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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75225 ***
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+ RENÉ BAZIN
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
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+ MÉMOIRES
+ D’UNE
+ VIEILLE FILLE
+
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+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
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+DU MÊME AUTEUR
+
+
+LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY
+
+Format grand in-18
+
+ UNE TACHE D’ENCRE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 vol.
+ LES NOELLET 1 --
+ A L’AVENTURE (croquis italiens) 1 --
+ MA TANTE GIRON 1 --
+ LA SARCELLE BLEUE 1 --
+ SICILE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 --
+ MADAME CORENTINE 1 --
+ LES ITALIENS D’AUJOURD’HUI 1 --
+ TERRE D’ESPAGNE 1 --
+ EN PROVINCE 1 --
+ DE TOUTE SON AME 1 --
+ LA TERRE QUI MEURT 1 --
+ CROQUIS DE FRANCE ET D’ORIENT 1 --
+ LES OBERLÉ 1 --
+ DONATIENNE 1 --
+ PAGES CHOISIES 1 --
+ RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 --
+ LE GUIDE DE L’EMPEREUR 1 --
+ CONTES DE BONNE PERRETTE 1 --
+ L’ISOLÉE 1 --
+ QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 --
+ LE BLÉ QUI LÈVE 1 --
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+ÉDITION ILLUSTRÉE
+
+ LES OBERLÉ, un volume in-8 jésus, aquarelles et dessins de
+ CHARLES SPINDLER.
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+LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL
+
+ LE DUC DE NEMOURS 1 vol.
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+535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.
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+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Hollande.
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+AVERTISSEMENT
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+
+J’ai extrait ces histoires des papiers qu’une vieille fille m’a
+récemment légués. Le titre est de son choix. Il figurait sur le cahier
+de gros papier couvert d’une écriture ferme, sans discipline linéaire,
+jetée à la hâte, entre deux visites. Et elle voulait exprimer ainsi que
+ce qu’elle raconte a été vu par elle, que ce livre est, avant tout, le
+témoignage direct d’une personne qui fut mêlée à la vie de deux
+fractions de l’humanité, bien peu connues en tout temps et en tout pays:
+les pauvres et ceux qui les aiment. Des relations d’étroite parenté
+m’unissaient à l’auteur des _Mémoires_. Tantôt elle habitait Paris, et
+tantôt une propriété voisine d’Orléans, dans cette Beauce plumée comme
+une volaille grasse, sans haies, sans bouquets d’arbres, qu’elle
+regardait pourtant avec plaisir, ayant le goût passionné des lignes
+longues, de l’espace et de la lumière. Bien des gens croyaient la
+connaître et la jugeaient tout de travers, ce dont elle riait avec moi.
+On la disait optimiste. Elle était sans illusion. Je crois même qu’elle
+souffrait cruellement de l’impuissance où nous sommes de guérir les maux
+très généraux que nous constatons autour de nous; mais, persuadée qu’il
+se cache encore un orgueil dans cette souffrance, elle la taisait, et
+s’efforçait de l’écarter, comme une cause permanente de faiblesse. Elle
+refusait de se lamenter, pour ne pas cesser d’agir. On la rencontrait
+dans le monde; elle en était; elle ne l’aimait pas. Mais elle aimait et
+elle fréquentait l’élite religieuse de la France, élite nombreuse,
+vivante, incomparable, fondée par la volonté de tous et sur la grâce
+d’un seul, composée de riches et de pauvres, de clercs et de laïques, de
+ceux qui prient, qui pensent de l’éternel, qui ne haïssent point, qui ne
+cessent d’affirmer, dans l’obscur dévouement, la fraternité dont ils
+parlent peu. De ceux-là, elle a dit quelque chose dans ses _Mémoires_.
+Elle s’est étendue plus longuement sur les scènes de la vie populaire,
+et surtout de la vie de misère, dont elle fut le témoin volontaire et
+tenace. Ayant parcouru en tous sens un domaine qui ne sera jamais très
+fréquenté, elle en avait rapporté des récits, des croquis de route,
+comme font les voyageurs, et aussi des méthodes, des leçons, des
+opinions, celle-ci, par exemple, que le monde des travailleurs manuels a
+plus encore besoin de noblesse que de pain, qu’un grand nombre d’entre
+eux le devinent obscurément, et que la plus sûre manière et la plus
+prompte de les émouvoir, de les gagner, de les relever, c’est de leur
+donner la certitude qu’on les aime uniquement pour leur âme. Paradoxe?
+Non, vérité profonde, expérience de toute une vie, que ceux-là seuls
+nieront qui ne connaissent pas les hommes. Chez l’auteur des _Mémoires_,
+c’était là une idée directrice et maîtresse, qu’elle n’a peut-être pas
+exprimé sous cette forme, mais dont ce livre est intimement pénétré.
+
+R. B.
+
+
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+MÉMOIRES
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+D’UNE
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+VIEILLE FILLE
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+
+
+
+I
+
+LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE
+
+
+C’est une de nos supériorités de vieilles filles: nous avons notre âge.
+J’ai trente-sept ans sonnés, comptés, oubliés déjà par mon prochain et
+presque par moi-même. Pour qui essayerais-je de me rajeunir? Je ne fais
+partie de la vie d’aucun être; je ne ralentis la marche d’aucune
+ambition, je n’en aide aucune, et je n’ai près de moi aucune de ces
+tendresses passionnées de mari ou d’enfants, qui souffrent de voir
+tomber en ruines la force qui les sert et la part d’idéal qu’ils
+croyaient avoir confisquée pour eux seuls. Et la vieillesse s’en empare!
+C’est une mauvaise partageuse. Elle finit par ne rien laisser.
+
+Je n’en suis pas là. Sans être vieille, je suis assez loin de la
+jeunesse pour que ma liberté soit parfaite. Je puis aller, venir, à la
+ville ou dans les chemins de campagne; monter les étages des maisons
+pauvres; arrêter Valérie, qui sort de son atelier; demander des
+nouvelles de leur père aux trois petits Blancpignon qui jouent sur le
+trottoir, sans que personne y prenne garde. Quand on veut se rendre
+utile aux pauvres, il n’est pas nécessaire d’être laide, mais on ne doit
+pas, comme me l’a dit une fois ma rempailleuse de chaises, «faire son
+bijou d’argent»; il faut que celle, ou celui qu’on va chercher, quand il
+vous aperçoit de loin, pense tout uniment: «C’est une femme»; quand il
+vous parle: «C’est une dame»; quand il vous quitte: «C’est une amie». Je
+suis sûre qu’ils m’aimeraient moins, si je suivais la mode, et si je
+n’étais donc pas, d’une visite à l’autre, tout à fait la même; ils
+croiraient moins que je les aime, si je portais sur moi tant de preuves
+que je ne pense pas toujours à eux. Ils en voudraient à mon astrakan ou
+à ma zibeline, à mes plissés, à mes volants, à la pointe de mes talons
+et à l’aigrette de mon chapeau.
+
+Si j’avais à conseiller une autre cliente de sainte Catherine, tentée
+par les mêmes œuvres que moi, et qui me demanderait mon avis, je dirais
+d’abord: Mademoiselle, il y a dix mille manières d’être simple dans sa
+toilette; la plus fâcheuse consiste à l’être trop; on peut blesser en ne
+l’étant pas assez; il suffit, pour trouver la mesure, d’un peu de cœur
+et d’habitude.
+
+Je lui dirais en second lieu: Vous n’aurez aucune peine à vous faire
+respecter des pauvres. La charité n’a pas besoin d’être expliquée à ceux
+qui en profitent, ou simplement qui voient autour d’eux,
+quotidiennement, la souffrance. Elle vient sous des noms différents,
+qu’on ne sait ni tout de suite, ni toujours; mais elle se penche, avec
+le même geste inlassé, sur les mêmes maux qui renaissent; elle a
+toujours été du quartier; on ne se souvient pas d’un temps où il n’y
+avait ni crèches, ni garderies, ni visiteuses de pauvres, ni
+distributions de vêtements d’hiver, ni bons de pain, ni garde-malades,
+ni assistance par le travail, ni prêt de berceaux, ni don de layettes.
+Il n’y a point de rue si sombre et si puante où n’ait passé, bien des
+fois, une femme comme nous, portant un peu de pitié dans ses mains et
+dans ses yeux. D’où elle était partie? Pourquoi elle était venue dans le
+quartier? Quelle réflexion, ou quel goût, ou quelle peine, ou quel
+intérêt l’y avait engagée, puis retenue, puis ramenée? Les pauvres ne le
+cherchent pas, pour la bonne raison qu’ils le savent. Ils savent que
+voilà dix-neuf siècles, une idée fraternelle a été semée dans le monde,
+et que depuis lors il s’est trouvé des âmes, des femmes presque
+toujours, croyantes pour la plupart, quelquefois non, qui s’en sont
+souvenues. Ils savent même qu’il n’en manquera jamais plus. Les gens du
+monde ont des étonnements, au contraire. Le premier de tous est de nous
+voir rester vieilles filles. Quelle catastrophe! Ils tâchent de
+l’expliquer. Ils ne se demandent pas si, à défaut d’autres motifs, les
+exemples de bonheur qu’ils nous offrent, dans leurs ménages, n’auraient
+pas suffi à nous rendre prudentes. Non, il leur faut une explication qui
+nous diminue, et qui les relève: nous sommes trop laides, nous sommes
+trop pauvres, nous avons eu des chagrins d’amour, l’être adoré nous a
+plantées là, soit involontairement et parce qu’il est mort, soit par
+trahison. Pauvres petites! Et nous nous consolons,--si l’on peut se
+consoler ainsi, et leur doute est extrême,--«en faisant du bien». J’ai
+entendu, j’ai deviné ces ritournelles autour de moi, pendant dix ans.
+J’ai subi des entrevues qui n’eurent jamais de lendemain; j’ai lassé
+toutes les initiatives matrimoniales, et la douairière elle-même: «Vous
+le regretterez, mon enfant, et il sera trop tard, oui, trop tard.» Je
+n’ai pas été, avant la trentaine, libre de ne pas me marier, ou plutôt
+absoute de ne pas l’avoir fait. Il en sera de même pour vous, je vous en
+préviens.
+
+J’adresserais un troisième avertissement, à la candidate qui me
+consulterait. Après la trentaine, lui dirais-je, pas plus qu’avant, ils
+ne croiront à votre vocation. Ils vous auront seulement classée, comme
+on dit au Palais, je crois, parmi les «sans suite», les affaires qu’il
+est inutile de poursuivre. Mais il est certaines gens qui poursuivent
+toujours, et l’âge n’en libère point. Défiez-vous des admirations
+désintéressées. Parce que vous aurez réussi à fonder une œuvre nouvelle
+ou à développer une œuvre ancienne; parce que la vente de charité que
+vous avez organisée aura attiré du monde; parce que l’un de vos amis,
+traversant le faubourg en automobile, vous aura aperçue au milieu d’un
+groupe d’enfants ou de femmes, et que vous aviez mis votre blouse
+d’infirmière, et que vous étiez, pour elles, une amie évidente, on
+chantera vos louanges dans le ton majeur; on vous présentera des
+auréoles, à choisir: «Une vraie sainte, ma chère, une apôtre; elle fait
+des merveilles, et aucune santé, vous savez, aucune...» Ces discours
+n’enflammeront pas les jeunes gens, mais ils réveilleront la curiosité
+des hommes mûrs. Vous serez louée, gravement, par des magistrats en
+retraite ou en exercice, des sénateurs, d’anciens gagnants du tir aux
+pigeons. Ils seront sincères, ils seront émus, ou croiront l’être.
+Quelques-uns proposeront des souscriptions, qu’il faudra toujours
+accepter. J’ai été bien souvent entourée et regardée ainsi, pour l’amour
+des pauvres, à ce qu’on prétendait, mais je vous assure que l’amour tout
+court était du jeu, et que je me sentais sur la treille, comme
+autrefois, un peu hors d’âge seulement, un peu singulière, grappe de
+chasselas conservée dans un cilice de crin. Vous ferez bien de vous
+soustraire, avec esprit si vous pouvez, à ces béatifications illicites.
+Elles ne sont pas dangereuses pour nos mœurs, mais si peu qu’on y prête
+attention, elles ruinent ce bel oubli de soi, sans lequel nous ne sommes
+que des filles non mariées, mais non plus des vieilles filles.
+
+Je dirais enfin à ma candidate: Nous avons une très longue histoire, et
+très noble, qu’il faut continuer, c’est l’histoire des familles de
+France. Elles ont été, en notable partie, l’œuvre des vieilles filles,
+dont la France d’autrefois était plus abondamment pourvue. Quelle est
+celle qui n’avait pas sa tante Gothon, sa tante Marion, sa tante Ursule?
+Personne n’héritait en bloc de ces femmes habituellement pauvres ou
+appauvries; mais il y a l’héritage quotidien, celui que distribuent nos
+actions. Tante Gothon filait, tante Marion berçait, tante Ursule
+enseignait à lire. Les mères, très fécondes, trouvaient de l’aide qui ne
+coûtait rien, pour élever les petits. Il y avait quatre, six, huit bras
+pour endormir, plusieurs voix pour chanter, un seul cœur pour instruire.
+Les tantes se répandaient toujours un peu hors de la maison, et c’est ce
+qu’il faut faire. Que j’aurais voulu les connaître! Elles devaient avoir
+tant de recettes et de maximes concernant leur état! J’ignore ce que
+peut dire là-dessus la statistique. Mais, quoi qu’elle affirme au sujet
+du nombre des célibataires en France, je suis certaine que le nombre a
+diminué des vieilles filles utiles à leur parenté et à leur voisinage,
+des célibataires ayant une mince fortune et qui mènent dans le monde à
+peu près la vie d’une religieuse. Nous sommes loin de suffire à la
+tâche, nous n’y suffirons jamais. Cependant, je crois que nous allons
+recevoir des recrues. De meilleures que nous, de plus saintes, dans
+beaucoup d’œuvres de charité extérieure, nous avaient remplacées ou
+devancées. A présent qu’elles s’en vont, spoliées et chassées, il est
+probable que plusieurs de celles que le couvent eût appelées
+s’adjoindront à nous, dont la vocation fut moins parfaite.
+
+Ne craignez pas l’ennui. Quand j’ai couru tout le jour, ma petite, dans
+le pays de misère, dont la carte ne sera jamais achevée, j’ai les yeux
+las, les pieds las, le cœur tout plein des peines que j’ai écoutées ou
+vues. Mais le temps me manque pour être triste. Et j’ai tant d’enfants,
+loin de chez moi, qui attendent mon réveil, que je m’endors tout de
+suite.
+
+Quand il n’est pas l’heure encore, et que je suis dans mon petit salon
+de Paris ou dans ma chambre à la campagne, je prends mon cahier de
+notes, et j’écris un souvenir de cette vie frémissante, trépidante, qui
+est celle de beaucoup d’autres femmes, et que peu de gens connaissent
+parmi ceux qui lisent des livres. J’appelle cela mes mémoires: histoires
+que j’ai vécues, ou que j’ai devinées, douleurs qui ne parlent guère,
+joies que j’ai approchées de si près que j’ai cru un moment, et même
+plus tard, qu’elles étaient à moi.
+
+
+
+
+II
+
+UNE VIE
+
+
+_7 février 1887._--Jour d’hiver, très peu de vent, mais une brume
+glacée, traîtresse, impossible à fuir, qui pèse sur le corps et sur
+l’âme, qui est chargée de mort, comme d’autres nuages sont chargés
+d’électricité, comme l’air du printemps est chargé de vie. La boue de la
+rue se dissout lentement, elle devient pareille à de la graisse
+d’essieux, et toute la chaussée en est enduite, et les voitures qui
+passent y laissent une trace couleur de fer, comme des rails. Les
+promeneurs l’évitent autant qu’ils peuvent. Mais les petits qui
+ramassent le charbon y pataugent et y plongent les deux mains. Ce sont
+les glaneurs noirs, quatre enfants, deux de douze ou treize ans,
+peut-être plus,--on ne sait jamais bien l’âge quand la misère s’associe
+à la vie,--une petite fille de neuf ans, un petit gars de quatre ou
+cinq. Ils suivent une file de lourds tombereaux qui portent à une usine
+sa provision de houille, et quand un fragment se détache du chargement
+cahoté et tombe à terre, ils se jettent à droite, à gauche, tous
+ensemble, presque sous les roues, jusque sous le pied des chevaux, et
+saisissent le morceau de charbon. Chacun d’eux a un sac pendu à la
+ceinture, excepté la petite fille, qui tient son sac à la main. Elle
+m’intéresse plus que les autres, parce que je puis plus aisément
+m’occuper d’elle et de ses pareilles. Les vieilles filles comme moi ont
+une réserve de tendresse à dépenser, et c’est heureux, pour tant de
+créatures qui, sans elles, n’auraient jamais été aimées. Je me mets à
+suivre les tombereaux, moi aussi, mais sur le trottoir. Comme elle a
+bien cette physionomie de l’enfant sans mère, que je reconnais de loin à
+présent que j’en ai tant vu de près! Elle dort mal, elle mange mal, elle
+est abandonnée, elle est vicieuse, je le devine à son petit visage de
+chèvre, tout pâle, marqué de taches de fièvre au-dessus des pommettes,
+et à la violence de son geste quand elle pousse le plus petit de la
+bande pour attraper avant lui le charbon, et à son rire où il y a déjà
+du défi et de l’insulte, quand les plus grands lui parlent, et à ses
+vêtements, qui n’ont jamais été réparés ni lavés. Ont-ils même été
+cousus solidement une première fois? La robe, de mérinos noir, remonte à
+droite, descend trop bas à gauche, et forme en arrière un paquet de
+plis, comme une queue qui traîne sur les talons et dans la boue. Tiens,
+elle a de jolis cheveux, blonds, d’un blond déjà déteint, entre paille
+et foin. Il y a de l’or là-dedans.
+
+Peut-être aussi dans l’âme?
+
+J’ai continué de suivre les tombereaux. Ils ont monté une rue de
+faubourg, pavée, étroite, où le charbon coulait, du haut de ces gros tas
+ambulants, en menus grêlons qui faisaient des sillages. Les quatre
+enfants ne s’arrêtaient plus de se baisser et de se redresser. Tout à
+coup, les voitures tournèrent à angle droit, une porte s’ouvrit à deux
+battants, comme mue par un ressort devant la première, et se referma dès
+que la dernière fut entrée dans une cour déserte entre deux murs. Les
+petits demeurèrent un moment immobiles, regardant cette barrière; puis
+ils mirent leurs sacs dans le fossé et les trois garçons escaladèrent la
+haie d’un champ qui commençait à trente pas de là. Je m’approchai de la
+petite fille, qui était lasse et qui respirait vite, le dos appuyé
+contre un arbre.
+
+--Comment t’appelles-tu?
+
+Elle répondit, avec l’évident désir d’être débarrassée de moi:
+
+--Georgette.
+
+--Est-ce que tu cours les rues, comme cela, tous les jours?
+
+--Non, les jours de charbon seulement.
+
+--Tes frères ne suffiraient pas?
+
+--C’est pas mes frères, c’est des gars. Je n’ai de frère que le petit.
+
+--Ton père n’a donc pas de travail?
+
+Elle se tut.
+
+--Ta mère non plus?
+
+--Elle est poussive.
+
+Je sentis au cœur, comme une blessure, l’écho de cette parole animale.
+L’enfant eût dit de même, s’il s’était agi d’une jument, d’une truie ou
+d’une chatte. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention d’injurier sa
+mère ou de m’étonner. C’était le mot de son monde et de son palier. Je
+demandai: «Où demeures-tu?» Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro
+et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait,
+ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une
+haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même
+brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.
+
+ * * * * *
+
+_Mai 1890._--Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de
+Georgette. Elle m’avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m’a
+empêchée de pousser plus loin mes recherches. J’ai tant d’autres
+clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui
+passent surtout! La misère est si mobile de cœur et de logement! Je
+n’avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai
+un jour, inopinément, dans une maison où j’allais souvent, où je ne me
+doutais pas que sa mère habitât depuis plusieurs années. Elle me
+reconnut la première, et en ressentit une espèce de joie qui éclaira son
+visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour
+son âge, et triste, dès qu’elle m’eut dit bonjour. Nous étions au bas de
+l’escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore
+sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr’ouverte du
+corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un
+tréteau chargé de linge mouillé qui s’égouttait.
+
+--Tu laves?
+
+--Je fais tout; «elle» ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de
+l’école, j’en ai, oui, du travail, et le matin, c’est la soupe, les
+lits... Heureusement qu’on n’en a pas chacun un.
+
+Il y avait dans le ton cette colère, cette envie de s’échapper, cette
+révolte qui sont des signes de la grande ignorance. Nous causâmes de
+l’école. Elle ne cessait point de regarder du côté du jardin. Le soleil
+oblique dorait les choux et l’arête du mur. Un moineau pépiait, les
+plumes toutes soufflées de bien-être, répétant: «Qu’on est bien! qu’on
+est bien!» Georgette était parmi les premières de sa classe. Je devinai
+qu’elle avait envie de me le prouver et je l’interrogeai. Elle savait
+tout: «François Ier, 1515-1547; Henri IV, 1589-1610, assassiné par
+Ravaillac le 14 mai 1610; bataille de Wagram, 5 et 6 juillet 1809;
+présidence de M. Grévy, 1879-1887;... le volcan de Popocatépelt, dans
+les Montagnes-Rocheuses.» Elle souriait, en dessous, de tant d’autres
+choses qu’elle aurait pu répondre. Je lui demandai.
+
+--Sais-tu que tu as une âme?
+
+Elle leva les épaules, sans trop marquer le geste.
+
+--A quoi cela sert-il?
+
+--A vivre et à mourir, ma petite, tout simplement. Tu ne peux comprendre
+ce que tu gagnerais, même en courage et en joie, dans ta vie rude, à
+savoir que tu as une âme et un Dieu.
+
+Pour la première fois je vis ses yeux, qui se levèrent sur les miens.
+Ils étaient bleus, une lueur de tendresse étonnée passait à la surface,
+et il y avait de l’ombre tout au fond. Ce fut l’ombre qui gagna. Le
+regard devint dur, parce que le cœur se fermait.
+
+--Bah! dit-elle, où est-ce que ça s’apprend, ces choses-là?
+
+Nous causâmes encore une demi-minute, puis le rappel du temps, et la
+mauvaise défiance contre moi, et d’autres passions inquiètes la
+mordirent. Elle secoua ses mèches fauves en désordre, fila le long du
+corridor, descendit deux marches, et j’entendis le premier coup du
+battoir.
+
+J’appris, quelque temps après, qu’elle avait été trois fois au
+catéchisme de la paroisse, «pour faire plaisir à la demoiselle». Mais
+elle s’y trouva dépaysée, l’une des plus grandes, et l’une des moins
+brillantes. Elle ne revint pas. On me raconta aussi que la famille avait
+changé de maison, et que Georgette était entrée «en fabrique».
+
+ * * * * *
+
+_8 septembre 1900._--Je me promenais, hier, sur le trottoir d’une grande
+avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l’air, et de
+la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient
+comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous
+ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville
+presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en cache beaucoup de
+laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les
+jolies pailles sont à la campagne. Je m’amusais donc à observer cette
+foule toute populaire et à suivre l’étonnante descente de la mode à
+travers les classes sociales. La ville n’a plus que les petites copies à
+bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une
+idée de luxe et de beauté, ce n’est pas le sourire qui monte aux lèvres,
+du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages
+et le contentement d’être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un
+couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus
+petit que la femme, amenuisé et réduit par l’alcool. Il paraissait très
+tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le
+bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée: des gants
+de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d’au moins neuf francs
+soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses
+demi-fines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu’on fût très
+sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle
+pardonnait tout au mari de demain, à celui qu’elle aimait et qui
+représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive,
+ce grand rêve des pauvres. Un charme était en elle. Ses cheveux, séparés
+en bandeaux, soufflés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes
+de perdrix. Le jour l’enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie
+rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se
+détournaient après l’avoir considérée, à cause de l’émotion que font ces
+choses quand on se rappelle. Georgette m’avait reconnue. Mais il lui
+déplaisait sans doute d’avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla
+l’épaule, fit semblant de s’intéresser à un groupe qui chantait, très
+loin, en avant, et ne salua pas.
+
+Elle n’était pas mariée encore, puisqu’il y avait derrière elle,
+traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins
+ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces
+promenades de la veille, et qu’ils font boire dans les auberges.
+
+ * * * * *
+
+_16 mars 190..._--Ce matin, j’allais vite, je traversais une petite rue
+toute bordée de boutiques minuscules, qu’entaillent des couloirs
+sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités
+ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d’ombre, me
+heurta légèrement et, nerveuse, dit: «Pardon, madame, j’ai de si mauvais
+yeux!» Nous nous regardâmes. Et avant que j’eusse parlé, deux mains se
+tendirent vers les miennes pour m’entraîner, et je vis les lèvres qui
+reprenaient:
+
+--Venez! oh! venez, j’ai de la peine pour deux!
+
+On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l’ombre et je
+l’écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une
+lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient
+si longtemps dehors! Les mains ne me lâchaient pas; les yeux ne me
+quittaient pas. Elle se jetait vers moi, dans sa détresse, parce que,
+treize ans plus tôt, je l’avais plainte d’autre chose que de sa
+pauvreté.
+
+Nous causâmes intimement, surtout de ses enfants, et des projets qu’elle
+me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.
+
+--C’est que, fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas
+bien, vous savez... Voyez comme j’ai la peau blanche! Je suis...
+
+Elle eut un sourire, qui me fit mal, elle se souvenait, elle dit:
+
+--Je suis poussive, comme l’autre.
+
+Elle ajouta, très bas, en me quittant:
+
+--Ça serait peut-être le moment de m’apprendre les choses que je ne sais
+pas, puisque ça ne sert pas seulement à vivre...
+
+
+
+
+III
+
+OCTAVIE MERLE
+
+
+Dans la cour où demeure Georgette, la cour du Laurier-Bleu, j’ai passé
+hier une heure douce et cruelle. La douceur n’est venue que tout à la
+fin, quand j’ai cru comprendre que la confession de sa souffrance avait
+calmé cette âme épuisée par le silence. Le silence des religieuses est
+plein de conversations avec Dieu. Mais celui de ces pauvresses qui ne
+croient à rien pèse comme un couvercle de tombe sur la douleur vivante.
+
+Lorsque j’entre dans les cités de misère où je suis connue, il y a des
+femmes qui regardent d’abord le sac de soie noire où je serre mes bons
+de pain et de charbon; il y en a aussi qui regardent d’abord mes yeux,
+et ce sont mes amies. Toutes ne causent pas avec moi. Pour avoir le
+droit de plaindre une peine il faut l’avoir gagné. Cela s’achète
+quelquefois très cher.
+
+Je saluais donc, depuis cinq ou six ans, Octavie Merle, la femme qui
+demeure au quatrième, à gauche, sous les toits. Les voisines de la cour
+m’avaient prévenue en sa faveur, ce qui est rare:
+
+--La Merle! Ah! mademoiselle, en voilà une qui a du mal! Elle gagne la
+vie de deux hommes, le sien et puis le frère du sien, deux pas
+grand’chose, je vous assure. Elle se tue de travail. Mais elle ne vous
+demandera pas la charité. Non, c’est plus fort qu’elle: il faut qu’elle
+se taise, et même devant nous elle n’a pas de mots sur son chagrin.
+
+Or, hier je frappais à la porte qui ouvre sur le même palier, à droite.
+Je voulais savoir des nouvelles d’une jeune femme,--une souriante et une
+causante, celle-là,--qui m’avait priée de la faire inscrire sur la liste
+du bureau de bienfaisance. Elle devait avoir son troisième enfant
+pendant les vacances. Et au retour des vacances, que j’ai dû prolonger
+cette année, je venais rendre visite à la jeune mère et à l’enfant.
+
+Une fois, deux fois, trois fois je frappai. Personne ne répondit. Dans
+la cage de l’escalier, le vent seul, aspiré par quelque lucarne de
+grenier, grognait ou sifflait en montant. Je me détournais pour
+descendre. La porte de gauche s’entr’ouvrit, et le pâle, le mince visage
+tragique d’Octavie Merle se pencha.
+
+--Que cherchez-vous?
+
+--Votre voisine, madame Merle.
+
+--Elle est morte.
+
+--Ah!... pauvre femme! Que dites-vous là?... Morte!
+
+--Vous voulez donc que ça n’arrive qu’aux braves gens de mourir?... Vous
+aurez beau frapper, personne ne vous entendra... Tout est parti... Je ne
+les regrette pas.
+
+Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et
+le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes
+fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots,
+mais de froid, de détresse, de faiblesse.
+
+--Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous faisiez la charité,
+continua-t-elle, entrez chez moi: je vous l’apprendrai.
+
+Ce que j’allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c’était la vie
+de celle qui m’invitait de la sorte. Je m’assis au milieu de la chambre
+mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l’odeur
+fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des
+paquets de tiges et d’empeignes couvraient la table étroite d’une
+machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre.
+L’ouvrière s’accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.
+
+--Ma vue a bien baissé, dit-elle. J’ai trop travaillé, et j’ai mal dès
+que je m’applique.
+
+Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel:
+beaucoup de pentes d’ardoises, de cheminées, de tuyaux, de fils de fer,
+et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.
+
+Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par
+phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarder les
+toits, le triste mariage qu’elle avait fait. Elle avait épousé un homme
+plus jeune qu’elle, malingre, exempté du service militaire pour cause de
+faiblesse de constitution, et qui n’avait vu dans le mariage qu’un moyen
+de ne pas travailler. «J’étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas
+l’ouvrage, je croyais tout ce que mon mari me racontait sur les longs
+chômages de son métier d’ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de
+trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je
+l’aimais; c’était un enfant: je le sentais faible, peu raisonnable, et
+j’avais peur de le perdre. Vous l’avez rencontré quelquefois, dans la
+cour du Laurier-Bleu; il vous connaît, il me l’a dit. C’est un homme
+distingué; il a l’air d’un monsieur; jamais un mot grossier avec lui
+tant que j’ai pu suffire à payer la dépense; même il ne buvait pas. Je
+l’aimais.» Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu’elle l’aimait
+encore. La pauvre créature s’était épuisée pour nourrir son mari.
+Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai
+malade, celui-là, qui mourait lentement de la poitrine et qui se
+soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et
+pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait passé
+près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent
+s’amoncelait l’ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant
+ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il
+arriva ce qu’elle aurait dû deviner, ce qu’elle avait prévu peut-être:
+elle devint une vieille femme en quelques mois, et son mari la délaissa.
+
+Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les
+toits de la ville qui s’en vont si loin, si loin, chacun abritant une
+peine ou une plainte. Pour me parler de l’infidèle, elle, si dure quand
+elle jugeait l’atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son
+travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu’elle maniait avec
+une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser
+elle-même. «Il a toujours été si léger... Autrefois il m’aimait... S’il
+n’avait pas été entraîné par l’autre, je ne serais pas la femme finie
+que je suis et plus malade que les médecins ne sont savants.
+
+»Il rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me
+trouvait toujours attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous
+disputions. J’aurais mieux fait de ne rien dire peut-être? Mais le
+moyen, quand tout le cœur n’est qu’un cri?
+
+»Tout ce que j’ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que
+vous avez secourue, j’avais eu pitié d’elle, moi aussi. Ça n’était pas
+marié; ça faisait la noce; ça riait toujours. Nous ne nous parlions
+guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d’en
+bas m’ont dit: «Elle ne vivra pas», et je suis allée la voir. Je n’avais
+que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu’elle
+m’aperçut,--le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle
+d’ici,--elle dit: «Vous n’auriez pas dû venir». Et je pensai qu’elle se
+souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées.
+Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait
+la fièvre. Elle tenait près d’elle, dans le lit, son nourrisson, dont
+elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait
+en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me
+regardait comme si j’étais la mort. Elle n’avait plus que des yeux, des
+creux d’ombre avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je
+pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient
+demeurer à l’abandon, que c’était une pitié, et je lui demandai: «Quel
+est le père de votre petit qui est là?» Elle fit un grand effort pour
+tourner la tête de l’autre côté, et pendant que je l’aidais de mes deux
+mains, elle répondit: «Je ne peux pas le nommer devant vous! Pas devant
+vous!»... Trois jours après, elle était morte.
+
+--Et l’enfant, qu’est-il devenu?
+
+--Les deux aînés ont été pris par l’Assistance publique... Le dernier...
+je ne pouvais pas le laisser à d’autres, n’est-ce pas? je l’ai gardé.
+Mais c’est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde,
+mademoiselle...
+
+Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse
+des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume,
+coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure
+encore, avec Octavie Merle, qui s’était penchée sur la machine et
+reprenait son travail.
+
+Puis je regagnai ma maison, l’âme partagée, comme il m’arrive souvent,
+entre la tristesse et l’admiration. Je me demandais où de pareilles
+créatures, qui n’ont plus la force de la foi, puisent ce courage
+héroïque, cette tendresse, cette patience surhumaine. Et je me répondais
+qu’elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de
+mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.
+
+
+
+
+IV
+
+LE PÈRE MULOT
+
+
+C’est un brave homme; tout le monde le dit, et, bien que je n’aime pas
+cette locution vague, où tant de culpabilité ou d’inconscience peut
+tenir, je l’emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère
+s’exprimer autrement: car il faut le juger en gros, et par comparaison.
+Je l’appelle brave homme parce qu’il devrait être mauvais, et qu’il ne
+l’est pas trop. C’est un miracle fréquent, et grâce auquel la société
+vit encore. Nos neveux l’expliqueront.
+
+Le père Mulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande
+filature. Son fils aîné peigne aussi; sa fille, qu’il a eu l’idée
+d’appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut dire qu’elle noue, sur le
+métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a
+donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors.
+Il en reste trois à la maison: la mère, et deux enfants petits qui
+suffiraient à épuiser une santé plus robuste: l’un parce qu’il est
+bruyant, violent et incapable de repos; l’autre parce qu’il ne cesse pas
+d’être malade. Le pain n’a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon,
+ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est
+trop noir, à l’heure où l’homme revient. Ce ne sont pas des pauvres,
+précisément; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de
+la pauvreté. Celle qui se nomme elle-même la mère Mulot m’a conté ses
+peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de
+découpures coloriées,--au lieu des images pieuses d’autrefois,--nous
+étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.
+
+--Ils sont tous sortis, mademoiselle, me disait-elle, le père, le grand
+Joseph, Sylvie, les deux petits.
+
+--Où sont-ils allés?
+
+--Acheter le journal.
+
+--Vous faites de la politique?
+
+Elle avait ramené les plis de sa robe de laine noire, et elle les tenait
+serrés entre ses deux mains et entre ses deux genoux. Ainsi immobilisée
+et tendant son corps tout plié vers la cendre, d’où sortait une tiédeur
+légère, elle répondit d’abord par un sourire et par un regard qui
+allèrent à la crémaillère. Le visage maigre, un peu trop aigu de partout
+et pâle uniformément de madame Mulot, en fut tout égayé une seconde,
+comme un vieux toit sur lequel passe un soleil de giboulée.
+
+--Oh! dit-elle, la politique, il faudrait être riche pour en faire.
+Jusqu’à l’année dernière, nous n’achetions jamais le journal, par
+économie. Mais, à présent que Joseph est devenu un homme, il ne veut
+plus rester avec nous le dimanche, s’il ne lit pas. Ça l’amuse, ça le
+retient, mais ça le change...
+
+--Quel journal choisissez-vous donc?
+
+Elle me jeta le nom d’une feuille socialiste, et, devinant que je
+n’approuvais pas:
+
+--Les premiers temps, mademoiselle, nous aurions pu acheter pour lui
+n’importe lequel, et il y aurait pris le même plaisir. Mais ni le père
+ni moi nous ne connaissions les journaux. J’ai dit à Mulot, quand il est
+sorti, la première fois, pour en acheter un: «Prends-le au bureau de
+tabac, dans la plus grosse pile!» Je pensais que ça serait le meilleur.
+Et je m’aperçois bien, à présent, que mon garçon se met à dire des
+choses pas honnêtes contre les curés. Mais il reste à la maison: c’est
+toujours ça... Il est, en vérité, plus facile à tenir que sa sœur.
+
+--Sylvie?
+
+--Oui, mademoiselle: une fille jolie qui aime rire, qui aime la
+toilette, qui est à l’âge où les violons parlent.
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu’une
+tourterelle. Ce n’est pas elle qu’on retiendrait à la maison avec un
+journal! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l’œil, vous
+savez. Je crois qu’il serait encore plus sévère que moi. Il est haut
+d’honneur, tout à fait, pour Sylvie. D’abord, il l’accompagne, le matin,
+jusqu’à la porte de l’atelier; je les vois qui filent, dans le petit
+jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses
+cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père
+qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se
+retrouvent au restaurant.
+
+--Ils ne reviennent pas manger chez vous?
+
+--Le temps leur manque, mademoiselle. D’un coup de sirène à l’autre, ils
+ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu’ils refassent
+deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille,
+dans la grande salle où l’on danse le 14 juillet; mademoiselle se
+rappelle bien?
+
+--Parfaitement.
+
+--La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait
+que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des
+petites. Et il se défie. Tant de mauvais drôles à l’usine, des garçons
+qui n’ont jamais entendu seulement parler d’une bonne action! Ils
+n’approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand
+Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche! En voilà une question
+difficile, le dimanche!
+
+--Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs!
+
+--Je l’ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne
+l’acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non.
+Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s’amusait, elle
+trouvait des filles de son âge, elle revenait contente... Le malheur a
+voulu...
+
+La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin
+de ses yeux, une larme qui s’y trouvait souvent, en faction.
+
+--Le malheur, reprit-elle... on l’a renvoyée, dimanche dernier.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu’elle a chanté: «Viens, poupoule, viens!»
+
+--C’est impossible, mère Mulot!
+
+--Vous allez l’entendre vous le dire: elle rentre!
+
+Elle rentrait, en effet. La porte s’ouvrit, et le père Mulot parut le
+premier, grand, la poitrine creuse, le visage tout couvert de poils
+gris, moustaches, favoris, sourcils, touffes de supplément, qui
+poussaient avec fougue, et au milieu desquels luisaient deux yeux tout
+petits, tout noirs, et prêts à flamber comme deux grains de poudre. Il
+portait un cache-nez et un complet d’étoffe mince. Comme l’hiver n’était
+pas encore fini, tout le luxe du ménage s’était réuni sur la personne de
+Sylvie. Elle seule devait avoir chaud. Elle seule était presque
+élégante. Elle avait des gants de peau,--pleins de déchirures non
+recousues, il est vrai;--une jupe à deux volants gros bleu; un manteau à
+la mode, avec des manches en forme de ballon dégonflé; un col droit, une
+cravate multicolore, un chapeau à trois cornes, et elle eût été
+plaisante à regarder, avec son nez de chat, tout court, ses lèvres
+longues et rouges comme une gousse de piment, ses yeux bridés et vifs,
+sans l’insolence qu’on sentait déjà chez elle toute formée, irrémédiable
+et dominante. La mère Mulot s’était détournée, je m’étais levée, et
+j’eus un joli sourire de Sylvie, lorsque je tendis la main aux deux
+arrivants, le sourire qu’elle aurait dû avoir toujours. C’est une
+tristesse, pour ceux qui visitent leur prochain, surtout les pauvres, de
+songer à ce qui eût été possible. Nous renouâmes connaissance. Mais, dès
+que j’eus prononcé le nom de patronage, ce fut une autre Sylvie qui me
+répondit, offensée, irritée, intraitable:
+
+--Oui, pour une chanson! On m’a fait des affronts pour une chanson! Je
+n’y retournerai pas! Ni vous, ni mon père, ni ma mère, vous ne m’y ferez
+retourner!
+
+--Lors même que j’en aurais moyen, je ne vous y forcerais pas, Sylvie:
+il faut s’amuser de bonne humeur. Mais, qu’est-ce que vous ferez
+désormais, le dimanche?
+
+Le bonhomme répondit pour elle. Il n’avait pas cessé de la regarder,
+avec une admiration inquiète, avec la peur secrète de ceux qui n’ont
+qu’un moyen d’action, l’autorité, et qui ne savent pas s’il suffira.
+
+--Eh bien! fit-il, je renoncerai à ma partie de boules, et j’emmènerai
+Sylvie se promener. Voilà ce qu’elle fera!
+
+Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n’en pensa rien. Mais
+la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut
+plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu’auparavant, et,
+quand elle me reconduisit, l’instant d’après, elle me dit:
+
+--On n’est plus facilement leur maître à présent.
+
+Elle ne s’expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume
+de la rue, et je m’éloignai.
+
+Comme je l’avais bien deviné, Sylvie n’avait pas été renvoyée du
+patronage; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais
+pour s’être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l’heure
+où l’usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les
+femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche
+ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l’air nouveau, j’en vis une
+qui me faisait un signe d’amitié. Le père n’était jamais loin.
+
+Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules
+et amateur passionné des stations à l’auberge, il sortait chaque
+dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l’apercevait, dans les
+bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette
+et la primevère.
+
+--Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison! En es-tu?
+
+Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand
+ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle
+et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits
+rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les
+quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle: «Sentez-vous la jolie
+glycine? Ça doit être celle du grand jardin?» Eh! non, la glycine,
+c’était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui
+souriait un peu, dans l’ombre, au compliment. D’autres fois, le bonhomme
+prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils
+suivaient le cours d’une rivière, et s’installaient, pour l’après-midi,
+au coin d’un pré, à l’endroit où la vase des rives, criblée d’empreintes
+de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une
+renommée. Mais qu’il se promenât à l’est, à l’ouest ou au midi, le père
+Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers
+la fin du printemps, un matin qu’ils partaient pour la campagne et
+qu’elle était demeurée en arrière, il l’avait surprise à faire des
+signes à trois jeunes ouvriers de l’usine, cachés à l’angle d’une
+ruelle. Il avait eu le pressentiment d’un malheur; il avait compris que
+toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l’amour d’un vieux
+comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant,
+au moment où il s’apprêtait à se mettre en route, ayant appelé:
+«Sylvie?» il n’avait pas reçu de réponse.
