
+
+<p>— Vois-tu, — lui dit-elle, — en lui
+serrant les mains, — cette aventure m’a
+fait connaître ma voie. Je ne serai jamais
+que la femme d’un médecin. De
+cela, je puis te répondre.</p>
+
+<p>Le jeune homme mit un double baiser
+sur chacune de ces mains qui avaient
+versé le baume aux souffrants.</p>
+
+<p>Puis, relevant la tête, et considérant
+sa cousine avec un malicieux regard :</p>
+
+<p>— Hein ! — fit-il, tu me dis cela comme
+si tu ne devais pas être ma femme, à
+moi !</p>
+
+<p>— Quelle idée ! — s’exclama Véronique. — Il
+me semble que j’ai dit tout
+le contraire.</p>
+
+<p>— Mais c’est que tu m’as parlé, tu
+m’as signifié ta décision comme si j’étais
+un avocat ou un receveur d’enregistrement.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire de tout son cœur,
+avec ces sonorités entraînantes qu’on ne
+rencontre que dans les gorges des tout
+petits enfants ; elle le menaça amicalement
+de son index dressé :</p>
+
+<p>— Voilà ce que c’est que de vouloir
+faire plaisir aux gens. N’est-ce pas précisément
+parce que tu es médecin que j’ai
+tenu ce langage-là ? Sois tranquille, je n’y
+reviendrai plus.</p>
+
+<p>Peu à peu la conversation, sans cesser
+d’être fort tendre, devint plus sérieuse.</p>
+
+<p>Alors Véronique raconta à son cousin
+comment la vue des souffrances d’autrui
+n’avait point produit sur elle l’effet de
+répulsion invincible qu’elle redoutait
+avant de subir cette vue.</p>
+
+<p>Tout au contraire, ce spectacle de l’infirmité
+humaine l’avait bouleversée en
+un sens de pitié tendre à l’égard des déshérités
+et des humbles.</p>
+
+<p>Elle conclut même, avec une nuance
+de mélancolie dans la voix :</p>
+
+<p>— C’est à ce point, vois-tu, Joël, que
+si je ne devais pas être ta femme, je me
+ferais religieuse. Et même…</p>
+
+<p>Le jeune médecin bondit à l’énonce de
+cette réticence :</p>
+
+<p>— Allons, bon ! Qu’est-ce que c’est
+que cette lubie-là ? Je vais dire à l’oncle
+de nous marier vite, pour rendre tes
+velléités de renoncement au monde absolument
+platoniques.</p>
+
+<p>Cette exclamation ramenait le dialogue
+au ton de gaîté dont la jeunesse ne peut
+jamais se départir.</p>
+
+<p>Et, cependant, trois jours plus tard,
+la jeune fille aborda son cousin avec un
+air de gravité qu’il ne lui avait jamais
+connu. Si bien que Joël se sentit un peu
+inquiet sous le regard doux et triste
+qu’elle attacha sur lui, comme si elle eût
+voulu lui faire deviner ses angoisses sans
+recourir à la parole.</p>
+
+<p>Il voulut en avoir le cœur net sur-le-champ.</p>
+
+<p>— Ça, cousine, — commença-t-il en
+l’abordant, — je n’y vais pas par trente-six
+chemins, moi. Tu as quelque chose
+qui te tourmente, et je vois, à tes yeux,
+que tu n’oses pas me le confier. Allons,
+débarrasse-toi de ce souci.</p>
+
+<p>Elle l’emmena au plus ombreux du
+jardin, et là, avec des hésitations, lui
+confia ses craintes.</p>
+
+<p>— Écoute, Joël, c’est bien vrai,
+n’est-ce pas, que nous devons nous marier ?</p>
+
+<p>— En voilà une question ! Qu’est-ce qui
+te fait parler ainsi, Maïna ?</p>
+
+<p>— Je vais te dire : hier soir, en m’endormant,
+j’ai beaucoup réfléchi, et…</p>
+
+<p>— Et… — interrompit le jeune
+homme, voulant plaisanter, — ça ne
+t’a pas empêchée de dormir, je suppose ?</p>
+
+<p>Maïna poursuivit, sans tenir compte
+de l’interruption :</p>
+
+<p>— J’ai réfléchi qu’on ne peut pas se
+marier, comme ça, sans argent.</p>
+
+<p>— Hé ! qui dit que nous nous marions
+sans argent, cousine ?</p>
+
+<p>— Dame ! Ça en a tout l’air. Est-ce
+que tu as de la fortune, toi, Joël ?</p>
+
+<p>— J’ai mon diplôme, répliqua crânement
+le jeune homme, — et je ne crois
+pas être un sot.</p>
+
+<p>Elle sourit, et, déjà à moitié rassurée,
+n’objecta plus qu’avec indécision :</p>
+
+<p>— C’est bien, je le sais. Mais, enfin,
+dans les premiers temps…? nous ne
+pouvons pourtant pas mettre notre
+ménage à la charge de notre oncle ?
+Il nous faut nous suffire par nous-mêmes.</p>
+
+<p>— Eh ! nous nous suffirons, parbleu !
+Je travaillerai, et j’espère bien que ce ne
+sera pas pour le roi de Prusse.</p>
+
+<p>Il ne crut pas devoir lui dire qu’il
+comptait bien qu’elle aurait une dot.</p>
+
+<p>Maïna allait répliquer sans doute,
+quand l’arrivée inopinée de Tina fit dévier
+le cours de leurs pensées.</p>
+
+<p>La figure de la vieille servante était
+bouleversée. De grosses larmes coulaient
+sur ses joues.</p>
+
+<p>Aux questions empressées que lui
+adressèrent les deux jeunes gens, elle ne
+fit que cette réponse d’une effroyable
+concision :</p>
+
+<p>— Madame du Closquet se meurt !
+Madame du Closquet se meurt !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>Oui, l’heure de la récompense avait
+sonné pour la vieille femme de bien.</p>
+
+<p>Elle mourait, parce que tout être né
+dans la condition terrestre doit mourir.
+Mais ce mot « mort », qui revêt de si
+lugubres couleurs, qui prend de si mornes
+acceptions, n’avait plus auprès d’elle
+ce sens sinistre, cet aspect de deuil que
+lui attribuent les survivants désespérés.</p>
+
+<p>Le spectacle de ce chevet n’était que
+celui d’une libération.</p>
+
+<p>Une âme pure et belle, fière, et désormais
+lavée des souillures de la terre,
+s’échappait du cloaque, et dépouillait
+l’enveloppe de matière à laquelle l’avait
+liée la mystérieuse combinaison préordonnée
+de toute éternité par la Sagesse
+créatrice.</p>
+
+<p>Elle s’en allait sans secousse, presque
+sans souffrance.</p>
+
+<p>Quand elle s’était sentie malade, elle
+avait fait appeler son vieil ami le docteur
+Le Budinio.</p>
+
+<p>Et, paisiblement, elle lui avait dit, de
+cette voix qui ne tremblait jamais :</p>
+
+<p>— Mon bon ami, je vois bien que la
+machine est désormais enrayée, qu’il
+n’y a rien plus rien à faire. Si je vous ai
+fait appeler, c’est uniquement par acquit
+de conscience, parce que c’est un devoir
+pour l’homme de disputer sa vie jusqu’au
+dernier moment. Mais je sais bien
+que je suis vaincue d’avance, que la vitalité
+est épuisée. Venez donc à moi en
+ami, mais si l’amitié peut encore faire
+illusion à la science, je ne vous défends
+pas de tenter l’impossible pour m’ajouter
+quelques années de plus à vivre.</p>
+
+<p>Tout cela fut dit posément.</p>
+
+<p>L’intelligence demeurait maîtresse
+d’elle et la volonté s’affirmait dans le
+soin qu’apportait la mourante à disposer
+ses derniers moments, à mettre tout en
+ordre dans ce but.</p>
+
+<p>Elle ajouta, avec le malicieux sourire
+dont elle ne se départait jamais :</p>
+
+<p>— Figurez-vous que l’un de mes héritiers
+me fait faux bond, — précisément
+le prodigue, celui qui aurait eu le
+plus grand besoin de ma mort. Il m’a
+précédée, et cela m’oblige à modifier mon
+testament. Enfin, il sera dit que j’aurai
+eu de la besogne jusqu’à la dernière seconde.</p>
+
+<p>Pauvre vaillante femme !</p>
+
+<p>Elle savait bien que la besogne était
+toute faite déjà, et qu’elle avait arrêté
+son choix sur ceux qu’elle substituait à
+l’héritier défaillant.</p>
+
+<p>Mais, modeste jusqu’à la fin, dédaigneuse
+des manifestations extérieures
+du pharisaïsme, interdisant à la main
+gauche de connaître ce qu’avait pu faire
+la droite, elle laissait au notaire le soin
+de faire savoir aux intéressés ses dernières
+volontés.</p>
+
+<p>Dès le premier instant de maladie, le
+docteur Le Budinio ne s’y était pas
+trompé.</p>
+
+<p>La vieille dame était depuis longtemps
+menacée d’une poussée vers le cœur.</p>
+
+<p>Or, quand le mal fit son entrée en
+scène, avec les apparences relativement
+bénignes d’une pneumonie franche
+contre laquelle le robuste tempérament
+de la septuagénaire paraissait offrir des
+ressources, le médecin comprit bien vite
+que ce n’était là que le masque trompeur
+dont s’affublait la bronchite capillaire,
+ce terrible catarrhe suffocant qui
+emporte les vieillards et les enfants.</p>
+
+<p>Il voulut pourtant engager la lutte avec
+toute son énergie contre le mal.</p>
+
+<p>Par une recrudescence d’attention, il
+établit Joël et Maïna en permanence à ce
+chevet.</p>
+
+<p>Aussi, M<sup>me</sup> du Closquet put-elle lui
+dire, le troisième jour après l’invasion
+de la maladie :</p>
+
+<p>— Deux médecins, rien que ça ! Excusez
+du peu ! Et pourtant, mon pauvre Le
+Budinio, toute votre science combinée ne
+me tirera pas de là. Je vais vous glisser
+entre les doigts sans que vous puissiez
+l’empêcher.</p>
+
+<p>Elle disait vrai. La sereine conscience
+de son état lui permettait un infaillible
+diagnostic.</p>
+
+<p>Au bout de six fois vingt-quatre heures
+elle ne conserva plus même l’apparence
+d’illusion que ses deux médecins
+croyaient avoir entretenue en elle. Appelant
+tout doucement Véronique, elle lui
+recommanda de se rendre à l’église pour
+prévenir l’abbé Dagorn, son confesseur
+habituel.</p>
+
+<p>La jeune fille se récria.</p>
+
+<p>Elle croyait à la sentence de son oncle
+et de son cousin, et ne jugeait pas la situation
+aussi désespérée.</p>
+
+<p>Ce que voyant, M<sup>me</sup> du Closquet vainquit
+d’un seul mot ses résistances :</p>
+
+<p>— Chère petite, pourquoi hésiter ? Si
+je dois guérir, le saint viatique y aidera
+plus que personne. Dans le cas contraire,
+j’aurai eu la satisfaction d’être
+prête longtemps à l’avance.</p>
+
+<p>Elle souriait, et Maïna, qui n’avait
+jamais vu mourir, s’émerveillait de ce
+calme stupéfiant.</p>
+
+<p>Elle s’empressa donc de condescendre
+au désir de la mourante.</p>
+
+<p>Ce fut elle-même qui alla chercher le
+prêtre, qui disposa la chambre en vue de
+la simple et grandiose cérémonie dont
+elle allait être le théâtre.</p>
+
+<p>Il advint que le docteur Le Budinio
+voulut la blâmer de cet empressement.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> du Closquet le reprit lui-même
+de cette intervention en des matières
+qui ne le concernaient point :</p>
+
+<p>— Mon cher ami, ce n’est point votre
+affaire. J’ai le droit de sortir de ce monde
+par la bonne porte, et vous me connaissez
+assez pour savoir que je ne suis pas
+une femmelette qui recule devant le fait.
