diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-14 00:14:09 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-14 00:14:09 -0800 |
| commit | b5342b3372e17723c6fbbde7b393cc0595b6c5d6 (patch) | |
| tree | 220a51f036e737ee5bae0469ee25450fd05326d4 /75003-h | |
| parent | b6d52a2f6680db28c302ac4e1f28ef97deae3da7 (diff) | |
As captured January 14, 2025
Diffstat (limited to '75003-h')
| -rw-r--r-- | 75003-h/75003-h.htm | 5622 |
1 files changed, 2811 insertions, 2811 deletions
diff --git a/75003-h/75003-h.htm b/75003-h/75003-h.htm index 73dedbd..dbc1cb7 100644 --- a/75003-h/75003-h.htm +++ b/75003-h/75003-h.htm @@ -1,2811 +1,2811 @@ -<!DOCTYPE html>
-<html lang="fr">
-<head>
- <meta charset="UTF-8">
- <title>Le crime du vieux Blas | Project Gutenberg</title>
- <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
- <style>
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall { font-size: 80%; }
-small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; }
-
-.b { font-weight: bold; }
-.i { font-style: italic; }
-.i i, .i em { font-style: normal; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-.ssf { font-family: sans-serif; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; font-weight: normal; }
-
-li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
-
-div.flex { display: flex; justify-content: center; }
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.c div { text-align: center; }
-td.r div { text-align: right; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-td.drap2 { text-indent: -4.5em; padding-left: 4.5em; text-align: left; }
-td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
-
-span.item { display: inline-block; width: 3em; text-indent: 0; text-align: right; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-
-img { max-width: 100%; }
-img.w10 { width: 10em; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
- img { max-height: 700px; }
-}
-
-.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
-.top2em { padding-top: 2em; }
-.top4em { padding-top: 4em; }
-.nobreak { page-break-before: avoid; }
-
- </style>
-</head>
-<body>
-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
-<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<p class="c top2em">ÉDITION DE BIBLIOPHILE</p>
-
-<p class="c large b ssf">CATULLE MENDÈS</p>
-
-<h1><span class="small">LE</span><br>
-<span class="ssf xlarge b">CRIME</span><br>
-DU VIEUX BLAS</h1>
-
-<p class="c i">Portrait en taille douce</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="i">BRUXELLES</span><br>
-HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR<br>
-<span class="i">Tous droits absolument réservés.</span></p>
-
-<p class="c xsmall">MDCCCLXXXII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt=""></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">LE CRIME DU VIEUX BLAS</h2>
-
-
-
-
-<h3>I<br>
-Le vieux Blas et le petit Blas.</h3>
-
-
-<p>Ce qui est bon le matin quand
-on s’éveille pour la journée
-de travail, c’est de s’asseoir
-dans la salle basse de la ferme, entre
-les cuivres que le jour nouveau fait
-reluire, devant la table de sapin
-bien lavée, et là, de manger, pesamment
-accoudé, de longues émincées
-de pain noir, trempées dans le bon
-lait qui mousse au rebord de la
-jatte.</p>
-
-<p>Vingt-neuf ans, forts bras nus et
-gorge de nourrice, face rosâtre à la
-peau pleine sous la cotonnade
-rouge de la coiffe basquaise, la Cadije
-se campa au bas de l’escalier, et
-cria, les poings sur les hanches :</p>
-
-<p>— Dieu vivant ! sont-ils sourds,
-ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé,
-l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous
-pas honte de dormir, après que je
-suis levée ? Est-ce la mode maintenant
-que la poule chante avant
-les coqs ?</p>
-
-<p>Une ferme de bon rapport et bien
-plaisante à l’œil, — deux arpents, pas
-une acre de plus, mais deux arpents
-de grasse terre, clos d’une haie
-épaisse, — une ferme où, sous les
-pommiers régulièrement espacés,
-caquètent dans le gazon, nasillent
-dans la mare, gloussent dans le trou
-à fumier, poulettes et poulets, canes
-et canards, dindes et dindons, c’est
-de quoi suffire à l’ambition d’une
-fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse
-entre ses arbres fruitiers et
-ses bêtes ; allant, venant du matin
-au soir, travaillant comme pas une,
-contente, familière aux gens, pas
-toujours « commode » d’ailleurs,
-car il faut bien jordonner quelquefois
-pour se faire obéir des animaux
-et des personnes.</p>
-
-<p>Il y a dans notre pays basque,
-entre les versants rocheux, non
-loin de quelque gave qui roule,
-tonne et mousse, beaucoup de ces
-plaines fécondes où l’herbe pousse
-bien, où les branches s’alourdissent
-de fruits ; les hauteurs les gardent
-du vent, le torrent calmé s’y prolonge
-en rivière ou s’y étale en lac ;
-toute une Normandie, avec ses pommiers
-et ses grasses prairies, se
-ramasse dans un vallon.</p>
-
-<p>Cependant, l’escalier raide en
-bois blanc, où la Cadije, pour ne
-pas demeurer inoccupée, lançait à
-pleine écuelle une eau claire qui
-rejaillissait, ruisselait, s’égouttait,
-craqua sourdement sous des pieds
-qui descendent ; le vieux Blas apparut,
-tenant le petit Blas par la main.</p>
-
-<p>L’un était le père, l’autre était
-l’enfant de la Cadije. Aïeux et
-petits-fils s’accommodent de se tenir
-par la main ; ils finissent par être
-presque de même taille, l’enfance
-se haussant toujours, le grand âge
-se courbant de plus en plus. Le
-vieux Blas avait soixante et onze
-ans ; le petit Blas en avait six.</p>
-
-<p>Une large face, toute rouge, aux
-rides égales et fermes, de courts
-cheveux blancs, une barbe blanche,
-drue et presque rase, de
-petits yeux jaunes, un peu clignotants,
-comme fatigués d’avoir vu
-trop de jours, tel était le vieillard.
-Un peu gros, les membres forts, il
-portait la veste courte, en drap
-épais, des Basques de la plaine et le
-béret marron dont une oreille
-énorme, couleur de sang, soulevait
-le rebord.</p>
-
-<p>On a été, on ne peut plus être.
-Beau mâle et des plus galants du
-temps qu’il y avait de belles filles — car,
-aux yeux des anciens, les jeunes
-d’à présent sont moins jolies, comme
-s’ils projetaient sur elles quelque
-chose de leur ombre, — le vieux
-Blas, qui n’avait pas eu son pareil
-pour attaquer le taureau et pour
-lancer la balle, sentait bien que
-son temps était passé ; il avait des
-lourdeurs, des raideurs dans ses
-membres autrefois si prestes, et sa
-tête, qu’il portait penchée vers
-l’épaule gauche, branlait un peu,
-c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir
-l’esprit rapide et tout à fait lucide ;
-il lui arrivait de ne pas se rappeler
-une chose qu’on lui avait
-racontée la veille, et aussi de ne pas
-reconnaître, quand ils revenaient au
-pays, des camarades avec lesquels il
-avait vidé plus d’une bouteille jadis
-devant les troënes de quelque cabaret.
-Mais bah ! il en savait encore
-assez pour conter, après un pot de
-cidre, quelque bon conte qui fait
-rire ; il faisait encore ses quatre
-lieues sans buter et sans avoir besoin
-de bâton.</p>
-
-<p>Il ne voulait qu’un bâton : son
-petit-fils. Cela soutenait le vieux
-Blas de soutenir le petit Blas.</p>
-
-<p>Celui-ci, c’était l’enfant montagnard,
-robuste et sain. Par le lait
-d’une mère forte, par le sobre manger,
-par l’air libre qui vivifie les
-poumons, il avait crû, s’était solidifié,
-avait durci ; la belle virilité
-future était visible dans cette enfance.</p>
-
-<p>Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit,
-il avait l’air étourdi, un peu
-hagard, qui questionne, qui va comprendre,
-qui s’inquiète quelquefois,
-d’une inquiétude sans chagrin ;
-et c’était la meilleure joie
-du vieux Blas de baiser la jeune face
-épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient
-par boucles des cheveux
-noirs qui s’ébouriffent, et les clairs
-yeux bleus comme un lac des montagnes,
-que le petit Blas avait.</p>
-
-<p>Derrière eux, venait l’homme, le
-mari de la Cadije, le père de l’enfant,
-Antonin Perdigut. Trente ans,
-le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire
-les hommes de la vallée dans
-ces pays de montagnes, il marchait
-d’un pas mesuré, sans hâte, mais
-sans hésitation, d’un pas de laboureur.</p>
-
-<p>La Cadije, à pleine bouche, embrassa
-ses trois hommes, plus ardemment
-le mari, plus gravement
-l’aïeul, plus doucement le petit.</p>
-
-<p>Ils s’assirent autour de la table,
-dans la salle basse, et mangèrent en
-silence.</p>
-
-<p>Le repas du matin, ce n’est pas
-l’heure des propos ni des rires. Ses
-forces, son activité, il faut les réserver
-pour le travail de la journée,
-n’en rien laisser perdre en menus
-badinages. Le soir, après la besogne,
-on peut se divertir ; quand
-on a payé sa dette, il est permis
-d’être prodigue.</p>
-
-<p>D’ailleurs, on avait dormi tard ce
-jour-là dans la ferme, et c’était la
-saison des semailles ; il fallait qu’Antonin
-Perdigut se hâtât d’aller aux
-champs, sa sacoche de graines à
-l’épaule.</p>
-
-<p>Quant au grand père, il avait un
-emploi sur une voie ferrée qui passait
-aux environs ; besogne aisée,
-peu fatigante, à laquelle un enfant
-aurait suffi, qu’on avait confiée à
-ce vieillard.</p>
-
-<p>Donc, sans se parler, paisibles, ils
-mouillaient de longues tranches de
-pain de seigle dans la blancheur un
-peu bleuâtre du lait.</p>
-
-<p>Autour d’eux, le rose encore gris
-de la matinée, entrant par les basses
-fenêtres, faisait se lever peu à peu
-l’ombre pendante le long des murs,
-et cette noirceur déjà éclaircie montait
-lentement, devenait de moins
-en moins sombre, comme si des
-voiles de crêpes avaient été tirés
-d’en haut, s’étaient l’un après l’autre
-évanouis. Les faïences du buffet accusaient
-leurs formes, ébauchaient
-leurs teintes vives ; il y avait dans
-la rondeur vermeille des casseroles
-des mouvements de flammes qui
-semblaient le reflet d’un invisible
-fourneau ; et, sur les carreaux
-rouges, des bandes longues, pâles,
-à peine lumineuses, étaient comme
-de grands rayons de lune qui seraient
-restés endormis là.</p>
-
-<p>Au dehors sonnait le réveil de la
-ferme dans les piaillements d’oiseaux,
-dans le remuement des
-branches, dans les mugissements
-de l’étable, dans tous les bruits
-mêlés des bêtes familières, et dans
-le frais passage du vent clair.</p>
-
-<p>Le vieux Blas ayant vidé sa jatte,
-dont les dernières gouttes de lait
-coulèrent sur sa barbe blanche, parla
-d’un air timide :</p>
-
-<p>— Ce qui serait très bien, ce
-serait de laisser venir le petit avec
-moi, là-bas, près du pont, pour
-s’amuser. Je dis : pour m’amuser
-aussi. Un train qui passe après un
-train, toute la journée, ce n’est pas
-gai ; je m’ennuie enfin à regarder
-l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent
-les anciens ; ils mettent de
-la gaieté dans les vieux esprits et de
-la lumière dans les vieux regards.
-L’autre jour, il a plu toute la
-journée, mais Blas était avec moi,
-et en revenant j’ai dit comme une
-bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! »
-Puis, c’est très bon pour
-l’enfant de respirer l’air du bord de
-l’eau et de jouer dans les fleurs
-autour de la maisonnette en bois.</p>
-
-<p>— C’est donc, dit la Cadije en se
-levant, que l’air n’est pas bon à la
-ferme et qu’il n’y a pas de fleurs
-dans le jardin ? L’enfant restera à
-la maison avec moi et mes bêtes.
-S’il veut se distraire, il ira gauler
-les oies dans le chemin autour de la
-haie. On est petit, cela ne fait rien :
-il faut commencer à se rendre utile.
-Pour sûr, je ne le laisserai pas aller
-avec vous. Les trains qui passent,
-c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il
-joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il
-y a sur le bord de votre rivière du
-sable très dangereux, où l’on glisse,
-et des pierres qui roulent dès qu’on
-y met le pied.</p>
-
-<p>L’enfant ne fit aucune objection
-d’abord à la volonté maternelle,
-parce qu’il achevait de boire son
-lait ; mais dès qu’il eut léché du
-bout de la langue le fond de la
-jatte vide, il se prit à pleurnicher
-d’un air fort désespéré en se fourrant
-les pouces dans les yeux.</p>
-
-<p>— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce
-que j’ai dit est dit. Tu veux aller
-avec ton grand-père, parce qu’il te
-raconte des histoires, parce qu’il
-te laisse courir partout, parce qu’il te
-gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te
-gâte, moi. L’autre jour tu es revenu
-dans un bel état, parlons-en. Tout
-en sueur, la blouse en loques, des
-épines dans les cheveux ; j’ai passé
-plus d’une heure à repriser ta culotte.
-Quand on ne sait pas veiller sur
-les enfants, on ne demande pas à les
-emmener avec soi.</p>
-
-<p>Mais le petit Blas pleurnichait
-toujours et le vieux Blas lui-même
-avait quelque chose d’humide, qui
-allait être une larme, dans ses
-vieux yeux jaunes tout clignotants.</p>
-
-<p>Antonin Perdigut s’interposa, fit
-remarquer « qu’une fois n’est pas
-coutume », et qu’on pouvait bien
-laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire,
-le petit avec le
-vieux.</p>
-
-<p>La Cadije rechigna, grognona,
-dit cent paroles, finit par consentir
-en haussant les épaules.</p>
-
-<p>— Au moins vous serez sages, tous
-les deux ?</p>
-
-<p>Et quand ils eurent promis de ne
-pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher
-trop près de la rivière et
-surtout de faire attention quand les
-trains passeraient, la mère ajouta :</p>
-
-<p>— Oui, oui, je donne la permission,
-mais c’est la dernière fois.</p>
-
-<p>Ils partirent bien conseillés, bien
-embrassés. Ce fut d’un pas grave,
-pour montrer combien ils étaient
-sages en effet, qu’ils traversèrent la
-cour de la ferme et qu’après avoir
-poussé la grille de bois, ils longèrent
-la haie, assez basse à cet endroit,
-par-dessus laquelle on pouvait encore
-les voir.</p>
-
-<p>Mais dès qu’ils eurent dépassé la
-haie, dès que personne, de la ferme,
-ne put plus les apercevoir, ah !
-Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.</p>
-
-<p>Le petit Blas dégagea sa main,
-prit sa course, revint, sauta les fossés,
-grimpa aux arbres, perdit son
-béret dans les branches, déchira sa
-culotte à l’écorce ; et toute la lumière
-éparse du matin jouait autour de
-lui, avec lui, sur la route claire,
-parmi les branches éveillées, dans
-la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant
-que, derrière, un peu loin, le
-vieux Blas, qui suivait avec une
-allure sautillante, antique enfant
-qui aurait voulu jouer aussi, répétait
-dans sa barbe blanche :</p>
-
-<p>— A la bonne heure, c’est cela,
-la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi,
-mon garçon !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c2">II<br>
-Le pont de fer et de bois.</h3>
-
-
-<p>Le jeune courant, le vieux riant,
-ils arrivèrent au bord de l’eau,
-devant le pont.</p>
-
-<p>La rivière étroite et profonde, où
-glissent des radeaux chargés de
-sapins, où passent de petits voiliers
-qui érigent très haut leur unique
-mât, coule rapidement entre la
-berge sablonneuse et le mont de
-granit noir, à pic, que défonce, plus
-sombre encore, l’ouverture d’un
-tunnel ; c’est dans ce trou de la
-montagne que les trains s’engouffrent
-après avoir passé le petit pont
-de fer et de bois, qui est comme un
-trait-d’union entre la rive de sable
-et la rive de pierre.</p>
-
-<p>Le lieu solitaire et nu paraît
-quelque peu morne à cause de la
-haute montagne noire.</p>
-
-<p>Mais le jour, tout à fait levé,
-blanchissait, dorait les plaines où
-les fermes çà et là faisaient des
-îles de verdure, et dans la fraîcheur
-de l’air bleu, les buées du matin,
-montant toujours, s’éparpillaient,
-toutes floches, par écharpes déchirées.</p>
-
-<p>En ce moment, le tablier du pont
-se dressait, perpendiculaire. Tout
-d’abord, le vieux Blas alla s’assurer
-que la rosée de la nuit n’avait pas
-rouillé les cordages de métal, que
-la manivelle obéissait docilement à
-la poussée de la main ; car c’était
-son office de faire se lever le pont,
-quand des radeaux ou des voiliers
-descendaient le cours de la rivière,
-et de le faire s’abaisser pour le passage
-des trains, chaque fois que le
-signal lui en était donné par un
-bruit de sonnette électrique et plus
-tard par le sifflet de la locomotive.</p>
-
-<p>Mais le petit Blas ne se souciait
-guère du pont, de la manivelle et
-des trains, son devoir, à lui, c’était
-de se rouler dans l’herbe autour de
-la baraque en planches que le grand-père
-avait construite au bord de
-l’eau pour se mettre à l’abri quand
-viendraient les pluies d’automne.</p>
-
-<p>Elle était jolie, la maisonnette,
-qu’une vigne vierge vêtissait de
-verdures grimpantes, et où les passereaux
-venaient boire des gouttes
-de rosée dans la coupe inclinée un
-peu des volubilis qui tremblent.</p>
-
-<p>Un jardin l’entourait de ses petites
-allées bordées de buis, toutes petites — comme
-si le vieillard eût voulu
-que l’enfant seul s’y promenât, — et
-de ses plants de floraisons très
-basses, œillets des Indes, tulipes,
-pensées, que le petit Blas pouvait
-regarder fièrement de son haut.
-Mais au milieu, un soleil, très épanoui,
-à la tige d’or vert, se haussait
-pompeusement, comme le tambour
-major des fleurs.</p>
-
-<p>Toutes choses mises en ordre
-dans la mécanique du pont, le
-grand-père s’en vint, sans faire de
-bruit, sur la pointe des pieds ; et,
-brusquement, après un saut, il prit
-dans ses deux grosses mains la tête
-de l’enfant qui se retourna ébouriffé,
-sauvage, ravi.</p>
-
-<p>— Ah ! je te tiens ! Oui, je te
-tiens, mais je te lâche. On attrape
-les oiseaux et on les garde un instant
-pour qu’ils aient plus de plaisir,
-après, quand ils s’envolent. Tu sais,
-petit ! les pierres servent à faire des
-ricochets sur l’eau, les fleurs ne
-sont là que pour être cueillies, et
-je te défends de ne pas marcher sur
-les plates-bandes. Voilà comment
-j’élève les enfants ! Ces petits anges-là
-ont le droit d’être des diables.</p>
-
-<p>Et le grand père ajouta :</p>
-
-<p>— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres,
-j’ai découvert un nid de loriots ;
-nous irons le chercher tout
-à l’heure, quand le train aura
-passé.</p>
-
-<p>Or, le petit Blas s’était avisé d’une
-chose : il cueillait des marguerites
-et les jetait une à une à la figure du
-bon homme ; les tiges se prenaient
-aux poils blancs du menton ; de
-sorte que le vieux Blas avait une
-barbe de fleurs.</p>
-
-<p>Ceci le charma. Il s’assit devant
-la cabane, fit grimper l’enfant
-sur ses genoux ; et, par représailles,
-il lui chatouillait le nez avec
-les pétales des marguerites pendantes.</p>
-
-<p>Tout cela parmi des rires, avec de
-petits cris, près des floraisons épanouies,
-sous des envolées d’oiseaux,
-dans la bonne lumière qui paraissait
-plus claire et plus dorée, là, autour
-de ce grand-père et de ce petit
-enfant.</p>
-
-<p>Celui-ci, devenant sérieux, dit
-tout à coup :</p>
-
-<p>— J’ai assez joué ; maintenant,
-une histoire.</p>
-
-<p>C’était là que le vieux Blas attendait
-le petit Blas ! L’enfant ne manquait
-jamais de l’embrasser après
-quelque beau récit plein de géants
-et de fées : le plaisir d’un bon baiser
-vaut bien la peine de dire un conte.</p>
-
-<p>Mais depuis longtemps, toutes les
-histoires, le grand-père les avait
-dites : le Petit Poucet après la
-Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux
-d’or aussi. Même il avait acheté
-d’un colporteur un gros livre où le
-marchand affirmait qu’il y avait
-beaucoup de contes tous très jolis.
-Il se trouva que le livre était un
-« Essai sur l’établissement des comptoirs
-français au Mississipi ». Le
-petit Blas avait réclamé quelque
-chose de plus amusant.</p>
-
-<p>Alors, sa mémoire étant vidée et
-sa bibliothèque inutile, le grand-père,
-pour être bien embrassé, fut
-obligé de devenir poète. La nuit, il
-ne dormait pas, afin d’imaginer des
-aventures de princesses et de fées,
-qu’il racontait le lendemain près de
-la maisonnette en bois.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, une histoire, une
-histoire si belle que les petits bourgeois
-des villes n’en ont jamais
-entendu de pareille.</p>
-
-<p>— Comment s’appelle-t-elle ?</p>
-
-<p>— C’est l’« Histoire du petit
-garçon qui n’avait pas d’oreilles
-et d’un chien noir qui fumait sa
-pipe ».</p>
-
-<p>— Oh ! dit l’enfant.</p>
-
-<p>— Tu verras, dit le grand-père.</p>
-
-<p>Et le petit Blas, s’étant assis sur
-le sable caillouteux, leva sa jolie
-tête brune, où riaient des boucles
-folles, pendant que le vieux Blas
-commençait gravement, un peu inquiet
-d’ailleurs, car le conte était
-fort compliqué ; et il n’était pas bien
-sûr d’en avoir trouvé le dénouement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c3">III<br>
-Histoire du petit garçon qui n’avait
-pas d’oreilles et d’un chien noir
-qui fumait sa pipe.</h3>
-
-
-<p>— Il arriva une fois…</p>
-
-<p>— Où ça ?</p>
-
-<p>— Dans un pays. Il arriva une
-fois qu’il y avait un homme et une
-femme — des paysans comme nous,
-mais bien plus malheureux, — un
-homme et une femme à qui jamais il
-n’était rien arrivé que de n’avoir
-pas de pain pour souper avant
-d’aller dormir.</p>
-
-<p>— Mais de la soupe ?</p>
-
-<p>— Pas même de soupière, parce
-que le chat l’avait cassée. Donc ils
-étaient tout à fait pauvres, et ce qui
-les rendait encore plus tristes, c’est
-que leur fils était un enfant qui
-n’avait pas d’oreilles.</p>
-
-<p>— Alors, il n’entendait pas ?</p>
-
-<p>— Si fait.</p>
-
-<p>— Par où donc ?</p>
-
-<p>— Par le nez, peut-être, ou par
-les yeux. L’histoire ne donne pas
-d’explication là-dessus.</p>
-
-<p>Le petit Blas réfléchit et dit :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas bien amusant, cette
-histoire-là.</p>
-
-<p>— Ce n’est que le commencement.
-Tu verras tout à l’heure. Or,
-l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et
-qui entendait très bien, entendit un
-jour le père raconter à la mère que,
-dans une montagne de ce pays-là, il
-y avait une grotte où un enchanteur
-très riche avait caché beaucoup d’or
-et d’argent, et que, par la permission
-de l’enchanteur, le trésor appartiendrait
-à celui qui aurait le
-courage d’aller le chercher à travers
-mille dangers.</p>
-
-<p>— Un enchanteur ?</p>
-
-<p>— Comme dans la Princesse
-Bleue.</p>
-
-<p>— Ah ! oui.</p>
-
-<p>— Guignonet, c’était ainsi qu’on
-appelait le jeune garçon, Guignonet
-pensa : « Je voudrais bien aller dans
-la montagne chercher l’argent et
-l’or de l’enchanteur, parce que le
-père et la mère, quand nous serions
-riches, n’auraient plus besoin de
-travailler comme ils font et ne se
-coucheraient plus sans souper. »
-C’était, comme tu vois, un bon cœur
-que l’enfant sans oreilles ; il résolut
-de partir pour la montagne, tout
-seul, sans rien dire à personne,
-parce qu’il voulait faire une surprise
-à ses parents quand il reviendrait
-avec le trésor.</p>
-
-<p>Ce qui aurait pu le faire hésiter,
-c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas
-beaucoup de chance dans ce qu’il
-entreprenait. Quand il avait fait
-quelque chose de très bien, les
-choses tournaient fort souvent de
-façon qu’il avait l’air d’avoir fait
-quelque chose de très mal ; et il était
-puni de ses meilleures intentions.</p>
-
-<p>Il y a des gens comme lui dans la
-vie, à qui rien ne réussit et qui sont
-toujours accusés à tort.</p>
-
-<p>Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre
-sur le chemin, il lui fit l’aumône,
-quoique bien pauvre lui-même,
-d’un petit sou qu’on lui
-avait donné. Eh bien, tu crois que
-le mendiant lui dit : Merci ? Pas
-du tout, il lui jeta le sou à la figure
-et cria, en montrant les poings :
-« C’est très vilain de tromper le
-pauvre monde ! Le bon Dieu vous
-punira. »</p>
-
-<p>— Pourquoi donc le mendiant
-disait-il cela ?</p>
-
-<p>— Le sou était faux. Mais ce
-n’était pas la faute de Guignonet,
-puisqu’on le lui avait donné. Une
-autre fois, il entendit une poule
-qui criait dans l’étable, qui criait,
-qui criait ! il eut pitié, sauta du
-lit — car c’était avant le matin, — et
-s’en alla porter secours à la
-pauvre bête. Il la vit dans une
-espèce de panier rond où elle criait
-de plus belle comme pour demander
-qu’on vînt à son aide. Guignonet la
-caressa : elle se plaignait toujours.
-Alors, il se dit : « Il faut croire
-qu’il y a dans le panier quelque méchante
-bête qui la mord sous les
-plumes. » Il aimait à rendre service,
-il saisit le panier, le remua, le secoua
-dans l’intention de faire sortir la
-poule, qui, de cette façon, aurait été
-délivrée. La poule s’enfuit en effet,
-effarouchée, les ailes toutes battantes ;
-mais sais-tu ce qui tomba par
-terre, du panier ? douze beaux œufs.
-Et tous les œufs furent cassés. Et tu
-penses si Guignonet fut grondé par
-ses parents qui avaient laissé les
-œufs dans le panier pour que la
-poule eût l’idée de les couver. Pourtant
-le petit garçon sans oreilles
-avait cru être utile à la poule.</p>
-
-<p>Et tiens ! à propos de ses oreilles,
-il faut que je te dise comment
-il les avait perdues ; car enfin, il
-n’était pas né comme cela.</p>
-
-<p>C’était une fois au coin d’un bois.
-Guignonet avait déjà huit ans. Il
-rencontre un gros chien tout noir,
-assis sur son derrière, et qui fumait
-sa pipe tranquillement.</p>
-
-<p>— Qui fumait sa pipe ?</p>
-
-<p>— Oui ; dans la contrée où habitait
-Guignonet, on rencontre assez
-souvent des chiens qui fument leur
-pipe en se promenant dans les rues
-ou sur le chemin ; dans notre pays
-ils sont beaucoup plus rares. Enfin,
-le chien que Guignonet rencontra,
-fumait sa pipe tranquillement, ou
-plutôt non, il ne la fumait pas. Mais
-ce n’était pas sa faute : elle venait
-de s’éteindre. Guignonet s’approcha
-et dit au chien noir : « Monsieur le
-chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au
-village vous chercher des allumettes ? »
-C’était aimable, cela, c’était
-poli. Bon ! le chien se dressa sur ses
-pattes de derrière, aboya d’un air
-furieux, se jeta sur Guignonet, et,
-de deux coups de mâchoires, lui enleva
-les deux oreilles. Après quoi, il
-prit sa course à travers les fougères
-et disparut tout à fait.</p>
-
-<p>— Avec les oreilles de Guignonet ?</p>
-
-<p>— Avec les oreilles.</p>
-
-<p>— Dis, grand-père, dans l’histoire,
-est-ce qu’on les lui rendra,
-plus tard ?</p>
-
-<p>— Ça, je ne peux pas te le dire
-encore. Qui entendra, saura. Tu
-comprends que toutes ces mésaventures
-avaient rendu Guignonet un
-peu timide ; mais, n’importe, le désir
-de se dévouer était plus fort que
-la crainte d’être maltraité, et une
-nuit, quand tout le monde fut endormi
-dans la chaumière, il se leva
-à petit bruit, sortit, ses chaussures
-à la main, et, sans avoir peur, bien
-qu’il fît très sombre sur les routes,
-il s’en alla du côté de la montagne.</p>
-
-<p>Or, cette montagne était toute
-noire, comme celle qui est là devant
-nous ; il n’y avait pas de chemin pour
-la monter et d’ailleurs Guignonet ne
-savait pas dans quel endroit se trouvait
-la grotte ; de sorte qu’il était
-très embarrassé et qu’il fut sur
-le point de revenir à la maison.