+
+Il attendit, s’inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la
+fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes
+les mansardes, de tous les corridors.
+
+--Vous ne l’avez pas vue? Elle avait son chapeau à plume bleue; sa
+cravate rose...
+
+Mais personne ne l’avait vue. Il eut l’idée folle d’enlever le couvercle
+de planches qui fermait l’entrée du puits. Il courut au commissariat de
+police, où l’on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des
+cafés où plus d’une fois, elle et lui, ils s’étaient reposés, et il
+rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée
+à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte:
+
+--Ta fille est perdue, Mulot! Le buraliste l’a vue, qui filait à
+bicyclette avec deux gars de l’usine!
+
+Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l’homme qui
+criait:
+
+--Je la tuerai! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai!
+
+Il allait, d’une chambre dans l’autre, montrant le poing au lit de
+Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis,
+qui essayaient de l’apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde,
+dans la maison, que pour un enterrement, et plus d’émotion. Les enfants
+pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s’entretenaient à
+voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce,
+on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par
+une vingtaine d’hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui
+l’écoutaient. La voix ne s’élevait que par intervalles, frémissante et
+vibrante:
+
+--Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour elle, moi Mulot? criait-il. Qui
+peut dire, ici, que je ne l’ai pas fait bien élever? A-t-elle été à
+l’école, oui ou non? Je les ai pris tout à l’heure, ses cahiers, dans
+l’armoire... Écoutez bien ce qu’il y a dessus;--on entendait le
+froissement des pages lourdement maniées;--il y a écrit: «La bonne tenue
+est indispensable aux jeunes filles». C’est-il une leçon, ça, oui ou
+non?... Écoutez encore le cahier: «Le progrès de tous ne peut s’obtenir
+que par la moralité de chacun.» Est-ce tapé? Voilà comment elle a été
+instruite!... Et jamais elle n’a été à l’usine toute seule... Et le
+dimanche!... Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle
+reviendra!...
+
+Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait,
+comme se parlant à lui-même:
+
+--Moi, je la battrais seulement.
+
+Un autre ajoutait:
+
+--Les enfants d’aujourd’hui... ils sont secoués par trop de choses.
+
+Une femme murmurait, sans s’expliquer davantage:
+
+--On n’est pas assez aidé, voyez-vous, mon pauvre Mulot, pas assez.
+
+Et la nuit tomba tout à fait, sans que Sylvie fût rentrée.
+
+
+
+
+V
+
+LA HAIE D’ÉPINE NOIRE
+
+
+J’ai passé une partie du carême et la quinzaine d’après Pâques dans un
+pays que je trouve très beau. J’ose à peine dire, comme le poète, qui
+j’ose aimer. C’est la Beauce. Elle est monotone pour ceux qui la
+traversent en chemin de fer; elle est grande, elle est belle, pour ceux
+qui la regardent vivre. Quant à prétendre qu’elle est plate, je suis
+prêt à soutenir et à prouver qu’il n’y a pas d’injustice plus
+criante,--je parle des injustices envers les choses.--La Beauce a les
+mêmes ondulations que la mer calme, la même géographie souple, continue,
+sans brisures; elle a moins d’arbres peut-être que l’autre ne porte de
+bateaux; entre les collines qui la contiennent de loin, elle donne la
+même impression d’une force prodigieuse, incapable de repos, agissante
+et cachée dans les profondeurs où la lumière n’atteint pas, mais qui se
+lève souvent, et monte à la surface, et se révèle dans un remous, dans
+un frisson, dans des reflets qui ont toutes les couleurs des yeux. Je le
+sais pour avoir non pas rêvé,--les vieilles filles ne doivent pas
+rêver,--mais étudié cette plaine éloquente, tout autour du parc de ma
+sœur. Nous habitons le sommet d’une vague de terre, haute de quelques
+mètres à peine, et dont les pentes, indéfiniment longues, régulières et
+nues de tous côtés, n’ont d’autre chemin qu’une avenue sans plantation
+d’aucune sorte et droite parmi les champs. En haut, un château du XVIIe
+siècle, une futaie, un mur autour. Sur une colline semblable, à trois
+kilomètres, le village est posé. Nous nous regardons sans nous gêner.
+Nous sommes les seules feuilles de chêne dans le cercle d’horizon; il
+est le plus proche amas de maisons, le plus éteint, le plus accablé sous
+l’immensité du ciel, des soleils ou des pluies. Quand tous ses habitants
+crieraient ensemble, le bruit de leurs voix serait mort avant d’arriver
+à un autre village, et le vent l’aurait laissé tomber parmi les froments
+verts ou les froments blonds. Ils sont, comme nous, les prisonniers des
+blés, les insulaires d’une île minuscule, enveloppée dans les houles
+soyeuses de l’herbe, dans les lames plus larges et chantantes des épis.
+A l’automne, pendant deux mois, l’air a le goût du pain. C’est la fleur
+de chez nous. On cultive trop, pour que les autres, les sauvages, les
+délicates, les chercheuses d’ombres durables aient le temps de
+s’acclimater. Mais tout ce que le paysan sème à la main ou au semoir,
+avoine, seigle, trèfle, luzerne, froment, donne son parfum au fleuve de
+vent qui passe, le froment surtout, qui est la grande moisson de la
+Beauce.
+
+Cependant je connais un buisson, un seul. Il est à mi-coteau quand on
+monte au village; il a une centaine de mètres de longueur; il est
+touffu, inégal, unique monument de la nature libre, avec sa fleur
+blanche, qui s’ouvre et meurt avant que les feuilles n’aient poussé,
+avec ses merles, qui n’ont point d’autre abri pour le soir, avec ses
+laboureurs qui dorment à l’ombre, ses rôdeurs qui observent, ses
+amoureux quelquefois. C’est une haie d’épine noire, le dernier talus,
+vestige d’un temps où la limite entre les parcelles de terre ressemblait
+aux fortifications.
+
+Or, nous avions, pour inscrire, promener, surveiller, amuser les trois
+enfants de ma sœur, une jeune fille qui s’appelait mademoiselle
+Brigitte. Avait-elle un nom, outre son prénom? Longtemps je n’en ai rien
+su. Nous l’aimions, ce qui n’est pas commun. Elle nous le rendait, ce
+qui est rare. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Je me disais: «Cette
+petite est heureusement bien abritée ici contre la vie, car c’est une
+innocente qui se laisserait prendre aux belles paroles du premier fat
+venu; une pauvre fille trop lettrée, trop shakespearienne, trop
+lamartinienne, trop liseuse de magazines, et qui serait tout à fait
+incapable de diriger un ménage. Heureusement, les blés de Beauce la
+protègent contre les hommes». Ma sœur partageait là-dessus mon
+sentiment. Mais nous ne voyons bien les âmes que les jours d’orage, à la
+lueur de l’éclair. Et entre nous le temps se maintenait au beau fixe.
+Mademoiselle Brigitte était fine, élancée, élégante, toute blonde, et
+elle avait des yeux bleus, avec de grands cils comme les poupées. On
+nous l’avait recommandée, autrefois, en nous vantant sa «distinction».
+Elle avait appris le monde, en effet, avec une perfection singulière, et
+je me demandais souvent à quels signes l’origine populaire se trahissait
+en elle. Je ne trouvais que de rares indices et très légers. Le
+dimanche, dans l’après-midi, elle avait congé, et, presque toujours,
+nous la voyions prendre la route du village, un livre à la main. Nous
+disions: «Mademoiselle est une paroissienne comme il n’en existe pas
+d’autre dans toute la Beauce; elle ne manque jamais les vêpres.»
+
+Un dimanche, j’entrai dans la chambre de mademoiselle Brigitte, et je
+m’approchai de la fenêtre, dont le balcon nous servait de séchoir pour
+nos photographies. En passant près de la table, je vis le buvard ouvert,
+et, sur la feuille blanche et épaisse, quatre lignes de la ferme
+écriture de l’institutrice, quatre lignes qui s’étaient imprimées là,
+tout récemment, et dont la première, que je reconstituai malgré moi,
+portait: «Oui, mon cher Philippe...» Je me crus obligée de continuer:
+«dimanche, près de la haie, comme d’habitude».
+
+Comme d’habitude!
+
+Je courus au balcon. Il n’y avait qu’une haie dans le pays, là-bas, à
+mi-coteau, ce petit chiffonné vert, barrant les nappes de blé. Était-ce
+possible! Un rendez-vous! Et pas le premier! Je n’ai pas coiffé sainte
+Catherine pour avoir peur de me renseigner sur la conduite de
+mademoiselle Brigitte. Je descends, je prends dans le hall mon ombrelle,
+je traverse le parc, je sors par la petite porte, et me voici sur la
+pente de notre colline, dans le désert des moissons qui n’ont que moi
+pour passante.
+
+C’était au milieu de l’été dernier. Je me rappelle que la chaleur était
+vive, que j’allais vite, et que mes regards se reportaient sans cesse
+vers la haie complice. Devais-je l’aborder de front, ou la tourner? Je
+me résolus à la tourner, et quand je fus rendue au plus creux de la
+dépression des terres, je pris, à droite, un sentier qui enveloppait de
+ses ornières la colline du village. Après une demi-heure de marche je
+m’arrêtai. Le buisson, vu en raccourci, faisait le dôme au-dessus des
+épis, et tout semblait désert, d’un côté comme de l’autre. Mais la
+pensée que ce n’était là qu’une apparence; que Brigitte se trouvait à
+cinq cents mètres de moi, là-haut, qu’elle m’avait vue sans doute,
+qu’elle se moquait de moi, qu’elle nous avait tous trompés, qu’il allait
+falloir la renvoyer devant le témoin que j’imaginais; la fatigue enfin
+et l’embarras de ma situation m’avaient exaspérée. Je répétais les mots
+que j’avais choisis en route, les mots cruels, et mérités, avec lesquels
+je l’accueillerais. Un sentier montait vers la haie. Je m’y engageai.
+Mais à peine avais-je fait dix pas que je m’arrêtai de nouveau. Ils
+venaient de sortir tous les deux, de l’abri de la haie, et ils
+descendaient vers moi. J’eus le temps de les observer. Ils allaient
+lentement, et ils causaient. Quand ils furent à peu de distance, je vis
+que l’institutrice était tout à fait pâle, et que son amoureux, un homme
+jeune, vêtu en bourgeois, très grand, épais, le visage trop large,
+allongé par la barbe en pointe, devait lui demander tout bas: «Faut-il
+que je reste pour vous aider à vous défendre?» Elle répondit, tout haut:
+«Allez, mon cher Philippe, quittez-moi. Mademoiselle ne me trahira pas».
+
+--Par exemple! m’écriai-je, mais, c’est mon devoir...
+
+--De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le
+prouver.
+
+L’homme se découvrit, s’inclina, et nous laissa seules.
+
+--Je n’ai personne qui s’intéresse à moi, si ce n’est lui, reprit la
+jeune fille. Je l’ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que
+nous y avons fait. Il va s’établir à son compte. C’est un employé de
+commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu’il vient me parler
+ici...
+
+--En effet, je vous félicite, c’est d’une convenance!
+
+--Oh! dit-elle, les pauvres filles comme moi n’ont pas le choix de leurs
+heures. Vous en parlez à votre aise! Mais, moi, pouvais-je faire
+autrement? Si j’avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me
+promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela
+convenable? Et les enfants! Et les visites possibles! Et les
+domestiques! Est-ce vrai, dites?
+
+--Peut-être.
+
+--Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle. Aidez-moi. J’ai besoin de
+trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre
+que, quand on s’aime, il faut qu’on se voie... La haie d’épine noire
+n’est à personne; c’est pour cela qu’elle est à nous.
+
+Mademoiselle Brigitte s’exprimait hardiment, avec une émotion qui
+changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son
+esprit, par l’étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son
+cœur, d’ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c’était son
+cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du
+patronage dont je m’occupe.
+
+Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa
+plaidoirie, car je me taisais, et surtout d’ouvrir son âme pleine de
+secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable,
+son effort pour s’instruire, ses déceptions, ses projets d’avenir. Je me
+calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse
+de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises
+qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J’inclinai bientôt
+mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle se serra près
+de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et,
+tandis que le buisson lointain tremblait dans l’air chauffé et dansait
+comme un crible:
+
+--Vous êtes une honnête fille, lui dis-je, et je vous crois. Ma sœur
+serait sans doute plus sévère: je ne dirai rien.
+
+Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.
+
+Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais
+sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me
+cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s’était vingt
+fois posée dans mon esprit reparut en même temps: comment une jeune
+fille aussi affinée s’était-elle éprise d’un homme qui n’avait ni son
+instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n’eus pas de peine
+à provoquer l’aveu.
+
+--Oh! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon! Il ne permettra pas
+que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de
+journée, et même une bonne s’il le faut. Il ne veut pas que je souffre.
+
+Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du profond peuple; elle
+m’avait entr’ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié
+le rêve éternel, celui qui entraîne les foules à la suite d’un homme:
+«Il ne veut pas que je souffre!»
+
+
+
+
+VI
+
+LA TRAGÉDIENNE
+
+
+Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l’ayant aperçue
+qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j’allai vers elle.
+A la bravoure de son geste, à l’émotion de ses doigts qui serraient les
+miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j’eus la
+certitude que je ne me trompais pas.
+
+--Je vous retrouve à un moment heureux? lui dis-je.
+
+Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit:
+
+--Quatre ans ne vous ont pas changée! Oh! pas du tout!
+
+Elle désirait m’entendre répéter la même phrase: «Vous, non plus, vous
+n’avez pas changé.» Mais je pensais précisément le contraire, et elle le
+devina sans en être peinée. Nous nous regardions l’une l’autre avec une
+curiosité avouée. Je sentais le rayon rôdeur de ses yeux sur ma robe peu
+ornée et d’une coupe à peine sensible à la mode, sur mes joues, sur mon
+chapeau, sur mes mains gantées de fil, et moi j’étudiais, peut-être sans
+appuyer autant, la jolie enveloppe mousseuse, dentelle, plumes,
+guipures, d’où se dégageait le cou vainqueur d’Edmée Sargent, le cou
+rond, d’une ligne pure comme une plage à mer pleine, le cou flexible et
+fier encore de sa fleur déjà touchée par le temps. Elle avait, si mes
+souvenirs ne me trompent pas, trente-deux ans. Je reconnaissais bien et
+j’admirais, mais avec un petit effort qu’il ne me fallait point
+autrefois, celle que son oncle appelait «la blonde tragique». C’était,
+sous l’ombre et sous la lueur de ses cheveux, le même masque un peu trop
+fort, un peu dur, et ces yeux que je me rappelle avoir enviés, parce
+qu’ils étaient clairs et impérieux, comme si leur destinée était de
+commander. «Vocation!» avait dit l’oncle. «Belle comme tu l’es, avec ta
+voix, ta mémoire et la passion qui est en toi, Edmée, tu n’as qu’à le
+vouloir pour être une grande tragédienne.» Elle appartenait au monde le
+plus rangé, le plus traditionnel. Son père, après son grand-père,
+dirigeait une maison de maroquinerie, dans le quartier de
+Notre-Dame-de-Lorette, «A l’Antilope». Il avait de l’esprit comme tant
+de boutiquiers de Paris, un goût moyen qui lui faisait deviner les
+préférences probables de la clientèle, et lui permettait de ne commander
+aux ouvriers d’art, ses collaborateurs, que des objets faciles à vendre,
+d’un style déjà d’accord avec la mode; il avait une petite fortune.
+Malheureusement, il avait aussi, logeant dans son appartement, buvant et
+mangeant à sa table, tenace comme une hypothèque et beaucoup plus gai,
+un frère ruiné qui se maintenait et régnait par deux moyens: la critique
+des dessins qu’on soumettait au patron, et l’éloge outré de sa nièce. Ce
+raté avait découvert la vocation d’Edmée; il avait désigné le professeur
+de diction, accompagné Edmée au cours, soutenu le courage de l’enfant
+qui travaillait et du père qui payait, assisté aux premières auditions
+dans le monde, raconté en les exagérant les premiers succès de salon de
+la «tragédienne», entretenu dans le paisible entresol, au-dessus du
+magasin de maroquinerie, une atmosphère de rêve et d’illusion qui
+commençait à se dissiper. Et c’était lui qui se plaignait à présent, et
+qui faisait expier ses fautes à ceux qui n’en avaient jamais profité.
+«Tu ne m’as pas écouté! disait-il à son frère. Tu as eu peur du
+Conservatoire, pour Edmée, peur du théâtre, peur de te séparer d’elle,
+peur de tout! Sans toi, ta fille serait célèbre aujourd’hui. Elle
+gagnerait des millions. Au lieu de cela et parce qu’elle n’a pas de
+titre, pas de diplôme, elle est à peine connue. Malgré son admirable
+talent, elle végète. Les leçons lui rapportent peu; les soirées où l’on
+demande du tragique sont rares, de plus en plus rares. La comédie
+l’emporte, parce que les temps sont tristes et les pensées lugubres. Et
+comme la maroquinerie va mal, et que tu n’as jamais rien compris au
+grand art, quel avenir nous attend? Nous sommes menacés de la gêne, ta
+fille, toi, et moi aussi. Tu l’auras voulu!»
+
+Je me rappelais ces confidences d’Edmée Sargent, que j’avais rencontrée
+dans plusieurs salons autrefois, et qui s’était prise de tendresse pour
+moi, parce que je lui avais fait un compliment qui s’adressait à la
+femme plutôt qu’à la diseuse. Elle se retrouvait sur ma route. L’éclat
+de ses yeux était le même, mais le halo bleu avait grandi autour. Son
+teint était encore éblouissant, mais l’heure jeune où toutes les nuances
+se fondent était passée.
+
+--Puisque vous l’avez deviné à mon air, reprit Edmée, je vous avoue
+qu’en effet j’ai un espoir, un grand, depuis quelques jours... Une pièce
+nouvelle, une pièce étrangère va être montée... C’est encore un
+secret... On a parlé de moi au traducteur. Je vais chez lui.
+
+Elle me regarda avec toute sa joie ravivée.
+
+--Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi? Ne refusez pas! Venez! Je
+suis sûre que devant vous je dirai mieux. Je réciterai pour vous.
+J’aurai un public: deux personnes... Et je me sentirai plus libre.
+Venez!
+
+Je me retournai. Le soleil de mars descendait vers la Seine entre des
+nuages. Nous allâmes de ce côté, Edmée et moi, rapidement. Le
+rendez-vous était pour cinq heures. Que m’importait, en somme, une
+visite dans une maison inconnue, sans les présentations préalables et
+sans avertissement? J’en ai tant fait de la sorte chez des pauvres, que
+j’ai la manière.
+
+Le traducteur habitait au quatrième, un appartement prodigieusement
+capitonné. Le petit salon où nous fûmes introduites ressemblait à un sac
+fourré ouvert sur la rue, à une chancelière ayant une fenêtre et une
+porte, tant nous étions enveloppées de tentures, d’étoffes drapées, de
+tapis.
+
+--La voix ne résonnera pas, murmura Edmée en se penchant vers moi.
+
+Et je la vis se troubler.
+
+L’homme de lettres entra, jeune et mince, froid, soigneusement négligé
+dans sa tenue, la tête un peu penchée en avant et portée comme une chose
+lourde. Il avait des moustaches brunes, qui grimpaient le long des joues
+pâles, et s’y élargissaient, en espalier. Et je crois qu’il était doué
+d’une vue excellente, mais je n’oublierai jamais l’art, dont il fit
+preuve, de composer ses yeux, de les diriger avec effort et comme s’ils
+quittaient à regret une vision intérieure, sur la terrestre et
+tremblante Edmée, de les gonfler, de les tenir en arrêt, sans un
+sourire, sans un rayon, sans une expression quelconque, surtout de
+galanterie, et de paraître s’absorber, puissamment, uniquement,
+fatalement, dans la contemplation de celle qui n’était point pour lui
+une femme, mais l’interprète possible, celle qui peut-être exprimerait
+la Pensée. Il croyait à toutes les majuscules dès qu’il trouvait aux
+mots une parenté avec lui-même. Il étudiait Edmée comme une œuvre d’art,
+ou comme une belle bête. Oh! ce mépris! Je crois qu’elle ne le sentit
+pas. De son côté, lui qui avait le sens aigu du ridicule, il ne semblait
+pas se douter que les profondeurs ne donnent pas le vertige à tout le
+monde. Elle et lui, ils jouaient un rôle, sans le vouloir. Quand il
+estima que la méditation avait assez duré, il laissa se dissiper
+l’espèce de brume qui voilait son regard, et, avec une gravité douce,
+comme il convenait:
+
+--Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.
+
+--Oui, dit vivement Edmée, j’aime mieux réciter sans chapeau, et les
+bras libres... J’ai appris la grande scène entre Gudmund et Margit...
+Vous voudrez bien me donner la réplique, n’est-ce pas?
+
+Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant
+que cette petite robe noire n’allait pas souvent au théâtre et n’était
+pas de leur monde:
+
+--Il s’agit de _la Fête à Solhaug_, d’Ibsen, une merveille.
+
+Il s’était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains
+derrière le dos, appuyées à sa table de travail.
+
+Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils
+rapprochés, les lèvres entr’ouvertes, les bras tendus pour accuser et
+pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur
+lesquelles s’enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop
+vieux seigneur Benght, à l’heure où son ami d’enfance revient proscrit
+et l’interroge. Elle commença:
+
+--Écoute-moi attentivement, et tu comprendras! Pour moi, la vie est
+sombre comme la nuit dépourvue d’étoiles. Rien ne saurait adoucir ma
+douleur. Car j’ai vendu ma jeunesse. J’ai échangé mon joyeux espoir
+contre de l’or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi,
+l’or est bien peu de chose. Oh! comme j’étais heureuse, jadis, quand
+nous étions enfants; nous étions pauvres, notre maison était modeste;
+mais l’espoir fleurissait dans mon cœur.
+
+De l’autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les
+mots:
+
+--Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.
+
+--Sans doute, reprit Edmée; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus
+partir pour l’étranger, hélas! et l’harmonie de tes chants résonnait
+toujours dans mon cœur, et mon front s’assombrit au souvenir du passé...
+Ensuite, les amoureux arrivèrent de l’est et de l’ouest, et puis
+j’épousai mon mari.
+
+--Oh! Margit! dit Gudmund sans conviction.
+
+--Il ne se passa pas beaucoup de jours, reprit-elle, et je versai des
+larmes amères. Songer à toi, mon ami et mon parent, ce fut le seul
+bonheur qui me resta. Combien vide me semblait le grand hall de Solhaug!
+
+--Pardon, mademoiselle, interrompit le juge. Ce n’est pas cela!
+
+Edmée n’était déjà plus la tragédienne. Elle était la femme qui craint
+de manquer un examen, qui essaye de comprendre l’observation, qui se
+fait toute petite devant l’examinateur, et qui sourit pour lui plaire,
+avec l’épouvante dans le cœur. Elle avait pâli.
+
+--Je ne comprends pas, maître, dit-elle aimablement. Expliquez-moi...
+
+Il leva les yeux vers le plafond, et lentement, en détachant les
+syllabes:
+
+--Ce n’est pas cela, reprit-il. Cela manque de composition,
+d’architecture. Vous êtes partie trop tôt. Il y a une progression dans
+la pensée. Suivez-moi bien. Margit ne livre pas son secret tout de
+suite. Elle parle d’abord avec une réserve feinte; elle attend l’effet
+de ses premières confidences; elle s’enhardit; elle ne crie son amour
+qu’à la fin...
+
+Il continua. J’avais trouvé, moi, qu’Edmée jouait très bien. Mais elle
+ne se défendait pas, en ce moment. Elle savait l’inutilité d’une
+contradiction. Elle disait:
+
+--Oui, maître, je comprends... Je comprends parfaitement... Voulez-vous
+que nous reprenions?...
+
+Ils reprirent; elle fut moins bonne parce qu’elle souffrait atrocement.
+Et, quand elle eut achevé la scène, il n’y eut, pour répondre à sa
+question muette et anxieuse, que des phrases déjà entendues et faites
+pour tuer l’espoir. «Nous verrons... La diction est ferme; avec de
+l’étude, vous feriez une Margit émouvante... Si j’étais seul, je vous
+dirais dès ce soir de travailler le rôle. Il faudra que j’en cause avec
+mes amis...» Elle ne répondit pas. Je ne sais même pas si elle écoutait
+encore. Elle remettait son chapeau; elle nouait fiévreusement sa
+voilette; elle jetait sur ses épaules sa pèlerine ornée de guipures et
+son boa de plume blanche.
+
+Pendant ce temps, l’homme de lettres s’approchait de moi, et, à voix
+basse, ne voulant pas que l’essai se renouvelât, me disait:
+
+--Elle n’a pas le tempérament, votre amie. Elle est faite pour se
+marier.
+
+Si bas qu’il eût parlé, elle entendit, car je la vis frissonner.
+
+--Venez-vous? dit-elle.
+
+Dans la rue, où l’ombre brumeuse avait remplacé le jour, nous
+n’échangeâmes que peu de mots. Edmée fit semblant d’espérer un peu. Je
+ne pouvais lui dire que je la plaignais. Et, à cause de cela, je la
+quittai bientôt. Mais à peine m’eut-elle dit au revoir que je me mis à
+la suivre. Je l’apercevais, de loin, marchant vite, le front levé,
+indifférente à tout ce qui vivait autour d’elle. Au tournant d’un pont,
+il me parut qu’un homme la frôlait en passant et lui parlait. Elle
+tourna la tête un instant, irritée. Elle devait penser à ce mot cruel de
+tout à l’heure: «Votre amie est faite pour se marier! pour se marier!»
+Elle continua sa route, plus nerveusement. C’était maintenant que je la
+trouvais tragique. Quand elle fut rendue devant la porte de sa maison,
+sur le trottoir désert, elle resta un long moment avant de sonner, et je
+vis ses deux bras s’incliner ensemble dans un geste de lassitude et
+d’abandon, comme si elle laissait là un espoir, un rêve, ou peut-être,
+au contraire, une déception qu’il ne fallait pas faire entrer avec soi.
+
+
+
+
+VII
+
+UN DISPENSAIRE
+
+
+Il n’y a pas de barrière ni de poteau qui indique les quartiers ouvriers
+de Paris; mais on les reconnaît tout de suite, à l’air «pareil» qu’ont
+les façades et les vêtements. La couleur diminue, et non pas le
+mouvement mais la hâte, et aussi l’étincelle de joie, ou de jeunesse, ou
+d’orgueil des visages. Dans une de ces rues, où tout se ressemble,
+j’ouvris une porte au-dessus de laquelle il y avait écrit, en petites
+lettres modestes: «Assistance maternelle». Je me trouvais dans une salle
+spacieuse, toute pleine de mères qui tenaient leur enfant sur le bras,
+sur les genoux ou entre leurs genoux; car, il y en avait plusieurs
+assises, sur des bancs ou des chaises. Je les reconnus toutes, sans les
+avoir jamais vues; c’étaient les miennes, celles que je visite en
+province, ou qui viennent me voir, et dont je suis la sœur, toujours
+moins que je ne voudrais, puisqu’elles continuent de souffrir. Elles
+avaient la même usure précoce, la même tenue négligée--l’on sent que la
+femme de l’ouvrier est si peu ménagère!--la même habitude, évidemment,
+de sortir coiffées en cheveux; elles avaient, pour bercer dans leurs
+bras l’enfant et pour l’endormir, le même geste de tout le corps, et la
+même penchée du front au-dessus du nid. Cependant elles parlaient mieux
+que mes provinciales, et plus vite, et le sourire, quand il n’était pas
+instinctif, était nuancé. Elles attendaient. Quelques-unes donnaient le
+sein à leur nourrisson; d’autres se promenaient, d’autres causaient,
+debout, deux ou trois ensemble.
+
+--Alors, vous avez trouvé à vous loger?
+
+--Non. Ils me disent tous la même chose, quand je leur ai répondu que
+j’ai cinq enfants.
+
+--Quoi encore?
+
+--Ils disent: «Avez-vous un mari?» Je suis bien forcée de répondre non,
+puisqu’il est mort. «Avez-vous un homme?»--Pas davantage.--«Eh bien!
+vous pouvez aller chercher ailleurs: avec quoi payeriez-vous votre
+loyer?» J’ai beau leur répéter que je travaille, ils savent bien que ça
+ne suffit pas.
+
+Le mot, si lourd de sens, ne parut pas étonner la mère à laquelle il
+était dit, et qui tourna la tête, en disant:
+
+--C’est mon tour, je crois.
+
+Elle détacha, en un tour de main, les épingles qui retenaient les langes
+de son enfant, lui laissa sur le corps une chemise à peine large de
+trois doigts, et soulevant et portant à bout de bras le petit qui
+étirait ses jambes arquées et grêles, elle le posa dans le plateau de la
+balance où chaque nourrisson était pesé à son tour. Elles étaient deux à
+suivre du regard l’aiguille de la balance, la mère et une jeune fille,
+dont la robe de ville était cachée sous une blouse de toile tombant
+jusqu’aux pieds, et qui inscrivait les poids sur des feuilles où chaque
+semaine elle ajoute une ligne. Les jeunes mères du quartier ont pris
+l’habitude de venir tous les huit jours au pèse-bébé. A chaque minute il
+en vient une nouvelle. La plupart s’en vont contentes, il y a un bel
+orgueil tendre dans le geste qu’elles font pour reprendre l’enfant et
+l’emporter.
+
+--Il a profité! dit-on autour d’elle. Ce n’est pas comme le mien!
+
+D’autres passent, après l’épreuve de la balance, ou même avant, dans la
+salle de consultation. Là, je rencontre l’amie que je venais voir, celle
+qui a donné sa vie à la misère des autres, et qui est parmi elles la
+science abordable, la bonté et la paix. Elle est jeune aussi, elle porte
+la blouse d’infirmière; elle a le don d’organisation, et l’habitude du
+monde qui souffre, moins aisée à prendre que celle du monde qui s’amuse,
+elle n’est ici une inconnue pour personne, on sait qu’il suffit d’être à
+plaindre pour être reçu.
+
+--Voyez, me dit-elle tout bas, la mère de ce petit est phtisique; c’est
+la sœur qui est venue. Il va moins bien, depuis la semaine dernière.
+
+Derrière une table, un jeune médecin est assis et examine l’enfant, puis
+signe une ordonnance. Deux, trois, quatre, six enfants passent dans ses
+bras, pendant que je cause avec la directrice du dispensaire. L’un d’eux
+tousse, un autre a la fièvre, un autre est déjà maigre et bleu comme
+ceux qu’on ne reçoit plus; un autre a le ventre ballonné et l’air sombre
+et à moitié bestial, et on apprend, en interrogeant la mère, qu’il a été
+nourri en Bretagne, pendant deux ans, et qu’il était robuste alors, et
+qu’«il buvait l’alcool comme de l’eau». Une femme, tout à fait vieille,
+ou qui paraît telle, apporte un bébé de trois mois, qu’elle allaite.
+C’est la grand’mère; elle a eu un enfant en même temps que sa fille en
+avait un, et comme elle a perdu le sien, elle nourrit son petit-fils.
+Après elle, entre une femme de vingt ans, jolie, blonde, aimable, qui
+s’assied adroitement, en faisant une gerbe avec les plis de sa pauvre
+robe. Elle a des dents éblouissantes, qui fleurissent son pâle visage.
+Elle soulève une mousseline recouvrant un paquet.
+
+--Je vous apporte Charlot, dit-elle.
+
+--Je le reconnais, dit le docteur. La diarrhée a disparu?
+
+--A peu près. Mais il diminue. Je l’ai fait peser par la demoiselle à
+côté: depuis deux semaines il diminue.
+
+--Vous l’allaitez toujours?
+
+--Oui, monsieur le docteur.
+
+--Combien de fois?
+
+La bouche mince, spirituelle, nerveuse, s’allongea un peu plus, un rire
+léger en sortit.
+
+--Il est si vorace! dit-elle. Combien de fois? Mais, tant qu’il veut!
+
+--Vous voulez le tuer, alors?
+
+--Oh! monsieur!
+
+Il lui expliqua l’imprudence grave qu’elle commettait, et je voyais
+décroître et s’effacer le sourire jeune et charmant, comme s’efface une
+lumière.
+
+Le défilé des malades continue. Entre les consultations, ou dans les
+rares moments où la directrice se trouvait libre, je pus causer avec
+elle. Elle m’apprit qu’elle avait fondé, dans le même quartier, un
+dispensaire pour les tuberculeux, et une sorte de magasin où les femmes
+enceintes et les mères de famille venaient chercher du travail qu’elles
+faisaient ensuite à domicile, des vêtements à coudre, ou, _pour celles
+qui ne savent pas coudre_, des fils de fer à tordre, pour coiffer les
+bouteilles.
+
+--Mais, ajouta-t-elle, ce sont mes enfants qui sont les préférés et les
+gâtés. On vient les voir, on les aime, on m’aide à les faire vivre.
+C’est plus aisé que d’empêcher les parents de mourir jeunes. Le
+dispensaire a nourri plus de cent petits gars ou petites filles du
+quartier, l’année dernière, et en a soigné plus de six cents. La ville
+de Paris nous donne aussi.
+
+--Combien?
+
+--Trois cents francs par an.
+
+--Elle y gagne!
+
+Puis, ramenées invinciblement, l’une et l’autre, vers le sujet vrai, qui
+n’est pas tant la manière d’équilibrer un budget que la manière d’aimer
+ceux qui ont si peu d’amis, hors les temps d’élections, nous avons parlé
+d’eux; des préjugés qu’ils doivent sacrifier lorsqu’ils prennent notre
+main; des haines qu’ils abandonnent,--non pas tous ni toujours;--de
+leurs étonnements devant celles qui n’attendent rien d’eux; de l’horizon
+de misère, qui recule à mesure qu’on essaie de l’atteindre; des heures
+cruelles et des minutes inoubliables, où le bonheur des autres passe si
+près de nous que nous pouvons y boire.
+
+--Tenez, me dit-elle, un jour que j’étais ici, avant les consultations,
+une de mes amies du faubourg, la femme d’un maçon, vint me voir. Elle
+avait sept enfants. Je la savais très courageuse et très fière. Comme
+elle ne me disait rien d’elle-même, je compris qu’elle était inquiète,
+et, comme le jour du terme approchait et que j’avais de l’argent par
+hasard, je lui offris de payer son loyer. Elle ne s’y attendait pas.
+Elle se mit à fondre en larmes. «Ah! cria-t-elle, comment faire pour
+vous remercier?» L’élan était si vrai que je répondis: «Embrassez-moi!»
+Elle se jeta à mon cou, et je me sentis plus joyeuse qu’elle, de cette
+joie qu’on a causée, qu’on peut porter avec ses peines, et qui ne meurt
+pas du voisinage.
+
+
+
+
+VIII
+
+MONSIEUR JOSUAH
+
+
+Puisque je m’occupe des pauvres, j’ai donc connu beaucoup d’artistes, ou
+du moins beaucoup de gens qui se disaient tels. C’étaient presque tous
+des hommes. Les femmes ne prennent ce titre que lorsqu’elles sont
+jeunes, et qu’elles peuvent y ajouter «lyrique» ou «dramatique». Et
+c’est à peine un mensonge. Il n’a jamais trompé que ceux qui l’ont bien
+voulu. Les hommes persistent plus longtemps à inscrire sur leur carte de
+visite: «artiste peintre, sculpteur, photographe, ciseleur, tourneur,
+comique...», sur la pauvre carte qui a passé par tant de mains de
+concierges ou de cuisinières, a monté tant d’étages, en a tant descendu,
+et n’est pas revenue, chaque fois, avec vingt sous. La plupart ne
+peignent plus, ne sculptent rien, ne cisèlent que les routes de France
+en traînant leurs souliers, et ne jouent la comédie qu’à moitié, pour
+vivre, devant des spectateurs qui n’applaudissent point et se défilent
+volontiers. On les écouterait mieux s’ils n’étaient pas «artistes». Le
+peuple qui peine dur, celui des campagnes ou des métiers, se défie de
+ces mendiants qui ressemblent à des rentiers par le vieux chapeau de
+soie, la vieille redingote, le vieux reste de prétention, ou l’accent,
+ou l’œil qui a vu trop de choses. Ils le savent, mais cette fausse
+noblesse les console peut-être. Ils y tiennent. Et puis, dans le nombre
+de ceux qui se disent artistes, j’en ai connu deux ou trois qui avaient
+dû l’être.
+
+Josuah Orset fut même un peu de mes amis. Il avait un prénom admirable,
+et qu’il prononçait avec sentiment: «Josuah, mademoiselle, pour vous
+servir»; il avait un nez de modèle, droit et long, des yeux demi-fermés,
+clignotants, luisants d’un reste de feu et d’un reste d’esprit, une
+barbe grise en queue d’hirondelle, de longs cheveux autour d’une
+tonsure, une vareuse autrefois noire, une habitude de la blague qui lui
+faisait croire, à lui-même, qu’il venait de quitter l’atelier; il avait
+surtout, signe de la profession, une boîte à couleurs et un appui-main,
+qu’il portait en tout lieu.
+
+Quels étaient le passé de cet homme, son état civil, son âge exact, la
+raison ou les raisons qui l’avaient fait déchoir, s’il avait eu un rang?
+Personne ne l’a jamais su.
+
+Un soir, après une pluie d’octobre, qui l’avait trempé jusqu’aux os, il
+sonna à la porterie d’un couvent de Trappistes, situé, comme tous les
+couvents de cet ordre, en pleine campagne, dans un pays de chênes et de
+coteaux. On lui ouvrit.
+
+--Je voudrais faire une retraite? dit-il.
+
+--De combien de jours?
+
+--De trois.
+
+Comme l’hospitalité des Trappistes a toujours dépassé, en largeur et en
+discrétion, même celle de l’Écosse, il se trouva bientôt dans une
+chambre nue, mais parfaitement propre, devant un feu clair qui séchait
+la vareuse, près d’une table sur laquelle était posé un livre de
+méditations, n’ayant eu à fournir aucune référence,--il en avait très
+peu,--content d’avoir chaud, content de penser au souper, même maigre,
+dont l’heure approchait, flatté surtout d’avoir été accueilli, au seuil
+de l’hôtellerie, par le Père abbé en personne, et par le prieur, qui
+l’avaient reçu avec beaucoup de respect et de dignité, comme un
+personnage, selon la règle.
+
+Pendant trois jours, il vécut dans ce monde de silence, lisant un peu,
+songeant davantage, assistant aux offices, se promenant seul dans un
+grand jardin clos, n’ayant de relations qu’avec un vieux trappiste,
+carré de tête et de corps, bourru de ton, bêcheur de pommes de terre,
+semeur de blé, faucheur de foin, qui lui parla d’éternité. Il s’habitua
+au mot, et bientôt à l’homme, qui était simple comme un paysan, et qui
+jugeait durement le monde et indulgemment chacun des hommes dont il
+parlait.
+
+Le quatrième jour, au matin, il descendit, avec la boîte de couleurs et
+l’appui-main, dans le grand corridor, voûté et vitré, qui s’étendait, au
+rez-de-chaussée, sur toute la longueur du jardin. Il envoya chercher le
+prieur pour lui faire ses adieux, et lui demanda même, par politesse
+d’artiste, s’il ne devait pas quelque chose pour une si bonne
+hospitalité.
+
+Il lui fut répondu que «messieurs les hôtes» n’étaient point obligés de
+donner, et que, s’ils croyaient devoir le faire, ils pouvaient donner ce
+qu’ils estimaient convenable.
+
+Josuah Orset trouva que ce n’était pas cher. Et, ayant remercié le
+prieur qui s’éloigna aussitôt, après l’avoir salué, il eut une idée.
+Peut-être l’avait-il eue déjà, il est vrai, mais, en ce moment, elle lui
+sembla plus digne d’attention. Il s’approcha de la pancarte qui pendait
+à droite de la porte d’entrée, et se mit à méditer,--il savait
+maintenant ce que c’était--le «règlement de l’hôtellerie».
+
+Ce fut une demi-heure extrêmement recueillie. Personne ne la troubla.
+Les grands corridors blancs n’avaient plus même un papillon, battant de
+l’aile contre les vitres.
+
+«Article premier.--Messieurs les hôtes se lèvent à cinq heures, et se
+rendent à l’église le plus tôt qu’ils peuvent.»
+
+--Je me lève plus volontiers de bonne heure depuis que je suis vieux,
+songea Josuah. Il y a une harmonie singulière entre la vieillesse et le
+matin. L’article ne me gênerait guère.
+
+«Art. 2.--Ils assistent tous les jours à la messe de communauté, aux
+vêpres et au _Salve Regina_. Le coucher aura lieu à huit heures en
+hiver, à neuf heures en été.»
+
+--C’est un régime dont je n’avais pas l’habitude, avant ma retraite, et
+qui pourrait être amendé. Je pourrais être, sans doute, en
+demi-retraite, comme on est en demi-solde. D’ailleurs, le chant du
+_Salve_ m’a donné une forte émotion artistique. Je l’entendrai
+volontiers chaque soir. Ces Frères en brun, d’un côté de la nef, ces
+Pères en blanc, de l’autre; ces têtes énergiques devinées à travers
+l’ombre, ces voix graves que recueille l’air muet du dehors...