+A soixante-quinze ans, la mort est une
+terminaison normale de la vie. Voilà
+quarante ans pour le moins que je m’y
+prépare, et je fais en sorte de n’être pas
+trop maussade en m’en allant.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où le prêtre eut
+franchi le seuil de cette chambre, les
+forces de la malade se mirent à décroître
+avec rapidité.</p>
+
+<p>La fièvre ne s’interrompit plus.</p>
+
+<p>Le pouls se mit à battre avec une indicible
+violence ; la respiration haletante
+décela l’effrayante dyspnée qui progressait
+d’heure en heure.</p>
+
+<p>Renversée sur le double oreiller que
+Maïna avait placé sous sa tête, la mourante,
+en dépit des suffocations progressivement
+croissantes, ne perdait ni sa
+présence d’esprit ni son imperturbable
+sérénité.</p>
+
+<p>Jusqu’à la dernière minute, elle entendait
+conserver la possession d’elle-même.</p>
+
+<p>Ces maladies inflammatoires des organes
+de la respiration laissent toujours
+intactes les facultés intellectuelles. C’est
+pour ce motif que certaines fins de poitrinaires
+sont si déchirantes pour les
+assistants. Car si la victime est jeune, si
+elle a la conscience de son état, il arrive
+fréquemment qu’elle ne peut se résigner
+à la mort. Et si elle ignore qu’elle touche
+aux portes du trépas, elle ne parle que de
+sa guérison, de son prompt rétablissement,
+des joies que lui réserve encore
+cette vie qui la fuit et dont le mirage,
+pourtant, séduit encore son regard déjà
+embrumé par l’ombre éternelle.</p>
+
+<p>Avec M<sup>me</sup> du Closquet, l’adieu n’eut
+point ces poignantes tristesses.</p>
+
+<p>Ce fut elle-même qui s’attacha à consoler
+ses amis, à les distraire de leurs
+préoccupations.</p>
+
+<p>Avec une sublime abnégation de sa
+souffrance personnelle, elle parut ne
+prendre soin que du bonheur de ceux
+qu’elle laissait derrière elle.</p>
+
+<p>Elle savait qu’aucun des parents qui
+allaient profiter de ses largesses posthumes
+n’avait pu accourir à ses derniers
+moments, et ne leur en voulant pas
+pour les impossibilités matérielles qui
+les retenaient loin d’elle, elle put se donner
+tout entière aux amis dont la présence
+à son lit de mort lui parut une faveur
+spéciale de Dieu.</p>
+
+<p>La veille du dernier jour, comme Joël
+et Maïna se relayaient dans leur rôle de
+garde-malades, elle profita d’un moment
+où les deux jeunes gens se trouvaient
+seuls avec elle pour leur faire une confidence.</p>
+
+<p>Elle prit elle-même la main du jeune
+docteur et la plaça dans celle de Véronique.</p>
+
+<p>Elle en avait le droit, les ayant vus
+naître tous les deux, les ayant suivis de
+sa sollicitude pendant les années de leur
+croissance parallèle.</p>
+
+<p>Et comme elle les tutoyait du ton d’une
+grand’mère parlant à ses petits-enfants,
+elle put leur dire :</p>
+
+<p>— Joël, je sais le fond de ton cœur. Tu
+as déjà choisi la compagne de ton existence,
+et Maïna a confirmé ce choix.
+Laissez-moi vous voir renouveler vos
+serments sous mes yeux, et si quelque
+crainte importune vous paraît mettre des
+ombres à vos perspectives de bonheur,
+comptez sur la protection d’En-Haut pour
+aplanir les obstacles. N’opposez pas les
+vains calculs de la raison au consentement
+spontané de vos âmes. On n’est
+jeune qu’une fois. Consacrez donc votre
+jeunesse à l’amour légitime. Soyez-vous
+tout l’un à l’autre, et gardez par
+devers vous la promesse de félicité que
+vous fait en ce moment votre vieille amie
+expirante.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, trop émus,
+avaient les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>Ils s’étaient agenouillés côte à côte au
+pied de cette couche.</p>
+
+<p>Sanctifiée par son renoncement à la vie,
+par toutes les pratiques pieuses que lui
+suggérait sa foi de Bretonne, la vieille
+femme étendit sur leurs fronts ses mains
+défaillantes, et leur versa une suprême
+bénédiction.</p>
+
+<p>Puis, désormais terrassée par le mal,
+elle n’eut plus d’autre reste de la vie que
+dans l’ineffable sourire de sa bouche décolorée,
+dans le doux et profond regard
+de ses prunelles ternes.</p>
+
+<p>Le huitième jour, dès l’aurore, elle entra
+en agonie.</p>
+
+<p>Non en cette agonie douloureuse au
+sein de laquelle la vie ne se détache que
+par secousses, par convulsions défigurantes,
+mais en cette sortie progressive
+de l’âme qui, de temps à autre, à chaque
+étape de la voie ténébreuse qui mène à
+la lumière, s’arrête, fait halte en quelque
+sorte, et embrasse d’un dernier regard le
+monde fini et sombre qu’elle quitte, retenue
+à chaque seconde par les lois de la
+matière qu’elle dépouille.</p>
+
+<p>La parole s’éteignit la première. La
+voix était devenue si faible, si sourde,
+qu’on ne pouvait plus l’entendre.</p>
+
+<p>Une lente paralysie des cordes vocales
+lui ôtait toutes les vibrations.</p>
+
+<p>Mais les yeux gardaient leur langage
+expressif, et, par un effet assez
+rare de l’énergie, la mourante pouvait
+encore mouvoir ses bras, agiter ses
+doigts.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu’elle fit signe à Maïna
+de rapprocher d’elle le crucifix qu’elle
+ne pouvait atteindre, et, lorsque la
+jeune fille l’eut placé entre ses mains,
+elle le porta d’elle-même, pieusement, à
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Puis, les mains elles-mêmes s’immobilisèrent,
+et, alors, autre bizarrerie de la
+nature, la parole revint.</p>
+
+<p>Comme elle voyait des larmes dans les
+yeux de ceux qui l’entouraient, elle s’efforça
+de les sécher d’un mot.</p>
+
+<p>— Ne pleurez pas. Qu’est-ce donc qui
+m’arrive dont vous ayez lieu de vous
+troubler ? Je sors de la vie, voilà tout,
+et je passe. Vous devriez, au contraire,
+vous réjouir. J’entre dans l’immortalité.</p>
+
+<p>Soudain, elle eut comme la prescience
+du moment final. Elle dit doucement à
+l’abbé :</p>
+
+<p>— Récitez les prières des agonisants, je
+vous prie. Cela me rendra la mort plus
+facile.</p>
+
+<p>Et avant de se recueillir dans ce dernier
+acte, elle interpella encore le docteur :</p>
+
+<p>— Le Budinio, souvenez-vous ! Ayez
+confiance en Dieu, mon ami.</p>
+
+<p>Elle n’ajouta point d’autre parole.</p>
+
+<p>Ses lèvres ne remuèrent plus que pour
+prononcer les formules des oraisons jaculatoires.
+Et, tout à coup, le prêtre, qui
+s’était un instant interrompu, demeura
+frappé de stupeur.</p>
+
+<p>La mourante restait immobile, les
+mains jointes sur le crucifix, les yeux
+fixes, ouverts sur l’éternité.</p>
+
+<p>Sa face avait revêtu ce caractère auguste
+qu’imprime la suprême rupture du
+lien : le souffle s’était envolé ; elle avait
+passé sans qu’on s’en aperçût ; morte
+sans effort, saintement.</p>
+
+<p>Tout le monde était tombé à genoux.</p>
+
+<p>La prière reprit à l’unisson, mais il y
+manquait une voix, celle que la mort venait
+d’interrompre.</p>
+
+<p>Maïna et Corentine se relevèrent tout
+en pleurs.</p>
+
+<p>Il leur restait un pieux devoir à remplir,
+plus particulièrement pour se conformer
+aux derniers vœux de la morte.
