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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***
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- JAMES-OLIVER CURWOOD
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- LES
- CHASSEURS
- DE LOUPS
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- HACHETTE
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-Copyright by Librairie Hachette, 1929.
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays.
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-LES CHASSEURS DE LOUPS
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- A mes camarades du Grand Désert du Nord, à ces compagnons
- fidèles avec qui j’ai partagé les joies et les peines des
- longues pistes silencieuses, et spécialement à Mukoki, mon guide
- Peau-Rouge et ami bien-aimé, en témoignage de ma reconnaissance,
- je dédie ce livre.
-
- JAMES OLIVER CURWOOD.
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-CHAPITRE PREMIER
-
-LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES
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-
-Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau sur le Grand Désert
-canadien. La lune se levait, boule rouge mouvante, éclairant d’une
-faible lueur le vaste silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme
-désolation. La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore
-pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures nocturnes.
-
-Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et à la clarté
-diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre de rochers, au fond
-duquel dormait un lac gelé. Sur la pente de la montagne s’élevait la
-forêt de sapins, noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes
-bordaient le lac de leur muraille, à demi courbés sous le fardeau de la
-neige et de la glace, qui les écrasait, dans les impénétrables ténèbres.
-Du côté opposé aux mélèzes, aux sapins et à la montagne, le cirque
-rocheux s’échancrait vers une plaine blanche infinie, découverte et sans
-arbres.
-
-Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en dépliant son vol. Puis
-il jeta, d’une voix chevrotante, un hululement doux, qui semblait
-annoncer que bientôt allait s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la
-nuit.
-
-La neige, qui avait chu en abondance durant la journée, avait cessé de
-tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air et ses flocons étaient
-restés accrochés aux plus petites brindilles des ramures. Quoiqu’il ne
-fît pas de vent, le froid était intense. Un homme qui serait demeuré
-immobile fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.
-
-Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et lugubre, quelque
-chose comme une plainte inexprimable, une plainte non humaine, qui, si
-un homme l’eût entendue, aurait fait battre plus vite le sang dans ses
-veines et se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri
-venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit. Il se tut
-ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau en parut plus profond.
-Le hibou blanc comme un gros flocon de neige, s’envola muettement, à
-tire-d’ailes, par-dessus le lac gelé.
-
-Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif recommença mais plus
-faible. Un habitué du Grand Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant
-les ténèbres, n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de
-souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.
-
-Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre l’angoisse des
-longues heures d’une journée de chasse, un magnifique élan mâle
-s’avançait dans la lumière de la lune. Sa tête superbe, pliant sous le
-poids de sa massive ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui
-était de l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette
-direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il laissait une
-coulée de sang. Blessé à mort sans doute et se traînant à peine sur la
-neige molle qui couvrait la glace, il espérait visiblement trouver dans
-l’abri des arbres un ultime refuge.
-
-Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et rejeta sa tête
-en arrière, le museau levé vers le ciel, en pointant en avant ses
-longues oreilles. C’est l’attitude familière aux élans lorsqu’ils
-écoutent. Et leur ouïe est si fine qu’ils perçoivent, à un mille de
-distance, le clapotis d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau
-vive. Mais aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de
-temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc, qui ne s’était
-pas éloigné. Le puissant animal demeurait cependant immobile et, tandis
-qu’une petite mare de sang s’élargissait dans la neige, sous son
-poitrail, il écoutait toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à
-l’ouïe humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées? Quel danger se
-tenait en embuscade dans la noire forêt de sapins, qu’elles
-interrogeaient? Les reniflements avaient repris. Aspirant l’ombre, ils
-allaient maintenant de l’est à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers
-le nord.
-
-Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas à le distinguer.
-Une lointaine rumeur, à la fois lamentable et féroce, croissait, puis
-s’évanouissait, puis croissait encore, se faisant de minute en minute
-plus précise. C’était le hurlement des loups!
-
-Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin condamné à mort, ce
-que les fusils en joue sont à l’espion qui s’est fait prendre, ce cri
-des loups l’est à la bête blessée, dans le Grand Désert canadien. Le
-vieil élan rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes ses
-forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt de sapins.
-Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que le petit bois de
-mélèzes, il comprenait instinctivement, sous son crâne épais, qu’elle
-lui serait, s’il pouvait l’atteindre, une plus sûre retraite.
-
-Mais alors... Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il s’arrêta à nouveau.
-Si brusquement que ses pattes de devant fléchirent sous lui et qu’il
-s’écroula dans la neige. La détonation d’un fusil avait, cette fois,
-retenti!
-
-Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux milles peut-être.
-Mais son éloignement n’enlevait rien à la crainte qui avait fait
-tressaillir le roi du Nord agonisant. Le matin de ce même jour, il avait
-entendu retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses
-parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant bien que mal,
-il se remit debout. Il renifla au nord, à l’est, à l’ouest. Puis,
-retournant sur ses pas, il vint s’enfouir dans la masse glacée des
-mélèzes.
-
-Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il durait depuis dix
-minutes environ lorsqu’un glapissement rapide déchira l’air, plus proche
-cette fois. Un autre lui répondit, puis un second, puis un troisième, et
-ce fut bientôt un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.
-
-Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du bois de mélèzes. Le
-teint de son visage était cuivré, comme celui d’un Indien.
-
-Il avança de quelques yards[1]. Puis se retournant vers l’obscure
-muraille:
-
- [1] Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (_Note des Traducteurs._)
-
-«Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin et le campement
-n’est plus loin.»
-
-Une voix répondit: «Me voici, Wabi.»
-
-Quelques minutes se passèrent et un autre jeune homme, de sang blanc,
-apparut. Il avait dix-huit ans au plus. De sa main gauche, il s’appuyait
-sur un gros gourdin. Son bras droit, qui semblait gravement blessé,
-était enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage improvisé. Sa
-figure était toute égratignée et saignait. L’ensemble de sa démarche
-indiquait qu’il en était arrivé au dernier degré de l’épuisement.
-
-Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par saccades. Puis
-le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs et il ne tenta même pas de le
-ramasser. Conscient de sa faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa
-dans la neige.
-
-Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.
-
-«Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer?»
-
-Le jeune homme se remit sur ses pieds.
-
-«J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à bout.»
-
-Et il retomba sur le sol.
-
-Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.
-
-«Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en attendant le jour,
-s’il nous était resté plus de trois cartouches.
-
---Trois seulement? interrogea Rod.
-
---Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois loups. Je ne pensais
-pas, en partant vous chercher, vous trouver si loin.»
-
-Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau de poche que l’on
-referme.
-
-«Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi bien.»
-
-Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses puissantes épaules.
-
-Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri de chasse des
-loups, tellement près qu’il s’arrêta, hésitant.
-
-«Ils ont découvert notre piste! déclara-t-il. Nous ne pouvons songer à
-les gagner de vitesse. Avant cinq minutes ils seront ici.»
-
-Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un autre adolescent
-mis en pièces devant ses yeux par les «outlaws» du Nord[2]. Et il
-frémit. Tel allait donc être le sort de son compagnon, et le sien
-propre... A moins que... En laissant tomber le blessé de ses épaules et
-en l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa face se
-crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner Roderick! Ce matin
-même, n’avaient-ils pas, en une première échauffourée avec les outlaws,
-fait le coup de feu côte à côte? Près de lui Roderick n’était-il pas
-tombé dans la bataille, le bras déchiré? S’ils devaient, dans un
-instant, affronter la mort, ce serait encore de compagnie. Ensemble ils
-mourraient.
-
- [2] _Outlaw_, hors la loi. (_Note des Traducteurs._)
-
-Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna, portant Rod, le bois
-de mélèzes. La seule chance de salut qui s’offrait à eux était de se
-hisser sur un des arbres et d’y attendre que les loups se fussent
-dispersés avec le jour. Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir
-de froid durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une lutte
-d’endurance.
-
-Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les branches chargées de
-neige pendaient jusqu’à terre, et déposa Rod sur le sol. A la lumière de
-la lune, qui maintenant était haute dans le ciel et brillante, il
-regarda le jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques,
-avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une pâleur mortelle,
-et, devant ce visage spectral, le cœur fidèle de Wabi se serra
-d’angoisse.
-
-Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait monter le blessé
-dans son refuge aérien, son oreille, exercée aux bruits du désert, avait
-tressailli. Les loups arrivaient!
-
-Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus. Car, en
-approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs glapissements. Sans
-les attendre, témérairement, avec un grand cri, il bondit au-devant
-d’eux.
-
-Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il arriva pour
-leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un petit groupe, l’avant-garde
-sans doute. Sans perdre un instant, Wabi mit en joue et tira. Un
-hurlement de douleur lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une
-deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup sauter en l’air,
-comme mû par un ressort, et retomber à plat dans la neige, sans même un
-cri. Les autres alors se dispersèrent, non sans emporter avec eux le
-cadavre du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.
-
-Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci, surmontant son
-immense faiblesse, avait repris un peu de vie. Il grimpa dans le mélèze
-et le tira après lui.
-
-«C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez. La première fois
-c’était d’une noyade bien réussie. Cette fois, c’est des loups. Je vous
-dois une fière chandelle!»
-
-Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.
-
-«Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi. Si vous êtes ainsi
-estropié, c’est pour moi. La blessure sanglante m’était destinée. Nous
-sommes quittes.»
-
-Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en une confiance amie.
-
-Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se hissa jusqu’au faîte
-de l’arbre pour observer. La horde sortait justement de la forêt de
-sapins, un peu plus haut sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à
-toute vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points noirs
-pareils à des fourmis.
-
-D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du lac, qu’une autre
-bande traversait en courant. Les deux troupes voraces semblaient avoir
-pour objectif commun le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y
-avait bien au total, près de soixante bêtes.
-
-Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans l’arbre. Les deux
-hommes, avec l’unique cartouche qui restait, attendirent. Rod avait,
-dans la bagarre du matin, perdu son fusil et ses munitions.
-
-Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation. Il vit bientôt
-que les deux bandes de loups s’étaient rejointes en effet et
-encerclaient le bois. Les animaux semblaient en proie à une vive
-exaltation. Ils venaient de rencontrer la petite mare de sang laissée
-par l’élan agonisant et relevaient la piste qui lui faisait suite.
-
-«Que se passe-t-il?» demanda Rod, à mi-voix.
-
-Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à briller d’un flamme
-ardente. Le sang palpitait dans ses veines et son cœur battait à se
-rompre.
-
-«Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il, après un moment de
-silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni flairés, mais une autre proie.
-C’est notre chance.»
-
-A peine avait-il parlé que les buissons et les branches craquaient à
-quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous d’eux, les deux hommes
-purent voir une grosse masse d’ombre qui passait au triple galop. Wabi
-eut le temps de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le
-même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une balle qui ne
-l’avait pas immédiatement abattu. Les loups serraient de près la bête,
-la tête au ras du sol, sur la piste empourprée, avec des cris rauques et
-des grognements affamés qui sortaient, par instants, de leurs mâchoires
-béantes.
-
-Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais il s’offrait pour la
-première fois aux yeux de Rod et, quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un
-éclair, il y devait demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait
-revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait condamnée,
-fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son lourd beuglement d’agonie, et
-la horde diabolique des outlaws du désert attachée à ses trousses, corps
-agiles et puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les
-os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la proximité de
-leur proie.
-
-Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce duel inégal, et
-que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à la dernière parcelle.
-
-«Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons redescendre à
-terre et continuer sans crainte notre chemin. Ils sont trop absorbés
-pour s’occuper de nous!»
-
-Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant les pieds. Puis il
-se courba devant lui, comme il l’avait déjà fait, et le chargea sur son
-dos.
-
-Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant un mille,
-jusqu’à un petit torrent, dont la surface était gelée.
-
-«Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher. Je sens que mes
-forces reviennent. Vous me soutiendrez seulement un peu.»
-
-Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé son bras autour de
-la taille du blessé. Ils parcoururent ainsi un autre mille.
-
-Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une flamme qui
-brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de sapins. Elle était encore
-distante d’un bon mille, mais il leur semblait qu’ils la touchaient de
-la main. Ils la saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil
-et délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux mains devant
-sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et lança son signal habituel:
-
-«Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou! Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou!»
-
-L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu. Une forme
-ombreuse apparut dans la lueur de la flamme et retourna le cri.
-
-«C’est Mukoki! dit Wabi.
-
---Mukoki!» fit Rod en riant, tout heureux de voir que la rude épreuve
-tirait à sa fin.
-
-Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait, pris de vertige.
-Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il ne tombât pas dans la neige.
-
-Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés devant le feu
-de leur campement, sur l’Ombakika gelé, avaient pu percer l’avenir et
-prévoir toutes les tragiques émotions qu’il leur réservait, alors
-peut-être auraient-ils reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils
-revenus, sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme
-heureux qui devait couronner leur longue randonnée les eût-il, en dépit
-de tout, entraînés en avant. Car l’amour des vibrations fortes est ancré
-dans le cœur de la robuste jeunesse.
-
-Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative,
-l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard seulement, après bien des
-années écoulées, ils devaient, devant les bûches ronflantes du foyer
-familial, revoir dans son ensemble le tableau complet des aventures
-vécues par eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers et
-ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas voulu désormais
-renoncer pour tout l’or du monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A LA CIVILISATION
-
-
-Un peu moins de trente ans avant l’époque où se déroule ce récit, un
-jeune homme, nommé John Newsome, quittait pour le Nouveau-Monde la
-grande ville de Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut
-perdu père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial,
-rien ne lui était demeuré.
-
-Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien éduqué, actif et
-entreprenant, il se fit rapidement une situation. Le patron qui
-l’employait lui accorda sa confiance et l’expédia comme agent, ou
-«factor», à sa factorerie de Wabinosh-House, fort loin vers le nord,
-dans la région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.
-
-Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine. Au cours de la
-seconde année de son gouvernement, John Newsome reçut la visite d’un
-chef Peau-Rouge, nommé Wabigoon. Il était accompagné de sa fille,
-Minnetaki, dont une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à sa
-beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat naissant de sa
-jeunesse et la beauté qui brillait en elle s’était rarement vue parmi
-les jeunes filles indiennes.
-
-Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit sur-le-champ de
-la divine princesse. Ses visites furent des lors fréquentes au village
-indien où commandait Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-House, dans
-les profondeurs du Grand Désert Blanc.
-
-Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune factor. Mais leur
-mariage, rapidement décidé, trouva dès l’abord, devant lui, un gros
-obstacle.
-
-Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui aussi de
-Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur. Mais Woonga était
-puissant, plus puissant que Wabigoon, qui se trouvait sous sa dépendance
-directe pour les territoires de chasse qu’il avait coutume de
-fréquenter. D’où nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler
-avec celui qu’elle aimait.
-
-Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants. Un double
-attentat en résulta contre la vie de Newsome, et Woonga expédia à
-Wabigoon un ultimatum, lui faisant savoir qu’il eût à lui accorder sa
-fille. Minnetaki répondit en personne, par un net refus, à cette
-sommation, et le feu de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine
-de Woonga.
-
-Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes de sa tribu, il
-tomba à l’improviste sur le campement de Wabigoon. Le vieux chef fut
-égorgé, ainsi qu’une vingtaine de ses gens, mais le but principal de
-l’attaque, qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut
-repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.
-
-Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-House, afin d’apporter
-à Newsome la nouvelle de l’assaut qui avait eu lieu et de la mort de
-Wabigoon. Le jeune factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola
-au secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga tourna nettement
-à son désavantage et il fut reconduit dans le Désert, tambour battant,
-avec de lourdes pertes pour les siens.
-
-Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.
-
-A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont le souvenir
-devait demeurer longtemps vivace dans les annales de la factorerie.
-Haine née de l’amour, devenue haine de race, inexpiable et sans fin.
-
-Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu entière, et il
-commença à exterminer, à peu près jusqu’au dernier, tous les anciens
-sujets de Wabigoon. Ceux qui purent échapper abandonnèrent leur ancien
-territoire et vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut
-ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor, d’être
-perpétuellement traqués, et massacrés dans des embuscades.
-
-Haine pour haine, menace pour menace furent rendues à Woonga et aux
-hommes de son clan. Et bientôt tous les Indiens, quels qu’ils pussent
-être, furent, à Wabinosh-House, considérés comme des ennemis. On les
-tint pour autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante, on
-ne les appela désormais que les «Woongas». Ils furent décrétés une bonne
-cible pour n’importe quel fusil.
-
-Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de Newsome et de sa
-belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon qu’en l’honneur du vieux chef,
-son grand-père, on baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre
-était une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait tenu à
-nommer, comme sa mère, Minnetaki.
-
-Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque pur, dans les
-veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect, de la semelle de ses
-mocassins jusqu’au sommet du crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi
-souple et agile qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait
-qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence cependant était
-grande et surprenait le factor lui-même.
-
-Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait, tenait moins de
-la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait davantage des allures et
-de la grâce de la femme blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du
-jais, et noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la race
-à laquelle appartenait son père.
-
-Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de s’adonner à
-l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux n’avaient qu’un but
-commun, élever à la mode des enfants blancs la petite Minnetaki et son
-frère. Ils commencèrent par fréquenter, à Wabinosh-House, l’école de la
-factorerie. Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à celle,
-plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur, le centre civilisé le
-plus proche. Les deux enfants s’y montrèrent des élèves brillants.
-
-Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa douzième. Rien,
-dans leur habituel langage, ne trahissait leur part d’origine indienne.
-Mais ils s’étaient, sur le désir de leurs parents, familiarisés
-également avec le langage ancestral du vieux Wabigoon.
-
-Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas se firent plus
-audacieux encore dans leurs déprédations et leurs crimes. Ils
-renoncèrent complètement à tout travail honnête et ne vécurent plus que
-de leurs pillages et de leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient
-sucé avec le lait la haine héréditaire contre les hôtes de
-Wabinosh-House, haine dont maintenant Woonga était presque seul à se
-rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement canadien finit par
-mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge et celle de ses principaux
-partisans. Une expédition en règle fut organisée, qui refoula les
-hors-la-loi vers des territoires plus lointains, sans que Woonga
-lui-même pût être capturé.
-
-Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en irait aux
-États-Unis, pendant une année, dans quelque grande école. Contre ce
-projet, le jeune Indien (presque tous le considéraient en effet comme
-tel et il en était fier) lutta avec énergie, mettant en avant mille
-arguments. Il avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la
-passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait contre la
-prison qu’est une grande ville, contre ses rumeurs, son tumulte et sa
-boue. Non, non, il ne saurait jamais se faire à cette existence.
-
-Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le supplia de
-partir, d’aller là-bas pour une année, pas plus. Il reviendrait ensuite
-et lui raconterait tout ce qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son
-tour tout ce qu’il aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur
-plus que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que n’avaient fait
-les parents, et il partit.
-
-Il se rendit à Détroit[3], dans l’État de Michigan, et trois mois
-durant, il s’appliqua au travail, avec conscience. Mais chaque semaine
-qui s’écoulait ajoutait au chagrin de son isolement, à ses regrets
-languissants d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le
-Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts. Chaque journée était
-pour lui un poids pesant et sa seule consolation était d’écrire, trois
-fois par semaine, à sa sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le
-courrier postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui
-écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le soutenait et
-l’encourageait.
-
- [3] Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres N.-O. de
- Washington, est situé à la frontière du Canada et des États-Unis,
- sur la rivière du même nom, qui fait communiquer ensemble les lacs
- Huron et Érié. (_Note des Traducteurs._)
-
-C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune Wabigoon lia
-connaissance avec Roderick Drew.
-
-Comme Newsome, Roderick était un enfant du malheur. Lorsque son père
-mourut, si jeune était-il encore qu’il n’en avait même pas gardé le
-souvenir. Sa mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient
-avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait lutté contre
-la gêne, afin de maintenir son fils au collège. Maintenant toutes
-ressources étaient épuisées et Roderick se préparait à abandonner ses
-études au terme de la semaine en cours. La nécessité devenait son maître
-farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.
-
-Le boy décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était agrippé à lui,
-comme le naufragé à une bouée, et était devenu son inséparable. Et,
-lorsque Roderick fut rentré chez lui, Wabi alla lui rendre visite.
-
-Mistress Drew était une femme fort distinguée, qui reçut Wabi avec
-amitié et ne tarda pas à lui porter une affection quasi maternelle. Sous
-cette influence réconfortante, il trouva moins anguleuse cette odieuse
-civilisation et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son
-esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit de la
-maison amie une description enthousiaste. Mistress Drew reçut de la mère
-de Wabi d’affectueux remerciements et une correspondance régulière
-s’établit entre les deux familles.
-
-Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude, avait terminé sa
-journée de collège, il venait retrouver son ami, qui rentrait, de son
-côté, de la maison de commerce où il travaillait. Durant les longues
-soirées d’hiver, les deux boys s’asseyaient l’un à côté de l’autre,
-devant le feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence idéale
-que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod écoutait de ses deux
-oreilles et, peu à peu, naissait et se développait en lui un
-irrésistible désir de connaître cette vie. Des plans s’échafaudaient,
-une foule d’aventures étaient imaginées. Mistress Drew écoutait, en
-souriant ou en riant, et ne disait pas non à tous ces projets
-mirifiques. Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en retourna au
-Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge et de sa sœur Minnetaki.
-Les yeux des jeunes gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent
-et Mistress Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune Indien.
-
-Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour Roderick. Huit mois
-d’amitié avec Wabi avaient fait surgir en lui comme une seconde nature
-et il lui sembla, lorsque partit son camarade, que quelque chose de
-lui-même s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque courrier
-postal apportait de Wabinosh-House un paquet de lettres pour les Drews
-et en remportait un de Détroit.
-
-L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient à tourner à
-l’or et au rouge les feuillages de la Terre du Nord, quand une longue
-lettre de Wabi suscita, dans le petit home des Drew, une grosse émotion,
-mêlée à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée d’une
-seconde lettre du factor en personne, d’une troisième, de la mère
-Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum de la jeune Minnetaki. Les
-quatre missives demandaient instamment à Roderick et à Mistress Drew de
-venir passer l’hiver à Wabinosh-House.
-
-«_Ne craignez pas_, écrivait Wabi, _qu’une perte d’argent résulte pour
-vous de l’abandon momentané de votre place. Nous gagnerons ici, durant
-cet hiver, plus de dollars que vous n’en pourrez, en trois ans, récolter
-à Détroit. Nous chasserons les loups. La région en pullule et le
-gouvernement donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp
-présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers, j’en ai tué
-quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été bonne. J’ai un loup
-apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux fusils et au reste de
-l’équipement, ne vous en tourmentez point. Nous avons ici tout le
-nécessaire._»
-
-Mistress Drew et son fils délibérèrent durant quelques jours sur cette
-proposition, avant d’envoyer une réponse à Wabinosh-House. Roderick
-suppliait d’accepter l’invitation. Il dépeignait la splendeur heureuse
-du séjour qui leur était offert, la belle santé qu’ils en
-rapporteraient. De cent façons différentes il présentait ses arguments
-et plaidait sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la
-situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas imprudent de
-quitter une situation modeste encore, mais assurée, et qui leur
-permettait une vie et un confort acceptables en somme. Les appointements
-de Roderick iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés à
-dix dollars par semaine.
-
-Finalement, Mistress Drew céda. Elle consentait au départ de Rod, tandis
-qu’elle-même, qui redoutait quelque peu ce lointain déplacement,
-resterait pour garder le logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à
-Wabinosh-House, en demandant des précisions sur l’itinéraire à suivre.
-
-La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se
-rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon,
-qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils
-prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient
-à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur
-eux.
-
-Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre
-jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui
-l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui
-l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie.
-L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de
-l’Esturgeon.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-RODERICK TUE SON PREMIER OURS
-
-
-Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand
-Désert du Nord.
-
-Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de
-lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences
-variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur
-l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur
-palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets,
-étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit
-fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.
-
-Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif
-et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par
-moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat,
-refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur
-succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du
-fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.
-
-Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude
-reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les
-bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant,
-s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière,
-des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements
-d’ailes.
-
-A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à
-un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs
-branches s’écarter et se plier.
-
-«Un élan!» murmura Wabi, derrière lui.
-
-A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion
-attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux
-chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la
-Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures
-sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait
-pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.
-
-Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que
-contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en
-était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut
-tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière
-jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient
-friser de leur lumière, une bête était posée.
-
-Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours
-qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues
-nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre
-du jour.
-
-L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme
-l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula,
-visa et tira.
-
-L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il
-s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa
-retraite.
-
-«Vous l’avez touché! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle!»
-
-Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.
-
-Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta
-sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la
-bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.
-
-Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du
-canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà,
-perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du
-fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.
-
-Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod
-tenait encore.
-
-«Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et
-cramponnez-vous à votre fusil! N’essayez pas surtout de remonter dans le
-canot! Nous passerions tous par-dessus bord...»
-
-L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive.
-Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en
-voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.
-
-«Par saint George! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez
-eu, votre ours!»
-
-Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne
-nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte
-de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il
-courut, sous les arbres, après son ours.
-
-Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui
-avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine
-tête.
-
-Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant
-d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux
-compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de
-triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.
-
-Wabi accourut.
-
-«L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous
-a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois
-ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui
-vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord!»
-
-Puis il appela le vieil Indien:
-
-«Holà, Muki!»
-
-Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de
-son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait
-été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.
-
-«Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux
-bien, n’est-ce pas? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.
-
---Pouvons-nous conserver la peau? interrogea Rod. C’est mon premier
-trophée, et dame...
-
---Certainement que nous le pouvons! répondit Wabi. En attendant,
-donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de
-prendre froid.»
-
-Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait
-oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait
-à tomber.
-
-Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait,
-à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du
-canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller
-Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés
-étaient suspendus près du feu, pour y sécher.
-
-Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un
-abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant
-allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un
-bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures.
-Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses
-couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre
-Wabi.
-
-Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement
-dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux
-fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête
-du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses
-branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles
-s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail,
-la cabane avait déjà pris forme.
-
-Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de
-dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour
-servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant
-lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait
-plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un
-livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente
-réalité.
-
-Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des
-braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne
-odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse,
-sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se
-réalisaient.
-
-Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur
-du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et
-le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille
-au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient
-de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.
-
-Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick
-continua ses expériences.
-
-Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés,
-il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya
-deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il
-s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un
-caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de
-l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue
-distance.
-
- [4] Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du
- Nord. (_Note des Traducteurs._)
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-RODERICK SAUVE MINNETAKI
-
-
-Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient
-pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant
-de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de
-Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne
-voyait pas la fin.
-
-A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement,
-les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés,
-et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.
-
-Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et
-vint au devant du bateau. Les deux boys virent un mouchoir blanc
-s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira
-en l’air un coup de fusil.
-
-«C’est Minnetaki! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre
-arrivée et de venir elle-même à notre rencontre.»
-
-Minnetaki! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille
-fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer de Mistress
-Drew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa
-sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même
-s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle
-qu’il n’avait jamais vue.
-
-Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot
-du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha
-vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs
-jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.
-
-Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa
-race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille
-d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et
-les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un
-gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants
-qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules
-de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.
-
-Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi,
-pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des
-gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la
-coiffure dans le lac.
-
-Ce fut une explosion de rires, de la part des deux boys et de la jeune
-fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.
-
-La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod,
-Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la
-repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.
-
-«Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids?
-Wabi en a l’habitude. Moi pas.
-
---Alors, moi non plus, je ne le ferai pas!» répliqua Rod, galamment.
-
-Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de
-chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de
-Wabinosh-House qui lui avait été réservée: un fusil Remington, à cinq
-coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi; un revolver de
-gros calibre; des raquettes à neige et une douzaine d’autres
-fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une
-longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit,
-essaya son équipement.
-
-Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et
-délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans
-les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et
-prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les
-terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche
-élans, rennes et caribous.
-
-C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses
-quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder
-et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute
-hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les
-chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.
-
-Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de
-Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.
-
-Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à
-Wabinosh-House et, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires
-commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie
-Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.
-
-En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les
-signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis
-d’elle en perpétuelle admiration.
-
-Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante,
-ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante
-chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol
-autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre
-à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit
-le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de
-mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce
-monde.
-
-A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait
-avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et
-déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce
-n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre
-l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert
-Blanc.
-
-Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House.
-Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain
-matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait
-et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui
-sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui
-excitait son envie.
-
-Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là.
-Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement
-Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets
-provisions et équipements.
-
-C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine
-couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux
-fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri
-connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.
-
-«Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un
-ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt.
-Rod, allez donc la chercher, voulez-vous?»
-
-Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le
-petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et
-qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève
-caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son
-canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée
-là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été
-brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une
-longueur de quelques pieds.
-
-De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé
-leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.
-
-Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à
-plusieurs reprises:
-
-«Holà, oh! Minnetaki!... Minnetaki!»
-
-Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses
-poumons. L’écho resta muet.
-
-L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent
-reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit
-sentier.
-
-Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même
-silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un
-autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans
-l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et
-ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé
-au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un
-humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient
-imprimés comme dans une cire.
-
-Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans faire de bruit;
-mais le vent ne lui apporta aucun son particulier. Une seule chose était
-certaine, c’est qu’il se trouvait maintenant à plus d’un mille de la
-factorerie et que ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés
-pour l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il ne put
-s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque des pieds de la jeune
-fille, d’admirer combien ils étaient menus. Il put aussi constater que
-les mocassins, à l’encontre de l’usage habituel, étaient munis de petits
-talons.
-
-Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement.
-N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre, assez loin devant lui?
-Son cœur s’arrêta de battre, son sang devint brûlant et, dans la seconde
-même, il reprit sa course, avec la rapidité d’un renne.
-
-Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie avait trouée
-dans la forêt.
-
-Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui, qui le glaça
-jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là, sa longue chevelure éparse
-sur ses épaules, les yeux bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait
-dans le sentier, encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui
-l’entraînaient à toute vitesse.
-
-Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur. Mais rapidement
-il redevint maître de lui et chaque muscle de son corps se tendit vers
-l’action.
-
-Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant
-ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible
-de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki? La
-prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche
-se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en
-faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le
-bruit de ses pas.
-
-Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque
-Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des
-Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à
-demi et vit le boy qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin
-levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son
-compagnon, et la bataille commença.
-
-Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du
-second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme
-se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière,
-en une étouffante et mortelle étreinte.
-
-L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta
-d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que
-l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient
-roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier
-Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se
-traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son
-camarade.
-
-Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa
-face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un
-sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de
-toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui
-luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et
-retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeune boy, à demi étouffé,
-respira.
-
-Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à
-se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une
-quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière,
-et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.
-
-Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait
-pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant,
-il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde
-détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que
-voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son
-reste, déguerpit dans la forêt.
-
-Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par
-l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme
-une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même,
-courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi
-bien qu’il pouvait le faire.
-
-Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le
-cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres
-cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de
-point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en
-tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.
-
-L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki
-conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-House et que son
-appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant
-sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une
-ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans
-l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et
-marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient
-imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque
-aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait
-fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait
-en sécurité.
-
-Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de Roderick, la
-mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie une émotion
-considérable. Il était évident que Woonga en personne devait rôder aux
-alentours.
-
-La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-House, résolut
-d’organiser des battues à vingt milles à la ronde, ce rayon paraissant
-suffisant pour assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres
-jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie eurent
-pour fonction spéciale de relever les traces des hors-la-loi. Wabi, Rod
-et une vingtaine d’hommes passèrent des jours entiers à fouiller forêts
-et marais. Le départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait,
-momentanément retardé.
-
-Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils s’étaient montrés. On
-reparla du départ. Pas avant, toutefois, que Minnetaki n’eût promis à
-Rod et à Wabi d’être désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer
-seule dans la forêt.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-EN CONTACT AVEC LE DÉSERT
-
-
-Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux guide Mukoki quittèrent
-enfin la factorerie et firent face aux aventures qui les attendaient
-dans le Grand Désert Blanc.
-
-Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs et rivières
-s’étaient pris profondément et la neige mettait sur le sol son mince
-premier voile.
-
-Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de deux semaines sur
-le plan primitif, gagnèrent, à marches forcées, avec leur compagnon,
-l’extrémité nord du Lac Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent
-le fleuve Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente de
-neige.
-
-Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette opération, Mukoki
-découvrit les premières traces de loups. Alors on décida de rester à
-cette place, un jour ou deux, afin de tâter le terrain.
-
-Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de Mukoki, résolurent
-d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une grande tournée, pour explorer le
-pays un peu loin et à loisir, avant les grosses chutes de neige.
-
-Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis six jours, nous
-l’avons dit, la petite troupe avait marché sans arrêt et sa seule
-nourriture avait été du lard fumé et de la venaison en conserve. Mukoki,
-dont le prodigieux appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait
-déployer pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger, s’il
-était possible, en l’absence de ses amis.
-
-Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges à loups et
-partit pour une heure ou deux. Précautionneusement, il glissa le long du
-fleuve, les yeux et les oreilles alertés à tout gibier éventuel.
-
-Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à demi dévoré. Il
-était évident que la bête avait été tuée par les loups, ce jour même, ou
-la nuit précédente. Les traces de pattes, marquées dans la neige, firent
-conclure à l’Indien que quatre loups avaient pris part au meurtre et au
-festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de chasseur, que les
-loups ne dussent revenir, la nuit suivante, afin d’achever leur
-ripaille. Il en profita pour poser ses pièges et les recouvrit de trois
-ou quatre pouces de neige.
-
-Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace fraîche d’un renne.
-Pensant bien que l’animal ne couvrirait pas une bien grande distance
-dans la neige molle, il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement
-qu’il put. Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec un
-grognement de surprise infinie. Un autre chasseur s’était, lui aussi,
-mis sur la piste de la bête!
-
-Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à avancer. Deux cents
-pieds plus loin, une seconde paire de mocassins s’était jointe à la
-première et, un peu plus loin, une troisième.
-
-Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver encore sa
-part de la proie, l’Indien allait toujours de l’avant, silencieux, parmi
-les arbres. Comme il sortait d’une pousse compacte de jeunes sapins, il
-fut régalé d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la
-carcasse du renne qu’il pistait.
-
-Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué, il n’y avait pas
-plus de deux heures. Les trois chasseurs l’avaient éventré, lui enlevant
-le cœur et le foie, ainsi que la langue, et avaient sectionné et emporté
-tout le train de derrière, en laissant là le reste du corps et la peau.
-Pourquoi s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin?
-
-Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes des mocassins. Il
-constata la hâte visible de pas pressés. Les chasseurs inconnus, après
-avoir prélevé les morceaux les plus délicats, n’avaient pas voulu
-s’attarder davantage et étaient repartis en courant.
-
-Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de l’Indien qui,
-revenant à la carcasse, dépouilla rapidement de sa peau le train de
-devant, y enveloppa le meilleur de la chair restante, et, ainsi chargé,
-s’en retourna au campement.
-
-Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit à loisir un
-grand feu, installa devant, sur une broche, un morceau de rôti, et
-attendit. Il attendit longuement et la nuit s’était enténébrée depuis
-longtemps que les deux boys n’avaient pas encore reparu.
-
-L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait à craindre un
-irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel de Wabi. Il courut, et
-trouva celui-ci tenant dans ses bras, comme nous l’avons conté au
-premier chapitre, Rod presque inanimé.
-
-Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque seulement il fut
-installé dans des couvertures, sous la hutte de branchages, en face du
-feu joyeux qui le ranimait, Wabi commença à donner quelques explications
-au vieil Indien.
-
-«Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki, as-tu de l’eau
-chaude?
-
---Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu?» interrogea Mukoki, sans
-répondre à la demande qui lui était faite.
-
-Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns se tendant vers
-le jeune homme.
-
-«Un coup de fusil?» répéta-t-il.
-
-Wabi secoua la tête.
-
-«Non! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré trois Indiens qui
-campaient. Ils nous ont invités à partager leur repas. Tandis que nous
-mangions, sans défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a
-attrapé ce coup et il a, en outre, perdu son fusil.»
-
-Déjà Mukoki avait déshabillé le boy et l’examinait. Le bras gauche était
-très enflé et presque noir. Du même côté, un peu au-dessus de la taille,
-une large meurtrissure était apparente. Le vieux guide était un
-chirurgien de fortune, mais non sans habileté, comme on en trouve dans
-le Grand Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation de
-la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant la chair, en
-appuyant sur les os, tant et si bien que Rod se mit à pousser les hauts
-cris. Mais l’examen avait été favorable.
-
-«Pas d’os brisé! finit par s’exclamer triomphalement Mukoki. Ici (et il
-désignait la meurtrissure) la plus grande blessure. Presque une côte
-cassée. Mais pas tout à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la
-respiration et rendu lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café
-chaud, et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux.»
-
-Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi eut un soupir de
-soulagement.
-
-«Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne pensions. Vous ne
-donnerez pas tort à Muki. S’il affirme que le bras n’est pas brisé,
-c’est qu’il ne l’est pas, voilà tout. Laissez-moi vous border dans vos
-couvertures. Puis hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la
-meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de viande fraîche!»
-
-Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement de joie, et était
-retourné en hâte à son rôti. Déjà celui-ci avait pris une belle couleur
-dorée et le jus qui coulait emplissait les narines de son appétissant
-fumet. Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à bander
-les parties blessées du corps de son ami.
-
-A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il apporta à Rod une
-part de rôti, copieusement servie et accompagnée d’un gâteau de farine
-de blé, ainsi que d’une tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à
-rire.
-
-«Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel tracas je vous
-donne à tous les deux, tel qu’un gosse impuissant. Et dire que, pour
-m’excuser, je n’ai même pas le prétexte d’un bras cassé! En réalité,
-j’ai une faim d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi? Et j’ai
-pris peur, comme si j’allais mourir! J’en arrive à regretter que mon
-bras ne soit pas réellement brisé.»
-
-Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande grasse, dans laquelle
-il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta de manger, la figure luisante,
-et, d’une voix à demi-étouffée:
-
-«Oui, il faut lui beaucoup malade! Encore beaucoup malade, énormément
-malade! Lui plus malade qu’il ne croit...
-
---C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la maladie!»
-
-Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands éclats de rire.
-
-Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux. Il jeta un regard
-soupçonneux vers les ténèbres, au delà du cercle de lumière du feu.
-
-«Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables de nous
-pourchasser jusqu’ici?»
-
-Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et les voix
-baissèrent de ton, prudemment.
-
-Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de la journée. Il redit
-comment, en pleine forêt, à plusieurs milles au delà du lac, Rod et lui
-avaient accepté d’être les convives des trois Indiens, et l’attaque
-traîtresse dont ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été
-si prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord, et
-sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de Rod, sa cartouchière et
-son revolver. Au cours du combat qui suivit, Wabi avait été terrassé par
-les deux autres hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait
-été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin, soit par une
-crosse de fusil. Le but des assaillants était de s’emparer du fusil de
-Wabi, comme ils l’avaient fait de celui de Rod. Mais le boy avait tenu
-bon et rien n’avait pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et
-après une courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés
-dans les taillis, se contentant de leur première prise.
-
-«Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi. Mais je me demande
-pourquoi ils n’ont pas commencé par nous tuer, ce qui leur eût été
-facile. Ils ne semblaient pas y tenir autrement! Peut-être
-craignaient-ils des représailles des nôtres...»
-
-Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était en lui.
-
-Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui était à lui-même
-advenu et l’abandon, par des chasseurs inconnus, d’une partie du renne
-qu’ils avaient tué.
-
-«Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas qu’il s’agisse des
-mêmes Indiens que ceux rencontrés par nous. Mais je parierais qu’ils
-appartiennent à la même bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une
-de ses retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier. Le
-mieux qui nous reste à faire est de décamper le plus tôt possible de
-cette région.
-
---Nous ferions de jolies pipes de tir!» approuva Rod.
-
-Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de la montagne, ils
-étaient maintenant, la lune ayant tourné dans le ciel, en plein dans la
-lumière de l’astre nocturne, tandis que l’autre rive du fleuve s’était
-au contraire enténébrée.
-
-Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites, comme si quelqu’un
-avait frôlé extérieurement les ramures de la hutte. Il fut suivi d’un
-reniflement étrange, puis d’un sourd gémissement.
-
-«Silence et écoutez!» ordonna Wabi d’une voix blanche.
-
-Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer une étroite
-ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.
-
-«Holà, Loup! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y a-t-il donc?»
-
-A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un animal efflanqué
-était attaché, qui ressemblait vaguement à un chien. Il était droit, sur
-ses pattes raides, et les oreilles en arrêt.
-
-En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était pas un chien, mais
-un loup adulte, un loup authentique. Capturé jeune, il avait reçu
-l’éducation d’un vrai chien, mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais
-quitté. Que se rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui
-glissât du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt, afin de
-rejoindre à jamais les hordes de ses frères.
-
-Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde, la gueule
-entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des râles intermittents dans
-la gorge.
-
-«Il se passe assurément quelque chose non loin de nous, dit Wabi, en
-rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en penses-tu, Muki?»
-
-Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa la parole.
-
-Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son fusil à la main,
-se glissa dehors. Roderick, sans s’effrayer, resta couché et Wabi, avec
-l’autre fusil, suivit Mukoki.
-
-«Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse. Votre lit est
-dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous y atteindre. Ce n’est sans
-doute qu’une bête quelconque, qui est tombée par hasard sur notre
-campement. La prudence commande cependant de s’en assurer.»
-
-Dix minutes après, Wabi reparut.
-
-«Fausse alerte! dit-il en riant gaiement. C’est la première carcasse,
-rencontrée hier par Muki, qui a, comme il le supposait, ramené à la
-curée un certain nombre de loups. Loup a senti ses frères et de là vient
-son émoi. Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute, notre
-premier scalp.
-
---Et où est Muki?
-
---Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et le fera jusqu’à
-minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut se défier des Woongas.»
-
-Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.
-
-«Et demain? interrogea-t-il.
-
---Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si du moins vous êtes
-en état de voyager... Pendant deux ou trois jours encore nous
-remonterons le cours de l’Ombakika, et seulement alors nous établirons
-un campement un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du
-jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec Muki.
-
---Et vous? fit Rod alarmé.
-
---Oh! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai ramasser les
-scalps des loups que nous avons tués. Il y a là pour un mois de vos
-appointements! Maintenant, tournons-nous dans nos lits. Bonne nuit, Rod,
-et dormez à poings fermés! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne
-heure.»
-
-Les deux boys, épuisés par les événements de cette longue et dramatique
-journée, ne tardèrent pas à s’endormir profondément. Et, lorsque minuit
-sonna, le fidèle Mukoki se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt
-prendre son tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et
-ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis, aux premières
-lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer, jusqu’à ce qu’elle fût
-ranimée, et, recueillant les braises ardentes, il se mit en devoir de
-préparer le déjeuner.
-
-Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette opération.
-
-«Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se prit à rougir
-d’un peu de honte, que tu me jouerais un pareil tour, Muki! Ta
-gentillesse est extrême, mais quand renonceras-tu, mon vieil ami, à me
-traiter en petit garçon?»
-
-Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de Mukoki et le vieux
-chasseur, tournant vers lui la tête, le regarda, tout heureux. Une
-grimace de satisfaction se dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par
-les intempéries, et tannée comme un cuir par les longues années vécues
-dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait, sur ses épaules,
-promené le petit Wabi à travers bois et forêts. Il l’avait fait jouer et
-en avait pris soin, lorsqu’il n’était encore qu’un enfantelet, et il
-l’avait initié aux mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au
-collège, nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki,
-n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux enfants, il était
-comme un second père, un gardien à la fois et un camarade, attentif et
-muet. Le contact de la main de Wabi fut pour lui une ample récompense de
-sa longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements
-caverneux.
-
-«Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup fatigué. Moi me
-porter bien. Veiller, pour moi, meilleur que dormir!»
-
-Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue fourchette avec
-laquelle il triturait la viande sur les broches.
-
-«Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les pièges.»
-
-Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de la
-conversation. De la hutte, il cria:
-
-«Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne. Si tu as pris un loup,
-je veux le voir.
-
---Sûrement que j’en ai pris un», ricana Mukoki.
-
-Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement habillé et avec une
-bien meilleure mine que lorsqu’il s’était couché. Il s’étira devant le
-feu, étendit un bras, puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et
-annonça à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais, sauf
-la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui était encore vive.
-Bref, il se retrouvait à peu près lui-même, comme dit Wabi.
-
-Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du fleuve, en marchant
-avec lenteur et précaution. La matinée était grise et morne, et de temps
-à autre voltigeaient de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant
-la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse aurait lieu.
-
-Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable grognement de
-contentement ne tarda pas à s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui
-pressa le pas.
-
-Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire gisait sur la
-neige.
-
-«Lui!» s’exclama l’Indien.
-
-En les voyant arriver, la masse noire s’était animée. Elle se démenait
-et haletait, en des spasmes d’agonie.
-
-Mukoki examina sa prise.
-
-«Louve!» expliqua-t-il.
-
-Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec lui et
-s’approcha de l’animal étalé devant lui.
-
-Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier avait happé la
-bête par une patte de devant, et que la seconde avait enfoncé ses dents
-dans une patte de derrière. Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien
-pour se défendre et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat
-luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses yeux
-brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur impuissante, et lorsque
-l’Indien leva le bras pour frapper, il fut secoué d’un tremblement
-d’angoisse.
-
-C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié monter en lui, s’il
-ne se fût souvenu, à ce moment, du danger qu’il avait couru la veille et
-de sa fuite précipitée devant la bande de loups.
-
-En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal. Puis, avec une
-habileté spéciale à sa race, il tira son couteau et sectionna lestement
-la peau, tout autour de la tête de la louve, en passant juste au-dessous
-des oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de bas en
-haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se détacha.
-
-Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il disait, Rod ne
-put s’empêcher de s’exclamer:
-
-«Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens?»
-
-Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant un instant,
-et il ouvrit toute grande sa mâchoire. Quelque chose en jaillit, qui
-était ce que Rod avait encore entendu, chez Mukoki, de plus proche du
-rire, tel du moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque Mukoki,
-en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un son innomé, une sorte
-de gloussement, que ni Rod, ni Wabi n’eussent été capables d’imiter,
-quand ils s’y seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa
-rate se dilatait en plein.
-
-«Jamais scalpé blancs! Mon père avoir fait cela quand il était jeune.
-Jamais plus depuis. Moi, jamais!»
-
-Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au gloussement
-coutumier, qui durait encore lorsque les deux compagnons atteignirent le
-campement.
-
-Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation et à
-l’absorption d’un déjeuner léger. La neige commençait à tomber
-sérieusement et, en se mettant immédiatement en route, ils étaient
-assurés que leurs traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui
-pouvait leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des
-Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que Wabi ne pût les
-rejoindre, puisqu’il avait été convenu qu’ils ne cesseraient de suivre
-le cours glacé de l’Ombakika. Il les aurait rattrapés avant la chute de
-la nuit.
-
-Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps. Armé de son
-fusil, de son revolver et de son couteau de chasse, une hache à la
-ceinture, il avait gagné l’extrémité du lac, là où s’était déroulé, dans
-les mélèzes, le duel inégal entre le vieil élan et les loups. Il en
-trouva le dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient épars
-les débris d’un grand squelette, près d’une paire énorme de cornes.
-
-Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût beaucoup donné pour
-avoir Rod à le contempler avec lui. Du vieil élan héroïque, ces quelques
-os étaient tout ce qui restait. Mais la tête et les cornes qui la
-surmontaient étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques
-que le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert Blanc. Et la
-pensée lui vint que si ce splendide trophée pouvait être conservé, puis
-rapporté plus tard en pays civilisé, il lui serait payé cent dollars, si
-ce n’est plus.
-
-Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude. Près du
-squelette de l’élan était une carcasse de loup, à demi dévorée par les
-autres loups, et quinze pieds plus loin, il y en avait une seconde, dans
-le même état. Les deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis
-il continua la piste.
-
-Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches, deux
-autres carcasses gisaient. A l’orée du bois de mélèzes, il en découvrit
-une troisième. Sans doute ce dernier loup avait-il été, dans la journée,
-blessé par lui ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit,
-achevé vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà, là où la
-fusillade avait battu son plein, une sixième et une septième carcasse
-complétaient la collection. Il prit tous ces scalps et s’en revint vers
-les restes du vieil élan.
-
-La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de dents. Mais, comme
-il s’y trouve peu de chair, les loups ne s’y étaient pas acharnés
-davantage. La peau, aux endroits où elle était endommagée, pouvait être
-recousue habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie
-excellaient à ce genre de travail.
-
-Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour, c’est-à-dire dans
-plusieurs mois? Si Wabi la suspendait à une branche d’arbre, il y avait
-à craindre que les premiers jours tièdes du printemps futur ne la
-corrompissent. Un autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque
-autre chasseur, qui viendrait à passer.
-
-Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de garder, fort
-longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent des «trous de glace», des
-têtes gelées de caribous et d’élans. Il était préférable de prendre
-modèle sur eux. Il traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses
-ramures au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement
-les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit au travail.
-
-Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la terre glacée et y
-pratiqua une fosse suffisante pour recevoir son précieux trophée. Il
-tassa au fond, avec ses pieds et avec la crosse de son fusil, une bonne
-couche de neige. Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit
-la fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux qu’il put.
-Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant le tout sous une
-dernière couche neigeuse, écota deux arbres voisins, d’un coup de hache,
-et reprit le chemin du campement.
-
-«Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne dégèlera pas avant
-juin. Sept scalps de loups, à quinze dollars, font cent cinq dollars. Et
-cent dollars pour la tête, font deux cent cinq au total. C’est, en
-chiffres ronds, soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé!
-mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures, un gain
-honorable!»
-
-Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La neige floconnait
-abondamment lorsque Wabi retrouva le campement abandonné et la piste
-déjà à demi recouverte, laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki,
-celui-ci tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage
-commun.
-
-Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche, le boy
-entreprit de rejoindre au plus vite ses deux compagnons. Si épaisse
-était la rafale qu’il ne pouvait voir à dix arbres devant lui. La rive
-opposée du fleuve avait complètement disparu. Temps fait à souhait,
-pensait-il, pour fuir les Woongas!
-
-Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La trace des pas
-de ceux qui le précédaient, et dont la marche était plus lente que la
-sienne, apparaissait de plus en plus fraîche. Preuve évidente qu’il
-gagnait sur eux. Il fallait, à vrai dire, qu’il connût que ces pas
-étaient des pas d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un
-étranger aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou les
-avait marqués.
-
-Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au moins dix milles,
-Wabi s’assit pour se reposer un peu et restaurer ses forces, en mangeant
-les provisions dont, le matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le
-surprenait. Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore
-de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi eussent fait halte
-pour manger. Cette supposition était très probable.
-
-La solitude était, autour de lui, immensément calme. Rien ne troublait
-le silence. Pas même ne résonnait le gazouillement d’un
-oiseau-de-la-neige[5].
-
- [5] _Snow bird_. Espèce de gélinotte ou de poule sauvage. (_Note des
- Traducteurs._)
-
-Assez longtemps, il demeura ainsi, aussi immobile que la souche d’arbre
-sur laquelle il était assis. Il délassait ses jambes et écoutait. Ce
-silence exerçait sur lui une fascination étrange. On eût dit que le
-monde entier s’était évanoui, que même les hôtes sauvages de la forêt
-n’osaient sortir de leur retraite, à cette heure où le ciel semait,
-comme avec une main, les blancs flocons inépuisables, dont sans doute,
-jusqu’à la Baie d’Hudson, le manteau couvrait la terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE
-
-
-Comme Wabi était là, prêtant l’oreille à ce mutisme universel, un bruit,
-tout à coup, claqua dans l’air, qui arracha à ses lèvres un cri
-inarticulé. C’était la détonation, claire et retentissante, d’un fusil.
-Une autre suivit, puis une autre encore, et une troisième. Coup sur
-coup, il en compta cinq, successivement.
-
-Que signifiait ceci? Il sauta sur ses pieds, le cœur battant. La
-détonation ressemblait à celle du fusil de Mukoki. Et pourtant le vieil
-Indien n’aurait pas tiré sur du gibier! Cela avait été expressément
-convenu.
-
-Rod et Mukoki avaient-ils été attaqués? L’instant n’était point aux
-réflexions superflues et Wabi reprit sa course.
-
-Si ses compagnons étaient en danger, il comprenait qu’il n’avait pas une
-minute à perdre. Mais sans doute arriverait-il trop tard. Aux cinq coups
-tirés avait succédé à nouveau l’absolu silence, et c’était pour lui une
-angoisse de plus. S’il y avait eu embuscade, tout maintenant devait être
-fini. Et, tandis qu’il courait, aveuglé par la neige, le doigt en arrêt
-sur la gâchette de son fusil, prêt à tirer, il épiait si d’autres bruits
-de la bataille ne parviendraient pas jusqu’à lui, coups de fusil ou de
-revolver, ou chant de triomphe du vainqueur.
-
-Il arriva à un endroit où la vallée s’étranglait au point que l’Ombakika
-gelé, qui n’était plus maintenant qu’un simple torrent, disparaissait
-complètement sous de grands cèdres, serrés et touffus, qui rejoignaient
-leurs branches au-dessus de lui.
-
-L’étroitesse de ce couloir rocheux augmentait son aspect sinistre de
-l’obscurité des cèdres qui s’y tassaient et de la grise pâleur
-crépusculaire du ciel du Nord où, déjà, en novembre, se mourait le jour.
-
-Instinctivement, avant de s’engager dans ce traquenard, Wabi s’arrêta,
-pour mieux écouter.
-
-Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui frappait contre
-sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était point la peur qui le retenait,
-puisque nul danger ne se manifestait, mais l’incertitude même de ce
-danger, inconnu et possible.
-
-D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût fait un animal, il
-s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un loup à l’affût, qui cherche
-à se rendre invisible. Le canon de son fusil était fébrilement braqué
-vers l’étranglement obscur et mystérieux. A pas de loup aussi,
-lentement, le péril n’approchait-il pas? Et, davantage encore, il
-s’écrasa dans la neige.
-
-Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait toujours rien. Puis,
-soudain, résonna, comme un indubitable avertissement, le babillage d’un
-oiseau-des-élans[6]. Peut-être était-ce simplement un renard errant qui
-avait dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un renne,
-ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient effrayé. Mais ce chant, aux
-notes douces et rapides, pouvait aussi, et Wabi ne douta point que ce ne
-fût le cas, annoncer l’homme!
-
- [6] _Moose bird_. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque les
- élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces
- animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec
- les bœufs et les moutons. (_Note des Traducteurs._)
-
-Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et s’engagea sous les
-cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa leur ombre sans encombre,
-avec d’infinies précautions, et observa, caché derrière une souche,
-l’espace découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu moins
-serré et son regard percevait les objets assez loin devant lui.
-
-Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil rouge, en
-partant à l’improviste, tout près de lui, le fit sursauter. Un peu plus
-outre, il pensa entendre un frottement, dans l’ombre, comme si un fusil
-avait accidentellement raclé une branche d’arbre.
-
-Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine distinctes, qui
-émergeaient des ténèbres. De l’une de ses mains, gantées de mitaines, il
-s’essuya les yeux, humides de la neige qui lui fondait sur le visage, et
-regarda fixement, avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était
-possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler l’oiseau-des-élans
-approchaient, silencieuses.
-
-Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement. Il reconnut
-que c’étaient deux hommes. Ils avançaient avec une précaution extrême,
-mètre par mètre, rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à
-l’heure, et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi.
-Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il n’avait pas été vu et
-la chance était pour lui. Il tenait les deux ombres au bout de son
-fusil. La mort hésitante dépendait d’une pression de son doigt sur la
-gâchette.
-
-Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki tombés dans une
-embuscade et assassinés par les deux Woongas (car il ne doutait plus de
-l’identité des deux ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la
-piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était bien cela... Et
-son doigt, imperceptiblement, commençait à presser la détente.
-
-Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient plus qu’à une
-vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se rapprochant l’une de l’autre,
-semblèrent se concerter. Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille,
-afin d’écouter ce qu’elles disaient.
-
-Les ombres se parlaient à voix basse. Mais tel était le silence que le
-marmottement de leurs paroles parvenait jusqu’à lui. A un moment, le ton
-d’une des voix se haussa légèrement, et il entendit:
-
-«All right!»
-
-Ce n’était certes pas un Woonga qui s’exprimait ainsi. L’inflexion était
-très pure.
-
-Alors, à son tour, il appela doucement:
-
-«Rod, est-ce vous? Ho! Muki... Rod... Muki!»
-
-Une seconde après, les trois amis étaient réunis, se serrant la main, en
-silence, à se la briser. La pâleur mortelle de Rod, la tension des
-traits bronzés de Wabi et de Mukoki disaient suffisamment l’angoisse
-mutuelle qui venait de les étreindre.
-
-«Vous, tout à l’heure, tirer? murmura Mukoki.
-
---Non, je n’ai pas tiré, répondit Wabi, dont les yeux se dilataient
-d’étonnement. Et vous?
-
---Non!»
-
-Ce seul mot tomba des lèvres du vieil Indien. Mais il contenait en soi
-tout un monde d’interrogations et d’inquiétudes nouvelles. Les cinq
-coups de fusil, qui donc les avait tirés?
-
-Rod et Mukoki avaient supposé que c’était Wabi, comme lui-même avait cru
-que c’était eux, et ils étaient revenus au-devant de lui, afin de lui
-porter secours, s’il était nécessaire.
-
-«Moi penser, dit Mukoki, l’ennemi être embusqué là!»
-
-Et il désigna du doigt le bois de cèdre. Wabi se contenta de secouer la
-tête.
-
-Ne sachant que conclure, ils demeuraient tous trois à la même place. Un
-unique cri de loup se fit entendre, à un demi-mille environ vers
-l’arrière.
-
-«L’animal, dit Wabi, a dû rencontrer une piste d’hommes. Je ne pense pas
-que ce soit la mienne, car la direction du son n’y est pas.»
-
-Aucun autre bruit ne rompit plus, ensuite, le calme de la nuit tombante.
-Mukoki se remit en marche et les deux boys le suivirent.
-
-Ils allèrent ainsi, durant un quart de mille. La vallée s’étranglait de
-plus en plus et le lit glacé du torrent s’était engagé entre de grandes
-masses de rochers, qui s’amoncelaient en de farouches entassements et
-formaient comme autant de montagnes escarpées. Il disparaissait peu
-après entre ces rocs cyclopéens et plongeait sous terre. Il n’y avait
-pas moyen de passer outre.
-
-Abandonnant le fond de la vallée, les trois compagnons grimpèrent, parmi
-des blocs erratiques, jusqu’à une crête où, sous l’abri d’un gros
-rocher, excellente protection contre le vent, qui soufflait à l’opposé,
-et contre la neige, les restes d’un feu brûlaient encore.
-
-C’était à ce point que s’étaient arrêtés Rod et Mukoki, lorsqu’ils
-avaient rebroussé vers Wabi, à la suite des cinq mystérieuses
-détonations.
-
-L’endroit était confortable à souhait et idéal pour camper, après la
-marche du jour, si fatigante dans la neige molle. Mukoki avait déjà
-disposé une odorante paroi de ramures de sapin et, près du feu, un gros
-morceau de venaison, tout embroché, avait été abandonné par le vieil
-Indien, dans la précipitation de l’alerte.
-
-Les deux boys semblaient ravis et se regardaient, tout heureux, malgré
-le danger immanent qui pesait sur eux. Ils s’apprêtaient à s’installer
-pour la nuit dans leur home et commençaient à attiser le foyer. Mais,
-ayant levé les yeux vers Mukoki, ils furent surpris de son attitude.
-
-Dans une désapprobation muette de la besogne à laquelle ils se
-livraient, le vieux guide était demeuré debout, appuyé sur son fusil,
-sans un mouvement.
-
-Wabi, un genou en terre, l’interrogea du regard.
-
-«Pas faire de feu, murmura le vieil Indien en secouant la tête. Pas
-rester ici. Continuer au-dessus de la montagne.»
-
-Et il tendit son long bras vers le nord.
-
-«Fleuve, dit-il, contourner montagne à travers rochers, puis faire
-cascades et après grands marais, bon refuge aux élans. Ensuite devenir
-large et uni à nouveau. Nous, passer par-dessus montagne. Neiger toute
-la nuit. Matin venir et point de piste pour Woongas. Si rester ici,
-faire belle piste au matin. Woongas suivre comme diables. Très clair à
-voir!»
-
-Wabi se redressa et un amer désappointement se marqua sur son visage.
-Depuis le matin, de bonne heure, il avait marché, couru même, plus d’une
-fois. Il ressentait une fatigue suffisante pour risquer, sans regrets,
-un peu de péril, afin de pouvoir souper et dormir.
-
-Le cas de Rod était pire encore que le sien, quoique sa course eût été
-moindre. Pendant quelques instants, les deux boys se dévisagèrent,
-silencieux et tout marris, s’essayant à dissimuler de leur mieux le
-dépit qu’ils ressentaient de la suggestion de Mukoki. Mais Wabi était
-trop raisonnable pour s’opposer délibérément à l’avis du vieil Indien.
-Si celui-ci affirmait qu’il était dangereux de passer la nuit en ce
-gîte, eh bien! il fallait l’en croire et dire non eût été folie.
-
-Alors, avec une figure mi-contrite, mi-riante, et réconfortant de son
-mieux Rod qui en avait grand besoin, Wabi commença à réajuster sur ses
-épaules son paquet, qu’il avait, en arrivant, jeté sur le sol. Mukoki,
-de son côté, encourageait le pauvre boy.
-
-«Grimper montagne. Pas très loin marcher. Deux ou trois milles. Aller
-lentement. Alors campement et bon souper.»
-
-Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent réemballés sur le
-toboggan et les trois compagnons reprirent leur course, se traçant une
-nouvelle piste sur la cime pittoresque et sauvage de la montagne.
-
-Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui allégeait d’autant le
-traîneau, et choisissant, pour que passât celui-ci, les meilleurs
-endroits. Du tranchant de sa hache, il rognait les buissons et les
-arbrisseaux importuns.
-
-A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki tirant le toboggan,
-auquel Loup était solidement attaché avec une babiche[7]. Roderick,
-chargé d’un léger paquet, fermait la marche.
-
- [7] Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou.
- (_Note des Traducteurs._)
-
-Il était à bout de forces et complètement démoralisé. C’est à peine si,
-dans les ténèbres, il pouvait, de temps à autre, distinguer de Wabi une
-silhouette fugitive. Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était
-guère plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour servir
-de société.
-
-L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir. Mais maintenant,
-en cette nuit lamentable, la pensée de Rod se reportait à
-Wabinosh-House, où il souhaitait mentalement d’être encore à côté de
-Minnetaki lui contant, sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la
-journée, quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus de
-charme que la situation présente!
-
-Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se noyait son rêve,
-fut soudainement interrompue, de façon désagréable. Mukoki s’étant, pour
-souffler, un instant arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à
-avancer. Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y étala de
-tout son long. En voulant se retenir, il empoigna le harnais de l’Indien
-qui, ne s’attendant pas à cette brusque secousse, perdit l’équilibre et
-culbuta à son tour, par-dessus lui.
-
-Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et les trouva tous
-deux dans cette posture comique. Ce fut un heureux accident, car le boy
-se mit à rire de bon cœur, tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son
-harnais. Rod se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait
-les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire à celui de Wabi,
-et ses idées noires s’envolèrent.
-
-La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche, tout en
-cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous d’eux, la course
-tumultueuse du torrent, dont le gel n’avait pas encore immobilisé le
-courant trop rapide. Un précipice était là, qu’ils devinaient sans le
-voir. D’autres blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des
-cataclysmes préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient
-maintenant leur marche et il ne leur était plus permis d’avancer qu’avec
-une prudence de tous les pas.
-
-La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure qu’ils marchaient,
-tandis que Rod voyait se dessiner, à sa droite, une ombre énorme,
-confuse encore, qui montait dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment
-arriva où Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.
-
-«Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod. Je lui laisse
-l’emploi de chef de file, car le passage n’est pas sans danger.
-Au-dessous de nous, le torrent se précipite en une haute cataracte.
-Écoutez-le.»
-
-Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que la voix de Wabi
-en était presque étouffée.
-
-L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait sa lassitude.
-Jamais, dans ses rêves de folles aventures, il n’avait prévu pareille
-heure. Il écarquillait ses yeux et ses oreilles, et tâchait de percer le
-paysage, qu’il entendait et sentait autour de lui.
-
-Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse, il vit la grande
-ombre qui, à sa droite, montait dans la nuit s’estomper nettement, et il
-se rendit compte de leur situation à tous trois. L’ombre était une
-montagne gigantesque, dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au
-flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient. A gauche,
-le précipice ouvert tombait à pic dans les ténèbres bouillonnantes. Et,
-comme il heurtait du pied un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le
-lança dans le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes, mais
-il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui grondait sans trêve.
-Un frisson lui courut sur l’échine. C’étaient bien là des sensations qui
-ne traînent point les rues des grandes villes!
-
-Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à défaut de la vue,
-en donnait la perception. Wabi surtout peinait à tirer le toboggan. En
-dépit de sa fatigue et de sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de
-main et il poussa, à l’arrière.
-
-Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le bruit de la cascade
-diminua d’intensité, puis s’éteignit, Il finit même par n’être plus.
-
-«Halte!» cria Mukoki.
-
-La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui, pour être d’une
-hauteur respectable, n’était point aussi formidable qu’elle avait
-d’abord paru à Rod. Wabi jeta à terre son harnais avec un «Ouf!» de
-satisfaction, et Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à
-Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un endroit propice
-pour camper.
-
-Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son abri. Rod et Wabi
-aidèrent l’Indien à couper des bourrées de sapin, pour confectionner la
-hutte et les lits, après que la neige du sol eut été soigneusement
-balayée. Une heure après, tout était terminé et la flamme folâtre
-crépitait. Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur
-combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le bois en abondance.
-
-Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient affamés et Mukoki
-fut délégué aux soins de la cuisine. Café et venaison furent bientôt
-prêts.
-
-La paroi du rocher, faisant office de réflecteur, renvoyait, en la
-décuplant, la chaleur bienfaisante du feu et sa lueur incandescente.
-Dans ce rayonnement brûlant, Rod sentit, dès qu’il eut fini de manger,
-un invincible sommeil s’emparer de lui. Sans pouvoir davantage lutter
-contre, il se traîna, dormant déjà, vers la hutte, et s’enveloppa dans
-une couverture, sur son lit de sapin odorant. Quelques minutes après,
-rien n’était plus pour lui.
-
-La dernière vision consciente de ses yeux mi-clos avait été Mukoki
-empilant sur le foyer bûches sur bûches, et la flamme qui jaillissait à
-près de quatre mètres de haut, en illuminant dans la nuit un hallucinant
-paysage de rocs chaotiques.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA DANSE DES CARIBOUS
-
-
-C’est une fois couché et ses nerfs se détendant, que Roderick Drew
-éprouva la répercussion de l’effort excessif accompli par lui, malgré sa
-blessure, au cours de la journée écoulée.
-
-Des rêves agités et dénués d’agrément vinrent troubler la fièvre de son
-sommeil. Tandis que Wabi et le vieil Indien, plus cuirassés contre la
-fatigue et les émotions du Désert, reposaient en paix et dormaient les
-poings fermés, notre citadin, à plusieurs reprises, se réveilla en
-sursaut, avec un soupir sourd ou un cri aigu, en s’imaginant qu’il
-courait un grand danger. Ce n’était qu’en passant sa main sur ses yeux,
-à demi levé, sur son coude, qu’il se rendait compte que l’aventure où il
-se débattait n’était qu’un cauchemar.
-
-Dans un de ces sursauts, et comme il se redressait sur sa couche, pour
-la dixième fois, il lui sembla entendre des pas. Il s’étira les membres,
-il se frotta les paupières, regarda les formes sombres et immobiles de
-ses compagnons endormis, et, convaincu qu’il avait rêvé, une fois de
-plus, il se plongea à nouveau dans les ramures de sapin.
-
-Il lui parut que l’imperceptible bruit recommençait et, comme mû par un
-ressort, il se dressa du coup sur son séant. Pas de doute possible. Il
-eût mis sa tête à couper qu’il entendait bien, tout contre la hutte,
-craquer la neige, sous un pas prudent et doux. Il retint son haleine et
-prêta l’oreille. Pas un bruit ne rompait le silence, que les éclatements
-d’un tison dans le feu. Il avait décidément rêvé et il tirait à lui sa
-couverture, lorsque...
-
-Son cœur cessa de battre. Qui était là?
-
-Complètement réveillé maintenant, les yeux grands ouverts, tous ses sens
-tendus vers l’action éventuelle, lentement, avec précaution, il se leva.
-Les pas et craquement de la neige étaient devenus très distincts. On
-marchait derrière la hutte. On s’éloignait. Puis on s’arrêtait. La lueur
-vacillante du feu, à demi éteint, mettait encore son reflet rougeâtre
-sur le pan du grand rocher.
-
-A cette indécise lumière, Rod vit quelque chose remuer. Une forme
-obscure rampait sournoisement vers la hutte endormie.
-
-De sa découverte, le boy demeura tout d’abord comme figé. Mais
-rapidement il songea que les Woongas les avaient suivis! Ils allaient
-tomber à l’improviste sur les dormeurs! Presque en même temps, une de
-ses mains rencontra le canon du fusil de Wabi. Le froid de l’acier le
-fit tressaillir.
-
-Il n’avait pas le loisir de réveiller ses compagnons. Le temps même
-qu’il tirât à lui le fusil, la forme avait déjà grandi, près du rocher,
-jusqu’à ce qu’elle s’abaissât, prête à bondir. Un halètement de Rod, une
-détonation qui retentit comme un tonnerre, un cri de douleur, et toute
-la hutte était sur pied.
-
-«Nous sommes attaqués! cria Rod. Vite! Wabi! Mukoki!»
-
-Le jeune blanc, à présent, était à genoux, le fusil fumant, toujours en
-joue, dans la direction du rocher. Là, dans l’ombre ténébreuse, un peu
-au delà du feu, un corps se tordait, en soubresauts, dans l’agonie de la
-mort.
-
-La forme efflanquée du vieil Indien était venue s’agenouiller à côté de
-Rod, le fusil à l’épaule, et, par-dessus leurs deux têtes, Wabi, le bras
-tendu, braquait son gros revolver, dont le canon étincelait à la lueur
-du feu.
-
-Après un moment d’attente Wabi chuchota:
-
-«Ils sont partis.»
-
-Rod, dont la voix tremblait d’émotion, répondit:
-
-«J’en ai un.»
-
-Mukoki, écartant les branchages qui formaient la hutte, se risqua
-dehors, toujours sur le qui-vive. Les deux boys le virent qui
-contournait le rocher, dissimulé dans son ombre, et qui s’avançait vers
-la victime de Rod. Lorsqu’il fut près du corps, maintenant immobile, il
-se courba, puis se redressa, avec un grognement, et lança la dépouille
-mortelle de leur ennemi dans la clarté du feu.
-
-«Woongas! Ah! Ah! Rod tuer lynx beau et gras!» cria-t-il.
-
-Rode eut un recul, un peu honteux, et rentra dans la hutte, tandis que
-Wabi, jetant un long cri, qui se répercuta dans la nuit, allait
-rejoindre Mukoki.
-
-«Woongas! Ah! Ah! gloussait le vieil Indien. Lynx beau et gras, tiré en
-plein dans la face.»
-
-Rod émergea de sa retraite et rejoignit ses compagnons, avec une grimace
-que Wabi compara à celle d’un mouton qui bêle.
-
-«Cela vous va bien, protesta Rod, de vous moquer de moi! Mais que
-serait-il advenu si ç’avait été réellement des Woongas? Par saint
-George! si jamais nous sommes de nouveau attaqués, je ne bougerai plus
-et vous laisserai le soin de les chasser.»
-
-Quoiqu’on le raillât, Roderick était excessivement fier de son lynx.
-C’était une bête de grosse taille, que la faim avait attirée vers les
-reliefs du repas et qui, prudemment, inspectait les lieux lorsque le boy
-avait tiré. Quant à Loup, il s’était prudemment tenu coi, en voyant
-qu’il ne s’agissait pas d’un homme, mais seulement d’un lynx, qui est,
-par surcroît, un ennemi-né de sa race.
-
-Mukoki se hâta de dépouiller l’animal, pendant que celui-ci était encore
-chaud.
-
-«Vous, aller vous coucher, dit-il aux deux jeunes gens. Moi rallumer le
-feu, puis dormir aussi.»
-
-Cet incident tragi-comique libéra Rod de ses autres cauchemars et il
-s’endormit plus calme, désormais.
-
-Tard, le lendemain matin, il se réveilla. La neige ne tombait plus et un
-soleil magnifique brillait au ciel. Wabi et le vieil Indien étaient déjà
-dehors, en train de préparer le déjeuner, et le gai sifflement de son
-camarade rappela à Rod que la crainte des Woongas s’était évanouie. Sans
-s’attarder davantage au lit, il se leva à son tour.
-
-Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet de la montagne,
-se déroulait un immense et merveilleux panorama. Les arbres, les
-rochers, toute la montagne elle-même, étaient couverts de deux pieds de
-neige, blanche et respendissante sous le soleil.
-
-Le _Wilderness_[8] lui apparaissait dans toute sa grandeur. Aussi loin
-que pouvait porter la vue, la blanche étendue, mille après mille, se
-dépliait vers le Nord, jusqu’à la Baie d’Hudson. En un éblouissement
-béat, Rod embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des forêts
-noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui se succédaient sans
-fin, entrecoupés de lacs scintillants, encadrés de sapins, et d’un grand
-fleuve déroulant son cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et
-morne, comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une splendeur
-magnifique et variée, dans un décor immaculé. Son cœur palpitait de
-plaisir, tandis qu’il planait sur cet immense horizon, et le sang lui
-empourprait la face.
-
- [8] Le _Wilderness_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme
- le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe, désigne une
- région particulière et l’ensemble des éléments-types qui la
- constituent. Le _Wilderness_, dit aussi le _Wild_, ou le _Grand
- Désert Blanc_, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle
- Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes,
- qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus rude et
- plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages de ce
- roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une flore
- variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire place
- ensuite à une terre à peu près morte. (_Note des Traducteurs._)
-
-Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation et, de sa voix
-gutturale, il lui disait:
-
-«Beaucoup caribous, là, en bas! Beaucoup caribous! Plus d’hommes du
-tout! Plus de maisons! Pendant vingt mille milles!»
-
-Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien qui, lui aussi,
-paraissait tout ému. Ou eût dit que ses ardentes prunelles cherchaient à
-percer cet infini, à aller loin, plus loin encore, jusqu’aux postes
-extrêmes de l’immense Baie d’Hudson.
-
-Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur l’épaule de Rod.
-
-«Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre vision. Là-bas,
-lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son apprentissage de chasseur.»
-
-Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire transparence
-de l’atmosphère et la suppression apparente des distances qui en
-résultait.
-
-«Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage, et que l’on
-pourrait, semble-t-il, toucher de la main? Elle est à trente milles
-d’ici! Et ce lac, de ce côté, qui vous paraît sans doute à une portée de
-fusil? Cinq milles nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou
-ou un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement.»
-
-Pendant quelques instants encore, les trois hommes demeurèrent à
-regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil Indien retournèrent au feu
-et à la préparation du déjeuner, laissant Rod à son enchantement.
-
-Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies non écrites,
-quels romans insoupçonnés, quels trésors de dollars et d’or, devait
-enclore ce vaste Nord! Pendant un millier, un million de siècles
-peut-être, il était demeuré inviolé, dans l’étreinte sauvage de la
-nature. Bien peu d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les
-races autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y vivaient
-de la même existence que l’homme préhistorique!
-
-Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit appeler pour
-déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit et ses rêves romanesques
-ne l’empêchèrent pas de faire honneur au repas.
-
-Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route. Mais Wabi et
-Mukoki avaient déjà décidé de ne point prendre la piste ce jour-là et de
-demeurer au campement jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.
-
-«Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous ne pouvons plus
-voyager maintenant que sur nos raquettes. Il vous faut bien cette
-journée pour apprendre à vous en servir. En outre, la neige a recouvert
-toutes les traces existantes des animaux que nous chassons. Or, élans,
-rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux à fourrure,
-ne vont pas se mettre en mouvement avant l’après-midi, ou même la
-soirée. Prendre la piste à cette heure ne nous servirait de rien.
-Demain, au contraire, nous nous rendrons compte, à loisir, des
-empreintes que nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous
-annoncent. Si le pays nous semble propice au but que nous poursuivons,
-alors nous y ferons halte et établirons notre campement d’hiver.
-
---Et les Woongas? interrogea Rod. Vous pensez que nous en sommes
-suffisamment éloignés?»
-
-Mukoki émit un grognement.
-
-«Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière, beaucoup bons pays et
-giboyeux. Rester là.»
-
-Cent autres questions furent posées par le jeune garçon, au cours du
-déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils dominaient et où ils
-s’enfonceraient bientôt. Et chaque réponse ne faisait qu’augmenter son
-enthousiasme.
-
-Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer son
-apprentissage des raquettes. Un heure durant, Wabi et Mukoki le
-pilotèrent dans un sens et dans l’autre, le long de la crête de la
-montagne, s’arrêtant aux moindres détails, battant des mains lorsqu’il
-avait réussi un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup aussi
-lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort satisfait de lui,
-trouva que tout allait pour le mieux.
-
-La journée s’écoula fort agréablement. Roderick cependant ne laissa pas
-de remarquer que, par moments, Wabi semblait sous le coup d’un souci
-inconnu. Par deux fois, il le découvrit seul, assis sous la hutte, et
-silencieusement pensif. Il finit par s’en inquiéter.
-
-«Pourrais-je savoir la cause de votre ennui? interrogea-t-il. Qu’est-ce
-qui ne va pas?»
-
-Wabi se redressa et eut un petit rire.
-
-«Avez-vous jamais eu, Rod, un rêve qui survive à la nuit et continue à
-vous importuner, une fois éveillé? J’en ai fait un de ce genre, plus
-tenace que vos cauchemars imaginaires, car, depuis lors, je ne puis
-m’empêcher d’être inquiet des êtres chers que nous avons laissés
-derrière nous. Et plus spécialement de Minnetaki. Rien d’autre que cela.
-C’est se tracasser pour rien, me direz-vous? Je suis de votre avis.
-Écoutez! N’est-ce pas le sifflement de Mukoki?» Le vieil Indien, en
-effet, arrivait en courant.
-
-«Venir voir chose plaisante! s’exclama-t-il. Vite! Venir voir vite!»
-
-Rapidement, il emmena les deux boys sur le rebord le plus escarpé de la
-montagne. Il semblait très excité.
-
-«Caribous! dit-il. Caribous en train de s’amuser!»
-
-Et son doigt se tendit vers la pente neigeuse qui dévalait au-dessous
-d’eux.
-
-A la distance d’un mille environ, qui semblait à Rod beaucoup moindre,
-sur une petite plate-forme située à mi-côte de la montagne, et qui
-devait être, en été, une prairie, une demi-douzaine de gros mammifères
-se comportaient d’une façon bizarre.
-
-Les bêtes étaient des caribous, cet animal merveilleux de la Terre du
-Nord, aussi commun que le renne au delà du 60e degré de latitude, et
-dont Roderick avait lu, dans ses livres, tant de mirifiques
-descriptions. Pour la première fois, il le surprenait dans son ambiance
-et dans sa vie réelle.
-
-Et, juste à ce moment-là, les animaux s’adonnaient à leur curieux jeu
-favori, connu, dans les parages de la Baie d’Hudson, sous le nom de
-«Danse du caribou».
-
-«Que diable font-ils là? demanda Rod, tout aguiché. Qu’est-ce qui leur
-prend?
-
---Eux, s’amuser follement», gloussa Mukoki.
-
-Et il tira Rod un peu plus en avant, derrière un rocher qui les
-dissimulait.
-
-Wabi avait mouillé dans sa bouche un de ses doigts, puis l’avait levé en
-l’air, au-dessus de sa tête. C’est un procédé commode pour se rendre un
-compte exact de la direction du vent. Le côté du doigt opposé au vent
-demeure humide, tandis que l’autre sèche rapidement.
-
-«Le vent, annonça-t-il, est bon pour nous, Muki, et ils ne peuvent nous
-sentir. La chance est propice à un coup de fusil. Va le tirer. Rod et
-moi nous resterons ici à vous regarder.»
-
-Tandis que Mukoki s’en retournait en rampant vers la hutte, pour y
-prendre son fusil, Roderick continuait à se récréer de la vue du
-spectacle divertissant qui se déroulait au-dessous de lui.
-
-Deux autres animaux avaient rejoint les autres, sur leur plate-forme, et
-le soleil illuminait les ramures de leurs grandes cornes, tandis qu’ils
-secouaient leurs têtes, au cours de leurs bouffonnes évolutions. Trois
-ou quatre d’entre eux se séparant du reste de la troupe, commençaient
-par se sauver avec la vitesse du vent, comme s’ils avaient eu à leurs
-trousses leur plus mortel ennemi. A deux ou trois cents mètres, ils
-s’arrêtaient soudainement et, s’alignant en cercle, faisaient
-volte-face, comme si la fuite leur avait été de partout coupée. Puis ils
-se disloquaient et, en une course non moins échevelée, rejoignaient
-leurs compagnons.
-
-Un autre jeu retenait les regards de Rod, si imprévu et si étonnant
-qu’il en demeurait tout pantois, un jeu à ce point comique que Wabi,
-derrière lui, en riait en sourdine. Une de ces agiles créatures, se
-détachant seule de la troupe, se mettait à tourbillonner tout autour,
-sautant et lançant des ruades, jusqu’à ce que, finalement, après un
-dernier bond, elle retombât droit sur ses pattes, sans plus bouger,
-comme une danseuse de ballet qui a terminé sa figure. Après quoi, le
-caribou simulait une nouvelle fuite, avec la troupe entière à ses
-talons.
-
-«Ce sont, dit Wabi, les animaux les plus matois, les plus rapides et les
-plus amusants du Nord. Si le vent leur est favorable, ils vous flairent
-du haut en bas d’une montagne, et ils sont capables de vous entendre
-parler et marcher à un mille de distance... Mais regardez par ici!»
-
-Il appuya son doigt sur l’épaule de Rod et lui désigna Mukoki, qui se
-trouvait déjà assez loin et se glissait en tapinois vers les caribous,
-parmi les rochers et les buissons. Chaque minute le rapprochait
-davantage de son gibier et Roderick palpitait, admirant l’ensemble du
-tableau que formaient les muets et folâtres ébats des enfants du Désert,
-l’avance précautionneuse du vieil Indien, et chaque arbre, chaque rocher
-du paysage, qui jouaient leur rôle dans le petit drame dont pas une
-phrase ne lui échappait.
-
-Cinq, dix, quinze minutes passèrent. Les deux boys virent Mukoki
-s’arrêter et lever le doigt en l’air, pour l’épreuve du vent.
-
-Il s’aplatit ensuite sur la neige et, pied par pied, mètre par mètre, il
-se coulinait sur les mains et sur les genoux.
-
-«Bon vieux Muki! murmurait Wabi, tandis que Rod s’impatientait, les
-mains crispées, se demandant quand Mukoki se déciderait à tirer. Car,
-maintenant, il n’était plus, semblait-il, qu’à un jet de pierre de la
-troupe.
-
---A quelle distance est-il donc encore? interrogea Rod.
-
---A trois ou quatre cents yards, dit Wabi. C’est trop loin pour tirer.»
-
-Mukoki finit par n’être plus qu’un point noir sur la neige blanche.
-
-A ce moment, la troupe joyeuse eut la conscience qu’un danger la
-menaçait. Elle cessa soudain ses ébats et demeura, pendant quelques
-instants, comme paralysée. La détonation du fusil de l’Indien monta vers
-les deux boys.
-
-«Raté!» cria Wabi.
-
-Déjà les huit caribous fuyaient ventre à terre.
-
-Un autre coup, puis un second et un troisième se succédèrent rapidement.
-Un des fuyards s’abattit sur les genoux, puis se releva et reprit sa
-course. Un coup encore, le dernier dans le fusil de Mukoki, et la bête
-blessée tomba à nouveau, tenta une fois de plus de se remettre sur ses
-pattes, puis s’écroula sur le sol.
-
-«Bonne besogne! s’exclama Wabi. C’est de la viande fraîche pour le
-dîner!»
-
-Mukoki, après avoir déchargé son fusil, s’avança sur l’espace libre,
-maintenant rouge de sang, où quelques instants avant, s’ébattaient les
-caribous.
-
-Il tira son couteau de sa gaine et s’agenouilla près de la gorge de
-l’animal abattu.
-
-«Je vais, dit Wabi, descendre vers lui, pour l’aider un peu. Vous, Rod,
-restez ici. Vous avez encore les jambes faibles et vous ne pourriez plus
-ensuite regrimper. Allez un peu aviver le feu. Mukoki et moi nous
-rapporterons la viande.»
-
-Roderick, resté seul, s’occupa de ramasser du bois pour la nuit et
-s’exerça sur ses raquettes. Il s’étonnait lui-même de ses progrès et
-qu’il pût, avec cette étrange et encombrante chaussure, arriver à
-marcher ainsi, tout naturellement.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES
-
-
-Le crépuscule commençait à tomber lorsque Wabi et Mukoki reparurent,
-chargés de la viande du caribou. On hâta les préparatifs du dîner, car,
-le lendemain et les jours suivants, on devait se mettre en route avant
-l’aurore, marcher sans doute jusqu’à la nuit, et il était urgent de
-s’allonger au lit.
-
-Les trois compagnons étaient aussi impatients l’un que l’autre de
-commencer leurs exploits cynégétiques. Même Loup, étirant sa personne
-efflanquée, humait l’air à plein museau, comme s’il eût langui après les
-émotions des drames où il devait jouer son rôle.
-
-«Si vous en avez la force, dit Wabi à Rod, par-dessus sa tranche de
-caribou, nous couvrirons dès demain vingt-cinq à trente milles, au cas
-où cela sera nécessaire. Nous pouvons avoir rencontré notre terrain de
-chasse à midi, comme il est possible que nous le cherchions deux ou
-trois jours durant. Dans ce cas comme dans l’autre, ne gaspillons plus
-notre temps. Hourrah! L’heure du grand jeu n’est pas loin!»
-
-Il semblait à Rod qu’il venait à peine de s’endormir, lorsqu’il sentit
-que quelqu’un le secouait sur sa couche. Il ouvrit les yeux et trouva
-devant lui la figure rieuse de Wabi, qu’éclairait le reflet d’un bon
-feu.
-
-«Allons, Rod! Il est l’heure! lui dit son camarade. Le déjeuner du matin
-est chaud, tout notre paquetage est déjà sur le traîneau. Et vous êtes
-encore là à rêver. A quoi ou à qui?
-
---A Minnetaki!» répondit Rod, avec une franchise dénuée d’artifice.
-
-Il se leva, défripa ses vêtements et lissa ses cheveux ébouriffés. La
-nuit était noire encore et, ayant consulté sa montre, il vit qu’il était
-quatre heures du matin. Mukoki avait installé déjà le déjeuner sur une
-pierre plate, auprès du feu.
-
-Le repas fut bref et la caravane se remit en route. Rod était désolé de
-la perte de son fusil. Un paradis de chasse allait s’ouvrir à lui et il
-était désarmé! Comme il se lamentait de son malheureux sort, Wabi lui
-offrit l’usage de son propre fusil, un jour sur deux. Le gros revolver
-passerait de même, respectivement, d’une main à l’autre, et chacun
-d’eux, en cas de besoin, l’utiliserait de son mieux. Roderick fut tout
-joyeux de cette solution et Wabi insista pour que ce fût lui qui eût la
-première jouissance de l’arme bienheureuse.
-
-Au delà des rochers qui jonchaient le faîte de la montagne et une fois
-sur la pente lisse de la descente, les deux boys s’attelèrent ensemble
-au traîneau, tandis que Muki marchait en avant pour tracer la piste.
-
-Roderick assistait, pour la première fois, à l’établissement d’une piste
-et il admirait fort, dans l’aube naissante, l’habileté du vieil Indien.
-Mukoki, qui était un «pisteur» habile entre tous, effectuait, avec ses
-raquettes, d’énormes enjambées et, à chacune d’elles, faisait voler en
-l’air un feu d’artifice neigeux. Le sol, ainsi débarrassé de la neige
-molle, n’offrait plus qu’un large sentier, à la surface ferme, que
-pouvaient suivre sans peine Rod et Wabi.
-
-Dès qu’ils furent arrivés à la base de la montagne, et comme ils
-suivaient, depuis un demi-mille environ, le bas-fond où ils se
-trouvaient, Mukoki s’arrêta. Lorsque les deux boys l’eurent rejoint, il
-désigna du doigt une empreinte marquée curieusement dans la neige.
-
-«Élan!» dit-il.
-
-Rod se pencha pour regarder.
-
-«La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte n’est pas encore
-gelée et la neige vient à peine d’y reprendre son équilibre. Les petites
-mottes glissent encore les unes sur les autres, voyez, Rod! C’est un
-gros mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il est passé
-par ici.»
-
-A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux devenaient
-de plus en plus fréquentes, trahissant les va-et-vient et l’agitation
-sauvage de la nuit. Ce fut d’abord la piste d’un renard, qu’ils
-croisèrent à plusieurs reprises. Ils constatèrent que le petit bandit
-des ténèbres avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était
-couverte de sang et de poils, et une partie du corps n’avait pas encore
-été dévorée.
-
-Wabi était demeuré pensif et examinait de près les empreintes.
-
-«L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie de renard il
-s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un renard, et voilà tout. Toutes
-les traces de ces animaux se ressemblent, quelle que soit l’espèce.
-Pécuniairement parlant, la question cependant est capitale. Le renard
-qui a passé ici représente peut-être une fortune...»
-
-Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective l’avait déjà rempli
-d’allégresse.
-
-«Expliquez-vous, Wabi! interrogea Rod.
-
---Eh bien! expliqua Wabi, le camarade est peut-être un renard rouge
-ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de dix à quinze dollars. Si c’est
-un renard noir, il en vaut de cinquante à soixante. De soixante-quinze à
-cent, si c’est ce que nous appelons un «croisé», c’est-à-dire s’il est
-mélangé de noir et d’argent. Et si c’est...
-
---Un énorme gris-argent... gloussa Mukoki.
-
---Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents dollars, si le sujet
-est ordinaire. De cinq cents à mille, si c’est une bête hors ligne! Et
-maintenant Rod, comprenez-vous pourquoi nous aimerions à être fixés sur
-son identité? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la peine que
-nous le suivions. Mais il est bien probable que ce n’est qu’un rouge et
-nous gâcherions notre temps.»
-
-L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des traces de loups,
-qu’on aurait crues être celles de gros chiens. Puis celles, légères, de
-sabots de cerfs, et celles aussi, très larges, griffes écartées, d’un
-lynx errant. Mais rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa
-tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable ce devait
-être! Il apprit également à distinguer, malgré leur similitude
-apparente, l’empreinte du sabot d’un petit élan de celle d’un caribou.
-
-Une demi-douzaine de fois, au cours de la matinée, les trois compagnons
-s’arrêtèrent pour se reposer. A midi, Wabi calcula qu’ils devaient avoir
-couvert une vingtaine de milles. Rod, quoiqu’il commençât à sentir la
-fatigue, déclara qu’il était encore bon pour une dizaine d’autres. On
-dîna.
-
-Puis l’aspect du pays se modifia et celui-ci redevint très accidenté.
-Une petite rivière, qu’ils suivaient, devint un torrent tumultueux entre
-ses rives gelées. Les blocs erratiques et les masses rocheuses
-reparurent, encadrés de collines boisées. A chaque pas, le pittoresque
-augmentait. Un autre chaînon de montagnes, escarpées et sauvages,
-apparut vers l’est. Les petits lacs se faisaient aussi plus nombreux,
-dans leurs criques glacées.
-
-Mais ce qui réjouissait surtout le cœur de nos chasseurs, c’était la
-fréquence des empreintes probantes de gibier et d’animaux à fourrure.
-Les endroits faits à souhait pour établir le campement d’hiver
-abondaient. Ce n’était que l’embarras du choix et les trois compagnons
-ralentirent leur marche.
-
-Après la dernière ascension, dirigée par Mukoki, d’une colline assez
-haute qui leur barrait la route, ils firent halte, en poussant un cri
-joyeux.
-
-Le site était idéal et sa beauté retirée tout à fait inattendue. Au fond
-d’une cuvette rocheuse, couronnée par l’amphithéâtre majestueux d’une
-forêt de cèdres, de sapins et de bouleaux, dormait un laquet, minuscule
-et charmant. A l’une de ses extrémités, s’étendait une petite surface
-plane qui, en été, devait être une prairie.
-
-Mukoki, sans mot dire, jeta à terre le lourd paquet dont il s’était
-chargé. Rod fit de même avec le sien et Wabi se déharnacha des courroies
-avec lesquelles il tirait le toboggan. Il n’y eut pas jusqu’à Loup qui,
-tirant sur sa lanière, ne plongeât, lui aussi, dans le trou ses yeux
-avides, comme s’il eût compris, à l’instar de ses maîtres, que le «home»
-d’hiver était trouvé.
-
-Ce fut Wabi qui, le premier, rompit le silence.
-
-«Comment trouves-tu l’endroit, Muki?» interrogea-t-il.
-
-Muki gloussa, avec une satisfaction évidente et sans bornes.
-
-«Très joli et bon. Nous avoir là excellent hiver. Beaucoup de bois pour
-feu. Aucun voisin!»
-
-Laissant là leurs bagages et Loup attaché au traîneau, les trois hommes
-descendirent vers le lac.
-
-A peine en avaient-ils atteint les bords que Wabi, s’étant arrêté,
-tressaillit. Et, montrant du doigt, à ses compagnons, la forêt qui
-s’étendait sur la rive opposée, il s’exclama:
-
-«Regardez ceci!»
-
-A demi cachée dans les sapins, était une cabane. On pouvait se rendre
-compte, même à distance, qu’elle était abandonnée. La neige s’était
-amoncelée autour d’elle. Aucune fumée ne fusait de son toit. Pas un
-signe n’y annonçait la vie.
-
-Contournant le lac, les chasseurs se dirigèrent vers cette cabane.
-
-S’en étant prudemment approchés, ils constatèrent qu’elle était déjà
-ancienne. Les bûches dont elle était bâtie commençaient à s’effriter.
-Sur sa toiture, des arbustes, semés par le vent, avaient pris racine. Sa
-construction remontait, sans nul doute, à plusieurs années. La porte,
-qui était faite de bûches fendues par leur milieu, et qui regardait du
-côté du lac, était hermétiquement close. Close aussi l’unique fenêtre,
-qui était orientée de même et que barraient extérieurement des traverses
-faites avec de jeunes arbres.
-
-Mukoki essaya d’ouvrir la porte, en pesant dessus. Mais elle résista à
-ses efforts. Il était évident qu’elle était, à l’intérieur, solidement
-verrouillée.
-
-Il y avait là matière à s’étonner. Comment cette porte pouvait-elle
-avoir été ainsi bloquée par en dedans, sans qu’il y eût personne dans la
-cabane?
-
-Pendant quelques instant, les trois hommes en demeurèrent tout
-interloqués, prêtant vainement l’oreille.
-
-«Voilà qui paraît étrange, n’est-ce pas ton avis, Muki?» dit Wabi à voix
-basse.
-
-Mukoki, agenouillé contre la porte, continuait à écouter, l’oreille
-collée aux fentes du bois. Comme il n’entendait toujours quoi que ce
-fût, il se releva et, détachant ses raquettes, les envoya danser en
-l’air, de deux coups de jarrets. Puis, empoignant sa hache, à sa
-ceinture, il alla vers la fenêtre.
-
-Après une douzaine de coups, il avait pratiqué dans le volet une petite
-ouverture. Par elle, le vieil Indien écouta encore, avec défiance. Aucun
-bruit, toujours. Il renifla. Une atmosphère à la fois moisie et
-raréfiée, presque suffocante, parvint à ses narines. Il éternua. Puis il
-recommença à faire, morceau par morceau, sauter le volet.
-
-Quand l’ouverture fut assez grande, il y passa sa tête et ses épaules,
-et regarda. Mais, dans l’obscurité de la cabane, il ne put d’abord rien
-distinguer.
-
-«Eh bien, Muki?» interrogea avec impatience Wabi, qui se tenait derrière
-lui.
-
-Mukoki demeurait toujours muet. Il était en train d’adapter ses yeux à
-l’obscurité et il ne grouillait pas plus qu’une pierre, il était aussi
-silencieux qu’un mort.
-
-Très lentement enfin, avec mille précautions, comme s’il craignait de
-réveiller quelqu’un qui dormait, il se tira en arrière et reprit pied
-sur le sol. Lorsqu’il se retourna vers ses deux compagnons, l’expression
-de sa figure était telle qu’ils ne la lui avaient jamais encore vue.
-
-«Qu’y a-t-il, Mukoki?» demandèrent-ils.
-
-Le vieil Indien aspira fortement une bouffée d’air frais.
-
-«Cabane... balbutia-t-il. Cabane... Il y a dedans une armée de morts!»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM
-
-
-Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant d’abord ce qu’ils
-devaient croire de cette stupéfiante assertion. Le vieil Indien,
-cependant, continuait à refléter sur son visage frémissant une émotion
-peu coutumière.
-
-«Une armée de morts, oui!» répétait le vieux trappeur.
-
-Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de force à ses
-paroles que pour se débarrasser des toiles d’araignée qui lui
-emplissaient la figure, les deux jeunes gens virent que cette main
-tremblait.
-
-Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa tête et ses épaules
-à travers le volet, et regardait comme l’avait fait Mukoki. Les retirant
-ensuite, il se retourna vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine
-bouleversée. Moins bouleversée cependant que ne l’avait été celle du
-vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu en pleine poitrine,
-avait, le premier, reçu le choc de l’effrayant spectacle.
-
-«Vous aussi, Rod, regardez!» dit-il.
-
-Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de l’obscure ouverture. Son
-cœur palpitait, non de crainte, mais d’une émotion mystérieuse et mal
-formulée. Son appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme
-un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.
-
-Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit rien. Il n’y
-avait que du noir dans la cabane. Puis il lui sembla que l’ombre se
-dissipait et il commença à distinguer le mur opposé. Une table dessina
-ensuite, au milieu de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la
-table, il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce quelque
-chose était une chaise renversée, qu’une espèce de loque recouvrait à
-demi.
-
-Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane. Dehors, Wabi et
-Mukoki l’entendirent qui poussait, puis réprimait un cri d’effroi. Ils
-le virent qui se cramponnait des mains à la brèche ouverte dans le
-volet. Il regardait, comme fasciné.
-
-Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur intérieur, ce
-qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il, avait été un homme
-vivant. Ce n’était plus, maintenant, qu’un simple squelette, un objet à
-la fois terrible et risible, dont les orbites vides s’éclairaient
-tristement du rais de lumière qui filtrait dans la cabane, dont la
-bouche grimaçait, tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod à
-travers l’ombre.
-
-Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.
-
-«Je n’en ai vu qu’un...» murmura-t-il, en allusion à l’exclamation de
-Mukoki.
-
-Wabi, qui était redevenu maître de lui, donna, en riant, deux ou trois
-tapes dans le dos de Rod, pour lui réconforter les esprits, tandis que
-Mukoki se contentait de grogner.
-
-«Vous avez mal vu, Rod! dit Wabi, d’un ton moqueur. Vos nerfs vous
-auront empêché de regarder assez longtemps. Par saint George! Il n’y en
-a pas un d’entre nous qui n’en ait frissonné. Allons, je vais ouvrir!»
-
-Le jeune Indien s’infiltra à travers le volet et Roderick, qui avait
-pareillement repris son sang-froid, se hâta de le suivre. Tandis
-qu’extérieurement Mukoki pesait à nouveau sur la porte, de tout son
-poids, Wabi, de l’intérieur, attaqua le bois avec sa hache. La porte
-céda tout à coup, et si soudainement que le vieil Indien culbuta à sa
-suite et s’aplatit sur le sol.
-
-Un flot de lumière pénétra dans la cabane. Instinctivement, les yeux de
-Rod se portèrent vers le squelette qu’il avait aperçu du dehors. Il
-était appuyé contre le mur, dans l’attitude ancienne d’un homme qui
-dormirait. A côté de ce premier et funèbre occupant, un second squelette
-était, tout de son long, étendu sur le plancher. Près de la table et de
-la chaise renversée, un petit tas d’ossements paraissait provenir de
-quelque animal.
-
-Rod et Wabi s’approchèrent, un peu plus près, du squelette qui était
-adossé au mur et se mirent à l’examiner, tandis que Mukoki, agenouillé,
-se penchait sur le second squelette.
-
-Soudain, le vieux trappeur poussa une exclamation de surprise et les
-deux jeunes gens s’étant tournés vers lui, le virent qui leur désignait,
-de l’index, un objet, par terre, parmi les os.
-
-«Couteau! dit-il. Lutte. Lui, tué!»
-
-Le manche pourri par le temps, le tranchant rongé par la rouille, mais
-toujours droit là où son possesseur l’avait planté dans la chair et dans
-les os de sa victime, un long couteau, à forte lame, était plongé
-jusqu’à la garde dans la poitrine de ce qui avait été jadis un être
-humain.
-
-Rod s’était agenouillé près de Mukoki et était redevenu livide. Ses
-dents se desserrèrent, pour demander:
-
-«Qui... a fait cela?»
-
-Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un signe de tête, la chose
-lugubre adossée au mur.
-
-«Lui!»
-
-D’un même mouvement, les trois hommes revinrent vers le premier
-squelette. Un de ses longs bras était appuyé sur ce qui fut un seau, et
-avait passé à travers les cercles de fer qui en avaient seuls subsisté.
-La main de ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce
-enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de bouleau. L’autre
-bras s’était détaché et était tombé près du squelette, que Mukoki, de ce
-même côté, inspecta avec soin.
-
-Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte qu’il fit
-d’une courte entaille, qui avait pénétré de biais dans les côtes.
-
-«Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de couteau dans les
-côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup souffrir et mourir lentement.
-Mauvaise façon d’être frappé.
-
---Brr... dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est asphyxié. On
-dirait que l’air de cette cabane n’a pas été renouvelé depuis un
-siècle.»
-
-Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le tas d’ossements qui
-était près de la chaise.
-
-«Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée. Les hommes
-luttent. Tués tous deux. Chien mourir de faim.»
-
-Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit où Loup
-gardait le toboggan, Rod, laissant trotter son imagination,
-reconstituait la terrible tragédie qui, voilà bien longtemps, s’était
-déroulée dans la vieille cabane. Il revoyait les deux hommes vivant
-cette heure mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il
-croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque reprise. Il
-croyait assister au double coup qui, simultanément, avait tué l’un, tout
-net, et envoyé l’autre, le vainqueur, comme un bolide, agoniser contre
-le mur. Et le chien? Quel avait été son rôle dans la bataille? Puis,
-qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et la soif,
-bondissant contre les parois de son tombeau muré, jusqu’à ce qu’il se
-tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à son tour? Cet atroce tableau
-brûlait le cerveau de Roderick. Élevé dans la convention d’une ville, il
-n’en avait jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion majeure
-qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression contre Minnetaki,
-à Wabinosh-House.
-
-Pour Mukoki et Wabi, au contraire, la bataille des squelettes, si elle
-les avait d’abord fortement troublés, n’était plus déjà qu’un incident
-comme un autre de leur existence aventureuse.
-
-Mais ce qui, surtout, tracassait Rod, c’était de savoir le pourquoi de
-la tragédie. Pourquoi, oui, ces deux êtres s’étaient-ils ainsi
-entre-tués dans la cabane close? Quelle était la clef du mystère? Il
-l’aurait, en vérité, payée un bon prix.
-
-La grimpade terminée, Rod se réveilla à des réalités plus précises. Wabi
-était déjà en train de s’atteler au toboggan. Il était d’excellente
-humeur.
-
-«Cette cabane, s’exclama-t-il comme Rod le rejoignait, nous tombe du
-ciel à point nommé! Nous aurions eu cinq semaines au moins de travail
-pour en construire une. C’est ce qu’on appelle avoir de la chance!
-
---Comment, demanda Rod, nous allons vivre là-dedans?
-
---Vivre là-dedans? Je le pense bien. La cabane est trois fois grande
-comme celle que nous aurions bâtie. Je me demande même pourquoi les deux
-camarades l’ont faite d’une pareille dimension. Qu’en penses-tu,
-Mukoki?»
-
-Mukoki hocha la tête. Les tenants et aboutissants de cette histoire
-dépassaient évidemment sa compréhension.
-
-Équipements et provisions furent bientôt amenés à la porte de la cabane.
-
-«Procédons d’abord au nettoyage, annonça gaiement Wabi. Donne-moi un
-coup de main, Muki, veux-tu, pour ramasser tous ces os. Rod, durant ce
-temps, pourra s’amuser à flairer dans les coins et peut-être
-découvrira-t-il quelque chose d’intéressant.»
-
-Roderick accepta volontiers le rôle qui lui incombait, car sa curiosité
-inassouvie n’avait fait que croître.
-
-«Pourquoi? Oui, pourquoi se sont-ils tués?» mâchonnait-il entre ses
-dents.
-
-Il commença donc ses recherches. Sous la chaise renversée, qui était
-faite de petits sapins cloués ensemble, il y avait un tas innommable et
-poussiéreux, qui s’effrita sous ses doigts. Mais, un peu plus loin, il
-découvrit deux fusils. Ils étaient d’un modèle très ancien et aussi
-longs que Rod lui-même.
-
-«Ces fusils proviennent de la Baie d’Hudson, dit Wabi. De semblables on
-se servait avant que mon père fût né.»
-
-Roderick, le cœur battant, continuait son exploration. Accrochés à l’un
-des murs, il trouva les restes de ce qui avait été des vêtements: un
-fragment de chapeau, qui tomba en pièces sitôt qu’il y eut porté la
-main; des loques poudreuses et informes, véritables guenilles. Sur la
-table, il y avait des casseroles rouillées, un seau en fer-blanc, une
-bouilloire de fer battu et des restes d’anciens couteaux, des
-fourchettes et des cuillères. Puis encore, à l’un des bouts, un objet
-qu’il prit dans sa main et qui offrait une résistance suffisante pour
-s’être bien conservé et ne point s’émietter, lorsqu’il y toucha.
-
-Rod reconnut que c’était un petit sac en peau de daim, ficelé à l’un de
-ses bouts, et fort lourd. Les doigts tremblants d’émotion, il dénoua la
-ficelle, à demi décomposée, et une poignée de quelque chose qui
-ressemblait à des cailloux noirâtres tinta sur la table. Il poussa un
-cri aigu, en appelant ses compagnons.
-
-Wabi et Mukoki venaient d’aller décharger dehors une brassée
-d’ossements. Ils arrivèrent près de lui.
-
-«Voyez ceci, dit-il.
-
---On dirait du plomb, opina Wabi.
-
---Du plomb... A moins que ce ne soit de l’or!»
-
-Les cœurs se mirent à battre.
-
-Wabi, prenant un des cailloux, l’emporta sur le seuil de la porte, à la
-lumière du grand jour. Puis, sortant de l’étui son couteau de poche, il
-l’enfonça dans l’énigmatique objet. Avant même que Rod se fût penché sur
-l’entaille, la voix du jeune Indien s’éleva, claironnante.
-
-«C’est une pépite d’or! s’exclama-t-il.
-
---Et c’est pour elle qu’ils se sont battus!» cria Rod, tout heureux de
-savoir.
-
-Le plaisir d’avoir enfin percé le mystère qui le lancinait l’emporta
-tout d’abord pour lui sur l’intérêt de la découverte, considérée en
-elle-même.
-
-Mais Wabi et Mukoki étaient dans une excitation sans pareille. On eût
-dit qu’ils étaient devenus fous. Le petit sac fut complètement retourné.
-Puis la table fut débarrassée de tout ce qui l’encombrait. Les coins et
-recoins de la cabane furent scrutés à nouveau, avec une ardeur
-délirante. Rod, aiguillonné par l’exemple, se mit de la partie. Sans
-proférer une parole, les trois hommes, debout, agenouillés, ou à plat
-ventre, étaient à chercher, chercher, chercher encore. Telle est
-l’attirance de l’or vierge. Telles sont les étincelles qu’il fait
-jaillir du feu latent et fébrile qui brûle pour lui dans le cœur de tout
-homme. Chaque guenille, chaque tas de poussière, chaque débris
-méconnaissable fut examiné, trié, tamisé, éparpillé. Les trois
-chercheurs ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une heure, sans avoir rien
-trouvé, âprement désappointés.
-
-«C’est tout ce qu’il y a!» dit Wabi, en se décidant à desserrer les
-lèvres.
-
-Il reprit, après un silence:
-
-«Nous allons vider entièrement la cabane et, demain, nous arracherons le
-plancher! On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dessous. De toute façon,
-il nous faut un plancher neuf. La nuit commence et, si nous voulons nous
-aménager un gîte décent, il faut nous remuer.»
-
-Tous les détritus furent, sans perdre une minute, balayés et sortis.
-Lorsque la nuit fut complètement tombée, les couvertures étaient déjà
-déroulées, les divers paquets et les provisions empilés dans un des
-coins de la cabane, en aussi bon ordre que sur un bateau. Ce fut
-l’expression même dont se servit Rod.
-
-Un énorme feu fut aménagé extérieurement, devant la porte restée
-ouverte, et, quand il flamba, sa chaleur et sa lumière emplirent
-l’intérieur du «home», devenu tout à fait confortable. Une paire de
-chandelles compléta la fête et acheva de donner l’impression d’un
-chez-soi idéal. Le souper, servi par Mukoki, prit une allure de festin.
-Au menu: caribou rôti; haricots froids, que le vieil Indien avait cuits
-au dernier campement; gâteau de farine et café chaud. Nos trois
-chasseurs s’en pourléchèrent, comme s’ils n’avaient pas mangé depuis
-huit jours.
-
-La journée avait été remplie de trop d’émotions pour que, le repas
-terminé, ils se retirassent immédiatement sous leurs couvertures, comme
-ils en avaient l’habitude. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au
-terme de leur longue marche? Le plus fatigant était accompli. Il n’y
-avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée. Leur
-expédition s’annonçait sous d’heureux auspices et ils allaient pouvoir
-se livrer en paix au plaisir des sports d’hiver. Il leur était désormais
-permis, dans une bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.
-
-Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette nuit-là. Pendant de
-longues heures, ils causèrent, assis sur le seuil de la porte, devant le
-feu crépitant qu’ils attisaient. A vingt reprises, la conversation fut
-ramenée sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois amis
-soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites pépites, dont
-l’ensemble pouvait bien représenter une demi-livre environ. L’aventure
-était maintenant facile à reconstituer. Les deux hommes-squelettes
-avaient été jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans
-ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils avaient
-découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement renfermées
-dans le sac de peau de daim. Puis, l’heure du partage venue, tous deux
-prétendant peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et
-une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la bataille des
-couteaux. Mais où et comment avaient-ils découvert cet or? La question
-était plus malaisée à résoudre. Il n’y avait dans la cabane aucun outil
-de mineur, pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent
-jusqu’à minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs
-de la cabane n’étaient point des prospecteurs de métier et qu’ils
-avaient, par simple hasard, découvert le petit trésor pour lequel ils
-s’étaient entre-tués.
-
-Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes, après avoir
-absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent d’arracher le vieux
-plancher de la cabane. Une par une, les lattes de sapin furent enlevées
-et placées en pile, comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à
-nu, on le retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages. Toutes
-les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à midi il ne restait
-pas un pouce de sol à explorer. Décidément, il n’y avait plus d’or.
-
-Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver une fortune
-cachée fut abandonnée. C’était déjà, au surplus, une gentille aubaine
-que les quelque deux cents dollars que représentaient les pépites.
-
-Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et variées que leur
-promettait la chasse, et aux trophées qui viendraient s’ajouter bientôt
-aux huit scalps de loups et au lynx. Mukoki commença à couper des
-rondins de cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.
-
-Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant, à force, les
-interstices du bois avec de la mousse, Rod sifflait joyeusement, et tant
-siffla-t-il qu’il en prit mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes
-d’une chanson Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à
-lui-même, ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut terminé
-aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur le toboggan, fut
-incontinent monté dans la cabane, à la place de l’ancien foyer en
-pierres plates, à moitié écroulé, que les hommes-squelettes y avaient
-laissé.
-
-Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé, Mukoki installa
-sur le feu une grande marmite, qu’il remplit de graisse et d’os de
-caribou.
-
-Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour toute réponse, il
-ramassa une demi-douzaine de pièges d’acier et les laissa tomber dans la
-marmite.
-
-«Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup, chat-pêcheur, et
-aussi martre... Tous venir quand piège sent bon.
-
---Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi, neuf bêtes sur dix,
-et le loup plus qu’aucune autre, se méfieront et dédaigneront l’appât.
-L’odeur que l’homme laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte.
-Après le trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse, qui
-les attire.»
-
-Le «home» des trois chasseurs, dès cette seconde nuit, avait pris bon
-aspect. Il ne restait plus à établir, à l’aide de cloisons, trois
-chambres pour chacun d’eux. C’était un travail que l’on exécuterait à
-temps perdu. Il fut convenu qu’ils se mettraient en route au point du
-jour, chargés des pièges, et à la recherche d’une piste, en ouvrant
-l’œil principalement sur les traces de loups.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS
-
-
-Par deux fois, au cours de la nuit, Roderick fut réveillé par un léger
-bruit. C’était Mukoki qui allait ouvrir la porte de la cabane.
-
-La seconde fois, il se souleva dans ses couvertures et, s’appuyant sur
-ses coudes, il observa le vieil Indien.
-
-La nuit était resplendissante et un flux de clair de lune ruisselait sur
-le campement. Rod pouvait entendre Mukoki glousser et grogner, comme se
-parlant à lui-même. A la fin, sa curiosité l’emporta et, s’enroulant
-dans ses couvertures, pour ne point avoir froid, il alla rejoindre
-l’Indien sur le seuil de la porte.
-
-Le regard levé de Mukoki semblait perdu dans l’espace. Le globe lunaire
-se trouvait au zénith, juste au-dessus de la cabane, et, comme le ciel
-était sans nuage, il faisait clair à ce point que l’on distinguait
-nettement tous les objets sur l’autre rive du lac.
-
-Le froid était non moins vif et Rod en sentait déjà les picotements sur
-sa figure. Il se demandait ce que pouvait fixer ainsi, sur l’empyrée, la
-vue de Mukoki, à moins que ce ne fût la magnificence même de la nuit.
-
-«Qu’est-ce qu’il y a, Mukoki?» interrogea-t-il.
-
-Le vieil Indien rabaissa vers lui son regard et demeura un instant sans
-rien dire. Il était visible qu’une sorte de joie mystérieuse l’absorbait
-tout entier. Elle se peignait sur tous ses traits.
-
-«Nuit de loups!» murmura-t-il.
-
-Il se retourna vers Wabi, qui dormait toujours.
-
-«Nuit de loups!» répéta-t-il.
-
-Et il se glissa comme une ombre vers le jeune chasseur.
-
-Rod observait ses mouvements avec un étonnement croissant. Il le vit qui
-se penchait sur Wabi, le secouait par les épaules, pour le réveiller, et
-il l’entendit qui répétait, une fois de plus:
-
-«Nuit de loups! Nuit de loups!»
-
-Wabi s’éveilla et s’assit sur son séant, tandis que Mukoki s’en
-retournait vers la porte. Il s’était complètement vêtu et équipé, et
-déjà, armé de son fusil, il sortait et se glissait dans la nuit.
-
-Wabi avait rejoint Roderick et ils aperçurent tous deux la forme sombre
-de Mukoki qui filait à toute allure sur la glace du lac, puis gravissait
-la colline opposée et se perdait au delà, dans le blanc désert du
-Wilderness.
-
-Rod, ayant sur ces entrefaites regardé Wabi, il vit que les yeux de son
-camarade étaient étrangement dilatés et que, devenus fixes comme ceux,
-tout à l’heure, du vieil Indien, ils reflétaient un trouble intérieur
-intense. Puis muettement, Wabi alla vers la table, alluma une chandelle
-et s’habilla.
-
-Il revint alors vers la porte ouverte, encore mal remis de ce trouble
-mystérieux, et siffla haut. A ce sifflement, Loup, qui avait à peu de
-distance de la cabane son abri, répondit par un hurlement gémissant.
-
-Dix fois, vingt fois, Wabi recommença à siffler, sans que fît écho le
-sifflement de Mukoki. Voyant que son attente était vaine, il s’élança
-sur le lac, le traversa avec une rapidité égale à celle du vieil Indien,
-gravit la colline, sur une autre rive, et interrogea du regard la
-blanche et brillante immensité du Wilderness, qui se déployait sous ses
-pieds. Mukoki avait complètement disparu.
-
-Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que Rod avait
-rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur ses deux mains
-bleuies par le froid.
-
-«Brr... dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas bénigne!»
-
-Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne savait quelle
-contenance tenir, mais dont la physionomie demeurait quelque peu effarée
-devant ce qui se passait.
-
-«Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki ne vous a jamais
-conté, au sujet de notre vieux guide, une singulière histoire?
-
---Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que j’en sais par
-vous-même.
-
---En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps de cela, Mukoki a
-été en proie, je ne dirai pas absolument à un accès de folie, mais à
-quelque chose qui y ressemblait fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce
-point, une opinion nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou? Je
-balance encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour
-l’affirmative. Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki,
-parfois, perd la raison.
-
---Quand il s’agit de loups?
-
---Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au temps où vous et
-moi nous venions au monde. Mukoki possédait alors une femme et un
-enfant. Ma mère et les gens de la factorerie content que, pour cet
-enfant surtout, sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le
-plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers, il
-demeurait dans sa hutte, à jouer avec le «popoose»[9], à lui apprendre
-mille choses. Si, par hasard, il s’en allait chasser, emportant ficelé
-sur son dos le marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens
-les plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie, quoiqu’il fût
-certainement un des plus pauvres.
-
- [9] Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (_Note des
- Traducteurs._)
-
-«Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot de fourrures,
-qu’il avait presque exclusivement échangées pour des objets destinés à
-l’enfant (c’est ma mère qui me l’a raconté), il décida, car il était
-tard, de passer la nuit près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il
-remit de vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir, sa
-femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le «popoose» et partit avec lui
-à sa rencontre.»
-
-Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à Wabi, durant un
-moment. Puis il reprit:
-
-«Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir venir. Que se
-passa-t-il exactement? Sans doute, disent les gens de la factorerie,
-elle glissa, tomba et, dans sa chute, se blessa. Toujours est-il que, le
-lendemain, lorsque Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur
-la piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par les loups.
-A compter de cette date tragique, Mukoki ne fut plus le même. Oubliant
-son ancienne paresse, il devint le plus renommé chasseur de loups de la
-région. Il quitta sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès
-lors, ne nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles
-assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui, dans la nuit
-claire, et que le froid mord, sa raison semble vaciller.--«C’est,
-dit-il, une nuit de loups.»--Personne alors ne peut l’empêcher de
-sortir, ni tirer de lui une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet
-état d’esprit, il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte
-parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui, sans
-rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa course folle. Puis,
-quand il sera de retour, il semblera aussi sain d’esprit que vous et
-moi. Si vous lui demandez d’où il vient, il vous répondra vaguement
-qu’il est sorti pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à
-tirer...»
-
-Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure que Wabi déroulait
-le fil de la dramatique histoire de Mukoki, il se sentait pris pour le
-vieil Indien d’une immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant,
-un demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation. C’était un
-frère humain, dans toute la force du terme. Des sanglots montaient dans
-sa poitrine oppressée et, à la lueur vacillante de la chandelle, des
-larmes brillantes humectaient ses yeux.
-
-«Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine à la
-sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près de vingt ans, il a fixé
-sur eux sa pensée. Il les a étudiés à fond et il en connaît plus, à lui
-tout seul, sur cette bête, que tous les chasseurs réunis du Wilderness.
-Chaque piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait faire
-autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal, il peut vous
-apprendre à son sujet mille choses curieuses, dont vous ne vous
-douteriez jamais. Un instinct presque surnaturel l’avertit si la nuit
-qui vient est une «nuit à loups». Un effluve qui passe dans l’air du
-soir, un je ne sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect
-même du Wilderness, toute une ambiance susceptible à peine lui enseigne
-que les loups, dispersés par monts et par vaux, se réuniront en bandes,
-cette nuit-là, et que le soleil, à son lever, les trouvera se chauffant
-à ses clairs rayons, sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints,
-vous verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal et comment
-Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui est dévolu.»
-
-Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la flamme ronflait dans
-le poêle, chauffé au rouge. Les deux boys étaient assis l’un près de
-l’autre, regardant et écoutant le feu. Rod tira sa montre. Il était à
-peine minuit. Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur
-sommeil interrompu.
-
-«Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi. Sans doute, Rod,
-vous devez penser qu’il n’est qu’un dégénéré, un être servile et traître
-à sa race, digne de tous les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses
-anciens frères et les attire à la mort. Il ne mérite point ces
-reproches. Il a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour
-agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes, ont leurs rancœurs
-et leurs vengeances. Avez-vous remarqué qu’il lui manque la moitié d’une
-oreille? Si vous lui renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y
-trouveriez la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la main
-sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous le poil, vous
-constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche il y a un trou gros comme
-le poing. Mukoki et moi, nous avons capturé Loup dans un piège à lynx.
-Ce n’était alors qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé
-de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état! Tandis qu’il
-était pris dans le piège et impuissant à se défendre, trois ou quatre
-membres de son aimable tribu s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de
-s’en faire un petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre
-en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le louveteau,
-après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et nous l’avons
-apprivoisé. Vous verrez demain soir comment Muki lui a appris à
-s’acquitter de sa dette envers les hommes.»
-
-Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et Wabi soufflèrent
-la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.
-
-Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait où était Mukoki,
-ce qu’il faisait et comment, dans son accès de demi-folie, il
-retrouverait sa route dans le Grand Désert Blanc.
-
-Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la mère Indienne
-dévorée par les loups, avec son enfant. Et, tout à coup, cette image
-avait fait place à celle de Minnetaki, tandis que les loups s’étaient
-mués en Woongas, qui se jetaient sur la jeune fille.
-
-Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de poings que Wabi
-lui donnait dans le côté. Il rouvrit les yeux, regarda Wabi dans ses
-couvertures, qui lui montrait quelque chose du doigt et, au bout du
-doigt, il vit... Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des
-pommes de terre.
-
-«Hallo, Muki!» cria-t-il.
-
-Le vieil Indien releva les yeux et regarda Rod, avec sa bonne grimace
-coutumière. Ses traits ne portaient aucune trace de sa folle équipée
-nocturne. Mais, gaiement, il dodelinait de la tête et, aussi tranquille
-que s’il venait de sortir du lit, après une bonne nuit de repos, il
-préparait le déjeuner du matin.
-
-«Il faut se lever, conseilla-t-il. Grand jour de chasse! Beaucoup de
-beau soleil aujourd’hui. Nous trouver loups sur montagnes, beaucoup de
-loups!»
-
-Les deux boys culbutèrent de leurs couvertures et commencèrent à
-s’habiller.
-
-«A quelle heure es-tu rentré? demanda Wabi.
-
---Maintenant, répondit Mukoki, en montrant le poêle et les pommes de
-terre épluchées. Maintenant, juste, pour rallumer le feu.»
-
-Wabi regarda Rod en clignant de l’œil et, comme Mukoki se penchait sur
-le fricot:
-
-«Qu’as-tu fait, cette nuit, Muki?» interrogea-t-il.
-
-Mukoki grogna:
-
-«Grosse lune. Temps clair. Aurais pu tirer. Voir lynx sur colline. Voir
-trace loups sur piste en foule. Mais pas tiré.»
-
-Ce furent toutes les explications que les deux boys purent obtenir de
-l’Indien sur l’emploi de sa nuit.
-
-On se mit à table et, à un moment, tandis que Mukoki était allé fermer
-la porte du poêle, dont la chaleur était excessive, Wabi, poussant Rod
-du coude, lui dit à mi-voix:
-
-«Vous voyez si j’avais raison. Il a bien été flairer les pistes!»
-
-Puis, à voix haute:
-
-«Ne penses-tu pas, Muki, que nous devrions nous partager l’ouvrage de
-cette matinée? Il me semble qu’il y ait, sauf avis contraire, deux
-directions dans lesquelles nous pourrions aller poser nos pièges. L’une
-qui suit, vers l’est, le chaînon rocheux dont cette crique est formée;
-l’autre qui va vers le nord, à travers les ondulations de la plaine.
-Est-ce ton opinion?
-
---Bon! approuva le vieux trappeur. Vous deux aller au nord. Moi suivre
-la crête.»
-
-Mais Roderick s’exclama vivement:
-
-«Non, non! Je suivrai la crête avec toi et Wabi prendra la plaine. C’est
-toi que j’accompagne, Mukoki!»
-
-Flatté de cette préférence du jeune blanc, Mukoki grimaça, gloussa et se
-mit à parler, avec plus de volubilité, des divers projets qui avaient
-germé dans sa tête. Il fut finalement convenu que l’on se retrouverait
-dans la cabane, assez tôt dans l’après-midi pour pouvoir se reposer
-avant la nuit, au cours de laquelle l’Indien paraissait persuadé que
-s’ouvrirait la chasse aux loups.
-
-Rod remarqua que le loup captif n’avait pas eu à manger, ce matin-là, et
-il en devina facilement la raison.
-
-Les chasseurs se partagèrent les pièges, qui étaient de trois dimensions
-différentes. Il y en avait cinquante petits pour les visons[10], martres
-et autres bestioles à fourrure; quinze, un peu plus forts, pour les
-renards, et autant, de grande taille, à l’usage des lynx et des loups.
-Wabi prit dans son équipement vingt petits pièges, quatre à renards et
-quatre grands. Rod et Mukoki se chargèrent des autres. Ce qui restait de
-viande de caribou fut pareillement réparti entre les trois chasseurs,
-pour servir d’appât.
-
- [10] Sorte de putois du Canada, dont la fourrure est brune et
- brillante. (_Note des Traducteurs._)
-
-Tous ces préparatifs étaient terminés avant l’aube et le soleil
-émergeait seulement de l’horizon, sur le Wilderness, lorsqu’on se mit en
-route.
-
-Ainsi que l’avait prévu Mukoki, c’était une splendide journée qui
-s’annonçait, un de ces jours très purs et sans nuages, au froid mordant,
-où selon la croyance des Indiens, le Grand Créateur du monde prive de
-soleil le reste de l’univers, afin de faire luire toute sa splendeur sur
-leur terre sauvage.
-
-Lorsqu’ils furent au sommet de la colline qui faisait face à leur
-cabane, les trois hommes s’arrêtèrent, pendant quelques instants, et Rod
-contempla au loin, muet d’admiration, l’immense paysage étincelant. Puis
-on se sépara.
-
-Rod et Mukoki n’avaient pas marché pendant cinq minutes que l’Indien
-indiqua à son compagnon un tronc d’arbre mort, qui était tombé en
-travers d’un petit torrent. Sur ce pont improvisé, la neige était battue
-de menues empreintes. Mukoki les examina, et, tout de suite, déchargea
-son ballot.
-
-«Vison!» dit-il.
-
-Puis, ayant suivi la piste jusqu’à une jonchée d’autres arbres abattus
-par le vent:
-
-«Toute une famille vivre ici. Trois, peut-être quatre, peut-être cinq.
-Bâtir ici «maison de trappes».
-
-Jamais encore Rod n’avait vu disposer de pièges à la mode du vieil
-Indien. Sur la piste, un peu au delà du torrent, il construisit, avec
-des branches, un petit abri, pareil à une maisonnette. Il y plaça
-ensuite un morceau de viande de caribou et, un peu en avant, il installa
-son piège, soigneusement dissimulé avec un peu de neige et brindilles de
-bois. En vingt minutes, Mukoki avait édifié deux de ces abris et posé
-deux pièges.
-
-Comme ils se remettaient en route, Rod demanda:
-
-«Pourquoi, Muki, construis-tu ces petites maisons?»
-
-L’Indien expliqua:
-
-«Beaucoup de neige souvent tomber en cette saison. Bâtir petite maison
-pour préserver pièges de la neige. Si pas faire cela, falloir toujours
-surveiller pièges et déterrer eux de la neige. Quand vison sentir
-viande, lui entrer dans maison et forcé de passer sur trappe. Bon pour
-petits animaux. Pas bon pour lynx. Quand lui voir maison, tourner
-autour, autour, autour, et puis partir. Lynx intelligent et rusé coquin.
-Loup et renard aussi.
-
---Que vaut un vison? interrogea Rod.
-
---Cinq dollars, pas plus. Sept, huit dollars, si très beau.»