-Mais il arriva qu’un gros corbeau
-vint voler sur la tête du petit garçon ;
-en volant, il croassait, d’une
-manière qui n’avait rien de terrible
-ni d’effrayant : on aurait dit,
-au contraire, que cet oiseau tout
-noir avait de bonnes intentions,
-voulait donner de bons avis à l’enfant
-sans oreilles.</p>
-
-<p>Guignonet le regarda. Il lui sembla
-qu’il avait déjà vu cette grosse
-tête toute pointue, qui tenait dans
-son bec une petite branche de sapin.</p>
-
-<p>Non, il ne l’avait jamais vu, mais
-le corbeau, avec sa branche de sapin
-au bec, lui rappelait un peu le chien
-noir qui fumait sa pipe.</p>
-
-<p>A cause de cette ressemblance,
-l’enfant voulut s’en aller, craignant
-pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il
-n’avait plus d’oreilles.</p>
-
-<p>Le corbeau voletant toujours,
-lui dit : « Guignonet, il ne faut pas
-se décourager. Le pauvre à qui tu
-as donné un sou t’a dit des injures,
-tu as été grondé pour avoir voulu
-porter secours à la poule qui criait
-et le chien noir t’a volé tes oreilles
-parce que tu lui avais offert d’aller
-chercher des allumettes pour allumer
-sa pipe ; beaucoup d’autres
-choses te sont arrivées où tu n’as pas
-eu de chance du tout, et c’est pourquoi
-on t’appelle Guignonet. Mais,
-tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit
-la récompense, comme la graine
-devient le blé, comme le gland devient
-le chêne. Sois toujours un bon
-petit garçon, prêt à te sacrifier
-pour les autres, et ne t’inquiète pas
-du reste. Pour le moment, assieds-toi
-entre mes deux ailes, je te porterai
-du côté de la grotte où l’enchanteur
-a caché son trésor. » Après
-avoir parlé ainsi, le corbeau se posa
-sur la terre, toutes les plumes étendues ;
-c’était un oiseau si grand, que
-Guignonet, qui était très petit et
-très maigre parce qu’il ne mangeait
-guère, put facilement trouver place
-entre les deux larges ailes.</p>
-
-<p>Le corbeau s’envola. Guignonet
-n’avait pas peur : il pensait au plaisir
-qu’éprouveraient ses parents
-lorsqu’il leur apporterait le trésor
-de la montagne.</p>
-
-<p>Quand il fut arrivé plus haut que
-la plus haute cime, le corbeau
-s’abattit parmi un tas de broussailles,
-dans une espèce de crevasse qui
-était très noire et tout à fait terrible,
-tant on y voyait briller de ci et
-de là des yeux affreux de chouettes
-et d’effraies.</p>
-
-<p>Guignonet mit pied à terre en
-disant : « Merci, monsieur le corbeau ;
-je vous prie maintenant de
-m’indiquer le chemin qui conduit
-à la grotte. » Mais l’oiseau n’était
-plus un oiseau ! il avait changé très
-vite et il était devenu un vieux
-nain tout noir qui regardait Guignonet
-avec un mauvais rire, et
-qui avait une pipe à la bouche.
-Guignonet pensa encore au vilain
-chien qui lui avait volé les
-oreilles. Cependant il ne se troubla
-pas. « Monsieur le nain, dit-il,
-voulez-vous m’indiquer la route qui
-mène à la grotte de l’enchanteur ? »
-Alors ce fut effrayant. Le nain avec
-un grand bâton et les effraies avec
-leurs becs, se mirent à frapper, à
-piquer, à maltraiter de toutes les
-façons, le petit garçon sans oreilles.
-« Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le
-droit de prendre de l’argent qui ne
-t’appartient pas ! Et qu’est-ce que
-tu ferais avec le trésor de la montagne ?
-Tu t’achèterais des billes pour
-jouer dans les rues au lieu d’aller
-à l’école. » Guignonet répondait :
-« On peut prendre l’argent, puisqu’il
-n’appartient à personne ; puisque
-l’enchanteur l’a réservé au plus
-courageux des hommes. Et je vous
-assure que ce n’est pas pour acheter
-des billes que je veux l’avoir ; mais
-c’est pour que mes parents n’aillent
-plus se coucher sans souper et puissent
-faire l’aumône aux vagabonds
-qui passent dans la campagne. » C’étaient
-des paroles inutiles. Les vilaines
-bêtes et le méchant nain ne cessaient
-pas de houspiller le petit
-garçon ; tout roué de coups de bâton,
-tout saignant de coups de bec, il
-dégringola sur les pierres de la crevasse
-jusque dans un grand trou qui
-s’ouvrait là.</p>
-
-<p>Un autre eût renoncé à son entreprise
-à cause des injustices qu’on
-lui faisait ; Guignonet ne perdit pas
-courage pour si peu, et il ne songeait
-qu’à rendre service à ses père et
-mère.</p>
-
-<p>Dans ce trou où il était tombé, il
-y avait beaucoup d’obscurité et, dans
-cette obscurité une espèce de bête
-plus noire encore qui avait l’air
-d’un loup ; ce loup avait entre les
-dents un os qu’il était en train de
-ronger, tout blanc, qu’on aurait
-pris pour une grosse pipe.</p>
-
-<p>Le loup lui dit : « Sors de chez
-moi, petit misérable ! Je suis le
-gardien du trésor qui est là, sous
-une pierre, et je ne te permettrai
-pas de le prendre. » Mais Guignonet
-se jeta courageusement sur le
-loup, et il trouva tant de force dans
-son désir d’être utile, qu’il renversa
-la bête, souleva la pierre qui cachait
-le trésor, et alors, au lieu de l’argent
-et de l’or qu’il croyait trouver là, il
-vit dans une petite cassette ouverte
-un nombre infini de pierreries si
-belles qu’une seule aurait suffi pour
-faire la fortune de plusieurs rois !</p>
-
-<p>Pendant qu’il s’emparait de la
-précieuse boîte, si lourde qu’il avait
-un peu de peine à la soulever, le
-loup s’était relevé, et, maintenant,
-le mordait aux mollets et au derrière ;
-mais Guignonet résistait à la douleur,
-ne prenait pas garde à ces
-dents qui lui déchiraient la peau ;
-il s’imaginait le contentement de sa
-mère lorsqu’elle aurait de belles
-robes comme les dames de la ville
-et qu’elle pourrait distribuer de la
-soupe tous les jours aux mendiants
-qui passent.</p>
-
-<p>C’était un petit garçon comme
-cela. Il lui était égal de souffrir,
-pourvu que les autres fussent très
-heureux.</p>
-
-<p>Cependant, poursuivi par le loup
-qui ne lui lâchait pas les culottes, il
-chercha un chemin dans les broussailles,
-pour revenir au bas de la
-montagne et de là s’en retourner à
-la maison. Il trouva un petit sentier
-très rapide et très dur qui descendait,
-Mais dans l’ombre tout
-autour de lui il y avait une foule de
-créatures, des hommes, des bêtes,
-qui allaient, venaient, rôdaient,
-criaient de toutes leurs forces :
-« Voilà un petit garçon qui a commis
-un grand crime » ; et des oiseaux
-le suivaient à travers les branches
-en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »</p>
-
-<p>Il était bien triste, Guignonet,
-parce qu’il craignait qu’on ne le
-tuât ; triste surtout de voir que
-tout le monde le jugeait si mal.</p>
-
-<p>Quand il fut dans la plaine, il crut
-qu’il était hors de danger et que
-personne ne lui dirait plus de mauvaises
-paroles ; il se voyait déjà
-réveillant le père et la mère dans la
-pauvre chaumine. « Voici le trésor
-caché par l’enchanteur dans la grotte
-de la montagne et qui était réservé
-au plus courageux. Je l’ai trouvé et
-je vous l’apporte ; réjouissez-vous,
-mangez, buvez et partagez avec
-tout le monde la fortune que j’ai
-acquise au péril de ma vie. » Les
-choses ne devaient pas se passer
-aussi bien que l’espérait l’enfant sans
-oreilles ! Il vit venir de son côté, sur
-la grand route, trois gendarmes très
-grands, et comme la lune s’était
-levée, on distinguait très bien l’acier
-de leurs sabres qui reluisaient et
-leurs blanches buffletteries. Mais ce
-qu’il y avait d’extraordinaire dans
-ces trois hommes, c’est qu’ils avaient
-tous trois sous leurs bicornes de
-grands museaux de chiens et que,
-malgré cela, ils fumaient leurs pipes
-tranquillement…</p>
-
-<p>Le vieux Blas en était là de son
-histoire, lorsque le petit bruit de la
-sonnette électrique appela son attention.
-Le premier train ne tarderait
-pas à passer : c’était le moment
-de baisser le pont qui joignait l’un
-à l’autre les deux bords de la rivière.</p>
-
-<p>Il allait se lever, le petit Blas le
-retint.</p>
-
-<p>— Alors, grand’père, les gendarmes,
-c’étaient des chiens ?</p>
-
-<p>— Des chiens véritables, répondit
-le vieux Blas.</p>
-
-<p>Et comme il savait que le train
-n’arriverait pas avant un quart
-d’heure, comme il suffisait de quelques
-minutes pour baisser le pont
-au moyen de la manivelle, il continua :</p>
-
-<p>— Du moins, ils avaient l’air d’être
-des chiens véritables, mais, tu sais,
-dans les histoires, les personnes
-ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent
-être. Le fait est que les
-gendarmes, dès qu’ils aperçurent
-Guignonet, coururent à lui en
-poussant des cris et lui prirent sa
-cassette et lui dirent : « C’est toi
-qui as volé les voyageurs au coin
-du bois ! » L’enfant sans oreilles
-avait beau leur répondre : « Vous
-vous trompez, je viens de la montagne ;
-je rapporte à mes parents
-le trésor qui appartient au plus
-brave », ils ne voulaient rien entendre ;
-ils lui mirent des menottes
-aux mains, et, en l’injuriant, en lui
-donnant des coups, ils le conduisirent
-à la prison de la ville. Là, il
-fut mis dans un cachot tout noir,
-où il y avait beaucoup de rats qui
-trottinaient. Toute la ville s’était
-réveillée. Il entendait du fond de
-son trou les gens rassemblés autour
-de la prison causer entre eux et
-dire : « Ah ! ah ! on l’a pris, le petit
-voleur. Qui donc aurait pensé que
-Guignonet, avec son air si honnête,
-était un garnement de cette espèce ! »
-Lui, tout seul, il pleurait,
-sentant bien qu’il n’avait pas voulu
-faire de mal, et qu’il n’en avait pas
-fait…</p>
-
-<p>Le vieux Blas se leva. Deux coups
-de sifflet avaient déchiré l’air et
-l’on voyait déjà là-bas une fumée
-noirâtre tourbillonnante.</p>
-
-<p>Il courut vers le pont pendant
-que l’enfant jouait avec les cailloux
-de l’allée, et il se mit à tourner la
-manivelle.</p>
-
-<p>Il entendait derrière lui, assez loin
-encore, souffler, grincer, cracher,
-la lourde locomotive que suivait une
-longue file de wagons. Le train
-qui venait était un train express ;
-si le vieux Blas s’était retourné,
-il aurait pu voir des têtes de voyageurs
-qui se penchaient en dehors
-des portières pour regarder la haute
-montagne où ils allaient entrer.</p>
-
-<p>Le tablier du pont, s’abaissant
-lourdement, avait déjà décrit le tiers
-à peu près de sa descente aérienne.
-Le vieux Blas ne se pressait point
-trop ; il avait le temps ; tout était
-bien.</p>
-
-<p>Tout à coup, un cri.</p>
-
-<p>Oh ! il reconnut la voix : c’était
-la voix du petit Blas.</p>
-
-<p>En jouant au bord de la rivière,
-sur le sable et les cailloux, l’enfant
-avait glissé, avait roulé, était tombé
-dans l’eau.</p>
-
-<p>Dieu vivant ! il vit son petit-fils,
-son amour, son extase, disparaître
-dans le courant.</p>
-
-<p>Oh ! le vieux Blas avait soixante
-et onze ans, mais le vieux Blas était
-robuste. Un fort nageur, c’était lui.