+Ne fallait-il pas apprêter cette chère dépouille
+pour l’exposition funèbre qui allait
+suivre ?</p>
+
+<p>Une heure plus tard, lorsque Maïna,
+rompue de fatigue à la suite de ses
+veilles et de ses soins, voulut quitter la
+maison mortuaire pour aller prendre
+quelque repos, elle chercha son oncle
+qui avait disparu. Ne le trouvant nulle
+part, elle revint tout naturellement au
+lit de mort.</p>
+
+<p>Le docteur était là.</p>
+
+<p>Et Maïna, qui venait le chercher, s’arrêta
+court, tandis que l’appel qu’elle allait
+faire entendre mourait sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Jamais elle n’avait vu pareille expression
+sur les traits de son oncle.</p>
+
+<p>Certes, elle avait pour lui un profond
+respect, mais un respect d’enfant gâtée,
+mitigé par beaucoup de familiarité
+tendre, qu’encourageait, d’ailleurs, la
+condescendance facile du vieillard.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, Hugh Le Budinio
+lui parut démesurément grandi.</p>
+
+<p>Elle éprouva à sa vue un saisissement
+qui l’immobilisa, comme si la majesté
+de la morte se fût brusquement épanchée
+sur le vivant, comme si ce visage immobile,
+aux traits rajeunis par le sceau de
+l’immortalité, eût été un foyer duquel
+émanait une flamme transfigurant le
+front penché du vieil ami demeuré sur la
+terre.</p>
+
+<p>Le docteur s’était assis sur un fauteuil
+au pied de la couche.</p>
+
+<p>Il avait croisé ses bras, mais sa main
+droite relevée soutenait son menton.</p>
+
+<p>Il était plongé dans une méditation
+grave, de celles auxquelles ne s’arrêtent
+que les intelligences d’élite.</p>
+
+<p>Maïna n’osa l’interrompre. Bien plus :
+elle retint son souffle pour ne point le
+troubler.</p>
+
+<p>Elle arrivait sans doute à la fin de cette
+contemplation muette, car il ne la fit pas
+attendre.</p>
+
+<p>Il se leva, et, pas à pas, à reculons,
+comme s’il n’eût pu détacher ses yeux
+du visage de la morte, il gagna la porte
+de la chambre, où, brusquement, il rencontra
+sa pupille.</p>
+
+<p>Il ne parut nullement surpris de son
+attente.</p>
+
+<p>Seulement, avec un geste qui ne lui
+était point habituel, s’appuyant de la
+main gauche à l’épaule de la jeune fille,
+et, de la droite, lui désignant la pâle
+figure qui se détachait rigide sur la blancheur
+éblouissante des draps, il ne prononça
+que ces mots :</p>
+
+<p>— Ça, ça donne à réfléchir !</p>
+
+<p>Que signifiaient ces paroles du vieux
+praticien, de l’homme qui avait passé la
+meilleure partie de sa vie dans la lutte
+contre « l’ombre » ?</p>
+
+<p>Saluait-il la majesté de la tombe seulement,
+ou hésitait-il devant une question
+surgissant inattendue devant ses
+yeux ?</p>
+
+<p>Maïna n’osa l’interroger. Elle sentait
+trop bien ce que ce laconisme contenait
+de mystères insondables.</p>
+
+<p>De tout le jour, le vieillard n’ajouta
+pas un mot.</p>
+
+<p>Il s’était confiné dans le domaine des
+méditations profondes. Et tout le monde
+en put suivre la trace sur son visage, au
+recueillement avec lequel, le surlendemain,
+il suivit, à l’église et au cimetière,
+les détails de la funèbre cérémonie.</p>
+
+<p>Lorsque le caveau des du Closquet
+s’ouvrit pour recevoir la dépouille de la
+sainte femme qu’on allait laisser dormir
+son dernier sommeil sous ces voûtes de
+pierre, Hugh Le Budinio, marchant à la
+suite des représentants, d’ailleurs rares,
+de la famille, demeura longtemps les
+yeux fixés, le front penché sur la grille
+qui bordait le petit monument de granit.</p>
+
+<p>Quelque chose, en effet, venait de se
+briser dans sa propre existence. Une
+longue et inaltérable amitié venait de se
+clore, au bord de cette fosse qui dévorait
+toute une existence d’honneur et de charité.</p>
+
+<p>Ah ! oui, il avait raison de le dire. De
+tels spectacles, « ça donne à réfléchir. »</p>
+
+<p>A partir de ce moment, le caractère
+du médecin changea presque entièrement.</p>
+
+<p>Sans se départir complètement de la
+gaieté qui avait fait jusque-là le fond de
+ce caractère, il prit une nuance très accusée
+de mélancolie.</p>
+
+<p>Ses idées revêtirent comme un crêpe
+qu’il s’attacha à dissimuler du mieux
+qu’il put, sans parvenir toutefois à dérober
+totalement le voile noir aux yeux
+de ceux qui l’entouraient.</p>
+
+<p>Un phénomène analogue modifia les
+allures de la rieuse Maïna.</p>
+
+<p>On n’entendit plus les éclats de sa
+voix fraîche résonner dans tous les coins
+de la maison.</p>
+
+<p>Joël, toujours empressé autour de sa
+cousine, lui fit la remarque qu’elle avait
+de trop fréquents nuages sur le front.</p>
+
+<p>A quoi Maïna répondit que le temps
+effacerait sans doute ces teintes grises,
+dissiperait ces brumes flottant sur sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>Elle le dit de bonne foi, n’étant pas de
+celles qui se complaisent dans les pensers
+mornes et tristes. Et, ce faisant, elle
+avait raison de compter sur la bienfaisante
+influence des années.</p>
+
+<p>Il est vrai que cet événement contribua
+à faire de la jeune fille charmante une
+femme accomplie.</p>
+
+<p>Les soins donnés aux douaniers pendant
+la terrible nuit de la tempête, son
+assiduité au chevet de M<sup>me</sup> du Closquet
+avaient accoutumé ce jeune esprit aux
+graves réflexions.</p>
+
+<p>Comme le vieillard auprès duquel elle
+avait grandi en beauté, en grâce et en
+vertu, elle se mit à aimer les pauvres et
+les déshérités de ce monde. Ce fut aux
+malheureux qu’allèrent spontanément
+ses prédilections, et, tout de suite, elle
+prit l’habitude du bienfait.</p>
+
+<p>Alors, chaque jour, elle réserva ses
+heures pour les visites à faire aux plus
+humbles foyers.</p>
+
+<p>Accompagnée de Tina Kerbiel le plus
+souvent, parfois seule, selon que la circonstance
+pressait plus ou moins, elle
+commença des courses qui, en peu de
+jours, lui firent une notoriété d’ange
+consolateur.</p>
+
+<p>Elle se montra les mains pleines de
+soins pieux, les lèvres ouvertes aux
+douces paroles. On la rencontra aussi
+bien près des berceaux qu’au chevet des
+infortunes moins attrayantes.</p>
+
+<p>Elle se fit toute à tous, et son cœur
+s’élargit de toute cette affection désintéressée,
+en même temps que son esprit
+s’ouvrait plus vaste aux autres conceptions
+du devoir social.</p>
+
+<p>Et sans qu’elle pût s’en rendre compte,
+sans qu’elle soupçonnât sa renommée
+croissante, Maïna ne marcha plus que le
+front ceint d’une auréole, pendant que
+le bruit de ses bienfaits préparait
+d’avance sa route et jonchait de fleurs le
+chemin sous ses pas.</p>
+
+<p>La « nièce du docteur », ainsi qu’on la
+nommait sur la côte, devint la créature
+idéale, adorée de tous les pauvres gens.</p>
+
+<p>Sa beauté séraphique, le délicieux sourire
+de ses lèvres roses permettaient,
+d’ailleurs, encourageaient même ces
+exaltations populaires qui la comparaient
+sans exagération aux anges.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de ces changements à
+leur précédente existence, au moment
+où les brumes d’automne commencèrent
+à épandre leur voile gris au-dessus de la
+mer, des rochers et des falaises, que Joël
+se décida à tenter auprès de son oncle la
+démarche décisive de laquelle allait dépendre
+son bonheur et celui de Maïna.</p>
+
+<p>On était en octobre.</p>
+
+<p>Les premières pluies avaient déjà barbouillé
+le ciel, et des nuées floconneuses
+se traînaient en haillons sur les flots devenus
+subitement gris, de ce gris de
+deuil que les mers du Nord revêtent en
+guise de toilette hivernale, et dont on ne
+peut dire cependant qu’il leur enlève leur
+poésie.</p>
+
+<p>Ce fut une grave journée et un solennel
+entretien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Ce jour-là, les deux médecins rentraient
+ensemble d’une visite faite en
+commun à une riche cliente habitant
+Dinard, et qui, autant par goût que par
+souci de sa santé, prolongeait son séjour
+dans la ville d’eaux au delà de la saison.</p>
+
+<p>Ils descendaient du bateau et venaient
+de prendre pied sur le Grand-Bey, la mer
+étant haute, lorsque Joël, prenant son
+courage à deux mains, dit brusquement
+au vieux docteur, d’une voix dont l’hésitation
+était manifeste :</p>
+
+<p>— Mon oncle, puisque nous voici
+seuls, je voudrais vous entretenir de…</p>
+
+<p>— De… quoi ? — interrompit M. Le
+Budinio, qui cessa de marcher pour prêter
+attention à la communication de son
+neveu.</p>
+
+<p>— D’un projet que je nourris depuis
+fort longtemps, et qui intéresse tout mon
+avenir.</p>
+
+<p>Le vieillard s’était arrêté. Il posa sa
+main sur le bras du jeune homme.</p>
+
+<p>— Tu n’as pas besoin d’aller plus loin.