-
-Au cours du prochain mille, six autres pièges semblables furent posés.
-La crête rocheuse que suivaient les deux chasseurs s’élevait de plus en
-plus et le regard de Mukoki s’allumait d’un feu qui trahissait une autre
-préoccupation que celle des petites bêtes à fourrure. Sa marche se
-faisait lente et prudente, et, quand il parlait à Rod, ce n’était qu’un
-simple murmure qui filtrait de ses lèvres. Rod lui répondait dans la
-même gamme.
-
-Tous deux s’arrêtaient, de temps à autre, fouillant du regard les vastes
-espaces qu’ils dominaient et tâchant d’y découvrir des traces de vie.
-Chemin faisant, ils posèrent deux pièges à renards, dans deux coulées
-qui trahissaient ostensiblement le passage de ces animaux.
-
-Un peu plus loin, dans un ravin sauvage encombré d’arbres écroulés et de
-masses rocheuses, ils rencontrèrent une piste de lynx et deux pièges
-furent installés, l’un à l’entrée du ravin, l’autre à son issue. Mais il
-était visible que, même au cours de ces opérations, l’esprit de Mukoki
-était ailleurs.
-
-Ils avançaient de front, à une cinquantaine de yards l’un de l’autre,
-Rod se tenant avec soin sur la même ligne que Mukoki et imitant sa
-circonspection. Soudain, le jeune homme entendit un appel sourd de son
-compagnon et il vit celui-ci l’appelant par de grands gestes, qui
-trahissaient un frénétique enthousiasme. Il se hâta de le rejoindre.
-
-«Loup!» murmura Mukoki.
-
-Rod aperçut dans la neige un certain nombre d’empreintes, assez
-semblables à celles d’un chien.
-
-«Trois loups! continua l’Indien, dont la jubilation était extrême.
-Sortis de bonne heure, ce matin, de leur retraite. Venus se chauffer
-quelque part, au soleil, sur la montagne.»
-
-Maintenant, ils suivaient la piste des loups. Ils ne tardèrent pas à y
-rencontrer le reste d’une carcasse de lapin. Des empreintes de renard se
-mêlaient, alentour, à celles des loups. Mukoki posa encore un piège.
-Puis ce furent des marques de chat-pêcheur et l’Indien y alla d’un
-nouveau piège.
-
-Des pistes de cerfs et de caribous se croisaient en tous sens, mais
-Mukoki n’y prêtait point attention.
-
-Bientôt les empreintes d’un quatrième loup se mêlèrent aux précédentes,
-puis celles d’un cinquième, qui avait rejoint la bande. Une demi-heure
-après, une autre piste de trois loups coupait à angle droit celle que
-suivaient les deux chasseurs, et se dirigeait vers la plaine et ses
-bois. La figure de Mukoki en était toute convulsée de joie.
-
-«Multitude de loups! s’exclama-t-il. Ici, là, partout! Bon endroit pour
-chasse de la nuit!»
-
-La crête rocheuse s’abaissa ensuite vers un bas-fond où serpentait un
-ruisseau gelé. Les traces de vie abondaient, faisant battre le cœur de
-Rod et bouillir son sang. La neige, par places, était littéralement
-hachée de sabots de rennes. Des pistes couraient en tous sens et des
-poils étaient restés accrochés à l’écorce d’une vingtaine de petits
-sapins, contre lesquels les bêtes s’étaient frottées.
-
-Le glissement de Mukoki sur la neige était étrange, impressionnant
-presque. Les brindilles mêmes des buissons qu’il traversait se
-courbaient sans bruit sur son passage et Rod, ayant par mégarde heurté
-d’une de ses raquettes une petite souche d’arbre, le vieil Indien en
-leva les mains au ciel, de réprobation et d’horreur pour une telle
-maladresse.
-
-Un bref arrêt de Mukoki et un signe à Rod, qui le suivait, apprirent au
-jeune homme qu’un gibier était en vue. L’Indien s’accroupit sur ses
-raquettes et, lorsque Rod l’eut rejoint, il lui passa son fusil. Puis
-ses lèvres, presque muettement, ébauchèrent ce seul mot:
-
-«Tirez!»
-
-Rod avait pris le fusil, d’une main fiévreuse. Avec un tremblement
-émotif, il vit, à une centaine de yards devant lui, un daim mâle,
-magnifique, qui broutait, aux branches d’un noisetier, quelques feuilles
-épargnées par l’hiver et à demi desséchées. Un peu plus loin étaient
-deux femelles.
-
-Le jeune boy prit son aplomb. Le daim se présentait de flanc, le cou
-tendu et la tête levée, en une position idéale pour un beau coup de
-fusil, à l’arrière de la patte de devant, point vital entre tous. Rod
-visa et tira. En un bond spasmodique, l’animal tomba mort.
-
-Tandis que Roderick en était encore à constater l’heureux effet de sa
-balle, Mukoki avait rapidement couru vers le gibier abattu. Le boy,
-lorsqu’il le rejoignit, le trouva agenouillé devant la victime, encore
-palpitante, et tenant en main un bidon à whisky, de la contenance d’un
-quart environ. Le vieil Indien, sans autre explication, enfonça son
-coutelas dans la gorge de l’animal et remplit le bidon de sang fumant.
-
-Lorsque seulement il eut terminé, il souleva le bidon, d’un air de
-grande satisfaction, et dit:
-
-«Sang pour loups! Loups aimer sang. Grosse chasse ce soir. Pas de sang,
-pas d’appât véritable! Et pas de loups abattus!»
-
-Mukoki semblait s’être départi maintenant de sa précédente gravité. Il
-était évident qu’il considérait comme accomplie la besogne de la
-matinée.
-
-Il éventra le daim, il prit le cœur et le foie, découpa un quartier de
-viande. Tirant ensuite de son équipement une longue lanière, il en lia
-l’extrémité au cou de l’animal, jeta en l’air l’autre bout, par-dessus
-une branche d’arbre, et, avec l’aide de son compagnon, hissa ce qui
-restait du daim à plusieurs pieds au-dessus du sol.
-
-«Si nous empêchés de venir ce soir, lui garanti de loups»,
-expliqua-t-il.
-
-Une dernière exploration du bas-fond amena les deux chasseurs à
-l’endroit où le sol se relevait, vers une pente couverte de gros blocs,
-et clairsemée de grands sapins et de bouleaux. Ils arrivèrent ainsi
-devant un énorme rocher qui attira aussitôt l’attention de Mukoki. Se
-hisser à son sommet était impossible sur presque toutes ses faces. D’un
-côté seulement, on pouvait tenter l’ascension, en s’aidant des branches
-d’un sapin qui était voisin. Le rocher se terminait par une petite
-plate-forme, comme on pouvait le voir d’en bas, et Mukoki gloussa, tout
-heureux:
-
-«Bon endroit pour poser appât! Ce soir attirer ici les loups.»
-
-La montre de Rod marquait près de midi. Tous deux, les chasseurs
-s’assirent pour manger les sandwichs qu’ils avaient apportés. Après
-quoi, ils reprirent le chemin du retour. Au delà du bas-fond, ils
-atteignirent la route qu’ils avaient faite à l’aller, en coupant droit
-vers la cabane. Le terrain était terriblement accidenté et chaotique.
-Par endroits, une muraille abrupte, semblable à un rempart, surplombait
-à pic des précipices vertigineux.
-
-Comme ils passaient ainsi au-dessus d’une crique, profonde de près de
-cinq cents pieds, où bondissait, l’été, un petit torrent, gouffre obscur
-et sinistre où ne pénétraient point les rayons du soleil, Mukoki
-s’arrêta, à plusieurs reprises. S’accrochant prudemment à un arbuste, il
-se pencha au-dessus de ce ravin apocalyptique, le scruta du regard et,
-quand il se releva, expliqua:
-
-«Au printemps, abondance d’ours, là-dedans.»
-
-Mais ce n’était point aux ours que Rod était en train de songer. L’idée
-de l’or avait à nouveau surgi dans son cerveau. Ce ravin mystérieux ne
-détenait-il pas le secret emporté dans la tombe, il y avait cinquante
-ans, par les deux squelettes de la cabane?
-
-Le noir silence enclos entre les parois de ce puits de l’abîme, cette
-désolation, qui évoquait celle d’un paysage lunaire, les obscures
-retraites de ce ravin où plongeaient ses yeux avides, tout, dans ce lieu
-maudit, semblait se rapporter à la tragédie du passé et lui avoir servi
-de théâtre. Le mot du secret qui le tourmentait, Rod en était convaincu,
-se trouvait là.
-
-Cette idée ne le quitta plus, tandis qu’il suivait Mukoki. Sous l’empire
-de cette obsession, qu’il était impuissant à chasser, il alla prendre le
-bras du vieil Indien et lui dit:
-
-«C’est dans ce ravin, Mukoki, que les pépites d’or ont été découvertes!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT
-
-
-De cette heure, était né dans la poitrine de Roderick Drew un
-imprescriptible désir. Volontiers, il eût désormais abandonné, durant
-tout l’hiver, les joies et les profits de la chasse, pour se mettre à la
-poursuite de cet _ignis fatuus_[11], ce «feu dément» qui dévore l’homme,
-à tous les âges, et qui est la soif de l’or. Les squelettes de la
-cabane, lorsqu’ils étaient des hommes, avaient découvert une mine d’or,
-et cette mine n’était pas loin. Pour le premier or qu’ils avaient
-trouvé, fruit de quelques jours de travail, ils s’étaient battus et
-entre-tués. Voilà ce que ne cessait de se répéter Roderick Drew.
-
- [11] En latin dans le texte. (_Note des Traducteurs._)
-
-Mukoki avait eu une grimace significative, accompagnée d’un haussement
-d’épaules prodigieux, lorsque Rod avait émis l’idée que le gisement d’or
-était situé dans le fond du ravin diabolique. Aussi gardait-il ses
-réflexions pour lui-même et le retour fut silencieux.
-
-Taciturne comme tous les hommes de sa race, Mukoki ne parlait guère, si
-on n’entamait la conversation. Rod, de son côté, se demandait par où il
-pourrait réussir à descendre, dès qu’il en aurait l’occasion, dans
-l’abîme sinistre, afin de l’explorer en détail. Il ne doutait point que
-Wabi ne fût prêt à l’accompagner dans cette aventure. Au besoin, il la
-tenterait seul. Une brèche quelconque devait forcément exister dans
-l’abrupte muraille.
-
-Lorsque les deux compagnons arrivèrent à la cabane, ils y trouvèrent
-Wabi, déjà rentré. Le jeune boy avait posé dix-huit trappes et tué deux
-perdrix des sapins. Les oiseaux étaient vidés pour le dîner, et le menu
-s’augmenta d’une tranche de daim.
-
-Pendant les préparatifs du repas, Rod raconta la découverte du ravin
-mystérieux et le projet qu’il avait ébauché. Mais Wabi l’écoutait d’une
-oreille distraite. Ses préoccupations semblaient être ailleurs. Par
-moments, il demeurait immobile, les mains enfoncées dans la profondeur
-de ses poches, et paraissait ruminer, soucieux.
-
-Finalement, tandis que Rod et Mukoki vaquaient aux menues occupations de
-la table ou du poêle, il sembla se réveiller de sa rêverie, tira de sa
-poche une douille de cuivre jaune et la tendit au vieil Indien.
-
-«Vois ceci, Muki, dit-il. Mon intention n’est pas de provoquer parmi
-nous quoi que ce soit qui ressemble à une inutile panique. Mais voici ce
-qu’aujourd’hui j’ai rencontré sur ma piste.»
-
-Mukoki se saisit de la douille, d’un geste aussi brusque que si elle eût
-été une autre pépite d’or, récemment découverte. La douille était vide.
-En bordure du cuivre, on lisait très distinctement, et il lut:
-
-«35 Rem.»
-
-Il ajouta:
-
-«Eh bien! ceci être...
-
---Une douille de cartouche du fusil de Rod!» acheva Wabi.
-
-Mukoki avait froncé le sourcil.
-
-«Aucun doute n’est possible, reprit Wabi. C’est une douille pour
-Remington du calibre 35, à chargement automatique. Il n’y a, dans toute
-cette région, que trois fusils de ce type. J’en ai un, Mukoki a l’autre.
-Vous avez, Rod, perdu le troisième dans votre bataille avec les
-Woongas!»
-
-La venaison, durant ce dialogue, commençait à brûler et Mukoki se hâta
-de la retirer du feu, pour la servir sur la table.
-
-«Alors, déclara Rod, après un silence, cela veut dire que les Woongas
-sont sur nos traces?
-
---C’est la question que je me suis posée, toute la journée, répliqua
-Wabi. La preuve est faite qu’ils ont, contrairement aux prévisions de
-Mukoki, passé de ce côté de la montagne. Je ne pense pas cependant
-qu’ils connaissent où nous sommes. La piste était à peu près à cinq
-milles de cette cabane. De deux jours au moins elle était vieille. Trois
-Indiens, chaussés de raquettes, l’avaient tracée, et elle se dirigeait
-vers le nord. J’en déduis qu’ils étaient, sans doute, en simple
-expédition de chasse et qu’après avoir décrit un cercle vers le sud, ils
-s’en sont retournés à leur campement coutumier. Je ne pense pas qu’ils
-s’en viennent plus loin.»
-
-Wabi expliqua comment il avait constaté que la piste, à un moment donné,
-revenait sur elle-même et ce fut un soulagement évident pour Mukoki.
-Secouant la tête en signe d’approbation, il en conclut, lui aussi, que
-leurs ennemis n’iraient pas plus outre.
-
-L’humeur des trois compagnons n’en fut pas moins assombrie et leur gaîté
-se refroidit. Et pourtant l’éventualité de ce péril possible ajoutait un
-nouveau ragoût, qui n’était point sans agrément, aux émotions prévues de
-leur expédition.
-
-Lorsque le repas fut terminé, une sorte de plan de campagne fut aussitôt
-ébauché. Il fut convenu qu’on ne s’en tiendrait pas à une défensive,
-toujours désavantageuse. Si, un jour ou l’autre, une piste fraîche de
-Woongas se présentait, on se lancerait à leur poursuite et les trois
-amis commenceraient eux-mêmes la chasse à l’homme.
-
-Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière le lointain
-horizon, lorsque les deux boys et Mukoki quittèrent à nouveau la cabane.
-
-Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente. La férocité de
-la faim augmentait la flamme de ses yeux et la nervosité de ses
-mouvements. Mukoki eut soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il
-semblait couver la bête du regard.
-
-La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement enveloppé le
-Wilderness, lorsque tous trois atteignirent le bas-fond où ils
-retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.
-
-Rod fut commis à la garde des armes et du bagage, tandis que Wabi et le
-vieil Indien se mettaient en demeure de hisser le daim sur le gros
-rocher et sa plate-forme. Ils y parvinrent non sans peine et le jeune
-citadin commença à comprendre le plan de Mukoki.
-
-La longue lanière, toujours attachée au cadavre de l’animal, fut jetée
-du rocher vers un bouquet de cèdres qui lui faisait face, et sur deux
-desquels trois plates-formes furent aussitôt aménagées à l’usage des
-trois chasseurs. Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur
-embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien cachés par les
-branches. Ce travail accompli, une autre préparation suivit, que Rod
-observa avec un vif intérêt.
-
-Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien au chaud contre
-son corps, le bidon rempli de sang. Il en répandit un tiers environ,
-tant sur la neige qui était au pied du rocher que sur la paroi même du
-gros bloc. Il en versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes,
-qu’il fit rayonner dans plusieurs directions.
-
-Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette opération et, comme
-la lune ne devait pas se lever avant trois heures encore, les trois
-chasseurs établirent un feu, à l’abri du rocher. Ils y firent quelques
-grillades, afin de passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.
-
-Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea du Grand Désert
-Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale exerçait sur Rod une
-fascination chaque soir renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait
-ramper tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur
-palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée, dans la pureté
-sereine d’un ciel que ne voilaient ni brume ni nuage. Si rapide était
-son mouvement qu’on croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à
-l’œil nu. Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il était
-teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à une douce lumière,
-qui tenait le milieu entre l’argent et l’or. Alors seulement, l’univers
-s’illuminait sous le soleil nocturne.
-
-Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux deux boys de le
-suivre, et ils regagnèrent, avec Loup, leur embuscade.
-
-Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière, à un petit
-sapin, au pied du gros rocher qui portait à son sommet le cadavre du
-daim. En l’air, il huma l’odeur du daim; sous ses pattes, il flaira les
-caillots du sang répandu par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires
-s’ouvrirent et se refermèrent, dans un grognement.
-
-Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière un tronc
-d’arbre, le virent qui se démenait ensuite, dans une agitation toujours
-croissante. Raide sur ses pattes, les narines pointées en avant, il
-semblait recueillir le vent en tous sens.
-
-Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang dans la neige,
-cette bête morte sur le rocher, ce n’était plus la nourriture habituelle
-que lui offraient les hommes. L’instinct sauvage de Loup se réveillait
-et il se croyait retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.
-
-A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même et, se
-souvenant de ses maîtres, se remémorant sa domesticité coutumière, il
-regarda en arrière, vers les cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu.
-Il ne les voyait, ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis,
-bientôt, il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur du
-daim.
-
-Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra sur la
-neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres taches de sang, et il
-tenta de suivre plus loin la piste rouge tracée par Mukoki.
-Furieusement, il tirait sur la lanière qui le retenait captif et, comme
-un chien irrité, il tentait vainement de la ronger, oubliant qu’elle
-était assez solide pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs
-entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une brève et
-hurlante chanson.
-
-Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché, il courait, de
-plus en plus excité, avalant des gorgées de neige sanglante, qui lui
-dégouttait des mâchoires. Il se retournait ensuite vers le rocher et
-vers son gibier, qu’il ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de
-carnage et frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer!
-
-En un dernier effort pour se libérer et briser son lien, et reprendre sa
-liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond frénétique. Puis, voyant son
-impuissance, il retomba sur la neige, pantelant et pleurant,
-désespérément.
-
-Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière, et vers le
-ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son museau se balança, à
-angle droit avec ses épaules hérissées, et peu à peu, comme un chien
-d’Esquimau, il commença sa «hurle à la mort».
-
-Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à croître en durée, en
-volume et en force, jusqu’à ce qu’il éclatât en un long appel sinistre,
-qui s’élevait par-dessus plaines et montagnes, et s’en allait au loin
-faire retentir les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du
-loup, la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de bataille du
-clairon, appelle à la proie les maigres et gris bandits du Wilderness,
-les éternels affamés du Grand Désert Blanc.
-
-Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup captif, et déjà
-les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se percher dans les cèdres.
-
-Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid, devenu intense.
-Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur se promenait sur
-l’immensité blanche et mystérieusement belle, qui s’étalait sous le
-ciel, toute baignée de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux
-renseigné que lui sur ce qui allait arriver.
-
-L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le Wilderness. Ici,
-au bord d’un lac silencieux dans son hivernale prison de glace, c’était
-un daim qui se mettait à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les
-montagnes, c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue
-et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille. Un peu plus
-loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait momentanément son
-guet. Et, partout, les frères de race de Loup s’étaient arrêtés sur
-leurs pistes, tournant la tête et tendant les oreilles vers le signal
-connu, venu jusqu’à eux.
-
-Une première réponse perça le silence qui, lorsque Loup s’était tu,
-était retombé, lugubre, et comme anxieux. Le cri était parti à un mille
-environ. La bête, captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur
-son derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière
-disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête blessée à achever.
-
-Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et muets. Mukoki
-avait épaulé son fusil et semblait pétrifié. Wabi, après s’être
-solidement arc-bouté le pied contre le tronc de son arbre, avait posé
-son fusil sur son genou, prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son
-tour, pris le gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le
-canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.
-
-Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à répondre à la
-précédente, qui avait retenti vers le nord. Rod et Wabi entendirent
-Mukoki émettre sur son arbre un gloussement de concupiscence. Loup, de
-son côté, sans plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait
-toute sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait aux
-quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses arrivaient les
-réponses. De plus en plus proches aussi.
-
-Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché que Wabi saisit
-Rod par le bras.
-
-«Il n’y a plus longtemps à attendre...» murmura-t-il.
-
-A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut, suivant une des
-pistes rouges et courant rapidement vers Loup.
-
-Les deux animaux réunis se turent pendant un instant, et le nouvel
-arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint buter contre le rocher. Alors
-il joignit ses hurlements à ceux de Loup, comme pour appeler à son
-secours la meute de ses frères.
-
-Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines et des arbres du
-bas-fond. Une horde glapissante et affolée de faim, d’une vingtaine de
-têtes, entoura le rocher où se trouvait, hors de sa portée, la proie
-tant désirée. Les loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air,
-puis retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers le gibier
-tentateur, si proche cependant.
-
-L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement modifiée. Couché sur
-le ventre, haletant et comme prêt à joindre ses bonds à ceux de ses
-frères, il s’était graduellement calmé devant l’évidence de l’inutilité
-de ses efforts. L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était
-souvenu de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances.
-La haine de sa race l’avait à nouveau envahi et il attendait placidement
-le drame inévitable qui allait se dérouler devant lui.
-
-Ce fut Mukoki qui fit entendre, en guise d’avertissement, un premier et
-faible sifflement, et Wabi se hâta d’épauler.
-
-Lentement, le vieil Indien, sans quitter son fusil, tira sur la lanière
-dont l’extrémité était attachée au cadavre du daim, qu’il amena de la
-sorte jusqu’au rebord du rocher. Un mouvement de plus, et le daim
-culbutait au milieu de la horde.
-
-Comme des mouches qui s’abattent sur un morceau de sucre, les bêtes
-affamées se ruèrent sur leur proie, s’écrasant et se battant entre
-elles, pour y mieux mordre. Alors Mukoki, d’un sifflement strident,
-donna le signal de tirer dans le tas.
-
-Quelques secondes durant, les ramures des cèdres flamboyèrent d’une
-auréole d’éclairs, qui semaient la mort au-dessous d’eux, et les
-détonations assourdissantes des deux fusils et du gros Colt étouffèrent
-les cris de douleur des loups.
-
-En cinq secondes, un total de plus de quinze coups avait été tiré, et
-cinq autres secondes ne s’étaient pas écoulées que le grand et beau
-silence blanc de la nuit était retombé sur le Wilderness. Tandis que les
-survivants s’étaient enfuis, la mort muette était au pied du rocher, à
-peine interrompue par le faible râle des loups blessés, gisant sur la
-neige.
-
-Dans les cèdres, résonna le déclic métallique des armes que l’on
-rechargeait. Puis Wabi prononça:
-
-«Je crois que nous avons fait de la belle besogne, Mukoki!»
-
-Mukoki répondit en descendant de son arbre, et les deux boys
-l’imitèrent.
-
-Devant le rocher, cinq corps étaient immobiles. Un sixième se traînait
-encore, à quelques pas. Mukoki l’abattit d’un coup de hache. Un septième
-loup avait fui un peu plus loin, en laissant derrière lui une traînée de
-sang. Lorsque Rod et Wabi le rejoignirent, l’animal en était à ses
-dernières convulsions.
-
-«Sept! s’exclama Wabi. C’est un des meilleurs tirs que j’aie jamais
-réussis. Cent cinq dollars en une nuit. N’est-ce pas, Rod, que ce n’est
-point mal?»
-
-Ils revinrent en tirant le loup derrière eux.
-
-Ils retrouvèrent Mukoki debout dans le clair de lune, le regard braqué
-vers le nord, et aussi raide qu’une statue.
-
-En les voyant, il pointa son bras vers l’horizon et, sans tourner la
-tête:
-
-«Voyez!» dit-il.
-
-Dans la direction indiquée, les deux boys aperçurent une flamme
-fuligineuse et rougeâtre qui, sous la clarté blafarde du clair de lune,
-étendait au loin sa sombre lueur sur le Wilderness. On la voyait monter
-et grandir, et son intensité augmenter, comme un sinistre incendie qui
-eût déversé des torrents de feu sur plaines et forêts.
-
-«C’est un sapin qui brûle! dit Wabi.
-
---Un sapin qui brûle!» acquiesça le vieux trappeur.
-
-Et il ajouta:
-
-«Le signal de feu des Woongas!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN
-
-
-Wabi et Mukoki contemplaient sans mot dire le sapin enflammé, qui ne
-paraissait pas, à Rod, être éloigné de plus d’un mille. Le silence de
-ses deux compagnons parut au jeune homme un mauvais présage.
-
-Dans le regard de Mukoki une lueur étrange brillait, semblable à celle
-qui darde au fond de la prunelle des fauves, lorsque leur fureur est
-prête à éclater. Le visage de Wabi s’était empourpré de sang et, par
-trois fois, Rod le vit tourner, vers les yeux de Mukoki, des yeux dont
-la flamme ne pronostiquait non plus rien de bon.
-
-De même que dans le cerveau de brute du loup captif, les anciens
-instincts de chasse et de liberté sauvage s’étaient tout à l’heure
-réveillés, de même aussi, dans l’âme du vieil Indien et dans celle, plus
-jeune, de Wabi, qui n’avait dans ses veines qu’une moitié de sang blanc,
-remontait lentement l’atavisme de la race. A travers la peau cuivrée de
-leurs visages, Rod lisait jusqu’au plus profond de leurs cœurs. Il
-comprenait que la haine de l’antique ennemi, le Woonga, longtemps
-comprimée, avait ressurgi en eux. L’occasion se présentait de l’assouvir
-et ils ne la laisseraient pas s’échapper.
-
-Pendant cinq minutes encore, le grand sapin continua à projeter des
-gerbes d’étincelles. Puis la flamme tomba et la carcasse de l’arbre ne
-fut plus qu’une tour de braise. Mukoki regardait toujours, muet et
-farouche. A la fin, Wabi rompit le silence.
-
-«A quelle distance est-il de nous, Muki?
-
---A trois milles», répondit sans hésiter le vieil Indien.
-
---En quarante minutes, nous pouvons couvrir cette distance.
-
---Oui.»
-
-Wabi, alors, se tourna vers Rod.
-
-«Vous pourrez, n’est-ce pas, retrouver seul votre chemin jusqu’à la
-cabane?
-
---Je ne dis pas non. Mais si vous partez en expédition, je vous
-accompagne.» Mukoki éclata d’un rire rauque et il prit un air
-désappointé.
-
-«Non! dit-il avec gravité et en remuant la tête. Non pas aller là-bas!
-Le sapin éteint dans cinq minutes. Nous pas trouver le campement des
-Woongas. Mais faire, en marchant par là, bonne piste à voir par eux au
-matin. Meilleur attendre. Nous trouver un jour leur piste, et alors
-tirer!»
-
-Cette décision de Mukoki, de ne pas, ce soir-là, pousser plus loin
-l’aventure, fut pour Rod un immense soulagement. Ce n’était pas qu’il
-craignît la bataille et il n’eût point été fâché d’ouvrir le feu sur les
-hors-la-loi qui lui avaient volé son fusil. Mais la froide réflexion des
-hommes de sa race lui représentait aussi que les Woongas pouvaient être
-évités, avec quelque prudence, et qu’il était plus sage, en poussant au
-contraire vers le Nord, de continuer en paix à poser des pièges. Mieux
-valait, pour l’instant, sacrifier son fusil. Et surtout cette diversion
-de la chasse à l’homme contrecarrait les plans qu’il ne cessait de
-mijoter, pour découvrir de l’or.
-
-La «Mine des Squelettes», comme il l’avait lui-même baptisée, absorbait
-uniquement sa pensée. Un combat avec les Woongas, c’était la fuite
-éventuelle vers une autre région. Wabi lui-même en convenait, car
-l’ennemi pouvait être supérieur en nombre. C’est là ce que Rod ne
-voulait pas, à tout prix.
-
-Wabi et Mukoki se mirent à scalper les sept loups et ce qui restait de
-la carcasse du daim fut abandonné à Loup, pour qu’il s’en rassasiât.
-
-Il était deux heures de la nuit lorsque les trois compagnons rentrèrent
-à la cabane. Le poêle fut allumé et, comme de coutume, on causa des
-événements du jour écoulé, de ceux aussi qui se préparaient peut-être
-pour les jours suivants.
-
-Rod ne put s’empêcher de faire un retour en arrière et de songer à la
-joie paisible avec laquelle ils s’étaient installés ici, il y avait si
-peu de temps! Le site était idéal et ils croyaient fermement que nul
-péril des Woongas ne les menaçait plus. Maintenant, au contraire, ils
-savaient qu’ils pouvaient être exposés, d’un moment à l’autre, à lutter
-pour leur vie, à abandonner cette calme retraite.
-
-La conversation fut une sorte de petit conseil de guerre. Il fut décidé
-que la vieille cabane serait, dès le lendemain, aménagée pour supporter
-un siège, que des meurtrières seraient percées sur toutes ses faces, que
-les barres de fermeture de la porte et des volets seraient remplacées
-par de plus fortes, qui permettraient de se barricader solidement en cas
-d’attaque. Il fut convenu, en outre, qu’un des trois chasseurs resterait
-toujours à monter la garde, tandis que les deux autres iraient poser et
-relever les trappes.
-
-Le lendemain, ce fut Rod qui fut laissé de garde. Le temps, qui était
-toujours splendidement ensoleillé, avait quelque peu dissipé les
-appréhensions de la nuit. Le jeune boy eut la bonne fortune de tuer un
-bel élan, qui grimpait sur la colline neigeuse, de l’autre côté du petit
-lac. Puis, en attendant le retour de ses compagnons, il se remit à
-ruminer ses projets personnels.
-
-Les grosses neiges d’hiver ne s’étaient pas encore accumulées, ainsi
-qu’il avait pu le constater, dans le gouffre sombre qu’il s’était promis
-d’explorer. Il était prudent de ne pas attendre les grandes tempêtes,
-qui ne manqueraient pas d’y entasser les blancs flocons et le rendraient
-inaccessible. Il avait, d’autre part, tiré de la cachette où on l’avait
-déposé, dans le mur de bûches, le petit sac de peau de daim, et il en
-avait sorti les pépites d’or.
-
-Il remarqua qu’un frottement quelconque les avait admirablement polies,
-et en avait adouci et arrondi tous les points saillants. Lorsqu’il était
-au collège, Rod avait toujours eu un faible pour l’étude de la
-minéralogie et de la géologie. Il savait que l’eau courante avait seule
-été capable de donner aux pépites ce beau poli, et il en conclut
-qu’elles avaient certainement été trouvées dans le lit d’une rivière, ou
-sur ses bords. Cette rivière devait être le torrent du ravin mystérieux.
-Il en était fermement persuadé.
-
-Lorsque Mukoki et Wabi rentrèrent, le soir, ils apportaient avec eux, le
-premier un renard rouge et un vison, le second un chat-pêcheur, dont
-l’aspect rappela plutôt à Rod celui d’un chien à peine adolescent.
-Malheureusement, de nouvelles pistes suspectes avaient été à nouveau
-découvertes par Mukoki. Le vieil Indien avait retrouvé les débris du
-sapin brûlé et, tout autour, il avait relevé les traces de raquettes de
-trois Indiens, que le signal de feu semblait avoir réunis. Leur piste
-s’en allait ensuite, avec de nombreux crochets, vers une destination
-inconnue et, à un endroit, avait croisé la ligne des pièges.
-
-La conclusion en fut que, pour la relève des pièges, les chasseurs
-désormais ne se sépareraient plus, mais seraient toujours deux.
-
-La semaine qui suivit fut plus calme et fort fructueuse. Plus de traces
-de Woongas. Les fourrures recueillies, ajoutées aux scalps de loups,
-commençaient à représenter une petite fortune qui serait, si nul
-accident n’arrivait, rapportée à Wabinosh-House au premier printemps.
-
-Il en fut de même durant une quinzaine encore et Rod songeait avec
-bonheur au petit home où, à des centaines de milles de là, sa mère
-l’attendait et, chaque jour, priait pour lui. Il rêvait aussi, plus
-d’une fois, aux jours et aux nuits, dont il faisait le décompte, et qui
-le séparaient du retour à la factorerie, près de Minnetaki.
-
-L’heure arriva cependant où Rod put mettre à exécution son projet, qui
-lui tenait au cœur, d’explorer le ravin. Mukoki et Wabi n’étaient pas
-partisans de cette tentative, qu’ils estimaient chimérique. Aussi
-Roderick décida-t-il d’agir seul.
-
-Ce fut à la fin de décembre. C’était le jour de garde de Wabi, et
-Mukoki, qui semblait avoir oublié les Woongas, était parti à la relève
-des pièges. Rod se munit de vivres, prit le fusil de Wabi et une double
-provision de cartouches, s’arma en surplus d’un couteau, passa une hache
-à sa ceinture, et joignit à son ballot une bonne couverture.
-
-Ainsi équipé, il se mit en route et Wabi riait, du seuil de la cabane,
-en le regardant s’en aller.
-
-«Je vous souhaite une bonne chance, Rod! cria-t-il gaiement, en lui
-faisant de la maison un dernier signe d’adieu.
-
---Si je ne suis pas de retour ce soir, répondit Roderick, ne vous
-tournez pas le sang à mon sujet, vous autres! Si l’affaire s’emmanche
-bien, je camperai sur les lieux, afin de reprendre mes recherches, dès
-le lendemain matin.»
-
-Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la crête opposée du
-ravin. Il avait constaté en effet, la première fois, qu’aucune descente
-dans le gouffre n’était possible du côté où il avait cheminé. En suivant
-cette crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun danger de
-se perdre. Le ravin lui serait un guide constant.
-
-A son grand désappointement, il trouva que les murailles méridionales de
-l’abîme étaient aussi abruptes que celles du nord et, deux heures
-durant, il chercha en vain la plus petite fissure par où s’insinuer et
-pouvoir descendre.
-
-La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait, presque à chaque
-pas, des traces de gibier. Mais il n’y prêtait guère attention. Ce qui
-l’intéressa davantage, ce fut de constater que les arbres se
-rapprochaient de plus en plus du précipice, qu’ils finirent par
-surplomber. Le jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec les
-longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des mains, il pouvait
-tenter la descente.
-
-Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un difficultueux
-quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il était au fond du ravin.
-
-Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt, de l’autre,
-par de noires murailles. A ses pieds coulait le petit torrent auquel son
-rêve de l’or avait assigné un rôle prépondérant. Le torrent était gelé
-par endroits; dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de
-la glace.
-
-Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la plus resserrée
-du gouffre, vers celle où, d’en haut, il avait si avidement plongé ses
-regards. Là, ne descendait plus le soleil. Là, tout était sombre,
-sinistre et silencieux, comme un sépulcre. Il sembla au boy, dont le
-regard était intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait le
-seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.
-
-Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait devenait de
-plus en plus étroit. Les hautes murailles se resserraient encore
-au-dessus de sa tête et l’obscurité s’épaississait autour de lui. Nul
-autre bruit que celui, monotone, du torrent, qui éclaboussait les
-rochers de son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson, pas un
-chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout était ici profondément
-mort. Par moments seulement, Rod entendait, tout là-haut, passer un
-souffle de vent, dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La
-neige amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son dos,
-accroché ses raquettes.
-
-Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles tomba près de
-lui, avec bruit qui, dans le silence ambiant, ressemblait à celui d’une
-avalanche, et un grand coup de vent lui souffleta la figure. Il
-s’arrêta, fit le geste d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou,
-qu’il avait dérangé dans son trou.
-
-Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A chaque instant, il
-s’arrêtait pour ramasser, dans son lit ou sur la rive, des poignées de
-cailloux ou des galets. Il les examinait, le cœur battant, dès qu’un
-rayon de lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait
-voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait... Il ne
-trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne sombrait pas. Sa
-conviction ne faisait que croître, au contraire. L’or était ici, quelque
-part!
-
-C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et mystérieux, qui,
-flottant dans l’air, le conduisait. Et sa marche était si légère, si
-impalpable elle-même, comme s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son
-plus mortel ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près,
-une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne paraissait pas
-effrayée. C’était un renard. Avant que la bête n’eût découvert sa
-présence, il avait visé et tiré.
-
-Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous les échos de l’abîme.
-Un grondement formidable roula dans les ténèbres spectrales, renvoyé de
-muraille en muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était
-terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois et qu’il demeura
-comme cloué au sol jusqu’à ce que le dernier écho se fût évanoui.
-
-Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la neige. Ses yeux,
-qui s’étaient habitués peu à peu à l’obscurité de cet enfer et avaient
-fini par y trouver comme une vague lumière, purent voir que le renard
-n’était pas rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était...
-
-Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna dans sa poitrine un
-coup de tampon. L’épaisse et splendide fourrure de la bête sanglante sur
-laquelle il se penchait avait des reflets gris et comme métalliques.
-
-Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur humaine:
-
-«Un renard argenté!»
-
-Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie qui remuait encore.
-Puis il lui donna le coup de grâce et la ramassa. D’après ce que lui
-avaient dit Wabi et Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait
-plus, à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà dans
-la cabane.
-
-Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit le renard à
-son ballot et reprit son exploration.
-
-Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient presque
-au-dessus de sa tête, formant, par moments, comme un tunnel peuplé
-d’ombres. Fasciné par l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la
-fuite du temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable.
-Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il s’arrêta pour se
-désaltérer. Et, quand il regarda sa montre, il fut étonné de
-s’apercevoir qu’il était trois heures de l’après-midi.
-
-Il était maintenant trop tard pour songer à retourner au campement. Dans
-une heure, la nuit viendrait ajouter ses ténèbres à celles du ravin. Au
-premier endroit propice, Rod fit halte, jeta à terre son ballot et
-s’installa un abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches
-mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu jusqu’au jour,
-puis s’occupa de son souper. Il avait apporté avec lui une petite
-bouillotte et bientôt l’appétissant parfum d’un café brûlant se mêla à
-celui d’un aloyau d’élan, en train de rôtir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LE SONGE DE RODERICK
-
-
-Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait au-dessus de
-l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait le jeune aventurier,
-tandis qu’il mangeait.
-
-Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait sur le rebord du
-précipice, lui crispa les nerfs sous la peau. Ce n’était pas qu’il eût
-peur. Il ne voulait pas avoir peur. Mais, dans ces lieux que personne
-avant lui n’avait foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien
-d’autres que lui eussent senti frissonner leur âme.
-
-Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire tout haut. Mais
-son rire lui fut renvoyé par l’écho, comme une moquerie amère, qui
-s’égrenait de rocher en rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et
-Rod se recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.
-
-Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une croyance exagérée.
-Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas ici et, en dépit de sa fatigue,
-Rod ne pouvait trouver le sommeil. De ses yeux, vainement, il
-s’efforçait de chasser la vision des deux squelettes, tels qu’il les
-avait découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces squelettes,
-au temps où ils étaient des hommes, et bien des années avant qu’il ne
-fût né, avaient dû fouler le sol de ce même ravin. Au même torrent que
-lui ils avaient bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé
-peut-être là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs oreilles
-de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient réchauffés à la flamme
-vacillante de leur feu, dont le reflet dansait sur ces mêmes murailles.
-Et, ce qu’il n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or!
-
-L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce point douloureuse
-que si, d’un coup de baguette magique, il avait pu se trouver transporté
-soudain, sain et sauf, près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu
-le courage, maintenant, de dire non.
-
-Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin derrière lui, un
-cri plaintif, quelque chose comme un appel suppliant:
-
-«Allo... Allo... Allo!»
-
-On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod n’ignorait pas que
-c’était le cri du réveil nocturne du «hibou-homme», comme le nommait
-Wabi. L’écho apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si
-bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer à son oreille, à
-travers l’ombre:
-
-«Allo... Allo... Allo!»
-
-Le boy, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses genoux. C’était là
-un réconfort sans pareil. Il le caressait de la main et l’envie lui
-prenait de parler au canon d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés
-dans les solitudes désertiques du Wilderness peuvent savoir tout ce
-qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de chaque heure
-du jour et de la nuit, toujours obéissant à celui qui lui commande, lui
-procurant sa nourriture et expédiant la mort à ses ennemis. C’est un
-chien de garde qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du
-dormeur. Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement, avec
-sa mitaine, de la gueule à la crosse, et, quoiqu’il eût décidé de
-veiller toute la nuit, il finit par s’endormir en le serrant dans ses
-bras.
-
-Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à moitié replié sur
-lui-même, les pieds tournés vers le feu, sa tête pendant sur sa poitrine
-et lui comprimant l’estomac. Aussi son sommeil était-il singulièrement
-agité, ses craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il
-parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des paroles
-inintelligibles, sursautant comme s’il allait se réveiller, mais
-s’affaissant à nouveau, cramponné toujours à son fusil.
-
-Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus définie. Il se
-retrouvait sur la piste du retour et arrivait à la vieille cabane. Il
-était seul. La fenêtre était grande ouverte, mais la porte demeurait
-hermétiquement close, comme le jour où ses deux camarades et lui avaient
-débouché en face d’elle, pour la première fois.
-
-Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de la fenêtre, il
-entendait à l’intérieur de la cabane un bruit... un bruit étrange. On
-eût dit un cliquetis d’ossements.
-
-Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle qui s’offrait à lui
-le glaçait d’épouvante! Deux énormes squelettes luttaient, en une
-étreinte mortelle. Il écoutait le bruit, clic, clic, clic, de leurs os
-qui s’entre-choquaient. Il voyait luire, entre les phalanges de leurs
-doigts, la lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient
-pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils l’atteignaient,
-l’un ou l’autre, alternativement, mais aucun d’eux ne parvenait à s’en
-emparer.
-
-Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat plus féroce. Sans
-trêve, les couteaux se levaient et retombaient. Alors un moment arrivait
-où l’un des deux squelettes titubait en arrière et s’écroulait
-lourdement sur le sol.
-
-Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en un équilibre
-instable, et, tout en chancelant, parvenait à la table, où il agrippait,
-entre les os de sa main, le mystérieux objet.
-
-Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le mur de la cabane,
-en élevant en l’air, d’un geste victorieux, ledit objet, et Rod pouvait
-voir que c’était un rouleau d’écorce de bouleau.
-
-A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un bruit pareil à la
-détonation d’un petit revolver, et le jeune homme se dressa, comme mû
-par un ressort, ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.
-
-Quel songe affreux avait été le sien! Il ramena vers lui ses jambes
-ankylosées et rechargea le feu, en tenant toujours d’une main son fusil.
-
-Un songe affreux, oui vraiment! Il regarda autour de lui, sa prison de
-nuit et de rocher, mais la pensée de son cauchemar ne cessait pas de le
-hanter. Toujours il se répétait à lui-même:
-
-«Quel effroyable songe! Effroyable... Effroyable...»
-
-Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à nouveau devant le
-foyer et regarda la flamme joyeuse qui se ranimait. Sa chaleur et sa
-clarté le ragaillardirent. Il constata qu’il était trempé de sueur. Il
-retira sa casquette et se passa la main dans les cheveux et sur le
-front, qui étaient tout humides.
-
-Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans sa mémoire les
-différentes phases de son rêve.
-
-Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se produit d’ordinaire.
-Mais, tout de suite, la souvenance lui revint, aussi soudaine qu’un coup
-de fusil, du rouleau de bouleau que la main levée d’un des squelettes
-tenait dans ses doigts sans chair.
-
-Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui revint. Lorsque ses
-compagnons et lui avaient enterré les deux squelettes, l’un de ceux-ci
-tenait effectivement dans sa main un morceau d’écorce de bouleau!
-
-Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la mine perdue?
-
-N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau, et non pour celle
-du petit sac de peau de daim, que les deux hommes avaient combattu et
-trouvé la mort?
-
-Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude, et sa peur
-nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la «clef» imprévue que lui avait
-apportée son rêve. Wabi et Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de
-bouleau dans la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus,
-prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que ce n’était là
-qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte par la main crispée d’un des
-deux combattants, lorsqu’ils avaient roulé à terre, dans leur corps à
-corps.
-
-Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans la cabane aucune
-autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait pas manqué si les deux hommes
-avaient fait, pour allumer leur poêle, une provision de ce genre de
-bois. Son rêve ne semblait point le tromper.
-
-Il continua à entretenir son feu, en attendant avec impatience le lever
-du jour. A quatre heures du matin, dans la nuit noire, il fit cuire son
-déjeuner et prépara son ballot, en vue du retour. Puis il attendit
-qu’une étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où elle
-s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre, les contours des
-objets.
-
-Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours, sa piste de la
-veille. Il la suivit avec la même prudence qu’à l’aller, scrutant de
-l’œil les rochers et la neige. Il avait, en venant, rencontré de la vie.
-Il pouvait en découvrir encore, autant sinon plus.
-
-Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur dans les
-ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en accéléra. Il calculait qu’en ne
-s’attardant pas pour le moment à d’autres investigations, il arriverait
-au camp vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons,
-déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de bouleau contenait le
-secret de l’or ignoré, il leur serait loisible de revenir au ravin avant
-que des chutes de neige plus importantes ne l’eussent rempli et rendu
-inaccessible.
-
-A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod s’arrêta un instant.
-Il se demandait si les renards avaient coutume de voyager par couples et
-il regrettait de ne s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de
-Wabi ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance de lui, le
-trou du rocher d’où la tête était sortie, et la curiosité le poussa à
-faire un crochet jusqu’à cet endroit.
-
-Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la piste même de
-l’animal, l’empreinte d’une paire de raquettes!
-
-Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage à lui et depuis
-celui du renard. La marque des pattes de la bête était en effet
-recouverte par celle des raquettes. Quel était cet inconnu? Était-ce
-Wabi ou Mukoki, venus au-devant de lui. Mais comment alors ne les
-avait-il pas rencontrés?
-
-Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient, en long comme
-en large, de celles de Wabi et de Mukoki, autant que des siennes
-propres. Elles ne pouvaient provenir que d’un étranger.
-
-Mais cet étranger avait-il découvert sa présence? Le boy demeurait les
-yeux et le fusil en arrêt. Il continua a suivre cette nouvelle piste
-durant une centaine de yards. Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que
-Rod s’en aperçut au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour
-écouter et épier lui-même... Toujours est-il qu’à partir de cet endroit
-la piste revenait dans la direction de celle du jeune blanc, qu’elle
-rejoignait bientôt et avec laquelle elle se confondait désormais.
-
-Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur ne fût encore passé
-là. Peut-être l’Indien était-il en embuscade, derrière quelque rocher,
-prêt à tirer sur lui. Il n’y avait pourtant d’autre solution possible
-que de continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.
-
-Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes de l’inconnu
-s’étaient orientées vers la gauche, dans la direction d’une fissure
-étroite, ouverte dans la muraille. Le fusil en arrêt, Rod fit de même.
-Son étonnement fut grand de constater que cette fissure se prolongeait
-dans la roche, comme une véritable brèche, large à peine de quatre
-pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au sommet de la crête
-qui bordait le ravin. L’inconnu avait passé par là et escaladé la
-brèche, après avoir enlevé ses raquettes.
-
-Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque invisible, le
-mystérieux ennemi s’en était allé, sans plus s’occuper de lui.
-
-Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans un aussi proche
-rayon du campement, ne laissaient pas, à la fin, d’être inquiétantes. En
-dépit de l’optimisme revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait
-s’empêcher de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois et
-dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et savait aller au bout
-des conséquences qu’il convenait de tirer des faits, même lorsque
-ceux-ci manquaient encore de précision.
-
-Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes à peau rouge
-connaissaient leur présence, à tous trois, dans la vieille cabane. Et,
-s’ils ne s’étaient jamais montrés, s’ils n’avaient jamais dérangé ni
-levé une trappe, ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.
-
-Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder pour lui ses
-soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi et Mukoki, par leur éducation
-même, étaient plus aptes que lui à voir clair en toutes ces choses et
-plus compétents des lois, des mœurs et des périls du Wilderness.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE
-
-
-Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la dépression de
-terrain où se trouvait, au bord du petit lac, la vieille cabane.
-
-Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait du ravin,
-dans son ballot, une palpable petite fortune, qui était la peau du
-renard argenté. Le fardeau en paraissait plus léger à ses épaules et il
-s’amusait d’avance de la surprise de Mukoki et de Wabi.
-
-Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance d’un homme las
-et une figure désappointée. Il y réussit fort bien, en dépit de sa
-secrète envie de rire. Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte
-l’accueillit avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de ses
-gloussements familiers.
-
-«Ah! Ah! cria Wabi, en feignant de le toiser de la tête au pieds, voici
-Rod! Voulez-vous, cher ami, nous montrer au plus vite ce fameux trésor?»
-
-Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son visage la joie de
-voir rentrer son camarade.
-
-Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé, et se laissa
-tomber lourdement sur une chaise, comme s’il était au dernier degré de
-l’épuisement.
-
-«Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de me défaire ce
-paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je meurs d’inanition.»
-
-Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint pitoyable.
-
-«Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur vos traits et vous
-semblez vraiment à demi-mort de faim. Hé, Muki! veux-tu, en toute hâte,
-mettre à cuire le bifteck du dîner?»
-
-Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et casseroles. Tandis
-que Rod s’asseyait devant la table, Wabi lui donna dans le dos une tape
-affectueuse et se mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en
-découpant des tranches de pain.
-
-«Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de retour. Je
-commençais à m’inquiéter. En votre absence, nous avons eu, Mukoki et
-moi, une abondante récolte de nos pièges. Nous avons rapporté ici un
-renard croisé (cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous
-tiré quelque chose?
-
---Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot?»
-
-Wabi se tourna vers le paquet.
-
-«Il y a quelque chose là-dedans? demanda-t-il, à la fois curieux et
-méfiant.
-
---Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits! s’exclama Rod, oubliant, dans
-son enthousiasme, la comédie qu’il jouait. Je vous ai toujours affirmé
-que le ravin contenait un trésor! Eh bien, il y était. Et je l’ai
-trouvé. Regardez plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit!»
-
-Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il le toucha du
-bout du pied, le soupesa de la main et regarda Rod à nouveau.
-
-«Ce n’est pas une plaisanterie? interrogea-t-il.
-
---Pas le moins du monde.»
-
-Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever son veston de
-chasse, aussi froidement que si c’eût été pour lui l’acte le plus
-ordinaire d’apporter au camp des renards d’argent.
-
-Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri aigu, à moitié
-étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux regards ébahis de Mukoki.
-
-«Est-ce un bon? demanda Rod.
-
---Une splendeur!» murmura Wabi.
-
-Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait, d’un air de
-connaisseur.
-
-«Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents dollars. A
-Montréal, trois cents de plus.»
-
-Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main:
-
-«Serrez-moi ça!» dit-il.
-
-Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée de mains, il
-vira vers Mukoki:
-
-«Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune gentleman n’a plus
-rien d’un apprenti. Il a tué un renard d’argent. Il a, faisant cela,
-accompli en un jour la besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau
-bien bas devant vous, Mister Drew!»
-
-Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna de son plaisir.
-
-«Et ce n’est pas tout, Wabi!» ajouta-t-il.
-
-Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui serrait toujours la
-main dans la sienne.
-
-«Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le boy, que vous avez
-trouvé...»
-
-Rod lui coupa la parole.
-
-«Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant là-bas, je le sais.
-Mais je possède désormais la clef du secret. Vous vous souvenez comme
-moi que celui des deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur,
-tenait dans les os de ses doigts une écorce de bouleau? Eh bien! c’est
-cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef de la mine d’or.»
-
-Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement. Wabi semblait moitié
-sceptique, moitié convaincu.
-
-«C’est possible, après tout! dit-il. On peut toujours voir.»
-
-Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit. Rod renfila
-sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki s’arma de sa bêche et
-d’une pelle. Il y avait eu, entre les trois compagnons, une tacite
-entente de remettre à plus tard le dîner.
-
-Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod que sa suggestion
-ne l’avait pas laissé indifférent. Quant aux yeux de Mukoki, ils
-brasillaient comme le jour où les premières pépites avaient été
-découvertes.
-
-Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible profondeur, dans la
-terre gelée, à l’orée du bois de cèdres, et Mukoki les ramena rapidement
-au jour. Un des premier débris qui apparut fut la main crispée sur le
-rouleau d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour le
-dégager.
-
-Avec un frisson au contact des froids ossements, il brisa les doigts. Un
-de ceux-ci craqua, avec un bruit sec, et lorsqu’il se releva, ayant
-accompli sa tâche macabre, en tenant le rouleau d’écorce, Rod était
-livide. Les squelettes furent aussitôt recouverts de terre et les trois
-compagnons revinrent à la cabane.
-
-Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux, tant était
-grande leur émotion, et commencèrent à dérouler l’écorce. Celle-ci avait
-séché et s’était recroquevillée avec le temps; elle était presque aussi
-mince et dure qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée,
-avec de petits craquements intermittents, qui semblaient une timide
-protestation contre le sort qu’on lui faisait subir. Elle formait une
-bande ininterrompue d’environ dix pouces de long, sur six de large.
-
-Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir cédé, elle
-résista.
-
-«Attention!» murmura Wabi.
-
-Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties encore
-cohérentes.
-
-«Il n’y a rien, il me semble...» dit timidement Roderick.
-
-Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une marque noire apparut,
-dont il était difficile de comprendre la signification et d’où partait
-une ligne, qui se continuait dans la partie roulée.
-
-A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et la fameuse clef se
-déploya tout de son long sur la table, sous l’aspect d’une carte-plan ou
-du moins de ce que les trois chasseurs supposèrent en être une.
-
-C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier, composé de lignes
-droites ou crochues, avec, çà et là, un mot en partie effacé, qui lui
-servait de commentaire. D’autres mots étaient devenus complètement
-illisibles.
-
-Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du trio, ce furent
-plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive sur l’uniforme croquis, et
-qui étaient nettement distincts.
-
-Roderick lut tout haut:
-
-«_John Ball, Henri Langlois, Peter Plante._»
-
-En travers du mot _John Ball_, un large trait noir avait été tiré, qui
-l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité de la ligne formée
-par les trois signatures, un autre mot français était écrit, entre
-parenthèses. Mot que Wabi traduisit aussitôt:
-
-«_Mort._»
-
-Et il ajouta, avec un soupir indigné:
-
-«John Ball mort. Les deux Français l’auront tué!»
-
-Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande et y promenait son
-doigt tremblant. Le premier mot qui accompagnait le diagramme était
-totalement inintelligible. Du suivant on ne distinguait qu’une lettre,
-qui n’en apprenait pas plus long.
-
-Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait transversal, plus
-large et crochu, sectionnait le trait principal, deux mots étaient
-demeurés très distincts:
-
-«_Deuxième cascade._»
-
-Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées, on lisait:
-
-«_T........ c..c..e._»
-
-«Cela, dit Rod, signifie: _Troisième cascade_!»
-
-Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit, entre celui-ci et
-les trois signatures, plusieurs lignes d’écriture se devinaient. Mais il
-était impossible d’en rien déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli.
-Ces lignes, cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même du
-mystère de l’or perdu.
-
-Rod releva les yeux et l’excès du désappointement se peignit sur son
-visage. Il savait maintenant que, dans ces lignes annihilées par le
-temps, était enclos le secret d’un grand trésor. Mais il n’en était
-toujours pas plus avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître,
-néanmoins, c’est que, quelque part dans les vastes solitudes du
-Wilderness, il y avait trois cascades. En un endroit imprécis, entre la
-seconde et la troisième, l’Anglais et les deux Français avaient
-découvert de l’or.
-
-Où cela? Et où étaient les cascades? Rod n’en avait pas rencontré dans
-le ravin et il n’y en avait point non plus dans les environs de la
-vieille cabane. Le terrain avait été maintes fois exploré en tous sens
-par les trois compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de
-la pose de leurs pièges.
-
-Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir, prit la bande
-de bouleau dans ses mains et la considéra de plus près. A un moment sa
-figure s’anima:
-
-«Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler cette écorce!
-Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus facile, n’est-ce pas?»
-
-Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua à Rod:
-
-«L’écorce de bouleau est composée de couches successives, chacune
-d’elles aussi fine que le plus fin papier. L’encre a dû pénétrer
-plusieurs de ces pelures. Si nous parvenons à enlever la couche
-supérieure, celle qui est au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec
-une écriture aussi fraîche qu’il y a cinquante ans.»
-
-Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la porte, s’était mis au
-travail et, avec sa bonne grimace, les deux boys l’entendirent qui
-criait:
-
-«Bien peler!»
-
-Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet à se soulever. Une
-demi-heure durant, il s’appliqua à sa tâche délicate, tandis que Rod et
-Wabi le contemplaient avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche
-était terminée.
-
-Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent un long cri de
-joie. Les mots incomplets pouvaient maintenant se lire à merveille. Là
-où il n’y avait auparavant que trois lettres, apparaissait comme Rod
-l’avait deviné: _Troisième cascade_. Tout à côté était le mot _cabane_.
-Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que Rod lut à haute voix:
-
- «_Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante, ayant trouvé de
- l’or à la troisième cascade, nous décidons, par le présent acte, de
- nous associer pour l’exploitation de cet or. Nous nous engageons à
- oublier nos querelles passées et à travailler de compagnie, avec une
- bonne volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu._
-
- _Signé_: John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.»
-
-Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore d’autres mots,
-moins distincts, mais que Rod parvint cependant à déchiffrer. C’est là,
-du coup, que son émotion fut à son comble. La parole lui resta collée au
-gosier et ce fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui
-lut:
-
-«_Ici, cabane et extrémité du ravin._»
-
-Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant d’imprévu
-merveilleux, s’était repris à songer au dîner et avait remis sur le feu
-la poêle et le bifteck d’élan.
-
-«Eh bien! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez, Rod, trouvé
-votre mine d’or! C’est bien du petit torrent qui est dans le ravin qu’il
-s’agit. Vous voilà maintenant un homme riche!
-
---Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement le jeune homme.
-Nous sommes trois, nous aussi, et nous prendrons tout naturellement,
-dans notre association, les places respectives de John Ball, d’Henri
-Langlois, de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous!»
-
-Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.
-
-«Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous ne trouvions pas
-l’endroit. Les indications fournies sont aussi claires que la lumière du
-jour. On suit le ravin et, à une distance donnée, on rencontre une
-première cascade. On continue, et le torrent, devenu plus important,
-fait un second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin.»
-
-Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le rejoignit.
-
-«J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement
-concernant la distance. Combien de milles, Rod, estimez-vous avoir
-parcourus dans le ravin?
-
---Une dizaine au moins.
-
-Et vous n’avez vu aucune cascade?
-
---Aucune.»
-
-A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur comparative
-qui séparait les divers points indiqués sur le graphique.
-
-«Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée par John
-Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a d’écrit l’a été par la même
-main, sauf les signatures de Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un
-affreux griffonnage. Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir
-été un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis? Il serait
-étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son tracé, tenu compte des
-distances. Or, l’espace qui est entre la première et la seconde cascade
-est moitié moindre de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci
-est voulu, évidemment.»
-
-Rod approuva.
-
-«D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la première cascade,
-nous pourrons évaluer, approximativement, les autres distances.
-
---Parfaitement, reprit Wabi.
-
---J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons que nous trouvions
-la première cascade à quinze milles. La seconde, d’après notre
-graphique, serait à vingt milles au delà, la troisième à quarante milles
-plus loin. Ce qui nous donne un total de soixante-quinze milles
-environ.»
-
-Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta la tête, d’un
-air perplexe.
-
-«Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième, cabane et gisement
-d’or de soixante-quinze milles d’ici. Mais alors, par saint George!
-pourquoi les trois hommes étaient-ils dans cette cabane où nous sommes,
-avec seulement une poignée de pépites en leur possession? L’or ne leur
-aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils trouvé, en tout et
-pour tout, que le contenu du petit sac de peau de daim?
-
---C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur...»
-
-A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans la poêle, éleva la
-voix:
-
-«Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement.»
-
-Wabi tressauta.
-
-«Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème! Tout finit, à la longue,
-par se débrouiller.»
-
-Il se tut une minute et reprit:
-
-«Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon sens, comment
-l’aventure peut, dans son ensemble, se reconstituer. Ball et les deux
-Français ont, _primo_, découvert, par hasard ou autrement, le gisement
-d’or. Et ils ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres.
-_Secundo_, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons exactement, a été
-réuni par eux. Comme les vivres font défaut, il est convenu que les deux
-Français iront se ravitailler à la factorerie. Wabinosh-House était, à
-cette époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient
-s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de s’approprier
-ultérieurement sa part. _Tertio_, ils partent en n’emportant avec eux
-que juste assez d’or pour payer les marchandises dont ils ont besoin. Il
-pouvait être imprudent, en effet, d’exciter la convoitise d’autres
-aventuriers qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques
-pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y font
-halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors de se débarrasser
-de son compagnon, comme il avait été fait de Ball, et de s’approprier, à
-lui seul, et le graphique et la mine, et le sac de pépites, et la
-possession finale du trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent
-mutuellement. Et voilà!
-
---Bravo! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.
-
---Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons aussi, enterré sans
-doute quelque part près de la troisième cascade!»
-
-Les deux boys furent interrompus dans la construction de leurs châteaux
-en Espagne par Mukoki.
-
-«Dîner prêt!» appela-t-il.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE
-
-
-Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste mystérieuse,
-rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau de bouleau avait accaparé
-tout l’intérêt des trois compagnons.
-
-Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le jeune homme conta
-les étranges allées et venues du Woonga, quelque espion, pensait-il.
-Mais il n’insista pas sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce
-chapitre. Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude.
-Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer. Le fait que
-les Woongas, dans un but qui paraissait énigmatique, semblaient avoir,
-autant qu’eux trois au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se
-trouver jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués de face
-ou dans quelque embuscade, si souvent facile à dresser; toute cette
-passivité apparente de l’ennemi, qui pourtant rôdait autour d’eux, était
-anormale au premier chef. Cependant, la quiétude présente semblait
-suffisante à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait
-suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.
-
-Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière et des
-préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller à la découverte des
-trois cascades.
-
-Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié à Mukoki, dont
-l’endurance était supérieure à celle des deux boys et la marche plus
-rapide. Dès le lendemain matin, il partirait, avec une provision de
-vivres. Rod et Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.
-
-«Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la première cascade,
-avant de revenir à la factorerie. Nous aurons ainsi une quasi-certitude
-de la réalité de nos déductions. Mais si, réellement, cent milles nous
-séparent du but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or en
-cette saison. Nous retournerons tranquillement à Wabinosh-House et y
-préparerons tout à loisir une nouvelle expédition, avec des provisions
-renouvelées et les outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au
-printemps prochain, après la fonte des neiges et les inondations qui la
-suivent.
-
---C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais je ne serai plus,
-alors, près de vous. Vous savez que j’ai une mère, Wabi, et qu’elle est
-seule!»
-
-Et ses yeux se mouillèrent légèrement.
-
-«Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur le bras de son
-camarade.
-
---Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être est-elle ou
-a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir...
-
---Et vous devez retourner près d’elle, après avoir réalisé le prix de
-vos fourrures, acheva affectueusement Wabi, en formulant pour Rod sa
-pensée. Je pourrai même vous accompagner dans ce petit voyage.
-Croyez-vous qu’il lui serait agréable de me revoir?
-
---Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime autant que moi,
-Wabi! Elle battrait des mains en vous apercevant! Mais parlez-vous
-sérieusement?
-
---Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je veux seulement vous
-dire, c’est que j’irai, si je le peux.
-
---Et toi, Mukoki? Veux-tu venir aussi?»
-
-Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne souffla mot.
-
-Wabi répondit pour lui.
-
-«Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est son
-authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non, Mukoki n’ira pas, je
-le parierais. Il demeurera à la factorerie pour veiller sur ma sœur,
-pour avoir soin qu’elle ne se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit
-pas à nouveau enlevée par les Woongas. Eh! Mukoki?»
-
-Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace heureuse. Puis il
-alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit et regarda dehors:
-
-«Neige! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille diables!»
-
-C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude de proférer le
-vieil Indien et il n’en usait que dans les circonstances importantes.
-
-Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le jeune citadin
-n’avait vu une tempête de neige pareille à celle qui se préparait.
-L’heure était arrivée de la grande chute annuelle du Nord, qui ne manque
-jamais aux pays arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible
-retard.
-
-Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans encore un souffle
-d’air qui les agitât. C’était comme une blanche et muette marée,
-impénétrable à l’œil, si dense qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et
-suffoquer la respiration.
-
-Rod étendit la paume de sa main et, en un instant, elle fut recouverte
-d’un épais coussin. Il avança un peu, et ce n’était plus déjà qu’une
-ombre spectrale, à peine perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra
-dans la cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute une
-charge de neige.
-
-L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant l’après-midi, et
-pendant la nuit pareillement. Vers le matin, Rod entendit le vent, qui
-s’était élevé, siffler et hurler dans les arbres voisins et contre les
-murs de la vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que
-Wabi et Mukoki dormaient encore.
-
-Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa les volets de
-la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit sur lui. Aucune lueur de
-jour n’était encore visible.
-
-En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures et qui riait
-sous cape à l’aspect de son camarade ahuri et consterné.
-
-«Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde? demanda Wabi, avec
-un gros soupir. Serions-nous ensevelis sous la neige?
-
---J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le poêle qui ronflait
-un regard inquiet. Enseveli, Wabi...
-
---En tout cas, nous ne le sommes pas complètement. Si j’en crois ce bon
-feu, le sommet de la cheminée émerge encore!»
-
-Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et, comme un
-rugissement formidable passait sur la cabane:
-
-«Vent souffler très fort! dit-il. Tout à l’heure souffler plus fort!»
-
-Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige introduite par lui
-et barricada à nouveau les volets, tandis que ses compagnons
-s’habillaient.
-
-«En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer nos pièges, déclara
-Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore Mukoki et qui envoie à son pays
-toutes sortes de bénédictions (celle-ci en est une), sait seul quand
-cessera la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas
-l’occasion d’aller chercher notre cascade!
-
---Il nous reste la ressource de jouer aux dominos, suggéra Rod, dont le
-front s’était rasséréné. Je me souviens justement d’une certaine partie
-que nous avons laissée en plan à Wabinosh-House et que nous n’aurons
-qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a pas neigé
-suffisamment, hier après-midi et cette nuit, pour recouvrir cette
-cabane?
-
---Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne se trouvait, avec
-le lac qui lui fait face, dans une dépression du terrain, ouverte à ses
-deux bouts, et où souffle un courant d’air perpétuel qui empêche la
-neige de s’accumuler. Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce
-soir, sous une petite montagne.
-
---Et nous ne serons point étouffés là-dessous?» balbutia Rod.
-
-Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve frayeur du jeune
-citadin, et une salve de gloussements de Mukoki, en train de découper
-des tranches de caribou, lui fit écho.
-
-«Neige, très bonne chose vivre dessous!» affirma sentencieusement le
-vieil Indien.
-
-Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.
-
-«Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de neige qu’il vous
-serait possible de vivre. A moins, bien entendu, que vous ne fussiez
-écrasé sous son poids. La neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a
-été pris, une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré
-enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant. Il avait là
-un nid du calibre d’un simple tonneau. Et, quand nous l’avons délivré,
-nous l’avons trouvé aussi calme et à son aise que s’il eût été dans son
-lit. La neige a un autre avantage; c’est de tenir chaud. Nous n’allons
-plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois.»
-
-Après le déjeuner, les deux boys rouvrirent le volet et Wabi fit, avec
-sa pelle, dégringoler peu à peu la neige qui obstruait la fenêtre. A la
-troisième ou quatrième pelletée, un gros bloc céda tout d’un coup et,
-par cette cheminée artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux
-boys avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les yeux, ils
-virent la tempête tourbillonner toujours dans le ciel.
-
-«La neige arrive à hauteur du toit... dit Rod, qui continuait à n’être
-qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle tourmente!
-
---Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire! Rod, êtes-vous de la
-partie?»
-
-En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre, dans la cavité
-neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une nouvelle masse de neige
-céda brusquement, laquelle tomba en plein sur Rod qui suivait.
-
-Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager, et ne put
-retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air libre se pencha sur le
-trou et se mit à s’esclaffer. Son ami était tout à fait grotesque, avec
-ses yeux clignotants, ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses
-habits enfarinés.
-
-«Hum! Hum! Hum!» lui cria Wabi, qui en riait aux larmes.
-
-Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de droite et de
-gauche, comme un poisson, il s’était remis à grimper. Wabi lui saisit
-les bras et le tira dehors. Mukoki suivit ensuite.
-
-Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons
-s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant, ils virent le
-monticule que formait la cabane et d’où pointait un bout de cheminée
-fumante.
-
-Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour de lui. La neige
-avait tout nivelé. Les menus plis du sol avaient disparu. Plus un rocher
-n’émergeait. Seuls, les arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche
-carapace, bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.
-
-Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le Grand Désert Blanc lui
-apparaissait. Qu’allaient-ils devenir désormais? Où trouveraient-ils
-même une bête à tuer et à manger?
-
-Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura son camarade.
-
-«Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne trouveriez
-pas, à cette heure, une seule créature en train de circuler. Tous les
-élans, tous les rennes, tous les caribous, les renards et les loups sont
-ensevelis sous la neige. Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils
-auront chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée qu’a eue
-là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien de l’excès du mal. Dès
-que cette crise atmosphérique aura cessé, le Wilderness s’éveillera à
-nouveau à la vie. L’élan, le renne et le caribou se lèveront de leur lit
-de neige et recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une
-croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les renards, les
-lynx et les loups, les plus petites bestioles se remettront à trottiner
-et à se dévorer entre elles. Si les derniers torrents sont congelés,
-tous ces animaux lècheront la glace ou mangeront de la neige, en guise
-d’eau. Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes, de
-chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse estivale des
-bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles mortes. Enfin, les gros
-quadrupèdes, élans, rennes et caribous, en piétinant et en tassant sous
-leurs sabots de grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des
-sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux et se
-battront de compagnie contre les loups, en attendant le printemps.
-Croyez-moi, Rod, la vie pour toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise
-que vous le pensez.»
-
-Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser devant la
-porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans l’après-midi,
-interrompant leur besogne et la rendant inutile. Il n’y eut ainsi,
-pendant trois jours, que d’intermittentes accalmies.
-
-Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel s’éclaircit et
-le soleil apparut.
-
-Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme tous ceux qui ne sont
-point accoutumés au Wilderness, en put craindre une ophtalmie. Les
-cristaux de neige scintillaient comme autant de points électriques, lui
-brûlant douloureusement les prunelles.
-
-Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi, Mukoki, le second
-jour, quitta la cabane, pour se mettre en quête de la première cascade.
-Rod lui avait indiqué l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans
-peine au fond du ravin.
-
-Les deux boys, durant ce temps, s’occupèrent de repérer les pièges et de
-les déterrer. C’était un travail ardu et la perte était, en moyenne,
-d’un piège sur quatre.
-
-Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin de la deuxième,
-Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane, à l’heure du crépuscule, ils
-comptaient bien retrouver Mukoki les attendant.
-
-Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée encore passa,
-puis une autre, qui était la quatrième depuis son départ. En quatre
-jours, Mukoki pouvait parcourir près de cent milles. Rien ne lui
-était-il arrivé? Rod songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués
-peut-être dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui ses
-réflexions.
-
-Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs, eût été excellent
-(le manque de nourriture rendait les animaux moins défiants et un loup,
-deux lynx, un renard rouge, huit visons avaient été capturés), les deux
-boys ne quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse leur
-serrait le cœur, en songeant à Mukoki.
-
-Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent une forme
-qui apparaissait de l’autre côté du lac, sur le sommet de la colline.
-C’était Mukoki. Ils lui envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre
-même le temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa rencontre.
-Quelques minutes après, tout le monde était réuni.
-
-Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à l’ardeur
-interrogatrice des yeux des deux boys il répondit:
-
-«Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici.»
-
-On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur un siège, épuisé de
-fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se déchausser et à enlever ses
-vêtements de route. Une pincée supplémentaire de café fut jetée dans la
-bouillotte.
-
-«Cinquante milles! répétait Wabi. La randonnée a été rude, mon pauvre
-Mukoki!»
-
-Un peu reposé, Mukoki expliqua:
-
-«Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante milles avant première
-cascade. Beaucoup moins de neige tombée par là. Petite cascade, pas plus
-haute que cabane.»
-
-Rod avait repris le diagramme de bouleau.
-
-«En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives de cette
-carte, nous ne sommes pas à moins de deux cent cinquante milles de la
-troisième cascade.»
-
-Mukoki gloussa:
-
-«Baie d’Hudson!»
-
-Wabi sursauta.
-
-«Alors, le ravin ne continue pas vers l’est? dit-il.
-
---Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit vers le nord.
-
---Écoutez-moi, mes petits! déclara Wabi. Si le ravin et le torrent se
-dirigent au septentrion, ils aboutissent fatalement à la Rivière Albany.
-Or cette rivière se déverse dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même
-qu’une des échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient à
-dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du Wilderness, dans sa
-partie la plus inhospitalière et la plus rude, vers l’extrême Nord
-canadien. Toutes nos autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce
-point est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre
-expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.
-
---Hourrah! cria Rod. Hourrah! Voilà qui n’est pas pour nous effrayer. Ce
-sera pour le printemps prochain; n’est-ce pas, Wabi?
-
---Topez-là! C’est entendu.
-
---Ravin s’élargir au delà des premières cascades, intervint Mukoki, et
-torrent devenir navigable. Faire canot d’écorce de bouleau et naviguer
-dedans.
-
---Encore mieux, alors! conclut Wabi. Ce sera un voyage magnifique[12].»
-
- [12] Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre roman
- de l’auteur, intitulé: _Les Chasseurs d’Or_. (Note des Traducteurs.)
-
-Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes. Vainement
-les deux boys lui conseillèrent de se reposer un peu. Il répondit que
-ses jointures s’ankyloseraient s’il demeurait seulement un jour sans
-remuer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-LA CATASTROPHE
-
-
-Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du «trapping»
-absorbèrent entièrement le temps et la pensée des deux chasseurs. Le
-temps était redevenu idéal.
-
-Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ de
-Wabinosh-House et Rod commençait à compter les jours qui le séparaient
-encore de la piste du retour. Wabi avait calculé qu’ils possédaient une
-valeur totale de seize cents dollars en fourrures et en scalps de loups,
-et deux cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré de s’en
-revenir près de sa mère avec une part de six cents dollars, qui
-équivalaient au salaire d’une année de son ancienne place.
-
-Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de retrouver Minnetaki.
-Wabi était heureux de voir ce penchant pour sa sœur se développer chez
-Rod et il s’amusait fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité,
-caressait le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait
-sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où il savait que sa mère
-à lui prendrait rapidement en affection la belle petite fille du Nord.
-
-Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été décidé qu’elle
-serait la dernière et que, dans huit jours, ils reprendraient la
-direction de Wabinosh-House, où ils arriveraient vers le 1er février.
-Roderick ne contenait plus sa joie.
-
-Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis en chasse, en
-laissant Wabi au campement. Rod s’était élevé, dès son départ, sur le
-sommet d’une des crêtes voisines, tandis que Mukoki se tenait à mi-côte,
-sur le versant opposé.
-
-Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour de lui le
-paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement Mukoki, qui allait sur
-la neige, pareille à un petit point noir. Vers le nord, le Wilderness
-infini s’étendait à perte de vue, avec son ordinaire fascination. Vers
-l’est, à deux milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être
-un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être la vieille
-cabane.
-
-Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa poitrine, et un
-second suivit.
-
-Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse colonne de
-fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla, en même temps,
-percevoir des coups de fusil.
-
-Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de l’entendre, il
-hurla de toutes ses forces:
-
-«Mukoki! Mukoki!»
-
-Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début de leur expédition
-et par lesquels ils s’appelleraient mutuellement au secours. Deux coups
-de son fusil retentirent; puis, après un instant d’intervalle, trois
-autres, aussi précipités qu’il le put.
-
-Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se retourner, en
-paraissant écouter.
-
-Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant sur ses
-raquettes, prenait sa course dans la direction indiquée, en s’élevant,
-avec toute la rapidité possible, sur la pente neigeuse.
-
-Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart d’heure après, Mukoki,
-haletant, l’avait rejoint sur la crête.
-
-«Les Woongas! cria Rod. Ils ont attaqué le campement! Voyez! J’ai
-entendu aussi des coups de fusil, des coups de fusil!»
-
-Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une seconde, le vieux trappeur
-fixa la cabane qui brûlait. Puis, sans rien dire, il se mit à dévaler
-des pentes neigeuses, avec une vitesse vertigineuse.
-
-Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le suivre, mais une
-surexcitation folle était pareillement en lui. Sa figure était écorchée
-et saignait, au fouettement des branches de sapins, à travers lesquels
-Mukoki coupait en ligne droite.
-
-De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait précédé, lorsqu’il
-atteignit comme lui la petite colline qui dominait le lac et le
-campement.
-
-Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était plus qu’une
-masse fumante. Et point de Wabi!
-
-Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme humaine était couchée
-dans la neige. Rod saisit le bras de Mukoki et, sans que sa bouche
-convulsée pût articuler une parole, il la lui montra.
-
-Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable regard, il
-détourna ses yeux vers le jeune blanc. Si c’était Wabi! Oui, si c’était
-lui! voilà ce que disait ce regard... Ce n’était plus un homme que Rod
-avait devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.
-
-Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers ce qui avait été
-la cabane. Sur la forme humaine écroulée dans la neige, Mukoki
-s’agenouilla. Il la retourna, puis se redressa.
-
-Ce n’était pas Wabi.
-
-C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque, dont la tête
-avait été écrabouillée de balles.
-
-Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces alors l’abandonnèrent.
-Épuisé par sa course et par l’émotion, il tomba dans la neige, près du
-cadavre.
-
-Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres chaudes de la
-cabane, avec son pied et avec la crosse de son fusil, nerveusement.
-
-Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être les débris
-de Wabi, calciné et enseveli, qui sait? dans les flammes et sous les
-décombres. Chaque fois qu’il voyait le vieil Indien se pencher sur un
-bout d’objet et l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.
-
-Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes et les
-charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins roussis venait jusqu’à
-Rod.
-
-A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui étaient les
-pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant trésor! il ne
-songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que les Woongas avaient dû surprendre
-à l’improviste, comme des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur
-lesquels il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki, toute
-la vie, pour lui, était là.
-
-A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint finalement
-vers Roderick.
-
-«Lui pas là!» dit-il, en parlant pour la première fois.
-
-Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement triomphant:
-
-«Beaucoup mort, celui-là!» cria-t-il.
-
-Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans la neige. Il
-constata facilement que les Woongas avaient tourné la cabane, par le
-bois de cèdres, et s’étaient, de ce côté, rués à l’attaque. D’autres
-empreintes indiquaient la direction dans laquelle ils étaient repartis.
-Cinq hommes avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient allés.
-Le compte était bon.
-
-Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu Wabi. S’il avait été
-capturé par les Woongas et emmené avec eux, il y aurait eu cinq pistes.
-Rod le comprenait aussi bien que son compagnon.
-
-Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le bûcher qui commençait à
-s’éteindre. Mais elles demeurèrent pareillement infructueuses. Ni Wabi
-n’était mort dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté, après
-l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était que le jeune
-homme avait lutté, tué un de ses assaillants au cours de la bataille, et
-que, blessé sans doute, il avait été emporté par les quatre autres. Il
-fallait, à tout prix, par une poursuite rapide, rejoindre les
-ravisseurs. Peut-être leur avance n’était-elle que de quelques milles.
-Si oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.
-
-Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement ramassé et mis
-dans une de ses poches les pépites, et semblait toujours singulièrement
-abattu.
-
-«Moi suivre et tuer! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup d’eux! Vous
-rester.»
-
-Roderick s’était soudain redressé.
-
-«Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et les tuer! Car tu
-penses bien que je serai de la partie. Montre-moi le chemin!
-J’emboîterai le pas derrière toi.»
-
-Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.
-
-La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait vers le nord.
-Au bout d’une centaine de yards, Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des
-pistes d’homme qui était plus marquée que les autres.
-
-«Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher très vite. Perdre
-beaucoup de temps!»
-
-Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.
-
-Rod constata en effet que les enjambées des Woongas étaient plus courtes
-que les leurs, ce qui signifiait que leur marche était moins rapide.
-Mais pourquoi musaient-ils ainsi? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas
-poursuivis? C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car
-ils avaient le nombre? Ou projetaient-ils quelque embuscade? A toute
-éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit devant eux les canons de leurs
-fusils, prêts à épauler.
-
-Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick. Le pas d’un
-cinquième homme était marqué sur la piste. Il comprit que Wabi avait été
-remis sur ses pieds et marchait maintenant en compagnie de ses
-ravisseurs. Il avait toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi
-réguliers que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.
-
-Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de cèdres, où de vieilles
-souches entremêlées formaient d’inextricables réseaux. C’était, pour
-tendre une embûche, un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas
-cependant à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par les Woongas à
-celle d’un élan, était nette et facile.
-
-Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à tout moment, à
-entendre claquer un fusil et à voir, devant lui, Mukoki tomber, la face
-sur la neige. Lui-même, il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une
-balle, qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il, ne
-ralentissait-il point sa marche, dans un pas aussi dangereux? Aveuglé
-par le danger de Wabi, en oubliait-il le sien propre?
-
-Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable, avait au
-contraire, profitant de l’excellence de la piste, encore accéléré sa
-vitesse. D’un geste, il montra à Rod que les empreintes devenaient plus
-fraîches. A peine la neige avait-elle, autour d’elles, repris son
-équilibre.
-
-«Près, très près!» murmura-t-il.
-
-La piste se relevait sur une petite colline. En approchant du faîte,
-Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent sur leurs raquettes et se mirent
-presque à ramper, le fusil à l’épaule.
-
-Arrivés au sommet, ils virent... et en dépit du silence que lui avait
-prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une exclamation arrachée à ses
-lèvres par l’effroi... ils virent, sur la pente de la colline qui
-s’éployait devant eux, les bandits Woongas marchant à la file, avec
-Wabi, les mains liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe.
-Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la fumée d’un feu de
-campement, autour duquel on distinguait une vingtaine de formes allant
-et venant. C’était là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui
-attendait le retour des ravisseurs.
-
-La situation était terrible. Comment affronter, à deux, des ennemis dont
-la supériorité numérique était telle? D’autre part, laisser Wabi
-prisonnier... Comment y songer une minute? Le sort qui lui était réservé
-se devinait trop facilement.
-
-Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki avait arrêté son plan.
-
-Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse, un mouvement
-tournant, le vieil Indien s’était résolu à attaquer de flanc, tout
-d’abord, les quatre Woongas qui emmenaient Wabi. Moins de dix minutes
-après, les deux compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des
-touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste suivie par
-l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en vitesse.
-
-Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.
-
-«Les voici!» murmura-t-il à Rod.
-
-Les Woongas approchaient, inconscients du péril. Mukoki posa sa main
-crispée sur le bras de Rod.
-
-«Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous tirer premier homme,
-chef, devant Wabi. Moi prendre les autres.
-
---C’est compris, Muki! Celui que tu me désignes, je l’abattrai raide,
-d’un seul coup.»
-
-Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.
-
-Les brigands du Wilderness apparurent. La figure de Wabi était couverte
-de sang.
-
-Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de son fusil. A moins
-d’une seconde d’intervalle, l’arme de Mukoki crépitait à coups
-redoublés.
-
-Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait debout qu’un
-seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait dans la neige, mort. Deux
-autres avaient été atteints par le chapelet de balles de Mukoki. L’un
-d’eux gisait aussi sans un mouvement; le second titubait, les mains sur
-sa poitrine, prêt à tomber.
-
-Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur formidable, à
-laquelle répondit au loin un long hurlement, qui venait du camp où ses
-compagnons l’attendaient. Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil
-et que Rod eût épaulé à nouveau, il avait disparu.
-
-De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens qui retenaient
-captives les mains de Wabi.
-
-«Vous blessé mauvais?» demanda-t-il.
-
-Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.
-
-«Non! Non! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien que vous
-viendriez... chers amis!»
-
-Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et son revolver.
-
-«Le coquin! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est mon propre
-revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois. A chacun son bien!»
-
-Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait un des Woongas.
-
-«Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont pas omis de faire
-main basse sur elles, avant de mettre le feu à la cabane. Ils avaient
-sans doute attendu si longtemps, pour nous attaquer, à seule fin que la
-provision fût complète! Ce sont de fameux scélérats.»
-
-Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.
-
-«Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous trotter! Toute la
-bande sera bientôt à nos trousses. Dommage que la cabane soit détruite!
-Nous aurions pu nous y défendre avec avantage.
-
---Il y a le ravin! cria Rod. La lutte peut y être bonne pour nous. Le
-tout est de l’atteindre!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LA POURSUITE
-
-
-«Le ravin, oui!» avait répondu Wabi.
-
-Mukoki approuva, d’un signe de tête.
-
-Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le vieil Indien
-fermant la marche, avec son ballot.
-
-Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod combien il avait
-sur lui de cartouches.
-
-«Quarante-neuf, répondit le boy.
-
---Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les huit que j’ai
-ramassées sur notre homme, je suis muni pour l’instant.»
-
-Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression où, ce
-matin encore, s’élevait la vieille cabane.
-
-Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans la poitrine,
-comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance était à bout. Sa première
-course derrière Mukoki, lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui
-brûlait, celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin,
-avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il sentait
-qu’il lui serait impossible de continuer du même train jusqu’au ravin.
-C’étaient trois milles encore à parcourir!
-
-Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait visiblement de la
-distance sur Wabi, qui le précédait, tandis que derrière lui les
-raquettes de Mukoki heurtaient presque les siennes. Il pouvait entendre
-à ses oreilles le souffle rauque et infatigable du vieil Indien.
-
-Le pauvre boy était d’une pâleur mortelle, la sueur lui perlait aux
-tempes et la respiration lui manquait. Ses genoux fléchirent et il
-s’affaissa sur la neige. Presque au même moment, les Woongas
-apparaissaient.
-
-Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle siffla:
-
-Bzzzzzz-inggggg!
-
-A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête cette chanson de la
-mort. Il vit la neige jaillir en l’air, sous chacune des deux balles.
-
-Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de Wabi et de Mukoki,
-deux des poursuivants s’écroulaient.
-
-Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en terrain découvert,
-tandis qu’un boqueteau de cèdres, à proximité immédiate des trois
-compagnons, leur offrait un abri, au moins momentané.
-
-D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade et l’entraîna, le
-traîna plutôt, sur la neige.
-
-Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois compagnons
-eussent atteint les larges troncs protecteurs des cèdres et se fussent
-dissimulés derrière eux. Un cri de souffrance de Mukoki indiqua qu’il
-était touché.
-
-Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.
-
-«Est-ce sérieux, Muki? haleta Wabi. Où la balle a-t-elle porté?»
-
-Mukoki, un peu chancelant, se redressa.
-
-«Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures avoir amorti
-coup. Nous très bien ici. Leur donner le Diable.»
-
-Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient qu’une
-demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait sur la neige, à des
-distances diverses. Dans la hâte de leur poursuite, ils n’avaient point
-pris le temps de chausser tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient
-point munis traînaient à l’arrière.
-
-Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à crépiter. Deux autres
-Woongas tombèrent, tués ou grièvement blessés. Le reliquat esquissa
-prudemment un mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut la
-force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur lui-même, une jambe
-cassée.
-
-«Hourra! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu.»
-
-Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de Mukoki, et Rod, qui
-s’était remis sur pied, déclara qu’il pouvait marcher, si l’on n’allait
-pas trop vite.
-
-Le parti de Wabi fut bientôt pris.
-
-«Tous deux, partez devant! dit-il. Je les tiendrai en respect, quelque
-temps encore, et je reculerai ensuite, en tiraillant dans les arbres. Si
-Dieu le veut, je vous rejoindrai au ravin. Votre piste me conduira. Rod,
-redonnez-moi quelques balles.»
-
-Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son dos le précieux
-ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner, et, tout en clopinant, il se
-mit en marche, accompagné de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses
-pieds.
-
-Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel de sa vie,
-demeura seul à l’affût.
-
-Mais un flottement inexplicable parut se produire chez les Woongas. La
-bande, qui s’était réunie hors de la portée des balles, semblait
-partagée entre deux résolutions opposées. Les uns paraissaient ne point
-vouloir, à tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient comme
-des possédés. Les autres se retournaient dans la direction du campement
-et, avec des gestes non moins expressifs, manifestaient leur désir de
-rebrousser chemin. Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige,
-et un émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher des
-ordres.
-
-Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une dizaine de minutes.
-Après quoi, songeant, tout heureux, que Rod et Mukoki avaient pu, durant
-ce temps, prendre une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre,
-puis s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.
-
-Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et de la fissure par
-où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les rejoignit.
-
-Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait, fléchissait
-sous le poids des pelleteries. C’était au tour de Rod à l’encourager de
-son mieux.
-
-La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un réconfort. Un dernier
-effort les amena au ravin.
-
-Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite fissure, qui
-leur serait un sûr abri, une volée de balles siffla à leurs oreilles.
-Les Woongas, qui avaient repris la poursuite, les avaient rejoints. Il
-était temps!
-
-Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil à l’épaule,
-derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir. Ivres de fureur, et
-oubliant toute prudence, les Woongas se précipitèrent, tête baissée,
-dans la souricière qui leur était tendue. «Pan! pan! pan!--Pan! pan!
-pan!--Pan! pan! pan!» A chacun des coups d’une triple décharge, un d’eux
-tomba, foudroyé à bout portant. Le reste, singulièrement diminué, reflua
-en arrière.
-
-«J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront pas de sitôt à
-tenter l’aventure.»
-
-Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils furent achevés à
-coups de revolver.
-
-Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse du vieil
-Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.
-
-«Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose de chaud. Cela le
-ravigoterait.»
-
-Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des brindilles de bois
-mort, entraînées, au printemps dernier, par la fonte des neiges, dans le
-couloir rocheux. Il en forma un petit feu.
-
-Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait, au début de
-cette tragique journée, emporté avec lui, comme de coutume.
-
-«Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées de café, une
-pincée de thé, du sel et quelques biscuits. C’est peu pour trois
-personnes. Mais c’en est assez pour rendre ses forces à Mukoki. Quant
-aux allumettes, j’en ai toute une boîte!»
-
-Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule casserole qui était
-jointe au paquet, Rod ramassa un peu de neige et, lorsque l’eau qu’elle
-produisit fut bouillante, il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas
-à embaumer l’air.
-
-Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et absorba lentement la
-boisson bienfaisante. Deux autres fois, l’opération se répéta, et les
-deux boys imitèrent Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le
-vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double part. La
-souffrance qui était empreinte sur ses traits commença à se détendre.
-
-Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à aménager pour la
-nuit, dans une anfractuosité du rocher, deux lits chauds et moelleux.
-L’un d’eux était réservé à Mukoki; l’autre servirait à Rod et à Wabi
-qui, alternativement, se reposeraient et monteraient la garde.
-
-«A propos, demanda Rod, où est Loup?»
-
-Wabi se mit à rire.
-
-«Retourné vers les siens! Il hurlera ce soir, dans le Wilderness, à
-l’unisson de ses frères de race. Vieux bon Loup!»
-
-Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et une tristesse
-émue passa dans sa voix.
-
-«Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il. Les Woongas sont
-arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière la cabane. Son flair n’a pu
-l’avertir. Moi-même, je ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient
-s’élancer sur moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des
-fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la lanière qui
-l’attachait.
-
---A-t-il combattu?
-
---Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits ayant tiré sur lui un
-coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs, il fila dans les bois.»
-
-Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient plus signe de
-vie.
-
-«Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils n’aient tendu
-d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi, Mukoki et moi, nous ont-ils laissés
-tranquilles? Cachés derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous
-guetter et tirer sur nous.
-
---Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est à moi seul qu’ils
-en voulaient. Une fois que j’eusse été en leur pouvoir, ils seraient
-revenus vers vous, en parlementaires, et vous auraient envoyés à la
-factorerie, pour traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père
-jusqu’au dernier dollar. Puis... ils m’auraient tué. Oh! ils ne me l’ont
-pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient!»
-
-A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant, dans le
-couloir rocheux.
-
-«Ils sont toujours là-haut! ricana Wabi. Ils nous attendent à notre
-sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre par mégarde... C’est un
-avertissement.»
-
-Et, pour changer la conversation:
-
-«Et nos belles pépites d’or! s’exclama-t-il. Qui sait ce qu’elles sont
-devenues?
-
---Je l’ignore comme vous», répondit Rod.
-
-Puis, tâtant une de ses poches:
-
-«Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki les a trouvées
-dans la cendre.»
-
-L’obscurité était tombée peu à peu.
-
-«Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout d’être arrivés ici. Ce
-qu’il faudra demain, c’est en sortir...»
-
-La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki reposait, Rod et Wabi
-se relayaient de faction.
-
-Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.
-
-Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.
-
-«Regardez!» dit-il.
-
-Wabi se frotta les yeux.
-
-«On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle. Que se
-passe-t-il donc chez nos ennemis?»
-
-Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire et pleurard.
-
-«Qui sait? murmura Wabi. C’est peut-être... Loup! Il haïssait ses
-congénères, en compagnie de qui il lui faudra vivre désormais. A la
-longue il s’y fera. Il nous regrette, pour le moment...»
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-LE RETOUR A WABINOSH-HOUSE
-
-
-Dès que parut l’aube, les trois compagnons absorbèrent chacun une
-dernière tasse de café et se partagèrent les trois biscuits qui
-restaient. Le repos de la nuit avait été favorable à Mukoki, et sa
-nature de fer reprenait le dessus. Un lapin blanc, qui s’était aventuré
-dans le couloir rocheux et trottinait paisiblement, fut au passage
-assommé d’un coup de crosse, par Wabi. Il fut dépouillé encore chaud et
-fournit à point un rôti réparateur.
-
-Il s’agissait maintenant de sortir du ravin et de regagner
-Wabinosh-House au plus vite. La suprême bataille allait se livrer avec
-les Woongas, demeurés sans doute à l’affût.
-
-Rod s’offrit à aller observer ce qui se passait en haut du couloir.
-
-Avec une prudence infinie, le fusil à l’épaule, il monta. Il savait
-qu’une balle pouvait l’abattre, à l’instant même où il risquerait un
-pied dehors. Il le fallait pourtant.
-
-Il s’avança d’un pas, puis de deux. Sur la blancheur neigeuse qui
-bordait la crête du ravin, il n’y avait personne. Les Woongas avaient
-disparu! Un reste de feu s’éteignait et, sur une piste différente de
-celle de la veille, des pas, tournés à l’opposé du ravin, s’en étaient
-allés.
-
-Roderick revint en hâte prévenir Wabi et Mukoki. Le vieil Indien opina
-que ce pouvait être une feinte et que les Woongas avaient dû s’embusquer
-plus loin. Wabi demeura silencieux. Il se souvint du flottement qui
-s’était, la veille, déjà produit dans la poursuite de leurs ennemis. Qui
-sait si quelque fait, inconnu d’eux trois, n’était pas intervenu?
-
-Il était, de toute façon, impossible de demeurer là. Pour plus de
-sûreté, il fut convenu qu’au lieu de sortir par la même issue, les trois
-chasseurs gagneraient l’endroit où Rod était, une première fois,
-descendu dans le ravin.
-
-Le ciel s’était assombri et le vent avait tourné au sud. De gros flocons
-de neige commençaient à voltiger dans l’air.
-
-«Bon, bon, cela! dit Mukoki. La neige recouvrir nos pas!»
-
-Et il rechargea sur son dos le ballot de peaux, qui avaient été ficelées
-à nouveau.
-
-Ce ne fut pas sans peine que Roderick retrouva la place où la muraille
-opposée pouvait être escaladée. Rod et Wabi se firent mutuellement, de
-rocher en rocher, la courte-échelle. Mais plus difficultueusement Mukoki
-parvint à se hisser, gêné par sa blessure et avec son lourd paquet. La
-neige tombait toujours et point de Woongas.
-
-C’est le vieil Indien qui fut ensuite promu chef de file. Il s’agissait,
-en effet, de regagner la factorerie par une piste toute différente de
-celle suivie au début du voyage, et en décrivant un cercle vers le sud,
-afin de s’éloigner le plus possible de l’ennemi.
-
-Seul, Mukoki était capable de se lancer ainsi dans l’inconnu. Il
-semblait posséder ce sixième sens mystérieux, ce sens de l’orientation,
-instinct presque surnaturel qui, à des centaines de milles de distance,
-ramène le pigeon voyageur, droit comme une flèche, à son colombier.
-
-Là où tout autre aurait hésité, ou se serait mille fois perdu, l’Indien
-allait, sans se tromper. A plusieurs reprises, Rod et Wabi lui
-demandèrent dans quelle direction se trouvait Wabinosh-House et, chaque
-fois, son bras se tendit, comme si son regard, à travers forêts, monts
-et plaines, voyait effectivement la factorerie devant lui.
-
-Au bout de quinze milles, on fit halte pour se reposer et un petit feu
-fut construit près d’une vieille souche. On déjeuna avec les restes du
-lapin. Puis on se remit en route.
-
-Tout le jour, on marcha ainsi, en terrain difficile. Tantôt il fallait
-escalader de nombreuses crêtes, tantôt on suivait des bas-fonds, où il
-était nécessaire de se frayer un chemin à travers des taillis touffus.
-Lorsque le soleil descendit à l’horizon, on campa pour la nuit, près
-d’un bois de sapins. La pincée de thé de Rod fut utilisée pour trois
-tasses et constitua le souper. Aucun gibier n’avait été rencontré.
-
-Le jeune citadin, qui éprouvait des tiraillements d’estomac, n’osait pas
-se plaindre.
-
-Mukoki parut deviner sa pensée.
-
-«Demain, dit-il, tirer pour le déjeuner perdrix de sapins.»
-
-Rod demanda:
-
-«Et comment le sais-tu, Muki?»
-
-L’Indien lui montra le petit bois:
-
-«Beaux sapins épais. Perdrix hiverner dedans à l’abri.»
-
-Wabi avait déballé les fourrures, qui furent partagées en trois tas.
-Seules, trois larges peaux de loup en furent distraites. Tendues sur des
-branches de sapin, elles formèrent trois petits toits, sous lesquels les
-dormeurs s’étendirent de leur mieux.
-
-Roderick, rompu de fatigue, ne tarda pas à reposer profondément. Mais
-Wabi et Mukoki ne prirent que des bribes de sommeil, s’éveillant de
-temps à autre pour recharger le feu et s’assurer que rien d’anormal ne
-se produisait.
-
-Rod dormait encore, entre ses chaudes fourrures, lorsqu’il fut réveillé
-par trois coups de feu. Un instant après, Mukoki apparaissait, tenant à
-la main trois perdrix.
-
-Le boy battit des mains. Jamais déjeuner ne lui parut meilleur. Les
-oiseaux furent mangés jusqu’à la carcasse.
-
-La neige avait, durant la nuit, cessé de tomber. Avec le jour, ses
-rafales recommencèrent. A demi-aveuglée, la petite caravane marcha
-jusqu’à midi. Elle dut, alors, faire halte. On était maintenant assez
-loin de la région où évoluaient les Woongas pour n’avoir plus rien à
-redouter d’eux et un confortable abri fut construit, tout à loisir, avec
-des branches et des ramures de sapin.
-
-«Nous ne devons plus être, observa Wabi, beaucoup distants de la piste
-de Kénogami-House. Peut-être même l’aurons-nous dépassée.
-
---Non, pas dépassée, répondit Mukoki. Encore un peu au sud.»
-
-Wabi expliqua à Rod:
-
-«La piste en question est une piste pour traîneaux qui, du Lac Nipigon,
-conduit à la factorerie de Kénogami-House, dont l’agent est un de nos
-meilleurs amis. Bien souvent, nous nous rendons visite.»
-
-Plusieurs lapins furent tués et alimentèrent le déjeuner. Le reste de
-l’après-midi se passa presque entièrement à dormir, car les trois
-compagnons étaient harassés. Aucun incident ne troubla non plus la nuit
-qui suivit.
-
-Le lendemain, le temps s’était éclairci. Mais la blessure de Mukoki
-s’était rouverte. Il importait de tuer quelque animal, autre qu’un
-lapin, pour en avoir la graisse et panser la plaie. Le vieil Indien fut
-donc contraint, bien malgré lui, de rester au campement, tandis que les
-deux boys s’en iraient en chasse, chacun de son côté.
-
-Roderick marcha, une heure durant, sans rencontrer bête qui vive, en
-dépit de nombreuses traces de rennes ou de caribous. Il se désolait,
-lorsqu’il croisa, à sa vive surprise, une piste bien battue qui, de
-biais, coupait la sienne. Deux traîneaux, attelés de chiens, avaient
-passé là, depuis la neige de la veille, et, de chaque côté des
-traîneaux, des raquettes d’hommes avaient laissé leur empreinte.
-Roderick reconnut que les hommes étaient au nombre de trois et les
-chiens une douzaine. Il ne douta point que ce fût la piste de
-Kénogami-House et, poussé par la curiosité, il se mit à la suivre.
-
-Un demi-mille plus loin, il constata que la petite troupe s’était
-arrêtée, pour cuire son repas. Une grosse bûche achevait de se consumer
-parmi les cendres et, tout autour du foyer, étaient éparpillés des os et
-des restes de pain. Mais ce qui surtout attira l’attention de Rod, ce
-fut d’autres empreintes qui, à cet endroit, se mêlaient aux précédentes.
-De dimensions moindres, elles ne pouvaient provenir que de pieds de
-femme.
-
-Une de ces empreintes surtout était si étonnamment petite que, soudain,
-le cœur du jeune homme se souleva d’émotion. Le mocassin, en outre, dont
-le dessin était nettement marqué dans la neige, était muni d’un léger
-talon.
-
-La pensée de Rod s’envola aussitôt vers Minnetaki. C’était la seule
-femme, à la factorerie, qui possédât un pied aussi minuscule. Elle était
-la seule qui portât des talons! La coïncidence, tout au moins, était
-bizarre. Il examina de plus près les empreintes. Elles étaient
-semblables en tout à celles qu’il avait découvertes sur le sol, le jour
-où la jeune fille avait été enlevée par les Woongas, où il l’avait
-arrachée à ses ravisseurs.
-
-Était-ce bien elle, ou était-ce une autre, qui avait passé par là? Si
-c’était une autre, elle devait lui ressembler. Cette inconnue était-elle
-aussi jolie qu’elle?
-
-Voilà ce que se disait Rod, en revenant vers le campement, l’imagination
-envolée dans le rêve.
-
-Wabi l’avait précédé. Il avait rapporté un jeune daim et ce fut
-l’occasion d’un véritable festin. Mais si Roderick n’avait pas été aussi
-heureux dans sa chasse, la nouvelle qu’il annonçait de la proximité de
-la piste qui reliait Wabinosh-House à Kénogami-House était d’importance
-et valait bien un beau coup de fusil.
-
-Après des semaines d’isolement dans les solitudes sauvages du
-Wilderness, c’était un joyeux événement de se savoir si près d’autres
-hommes, qui étaient des civilisés et non des bandits du Désert. Rod, par
-contre, n’insista pas outre mesure sur les jolis petits pieds, qui plus
-vite avaient fait circuler le sang de ses veines. C’était s’exposer, il
-le savait, vingt-quatre heures durant, aux quolibets de Wabi. Il se
-contenta de mentionner le fait, en ajoutant, d’un air indifférent, que
-les pieds en question étaient dignes de Minnetaki.
-
-Cette journée encore s’écoula à manger, se reposer et dormir, et à
-panser la blessure de Mukoki. Mais, dès l’aurore du lendemain, les trois
-compagnons, cessant de marcher vers le sud pour se diriger désormais
-vers l’ouest, entamèrent les dernières étapes du retour. Chemin faisant,
-Wabi se frappa soudain le front.
-
-«Nous avons oublié, dit-il, notre belle tête d’élan, enfouie par moi
-dans son trou de glace! Oh! c’est dommage... Si nous retournions la
-chercher! Qu’en dis-tu, Muki? Un pareil trophée nous ferait
-singulièrement honneur.»
-
-Mukoki avait pris la proposition au sérieux. Il hocha la tête.
-
-«Woongas, dit-il, toujours là-bas peut-être. Pourquoi tomber encore dans
-gueule du loup?»
-
-Wabi se mit à rire.
-
-«Rassure-toi, Muki. Nous n’irons pas. C’étaient pourtant de bien belles
-cornes!»
-
-Deux jours après, vers midi, d’une haute crête de montagne, le Lac
-Nipigon apparut au loin, à une centaine de milles environ.
-
-Colomb, lorsqu’il posa le pied, pour la première fois, sur le continent
-qu’il venait de découvrir, ne fut pas d’une once plus heureux que
-Roderick Drew, lorsqu’il aperçut le terme de son long voyage. Là-bas,
-c’était la factorerie, d’où il était parti, et Minnetaki retrouvée!
-Oubliant les raquettes qu’il avait aux pieds, il esquissa en l’air, tant
-bien que mal, un saut périlleux.
-
-Tout l’après-midi, il s’emplit l’esprit de visions dorées. Ce serait
-d’abord Minnetaki qu’il rencontrerait. Serait-elle contente de le
-revoir? Oui, sans doute. Mais sa joie à elle égalerait-elle son bonheur
-à lui? Puis, dans trois semaines, il serait rentré dans son home
-familial, à Détroit, et c’est Mistress Drew, sa mère bien-aimée, qui lui
-ouvrirait ses bras. Et il aurait emmené Wabi avec lui! La fatigue ne
-semblait plus compter pour ses muscles et sa bonne humeur ne tarissait
-pas. Il riait, il sifflait, s’essayait même à chanter.
-
-Deux autres jours de marche furent nécessaires pour atteindre le Lac
-Nipigon et en contourner ou traverser sur la glace une partie.
-
-Le soir de ce deuxième jour, comme le soleil, en un dernier adieu,
-descendait à l’horizon, rouge et froid dans sa gloire, sur la blanche
-froidure du Wilderness, les trois chasseurs atteignirent la petite
-colline boisée à laquelle s’adossait Wabinosh-House.
-
-Ils s’engagèrent sous les arbres et, au moment où l’astre, au terme de
-sa course, disparaissait dans les noires ramures, les notes imprévues
-d’un clairon parvinrent, claires et sonores, jusqu’à eux.
-
-Wabi avait dressé l’oreille et écoutait. Son front joyeux s’était
-assombri.
-
-«Que signifie ceci?» dit-il.
-
-Rod s’exclama:
-
-«Un clairon!»
-
-Le clairon se tut et, quelques secondes après, retentissait le «boum»
-lourd d’un gros canon.
-
-«Si je ne me trompe, dit Rod, c’est la vesprée militaire. Vous avez donc
-des soldats à la factorerie?
-
---Je n’en ai jamais vus, par saint George, répondit Wabi. Qu’est-ce que
-tout cela signifie?»
-
-Les raquettes dévalèrent à toute vitesse et, un quart d’heure après, les
-trois compagnons étaient devant Wabinosh-House. Les alentours de la
-factorerie avaient complètement changé d’aspect. Sur le terrain libre
-s’étaient élevées une demi-douzaine de maisons près desquelles allaient
-et venaient des groupes de soldats, portant l’uniforme de S. M. le Roi
-d’Angleterre.
-
-Tandis que Mukoki regagnait discrètement le logis des employés de la
-factorerie et que Wabi se précipitait vers le home du factor, Rod
-continuait jusqu’aux magasins qui étaient en bordure du lac, et où il se
-souvenait que Minnetaki aimait à s’isoler et à rêver.
-
-Mais son espoir fut déçu. La jeune fille ne s’y trouvait pas. Il revint
-vers la maison du factor.
-
-Wabi l’attendait en haut des marches, à côté de son père et de sa mère,
-la Minnetaki indienne, qui lui souhaitèrent la bienvenue.
-
-«Rod, écoutez cela! lui dit Wabi, lorsqu’ils furent restés seuls
-ensemble, en attendant le dîner. Durant notre absence, les Woongas ont
-redoublé d’audace, mis presque en état de siège la factorerie, et tout
-le monde a vécu ici des heures tragiques. Devant leurs assassinats et
-leurs vols, le gouvernement leur a officiellement déclaré la guerre et a
-expédié des soldats, avec ordre de les traquer et de les exterminer sans
-merci!»
-
-Les yeux de Wabi étincelaient. Après un instant, il reprit:
-
-«Les battues et les reconnaissances ont commencé, il y a quelques jours.
-S’ils ont fléchi dans notre poursuite et s’ils ont finalement abandonné
-dans le ravin la proie tant convoitée que nous étions pour eux, c’est,
-je n’en doute pas, qu’ils ont été, à ce moment, alertés sur leur
-arrière. Mais tout ceci n’est encore qu’escarmourches. Demain, les
-soldats se mettront en marche pour le grand nettoyage! Vous demeurez,
-Rod, n’est-il pas vrai? Et vous vous enrôlez avec moi pour toute la
-durée de la campagne...
-
---Je ne le puis, Wabi! Non, vous le savez bien, ma mère m’attend, et
-c’est vous qui m’accompagnez. Les soldats de Sa Majesté peuvent marcher
-sans vous. Venez à Détroit et persuadez à votre mère de nous laisser
-emmener Minnetaki!»
-
-Wabi prit affectueusement les mains de Rod et les serra. Mais il
-répondit d’une voix rauque:
-
-«C’est impossible. Mon devoir est ici! Minnetaki non plus ne saurait
-vous accompagner. Elle n’est plus en ces lieux...»
-
-Roderick chancela et devint tout pâle.
-
-«Elle est en sûreté, rassurez-vous! reprit Wabi. Mais ses nerfs et sa
-santé avaient été tellement ébranlés par les terribles épreuves subies
-durant ces deux derniers mois, que mon père a décidé de l’éloigner
-momentanément, jusqu’au terme des opérations en cours. Il aurait voulu
-que ma mère fît de même, mais elle s’y est refusée.
-
---Et Minnetaki est loin d’ici? balbutia Rod.
-
---Elle est partie pour Kénogami-House, il y a quatre jours, en compagnie
-d’une femme de confiance et de deux guides. Ce sont leurs empreintes que
-vous avez vues marquées sur la piste.
-
---Alors, les petits pieds étaient bien les siens?
-
---Vous l’avez dit, cher ami! Restez-vous, décidément? Vous serez ainsi
-le premier à la saluer à son retour.
-
---Je ne le puis pas. Ma mère avant tout...»
-
-Minnetaki ne s’était point éloignée cependant sans remettre à sa mère
-indienne une petite lettre, destinée à Roderick. Wabi vint la lui
-apporter dans sa chambre, pour le consoler.
-
-La jeune fille y avait écrit qu’elle serait sans doute revenue avant le
-retour du jeune chasseur. Si le contraire avait lieu et si Rod était
-reparti chez lui, elle le priait de ne pas oublier le chemin de la
-factorerie et, une autre fois, d’amener Mistress Drew avec lui.
-
-Au dîner, Minnetaki mère appuya plusieurs fois sur cette invitation,
-qu’elle déclara reprendre à son compte. Elle ajouta, pour la grande joie
-de Rod, qu’elle avait personnellement, à plusieurs reprises, correspondu
-avec Mistress Drew, qui était toujours en bonne santé, et que, déjà,
-elle la considérait comme une amie.
-
-Dans la soirée, eut lieu le partage des fourrures, que le factor acquit
-au nom de la Compagnie. La part de Rod, en comprenant le tiers de la
-valeur des pépites d’or, s’élevait à près de sept cents dollars.
-
-Le lendemain matin, il écrivit à Minnetaki une longue lettre, que le
-fidèle Mukoki se chargea d’aller porter à la jeune fille. Puis il monta
-dans le traîneau qui lui avait été préparé.
-
-Les deux boys se serrèrent la main.
-
-«Nous vous attendrons au printemps prochain, dit Wabi. C’est bien
-convenu, n’est-ce pas? Dès que la glace se brisera.
-
---Oui, si je vis! répondit Rod.
-
---Cette fois, ce sera pour la mine d’or.
-
---Pour la mine d’or!
-
---Et Minnetaki sera ici!» ajouta Wabi, tandis que rougissait Roderick et
-que l’attelage s’ébranlait.
-
-Bientôt le traîneau filait à toute vitesse sur l’étendue blanche. Rod,
-le regard fixé devant lui, songeait aux caresses maternelles qui
-l’attendaient. A un moment pourtant, il détourna la tête et sa pensée se
-reporta sur la piste de Kénogami-House, où de petits pieds aimés
-s’étaient empreints. Le printemps était loin encore... Et des yeux du
-pauvre boy deux grosses larmes roulèrent.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PAGES
- CHAPITRE I. --LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES 1
- CHAPITRE II. --COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A
- LA CIVILISATION 12
- CHAPITRE III. --RODERICK TUE SON PREMIER OURS 21
- CHAPITRE IV. --RODERICK SAUVE MINNETAKI 27
- CHAPITRE V. --EN CONTACT AVEC LE DÉSERT 36
- CHAPITRE VI. --MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE 52
- CHAPITRE VII. --LA DANSE DES CARIBOUS 63
- CHAPITRE VIII. --MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES 75
- CHAPITRE IX. --CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM 83
- CHAPITRE X. --POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS 93
- CHAPITRE XI. --COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT 108
- CHAPITRE XII. --RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN 119
- CHAPITRE XIII. --LE SONGE DE RODERICK 128
- CHAPITRE XIV. --LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE 136
- CHAPITRE XV. --SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE 147
- CHAPITRE XVI. --LA CATASTROPHE 158
- CHAPITRE XVII. --LA POURSUITE 167
- CHAPITRE XVIII.--LE RETOUR A WABINOSH-HOUSE 175
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-
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-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***
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+
+
+
+
+ JAMES-OLIVER CURWOOD
+
+ LES
+ CHASSEURS
+ DE LOUPS
+
+
+ HACHETTE
+
+
+
+
+Copyright by Librairie Hachette, 1929.
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+
+
+
+LES CHASSEURS DE LOUPS
+
+
+ A mes camarades du Grand Désert du Nord, à ces compagnons
+ fidèles avec qui j’ai partagé les joies et les peines des
+ longues pistes silencieuses, et spécialement à Mukoki, mon guide
+ Peau-Rouge et ami bien-aimé, en témoignage de ma reconnaissance,
+ je dédie ce livre.
+
+ JAMES OLIVER CURWOOD.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES
+
+
+Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau sur le Grand Désert
+canadien. La lune se levait, boule rouge mouvante, éclairant d’une
+faible lueur le vaste silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme
+désolation. La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore
+pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures nocturnes.
+
+Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et à la clarté
+diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre de rochers, au fond
+duquel dormait un lac gelé. Sur la pente de la montagne s’élevait la
+forêt de sapins, noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes
+bordaient le lac de leur muraille, à demi courbés sous le fardeau de la
+neige et de la glace, qui les écrasait, dans les impénétrables ténèbres.
+Du côté opposé aux mélèzes, aux sapins et à la montagne, le cirque
+rocheux s’échancrait vers une plaine blanche infinie, découverte et sans
+arbres.
+
+Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en dépliant son vol. Puis
+il jeta, d’une voix chevrotante, un hululement doux, qui semblait
+annoncer que bientôt allait s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la
+nuit.
+
+La neige, qui avait chu en abondance durant la journée, avait cessé de
+tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air et ses flocons étaient
+restés accrochés aux plus petites brindilles des ramures. Quoiqu’il ne
+fît pas de vent, le froid était intense. Un homme qui serait demeuré
+immobile fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.
+
+Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et lugubre, quelque
+chose comme une plainte inexprimable, une plainte non humaine, qui, si
+un homme l’eût entendue, aurait fait battre plus vite le sang dans ses
+veines et se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri
+venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit. Il se tut
+ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau en parut plus profond.
+Le hibou blanc comme un gros flocon de neige, s’envola muettement, à
+tire-d’ailes, par-dessus le lac gelé.
+
+Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif recommença mais plus
+faible. Un habitué du Grand Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant
+les ténèbres, n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de
+souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.
+
+Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre l’angoisse des
+longues heures d’une journée de chasse, un magnifique élan mâle
+s’avançait dans la lumière de la lune. Sa tête superbe, pliant sous le
+poids de sa massive ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui
+était de l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette
+direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il laissait une
+coulée de sang. Blessé à mort sans doute et se traînant à peine sur la
+neige molle qui couvrait la glace, il espérait visiblement trouver dans
+l’abri des arbres un ultime refuge.
+
+Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et rejeta sa tête
+en arrière, le museau levé vers le ciel, en pointant en avant ses
+longues oreilles. C’est l’attitude familière aux élans lorsqu’ils
+écoutent. Et leur ouïe est si fine qu’ils perçoivent, à un mille de
+distance, le clapotis d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau
+vive. Mais aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de
+temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc, qui ne s’était
+pas éloigné. Le puissant animal demeurait cependant immobile et, tandis
+qu’une petite mare de sang s’élargissait dans la neige, sous son
+poitrail, il écoutait toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à
+l’ouïe humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées? Quel danger se
+tenait en embuscade dans la noire forêt de sapins, qu’elles
+interrogeaient? Les reniflements avaient repris. Aspirant l’ombre, ils
+allaient maintenant de l’est à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers
+le nord.
+
+Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas à le distinguer.
+Une lointaine rumeur, à la fois lamentable et féroce, croissait, puis
+s’évanouissait, puis croissait encore, se faisant de minute en minute
+plus précise. C’était le hurlement des loups!
+
+Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin condamné à mort, ce
+que les fusils en joue sont à l’espion qui s’est fait prendre, ce cri
+des loups l’est à la bête blessée, dans le Grand Désert canadien. Le
+vieil élan rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes ses
+forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt de sapins.
+Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que le petit bois de
+mélèzes, il comprenait instinctivement, sous son crâne épais, qu’elle
+lui serait, s’il pouvait l’atteindre, une plus sûre retraite.
+
+Mais alors... Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il s’arrêta à nouveau.
+Si brusquement que ses pattes de devant fléchirent sous lui et qu’il
+s’écroula dans la neige. La détonation d’un fusil avait, cette fois,
+retenti!
+
+Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux milles peut-être.
+Mais son éloignement n’enlevait rien à la crainte qui avait fait
+tressaillir le roi du Nord agonisant. Le matin de ce même jour, il avait
+entendu retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses
+parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant bien que mal,
+il se remit debout. Il renifla au nord, à l’est, à l’ouest. Puis,
+retournant sur ses pas, il vint s’enfouir dans la masse glacée des
+mélèzes.
+
+Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il durait depuis dix
+minutes environ lorsqu’un glapissement rapide déchira l’air, plus proche
+cette fois. Un autre lui répondit, puis un second, puis un troisième, et
+ce fut bientôt un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.
+
+Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du bois de mélèzes. Le
+teint de son visage était cuivré, comme celui d’un Indien.
+
+Il avança de quelques yards[1]. Puis se retournant vers l’obscure
+muraille:
+
+ [1] Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (_Note des Traducteurs._)
+
+«Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin et le campement
+n’est plus loin.»
+
+Une voix répondit: «Me voici, Wabi.»
+
+Quelques minutes se passèrent et un autre jeune homme, de sang blanc,
+apparut. Il avait dix-huit ans au plus. De sa main gauche, il s’appuyait
+sur un gros gourdin. Son bras droit, qui semblait gravement blessé,
+était enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage improvisé. Sa
+figure était toute égratignée et saignait. L’ensemble de sa démarche
+indiquait qu’il en était arrivé au dernier degré de l’épuisement.
+
+Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par saccades. Puis
+le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs et il ne tenta même pas de le
+ramasser. Conscient de sa faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa
+dans la neige.
+
+Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.
+
+«Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer?»
+
+Le jeune homme se remit sur ses pieds.
+
+«J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à bout.»
+
+Et il retomba sur le sol.
+
+Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.
+
+«Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en attendant le jour,
+s’il nous était resté plus de trois cartouches.
+
+--Trois seulement? interrogea Rod.
+
+--Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois loups. Je ne pensais
+pas, en partant vous chercher, vous trouver si loin.»
+
+Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau de poche que l’on
+referme.
+
+«Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi bien.»
+
+Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses puissantes épaules.
+
+Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri de chasse des
+loups, tellement près qu’il s’arrêta, hésitant.
+
+«Ils ont découvert notre piste! déclara-t-il. Nous ne pouvons songer à
+les gagner de vitesse. Avant cinq minutes ils seront ici.»
+
+Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un autre adolescent
+mis en pièces devant ses yeux par les «outlaws» du Nord[2]. Et il
+frémit. Tel allait donc être le sort de son compagnon, et le sien
+propre... A moins que... En laissant tomber le blessé de ses épaules et
+en l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa face se
+crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner Roderick! Ce matin
+même, n’avaient-ils pas, en une première échauffourée avec les outlaws,
+fait le coup de feu côte à côte? Près de lui Roderick n’était-il pas
+tombé dans la bataille, le bras déchiré? S’ils devaient, dans un
+instant, affronter la mort, ce serait encore de compagnie. Ensemble ils
+mourraient.
+
+ [2] _Outlaw_, hors la loi. (_Note des Traducteurs._)
+
+Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna, portant Rod, le bois
+de mélèzes. La seule chance de salut qui s’offrait à eux était de se
+hisser sur un des arbres et d’y attendre que les loups se fussent
+dispersés avec le jour. Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir
+de froid durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une lutte
+d’endurance.
+
+Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les branches chargées de
+neige pendaient jusqu’à terre, et déposa Rod sur le sol. A la lumière de
+la lune, qui maintenant était haute dans le ciel et brillante, il
+regarda le jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques,
+avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une pâleur mortelle,
+et, devant ce visage spectral, le cœur fidèle de Wabi se serra
+d’angoisse.
+
+Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait monter le blessé
+dans son refuge aérien, son oreille, exercée aux bruits du désert, avait
+tressailli. Les loups arrivaient!
+
+Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus. Car, en
+approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs glapissements. Sans
+les attendre, témérairement, avec un grand cri, il bondit au-devant
+d’eux.
+
+Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il arriva pour
+leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un petit groupe, l’avant-garde
+sans doute. Sans perdre un instant, Wabi mit en joue et tira. Un
+hurlement de douleur lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une
+deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup sauter en l’air,
+comme mû par un ressort, et retomber à plat dans la neige, sans même un
+cri. Les autres alors se dispersèrent, non sans emporter avec eux le
+cadavre du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.
+
+Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci, surmontant son
+immense faiblesse, avait repris un peu de vie. Il grimpa dans le mélèze
+et le tira après lui.
+
+«C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez. La première fois
+c’était d’une noyade bien réussie. Cette fois, c’est des loups. Je vous
+dois une fière chandelle!»
+
+Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.
+
+«Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi. Si vous êtes ainsi
+estropié, c’est pour moi. La blessure sanglante m’était destinée. Nous
+sommes quittes.»
+
+Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en une confiance amie.
+
+Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se hissa jusqu’au faîte
+de l’arbre pour observer. La horde sortait justement de la forêt de
+sapins, un peu plus haut sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à
+toute vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points noirs
+pareils à des fourmis.
+
+D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du lac, qu’une autre
+bande traversait en courant. Les deux troupes voraces semblaient avoir
+pour objectif commun le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y
+avait bien au total, près de soixante bêtes.
+
+Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans l’arbre. Les deux
+hommes, avec l’unique cartouche qui restait, attendirent. Rod avait,
+dans la bagarre du matin, perdu son fusil et ses munitions.
+
+Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation. Il vit bientôt
+que les deux bandes de loups s’étaient rejointes en effet et
+encerclaient le bois. Les animaux semblaient en proie à une vive
+exaltation. Ils venaient de rencontrer la petite mare de sang laissée
+par l’élan agonisant et relevaient la piste qui lui faisait suite.
+
+«Que se passe-t-il?» demanda Rod, à mi-voix.
+
+Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à briller d’un flamme
+ardente. Le sang palpitait dans ses veines et son cœur battait à se
+rompre.
+
+«Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il, après un moment de
+silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni flairés, mais une autre proie.
+C’est notre chance.»
+
+A peine avait-il parlé que les buissons et les branches craquaient à
+quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous d’eux, les deux hommes
+purent voir une grosse masse d’ombre qui passait au triple galop. Wabi
+eut le temps de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le
+même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une balle qui ne
+l’avait pas immédiatement abattu. Les loups serraient de près la bête,
+la tête au ras du sol, sur la piste empourprée, avec des cris rauques et
+des grognements affamés qui sortaient, par instants, de leurs mâchoires
+béantes.
+
+Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais il s’offrait pour la
+première fois aux yeux de Rod et, quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un
+éclair, il y devait demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait
+revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait condamnée,
+fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son lourd beuglement d’agonie, et
+la horde diabolique des outlaws du désert attachée à ses trousses, corps
+agiles et puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les
+os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la proximité de
+leur proie.
+
+Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce duel inégal, et
+que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à la dernière parcelle.
+
+«Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons redescendre à
+terre et continuer sans crainte notre chemin. Ils sont trop absorbés
+pour s’occuper de nous!»
+
+Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant les pieds. Puis il
+se courba devant lui, comme il l’avait déjà fait, et le chargea sur son
+dos.
+
+Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant un mille,
+jusqu’à un petit torrent, dont la surface était gelée.
+
+«Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher. Je sens que mes
+forces reviennent. Vous me soutiendrez seulement un peu.»
+
+Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé son bras autour de
+la taille du blessé. Ils parcoururent ainsi un autre mille.
+
+Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une flamme qui
+brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de sapins. Elle était encore
+distante d’un bon mille, mais il leur semblait qu’ils la touchaient de
+la main. Ils la saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil
+et délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux mains devant
+sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et lança son signal habituel:
+
+«Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou! Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou!»
+
+L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu. Une forme
+ombreuse apparut dans la lueur de la flamme et retourna le cri.
+
+«C’est Mukoki! dit Wabi.
+
+--Mukoki!» fit Rod en riant, tout heureux de voir que la rude épreuve
+tirait à sa fin.
+
+Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait, pris de vertige.
+Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il ne tombât pas dans la neige.
+
+Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés devant le feu
+de leur campement, sur l’Ombakika gelé, avaient pu percer l’avenir et
+prévoir toutes les tragiques émotions qu’il leur réservait, alors
+peut-être auraient-ils reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils
+revenus, sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme
+heureux qui devait couronner leur longue randonnée les eût-il, en dépit
+de tout, entraînés en avant. Car l’amour des vibrations fortes est ancré
+dans le cœur de la robuste jeunesse.
+
+Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative,
+l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard seulement, après bien des
+années écoulées, ils devaient, devant les bûches ronflantes du foyer
+familial, revoir dans son ensemble le tableau complet des aventures
+vécues par eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers et
+ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas voulu désormais
+renoncer pour tout l’or du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A LA CIVILISATION
+
+
+Un peu moins de trente ans avant l’époque où se déroule ce récit, un
+jeune homme, nommé John Newsome, quittait pour le Nouveau-Monde la
+grande ville de Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut
+perdu père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial,
+rien ne lui était demeuré.
+
+Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien éduqué, actif et
+entreprenant, il se fit rapidement une situation. Le patron qui
+l’employait lui accorda sa confiance et l’expédia comme agent, ou
+«factor», à sa factorerie de Wabinosh-House, fort loin vers le nord,
+dans la région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.
+
+Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine. Au cours de la
+seconde année de son gouvernement, John Newsome reçut la visite d’un
+chef Peau-Rouge, nommé Wabigoon. Il était accompagné de sa fille,
+Minnetaki, dont une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à sa
+beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat naissant de sa
+jeunesse et la beauté qui brillait en elle s’était rarement vue parmi
+les jeunes filles indiennes.
+
+Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit sur-le-champ de
+la divine princesse. Ses visites furent des lors fréquentes au village
+indien où commandait Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-House, dans
+les profondeurs du Grand Désert Blanc.
+
+Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune factor. Mais leur
+mariage, rapidement décidé, trouva dès l’abord, devant lui, un gros
+obstacle.
+
+Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui aussi de
+Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur. Mais Woonga était
+puissant, plus puissant que Wabigoon, qui se trouvait sous sa dépendance
+directe pour les territoires de chasse qu’il avait coutume de
+fréquenter. D’où nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler
+avec celui qu’elle aimait.
+
+Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants. Un double
+attentat en résulta contre la vie de Newsome, et Woonga expédia à
+Wabigoon un ultimatum, lui faisant savoir qu’il eût à lui accorder sa
+fille. Minnetaki répondit en personne, par un net refus, à cette
+sommation, et le feu de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine
+de Woonga.
+
+Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes de sa tribu, il
+tomba à l’improviste sur le campement de Wabigoon. Le vieux chef fut
+égorgé, ainsi qu’une vingtaine de ses gens, mais le but principal de
+l’attaque, qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut
+repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.
+
+Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-House, afin d’apporter
+à Newsome la nouvelle de l’assaut qui avait eu lieu et de la mort de
+Wabigoon. Le jeune factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola
+au secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga tourna nettement
+à son désavantage et il fut reconduit dans le Désert, tambour battant,
+avec de lourdes pertes pour les siens.
+
+Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.
+
+A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont le souvenir
+devait demeurer longtemps vivace dans les annales de la factorerie.
+Haine née de l’amour, devenue haine de race, inexpiable et sans fin.