+
+«Art. 3.--MM. les étrangers doivent toujours éviter la rencontre des
+religieux et des frères convers, et s’écarter des lieux où ils sont à
+travailler. Les religieux, étant astreints à un perpétuel et rigoureux
+silence, ne peuvent donner aucune réponse à ceux qui leur adresseraient
+la parole.»
+
+--Article magnifique! Quelle satisfaction de ne plus entendre les hommes
+parler, et d’avoir la certitude qu’ils ne vous interrogeront pas! Voilà
+un vœu que j’ai souvent formé, et que j’ai cru irréalisable... Des
+sympathies qui se taisent; des antipathies qui ne s’expriment pas; des
+défiances qui n’ont pas la permission de se traduire par des mots ou
+même des gestes... Je n’ai trouvé cela qu’ici.
+
+«Art. 4.--MM. les étrangers qui amènent avec eux leurs chevaux ne
+doivent régler avec le Père hôtelier que leur propre dépense. Pour celle
+des chevaux, ils s’entendent avec le Frère chargé des écuries.»
+
+--Cela ne me regarde plus, dit Josuah. Mais l’ensemble des conditions
+m’agrée.
+
+Il sortit aussitôt, et traversa le jardin sablé de sable de carrière,
+car il venait d’apercevoir, en se détournant, la tête chenue du prieur
+entre deux cônes de poiriers.
+
+--Monsieur le prieur, fit-il, j’ai eu une idée que je crois bonne. Je
+voudrais demeurer ici.
+
+--A quel titre?
+
+--Comme peintre.
+
+--Nous avons deux frères qui s’entendent assez bien à étendre le minium
+et à délayer le badigeon. Cela nous suffit.
+
+--Mais pardon, je suis peintre d’histoire.
+
+Le vieux grognard, retraité sous la bure, et qui ne saisissait pas très
+bien la nuance, répondit à tout hasard:
+
+--Nous n’en usons pas.
+
+--Mais vous avez une église?
+
+Le prieur ne répondit pas, étant ménager des mots.
+
+--Votre église est nue comme vos granges. Je propose de décorer le
+chœur. Je ferai une grande composition, comme nous disons. Vous me
+nourrirez, et je vous donnerai mon travail. Je serai au pair.
+Acceptez-vous?
+
+Le vieil homme considéra ce chemineau, et il songea sans doute que, lui
+aussi, il avait fait de rudes étapes, avant de trouver l’abri.
+
+--C’est à voir, dit-il simplement.
+
+Josuah eut la permission de rester. Il eut sa chambre, son couvert
+d’étain, son coin de buanderie transformé en atelier, pour le travail de
+l’esquisse. La campagne environnante lui plaisait infiniment. Les
+derniers jours d’automne l’invitaient à la rêverie. Il jouissait
+d’assister à cette fin de moisson sans paroles; de voir les charrettes
+pleines de sacs de pommes de terre, ou pleines de tiges de maïs, ou de
+trèfle sec, rentrer au pas des bœufs. Les bouviers, en froc blanc ou
+brun, quand ils le rencontraient, dans les chemins creux, pensaient:
+«Monsieur Josuah cherche l’inspiration.»
+
+Elle devait être bien cachée, à en juger par tant de promenades faites
+pour la découvrir.
+
+Elle finit par venir. Elle était quelconque. Le peintre, sur un immense
+papier, traça, au fusain, quelques silhouettes groupées, des ronds qui
+représentaient des nuages, une barre qui figurait la terre, cinq rayons
+autour d’un noyau, qui devait être une étoile. Le titre de l’œuvre,
+était: «Le Cortège des rois mages.» Josuah s’était décidé à traiter,
+après quelques autres, ce sujet qui permettait de mettre en scène trois
+rois,--il avait toujours désiré en peindre un,--trois écheveaux de
+personnages derrière eux, et tout autour une ménagerie complète. Il y
+avait bien, de ci, de là, des jambes ou des pattes trop longues, des
+bras trop courts, des cous drôlement attachés. Mais n’est-ce pas ainsi,
+souvent, dans la nature?
+
+Les juges de l’esquisse ne firent pas d’objections. Et l’artiste comprit
+qu’il avait devant lui tout l’hiver assuré: coucher, manger, chauffage,
+sans compter la compagnie de ces moines silencieux, qu’il commençait à
+aimer.
+
+Il fallut tout le printemps pour dessiner les personnages, d’après
+nature. Par grande faveur, l’artiste obtint de faire poser devant lui
+quelques vieux frères, un notamment, qui était chargé de la basse-cour,
+et qu’on voyait, trois fois le jour, s’avancer jusqu’au milieu de la
+grande cour des étables, s’arrêter et tourner la manivelle d’une petite
+crécelle pendue à sa ceinture, et dont le grincement rassemblait les
+poules éparses sur les fumiers. L’été fut employé à peindre sur toile la
+grande composition; l’automne à la fixer autour du chœur de l’église et
+à la corriger.
+
+La correction ne finit jamais. Deux ans plus tard, Josuah était encore à
+la Trappe, quelquefois au sommet de l’échelle roulante, reprenant un
+bout de draperie, ajoutant un ange pour masquer un trou dans le tableau,
+allongeant la barbe d’un mage, ou mettant du poil neuf aux jambes grêles
+des chameaux; mais plus souvent dehors, dans les champs où ne s’arrêtait
+jamais, de l’aube au crépuscule, le travail muet des hommes.
+
+Il s’était habitué. Il s’était senti aimé. Compris? c’est autre chose.
+Comme il n’y a jamais eu de cœur vivant sans une fibre cassée, Josuah,
+dans sa joie, avait un regret mêlé. Il avait peut-être des juges: il
+n’avait point de public. Les étrangers visitaient rarement la chapelle,
+marchands de chevaux ou de bœufs pour la plupart, éleveurs de porcs,
+acheteurs de foin ou de blé de semence. On voyait, le matin, quelques
+blouses bleues, parmi les robes de bure retroussées jusqu’aux genoux et
+tachées par la boue des chemins; elles disparaissaient vite du côté des
+étables ou des greniers. Quant à ces vieux Pères, blancs de cheveux,
+bronzés de visage, quand ils se prosternaient dans leurs stalles, quand
+ils se relevaient, quand ils chantaient, ils étaient admirables à voir,
+images saisissantes de la prière, de la pénitence et de la force, mais
+voyaient-ils? Voyaient-ils les trois mages, et les trois cortèges, et la
+bordure symbolique du panneau, où l’on eût dit que l’arche de Noé avait
+versé son contenu, tant les bêtes y abondaient? Josuah inclinait vers la
+négative. En tout cas, ils n’exprimaient pas leur avis, et c’était, pour
+Josuah, comme s’ils n’en eussent pas eu.
+
+Deux ou trois fois, croisant l’un d’eux, au seuil de la chapelle, il
+avait essayé de le faire parler. Il avait dit, à demi-voix respectueuse,
+et désignant de la main la peinture magistrale:
+
+--C’est enfin achevé... Trois ans d’effort... Depuis trente ans, je n’en
+avais pas fait autant, parce qu’il y a des mortes saisons, dans la
+carrière d’artiste... Mais je tiens mon œuvre... Je crois que je puis
+être content?
+
+Le vétéran s’était borné à saluer en passant, un peu plus bas que
+d’ordinaire.
+
+La vanité de l’artiste était restée souffrante. Sauf en ce point, depuis
+le commencement de son séjour à la Trappe, M. Josuah s’était beaucoup
+amendé. Il avait eu l’exemple et il avait eu le temps. Ce chemineau
+était devenu une manière de cénobite. Quand il développait ses idées sur
+l’art, dans les rares occasions où la loi du silence était levée,
+presque toute la communauté l’admirait. D’autres souriaient. Tout le
+monde lui était fraternel. On s’inquiétait déjà de le perdre.
+
+--Monsieur Josuah, notre artiste, me semble bien souffrant, dit un jour
+le prieur.
+
+C’était vrai. L’hôte de la Trappe était le seul à ne pas s’en douter. Il
+ne souffrait pas; il finissait. Un après-midi de printemps, que le
+soleil plus vif, à travers la paille des ruches, pénétrait jusqu’aux
+abeilles et les mettait en rumeur, le peintre vit passer dans la cour le
+frère chargé du rucher, un paysan d’hier, jeune, élancé, qui avait l’air
+d’un soldat par la hardiesse de l’allure et d’un enfant de chœur par la
+naïveté de son visage, tout piqué de taches blondes. Le frère s’en
+allait, les mains cachées sous la bure, le museau levé comme les jeunes
+chiens qui sentent de loin les bois pleins de gibier; il aspirait le
+vent où avaient éclaté les grains semés par lui dans les labours
+d’hiver, et il allait vers ce bosquet planté de mûriers et clos d’une
+palissade, où les ruches s’éveillaient.
+
+--Frère Jean?
+
+L’autre continua sa route, et le dépassa.
+
+--Frère Jean, par charité, venez avec moi rendre visite aux mages! C’est
+l’heure où, par les vitraux, le soleil les enveloppe, comme dans les
+plaines de Judée? C’est l’heure où je les ai vus, et où personne ne les
+voit!
+
+Frère Jean hésita, se détourna, et suivit l’artiste, qui marchait
+difficilement, malgré la joie, et qui se frottait les mains, d’avoir
+trouvé un public, et levait la tête, aussi, vers sa peinture encore
+cachée.
+
+Quand ils furent à l’entrée du chœur, le frère à gauche, l’artiste à
+droite:
+
+--Frère Jean, regardez ces trois têtes: quelle majesté dans Balthasar,
+quelle bonhomie dans Gaspard, quelle inquiétude chez Melchior! Et les
+trois cortèges, sont-ils assez bien réglés sur l’état d’âme des
+monarques? Qu’en dites-vous?
+
+Il n’eut pas de réponse.
+
+--Songez que j’ai employé deux ans, deux grandes années à peindre ce
+panneau. Je ne les regrette pas. Je puis bien vous assurer que c’est là
+le meilleur travail de ma vie, et presque le seul. Mais je l’ai fait
+pour des muets volontaires, qui m’ont commandé l’ouvrage, m’ont
+accueilli ou plutôt recueilli, ont comblé de prévenances un pauvre
+diable qui ne demandait que le pain et le gîte, mais qui ne m’ont pas
+jugé. J’en souffre, frère Jean. Dites-moi, vous qui êtes sans détour et
+sans parti pris, qui ne savez pas ce que c’est que l’impressionnisme, ni
+que le symbolisme, ce que vous éprouvez en regardant mes mages?
+
+Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion
+d’art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées
+de la décoration, ou les visages qui lui semblaient de connaissance. Et
+ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient
+comprendre qu’il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu’il ne
+pouvait rien dire, rien du peu qu’il pensait.
+
+La poursuite de l’éloge est la plus âpre de toutes.
+
+--Frère Jean, continua l’artiste, ce n’est pas de mon art seulement
+qu’il s’agit: c’est du repos de mon esprit. J’ai beaucoup médité, à
+votre exemple; j’ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition.
+Répondez-moi, car je veux savoir si j’aurai le mérite que j’ai cru
+acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres,
+c’est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force
+d’amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes,
+et reconnaissables, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles.
+Mais j’imagine qu’elles s’échapperont du marbre, ou de la toile, ou de
+la planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu’elles crieront à
+Dieu... Vous suivez bien, Frère Jean?
+
+Il entendit un faible oui.
+
+--Qu’elles crieront à Dieu: Me voici; je suis une pensée de ce pauvre
+homme qu’on nomma le peintre Josuah; j’habite la toile qu’il a peinte,
+je suis l’auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages; j’ai
+embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et
+pour d’autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des
+semailles qu’il a faites...
+
+Le jeune frère, regardant vaguement au-dessus des cortèges, dit cette
+fois:
+
+--Comme c’est religieux!
+
+Parlait-il de la peinture? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et
+personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois
+mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.
+
+Josuah mourut à la Trappe. On voit sa tombe parmi celles des frères
+bruns, et son cortège des mages n’a pas été recouvert d’un badigeon.
+
+Je n’ai guère vu d’aumône plus discrètement faite, ni continuée, même au
+delà de la vie.
+
+
+
+
+IX
+
+CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ
+
+
+J’arrive du sermon. C’est moi qui le faisais. Je n’avais qu’un auditeur,
+et c’était monsieur l’abbé. Il a vingt-cinq ans. Il est le fils de ces
+Gurmier qui sont assurément la plus belle famille rurale et la meilleure
+de ce village que j’habite pendant l’été. Nouvellement ordonné, envoyé
+en vacances, pour quelques jours, parmi les siens, il venait me faire
+visite, en attendant la décision épiscopale qui devait choisir pour lui
+un poste de vicaire dans quelque paroisse de campagne. Je l’ai connu
+tout petit. Je l’ai tutoyé quand il portait la veste. Je lui ai dit vous
+à sa première soutane. En le revoyant, au moment où il allait entrer
+dans la vie, avec une mission si difficile, une connaissance élémentaire
+du mal, un zèle si vif pour le bien, je lui ai dit: Monsieur l’abbé,
+laissez-moi vous faire un sermon, à charge de revanche?
+
+Il consentit.
+
+Monsieur l’abbé, il sera en trois points, dont vous ferez votre profit
+plus tard, à l’heure où je n’oserai plus vous donner d’avis.
+
+Et d’abord, vous constaterez que l’idéal que le monde se fait du prêtre
+séculier n’est plus le même qu’autrefois. Pour des causes diverses, il
+est modifié; je dirais volontiers qu’il s’est élevé. Ce qu’on demande
+aujourd’hui à un curé ou à un vicaire, d’austérité de vie, de retenue,
+de zèle et de discipline, ressemble fort à ce qu’on attend d’un
+religieux. La bonhomie n’a plus de place parmi nous, la facilité des
+mœurs n’a fait qu’accroître la sévérité publique, dès qu’il s’agit de
+juger un prêtre. Ah! que nous sommes loin, monsieur l’abbé, de la
+liberté que laissaient à vos pareils, dit-on, les âges de foi, j’entends
+de l’honnête liberté de mots, d’allure, et d’appétit! L’indifférence est
+plus exigeante que la foi! Elle vous suit d’un œil attentif; elle
+contemple en vous l’exemplaire d’une religion dont elle ne sait pas la
+doctrine; elle est scandalisée de peu, ou prétend l’être, et votre rôle
+est en vérité redoutable, à une époque où le jugement de tant de
+personnes, sur la doctrine, est rapetissé et comme renfermé dans le
+jugement qu’elles portent sur un homme. Pensez-y toujours;
+persuadez-vous que, par la plus curieuse des sévérités, ce monde qui ne
+croit pas tolère malaisément que vous lui ressembliez, même dans une
+foule de choses permises. Vous ne vous enrichirez pas, vous ne fumerez
+pas, vous n’irez pas à bicyclette, vous ne chasserez pas, vous ne
+dînerez pas trop souvent en ville. Sur ce dernier point, je vous avoue
+que je pense un peu comme lui, bien que je n’aie pas l’esprit aussi
+rigoureux. Le dîner! Quand vous serez à l’âge, mon cher monsieur l’abbé,
+vous ferez mieux de refuser, trois fois sur quatre. J’admets qu’il y ait
+des exceptions, à la ville et à la campagne. Mais je parle de
+l’habitude. Ceux qui l’ont ne sont pas nombreux. Plusieurs ont cru la
+prendre par charité. Elle est fâcheuse. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un
+exemple que je vous cite. Presque toujours, une pensée vient à l’un ou à
+l’autre des convives, une pensée qui vous honore, en somme, et qui est
+celle-ci: «Voici deux, trois, quatre heures que monsieur le curé est
+parmi nous. Pendant ce temps, est-ce qu’un pauvre n’a pas frappé à sa
+porte et ne l’a pas trouvée fermée? Est-ce qu’un malade ne le réclame
+pas? N’avons-nous pas pris, pour nous seuls, un temps qui est, comme
+l’argent d’aumône, destiné à toutes les misères? La nôtre n’a-t-elle pas
+retenu plus que sa part?» Et pour quel profit? Remarquez que les
+conversations sont, la plupart du temps, d’une futilité, pour ne pas
+dire d’une platitude extrême, et que le prêtre, qui n’est pas là chez
+lui, peut tout au plus réfuter une erreur sur dix qui sont formulées.
+Encore est-il sûr qu’il le fasse bien? Eût-il toute la science et tout
+l’esprit du monde, il peut être décontenancé par la suffisance d’un
+professionnel de la conversation, comme il en existe, gens médiocres et
+redoutables, que rien n’intimide, que le sens commun irrite comme un
+défi, qui se font une spécialité de tout contredire, et, pressés par un
+argument, s’échappent dans l’historiette, qu’ils content à ravir, et par
+où ils triomphent. Car l’auditoire n’est pas difficile, et il n’a
+souvent pas d’autre critérium, pour juger une thèse, que l’amusement
+qu’il y prend. C’est ce qui faisait dire, à un curé, ce mot mystique:
+«Il est plus malaisé de faire un bon dîner qu’un bon sermon». Monsieur
+l’abbé, vous voyez par là les exigences de nos contemporains. Ils sont
+restés jansénistes en ce qui concerne la discipline des clercs. Et je
+pourrais résumer ainsi mon premier point: vous avez, par vocation même,
+le droit de vivre «séculièrement»; ils vous demandent de vivre
+«régulièrement».
+
+Ce n’est pas tout ce qu’ils vous demandent. Et j’oserai vous l’avouer,
+monsieur l’abbé, sur un second point, bien plus que sur le premier, je
+me trouve d’accord avec eux. Ils ont raison. Les gens du monde
+saisissent à merveille cette contradiction entre la vocation
+ecclésiastique et le désir de parvenir. Leur mépris n’est jamais loin,
+lorsqu’ils s’aperçoivent que le prêtre confond sa mission avec une
+carrière humaine, qu’il poursuit son avancement par les mêmes moyens qui
+leur servent à eux, se rabaisse aux mêmes recommandations, aux mêmes
+inquiétudes, aux mêmes compromis. Lisez-vous les journaux? Je n’en sais
+rien, et je ne souhaite pas que vous en lisiez beaucoup, mais si vous en
+lisez, vous devez rencontrer souvent, contre tel ou tel candidat à
+l’épiscopat, ou contre tel évêque, des articles où sont révélées de
+prétendues manœuvres que ce prêtre aurait acceptées et suivies afin de
+gagner la crosse et la mitre. Le ton est injurieux; les gros mots, les
+insinuations calomnieuses abondent dans ces premier-Paris ou dans ces
+entrefilets, au bas desquels on lit fréquemment la signature d’un
+écrivain «conservateur». Je n’excuse que le sentiment: il est
+parfaitement légitime. Il rencontre, dans la foule, un de ces échos
+profonds qui révèlent que l’idée même du juste et de l’injuste est
+intéressée dans la question. Et elle va en effet jusque-là. C’est au nom
+de son bon sens, de sa vieille droiture que le peuple condamne le prêtre
+soupçonné d’une telle faiblesse, et il faudrait que vous entendissiez le
+langage de ceux qui, de près ou de loin, par autorité directe ou par
+influence, ont eu une part dans les nominations ecclésiastiques! Ils
+sont d’une ironie bien instructive lorsqu’ils parlent des solliciteurs.
+Et le roman, le roman que vous ne lisez pas, que vous ne devez pas lire,
+comme il est sévère sur ce chapitre! Nous sommes assez riches,
+malheureusement, en auteurs qui ont essayé de peindre des prêtres bons
+et mauvais, surtout mauvais, et qui n’ont réussi que dans le second cas.
+Les bons prêtres, dans ces romans, manquent de surnaturel, c’est-à-dire
+de tout ce qui les constitue essentiellement. Ils agissent, parlent,
+jasent, en braves gens, un peu usés par l’âge, très indulgents,
+capables, dans la vie ordinaire, de mille petites charités, et, à
+l’occasion, d’un héroïsme qui ressemble beaucoup à celui des sauveteurs
+médaillés: d’arrêter un cheval emporté, de se jeter à l’eau pour sauver
+quelqu’un, de soigner avec dévouement un pestiféré. On ne peut leur
+refuser sa sympathie, mais on peut se demander en quoi ils diffèrent
+d’un bon vieux notaire, célibataire et philanthrope. Les mauvais sont
+mieux réussis, et, parmi eux, les plus sûrement, les plus fortement
+flétris sont les prêtres qui ont vendu aux hommes leur caractère divin.
+
+Mon cher monsieur l’abbé, que voilà un bel éloge de votre vocation!
+Comme ceux qui ne la comprennent pas y croient malgré eux, puisqu’ils
+vous reprochent, comme un crime, ce qui leur semble si naturel chez le
+commun des hommes! Je sais bien que je n’ai aucune autorité en de tels
+sujets. Mais je puis bien vous ouvrir mon âme de simple croyante, et
+vous dire que je n’ai jamais, moi non plus, compris cette ambition d’un
+prêtre. Il me semble que celui qui a été appelé d’en haut doit se dire,
+chaque matin de sa vie, quelque chose comme ceci: «J’ai renoncé à
+moi-même; je suis libre, de la grande liberté qu’apporte avec soi le
+renoncement, et j’ai cette dignité suprême d’être pauvre sans convoitise
+de la richesse, de ne désirer rien, de n’être l’homme d’aucune
+désillusion, d’aucun désespoir humain. Toute mon ambition est
+d’apparaître aux yeux des hommes parmi lesquels je vis, comme la preuve
+évidente d’un autre idéal que le leur. Dans la paroisse rurale où
+j’habite, il y a plusieurs centaines, plusieurs milliers d’âmes
+peut-être, qui tiennent à la mienne par le lien de l’exemple, de la
+prière, de la charité que je leur dois. N’est-ce pas infiniment plus que
+mes seules forces ne me permettraient d’en soulever, et si je me
+chargeais, volontairement, par témérité, d’une seule âme de plus, de
+quelle grossièreté je ferais preuve, et, au fond, de quelle
+incrédulité!»
+
+Ma troisième observation sera très courte. Ce ne serait pas la dernière,
+si je voulais être complète. Mais il faut se borner, surtout dans le
+sermon. Je vous dirai donc simplement que, parmi les hommes qui ne
+partagent pas votre foi, dans ce monde où vous allez entrer, on pourrait
+distinguer deux groupes, tout à fait inégaux. Quelques-uns sont
+absolument hostiles à toute idée religieuse; le plus grand nombre
+professe une sorte de respect pour les choses religieuses, respect
+infiniment variable, qui va de ce que les chimistes appellent, dans
+leurs analyses, «des traces», jusqu’au désir de croire. Cette
+disposition respectueuse s’unit, le plus souvent, à une ignorance
+vraiment extraordinaire de ce qu’est le _Credo_ d’un fidèle. Je fais
+allusion ici à une élite intellectuelle et même savante. Et je me
+permets de vous supplier, en passant, lorsque vous rencontrerez
+quelqu’un de ceux-là, plus tard, soit dans un salon, soit dans une
+assemblée, soit dans une discussion écrite, de toujours vous souvenir
+que vous avez eu une éducation qu’ils n’ont pas eue, et qu’ils ont eu,
+parfois, des difficultés de connaître la vérité et de la suivre, qui
+vous ont été épargnées. N’oubliez pas non plus qu’il y a une infinité de
+surmenés. Que de choses à dire encore sur ce sujet! N’ouvrez pas d’abord
+les livres de controverses. Ouvrez votre cœur d’homme agrandi par la
+charité, et montrez-vous fraternel, avant d’être d’accord.
+
+Il m’a promis, et je suis restée confuse de la présomption dont j’avais
+fait preuve.
+
+
+
+
+X
+
+MÉDITATION SUR LE VILLAGE
+
+
+Beaucoup de femmes n’ont d’autre idée générale que d’aimer. Cela suffit,
+pour faire des vies admirables ou mauvaises, ou bornées et médiocres.
+Tout dépend de l’objet. Dans ce village de Beauce que j’ai là, devant
+moi, sur la colline distante, toute soyeuse de blé jaune, et que le
+soleil va quitter tout à l’heure, dans cet amas de maisons qui ne sont
+que de la terre levée en murailles et coiffée de chaume ou de tuiles, je
+connais presque toutes les mères, presque toutes les jeunes filles et
+les petites qui vont à l’école. Elles sont la meilleure partie de la
+population, les gardiennes de l’idéal appauvri. Médisantes, hargneuses
+quand elles sont vieilles, souvent légères quand elles sont jeunes,
+négligemment instruites dans leur religion, elles semblent abîmées dans
+le souci du ménage, et tout près du sol, comme leur chambre et comme
+leurs étables. Et pourtant, quand je les regarde de près, je reconnais
+la race baptisée, généreuse, et capable de toutes sortes de noblesses
+qu’elles ignorent elles-mêmes. C’est qu’elles ont souffert ou commencé
+de souffrir pour d’autres. Elles n’ont pas eu plus de travail que les
+hommes, qui sont de durs tâcherons, mais elles ont eu plus de cette
+peine qui n’est pas pour l’argent, et qui ouvre le cœur. Elles sont
+mères, elles sont sœurs, elles sont voisines, elles sont la communauté
+permanente, tandis que les laboureurs avec les chevaux s’éparpillent
+dans l’étendue. Cette Perrine, une femme de gueux, a recueilli deux
+enfants, qu’elle élève avec les siens, et qu’elle dotera du même baiser,
+quand ils auront vingt ans; cette grande Marie, fermière occupée tout le
+jour, soigne, le soir, depuis huit ans, les plaies d’un berger
+alcoolique, crasseux, pouilleux, et «qui ne lui est de rien», comme on
+dit ici; cette autre fait le lit et balaye la maison d’une idiote venue
+on ne sait d’où, un jour, par les routes, et qui s’est arrêtée au
+village pour attendre la fin de la pluie, et qui croit peut-être qu’il
+pleut toujours; dix autres supportent, et quelques-unes sans se
+plaindre, des maris odieux, ou de vieux parents acariâtres; et cette
+Véronique, une enfant élevée sans mère, belle comme les glaneuses des
+peintres, comme celles qui vont devant dans leurs tableaux, fait lever
+tous les yeux jeunes quand elle traverse la plaine, ou qu’elle appelle
+les valets de ferme, à l’heure du souper, mais personne n’oserait
+plaisanter avec elle, parce qu’il y a en elle une espèce d’honneur pur,
+qui tient en respect même les brutes. D’où vient tout cela, et tout le
+reste que nul ne sait? Où ont-elles pris ces parties de vertus
+supérieures? A leurs aïeules surtout. Elles sont les héritières de
+longues générations de femmes qui avaient une forte conscience
+religieuse, les fragments reconnaissables du chef-d’œuvre mutilé, de
+cette merveille qu’était presque partout, le paysan français. Ah! qu’il
+avait raison, l’ancien qui me disait: «La France vit sur sa graisse.»
+Oui, elle en vit heureusement, car on la nourrit mal, du dehors, et on
+lui fait boire de mauvais alcool frelaté.
+
+Les hommes ont moins bien résisté que les femmes à ce régime. Je parle
+d’un village de la Beauce, et je n’ignore pas que nous sommes ici
+au-dessous de la moyenne, et qu’il y a des provinces nombreuses où l’on
+sent moins l’effritement moral. Mais la constatation n’en est que plus
+intéressante. Elle permet de deviner l’avenir. Eh bien! je les trouve
+presque tous envieux à un degré nouveau, et lâches pareillement. Il a
+toujours été difficile de faire dire à un paysan ce qu’il pense de bon,
+plus difficile encore de lui faire avouer ce qu’il a gagné, ce qu’il a
+perdu, et même son opinion sur le temps du lendemain. Mais la jalousie,
+comme elle sort des yeux, des mots, des gestes, des silences, comme je
+l’entends, derrière moi, qui me suit quand je traverse la place, et
+comme elle est fugace en même temps, car, si je me retourne, ils me
+saluent! Ils n’ont point de haine contre moi, ils en ont contre ma
+richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même
+dont je me sers. Et je suis riche puisque je donne. Et je ne fais que
+restituer, puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils
+s’imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils
+cherchent l’intérêt. Si j’étais un homme, ils croiraient que je prépare
+une candidature. Quelque chose a péri ou va mourir en eux, et c’est ce
+que j’appelle l’amour, ce que j’ai rencontré si souvent chez mes amis
+plus pauvres de Paris ou des villes de province, cette faculté
+d’émotion, cette certitude prompte, qui répond: «L’espace est franchi,
+je sais que vous m’aimez». C’est de la fraternité qui s’en va, et c’est
+de la haine qui monte, et, avec elle, de la peur. Ils se redoutent les
+uns les autres; ils craignent la délation, le journal, le député qu’ils
+ont nommé, les répartiteurs, le percepteur, le garde champêtre, tout ce
+qui pourrait les desservir auprès de la puissance monstrueuse et
+prodigue de promesses, d’où ils attendent, de plus en plus, le pain
+quotidien, qu’ils demandent encore à la terre mais avec moins de
+confiance et moins de gratitude. Servage nouveau, bien pire que
+l’ancien, car c’était jadis une condition des personnes, et je crains
+bien que ce ne soit devenu un état des esprits.
+
+Les hommes de ce village,--et de combien d’autres?--sont des abandonnés.
+Ils n’ont eu ni formation suffisante, ni direction. A l’école, des mots,
+des formules de morale pâles comme des conseils d’hygiène; à la caserne,
+les mêmes formules délayées en conférences, et puis, en dessous, à la
+caserne même et dans la ville, des leçons de débauche, de désertion, de
+mépris des chefs; à présent, toutes les rumeurs mauvaises du vent qui
+souffle: voilà ce qu’ils ont appris. C’est tout. Personne ne les
+détrompe, personne ne raffermit leur sens commun ébranlé. Ne sachant que
+l’alphabet, les quatre règles de l’arithmétique et ce qu’il faut
+d’histoire calomnieuse pour perdre toute fierté du passé de la France,
+ils doivent lutter, seuls, contre la plus furieuse invasion de sophismes
+qui ait menacé la raison des illettrés, et même celle de quelques
+autres. C’est le plus cruel de la pauvreté, cette faiblesse devant
+l’erreur. Le curé n’y peut rien. Ils sont prévenus contre lui et
+l’évitent sans le connaître. L’instituteur, qu’ils connaissent bien, ne
+serait pas mieux écouté, lors même qu’il voudrait parler. Les paysans ne
+le considèrent pas comme un ami, ni même, au fond de leur cœur, comme un
+égal. Il n’est pas du pays; il n’a pas été choisi par les pères et les
+mères du pays; il ne possède aucune parcelle du sol; il n’a point de
+mission divine; il n’exerce qu’un métier humain: il passera. Son
+influence sera tout au plus politique; il n’est point un notable, ou,
+comme on disait jadis, une autorité. Quelque chose de plus fort que les
+lois et les règlements s’y oppose. Qui donc aura l’autre influence, la
+permanente, la moralisatrice, l’apaisante, l’heureuse? Dans des temps
+abolis, elle fut exercée par sept familles, de bourgeoisie ou de
+noblesse, qui n’ignoraient pas, la plupart du moins, qu’habiter c’est
+servir. Aujourd’hui, ma sœur a encore «son principal établissement» ici,
+à trois kilomètres du village, en haut de la colline d’où je vois, tout
+le jour, le jeu de la lumière et du vent sur les blés. Elle y passe sept
+mois de l’année. Pas une seule autre famille lisante et pensante ne
+demeure sur le territoire de la commune. Car je ne puis qualifier de la
+sorte les Japermont, les deux fils du grand marchand de bois, dont le
+château est caché, tout à l’extrémité de notre territoire, dans un pli
+de la forêt. Ils chassent à courre ou à tir, et ils ne font, dans leur
+château, que des apparitions. J’ai rencontré le second, hier matin,
+celui qu’on dit intelligent. Je venais de quitter la mère Bûchette, la
+ramasseuse et peut-être aussi la faiseuse de bois mort. Elle
+s’éloignait, son fagot sur le dos, en me disant:
+
+--Au revoir, mademoiselle; je suis contente de vous avoir bonjourée!
+
+Un cavalier sauta de la grande taille de la forêt dans la petite,
+m’aperçut, galopa vers moi, arrêta son cheval à trois pas, et l’homme et
+la bête me regardèrent ensemble, du même air jeune et content de vivre.
+
+--Vous suivez la chasse, ma belle voisine?
+
+--A pied, n’est-ce pas?
+
+--Voulez-vous une auto? J’en ai amené deux.
+
+--Merci.
+
+--Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous
+jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse!... Vous ne voulez pas? On
+ne peut jamais vous avoir! Vous n’êtes de rien.
+
+--Je suis de beaucoup de choses, au contraire, mais justement de celles
+dont vous n’êtes pas.
+
+Il sourit, salua, et se remit au galop.
+
+Un cor de chasse, au loin, sonnait l’hallali courant. Et d’abord je pris
+plaisir à l’écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m’irrita,
+comme si elle n’avait été qu’une succession de notes fausses. J’aurais
+voulu courir jusqu’au maître d’équipage, et lui dire:
+
+--Plus bas, je vous en prie, plus bas: il y a des malades!
+
+
+
+
+XI
+
+LA QUÉRENTE DE PAIN
+
+
+Il y avait, dans un des coins de France que j’aime, une veuve qui
+s’appelait Victorine Loux et qui était réputée, dans tout le pays, à
+plus de deux lieues sous les ormes et les noyers, pour sa fermeté autant
+que pour sa charité. Elle avait perdu depuis dix-huit mois son mari, et
+elle gouvernait seule, sans que ni gens ni bêtes eussent à se plaindre
+d’elle, sa famille de cinq enfants, ses domestiques hommes et femmes,
+ses troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, et ses chevaux, et toute
+sa volaille qui ne cessait de chanter qu’à la nuit. «Rien ne manque de
+rien chez la Loux», disaient les voisins, admirateurs ou envieux. Et ils
+disaient vrai.
+
+Or, voici ce qui lui arriva.
+
+On était à la fin de l’été, à l’époque où il y a encore des bouquets
+d’herbe drue à la limite des champs moissonnés. L’aire était pleine de
+paille et de foin; l’odeur du blé mûr sortait par les fenêtres des
+greniers; les poules couraient dans les chaumes; les valets attendaient,
+pour commencer les labours, la première pluie de septembre et l’ordre de
+la maîtresse. Celle-ci, dans la cour que fermaient de trois côtés des
+bâtiments aux toits longs, voyant rentrer les moutons qui se
+bousculaient à la porte de la bergerie, appela d’un signe la femme qui
+les menait. C’était à la nuit tombante. Maîtresse Loux s’était adossée,
+en face de la bergerie, au mur de l’étable. Elle avait le visage plus
+grave que de coutume, son mince visage que serrait, du front jusqu’au
+bas des joues, l’étoffe unie d’une coiffe de lin. Elle était de taille
+élancée et droite. Elle avait retiré à demi ses pieds de ses sabots, et
+appuyait ses talons sur le rebord, ce qui la faisait paraître encore
+plus grande. La femme qui venait à elle, courtaude et marchant
+pesamment, appartenait à cette catégorie d’êtres à moitié privés de
+raison, «innocents», dont le roman, presque toujours obscur, fait frémir
+ceux qui le pénètrent ou qui le devinent. Elle avait les traits
+ramassés; elle n’était pas belle; elle était jeune encore. En arrivant
+près de la fermière, elle leva ses yeux, où l’esprit passait
+irrégulièrement en lueurs fugitives.
+
+--La quérente de pain,--c’était le surnom, et peut-être le seul nom de
+cette fille de ferme,--je t’ai appelée pour te parler d’une chose qui me
+coûte bien à dire.
+
+L’autre ne répondit pas. Elle était immobile, le cou tendu, et comme en
+arrêt devant les mots qui allaient s’envoler.
+
+--Voilà longtemps que je t’ai prise chez nous, ma pauvre fille, continua
+Victorine Loux...
+
+--Quinze ans, grommela la gardeuse de moutons.
+
+--L’âge de ton premier enfant, oui, tu te souviens bien; il avait à
+peine un mois quand tu nous l’as apporté. Tu sais que je vous ai bien
+traités, toi et lui, et l’autre encore, et que je t’ai défendue.
+
+--Oui.
+
+--Si j’étais seule dans ma ferme, je te garderais encore. Mais les
+enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d’âge que le
+tien, et le voilà qui s’essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton
+fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux
+marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près
+pour que mon gars commande le tien. Ils ne s’entendraient bientôt plus:
+il faut nous séparer, ma pauvre fille.
+
+La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la
+fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut
+et s’évanouit. Les lèvres n’en exprimèrent rien. Elles s’abaissèrent
+seulement et dirent:
+
+--Vous êtes la maîtresse.
+
+--Je ne t’abandonne point, reprit Victorine Loux; demain, tu mettras ta
+meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie
+de Langogne; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera,
+à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.
+
+--Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.
+
+Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce moment, une troisième femme
+traversa la cour, et, passant derrière Victorine Loux qui rentrait dans
+la grande salle de la ferme:
+
+--Ce n’est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette
+engeance-là! dit-elle.
+
+Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette
+mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle
+avait trop de chagrin.
+
+Pour la quérente de pain, elle s’était dévouée en effet, et elle avait
+souffert plus d’une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait
+manifesté sa volonté d’accueillir sous son toit cette coureuse de route
+dont on ignorait le nom, l’origine, la vie, et qui se présentait,
+mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même,
+n’avaient pas manqué de s’élever contre une charité si imprudente: «Quel
+besoin de secourir des gens sans aveu? D’où venait celle-là? Où était le
+père de son enfant? Ah! elle aurait vite fait de quitter la maison où on
+la recevait, et on s’apercevrait, un matin, qu’elle avait repris la
+grand’route, emportant avec elle plus que les gages qu’elle avait
+gagnés!» Victorine Loux avait tenu bon.
+
+La gardeuse de moutons n’avait ni volé ni cherché à quitter la ferme,
+mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un
+second enfant, et Victorine Loux ne l’avait pas chassée. Plusieurs,
+parmi les plus considérables de la commune, s’étaient prononcés, à cette
+occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait
+le désordre près d’elle et ne pensait pas à l’exemple. «J’y pense bien,
+répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand
+il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité
+dont elle aura bénéficié.» Et les années étaient venues, apportant
+chacune un peu plus d’oubli que la précédente. Les enfants de la
+quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de
+cheveux, André, tout rose et blond, et timide comme une fille, avaient
+été élevés avec les enfants de la ferme; ils avaient mangé le même pain,
+bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les
+mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d’où
+germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante
+fraternité. Victorine Loux ne faisait presque point de différence entre
+ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l’autre. Il avait fallu
+que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers
+du sol et des troupeaux, et y mît l’obscur besoin de commander. Alors
+les premières querelles sérieuses s’étaient élevées entre les aînés des
+deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu’elle avait
+fait, ses enfants allaient le défaire.
+
+Personne ne souffrait autant qu’elle de la décision qu’elle avait prise:
+ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n’avaient pleuré qu’une
+heure, en apprenant que deux d’entre eux vivraient au loin désormais, et
+qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs; ni
+les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la
+jalousaient.
+
+La nuit acheva de tomber; le souper fut moins gai que de coutume, parce
+que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient; puis,
+ce fut le sommeil; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée
+avant toute sa maison, Victorine Loux, par la fenêtre de la boulangerie,
+vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de
+noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la
+grand’route cachée par les haies.
+
+Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient
+plus la maison, où manquait l’humeur vaillante de la mère, et elle
+parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle
+serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las.
+Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les
+serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant
+d’aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s’expliquer clairement, raconta
+que le métayer de Langogne l’avait bien reçu, et que, dès le lendemain,
+et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.
+
+Alors, du coin de la cheminée où la fermière s’était assise,--car il
+commençait à faire bon se tenir près du chaudron,--regardant tout ce
+monde groupé autour de l’âtre et qu’une seule flamme dansante éclairait:
+
+--Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu’ils
+emportent avec eux la petite charrette qui vous sert, au temps des
+châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de
+froment et un sac d’oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses
+encore que j’ai préparées, car je ne veux pas qu’ils arrivent chez les
+autres comme la mère est arrivée chez moi, voilà quinze ans. Je veux
+qu’on ne méprise point nos amis.
+
+--Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la
+pire ennemie que vous ayez eue!
+
+C’était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de
+la ferme s’étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait
+Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du
+poing.
+
+--Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu
+as trop mauvais cœur. Car c’est la deuxième fois que tu accuses la
+quérente, avec qui j’ai vécu quinze ans, et qui s’en va demain.
+
+Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite
+charrette où l’on transportait les châtaignes ayant été tirée hors du
+hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions qu’elle n’en
+pouvait porter plus, l’ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les
+brancards et se mit à descendre vers la grand’route. Les enfants
+l’entouraient, les uns attelés à des ficelles qu’ils avaient attachées à
+la voiture, d’autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient
+restés en arrière.
+
+Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses; ils couraient de l’étable où
+étaient «leurs bœufs» à la grange où ils avaient tant joué. On entendait
+le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur
+le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la
+manière des enfants, d’un sourire bref et d’un serrement de cœur, ils se
+jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement
+de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.
+
+--Adieu, maman Victorine! On reviendra! On ne vous oubliera pas!
+
+--Adieu, mon grand! Adieu, mon petit!
+
+Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine, et laissait aller
+Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.
+
+Les domestiques étaient aux champs ou dans la maison. Le cortège de la
+quérente de pain s’éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les
+enfants.
+
+--Je ne sais pas lequel j’aime le mieux! disait-elle. Partez, mes
+petits, l’heure est venue!
+
+Ce fut l’aîné qui partit le premier. Il courait vite. En un moment, il
+fut à la moitié du chemin qui descendait. Le plus jeune trottinait et se
+retournait. Et l’on voyait ses cheveux blonds frisés et ses yeux
+brillants de larmes.
+
+Alors, un rire aigu partit du toit de l’étable. La fille de ferme,
+passant la tête par la lucarne du grenier, cria:
+
+--Vous avez raison de le chérir, maîtresse Loux: c’est le fils de votre
+mari!