+Je sais d’avance ce que tu vas me dire.</p>
+
+<p>— Mais, mon oncle…</p>
+
+<p>— Je t’assure que c’est inutile, — fit
+Hugh en souriant. — Et je te le prouverai
+tout à l’heure.</p>
+
+<p>Il lui montra du doigt le rocher sur
+lequel ils se trouvaient, et avec ce ton de
+mélancolie qu’il avait pris depuis la
+mort de M<sup>me</sup> du Closquet, l’invita à s’asseoir
+sur les quartiers de roche, au pied
+de la tombe illustre qui leur faisait face.</p>
+
+<p>— Restons ici un moment, Joël. La
+place est toute choisie. Les importuns ne
+nous troubleront pas.</p>
+
+<p>A quoi songeait-il, présentement, le
+vieux maître ? Nul n’aurait pu le dire.</p>
+
+<p>Par une de ces échappées naïves de
+l’imagination dont les vieillards sont
+coutumiers, surtout lorsqu’une laborieuse
+existence a rendu plus lourdes les
+années qui pèsent sur leurs fronts, l’oncle
+de Joël et de Maïna laissa d’abord sa
+pensée prendre du champ.</p>
+
+<p>C’était l’heure mystique par excellence,
+celle où l’astre à son déclin touche au
+terme de sa course.</p>
+
+<p>Un caprice de l’atmosphère avait
+apaisé les haleines du large. La coupole
+du firmament s’était éclaircie, et les
+nuages, se repliant à la manière de rideaux
+sombres, s’entassaient à l’horizon,
+aux quatre points cardinaux, en paquets
+d’ouate épais et ronds, disposés ainsi
+qu’une garniture capitonnée.</p>
+
+<p>A l’extrême bordure de l’Occident,
+l’astre s’enfonçait derrière un portant de
+pourpre, et les rayons relevés mettaient
+à ses arêtes une frange d’or en fusion.</p>
+
+<p>Au-dessous, la mer reflétait ce couchant
+de féerie, se teignant successivement
+de toutes les splendeurs du prisme
+épanchées sur son miroir sans rides.</p>
+
+<p>A l’entour du rocher, piédestal d’un
+sépulcre, des oiseaux blancs et gris,
+mouettes et goélands, voletaient, faisant
+claquer leurs ailes.</p>
+
+<p>Quelque chose montait sur la mer,
+comme un bruissement d’ombres qui
+surgirait du fond de l’abîme, assombrissant
+lentement les profondeurs, éteignant
+progressivement les rides lumineuses des
+lames et envahissant l’atmosphère elle-même,
+qu’elles saturaient de vapeurs,
+à l’instar d’une trame invisible et palpitante,
+dont les plissements enserraient
+toutes choses et les voilaient insensiblement.</p>
+
+<p>— Que dis-tu de cela ? — demanda le
+vieux docteur, en étendant la main vers
+l’horizon.</p>
+
+<p>— Je dis, — répondit Joël, très sincère, — que
+c’est là un spectacle merveilleux
+sur lequel nous avons le grand
+tort de nous blaser.</p>
+
+<p>Hugh Le Budinio releva vivement cette
+juste et précise remarque.</p>
+
+<p>— De nous blaser, dis-tu ? Parle pour
+toi, garçon. Moi, voilà plus de trente-cinq
+ans que je regarde ces choses sans
+m’en lasser. Je dirai même plus. Je leur
+trouve, chaque fois, un aspect nouveau,
+une séduction plus puissante. Et si Dieu
+m’accordait le repos auquel je crois avoir
+droit, il me semble que je passerais mes
+derniers jours dans la contemplation de
+ces merveilles sans égales.</p>
+
+<p>Il parlait sur le ton de l’enthousiasme,
+et Joël se demandait à quoi allait aboutir
+cet exorde.</p>
+
+<p>— Vois-tu, garçon, — reprit Hugh, — j’ai
+beaucoup réfléchi, dans ma vie, mais
+je ne l’ai jamais tant fait que depuis la
+mort de cette sainte créature que nous
+pleurons tous. Ça va te paraître un peu
+incohérent, peut-être, ce que je te dis là,
+et, qui sait ? peut-être te dis-tu que le
+vieil oncle n’a plus la tête bien solide,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Il se tourna, et regarda en riant le
+digne homme qui protestait avec énergie.</p>
+
+<p>— Très bien. Ce qu’il y a de bien certain,
+c’est que tu te dis : « Tout cela n’a
+aucun rapport avec ce que j’ai à dire à
+mon oncle, et, pour peu qu’il continue,
+nous passerons la nuit sur le Grand-Bey
+sans avoir touché seulement au sujet de
+la conversation. » Patience, mon fils,
+nous allons y revenir, sois tranquille.</p>
+
+<p>Où en étais-je ? Ah ! bien ! Je te rappelais
+que j’ai beaucoup réfléchi depuis
+la mort de cette bonne madame du Closquet.
+Eh bien ! mes réflexions valent que
+je t’en fasse part. Elles ont au moins le
+mérite de l’âge et sont le fruit de l’expérience.
+Et si, comme tu vas me le dire
+tout à l’heure, tu as fermement l’intention
+de continuer ici même ma besogne,
+de me succéder, en un mot, elles pourront
+t’être de quelque profit.</p>
+
+<p>Maintenant, écoute-moi, sans te fatiguer.</p>
+
+<p>Le jeune homme acquiesça respectueusement
+au désir du vieillard.</p>
+
+<p>— Écoute, Joël, — reprit celui-ci, — tu
+es médecin comme moi, par conséquent,
+comme moi, mieux que moi peut-être,
+tu sais tout ce que tout homme de
+notre art doit savoir.</p>
+
+<p>Tu connais l’être humain à fond, ou,
+du moins, tu crois le connaître, parce
+que, le scalpel à la main, tu as disséqué
+la pauvre carcasse animale dans laquelle
+loge cet inconnu qu’on nomme l’âme.</p>
+
+<p>Tu sais qu’il existe une charpente osseuse
+chez les vertébrés, qu’à cette charpente
+douée de vie elle-même viennent
+s’adapter les tendons et les muscles, les
+cartilages et les viscères, qu’au travers
+de ces parties circule le sang et rayonnent
+les nerfs, les nerfs, double système
+d’expansion et de contradiction qui
+donne naissance à la nutrition et à la
+sensation, conséquemment à la vie.</p>
+
+<p>— Oui, mon oncle, — fit Joël, — je
+sais tout cela.</p>
+
+<p>Et un vague sourire courut sur ses
+lèvres, sourire dû autant à l’ironie devant
+cette leçon d’anatomie qu’à l’admiration
+éprouvée en face de cette facilité
+du vieil homme de synthétiser aussi
+clairement l’objet de ses études physiologiques.</p>
+
+<p>Hugh Le Budinio poursuivit :</p>
+
+<p>— Tu sais tout cela, et, sans doute
+aussi, bien d’autres choses, et, en l’espèce,
+tu n’en sais pas plus que les vieux
+maîtres de l’humanité, les pères de la
+médecine. — Mais, il est une chose qu’on
+a dû oublier de t’apprendre, ainsi qu’on
+l’oubliait déjà de mon temps, et cette
+chose, l’expérience, la pratique de la cure
+t’en révéleront la lacune.</p>
+
+<p>On a oublié de t’enseigner la méthode
+selon laquelle tu dois faire mouvoir ta
+pensée à la recherche des causes.</p>
+
+<p>Il s’interrompit, et, cette fois, Joël eut
+honte de son sourire. Ce vieillard entrait
+avec une souveraine majesté dans le
+domaine abstrait de la science. Il frappait
+à la porte du temple, et sans respect
+des initiés vrais ou faux, il portait une
+main audacieusement profanatrice
+sur le voile qui couvre les arcanes de la
+création.</p>
+
+<p>— Tiens ! — continua Hugh, — regarde
+ce soleil qui se couche. Nous ne
+savons pas au juste ce qu’il est, de quelle
+matière en ignition procèdent sa chaleur
+et sa lumière. Mais, du moins, nous ne
+sommes point assez fous pour refuser
+crédit à nos yeux qui nous attestent sa
+présence et qui ne nous livrent la connaissance
+des corps qu’à la faveur de sa
+clarté.</p>
+
+<p>Eh bien ! pour les choses de la science
+qui font l’objet de la vision intellectuelle,
+le premier emploi que nous faisons de
+notre raison est précisément de contester
+l’existence d’un foyer de lumière analogue,
+et même infiniment plus certain,
+puisque, s’il n’existait pas, nous ne nous
+connaîtrions pas nous-mêmes, et que
+notre conscience n’est que la première
+prise de possession de notre réalité par
+notre pouvoir de connaître.</p>
+
+<p>— C’est vrai, confessa le jeune homme,
+devenu sérieux à son tour.</p>
+
+<p>— Tu te demandes peut-être à quoi
+tend cette digression bizarre ? Je vais te
+le dire en abrégeant :</p>
+
+<p>Oui, l’on ne nous a jamais enseigné
+« l’art de conduire notre pensée », ainsi
+que l’a si bien dit le grand Descartes. On
+nous a faits les esclaves de la règle générale,
+alors que toute la suite de la vie et
+la pratique de notre art te montreront
+qu’il n’existe point de « règle générale »,
+mais simplement des catégories de faits
+dans lesquelles s’emboîtent les diverses
+manifestations du mal. Autant de cas
+dans la maladie, autant d’observations
+et d’études spéciales obligeant le médecin
+à conformer le traitement au diagnostic
+différentiel qu’il porte. Remarque-le
+bien : il n’y a qu’une impossibilité
+pour l’esprit humain à vaincre la
+mort, c’est son impuissance à fixer les
+cas individuels qui se présentent. Et
+c’est pour cela qu’obligé d’inférer sans
+cesse du particulier au général, il se
+trompe presque toujours ; c’est pour
+cela également, qu’absorbé, distrait
+plutôt par la multiplicité des exemples
+nés sous ses yeux, il finit par perdre
+de vue la réalité absolue, la seule vérité
+palpable, en quelque sorte, à savoir que
+la substance qui motive par sa personnalité
+la différenciation de ces innombrables
+cas, ce n’est point ce corps misérable
+sur lequel nous tenons obstinément
+fixés nos yeux de myopes volontaires,
+c’est…</p>
+
+<p>— L’âme, — prononça Joël avec une
+gravité sereine qui fit tressaillir l’oncle.</p>
+
+<p>— Oui, l’âme, Joël, l’âme qui fait de
+chacun de nous ce qu’il est en ce monde
+et ce qu’il doit continuer d’être dans un
+autre monde que nous ne voyons pas,
+mais dont l’existence est pour nous
+aussi certaine que celle d’un autre hémisphère
+auquel le soleil porte la lumière
+en ce moment même où il la retire du
+nôtre.</p>
+
+<p>Alors seulement Joël comprit la pensée
+du vieillard emporté par l’inspiration :</p>
+
+<p>— C’est là ce que nous sommes, mon
+fils, c’est là ce qu’était cette créature
+sainte qui vient de sortir de notre terre
+misérable. Et depuis que cette vérité suprême
+est entrée dans mon esprit, je ne
+puis me défendre de trouver notre
+science bien courte, nos efforts bien puérils,
+puisque, en aucun cas, nous ne travaillons
+à faire plus belle la part de cette
+âme notre unique personnalité.</p>
+
+<p>La nuit était venue. Une bordure
+rouge, sanglante, limitait la séparation
+de la mer et du ciel.</p>
+
+<p>— Là, — fit en riant le vieux docteur, — allons-nous-en.