+
+Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu entière, et il
+commença à exterminer, à peu près jusqu’au dernier, tous les anciens
+sujets de Wabigoon. Ceux qui purent échapper abandonnèrent leur ancien
+territoire et vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut
+ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor, d’être
+perpétuellement traqués, et massacrés dans des embuscades.
+
+Haine pour haine, menace pour menace furent rendues à Woonga et aux
+hommes de son clan. Et bientôt tous les Indiens, quels qu’ils pussent
+être, furent, à Wabinosh-House, considérés comme des ennemis. On les
+tint pour autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante, on
+ne les appela désormais que les «Woongas». Ils furent décrétés une bonne
+cible pour n’importe quel fusil.
+
+Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de Newsome et de sa
+belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon qu’en l’honneur du vieux chef,
+son grand-père, on baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre
+était une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait tenu à
+nommer, comme sa mère, Minnetaki.
+
+Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque pur, dans les
+veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect, de la semelle de ses
+mocassins jusqu’au sommet du crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi
+souple et agile qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait
+qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence cependant était
+grande et surprenait le factor lui-même.
+
+Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait, tenait moins de
+la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait davantage des allures et
+de la grâce de la femme blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du
+jais, et noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la race
+à laquelle appartenait son père.
+
+Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de s’adonner à
+l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux n’avaient qu’un but
+commun, élever à la mode des enfants blancs la petite Minnetaki et son
+frère. Ils commencèrent par fréquenter, à Wabinosh-House, l’école de la
+factorerie. Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à celle,
+plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur, le centre civilisé le
+plus proche. Les deux enfants s’y montrèrent des élèves brillants.
+
+Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa douzième. Rien,
+dans leur habituel langage, ne trahissait leur part d’origine indienne.
+Mais ils s’étaient, sur le désir de leurs parents, familiarisés
+également avec le langage ancestral du vieux Wabigoon.
+
+Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas se firent plus
+audacieux encore dans leurs déprédations et leurs crimes. Ils
+renoncèrent complètement à tout travail honnête et ne vécurent plus que
+de leurs pillages et de leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient
+sucé avec le lait la haine héréditaire contre les hôtes de
+Wabinosh-House, haine dont maintenant Woonga était presque seul à se
+rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement canadien finit par
+mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge et celle de ses principaux
+partisans. Une expédition en règle fut organisée, qui refoula les
+hors-la-loi vers des territoires plus lointains, sans que Woonga
+lui-même pût être capturé.
+
+Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en irait aux
+États-Unis, pendant une année, dans quelque grande école. Contre ce
+projet, le jeune Indien (presque tous le considéraient en effet comme
+tel et il en était fier) lutta avec énergie, mettant en avant mille
+arguments. Il avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la
+passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait contre la
+prison qu’est une grande ville, contre ses rumeurs, son tumulte et sa
+boue. Non, non, il ne saurait jamais se faire à cette existence.
+
+Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le supplia de
+partir, d’aller là-bas pour une année, pas plus. Il reviendrait ensuite
+et lui raconterait tout ce qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son
+tour tout ce qu’il aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur
+plus que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que n’avaient fait
+les parents, et il partit.
+
+Il se rendit à Détroit[3], dans l’État de Michigan, et trois mois
+durant, il s’appliqua au travail, avec conscience. Mais chaque semaine
+qui s’écoulait ajoutait au chagrin de son isolement, à ses regrets
+languissants d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le
+Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts. Chaque journée était
+pour lui un poids pesant et sa seule consolation était d’écrire, trois
+fois par semaine, à sa sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le
+courrier postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui
+écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le soutenait et
+l’encourageait.
+
+ [3] Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres N.-O. de
+ Washington, est situé à la frontière du Canada et des États-Unis,
+ sur la rivière du même nom, qui fait communiquer ensemble les lacs
+ Huron et Érié. (_Note des Traducteurs._)
+
+C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune Wabigoon lia
+connaissance avec Roderick Drew.
+
+Comme Newsome, Roderick était un enfant du malheur. Lorsque son père
+mourut, si jeune était-il encore qu’il n’en avait même pas gardé le
+souvenir. Sa mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient
+avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait lutté contre
+la gêne, afin de maintenir son fils au collège. Maintenant toutes
+ressources étaient épuisées et Roderick se préparait à abandonner ses
+études au terme de la semaine en cours. La nécessité devenait son maître
+farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.
+
+Le boy décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était agrippé à lui,
+comme le naufragé à une bouée, et était devenu son inséparable. Et,
+lorsque Roderick fut rentré chez lui, Wabi alla lui rendre visite.
+
+Mistress Drew était une femme fort distinguée, qui reçut Wabi avec
+amitié et ne tarda pas à lui porter une affection quasi maternelle. Sous
+cette influence réconfortante, il trouva moins anguleuse cette odieuse
+civilisation et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son
+esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit de la
+maison amie une description enthousiaste. Mistress Drew reçut de la mère
+de Wabi d’affectueux remerciements et une correspondance régulière
+s’établit entre les deux familles.
+
+Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude, avait terminé sa
+journée de collège, il venait retrouver son ami, qui rentrait, de son
+côté, de la maison de commerce où il travaillait. Durant les longues
+soirées d’hiver, les deux boys s’asseyaient l’un à côté de l’autre,
+devant le feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence idéale
+que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod écoutait de ses deux
+oreilles et, peu à peu, naissait et se développait en lui un
+irrésistible désir de connaître cette vie. Des plans s’échafaudaient,
+une foule d’aventures étaient imaginées. Mistress Drew écoutait, en
+souriant ou en riant, et ne disait pas non à tous ces projets
+mirifiques. Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en retourna au
+Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge et de sa sœur Minnetaki.
+Les yeux des jeunes gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent
+et Mistress Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune Indien.
+
+Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour Roderick. Huit mois
+d’amitié avec Wabi avaient fait surgir en lui comme une seconde nature
+et il lui sembla, lorsque partit son camarade, que quelque chose de
+lui-même s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque courrier
+postal apportait de Wabinosh-House un paquet de lettres pour les Drews
+et en remportait un de Détroit.
+
+L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient à tourner à
+l’or et au rouge les feuillages de la Terre du Nord, quand une longue
+lettre de Wabi suscita, dans le petit home des Drew, une grosse émotion,
+mêlée à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée d’une
+seconde lettre du factor en personne, d’une troisième, de la mère
+Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum de la jeune Minnetaki. Les
+quatre missives demandaient instamment à Roderick et à Mistress Drew de
+venir passer l’hiver à Wabinosh-House.
+
+«_Ne craignez pas_, écrivait Wabi, _qu’une perte d’argent résulte pour
+vous de l’abandon momentané de votre place. Nous gagnerons ici, durant
+cet hiver, plus de dollars que vous n’en pourrez, en trois ans, récolter
+à Détroit. Nous chasserons les loups. La région en pullule et le
+gouvernement donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp
+présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers, j’en ai tué
+quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été bonne. J’ai un loup
+apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux fusils et au reste de
+l’équipement, ne vous en tourmentez point. Nous avons ici tout le
+nécessaire._»
+
+Mistress Drew et son fils délibérèrent durant quelques jours sur cette
+proposition, avant d’envoyer une réponse à Wabinosh-House. Roderick
+suppliait d’accepter l’invitation. Il dépeignait la splendeur heureuse
+du séjour qui leur était offert, la belle santé qu’ils en
+rapporteraient. De cent façons différentes il présentait ses arguments
+et plaidait sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la
+situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas imprudent de
+quitter une situation modeste encore, mais assurée, et qui leur
+permettait une vie et un confort acceptables en somme. Les appointements
+de Roderick iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés à
+dix dollars par semaine.
+
+Finalement, Mistress Drew céda. Elle consentait au départ de Rod, tandis
+qu’elle-même, qui redoutait quelque peu ce lointain déplacement,
+resterait pour garder le logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à
+Wabinosh-House, en demandant des précisions sur l’itinéraire à suivre.
+
+La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se
+rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon,
+qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils
+prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient
+à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur
+eux.
+
+Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre
+jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui
+l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui
+l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie.
+L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de
+l’Esturgeon.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+RODERICK TUE SON PREMIER OURS
+
+
+Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand
+Désert du Nord.
+
+Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de
+lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences
+variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur
+l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur
+palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets,
+étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit
+fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.
+
+Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif
+et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par
+moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat,
+refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur
+succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du
+fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.
+
+Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude
+reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les
+bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant,
+s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière,
+des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements
+d’ailes.
+
+A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à
+un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs
+branches s’écarter et se plier.
+
+«Un élan!» murmura Wabi, derrière lui.
+
+A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion
+attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux
+chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la
+Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures
+sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait
+pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.
+
+Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que
+contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en
+était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut
+tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière
+jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient
+friser de leur lumière, une bête était posée.
+
+Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours
+qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues
+nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre
+du jour.
+
+L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme
+l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula,
+visa et tira.
+
+L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il
+s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa
+retraite.
+
+«Vous l’avez touché! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle!»
+
+Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.
+
+Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta
+sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la
+bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.
+
+Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du
+canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà,
+perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du
+fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.
+
+Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod
+tenait encore.
+
+«Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et
+cramponnez-vous à votre fusil! N’essayez pas surtout de remonter dans le
+canot! Nous passerions tous par-dessus bord...»
+
+L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive.
+Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en
+voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.
+
+«Par saint George! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez
+eu, votre ours!»
+
+Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne
+nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte
+de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il
+courut, sous les arbres, après son ours.
+
+Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui
+avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine
+tête.
+
+Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant
+d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux
+compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de
+triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.
+
+Wabi accourut.
+
+«L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous
+a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois
+ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui
+vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord!»
+
+Puis il appela le vieil Indien:
+
+«Holà, Muki!»
+
+Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de
+son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait
+été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.
+
+«Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux
+bien, n’est-ce pas? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.
+
+--Pouvons-nous conserver la peau? interrogea Rod. C’est mon premier
+trophée, et dame...
+
+--Certainement que nous le pouvons! répondit Wabi. En attendant,
+donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de
+prendre froid.»
+
+Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait
+oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait
+à tomber.
+
+Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait,
+à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du
+canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller
+Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés
+étaient suspendus près du feu, pour y sécher.
+
+Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un
+abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant
+allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un
+bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures.
+Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses
+couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre
+Wabi.
+
+Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement
+dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux
+fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête
+du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses
+branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles
+s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail,
+la cabane avait déjà pris forme.
+
+Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de
+dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour
+servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant
+lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait
+plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un
+livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente
+réalité.
+
+Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des
+braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne
+odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse,
+sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se
+réalisaient.
+
+Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur
+du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et
+le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille
+au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient
+de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.
+
+Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick
+continua ses expériences.
+
+Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés,
+il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya
+deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il
+s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un
+caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de
+l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue
+distance.
+
+ [4] Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du
+ Nord. (_Note des Traducteurs._)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+RODERICK SAUVE MINNETAKI
+
+
+Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient
+pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant
+de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de
+Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne
+voyait pas la fin.
+
+A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement,
+les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés,
+et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.
+
+Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et
+vint au devant du bateau. Les deux boys virent un mouchoir blanc
+s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira
+en l’air un coup de fusil.
+
+«C’est Minnetaki! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre
+arrivée et de venir elle-même à notre rencontre.»
+
+Minnetaki! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille
+fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer de Mistress
+Drew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa
+sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même
+s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle
+qu’il n’avait jamais vue.
+
+Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot
+du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha
+vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs
+jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.
+
+Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa
+race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille
+d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et
+les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un
+gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants
+qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules
+de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.
+
+Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi,
+pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des
+gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la
+coiffure dans le lac.
+
+Ce fut une explosion de rires, de la part des deux boys et de la jeune
+fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.
+
+La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod,
+Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la
+repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.
+
+«Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids?
+Wabi en a l’habitude. Moi pas.
+
+--Alors, moi non plus, je ne le ferai pas!» répliqua Rod, galamment.
+
+Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de
+chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de
+Wabinosh-House qui lui avait été réservée: un fusil Remington, à cinq
+coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi; un revolver de
+gros calibre; des raquettes à neige et une douzaine d’autres
+fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une
+longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit,
+essaya son équipement.
+
+Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et
+délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans
+les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et
+prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les
+terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche
+élans, rennes et caribous.
+
+C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses
+quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder
+et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute
+hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les
+chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.
+
+Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de
+Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.
+
+Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à
+Wabinosh-House et, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires
+commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie
+Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.
+
+En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les
+signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis
+d’elle en perpétuelle admiration.
+
+Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante,
+ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante
+chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol
+autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre
+à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit
+le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de
+mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce
+monde.
+
+A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait
+avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et
+déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce
+n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre
+l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert
+Blanc.
+
+Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House.
+Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain
+matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait
+et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui
+sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui
+excitait son envie.
+
+Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là.
+Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement
+Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets
+provisions et équipements.
+
+C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine
+couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux
+fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri
+connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.
+
+«Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un
+ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt.
+Rod, allez donc la chercher, voulez-vous?»
+
+Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le
+petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et
+qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève
+caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son
+canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée
+là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été
+brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une
+longueur de quelques pieds.
+
+De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé
+leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.
+
+Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à
+plusieurs reprises:
+
+«Holà, oh! Minnetaki!... Minnetaki!»
+
+Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses
+poumons. L’écho resta muet.
+
+L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent
+reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit
+sentier.
+
+Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même
+silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un
+autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans
+l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et
+ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé
+au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un
+humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient
+imprimés comme dans une cire.
+
+Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans faire de bruit;
+mais le vent ne lui apporta aucun son particulier. Une seule chose était
+certaine, c’est qu’il se trouvait maintenant à plus d’un mille de la
+factorerie et que ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés
+pour l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il ne put
+s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque des pieds de la jeune
+fille, d’admirer combien ils étaient menus. Il put aussi constater que
+les mocassins, à l’encontre de l’usage habituel, étaient munis de petits
+talons.
+
+Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement.
+N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre, assez loin devant lui?
+Son cœur s’arrêta de battre, son sang devint brûlant et, dans la seconde
+même, il reprit sa course, avec la rapidité d’un renne.
+
+Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie avait trouée
+dans la forêt.
+
+Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui, qui le glaça
+jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là, sa longue chevelure éparse
+sur ses épaules, les yeux bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait
+dans le sentier, encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui
+l’entraînaient à toute vitesse.
+
+Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur. Mais rapidement
+il redevint maître de lui et chaque muscle de son corps se tendit vers
+l’action.
+
+Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant
+ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible
+de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki? La
+prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche
+se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en
+faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le
+bruit de ses pas.
+
+Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque
+Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des
+Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à
+demi et vit le boy qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin
+levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son
+compagnon, et la bataille commença.
+
+Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du
+second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme
+se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière,
+en une étouffante et mortelle étreinte.
+
+L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta
+d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que
+l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient
+roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier
+Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se
+traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son
+camarade.
+
+Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa
+face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un
+sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de
+toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui
+luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et
+retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeune boy, à demi étouffé,
+respira.
+
+Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à
+se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une
+quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière,
+et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.
+
+Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait
+pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant,
+il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde
+détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que
+voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son
+reste, déguerpit dans la forêt.
+
+Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par
+l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme
+une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même,
+courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi
+bien qu’il pouvait le faire.
+
+Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le
+cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres
+cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de
+point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en
+tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.
+
+L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki
+conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-House et que son
+appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant
+sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une
+ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans
+l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et
+marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient
+imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque
+aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait
+fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait
+en sécurité.
+
+Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de Roderick, la
+mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie une émotion
+considérable. Il était évident que Woonga en personne devait rôder aux
+alentours.
+
+La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-House, résolut
+d’organiser des battues à vingt milles à la ronde, ce rayon paraissant
+suffisant pour assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres
+jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie eurent
+pour fonction spéciale de relever les traces des hors-la-loi. Wabi, Rod
+et une vingtaine d’hommes passèrent des jours entiers à fouiller forêts
+et marais. Le départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait,
+momentanément retardé.
+
+Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils s’étaient montrés. On
+reparla du départ. Pas avant, toutefois, que Minnetaki n’eût promis à
+Rod et à Wabi d’être désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer
+seule dans la forêt.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+EN CONTACT AVEC LE DÉSERT
+
+
+Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux guide Mukoki quittèrent
+enfin la factorerie et firent face aux aventures qui les attendaient
+dans le Grand Désert Blanc.
+
+Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs et rivières
+s’étaient pris profondément et la neige mettait sur le sol son mince
+premier voile.
+
+Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de deux semaines sur
+le plan primitif, gagnèrent, à marches forcées, avec leur compagnon,
+l’extrémité nord du Lac Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent
+le fleuve Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente de
+neige.
+
+Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette opération, Mukoki
+découvrit les premières traces de loups. Alors on décida de rester à
+cette place, un jour ou deux, afin de tâter le terrain.
+
+Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de Mukoki, résolurent
+d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une grande tournée, pour explorer le
+pays un peu loin et à loisir, avant les grosses chutes de neige.
+
+Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis six jours, nous
+l’avons dit, la petite troupe avait marché sans arrêt et sa seule
+nourriture avait été du lard fumé et de la venaison en conserve. Mukoki,
+dont le prodigieux appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait
+déployer pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger, s’il
+était possible, en l’absence de ses amis.
+
+Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges à loups et
+partit pour une heure ou deux. Précautionneusement, il glissa le long du
+fleuve, les yeux et les oreilles alertés à tout gibier éventuel.
+
+Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à demi dévoré. Il
+était évident que la bête avait été tuée par les loups, ce jour même, ou
+la nuit précédente. Les traces de pattes, marquées dans la neige, firent
+conclure à l’Indien que quatre loups avaient pris part au meurtre et au
+festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de chasseur, que les
+loups ne dussent revenir, la nuit suivante, afin d’achever leur
+ripaille. Il en profita pour poser ses pièges et les recouvrit de trois
+ou quatre pouces de neige.
+
+Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace fraîche d’un renne.
+Pensant bien que l’animal ne couvrirait pas une bien grande distance
+dans la neige molle, il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement
+qu’il put. Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec un
+grognement de surprise infinie. Un autre chasseur s’était, lui aussi,
+mis sur la piste de la bête!
+
+Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à avancer. Deux cents
+pieds plus loin, une seconde paire de mocassins s’était jointe à la
+première et, un peu plus loin, une troisième.
+
+Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver encore sa
+part de la proie, l’Indien allait toujours de l’avant, silencieux, parmi
+les arbres. Comme il sortait d’une pousse compacte de jeunes sapins, il
+fut régalé d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la
+carcasse du renne qu’il pistait.
+
+Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué, il n’y avait pas
+plus de deux heures. Les trois chasseurs l’avaient éventré, lui enlevant
+le cœur et le foie, ainsi que la langue, et avaient sectionné et emporté
+tout le train de derrière, en laissant là le reste du corps et la peau.
+Pourquoi s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin?
+
+Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes des mocassins. Il
+constata la hâte visible de pas pressés. Les chasseurs inconnus, après
+avoir prélevé les morceaux les plus délicats, n’avaient pas voulu
+s’attarder davantage et étaient repartis en courant.
+
+Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de l’Indien qui,
+revenant à la carcasse, dépouilla rapidement de sa peau le train de
+devant, y enveloppa le meilleur de la chair restante, et, ainsi chargé,
+s’en retourna au campement.
+
+Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit à loisir un
+grand feu, installa devant, sur une broche, un morceau de rôti, et
+attendit. Il attendit longuement et la nuit s’était enténébrée depuis
+longtemps que les deux boys n’avaient pas encore reparu.
+
+L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait à craindre un
+irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel de Wabi. Il courut, et
+trouva celui-ci tenant dans ses bras, comme nous l’avons conté au
+premier chapitre, Rod presque inanimé.
+
+Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque seulement il fut
+installé dans des couvertures, sous la hutte de branchages, en face du
+feu joyeux qui le ranimait, Wabi commença à donner quelques explications
+au vieil Indien.
+
+«Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki, as-tu de l’eau
+chaude?
+
+--Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu?» interrogea Mukoki, sans
+répondre à la demande qui lui était faite.
+
+Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns se tendant vers
+le jeune homme.
+
+«Un coup de fusil?» répéta-t-il.
+
+Wabi secoua la tête.
+
+«Non! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré trois Indiens qui
+campaient. Ils nous ont invités à partager leur repas. Tandis que nous
+mangions, sans défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a
+attrapé ce coup et il a, en outre, perdu son fusil.»
+
+Déjà Mukoki avait déshabillé le boy et l’examinait. Le bras gauche était
+très enflé et presque noir. Du même côté, un peu au-dessus de la taille,
+une large meurtrissure était apparente. Le vieux guide était un
+chirurgien de fortune, mais non sans habileté, comme on en trouve dans
+le Grand Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation de
+la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant la chair, en
+appuyant sur les os, tant et si bien que Rod se mit à pousser les hauts
+cris. Mais l’examen avait été favorable.
+
+«Pas d’os brisé! finit par s’exclamer triomphalement Mukoki. Ici (et il
+désignait la meurtrissure) la plus grande blessure. Presque une côte
+cassée. Mais pas tout à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la
+respiration et rendu lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café
+chaud, et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux.»
+
+Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi eut un soupir de
+soulagement.
+
+«Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne pensions. Vous ne
+donnerez pas tort à Muki. S’il affirme que le bras n’est pas brisé,
+c’est qu’il ne l’est pas, voilà tout. Laissez-moi vous border dans vos
+couvertures. Puis hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la
+meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de viande fraîche!»
+
+Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement de joie, et était
+retourné en hâte à son rôti. Déjà celui-ci avait pris une belle couleur
+dorée et le jus qui coulait emplissait les narines de son appétissant
+fumet. Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à bander
+les parties blessées du corps de son ami.
+
+A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il apporta à Rod une
+part de rôti, copieusement servie et accompagnée d’un gâteau de farine
+de blé, ainsi que d’une tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à
+rire.
+
+«Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel tracas je vous
+donne à tous les deux, tel qu’un gosse impuissant. Et dire que, pour
+m’excuser, je n’ai même pas le prétexte d’un bras cassé! En réalité,
+j’ai une faim d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi? Et j’ai
+pris peur, comme si j’allais mourir! J’en arrive à regretter que mon
+bras ne soit pas réellement brisé.»
+
+Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande grasse, dans laquelle
+il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta de manger, la figure luisante,
+et, d’une voix à demi-étouffée:
+
+«Oui, il faut lui beaucoup malade! Encore beaucoup malade, énormément
+malade! Lui plus malade qu’il ne croit...
+
+--C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la maladie!»
+
+Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands éclats de rire.
+
+Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux. Il jeta un regard
+soupçonneux vers les ténèbres, au delà du cercle de lumière du feu.
+
+«Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables de nous
+pourchasser jusqu’ici?»
+
+Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et les voix
+baissèrent de ton, prudemment.
+
+Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de la journée. Il redit
+comment, en pleine forêt, à plusieurs milles au delà du lac, Rod et lui
+avaient accepté d’être les convives des trois Indiens, et l’attaque
+traîtresse dont ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été
+si prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord, et
+sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de Rod, sa cartouchière et
+son revolver. Au cours du combat qui suivit, Wabi avait été terrassé par
+les deux autres hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait
+été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin, soit par une
+crosse de fusil. Le but des assaillants était de s’emparer du fusil de
+Wabi, comme ils l’avaient fait de celui de Rod. Mais le boy avait tenu
+bon et rien n’avait pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et
+après une courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés
+dans les taillis, se contentant de leur première prise.
+
+«Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi. Mais je me demande
+pourquoi ils n’ont pas commencé par nous tuer, ce qui leur eût été
+facile. Ils ne semblaient pas y tenir autrement! Peut-être
+craignaient-ils des représailles des nôtres...»
+
+Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était en lui.
+
+Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui était à lui-même
+advenu et l’abandon, par des chasseurs inconnus, d’une partie du renne
+qu’ils avaient tué.
+
+«Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas qu’il s’agisse des
+mêmes Indiens que ceux rencontrés par nous. Mais je parierais qu’ils
+appartiennent à la même bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une
+de ses retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier. Le
+mieux qui nous reste à faire est de décamper le plus tôt possible de
+cette région.
+
+--Nous ferions de jolies pipes de tir!» approuva Rod.
+
+Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de la montagne, ils
+étaient maintenant, la lune ayant tourné dans le ciel, en plein dans la
+lumière de l’astre nocturne, tandis que l’autre rive du fleuve s’était
+au contraire enténébrée.
+
+Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites, comme si quelqu’un
+avait frôlé extérieurement les ramures de la hutte. Il fut suivi d’un
+reniflement étrange, puis d’un sourd gémissement.
+
+«Silence et écoutez!» ordonna Wabi d’une voix blanche.
+
+Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer une étroite
+ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.
+
+«Holà, Loup! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y a-t-il donc?»
+
+A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un animal efflanqué
+était attaché, qui ressemblait vaguement à un chien. Il était droit, sur
+ses pattes raides, et les oreilles en arrêt.
+
+En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était pas un chien, mais
+un loup adulte, un loup authentique. Capturé jeune, il avait reçu
+l’éducation d’un vrai chien, mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais
+quitté. Que se rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui
+glissât du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt, afin de
+rejoindre à jamais les hordes de ses frères.
+
+Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde, la gueule
+entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des râles intermittents dans
+la gorge.
+
+«Il se passe assurément quelque chose non loin de nous, dit Wabi, en
+rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en penses-tu, Muki?»
+
+Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa la parole.
+
+Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son fusil à la main,
+se glissa dehors. Roderick, sans s’effrayer, resta couché et Wabi, avec
+l’autre fusil, suivit Mukoki.
+
+«Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse. Votre lit est
+dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous y atteindre. Ce n’est sans
+doute qu’une bête quelconque, qui est tombée par hasard sur notre
+campement. La prudence commande cependant de s’en assurer.»
+
+Dix minutes après, Wabi reparut.
+
+«Fausse alerte! dit-il en riant gaiement. C’est la première carcasse,
+rencontrée hier par Muki, qui a, comme il le supposait, ramené à la
+curée un certain nombre de loups. Loup a senti ses frères et de là vient
+son émoi. Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute, notre
+premier scalp.
+
+--Et où est Muki?
+
+--Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et le fera jusqu’à
+minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut se défier des Woongas.»
+
+Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.
+
+«Et demain? interrogea-t-il.
+
+--Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si du moins vous êtes
+en état de voyager... Pendant deux ou trois jours encore nous
+remonterons le cours de l’Ombakika, et seulement alors nous établirons
+un campement un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du
+jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec Muki.
+
+--Et vous? fit Rod alarmé.
+
+--Oh! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai ramasser les
+scalps des loups que nous avons tués. Il y a là pour un mois de vos
+appointements! Maintenant, tournons-nous dans nos lits. Bonne nuit, Rod,
+et dormez à poings fermés! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne
+heure.»
+
+Les deux boys, épuisés par les événements de cette longue et dramatique
+journée, ne tardèrent pas à s’endormir profondément. Et, lorsque minuit
+sonna, le fidèle Mukoki se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt
+prendre son tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et
+ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis, aux premières
+lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer, jusqu’à ce qu’elle fût
+ranimée, et, recueillant les braises ardentes, il se mit en devoir de
+préparer le déjeuner.
+
+Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette opération.
+
+«Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se prit à rougir
+d’un peu de honte, que tu me jouerais un pareil tour, Muki! Ta
+gentillesse est extrême, mais quand renonceras-tu, mon vieil ami, à me
+traiter en petit garçon?»
+
+Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de Mukoki et le vieux
+chasseur, tournant vers lui la tête, le regarda, tout heureux. Une
+grimace de satisfaction se dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par
+les intempéries, et tannée comme un cuir par les longues années vécues
+dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait, sur ses épaules,
+promené le petit Wabi à travers bois et forêts. Il l’avait fait jouer et
+en avait pris soin, lorsqu’il n’était encore qu’un enfantelet, et il
+l’avait initié aux mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au
+collège, nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki,
+n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux enfants, il était
+comme un second père, un gardien à la fois et un camarade, attentif et
+muet. Le contact de la main de Wabi fut pour lui une ample récompense de
+sa longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements
+caverneux.
+
+«Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup fatigué. Moi me
+porter bien. Veiller, pour moi, meilleur que dormir!»
+
+Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue fourchette avec
+laquelle il triturait la viande sur les broches.
+
+«Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les pièges.»
+
+Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de la
+conversation. De la hutte, il cria:
+
+«Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne. Si tu as pris un loup,
+je veux le voir.
+
+--Sûrement que j’en ai pris un», ricana Mukoki.
+
+Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement habillé et avec une
+bien meilleure mine que lorsqu’il s’était couché. Il s’étira devant le
+feu, étendit un bras, puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et
+annonça à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais, sauf
+la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui était encore vive.
+Bref, il se retrouvait à peu près lui-même, comme dit Wabi.
+
+Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du fleuve, en marchant
+avec lenteur et précaution. La matinée était grise et morne, et de temps
+à autre voltigeaient de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant
+la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse aurait lieu.
+
+Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable grognement de
+contentement ne tarda pas à s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui
+pressa le pas.
+
+Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire gisait sur la
+neige.
+
+«Lui!» s’exclama l’Indien.
+
+En les voyant arriver, la masse noire s’était animée. Elle se démenait
+et haletait, en des spasmes d’agonie.
+
+Mukoki examina sa prise.
+
+«Louve!» expliqua-t-il.
+
+Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec lui et
+s’approcha de l’animal étalé devant lui.
+
+Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier avait happé la
+bête par une patte de devant, et que la seconde avait enfoncé ses dents
+dans une patte de derrière. Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien
+pour se défendre et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat
+luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses yeux
+brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur impuissante, et lorsque
+l’Indien leva le bras pour frapper, il fut secoué d’un tremblement
+d’angoisse.
+
+C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié monter en lui, s’il
+ne se fût souvenu, à ce moment, du danger qu’il avait couru la veille et
+de sa fuite précipitée devant la bande de loups.
+
+En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal. Puis, avec une
+habileté spéciale à sa race, il tira son couteau et sectionna lestement
+la peau, tout autour de la tête de la louve, en passant juste au-dessous
+des oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de bas en
+haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se détacha.
+
+Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il disait, Rod ne
+put s’empêcher de s’exclamer:
+
+«Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens?»
+
+Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant un instant,
+et il ouvrit toute grande sa mâchoire. Quelque chose en jaillit, qui
+était ce que Rod avait encore entendu, chez Mukoki, de plus proche du
+rire, tel du moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque Mukoki,
+en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un son innomé, une sorte
+de gloussement, que ni Rod, ni Wabi n’eussent été capables d’imiter,
+quand ils s’y seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa
+rate se dilatait en plein.
+
+«Jamais scalpé blancs! Mon père avoir fait cela quand il était jeune.
+Jamais plus depuis. Moi, jamais!»
+
+Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au gloussement
+coutumier, qui durait encore lorsque les deux compagnons atteignirent le
+campement.
+
+Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation et à
+l’absorption d’un déjeuner léger. La neige commençait à tomber
+sérieusement et, en se mettant immédiatement en route, ils étaient
+assurés que leurs traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui
+pouvait leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des
+Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que Wabi ne pût les
+rejoindre, puisqu’il avait été convenu qu’ils ne cesseraient de suivre
+le cours glacé de l’Ombakika. Il les aurait rattrapés avant la chute de
+la nuit.
+
+Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps. Armé de son
+fusil, de son revolver et de son couteau de chasse, une hache à la
+ceinture, il avait gagné l’extrémité du lac, là où s’était déroulé, dans
+les mélèzes, le duel inégal entre le vieil élan et les loups. Il en
+trouva le dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient épars
+les débris d’un grand squelette, près d’une paire énorme de cornes.
+
+Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût beaucoup donné pour
+avoir Rod à le contempler avec lui. Du vieil élan héroïque, ces quelques
+os étaient tout ce qui restait. Mais la tête et les cornes qui la
+surmontaient étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques
+que le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert Blanc. Et la
+pensée lui vint que si ce splendide trophée pouvait être conservé, puis
+rapporté plus tard en pays civilisé, il lui serait payé cent dollars, si
+ce n’est plus.
+
+Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude. Près du
+squelette de l’élan était une carcasse de loup, à demi dévorée par les
+autres loups, et quinze pieds plus loin, il y en avait une seconde, dans
+le même état. Les deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis
+il continua la piste.
+
+Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches, deux
+autres carcasses gisaient. A l’orée du bois de mélèzes, il en découvrit
+une troisième. Sans doute ce dernier loup avait-il été, dans la journée,
+blessé par lui ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit,
+achevé vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà, là où la
+fusillade avait battu son plein, une sixième et une septième carcasse
+complétaient la collection. Il prit tous ces scalps et s’en revint vers
+les restes du vieil élan.
+
+La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de dents. Mais, comme
+il s’y trouve peu de chair, les loups ne s’y étaient pas acharnés
+davantage. La peau, aux endroits où elle était endommagée, pouvait être
+recousue habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie
+excellaient à ce genre de travail.
+
+Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour, c’est-à-dire dans
+plusieurs mois? Si Wabi la suspendait à une branche d’arbre, il y avait
+à craindre que les premiers jours tièdes du printemps futur ne la
+corrompissent. Un autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque
+autre chasseur, qui viendrait à passer.
+
+Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de garder, fort
+longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent des «trous de glace», des
+têtes gelées de caribous et d’élans. Il était préférable de prendre
+modèle sur eux. Il traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses
+ramures au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement
+les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit au travail.
+
+Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la terre glacée et y
+pratiqua une fosse suffisante pour recevoir son précieux trophée. Il
+tassa au fond, avec ses pieds et avec la crosse de son fusil, une bonne
+couche de neige. Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit
+la fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux qu’il put.
+Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant le tout sous une
+dernière couche neigeuse, écota deux arbres voisins, d’un coup de hache,
+et reprit le chemin du campement.
+
+«Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne dégèlera pas avant
+juin. Sept scalps de loups, à quinze dollars, font cent cinq dollars. Et
+cent dollars pour la tête, font deux cent cinq au total. C’est, en
+chiffres ronds, soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé!
+mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures, un gain
+honorable!»
+
+Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La neige floconnait
+abondamment lorsque Wabi retrouva le campement abandonné et la piste
+déjà à demi recouverte, laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki,
+celui-ci tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage
+commun.
+
+Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche, le boy
+entreprit de rejoindre au plus vite ses deux compagnons. Si épaisse
+était la rafale qu’il ne pouvait voir à dix arbres devant lui. La rive
+opposée du fleuve avait complètement disparu. Temps fait à souhait,
+pensait-il, pour fuir les Woongas!
+
+Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La trace des pas
+de ceux qui le précédaient, et dont la marche était plus lente que la
+sienne, apparaissait de plus en plus fraîche. Preuve évidente qu’il
+gagnait sur eux. Il fallait, à vrai dire, qu’il connût que ces pas
+étaient des pas d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un
+étranger aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou les
+avait marqués.
+
+Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au moins dix milles,
+Wabi s’assit pour se reposer un peu et restaurer ses forces, en mangeant
+les provisions dont, le matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le
+surprenait. Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore
+de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi eussent fait halte
+pour manger. Cette supposition était très probable.
+
+La solitude était, autour de lui, immensément calme. Rien ne troublait
+le silence. Pas même ne résonnait le gazouillement d’un
+oiseau-de-la-neige[5].
+
+ [5] _Snow bird_. Espèce de gélinotte ou de poule sauvage. (_Note des
+ Traducteurs._)
+
+Assez longtemps, il demeura ainsi, aussi immobile que la souche d’arbre
+sur laquelle il était assis. Il délassait ses jambes et écoutait. Ce
+silence exerçait sur lui une fascination étrange. On eût dit que le
+monde entier s’était évanoui, que même les hôtes sauvages de la forêt
+n’osaient sortir de leur retraite, à cette heure où le ciel semait,
+comme avec une main, les blancs flocons inépuisables, dont sans doute,
+jusqu’à la Baie d’Hudson, le manteau couvrait la terre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE
+
+
+Comme Wabi était là, prêtant l’oreille à ce mutisme universel, un bruit,
+tout à coup, claqua dans l’air, qui arracha à ses lèvres un cri
+inarticulé. C’était la détonation, claire et retentissante, d’un fusil.
+Une autre suivit, puis une autre encore, et une troisième. Coup sur
+coup, il en compta cinq, successivement.
+
+Que signifiait ceci? Il sauta sur ses pieds, le cœur battant. La
+détonation ressemblait à celle du fusil de Mukoki. Et pourtant le vieil
+Indien n’aurait pas tiré sur du gibier! Cela avait été expressément
+convenu.
+
+Rod et Mukoki avaient-ils été attaqués? L’instant n’était point aux
+réflexions superflues et Wabi reprit sa course.
+
+Si ses compagnons étaient en danger, il comprenait qu’il n’avait pas une
+minute à perdre. Mais sans doute arriverait-il trop tard. Aux cinq coups
+tirés avait succédé à nouveau l’absolu silence, et c’était pour lui une
+angoisse de plus. S’il y avait eu embuscade, tout maintenant devait être
+fini. Et, tandis qu’il courait, aveuglé par la neige, le doigt en arrêt
+sur la gâchette de son fusil, prêt à tirer, il épiait si d’autres bruits
+de la bataille ne parviendraient pas jusqu’à lui, coups de fusil ou de
+revolver, ou chant de triomphe du vainqueur.
+
+Il arriva à un endroit où la vallée s’étranglait au point que l’Ombakika
+gelé, qui n’était plus maintenant qu’un simple torrent, disparaissait
+complètement sous de grands cèdres, serrés et touffus, qui rejoignaient
+leurs branches au-dessus de lui.
+
+L’étroitesse de ce couloir rocheux augmentait son aspect sinistre de
+l’obscurité des cèdres qui s’y tassaient et de la grise pâleur
+crépusculaire du ciel du Nord où, déjà, en novembre, se mourait le jour.
+
+Instinctivement, avant de s’engager dans ce traquenard, Wabi s’arrêta,
+pour mieux écouter.
+
+Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui frappait contre
+sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était point la peur qui le retenait,
+puisque nul danger ne se manifestait, mais l’incertitude même de ce
+danger, inconnu et possible.
+
+D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût fait un animal, il
+s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un loup à l’affût, qui cherche
+à se rendre invisible. Le canon de son fusil était fébrilement braqué
+vers l’étranglement obscur et mystérieux. A pas de loup aussi,
+lentement, le péril n’approchait-il pas? Et, davantage encore, il
+s’écrasa dans la neige.
+
+Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait toujours rien. Puis,
+soudain, résonna, comme un indubitable avertissement, le babillage d’un
+oiseau-des-élans[6]. Peut-être était-ce simplement un renard errant qui
+avait dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un renne,
+ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient effrayé. Mais ce chant, aux
+notes douces et rapides, pouvait aussi, et Wabi ne douta point que ce ne
+fût le cas, annoncer l’homme!
+
+ [6] _Moose bird_. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque les
+ élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces
+ animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec
+ les bœufs et les moutons. (_Note des Traducteurs._)
+
+Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et s’engagea sous les
+cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa leur ombre sans encombre,
+avec d’infinies précautions, et observa, caché derrière une souche,
+l’espace découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu moins
+serré et son regard percevait les objets assez loin devant lui.
+
+Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil rouge, en
+partant à l’improviste, tout près de lui, le fit sursauter. Un peu plus
+outre, il pensa entendre un frottement, dans l’ombre, comme si un fusil
+avait accidentellement raclé une branche d’arbre.
+
+Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine distinctes, qui
+émergeaient des ténèbres. De l’une de ses mains, gantées de mitaines, il
+s’essuya les yeux, humides de la neige qui lui fondait sur le visage, et
+regarda fixement, avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était
+possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler l’oiseau-des-élans
+approchaient, silencieuses.
+
+Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement. Il reconnut
+que c’étaient deux hommes. Ils avançaient avec une précaution extrême,
+mètre par mètre, rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à
+l’heure, et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi.
+Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il n’avait pas été vu et
+la chance était pour lui. Il tenait les deux ombres au bout de son
+fusil. La mort hésitante dépendait d’une pression de son doigt sur la
+gâchette.
+
+Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki tombés dans une
+embuscade et assassinés par les deux Woongas (car il ne doutait plus de
+l’identité des deux ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la
+piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était bien cela... Et
+son doigt, imperceptiblement, commençait à presser la détente.
+
+Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient plus qu’à une
+vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se rapprochant l’une de l’autre,
+semblèrent se concerter. Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille,
+afin d’écouter ce qu’elles disaient.
+
+Les ombres se parlaient à voix basse. Mais tel était le silence que le
+marmottement de leurs paroles parvenait jusqu’à lui. A un moment, le ton
+d’une des voix se haussa légèrement, et il entendit:
+
+«All right!»
+
+Ce n’était certes pas un Woonga qui s’exprimait ainsi. L’inflexion était
+très pure.
+
+Alors, à son tour, il appela doucement:
+
+«Rod, est-ce vous? Ho! Muki... Rod... Muki!»
+
+Une seconde après, les trois amis étaient réunis, se serrant la main, en
+silence, à se la briser. La pâleur mortelle de Rod, la tension des
+traits bronzés de Wabi et de Mukoki disaient suffisamment l’angoisse
+mutuelle qui venait de les étreindre.
+
+«Vous, tout à l’heure, tirer? murmura Mukoki.
+
+--Non, je n’ai pas tiré, répondit Wabi, dont les yeux se dilataient
+d’étonnement. Et vous?
+
+--Non!»
+
+Ce seul mot tomba des lèvres du vieil Indien. Mais il contenait en soi
+tout un monde d’interrogations et d’inquiétudes nouvelles. Les cinq
+coups de fusil, qui donc les avait tirés?
+
+Rod et Mukoki avaient supposé que c’était Wabi, comme lui-même avait cru
+que c’était eux, et ils étaient revenus au-devant de lui, afin de lui
+porter secours, s’il était nécessaire.
+
+«Moi penser, dit Mukoki, l’ennemi être embusqué là!»
+
+Et il désigna du doigt le bois de cèdre. Wabi se contenta de secouer la
+tête.
+
+Ne sachant que conclure, ils demeuraient tous trois à la même place. Un
+unique cri de loup se fit entendre, à un demi-mille environ vers
+l’arrière.
+
+«L’animal, dit Wabi, a dû rencontrer une piste d’hommes. Je ne pense pas
+que ce soit la mienne, car la direction du son n’y est pas.»
+
+Aucun autre bruit ne rompit plus, ensuite, le calme de la nuit tombante.
+Mukoki se remit en marche et les deux boys le suivirent.
+
+Ils allèrent ainsi, durant un quart de mille. La vallée s’étranglait de
+plus en plus et le lit glacé du torrent s’était engagé entre de grandes
+masses de rochers, qui s’amoncelaient en de farouches entassements et
+formaient comme autant de montagnes escarpées. Il disparaissait peu
+après entre ces rocs cyclopéens et plongeait sous terre. Il n’y avait
+pas moyen de passer outre.
+
+Abandonnant le fond de la vallée, les trois compagnons grimpèrent, parmi
+des blocs erratiques, jusqu’à une crête où, sous l’abri d’un gros
+rocher, excellente protection contre le vent, qui soufflait à l’opposé,
+et contre la neige, les restes d’un feu brûlaient encore.
+
+C’était à ce point que s’étaient arrêtés Rod et Mukoki, lorsqu’ils
+avaient rebroussé vers Wabi, à la suite des cinq mystérieuses
+détonations.
+
+L’endroit était confortable à souhait et idéal pour camper, après la
+marche du jour, si fatigante dans la neige molle. Mukoki avait déjà
+disposé une odorante paroi de ramures de sapin et, près du feu, un gros
+morceau de venaison, tout embroché, avait été abandonné par le vieil
+Indien, dans la précipitation de l’alerte.
+
+Les deux boys semblaient ravis et se regardaient, tout heureux, malgré
+le danger immanent qui pesait sur eux. Ils s’apprêtaient à s’installer
+pour la nuit dans leur home et commençaient à attiser le foyer. Mais,
+ayant levé les yeux vers Mukoki, ils furent surpris de son attitude.
+
+Dans une désapprobation muette de la besogne à laquelle ils se
+livraient, le vieux guide était demeuré debout, appuyé sur son fusil,
+sans un mouvement.
+
+Wabi, un genou en terre, l’interrogea du regard.
+
+«Pas faire de feu, murmura le vieil Indien en secouant la tête. Pas
+rester ici. Continuer au-dessus de la montagne.»
+
+Et il tendit son long bras vers le nord.
+
+«Fleuve, dit-il, contourner montagne à travers rochers, puis faire
+cascades et après grands marais, bon refuge aux élans. Ensuite devenir
+large et uni à nouveau. Nous, passer par-dessus montagne. Neiger toute
+la nuit. Matin venir et point de piste pour Woongas. Si rester ici,
+faire belle piste au matin. Woongas suivre comme diables. Très clair à
+voir!»
+
+Wabi se redressa et un amer désappointement se marqua sur son visage.
+Depuis le matin, de bonne heure, il avait marché, couru même, plus d’une
+fois. Il ressentait une fatigue suffisante pour risquer, sans regrets,
+un peu de péril, afin de pouvoir souper et dormir.
+
+Le cas de Rod était pire encore que le sien, quoique sa course eût été
+moindre. Pendant quelques instants, les deux boys se dévisagèrent,
+silencieux et tout marris, s’essayant à dissimuler de leur mieux le
+dépit qu’ils ressentaient de la suggestion de Mukoki. Mais Wabi était
+trop raisonnable pour s’opposer délibérément à l’avis du vieil Indien.
+Si celui-ci affirmait qu’il était dangereux de passer la nuit en ce
+gîte, eh bien! il fallait l’en croire et dire non eût été folie.
+
+Alors, avec une figure mi-contrite, mi-riante, et réconfortant de son
+mieux Rod qui en avait grand besoin, Wabi commença à réajuster sur ses
+épaules son paquet, qu’il avait, en arrivant, jeté sur le sol. Mukoki,
+de son côté, encourageait le pauvre boy.
+
+«Grimper montagne. Pas très loin marcher. Deux ou trois milles. Aller
+lentement. Alors campement et bon souper.»
+
+Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent réemballés sur le
+toboggan et les trois compagnons reprirent leur course, se traçant une
+nouvelle piste sur la cime pittoresque et sauvage de la montagne.
+
+Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui allégeait d’autant le
+traîneau, et choisissant, pour que passât celui-ci, les meilleurs
+endroits. Du tranchant de sa hache, il rognait les buissons et les
+arbrisseaux importuns.
+
+A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki tirant le toboggan,
+auquel Loup était solidement attaché avec une babiche[7]. Roderick,
+chargé d’un léger paquet, fermait la marche.
+
+ [7] Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou.
+ (_Note des Traducteurs._)
+
+Il était à bout de forces et complètement démoralisé. C’est à peine si,
+dans les ténèbres, il pouvait, de temps à autre, distinguer de Wabi une
+silhouette fugitive. Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était
+guère plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour servir
+de société.
+
+L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir. Mais maintenant,
+en cette nuit lamentable, la pensée de Rod se reportait à
+Wabinosh-House, où il souhaitait mentalement d’être encore à côté de
+Minnetaki lui contant, sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la
+journée, quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus de
+charme que la situation présente!
+
+Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se noyait son rêve,
+fut soudainement interrompue, de façon désagréable. Mukoki s’étant, pour
+souffler, un instant arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à
+avancer. Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y étala de
+tout son long. En voulant se retenir, il empoigna le harnais de l’Indien
+qui, ne s’attendant pas à cette brusque secousse, perdit l’équilibre et
+culbuta à son tour, par-dessus lui.
+
+Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et les trouva tous
+deux dans cette posture comique. Ce fut un heureux accident, car le boy
+se mit à rire de bon cœur, tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son
+harnais. Rod se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait
+les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire à celui de Wabi,
+et ses idées noires s’envolèrent.
+
+La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche, tout en
+cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous d’eux, la course
+tumultueuse du torrent, dont le gel n’avait pas encore immobilisé le
+courant trop rapide. Un précipice était là, qu’ils devinaient sans le
+voir. D’autres blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des
+cataclysmes préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient
+maintenant leur marche et il ne leur était plus permis d’avancer qu’avec
+une prudence de tous les pas.
+
+La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure qu’ils marchaient,
+tandis que Rod voyait se dessiner, à sa droite, une ombre énorme,
+confuse encore, qui montait dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment
+arriva où Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.
+
+«Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod. Je lui laisse
+l’emploi de chef de file, car le passage n’est pas sans danger.
+Au-dessous de nous, le torrent se précipite en une haute cataracte.
+Écoutez-le.»
+
+Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que la voix de Wabi
+en était presque étouffée.
+
+L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait sa lassitude.
+Jamais, dans ses rêves de folles aventures, il n’avait prévu pareille
+heure. Il écarquillait ses yeux et ses oreilles, et tâchait de percer le
+paysage, qu’il entendait et sentait autour de lui.
+
+Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse, il vit la grande
+ombre qui, à sa droite, montait dans la nuit s’estomper nettement, et il
+se rendit compte de leur situation à tous trois. L’ombre était une
+montagne gigantesque, dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au
+flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient. A gauche,
+le précipice ouvert tombait à pic dans les ténèbres bouillonnantes. Et,
+comme il heurtait du pied un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le
+lança dans le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes, mais
+il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui grondait sans trêve.
+Un frisson lui courut sur l’échine. C’étaient bien là des sensations qui
+ne traînent point les rues des grandes villes!
+
+Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à défaut de la vue,
+en donnait la perception. Wabi surtout peinait à tirer le toboggan. En
+dépit de sa fatigue et de sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de
+main et il poussa, à l’arrière.
+
+Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le bruit de la cascade
+diminua d’intensité, puis s’éteignit, Il finit même par n’être plus.
+
+«Halte!» cria Mukoki.
+
+La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui, pour être d’une
+hauteur respectable, n’était point aussi formidable qu’elle avait
+d’abord paru à Rod. Wabi jeta à terre son harnais avec un «Ouf!» de
+satisfaction, et Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à
+Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un endroit propice
+pour camper.
+
+Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son abri. Rod et Wabi
+aidèrent l’Indien à couper des bourrées de sapin, pour confectionner la
+hutte et les lits, après que la neige du sol eut été soigneusement
+balayée. Une heure après, tout était terminé et la flamme folâtre
+crépitait. Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur
+combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le bois en abondance.
+
+Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient affamés et Mukoki
+fut délégué aux soins de la cuisine. Café et venaison furent bientôt
+prêts.
+
+La paroi du rocher, faisant office de réflecteur, renvoyait, en la
+décuplant, la chaleur bienfaisante du feu et sa lueur incandescente.
+Dans ce rayonnement brûlant, Rod sentit, dès qu’il eut fini de manger,
+un invincible sommeil s’emparer de lui. Sans pouvoir davantage lutter
+contre, il se traîna, dormant déjà, vers la hutte, et s’enveloppa dans
+une couverture, sur son lit de sapin odorant. Quelques minutes après,
+rien n’était plus pour lui.
+
+La dernière vision consciente de ses yeux mi-clos avait été Mukoki
+empilant sur le foyer bûches sur bûches, et la flamme qui jaillissait à
+près de quatre mètres de haut, en illuminant dans la nuit un hallucinant
+paysage de rocs chaotiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA DANSE DES CARIBOUS
+
+
+C’est une fois couché et ses nerfs se détendant, que Roderick Drew
+éprouva la répercussion de l’effort excessif accompli par lui, malgré sa
+blessure, au cours de la journée écoulée.
+
+Des rêves agités et dénués d’agrément vinrent troubler la fièvre de son
+sommeil. Tandis que Wabi et le vieil Indien, plus cuirassés contre la
+fatigue et les émotions du Désert, reposaient en paix et dormaient les
+poings fermés, notre citadin, à plusieurs reprises, se réveilla en
+sursaut, avec un soupir sourd ou un cri aigu, en s’imaginant qu’il
+courait un grand danger. Ce n’était qu’en passant sa main sur ses yeux,
+à demi levé, sur son coude, qu’il se rendait compte que l’aventure où il
+se débattait n’était qu’un cauchemar.
+
+Dans un de ces sursauts, et comme il se redressait sur sa couche, pour
+la dixième fois, il lui sembla entendre des pas. Il s’étira les membres,
+il se frotta les paupières, regarda les formes sombres et immobiles de
+ses compagnons endormis, et, convaincu qu’il avait rêvé, une fois de
+plus, il se plongea à nouveau dans les ramures de sapin.
+
+Il lui parut que l’imperceptible bruit recommençait et, comme mû par un
+ressort, il se dressa du coup sur son séant. Pas de doute possible. Il
+eût mis sa tête à couper qu’il entendait bien, tout contre la hutte,
+craquer la neige, sous un pas prudent et doux. Il retint son haleine et
+prêta l’oreille. Pas un bruit ne rompait le silence, que les éclatements
+d’un tison dans le feu. Il avait décidément rêvé et il tirait à lui sa
+couverture, lorsque...
+
+Son cœur cessa de battre. Qui était là?
+
+Complètement réveillé maintenant, les yeux grands ouverts, tous ses sens
+tendus vers l’action éventuelle, lentement, avec précaution, il se leva.
+Les pas et craquement de la neige étaient devenus très distincts. On
+marchait derrière la hutte. On s’éloignait. Puis on s’arrêtait. La lueur
+vacillante du feu, à demi éteint, mettait encore son reflet rougeâtre
+sur le pan du grand rocher.
+
+A cette indécise lumière, Rod vit quelque chose remuer. Une forme
+obscure rampait sournoisement vers la hutte endormie.
+
+De sa découverte, le boy demeura tout d’abord comme figé. Mais
+rapidement il songea que les Woongas les avaient suivis! Ils allaient
+tomber à l’improviste sur les dormeurs! Presque en même temps, une de
+ses mains rencontra le canon du fusil de Wabi. Le froid de l’acier le
+fit tressaillir.
+
+Il n’avait pas le loisir de réveiller ses compagnons. Le temps même
+qu’il tirât à lui le fusil, la forme avait déjà grandi, près du rocher,
+jusqu’à ce qu’elle s’abaissât, prête à bondir. Un halètement de Rod, une
+détonation qui retentit comme un tonnerre, un cri de douleur, et toute
+la hutte était sur pied.
+
+«Nous sommes attaqués! cria Rod. Vite! Wabi! Mukoki!»
+
+Le jeune blanc, à présent, était à genoux, le fusil fumant, toujours en
+joue, dans la direction du rocher. Là, dans l’ombre ténébreuse, un peu
+au delà du feu, un corps se tordait, en soubresauts, dans l’agonie de la
+mort.
+
+La forme efflanquée du vieil Indien était venue s’agenouiller à côté de
+Rod, le fusil à l’épaule, et, par-dessus leurs deux têtes, Wabi, le bras
+tendu, braquait son gros revolver, dont le canon étincelait à la lueur
+du feu.
+
+Après un moment d’attente Wabi chuchota:
+
+«Ils sont partis.»
+
+Rod, dont la voix tremblait d’émotion, répondit:
+
+«J’en ai un.»
+
+Mukoki, écartant les branchages qui formaient la hutte, se risqua
+dehors, toujours sur le qui-vive. Les deux boys le virent qui
+contournait le rocher, dissimulé dans son ombre, et qui s’avançait vers
+la victime de Rod. Lorsqu’il fut près du corps, maintenant immobile, il
+se courba, puis se redressa, avec un grognement, et lança la dépouille
+mortelle de leur ennemi dans la clarté du feu.
+
+«Woongas! Ah! Ah! Rod tuer lynx beau et gras!» cria-t-il.
+
+Rode eut un recul, un peu honteux, et rentra dans la hutte, tandis que
+Wabi, jetant un long cri, qui se répercuta dans la nuit, allait
+rejoindre Mukoki.
+
+«Woongas! Ah! Ah! gloussait le vieil Indien. Lynx beau et gras, tiré en
+plein dans la face.»
+
+Rod émergea de sa retraite et rejoignit ses compagnons, avec une grimace
+que Wabi compara à celle d’un mouton qui bêle.
+
+«Cela vous va bien, protesta Rod, de vous moquer de moi! Mais que
+serait-il advenu si ç’avait été réellement des Woongas? Par saint
+George! si jamais nous sommes de nouveau attaqués, je ne bougerai plus
+et vous laisserai le soin de les chasser.»
+
+Quoiqu’on le raillât, Roderick était excessivement fier de son lynx.
+C’était une bête de grosse taille, que la faim avait attirée vers les
+reliefs du repas et qui, prudemment, inspectait les lieux lorsque le boy
+avait tiré. Quant à Loup, il s’était prudemment tenu coi, en voyant
+qu’il ne s’agissait pas d’un homme, mais seulement d’un lynx, qui est,
+par surcroît, un ennemi-né de sa race.
+
+Mukoki se hâta de dépouiller l’animal, pendant que celui-ci était encore
+chaud.
+
+«Vous, aller vous coucher, dit-il aux deux jeunes gens. Moi rallumer le
+feu, puis dormir aussi.»
+
+Cet incident tragi-comique libéra Rod de ses autres cauchemars et il
+s’endormit plus calme, désormais.
+
+Tard, le lendemain matin, il se réveilla. La neige ne tombait plus et un
+soleil magnifique brillait au ciel. Wabi et le vieil Indien étaient déjà
+dehors, en train de préparer le déjeuner, et le gai sifflement de son
+camarade rappela à Rod que la crainte des Woongas s’était évanouie. Sans
+s’attarder davantage au lit, il se leva à son tour.
+
+Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet de la montagne,
+se déroulait un immense et merveilleux panorama. Les arbres, les
+rochers, toute la montagne elle-même, étaient couverts de deux pieds de
+neige, blanche et respendissante sous le soleil.
+
+Le _Wilderness_[8] lui apparaissait dans toute sa grandeur. Aussi loin
+que pouvait porter la vue, la blanche étendue, mille après mille, se
+dépliait vers le Nord, jusqu’à la Baie d’Hudson. En un éblouissement
+béat, Rod embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des forêts
+noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui se succédaient sans
+fin, entrecoupés de lacs scintillants, encadrés de sapins, et d’un grand
+fleuve déroulant son cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et
+morne, comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une splendeur
+magnifique et variée, dans un décor immaculé. Son cœur palpitait de
+plaisir, tandis qu’il planait sur cet immense horizon, et le sang lui
+empourprait la face.
+
+ [8] Le _Wilderness_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme
+ le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe, désigne une
+ région particulière et l’ensemble des éléments-types qui la
+ constituent. Le _Wilderness_, dit aussi le _Wild_, ou le _Grand
+ Désert Blanc_, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle
+ Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes,
+ qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus rude et
+ plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages de ce
+ roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une flore
+ variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire place
+ ensuite à une terre à peu près morte. (_Note des Traducteurs._)
+
+Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation et, de sa voix
+gutturale, il lui disait:
+
+«Beaucoup caribous, là, en bas! Beaucoup caribous! Plus d’hommes du
+tout! Plus de maisons! Pendant vingt mille milles!»
+
+Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien qui, lui aussi,
+paraissait tout ému. Ou eût dit que ses ardentes prunelles cherchaient à
+percer cet infini, à aller loin, plus loin encore, jusqu’aux postes
+extrêmes de l’immense Baie d’Hudson.
+
+Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur l’épaule de Rod.
+
+«Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre vision. Là-bas,
+lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son apprentissage de chasseur.»
+
+Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire transparence
+de l’atmosphère et la suppression apparente des distances qui en
+résultait.
+
+«Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage, et que l’on
+pourrait, semble-t-il, toucher de la main? Elle est à trente milles
+d’ici! Et ce lac, de ce côté, qui vous paraît sans doute à une portée de
+fusil? Cinq milles nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou
+ou un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement.»
+
+Pendant quelques instants encore, les trois hommes demeurèrent à
+regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil Indien retournèrent au feu
+et à la préparation du déjeuner, laissant Rod à son enchantement.
+
+Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies non écrites,
+quels romans insoupçonnés, quels trésors de dollars et d’or, devait
+enclore ce vaste Nord! Pendant un millier, un million de siècles
+peut-être, il était demeuré inviolé, dans l’étreinte sauvage de la
+nature. Bien peu d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les
+races autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y vivaient
+de la même existence que l’homme préhistorique!
+
+Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit appeler pour
+déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit et ses rêves romanesques
+ne l’empêchèrent pas de faire honneur au repas.
+
+Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route. Mais Wabi et
+Mukoki avaient déjà décidé de ne point prendre la piste ce jour-là et de
+demeurer au campement jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.
+
+«Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous ne pouvons plus
+voyager maintenant que sur nos raquettes. Il vous faut bien cette
+journée pour apprendre à vous en servir. En outre, la neige a recouvert
+toutes les traces existantes des animaux que nous chassons. Or, élans,
+rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux à fourrure,
+ne vont pas se mettre en mouvement avant l’après-midi, ou même la
+soirée. Prendre la piste à cette heure ne nous servirait de rien.
+Demain, au contraire, nous nous rendrons compte, à loisir, des
+empreintes que nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous
+annoncent. Si le pays nous semble propice au but que nous poursuivons,
+alors nous y ferons halte et établirons notre campement d’hiver.
+
+--Et les Woongas? interrogea Rod. Vous pensez que nous en sommes
+suffisamment éloignés?»
+
+Mukoki émit un grognement.
+
+«Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière, beaucoup bons pays et
+giboyeux. Rester là.»
+
+Cent autres questions furent posées par le jeune garçon, au cours du
+déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils dominaient et où ils
+s’enfonceraient bientôt. Et chaque réponse ne faisait qu’augmenter son
+enthousiasme.
+
+Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer son
+apprentissage des raquettes. Un heure durant, Wabi et Mukoki le
+pilotèrent dans un sens et dans l’autre, le long de la crête de la
+montagne, s’arrêtant aux moindres détails, battant des mains lorsqu’il
+avait réussi un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup aussi
+lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort satisfait de lui,
+trouva que tout allait pour le mieux.
+
+La journée s’écoula fort agréablement. Roderick cependant ne laissa pas
+de remarquer que, par moments, Wabi semblait sous le coup d’un souci
+inconnu. Par deux fois, il le découvrit seul, assis sous la hutte, et
+silencieusement pensif. Il finit par s’en inquiéter.
+
+«Pourrais-je savoir la cause de votre ennui? interrogea-t-il. Qu’est-ce
+qui ne va pas?»
+
+Wabi se redressa et eut un petit rire.
+
+«Avez-vous jamais eu, Rod, un rêve qui survive à la nuit et continue à
+vous importuner, une fois éveillé? J’en ai fait un de ce genre, plus
+tenace que vos cauchemars imaginaires, car, depuis lors, je ne puis
+m’empêcher d’être inquiet des êtres chers que nous avons laissés
+derrière nous. Et plus spécialement de Minnetaki. Rien d’autre que cela.
+C’est se tracasser pour rien, me direz-vous? Je suis de votre avis.
+Écoutez! N’est-ce pas le sifflement de Mukoki?» Le vieil Indien, en
+effet, arrivait en courant.
+
+«Venir voir chose plaisante! s’exclama-t-il. Vite! Venir voir vite!»
+
+Rapidement, il emmena les deux boys sur le rebord le plus escarpé de la
+montagne. Il semblait très excité.
+
+«Caribous! dit-il. Caribous en train de s’amuser!»
+
+Et son doigt se tendit vers la pente neigeuse qui dévalait au-dessous
+d’eux.
+
+A la distance d’un mille environ, qui semblait à Rod beaucoup moindre,
+sur une petite plate-forme située à mi-côte de la montagne, et qui
+devait être, en été, une prairie, une demi-douzaine de gros mammifères
+se comportaient d’une façon bizarre.
+
+Les bêtes étaient des caribous, cet animal merveilleux de la Terre du
+Nord, aussi commun que le renne au delà du 60e degré de latitude, et
+dont Roderick avait lu, dans ses livres, tant de mirifiques
+descriptions. Pour la première fois, il le surprenait dans son ambiance
+et dans sa vie réelle.
+
+Et, juste à ce moment-là, les animaux s’adonnaient à leur curieux jeu
+favori, connu, dans les parages de la Baie d’Hudson, sous le nom de
+«Danse du caribou».
+
+«Que diable font-ils là? demanda Rod, tout aguiché. Qu’est-ce qui leur
+prend?
+
+--Eux, s’amuser follement», gloussa Mukoki.
+
+Et il tira Rod un peu plus en avant, derrière un rocher qui les
+dissimulait.
+
+Wabi avait mouillé dans sa bouche un de ses doigts, puis l’avait levé en
+l’air, au-dessus de sa tête. C’est un procédé commode pour se rendre un
+compte exact de la direction du vent. Le côté du doigt opposé au vent
+demeure humide, tandis que l’autre sèche rapidement.
+
+«Le vent, annonça-t-il, est bon pour nous, Muki, et ils ne peuvent nous
+sentir. La chance est propice à un coup de fusil. Va le tirer. Rod et
+moi nous resterons ici à vous regarder.»
+
+Tandis que Mukoki s’en retournait en rampant vers la hutte, pour y
+prendre son fusil, Roderick continuait à se récréer de la vue du
+spectacle divertissant qui se déroulait au-dessous de lui.
+
+Deux autres animaux avaient rejoint les autres, sur leur plate-forme, et
+le soleil illuminait les ramures de leurs grandes cornes, tandis qu’ils
+secouaient leurs têtes, au cours de leurs bouffonnes évolutions. Trois
+ou quatre d’entre eux se séparant du reste de la troupe, commençaient
+par se sauver avec la vitesse du vent, comme s’ils avaient eu à leurs
+trousses leur plus mortel ennemi. A deux ou trois cents mètres, ils
+s’arrêtaient soudainement et, s’alignant en cercle, faisaient
+volte-face, comme si la fuite leur avait été de partout coupée. Puis ils
+se disloquaient et, en une course non moins échevelée, rejoignaient
+leurs compagnons.
+
+Un autre jeu retenait les regards de Rod, si imprévu et si étonnant
+qu’il en demeurait tout pantois, un jeu à ce point comique que Wabi,
+derrière lui, en riait en sourdine. Une de ces agiles créatures, se
+détachant seule de la troupe, se mettait à tourbillonner tout autour,
+sautant et lançant des ruades, jusqu’à ce que, finalement, après un
+dernier bond, elle retombât droit sur ses pattes, sans plus bouger,
+comme une danseuse de ballet qui a terminé sa figure. Après quoi, le
+caribou simulait une nouvelle fuite, avec la troupe entière à ses
+talons.
+
+«Ce sont, dit Wabi, les animaux les plus matois, les plus rapides et les
+plus amusants du Nord. Si le vent leur est favorable, ils vous flairent
+du haut en bas d’une montagne, et ils sont capables de vous entendre
+parler et marcher à un mille de distance... Mais regardez par ici!»
+
+Il appuya son doigt sur l’épaule de Rod et lui désigna Mukoki, qui se
+trouvait déjà assez loin et se glissait en tapinois vers les caribous,
+parmi les rochers et les buissons. Chaque minute le rapprochait
+davantage de son gibier et Roderick palpitait, admirant l’ensemble du
+tableau que formaient les muets et folâtres ébats des enfants du Désert,
+l’avance précautionneuse du vieil Indien, et chaque arbre, chaque rocher
+du paysage, qui jouaient leur rôle dans le petit drame dont pas une
+phrase ne lui échappait.
+
+Cinq, dix, quinze minutes passèrent. Les deux boys virent Mukoki
+s’arrêter et lever le doigt en l’air, pour l’épreuve du vent.
+
+Il s’aplatit ensuite sur la neige et, pied par pied, mètre par mètre, il
+se coulinait sur les mains et sur les genoux.
+
+«Bon vieux Muki! murmurait Wabi, tandis que Rod s’impatientait, les
+mains crispées, se demandant quand Mukoki se déciderait à tirer. Car,
+maintenant, il n’était plus, semblait-il, qu’à un jet de pierre de la
+troupe.
+
+--A quelle distance est-il donc encore? interrogea Rod.
+
+--A trois ou quatre cents yards, dit Wabi. C’est trop loin pour tirer.»
+
+Mukoki finit par n’être plus qu’un point noir sur la neige blanche.
+
+A ce moment, la troupe joyeuse eut la conscience qu’un danger la
+menaçait. Elle cessa soudain ses ébats et demeura, pendant quelques
+instants, comme paralysée. La détonation du fusil de l’Indien monta vers
+les deux boys.
+
+«Raté!» cria Wabi.
+
+Déjà les huit caribous fuyaient ventre à terre.
+
+Un autre coup, puis un second et un troisième se succédèrent rapidement.
+Un des fuyards s’abattit sur les genoux, puis se releva et reprit sa
+course. Un coup encore, le dernier dans le fusil de Mukoki, et la bête
+blessée tomba à nouveau, tenta une fois de plus de se remettre sur ses
+pattes, puis s’écroula sur le sol.
+
+«Bonne besogne! s’exclama Wabi. C’est de la viande fraîche pour le
+dîner!»
+
+Mukoki, après avoir déchargé son fusil, s’avança sur l’espace libre,
+maintenant rouge de sang, où quelques instants avant, s’ébattaient les
+caribous.
+
+Il tira son couteau de sa gaine et s’agenouilla près de la gorge de
+l’animal abattu.
+
+«Je vais, dit Wabi, descendre vers lui, pour l’aider un peu. Vous, Rod,
+restez ici. Vous avez encore les jambes faibles et vous ne pourriez plus
+ensuite regrimper. Allez un peu aviver le feu. Mukoki et moi nous
+rapporterons la viande.»
+
+Roderick, resté seul, s’occupa de ramasser du bois pour la nuit et
+s’exerça sur ses raquettes. Il s’étonnait lui-même de ses progrès et
+qu’il pût, avec cette étrange et encombrante chaussure, arriver à
+marcher ainsi, tout naturellement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES
+
+
+Le crépuscule commençait à tomber lorsque Wabi et Mukoki reparurent,
+chargés de la viande du caribou. On hâta les préparatifs du dîner, car,
+le lendemain et les jours suivants, on devait se mettre en route avant
+l’aurore, marcher sans doute jusqu’à la nuit, et il était urgent de
+s’allonger au lit.
+
+Les trois compagnons étaient aussi impatients l’un que l’autre de
+commencer leurs exploits cynégétiques. Même Loup, étirant sa personne
+efflanquée, humait l’air à plein museau, comme s’il eût langui après les
+émotions des drames où il devait jouer son rôle.
+
+«Si vous en avez la force, dit Wabi à Rod, par-dessus sa tranche de
+caribou, nous couvrirons dès demain vingt-cinq à trente milles, au cas
+où cela sera nécessaire. Nous pouvons avoir rencontré notre terrain de
+chasse à midi, comme il est possible que nous le cherchions deux ou
+trois jours durant. Dans ce cas comme dans l’autre, ne gaspillons plus
+notre temps. Hourrah! L’heure du grand jeu n’est pas loin!»
+
+Il semblait à Rod qu’il venait à peine de s’endormir, lorsqu’il sentit
+que quelqu’un le secouait sur sa couche. Il ouvrit les yeux et trouva
+devant lui la figure rieuse de Wabi, qu’éclairait le reflet d’un bon
+feu.
+
+«Allons, Rod! Il est l’heure! lui dit son camarade. Le déjeuner du matin
+est chaud, tout notre paquetage est déjà sur le traîneau. Et vous êtes
+encore là à rêver. A quoi ou à qui?
+
+--A Minnetaki!» répondit Rod, avec une franchise dénuée d’artifice.
+
+Il se leva, défripa ses vêtements et lissa ses cheveux ébouriffés. La
+nuit était noire encore et, ayant consulté sa montre, il vit qu’il était
+quatre heures du matin. Mukoki avait installé déjà le déjeuner sur une
+pierre plate, auprès du feu.
+
+Le repas fut bref et la caravane se remit en route. Rod était désolé de
+la perte de son fusil. Un paradis de chasse allait s’ouvrir à lui et il
+était désarmé! Comme il se lamentait de son malheureux sort, Wabi lui
+offrit l’usage de son propre fusil, un jour sur deux. Le gros revolver
+passerait de même, respectivement, d’une main à l’autre, et chacun
+d’eux, en cas de besoin, l’utiliserait de son mieux. Roderick fut tout
+joyeux de cette solution et Wabi insista pour que ce fût lui qui eût la
+première jouissance de l’arme bienheureuse.
+
+Au delà des rochers qui jonchaient le faîte de la montagne et une fois
+sur la pente lisse de la descente, les deux boys s’attelèrent ensemble
+au traîneau, tandis que Muki marchait en avant pour tracer la piste.
+
+Roderick assistait, pour la première fois, à l’établissement d’une piste
+et il admirait fort, dans l’aube naissante, l’habileté du vieil Indien.
+Mukoki, qui était un «pisteur» habile entre tous, effectuait, avec ses
+raquettes, d’énormes enjambées et, à chacune d’elles, faisait voler en
+l’air un feu d’artifice neigeux. Le sol, ainsi débarrassé de la neige
+molle, n’offrait plus qu’un large sentier, à la surface ferme, que
+pouvaient suivre sans peine Rod et Wabi.
+
+Dès qu’ils furent arrivés à la base de la montagne, et comme ils
+suivaient, depuis un demi-mille environ, le bas-fond où ils se
+trouvaient, Mukoki s’arrêta. Lorsque les deux boys l’eurent rejoint, il
+désigna du doigt une empreinte marquée curieusement dans la neige.
+
+«Élan!» dit-il.
+
+Rod se pencha pour regarder.
+
+«La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte n’est pas encore
+gelée et la neige vient à peine d’y reprendre son équilibre. Les petites
+mottes glissent encore les unes sur les autres, voyez, Rod! C’est un
+gros mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il est passé
+par ici.»
+
+A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux devenaient
+de plus en plus fréquentes, trahissant les va-et-vient et l’agitation
+sauvage de la nuit. Ce fut d’abord la piste d’un renard, qu’ils
+croisèrent à plusieurs reprises. Ils constatèrent que le petit bandit
+des ténèbres avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était
+couverte de sang et de poils, et une partie du corps n’avait pas encore
+été dévorée.
+
+Wabi était demeuré pensif et examinait de près les empreintes.
+
+«L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie de renard il
+s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un renard, et voilà tout. Toutes
+les traces de ces animaux se ressemblent, quelle que soit l’espèce.
+Pécuniairement parlant, la question cependant est capitale. Le renard
+qui a passé ici représente peut-être une fortune...»
+
+Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective l’avait déjà rempli
+d’allégresse.
+
+«Expliquez-vous, Wabi! interrogea Rod.
+
+--Eh bien! expliqua Wabi, le camarade est peut-être un renard rouge
+ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de dix à quinze dollars. Si c’est
+un renard noir, il en vaut de cinquante à soixante. De soixante-quinze à
+cent, si c’est ce que nous appelons un «croisé», c’est-à-dire s’il est
+mélangé de noir et d’argent. Et si c’est...
+
+--Un énorme gris-argent... gloussa Mukoki.
+
+--Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents dollars, si le sujet
+est ordinaire. De cinq cents à mille, si c’est une bête hors ligne! Et
+maintenant Rod, comprenez-vous pourquoi nous aimerions à être fixés sur
+son identité? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la peine que
+nous le suivions. Mais il est bien probable que ce n’est qu’un rouge et
+nous gâcherions notre temps.»
+
+L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des traces de loups,
+qu’on aurait crues être celles de gros chiens. Puis celles, légères, de
+sabots de cerfs, et celles aussi, très larges, griffes écartées, d’un
+lynx errant. Mais rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa
+tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable ce devait
+être! Il apprit également à distinguer, malgré leur similitude
+apparente, l’empreinte du sabot d’un petit élan de celle d’un caribou.
+
+Une demi-douzaine de fois, au cours de la matinée, les trois compagnons
+s’arrêtèrent pour se reposer. A midi, Wabi calcula qu’ils devaient avoir
+couvert une vingtaine de milles. Rod, quoiqu’il commençât à sentir la
+fatigue, déclara qu’il était encore bon pour une dizaine d’autres. On
+dîna.
+
+Puis l’aspect du pays se modifia et celui-ci redevint très accidenté.
+Une petite rivière, qu’ils suivaient, devint un torrent tumultueux entre
+ses rives gelées. Les blocs erratiques et les masses rocheuses
+reparurent, encadrés de collines boisées. A chaque pas, le pittoresque
+augmentait. Un autre chaînon de montagnes, escarpées et sauvages,
+apparut vers l’est. Les petits lacs se faisaient aussi plus nombreux,
+dans leurs criques glacées.
+
+Mais ce qui réjouissait surtout le cœur de nos chasseurs, c’était la
+fréquence des empreintes probantes de gibier et d’animaux à fourrure.
+Les endroits faits à souhait pour établir le campement d’hiver
+abondaient. Ce n’était que l’embarras du choix et les trois compagnons
+ralentirent leur marche.
+
+Après la dernière ascension, dirigée par Mukoki, d’une colline assez
+haute qui leur barrait la route, ils firent halte, en poussant un cri
+joyeux.
+
+Le site était idéal et sa beauté retirée tout à fait inattendue. Au fond
+d’une cuvette rocheuse, couronnée par l’amphithéâtre majestueux d’une
+forêt de cèdres, de sapins et de bouleaux, dormait un laquet, minuscule
+et charmant. A l’une de ses extrémités, s’étendait une petite surface
+plane qui, en été, devait être une prairie.
+
+Mukoki, sans mot dire, jeta à terre le lourd paquet dont il s’était
+chargé. Rod fit de même avec le sien et Wabi se déharnacha des courroies
+avec lesquelles il tirait le toboggan. Il n’y eut pas jusqu’à Loup qui,
+tirant sur sa lanière, ne plongeât, lui aussi, dans le trou ses yeux
+avides, comme s’il eût compris, à l’instar de ses maîtres, que le «home»
+d’hiver était trouvé.
+
+Ce fut Wabi qui, le premier, rompit le silence.
+
+«Comment trouves-tu l’endroit, Muki?» interrogea-t-il.
+
+Muki gloussa, avec une satisfaction évidente et sans bornes.
+
+«Très joli et bon. Nous avoir là excellent hiver. Beaucoup de bois pour
+feu. Aucun voisin!»
+
+Laissant là leurs bagages et Loup attaché au traîneau, les trois hommes
+descendirent vers le lac.
+
+A peine en avaient-ils atteint les bords que Wabi, s’étant arrêté,
+tressaillit. Et, montrant du doigt, à ses compagnons, la forêt qui
+s’étendait sur la rive opposée, il s’exclama:
+
+«Regardez ceci!»
+
+A demi cachée dans les sapins, était une cabane. On pouvait se rendre
+compte, même à distance, qu’elle était abandonnée. La neige s’était
+amoncelée autour d’elle. Aucune fumée ne fusait de son toit. Pas un
+signe n’y annonçait la vie.
+
+Contournant le lac, les chasseurs se dirigèrent vers cette cabane.
+
+S’en étant prudemment approchés, ils constatèrent qu’elle était déjà
+ancienne. Les bûches dont elle était bâtie commençaient à s’effriter.
+Sur sa toiture, des arbustes, semés par le vent, avaient pris racine. Sa
+construction remontait, sans nul doute, à plusieurs années. La porte,
+qui était faite de bûches fendues par leur milieu, et qui regardait du
+côté du lac, était hermétiquement close. Close aussi l’unique fenêtre,
+qui était orientée de même et que barraient extérieurement des traverses
+faites avec de jeunes arbres.
+
+Mukoki essaya d’ouvrir la porte, en pesant dessus. Mais elle résista à
+ses efforts. Il était évident qu’elle était, à l’intérieur, solidement
+verrouillée.
+
+Il y avait là matière à s’étonner. Comment cette porte pouvait-elle
+avoir été ainsi bloquée par en dedans, sans qu’il y eût personne dans la
+cabane?
+
+Pendant quelques instant, les trois hommes en demeurèrent tout
+interloqués, prêtant vainement l’oreille.
+
+«Voilà qui paraît étrange, n’est-ce pas ton avis, Muki?» dit Wabi à voix
+basse.
+
+Mukoki, agenouillé contre la porte, continuait à écouter, l’oreille
+collée aux fentes du bois. Comme il n’entendait toujours quoi que ce
+fût, il se releva et, détachant ses raquettes, les envoya danser en
+l’air, de deux coups de jarrets. Puis, empoignant sa hache, à sa
+ceinture, il alla vers la fenêtre.
+
+Après une douzaine de coups, il avait pratiqué dans le volet une petite
+ouverture. Par elle, le vieil Indien écouta encore, avec défiance. Aucun
+bruit, toujours. Il renifla. Une atmosphère à la fois moisie et
+raréfiée, presque suffocante, parvint à ses narines. Il éternua. Puis il
+recommença à faire, morceau par morceau, sauter le volet.
+
+Quand l’ouverture fut assez grande, il y passa sa tête et ses épaules,
+et regarda. Mais, dans l’obscurité de la cabane, il ne put d’abord rien
+distinguer.
+
+«Eh bien, Muki?» interrogea avec impatience Wabi, qui se tenait derrière
+lui.
+
+Mukoki demeurait toujours muet. Il était en train d’adapter ses yeux à
+l’obscurité et il ne grouillait pas plus qu’une pierre, il était aussi
+silencieux qu’un mort.
+
+Très lentement enfin, avec mille précautions, comme s’il craignait de
+réveiller quelqu’un qui dormait, il se tira en arrière et reprit pied
+sur le sol. Lorsqu’il se retourna vers ses deux compagnons, l’expression
+de sa figure était telle qu’ils ne la lui avaient jamais encore vue.
+
+«Qu’y a-t-il, Mukoki?» demandèrent-ils.
+
+Le vieil Indien aspira fortement une bouffée d’air frais.
+
+«Cabane... balbutia-t-il. Cabane... Il y a dedans une armée de morts!»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM
+
+
+Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant d’abord ce qu’ils
+devaient croire de cette stupéfiante assertion. Le vieil Indien,
+cependant, continuait à refléter sur son visage frémissant une émotion
+peu coutumière.
+
+«Une armée de morts, oui!» répétait le vieux trappeur.
+
+Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de force à ses
+paroles que pour se débarrasser des toiles d’araignée qui lui
+emplissaient la figure, les deux jeunes gens virent que cette main
+tremblait.
+
+Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa tête et ses épaules
+à travers le volet, et regardait comme l’avait fait Mukoki. Les retirant
+ensuite, il se retourna vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine
+bouleversée. Moins bouleversée cependant que ne l’avait été celle du
+vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu en pleine poitrine,
+avait, le premier, reçu le choc de l’effrayant spectacle.
+
+«Vous aussi, Rod, regardez!» dit-il.
+
+Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de l’obscure ouverture. Son
+cœur palpitait, non de crainte, mais d’une émotion mystérieuse et mal
+formulée. Son appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme
+un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.
+
+Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit rien. Il n’y
+avait que du noir dans la cabane. Puis il lui sembla que l’ombre se
+dissipait et il commença à distinguer le mur opposé. Une table dessina
+ensuite, au milieu de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la
+table, il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce quelque
+chose était une chaise renversée, qu’une espèce de loque recouvrait à
+demi.
+
+Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane. Dehors, Wabi et
+Mukoki l’entendirent qui poussait, puis réprimait un cri d’effroi. Ils
+le virent qui se cramponnait des mains à la brèche ouverte dans le
+volet. Il regardait, comme fasciné.
+
+Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur intérieur, ce
+qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il, avait été un homme
+vivant. Ce n’était plus, maintenant, qu’un simple squelette, un objet à
+la fois terrible et risible, dont les orbites vides s’éclairaient
+tristement du rais de lumière qui filtrait dans la cabane, dont la
+bouche grimaçait, tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod à
+travers l’ombre.
+
+Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.
+
+«Je n’en ai vu qu’un...» murmura-t-il, en allusion à l’exclamation de
+Mukoki.
+
+Wabi, qui était redevenu maître de lui, donna, en riant, deux ou trois
+tapes dans le dos de Rod, pour lui réconforter les esprits, tandis que
+Mukoki se contentait de grogner.
+
+«Vous avez mal vu, Rod! dit Wabi, d’un ton moqueur. Vos nerfs vous
+auront empêché de regarder assez longtemps. Par saint George! Il n’y en
+a pas un d’entre nous qui n’en ait frissonné. Allons, je vais ouvrir!»
+
+Le jeune Indien s’infiltra à travers le volet et Roderick, qui avait
+pareillement repris son sang-froid, se hâta de le suivre. Tandis
+qu’extérieurement Mukoki pesait à nouveau sur la porte, de tout son
+poids, Wabi, de l’intérieur, attaqua le bois avec sa hache. La porte
+céda tout à coup, et si soudainement que le vieil Indien culbuta à sa
+suite et s’aplatit sur le sol.
+
+Un flot de lumière pénétra dans la cabane. Instinctivement, les yeux de
+Rod se portèrent vers le squelette qu’il avait aperçu du dehors. Il
+était appuyé contre le mur, dans l’attitude ancienne d’un homme qui
+dormirait. A côté de ce premier et funèbre occupant, un second squelette
+était, tout de son long, étendu sur le plancher. Près de la table et de
+la chaise renversée, un petit tas d’ossements paraissait provenir de
+quelque animal.
+
+Rod et Wabi s’approchèrent, un peu plus près, du squelette qui était
+adossé au mur et se mirent à l’examiner, tandis que Mukoki, agenouillé,
+se penchait sur le second squelette.
+
+Soudain, le vieux trappeur poussa une exclamation de surprise et les
+deux jeunes gens s’étant tournés vers lui, le virent qui leur désignait,
+de l’index, un objet, par terre, parmi les os.
+
+«Couteau! dit-il. Lutte. Lui, tué!»
+
+Le manche pourri par le temps, le tranchant rongé par la rouille, mais
+toujours droit là où son possesseur l’avait planté dans la chair et dans
+les os de sa victime, un long couteau, à forte lame, était plongé
+jusqu’à la garde dans la poitrine de ce qui avait été jadis un être
+humain.
+
+Rod s’était agenouillé près de Mukoki et était redevenu livide. Ses
+dents se desserrèrent, pour demander:
+
+«Qui... a fait cela?»
+
+Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un signe de tête, la chose
+lugubre adossée au mur.
+
+«Lui!»
+
+D’un même mouvement, les trois hommes revinrent vers le premier
+squelette. Un de ses longs bras était appuyé sur ce qui fut un seau, et
+avait passé à travers les cercles de fer qui en avaient seuls subsisté.
+La main de ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce
+enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de bouleau. L’autre
+bras s’était détaché et était tombé près du squelette, que Mukoki, de ce
+même côté, inspecta avec soin.
+
+Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte qu’il fit
+d’une courte entaille, qui avait pénétré de biais dans les côtes.
+
+«Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de couteau dans les
+côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup souffrir et mourir lentement.
+Mauvaise façon d’être frappé.
+
+--Brr... dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est asphyxié. On
+dirait que l’air de cette cabane n’a pas été renouvelé depuis un
+siècle.»
+
+Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le tas d’ossements qui
+était près de la chaise.
+
+«Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée. Les hommes
+luttent. Tués tous deux. Chien mourir de faim.»
+
+Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit où Loup
+gardait le toboggan, Rod, laissant trotter son imagination,
+reconstituait la terrible tragédie qui, voilà bien longtemps, s’était
+déroulée dans la vieille cabane. Il revoyait les deux hommes vivant
+cette heure mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il
+croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque reprise. Il
+croyait assister au double coup qui, simultanément, avait tué l’un, tout
+net, et envoyé l’autre, le vainqueur, comme un bolide, agoniser contre
+le mur. Et le chien? Quel avait été son rôle dans la bataille? Puis,
+qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et la soif,
+bondissant contre les parois de son tombeau muré, jusqu’à ce qu’il se
+tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à son tour? Cet atroce tableau
+brûlait le cerveau de Roderick. Élevé dans la convention d’une ville, il
+n’en avait jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion majeure
+qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression contre Minnetaki,
+à Wabinosh-House.
+
+Pour Mukoki et Wabi, au contraire, la bataille des squelettes, si elle
+les avait d’abord fortement troublés, n’était plus déjà qu’un incident
+comme un autre de leur existence aventureuse.
+
+Mais ce qui, surtout, tracassait Rod, c’était de savoir le pourquoi de
+la tragédie. Pourquoi, oui, ces deux êtres s’étaient-ils ainsi
+entre-tués dans la cabane close? Quelle était la clef du mystère? Il
+l’aurait, en vérité, payée un bon prix.
+
+La grimpade terminée, Rod se réveilla à des réalités plus précises. Wabi
+était déjà en train de s’atteler au toboggan. Il était d’excellente
+humeur.
+
+«Cette cabane, s’exclama-t-il comme Rod le rejoignait, nous tombe du
+ciel à point nommé! Nous aurions eu cinq semaines au moins de travail
+pour en construire une. C’est ce qu’on appelle avoir de la chance!
+
+--Comment, demanda Rod, nous allons vivre là-dedans?
+
+--Vivre là-dedans? Je le pense bien. La cabane est trois fois grande
+comme celle que nous aurions bâtie. Je me demande même pourquoi les deux
+camarades l’ont faite d’une pareille dimension. Qu’en penses-tu,
+Mukoki?»
+
+Mukoki hocha la tête. Les tenants et aboutissants de cette histoire
+dépassaient évidemment sa compréhension.
+
+Équipements et provisions furent bientôt amenés à la porte de la cabane.
+
+«Procédons d’abord au nettoyage, annonça gaiement Wabi. Donne-moi un
+coup de main, Muki, veux-tu, pour ramasser tous ces os. Rod, durant ce
+temps, pourra s’amuser à flairer dans les coins et peut-être
+découvrira-t-il quelque chose d’intéressant.»
+
+Roderick accepta volontiers le rôle qui lui incombait, car sa curiosité
+inassouvie n’avait fait que croître.
+
+«Pourquoi? Oui, pourquoi se sont-ils tués?» mâchonnait-il entre ses
+dents.
+
+Il commença donc ses recherches. Sous la chaise renversée, qui était
+faite de petits sapins cloués ensemble, il y avait un tas innommable et
+poussiéreux, qui s’effrita sous ses doigts. Mais, un peu plus loin, il
+découvrit deux fusils. Ils étaient d’un modèle très ancien et aussi
+longs que Rod lui-même.
+
+«Ces fusils proviennent de la Baie d’Hudson, dit Wabi. De semblables on
+se servait avant que mon père fût né.»
+
+Roderick, le cœur battant, continuait son exploration. Accrochés à l’un
+des murs, il trouva les restes de ce qui avait été des vêtements: un
+fragment de chapeau, qui tomba en pièces sitôt qu’il y eut porté la
+main; des loques poudreuses et informes, véritables guenilles. Sur la
+table, il y avait des casseroles rouillées, un seau en fer-blanc, une
+bouilloire de fer battu et des restes d’anciens couteaux, des
+fourchettes et des cuillères. Puis encore, à l’un des bouts, un objet
+qu’il prit dans sa main et qui offrait une résistance suffisante pour
+s’être bien conservé et ne point s’émietter, lorsqu’il y toucha.
+
+Rod reconnut que c’était un petit sac en peau de daim, ficelé à l’un de
+ses bouts, et fort lourd. Les doigts tremblants d’émotion, il dénoua la
+ficelle, à demi décomposée, et une poignée de quelque chose qui
+ressemblait à des cailloux noirâtres tinta sur la table. Il poussa un
+cri aigu, en appelant ses compagnons.
+
+Wabi et Mukoki venaient d’aller décharger dehors une brassée
+d’ossements. Ils arrivèrent près de lui.
+
+«Voyez ceci, dit-il.
+
+--On dirait du plomb, opina Wabi.
+
+--Du plomb... A moins que ce ne soit de l’or!»
+
+Les cœurs se mirent à battre.
+
+Wabi, prenant un des cailloux, l’emporta sur le seuil de la porte, à la
+lumière du grand jour. Puis, sortant de l’étui son couteau de poche, il
+l’enfonça dans l’énigmatique objet. Avant même que Rod se fût penché sur
+l’entaille, la voix du jeune Indien s’éleva, claironnante.
+
+«C’est une pépite d’or! s’exclama-t-il.
+
+--Et c’est pour elle qu’ils se sont battus!» cria Rod, tout heureux de
+savoir.
+
+Le plaisir d’avoir enfin percé le mystère qui le lancinait l’emporta
+tout d’abord pour lui sur l’intérêt de la découverte, considérée en
+elle-même.
+
+Mais Wabi et Mukoki étaient dans une excitation sans pareille. On eût
+dit qu’ils étaient devenus fous. Le petit sac fut complètement retourné.
+Puis la table fut débarrassée de tout ce qui l’encombrait. Les coins et
+recoins de la cabane furent scrutés à nouveau, avec une ardeur
+délirante. Rod, aiguillonné par l’exemple, se mit de la partie. Sans
+proférer une parole, les trois hommes, debout, agenouillés, ou à plat
+ventre, étaient à chercher, chercher, chercher encore. Telle est
+l’attirance de l’or vierge. Telles sont les étincelles qu’il fait
+jaillir du feu latent et fébrile qui brûle pour lui dans le cœur de tout
+homme. Chaque guenille, chaque tas de poussière, chaque débris
+méconnaissable fut examiné, trié, tamisé, éparpillé. Les trois
+chercheurs ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une heure, sans avoir rien
+trouvé, âprement désappointés.
+
+«C’est tout ce qu’il y a!» dit Wabi, en se décidant à desserrer les
+lèvres.
+
+Il reprit, après un silence:
+
+«Nous allons vider entièrement la cabane et, demain, nous arracherons le
+plancher! On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dessous. De toute façon,
+il nous faut un plancher neuf. La nuit commence et, si nous voulons nous
+aménager un gîte décent, il faut nous remuer.»
+
+Tous les détritus furent, sans perdre une minute, balayés et sortis.
+Lorsque la nuit fut complètement tombée, les couvertures étaient déjà
+déroulées, les divers paquets et les provisions empilés dans un des
+coins de la cabane, en aussi bon ordre que sur un bateau. Ce fut
+l’expression même dont se servit Rod.
+
+Un énorme feu fut aménagé extérieurement, devant la porte restée
+ouverte, et, quand il flamba, sa chaleur et sa lumière emplirent
+l’intérieur du «home», devenu tout à fait confortable. Une paire de
+chandelles compléta la fête et acheva de donner l’impression d’un
+chez-soi idéal. Le souper, servi par Mukoki, prit une allure de festin.
+Au menu: caribou rôti; haricots froids, que le vieil Indien avait cuits
+au dernier campement; gâteau de farine et café chaud. Nos trois
+chasseurs s’en pourléchèrent, comme s’ils n’avaient pas mangé depuis
+huit jours.
+
+La journée avait été remplie de trop d’émotions pour que, le repas
+terminé, ils se retirassent immédiatement sous leurs couvertures, comme
+ils en avaient l’habitude. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au
+terme de leur longue marche? Le plus fatigant était accompli. Il n’y
+avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée. Leur
+expédition s’annonçait sous d’heureux auspices et ils allaient pouvoir
+se livrer en paix au plaisir des sports d’hiver. Il leur était désormais
+permis, dans une bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.
+
+Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette nuit-là. Pendant de
+longues heures, ils causèrent, assis sur le seuil de la porte, devant le
+feu crépitant qu’ils attisaient. A vingt reprises, la conversation fut
+ramenée sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois amis
+soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites pépites, dont
+l’ensemble pouvait bien représenter une demi-livre environ. L’aventure
+était maintenant facile à reconstituer. Les deux hommes-squelettes
+avaient été jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans
+ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils avaient
+découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement renfermées
+dans le sac de peau de daim. Puis, l’heure du partage venue, tous deux
+prétendant peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et
+une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la bataille des
+couteaux. Mais où et comment avaient-ils découvert cet or? La question
+était plus malaisée à résoudre. Il n’y avait dans la cabane aucun outil
+de mineur, pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent
+jusqu’à minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs
+de la cabane n’étaient point des prospecteurs de métier et qu’ils
+avaient, par simple hasard, découvert le petit trésor pour lequel ils
+s’étaient entre-tués.
+
+Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes, après avoir
+absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent d’arracher le vieux
+plancher de la cabane. Une par une, les lattes de sapin furent enlevées
+et placées en pile, comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à
+nu, on le retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages. Toutes
+les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à midi il ne restait
+pas un pouce de sol à explorer. Décidément, il n’y avait plus d’or.
+
+Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver une fortune
+cachée fut abandonnée. C’était déjà, au surplus, une gentille aubaine
+que les quelque deux cents dollars que représentaient les pépites.
+
+Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et variées que leur
+promettait la chasse, et aux trophées qui viendraient s’ajouter bientôt
+aux huit scalps de loups et au lynx. Mukoki commença à couper des
+rondins de cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.
+
+Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant, à force, les
+interstices du bois avec de la mousse, Rod sifflait joyeusement, et tant
+siffla-t-il qu’il en prit mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes
+d’une chanson Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à
+lui-même, ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut terminé
+aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur le toboggan, fut
+incontinent monté dans la cabane, à la place de l’ancien foyer en
+pierres plates, à moitié écroulé, que les hommes-squelettes y avaient
+laissé.
+
+Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé, Mukoki installa
+sur le feu une grande marmite, qu’il remplit de graisse et d’os de
+caribou.
+
+Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour toute réponse, il
+ramassa une demi-douzaine de pièges d’acier et les laissa tomber dans la
+marmite.
+
+«Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup, chat-pêcheur, et
+aussi martre... Tous venir quand piège sent bon.
+
+--Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi, neuf bêtes sur dix,
+et le loup plus qu’aucune autre, se méfieront et dédaigneront l’appât.
+L’odeur que l’homme laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte.
+Après le trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse, qui
+les attire.»
+
+Le «home» des trois chasseurs, dès cette seconde nuit, avait pris bon
+aspect. Il ne restait plus à établir, à l’aide de cloisons, trois
+chambres pour chacun d’eux. C’était un travail que l’on exécuterait à
+temps perdu. Il fut convenu qu’ils se mettraient en route au point du
+jour, chargés des pièges, et à la recherche d’une piste, en ouvrant
+l’œil principalement sur les traces de loups.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS
+
+
+Par deux fois, au cours de la nuit, Roderick fut réveillé par un léger
+bruit. C’était Mukoki qui allait ouvrir la porte de la cabane.
+
+La seconde fois, il se souleva dans ses couvertures et, s’appuyant sur
+ses coudes, il observa le vieil Indien.
+
+La nuit était resplendissante et un flux de clair de lune ruisselait sur
+le campement. Rod pouvait entendre Mukoki glousser et grogner, comme se
+parlant à lui-même. A la fin, sa curiosité l’emporta et, s’enroulant
+dans ses couvertures, pour ne point avoir froid, il alla rejoindre
+l’Indien sur le seuil de la porte.
+
+Le regard levé de Mukoki semblait perdu dans l’espace. Le globe lunaire
+se trouvait au zénith, juste au-dessus de la cabane, et, comme le ciel
+était sans nuage, il faisait clair à ce point que l’on distinguait
+nettement tous les objets sur l’autre rive du lac.
+
+Le froid était non moins vif et Rod en sentait déjà les picotements sur
+sa figure. Il se demandait ce que pouvait fixer ainsi, sur l’empyrée, la
+vue de Mukoki, à moins que ce ne fût la magnificence même de la nuit.
+
+«Qu’est-ce qu’il y a, Mukoki?» interrogea-t-il.
+
+Le vieil Indien rabaissa vers lui son regard et demeura un instant sans
+rien dire. Il était visible qu’une sorte de joie mystérieuse l’absorbait
+tout entier. Elle se peignait sur tous ses traits.
+
+«Nuit de loups!» murmura-t-il.
+
+Il se retourna vers Wabi, qui dormait toujours.
+
+«Nuit de loups!» répéta-t-il.
+
+Et il se glissa comme une ombre vers le jeune chasseur.
+
+Rod observait ses mouvements avec un étonnement croissant. Il le vit qui
+se penchait sur Wabi, le secouait par les épaules, pour le réveiller, et
+il l’entendit qui répétait, une fois de plus:
+
+«Nuit de loups! Nuit de loups!»
+
+Wabi s’éveilla et s’assit sur son séant, tandis que Mukoki s’en
+retournait vers la porte. Il s’était complètement vêtu et équipé, et
+déjà, armé de son fusil, il sortait et se glissait dans la nuit.
+
+Wabi avait rejoint Roderick et ils aperçurent tous deux la forme sombre
+de Mukoki qui filait à toute allure sur la glace du lac, puis gravissait
+la colline opposée et se perdait au delà, dans le blanc désert du
+Wilderness.
+
+Rod, ayant sur ces entrefaites regardé Wabi, il vit que les yeux de son
+camarade étaient étrangement dilatés et que, devenus fixes comme ceux,
+tout à l’heure, du vieil Indien, ils reflétaient un trouble intérieur
+intense. Puis muettement, Wabi alla vers la table, alluma une chandelle
+et s’habilla.
+
+Il revint alors vers la porte ouverte, encore mal remis de ce trouble
+mystérieux, et siffla haut. A ce sifflement, Loup, qui avait à peu de
+distance de la cabane son abri, répondit par un hurlement gémissant.
+
+Dix fois, vingt fois, Wabi recommença à siffler, sans que fît écho le
+sifflement de Mukoki. Voyant que son attente était vaine, il s’élança
+sur le lac, le traversa avec une rapidité égale à celle du vieil Indien,
+gravit la colline, sur une autre rive, et interrogea du regard la
+blanche et brillante immensité du Wilderness, qui se déployait sous ses
+pieds. Mukoki avait complètement disparu.
+
+Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que Rod avait
+rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur ses deux mains
+bleuies par le froid.
+
+«Brr... dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas bénigne!»
+
+Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne savait quelle
+contenance tenir, mais dont la physionomie demeurait quelque peu effarée
+devant ce qui se passait.
+
+«Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki ne vous a jamais
+conté, au sujet de notre vieux guide, une singulière histoire?
+
+--Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que j’en sais par
+vous-même.
+
+--En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps de cela, Mukoki a
+été en proie, je ne dirai pas absolument à un accès de folie, mais à
+quelque chose qui y ressemblait fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce
+point, une opinion nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou? Je
+balance encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour
+l’affirmative. Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki,
+parfois, perd la raison.
+
+--Quand il s’agit de loups?
+
+--Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au temps où vous et
+moi nous venions au monde. Mukoki possédait alors une femme et un
+enfant. Ma mère et les gens de la factorerie content que, pour cet
+enfant surtout, sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le
+plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers, il
+demeurait dans sa hutte, à jouer avec le «popoose»[9], à lui apprendre
+mille choses. Si, par hasard, il s’en allait chasser, emportant ficelé
+sur son dos le marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens
+les plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie, quoiqu’il fût
+certainement un des plus pauvres.
+
+ [9] Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (_Note des
+ Traducteurs._)
+
+«Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot de fourrures,
+qu’il avait presque exclusivement échangées pour des objets destinés à
+l’enfant (c’est ma mère qui me l’a raconté), il décida, car il était
+tard, de passer la nuit près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il
+remit de vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir, sa
+femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le «popoose» et partit avec lui
+à sa rencontre.»
+
+Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à Wabi, durant un
+moment. Puis il reprit:
+
+«Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir venir. Que se
+passa-t-il exactement? Sans doute, disent les gens de la factorerie,
+elle glissa, tomba et, dans sa chute, se blessa. Toujours est-il que, le
+lendemain, lorsque Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur
+la piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par les loups.
+A compter de cette date tragique, Mukoki ne fut plus le même. Oubliant
+son ancienne paresse, il devint le plus renommé chasseur de loups de la
+région. Il quitta sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès
+lors, ne nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles
+assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui, dans la nuit
+claire, et que le froid mord, sa raison semble vaciller.--«C’est,
+dit-il, une nuit de loups.»--Personne alors ne peut l’empêcher de
+sortir, ni tirer de lui une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet
+état d’esprit, il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte
+parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui, sans
+rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa course folle. Puis,
+quand il sera de retour, il semblera aussi sain d’esprit que vous et
+moi. Si vous lui demandez d’où il vient, il vous répondra vaguement
+qu’il est sorti pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à
+tirer...»
+
+Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure que Wabi déroulait
+le fil de la dramatique histoire de Mukoki, il se sentait pris pour le
+vieil Indien d’une immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant,
+un demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation. C’était un
+frère humain, dans toute la force du terme. Des sanglots montaient dans
+sa poitrine oppressée et, à la lueur vacillante de la chandelle, des
+larmes brillantes humectaient ses yeux.
+
+«Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine à la
+sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près de vingt ans, il a fixé
+sur eux sa pensée. Il les a étudiés à fond et il en connaît plus, à lui
+tout seul, sur cette bête, que tous les chasseurs réunis du Wilderness.
+Chaque piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait faire
+autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal, il peut vous
+apprendre à son sujet mille choses curieuses, dont vous ne vous
+douteriez jamais. Un instinct presque surnaturel l’avertit si la nuit
+qui vient est une «nuit à loups». Un effluve qui passe dans l’air du
+soir, un je ne sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect
+même du Wilderness, toute une ambiance susceptible à peine lui enseigne
+que les loups, dispersés par monts et par vaux, se réuniront en bandes,
+cette nuit-là, et que le soleil, à son lever, les trouvera se chauffant
+à ses clairs rayons, sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints,
+vous verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal et comment
+Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui est dévolu.»
+
+Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la flamme ronflait dans
+le poêle, chauffé au rouge. Les deux boys étaient assis l’un près de
+l’autre, regardant et écoutant le feu. Rod tira sa montre. Il était à
+peine minuit. Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur
+sommeil interrompu.
+
+«Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi. Sans doute, Rod,
+vous devez penser qu’il n’est qu’un dégénéré, un être servile et traître
+à sa race, digne de tous les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses
+anciens frères et les attire à la mort. Il ne mérite point ces
+reproches. Il a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour
+agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes, ont leurs rancœurs
+et leurs vengeances. Avez-vous remarqué qu’il lui manque la moitié d’une
+oreille? Si vous lui renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y
+trouveriez la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la main
+sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous le poil, vous
+constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche il y a un trou gros comme
+le poing. Mukoki et moi, nous avons capturé Loup dans un piège à lynx.
+Ce n’était alors qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé
+de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état! Tandis qu’il
+était pris dans le piège et impuissant à se défendre, trois ou quatre
+membres de son aimable tribu s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de
+s’en faire un petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre
+en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le louveteau,
+après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et nous l’avons
+apprivoisé. Vous verrez demain soir comment Muki lui a appris à
+s’acquitter de sa dette envers les hommes.»
+
+Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et Wabi soufflèrent
+la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.
+
+Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait où était Mukoki,
+ce qu’il faisait et comment, dans son accès de demi-folie, il
+retrouverait sa route dans le Grand Désert Blanc.
+
+Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la mère Indienne
+dévorée par les loups, avec son enfant. Et, tout à coup, cette image
+avait fait place à celle de Minnetaki, tandis que les loups s’étaient
+mués en Woongas, qui se jetaient sur la jeune fille.
+
+Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de poings que Wabi
+lui donnait dans le côté. Il rouvrit les yeux, regarda Wabi dans ses
+couvertures, qui lui montrait quelque chose du doigt et, au bout du
+doigt, il vit... Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des
+pommes de terre.
+
+«Hallo, Muki!» cria-t-il.
+
+Le vieil Indien releva les yeux et regarda Rod, avec sa bonne grimace
+coutumière. Ses traits ne portaient aucune trace de sa folle équipée
+nocturne. Mais, gaiement, il dodelinait de la tête et, aussi tranquille
+que s’il venait de sortir du lit, après une bonne nuit de repos, il
+préparait le déjeuner du matin.
+
+«Il faut se lever, conseilla-t-il. Grand jour de chasse! Beaucoup de
+beau soleil aujourd’hui. Nous trouver loups sur montagnes, beaucoup de
+loups!»
+
+Les deux boys culbutèrent de leurs couvertures et commencèrent à
+s’habiller.
+
+«A quelle heure es-tu rentré? demanda Wabi.
+
+--Maintenant, répondit Mukoki, en montrant le poêle et les pommes de
+terre épluchées. Maintenant, juste, pour rallumer le feu.»
+
+Wabi regarda Rod en clignant de l’œil et, comme Mukoki se penchait sur
+le fricot:
+
+«Qu’as-tu fait, cette nuit, Muki?» interrogea-t-il.
+
+Mukoki grogna:
+
+«Grosse lune. Temps clair. Aurais pu tirer. Voir lynx sur colline. Voir
+trace loups sur piste en foule. Mais pas tiré.»
+
+Ce furent toutes les explications que les deux boys purent obtenir de
+l’Indien sur l’emploi de sa nuit.
+
+On se mit à table et, à un moment, tandis que Mukoki était allé fermer
+la porte du poêle, dont la chaleur était excessive, Wabi, poussant Rod
+du coude, lui dit à mi-voix:
+
+«Vous voyez si j’avais raison. Il a bien été flairer les pistes!»
+
+Puis, à voix haute:
+
+«Ne penses-tu pas, Muki, que nous devrions nous partager l’ouvrage de
+cette matinée? Il me semble qu’il y ait, sauf avis contraire, deux
+directions dans lesquelles nous pourrions aller poser nos pièges. L’une
+qui suit, vers l’est, le chaînon rocheux dont cette crique est formée;
+l’autre qui va vers le nord, à travers les ondulations de la plaine.
+Est-ce ton opinion?
+
+--Bon! approuva le vieux trappeur. Vous deux aller au nord. Moi suivre
+la crête.»
+
+Mais Roderick s’exclama vivement:
+
+«Non, non! Je suivrai la crête avec toi et Wabi prendra la plaine. C’est
+toi que j’accompagne, Mukoki!»
+
+Flatté de cette préférence du jeune blanc, Mukoki grimaça, gloussa et se
+mit à parler, avec plus de volubilité, des divers projets qui avaient
+germé dans sa tête. Il fut finalement convenu que l’on se retrouverait
+dans la cabane, assez tôt dans l’après-midi pour pouvoir se reposer
+avant la nuit, au cours de laquelle l’Indien paraissait persuadé que
+s’ouvrirait la chasse aux loups.
+
+Rod remarqua que le loup captif n’avait pas eu à manger, ce matin-là, et
+il en devina facilement la raison.
+
+Les chasseurs se partagèrent les pièges, qui étaient de trois dimensions
+différentes. Il y en avait cinquante petits pour les visons[10], martres
+et autres bestioles à fourrure; quinze, un peu plus forts, pour les
+renards, et autant, de grande taille, à l’usage des lynx et des loups.
+Wabi prit dans son équipement vingt petits pièges, quatre à renards et
+quatre grands. Rod et Mukoki se chargèrent des autres. Ce qui restait de
+viande de caribou fut pareillement réparti entre les trois chasseurs,
+pour servir d’appât.
+
+ [10] Sorte de putois du Canada, dont la fourrure est brune et
+ brillante. (_Note des Traducteurs._)
+
+Tous ces préparatifs étaient terminés avant l’aube et le soleil
+émergeait seulement de l’horizon, sur le Wilderness, lorsqu’on se mit en
+route.
+
+Ainsi que l’avait prévu Mukoki, c’était une splendide journée qui
+s’annonçait, un de ces jours très purs et sans nuages, au froid mordant,
+où selon la croyance des Indiens, le Grand Créateur du monde prive de
+soleil le reste de l’univers, afin de faire luire toute sa splendeur sur
+leur terre sauvage.
+
+Lorsqu’ils furent au sommet de la colline qui faisait face à leur
+cabane, les trois hommes s’arrêtèrent, pendant quelques instants, et Rod
+contempla au loin, muet d’admiration, l’immense paysage étincelant. Puis
+on se sépara.
+
+Rod et Mukoki n’avaient pas marché pendant cinq minutes que l’Indien
+indiqua à son compagnon un tronc d’arbre mort, qui était tombé en
+travers d’un petit torrent. Sur ce pont improvisé, la neige était battue
+de menues empreintes. Mukoki les examina, et, tout de suite, déchargea
+son ballot.
+
+«Vison!» dit-il.
+
+Puis, ayant suivi la piste jusqu’à une jonchée d’autres arbres abattus
+par le vent:
+
+«Toute une famille vivre ici. Trois, peut-être quatre, peut-être cinq.
+Bâtir ici «maison de trappes».
+
+Jamais encore Rod n’avait vu disposer de pièges à la mode du vieil
+Indien. Sur la piste, un peu au delà du torrent, il construisit, avec
+des branches, un petit abri, pareil à une maisonnette. Il y plaça
+ensuite un morceau de viande de caribou et, un peu en avant, il installa
+son piège, soigneusement dissimulé avec un peu de neige et brindilles de
+bois. En vingt minutes, Mukoki avait édifié deux de ces abris et posé
+deux pièges.
+
+Comme ils se remettaient en route, Rod demanda:
+
+«Pourquoi, Muki, construis-tu ces petites maisons?»
+
+L’Indien expliqua:
+
+«Beaucoup de neige souvent tomber en cette saison. Bâtir petite maison
+pour préserver pièges de la neige. Si pas faire cela, falloir toujours
+surveiller pièges et déterrer eux de la neige. Quand vison sentir
+viande, lui entrer dans maison et forcé de passer sur trappe. Bon pour
+petits animaux. Pas bon pour lynx. Quand lui voir maison, tourner
+autour, autour, autour, et puis partir. Lynx intelligent et rusé coquin.
+Loup et renard aussi.
+
+--Que vaut un vison? interrogea Rod.
+
+--Cinq dollars, pas plus. Sept, huit dollars, si très beau.»
+
+Au cours du prochain mille, six autres pièges semblables furent posés.
+La crête rocheuse que suivaient les deux chasseurs s’élevait de plus en
+plus et le regard de Mukoki s’allumait d’un feu qui trahissait une autre
+préoccupation que celle des petites bêtes à fourrure. Sa marche se
+faisait lente et prudente, et, quand il parlait à Rod, ce n’était qu’un
+simple murmure qui filtrait de ses lèvres. Rod lui répondait dans la
+même gamme.
+
+Tous deux s’arrêtaient, de temps à autre, fouillant du regard les vastes
+espaces qu’ils dominaient et tâchant d’y découvrir des traces de vie.
+Chemin faisant, ils posèrent deux pièges à renards, dans deux coulées
+qui trahissaient ostensiblement le passage de ces animaux.
+
+Un peu plus loin, dans un ravin sauvage encombré d’arbres écroulés et de
+masses rocheuses, ils rencontrèrent une piste de lynx et deux pièges
+furent installés, l’un à l’entrée du ravin, l’autre à son issue. Mais il
+était visible que, même au cours de ces opérations, l’esprit de Mukoki
+était ailleurs.
+
+Ils avançaient de front, à une cinquantaine de yards l’un de l’autre,
+Rod se tenant avec soin sur la même ligne que Mukoki et imitant sa
+circonspection. Soudain, le jeune homme entendit un appel sourd de son
+compagnon et il vit celui-ci l’appelant par de grands gestes, qui
+trahissaient un frénétique enthousiasme. Il se hâta de le rejoindre.
+
+«Loup!» murmura Mukoki.
+
+Rod aperçut dans la neige un certain nombre d’empreintes, assez
+semblables à celles d’un chien.
+
+«Trois loups! continua l’Indien, dont la jubilation était extrême.
+Sortis de bonne heure, ce matin, de leur retraite. Venus se chauffer
+quelque part, au soleil, sur la montagne.»
+
+Maintenant, ils suivaient la piste des loups. Ils ne tardèrent pas à y
+rencontrer le reste d’une carcasse de lapin. Des empreintes de renard se
+mêlaient, alentour, à celles des loups. Mukoki posa encore un piège.
+Puis ce furent des marques de chat-pêcheur et l’Indien y alla d’un
+nouveau piège.
+
+Des pistes de cerfs et de caribous se croisaient en tous sens, mais
+Mukoki n’y prêtait point attention.
+
+Bientôt les empreintes d’un quatrième loup se mêlèrent aux précédentes,
+puis celles d’un cinquième, qui avait rejoint la bande. Une demi-heure
+après, une autre piste de trois loups coupait à angle droit celle que
+suivaient les deux chasseurs, et se dirigeait vers la plaine et ses
+bois. La figure de Mukoki en était toute convulsée de joie.
+
+«Multitude de loups! s’exclama-t-il. Ici, là, partout! Bon endroit pour
+chasse de la nuit!»
+
+La crête rocheuse s’abaissa ensuite vers un bas-fond où serpentait un
+ruisseau gelé. Les traces de vie abondaient, faisant battre le cœur de
+Rod et bouillir son sang. La neige, par places, était littéralement
+hachée de sabots de rennes. Des pistes couraient en tous sens et des
+poils étaient restés accrochés à l’écorce d’une vingtaine de petits
+sapins, contre lesquels les bêtes s’étaient frottées.
+
+Le glissement de Mukoki sur la neige était étrange, impressionnant
+presque. Les brindilles mêmes des buissons qu’il traversait se
+courbaient sans bruit sur son passage et Rod, ayant par mégarde heurté
+d’une de ses raquettes une petite souche d’arbre, le vieil Indien en
+leva les mains au ciel, de réprobation et d’horreur pour une telle
+maladresse.
+
+Un bref arrêt de Mukoki et un signe à Rod, qui le suivait, apprirent au
+jeune homme qu’un gibier était en vue. L’Indien s’accroupit sur ses
+raquettes et, lorsque Rod l’eut rejoint, il lui passa son fusil. Puis
+ses lèvres, presque muettement, ébauchèrent ce seul mot:
+
+«Tirez!»
+
+Rod avait pris le fusil, d’une main fiévreuse. Avec un tremblement
+émotif, il vit, à une centaine de yards devant lui, un daim mâle,
+magnifique, qui broutait, aux branches d’un noisetier, quelques feuilles
+épargnées par l’hiver et à demi desséchées. Un peu plus loin étaient
+deux femelles.
+
+Le jeune boy prit son aplomb. Le daim se présentait de flanc, le cou
+tendu et la tête levée, en une position idéale pour un beau coup de
+fusil, à l’arrière de la patte de devant, point vital entre tous. Rod
+visa et tira. En un bond spasmodique, l’animal tomba mort.
+
+Tandis que Roderick en était encore à constater l’heureux effet de sa
+balle, Mukoki avait rapidement couru vers le gibier abattu. Le boy,
+lorsqu’il le rejoignit, le trouva agenouillé devant la victime, encore
+palpitante, et tenant en main un bidon à whisky, de la contenance d’un
+quart environ. Le vieil Indien, sans autre explication, enfonça son
+coutelas dans la gorge de l’animal et remplit le bidon de sang fumant.
+
+Lorsque seulement il eut terminé, il souleva le bidon, d’un air de
+grande satisfaction, et dit:
+
+«Sang pour loups! Loups aimer sang. Grosse chasse ce soir. Pas de sang,
+pas d’appât véritable! Et pas de loups abattus!»
+
+Mukoki semblait s’être départi maintenant de sa précédente gravité. Il
+était évident qu’il considérait comme accomplie la besogne de la
+matinée.
+
+Il éventra le daim, il prit le cœur et le foie, découpa un quartier de
+viande. Tirant ensuite de son équipement une longue lanière, il en lia
+l’extrémité au cou de l’animal, jeta en l’air l’autre bout, par-dessus
+une branche d’arbre, et, avec l’aide de son compagnon, hissa ce qui
+restait du daim à plusieurs pieds au-dessus du sol.
+
+«Si nous empêchés de venir ce soir, lui garanti de loups»,
+expliqua-t-il.
+
+Une dernière exploration du bas-fond amena les deux chasseurs à
+l’endroit où le sol se relevait, vers une pente couverte de gros blocs,
+et clairsemée de grands sapins et de bouleaux. Ils arrivèrent ainsi
+devant un énorme rocher qui attira aussitôt l’attention de Mukoki. Se
+hisser à son sommet était impossible sur presque toutes ses faces. D’un
+côté seulement, on pouvait tenter l’ascension, en s’aidant des branches
+d’un sapin qui était voisin. Le rocher se terminait par une petite
+plate-forme, comme on pouvait le voir d’en bas, et Mukoki gloussa, tout
+heureux:
+
+«Bon endroit pour poser appât! Ce soir attirer ici les loups.»
+
+La montre de Rod marquait près de midi. Tous deux, les chasseurs
+s’assirent pour manger les sandwichs qu’ils avaient apportés. Après
+quoi, ils reprirent le chemin du retour. Au delà du bas-fond, ils
+atteignirent la route qu’ils avaient faite à l’aller, en coupant droit
+vers la cabane. Le terrain était terriblement accidenté et chaotique.
+Par endroits, une muraille abrupte, semblable à un rempart, surplombait
+à pic des précipices vertigineux.
+
+Comme ils passaient ainsi au-dessus d’une crique, profonde de près de
+cinq cents pieds, où bondissait, l’été, un petit torrent, gouffre obscur
+et sinistre où ne pénétraient point les rayons du soleil, Mukoki
+s’arrêta, à plusieurs reprises. S’accrochant prudemment à un arbuste, il
+se pencha au-dessus de ce ravin apocalyptique, le scruta du regard et,
+quand il se releva, expliqua:
+
+«Au printemps, abondance d’ours, là-dedans.»
+
+Mais ce n’était point aux ours que Rod était en train de songer. L’idée
+de l’or avait à nouveau surgi dans son cerveau. Ce ravin mystérieux ne
+détenait-il pas le secret emporté dans la tombe, il y avait cinquante
+ans, par les deux squelettes de la cabane?
+
+Le noir silence enclos entre les parois de ce puits de l’abîme, cette
+désolation, qui évoquait celle d’un paysage lunaire, les obscures
+retraites de ce ravin où plongeaient ses yeux avides, tout, dans ce lieu
+maudit, semblait se rapporter à la tragédie du passé et lui avoir servi
+de théâtre. Le mot du secret qui le tourmentait, Rod en était convaincu,
+se trouvait là.
+
+Cette idée ne le quitta plus, tandis qu’il suivait Mukoki. Sous l’empire
+de cette obsession, qu’il était impuissant à chasser, il alla prendre le
+bras du vieil Indien et lui dit:
+
+«C’est dans ce ravin, Mukoki, que les pépites d’or ont été découvertes!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT
+
+
+De cette heure, était né dans la poitrine de Roderick Drew un
+imprescriptible désir. Volontiers, il eût désormais abandonné, durant
+tout l’hiver, les joies et les profits de la chasse, pour se mettre à la
+poursuite de cet _ignis fatuus_[11], ce «feu dément» qui dévore l’homme,
+à tous les âges, et qui est la soif de l’or. Les squelettes de la
+cabane, lorsqu’ils étaient des hommes, avaient découvert une mine d’or,
+et cette mine n’était pas loin. Pour le premier or qu’ils avaient
+trouvé, fruit de quelques jours de travail, ils s’étaient battus et
+entre-tués. Voilà ce que ne cessait de se répéter Roderick Drew.
+
+ [11] En latin dans le texte. (_Note des Traducteurs._)
+
+Mukoki avait eu une grimace significative, accompagnée d’un haussement
+d’épaules prodigieux, lorsque Rod avait émis l’idée que le gisement d’or
+était situé dans le fond du ravin diabolique. Aussi gardait-il ses
+réflexions pour lui-même et le retour fut silencieux.
+
+Taciturne comme tous les hommes de sa race, Mukoki ne parlait guère, si
+on n’entamait la conversation. Rod, de son côté, se demandait par où il
+pourrait réussir à descendre, dès qu’il en aurait l’occasion, dans
+l’abîme sinistre, afin de l’explorer en détail. Il ne doutait point que
+Wabi ne fût prêt à l’accompagner dans cette aventure. Au besoin, il la
+tenterait seul. Une brèche quelconque devait forcément exister dans
+l’abrupte muraille.
+
+Lorsque les deux compagnons arrivèrent à la cabane, ils y trouvèrent
+Wabi, déjà rentré. Le jeune boy avait posé dix-huit trappes et tué deux
+perdrix des sapins. Les oiseaux étaient vidés pour le dîner, et le menu
+s’augmenta d’une tranche de daim.
+
+Pendant les préparatifs du repas, Rod raconta la découverte du ravin
+mystérieux et le projet qu’il avait ébauché. Mais Wabi l’écoutait d’une
+oreille distraite. Ses préoccupations semblaient être ailleurs. Par
+moments, il demeurait immobile, les mains enfoncées dans la profondeur
+de ses poches, et paraissait ruminer, soucieux.
+
+Finalement, tandis que Rod et Mukoki vaquaient aux menues occupations de
+la table ou du poêle, il sembla se réveiller de sa rêverie, tira de sa
+poche une douille de cuivre jaune et la tendit au vieil Indien.
+
+«Vois ceci, Muki, dit-il. Mon intention n’est pas de provoquer parmi
+nous quoi que ce soit qui ressemble à une inutile panique. Mais voici ce
+qu’aujourd’hui j’ai rencontré sur ma piste.»
+
+Mukoki se saisit de la douille, d’un geste aussi brusque que si elle eût
+été une autre pépite d’or, récemment découverte. La douille était vide.
+En bordure du cuivre, on lisait très distinctement, et il lut:
+
+«35 Rem.»
+
+Il ajouta:
+
+«Eh bien! ceci être...
+
+--Une douille de cartouche du fusil de Rod!» acheva Wabi.
+
+Mukoki avait froncé le sourcil.
+
+«Aucun doute n’est possible, reprit Wabi. C’est une douille pour
+Remington du calibre 35, à chargement automatique. Il n’y a, dans toute
+cette région, que trois fusils de ce type. J’en ai un, Mukoki a l’autre.
+Vous avez, Rod, perdu le troisième dans votre bataille avec les
+Woongas!»
+
+La venaison, durant ce dialogue, commençait à brûler et Mukoki se hâta
+de la retirer du feu, pour la servir sur la table.
+
+«Alors, déclara Rod, après un silence, cela veut dire que les Woongas
+sont sur nos traces?
+
+--C’est la question que je me suis posée, toute la journée, répliqua
+Wabi. La preuve est faite qu’ils ont, contrairement aux prévisions de
+Mukoki, passé de ce côté de la montagne. Je ne pense pas cependant
+qu’ils connaissent où nous sommes. La piste était à peu près à cinq
+milles de cette cabane. De deux jours au moins elle était vieille. Trois
+Indiens, chaussés de raquettes, l’avaient tracée, et elle se dirigeait
+vers le nord. J’en déduis qu’ils étaient, sans doute, en simple
+expédition de chasse et qu’après avoir décrit un cercle vers le sud, ils
+s’en sont retournés à leur campement coutumier. Je ne pense pas qu’ils
+s’en viennent plus loin.»
+
+Wabi expliqua comment il avait constaté que la piste, à un moment donné,
+revenait sur elle-même et ce fut un soulagement évident pour Mukoki.
+Secouant la tête en signe d’approbation, il en conclut, lui aussi, que
+leurs ennemis n’iraient pas plus outre.
+
+L’humeur des trois compagnons n’en fut pas moins assombrie et leur gaîté
+se refroidit. Et pourtant l’éventualité de ce péril possible ajoutait un
+nouveau ragoût, qui n’était point sans agrément, aux émotions prévues de
+leur expédition.
+
+Lorsque le repas fut terminé, une sorte de plan de campagne fut aussitôt
+ébauché. Il fut convenu qu’on ne s’en tiendrait pas à une défensive,
+toujours désavantageuse. Si, un jour ou l’autre, une piste fraîche de
+Woongas se présentait, on se lancerait à leur poursuite et les trois
+amis commenceraient eux-mêmes la chasse à l’homme.
+
+Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière le lointain
+horizon, lorsque les deux boys et Mukoki quittèrent à nouveau la cabane.
+
+Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente. La férocité de
+la faim augmentait la flamme de ses yeux et la nervosité de ses
+mouvements. Mukoki eut soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il
+semblait couver la bête du regard.
+
+La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement enveloppé le
+Wilderness, lorsque tous trois atteignirent le bas-fond où ils
+retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.
+
+Rod fut commis à la garde des armes et du bagage, tandis que Wabi et le
+vieil Indien se mettaient en demeure de hisser le daim sur le gros
+rocher et sa plate-forme. Ils y parvinrent non sans peine et le jeune
+citadin commença à comprendre le plan de Mukoki.
+
+La longue lanière, toujours attachée au cadavre de l’animal, fut jetée
+du rocher vers un bouquet de cèdres qui lui faisait face, et sur deux
+desquels trois plates-formes furent aussitôt aménagées à l’usage des
+trois chasseurs. Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur
+embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien cachés par les
+branches. Ce travail accompli, une autre préparation suivit, que Rod
+observa avec un vif intérêt.
+
+Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien au chaud contre
+son corps, le bidon rempli de sang. Il en répandit un tiers environ,
+tant sur la neige qui était au pied du rocher que sur la paroi même du
+gros bloc. Il en versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes,
+qu’il fit rayonner dans plusieurs directions.