+
+Le petit s’en allait à reculons. La veuve, debout dans l’embrasure de la
+porte, était devenue toute pâle. Vrais ou faux, les mots l’avaient
+atteinte, et pour toujours peut-être. Elle n’y répondit pas; mais,
+levant ses deux bras:
+
+--André! cria-t-elle.
+
+Le petit s’arrêta.
+
+--André, c’est toi que j’aimais le mieux!
+
+L’enfant agita sa casquette, et continua sa route.
+
+Victorine Loux, qui avait épuisé tout son courage, et même un peu plus,
+se détourna vivement, et rentra dans la maison.
+
+
+
+
+XII
+
+LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE
+
+
+C’était un peu après la récolte, quand les tourterelles s’en vont. La
+plupart des fermiers attendent, pour commencer le labour, que les
+premières pluies aient amolli la terre, mais les trois fils blonds de la
+Haussière, Julien, Antoine et Toussaint, n’avaient point coutume
+d’attendre ainsi, et, à peine le froment coupé, mettaient le soc dans
+les chaumes. Une si belle ferme, de si beaux gars et de si beaux bœufs:
+on pouvait bien n’en faire qu’à sa tête. Un après-midi du mois d’août,
+les deux fils aînés qui venaient de tenir la charrue chacun pendant une
+heure, le troisième qui venait de herser, se reposaient sous un vieux
+châtaignier, qui avait déjà les feuilles jaunes et toutes ses bogues de
+châtaignes vertes. Ils s’étaient étendus sur l’herbe de la chintre, et
+près d’eux, rangées le long du talus, les bêtes soufflaient, lasses
+comme leurs maîtres.
+
+Julien, qui avait quarante ans passé, cuirassier de l’armée
+territoriale, calme de visage et lent de parole, dit:
+
+--Ça n’est pourtant pas si difficile de faire comme nous: suffit d’être
+trois frères qui s’entendent!
+
+Et, sous ses moustaches, comme il riait, on vit le clair de ses dents.
+
+--Ce n’est pas tout de s’entendre, dit Antoine, le plus grand des trois
+frères et le plus blond: il faut les champs de la Haussière!
+
+Les laboureurs, le herseur et même les bœufs enjugués, regardèrent en ce
+moment la poussière qui s’élevait des chaumes défoncés, la longue pente
+nue au soleil et, tout au bout, le toit de tuiles, que coiffait un vieux
+poirier tordu.
+
+Toussaint, qui était plus brun et plus nerveux que ses frères, s’absorba
+plus longtemps qu’eux, dans cette songerie qui lui venait toujours quand
+il voyait la maison, et il dit à son tour:
+
+--Vous ferez ce que vous voudrez, toi Julien, toi Antoine, et le père
+qui est à la maison, et Mariette qui se mariera probablement avant nous
+autres: moi, je ne quitterai jamais la métairie!
+
+Personne ne s’étonna, car le serment n’était pas nouveau. Une des
+juments ayant rué, à cause des mouches, les trois frères se levèrent et
+se remirent au travail.
+
+Ils vivaient à la Haussière, l’aîné depuis quarante ans, le second
+depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de
+force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l’un après
+l’autre, dans des temps déjà lointains. Ç’avait été la seule absence.
+Ils n’étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père,
+mais ils pouvaient dire «chez nous», car ils hériteraient du sol, et ils
+le cultivaient, et ils l’aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le
+travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup,
+le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus, parfois comblés, et
+l’amitié qui en naissait, la paix aussi d’âmes religieuses et même
+pieuses, que l’envie n’entamait pas, formaient, pour chacun des trois
+frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à
+Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins,
+avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient
+toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours
+qu’elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l’Église, quand on
+se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les
+marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient
+indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les
+suivait, plus lent à cause de l’âge, s’arrêtait plus volontiers qu’eux,
+et se montrait moins sauvage. A peine s’ils entraient au cabaret. Un
+verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les
+voyait plus, et qu’ils voyaient leurs champs, c’est alors qu’ils se
+mettaient à parler, c’est alors qu’ils avaient des regards de
+contentement et presque d’amoureux, pour l’avoine qui levait, pour le
+vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la saison noire,
+pour les planches de choux qui s’égouttaient au vent comme des forêts
+mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre: «Salut, les
+frères, j’ai du tourteau pour vous!» Et le père survenait, et disait,
+moitié sérieux et moitié triste: «Mes gars, vous êtes trop heureux chez
+moi; je mourrai sans vous voir établis.»
+
+Un soir d’hiver, avant le souper, à l’heure où les mottes paraissent
+toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la
+salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et
+écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu
+forte; elle était vêtue de noir.
+
+Le métayer lui fit signe qu’il la reconnaissait, malgré l’ombre, et elle
+resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le
+tribunal.
+
+--Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j’ai deux
+enfants de mon défunt, et que nous n’étions pas riches, en nous mariant.
+
+--C’est vrai, ma fille.
+
+--Depuis huit mois, j’ai essayé de conduire toute seule la métairie, et
+je ne peux pas dire que je n’ai pas réussi. Mais je me fais trop de
+tourment pour la plus petite chose; les valets m’obéissent mal; je n’ai
+pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.
+
+Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui venait
+assurément demander quelque chose, et répondit:
+
+--Tant de gens et tant de bêtes à mener, c’est trop pour les trois
+quarts des femmes, et pour la moitié de l’autre quart. Que veux-tu de
+moi?
+
+--Que vous m’aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez
+trois gars.
+
+Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l’empêcha de répondre
+tout de suite.
+
+Quand il eut rassemblé ses idées, et son courage pour les dire:
+
+--Tu as raison, fit-il. Je dois t’aider.
+
+La femme s’en alla.
+
+Une heure plus tard, après le souper, quand les valets de ferme eurent
+quitté la salle, et que Mariette se fut mise à laver la vaisselle dans
+la décharge voisine, Julien, Antoine et Toussaint, accoudés sur le haut
+bout de la table, éclairés de près par la chandelle qui faisait flamber
+leurs yeux verts, commencèrent à causer des choses de la ferme, selon
+leur coutume. Mais le père, qui s’était approché du feu, et qui était
+revenu s’asseoir à côté de l’aîné, leur fit signe à tous de se taire. Il
+raconta la visite qu’il avait reçue, et comment il avait promis son aide
+à la veuve de la Faguinière. Il ajouta:
+
+--Quel est celui de vous, mes gars, qui tiendra ma promesse? Je n’ai
+point de préférence pour quitter l’un ou l’autre. Celui qui dira oui, je
+le laisserai aller.
+
+Il regarda Julien, puis Antoine, puis Toussaint. Mais ils avaient tous
+les trois tourné la tête, comme ceux qui ne veulent pas être obligés de
+parler. Dans la salle, contre l’habitude, il y eut un tel silence qu’on
+entendit longuement la plainte du volet que le vent tourmentait.
+
+Le vieux, qui avait le visage long et tout rasé, laissa paraître, au
+coin de ses lèvres, comme une petite joie du silence de ses fils. Mais
+la voix ne mollit point, et elle s’enhardit plutôt, quand il reprit:
+
+--Puisque pas un de vous ne veut s’en aller, c’est donc à moi de
+commander.
+
+Il les regarda encore une fois tous les trois, et il conclut:
+
+--Toi, mon cadet Antoine, tu iras demain à la Faguinière, et tu y
+resteras autant de temps que ma nièce aura besoin de toi.
+
+Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent; mais ils
+se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.
+
+Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun
+de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras
+gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui
+rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour
+pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna.
+Le fils salua et dit:
+
+--Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.
+
+--Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d’un autre fils.
+
+--Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous: ça me
+tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.
+
+Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars
+roux qui les menait.
+
+Dix-huit mois passèrent. Antoine n’avait pas reparu une seule fois à la
+Haussière. «Je sens que c’est plus fort que moi, disait-il; si j’y
+revenais, j’y resterais.» Il voyait son père ou ses frères, de temps en
+temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va
+livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite,
+rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les
+champs et les prés coulaient vers le levant. Il avait tout remis en
+ordre. Il s’était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon
+chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et
+raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient: «C’est un homme qui
+a de l’entendement; mais il ne parle pas assez.» Il parlait peu, n’ayant
+guère dans l’esprit qu’une pensée qui n’était point heureuse: le regret
+de sa Haussière. Ni l’hiver, ni l’été, ni la beauté des récoltes, ni
+l’estime qui grandissait autour de lui, ne diminuaient sa peine. Presque
+tous les soirs, quand il avait donné l’ordre de quitter le travail, il
+laissait partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux
+enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait
+seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des
+terres plates, qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait, et un toit qui
+n’était pas plus gros qu’un pois, et au dessus les nuages qui étaient
+toujours rouges, comme le sang d’un cœur jeune.
+
+A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi
+qu’il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa
+métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins
+d’herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s’emplit d’ombre tout
+à coup. Il se détourna:
+
+--Bon sang de la vie, dit-il, c’est Antoine! Mariette, apporte un autre
+verre! Qu’est-ce qu’il y a, mon gars, puisque tu reviens?
+
+Quand le jeune homme se fut assis, il répondit:
+
+--Il y a que je ne peux plus rester.
+
+--Ma nièce t’a renvoyé?
+
+--Non.
+
+--Tu manques de courage, alors? J’aurais pas cru ça d’un de mes gars.
+
+L’autre ne répondit pas tout de suite. Il fallut bien un quart d’heure
+pour qu’il se décidât à dire:
+
+--C’est pas le courage qui me manque; c’est votre nièce qui est toujours
+après moi pour qu’on se marie tous deux.
+
+--Est-ce qu’elle te déplaît?
+
+--Pas plus qu’une autre.
+
+--Eh bien! mon gars, faut te marier: la ferme est bonne, la femme aussi.
+
+Dix minutes plus tard, les deux frères, Julien et Toussaint, appelés par
+le père, entraient dans la grande salle. Quand ils surent l’événement,
+ils se mirent à rire silencieusement, chacun de son côté.
+
+--Qu’as-tu à rire, toi, l’aîné? demanda le vieux.
+
+Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu’à moitié:
+
+--Notre père, je ne l’aurais pas fait, bien sûr, tant qu’on avait des
+chances de se retrouver tous trois à la Haussière; mais, à présent
+qu’Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous
+quitter: je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.
+
+--C’est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme; mais, dis-moi,
+Julien, est-ce que ça t’est venu, comme ça, en entrant dans la salle?
+
+--Oh! non, notre père, il y a six ans que je lui «cause». Mais, sans
+Antoine, il n’y avait rien de fait.
+
+--Et toi, Toussaint, qu’est-ce que tu penses?
+
+Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua, sans hésiter:
+
+--Moi, notre père, je redis ce que j’ai toujours dit: qu’après vous
+c’est moi qui gouvernerai la Haussière.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA PERLE
+
+
+Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de
+la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de
+boue couleur de café au lait. J’avais trotté, comme un fiacre, à travers
+deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d’un dispensaire à une
+crèche, visitant des amies riches que j’intéresse à mes amies pauvres,
+lorsque, vers la fin de l’après-midi, je me décidai à rentrer chez moi.
+J’étais lasse. Chez moi, c’est quelque part au delà de l’Élysée. Je
+sentais le poids de ma jupe, de l’air saturé d’eau et de fumée, le poids
+aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les
+soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie.
+En passant devant le magasin de l’orfèvre Miège, l’idée me vint, subite
+et qui m’épanouit: «Si j’achetais le bijou?»
+
+Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j’avais toujours
+manqué du temps ou de l’humeur qu’il fallait pour le réaliser. Mes amies
+me répétaient: «Vous n’êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille
+fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son
+aumône aux pauvres qu’il aime par procuration. Passe encore de ne porter
+que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et
+les soirées où nous venons décolletées: tout au moins, ma chère, ayez un
+bracelet, un collier, un médaillon au bout d’un fil, une broche même,
+oui, une broche d’aïeule, si vous voulez, et qu’on puisse voir, quand
+vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous
+avez pensé à nous!» La plainte était raisonnable, ou m’a semblé l’être.
+J’étais décidée depuis longtemps. J’ai donc ouvert la porte de Miège, et
+fait sonner le timbre.
+
+--Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.
+
+--Très bien, madame.
+
+Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le
+comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre
+les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses,
+au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit
+l’inspection, je compris que j’étais classée dans la catégorie des
+petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de
+nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et
+froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis,
+deux bijoux qui me firent l’impression, l’un de s’appeler Durand,
+l’autre de s’appeler Martin: je les avais rencontrés cent fois.
+
+--Cela se porte beaucoup, dit l’une des vendeuses.
+
+L’autre risqua une variante. Je dis nettement:
+
+--C’est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.
+
+Le sourire finissime reparut, mais il ne s’adressait plus à moi. Je
+tournai un peu la tête, et j’aperçus, au fond du magasin, dans l’ombre,
+un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et
+quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que
+l’habitude de l’ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un
+rictus amer, disaient, à n’en pas douter: «Vous vous imaginez que cette
+cliente a du goût! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite
+un dessin nouveau? Allons donc! Une poseuse comme d’autres! Elle veut
+faire la difficile, et tout à l’heure, elle choisira non pas un collier,
+mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas
+fabriqué à la douzaine, comme pendentif! Vous ne connaissez pas le goût
+de la clientèle moyenne. C’est à faire pleurer. Laissez-moi donc!» De
+leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins
+clairement: «Monsieur Miège, vous ferez bien de venir?»
+
+Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui
+dénotait aussi de l’habitude, elles s’évadèrent, à droite, à gauche,
+disant: «Nous allons chercher autre chose.» Et ce fut M. Miège, en
+personne, qui vint derrière le comptoir.
+
+Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, de tout près,
+l’insondable scepticisme de l’artiste. La voix ne corrigeait en rien
+l’impertinence de la physionomie.
+
+--C’est un cadeau, bon marché, que vous voulez faire? Une fête? Un
+anniversaire?
+
+--Non, monsieur, j’achète pour moi.
+
+--Alors, c’est un bijou de prix?
+
+--Pas nécessairement: de style, cela suffit.
+
+M. Miège perdit un peu de son mépris.
+
+--Cette petite chaîne plate, fit-il, un chemin d’or avec ronds points
+d’améthyste, modèle italien, qu’en pensez-vous, madame?
+
+--Jolie. Trop jeune pour moi. Je vous demande du classique, monsieur
+Miège, un bijou qui ne crie pas, surtout qui n’ait pas l’air de
+concourir avec les autres, et qu’on aimerait même au cou d’une voisine.
+
+Brusquement, il ouvrit une armoire, une seconde, une troisième, puis,
+avec une tendresse de geste et une habileté de créateur montrant son
+œuvre, il me présenta vingt colliers merveilleux, dont il expliquait,
+d’un mot exact, le dessin, l’esprit, les parentés d’art, les harmonies
+savantes. Il parlait de ses ouvriers ciseleurs, du temps qu’il avait
+fallu pour exécuter les pièces, des offres qu’il avait refusées, et il
+répétait, comme un refrain: «Puisque vous aimez le beau travail,
+regardez-moi le mouvement de cette feuille de lierre, et ces deux
+enfants qui tiennent le médaillon, et ces émaux où le rouge et le vert
+sont comme des gouffres, on y peut plonger...»
+
+Le coin de la salle était réjoui par la lumière de nos doigts maniant
+les bijoux. J’avais oublié la pluie et la fatigue. L’orfèvre avait l’air
+d’oublier que j’étais une acheteuse, et je me demande encore si, en
+effet, il ne l’oubliait pas. Je choisis une chaîne assez courte, d’un
+dessin large, qui retenait un médaillon Renaissance. Au bas du médaillon
+pendait une perle longue. L’orfèvre ayant énoncé un prix qui dépassait
+notablement mes prévisions:
+
+--C’est grand dommage, lui dis-je, c’est deux loyers de pauvres de plus
+que je ne veux dépenser. Je vous laisse donc le collier... à moins que
+vous n’enleviez la perle...
+
+--Enlever la perle! interrompit M. Miège, qui reprit le ton du début,
+vous voulez me faire mutiler une de mes œuvres! Mais vous n’y pensez
+pas, madame!
+
+--Je n’y pense plus... Au revoir, monsieur.
+
+Je me détournai, après avoir souri, involontairement, à quelques-unes de
+ces merveilles que j’allais quitter. Je dis souvent adieu aux choses. Le
+remarqua-t-il? M. Miège me rappela:
+
+--Prenez le bijou, dit-il, prenez-le avec la perle, que vous ne payerez
+pas. Vous le porterez dans les salons de Paris; il fera, tel que je l’ai
+rêvé, son entrée dans le monde, avec son air de page et sa plume
+blanche; on devinera qui l’a bâti et habillé, on vous dira: «C’est du
+père Miège», et vous direz oui; nous n’y perdrons ni l’un ni l’autre...
+
+--Moi surtout. Mais je quitte Paris en avril.
+
+--Eh bien! vous reviendrez en avril, et ce que je ne pourrais pas me
+décider à faire aujourd’hui, je le ferai: il aura vécu cinq beaux mois.
+
+J’emportai le bijou, et la convention fut exactement observée. Plusieurs
+reconnurent, à la correction du style, à la patine de l’or, au moelleux
+de toutes les courbes, un bijou de chez Miège. Je leur racontai
+l’histoire. «Il faudra voir, dirent-elles, comment elle finira.»
+
+Voici comment elle a fini.
+
+A la fin de l’hiver, je suis retournée chez l’orfèvre. En m’apercevant,
+il eut un petit haussement d’épaules, et dit:
+
+--J’aurais presque autant aimé que vous ne fussiez pas revenue... Une
+perle... j’ai des clientes qui l’auraient oubliée...
+
+Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté
+était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment,
+s’amusant de l’éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient.
+Une nuance d’émotion, très discrète, atténua l’expression d’ironie que
+le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et,
+serrant légèrement l’anneau qui attachait la perle longue au médaillon:
+
+--Quel crime vous me faites commettre! dit-il. Mais je sais maintenant
+qui vous êtes, j’ai pris mes renseignements, mademoiselle; vous êtes une
+artiste dans votre genre, une philanthrope... quelqu’un qui n’est jamais
+content de sa journée, parce qu’il reste trop à faire...
+
+Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et
+l’anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me
+la remettant:
+
+--Je ne reprends jamais ce qui est sorti de chez moi, dit-il d’un ton
+bourru, faites-en ce que vous voudrez; vous en aurez le placement, dans
+vos œuvres.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+J’avais le «placement», en effet. J’ai vendu la perle pour sept cent
+trente francs: le prix de deux loyers de pauvres, comme je l’avais dit à
+M. Miège.
+
+
+
+
+XIV
+
+L’ALLIANCE
+
+
+Elles s’étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage,
+dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l’une
+vieille fille, l’autre nouvellement veuve. La première avait l’âge où
+l’on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu’on l’a cultivé;
+la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d’illusion, de
+tendresse et de succès où l’on pense surtout à soi. Elles s’aimaient
+donc, c’est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que
+celle-ci était contente d’être aimée. Contente, mais non point heureuse:
+elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau,
+qu’elle n’avait pas eu toute sa part de bonheur. Elle en redemandait,
+sans le dire tout haut, sans même qu’il y parût dans le regard de ses
+yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois,
+avaient perdu leur long sourire, et s’arrêtaient toujours à moitié
+course, au cran de sûreté.
+
+Mademoiselle Valentine Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles
+avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur
+des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près
+de l’Abbaye-aux-Bois, l’une au second étage, l’autre au quatrième. Elles
+dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage
+de couture ou de crochet, causant ou se taisant, également sûres, dans
+la causerie ou dans le silence, de s’entendre et de s’aider l’une
+l’autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse
+de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se
+séparaient.
+
+--Tu restes debout? demanda mademoiselle Valentine.
+
+La jeune femme répondit affirmativement, d’un mouvement de tête lent et
+léger, qui fit courir un peu d’or sur ses bandeaux châtains. Appuyée
+contre le rideau, tout entière encadrée dans cette ombre étroite et
+haute, sur laquelle s’enlevaient son front, son nez busqué, ses lèvres
+et ses joues pâles, et la pâle ligne de son cou tendu en avant, madame
+Ledoël, mince et fine, vêtue de noir, regardait à travers les vitres la
+dernière lueur du jour qui mourait entre des cheminées et des cimes
+d’arbres. Ses paupières, comme de coutume, battaient vite sur ses yeux
+calmes.
+
+Sa tante, presque au fond du salon, s’était assise, et commençait à
+tricoter un châle, tandis que le gros peloton de laine, jeté près d’elle
+sur le tapis, tressautait et roulait à chaque mouvement du crochet de
+bois. Mademoiselle Dourd, plus grande que sa nièce, très maigre, avait
+d’admirables cheveux gris, un visage couperosé et des yeux clairs, d’une
+gaieté hardie comme ceux des enfants, des yeux vivants, vibrants,
+guetteurs, qui ne rêvaient jamais et se mouillaient aisément. Elle
+attendit, respectant la pensée qu’elle croyait deviner, puis, ayant vu
+que la main nerveuse et fine, là-bas, cessait de tourmenter l’étoffe du
+rideau et retombait dans l’ombre:
+
+--Gabrielle, dit-elle, il est temps d’allumer la lampe.
+
+La jeune femme traversa le salon, prit une lampe, l’alluma, et, la
+posant sur un guéridon, près de sa tante, dit, à demi détournée comme si
+la lumière l’aveuglait:
+
+--Excusez-moi: je vais remonter.
+
+--Souffrante?
+
+--Non.
+
+--Pas triste, j’espère? Pas les anciennes idées noires?
+
+--Pas davantage.
+
+--Regarde-moi!
+
+Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant l’abat-jour, regarda un
+instant mademoiselle Valentine, l’embrassa à deux reprises, plus
+affectueusement que d’ordinaire, et sortit.
+
+«Elle n’est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la
+vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne
+l’interrogerai pas. Pauvre petite! Elle aurait voulu sourire; elle n’a
+pas pu. Je devine qu’elle entre dans cette période du chagrin, la plus
+longue, où l’on n’ose plus avouer qu’on souffre autant qu’au premier
+jour...»
+
+Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son
+neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse
+comme un jeune loup; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand,
+après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d’une
+nomination qu’il avait souhaitée autrefois mais qu’il n’attendait plus,
+s’était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d’où il ne devait
+pas revenir... Quelle mort tragique! Quelques mois plus tard, un mot,
+dans les journaux, avait appris à des milliers d’indifférents et à une
+jeune femme qui s’était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine
+Ledoël, au cours d’une tournée d’inspection, avait été attaqué par les
+noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu
+de chose: un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes.
+C’était tout.
+
+La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu’un
+demandait à parler à mademoiselle.
+
+--A cette heure-ci!
+
+La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques
+lignes d’excuse et d’explication.
+
+--Faites entrer.
+
+Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle,
+les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un
+officier en civil, correct, petit, très brun, large d’épaules, la figure
+ramassée et énergique.
+
+--Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que
+traverser Paris. Je n’ai pas osé me présenter devant madame Ledoël; j’ai
+pensé qu’une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les
+choses, mieux préparer... Voici... Nous autres, quand nous sommes
+victimes d’un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait
+une enquête. J’ai fait l’enquête sur la mort de Ledoël. J’ai pu
+recueillir quelques témoignages; je les ai consignés, tant bien que mal,
+dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le
+jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme
+il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque
+même...
+
+En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis,
+tenant entre ses doigts une petite boîte enveloppée de papier noir,
+qu’il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre:
+
+--J’apporte un autre souvenir précieux, continua-t-il. C’est l’alliance
+de Ledoël. J’ai pu l’acheter à un des noirs, dont c’était sans doute la
+part de butin. Vous la trouverez là. Elle est encore tachée de sang.
+
+--Ah! monsieur, que vous avez bien fait de venir chez moi d’abord!... Si
+cette pauvre enfant, sans avoir été prévenue... Elle est toujours si
+malheureuse!... Elle vient de me quitter.
+
+L’officier éprouvait un allègement manifeste. Sa courte figure
+s’allongeait et se détendait. Sa jeunesse avait hâte de s’écarter plus
+encore de cet objet funèbre, qui reposait maintenant à côté de la
+lettre. Il ajouta quelques mots, qui devaient être transmis à madame
+Ledoël, de la part d’un ancien chef du capitaine, répondit à deux ou
+trois questions, et se retira.
+
+Le papier noir était déjà développé, les doigts fiévreux de mademoiselle
+Valentine enlevaient déjà le couvercle de la petite boîte de bois, et le
+mince anneau d’or apparaissait, dans ce diminutif de cercueil, avec la
+tache de sang, qui courait autour comme un brin de lierre caduc. Elle
+eut envie de baiser cette relique d’un neveu très aimé, d’un enfant
+qu’elle avait élevé avec l’aide de Guillaumine, la vieille femme de
+chambre. Un scrupule l’arrêta. «Le premier baiser, pensa-t-elle, c’est
+la petite qui doit le donner; c’est son droit; c’est son bien.» Elle
+contemplait l’objet avec une douleur si vive, que très vite elle ne
+distingua plus rien. Elle comprit qu’elle allait pleurer, roula
+promptement la boîte dans le papier, hésita un instant, et dit:
+
+--Elle me reprocherait de ne pas l’avoir avertie dès ce soir. Je monte.
+
+Mademoiselle Valentine monta les deux étages, portant la boîte noire sur
+l’enveloppe blanche, religieusement. Elle avait la clé de l’appartement.
+Elle ouvrit la porte. Au bruit, une domestique accourut dans le
+vestibule, et, l’arrêtant d’un geste:
+
+--Non, je vous en prie, mademoiselle, pas ce soir. Madame m’a donné
+l’ordre...
+
+C’était Guillaumine, à la démarche habituellement traînante, au visage
+las et enflé, aux cheveux déteints et rares, Guillaumine aux yeux encore
+inquiets, comme au temps où elle élevait, dans la joie, le petit Jean
+Ledoël. «Je ne veux pas que tu me quittes, avait dit Jean Ledoël en se
+mariant. Tu fais partie de ma maison et de ma dot.» Elle était venue.
+Elle était restée après la mort du maître qu’elle aimait. Elle accourait
+maintenant, effarée, pour faire respecter la consigne.
+
+--N’entrez pas, mademoiselle, c’est impossible...
+
+Puis, remarquant le visage altéré de mademoiselle Valentine:
+
+--Mademoiselle, est-ce qu’il y a un malheur dans la famille?
+
+A voix basse, dans la demi-clarté du vestibule, mademoiselle Valentine
+expliqua ce qu’elle venait faire. Et à mesure qu’elle parlait,
+l’agitation, l’embarras, l’angoisse de Guillaumine s’avivaient.
+
+--Vous ne le ferez pas!... Redescendez!... Pas ce soir, surtout pas ce
+soir!... Demain matin...
+
+--Laisse-moi! dit mademoiselle Valentine, en l’écartant. Il faut que je
+la voie. Elle est dans sa chambre?
+
+Une voix navrée murmura:
+
+--Au salon.
+
+Mademoiselle Valentine traversa le vestibule, tourna le bouton de
+cuivre:
+
+--C’est moi, chérie, ne t’effraie pas!
+
+Un cri lui répondit. Elle se recula. Par l’entrebâillement de la porte,
+elle avait vu madame Ledoël, assise sur le canapé; elle avait vu, assis
+près de sa nièce, sur le tabouret de piano, un homme jeune, qui s’était
+levé lestement. Elle n’eut pas le temps de se remettre. Elle entendit le
+rire de la vie heureuse, celui qui ne sonnait plus, depuis dix-huit
+mois, dans sa maison. Deux bras tendres l’attirèrent. Elle se sentit
+pressée contre la poitrine de la jeune femme, et au milieu des baisers,
+des soupirs, des rires étouffés et des larmes, des mots lui arrivaient:
+«Oh! pardonnez-moi!... Je suis confuse, mais je suis si heureuse!... Je
+voulais tout vous dire demain matin... Ce n’est que la troisième fois
+que nous nous voyons ici, je vous l’assure, je vous le jure... Quand
+vous le connaîtrez, vous comprendrez... Je ne croyais pas que ce serait
+si prompt... Nous sommes presque fiancés, presque... Voulez-vous me
+permettre de ne pas le renvoyer encore? Je lui ferais tant de peine!...
+Attendez-moi dans ma chambre, là, le temps de dire oui.»
+
+Madame Ledoël s’écarta, pour laisser à mademoiselle Valentine la liberté
+de répondre.
+
+--Qu’est-ce que vous avez dans la main? demanda-t-elle. Vous m’apportiez
+une lettre?
+
+--Rien, ma chérie, le courrier de ce soir; ce n’est pas pressé.
+
+La jeune femme crut comprendre qu’elle était pardonnée. Elle rentra dans
+le salon. Mademoiselle Valentine retrouva, dans le couloir, la vieille
+domestique qui venait aux nouvelles.
+
+--Tiens, fit-elle, en lui remettant la petite boîte noire, touche-la de
+tes mains! C’est moi qui vais la garder; c’est l’alliance, l’ancienne.
+Je la rendrai demain... ou plus tard. Tu penses comme moi, n’est-ce
+pas?... Nous serons les fidèles, toutes les deux, nous serons celles qui
+prient sans lassitude, et qui ne changent pas de regret.
+
+Et comme elle ne recevait pas de réponse, toute l’âme de Guillaumine
+étant penchée sur la relique:
+
+--Vois-tu, reprit-elle, ma pauvre Guillaumine, les vraies veuves n’ont
+pas toutes été mariées.
+
+
+
+
+XV
+
+LES ÉTRENNES
+
+
+--Mesdemoiselles Caille, pouvez-vous me rendre un service? C’est pressé:
+il s’agit de transformer les manches de mon corsage?
+
+--Il n’est pas trop de Paris? Pas trop compliqué?
+
+--Prenez quand même: adroites comme vous l’êtes, vous vous en tirerez
+toujours.
+
+Nous voici parties, elles et moi, dans une conversation qui eût mis les
+voisines aux écoutes, si mesdemoiselles Caille avaient de proches
+voisines. Mais tout le monde sait qu’elles habitent la dernière maison
+du bourg, et que celle-ci, bâtie en profondeur, ayant sa porte ouverte
+sur la route, ouvre sa fenêtre de gauche sur un champ, celle de droite
+sur un jardinet. Personne ne nous écoutait, non, pas même la vieille
+mère dont le battoir, près du puits, sonnait en mesure, bruit sourd et
+familier, que l’écho renvoie en dormant. Les deux sœurs,--on continue,
+par habitude, de les appeler mesdemoiselles, bien que l’aînée soit
+mariée,--mademoiselle Marie qui passe un peu la trentaine, mademoiselle
+Joséphine qui la suit de près, étaient assises au milieu de la salle
+carrelée et nue qui leur sert d’atelier. L’ouvrage pressait. Elles
+n’avaient pas cessé de travailler, mais elles s’interrompaient de
+coudre, et se redressaient, tantôt l’une, tantôt l’autre, quelquefois
+pour se reposer, quelquefois pour sourire, quelquefois pour me regarder,
+par politesse, en me répondant, moi qui étais debout, le long des vitres
+de la fenêtre. Je voyais alors leurs yeux jeunes, leurs paupières
+plissées par le jour, et l’ample mouvement de leur poitrine qui
+s’ouvrait, s’emplissait d’air et frémissait toute. Je ne sais plus de
+quoi nous parlions; les mots, souvent, n’ont qu’un sens de caresse, et
+disent simplement: «Nous ne sommes qu’un bavardage d’amitié, rien de
+plus; on est bien ici.» Elles le comprenaient, mesdemoiselles Caille, si
+nettement qu’après dix minutes, l’aînée devint sérieuse tout à coup,
+baissa la voix, et soupira:
+
+--Mademoiselle, je n’osais pas, la dernière fois que vous êtes venue;
+mais j’ose à présent: j’ai un gros ennui.
+
+--Moi aussi, fit la seconde, et c’est le même.
+
+J’eus un doute, je l’avoue, et ce début de confidence m’en rappela
+d’autres, lamentables; mais je me trompais; je le vis presque aussitôt:
+elles n’avaient pas baissé les yeux.
+
+--C’est par rapport aux _Mystères de la grande vie_, dit l’aînée.
+
+--Moi, par rapport aux _Joyeuses Amours_, dit Joséphine.
+
+--Soixante-dix-sept livraisons, Mademoiselle!
+
+--Moi, mademoiselle, soixante-neuf! Et elles sont toujours doubles!
+
+Elles reprirent ensemble:
+
+--Croyez-vous! Des pauvres couturières comme nous! Ah! nous en avons
+fait, une sottise?
+
+J’interrogeai; mesdemoiselles Caille m’apprirent qu’elles avaient
+souscrit à deux ouvrages illustrés «par les meilleurs maîtres», et que
+faisait paraître «la plus grande librairie du monde», à Paris. C’étaient
+_les Mystères de la grande vie_, et _les Joyeuses Amours_, deux romans
+qu’elles avaient choisis, dans une longue liste des chefs-d’œuvre à
+l’usage des pauvres. La grande vie avait plu à l’aînée; les amours, avec
+l’épithète de «joyeuses», avaient plu à la seconde, qu’un ouvrier du
+pays courtisait en ce moment. Une livraison par semaine, une livraison à
+soixante-quinze centimes, la charge n’était pas lourde. On rirait bien
+pour ce prix-là, on aurait la lecture, les images, et le rêve qui tient
+ensuite compagnie. Pouvait-on résister?
+
+--Et puis, mademoiselle, ajouta Marie, il y avait une dame, qui était
+venue exprès de Paris, pour nous faire signer; elle est restée plus
+d’une heure chez nous; elle était si bien habillée, et elle parlait tant
+et si vite, que nous ne savions dire que comme elle, ma sœur et moi.
+Elle nous a promis des primes.
+
+--A moi une glace, dit Joséphine.
+
+--A moi une étagère, dit Marie. Seulement, la prime n’est livrée
+qu’après la cinquantième livraison, et encore il faut, pour la recevoir,
+envoyer vingt francs de supplément... Ah! mademoiselle, comme j’y
+renoncerais, à la prime si je pouvais me désabonner!... Ce n’est pas gai
+pour moi d’entrer en ménage avec un franc cinquante de dettes par
+semaine. Je ne l’ai pas encore avoué à mon futur.
+
+--Ni moi à mon mari, mademoiselle. Depuis que je lis _les Mystères de la
+grande vie_, quand il me demande des comptes, je suis obligée d’inventer
+des blagues. J’aimerais mieux pas. Si vous pouviez nous tirer d’affaire,
+ma sœur et moi!
+
+Nous fîmes des comptes, penchées toutes trois au-dessus de la table,
+dans le tiroir de laquelle elles serraient les livraisons «doubles», les
+prospectus de la plus grande librairie du monde et les engagements,
+hélas! doubles aussi et dûment signés. Chacune avait déjà versé
+cinquante-quatre francs. Mais ce n’était pas la moitié de la somme
+promise. Pour les _Mystères_ et leur prime, Marie devait 135 fr. 50, et
+Joséphine, pour les _Joyeuses Amours_, devait 123 fr. 50. Elles
+connaissaient les chiffres; mais quand elles les revirent, écrits de ma
+main sur une feuille de papier d’emballage, elles se mirent à pleurer.
+Je m’attendris par contagion, et je sortis, mécontente de moi-même,
+n’ayant pu trouver le remède, ou la formule d’espoir, l’ordonnance qu’on
+me demandait.
+
+Rentrée chez moi, je m’interrogeai. Que fallait-il faire? Porter plainte
+au procureur de la République, dénoncer ce commerce dont toute la
+campagne est victime? Mais toutes les précautions étaient prises, les
+pièces régulières, les légalités constantes. Fallait-il au moins
+réclamer avec indignation, essayer d’intimider, dire à l’entrepreneur ce
+que je pensais de ses feuilletons populaires à cent francs l’exemplaire,
+de son texte, de ses gravures sur bois, de ses primes? Je n’aurais fait
+qu’enrichir sa collection d’autographes. Tout lui avait été dit, et
+Marie, et Joséphine avaient déjà dépensé six timbres et six fois exprimé
+leurs sentiments, dans un langage d’une clarté qu’aucun ornement ne
+diminuait. J’allais céder à ce mouvement, lorsqu’un souvenir me revint à
+l’esprit, un mot, la devise d’un avoué de la Seine, qui disait: «La
+dernière ressource contre un adversaire, c’est de faire un éloquent
+appel à la qualité qui lui manque le plus. La difficulté est dans le
+choix.» Quelle vertu invoquerais-je? Un moment je fus perplexe.
+J’écartai la justice, à cause des images que le mot peut évoquer;
+j’écartai l’honneur, comme un peu vague, et je me décidai pour la
+sensibilité. Je m’adressai au bon cœur de la plus grande librairie du
+monde, en la personne de son gérant. Je peignis la pauvreté de mes
+clientes, leur regret d’avoir signé, leur désir de ne plus recevoir la
+publication de grand luxe, leur confiance et la mienne dans l’équité de
+la maison. J’ajoutai un timbre pour la réponse, j’écrivis en belle ronde
+le nom du château de ma sœur, et je mis la lettre à la poste.
+
+Les maisons les plus exactes ne répondent pas par retour de courrier,
+quand c’est un service qu’on leur demande. La plus grande librairie du
+monde me fit attendre trois semaines.
+
+Un matin, à la fin de décembre, le facteur m’apporta, enfermées dans une
+enveloppe de papier bulle, cinq lignes de belle écriture signées d’un
+nom illisible.
+
+Je sautai de joie après les avoir lues, et vite je repris le chemin du
+bourg. En montant parmi les guérets, je sentais combien la jeunesse et
+la joie sont une même chose. J’allais sans m’essouffler, et je voyais le
+bleu à travers les nuages. Le carré de papier que j’avais glissé dans
+mon corsage me tenait chaud. Il me semblait que j’étais encore toute
+petite, et que je portais dans mes bras les étrennes d’une de mes sœurs:
+«Tiens, regarde, voilà ce qu’on m’a donné pour toi!» Les trois saules du
+village beauceron luisaient comme des aigrettes. Les femmes que je
+rencontrai dans les chemins sourirent l’une après l’autre, comme si
+elles devinaient. Une puissance créatrice était en moi, et renouvelait
+le monde devant mes yeux.
+
+Quand j’entrai dans la maison de mesdemoiselles Caille, Marie, chaussée
+de sabots et les jupes retroussées, lavait le carreau de l’atelier.
+
+--Appelez votre sœur, lui dis-je. J’ai une réponse.
+
+Comme j’avais pris une physionomie grave, Marie crut que la réponse
+était mauvaise. Elle fit cinq ou six pas, lentement, levant son balai en
+mesure, comme une canne, et, s’arrêtant sur le seuil de la chambre
+voisine, elle appela sa sœur, d’un brusque geste de la tête rapprochée
+de l’épaule. Joséphine apparut aussitôt, s’appuya sur elle, dans
+l’encadrement de la porte, m’aperçut, comprit, et devint toute sérieuse
+à son tour.
+
+J’avais tiré la lettre de l’enveloppe. Je commençai de lire:
+
+«Mademoiselle, en possession de votre honorée du 5 courant, nous vous
+ferons observer que les abonnements ne comportent aucune clause de
+résiliation...»
+
+Les visages s’assombrirent. Je continuai:
+
+«Néanmoins, prenant en considération les raisons que vous nous exposez,
+de notre plein gré, nous consentons à délier de leurs engagements
+mesdemoiselles Caille.»
+
+J’entendis un cri: «Eh! la mère?» Mais je ne sais pas qui l’avait jeté:
+mes couturières, d’un même élan, avaient couru à moi, et, comme si
+j’étais devenue, du coup, la sœur aînée, m’embrassaient, s’exclamaient,
+m’interrogeaient, se disputaient la lettre: «C’est-il possible?... On ne
+doit plus rien?... Oh! mademoiselle, que je suis contente!... Moi, à
+cause de mon mari!... Et moi à cause de mon futur!...»
+
+Ce fut une petite minute parfaitement incohérente et fraternelle.
+
+L’arrivée de la vieille mère y mit fin. La mère Caille, menue, ridée,
+essuyant, par habitude de laveuse, ses mains à son tablier, disait, du
+bout de la salle:
+
+--Je savais bien qu’il y aurait du bonheur aujourd’hui. Ça ne pouvait
+pas manquer. Te rappelles-tu, Marie, que tu n’as pas pu dormir de toute
+la nuit? A quoi pensais-tu?
+
+--A rien.
+
+--C’était ça qui venait. Et toi, Joséphine, quand tu es sortie dans le
+jardin, ce matin, est-ce vrai qu’il y avait plus de dix oiseaux sur les
+fagots: ils te voyaient, ils te suivaient, ils ne te quittaient pas?
+
+Mais la petite, qui ne voulait pas paraître superstitieuse, et qui a de
+l’esprit, répondit en me regardant:
+
+--C’est encore la plus jolie prime, de ne plus rien devoir du tout!
+
+
+
+
+XVI
+
+UN CÉLIBATAIRE
+
+
+Parmi les vieux garçons que j’ai connus, je n’ai guère trouvé ce que
+j’ai rencontré chez tant de vieilles filles: la vocation. Le célibat,
+pour eux, est moins un état paisible qu’une aventure qui se prolonge ou
+une révolte qui s’affirme. Il y a du schisme dans leur cas; il y a en
+eux de l’insoumis, non pas aux femmes, grand Dieu! mais à une loi qui
+n’admet, chez les hommes, d’exceptions heureuses que les exceptions
+saintes. Ils prétendent le contraire, mais leur humeur trahit leur
+erreur.