+Bien qu’habituée à
+mes retards, Tina pourrait concevoir de
+l’inquiétude et Maïna en a certainement
+déjà conçu. Or, je tiens à ce que nous la
+rassérénions tout de suite, car c’est
+d’elle, n’est-ce pas vrai, que tu as l’intention
+de me parler ?</p>
+
+<p>— Oui, mon oncle, — avoua Joël en
+riant.</p>
+
+<p>— Voyons. J’ai vidé mon sac et le tien
+te pèse encore. Je vais t’aider à t’en soulager
+le plus tôt possible. Ce dont il
+s’agit, si je ne me trompe, c’est de vous
+marier au plus vite, attendu que vous
+vous aimez, et que vous ne demandez,
+l’un et l’autre, qu’à vous passer mutuellement
+la chaîne au cou.</p>
+
+<p>— C’est cela même, — confirma le
+jeune homme, dont l’hilarité redoublait.</p>
+
+<p>— Tu vois que je ne me trompais pas.
+Maintenant que ta confession est faite,
+je vais te faire plaisir en te déclarant
+que je t’absous tant et si bien que si
+j’étais à ton âge, heureux garçon, je ne
+penserais pas autrement que toi en la
+circonstance.</p>
+
+<p>— Alors, mon oncle, vous m’approuvez ?
+Vous comprenez, n’est-ce pas, que
+je l’aime ?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire, mon gars, que je ne
+comprendrais pas le contraire.</p>
+
+<p>Joël saisit les deux mains de son oncle
+et les serra avec une allégresse qui fit
+sourire celui-ci :</p>
+
+<p>— Morbleu ! quelle poigne, mon garçon !
+Tu y tenais donc tant que ça, à mon
+approbation ?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire, mon oncle, que je
+n’eusse rien osé dire sans votre consentement.</p>
+
+<p>— Cela te fait honneur, Joël. Mais,
+s’il en est ainsi, tu ne sais rien du cœur
+de Maïna. Et si elle allait dire non, elle ?</p>
+
+<p>Et le vieillard avait un malicieux sourire
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Joël, en véritable étourneau, ne s’arrêta
+point à la contradiction.</p>
+
+<p>— Oh ! — s’écria-t-il, — de ce côté-là,
+je suis bien tranquille. Il y a longtemps
+que nous sommes d’accord là-dessus.</p>
+
+<p>— Longtemps ? — plaisanta encore le
+docteur. — Tu avais donc prévu mon
+autorisation ? C’est « prévenu » que je
+dois dire.</p>
+
+<p>Et comme son neveu ne répondait
+rien, n’ayant rien à répondre, le vieillard
+passa son bras sous le sien et l’entraîna.</p>
+
+<p>— Écoute : Ce n’est point de cela qu’il
+s’agit, mais bien du fait accompli.
+Vous vous aimez ; vous vous l’êtes dit ;
+vous êtes dignes l’un de l’autre ; par
+conséquent, ce mariage offre toutes les
+garanties de succès et de bonheur.
+Mais…</p>
+
+<p>— Il y a un <i>mais</i> ? — interrogea Joël,
+devenu subitement inquiet.</p>
+
+<p>— Oui, mon enfant, il y a un <i>mais</i>, et
+j’aime mieux te le faire connaître sans
+ambage.</p>
+
+<p>C’est charmant, le mariage, et cela
+mérite toutes sortes d’encouragements.
+Certes, tu aurais le droit de me reprocher
+de n’avoir point mis ma conduite
+d’accord avec mon opinion. — Mais,
+encore une fois, ce n’est point de cela
+qu’il s’agit, mais de votre mariage éventuel.
+Eh bien ! voici ce que j’ai à te
+dire :</p>
+
+<p>Pour se marier, c’est-à-dire pour entrer
+en ménage, pour fonder une famille,
+il faut avoir quelques ressources par devers
+soi, car il faut vivre, et c’est là la
+première des obligations.</p>
+
+<p>As-tu ces ressources, mon bon Joël ?</p>
+
+<p>Le jeune homme secoua la tête. Mais
+il avait prévu l’objection. Il y répondit
+donc en homme résolu :</p>
+
+<p>— Non, mon oncle, je ne les ai pas
+présentement, mais, Dieu aidant, je saurai
+me les créer.</p>
+
+<p>— C’est hasardeux, mon garçon, et
+c’est toujours pénible, tu peux m’en
+croire.</p>
+
+<p>— N’y êtes-vous point parvenu vous-même,
+mon oncle ? Ce que vous avez
+fait…</p>
+
+<p>— Tu le feras ? Oui, je connais cette
+riposte. C’est une parole brave. Seulement,
+moi, je n’étais point marié et je
+débutais en un tout autre temps. On
+admettait alors certains sacrifices, certaines
+abnégations que le changement
+des conditions de l’existence rend impossibles
+aujourd’hui. Tu ne peux obliger
+ta femme à vivre de pain sec et de
+fromage à tes côtés.</p>
+
+<p>Joël risqua le tout pour le tout, faisant
+revivre ses précédentes espérances :</p>
+
+<p>— Mais, mon oncle, n’êtes-vous pas là ?
+Nous ne songeons pas à vous quitter, et
+l’apport de mon travail contribuera à
+faire la part commune meilleure. D’ailleurs,
+Maïna possède bien quelque chose
+pour défrayer notre entrée de jeu ?</p>
+
+<p>Le vieux docteur fit halte, et, avec un
+effort visiblement pénible, répondit :</p>
+
+<p>— Maïna ne possède rien, absolument
+rien, mon pauvre enfant. Pour rien au
+monde je ne t’eusse fait une pareille confidence,
+mais les circonstances l’exigent.
+M<sup>me</sup> du Closquet, dont nous parlions tout
+à l’heure, a été souvent pour nous plus
+qu’une amie, et, pour Maïna, elle a été
+une mère. Si ta… cousine, — il hésita
+en prononçant ce mot, — a pu achever
+ses études et recevoir une magnifique
+éducation, c’est à M<sup>me</sup> du Closquet
+qu’elle le doit. Quant à moi, je suis le
+plus pauvre des hommes. Ma clientèle est
+rarement riche, et je n’ai jamais su me
+faire payer, mon bon Joël.</p>
+
+<p>Il fit une nouvelle pause, et, se reprenant :</p>
+
+<p>— Voyons ! ce sont là sujets trop
+graves pour qu’il soit permis de les traiter
+de la sorte, au pied levé. Je serais
+coupable de te décourager presque autant
+que si je te célais les périls d’un
+entraînement irréfléchi. Rentrons donc.
+J’ai, d’ailleurs, à te faire, et à Maïna également,
+une confidence que j’eusse peut-être
+dû vous faire plus tôt.</p>
+
+<p>Il n’ajouta pas un mot de plus, et tous
+deux doublèrent le pas pour rentrer.</p>
+
+<p>Le docteur avait eu raison de craindre
+que l’on ne se fût inquiété de leur retard.</p>
+
+<p>En rentrant, ils trouvèrent Maïna très
+pâle et Corentine Kerbiel fort nerveuse, — on
+peut même dire agacée.</p>
+
+<p>Les deux femmes n’accueillirent qu’à
+moitié les excuses dont on usa à leur intention.
+Si bien que Joël, n’y tenant plus,
+s’écria dans un accès de franchise un
+peu brusque :</p>
+
+<p>— Eh bien, là, c’est vrai ! nous avons
+pris le chemin des écoliers. En débarquant
+au Grand-Bey, le coucher du
+soleil nous a incités à deviser de questions
+d’ordre abstrait qui nous ont fait
+perdre un peu de vue la question concrète
+et immédiate du dîner.</p>
+
+<p>— Puisque nous voici rentrés dans la
+terre, tâchons d’y faire honneur, — ajouta
+gaiement le docteur. — Toi, Joël,
+tu as un appétit de vingt ans, et moi-même,
+dont les dents commencent à refuser
+le service, je me sens de force à
+avaler des noix sans ôter leurs coquilles.