+
+Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette opération et, comme
+la lune ne devait pas se lever avant trois heures encore, les trois
+chasseurs établirent un feu, à l’abri du rocher. Ils y firent quelques
+grillades, afin de passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.
+
+Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea du Grand Désert
+Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale exerçait sur Rod une
+fascination chaque soir renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait
+ramper tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur
+palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée, dans la pureté
+sereine d’un ciel que ne voilaient ni brume ni nuage. Si rapide était
+son mouvement qu’on croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à
+l’œil nu. Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il était
+teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à une douce lumière,
+qui tenait le milieu entre l’argent et l’or. Alors seulement, l’univers
+s’illuminait sous le soleil nocturne.
+
+Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux deux boys de le
+suivre, et ils regagnèrent, avec Loup, leur embuscade.
+
+Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière, à un petit
+sapin, au pied du gros rocher qui portait à son sommet le cadavre du
+daim. En l’air, il huma l’odeur du daim; sous ses pattes, il flaira les
+caillots du sang répandu par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires
+s’ouvrirent et se refermèrent, dans un grognement.
+
+Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière un tronc
+d’arbre, le virent qui se démenait ensuite, dans une agitation toujours
+croissante. Raide sur ses pattes, les narines pointées en avant, il
+semblait recueillir le vent en tous sens.
+
+Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang dans la neige,
+cette bête morte sur le rocher, ce n’était plus la nourriture habituelle
+que lui offraient les hommes. L’instinct sauvage de Loup se réveillait
+et il se croyait retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.
+
+A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même et, se
+souvenant de ses maîtres, se remémorant sa domesticité coutumière, il
+regarda en arrière, vers les cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu.
+Il ne les voyait, ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis,
+bientôt, il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur du
+daim.
+
+Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra sur la
+neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres taches de sang, et il
+tenta de suivre plus loin la piste rouge tracée par Mukoki.
+Furieusement, il tirait sur la lanière qui le retenait captif et, comme
+un chien irrité, il tentait vainement de la ronger, oubliant qu’elle
+était assez solide pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs
+entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une brève et
+hurlante chanson.
+
+Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché, il courait, de
+plus en plus excité, avalant des gorgées de neige sanglante, qui lui
+dégouttait des mâchoires. Il se retournait ensuite vers le rocher et
+vers son gibier, qu’il ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de
+carnage et frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer!
+
+En un dernier effort pour se libérer et briser son lien, et reprendre sa
+liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond frénétique. Puis, voyant son
+impuissance, il retomba sur la neige, pantelant et pleurant,
+désespérément.
+
+Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière, et vers le
+ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son museau se balança, à
+angle droit avec ses épaules hérissées, et peu à peu, comme un chien
+d’Esquimau, il commença sa «hurle à la mort».
+
+Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à croître en durée, en
+volume et en force, jusqu’à ce qu’il éclatât en un long appel sinistre,
+qui s’élevait par-dessus plaines et montagnes, et s’en allait au loin
+faire retentir les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du
+loup, la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de bataille du
+clairon, appelle à la proie les maigres et gris bandits du Wilderness,
+les éternels affamés du Grand Désert Blanc.
+
+Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup captif, et déjà
+les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se percher dans les cèdres.
+
+Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid, devenu intense.
+Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur se promenait sur
+l’immensité blanche et mystérieusement belle, qui s’étalait sous le
+ciel, toute baignée de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux
+renseigné que lui sur ce qui allait arriver.
+
+L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le Wilderness. Ici,
+au bord d’un lac silencieux dans son hivernale prison de glace, c’était
+un daim qui se mettait à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les
+montagnes, c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue
+et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille. Un peu plus
+loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait momentanément son
+guet. Et, partout, les frères de race de Loup s’étaient arrêtés sur
+leurs pistes, tournant la tête et tendant les oreilles vers le signal
+connu, venu jusqu’à eux.
+
+Une première réponse perça le silence qui, lorsque Loup s’était tu,
+était retombé, lugubre, et comme anxieux. Le cri était parti à un mille
+environ. La bête, captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur
+son derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière
+disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête blessée à achever.
+
+Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et muets. Mukoki
+avait épaulé son fusil et semblait pétrifié. Wabi, après s’être
+solidement arc-bouté le pied contre le tronc de son arbre, avait posé
+son fusil sur son genou, prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son
+tour, pris le gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le
+canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.
+
+Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à répondre à la
+précédente, qui avait retenti vers le nord. Rod et Wabi entendirent
+Mukoki émettre sur son arbre un gloussement de concupiscence. Loup, de
+son côté, sans plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait
+toute sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait aux
+quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses arrivaient les
+réponses. De plus en plus proches aussi.
+
+Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché que Wabi saisit
+Rod par le bras.
+
+«Il n’y a plus longtemps à attendre...» murmura-t-il.
+
+A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut, suivant une des
+pistes rouges et courant rapidement vers Loup.
+
+Les deux animaux réunis se turent pendant un instant, et le nouvel
+arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint buter contre le rocher. Alors
+il joignit ses hurlements à ceux de Loup, comme pour appeler à son
+secours la meute de ses frères.
+
+Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines et des arbres du
+bas-fond. Une horde glapissante et affolée de faim, d’une vingtaine de
+têtes, entoura le rocher où se trouvait, hors de sa portée, la proie
+tant désirée. Les loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air,
+puis retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers le gibier
+tentateur, si proche cependant.
+
+L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement modifiée. Couché sur
+le ventre, haletant et comme prêt à joindre ses bonds à ceux de ses
+frères, il s’était graduellement calmé devant l’évidence de l’inutilité
+de ses efforts. L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était
+souvenu de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances.
+La haine de sa race l’avait à nouveau envahi et il attendait placidement
+le drame inévitable qui allait se dérouler devant lui.
+
+Ce fut Mukoki qui fit entendre, en guise d’avertissement, un premier et
+faible sifflement, et Wabi se hâta d’épauler.
+
+Lentement, le vieil Indien, sans quitter son fusil, tira sur la lanière
+dont l’extrémité était attachée au cadavre du daim, qu’il amena de la
+sorte jusqu’au rebord du rocher. Un mouvement de plus, et le daim
+culbutait au milieu de la horde.
+
+Comme des mouches qui s’abattent sur un morceau de sucre, les bêtes
+affamées se ruèrent sur leur proie, s’écrasant et se battant entre
+elles, pour y mieux mordre. Alors Mukoki, d’un sifflement strident,
+donna le signal de tirer dans le tas.
+
+Quelques secondes durant, les ramures des cèdres flamboyèrent d’une
+auréole d’éclairs, qui semaient la mort au-dessous d’eux, et les
+détonations assourdissantes des deux fusils et du gros Colt étouffèrent
+les cris de douleur des loups.
+
+En cinq secondes, un total de plus de quinze coups avait été tiré, et
+cinq autres secondes ne s’étaient pas écoulées que le grand et beau
+silence blanc de la nuit était retombé sur le Wilderness. Tandis que les
+survivants s’étaient enfuis, la mort muette était au pied du rocher, à
+peine interrompue par le faible râle des loups blessés, gisant sur la
+neige.
+
+Dans les cèdres, résonna le déclic métallique des armes que l’on
+rechargeait. Puis Wabi prononça:
+
+«Je crois que nous avons fait de la belle besogne, Mukoki!»
+
+Mukoki répondit en descendant de son arbre, et les deux boys
+l’imitèrent.
+
+Devant le rocher, cinq corps étaient immobiles. Un sixième se traînait
+encore, à quelques pas. Mukoki l’abattit d’un coup de hache. Un septième
+loup avait fui un peu plus loin, en laissant derrière lui une traînée de
+sang. Lorsque Rod et Wabi le rejoignirent, l’animal en était à ses
+dernières convulsions.
+
+«Sept! s’exclama Wabi. C’est un des meilleurs tirs que j’aie jamais
+réussis. Cent cinq dollars en une nuit. N’est-ce pas, Rod, que ce n’est
+point mal?»
+
+Ils revinrent en tirant le loup derrière eux.
+
+Ils retrouvèrent Mukoki debout dans le clair de lune, le regard braqué
+vers le nord, et aussi raide qu’une statue.
+
+En les voyant, il pointa son bras vers l’horizon et, sans tourner la
+tête:
+
+«Voyez!» dit-il.
+
+Dans la direction indiquée, les deux boys aperçurent une flamme
+fuligineuse et rougeâtre qui, sous la clarté blafarde du clair de lune,
+étendait au loin sa sombre lueur sur le Wilderness. On la voyait monter
+et grandir, et son intensité augmenter, comme un sinistre incendie qui
+eût déversé des torrents de feu sur plaines et forêts.
+
+«C’est un sapin qui brûle! dit Wabi.
+
+--Un sapin qui brûle!» acquiesça le vieux trappeur.
+
+Et il ajouta:
+
+«Le signal de feu des Woongas!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN
+
+
+Wabi et Mukoki contemplaient sans mot dire le sapin enflammé, qui ne
+paraissait pas, à Rod, être éloigné de plus d’un mille. Le silence de
+ses deux compagnons parut au jeune homme un mauvais présage.
+
+Dans le regard de Mukoki une lueur étrange brillait, semblable à celle
+qui darde au fond de la prunelle des fauves, lorsque leur fureur est
+prête à éclater. Le visage de Wabi s’était empourpré de sang et, par
+trois fois, Rod le vit tourner, vers les yeux de Mukoki, des yeux dont
+la flamme ne pronostiquait non plus rien de bon.
+
+De même que dans le cerveau de brute du loup captif, les anciens
+instincts de chasse et de liberté sauvage s’étaient tout à l’heure
+réveillés, de même aussi, dans l’âme du vieil Indien et dans celle, plus
+jeune, de Wabi, qui n’avait dans ses veines qu’une moitié de sang blanc,
+remontait lentement l’atavisme de la race. A travers la peau cuivrée de
+leurs visages, Rod lisait jusqu’au plus profond de leurs cœurs. Il
+comprenait que la haine de l’antique ennemi, le Woonga, longtemps
+comprimée, avait ressurgi en eux. L’occasion se présentait de l’assouvir
+et ils ne la laisseraient pas s’échapper.
+
+Pendant cinq minutes encore, le grand sapin continua à projeter des
+gerbes d’étincelles. Puis la flamme tomba et la carcasse de l’arbre ne
+fut plus qu’une tour de braise. Mukoki regardait toujours, muet et
+farouche. A la fin, Wabi rompit le silence.
+
+«A quelle distance est-il de nous, Muki?
+
+--A trois milles», répondit sans hésiter le vieil Indien.
+
+--En quarante minutes, nous pouvons couvrir cette distance.
+
+--Oui.»
+
+Wabi, alors, se tourna vers Rod.
+
+«Vous pourrez, n’est-ce pas, retrouver seul votre chemin jusqu’à la
+cabane?
+
+--Je ne dis pas non. Mais si vous partez en expédition, je vous
+accompagne.» Mukoki éclata d’un rire rauque et il prit un air
+désappointé.
+
+«Non! dit-il avec gravité et en remuant la tête. Non pas aller là-bas!
+Le sapin éteint dans cinq minutes. Nous pas trouver le campement des
+Woongas. Mais faire, en marchant par là, bonne piste à voir par eux au
+matin. Meilleur attendre. Nous trouver un jour leur piste, et alors
+tirer!»
+
+Cette décision de Mukoki, de ne pas, ce soir-là, pousser plus loin
+l’aventure, fut pour Rod un immense soulagement. Ce n’était pas qu’il
+craignît la bataille et il n’eût point été fâché d’ouvrir le feu sur les
+hors-la-loi qui lui avaient volé son fusil. Mais la froide réflexion des
+hommes de sa race lui représentait aussi que les Woongas pouvaient être
+évités, avec quelque prudence, et qu’il était plus sage, en poussant au
+contraire vers le Nord, de continuer en paix à poser des pièges. Mieux
+valait, pour l’instant, sacrifier son fusil. Et surtout cette diversion
+de la chasse à l’homme contrecarrait les plans qu’il ne cessait de
+mijoter, pour découvrir de l’or.
+
+La «Mine des Squelettes», comme il l’avait lui-même baptisée, absorbait
+uniquement sa pensée. Un combat avec les Woongas, c’était la fuite
+éventuelle vers une autre région. Wabi lui-même en convenait, car
+l’ennemi pouvait être supérieur en nombre. C’est là ce que Rod ne
+voulait pas, à tout prix.
+
+Wabi et Mukoki se mirent à scalper les sept loups et ce qui restait de
+la carcasse du daim fut abandonné à Loup, pour qu’il s’en rassasiât.
+
+Il était deux heures de la nuit lorsque les trois compagnons rentrèrent
+à la cabane. Le poêle fut allumé et, comme de coutume, on causa des
+événements du jour écoulé, de ceux aussi qui se préparaient peut-être
+pour les jours suivants.
+
+Rod ne put s’empêcher de faire un retour en arrière et de songer à la
+joie paisible avec laquelle ils s’étaient installés ici, il y avait si
+peu de temps! Le site était idéal et ils croyaient fermement que nul
+péril des Woongas ne les menaçait plus. Maintenant, au contraire, ils
+savaient qu’ils pouvaient être exposés, d’un moment à l’autre, à lutter
+pour leur vie, à abandonner cette calme retraite.
+
+La conversation fut une sorte de petit conseil de guerre. Il fut décidé
+que la vieille cabane serait, dès le lendemain, aménagée pour supporter
+un siège, que des meurtrières seraient percées sur toutes ses faces, que
+les barres de fermeture de la porte et des volets seraient remplacées
+par de plus fortes, qui permettraient de se barricader solidement en cas
+d’attaque. Il fut convenu, en outre, qu’un des trois chasseurs resterait
+toujours à monter la garde, tandis que les deux autres iraient poser et
+relever les trappes.
+
+Le lendemain, ce fut Rod qui fut laissé de garde. Le temps, qui était
+toujours splendidement ensoleillé, avait quelque peu dissipé les
+appréhensions de la nuit. Le jeune boy eut la bonne fortune de tuer un
+bel élan, qui grimpait sur la colline neigeuse, de l’autre côté du petit
+lac. Puis, en attendant le retour de ses compagnons, il se remit à
+ruminer ses projets personnels.
+
+Les grosses neiges d’hiver ne s’étaient pas encore accumulées, ainsi
+qu’il avait pu le constater, dans le gouffre sombre qu’il s’était promis
+d’explorer. Il était prudent de ne pas attendre les grandes tempêtes,
+qui ne manqueraient pas d’y entasser les blancs flocons et le rendraient
+inaccessible. Il avait, d’autre part, tiré de la cachette où on l’avait
+déposé, dans le mur de bûches, le petit sac de peau de daim, et il en
+avait sorti les pépites d’or.
+
+Il remarqua qu’un frottement quelconque les avait admirablement polies,
+et en avait adouci et arrondi tous les points saillants. Lorsqu’il était
+au collège, Rod avait toujours eu un faible pour l’étude de la
+minéralogie et de la géologie. Il savait que l’eau courante avait seule
+été capable de donner aux pépites ce beau poli, et il en conclut
+qu’elles avaient certainement été trouvées dans le lit d’une rivière, ou
+sur ses bords. Cette rivière devait être le torrent du ravin mystérieux.
+Il en était fermement persuadé.
+
+Lorsque Mukoki et Wabi rentrèrent, le soir, ils apportaient avec eux, le
+premier un renard rouge et un vison, le second un chat-pêcheur, dont
+l’aspect rappela plutôt à Rod celui d’un chien à peine adolescent.
+Malheureusement, de nouvelles pistes suspectes avaient été à nouveau
+découvertes par Mukoki. Le vieil Indien avait retrouvé les débris du
+sapin brûlé et, tout autour, il avait relevé les traces de raquettes de
+trois Indiens, que le signal de feu semblait avoir réunis. Leur piste
+s’en allait ensuite, avec de nombreux crochets, vers une destination
+inconnue et, à un endroit, avait croisé la ligne des pièges.
+
+La conclusion en fut que, pour la relève des pièges, les chasseurs
+désormais ne se sépareraient plus, mais seraient toujours deux.
+
+La semaine qui suivit fut plus calme et fort fructueuse. Plus de traces
+de Woongas. Les fourrures recueillies, ajoutées aux scalps de loups,
+commençaient à représenter une petite fortune qui serait, si nul
+accident n’arrivait, rapportée à Wabinosh-House au premier printemps.
+
+Il en fut de même durant une quinzaine encore et Rod songeait avec
+bonheur au petit home où, à des centaines de milles de là, sa mère
+l’attendait et, chaque jour, priait pour lui. Il rêvait aussi, plus
+d’une fois, aux jours et aux nuits, dont il faisait le décompte, et qui
+le séparaient du retour à la factorerie, près de Minnetaki.
+
+L’heure arriva cependant où Rod put mettre à exécution son projet, qui
+lui tenait au cœur, d’explorer le ravin. Mukoki et Wabi n’étaient pas
+partisans de cette tentative, qu’ils estimaient chimérique. Aussi
+Roderick décida-t-il d’agir seul.
+
+Ce fut à la fin de décembre. C’était le jour de garde de Wabi, et
+Mukoki, qui semblait avoir oublié les Woongas, était parti à la relève
+des pièges. Rod se munit de vivres, prit le fusil de Wabi et une double
+provision de cartouches, s’arma en surplus d’un couteau, passa une hache
+à sa ceinture, et joignit à son ballot une bonne couverture.
+
+Ainsi équipé, il se mit en route et Wabi riait, du seuil de la cabane,
+en le regardant s’en aller.
+
+«Je vous souhaite une bonne chance, Rod! cria-t-il gaiement, en lui
+faisant de la maison un dernier signe d’adieu.
+
+--Si je ne suis pas de retour ce soir, répondit Roderick, ne vous
+tournez pas le sang à mon sujet, vous autres! Si l’affaire s’emmanche
+bien, je camperai sur les lieux, afin de reprendre mes recherches, dès
+le lendemain matin.»
+
+Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la crête opposée du
+ravin. Il avait constaté en effet, la première fois, qu’aucune descente
+dans le gouffre n’était possible du côté où il avait cheminé. En suivant
+cette crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun danger de
+se perdre. Le ravin lui serait un guide constant.
+
+A son grand désappointement, il trouva que les murailles méridionales de
+l’abîme étaient aussi abruptes que celles du nord et, deux heures
+durant, il chercha en vain la plus petite fissure par où s’insinuer et
+pouvoir descendre.
+
+La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait, presque à chaque
+pas, des traces de gibier. Mais il n’y prêtait guère attention. Ce qui
+l’intéressa davantage, ce fut de constater que les arbres se
+rapprochaient de plus en plus du précipice, qu’ils finirent par
+surplomber. Le jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec les
+longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des mains, il pouvait
+tenter la descente.
+
+Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un difficultueux
+quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il était au fond du ravin.
+
+Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt, de l’autre,
+par de noires murailles. A ses pieds coulait le petit torrent auquel son
+rêve de l’or avait assigné un rôle prépondérant. Le torrent était gelé
+par endroits; dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de
+la glace.
+
+Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la plus resserrée
+du gouffre, vers celle où, d’en haut, il avait si avidement plongé ses
+regards. Là, ne descendait plus le soleil. Là, tout était sombre,
+sinistre et silencieux, comme un sépulcre. Il sembla au boy, dont le
+regard était intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait le
+seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.
+
+Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait devenait de
+plus en plus étroit. Les hautes murailles se resserraient encore
+au-dessus de sa tête et l’obscurité s’épaississait autour de lui. Nul
+autre bruit que celui, monotone, du torrent, qui éclaboussait les
+rochers de son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson, pas un
+chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout était ici profondément
+mort. Par moments seulement, Rod entendait, tout là-haut, passer un
+souffle de vent, dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La
+neige amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son dos,
+accroché ses raquettes.
+
+Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles tomba près de
+lui, avec bruit qui, dans le silence ambiant, ressemblait à celui d’une
+avalanche, et un grand coup de vent lui souffleta la figure. Il
+s’arrêta, fit le geste d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou,
+qu’il avait dérangé dans son trou.
+
+Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A chaque instant, il
+s’arrêtait pour ramasser, dans son lit ou sur la rive, des poignées de
+cailloux ou des galets. Il les examinait, le cœur battant, dès qu’un
+rayon de lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait
+voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait... Il ne
+trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne sombrait pas. Sa
+conviction ne faisait que croître, au contraire. L’or était ici, quelque
+part!
+
+C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et mystérieux, qui,
+flottant dans l’air, le conduisait. Et sa marche était si légère, si
+impalpable elle-même, comme s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son
+plus mortel ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près,
+une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne paraissait pas
+effrayée. C’était un renard. Avant que la bête n’eût découvert sa
+présence, il avait visé et tiré.
+
+Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous les échos de l’abîme.
+Un grondement formidable roula dans les ténèbres spectrales, renvoyé de
+muraille en muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était
+terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois et qu’il demeura
+comme cloué au sol jusqu’à ce que le dernier écho se fût évanoui.
+
+Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la neige. Ses yeux,
+qui s’étaient habitués peu à peu à l’obscurité de cet enfer et avaient
+fini par y trouver comme une vague lumière, purent voir que le renard
+n’était pas rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était...
+
+Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna dans sa poitrine un
+coup de tampon. L’épaisse et splendide fourrure de la bête sanglante sur
+laquelle il se penchait avait des reflets gris et comme métalliques.
+
+Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur humaine:
+
+«Un renard argenté!»
+
+Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie qui remuait encore.
+Puis il lui donna le coup de grâce et la ramassa. D’après ce que lui
+avaient dit Wabi et Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait
+plus, à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà dans
+la cabane.
+
+Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit le renard à
+son ballot et reprit son exploration.
+
+Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient presque
+au-dessus de sa tête, formant, par moments, comme un tunnel peuplé
+d’ombres. Fasciné par l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la
+fuite du temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable.
+Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il s’arrêta pour se
+désaltérer. Et, quand il regarda sa montre, il fut étonné de
+s’apercevoir qu’il était trois heures de l’après-midi.
+
+Il était maintenant trop tard pour songer à retourner au campement. Dans
+une heure, la nuit viendrait ajouter ses ténèbres à celles du ravin. Au
+premier endroit propice, Rod fit halte, jeta à terre son ballot et
+s’installa un abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches
+mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu jusqu’au jour,
+puis s’occupa de son souper. Il avait apporté avec lui une petite
+bouillotte et bientôt l’appétissant parfum d’un café brûlant se mêla à
+celui d’un aloyau d’élan, en train de rôtir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE SONGE DE RODERICK
+
+
+Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait au-dessus de
+l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait le jeune aventurier,
+tandis qu’il mangeait.
+
+Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait sur le rebord du
+précipice, lui crispa les nerfs sous la peau. Ce n’était pas qu’il eût
+peur. Il ne voulait pas avoir peur. Mais, dans ces lieux que personne
+avant lui n’avait foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien
+d’autres que lui eussent senti frissonner leur âme.
+
+Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire tout haut. Mais
+son rire lui fut renvoyé par l’écho, comme une moquerie amère, qui
+s’égrenait de rocher en rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et
+Rod se recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.
+
+Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une croyance exagérée.
+Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas ici et, en dépit de sa fatigue,
+Rod ne pouvait trouver le sommeil. De ses yeux, vainement, il
+s’efforçait de chasser la vision des deux squelettes, tels qu’il les
+avait découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces squelettes,
+au temps où ils étaient des hommes, et bien des années avant qu’il ne
+fût né, avaient dû fouler le sol de ce même ravin. Au même torrent que
+lui ils avaient bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé
+peut-être là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs oreilles
+de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient réchauffés à la flamme
+vacillante de leur feu, dont le reflet dansait sur ces mêmes murailles.
+Et, ce qu’il n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or!
+
+L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce point douloureuse
+que si, d’un coup de baguette magique, il avait pu se trouver transporté
+soudain, sain et sauf, près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu
+le courage, maintenant, de dire non.
+
+Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin derrière lui, un
+cri plaintif, quelque chose comme un appel suppliant:
+
+«Allo... Allo... Allo!»
+
+On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod n’ignorait pas que
+c’était le cri du réveil nocturne du «hibou-homme», comme le nommait
+Wabi. L’écho apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si
+bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer à son oreille, à
+travers l’ombre:
+
+«Allo... Allo... Allo!»
+
+Le boy, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses genoux. C’était là
+un réconfort sans pareil. Il le caressait de la main et l’envie lui
+prenait de parler au canon d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés
+dans les solitudes désertiques du Wilderness peuvent savoir tout ce
+qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de chaque heure
+du jour et de la nuit, toujours obéissant à celui qui lui commande, lui
+procurant sa nourriture et expédiant la mort à ses ennemis. C’est un
+chien de garde qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du
+dormeur. Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement, avec
+sa mitaine, de la gueule à la crosse, et, quoiqu’il eût décidé de
+veiller toute la nuit, il finit par s’endormir en le serrant dans ses
+bras.
+
+Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à moitié replié sur
+lui-même, les pieds tournés vers le feu, sa tête pendant sur sa poitrine
+et lui comprimant l’estomac. Aussi son sommeil était-il singulièrement
+agité, ses craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il
+parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des paroles
+inintelligibles, sursautant comme s’il allait se réveiller, mais
+s’affaissant à nouveau, cramponné toujours à son fusil.
+
+Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus définie. Il se
+retrouvait sur la piste du retour et arrivait à la vieille cabane. Il
+était seul. La fenêtre était grande ouverte, mais la porte demeurait
+hermétiquement close, comme le jour où ses deux camarades et lui avaient
+débouché en face d’elle, pour la première fois.
+
+Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de la fenêtre, il
+entendait à l’intérieur de la cabane un bruit... un bruit étrange. On
+eût dit un cliquetis d’ossements.
+
+Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle qui s’offrait à lui
+le glaçait d’épouvante! Deux énormes squelettes luttaient, en une
+étreinte mortelle. Il écoutait le bruit, clic, clic, clic, de leurs os
+qui s’entre-choquaient. Il voyait luire, entre les phalanges de leurs
+doigts, la lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient
+pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils l’atteignaient,
+l’un ou l’autre, alternativement, mais aucun d’eux ne parvenait à s’en
+emparer.
+
+Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat plus féroce. Sans
+trêve, les couteaux se levaient et retombaient. Alors un moment arrivait
+où l’un des deux squelettes titubait en arrière et s’écroulait
+lourdement sur le sol.
+
+Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en un équilibre
+instable, et, tout en chancelant, parvenait à la table, où il agrippait,
+entre les os de sa main, le mystérieux objet.
+
+Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le mur de la cabane,
+en élevant en l’air, d’un geste victorieux, ledit objet, et Rod pouvait
+voir que c’était un rouleau d’écorce de bouleau.
+
+A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un bruit pareil à la
+détonation d’un petit revolver, et le jeune homme se dressa, comme mû
+par un ressort, ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.
+
+Quel songe affreux avait été le sien! Il ramena vers lui ses jambes
+ankylosées et rechargea le feu, en tenant toujours d’une main son fusil.
+
+Un songe affreux, oui vraiment! Il regarda autour de lui, sa prison de
+nuit et de rocher, mais la pensée de son cauchemar ne cessait pas de le
+hanter. Toujours il se répétait à lui-même:
+
+«Quel effroyable songe! Effroyable... Effroyable...»
+
+Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à nouveau devant le
+foyer et regarda la flamme joyeuse qui se ranimait. Sa chaleur et sa
+clarté le ragaillardirent. Il constata qu’il était trempé de sueur. Il
+retira sa casquette et se passa la main dans les cheveux et sur le
+front, qui étaient tout humides.
+
+Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans sa mémoire les
+différentes phases de son rêve.
+
+Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se produit d’ordinaire.
+Mais, tout de suite, la souvenance lui revint, aussi soudaine qu’un coup
+de fusil, du rouleau de bouleau que la main levée d’un des squelettes
+tenait dans ses doigts sans chair.
+
+Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui revint. Lorsque ses
+compagnons et lui avaient enterré les deux squelettes, l’un de ceux-ci
+tenait effectivement dans sa main un morceau d’écorce de bouleau!
+
+Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la mine perdue?
+
+N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau, et non pour celle
+du petit sac de peau de daim, que les deux hommes avaient combattu et
+trouvé la mort?
+
+Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude, et sa peur
+nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la «clef» imprévue que lui avait
+apportée son rêve. Wabi et Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de
+bouleau dans la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus,
+prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que ce n’était là
+qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte par la main crispée d’un des
+deux combattants, lorsqu’ils avaient roulé à terre, dans leur corps à
+corps.
+
+Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans la cabane aucune
+autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait pas manqué si les deux hommes
+avaient fait, pour allumer leur poêle, une provision de ce genre de
+bois. Son rêve ne semblait point le tromper.
+
+Il continua à entretenir son feu, en attendant avec impatience le lever
+du jour. A quatre heures du matin, dans la nuit noire, il fit cuire son
+déjeuner et prépara son ballot, en vue du retour. Puis il attendit
+qu’une étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où elle
+s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre, les contours des
+objets.
+
+Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours, sa piste de la
+veille. Il la suivit avec la même prudence qu’à l’aller, scrutant de
+l’œil les rochers et la neige. Il avait, en venant, rencontré de la vie.
+Il pouvait en découvrir encore, autant sinon plus.
+
+Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur dans les
+ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en accéléra. Il calculait qu’en ne
+s’attardant pas pour le moment à d’autres investigations, il arriverait
+au camp vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons,
+déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de bouleau contenait le
+secret de l’or ignoré, il leur serait loisible de revenir au ravin avant
+que des chutes de neige plus importantes ne l’eussent rempli et rendu
+inaccessible.
+
+A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod s’arrêta un instant.
+Il se demandait si les renards avaient coutume de voyager par couples et
+il regrettait de ne s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de
+Wabi ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance de lui, le
+trou du rocher d’où la tête était sortie, et la curiosité le poussa à
+faire un crochet jusqu’à cet endroit.
+
+Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la piste même de
+l’animal, l’empreinte d’une paire de raquettes!
+
+Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage à lui et depuis
+celui du renard. La marque des pattes de la bête était en effet
+recouverte par celle des raquettes. Quel était cet inconnu? Était-ce
+Wabi ou Mukoki, venus au-devant de lui. Mais comment alors ne les
+avait-il pas rencontrés?
+
+Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient, en long comme
+en large, de celles de Wabi et de Mukoki, autant que des siennes
+propres. Elles ne pouvaient provenir que d’un étranger.
+
+Mais cet étranger avait-il découvert sa présence? Le boy demeurait les
+yeux et le fusil en arrêt. Il continua a suivre cette nouvelle piste
+durant une centaine de yards. Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que
+Rod s’en aperçut au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour
+écouter et épier lui-même... Toujours est-il qu’à partir de cet endroit
+la piste revenait dans la direction de celle du jeune blanc, qu’elle
+rejoignait bientôt et avec laquelle elle se confondait désormais.
+
+Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur ne fût encore passé
+là. Peut-être l’Indien était-il en embuscade, derrière quelque rocher,
+prêt à tirer sur lui. Il n’y avait pourtant d’autre solution possible
+que de continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.
+
+Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes de l’inconnu
+s’étaient orientées vers la gauche, dans la direction d’une fissure
+étroite, ouverte dans la muraille. Le fusil en arrêt, Rod fit de même.
+Son étonnement fut grand de constater que cette fissure se prolongeait
+dans la roche, comme une véritable brèche, large à peine de quatre
+pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au sommet de la crête
+qui bordait le ravin. L’inconnu avait passé par là et escaladé la
+brèche, après avoir enlevé ses raquettes.
+
+Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque invisible, le
+mystérieux ennemi s’en était allé, sans plus s’occuper de lui.
+
+Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans un aussi proche
+rayon du campement, ne laissaient pas, à la fin, d’être inquiétantes. En
+dépit de l’optimisme revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait
+s’empêcher de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois et
+dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et savait aller au bout
+des conséquences qu’il convenait de tirer des faits, même lorsque
+ceux-ci manquaient encore de précision.
+
+Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes à peau rouge
+connaissaient leur présence, à tous trois, dans la vieille cabane. Et,
+s’ils ne s’étaient jamais montrés, s’ils n’avaient jamais dérangé ni
+levé une trappe, ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.
+
+Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder pour lui ses
+soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi et Mukoki, par leur éducation
+même, étaient plus aptes que lui à voir clair en toutes ces choses et
+plus compétents des lois, des mœurs et des périls du Wilderness.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE
+
+
+Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la dépression de
+terrain où se trouvait, au bord du petit lac, la vieille cabane.
+
+Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait du ravin,
+dans son ballot, une palpable petite fortune, qui était la peau du
+renard argenté. Le fardeau en paraissait plus léger à ses épaules et il
+s’amusait d’avance de la surprise de Mukoki et de Wabi.
+
+Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance d’un homme las
+et une figure désappointée. Il y réussit fort bien, en dépit de sa
+secrète envie de rire. Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte
+l’accueillit avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de ses
+gloussements familiers.
+
+«Ah! Ah! cria Wabi, en feignant de le toiser de la tête au pieds, voici
+Rod! Voulez-vous, cher ami, nous montrer au plus vite ce fameux trésor?»
+
+Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son visage la joie de
+voir rentrer son camarade.
+
+Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé, et se laissa
+tomber lourdement sur une chaise, comme s’il était au dernier degré de
+l’épuisement.
+
+«Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de me défaire ce
+paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je meurs d’inanition.»
+
+Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint pitoyable.
+
+«Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur vos traits et vous
+semblez vraiment à demi-mort de faim. Hé, Muki! veux-tu, en toute hâte,
+mettre à cuire le bifteck du dîner?»
+
+Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et casseroles. Tandis
+que Rod s’asseyait devant la table, Wabi lui donna dans le dos une tape
+affectueuse et se mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en
+découpant des tranches de pain.
+
+«Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de retour. Je
+commençais à m’inquiéter. En votre absence, nous avons eu, Mukoki et
+moi, une abondante récolte de nos pièges. Nous avons rapporté ici un
+renard croisé (cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous
+tiré quelque chose?
+
+--Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot?»
+
+Wabi se tourna vers le paquet.
+
+«Il y a quelque chose là-dedans? demanda-t-il, à la fois curieux et
+méfiant.
+
+--Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits! s’exclama Rod, oubliant, dans
+son enthousiasme, la comédie qu’il jouait. Je vous ai toujours affirmé
+que le ravin contenait un trésor! Eh bien, il y était. Et je l’ai
+trouvé. Regardez plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit!»
+
+Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il le toucha du
+bout du pied, le soupesa de la main et regarda Rod à nouveau.
+
+«Ce n’est pas une plaisanterie? interrogea-t-il.
+
+--Pas le moins du monde.»
+
+Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever son veston de
+chasse, aussi froidement que si c’eût été pour lui l’acte le plus
+ordinaire d’apporter au camp des renards d’argent.
+
+Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri aigu, à moitié
+étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux regards ébahis de Mukoki.
+
+«Est-ce un bon? demanda Rod.
+
+--Une splendeur!» murmura Wabi.
+
+Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait, d’un air de
+connaisseur.
+
+«Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents dollars. A
+Montréal, trois cents de plus.»
+
+Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main:
+
+«Serrez-moi ça!» dit-il.
+
+Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée de mains, il
+vira vers Mukoki:
+
+«Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune gentleman n’a plus
+rien d’un apprenti. Il a tué un renard d’argent. Il a, faisant cela,
+accompli en un jour la besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau
+bien bas devant vous, Mister Drew!»
+
+Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna de son plaisir.
+
+«Et ce n’est pas tout, Wabi!» ajouta-t-il.
+
+Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui serrait toujours la
+main dans la sienne.
+
+«Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le boy, que vous avez
+trouvé...»
+
+Rod lui coupa la parole.
+
+«Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant là-bas, je le sais.
+Mais je possède désormais la clef du secret. Vous vous souvenez comme
+moi que celui des deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur,
+tenait dans les os de ses doigts une écorce de bouleau? Eh bien! c’est
+cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef de la mine d’or.»
+
+Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement. Wabi semblait moitié
+sceptique, moitié convaincu.
+
+«C’est possible, après tout! dit-il. On peut toujours voir.»
+
+Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit. Rod renfila
+sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki s’arma de sa bêche et
+d’une pelle. Il y avait eu, entre les trois compagnons, une tacite
+entente de remettre à plus tard le dîner.
+
+Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod que sa suggestion
+ne l’avait pas laissé indifférent. Quant aux yeux de Mukoki, ils
+brasillaient comme le jour où les premières pépites avaient été
+découvertes.
+
+Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible profondeur, dans la
+terre gelée, à l’orée du bois de cèdres, et Mukoki les ramena rapidement
+au jour. Un des premier débris qui apparut fut la main crispée sur le
+rouleau d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour le
+dégager.
+
+Avec un frisson au contact des froids ossements, il brisa les doigts. Un
+de ceux-ci craqua, avec un bruit sec, et lorsqu’il se releva, ayant
+accompli sa tâche macabre, en tenant le rouleau d’écorce, Rod était
+livide. Les squelettes furent aussitôt recouverts de terre et les trois
+compagnons revinrent à la cabane.
+
+Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux, tant était
+grande leur émotion, et commencèrent à dérouler l’écorce. Celle-ci avait
+séché et s’était recroquevillée avec le temps; elle était presque aussi
+mince et dure qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée,
+avec de petits craquements intermittents, qui semblaient une timide
+protestation contre le sort qu’on lui faisait subir. Elle formait une
+bande ininterrompue d’environ dix pouces de long, sur six de large.
+
+Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir cédé, elle
+résista.
+
+«Attention!» murmura Wabi.
+
+Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties encore
+cohérentes.
+
+«Il n’y a rien, il me semble...» dit timidement Roderick.
+
+Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une marque noire apparut,
+dont il était difficile de comprendre la signification et d’où partait
+une ligne, qui se continuait dans la partie roulée.
+
+A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et la fameuse clef se
+déploya tout de son long sur la table, sous l’aspect d’une carte-plan ou
+du moins de ce que les trois chasseurs supposèrent en être une.
+
+C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier, composé de lignes
+droites ou crochues, avec, çà et là, un mot en partie effacé, qui lui
+servait de commentaire. D’autres mots étaient devenus complètement
+illisibles.
+
+Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du trio, ce furent
+plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive sur l’uniforme croquis, et
+qui étaient nettement distincts.
+
+Roderick lut tout haut:
+
+«_John Ball, Henri Langlois, Peter Plante._»
+
+En travers du mot _John Ball_, un large trait noir avait été tiré, qui
+l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité de la ligne formée
+par les trois signatures, un autre mot français était écrit, entre
+parenthèses. Mot que Wabi traduisit aussitôt:
+
+«_Mort._»
+
+Et il ajouta, avec un soupir indigné:
+
+«John Ball mort. Les deux Français l’auront tué!»
+
+Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande et y promenait son
+doigt tremblant. Le premier mot qui accompagnait le diagramme était
+totalement inintelligible. Du suivant on ne distinguait qu’une lettre,
+qui n’en apprenait pas plus long.
+
+Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait transversal, plus
+large et crochu, sectionnait le trait principal, deux mots étaient
+demeurés très distincts:
+
+«_Deuxième cascade._»
+
+Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées, on lisait:
+
+«_T........ c..c..e._»
+
+«Cela, dit Rod, signifie: _Troisième cascade_!»
+
+Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit, entre celui-ci et
+les trois signatures, plusieurs lignes d’écriture se devinaient. Mais il
+était impossible d’en rien déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli.
+Ces lignes, cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même du
+mystère de l’or perdu.
+
+Rod releva les yeux et l’excès du désappointement se peignit sur son
+visage. Il savait maintenant que, dans ces lignes annihilées par le
+temps, était enclos le secret d’un grand trésor. Mais il n’en était
+toujours pas plus avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître,
+néanmoins, c’est que, quelque part dans les vastes solitudes du
+Wilderness, il y avait trois cascades. En un endroit imprécis, entre la
+seconde et la troisième, l’Anglais et les deux Français avaient
+découvert de l’or.
+
+Où cela? Et où étaient les cascades? Rod n’en avait pas rencontré dans
+le ravin et il n’y en avait point non plus dans les environs de la
+vieille cabane. Le terrain avait été maintes fois exploré en tous sens
+par les trois compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de
+la pose de leurs pièges.
+
+Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir, prit la bande
+de bouleau dans ses mains et la considéra de plus près. A un moment sa
+figure s’anima:
+
+«Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler cette écorce!
+Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus facile, n’est-ce pas?»
+
+Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua à Rod:
+
+«L’écorce de bouleau est composée de couches successives, chacune
+d’elles aussi fine que le plus fin papier. L’encre a dû pénétrer
+plusieurs de ces pelures. Si nous parvenons à enlever la couche
+supérieure, celle qui est au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec
+une écriture aussi fraîche qu’il y a cinquante ans.»
+
+Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la porte, s’était mis au
+travail et, avec sa bonne grimace, les deux boys l’entendirent qui
+criait:
+
+«Bien peler!»
+
+Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet à se soulever. Une
+demi-heure durant, il s’appliqua à sa tâche délicate, tandis que Rod et
+Wabi le contemplaient avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche
+était terminée.
+
+Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent un long cri de
+joie. Les mots incomplets pouvaient maintenant se lire à merveille. Là
+où il n’y avait auparavant que trois lettres, apparaissait comme Rod
+l’avait deviné: _Troisième cascade_. Tout à côté était le mot _cabane_.
+Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que Rod lut à haute voix:
+
+ «_Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante, ayant trouvé de
+ l’or à la troisième cascade, nous décidons, par le présent acte, de
+ nous associer pour l’exploitation de cet or. Nous nous engageons à
+ oublier nos querelles passées et à travailler de compagnie, avec une
+ bonne volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu._
+
+ _Signé_: John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.»
+
+Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore d’autres mots,
+moins distincts, mais que Rod parvint cependant à déchiffrer. C’est là,
+du coup, que son émotion fut à son comble. La parole lui resta collée au
+gosier et ce fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui
+lut:
+
+«_Ici, cabane et extrémité du ravin._»
+
+Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant d’imprévu
+merveilleux, s’était repris à songer au dîner et avait remis sur le feu
+la poêle et le bifteck d’élan.
+
+«Eh bien! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez, Rod, trouvé
+votre mine d’or! C’est bien du petit torrent qui est dans le ravin qu’il
+s’agit. Vous voilà maintenant un homme riche!
+
+--Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement le jeune homme.
+Nous sommes trois, nous aussi, et nous prendrons tout naturellement,
+dans notre association, les places respectives de John Ball, d’Henri
+Langlois, de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous!»
+
+Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.
+
+«Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous ne trouvions pas
+l’endroit. Les indications fournies sont aussi claires que la lumière du
+jour. On suit le ravin et, à une distance donnée, on rencontre une
+première cascade. On continue, et le torrent, devenu plus important,
+fait un second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin.»
+
+Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le rejoignit.
+
+«J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement
+concernant la distance. Combien de milles, Rod, estimez-vous avoir
+parcourus dans le ravin?
+
+--Une dizaine au moins.
+
+Et vous n’avez vu aucune cascade?
+
+--Aucune.»
+
+A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur comparative
+qui séparait les divers points indiqués sur le graphique.
+
+«Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée par John
+Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a d’écrit l’a été par la même
+main, sauf les signatures de Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un
+affreux griffonnage. Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir
+été un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis? Il serait
+étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son tracé, tenu compte des
+distances. Or, l’espace qui est entre la première et la seconde cascade
+est moitié moindre de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci
+est voulu, évidemment.»
+
+Rod approuva.
+
+«D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la première cascade,
+nous pourrons évaluer, approximativement, les autres distances.
+
+--Parfaitement, reprit Wabi.
+
+--J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons que nous trouvions
+la première cascade à quinze milles. La seconde, d’après notre
+graphique, serait à vingt milles au delà, la troisième à quarante milles
+plus loin. Ce qui nous donne un total de soixante-quinze milles
+environ.»
+
+Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta la tête, d’un
+air perplexe.
+
+«Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième, cabane et gisement
+d’or de soixante-quinze milles d’ici. Mais alors, par saint George!
+pourquoi les trois hommes étaient-ils dans cette cabane où nous sommes,
+avec seulement une poignée de pépites en leur possession? L’or ne leur
+aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils trouvé, en tout et
+pour tout, que le contenu du petit sac de peau de daim?
+
+--C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur...»
+
+A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans la poêle, éleva la
+voix:
+
+«Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement.»
+
+Wabi tressauta.
+
+«Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème! Tout finit, à la longue,
+par se débrouiller.»
+
+Il se tut une minute et reprit:
+
+«Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon sens, comment
+l’aventure peut, dans son ensemble, se reconstituer. Ball et les deux
+Français ont, _primo_, découvert, par hasard ou autrement, le gisement
+d’or. Et ils ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres.
+_Secundo_, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons exactement, a été
+réuni par eux. Comme les vivres font défaut, il est convenu que les deux
+Français iront se ravitailler à la factorerie. Wabinosh-House était, à
+cette époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient
+s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de s’approprier
+ultérieurement sa part. _Tertio_, ils partent en n’emportant avec eux
+que juste assez d’or pour payer les marchandises dont ils ont besoin. Il
+pouvait être imprudent, en effet, d’exciter la convoitise d’autres
+aventuriers qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques
+pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y font
+halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors de se débarrasser
+de son compagnon, comme il avait été fait de Ball, et de s’approprier, à
+lui seul, et le graphique et la mine, et le sac de pépites, et la
+possession finale du trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent
+mutuellement. Et voilà!
+
+--Bravo! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.
+
+--Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons aussi, enterré sans
+doute quelque part près de la troisième cascade!»
+
+Les deux boys furent interrompus dans la construction de leurs châteaux
+en Espagne par Mukoki.
+
+«Dîner prêt!» appela-t-il.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE
+
+
+Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste mystérieuse,
+rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau de bouleau avait accaparé
+tout l’intérêt des trois compagnons.
+
+Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le jeune homme conta
+les étranges allées et venues du Woonga, quelque espion, pensait-il.
+Mais il n’insista pas sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce
+chapitre. Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude.
+Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer. Le fait que
+les Woongas, dans un but qui paraissait énigmatique, semblaient avoir,
+autant qu’eux trois au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se
+trouver jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués de face
+ou dans quelque embuscade, si souvent facile à dresser; toute cette
+passivité apparente de l’ennemi, qui pourtant rôdait autour d’eux, était
+anormale au premier chef. Cependant, la quiétude présente semblait
+suffisante à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait
+suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.
+
+Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière et des
+préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller à la découverte des
+trois cascades.
+
+Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié à Mukoki, dont
+l’endurance était supérieure à celle des deux boys et la marche plus
+rapide. Dès le lendemain matin, il partirait, avec une provision de
+vivres. Rod et Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.
+
+«Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la première cascade,
+avant de revenir à la factorerie. Nous aurons ainsi une quasi-certitude
+de la réalité de nos déductions. Mais si, réellement, cent milles nous
+séparent du but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or en
+cette saison. Nous retournerons tranquillement à Wabinosh-House et y
+préparerons tout à loisir une nouvelle expédition, avec des provisions
+renouvelées et les outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au
+printemps prochain, après la fonte des neiges et les inondations qui la
+suivent.
+
+--C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais je ne serai plus,
+alors, près de vous. Vous savez que j’ai une mère, Wabi, et qu’elle est
+seule!»
+
+Et ses yeux se mouillèrent légèrement.
+
+«Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur le bras de son
+camarade.
+
+--Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être est-elle ou
+a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir...
+
+--Et vous devez retourner près d’elle, après avoir réalisé le prix de
+vos fourrures, acheva affectueusement Wabi, en formulant pour Rod sa
+pensée. Je pourrai même vous accompagner dans ce petit voyage.
+Croyez-vous qu’il lui serait agréable de me revoir?
+
+--Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime autant que moi,
+Wabi! Elle battrait des mains en vous apercevant! Mais parlez-vous
+sérieusement?
+
+--Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je veux seulement vous
+dire, c’est que j’irai, si je le peux.
+
+--Et toi, Mukoki? Veux-tu venir aussi?»
+
+Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne souffla mot.
+
+Wabi répondit pour lui.
+
+«Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est son
+authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non, Mukoki n’ira pas, je
+le parierais. Il demeurera à la factorerie pour veiller sur ma sœur,
+pour avoir soin qu’elle ne se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit
+pas à nouveau enlevée par les Woongas. Eh! Mukoki?»
+
+Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace heureuse. Puis il
+alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit et regarda dehors:
+
+«Neige! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille diables!»
+
+C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude de proférer le
+vieil Indien et il n’en usait que dans les circonstances importantes.
+
+Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le jeune citadin
+n’avait vu une tempête de neige pareille à celle qui se préparait.
+L’heure était arrivée de la grande chute annuelle du Nord, qui ne manque
+jamais aux pays arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible
+retard.
+
+Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans encore un souffle
+d’air qui les agitât. C’était comme une blanche et muette marée,
+impénétrable à l’œil, si dense qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et
+suffoquer la respiration.
+
+Rod étendit la paume de sa main et, en un instant, elle fut recouverte
+d’un épais coussin. Il avança un peu, et ce n’était plus déjà qu’une
+ombre spectrale, à peine perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra
+dans la cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute une
+charge de neige.
+
+L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant l’après-midi, et
+pendant la nuit pareillement. Vers le matin, Rod entendit le vent, qui
+s’était élevé, siffler et hurler dans les arbres voisins et contre les
+murs de la vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que
+Wabi et Mukoki dormaient encore.
+
+Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa les volets de
+la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit sur lui. Aucune lueur de
+jour n’était encore visible.
+
+En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures et qui riait
+sous cape à l’aspect de son camarade ahuri et consterné.
+
+«Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde? demanda Wabi, avec
+un gros soupir. Serions-nous ensevelis sous la neige?
+
+--J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le poêle qui ronflait
+un regard inquiet. Enseveli, Wabi...
+
+--En tout cas, nous ne le sommes pas complètement. Si j’en crois ce bon
+feu, le sommet de la cheminée émerge encore!»
+
+Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et, comme un
+rugissement formidable passait sur la cabane:
+
+«Vent souffler très fort! dit-il. Tout à l’heure souffler plus fort!»
+
+Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige introduite par lui
+et barricada à nouveau les volets, tandis que ses compagnons
+s’habillaient.
+
+«En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer nos pièges, déclara
+Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore Mukoki et qui envoie à son pays
+toutes sortes de bénédictions (celle-ci en est une), sait seul quand
+cessera la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas
+l’occasion d’aller chercher notre cascade!
+
+--Il nous reste la ressource de jouer aux dominos, suggéra Rod, dont le
+front s’était rasséréné. Je me souviens justement d’une certaine partie
+que nous avons laissée en plan à Wabinosh-House et que nous n’aurons
+qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a pas neigé
+suffisamment, hier après-midi et cette nuit, pour recouvrir cette
+cabane?
+
+--Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne se trouvait, avec
+le lac qui lui fait face, dans une dépression du terrain, ouverte à ses
+deux bouts, et où souffle un courant d’air perpétuel qui empêche la
+neige de s’accumuler. Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce
+soir, sous une petite montagne.
+
+--Et nous ne serons point étouffés là-dessous?» balbutia Rod.
+
+Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve frayeur du jeune
+citadin, et une salve de gloussements de Mukoki, en train de découper
+des tranches de caribou, lui fit écho.
+
+«Neige, très bonne chose vivre dessous!» affirma sentencieusement le
+vieil Indien.
+
+Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.
+
+«Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de neige qu’il vous
+serait possible de vivre. A moins, bien entendu, que vous ne fussiez
+écrasé sous son poids. La neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a
+été pris, une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré
+enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant. Il avait là
+un nid du calibre d’un simple tonneau. Et, quand nous l’avons délivré,
+nous l’avons trouvé aussi calme et à son aise que s’il eût été dans son
+lit. La neige a un autre avantage; c’est de tenir chaud. Nous n’allons
+plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois.»
+
+Après le déjeuner, les deux boys rouvrirent le volet et Wabi fit, avec
+sa pelle, dégringoler peu à peu la neige qui obstruait la fenêtre. A la
+troisième ou quatrième pelletée, un gros bloc céda tout d’un coup et,
+par cette cheminée artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux
+boys avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les yeux, ils
+virent la tempête tourbillonner toujours dans le ciel.
+
+«La neige arrive à hauteur du toit... dit Rod, qui continuait à n’être
+qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle tourmente!
+
+--Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire! Rod, êtes-vous de la
+partie?»
+
+En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre, dans la cavité
+neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une nouvelle masse de neige
+céda brusquement, laquelle tomba en plein sur Rod qui suivait.
+
+Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager, et ne put
+retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air libre se pencha sur le
+trou et se mit à s’esclaffer. Son ami était tout à fait grotesque, avec
+ses yeux clignotants, ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses
+habits enfarinés.
+
+«Hum! Hum! Hum!» lui cria Wabi, qui en riait aux larmes.
+
+Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de droite et de
+gauche, comme un poisson, il s’était remis à grimper. Wabi lui saisit
+les bras et le tira dehors. Mukoki suivit ensuite.
+
+Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons
+s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant, ils virent le
+monticule que formait la cabane et d’où pointait un bout de cheminée
+fumante.
+
+Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour de lui. La neige
+avait tout nivelé. Les menus plis du sol avaient disparu. Plus un rocher
+n’émergeait. Seuls, les arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche
+carapace, bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.
+
+Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le Grand Désert Blanc lui
+apparaissait. Qu’allaient-ils devenir désormais? Où trouveraient-ils
+même une bête à tuer et à manger?
+
+Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura son camarade.
+
+«Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne trouveriez
+pas, à cette heure, une seule créature en train de circuler. Tous les
+élans, tous les rennes, tous les caribous, les renards et les loups sont
+ensevelis sous la neige. Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils
+auront chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée qu’a eue
+là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien de l’excès du mal. Dès
+que cette crise atmosphérique aura cessé, le Wilderness s’éveillera à
+nouveau à la vie. L’élan, le renne et le caribou se lèveront de leur lit
+de neige et recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une
+croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les renards, les
+lynx et les loups, les plus petites bestioles se remettront à trottiner
+et à se dévorer entre elles. Si les derniers torrents sont congelés,
+tous ces animaux lècheront la glace ou mangeront de la neige, en guise
+d’eau. Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes, de
+chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse estivale des
+bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles mortes. Enfin, les gros
+quadrupèdes, élans, rennes et caribous, en piétinant et en tassant sous
+leurs sabots de grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des
+sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux et se
+battront de compagnie contre les loups, en attendant le printemps.
+Croyez-moi, Rod, la vie pour toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise
+que vous le pensez.»
+
+Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser devant la
+porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans l’après-midi,
+interrompant leur besogne et la rendant inutile. Il n’y eut ainsi,
+pendant trois jours, que d’intermittentes accalmies.
+
+Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel s’éclaircit et
+le soleil apparut.
+
+Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme tous ceux qui ne sont
+point accoutumés au Wilderness, en put craindre une ophtalmie. Les
+cristaux de neige scintillaient comme autant de points électriques, lui
+brûlant douloureusement les prunelles.
+
+Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi, Mukoki, le second
+jour, quitta la cabane, pour se mettre en quête de la première cascade.
+Rod lui avait indiqué l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans
+peine au fond du ravin.
+
+Les deux boys, durant ce temps, s’occupèrent de repérer les pièges et de
+les déterrer. C’était un travail ardu et la perte était, en moyenne,
+d’un piège sur quatre.
+
+Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin de la deuxième,
+Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane, à l’heure du crépuscule, ils
+comptaient bien retrouver Mukoki les attendant.
+
+Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée encore passa,
+puis une autre, qui était la quatrième depuis son départ. En quatre
+jours, Mukoki pouvait parcourir près de cent milles. Rien ne lui
+était-il arrivé? Rod songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués
+peut-être dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui ses
+réflexions.
+
+Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs, eût été excellent
+(le manque de nourriture rendait les animaux moins défiants et un loup,
+deux lynx, un renard rouge, huit visons avaient été capturés), les deux
+boys ne quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse leur
+serrait le cœur, en songeant à Mukoki.
+
+Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent une forme
+qui apparaissait de l’autre côté du lac, sur le sommet de la colline.
+C’était Mukoki. Ils lui envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre
+même le temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa rencontre.
+Quelques minutes après, tout le monde était réuni.
+
+Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à l’ardeur
+interrogatrice des yeux des deux boys il répondit:
+
+«Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici.»
+
+On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur un siège, épuisé de
+fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se déchausser et à enlever ses
+vêtements de route. Une pincée supplémentaire de café fut jetée dans la
+bouillotte.
+
+«Cinquante milles! répétait Wabi. La randonnée a été rude, mon pauvre
+Mukoki!»
+
+Un peu reposé, Mukoki expliqua:
+
+«Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante milles avant première
+cascade. Beaucoup moins de neige tombée par là. Petite cascade, pas plus
+haute que cabane.»
+
+Rod avait repris le diagramme de bouleau.
+
+«En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives de cette
+carte, nous ne sommes pas à moins de deux cent cinquante milles de la
+troisième cascade.»
+
+Mukoki gloussa:
+
+«Baie d’Hudson!»
+
+Wabi sursauta.
+
+«Alors, le ravin ne continue pas vers l’est? dit-il.
+
+--Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit vers le nord.
+
+--Écoutez-moi, mes petits! déclara Wabi. Si le ravin et le torrent se
+dirigent au septentrion, ils aboutissent fatalement à la Rivière Albany.
+Or cette rivière se déverse dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même
+qu’une des échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient à
+dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du Wilderness, dans sa
+partie la plus inhospitalière et la plus rude, vers l’extrême Nord
+canadien. Toutes nos autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce
+point est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre
+expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.
+
+--Hourrah! cria Rod. Hourrah! Voilà qui n’est pas pour nous effrayer. Ce
+sera pour le printemps prochain; n’est-ce pas, Wabi?
+
+--Topez-là! C’est entendu.
+
+--Ravin s’élargir au delà des premières cascades, intervint Mukoki, et
+torrent devenir navigable. Faire canot d’écorce de bouleau et naviguer
+dedans.
+
+--Encore mieux, alors! conclut Wabi. Ce sera un voyage magnifique[12].»
+
+ [12] Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre roman
+ de l’auteur, intitulé: _Les Chasseurs d’Or_. (Note des Traducteurs.)
+
+Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes. Vainement
+les deux boys lui conseillèrent de se reposer un peu. Il répondit que
+ses jointures s’ankyloseraient s’il demeurait seulement un jour sans
+remuer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA CATASTROPHE
+
+
+Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du «trapping»
+absorbèrent entièrement le temps et la pensée des deux chasseurs. Le
+temps était redevenu idéal.
+
+Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ de
+Wabinosh-House et Rod commençait à compter les jours qui le séparaient
+encore de la piste du retour. Wabi avait calculé qu’ils possédaient une
+valeur totale de seize cents dollars en fourrures et en scalps de loups,
+et deux cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré de s’en
+revenir près de sa mère avec une part de six cents dollars, qui
+équivalaient au salaire d’une année de son ancienne place.
+
+Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de retrouver Minnetaki.
+Wabi était heureux de voir ce penchant pour sa sœur se développer chez
+Rod et il s’amusait fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité,
+caressait le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait
+sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où il savait que sa mère
+à lui prendrait rapidement en affection la belle petite fille du Nord.
+
+Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été décidé qu’elle
+serait la dernière et que, dans huit jours, ils reprendraient la
+direction de Wabinosh-House, où ils arriveraient vers le 1er février.
+Roderick ne contenait plus sa joie.
+
+Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis en chasse, en
+laissant Wabi au campement. Rod s’était élevé, dès son départ, sur le
+sommet d’une des crêtes voisines, tandis que Mukoki se tenait à mi-côte,
+sur le versant opposé.
+
+Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour de lui le
+paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement Mukoki, qui allait sur
+la neige, pareille à un petit point noir. Vers le nord, le Wilderness
+infini s’étendait à perte de vue, avec son ordinaire fascination. Vers
+l’est, à deux milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être
+un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être la vieille
+cabane.
+
+Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa poitrine, et un
+second suivit.
+
+Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse colonne de
+fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla, en même temps,
+percevoir des coups de fusil.
+
+Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de l’entendre, il
+hurla de toutes ses forces:
+
+«Mukoki! Mukoki!»
+
+Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début de leur expédition
+et par lesquels ils s’appelleraient mutuellement au secours. Deux coups
+de son fusil retentirent; puis, après un instant d’intervalle, trois
+autres, aussi précipités qu’il le put.
+
+Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se retourner, en
+paraissant écouter.
+
+Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant sur ses
+raquettes, prenait sa course dans la direction indiquée, en s’élevant,
+avec toute la rapidité possible, sur la pente neigeuse.
+
+Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart d’heure après, Mukoki,
+haletant, l’avait rejoint sur la crête.
+
+«Les Woongas! cria Rod. Ils ont attaqué le campement! Voyez! J’ai
+entendu aussi des coups de fusil, des coups de fusil!»
+
+Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une seconde, le vieux trappeur
+fixa la cabane qui brûlait. Puis, sans rien dire, il se mit à dévaler
+des pentes neigeuses, avec une vitesse vertigineuse.
+
+Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le suivre, mais une
+surexcitation folle était pareillement en lui. Sa figure était écorchée
+et saignait, au fouettement des branches de sapins, à travers lesquels
+Mukoki coupait en ligne droite.
+
+De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait précédé, lorsqu’il
+atteignit comme lui la petite colline qui dominait le lac et le
+campement.
+
+Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était plus qu’une
+masse fumante. Et point de Wabi!
+
+Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme humaine était couchée
+dans la neige. Rod saisit le bras de Mukoki et, sans que sa bouche
+convulsée pût articuler une parole, il la lui montra.
+
+Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable regard, il
+détourna ses yeux vers le jeune blanc. Si c’était Wabi! Oui, si c’était
+lui! voilà ce que disait ce regard... Ce n’était plus un homme que Rod
+avait devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.
+
+Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers ce qui avait été
+la cabane. Sur la forme humaine écroulée dans la neige, Mukoki
+s’agenouilla. Il la retourna, puis se redressa.
+
+Ce n’était pas Wabi.
+
+C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque, dont la tête
+avait été écrabouillée de balles.
+
+Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces alors l’abandonnèrent.
+Épuisé par sa course et par l’émotion, il tomba dans la neige, près du
+cadavre.
+
+Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres chaudes de la
+cabane, avec son pied et avec la crosse de son fusil, nerveusement.
+
+Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être les débris
+de Wabi, calciné et enseveli, qui sait? dans les flammes et sous les
+décombres. Chaque fois qu’il voyait le vieil Indien se pencher sur un
+bout d’objet et l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.
+
+Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes et les
+charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins roussis venait jusqu’à
+Rod.
+
+A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui étaient les
+pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant trésor! il ne
+songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que les Woongas avaient dû surprendre
+à l’improviste, comme des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur
+lesquels il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki, toute
+la vie, pour lui, était là.
+
+A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint finalement
+vers Roderick.
+
+«Lui pas là!» dit-il, en parlant pour la première fois.
+
+Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement triomphant:
+
+«Beaucoup mort, celui-là!» cria-t-il.
+
+Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans la neige. Il
+constata facilement que les Woongas avaient tourné la cabane, par le
+bois de cèdres, et s’étaient, de ce côté, rués à l’attaque. D’autres
+empreintes indiquaient la direction dans laquelle ils étaient repartis.
+Cinq hommes avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient allés.
+Le compte était bon.
+
+Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu Wabi. S’il avait été
+capturé par les Woongas et emmené avec eux, il y aurait eu cinq pistes.
+Rod le comprenait aussi bien que son compagnon.
+
+Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le bûcher qui commençait à
+s’éteindre. Mais elles demeurèrent pareillement infructueuses. Ni Wabi
+n’était mort dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté, après
+l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était que le jeune
+homme avait lutté, tué un de ses assaillants au cours de la bataille, et
+que, blessé sans doute, il avait été emporté par les quatre autres. Il
+fallait, à tout prix, par une poursuite rapide, rejoindre les
+ravisseurs. Peut-être leur avance n’était-elle que de quelques milles.
+Si oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.
+
+Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement ramassé et mis
+dans une de ses poches les pépites, et semblait toujours singulièrement
+abattu.
+
+«Moi suivre et tuer! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup d’eux! Vous
+rester.»
+
+Roderick s’était soudain redressé.
+
+«Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et les tuer! Car tu
+penses bien que je serai de la partie. Montre-moi le chemin!
+J’emboîterai le pas derrière toi.»
+
+Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.
+
+La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait vers le nord.
+Au bout d’une centaine de yards, Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des
+pistes d’homme qui était plus marquée que les autres.
+
+«Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher très vite. Perdre
+beaucoup de temps!»
+
+Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.
+
+Rod constata en effet que les enjambées des Woongas étaient plus courtes
+que les leurs, ce qui signifiait que leur marche était moins rapide.
+Mais pourquoi musaient-ils ainsi? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas
+poursuivis? C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car
+ils avaient le nombre? Ou projetaient-ils quelque embuscade? A toute
+éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit devant eux les canons de leurs
+fusils, prêts à épauler.
+
+Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick. Le pas d’un
+cinquième homme était marqué sur la piste. Il comprit que Wabi avait été
+remis sur ses pieds et marchait maintenant en compagnie de ses
+ravisseurs. Il avait toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi
+réguliers que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.
+
+Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de cèdres, où de vieilles
+souches entremêlées formaient d’inextricables réseaux. C’était, pour
+tendre une embûche, un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas
+cependant à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par les Woongas à
+celle d’un élan, était nette et facile.
+
+Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à tout moment, à
+entendre claquer un fusil et à voir, devant lui, Mukoki tomber, la face
+sur la neige. Lui-même, il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une
+balle, qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il, ne
+ralentissait-il point sa marche, dans un pas aussi dangereux? Aveuglé
+par le danger de Wabi, en oubliait-il le sien propre?
+
+Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable, avait au
+contraire, profitant de l’excellence de la piste, encore accéléré sa
+vitesse. D’un geste, il montra à Rod que les empreintes devenaient plus
+fraîches. A peine la neige avait-elle, autour d’elles, repris son
+équilibre.
+
+«Près, très près!» murmura-t-il.
+
+La piste se relevait sur une petite colline. En approchant du faîte,
+Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent sur leurs raquettes et se mirent
+presque à ramper, le fusil à l’épaule.
+
+Arrivés au sommet, ils virent... et en dépit du silence que lui avait
+prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une exclamation arrachée à ses
+lèvres par l’effroi... ils virent, sur la pente de la colline qui
+s’éployait devant eux, les bandits Woongas marchant à la file, avec
+Wabi, les mains liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe.
+Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la fumée d’un feu de
+campement, autour duquel on distinguait une vingtaine de formes allant
+et venant. C’était là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui
+attendait le retour des ravisseurs.
+
+La situation était terrible. Comment affronter, à deux, des ennemis dont
+la supériorité numérique était telle? D’autre part, laisser Wabi
+prisonnier... Comment y songer une minute? Le sort qui lui était réservé
+se devinait trop facilement.
+
+Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki avait arrêté son plan.
+
+Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse, un mouvement
+tournant, le vieil Indien s’était résolu à attaquer de flanc, tout
+d’abord, les quatre Woongas qui emmenaient Wabi. Moins de dix minutes
+après, les deux compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des
+touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste suivie par
+l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en vitesse.
+
+Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.
+
+«Les voici!» murmura-t-il à Rod.
+
+Les Woongas approchaient, inconscients du péril. Mukoki posa sa main
+crispée sur le bras de Rod.
+
+«Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous tirer premier homme,
+chef, devant Wabi. Moi prendre les autres.
+
+--C’est compris, Muki! Celui que tu me désignes, je l’abattrai raide,
+d’un seul coup.»
+
+Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.
+
+Les brigands du Wilderness apparurent. La figure de Wabi était couverte
+de sang.
+
+Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de son fusil. A moins
+d’une seconde d’intervalle, l’arme de Mukoki crépitait à coups
+redoublés.
+
+Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait debout qu’un
+seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait dans la neige, mort. Deux
+autres avaient été atteints par le chapelet de balles de Mukoki. L’un
+d’eux gisait aussi sans un mouvement; le second titubait, les mains sur
+sa poitrine, prêt à tomber.
+
+Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur formidable, à
+laquelle répondit au loin un long hurlement, qui venait du camp où ses
+compagnons l’attendaient. Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil
+et que Rod eût épaulé à nouveau, il avait disparu.
+
+De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens qui retenaient
+captives les mains de Wabi.
+
+«Vous blessé mauvais?» demanda-t-il.
+
+Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.
+
+«Non! Non! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien que vous
+viendriez... chers amis!»
+
+Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et son revolver.
+
+«Le coquin! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est mon propre
+revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois. A chacun son bien!»
+
+Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait un des Woongas.
+
+«Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont pas omis de faire
+main basse sur elles, avant de mettre le feu à la cabane. Ils avaient
+sans doute attendu si longtemps, pour nous attaquer, à seule fin que la
+provision fût complète! Ce sont de fameux scélérats.»
+
+Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.
+
+«Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous trotter! Toute la
+bande sera bientôt à nos trousses. Dommage que la cabane soit détruite!
+Nous aurions pu nous y défendre avec avantage.
+
+--Il y a le ravin! cria Rod. La lutte peut y être bonne pour nous. Le
+tout est de l’atteindre!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA POURSUITE
+
+
+«Le ravin, oui!» avait répondu Wabi.
+
+Mukoki approuva, d’un signe de tête.
+
+Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le vieil Indien
+fermant la marche, avec son ballot.
+
+Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod combien il avait
+sur lui de cartouches.
+
+«Quarante-neuf, répondit le boy.
+
+--Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les huit que j’ai
+ramassées sur notre homme, je suis muni pour l’instant.»
+
+Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression où, ce
+matin encore, s’élevait la vieille cabane.
+
+Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans la poitrine,
+comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance était à bout. Sa première
+course derrière Mukoki, lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui
+brûlait, celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin,
+avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il sentait
+qu’il lui serait impossible de continuer du même train jusqu’au ravin.
+C’étaient trois milles encore à parcourir!
+
+Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait visiblement de la
+distance sur Wabi, qui le précédait, tandis que derrière lui les
+raquettes de Mukoki heurtaient presque les siennes. Il pouvait entendre
+à ses oreilles le souffle rauque et infatigable du vieil Indien.
+
+Le pauvre boy était d’une pâleur mortelle, la sueur lui perlait aux
+tempes et la respiration lui manquait. Ses genoux fléchirent et il
+s’affaissa sur la neige. Presque au même moment, les Woongas
+apparaissaient.
+
+Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle siffla:
+
+Bzzzzzz-inggggg!
+
+A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête cette chanson de la
+mort. Il vit la neige jaillir en l’air, sous chacune des deux balles.
+
+Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de Wabi et de Mukoki,
+deux des poursuivants s’écroulaient.
+
+Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en terrain découvert,
+tandis qu’un boqueteau de cèdres, à proximité immédiate des trois
+compagnons, leur offrait un abri, au moins momentané.
+
+D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade et l’entraîna, le
+traîna plutôt, sur la neige.
+
+Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois compagnons
+eussent atteint les larges troncs protecteurs des cèdres et se fussent
+dissimulés derrière eux. Un cri de souffrance de Mukoki indiqua qu’il
+était touché.
+
+Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.
+
+«Est-ce sérieux, Muki? haleta Wabi. Où la balle a-t-elle porté?»
+
+Mukoki, un peu chancelant, se redressa.
+
+«Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures avoir amorti
+coup. Nous très bien ici. Leur donner le Diable.»
+
+Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient qu’une
+demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait sur la neige, à des
+distances diverses. Dans la hâte de leur poursuite, ils n’avaient point
+pris le temps de chausser tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient
+point munis traînaient à l’arrière.
+
+Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à crépiter. Deux autres
+Woongas tombèrent, tués ou grièvement blessés. Le reliquat esquissa
+prudemment un mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut la
+force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur lui-même, une jambe
+cassée.
+
+«Hourra! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu.»
+
+Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de Mukoki, et Rod, qui
+s’était remis sur pied, déclara qu’il pouvait marcher, si l’on n’allait
+pas trop vite.
+
+Le parti de Wabi fut bientôt pris.
+
+«Tous deux, partez devant! dit-il. Je les tiendrai en respect, quelque
+temps encore, et je reculerai ensuite, en tiraillant dans les arbres. Si
+Dieu le veut, je vous rejoindrai au ravin. Votre piste me conduira. Rod,
+redonnez-moi quelques balles.»
+
+Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son dos le précieux
+ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner, et, tout en clopinant, il se
+mit en marche, accompagné de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses
+pieds.
+
+Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel de sa vie,
+demeura seul à l’affût.
+
+Mais un flottement inexplicable parut se produire chez les Woongas. La
+bande, qui s’était réunie hors de la portée des balles, semblait
+partagée entre deux résolutions opposées. Les uns paraissaient ne point
+vouloir, à tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient comme
+des possédés. Les autres se retournaient dans la direction du campement
+et, avec des gestes non moins expressifs, manifestaient leur désir de
+rebrousser chemin. Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige,
+et un émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher des
+ordres.
+
+Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une dizaine de minutes.
+Après quoi, songeant, tout heureux, que Rod et Mukoki avaient pu, durant
+ce temps, prendre une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre,
+puis s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.
+
+Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et de la fissure par
+où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les rejoignit.
+
+Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait, fléchissait
+sous le poids des pelleteries. C’était au tour de Rod à l’encourager de
+son mieux.
+
+La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un réconfort. Un dernier
+effort les amena au ravin.
+
+Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite fissure, qui
+leur serait un sûr abri, une volée de balles siffla à leurs oreilles.
+Les Woongas, qui avaient repris la poursuite, les avaient rejoints. Il
+était temps!
+
+Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil à l’épaule,
+derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir. Ivres de fureur, et
+oubliant toute prudence, les Woongas se précipitèrent, tête baissée,
+dans la souricière qui leur était tendue. «Pan! pan! pan!--Pan! pan!
+pan!--Pan! pan! pan!» A chacun des coups d’une triple décharge, un d’eux
+tomba, foudroyé à bout portant. Le reste, singulièrement diminué, reflua
+en arrière.
+
+«J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront pas de sitôt à
+tenter l’aventure.»
+
+Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils furent achevés à
+coups de revolver.
+
+Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse du vieil
+Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.
+
+«Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose de chaud. Cela le
+ravigoterait.»
+
+Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des brindilles de bois
+mort, entraînées, au printemps dernier, par la fonte des neiges, dans le
+couloir rocheux. Il en forma un petit feu.
+
+Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait, au début de
+cette tragique journée, emporté avec lui, comme de coutume.
+
+«Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées de café, une
+pincée de thé, du sel et quelques biscuits. C’est peu pour trois
+personnes. Mais c’en est assez pour rendre ses forces à Mukoki. Quant
+aux allumettes, j’en ai toute une boîte!»
+
+Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule casserole qui était
+jointe au paquet, Rod ramassa un peu de neige et, lorsque l’eau qu’elle
+produisit fut bouillante, il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas
+à embaumer l’air.
+
+Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et absorba lentement la
+boisson bienfaisante. Deux autres fois, l’opération se répéta, et les
+deux boys imitèrent Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le
+vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double part. La
+souffrance qui était empreinte sur ses traits commença à se détendre.
+
+Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à aménager pour la
+nuit, dans une anfractuosité du rocher, deux lits chauds et moelleux.
+L’un d’eux était réservé à Mukoki; l’autre servirait à Rod et à Wabi
+qui, alternativement, se reposeraient et monteraient la garde.
+
+«A propos, demanda Rod, où est Loup?»
+
+Wabi se mit à rire.
+
+«Retourné vers les siens! Il hurlera ce soir, dans le Wilderness, à
+l’unisson de ses frères de race. Vieux bon Loup!»
+
+Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et une tristesse
+émue passa dans sa voix.
+
+«Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il. Les Woongas sont
+arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière la cabane. Son flair n’a pu
+l’avertir. Moi-même, je ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient
+s’élancer sur moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des
+fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la lanière qui
+l’attachait.
+
+--A-t-il combattu?
+
+--Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits ayant tiré sur lui un
+coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs, il fila dans les bois.»
+
+Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient plus signe de
+vie.
+
+«Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils n’aient tendu
+d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi, Mukoki et moi, nous ont-ils laissés
+tranquilles? Cachés derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous
+guetter et tirer sur nous.
+
+--Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est à moi seul qu’ils
+en voulaient. Une fois que j’eusse été en leur pouvoir, ils seraient
+revenus vers vous, en parlementaires, et vous auraient envoyés à la
+factorerie, pour traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père
+jusqu’au dernier dollar. Puis... ils m’auraient tué. Oh! ils ne me l’ont
+pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient!»
+
+A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant, dans le
+couloir rocheux.
+
+«Ils sont toujours là-haut! ricana Wabi. Ils nous attendent à notre
+sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre par mégarde... C’est un
+avertissement.»
+
+Et, pour changer la conversation:
+
+«Et nos belles pépites d’or! s’exclama-t-il. Qui sait ce qu’elles sont
+devenues?
+
+--Je l’ignore comme vous», répondit Rod.
+
+Puis, tâtant une de ses poches:
+
+«Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki les a trouvées
+dans la cendre.»
+
+L’obscurité était tombée peu à peu.
+
+«Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout d’être arrivés ici. Ce
+qu’il faudra demain, c’est en sortir...»
+
+La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki reposait, Rod et Wabi
+se relayaient de faction.
+
+Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.
+
+Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.
+
+«Regardez!» dit-il.
+
+Wabi se frotta les yeux.
+
+«On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle. Que se
+passe-t-il donc chez nos ennemis?»
+
+Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire et pleurard.
+
+«Qui sait? murmura Wabi. C’est peut-être... Loup! Il haïssait ses
+congénères, en compagnie de qui il lui faudra vivre désormais. A la
+longue il s’y fera. Il nous regrette, pour le moment...»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE RETOUR A WABINOSH-HOUSE
+
+
+Dès que parut l’aube, les trois compagnons absorbèrent chacun une
+dernière tasse de café et se partagèrent les trois biscuits qui
+restaient. Le repos de la nuit avait été favorable à Mukoki, et sa
+nature de fer reprenait le dessus. Un lapin blanc, qui s’était aventuré
+dans le couloir rocheux et trottinait paisiblement, fut au passage
+assommé d’un coup de crosse, par Wabi. Il fut dépouillé encore chaud et
+fournit à point un rôti réparateur.
+
+Il s’agissait maintenant de sortir du ravin et de regagner
+Wabinosh-House au plus vite. La suprême bataille allait se livrer avec
+les Woongas, demeurés sans doute à l’affût.
+
+Rod s’offrit à aller observer ce qui se passait en haut du couloir.
+
+Avec une prudence infinie, le fusil à l’épaule, il monta. Il savait
+qu’une balle pouvait l’abattre, à l’instant même où il risquerait un
+pied dehors. Il le fallait pourtant.
+
+Il s’avança d’un pas, puis de deux. Sur la blancheur neigeuse qui
+bordait la crête du ravin, il n’y avait personne. Les Woongas avaient
+disparu! Un reste de feu s’éteignait et, sur une piste différente de
+celle de la veille, des pas, tournés à l’opposé du ravin, s’en étaient
+allés.
+
+Roderick revint en hâte prévenir Wabi et Mukoki. Le vieil Indien opina
+que ce pouvait être une feinte et que les Woongas avaient dû s’embusquer
+plus loin. Wabi demeura silencieux. Il se souvint du flottement qui
+s’était, la veille, déjà produit dans la poursuite de leurs ennemis. Qui
+sait si quelque fait, inconnu d’eux trois, n’était pas intervenu?
+
+Il était, de toute façon, impossible de demeurer là. Pour plus de
+sûreté, il fut convenu qu’au lieu de sortir par la même issue, les trois
+chasseurs gagneraient l’endroit où Rod était, une première fois,
+descendu dans le ravin.
+
+Le ciel s’était assombri et le vent avait tourné au sud. De gros flocons
+de neige commençaient à voltiger dans l’air.
+
+«Bon, bon, cela! dit Mukoki. La neige recouvrir nos pas!»
+
+Et il rechargea sur son dos le ballot de peaux, qui avaient été ficelées
+à nouveau.
+
+Ce ne fut pas sans peine que Roderick retrouva la place où la muraille
+opposée pouvait être escaladée. Rod et Wabi se firent mutuellement, de
+rocher en rocher, la courte-échelle. Mais plus difficultueusement Mukoki
+parvint à se hisser, gêné par sa blessure et avec son lourd paquet. La
+neige tombait toujours et point de Woongas.
+
+C’est le vieil Indien qui fut ensuite promu chef de file. Il s’agissait,
+en effet, de regagner la factorerie par une piste toute différente de
+celle suivie au début du voyage, et en décrivant un cercle vers le sud,
+afin de s’éloigner le plus possible de l’ennemi.
+
+Seul, Mukoki était capable de se lancer ainsi dans l’inconnu. Il
+semblait posséder ce sixième sens mystérieux, ce sens de l’orientation,
+instinct presque surnaturel qui, à des centaines de milles de distance,
+ramène le pigeon voyageur, droit comme une flèche, à son colombier.
+
+Là où tout autre aurait hésité, ou se serait mille fois perdu, l’Indien
+allait, sans se tromper. A plusieurs reprises, Rod et Wabi lui
+demandèrent dans quelle direction se trouvait Wabinosh-House et, chaque
+fois, son bras se tendit, comme si son regard, à travers forêts, monts
+et plaines, voyait effectivement la factorerie devant lui.
+
+Au bout de quinze milles, on fit halte pour se reposer et un petit feu
+fut construit près d’une vieille souche. On déjeuna avec les restes du
+lapin. Puis on se remit en route.
+
+Tout le jour, on marcha ainsi, en terrain difficile. Tantôt il fallait
+escalader de nombreuses crêtes, tantôt on suivait des bas-fonds, où il
+était nécessaire de se frayer un chemin à travers des taillis touffus.
+Lorsque le soleil descendit à l’horizon, on campa pour la nuit, près
+d’un bois de sapins. La pincée de thé de Rod fut utilisée pour trois
+tasses et constitua le souper. Aucun gibier n’avait été rencontré.
+
+Le jeune citadin, qui éprouvait des tiraillements d’estomac, n’osait pas
+se plaindre.
+
+Mukoki parut deviner sa pensée.
+
+«Demain, dit-il, tirer pour le déjeuner perdrix de sapins.»
+
+Rod demanda:
+
+«Et comment le sais-tu, Muki?»
+
+L’Indien lui montra le petit bois:
+
+«Beaux sapins épais. Perdrix hiverner dedans à l’abri.»
+
+Wabi avait déballé les fourrures, qui furent partagées en trois tas.
+Seules, trois larges peaux de loup en furent distraites. Tendues sur des
+branches de sapin, elles formèrent trois petits toits, sous lesquels les
+dormeurs s’étendirent de leur mieux.
+
+Roderick, rompu de fatigue, ne tarda pas à reposer profondément. Mais
+Wabi et Mukoki ne prirent que des bribes de sommeil, s’éveillant de
+temps à autre pour recharger le feu et s’assurer que rien d’anormal ne
+se produisait.
+
+Rod dormait encore, entre ses chaudes fourrures, lorsqu’il fut réveillé
+par trois coups de feu. Un instant après, Mukoki apparaissait, tenant à
+la main trois perdrix.
+
+Le boy battit des mains. Jamais déjeuner ne lui parut meilleur. Les
+oiseaux furent mangés jusqu’à la carcasse.
+
+La neige avait, durant la nuit, cessé de tomber. Avec le jour, ses
+rafales recommencèrent. A demi-aveuglée, la petite caravane marcha
+jusqu’à midi. Elle dut, alors, faire halte. On était maintenant assez
+loin de la région où évoluaient les Woongas pour n’avoir plus rien à
+redouter d’eux et un confortable abri fut construit, tout à loisir, avec
+des branches et des ramures de sapin.
+
+«Nous ne devons plus être, observa Wabi, beaucoup distants de la piste
+de Kénogami-House. Peut-être même l’aurons-nous dépassée.
+
+--Non, pas dépassée, répondit Mukoki. Encore un peu au sud.»
+
+Wabi expliqua à Rod:
+
+«La piste en question est une piste pour traîneaux qui, du Lac Nipigon,
+conduit à la factorerie de Kénogami-House, dont l’agent est un de nos
+meilleurs amis. Bien souvent, nous nous rendons visite.»
+
+Plusieurs lapins furent tués et alimentèrent le déjeuner. Le reste de
+l’après-midi se passa presque entièrement à dormir, car les trois
+compagnons étaient harassés. Aucun incident ne troubla non plus la nuit
+qui suivit.
+
+Le lendemain, le temps s’était éclairci. Mais la blessure de Mukoki
+s’était rouverte. Il importait de tuer quelque animal, autre qu’un
+lapin, pour en avoir la graisse et panser la plaie. Le vieil Indien fut
+donc contraint, bien malgré lui, de rester au campement, tandis que les
+deux boys s’en iraient en chasse, chacun de son côté.
+
+Roderick marcha, une heure durant, sans rencontrer bête qui vive, en
+dépit de nombreuses traces de rennes ou de caribous. Il se désolait,
+lorsqu’il croisa, à sa vive surprise, une piste bien battue qui, de
+biais, coupait la sienne. Deux traîneaux, attelés de chiens, avaient
+passé là, depuis la neige de la veille, et, de chaque côté des
+traîneaux, des raquettes d’hommes avaient laissé leur empreinte.
+Roderick reconnut que les hommes étaient au nombre de trois et les
+chiens une douzaine. Il ne douta point que ce fût la piste de
+Kénogami-House et, poussé par la curiosité, il se mit à la suivre.
+
+Un demi-mille plus loin, il constata que la petite troupe s’était
+arrêtée, pour cuire son repas. Une grosse bûche achevait de se consumer
+parmi les cendres et, tout autour du foyer, étaient éparpillés des os et
+des restes de pain. Mais ce qui surtout attira l’attention de Rod, ce
+fut d’autres empreintes qui, à cet endroit, se mêlaient aux précédentes.
+De dimensions moindres, elles ne pouvaient provenir que de pieds de
+femme.
+
+Une de ces empreintes surtout était si étonnamment petite que, soudain,
+le cœur du jeune homme se souleva d’émotion. Le mocassin, en outre, dont
+le dessin était nettement marqué dans la neige, était muni d’un léger
+talon.
+
+La pensée de Rod s’envola aussitôt vers Minnetaki. C’était la seule
+femme, à la factorerie, qui possédât un pied aussi minuscule. Elle était
+la seule qui portât des talons! La coïncidence, tout au moins, était
+bizarre. Il examina de plus près les empreintes. Elles étaient
+semblables en tout à celles qu’il avait découvertes sur le sol, le jour
+où la jeune fille avait été enlevée par les Woongas, où il l’avait
+arrachée à ses ravisseurs.
+
+Était-ce bien elle, ou était-ce une autre, qui avait passé par là? Si
+c’était une autre, elle devait lui ressembler. Cette inconnue était-elle
+aussi jolie qu’elle?
+
+Voilà ce que se disait Rod, en revenant vers le campement, l’imagination
+envolée dans le rêve.
+
+Wabi l’avait précédé. Il avait rapporté un jeune daim et ce fut
+l’occasion d’un véritable festin. Mais si Roderick n’avait pas été aussi
+heureux dans sa chasse, la nouvelle qu’il annonçait de la proximité de
+la piste qui reliait Wabinosh-House à Kénogami-House était d’importance
+et valait bien un beau coup de fusil.
+
+Après des semaines d’isolement dans les solitudes sauvages du
+Wilderness, c’était un joyeux événement de se savoir si près d’autres
+hommes, qui étaient des civilisés et non des bandits du Désert. Rod, par
+contre, n’insista pas outre mesure sur les jolis petits pieds, qui plus
+vite avaient fait circuler le sang de ses veines. C’était s’exposer, il
+le savait, vingt-quatre heures durant, aux quolibets de Wabi. Il se
+contenta de mentionner le fait, en ajoutant, d’un air indifférent, que
+les pieds en question étaient dignes de Minnetaki.
+
+Cette journée encore s’écoula à manger, se reposer et dormir, et à
+panser la blessure de Mukoki. Mais, dès l’aurore du lendemain, les trois
+compagnons, cessant de marcher vers le sud pour se diriger désormais
+vers l’ouest, entamèrent les dernières étapes du retour. Chemin faisant,
+Wabi se frappa soudain le front.
+
+«Nous avons oublié, dit-il, notre belle tête d’élan, enfouie par moi
+dans son trou de glace! Oh! c’est dommage... Si nous retournions la
+chercher! Qu’en dis-tu, Muki? Un pareil trophée nous ferait
+singulièrement honneur.»
+
+Mukoki avait pris la proposition au sérieux. Il hocha la tête.
+
+«Woongas, dit-il, toujours là-bas peut-être. Pourquoi tomber encore dans
+gueule du loup?»
+
+Wabi se mit à rire.
+
+«Rassure-toi, Muki. Nous n’irons pas. C’étaient pourtant de bien belles
+cornes!»
+
+Deux jours après, vers midi, d’une haute crête de montagne, le Lac
+Nipigon apparut au loin, à une centaine de milles environ.
+
+Colomb, lorsqu’il posa le pied, pour la première fois, sur le continent
+qu’il venait de découvrir, ne fut pas d’une once plus heureux que
+Roderick Drew, lorsqu’il aperçut le terme de son long voyage. Là-bas,
+c’était la factorerie, d’où il était parti, et Minnetaki retrouvée!
+Oubliant les raquettes qu’il avait aux pieds, il esquissa en l’air, tant
+bien que mal, un saut périlleux.
+
+Tout l’après-midi, il s’emplit l’esprit de visions dorées. Ce serait
+d’abord Minnetaki qu’il rencontrerait. Serait-elle contente de le
+revoir? Oui, sans doute. Mais sa joie à elle égalerait-elle son bonheur
+à lui? Puis, dans trois semaines, il serait rentré dans son home
+familial, à Détroit, et c’est Mistress Drew, sa mère bien-aimée, qui lui
+ouvrirait ses bras. Et il aurait emmené Wabi avec lui! La fatigue ne
+semblait plus compter pour ses muscles et sa bonne humeur ne tarissait
+pas. Il riait, il sifflait, s’essayait même à chanter.
+
+Deux autres jours de marche furent nécessaires pour atteindre le Lac
+Nipigon et en contourner ou traverser sur la glace une partie.
+
+Le soir de ce deuxième jour, comme le soleil, en un dernier adieu,
+descendait à l’horizon, rouge et froid dans sa gloire, sur la blanche
+froidure du Wilderness, les trois chasseurs atteignirent la petite
+colline boisée à laquelle s’adossait Wabinosh-House.
+
+Ils s’engagèrent sous les arbres et, au moment où l’astre, au terme de
+sa course, disparaissait dans les noires ramures, les notes imprévues
+d’un clairon parvinrent, claires et sonores, jusqu’à eux.
+
+Wabi avait dressé l’oreille et écoutait. Son front joyeux s’était
+assombri.
+
+«Que signifie ceci?» dit-il.
+
+Rod s’exclama:
+
+«Un clairon!»
+
+Le clairon se tut et, quelques secondes après, retentissait le «boum»
+lourd d’un gros canon.
+
+«Si je ne me trompe, dit Rod, c’est la vesprée militaire. Vous avez donc
+des soldats à la factorerie?
+
+--Je n’en ai jamais vus, par saint George, répondit Wabi. Qu’est-ce que
+tout cela signifie?»
+
+Les raquettes dévalèrent à toute vitesse et, un quart d’heure après, les
+trois compagnons étaient devant Wabinosh-House. Les alentours de la
+factorerie avaient complètement changé d’aspect. Sur le terrain libre
+s’étaient élevées une demi-douzaine de maisons près desquelles allaient
+et venaient des groupes de soldats, portant l’uniforme de S. M. le Roi
+d’Angleterre.
+
+Tandis que Mukoki regagnait discrètement le logis des employés de la
+factorerie et que Wabi se précipitait vers le home du factor, Rod
+continuait jusqu’aux magasins qui étaient en bordure du lac, et où il se
+souvenait que Minnetaki aimait à s’isoler et à rêver.
+
+Mais son espoir fut déçu. La jeune fille ne s’y trouvait pas. Il revint
+vers la maison du factor.
+
+Wabi l’attendait en haut des marches, à côté de son père et de sa mère,
+la Minnetaki indienne, qui lui souhaitèrent la bienvenue.
+
+«Rod, écoutez cela! lui dit Wabi, lorsqu’ils furent restés seuls
+ensemble, en attendant le dîner. Durant notre absence, les Woongas ont
+redoublé d’audace, mis presque en état de siège la factorerie, et tout
+le monde a vécu ici des heures tragiques. Devant leurs assassinats et
+leurs vols, le gouvernement leur a officiellement déclaré la guerre et a
+expédié des soldats, avec ordre de les traquer et de les exterminer sans
+merci!»
+
+Les yeux de Wabi étincelaient. Après un instant, il reprit:
+
+«Les battues et les reconnaissances ont commencé, il y a quelques jours.
+S’ils ont fléchi dans notre poursuite et s’ils ont finalement abandonné
+dans le ravin la proie tant convoitée que nous étions pour eux, c’est,
+je n’en doute pas, qu’ils ont été, à ce moment, alertés sur leur
+arrière. Mais tout ceci n’est encore qu’escarmourches. Demain, les
+soldats se mettront en marche pour le grand nettoyage! Vous demeurez,
+Rod, n’est-il pas vrai? Et vous vous enrôlez avec moi pour toute la
+durée de la campagne...
+
+--Je ne le puis, Wabi! Non, vous le savez bien, ma mère m’attend, et
+c’est vous qui m’accompagnez. Les soldats de Sa Majesté peuvent marcher
+sans vous. Venez à Détroit et persuadez à votre mère de nous laisser
+emmener Minnetaki!»
+
+Wabi prit affectueusement les mains de Rod et les serra. Mais il
+répondit d’une voix rauque:
+
+«C’est impossible. Mon devoir est ici! Minnetaki non plus ne saurait
+vous accompagner. Elle n’est plus en ces lieux...»
+
+Roderick chancela et devint tout pâle.
+
+«Elle est en sûreté, rassurez-vous! reprit Wabi. Mais ses nerfs et sa
+santé avaient été tellement ébranlés par les terribles épreuves subies
+durant ces deux derniers mois, que mon père a décidé de l’éloigner
+momentanément, jusqu’au terme des opérations en cours. Il aurait voulu
+que ma mère fît de même, mais elle s’y est refusée.
+
+--Et Minnetaki est loin d’ici? balbutia Rod.
+
+--Elle est partie pour Kénogami-House, il y a quatre jours, en compagnie
+d’une femme de confiance et de deux guides. Ce sont leurs empreintes que
+vous avez vues marquées sur la piste.
+
+--Alors, les petits pieds étaient bien les siens?
+
+--Vous l’avez dit, cher ami! Restez-vous, décidément? Vous serez ainsi
+le premier à la saluer à son retour.
+
+--Je ne le puis pas. Ma mère avant tout...»
+
+Minnetaki ne s’était point éloignée cependant sans remettre à sa mère
+indienne une petite lettre, destinée à Roderick. Wabi vint la lui
+apporter dans sa chambre, pour le consoler.
+
+La jeune fille y avait écrit qu’elle serait sans doute revenue avant le
+retour du jeune chasseur. Si le contraire avait lieu et si Rod était
+reparti chez lui, elle le priait de ne pas oublier le chemin de la
+factorerie et, une autre fois, d’amener Mistress Drew avec lui.
+
+Au dîner, Minnetaki mère appuya plusieurs fois sur cette invitation,
+qu’elle déclara reprendre à son compte. Elle ajouta, pour la grande joie
+de Rod, qu’elle avait personnellement, à plusieurs reprises, correspondu
+avec Mistress Drew, qui était toujours en bonne santé, et que, déjà,
+elle la considérait comme une amie.
+
+Dans la soirée, eut lieu le partage des fourrures, que le factor acquit
+au nom de la Compagnie. La part de Rod, en comprenant le tiers de la
+valeur des pépites d’or, s’élevait à près de sept cents dollars.
+
+Le lendemain matin, il écrivit à Minnetaki une longue lettre, que le
+fidèle Mukoki se chargea d’aller porter à la jeune fille. Puis il monta
+dans le traîneau qui lui avait été préparé.
+
+Les deux boys se serrèrent la main.
+
+«Nous vous attendrons au printemps prochain, dit Wabi. C’est bien
+convenu, n’est-ce pas? Dès que la glace se brisera.
+
+--Oui, si je vis! répondit Rod.
+
+--Cette fois, ce sera pour la mine d’or.
+
+--Pour la mine d’or!
+
+--Et Minnetaki sera ici!» ajouta Wabi, tandis que rougissait Roderick et
+que l’attelage s’ébranlait.
+
+Bientôt le traîneau filait à toute vitesse sur l’étendue blanche. Rod,
+le regard fixé devant lui, songeait aux caresses maternelles qui
+l’attendaient. A un moment pourtant, il détourna la tête et sa pensée se
+reporta sur la piste de Kénogami-House, où de petits pieds aimés
+s’étaient empreints. Le printemps était loin encore... Et des yeux du
+pauvre boy deux grosses larmes roulèrent.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PAGES
+ CHAPITRE I. --LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES 1
+ CHAPITRE II. --COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A
+ LA CIVILISATION 12
+ CHAPITRE III. --RODERICK TUE SON PREMIER OURS 21
+ CHAPITRE IV. --RODERICK SAUVE MINNETAKI 27
+ CHAPITRE V. --EN CONTACT AVEC LE DÉSERT 36
+ CHAPITRE VI. --MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE 52
+ CHAPITRE VII. --LA DANSE DES CARIBOUS 63
+ CHAPITRE VIII. --MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES 75
+ CHAPITRE IX. --CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM 83
+ CHAPITRE X. --POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS 93
+ CHAPITRE XI. --COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT 108
+ CHAPITRE XII. --RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN 119
+ CHAPITRE XIII. --LE SONGE DE RODERICK 128
+ CHAPITRE XIV. --LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE 136
+ CHAPITRE XV. --SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE 147
+ CHAPITRE XVI. --LA CATASTROPHE 158
+ CHAPITRE XVII. --LA POURSUITE 167
+ CHAPITRE XVIII.--LE RETOUR A WABINOSH-HOUSE 175
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***
diff --git a/75025-h/75025-h.htm b/75025-h/75025-h.htm
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- <title>Les chasseurs de loups | Project Gutenberg</title>
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-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***</div>
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-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-
-<p class="c top2em large">JAMES-OLIVER CURWOOD</p>
-
-<h1><span class="xsmall">LES</span><br>
-CHASSEURS<br>
-DE LOUPS</h1>
-
-
-<p class="c gap">HACHETTE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="copy top4em"><span class="i">Copyright by Librairie Hachette, 1929.</span><br>
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
-réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LES CHASSEURS DE LOUPS</p>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="i">A mes camarades du Grand Désert
-du Nord, à ces compagnons fidèles
-avec qui j’ai partagé les joies et les
-peines des longues pistes silencieuses,
-et spécialement à Mukoki,
-mon guide Peau-Rouge et ami bien-aimé,
-en témoignage de ma reconnaissance,
-je dédie ce livre.</p>
-
-<p class="sign i">JAMES OLIVER CURWOOD.</p>
-
-</blockquote>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small i">CHAPITRE PREMIER</span><br>
-LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES</h2>
-
-
-<p>Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau
-sur le Grand Désert canadien. La lune se levait, boule
-rouge mouvante, éclairant d’une faible lueur le vaste
-silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme désolation.
-La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore
-pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures
-nocturnes.</p>
-
-<p>Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et
-à la clarté diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre
-de rochers, au fond duquel dormait un lac gelé.
-Sur la pente de la montagne s’élevait la forêt de sapins,
-noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes bordaient
-le lac de leur muraille, à demi courbés sous le
-fardeau de la neige et de la glace, qui les écrasait, dans
-les impénétrables ténèbres. Du côté opposé aux mélèzes,
-aux sapins et à la montagne, le cirque rocheux s’échancrait
-vers une plaine blanche infinie, découverte et sans
-arbres.</p>
-
-<p>Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en
-dépliant son vol. Puis il jeta, d’une voix chevrotante, un
-hululement doux, qui semblait annoncer que bientôt allait
-s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la nuit.</p>
-
-<p>La neige, qui avait chu en abondance durant la journée,
-avait cessé de tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air
-et ses flocons étaient restés accrochés aux plus petites
-brindilles des ramures. Quoiqu’il ne fît pas de vent, le
-froid était intense. Un homme qui serait demeuré immobile
-fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.</p>
-
-<p>Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et
-lugubre, quelque chose comme une plainte inexprimable,
-une plainte non humaine, qui, si un homme l’eût entendue,
-aurait fait battre plus vite le sang dans ses veines et
-se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri
-venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit.
-Il se tut ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau
-en parut plus profond. Le hibou blanc comme un gros
-flocon de neige, s’envola muettement, à tire-d’ailes, par-dessus
-le lac gelé.</p>
-
-<p>Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif
-recommença mais plus faible. Un habitué du Grand
-Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant les ténèbres,
-n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de
-souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.</p>
-
-<p>Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre
-l’angoisse des longues heures d’une journée de chasse, un
-magnifique élan mâle s’avançait dans la lumière de la
-lune. Sa tête superbe, pliant sous le poids de sa massive
-ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui était de
-l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette
-direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il
-laissait une coulée de sang. Blessé à mort sans doute et
-se traînant à peine sur la neige molle qui couvrait la
-glace, il espérait visiblement trouver dans l’abri des
-arbres un ultime refuge.</p>
-
-<p>Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et
-rejeta sa tête en arrière, le museau levé vers le ciel, en
-pointant en avant ses longues oreilles. C’est l’attitude
-familière aux élans lorsqu’ils écoutent. Et leur ouïe est si
-fine qu’ils perçoivent, à un mille de distance, le clapotis
-d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau vive. Mais
-aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de
-temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc,
-qui ne s’était pas éloigné. Le puissant animal demeurait
-cependant immobile et, tandis qu’une petite mare de sang
-s’élargissait dans la neige, sous son poitrail, il écoutait
-toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à l’ouïe
-humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées ? Quel
-danger se tenait en embuscade dans la noire forêt de
-sapins, qu’elles interrogeaient ? Les reniflements avaient
-repris. Aspirant l’ombre, ils allaient maintenant de l’est
-à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers le nord.</p>
-
-<p>Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas
-à le distinguer. Une lointaine rumeur, à la fois lamentable
-et féroce, croissait, puis s’évanouissait, puis
-croissait encore, se faisant de minute en minute plus précise.
-C’était le hurlement des loups !</p>
-
-<p>Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin
-condamné à mort, ce que les fusils en joue sont à l’espion
-qui s’est fait prendre, ce cri des loups l’est à la bête
-blessée, dans le Grand Désert canadien. Le vieil élan
-rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes
-ses forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt
-de sapins. Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que
-le petit bois de mélèzes, il comprenait instinctivement,
-sous son crâne épais, qu’elle lui serait, s’il pouvait
-l’atteindre, une plus sûre retraite.</p>
-
-<p>Mais alors… Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il
-s’arrêta à nouveau. Si brusquement que ses pattes de
-devant fléchirent sous lui et qu’il s’écroula dans la neige.
-La détonation d’un fusil avait, cette fois, retenti !</p>
-
-<p>Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux
-milles peut-être. Mais son éloignement n’enlevait rien à
-la crainte qui avait fait tressaillir le roi du Nord agonisant.
-Le matin de ce même jour, il avait entendu
-retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses
-parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant
-bien que mal, il se remit debout. Il renifla au nord, à
-l’est, à l’ouest. Puis, retournant sur ses pas, il vint s’enfouir
-dans la masse glacée des mélèzes.</p>
-
-<p>Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il
-durait depuis dix minutes environ lorsqu’un glapissement
-rapide déchira l’air, plus proche cette fois. Un autre lui
-répondit, puis un second, puis un troisième, et ce fut bientôt
-un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.</p>
-
-<p>Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du
-bois de mélèzes. Le teint de son visage était cuivré,
-comme celui d’un Indien.</p>
-
-<p>Il avança de quelques yards<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Puis se retournant vers
-l’obscure muraille :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>« Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin
-et le campement n’est plus loin. »</p>
-
-<p>Une voix répondit : « Me voici, Wabi. »</p>
-
-<p>Quelques minutes se passèrent et un autre jeune
-homme, de sang blanc, apparut. Il avait dix-huit ans au
-plus. De sa main gauche, il s’appuyait sur un gros gourdin.
-Son bras droit, qui semblait gravement blessé, était
-enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage
-improvisé. Sa figure était toute égratignée et saignait.
-L’ensemble de sa démarche indiquait qu’il en était arrivé
-au dernier degré de l’épuisement.</p>
-
-<p>Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par
-saccades. Puis le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs
-et il ne tenta même pas de le ramasser. Conscient de sa
-faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa dans la neige.</p>
-
-<p>Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.</p>
-
-<p>« Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer ? »</p>
-
-<p>Le jeune homme se remit sur ses pieds.</p>
-
-<p>« J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à
-bout. »</p>
-
-<p>Et il retomba sur le sol.</p>
-
-<p>Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.</p>
-
-<p>« Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en
-attendant le jour, s’il nous était resté plus de trois cartouches.</p>
-
-<p>— Trois seulement ? interrogea Rod.</p>
-
-<p>— Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois
-loups. Je ne pensais pas, en partant vous chercher, vous
-trouver si loin. »</p>
-
-<p>Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau
-de poche que l’on referme.</p>
-
-<p>« Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi
-bien. »</p>
-
-<p>Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses
-puissantes épaules.</p>
-
-<p>Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri
-de chasse des loups, tellement près qu’il s’arrêta,
-hésitant.</p>
-
-<p>« Ils ont découvert notre piste ! déclara-t-il. Nous ne
-pouvons songer à les gagner de vitesse. Avant cinq
-minutes ils seront ici. »</p>
-
-<p>Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un
-autre adolescent mis en pièces devant ses yeux par les
-« <span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span> » du Nord<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Et il frémit. Tel allait donc
-être le sort de son compagnon, et le sien propre… A moins
-que… En laissant tomber le blessé de ses épaules et en
-l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa
-face se crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner
-Roderick ! Ce matin même, n’avaient-ils pas, en
-une première échauffourée avec les <span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span>, fait le coup
-de feu côte à côte ? Près de lui Roderick n’était-il pas
-tombé dans la bataille, le bras déchiré ? S’ils devaient,
-dans un instant, affronter la mort, ce serait encore de
-compagnie. Ensemble ils mourraient.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Outlaw</i>, hors la loi. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna,
-portant Rod, le bois de mélèzes. La seule chance de salut
-qui s’offrait à eux était de se hisser sur un des arbres et d’y
-attendre que les loups se fussent dispersés avec le jour.
-Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir de froid
-durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une
-lutte d’endurance.</p>
-
-<p>Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les
-branches chargées de neige pendaient jusqu’à terre, et
-déposa Rod sur le sol. A la lumière de la lune, qui maintenant
-était haute dans le ciel et brillante, il regarda le
-jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques,
-avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une
-pâleur mortelle, et, devant ce visage spectral, le cœur
-fidèle de Wabi se serra d’angoisse.</p>
-
-<p>Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait
-monter le blessé dans son refuge aérien, son oreille,
-exercée aux bruits du désert, avait tressailli. Les loups
-arrivaient !</p>
-
-<p>Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus.
-Car, en approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs
-glapissements. Sans les attendre, témérairement, avec un
-grand cri, il bondit au-devant d’eux.</p>
-
-<p>Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il
-arriva pour leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un
-petit groupe, l’avant-garde sans doute. Sans perdre un
-instant, Wabi mit en joue et tira. Un hurlement de douleur
-lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une
-deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup
-sauter en l’air, comme mû par un ressort, et retomber à
-plat dans la neige, sans même un cri. Les autres alors
-se dispersèrent, non sans emporter avec eux le cadavre
-du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.</p>
-
-<p>Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci,
-surmontant son immense faiblesse, avait repris un peu
-de vie. Il grimpa dans le mélèze et le tira après lui.</p>
-
-<p>« C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez.
-La première fois c’était d’une noyade bien réussie. Cette
-fois, c’est des loups. Je vous dois une fière chandelle ! »</p>
-
-<p>Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.</p>
-
-<p>« Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi.
-Si vous êtes ainsi estropié, c’est pour moi. La blessure
-sanglante m’était destinée. Nous sommes quittes. »</p>
-
-<p>Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en
-une confiance amie.</p>
-
-<p>Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se
-hissa jusqu’au faîte de l’arbre pour observer. La horde
-sortait justement de la forêt de sapins, un peu plus haut
-sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à toute
-vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points
-noirs pareils à des fourmis.</p>
-
-<p>D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du
-lac, qu’une autre bande traversait en courant. Les deux
-troupes voraces semblaient avoir pour objectif commun
-le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y avait bien
-au total, près de soixante bêtes.</p>
-
-<p>Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans
-l’arbre. Les deux hommes, avec l’unique cartouche qui
-restait, attendirent. Rod avait, dans la bagarre du matin,
-perdu son fusil et ses munitions.</p>
-
-<p>Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation.
-Il vit bientôt que les deux bandes de loups s’étaient
-rejointes en effet et encerclaient le bois. Les animaux
-semblaient en proie à une vive exaltation. Ils venaient de
-rencontrer la petite mare de sang laissée par l’élan agonisant
-et relevaient la piste qui lui faisait suite.</p>
-
-<p>« Que se passe-t-il ? » demanda Rod, à mi-voix.</p>
-
-<p>Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à
-briller d’un flamme ardente. Le sang palpitait dans ses
-veines et son cœur battait à se rompre.</p>
-
-<p>« Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il,
-après un moment de silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni
-flairés, mais une autre proie. C’est notre chance. »</p>
-
-<p>A peine avait-il parlé que les buissons et les branches
-craquaient à quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous
-d’eux, les deux hommes purent voir une grosse masse
-d’ombre qui passait au triple galop. Wabi eut le temps
-de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le
-même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une
-balle qui ne l’avait pas immédiatement abattu. Les loups
-serraient de près la bête, la tête au ras du sol, sur la
-piste empourprée, avec des cris rauques et des grognements
-affamés qui sortaient, par instants, de leurs
-mâchoires béantes.</p>
-
-<p>Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais
-il s’offrait pour la première fois aux yeux de Rod et,
-quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un éclair, il y devait
-demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait
-revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait
-condamnée, fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son
-lourd beuglement d’agonie, et la horde diabolique des
-<span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span> du désert attachée à ses trousses, corps agiles et
-puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les
-os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la
-proximité de leur proie.</p>
-
-<p>Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce
-duel inégal, et que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à
-la dernière parcelle.</p>
-
-<p>« Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons
-redescendre à terre et continuer sans crainte notre
-chemin. Ils sont trop absorbés pour s’occuper de
-nous ! »</p>
-
-<p>Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant
-les pieds. Puis il se courba devant lui, comme il l’avait
-déjà fait, et le chargea sur son dos.</p>
-
-<p>Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant
-un mille, jusqu’à un petit torrent, dont la surface était
-gelée.</p>
-
-<p>« Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher.
-Je sens que mes forces reviennent. Vous me soutiendrez
-seulement un peu. »</p>
-
-<p>Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé
-son bras autour de la taille du blessé. Ils parcoururent
-ainsi un autre mille.</p>
-
-<p>Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une
-flamme qui brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de
-sapins. Elle était encore distante d’un bon mille, mais il
-leur semblait qu’ils la touchaient de la main. Ils la
-saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil et
-délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux
-mains devant sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et
-lança son signal habituel :</p>
-
-<p>« Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou ! Oua, ou, ou, ou, ou, ou,
-ou ! »</p>
-
-<p>L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu.
-Une forme ombreuse apparut dans la lueur de la flamme
-et retourna le cri.</p>
-
-<p>« C’est Mukoki ! dit Wabi.</p>
-
-<p>— Mukoki ! » fit Rod en riant, tout heureux de voir
-que la rude épreuve tirait à sa fin.</p>
-
-<p>Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait,
-pris de vertige. Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il
-ne tombât pas dans la neige.</p>
-
-<p>Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés
-devant le feu de leur campement, sur l’Ombakika gelé,
-avaient pu percer l’avenir et prévoir toutes les tragiques
-émotions qu’il leur réservait, alors peut-être auraient-ils
-reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils revenus,
-sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme
-heureux qui devait couronner leur longue randonnée les
-eût-il, en dépit de tout, entraînés en avant. Car l’amour
-des vibrations fortes est ancré dans le cœur de la robuste
-jeunesse.</p>
-
-<p>Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative,
-l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard
-seulement, après bien des années écoulées, ils devaient,
-devant les bûches ronflantes du foyer familial, revoir dans
-son ensemble le tableau complet des aventures vécues par
-eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers
-et ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas
-voulu désormais renoncer pour tout l’or du monde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small i">CHAPITRE II</span><br>
-COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT
-A LA CIVILISATION</h2>
-
-
-<p>Un peu moins de trente ans avant l’époque où se
-déroule ce récit, un jeune homme, nommé John Newsome,
-quittait pour le Nouveau-Monde la grande ville de
-Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut perdu
-père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial,
-rien ne lui était demeuré.</p>
-
-<p>Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien
-éduqué, actif et entreprenant, il se fit rapidement une
-situation. Le patron qui l’employait lui accorda sa confiance
-et l’expédia comme agent, ou « factor », à sa factorerie
-de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, fort loin vers le nord, dans la
-région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.</p>
-
-<p>Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine.
-Au cours de la seconde année de son gouvernement, John
-Newsome reçut la visite d’un chef Peau-Rouge, nommé
-Wabigoon. Il était accompagné de sa fille, Minnetaki, dont
-une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à
-sa beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat
-naissant de sa jeunesse et la beauté qui brillait en elle
-s’était rarement vue parmi les jeunes filles indiennes.</p>
-
-<p>Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit
-sur-le-champ de la divine princesse. Ses visites furent
-des lors fréquentes au village indien où commandait
-Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, dans les
-profondeurs du Grand Désert Blanc.</p>
-
-<p>Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune
-factor. Mais leur mariage, rapidement décidé, trouva dès
-l’abord, devant lui, un gros obstacle.</p>
-
-<p>Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui
-aussi de Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur.
-Mais Woonga était puissant, plus puissant que Wabigoon,
-qui se trouvait sous sa dépendance directe pour les territoires
-de chasse qu’il avait coutume de fréquenter. D’où
-nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler avec
-celui qu’elle aimait.</p>
-
-<p>Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants.
-Un double attentat en résulta contre la vie de Newsome,
-et Woonga expédia à Wabigoon un ultimatum, lui faisant
-savoir qu’il eût à lui accorder sa fille. Minnetaki répondit
-en personne, par un net refus, à cette sommation, et le feu
-de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine de
-Woonga.</p>
-
-<p>Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes
-de sa tribu, il tomba à l’improviste sur le campement de
-Wabigoon. Le vieux chef fut égorgé, ainsi qu’une
-vingtaine de ses gens, mais le but principal de l’attaque,
-qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut
-repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.</p>
-
-<p>Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-afin d’apporter à Newsome la nouvelle de l’assaut
-qui avait eu lieu et de la mort de Wabigoon. Le jeune
-factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola au
-secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga
-tourna nettement à son désavantage et il fut reconduit dans
-le Désert, tambour battant, avec de lourdes pertes pour les
-siens.</p>
-
-<p>Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.</p>
-
-<p>A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont
-le souvenir devait demeurer longtemps vivace dans les
-annales de la factorerie. Haine née de l’amour, devenue
-haine de race, inexpiable et sans fin.</p>
-
-<p>Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu
-entière, et il commença à exterminer, à peu près jusqu’au
-dernier, tous les anciens sujets de Wabigoon. Ceux qui
-purent échapper abandonnèrent leur ancien territoire et
-vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut
-ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor,
-d’être perpétuellement traqués, et massacrés dans des
-embuscades.</p>
-
-<p>Haine pour haine, menace pour menace furent rendues
-à Woonga et aux hommes de son clan. Et bientôt tous les
-Indiens, quels qu’ils pussent être, furent, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-considérés comme des ennemis. On les tint pour
-autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante,
-on ne les appela désormais que les « Woongas ». Ils furent
-décrétés une bonne cible pour n’importe quel fusil.</p>
-
-<p>Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de
-Newsome et de sa belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon
-qu’en l’honneur du vieux chef, son grand-père, on
-baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre était
-une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait
-tenu à nommer, comme sa mère, Minnetaki.</p>
-
-<p>Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque
-pur, dans les veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect,
-de la semelle de ses mocassins jusqu’au sommet du
-crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi souple et agile
-qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait
-qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence
-cependant était grande et surprenait le factor lui-même.</p>
-
-<p>Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait,
-tenait moins de la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait
-davantage des allures et de la grâce de la femme
-blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du jais, et
-noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la
-race à laquelle appartenait son père.</p>
-
-<p>Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de
-s’adonner à l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux
-n’avaient qu’un but commun, élever à la mode des enfants
-blancs la petite Minnetaki et son frère. Ils commencèrent
-par fréquenter, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, l’école de la factorerie.
-Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à
-celle, plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur,
-le centre civilisé le plus proche. Les deux enfants s’y
-montrèrent des élèves brillants.</p>
-
-<p>Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa
-douzième. Rien, dans leur habituel langage, ne trahissait
-leur part d’origine indienne. Mais ils s’étaient, sur le
-désir de leurs parents, familiarisés également avec le langage
-ancestral du vieux Wabigoon.</p>
-
-<p>Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas
-se firent plus audacieux encore dans leurs déprédations et
-leurs crimes. Ils renoncèrent complètement à tout travail
-honnête et ne vécurent plus que de leurs pillages et de
-leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient sucé avec le
-lait la haine héréditaire contre les hôtes de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-haine dont maintenant Woonga était presque seul
-à se rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement
-canadien finit par mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge
-et celle de ses principaux partisans. Une expédition
-en règle fut organisée, qui refoula les hors-la-loi vers
-des territoires plus lointains, sans que Woonga lui-même
-pût être capturé.</p>
-
-<p>Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en
-irait aux États-Unis, pendant une année, dans quelque
-grande école. Contre ce projet, le jeune Indien (presque
-tous le considéraient en effet comme tel et il en était fier)
-lutta avec énergie, mettant en avant mille arguments. Il
-avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la
-passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait
-contre la prison qu’est une grande ville, contre ses
-rumeurs, son tumulte et sa boue. Non, non, il ne saurait
-jamais se faire à cette existence.</p>
-
-<p>Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda,
-elle le supplia de partir, d’aller là-bas pour une année,
-pas plus. Il reviendrait ensuite et lui raconterait tout ce
-qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son tour tout ce qu’il
-aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur plus
-que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que
-n’avaient fait les parents, et il partit.</p>
-
-<p>Il se rendit à Détroit<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, dans l’État de Michigan, et
-trois mois durant, il s’appliqua au travail, avec conscience.
-Mais chaque semaine qui s’écoulait ajoutait au
-chagrin de son isolement, à ses regrets languissants
-d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le
-Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts.
-Chaque journée était pour lui un poids pesant et sa seule
-consolation était d’écrire, trois fois par semaine, à sa
-sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le courrier
-postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui
-écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le
-soutenait et l’encourageait.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres
-N.-O. de Washington, est situé à la frontière du Canada et des
-États-Unis, sur la rivière du même nom, qui fait communiquer
-ensemble les lacs Huron et Érié. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune
-Wabigoon lia connaissance avec Roderick Drew.</p>
-
-<p>Comme Newsome, Roderick était un enfant du
-malheur. Lorsque son père mourut, si jeune était-il
-encore qu’il n’en avait même pas gardé le souvenir. Sa
-mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient
-avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait
-lutté contre la gêne, afin de maintenir son fils au collège.
-Maintenant toutes ressources étaient épuisées et Roderick
-se préparait à abandonner ses études au terme de la
-semaine en cours. La nécessité devenait son maître
-farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était
-agrippé à lui, comme le naufragé à une bouée, et était
-devenu son inséparable. Et, lorsque Roderick fut rentré
-chez lui, Wabi alla lui rendre visite.</p>
-
-<p><span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew était une femme fort distinguée, qui
-reçut Wabi avec amitié et ne tarda pas à lui porter une
-affection quasi maternelle. Sous cette influence réconfortante,
-il trouva moins anguleuse cette odieuse civilisation
-et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son
-esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit
-de la maison amie une description enthousiaste. <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span>
-Drew reçut de la mère de Wabi d’affectueux remerciements
-et une correspondance régulière s’établit entre les
-deux familles.</p>
-
-<p>Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude,
-avait terminé sa journée de collège, il venait retrouver son
-ami, qui rentrait, de son côté, de la maison de commerce
-où il travaillait. Durant les longues soirées d’hiver, les
-deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’asseyaient l’un à côté de l’autre, devant le
-feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence
-idéale que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod
-écoutait de ses deux oreilles et, peu à peu, naissait et se
-développait en lui un irrésistible désir de connaître cette
-vie. Des plans s’échafaudaient, une foule d’aventures
-étaient imaginées. <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew écoutait, en souriant ou
-en riant, et ne disait pas non à tous ces projets mirifiques.
-Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en
-retourna au Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge
-et de sa sœur Minnetaki. Les yeux des jeunes
-gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent et
-<span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune
-Indien.</p>
-
-<p>Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour
-Roderick. Huit mois d’amitié avec Wabi avaient fait surgir
-en lui comme une seconde nature et il lui sembla,
-lorsque partit son camarade, que quelque chose de lui-même
-s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque
-courrier postal apportait de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> un paquet
-de lettres pour les Drews et en remportait un de Détroit.</p>
-
-<p>L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient
-à tourner à l’or et au rouge les feuillages de la
-Terre du Nord, quand une longue lettre de Wabi suscita,
-dans le petit <span lang="en" xml:lang="en">home</span> des Drew, une grosse émotion, mêlée
-à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée
-d’une seconde lettre du factor en personne, d’une troisième,
-de la mère Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum
-de la jeune Minnetaki. Les quatre missives demandaient
-instamment à Roderick et à <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew de
-venir passer l’hiver à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
-
-<p>« <i>Ne craignez pas</i>, écrivait Wabi, <i>qu’une perte d’argent
-résulte pour vous de l’abandon momentané de votre place.
-Nous gagnerons ici, durant cet hiver, plus de dollars que
-vous n’en pourrez, en trois ans, récolter à Détroit. Nous
-chasserons les loups. La région en pullule et le gouvernement
-donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp
-présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers,
-j’en ai tué quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été
-bonne. J’ai un loup apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux
-fusils et au reste de l’équipement, ne vous en tourmentez
-point. Nous avons ici tout le nécessaire.</i> »</p>
-
-<p><span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew et son fils délibérèrent durant quelques
-jours sur cette proposition, avant d’envoyer une réponse
-à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Roderick suppliait d’accepter l’invitation.
-Il dépeignait la splendeur heureuse du séjour qui
-leur était offert, la belle santé qu’ils en rapporteraient. De
-cent façons différentes il présentait ses arguments et plaidait
-sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la
-situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas
-imprudent de quitter une situation modeste encore, mais
-assurée, et qui leur permettait une vie et un confort
-acceptables en somme. Les appointements de Roderick
-iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés
-à dix dollars par semaine.</p>
-
-<p>Finalement, <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew céda. Elle consentait au
-départ de Rod, tandis qu’elle-même, qui redoutait quelque
-peu ce lointain déplacement, resterait pour garder le
-logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-en demandant des précisions sur l’itinéraire à
-suivre.</p>
-
-<p>La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre,
-Wabi se rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la
-Rivière de l’Esturgeon, qu’ils remonteraient ensuite en
-canot jusqu’au lac du même nom. Là ils prendraient un
-billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient à
-Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> avant que la glace naissante de l’hiver
-se refermât sur eux.</p>
-
-<p>Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires
-et, quatre jours après, Rod quittait sa mère pour
-monter dans le train qui l’amènerait à Sprucewood. Il y
-trouva, en débarquant, Wabi qui l’attendait, accompagné
-par un des Indiens de la factorerie. L’après-midi du
-même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de
-l’Esturgeon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="small i">CHAPITRE III</span><br>
-RODERICK TUE SON PREMIER OURS</h2>
-
-
-<p>Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein
-cœur du Grand Désert du Nord.</p>
-
-<p>Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec
-Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage
-beauté des forêts, aux essences variées, et des marais
-miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau
-comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son
-cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans
-cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros
-gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre
-les rives de l’Esturgeon.</p>
-
-<p>Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi.
-L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours
-de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de
-hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur
-eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient,
-de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives
-du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois
-de mélèzes.</p>
-
-<p>Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une
-quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en
-était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert.
-Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons.
-Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes
-de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements
-d’ailes.</p>
-
-<p>A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les
-arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement
-singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.</p>
-
-<p>« Un élan ! » murmura Wabi, derrière lui.</p>
-
-<p>A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps
-frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le
-sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence
-stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord
-entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures
-sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début.
-Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près
-avec lui.</p>
-
-<p>Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de
-la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse
-masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis
-s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le
-soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière
-jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons
-obliques venaient friser de leur lumière, une bête était
-posée.</p>
-
-<p>Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick.
-C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le
-faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses
-membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.</p>
-
-<p>L’animal était pris à l’improviste, et de tout près.
-Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce
-qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.</p>
-
-<p>L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à
-grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il
-allait tomber, puis continua sa retraite.</p>
-
-<p>« Vous l’avez touché ! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une
-seconde balle ! »</p>
-
-<p>Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur
-l’ours aucun effet.</p>
-
-<p>Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle
-canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque,
-et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait
-disparaître parmi les arbres.</p>
-
-<p>Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité
-opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais
-leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et
-ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait
-culbuté dans la rivière.</p>
-
-<p>Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le
-fusil que Rod tenait encore.</p>
-
-<p>« Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il,
-et cramponnez-vous à votre fusil ! N’essayez pas surtout
-de remonter dans le canot ! Nous passerions tous par-dessus
-bord… »</p>
-
-<p>L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation
-vers la rive. Durant ce temps, Wabi avait peine à
-réprimer son envie de rire, en voyant émerger la tête
-ruisselante de son ami et sa mine déconfite.</p>
-
-<p>« Par saint George ! ce coup était élégant pour un
-néophyte. Vous l’avez eu, votre ours ! »</p>
-
-<p>Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à
-cette bonne nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme,
-il échappa à l’étreinte de Wabi qui, tout ému encore, prétendait
-le serrer dans ses bras, et il courut, sous les
-arbres, après son ours.</p>
-
-<p>Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une
-balle qui lui avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il
-avait reçue en pleine tête.</p>
-
-<p>Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait
-abattue, dégouttant d’eau et grelottant de tous ses membres,
-il jeta vers ses deux compagnons, qui étaient
-occupés à amarrer le canot, une série de cris de triomphe,
-qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.</p>
-
-<p>Wabi accourut.</p>
-
-<p>« L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit.
-La chance nous a bien servis. Nous aurons, grâce à vous,
-un glorieux festin, et le bois ne manquera pas pour le
-faire cuire et établir notre abri. Voilà qui vous prouve que
-la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord ! »</p>
-
-<p>Puis il appela le vieil Indien :</p>
-
-<p>« Holà, Muki ! »</p>
-
-<p>Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon.
-Il s’appelait de son vrai nom Mukoki, et on l’appelait,
-par abréviation, Muki. Il avait été, depuis la tendre
-enfance de Wabi, son fidèle compagnon.</p>
-
-<p>« Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce
-gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Pendant ce temps,
-je vais préparer le campement.</p>
-
-<p>— Pouvons-nous conserver la peau ? interrogea Rod.
-C’est mon premier trophée, et dame…</p>
-
-<p>— Certainement que nous le pouvons ! répondit Wabi.
-En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer
-le feu. Cela vous empêchera de prendre froid. »</p>
-
-<p>Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement,
-en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux
-os et que la nuit commençait à tomber.</p>
-
-<p>Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de
-la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur
-et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures
-et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y
-enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés
-étaient suspendus près du feu, pour y sécher.</p>
-
-<p>Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement
-de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait
-d’être froide. Tout en sifflant allègrement, le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, ayant
-pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de
-cèdres et commença à couper des brassées de leurs
-ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant
-autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque
-et trébuchante, rejoindre Wabi.</p>
-
-<p>Deux grandes branches fourchues furent d’abord
-plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement
-l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit
-arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du
-toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres
-grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de
-charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre.
-Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà
-pris forme.</p>
-
-<p>Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de
-dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures
-furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes
-de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand
-feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait
-plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions
-d’un livre, aucune image dont aucun livre était
-orné, n’égalaient la présente réalité.</p>
-
-<p>Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir
-au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa
-bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine
-dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau,
-Rod connut alors que ses plus beaux rêves se
-réalisaient.</p>
-
-<p>Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter,
-dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient,
-à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube
-le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement
-lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient
-de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux
-de nuit.</p>
-
-<p>Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route,
-Roderick continua ses expériences.</p>
-
-<p>Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons
-se fussent éveillés, il quitta sans rien dire le campement,
-armé du fusil de Wabi. Il envoya deux coups de feu à
-un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il s’essouffla
-ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un caribou<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
-qui lui échappa en se jetant à la nage dans le
-Lac de l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois
-coups à longue distance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique
-du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="small i">CHAPITRE IV</span><br>
-RODERICK SAUVE MINNETAKI</h2>
-
-
-<p>Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le
-bateau où ils avaient pris place et qui fendait l’eau calme
-du Lac Nipigon, le regard perçant de Wabi découvrit le
-premier les maisons faites de bûches de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne
-voyait pas la fin.</p>
-
-<p>A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à
-Rod, joyeusement, les magasins de la factorerie, le petit
-groupe des maisons des employés, et celle du factor, qui
-allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.</p>
-
-<p>Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot
-s’en détacha et vint au devant du bateau. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-virent un mouchoir blanc s’agiter, pour les saluer. Wabi
-répondit par un cri d’allégresse et tira en l’air un coup de fusil.</p>
-
-<p>« C’est Minnetaki ! cria-t-il. Elle m’avait bien promis
-d’épier notre arrivée et de venir elle-même à notre rencontre. »</p>
-
-<p>Minnetaki ! Un petit frisson nerveux courut sur la peau
-de Rod. Mille fois, Wabi, au cours des soirées passées
-devant le foyer de <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew, lui avait dépeint la
-jeune fille. Toujours il avait associé sa sœur à la conversation,
-aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même
-s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de
-rêve pour celle qu’il n’avait jamais vue.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt,
-dans un canot du bord. Avec un petit cri de joie, et
-toute rieuse, Minnetaki se pencha vers son frère, pour
-l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs jetèrent,
-vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard
-curieux.</p>
-
-<p>Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes
-les filles de sa race, elle était svelte et élancée, et avait,
-presque déjà, la taille d’une femme. D’une vraie femme
-elle avait, inconsciemment, la grâce et les gestes. Un flot
-de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un gentil
-minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants
-qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse
-retombait sur les épaules de Minnetaki, entrelacée de
-rouges feuilles automnales.</p>
-
-<p>Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se
-leva lui aussi, pour lui répondre avec politesse en retirant
-sa casquette, à la mode des gens civilisés. Un coup de
-vent, juste à cet instant, emporta la coiffure dans le
-lac.</p>
-
-<p>Ce fut une explosion de rires, de la part des deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-et de la jeune fille, et le vieil Indien ne se priva pas de
-les imiter.</p>
-
-<p>La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au
-nez de Rod, Minnetaki poussa son canot vers la casquette
-qui flottait. Elle la repêcha et la tendit au jeune homme,
-du bout de sa rame.</p>
-
-<p>« Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les
-grands froids ? Wabi en a l’habitude. Moi pas.</p>
-
-<p>— Alors, moi non plus, je ne le ferai pas ! » répliqua
-Rod, galamment.</p>
-
-<p>Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir.
-Un équipement de chasse complet attendait le jeune
-blanc dans la chambre de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> qui lui avait
-été réservée : un fusil Remington, à cinq coups, d’aspect
-redoutable, tout pareil à celui de Wabi ; un revolver de
-gros calibre ; des raquettes à neige et une douzaine d’autres
-fourniments, indispensables à quiconque se prépare
-à entreprendre une longue expédition dans le Grand
-Désert Blanc. Rod, dès la première nuit, essaya son
-équipement.</p>
-
-<p>Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une
-carte et délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans
-cesse pourchassés dans les environs immédiats de la factorerie,
-y étaient devenus rares et prudents. Mais, à une
-centaine de milles au nord et à l’est, sur les terres à peu
-près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche
-élans, rennes et caribous.</p>
-
-<p>C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté
-d’établir ses quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se
-mettre en route sans tarder et, au centre des pistes, après
-les avoir relevées, de bâtir en toute hâte, avant les grosses
-chutes de neige, la cabane de bûches où les chasseurs
-s’abriteraient durant les grands froids.</p>
-
-<p>Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs,
-accompagnés de Mukoki, partiraient dans une semaine
-pour leur expédition.</p>
-
-<p>Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait
-à passer à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, tandis que Wabi suppléait,
-pour les affaires commerciales, à une courte
-absence de son père, il reçut de la jolie Minnetaki ses
-premières leçons de vie sauvage.</p>
-
-<p>En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa
-compagnie les signes mystérieux de la vie des forêts, le
-jeune homme était vis-à-vis d’elle en perpétuelle admiration.</p>
-
-<p>Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche,
-toute palpitante, ses yeux étincelant soudain et luisant
-comme des braises, son abondante chevelure, emplie des
-chauds reflets du soleil, venant balayer le sol autour
-d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien
-propre à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit
-ans. Cent fois, il prit le ciel à témoin que, de la pointe
-de ses jolis pieds, chaussés de mocassins, au faîte de sa
-tête, elle n’avait pas sa pareille en ce monde.</p>
-
-<p>A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi,
-qui acquiesçait avec enthousiasme. Si bien que la semaine
-n’était pas encore achevée, et déjà Minnetaki et Rod
-étaient devenus d’inséparables camarades. Ce n’était pas
-sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre
-l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le
-Grand Désert Blanc.</p>
-
-<p>Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à
-Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Mais Rod, le plus souvent, était debout
-avant elle encore. Certain matin, pourtant, il se trouvait
-en retard et, tandis qu’il s’habillait et procédait à sa toilette,
-il entendait, dehors, Minnetaki qui sifflait. Car la
-jeune fille savait siffler avec une perfection qui excitait
-son envie.</p>
-
-<p>Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki
-n’était plus là. Elle avait disparu dans la direction de
-la forêt. Il trouva simplement Wabi qui, en compagnie de
-Mukoki, était en train de lier par paquets provisions et
-équipements.</p>
-
-<p>C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua
-qu’une fine couche de glace s’était formée sur le lac,
-durant la nuit. Une ou deux fois, Wabi se tourna vers
-l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri connu, à l’adresse
-de Minnetaki. Personne ne répondit.</p>
-
-<p>« Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie
-autour d’un ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le
-déjeuner va être bientôt prêt. Rod, allez donc la chercher,
-voulez-vous ? »</p>
-
-<p>Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il
-courut sur le petit sentier qu’il savait être la promenade
-habituelle de Minnetaki et qui, avant d’entrer sous bois,
-longeait tout d’abord la grève caillouteuse du lac. Il arriva
-ainsi à l’endroit où elle amarrait son canot de bouleau et il
-put constater qu’elle était certainement passée là, il n’y
-avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été
-brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait
-dégagée sur une longueur de quelques pieds.</p>
-
-<p>De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds
-avaient laissé leur empreinte, remontait la pente du rivage
-et gagnait la forêt.</p>
-
-<p>Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il
-cria, à plusieurs reprises :</p>
-
-<p>« Holà, oh ! Minnetaki !… Minnetaki ! »</p>
-
-<p>Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la
-force de ses poumons. L’écho resta muet.</p>
-
-<p>L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé,
-lui firent reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait
-l’étroit sentier.</p>
-
-<p>Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau.
-Même silence. Alors il songea que peut-être la
-jeune fille avait pris un autre sentier et que lui-même
-était sans doute allé trop loin dans l’épaisse forêt. Il
-poursuivit cependant, quelques instants encore, et ne
-tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc
-d’arbre, renversé au travers du sentier, avait lentement
-pourri et laissé sur le sol un humus mou, épais et noirâtre.
-Les mocassins de Minnetaki y étaient imprimés
-comme dans une cire.</p>
-
-<p>Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans
-faire de bruit ; mais le vent ne lui apporta aucun son particulier.
-Une seule chose était certaine, c’est qu’il se trouvait
-maintenant à plus d’un mille de la factorerie et que
-ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés pour
-l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il
-ne put s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque
-des pieds de la jeune fille, d’admirer combien ils étaient
-menus. Il put aussi constater que les mocassins, à l’encontre
-de l’usage habituel, étaient munis de petits talons.</p>
-
-<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement.
-N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre,
-assez loin devant lui ? Son cœur s’arrêta de battre, son
-sang devint brûlant et, dans la seconde même, il reprit
-sa course, avec la rapidité d’un renne.</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie
-avait trouée dans la forêt.</p>
-
-<p>Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui,
-qui le glaça jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là,
-sa longue chevelure éparse sur ses épaules, les yeux
-bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait dans le sentier,
-encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui
-l’entraînaient à toute vitesse.</p>
-
-<p>Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur.
-Mais rapidement il redevint maître de lui et chaque
-muscle de son corps se tendit vers l’action.</p>
-
-<p>Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver,
-qui maintenant ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui.
-Mais lui était-il possible de tirer sur les deux coquins
-sans risquer d’atteindre Minnetaki ? La prudence lui
-interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche
-se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa,
-pour s’en faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol
-humide amortissait le bruit de ses pas.</p>
-
-<p>Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe
-tragique, lorsque Minnetaki, en un sursaut désespéré,
-tenta de se libérer. Un des Peaux-Rouges, dans l’effort
-qu’il fit pour la maintenir, se tourna à demi et vit le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>
-qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin levé.
-Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait
-son compagnon, et la bataille commença.</p>
-
-<p>Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une
-massue, sur l’épaule du second Indien, qui s’écrasa sur
-le sol. Mais, avant que le jeune homme se fût remis en
-garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière, en
-une étouffante et mortelle étreinte.</p>
-
-<p>L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui
-se hâta d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait.
-Plus prompte que l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod
-et son partenaire avaient roulé par terre et luttaient, en
-un terrible corps à corps. Le premier Indien, revenu de
-son étourdissement, commençait à se relever et se traînait
-vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son
-camarade.</p>
-
-<p>Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la
-mort assurée. Sa face blêmit et ses yeux se dilatèrent
-étrangement. Ramassant, dans un sanglot, le gourdin
-lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de
-toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du
-Peau-Rouge qui luttait avec Rod. Une fois, deux fois,
-trois fois, le bâton se leva et retomba, et l’homme desserra
-son étreinte. Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, à demi étouffé, respira.</p>
-
-<p>Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre
-Indien avait réussi à se remettre sur ses pieds et, comme
-la vaillante jeune fille levait, une quatrième fois, le gourdin,
-une poigne puissante la retint en arrière, et elle sentit
-qu’elle était prise à la gorge.</p>
-
-<p>Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été
-inutile. Il avait pu atteindre l’étui de son revolver et
-prendre son arme. A bout portant, il pressa le coup sur la
-poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde détonation,
-un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse.
-Ce que voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki
-et, sans demander son reste, déguerpit dans la forêt.</p>
-
-<p>Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse
-que par l’effort surhumain accompli par elle, se
-laissa tomber sur le sol, comme une masse, en pleurant à
-chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même, courut vers
-elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi
-bien qu’il pouvait le faire.</p>
-
-<p>Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils
-avaient perçu le cri d’attaque de Roderick et s’étaient
-aussitôt mis en route. D’autres cris, échappés à Minnetaki
-au cours de la bataille, avaient servi de point de
-repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie,
-en tournée de ronde, ne tardèrent pas à les
-rejoindre.</p>
-
-<p>L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de
-Woonga. Minnetaki conta qu’elle était encore peu éloignée
-de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et que son appel aurait pu être
-facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant sur elle
-à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par
-une ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer
-seule dans l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant,
-à bout de bras, et marchant, à droite et à gauche,
-sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient imprimés sur le
-sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque aurait
-suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait
-fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle
-et se promenait en sécurité.</p>
-
-<p>Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de
-Roderick, la mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie
-une émotion considérable. Il était évident que
-Woonga en personne devait rôder aux alentours.</p>
-
-<p>La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-résolut d’organiser des battues à vingt
-milles à la ronde, ce rayon paraissant suffisant pour
-assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres
-jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie
-eurent pour fonction spéciale de relever les traces des
-hors-la-loi. Wabi, Rod et une vingtaine d’hommes passèrent
-des jours entiers à fouiller forêts et marais. Le
-départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait, momentanément
-retardé.</p>
-
-<p>Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils
-s’étaient montrés. On reparla du départ. Pas avant, toutefois,
-que Minnetaki n’eût promis à Rod et à Wabi d’être
-désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer seule
-dans la forêt.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="small i">CHAPITRE V</span><br>
-EN CONTACT AVEC LE DÉSERT</h2>
-
-
-<p>Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux
-guide Mukoki quittèrent enfin la factorerie et firent face
-aux aventures qui les attendaient dans le Grand Désert
-Blanc.</p>
-
-<p>Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs
-et rivières s’étaient pris profondément et la neige mettait
-sur le sol son mince premier voile.</p>
-
-<p>Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de
-deux semaines sur le plan primitif, gagnèrent, à marches
-forcées, avec leur compagnon, l’extrémité nord du Lac
-Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent le fleuve
-Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente
-de neige.</p>
-
-<p>Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette
-opération, Mukoki découvrit les premières traces de
-loups. Alors on décida de rester à cette place, un jour ou
-deux, afin de tâter le terrain.</p>
-
-<p>Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de
-Mukoki, résolurent d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une
-grande tournée, pour explorer le pays un peu loin et à
-loisir, avant les grosses chutes de neige.</p>
-
-<p>Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis
-six jours, nous l’avons dit, la petite troupe avait marché
-sans arrêt et sa seule nourriture avait été du lard fumé
-et de la venaison en conserve. Mukoki, dont le prodigieux
-appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait déployer
-pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger,
-s’il était possible, en l’absence de ses amis.</p>
-
-<p>Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges
-à loups et partit pour une heure ou deux. Précautionneusement,
-il glissa le long du fleuve, les yeux et les oreilles
-alertés à tout gibier éventuel.</p>
-
-<p>Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à
-demi dévoré. Il était évident que la bête avait été tuée par
-les loups, ce jour même, ou la nuit précédente. Les traces
-de pattes, marquées dans la neige, firent conclure à l’Indien
-que quatre loups avaient pris part au meurtre et
-au festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de
-chasseur, que les loups ne dussent revenir, la nuit suivante,
-afin d’achever leur ripaille. Il en profita pour poser
-ses pièges et les recouvrit de trois ou quatre pouces de
-neige.</p>
-
-<p>Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace
-fraîche d’un renne. Pensant bien que l’animal ne couvrirait
-pas une bien grande distance dans la neige molle,
-il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement qu’il put.
-Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec
-un grognement de surprise infinie. Un autre chasseur
-s’était, lui aussi, mis sur la piste de la bête !</p>
-
-<p>Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à
-avancer. Deux cents pieds plus loin, une seconde paire de
-mocassins s’était jointe à la première et, un peu plus loin,
-une troisième.</p>
-
-<p>Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver
-encore sa part de la proie, l’Indien allait toujours de
-l’avant, silencieux, parmi les arbres. Comme il sortait
-d’une pousse compacte de jeunes sapins, il fut régalé
-d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la
-carcasse du renne qu’il pistait.</p>
-
-<p>Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué,
-il n’y avait pas plus de deux heures. Les trois chasseurs
-l’avaient éventré, lui enlevant le cœur et le foie, ainsi que
-la langue, et avaient sectionné et emporté tout le train de
-derrière, en laissant là le reste du corps et la peau. Pourquoi
-s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin ?</p>
-
-<p>Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes
-des mocassins. Il constata la hâte visible de pas pressés.
-Les chasseurs inconnus, après avoir prélevé les morceaux
-les plus délicats, n’avaient pas voulu s’attarder davantage
-et étaient repartis en courant.</p>
-
-<p>Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de
-l’Indien qui, revenant à la carcasse, dépouilla rapidement
-de sa peau le train de devant, y enveloppa le meilleur de
-la chair restante, et, ainsi chargé, s’en retourna au campement.</p>
-
-<p>Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit
-à loisir un grand feu, installa devant, sur une broche,
-un morceau de rôti, et attendit. Il attendit longuement
-et la nuit s’était enténébrée depuis longtemps que
-les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> n’avaient pas encore reparu.</p>
-
-<p>L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait
-à craindre un irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel
-de Wabi. Il courut, et trouva celui-ci tenant dans ses
-bras, comme nous l’avons conté au premier chapitre, Rod
-presque inanimé.</p>
-
-<p>Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque
-seulement il fut installé dans des couvertures, sous
-la hutte de branchages, en face du feu joyeux qui le ranimait,
-Wabi commença à donner quelques explications au
-vieil Indien.</p>
-
-<p>« Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki,
-as-tu de l’eau chaude ?</p>
-
-<p>— Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu ? » interrogea
-Mukoki, sans répondre à la demande qui lui était faite.</p>
-
-<p>Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns
-se tendant vers le jeune homme.</p>
-
-<p>« Un coup de fusil ? » répéta-t-il.</p>
-
-<p>Wabi secoua la tête.</p>
-
-<p>« Non ! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré
-trois Indiens qui campaient. Ils nous ont invités à
-partager leur repas. Tandis que nous mangions, sans
-défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a attrapé
-ce coup et il a, en outre, perdu son fusil. »</p>
-
-<p>Déjà Mukoki avait déshabillé le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> et l’examinait. Le
-bras gauche était très enflé et presque noir. Du même côté,
-un peu au-dessus de la taille, une large meurtrissure était
-apparente. Le vieux guide était un chirurgien de fortune,
-mais non sans habileté, comme on en trouve dans le Grand
-Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation
-de la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant
-la chair, en appuyant sur les os, tant et si bien que
-Rod se mit à pousser les hauts cris. Mais l’examen avait
-été favorable.</p>
-
-<p>« Pas d’os brisé ! finit par s’exclamer triomphalement
-Mukoki. Ici (et il désignait la meurtrissure) la plus
-grande blessure. Presque une côte cassée. Mais pas tout
-à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la respiration et rendu
-lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café chaud,
-et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux. »</p>
-
-<p>Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi
-eut un soupir de soulagement.</p>
-
-<p>« Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne
-pensions. Vous ne donnerez pas tort à Muki. S’il affirme
-que le bras n’est pas brisé, c’est qu’il ne l’est pas, voilà
-tout. Laissez-moi vous border dans vos couvertures. Puis
-hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la
-meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de
-viande fraîche ! »</p>
-
-<p>Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement
-de joie, et était retourné en hâte à son rôti. Déjà
-celui-ci avait pris une belle couleur dorée et le jus qui
-coulait emplissait les narines de son appétissant fumet.
-Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à
-bander les parties blessées du corps de son ami.</p>
-
-<p>A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il
-apporta à Rod une part de rôti, copieusement servie et
-accompagnée d’un gâteau de farine de blé, ainsi que d’une
-tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à rire.</p>
-
-<p>« Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel
-tracas je vous donne à tous les deux, tel qu’un gosse
-impuissant. Et dire que, pour m’excuser, je n’ai même
-pas le prétexte d’un bras cassé ! En réalité, j’ai une faim
-d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi ?
-Et j’ai pris peur, comme si j’allais mourir ! J’en
-arrive à regretter que mon bras ne soit pas réellement
-brisé. »</p>
-
-<p>Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande
-grasse, dans laquelle il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta
-de manger, la figure luisante, et, d’une voix à demi-étouffée :</p>
-
-<p>« Oui, il faut lui beaucoup malade ! Encore beaucoup
-malade, énormément malade ! Lui plus malade qu’il ne
-croit…</p>
-
-<p>— C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la
-maladie ! »</p>
-
-<p>Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands
-éclats de rire.</p>
-
-<p>Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux.
-Il jeta un regard soupçonneux vers les ténèbres, au delà
-du cercle de lumière du feu.</p>
-
-<p>« Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables
-de nous pourchasser jusqu’ici ? »</p>
-
-<p>Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche
-et les voix baissèrent de ton, prudemment.</p>
-
-<p>Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de
-la journée. Il redit comment, en pleine forêt, à plusieurs
-milles au delà du lac, Rod et lui avaient accepté d’être
-les convives des trois Indiens, et l’attaque traîtresse dont
-ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été si
-prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord,
-et sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de
-Rod, sa cartouchière et son revolver. Au cours du combat
-qui suivit, Wabi avait été terrassé par les deux autres
-hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait
-été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin,
-soit par une crosse de fusil. Le but des assaillants était
-de s’emparer du fusil de Wabi, comme ils l’avaient fait
-de celui de Rod. Mais le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait tenu bon et rien n’avait
-pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et après une
-courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés
-dans les taillis, se contentant de leur première prise.</p>
-
-<p>« Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi.
-Mais je me demande pourquoi ils n’ont pas commencé par
-nous tuer, ce qui leur eût été facile. Ils ne semblaient pas
-y tenir autrement ! Peut-être craignaient-ils des représailles
-des nôtres… »</p>
-
-<p>Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était
-en lui.</p>
-
-<p>Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui
-était à lui-même advenu et l’abandon, par des chasseurs
-inconnus, d’une partie du renne qu’ils avaient tué.</p>
-
-<p>« Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas
-qu’il s’agisse des mêmes Indiens que ceux rencontrés
-par nous. Mais je parierais qu’ils appartiennent à la même
-bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une de ses
-retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier.
-Le mieux qui nous reste à faire est de décamper le
-plus tôt possible de cette région.</p>
-
-<p>— Nous ferions de jolies pipes de tir ! » approuva Rod.</p>
-
-<p>Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de
-la montagne, ils étaient maintenant, la lune ayant tourné
-dans le ciel, en plein dans la lumière de l’astre nocturne,
-tandis que l’autre rive du fleuve s’était au contraire enténébrée.</p>
-
-<p>Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites,
-comme si quelqu’un avait frôlé extérieurement les
-ramures de la hutte. Il fut suivi d’un reniflement étrange,
-puis d’un sourd gémissement.</p>
-
-<p>« Silence et écoutez ! » ordonna Wabi d’une voix
-blanche.</p>
-
-<p>Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer
-une étroite ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.</p>
-
-<p>« Holà, Loup ! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y
-a-t-il donc ? »</p>
-
-<p>A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un
-animal efflanqué était attaché, qui ressemblait vaguement
-à un chien. Il était droit, sur ses pattes raides, et les
-oreilles en arrêt.</p>
-
-<p>En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était
-pas un chien, mais un loup adulte, un loup authentique.
-Capturé jeune, il avait reçu l’éducation d’un vrai chien,
-mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais quitté. Que se
-rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui glissât
-du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt,
-afin de rejoindre à jamais les hordes de ses frères.</p>
-
-<p>Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde,
-la gueule entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des
-râles intermittents dans la gorge.</p>
-
-<p>« Il se passe assurément quelque chose non loin de
-nous, dit Wabi, en rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en
-penses-tu, Muki ? »</p>
-
-<p>Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa
-la parole.</p>
-
-<p>Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son
-fusil à la main, se glissa dehors. Roderick, sans
-s’effrayer, resta couché et Wabi, avec l’autre fusil, suivit
-Mukoki.</p>
-
-<p>« Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse.
-Votre lit est dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous
-y atteindre. Ce n’est sans doute qu’une bête quelconque,
-qui est tombée par hasard sur notre campement. La prudence
-commande cependant de s’en assurer. »</p>
-
-<p>Dix minutes après, Wabi reparut.</p>
-
-<p>« Fausse alerte ! dit-il en riant gaiement. C’est la première
-carcasse, rencontrée hier par Muki, qui a, comme
-il le supposait, ramené à la curée un certain nombre de
-loups. Loup a senti ses frères et de là vient son émoi.
-Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute,
-notre premier scalp.</p>
-
-<p>— Et où est Muki ?</p>
-
-<p>— Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et
-le fera jusqu’à minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut
-se défier des Woongas. »</p>
-
-<p>Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.</p>
-
-<p>« Et demain ? interrogea-t-il.</p>
-
-<p>— Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si
-du moins vous êtes en état de voyager… Pendant deux ou
-trois jours encore nous remonterons le cours de l’Ombakika,
-et seulement alors nous établirons un campement
-un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du
-jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec
-Muki.</p>
-
-<p>— Et vous ? fit Rod alarmé.</p>
-
-<p>— Oh ! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai
-ramasser les scalps des loups que nous avons tués. Il y a
-là pour un mois de vos appointements ! Maintenant, tournons-nous
-dans nos lits. Bonne nuit, Rod, et dormez à
-poings fermés ! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne
-heure. »</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, épuisés par les événements de cette longue
-et dramatique journée, ne tardèrent pas à s’endormir
-profondément. Et, lorsque minuit sonna, le fidèle Mukoki
-se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt prendre son
-tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et
-ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis,
-aux premières lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer,
-jusqu’à ce qu’elle fût ranimée, et, recueillant les braises
-ardentes, il se mit en devoir de préparer le déjeuner.</p>
-
-<p>Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette
-opération.</p>
-
-<p>« Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se
-prit à rougir d’un peu de honte, que tu me jouerais un
-pareil tour, Muki ! Ta gentillesse est extrême, mais quand
-renonceras-tu, mon vieil ami, à me traiter en petit garçon ? »</p>
-
-<p>Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de
-Mukoki et le vieux chasseur, tournant vers lui la tête, le
-regarda, tout heureux. Une grimace de satisfaction se
-dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par les intempéries,
-et tannée comme un cuir par les longues années
-vécues dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait,
-sur ses épaules, promené le petit Wabi à travers bois et
-forêts. Il l’avait fait jouer et en avait pris soin, lorsqu’il
-n’était encore qu’un enfantelet, et il l’avait initié aux
-mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au collège,
-nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki,
-n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux
-enfants, il était comme un second père, un gardien à la
-fois et un camarade, attentif et muet. Le contact de la
-main de Wabi fut pour lui une ample récompense de sa
-longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements
-caverneux.</p>
-
-<p>« Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup
-fatigué. Moi me porter bien. Veiller, pour moi, meilleur
-que dormir ! »</p>
-
-<p>Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue
-fourchette avec laquelle il triturait la viande sur les
-broches.</p>
-
-<p>« Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les
-pièges. »</p>
-
-<p>Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de
-la conversation. De la hutte, il cria :</p>
-
-<p>« Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne.
-Si tu as pris un loup, je veux le voir.</p>
-
-<p>— Sûrement que j’en ai pris un », ricana Mukoki.</p>
-
-<p>Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement
-habillé et avec une bien meilleure mine que lorsqu’il
-s’était couché. Il s’étira devant le feu, étendit un bras,
-puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et annonça
-à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais,
-sauf la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui
-était encore vive. Bref, il se retrouvait à peu près lui-même,
-comme dit Wabi.</p>
-
-<p>Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du
-fleuve, en marchant avec lenteur et précaution. La
-matinée était grise et morne, et de temps à autre voltigeaient
-de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant
-la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse
-aurait lieu.</p>
-
-<p>Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable
-grognement de contentement ne tarda pas à
-s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui pressa le pas.</p>
-
-<p>Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire
-gisait sur la neige.</p>
-
-<p>« Lui ! » s’exclama l’Indien.</p>
-
-<p>En les voyant arriver, la masse noire s’était animée.
-Elle se démenait et haletait, en des spasmes d’agonie.</p>
-
-<p>Mukoki examina sa prise.</p>
-
-<p>« Louve ! » expliqua-t-il.</p>
-
-<p>Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec
-lui et s’approcha de l’animal étalé devant lui.</p>
-
-<p>Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier
-avait happé la bête par une patte de devant, et que la
-seconde avait enfoncé ses dents dans une patte de derrière.
-Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien pour se défendre
-et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat
-luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses
-yeux brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur
-impuissante, et lorsque l’Indien leva le bras pour frapper,
-il fut secoué d’un tremblement d’angoisse.</p>
-
-<p>C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié
-monter en lui, s’il ne se fût souvenu, à ce moment, du
-danger qu’il avait couru la veille et de sa fuite précipitée
-devant la bande de loups.</p>
-
-<p>En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal.
-Puis, avec une habileté spéciale à sa race, il tira
-son couteau et sectionna lestement la peau, tout autour
-de la tête de la louve, en passant juste au-dessous des
-oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de
-bas en haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se
-détacha.</p>
-
-<p>Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il
-disait, Rod ne put s’empêcher de s’exclamer :</p>
-
-<p>« Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens ? »</p>
-
-<p>Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant
-un instant, et il ouvrit toute grande sa mâchoire.
-Quelque chose en jaillit, qui était ce que Rod avait encore
-entendu, chez Mukoki, de plus proche du rire, tel du
-moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque
-Mukoki, en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un
-son innomé, une sorte de gloussement, que ni Rod, ni
-Wabi n’eussent été capables d’imiter, quand ils s’y
-seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa rate
-se dilatait en plein.</p>
-
-<p>« Jamais scalpé blancs ! Mon père avoir fait cela quand
-il était jeune. Jamais plus depuis. Moi, jamais ! »</p>
-
-<p>Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au
-gloussement coutumier, qui durait encore lorsque les
-deux compagnons atteignirent le campement.</p>
-
-<p>Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation
-et à l’absorption d’un déjeuner léger. La neige
-commençait à tomber sérieusement et, en se mettant
-immédiatement en route, ils étaient assurés que leurs
-traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui pouvait
-leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des
-Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que
-Wabi ne pût les rejoindre, puisqu’il avait été convenu
-qu’ils ne cesseraient de suivre le cours glacé de l’Ombakika.
-Il les aurait rattrapés avant la chute de la nuit.</p>
-
-<p>Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps.
-Armé de son fusil, de son revolver et de son couteau de
-chasse, une hache à la ceinture, il avait gagné l’extrémité
-du lac, là où s’était déroulé, dans les mélèzes, le duel
-inégal entre le vieil élan et les loups. Il en trouva le
-dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient
-épars les débris d’un grand squelette, près d’une paire
-énorme de cornes.</p>
-
-<p>Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût
-beaucoup donné pour avoir Rod à le contempler avec lui.
-Du vieil élan héroïque, ces quelques os étaient tout ce qui
-restait. Mais la tête et les cornes qui la surmontaient
-étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques que
-le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert
-Blanc. Et la pensée lui vint que si ce splendide trophée
-pouvait être conservé, puis rapporté plus tard en pays
-civilisé, il lui serait payé cent dollars, si ce n’est plus.</p>
-
-<p>Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude.
-Près du squelette de l’élan était une carcasse de loup, à
-demi dévorée par les autres loups, et quinze pieds plus
-loin, il y en avait une seconde, dans le même état. Les
-deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis il continua
-la piste.</p>
-
-<p>Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches,
-deux autres carcasses gisaient. A l’orée du bois
-de mélèzes, il en découvrit une troisième. Sans doute ce
-dernier loup avait-il été, dans la journée, blessé par lui
-ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit, achevé
-vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà,
-là où la fusillade avait battu son plein, une sixième et une
-septième carcasse complétaient la collection. Il prit tous
-ces scalps et s’en revint vers les restes du vieil élan.</p>
-
-<p>La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de
-dents. Mais, comme il s’y trouve peu de chair, les loups
-ne s’y étaient pas acharnés davantage. La peau, aux
-endroits où elle était endommagée, pouvait être recousue
-habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie excellaient
-à ce genre de travail.</p>
-
-<p>Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour,
-c’est-à-dire dans plusieurs mois ? Si Wabi la suspendait à
-une branche d’arbre, il y avait à craindre que les premiers
-jours tièdes du printemps futur ne la corrompissent. Un
-autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque autre
-chasseur, qui viendrait à passer.</p>
-
-<p>Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de
-garder, fort longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent
-des « trous de glace », des têtes gelées de caribous et
-d’élans. Il était préférable de prendre modèle sur eux. Il
-traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses ramures
-au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement
-les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit
-au travail.</p>
-
-<p>Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la
-terre glacée et y pratiqua une fosse suffisante pour recevoir
-son précieux trophée. Il tassa au fond, avec ses pieds
-et avec la crosse de son fusil, une bonne couche de neige.
-Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit la
-fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux
-qu’il put. Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant
-le tout sous une dernière couche neigeuse, écota deux
-arbres voisins, d’un coup de hache, et reprit le chemin du
-campement.</p>
-
-<p>« Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne
-dégèlera pas avant juin. Sept scalps de loups, à quinze
-dollars, font cent cinq dollars. Et cent dollars pour la
-tête, font deux cent cinq au total. C’est, en chiffres ronds,
-soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé !
-mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures,
-un gain honorable ! »</p>
-
-<p>Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La
-neige floconnait abondamment lorsque Wabi retrouva le
-campement abandonné et la piste déjà à demi recouverte,
-laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki, celui-ci
-tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage
-commun.</p>
-
-<p>Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche,
-le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> entreprit de rejoindre au plus vite ses deux
-compagnons. Si épaisse était la rafale qu’il ne pouvait
-voir à dix arbres devant lui. La rive opposée du fleuve
-avait complètement disparu. Temps fait à souhait, pensait-il,
-pour fuir les Woongas !</p>
-
-<p>Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La
-trace des pas de ceux qui le précédaient, et dont la marche
-était plus lente que la sienne, apparaissait de plus en plus
-fraîche. Preuve évidente qu’il gagnait sur eux. Il fallait,
-à vrai dire, qu’il connût que ces pas étaient des pas
-d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un étranger
-aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou
-les avait marqués.</p>
-
-<p>Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au
-moins dix milles, Wabi s’assit pour se reposer un peu et
-restaurer ses forces, en mangeant les provisions dont, le
-matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le surprenait.
-Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore
-de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi
-eussent fait halte pour manger. Cette supposition était
-très probable.</p>
-
-<p>La solitude était, autour de lui, immensément calme.
-Rien ne troublait le silence. Pas même ne résonnait le
-gazouillement d’un oiseau-de-la-neige<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Snow bird</i>. Espèce de gélinotte ou de poule sauvage. (<i>Note
-des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Assez longtemps, il demeura ainsi, aussi immobile que
-la souche d’arbre sur laquelle il était assis. Il délassait
-ses jambes et écoutait. Ce silence exerçait sur lui une fascination
-étrange. On eût dit que le monde entier s’était
-évanoui, que même les hôtes sauvages de la forêt
-n’osaient sortir de leur retraite, à cette heure où le ciel
-semait, comme avec une main, les blancs flocons inépuisables,
-dont sans doute, jusqu’à la Baie d’Hudson, le
-manteau couvrait la terre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="small i">CHAPITRE VI</span><br>
-MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU
-DANS LE SILENCE</h2>
-
-
-<p>Comme Wabi était là, prêtant l’oreille à ce mutisme
-universel, un bruit, tout à coup, claqua dans l’air, qui
-arracha à ses lèvres un cri inarticulé. C’était la détonation,
-claire et retentissante, d’un fusil. Une autre suivit,
-puis une autre encore, et une troisième. Coup sur coup, il
-en compta cinq, successivement.</p>
-
-<p>Que signifiait ceci ? Il sauta sur ses pieds, le cœur
-battant. La détonation ressemblait à celle du fusil de
-Mukoki. Et pourtant le vieil Indien n’aurait pas tiré sur
-du gibier ! Cela avait été expressément convenu.</p>
-
-<p>Rod et Mukoki avaient-ils été attaqués ? L’instant n’était
-point aux réflexions superflues et Wabi reprit sa course.</p>
-
-<p>Si ses compagnons étaient en danger, il comprenait
-qu’il n’avait pas une minute à perdre. Mais sans doute
-arriverait-il trop tard. Aux cinq coups tirés avait succédé
-à nouveau l’absolu silence, et c’était pour lui une angoisse
-de plus. S’il y avait eu embuscade, tout maintenant devait
-être fini. Et, tandis qu’il courait, aveuglé par la neige, le
-doigt en arrêt sur la gâchette de son fusil, prêt à tirer, il
-épiait si d’autres bruits de la bataille ne parviendraient
-pas jusqu’à lui, coups de fusil ou de revolver, ou chant
-de triomphe du vainqueur.</p>
-
-<p>Il arriva à un endroit où la vallée s’étranglait au point
-que l’Ombakika gelé, qui n’était plus maintenant qu’un
-simple torrent, disparaissait complètement sous de grands
-cèdres, serrés et touffus, qui rejoignaient leurs branches
-au-dessus de lui.</p>
-
-<p>L’étroitesse de ce couloir rocheux augmentait son
-aspect sinistre de l’obscurité des cèdres qui s’y tassaient
-et de la grise pâleur crépusculaire du ciel du Nord où,
-déjà, en novembre, se mourait le jour.</p>
-
-<p>Instinctivement, avant de s’engager dans ce traquenard,
-Wabi s’arrêta, pour mieux écouter.</p>
-
-<p>Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui
-frappait contre sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était
-point la peur qui le retenait, puisque nul danger ne se
-manifestait, mais l’incertitude même de ce danger,
-inconnu et possible.</p>
-
-<p>D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût
-fait un animal, il s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un
-loup à l’affût, qui cherche à se rendre invisible. Le canon
-de son fusil était fébrilement braqué vers l’étranglement
-obscur et mystérieux. A pas de loup aussi, lentement, le
-péril n’approchait-il pas ? Et, davantage encore, il s’écrasa
-dans la neige.</p>
-
-<p>Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait
-toujours rien. Puis, soudain, résonna, comme un indubitable
-avertissement, le babillage d’un oiseau-des-élans<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
-Peut-être était-ce simplement un renard errant qui avait
-dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un
-renne, ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient
-effrayé. Mais ce chant, aux notes douces et rapides, pouvait
-aussi, et Wabi ne douta point que ce ne fût le cas,
-annoncer l’homme !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Moose bird</i>. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque
-les élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces
-animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets
-avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et
-s’engagea sous les cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa
-leur ombre sans encombre, avec d’infinies précautions,
-et observa, caché derrière une souche, l’espace
-découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu
-moins serré et son regard percevait les objets assez loin
-devant lui.</p>
-
-<p>Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil
-rouge, en partant à l’improviste, tout près de lui, le
-fit sursauter. Un peu plus outre, il pensa entendre un
-frottement, dans l’ombre, comme si un fusil avait accidentellement
-raclé une branche d’arbre.</p>
-
-<p>Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine
-distinctes, qui émergeaient des ténèbres. De l’une de ses
-mains, gantées de mitaines, il s’essuya les yeux, humides
-de la neige qui lui fondait sur le visage, et regarda fixement,
-avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était
-possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler
-l’oiseau-des-élans approchaient, silencieuses.</p>
-
-<p>Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement.
-Il reconnut que c’étaient deux hommes. Ils avançaient
-avec une précaution extrême, mètre par mètre,
-rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à l’heure,
-et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi.
-Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il
-n’avait pas été vu et la chance était pour lui. Il tenait les
-deux ombres au bout de son fusil. La mort hésitante
-dépendait d’une pression de son doigt sur la gâchette.</p>
-
-<p>Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki
-tombés dans une embuscade et assassinés par les deux
-Woongas (car il ne doutait plus de l’identité des deux
-ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la
-piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était
-bien cela… Et son doigt, imperceptiblement, commençait
-à presser la détente.</p>
-
-<p>Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient
-plus qu’à une vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se
-rapprochant l’une de l’autre, semblèrent se concerter.
-Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille, afin d’écouter
-ce qu’elles disaient.</p>
-
-<p>Les ombres se parlaient à voix basse. Mais tel était le
-silence que le marmottement de leurs paroles parvenait
-jusqu’à lui. A un moment, le ton d’une des voix se haussa
-légèrement, et il entendit :</p>
-
-<p>« <span lang="en" xml:lang="en">All right !</span> »</p>
-
-<p>Ce n’était certes pas un Woonga qui s’exprimait ainsi.
-L’inflexion était très pure.</p>
-
-<p>Alors, à son tour, il appela doucement :</p>
-
-<p>« Rod, est-ce vous ? Ho ! Muki… Rod… Muki ! »</p>
-
-<p>Une seconde après, les trois amis étaient réunis, se serrant
-la main, en silence, à se la briser. La pâleur mortelle
-de Rod, la tension des traits bronzés de Wabi et de
-Mukoki disaient suffisamment l’angoisse mutuelle qui
-venait de les étreindre.</p>
-
-<p>« Vous, tout à l’heure, tirer ? murmura Mukoki.</p>
-
-<p>— Non, je n’ai pas tiré, répondit Wabi, dont les yeux
-se dilataient d’étonnement. Et vous ?</p>
-
-<p>— Non ! »</p>
-
-<p>Ce seul mot tomba des lèvres du vieil Indien. Mais il
-contenait en soi tout un monde d’interrogations et d’inquiétudes
-nouvelles. Les cinq coups de fusil, qui donc les
-avait tirés ?</p>
-
-<p>Rod et Mukoki avaient supposé que c’était Wabi,
-comme lui-même avait cru que c’était eux, et ils étaient
-revenus au-devant de lui, afin de lui porter secours, s’il
-était nécessaire.</p>
-
-<p>« Moi penser, dit Mukoki, l’ennemi être embusqué
-là ! »</p>
-
-<p>Et il désigna du doigt le bois de cèdre. Wabi se contenta
-de secouer la tête.</p>
-
-<p>Ne sachant que conclure, ils demeuraient tous trois
-à la même place. Un unique cri de loup se fit entendre, à
-un demi-mille environ vers l’arrière.</p>
-
-<p>« L’animal, dit Wabi, a dû rencontrer une piste d’hommes.
-Je ne pense pas que ce soit la mienne, car la direction
-du son n’y est pas. »</p>
-
-<p>Aucun autre bruit ne rompit plus, ensuite, le calme de
-la nuit tombante. Mukoki se remit en marche et les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> le suivirent.</p>
-
-<p>Ils allèrent ainsi, durant un quart de mille. La vallée
-s’étranglait de plus en plus et le lit glacé du torrent
-s’était engagé entre de grandes masses de rochers, qui
-s’amoncelaient en de farouches entassements et formaient
-comme autant de montagnes escarpées. Il disparaissait
-peu après entre ces rocs cyclopéens et plongeait sous
-terre. Il n’y avait pas moyen de passer outre.</p>
-
-<p>Abandonnant le fond de la vallée, les trois compagnons
-grimpèrent, parmi des blocs erratiques, jusqu’à une crête
-où, sous l’abri d’un gros rocher, excellente protection
-contre le vent, qui soufflait à l’opposé, et contre la neige,
-les restes d’un feu brûlaient encore.</p>
-
-<p>C’était à ce point que s’étaient arrêtés Rod et Mukoki,
-lorsqu’ils avaient rebroussé vers Wabi, à la suite des cinq
-mystérieuses détonations.</p>
-
-<p>L’endroit était confortable à souhait et idéal pour camper,
-après la marche du jour, si fatigante dans la neige
-molle. Mukoki avait déjà disposé une odorante paroi de
-ramures de sapin et, près du feu, un gros morceau de
-venaison, tout embroché, avait été abandonné par le vieil
-Indien, dans la précipitation de l’alerte.</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> semblaient ravis et se regardaient, tout
-heureux, malgré le danger immanent qui pesait sur eux.
-Ils s’apprêtaient à s’installer pour la nuit dans leur
-<span lang="en" xml:lang="en">home</span> et commençaient à attiser le foyer. Mais, ayant levé
-les yeux vers Mukoki, ils furent surpris de son attitude.</p>
-
-<p>Dans une désapprobation muette de la besogne à
-laquelle ils se livraient, le vieux guide était demeuré
-debout, appuyé sur son fusil, sans un mouvement.</p>
-
-<p>Wabi, un genou en terre, l’interrogea du regard.</p>
-
-<p>« Pas faire de feu, murmura le vieil Indien en secouant
-la tête. Pas rester ici. Continuer au-dessus de la montagne. »</p>
-
-<p>Et il tendit son long bras vers le nord.</p>
-
-<p>« Fleuve, dit-il, contourner montagne à travers rochers,
-puis faire cascades et après grands marais, bon refuge
-aux élans. Ensuite devenir large et uni à nouveau. Nous,
-passer par-dessus montagne. Neiger toute la nuit. Matin
-venir et point de piste pour Woongas. Si rester ici, faire
-belle piste au matin. Woongas suivre comme diables.
-Très clair à voir ! »</p>
-
-<p>Wabi se redressa et un amer désappointement se
-marqua sur son visage. Depuis le matin, de bonne
-heure, il avait marché, couru même, plus d’une
-fois. Il ressentait une fatigue suffisante pour risquer,
-sans regrets, un peu de péril, afin de pouvoir souper et dormir.</p>
-
-<p>Le cas de Rod était pire encore que le sien, quoique
-sa course eût été moindre. Pendant quelques instants,
-les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se dévisagèrent, silencieux et tout marris,
-s’essayant à dissimuler de leur mieux le dépit qu’ils
-ressentaient de la suggestion de Mukoki. Mais Wabi
-était trop raisonnable pour s’opposer délibérément à l’avis
-du vieil Indien. Si celui-ci affirmait qu’il était dangereux
-de passer la nuit en ce gîte, eh bien ! il fallait l’en croire
-et dire non eût été folie.</p>
-
-<p>Alors, avec une figure mi-contrite, mi-riante, et réconfortant
-de son mieux Rod qui en avait grand besoin,
-Wabi commença à réajuster sur ses épaules son paquet,
-qu’il avait, en arrivant, jeté sur le sol. Mukoki, de son
-côté, encourageait le pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>.</p>
-
-<p>« Grimper montagne. Pas très loin marcher. Deux ou
-trois milles. Aller lentement. Alors campement et bon
-souper. »</p>
-
-<p>Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent
-réemballés sur le toboggan et les trois compagnons reprirent
-leur course, se traçant une nouvelle piste sur la cime
-pittoresque et sauvage de la montagne.</p>
-
-<p>Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui
-allégeait d’autant le traîneau, et choisissant, pour que
-passât celui-ci, les meilleurs endroits. Du tranchant de
-sa hache, il rognait les buissons et les arbrisseaux importuns.</p>
-
-<p>A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki
-tirant le toboggan, auquel Loup était solidement attaché
-avec une babiche<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Roderick, chargé d’un léger paquet,
-fermait la marche.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Il était à bout de forces et complètement démoralisé.
-C’est à peine si, dans les ténèbres, il pouvait, de temps
-à autre, distinguer de Wabi une silhouette fugitive.
-Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était guère
-plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour
-servir de société.</p>
-
-<p>L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir.
-Mais maintenant, en cette nuit lamentable, la pensée de
-Rod se reportait à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où il souhaitait mentalement
-d’être encore à côté de Minnetaki lui contant,
-sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la journée,
-quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus
-de charme que la situation présente !</p>
-
-<p>Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se
-noyait son rêve, fut soudainement interrompue, de façon
-désagréable. Mukoki s’étant, pour souffler, un instant
-arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à avancer.
-Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y
-étala de tout son long. En voulant se retenir, il empoigna
-le harnais de l’Indien qui, ne s’attendant pas à cette
-brusque secousse, perdit l’équilibre et culbuta à son tour,
-par-dessus lui.</p>
-
-<p>Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et
-les trouva tous deux dans cette posture comique. Ce fut
-un heureux accident, car le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> se mit à rire de bon cœur,
-tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son harnais. Rod
-se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait
-les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire
-à celui de Wabi, et ses idées noires s’envolèrent.</p>
-
-<p>La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche,
-tout en cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous
-d’eux, la course tumultueuse du torrent, dont le gel
-n’avait pas encore immobilisé le courant trop rapide. Un
-précipice était là, qu’ils devinaient sans le voir. D’autres
-blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des cataclysmes
-préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient
-maintenant leur marche et il ne leur était plus
-permis d’avancer qu’avec une prudence de tous les
-pas.</p>
-
-<p>La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure
-qu’ils marchaient, tandis que Rod voyait se dessiner, à sa
-droite, une ombre énorme, confuse encore, qui montait
-dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment arriva où
-Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.</p>
-
-<p>« Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod.
-Je lui laisse l’emploi de chef de file, car le passage n’est
-pas sans danger. Au-dessous de nous, le torrent se
-précipite en une haute cataracte. Écoutez-le. »</p>
-
-<p>Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que
-la voix de Wabi en était presque étouffée.</p>
-
-<p>L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait
-sa lassitude. Jamais, dans ses rêves de folles aventures,
-il n’avait prévu pareille heure. Il écarquillait ses yeux et
-ses oreilles, et tâchait de percer le paysage, qu’il entendait
-et sentait autour de lui.</p>
-
-<p>Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse,
-il vit la grande ombre qui, à sa droite, montait dans la
-nuit s’estomper nettement, et il se rendit compte de leur
-situation à tous trois. L’ombre était une montagne gigantesque,
-dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au
-flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient.
-A gauche, le précipice ouvert tombait à pic dans
-les ténèbres bouillonnantes. Et, comme il heurtait du pied
-un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le lança dans
-le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes,
-mais il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui
-grondait sans trêve. Un frisson lui courut sur l’échine.
-C’étaient bien là des sensations qui ne traînent point les
-rues des grandes villes !</p>
-
-<p>Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à
-défaut de la vue, en donnait la perception. Wabi surtout
-peinait à tirer le toboggan. En dépit de sa fatigue et de
-sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de main et
-il poussa, à l’arrière.</p>
-
-<p>Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le
-bruit de la cascade diminua d’intensité, puis s’éteignit,
-Il finit même par n’être plus.</p>
-
-<p>« Halte ! » cria Mukoki.</p>
-
-<p>La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui,
-pour être d’une hauteur respectable, n’était point aussi
-formidable qu’elle avait d’abord paru à Rod. Wabi jeta
-à terre son harnais avec un « Ouf ! » de satisfaction, et
-Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à
-Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un
-endroit propice pour camper.</p>
-
-<p>Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son
-abri. Rod et Wabi aidèrent l’Indien à couper des bourrées
-de sapin, pour confectionner la hutte et les lits, après
-que la neige du sol eut été soigneusement balayée. Une
-heure après, tout était terminé et la flamme folâtre crépitait.
-Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur
-combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le
-bois en abondance.</p>
-
-<p>Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient
-affamés et Mukoki fut délégué aux soins de la cuisine.
-Café et venaison furent bientôt prêts.</p>
-
-<p>La paroi du rocher, faisant office de réflecteur, renvoyait,
-en la décuplant, la chaleur bienfaisante du feu et
-sa lueur incandescente. Dans ce rayonnement brûlant,
-Rod sentit, dès qu’il eut fini de manger, un invincible
-sommeil s’emparer de lui. Sans pouvoir davantage lutter
-contre, il se traîna, dormant déjà, vers la hutte, et s’enveloppa
-dans une couverture, sur son lit de sapin odorant.
-Quelques minutes après, rien n’était plus pour lui.</p>
-
-<p>La dernière vision consciente de ses yeux mi-clos avait
-été Mukoki empilant sur le foyer bûches sur bûches, et la
-flamme qui jaillissait à près de quatre mètres de haut, en
-illuminant dans la nuit un hallucinant paysage de rocs
-chaotiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="small i">CHAPITRE VII</span><br>
-LA DANSE DES CARIBOUS</h2>
-
-
-<p>C’est une fois couché et ses nerfs se détendant, que
-Roderick Drew éprouva la répercussion de l’effort excessif
-accompli par lui, malgré sa blessure, au cours de la
-journée écoulée.</p>
-
-<p>Des rêves agités et dénués d’agrément vinrent troubler
-la fièvre de son sommeil. Tandis que Wabi et le vieil
-Indien, plus cuirassés contre la fatigue et les émotions
-du Désert, reposaient en paix et dormaient les poings fermés,
-notre citadin, à plusieurs reprises, se réveilla en
-sursaut, avec un soupir sourd ou un cri aigu, en s’imaginant
-qu’il courait un grand danger. Ce n’était qu’en passant
-sa main sur ses yeux, à demi levé, sur son coude,
-qu’il se rendait compte que l’aventure où il se débattait
-n’était qu’un cauchemar.</p>
-
-<p>Dans un de ces sursauts, et comme il se redressait sur
-sa couche, pour la dixième fois, il lui sembla entendre
-des pas. Il s’étira les membres, il se frotta les paupières,
-regarda les formes sombres et immobiles de ses compagnons
-endormis, et, convaincu qu’il avait rêvé, une fois
-de plus, il se plongea à nouveau dans les ramures de sapin.</p>
-
-<p>Il lui parut que l’imperceptible bruit recommençait et,
-comme mû par un ressort, il se dressa du coup sur son
-séant. Pas de doute possible. Il eût mis sa tête à couper
-qu’il entendait bien, tout contre la hutte, craquer la neige,
-sous un pas prudent et doux. Il retint son haleine et prêta
-l’oreille. Pas un bruit ne rompait le silence, que les éclatements
-d’un tison dans le feu. Il avait décidément rêvé
-et il tirait à lui sa couverture, lorsque…</p>
-
-<p>Son cœur cessa de battre. Qui était là ?</p>
-
-<p>Complètement réveillé maintenant, les yeux grands
-ouverts, tous ses sens tendus vers l’action éventuelle, lentement,
-avec précaution, il se leva. Les pas et craquement
-de la neige étaient devenus très distincts. On marchait
-derrière la hutte. On s’éloignait. Puis on s’arrêtait. La
-lueur vacillante du feu, à demi éteint, mettait encore son
-reflet rougeâtre sur le pan du grand rocher.</p>
-
-<p>A cette indécise lumière, Rod vit quelque chose remuer.
-Une forme obscure rampait sournoisement vers la hutte
-endormie.</p>
-
-<p>De sa découverte, le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> demeura tout d’abord comme
-figé. Mais rapidement il songea que les Woongas les
-avaient suivis ! Ils allaient tomber à l’improviste sur les
-dormeurs ! Presque en même temps, une de ses mains rencontra
-le canon du fusil de Wabi. Le froid de l’acier le
-fit tressaillir.</p>
-
-<p>Il n’avait pas le loisir de réveiller ses compagnons.
-Le temps même qu’il tirât à lui le fusil, la forme avait
-déjà grandi, près du rocher, jusqu’à ce qu’elle s’abaissât,
-prête à bondir. Un halètement de Rod, une détonation
-qui retentit comme un tonnerre, un cri de douleur, et toute
-la hutte était sur pied.</p>
-
-<p>« Nous sommes attaqués ! cria Rod. Vite ! Wabi !
-Mukoki ! »</p>
-
-<p>Le jeune blanc, à présent, était à genoux, le fusil
-fumant, toujours en joue, dans la direction du rocher. Là,
-dans l’ombre ténébreuse, un peu au delà du feu, un corps
-se tordait, en soubresauts, dans l’agonie de la mort.</p>
-
-<p>La forme efflanquée du vieil Indien était venue s’agenouiller
-à côté de Rod, le fusil à l’épaule, et, par-dessus
-leurs deux têtes, Wabi, le bras tendu, braquait son gros
-revolver, dont le canon étincelait à la lueur du feu.</p>
-
-<p>Après un moment d’attente Wabi chuchota :</p>
-
-<p>« Ils sont partis. »</p>
-
-<p>Rod, dont la voix tremblait d’émotion, répondit :</p>
-
-<p>« J’en ai un. »</p>
-
-<p>Mukoki, écartant les branchages qui formaient la hutte,
-se risqua dehors, toujours sur le qui-vive. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-le virent qui contournait le rocher, dissimulé dans son
-ombre, et qui s’avançait vers la victime de Rod. Lorsqu’il
-fut près du corps, maintenant immobile, il se courba, puis
-se redressa, avec un grognement, et lança la dépouille
-mortelle de leur ennemi dans la clarté du feu.</p>
-
-<p>« Woongas ! Ah ! Ah ! Rod tuer lynx beau et gras ! »
-cria-t-il.</p>
-
-<p>Rode eut un recul, un peu honteux, et rentra dans la
-hutte, tandis que Wabi, jetant un long cri, qui se répercuta
-dans la nuit, allait rejoindre Mukoki.</p>
-
-<p>« Woongas ! Ah ! Ah ! gloussait le vieil Indien. Lynx
-beau et gras, tiré en plein dans la face. »</p>
-
-<p>Rod émergea de sa retraite et rejoignit ses compagnons,
-avec une grimace que Wabi compara à celle d’un mouton
-qui bêle.</p>
-
-<p>« Cela vous va bien, protesta Rod, de vous moquer de
-moi ! Mais que serait-il advenu si ç’avait été réellement
-des Woongas ? Par saint George ! si jamais nous sommes
-de nouveau attaqués, je ne bougerai plus et vous laisserai
-le soin de les chasser. »</p>
-
-<p>Quoiqu’on le raillât, Roderick était excessivement fier
-de son lynx. C’était une bête de grosse taille, que la faim
-avait attirée vers les reliefs du repas et qui, prudemment,
-inspectait les lieux lorsque le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait tiré. Quant à Loup,
-il s’était prudemment tenu coi, en voyant qu’il ne s’agissait
-pas d’un homme, mais seulement d’un lynx, qui est,
-par surcroît, un ennemi-né de sa race.</p>
-
-<p>Mukoki se hâta de dépouiller l’animal, pendant que
-celui-ci était encore chaud.</p>
-
-<p>« Vous, aller vous coucher, dit-il aux deux jeunes gens.
-Moi rallumer le feu, puis dormir aussi. »</p>
-
-<p>Cet incident tragi-comique libéra Rod de ses autres cauchemars
-et il s’endormit plus calme, désormais.</p>
-
-<p>Tard, le lendemain matin, il se réveilla. La neige ne
-tombait plus et un soleil magnifique brillait au ciel. Wabi
-et le vieil Indien étaient déjà dehors, en train de préparer
-le déjeuner, et le gai sifflement de son camarade rappela
-à Rod que la crainte des Woongas s’était évanouie. Sans
-s’attarder davantage au lit, il se leva à son tour.</p>
-
-<p>Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet
-de la montagne, se déroulait un immense et merveilleux
-panorama. Les arbres, les rochers, toute la montagne
-elle-même, étaient couverts de deux pieds de neige,
-blanche et respendissante sous le soleil.</p>
-
-<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> lui apparaissait dans toute sa grandeur.
-Aussi loin que pouvait porter la vue, la blanche
-étendue, mille après mille, se dépliait vers le Nord, jusqu’à
-la Baie d’Hudson. En un éblouissement béat, Rod
-embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des
-forêts noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui
-se succédaient sans fin, entrecoupés de lacs scintillants,
-encadrés de sapins, et d’un grand fleuve déroulant son
-cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et morne,
-comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une
-splendeur magnifique et variée, dans un décor immaculé.
-Son cœur palpitait de plaisir, tandis qu’il planait sur
-cet immense horizon, et le sang lui empourprait la
-face.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i> est un terme générique, intraduisible, qui,
-comme le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe,
-désigne une région particulière et l’ensemble des éléments-types
-qui la constituent. Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i>, dit aussi le <i lang="en" xml:lang="en">Wild</i>, ou le <i>Grand
-Désert Blanc</i>, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle
-Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes,
-qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus
-rude et plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages
-de ce roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une
-flore variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire
-place ensuite à une terre à peu près morte. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation
-et, de sa voix gutturale, il lui disait :</p>
-
-<p>« Beaucoup caribous, là, en bas ! Beaucoup caribous !
-Plus d’hommes du tout ! Plus de maisons ! Pendant vingt
-mille milles ! »</p>
-
-<p>Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien
-qui, lui aussi, paraissait tout ému. Ou eût dit que ses
-ardentes prunelles cherchaient à percer cet infini, à aller
-loin, plus loin encore, jusqu’aux postes extrêmes de l’immense
-Baie d’Hudson.</p>
-
-<p>Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur
-l’épaule de Rod.</p>
-
-<p>« Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre
-vision. Là-bas, lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son
-apprentissage de chasseur. »</p>
-
-<p>Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire
-transparence de l’atmosphère et la suppression apparente
-des distances qui en résultait.</p>
-
-<p>« Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage,
-et que l’on pourrait, semble-t-il, toucher de la main ?
-Elle est à trente milles d’ici ! Et ce lac, de ce côté, qui
-vous paraît sans doute à une portée de fusil ? Cinq milles
-nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou ou
-un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement. »</p>
-
-<p>Pendant quelques instants encore, les trois hommes
-demeurèrent à regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil
-Indien retournèrent au feu et à la préparation du déjeuner,
-laissant Rod à son enchantement.</p>
-
-<p>Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies
-non écrites, quels romans insoupçonnés, quels trésors
-de dollars et d’or, devait enclore ce vaste Nord ! Pendant
-un millier, un million de siècles peut-être, il était demeuré
-inviolé, dans l’étreinte sauvage de la nature. Bien peu
-d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les races
-autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y
-vivaient de la même existence que l’homme préhistorique !</p>
-
-<p>Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit
-appeler pour déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit
-et ses rêves romanesques ne l’empêchèrent pas de
-faire honneur au repas.</p>
-
-<p>Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route.
-Mais Wabi et Mukoki avaient déjà décidé de ne point
-prendre la piste ce jour-là et de demeurer au campement
-jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.</p>
-
-<p>« Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous
-ne pouvons plus voyager maintenant que sur nos raquettes.
-Il vous faut bien cette journée pour apprendre à vous
-en servir. En outre, la neige a recouvert toutes les traces
-existantes des animaux que nous chassons. Or, élans,
-rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux
-à fourrure, ne vont pas se mettre en mouvement avant
-l’après-midi, ou même la soirée. Prendre la piste à cette
-heure ne nous servirait de rien. Demain, au contraire,
-nous nous rendrons compte, à loisir, des empreintes que
-nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous
-annoncent. Si le pays nous semble propice au but que
-nous poursuivons, alors nous y ferons halte et établirons
-notre campement d’hiver.</p>
-
-<p>— Et les Woongas ? interrogea Rod. Vous pensez que
-nous en sommes suffisamment éloignés ? »</p>
-
-<p>Mukoki émit un grognement.</p>
-
-<p>« Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière,
-beaucoup bons pays et giboyeux. Rester là. »</p>
-
-<p>Cent autres questions furent posées par le jeune garçon,
-au cours du déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils
-dominaient et où ils s’enfonceraient bientôt. Et chaque
-réponse ne faisait qu’augmenter son enthousiasme.</p>
-
-<p>Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer
-son apprentissage des raquettes. Un heure durant,
-Wabi et Mukoki le pilotèrent dans un sens et dans l’autre,
-le long de la crête de la montagne, s’arrêtant aux
-moindres détails, battant des mains lorsqu’il avait réussi
-un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup
-aussi lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort
-satisfait de lui, trouva que tout allait pour le mieux.</p>
-
-<p>La journée s’écoula fort agréablement. Roderick cependant
-ne laissa pas de remarquer que, par moments, Wabi
-semblait sous le coup d’un souci inconnu. Par deux fois,
-il le découvrit seul, assis sous la hutte, et silencieusement
-pensif. Il finit par s’en inquiéter.</p>
-
-<p>« Pourrais-je savoir la cause de votre ennui ? interrogea-t-il.
-Qu’est-ce qui ne va pas ? »</p>
-
-<p>Wabi se redressa et eut un petit rire.</p>
-
-<p>« Avez-vous jamais eu, Rod, un rêve qui survive à la
-nuit et continue à vous importuner, une fois éveillé ?
-J’en ai fait un de ce genre, plus tenace que vos cauchemars
-imaginaires, car, depuis lors, je ne puis m’empêcher d’être
-inquiet des êtres chers que nous avons laissés derrière
-nous. Et plus spécialement de Minnetaki. Rien d’autre
-que cela. C’est se tracasser pour rien, me direz-vous ? Je
-suis de votre avis. Écoutez ! N’est-ce pas le sifflement de
-Mukoki ? » Le vieil Indien, en effet, arrivait en courant.</p>
-
-<p>« Venir voir chose plaisante ! s’exclama-t-il. Vite !
-Venir voir vite ! »</p>
-
-<p>Rapidement, il emmena les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sur le rebord
-le plus escarpé de la montagne. Il semblait très excité.</p>
-
-<p>« Caribous ! dit-il. Caribous en train de s’amuser ! »</p>
-
-<p>Et son doigt se tendit vers la pente neigeuse qui dévalait
-au-dessous d’eux.</p>
-
-<p>A la distance d’un mille environ, qui semblait à Rod
-beaucoup moindre, sur une petite plate-forme située à
-mi-côte de la montagne, et qui devait être, en été, une
-prairie, une demi-douzaine de gros mammifères se comportaient
-d’une façon bizarre.</p>
-
-<p>Les bêtes étaient des caribous, cet animal merveilleux
-de la Terre du Nord, aussi commun que le renne au delà
-du 60<sup>e</sup> degré de latitude, et dont Roderick avait lu, dans
-ses livres, tant de mirifiques descriptions. Pour la première
-fois, il le surprenait dans son ambiance et dans sa
-vie réelle.</p>
-
-<p>Et, juste à ce moment-là, les animaux s’adonnaient
-à leur curieux jeu favori, connu, dans les parages de la
-Baie d’Hudson, sous le nom de « Danse du caribou ».</p>
-
-<p>« Que diable font-ils là ? demanda Rod, tout aguiché.
-Qu’est-ce qui leur prend ?</p>
-
-<p>— Eux, s’amuser follement », gloussa Mukoki.</p>
-
-<p>Et il tira Rod un peu plus en avant, derrière un rocher
-qui les dissimulait.</p>
-
-<p>Wabi avait mouillé dans sa bouche un de ses doigts,
-puis l’avait levé en l’air, au-dessus de sa tête. C’est un
-procédé commode pour se rendre un compte exact de la
-direction du vent. Le côté du doigt opposé au vent demeure
-humide, tandis que l’autre sèche rapidement.</p>
-
-<p>« Le vent, annonça-t-il, est bon pour nous, Muki, et
-ils ne peuvent nous sentir. La chance est propice à un
-coup de fusil. Va le tirer. Rod et moi nous resterons ici
-à vous regarder. »</p>
-
-<p>Tandis que Mukoki s’en retournait en rampant vers la
-hutte, pour y prendre son fusil, Roderick continuait à se
-récréer de la vue du spectacle divertissant qui se déroulait
-au-dessous de lui.</p>
-
-<p>Deux autres animaux avaient rejoint les autres, sur
-leur plate-forme, et le soleil illuminait les ramures de
-leurs grandes cornes, tandis qu’ils secouaient leurs têtes,
-au cours de leurs bouffonnes évolutions. Trois ou quatre
-d’entre eux se séparant du reste de la troupe, commençaient
-par se sauver avec la vitesse du vent, comme s’ils avaient
-eu à leurs trousses leur plus mortel ennemi. A deux ou
-trois cents mètres, ils s’arrêtaient soudainement et, s’alignant
-en cercle, faisaient volte-face, comme si la fuite leur
-avait été de partout coupée. Puis ils se disloquaient et, en
-une course non moins échevelée, rejoignaient leurs compagnons.</p>
-
-<p>Un autre jeu retenait les regards de Rod, si imprévu
-et si étonnant qu’il en demeurait tout pantois, un jeu à
-ce point comique que Wabi, derrière lui, en riait en sourdine.
-Une de ces agiles créatures, se détachant seule de
-la troupe, se mettait à tourbillonner tout autour, sautant
-et lançant des ruades, jusqu’à ce que, finalement, après
-un dernier bond, elle retombât droit sur ses pattes, sans
-plus bouger, comme une danseuse de ballet qui a terminé
-sa figure. Après quoi, le caribou simulait une nouvelle
-fuite, avec la troupe entière à ses talons.</p>
-
-<p>« Ce sont, dit Wabi, les animaux les plus matois, les
-plus rapides et les plus amusants du Nord. Si le vent
-leur est favorable, ils vous flairent du haut en bas d’une
-montagne, et ils sont capables de vous entendre parler et
-marcher à un mille de distance… Mais regardez par ici ! »</p>
-
-<p>Il appuya son doigt sur l’épaule de Rod et lui désigna
-Mukoki, qui se trouvait déjà assez loin et se glissait en
-tapinois vers les caribous, parmi les rochers et les buissons.
-Chaque minute le rapprochait davantage de son
-gibier et Roderick palpitait, admirant l’ensemble du
-tableau que formaient les muets et folâtres ébats des
-enfants du Désert, l’avance précautionneuse du vieil
-Indien, et chaque arbre, chaque rocher du paysage, qui
-jouaient leur rôle dans le petit drame dont pas une phrase
-ne lui échappait.</p>
-
-<p>Cinq, dix, quinze minutes passèrent. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-virent Mukoki s’arrêter et lever le doigt en l’air, pour
-l’épreuve du vent.</p>
-
-<p>Il s’aplatit ensuite sur la neige et, pied par pied, mètre
-par mètre, il se coulinait sur les mains et sur les genoux.</p>
-
-<p>« Bon vieux Muki ! murmurait Wabi, tandis que Rod
-s’impatientait, les mains crispées, se demandant quand
-Mukoki se déciderait à tirer. Car, maintenant, il n’était
-plus, semblait-il, qu’à un jet de pierre de la troupe.</p>
-
-<p>— A quelle distance est-il donc encore ? interrogea Rod.</p>
-
-<p>— A trois ou quatre cents yards, dit Wabi. C’est trop
-loin pour tirer. »</p>
-
-<p>Mukoki finit par n’être plus qu’un point noir sur la
-neige blanche.</p>
-
-<p>A ce moment, la troupe joyeuse eut la conscience qu’un
-danger la menaçait. Elle cessa soudain ses ébats et
-demeura, pendant quelques instants, comme paralysée.
-La détonation du fusil de l’Indien monta vers les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span>.</p>
-
-<p>« Raté ! » cria Wabi.</p>
-
-<p>Déjà les huit caribous fuyaient ventre à terre.</p>
-
-<p>Un autre coup, puis un second et un troisième se
-succédèrent rapidement. Un des fuyards s’abattit sur les
-genoux, puis se releva et reprit sa course. Un coup encore,
-le dernier dans le fusil de Mukoki, et la bête blessée
-tomba à nouveau, tenta une fois de plus de se remettre
-sur ses pattes, puis s’écroula sur le sol.</p>
-
-<p>« Bonne besogne ! s’exclama Wabi. C’est de la viande
-fraîche pour le dîner ! »</p>
-
-<p>Mukoki, après avoir déchargé son fusil, s’avança sur
-l’espace libre, maintenant rouge de sang, où quelques
-instants avant, s’ébattaient les caribous.</p>
-
-<p>Il tira son couteau de sa gaine et s’agenouilla près de
-la gorge de l’animal abattu.</p>
-
-<p>« Je vais, dit Wabi, descendre vers lui, pour l’aider un
-peu. Vous, Rod, restez ici. Vous avez encore les jambes
-faibles et vous ne pourriez plus ensuite regrimper. Allez
-un peu aviver le feu. Mukoki et moi nous rapporterons la
-viande. »</p>
-
-<p>Roderick, resté seul, s’occupa de ramasser du bois pour
-la nuit et s’exerça sur ses raquettes. Il s’étonnait lui-même
-de ses progrès et qu’il pût, avec cette étrange et
-encombrante chaussure, arriver à marcher ainsi, tout
-naturellement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="small i">CHAPITRE VIII</span><br>
-MUKOKI DÉRANGE
-LES ANCIENS SQUELETTES</h2>
-
-
-<p>Le crépuscule commençait à tomber lorsque Wabi et
-Mukoki reparurent, chargés de la viande du caribou. On
-hâta les préparatifs du dîner, car, le lendemain et les
-jours suivants, on devait se mettre en route avant l’aurore,
-marcher sans doute jusqu’à la nuit, et il était urgent
-de s’allonger au lit.</p>
-
-<p>Les trois compagnons étaient aussi impatients l’un que
-l’autre de commencer leurs exploits cynégétiques. Même
-Loup, étirant sa personne efflanquée, humait l’air à plein
-museau, comme s’il eût langui après les émotions des
-drames où il devait jouer son rôle.</p>
-
-<p>« Si vous en avez la force, dit Wabi à Rod, par-dessus
-sa tranche de caribou, nous couvrirons dès demain vingt-cinq
-à trente milles, au cas où cela sera nécessaire. Nous
-pouvons avoir rencontré notre terrain de chasse à midi,
-comme il est possible que nous le cherchions deux ou trois
-jours durant. Dans ce cas comme dans l’autre, ne gaspillons
-plus notre temps. Hourrah ! L’heure du grand jeu
-n’est pas loin ! »</p>
-
-<p>Il semblait à Rod qu’il venait à peine de s’endormir,
-lorsqu’il sentit que quelqu’un le secouait sur sa couche.
-Il ouvrit les yeux et trouva devant lui la figure rieuse de
-Wabi, qu’éclairait le reflet d’un bon feu.</p>
-
-<p>« Allons, Rod ! Il est l’heure ! lui dit son camarade. Le
-déjeuner du matin est chaud, tout notre paquetage est
-déjà sur le traîneau. Et vous êtes encore là à rêver. A
-quoi ou à qui ?</p>
-
-<p>— A Minnetaki ! » répondit Rod, avec une franchise
-dénuée d’artifice.</p>
-
-<p>Il se leva, défripa ses vêtements et lissa ses cheveux
-ébouriffés. La nuit était noire encore et, ayant consulté sa
-montre, il vit qu’il était quatre heures du matin. Mukoki
-avait installé déjà le déjeuner sur une pierre plate, auprès
-du feu.</p>
-
-<p>Le repas fut bref et la caravane se remit en route. Rod
-était désolé de la perte de son fusil. Un paradis de chasse
-allait s’ouvrir à lui et il était désarmé ! Comme il se
-lamentait de son malheureux sort, Wabi lui offrit l’usage
-de son propre fusil, un jour sur deux. Le gros revolver
-passerait de même, respectivement, d’une main à l’autre,
-et chacun d’eux, en cas de besoin, l’utiliserait de son
-mieux. Roderick fut tout joyeux de cette solution et Wabi
-insista pour que ce fût lui qui eût la première jouissance
-de l’arme bienheureuse.</p>
-
-<p>Au delà des rochers qui jonchaient le faîte de la montagne
-et une fois sur la pente lisse de la descente, les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’attelèrent ensemble au traîneau, tandis que Muki
-marchait en avant pour tracer la piste.</p>
-
-<p>Roderick assistait, pour la première fois, à l’établissement
-d’une piste et il admirait fort, dans l’aube naissante,
-l’habileté du vieil Indien. Mukoki, qui était un « pisteur »
-habile entre tous, effectuait, avec ses raquettes, d’énormes
-enjambées et, à chacune d’elles, faisait voler en l’air un
-feu d’artifice neigeux. Le sol, ainsi débarrassé de la neige
-molle, n’offrait plus qu’un large sentier, à la surface
-ferme, que pouvaient suivre sans peine Rod et Wabi.</p>
-
-<p>Dès qu’ils furent arrivés à la base de la montagne, et
-comme ils suivaient, depuis un demi-mille environ, le bas-fond
-où ils se trouvaient, Mukoki s’arrêta. Lorsque les
-deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’eurent rejoint, il désigna du doigt une
-empreinte marquée curieusement dans la neige.</p>
-
-<p>« Élan ! » dit-il.</p>
-
-<p>Rod se pencha pour regarder.</p>
-
-<p>« La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte
-n’est pas encore gelée et la neige vient à peine d’y
-reprendre son équilibre. Les petites mottes glissent
-encore les unes sur les autres, voyez, Rod ! C’est un gros
-mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il
-est passé par ici. »</p>
-
-<p>A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux
-devenaient de plus en plus fréquentes, trahissant
-les va-et-vient et l’agitation sauvage de la nuit. Ce fut
-d’abord la piste d’un renard, qu’ils croisèrent à plusieurs
-reprises. Ils constatèrent que le petit bandit des ténèbres
-avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était couverte
-de sang et de poils, et une partie du corps n’avait
-pas encore été dévorée.</p>
-
-<p>Wabi était demeuré pensif et examinait de près les
-empreintes.</p>
-
-<p>« L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie
-de renard il s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un
-renard, et voilà tout. Toutes les traces de ces animaux se
-ressemblent, quelle que soit l’espèce. Pécuniairement parlant,
-la question cependant est capitale. Le renard qui a
-passé ici représente peut-être une fortune… »</p>
-
-<p>Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective
-l’avait déjà rempli d’allégresse.</p>
-
-<p>« Expliquez-vous, Wabi ! interrogea Rod.</p>
-
-<p>— Eh bien ! expliqua Wabi, le camarade est peut-être
-un renard rouge ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de
-dix à quinze dollars. Si c’est un renard noir, il en vaut
-de cinquante à soixante. De soixante-quinze à cent, si
-c’est ce que nous appelons un « croisé », c’est-à-dire s’il
-est mélangé de noir et d’argent. Et si c’est…</p>
-
-<p>— Un énorme gris-argent… gloussa Mukoki.</p>
-
-<p>— Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents
-dollars, si le sujet est ordinaire. De cinq cents à mille,
-si c’est une bête hors ligne ! Et maintenant Rod, comprenez-vous
-pourquoi nous aimerions à être fixés sur son
-identité ? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la
-peine que nous le suivions. Mais il est bien probable que
-ce n’est qu’un rouge et nous gâcherions notre temps. »</p>
-
-<p>L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des
-traces de loups, qu’on aurait crues être celles de gros
-chiens. Puis celles, légères, de sabots de cerfs, et celles
-aussi, très larges, griffes écartées, d’un lynx errant. Mais
-rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa
-tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable
-ce devait être ! Il apprit également à distinguer,
-malgré leur similitude apparente, l’empreinte du sabot
-d’un petit élan de celle d’un caribou.</p>
-
-<p>Une demi-douzaine de fois, au cours de la matinée, les
-trois compagnons s’arrêtèrent pour se reposer. A midi,
-Wabi calcula qu’ils devaient avoir couvert une vingtaine
-de milles. Rod, quoiqu’il commençât à sentir la fatigue,
-déclara qu’il était encore bon pour une dizaine d’autres.
-On dîna.</p>
-
-<p>Puis l’aspect du pays se modifia et celui-ci redevint très
-accidenté. Une petite rivière, qu’ils suivaient, devint un
-torrent tumultueux entre ses rives gelées. Les blocs erratiques
-et les masses rocheuses reparurent, encadrés de
-collines boisées. A chaque pas, le pittoresque augmentait.
-Un autre chaînon de montagnes, escarpées et sauvages,
-apparut vers l’est. Les petits lacs se faisaient aussi plus
-nombreux, dans leurs criques glacées.</p>
-
-<p>Mais ce qui réjouissait surtout le cœur de nos chasseurs,
-c’était la fréquence des empreintes probantes de
-gibier et d’animaux à fourrure. Les endroits faits à
-souhait pour établir le campement d’hiver abondaient.
-Ce n’était que l’embarras du choix et les trois compagnons
-ralentirent leur marche.</p>
-
-<p>Après la dernière ascension, dirigée par Mukoki, d’une
-colline assez haute qui leur barrait la route, ils firent
-halte, en poussant un cri joyeux.</p>
-
-<p>Le site était idéal et sa beauté retirée tout à fait
-inattendue. Au fond d’une cuvette rocheuse, couronnée
-par l’amphithéâtre majestueux d’une forêt de cèdres, de
-sapins et de bouleaux, dormait un laquet, minuscule et
-charmant. A l’une de ses extrémités, s’étendait une petite
-surface plane qui, en été, devait être une prairie.</p>
-
-<p>Mukoki, sans mot dire, jeta à terre le lourd paquet dont
-il s’était chargé. Rod fit de même avec le sien et Wabi
-se déharnacha des courroies avec lesquelles il tirait le
-toboggan. Il n’y eut pas jusqu’à Loup qui, tirant sur sa
-lanière, ne plongeât, lui aussi, dans le trou ses yeux
-avides, comme s’il eût compris, à l’instar de ses maîtres,
-que le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » d’hiver était trouvé.</p>
-
-<p>Ce fut Wabi qui, le premier, rompit le silence.</p>
-
-<p>« Comment trouves-tu l’endroit, Muki ? » interrogea-t-il.</p>
-
-<p>Muki gloussa, avec une satisfaction évidente et sans
-bornes.</p>
-
-<p>« Très joli et bon. Nous avoir là excellent hiver. Beaucoup
-de bois pour feu. Aucun voisin ! »</p>
-
-<p>Laissant là leurs bagages et Loup attaché au traîneau,
-les trois hommes descendirent vers le lac.</p>
-
-<p>A peine en avaient-ils atteint les bords que Wabi,
-s’étant arrêté, tressaillit. Et, montrant du doigt, à ses
-compagnons, la forêt qui s’étendait sur la rive opposée, il
-s’exclama :</p>
-
-<p>« Regardez ceci ! »</p>
-
-<p>A demi cachée dans les sapins, était une cabane. On
-pouvait se rendre compte, même à distance, qu’elle était
-abandonnée. La neige s’était amoncelée autour d’elle.
-Aucune fumée ne fusait de son toit. Pas un signe n’y
-annonçait la vie.</p>
-
-<p>Contournant le lac, les chasseurs se dirigèrent vers cette
-cabane.</p>
-
-<p>S’en étant prudemment approchés, ils constatèrent
-qu’elle était déjà ancienne. Les bûches dont elle était
-bâtie commençaient à s’effriter. Sur sa toiture, des
-arbustes, semés par le vent, avaient pris racine. Sa construction
-remontait, sans nul doute, à plusieurs années.
-La porte, qui était faite de bûches fendues par leur milieu,
-et qui regardait du côté du lac, était hermétiquement
-close. Close aussi l’unique fenêtre, qui était orientée de
-même et que barraient extérieurement des traverses faites
-avec de jeunes arbres.</p>
-
-<p>Mukoki essaya d’ouvrir la porte, en pesant dessus.
-Mais elle résista à ses efforts. Il était évident qu’elle était,
-à l’intérieur, solidement verrouillée.</p>
-
-<p>Il y avait là matière à s’étonner. Comment cette porte
-pouvait-elle avoir été ainsi bloquée par en dedans, sans qu’il
-y eût personne dans la cabane ?</p>
-
-<p>Pendant quelques instant, les trois hommes en demeurèrent
-tout interloqués, prêtant vainement l’oreille.</p>
-
-<p>« Voilà qui paraît étrange, n’est-ce pas ton avis, Muki ? »
-dit Wabi à voix basse.</p>
-
-<p>Mukoki, agenouillé contre la porte, continuait à écouter,
-l’oreille collée aux fentes du bois. Comme il n’entendait
-toujours quoi que ce fût, il se releva et, détachant ses
-raquettes, les envoya danser en l’air, de deux coups de
-jarrets. Puis, empoignant sa hache, à sa ceinture, il alla
-vers la fenêtre.</p>
-
-<p>Après une douzaine de coups, il avait pratiqué dans le
-volet une petite ouverture. Par elle, le vieil Indien écouta
-encore, avec défiance. Aucun bruit, toujours. Il renifla.
-Une atmosphère à la fois moisie et raréfiée, presque suffocante,
-parvint à ses narines. Il éternua. Puis il recommença
-à faire, morceau par morceau, sauter le volet.</p>
-
-<p>Quand l’ouverture fut assez grande, il y passa sa tête et
-ses épaules, et regarda. Mais, dans l’obscurité de la
-cabane, il ne put d’abord rien distinguer.</p>
-
-<p>« Eh bien, Muki ? » interrogea avec impatience Wabi,
-qui se tenait derrière lui.</p>
-
-<p>Mukoki demeurait toujours muet. Il était en train
-d’adapter ses yeux à l’obscurité et il ne grouillait pas plus
-qu’une pierre, il était aussi silencieux qu’un mort.</p>
-
-<p>Très lentement enfin, avec mille précautions, comme
-s’il craignait de réveiller quelqu’un qui dormait, il se tira
-en arrière et reprit pied sur le sol. Lorsqu’il se retourna
-vers ses deux compagnons, l’expression de sa figure était
-telle qu’ils ne la lui avaient jamais encore vue.</p>
-
-<p>« Qu’y a-t-il, Mukoki ? » demandèrent-ils.</p>
-
-<p>Le vieil Indien aspira fortement une bouffée d’air frais.</p>
-
-<p>« Cabane… balbutia-t-il. Cabane… Il y a dedans une
-armée de morts ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="small i">CHAPITRE IX</span><br>
-CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC
-EN PEAU DE DAIM</h2>
-
-
-<p>Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant
-d’abord ce qu’ils devaient croire de cette stupéfiante assertion.
-Le vieil Indien, cependant, continuait à refléter sur son
-visage frémissant une émotion peu coutumière.</p>
-
-<p>« Une armée de morts, oui ! » répétait le vieux trappeur.</p>
-
-<p>Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de
-force à ses paroles que pour se débarrasser des toiles
-d’araignée qui lui emplissaient la figure, les deux jeunes
-gens virent que cette main tremblait.</p>
-
-<p>Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa
-tête et ses épaules à travers le volet, et regardait comme
-l’avait fait Mukoki. Les retirant ensuite, il se retourna
-vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine bouleversée.
-Moins bouleversée cependant que ne l’avait été
-celle du vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu
-en pleine poitrine, avait, le premier, reçu le choc de
-l’effrayant spectacle.</p>
-
-<p>« Vous aussi, Rod, regardez ! » dit-il.</p>
-
-<p>Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de
-l’obscure ouverture. Son cœur palpitait, non de crainte,
-mais d’une émotion mystérieuse et mal formulée. Son
-appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme
-un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.</p>
-
-<p>Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit
-rien. Il n’y avait que du noir dans la cabane. Puis il lui
-sembla que l’ombre se dissipait et il commença à distinguer
-le mur opposé. Une table dessina ensuite, au milieu
-de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la table,
-il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce
-quelque chose était une chaise renversée, qu’une espèce de
-loque recouvrait à demi.</p>
-
-<p>Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane.
-Dehors, Wabi et Mukoki l’entendirent qui poussait, puis
-réprimait un cri d’effroi. Ils le virent qui se cramponnait
-des mains à la brèche ouverte dans le volet. Il regardait,
-comme fasciné.</p>
-
-<p>Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur
-intérieur, ce qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il,
-avait été un homme vivant. Ce n’était plus, maintenant,
-qu’un simple squelette, un objet à la fois terrible et risible,
-dont les orbites vides s’éclairaient tristement du rais de
-lumière qui filtrait dans la cabane, dont la bouche grimaçait,
-tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod
-à travers l’ombre.</p>
-
-<p>Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.</p>
-
-<p>« Je n’en ai vu qu’un… » murmura-t-il, en allusion à
-l’exclamation de Mukoki.</p>
-
-<p>Wabi, qui était redevenu maître de lui, donna, en riant,
-deux ou trois tapes dans le dos de Rod, pour lui réconforter
-les esprits, tandis que Mukoki se contentait de
-grogner.</p>
-
-<p>« Vous avez mal vu, Rod ! dit Wabi, d’un ton moqueur.
-Vos nerfs vous auront empêché de regarder assez longtemps.
-Par saint George ! Il n’y en a pas un d’entre nous
-qui n’en ait frissonné. Allons, je vais ouvrir ! »</p>
-
-<p>Le jeune Indien s’infiltra à travers le volet et Roderick,
-qui avait pareillement repris son sang-froid, se hâta de
-le suivre. Tandis qu’extérieurement Mukoki pesait à nouveau
-sur la porte, de tout son poids, Wabi, de l’intérieur,
-attaqua le bois avec sa hache. La porte céda tout à coup,
-et si soudainement que le vieil Indien culbuta à sa suite
-et s’aplatit sur le sol.</p>
-
-<p>Un flot de lumière pénétra dans la cabane. Instinctivement,
-les yeux de Rod se portèrent vers le squelette qu’il
-avait aperçu du dehors. Il était appuyé contre le mur, dans
-l’attitude ancienne d’un homme qui dormirait. A côté de
-ce premier et funèbre occupant, un second squelette était,
-tout de son long, étendu sur le plancher. Près de la table
-et de la chaise renversée, un petit tas d’ossements paraissait
-provenir de quelque animal.</p>
-
-<p>Rod et Wabi s’approchèrent, un peu plus près, du squelette
-qui était adossé au mur et se mirent à l’examiner,
-tandis que Mukoki, agenouillé, se penchait sur le second
-squelette.</p>
-
-<p>Soudain, le vieux trappeur poussa une exclamation de
-surprise et les deux jeunes gens s’étant tournés vers lui,
-le virent qui leur désignait, de l’index, un objet, par terre,
-parmi les os.</p>
-
-<p>« Couteau ! dit-il. Lutte. Lui, tué ! »</p>
-
-<p>Le manche pourri par le temps, le tranchant rongé par
-la rouille, mais toujours droit là où son possesseur l’avait
-planté dans la chair et dans les os de sa victime, un long
-couteau, à forte lame, était plongé jusqu’à la garde dans
-la poitrine de ce qui avait été jadis un être humain.</p>
-
-<p>Rod s’était agenouillé près de Mukoki et était redevenu
-livide. Ses dents se desserrèrent, pour demander :</p>
-
-<p>« Qui… a fait cela ? »</p>
-
-<p>Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un
-signe de tête, la chose lugubre adossée au mur.</p>
-
-<p>« Lui ! »</p>
-
-<p>D’un même mouvement, les trois hommes revinrent
-vers le premier squelette. Un de ses longs bras était
-appuyé sur ce qui fut un seau, et avait passé à travers les
-cercles de fer qui en avaient seuls subsisté. La main de
-ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce
-enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de
-bouleau. L’autre bras s’était détaché et était tombé près
-du squelette, que Mukoki, de ce même côté, inspecta
-avec soin.</p>
-
-<p>Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte
-qu’il fit d’une courte entaille, qui avait pénétré de
-biais dans les côtes.</p>
-
-<p>« Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de
-couteau dans les côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup
-souffrir et mourir lentement. Mauvaise façon d’être
-frappé.</p>
-
-<p>— Brr… dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est
-asphyxié. On dirait que l’air de cette cabane n’a pas été
-renouvelé depuis un siècle. »</p>
-
-<p>Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le
-tas d’ossements qui était près de la chaise.</p>
-
-<p>« Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée.
-Les hommes luttent. Tués tous deux. Chien mourir
-de faim. »</p>
-
-<p>Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit
-où Loup gardait le toboggan, Rod, laissant trotter
-son imagination, reconstituait la terrible tragédie qui,
-voilà bien longtemps, s’était déroulée dans la vieille
-cabane. Il revoyait les deux hommes vivant cette heure
-mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il
-croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque
-reprise. Il croyait assister au double coup qui, simultanément,
-avait tué l’un, tout net, et envoyé l’autre, le vainqueur,
-comme un bolide, agoniser contre le mur. Et le
-chien ? Quel avait été son rôle dans la bataille ? Puis,
-qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et
-la soif, bondissant contre les parois de son tombeau muré,
-jusqu’à ce qu’il se tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à
-son tour ? Cet atroce tableau brûlait le cerveau de Roderick.
-Élevé dans la convention d’une ville, il n’en avait
-jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion
-majeure qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression
-contre Minnetaki, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
-
-<p>Pour Mukoki et Wabi, au contraire, la bataille des squelettes,
-si elle les avait d’abord fortement troublés, n’était
-plus déjà qu’un incident comme un autre de leur existence
-aventureuse.</p>
-
-<p>Mais ce qui, surtout, tracassait Rod, c’était de savoir le
-pourquoi de la tragédie. Pourquoi, oui, ces deux êtres
-s’étaient-ils ainsi entre-tués dans la cabane close ? Quelle
-était la clef du mystère ? Il l’aurait, en vérité, payée un
-bon prix.</p>
-
-<p>La grimpade terminée, Rod se réveilla à des réalités plus
-précises. Wabi était déjà en train de s’atteler au toboggan.
-Il était d’excellente humeur.</p>
-
-<p>« Cette cabane, s’exclama-t-il comme Rod le rejoignait,
-nous tombe du ciel à point nommé ! Nous aurions eu cinq
-semaines au moins de travail pour en construire une. C’est
-ce qu’on appelle avoir de la chance !</p>
-
-<p>— Comment, demanda Rod, nous allons vivre là-dedans ?</p>
-
-<p>— Vivre là-dedans ? Je le pense bien. La cabane est
-trois fois grande comme celle que nous aurions bâtie. Je
-me demande même pourquoi les deux camarades l’ont faite
-d’une pareille dimension. Qu’en penses-tu, Mukoki ? »</p>
-
-<p>Mukoki hocha la tête. Les tenants et aboutissants de
-cette histoire dépassaient évidemment sa compréhension.</p>
-
-<p>Équipements et provisions furent bientôt amenés à la
-porte de la cabane.</p>
-
-<p>« Procédons d’abord au nettoyage, annonça gaiement
-Wabi. Donne-moi un coup de main, Muki, veux-tu, pour
-ramasser tous ces os. Rod, durant ce temps, pourra
-s’amuser à flairer dans les coins et peut-être découvrira-t-il
-quelque chose d’intéressant. »</p>
-
-<p>Roderick accepta volontiers le rôle qui lui incombait,
-car sa curiosité inassouvie n’avait fait que croître.</p>
-
-<p>« Pourquoi ? Oui, pourquoi se sont-ils tués ? » mâchonnait-il
-entre ses dents.</p>
-
-<p>Il commença donc ses recherches. Sous la chaise renversée,
-qui était faite de petits sapins cloués ensemble, il
-y avait un tas innommable et poussiéreux, qui s’effrita
-sous ses doigts. Mais, un peu plus loin, il découvrit deux
-fusils. Ils étaient d’un modèle très ancien et aussi longs
-que Rod lui-même.</p>
-
-<p>« Ces fusils proviennent de la Baie d’Hudson, dit
-Wabi. De semblables on se servait avant que mon père
-fût né. »</p>
-
-<p>Roderick, le cœur battant, continuait son exploration.
-Accrochés à l’un des murs, il trouva les restes de ce qui
-avait été des vêtements : un fragment de chapeau, qui
-tomba en pièces sitôt qu’il y eut porté la main ; des loques
-poudreuses et informes, véritables guenilles. Sur la table,
-il y avait des casseroles rouillées, un seau en fer-blanc,
-une bouilloire de fer battu et des restes d’anciens couteaux,
-des fourchettes et des cuillères. Puis encore, à l’un des
-bouts, un objet qu’il prit dans sa main et qui offrait une
-résistance suffisante pour s’être bien conservé et ne point
-s’émietter, lorsqu’il y toucha.</p>
-
-<p>Rod reconnut que c’était un petit sac en peau de daim,
-ficelé à l’un de ses bouts, et fort lourd. Les doigts tremblants
-d’émotion, il dénoua la ficelle, à demi décomposée,
-et une poignée de quelque chose qui ressemblait à des
-cailloux noirâtres tinta sur la table. Il poussa un cri aigu,
-en appelant ses compagnons.</p>
-
-<p>Wabi et Mukoki venaient d’aller décharger dehors une
-brassée d’ossements. Ils arrivèrent près de lui.</p>
-
-<p>« Voyez ceci, dit-il.</p>
-
-<p>— On dirait du plomb, opina Wabi.</p>
-
-<p>— Du plomb… A moins que ce ne soit de l’or ! »</p>
-
-<p>Les cœurs se mirent à battre.</p>
-
-<p>Wabi, prenant un des cailloux, l’emporta sur le seuil
-de la porte, à la lumière du grand jour. Puis, sortant de
-l’étui son couteau de poche, il l’enfonça dans l’énigmatique
-objet. Avant même que Rod se fût penché sur l’entaille,
-la voix du jeune Indien s’éleva, claironnante.</p>
-
-<p>« C’est une pépite d’or ! s’exclama-t-il.</p>
-
-<p>— Et c’est pour elle qu’ils se sont battus ! » cria Rod,
-tout heureux de savoir.</p>
-
-<p>Le plaisir d’avoir enfin percé le mystère qui le lancinait
-l’emporta tout d’abord pour lui sur l’intérêt de la découverte,
-considérée en elle-même.</p>
-
-<p>Mais Wabi et Mukoki étaient dans une excitation sans
-pareille. On eût dit qu’ils étaient devenus fous. Le petit
-sac fut complètement retourné. Puis la table fut débarrassée
-de tout ce qui l’encombrait. Les coins et recoins de
-la cabane furent scrutés à nouveau, avec une ardeur délirante.
-Rod, aiguillonné par l’exemple, se mit de la partie.
-Sans proférer une parole, les trois hommes, debout, agenouillés,
-ou à plat ventre, étaient à chercher, chercher,
-chercher encore. Telle est l’attirance de l’or vierge. Telles
-sont les étincelles qu’il fait jaillir du feu latent et fébrile
-qui brûle pour lui dans le cœur de tout homme. Chaque
-guenille, chaque tas de poussière, chaque débris méconnaissable
-fut examiné, trié, tamisé, éparpillé. Les trois
-chercheurs ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une heure, sans
-avoir rien trouvé, âprement désappointés.</p>
-
-<p>« C’est tout ce qu’il y a ! » dit Wabi, en se décidant
-à desserrer les lèvres.</p>
-
-<p>Il reprit, après un silence :</p>
-
-<p>« Nous allons vider entièrement la cabane et, demain,
-nous arracherons le plancher ! On ne sait pas ce qu’il peut
-y avoir dessous. De toute façon, il nous faut un plancher
-neuf. La nuit commence et, si nous voulons nous aménager
-un gîte décent, il faut nous remuer. »</p>
-
-<p>Tous les détritus furent, sans perdre une minute,
-balayés et sortis. Lorsque la nuit fut complètement tombée,
-les couvertures étaient déjà déroulées, les divers
-paquets et les provisions empilés dans un des coins de la
-cabane, en aussi bon ordre que sur un bateau. Ce fut
-l’expression même dont se servit Rod.</p>
-
-<p>Un énorme feu fut aménagé extérieurement, devant la
-porte restée ouverte, et, quand il flamba, sa chaleur et sa
-lumière emplirent l’intérieur du « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> », devenu tout
-à fait confortable. Une paire de chandelles compléta la
-fête et acheva de donner l’impression d’un chez-soi idéal.
-Le souper, servi par Mukoki, prit une allure de festin. Au
-menu : caribou rôti ; haricots froids, que le vieil Indien
-avait cuits au dernier campement ; gâteau de farine et café
-chaud. Nos trois chasseurs s’en pourléchèrent, comme
-s’ils n’avaient pas mangé depuis huit jours.</p>
-
-<p>La journée avait été remplie de trop d’émotions pour
-que, le repas terminé, ils se retirassent immédiatement
-sous leurs couvertures, comme ils en avaient l’habitude.
-N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au terme de leur
-longue marche ? Le plus fatigant était accompli. Il n’y
-avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée.
-Leur expédition s’annonçait sous d’heureux auspices
-et ils allaient pouvoir se livrer en paix au plaisir des
-sports d’hiver. Il leur était désormais permis, dans une
-bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.</p>
-
-<p>Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette
-nuit-là. Pendant de longues heures, ils causèrent, assis
-sur le seuil de la porte, devant le feu crépitant qu’ils
-attisaient. A vingt reprises, la conversation fut ramenée
-sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois
-amis soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites
-pépites, dont l’ensemble pouvait bien représenter une
-demi-livre environ. L’aventure était maintenant facile à
-reconstituer. Les deux hommes-squelettes avaient été
-jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans
-ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils
-avaient découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement
-renfermées dans le sac de peau de daim.
-Puis, l’heure du partage venue, tous deux prétendant
-peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et
-une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la
-bataille des couteaux. Mais où et comment avaient-ils
-découvert cet or ? La question était plus malaisée à résoudre.
-Il n’y avait dans la cabane aucun outil de mineur,
-pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent jusqu’à
-minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs
-de la cabane n’étaient point des prospecteurs de
-métier et qu’ils avaient, par simple hasard, découvert le
-petit trésor pour lequel ils s’étaient entre-tués.</p>
-
-<p>Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes,
-après avoir absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent
-d’arracher le vieux plancher de la cabane. Une par
-une, les lattes de sapin furent enlevées et placées en pile,
-comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à nu, on le
-retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages.
-Toutes les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à
-midi il ne restait pas un pouce de sol à explorer. Décidément,
-il n’y avait plus d’or.</p>
-
-<p>Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver
-une fortune cachée fut abandonnée. C’était déjà, au
-surplus, une gentille aubaine que les quelque deux cents
-dollars que représentaient les pépites.</p>
-
-<p>Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et
-variées que leur promettait la chasse, et aux trophées
-qui viendraient s’ajouter bientôt aux huit scalps de loups
-et au lynx. Mukoki commença à couper des rondins de
-cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.</p>
-
-<p>Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant,
-à force, les interstices du bois avec de la mousse,
-Rod sifflait joyeusement, et tant siffla-t-il qu’il en prit
-mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes d’une chanson
-Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à lui-même,
-ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut
-terminé aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur
-le toboggan, fut incontinent monté dans la cabane, à la
-place de l’ancien foyer en pierres plates, à moitié écroulé,
-que les hommes-squelettes y avaient laissé.</p>
-
-<p>Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé,
-Mukoki installa sur le feu une grande marmite, qu’il remplit
-de graisse et d’os de caribou.</p>
-
-<p>Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour
-toute réponse, il ramassa une demi-douzaine de pièges
-d’acier et les laissa tomber dans la marmite.</p>
-
-<p>« Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup,
-chat-pêcheur, et aussi martre… Tous venir quand piège
-sent bon.</p>
-
-<p>— Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi,
-neuf bêtes sur dix, et le loup plus qu’aucune autre, se
-méfieront et dédaigneront l’appât. L’odeur que l’homme
-laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte. Après le
-trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse,
-qui les attire. »</p>
-
-<p>Le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » des trois chasseurs, dès cette seconde nuit,
-avait pris bon aspect. Il ne restait plus à établir, à l’aide
-de cloisons, trois chambres pour chacun d’eux. C’était un
-travail que l’on exécuterait à temps perdu. Il fut convenu
-qu’ils se mettraient en route au point du jour, chargés
-des pièges, et à la recherche d’une piste, en ouvrant l’œil
-principalement sur les traces de loups.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="small i">CHAPITRE X</span><br>
-POURQUOI LOUP ET MUKOKI
-HAÏSSAIENT LES LOUPS</h2>
-
-
-<p>Par deux fois, au cours de la nuit, Roderick fut réveillé
-par un léger bruit. C’était Mukoki qui allait ouvrir la
-porte de la cabane.</p>
-
-<p>La seconde fois, il se souleva dans ses couvertures et,
-s’appuyant sur ses coudes, il observa le vieil Indien.</p>
-
-<p>La nuit était resplendissante et un flux de clair de lune
-ruisselait sur le campement. Rod pouvait entendre
-Mukoki glousser et grogner, comme se parlant à lui-même.
-A la fin, sa curiosité l’emporta et, s’enroulant dans
-ses couvertures, pour ne point avoir froid, il alla rejoindre
-l’Indien sur le seuil de la porte.</p>
-
-<p>Le regard levé de Mukoki semblait perdu dans l’espace.
-Le globe lunaire se trouvait au zénith, juste au-dessus
-de la cabane, et, comme le ciel était sans nuage, il faisait
-clair à ce point que l’on distinguait nettement tous les
-objets sur l’autre rive du lac.</p>
-
-<p>Le froid était non moins vif et Rod en sentait déjà les
-picotements sur sa figure. Il se demandait ce que pouvait
-fixer ainsi, sur l’empyrée, la vue de Mukoki, à moins que
-ce ne fût la magnificence même de la nuit.</p>
-
-<p>« Qu’est-ce qu’il y a, Mukoki ? » interrogea-t-il.</p>
-
-<p>Le vieil Indien rabaissa vers lui son regard et demeura
-un instant sans rien dire. Il était visible qu’une sorte de
-joie mystérieuse l’absorbait tout entier. Elle se peignait
-sur tous ses traits.</p>
-
-<p>« Nuit de loups ! » murmura-t-il.</p>
-
-<p>Il se retourna vers Wabi, qui dormait toujours.</p>
-
-<p>« Nuit de loups ! » répéta-t-il.</p>
-
-<p>Et il se glissa comme une ombre vers le jeune chasseur.</p>
-
-<p>Rod observait ses mouvements avec un étonnement
-croissant. Il le vit qui se penchait sur Wabi, le secouait
-par les épaules, pour le réveiller, et il l’entendit qui répétait,
-une fois de plus :</p>
-
-<p>« Nuit de loups ! Nuit de loups ! »</p>
-
-<p>Wabi s’éveilla et s’assit sur son séant, tandis que
-Mukoki s’en retournait vers la porte. Il s’était complètement
-vêtu et équipé, et déjà, armé de son fusil, il sortait
-et se glissait dans la nuit.</p>
-
-<p>Wabi avait rejoint Roderick et ils aperçurent tous deux
-la forme sombre de Mukoki qui filait à toute allure sur la
-glace du lac, puis gravissait la colline opposée et se perdait
-au delà, dans le blanc désert du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>.</p>
-
-<p>Rod, ayant sur ces entrefaites regardé Wabi, il vit que
-les yeux de son camarade étaient étrangement dilatés et
-que, devenus fixes comme ceux, tout à l’heure, du vieil
-Indien, ils reflétaient un trouble intérieur intense. Puis
-muettement, Wabi alla vers la table, alluma une chandelle
-et s’habilla.</p>
-
-<p>Il revint alors vers la porte ouverte, encore mal remis
-de ce trouble mystérieux, et siffla haut. A ce sifflement,
-Loup, qui avait à peu de distance de la cabane son abri,
-répondit par un hurlement gémissant.</p>
-
-<p>Dix fois, vingt fois, Wabi recommença à siffler, sans
-que fît écho le sifflement de Mukoki. Voyant que son
-attente était vaine, il s’élança sur le lac, le traversa avec
-une rapidité égale à celle du vieil Indien, gravit la colline,
-sur une autre rive, et interrogea du regard la blanche et
-brillante immensité du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, qui se déployait sous
-ses pieds. Mukoki avait complètement disparu.</p>
-
-<p>Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que
-Rod avait rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur
-ses deux mains bleuies par le froid.</p>
-
-<p>« Brr… dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas
-bénigne ! »</p>
-
-<p>Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne
-savait quelle contenance tenir, mais dont la physionomie
-demeurait quelque peu effarée devant ce qui se passait.</p>
-
-<p>« Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki
-ne vous a jamais conté, au sujet de notre vieux guide,
-une singulière histoire ?</p>
-
-<p>— Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que
-j’en sais par vous-même.</p>
-
-<p>— En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps
-de cela, Mukoki a été en proie, je ne dirai pas absolument
-à un accès de folie, mais à quelque chose qui y ressemblait
-fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce point, une opinion
-nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou ? Je balance
-encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour l’affirmative.
-Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki,
-parfois, perd la raison.</p>
-
-<p>— Quand il s’agit de loups ?</p>
-
-<p>— Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au
-temps où vous et moi nous venions au monde. Mukoki
-possédait alors une femme et un enfant. Ma mère et les
-gens de la factorerie content que, pour cet enfant surtout,
-sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le
-plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers,
-il demeurait dans sa hutte, à jouer avec le « popoose »<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
-à lui apprendre mille choses. Si, par hasard,
-il s’en allait chasser, emportant ficelé sur son dos le
-marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens les
-plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie,
-quoiqu’il fût certainement un des plus pauvres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (<i>Note
-des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>« Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot
-de fourrures, qu’il avait presque exclusivement échangées
-pour des objets destinés à l’enfant (c’est ma mère qui me
-l’a raconté), il décida, car il était tard, de passer la nuit
-près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il remit de
-vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir,
-sa femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le « popoose »
-et partit avec lui à sa rencontre. »</p>
-
-<p>Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à
-Wabi, durant un moment. Puis il reprit :</p>
-
-<p>« Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir
-venir. Que se passa-t-il exactement ? Sans doute, disent
-les gens de la factorerie, elle glissa, tomba et, dans sa
-chute, se blessa. Toujours est-il que, le lendemain, lorsque
-Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur la
-piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par
-les loups. A compter de cette date tragique, Mukoki ne
-fut plus le même. Oubliant son ancienne paresse, il devint
-le plus renommé chasseur de loups de la région. Il quitta
-sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès lors, ne
-nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles
-assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui,
-dans la nuit claire, et que le froid mord, sa raison semble
-vaciller. — « C’est, dit-il, une nuit de loups. » — Personne
-alors ne peut l’empêcher de sortir, ni tirer de lui
-une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet état d’esprit,
-il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte
-parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui,
-sans rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa
-course folle. Puis, quand il sera de retour, il semblera
-aussi sain d’esprit que vous et moi. Si vous lui demandez
-d’où il vient, il vous répondra vaguement qu’il est sorti
-pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à
-tirer… »</p>
-
-<p>Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure
-que Wabi déroulait le fil de la dramatique histoire de
-Mukoki, il se sentait pris pour le vieil Indien d’une
-immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant, un
-demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation.
-C’était un frère humain, dans toute la force du terme. Des
-sanglots montaient dans sa poitrine oppressée et, à la
-lueur vacillante de la chandelle, des larmes brillantes
-humectaient ses yeux.</p>
-
-<p>« Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine
-à la sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près
-de vingt ans, il a fixé sur eux sa pensée. Il les a étudiés
-à fond et il en connaît plus, à lui tout seul, sur cette bête,
-que tous les chasseurs réunis du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Chaque
-piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait
-faire autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal,
-il peut vous apprendre à son sujet mille choses curieuses,
-dont vous ne vous douteriez jamais. Un instinct presque
-surnaturel l’avertit si la nuit qui vient est une « nuit à
-loups ». Un effluve qui passe dans l’air du soir, un je ne
-sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect même
-du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, toute une ambiance susceptible à peine lui
-enseigne que les loups, dispersés par monts et par vaux,
-se réuniront en bandes, cette nuit-là, et que le soleil, à
-son lever, les trouvera se chauffant à ses clairs rayons,
-sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints, vous
-verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal
-et comment Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui
-est dévolu. »</p>
-
-<p>Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la
-flamme ronflait dans le poêle, chauffé au rouge. Les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> étaient assis l’un près de l’autre, regardant et écoutant
-le feu. Rod tira sa montre. Il était à peine minuit.
-Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur
-sommeil interrompu.</p>
-
-<p>« Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi.
-Sans doute, Rod, vous devez penser qu’il n’est qu’un
-dégénéré, un être servile et traître à sa race, digne de tous
-les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses anciens frères
-et les attire à la mort. Il ne mérite point ces reproches. Il
-a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour
-agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes,
-ont leurs rancœurs et leurs vengeances. Avez-vous remarqué
-qu’il lui manque la moitié d’une oreille ? Si vous lui
-renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y trouveriez
-la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la
-main sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous
-le poil, vous constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche
-il y a un trou gros comme le poing. Mukoki et moi, nous
-avons capturé Loup dans un piège à lynx. Ce n’était alors
-qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé
-de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état !
-Tandis qu’il était pris dans le piège et impuissant à se
-défendre, trois ou quatre membres de son aimable tribu
-s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de s’en faire un
-petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre
-en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le
-louveteau, après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et
-nous l’avons apprivoisé. Vous verrez demain soir comment
-Muki lui a appris à s’acquitter de sa dette envers les
-hommes. »</p>
-
-<p>Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et
-Wabi soufflèrent la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.</p>
-
-<p>Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait
-où était Mukoki, ce qu’il faisait et comment, dans son
-accès de demi-folie, il retrouverait sa route dans le Grand
-Désert Blanc.</p>
-
-<p>Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la
-mère Indienne dévorée par les loups, avec son enfant.
-Et, tout à coup, cette image avait fait place à celle de
-Minnetaki, tandis que les loups s’étaient mués en Woongas,
-qui se jetaient sur la jeune fille.</p>
-
-<p>Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de
-poings que Wabi lui donnait dans le côté. Il rouvrit les
-yeux, regarda Wabi dans ses couvertures, qui lui montrait
-quelque chose du doigt et, au bout du doigt, il vit…
-Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des
-pommes de terre.</p>
-
-<p>« Hallo, Muki ! » cria-t-il.</p>
-
-<p>Le vieil Indien releva les yeux et regarda Rod, avec
-sa bonne grimace coutumière. Ses traits ne portaient
-aucune trace de sa folle équipée nocturne. Mais, gaiement,
-il dodelinait de la tête et, aussi tranquille que s’il venait
-de sortir du lit, après une bonne nuit de repos, il préparait
-le déjeuner du matin.</p>
-
-<p>« Il faut se lever, conseilla-t-il. Grand jour de chasse !
-Beaucoup de beau soleil aujourd’hui. Nous trouver loups
-sur montagnes, beaucoup de loups ! »</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> culbutèrent de leurs couvertures et commencèrent
-à s’habiller.</p>
-
-<p>« A quelle heure es-tu rentré ? demanda Wabi.</p>
-
-<p>— Maintenant, répondit Mukoki, en montrant le poêle
-et les pommes de terre épluchées. Maintenant, juste, pour
-rallumer le feu. »</p>
-
-<p>Wabi regarda Rod en clignant de l’œil et, comme
-Mukoki se penchait sur le fricot :</p>
-
-<p>« Qu’as-tu fait, cette nuit, Muki ? » interrogea-t-il.</p>
-
-<p>Mukoki grogna :</p>
-
-<p>« Grosse lune. Temps clair. Aurais pu tirer. Voir lynx
-sur colline. Voir trace loups sur piste en foule. Mais pas
-tiré. »</p>
-
-<p>Ce furent toutes les explications que les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
-purent obtenir de l’Indien sur l’emploi de sa nuit.</p>
-
-<p>On se mit à table et, à un moment, tandis que Mukoki
-était allé fermer la porte du poêle, dont la chaleur était
-excessive, Wabi, poussant Rod du coude, lui dit à mi-voix :</p>
-
-<p>« Vous voyez si j’avais raison. Il a bien été flairer les
-pistes ! »</p>
-
-<p>Puis, à voix haute :</p>
-
-<p>« Ne penses-tu pas, Muki, que nous devrions nous partager
-l’ouvrage de cette matinée ? Il me semble qu’il y ait,
-sauf avis contraire, deux directions dans lesquelles nous
-pourrions aller poser nos pièges. L’une qui suit, vers l’est,
-le chaînon rocheux dont cette crique est formée ; l’autre
-qui va vers le nord, à travers les ondulations de la plaine.
-Est-ce ton opinion ?</p>
-
-<p>— Bon ! approuva le vieux trappeur. Vous deux aller
-au nord. Moi suivre la crête. »</p>
-
-<p>Mais Roderick s’exclama vivement :</p>
-
-<p>« Non, non ! Je suivrai la crête avec toi et Wabi prendra
-la plaine. C’est toi que j’accompagne, Mukoki ! »</p>
-
-<p>Flatté de cette préférence du jeune blanc, Mukoki grimaça,
-gloussa et se mit à parler, avec plus de volubilité,
-des divers projets qui avaient germé dans sa tête. Il fut
-finalement convenu que l’on se retrouverait dans la
-cabane, assez tôt dans l’après-midi pour pouvoir se reposer
-avant la nuit, au cours de laquelle l’Indien paraissait persuadé
-que s’ouvrirait la chasse aux loups.</p>
-
-<p>Rod remarqua que le loup captif n’avait pas eu à manger,
-ce matin-là, et il en devina facilement la raison.</p>
-
-<p>Les chasseurs se partagèrent les pièges, qui étaient de
-trois dimensions différentes. Il y en avait cinquante petits
-pour les visons<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, martres et autres bestioles à fourrure ;
-quinze, un peu plus forts, pour les renards, et autant,
-de grande taille, à l’usage des lynx et des loups. Wabi
-prit dans son équipement vingt petits pièges, quatre à
-renards et quatre grands. Rod et Mukoki se chargèrent
-des autres. Ce qui restait de viande de caribou fut pareillement
-réparti entre les trois chasseurs, pour servir
-d’appât.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Sorte de putois du Canada, dont la fourrure est brune et
-brillante. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Tous ces préparatifs étaient terminés avant l’aube et le
-soleil émergeait seulement de l’horizon, sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>,
-lorsqu’on se mit en route.</p>
-
-<p>Ainsi que l’avait prévu Mukoki, c’était une splendide
-journée qui s’annonçait, un de ces jours très purs et sans
-nuages, au froid mordant, où selon la croyance des
-Indiens, le Grand Créateur du monde prive de soleil le
-reste de l’univers, afin de faire luire toute sa splendeur sur
-leur terre sauvage.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils furent au sommet de la colline qui faisait face
-à leur cabane, les trois hommes s’arrêtèrent, pendant quelques
-instants, et Rod contempla au loin, muet d’admiration,
-l’immense paysage étincelant. Puis on se sépara.</p>
-
-<p>Rod et Mukoki n’avaient pas marché pendant cinq
-minutes que l’Indien indiqua à son compagnon un tronc
-d’arbre mort, qui était tombé en travers d’un petit torrent.
-Sur ce pont improvisé, la neige était battue de
-menues empreintes. Mukoki les examina, et, tout de suite,
-déchargea son ballot.</p>
-
-<p>« Vison ! » dit-il.</p>
-
-<p>Puis, ayant suivi la piste jusqu’à une jonchée d’autres
-arbres abattus par le vent :</p>
-
-<p>« Toute une famille vivre ici. Trois, peut-être quatre,
-peut-être cinq. Bâtir ici « maison de trappes ».</p>
-
-<p>Jamais encore Rod n’avait vu disposer de pièges à la
-mode du vieil Indien. Sur la piste, un peu au delà du torrent,
-il construisit, avec des branches, un petit abri, pareil
-à une maisonnette. Il y plaça ensuite un morceau de
-viande de caribou et, un peu en avant, il installa son
-piège, soigneusement dissimulé avec un peu de neige et
-brindilles de bois. En vingt minutes, Mukoki avait édifié
-deux de ces abris et posé deux pièges.</p>
-
-<p>Comme ils se remettaient en route, Rod demanda :</p>
-
-<p>« Pourquoi, Muki, construis-tu ces petites maisons ? »</p>
-
-<p>L’Indien expliqua :</p>
-
-<p>« Beaucoup de neige souvent tomber en cette saison.
-Bâtir petite maison pour préserver pièges de la neige. Si
-pas faire cela, falloir toujours surveiller pièges et déterrer
-eux de la neige. Quand vison sentir viande, lui entrer
-dans maison et forcé de passer sur trappe. Bon pour petits
-animaux. Pas bon pour lynx. Quand lui voir maison,
-tourner autour, autour, autour, et puis partir. Lynx intelligent
-et rusé coquin. Loup et renard aussi.</p>
-
-<p>— Que vaut un vison ? interrogea Rod.</p>
-
-<p>— Cinq dollars, pas plus. Sept, huit dollars, si très
-beau. »</p>
-
-<p>Au cours du prochain mille, six autres pièges semblables
-furent posés. La crête rocheuse que suivaient les deux
-chasseurs s’élevait de plus en plus et le regard de Mukoki
-s’allumait d’un feu qui trahissait une autre préoccupation
-que celle des petites bêtes à fourrure. Sa marche se faisait
-lente et prudente, et, quand il parlait à Rod, ce n’était
-qu’un simple murmure qui filtrait de ses lèvres. Rod lui
-répondait dans la même gamme.</p>
-
-<p>Tous deux s’arrêtaient, de temps à autre, fouillant du
-regard les vastes espaces qu’ils dominaient et tâchant d’y
-découvrir des traces de vie. Chemin faisant, ils posèrent
-deux pièges à renards, dans deux coulées qui trahissaient
-ostensiblement le passage de ces animaux.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, dans un ravin sauvage encombré
-d’arbres écroulés et de masses rocheuses, ils rencontrèrent
-une piste de lynx et deux pièges furent installés, l’un
-à l’entrée du ravin, l’autre à son issue. Mais il était
-visible que, même au cours de ces opérations, l’esprit de
-Mukoki était ailleurs.</p>
-
-<p>Ils avançaient de front, à une cinquantaine de yards
-l’un de l’autre, Rod se tenant avec soin sur la même ligne
-que Mukoki et imitant sa circonspection. Soudain, le
-jeune homme entendit un appel sourd de son compagnon
-et il vit celui-ci l’appelant par de grands gestes, qui trahissaient
-un frénétique enthousiasme. Il se hâta de le rejoindre.</p>
-
-<p>« Loup ! » murmura Mukoki.</p>
-
-<p>Rod aperçut dans la neige un certain nombre d’empreintes,
-assez semblables à celles d’un chien.</p>
-
-<p>« Trois loups ! continua l’Indien, dont la jubilation
-était extrême. Sortis de bonne heure, ce matin, de leur
-retraite. Venus se chauffer quelque part, au soleil, sur
-la montagne. »</p>
-
-<p>Maintenant, ils suivaient la piste des loups. Ils ne tardèrent
-pas à y rencontrer le reste d’une carcasse de lapin.
-Des empreintes de renard se mêlaient, alentour, à celles
-des loups. Mukoki posa encore un piège. Puis ce furent des
-marques de chat-pêcheur et l’Indien y alla d’un nouveau
-piège.</p>
-
-<p>Des pistes de cerfs et de caribous se croisaient en tous
-sens, mais Mukoki n’y prêtait point attention.</p>
-
-<p>Bientôt les empreintes d’un quatrième loup se mêlèrent
-aux précédentes, puis celles d’un cinquième, qui avait
-rejoint la bande. Une demi-heure après, une autre piste de
-trois loups coupait à angle droit celle que suivaient les
-deux chasseurs, et se dirigeait vers la plaine et ses bois.
-La figure de Mukoki en était toute convulsée de joie.</p>
-
-<p>« Multitude de loups ! s’exclama-t-il. Ici, là, partout !
-Bon endroit pour chasse de la nuit ! »</p>
-
-<p>La crête rocheuse s’abaissa ensuite vers un bas-fond où
-serpentait un ruisseau gelé. Les traces de vie abondaient,
-faisant battre le cœur de Rod et bouillir son sang. La
-neige, par places, était littéralement hachée de sabots de
-rennes. Des pistes couraient en tous sens et des poils
-étaient restés accrochés à l’écorce d’une vingtaine de petits
-sapins, contre lesquels les bêtes s’étaient frottées.</p>
-
-<p>Le glissement de Mukoki sur la neige était étrange,
-impressionnant presque. Les brindilles mêmes des buissons
-qu’il traversait se courbaient sans bruit sur son passage
-et Rod, ayant par mégarde heurté d’une de ses
-raquettes une petite souche d’arbre, le vieil Indien en
-leva les mains au ciel, de réprobation et d’horreur pour
-une telle maladresse.</p>
-
-<p>Un bref arrêt de Mukoki et un signe à Rod, qui le suivait,
-apprirent au jeune homme qu’un gibier était en vue.
-L’Indien s’accroupit sur ses raquettes et, lorsque Rod
-l’eut rejoint, il lui passa son fusil. Puis ses lèvres, presque
-muettement, ébauchèrent ce seul mot :</p>
-
-<p>« Tirez ! »</p>
-
-<p>Rod avait pris le fusil, d’une main fiévreuse. Avec un
-tremblement émotif, il vit, à une centaine de yards devant
-lui, un daim mâle, magnifique, qui broutait, aux branches
-d’un noisetier, quelques feuilles épargnées par l’hiver
-et à demi desséchées. Un peu plus loin étaient deux
-femelles.</p>
-
-<p>Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> prit son aplomb. Le daim se présentait
-de flanc, le cou tendu et la tête levée, en une position
-idéale pour un beau coup de fusil, à l’arrière de la patte de
-devant, point vital entre tous. Rod visa et tira. En un
-bond spasmodique, l’animal tomba mort.</p>
-
-<p>Tandis que Roderick en était encore à constater l’heureux
-effet de sa balle, Mukoki avait rapidement couru
-vers le gibier abattu. Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, lorsqu’il le rejoignit, le
-trouva agenouillé devant la victime, encore palpitante, et
-tenant en main un bidon à whisky, de la contenance d’un
-quart environ. Le vieil Indien, sans autre explication,
-enfonça son coutelas dans la gorge de l’animal et remplit
-le bidon de sang fumant.</p>
-
-<p>Lorsque seulement il eut terminé, il souleva le bidon,
-d’un air de grande satisfaction, et dit :</p>
-
-<p>« Sang pour loups ! Loups aimer sang. Grosse chasse
-ce soir. Pas de sang, pas d’appât véritable ! Et pas de
-loups abattus ! »</p>
-
-<p>Mukoki semblait s’être départi maintenant de sa précédente
-gravité. Il était évident qu’il considérait comme
-accomplie la besogne de la matinée.</p>
-
-<p>Il éventra le daim, il prit le cœur et le foie, découpa
-un quartier de viande. Tirant ensuite de son équipement
-une longue lanière, il en lia l’extrémité au cou de l’animal,
-jeta en l’air l’autre bout, par-dessus une branche
-d’arbre, et, avec l’aide de son compagnon, hissa ce qui
-restait du daim à plusieurs pieds au-dessus du sol.</p>
-
-<p>« Si nous empêchés de venir ce soir, lui garanti de
-loups », expliqua-t-il.</p>
-
-<p>Une dernière exploration du bas-fond amena les deux
-chasseurs à l’endroit où le sol se relevait, vers une pente
-couverte de gros blocs, et clairsemée de grands sapins et
-de bouleaux. Ils arrivèrent ainsi devant un énorme rocher
-qui attira aussitôt l’attention de Mukoki. Se hisser à son
-sommet était impossible sur presque toutes ses faces. D’un
-côté seulement, on pouvait tenter l’ascension, en s’aidant
-des branches d’un sapin qui était voisin. Le rocher se terminait
-par une petite plate-forme, comme on pouvait le
-voir d’en bas, et Mukoki gloussa, tout heureux :</p>
-
-<p>« Bon endroit pour poser appât ! Ce soir attirer ici les
-loups. »</p>
-
-<p>La montre de Rod marquait près de midi. Tous deux,
-les chasseurs s’assirent pour manger les sandwichs qu’ils
-avaient apportés. Après quoi, ils reprirent le chemin du
-retour. Au delà du bas-fond, ils atteignirent la route qu’ils
-avaient faite à l’aller, en coupant droit vers la cabane. Le
-terrain était terriblement accidenté et chaotique. Par
-endroits, une muraille abrupte, semblable à un rempart,
-surplombait à pic des précipices vertigineux.</p>
-
-<p>Comme ils passaient ainsi au-dessus d’une crique, profonde
-de près de cinq cents pieds, où bondissait, l’été, un
-petit torrent, gouffre obscur et sinistre où ne pénétraient
-point les rayons du soleil, Mukoki s’arrêta, à plusieurs
-reprises. S’accrochant prudemment à un arbuste, il se
-pencha au-dessus de ce ravin apocalyptique, le scruta du
-regard et, quand il se releva, expliqua :</p>
-
-<p>« Au printemps, abondance d’ours, là-dedans. »</p>
-
-<p>Mais ce n’était point aux ours que Rod était en train
-de songer. L’idée de l’or avait à nouveau surgi dans son
-cerveau. Ce ravin mystérieux ne détenait-il pas le secret
-emporté dans la tombe, il y avait cinquante ans, par les
-deux squelettes de la cabane ?</p>
-
-<p>Le noir silence enclos entre les parois de ce puits de
-l’abîme, cette désolation, qui évoquait celle d’un paysage
-lunaire, les obscures retraites de ce ravin où plongeaient
-ses yeux avides, tout, dans ce lieu maudit, semblait se
-rapporter à la tragédie du passé et lui avoir servi de
-théâtre. Le mot du secret qui le tourmentait, Rod en était
-convaincu, se trouvait là.</p>
-
-<p>Cette idée ne le quitta plus, tandis qu’il suivait Mukoki.
-Sous l’empire de cette obsession, qu’il était impuissant à
-chasser, il alla prendre le bras du vieil Indien et lui dit :</p>
-
-<p>« C’est dans ce ravin, Mukoki, que les pépites d’or ont
-été découvertes ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="small i">CHAPITRE XI</span><br>
-COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES
-A LA MORT</h2>
-
-
-<p>De cette heure, était né dans la poitrine de Roderick
-Drew un imprescriptible désir. Volontiers, il eût désormais
-abandonné, durant tout l’hiver, les joies et les profits
-de la chasse, pour se mettre à la poursuite de cet <i lang="la" xml:lang="la">ignis
-fatuus</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, ce « feu dément » qui dévore l’homme, à tous
-les âges, et qui est la soif de l’or. Les squelettes de la
-cabane, lorsqu’ils étaient des hommes, avaient découvert
-une mine d’or, et cette mine n’était pas loin. Pour le
-premier or qu’ils avaient trouvé, fruit de quelques jours
-de travail, ils s’étaient battus et entre-tués. Voilà ce que
-ne cessait de se répéter Roderick Drew.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En latin dans le texte. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
-</div>
-<p>Mukoki avait eu une grimace significative, accompagnée
-d’un haussement d’épaules prodigieux, lorsque Rod avait
-émis l’idée que le gisement d’or était situé dans le fond du
-ravin diabolique. Aussi gardait-il ses réflexions pour lui-même
-et le retour fut silencieux.</p>
-
-<p>Taciturne comme tous les hommes de sa race, Mukoki
-ne parlait guère, si on n’entamait la conversation. Rod,
-de son côté, se demandait par où il pourrait réussir à descendre,
-dès qu’il en aurait l’occasion, dans l’abîme sinistre,
-afin de l’explorer en détail. Il ne doutait point que
-Wabi ne fût prêt à l’accompagner dans cette aventure.