+
+Quand j’étais toute jeune, et que je voyageais, avec mes parents, tantôt
+en Bretagne, tantôt en Vendée, campagnes où les fermes sont des îles
+dans la culture immense et des cités gouvernées par un chef, bien des
+fois j’ai aperçu, à côté du maître, des hommes de quarante ou cinquante
+ans, liant ou déliant des bœufs, tenant la charrue, ou chargés d’aller
+vendre au marché une poulinière et son poulain. Ils mettaient au travail
+un soin plus minutieux que les valets de ferme n’en apportent
+d’habitude. Ils saluaient comme des gens qui sont de la maison, et qui
+reçoivent. Je m’informais. C’étaient des fils aînés, ou des frères, qui
+ne s’étaient pas mariés, volontairement, pour que la métairie ne tombât
+pas en des mains mercenaires, et qu’elle eût son compte de bons
+tâcherons, tous proches parents, avec un seul ménage au pouvoir, et une
+seule femme pour gouverner la marmite, la volaille, les armoires et la
+table. On les disait, en général, un peu sombres, mais de mœurs
+honorables, très économes, plus braconniers que les gardes eux-mêmes, et
+adroits comme ceux qui n’ont pas de souci, qu’il s’agît de réparer le
+timon d’une charrette, de tresser des paniers, de gauler les noix à la
+fine pointe de l’arbre, ou de siffler, en marchant à la tête des bœufs.
+Ils faisaient partie d’un ensemble, et d’un chef-d’œuvre, en vérité,
+plus beau que les plus belles œuvres d’art: la famille paysanne dans les
+pays croyants.
+
+Les hommes du monde qui ne se marient pas ont un rôle moins défini. La
+famille paternelle les retient rarement, et ne leur offre guère qu’un
+abri «sans obligation ni sanction», diraient les philosophes. On les
+accepte, on les tolère, le vrai mot serait: on les souffre. Ils peuvent
+se créer des devoirs, ils n’en ont point, et chacun sait que ce sont là
+des créations de peu d’importance et de peu de durée. Le rôle d’Antigone
+est un rôle de femme. Celui de père nourricier et de protecteur
+d’orphelins est rempli, le plus souvent, par des gens déjà chargés de
+famille. C’est le mariage qui adopte, ou la virginité.
+
+M. Lionel, mon voisin dans la Beauce, n’a adopté personne. Je le connais
+depuis l’enfance, et il m’a même tutoyée jusqu’à l’âge où j’ai commencé
+à porter des jupes longues. Nous sommes restés très bons amis, il ne
+manque jamais l’occasion de me l’affirmer. Il a dix ans de plus que moi,
+ce qui lui donnerait droit aux cheveux gris. Il a préféré une généreuse
+calvitie avec couronne basse et presque noire. Il a de nobles traits
+droits, les yeux profonds, la barbe en rectangle long, comme un prince
+assyrien, et la taille assez mince encore pour que les très vieilles
+dames puissent murmurer, quand il s’assied devant un piano: «Ce jeune
+homme joue avec une passion! Ne trouvez-vous pas?» Son existence a fait
+envie à bien des gens, à lui-même d’abord, puisqu’il a été maître de la
+modeler à sa fantaisie. Pendant quinze ans, pas un chasseur ne s’est
+amusé autant que lui: il n’invitait personne, sous prétexte que sa
+chasse était trop modeste, mais lui, on l’invitait partout, parce qu’il
+était jeune, bon cavalier, bon tireur, d’une gaieté égale avant et après
+le dîner, par temps de neige et par petite rosée. Ses compagnons le
+tenaient pour artiste, parce qu’il était capable d’illustrer un menu, et
+pour savant à cause des allusions qu’il faisait quelquefois à la
+littérature classique. Je dois ajouter, pour ne pas être injuste, que M.
+Lionel rachetait en partie l’inutilité de sa vie par la facilité de son
+humeur. Les paysans l’abordaient volontiers, le chargeaient de leurs
+commissions pour Paris, comme s’il avait été leur député, et souvent
+même, croyant à la licence en droit, que le châtelain avait conquise
+pacifiquement, lui demandaient conseil. Il donnait le conseil avec
+aplomb et l’aumône avec modestie. Ce fut la période triomphante. Toutes
+les marieuses l’inscrivaient sur leurs listes. «Ah! j’en ai eu des
+entrevues, me disait-il, de toutes les sortes, des préparées, des
+improvisées, des embarrassées, des allègres, des impétueuses. J’ai
+assisté à un défilé de jeunes beautés et de jeunes dots, si long et si
+varié, que seul le palmier majeur des messes de mariage peut se vanter
+d’en avoir vu autant. Mais il entend des oui, le palmier et, pour moi,
+tout finissait par non.» M. Lionel reprenait avec fatuité: «Le non que
+j’étais seul à dire.» Il ne se vantait pas, et je crois qu’à cette
+époque, entre la vingt-cinquième et la quarantième année, s’il ne fit
+pas ce qu’on appelle un grand mariage, c’est qu’une parfaite légèreté
+d’esprit l’en sauva.
+
+L’âge est venu, comme il vient toujours, sournoisement, vieux maître de
+jiu-jitsu, frappant à la tempe qui blanchit, à la poitrine qui souffle,
+à l’orteil qui enfle. Le beau Lionel a senti qu’il était mûr, et, en
+même temps, l’invincible timidité l’a saisi. Lui, qui sautait, à la
+chasse, tous les obstacles, il a commencé, quand on ne le voyait pas, à
+tourner les barrières et à grimper les talus. Lui qui avait refusé tant
+de fois «d’étudier», comme on le lui demandait, un projet de mariage, il
+accueillait, «en principe», les propositions, de plus en plus rares, qui
+lui étaient faites, et se perdait si bien, au milieu des objections, des
+suppléments d’enquêtes et des atermoiements, qu’on finissait par lui
+dire non, avant qu’il eût répondu oui. Il avait peur. On racontait, à
+son sujet, des histoires sentimentales, absolument fausses, et qu’il
+laissait courir, comme une explication flatteuse de ses hésitations.
+J’entends encore le dialogue de ces deux jeunes femmes, dans un salon de
+la rue de Monceau. M. Lionel venait de chanter, de sa profonde voix, des
+mélodies hongroises dont il conserve, avec un soin jaloux, le monopole.
+
+--Délicieux! Il a dû inspirer de grandes passions?
+
+--Oui, et il ne s’est pas marié.
+
+--Un chagrin?
+
+--Oui.
+
+--Une femme du monde, j’en suis sûre?
+
+--Oui.
+
+--Il est riche?
+
+--Très.
+
+A ce moment M. Lionel, très applaudi, se leva et dit négligemment: «Nous
+les accompagnons quelquefois à deux pianos, alors c’est une merveille.»
+L’une des dames--je le vis au mouvement de ses lèvres--fut sur le point
+de demander: «Qui est ce second piano?» Elle se contenta de murmurer,
+assez haut pour être entendue, assez bas pour avoir l’air de faire une
+confidence:
+
+--Que c’est beau de se sacrifier ainsi à une passion malheureuse!
+
+Or, je le connaissais bien, le second piano, c’était moi! Nous avions
+essayé, un mois plus tôt, de jouer l’accompagnement, lui sur une
+épinette et moi sur un piano, qu’abrite, à la campagne, le grand salon
+de ma sœur.
+
+La seconde période est close depuis quelques années. Il est infiniment
+probable, désormais, que mon voisin mourra, comme moi, célibataire. Mais
+pourquoi dit-il tant de mal du mariage, n’en ayant pas souffert? Il
+chasse moins; il habite plus longtemps Paris; on l’invite autant que
+jamais; il est l’homme autour duquel les hommes aiment à se grouper, et
+qui raconte à demi-voix, dans un angle, la vie anecdotique de toute
+personne présente. Il dit tout, histoire et légende, légende surtout,
+sans marquer la différence: il n’est pas de l’École des Chartes. Les
+gens qu’il a amusés s’en vont disant: «Ce Lionel est méchant.» Je suis
+sûre du contraire. C’est un homme qui a des regrets et qui se venge, sur
+les gens mariés, de l’erreur qu’il a librement commise en ne faisant pas
+comme eux.
+
+Sa plus vive manie est de ne pouvoir souffrir qu’on cite devant lui un
+ménage heureux. Un veuf heureux? oui assurément; un heureux célibataire?
+peut-être; un heureux époux? allons donc! Cela ne doit pas être. «Je ne
+l’ai jamais vu», conclut M. Lionel. Il est résolu à ne point le voir.
+
+Récemment, son chauffeur l’avait conduit à la mairie du village;--M.
+Lionel n’est pas conseiller municipal, et se contente de la qualité de
+contribuable le plus imposé de la commune;--il attendait «le patron»; il
+était assis moelleusement, protégé du vent par le toit de l’automobile,
+par la casquette russe d’uniforme, par la peau de chèvre grise dont un
+petit soleil mêlé de brume lustrait le poil soyeux, et son visage tout
+jeune, tout rose et rond comme un hortensia, cherchait d’une fenêtre à
+l’autre, autour de la place, quelque objet qui pût occuper la pensée
+d’un chauffeur. Il le trouva. Tout de suite après l’école des garçons, à
+l’angle de la place, il y avait une maison basse, une grande fenêtre, un
+vase de verre avec un oignon de jacinthe surmonté de cinq baguettes
+vertes, et au-dessus de cette promesse de fleur, la tête et les épaules
+d’une femme qui lisait. Elle s’interrompait de lire, quelquefois, et
+elle regardait, elle aussi, songeant que l’heure était douce, et que
+rien n’est plus curieux, dans un bourg où rien ne remue, qu’une
+automobile arrêtée.
+
+Quand M. Lionel sortit de la mairie, vingt minutes plus tard, il aperçut
+le chauffeur qui causait avec l’institutrice adjointe.
+
+--C’est assommant, dit-il, le maire n’aura que ce soir le rapport de
+l’agent-voyer: il va falloir revenir!
+
+Il revint avant le coucher du soleil. Il faisait encore blond, sur la
+place de l’Église, à cause du sable, à cause du ciel, à cause des blés
+peut-être, qui laissent, dans les pierres des maisons de la Beauce, un
+peu de poussière de paille. La liseuse était à la même fenêtre. Elle
+était seule. Le matin, elle avait dit à la directrice,--qui ressemble au
+portrait de la femme de Rubens, moins le chapeau, bien entendu:
+
+--Mademoiselle Clémentine, vous êtes beaucoup plus jolie que moi. S’il
+vous voit, il ne m’aimera pas. Ne vous montrez pas, quand il reviendra!
+
+Mademoiselle Clémentine n’est pas seulement une jolie personne: elle a
+compris, elle a fait ce que lui demandait l’adjointe. L’une se montrant,
+l’autre se cachant, il arriva, comme vous le supposez, que le chauffeur
+devint amoureux.
+
+Quand il annonça son prochain mariage, hier même, à M. Lionel, il
+comptait que celui-ci augmenterait les «honoraires» de son chauffeur,
+car un chauffeur qui se range augmente nos chances de durée. Point du
+tout. M. Lionel s’est mis à rire, de son mauvais rire méprisant.
+
+--Mon pauvre garçon, a-t-il dit, je n’ai pas l’habitude d’encourager les
+sottises: il n’y avait qu’une jolie femme à l’école, et vous épousez
+l’autre.
+
+Il fut de mauvaise humeur tout le lendemain. Lui-même, il vient de me
+l’avouer. Que lui importait cependant? Et ce dernier trait m’a prouvé
+plus sûrement encore que, jeune, mûr, ou déjà vieux, mon voisin
+célibataire n’a jamais eu la vocation.
+
+
+
+
+XVII
+
+MADAME CANTEREINE
+
+
+On admire certaines mains, et j’en sais d’admirables. Il y en a aussi
+d’émouvantes. Ce ne sont ni les plus blanches, ni les plus fines; elles
+ont pris de la peine, elles ont bercé, cousu, ravaudé, tricoté, orné des
+formes de chapeaux, réparé des culottes et des casquettes de petits
+garçons, elles ont fait ce qu’il fallait faire à chaque moment des
+journées longues, et elles en ont gardé des rides et des piqûres. Ce
+sont des mains qu’on ne baise pas, mais qui auraient le droit de bénir.
+
+Madame Cantereine n’était jamais revenue à Paris, depuis le temps où,
+toute jeune et paraît-il jolie, elle faisait son voyage de noces avec M.
+Cantereine. Que de jours écoulés, que d’épreuves subies ou redoutées!
+Elle était veuve quand je l’ai connue; elle habitait tout près de la
+cathédrale d’Orléans; elle avait quatre enfants,--un cinquième était
+mort en bas âge,--et elle disait: «Sur les quatre qui me restent, je
+n’en ai qu’un qui soit tiré d’affaire, mais j’aimerais mieux qu’il fût
+encore petit, et à ma charge.» Madame Cantereine appartenait à cette
+légion de Françaises qui sont des mères passionnées, toujours inquiètes
+des corps, des âmes, des avenirs lointains, des examens prochains, de ce
+qu’elles peuvent voir ou prévoir, de la part grandissante de l’inconnu
+dans la vie de l’enfant. Elles s’étonnent, elles se troublent de ne plus
+savoir tout. Il n’y avait point de haie, autrefois, sur l’héritage, et
+en voilà une qui pousse, et qui fleurit peut-être, mais qui divise tout
+de même, et qui cache tant de choses, et de plus en plus!
+
+On vivait quatre, à Orléans, sur le produit d’une petite ferme, payeuse
+irrégulière, à quoi s’ajoutait une pension, que madame Cantereine
+recevait de l’État, en qualité de veuve d’officier. L’aîné des fils,
+Claude, secrétaire chez un agréé, à Paris, avait cessé depuis dix-huit
+mois de compter au passif du budget maternel. Sa mère parlait de lui
+avec une complaisance où il entrait de la reconnaissance, car «il se
+suffisait»; de la fierté, car il réussissait, et un désir déjà vif de le
+marier, car il venait d’avoir vingt-quatre ans. Madame Cantereine était
+d’avis que les hommes doivent se marier jeunes. «Croiriez-vous,
+disait-elle, que c’est lui, à présent, qui m’envoie des étrennes? Il ne
+me demande plus jamais rien.»
+
+Le vingtième mois, il demanda quelque chose. Il écrivit: «Je vais
+soutenir ma thèse de doctorat, le 19 juin. On est toujours reçu, je le
+serai donc. Maman, il faut que vous soyez là, non pour m’entendre
+discuter sur le privilège du vendeur, mais pour vous réjouir avec moi,
+quand j’aurai conquis le titre de docteur et le droit de porter
+l’épitoge rouge à trois rangs d’hermine fausse. Je vous emmène, le soir,
+au théâtre!»
+
+Madame Cantereine protesta, pour ne pas perdre sa réputation de personne
+raisonnable, mais dès le premier moment, au fond de son cœur, elle avait
+accepté. Elle irait. Le projet se réalisa. Paris, qui ne s’étonne pas
+pour si peu, vit passer une petite dame de plus, tout en noir, marchant
+menu, intimidée et rajeunie par le bruit, par la foule, par le perpétuel
+«excitement» de la rue, et causant sans s’arrêter (si ce n’est pour
+laisser courir les automobiles) avec un grand jeune homme qui faisait un
+seul pas tandis qu’elle en faisait deux. Elle avait juré qu’elle
+visiterait les principaux monuments, et spécialement les musées, en
+souvenir de deux promenades qu’elle avait faites dans les galeries du
+Louvre, vingt-six ans plus tôt, au bras du lieutenant Cantereine: elle
+visita en réalité le Bon Marché,--une promesse à ses enfants
+d’Orléans,--et Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, elle se laissa mener
+au théâtre.
+
+Quel théâtre avait choisi Claude? Quelle pièce? Je l’ignore, et peu
+importe. Je sais seulement que la salle n’était pas celle de la
+Comédie-Française, et que la pièce n’avait rien à voir avec le
+répertoire. Dans une loge de côté, où ils étaient seuls, Claude et sa
+mère continuaient la conversation de l’après-midi. Madame Cantereine
+avait orné d’un piquet de fleurs violettes sa meilleure capote noire, et
+tiré de l’écrin la broche composée d’une petite perle avec beaucoup d’or
+autour. Elle s’était assise à droite de son fils, dans la lumière, et
+elle suivait le jeu des acteurs, elle riait même assez souvent, d’un
+rire discret comme toute sa personne et toute sa vie, mais le principe
+de sa joie, vous le devinez, c’était la présence de ce jeune homme
+blond, un peu pâle encore, comme il convient de l’être après une longue
+argumentation, ou plutôt c’était l’image de l’enfant plus jeune, de
+celui qu’elle avait guéri, à force de soins et de veilles, jadis, d’au
+moins deux maladies mortelles, avec lequel elle avait commencé le latin
+et le grec, et qu’elle avait protégé, avec un amour si opiniâtre et si
+subtil, contre le danger des camaraderies mauvaises et des lectures
+inavouées. Elle était comme toutes les mères, et comme beaucoup de ceux
+qui vieillissent: la jeunesse était sans âge devant elle. Elle demandait
+à Claude: «Dis-moi, mon petit, tu ne vas pas être trop fatigué, ce soir?
+C’est tard, minuit. Demain matin, j’écrirai un mot à ton agréé...» Elle
+aurait écrit, si Claude l’avait voulu, comme elle l’avait fait si
+souvent autrefois, quand elle disait: «Monsieur le professeur, l’élève
+Cantereine ne pourra pas assister, ce matin, à votre classe...»
+
+Le deuxième acte allait finir; Claude et sa mère étaient appuyés et
+penchés sur le devant de la loge, tout près l’un de l’autre. L’actrice
+qui jouait le principal rôle,--une très jolie femme que madame
+Cantereine trouvait même trop jolie,--déclara qu’elle allait se
+déshabiller. Elle se retira, en effet, au fond de la scène, à gauche, où
+était un lit à colonnes, dégrafa son corsage, et en deux temps, bras
+gauche d’abord, bras droit ensuite, l’enleva. Elle commença aussitôt à
+déboutonner son cache-corset. A ce moment, madame Cantereine poussa un
+petit cri, et Claude, le nouveau docteur, son Claude de vingt-quatre
+ans, sentit une main frémissante qui se posait sur ses yeux, et qui les
+fermait. Cela ne dura qu’une seconde, ce ne fut qu’un geste d’amour
+maternel. Claude n’essaya pas d’écarter la chère main. Il attendit
+qu’elle se retirât d’elle-même, puis, quand il la vit s’écarter, pendant
+que la mère s’excusait en riant: «Pardon, mon petit, cela a été plus
+fort que moi», il la saisit cette main amie, il l’attira sur ses lèvres,
+et, sans se soucier des regards ni des sourires, la baisa, et dit:
+«C’est délicieux de vous avoir pour maman!»
+
+ * * * * *
+
+Je pensais à cette histoire, en visitant, voilà quelques semaines, une
+exposition de peinture où figuraient exclusivement des œuvres de femmes.
+On m’avait assuré que madame Cantereine exposait. Pourquoi n’aurait-elle
+pas, elle aussi, fait un peu d’aquarelle? Veuve, et moins que fortunée,
+pourquoi n’aurait-elle pas essayé d’ajouter à ses maigres rentes le
+produit de la vente de quelque œuvre d’art?
+
+Des professeurs, dans sa jeunesse, avaient dû lui apprendre à tenir un
+pinceau ou à travailler le cuir. Je fus sur le point de demander à l’un
+des surveillants: «Où est le tableau de madame Cantereine?» et
+d’ajouter: «Je suis certaine qu’elle a un talent de décoratrice.
+Voyez-vous, monsieur, toutes les femmes ayant la vocation essentielle de
+la maternité, leur imagination va tout droit à la parure qui est la
+préface ou à la maison qui est le rêve dernier; leur esprit s’y
+complaît; leur finesse s’y emploie; elles ne songent pas beaucoup à
+l’histoire: et comme elles ont raison!»
+
+Je traversai les galeries du premier étage, et je fus ravie d’avoir tant
+d’arguments à la fois pour appuyer ma théorie: de nombreux portraits,
+naturellement, quelques paysages, mais que de fleurs, et quel sentiment
+de la fleur! Les vraies serres de la Ville de Paris, les voilà! Et je
+descendis, cherchant toujours l’œuvre qu’aurait soignée minutieusement,
+et qu’aurait signée la main maternelle de madame Cantereine. Je trouvai
+bientôt, au rez-de-chaussée, les chefs-d’œuvre de cette exposition.
+
+Une des exposantes avait peint, sur quatre feuilles de paravent, un
+paysage d’un dessin médiocre, mais encadré par des géraniums qui vivent,
+et qui respirent; une autre avait combiné les diamants, les pierres
+fines, avec des émaux translucides, et fait des bijoux éclatants et
+simples, des bijoux qui attirent et qui retiennent, même les yeux des
+hommes, comme cette treille dont mon jardinier me disait: «Elle avait de
+si beaux raisins, mademoiselle, que tout le monde leur parlait». Je leur
+parlai, moi aussi, et, continuant ma visite, j’aperçus, tout près de là,
+des mousselines peintes à l’huile, transparentes comme les émaux, et des
+vitrines pleines d’objets en cuir repoussé et patiné.
+
+Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours
+demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte-cartes, ceintures,
+buvards, que de patience, et d’adresse, et de tendresse autour d’une
+idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d’une
+bête! Ce tabouret a été acheté par l’État. Ces trois reliures sont
+vendues... Tiens! celle-ci ne l’est pas: elle va l’être. J’ai deviné
+quelle main l’a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux
+bouquets d’alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se
+courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d’or. La
+femme qui a créé cette merveille avait une âme profonde. Car, pour
+comprendre une fleur, ou des fruits, il n’est pas besoin d’une
+sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de
+baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et
+pour la souffrance. Dans l’arrière-automne, et presque dans l’hiver,
+malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes,
+cormes, baies de lierre et d’églantine, mûres à tête rouge. C’est tout
+ce qui reste de la splendeur de l’été; c’est un peu de vie et de couleur
+qui se défend; c’est une petite veilleuse au bout des branches, et qui
+tremble avec elles, mais qui ne s’éteint pas, et qui tout à l’heure
+rallumera l’incendie nouveau.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT
+
+
+Un matin, voilà six ans, je revenais d’assister à l’office du vendredi
+saint, et comme je demeure assez loin de l’église, j’avais vu se
+disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux
+avaient reflété la nuque ou le profil connu. J’étais donc seule parmi
+les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute
+pour elle, mince dame ou vieille fille qui s’appliquait à relever sa
+robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement.
+C’est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne
+va guère sans tempête. Au tournant de ma rue, je devinai que j’allais
+être abordée par un homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le
+devinai, bien que j’eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le
+vent, parce que cet homme, en m’apercevant, s’était arrêté, et que je
+sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j’eus
+fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant:
+
+--Pardon, mademoiselle... Vous me reconnaissez?
+
+--Oui, monsieur, il me semble... le capitaine de Harles, n’est-ce pas?
+
+Je l’avais vu une fois, au moment de son arrivée au régiment; il m’avait
+présenté sa femme, une très belle femme blonde, dont les yeux gris,
+magnifiques, où vibraient de petites algues rousses, cherchèrent tout
+d’abord les miens, et me demandèrent: «Quel éblouissement vous causent
+ma jeunesse, ma beauté, ma fortune et ma venue?» puis, sitôt la réponse
+donnée, semblèrent distraits. Depuis lors, comme monsieur et madame de
+Harles étaient du monde, et que je n’en suis guère, ils n’étaient
+revenus ni l’un ni l’autre.
+
+--Je suis chargé pour vous, mademoiselle, d’une commission pressée,
+délicate... Un cas de conscience à résoudre.
+
+--Mais, monsieur, je ne résous pas les cas de conscience, surtout par un
+temps pareil. Je n’ai pas la moindre autorité, pas la...
+
+Un coup de la bourrasque souleva mon chapeau, déplaça l’épingle de
+droite, et tira ma voilette en biais.
+
+M. de Harles aurait dû s’excuser de nouveau. Il n’y pensa pas. Il
+demeurait devant moi, découvert, les cheveux tordus et ramenés sur les
+tempes par le vent, et son visage, d’ordinaire plein et calme, était
+sillonné de rides qu’un effort de volonté essayait d’effacer, mais que
+l’angoisse, une souffrance plus forte que toutes les disciplines et que
+tous les mensonges, ramenait aussitôt et creusait encore plus.
+
+Je pensai que je pouvais difficilement faire entrer M. de Harles dans
+l’appartement que j’habite seule. Mademoiselle Zoé, ma femme de chambre,
+l’eût-elle permis? c’est douteux.
+
+--Entrons chez l’antiquaire, dis-je en ouvrant la porte qui se trouvait
+là tout proche. Il est de mes amis, passablement sourd, et me laisse
+fureter dans sa boutique... Bonjour, père Grünne, c’est moi, qui me
+réfugie chez vous, et qui vous amène un de mes amis. Il est connaisseur.
+
+--Regardez donc ce que vous voudrez, ma chère demoiselle, dit une voix
+dans la pièce voisine. J’ai justement des ivoires que j’ai dénichés la
+semaine passée, une belle occasion... Dans le coin à droite, oui, c’est
+cela, vous y êtes... Excusez-moi, j’ai mes rhumatismes, et je me
+chauffe.
+
+Je m’assis rapidement, au fond du magasin, dans un fauteuil de vieille
+tapisserie, et, dans l’étroite allée où je m’étais engagée, M. de
+Harles, à deux pas de moi, entre une pile de livres reliés en veau et
+une crédence Louis XV, s’arrêta.
+
+--Qu’y a-t-il? demandai-je.
+
+Il passa la main sur son front, et la posa sur un des gros livres à
+tranche pourpre, comme s’il prêtait serment.
+
+--Un de mes amis vient d’avoir une affreuse douleur; il me l’a confiée,
+et vous m’en voyez si ému que c’est à peine si je puis en parler
+moi-même. Sa femme l’a trompé! une femme qu’il a gâtée, pour laquelle il
+s’est à moitié ruiné, qui lui faisait mener une existence absurde, à lui
+qui n’aimait pas le monde; une femme qui était sa grande fierté, et sa
+folie... Il a appris cela tout à coup, sans avoir eu de soupçons... Pas
+d’avertissement... La mort est entrée à l’improviste.
+
+--Est-il sûr?
+
+--Trop sûr! Elle a avoué.
+
+--Cela vaut mieux.
+
+--Vous trouvez?
+
+Pour la seconde fois, il me regarda fixement, impérieusement,--l’âpreté
+de ce regard me brûle encore le cœur;--voulant savoir si je pensais en
+effet: «Cela vaut mieux».
+
+--Et maintenant, ajouta-t-il, mon ami veut savoir que faire. Il y a
+plusieurs solutions, vous comprenez, et il y en a de terribles. Il les a
+toutes dans l’esprit, toutes ensemble, se heurtant, se combattant, et ne
+se détruisant pas. Il est comme fou, et ce qu’il veut, ce qu’il exige de
+vous, c’est un conseil.
+
+--Mais, permettez, monsieur, pourquoi vous adressez-vous à moi? Je suis
+jeune, je ne suis pas mariée, je n’ai...
+
+--Vous avez bien trouvé les ivoires? demanda la voix de l’antiquaire.
+Ils sont jolis, hein?
+
+--Oui, oui, père Grünne. Je les ai sous la main.
+
+Je me sentais mal à l’aise, dans cette sorte de confessionnal où je
+m’étais assise en souriant.
+
+--Oui, pourquoi moi? répétai-je tout bas. Vous avouerez, monsieur, que
+c’est une étrange démarche que celle que vous faites!
+
+Un frisson rapide contracta le visage de M. de Harles.
+
+--Elle-même a supplié son mari de s’en rapporter à vous. C’est un
+violent et qui aimait. Il a failli la tuer. Vous voyez, je ne vous cache
+rien. Elle s’est jetée à genoux; elle a imploré; elle a promis; elle a
+aussi, comme elles savent le faire, accusé son mari.
+
+--De quoi?
+
+--De la seule chose, en effet, dont il fût coupable: de l’avoir aimée
+jusqu’à la faiblesse, de l’avoir suivie au lieu de la guider, de l’avoir
+mal gardée, en somme. Et, comme il parlait alors de la quitter et de
+partager les enfants, elle a dit: «J’accepterai ce qu’il faudra. Je vous
+en supplie seulement, ne me jugez pas sans avoir pris le conseil d’un
+être qui sache ce que c’est que la pitié!--Qui? une de vos
+amies?--Jamais! Elles me détestent!» Elle cherchait un nom
+désespérément. Comment a-t-elle pensé à vous? Je ne sais. Elle vous a
+désignée. Et ce que vous direz, elle attend que je le lui rapporte:
+décidez donc!
+
+Il attendait, lui surtout, et je ne crois pas que l’angoisse de l’autre
+fût aussi poignante. Sur la table, à côté de moi, pendant qu’il parlait,
+j’avais pris un des ivoires de l’antiquaire. C’était un crucifix ancien,
+d’un art médiocre, mais la réponse était en lui. Je ne l’élevai pas, je
+le tins seulement dans ma main ouverte, et je dis:
+
+--C’est aujourd’hui le vendredi saint, monsieur: vous n’avez qu’à vous
+en souvenir.
+
+M. de Harles considéra cette petite croix brunie par le temps, la
+saisit, voulut parler, balbutia quelques mots sans suite, et me quitta.
+
+--Ce monsieur qui est venu avec moi, dis-je au brocanteur qui entrait, a
+choisi un de vos ivoires, et m’a chargée d’en acquitter le prix.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Trois mois plus tard, j’apprenais que M. de Harles avait donné sa
+démission, et qu’il s’était retiré, avec sa femme et ses deux enfants,
+dans une terre aux environs d’Arles. La veille du départ, j’avais reçu
+une carte, qui portait la mention traditionnelle «p. p. c.», mais
+précédée d’une croix, lourdement tracée par une main d’homme.
+
+Le conseil, c’est la graine jetée par-dessus la haie: n’allez jamais
+voir si elle a poussé. J’ai fait l’expérience. Trois ans et demi
+s’étaient écoulés depuis la consultation que j’avais donnée chez
+l’antiquaire des bords de la Loire. Je voyageais en Provence. L’imprévu
+commande ma vie. Vers la fin de l’après-midi, l’amie qui me recevait me
+dit: «Nous allons chez les de Harles, vous m’avez raconté que vous les
+aviez connus?--A peine.--Cela suffit pour que je vous emmène. Ils seront
+ravis de vous voir, la soirée sera belle, à la campagne.» J’aurais dû
+refuser. Je crois que ce fut la sournoise curiosité qui me fit être
+faible, et qui prétendit s’appeler, en ce moment, pitié, sympathie,
+politesse même, car au premier janvier, régulièrement, le facteur me
+remettait une carte de visite: «Monsieur et madame de Harles, domaine de
+X...» Nous montons en voiture. Le soleil est fulgurant; les mûriers,
+plantés en lignes, taillés en rond, dans les champs plats, ont l’air de
+pelotes d’étincelles. Une heure de trot, et nous sommes reçues dans un
+grand salon, où toute la fraîcheur du matin a été conservée, savamment.
+L’ombre y est épaisse; j’ai été mollement nommée par mon amie; m’a-t-on
+même reconnue? Mon amie en doute. M. de Harles, très libre d’esprit,
+très rural, n’a cessé de parler Provence, vignes, bouilleurs de cru; sa
+femme, belle encore, mais devenue timide dans la solitude, l’a écouté,
+sans le contredire, sans l’approuver, sans ennui apparent. Ç’a été toute
+la belle visite promise. Nous nous sommes salués, comme des
+indifférents.
+
+--Vous voyez, chère petite, m’a dit en sortant mon amie, ils vous
+avaient déjà presque oubliée!
+
+--Pas encore assez! ai-je répondu.
+
+Elle ne pouvait comprendre, et n’essaya pas même.
+
+Hier matin, la poste m’a apporté une grande enveloppe blanche, j’ai
+ouvert, j’ai tiré le carton bristol, j’ai lu:
+
+«Monsieur et madame de Harles ont l’honneur de vous faire part de la
+naissance de leur fille Madeleine.»
+
+Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés; «l’honneur»
+avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et
+sûrement heureuse, avait écrit: «la joie».
+
+
+
+
+XIX
+
+LE DRAME DE KERFEUN
+
+
+Je causais aujourd’hui, avec M. Le Duizel, de l’empoisonnement de la
+Bretagne par l’alcool.
+
+Ah! me dit-il, quelles scènes j’ai vues, il y a huit jours! Vous devez
+l’avoir éprouvé comme moi: ce qu’il y a de plus cruel, dans une ruine
+humaine, c’est le sentiment de la hauteur d’où tout cela est tombé. On
+peut n’y pas penser, quand l’être est totalement dégradé. Mais quand un
+de nos clochers à jour s’écroule, les pierres qu’on ramasse dans la
+boue, si profonde qu’ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou
+bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu’avait semé le vent du
+large. Cela est cruel à voir!
+
+Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n’a de noblesse que
+ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d’autres sans
+art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l’avenue
+d’ormes, si large, si longue, qui n’aboutit plus, aujourd’hui, qu’à de
+menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au
+commencement de l’avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres,
+mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin,
+un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et
+qui criait:
+
+--Monsieur le maire?
+
+J’allai à sa rencontre.
+
+--Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun: il y a un
+malheur!
+
+--Quoi donc?
+
+--La mère qui a été tuée! Elle est dans la grange; je l’ai vue, la
+pauvre; on ne l’a pas touchée, comme de juste, et l’homme m’a dit: va le
+prévenir, il faut qu’il vienne.
+
+Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien
+connu dans le pays, et nous remontâmes l’avenue pour prendre, à
+l’extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de
+Kerfeun est distante d’environ deux kilomètres de chez moi, et située
+précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de
+bœufs, essoufflé par la course et prudent d’ailleurs comme tous les
+paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que
+nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire
+qui l’appelait à la prochaine gare, il me laissa. J’avais appris
+seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire,
+dans la cour même de la ferme, et qu’elle était allée tomber sur un tas
+de trèfle sec, à l’entrée de la grange. Qui l’avait tuée?
+
+C’était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.
+
+Je traversai la hêtrée au sol bossué, où les fermiers de Kerfeun, depuis
+des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges
+d’épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J’avais en face
+de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et
+étables à droite. Au bout des étables, sous le même chaume verdi par la
+pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais
+la ferme semblait abandonnée. Pas d’autre bruit que le meuglement sourd
+d’un animal tourmenté par les mouches; pas une lumière aux fenêtres.
+J’appelai. Quelques secondes s’écoulèrent.
+
+On m’attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à
+l’endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic
+sortit, portant une lanterne qui n’était pas utile. Il marchait droit.
+Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers
+moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses yeux couleur de
+graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés
+court, et coiffés d’un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore
+sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons
+mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.
+
+--Mène-moi là où elle est!
+
+Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la
+poitrine se soulevait, comme s’il allait sangloter. Mais, quand il
+rabaissa la main, il n’avait pas pleuré; la figure grimaçait seulement.
+
+--Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu?
+
+--Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure!
+
+--Alors, tu vas tout me raconter. Précède-moi.
+
+Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte,
+il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque,
+couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui
+cachait le cadavre de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé
+en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui
+presque entièrement dans l’herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les
+cheveux étaient mêlés et collés par le sang.
+
+Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans
+horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et
+tout souvenir, et toute intelligence de ce qu’avait été, pour lui, cette
+pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation
+obsédait son esprit: le souci que rien ne fût changé dans l’attitude de
+la morte avant l’arrivée du juge. Comme j’avais écarté un des bras, pour
+mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui
+l’avait bercé, et la remit à l’endroit où elle était auparavant.
+
+Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune,
+dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il
+raconta, il laissa deviner qu’au retour de la foire, où il était allé
+avec sa mère et sa sœur,--la servante ayant gardé la maison,--une
+dispute s’était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai:
+«Qui a frappé?», il étendit les bras dans la direction de la chambre,
+tout au bout de la maison.
+
+--La servante?
+
+Il fit un signe de dénégation.
+
+--Alors, c’est ta sœur qui est la meurtrière? Elle est là? Conduis-moi
+encore!
+
+Il ne bougea pas. J’allai seul jusqu’à la maison, j’ouvris la porte de
+la chambre qu’éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et,
+ayant levé la lanterne que j’avais arrachée aux mains de Jobic, je vis
+deux femmes, l’une, la servante, qui se sauva, épouvantée, dans le coin
+le plus reculé de la chambre, et s’y blottit, et l’autre, ivre morte,
+couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche
+tordue par la congestion alcoolique. C’était la sœur du fermier, celle
+qui avait frappé et tué la mère, et qui n’avait pas eu conscience du
+crime, presque certainement, fille tardive d’un père dégénéré, chétive,
+dont j’avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs
+autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.
+
+Je revins trouver Jobic.
+
+--Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle
+s’éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la
+République.
+
+Il resta muet, et je crus qu’il allait pleurer. Au moment où je quittais
+la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du
+petit perron qui conduisait à la chambre d’Anna, et s’étendre pour
+passer la nuit.
+
+Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d’obligations pénibles. Je
+n’avais qu’un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous
+les actes de la première procédure d’information: examen du cadavre et
+du lieu du crime: interrogatoires d’Anna qui ne se souvenait de rien, de
+Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise
+de nerfs; reconstitution de la scène; rédaction des procès-verbaux. La
+ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d’instruction, le
+greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres,
+les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux
+de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des
+estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles
+des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un, mornes, et traînant la
+jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n’ayant rien dit de
+compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la
+campagne. D’autres passants encore augmentaient l’animation et le
+désarroi de Kerfeun, des curieux d’abord qui rôdaient autour des
+bâtiments, tâchant d’apercevoir «l’assassine», ou le frère, ou le juge,
+puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l’usage par le maître de
+la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les moissons,
+annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer à
+l’enterrement. Selon l’usage aussi, Jobic les faisait boire et manger
+dans la grande salle.
+
+En vérité, je crois qu’aucun des principaux acteurs ou témoins du drame
+n’avait encore recouvré toute sa raison. Pendant que les hommes dînaient
+dans la grande salle, le médecin légiste faisait l’autopsie dans le
+caveau contigu qu’éclairaient une fenêtre basse et deux meurtrières.
+J’étais là. On avait placé le pauvre corps sur des planches qui
+reposaient elles-mêmes sur les barriques alignées. Je n’avais pas le
+courage de regarder de ce côté. A un moment, la porte s’ouvrit, et un
+homme, qui portait une cruche, se baissa pour passer sous la poutre,
+disant:
+
+--Faudrait tout de même du cidre!
+
+C’était Jobic. D’un coup de poing, quelqu’un repoussa la porte et dut
+renverser l’homme, car nous entendîmes le bruit d’une chute, et, pendant
+plusieurs minutes, les dîneurs parlèrent bas.
+
+La nuit vint. Les magistrats quittèrent la ferme. La voiture qu’on avait
+demandée à la ville voisine, pour emmener Anna, étant arrivée très tard,
+il fut décidé que la prisonnière serait gardée par les gendarmes, et ne
+partirait que le lendemain.
+
+Le matin se leva clair et frais. L’aspect de Kerfeun avait changé. Tout
+était ordonné, décent, recueilli. Longtemps avant l’heure fixée pour
+l’enterrement, une foule silencieuse, Bretons et Bretonnes en habit de
+deuil, était assise en demi-cercle dans la hêtrée et sur les pentes
+d’herbe qui descendaient vers la cour. A l’intérieur de la salle, la
+morte était encore étendue sur le grand lit à quenouilles, un crucifix
+sur la poitrine et le visage à découvert. Au pied du lit, Jobic
+pleurait, tandis que des parents proches, agenouillés au fond de la
+pièce, récitaient le chapelet. Quand il entendit sonner huit heures, il
+se redressa, et alla ouvrir la porte qui faisait communiquer la grande
+salle avec la chambre d’Anna.
+
+Quelques secondes passèrent. Anna parut entre les deux gendarmes chargés
+de l’emmener. Elle baissait la tête et la tournait à droite, et elle
+aurait voulu traverser vite, vite et sortir. Mais son frère l’arrêta.
+
+--Anna, dit-il, tu ne t’en iras pas de la maison avant d’avoir embrassé
+la mère, pour lui demander pardon.
+
+Elle eut un soubresaut, et l’émotion fut si forte que le visage fut
+transformé et renouvelé. Nous vîmes une autre Anna, celle que le poison
+avait détruite, ressusciter, et une fille déjà flétrie, mais aux yeux
+droits, aux lèvres fines, au regard noyé de tendresse, de respect et de
+regret, se pencher vers le front de la morte et le baiser.
+
+--A présent, récite un _Ave Maria!_ reprit Jobic.
+
+Elle dit très bas, très vite, la prière. On entendit seulement:
+«Maintenant et à l’heure de notre mort...»
+
+--Ainsi soit-il! dit le frère.
+
+Et elle fut entraînée dehors, tandis que plusieurs, par pitié ou pour la
+voir, se levaient et l’accompagnaient avec des gémissements.
+
+
+
+
+XX
+
+LE FAUCHEUR D’HERBE
+
+
+Le soleil brillait encore pour les habitants de la plaine. Il ne
+brillait plus, depuis longtemps déjà, pour ceux de la montagne, entre
+Albertville et Moûtiers. Bien au-dessus des villages blottis au bord de
+l’Isère, au-dessus des prés en pente et des roches fauves, enchassés
+comme des morceaux de verrière dans le plomb des forêts de sapins, une
+lumière ardente vibrait encore dans le ciel, illuminait une crête, un
+sommet rond, une plaque de neige: mais il fallait lever la tête pour la
+voir. Elle était comme les bandes d’oiseaux qui passent trop loin, et
+dont les cris ni le vol ne réjouissent plus.