-Il lâcha la manivelle ! Il allait s’élancer :
-il rattraperait son enfant, dont
-la tête venait de paraître, là, plus
-loin.</p>
-
-<p>Mais le train maintenant était
-tout proche. Si le vieux Blas ne se
-hâtait pas de baisser tout à fait le
-pont, la locomotive se heurterait contre
-le tablier solide, et ce serait un
-effrayant désastre, les voitures
-saccagées, et des blessés et des
-morts.</p>
-
-<p>L’enfant reparut encore, toujours
-plus loin, appelant, élevant les bras !</p>
-
-<p>Que fit le grand-père ?</p>
-
-<p>Il reprit la manivelle entre ses
-deux fortes mains. Bientôt le tablier
-du pont eut rejoint la rive opposée ;
-et la locomotive, les wagons, roulant
-avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent
-dans le tunnel, disparurent, ne
-furent plus qu’un fracas lointain qui
-ébranlait la montagne.</p>
-
-<p>Le train avait passé, l’enfant s’était
-noyé.</p>
-
-<p>Le vieux Blas, avec des yeux de
-fou, regardait la rivière qui avait
-emporté le petit Blas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c4">IV<br>
-Après le devoir accompli</h3>
-
-
-<p>Il resta là, stupide, considérant
-l’eau profonde et la fuite du courant.</p>
-
-<p>Oh ! son petit Blas s’était noyé,
-son petit Blas était mort !</p>
-
-<p>Deux choses le bourrelaient : l’impossibilité
-de cela et la réalité de
-cela.</p>
-
-<p>Comment ! il ne verrait plus cette
-jolie face gaie, ces clairs yeux
-bleus où riait le soleil ? Les cris de
-joie pour une bête à bon dieu saisie
-dans le gazon ou pour un oiseau
-poursuivi, il ne les entendrait plus,
-jamais plus, jamais plus, lui, pauvre
-vieil homme naguère extasié !</p>
-
-<p>Oh ! il allait courir le long de la
-rivière, il dépasserait le petit corps
-emporté par l’eau, se précipiterait,
-le prendrait entre ses bras !</p>
-
-<p>Non, la rivière avait sur lui une
-trop grande avance ; les cadavres
-vont vite dans le courant, les petits
-cadavres surtout, qui sont très légers.</p>
-
-<p>Puis il fallait qu’il restât où
-il était pour veiller sur la voie,
-pour faire les signaux convenus ;
-il fallait qu’il demeurât à son poste,
-puisqu’il était une espèce de soldat ;
-il n’aurait même pas la consolation
-de revoir, arrêté par quelque
-tronc d’arbre, ou pris entre des
-herbes, le corps pâli de son petit-fils.</p>
-
-<p>— Ai-je bien fait de baisser le
-pont ? Si j’avais lâché la manivelle
-sans m’inquiéter du train, si je
-m’étais jeté dans la rivière tout de
-suite, j’aurais tiré de l’eau mon
-pauvre cher enfant. Les wagons se
-seraient heurtés, brisés dans un affreux
-pêle-mêle contre le tablier de
-fer et de bois ; les voyageurs auraient
-péri en grand nombre, écrasés, déchirés,
-sanglants ; mais qu’est-ce que
-cela me fait, le mal des autres et leurs
-malédictions ? Un grand-père doit
-d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu
-tort de faire mon devoir.</p>
-
-<p>Il disait cela dans sa douleur,
-mais il lui semblait pourtant qu’il
-avait eu raison. Il n’avait pas dû
-hésiter entre la vie de son enfant
-et celles de tant d’hommes et de
-femmes.</p>
-
-<p>Oui. Mais c’était horrible tout de
-même. Et il était désespéré. Et il
-défaillait dans son désespoir.</p>
-
-<p>Il gagna la petite maisonnette
-environnée de fleurs, regarda les
-étroites allées qu’il avait tracées pour
-les promenades de l’enfant, se laissant
-choir à terre, touchant avec
-ses vieilles mains la place encore
-visible où l’enfant s’était assis
-tout à l’heure pour écouter une
-histoire. Puis, comme il lui restait
-encore dans sa barbe blanche quelques-unes
-des marguerites que le
-petit Blas lui avait jetées, le vieux
-Blas, soulevant sa barbe, les respirait,
-les baisait avec des sanglots
-qui lui soulevaient tout le corps.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c5">V<br>
-Le vieux Blas manque de courage</h3>
-
-
-<p>Le soleil couchant refléta ses
-rougeurs dans le granit de la montagne ;
-ce fut comme un incendie
-dans le fond d’un miroir noir ;
-puis l’ombre peu à peu monta et il
-se fit un grand silence obscur, où le
-vieux Blas n’entendait plus que le
-bruit sinistre de l’eau.</p>
-
-<p>C’était l’heure : il fallait rentrer
-à la ferme. Rentrer seul, sans le petit.
-Dieu vivant ! qu’allait dire la
-mère ?</p>
-
-<p>Il avait pris un bâton dans la cabane ;
-il avait besoin d’un bâton,
-maintenant.</p>
-
-<p>Comme ils étaient gais les soupers,
-naguère, au retour, après la
-besogne finie ! On vidait parfois un
-pot de cidre, et le petit, à qui le
-grand-père avait passé sous la table
-les meilleurs morceaux de son assiette,
-s’endormait enfin sur sa
-chaise haute, content, repu, avec de
-grasses joues.</p>
-
-<p>Hélas ! le souper de ce soir !</p>
-
-<p>Le vieux marchait lentement,
-comme quelqu’un qui ne voudrait
-pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois
-contre un arbre, ne voulait pas aller
-plus loin, et se déchirait la face à
-l’écorce, en pleurant un reste amer
-de larmes.</p>
-
-<p>Annoncer la chose à la Cadije ! et
-au père ! Comment ? avec quelles
-paroles ?</p>
-
-<p>Le cri de la mère, quand il lui dirait :
-« Le petit Blas est noyé », ce
-cri aigu et terrible, il l’avait déjà
-dans les oreilles ! Antonin Perdigut
-lui apparaissait dans l’ouverture de
-la porte, entendant la nouvelle.</p>
-
-<p>Et non-seulement il verrait sangloter
-sa fille et son gendre pâlir ;
-non-seulement il redoutait leur poignant
-désespoir, mais il prévoyait,
-comme une angoisse suprême, leurs
-reproches.</p>
-
-<p>Il le comprenait bien : une mère
-et un père ne peuvent pas entrer
-dans ces considérations qu’on doit
-songer aux autres avant de songer
-aux siens et à soi-même. « Il fallait
-sauver le petit, s’écrierait la Cadije,
-et laisser mourir tous ces gens que
-nous ne connaissons pas ! » Oui, la
-Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil
-esprit troublé où la catastrophe
-avait augmenté le désordre, pensait
-que sa fille aurait peut-être raison
-de parler ainsi.</p>
-
-<p>Héroïque par instinct, momentanément,
-il n’était pas bien sûr à
-présent d’avoir fait ce qu’il fallait
-faire ; et peut-être lui-même,
-si la Cadije, un soir, en rentrant
-à la ferme, lui avait dit : « Tu
-sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver
-un tas de gens », peut-être
-aurait-il crié : « Tu es une mauvaise
-mère ! »</p>
-
-<p>Tout cela l’accablait. Il avait la
-tête basse, les épaules courbées
-comme quelqu’un qui porte de très
-lourds fardeaux. Il aurait voulu que
-la ferme fût très loin, à dix lieues,
-à vingt lieues, ou qu’il y eût entre
-elle et lui une grande montagne à
-pic, qu’on ne pût pas gravir.</p>
-
-<p>Si lentement que l’on marche,
-on arrive. C’était la nuit tout à
-fait ; il longea la haie, se faisant
-petit pour ne point être aperçu. Il
-se souvint qu’il avait passé là au
-point du jour, joyeusement. Et il
-était si faible qu’il eut à peine la
-force de pousser la grille de bois : il
-recula tout effrayé au bruit de chaîne
-que fit le chien dans la niche.</p>
-
-<p>Il s’avança vers l’autre côté de la
-cour. La porte de la salle, grande
-ouverte, laissait voir la table bien
-éclairée où fumait la soupe du soir.</p>
-
-<p>La Cadije parut sur le seuil.</p>
-
-<p>— Hé ! vieux ! dit-elle avec un
-bon rire, qu’avez-vous fait de vos
-jambes de vingt ans ? L’homme est
-déjà rentré. J’ai vidé la marmite
-dans la soupière ; les choux avec le
-lard, ce n’est bon que quand c’est
-chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas !
-j’ai monté un pot de cidre pour vous
-égayer les idées.</p>
-
-<p>Il s’approchait d’une allure timide,
-qui hésite, avec l’air d’un chien
-qu’on va battre.</p>
-
-<p>Dans la salle, Antonin Perdigut
-venait de s’asseoir devant la table,
-et inclinait la tête pour flairer la
-bonne odeur des choux.</p>
-
-<p>— Assez causé ! cria-t-il joyeusement ;
-on crève de faim ici.</p>
-
-<p>Ce calme, pareil à celui de tous
-les soirs, ce retour, semblable aux
-autres retours, épouvantait le vieux
-Blas. Ah ! comme tout cela allait
-changer, comme ils cesseraient de
-rire, comme ils allaient ne plus avoir
-faim !</p>
-
-<p>La mère demanda :</p>
-
-<p>— Mais, dites donc, où est le
-petit ?</p>
-
-<p>Voilà, le moment était venu ; il
-n’y avait plus à retarder l’aveu. Il
-fallait répondre : « le petit est noyé ! »</p>
-
-<p>Il leva la tête, bouche béante,
-œil stupide ; il considérait, comme
-on regarderait la mort si elle se
-dressait tout à coup devant vous, la
-forte et fraîche Cadije, heureuse, au
-rire franc.</p>
-
-<p>Enfin, il baissa le front et bégaya
-dans sa barbe :</p>
-
-<p>— L’enfant est là, derrière la
-haie, il a marché plus lentement, à
-cause d’un nid que nous avons
-trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie
-vérité. Attendez-nous un instant, il
-est là, derrière la haie, je vais le
-chercher.</p>
-
-<p>— Hé ! Blas ! appela la mère.</p>
-
-<p>— Non, non, reprit-il, tremblant
-de tous ses membres ; il ne…
-n’obéirait pas, il croirait qu’on veut
-le gronder, parce qu’il est en retard.
-Je vous dis que je vais le chercher
-moi-même. Ne vous impatientez pas,
-mettez-vous à table.</p>
-
-<p>Alors le vieux Blas s’en retourna,
-dépassa la grille, la referma.</p>
-
-<p>Quand il fut seul, hors de la
-ferme, il se dit :</p>
-
-<p>— Non, vraiment, non, je n’ose
-pas, je ne peux pas !</p>
-
-<p>Et brusquement, sans autre pensée
-que de ne pas dire l’affreuse
-parole, que de ne pas voir sa fille désespérée,
-que de ne pas entendre la
-malédiction de son gendre, il se mit
-à courir, à travers plaine, dans les
-ténèbres, dans le vent, pareil à
-quelqu’un qui a commis un crime
-ou à une bête prise tout à coup de
-folie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c6">VI<br>
-Méchanceté des gens</h3>
-
-
-<p>Il ne revint pas. Il traversa la
-plaine, monta la montagne, de nuit,
-dormit plein de cauchemars sous
-une pierre avancée, et dès le réveil
-s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait
-jamais assez loin. Jamais assez loin
-de l’horrible rivière qui lui avait
-pris son petit-fils et de la ferme là-bas,
-si heureuse, où maintenant on
-devait pleurer.</p>
-
-<p>En traversant un village, il mangea
-n’importe quoi, n’importe où,
-grâce à quelques sous qu’il avait
-dans la poche de sa veste.</p>
-
-<p>Les gens se défiaient de lui, parce
-qu’il était très pâle, regardait en
-arrière toujours, comme quelqu’un
-qui a peur d’être suivi ; une femme
-qui semait de la luzerne le voyant
-se mettre à courir tout à coup quand
-il eut dépassé la dernière maison de
-la bourgade, se dit en elle-même :
-« On dirait que ce vieux-là vient de
-faire un mauvais coup. »</p>
-
-<p>Le lendemain, il arriva dans un
-autre vallon où personne ne le connaissait — car
-les montagnes, dans
-le pays basque, sont des espèces de
-frontières qu’on franchit rarement, — et
-comme il lui restait une dizaine
-de sous à peine, il demanda à un
-cantonnier qui cassait des pierres
-sur la route, s’il n’y aurait pas
-moyen d’en casser aussi pour gagner,
-tant bien que mal, sa vie.</p>
-
-<p>Il n’inspirait pas de confiance à
-cause de l’air farouche qu’il avait
-maintenant ; cependant le cantonnier
-répondit :</p>
-
-<p>— Un emploi comme le mien, cela
-ne s’obtient pas en un jour. Il faut
-des protections dans le gouvernement.
-Je vous conseille de chercher
-un autre métier. Tenez, si vous êtes
-un brave homme — ne vous offensez
-pas de ce que je dis, tous les gens
-qui passent ne sont pas d’honnêtes
-gens, — vous ferez bien d’aller à la
-scierie, oui, à cette baraque en bois
-que vous voyez d’ici au fond de la
-vallée, près du ruisseau. Le patron
-a besoin d’ouvriers, et quoique
-vous n’ayez pas l’air bien solide, il
-vous louera peut-être pour surveiller
-le moulin ou pour quelque
-autre besogne pas trop fatigante.</p>
-
-<p>Il suivit ce conseil, s’en alla du
-côté de la scierie, demanda à voir le
-maître de l’établissement, s’offrit et
-fut accepté ; mais on fit d’abord
-quelques difficultés, parce qu’il
-n’avait pas de papiers et qu’il n’avait
-pas bonne mine.</p>
-
-<p>On ne se soucie pas d’accueillir
-des vagabonds qui viennent on ne
-sait d’où, qui sortent du bagne,
-peut-être. Le patron se dit :</p>
-
-<p>— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.</p>
-
-<p>Des jours, des semaines passèrent.
-Le travail qui lui avait été confié,
-c’était de racler avec un couteau
-les palettes de la roue du moulin,
-pour qu’il n’y séjournât pas de
-pierres ni de sable. D’abord ce
-métier-là lui fut très pénible, à cause
-du bruit de la rivière tout autour
-de lui, qui lui faisait horreur ; mais
-il se résigna. Très vieux, très courbé,
-il promenait son couteau sur les
-planchettes, avec l’air de songer à
-autre chose, ne songeant peut-être
-à rien.</p>
-
-<p>La mort de son petit-fils l’avait
-tué à demi. Il n’était pas bien sûr de
-vivre encore. Peu d’idées nettes,
-l’esprit trouble et obscur. Ces pensées
-à peine : que le petit Blas
-était dans l’eau, que c’était vrai,
-que tout était fini, et que maintenant,
-dans la ferme, sa fille et son
-gendre, qui devaient avoir tout appris,
-le maudissaient en pleurant ;
-et il était comme assoupi dans l’inertie
-de sa douleur.</p>
-
-<p>Étant ainsi, il ne s’apercevait pas
-des regards que lui jetaient en-dessous
-les autres ouvriers. A l’heure
-du repas commun, personne ne lui
-parlait ; mais comme sans doute il
-n’eût pas entendu si on lui avait
-adressé la parole, il ne prenait pas
-garde à ce méchant silence ; il ne
-savait pas non plus qu’il courait sur
-lui des histoires.</p>
-
-<p>On disait que ce vieux-là avait
-peut-être plus d’argent qu’il n’en
-laissait voir. Il arrive souvent qu’un
-voleur, après avoir dévalisé des
-passants, fait semblant de travailler
-et d’être pauvre pendant un temps,
-afin de ne pas éveiller les soupçons.
-Des gens même soupçonnaient qu’il
-avait bien pu assassiner quelqu’un
-pour le dépouiller plus sûrement ;
-parce qu’un soir, assis au bord de
-l’eau, et la regardant couler d’un
-œil morne, il avait été surpris répétant
-à voix basse : « Ah mon Dieu !
-mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai
-tué. »</p>
-
-<p>Tous ces dires eurent pour résultat
-que le maître de la scierie jugea
-bon de prendre des informations.</p>
-
-<p>Les colporteurs qui vont de vallée
-en vallée savent beaucoup de
-choses, et se gardent bien de se
-taire.</p>
-
-<p>De sorte qu’un beau jour, le
-patron fit venir le vieux Blas, et
-comme c’était un homme sévère, il
-lui dit durement, avec une mauvaise
-figure :</p>
-
-<p>— Vous savez, vieux, il faut vous
-en aller d’ici.</p>
-
-<p>Blas, stupéfait, s’écria :</p>
-
-<p>— M’en aller ! Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Ne faites pas semblant de ne
-pas comprendre, répliqua le patron.