-Au besoin, il la tenterait seul. Une brèche quelconque
-devait forcément exister dans l’abrupte muraille.</p>
-
-<p>Lorsque les deux compagnons arrivèrent à la cabane,
-ils y trouvèrent Wabi, déjà rentré. Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait
-posé dix-huit trappes et tué deux perdrix des sapins. Les
-oiseaux étaient vidés pour le dîner, et le menu s’augmenta
-d’une tranche de daim.</p>
-
-<p>Pendant les préparatifs du repas, Rod raconta la découverte
-du ravin mystérieux et le projet qu’il avait ébauché.
-Mais Wabi l’écoutait d’une oreille distraite. Ses préoccupations
-semblaient être ailleurs. Par moments, il demeurait
-immobile, les mains enfoncées dans la profondeur de
-ses poches, et paraissait ruminer, soucieux.</p>
-
-<p>Finalement, tandis que Rod et Mukoki vaquaient aux
-menues occupations de la table ou du poêle, il sembla se
-réveiller de sa rêverie, tira de sa poche une douille de
-cuivre jaune et la tendit au vieil Indien.</p>
-
-<p>« Vois ceci, Muki, dit-il. Mon intention n’est pas de
-provoquer parmi nous quoi que ce soit qui ressemble à une
-inutile panique. Mais voici ce qu’aujourd’hui j’ai rencontré
-sur ma piste. »</p>
-
-<p>Mukoki se saisit de la douille, d’un geste aussi brusque
-que si elle eût été une autre pépite d’or, récemment découverte.
-La douille était vide. En bordure du cuivre, on
-lisait très distinctement, et il lut :</p>
-
-<p>« 35 Rem. »</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>« Eh bien ! ceci être…</p>
-
-<p>— Une douille de cartouche du fusil de Rod ! » acheva
-Wabi.</p>
-
-<p>Mukoki avait froncé le sourcil.</p>
-
-<p>« Aucun doute n’est possible, reprit Wabi. C’est une
-douille pour Remington du calibre 35, à chargement automatique.
-Il n’y a, dans toute cette région, que trois fusils
-de ce type. J’en ai un, Mukoki a l’autre. Vous avez, Rod,
-perdu le troisième dans votre bataille avec les Woongas ! »</p>
-
-<p>La venaison, durant ce dialogue, commençait à brûler
-et Mukoki se hâta de la retirer du feu, pour la servir sur
-la table.</p>
-
-<p>« Alors, déclara Rod, après un silence, cela veut dire
-que les Woongas sont sur nos traces ?</p>
-
-<p>— C’est la question que je me suis posée, toute la
-journée, répliqua Wabi. La preuve est faite qu’ils ont,
-contrairement aux prévisions de Mukoki, passé de ce côté
-de la montagne. Je ne pense pas cependant qu’ils connaissent
-où nous sommes. La piste était à peu près à cinq
-milles de cette cabane. De deux jours au moins elle était
-vieille. Trois Indiens, chaussés de raquettes, l’avaient
-tracée, et elle se dirigeait vers le nord. J’en déduis qu’ils
-étaient, sans doute, en simple expédition de chasse et
-qu’après avoir décrit un cercle vers le sud, ils s’en sont
-retournés à leur campement coutumier. Je ne pense pas
-qu’ils s’en viennent plus loin. »</p>
-
-<p>Wabi expliqua comment il avait constaté que la piste,
-à un moment donné, revenait sur elle-même et ce fut un
-soulagement évident pour Mukoki. Secouant la tête en
-signe d’approbation, il en conclut, lui aussi, que leurs
-ennemis n’iraient pas plus outre.</p>
-
-<p>L’humeur des trois compagnons n’en fut pas moins
-assombrie et leur gaîté se refroidit. Et pourtant l’éventualité
-de ce péril possible ajoutait un nouveau ragoût,
-qui n’était point sans agrément, aux émotions prévues de
-leur expédition.</p>
-
-<p>Lorsque le repas fut terminé, une sorte de plan de campagne
-fut aussitôt ébauché. Il fut convenu qu’on ne s’en
-tiendrait pas à une défensive, toujours désavantageuse.
-Si, un jour ou l’autre, une piste fraîche de Woongas se
-présentait, on se lancerait à leur poursuite et les trois
-amis commenceraient eux-mêmes la chasse à l’homme.</p>
-
-<p>Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière
-le lointain horizon, lorsque les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> et Mukoki
-quittèrent à nouveau la cabane.</p>
-
-<p>Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente.
-La férocité de la faim augmentait la flamme de
-ses yeux et la nervosité de ses mouvements. Mukoki eut
-soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il semblait
-couver la bête du regard.</p>
-
-<p>La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement
-enveloppé le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, lorsque tous trois atteignirent le
-bas-fond où ils retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.</p>
-
-<p>Rod fut commis à la garde des armes et du bagage,
-tandis que Wabi et le vieil Indien se mettaient en demeure
-de hisser le daim sur le gros rocher et sa plate-forme. Ils
-y parvinrent non sans peine et le jeune citadin commença
-à comprendre le plan de Mukoki.</p>
-
-<p>La longue lanière, toujours attachée au cadavre de
-l’animal, fut jetée du rocher vers un bouquet de cèdres
-qui lui faisait face, et sur deux desquels trois plates-formes
-furent aussitôt aménagées à l’usage des trois chasseurs.
-Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur
-embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien
-cachés par les branches. Ce travail accompli, une autre
-préparation suivit, que Rod observa avec un vif intérêt.</p>
-
-<p>Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien
-au chaud contre son corps, le bidon rempli de sang. Il en
-répandit un tiers environ, tant sur la neige qui était au
-pied du rocher que sur la paroi même du gros bloc. Il en
-versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes, qu’il
-fit rayonner dans plusieurs directions.</p>
-
-<p>Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette
-opération et, comme la lune ne devait pas se lever avant
-trois heures encore, les trois chasseurs établirent un feu,
-à l’abri du rocher. Ils y firent quelques grillades, afin de
-passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.</p>
-
-<p>Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea
-du Grand Désert Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale
-exerçait sur Rod une fascination chaque soir
-renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait ramper
-tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur
-palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée,
-dans la pureté sereine d’un ciel que ne voilaient ni
-brume ni nuage. Si rapide était son mouvement qu’on
-croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à l’œil nu.
-Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il
-était teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à
-une douce lumière, qui tenait le milieu entre l’argent et
-l’or. Alors seulement, l’univers s’illuminait sous le soleil
-nocturne.</p>
-
-<p>Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux
-deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> de le suivre, et ils regagnèrent, avec Loup,
-leur embuscade.</p>
-
-<p>Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière,
-à un petit sapin, au pied du gros rocher qui portait à son
-sommet le cadavre du daim. En l’air, il huma l’odeur du
-daim ; sous ses pattes, il flaira les caillots du sang répandu
-par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires s’ouvrirent et
-se refermèrent, dans un grognement.</p>
-
-<p>Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière
-un tronc d’arbre, le virent qui se démenait ensuite,
-dans une agitation toujours croissante. Raide sur ses
-pattes, les narines pointées en avant, il semblait recueillir
-le vent en tous sens.</p>
-
-<p>Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang
-dans la neige, cette bête morte sur le rocher, ce n’était
-plus la nourriture habituelle que lui offraient les hommes.
-L’instinct sauvage de Loup se réveillait et il se croyait
-retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.</p>
-
-<p>A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même
-et, se souvenant de ses maîtres, se remémorant sa
-domesticité coutumière, il regarda en arrière, vers les
-cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu. Il ne les voyait,
-ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis, bientôt,
-il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur
-du daim.</p>
-
-<p>Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra
-sur la neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres
-taches de sang, et il tenta de suivre plus loin la piste rouge
-tracée par Mukoki. Furieusement, il tirait sur la lanière
-qui le retenait captif et, comme un chien irrité, il tentait
-vainement de la ronger, oubliant qu’elle était assez solide
-pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs
-entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une
-brève et hurlante chanson.</p>
-
-<p>Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché,
-il courait, de plus en plus excité, avalant des gorgées de
-neige sanglante, qui lui dégouttait des mâchoires. Il se
-retournait ensuite vers le rocher et vers son gibier, qu’il
-ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de carnage et
-frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer !</p>
-
-<p>En un dernier effort pour se libérer et briser son lien,
-et reprendre sa liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond
-frénétique. Puis, voyant son impuissance, il retomba sur
-la neige, pantelant et pleurant, désespérément.</p>
-
-<p>Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière,
-et vers le ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son
-museau se balança, à angle droit avec ses épaules hérissées,
-et peu à peu, comme un chien d’Esquimau, il commença
-sa « hurle à la mort ».</p>
-
-<p>Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à
-croître en durée, en volume et en force, jusqu’à ce qu’il
-éclatât en un long appel sinistre, qui s’élevait par-dessus
-plaines et montagnes, et s’en allait au loin faire retentir
-les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du loup,
-la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de
-bataille du clairon, appelle à la proie les maigres et gris
-bandits du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, les éternels affamés du Grand
-Désert Blanc.</p>
-
-<p>Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup
-captif, et déjà les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se
-percher dans les cèdres.</p>
-
-<p>Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid,
-devenu intense. Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur
-se promenait sur l’immensité blanche et mystérieusement
-belle, qui s’étalait sous le ciel, toute baignée
-de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux renseigné
-que lui sur ce qui allait arriver.</p>
-
-<p>L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le
-<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Ici, au bord d’un lac silencieux dans son
-hivernale prison de glace, c’était un daim qui se mettait
-à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les montagnes,
-c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue
-et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille.
-Un peu plus loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait
-momentanément son guet. Et, partout, les frères
-de race de Loup s’étaient arrêtés sur leurs pistes, tournant
-la tête et tendant les oreilles vers le signal connu,
-venu jusqu’à eux.</p>
-
-<p>Une première réponse perça le silence qui, lorsque
-Loup s’était tu, était retombé, lugubre, et comme
-anxieux. Le cri était parti à un mille environ. La bête,
-captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur son
-derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière
-disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête
-blessée à achever.</p>
-
-<p>Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et
-muets. Mukoki avait épaulé son fusil et semblait pétrifié.
-Wabi, après s’être solidement arc-bouté le pied contre
-le tronc de son arbre, avait posé son fusil sur son genou,
-prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son tour, pris le
-gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le
-canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.</p>
-
-<p>Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à
-répondre à la précédente, qui avait retenti vers le nord.
-Rod et Wabi entendirent Mukoki émettre sur son arbre
-un gloussement de concupiscence. Loup, de son côté, sans
-plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait toute
-sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait
-aux quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses
-arrivaient les réponses. De plus en plus proches
-aussi.</p>
-
-<p>Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché
-que Wabi saisit Rod par le bras.</p>
-
-<p>« Il n’y a plus longtemps à attendre… » murmura-t-il.</p>
-
-<p>A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut,
-suivant une des pistes rouges et courant rapidement vers
-Loup.</p>
-
-<p>Les deux animaux réunis se turent pendant un instant,
-et le nouvel arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint
-buter contre le rocher. Alors il joignit ses hurlements à
-ceux de Loup, comme pour appeler à son secours la
-meute de ses frères.</p>
-
-<p>Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines
-et des arbres du bas-fond. Une horde glapissante et affolée
-de faim, d’une vingtaine de têtes, entoura le rocher où se
-trouvait, hors de sa portée, la proie tant désirée. Les
-loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air, puis
-retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers
-le gibier tentateur, si proche cependant.</p>
-
-<p>L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement
-modifiée. Couché sur le ventre, haletant et comme prêt à
-joindre ses bonds à ceux de ses frères, il s’était graduellement
-calmé devant l’évidence de l’inutilité de ses efforts.
-L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était souvenu
-de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances.
-La haine de sa race l’avait à nouveau envahi
-et il attendait placidement le drame inévitable qui allait
-se dérouler devant lui.</p>
-
-<p>Ce fut Mukoki qui fit entendre, en guise d’avertissement,
-un premier et faible sifflement, et Wabi se hâta
-d’épauler.</p>
-
-<p>Lentement, le vieil Indien, sans quitter son fusil, tira
-sur la lanière dont l’extrémité était attachée au cadavre
-du daim, qu’il amena de la sorte jusqu’au rebord du
-rocher. Un mouvement de plus, et le daim culbutait au
-milieu de la horde.</p>
-
-<p>Comme des mouches qui s’abattent sur un morceau de
-sucre, les bêtes affamées se ruèrent sur leur proie, s’écrasant
-et se battant entre elles, pour y mieux mordre. Alors
-Mukoki, d’un sifflement strident, donna le signal de tirer
-dans le tas.</p>
-
-<p>Quelques secondes durant, les ramures des cèdres flamboyèrent
-d’une auréole d’éclairs, qui semaient la mort
-au-dessous d’eux, et les détonations assourdissantes des
-deux fusils et du gros Colt étouffèrent les cris de douleur
-des loups.</p>
-
-<p>En cinq secondes, un total de plus de quinze coups avait
-été tiré, et cinq autres secondes ne s’étaient pas écoulées
-que le grand et beau silence blanc de la nuit était retombé
-sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Tandis que les survivants s’étaient
-enfuis, la mort muette était au pied du rocher, à peine
-interrompue par le faible râle des loups blessés, gisant sur
-la neige.</p>
-
-<p>Dans les cèdres, résonna le déclic métallique des armes
-que l’on rechargeait. Puis Wabi prononça :</p>
-
-<p>« Je crois que nous avons fait de la belle besogne,
-Mukoki ! »</p>
-
-<p>Mukoki répondit en descendant de son arbre, et les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’imitèrent.</p>
-
-<p>Devant le rocher, cinq corps étaient immobiles. Un
-sixième se traînait encore, à quelques pas. Mukoki
-l’abattit d’un coup de hache. Un septième loup avait fui
-un peu plus loin, en laissant derrière lui une traînée de
-sang. Lorsque Rod et Wabi le rejoignirent, l’animal en
-était à ses dernières convulsions.</p>
-
-<p>« Sept ! s’exclama Wabi. C’est un des meilleurs tirs
-que j’aie jamais réussis. Cent cinq dollars en une nuit.
-N’est-ce pas, Rod, que ce n’est point mal ? »</p>
-
-<p>Ils revinrent en tirant le loup derrière eux.</p>
-
-<p>Ils retrouvèrent Mukoki debout dans le clair de lune,
-le regard braqué vers le nord, et aussi raide qu’une statue.</p>
-
-<p>En les voyant, il pointa son bras vers l’horizon et, sans
-tourner la tête :</p>
-
-<p>« Voyez ! » dit-il.</p>
-
-<p>Dans la direction indiquée, les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> aperçurent
-une flamme fuligineuse et rougeâtre qui, sous la clarté
-blafarde du clair de lune, étendait au loin sa sombre
-lueur sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. On la voyait monter et grandir,
-et son intensité augmenter, comme un sinistre incendie
-qui eût déversé des torrents de feu sur plaines et forêts.</p>
-
-<p>« C’est un sapin qui brûle ! dit Wabi.</p>
-
-<p>— Un sapin qui brûle ! » acquiesça le vieux trappeur.</p>
-
-<p>Et il ajouta :</p>
-
-<p>« Le signal de feu des Woongas ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="small i">CHAPITRE XII</span><br>
-RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN</h2>
-
-
-<p>Wabi et Mukoki contemplaient sans mot dire le sapin
-enflammé, qui ne paraissait pas, à Rod, être éloigné de
-plus d’un mille. Le silence de ses deux compagnons parut
-au jeune homme un mauvais présage.</p>
-
-<p>Dans le regard de Mukoki une lueur étrange brillait,
-semblable à celle qui darde au fond de la prunelle des
-fauves, lorsque leur fureur est prête à éclater. Le visage
-de Wabi s’était empourpré de sang et, par trois fois, Rod
-le vit tourner, vers les yeux de Mukoki, des yeux dont
-la flamme ne pronostiquait non plus rien de bon.</p>
-
-<p>De même que dans le cerveau de brute du loup captif,
-les anciens instincts de chasse et de liberté sauvage
-s’étaient tout à l’heure réveillés, de même aussi, dans
-l’âme du vieil Indien et dans celle, plus jeune, de Wabi,
-qui n’avait dans ses veines qu’une moitié de sang blanc,
-remontait lentement l’atavisme de la race. A travers la
-peau cuivrée de leurs visages, Rod lisait jusqu’au plus
-profond de leurs cœurs. Il comprenait que la haine de
-l’antique ennemi, le Woonga, longtemps comprimée,
-avait ressurgi en eux. L’occasion se présentait de l’assouvir
-et ils ne la laisseraient pas s’échapper.</p>
-
-<p>Pendant cinq minutes encore, le grand sapin continua
-à projeter des gerbes d’étincelles. Puis la flamme tomba et
-la carcasse de l’arbre ne fut plus qu’une tour de braise.
-Mukoki regardait toujours, muet et farouche. A la fin,
-Wabi rompit le silence.</p>
-
-<p>« A quelle distance est-il de nous, Muki ?</p>
-
-<p>— A trois milles », répondit sans hésiter le vieil Indien.</p>
-
-<p>— En quarante minutes, nous pouvons couvrir cette
-distance.</p>
-
-<p>— Oui. »</p>
-
-<p>Wabi, alors, se tourna vers Rod.</p>
-
-<p>« Vous pourrez, n’est-ce pas, retrouver seul votre
-chemin jusqu’à la cabane ?</p>
-
-<p>— Je ne dis pas non. Mais si vous partez en expédition,
-je vous accompagne. » Mukoki éclata d’un rire rauque et
-il prit un air désappointé.</p>
-
-<p>« Non ! dit-il avec gravité et en remuant la tête. Non
-pas aller là-bas ! Le sapin éteint dans cinq minutes. Nous
-pas trouver le campement des Woongas. Mais faire, en
-marchant par là, bonne piste à voir par eux au matin.
-Meilleur attendre. Nous trouver un jour leur piste, et
-alors tirer ! »</p>
-
-<p>Cette décision de Mukoki, de ne pas, ce soir-là, pousser
-plus loin l’aventure, fut pour Rod un immense soulagement.
-Ce n’était pas qu’il craignît la bataille et il n’eût
-point été fâché d’ouvrir le feu sur les hors-la-loi qui lui
-avaient volé son fusil. Mais la froide réflexion des hommes
-de sa race lui représentait aussi que les Woongas pouvaient
-être évités, avec quelque prudence, et qu’il était
-plus sage, en poussant au contraire vers le Nord, de
-continuer en paix à poser des pièges. Mieux valait, pour
-l’instant, sacrifier son fusil. Et surtout cette diversion
-de la chasse à l’homme contrecarrait les plans qu’il ne
-cessait de mijoter, pour découvrir de l’or.</p>
-
-<p>La « Mine des Squelettes », comme il l’avait lui-même
-baptisée, absorbait uniquement sa pensée. Un combat
-avec les Woongas, c’était la fuite éventuelle vers une
-autre région. Wabi lui-même en convenait, car l’ennemi
-pouvait être supérieur en nombre. C’est là ce que Rod
-ne voulait pas, à tout prix.</p>
-
-<p>Wabi et Mukoki se mirent à scalper les sept loups et
-ce qui restait de la carcasse du daim fut abandonné à
-Loup, pour qu’il s’en rassasiât.</p>
-
-<p>Il était deux heures de la nuit lorsque les trois compagnons
-rentrèrent à la cabane. Le poêle fut allumé et,
-comme de coutume, on causa des événements du jour
-écoulé, de ceux aussi qui se préparaient peut-être pour
-les jours suivants.</p>
-
-<p>Rod ne put s’empêcher de faire un retour en arrière et
-de songer à la joie paisible avec laquelle ils s’étaient
-installés ici, il y avait si peu de temps ! Le site était
-idéal et ils croyaient fermement que nul péril des Woongas
-ne les menaçait plus. Maintenant, au contraire, ils
-savaient qu’ils pouvaient être exposés, d’un moment à
-l’autre, à lutter pour leur vie, à abandonner cette calme
-retraite.</p>
-
-<p>La conversation fut une sorte de petit conseil de
-guerre. Il fut décidé que la vieille cabane serait, dès le
-lendemain, aménagée pour supporter un siège, que des
-meurtrières seraient percées sur toutes ses faces, que les
-barres de fermeture de la porte et des volets seraient remplacées
-par de plus fortes, qui permettraient de se barricader
-solidement en cas d’attaque. Il fut convenu, en
-outre, qu’un des trois chasseurs resterait toujours à monter
-la garde, tandis que les deux autres iraient poser et
-relever les trappes.</p>
-
-<p>Le lendemain, ce fut Rod qui fut laissé de garde. Le
-temps, qui était toujours splendidement ensoleillé, avait
-quelque peu dissipé les appréhensions de la nuit. Le
-jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> eut la bonne fortune de tuer un bel élan, qui
-grimpait sur la colline neigeuse, de l’autre côté du petit
-lac. Puis, en attendant le retour de ses compagnons, il
-se remit à ruminer ses projets personnels.</p>
-
-<p>Les grosses neiges d’hiver ne s’étaient pas encore
-accumulées, ainsi qu’il avait pu le constater, dans le
-gouffre sombre qu’il s’était promis d’explorer. Il était
-prudent de ne pas attendre les grandes tempêtes, qui ne
-manqueraient pas d’y entasser les blancs flocons et le
-rendraient inaccessible. Il avait, d’autre part, tiré de
-la cachette où on l’avait déposé, dans le mur de bûches, le
-petit sac de peau de daim, et il en avait sorti les pépites
-d’or.</p>
-
-<p>Il remarqua qu’un frottement quelconque les avait
-admirablement polies, et en avait adouci et arrondi tous
-les points saillants. Lorsqu’il était au collège, Rod avait
-toujours eu un faible pour l’étude de la minéralogie et
-de la géologie. Il savait que l’eau courante avait seule été
-capable de donner aux pépites ce beau poli, et il en conclut
-qu’elles avaient certainement été trouvées dans le lit d’une
-rivière, ou sur ses bords. Cette rivière devait être le
-torrent du ravin mystérieux. Il en était fermement persuadé.</p>
-
-<p>Lorsque Mukoki et Wabi rentrèrent, le soir, ils apportaient
-avec eux, le premier un renard rouge et un vison,
-le second un chat-pêcheur, dont l’aspect rappela plutôt à
-Rod celui d’un chien à peine adolescent. Malheureusement,
-de nouvelles pistes suspectes avaient été à nouveau
-découvertes par Mukoki. Le vieil Indien avait retrouvé
-les débris du sapin brûlé et, tout autour, il avait relevé
-les traces de raquettes de trois Indiens, que le signal de
-feu semblait avoir réunis. Leur piste s’en allait ensuite,
-avec de nombreux crochets, vers une destination inconnue
-et, à un endroit, avait croisé la ligne des pièges.</p>
-
-<p>La conclusion en fut que, pour la relève des pièges,
-les chasseurs désormais ne se sépareraient plus, mais
-seraient toujours deux.</p>
-
-<p>La semaine qui suivit fut plus calme et fort fructueuse.
-Plus de traces de Woongas. Les fourrures recueillies,
-ajoutées aux scalps de loups, commençaient à représenter
-une petite fortune qui serait, si nul accident n’arrivait,
-rapportée à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> au premier printemps.</p>
-
-<p>Il en fut de même durant une quinzaine encore et Rod
-songeait avec bonheur au petit <span lang="en" xml:lang="en">home</span> où, à des centaines
-de milles de là, sa mère l’attendait et, chaque jour, priait
-pour lui. Il rêvait aussi, plus d’une fois, aux jours et
-aux nuits, dont il faisait le décompte, et qui le séparaient
-du retour à la factorerie, près de Minnetaki.</p>
-
-<p>L’heure arriva cependant où Rod put mettre à exécution
-son projet, qui lui tenait au cœur, d’explorer le
-ravin. Mukoki et Wabi n’étaient pas partisans de cette
-tentative, qu’ils estimaient chimérique. Aussi Roderick
-décida-t-il d’agir seul.</p>
-
-<p>Ce fut à la fin de décembre. C’était le jour de garde de
-Wabi, et Mukoki, qui semblait avoir oublié les Woongas,
-était parti à la relève des pièges. Rod se munit de vivres,
-prit le fusil de Wabi et une double provision de cartouches,
-s’arma en surplus d’un couteau, passa une hache
-à sa ceinture, et joignit à son ballot une bonne couverture.</p>
-
-<p>Ainsi équipé, il se mit en route et Wabi riait,
-du seuil de la cabane, en le regardant s’en aller.</p>
-
-<p>« Je vous souhaite une bonne chance, Rod ! cria-t-il
-gaiement, en lui faisant de la maison un dernier signe
-d’adieu.</p>
-
-<p>— Si je ne suis pas de retour ce soir, répondit Roderick,
-ne vous tournez pas le sang à mon sujet, vous
-autres ! Si l’affaire s’emmanche bien, je camperai sur les
-lieux, afin de reprendre mes recherches, dès le lendemain
-matin. »</p>
-
-<p>Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la
-crête opposée du ravin. Il avait constaté en effet, la première
-fois, qu’aucune descente dans le gouffre n’était
-possible du côté où il avait cheminé. En suivant cette
-crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun
-danger de se perdre. Le ravin lui serait un guide
-constant.</p>
-
-<p>A son grand désappointement, il trouva que les
-murailles méridionales de l’abîme étaient aussi abruptes
-que celles du nord et, deux heures durant, il chercha en
-vain la plus petite fissure par où s’insinuer et pouvoir
-descendre.</p>
-
-<p>La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait,
-presque à chaque pas, des traces de gibier. Mais il n’y
-prêtait guère attention. Ce qui l’intéressa davantage, ce
-fut de constater que les arbres se rapprochaient de plus
-en plus du précipice, qu’ils finirent par surplomber. Le
-jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec
-les longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des
-mains, il pouvait tenter la descente.</p>
-
-<p>Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un
-difficultueux quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il
-était au fond du ravin.</p>
-
-<p>Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt,
-de l’autre, par de noires murailles. A ses pieds coulait
-le petit torrent auquel son rêve de l’or avait assigné un
-rôle prépondérant. Le torrent était gelé par endroits ;
-dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de
-la glace.</p>
-
-<p>Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la
-plus resserrée du gouffre, vers celle où, d’en haut, il
-avait si avidement plongé ses regards. Là, ne descendait
-plus le soleil. Là, tout était sombre, sinistre et silencieux,
-comme un sépulcre. Il sembla au <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, dont le regard était
-intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait
-le seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.</p>
-
-<p>Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait
-devenait de plus en plus étroit. Les hautes murailles se
-resserraient encore au-dessus de sa tête et l’obscurité
-s’épaississait autour de lui. Nul autre bruit que celui,
-monotone, du torrent, qui éclaboussait les rochers de
-son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson,
-pas un chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout
-était ici profondément mort. Par moments seulement,
-Rod entendait, tout là-haut, passer un souffle de vent,
-dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La neige
-amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son
-dos, accroché ses raquettes.</p>
-
-<p>Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles
-tomba près de lui, avec bruit qui, dans le silence
-ambiant, ressemblait à celui d’une avalanche, et un grand
-coup de vent lui souffleta la figure. Il s’arrêta, fit le geste
-d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou, qu’il avait
-dérangé dans son trou.</p>
-
-<p>Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A
-chaque instant, il s’arrêtait pour ramasser, dans son lit
-ou sur la rive, des poignées de cailloux ou des galets. Il
-les examinait, le cœur battant, dès qu’un rayon de
-lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait
-voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait…
-Il ne trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne
-sombrait pas. Sa conviction ne faisait que croître, au
-contraire. L’or était ici, quelque part !</p>
-
-<p>C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et
-mystérieux, qui, flottant dans l’air, le conduisait. Et sa
-marche était si légère, si impalpable elle-même, comme
-s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son plus mortel
-ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près,
-une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne
-paraissait pas effrayée. C’était un renard. Avant que la
-bête n’eût découvert sa présence, il avait visé et tiré.</p>
-
-<p>Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous
-les échos de l’abîme. Un grondement formidable roula
-dans les ténèbres spectrales, renvoyé de muraille en
-muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était
-terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois
-et qu’il demeura comme cloué au sol jusqu’à ce que le
-dernier écho se fût évanoui.</p>
-
-<p>Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la
-neige. Ses yeux, qui s’étaient habitués peu à peu à
-l’obscurité de cet enfer et avaient fini par y trouver comme
-une vague lumière, purent voir que le renard n’était pas
-rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était…</p>
-
-<p>Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna
-dans sa poitrine un coup de tampon. L’épaisse et splendide
-fourrure de la bête sanglante sur laquelle il se penchait
-avait des reflets gris et comme métalliques.</p>
-
-<p>Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur
-humaine :</p>
-
-<p>« Un renard argenté ! »</p>
-
-<p>Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie
-qui remuait encore. Puis il lui donna le coup de grâce et
-la ramassa. D’après ce que lui avaient dit Wabi et
-Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait plus,
-à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà
-dans la cabane.</p>
-
-<p>Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit
-le renard à son ballot et reprit son exploration.</p>
-
-<p>Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient
-presque au-dessus de sa tête, formant, par
-moments, comme un tunnel peuplé d’ombres. Fasciné par
-l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la fuite du
-temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable.
-Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il
-s’arrêta pour se désaltérer. Et, quand il regarda sa
-montre, il fut étonné de s’apercevoir qu’il était trois
-heures de l’après-midi.</p>
-
-<p>Il était maintenant trop tard pour songer à retourner
-au campement. Dans une heure, la nuit viendrait ajouter
-ses ténèbres à celles du ravin. Au premier endroit propice,
-Rod fit halte, jeta à terre son ballot et s’installa un
-abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches
-mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu
-jusqu’au jour, puis s’occupa de son souper. Il avait apporté
-avec lui une petite bouillotte et bientôt l’appétissant
-parfum d’un café brûlant se mêla à celui d’un aloyau
-d’élan, en train de rôtir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="small i">CHAPITRE XIII</span><br>
-LE SONGE DE RODERICK</h2>
-
-
-<p>Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait
-au-dessus de l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait
-le jeune aventurier, tandis qu’il mangeait.</p>
-
-<p>Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait
-sur le rebord du précipice, lui crispa les nerfs sous la
-peau. Ce n’était pas qu’il eût peur. Il ne voulait pas avoir
-peur. Mais, dans ces lieux que personne avant lui n’avait
-foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien d’autres
-que lui eussent senti frissonner leur âme.</p>
-
-<p>Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire
-tout haut. Mais son rire lui fut renvoyé par l’écho,
-comme une moquerie amère, qui s’égrenait de rocher en
-rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et Rod se
-recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.</p>
-
-<p>Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une
-croyance exagérée. Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas
-ici et, en dépit de sa fatigue, Rod ne pouvait trouver le
-sommeil. De ses yeux, vainement, il s’efforçait de chasser
-la vision des deux squelettes, tels qu’il les avait
-découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces
-squelettes, au temps où ils étaient des hommes, et bien
-des années avant qu’il ne fût né, avaient dû fouler le sol
-de ce même ravin. Au même torrent que lui ils avaient
-bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé peut-être
-là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs
-oreilles de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient
-réchauffés à la flamme vacillante de leur feu, dont le
-reflet dansait sur ces mêmes murailles. Et, ce qu’il
-n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or !</p>
-
-<p>L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce
-point douloureuse que si, d’un coup de baguette magique,
-il avait pu se trouver transporté soudain, sain et sauf,
-près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu le courage,
-maintenant, de dire non.</p>
-
-<p>Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin
-derrière lui, un cri plaintif, quelque chose comme un
-appel suppliant :</p>
-
-<p>« Allo… Allo… Allo ! »</p>
-
-<p>On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod
-n’ignorait pas que c’était le cri du réveil nocturne du
-« hibou-homme », comme le nommait Wabi. L’écho
-apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si
-bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer
-à son oreille, à travers l’ombre :</p>
-
-<p>« Allo… Allo… Allo ! »</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses
-genoux. C’était là un réconfort sans pareil. Il le caressait
-de la main et l’envie lui prenait de parler au canon
-d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés dans les solitudes
-désertiques du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> peuvent savoir tout ce
-qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de
-chaque heure du jour et de la nuit, toujours obéissant à
-celui qui lui commande, lui procurant sa nourriture et
-expédiant la mort à ses ennemis. C’est un chien de garde
-qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du dormeur.
-Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement,
-avec sa mitaine, de la gueule à la crosse, et,
-quoiqu’il eût décidé de veiller toute la nuit, il finit par
-s’endormir en le serrant dans ses bras.</p>
-
-<p>Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à
-moitié replié sur lui-même, les pieds tournés vers le feu,
-sa tête pendant sur sa poitrine et lui comprimant l’estomac.
-Aussi son sommeil était-il singulièrement agité, ses
-craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il
-parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des
-paroles inintelligibles, sursautant comme s’il allait se
-réveiller, mais s’affaissant à nouveau, cramponné toujours
-à son fusil.</p>
-
-<p>Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus
-définie. Il se retrouvait sur la piste du retour et arrivait
-à la vieille cabane. Il était seul. La fenêtre était grande
-ouverte, mais la porte demeurait hermétiquement close,
-comme le jour où ses deux camarades et lui avaient
-débouché en face d’elle, pour la première fois.</p>
-
-<p>Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de
-la fenêtre, il entendait à l’intérieur de la cabane un
-bruit… un bruit étrange. On eût dit un cliquetis d’ossements.</p>
-
-<p>Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle
-qui s’offrait à lui le glaçait d’épouvante ! Deux énormes
-squelettes luttaient, en une étreinte mortelle. Il écoutait le
-bruit, clic, clic, clic, de leurs os qui s’entre-choquaient.
-Il voyait luire, entre les phalanges de leurs doigts, la
-lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient
-pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils
-l’atteignaient, l’un ou l’autre, alternativement, mais
-aucun d’eux ne parvenait à s’en emparer.</p>
-
-<p>Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat
-plus féroce. Sans trêve, les couteaux se levaient et retombaient.
-Alors un moment arrivait où l’un des deux squelettes
-titubait en arrière et s’écroulait lourdement sur le
-sol.</p>
-
-<p>Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en
-un équilibre instable, et, tout en chancelant, parvenait
-à la table, où il agrippait, entre les os de sa main, le
-mystérieux objet.</p>
-
-<p>Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le
-mur de la cabane, en élevant en l’air, d’un geste victorieux,
-ledit objet, et Rod pouvait voir que c’était un
-rouleau d’écorce de bouleau.</p>
-
-<p>A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un
-bruit pareil à la détonation d’un petit revolver, et le
-jeune homme se dressa, comme mû par un ressort,
-ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.</p>
-
-<p>Quel songe affreux avait été le sien ! Il ramena vers
-lui ses jambes ankylosées et rechargea le feu, en tenant
-toujours d’une main son fusil.</p>
-
-<p>Un songe affreux, oui vraiment ! Il regarda autour de
-lui, sa prison de nuit et de rocher, mais la pensée de son
-cauchemar ne cessait pas de le hanter. Toujours il se
-répétait à lui-même :</p>
-
-<p>« Quel effroyable songe ! Effroyable… Effroyable… »</p>
-
-<p>Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à
-nouveau devant le foyer et regarda la flamme joyeuse qui
-se ranimait. Sa chaleur et sa clarté le ragaillardirent. Il
-constata qu’il était trempé de sueur. Il retira sa casquette
-et se passa la main dans les cheveux et sur le front, qui
-étaient tout humides.</p>
-
-<p>Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans
-sa mémoire les différentes phases de son rêve.</p>
-
-<p>Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se
-produit d’ordinaire. Mais, tout de suite, la souvenance
-lui revint, aussi soudaine qu’un coup de fusil, du rouleau
-de bouleau que la main levée d’un des squelettes tenait
-dans ses doigts sans chair.</p>
-
-<p>Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui
-revint. Lorsque ses compagnons et lui avaient enterré les
-deux squelettes, l’un de ceux-ci tenait effectivement dans
-sa main un morceau d’écorce de bouleau !</p>
-
-<p>Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la
-mine perdue ?</p>
-
-<p>N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau,
-et non pour celle du petit sac de peau de daim, que les
-deux hommes avaient combattu et trouvé la mort ?</p>
-
-<p>Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude,
-et sa peur nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la « clef »
-imprévue que lui avait apportée son rêve. Wabi et
-Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de bouleau dans
-la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus,
-prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que
-ce n’était là qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte
-par la main crispée d’un des deux combattants, lorsqu’ils
-avaient roulé à terre, dans leur corps à corps.</p>
-
-<p>Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans
-la cabane aucune autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait
-pas manqué si les deux hommes avaient fait, pour allumer
-leur poêle, une provision de ce genre de bois. Son
-rêve ne semblait point le tromper.</p>
-
-<p>Il continua à entretenir son feu, en attendant avec
-impatience le lever du jour. A quatre heures du matin,
-dans la nuit noire, il fit cuire son déjeuner et prépara
-son ballot, en vue du retour. Puis il attendit qu’une
-étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où
-elle s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre,
-les contours des objets.</p>
-
-<p>Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours,
-sa piste de la veille. Il la suivit avec la même prudence
-qu’à l’aller, scrutant de l’œil les rochers et la neige. Il
-avait, en venant, rencontré de la vie. Il pouvait en découvrir
-encore, autant sinon plus.</p>
-
-<p>Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur
-dans les ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en
-accéléra. Il calculait qu’en ne s’attardant pas pour le
-moment à d’autres investigations, il arriverait au camp
-vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons,
-déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de
-bouleau contenait le secret de l’or ignoré, il leur serait
-loisible de revenir au ravin avant que des chutes de neige
-plus importantes ne l’eussent rempli et rendu inaccessible.</p>
-
-<p>A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod
-s’arrêta un instant. Il se demandait si les renards avaient
-coutume de voyager par couples et il regrettait de ne
-s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de Wabi
-ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance
-de lui, le trou du rocher d’où la tête était sortie, et la
-curiosité le poussa à faire un crochet jusqu’à cet endroit.</p>
-
-<p>Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la
-piste même de l’animal, l’empreinte d’une paire de
-raquettes !</p>
-
-<p>Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage
-à lui et depuis celui du renard. La marque des pattes
-de la bête était en effet recouverte par celle des raquettes.
-Quel était cet inconnu ? Était-ce Wabi ou Mukoki, venus
-au-devant de lui. Mais comment alors ne les avait-il pas
-rencontrés ?</p>
-
-<p>Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient,
-en long comme en large, de celles de Wabi et de
-Mukoki, autant que des siennes propres. Elles ne pouvaient
-provenir que d’un étranger.</p>
-
-<p>Mais cet étranger avait-il découvert sa présence ? Le
-<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> demeurait les yeux et le fusil en arrêt. Il continua a
-suivre cette nouvelle piste durant une centaine de yards.
-Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que Rod s’en aperçut
-au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour
-écouter et épier lui-même… Toujours est-il qu’à partir de
-cet endroit la piste revenait dans la direction de celle
-du jeune blanc, qu’elle rejoignait bientôt et avec laquelle
-elle se confondait désormais.</p>
-
-<p>Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur
-ne fût encore passé là. Peut-être l’Indien était-il en
-embuscade, derrière quelque rocher, prêt à tirer sur lui.
-Il n’y avait pourtant d’autre solution possible que de
-continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.</p>
-
-<p>Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes
-de l’inconnu s’étaient orientées vers la gauche, dans la
-direction d’une fissure étroite, ouverte dans la muraille.
-Le fusil en arrêt, Rod fit de même. Son étonnement fut
-grand de constater que cette fissure se prolongeait dans
-la roche, comme une véritable brèche, large à peine de
-quatre pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au
-sommet de la crête qui bordait le ravin. L’inconnu avait
-passé par là et escaladé la brèche, après avoir enlevé ses
-raquettes.</p>
-
-<p>Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque
-invisible, le mystérieux ennemi s’en était allé, sans
-plus s’occuper de lui.</p>
-
-<p>Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans
-un aussi proche rayon du campement, ne laissaient pas,
-à la fin, d’être inquiétantes. En dépit de l’optimisme
-revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait s’empêcher
-de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois
-et dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et
-savait aller au bout des conséquences qu’il convenait de
-tirer des faits, même lorsque ceux-ci manquaient encore
-de précision.</p>
-
-<p>Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes
-à peau rouge connaissaient leur présence, à tous trois,
-dans la vieille cabane. Et, s’ils ne s’étaient jamais montrés,
-s’ils n’avaient jamais dérangé ni levé une trappe,
-ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.</p>
-
-<p>Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder
-pour lui ses soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi
-et Mukoki, par leur éducation même, étaient plus aptes
-que lui à voir clair en toutes ces choses et plus compétents
-des lois, des mœurs et des périls du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="small i">CHAPITRE XIV</span><br>
-LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE</h2>
-
-
-<p>Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la
-dépression de terrain où se trouvait, au bord du petit lac,
-la vieille cabane.</p>
-
-<p>Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait
-du ravin, dans son ballot, une palpable petite fortune,
-qui était la peau du renard argenté. Le fardeau en paraissait
-plus léger à ses épaules et il s’amusait d’avance de
-la surprise de Mukoki et de Wabi.</p>
-
-<p>Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance
-d’un homme las et une figure désappointée. Il y
-réussit fort bien, en dépit de sa secrète envie de rire.
-Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte l’accueillit
-avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de
-ses gloussements familiers.</p>
-
-<p>« Ah ! Ah ! cria Wabi, en feignant de le toiser de la
-tête au pieds, voici Rod ! Voulez-vous, cher ami, nous
-montrer au plus vite ce fameux trésor ? »</p>
-
-<p>Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son
-visage la joie de voir rentrer son camarade.</p>
-
-<p>Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé,
-et se laissa tomber lourdement sur une chaise, comme s’il
-était au dernier degré de l’épuisement.</p>
-
-<p>« Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de
-me défaire ce paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je
-meurs d’inanition. »</p>
-
-<p>Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint
-pitoyable.</p>
-
-<p>« Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur
-vos traits et vous semblez vraiment à demi-mort de faim.
-Hé, Muki ! veux-tu, en toute hâte, mettre à cuire le
-bifteck du dîner ? »</p>
-
-<p>Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et
-casseroles. Tandis que Rod s’asseyait devant la table,
-Wabi lui donna dans le dos une tape affectueuse et se
-mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en
-découpant des tranches de pain.</p>
-
-<p>« Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de
-retour. Je commençais à m’inquiéter. En votre absence,
-nous avons eu, Mukoki et moi, une abondante récolte de
-nos pièges. Nous avons rapporté ici un renard croisé
-(cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous
-tiré quelque chose ?</p>
-
-<p>— Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot ? »</p>
-
-<p>Wabi se tourna vers le paquet.</p>
-
-<p>« Il y a quelque chose là-dedans ? demanda-t-il, à la
-fois curieux et méfiant.</p>
-
-<p>— Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits ! s’exclama
-Rod, oubliant, dans son enthousiasme, la comédie qu’il
-jouait. Je vous ai toujours affirmé que le ravin contenait
-un trésor ! Eh bien, il y était. Et je l’ai trouvé. Regardez
-plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit ! »</p>
-
-<p>Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il
-le toucha du bout du pied, le soupesa de la main et regarda
-Rod à nouveau.</p>
-
-<p>« Ce n’est pas une plaisanterie ? interrogea-t-il.</p>
-
-<p>— Pas le moins du monde. »</p>
-
-<p>Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever
-son veston de chasse, aussi froidement que si c’eût
-été pour lui l’acte le plus ordinaire d’apporter au camp
-des renards d’argent.</p>
-
-<p>Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri
-aigu, à moitié étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux
-regards ébahis de Mukoki.</p>
-
-<p>« Est-ce un bon ? demanda Rod.</p>
-
-<p>— Une splendeur ! » murmura Wabi.</p>
-
-<p>Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait,
-d’un air de connaisseur.</p>
-
-<p>« Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents
-dollars. A Montréal, trois cents de plus. »</p>
-
-<p>Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main :</p>
-
-<p>« Serrez-moi ça ! » dit-il.</p>
-
-<p>Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée
-de mains, il vira vers Mukoki :</p>
-
-<p>« Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune
-<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> n’a plus rien d’un apprenti. Il a tué un renard
-d’argent. Il a, faisant cela, accompli en un jour la
-besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau bien bas
-devant vous, <span lang="en" xml:lang="en">Mister</span> Drew ! »</p>
-
-<p>Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna
-de son plaisir.</p>
-
-<p>« Et ce n’est pas tout, Wabi ! » ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui
-serrait toujours la main dans la sienne.</p>
-
-<p>« Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le
-<span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, que vous avez trouvé… »</p>
-
-<p>Rod lui coupa la parole.</p>
-
-<p>« Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant
-là-bas, je le sais. Mais je possède désormais la clef du
-secret. Vous vous souvenez comme moi que celui des
-deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur, tenait
-dans les os de ses doigts une écorce de bouleau ? Eh bien !
-c’est cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef
-de la mine d’or. »</p>
-
-<p>Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement.
-Wabi semblait moitié sceptique, moitié convaincu.</p>
-
-<p>« C’est possible, après tout ! dit-il. On peut toujours
-voir. »</p>
-
-<p>Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit.
-Rod renfila sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki
-s’arma de sa bêche et d’une pelle. Il y avait eu, entre
-les trois compagnons, une tacite entente de remettre à
-plus tard le dîner.</p>
-
-<p>Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod
-que sa suggestion ne l’avait pas laissé indifférent. Quant
-aux yeux de Mukoki, ils brasillaient comme le jour où
-les premières pépites avaient été découvertes.</p>
-
-<p>Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible
-profondeur, dans la terre gelée, à l’orée du bois de cèdres,
-et Mukoki les ramena rapidement au jour. Un des premier
-débris qui apparut fut la main crispée sur le rouleau
-d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour
-le dégager.</p>
-
-<p>Avec un frisson au contact des froids ossements, il
-brisa les doigts. Un de ceux-ci craqua, avec un bruit sec,
-et lorsqu’il se releva, ayant accompli sa tâche macabre,
-en tenant le rouleau d’écorce, Rod était livide. Les squelettes
-furent aussitôt recouverts de terre et les trois compagnons
-revinrent à la cabane.</p>
-
-<p>Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux,
-tant était grande leur émotion, et commencèrent à dérouler
-l’écorce. Celle-ci avait séché et s’était recroquevillée
-avec le temps ; elle était presque aussi mince et dure
-qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée,
-avec de petits craquements intermittents, qui semblaient
-une timide protestation contre le sort qu’on lui faisait
-subir. Elle formait une bande ininterrompue d’environ
-dix pouces de long, sur six de large.</p>
-
-<p>Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir
-cédé, elle résista.</p>
-
-<p>« Attention ! » murmura Wabi.</p>
-
-<p>Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties
-encore cohérentes.</p>
-
-<p>« Il n’y a rien, il me semble… » dit timidement
-Roderick.</p>
-
-<p>Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une
-marque noire apparut, dont il était difficile de comprendre
-la signification et d’où partait une ligne, qui se continuait
-dans la partie roulée.</p>
-
-<p>A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et
-la fameuse clef se déploya tout de son long sur la table,
-sous l’aspect d’une carte-plan ou du moins de ce que les
-trois chasseurs supposèrent en être une.</p>
-
-<p>C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier,
-composé de lignes droites ou crochues, avec, çà et là, un
-mot en partie effacé, qui lui servait de commentaire.
-D’autres mots étaient devenus complètement illisibles.</p>
-
-<p>Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du
-trio, ce furent plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive
-sur l’uniforme croquis, et qui étaient nettement distincts.</p>
-
-<p>Roderick lut tout haut :</p>
-
-<p>« <i>John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.</i> »</p>
-
-<p>En travers du mot <i>John Ball</i>, un large trait noir avait
-été tiré, qui l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité
-de la ligne formée par les trois signatures, un autre
-mot français était écrit, entre parenthèses. Mot que Wabi
-traduisit aussitôt :</p>
-
-<p>« <i>Mort.</i> »</p>
-
-<p>Et il ajouta, avec un soupir indigné :</p>
-
-<p>« John Ball mort. Les deux Français l’auront tué ! »</p>
-
-<p>Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande
-et y promenait son doigt tremblant. Le premier mot qui
-accompagnait le diagramme était totalement inintelligible.
-Du suivant on ne distinguait qu’une lettre, qui n’en
-apprenait pas plus long.</p>
-
-<p>Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait
-transversal, plus large et crochu, sectionnait le trait principal,
-deux mots étaient demeurés très distincts :</p>
-
-<p>« <i>Deuxième cascade.</i> »</p>
-
-<p>Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées,
-on lisait :</p>
-
-<p>« <i>T…….. c..c..e.</i> »</p>
-
-<p>« Cela, dit Rod, signifie : <i>Troisième cascade</i> ! »</p>
-
-<p>Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit,
-entre celui-ci et les trois signatures, plusieurs lignes
-d’écriture se devinaient. Mais il était impossible d’en rien
-déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli. Ces lignes,
-cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même
-du mystère de l’or perdu.</p>
-
-<p>Rod releva les yeux et l’excès du désappointement se
-peignit sur son visage. Il savait maintenant que, dans
-ces lignes annihilées par le temps, était enclos le secret
-d’un grand trésor. Mais il n’en était toujours pas plus
-avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître, néanmoins,
-c’est que, quelque part dans les vastes solitudes
-du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, il y avait trois cascades. En un endroit
-imprécis, entre la seconde et la troisième, l’Anglais et
-les deux Français avaient découvert de l’or.</p>
-
-<p>Où cela ? Et où étaient les cascades ? Rod n’en avait
-pas rencontré dans le ravin et il n’y en avait point non
-plus dans les environs de la vieille cabane. Le terrain
-avait été maintes fois exploré en tous sens par les trois
-compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de
-la pose de leurs pièges.</p>
-
-<p>Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir,
-prit la bande de bouleau dans ses mains et la considéra
-de plus près. A un moment sa figure s’anima :</p>
-
-<p>« Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler
-cette écorce ! Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus
-facile, n’est-ce pas ? »</p>
-
-<p>Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua
-à Rod :</p>
-
-<p>« L’écorce de bouleau est composée de couches successives,
-chacune d’elles aussi fine que le plus fin papier.
-L’encre a dû pénétrer plusieurs de ces pelures. Si nous
-parvenons à enlever la couche supérieure, celle qui est
-au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec une écriture
-aussi fraîche qu’il y a cinquante ans. »</p>
-
-<p>Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la
-porte, s’était mis au travail et, avec sa bonne grimace,
-les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’entendirent qui criait :</p>
-
-<p>« Bien peler ! »</p>
-
-<p>Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet
-à se soulever. Une demi-heure durant, il s’appliqua à sa
-tâche délicate, tandis que Rod et Wabi le contemplaient
-avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche était terminée.</p>
-
-<p>Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent
-un long cri de joie. Les mots incomplets pouvaient
-maintenant se lire à merveille. Là où il n’y avait auparavant
-que trois lettres, apparaissait comme Rod l’avait
-deviné : <i>Troisième cascade</i>. Tout à côté était le mot
-<i>cabane</i>. Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que
-Rod lut à haute voix :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« <i>Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante,
-ayant trouvé de l’or à la troisième cascade, nous décidons,
-par le présent acte, de nous associer pour l’exploitation
-de cet or. Nous nous engageons à oublier nos querelles
-passées et à travailler de compagnie, avec une bonne
-volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu.</i></p>
-
-<p class="sign"><i>Signé</i> : <span class="sc">John Ball, Henri Langlois, Peter Plante</span>. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore
-d’autres mots, moins distincts, mais que Rod parvint
-cependant à déchiffrer. C’est là, du coup, que son émotion
-fut à son comble. La parole lui resta collée au gosier et ce
-fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui
-lut :</p>
-
-<p>« <i>Ici, cabane et extrémité du ravin.</i> »</p>
-
-<p>Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant
-d’imprévu merveilleux, s’était repris à songer au dîner
-et avait remis sur le feu la poêle et le bifteck d’élan.</p>
-
-<p>« Eh bien ! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez,
-Rod, trouvé votre mine d’or ! C’est bien du petit torrent
-qui est dans le ravin qu’il s’agit. Vous voilà maintenant
-un homme riche !</p>
-
-<p>— Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement
-le jeune homme. Nous sommes trois, nous aussi, et
-nous prendrons tout naturellement, dans notre association,
-les places respectives de John Ball, d’Henri Langlois,
-de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous ! »</p>
-
-<p>Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.</p>
-
-<p>« Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous
-ne trouvions pas l’endroit. Les indications fournies sont
-aussi claires que la lumière du jour. On suit le ravin et, à
-une distance donnée, on rencontre une première cascade.
-On continue, et le torrent, devenu plus important, fait un
-second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin. »</p>
-
-<p>Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le
-rejoignit.</p>
-
-<p>« J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement
-concernant la distance. Combien de milles,
-Rod, estimez-vous avoir parcourus dans le ravin ?</p>
-
-<p>— Une dizaine au moins.</p>
-
-<p>Et vous n’avez vu aucune cascade ?</p>
-
-<p>— Aucune. »</p>
-
-<p>A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur
-comparative qui séparait les divers points indiqués
-sur le graphique.</p>
-
-<p>« Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée
-par John Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a
-d’écrit l’a été par la même main, sauf les signatures de
-Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un affreux griffonnage.
-Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir été
-un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis ?
-Il serait étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son
-tracé, tenu compte des distances. Or, l’espace qui est
-entre la première et la seconde cascade est moitié moindre
-de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci est
-voulu, évidemment. »</p>
-
-<p>Rod approuva.</p>
-
-<p>« D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la
-première cascade, nous pourrons évaluer, approximativement,
-les autres distances.</p>
-
-<p>— Parfaitement, reprit Wabi.</p>
-
-<p>— J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons
-que nous trouvions la première cascade à quinze milles.
-La seconde, d’après notre graphique, serait à vingt milles
-au delà, la troisième à quarante milles plus loin. Ce qui
-nous donne un total de soixante-quinze milles environ. »</p>
-
-<p>Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta
-la tête, d’un air perplexe.</p>
-
-<p>« Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième,
-cabane et gisement d’or de soixante-quinze milles d’ici.
-Mais alors, par saint George ! pourquoi les trois hommes
-étaient-ils dans cette cabane où nous sommes, avec seulement
-une poignée de pépites en leur possession ? L’or
-ne leur aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils
-trouvé, en tout et pour tout, que le contenu du petit
-sac de peau de daim ?</p>
-
-<p>— C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur… »</p>
-
-<p>A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans
-la poêle, éleva la voix :</p>
-
-<p>« Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement. »</p>
-
-<p>Wabi tressauta.</p>
-
-<p>« Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème ! Tout
-finit, à la longue, par se débrouiller. »</p>
-
-<p>Il se tut une minute et reprit :</p>
-
-<p>« Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon
-sens, comment l’aventure peut, dans son ensemble, se
-reconstituer. Ball et les deux Français ont, <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, découvert,
-par hasard ou autrement, le gisement d’or. Et ils
-ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres.
-<i lang="la" xml:lang="la">Secundo</i>, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons
-exactement, a été réuni par eux. Comme les vivres font
-défaut, il est convenu que les deux Français iront se ravitailler
-à la factorerie. Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> était, à cette
-époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient
-s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de
-s’approprier ultérieurement sa part. <i lang="la" xml:lang="la">Tertio</i>, ils partent en
-n’emportant avec eux que juste assez d’or pour payer les
-marchandises dont ils ont besoin. Il pouvait être imprudent,
-en effet, d’exciter la convoitise d’autres aventuriers
-qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques
-pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y
-font halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors
-de se débarrasser de son compagnon, comme il avait été fait
-de Ball, et de s’approprier, à lui seul, et le graphique et
-la mine, et le sac de pépites, et la possession finale du
-trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent mutuellement.
-Et voilà !</p>
-
-<p>— Bravo ! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.</p>
-
-<p>— Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons
-aussi, enterré sans doute quelque part près de la troisième
-cascade ! »</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> furent interrompus dans la construction
-de leurs châteaux en Espagne par Mukoki.</p>
-
-<p>« Dîner prêt ! » appela-t-il.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="small i">CHAPITRE XV</span><br>
-SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE</h2>
-
-
-<p>Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste
-mystérieuse, rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau
-de bouleau avait accaparé tout l’intérêt des trois
-compagnons.</p>
-
-<p>Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le
-jeune homme conta les étranges allées et venues du
-Woonga, quelque espion, pensait-il. Mais il n’insista pas
-sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce chapitre.
-Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude.
-Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer.
-Le fait que les Woongas, dans un but qui paraissait
-énigmatique, semblaient avoir, autant qu’eux trois
-au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se trouver
-jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués
-de face ou dans quelque embuscade, si souvent facile à
-dresser ; toute cette passivité apparente de l’ennemi, qui
-pourtant rôdait autour d’eux, était anormale au premier
-chef. Cependant, la quiétude présente semblait suffisante
-à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait
-suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.</p>
-
-<p>Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière
-et des préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller
-à la découverte des trois cascades.</p>
-
-<p>Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié
-à Mukoki, dont l’endurance était supérieure à celle des
-deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> et la marche plus rapide. Dès le lendemain
-matin, il partirait, avec une provision de vivres. Rod et
-Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.</p>
-
-<p>« Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la
-première cascade, avant de revenir à la factorerie. Nous
-aurons ainsi une quasi-certitude de la réalité de nos déductions.
-Mais si, réellement, cent milles nous séparent du
-but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or
-en cette saison. Nous retournerons tranquillement à
-Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et y préparerons tout à loisir une nouvelle
-expédition, avec des provisions renouvelées et les
-outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au printemps
-prochain, après la fonte des neiges et les inondations
-qui la suivent.</p>
-
-<p>— C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais
-je ne serai plus, alors, près de vous. Vous savez que j’ai
-une mère, Wabi, et qu’elle est seule ! »</p>
-
-<p>Et ses yeux se mouillèrent légèrement.</p>
-
-<p>« Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur
-le bras de son camarade.</p>
-
-<p>— Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être
-est-elle ou a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir…</p>
-
-<p>— Et vous devez retourner près d’elle, après avoir
-réalisé le prix de vos fourrures, acheva affectueusement
-Wabi, en formulant pour Rod sa pensée. Je pourrai même
-vous accompagner dans ce petit voyage. Croyez-vous qu’il
-lui serait agréable de me revoir ?</p>
-
-<p>— Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime
-autant que moi, Wabi ! Elle battrait des mains en vous
-apercevant ! Mais parlez-vous sérieusement ?</p>
-
-<p>— Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je
-veux seulement vous dire, c’est que j’irai, si je le peux.</p>
-
-<p>— Et toi, Mukoki ? Veux-tu venir aussi ? »</p>
-
-<p>Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne
-souffla mot.</p>
-
-<p>Wabi répondit pour lui.</p>
-
-<p>« Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est
-son authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non,
-Mukoki n’ira pas, je le parierais. Il demeurera à la factorerie
-pour veiller sur ma sœur, pour avoir soin qu’elle ne
-se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit pas à nouveau
-enlevée par les Woongas. Eh ! Mukoki ? »</p>
-
-<p>Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace
-heureuse. Puis il alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit
-et regarda dehors :</p>
-
-<p>« Neige ! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille
-diables ! »</p>
-
-<p>C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude
-de proférer le vieil Indien et il n’en usait que dans
-les circonstances importantes.</p>
-
-<p>Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le
-jeune citadin n’avait vu une tempête de neige pareille à
-celle qui se préparait. L’heure était arrivée de la grande
-chute annuelle du Nord, qui ne manque jamais aux pays
-arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible retard.</p>
-
-<p>Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans
-encore un souffle d’air qui les agitât. C’était comme une
-blanche et muette marée, impénétrable à l’œil, si dense
-qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et suffoquer la respiration.</p>
-
-<p>Rod étendit la paume de sa main et, en un instant,
-elle fut recouverte d’un épais coussin. Il avança un peu,
-et ce n’était plus déjà qu’une ombre spectrale, à peine
-perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra dans la
-cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute
-une charge de neige.</p>
-
-<p>L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant
-l’après-midi, et pendant la nuit pareillement. Vers le
-matin, Rod entendit le vent, qui s’était élevé, siffler et
-hurler dans les arbres voisins et contre les murs de la
-vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que
-Wabi et Mukoki dormaient encore.</p>
-
-<p>Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa
-les volets de la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit
-sur lui. Aucune lueur de jour n’était encore visible.</p>
-
-<p>En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures
-et qui riait sous cape à l’aspect de son camarade
-ahuri et consterné.</p>
-
-<p>« Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde ?
-demanda Wabi, avec un gros soupir. Serions-nous ensevelis
-sous la neige ?</p>
-
-<p>— J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le
-poêle qui ronflait un regard inquiet. Enseveli, Wabi…</p>
-
-<p>— En tout cas, nous ne le sommes pas complètement.
-Si j’en crois ce bon feu, le sommet de la cheminée émerge
-encore ! »</p>
-
-<p>Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et,
-comme un rugissement formidable passait sur la cabane :</p>
-
-<p>« Vent souffler très fort ! dit-il. Tout à l’heure souffler
-plus fort ! »</p>
-
-<p>Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige
-introduite par lui et barricada à nouveau les volets, tandis
-que ses compagnons s’habillaient.</p>
-
-<p>« En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer
-nos pièges, déclara Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore
-Mukoki et qui envoie à son pays toutes sortes de bénédictions
-(celle-ci en est une), sait seul quand cessera
-la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas
-l’occasion d’aller chercher notre cascade !</p>
-
-<p>— Il nous reste la ressource de jouer aux dominos,
-suggéra Rod, dont le front s’était rasséréné. Je me souviens
-justement d’une certaine partie que nous avons
-laissée en plan à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et que nous n’aurons
-qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a
-pas neigé suffisamment, hier après-midi et cette nuit,
-pour recouvrir cette cabane ?</p>
-
-<p>— Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne
-se trouvait, avec le lac qui lui fait face, dans une dépression
-du terrain, ouverte à ses deux bouts, et où souffle un
-courant d’air perpétuel qui empêche la neige de s’accumuler.
-Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce soir, sous une petite montagne.</p>
-
-<p>— Et nous ne serons point étouffés là-dessous ? » balbutia
-Rod.</p>
-
-<p>Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve
-frayeur du jeune citadin, et une salve de gloussements de
-Mukoki, en train de découper des tranches de caribou,
-lui fit écho.</p>
-
-<p>« Neige, très bonne chose vivre dessous ! » affirma
-sentencieusement le vieil Indien.</p>
-
-<p>Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.</p>
-
-<p>« Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de
-neige qu’il vous serait possible de vivre. A moins, bien
-entendu, que vous ne fussiez écrasé sous son poids. La
-neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a été pris,
-une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré
-enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant.
-Il avait là un nid du calibre d’un simple tonneau. Et,
-quand nous l’avons délivré, nous l’avons trouvé aussi
-calme et à son aise que s’il eût été dans son lit. La neige
-a un autre avantage ; c’est de tenir chaud. Nous n’allons
-plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois. »</p>
-
-<p>Après le déjeuner, les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> rouvrirent le volet
-et Wabi fit, avec sa pelle, dégringoler peu à peu la neige
-qui obstruait la fenêtre. A la troisième ou quatrième pelletée,
-un gros bloc céda tout d’un coup et, par cette cheminée
-artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les
-yeux, ils virent la tempête tourbillonner toujours dans
-le ciel.</p>
-
-<p>« La neige arrive à hauteur du toit… dit Rod, qui continuait
-à n’être qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle
-tourmente !</p>
-
-<p>— Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire ! Rod,
-êtes-vous de la partie ? »</p>
-
-<p>En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre,
-dans la cavité neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une
-nouvelle masse de neige céda brusquement, laquelle tomba
-en plein sur Rod qui suivait.</p>
-
-<p>Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager,
-et ne put retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air
-libre se pencha sur le trou et se mit à s’esclaffer. Son
-ami était tout à fait grotesque, avec ses yeux clignotants,
-ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses habits
-enfarinés.</p>
-
-<p>« Hum ! Hum ! Hum ! » lui cria Wabi, qui en riait aux
-larmes.</p>
-
-<p>Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de
-droite et de gauche, comme un poisson, il s’était remis
-à grimper. Wabi lui saisit les bras et le tira dehors.
-Mukoki suivit ensuite.</p>
-
-<p>Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons
-s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant,
-ils virent le monticule que formait la cabane et d’où
-pointait un bout de cheminée fumante.</p>
-
-<p>Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour
-de lui. La neige avait tout nivelé. Les menus plis du sol
-avaient disparu. Plus un rocher n’émergeait. Seuls, les
-arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche carapace,
-bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.</p>
-
-<p>Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le
-Grand Désert Blanc lui apparaissait. Qu’allaient-ils devenir
-désormais ? Où trouveraient-ils même une bête à tuer
-et à manger ?</p>
-
-<p>Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura
-son camarade.</p>
-
-<p>« Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne
-trouveriez pas, à cette heure, une seule créature en train
-de circuler. Tous les élans, tous les rennes, tous les caribous,
-les renards et les loups sont ensevelis sous la neige.
-Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils auront
-chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée
-qu’a eue là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien
-de l’excès du mal. Dès que cette crise atmosphérique aura
-cessé, le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> s’éveillera à nouveau à la vie. L’élan,
-le renne et le caribou se lèveront de leur lit de neige et
-recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une
-croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les
-renards, les lynx et les loups, les plus petites bestioles se
-remettront à trottiner et à se dévorer entre elles. Si les
-derniers torrents sont congelés, tous ces animaux lècheront
-la glace ou mangeront de la neige, en guise d’eau.
-Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes,
-de chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse
-estivale des bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles
-mortes. Enfin, les gros quadrupèdes, élans, rennes et
-caribous, en piétinant et en tassant sous leurs sabots de
-grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des
-sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux
-et se battront de compagnie contre les loups, en
-attendant le printemps. Croyez-moi, Rod, la vie pour
-toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise que vous le
-pensez. »</p>
-
-<p>Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser
-devant la porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans
-l’après-midi, interrompant leur besogne et la rendant inutile.
-Il n’y eut ainsi, pendant trois jours, que d’intermittentes
-accalmies.</p>
-
-<p>Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel
-s’éclaircit et le soleil apparut.</p>
-
-<p>Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme
-tous ceux qui ne sont point accoutumés au <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>,
-en put craindre une ophtalmie. Les cristaux de neige
-scintillaient comme autant de points électriques, lui brûlant
-douloureusement les prunelles.</p>
-
-<p>Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi,
-Mukoki, le second jour, quitta la cabane, pour se mettre
-en quête de la première cascade. Rod lui avait indiqué
-l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans peine au
-fond du ravin.</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, durant ce temps, s’occupèrent de repérer
-les pièges et de les déterrer. C’était un travail ardu
-et la perte était, en moyenne, d’un piège sur quatre.</p>
-
-<p>Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin
-de la deuxième, Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane,
-à l’heure du crépuscule, ils comptaient bien retrouver
-Mukoki les attendant.</p>
-
-<p>Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée
-encore passa, puis une autre, qui était la quatrième depuis
-son départ. En quatre jours, Mukoki pouvait parcourir
-près de cent milles. Rien ne lui était-il arrivé ? Rod
-songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués peut-être
-dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui
-ses réflexions.</p>
-
-<p>Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs,
-eût été excellent (le manque de nourriture rendait les
-animaux moins défiants et un loup, deux lynx, un renard
-rouge, huit visons avaient été capturés), les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ne
-quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse
-leur serrait le cœur, en songeant à Mukoki.</p>
-
-<p>Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent
-une forme qui apparaissait de l’autre côté du lac,
-sur le sommet de la colline. C’était Mukoki. Ils lui
-envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre même le
-temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa
-rencontre. Quelques minutes après, tout le monde était
-réuni.</p>
-
-<p>Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à
-l’ardeur interrogatrice des yeux des deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> il
-répondit :</p>
-
-<p>« Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici. »</p>
-
-<p>On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur
-un siège, épuisé de fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se
-déchausser et à enlever ses vêtements de route. Une pincée
-supplémentaire de café fut jetée dans la bouillotte.</p>
-
-<p>« Cinquante milles ! répétait Wabi. La randonnée a été
-rude, mon pauvre Mukoki ! »</p>
-
-<p>Un peu reposé, Mukoki expliqua :</p>
-
-<p>« Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante
-milles avant première cascade. Beaucoup moins de neige
-tombée par là. Petite cascade, pas plus haute que
-cabane. »</p>
-
-<p>Rod avait repris le diagramme de bouleau.</p>
-
-<p>« En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives
-de cette carte, nous ne sommes pas à moins de deux
-cent cinquante milles de la troisième cascade. »</p>
-
-<p>Mukoki gloussa :</p>
-
-<p>« Baie d’Hudson ! »</p>
-
-<p>Wabi sursauta.</p>
-
-<p>« Alors, le ravin ne continue pas vers l’est ? dit-il.</p>
-
-<p>— Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit
-vers le nord.</p>
-
-<p>— Écoutez-moi, mes petits ! déclara Wabi. Si le ravin
-et le torrent se dirigent au septentrion, ils aboutissent
-fatalement à la Rivière Albany. Or cette rivière se déverse
-dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même qu’une des
-échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient
-à dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du
-<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, dans sa partie la plus inhospitalière et la
-plus rude, vers l’extrême Nord canadien. Toutes nos
-autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce point
-est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre
-expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.</p>
-
-<p>— Hourrah ! cria Rod. Hourrah ! Voilà qui n’est pas
-pour nous effrayer. Ce sera pour le printemps prochain ;
-n’est-ce pas, Wabi ?</p>
-
-<p>— Topez-là ! C’est entendu.</p>
-
-<p>— Ravin s’élargir au delà des premières cascades,
-intervint Mukoki, et torrent devenir navigable. Faire
-canot d’écorce de bouleau et naviguer dedans.</p>
-
-<p>— Encore mieux, alors ! conclut Wabi. Ce sera un
-voyage magnifique<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre
-roman de l’auteur, intitulé : <i>Les Chasseurs d’Or</i>. (Note des Traducteurs.)</p>
-</div>
-<p>Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes.
-Vainement les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> lui conseillèrent de se
-reposer un peu. Il répondit que ses jointures s’ankyloseraient
-s’il demeurait seulement un jour sans remuer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="small i">CHAPITRE XVI</span><br>
-LA CATASTROPHE</h2>
-
-
-<p>Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du
-« <span lang="en" xml:lang="en">trapping</span> » absorbèrent entièrement le temps et la pensée
-des deux chasseurs. Le temps était redevenu idéal.</p>
-
-<p>Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ
-de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et Rod commençait à compter les
-jours qui le séparaient encore de la piste du retour. Wabi
-avait calculé qu’ils possédaient une valeur totale de seize
-cents dollars en fourrures et en scalps de loups, et deux
-cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré
-de s’en revenir près de sa mère avec une part de six cents
-dollars, qui équivalaient au salaire d’une année de son
-ancienne place.</p>
-
-<p>Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de
-retrouver Minnetaki. Wabi était heureux de voir ce penchant
-pour sa sœur se développer chez Rod et il s’amusait
-fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité, caressait
-le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait
-sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où
-il savait que sa mère à lui prendrait rapidement en affection
-la belle petite fille du Nord.</p>
-
-<p>Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été
-décidé qu’elle serait la dernière et que, dans huit jours,
-ils reprendraient la direction de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où ils
-arriveraient vers le 1<sup>er</sup> février. Roderick ne contenait plus
-sa joie.</p>
-
-<p>Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis
-en chasse, en laissant Wabi au campement. Rod s’était
-élevé, dès son départ, sur le sommet d’une des crêtes voisines,
-tandis que Mukoki se tenait à mi-côte, sur le versant
-opposé.</p>
-
-<p>Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour
-de lui le paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement
-Mukoki, qui allait sur la neige, pareille à un petit point
-noir. Vers le nord, le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> infini s’étendait à perte
-de vue, avec son ordinaire fascination. Vers l’est, à deux
-milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être
-un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être
-la vieille cabane.</p>
-
-<p>Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa
-poitrine, et un second suivit.</p>
-
-<p>Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse
-colonne de fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla,
-en même temps, percevoir des coups de fusil.</p>
-
-<p>Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de
-l’entendre, il hurla de toutes ses forces :</p>
-
-<p>« Mukoki ! Mukoki ! »</p>
-
-<p>Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début
-de leur expédition et par lesquels ils s’appelleraient
-mutuellement au secours. Deux coups de son fusil retentirent ;
-puis, après un instant d’intervalle, trois autres,
-aussi précipités qu’il le put.</p>
-
-<p>Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se
-retourner, en paraissant écouter.</p>
-
-<p>Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant
-sur ses raquettes, prenait sa course dans la direction
-indiquée, en s’élevant, avec toute la rapidité possible,
-sur la pente neigeuse.</p>
-
-<p>Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart
-d’heure après, Mukoki, haletant, l’avait rejoint sur la
-crête.</p>
-
-<p>« Les Woongas ! cria Rod. Ils ont attaqué le campement !
-Voyez ! J’ai entendu aussi des coups de fusil, des
-coups de fusil ! »</p>
-
-<p>Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une
-seconde, le vieux trappeur fixa la cabane qui brûlait. Puis,
-sans rien dire, il se mit à dévaler des pentes neigeuses,
-avec une vitesse vertigineuse.</p>
-
-<p>Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le
-suivre, mais une surexcitation folle était pareillement en
-lui. Sa figure était écorchée et saignait, au fouettement
-des branches de sapins, à travers lesquels Mukoki coupait
-en ligne droite.</p>
-
-<p>De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait
-précédé, lorsqu’il atteignit comme lui la petite colline qui
-dominait le lac et le campement.</p>
-
-<p>Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était
-plus qu’une masse fumante. Et point de Wabi !</p>
-
-<p>Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme
-humaine était couchée dans la neige. Rod saisit le bras
-de Mukoki et, sans que sa bouche convulsée pût articuler
-une parole, il la lui montra.</p>
-
-<p>Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable
-regard, il détourna ses yeux vers le jeune blanc.
-Si c’était Wabi ! Oui, si c’était lui ! voilà ce que disait
-ce regard… Ce n’était plus un homme que Rod avait
-devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.</p>
-
-<p>Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers
-ce qui avait été la cabane. Sur la forme humaine écroulée
-dans la neige, Mukoki s’agenouilla. Il la retourna, puis
-se redressa.</p>
-
-<p>Ce n’était pas Wabi.</p>
-
-<p>C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque,
-dont la tête avait été écrabouillée de balles.</p>
-
-<p>Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces
-alors l’abandonnèrent. Épuisé par sa course et par l’émotion,
-il tomba dans la neige, près du cadavre.</p>
-
-<p>Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres
-chaudes de la cabane, avec son pied et avec la crosse de
-son fusil, nerveusement.</p>
-
-<p>Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être
-les débris de Wabi, calciné et enseveli, qui sait ?
-dans les flammes et sous les décombres. Chaque fois qu’il
-voyait le vieil Indien se pencher sur un bout d’objet et
-l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.</p>
-
-<p>Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes
-et les charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins
-roussis venait jusqu’à Rod.</p>
-
-<p>A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui
-étaient les pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant
-trésor ! il ne songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que
-les Woongas avaient dû surprendre à l’improviste, comme
-des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur lesquels
-il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki,
-toute la vie, pour lui, était là.</p>
-
-<p>A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint
-finalement vers Roderick.</p>
-
-<p>« Lui pas là ! » dit-il, en parlant pour la première fois.</p>
-
-<p>Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement
-triomphant :</p>
-
-<p>« Beaucoup mort, celui-là ! » cria-t-il.</p>
-
-<p>Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans
-la neige. Il constata facilement que les Woongas avaient
-tourné la cabane, par le bois de cèdres, et s’étaient, de ce
-côté, rués à l’attaque. D’autres empreintes indiquaient la
-direction dans laquelle ils étaient repartis. Cinq hommes
-avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient
-allés. Le compte était bon.</p>
-
-<p>Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu
-Wabi. S’il avait été capturé par les Woongas et emmené
-avec eux, il y aurait eu cinq pistes. Rod le comprenait
-aussi bien que son compagnon.</p>
-
-<p>Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le
-bûcher qui commençait à s’éteindre. Mais elles demeurèrent
-pareillement infructueuses. Ni Wabi n’était mort
-dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté,
-après l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était
-que le jeune homme avait lutté, tué un de ses assaillants
-au cours de la bataille, et que, blessé sans doute, il avait
-été emporté par les quatre autres. Il fallait, à tout prix,
-par une poursuite rapide, rejoindre les ravisseurs. Peut-être
-leur avance n’était-elle que de quelques milles. Si
-oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.</p>
-
-<p>Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement
-ramassé et mis dans une de ses poches les pépites, et
-semblait toujours singulièrement abattu.</p>
-
-<p>« Moi suivre et tuer ! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup
-d’eux ! Vous rester. »</p>
-
-<p>Roderick s’était soudain redressé.</p>
-
-<p>« Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et
-les tuer ! Car tu penses bien que je serai de la partie.
-Montre-moi le chemin ! J’emboîterai le pas derrière toi. »</p>
-
-<p>Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.</p>
-
-<p>La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait
-vers le nord. Au bout d’une centaine de yards,
-Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des pistes d’homme
-qui était plus marquée que les autres.</p>
-
-<p>« Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher
-très vite. Perdre beaucoup de temps ! »</p>
-
-<p>Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.</p>
-
-<p>Rod constata en effet que les enjambées des Woongas
-étaient plus courtes que les leurs, ce qui signifiait que leur
-marche était moins rapide. Mais pourquoi musaient-ils
-ainsi ? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas poursuivis ?
-C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car
-ils avaient le nombre ? Ou projetaient-ils quelque embuscade ?
-A toute éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit
-devant eux les canons de leurs fusils, prêts à épauler.</p>
-
-<p>Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick.
-Le pas d’un cinquième homme était marqué sur la piste.
-Il comprit que Wabi avait été remis sur ses pieds et marchait
-maintenant en compagnie de ses ravisseurs. Il avait
-toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi réguliers
-que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.</p>
-
-<p>Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de
-cèdres, où de vieilles souches entremêlées formaient
-d’inextricables réseaux. C’était, pour tendre une embûche,
-un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas cependant
-à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par
-les Woongas à celle d’un élan, était nette et facile.</p>
-
-<p>Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à
-tout moment, à entendre claquer un fusil et à voir,
-devant lui, Mukoki tomber, la face sur la neige. Lui-même,
-il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une balle,
-qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il,
-ne ralentissait-il point sa marche, dans un pas
-aussi dangereux ? Aveuglé par le danger de Wabi, en
-oubliait-il le sien propre ?</p>
-
-<p>Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable,
-avait au contraire, profitant de l’excellence de la
-piste, encore accéléré sa vitesse. D’un geste, il montra à
-Rod que les empreintes devenaient plus fraîches. A peine
-la neige avait-elle, autour d’elles, repris son équilibre.</p>
-
-<p>« Près, très près ! » murmura-t-il.</p>
-
-<p>La piste se relevait sur une petite colline. En approchant
-du faîte, Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent
-sur leurs raquettes et se mirent presque à ramper, le fusil
-à l’épaule.</p>
-
-<p>Arrivés au sommet, ils virent… et en dépit du silence
-que lui avait prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une
-exclamation arrachée à ses lèvres par l’effroi… ils virent,
-sur la pente de la colline qui s’éployait devant eux, les
-bandits Woongas marchant à la file, avec Wabi, les mains
-liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe.
-Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la
-fumée d’un feu de campement, autour duquel on distinguait
-une vingtaine de formes allant et venant. C’était
-là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui attendait
-le retour des ravisseurs.</p>
-
-<p>La situation était terrible. Comment affronter, à deux,
-des ennemis dont la supériorité numérique était telle ?
-D’autre part, laisser Wabi prisonnier… Comment y
-songer une minute ? Le sort qui lui était réservé se devinait
-trop facilement.</p>
-
-<p>Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki
-avait arrêté son plan.</p>
-
-<p>Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse,
-un mouvement tournant, le vieil Indien s’était résolu à
-attaquer de flanc, tout d’abord, les quatre Woongas qui
-emmenaient Wabi. Moins de dix minutes après, les deux
-compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des
-touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste
-suivie par l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en
-vitesse.</p>
-
-<p>Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.</p>
-
-<p>« Les voici ! » murmura-t-il à Rod.</p>
-
-<p>Les Woongas approchaient, inconscients du péril.
-Mukoki posa sa main crispée sur le bras de Rod.</p>
-
-<p>« Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous
-tirer premier homme, chef, devant Wabi. Moi prendre les
-autres.</p>
-
-<p>— C’est compris, Muki ! Celui que tu me désignes, je
-l’abattrai raide, d’un seul coup. »</p>
-
-<p>Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.</p>
-
-<p>Les brigands du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> apparurent. La figure de
-Wabi était couverte de sang.</p>
-
-<p>Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de
-son fusil. A moins d’une seconde d’intervalle, l’arme de
-Mukoki crépitait à coups redoublés.</p>
-
-<p>Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait
-debout qu’un seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait
-dans la neige, mort. Deux autres avaient été atteints par
-le chapelet de balles de Mukoki. L’un d’eux gisait aussi
-sans un mouvement ; le second titubait, les mains sur sa
-poitrine, prêt à tomber.</p>
-
-<p>Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur
-formidable, à laquelle répondit au loin un long hurlement,
-qui venait du camp où ses compagnons l’attendaient.
-Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil et que Rod
-eût épaulé à nouveau, il avait disparu.</p>
-
-<p>De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens
-qui retenaient captives les mains de Wabi.</p>
-
-<p>« Vous blessé mauvais ? » demanda-t-il.</p>
-
-<p>Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.</p>
-
-<p>« Non ! Non ! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien
-que vous viendriez… chers amis ! »</p>
-
-<p>Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et
-son revolver.</p>
-
-<p>« Le coquin ! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est
-mon propre revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois.
-A chacun son bien ! »</p>
-
-<p>Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait
-un des Woongas.</p>
-
-<p>« Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont
-pas omis de faire main basse sur elles, avant de mettre le
-feu à la cabane. Ils avaient sans doute attendu si longtemps,
-pour nous attaquer, à seule fin que la provision
-fût complète ! Ce sont de fameux scélérats. »</p>
-
-<p>Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.</p>
-
-<p>« Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous
-trotter ! Toute la bande sera bientôt à nos trousses. Dommage
-que la cabane soit détruite ! Nous aurions pu nous
-y défendre avec avantage.</p>
-
-<p>— Il y a le ravin ! cria Rod. La lutte peut y être bonne
-pour nous. Le tout est de l’atteindre ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="small i">CHAPITRE XVII</span><br>
-LA POURSUITE</h2>
-
-
-<p>« Le ravin, oui ! » avait répondu Wabi.</p>
-
-<p>Mukoki approuva, d’un signe de tête.</p>
-
-<p>Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le
-vieil Indien fermant la marche, avec son ballot.</p>
-
-<p>Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod
-combien il avait sur lui de cartouches.</p>
-
-<p>« Quarante-neuf, répondit le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>.</p>
-
-<p>— Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les
-huit que j’ai ramassées sur notre homme, je suis muni
-pour l’instant. »</p>
-
-<p>Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression
-où, ce matin encore, s’élevait la vieille cabane.</p>
-
-<p>Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans
-la poitrine, comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance
-était à bout. Sa première course derrière Mukoki,
-lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui brûlait,
-celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin,
-avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il
-sentait qu’il lui serait impossible de continuer du même
-train jusqu’au ravin. C’étaient trois milles encore à parcourir !</p>
-
-<p>Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait
-visiblement de la distance sur Wabi, qui le précédait,
-tandis que derrière lui les raquettes de Mukoki heurtaient
-presque les siennes. Il pouvait entendre à ses oreilles le
-souffle rauque et infatigable du vieil Indien.</p>
-
-<p>Le pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> était d’une pâleur mortelle, la sueur lui
-perlait aux tempes et la respiration lui manquait. Ses
-genoux fléchirent et il s’affaissa sur la neige. Presque au
-même moment, les Woongas apparaissaient.</p>
-
-<p>Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle
-siffla :</p>
-
-<p>Bzzzzzz-inggggg !</p>
-
-<p>A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête
-cette chanson de la mort. Il vit la neige jaillir en l’air,
-sous chacune des deux balles.</p>
-
-<p>Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de
-Wabi et de Mukoki, deux des poursuivants s’écroulaient.</p>
-
-<p>Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en
-terrain découvert, tandis qu’un boqueteau de cèdres, à
-proximité immédiate des trois compagnons, leur offrait
-un abri, au moins momentané.</p>
-
-<p>D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade
-et l’entraîna, le traîna plutôt, sur la neige.</p>
-
-<p>Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois
-compagnons eussent atteint les larges troncs protecteurs
-des cèdres et se fussent dissimulés derrière eux. Un cri de
-souffrance de Mukoki indiqua qu’il était touché.</p>
-
-<p>Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.</p>
-
-<p>« Est-ce sérieux, Muki ? haleta Wabi. Où la balle
-a-t-elle porté ? »</p>
-
-<p>Mukoki, un peu chancelant, se redressa.</p>
-
-<p>« Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures
-avoir amorti coup. Nous très bien ici. Leur donner
-le Diable. »</p>
-
-<p>Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient
-qu’une demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait
-sur la neige, à des distances diverses. Dans la hâte de leur
-poursuite, ils n’avaient point pris le temps de chausser
-tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient point munis
-traînaient à l’arrière.</p>
-
-<p>Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à
-crépiter. Deux autres Woongas tombèrent, tués ou grièvement
-blessés. Le reliquat esquissa prudemment un
-mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut
-la force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur
-lui-même, une jambe cassée.</p>
-
-<p>« Hourra ! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu. »</p>
-
-<p>Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de
-Mukoki, et Rod, qui s’était remis sur pied, déclara qu’il
-pouvait marcher, si l’on n’allait pas trop vite.</p>
-
-<p>Le parti de Wabi fut bientôt pris.</p>
-
-<p>« Tous deux, partez devant ! dit-il. Je les tiendrai en
-respect, quelque temps encore, et je reculerai ensuite, en
-tiraillant dans les arbres. Si Dieu le veut, je vous rejoindrai
-au ravin. Votre piste me conduira. Rod, redonnez-moi
-quelques balles. »</p>
-
-<p>Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son
-dos le précieux ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner,
-et, tout en clopinant, il se mit en marche, accompagné
-de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses pieds.</p>
-
-<p>Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel
-de sa vie, demeura seul à l’affût.</p>
-
-<p>Mais un flottement inexplicable parut se produire chez
-les Woongas. La bande, qui s’était réunie hors de la
-portée des balles, semblait partagée entre deux résolutions
-opposées. Les uns paraissaient ne point vouloir, à
-tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient
-comme des possédés. Les autres se retournaient dans la
-direction du campement et, avec des gestes non moins
-expressifs, manifestaient leur désir de rebrousser chemin.
-Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige, et un
-émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher
-des ordres.</p>
-
-<p>Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une
-dizaine de minutes. Après quoi, songeant, tout heureux,
-que Rod et Mukoki avaient pu, durant ce temps, prendre
-une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre, puis
-s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.</p>
-
-<p>Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et
-de la fissure par où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les
-rejoignit.</p>
-
-<p>Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait,
-fléchissait sous le poids des pelleteries. C’était au
-tour de Rod à l’encourager de son mieux.</p>
-
-<p>La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un
-réconfort. Un dernier effort les amena au ravin.</p>
-
-<p>Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite
-fissure, qui leur serait un sûr abri, une volée de balles
-siffla à leurs oreilles. Les Woongas, qui avaient repris la
-poursuite, les avaient rejoints. Il était temps !</p>
-
-<p>Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil
-à l’épaule, derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir.
-Ivres de fureur, et oubliant toute prudence, les
-Woongas se précipitèrent, tête baissée, dans la souricière
-qui leur était tendue. « Pan ! pan ! pan ! — Pan ! pan !
-pan ! — Pan ! pan ! pan ! » A chacun des coups d’une
-triple décharge, un d’eux tomba, foudroyé à bout portant.
-Le reste, singulièrement diminué, reflua en arrière.</p>
-
-<p>« J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront
-pas de sitôt à tenter l’aventure. »</p>
-
-<p>Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils
-furent achevés à coups de revolver.</p>
-
-<p>Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse
-du vieil Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.</p>
-
-<p>« Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose
-de chaud. Cela le ravigoterait. »</p>
-
-<p>Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des
-brindilles de bois mort, entraînées, au printemps dernier,
-par la fonte des neiges, dans le couloir rocheux. Il en
-forma un petit feu.</p>
-
-<p>Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait,
-au début de cette tragique journée, emporté avec lui,
-comme de coutume.</p>
-
-<p>« Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées
-de café, une pincée de thé, du sel et quelques biscuits.
-C’est peu pour trois personnes. Mais c’en est assez
-pour rendre ses forces à Mukoki. Quant aux allumettes,
-j’en ai toute une boîte ! »</p>
-
-<p>Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule
-casserole qui était jointe au paquet, Rod ramassa un peu
-de neige et, lorsque l’eau qu’elle produisit fut bouillante,
-il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas à embaumer
-l’air.</p>
-
-<p>Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et
-absorba lentement la boisson bienfaisante. Deux autres
-fois, l’opération se répéta, et les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> imitèrent
-Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le
-vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double
-part. La souffrance qui était empreinte sur ses traits commença
-à se détendre.</p>
-
-<p>Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à
-aménager pour la nuit, dans une anfractuosité du rocher,
-deux lits chauds et moelleux. L’un d’eux était réservé à
-Mukoki ; l’autre servirait à Rod et à Wabi qui, alternativement,
-se reposeraient et monteraient la garde.</p>
-
-<p>« A propos, demanda Rod, où est Loup ? »</p>
-
-<p>Wabi se mit à rire.</p>
-
-<p>« Retourné vers les siens ! Il hurlera ce soir, dans le
-<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, à l’unisson de ses frères de race. Vieux bon
-Loup ! »</p>
-
-<p>Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et
-une tristesse émue passa dans sa voix.</p>
-
-<p>« Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il.
-Les Woongas sont arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière
-la cabane. Son flair n’a pu l’avertir. Moi-même, je
-ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient s’élancer sur
-moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des
-fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la
-lanière qui l’attachait.</p>
-
-<p>— A-t-il combattu ?</p>
-
-<p>— Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits
-ayant tiré sur lui un coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs,
-il fila dans les bois. »</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient
-plus signe de vie.</p>
-
-<p>« Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils
-n’aient tendu d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi,
-Mukoki et moi, nous ont-ils laissés tranquilles ? Cachés
-derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous guetter
-et tirer sur nous.</p>
-
-<p>— Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est
-à moi seul qu’ils en voulaient. Une fois que j’eusse été
-en leur pouvoir, ils seraient revenus vers vous, en parlementaires,
-et vous auraient envoyés à la factorerie, pour
-traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père jusqu’au
-dernier dollar. Puis… ils m’auraient tué. Oh !
-ils ne me l’ont pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient ! »</p>
-
-<p>A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant,
-dans le couloir rocheux.</p>
-
-<p>« Ils sont toujours là-haut ! ricana Wabi. Ils nous
-attendent à notre sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre
-par mégarde… C’est un avertissement. »</p>
-
-<p>Et, pour changer la conversation :</p>
-
-<p>« Et nos belles pépites d’or ! s’exclama-t-il. Qui sait
-ce qu’elles sont devenues ?</p>
-
-<p>— Je l’ignore comme vous », répondit Rod.</p>
-
-<p>Puis, tâtant une de ses poches :</p>
-
-<p>« Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki
-les a trouvées dans la cendre. »</p>
-
-<p>L’obscurité était tombée peu à peu.</p>
-
-<p>« Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout
-d’être arrivés ici. Ce qu’il faudra demain, c’est en
-sortir… »</p>
-
-<p>La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki
-reposait, Rod et Wabi se relayaient de faction.</p>
-
-<p>Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.</p>
-
-<p>Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.</p>
-
-<p>« Regardez ! » dit-il.</p>
-
-<p>Wabi se frotta les yeux.</p>
-
-<p>« On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle.
-Que se passe-t-il donc chez nos ennemis ? »</p>
-
-<p>Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire
-et pleurard.</p>
-
-<p>« Qui sait ? murmura Wabi. C’est peut-être… Loup !
-Il haïssait ses congénères, en compagnie de qui il lui
-faudra vivre désormais. A la longue il s’y fera. Il nous
-regrette, pour le moment… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="small i">CHAPITRE XVIII</span><br>
-LE RETOUR A WABINOSH-<span lang="en" xml:lang="en">HOUSE</span></h2>
-
-
-<p>Dès que parut l’aube, les trois compagnons absorbèrent
-chacun une dernière tasse de café et se partagèrent les
-trois biscuits qui restaient. Le repos de la nuit avait été
-favorable à Mukoki, et sa nature de fer reprenait le
-dessus. Un lapin blanc, qui s’était aventuré dans le couloir
-rocheux et trottinait paisiblement, fut au passage
-assommé d’un coup de crosse, par Wabi. Il fut dépouillé
-encore chaud et fournit à point un rôti réparateur.</p>
-
-<p>Il s’agissait maintenant de sortir du ravin et de regagner
-Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> au plus vite. La suprême bataille
-allait se livrer avec les Woongas, demeurés sans doute à
-l’affût.</p>
-
-<p>Rod s’offrit à aller observer ce qui se passait en haut du
-couloir.</p>
-
-<p>Avec une prudence infinie, le fusil à l’épaule, il monta.
-Il savait qu’une balle pouvait l’abattre, à l’instant même
-où il risquerait un pied dehors. Il le fallait pourtant.</p>
-
-<p>Il s’avança d’un pas, puis de deux. Sur la blancheur
-neigeuse qui bordait la crête du ravin, il n’y avait personne.
-Les Woongas avaient disparu ! Un reste de feu
-s’éteignait et, sur une piste différente de celle de la veille,
-des pas, tournés à l’opposé du ravin, s’en étaient allés.</p>
-
-<p>Roderick revint en hâte prévenir Wabi et Mukoki. Le
-vieil Indien opina que ce pouvait être une feinte et que
-les Woongas avaient dû s’embusquer plus loin. Wabi
-demeura silencieux. Il se souvint du flottement qui
-s’était, la veille, déjà produit dans la poursuite de leurs
-ennemis. Qui sait si quelque fait, inconnu d’eux trois,
-n’était pas intervenu ?</p>
-
-<p>Il était, de toute façon, impossible de demeurer là. Pour
-plus de sûreté, il fut convenu qu’au lieu de sortir par la
-même issue, les trois chasseurs gagneraient l’endroit où
-Rod était, une première fois, descendu dans le ravin.</p>
-
-<p>Le ciel s’était assombri et le vent avait tourné au sud.
-De gros flocons de neige commençaient à voltiger dans
-l’air.</p>
-
-<p>« Bon, bon, cela ! dit Mukoki. La neige recouvrir nos
-pas ! »</p>
-
-<p>Et il rechargea sur son dos le ballot de peaux, qui
-avaient été ficelées à nouveau.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas sans peine que Roderick retrouva la place
-où la muraille opposée pouvait être escaladée. Rod et
-Wabi se firent mutuellement, de rocher en rocher, la
-courte-échelle. Mais plus difficultueusement Mukoki
-parvint à se hisser, gêné par sa blessure et avec son lourd
-paquet. La neige tombait toujours et point de Woongas.</p>
-
-<p>C’est le vieil Indien qui fut ensuite promu chef de file.
-Il s’agissait, en effet, de regagner la factorerie par une
-piste toute différente de celle suivie au début du voyage,
-et en décrivant un cercle vers le sud, afin de s’éloigner le
-plus possible de l’ennemi.</p>
-
-<p>Seul, Mukoki était capable de se lancer ainsi dans l’inconnu.
-Il semblait posséder ce sixième sens mystérieux,
-ce sens de l’orientation, instinct presque surnaturel qui,
-à des centaines de milles de distance, ramène le pigeon
-voyageur, droit comme une flèche, à son colombier.</p>
-
-<p>Là où tout autre aurait hésité, ou se serait mille fois
-perdu, l’Indien allait, sans se tromper. A plusieurs
-reprises, Rod et Wabi lui demandèrent dans quelle direction
-se trouvait Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, chaque fois, son bras
-se tendit, comme si son regard, à travers forêts, monts
-et plaines, voyait effectivement la factorerie devant lui.</p>
-
-<p>Au bout de quinze milles, on fit halte pour se reposer et
-un petit feu fut construit près d’une vieille souche. On
-déjeuna avec les restes du lapin. Puis on se remit en
-route.</p>
-
-<p>Tout le jour, on marcha ainsi, en terrain difficile.
-Tantôt il fallait escalader de nombreuses crêtes, tantôt on
-suivait des bas-fonds, où il était nécessaire de se frayer
-un chemin à travers des taillis touffus. Lorsque le soleil
-descendit à l’horizon, on campa pour la nuit, près d’un
-bois de sapins. La pincée de thé de Rod fut utilisée pour
-trois tasses et constitua le souper. Aucun gibier n’avait
-été rencontré.</p>
-
-<p>Le jeune citadin, qui éprouvait des tiraillements d’estomac,
-n’osait pas se plaindre.</p>
-
-<p>Mukoki parut deviner sa pensée.</p>
-
-<p>« Demain, dit-il, tirer pour le déjeuner perdrix de
-sapins. »</p>
-
-<p>Rod demanda :</p>
-
-<p>« Et comment le sais-tu, Muki ? »</p>
-
-<p>L’Indien lui montra le petit bois :</p>
-
-<p>« Beaux sapins épais. Perdrix hiverner dedans à
-l’abri. »</p>
-
-<p>Wabi avait déballé les fourrures, qui furent partagées
-en trois tas. Seules, trois larges peaux de loup en furent
-distraites. Tendues sur des branches de sapin, elles formèrent
-trois petits toits, sous lesquels les dormeurs s’étendirent
-de leur mieux.</p>
-
-<p>Roderick, rompu de fatigue, ne tarda pas à reposer profondément.
-Mais Wabi et Mukoki ne prirent que des
-bribes de sommeil, s’éveillant de temps à autre pour
-recharger le feu et s’assurer que rien d’anormal ne se
-produisait.</p>
-
-<p>Rod dormait encore, entre ses chaudes fourrures, lorsqu’il
-fut réveillé par trois coups de feu. Un instant après,
-Mukoki apparaissait, tenant à la main trois perdrix.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> battit des mains. Jamais déjeuner ne lui parut
-meilleur. Les oiseaux furent mangés jusqu’à la carcasse.</p>
-
-<p>La neige avait, durant la nuit, cessé de tomber. Avec
-le jour, ses rafales recommencèrent. A demi-aveuglée, la
-petite caravane marcha jusqu’à midi. Elle dut, alors, faire
-halte. On était maintenant assez loin de la région où
-évoluaient les Woongas pour n’avoir plus rien à redouter
-d’eux et un confortable abri fut construit, tout à loisir,
-avec des branches et des ramures de sapin.</p>
-
-<p>« Nous ne devons plus être, observa Wabi, beaucoup
-distants de la piste de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Peut-être même
-l’aurons-nous dépassée.</p>
-
-<p>— Non, pas dépassée, répondit Mukoki. Encore un peu
-au sud. »</p>
-
-<p>Wabi expliqua à Rod :</p>
-
-<p>« La piste en question est une piste pour traîneaux
-qui, du Lac Nipigon, conduit à la factorerie de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
-dont l’agent est un de nos meilleurs amis. Bien
-souvent, nous nous rendons visite. »</p>
-
-<p>Plusieurs lapins furent tués et alimentèrent le déjeuner.
-Le reste de l’après-midi se passa presque entièrement à
-dormir, car les trois compagnons étaient harassés. Aucun
-incident ne troubla non plus la nuit qui suivit.</p>
-
-<p>Le lendemain, le temps s’était éclairci. Mais la blessure
-de Mukoki s’était rouverte. Il importait de tuer
-quelque animal, autre qu’un lapin, pour en avoir la graisse
-et panser la plaie. Le vieil Indien fut donc contraint, bien
-malgré lui, de rester au campement, tandis que les deux
-<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’en iraient en chasse, chacun de son côté.</p>
-
-<p>Roderick marcha, une heure durant, sans rencontrer
-bête qui vive, en dépit de nombreuses traces de rennes ou
-de caribous. Il se désolait, lorsqu’il croisa, à sa vive
-surprise, une piste bien battue qui, de biais, coupait la
-sienne. Deux traîneaux, attelés de chiens, avaient passé
-là, depuis la neige de la veille, et, de chaque côté des
-traîneaux, des raquettes d’hommes avaient laissé leur
-empreinte. Roderick reconnut que les hommes étaient au
-nombre de trois et les chiens une douzaine. Il ne douta
-point que ce fût la piste de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, poussé
-par la curiosité, il se mit à la suivre.</p>
-
-<p>Un demi-mille plus loin, il constata que la petite troupe
-s’était arrêtée, pour cuire son repas. Une grosse bûche
-achevait de se consumer parmi les cendres et, tout autour
-du foyer, étaient éparpillés des os et des restes de pain.
-Mais ce qui surtout attira l’attention de Rod, ce fut
-d’autres empreintes qui, à cet endroit, se mêlaient aux
-précédentes. De dimensions moindres, elles ne pouvaient
-provenir que de pieds de femme.</p>
-
-<p>Une de ces empreintes surtout était si étonnamment
-petite que, soudain, le cœur du jeune homme se souleva
-d’émotion. Le mocassin, en outre, dont le dessin était nettement
-marqué dans la neige, était muni d’un léger talon.</p>
-
-<p>La pensée de Rod s’envola aussitôt vers Minnetaki.
-C’était la seule femme, à la factorerie, qui possédât un
-pied aussi minuscule. Elle était la seule qui portât des
-talons ! La coïncidence, tout au moins, était bizarre. Il
-examina de plus près les empreintes. Elles étaient semblables
-en tout à celles qu’il avait découvertes sur le sol,
-le jour où la jeune fille avait été enlevée par les Woongas,
-où il l’avait arrachée à ses ravisseurs.</p>
-
-<p>Était-ce bien elle, ou était-ce une autre, qui avait passé
-par là ? Si c’était une autre, elle devait lui ressembler.
-Cette inconnue était-elle aussi jolie qu’elle ?</p>
-
-<p>Voilà ce que se disait Rod, en revenant vers le campement,
-l’imagination envolée dans le rêve.</p>
-
-<p>Wabi l’avait précédé. Il avait rapporté un jeune daim et
-ce fut l’occasion d’un véritable festin. Mais si Roderick
-n’avait pas été aussi heureux dans sa chasse, la nouvelle
-qu’il annonçait de la proximité de la piste qui reliait
-Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> à Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> était d’importance et
-valait bien un beau coup de fusil.</p>
-
-<p>Après des semaines d’isolement dans les solitudes sauvages
-du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, c’était un joyeux événement de se
-savoir si près d’autres hommes, qui étaient des civilisés
-et non des bandits du Désert. Rod, par contre, n’insista
-pas outre mesure sur les jolis petits pieds, qui plus vite
-avaient fait circuler le sang de ses veines. C’était s’exposer,
-il le savait, vingt-quatre heures durant, aux quolibets
-de Wabi. Il se contenta de mentionner le fait, en ajoutant,
-d’un air indifférent, que les pieds en question étaient
-dignes de Minnetaki.</p>
-
-<p>Cette journée encore s’écoula à manger, se reposer et
-dormir, et à panser la blessure de Mukoki. Mais, dès
-l’aurore du lendemain, les trois compagnons, cessant de
-marcher vers le sud pour se diriger désormais vers l’ouest,
-entamèrent les dernières étapes du retour. Chemin faisant,
-Wabi se frappa soudain le front.</p>
-
-<p>« Nous avons oublié, dit-il, notre belle tête d’élan,
-enfouie par moi dans son trou de glace ! Oh ! c’est dommage…
-Si nous retournions la chercher ! Qu’en dis-tu,
-Muki ? Un pareil trophée nous ferait singulièrement honneur. »</p>
-
-<p>Mukoki avait pris la proposition au sérieux. Il hocha
-la tête.</p>
-
-<p>« Woongas, dit-il, toujours là-bas peut-être. Pourquoi
-tomber encore dans gueule du loup ? »</p>
-
-<p>Wabi se mit à rire.</p>
-
-<p>« Rassure-toi, Muki. Nous n’irons pas. C’étaient
-pourtant de bien belles cornes ! »</p>
-
-<p>Deux jours après, vers midi, d’une haute crête de montagne,
-le Lac Nipigon apparut au loin, à une centaine de
-milles environ.</p>
-
-<p>Colomb, lorsqu’il posa le pied, pour la première fois,
-sur le continent qu’il venait de découvrir, ne fut pas d’une
-once plus heureux que Roderick Drew, lorsqu’il aperçut
-le terme de son long voyage. Là-bas, c’était la factorerie,
-d’où il était parti, et Minnetaki retrouvée ! Oubliant les
-raquettes qu’il avait aux pieds, il esquissa en l’air, tant
-bien que mal, un saut périlleux.</p>
-
-<p>Tout l’après-midi, il s’emplit l’esprit de visions dorées.
-Ce serait d’abord Minnetaki qu’il rencontrerait. Serait-elle
-contente de le revoir ? Oui, sans doute. Mais sa joie
-à elle égalerait-elle son bonheur à lui ? Puis, dans trois
-semaines, il serait rentré dans son <span lang="en" xml:lang="en">home</span> familial, à
-Détroit, et c’est <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew, sa mère bien-aimée, qui
-lui ouvrirait ses bras. Et il aurait emmené Wabi avec
-lui ! La fatigue ne semblait plus compter pour ses muscles
-et sa bonne humeur ne tarissait pas. Il riait, il sifflait,
-s’essayait même à chanter.</p>
-
-<p>Deux autres jours de marche furent nécessaires pour
-atteindre le Lac Nipigon et en contourner ou traverser sur
-la glace une partie.</p>
-
-<p>Le soir de ce deuxième jour, comme le soleil, en un
-dernier adieu, descendait à l’horizon, rouge et froid dans
-sa gloire, sur la blanche froidure du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, les trois
-chasseurs atteignirent la petite colline boisée à laquelle
-s’adossait Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
-
-<p>Ils s’engagèrent sous les arbres et, au moment où
-l’astre, au terme de sa course, disparaissait dans les noires
-ramures, les notes imprévues d’un clairon parvinrent,
-claires et sonores, jusqu’à eux.</p>
-
-<p>Wabi avait dressé l’oreille et écoutait. Son front joyeux
-s’était assombri.</p>
-
-<p>« Que signifie ceci ? » dit-il.</p>
-
-<p>Rod s’exclama :</p>
-
-<p>« Un clairon ! »</p>
-
-<p>Le clairon se tut et, quelques secondes après, retentissait
-le « boum » lourd d’un gros canon.</p>
-
-<p>« Si je ne me trompe, dit Rod, c’est la vesprée militaire.
-Vous avez donc des soldats à la factorerie ?</p>
-
-<p>— Je n’en ai jamais vus, par saint George, répondit
-Wabi. Qu’est-ce que tout cela signifie ? »</p>
-
-<p>Les raquettes dévalèrent à toute vitesse et, un quart
-d’heure après, les trois compagnons étaient devant Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.
-Les alentours de la factorerie avaient complètement
-changé d’aspect. Sur le terrain libre s’étaient
-élevées une demi-douzaine de maisons près desquelles
-allaient et venaient des groupes de soldats, portant l’uniforme
-de S. M. le Roi d’Angleterre.</p>
-
-<p>Tandis que Mukoki regagnait discrètement le logis des
-employés de la factorerie et que Wabi se précipitait vers
-le <span lang="en" xml:lang="en">home</span> du factor, Rod continuait jusqu’aux magasins qui
-étaient en bordure du lac, et où il se souvenait que Minnetaki
-aimait à s’isoler et à rêver.</p>
-
-<p>Mais son espoir fut déçu. La jeune fille ne s’y trouvait
-pas. Il revint vers la maison du factor.</p>
-
-<p>Wabi l’attendait en haut des marches, à côté de son
-père et de sa mère, la Minnetaki indienne, qui lui souhaitèrent
-la bienvenue.</p>
-
-<p>« Rod, écoutez cela ! lui dit Wabi, lorsqu’ils furent
-restés seuls ensemble, en attendant le dîner. Durant notre
-absence, les Woongas ont redoublé d’audace, mis presque
-en état de siège la factorerie, et tout le monde a vécu ici
-des heures tragiques. Devant leurs assassinats et leurs
-vols, le gouvernement leur a officiellement déclaré la
-guerre et a expédié des soldats, avec ordre de les traquer
-et de les exterminer sans merci ! »</p>
-
-<p>Les yeux de Wabi étincelaient. Après un instant, il
-reprit :</p>
-
-<p>« Les battues et les reconnaissances ont commencé, il
-y a quelques jours. S’ils ont fléchi dans notre poursuite et
-s’ils ont finalement abandonné dans le ravin la proie tant
-convoitée que nous étions pour eux, c’est, je n’en doute
-pas, qu’ils ont été, à ce moment, alertés sur leur arrière.
-Mais tout ceci n’est encore qu’escarmourches. Demain, les
-soldats se mettront en marche pour le grand nettoyage !
-Vous demeurez, Rod, n’est-il pas vrai ? Et vous vous
-enrôlez avec moi pour toute la durée de la campagne…</p>
-
-<p>— Je ne le puis, Wabi ! Non, vous le savez bien, ma
-mère m’attend, et c’est vous qui m’accompagnez. Les soldats
-de Sa Majesté peuvent marcher sans vous. Venez à
-Détroit et persuadez à votre mère de nous laisser emmener
-Minnetaki ! »</p>
-
-<p>Wabi prit affectueusement les mains de Rod et les
-serra. Mais il répondit d’une voix rauque :</p>
-
-<p>« C’est impossible. Mon devoir est ici ! Minnetaki non
-plus ne saurait vous accompagner. Elle n’est plus en ces
-lieux… »</p>
-
-<p>Roderick chancela et devint tout pâle.</p>
-
-<p>« Elle est en sûreté, rassurez-vous ! reprit Wabi. Mais
-ses nerfs et sa santé avaient été tellement ébranlés par les
-terribles épreuves subies durant ces deux derniers mois,
-que mon père a décidé de l’éloigner momentanément, jusqu’au
-terme des opérations en cours. Il aurait voulu que
-ma mère fît de même, mais elle s’y est refusée.</p>
-
-<p>— Et Minnetaki est loin d’ici ? balbutia Rod.</p>
-
-<p>— Elle est partie pour Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, il y a quatre
-jours, en compagnie d’une femme de confiance et de deux
-guides. Ce sont leurs empreintes que vous avez vues marquées
-sur la piste.</p>
-
-<p>— Alors, les petits pieds étaient bien les siens ?</p>
-
-<p>— Vous l’avez dit, cher ami ! Restez-vous, décidément ?
-Vous serez ainsi le premier à la saluer à son retour.</p>
-
-<p>— Je ne le puis pas. Ma mère avant tout… »</p>
-
-<p>Minnetaki ne s’était point éloignée cependant sans
-remettre à sa mère indienne une petite lettre, destinée à
-Roderick. Wabi vint la lui apporter dans sa chambre,
-pour le consoler.</p>
-
-<p>La jeune fille y avait écrit qu’elle serait sans doute
-revenue avant le retour du jeune chasseur. Si le contraire
-avait lieu et si Rod était reparti chez lui, elle le priait de
-ne pas oublier le chemin de la factorerie et, une autre fois,
-d’amener <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew avec lui.</p>
-
-<p>Au dîner, Minnetaki mère appuya plusieurs fois sur
-cette invitation, qu’elle déclara reprendre à son compte.
-Elle ajouta, pour la grande joie de Rod, qu’elle avait personnellement,
-à plusieurs reprises, correspondu avec <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span>
-Drew, qui était toujours en bonne santé, et que, déjà,
-elle la considérait comme une amie.</p>
-
-<p>Dans la soirée, eut lieu le partage des fourrures, que
-le factor acquit au nom de la Compagnie. La part de
-Rod, en comprenant le tiers de la valeur des pépites d’or,
-s’élevait à près de sept cents dollars.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, il écrivit à Minnetaki une longue
-lettre, que le fidèle Mukoki se chargea d’aller porter à
-la jeune fille. Puis il monta dans le traîneau qui lui avait
-été préparé.</p>
-
-<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se serrèrent la main.</p>
-
-<p>« Nous vous attendrons au printemps prochain, dit
-Wabi. C’est bien convenu, n’est-ce pas ? Dès que la glace
-se brisera.</p>
-
-<p>— Oui, si je vis ! répondit Rod.</p>
-
-<p>— Cette fois, ce sera pour la mine d’or.</p>
-
-<p>— Pour la mine d’or !</p>
-
-<p>— Et Minnetaki sera ici ! » ajouta Wabi, tandis que
-rougissait Roderick et que l’attelage s’ébranlait.</p>
-
-<p>Bientôt le traîneau filait à toute vitesse sur l’étendue
-blanche. Rod, le regard fixé devant lui, songeait aux
-caresses maternelles qui l’attendaient. A un moment pourtant,
-il détourna la tête et sa pensée se reporta sur la piste
-de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où de petits pieds aimés s’étaient
-empreints. Le printemps était loin encore… Et des yeux
-du pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> deux grosses larmes roulèrent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak b">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="bot r tiny"><div>PAGES</div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE I.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE II.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A
-LA CIVILISATION</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE III.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK TUE SON PREMIER OURS</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">21</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE IV.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK SAUVE MINNETAKI</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">27</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE V.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">EN CONTACT AVEC LE DÉSERT</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VI.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">52</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LA DANSE DES CARIBOUS</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">63</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VIII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">75</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE IX.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">83</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE X.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XI.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">108</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">119</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XIII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LE SONGE DE RODERICK</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">128</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XIV.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">136</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XV.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">147</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVI.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LA CATASTROPHE</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">158</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LA POURSUITE</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">167</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVIII.</td>
-<td class="drap">— <span class="xsmall">LE RETOUR A WABINOSH-<span lang="en" xml:lang="en">HOUSE</span></span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">175</a></div></td></tr>
-</table>
-</div>
-
-
-
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***</div>
-</body>
-</html>
-
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Les chasseurs de loups | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em large">JAMES-OLIVER CURWOOD</p>
+
+<h1><span class="xsmall">LES</span><br>
+CHASSEURS<br>
+DE LOUPS</h1>
+
+
+<p class="c gap">HACHETTE</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="copy top4em"><span class="i">Copyright by Librairie Hachette, 1929.</span><br>
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LES CHASSEURS DE LOUPS</p>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">A mes camarades du Grand Désert
+du Nord, à ces compagnons fidèles
+avec qui j’ai partagé les joies et les
+peines des longues pistes silencieuses,
+et spécialement à Mukoki,
+mon guide Peau-Rouge et ami bien-aimé,
+en témoignage de ma reconnaissance,
+je dédie ce livre.</p>
+
+<p class="sign i">JAMES OLIVER CURWOOD.</p>
+
+</blockquote>
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small i">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES</h2>
+
+
+<p>Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau
+sur le Grand Désert canadien. La lune se levait, boule
+rouge mouvante, éclairant d’une faible lueur le vaste
+silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme désolation.
+La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore
+pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures
+nocturnes.</p>
+
+<p>Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et
+à la clarté diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre
+de rochers, au fond duquel dormait un lac gelé.
+Sur la pente de la montagne s’élevait la forêt de sapins,
+noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes bordaient
+le lac de leur muraille, à demi courbés sous le
+fardeau de la neige et de la glace, qui les écrasait, dans
+les impénétrables ténèbres. Du côté opposé aux mélèzes,
+aux sapins et à la montagne, le cirque rocheux s’échancrait
+vers une plaine blanche infinie, découverte et sans
+arbres.</p>
+
+<p>Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en
+dépliant son vol. Puis il jeta, d’une voix chevrotante, un
+hululement doux, qui semblait annoncer que bientôt allait
+s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la nuit.</p>
+
+<p>La neige, qui avait chu en abondance durant la journée,
+avait cessé de tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air
+et ses flocons étaient restés accrochés aux plus petites
+brindilles des ramures. Quoiqu’il ne fît pas de vent, le
+froid était intense. Un homme qui serait demeuré immobile
+fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.</p>
+
+<p>Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et
+lugubre, quelque chose comme une plainte inexprimable,
+une plainte non humaine, qui, si un homme l’eût entendue,
+aurait fait battre plus vite le sang dans ses veines et
+se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri
+venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit.
+Il se tut ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau
+en parut plus profond. Le hibou blanc comme un gros
+flocon de neige, s’envola muettement, à tire-d’ailes, par-dessus
+le lac gelé.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif
+recommença mais plus faible. Un habitué du Grand
+Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant les ténèbres,
+n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de
+souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.</p>
+
+<p>Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre
+l’angoisse des longues heures d’une journée de chasse, un
+magnifique élan mâle s’avançait dans la lumière de la
+lune. Sa tête superbe, pliant sous le poids de sa massive
+ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui était de
+l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette
+direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il
+laissait une coulée de sang. Blessé à mort sans doute et
+se traînant à peine sur la neige molle qui couvrait la
+glace, il espérait visiblement trouver dans l’abri des
+arbres un ultime refuge.</p>
+
+<p>Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et
+rejeta sa tête en arrière, le museau levé vers le ciel, en
+pointant en avant ses longues oreilles. C’est l’attitude
+familière aux élans lorsqu’ils écoutent. Et leur ouïe est si
+fine qu’ils perçoivent, à un mille de distance, le clapotis
+d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau vive. Mais
+aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de
+temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc,
+qui ne s’était pas éloigné. Le puissant animal demeurait
+cependant immobile et, tandis qu’une petite mare de sang
+s’élargissait dans la neige, sous son poitrail, il écoutait
+toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à l’ouïe
+humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées ? Quel
+danger se tenait en embuscade dans la noire forêt de
+sapins, qu’elles interrogeaient ? Les reniflements avaient
+repris. Aspirant l’ombre, ils allaient maintenant de l’est
+à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers le nord.</p>
+
+<p>Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas
+à le distinguer. Une lointaine rumeur, à la fois lamentable
+et féroce, croissait, puis s’évanouissait, puis
+croissait encore, se faisant de minute en minute plus précise.
+C’était le hurlement des loups !</p>
+
+<p>Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin
+condamné à mort, ce que les fusils en joue sont à l’espion
+qui s’est fait prendre, ce cri des loups l’est à la bête
+blessée, dans le Grand Désert canadien. Le vieil élan
+rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes
+ses forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt
+de sapins. Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que
+le petit bois de mélèzes, il comprenait instinctivement,
+sous son crâne épais, qu’elle lui serait, s’il pouvait
+l’atteindre, une plus sûre retraite.</p>
+
+<p>Mais alors… Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il
+s’arrêta à nouveau. Si brusquement que ses pattes de
+devant fléchirent sous lui et qu’il s’écroula dans la neige.
+La détonation d’un fusil avait, cette fois, retenti !</p>
+
+<p>Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux
+milles peut-être. Mais son éloignement n’enlevait rien à
+la crainte qui avait fait tressaillir le roi du Nord agonisant.
+Le matin de ce même jour, il avait entendu
+retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses
+parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant
+bien que mal, il se remit debout. Il renifla au nord, à
+l’est, à l’ouest. Puis, retournant sur ses pas, il vint s’enfouir
+dans la masse glacée des mélèzes.</p>
+
+<p>Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il
+durait depuis dix minutes environ lorsqu’un glapissement
+rapide déchira l’air, plus proche cette fois. Un autre lui
+répondit, puis un second, puis un troisième, et ce fut bientôt
+un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.</p>
+
+<p>Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du
+bois de mélèzes. Le teint de son visage était cuivré,
+comme celui d’un Indien.</p>
+
+<p>Il avança de quelques yards<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Puis se retournant vers
+l’obscure muraille :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>« Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin
+et le campement n’est plus loin. »</p>
+
+<p>Une voix répondit : « Me voici, Wabi. »</p>
+
+<p>Quelques minutes se passèrent et un autre jeune
+homme, de sang blanc, apparut. Il avait dix-huit ans au
+plus. De sa main gauche, il s’appuyait sur un gros gourdin.
+Son bras droit, qui semblait gravement blessé, était
+enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage
+improvisé. Sa figure était toute égratignée et saignait.
+L’ensemble de sa démarche indiquait qu’il en était arrivé
+au dernier degré de l’épuisement.</p>
+
+<p>Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par
+saccades. Puis le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs
+et il ne tenta même pas de le ramasser. Conscient de sa
+faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa dans la neige.</p>
+
+<p>Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.</p>
+
+<p>« Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer ? »</p>
+
+<p>Le jeune homme se remit sur ses pieds.</p>
+
+<p>« J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à
+bout. »</p>
+
+<p>Et il retomba sur le sol.</p>
+
+<p>Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.</p>
+
+<p>« Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en
+attendant le jour, s’il nous était resté plus de trois cartouches.</p>
+
+<p>— Trois seulement ? interrogea Rod.</p>
+
+<p>— Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois
+loups. Je ne pensais pas, en partant vous chercher, vous
+trouver si loin. »</p>
+
+<p>Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau
+de poche que l’on referme.</p>
+
+<p>« Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi
+bien. »</p>
+
+<p>Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses
+puissantes épaules.</p>
+
+<p>Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri
+de chasse des loups, tellement près qu’il s’arrêta,
+hésitant.</p>
+
+<p>« Ils ont découvert notre piste ! déclara-t-il. Nous ne
+pouvons songer à les gagner de vitesse. Avant cinq
+minutes ils seront ici. »</p>
+
+<p>Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un
+autre adolescent mis en pièces devant ses yeux par les
+« <span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span> » du Nord<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Et il frémit. Tel allait donc
+être le sort de son compagnon, et le sien propre… A moins
+que… En laissant tomber le blessé de ses épaules et en
+l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa
+face se crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner
+Roderick ! Ce matin même, n’avaient-ils pas, en
+une première échauffourée avec les <span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span>, fait le coup
+de feu côte à côte ? Près de lui Roderick n’était-il pas
+tombé dans la bataille, le bras déchiré ? S’ils devaient,
+dans un instant, affronter la mort, ce serait encore de
+compagnie. Ensemble ils mourraient.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Outlaw</i>, hors la loi. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna,
+portant Rod, le bois de mélèzes. La seule chance de salut
+qui s’offrait à eux était de se hisser sur un des arbres et d’y
+attendre que les loups se fussent dispersés avec le jour.
+Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir de froid
+durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une
+lutte d’endurance.</p>
+
+<p>Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les
+branches chargées de neige pendaient jusqu’à terre, et
+déposa Rod sur le sol. A la lumière de la lune, qui maintenant
+était haute dans le ciel et brillante, il regarda le
+jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques,
+avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une
+pâleur mortelle, et, devant ce visage spectral, le cœur
+fidèle de Wabi se serra d’angoisse.</p>
+
+<p>Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait
+monter le blessé dans son refuge aérien, son oreille,
+exercée aux bruits du désert, avait tressailli. Les loups
+arrivaient !</p>
+
+<p>Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus.
+Car, en approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs
+glapissements. Sans les attendre, témérairement, avec un
+grand cri, il bondit au-devant d’eux.</p>
+
+<p>Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il
+arriva pour leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un
+petit groupe, l’avant-garde sans doute. Sans perdre un
+instant, Wabi mit en joue et tira. Un hurlement de douleur
+lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une
+deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup
+sauter en l’air, comme mû par un ressort, et retomber à
+plat dans la neige, sans même un cri. Les autres alors
+se dispersèrent, non sans emporter avec eux le cadavre
+du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.</p>
+
+<p>Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci,
+surmontant son immense faiblesse, avait repris un peu
+de vie. Il grimpa dans le mélèze et le tira après lui.</p>
+
+<p>« C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez.
+La première fois c’était d’une noyade bien réussie. Cette
+fois, c’est des loups. Je vous dois une fière chandelle ! »</p>
+
+<p>Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.</p>
+
+<p>« Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi.
+Si vous êtes ainsi estropié, c’est pour moi. La blessure
+sanglante m’était destinée. Nous sommes quittes. »</p>
+
+<p>Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en
+une confiance amie.</p>
+
+<p>Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se
+hissa jusqu’au faîte de l’arbre pour observer. La horde
+sortait justement de la forêt de sapins, un peu plus haut
+sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à toute
+vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points
+noirs pareils à des fourmis.</p>
+
+<p>D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du
+lac, qu’une autre bande traversait en courant. Les deux
+troupes voraces semblaient avoir pour objectif commun
+le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y avait bien
+au total, près de soixante bêtes.</p>
+
+<p>Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans
+l’arbre. Les deux hommes, avec l’unique cartouche qui
+restait, attendirent. Rod avait, dans la bagarre du matin,
+perdu son fusil et ses munitions.</p>
+
+<p>Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation.
+Il vit bientôt que les deux bandes de loups s’étaient
+rejointes en effet et encerclaient le bois. Les animaux
+semblaient en proie à une vive exaltation. Ils venaient de
+rencontrer la petite mare de sang laissée par l’élan agonisant
+et relevaient la piste qui lui faisait suite.</p>
+
+<p>« Que se passe-t-il ? » demanda Rod, à mi-voix.</p>
+
+<p>Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à
+briller d’un flamme ardente. Le sang palpitait dans ses
+veines et son cœur battait à se rompre.</p>
+
+<p>« Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il,
+après un moment de silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni
+flairés, mais une autre proie. C’est notre chance. »</p>
+
+<p>A peine avait-il parlé que les buissons et les branches
+craquaient à quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous
+d’eux, les deux hommes purent voir une grosse masse
+d’ombre qui passait au triple galop. Wabi eut le temps
+de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le
+même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une
+balle qui ne l’avait pas immédiatement abattu. Les loups
+serraient de près la bête, la tête au ras du sol, sur la
+piste empourprée, avec des cris rauques et des grognements
+affamés qui sortaient, par instants, de leurs
+mâchoires béantes.</p>
+
+<p>Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais
+il s’offrait pour la première fois aux yeux de Rod et,
+quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un éclair, il y devait
+demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait
+revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait
+condamnée, fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son
+lourd beuglement d’agonie, et la horde diabolique des
+<span lang="en" xml:lang="en">outlaws</span> du désert attachée à ses trousses, corps agiles et
+puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les
+os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la
+proximité de leur proie.</p>
+
+<p>Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce
+duel inégal, et que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à
+la dernière parcelle.</p>
+
+<p>« Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons
+redescendre à terre et continuer sans crainte notre
+chemin. Ils sont trop absorbés pour s’occuper de
+nous ! »</p>
+
+<p>Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant
+les pieds. Puis il se courba devant lui, comme il l’avait
+déjà fait, et le chargea sur son dos.</p>
+
+<p>Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant
+un mille, jusqu’à un petit torrent, dont la surface était
+gelée.</p>
+
+<p>« Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher.
+Je sens que mes forces reviennent. Vous me soutiendrez
+seulement un peu. »</p>
+
+<p>Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé
+son bras autour de la taille du blessé. Ils parcoururent
+ainsi un autre mille.</p>
+
+<p>Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une
+flamme qui brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de
+sapins. Elle était encore distante d’un bon mille, mais il
+leur semblait qu’ils la touchaient de la main. Ils la
+saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil et
+délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux
+mains devant sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et
+lança son signal habituel :</p>
+
+<p>« Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou ! Oua, ou, ou, ou, ou, ou,
+ou ! »</p>
+
+<p>L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu.
+Une forme ombreuse apparut dans la lueur de la flamme
+et retourna le cri.</p>
+
+<p>« C’est Mukoki ! dit Wabi.</p>
+
+<p>— Mukoki ! » fit Rod en riant, tout heureux de voir
+que la rude épreuve tirait à sa fin.</p>
+
+<p>Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait,
+pris de vertige. Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il
+ne tombât pas dans la neige.</p>
+
+<p>Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés
+devant le feu de leur campement, sur l’Ombakika gelé,
+avaient pu percer l’avenir et prévoir toutes les tragiques
+émotions qu’il leur réservait, alors peut-être auraient-ils
+reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils revenus,
+sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme
+heureux qui devait couronner leur longue randonnée les
+eût-il, en dépit de tout, entraînés en avant. Car l’amour
+des vibrations fortes est ancré dans le cœur de la robuste
+jeunesse.</p>
+
+<p>Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative,
+l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard
+seulement, après bien des années écoulées, ils devaient,
+devant les bûches ronflantes du foyer familial, revoir dans
+son ensemble le tableau complet des aventures vécues par
+eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers
+et ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas
+voulu désormais renoncer pour tout l’or du monde.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small i">CHAPITRE II</span><br>
+COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT
+A LA CIVILISATION</h2>
+
+
+<p>Un peu moins de trente ans avant l’époque où se
+déroule ce récit, un jeune homme, nommé John Newsome,
+quittait pour le Nouveau-Monde la grande ville de
+Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut perdu
+père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial,
+rien ne lui était demeuré.</p>
+
+<p>Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien
+éduqué, actif et entreprenant, il se fit rapidement une
+situation. Le patron qui l’employait lui accorda sa confiance
+et l’expédia comme agent, ou « factor », à sa factorerie
+de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, fort loin vers le nord, dans la
+région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.</p>
+
+<p>Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine.