+
+Cinq heures venaient de sonner à l’horloge de la cuisine, et à cette
+heure-là on pouvait dire que la grande solitude commençait pour la
+cabane du garde forestier Biélé, qui habitait sur la rive droite de
+l’Isère. Les brouillards cachaient la vallée, la trouée étroite et
+toujours menacée par les montagnes, où se précipitaient, serrés l’un
+contre l’autre, tordus, tressés ensemble comme les cordes d’un câble, le
+torrent toujours blanc d’écume, la route bordée d’un parapet, et la voie
+du chemin de fer. C’était l’unique paysage, l’unique vue sur le monde.
+Car, à gauche de la maison, et à petite distance, le ravin se
+rétrécissait et tournait brusquement; la route et l’Isère
+disparaissaient derrière un éperon de rochers noirs, le chemin de fer
+entrait sous un tunnel, et tout semblait finir à cette barrière. Quand
+le train du soir passait, ses lanternes surgissaient de l’ombre, et son
+bruit éclatait comme un coup de canon.
+
+Cinq heures. Pour prendre l’air, pour échapper à la fumée qui
+envahissait la cuisine,--cette brume ensevelissante pesait sur la
+cheminée,--Thelma Biélé ouvrit la porte. Elle fit trois pas dehors, sur
+la terrasse qui surplombait la route, et où achevaient de mûrir leurs
+graines quelques pieds de capucines, d’œillets rouges, de giroflées, et
+deux énormes soleils jaunes qui n’avaient plus qu’une couronne
+incomplète de pétales et qui ressemblaient à des feux d’artifice qui
+s’éteignent. Rien ne passait, ni gens, ni bêtes. La route était déserte
+au ras de la terrasse, l’Isère grondait au delà, et, derrière la maison,
+les sapins se levaient sur la pente abrupte.
+
+Thelma rentra, repoussa du pied des tisons que la flamme avait, en les
+tordant, jetés hors du foyer, baissa de quelques crans la crémaillère où
+pendait la marmite, puis, se redressant, elle se mira dans la glace qui
+était justement posée au-dessus de la cheminée. Elle regardait son
+visage avec émotion. Elle pensait: «Je ne dois plus être la même, à
+présent». Et elle cherchait les traces visibles de la transformation
+qu’elle sentait au fond de son cœur. Elle voyait une femme de
+trente-cinq ans, fraîche et rousselée, au nez court, aux yeux enfoncés,
+aux tempes blondes serrées dans la coiffe tarine. Elle n’était pas une
+beauté, Thelma Biélé, mais elle était jolie «pour le pays», grande,
+mince et marchant bien. Elle avait surtout un charme dans ses yeux
+d’ombre, au bord desquels, pour un compliment, pour un salut qu’on lui
+faisait, pour une pensée, une lueur courait et tremblait tout le long de
+la paupière, larme ou sourire, on ne savait lequel. Les hommes qui la
+voyaient seulement passer ne l’oubliaient pas tout de suite. Ç’avait été
+son malheur d’être admirée. Mariée très jeune à un homme borné, maladif
+et buveur, elle était montée de la plaine voilà trois ans, avec son mari
+que l’administration forestière changeait de canton pour la troisième
+fois. Elle était étrangère au pays, plus fine, plus rose, plus fiérotte
+que les autres femmes. Bientôt on avait dit partout: «Vous savez, la
+Thelma, c’est elle qui empêche son mari d’être mis à pied. On la voit
+tout le temps avec le brigadier forestier, un homme qui en a eu des
+histoires, ma chère, mais qui est habile, dépensier, et si dur de
+commandement, qu’il n’a jamais souffert personne à côté de lui, si ce
+n’est Biélé.»
+
+Les femmes ne mentaient pas. Toute comédie, toute tragédie du grand
+monde a sa réplique dans le petit. Les mêmes passions, les mêmes moyens,
+les mêmes causes. Et cependant, si un romancier s’était avisé d’étudier
+le «cas» de Thelma Biélé, il aurait dû rechercher quels éléments de
+moralité, quelle éducation de la conscience, quelles forces voisines,
+cette pauvre fille, sœur de tant d’autres, avait trouvés autour d’elle.
+A présent, elle avait rompu avec son péché; elle était toute changée, du
+moins elle voulait l’être, et elle se sentait dans ce trouble qui ne
+laisse à l’âme qu’une seule puissance, celle de ne pas cesser de
+vouloir. Elle souffrait; elle se craignait elle-même; elle avait peur de
+celui qu’elle avait quitté. Tout cela était nouveau, surprenant, presque
+incroyable pour elle-même. Un acte si peu réfléchi! Une curiosité qui
+l’avait poussée dans l’église de la paroisse, quelques semaines plus
+tôt, pendant un sermon de mission, et puis des souvenirs, une horreur de
+soi-même, un appel au secours, des larmes. Voilà pourquoi la solitude
+lui était si cruelle.
+
+Mais, pour une autre raison encore, Thelma Biélé souffrait ce soir. Elle
+n’avait plus de pain pour le lendemain. L’homme rentrerait très tard
+dans la nuit; on l’avait envoyé en tournée tout à l’extrémité du canton
+forestier, et il trouverait la soupe chaude, comme d’habitude, sur la
+cendre. Mais au réveil, quand il demanderait: «Du pain, la femme! Il n’y
+a plus de pain dans la huche!» faudrait-il avouer que deux fois, depuis
+huit jours, elle avait dû supplier la boulangère de lui faire crédit, et
+que les derniers mots de la marchande avaient été une insulte: «N’y
+revenez pas, la belle; à présent qu’on ne sait plus qui paiera pour
+vous, les comptes sont finis: pas d’argent, pas de pain».
+
+Tout le pays connaissait déjà l’affront qu’on avait fait à la pauvresse.
+C’est pourquoi elle avait attendu la nuit. Elle irait encore au village;
+elle engagerait, s’il le fallait, les petites choses en doublé qu’elle
+avait reçues, au temps de son mariage.
+
+Ah! si le faucheur d’herbe était là, son fils, ce beau valet de ferme
+qui venait de prendre ses quinze ans, et que, malgré l’âge un peu trop
+tendre, trois fermiers s’étaient disputé, parce qu’il était fort comme
+un homme, et courageux à l’ouvrage, oui, et plaisant comme pas un! Il
+n’avait guère qu’un défaut, celui-là même qu’avait la mère: il se
+tourmentait vite, se consolait lentement, et ne disait point son mal.
+
+Thelma Biélé avait laissé la porte ouverte, à cause de la fumée. Et
+voici qu’au moment où elle pensait à lui, il apparut sur le seuil,
+coiffé d’un grand chapeau de paille, vêtu de la veste courte, portant
+sur son épaule la faux encore mouillée de la sève des herbes, et aussi
+un paquet de hardes noué tout au bout du manche. La mère courut à lui,
+l’enveloppa de ses bras, le serra à l’étouffer, le baisa au front et aux
+joues, comme pour boire au sang de son fils la paix qu’elle n’avait pas.
+
+--Mon André! Tu descends donc des granges? Ils ont donc fini là-haut?
+Que tu es gentil de venir! Vois comme je suis contente! Tu es mon
+trésor. Nous allons souper, et puis nous irons au village, acheter du
+pain.
+
+--A cette heure-ci?
+
+Elle demeura tout interdite. Est-ce qu’il savait quelque chose? Mais
+non. Il déposait, dans le coin de la cheminée, la faux et le paquet de
+linge, et il disait:
+
+--Je comprends: c’est pour le père, demain matin.
+
+La mère enleva la marmite, trempa la soupe, dressa un couvert sur la
+table de cerisier rouge, dont les pieds, près du sol, étaient poreux
+comme des éponges.
+
+--Mange, mon petit!
+
+--Et toi, maman?
+
+--Moi, je ne mangerai pas.
+
+Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie vorace, et qui
+s’étonnaient que tout le monde n’eût pas faim. Des cloches, au loin,
+sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs
+volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins,
+clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir.
+Thelma Biélé choisit dans l’armoire, peut-être à cause de la brume, un
+manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L’un près de
+l’autre, la mère et l’enfant descendirent le talus sur lequel était
+bâtie la maison, et prirent la route du côté où elle montait et
+tournait. Il faisait sombre. L’Isère grondait à droite dans le nuage.
+
+Les voyageurs tournèrent donc avec la route; ils devinèrent, dans les
+ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du
+brigadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils; elle
+tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils
+quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l’ombre du
+dernier noyer, qu’un homme, en arrière, sauta sur la route.
+
+--Thelma?
+
+--C’est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.
+
+--Ne lui réponds pas, et viens vite; il nous en veut, depuis quelque
+temps... ne l’écoute même pas, André, viens, viens!
+
+Et elle l’entraînait.
+
+--Je t’ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais.
+Inutile de te cacher... Tu es avec un autre homme... arrête-toi, et
+viens me parler!
+
+La fuite continuait. Pendant un moment, l’homme attendit une réponse.
+Mais, comme il n’en recevait aucune, si ce n’est le bruit des souliers
+de la mère et des sabots d’André, trottant de conserve:
+
+--Courez donc! cria la grosse voix rude; j’ai de quoi me venger!
+
+--Que dit-il? demanda André.
+
+--Rien.
+
+--Mais si; voilà que tu pleures; que dit-il?
+
+--Qu’il fera révoquer ton père; qu’il nous dénoncera...
+
+Elle tourna la tête, un peu, pour tâcher de lire sur le visage tout
+proche de son fils. Et elle crut voir des yeux ardents, des yeux qui ne
+voulaient pas la regarder, et qui restaient levés obstinément, vers les
+montagnes invisibles.
+
+--C’est que le père est souvent malade, tu sais, mon petit;... et moi,
+je me suis remise à aller à l’église;... voilà ce qu’il dira;... les
+raisons ne manquent pas, quand on veut nuire au monde...
+
+La route bifurquait; une vallée s’ouvrait à gauche; une maison annonçait
+le village, trente maisons le composaient, et c’était une seule rue,
+presque droite, avec une tour d’église au bout. Les vieilles vitres des
+fenêtres et des devantures de boutiques, pauvrement éclairées,
+laissaient tomber sur le chemin, çà et là, des écailles de lumière.
+Thelma s’approcha d’une de ces lueurs qui creusaient la brume, monta
+deux marches, et fit sonner une sonnette en poussant la porte.
+
+--Ah! mais non!... commença une voix sèche qui partait du fond de la
+boutique; je vous ai avertie...
+
+La boulangère,--deux petits yeux couleur de raisin cabas dans un visage
+ridé, couleur de pain de seigle,--levait à bout de bras la lampe à
+essence qu’elle avait prise sur le comptoir, afin de découvrir quel
+était l’homme qui suivait Thelma. Quand elle reconnut André, elle
+changea de ton.
+
+--Qu’y a-t-il pour votre service, madame Biélé?
+
+--Deux pains pour ce soir, dit André. Quand je suis là, on mange double.
+
+Il avait sa bonne figure audacieuse et contente. Il était fier de
+commander, de protéger, de payer. Lentement, malhabilement, il déliait
+les cordons d’une bourse de cuir qu’il avait tirée de sa ceinture, et,
+pendant que la mère prenait les pains et s’effaçait, gagnant la porte,
+lui, il comptait l’argent sur le marbre. Il aligna plusieurs pièces
+blanches, et des pièces de deux sous autant qu’il en avait, puis il dit:
+
+--Payez-vous; c’est la mère qui m’a donné l’argent; faudra lui faire
+crédit, une autre fois.
+
+La boulangère cligna ses yeux rouges, comme si elle disait oui, mais
+elle se contenta de saluer. Le jeune gars de ferme sortit, retrouva sa
+mère sur le chemin, et le retour fut meilleur que n’avait été la
+première partie du voyage. Lauzanier, à cette heure-là, avait dû quitter
+la vallée pour faire une tournée dans la montagne. Thelma le savait.
+Elle parlait avec André de la ferme de la Faverge et des foins des hauts
+plateaux que le garçon venait de couper. Mais André ne répondait guère
+qu’un mot pour trois qu’elle lui disait.
+
+--Si je pouvais voir son cœur! pensait la mère.
+
+Ils rentrèrent, André se coucha, et la mère borda le lit de son fils, et
+elle embrassa «l’enfant»; mais il y avait entre elle et lui deux ans
+déjà de vie séparée: cela fait tant d’inconnu qu’un baiser ne l’efface
+pas.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Très tard, dans la nuit, le garde Biélé, qui était de service du côté du
+roc Marchand, rentra. Il trouva sa femme endormie et son fils éveillé.
+
+--Père, dit André, quelle tournée monsieur Lauzanier fera-t-il demain?
+
+--Il est déjà parti. Avant neuf heures, il doit être au chalet haut de
+la Faverge, puis il reviendra par Vorchère. Mais quelle idée as-tu de
+demander cela? Tu rêves, mon garçon. Dors bien vite, et à demain!
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts
+de sapins à deux mille mètres en l’air, quand le brigadier Lauzanier
+arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu’il y avait un homme
+couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa
+route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il
+jugea que cet homme était jeune. Il s’approcha encore, et reconnut André
+Biélé.
+
+Celui-ci, étendu à plat ventre sur l’herbe rase, avec sa faux près de
+lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son
+regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein
+d’une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier
+s’arrêta, et dit:
+
+--Qu’est-ce que tu me veux?
+
+Cependant, le faucheur n’avait pas encore parlé.
+
+Il ne bougea pas; il eut seulement plus d’étoiles dans ses yeux fixes,
+comme un jeune chat qui a cessé de jouer.
+
+--Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis...
+
+--Oui dà!
+
+--Vous avez menacé de dénoncer mon père?
+
+--Et je le ferai si ça me plaît, gamin!
+
+--Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier! Les mots qu’on dit ici n’ont
+pas de témoins, et cela vaut mieux; écoutez bien l’avis que je vous
+donne: il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en
+a beaucoup...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! si vous ne vous taisez pas, il vous en arrivera un, monsieur
+Lauzanier, un mauvais, on peut vous le prédire...
+
+Le forestier regarda André d’un air de défi, leva les épaules, et
+s’éloigna. Mais la flamme qu’il avait vue dans l’œil du faucheur l’avait
+rendu prudent. Il s’est tu.
+
+André Biélé a regagné la ferme, là-haut, à la limite des neiges. Il a
+continué de payer le pain d’en bas. Mais il n’est jamais revenu.
+
+
+
+
+XXI
+
+LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE
+
+
+Sébastien Courlot était quelque chose comme vétérinaire; mais c’est là
+un titre qu’on ne lui donnait jamais. Avait-il étudié dans les livres?
+Possédait-il un diplôme? Nul n’aurait su le dire aussi bien que lui,
+mais il n’en parlait pas. Pour toute la campagne, à vingt kilomètres du
+bourg où sa maison était tapie, bonne dernière, au ras de la mare où on
+lave, il était «le mégeyeur». Et tout le monde sait, depuis la banlieue
+de Paris jusqu’au plus profond des campagnes, que le mégeyeur peut avoir
+une jolie carriole peinte en rouge, ou même un cabriolet dansant comme
+un sommier, un cheval fin, des poules, une étable, des rentes: jamais il
+n’aura la situation d’un homme considérable, je veux dire qui tient à la
+terre par la semelle de ses deux sabots. Le fermier se défie de l’homme
+qui guérit ses bêtes. Comment guérissent-elles? On donne des poudres à
+celles qui enflent; on met aussi des poudres dans la boisson de celles
+qui maigrissent: n’est-ce pas singulier? Le mégeyeur connaît tous les
+troupeaux; il a dans son esprit le compte des moutons, comme un chien de
+berger; les bouchers l’arrêtent sur les routes, et causent avec lui des
+demi-heures, accoudés à une barrière; on le voit ici et on le voit là:
+un homme qui a tant de relations en dehors de la commune n’en a pas que
+de bonnes; il échappe au contrôle; il n’est pas dans l’horizon; il n’est
+pas sûr.
+
+Bien peu de gens du bourg, ou des fermes, étaient d’une mine plus
+engageante que Sébastien Courlot, un homme qui avait la bouche relevée
+aux angles et faite en croissant de lune, tant il riait souvent; des
+joues pleines, vermillonnées par l’alcool et par l’hiver beauceron; un
+petit nez décidé, lisse et râblé comme une tuile vernie, et des yeux qui
+n’avaient jamais l’air sérieux, soit que le bonhomme prononçât: «Votre
+brebis va mieux», soit qu’il prophétisât: «Je ne crois pas qu’elle
+broute longtemps.» Il était grand, tout rond de corps, portait un
+chapeau à larges bords, des cravates d’un ton toujours vif, et,
+par-dessous sa blouse, de bons complets de drap qu’il faisait venir
+d’Elbeuf. On le disait riche, bien qu’il jurât qu’il ne l’était point.
+Mais comment le croire? Un homme qui ne soignait pas seulement les
+bêtes, qui «s’attaquait même au monde»? Oui. Courlot donnait des
+consultations. Il était guérisseur, il avait un secret. Quand un
+chrétien souffrait d’une péritonite, il n’appelait pas le médecin du
+chef-lieu de canton, il n’appelait pas un médecin d’Orléans: il envoyait
+querir le mégeyeur. Courlot arrivait au trot de sa jument, entrait dans
+la maison, mettait à nu le ventre du patient, le palpait de sa main
+potelée, souple et savante, et se retirait en disant: «Ça ne sera rien».
+Le plus curieux c’est que, en effet, le malade se rétablissait. On m’a
+cité des exemples, j’en ai vu d’autres. J’ai même demandé au mégeyeur de
+m’expliquer son procédé.
+
+--Mademoiselle, je ne peux vous dire qu’une chose, c’est la manière dont
+je l’ai appris. J’étais jeune, j’étais loin d’ici, je faisais la guerre
+autour de Metz, dans l’armée du maréchal. Nous avions marché longtemps;
+nous étions exténués, et, la nuit venue, voici que je découvre, avec
+trois camarades, une auberge. L’hôtelier met sur la table une bouteille
+de vin, je remplis les verres, j’allais boire, quand la porte s’ouvre,
+et un coureur, un chemineau, aussi trempé, aussi crotté que nous, se
+faufile dans la salle. «Qui est-ce qui me donne à boire?» Personne ne
+répond. «Qui est-ce qui me donne à boire, je le récompenserai!--Plus
+souvent!» disent les camarades, et ils lampent d’un trait leur verre de
+vin. Moi, je commence aussi à boire, puis je m’arrête. «Tiens, que je
+dis, il y en a pour deux.» Alors, quand il eut bu, le chemineau fit
+claquer sa langue, et me demanda: «Viens dehors que je te parle!» Je ne
+sais pas pourquoi j’y allai, mais j’y fus. Et là il m’enseigna ce qu’il
+savait. Et quand il eut fini, il rouvrit lui-même la porte, et dit:
+«Rentre à présent; moi je m’en vas; pour ton verre de vin, c’est la
+fortune que je t’ai donnée.»
+
+Comme le mégeyeur, et devant lui, la légende courait. Malheureusement il
+y en avait une autre, une plus ténébreuse. A certains moments de
+l’année, deux fois, trois fois, «c’est selon» disaient les gens, cet
+homme gras maigrissait; il se mettait au lit; ses traits s’altéraient
+profondément; pendant une semaine il ne recevait personne; on assurait
+même qu’il ne goûtait plus ce petit vin de Vouvray, dont il avait
+toujours en cave une provision, et qui souffle hors de la bouteille,
+quand on tire le bouchon, un nuage de fumée bleue comme celle d’un grain
+d’encens. Il était malade, direz-vous? Voilà justement l’affaire. De
+quelle maladie? Pourquoi n’appelait-il jamais le médecin? Pourquoi ne
+laissait-il approcher aucun de ses amis, s’il en avait? Pourquoi
+s’alitait-il précisément dans le même temps où Le Harquelier, le berger
+de la Porchée, se plaignait de douleurs intolérables, et se jetait,
+farouche et ployé en deux, sur la litière de ses brebis?
+
+La campagne se tait, mais elle observe tout. Le berger habitait la
+grande ferme qui est à la limite des bois. Il avait un âge, assurément,
+mais lequel? On savait que ce pauvre gars, en 1900, un soir de mai,
+s’était offert comme berger avec son chien, un chien noir aux yeux
+verts. On ne lui avait rien demandé, sinon le prix qu’il voulait. Et
+déjà, à ce moment-là, Le Harquelier, rongé par la misère qui est une
+fièvre, fouetté par la pluie, secoué par le vent, perclus par
+l’immobilité, le silence et l’espace, ressemblait à une de ces truisses
+de saule, oubliée au bord d’un talus, et dont on ne peut dire: «Elle est
+jeune; elle est vieille.» Son regard fuyant, brumeux, perdu, n’était
+compris que par ses bêtes. Tant que durait le jour, Le Harquelier,
+lentement, parcourait la plaine, tantôt en avant, tantôt en arrière de
+ses moutons, que la peur du chien et du berger maintenait en cercle. Sa
+limousine sur le dos, comme un vieux morceau d’arc-en-ciel, il servait
+de perchoir aux étourneaux qui reconnaissaient la laine.
+
+On ne l’entendait jamais parler. Deux ou trois fois seulement, chaque
+année, il geignait, il restait le matin couché dans la bergerie, sans
+vouloir dire où il avait mal. Le fermier de la Porchée, qui n’est point
+un méchant homme, et qui allait visiter son berger et lui demander:
+«Veux-tu ta soupe?» avait remarqué que, ces jours-là, Le Harquelier
+avait les jambes qui tremblaient, et les sabots et les houseaux couverts
+d’eau et de boue, comme quelqu’un qui a couru la nuit.
+
+Trois ans durant, il l’interrogea, sans avoir de réponse. Un jour
+pourtant, comme il questionnait encore, avec des paroles amies, son
+berger à demi mort sur la litière des bêtes, il vit celui-ci se
+redresser; il se sentit frôler par le regard qu’on ne rencontrait
+jamais; il entendit une voix forte et basse:
+
+--Écoute, as-tu peur de ce que tu ne connais pas?
+
+--Peut-être bien, dit le patron.
+
+--Si tu as pitié de moi, il ne faut pas avoir peur. Trouve-toi, cette
+nuit, à deux heures, au carrefour du Chêne. N’amène personne avec toi:
+on ne te fera pas de mal.
+
+--Vous serez donc plusieurs?
+
+--Nous serons six, dont tu connais deux au moins. Trois prendront la
+gauche; trois prendront la droite. Moi, je serai le dernier, à gauche.
+Tu ne parleras pas?
+
+--Non.
+
+--Ni à présent, ni plus tard?
+
+--Non.
+
+--Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du
+sang!
+
+Le fermier de la Porchée n’était pas rassuré. Il fit cependant ce qu’il
+avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin
+d’automne, il était au carrefour du Chêne. Il n’avait pas oublié
+d’emporter sa fourche d’acier bleu. Tous les bois étaient couverts de
+gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il
+entendit: «Gniaf! Gniaf! Gniaf!» mais sans rien voir. Au second coup, il
+vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens
+couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la
+langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d’un
+gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu
+de l’allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force
+il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.
+
+Un hurlement lui répondit.
+
+Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui
+entraient dans l’ombre et s’y perdaient. Mais il avait maintenant, à
+côté de lui, son berger Le Harquelier, qui boitait, et qui saignait,
+blessé au mollet.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ainsi, dans les soirées d’hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux
+les histoires que j’ai surprises, les secrets les mieux gardés qui
+soient au monde: ceux de la campagne superstitieuse.
+
+
+
+
+XXII
+
+LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU
+
+
+Les veuves! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur
+état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue le paragraphe.
+Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes! Je ne parle pas
+de la grande veuve, qui s’occupe sans cesse de lui pour qu’on s’occupe
+d’elle, et pour qui le souvenir est un bruit; ni de celles dont le vieux
+solitaire disait qu’elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je
+veux parler des autres, qui ont pris leur parti d’avoir été; qui ne
+souhaitent pas de rajeunir, et qui s’en vont, droites, simples, capables
+de passer près de la joie sans l’envier ni la troubler, mais portées
+vers la peine, comme vers un amour nouveau, plus grand que l’ancien.
+Ont-elles été heureuses? Était-il fidèle? On ne sait. Elles ont la
+mémoire silencieuse du passé. On devine qu’elles y vivent encore, mais
+seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse
+et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.
+
+Souvent, j’ai eu l’occasion de comparer leur manière d’être, de
+comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la
+développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou
+vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l’action; nous avons plus
+d’élan, plus d’imprudence heureuse, moins de retour et de repliement.
+L’audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d’enlever
+une barricade, de soigner un lépreux, d’illuminer une conscience toute
+noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher
+trente ans de leur vie dans une infirmerie: elles le feront. Elles
+peuvent tout écouter parce qu’elles ne savent pas tout, et, peut-être à
+cause de cela, tout consoler, et tout relever. Il n’y a pas de fange
+humaine à côté de qui on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains
+frêles, et le monde ne s’en doute pas, des armées prêtes pour la
+révolte. Les veuves ont moins d’allure. Ayant plus vécu, elles doutent
+davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses; elles
+plaignent mieux les peines de cœur, et elles n’aiment pas mieux que nous
+les enfants, non, mais elles ont toutes, pour causer d’eux avec les
+mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On
+s’entend tout de suite avec elles; on ne cache rien. Et puis la liberté
+plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait
+pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.
+
+Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents,
+pourvu qu’elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce
+moment, elle fait partie du faubourg Saint-Germain, parce que, après
+cinq ans d’essai et d’huissier, on n’a plus voulu d’elle aux
+Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a
+sa rente insuffisante, le revenu des économies qu’elle avait faites,
+malgré M. Moineau, un dépensier, hélas! quand ils étaient concierges, au
+pied de la tour Saint-Jacques. Le pire malheur n’est pas de souper d’une
+salade et d’un morceau de pain. Ce n’est pas non plus d’avoir soixante
+ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l’œil
+droit. Si vous aviez rencontré, l’hiver dernier, sortant de chez elle,
+la mère Moineau, vous l’auriez prise pour une personne «qui a le moyen»:
+deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas
+commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des
+pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe
+noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux
+mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir
+en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais
+vous auriez dit, en la voyant, comme ses voisines: «Madame Moineau a un
+chagrin». Si elle en avait un! Son œil malade le racontait un peu plus
+que l’autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues
+par le vent de la rue. Madame Moineau n’aidait pas le vent avec son
+mouchoir. Que lui importait qu’on la vît pleurer? Tout le monde ne
+saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l’avait quittée
+depuis trois jours, une fille qui n’avait jamais eu beaucoup de conduite
+et qui n’en avait plus du tout? «Comment se fait-il qu’elle n’ait pas pu
+souffrir vingt ans de misère, quand moi j’en ai porté soixante?»
+
+Elle ne trouvait pas la réponse. Madame Moineau n’avait pas changé de
+pensée un seul moment, lorsqu’elle heurta du coude, sans l’avoir voulu,
+à l’entrée du marché, une femme qui était là immobile, adossée au mur,
+sur le trottoir.
+
+--Pardon, madame!
+
+--Ça n’est rien, madame!
+
+--Tiens, vous pleurez, vous aussi? Il faut croire que c’est le jour.
+
+La mère Moineau, qui ne se savait pas psychologue, mais qui l’était,
+jugea qu’elle coudoyait une vraie pauvresse et une vraie peine.
+
+--Le vôtre vous a lâché? demanda-t-elle.
+
+--Non, je ne l’ai plus.
+
+--C’est comme moi mon défunt Moineau. Que vous ont-ils donc fait?
+
+--Ils m’ont mise à la porte parce que je ne payais point.
+
+--Ça m’est arrivé, à moi aussi.
+
+--Alors j’ai juste six sous devant moi, pour moi et pour le petit que
+vous voyez là.
+
+Un avorton de trois ou quatre ans, mou comme un paquet de nouilles, se
+traînait sur l’asphalte.
+
+--Il est mignon, dit la mère Moineau. Ça ne doit guère manger?
+
+--Des pommes, ma chère dame, c’est ce qu’il aime le mieux, mais elles
+sont hors de prix.
+
+--Je vous crois! Vous n’êtes pas la mère?
+
+--Non, elle est morte.
+
+La mère Moineau vit que la maigre mâchoire de la femme s’était allongée,
+et qu’au-dessus du creux des joues, les paupières battaient.
+
+--Si vous n’aviez besoin que d’un lit, dit-elle, j’ai le mien. Jusqu’à
+ces jours-ci, je couchais à deux, avec ma fille, qui ne reviendra pas.
+Il est large; vous n’êtes guère épaisse. Mais c’est le petit?
+
+Les paupières cessèrent de battre. Dans la tête endolorie, vide
+d’espérance, le jour se levait. La taille se plia, la main droite saisit
+l’enfant et l’enleva, pour le montrer.
+
+--C’est gros à peine comme un chat. Une caisse suffirait.
+
+--J’en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour
+des couvertures, Dieu merci, je n’en manque pas. Avez-vous du travail?
+
+--Plus de travail que de payement, ma chère dame. J’aide à la vente,
+chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me
+donne que cinq francs par semaine.
+
+--Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.
+
+La mère Moineau monta, plus lestement que d’habitude, la marche de la
+halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes,
+tenant le petit entre elles, s’en allèrent vers la rue de Bellechasse.
+La mère Moineau expliquait qu’elle habitait au second, sur la cour;
+qu’elle n’avait qu’une chambre, mais bien propre par exemple, un grand
+lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une
+commode: tout ce qu’il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro
+de la maison, à l’entrée du passage:
+
+--J’ai oublié de vous demander une chose: comment vous appelez-vous?
+
+--Madame Marais; madame veuve Marais.
+
+Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais
+vivaient ensemble, n’ayant qu’une chambre, qu’une table, qu’un poêle et
+qu’un lit. Les voisines avaient pris l’habitude de les traiter comme des
+sœurs, associées de misère, et qui élevaient l’enfant, ce chétif qui
+avait de la chance, en somme, d’avoir deux grand’mères. Elles ne
+voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure
+jusqu’au soir chez la marchande d’herbes et de légumes, mais elles
+continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l’escalier, dans les
+rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la
+vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de
+force encore à monter des étages. On la demandait, on l’envoyait
+chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui
+la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que
+le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait
+chauffer le lait pour le biberon, emmaillotait, démaillotait, berçait le
+nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines,
+tricotait près de l’accouchée, racontait les histoires de toutes les
+loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en
+inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades
+sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante,
+capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre,
+comme la flamme d’une veilleuse qui regarde l’endormie.
+
+Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire:
+
+--La petite femme Grésil, de la rue Vaneau, voudrait vous voir; elle est
+bien malade. C’est la poitrine, toujours!
+
+La petite femme Grésil! Qui n’a pas visité une salle d’hôpital parisien,
+qui ne s’est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tête soulevée
+par l’oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et
+pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là
+ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la
+petite femme de l’ouvrier plombier. Elle n’avait pas été transportée à
+l’hôpital; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en
+désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et
+des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie
+avait agrandis, tout pleins d’esprit, de jeunesse et de câlinerie. On
+lui eût rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire
+et dire: «Merci, la mère Moineau!» Quand la mère Moineau arriva, ils
+pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne
+réussit point. Ce fut elle-même qui perdit sa joie.
+
+--Ma petite Grésil, dit-elle, puisque vous êtes triste, et que vous vous
+croyez très malade, si j’étais que vous, je recevrais le bon Dieu.
+
+La tête pâle, sur l’oreiller, remua faiblement pour dire non.
+
+--Je ne demanderais pas mieux, mère Moineau, mais ici, dans cette
+maison, c’est impossible. Il y a de si mauvaises gens! Vous n’imaginez
+pas! Voilà six mois, il est venu un curé, pour une malade comme moi, et
+ils l’ont tellement injurié, ceux d’en bas, et même frappé, qu’il a été
+obligé de se retirer. On n’est guère libre, vous savez.
+
+--Votre mari voudrait-il?
+
+--Bien sûr, le pauvre!
+
+La mère Moineau resta songeuse un moment.
+
+--Alors, il y aurait peut-être un moyen. Vous diriez que vous allez vous
+faire soigner dans une maison de santé. Je viendrais vous chercher en
+voiture,--je ne sais pas qui payerait, mais je trouverai,--et vous
+prendriez ma place, dans mon lit, pour trois ou quatre jours. Madame
+Marais n’est pas épaisse; elle est tranquille; elle ne dort pas plus de
+six heures par nuit. Moi, je dormirai sur une chaise. Ma petite Grésil,
+il faut accepter!
+
+Il en fut ainsi. La bouchère paya le fiacre. Madame Marais fit le ménage
+«à fond», et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux
+locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil
+à monter l’escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin,
+quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une
+grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du
+lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix de plâtre, et une
+touffe de chrysanthèmes, qu’avait envoyée la marchande de légumes.
+
+--C’est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.
+
+--A peu près, répondit-elle.
+
+Et c’était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et
+pour l’enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour
+d’autres sans doute.
+
+Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres!
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE BOURG ABANDONNÉ
+
+
+Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m’amenait pour
+quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de
+pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m’écrivait:
+«Je suis malade, tu les promèneras. Je suis triste, tu me guériras.»
+J’ai pris le train, j’ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une
+station que la lettre de Jeanne m’avait désignée: mais j’étais loin
+encore de la maison de mon amie.
+
+L’adjectif «perdu» est bien celui qui convient au village où j’étais
+appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre
+bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville même de médiocre
+importance, ignoré des baigneurs, deviné seulement par les chauffeurs
+qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut
+d’une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages
+séparées par un cap, et là, au commencement de l’éperon noir, après de
+maigres champs d’avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un
+groupe de maisons blanches évidemment «sans intérêt». Jeanne m’en avait
+fait la description.
+
+Dans la cour de la petite gare, une carriole m’attendait. Le conducteur
+était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons
+chevaux et le goût de l’auberge et du cidre doux, consentait moyennant
+finances, et quand la récolte ne s’y refusait pas, à faire la longue
+trotte avec les haltes qui l’allongent. Il plaça mon bagage à l’arrière,
+me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon
+avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à
+tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent
+compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l’entrée
+d’un sentier; nous les déposions plus loin, à l’entrée d’un chemin vert.
+Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentît son
+allure. Elle avait deux bourrelets d’écume à chaque endroit de son poil
+gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L’homme,
+ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait
+aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au
+danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de
+charrettes ou de carrioles que nous manquions d’accrocher à chaque fois.
+On eût dit qu’il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours,
+quelque promesse d’en haut de ne point verser. Il devait se croire sur
+la mer sans obstacle. Je lui demandais:
+
+--Combien de kilomètres encore?
+
+--Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.
+
+Les lieues de pays, multipliées par l’à peu près, défilèrent pendant
+tout l’après-midi: champs étroits, toujours penchés, toujours bordés
+d’ormes émondés; ravins aigus au fond desquels l’eau se devine seulement
+à l’épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur les collines
+et futaies sans château, avenues seigneuriales d’un seigneur disparu;
+tertres de fougères et de bruyères, où quelqu’un, qui ne vient plus, a
+dû s’asseoir pour regarder l’ombre bleue des vallées et le croissant fin
+qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un
+silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes
+et brèves, que j’obtins de lui, je compris qu’il était un assez bon
+homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race.
+Il avait peur d’être trahi, peur de vexations qu’il m’était impossible
+de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. Une femme
+eût été moins en garde et plus brave.
+
+Comme j’étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d’une auberge
+bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de
+bois accrochée au mur, ornée à l’intérieur de papier doré, de vases en
+plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la
+Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables,
+attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s’arrêtèrent devant la
+porte, et s’avancèrent, en portant la main à leur chapeau de feutre
+d’ancienne mode. C’étaient deux fermiers riches de la contrée, le père
+et le fils, et rarement j’ai vu des visages de paysans d’une finesse,
+d’une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons blonds.
+Ils demandèrent un verre de rhum,--de quelle Jamaïque, hélas!--burent
+debout, d’un trait, et reprirent la route de la ferme.
+
+J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore
+à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée;
+j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait
+annoncé: des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée,
+et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes
+d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus.
+Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres
+que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais
+d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de
+sculptures, et de parc.
+
+Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition.
+Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les
+hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.
+
+Le «port» a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de
+la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se
+rapprocher: voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la
+mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac,
+le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux
+kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles,
+les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec,
+où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des
+ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la
+mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées,
+disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde,
+n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela
+pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme
+des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si
+longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur
+chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme
+pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on
+l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa
+paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose,
+morale, sociale, française; et de même quand il s’agit seulement
+d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie
+sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise; elle était en granit
+rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des
+murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un
+seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays: et cette
+beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des
+pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours
+pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on
+entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres
+au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et
+le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve
+léger, comme les bruyères fanées.
+
+Une femme m’a dit: «Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les
+malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour
+que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On
+l’aime tous, excepté ceux qui la «regrettent» parce qu’elle est
+dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était
+pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi
+donner; et moi je sais que ça la prive.»
+
+J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont
+le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par
+hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je
+rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une
+charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête
+des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à
+l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la
+guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il
+avait aperçu devant lui, l’unique «baigneur» venu en ce pays désert, un
+avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant,
+les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait
+pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître: il cherchait
+à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé? Rien
+que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait
+cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les
+pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et
+dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé
+deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et
+dévoué; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange
+prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis
+à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était
+pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent
+leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au
+carrefour des mielles.
+
+--Eh bien! monsieur, vous partez donc demain?
+
+--Mais oui.
+
+--Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année?
+
+--Peut-être.
+
+Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait,
+répondit gravement:
+
+--Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous,
+monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!
+
+L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais
+distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir,
+et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et
+souffrante.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LA VILLE AU ROUET
+
+
+Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont
+connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de
+filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle
+dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains
+de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter,
+est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis
+sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs
+sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans
+le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans
+ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de
+l’étranger, marchandise ou marchand, idée même: car ce qui vient par mer
+est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de
+forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest
+d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle,
+et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin,
+une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le
+parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par
+des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident
+vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables,
+déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en
+leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le
+pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais
+rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la
+Ville au Rouet.
+
+Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un
+chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer.
+D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide,
+s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt
+mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent
+les torrents d’hiver; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour
+recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le
+sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau
+pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une
+avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres
+s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse,
+tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils
+ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui «font la
+main», et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand
+la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de
+hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout
+leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées
+appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.
+
+La femme qui habitait la maison,--il y a peu d’années encore,--n’avait
+pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son
+mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule,
+à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année,
+le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train
+qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie,
+et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné
+l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils
+remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui
+leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils
+s’arrêtaient pour se redire la joie du retour: «Tu as bonne mine!--C’est
+la joie!--Et l’air d’un homme! Tout à fait! Monsieur le financier, avec
+votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un
+seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m’étonne
+toujours d’avoir un si grand fils.--Et moi une mère qui n’a pas vieilli.
+Vous n’avez pas un cheveu blanc.»
+
+Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la
+cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un
+sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait
+achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait,
+l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires
+industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées
+et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et
+du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit.
+Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent: elle n’enviait
+pas. Et il s’étonnait.
+
+--C’est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter
+seule, toute l’année, à la Ville au Rouet? L’été, passe encore: vous
+recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs
+installés dans les villas de la côte; vous avez la visite prolongée de
+votre fils. Mais l’hiver? Mais le printemps? Mais l’automne? Avouez que
+les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre
+jardinier ne sont pas folâtres...
+
+--Folâtres, non; mais je n’ai plus l’âge, mon ami... Elles sont plus
+nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j’ai un autre
+interlocuteur.
+
+--Lequel?
+
+--Moi-même, et qu’on ne cause bien avec soi que dans le désert.
+
+--De qui parlez-vous, avec vous-même?
+
+--De toi surtout.
+
+--Vous ne me connaissez presque plus!
+
+--Assez pour imaginer, prévoir et m’inquiéter: tu vois bien que c’est
+vivre, cela!
+
+Les grands hêtres verts les écoutaient rire.
+
+Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa
+mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu’il prenait pour une
+découverte, que sa mère devait être une femme d’intelligence supérieure,
+et que c’était dommage qu’elle vécût si retirée. Comment ne s’en
+était-il pas avisé plus tôt? «Comme nous sommes pauvres de jugement,
+pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons
+leur mérite qu’à l’heure où leur vie est déjà près de finir!» Il le dit,
+et sa mère eut assez d’esprit pour rire encore.
+
+--En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les
+femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse
+intelligente, qui ne dépend point de leur condition, qui s’attache
+d’abord aux enfants, et de là s’étend plus ou moins sur le monde. Avoir
+eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens,
+c’est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour
+aller très droit dans la vie, il n’y a pas besoin d’avoir une
+intelligence supérieure,--heureusement,--il faut mettre à profit cette
+modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les
+fossés. Il faut autre chose encore: ce que j’appelle la bonne volonté.
+
+--Plus rare, celle-ci!
+
+--Infiniment. Se décider en bonne foi; sacrifier ce qui est cher à ce
+qui est clair; oublier ce qu’on a souhaité, pour vouloir autre chose:
+voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes...
+
+Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop
+jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa: «Ce sont des mots, personne ne
+peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent.»
+
+Et une année s’écoula. L’année suivante, les hêtres du chemin qui tourne
+virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait amené
+sa jeune femme à la Ville au Rouet: il lui avait recommandé: «Ma mère a
+bien changé, depuis six mois; elle s’affaiblit; il importe de la
+ménager: si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment
+nous n’en ferons rien, mais laissez-lui un peu d’illusion.» Le jour du
+départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu’à la plage où le
+canot était amarré. Ce fut elle qui détacha la corde, et qui dit:
+
+--A l’an prochain! J’espère que nous serons quatre?