-On connaît votre histoire.</p>
-
-<p>— Eh bien ? dit le vieux.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit le patron, il est
-possible que vous n’ayez pas tué le
-petit ; non, je ne dis pas que vous
-l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes
-parti avec lui, vous étiez seuls tous
-les deux, l’enfant n’est pas revenu,
-et vous avez pris la fuite sans rien
-dire aux parents.</p>
-
-<p>Le vieux Blas fondit en larmes.</p>
-
-<p>Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait !
-il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant
-pour qui il se serait arraché un à
-un tous les poils de la barbe, pour qui
-il serait mort vingt fois de suite, si
-la chose avait été possible, qui
-était toute sa vie, toute sa joie, tout
-son amusement !</p>
-
-<p>Il voulut expliquer les choses.
-Mais cette histoire du pont qui
-se lève et qui se baisse ne paraissait
-pas claire ; un enfant qui
-tombe dans l’eau au moment où
-le train passe, c’est bien invraisemblable.
-Comment supposer, d’ailleurs,
-que ce pauvre homme, campagnard,
-sachant lire à peine, avait
-eu le parfait héroïsme de sacrifier
-son petit-fils pour le salut de quelques
-voyageurs inconnus ? Il aurait
-fallu l’estimer si grand qu’il était
-plus simple de le juger coupable.
-Lui-même, qui avait commis une
-action sublime, sans l’analyser, naturellement,
-parce qu’il lui semblait
-qu’il devait faire cela, il ne se rendait
-pas bien compte du sentiment
-qui l’avait poussé ; et il ne trouvait
-pas de paroles pour s’expliquer,
-s’embrouillait, avait presque honte.</p>
-
-<p>Le patron dit :</p>
-
-<p>— Tout est possible, ne discutons
-pas. Ce n’est pas moi qui vous
-chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient
-si je ne vous renvoyais pas.
-Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne
-vous cacheront pas leur idée.</p>
-
-<p>Les ouvriers entraient deux à deux
-dans l’atelier de bois, ayant sur
-l’épaule de longues planches qui
-fléchissent.</p>
-
-<p>Ils se groupèrent, se consultèrent
-à voix basse ; enfin ce furent de
-toutes parts des paroles comme celles-ci,
-avec des gestes, en tumulte :</p>
-
-<p>— Oui, oui, il faut que le vieux
-s’en aille. Nous n’en voulons plus
-parmi nous. C’est ennuyeux de travailler
-avec quelqu’un qui a tué un
-enfant, de s’asseoir à côté de lui à
-table. Rien qu’à lui regarder les
-mains, on frissonne. Il a une figure,
-d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est.
-Allons, tire tes grègues, vieux, et
-qu’on ne te voie plus dans notre
-endroit, ou l’un de nous, Dieu
-vivant ! te fera ton affaire.</p>
-
-<p>Sous ces injustes colères, devant
-ces menaces, le vieux Blas
-courba le front comme s’il eût été
-criminel en effet, poussa la porte
-avec des mains tremblantes, et s’en
-alla, pauvre vieil homme admirable ;
-quand il eut commencé de monter
-la côte au fond de la vallée, il vit,
-en tournant la tête, tous les ouvriers
-groupés devant la scierie qui l’injuriaient
-encore avec des cris qu’il
-n’entendait plus et qui lui montraient
-des poings furieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c7">VII<br>
-Cruauté des choses</h3>
-
-
-<p>Il s’enfonça dans une ravine du
-mont, vieux lit de torrent, sec en
-cette saison ; les pierres, sous ses
-pieds lourds, roulaient en lui faisant
-du mal.</p>
-
-<p>Quoi ! le petit Blas avait péri en
-l’appelant, en lui tendant les bras ; il
-avait dû quitter, lui, la bonne ferme
-où riait sa vieillesse heureuse, et ce
-n’était pas assez ! Maintenant on
-l’accusait d’un crime, et parce qu’il
-avait été honnête on le croyait infâme ?</p>
-
-<p>Tout ceci lui semblait cruel ; il
-souffrait d’autant plus que, dans sa
-conscience obscure, la certitude du
-bien accompli n’était pas assez nette
-pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se
-consoler de l’injustice.</p>
-
-<p>Un esprit ferme se fût redressé,
-certain de sa grandeur. Lui, humble
-intelligence, il se courbait, avait
-quelquefois l’idée qu’il avait eu
-tort, puisque tout le monde lui donnait
-tort.</p>
-
-<p>Où irait-il à présent ? On le renvoyait
-de là, on le renverrait de
-partout. Retourner à la ferme ? Oh !
-il n’oserait jamais. Comme elle devait
-lui en vouloir, la Cadije, comme
-il devait le détester, Antonin Perdigut,
-puisque des gens qui n’étaient
-ni la mère ni le père du petit le
-haïssaient si furieusement. S’en
-aller, c’était ce qu’il fallait ; mais s’en
-aller sans savoir où, quand on a le
-cœur gros de chagrin et les yeux
-pleins de larmes, quand on est vieux,
-quand on va avoir faim, quand on
-va avoir sommeil, c’est une chose
-bien terrible, vraiment, et, sans se
-révolter, bon et soumis, il ne pouvait
-s’empêcher de trouver pourtant
-que tout le monde était bien acharné
-contre lui, triste vieux.</p>
-
-<p>Il montait toujours, écartant les
-branches de sapin qui lui déchiraient
-la face, lui arrachaient la barbe ;
-maltraité par les choses comme par
-les hommes, il pensa qu’il ressemblait
-un peu au petit Guignonet de
-l’histoire, toujours puni, bien qu’il
-ne fît jamais rien de mauvais.</p>
-
-<p>La journée lui parut longue ;
-ses vieilles jambes étaient fatiguées
-de gravir lentement, mais
-sans relâche, la ravine pierreuse.</p>
-
-<p>Quand le soir vint, il n’avait ni
-bu ni mangé ; il n’en pouvait plus,
-il se laissa tomber sur une pierre,
-contre un tronc de sapin. Il resta
-là, les mains pendantes entre les
-jambes, stupidement désolé.</p>
-
-<p>Autour de lui s’entassaient les
-blocs de granit, énormes, dans
-le hasard des chutes immémoriales ;
-de furieux jets de sombre verdure
-sortaient d’entre les roches ; et sous
-le grand ciel où s’amoncelaient des
-nuages, la sauvage hauteur se hérissait
-noire et verte.</p>
-
-<p>Tout à coup, avec l’impétuosité
-d’un déchaînement, une rafale secoua
-les arbres, émut les grands
-rocs, s’engouffra dans un tourbillon
-de branches et de pierres.</p>
-
-<p>Ces brusques bourrasques sont
-fréquentes dans les monts pyrénéens :
-le voyageur à peine a vu
-l’éclair qu’il est déjà enveloppé par
-la tourmente.</p>
-
-<p>Les nuages, en se heurtant, tonnèrent :
-de leurs flancs crevés se
-précipita l’averse que la rafale tordait
-ou aplatissait en larges flaques
-sur les parois des roches.</p>
-
-<p>Troncs rompus qui roulent avec
-des échevèlements de feuillages,
-pans de granit qui se détachent,
-bondissent et retentissent, ce fut
-tout une suite d’écroulements sonores
-sous la poussée torrentielle du
-vent.</p>
-
-<p>Et la tourmente avait emporté le
-vieux Blas, de pierre en pierre,
-d’arbre en arbre, parmi cette descente
-tumultueuse de toutes les
-choses ; les mains sanglantes, le
-crâne rompu, comme traîné sur
-une immense claie, il ne s’arrêta
-qu’au fond de la chute, dans l’abîme.
-Les pierres en l’achevant s’amassaient
-sur son corps, qui était presque
-un cadavre, comme si le ciel,
-par morceaux, lui jetait une tombe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c8">VIII<br>
-Fin de l’histoire du petit garçon qui
-n’avait pas d’oreilles et d’un chien
-noir qui fumait sa pipe.</h3>
-
-
-<p>Sous un amoncellement toujours
-croissant de pierres qui écrasent et
-déchirent, il se mourait, tout sanglant.
-Et il avait à chaque point de
-son corps une douleur atroce.</p>
-
-<p>Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors
-résignée, ce vieil homme
-se révolta.</p>
-
-<p>Non, il n’avait point fait de mal !
-et il était affreux que le hasard
-d’abord, et les hommes après le hasard
-et la nature après les hommes,
-se fussent acharnes de la sorte contre
-lui. La plaine l’avait chassé dans
-la montagne et voici que la montagne
-le chassait dans la mort. Eh
-bien ! c’était qu’il n’y avait pas
-de justice, c’était qu’il n’y avait pas
-de bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à
-lui reprocher ? Rien. Il ne fallait
-donc pas le faire souffrir ; il ne fallait
-donc pas le tuer.</p>
-
-<p>Il haletait sous l’entassement dur,
-ayant autour de lui la fureur du
-tonnerre et du vent.</p>
-
-<p>Mais, voici, il sentit comme une
-grande langueur qui lui montait des
-jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait
-sa tête moins douloureuse.
-Il avait encore des hoquets d’où jaillissait
-du sang, mais ils étaient plus
-rares et le faisaient moins souffrir ;
-il éprouvait une espèce de calme
-déjà très profond, peut-être parce
-qu’il était au commencement de dormir
-pour toujours, et il n’entendait
-plus que vaguement, comme un
-bruit qui vient de très loin, le fracas
-de la tempête. Puis, ce bruit-là même,
-il cessa de l’entendre ; il aurait pu
-croire qu’il était couché dans son lit,
-tant les pierres à présent lui semblaient
-molles sous sa chair, tant il
-se sentait bercé dans un languissant
-bien-être.</p>
-
-<p>Ainsi que dans un rêve, il crut
-se revoir au bord de la rivière, près
-du pont, jouant avec le petit Blas
-dans les fleurs du jardinet.</p>
-
-<p>Oui, le petit Blas était là ; oh ! il
-sentait bien qu’il avait sur les
-genoux son joli petit Blas. Mais
-l’enfant n’était plus un enfant :
-il avait un corps plus brillant qu’une
-grande étoile, avec des ailes blanches,
-comme en ont les séraphins.</p>
-
-<p>Le petit Blas lui dit :</p>
-
-<p>— Maintenant que je suis au ciel,
-je sais beaucoup d’histoires, et c’est
-moi qui t’en conterai, si tu veux. La
-fin de ton beau conte, où il y avait
-un enfant sans oreilles, et un chien
-noir qui fumait sa pipe, la fin de ce
-beau conte, tu ne la savais pas ? Eh
-bien écoute grand-père, je vais te la
-dire, moi. Quand le petit Guignonet
-se trouva dans la prison, parce qu’on
-l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord
-bien triste, comme tu l’es maintenant.
-Lui aussi, il n’avait fait que du bien
-et tout le monde était contre lui à
-cause du bien qu’il avait fait. Mais
-pendant qu’il se désolait, pendant
-qu’il se croyait perdu, voilà que le
-chien noir qui fumait sa pipe entra
-dans le cachot et, tout en fumant sa
-pipe, il dit : « Guignonet, tes épreuves
-sont finies. Le mendiant sur la
-route qui t’a rendu ton sou avec de
-mauvaises paroles, c’était moi ; c’était
-moi, la poule dont tu as cassé les
-œufs en croyant lui porter secours ;
-le corbeau aux grandes ailes, et le
-nain et les gendarmes, c’était moi
-encore ; mais je ne suis pas un chien
-noir qui fume sa pipe, je suis une
-fée, une bonne fée. Regarde-moi. »
-Alors, dans la prison qui n’était
-plus une prison, mais un jardin
-éclairé par des fleurs lumineuses,
-Guignonet vit une belle dame avec
-des cheveux en or, qui était tout habillée
-de soleil et qui avait à la main
-une baguette en diamant. « Guignonet,
-dit-elle, tu as résisté à toutes
-les épreuves, tu ne t’es pas révolté
-contre les injustices : maintenant
-réjouis-toi, car tu es dans le jardin
-céleste ou tu joueras éternellement
-avec les petits anges de ton âge. »
-Quand elle eut parlé ainsi, la fée
-disparut. Guignonet vit venir à lui
-une troupe d’enfants si beaux, qu’il
-n’aurait pas cru qu’il en existât de
-pareils ; ils lui proposèrent de venir
-s’amuser avec eux ; et il n’y a rien
-de plus plaisant que de jouer aux
-quatre coins dans le jardin du
-paradis.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>C’est ainsi que le petit Blas, chérubin
-aux ailes blanches, parlant
-au vieux Blas sous les décombres
-rocheux, acheva l’histoire du « petit
-garçon qui n’avait pas d’oreilles et
-d’un chien noir qui fumait sa pipe ».</p>
-
-<p>Alors le pauvre homme, comprenant
-qu’il y a une justice et un bon
-Dieu, mourut sans douleur sur le dur
-lit de pierres, en serrant contre son
-cœur le petit Blas, qui était un petit
-ange à présent ; le grand-père
-avait hâte d’entendre les belles histoires
-que l’enfant lui raconterait à
-son tour dans le jardin du ciel, tout
-à l’heure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">LE BONNET DE LA MARIÉE</h2>
-
-
-<p>Moi, dit Rose Mousson, après
-avoir soufflé sur le bord de
-son verre, où le champagne
-se creusa en une courbe blanche et
-eut l’air d’une petite vague écumeuse
-qui va retomber, moi, ce qui
-m’a perdue, c’est le bonnet de la
-mariée.</p>
-
-<p>Grasse et ronde, toute rose, décolletée,
-les bras nus — plus de peau
-que d’étoffe, — elle pouffait de rire
-en disant cela. Mais il y avait dans
-ses jolis yeux clairs, adoucis, je ne
-sais quelle langueur qui rêve un
-peu, et comme un attendrissement
-vague, jeune, ingénu.</p>
-
-<p>Nous la regardâmes, ébahis.</p>
-
-<p>Quel bonnet ? Un bonnet de mariée ?
-Est-ce que les mariées portent
-des bonnets, fussent-ils de fine soie
-avec des boutons de fleurs d’oranger
-parmi des feuilles de malines ?