+Au cours de la seconde année de son gouvernement, John
+Newsome reçut la visite d’un chef Peau-Rouge, nommé
+Wabigoon. Il était accompagné de sa fille, Minnetaki, dont
+une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à
+sa beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat
+naissant de sa jeunesse et la beauté qui brillait en elle
+s’était rarement vue parmi les jeunes filles indiennes.</p>
+
+<p>Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit
+sur-le-champ de la divine princesse. Ses visites furent
+des lors fréquentes au village indien où commandait
+Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, dans les
+profondeurs du Grand Désert Blanc.</p>
+
+<p>Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune
+factor. Mais leur mariage, rapidement décidé, trouva dès
+l’abord, devant lui, un gros obstacle.</p>
+
+<p>Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui
+aussi de Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur.
+Mais Woonga était puissant, plus puissant que Wabigoon,
+qui se trouvait sous sa dépendance directe pour les territoires
+de chasse qu’il avait coutume de fréquenter. D’où
+nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler avec
+celui qu’elle aimait.</p>
+
+<p>Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants.
+Un double attentat en résulta contre la vie de Newsome,
+et Woonga expédia à Wabigoon un ultimatum, lui faisant
+savoir qu’il eût à lui accorder sa fille. Minnetaki répondit
+en personne, par un net refus, à cette sommation, et le feu
+de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine de
+Woonga.</p>
+
+<p>Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes
+de sa tribu, il tomba à l’improviste sur le campement de
+Wabigoon. Le vieux chef fut égorgé, ainsi qu’une
+vingtaine de ses gens, mais le but principal de l’attaque,
+qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut
+repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.</p>
+
+<p>Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+afin d’apporter à Newsome la nouvelle de l’assaut
+qui avait eu lieu et de la mort de Wabigoon. Le jeune
+factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola au
+secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga
+tourna nettement à son désavantage et il fut reconduit dans
+le Désert, tambour battant, avec de lourdes pertes pour les
+siens.</p>
+
+<p>Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.</p>
+
+<p>A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont
+le souvenir devait demeurer longtemps vivace dans les
+annales de la factorerie. Haine née de l’amour, devenue
+haine de race, inexpiable et sans fin.</p>
+
+<p>Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu
+entière, et il commença à exterminer, à peu près jusqu’au
+dernier, tous les anciens sujets de Wabigoon. Ceux qui
+purent échapper abandonnèrent leur ancien territoire et
+vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut
+ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor,
+d’être perpétuellement traqués, et massacrés dans des
+embuscades.</p>
+
+<p>Haine pour haine, menace pour menace furent rendues
+à Woonga et aux hommes de son clan. Et bientôt tous les
+Indiens, quels qu’ils pussent être, furent, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+considérés comme des ennemis. On les tint pour
+autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante,
+on ne les appela désormais que les « Woongas ». Ils furent
+décrétés une bonne cible pour n’importe quel fusil.</p>
+
+<p>Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de
+Newsome et de sa belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon
+qu’en l’honneur du vieux chef, son grand-père, on
+baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre était
+une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait
+tenu à nommer, comme sa mère, Minnetaki.</p>
+
+<p>Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque
+pur, dans les veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect,
+de la semelle de ses mocassins jusqu’au sommet du
+crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi souple et agile
+qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait
+qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence
+cependant était grande et surprenait le factor lui-même.</p>
+
+<p>Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait,
+tenait moins de la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait
+davantage des allures et de la grâce de la femme
+blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du jais, et
+noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la
+race à laquelle appartenait son père.</p>
+
+<p>Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de
+s’adonner à l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux
+n’avaient qu’un but commun, élever à la mode des enfants
+blancs la petite Minnetaki et son frère. Ils commencèrent
+par fréquenter, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, l’école de la factorerie.
+Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à
+celle, plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur,
+le centre civilisé le plus proche. Les deux enfants s’y
+montrèrent des élèves brillants.</p>
+
+<p>Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa
+douzième. Rien, dans leur habituel langage, ne trahissait
+leur part d’origine indienne. Mais ils s’étaient, sur le
+désir de leurs parents, familiarisés également avec le langage
+ancestral du vieux Wabigoon.</p>
+
+<p>Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas
+se firent plus audacieux encore dans leurs déprédations et
+leurs crimes. Ils renoncèrent complètement à tout travail
+honnête et ne vécurent plus que de leurs pillages et de
+leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient sucé avec le
+lait la haine héréditaire contre les hôtes de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+haine dont maintenant Woonga était presque seul
+à se rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement
+canadien finit par mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge
+et celle de ses principaux partisans. Une expédition
+en règle fut organisée, qui refoula les hors-la-loi vers
+des territoires plus lointains, sans que Woonga lui-même
+pût être capturé.</p>
+
+<p>Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en
+irait aux États-Unis, pendant une année, dans quelque
+grande école. Contre ce projet, le jeune Indien (presque
+tous le considéraient en effet comme tel et il en était fier)
+lutta avec énergie, mettant en avant mille arguments. Il
+avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la
+passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait
+contre la prison qu’est une grande ville, contre ses
+rumeurs, son tumulte et sa boue. Non, non, il ne saurait
+jamais se faire à cette existence.</p>
+
+<p>Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda,
+elle le supplia de partir, d’aller là-bas pour une année,
+pas plus. Il reviendrait ensuite et lui raconterait tout ce
+qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son tour tout ce qu’il
+aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur plus
+que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que
+n’avaient fait les parents, et il partit.</p>
+
+<p>Il se rendit à Détroit<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, dans l’État de Michigan, et
+trois mois durant, il s’appliqua au travail, avec conscience.
+Mais chaque semaine qui s’écoulait ajoutait au
+chagrin de son isolement, à ses regrets languissants
+d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le
+Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts.
+Chaque journée était pour lui un poids pesant et sa seule
+consolation était d’écrire, trois fois par semaine, à sa
+sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le courrier
+postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui
+écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le
+soutenait et l’encourageait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres
+N.-O. de Washington, est situé à la frontière du Canada et des
+États-Unis, sur la rivière du même nom, qui fait communiquer
+ensemble les lacs Huron et Érié. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune
+Wabigoon lia connaissance avec Roderick Drew.</p>
+
+<p>Comme Newsome, Roderick était un enfant du
+malheur. Lorsque son père mourut, si jeune était-il
+encore qu’il n’en avait même pas gardé le souvenir. Sa
+mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient
+avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait
+lutté contre la gêne, afin de maintenir son fils au collège.
+Maintenant toutes ressources étaient épuisées et Roderick
+se préparait à abandonner ses études au terme de la
+semaine en cours. La nécessité devenait son maître
+farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était
+agrippé à lui, comme le naufragé à une bouée, et était
+devenu son inséparable. Et, lorsque Roderick fut rentré
+chez lui, Wabi alla lui rendre visite.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew était une femme fort distinguée, qui
+reçut Wabi avec amitié et ne tarda pas à lui porter une
+affection quasi maternelle. Sous cette influence réconfortante,
+il trouva moins anguleuse cette odieuse civilisation
+et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son
+esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit
+de la maison amie une description enthousiaste. <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span>
+Drew reçut de la mère de Wabi d’affectueux remerciements
+et une correspondance régulière s’établit entre les
+deux familles.</p>
+
+<p>Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude,
+avait terminé sa journée de collège, il venait retrouver son
+ami, qui rentrait, de son côté, de la maison de commerce
+où il travaillait. Durant les longues soirées d’hiver, les
+deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’asseyaient l’un à côté de l’autre, devant le
+feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence
+idéale que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod
+écoutait de ses deux oreilles et, peu à peu, naissait et se
+développait en lui un irrésistible désir de connaître cette
+vie. Des plans s’échafaudaient, une foule d’aventures
+étaient imaginées. <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew écoutait, en souriant ou
+en riant, et ne disait pas non à tous ces projets mirifiques.
+Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en
+retourna au Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge
+et de sa sœur Minnetaki. Les yeux des jeunes
+gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent et
+<span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune
+Indien.</p>
+
+<p>Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour
+Roderick. Huit mois d’amitié avec Wabi avaient fait surgir
+en lui comme une seconde nature et il lui sembla,
+lorsque partit son camarade, que quelque chose de lui-même
+s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque
+courrier postal apportait de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> un paquet
+de lettres pour les Drews et en remportait un de Détroit.</p>
+
+<p>L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient
+à tourner à l’or et au rouge les feuillages de la
+Terre du Nord, quand une longue lettre de Wabi suscita,
+dans le petit <span lang="en" xml:lang="en">home</span> des Drew, une grosse émotion, mêlée
+à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée
+d’une seconde lettre du factor en personne, d’une troisième,
+de la mère Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum
+de la jeune Minnetaki. Les quatre missives demandaient
+instamment à Roderick et à <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew de
+venir passer l’hiver à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
+
+<p>« <i>Ne craignez pas</i>, écrivait Wabi, <i>qu’une perte d’argent
+résulte pour vous de l’abandon momentané de votre place.
+Nous gagnerons ici, durant cet hiver, plus de dollars que
+vous n’en pourrez, en trois ans, récolter à Détroit. Nous
+chasserons les loups. La région en pullule et le gouvernement
+donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp
+présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers,
+j’en ai tué quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été
+bonne. J’ai un loup apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux
+fusils et au reste de l’équipement, ne vous en tourmentez
+point. Nous avons ici tout le nécessaire.</i> »</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew et son fils délibérèrent durant quelques
+jours sur cette proposition, avant d’envoyer une réponse
+à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Roderick suppliait d’accepter l’invitation.
+Il dépeignait la splendeur heureuse du séjour qui
+leur était offert, la belle santé qu’ils en rapporteraient. De
+cent façons différentes il présentait ses arguments et plaidait
+sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la
+situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas
+imprudent de quitter une situation modeste encore, mais
+assurée, et qui leur permettait une vie et un confort
+acceptables en somme. Les appointements de Roderick
+iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés
+à dix dollars par semaine.</p>
+
+<p>Finalement, <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew céda. Elle consentait au
+départ de Rod, tandis qu’elle-même, qui redoutait quelque
+peu ce lointain déplacement, resterait pour garder le
+logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+en demandant des précisions sur l’itinéraire à
+suivre.</p>
+
+<p>La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre,
+Wabi se rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la
+Rivière de l’Esturgeon, qu’ils remonteraient ensuite en
+canot jusqu’au lac du même nom. Là ils prendraient un
+billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient à
+Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> avant que la glace naissante de l’hiver
+se refermât sur eux.</p>
+
+<p>Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires
+et, quatre jours après, Rod quittait sa mère pour
+monter dans le train qui l’amènerait à Sprucewood. Il y
+trouva, en débarquant, Wabi qui l’attendait, accompagné
+par un des Indiens de la factorerie. L’après-midi du
+même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de
+l’Esturgeon.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="small i">CHAPITRE III</span><br>
+RODERICK TUE SON PREMIER OURS</h2>
+
+
+<p>Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein
+cœur du Grand Désert du Nord.</p>
+
+<p>Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec
+Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage
+beauté des forêts, aux essences variées, et des marais
+miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau
+comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son
+cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans
+cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros
+gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre
+les rives de l’Esturgeon.</p>
+
+<p>Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi.
+L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours
+de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de
+hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur
+eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient,
+de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives
+du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois
+de mélèzes.</p>
+
+<p>Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une
+quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en
+était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert.
+Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons.
+Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes
+de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements
+d’ailes.</p>
+
+<p>A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les
+arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement
+singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.</p>
+
+<p>« Un élan ! » murmura Wabi, derrière lui.</p>
+
+<p>A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps
+frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le
+sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence
+stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord
+entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures
+sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début.
+Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près
+avec lui.</p>
+
+<p>Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de
+la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse
+masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis
+s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le
+soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière
+jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons
+obliques venaient friser de leur lumière, une bête était
+posée.</p>
+
+<p>Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick.
+C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le
+faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses
+membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.</p>
+
+<p>L’animal était pris à l’improviste, et de tout près.
+Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce
+qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.</p>
+
+<p>L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à
+grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il
+allait tomber, puis continua sa retraite.</p>
+
+<p>« Vous l’avez touché ! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une
+seconde balle ! »</p>
+
+<p>Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur
+l’ours aucun effet.</p>
+
+<p>Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle
+canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque,
+et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait
+disparaître parmi les arbres.</p>
+
+<p>Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité
+opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais
+leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et
+ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait
+culbuté dans la rivière.</p>
+
+<p>Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le
+fusil que Rod tenait encore.</p>
+
+<p>« Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il,
+et cramponnez-vous à votre fusil ! N’essayez pas surtout
+de remonter dans le canot ! Nous passerions tous par-dessus
+bord… »</p>
+
+<p>L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation
+vers la rive. Durant ce temps, Wabi avait peine à
+réprimer son envie de rire, en voyant émerger la tête
+ruisselante de son ami et sa mine déconfite.</p>
+
+<p>« Par saint George ! ce coup était élégant pour un
+néophyte. Vous l’avez eu, votre ours ! »</p>
+
+<p>Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à
+cette bonne nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme,
+il échappa à l’étreinte de Wabi qui, tout ému encore, prétendait
+le serrer dans ses bras, et il courut, sous les
+arbres, après son ours.</p>
+
+<p>Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une
+balle qui lui avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il
+avait reçue en pleine tête.</p>
+
+<p>Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait
+abattue, dégouttant d’eau et grelottant de tous ses membres,
+il jeta vers ses deux compagnons, qui étaient
+occupés à amarrer le canot, une série de cris de triomphe,
+qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.</p>
+
+<p>Wabi accourut.</p>
+
+<p>« L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit.
+La chance nous a bien servis. Nous aurons, grâce à vous,
+un glorieux festin, et le bois ne manquera pas pour le
+faire cuire et établir notre abri. Voilà qui vous prouve que
+la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord ! »</p>
+
+<p>Puis il appela le vieil Indien :</p>
+
+<p>« Holà, Muki ! »</p>
+
+<p>Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon.
+Il s’appelait de son vrai nom Mukoki, et on l’appelait,
+par abréviation, Muki. Il avait été, depuis la tendre
+enfance de Wabi, son fidèle compagnon.</p>
+
+<p>« Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce
+gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Pendant ce temps,
+je vais préparer le campement.</p>
+
+<p>— Pouvons-nous conserver la peau ? interrogea Rod.
+C’est mon premier trophée, et dame…</p>
+
+<p>— Certainement que nous le pouvons ! répondit Wabi.
+En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer
+le feu. Cela vous empêchera de prendre froid. »</p>
+
+<p>Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement,
+en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux
+os et que la nuit commençait à tomber.</p>
+
+<p>Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de
+la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur
+et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures
+et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y
+enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés
+étaient suspendus près du feu, pour y sécher.</p>
+
+<p>Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement
+de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait
+d’être froide. Tout en sifflant allègrement, le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, ayant
+pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de
+cèdres et commença à couper des brassées de leurs
+ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant
+autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque
+et trébuchante, rejoindre Wabi.</p>
+
+<p>Deux grandes branches fourchues furent d’abord
+plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement
+l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit
+arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du
+toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres
+grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de
+charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre.
+Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà
+pris forme.</p>
+
+<p>Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de
+dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures
+furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes
+de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand
+feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait
+plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions
+d’un livre, aucune image dont aucun livre était
+orné, n’égalaient la présente réalité.</p>
+
+<p>Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir
+au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa
+bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine
+dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau,
+Rod connut alors que ses plus beaux rêves se
+réalisaient.</p>
+
+<p>Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter,
+dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient,
+à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube
+le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement
+lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient
+de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux
+de nuit.</p>
+
+<p>Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route,
+Roderick continua ses expériences.</p>
+
+<p>Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons
+se fussent éveillés, il quitta sans rien dire le campement,
+armé du fusil de Wabi. Il envoya deux coups de feu à
+un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il s’essouffla
+ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un caribou<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>,
+qui lui échappa en se jetant à la nage dans le
+Lac de l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois
+coups à longue distance.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique
+du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="small i">CHAPITRE IV</span><br>
+RODERICK SAUVE MINNETAKI</h2>
+
+
+<p>Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le
+bateau où ils avaient pris place et qui fendait l’eau calme
+du Lac Nipigon, le regard perçant de Wabi découvrit le
+premier les maisons faites de bûches de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne
+voyait pas la fin.</p>
+
+<p>A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à
+Rod, joyeusement, les magasins de la factorerie, le petit
+groupe des maisons des employés, et celle du factor, qui
+allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.</p>
+
+<p>Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot
+s’en détacha et vint au devant du bateau. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
+virent un mouchoir blanc s’agiter, pour les saluer. Wabi
+répondit par un cri d’allégresse et tira en l’air un coup de fusil.</p>
+
+<p>« C’est Minnetaki ! cria-t-il. Elle m’avait bien promis
+d’épier notre arrivée et de venir elle-même à notre rencontre. »</p>
+
+<p>Minnetaki ! Un petit frisson nerveux courut sur la peau
+de Rod. Mille fois, Wabi, au cours des soirées passées
+devant le foyer de <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew, lui avait dépeint la
+jeune fille. Toujours il avait associé sa sœur à la conversation,
+aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même
+s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de
+rêve pour celle qu’il n’avait jamais vue.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt,
+dans un canot du bord. Avec un petit cri de joie, et
+toute rieuse, Minnetaki se pencha vers son frère, pour
+l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs jetèrent,
+vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard
+curieux.</p>
+
+<p>Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes
+les filles de sa race, elle était svelte et élancée, et avait,
+presque déjà, la taille d’une femme. D’une vraie femme
+elle avait, inconsciemment, la grâce et les gestes. Un flot
+de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un gentil
+minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants
+qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse
+retombait sur les épaules de Minnetaki, entrelacée de
+rouges feuilles automnales.</p>
+
+<p>Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se
+leva lui aussi, pour lui répondre avec politesse en retirant
+sa casquette, à la mode des gens civilisés. Un coup de
+vent, juste à cet instant, emporta la coiffure dans le
+lac.</p>
+
+<p>Ce fut une explosion de rires, de la part des deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
+et de la jeune fille, et le vieil Indien ne se priva pas de
+les imiter.</p>
+
+<p>La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au
+nez de Rod, Minnetaki poussa son canot vers la casquette
+qui flottait. Elle la repêcha et la tendit au jeune homme,
+du bout de sa rame.</p>
+
+<p>« Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les
+grands froids ? Wabi en a l’habitude. Moi pas.</p>
+
+<p>— Alors, moi non plus, je ne le ferai pas ! » répliqua
+Rod, galamment.</p>
+
+<p>Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir.
+Un équipement de chasse complet attendait le jeune
+blanc dans la chambre de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> qui lui avait
+été réservée : un fusil Remington, à cinq coups, d’aspect
+redoutable, tout pareil à celui de Wabi ; un revolver de
+gros calibre ; des raquettes à neige et une douzaine d’autres
+fourniments, indispensables à quiconque se prépare
+à entreprendre une longue expédition dans le Grand
+Désert Blanc. Rod, dès la première nuit, essaya son
+équipement.</p>
+
+<p>Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une
+carte et délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans
+cesse pourchassés dans les environs immédiats de la factorerie,
+y étaient devenus rares et prudents. Mais, à une
+centaine de milles au nord et à l’est, sur les terres à peu
+près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche
+élans, rennes et caribous.</p>
+
+<p>C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté
+d’établir ses quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se
+mettre en route sans tarder et, au centre des pistes, après
+les avoir relevées, de bâtir en toute hâte, avant les grosses
+chutes de neige, la cabane de bûches où les chasseurs
+s’abriteraient durant les grands froids.</p>
+
+<p>Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs,
+accompagnés de Mukoki, partiraient dans une semaine
+pour leur expédition.</p>
+
+<p>Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait
+à passer à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, tandis que Wabi suppléait,
+pour les affaires commerciales, à une courte
+absence de son père, il reçut de la jolie Minnetaki ses
+premières leçons de vie sauvage.</p>
+
+<p>En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa
+compagnie les signes mystérieux de la vie des forêts, le
+jeune homme était vis-à-vis d’elle en perpétuelle admiration.</p>
+
+<p>Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche,
+toute palpitante, ses yeux étincelant soudain et luisant
+comme des braises, son abondante chevelure, emplie des
+chauds reflets du soleil, venant balayer le sol autour
+d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien
+propre à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit
+ans. Cent fois, il prit le ciel à témoin que, de la pointe
+de ses jolis pieds, chaussés de mocassins, au faîte de sa
+tête, elle n’avait pas sa pareille en ce monde.</p>
+
+<p>A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi,
+qui acquiesçait avec enthousiasme. Si bien que la semaine
+n’était pas encore achevée, et déjà Minnetaki et Rod
+étaient devenus d’inséparables camarades. Ce n’était pas
+sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre
+l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le
+Grand Désert Blanc.</p>
+
+<p>Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à
+Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Mais Rod, le plus souvent, était debout
+avant elle encore. Certain matin, pourtant, il se trouvait
+en retard et, tandis qu’il s’habillait et procédait à sa toilette,
+il entendait, dehors, Minnetaki qui sifflait. Car la
+jeune fille savait siffler avec une perfection qui excitait
+son envie.</p>
+
+<p>Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki
+n’était plus là. Elle avait disparu dans la direction de
+la forêt. Il trouva simplement Wabi qui, en compagnie de
+Mukoki, était en train de lier par paquets provisions et
+équipements.</p>
+
+<p>C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua
+qu’une fine couche de glace s’était formée sur le lac,
+durant la nuit. Une ou deux fois, Wabi se tourna vers
+l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri connu, à l’adresse
+de Minnetaki. Personne ne répondit.</p>
+
+<p>« Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie
+autour d’un ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le
+déjeuner va être bientôt prêt. Rod, allez donc la chercher,
+voulez-vous ? »</p>
+
+<p>Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il
+courut sur le petit sentier qu’il savait être la promenade
+habituelle de Minnetaki et qui, avant d’entrer sous bois,
+longeait tout d’abord la grève caillouteuse du lac. Il arriva
+ainsi à l’endroit où elle amarrait son canot de bouleau et il
+put constater qu’elle était certainement passée là, il n’y
+avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été
+brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait
+dégagée sur une longueur de quelques pieds.</p>
+
+<p>De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds
+avaient laissé leur empreinte, remontait la pente du rivage
+et gagnait la forêt.</p>
+
+<p>Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il
+cria, à plusieurs reprises :</p>
+
+<p>« Holà, oh ! Minnetaki !… Minnetaki ! »</p>
+
+<p>Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la
+force de ses poumons. L’écho resta muet.</p>
+
+<p>L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé,
+lui firent reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait
+l’étroit sentier.</p>
+
+<p>Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau.
+Même silence. Alors il songea que peut-être la
+jeune fille avait pris un autre sentier et que lui-même
+était sans doute allé trop loin dans l’épaisse forêt. Il
+poursuivit cependant, quelques instants encore, et ne
+tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc
+d’arbre, renversé au travers du sentier, avait lentement
+pourri et laissé sur le sol un humus mou, épais et noirâtre.
+Les mocassins de Minnetaki y étaient imprimés
+comme dans une cire.</p>
+
+<p>Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans
+faire de bruit ; mais le vent ne lui apporta aucun son particulier.
+Une seule chose était certaine, c’est qu’il se trouvait
+maintenant à plus d’un mille de la factorerie et que
+ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés pour
+l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il
+ne put s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque
+des pieds de la jeune fille, d’admirer combien ils étaient
+menus. Il put aussi constater que les mocassins, à l’encontre
+de l’usage habituel, étaient munis de petits talons.</p>
+
+<p>Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement.
+N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre,
+assez loin devant lui ? Son cœur s’arrêta de battre, son
+sang devint brûlant et, dans la seconde même, il reprit
+sa course, avec la rapidité d’un renne.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie
+avait trouée dans la forêt.</p>
+
+<p>Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui,
+qui le glaça jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là,
+sa longue chevelure éparse sur ses épaules, les yeux
+bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait dans le sentier,
+encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui
+l’entraînaient à toute vitesse.</p>
+
+<p>Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur.
+Mais rapidement il redevint maître de lui et chaque
+muscle de son corps se tendit vers l’action.</p>
+
+<p>Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver,
+qui maintenant ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui.
+Mais lui était-il possible de tirer sur les deux coquins
+sans risquer d’atteindre Minnetaki ? La prudence lui
+interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche
+se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa,
+pour s’en faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol
+humide amortissait le bruit de ses pas.</p>
+
+<p>Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe
+tragique, lorsque Minnetaki, en un sursaut désespéré,
+tenta de se libérer. Un des Peaux-Rouges, dans l’effort
+qu’il fit pour la maintenir, se tourna à demi et vit le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>
+qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin levé.
+Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait
+son compagnon, et la bataille commença.</p>
+
+<p>Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une
+massue, sur l’épaule du second Indien, qui s’écrasa sur
+le sol. Mais, avant que le jeune homme se fût remis en
+garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière, en
+une étouffante et mortelle étreinte.</p>
+
+<p>L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui
+se hâta d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait.
+Plus prompte que l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod
+et son partenaire avaient roulé par terre et luttaient, en
+un terrible corps à corps. Le premier Indien, revenu de
+son étourdissement, commençait à se relever et se traînait
+vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son
+camarade.</p>
+
+<p>Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la
+mort assurée. Sa face blêmit et ses yeux se dilatèrent
+étrangement. Ramassant, dans un sanglot, le gourdin
+lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de
+toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du
+Peau-Rouge qui luttait avec Rod. Une fois, deux fois,
+trois fois, le bâton se leva et retomba, et l’homme desserra
+son étreinte. Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, à demi étouffé, respira.</p>
+
+<p>Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre
+Indien avait réussi à se remettre sur ses pieds et, comme
+la vaillante jeune fille levait, une quatrième fois, le gourdin,
+une poigne puissante la retint en arrière, et elle sentit
+qu’elle était prise à la gorge.</p>
+
+<p>Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été
+inutile. Il avait pu atteindre l’étui de son revolver et
+prendre son arme. A bout portant, il pressa le coup sur la
+poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde détonation,
+un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse.
+Ce que voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki
+et, sans demander son reste, déguerpit dans la forêt.</p>
+
+<p>Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse
+que par l’effort surhumain accompli par elle, se
+laissa tomber sur le sol, comme une masse, en pleurant à
+chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même, courut vers
+elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi
+bien qu’il pouvait le faire.</p>
+
+<p>Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils
+avaient perçu le cri d’attaque de Roderick et s’étaient
+aussitôt mis en route. D’autres cris, échappés à Minnetaki
+au cours de la bataille, avaient servi de point de
+repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie,
+en tournée de ronde, ne tardèrent pas à les
+rejoindre.</p>
+
+<p>L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de
+Woonga. Minnetaki conta qu’elle était encore peu éloignée
+de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et que son appel aurait pu être
+facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant sur elle
+à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par
+une ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer
+seule dans l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant,
+à bout de bras, et marchant, à droite et à gauche,
+sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient imprimés sur le
+sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque aurait
+suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait
+fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle
+et se promenait en sécurité.</p>
+
+<p>Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de
+Roderick, la mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie
+une émotion considérable. Il était évident que
+Woonga en personne devait rôder aux alentours.</p>
+
+<p>La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+résolut d’organiser des battues à vingt
+milles à la ronde, ce rayon paraissant suffisant pour
+assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres
+jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie
+eurent pour fonction spéciale de relever les traces des
+hors-la-loi. Wabi, Rod et une vingtaine d’hommes passèrent
+des jours entiers à fouiller forêts et marais. Le
+départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait, momentanément
+retardé.</p>
+
+<p>Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils
+s’étaient montrés. On reparla du départ. Pas avant, toutefois,
+que Minnetaki n’eût promis à Rod et à Wabi d’être
+désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer seule
+dans la forêt.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="small i">CHAPITRE V</span><br>
+EN CONTACT AVEC LE DÉSERT</h2>
+
+
+<p>Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux
+guide Mukoki quittèrent enfin la factorerie et firent face
+aux aventures qui les attendaient dans le Grand Désert
+Blanc.</p>
+
+<p>Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs
+et rivières s’étaient pris profondément et la neige mettait
+sur le sol son mince premier voile.</p>
+
+<p>Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de
+deux semaines sur le plan primitif, gagnèrent, à marches
+forcées, avec leur compagnon, l’extrémité nord du Lac
+Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent le fleuve
+Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente
+de neige.</p>
+
+<p>Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette
+opération, Mukoki découvrit les premières traces de
+loups. Alors on décida de rester à cette place, un jour ou
+deux, afin de tâter le terrain.</p>
+
+<p>Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de
+Mukoki, résolurent d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une
+grande tournée, pour explorer le pays un peu loin et à
+loisir, avant les grosses chutes de neige.</p>
+
+<p>Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis
+six jours, nous l’avons dit, la petite troupe avait marché
+sans arrêt et sa seule nourriture avait été du lard fumé
+et de la venaison en conserve. Mukoki, dont le prodigieux
+appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait déployer
+pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger,
+s’il était possible, en l’absence de ses amis.</p>
+
+<p>Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges
+à loups et partit pour une heure ou deux. Précautionneusement,
+il glissa le long du fleuve, les yeux et les oreilles
+alertés à tout gibier éventuel.</p>
+
+<p>Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à
+demi dévoré. Il était évident que la bête avait été tuée par
+les loups, ce jour même, ou la nuit précédente. Les traces
+de pattes, marquées dans la neige, firent conclure à l’Indien
+que quatre loups avaient pris part au meurtre et
+au festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de
+chasseur, que les loups ne dussent revenir, la nuit suivante,
+afin d’achever leur ripaille. Il en profita pour poser
+ses pièges et les recouvrit de trois ou quatre pouces de
+neige.</p>
+
+<p>Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace
+fraîche d’un renne. Pensant bien que l’animal ne couvrirait
+pas une bien grande distance dans la neige molle,
+il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement qu’il put.
+Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec
+un grognement de surprise infinie. Un autre chasseur
+s’était, lui aussi, mis sur la piste de la bête !</p>
+
+<p>Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à
+avancer. Deux cents pieds plus loin, une seconde paire de
+mocassins s’était jointe à la première et, un peu plus loin,
+une troisième.</p>
+
+<p>Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver
+encore sa part de la proie, l’Indien allait toujours de
+l’avant, silencieux, parmi les arbres. Comme il sortait
+d’une pousse compacte de jeunes sapins, il fut régalé
+d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la
+carcasse du renne qu’il pistait.</p>
+
+<p>Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué,
+il n’y avait pas plus de deux heures. Les trois chasseurs
+l’avaient éventré, lui enlevant le cœur et le foie, ainsi que
+la langue, et avaient sectionné et emporté tout le train de
+derrière, en laissant là le reste du corps et la peau. Pourquoi
+s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin ?</p>
+
+<p>Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes
+des mocassins. Il constata la hâte visible de pas pressés.
+Les chasseurs inconnus, après avoir prélevé les morceaux
+les plus délicats, n’avaient pas voulu s’attarder davantage
+et étaient repartis en courant.</p>
+
+<p>Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de
+l’Indien qui, revenant à la carcasse, dépouilla rapidement
+de sa peau le train de devant, y enveloppa le meilleur de
+la chair restante, et, ainsi chargé, s’en retourna au campement.</p>
+
+<p>Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit
+à loisir un grand feu, installa devant, sur une broche,
+un morceau de rôti, et attendit. Il attendit longuement
+et la nuit s’était enténébrée depuis longtemps que
+les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> n’avaient pas encore reparu.</p>
+
+<p>L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait
+à craindre un irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel
+de Wabi. Il courut, et trouva celui-ci tenant dans ses
+bras, comme nous l’avons conté au premier chapitre, Rod
+presque inanimé.</p>
+
+<p>Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque
+seulement il fut installé dans des couvertures, sous
+la hutte de branchages, en face du feu joyeux qui le ranimait,
+Wabi commença à donner quelques explications au
+vieil Indien.</p>
+
+<p>« Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki,
+as-tu de l’eau chaude ?</p>
+
+<p>— Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu ? » interrogea
+Mukoki, sans répondre à la demande qui lui était faite.</p>
+
+<p>Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns
+se tendant vers le jeune homme.</p>
+
+<p>« Un coup de fusil ? » répéta-t-il.</p>
+
+<p>Wabi secoua la tête.</p>
+
+<p>« Non ! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré
+trois Indiens qui campaient. Ils nous ont invités à
+partager leur repas. Tandis que nous mangions, sans
+défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a attrapé
+ce coup et il a, en outre, perdu son fusil. »</p>
+
+<p>Déjà Mukoki avait déshabillé le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> et l’examinait. Le
+bras gauche était très enflé et presque noir. Du même côté,
+un peu au-dessus de la taille, une large meurtrissure était
+apparente. Le vieux guide était un chirurgien de fortune,
+mais non sans habileté, comme on en trouve dans le Grand
+Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation
+de la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant
+la chair, en appuyant sur les os, tant et si bien que
+Rod se mit à pousser les hauts cris. Mais l’examen avait
+été favorable.</p>
+
+<p>« Pas d’os brisé ! finit par s’exclamer triomphalement
+Mukoki. Ici (et il désignait la meurtrissure) la plus
+grande blessure. Presque une côte cassée. Mais pas tout
+à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la respiration et rendu
+lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café chaud,
+et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux. »</p>
+
+<p>Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi
+eut un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>« Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne
+pensions. Vous ne donnerez pas tort à Muki. S’il affirme
+que le bras n’est pas brisé, c’est qu’il ne l’est pas, voilà
+tout. Laissez-moi vous border dans vos couvertures. Puis
+hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la
+meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de
+viande fraîche ! »</p>
+
+<p>Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement
+de joie, et était retourné en hâte à son rôti. Déjà
+celui-ci avait pris une belle couleur dorée et le jus qui
+coulait emplissait les narines de son appétissant fumet.
+Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à
+bander les parties blessées du corps de son ami.</p>
+
+<p>A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il
+apporta à Rod une part de rôti, copieusement servie et
+accompagnée d’un gâteau de farine de blé, ainsi que d’une
+tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à rire.</p>
+
+<p>« Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel
+tracas je vous donne à tous les deux, tel qu’un gosse
+impuissant. Et dire que, pour m’excuser, je n’ai même
+pas le prétexte d’un bras cassé ! En réalité, j’ai une faim
+d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi ?
+Et j’ai pris peur, comme si j’allais mourir ! J’en
+arrive à regretter que mon bras ne soit pas réellement
+brisé. »</p>
+
+<p>Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande
+grasse, dans laquelle il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta
+de manger, la figure luisante, et, d’une voix à demi-étouffée :</p>
+
+<p>« Oui, il faut lui beaucoup malade ! Encore beaucoup
+malade, énormément malade ! Lui plus malade qu’il ne
+croit…</p>
+
+<p>— C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la
+maladie ! »</p>
+
+<p>Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands
+éclats de rire.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux.
+Il jeta un regard soupçonneux vers les ténèbres, au delà
+du cercle de lumière du feu.</p>
+
+<p>« Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables
+de nous pourchasser jusqu’ici ? »</p>
+
+<p>Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche
+et les voix baissèrent de ton, prudemment.</p>
+
+<p>Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de
+la journée. Il redit comment, en pleine forêt, à plusieurs
+milles au delà du lac, Rod et lui avaient accepté d’être
+les convives des trois Indiens, et l’attaque traîtresse dont
+ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été si
+prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord,
+et sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de
+Rod, sa cartouchière et son revolver. Au cours du combat
+qui suivit, Wabi avait été terrassé par les deux autres
+hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait
+été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin,
+soit par une crosse de fusil. Le but des assaillants était
+de s’emparer du fusil de Wabi, comme ils l’avaient fait
+de celui de Rod. Mais le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait tenu bon et rien n’avait
+pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et après une
+courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés
+dans les taillis, se contentant de leur première prise.</p>
+
+<p>« Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi.
+Mais je me demande pourquoi ils n’ont pas commencé par
+nous tuer, ce qui leur eût été facile. Ils ne semblaient pas
+y tenir autrement ! Peut-être craignaient-ils des représailles
+des nôtres… »</p>
+
+<p>Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était
+en lui.</p>
+
+<p>Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui
+était à lui-même advenu et l’abandon, par des chasseurs
+inconnus, d’une partie du renne qu’ils avaient tué.</p>
+
+<p>« Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas
+qu’il s’agisse des mêmes Indiens que ceux rencontrés
+par nous. Mais je parierais qu’ils appartiennent à la même
+bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une de ses
+retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier.
+Le mieux qui nous reste à faire est de décamper le
+plus tôt possible de cette région.</p>
+
+<p>— Nous ferions de jolies pipes de tir ! » approuva Rod.</p>
+
+<p>Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de
+la montagne, ils étaient maintenant, la lune ayant tourné
+dans le ciel, en plein dans la lumière de l’astre nocturne,
+tandis que l’autre rive du fleuve s’était au contraire enténébrée.</p>
+
+<p>Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites,
+comme si quelqu’un avait frôlé extérieurement les
+ramures de la hutte. Il fut suivi d’un reniflement étrange,
+puis d’un sourd gémissement.</p>
+
+<p>« Silence et écoutez ! » ordonna Wabi d’une voix
+blanche.</p>
+
+<p>Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer
+une étroite ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.</p>
+
+<p>« Holà, Loup ! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y
+a-t-il donc ? »</p>
+
+<p>A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un
+animal efflanqué était attaché, qui ressemblait vaguement
+à un chien. Il était droit, sur ses pattes raides, et les
+oreilles en arrêt.</p>
+
+<p>En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était
+pas un chien, mais un loup adulte, un loup authentique.
+Capturé jeune, il avait reçu l’éducation d’un vrai chien,
+mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais quitté. Que se
+rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui glissât
+du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt,
+afin de rejoindre à jamais les hordes de ses frères.</p>
+
+<p>Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde,
+la gueule entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des
+râles intermittents dans la gorge.</p>
+
+<p>« Il se passe assurément quelque chose non loin de
+nous, dit Wabi, en rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en
+penses-tu, Muki ? »</p>
+
+<p>Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa
+la parole.</p>
+
+<p>Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son
+fusil à la main, se glissa dehors. Roderick, sans
+s’effrayer, resta couché et Wabi, avec l’autre fusil, suivit
+Mukoki.</p>
+
+<p>« Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse.
+Votre lit est dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous
+y atteindre. Ce n’est sans doute qu’une bête quelconque,
+qui est tombée par hasard sur notre campement. La prudence
+commande cependant de s’en assurer. »</p>
+
+<p>Dix minutes après, Wabi reparut.</p>
+
+<p>« Fausse alerte ! dit-il en riant gaiement. C’est la première
+carcasse, rencontrée hier par Muki, qui a, comme
+il le supposait, ramené à la curée un certain nombre de
+loups. Loup a senti ses frères et de là vient son émoi.
+Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute,
+notre premier scalp.</p>
+
+<p>— Et où est Muki ?</p>
+
+<p>— Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et
+le fera jusqu’à minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut
+se défier des Woongas. »</p>
+
+<p>Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.</p>
+
+<p>« Et demain ? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>— Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si
+du moins vous êtes en état de voyager… Pendant deux ou
+trois jours encore nous remonterons le cours de l’Ombakika,
+et seulement alors nous établirons un campement
+un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du
+jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec
+Muki.</p>
+
+<p>— Et vous ? fit Rod alarmé.</p>
+
+<p>— Oh ! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai
+ramasser les scalps des loups que nous avons tués. Il y a
+là pour un mois de vos appointements ! Maintenant, tournons-nous
+dans nos lits. Bonne nuit, Rod, et dormez à
+poings fermés ! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne
+heure. »</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, épuisés par les événements de cette longue
+et dramatique journée, ne tardèrent pas à s’endormir
+profondément. Et, lorsque minuit sonna, le fidèle Mukoki
+se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt prendre son
+tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et
+ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis,
+aux premières lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer,
+jusqu’à ce qu’elle fût ranimée, et, recueillant les braises
+ardentes, il se mit en devoir de préparer le déjeuner.</p>
+
+<p>Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette
+opération.</p>
+
+<p>« Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se
+prit à rougir d’un peu de honte, que tu me jouerais un
+pareil tour, Muki ! Ta gentillesse est extrême, mais quand
+renonceras-tu, mon vieil ami, à me traiter en petit garçon ? »</p>
+
+<p>Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de
+Mukoki et le vieux chasseur, tournant vers lui la tête, le
+regarda, tout heureux. Une grimace de satisfaction se
+dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par les intempéries,
+et tannée comme un cuir par les longues années
+vécues dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait,
+sur ses épaules, promené le petit Wabi à travers bois et
+forêts. Il l’avait fait jouer et en avait pris soin, lorsqu’il
+n’était encore qu’un enfantelet, et il l’avait initié aux
+mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au collège,
+nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki,
+n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux
+enfants, il était comme un second père, un gardien à la
+fois et un camarade, attentif et muet. Le contact de la
+main de Wabi fut pour lui une ample récompense de sa
+longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements
+caverneux.</p>
+
+<p>« Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup
+fatigué. Moi me porter bien. Veiller, pour moi, meilleur
+que dormir ! »</p>
+
+<p>Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue
+fourchette avec laquelle il triturait la viande sur les
+broches.</p>
+
+<p>« Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les
+pièges. »</p>
+
+<p>Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de
+la conversation. De la hutte, il cria :</p>
+
+<p>« Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne.
+Si tu as pris un loup, je veux le voir.</p>
+
+<p>— Sûrement que j’en ai pris un », ricana Mukoki.</p>
+
+<p>Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement
+habillé et avec une bien meilleure mine que lorsqu’il
+s’était couché. Il s’étira devant le feu, étendit un bras,
+puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et annonça
+à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais,
+sauf la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui
+était encore vive. Bref, il se retrouvait à peu près lui-même,
+comme dit Wabi.</p>
+
+<p>Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du
+fleuve, en marchant avec lenteur et précaution. La
+matinée était grise et morne, et de temps à autre voltigeaient
+de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant
+la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse
+aurait lieu.</p>
+
+<p>Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable
+grognement de contentement ne tarda pas à
+s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui pressa le pas.</p>
+
+<p>Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire
+gisait sur la neige.</p>
+
+<p>« Lui ! » s’exclama l’Indien.</p>
+
+<p>En les voyant arriver, la masse noire s’était animée.
+Elle se démenait et haletait, en des spasmes d’agonie.</p>
+
+<p>Mukoki examina sa prise.</p>
+
+<p>« Louve ! » expliqua-t-il.</p>
+
+<p>Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec
+lui et s’approcha de l’animal étalé devant lui.</p>
+
+<p>Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier
+avait happé la bête par une patte de devant, et que la
+seconde avait enfoncé ses dents dans une patte de derrière.
+Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien pour se défendre
+et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat
+luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses
+yeux brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur
+impuissante, et lorsque l’Indien leva le bras pour frapper,
+il fut secoué d’un tremblement d’angoisse.</p>
+
+<p>C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié
+monter en lui, s’il ne se fût souvenu, à ce moment, du
+danger qu’il avait couru la veille et de sa fuite précipitée
+devant la bande de loups.</p>
+
+<p>En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal.
+Puis, avec une habileté spéciale à sa race, il tira
+son couteau et sectionna lestement la peau, tout autour
+de la tête de la louve, en passant juste au-dessous des
+oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de
+bas en haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se
+détacha.</p>
+
+<p>Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il
+disait, Rod ne put s’empêcher de s’exclamer :</p>
+
+<p>« Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens ? »</p>
+
+<p>Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant
+un instant, et il ouvrit toute grande sa mâchoire.
+Quelque chose en jaillit, qui était ce que Rod avait encore
+entendu, chez Mukoki, de plus proche du rire, tel du
+moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque
+Mukoki, en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un
+son innomé, une sorte de gloussement, que ni Rod, ni
+Wabi n’eussent été capables d’imiter, quand ils s’y
+seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa rate
+se dilatait en plein.</p>
+
+<p>« Jamais scalpé blancs ! Mon père avoir fait cela quand
+il était jeune. Jamais plus depuis. Moi, jamais ! »</p>
+
+<p>Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au
+gloussement coutumier, qui durait encore lorsque les
+deux compagnons atteignirent le campement.</p>
+
+<p>Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation
+et à l’absorption d’un déjeuner léger. La neige
+commençait à tomber sérieusement et, en se mettant
+immédiatement en route, ils étaient assurés que leurs
+traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui pouvait
+leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des
+Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que
+Wabi ne pût les rejoindre, puisqu’il avait été convenu
+qu’ils ne cesseraient de suivre le cours glacé de l’Ombakika.
+Il les aurait rattrapés avant la chute de la nuit.</p>
+
+<p>Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps.
+Armé de son fusil, de son revolver et de son couteau de
+chasse, une hache à la ceinture, il avait gagné l’extrémité
+du lac, là où s’était déroulé, dans les mélèzes, le duel
+inégal entre le vieil élan et les loups. Il en trouva le
+dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient
+épars les débris d’un grand squelette, près d’une paire
+énorme de cornes.</p>
+
+<p>Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût
+beaucoup donné pour avoir Rod à le contempler avec lui.
+Du vieil élan héroïque, ces quelques os étaient tout ce qui
+restait. Mais la tête et les cornes qui la surmontaient
+étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques que
+le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert
+Blanc. Et la pensée lui vint que si ce splendide trophée
+pouvait être conservé, puis rapporté plus tard en pays
+civilisé, il lui serait payé cent dollars, si ce n’est plus.</p>
+
+<p>Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude.
+Près du squelette de l’élan était une carcasse de loup, à
+demi dévorée par les autres loups, et quinze pieds plus
+loin, il y en avait une seconde, dans le même état. Les
+deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis il continua
+la piste.</p>
+
+<p>Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches,
+deux autres carcasses gisaient. A l’orée du bois
+de mélèzes, il en découvrit une troisième. Sans doute ce
+dernier loup avait-il été, dans la journée, blessé par lui
+ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit, achevé
+vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà,
+là où la fusillade avait battu son plein, une sixième et une
+septième carcasse complétaient la collection. Il prit tous
+ces scalps et s’en revint vers les restes du vieil élan.</p>
+
+<p>La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de
+dents. Mais, comme il s’y trouve peu de chair, les loups
+ne s’y étaient pas acharnés davantage. La peau, aux
+endroits où elle était endommagée, pouvait être recousue
+habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie excellaient
+à ce genre de travail.</p>
+
+<p>Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour,
+c’est-à-dire dans plusieurs mois ? Si Wabi la suspendait à
+une branche d’arbre, il y avait à craindre que les premiers
+jours tièdes du printemps futur ne la corrompissent. Un
+autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque autre
+chasseur, qui viendrait à passer.</p>
+
+<p>Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de
+garder, fort longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent
+des « trous de glace », des têtes gelées de caribous et
+d’élans. Il était préférable de prendre modèle sur eux. Il
+traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses ramures
+au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement
+les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit
+au travail.</p>
+
+<p>Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la
+terre glacée et y pratiqua une fosse suffisante pour recevoir
+son précieux trophée. Il tassa au fond, avec ses pieds
+et avec la crosse de son fusil, une bonne couche de neige.
+Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit la
+fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux
+qu’il put. Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant
+le tout sous une dernière couche neigeuse, écota deux
+arbres voisins, d’un coup de hache, et reprit le chemin du
+campement.</p>
+
+<p>« Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne
+dégèlera pas avant juin. Sept scalps de loups, à quinze
+dollars, font cent cinq dollars. Et cent dollars pour la
+tête, font deux cent cinq au total. C’est, en chiffres ronds,
+soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé !
+mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures,
+un gain honorable ! »</p>
+
+<p>Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La
+neige floconnait abondamment lorsque Wabi retrouva le
+campement abandonné et la piste déjà à demi recouverte,
+laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki, celui-ci
+tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage
+commun.</p>
+
+<p>Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche,
+le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> entreprit de rejoindre au plus vite ses deux
+compagnons. Si épaisse était la rafale qu’il ne pouvait
+voir à dix arbres devant lui. La rive opposée du fleuve
+avait complètement disparu. Temps fait à souhait, pensait-il,
+pour fuir les Woongas !</p>
+
+<p>Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La
+trace des pas de ceux qui le précédaient, et dont la marche
+était plus lente que la sienne, apparaissait de plus en plus
+fraîche. Preuve évidente qu’il gagnait sur eux. Il fallait,
+à vrai dire, qu’il connût que ces pas étaient des pas
+d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un étranger
+aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou
+les avait marqués.</p>
+
+<p>Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au
+moins dix milles, Wabi s’assit pour se reposer un peu et
+restaurer ses forces, en mangeant les provisions dont, le
+matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le surprenait.
+Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore
+de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi
+eussent fait halte pour manger. Cette supposition était
+très probable.</p>
+
+<p>La solitude était, autour de lui, immensément calme.
+Rien ne troublait le silence. Pas même ne résonnait le
+gazouillement d’un oiseau-de-la-neige<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Snow bird</i>. Espèce de gélinotte ou de poule sauvage. (<i>Note
+des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Assez longtemps, il demeura ainsi, aussi immobile que
+la souche d’arbre sur laquelle il était assis. Il délassait
+ses jambes et écoutait. Ce silence exerçait sur lui une fascination
+étrange. On eût dit que le monde entier s’était
+évanoui, que même les hôtes sauvages de la forêt
+n’osaient sortir de leur retraite, à cette heure où le ciel
+semait, comme avec une main, les blancs flocons inépuisables,
+dont sans doute, jusqu’à la Baie d’Hudson, le
+manteau couvrait la terre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="small i">CHAPITRE VI</span><br>
+MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU
+DANS LE SILENCE</h2>
+
+
+<p>Comme Wabi était là, prêtant l’oreille à ce mutisme
+universel, un bruit, tout à coup, claqua dans l’air, qui
+arracha à ses lèvres un cri inarticulé. C’était la détonation,
+claire et retentissante, d’un fusil. Une autre suivit,
+puis une autre encore, et une troisième. Coup sur coup, il
+en compta cinq, successivement.</p>
+
+<p>Que signifiait ceci ? Il sauta sur ses pieds, le cœur
+battant. La détonation ressemblait à celle du fusil de
+Mukoki. Et pourtant le vieil Indien n’aurait pas tiré sur
+du gibier ! Cela avait été expressément convenu.</p>
+
+<p>Rod et Mukoki avaient-ils été attaqués ? L’instant n’était
+point aux réflexions superflues et Wabi reprit sa course.</p>
+
+<p>Si ses compagnons étaient en danger, il comprenait
+qu’il n’avait pas une minute à perdre. Mais sans doute
+arriverait-il trop tard. Aux cinq coups tirés avait succédé
+à nouveau l’absolu silence, et c’était pour lui une angoisse
+de plus. S’il y avait eu embuscade, tout maintenant devait
+être fini. Et, tandis qu’il courait, aveuglé par la neige, le
+doigt en arrêt sur la gâchette de son fusil, prêt à tirer, il
+épiait si d’autres bruits de la bataille ne parviendraient
+pas jusqu’à lui, coups de fusil ou de revolver, ou chant
+de triomphe du vainqueur.</p>
+
+<p>Il arriva à un endroit où la vallée s’étranglait au point
+que l’Ombakika gelé, qui n’était plus maintenant qu’un
+simple torrent, disparaissait complètement sous de grands
+cèdres, serrés et touffus, qui rejoignaient leurs branches
+au-dessus de lui.</p>
+
+<p>L’étroitesse de ce couloir rocheux augmentait son
+aspect sinistre de l’obscurité des cèdres qui s’y tassaient
+et de la grise pâleur crépusculaire du ciel du Nord où,
+déjà, en novembre, se mourait le jour.</p>
+
+<p>Instinctivement, avant de s’engager dans ce traquenard,
+Wabi s’arrêta, pour mieux écouter.</p>
+
+<p>Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui
+frappait contre sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était
+point la peur qui le retenait, puisque nul danger ne se
+manifestait, mais l’incertitude même de ce danger,
+inconnu et possible.</p>
+
+<p>D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût
+fait un animal, il s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un
+loup à l’affût, qui cherche à se rendre invisible. Le canon
+de son fusil était fébrilement braqué vers l’étranglement
+obscur et mystérieux. A pas de loup aussi, lentement, le
+péril n’approchait-il pas ? Et, davantage encore, il s’écrasa
+dans la neige.</p>
+
+<p>Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait
+toujours rien. Puis, soudain, résonna, comme un indubitable
+avertissement, le babillage d’un oiseau-des-élans<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+Peut-être était-ce simplement un renard errant qui avait
+dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un
+renne, ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient
+effrayé. Mais ce chant, aux notes douces et rapides, pouvait
+aussi, et Wabi ne douta point que ce ne fût le cas,
+annoncer l’homme !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Moose bird</i>. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque
+les élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces
+animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets
+avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et
+s’engagea sous les cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa
+leur ombre sans encombre, avec d’infinies précautions,
+et observa, caché derrière une souche, l’espace
+découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu
+moins serré et son regard percevait les objets assez loin
+devant lui.</p>
+
+<p>Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil
+rouge, en partant à l’improviste, tout près de lui, le
+fit sursauter. Un peu plus outre, il pensa entendre un
+frottement, dans l’ombre, comme si un fusil avait accidentellement
+raclé une branche d’arbre.</p>
+
+<p>Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine
+distinctes, qui émergeaient des ténèbres. De l’une de ses
+mains, gantées de mitaines, il s’essuya les yeux, humides
+de la neige qui lui fondait sur le visage, et regarda fixement,
+avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était
+possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler
+l’oiseau-des-élans approchaient, silencieuses.</p>
+
+<p>Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement.
+Il reconnut que c’étaient deux hommes. Ils avançaient
+avec une précaution extrême, mètre par mètre,
+rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à l’heure,
+et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi.
+Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il
+n’avait pas été vu et la chance était pour lui. Il tenait les
+deux ombres au bout de son fusil. La mort hésitante
+dépendait d’une pression de son doigt sur la gâchette.</p>
+
+<p>Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki
+tombés dans une embuscade et assassinés par les deux
+Woongas (car il ne doutait plus de l’identité des deux
+ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la
+piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était
+bien cela… Et son doigt, imperceptiblement, commençait
+à presser la détente.</p>
+
+<p>Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient
+plus qu’à une vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se
+rapprochant l’une de l’autre, semblèrent se concerter.
+Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille, afin d’écouter
+ce qu’elles disaient.</p>
+
+<p>Les ombres se parlaient à voix basse. Mais tel était le
+silence que le marmottement de leurs paroles parvenait
+jusqu’à lui. A un moment, le ton d’une des voix se haussa
+légèrement, et il entendit :</p>
+
+<p>« <span lang="en" xml:lang="en">All right !</span> »</p>
+
+<p>Ce n’était certes pas un Woonga qui s’exprimait ainsi.
+L’inflexion était très pure.</p>
+
+<p>Alors, à son tour, il appela doucement :</p>
+
+<p>« Rod, est-ce vous ? Ho ! Muki… Rod… Muki ! »</p>
+
+<p>Une seconde après, les trois amis étaient réunis, se serrant
+la main, en silence, à se la briser. La pâleur mortelle
+de Rod, la tension des traits bronzés de Wabi et de
+Mukoki disaient suffisamment l’angoisse mutuelle qui
+venait de les étreindre.</p>
+
+<p>« Vous, tout à l’heure, tirer ? murmura Mukoki.</p>
+
+<p>— Non, je n’ai pas tiré, répondit Wabi, dont les yeux
+se dilataient d’étonnement. Et vous ?</p>
+
+<p>— Non ! »</p>
+
+<p>Ce seul mot tomba des lèvres du vieil Indien. Mais il
+contenait en soi tout un monde d’interrogations et d’inquiétudes
+nouvelles. Les cinq coups de fusil, qui donc les
+avait tirés ?</p>
+
+<p>Rod et Mukoki avaient supposé que c’était Wabi,
+comme lui-même avait cru que c’était eux, et ils étaient
+revenus au-devant de lui, afin de lui porter secours, s’il
+était nécessaire.</p>
+
+<p>« Moi penser, dit Mukoki, l’ennemi être embusqué
+là ! »</p>
+
+<p>Et il désigna du doigt le bois de cèdre. Wabi se contenta
+de secouer la tête.</p>
+
+<p>Ne sachant que conclure, ils demeuraient tous trois
+à la même place. Un unique cri de loup se fit entendre, à
+un demi-mille environ vers l’arrière.</p>
+
+<p>« L’animal, dit Wabi, a dû rencontrer une piste d’hommes.
+Je ne pense pas que ce soit la mienne, car la direction
+du son n’y est pas. »</p>
+
+<p>Aucun autre bruit ne rompit plus, ensuite, le calme de
+la nuit tombante. Mukoki se remit en marche et les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> le suivirent.</p>
+
+<p>Ils allèrent ainsi, durant un quart de mille. La vallée
+s’étranglait de plus en plus et le lit glacé du torrent
+s’était engagé entre de grandes masses de rochers, qui
+s’amoncelaient en de farouches entassements et formaient
+comme autant de montagnes escarpées. Il disparaissait
+peu après entre ces rocs cyclopéens et plongeait sous
+terre. Il n’y avait pas moyen de passer outre.</p>
+
+<p>Abandonnant le fond de la vallée, les trois compagnons
+grimpèrent, parmi des blocs erratiques, jusqu’à une crête
+où, sous l’abri d’un gros rocher, excellente protection
+contre le vent, qui soufflait à l’opposé, et contre la neige,
+les restes d’un feu brûlaient encore.</p>
+
+<p>C’était à ce point que s’étaient arrêtés Rod et Mukoki,
+lorsqu’ils avaient rebroussé vers Wabi, à la suite des cinq
+mystérieuses détonations.</p>
+
+<p>L’endroit était confortable à souhait et idéal pour camper,
+après la marche du jour, si fatigante dans la neige
+molle. Mukoki avait déjà disposé une odorante paroi de
+ramures de sapin et, près du feu, un gros morceau de
+venaison, tout embroché, avait été abandonné par le vieil
+Indien, dans la précipitation de l’alerte.</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> semblaient ravis et se regardaient, tout
+heureux, malgré le danger immanent qui pesait sur eux.
+Ils s’apprêtaient à s’installer pour la nuit dans leur
+<span lang="en" xml:lang="en">home</span> et commençaient à attiser le foyer. Mais, ayant levé
+les yeux vers Mukoki, ils furent surpris de son attitude.</p>
+
+<p>Dans une désapprobation muette de la besogne à
+laquelle ils se livraient, le vieux guide était demeuré
+debout, appuyé sur son fusil, sans un mouvement.</p>
+
+<p>Wabi, un genou en terre, l’interrogea du regard.</p>
+
+<p>« Pas faire de feu, murmura le vieil Indien en secouant
+la tête. Pas rester ici. Continuer au-dessus de la montagne. »</p>
+
+<p>Et il tendit son long bras vers le nord.</p>
+
+<p>« Fleuve, dit-il, contourner montagne à travers rochers,
+puis faire cascades et après grands marais, bon refuge
+aux élans. Ensuite devenir large et uni à nouveau. Nous,
+passer par-dessus montagne. Neiger toute la nuit. Matin
+venir et point de piste pour Woongas. Si rester ici, faire
+belle piste au matin. Woongas suivre comme diables.
+Très clair à voir ! »</p>
+
+<p>Wabi se redressa et un amer désappointement se
+marqua sur son visage. Depuis le matin, de bonne
+heure, il avait marché, couru même, plus d’une
+fois. Il ressentait une fatigue suffisante pour risquer,
+sans regrets, un peu de péril, afin de pouvoir souper et dormir.</p>
+
+<p>Le cas de Rod était pire encore que le sien, quoique
+sa course eût été moindre. Pendant quelques instants,
+les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se dévisagèrent, silencieux et tout marris,
+s’essayant à dissimuler de leur mieux le dépit qu’ils
+ressentaient de la suggestion de Mukoki. Mais Wabi
+était trop raisonnable pour s’opposer délibérément à l’avis
+du vieil Indien. Si celui-ci affirmait qu’il était dangereux
+de passer la nuit en ce gîte, eh bien ! il fallait l’en croire
+et dire non eût été folie.</p>
+
+<p>Alors, avec une figure mi-contrite, mi-riante, et réconfortant
+de son mieux Rod qui en avait grand besoin,
+Wabi commença à réajuster sur ses épaules son paquet,
+qu’il avait, en arrivant, jeté sur le sol. Mukoki, de son
+côté, encourageait le pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>.</p>
+
+<p>« Grimper montagne. Pas très loin marcher. Deux ou
+trois milles. Aller lentement. Alors campement et bon
+souper. »</p>
+
+<p>Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent
+réemballés sur le toboggan et les trois compagnons reprirent
+leur course, se traçant une nouvelle piste sur la cime
+pittoresque et sauvage de la montagne.</p>
+
+<p>Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui
+allégeait d’autant le traîneau, et choisissant, pour que
+passât celui-ci, les meilleurs endroits. Du tranchant de
+sa hache, il rognait les buissons et les arbrisseaux importuns.</p>
+
+<p>A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki
+tirant le toboggan, auquel Loup était solidement attaché
+avec une babiche<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Roderick, chargé d’un léger paquet,
+fermait la marche.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou.
+(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Il était à bout de forces et complètement démoralisé.
+C’est à peine si, dans les ténèbres, il pouvait, de temps
+à autre, distinguer de Wabi une silhouette fugitive.
+Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était guère
+plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour
+servir de société.</p>
+
+<p>L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir.
+Mais maintenant, en cette nuit lamentable, la pensée de
+Rod se reportait à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où il souhaitait mentalement
+d’être encore à côté de Minnetaki lui contant,
+sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la journée,
+quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus
+de charme que la situation présente !</p>
+
+<p>Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se
+noyait son rêve, fut soudainement interrompue, de façon
+désagréable. Mukoki s’étant, pour souffler, un instant
+arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à avancer.
+Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y
+étala de tout son long. En voulant se retenir, il empoigna
+le harnais de l’Indien qui, ne s’attendant pas à cette
+brusque secousse, perdit l’équilibre et culbuta à son tour,
+par-dessus lui.</p>
+
+<p>Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et
+les trouva tous deux dans cette posture comique. Ce fut
+un heureux accident, car le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> se mit à rire de bon cœur,
+tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son harnais. Rod
+se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait
+les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire
+à celui de Wabi, et ses idées noires s’envolèrent.</p>
+
+<p>La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche,
+tout en cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous
+d’eux, la course tumultueuse du torrent, dont le gel
+n’avait pas encore immobilisé le courant trop rapide. Un
+précipice était là, qu’ils devinaient sans le voir. D’autres
+blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des cataclysmes
+préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient
+maintenant leur marche et il ne leur était plus
+permis d’avancer qu’avec une prudence de tous les
+pas.</p>
+
+<p>La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure
+qu’ils marchaient, tandis que Rod voyait se dessiner, à sa
+droite, une ombre énorme, confuse encore, qui montait
+dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment arriva où
+Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.</p>
+
+<p>« Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod.
+Je lui laisse l’emploi de chef de file, car le passage n’est
+pas sans danger. Au-dessous de nous, le torrent se
+précipite en une haute cataracte. Écoutez-le. »</p>
+
+<p>Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que
+la voix de Wabi en était presque étouffée.</p>
+
+<p>L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait
+sa lassitude. Jamais, dans ses rêves de folles aventures,
+il n’avait prévu pareille heure. Il écarquillait ses yeux et
+ses oreilles, et tâchait de percer le paysage, qu’il entendait
+et sentait autour de lui.</p>
+
+<p>Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse,
+il vit la grande ombre qui, à sa droite, montait dans la
+nuit s’estomper nettement, et il se rendit compte de leur
+situation à tous trois. L’ombre était une montagne gigantesque,
+dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au
+flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient.
+A gauche, le précipice ouvert tombait à pic dans
+les ténèbres bouillonnantes. Et, comme il heurtait du pied
+un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le lança dans
+le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes,
+mais il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui
+grondait sans trêve. Un frisson lui courut sur l’échine.
+C’étaient bien là des sensations qui ne traînent point les
+rues des grandes villes !</p>
+
+<p>Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à
+défaut de la vue, en donnait la perception. Wabi surtout
+peinait à tirer le toboggan. En dépit de sa fatigue et de
+sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de main et
+il poussa, à l’arrière.</p>
+
+<p>Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le
+bruit de la cascade diminua d’intensité, puis s’éteignit,
+Il finit même par n’être plus.</p>
+
+<p>« Halte ! » cria Mukoki.</p>
+
+<p>La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui,
+pour être d’une hauteur respectable, n’était point aussi
+formidable qu’elle avait d’abord paru à Rod. Wabi jeta
+à terre son harnais avec un « Ouf ! » de satisfaction, et
+Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à
+Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un
+endroit propice pour camper.</p>
+
+<p>Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son
+abri. Rod et Wabi aidèrent l’Indien à couper des bourrées
+de sapin, pour confectionner la hutte et les lits, après
+que la neige du sol eut été soigneusement balayée. Une
+heure après, tout était terminé et la flamme folâtre crépitait.
+Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur
+combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le
+bois en abondance.</p>
+
+<p>Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient
+affamés et Mukoki fut délégué aux soins de la cuisine.
+Café et venaison furent bientôt prêts.</p>
+
+<p>La paroi du rocher, faisant office de réflecteur, renvoyait,
+en la décuplant, la chaleur bienfaisante du feu et
+sa lueur incandescente. Dans ce rayonnement brûlant,
+Rod sentit, dès qu’il eut fini de manger, un invincible
+sommeil s’emparer de lui. Sans pouvoir davantage lutter
+contre, il se traîna, dormant déjà, vers la hutte, et s’enveloppa
+dans une couverture, sur son lit de sapin odorant.
+Quelques minutes après, rien n’était plus pour lui.</p>
+
+<p>La dernière vision consciente de ses yeux mi-clos avait
+été Mukoki empilant sur le foyer bûches sur bûches, et la
+flamme qui jaillissait à près de quatre mètres de haut, en
+illuminant dans la nuit un hallucinant paysage de rocs
+chaotiques.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="small i">CHAPITRE VII</span><br>
+LA DANSE DES CARIBOUS</h2>
+
+
+<p>C’est une fois couché et ses nerfs se détendant, que
+Roderick Drew éprouva la répercussion de l’effort excessif
+accompli par lui, malgré sa blessure, au cours de la
+journée écoulée.</p>
+
+<p>Des rêves agités et dénués d’agrément vinrent troubler
+la fièvre de son sommeil. Tandis que Wabi et le vieil
+Indien, plus cuirassés contre la fatigue et les émotions
+du Désert, reposaient en paix et dormaient les poings fermés,
+notre citadin, à plusieurs reprises, se réveilla en
+sursaut, avec un soupir sourd ou un cri aigu, en s’imaginant
+qu’il courait un grand danger. Ce n’était qu’en passant
+sa main sur ses yeux, à demi levé, sur son coude,
+qu’il se rendait compte que l’aventure où il se débattait
+n’était qu’un cauchemar.</p>
+
+<p>Dans un de ces sursauts, et comme il se redressait sur
+sa couche, pour la dixième fois, il lui sembla entendre
+des pas. Il s’étira les membres, il se frotta les paupières,
+regarda les formes sombres et immobiles de ses compagnons
+endormis, et, convaincu qu’il avait rêvé, une fois
+de plus, il se plongea à nouveau dans les ramures de sapin.</p>
+
+<p>Il lui parut que l’imperceptible bruit recommençait et,
+comme mû par un ressort, il se dressa du coup sur son
+séant. Pas de doute possible. Il eût mis sa tête à couper
+qu’il entendait bien, tout contre la hutte, craquer la neige,
+sous un pas prudent et doux. Il retint son haleine et prêta
+l’oreille. Pas un bruit ne rompait le silence, que les éclatements
+d’un tison dans le feu. Il avait décidément rêvé
+et il tirait à lui sa couverture, lorsque…</p>
+
+<p>Son cœur cessa de battre. Qui était là ?</p>
+
+<p>Complètement réveillé maintenant, les yeux grands
+ouverts, tous ses sens tendus vers l’action éventuelle, lentement,
+avec précaution, il se leva. Les pas et craquement
+de la neige étaient devenus très distincts. On marchait
+derrière la hutte. On s’éloignait. Puis on s’arrêtait. La
+lueur vacillante du feu, à demi éteint, mettait encore son
+reflet rougeâtre sur le pan du grand rocher.</p>
+
+<p>A cette indécise lumière, Rod vit quelque chose remuer.
+Une forme obscure rampait sournoisement vers la hutte
+endormie.</p>
+
+<p>De sa découverte, le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> demeura tout d’abord comme
+figé. Mais rapidement il songea que les Woongas les
+avaient suivis ! Ils allaient tomber à l’improviste sur les
+dormeurs ! Presque en même temps, une de ses mains rencontra
+le canon du fusil de Wabi. Le froid de l’acier le
+fit tressaillir.</p>
+
+<p>Il n’avait pas le loisir de réveiller ses compagnons.
+Le temps même qu’il tirât à lui le fusil, la forme avait
+déjà grandi, près du rocher, jusqu’à ce qu’elle s’abaissât,
+prête à bondir. Un halètement de Rod, une détonation
+qui retentit comme un tonnerre, un cri de douleur, et toute
+la hutte était sur pied.</p>
+
+<p>« Nous sommes attaqués ! cria Rod. Vite ! Wabi !
+Mukoki ! »</p>
+
+<p>Le jeune blanc, à présent, était à genoux, le fusil
+fumant, toujours en joue, dans la direction du rocher. Là,
+dans l’ombre ténébreuse, un peu au delà du feu, un corps
+se tordait, en soubresauts, dans l’agonie de la mort.</p>
+
+<p>La forme efflanquée du vieil Indien était venue s’agenouiller
+à côté de Rod, le fusil à l’épaule, et, par-dessus
+leurs deux têtes, Wabi, le bras tendu, braquait son gros
+revolver, dont le canon étincelait à la lueur du feu.</p>
+
+<p>Après un moment d’attente Wabi chuchota :</p>
+
+<p>« Ils sont partis. »</p>
+
+<p>Rod, dont la voix tremblait d’émotion, répondit :</p>
+
+<p>« J’en ai un. »</p>
+
+<p>Mukoki, écartant les branchages qui formaient la hutte,
+se risqua dehors, toujours sur le qui-vive. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
+le virent qui contournait le rocher, dissimulé dans son
+ombre, et qui s’avançait vers la victime de Rod. Lorsqu’il
+fut près du corps, maintenant immobile, il se courba, puis
+se redressa, avec un grognement, et lança la dépouille
+mortelle de leur ennemi dans la clarté du feu.</p>
+
+<p>« Woongas ! Ah ! Ah ! Rod tuer lynx beau et gras ! »
+cria-t-il.</p>
+
+<p>Rode eut un recul, un peu honteux, et rentra dans la
+hutte, tandis que Wabi, jetant un long cri, qui se répercuta
+dans la nuit, allait rejoindre Mukoki.</p>
+
+<p>« Woongas ! Ah ! Ah ! gloussait le vieil Indien. Lynx
+beau et gras, tiré en plein dans la face. »</p>
+
+<p>Rod émergea de sa retraite et rejoignit ses compagnons,
+avec une grimace que Wabi compara à celle d’un mouton
+qui bêle.</p>
+
+<p>« Cela vous va bien, protesta Rod, de vous moquer de
+moi ! Mais que serait-il advenu si ç’avait été réellement
+des Woongas ? Par saint George ! si jamais nous sommes
+de nouveau attaqués, je ne bougerai plus et vous laisserai
+le soin de les chasser. »</p>
+
+<p>Quoiqu’on le raillât, Roderick était excessivement fier
+de son lynx. C’était une bête de grosse taille, que la faim
+avait attirée vers les reliefs du repas et qui, prudemment,
+inspectait les lieux lorsque le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait tiré. Quant à Loup,
+il s’était prudemment tenu coi, en voyant qu’il ne s’agissait
+pas d’un homme, mais seulement d’un lynx, qui est,
+par surcroît, un ennemi-né de sa race.</p>
+
+<p>Mukoki se hâta de dépouiller l’animal, pendant que
+celui-ci était encore chaud.</p>
+
+<p>« Vous, aller vous coucher, dit-il aux deux jeunes gens.
+Moi rallumer le feu, puis dormir aussi. »</p>
+
+<p>Cet incident tragi-comique libéra Rod de ses autres cauchemars
+et il s’endormit plus calme, désormais.</p>
+
+<p>Tard, le lendemain matin, il se réveilla. La neige ne
+tombait plus et un soleil magnifique brillait au ciel. Wabi
+et le vieil Indien étaient déjà dehors, en train de préparer
+le déjeuner, et le gai sifflement de son camarade rappela
+à Rod que la crainte des Woongas s’était évanouie. Sans
+s’attarder davantage au lit, il se leva à son tour.</p>
+
+<p>Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet
+de la montagne, se déroulait un immense et merveilleux
+panorama. Les arbres, les rochers, toute la montagne
+elle-même, étaient couverts de deux pieds de neige,
+blanche et respendissante sous le soleil.</p>
+
+<p>Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> lui apparaissait dans toute sa grandeur.
+Aussi loin que pouvait porter la vue, la blanche
+étendue, mille après mille, se dépliait vers le Nord, jusqu’à
+la Baie d’Hudson. En un éblouissement béat, Rod
+embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des
+forêts noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui
+se succédaient sans fin, entrecoupés de lacs scintillants,
+encadrés de sapins, et d’un grand fleuve déroulant son
+cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et morne,
+comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une
+splendeur magnifique et variée, dans un décor immaculé.
+Son cœur palpitait de plaisir, tandis qu’il planait sur
+cet immense horizon, et le sang lui empourprait la
+face.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i> est un terme générique, intraduisible, qui,
+comme le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe,
+désigne une région particulière et l’ensemble des éléments-types
+qui la constituent. Le <i lang="en" xml:lang="en">Wilderness</i>, dit aussi le <i lang="en" xml:lang="en">Wild</i>, ou le <i>Grand
+Désert Blanc</i>, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle
+Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes,
+qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus
+rude et plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages
+de ce roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une
+flore variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire
+place ensuite à une terre à peu près morte. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation
+et, de sa voix gutturale, il lui disait :</p>
+
+<p>« Beaucoup caribous, là, en bas ! Beaucoup caribous !
+Plus d’hommes du tout ! Plus de maisons ! Pendant vingt
+mille milles ! »</p>
+
+<p>Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien
+qui, lui aussi, paraissait tout ému. Ou eût dit que ses
+ardentes prunelles cherchaient à percer cet infini, à aller
+loin, plus loin encore, jusqu’aux postes extrêmes de l’immense
+Baie d’Hudson.</p>
+
+<p>Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur
+l’épaule de Rod.</p>
+
+<p>« Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre
+vision. Là-bas, lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son
+apprentissage de chasseur. »</p>
+
+<p>Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire
+transparence de l’atmosphère et la suppression apparente
+des distances qui en résultait.</p>
+
+<p>« Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage,
+et que l’on pourrait, semble-t-il, toucher de la main ?
+Elle est à trente milles d’ici ! Et ce lac, de ce côté, qui
+vous paraît sans doute à une portée de fusil ? Cinq milles
+nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou ou
+un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement. »</p>
+
+<p>Pendant quelques instants encore, les trois hommes
+demeurèrent à regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil
+Indien retournèrent au feu et à la préparation du déjeuner,
+laissant Rod à son enchantement.</p>
+
+<p>Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies
+non écrites, quels romans insoupçonnés, quels trésors
+de dollars et d’or, devait enclore ce vaste Nord ! Pendant
+un millier, un million de siècles peut-être, il était demeuré
+inviolé, dans l’étreinte sauvage de la nature. Bien peu
+d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les races
+autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y
+vivaient de la même existence que l’homme préhistorique !</p>
+
+<p>Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit
+appeler pour déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit
+et ses rêves romanesques ne l’empêchèrent pas de
+faire honneur au repas.</p>
+
+<p>Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route.
+Mais Wabi et Mukoki avaient déjà décidé de ne point
+prendre la piste ce jour-là et de demeurer au campement
+jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.</p>
+
+<p>« Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous
+ne pouvons plus voyager maintenant que sur nos raquettes.
+Il vous faut bien cette journée pour apprendre à vous
+en servir. En outre, la neige a recouvert toutes les traces
+existantes des animaux que nous chassons. Or, élans,
+rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux
+à fourrure, ne vont pas se mettre en mouvement avant
+l’après-midi, ou même la soirée. Prendre la piste à cette
+heure ne nous servirait de rien. Demain, au contraire,
+nous nous rendrons compte, à loisir, des empreintes que
+nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous
+annoncent. Si le pays nous semble propice au but que
+nous poursuivons, alors nous y ferons halte et établirons
+notre campement d’hiver.</p>
+
+<p>— Et les Woongas ? interrogea Rod. Vous pensez que
+nous en sommes suffisamment éloignés ? »</p>
+
+<p>Mukoki émit un grognement.</p>
+
+<p>« Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière,
+beaucoup bons pays et giboyeux. Rester là. »</p>
+
+<p>Cent autres questions furent posées par le jeune garçon,
+au cours du déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils
+dominaient et où ils s’enfonceraient bientôt. Et chaque
+réponse ne faisait qu’augmenter son enthousiasme.</p>
+
+<p>Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer
+son apprentissage des raquettes. Un heure durant,
+Wabi et Mukoki le pilotèrent dans un sens et dans l’autre,
+le long de la crête de la montagne, s’arrêtant aux
+moindres détails, battant des mains lorsqu’il avait réussi
+un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup
+aussi lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort
+satisfait de lui, trouva que tout allait pour le mieux.</p>
+
+<p>La journée s’écoula fort agréablement. Roderick cependant
+ne laissa pas de remarquer que, par moments, Wabi
+semblait sous le coup d’un souci inconnu. Par deux fois,
+il le découvrit seul, assis sous la hutte, et silencieusement
+pensif. Il finit par s’en inquiéter.</p>
+
+<p>« Pourrais-je savoir la cause de votre ennui ? interrogea-t-il.
+Qu’est-ce qui ne va pas ? »</p>
+
+<p>Wabi se redressa et eut un petit rire.</p>
+
+<p>« Avez-vous jamais eu, Rod, un rêve qui survive à la
+nuit et continue à vous importuner, une fois éveillé ?
+J’en ai fait un de ce genre, plus tenace que vos cauchemars
+imaginaires, car, depuis lors, je ne puis m’empêcher d’être
+inquiet des êtres chers que nous avons laissés derrière
+nous. Et plus spécialement de Minnetaki. Rien d’autre
+que cela. C’est se tracasser pour rien, me direz-vous ? Je
+suis de votre avis. Écoutez ! N’est-ce pas le sifflement de
+Mukoki ? » Le vieil Indien, en effet, arrivait en courant.</p>
+
+<p>« Venir voir chose plaisante ! s’exclama-t-il. Vite !
+Venir voir vite ! »</p>
+
+<p>Rapidement, il emmena les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> sur le rebord
+le plus escarpé de la montagne. Il semblait très excité.</p>
+
+<p>« Caribous ! dit-il. Caribous en train de s’amuser ! »</p>
+
+<p>Et son doigt se tendit vers la pente neigeuse qui dévalait
+au-dessous d’eux.</p>
+
+<p>A la distance d’un mille environ, qui semblait à Rod
+beaucoup moindre, sur une petite plate-forme située à
+mi-côte de la montagne, et qui devait être, en été, une
+prairie, une demi-douzaine de gros mammifères se comportaient
+d’une façon bizarre.</p>
+
+<p>Les bêtes étaient des caribous, cet animal merveilleux
+de la Terre du Nord, aussi commun que le renne au delà
+du 60<sup>e</sup> degré de latitude, et dont Roderick avait lu, dans
+ses livres, tant de mirifiques descriptions. Pour la première
+fois, il le surprenait dans son ambiance et dans sa
+vie réelle.</p>
+
+<p>Et, juste à ce moment-là, les animaux s’adonnaient
+à leur curieux jeu favori, connu, dans les parages de la
+Baie d’Hudson, sous le nom de « Danse du caribou ».</p>
+
+<p>« Que diable font-ils là ? demanda Rod, tout aguiché.
+Qu’est-ce qui leur prend ?</p>
+
+<p>— Eux, s’amuser follement », gloussa Mukoki.</p>
+
+<p>Et il tira Rod un peu plus en avant, derrière un rocher
+qui les dissimulait.</p>
+
+<p>Wabi avait mouillé dans sa bouche un de ses doigts,
+puis l’avait levé en l’air, au-dessus de sa tête. C’est un
+procédé commode pour se rendre un compte exact de la
+direction du vent. Le côté du doigt opposé au vent demeure
+humide, tandis que l’autre sèche rapidement.</p>
+
+<p>« Le vent, annonça-t-il, est bon pour nous, Muki, et
+ils ne peuvent nous sentir. La chance est propice à un
+coup de fusil. Va le tirer. Rod et moi nous resterons ici
+à vous regarder. »</p>
+
+<p>Tandis que Mukoki s’en retournait en rampant vers la
+hutte, pour y prendre son fusil, Roderick continuait à se
+récréer de la vue du spectacle divertissant qui se déroulait
+au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Deux autres animaux avaient rejoint les autres, sur
+leur plate-forme, et le soleil illuminait les ramures de
+leurs grandes cornes, tandis qu’ils secouaient leurs têtes,
+au cours de leurs bouffonnes évolutions. Trois ou quatre
+d’entre eux se séparant du reste de la troupe, commençaient
+par se sauver avec la vitesse du vent, comme s’ils avaient
+eu à leurs trousses leur plus mortel ennemi. A deux ou
+trois cents mètres, ils s’arrêtaient soudainement et, s’alignant
+en cercle, faisaient volte-face, comme si la fuite leur
+avait été de partout coupée. Puis ils se disloquaient et, en
+une course non moins échevelée, rejoignaient leurs compagnons.</p>
+
+<p>Un autre jeu retenait les regards de Rod, si imprévu
+et si étonnant qu’il en demeurait tout pantois, un jeu à
+ce point comique que Wabi, derrière lui, en riait en sourdine.
+Une de ces agiles créatures, se détachant seule de
+la troupe, se mettait à tourbillonner tout autour, sautant
+et lançant des ruades, jusqu’à ce que, finalement, après
+un dernier bond, elle retombât droit sur ses pattes, sans
+plus bouger, comme une danseuse de ballet qui a terminé
+sa figure. Après quoi, le caribou simulait une nouvelle
+fuite, avec la troupe entière à ses talons.</p>
+
+<p>« Ce sont, dit Wabi, les animaux les plus matois, les
+plus rapides et les plus amusants du Nord. Si le vent
+leur est favorable, ils vous flairent du haut en bas d’une
+montagne, et ils sont capables de vous entendre parler et
+marcher à un mille de distance… Mais regardez par ici ! »</p>
+
+<p>Il appuya son doigt sur l’épaule de Rod et lui désigna
+Mukoki, qui se trouvait déjà assez loin et se glissait en
+tapinois vers les caribous, parmi les rochers et les buissons.
+Chaque minute le rapprochait davantage de son
+gibier et Roderick palpitait, admirant l’ensemble du
+tableau que formaient les muets et folâtres ébats des
+enfants du Désert, l’avance précautionneuse du vieil
+Indien, et chaque arbre, chaque rocher du paysage, qui
+jouaient leur rôle dans le petit drame dont pas une phrase
+ne lui échappait.</p>
+
+<p>Cinq, dix, quinze minutes passèrent. Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
+virent Mukoki s’arrêter et lever le doigt en l’air, pour
+l’épreuve du vent.</p>
+
+<p>Il s’aplatit ensuite sur la neige et, pied par pied, mètre
+par mètre, il se coulinait sur les mains et sur les genoux.</p>
+
+<p>« Bon vieux Muki ! murmurait Wabi, tandis que Rod
+s’impatientait, les mains crispées, se demandant quand
+Mukoki se déciderait à tirer. Car, maintenant, il n’était
+plus, semblait-il, qu’à un jet de pierre de la troupe.</p>
+
+<p>— A quelle distance est-il donc encore ? interrogea Rod.</p>
+
+<p>— A trois ou quatre cents yards, dit Wabi. C’est trop
+loin pour tirer. »</p>
+
+<p>Mukoki finit par n’être plus qu’un point noir sur la
+neige blanche.</p>
+
+<p>A ce moment, la troupe joyeuse eut la conscience qu’un
+danger la menaçait. Elle cessa soudain ses ébats et
+demeura, pendant quelques instants, comme paralysée.
+La détonation du fusil de l’Indien monta vers les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span>.</p>
+
+<p>« Raté ! » cria Wabi.</p>
+
+<p>Déjà les huit caribous fuyaient ventre à terre.</p>
+
+<p>Un autre coup, puis un second et un troisième se
+succédèrent rapidement. Un des fuyards s’abattit sur les
+genoux, puis se releva et reprit sa course. Un coup encore,
+le dernier dans le fusil de Mukoki, et la bête blessée
+tomba à nouveau, tenta une fois de plus de se remettre
+sur ses pattes, puis s’écroula sur le sol.</p>
+
+<p>« Bonne besogne ! s’exclama Wabi. C’est de la viande
+fraîche pour le dîner ! »</p>
+
+<p>Mukoki, après avoir déchargé son fusil, s’avança sur
+l’espace libre, maintenant rouge de sang, où quelques
+instants avant, s’ébattaient les caribous.</p>
+
+<p>Il tira son couteau de sa gaine et s’agenouilla près de
+la gorge de l’animal abattu.</p>
+
+<p>« Je vais, dit Wabi, descendre vers lui, pour l’aider un
+peu. Vous, Rod, restez ici. Vous avez encore les jambes
+faibles et vous ne pourriez plus ensuite regrimper. Allez
+un peu aviver le feu. Mukoki et moi nous rapporterons la
+viande. »</p>
+
+<p>Roderick, resté seul, s’occupa de ramasser du bois pour
+la nuit et s’exerça sur ses raquettes. Il s’étonnait lui-même
+de ses progrès et qu’il pût, avec cette étrange et
+encombrante chaussure, arriver à marcher ainsi, tout
+naturellement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="small i">CHAPITRE VIII</span><br>
+MUKOKI DÉRANGE
+LES ANCIENS SQUELETTES</h2>
+
+
+<p>Le crépuscule commençait à tomber lorsque Wabi et
+Mukoki reparurent, chargés de la viande du caribou. On
+hâta les préparatifs du dîner, car, le lendemain et les
+jours suivants, on devait se mettre en route avant l’aurore,
+marcher sans doute jusqu’à la nuit, et il était urgent
+de s’allonger au lit.</p>
+
+<p>Les trois compagnons étaient aussi impatients l’un que
+l’autre de commencer leurs exploits cynégétiques. Même
+Loup, étirant sa personne efflanquée, humait l’air à plein
+museau, comme s’il eût langui après les émotions des
+drames où il devait jouer son rôle.</p>
+
+<p>« Si vous en avez la force, dit Wabi à Rod, par-dessus
+sa tranche de caribou, nous couvrirons dès demain vingt-cinq
+à trente milles, au cas où cela sera nécessaire. Nous
+pouvons avoir rencontré notre terrain de chasse à midi,
+comme il est possible que nous le cherchions deux ou trois
+jours durant. Dans ce cas comme dans l’autre, ne gaspillons
+plus notre temps. Hourrah ! L’heure du grand jeu
+n’est pas loin ! »</p>
+
+<p>Il semblait à Rod qu’il venait à peine de s’endormir,
+lorsqu’il sentit que quelqu’un le secouait sur sa couche.
+Il ouvrit les yeux et trouva devant lui la figure rieuse de
+Wabi, qu’éclairait le reflet d’un bon feu.</p>
+
+<p>« Allons, Rod ! Il est l’heure ! lui dit son camarade. Le
+déjeuner du matin est chaud, tout notre paquetage est
+déjà sur le traîneau. Et vous êtes encore là à rêver. A
+quoi ou à qui ?</p>
+
+<p>— A Minnetaki ! » répondit Rod, avec une franchise
+dénuée d’artifice.</p>
+
+<p>Il se leva, défripa ses vêtements et lissa ses cheveux
+ébouriffés. La nuit était noire encore et, ayant consulté sa
+montre, il vit qu’il était quatre heures du matin. Mukoki
+avait installé déjà le déjeuner sur une pierre plate, auprès
+du feu.</p>
+
+<p>Le repas fut bref et la caravane se remit en route. Rod
+était désolé de la perte de son fusil. Un paradis de chasse
+allait s’ouvrir à lui et il était désarmé ! Comme il se
+lamentait de son malheureux sort, Wabi lui offrit l’usage
+de son propre fusil, un jour sur deux. Le gros revolver
+passerait de même, respectivement, d’une main à l’autre,
+et chacun d’eux, en cas de besoin, l’utiliserait de son
+mieux. Roderick fut tout joyeux de cette solution et Wabi
+insista pour que ce fût lui qui eût la première jouissance
+de l’arme bienheureuse.</p>
+
+<p>Au delà des rochers qui jonchaient le faîte de la montagne
+et une fois sur la pente lisse de la descente, les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’attelèrent ensemble au traîneau, tandis que Muki
+marchait en avant pour tracer la piste.</p>
+
+<p>Roderick assistait, pour la première fois, à l’établissement
+d’une piste et il admirait fort, dans l’aube naissante,
+l’habileté du vieil Indien. Mukoki, qui était un « pisteur »
+habile entre tous, effectuait, avec ses raquettes, d’énormes
+enjambées et, à chacune d’elles, faisait voler en l’air un
+feu d’artifice neigeux. Le sol, ainsi débarrassé de la neige
+molle, n’offrait plus qu’un large sentier, à la surface
+ferme, que pouvaient suivre sans peine Rod et Wabi.</p>
+
+<p>Dès qu’ils furent arrivés à la base de la montagne, et
+comme ils suivaient, depuis un demi-mille environ, le bas-fond
+où ils se trouvaient, Mukoki s’arrêta. Lorsque les
+deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’eurent rejoint, il désigna du doigt une
+empreinte marquée curieusement dans la neige.</p>
+
+<p>« Élan ! » dit-il.</p>
+
+<p>Rod se pencha pour regarder.</p>
+
+<p>« La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte
+n’est pas encore gelée et la neige vient à peine d’y
+reprendre son équilibre. Les petites mottes glissent
+encore les unes sur les autres, voyez, Rod ! C’est un gros
+mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il
+est passé par ici. »</p>
+
+<p>A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux
+devenaient de plus en plus fréquentes, trahissant
+les va-et-vient et l’agitation sauvage de la nuit. Ce fut
+d’abord la piste d’un renard, qu’ils croisèrent à plusieurs
+reprises. Ils constatèrent que le petit bandit des ténèbres
+avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était couverte
+de sang et de poils, et une partie du corps n’avait
+pas encore été dévorée.</p>
+
+<p>Wabi était demeuré pensif et examinait de près les
+empreintes.</p>
+
+<p>« L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie
+de renard il s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un
+renard, et voilà tout. Toutes les traces de ces animaux se
+ressemblent, quelle que soit l’espèce. Pécuniairement parlant,
+la question cependant est capitale. Le renard qui a
+passé ici représente peut-être une fortune… »</p>
+
+<p>Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective
+l’avait déjà rempli d’allégresse.</p>
+
+<p>« Expliquez-vous, Wabi ! interrogea Rod.</p>
+
+<p>— Eh bien ! expliqua Wabi, le camarade est peut-être
+un renard rouge ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de
+dix à quinze dollars. Si c’est un renard noir, il en vaut
+de cinquante à soixante. De soixante-quinze à cent, si
+c’est ce que nous appelons un « croisé », c’est-à-dire s’il
+est mélangé de noir et d’argent. Et si c’est…</p>
+
+<p>— Un énorme gris-argent… gloussa Mukoki.</p>
+
+<p>— Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents
+dollars, si le sujet est ordinaire. De cinq cents à mille,
+si c’est une bête hors ligne ! Et maintenant Rod, comprenez-vous
+pourquoi nous aimerions à être fixés sur son
+identité ? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la
+peine que nous le suivions. Mais il est bien probable que
+ce n’est qu’un rouge et nous gâcherions notre temps. »</p>
+
+<p>L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des
+traces de loups, qu’on aurait crues être celles de gros
+chiens. Puis celles, légères, de sabots de cerfs, et celles
+aussi, très larges, griffes écartées, d’un lynx errant. Mais
+rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa
+tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable
+ce devait être ! Il apprit également à distinguer,
+malgré leur similitude apparente, l’empreinte du sabot
+d’un petit élan de celle d’un caribou.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine de fois, au cours de la matinée, les
+trois compagnons s’arrêtèrent pour se reposer. A midi,
+Wabi calcula qu’ils devaient avoir couvert une vingtaine
+de milles. Rod, quoiqu’il commençât à sentir la fatigue,
+déclara qu’il était encore bon pour une dizaine d’autres.
+On dîna.</p>
+
+<p>Puis l’aspect du pays se modifia et celui-ci redevint très
+accidenté. Une petite rivière, qu’ils suivaient, devint un
+torrent tumultueux entre ses rives gelées. Les blocs erratiques
+et les masses rocheuses reparurent, encadrés de
+collines boisées. A chaque pas, le pittoresque augmentait.
+Un autre chaînon de montagnes, escarpées et sauvages,
+apparut vers l’est. Les petits lacs se faisaient aussi plus
+nombreux, dans leurs criques glacées.</p>
+
+<p>Mais ce qui réjouissait surtout le cœur de nos chasseurs,
+c’était la fréquence des empreintes probantes de
+gibier et d’animaux à fourrure. Les endroits faits à
+souhait pour établir le campement d’hiver abondaient.
+Ce n’était que l’embarras du choix et les trois compagnons
+ralentirent leur marche.</p>
+
+<p>Après la dernière ascension, dirigée par Mukoki, d’une
+colline assez haute qui leur barrait la route, ils firent
+halte, en poussant un cri joyeux.</p>
+
+<p>Le site était idéal et sa beauté retirée tout à fait
+inattendue. Au fond d’une cuvette rocheuse, couronnée
+par l’amphithéâtre majestueux d’une forêt de cèdres, de
+sapins et de bouleaux, dormait un laquet, minuscule et
+charmant. A l’une de ses extrémités, s’étendait une petite
+surface plane qui, en été, devait être une prairie.</p>
+
+<p>Mukoki, sans mot dire, jeta à terre le lourd paquet dont
+il s’était chargé. Rod fit de même avec le sien et Wabi
+se déharnacha des courroies avec lesquelles il tirait le
+toboggan. Il n’y eut pas jusqu’à Loup qui, tirant sur sa
+lanière, ne plongeât, lui aussi, dans le trou ses yeux
+avides, comme s’il eût compris, à l’instar de ses maîtres,
+que le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » d’hiver était trouvé.</p>
+
+<p>Ce fut Wabi qui, le premier, rompit le silence.</p>
+
+<p>« Comment trouves-tu l’endroit, Muki ? » interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Muki gloussa, avec une satisfaction évidente et sans
+bornes.</p>
+
+<p>« Très joli et bon. Nous avoir là excellent hiver. Beaucoup
+de bois pour feu. Aucun voisin ! »</p>
+
+<p>Laissant là leurs bagages et Loup attaché au traîneau,
+les trois hommes descendirent vers le lac.</p>
+
+<p>A peine en avaient-ils atteint les bords que Wabi,
+s’étant arrêté, tressaillit. Et, montrant du doigt, à ses
+compagnons, la forêt qui s’étendait sur la rive opposée, il
+s’exclama :</p>
+
+<p>« Regardez ceci ! »</p>
+
+<p>A demi cachée dans les sapins, était une cabane. On
+pouvait se rendre compte, même à distance, qu’elle était
+abandonnée. La neige s’était amoncelée autour d’elle.
+Aucune fumée ne fusait de son toit. Pas un signe n’y
+annonçait la vie.</p>
+
+<p>Contournant le lac, les chasseurs se dirigèrent vers cette
+cabane.</p>
+
+<p>S’en étant prudemment approchés, ils constatèrent
+qu’elle était déjà ancienne. Les bûches dont elle était
+bâtie commençaient à s’effriter. Sur sa toiture, des
+arbustes, semés par le vent, avaient pris racine. Sa construction
+remontait, sans nul doute, à plusieurs années.
+La porte, qui était faite de bûches fendues par leur milieu,
+et qui regardait du côté du lac, était hermétiquement
+close. Close aussi l’unique fenêtre, qui était orientée de
+même et que barraient extérieurement des traverses faites
+avec de jeunes arbres.</p>
+
+<p>Mukoki essaya d’ouvrir la porte, en pesant dessus.
+Mais elle résista à ses efforts. Il était évident qu’elle était,
+à l’intérieur, solidement verrouillée.</p>
+
+<p>Il y avait là matière à s’étonner. Comment cette porte
+pouvait-elle avoir été ainsi bloquée par en dedans, sans qu’il
+y eût personne dans la cabane ?</p>
+
+<p>Pendant quelques instant, les trois hommes en demeurèrent
+tout interloqués, prêtant vainement l’oreille.</p>
+
+<p>« Voilà qui paraît étrange, n’est-ce pas ton avis, Muki ? »
+dit Wabi à voix basse.</p>
+
+<p>Mukoki, agenouillé contre la porte, continuait à écouter,
+l’oreille collée aux fentes du bois. Comme il n’entendait
+toujours quoi que ce fût, il se releva et, détachant ses
+raquettes, les envoya danser en l’air, de deux coups de
+jarrets. Puis, empoignant sa hache, à sa ceinture, il alla
+vers la fenêtre.</p>
+
+<p>Après une douzaine de coups, il avait pratiqué dans le
+volet une petite ouverture. Par elle, le vieil Indien écouta
+encore, avec défiance. Aucun bruit, toujours. Il renifla.
+Une atmosphère à la fois moisie et raréfiée, presque suffocante,
+parvint à ses narines. Il éternua. Puis il recommença
+à faire, morceau par morceau, sauter le volet.</p>
+
+<p>Quand l’ouverture fut assez grande, il y passa sa tête et
+ses épaules, et regarda. Mais, dans l’obscurité de la
+cabane, il ne put d’abord rien distinguer.</p>
+
+<p>« Eh bien, Muki ? » interrogea avec impatience Wabi,
+qui se tenait derrière lui.</p>
+
+<p>Mukoki demeurait toujours muet. Il était en train
+d’adapter ses yeux à l’obscurité et il ne grouillait pas plus
+qu’une pierre, il était aussi silencieux qu’un mort.</p>
+
+<p>Très lentement enfin, avec mille précautions, comme
+s’il craignait de réveiller quelqu’un qui dormait, il se tira
+en arrière et reprit pied sur le sol. Lorsqu’il se retourna
+vers ses deux compagnons, l’expression de sa figure était
+telle qu’ils ne la lui avaient jamais encore vue.</p>
+
+<p>« Qu’y a-t-il, Mukoki ? » demandèrent-ils.</p>
+
+<p>Le vieil Indien aspira fortement une bouffée d’air frais.</p>
+
+<p>« Cabane… balbutia-t-il. Cabane… Il y a dedans une
+armée de morts ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="small i">CHAPITRE IX</span><br>
+CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC
+EN PEAU DE DAIM</h2>
+
+
+<p>Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant
+d’abord ce qu’ils devaient croire de cette stupéfiante assertion.
+Le vieil Indien, cependant, continuait à refléter sur son
+visage frémissant une émotion peu coutumière.</p>
+
+<p>« Une armée de morts, oui ! » répétait le vieux trappeur.</p>
+
+<p>Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de
+force à ses paroles que pour se débarrasser des toiles
+d’araignée qui lui emplissaient la figure, les deux jeunes
+gens virent que cette main tremblait.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa
+tête et ses épaules à travers le volet, et regardait comme
+l’avait fait Mukoki. Les retirant ensuite, il se retourna
+vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine bouleversée.
+Moins bouleversée cependant que ne l’avait été
+celle du vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu
+en pleine poitrine, avait, le premier, reçu le choc de
+l’effrayant spectacle.</p>
+
+<p>« Vous aussi, Rod, regardez ! » dit-il.</p>
+
+<p>Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de
+l’obscure ouverture. Son cœur palpitait, non de crainte,
+mais d’une émotion mystérieuse et mal formulée. Son
+appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme
+un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.</p>
+
+<p>Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit
+rien. Il n’y avait que du noir dans la cabane. Puis il lui
+sembla que l’ombre se dissipait et il commença à distinguer
+le mur opposé. Une table dessina ensuite, au milieu
+de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la table,
+il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce
+quelque chose était une chaise renversée, qu’une espèce de
+loque recouvrait à demi.</p>
+
+<p>Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane.
+Dehors, Wabi et Mukoki l’entendirent qui poussait, puis
+réprimait un cri d’effroi. Ils le virent qui se cramponnait
+des mains à la brèche ouverte dans le volet. Il regardait,
+comme fasciné.</p>
+
+<p>Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur
+intérieur, ce qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il,
+avait été un homme vivant. Ce n’était plus, maintenant,
+qu’un simple squelette, un objet à la fois terrible et risible,
+dont les orbites vides s’éclairaient tristement du rais de
+lumière qui filtrait dans la cabane, dont la bouche grimaçait,
+tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod
+à travers l’ombre.</p>
+
+<p>Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.</p>
+
+<p>« Je n’en ai vu qu’un… » murmura-t-il, en allusion à
+l’exclamation de Mukoki.</p>
+
+<p>Wabi, qui était redevenu maître de lui, donna, en riant,
+deux ou trois tapes dans le dos de Rod, pour lui réconforter
+les esprits, tandis que Mukoki se contentait de
+grogner.</p>
+
+<p>« Vous avez mal vu, Rod ! dit Wabi, d’un ton moqueur.
+Vos nerfs vous auront empêché de regarder assez longtemps.
+Par saint George ! Il n’y en a pas un d’entre nous
+qui n’en ait frissonné. Allons, je vais ouvrir ! »</p>
+
+<p>Le jeune Indien s’infiltra à travers le volet et Roderick,
+qui avait pareillement repris son sang-froid, se hâta de
+le suivre. Tandis qu’extérieurement Mukoki pesait à nouveau
+sur la porte, de tout son poids, Wabi, de l’intérieur,
+attaqua le bois avec sa hache. La porte céda tout à coup,
+et si soudainement que le vieil Indien culbuta à sa suite
+et s’aplatit sur le sol.</p>
+
+<p>Un flot de lumière pénétra dans la cabane. Instinctivement,
+les yeux de Rod se portèrent vers le squelette qu’il
+avait aperçu du dehors. Il était appuyé contre le mur, dans
+l’attitude ancienne d’un homme qui dormirait. A côté de
+ce premier et funèbre occupant, un second squelette était,
+tout de son long, étendu sur le plancher. Près de la table
+et de la chaise renversée, un petit tas d’ossements paraissait
+provenir de quelque animal.</p>
+
+<p>Rod et Wabi s’approchèrent, un peu plus près, du squelette
+qui était adossé au mur et se mirent à l’examiner,
+tandis que Mukoki, agenouillé, se penchait sur le second
+squelette.</p>
+
+<p>Soudain, le vieux trappeur poussa une exclamation de
+surprise et les deux jeunes gens s’étant tournés vers lui,
+le virent qui leur désignait, de l’index, un objet, par terre,
+parmi les os.</p>
+
+<p>« Couteau ! dit-il. Lutte. Lui, tué ! »</p>
+
+<p>Le manche pourri par le temps, le tranchant rongé par
+la rouille, mais toujours droit là où son possesseur l’avait
+planté dans la chair et dans les os de sa victime, un long
+couteau, à forte lame, était plongé jusqu’à la garde dans
+la poitrine de ce qui avait été jadis un être humain.</p>
+
+<p>Rod s’était agenouillé près de Mukoki et était redevenu
+livide. Ses dents se desserrèrent, pour demander :</p>
+
+<p>« Qui… a fait cela ? »</p>
+
+<p>Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un
+signe de tête, la chose lugubre adossée au mur.</p>
+
+<p>« Lui ! »</p>
+
+<p>D’un même mouvement, les trois hommes revinrent
+vers le premier squelette. Un de ses longs bras était
+appuyé sur ce qui fut un seau, et avait passé à travers les
+cercles de fer qui en avaient seuls subsisté. La main de
+ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce
+enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de
+bouleau. L’autre bras s’était détaché et était tombé près
+du squelette, que Mukoki, de ce même côté, inspecta
+avec soin.</p>
+
+<p>Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte
+qu’il fit d’une courte entaille, qui avait pénétré de
+biais dans les côtes.</p>
+
+<p>« Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de
+couteau dans les côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup
+souffrir et mourir lentement. Mauvaise façon d’être
+frappé.</p>
+
+<p>— Brr… dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est
+asphyxié. On dirait que l’air de cette cabane n’a pas été
+renouvelé depuis un siècle. »</p>
+
+<p>Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le
+tas d’ossements qui était près de la chaise.</p>
+
+<p>« Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée.
+Les hommes luttent. Tués tous deux. Chien mourir
+de faim. »</p>
+
+<p>Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit
+où Loup gardait le toboggan, Rod, laissant trotter
+son imagination, reconstituait la terrible tragédie qui,
+voilà bien longtemps, s’était déroulée dans la vieille
+cabane. Il revoyait les deux hommes vivant cette heure
+mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il
+croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque
+reprise. Il croyait assister au double coup qui, simultanément,
+avait tué l’un, tout net, et envoyé l’autre, le vainqueur,
+comme un bolide, agoniser contre le mur. Et le
+chien ? Quel avait été son rôle dans la bataille ? Puis,
+qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et
+la soif, bondissant contre les parois de son tombeau muré,
+jusqu’à ce qu’il se tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à
+son tour ? Cet atroce tableau brûlait le cerveau de Roderick.
+Élevé dans la convention d’une ville, il n’en avait
+jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion
+majeure qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression
+contre Minnetaki, à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
+
+<p>Pour Mukoki et Wabi, au contraire, la bataille des squelettes,
+si elle les avait d’abord fortement troublés, n’était
+plus déjà qu’un incident comme un autre de leur existence
+aventureuse.</p>
+
+<p>Mais ce qui, surtout, tracassait Rod, c’était de savoir le
+pourquoi de la tragédie. Pourquoi, oui, ces deux êtres
+s’étaient-ils ainsi entre-tués dans la cabane close ? Quelle
+était la clef du mystère ? Il l’aurait, en vérité, payée un
+bon prix.</p>
+
+<p>La grimpade terminée, Rod se réveilla à des réalités plus
+précises. Wabi était déjà en train de s’atteler au toboggan.
+Il était d’excellente humeur.</p>
+
+<p>« Cette cabane, s’exclama-t-il comme Rod le rejoignait,
+nous tombe du ciel à point nommé ! Nous aurions eu cinq
+semaines au moins de travail pour en construire une. C’est
+ce qu’on appelle avoir de la chance !</p>
+
+<p>— Comment, demanda Rod, nous allons vivre là-dedans ?</p>
+
+<p>— Vivre là-dedans ? Je le pense bien. La cabane est
+trois fois grande comme celle que nous aurions bâtie. Je
+me demande même pourquoi les deux camarades l’ont faite
+d’une pareille dimension. Qu’en penses-tu, Mukoki ? »</p>
+
+<p>Mukoki hocha la tête. Les tenants et aboutissants de
+cette histoire dépassaient évidemment sa compréhension.</p>
+
+<p>Équipements et provisions furent bientôt amenés à la
+porte de la cabane.</p>
+
+<p>« Procédons d’abord au nettoyage, annonça gaiement
+Wabi. Donne-moi un coup de main, Muki, veux-tu, pour
+ramasser tous ces os. Rod, durant ce temps, pourra
+s’amuser à flairer dans les coins et peut-être découvrira-t-il
+quelque chose d’intéressant. »</p>
+
+<p>Roderick accepta volontiers le rôle qui lui incombait,
+car sa curiosité inassouvie n’avait fait que croître.</p>
+
+<p>« Pourquoi ? Oui, pourquoi se sont-ils tués ? » mâchonnait-il
+entre ses dents.</p>
+
+<p>Il commença donc ses recherches. Sous la chaise renversée,
+qui était faite de petits sapins cloués ensemble, il
+y avait un tas innommable et poussiéreux, qui s’effrita
+sous ses doigts. Mais, un peu plus loin, il découvrit deux
+fusils. Ils étaient d’un modèle très ancien et aussi longs
+que Rod lui-même.</p>
+
+<p>« Ces fusils proviennent de la Baie d’Hudson, dit
+Wabi. De semblables on se servait avant que mon père
+fût né. »</p>
+
+<p>Roderick, le cœur battant, continuait son exploration.
+Accrochés à l’un des murs, il trouva les restes de ce qui
+avait été des vêtements : un fragment de chapeau, qui
+tomba en pièces sitôt qu’il y eut porté la main ; des loques
+poudreuses et informes, véritables guenilles. Sur la table,
+il y avait des casseroles rouillées, un seau en fer-blanc,
+une bouilloire de fer battu et des restes d’anciens couteaux,
+des fourchettes et des cuillères. Puis encore, à l’un des
+bouts, un objet qu’il prit dans sa main et qui offrait une
+résistance suffisante pour s’être bien conservé et ne point
+s’émietter, lorsqu’il y toucha.</p>
+
+<p>Rod reconnut que c’était un petit sac en peau de daim,
+ficelé à l’un de ses bouts, et fort lourd. Les doigts tremblants
+d’émotion, il dénoua la ficelle, à demi décomposée,
+et une poignée de quelque chose qui ressemblait à des
+cailloux noirâtres tinta sur la table. Il poussa un cri aigu,
+en appelant ses compagnons.</p>
+
+<p>Wabi et Mukoki venaient d’aller décharger dehors une
+brassée d’ossements. Ils arrivèrent près de lui.</p>
+
+<p>« Voyez ceci, dit-il.</p>
+
+<p>— On dirait du plomb, opina Wabi.</p>
+
+<p>— Du plomb… A moins que ce ne soit de l’or ! »</p>
+
+<p>Les cœurs se mirent à battre.</p>
+
+<p>Wabi, prenant un des cailloux, l’emporta sur le seuil
+de la porte, à la lumière du grand jour. Puis, sortant de
+l’étui son couteau de poche, il l’enfonça dans l’énigmatique
+objet. Avant même que Rod se fût penché sur l’entaille,
+la voix du jeune Indien s’éleva, claironnante.</p>
+
+<p>« C’est une pépite d’or ! s’exclama-t-il.</p>
+
+<p>— Et c’est pour elle qu’ils se sont battus ! » cria Rod,
+tout heureux de savoir.</p>
+
+<p>Le plaisir d’avoir enfin percé le mystère qui le lancinait
+l’emporta tout d’abord pour lui sur l’intérêt de la découverte,
+considérée en elle-même.</p>
+
+<p>Mais Wabi et Mukoki étaient dans une excitation sans
+pareille. On eût dit qu’ils étaient devenus fous. Le petit
+sac fut complètement retourné. Puis la table fut débarrassée
+de tout ce qui l’encombrait. Les coins et recoins de
+la cabane furent scrutés à nouveau, avec une ardeur délirante.
+Rod, aiguillonné par l’exemple, se mit de la partie.
+Sans proférer une parole, les trois hommes, debout, agenouillés,
+ou à plat ventre, étaient à chercher, chercher,
+chercher encore. Telle est l’attirance de l’or vierge. Telles
+sont les étincelles qu’il fait jaillir du feu latent et fébrile
+qui brûle pour lui dans le cœur de tout homme. Chaque
+guenille, chaque tas de poussière, chaque débris méconnaissable
+fut examiné, trié, tamisé, éparpillé. Les trois
+chercheurs ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une heure, sans
+avoir rien trouvé, âprement désappointés.</p>
+
+<p>« C’est tout ce qu’il y a ! » dit Wabi, en se décidant
+à desserrer les lèvres.</p>
+
+<p>Il reprit, après un silence :</p>
+
+<p>« Nous allons vider entièrement la cabane et, demain,
+nous arracherons le plancher ! On ne sait pas ce qu’il peut
+y avoir dessous. De toute façon, il nous faut un plancher
+neuf. La nuit commence et, si nous voulons nous aménager
+un gîte décent, il faut nous remuer. »</p>
+
+<p>Tous les détritus furent, sans perdre une minute,
+balayés et sortis. Lorsque la nuit fut complètement tombée,
+les couvertures étaient déjà déroulées, les divers
+paquets et les provisions empilés dans un des coins de la
+cabane, en aussi bon ordre que sur un bateau. Ce fut
+l’expression même dont se servit Rod.</p>
+
+<p>Un énorme feu fut aménagé extérieurement, devant la
+porte restée ouverte, et, quand il flamba, sa chaleur et sa
+lumière emplirent l’intérieur du « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> », devenu tout
+à fait confortable. Une paire de chandelles compléta la
+fête et acheva de donner l’impression d’un chez-soi idéal.
+Le souper, servi par Mukoki, prit une allure de festin. Au
+menu : caribou rôti ; haricots froids, que le vieil Indien
+avait cuits au dernier campement ; gâteau de farine et café
+chaud. Nos trois chasseurs s’en pourléchèrent, comme
+s’ils n’avaient pas mangé depuis huit jours.</p>
+
+<p>La journée avait été remplie de trop d’émotions pour
+que, le repas terminé, ils se retirassent immédiatement
+sous leurs couvertures, comme ils en avaient l’habitude.
+N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au terme de leur
+longue marche ? Le plus fatigant était accompli. Il n’y
+avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée.
+Leur expédition s’annonçait sous d’heureux auspices
+et ils allaient pouvoir se livrer en paix au plaisir des
+sports d’hiver. Il leur était désormais permis, dans une
+bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.</p>
+
+<p>Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette
+nuit-là. Pendant de longues heures, ils causèrent, assis
+sur le seuil de la porte, devant le feu crépitant qu’ils
+attisaient. A vingt reprises, la conversation fut ramenée
+sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois
+amis soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites
+pépites, dont l’ensemble pouvait bien représenter une
+demi-livre environ. L’aventure était maintenant facile à
+reconstituer. Les deux hommes-squelettes avaient été
+jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans
+ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils
+avaient découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement
+renfermées dans le sac de peau de daim.
+Puis, l’heure du partage venue, tous deux prétendant
+peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et
+une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la
+bataille des couteaux. Mais où et comment avaient-ils
+découvert cet or ? La question était plus malaisée à résoudre.
+Il n’y avait dans la cabane aucun outil de mineur,
+pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent jusqu’à
+minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs
+de la cabane n’étaient point des prospecteurs de
+métier et qu’ils avaient, par simple hasard, découvert le
+petit trésor pour lequel ils s’étaient entre-tués.</p>
+
+<p>Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes,
+après avoir absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent
+d’arracher le vieux plancher de la cabane. Une par
+une, les lattes de sapin furent enlevées et placées en pile,
+comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à nu, on le
+retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages.
+Toutes les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à
+midi il ne restait pas un pouce de sol à explorer. Décidément,
+il n’y avait plus d’or.</p>
+
+<p>Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver
+une fortune cachée fut abandonnée. C’était déjà, au
+surplus, une gentille aubaine que les quelque deux cents
+dollars que représentaient les pépites.</p>
+
+<p>Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et
+variées que leur promettait la chasse, et aux trophées
+qui viendraient s’ajouter bientôt aux huit scalps de loups
+et au lynx. Mukoki commença à couper des rondins de
+cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.</p>
+
+<p>Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant,
+à force, les interstices du bois avec de la mousse,
+Rod sifflait joyeusement, et tant siffla-t-il qu’il en prit
+mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes d’une chanson
+Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à lui-même,
+ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut
+terminé aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur
+le toboggan, fut incontinent monté dans la cabane, à la
+place de l’ancien foyer en pierres plates, à moitié écroulé,
+que les hommes-squelettes y avaient laissé.</p>
+
+<p>Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé,
+Mukoki installa sur le feu une grande marmite, qu’il remplit
+de graisse et d’os de caribou.</p>
+
+<p>Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour
+toute réponse, il ramassa une demi-douzaine de pièges
+d’acier et les laissa tomber dans la marmite.</p>
+
+<p>« Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup,
+chat-pêcheur, et aussi martre… Tous venir quand piège
+sent bon.</p>
+
+<p>— Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi,
+neuf bêtes sur dix, et le loup plus qu’aucune autre, se
+méfieront et dédaigneront l’appât. L’odeur que l’homme
+laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte. Après le
+trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse,
+qui les attire. »</p>
+
+<p>Le « <span lang="en" xml:lang="en">home</span> » des trois chasseurs, dès cette seconde nuit,
+avait pris bon aspect. Il ne restait plus à établir, à l’aide
+de cloisons, trois chambres pour chacun d’eux. C’était un
+travail que l’on exécuterait à temps perdu. Il fut convenu
+qu’ils se mettraient en route au point du jour, chargés
+des pièges, et à la recherche d’une piste, en ouvrant l’œil
+principalement sur les traces de loups.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="small i">CHAPITRE X</span><br>
+POURQUOI LOUP ET MUKOKI
+HAÏSSAIENT LES LOUPS</h2>
+
+
+<p>Par deux fois, au cours de la nuit, Roderick fut réveillé
+par un léger bruit. C’était Mukoki qui allait ouvrir la
+porte de la cabane.</p>
+
+<p>La seconde fois, il se souleva dans ses couvertures et,
+s’appuyant sur ses coudes, il observa le vieil Indien.</p>
+
+<p>La nuit était resplendissante et un flux de clair de lune
+ruisselait sur le campement. Rod pouvait entendre
+Mukoki glousser et grogner, comme se parlant à lui-même.
+A la fin, sa curiosité l’emporta et, s’enroulant dans
+ses couvertures, pour ne point avoir froid, il alla rejoindre
+l’Indien sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>Le regard levé de Mukoki semblait perdu dans l’espace.
+Le globe lunaire se trouvait au zénith, juste au-dessus
+de la cabane, et, comme le ciel était sans nuage, il faisait
+clair à ce point que l’on distinguait nettement tous les
+objets sur l’autre rive du lac.</p>
+
+<p>Le froid était non moins vif et Rod en sentait déjà les
+picotements sur sa figure. Il se demandait ce que pouvait
+fixer ainsi, sur l’empyrée, la vue de Mukoki, à moins que
+ce ne fût la magnificence même de la nuit.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce qu’il y a, Mukoki ? » interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Le vieil Indien rabaissa vers lui son regard et demeura
+un instant sans rien dire. Il était visible qu’une sorte de
+joie mystérieuse l’absorbait tout entier. Elle se peignait
+sur tous ses traits.</p>
+
+<p>« Nuit de loups ! » murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il se retourna vers Wabi, qui dormait toujours.</p>
+
+<p>« Nuit de loups ! » répéta-t-il.</p>
+
+<p>Et il se glissa comme une ombre vers le jeune chasseur.</p>
+
+<p>Rod observait ses mouvements avec un étonnement
+croissant. Il le vit qui se penchait sur Wabi, le secouait
+par les épaules, pour le réveiller, et il l’entendit qui répétait,
+une fois de plus :</p>
+
+<p>« Nuit de loups ! Nuit de loups ! »</p>
+
+<p>Wabi s’éveilla et s’assit sur son séant, tandis que
+Mukoki s’en retournait vers la porte. Il s’était complètement
+vêtu et équipé, et déjà, armé de son fusil, il sortait
+et se glissait dans la nuit.</p>
+
+<p>Wabi avait rejoint Roderick et ils aperçurent tous deux
+la forme sombre de Mukoki qui filait à toute allure sur la
+glace du lac, puis gravissait la colline opposée et se perdait
+au delà, dans le blanc désert du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>.</p>
+
+<p>Rod, ayant sur ces entrefaites regardé Wabi, il vit que
+les yeux de son camarade étaient étrangement dilatés et
+que, devenus fixes comme ceux, tout à l’heure, du vieil
+Indien, ils reflétaient un trouble intérieur intense. Puis
+muettement, Wabi alla vers la table, alluma une chandelle
+et s’habilla.</p>
+
+<p>Il revint alors vers la porte ouverte, encore mal remis
+de ce trouble mystérieux, et siffla haut. A ce sifflement,
+Loup, qui avait à peu de distance de la cabane son abri,
+répondit par un hurlement gémissant.</p>
+
+<p>Dix fois, vingt fois, Wabi recommença à siffler, sans
+que fît écho le sifflement de Mukoki. Voyant que son
+attente était vaine, il s’élança sur le lac, le traversa avec
+une rapidité égale à celle du vieil Indien, gravit la colline,
+sur une autre rive, et interrogea du regard la blanche et
+brillante immensité du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, qui se déployait sous
+ses pieds. Mukoki avait complètement disparu.</p>
+
+<p>Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que
+Rod avait rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur
+ses deux mains bleuies par le froid.</p>
+
+<p>« Brr… dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas
+bénigne ! »</p>
+
+<p>Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne
+savait quelle contenance tenir, mais dont la physionomie
+demeurait quelque peu effarée devant ce qui se passait.</p>
+
+<p>« Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki
+ne vous a jamais conté, au sujet de notre vieux guide,
+une singulière histoire ?</p>
+
+<p>— Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que
+j’en sais par vous-même.</p>
+
+<p>— En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps
+de cela, Mukoki a été en proie, je ne dirai pas absolument
+à un accès de folie, mais à quelque chose qui y ressemblait
+fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce point, une opinion
+nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou ? Je balance
+encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour l’affirmative.
+Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki,
+parfois, perd la raison.</p>
+
+<p>— Quand il s’agit de loups ?</p>
+
+<p>— Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au
+temps où vous et moi nous venions au monde. Mukoki
+possédait alors une femme et un enfant. Ma mère et les
+gens de la factorerie content que, pour cet enfant surtout,
+sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le
+plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers,
+il demeurait dans sa hutte, à jouer avec le « popoose »<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+à lui apprendre mille choses. Si, par hasard,
+il s’en allait chasser, emportant ficelé sur son dos le
+marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens les
+plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie,
+quoiqu’il fût certainement un des plus pauvres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (<i>Note
+des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>« Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot
+de fourrures, qu’il avait presque exclusivement échangées
+pour des objets destinés à l’enfant (c’est ma mère qui me
+l’a raconté), il décida, car il était tard, de passer la nuit
+près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il remit de
+vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir,
+sa femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le « popoose »
+et partit avec lui à sa rencontre. »</p>
+
+<p>Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à
+Wabi, durant un moment. Puis il reprit :</p>
+
+<p>« Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir
+venir. Que se passa-t-il exactement ? Sans doute, disent
+les gens de la factorerie, elle glissa, tomba et, dans sa
+chute, se blessa. Toujours est-il que, le lendemain, lorsque
+Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur la
+piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par
+les loups. A compter de cette date tragique, Mukoki ne
+fut plus le même. Oubliant son ancienne paresse, il devint
+le plus renommé chasseur de loups de la région. Il quitta
+sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès lors, ne
+nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles
+assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui,
+dans la nuit claire, et que le froid mord, sa raison semble
+vaciller. — « C’est, dit-il, une nuit de loups. » — Personne
+alors ne peut l’empêcher de sortir, ni tirer de lui
+une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet état d’esprit,
+il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte
+parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui,
+sans rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa
+course folle. Puis, quand il sera de retour, il semblera
+aussi sain d’esprit que vous et moi. Si vous lui demandez
+d’où il vient, il vous répondra vaguement qu’il est sorti
+pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à
+tirer… »</p>
+
+<p>Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure
+que Wabi déroulait le fil de la dramatique histoire de
+Mukoki, il se sentait pris pour le vieil Indien d’une
+immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant, un
+demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation.
+C’était un frère humain, dans toute la force du terme. Des
+sanglots montaient dans sa poitrine oppressée et, à la
+lueur vacillante de la chandelle, des larmes brillantes
+humectaient ses yeux.</p>
+
+<p>« Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine
+à la sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près
+de vingt ans, il a fixé sur eux sa pensée. Il les a étudiés
+à fond et il en connaît plus, à lui tout seul, sur cette bête,
+que tous les chasseurs réunis du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Chaque
+piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait
+faire autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal,
+il peut vous apprendre à son sujet mille choses curieuses,
+dont vous ne vous douteriez jamais. Un instinct presque
+surnaturel l’avertit si la nuit qui vient est une « nuit à
+loups ». Un effluve qui passe dans l’air du soir, un je ne
+sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect même
+du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, toute une ambiance susceptible à peine lui
+enseigne que les loups, dispersés par monts et par vaux,
+se réuniront en bandes, cette nuit-là, et que le soleil, à
+son lever, les trouvera se chauffant à ses clairs rayons,
+sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints, vous
+verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal
+et comment Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui
+est dévolu. »</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la
+flamme ronflait dans le poêle, chauffé au rouge. Les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> étaient assis l’un près de l’autre, regardant et écoutant
+le feu. Rod tira sa montre. Il était à peine minuit.
+Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur
+sommeil interrompu.</p>
+
+<p>« Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi.
+Sans doute, Rod, vous devez penser qu’il n’est qu’un
+dégénéré, un être servile et traître à sa race, digne de tous
+les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses anciens frères
+et les attire à la mort. Il ne mérite point ces reproches. Il
+a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour
+agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes,
+ont leurs rancœurs et leurs vengeances. Avez-vous remarqué
+qu’il lui manque la moitié d’une oreille ? Si vous lui
+renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y trouveriez
+la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la
+main sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous
+le poil, vous constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche
+il y a un trou gros comme le poing. Mukoki et moi, nous
+avons capturé Loup dans un piège à lynx. Ce n’était alors
+qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé
+de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état !
+Tandis qu’il était pris dans le piège et impuissant à se
+défendre, trois ou quatre membres de son aimable tribu
+s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de s’en faire un
+petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre
+en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le
+louveteau, après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et
+nous l’avons apprivoisé. Vous verrez demain soir comment
+Muki lui a appris à s’acquitter de sa dette envers les
+hommes. »</p>
+
+<p>Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et
+Wabi soufflèrent la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.</p>
+
+<p>Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait
+où était Mukoki, ce qu’il faisait et comment, dans son
+accès de demi-folie, il retrouverait sa route dans le Grand
+Désert Blanc.</p>
+
+<p>Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la
+mère Indienne dévorée par les loups, avec son enfant.
+Et, tout à coup, cette image avait fait place à celle de
+Minnetaki, tandis que les loups s’étaient mués en Woongas,
+qui se jetaient sur la jeune fille.</p>
+
+<p>Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de
+poings que Wabi lui donnait dans le côté. Il rouvrit les
+yeux, regarda Wabi dans ses couvertures, qui lui montrait
+quelque chose du doigt et, au bout du doigt, il vit…
+Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des
+pommes de terre.</p>
+
+<p>« Hallo, Muki ! » cria-t-il.</p>
+
+<p>Le vieil Indien releva les yeux et regarda Rod, avec
+sa bonne grimace coutumière. Ses traits ne portaient
+aucune trace de sa folle équipée nocturne. Mais, gaiement,
+il dodelinait de la tête et, aussi tranquille que s’il venait
+de sortir du lit, après une bonne nuit de repos, il préparait
+le déjeuner du matin.</p>
+
+<p>« Il faut se lever, conseilla-t-il. Grand jour de chasse !
+Beaucoup de beau soleil aujourd’hui. Nous trouver loups
+sur montagnes, beaucoup de loups ! »</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> culbutèrent de leurs couvertures et commencèrent
+à s’habiller.</p>
+
+<p>« A quelle heure es-tu rentré ? demanda Wabi.</p>
+
+<p>— Maintenant, répondit Mukoki, en montrant le poêle
+et les pommes de terre épluchées. Maintenant, juste, pour
+rallumer le feu. »</p>
+
+<p>Wabi regarda Rod en clignant de l’œil et, comme
+Mukoki se penchait sur le fricot :</p>
+
+<p>« Qu’as-tu fait, cette nuit, Muki ? » interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Mukoki grogna :</p>
+
+<p>« Grosse lune. Temps clair. Aurais pu tirer. Voir lynx
+sur colline. Voir trace loups sur piste en foule. Mais pas
+tiré. »</p>
+
+<p>Ce furent toutes les explications que les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>
+purent obtenir de l’Indien sur l’emploi de sa nuit.</p>
+
+<p>On se mit à table et, à un moment, tandis que Mukoki
+était allé fermer la porte du poêle, dont la chaleur était
+excessive, Wabi, poussant Rod du coude, lui dit à mi-voix :</p>
+
+<p>« Vous voyez si j’avais raison. Il a bien été flairer les
+pistes ! »</p>
+
+<p>Puis, à voix haute :</p>
+
+<p>« Ne penses-tu pas, Muki, que nous devrions nous partager
+l’ouvrage de cette matinée ? Il me semble qu’il y ait,
+sauf avis contraire, deux directions dans lesquelles nous
+pourrions aller poser nos pièges. L’une qui suit, vers l’est,
+le chaînon rocheux dont cette crique est formée ; l’autre
+qui va vers le nord, à travers les ondulations de la plaine.