+
+Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si
+vieille que, pour attendre son fils, elle dut s’arrêter tout au
+commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n’était pas le retour
+joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au
+vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de
+feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant
+cette créature diminuée par l’âge, et dont le visage disparaissait sous
+l’amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien; elle eut cette
+charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu’il disait, et cette
+autre d’écouter jusqu’au bout un homme que le chagrin faisait
+déraisonner. «Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira: je
+reviens à la Ville au Rouet; je ne suis plus rien, je ne travaille plus
+et je n’aurais jamais dû travailler puisque j’ai été vaincu; nous
+vivrons ensemble; je vous demande asile.» Madame Guéméné, quand il eut
+fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu’un peu de fièvre
+agitait, comme aux jours où elle signait un bail. «Non, dit-elle; la
+gestion de mes terres sera désormais facile; tu vaux mieux que cela; je
+viens de vendre deux fermes, l’une qui payera tes dettes, et l’autre qui
+te permettra de recommencer ta vie.»
+
+L’homme qui m’a raconté ces choses, un soir d’été, sur les falaises de
+la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les
+cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait:
+
+--J’ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision,
+de mon dévouement aux miens: mais, devant ces arbres-là, ce sont des
+mots que je ne dis plus jamais.
+
+
+
+
+XXV
+
+LES YEUX
+
+
+Il y en a qui disent tout; il y en a qui ne disent rien; la plupart ne
+disent qu’une ou deux choses, toujours les mêmes.
+
+Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos
+yeux de femmes sont un sujet qu’elle n’a point épuisé. Elle y cherche
+l’amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de
+poètes qui n’écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en
+nous l’amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et
+ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge.
+Quelques-uns ont été d’un réalisme aigu, les plus grands. N’est-ce pas
+Homère qui a parlé de déesses et de mortelles «aux yeux de génisse»? Il
+voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur
+velours épais, où vit l’unique reflet des herbes et du sol. Il avait des
+images de pasteur. Et j’avoue que celle-là, toute déplaisante qu’elle
+soit, m’est souvent revenue à l’esprit. En omnibus, en chemin de fer,
+dans la rue, dans un salon, le regard d’une voisine ou d’une passante
+m’a fait songer: «C’est cela même! O vieillard qui savais combien un mot
+d’éloge peut porter et cacher de vérités cruelles! Elles souriaient les
+jeunes Grecques, flattées de ce qu’un si grand poète admirât leurs
+grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste
+importait peu!» Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils
+semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux; j’ai lu,
+dans les romans et les recueils de poésies, l’irrésistible attrait des
+yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus,
+ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il
+me semble à moi, que j’ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces
+écrivains, des yeux qui pensent.
+
+Quelle souveraineté! La beauté pensante! Elle attire et elle intimide;
+elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous
+sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l’immensité inconnue d’où elle
+vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l’emporteront
+ses ailes qu’elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.
+
+Plusieurs religieuses m’ont donné cette émotion délicieuse et cruelle,
+l’une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait
+pas. Elle n’a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu’elle
+épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l’accueilleraient
+du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu’elle me
+regarde tout droit, et qu’elle dit: «Bonjour», c’est la lumière qui
+entre avec elle. Quand elle dit: «Que je suis heureuse de vous voir!
+Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j’aime? J’ai tant pensé à eux!
+Où est celui-ci? Que fait-il? Et celle-là? Et celle-là encore?» Je sens
+passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large,
+toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs,
+et quelque chose d’inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me
+mettrais à genoux; mais elle ne le voudrait pas.
+
+Je me souviens aussi d’une femme que je ne verrai jamais et qui
+cependant m’a parlé, qui m’a regardée, qui a laissé dans mon cœur
+l’image de ses yeux clairs. Le souvenir est récent encore. Je voyageais
+en Angleterre, et je m’arrêtai pour un jour dans une ville
+universitaire. J’avais pour hôte un des directeurs de ce collège
+célèbre, où la jeunesse est si bien encadrée par les murs sculptés et
+verdis, les cloîtres, le parc au bord du fleuve, les ormes vénérables,
+tout le passé énergique et poétique. Nous avions visité la bibliothèque,
+pleine de trésors qui sont aimés,--tant d’autres, ailleurs, ne le sont
+pas,--l’église où les stalles des abbés et des chanoines de jadis sont
+pieusement occupées par les maîtres d’aujourd’hui, et nous étions
+remontés dans les appartements privés du vice-recteur, en attendant le
+déjeuner, qui devait avoir lieu à deux heures et demie. J’examinais une
+série de portraits des plus illustres élèves du collège, photographies,
+gravures, pendues aux murs du palier. Il y avait aussi des reproductions
+de tableaux anglais ou italiens, choisies, en petit nombre, éclairées
+par la lumière des baies larges. Et, tout à coup, je m’écriai:
+
+--Oh! voilà une merveille!
+
+Le vieux maître anglais, tout blanc, très mince, très grave, ne me
+répondit pas, mais je vis qu’il s’attendrissait.
+
+--Qui est cette femme admirable? Est-ce une peinture de primitif? Qui
+l’a peinte? Il n’y a pas de date dans son visage. Elle est l’immortelle.
+
+--Elle vit, me dit-il.
+
+C’était une photographie, demi-grandeur. La tête, droite et vue de face,
+rappelait par ses lignes ces sculptures antiques qui expriment
+puissamment le repos, l’équilibre, une sorte d’harmonie plus qu’humaine.
+Aucune grâce mièvre, aucun ornement: des joues pleines, des lèvres
+sérieuses, une chevelure abondante et légère, blonde assurément, relevée
+autour du front. Tout le prodige était dans les yeux. Ils étaient clairs
+et profonds, ardents et comme délivrés du souci d’être beaux. Par quel
+hasard, avec leur image, avaient-ils donné leur magnificence, leur
+secret, leur pensée même qui s’était imprimée sur cette feuille de
+papier? Je ne sais. Je conversais avec eux comme avec des yeux vivants.
+J’y devinais une intelligence jeune et hardie, pleine d’idées qui ne
+sont point dans les livres, mais que l’esprit trouve dans ses voyages,
+au large du monde, et qui le suivent d’elles-mêmes, sans l’alourdir,
+comme du soleil au bord des voiles. A quel pays appartenait cette femme
+étrange? A quelle petite catégorie de nos sociétés humaines? Riche ou
+pauvre? Lettrée, ignorante, inconnue ou illustre? Rien ne l’indiquait.
+La robe, un peu échancrée, et qui laissait voir l’attache du cou, avait
+l’air d’être faite d’une étoffe sombre et commune.
+
+Déjà, plusieurs fois, mon hôte m’avait fait signe, mais je ne l’avais
+pas vu. Des ombres avaient passé derrière nous, et je n’avais pas
+compris. Il jouissait silencieusement de mon admiration. Enfin, il dit:
+
+--C’est le portrait de la femme d’un poète écossais, poète elle-même.
+Elle est de nos amis très chers, malgré la différence des âges. La
+photographie qui vous a arrêtée au passage, et qui est un chef-d’œuvre,
+a été faite par une ancienne domestique de chez nous. Oui, une
+domestique, qui était sans le savoir une artiste géniale.
+
+--Le chef-d’œuvre, monsieur, c’est surtout le modèle.
+
+Le vieil humaniste se tourna vers moi. Une joie vive, celle d’un
+souvenir préféré, faisait battre les cils blancs de ses paupières. Il
+répondit, avec une lenteur passionnée:
+
+--Vous dites bien. Quand elle nous fit l’honneur de venir ici, voilà
+trois ans déjà, j’étais au fond de mon jardin. On m’appela. Je l’aperçus
+debout, dans le matin, sur la plus haute marche du perron. Le vent
+jouait avec ses cheveux dorés. Elle me regardait approcher, elle me
+regardait avec ces yeux dont vous n’avez ici que la fumée et la nuit. Je
+n’ai jamais rien vu qui fût plus pareil à un rêve.
+
+Il s’inclina.
+
+--Mademoiselle, ajouta-t-il, voilà dix minutes que mes invités et ma
+famille sont descendus dans la salle à manger. Nous les rejoindrons s’il
+vous plaît. Et il m’en coûtera comme à vous.
+
+Les yeux qui pensent, les yeux de femme où passe un autre songe encore
+que celui de la tendresse, je les ai vus partout, et la campagne
+profonde ne les ignore pas. Des êtres de choix y vivent çà et là, dans
+les fermes, dans les bourgs. Celle-là avait une bien singulière
+puissance de regard, qui vivait dans un village de notre Beauce où
+l’esprit n’est pas toujours alerte, ni tourné vers le ciel ou le
+lointain de la terre. Elle s’appelait Fernande. Elle était, avec sa sœur
+Louise, la plus fine couturière du pays. Toutes les deux, occupées du
+matin au soir, et du 1er janvier au 31 décembre, ne chômant que les
+dimanches, elles travaillaient tantôt chez elles, tantôt chez d’autres,
+toujours pour d’autres. On disait: «Elles se ressemblent, à les croire
+jumelles, et toutes les deux elles ont oublié d’être bêtes». C’est un
+oubli qu’on leur pardonnait peu. Elles s’en vengeaient en commérant
+beaucoup, assises côte à côte, pendant les heures longues où le jour
+augmentait et diminuait sur l’aiguille en mouvement. Leur élégance, leur
+belle taille, leurs yeux noirs dans des visages roses, étaient renommés
+également. Les vieilles mères, qui ne s’y connaissent plus, disaient:
+«Si j’étais obligée de choisir, je ne sais pas laquelle des deux je
+choisirais». Mais si toutes les deux avaient l’esprit vif, Fernande
+seule avait ce cœur inquiet que la fatigue du jour ne suffit pas à
+endormir. Elle étudiait la physionomie des gens et des bêtes; elle
+tirait une philosophie des histoires qu’on lui contait; elle goûtait la
+beauté des soirs; elle pensait au monde vaste qu’elle ignorait, et même
+à la mort, et cela lui faisait une âme plus grande que celle de Louise.
+Mais rien ne le révélait, et, pour tous leurs voisins, elles étaient
+«parfaitement jumelles».
+
+Un soir que, par hasard, elles avaient travaillé, l’une chez elle,
+l’autre au dehors, Fernande, qui revenait d’une des fermes assises sur
+le dos de nos longues houles beauceronnes, trouva Louise toute changée,
+inquiète et capricieuse, et silencieuse contre la coutume. «Qu’as-tu, ce
+soir?» Elle chercha; elle découvrit assez vite que Louise n’était pas
+triste; bientôt après elle devina le secret. Louise était aimée! Louise
+avait reçu dans la journée la déclaration d’un amoureux. Louise se
+demandait si elle dirait oui, et le doute n’était guère possible.
+Pourquoi était-elle inquiète? Bien tard, dans la nuit, comme elles
+causaient encore, et que Fernande pour la vingtième fois demandait:
+«Qu’as-tu?» Louise se leva soudain, la regarda durement, et dit:
+
+--J’ai peur de tes yeux!
+
+Elle avait eu peur de la pensée. L’amoureux revint, et Louise eut soin
+de lui donner rendez-vous à l’autre bout du village, dans le jardin
+d’une amie. C’était un honnête homme, un peu lourd, qui n’avait pas
+l’humeur conquérante, et à qui suffisaient les yeux de Louise et les
+économies qu’elle avait amassées. Cependant, quoi qu’il fît, trois mois
+après qu’il eut commencé à «causer» avec Louise, huit jours seulement
+avant les noces, les deux jumelles se quittèrent.
+
+Fernande, en larmes, vint me voir. Elle partait. Elle allait chercher sa
+vie dans un autre village où elle avait une parente. Elle pleurait; elle
+accusait sa sœur; elle disait:
+
+--Regardez-moi, mademoiselle! Est-ce que je suis une coquette?
+
+--Oh! non, Fernande.
+
+--Eh bien! mademoiselle c’est à cause de mes yeux, pourtant, que je m’en
+vais! Ma sœur est comme folle. Croyez-vous qu’elle m’a dit hier: «Je ne
+puis plus te souffrir. Quand tu lèves les yeux sur moi, je cherche s’il
+n’y est pas.»
+
+Je la regardai. Et je donnai tort, sans le dire, à celle qui s’en
+allait. Elle avait des yeux qui pensent; l’autre n’avait que les yeux
+qui aiment.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LES PETITES FRATERNITÉS
+
+
+Quand un remède a été longtemps employé, quand il a été célébré et primé
+dans les Instituts, affiché sur les murs, exalté par la réclame des
+journaux, quand il a fait la fortune d’un droguiste et l’honnête profit
+d’entremetteurs nombreux, il arrive une heure où le remède disparaît
+presque subitement. Il est remplacé, comme un fonctionnaire qui a déplu.
+Il entre dans l’honorariat du codex. Les jeunes médecins rient lorsqu’on
+le nomme; les vieux aussi, par oubli. Il a fini d’être. A-t-il servi?
+C’est difficile à dire. La maladie est toujours là, et on essaye contre
+elle d’une illusion nouvelle, orgueilleuse, exclusive. Voilà le sort des
+remèdes. Mais j’ai remarqué que les pâtes molles et sucrées, les
+jujubes, les losanges lubrifiants, en un mot les douceurs
+thérapeutiques, échappent à cette règle de soudaineté. Elles traversent
+les siècles, allègrement, comme leurs sœurs les tisanes, les quatre
+fleurs, la camomille, la boisson chaude de pomme de reinette, la mauve
+et la guimauve, et la principale raison m’en paraît être qu’elles
+s’offrent à nous sans prétention. Aucune d’elles n’a jamais affirmé: «Je
+vous guérirai». Elles promettent de calmer, et leur succès ne passe pas.
+
+Il en est de même des remèdes sociaux. Les petites fraternités, le salut
+d’un seul à un seul, l’homme qui sait dire bonjour, les yeux qui savent
+plaindre, les oreilles qui savent écouter, font plus que les systèmes,
+pour la paix du monde. Il y a un art de n’être pas odieux, qui est
+d’autant plus compliqué que la fonction sociale est plus haute, et la
+richesse plus évidente. Deux ouvriers se rencontrent: celui qui offre à
+l’autre un verre de vin est assuré d’avoir satisfait largement aux lois
+de la civilité. Mais M. le maire qui traverse le matin son village, et
+se rend à la mairie, quel diplomate s’il ne blesse personne! «Père
+Untel, maître Untel, monsieur, mon ami», il doit d’abord choisir, du
+plus loin qu’il aperçoit un administré, l’appellation protocolaire.
+Qu’il ne se trompe pas! Qu’il ne confonde pas! Sa popularité peut
+souffrir d’une erreur de nuances. Elle mourrait s’il oubliait d’être:
+mansuet avec l’alcoolique impotent qui réclame à la société la juste
+retraite du buveur; familier avec l’enfant du sexe masculin qui se rend
+à l’école; suave, ému, partagé entre quatre tendresses, toutes
+administratives, s’il rencontre une mère suivie de trois petites filles;
+digne avec l’instituteur, son supérieur secret; digne encore avec le
+pompier, dont les demandes de crédit, pour la pompe inutile, fatiguent
+le budget communal; confiant avec le cantonnier qui trahit son maire;
+cordial et réservé avec le curé, puisque les temps ne sont pas venus
+d’être impunément clérical... Le pauvre homme, n’est-ce pas! Encore le
+supposé-je de moyenne condition, paysan enrichi ou commerçant retraité.
+Mais, s’il habite un «château»,--qu’il l’ait reçu en héritage ou gagné,
+peu importe,--ce n’est plus de l’habileté, de la rondeur, de la bonté
+qu’il lui faudra, pour être populaire, c’est du génie. Au moindre mot,
+l’histoire de France est invoquée contre lui, l’histoire frelatée, dont
+ils se servent comme d’une vieille pierre, pour aiguiser toutes les faux
+d’aujourd’hui. La jeunesse n’est pas une excuse, je vous assure, et ce
+n’est pas un petit crime d’être supposé riche. Car, bien souvent, la
+richesse que l’on envie n’existe que dans l’esprit des pauvres gens. Ils
+ont de la fortune une idée si étrange! Dès qu’ils voient vivre à côté
+d’eux un homme qui ne travaille pas de ses mains, ils lui attribuent une
+sorte de richesse inépuisable, qui vient on ne sait d’où, et
+qu’accompagnent, hélas! toutes sortes de mauvais penchants. Ils le
+jugent avare, méprisant, et «sans cœur». La preuve contraire est longue
+à établir et toujours facile à briser.
+
+Nous avons, pour balayer les salles de notre dispensaire, à Paris, un
+vieux terrassier, cramoisi de visage et, je le crains, d’opinions, entré
+chez nous par mégarde, un jour qu’il était ivre et qu’il se disait sans
+travail. C’est un faune devenu respectueux sur le tard et inégalement.
+Sa barbe hirsute, ses yeux veinés, sa voix toujours grognante, lui
+donnent une petite autorité, très courte, parmi les jeunes mères du
+quartier, qui apportent leurs nourrissons à M. le docteur. Dès la
+seconde fois elles n’ont plus peur de lui. Mais, la première, on
+l’écoute, on fait moins de bruit, on prend la chaise qu’il a désignée.
+Cela lui suffit, il est important. Les doyennes du dispensaire, comme
+moi, ont un certain droit de réprimande, soumis à de nombreuses
+conditions: évidence et lourdeur de la faute, longue tolérance avant le
+reproche, douceur dans l’expression, dans la voix, dans le geste, etc.
+Mais les jeunes, les blondinettes, qu’une pensée charitable amène, une
+ou deux matinées par semaine, dans cette pouponnière, croyez-vous
+qu’elles aient la permission de juger le «travailleur»? Mais non! Et
+c’est ce qu’avait oublié mademoiselle de Saint-Franchy, cette amour
+d’enfant, deux fois aristocrate, de vieille famille irlandaise par sa
+mère, et de vieille souche nivernaise par son père, la plus rose de nos
+aides, mais la moins initiée à cette connaissance de l’orgueil, qui est
+le premier principe de l’art du commandement.
+
+Hier donc, en arrivant au dispensaire, de bonne heure, je remarque que
+la salle d’attente n’est point en ordre. Les bancs et les chaises ne se
+font pas vis-à-vis. Des brins de fil traînent sur le dallage, des
+tampons d’ouate, des morceaux de biscuit, une tête de poupée. J’entre
+dans le cabinet de consultation. Mademoiselle de Saint-Franchy est
+occupée à classer les observations médicales de la veille. Elle n’est
+pas rose, elle est rouge. Elle lève la tête.
+
+--Que voulez-vous, me dit-elle, Pierre refuse de balayer, il refuse
+d’essuyer, il refuse de remuer un banc, il refuse tout, tout, tout...
+
+Je sonne. Pierre ne vient pas. Je passe dans la petite pièce qui
+renferme nos archives et nos flacons de pharmacie, j’ouvre la porte qui
+donne dans la courette: Pierre est là, rouge, lui aussi,--c’est
+l’habitude,--et se lavant les mains, comme il fait chaque matin quand il
+a «fini son ouvrage».
+
+--Eh bien! Pierre, et le balai?
+
+--Le voilà, mademoiselle!
+
+Il montre, de sa main ruisselante, l’objet qu’il a jeté sur l’asphalte.
+
+--Mon brave Pierre! Vous me quittez?
+
+Il faut croire que j’ai bien dit cela, comme je le pensais, avec un
+regret. Pierre a secoué ses mains, il les a essuyées lentement, puis, me
+regardant avec cette autorité des hommes qui sont sûrs de ce qu’ils
+professent:
+
+--Non, mademoiselle, je n’ai pas l’intention de m’en aller. Je ne
+travaille plus, tout simplement.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que mademoiselle de Saint-Franchy a fait son Louis XV avec moi!
+
+--Est-il possible? Son Louis XV? Mademoiselle de Saint-Franchy?
+
+--Et pas qu’un peu! La voilà qui s’amène, tout à l’heure, et qui me dit,
+en relevant son nez: «Qu’est-ce que vous faites donc, Pierre? Il est
+huit heures, et il y a de la poussière partout: faites-moi le plaisir de
+balayer mieux que ça!» Faites-moi le plaisir: c’est comme un roi!
+Sommes-nous en république, oui ou non? Mademoiselle, devant vous, je
+reconnais que je peux mériter une observation. Mais une leçon, jamais:
+nous sommes en république. Elle l’oublie tout le temps, cette petite
+Saint-Franchy. Si elle m’avait dit, même elle: «Pierre, vous devriez
+mieux balayer», on se serait compris. Mais: «Faites-moi le plaisir!
+Faites-moi le plaisir!» Alors, je n’obéis plus. Mademoiselle doit
+comprendre pourquoi.
+
+J’ai eu l’air de comprendre. Pierre a repris son balai.
+
+Il en est ainsi partout, du sud au nord et de l’est à l’ouest. Le vrai
+pays des castes, après l’Inde, c’est le nôtre. Les devises n’y font
+rien. Celui qui veut avoir la moindre influence heureuse, ne fût-ce que
+parmi ses plus proches voisins, doit connaître dix mondes différents,
+qui ont chacun ses lois de l’honneur, son code de civilité, son langage
+souvent, toujours son amour-propre.
+
+Eh bien! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et
+des femmes qui savent l’art difficile de secourir les misères humaines,
+de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d’espérance. Les uns le
+font pour l’amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un
+observateur attentif, qui étudierait un quartier d’une ville quelconque
+de France, serait d’abord effrayé de tous les maux qu’il y noterait.
+Mais s’il persévérait, il sentirait que tout n’est pas dit quand on a vu
+le mal et qu’on l’a signalé. Il admirerait l’ingénieuse tendresse qui
+visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d’entre d’elles. La
+solitude dans le malheur est encore l’exception, en cette France
+pénétrée de charité. Elle tend à s’accroître, et les causes seraient
+trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette
+invisible amie qu’est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand
+on ne l’attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu’elle oublie.
+Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les
+plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés,
+lorsqu’ils s’avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la
+trace de l’inconnu qui les a précédés. «Dites-moi, madame, c’est bien la
+petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari?--Oui, mademoiselle, une
+misère, allez!--Trois enfants?--Plus que deux, parce que la voisine du
+rez-de-chaussée, qui a de quoi faire, s’est chargée de l’aînée. Et puis,
+on a récolté dans le quartier un peu de charbon: gros comme vous, ce
+n’est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n’est-ce pas, dans la peine?»
+
+Petites fraternités. La campagne les connaît encore mieux que la ville.
+J’ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux, beaucoup de
+ces «hobereaux», dont on se moque aisément, mais que personne ne
+remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d’industries
+rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de
+forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge,
+des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des
+trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches.
+«Alors pourquoi restez-vous?» Ils ne niaient pas que ce fût un peu par
+amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant: «Je reste
+aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je
+puis faire.»
+
+Petites fraternités. Je crois qu’elles ont un rôle immense. C’est
+peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.
+
+
+
+
+XXVII
+
+L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ
+
+
+M. Le Bidon, qui avait l’habitude de couper son nom, parce que cela lui
+semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat
+au Conseil municipal d’Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir,
+banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus
+ancienne, la plus largement humaine, c’était la différence des fortunes,
+«du train», comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des
+libertés qu’elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait
+presque jamais libre, depuis qu’il était retiré des affaires. Autrefois,
+oui, il l’avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et
+l’appelaient familièrement «beau-père», avec ses clients mêmes, qu’il
+recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des
+journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre «ceux qui consomment et
+ne produisent pas», et souffert, par ailleurs, d’assez nombreux retards
+dans le payement de ses factures. La vogue de l’automobile l’avait
+décidé à vendre son fonds. Depuis qu’il ne fabriquait plus et ne vendait
+plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse
+au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la voix autant
+que son basset; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café,
+parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la
+vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l’aigre.
+Il ne s’habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait
+nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le
+toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d’administration,
+conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient
+toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la
+main: «Bonjour, Bidon!» allusion, peut-être, au petit ventre de l’ancien
+sellier, expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir
+accompagnait parfois d’un «mon ami», qui doublait la blessure. Il y
+avait, pour les diviser, la rondeur de l’un, la sveltesse de l’autre. A
+combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s’il eût cru qu’un
+verre d’eau rétablirait l’égalité des formes! Il y avait surtout
+l’héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.
+
+M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait
+encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville,
+prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un
+domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un
+goût qu’ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où
+l’un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les
+cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une
+réplique et de manquer d’invention. Ils n’en étaient pas moins bien
+reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque
+couvert en paille et trois cents mètres de clôture? Le Bidon envoyait un
+basset allemand, long comme la chevrette, et deux canards du Nyanza, qui
+portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçait-il à M.
+Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi?
+l’ancien sellier demandait la permission d’offrir un lion de fonte, avec
+le piedestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs
+héritiers, d’une rare liberté d’esprit. Il encourageait leur rivalité.
+Il n’était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs
+dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux
+intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus
+délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite
+connaissance qu’avait de chacun d’eux ce petit vieillard maigre, rouge
+de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et
+magnifique d’indifférence. Il disait à son neveu mondain:
+
+--Tu portes mon nom, mon cher, et c’est pourquoi je te destine mon
+argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces,
+notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse
+vaisselle plate des Bragance...
+
+--Oui, mon bon oncle.
+
+--J’ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce
+détail...
+
+Il disait à l’ancien sellier:
+
+--Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu: c’est
+presque une restitution. Et vois comme il te convient: tu commences à
+t’alourdir; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors
+difficilement, je dors là en ouvrant la portière.
+
+Il y avait donc un testament.
+
+M. Maunoir aîné ne s’expliquait pas sur l’essentiel; il oubliait
+d’attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il
+devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu’il faisait.
+C’était là son tort, aux yeux des héritiers. Mais le bonhomme devait
+avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais
+leurs femmes et leurs filles, qui l’embrassaient, qui le prenaient pour
+confident, qui l’amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient
+d’ennui, comme une laitue verte dans la cage d’un oiseau.
+
+Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l’esprit de M.
+Maunoir, banquier. Le cher oncle ne léguerait-il pas une somme
+importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de
+mère, qui venait d’acheter le greffe de la justice de paix du canton? Un
+pauvre diable, qu’on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu,
+demi-boiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement
+pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme
+aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir
+aîné?
+
+M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle
+avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se
+rencontraient dans l’antichambre de la justice de paix. L’ancien sellier
+arriva le second, essoufflé bien qu’il fût venu en fiacre, et hirsute
+d’émotion. Son cousin et concurrent l’accueillit avec cette désinvolture
+qu’enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom:
+
+--Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je
+crois, en effet, que c’est une bonne précaution, à cause du garde, à
+cause de ce ménage douteux...
+
+--A cause de tout! répondit durement Le Bidon.
+
+--Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi
+aujourd’hui. Tu arrives le second; passe donc le premier.
+
+M. Le Bidon entra dans la salle où se tenait, en l’absence du juge de
+paix, le greffier, qui ignorait le décès de M. Maunoir aîné, son
+grand-oncle. Il affirma qu’il y avait un testament, et qu’il en
+connaissait les clauses. C’était un pluriel hasardé. Pour appuyer son
+droit, pour se rendre favorable le greffier, et pour le consoler de ne
+point avoir part dans la fortune de M. Maunoir aîné, il lui glissa dans
+la main deux gros écus de cinq francs, et murmura:
+
+--Mets-en beaucoup, des scellés, et appuie sur la cire: je me défie.
+
+Le banquier Maunoir fit de même, et donna vingt francs, mais en
+s’excusant sur les dépenses qu’entraîne une vacation. Le greffier prit
+le louis, et bégaya en remerciant, ce qui doublait le remerciement.
+
+Et l’après-midi, la justice se transporta à la Jodelle. M. Maunoir, venu
+en automobile, l’attendait; M. Le Bidon était annoncé; le garde-chasse
+avait mis sa plaque, sur laquelle était écrit: «La loi». Gravement, le
+garde, ouvrant les portes devant le juge de paix, le greffier, les
+héritiers, et les fermant derrière eux, on procéda à une recherche
+sommaire des «dernières volontés» de M. Maunoir aîné. On ne trouva rien
+dans le cabinet de travail, rien dans la chambre, rien dans la crédence
+en ébène du grand salon. Les héritiers devenaient nerveux. L’homme de
+loi, qui n’avait pas, jusqu’alors, adressé la parole à ce garde
+inquiétant, au nez courbe d’Indien, taché par l’alcool, demanda:
+
+--Garde, vous ne savez rien?
+
+Le garde se redressa, rectifia la position, leva la main...
+
+--Ne jurez pas, c’est inutile...
+
+--Alors, mon juge de paix, je dirai simplement qu’il est sous la Vénus
+en bronze du salon.
+
+Il était là, en effet, le testament de M. Maunoir aîné, et il était là
+dans une enveloppe non fermée.
+
+Ce fut une minute tragique. Au milieu du salon, sous le lustre, le juge
+de paix parcourut des yeux la feuille de papier timbré. Il eut un
+sourire bref qu’on put prendre pour un tic. Puis, déclarant qu’il
+n’agissait qu’à titre officieux, et bredouillant pour le mieux faire
+paraître, il donna lecture des dispositions principales du testament. M.
+Maunoir aîné avouait...
+
+--Garde, retirez-vous! dit M. Le Bidon.
+
+M. Maunoir aîné avouait avoir placé tout son capital mobilier «en
+viager». Il ne s’excusait pas, d’ailleurs, et donnait la Jodelle, les
+meubles «sans aucune exception ni réserve», à la ville de Romorantin, sa
+cité natale.
+
+M. Le Bidon reçut très mal le coup, et jura, comme autrefois, quand un
+de ses ouvriers lui gâchait un collier. Son cohéritier ne dit rien
+d’abord. Il était pâle; il domptait la rancune que l’autre avait lâchée.
+Après un moment, il fit un signe de la main.
+
+--Tais-toi, Bidon, dit-il; ce qui nous arrive est une aventure commune:
+les hommes héritent toujours les uns des autres, mais jusqu’à la
+dernière heure, on ne sait pas quel aura été le bénéficiaire, des
+vivants ou du mort. Nous nous sommes trompés. Il y a eu une erreur sur
+la personne. C’est lui qui a hérité tout le temps!
+
+Je viens de suivre l’enterrement de M. Maunoir aîné.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+L’ORCHIDÉE OURAGAN
+
+
+--Petit, la nuit n’est pas sûre, veille bien!
+
+--Oui, monsieur Parémont.
+
+--Assure-toi que les portes des serres sont toutes fermées; je crains
+des sautes de vent: les étoiles ont le regard insolent, ce soir, entre
+les nuages.
+
+--Oui, monsieur Parémont.
+
+--Je viendrai te relever à quatre heures demain matin... Ne t’endors
+pas... Règle bien ton calorifère,... pas moins de douze degrés, mais,
+comme la nuit s’annonce froide, à ta place, je forcerais un peu,
+j’arriverais à treize ou quatorze...
+
+M. Parémont, qui avait entr’ouvert la porte vitrée et, d’une main la
+retenait, tandis que ce l’autre il tendait à l’air libre, et levait très
+haut sa lanterne quadrangulaire, M. Parémont tourna la tête pour
+ajouter, d’un ton pénétré, inégal et jaloux, comme celui d’un poète qui
+récite ses vers:
+
+--Songe, petit, que nous avons en fleur cinq _Cattleya Tryanæ_, les plus
+beaux de tout Paris.
+
+Un rire de petit faune lui répondit, et, dans la nuit, des mots d’argot
+et de latin, associés drôlement, suivirent l’horticulteur qui fermait la
+porte:
+
+--Et le _Brassavola Digbyana_, pourquoi vous ne parlez pas de lui? Elle
+est chouette, la fleur, pourtant, avec son air de canari qui fait le
+gros dos!
+
+L’horticulteur était parti. Le petit Tricotel, Jérôme de son prénom,
+enfant de Paris, resta seul dans le tunnel ramifié de la serre, parmi
+les milliers d’orchidées que l’épaisseur d’une vitre défendait contre le
+froid de la nuit, contre la mort. Il connaissait sa responsabilité,
+autant que peut la mesurer un gringalet de seize ans, qui n’a jamais eu
+plus de trois francs dans sa poche, le dimanche, pour l’apéritif, le
+restaurant et le théâtre. Le père prenait le reste, comme il est juste.
+Le père, c’était le cocher aveugle des Ternes, qui a dû vous «charger»,
+une fois au moins dans votre vie, le soir où vous avez accroché: un
+homme poli, vous vous souvenez, coulant sur le pourboire, et qui,
+lorsqu’on l’avait payé, portait sa main pleine de monnaie tout près de
+son œil droit. Il prétendait voir de cet œil-là. Bien des gens
+prétendaient le contraire. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le père
+Tricotel ne sortait que le soir, après sept heures, quand les rues sont
+plus libres. Il attelait son cheval, une bête de grande expérience, née
+à Paris également, et qui savait toute seule prendre la droite d’une
+voiture qui vient, ralentir aux tournants, obéir au bâton levé des
+gardiens de la paix; il descendait l’avenue des Champs-Élysées, et les
+dames d’un certain âge, en quête d’un cocher de confiance et d’un cheval
+aux allures bénignes, faisaient signe à Tricotel qui ne remarquait rien,
+mais à sa bête aussi, qui parfois s’arrêtait.
+
+De là, tout naturellement, l’entrée de Jérôme chez l’horticulteur
+Parémont. La place de chauffeur-veilleur de nuit s’étant trouvée
+vacante, et Tricotel l’ayant appris, le cocher dit à son fils: «Tu es
+trop jeune pour monter sur le siège, Jérôme, mais, en attendant, tu peux
+bien t’entraîner à veiller. Ça sera un commencement d’apprentissage.
+Même que je te juge plus heureux que moi, puisque tu seras au chaud, et
+que tu travailleras dans la fleur.»
+
+Jérôme aimait son métier: non pas la veille, mais l’orchidée. Depuis un
+an qu’il vivait chez l’horticulteur de Vanves, ce jeune garçon imberbe,
+aux lèvres molles, mais qui avait dans les yeux tout l’esprit de sa rue,
+gouailleur et décidé, s’était mis à étudier les procédés de culture de
+M. Parémont, les mœurs et l’histoire des variétés «nées dans la
+ménagerie», comme il disait, ou importées des contrées dont le nom seul
+donne chaud: Brésil, Java, Népaul, Assam, Philippines, Équateur. Avec le
+patron, il ouvrait les caisses grillagées dans lesquelles sont expédiées
+les précieuses plantes; il étendait sur des claies, au-dessus des auges
+pleines d’eau de pluie, les tiges flétries, les bulbes à demi desséchés,
+les racines endormies et comme mortes qu’avaient cueillis, trois ou
+quatre mois plus tôt, dans la brousse ou la forêt vierge, les chasseurs
+d’orchidées. «Quelle couleur ça fera-t-il, patron? demandait-il.--Ça
+dépend, mon garçon: voilà l’_Angrecum sesquipedale_, l’une des plus
+belles fleurs de Madagascar, et bien plus belle dans nos serres que
+là-bas, large comme la main, cinq pétales de cire blanche et
+transparente, et un éperon comme ceux des cavaliers mexicains; voici le
+_Phalænopsis grandiflora_, visage de neige et gorge d’or; un
+_Dendrobium_ qui portera des couronnes de perles maculées de pourpre
+violet, et voici un tout petit sabot vert, une épingle de cravate, en
+émail, qui appartient au _Cypripedium_. Que voulez-vous de mieux?--Je
+voudrais, monsieur Parémont, une orchidée couleur de mon sang quand je
+me pique!--Moi aussi, Jérôme, je la payerais cher! Mais l’orchidée est
+une blonde, voyez-vous, elle a le goût des nacres, des blancs, des
+roses, de toute la gamme des violets et des mauves; elle a peur du
+rouge-cerise.»
+
+Quelquefois, l’horticulteur, amusé, demandait à son tour: «Jérôme, vous
+êtes curieux des choses du métier. Je sais bien que c’est un des plus
+passionnants qui soient, mais enfin, vous n’avez pas été, comme moi,
+élevé avec l’orchidée, il n’y a même qu’un an que vous la connaissez:
+qu’est-ce qui vous plaît tant en elle?» Un jour qu’il venait de répéter
+la question, M. Parémont entendit l’ouvrier qui répondait: «C’est que,
+voyez-vous, elle vit de l’air du temps, et je lui en connais de la
+famille, dans le quartier des Ternes, à l’orchidée!»
+
+Jérôme pensait justement à cette plaisanterie, en passant au milieu des
+serres, entre les plantes qu’il devait préserver du froid; les unes
+poussant dans des pots où elles ne trouvaient ni terre, ni fumier, mais
+seulement de la mousse hachée avec un peu de racine de fougère;
+d’autres, posées, les racines presque à nu, dans des paniers suspendus
+ou sur des branches... Oui, c’était vrai pour elles toutes: elles
+vivaient de l’air chaud, saturé d’humidité, dans lequel nuit et jour
+elles baignaient, plantes mal attachées au sol, bâtisseuses de nids dans
+les arbres, gueuses des pays de lumière, habituées à se passer de la
+graisse commune, mais d’une richesse inouïe en transparence de fleur, en
+caprice et en âme.
+
+Cette dernière idée, Jérôme Tricotel ne la formulait peut-être pas très
+nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux.
+L’aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde,
+inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant
+un tour de vis aux radiateurs, et s’agenouillant près de la gueule du
+calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce
+séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des
+charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C’est la bête qui court et
+qu’on ne tuera point. Puis tout s’apaisait. Le petit Tricotel, quand il
+se tenait près d’une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la
+morsure du vent glacial.
+
+Sa ronde achevée, il revint à l’entrée de la grande serre où il avait
+quitté son patron, posa sa lanterne sur l’étagère au milieu d’un groupe
+d’orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot
+renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les
+fleurs qu’il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de
+clarté des jours d’hiver, quatre _Cattleya Tryanæ_ avaient fleuri et
+même un _Lœlia Digbyana_. Celui-ci,--tête de canari ébouriffé, avait dit
+Jérôme,--ne portait qu’une fleur, cinq pétales d’un jaune verdâtre, et
+au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d’or, qui s’ouvrait,
+s’épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et
+innombrables. Or, à l’endroit où la gorge se détachait des profondeurs
+de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les
+reflets jaunes. Les _Cattleya_, d’un mauve léger, à labelle de velours
+violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les
+glaces des fleuristes, et ils n’avaient de remarquable que leur taille
+et la ferme beauté de leurs lignes.
+
+Jérôme s’endormit. Les heures coulèrent. Tout à coup, un fracas
+terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et
+la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend:
+il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle
+court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le
+patron. Il rallume à grand’peine sa lanterne, et la première idée qu’il
+a dans l’épouvante, c’est de regarder l’heure. Trois heures et demie.
+D’un geste rapide, d’un mouvement tournant du bras, il éclaire le côté
+droit de la serre: tout est par terre ou nage dans les cuves pleines
+d’eau; les cinq belles orchidées qu’il aimait, les _Cattleya_ et le
+_Lœlia_, couchées sur le sol, écrasées l’une contre l’autre, et toute
+leur mousse éparpillée, sont déjà sans doute mortes; il jette un cri; il
+veut sortir; une ombre, un homme furieux se précipite dans la lumière
+que l’enfant tient à bout de bras.
+
+--Misérable! Misérable! Qu’as-tu fait!
+
+Alors le petit se détourne, il détale, il saute d’une serre dans
+l’autre, s’évade, gagne la porte du jardin, et continue de fuir à
+travers les rues de Vanves.
+
+Le dommage était grand, M. Parémont se crut d’abord ruiné, et il perdit
+cinq minutes à pleurer. C’était un artiste, un être de sentiment,
+c’est-à-dire de beaucoup de faiblesse et de beaucoup de force.
+L’espérance le ressaisit vite, parce qu’elle est au fond de tout amour,
+et seul, sans aide, dans la nuit, il se mit à masquer les trouées du
+vitrage, puis à relever ses mortes et ses blessées. Quand il aperçut le
+paquet boueux, froissé, lamentable, que formaient les _Cattleya_ et le
+_Lœlia_, il détacha les bulbes, les tiges, les fleurs brisées; il ne lui
+resta bientôt plus, dans la main, qu’une seule des cinq orchidées
+triomphales, la seule indemne, et il observa que, dans la chute, la
+fleur d’or et de pourpre du _Lœlia_ était venue s’écraser contre la
+grande fleur mauve. Les deux fleurs se tenaient embrassées. Il enleva la
+fleur d’or, et laissa l’autre, et, comme il était poète, il dit même:
+«Si une graine pouvait sortir de toi!»
+
+Et l’étui de la graine apparut, après de longs jours d’attente. Il lui
+fallut quinze mois pour mûrir. La graine semée, dans la mousse, demanda
+six ans pour devenir une belle plante.
+
+Enfin elle a fleuri. M. Parémont a veillé plusieurs nuits pour guetter
+le premier regard des pétales qui s’entrouvent. O merveille! la petite
+tache rouge s’est répandue; l’hybride pourpre cerise est trouvé. M.
+Parémont ne l’a laissé voir qu’à de rares amis; il espère, dans trois ou
+quatre ans, exposer dans Paris toute une corbeille d’orchidées ouragan.
+Et il dit: «Dans cette tourmente où j’ai tant perdu, un germe inattendu
+est né, et j’ai tout retrouvé.»
+
+
+
+
+XXIX
+
+LES LECTURES
+
+
+Le nombre des amateurs d’art a bien augmenté. J’en rencontre partout. La
+fille de ma concierge, personne instruite, qui ne sait pas si Dieu
+existe, ne se trompe pas de cinquante ans sur l’âge d’une tapisserie.
+C’est un goût vif et général. On regarde plus de tableaux, on écoute
+plus de musique qu’autrefois. Deux joies se sont multipliées et
+popularisées; elles ne transforment pas les âmes, elles ne les
+rafraîchissent qu’un moment; elles sont fugitives; mais ce n’est pas la
+faute de ceux qui les goûtent, et je suis ravie qu’ils soient nombreux.