-Et elle disait que ce bonnet l’avait
-perdue ? Niaiserie, ou griserie. Cette
-petite Mousson, trois verres de
-champagne, et voilà sa tête à l’envers.</p>
-
-<p>Elle reprit dans un rire plus vif :</p>
-
-<p>— D’abord, je ne vous dis pas que
-c’était vraiment un bonnet. Peut-être
-même cela n’y ressemblait-il pas du
-tout, malgré la dentelle et les entre-deux.
-Imaginez ce qu’il vous plaira.
-J’aime à être convenable, et je le
-suis. Ce qui est certain, c’est qu’à
-l’heure qu’il est, au lieu de manger
-du pâté de foie gras qui me trouble
-toujours l’estomac et de rire avec
-un tas de gens qui ne me troublent
-plus le cœur, je serais en train, comme
-une bonne petite bourgeoise, de
-dormir tranquillement, bercée par
-le ronflement de mon mari, ou de
-surveiller le sommeil d’un mioche
-endormi sous les mousselines d’un
-berceau, si je n’avais pas eu confiance
-en ce maudit bonnet-là !</p>
-
-<p>Sans nul doute, Rose Mousson
-voulait raconter une histoire ; ce
-soir-là, précisément, on s’ennuyait
-fort ; on écouta, en pensant à autre
-chose. Lisez comme nous écoutâmes.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>« Vous autres qui vous contentez
-de ce que nous sommes — et je ne
-vous en fais pas mon compliment ! — vous
-ne vous inquiétez guère de
-ce que nous étions autrefois ; vous
-vous figurez peut-être que nous
-avons toujours eu des robes de deux
-mille francs, et que, si nous avons
-été en nourrice, ç’a été au café Anglais.
-Erreur. Il y a des commencements.
-Les fleurs les moins rares,
-celles même que tout le monde respire,
-ont été des boutons. Les filles
-ont été des petites filles. Tenez, la
-grande Clémentine, là-bas, qui a
-toujours envie de s’en aller parce
-que ses chevaux pourraient prendre
-un rhume en l’attendant à la porte,
-marchait à quatre heures du matin
-dans les rues, un petit balai sur l’épaule,
-derrière sa mère qui portait
-un balai plus grand ! Ne dis pas non,
-mon concierge t’a reconnue l’autre
-jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu
-de l’éducation. On m’a appris l’orthographe.
-A présent, quand j’écris,
-je fais des fautes pour ne pas avoir
-l’air de poser. Mais je m’exprime
-bien quand je veux, hein ?</p>
-
-<p>Papa et maman — des gens honnêtes,
-avec de petites rentes, — m’avaient
-mise dans un couvent.
-Une très grande vieille maison, des
-arbres, puis des murs. Comme je
-ne m’appelais pas Mousson et que
-personne ne pouvait deviner que je
-prendrais ce nom-là un jour, j’avais
-pour amies tout ce qu’il y avait de
-mieux dans le couvent en fait de
-pensionnaires. Des filles de banquiers,
-des filles de marquis ! Enfin,
-de jolies connaissances. Il y en avait
-une surtout qui m’adorait : Adèle.
-Adèle de Lamprade. Les deux sœurs,
-voilà ce que nous étions. Qui voyait
-l’une, voyait l’autre. Quand on nous
-cherchait, on était bien sûr de nous
-trouver ensemble dans quelque coin
-du jardin, assises au pied d’un arbre,
-et nous racontant tout bas des histoires,
-des histoires à n’en plus finir.
-Si bien que j’étais très contente, moi,
-au couvent, et que je n’aurais pas
-demandé mieux que d’y rester toujours,
-si je n’avais pas eu — toute
-petite, quatorze ans, — une envie
-de me marier, oh ! mais une envie !</p>
-
-<p>Car, voyez-vous, il faut que je
-vous le dise, les jeunes filles honnêtes
-sont très honnêtes, ça, c’est
-vrai, mais il y a des moments où
-elles ressemblent joliment à celles
-qui ne le sont pas. Les cocottes qui
-commencent, qui n’ont encore que
-des robes de quatre sous, passent
-leur temps à songer qu’il existe des
-théâtres, de beaux cafés et surtout
-des bals, de grands bals sous des arbres
-de zinc et sous des girandoles
-de verres blancs, où viennent des
-messieurs très chics, des étrangers,
-des Anglais, des Russes. Si on pouvait
-aller là, comme les autres, avec
-des toilettes, on trouverait peut-être
-quelqu’un de très convenable qui serait
-bon pour vous, ne regarderait
-pas à la dépense. Eh bien, les demoiselles
-sages ont des idées dans
-ce genre-là… avec des différences.
-Le monde qu’elles rêvent,
-c’est un Mabille où l’on trouve
-des maris.</p>
-
-<p>Dans le couvent où j’étais, on
-pensait tellement au mariage, et
-celles qui n’étaient pas très jolies ou
-pas très riches avaient une si belle
-peur de coiffer sainte Catherine, que
-c’étaient, la nuit et le jour — la
-nuit surtout, — des prières à nos
-patronnes et des vœux à la bonne
-Vierge, pour être sûres de trouver
-un mari dès qu’on rentrerait chez
-ses parents.</p>
-
-<p>On s’avisait aussi d’un autre
-moyen, bien meilleur.</p>
-
-<p>Vous ne savez peut-être pas une
-chose : c’est que rien ne porte bonheur
-pour le mariage comme d’avoir
-à soi le bonnet qui a coiffé une jeune
-personne pendant la nuit de ses
-noces. Nous le savions, nous ! Et la
-chose était certaine, il ne fallait pas
-dire non. On citait vingt exemples.
-Des filles très laides et très sottes,
-sans le sou — on se souvenait
-d’elles, on disait les noms, — avaient
-été épousées quinze jours après leur
-entrée dans le monde, uniquement
-parce qu’elles avaient possédé l’un
-de ces bonnets.</p>
-
-<p>Vous imaginez si l’on avait envie
-d’en avoir, de ces amulettes-là !
-Aussi, la convention était faite
-et jurée entre amies : celle qui se
-marierait la première ne manquerait
-pas de donner à l’autre le précieux
-porte-bonheur ; quand Adèle de
-Lamprade quitta le couvent, je me
-jetai à son cou toute pleurante et je
-lui dis à l’oreille : « Oh ! tu m’enverras
-ton bonnet, dis ? »</p>
-
-<p>Elle me l’envoya !</p>
-
-<p>Il était joli, très joli. Fait d’une
-mousseline transparente, garni de
-dentelles, pas très long, à manches
-courtes, un peu décolleté… »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Nous interrompîmes Rose Mousson.
-Ce n’était pas un bonnet qu’elle
-nous décrivait-là ! Un bonnet n’a
-pas de manches, un bonnet n’est
-pas décolleté.</p>
-
-<p>— Vous êtes des imbéciles ! s’écria-t-elle
-en se renversant sur le
-dossier de sa chaise. Je vous dis que
-c’était un bonnet, et le plus joli du
-monde, bien qu’un peu fripé ; mais
-il n’en valait que mieux.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>» J’étais absolument sûre de me
-marier maintenant ! Aussi, ma foi,
-dès que je fus de retour dans ma
-famille, je me conduisis avec une
-parfaite impertinence, et je fus
-coquette avec tout le monde. Qu’avais-je
-à craindre ? Je pouvais sourire
-à celui-ci, laisser un peu longtemps
-ma main dans la main de
-celui-là ; aucune imprudence ne
-devait me nuire, puisque j’avais le
-bonnet. Je fus de plus en plus folle ;
-si folle qu’une fois je ne refusai pas
-d’aller, vers dix heures du soir,
-toute seule, dans le jardin de mon
-père, avec un petit cousin que
-j’avais, et qui était venu nous voir
-pendant les vacances. Il voulait me
-montrer un nid de rossignol de
-muraille qu’il avait trouvé dans
-des pierres, derrière un tilleul. Il
-prétendait qu’on le verrait bien
-mieux la nuit.</p>
-
-<p>Il était gentil, mon cousin.
-Svelte, brun, pâle, des petites
-moustaches déjà. Il me regardait
-avec des regards tendres qui m’entraient
-dans les yeux et me pénétraient
-jusqu’au cœur doucement,
-chaudement. Ce que j’éprouvais
-alors, les fleurs doivent le sentir
-quand il fait du soleil. Et il disait
-des mots divins. Ah ! ces paroles-là,
-vous ne les savez pas, vous !
-moi je les ai oubliées à force d’en
-entendre d’autres. Ce soir-là, sous
-les branches, elles m’enivraient, et,
-pendant que nous cherchions le nid,
-je me laissais aller, attendrie, alanguie,
-dans les bras du petit cousin,
-qui me serrait plus fort, toujours
-plus fort, en baisant par instants
-mes cheveux… et qui glissa tout à
-coup sur l’herbe ! en m’entraînant
-avec lui. Car le matin, justement,
-il avait plu. Mais cela m’était bien
-égal qu’il eût plu, et que mon
-cousin eût glissé ; et cela me fut bien
-égal aussi d’être grondée par mon
-père quand nous rentrâmes, bien
-tard, au salon. Aucune inquiétude
-possible : j’étais sûre que mon amoureux
-m’épouserait, puisque j’avais
-le bonnet de la mariée. Ah ! bien,
-oui ! Huit jours plus tard, le petit
-cousin s’en alla. Et jamais plus je
-n’ai entendu parler de lui. Et voilà
-pourquoi je bois ce soir du champagne
-avec vous dans cet affreux
-cabinet rouge et vert où je m’ennuie
-depuis dix ans, quatre fois par semaine,
-régulièrement. »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>La grande Clémentine éclata de
-rire.</p>
-
-<p>— Des bêtises, les superstitions,
-dit-elle. Tu vois à quoi il t’a servi,
-le bonnet.</p>
-
-<p>Mais Rose Mousson répondit,
-avec une jolie gravité que nous
-ne lui connaissions pas, une gravité
-d’enfant qui défend son joujou :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas rire de cette
-chose-là. Moi, d’abord, j’y crois, j’y
-crois toujours. On ne se trompait
-pas au couvent. Quand on a un
-bonnet de mariée, on est sûre de se
-marier bientôt. Seulement, il y a
-bonnet et bonnet.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ?
-demanda Clémentine.</p>
-
-<p>— Écoute. Après la fuite de mon
-cousin, je m’en allai voir Adèle de
-Lamprade et je lui racontai mon
-histoire. Elle se mit à fondre en
-larmes, la pauvre amie, en s’écriant :
-« Je comprends tout, oh ! je comprends
-tout. » Je faillis la battre !
-Sans doute, elle m’avait trompée,
-elle ne m’avait pas envoyé son bonnet
-de nuit de noce, elle m’en avait
-envoyé un autre ! « Oh ! non, non,
-me dit-elle en rougissant ; c’était
-bien celui-là, mais, comprends, le
-soir, avant de m’épouser, — mon
-mari me l’avait ôté ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2>
-
-
-<p>D’un geste vif, avec un air
-qui se décide, M<sup>me</sup> de Ruremonde
-ferma son éventail ;
-et il s’envola de sa joue, dans
-le vent des feuilles repliées, une
-vague nuée de veloutine, qui monta,
-monta, redescendit, et s’arrêta,
-légère, éparpillée, aux frisons roux,
-tout près des yeux.</p>
-
-<p>— Soit ! dit la rieuse jeune
-femme aux trois rivaux qui l’adorent
-infiniment, je consens à me départir
-de ma barbarie accoutumée. Mais
-entendez bien ceci : chacun de vous
-me contera, sans trop mentir, l’une
-de ses aventures d’amour, et puisque
-l’eau va aux fleuves, et les millions
-aux millionnaires, et le bonheur
-aux heureux, c’est à celui des
-trois à qui est échue, autrefois ou
-naguère, la plus précieuse, la plus
-rare, la plus parfaite bonne fortune,
-que j’accorderai de baiser, en présence
-des deux autres, l’ongle rose
-et cruel de mon petit doigt déganté !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Voici comment parla le plus vieux
-des amoureux :</p>
-
-<p>Je plains très sincèrement les
-hommes qui ne gardent pas, dans
-quelque tendre recoin du cœur, le
-souvenir d’avoir joué, tout jeunes,
-avec de jeunes demoiselles, aux jeux
-innocents, le soir, dans le jardin
-étroit d’une petite maison de province !
-Car ils n’ont pas connu l’exquise
-puérilité des amourettes à la
-fois naïves et sournoises, des consentements
-qui ne savent à quoi ils
-consentent, des refus qui ne savent
-ce qu’ils refusent, des petites douleurs
-qui pleurent, des petites bouderies
-qui rient ; car ils ignorent le
-plaisir aigu, et comme tranchant,
-qui cingle les nerfs, d’entendre des
-noms de jeunes filles criés dans de
-brusques envolées de joie par
-d’autres jeunes filles, et le charme
-de miauler « miaou » devant une
-porte à demi fermée quand la chatte,
-derrière le battant, est un ange, et
-le tremblant délice de baiser, entre
-les barreaux d’une chaise, parmi les
-regards qui se moquent ou qui
-envient, toute la rougissante pudeur
-des vierges sur la joue d’une enfant
-qui veut bien !</p>
-
-<p>Une fois, nous convînmes d’un
-jeu nouveau ; il s’agirait de trouver
-une rose que Lucienne — Lucienne,
-ma préférée ! — aurait cachée sur
-elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.</p>
-
-<p>— C’est fait ! me cria-t-on.</p>
-
-<p>Eh bien, je ne découvris point
-la rose. Vainement, je fouillai — oh !
-avec quel désir de ne pas trouver
-trop vite ! — les poches longues
-de la jupe, où, dans les plis du mouchoir,
-se heurtaient un dé et un
-étui à aiguilles ; vainement j’osai,
-du bout du doigt, écarter un peu le
-col étroit de toile empesée, qui met
-une ligne vermeille dans la blancheur
-du cou ; vainement je soulevai,
-du souffle plutôt que de la main, les
-pâles bandeaux blonds et doux pour
-voir si la petite fleur n’était pas
-cachée dans la petite oreille : je ne
-découvris pas la rose ! Je frappais
-du pied, je me mordais les lèvres.