+Donc, à table ! — conclut-il en faisant
+claquer ses doigts.</p>
+
+<p>On alla s’asseoir en commun, mais
+sous l’influence d’un mutisme gênant,
+autour du repas du soir.</p>
+
+<p>Le docteur voulut, sans plus tarder,
+réagir contre cette atmosphère de glace.</p>
+
+<p>Il prit directement Maïna à partie.
+Celle-ci ne s’y attendait pas.</p>
+
+<p>— Sais-tu, petite, quelle bizarre proposition
+m’a faite ton noble et brillant paladin,
+Joël Le Budinio, mon neveu ?</p>
+
+<p>— Non, mon oncle, — répliqua la
+charmante fille, qui mentait pour atténuer
+le rouge lui montant au visage.</p>
+
+<p>— Tu ne devines pas ? Je t’aurais crue
+plus sagace, — ajouta-t-il en riant.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse de Maïna,
+il lui servit cette phrase, à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— Ton cousin est pressé de se marier.
+Il a même fait choix d’une compagne
+qui, à ce qu’il assure, est prête à dire
+<i>amen</i>.</p>
+
+<p>Toi qui reçois toutes les confidences
+de Joël, tu dois savoir de quelle jeune
+personne il est question ?</p>
+
+<p>Du coup, Véronique s’était déridée.
+Elle donna la riposte avec entrain.</p>
+
+<p>— Mais certainement, mon oncle, je
+suis au courant de ses projets matrimoniaux.</p>
+
+<p>— Et… tu les approuves ?</p>
+
+<p>— Sans réserves. Joël ne me paraît
+pas avoir fait un mauvais choix.</p>
+
+<p>— Je sais que tu es une fille de sens,
+et que, par conséquent, je puis me fier à
+ton jugement.</p>
+
+<p>Ils eussent évidemment continué à
+marivauder de la sorte, si un éclat de rire
+de Maïna n’eût terminé cet échange de
+plaisanteries et rappelé au vieux médecin
+qu’il était temps d’aborder sérieusement
+la question.</p>
+
+<p>Alors Hugh Le Budinio parut prendre
+une grave résolution.</p>
+
+<p>On le vit passer à plusieurs reprises
+la main sur son front, comme pour en
+chasser un souci. Finalement, s’adressant
+aux deux jeunes gens, il les invita
+à le suivre dans sa chambre pour y débattre
+avec lui ce qui faisait l’objet de
+leurs mutuelles préoccupations.</p>
+
+<p>Quand tous trois se retrouvèrent assis
+dans la chambre, en face les uns des
+autres, Joël et Maïna comprirent, à la
+solennité de l’attitude et du ton pris par
+le vieil oncle, que le moment décisif de
+leur existence était venu.</p>
+
+<p>— Mes enfants, — commença le docteur, — je
+ne m’attarderai pas aux
+préambules et je ne vous ferai point un
+discours. Je connais cette commune
+affection, je m’en réjouirais de toute mon
+âme si la réalisation de votre rêve ne me
+paraissait entraîner avec elle une longue
+suite de soucis.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire, mon oncle ? — s’écria
+Véronique dont les traits révélèrent
+une alarme soudaine.</p>
+
+<p>Joël, lui, n’éleva point la voix. Il connaissait
+les objections pour les avoir
+entendues quelques moments plus tôt.</p>
+
+<p>Le Budinio reprit, avec des efforts douloureux,
+de véritables spasmes qui lui
+coupaient la parole :</p>
+
+<p>— Je veux dire, ma petite Maïna, que
+je vais vous faire réciproquement juges
+de vos situations et que c’est à votre
+propre sentence que je m’en remets
+du soin d’assurer votre bonheur, si ce
+bonheur dépend de l’union par vous
+rêvée.</p>
+
+<p>Joël, la femme que tu désires épouser
+est pourvue de toutes les grâces de la
+jeunesse et de toutes les vertus de l’âge
+mûr.</p>
+
+<p>Mariée à un homme dans une situation
+aisée, elle peut passer une existence
+heureuse, voir fleurir ses jours en bouquets
+de tendresse, ignorer la privation
+et la souffrance.</p>
+
+<p>L’aimes-tu pour elle ?</p>
+
+<p>Je ne te demande pas de renoncer dès
+à présent à la pensée d’en faire ta compagne,
+mais simplement de remettre
+l’accomplissement de ce rêve au jour où,
+pourvu toi-même d’une situation indépendante,
+tu pourras lui éviter les déceptions
+et les déboires, lui assurer le
+rang et la félicité dont elle est digne à
+tant de titres.</p>
+
+<p>En t’adressant un tel conseil, je parle
+en père, non seulement pour toi, que j’ai
+quelque peu le droit de traiter en fils,
+mais aussi pour elle, l’enfant de mes
+vieux jours, la vraie fille de mon cœur,
+sur laquelle, depuis de longues années,
+je n’ai arrêté mes regards que pour mieux
+chercher quelle couronne serait assez
+belle pour son front, quelle joie assez
+élevée pour son âme.</p>
+
+<p>Et toi, Maïna, chère enfant, qui m’as
+payé de tant d’affection que tu n’as pas
+même songé à t’enquérir de l’origine
+de nos liens, toi qui m’as comblé de
+tes caresses d’enfant, de tes caresses
+les plus reconnaissantes, réponds franchement
+à la question que je vais te
+poser.</p>
+
+<p>Tu aimes Joël, et je te connais assez
+pour savoir que tu serais prête à tout
+sacrifice pour son bonheur. Eh bien ! Il
+n’y a pour Joël aucun avenir à Saint-Malo,
+aucun avenir autre que celui du
+vieux médecin ignoré, obscur, qui ne
+peut même lui assurer une clientèle. En
+l’épousant, tu lies ton existence à celle
+d’un homme forcément condamné à l’oubli
+et auquel les devoirs de père de famille
+créeraient de nouvelles et plus
+lourdes charges. — Au contraire, si, au
+travers d’épreuves noblement supportées,
+à force de courage et d’énergie, sur
+un plus vaste et plus brillant théâtre, à
+Paris, par exemple, Joël parvient à se
+créer une de ces situations qui sont
+l’honneur de la volonté tenace et persévérante,
+ne penses-tu pas que ton abnégation
+sans recours ou, tout au moins,
+ta passagère résignation lui faciliteraient
+les moyens d’atteindre plus tôt au but
+proposé ?</p>
+
+<p>Encore une fois, je vous fais juges,
+l’un et l’autre, de la situation, et je cède
+la parole à vos consciences. Ce que vous
+aurez décidé sera bien décidé.</p>
+
+<p>Il se fit un cruel silence, pendant
+lequel les trois interlocuteurs en présence
+purent compter, à la fréquence de
+leurs soupirs, les pulsations désordonnées
+et violentes de leur sang dans leurs
+artères.</p>
+
+<p>A la fin, Maïna releva la tête et demanda,
+fort troublée, au vieillard :</p>
+
+<p>— Mon oncle, vous avez parlé tout à
+l’heure de l’origine de nos liens. N’ai-je
+pas aussi, moi, le droit de vous demander
+de me faire connaître cette origine
+qui m’est inconnue et sacrée ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>— C’est précisément pour te la faire
+connaître, ma chère enfant, que je t’ai
+conduite ici en même temps que Joël.
+Et, dans ce que je vais t’apprendre, je te
+prie de ne voir que mon désir d’éclairer
+ta conscience, de rendre ton libre arbitre
+plus apte à prononcer le jugement que
+j’attends de toi.</p>
+
+<p>Il s’interrompit, puis, tout d’une voix,
+comme craignant de s’entendre lui-même,
+il dit :</p>
+
+<p>— Maïna, tu n’es point ma nièce.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se redressèrent
+en même temps, très pâles. Une même
+secousse les avait ébranlés, et cette
+phrase, simple en elle-même, sonnait à
+leurs oreilles comme une révélation de
+malheur.</p>
+
+<p>La jeune fille fit lamentablement écho
+à cette déclaration :</p>
+
+<p>— Pas votre nièce, mon oncle ?…</p>
+
+<p>Et, tout aussitôt, elle reprit :</p>
+
+<p>— Mais, alors, que suis-je donc pour
+vous ?</p>
+
+<p>Une même pensée venait, tel qu’un
+éclair sinistre, de jeter une morne lueur
+dans leurs esprits.</p>
+
+<p>Si Véronique n’était point la nièce du
+docteur Le Budinio, comment fallait-il
+donc nommer le lien qui l’unissait au
+vieillard ?</p>
+
+<p>Y avait-il, dans le passé de cet homme
+vénéré de tous, quelque page inconnue,
+sur laquelle s’était inscrit un souvenir
+pénible ?</p>
+
+<p>Avait-il donc attendu cette circonstance
+solennelle pour révéler à l’intéressée
+le véritable droit qu’elle avait sur
+son cœur ?</p>
+
+<p>Mais non ! toute la vie de Hugh Le
+Budinio protestait contre un tel soupçon,
+dont le front de Joël rougissait à
+présent, dont le remords oppressait la
+poitrine de Maïna.</p>
+
+<p>Et même, en ce moment précis, le
+beau visage du vieux médecin se revêtait
+d’une majesté qui parut le grandir
+et l’ennoblir encore aux yeux des deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Il reprit, la voix plus sûre, maintenant
+que le coup était porté :</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais eu qu’un frère :
+c’était le père de Joël. Je n’ai donc pas
+de nièce, mais un neveu, et c’est Joël.