+
+Ravie, et étonnée toujours un peu. Lorsque j’entre au Salon,--pas celui
+d’automne, le printanier,--je ne puis me défendre de songer: «Que de
+peintres! Que de visiteurs! Comment, toute cette foule est attirée par
+le besoin d’admirer?» Oui, à sa manière. Elle remplit le Grand Palais,
+comme à d’autres jours elle remplit les Serres du Cours-la-Reine; dans
+les deux cas, elle est devant les fleurs. Les paysages, les tableaux de
+genre ou d’histoire, les peintures décoratives, lui font éprouver la
+même émotion, exactement, que lui ont donnée les bégonias, les
+orchidées, les géraniums, les chrysanthèmes: plaisir du rouge, du bleu,
+du vert, du jaune, de l’arrangement des massifs et de l’harmonie des
+gerbes. Ici et là, elle s’amuse à considérer le plus gros légume de
+l’année. Le monstre la fait rire. Elle lit aussi des noms sur des
+étiquettes. Et les souvenirs lui sont légers. Voilà le progrès. Nous
+avons la vue plus aiguisée. Nous sommes peintres, presque tous et
+presque toutes, et plusieurs expressions, autrefois réservées aux
+ateliers, sont entrées dans la vie courante. Quand mon amie Jacqueline
+résume son jugement sur un portrait, et me dit: «Ma chère, c’est une
+symphonie en gris mauve, adorable», elle croit avoir pensé. En quoi elle
+se trompe. Mais elle a joui du gris mauve, assurément.
+
+Musiciens, nous le sommes devenus aussi, en moins grand nombre, parce
+que la musique est un plaisir qu’on ne prend pas en marchant, une joie
+plus spirituelle et recueillie. Or, le recueillement n’est pas un état
+fréquent, chez nous, au XXe siècle. J’ai assisté à bien des messes
+d’enterrement ou de mariage, où les parents et les amis n’apportaient
+aucune disposition pareille. J’ai vu, au contraire, des fidèles
+recueillis, à Notre-Dame-des-Victoires, à Montmartre, à des messes
+matinales, et au concert. Tout ce que le mot suppose de repliement sur
+soi-même et de pensée sur un thème suggéré, il faut l’étudier dans les
+salles de théâtre où, le dimanche, les grands orchestres jouent des
+symphonies. Trois mille, quatre mille personnes écoutent, immobiles,
+pressées, la tête droite si les deux oreilles sont bonnes, la tête
+inclinée sur une épaule, si l’une des oreilles est paresseuse. La vie
+intérieure est commandée par un coup d’archet, et le regard est
+supprimé. C’est une absence universelle et soudaine. Huit mille yeux
+restent ouverts, mais ils ne voient plus, à moins qu’ils ne soient
+tournés en dedans, vers l’esprit troublé profondément, où passent des
+brumes, comme il s’en lève, le matin, sur les lacs, les étangs, et même
+au creux des prés où l’eau semble épuisée. Il faut observer les
+auditeurs du dernier étage, des petites places qui sont chères tout de
+même, ces gens debout pendant deux heures, ou bien assis sur le
+plancher, le dos au mur et les jambes allongées dans la poussière, ou
+encore serrés en grappe le long de l’escalier. Ils s’ignorent les uns
+les autres. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ils se sont fait une
+solitude. Ne les touchez pas! Ne les éveillez pas! Ils sont dans un état
+de fraternité hostile; ils jouissent de la même musique sans doute, mais
+avec un égoïsme aigu et irascible, que déchaînerait un éternuement, un
+rire, un geste inopportun. Ils ne bougent pas et ils voyagent tous. Ils
+sont emportés par les mêmes notes dans des rêves différents. C’est un
+lâcher de ballons, dont plusieurs sont captifs, mais dont la plupart
+s’élèvent à de prodigieuses hauteurs. Et si vous voulez en juger et
+mesurer la distance parcourue, voyez, quand la symphonie est achevée,
+les physionomies se détendre peu à peu; regardez tous ces visages figés
+par la vitesse, où la vie revient comme le sang dans une main engourdie.
+Les absents se retrouvent; ils ont l’air de se dire bonjour.
+Quelques-uns cependant demeurent insensibles, sous le pouvoir des notes
+évanouies. Ils ne se raniment pas. Leurs yeux restent pleins d’ombre, et
+l’on dirait qu’il y a des nihilistes, en nombre, dans la salle.
+
+Je crois que cette double éducation, de l’oreille et de la vue, a
+singulièrement influé sur le goût littéraire de notre temps. La
+multiplication des amateurs de peinture et de sport a fait le succès de
+la littérature descriptive et impressionniste, je ne dis pas seulement
+des livres de voyages, mais de romans et d’articles qui sont de purs
+décors, où se promène une pensée solitaire et malade, écrasée de parfums
+et de lumière. Je n’en dis pas de mal. Je me plais même souvent à lire
+de tels ouvrages, qui ne sont fatigants que pour une toute petite partie
+de l’esprit. Ils conviennent à notre curiosité, à de secrètes paresses
+qui sont en nous, et à des langueurs toujours prêtes. Je constate
+seulement qu’ils ont une clientèle nombreuse, comme nos expositions de
+peinture. L’amateur de tableaux se retrouve dans le lecteur. Et puis,
+tous ces descriptifs sont en même temps des musiciens, et c’est là une
+seconde puissance par quoi ils nous retiennent. La musique des mots crée
+une illusion de pensée. Elle donne un plaisir où l’âme et le corps
+s’intéressent à la fois; elle hypnotise; elle fait croire à des lecteurs
+très affinés cependant qu’il y a des idées obscures comme il y a des
+rayons invisibles, et qu’il en passe, tout près d’eux, et qu’ils vont
+les saisir: ils n’y parviennent pas.
+
+Je l’avouerai tout simplement,--et pourquoi une vieille fille
+n’aurait-elle pas le droit de dire son avis sur les livres qu’elle
+lit?--je crains que cette littérature ne tienne pas. Je redoute qu’il en
+soit d’elle comme du mur de mon jardin: il n’était pas vieux; il était
+fait de pierres superposées, sans lien, sans chaux, et le vent l’a mis
+par terre, non pas un orage ou un cyclone, mais un petit coup de vent
+qui n’a pas même arraché une feuille aux fusains ou aux chênes. Il est
+vrai que de grands artistes ont écrit des phrases inintelligibles,
+destinées à produire une simple sensation: mais ils le savaient, et ce
+n’était qu’un accident. Leur manière était autre. Ils croyaient qu’un
+écrivain est avant tout un homme qui pense, et que la musique des mots
+et la beauté de l’image doivent orner la pensée, mais non en tenir lieu.
+Ils savaient que le lyrisme a besoin d’être surveillé. Ce sont là mes
+auteurs préférés. J’aime leur solide raison. Tant de livres sont
+inhabitables! Je suis flattée qu’un homme ait pris pour moi la peine de
+réfléchir, d’assembler, de composer, de ne donner que le meilleur de son
+esprit; je lui sais gré de ne pas tout me dire, de me laisser quelque
+chose à deviner, un peloton de laine dont il m’aura dit simplement:
+«Voici le bout du fil, mademoiselle; tirez dessus, et tout se dévidera».
+Il me semble même que cette maîtrise de soi mérite seule le nom de
+force. J’entends parfois mes amies se récrier sur la «force» d’un livre.
+J’achète, et deux fois sur trois je trouve des brutalités de forme dans
+un ouvrage lâché, mal composé, par un faible cerveau qui n’a que des
+lueurs et des colères. Il m’a toujours paru que la force était une
+qualité de l’ensemble.
+
+Quand j’ai pu ménager une soirée de liberté, et que j’ai visité, trotté,
+parlé tout un jour, j’ouvre un de ces ouvrages que m’ont recommandé le
+sujet, le nom de l’auteur, ou mes amis. S’il est vivant, s’il
+m’entretient du temps présent, de l’humanité proche, de nos inquiétudes,
+de nos espoirs, de nos misères, en somme de moi-même, je deviens pour
+lui une ardente amie, je lui parle, je l’interroge, je le commente tout
+haut. S’il est écrit par un artiste, alors je ne lis plus, je goûte, je
+me réjouis et il m’arrive d’oublier tout le reste pour savourer la
+phrase. C’est un des plus vifs plaisirs que je connaisse, et ce serait
+une amusante critique que celle qui dégagerait la phrase type de chaque
+auteur. Chaque écrivain a la sienne. Il y a la phrase cubique; le
+rectangle allongé, une des meilleures formes classiques; le fuseau;
+l’ogive; la phrase cabochon renflée en son milieu; il y a la fausse
+pierre de rempart; le faux marbre antique si répandu; il y a la phrase
+latine, à cascades et détours, et tant d’autres. Quelqu’un me disait:
+«Voyez les marronniers, la fleur est un chef-d’œuvre complet, la grappe
+en est un autre, la branche qui la porte en est un troisième, et l’arbre
+entier se compose d’architectures parfaites harmonieusement réunies.» On
+peut en dire autant d’un livre de vrai mérite, et la joie c’est de
+l’avoir vu. C’en est une autre aussi de reconnaître, parmi ces formes
+innombrables, celles qui sont tout à fait «de chez nous», celles du
+génie français, et de suivre le filon, sans erreur possible, à travers
+les siècles. Il m’arrive souvent de lire une demi-page, et puis de la
+contempler pendant une soirée entière, comme un grand paysage ou comme
+une âme qui serait devant moi.
+
+ * * * * *
+
+Vaste sujet! Il est de ceux qui me passionnent! Que de préjugés
+funestes, et que d’autres ridicules à propos de la lecture et des
+lectures! Que de fois je me suis élevée contre eux! Il me semble que je
+n’aurais qu’à me souvenir: mes conversations, mes répliques, mes
+colères, mes discours revivraient sous ma plume. A combien de femmes
+n’ai-je pas dit l’une ou l’autre des choses que voici.
+
+Mes sœurs, vous qui lisez, ne prenez pas cet art de la lecture pour une
+preuve d’esprit, ni pour un titre qui permet aux lettrés de mépriser les
+illettrés. Nous nous moquons des sauvages qui ont foi dans les fétiches.
+Mais les fétiches abondent aujourd’hui, et des milliers de gens rendent
+à la lecture un culte immérité, quand ils confondent la lecture avec
+l’instruction et l’absence de lecture avec l’ignorance.
+
+Non, non, les ignorants ne sont pas toujours ceux qu’on croit tels. Et
+quand on réduit l’ignorance au défaut de culture littéraire, on commet
+une double faute: contre l’amour fraternel, et contre l’observation la
+plus élémentaire.
+
+Que de compatriotes il faudrait décréter d’ignorance!
+
+Veuillez considérer que la plus grande partie d’une nation est écartée
+de la culture littéraire par ses occupations mêmes. C’est là une
+nécessité. Quelque moyen que l’on prenne pour y contredire, on
+n’arrivera pas à faire un peuple de lettrés. Ce serait un genre de mort,
+l’un des plus lamentables. Être instruit dans sa profession, oh! cela
+est tout autre chose! Mais l’ouvrier des rudes besognes manuelles lit
+peu; le paysan lit un peu moins, le temps manque, et le goût souvent, à
+ces êtres qui doivent avoir les yeux et les bras attentifs à d’autres
+objets que le livre imprimé. Leur vie est liée au mouvement, celui de la
+machine ou celui de la sève; elle est pleine d’inquiétudes, de joies, de
+réussites, d’insuccès, de passions qui naissent de sources autres que
+celles de la pensée écrite; elle est fondée sur l’expérience, une grande
+maîtresse aussi, qui parle au cœur, et tout bas, et toujours. Mépriser
+des êtres humains qui, pour ces raisons nécessaires, ne peuvent avoir la
+même culture que nous, et qui, s’ils l’avaient, l’oublieraient vite,
+quelle vilaine qualité d’esprit cela supposerait, et aussi quelle
+sottise!
+
+L’homme qui lit peu ou qui ne lit pas remplit un rôle bienfaisant; il
+peut avoir la supériorité du métier; il peut s’élever jusqu’aux
+raffinements de l’art; il est une force intelligente, en tout cas,
+responsable, digne de respect, d’aide et d’affection. C’est à ses
+facultés développées par le métier et non par la lecture que vous vous
+confiez. Quand vous montez dans une automobile, vous aimez qu’on vous
+dise que le chauffeur connaît sa machine, et vous auriez un petit
+frisson, qui ne serait pas d’admiration pure, si l’on vous affirmait
+qu’il médite, dans le texte, sur la _Divine Comédie_, ou qu’il prépare
+une édition savante des fragments d’Anacréon. Vous recherchez les femmes
+de chambre qui savent bien leur service, et vous auriez quelque doute
+sur l’humeur, l’exactitude, ou l’habileté professionnelle, et peut-être
+sur les autres vertus, de celle qui vous interrogerait, en se gageant,
+sur le mérite de la dernière édition de Montaigne ou sur celui des seize
+volumes de lettres d’Horace Walpole publiés par Mrs. Paget Toynbee.
+
+Le fermier qui possède des charrues à trois socs, des
+moissonneuses-lieuses, des batteuses à vapeur, des engrais chimiques,
+des étables garnies de beaux animaux, des granges bien bâties et bien
+pleines, sera un homme de haute valeur personnelle et humaine, sans
+aucune éducation littéraire. Il aura la supériorité du métier, qui
+exclura toujours, plus ou moins, l’instruction générale par la lecture.
+Et, vous voyez donc bien que n’estimer que les gens qui peuvent lire, ce
+serait se condamner à mépriser un nombre immense de serviteurs très
+utiles de la vie, et singulièrement rétrécir notre fraternité.
+
+Mais ce ne serait pas seulement un bien cruel mépris que celui qui
+s’étendrait à tant d’hommes. Il serait encore injuste absolument, et
+quand on compare l’homme qui lit et l’homme qui ne lit pas, en demandant
+à l’un et à l’autre: Que savez-vous du monde, que savez-vous de la vie?
+
+Car celui-là n’est pas le plus riche en idées qui a beaucoup lu, mais
+qui a le plus songé. Or, les moyens d’apprendre étant infiniment variés,
+et la vie ayant, à elle seule, un pouvoir d’enseignement sans limite, il
+en résulte que des esprits de nulle culture, de prétendus ignorants,
+peuvent être de magnifiques intelligences. A qui n’est-il pas arrivé de
+surprendre un mot profond dit par un homme qui ressemblait à un vieux
+pommier éclaté, noueux, tordu, par un homme incapable du moindre
+raffinement? Et, en effet, ce n’étaient que des âmes incultes. Mais
+c’étaient des âmes, c’est-à-dire des puissances dont le domaine est
+caché: champ où nous vivons, forêts, maison, ou étoile. Le trésor du
+sens commun,--qui n’est pas assez pillé,--est fait de l’apport anonyme
+de cette humanité non lettrée. Elle est habituée à l’observation la plus
+exacte; elle a les siècles pour appuyer ses dictons que la science nie
+d’abord et découvre après elle; elle est poète quelquefois; elle enferme
+dans un mot le secret qu’elle a gardé longtemps; elle est savante pour
+avoir regardé par dix mille yeux, écouté par dix mille oreilles, et pour
+avoir vécu la vie moyenne et muette parmi les injustices, les
+froissements d’amour-propre, les rares bons offices des voisins, les
+joies difficilement défendues. Comprenez-la. Être incapable de supporter
+la vie pauvre, c’est déjà triste. Mais ne pas comprendre ceux qui la
+vivent, ne pas leur rendre justice, en vérité, c’est trop.
+
+J’ai connu des bonnes gens et des bonnes femmes qui avaient toujours été
+voisins de la misère, et qui étaient aussi sages que Salomon ou que la
+reine de Saba. Ils s’exprimaient médiocrement; ils raisonnaient
+merveilleusement. Leur jugement s’étendait hors du métier; ils
+connaissaient le monde, ayant souffert par lui. Ce qu’ils disaient se
+répandait autour d’eux, et germait quelquefois, aussi bien qu’un
+exemple. Cela avait le poids ailé qui fait que les graines voyagent et
+tombent. Ils étaient semeurs, ce qui ne s’improvise pas. Un jour, en
+Angleterre, je visitais un grand domaine. Le propriétaire me dit: «Venez
+avec moi jusqu’à cette maison, dans le parc, je veux vous présenter mon
+intendant»; et tandis que nous allions vers cette maison de brique
+brunie, comme le château, par la fumée des vallées voisines, mais
+revivifiée par le lierre à petites feuilles, il ajouta: «Cet homme est
+un ami pour nous tous; il a commencé par être aide garde-chasse et par
+piéger dans les bois; il a monté en grade; il est devenu valet de
+chambre, premier cocher, maître d’hôtel gouvernant le personnel de la
+maison, et depuis des années, il administre le domaine. C’est un homme
+qui écrit à peine, en gros caractères d’inscriptions, mais il sait tout
+le reste, je ne fais rien sans le consulter, lady X... de même; s’il
+venait à disparaître, je n’aurais qu’à me retirer dans un couvent.»
+
+Et les artistes! On n’a pas coutume, je le sais bien, de les ranger
+parmi les illettrés. Mais combien de peintres de génie, de sculpteurs,
+de graveurs, n’ont su que la pensée qui vient dans la lumière et qui
+éclôt de la rencontre de nos âmes avec les choses? Combien n’ont jamais
+lu; n’ont écrit qu’à leur mère pour lui dire: «Je me porte bien», à un
+ami pour lui donner rendez-vous, à leur marchand pour lui demander de
+l’argent? Et cependant quels livres silencieux et inépuisables que leurs
+œuvres!
+
+Mais cette sagesse, chez les moins lettrés de nos frères, peut aller
+bien plus loin. Ce qu’il y a de plus délicat dans la tendresse, ce qu’il
+y a de plus noble dans le dévouement, des êtres illettrés, par millions,
+l’ont compris, l’ont montré; beaucoup ont aperçu plus de vérités
+supérieures que les rédacteurs de journaux et de livres; ils ont dépassé
+les frontières scientifiques, voyageurs qui reviennent les yeux encore
+tout clairs de la lumière qu’ils ont vue, et qui donnent des leçons aux
+grands, et aux petits qui en ont besoin comme d’autres.
+
+Non, les simples, les pauvres, les illettrés, ne sont pas nécessairement
+les brutes que tant de romanciers décrivent, les uns d’après les autres,
+indéfiniment; ils ont en tout cas ceci en leur faveur, qu’ils n’ont pas
+méprisé beaucoup de lumière, et qu’ils la suivent, émerveillés, quand
+ils la voient. Que d’hommes instruits n’en font pas autant! Pour moi, je
+juge de la hauteur des âmes par leur degré de sensibilité au divin,
+qu’elles en sachent le nom, ou qu’elles l’ignorent. J’imagine que la
+Samaritaine de l’Évangile n’était pas une intellectuelle. Elle avait eu
+cinq maris; on peut supposer que dans le nombre elle avait été répudiée
+par quelques-uns. Et cette succession de ménages l’avait conduite à un
+grand scepticisme sur la solidité du mariage contracté à la manière de
+sa province de Samarie. Elle en était arrivée à la théorie de l’union
+libre, tout comme nos romanciers les plus avancés d’aujourd’hui. Elle se
+trouvait moralement dans un état lamentable, vivant hors de la loi, dans
+une complète ignorance de toute idée supérieure, trouvant qu’elle serait
+parfaitement heureuse si le puits était moins éloigné de la ville et
+l’eau plus aisée à puiser. Elle serait morte dans cette abjection, si le
+Christ n’avait pas passé par là. Quand il lui parla, elle essaya d’abord
+de lui mentir, étant coupable et femme; quand elle vit qu’il savait
+tout, elle comprit qu’il était plus qu’un homme; quand elle entendit le
+mot de pardon, elle comprit qu’il était Dieu, et elle devint aussitôt
+l’apôtre de la ville, et elle fit des conquêtes, en sens contraire des
+premières, et pour l’amour éternel.
+
+Ah! que je les aime, ces pauvres gens, non pas parce qu’ils savent peu
+de chose, mais parce qu’ils ont plus d’excuses que d’autres, quand ils
+sont médiocres, et parce qu’ils montent plus vite quand ils ont vu la
+route! Que je l’admirais, ces jours derniers, cette vieille mère d’un
+jeune ouvrier fendeur d’ardoises! Elle me racontait que, pour envoyer
+son fils à une retraite de trois jours, elle avait emprunté à une
+voisine cinq francs, le prix du voyage et de la nourriture. Et comme je
+lui disais que cela me touchait: «Que voulez-vous, mademoiselle, me
+répondit-elle, on est mère, et on n’élève pas que des corps!»
+
+Je voudrais que les femmes du monde pussent toutes en dire autant.
+
+ * * * * *
+
+Mes sœurs, vous qui lisez, ne confondez pas l’art de l’alphabet avec la
+moralité. C’est un autre préjugé, qui a eu son heure de vogue, et dont
+la tyrannie est encore dommageable, bien qu’il ait perdu beaucoup de
+défenseurs. Victor Hugo l’avait formulé, il avait frappé la médaille, il
+avait écrit: «Ouvrir une école, c’est fermer une prison». Hélas! depuis
+le temps où le poète disait ce mot sonore, on a ouvert bien des écoles;
+je ne crois pas qu’on ait fermé une seule prison. Il donnait une forme
+d’antithèse et une cadence à une idée qu’on voulait rendre populaire:
+«La science de l’alphabet et les lectures qui s’ensuivent sont des
+causes de moralité. Tout homme qui lit est, en moralité, supérieur à
+l’homme qui ne lit pas.»
+
+Il ne se trouve pas seulement des hommes de génie pour formuler ces
+naïvetés; il se trouve des hommes naïfs pour y croire, et chercher à les
+appuyer de statistiques. Pendant des années, ils ont attendu, sincères,
+espérant que les chiffres allaient, comme les hommes, applaudir le
+poète. Mais la criminalité ne se modifiait pas dans le sens prédit.
+Aujourd’hui, les accusés, presque tous, ont des lettres; plusieurs ont
+même reçu l’instruction supérieure. On vient de publier un recueil de la
+littérature des bagnes. Et le chiffre des coupables a grossi.
+
+Il a fallu battre en retraite. Le grand rapport général sur la justice
+en France, de 1826 à 1880, commençait à douter de la proposition. Il ne
+la condamnait pas, mais il ne pouvait déjà plus la soutenir. Il disait:
+«Il faut renoncer à l’espoir de trouver dans la statistique _seule_ le
+critérium de l’influence de l’instruction sur la criminalité.»
+
+Un rapport beaucoup plus récent, celui qui a trait à la justice
+criminelle en France, pendant l’année 1905, va plus loin dans l’aveu.
+
+Ayant énuméré les plaintes, dénonciations et procès verbaux qui étaient
+de 114 009 en 1835, qui ont passé à 200 000 en 1850, et qui se sont
+élevés en 1905 à 546 000, le rédacteur de ces pages officielles est
+amené à formuler quelque chose comme une pensée. Ces chiffres
+l’offusquent. D’autre part, il sait bien que les écoles ont été
+multipliées. Alors il prend position dans les ténèbres, il déclare que
+tout cela est obscur, et il lâche un peu plus la statistique, ne pouvant
+se résoudre à lâcher tout à fait l’utopie. Et voici son arrêt:
+
+«Il n’existe donc, entre le développement de l’instruction et de la
+criminalité, _aucun rapport bien net_. Aussi ne faut-il pas chercher à
+déterminer, par la statistique criminelle, la mesure dans laquelle s’est
+exercée l’influence du progrès de l’instruction primaire sur la morale
+publique.»
+
+On peut se demander comment une idée aussi simple met tant d’années à
+devenir officielle. Dès 1881, un journal, _le Temps_, avait excellemment
+observé: «Sur 100 accusés, on trouve 30 individus complètement
+illettrés, 66 individus sachant lire et écrire, et 4 ayant reçu une
+instruction supérieure: _ce serait donc moins l’instruction que
+l’éducation qui élèverait l’idée morale dans l’homme_». Enfin voilà des
+mots justes, et des idées mises à leur place, c’est-à-dire séparées. Il
+faut le répéter. Il faut s’en convaincre. Le fait de savoir lire
+constitue un moyen d’apprendre, soit de bonnes, soit de mauvaises
+choses, et c’est le choix dans la direction des lectures, c’est bien un
+acte de volonté et une influence d’éducation, qui décideront du profit
+moral ou du préjudice enfermé dans cet inconnu, dans cette puissance
+indifférente en soi qui s’appelle l’art de l’alphabet. Avant nos
+statisticiens, un philosophe anglais l’avait avoué, et je crois que
+c’est Herbert Spencer qui disait: «Il n’y a pas plus de relation entre
+le fait de savoir assembler des lettres et la moralité, qu’entre la
+moralité et l’habitude de prendre un tub tous les matins».
+
+Un autre préjugé, des plus répandus, consiste à prétendre qu’un livre,
+pourvu qu’il soit bien écrit, ne peut pas faire de mal. J’entends dire
+cela dans la rue, chez les pauvres, dans les salons.
+
+Oh! je sais bien qu’on fait exception pour les jeunes filles. On veut
+bien admettre qu’elles ont droit à une sorte de système protecteur. Mais
+dès qu’elle est mariée, il semble qu’une femme puisse impunément lire
+toutes sortes de livres. Je n’en crois rien.
+
+Peut-être pourrait-on admettre qu’un homme ou une femme, parvenu à la
+maturité, d’esprit cultivé et avisé, ayant l’expérience du sophisme et
+le mépris de la bassesse morale, pourra lire impunément beaucoup de
+livres, même faux, même mauvais, s’il y a une raison de le faire. Mais
+tout lire! Et tout lire avant d’avoir beaucoup vécu! Songez donc à
+l’effroyable amas de mensonges, et de sottises, et de perversité morale
+que représente, à côté de purs chefs-d’œuvre ou d’œuvres estimables, une
+littérature quelconque, même si l’on ne tient compte que de ses
+écrivains de talent et de ses livres composés habilement! Et vous
+présumez assez de vous-même pour penser que ce flot si mêlé de systèmes,
+d’affirmations, d’insinuations, d’appels à la sensualité, de
+descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y
+laisser de trace! Vous croyez que pourvu qu’un livre soit artistement
+fait, il est inoffensif, comme si l’art n’ajoutait pas une force et un
+charme à des doctrines ou à des sentiments dont sans lui la grossièreté
+vous eût choqué? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration
+s’attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à
+l’idée bien parée et chantante?
+
+Non, je n’en crois rien, et cela pour deux raisons. D’abord parce que
+j’ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des
+sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop
+de vanité personnelle. Et j’ai connu plus encore d’êtres délicieux qui
+avaient changé de sourire, et de regard, et d’âme sans presque s’en
+douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites
+légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu’elles
+plient ce qui est droit. Non, je suis certaine que la sottise, même
+géniale, l’erreur, ne peuvent passer habituellement dans un esprit sans
+obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes femmes, les plus
+honnêtes hommes, perdent quelque chose de leur honnêteté à lire des
+livres malhonnêtes.
+
+Et, lors même que l’expérience ne serait pas là, est-ce que la raison
+toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture
+indifférente? Affirmer qu’aucun livre ne peut nuire à un esprit formé,
+c’est proclamer de deux choses l’une: ou que l’homme est impeccable, ou
+que l’un des principaux moyens de connaissance n’a aucun pouvoir de
+formation.
+
+Il y a un choix à faire et une progression à suivre. C’est là le
+difficile. C’est d’autant plus difficile qu’il est puéril, presque
+toujours, de classer des livres en bons ou mauvais. Assurément, il y en
+a d’absolument mauvais. Mais beaucoup de bons livres ne sont bons que
+relativement; la question et la réponse sont et doivent être
+personnelles, individuelles, et ce qui est bon pour l’une ou pour l’un
+peut nuire à l’autre. Si j’avais à donner une formule, je m’arrêterais à
+celle-ci: il faut être supérieur au livre qu’on va lire. Entendez-le
+bien! Il ne s’agit pas de ne lire que les livres qu’on serait capable
+d’écrire! Cela réduirait singulièrement l’importance des bibliothèques.
+Je veux dire qu’il faut savoir ou pressentir qu’on a, en soi, et de par
+son éducation, une culture assez forte, une vigueur morale suffisante
+pour que la saine partie du livre vous profitant, la mauvaise ne vous
+nuise pas.
+
+C’est ce que j’appelle être supérieur au livre qu’on lit. Mais on ne l’a
+pas lu? me direz-vous. D’autres l’ont lu. Le livre a une réputation, un
+parfum, une odeur. Et, en somme, vous n’agissez pas autrement, quand
+vous sautez une haie, à la chasse, ou un ruisseau. Vous ne savez pas au
+juste la hauteur de l’obstacle, ou sa largeur, mais connaissant votre
+bête, vous êtes sûr qu’elle sautera. C’est encore la manière des marins,
+quand ils disent qu’ils naviguent «à l’estime», se fiant à ce qu’ils
+savent, et aux yeux clairs, et aux oreilles fines, pour traverser la
+brume ou la nuit. J’ajoute qu’entre deux excès, l’excès d’estime est
+toujours celui qui nous sollicite.
+
+Règle de bonne foi, en somme. Les jeunes filles ont une manière aisée de
+l’appliquer: elles font lire leur mère. Les jeunes femmes, d’un certain
+monde, n’ont pas toujours la même ressource, car, d’ordinaire, leur mari
+lit peu, j’en connais qui ne lisent point, et il y a un écart, qui n’est
+pas nouveau dans le monde, entre la culture d’esprit d’une femme et
+celle de son mari. Mais les jeunes filles ont leur mère liseuse. Quand
+une mère lit tout haut devant ses filles, elle est dans un de ses plus
+jolis rôles, et qu’elle joue à ravir. Elle a grâce d’État. Elle pressent
+les coupures, elle les fait si habilement et recoud si vite les bords
+qu’on ne s’aperçoit de rien. Avez-vous remarqué ceci? Quand un homme lit
+un texte qui n’est pas à l’usage de Marguerite, il a des jeux de
+physionomie qui révèlent qu’il va se passer quelque chose; il s’émeut;
+sa voix hésite; il y a des points d’orgue qui suspendent l’intérêt de la
+lecture, et qui risquent de souligner l’obscur et d’inscrire une phrase
+dans les parenthèses vides. Que la mère est donc plus fine, simplement
+parce qu’elle est mère! La maternité est créatrice de deux âmes à la
+fois: celle de l’enfant, celle de la mère. La mère qui lit a une
+assurance d’auteur, et bien plus, une impertinence heureuse; elle
+remplace un mot comme elle piquerait un point de tapisserie; elle n’a
+pas peur d’être sotte ou ridicule, ou prise de court, et elle ne l’est
+jamais. Ah! quels nombreux, quels utiles correcteurs ont les écrivains,
+quand les protes ont fini leur besogne! Quelles jolies leçons ils
+recevraient, s’ils pouvaient entendre! Et c’est ainsi que beaucoup de
+livres, qui ne peuvent être lus dans l’original, peuvent l’être dans
+l’édition maternelle et vivante. Combien je préfère ce système à cette
+indifférente mollesse, qui limite une jeune fille aux seules lectures
+estampillées pour elle, et qui font qu’elle attend dans l’ennui l’heure
+où elle ouvrira les livres que la mère lisait seule et tout bas! Que de
+fortes lectures, éducatrices de la volonté, peuvent ainsi préparer, non
+pas des amoureuses nourries seulement de romans et de romances, mais des
+femmes faites pour regarder la vie, avec cette belle vaillance, cette
+droite intention, cette claire vue du devoir et le mépris de l’à-côté,
+qui font qu’on la traverse, qu’on la soumet comme un royaume, et qu’on y
+devient reine.
+
+Cela crée des titres impérissables à la reconnaissance des enfants.
+Quand ils grandissent, et qu’ils jugent non pas encore la vie, mais leur
+vie, et qu’ils peuvent voir que leur jeunesse a été intelligemment
+conduite et tendrement respectée, qu’elle s’est défendue elle-même dans
+la mesure où il le faut, et que pour le reste on l’a défendue; quand ils
+se sentent forts, épanouis, intacts, ils trouvent pour leur mère des
+mots autres sans doute, mais semblables à ceux que disait une petite
+fille que je connais: «Maman, vous êtes la plus mignonne, je vous ai
+choisie».
+
+Temps d’épreuve, temps de préparation. Il est bon qu’il dure, la liberté
+grandissant à mesure que la curiosité diminue. Et puis, vient l’âge où
+les yeux ont vu tant de flots mouvants qu’ils peuvent juger le creux
+rien qu’à regarder la couleur de la surface. Alors, on peut aller loin,
+pourvu qu’on connaisse les phares. Alors on est un vieux pilote, qui
+peut sortir par tous les temps, ou à peu près.
+
+ * * * * *
+
+Mes sœurs, vous qui lisez, soyez persuadées que, s’il y a une limite à
+nos lectures, posée par le respect de nous-mêmes, il n’y a pas de limite
+à leur variété. Ne soyons pas seulement des liseuses, mais des femmes
+instruites, savantes même, cela est souhaitable, malgré Molière.
+Beaucoup de lectures ne sont qu’une opération paresseuse de l’esprit.
+Elles ont leur temps. Quand elles prennent tout le temps, c’est trop.
+Quelle est la méthode à suivre? Je crois qu’il n’y en a pas. Je ne
+dirais pas cela à un jeune homme qui a une carrière à préparer; les
+diplômes supposent des programmes obéis. Et je pense de même, s’il
+s’agit d’une femme qui cherche à obtenir un brevet. Mais la plupart des
+femmes, en lisant, obéissent à un goût, ou à une fantaisie. Qu’elles
+suivent donc leur goût, ou leur fantaisie, et que les auteurs espagnols
+se mêlent sur leur table aux auteurs français; les anglais aux italiens;
+qu’elles passent, sans remords, du XIXe siècle au XVIIe, et au moyen âge
+s’il leur plaît, et même aux latins. J’ai toujours remarqué une certaine
+supériorité chez les femmes qui avaient un peu de latin, et cette
+supériorité était faite d’une sorte de fermeté de raisonnement, d’un
+goût sûr de lui-même et sans mièvrerie en littérature. L’ordre importe
+peu. Ce qui importe, c’est la variété dans l’étude; c’est le nombre des
+fenêtres ouvertes sur le monde. Là-dessus, il faut être exigeant, et là
+il faut savoir imposer à son goût une contrainte passagère.
+
+Quand il s’agit d’instruire des femmes, il semble que la première
+préoccupation du professeur, de l’auteur du discours, ou de la
+conférence, soit de les «divertir» comme on disait autrefois. On
+s’adresse à leur imagination, à leur sensibilité. Et ce n’est pas un
+tort. Mais on s’adresse rarement à leur raison raisonnante; on a peur
+qu’elles n’aient pas la force de porter un syllogisme en forme. Et c’est
+de cette mauvaise crainte, et, au fond, de cette mauvaise opinion que je
+me plains.
+
+Les femmes n’ont pas besoin de savoir l’histoire de la philosophie, et
+de peiner sur les manuels où l’on apprend jusqu’à quelle profondeur de
+sottise une erreur initiale, soutenue par l’orgueil, a pu conduire des
+intelligences souvent nobles. Je souhaiterais simplement qu’elles
+fussent averties des principales questions de philosophie dont elles
+entendront, autour d’elles, raisonner ou déraisonner. Il est bien
+désirable qu’elles sachent non seulement que M. X... est une bête, et
+que M. Y... en est une autre,--elles le savent déjà si elles l’ont
+rencontré,--mais pourquoi il en est ainsi; qu’elles n’aient pas
+seulement l’horreur instinctive d’une doctrine fausse, mais qu’elles
+puissent, d’un mot, sans discussion, sans pédantisme, montrer qu’elles
+ont vu l’erreur, qu’elles la connaissent, qu’elles ne sont pas dupes
+d’un phraseur ou d’un sophiste.
+
+Les femmes sont parfaitement aptes à recevoir un pareil enseignement,
+qu’il vienne d’un professeur ou d’un livre. Elles ont une merveilleuse
+rapidité et sûreté de compréhension, aussi bien dans l’ordre des idées
+que dans celui des sentiments. Et elles se servent très bien ensuite des
+armes qu’on leur a fournies. Il n’y a rien de plus sûr qu’un coup
+d’épingle de chapeau pour dégonfler un ballon. Elles le donneront
+d’autant plus volontiers qu’elles apercevront, presque toujours, que la
+vérité les protège dans leur dignité de femmes, et les grandit dans leur
+influence d’épouses et de mères.
+
+Il est nécessaire avant tout qu’elles fassent une étude attentive de la
+doctrine catholique. Je parle ici des croyantes qui ont à se défendre,
+mais aussi des autres qui ont à savoir. Je dirais à celles-ci: «Vous
+aussi, vous devez étudier la religion, non pas dans les livres qui la
+défigurent pour la combattre, mais dans ceux qui l’exposent. Le sens de
+la vie et la vue du monde sont entièrement changés selon que l’esprit
+ignore cette question ou qu’il la connaît. On ne peut y échapper que par
+une faute dont l’importance ne saurait être mesurée, même eu égard aux
+simples conséquences humaines. Car celles mêmes qui, en étudiant la foi,
+ne la trouveront pas, trouveront du moins cet immense bénéfice de la
+comprendre et d’être exactes en parlant d’elle. Elles sont sûres de
+sortir ennoblies de cette étude, et capables de plus de justice.»
+
+Je n’oublie pas que la phraséologie qu’on emploie dans les discours ou
+les articles électoraux permet aux hommes tout à fait ignorants de ces
+problèmes de se qualifier eux-mêmes d’esprit affranchis ou libérés. Mais
+la réalité est toute différente. J’ai pu comparer, tout le long de ma
+vie, les deux espèces d’hommes et de femmes, ceux qui savent et ceux qui
+ne savent pas les choses religieuses. Eh bien! je suis contrainte de
+constater que l’ignorance religieuse est une cause certaine
+d’infériorité intellectuelle. Il y a un monde où certains hommes et
+certaines femmes n’entrent pas, et ce monde est immense. Il y a des
+hommes qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne comprennent pas le
+langage, et ce sont leurs frères, et qui se comptent par millions. Sans
+une idée de religion acceptée, ou du moins comprise, l’histoire est en
+partie inintelligible; le plus bel art qui fut jamais, architecture,
+musique, peinture, sculpture, ne livre plus son âme à des âmes trop
+lointaines; les plus beaux mots, ceux de fraternité, de moralité,
+d’immortalité, perdent de leur solidité et de leur sérieux; le peu
+qu’est l’invention humaine dans le progrès social apparaît.
+
+Quel regret. On devine, on aime l’être magnifique que serait cet homme
+si, au lieu de la petite lampe de mineur qui l’éclaire, il marchait dans
+le jour du soleil. Combien j’en ai rencontré! Ils savaient tout,
+quelquefois, sauf l’essentiel; ils avaient une réputation méritée, des
+dons de parole, d’ingéniosité, de cordialité, et un désir d’être utile
+au pays, et une modestie souvent véritable. Mais ils manquaient de
+curiosité supérieure; ils étaient impuissants où d’autres, par millions,
+se sentent libres; ils me semblaient des navires magnifiques dont les
+voiles pendent, fautes de vergues et de cordages, tandis que les plus
+petits bateaux s’en vont au large. Le vol de la pensée dans l’origine et
+dans la fin, le recours à une puissance qui est tout, l’harmonie d’un
+système où rien n’est omis, où la nature n’est pas sacrifiée, mais
+sublimisée et remise à huitaine, la prodigieuse communion des âmes dans
+l’univers et dans les siècles, toutes barrières de temps et d’espace
+rompues, ils ne soupçonnaient aucune de ces grandeurs, ni les autres,
+dont les plus pauvres hommes possèdent souvent le trésor intact. Ils
+causaient avec moi, et je reconnaissais en même temps leur science des
+choses humaines, leur ignorance des divines, leur bonne foi complète.
+
+Oui, j’éprouve souvent une sympathie vive et mêlée de regrets pour des
+hommes qui ne pensent pas comme moi. Ce n’est pas une amitié ordinaire,
+puisqu’elle naît d’autre chose encore que des qualités dont ils ont
+donné la preuve, de la vue d’une puissance inactive qui est en eux, qui
+pourrait s’épanouir et multiplier la beauté de leur esprit, sa force, sa
+hardiesse et sa joie.
+
+Et c’est pourquoi je dis: «Vous qui lisez, allez dans vos lectures
+jusqu’au delà de la vie!»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE 1
+ II.--UNE VIE 10
+ III.--OCTAVIE MERLE 22
+ IV.--LE PÈRE MULOT 31
+ V.--LA HAIE D’ÉPINE NOIRE 44
+ VI.--LA TRAGÉDIENNE 55
+ VII.--UN DISPENSAIRE 67
+ VIII.--MONSIEUR JOSUAH 75
+ IX.--CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ 91
+ X.--MÉDITATION SUR LE VILLAGE 101
+ XI.--LA QUÉRENTE DE PAIN 110
+ XII.--LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE 122
+ XIII.--LA PERLE 134
+ XIV.--L’ALLIANCE 143
+ XV.--LES ÉTRENNES 155
+ XVI.--UN CÉLIBATAIRE 165
+ XVII.--MADAME CANTEREINE 176
+ XVIII.--LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT 186
+ XIX.--LE DRAME DE KERFEUN 196
+ XX.--LE FAUCHEUR D’HERBE 207
+ XXI.--LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE 221
+ XXII.--LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU 230
+ XXIII.--LE BOURG ABANDONNÉ 242
+ XXIV.--LA VILLE AU ROUET 252
+ XXV.--LES YEUX 261
+ XXVI.--LES PETITES FRATERNITÉS 272
+ XXVII.--L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ 282
+ XXVIII.--L’ORCHIDÉE OURAGAN 291
+ XXIX.--LES LECTURES 301
+
+
+535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75225 ***