-J’étais à la fois plein d’humiliation
-et de désespoir ; car ils se moquaient
-de moi, les autres, et le prix de la
-trouvaille eût été un baiser de
-Lucienne !</p>
-
-<p>Furieux d’avoir dû « donner ma
-langue au chat », je me retirai
-au fond du jardin ; j’allais, venais,
-maussade, sous la charmille toute
-traversée de lune.</p>
-
-<p>Mais Lucienne s’esquiva et s’en
-vint me rejoindre.</p>
-
-<p>— C’est que vous avez mal cherché,
-dit-elle en ouvrant sa divine
-bouche rouge, où la fleur s’épanouissait
-comme dans une autre
-fleur à peine plus grande.</p>
-
-<p>Et elle ne me défendit pas de
-cueillir avec les lèvres, entre la neige
-de ses dents, la délicieuse rose tout
-humide d’une ineffable rosée.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— La bonne fortune est jolie et
-fraîche comme un bouquet de campanules
-des champs. Mais qui
-n’entend qu’une clochette n’entend
-qu’un son, dit M<sup>me</sup> de Ruremonde.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Le second amoureux raconta cette
-histoire :</p>
-
-<p>Tandis que du fond d’une baignoire,
-derrière la claque retentissante,
-je voyais, le soir de la première,
-les personnages créés par ma fantaisie
-vivre et se mouvoir dans la
-réelle chimère de la scène ; tandis
-que mes vers, — ces vers écrits
-dans la fièvre des nuits heureuses ! — sonnaient
-leurs triomphales rimes
-parmi le grand silence qui approuve
-ou la furie des applaudissements, je
-ne songeais pas à mon œuvre, non,
-ni au succès, ni à la gloire ! Toutes
-mes pensées, tous mes sens, toutes
-mes forces vitales, convergeaient
-vers l’extraordinaire et magnifique
-comédienne, par qui mon drame
-devenait la vie, par qui ma parole
-devenait un chant. Aux répétitions,
-elle ne m’avait guère satisfait ; même,
-nous nous étions, parfois, assez vivement
-querellés ; c’est à peine
-si j’avais vu qu’elle était séduisante,
-et si belle ! Mais là, dans la chaude
-apothéose du théâtre, traînant sa
-robe de brocart d’or avec un bruit
-sonore de longues périodes, riant
-des rires rouges qui veulent des
-baisers, levant de beaux bras nus
-qui imposent la caresse, grande,
-grasse, blanche, avec des rougeurs
-de sang soudain sous la neige vivante
-des épaules et de la gorge,
-elle était bien, dans la splendeur des
-criminelles amours, la formidable
-courtisane italienne des temps anciens,
-telle que je l’avais pensée, la
-femelle héroïque des cardinaux et
-des papes. Je l’aimais, moi aussi,
-comme le héros de mon œuvre, je
-l’aimais, je l’aimais ! La lumière
-de sa beauté, au fond de la loge
-obscure, m’inondait, m’éblouissant,
-et je m’enivrais, malgré la
-distance, de violentes senteurs de
-chair, comme un homme qui fourrerait
-et roulerait sa tête dans
-un bouquet de femmes. Quand
-la toile tomba, je m’enfuis. Je me
-souciais bien d’entendre les acclamations
-glorieuses dont mon nom
-fut salué ! Et je ne montai pas sur
-le théâtre. Si j’étais entré dans le
-foyer, si j’avais vu, de près, l’admirable
-comédienne qui avait réalisé
-mon rêve de poète, l’adorable femme
-qui me l’avait fait oublier, je me
-serais élancé vers elle, je l’aurais
-embrassée, enlevée, emportée ! Fou,
-je craignais d’être ridicule, et absurde.
-Je courus à travers les rues,
-sans savoir où j’allais. L’enlacement
-dont elle avait étreint, pendant
-qu’il rendait l’âme, le jeune homme
-amoureux de la pièce, je l’avais autour
-du corps, comme une ceinture
-vivante et acharnée, dont rien désormais
-ne me délivrerait. Il y
-avait des étoiles au ciel ? non, ses
-yeux ! et toute la furie des passions
-qui avaient jailli de ses prunelles,
-qui s’étaient projetées, éperdues,
-dans l’emportement de ses gestes,
-qui avaient délicieusement râlé
-dans sa mourante voix, me poursuivait,
-me talonnait, me rejoignait,
-me saisissait avec des rudesses de
-mains qui vous empoignent aux
-épaules. Enfin, je rentrai chez moi,
-tout plein et tout enveloppé d’elle.
-Je remarquai, surpris, que la porte
-de mon appartement était ouverte ;
-et, à peine avais-je franchi le seuil,
-que je la vis, elle, là, m’attendant
-dans son royal costume de courtisane
-romaine, et que, dans un écartement
-lumineux de brocart d’or,
-elle me mit autour du cou l’impérieuse
-caresse de ses brûlants bras
-nus !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— Voilà une belle aventure ! dit
-M<sup>me</sup> de Ruremonde ; puisque vous
-avez eu la rare fortune de posséder,
-dans une femme, l’incarnation de
-votre rêve. Je ne cache pas que
-vous avez quelque chance de gagner
-le prix convenu.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Le dernier des rivaux fit ce conte :</p>
-
-<p>« Dès que je fus assis dans le wagon,
-je demeurai sous le charme. A
-côté d’un homme gras et doux, tranquille — son
-mari évidemment, — une
-jeune femme tout en noir lisait,
-avec une attention qui pense à autre
-chose, le roman d’une revue. Une
-bourgeoise, certes, car aucune singularité
-ne pimentait la modestie
-de sa toilette ; les gants des
-longues mains — des gants de
-Suède, gris, — n’avaient que deux
-ou trois boutons ; la voilette, ni
-trop ni trop peu baissée, laissait
-voir deux fines lèvres, à peine roses,
-qui ne s’entr’ouvraient pas, sévères.
-Mais tout le ciel — le ciel tel qu’il nous
-apparaît à seize ans, bleu pâle, où
-passent des volées d’anges, — était
-visible, adorablement, derrière la
-dentelle, dans ses yeux. Je sentis
-soudainement que j’étais en présence
-de celle que j’avais toujours
-espérée sans la rencontrer jamais,
-de celle que, rencontrée enfin,
-j’aimerais éternellement. Et, quelque
-chose d’analogue à ce que j’éprouvais,
-elle l’éprouva. Ne me croyez
-point, j’y consens ! moquez-vous,
-moquez-vous ! Je vous dis que, nos
-regards s’étant rencontrés, il y eut
-dans les siens un éveil pareil à celui
-que produit l’entrée d’un flambeau
-dans la pénombre d’une chambre ;
-et, sans qu’elle se fût détournée un
-instant, sans qu’elle eût essayé de
-lutter contre un charme trop fort,
-la tendre résignation d’un sourire
-qui ne quitta plus ses lèvres enfin
-entr’ouvertes m’avoua qu’elle acceptait
-sa destinée. Quand son mari, à
-la dernière station, descendit pour
-demander à quelle heure le train
-arriverait à Bruxelles, je pris les
-mains de la jeune femme ; elle
-ne les retira point ! et, simplement,
-presque à voix haute, elle me
-dit, sans que j’eusse parlé : « Je serai
-demain matin, à dix heures, à
-l’église de Sainte-Gudule. » Je ne lui
-répondis même pas. Elle savait tout
-ce que j’aurais pu répondre. Oh !
-qu’elle fut douce, la dernière heure
-du voyage, pendant que, l’homme
-gras et doux s’étant endormi, nous
-nous regardions, vaincus, extasiés,
-les yeux dans les yeux ! Qu’elle fut
-délicieuse aussi, la nuit qui précéda
-l’instant où je devais la revoir à
-l’église ! Ma vie recommençait. Rien
-de ce qui avait existé n’existait. Le
-souvenir même était aboli. J’aimais
-pour la première fois ; et je bâtissais
-les féeries de mille songes. Cette
-femme, si pareille à mon suprême
-idéal, que le destin compatissant
-m’offrait, je l’emporterais loin, très
-loin, charmé, charmée, et nous
-connaîtrions, sur les bords de quelque
-fleuve, dans une maisonnette
-où grimpent des fleurs et des
-oiseaux, la solitude parfaite du
-silencieux amour. Bien avant l’heure
-indiquée, je l’attendais à l’église.
-Qu’elle ne vînt pas, c’était la seule
-idée que je ne pouvais pas avoir.
-Est-ce qu’elle ne s’était pas promise
-dans le premier regard ? Est-ce
-qu’elle ne s’était pas livrée dans
-la première parole ? J’avais sur
-les lèvres le baiser qu’elle ne m’avait
-pas donné. Cependant elle ne venait
-point. Je regardais une à une les
-femmes qui entraient dans l’église :
-elle ne venait pas, elle ne venait
-pas ! Quand, de retour à l’hôtel, je
-m’informai des voyageurs qui, la
-veille, étaient arrivés en même
-temps que moi, j’appris que le mari,
-par un caprice, ou par quelque
-jalousie, avait voulu repartir dès
-le matin ; et depuis, hélas ! je
-ne l’ai pas revue, je ne l’ai jamais
-revue ! »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Les deux rivaux du dernier conteur
-éclatèrent de rire.</p>
-
-<p>— La plaisante bonne fortune, en
-vérité ! C’est une assez piètre aventure
-d’amour qu’un rendez-vous où
-l’amoureuse ne vient pas.</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> de Ruremonde, d’un
-geste, leur imposa silence.</p>
-
-<p>— Vous avez été heureux, certes,
-vous qui avez baisé entre des dents
-de neige la fleur des enfantines
-amours, et vous qui avez embrassé
-votre superbe chimère ; mais il a
-été plus heureux encore, celui qui,
-ayant, pendant une heure, éperdument
-aimé, n’a pas connu cette irrémédiable
-tristesse : la réalisation de
-son rêve.</p>
-
-<p>Et ce fut au troisième conteur que
-M<sup>me</sup> de Ruremonde, entre deux
-valses, accorda la rare et chère
-gloire de baiser, en présence des
-deux amants vaincus, l’ongle rose et
-cruel de son petit doigt déganté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Le Crime du vieux Blas</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">I.</span> Le vieux Blas et le petit Blas</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">II.</span> Le pont de fer et de bois</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">III.</span> Histoire du petit garçon qui
-n’avait pas d’oreilles et du
-chien noir qui fumait sa pipe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">IV.</span> Après le devoir accompli</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">57</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">V.</span> Le vieux Blas manque de courage</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">61</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VI.</span> Méchanceté des gens</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">70</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VII.</span> Cruauté des choses</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">82</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VIII.</span> Fin de l’histoire du petit garçon
-qui n’avait pas d’oreilles
-et du chien noir qui fumait
-sa pipe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">88</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Le bonnet de la Mariée</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">97</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Les trois bonnes Fortunes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">115</a></div></td></tr>
-</table>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
-Le 6 juin 1882,</span><br>
-<span class="xsmall">PAR</span> A. LEFÈVRE, <span class="xsmall">A</span> BRUXELLES</p>
-
-<p class="c"><img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="A. L. FABRILITER"></p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">POUR</span><br>
-<span class="b">Henry KISTEMAECKERS, Éditeur</span><br>
-<span class="i">à Bruxelles.</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
-
-
-<p class="c i">Dans la même collection :</p>
-
-<ul>
-<li>Léon <span class="sc">Cladel</span> — <b>Petits cahiers</b>.</li>
-<li>Francis <span class="sc">Enne</span> — <b>D’après nature</b>.</li>
-<li>L. <span class="sc">Hennique</span> — <b>Deux Nouvelles</b>.</li>
-<li>C. <span class="sc">Lemonnier</span> — <b>Le Mort</b>.</li>
-<li>Pierre <span class="sc">Elzéar</span> — <b>La Femme de Roland</b>.</li>
-<li>J.-K. <span class="sc">Huysmans</span> — <b>A Vau-l’Eau</b>.</li>
-<li>Guy <span class="sc">de Maupassant</span> — <b>M<sup>lle</sup> Fifi</b>.</li>
-<li>Catulle <span class="sc">Mendès</span> — <b>Le Crime du vieux Blas</b>.</li>
-</ul>
-<p class="c i">Plusieurs autres volumes sont en préparation</p>
-
-<p class="c i">Imprimerie A. Lefèvre, Bruxelles.</p>
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
-</body>
-</html>
-
+<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le crime du vieux Blas | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .1em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; font-weight: normal; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.drap2 { text-indent: -4.5em; padding-left: 4.5em; text-align: left; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } + +span.item { display: inline-block; width: 3em; text-indent: 0; text-align: right; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + + +img { max-width: 100%; } +img.w10 { width: 10em; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em">ÉDITION DE BIBLIOPHILE</p> + +<p class="c large b ssf">CATULLE MENDÈS</p> + +<h1><span class="small">LE</span><br> +<span class="ssf xlarge b">CRIME</span><br> +DU VIEUX BLAS</h1> + +<p class="c i">Portrait en taille douce</p> + + +<p class="c gap"><span class="i">BRUXELLES</span><br> +HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR<br> +<span class="i">Tous droits absolument réservés.</span></p> + +<p class="c xsmall">MDCCCLXXXII</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE CRIME DU VIEUX BLAS</h2> + + + + +<h3>I<br> +Le vieux Blas et le petit Blas.</h3> + + +<p>Ce qui est bon le matin quand +on s’éveille pour la journée +de travail, c’est de s’asseoir +dans la salle basse de la ferme, entre +les cuivres que le jour nouveau fait +reluire, devant la table de sapin +bien lavée, et là, de manger, pesamment +accoudé, de longues émincées +de pain noir, trempées dans le bon +lait qui mousse au rebord de la +jatte.</p> + +<p>Vingt-neuf ans, forts bras nus et +gorge de nourrice, face rosâtre à la +peau pleine sous la cotonnade +rouge de la coiffe basquaise, la Cadije +se campa au bas de l’escalier, et +cria, les poings sur les hanches :</p> + +<p>— Dieu vivant ! sont-ils sourds, +ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé, +l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous +pas honte de dormir, après que je +suis levée ? Est-ce la mode maintenant +que la poule chante avant +les coqs ?</p> + +<p>Une ferme de bon rapport et bien +plaisante à l’œil, — deux arpents, pas +une acre de plus, mais deux arpents +de grasse terre, clos d’une haie +épaisse, — une ferme où, sous les +pommiers régulièrement espacés, +caquètent dans le gazon, nasillent +dans la mare, gloussent dans le trou +à fumier, poulettes et poulets, canes +et canards, dindes et dindons, c’est +de quoi suffire à l’ambition d’une +fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse +entre ses arbres fruitiers et +ses bêtes ; allant, venant du matin +au soir, travaillant comme pas une, +contente, familière aux gens, pas +toujours « commode » d’ailleurs, +car il faut bien jordonner quelquefois +pour se faire obéir des animaux +et des personnes.