+Si je vous fais part de ces détails, c’est
+pour que vous n’ignoriez rien, pour que
+vous sachiez bien tous les deux que Joël
+seul est mon héritier, que Maïna ne
+pourrait être qu’une légataire, si, ce qui
+n’existe point, hélas ! il pouvait être
+question de succession ou d’héritage,
+quand on parle du vieux Hugh Le Budinio.</p>
+
+<p>Cette fois, le cri qui jaillit de la poitrine
+de Maïna ne révéla que le chagrin.</p>
+
+<p>— Et alors, je ne vous suis rien, moi,
+mon oncle ?</p>
+
+<p>Ces mots « mon oncle » avaient traduit
+l’habitude de son pauvre cœur endolori.</p>
+
+<p>Elle courut à lui et, haletante, se laissant
+tomber à genoux, elle couvrit de
+baisers sa main droite qu’elle avait saisie,
+murmurant, à travers ses sanglots :</p>
+
+<p>— Vous savez bien que je ne m’inquiète
+pas d’héritage ; que je ne tiens
+qu’à une chose, moi, c’est à être le plus
+près qu’il soit possible de vous, pour
+vous rendre en affection tout ce que
+vous m’avez fait de bien, jusqu’ici. Vous
+savez que ce titre de nièce est la seule
+joie que j’aie eue depuis mon enfance, et
+que je ne renoncerais pour rien au monde
+à ce nom.</p>
+
+<p>Le vieillard s’était penché.</p>
+
+<p>Il enlaça de ses deux bras l’enfant, la
+releva et la tint étroitement serrée sur
+son cœur, appuyant ses lèvres sur les
+boucles soyeuses de ce front virginal.</p>
+
+<p>— Allons ! — prononça-t-il doucement, — ce
+nom n’est pas le plus doux qu’une
+bouche humaine puisse prononcer. Si tu
+n’es point ma nièce, n’es-tu point ma
+fille, la vraie fille de mon cœur, et moi
+qui ne devais point connaître les joies de
+la paternité, n’ai-je pas trouvé en toi, ma
+Maïna, la plus douce, la plus aimante et
+la plus aimée des enfants ?</p>
+
+<p>Peu à peu, les larmes de la jeune fille
+s’étaient arrêtées. Les dernières perles
+coulaient encore sur ses joues roses, que
+la joie s’allumait déjà dans ses beaux
+yeux et sur sa bouche mutine.</p>
+
+<p>— Alors, — fit-elle avec allégresse, — il
+n’y a que le nom de changé, et au lieu
+de vous nommer « mon oncle », je puis
+vous appeler « mon père » ? — Eh bien !
+je vous demande, les mains jointes, de
+me dire quelles furent les circonstances
+qui ont fait de moi votre fille.</p>
+
+<p>Il lui montra la chaise qu’elle venait
+de quitter, et reprit doucement :</p>
+
+<p>— Assieds-toi là. Je vais te conter
+cette histoire. Comme cela tu n’auras
+rien à me reprocher.</p>
+
+<p>Maïna se rassit.</p>
+
+<p>Un silence absolu régna dans la chambre.
+Et les deux jeunes gens purent
+écouter avec recueillement le touchant
+récit que leur fit le vieux médecin.</p>
+
+<p>— Il y a dix-huit ans, ma petite Maïna,
+le choléra visita nos côtes.</p>
+
+<p>Il fit des ravages à Saint-Malo ; il les
+étendit plus loin encore. Tout le rivage
+lui paya son tribut funèbre. Il frappa du
+bord de la mer jusque dans l’intérieur
+des terres. Dinard, Saint-Enogat, Saint-Lunaire,
+Saint-Jacut, Dol, Pontorson,
+Dinan virent le fléau moissonner des victimes.</p>
+
+<p>Ce fut même à Dinan qu’il se montra le
+plus féroce.</p>
+
+<p>Tous mes confrères de la région furent
+en peu de jours sur les dents.</p>
+
+<p>Deux d’entre eux, d’obscurs héros,
+payèrent de leur vie leur dévouement.</p>
+
+<p>Ma besogne, déjà écrasante ici, fut
+quadruplée par les appels des environs.
+Ces appels-là, ce sont des ordres pour le
+médecin vraiment digne de sa mission.</p>
+
+<p>Moi, je m’efforçai de l’être, et je courus
+au danger.</p>
+
+<p>Il semblait que ce récit fatiguait visiblement
+le vieux docteur, car sa tête s’inclinait,
+son buste avait des tressaillements,
+et son organe, très clair à l’ordinaire,
+se voilait maintenant et prenait de
+sourdes résonances.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, — continua-t-il, — le mal
+asiatique frappait de terribles coups ! Les
+statistiques officielles ne disent jamais
+ces choses-là, car il s’agit de ne point
+effrayer les populations. A Dinan, le
+chiffre des morts fut considérable. Moi,
+j’échappai sans trop de peine. Mon heure
+n’était pas venue.</p>
+
+<p>Un soir, comme je me disposais à rentrer
+par le bateau, je m’entendis héler par
+une paysanne.</p>
+
+<p>Je suivais le chemin de halage, le long
+de la Rance, en attendant le départ. Celle
+qui m’appelait était une femme encore
+jeune, qui fuyait, portant un enfant dans
+ses bras, et en traînant deux autres accrochés
+à ses jupes.</p>
+
+<p>— Monsieur le docteur ! — m’appela-t-elle, — monsieur
+le docteur !</p>
+
+<p>Je prévoyais ce qu’elle allait me dire :
+une demande de consultation en plein
+vent. Ça ne coûte rien et le paysan n’était
+pas riche en ce temps-là. Je me mis
+donc en devoir de la lui donner.</p>
+
+<p>Je me trompais. Il n’était point question
+de cela.</p>
+
+<p>La femme était brave ; elle était bonne
+aussi, faisant le bien à sa façon.</p>
+
+<p>Elle me montra du doigt une maisonnette,
+une cabane située tout au bord du
+chemin, sur la berge.</p>
+
+<p>— Monsieur le docteur, — fit-elle, — là,
+dans la maison, il y a de pauvres gens
+qui ont besoin de vos secours. Tout le
+monde est malade et on les fuit comme
+la peste. Si vous y passiez, vous feriez
+une bonne action.</p>
+
+<p>En Bretagne, un pareil abandon des
+malheureux était fait pour me surprendre.</p>
+
+<p>Mais, que voulez-vous ? On était au
+fort de l’épidémie ; les atteints mouraient
+par centaines ; et la panique régnait en
+souveraine, faisant le vide autour des
+infortunés. Je vous assure, mes enfants,
+que le tableau n’était point de ceux qui
+réconfortent ni qui donnent une meilleure
+opinion de la vilaine espèce que
+nous sommes.</p>
+
+<p>Maïna suivait la narration avec une
+sollicitude facile à comprendre.</p>
+
+<p>— Et, dans la maison ? — demanda-t-elle,
+palpitante de curiosité.</p>
+
+<p>Le docteur Le Budinio sourit.</p>
+
+<p>Il adressa un geste de remerciement
+à la jeune fille, et, avant de continuer :</p>
+
+<p>— Laisse-moi te remercier, d’abord,
+pour la bonne opinion que tu as de moi.
+Car je crois que tu as supposé tout de
+suite que j’étais entré dans la maison. — En
+effet, — peut-être était-ce parce
+que la maladie ne me faisait point peur, — je
+franchis le seuil sur-le-champ.</p>
+
+<p>Et alors, mes enfants, quel spectacle !
+Quel inoubliable spectacle !</p>
+
+<p>Là, dans cette demeure de chaume, où
+régnait une aisance relative, la destruction
+s’en était donné à cœur joie.</p>
+
+<p>Il y avait dans les trois chambres que
+je parcourus cinq lits et un berceau.</p>
+
+<p>Dans deux des lits, il y avait déjà deux
+morts. Pour ceux-là, je ne pouvais leur
+délivrer que le permis d’inhumer.</p>
+
+<p>Dans les trois autres gisaient une
+femme encore jeune et deux enfants.</p>
+
+<p>Les deux enfants précédèrent leur mère
+de vingt-quatre heures, et si jamais j’ai
+contemplé un tableau étrangement sublime,
+ç’a été celui de la joie de cette
+mère à la pensée qu’elle ne survivrait
+point à ses petits, et que les deux pauvres
+anges ne faisaient que prendre les devants,
+sans doute pour lui retenir, au
+Paradis, une place à laquelle elle n’avait
+point autant de droits qu’eux.</p>
+
+<p>Le vieillard fit une nouvelle pause.
+Mais, après ce deuxième temps d’arrêt,
+il parut à ses auditeurs que sa voix s’était
+éclaircie, qu’il parlait avec moins de
+gêne et de contrainte.</p>
+
+<p>— Dès que je la vis, cette mère eut un
+cri d’honnête femme. Elle se redressa
+sur son oreiller.</p>
+
+<p>« Monsieur le docteur, — supplia-t-elle — là,
+dans ce berceau, il y a un autre enfant,
+une petite fille, dont je ne suis que
+la nourrice. Je viens de la sevrer, précisément.
+Elle n’a rien encore. Emportez-la
+d’ici, la pauvre mignonne. Ça ne demande
+qu’à vivre. Après ça, s’il en est
+temps encore, vous reviendrez pour
+nous. Moi, je trouverai encore la force
+de soigner mes pauvres petits, et si Dieu
+veut que nous vivions, il nous sauvera.</p>
+
+<p>Dieu ne les a point laissés sur la
+terre.</p>
+
+<p>Il fut encore obligé de s’interrompre.
+L’émotion l’étranglait. Du revers de sa
+main ridée il s’essuya les yeux.</p>
+
+<p>Joël et Maïna pleuraient aussi de leur
+côté.</p>
+
+<p>Maintenant, ils voyaient bien ce qu’allait
+être la fin du récit.</p>
+
+<p>Pourtant, ils écoutèrent religieusement
+l’épilogue du vieux docteur.</p>
+
+<p>— Je pris la petite fille au berceau.