+Est-ce ton opinion ?</p>
+
+<p>— Bon ! approuva le vieux trappeur. Vous deux aller
+au nord. Moi suivre la crête. »</p>
+
+<p>Mais Roderick s’exclama vivement :</p>
+
+<p>« Non, non ! Je suivrai la crête avec toi et Wabi prendra
+la plaine. C’est toi que j’accompagne, Mukoki ! »</p>
+
+<p>Flatté de cette préférence du jeune blanc, Mukoki grimaça,
+gloussa et se mit à parler, avec plus de volubilité,
+des divers projets qui avaient germé dans sa tête. Il fut
+finalement convenu que l’on se retrouverait dans la
+cabane, assez tôt dans l’après-midi pour pouvoir se reposer
+avant la nuit, au cours de laquelle l’Indien paraissait persuadé
+que s’ouvrirait la chasse aux loups.</p>
+
+<p>Rod remarqua que le loup captif n’avait pas eu à manger,
+ce matin-là, et il en devina facilement la raison.</p>
+
+<p>Les chasseurs se partagèrent les pièges, qui étaient de
+trois dimensions différentes. Il y en avait cinquante petits
+pour les visons<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, martres et autres bestioles à fourrure ;
+quinze, un peu plus forts, pour les renards, et autant,
+de grande taille, à l’usage des lynx et des loups. Wabi
+prit dans son équipement vingt petits pièges, quatre à
+renards et quatre grands. Rod et Mukoki se chargèrent
+des autres. Ce qui restait de viande de caribou fut pareillement
+réparti entre les trois chasseurs, pour servir
+d’appât.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Sorte de putois du Canada, dont la fourrure est brune et
+brillante. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Tous ces préparatifs étaient terminés avant l’aube et le
+soleil émergeait seulement de l’horizon, sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>,
+lorsqu’on se mit en route.</p>
+
+<p>Ainsi que l’avait prévu Mukoki, c’était une splendide
+journée qui s’annonçait, un de ces jours très purs et sans
+nuages, au froid mordant, où selon la croyance des
+Indiens, le Grand Créateur du monde prive de soleil le
+reste de l’univers, afin de faire luire toute sa splendeur sur
+leur terre sauvage.</p>
+
+<p>Lorsqu’ils furent au sommet de la colline qui faisait face
+à leur cabane, les trois hommes s’arrêtèrent, pendant quelques
+instants, et Rod contempla au loin, muet d’admiration,
+l’immense paysage étincelant. Puis on se sépara.</p>
+
+<p>Rod et Mukoki n’avaient pas marché pendant cinq
+minutes que l’Indien indiqua à son compagnon un tronc
+d’arbre mort, qui était tombé en travers d’un petit torrent.
+Sur ce pont improvisé, la neige était battue de
+menues empreintes. Mukoki les examina, et, tout de suite,
+déchargea son ballot.</p>
+
+<p>« Vison ! » dit-il.</p>
+
+<p>Puis, ayant suivi la piste jusqu’à une jonchée d’autres
+arbres abattus par le vent :</p>
+
+<p>« Toute une famille vivre ici. Trois, peut-être quatre,
+peut-être cinq. Bâtir ici « maison de trappes ».</p>
+
+<p>Jamais encore Rod n’avait vu disposer de pièges à la
+mode du vieil Indien. Sur la piste, un peu au delà du torrent,
+il construisit, avec des branches, un petit abri, pareil
+à une maisonnette. Il y plaça ensuite un morceau de
+viande de caribou et, un peu en avant, il installa son
+piège, soigneusement dissimulé avec un peu de neige et
+brindilles de bois. En vingt minutes, Mukoki avait édifié
+deux de ces abris et posé deux pièges.</p>
+
+<p>Comme ils se remettaient en route, Rod demanda :</p>
+
+<p>« Pourquoi, Muki, construis-tu ces petites maisons ? »</p>
+
+<p>L’Indien expliqua :</p>
+
+<p>« Beaucoup de neige souvent tomber en cette saison.
+Bâtir petite maison pour préserver pièges de la neige. Si
+pas faire cela, falloir toujours surveiller pièges et déterrer
+eux de la neige. Quand vison sentir viande, lui entrer
+dans maison et forcé de passer sur trappe. Bon pour petits
+animaux. Pas bon pour lynx. Quand lui voir maison,
+tourner autour, autour, autour, et puis partir. Lynx intelligent
+et rusé coquin. Loup et renard aussi.</p>
+
+<p>— Que vaut un vison ? interrogea Rod.</p>
+
+<p>— Cinq dollars, pas plus. Sept, huit dollars, si très
+beau. »</p>
+
+<p>Au cours du prochain mille, six autres pièges semblables
+furent posés. La crête rocheuse que suivaient les deux
+chasseurs s’élevait de plus en plus et le regard de Mukoki
+s’allumait d’un feu qui trahissait une autre préoccupation
+que celle des petites bêtes à fourrure. Sa marche se faisait
+lente et prudente, et, quand il parlait à Rod, ce n’était
+qu’un simple murmure qui filtrait de ses lèvres. Rod lui
+répondait dans la même gamme.</p>
+
+<p>Tous deux s’arrêtaient, de temps à autre, fouillant du
+regard les vastes espaces qu’ils dominaient et tâchant d’y
+découvrir des traces de vie. Chemin faisant, ils posèrent
+deux pièges à renards, dans deux coulées qui trahissaient
+ostensiblement le passage de ces animaux.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, dans un ravin sauvage encombré
+d’arbres écroulés et de masses rocheuses, ils rencontrèrent
+une piste de lynx et deux pièges furent installés, l’un
+à l’entrée du ravin, l’autre à son issue. Mais il était
+visible que, même au cours de ces opérations, l’esprit de
+Mukoki était ailleurs.</p>
+
+<p>Ils avançaient de front, à une cinquantaine de yards
+l’un de l’autre, Rod se tenant avec soin sur la même ligne
+que Mukoki et imitant sa circonspection. Soudain, le
+jeune homme entendit un appel sourd de son compagnon
+et il vit celui-ci l’appelant par de grands gestes, qui trahissaient
+un frénétique enthousiasme. Il se hâta de le rejoindre.</p>
+
+<p>« Loup ! » murmura Mukoki.</p>
+
+<p>Rod aperçut dans la neige un certain nombre d’empreintes,
+assez semblables à celles d’un chien.</p>
+
+<p>« Trois loups ! continua l’Indien, dont la jubilation
+était extrême. Sortis de bonne heure, ce matin, de leur
+retraite. Venus se chauffer quelque part, au soleil, sur
+la montagne. »</p>
+
+<p>Maintenant, ils suivaient la piste des loups. Ils ne tardèrent
+pas à y rencontrer le reste d’une carcasse de lapin.
+Des empreintes de renard se mêlaient, alentour, à celles
+des loups. Mukoki posa encore un piège. Puis ce furent des
+marques de chat-pêcheur et l’Indien y alla d’un nouveau
+piège.</p>
+
+<p>Des pistes de cerfs et de caribous se croisaient en tous
+sens, mais Mukoki n’y prêtait point attention.</p>
+
+<p>Bientôt les empreintes d’un quatrième loup se mêlèrent
+aux précédentes, puis celles d’un cinquième, qui avait
+rejoint la bande. Une demi-heure après, une autre piste de
+trois loups coupait à angle droit celle que suivaient les
+deux chasseurs, et se dirigeait vers la plaine et ses bois.
+La figure de Mukoki en était toute convulsée de joie.</p>
+
+<p>« Multitude de loups ! s’exclama-t-il. Ici, là, partout !
+Bon endroit pour chasse de la nuit ! »</p>
+
+<p>La crête rocheuse s’abaissa ensuite vers un bas-fond où
+serpentait un ruisseau gelé. Les traces de vie abondaient,
+faisant battre le cœur de Rod et bouillir son sang. La
+neige, par places, était littéralement hachée de sabots de
+rennes. Des pistes couraient en tous sens et des poils
+étaient restés accrochés à l’écorce d’une vingtaine de petits
+sapins, contre lesquels les bêtes s’étaient frottées.</p>
+
+<p>Le glissement de Mukoki sur la neige était étrange,
+impressionnant presque. Les brindilles mêmes des buissons
+qu’il traversait se courbaient sans bruit sur son passage
+et Rod, ayant par mégarde heurté d’une de ses
+raquettes une petite souche d’arbre, le vieil Indien en
+leva les mains au ciel, de réprobation et d’horreur pour
+une telle maladresse.</p>
+
+<p>Un bref arrêt de Mukoki et un signe à Rod, qui le suivait,
+apprirent au jeune homme qu’un gibier était en vue.
+L’Indien s’accroupit sur ses raquettes et, lorsque Rod
+l’eut rejoint, il lui passa son fusil. Puis ses lèvres, presque
+muettement, ébauchèrent ce seul mot :</p>
+
+<p>« Tirez ! »</p>
+
+<p>Rod avait pris le fusil, d’une main fiévreuse. Avec un
+tremblement émotif, il vit, à une centaine de yards devant
+lui, un daim mâle, magnifique, qui broutait, aux branches
+d’un noisetier, quelques feuilles épargnées par l’hiver
+et à demi desséchées. Un peu plus loin étaient deux
+femelles.</p>
+
+<p>Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> prit son aplomb. Le daim se présentait
+de flanc, le cou tendu et la tête levée, en une position
+idéale pour un beau coup de fusil, à l’arrière de la patte de
+devant, point vital entre tous. Rod visa et tira. En un
+bond spasmodique, l’animal tomba mort.</p>
+
+<p>Tandis que Roderick en était encore à constater l’heureux
+effet de sa balle, Mukoki avait rapidement couru
+vers le gibier abattu. Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, lorsqu’il le rejoignit, le
+trouva agenouillé devant la victime, encore palpitante, et
+tenant en main un bidon à whisky, de la contenance d’un
+quart environ. Le vieil Indien, sans autre explication,
+enfonça son coutelas dans la gorge de l’animal et remplit
+le bidon de sang fumant.</p>
+
+<p>Lorsque seulement il eut terminé, il souleva le bidon,
+d’un air de grande satisfaction, et dit :</p>
+
+<p>« Sang pour loups ! Loups aimer sang. Grosse chasse
+ce soir. Pas de sang, pas d’appât véritable ! Et pas de
+loups abattus ! »</p>
+
+<p>Mukoki semblait s’être départi maintenant de sa précédente
+gravité. Il était évident qu’il considérait comme
+accomplie la besogne de la matinée.</p>
+
+<p>Il éventra le daim, il prit le cœur et le foie, découpa
+un quartier de viande. Tirant ensuite de son équipement
+une longue lanière, il en lia l’extrémité au cou de l’animal,
+jeta en l’air l’autre bout, par-dessus une branche
+d’arbre, et, avec l’aide de son compagnon, hissa ce qui
+restait du daim à plusieurs pieds au-dessus du sol.</p>
+
+<p>« Si nous empêchés de venir ce soir, lui garanti de
+loups », expliqua-t-il.</p>
+
+<p>Une dernière exploration du bas-fond amena les deux
+chasseurs à l’endroit où le sol se relevait, vers une pente
+couverte de gros blocs, et clairsemée de grands sapins et
+de bouleaux. Ils arrivèrent ainsi devant un énorme rocher
+qui attira aussitôt l’attention de Mukoki. Se hisser à son
+sommet était impossible sur presque toutes ses faces. D’un
+côté seulement, on pouvait tenter l’ascension, en s’aidant
+des branches d’un sapin qui était voisin. Le rocher se terminait
+par une petite plate-forme, comme on pouvait le
+voir d’en bas, et Mukoki gloussa, tout heureux :</p>
+
+<p>« Bon endroit pour poser appât ! Ce soir attirer ici les
+loups. »</p>
+
+<p>La montre de Rod marquait près de midi. Tous deux,
+les chasseurs s’assirent pour manger les sandwichs qu’ils
+avaient apportés. Après quoi, ils reprirent le chemin du
+retour. Au delà du bas-fond, ils atteignirent la route qu’ils
+avaient faite à l’aller, en coupant droit vers la cabane. Le
+terrain était terriblement accidenté et chaotique. Par
+endroits, une muraille abrupte, semblable à un rempart,
+surplombait à pic des précipices vertigineux.</p>
+
+<p>Comme ils passaient ainsi au-dessus d’une crique, profonde
+de près de cinq cents pieds, où bondissait, l’été, un
+petit torrent, gouffre obscur et sinistre où ne pénétraient
+point les rayons du soleil, Mukoki s’arrêta, à plusieurs
+reprises. S’accrochant prudemment à un arbuste, il se
+pencha au-dessus de ce ravin apocalyptique, le scruta du
+regard et, quand il se releva, expliqua :</p>
+
+<p>« Au printemps, abondance d’ours, là-dedans. »</p>
+
+<p>Mais ce n’était point aux ours que Rod était en train
+de songer. L’idée de l’or avait à nouveau surgi dans son
+cerveau. Ce ravin mystérieux ne détenait-il pas le secret
+emporté dans la tombe, il y avait cinquante ans, par les
+deux squelettes de la cabane ?</p>
+
+<p>Le noir silence enclos entre les parois de ce puits de
+l’abîme, cette désolation, qui évoquait celle d’un paysage
+lunaire, les obscures retraites de ce ravin où plongeaient
+ses yeux avides, tout, dans ce lieu maudit, semblait se
+rapporter à la tragédie du passé et lui avoir servi de
+théâtre. Le mot du secret qui le tourmentait, Rod en était
+convaincu, se trouvait là.</p>
+
+<p>Cette idée ne le quitta plus, tandis qu’il suivait Mukoki.
+Sous l’empire de cette obsession, qu’il était impuissant à
+chasser, il alla prendre le bras du vieil Indien et lui dit :</p>
+
+<p>« C’est dans ce ravin, Mukoki, que les pépites d’or ont
+été découvertes ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="small i">CHAPITRE XI</span><br>
+COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES
+A LA MORT</h2>
+
+
+<p>De cette heure, était né dans la poitrine de Roderick
+Drew un imprescriptible désir. Volontiers, il eût désormais
+abandonné, durant tout l’hiver, les joies et les profits
+de la chasse, pour se mettre à la poursuite de cet <i lang="la" xml:lang="la">ignis
+fatuus</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, ce « feu dément » qui dévore l’homme, à tous
+les âges, et qui est la soif de l’or. Les squelettes de la
+cabane, lorsqu’ils étaient des hommes, avaient découvert
+une mine d’or, et cette mine n’était pas loin. Pour le
+premier or qu’ils avaient trouvé, fruit de quelques jours
+de travail, ils s’étaient battus et entre-tués. Voilà ce que
+ne cessait de se répéter Roderick Drew.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> En latin dans le texte. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p>
+</div>
+<p>Mukoki avait eu une grimace significative, accompagnée
+d’un haussement d’épaules prodigieux, lorsque Rod avait
+émis l’idée que le gisement d’or était situé dans le fond du
+ravin diabolique. Aussi gardait-il ses réflexions pour lui-même
+et le retour fut silencieux.</p>
+
+<p>Taciturne comme tous les hommes de sa race, Mukoki
+ne parlait guère, si on n’entamait la conversation. Rod,
+de son côté, se demandait par où il pourrait réussir à descendre,
+dès qu’il en aurait l’occasion, dans l’abîme sinistre,
+afin de l’explorer en détail. Il ne doutait point que
+Wabi ne fût prêt à l’accompagner dans cette aventure.
+Au besoin, il la tenterait seul. Une brèche quelconque
+devait forcément exister dans l’abrupte muraille.</p>
+
+<p>Lorsque les deux compagnons arrivèrent à la cabane,
+ils y trouvèrent Wabi, déjà rentré. Le jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> avait
+posé dix-huit trappes et tué deux perdrix des sapins. Les
+oiseaux étaient vidés pour le dîner, et le menu s’augmenta
+d’une tranche de daim.</p>
+
+<p>Pendant les préparatifs du repas, Rod raconta la découverte
+du ravin mystérieux et le projet qu’il avait ébauché.
+Mais Wabi l’écoutait d’une oreille distraite. Ses préoccupations
+semblaient être ailleurs. Par moments, il demeurait
+immobile, les mains enfoncées dans la profondeur de
+ses poches, et paraissait ruminer, soucieux.</p>
+
+<p>Finalement, tandis que Rod et Mukoki vaquaient aux
+menues occupations de la table ou du poêle, il sembla se
+réveiller de sa rêverie, tira de sa poche une douille de
+cuivre jaune et la tendit au vieil Indien.</p>
+
+<p>« Vois ceci, Muki, dit-il. Mon intention n’est pas de
+provoquer parmi nous quoi que ce soit qui ressemble à une
+inutile panique. Mais voici ce qu’aujourd’hui j’ai rencontré
+sur ma piste. »</p>
+
+<p>Mukoki se saisit de la douille, d’un geste aussi brusque
+que si elle eût été une autre pépite d’or, récemment découverte.
+La douille était vide. En bordure du cuivre, on
+lisait très distinctement, et il lut :</p>
+
+<p>« 35 Rem. »</p>
+
+<p>Il ajouta :</p>
+
+<p>« Eh bien ! ceci être…</p>
+
+<p>— Une douille de cartouche du fusil de Rod ! » acheva
+Wabi.</p>
+
+<p>Mukoki avait froncé le sourcil.</p>
+
+<p>« Aucun doute n’est possible, reprit Wabi. C’est une
+douille pour Remington du calibre 35, à chargement automatique.
+Il n’y a, dans toute cette région, que trois fusils
+de ce type. J’en ai un, Mukoki a l’autre. Vous avez, Rod,
+perdu le troisième dans votre bataille avec les Woongas ! »</p>
+
+<p>La venaison, durant ce dialogue, commençait à brûler
+et Mukoki se hâta de la retirer du feu, pour la servir sur
+la table.</p>
+
+<p>« Alors, déclara Rod, après un silence, cela veut dire
+que les Woongas sont sur nos traces ?</p>
+
+<p>— C’est la question que je me suis posée, toute la
+journée, répliqua Wabi. La preuve est faite qu’ils ont,
+contrairement aux prévisions de Mukoki, passé de ce côté
+de la montagne. Je ne pense pas cependant qu’ils connaissent
+où nous sommes. La piste était à peu près à cinq
+milles de cette cabane. De deux jours au moins elle était
+vieille. Trois Indiens, chaussés de raquettes, l’avaient
+tracée, et elle se dirigeait vers le nord. J’en déduis qu’ils
+étaient, sans doute, en simple expédition de chasse et
+qu’après avoir décrit un cercle vers le sud, ils s’en sont
+retournés à leur campement coutumier. Je ne pense pas
+qu’ils s’en viennent plus loin. »</p>
+
+<p>Wabi expliqua comment il avait constaté que la piste,
+à un moment donné, revenait sur elle-même et ce fut un
+soulagement évident pour Mukoki. Secouant la tête en
+signe d’approbation, il en conclut, lui aussi, que leurs
+ennemis n’iraient pas plus outre.</p>
+
+<p>L’humeur des trois compagnons n’en fut pas moins
+assombrie et leur gaîté se refroidit. Et pourtant l’éventualité
+de ce péril possible ajoutait un nouveau ragoût,
+qui n’était point sans agrément, aux émotions prévues de
+leur expédition.</p>
+
+<p>Lorsque le repas fut terminé, une sorte de plan de campagne
+fut aussitôt ébauché. Il fut convenu qu’on ne s’en
+tiendrait pas à une défensive, toujours désavantageuse.
+Si, un jour ou l’autre, une piste fraîche de Woongas se
+présentait, on se lancerait à leur poursuite et les trois
+amis commenceraient eux-mêmes la chasse à l’homme.</p>
+
+<p>Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière
+le lointain horizon, lorsque les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> et Mukoki
+quittèrent à nouveau la cabane.</p>
+
+<p>Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente.
+La férocité de la faim augmentait la flamme de
+ses yeux et la nervosité de ses mouvements. Mukoki eut
+soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il semblait
+couver la bête du regard.</p>
+
+<p>La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement
+enveloppé le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, lorsque tous trois atteignirent le
+bas-fond où ils retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.</p>
+
+<p>Rod fut commis à la garde des armes et du bagage,
+tandis que Wabi et le vieil Indien se mettaient en demeure
+de hisser le daim sur le gros rocher et sa plate-forme. Ils
+y parvinrent non sans peine et le jeune citadin commença
+à comprendre le plan de Mukoki.</p>
+
+<p>La longue lanière, toujours attachée au cadavre de
+l’animal, fut jetée du rocher vers un bouquet de cèdres
+qui lui faisait face, et sur deux desquels trois plates-formes
+furent aussitôt aménagées à l’usage des trois chasseurs.
+Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur
+embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien
+cachés par les branches. Ce travail accompli, une autre
+préparation suivit, que Rod observa avec un vif intérêt.</p>
+
+<p>Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien
+au chaud contre son corps, le bidon rempli de sang. Il en
+répandit un tiers environ, tant sur la neige qui était au
+pied du rocher que sur la paroi même du gros bloc. Il en
+versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes, qu’il
+fit rayonner dans plusieurs directions.</p>
+
+<p>Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette
+opération et, comme la lune ne devait pas se lever avant
+trois heures encore, les trois chasseurs établirent un feu,
+à l’abri du rocher. Ils y firent quelques grillades, afin de
+passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.</p>
+
+<p>Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea
+du Grand Désert Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale
+exerçait sur Rod une fascination chaque soir
+renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait ramper
+tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur
+palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée,
+dans la pureté sereine d’un ciel que ne voilaient ni
+brume ni nuage. Si rapide était son mouvement qu’on
+croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à l’œil nu.
+Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il
+était teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à
+une douce lumière, qui tenait le milieu entre l’argent et
+l’or. Alors seulement, l’univers s’illuminait sous le soleil
+nocturne.</p>
+
+<p>Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux
+deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> de le suivre, et ils regagnèrent, avec Loup,
+leur embuscade.</p>
+
+<p>Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière,
+à un petit sapin, au pied du gros rocher qui portait à son
+sommet le cadavre du daim. En l’air, il huma l’odeur du
+daim ; sous ses pattes, il flaira les caillots du sang répandu
+par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires s’ouvrirent et
+se refermèrent, dans un grognement.</p>
+
+<p>Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière
+un tronc d’arbre, le virent qui se démenait ensuite,
+dans une agitation toujours croissante. Raide sur ses
+pattes, les narines pointées en avant, il semblait recueillir
+le vent en tous sens.</p>
+
+<p>Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang
+dans la neige, cette bête morte sur le rocher, ce n’était
+plus la nourriture habituelle que lui offraient les hommes.
+L’instinct sauvage de Loup se réveillait et il se croyait
+retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.</p>
+
+<p>A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même
+et, se souvenant de ses maîtres, se remémorant sa
+domesticité coutumière, il regarda en arrière, vers les
+cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu. Il ne les voyait,
+ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis, bientôt,
+il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur
+du daim.</p>
+
+<p>Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra
+sur la neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres
+taches de sang, et il tenta de suivre plus loin la piste rouge
+tracée par Mukoki. Furieusement, il tirait sur la lanière
+qui le retenait captif et, comme un chien irrité, il tentait
+vainement de la ronger, oubliant qu’elle était assez solide
+pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs
+entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une
+brève et hurlante chanson.</p>
+
+<p>Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché,
+il courait, de plus en plus excité, avalant des gorgées de
+neige sanglante, qui lui dégouttait des mâchoires. Il se
+retournait ensuite vers le rocher et vers son gibier, qu’il
+ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de carnage et
+frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer !</p>
+
+<p>En un dernier effort pour se libérer et briser son lien,
+et reprendre sa liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond
+frénétique. Puis, voyant son impuissance, il retomba sur
+la neige, pantelant et pleurant, désespérément.</p>
+
+<p>Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière,
+et vers le ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son
+museau se balança, à angle droit avec ses épaules hérissées,
+et peu à peu, comme un chien d’Esquimau, il commença
+sa « hurle à la mort ».</p>
+
+<p>Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à
+croître en durée, en volume et en force, jusqu’à ce qu’il
+éclatât en un long appel sinistre, qui s’élevait par-dessus
+plaines et montagnes, et s’en allait au loin faire retentir
+les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du loup,
+la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de
+bataille du clairon, appelle à la proie les maigres et gris
+bandits du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, les éternels affamés du Grand
+Désert Blanc.</p>
+
+<p>Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup
+captif, et déjà les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se
+percher dans les cèdres.</p>
+
+<p>Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid,
+devenu intense. Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur
+se promenait sur l’immensité blanche et mystérieusement
+belle, qui s’étalait sous le ciel, toute baignée
+de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux renseigné
+que lui sur ce qui allait arriver.</p>
+
+<p>L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le
+<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Ici, au bord d’un lac silencieux dans son
+hivernale prison de glace, c’était un daim qui se mettait
+à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les montagnes,
+c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue
+et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille.
+Un peu plus loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait
+momentanément son guet. Et, partout, les frères
+de race de Loup s’étaient arrêtés sur leurs pistes, tournant
+la tête et tendant les oreilles vers le signal connu,
+venu jusqu’à eux.</p>
+
+<p>Une première réponse perça le silence qui, lorsque
+Loup s’était tu, était retombé, lugubre, et comme
+anxieux. Le cri était parti à un mille environ. La bête,
+captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur son
+derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière
+disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête
+blessée à achever.</p>
+
+<p>Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et
+muets. Mukoki avait épaulé son fusil et semblait pétrifié.
+Wabi, après s’être solidement arc-bouté le pied contre
+le tronc de son arbre, avait posé son fusil sur son genou,
+prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son tour, pris le
+gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le
+canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.</p>
+
+<p>Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à
+répondre à la précédente, qui avait retenti vers le nord.
+Rod et Wabi entendirent Mukoki émettre sur son arbre
+un gloussement de concupiscence. Loup, de son côté, sans
+plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait toute
+sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait
+aux quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses
+arrivaient les réponses. De plus en plus proches
+aussi.</p>
+
+<p>Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché
+que Wabi saisit Rod par le bras.</p>
+
+<p>« Il n’y a plus longtemps à attendre… » murmura-t-il.</p>
+
+<p>A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut,
+suivant une des pistes rouges et courant rapidement vers
+Loup.</p>
+
+<p>Les deux animaux réunis se turent pendant un instant,
+et le nouvel arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint
+buter contre le rocher. Alors il joignit ses hurlements à
+ceux de Loup, comme pour appeler à son secours la
+meute de ses frères.</p>
+
+<p>Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines
+et des arbres du bas-fond. Une horde glapissante et affolée
+de faim, d’une vingtaine de têtes, entoura le rocher où se
+trouvait, hors de sa portée, la proie tant désirée. Les
+loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air, puis
+retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers
+le gibier tentateur, si proche cependant.</p>
+
+<p>L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement
+modifiée. Couché sur le ventre, haletant et comme prêt à
+joindre ses bonds à ceux de ses frères, il s’était graduellement
+calmé devant l’évidence de l’inutilité de ses efforts.
+L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était souvenu
+de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances.
+La haine de sa race l’avait à nouveau envahi
+et il attendait placidement le drame inévitable qui allait
+se dérouler devant lui.</p>
+
+<p>Ce fut Mukoki qui fit entendre, en guise d’avertissement,
+un premier et faible sifflement, et Wabi se hâta
+d’épauler.</p>
+
+<p>Lentement, le vieil Indien, sans quitter son fusil, tira
+sur la lanière dont l’extrémité était attachée au cadavre
+du daim, qu’il amena de la sorte jusqu’au rebord du
+rocher. Un mouvement de plus, et le daim culbutait au
+milieu de la horde.</p>
+
+<p>Comme des mouches qui s’abattent sur un morceau de
+sucre, les bêtes affamées se ruèrent sur leur proie, s’écrasant
+et se battant entre elles, pour y mieux mordre. Alors
+Mukoki, d’un sifflement strident, donna le signal de tirer
+dans le tas.</p>
+
+<p>Quelques secondes durant, les ramures des cèdres flamboyèrent
+d’une auréole d’éclairs, qui semaient la mort
+au-dessous d’eux, et les détonations assourdissantes des
+deux fusils et du gros Colt étouffèrent les cris de douleur
+des loups.</p>
+
+<p>En cinq secondes, un total de plus de quinze coups avait
+été tiré, et cinq autres secondes ne s’étaient pas écoulées
+que le grand et beau silence blanc de la nuit était retombé
+sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. Tandis que les survivants s’étaient
+enfuis, la mort muette était au pied du rocher, à peine
+interrompue par le faible râle des loups blessés, gisant sur
+la neige.</p>
+
+<p>Dans les cèdres, résonna le déclic métallique des armes
+que l’on rechargeait. Puis Wabi prononça :</p>
+
+<p>« Je crois que nous avons fait de la belle besogne,
+Mukoki ! »</p>
+
+<p>Mukoki répondit en descendant de son arbre, et les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’imitèrent.</p>
+
+<p>Devant le rocher, cinq corps étaient immobiles. Un
+sixième se traînait encore, à quelques pas. Mukoki
+l’abattit d’un coup de hache. Un septième loup avait fui
+un peu plus loin, en laissant derrière lui une traînée de
+sang. Lorsque Rod et Wabi le rejoignirent, l’animal en
+était à ses dernières convulsions.</p>
+
+<p>« Sept ! s’exclama Wabi. C’est un des meilleurs tirs
+que j’aie jamais réussis. Cent cinq dollars en une nuit.
+N’est-ce pas, Rod, que ce n’est point mal ? »</p>
+
+<p>Ils revinrent en tirant le loup derrière eux.</p>
+
+<p>Ils retrouvèrent Mukoki debout dans le clair de lune,
+le regard braqué vers le nord, et aussi raide qu’une statue.</p>
+
+<p>En les voyant, il pointa son bras vers l’horizon et, sans
+tourner la tête :</p>
+
+<p>« Voyez ! » dit-il.</p>
+
+<p>Dans la direction indiquée, les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> aperçurent
+une flamme fuligineuse et rougeâtre qui, sous la clarté
+blafarde du clair de lune, étendait au loin sa sombre
+lueur sur le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>. On la voyait monter et grandir,
+et son intensité augmenter, comme un sinistre incendie
+qui eût déversé des torrents de feu sur plaines et forêts.</p>
+
+<p>« C’est un sapin qui brûle ! dit Wabi.</p>
+
+<p>— Un sapin qui brûle ! » acquiesça le vieux trappeur.</p>
+
+<p>Et il ajouta :</p>
+
+<p>« Le signal de feu des Woongas ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="small i">CHAPITRE XII</span><br>
+RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN</h2>
+
+
+<p>Wabi et Mukoki contemplaient sans mot dire le sapin
+enflammé, qui ne paraissait pas, à Rod, être éloigné de
+plus d’un mille. Le silence de ses deux compagnons parut
+au jeune homme un mauvais présage.</p>
+
+<p>Dans le regard de Mukoki une lueur étrange brillait,
+semblable à celle qui darde au fond de la prunelle des
+fauves, lorsque leur fureur est prête à éclater. Le visage
+de Wabi s’était empourpré de sang et, par trois fois, Rod
+le vit tourner, vers les yeux de Mukoki, des yeux dont
+la flamme ne pronostiquait non plus rien de bon.</p>
+
+<p>De même que dans le cerveau de brute du loup captif,
+les anciens instincts de chasse et de liberté sauvage
+s’étaient tout à l’heure réveillés, de même aussi, dans
+l’âme du vieil Indien et dans celle, plus jeune, de Wabi,
+qui n’avait dans ses veines qu’une moitié de sang blanc,
+remontait lentement l’atavisme de la race. A travers la
+peau cuivrée de leurs visages, Rod lisait jusqu’au plus
+profond de leurs cœurs. Il comprenait que la haine de
+l’antique ennemi, le Woonga, longtemps comprimée,
+avait ressurgi en eux. L’occasion se présentait de l’assouvir
+et ils ne la laisseraient pas s’échapper.</p>
+
+<p>Pendant cinq minutes encore, le grand sapin continua
+à projeter des gerbes d’étincelles. Puis la flamme tomba et
+la carcasse de l’arbre ne fut plus qu’une tour de braise.
+Mukoki regardait toujours, muet et farouche. A la fin,
+Wabi rompit le silence.</p>
+
+<p>« A quelle distance est-il de nous, Muki ?</p>
+
+<p>— A trois milles », répondit sans hésiter le vieil Indien.</p>
+
+<p>— En quarante minutes, nous pouvons couvrir cette
+distance.</p>
+
+<p>— Oui. »</p>
+
+<p>Wabi, alors, se tourna vers Rod.</p>
+
+<p>« Vous pourrez, n’est-ce pas, retrouver seul votre
+chemin jusqu’à la cabane ?</p>
+
+<p>— Je ne dis pas non. Mais si vous partez en expédition,
+je vous accompagne. » Mukoki éclata d’un rire rauque et
+il prit un air désappointé.</p>
+
+<p>« Non ! dit-il avec gravité et en remuant la tête. Non
+pas aller là-bas ! Le sapin éteint dans cinq minutes. Nous
+pas trouver le campement des Woongas. Mais faire, en
+marchant par là, bonne piste à voir par eux au matin.
+Meilleur attendre. Nous trouver un jour leur piste, et
+alors tirer ! »</p>
+
+<p>Cette décision de Mukoki, de ne pas, ce soir-là, pousser
+plus loin l’aventure, fut pour Rod un immense soulagement.
+Ce n’était pas qu’il craignît la bataille et il n’eût
+point été fâché d’ouvrir le feu sur les hors-la-loi qui lui
+avaient volé son fusil. Mais la froide réflexion des hommes
+de sa race lui représentait aussi que les Woongas pouvaient
+être évités, avec quelque prudence, et qu’il était
+plus sage, en poussant au contraire vers le Nord, de
+continuer en paix à poser des pièges. Mieux valait, pour
+l’instant, sacrifier son fusil. Et surtout cette diversion
+de la chasse à l’homme contrecarrait les plans qu’il ne
+cessait de mijoter, pour découvrir de l’or.</p>
+
+<p>La « Mine des Squelettes », comme il l’avait lui-même
+baptisée, absorbait uniquement sa pensée. Un combat
+avec les Woongas, c’était la fuite éventuelle vers une
+autre région. Wabi lui-même en convenait, car l’ennemi
+pouvait être supérieur en nombre. C’est là ce que Rod
+ne voulait pas, à tout prix.</p>
+
+<p>Wabi et Mukoki se mirent à scalper les sept loups et
+ce qui restait de la carcasse du daim fut abandonné à
+Loup, pour qu’il s’en rassasiât.</p>
+
+<p>Il était deux heures de la nuit lorsque les trois compagnons
+rentrèrent à la cabane. Le poêle fut allumé et,
+comme de coutume, on causa des événements du jour
+écoulé, de ceux aussi qui se préparaient peut-être pour
+les jours suivants.</p>
+
+<p>Rod ne put s’empêcher de faire un retour en arrière et
+de songer à la joie paisible avec laquelle ils s’étaient
+installés ici, il y avait si peu de temps ! Le site était
+idéal et ils croyaient fermement que nul péril des Woongas
+ne les menaçait plus. Maintenant, au contraire, ils
+savaient qu’ils pouvaient être exposés, d’un moment à
+l’autre, à lutter pour leur vie, à abandonner cette calme
+retraite.</p>
+
+<p>La conversation fut une sorte de petit conseil de
+guerre. Il fut décidé que la vieille cabane serait, dès le
+lendemain, aménagée pour supporter un siège, que des
+meurtrières seraient percées sur toutes ses faces, que les
+barres de fermeture de la porte et des volets seraient remplacées
+par de plus fortes, qui permettraient de se barricader
+solidement en cas d’attaque. Il fut convenu, en
+outre, qu’un des trois chasseurs resterait toujours à monter
+la garde, tandis que les deux autres iraient poser et
+relever les trappes.</p>
+
+<p>Le lendemain, ce fut Rod qui fut laissé de garde. Le
+temps, qui était toujours splendidement ensoleillé, avait
+quelque peu dissipé les appréhensions de la nuit. Le
+jeune <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> eut la bonne fortune de tuer un bel élan, qui
+grimpait sur la colline neigeuse, de l’autre côté du petit
+lac. Puis, en attendant le retour de ses compagnons, il
+se remit à ruminer ses projets personnels.</p>
+
+<p>Les grosses neiges d’hiver ne s’étaient pas encore
+accumulées, ainsi qu’il avait pu le constater, dans le
+gouffre sombre qu’il s’était promis d’explorer. Il était
+prudent de ne pas attendre les grandes tempêtes, qui ne
+manqueraient pas d’y entasser les blancs flocons et le
+rendraient inaccessible. Il avait, d’autre part, tiré de
+la cachette où on l’avait déposé, dans le mur de bûches, le
+petit sac de peau de daim, et il en avait sorti les pépites
+d’or.</p>
+
+<p>Il remarqua qu’un frottement quelconque les avait
+admirablement polies, et en avait adouci et arrondi tous
+les points saillants. Lorsqu’il était au collège, Rod avait
+toujours eu un faible pour l’étude de la minéralogie et
+de la géologie. Il savait que l’eau courante avait seule été
+capable de donner aux pépites ce beau poli, et il en conclut
+qu’elles avaient certainement été trouvées dans le lit d’une
+rivière, ou sur ses bords. Cette rivière devait être le
+torrent du ravin mystérieux. Il en était fermement persuadé.</p>
+
+<p>Lorsque Mukoki et Wabi rentrèrent, le soir, ils apportaient
+avec eux, le premier un renard rouge et un vison,
+le second un chat-pêcheur, dont l’aspect rappela plutôt à
+Rod celui d’un chien à peine adolescent. Malheureusement,
+de nouvelles pistes suspectes avaient été à nouveau
+découvertes par Mukoki. Le vieil Indien avait retrouvé
+les débris du sapin brûlé et, tout autour, il avait relevé
+les traces de raquettes de trois Indiens, que le signal de
+feu semblait avoir réunis. Leur piste s’en allait ensuite,
+avec de nombreux crochets, vers une destination inconnue
+et, à un endroit, avait croisé la ligne des pièges.</p>
+
+<p>La conclusion en fut que, pour la relève des pièges,
+les chasseurs désormais ne se sépareraient plus, mais
+seraient toujours deux.</p>
+
+<p>La semaine qui suivit fut plus calme et fort fructueuse.
+Plus de traces de Woongas. Les fourrures recueillies,
+ajoutées aux scalps de loups, commençaient à représenter
+une petite fortune qui serait, si nul accident n’arrivait,
+rapportée à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> au premier printemps.</p>
+
+<p>Il en fut de même durant une quinzaine encore et Rod
+songeait avec bonheur au petit <span lang="en" xml:lang="en">home</span> où, à des centaines
+de milles de là, sa mère l’attendait et, chaque jour, priait
+pour lui. Il rêvait aussi, plus d’une fois, aux jours et
+aux nuits, dont il faisait le décompte, et qui le séparaient
+du retour à la factorerie, près de Minnetaki.</p>
+
+<p>L’heure arriva cependant où Rod put mettre à exécution
+son projet, qui lui tenait au cœur, d’explorer le
+ravin. Mukoki et Wabi n’étaient pas partisans de cette
+tentative, qu’ils estimaient chimérique. Aussi Roderick
+décida-t-il d’agir seul.</p>
+
+<p>Ce fut à la fin de décembre. C’était le jour de garde de
+Wabi, et Mukoki, qui semblait avoir oublié les Woongas,
+était parti à la relève des pièges. Rod se munit de vivres,
+prit le fusil de Wabi et une double provision de cartouches,
+s’arma en surplus d’un couteau, passa une hache
+à sa ceinture, et joignit à son ballot une bonne couverture.</p>
+
+<p>Ainsi équipé, il se mit en route et Wabi riait,
+du seuil de la cabane, en le regardant s’en aller.</p>
+
+<p>« Je vous souhaite une bonne chance, Rod ! cria-t-il
+gaiement, en lui faisant de la maison un dernier signe
+d’adieu.</p>
+
+<p>— Si je ne suis pas de retour ce soir, répondit Roderick,
+ne vous tournez pas le sang à mon sujet, vous
+autres ! Si l’affaire s’emmanche bien, je camperai sur les
+lieux, afin de reprendre mes recherches, dès le lendemain
+matin. »</p>
+
+<p>Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la
+crête opposée du ravin. Il avait constaté en effet, la première
+fois, qu’aucune descente dans le gouffre n’était
+possible du côté où il avait cheminé. En suivant cette
+crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun
+danger de se perdre. Le ravin lui serait un guide
+constant.</p>
+
+<p>A son grand désappointement, il trouva que les
+murailles méridionales de l’abîme étaient aussi abruptes
+que celles du nord et, deux heures durant, il chercha en
+vain la plus petite fissure par où s’insinuer et pouvoir
+descendre.</p>
+
+<p>La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait,
+presque à chaque pas, des traces de gibier. Mais il n’y
+prêtait guère attention. Ce qui l’intéressa davantage, ce
+fut de constater que les arbres se rapprochaient de plus
+en plus du précipice, qu’ils finirent par surplomber. Le
+jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec
+les longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des
+mains, il pouvait tenter la descente.</p>
+
+<p>Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un
+difficultueux quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il
+était au fond du ravin.</p>
+
+<p>Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt,
+de l’autre, par de noires murailles. A ses pieds coulait
+le petit torrent auquel son rêve de l’or avait assigné un
+rôle prépondérant. Le torrent était gelé par endroits ;
+dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de
+la glace.</p>
+
+<p>Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la
+plus resserrée du gouffre, vers celle où, d’en haut, il
+avait si avidement plongé ses regards. Là, ne descendait
+plus le soleil. Là, tout était sombre, sinistre et silencieux,
+comme un sépulcre. Il sembla au <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, dont le regard était
+intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait
+le seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.</p>
+
+<p>Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait
+devenait de plus en plus étroit. Les hautes murailles se
+resserraient encore au-dessus de sa tête et l’obscurité
+s’épaississait autour de lui. Nul autre bruit que celui,
+monotone, du torrent, qui éclaboussait les rochers de
+son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson,
+pas un chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout
+était ici profondément mort. Par moments seulement,
+Rod entendait, tout là-haut, passer un souffle de vent,
+dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La neige
+amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son
+dos, accroché ses raquettes.</p>
+
+<p>Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles
+tomba près de lui, avec bruit qui, dans le silence
+ambiant, ressemblait à celui d’une avalanche, et un grand
+coup de vent lui souffleta la figure. Il s’arrêta, fit le geste
+d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou, qu’il avait
+dérangé dans son trou.</p>
+
+<p>Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A
+chaque instant, il s’arrêtait pour ramasser, dans son lit
+ou sur la rive, des poignées de cailloux ou des galets. Il
+les examinait, le cœur battant, dès qu’un rayon de
+lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait
+voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait…
+Il ne trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne
+sombrait pas. Sa conviction ne faisait que croître, au
+contraire. L’or était ici, quelque part !</p>
+
+<p>C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et
+mystérieux, qui, flottant dans l’air, le conduisait. Et sa
+marche était si légère, si impalpable elle-même, comme
+s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son plus mortel
+ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près,
+une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne
+paraissait pas effrayée. C’était un renard. Avant que la
+bête n’eût découvert sa présence, il avait visé et tiré.</p>
+
+<p>Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous
+les échos de l’abîme. Un grondement formidable roula
+dans les ténèbres spectrales, renvoyé de muraille en
+muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était
+terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois
+et qu’il demeura comme cloué au sol jusqu’à ce que le
+dernier écho se fût évanoui.</p>
+
+<p>Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la
+neige. Ses yeux, qui s’étaient habitués peu à peu à
+l’obscurité de cet enfer et avaient fini par y trouver comme
+une vague lumière, purent voir que le renard n’était pas
+rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était…</p>
+
+<p>Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna
+dans sa poitrine un coup de tampon. L’épaisse et splendide
+fourrure de la bête sanglante sur laquelle il se penchait
+avait des reflets gris et comme métalliques.</p>
+
+<p>Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur
+humaine :</p>
+
+<p>« Un renard argenté ! »</p>
+
+<p>Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie
+qui remuait encore. Puis il lui donna le coup de grâce et
+la ramassa. D’après ce que lui avaient dit Wabi et
+Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait plus,
+à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà
+dans la cabane.</p>
+
+<p>Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit
+le renard à son ballot et reprit son exploration.</p>
+
+<p>Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient
+presque au-dessus de sa tête, formant, par
+moments, comme un tunnel peuplé d’ombres. Fasciné par
+l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la fuite du
+temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable.
+Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il
+s’arrêta pour se désaltérer. Et, quand il regarda sa
+montre, il fut étonné de s’apercevoir qu’il était trois
+heures de l’après-midi.</p>
+
+<p>Il était maintenant trop tard pour songer à retourner
+au campement. Dans une heure, la nuit viendrait ajouter
+ses ténèbres à celles du ravin. Au premier endroit propice,
+Rod fit halte, jeta à terre son ballot et s’installa un
+abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches
+mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu
+jusqu’au jour, puis s’occupa de son souper. Il avait apporté
+avec lui une petite bouillotte et bientôt l’appétissant
+parfum d’un café brûlant se mêla à celui d’un aloyau
+d’élan, en train de rôtir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="small i">CHAPITRE XIII</span><br>
+LE SONGE DE RODERICK</h2>
+
+
+<p>Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait
+au-dessus de l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait
+le jeune aventurier, tandis qu’il mangeait.</p>
+
+<p>Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait
+sur le rebord du précipice, lui crispa les nerfs sous la
+peau. Ce n’était pas qu’il eût peur. Il ne voulait pas avoir
+peur. Mais, dans ces lieux que personne avant lui n’avait
+foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien d’autres
+que lui eussent senti frissonner leur âme.</p>
+
+<p>Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire
+tout haut. Mais son rire lui fut renvoyé par l’écho,
+comme une moquerie amère, qui s’égrenait de rocher en
+rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et Rod se
+recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.</p>
+
+<p>Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une
+croyance exagérée. Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas
+ici et, en dépit de sa fatigue, Rod ne pouvait trouver le
+sommeil. De ses yeux, vainement, il s’efforçait de chasser
+la vision des deux squelettes, tels qu’il les avait
+découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces
+squelettes, au temps où ils étaient des hommes, et bien
+des années avant qu’il ne fût né, avaient dû fouler le sol
+de ce même ravin. Au même torrent que lui ils avaient
+bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé peut-être
+là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs
+oreilles de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient
+réchauffés à la flamme vacillante de leur feu, dont le
+reflet dansait sur ces mêmes murailles. Et, ce qu’il
+n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or !</p>
+
+<p>L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce
+point douloureuse que si, d’un coup de baguette magique,
+il avait pu se trouver transporté soudain, sain et sauf,
+près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu le courage,
+maintenant, de dire non.</p>
+
+<p>Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin
+derrière lui, un cri plaintif, quelque chose comme un
+appel suppliant :</p>
+
+<p>« Allo… Allo… Allo ! »</p>
+
+<p>On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod
+n’ignorait pas que c’était le cri du réveil nocturne du
+« hibou-homme », comme le nommait Wabi. L’écho
+apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si
+bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer
+à son oreille, à travers l’ombre :</p>
+
+<p>« Allo… Allo… Allo ! »</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses
+genoux. C’était là un réconfort sans pareil. Il le caressait
+de la main et l’envie lui prenait de parler au canon
+d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés dans les solitudes
+désertiques du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> peuvent savoir tout ce
+qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de
+chaque heure du jour et de la nuit, toujours obéissant à
+celui qui lui commande, lui procurant sa nourriture et
+expédiant la mort à ses ennemis. C’est un chien de garde
+qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du dormeur.
+Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement,
+avec sa mitaine, de la gueule à la crosse, et,
+quoiqu’il eût décidé de veiller toute la nuit, il finit par
+s’endormir en le serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à
+moitié replié sur lui-même, les pieds tournés vers le feu,
+sa tête pendant sur sa poitrine et lui comprimant l’estomac.
+Aussi son sommeil était-il singulièrement agité, ses
+craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il
+parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des
+paroles inintelligibles, sursautant comme s’il allait se
+réveiller, mais s’affaissant à nouveau, cramponné toujours
+à son fusil.</p>
+
+<p>Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus
+définie. Il se retrouvait sur la piste du retour et arrivait
+à la vieille cabane. Il était seul. La fenêtre était grande
+ouverte, mais la porte demeurait hermétiquement close,
+comme le jour où ses deux camarades et lui avaient
+débouché en face d’elle, pour la première fois.</p>
+
+<p>Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de
+la fenêtre, il entendait à l’intérieur de la cabane un
+bruit… un bruit étrange. On eût dit un cliquetis d’ossements.</p>
+
+<p>Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle
+qui s’offrait à lui le glaçait d’épouvante ! Deux énormes
+squelettes luttaient, en une étreinte mortelle. Il écoutait le
+bruit, clic, clic, clic, de leurs os qui s’entre-choquaient.
+Il voyait luire, entre les phalanges de leurs doigts, la
+lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient
+pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils
+l’atteignaient, l’un ou l’autre, alternativement, mais
+aucun d’eux ne parvenait à s’en emparer.</p>
+
+<p>Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat
+plus féroce. Sans trêve, les couteaux se levaient et retombaient.
+Alors un moment arrivait où l’un des deux squelettes
+titubait en arrière et s’écroulait lourdement sur le
+sol.</p>
+
+<p>Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en
+un équilibre instable, et, tout en chancelant, parvenait
+à la table, où il agrippait, entre les os de sa main, le
+mystérieux objet.</p>
+
+<p>Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le
+mur de la cabane, en élevant en l’air, d’un geste victorieux,
+ledit objet, et Rod pouvait voir que c’était un
+rouleau d’écorce de bouleau.</p>
+
+<p>A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un
+bruit pareil à la détonation d’un petit revolver, et le
+jeune homme se dressa, comme mû par un ressort,
+ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.</p>
+
+<p>Quel songe affreux avait été le sien ! Il ramena vers
+lui ses jambes ankylosées et rechargea le feu, en tenant
+toujours d’une main son fusil.</p>
+
+<p>Un songe affreux, oui vraiment ! Il regarda autour de
+lui, sa prison de nuit et de rocher, mais la pensée de son
+cauchemar ne cessait pas de le hanter. Toujours il se
+répétait à lui-même :</p>
+
+<p>« Quel effroyable songe ! Effroyable… Effroyable… »</p>
+
+<p>Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à
+nouveau devant le foyer et regarda la flamme joyeuse qui
+se ranimait. Sa chaleur et sa clarté le ragaillardirent. Il
+constata qu’il était trempé de sueur. Il retira sa casquette
+et se passa la main dans les cheveux et sur le front, qui
+étaient tout humides.</p>
+
+<p>Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans
+sa mémoire les différentes phases de son rêve.</p>
+
+<p>Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se
+produit d’ordinaire. Mais, tout de suite, la souvenance
+lui revint, aussi soudaine qu’un coup de fusil, du rouleau
+de bouleau que la main levée d’un des squelettes tenait
+dans ses doigts sans chair.</p>
+
+<p>Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui
+revint. Lorsque ses compagnons et lui avaient enterré les
+deux squelettes, l’un de ceux-ci tenait effectivement dans
+sa main un morceau d’écorce de bouleau !</p>
+
+<p>Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la
+mine perdue ?</p>
+
+<p>N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau,
+et non pour celle du petit sac de peau de daim, que les
+deux hommes avaient combattu et trouvé la mort ?</p>
+
+<p>Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude,
+et sa peur nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la « clef »
+imprévue que lui avait apportée son rêve. Wabi et
+Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de bouleau dans
+la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus,
+prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que
+ce n’était là qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte
+par la main crispée d’un des deux combattants, lorsqu’ils
+avaient roulé à terre, dans leur corps à corps.</p>
+
+<p>Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans
+la cabane aucune autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait
+pas manqué si les deux hommes avaient fait, pour allumer
+leur poêle, une provision de ce genre de bois. Son
+rêve ne semblait point le tromper.</p>
+
+<p>Il continua à entretenir son feu, en attendant avec
+impatience le lever du jour. A quatre heures du matin,
+dans la nuit noire, il fit cuire son déjeuner et prépara
+son ballot, en vue du retour. Puis il attendit qu’une
+étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où
+elle s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre,
+les contours des objets.</p>
+
+<p>Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours,
+sa piste de la veille. Il la suivit avec la même prudence
+qu’à l’aller, scrutant de l’œil les rochers et la neige. Il
+avait, en venant, rencontré de la vie. Il pouvait en découvrir
+encore, autant sinon plus.</p>
+
+<p>Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur
+dans les ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en
+accéléra. Il calculait qu’en ne s’attardant pas pour le
+moment à d’autres investigations, il arriverait au camp
+vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons,
+déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de
+bouleau contenait le secret de l’or ignoré, il leur serait
+loisible de revenir au ravin avant que des chutes de neige
+plus importantes ne l’eussent rempli et rendu inaccessible.</p>
+
+<p>A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod
+s’arrêta un instant. Il se demandait si les renards avaient
+coutume de voyager par couples et il regrettait de ne
+s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de Wabi
+ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance
+de lui, le trou du rocher d’où la tête était sortie, et la
+curiosité le poussa à faire un crochet jusqu’à cet endroit.</p>
+
+<p>Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la
+piste même de l’animal, l’empreinte d’une paire de
+raquettes !</p>
+
+<p>Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage
+à lui et depuis celui du renard. La marque des pattes
+de la bête était en effet recouverte par celle des raquettes.
+Quel était cet inconnu ? Était-ce Wabi ou Mukoki, venus
+au-devant de lui. Mais comment alors ne les avait-il pas
+rencontrés ?</p>
+
+<p>Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient,
+en long comme en large, de celles de Wabi et de
+Mukoki, autant que des siennes propres. Elles ne pouvaient
+provenir que d’un étranger.</p>
+
+<p>Mais cet étranger avait-il découvert sa présence ? Le
+<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> demeurait les yeux et le fusil en arrêt. Il continua a
+suivre cette nouvelle piste durant une centaine de yards.
+Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que Rod s’en aperçut
+au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour
+écouter et épier lui-même… Toujours est-il qu’à partir de
+cet endroit la piste revenait dans la direction de celle
+du jeune blanc, qu’elle rejoignait bientôt et avec laquelle
+elle se confondait désormais.</p>
+
+<p>Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur
+ne fût encore passé là. Peut-être l’Indien était-il en
+embuscade, derrière quelque rocher, prêt à tirer sur lui.
+Il n’y avait pourtant d’autre solution possible que de
+continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.</p>
+
+<p>Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes
+de l’inconnu s’étaient orientées vers la gauche, dans la
+direction d’une fissure étroite, ouverte dans la muraille.
+Le fusil en arrêt, Rod fit de même. Son étonnement fut
+grand de constater que cette fissure se prolongeait dans
+la roche, comme une véritable brèche, large à peine de
+quatre pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au
+sommet de la crête qui bordait le ravin. L’inconnu avait
+passé par là et escaladé la brèche, après avoir enlevé ses
+raquettes.</p>
+
+<p>Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque
+invisible, le mystérieux ennemi s’en était allé, sans
+plus s’occuper de lui.</p>
+
+<p>Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans
+un aussi proche rayon du campement, ne laissaient pas,
+à la fin, d’être inquiétantes. En dépit de l’optimisme
+revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait s’empêcher
+de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois
+et dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et
+savait aller au bout des conséquences qu’il convenait de
+tirer des faits, même lorsque ceux-ci manquaient encore
+de précision.</p>
+
+<p>Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes
+à peau rouge connaissaient leur présence, à tous trois,
+dans la vieille cabane. Et, s’ils ne s’étaient jamais montrés,
+s’ils n’avaient jamais dérangé ni levé une trappe,
+ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.</p>
+
+<p>Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder
+pour lui ses soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi
+et Mukoki, par leur éducation même, étaient plus aptes
+que lui à voir clair en toutes ces choses et plus compétents
+des lois, des mœurs et des périls du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="small i">CHAPITRE XIV</span><br>
+LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE</h2>
+
+
+<p>Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la
+dépression de terrain où se trouvait, au bord du petit lac,
+la vieille cabane.</p>
+
+<p>Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait
+du ravin, dans son ballot, une palpable petite fortune,
+qui était la peau du renard argenté. Le fardeau en paraissait
+plus léger à ses épaules et il s’amusait d’avance de
+la surprise de Mukoki et de Wabi.</p>
+
+<p>Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance
+d’un homme las et une figure désappointée. Il y
+réussit fort bien, en dépit de sa secrète envie de rire.
+Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte l’accueillit
+avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de
+ses gloussements familiers.</p>
+
+<p>« Ah ! Ah ! cria Wabi, en feignant de le toiser de la
+tête au pieds, voici Rod ! Voulez-vous, cher ami, nous
+montrer au plus vite ce fameux trésor ? »</p>
+
+<p>Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son
+visage la joie de voir rentrer son camarade.</p>
+
+<p>Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé,
+et se laissa tomber lourdement sur une chaise, comme s’il
+était au dernier degré de l’épuisement.</p>
+
+<p>« Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de
+me défaire ce paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je
+meurs d’inanition. »</p>
+
+<p>Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint
+pitoyable.</p>
+
+<p>« Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur
+vos traits et vous semblez vraiment à demi-mort de faim.
+Hé, Muki ! veux-tu, en toute hâte, mettre à cuire le
+bifteck du dîner ? »</p>
+
+<p>Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et
+casseroles. Tandis que Rod s’asseyait devant la table,
+Wabi lui donna dans le dos une tape affectueuse et se
+mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en
+découpant des tranches de pain.</p>
+
+<p>« Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de
+retour. Je commençais à m’inquiéter. En votre absence,
+nous avons eu, Mukoki et moi, une abondante récolte de
+nos pièges. Nous avons rapporté ici un renard croisé
+(cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous
+tiré quelque chose ?</p>
+
+<p>— Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot ? »</p>
+
+<p>Wabi se tourna vers le paquet.</p>
+
+<p>« Il y a quelque chose là-dedans ? demanda-t-il, à la
+fois curieux et méfiant.</p>
+
+<p>— Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits ! s’exclama
+Rod, oubliant, dans son enthousiasme, la comédie qu’il
+jouait. Je vous ai toujours affirmé que le ravin contenait
+un trésor ! Eh bien, il y était. Et je l’ai trouvé. Regardez
+plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit ! »</p>
+
+<p>Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il
+le toucha du bout du pied, le soupesa de la main et regarda
+Rod à nouveau.</p>
+
+<p>« Ce n’est pas une plaisanterie ? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde. »</p>
+
+<p>Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever
+son veston de chasse, aussi froidement que si c’eût
+été pour lui l’acte le plus ordinaire d’apporter au camp
+des renards d’argent.</p>
+
+<p>Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri
+aigu, à moitié étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux
+regards ébahis de Mukoki.</p>
+
+<p>« Est-ce un bon ? demanda Rod.</p>
+
+<p>— Une splendeur ! » murmura Wabi.</p>
+
+<p>Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait,
+d’un air de connaisseur.</p>
+
+<p>« Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents
+dollars. A Montréal, trois cents de plus. »</p>
+
+<p>Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main :</p>
+
+<p>« Serrez-moi ça ! » dit-il.</p>
+
+<p>Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée
+de mains, il vira vers Mukoki :</p>
+
+<p>« Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune
+<span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> n’a plus rien d’un apprenti. Il a tué un renard
+d’argent. Il a, faisant cela, accompli en un jour la
+besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau bien bas
+devant vous, <span lang="en" xml:lang="en">Mister</span> Drew ! »</p>
+
+<p>Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna
+de son plaisir.</p>
+
+<p>« Et ce n’est pas tout, Wabi ! » ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui
+serrait toujours la main dans la sienne.</p>
+
+<p>« Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le
+<span lang="en" xml:lang="en">boy</span>, que vous avez trouvé… »</p>
+
+<p>Rod lui coupa la parole.</p>
+
+<p>« Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant
+là-bas, je le sais. Mais je possède désormais la clef du
+secret. Vous vous souvenez comme moi que celui des
+deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur, tenait
+dans les os de ses doigts une écorce de bouleau ? Eh bien !
+c’est cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef
+de la mine d’or. »</p>
+
+<p>Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement.
+Wabi semblait moitié sceptique, moitié convaincu.</p>
+
+<p>« C’est possible, après tout ! dit-il. On peut toujours
+voir. »</p>
+
+<p>Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit.
+Rod renfila sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki
+s’arma de sa bêche et d’une pelle. Il y avait eu, entre
+les trois compagnons, une tacite entente de remettre à
+plus tard le dîner.</p>
+
+<p>Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod
+que sa suggestion ne l’avait pas laissé indifférent. Quant
+aux yeux de Mukoki, ils brasillaient comme le jour où
+les premières pépites avaient été découvertes.</p>
+
+<p>Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible
+profondeur, dans la terre gelée, à l’orée du bois de cèdres,
+et Mukoki les ramena rapidement au jour. Un des premier
+débris qui apparut fut la main crispée sur le rouleau
+d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour
+le dégager.</p>
+
+<p>Avec un frisson au contact des froids ossements, il
+brisa les doigts. Un de ceux-ci craqua, avec un bruit sec,
+et lorsqu’il se releva, ayant accompli sa tâche macabre,
+en tenant le rouleau d’écorce, Rod était livide. Les squelettes
+furent aussitôt recouverts de terre et les trois compagnons
+revinrent à la cabane.</p>
+
+<p>Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux,
+tant était grande leur émotion, et commencèrent à dérouler
+l’écorce. Celle-ci avait séché et s’était recroquevillée
+avec le temps ; elle était presque aussi mince et dure
+qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée,
+avec de petits craquements intermittents, qui semblaient
+une timide protestation contre le sort qu’on lui faisait
+subir. Elle formait une bande ininterrompue d’environ
+dix pouces de long, sur six de large.</p>
+
+<p>Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir
+cédé, elle résista.</p>
+
+<p>« Attention ! » murmura Wabi.</p>
+
+<p>Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties
+encore cohérentes.</p>
+
+<p>« Il n’y a rien, il me semble… » dit timidement
+Roderick.</p>
+
+<p>Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une
+marque noire apparut, dont il était difficile de comprendre
+la signification et d’où partait une ligne, qui se continuait
+dans la partie roulée.</p>
+
+<p>A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et
+la fameuse clef se déploya tout de son long sur la table,
+sous l’aspect d’une carte-plan ou du moins de ce que les
+trois chasseurs supposèrent en être une.</p>
+
+<p>C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier,
+composé de lignes droites ou crochues, avec, çà et là, un
+mot en partie effacé, qui lui servait de commentaire.
+D’autres mots étaient devenus complètement illisibles.</p>
+
+<p>Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du
+trio, ce furent plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive
+sur l’uniforme croquis, et qui étaient nettement distincts.</p>
+
+<p>Roderick lut tout haut :</p>
+
+<p>« <i>John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.</i> »</p>
+
+<p>En travers du mot <i>John Ball</i>, un large trait noir avait
+été tiré, qui l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité
+de la ligne formée par les trois signatures, un autre
+mot français était écrit, entre parenthèses. Mot que Wabi
+traduisit aussitôt :</p>
+
+<p>« <i>Mort.</i> »</p>
+
+<p>Et il ajouta, avec un soupir indigné :</p>
+
+<p>« John Ball mort. Les deux Français l’auront tué ! »</p>
+
+<p>Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande
+et y promenait son doigt tremblant. Le premier mot qui
+accompagnait le diagramme était totalement inintelligible.
+Du suivant on ne distinguait qu’une lettre, qui n’en
+apprenait pas plus long.</p>
+
+<p>Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait
+transversal, plus large et crochu, sectionnait le trait principal,
+deux mots étaient demeurés très distincts :</p>
+
+<p>« <i>Deuxième cascade.</i> »</p>
+
+<p>Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées,
+on lisait :</p>
+
+<p>« <i>T…….. c..c..e.</i> »</p>
+
+<p>« Cela, dit Rod, signifie : <i>Troisième cascade</i> ! »</p>
+
+<p>Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit,
+entre celui-ci et les trois signatures, plusieurs lignes
+d’écriture se devinaient. Mais il était impossible d’en rien
+déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli. Ces lignes,
+cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même
+du mystère de l’or perdu.</p>
+
+<p>Rod releva les yeux et l’excès du désappointement se
+peignit sur son visage. Il savait maintenant que, dans
+ces lignes annihilées par le temps, était enclos le secret
+d’un grand trésor. Mais il n’en était toujours pas plus
+avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître, néanmoins,
+c’est que, quelque part dans les vastes solitudes
+du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, il y avait trois cascades. En un endroit
+imprécis, entre la seconde et la troisième, l’Anglais et
+les deux Français avaient découvert de l’or.</p>
+
+<p>Où cela ? Et où étaient les cascades ? Rod n’en avait
+pas rencontré dans le ravin et il n’y en avait point non
+plus dans les environs de la vieille cabane. Le terrain
+avait été maintes fois exploré en tous sens par les trois
+compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de
+la pose de leurs pièges.</p>
+
+<p>Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir,
+prit la bande de bouleau dans ses mains et la considéra
+de plus près. A un moment sa figure s’anima :</p>
+
+<p>« Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler
+cette écorce ! Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus
+facile, n’est-ce pas ? »</p>
+
+<p>Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua
+à Rod :</p>
+
+<p>« L’écorce de bouleau est composée de couches successives,
+chacune d’elles aussi fine que le plus fin papier.
+L’encre a dû pénétrer plusieurs de ces pelures. Si nous
+parvenons à enlever la couche supérieure, celle qui est
+au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec une écriture
+aussi fraîche qu’il y a cinquante ans. »</p>
+
+<p>Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la
+porte, s’était mis au travail et, avec sa bonne grimace,
+les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> l’entendirent qui criait :</p>
+
+<p>« Bien peler ! »</p>
+
+<p>Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet
+à se soulever. Une demi-heure durant, il s’appliqua à sa
+tâche délicate, tandis que Rod et Wabi le contemplaient
+avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche était terminée.</p>
+
+<p>Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent
+un long cri de joie. Les mots incomplets pouvaient
+maintenant se lire à merveille. Là où il n’y avait auparavant
+que trois lettres, apparaissait comme Rod l’avait
+deviné : <i>Troisième cascade</i>. Tout à côté était le mot
+<i>cabane</i>. Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que
+Rod lut à haute voix :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i>Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante,
+ayant trouvé de l’or à la troisième cascade, nous décidons,
+par le présent acte, de nous associer pour l’exploitation
+de cet or. Nous nous engageons à oublier nos querelles
+passées et à travailler de compagnie, avec une bonne
+volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu.</i></p>
+
+<p class="sign"><i>Signé</i> : <span class="sc">John Ball, Henri Langlois, Peter Plante</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore
+d’autres mots, moins distincts, mais que Rod parvint
+cependant à déchiffrer. C’est là, du coup, que son émotion
+fut à son comble. La parole lui resta collée au gosier et ce
+fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui
+lut :</p>
+
+<p>« <i>Ici, cabane et extrémité du ravin.</i> »</p>
+
+<p>Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant
+d’imprévu merveilleux, s’était repris à songer au dîner
+et avait remis sur le feu la poêle et le bifteck d’élan.</p>
+
+<p>« Eh bien ! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez,
+Rod, trouvé votre mine d’or ! C’est bien du petit torrent
+qui est dans le ravin qu’il s’agit. Vous voilà maintenant
+un homme riche !</p>
+
+<p>— Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement
+le jeune homme. Nous sommes trois, nous aussi, et
+nous prendrons tout naturellement, dans notre association,
+les places respectives de John Ball, d’Henri Langlois,
+de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous ! »</p>
+
+<p>Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.</p>
+
+<p>« Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous
+ne trouvions pas l’endroit. Les indications fournies sont
+aussi claires que la lumière du jour. On suit le ravin et, à
+une distance donnée, on rencontre une première cascade.
+On continue, et le torrent, devenu plus important, fait un
+second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin. »</p>
+
+<p>Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le
+rejoignit.</p>
+
+<p>« J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement
+concernant la distance. Combien de milles,
+Rod, estimez-vous avoir parcourus dans le ravin ?</p>
+
+<p>— Une dizaine au moins.</p>
+
+<p>Et vous n’avez vu aucune cascade ?</p>
+
+<p>— Aucune. »</p>
+
+<p>A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur
+comparative qui séparait les divers points indiqués
+sur le graphique.</p>
+
+<p>« Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée
+par John Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a
+d’écrit l’a été par la même main, sauf les signatures de
+Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un affreux griffonnage.
+Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir été
+un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis ?
+Il serait étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son
+tracé, tenu compte des distances. Or, l’espace qui est
+entre la première et la seconde cascade est moitié moindre
+de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci est
+voulu, évidemment. »</p>
+
+<p>Rod approuva.</p>
+
+<p>« D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la
+première cascade, nous pourrons évaluer, approximativement,
+les autres distances.</p>
+
+<p>— Parfaitement, reprit Wabi.</p>
+
+<p>— J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons
+que nous trouvions la première cascade à quinze milles.
+La seconde, d’après notre graphique, serait à vingt milles
+au delà, la troisième à quarante milles plus loin. Ce qui
+nous donne un total de soixante-quinze milles environ. »</p>
+
+<p>Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta
+la tête, d’un air perplexe.</p>
+
+<p>« Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième,
+cabane et gisement d’or de soixante-quinze milles d’ici.
+Mais alors, par saint George ! pourquoi les trois hommes
+étaient-ils dans cette cabane où nous sommes, avec seulement
+une poignée de pépites en leur possession ? L’or
+ne leur aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils
+trouvé, en tout et pour tout, que le contenu du petit
+sac de peau de daim ?</p>
+
+<p>— C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur… »</p>
+
+<p>A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans
+la poêle, éleva la voix :</p>
+
+<p>« Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement. »</p>
+
+<p>Wabi tressauta.</p>
+
+<p>« Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème ! Tout
+finit, à la longue, par se débrouiller. »</p>
+
+<p>Il se tut une minute et reprit :</p>
+
+<p>« Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon
+sens, comment l’aventure peut, dans son ensemble, se
+reconstituer. Ball et les deux Français ont, <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, découvert,
+par hasard ou autrement, le gisement d’or. Et ils
+ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres.
+<i lang="la" xml:lang="la">Secundo</i>, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons
+exactement, a été réuni par eux. Comme les vivres font
+défaut, il est convenu que les deux Français iront se ravitailler
+à la factorerie. Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> était, à cette
+époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient
+s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de
+s’approprier ultérieurement sa part. <i lang="la" xml:lang="la">Tertio</i>, ils partent en
+n’emportant avec eux que juste assez d’or pour payer les
+marchandises dont ils ont besoin. Il pouvait être imprudent,
+en effet, d’exciter la convoitise d’autres aventuriers
+qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques
+pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y
+font halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors
+de se débarrasser de son compagnon, comme il avait été fait
+de Ball, et de s’approprier, à lui seul, et le graphique et
+la mine, et le sac de pépites, et la possession finale du
+trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent mutuellement.
+Et voilà !</p>
+
+<p>— Bravo ! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.</p>
+
+<p>— Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons
+aussi, enterré sans doute quelque part près de la troisième
+cascade ! »</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> furent interrompus dans la construction
+de leurs châteaux en Espagne par Mukoki.</p>
+
+<p>« Dîner prêt ! » appela-t-il.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="small i">CHAPITRE XV</span><br>
+SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE</h2>
+
+
+<p>Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste
+mystérieuse, rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau
+de bouleau avait accaparé tout l’intérêt des trois
+compagnons.</p>
+
+<p>Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le
+jeune homme conta les étranges allées et venues du
+Woonga, quelque espion, pensait-il. Mais il n’insista pas
+sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce chapitre.
+Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude.
+Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer.
+Le fait que les Woongas, dans un but qui paraissait
+énigmatique, semblaient avoir, autant qu’eux trois
+au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se trouver
+jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués
+de face ou dans quelque embuscade, si souvent facile à
+dresser ; toute cette passivité apparente de l’ennemi, qui
+pourtant rôdait autour d’eux, était anormale au premier
+chef. Cependant, la quiétude présente semblait suffisante
+à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait
+suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.</p>
+
+<p>Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière
+et des préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller
+à la découverte des trois cascades.</p>
+
+<p>Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié
+à Mukoki, dont l’endurance était supérieure à celle des
+deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> et la marche plus rapide. Dès le lendemain
+matin, il partirait, avec une provision de vivres. Rod et
+Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.</p>
+
+<p>« Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la
+première cascade, avant de revenir à la factorerie. Nous
+aurons ainsi une quasi-certitude de la réalité de nos déductions.
+Mais si, réellement, cent milles nous séparent du
+but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or
+en cette saison. Nous retournerons tranquillement à
+Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et y préparerons tout à loisir une nouvelle
+expédition, avec des provisions renouvelées et les
+outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au printemps
+prochain, après la fonte des neiges et les inondations
+qui la suivent.</p>
+
+<p>— C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais
+je ne serai plus, alors, près de vous. Vous savez que j’ai
+une mère, Wabi, et qu’elle est seule ! »</p>
+
+<p>Et ses yeux se mouillèrent légèrement.</p>
+
+<p>« Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur
+le bras de son camarade.</p>
+
+<p>— Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être
+est-elle ou a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir…</p>
+
+<p>— Et vous devez retourner près d’elle, après avoir
+réalisé le prix de vos fourrures, acheva affectueusement
+Wabi, en formulant pour Rod sa pensée. Je pourrai même
+vous accompagner dans ce petit voyage. Croyez-vous qu’il
+lui serait agréable de me revoir ?</p>
+
+<p>— Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime
+autant que moi, Wabi ! Elle battrait des mains en vous
+apercevant ! Mais parlez-vous sérieusement ?</p>
+
+<p>— Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je
+veux seulement vous dire, c’est que j’irai, si je le peux.</p>
+
+<p>— Et toi, Mukoki ? Veux-tu venir aussi ? »</p>
+
+<p>Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne
+souffla mot.</p>
+
+<p>Wabi répondit pour lui.</p>
+
+<p>« Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est
+son authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non,
+Mukoki n’ira pas, je le parierais. Il demeurera à la factorerie
+pour veiller sur ma sœur, pour avoir soin qu’elle ne
+se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit pas à nouveau
+enlevée par les Woongas. Eh ! Mukoki ? »</p>
+
+<p>Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace
+heureuse. Puis il alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit
+et regarda dehors :</p>
+
+<p>« Neige ! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille
+diables ! »</p>
+
+<p>C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude
+de proférer le vieil Indien et il n’en usait que dans
+les circonstances importantes.</p>
+
+<p>Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le
+jeune citadin n’avait vu une tempête de neige pareille à
+celle qui se préparait. L’heure était arrivée de la grande
+chute annuelle du Nord, qui ne manque jamais aux pays
+arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible retard.</p>
+
+<p>Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans
+encore un souffle d’air qui les agitât. C’était comme une
+blanche et muette marée, impénétrable à l’œil, si dense
+qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et suffoquer la respiration.</p>
+
+<p>Rod étendit la paume de sa main et, en un instant,
+elle fut recouverte d’un épais coussin. Il avança un peu,
+et ce n’était plus déjà qu’une ombre spectrale, à peine
+perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra dans la
+cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute
+une charge de neige.</p>
+
+<p>L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant
+l’après-midi, et pendant la nuit pareillement. Vers le
+matin, Rod entendit le vent, qui s’était élevé, siffler et
+hurler dans les arbres voisins et contre les murs de la
+vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que
+Wabi et Mukoki dormaient encore.</p>
+
+<p>Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa
+les volets de la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit
+sur lui. Aucune lueur de jour n’était encore visible.</p>
+
+<p>En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures
+et qui riait sous cape à l’aspect de son camarade
+ahuri et consterné.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde ?
+demanda Wabi, avec un gros soupir. Serions-nous ensevelis
+sous la neige ?</p>
+
+<p>— J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le
+poêle qui ronflait un regard inquiet. Enseveli, Wabi…</p>
+
+<p>— En tout cas, nous ne le sommes pas complètement.
+Si j’en crois ce bon feu, le sommet de la cheminée émerge
+encore ! »</p>
+
+<p>Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et,
+comme un rugissement formidable passait sur la cabane :</p>
+
+<p>« Vent souffler très fort ! dit-il. Tout à l’heure souffler
+plus fort ! »</p>
+
+<p>Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige
+introduite par lui et barricada à nouveau les volets, tandis
+que ses compagnons s’habillaient.</p>
+
+<p>« En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer
+nos pièges, déclara Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore
+Mukoki et qui envoie à son pays toutes sortes de bénédictions
+(celle-ci en est une), sait seul quand cessera
+la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas
+l’occasion d’aller chercher notre cascade !</p>
+
+<p>— Il nous reste la ressource de jouer aux dominos,
+suggéra Rod, dont le front s’était rasséréné. Je me souviens
+justement d’une certaine partie que nous avons
+laissée en plan à Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et que nous n’aurons
+qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a
+pas neigé suffisamment, hier après-midi et cette nuit,
+pour recouvrir cette cabane ?</p>
+
+<p>— Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne
+se trouvait, avec le lac qui lui fait face, dans une dépression
+du terrain, ouverte à ses deux bouts, et où souffle un
+courant d’air perpétuel qui empêche la neige de s’accumuler.
+Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce soir, sous une petite montagne.</p>
+
+<p>— Et nous ne serons point étouffés là-dessous ? » balbutia
+Rod.</p>
+
+<p>Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve
+frayeur du jeune citadin, et une salve de gloussements de
+Mukoki, en train de découper des tranches de caribou,
+lui fit écho.</p>
+
+<p>« Neige, très bonne chose vivre dessous ! » affirma
+sentencieusement le vieil Indien.</p>
+
+<p>Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.</p>
+
+<p>« Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de
+neige qu’il vous serait possible de vivre. A moins, bien
+entendu, que vous ne fussiez écrasé sous son poids. La
+neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a été pris,
+une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré
+enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant.
+Il avait là un nid du calibre d’un simple tonneau. Et,
+quand nous l’avons délivré, nous l’avons trouvé aussi
+calme et à son aise que s’il eût été dans son lit. La neige
+a un autre avantage ; c’est de tenir chaud. Nous n’allons
+plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois. »</p>
+
+<p>Après le déjeuner, les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> rouvrirent le volet
+et Wabi fit, avec sa pelle, dégringoler peu à peu la neige
+qui obstruait la fenêtre. A la troisième ou quatrième pelletée,
+un gros bloc céda tout d’un coup et, par cette cheminée
+artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les
+yeux, ils virent la tempête tourbillonner toujours dans
+le ciel.</p>
+
+<p>« La neige arrive à hauteur du toit… dit Rod, qui continuait
+à n’être qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle
+tourmente !</p>
+
+<p>— Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire ! Rod,
+êtes-vous de la partie ? »</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre,
+dans la cavité neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une
+nouvelle masse de neige céda brusquement, laquelle tomba
+en plein sur Rod qui suivait.</p>
+
+<p>Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager,
+et ne put retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air
+libre se pencha sur le trou et se mit à s’esclaffer. Son
+ami était tout à fait grotesque, avec ses yeux clignotants,
+ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses habits
+enfarinés.</p>
+
+<p>« Hum ! Hum ! Hum ! » lui cria Wabi, qui en riait aux
+larmes.</p>
+
+<p>Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de
+droite et de gauche, comme un poisson, il s’était remis
+à grimper. Wabi lui saisit les bras et le tira dehors.
+Mukoki suivit ensuite.</p>
+
+<p>Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons
+s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant,
+ils virent le monticule que formait la cabane et d’où
+pointait un bout de cheminée fumante.</p>
+
+<p>Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour
+de lui. La neige avait tout nivelé. Les menus plis du sol
+avaient disparu. Plus un rocher n’émergeait. Seuls, les
+arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche carapace,
+bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.</p>
+
+<p>Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le
+Grand Désert Blanc lui apparaissait. Qu’allaient-ils devenir
+désormais ? Où trouveraient-ils même une bête à tuer
+et à manger ?</p>
+
+<p>Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura
+son camarade.</p>
+
+<p>« Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne
+trouveriez pas, à cette heure, une seule créature en train
+de circuler. Tous les élans, tous les rennes, tous les caribous,
+les renards et les loups sont ensevelis sous la neige.
+Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils auront
+chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée
+qu’a eue là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien
+de l’excès du mal. Dès que cette crise atmosphérique aura
+cessé, le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> s’éveillera à nouveau à la vie. L’élan,
+le renne et le caribou se lèveront de leur lit de neige et
+recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une
+croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les
+renards, les lynx et les loups, les plus petites bestioles se
+remettront à trottiner et à se dévorer entre elles. Si les
+derniers torrents sont congelés, tous ces animaux lècheront
+la glace ou mangeront de la neige, en guise d’eau.
+Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes,
+de chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse
+estivale des bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles
+mortes. Enfin, les gros quadrupèdes, élans, rennes et
+caribous, en piétinant et en tassant sous leurs sabots de
+grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des
+sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux
+et se battront de compagnie contre les loups, en
+attendant le printemps. Croyez-moi, Rod, la vie pour
+toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise que vous le
+pensez. »</p>
+
+<p>Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser
+devant la porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans
+l’après-midi, interrompant leur besogne et la rendant inutile.
+Il n’y eut ainsi, pendant trois jours, que d’intermittentes
+accalmies.</p>
+
+<p>Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel
+s’éclaircit et le soleil apparut.</p>
+
+<p>Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme
+tous ceux qui ne sont point accoutumés au <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>,
+en put craindre une ophtalmie. Les cristaux de neige
+scintillaient comme autant de points électriques, lui brûlant
+douloureusement les prunelles.</p>
+
+<p>Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi,
+Mukoki, le second jour, quitta la cabane, pour se mettre
+en quête de la première cascade. Rod lui avait indiqué
+l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans peine au
+fond du ravin.</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span>, durant ce temps, s’occupèrent de repérer
+les pièges et de les déterrer. C’était un travail ardu
+et la perte était, en moyenne, d’un piège sur quatre.</p>
+
+<p>Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin
+de la deuxième, Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane,
+à l’heure du crépuscule, ils comptaient bien retrouver
+Mukoki les attendant.</p>
+
+<p>Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée
+encore passa, puis une autre, qui était la quatrième depuis
+son départ. En quatre jours, Mukoki pouvait parcourir
+près de cent milles. Rien ne lui était-il arrivé ? Rod
+songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués peut-être
+dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui
+ses réflexions.</p>
+
+<p>Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs,
+eût été excellent (le manque de nourriture rendait les
+animaux moins défiants et un loup, deux lynx, un renard
+rouge, huit visons avaient été capturés), les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> ne
+quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse
+leur serrait le cœur, en songeant à Mukoki.</p>
+
+<p>Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent
+une forme qui apparaissait de l’autre côté du lac,
+sur le sommet de la colline. C’était Mukoki. Ils lui
+envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre même le
+temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa
+rencontre. Quelques minutes après, tout le monde était
+réuni.</p>
+
+<p>Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à
+l’ardeur interrogatrice des yeux des deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> il
+répondit :</p>
+
+<p>« Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici. »</p>
+
+<p>On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur
+un siège, épuisé de fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se
+déchausser et à enlever ses vêtements de route. Une pincée
+supplémentaire de café fut jetée dans la bouillotte.</p>
+
+<p>« Cinquante milles ! répétait Wabi. La randonnée a été
+rude, mon pauvre Mukoki ! »</p>
+
+<p>Un peu reposé, Mukoki expliqua :</p>
+
+<p>« Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante
+milles avant première cascade. Beaucoup moins de neige
+tombée par là. Petite cascade, pas plus haute que
+cabane. »</p>
+
+<p>Rod avait repris le diagramme de bouleau.</p>
+
+<p>« En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives
+de cette carte, nous ne sommes pas à moins de deux
+cent cinquante milles de la troisième cascade. »</p>
+
+<p>Mukoki gloussa :</p>
+
+<p>« Baie d’Hudson ! »</p>
+
+<p>Wabi sursauta.</p>
+
+<p>« Alors, le ravin ne continue pas vers l’est ? dit-il.</p>
+
+<p>— Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit
+vers le nord.</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, mes petits ! déclara Wabi. Si le ravin
+et le torrent se dirigent au septentrion, ils aboutissent
+fatalement à la Rivière Albany. Or cette rivière se déverse
+dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même qu’une des
+échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient
+à dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du
+<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, dans sa partie la plus inhospitalière et la
+plus rude, vers l’extrême Nord canadien. Toutes nos
+autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce point
+est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre
+expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.</p>
+
+<p>— Hourrah ! cria Rod. Hourrah ! Voilà qui n’est pas
+pour nous effrayer. Ce sera pour le printemps prochain ;
+n’est-ce pas, Wabi ?</p>
+
+<p>— Topez-là ! C’est entendu.</p>
+
+<p>— Ravin s’élargir au delà des premières cascades,
+intervint Mukoki, et torrent devenir navigable. Faire
+canot d’écorce de bouleau et naviguer dedans.</p>
+
+<p>— Encore mieux, alors ! conclut Wabi. Ce sera un
+voyage magnifique<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre
+roman de l’auteur, intitulé : <i>Les Chasseurs d’Or</i>. (Note des Traducteurs.)</p>
+</div>
+<p>Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes.
+Vainement les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> lui conseillèrent de se
+reposer un peu. Il répondit que ses jointures s’ankyloseraient
+s’il demeurait seulement un jour sans remuer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="small i">CHAPITRE XVI</span><br>
+LA CATASTROPHE</h2>
+
+
+<p>Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du
+« <span lang="en" xml:lang="en">trapping</span> » absorbèrent entièrement le temps et la pensée
+des deux chasseurs. Le temps était redevenu idéal.</p>
+
+<p>Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ
+de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et Rod commençait à compter les
+jours qui le séparaient encore de la piste du retour. Wabi
+avait calculé qu’ils possédaient une valeur totale de seize
+cents dollars en fourrures et en scalps de loups, et deux
+cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré
+de s’en revenir près de sa mère avec une part de six cents
+dollars, qui équivalaient au salaire d’une année de son
+ancienne place.</p>
+
+<p>Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de
+retrouver Minnetaki. Wabi était heureux de voir ce penchant
+pour sa sœur se développer chez Rod et il s’amusait
+fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité, caressait
+le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait
+sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où
+il savait que sa mère à lui prendrait rapidement en affection
+la belle petite fille du Nord.</p>
+
+<p>Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été
+décidé qu’elle serait la dernière et que, dans huit jours,
+ils reprendraient la direction de Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où ils
+arriveraient vers le 1<sup>er</sup> février. Roderick ne contenait plus
+sa joie.</p>
+
+<p>Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis
+en chasse, en laissant Wabi au campement. Rod s’était
+élevé, dès son départ, sur le sommet d’une des crêtes voisines,
+tandis que Mukoki se tenait à mi-côte, sur le versant
+opposé.</p>
+
+<p>Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour
+de lui le paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement
+Mukoki, qui allait sur la neige, pareille à un petit point
+noir. Vers le nord, le <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> infini s’étendait à perte
+de vue, avec son ordinaire fascination. Vers l’est, à deux
+milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être
+un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être
+la vieille cabane.</p>
+
+<p>Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa
+poitrine, et un second suivit.</p>
+
+<p>Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse
+colonne de fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla,
+en même temps, percevoir des coups de fusil.</p>
+
+<p>Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de
+l’entendre, il hurla de toutes ses forces :</p>
+
+<p>« Mukoki ! Mukoki ! »</p>
+
+<p>Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début
+de leur expédition et par lesquels ils s’appelleraient
+mutuellement au secours. Deux coups de son fusil retentirent ;
+puis, après un instant d’intervalle, trois autres,
+aussi précipités qu’il le put.</p>
+
+<p>Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se
+retourner, en paraissant écouter.</p>
+
+<p>Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant
+sur ses raquettes, prenait sa course dans la direction
+indiquée, en s’élevant, avec toute la rapidité possible,
+sur la pente neigeuse.</p>
+
+<p>Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart
+d’heure après, Mukoki, haletant, l’avait rejoint sur la
+crête.</p>
+
+<p>« Les Woongas ! cria Rod. Ils ont attaqué le campement !
+Voyez ! J’ai entendu aussi des coups de fusil, des
+coups de fusil ! »</p>
+
+<p>Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une
+seconde, le vieux trappeur fixa la cabane qui brûlait. Puis,
+sans rien dire, il se mit à dévaler des pentes neigeuses,
+avec une vitesse vertigineuse.</p>
+
+<p>Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le
+suivre, mais une surexcitation folle était pareillement en
+lui. Sa figure était écorchée et saignait, au fouettement
+des branches de sapins, à travers lesquels Mukoki coupait
+en ligne droite.</p>
+
+<p>De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait
+précédé, lorsqu’il atteignit comme lui la petite colline qui
+dominait le lac et le campement.</p>
+
+<p>Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était
+plus qu’une masse fumante. Et point de Wabi !</p>
+
+<p>Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme
+humaine était couchée dans la neige. Rod saisit le bras
+de Mukoki et, sans que sa bouche convulsée pût articuler
+une parole, il la lui montra.</p>
+
+<p>Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable
+regard, il détourna ses yeux vers le jeune blanc.
+Si c’était Wabi ! Oui, si c’était lui ! voilà ce que disait
+ce regard… Ce n’était plus un homme que Rod avait
+devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.</p>
+
+<p>Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers
+ce qui avait été la cabane. Sur la forme humaine écroulée
+dans la neige, Mukoki s’agenouilla. Il la retourna, puis
+se redressa.</p>
+
+<p>Ce n’était pas Wabi.</p>
+
+<p>C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque,
+dont la tête avait été écrabouillée de balles.</p>
+
+<p>Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces
+alors l’abandonnèrent. Épuisé par sa course et par l’émotion,
+il tomba dans la neige, près du cadavre.</p>
+
+<p>Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres
+chaudes de la cabane, avec son pied et avec la crosse de
+son fusil, nerveusement.</p>
+
+<p>Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être
+les débris de Wabi, calciné et enseveli, qui sait ?
+dans les flammes et sous les décombres. Chaque fois qu’il
+voyait le vieil Indien se pencher sur un bout d’objet et
+l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.</p>
+
+<p>Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes
+et les charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins
+roussis venait jusqu’à Rod.</p>
+
+<p>A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui
+étaient les pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant
+trésor ! il ne songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que
+les Woongas avaient dû surprendre à l’improviste, comme
+des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur lesquels
+il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki,
+toute la vie, pour lui, était là.</p>
+
+<p>A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint
+finalement vers Roderick.</p>
+
+<p>« Lui pas là ! » dit-il, en parlant pour la première fois.</p>
+
+<p>Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement
+triomphant :</p>
+
+<p>« Beaucoup mort, celui-là ! » cria-t-il.</p>
+
+<p>Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans
+la neige. Il constata facilement que les Woongas avaient
+tourné la cabane, par le bois de cèdres, et s’étaient, de ce
+côté, rués à l’attaque. D’autres empreintes indiquaient la
+direction dans laquelle ils étaient repartis. Cinq hommes
+avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient
+allés. Le compte était bon.</p>
+
+<p>Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu
+Wabi. S’il avait été capturé par les Woongas et emmené
+avec eux, il y aurait eu cinq pistes. Rod le comprenait
+aussi bien que son compagnon.</p>
+
+<p>Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le
+bûcher qui commençait à s’éteindre. Mais elles demeurèrent
+pareillement infructueuses. Ni Wabi n’était mort
+dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté,
+après l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était
+que le jeune homme avait lutté, tué un de ses assaillants
+au cours de la bataille, et que, blessé sans doute, il avait
+été emporté par les quatre autres. Il fallait, à tout prix,
+par une poursuite rapide, rejoindre les ravisseurs. Peut-être
+leur avance n’était-elle que de quelques milles. Si
+oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.</p>
+
+<p>Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement
+ramassé et mis dans une de ses poches les pépites, et
+semblait toujours singulièrement abattu.</p>
+
+<p>« Moi suivre et tuer ! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup
+d’eux ! Vous rester. »</p>
+
+<p>Roderick s’était soudain redressé.</p>
+
+<p>« Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et
+les tuer ! Car tu penses bien que je serai de la partie.
+Montre-moi le chemin ! J’emboîterai le pas derrière toi. »</p>
+
+<p>Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.</p>
+
+<p>La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait
+vers le nord. Au bout d’une centaine de yards,
+Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des pistes d’homme
+qui était plus marquée que les autres.</p>
+
+<p>« Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher
+très vite. Perdre beaucoup de temps ! »</p>
+
+<p>Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.</p>
+
+<p>Rod constata en effet que les enjambées des Woongas
+étaient plus courtes que les leurs, ce qui signifiait que leur
+marche était moins rapide. Mais pourquoi musaient-ils
+ainsi ? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas poursuivis ?
+C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car
+ils avaient le nombre ? Ou projetaient-ils quelque embuscade ?
+A toute éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit
+devant eux les canons de leurs fusils, prêts à épauler.</p>
+
+<p>Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick.
+Le pas d’un cinquième homme était marqué sur la piste.
+Il comprit que Wabi avait été remis sur ses pieds et marchait
+maintenant en compagnie de ses ravisseurs. Il avait
+toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi réguliers
+que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.</p>
+
+<p>Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de
+cèdres, où de vieilles souches entremêlées formaient
+d’inextricables réseaux. C’était, pour tendre une embûche,
+un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas cependant
+à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par
+les Woongas à celle d’un élan, était nette et facile.</p>
+
+<p>Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à
+tout moment, à entendre claquer un fusil et à voir,
+devant lui, Mukoki tomber, la face sur la neige. Lui-même,
+il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une balle,
+qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il,
+ne ralentissait-il point sa marche, dans un pas
+aussi dangereux ? Aveuglé par le danger de Wabi, en
+oubliait-il le sien propre ?</p>
+
+<p>Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable,
+avait au contraire, profitant de l’excellence de la
+piste, encore accéléré sa vitesse. D’un geste, il montra à
+Rod que les empreintes devenaient plus fraîches. A peine
+la neige avait-elle, autour d’elles, repris son équilibre.</p>
+
+<p>« Près, très près ! » murmura-t-il.</p>
+
+<p>La piste se relevait sur une petite colline. En approchant
+du faîte, Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent
+sur leurs raquettes et se mirent presque à ramper, le fusil
+à l’épaule.</p>
+
+<p>Arrivés au sommet, ils virent… et en dépit du silence
+que lui avait prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une
+exclamation arrachée à ses lèvres par l’effroi… ils virent,
+sur la pente de la colline qui s’éployait devant eux, les
+bandits Woongas marchant à la file, avec Wabi, les mains
+liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe.
+Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la
+fumée d’un feu de campement, autour duquel on distinguait
+une vingtaine de formes allant et venant. C’était
+là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui attendait
+le retour des ravisseurs.</p>
+
+<p>La situation était terrible. Comment affronter, à deux,
+des ennemis dont la supériorité numérique était telle ?
+D’autre part, laisser Wabi prisonnier… Comment y
+songer une minute ? Le sort qui lui était réservé se devinait
+trop facilement.</p>
+
+<p>Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki
+avait arrêté son plan.</p>
+
+<p>Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse,
+un mouvement tournant, le vieil Indien s’était résolu à
+attaquer de flanc, tout d’abord, les quatre Woongas qui
+emmenaient Wabi. Moins de dix minutes après, les deux
+compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des
+touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste
+suivie par l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en
+vitesse.</p>
+
+<p>Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.</p>
+
+<p>« Les voici ! » murmura-t-il à Rod.</p>
+
+<p>Les Woongas approchaient, inconscients du péril.
+Mukoki posa sa main crispée sur le bras de Rod.</p>
+
+<p>« Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous
+tirer premier homme, chef, devant Wabi. Moi prendre les
+autres.</p>
+
+<p>— C’est compris, Muki ! Celui que tu me désignes, je
+l’abattrai raide, d’un seul coup. »</p>
+
+<p>Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.</p>
+
+<p>Les brigands du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span> apparurent. La figure de
+Wabi était couverte de sang.</p>
+
+<p>Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de
+son fusil. A moins d’une seconde d’intervalle, l’arme de
+Mukoki crépitait à coups redoublés.</p>
+
+<p>Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait
+debout qu’un seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait
+dans la neige, mort. Deux autres avaient été atteints par
+le chapelet de balles de Mukoki. L’un d’eux gisait aussi
+sans un mouvement ; le second titubait, les mains sur sa
+poitrine, prêt à tomber.</p>
+
+<p>Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur
+formidable, à laquelle répondit au loin un long hurlement,
+qui venait du camp où ses compagnons l’attendaient.
+Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil et que Rod
+eût épaulé à nouveau, il avait disparu.</p>
+
+<p>De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens
+qui retenaient captives les mains de Wabi.</p>
+
+<p>« Vous blessé mauvais ? » demanda-t-il.</p>
+
+<p>Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.</p>
+
+<p>« Non ! Non ! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien
+que vous viendriez… chers amis ! »</p>
+
+<p>Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et
+son revolver.</p>
+
+<p>« Le coquin ! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est
+mon propre revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois.
+A chacun son bien ! »</p>
+
+<p>Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait
+un des Woongas.</p>
+
+<p>« Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont
+pas omis de faire main basse sur elles, avant de mettre le
+feu à la cabane. Ils avaient sans doute attendu si longtemps,
+pour nous attaquer, à seule fin que la provision
+fût complète ! Ce sont de fameux scélérats. »</p>
+
+<p>Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.</p>
+
+<p>« Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous
+trotter ! Toute la bande sera bientôt à nos trousses. Dommage
+que la cabane soit détruite ! Nous aurions pu nous
+y défendre avec avantage.</p>
+
+<p>— Il y a le ravin ! cria Rod. La lutte peut y être bonne
+pour nous. Le tout est de l’atteindre ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="small i">CHAPITRE XVII</span><br>
+LA POURSUITE</h2>
+
+
+<p>« Le ravin, oui ! » avait répondu Wabi.</p>
+
+<p>Mukoki approuva, d’un signe de tête.</p>
+
+<p>Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le
+vieil Indien fermant la marche, avec son ballot.</p>
+
+<p>Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod
+combien il avait sur lui de cartouches.</p>
+
+<p>« Quarante-neuf, répondit le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span>.</p>
+
+<p>— Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les
+huit que j’ai ramassées sur notre homme, je suis muni
+pour l’instant. »</p>
+
+<p>Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression
+où, ce matin encore, s’élevait la vieille cabane.</p>
+
+<p>Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans
+la poitrine, comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance
+était à bout. Sa première course derrière Mukoki,
+lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui brûlait,
+celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin,
+avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il
+sentait qu’il lui serait impossible de continuer du même
+train jusqu’au ravin. C’étaient trois milles encore à parcourir !</p>
+
+<p>Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait
+visiblement de la distance sur Wabi, qui le précédait,
+tandis que derrière lui les raquettes de Mukoki heurtaient
+presque les siennes. Il pouvait entendre à ses oreilles le
+souffle rauque et infatigable du vieil Indien.</p>
+
+<p>Le pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> était d’une pâleur mortelle, la sueur lui
+perlait aux tempes et la respiration lui manquait. Ses
+genoux fléchirent et il s’affaissa sur la neige. Presque au
+même moment, les Woongas apparaissaient.</p>
+
+<p>Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle
+siffla :</p>
+
+<p>Bzzzzzz-inggggg !</p>
+
+<p>A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête
+cette chanson de la mort. Il vit la neige jaillir en l’air,
+sous chacune des deux balles.</p>
+
+<p>Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de
+Wabi et de Mukoki, deux des poursuivants s’écroulaient.</p>
+
+<p>Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en
+terrain découvert, tandis qu’un boqueteau de cèdres, à
+proximité immédiate des trois compagnons, leur offrait
+un abri, au moins momentané.</p>
+
+<p>D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade
+et l’entraîna, le traîna plutôt, sur la neige.</p>
+
+<p>Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois
+compagnons eussent atteint les larges troncs protecteurs
+des cèdres et se fussent dissimulés derrière eux. Un cri de
+souffrance de Mukoki indiqua qu’il était touché.</p>
+
+<p>Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.</p>
+
+<p>« Est-ce sérieux, Muki ? haleta Wabi. Où la balle
+a-t-elle porté ? »</p>
+
+<p>Mukoki, un peu chancelant, se redressa.</p>
+
+<p>« Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures
+avoir amorti coup. Nous très bien ici. Leur donner
+le Diable. »</p>
+
+<p>Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient
+qu’une demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait
+sur la neige, à des distances diverses. Dans la hâte de leur
+poursuite, ils n’avaient point pris le temps de chausser
+tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient point munis
+traînaient à l’arrière.</p>
+
+<p>Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à
+crépiter. Deux autres Woongas tombèrent, tués ou grièvement
+blessés. Le reliquat esquissa prudemment un
+mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut
+la force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur
+lui-même, une jambe cassée.</p>
+
+<p>« Hourra ! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu. »</p>
+
+<p>Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de
+Mukoki, et Rod, qui s’était remis sur pied, déclara qu’il
+pouvait marcher, si l’on n’allait pas trop vite.</p>
+
+<p>Le parti de Wabi fut bientôt pris.</p>
+
+<p>« Tous deux, partez devant ! dit-il. Je les tiendrai en
+respect, quelque temps encore, et je reculerai ensuite, en
+tiraillant dans les arbres. Si Dieu le veut, je vous rejoindrai
+au ravin. Votre piste me conduira. Rod, redonnez-moi
+quelques balles. »</p>
+
+<p>Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son
+dos le précieux ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner,
+et, tout en clopinant, il se mit en marche, accompagné
+de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses pieds.</p>
+
+<p>Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel
+de sa vie, demeura seul à l’affût.</p>
+
+<p>Mais un flottement inexplicable parut se produire chez
+les Woongas. La bande, qui s’était réunie hors de la
+portée des balles, semblait partagée entre deux résolutions
+opposées. Les uns paraissaient ne point vouloir, à
+tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient
+comme des possédés. Les autres se retournaient dans la
+direction du campement et, avec des gestes non moins
+expressifs, manifestaient leur désir de rebrousser chemin.
+Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige, et un
+émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher
+des ordres.</p>
+
+<p>Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une
+dizaine de minutes. Après quoi, songeant, tout heureux,
+que Rod et Mukoki avaient pu, durant ce temps, prendre
+une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre, puis
+s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.</p>
+
+<p>Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et
+de la fissure par où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les
+rejoignit.</p>
+
+<p>Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait,
+fléchissait sous le poids des pelleteries. C’était au
+tour de Rod à l’encourager de son mieux.</p>
+
+<p>La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un
+réconfort. Un dernier effort les amena au ravin.</p>
+
+<p>Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite
+fissure, qui leur serait un sûr abri, une volée de balles
+siffla à leurs oreilles. Les Woongas, qui avaient repris la
+poursuite, les avaient rejoints. Il était temps !</p>
+
+<p>Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil
+à l’épaule, derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir.
+Ivres de fureur, et oubliant toute prudence, les
+Woongas se précipitèrent, tête baissée, dans la souricière
+qui leur était tendue. « Pan ! pan ! pan ! — Pan ! pan !
+pan ! — Pan ! pan ! pan ! » A chacun des coups d’une
+triple décharge, un d’eux tomba, foudroyé à bout portant.
+Le reste, singulièrement diminué, reflua en arrière.</p>
+
+<p>« J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront
+pas de sitôt à tenter l’aventure. »</p>
+
+<p>Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils
+furent achevés à coups de revolver.</p>
+
+<p>Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse
+du vieil Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.</p>
+
+<p>« Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose
+de chaud. Cela le ravigoterait. »</p>
+
+<p>Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des
+brindilles de bois mort, entraînées, au printemps dernier,
+par la fonte des neiges, dans le couloir rocheux. Il en
+forma un petit feu.</p>
+
+<p>Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait,
+au début de cette tragique journée, emporté avec lui,
+comme de coutume.</p>
+
+<p>« Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées
+de café, une pincée de thé, du sel et quelques biscuits.
+C’est peu pour trois personnes. Mais c’en est assez
+pour rendre ses forces à Mukoki. Quant aux allumettes,
+j’en ai toute une boîte ! »</p>
+
+<p>Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule
+casserole qui était jointe au paquet, Rod ramassa un peu
+de neige et, lorsque l’eau qu’elle produisit fut bouillante,
+il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas à embaumer
+l’air.</p>
+
+<p>Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et
+absorba lentement la boisson bienfaisante. Deux autres
+fois, l’opération se répéta, et les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> imitèrent
+Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le
+vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double
+part. La souffrance qui était empreinte sur ses traits commença
+à se détendre.</p>
+
+<p>Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à
+aménager pour la nuit, dans une anfractuosité du rocher,
+deux lits chauds et moelleux. L’un d’eux était réservé à
+Mukoki ; l’autre servirait à Rod et à Wabi qui, alternativement,
+se reposeraient et monteraient la garde.</p>
+
+<p>« A propos, demanda Rod, où est Loup ? »</p>
+
+<p>Wabi se mit à rire.</p>
+
+<p>« Retourné vers les siens ! Il hurlera ce soir, dans le
+<span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, à l’unisson de ses frères de race. Vieux bon
+Loup ! »</p>
+
+<p>Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et
+une tristesse émue passa dans sa voix.</p>
+
+<p>« Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il.
+Les Woongas sont arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière
+la cabane. Son flair n’a pu l’avertir. Moi-même, je
+ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient s’élancer sur
+moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des
+fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la
+lanière qui l’attachait.</p>
+
+<p>— A-t-il combattu ?</p>
+
+<p>— Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits
+ayant tiré sur lui un coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs,
+il fila dans les bois. »</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient
+plus signe de vie.</p>
+
+<p>« Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils
+n’aient tendu d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi,
+Mukoki et moi, nous ont-ils laissés tranquilles ? Cachés
+derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous guetter
+et tirer sur nous.</p>
+
+<p>— Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est
+à moi seul qu’ils en voulaient. Une fois que j’eusse été
+en leur pouvoir, ils seraient revenus vers vous, en parlementaires,
+et vous auraient envoyés à la factorerie, pour
+traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père jusqu’au
+dernier dollar. Puis… ils m’auraient tué. Oh !
+ils ne me l’ont pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient ! »</p>
+
+<p>A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant,
+dans le couloir rocheux.</p>
+
+<p>« Ils sont toujours là-haut ! ricana Wabi. Ils nous
+attendent à notre sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre
+par mégarde… C’est un avertissement. »</p>
+
+<p>Et, pour changer la conversation :</p>
+
+<p>« Et nos belles pépites d’or ! s’exclama-t-il. Qui sait
+ce qu’elles sont devenues ?</p>
+
+<p>— Je l’ignore comme vous », répondit Rod.</p>
+
+<p>Puis, tâtant une de ses poches :</p>
+
+<p>« Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki
+les a trouvées dans la cendre. »</p>
+
+<p>L’obscurité était tombée peu à peu.</p>
+
+<p>« Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout
+d’être arrivés ici. Ce qu’il faudra demain, c’est en
+sortir… »</p>
+
+<p>La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki
+reposait, Rod et Wabi se relayaient de faction.</p>
+
+<p>Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.</p>
+
+<p>Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.</p>
+
+<p>« Regardez ! » dit-il.</p>
+
+<p>Wabi se frotta les yeux.</p>
+
+<p>« On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle.
+Que se passe-t-il donc chez nos ennemis ? »</p>
+
+<p>Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire
+et pleurard.</p>
+
+<p>« Qui sait ? murmura Wabi. C’est peut-être… Loup !
+Il haïssait ses congénères, en compagnie de qui il lui
+faudra vivre désormais. A la longue il s’y fera. Il nous
+regrette, pour le moment… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="small i">CHAPITRE XVIII</span><br>
+LE RETOUR A WABINOSH-<span lang="en" xml:lang="en">HOUSE</span></h2>
+
+
+<p>Dès que parut l’aube, les trois compagnons absorbèrent
+chacun une dernière tasse de café et se partagèrent les
+trois biscuits qui restaient. Le repos de la nuit avait été
+favorable à Mukoki, et sa nature de fer reprenait le
+dessus. Un lapin blanc, qui s’était aventuré dans le couloir
+rocheux et trottinait paisiblement, fut au passage
+assommé d’un coup de crosse, par Wabi. Il fut dépouillé
+encore chaud et fournit à point un rôti réparateur.</p>
+
+<p>Il s’agissait maintenant de sortir du ravin et de regagner
+Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> au plus vite. La suprême bataille
+allait se livrer avec les Woongas, demeurés sans doute à
+l’affût.</p>
+
+<p>Rod s’offrit à aller observer ce qui se passait en haut du
+couloir.</p>
+
+<p>Avec une prudence infinie, le fusil à l’épaule, il monta.
+Il savait qu’une balle pouvait l’abattre, à l’instant même
+où il risquerait un pied dehors. Il le fallait pourtant.</p>
+
+<p>Il s’avança d’un pas, puis de deux. Sur la blancheur
+neigeuse qui bordait la crête du ravin, il n’y avait personne.
+Les Woongas avaient disparu ! Un reste de feu
+s’éteignait et, sur une piste différente de celle de la veille,
+des pas, tournés à l’opposé du ravin, s’en étaient allés.</p>
+
+<p>Roderick revint en hâte prévenir Wabi et Mukoki. Le
+vieil Indien opina que ce pouvait être une feinte et que
+les Woongas avaient dû s’embusquer plus loin. Wabi
+demeura silencieux. Il se souvint du flottement qui
+s’était, la veille, déjà produit dans la poursuite de leurs
+ennemis. Qui sait si quelque fait, inconnu d’eux trois,
+n’était pas intervenu ?</p>
+
+<p>Il était, de toute façon, impossible de demeurer là. Pour
+plus de sûreté, il fut convenu qu’au lieu de sortir par la
+même issue, les trois chasseurs gagneraient l’endroit où
+Rod était, une première fois, descendu dans le ravin.</p>
+
+<p>Le ciel s’était assombri et le vent avait tourné au sud.
+De gros flocons de neige commençaient à voltiger dans
+l’air.</p>
+
+<p>« Bon, bon, cela ! dit Mukoki. La neige recouvrir nos
+pas ! »</p>
+
+<p>Et il rechargea sur son dos le ballot de peaux, qui
+avaient été ficelées à nouveau.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans peine que Roderick retrouva la place
+où la muraille opposée pouvait être escaladée. Rod et
+Wabi se firent mutuellement, de rocher en rocher, la
+courte-échelle. Mais plus difficultueusement Mukoki
+parvint à se hisser, gêné par sa blessure et avec son lourd
+paquet. La neige tombait toujours et point de Woongas.</p>
+
+<p>C’est le vieil Indien qui fut ensuite promu chef de file.
+Il s’agissait, en effet, de regagner la factorerie par une
+piste toute différente de celle suivie au début du voyage,
+et en décrivant un cercle vers le sud, afin de s’éloigner le
+plus possible de l’ennemi.</p>
+
+<p>Seul, Mukoki était capable de se lancer ainsi dans l’inconnu.
+Il semblait posséder ce sixième sens mystérieux,
+ce sens de l’orientation, instinct presque surnaturel qui,
+à des centaines de milles de distance, ramène le pigeon
+voyageur, droit comme une flèche, à son colombier.</p>
+
+<p>Là où tout autre aurait hésité, ou se serait mille fois
+perdu, l’Indien allait, sans se tromper. A plusieurs
+reprises, Rod et Wabi lui demandèrent dans quelle direction
+se trouvait Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, chaque fois, son bras
+se tendit, comme si son regard, à travers forêts, monts
+et plaines, voyait effectivement la factorerie devant lui.</p>
+
+<p>Au bout de quinze milles, on fit halte pour se reposer et
+un petit feu fut construit près d’une vieille souche. On
+déjeuna avec les restes du lapin. Puis on se remit en
+route.</p>
+
+<p>Tout le jour, on marcha ainsi, en terrain difficile.
+Tantôt il fallait escalader de nombreuses crêtes, tantôt on
+suivait des bas-fonds, où il était nécessaire de se frayer
+un chemin à travers des taillis touffus. Lorsque le soleil
+descendit à l’horizon, on campa pour la nuit, près d’un
+bois de sapins. La pincée de thé de Rod fut utilisée pour
+trois tasses et constitua le souper. Aucun gibier n’avait
+été rencontré.</p>
+
+<p>Le jeune citadin, qui éprouvait des tiraillements d’estomac,
+n’osait pas se plaindre.</p>
+
+<p>Mukoki parut deviner sa pensée.</p>
+
+<p>« Demain, dit-il, tirer pour le déjeuner perdrix de
+sapins. »</p>
+
+<p>Rod demanda :</p>
+
+<p>« Et comment le sais-tu, Muki ? »</p>
+
+<p>L’Indien lui montra le petit bois :</p>
+
+<p>« Beaux sapins épais. Perdrix hiverner dedans à
+l’abri. »</p>
+
+<p>Wabi avait déballé les fourrures, qui furent partagées
+en trois tas. Seules, trois larges peaux de loup en furent
+distraites. Tendues sur des branches de sapin, elles formèrent
+trois petits toits, sous lesquels les dormeurs s’étendirent
+de leur mieux.</p>
+
+<p>Roderick, rompu de fatigue, ne tarda pas à reposer profondément.
+Mais Wabi et Mukoki ne prirent que des
+bribes de sommeil, s’éveillant de temps à autre pour
+recharger le feu et s’assurer que rien d’anormal ne se
+produisait.</p>
+
+<p>Rod dormait encore, entre ses chaudes fourrures, lorsqu’il
+fut réveillé par trois coups de feu. Un instant après,
+Mukoki apparaissait, tenant à la main trois perdrix.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> battit des mains. Jamais déjeuner ne lui parut
+meilleur. Les oiseaux furent mangés jusqu’à la carcasse.</p>
+
+<p>La neige avait, durant la nuit, cessé de tomber. Avec
+le jour, ses rafales recommencèrent. A demi-aveuglée, la
+petite caravane marcha jusqu’à midi. Elle dut, alors, faire
+halte. On était maintenant assez loin de la région où
+évoluaient les Woongas pour n’avoir plus rien à redouter
+d’eux et un confortable abri fut construit, tout à loisir,
+avec des branches et des ramures de sapin.</p>
+
+<p>« Nous ne devons plus être, observa Wabi, beaucoup
+distants de la piste de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>. Peut-être même
+l’aurons-nous dépassée.</p>
+
+<p>— Non, pas dépassée, répondit Mukoki. Encore un peu
+au sud. »</p>
+
+<p>Wabi expliqua à Rod :</p>
+
+<p>« La piste en question est une piste pour traîneaux
+qui, du Lac Nipigon, conduit à la factorerie de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>,
+dont l’agent est un de nos meilleurs amis. Bien
+souvent, nous nous rendons visite. »</p>
+
+<p>Plusieurs lapins furent tués et alimentèrent le déjeuner.
+Le reste de l’après-midi se passa presque entièrement à
+dormir, car les trois compagnons étaient harassés. Aucun
+incident ne troubla non plus la nuit qui suivit.</p>
+
+<p>Le lendemain, le temps s’était éclairci. Mais la blessure
+de Mukoki s’était rouverte. Il importait de tuer
+quelque animal, autre qu’un lapin, pour en avoir la graisse
+et panser la plaie. Le vieil Indien fut donc contraint, bien
+malgré lui, de rester au campement, tandis que les deux
+<span lang="en" xml:lang="en">boys</span> s’en iraient en chasse, chacun de son côté.</p>
+
+<p>Roderick marcha, une heure durant, sans rencontrer
+bête qui vive, en dépit de nombreuses traces de rennes ou
+de caribous. Il se désolait, lorsqu’il croisa, à sa vive
+surprise, une piste bien battue qui, de biais, coupait la
+sienne. Deux traîneaux, attelés de chiens, avaient passé
+là, depuis la neige de la veille, et, de chaque côté des
+traîneaux, des raquettes d’hommes avaient laissé leur
+empreinte. Roderick reconnut que les hommes étaient au
+nombre de trois et les chiens une douzaine. Il ne douta
+point que ce fût la piste de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> et, poussé
+par la curiosité, il se mit à la suivre.</p>
+
+<p>Un demi-mille plus loin, il constata que la petite troupe
+s’était arrêtée, pour cuire son repas. Une grosse bûche
+achevait de se consumer parmi les cendres et, tout autour
+du foyer, étaient éparpillés des os et des restes de pain.
+Mais ce qui surtout attira l’attention de Rod, ce fut
+d’autres empreintes qui, à cet endroit, se mêlaient aux
+précédentes. De dimensions moindres, elles ne pouvaient
+provenir que de pieds de femme.</p>
+
+<p>Une de ces empreintes surtout était si étonnamment
+petite que, soudain, le cœur du jeune homme se souleva
+d’émotion. Le mocassin, en outre, dont le dessin était nettement
+marqué dans la neige, était muni d’un léger talon.</p>
+
+<p>La pensée de Rod s’envola aussitôt vers Minnetaki.
+C’était la seule femme, à la factorerie, qui possédât un
+pied aussi minuscule. Elle était la seule qui portât des
+talons ! La coïncidence, tout au moins, était bizarre. Il
+examina de plus près les empreintes. Elles étaient semblables
+en tout à celles qu’il avait découvertes sur le sol,
+le jour où la jeune fille avait été enlevée par les Woongas,
+où il l’avait arrachée à ses ravisseurs.</p>
+
+<p>Était-ce bien elle, ou était-ce une autre, qui avait passé
+par là ? Si c’était une autre, elle devait lui ressembler.
+Cette inconnue était-elle aussi jolie qu’elle ?</p>
+
+<p>Voilà ce que se disait Rod, en revenant vers le campement,
+l’imagination envolée dans le rêve.</p>
+
+<p>Wabi l’avait précédé. Il avait rapporté un jeune daim et
+ce fut l’occasion d’un véritable festin. Mais si Roderick
+n’avait pas été aussi heureux dans sa chasse, la nouvelle
+qu’il annonçait de la proximité de la piste qui reliait
+Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> à Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span> était d’importance et
+valait bien un beau coup de fusil.</p>
+
+<p>Après des semaines d’isolement dans les solitudes sauvages
+du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, c’était un joyeux événement de se
+savoir si près d’autres hommes, qui étaient des civilisés
+et non des bandits du Désert. Rod, par contre, n’insista
+pas outre mesure sur les jolis petits pieds, qui plus vite
+avaient fait circuler le sang de ses veines. C’était s’exposer,
+il le savait, vingt-quatre heures durant, aux quolibets
+de Wabi. Il se contenta de mentionner le fait, en ajoutant,
+d’un air indifférent, que les pieds en question étaient
+dignes de Minnetaki.</p>
+
+<p>Cette journée encore s’écoula à manger, se reposer et
+dormir, et à panser la blessure de Mukoki. Mais, dès
+l’aurore du lendemain, les trois compagnons, cessant de
+marcher vers le sud pour se diriger désormais vers l’ouest,
+entamèrent les dernières étapes du retour. Chemin faisant,
+Wabi se frappa soudain le front.</p>
+
+<p>« Nous avons oublié, dit-il, notre belle tête d’élan,
+enfouie par moi dans son trou de glace ! Oh ! c’est dommage…
+Si nous retournions la chercher ! Qu’en dis-tu,
+Muki ? Un pareil trophée nous ferait singulièrement honneur. »</p>
+
+<p>Mukoki avait pris la proposition au sérieux. Il hocha
+la tête.</p>
+
+<p>« Woongas, dit-il, toujours là-bas peut-être. Pourquoi
+tomber encore dans gueule du loup ? »</p>
+
+<p>Wabi se mit à rire.</p>
+
+<p>« Rassure-toi, Muki. Nous n’irons pas. C’étaient
+pourtant de bien belles cornes ! »</p>
+
+<p>Deux jours après, vers midi, d’une haute crête de montagne,
+le Lac Nipigon apparut au loin, à une centaine de
+milles environ.</p>
+
+<p>Colomb, lorsqu’il posa le pied, pour la première fois,
+sur le continent qu’il venait de découvrir, ne fut pas d’une
+once plus heureux que Roderick Drew, lorsqu’il aperçut
+le terme de son long voyage. Là-bas, c’était la factorerie,
+d’où il était parti, et Minnetaki retrouvée ! Oubliant les
+raquettes qu’il avait aux pieds, il esquissa en l’air, tant
+bien que mal, un saut périlleux.</p>
+
+<p>Tout l’après-midi, il s’emplit l’esprit de visions dorées.
+Ce serait d’abord Minnetaki qu’il rencontrerait. Serait-elle
+contente de le revoir ? Oui, sans doute. Mais sa joie
+à elle égalerait-elle son bonheur à lui ? Puis, dans trois
+semaines, il serait rentré dans son <span lang="en" xml:lang="en">home</span> familial, à
+Détroit, et c’est <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew, sa mère bien-aimée, qui
+lui ouvrirait ses bras. Et il aurait emmené Wabi avec
+lui ! La fatigue ne semblait plus compter pour ses muscles
+et sa bonne humeur ne tarissait pas. Il riait, il sifflait,
+s’essayait même à chanter.</p>
+
+<p>Deux autres jours de marche furent nécessaires pour
+atteindre le Lac Nipigon et en contourner ou traverser sur
+la glace une partie.</p>
+
+<p>Le soir de ce deuxième jour, comme le soleil, en un
+dernier adieu, descendait à l’horizon, rouge et froid dans
+sa gloire, sur la blanche froidure du <span lang="en" xml:lang="en">Wilderness</span>, les trois
+chasseurs atteignirent la petite colline boisée à laquelle
+s’adossait Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.</p>
+
+<p>Ils s’engagèrent sous les arbres et, au moment où
+l’astre, au terme de sa course, disparaissait dans les noires
+ramures, les notes imprévues d’un clairon parvinrent,
+claires et sonores, jusqu’à eux.</p>
+
+<p>Wabi avait dressé l’oreille et écoutait. Son front joyeux
+s’était assombri.</p>
+
+<p>« Que signifie ceci ? » dit-il.</p>
+
+<p>Rod s’exclama :</p>
+
+<p>« Un clairon ! »</p>
+
+<p>Le clairon se tut et, quelques secondes après, retentissait
+le « boum » lourd d’un gros canon.</p>
+
+<p>« Si je ne me trompe, dit Rod, c’est la vesprée militaire.
+Vous avez donc des soldats à la factorerie ?</p>
+
+<p>— Je n’en ai jamais vus, par saint George, répondit
+Wabi. Qu’est-ce que tout cela signifie ? »</p>
+
+<p>Les raquettes dévalèrent à toute vitesse et, un quart
+d’heure après, les trois compagnons étaient devant Wabinosh-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>.
+Les alentours de la factorerie avaient complètement
+changé d’aspect. Sur le terrain libre s’étaient
+élevées une demi-douzaine de maisons près desquelles
+allaient et venaient des groupes de soldats, portant l’uniforme
+de S. M. le Roi d’Angleterre.</p>
+
+<p>Tandis que Mukoki regagnait discrètement le logis des
+employés de la factorerie et que Wabi se précipitait vers
+le <span lang="en" xml:lang="en">home</span> du factor, Rod continuait jusqu’aux magasins qui
+étaient en bordure du lac, et où il se souvenait que Minnetaki
+aimait à s’isoler et à rêver.</p>
+
+<p>Mais son espoir fut déçu. La jeune fille ne s’y trouvait
+pas. Il revint vers la maison du factor.</p>
+
+<p>Wabi l’attendait en haut des marches, à côté de son
+père et de sa mère, la Minnetaki indienne, qui lui souhaitèrent
+la bienvenue.</p>
+
+<p>« Rod, écoutez cela ! lui dit Wabi, lorsqu’ils furent
+restés seuls ensemble, en attendant le dîner. Durant notre
+absence, les Woongas ont redoublé d’audace, mis presque
+en état de siège la factorerie, et tout le monde a vécu ici
+des heures tragiques. Devant leurs assassinats et leurs
+vols, le gouvernement leur a officiellement déclaré la
+guerre et a expédié des soldats, avec ordre de les traquer
+et de les exterminer sans merci ! »</p>
+
+<p>Les yeux de Wabi étincelaient. Après un instant, il
+reprit :</p>
+
+<p>« Les battues et les reconnaissances ont commencé, il
+y a quelques jours. S’ils ont fléchi dans notre poursuite et
+s’ils ont finalement abandonné dans le ravin la proie tant
+convoitée que nous étions pour eux, c’est, je n’en doute
+pas, qu’ils ont été, à ce moment, alertés sur leur arrière.
+Mais tout ceci n’est encore qu’escarmourches. Demain, les
+soldats se mettront en marche pour le grand nettoyage !
+Vous demeurez, Rod, n’est-il pas vrai ? Et vous vous
+enrôlez avec moi pour toute la durée de la campagne…</p>
+
+<p>— Je ne le puis, Wabi ! Non, vous le savez bien, ma
+mère m’attend, et c’est vous qui m’accompagnez. Les soldats
+de Sa Majesté peuvent marcher sans vous. Venez à
+Détroit et persuadez à votre mère de nous laisser emmener
+Minnetaki ! »</p>
+
+<p>Wabi prit affectueusement les mains de Rod et les
+serra. Mais il répondit d’une voix rauque :</p>
+
+<p>« C’est impossible. Mon devoir est ici ! Minnetaki non
+plus ne saurait vous accompagner. Elle n’est plus en ces
+lieux… »</p>
+
+<p>Roderick chancela et devint tout pâle.</p>
+
+<p>« Elle est en sûreté, rassurez-vous ! reprit Wabi. Mais
+ses nerfs et sa santé avaient été tellement ébranlés par les
+terribles épreuves subies durant ces deux derniers mois,
+que mon père a décidé de l’éloigner momentanément, jusqu’au
+terme des opérations en cours. Il aurait voulu que
+ma mère fît de même, mais elle s’y est refusée.</p>
+
+<p>— Et Minnetaki est loin d’ici ? balbutia Rod.</p>
+
+<p>— Elle est partie pour Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, il y a quatre
+jours, en compagnie d’une femme de confiance et de deux
+guides. Ce sont leurs empreintes que vous avez vues marquées
+sur la piste.</p>
+
+<p>— Alors, les petits pieds étaient bien les siens ?</p>
+
+<p>— Vous l’avez dit, cher ami ! Restez-vous, décidément ?
+Vous serez ainsi le premier à la saluer à son retour.</p>
+
+<p>— Je ne le puis pas. Ma mère avant tout… »</p>
+
+<p>Minnetaki ne s’était point éloignée cependant sans
+remettre à sa mère indienne une petite lettre, destinée à
+Roderick. Wabi vint la lui apporter dans sa chambre,
+pour le consoler.</p>
+
+<p>La jeune fille y avait écrit qu’elle serait sans doute
+revenue avant le retour du jeune chasseur. Si le contraire
+avait lieu et si Rod était reparti chez lui, elle le priait de
+ne pas oublier le chemin de la factorerie et, une autre fois,
+d’amener <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Drew avec lui.</p>
+
+<p>Au dîner, Minnetaki mère appuya plusieurs fois sur
+cette invitation, qu’elle déclara reprendre à son compte.
+Elle ajouta, pour la grande joie de Rod, qu’elle avait personnellement,
+à plusieurs reprises, correspondu avec <span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span>
+Drew, qui était toujours en bonne santé, et que, déjà,
+elle la considérait comme une amie.</p>
+
+<p>Dans la soirée, eut lieu le partage des fourrures, que
+le factor acquit au nom de la Compagnie. La part de
+Rod, en comprenant le tiers de la valeur des pépites d’or,
+s’élevait à près de sept cents dollars.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il écrivit à Minnetaki une longue
+lettre, que le fidèle Mukoki se chargea d’aller porter à
+la jeune fille. Puis il monta dans le traîneau qui lui avait
+été préparé.</p>
+
+<p>Les deux <span lang="en" xml:lang="en">boys</span> se serrèrent la main.</p>
+
+<p>« Nous vous attendrons au printemps prochain, dit
+Wabi. C’est bien convenu, n’est-ce pas ? Dès que la glace
+se brisera.</p>
+
+<p>— Oui, si je vis ! répondit Rod.</p>
+
+<p>— Cette fois, ce sera pour la mine d’or.</p>
+
+<p>— Pour la mine d’or !</p>
+
+<p>— Et Minnetaki sera ici ! » ajouta Wabi, tandis que
+rougissait Roderick et que l’attelage s’ébranlait.</p>
+
+<p>Bientôt le traîneau filait à toute vitesse sur l’étendue
+blanche. Rod, le regard fixé devant lui, songeait aux
+caresses maternelles qui l’attendaient. A un moment pourtant,
+il détourna la tête et sa pensée se reporta sur la piste
+de Kénogami-<span lang="en" xml:lang="en">House</span>, où de petits pieds aimés s’étaient
+empreints. Le printemps était loin encore… Et des yeux
+du pauvre <span lang="en" xml:lang="en">boy</span> deux grosses larmes roulèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak b">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td>
+<td class="bot r tiny"><div>PAGES</div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE I.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE II.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A
+LA CIVILISATION</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE III.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK TUE SON PREMIER OURS</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE IV.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK SAUVE MINNETAKI</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">27</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE V.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">EN CONTACT AVEC LE DÉSERT</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">36</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VI.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">52</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LA DANSE DES CARIBOUS</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE VIII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE IX.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">83</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE X.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XI.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">108</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">119</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XIII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE SONGE DE RODERICK</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">128</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XIV.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">136</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XV.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">147</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVI.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LA CATASTROPHE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">158</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LA POURSUITE</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">167</a></div></td></tr>
+<tr><td class="small i w7">CHAPITRE XVIII.</td>
+<td class="drap">— <span class="xsmall">LE RETOUR A WABINOSH-<span lang="en" xml:lang="en">HOUSE</span></span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">175</a></div></td></tr>
+</table>
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+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75025 ***</div>
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