+Elle dormait. Et je te jure, Maïna, quoi
+qu’en puisse penser Joël à l’heure présente,
+que tu n’as jamais été plus jolie
+qu’en ce moment-là.</p>
+
+<p>La nourrice me donna ton nom, le lendemain,
+quand je revins pour la voir. Tu
+te nommes Marie-Anne-Véronique… et
+rien de plus. De Marie-Anne, elle avait
+fait Marianna, ou plutôt <i>Maïna</i>, ce nom
+gaélique que nous t’avons continué et
+qui te rend plus chère. — Déjà, tu étais
+aux bras de Tina, et tu remplissais notre
+pauvre demeure de ton gazouillement
+d’oiseau sans plumes.</p>
+
+<p>Que te dirais-je de plus ? — Tu n’avais
+ni père ni mère. La noble et pauvre
+créature qui venait d’en suppléer le rôle
+auprès de toi, s’était, elle aussi, enfuie
+de la terre. Il ne te restait que l’appui et
+la protection du docteur Le Budinio. Tu
+devins ma fille. La loi exige vingt années
+de soins pour donner droit à l’adoption.
+Dans deux ans d’ici, si je suis encore de
+ce monde et que tu y tiennes, la loi consacrera
+officiellement cette filiation.</p>
+
+<p>La jeune fille s’était levée. Elle courut
+se jeter d’un bond dans les bras du vieillard.</p>
+
+<p>— Oh ! mon père, mon père ! Je puis
+bien vous donner ce nom, car qui plus
+que vous y aurait droit ? Mais je vous remercie
+doublement de m’avoir raconté
+cette histoire. Elle ne m’apprend pas
+seulement mon origine. Elle me dicte
+mon devoir, un devoir que mon cœur
+m’avait déjà tracé.</p>
+
+<p>— Et quel est ce devoir, selon ton
+cœur, mon enfant ? prononça Hugh Le
+Budinio avec une tendresse infinie.</p>
+
+<p>— Celui de ne vous quitter jamais, — mon
+père, jamais, vous entendez bien.
+C’est Dieu qui m’a donnée à vous ; c’est
+Dieu seul qui a le droit de me reprendre.
+Mais, — ajouta-t-elle, avec un délicieux
+sourire, — je vous tiens trop bien, je
+vous aime trop pour qu’il veuille rompre
+aujourd’hui ce qu’il a lié, il y a dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>Joël n’avait point élevé la voix au cours
+de cette déclaration.</p>
+
+<p>Il s’était tenu debout, le front légèrement
+penché, en proie à de graves méditations.</p>
+
+<p>— Et lui ? — demanda le vieillard à la
+jeune fille, en désignant son neveu.</p>
+
+<p>Elle se retourna tout d’une pièce ; elle
+le vit muet et pensif.</p>
+
+<p>— Lui ? — s’écria-t-elle avec élan.</p>
+
+<p>Mais soudain la parole mourut sur ses
+lèvres comme si elle eût craint d’en trop
+dire.</p>
+
+<p>Le jeune homme l’encouragea du
+geste, et, parlant à son tour :</p>
+
+<p>— Tu peux tout dire, Maïna. J’attends
+avec confiance ton arrêt.</p>
+
+<p>Les yeux de la charmante fille brillèrent
+sous un humide voile.</p>
+
+<p>— Lui, reprit-elle avec émotion, — vous
+l’avez déjà nommé votre fils. Il ne
+dépend que de lui de le devenir en réalité.
+A quelque parti qu’il se résolve, il
+sait qu’il peut compter sur moi. Je l’attendrai.</p>
+
+<p>Alors Joël, s’inclinant sur la petite
+main aux ongles roses, la baisa respectueusement :</p>
+
+<p>— Merci, Maïna, — murmura-t-il. — Et
+vous, mon oncle, écoutez bien ma
+résolution irrévocable : Je ne suis point
+un ambitieux vulgaire. Je ne demanderai
+point à Paris la gloire. Celle que je
+rêve est de poursuivre votre noble labeur,
+d’en faire l’apprentissage à vos
+côtés, de devenir, sous votre égide et
+votre direction, le médecin, — plus que le
+médecin, — l’ami des pauvres. Et le jour
+où vous et Maïna jugerez l’épreuve suffisante,
+quand vous croirez que j’ai conquis
+mes grades, que j’ai mérité ma
+récompense, vous me direz l’un et
+l’autre :</p>
+
+<p>« Joël, tu as coupé ton cœur en deux
+morceaux. Réunis-les en assemblant les
+deux amours qui le partagent. »</p>
+
+<p>Il se tut.</p>
+
+<p>Le docteur Le Budinio le regardait, le
+visage inondé de larmes.</p>
+
+<p>— Joël, mon fils ! — articula-t-il avec
+effort, — en ouvrant ses deux bras au
+jeune homme.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ils s’étaient promis de s’attendre, les
+deux fiancés… Ils ne s’attendirent pas
+longtemps.</p>
+
+<p>Un mois plus tard, le notaire Berquier
+avisa le docteur Le Budinio qu’il avait
+une communication importante à lui
+faire, ainsi qu’à sa nièce et à son neveu.</p>
+
+<p>Quand les trois visiteurs se furent
+assis dans les fauteuils en cuir de ses
+clients, le tabellion, riant sous cape, déploya
+une riche serviette de cuir, de laquelle
+il retira un dossier, ou plutôt une
+minute.</p>
+
+<p>Et, alors, avec une lenteur calculée, il
+se mit à lire le dispositif suivant :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Ceci est mon testament.</p>
+
+<p>» L’an 188… le …, du mois de septembre,
+moi …, de la Roche-Bernard, baronne du
+Closquet, saine d’esprit et prête à paraître
+devant Dieu, ai décidé ce qui
+suit :</p>
+
+<p>» Article X. — Je donne et lègue à
+mon vieil ami le docteur Hugh Le Budinio
+un titre de rente 4&nbsp;1/2 pour cent représentant
+une somme de 4,500 francs,
+<i>incessible et insaisissable</i>, pour lui être
+servie sa vie durant.</p>
+
+<p>» Article XI. — Je donne et lègue à
+mademoiselle Marie-Anne-Véronique <i>Le
+Budinio</i>, en famille <i>Maïna</i>, le capital de
+cette rente, soit cent dix mille francs en
+espèces, plus mon hôtel de la rue Saint-Vincent
+et une somme supplémentaire
+de cent mille francs, représentant la part
+de l’héritage qui aurait dû revenir à mon
+neveu, Robert Hélian, comte du Closquet.</p>
+
+<p>» A charge pour la dite demoiselle
+Marie-Anne-Véronique <i>Le Budinio</i> :</p>
+
+<p>» 1<sup>o</sup> De demeurer auprès de son oncle
+toute la durée de son existence ;</p>
+
+<p>» 2<sup>o</sup> D’épouser M. Joël Le Budinio, neveu
+dudit Hugh Le Budinio, dans les six
+mois qui suivront l’ouverture de mon
+testament. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il y a des surprises qui ne s’analysent
+point.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Berquier put en observer toutes les
+nuances sur les traits de ses auditeurs.</p>
+
+<p>Puis, quand il estima qu’il avait largement
+donné au trouble le temps de se
+dissiper, il demanda :</p>
+
+<p>— Mademoiselle Véronique Le Budinio,
+en famille <i>Maïna</i>, monsieur le docteur
+Hugh Le Budinio, avez-vous quelque
+objection à élever contre ces dispositions
+testamentaires ? Le reste de la
+famille de la défunte y a souscrit sans
+restriction ; je dirai même avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Le vieillard, dont la vue n’était pas
+très claire en ce moment, murmura :</p>
+
+<p>— Je ne sais vraiment si je puis…</p>
+
+<p>— Attendez, — reprit le notaire, — j’allais
+commettre une sottise. La mourante
+a laissé pour vous une lettre personnelle
+qui va, peut-être, faire tomber
+vos hésitations.</p>
+
+<p>Ce fut avec des larmes que le docteur
+prit cette missive tracée d’une main défaillante,
+dernier souvenir de la morte,
+suprême relique de la bienfaitrice
+absente. Il lut en se reprenant :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">« Mon cher et vieil ami,</p>
+
+<p>» Ceci est la dernière épître que j’écris.
+Elle est pour vous. Acceptez le legs. Il
+n’est qu’une réparation.</p>
+
+<p>» L’enfant que vous avez recueillie,
+il y a dix-huit ans, que vous avez élevée
+et qui doit être la femme de votre neveu,
+notre bien-aimée Maïna, est la fille de
+mon pauvre neveu Robert du Closquet,
+mort avant moi, il y a quelques jours. — Elle
+succède donc à son père.</p>
+
+<p>» Adieu, ou plutôt au revoir aux pieds
+de Dieu.</p>
+
+<p class="sign sc">» Du Closquet. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Derechef, quand le docteur eut terminé
+la lecture, le notaire interrogea :</p>
+
+<p>— Mademoiselle Le Budinio étant mineure,
+vous devez approuver son consentement,
+docteur. Acceptez-vous ?</p>
+
+<p>— Donnez la plume, — fit le vieillard,
+sans autre formule.</p>
+
+<p>Et comme ils quittaient la maison aux
+panonceaux, le vieux docteur dit aux
+deux jeunes gens :</p>
+
+<p>— Demain, nous ferons les démarches
+nécessaires pour vos publications. Présentement,
+nous avons une visite à rendre.</p>
+
+<p>— Oui, — prononça religieusement
+Maïna, — une visite de reconnaissance.</p>
+
+<p>Et tous les trois prirent ensemble le
+chemin qui mène au vieux cimetière de
+Saint-Malo.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75228 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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