</p> + +<p>Il y a dans notre pays basque, +entre les versants rocheux, non +loin de quelque gave qui roule, +tonne et mousse, beaucoup de ces +plaines fécondes où l’herbe pousse +bien, où les branches s’alourdissent +de fruits ; les hauteurs les gardent +du vent, le torrent calmé s’y prolonge +en rivière ou s’y étale en lac ; +toute une Normandie, avec ses pommiers +et ses grasses prairies, se +ramasse dans un vallon.</p> + +<p>Cependant, l’escalier raide en +bois blanc, où la Cadije, pour ne +pas demeurer inoccupée, lançait à +pleine écuelle une eau claire qui +rejaillissait, ruisselait, s’égouttait, +craqua sourdement sous des pieds +qui descendent ; le vieux Blas apparut, +tenant le petit Blas par la main.</p> + +<p>L’un était le père, l’autre était +l’enfant de la Cadije. Aïeux et +petits-fils s’accommodent de se tenir +par la main ; ils finissent par être +presque de même taille, l’enfance +se haussant toujours, le grand âge +se courbant de plus en plus. Le +vieux Blas avait soixante et onze +ans ; le petit Blas en avait six.</p> + +<p>Une large face, toute rouge, aux +rides égales et fermes, de courts +cheveux blancs, une barbe blanche, +drue et presque rase, de +petits yeux jaunes, un peu clignotants, +comme fatigués d’avoir vu +trop de jours, tel était le vieillard. +Un peu gros, les membres forts, il +portait la veste courte, en drap +épais, des Basques de la plaine et le +béret marron dont une oreille +énorme, couleur de sang, soulevait +le rebord.</p> + +<p>On a été, on ne peut plus être. +Beau mâle et des plus galants du +temps qu’il y avait de belles filles — car, +aux yeux des anciens, les jeunes +d’à présent sont moins jolies, comme +s’ils projetaient sur elles quelque +chose de leur ombre, — le vieux +Blas, qui n’avait pas eu son pareil +pour attaquer le taureau et pour +lancer la balle, sentait bien que +son temps était passé ; il avait des +lourdeurs, des raideurs dans ses +membres autrefois si prestes, et sa +tête, qu’il portait penchée vers +l’épaule gauche, branlait un peu, +c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir +l’esprit rapide et tout à fait lucide ; +il lui arrivait de ne pas se rappeler +une chose qu’on lui avait +racontée la veille, et aussi de ne pas +reconnaître, quand ils revenaient au +pays, des camarades avec lesquels il +avait vidé plus d’une bouteille jadis +devant les troënes de quelque cabaret. +Mais bah ! il en savait encore +assez pour conter, après un pot de +cidre, quelque bon conte qui fait +rire ; il faisait encore ses quatre +lieues sans buter et sans avoir besoin +de bâton.</p> + +<p>Il ne voulait qu’un bâton : son +petit-fils. Cela soutenait le vieux +Blas de soutenir le petit Blas.</p> + +<p>Celui-ci, c’était l’enfant montagnard, +robuste et sain. Par le lait +d’une mère forte, par le sobre manger, +par l’air libre qui vivifie les +poumons, il avait crû, s’était solidifié, +avait durci ; la belle virilité +future était visible dans cette enfance.</p> + +<p>Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit, +il avait l’air étourdi, un peu +hagard, qui questionne, qui va comprendre, +qui s’inquiète quelquefois, +d’une inquiétude sans chagrin ; +et c’était la meilleure joie +du vieux Blas de baiser la jeune face +épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient +par boucles des cheveux +noirs qui s’ébouriffent, et les clairs +yeux bleus comme un lac des montagnes, +que le petit Blas avait.</p> + +<p>Derrière eux, venait l’homme, le +mari de la Cadije, le père de l’enfant, +Antonin Perdigut. Trente ans, +le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire +les hommes de la vallée dans +ces pays de montagnes, il marchait +d’un pas mesuré, sans hâte, mais +sans hésitation, d’un pas de laboureur.</p> + +<p>La Cadije, à pleine bouche, embrassa +ses trois hommes, plus ardemment +le mari, plus gravement +l’aïeul, plus doucement le petit.</p> + +<p>Ils s’assirent autour de la table, +dans la salle basse, et mangèrent en +silence.</p> + +<p>Le repas du matin, ce n’est pas +l’heure des propos ni des rires. Ses +forces, son activité, il faut les réserver +pour le travail de la journée, +n’en rien laisser perdre en menus +badinages. Le soir, après la besogne, +on peut se divertir ; quand +on a payé sa dette, il est permis +d’être prodigue.</p> + +<p>D’ailleurs, on avait dormi tard ce +jour-là dans la ferme, et c’était la +saison des semailles ; il fallait qu’Antonin +Perdigut se hâtât d’aller aux +champs, sa sacoche de graines à +l’épaule.</p> + +<p>Quant au grand père, il avait un +emploi sur une voie ferrée qui passait +aux environs ; besogne aisée, +peu fatigante, à laquelle un enfant +aurait suffi, qu’on avait confiée à +ce vieillard.</p> + +<p>Donc, sans se parler, paisibles, ils +mouillaient de longues tranches de +pain de seigle dans la blancheur un +peu bleuâtre du lait.</p> + +<p>Autour d’eux, le rose encore gris +de la matinée, entrant par les basses +fenêtres, faisait se lever peu à peu +l’ombre pendante le long des murs, +et cette noirceur déjà éclaircie montait +lentement, devenait de moins +en moins sombre, comme si des +voiles de crêpes avaient été tirés +d’en haut, s’étaient l’un après l’autre +évanouis. Les faïences du buffet accusaient +leurs formes, ébauchaient +leurs teintes vives ; il y avait dans +la rondeur vermeille des casseroles +des mouvements de flammes qui +semblaient le reflet d’un invisible +fourneau ; et, sur les carreaux +rouges, des bandes longues, pâles, +à peine lumineuses, étaient comme +de grands rayons de lune qui seraient +restés endormis là.</p> + +<p>Au dehors sonnait le réveil de la +ferme dans les piaillements d’oiseaux, +dans le remuement des +branches, dans les mugissements +de l’étable, dans tous les bruits +mêlés des bêtes familières, et dans +le frais passage du vent clair.</p> + +<p>Le vieux Blas ayant vidé sa jatte, +dont les dernières gouttes de lait +coulèrent sur sa barbe blanche, parla +d’un air timide :</p> + +<p>— Ce qui serait très bien, ce +serait de laisser venir le petit avec +moi, là-bas, près du pont, pour +s’amuser. Je dis : pour m’amuser +aussi. Un train qui passe après un +train, toute la journée, ce n’est pas +gai ; je m’ennuie enfin à regarder +l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent +les anciens ; ils mettent de +la gaieté dans les vieux esprits et de +la lumière dans les vieux regards. +L’autre jour, il a plu toute la +journée, mais Blas était avec moi, +et en revenant j’ai dit comme une +bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! » +Puis, c’est très bon pour +l’enfant de respirer l’air du bord de +l’eau et de jouer dans les fleurs +autour de la maisonnette en bois.</p> + +<p>— C’est donc, dit la Cadije en se +levant, que l’air n’est pas bon à la +ferme et qu’il n’y a pas de fleurs +dans le jardin ? L’enfant restera à +la maison avec moi et mes bêtes. +S’il veut se distraire, il ira gauler +les oies dans le chemin autour de la +haie. On est petit, cela ne fait rien : +il faut commencer à se rendre utile. +Pour sûr, je ne le laisserai pas aller +avec vous. Les trains qui passent, +c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il +joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il +y a sur le bord de votre rivière du +sable très dangereux, où l’on glisse, +et des pierres qui roulent dès qu’on +y met le pied.</p> + +<p>L’enfant ne fit aucune objection +d’abord à la volonté maternelle, +parce qu’il achevait de boire son +lait ; mais dès qu’il eut léché du +bout de la langue le fond de la +jatte vide, il se prit à pleurnicher +d’un air fort désespéré en se fourrant +les pouces dans les yeux.</p> + +<p>— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce +que j’ai dit est dit. Tu veux aller +avec ton grand-père, parce qu’il te +raconte des histoires, parce qu’il +te laisse courir partout, parce qu’il te +gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te +gâte, moi. L’autre jour tu es revenu +dans un bel état, parlons-en. Tout +en sueur, la blouse en loques, des +épines dans les cheveux ; j’ai passé +plus d’une heure à repriser ta culotte. +Quand on ne sait pas veiller sur +les enfants, on ne demande pas à les +emmener avec soi.</p> + +<p>Mais le petit Blas pleurnichait +toujours et le vieux Blas lui-même +avait quelque chose d’humide, qui +allait être une larme, dans ses +vieux yeux jaunes tout clignotants.</p> + +<p>Antonin Perdigut s’interposa, fit +remarquer « qu’une fois n’est pas +coutume », et qu’on pouvait bien +laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire, +le petit avec le +vieux.</p> + +<p>La Cadije rechigna, grognona, +dit cent paroles, finit par consentir +en haussant les épaules.</p> + +<p>— Au moins vous serez sages, tous +les deux ?</p> + +<p>Et quand ils eurent promis de ne +pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher +trop près de la rivière et +surtout de faire attention quand les +trains passeraient, la mère ajouta :</p> + +<p>— Oui, oui, je donne la permission, +mais c’est la dernière fois.</p> + +<p>Ils partirent bien conseillés, bien +embrassés. Ce fut d’un pas grave, +pour montrer combien ils étaient +sages en effet, qu’ils traversèrent la +cour de la ferme et qu’après avoir +poussé la grille de bois, ils longèrent +la haie, assez basse à cet endroit, +par-dessus laquelle on pouvait encore +les voir.</p> + +<p>Mais dès qu’ils eurent dépassé la +haie, dès que personne, de la ferme, +ne put plus les apercevoir, ah ! +Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.</p> + +<p>Le petit Blas dégagea sa main, +prit sa course, revint, sauta les fossés, +grimpa aux arbres, perdit son +béret dans les branches, déchira sa +culotte à l’écorce ; et toute la lumière +éparse du matin jouait autour de +lui, avec lui, sur la route claire, +parmi les branches éveillées, dans +la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant +que, derrière, un peu loin, le +vieux Blas, qui suivait avec une +allure sautillante, antique enfant +qui aurait voulu jouer aussi, répétait +dans sa barbe blanche :</p> + +<p>— A la bonne heure, c’est cela, +la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi, +mon garçon !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2">II<br> +Le pont de fer et de bois.</h3> + + +<p>Le jeune courant, le vieux riant, +ils arrivèrent au bord de l’eau, +devant le pont.</p> + +<p>La rivière étroite et profonde, où +glissent des radeaux chargés de +sapins, où passent de petits voiliers +qui érigent très haut leur unique +mât, coule rapidement entre la +berge sablonneuse et le mont de +granit noir, à pic, que défonce, plus +sombre encore, l’ouverture d’un +tunnel ; c’est dans ce trou de la +montagne que les trains s’engouffrent +après avoir passé le petit pont +de fer et de bois, qui est comme un +trait-d’union entre la rive de sable +et la rive de pierre.</p> + +<p>Le lieu solitaire et nu paraît +quelque peu morne à cause de la +haute montagne noire.</p> + +<p>Mais le jour, tout à fait levé, +blanchissait, dorait les plaines où +les fermes çà et là faisaient des +îles de verdure, et dans la fraîcheur +de l’air bleu, les buées du matin, +montant toujours, s’éparpillaient, +toutes floches, par écharpes déchirées.</p> + +<p>En ce moment, le tablier du pont +se dressait, perpendiculaire. Tout +d’abord, le vieux Blas alla s’assurer +que la rosée de la nuit n’avait pas +rouillé les cordages de métal, que +la manivelle obéissait docilement à +la poussée de la main ; car c’était +son office de faire se lever le pont, +quand des radeaux ou des voiliers +descendaient le cours de la rivière, +et de le faire s’abaisser pour le passage +des trains, chaque fois que le +signal lui en était donné par un +bruit de sonnette électrique et plus +tard par le sifflet de la locomotive.</p> + +<p>Mais le petit Blas ne se souciait +guère du pont, de la manivelle et +des trains, son devoir, à lui, c’était +de se rouler dans l’herbe autour de +la baraque en planches que le grand-père +avait construite au bord de +l’eau pour se mettre à l’abri quand +viendraient les pluies d’automne.</p> + +<p>Elle était jolie, la maisonnette, +qu’une vigne vierge vêtissait de +verdures grimpantes, et où les passereaux +venaient boire des gouttes +de rosée dans la coupe inclinée un +peu des volubilis qui tremblent.</p> + +<p>Un jardin l’entourait de ses petites +allées bordées de buis, toutes petites — comme +si le vieillard eût voulu +que l’enfant seul s’y promenât, — et +de ses plants de floraisons très +basses, œillets des Indes, tulipes, +pensées, que le petit Blas pouvait +regarder fièrement de son haut. +Mais au milieu, un soleil, très épanoui, +à la tige d’or vert, se haussait +pompeusement, comme le tambour +major des fleurs.</p> + +<p>Toutes choses mises en ordre +dans la mécanique du pont, le +grand-père s’en vint, sans faire de +bruit, sur la pointe des pieds ; et, +brusquement, après un saut, il prit +dans ses deux grosses mains la tête +de l’enfant qui se retourna ébouriffé, +sauvage, ravi.</p> + +<p>— Ah ! je te tiens ! Oui, je te +tiens, mais je te lâche. On attrape +les oiseaux et on les garde un instant +pour qu’ils aient plus de plaisir, +après, quand ils s’envolent. Tu sais, +petit ! les pierres servent à faire des +ricochets sur l’eau, les fleurs ne +sont là que pour être cueillies, et +je te défends de ne pas marcher sur +les plates-bandes. Voilà comment +j’élève les enfants ! Ces petits anges-là +ont le droit d’être des diables.</p> + +<p>Et le grand père ajouta :</p> + +<p>— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres, +j’ai découvert un nid de loriots ; +nous irons le chercher tout +à l’heure, quand le train aura +passé.</p> + +<p>Or, le petit Blas s’était avisé d’une +chose : il cueillait des marguerites +et les jetait une à une à la figure du +bon homme ; les tiges se prenaient +aux poils blancs du menton ; de +sorte que le vieux Blas avait une +barbe de fleurs.</p> + +<p>Ceci le charma. Il s’assit devant +la cabane, fit grimper l’enfant +sur ses genoux ; et, par représailles, +il lui chatouillait le nez avec +les pétales des marguerites pendantes.</p> + +<p>Tout cela parmi des rires, avec de +petits cris, près des floraisons épanouies, +sous des envolées d’oiseaux, +dans la bonne lumière qui paraissait +plus claire et plus dorée, là, autour +de ce grand-père et de ce petit +enfant.</p> + +<p>Celui-ci, devenant sérieux, dit +tout à coup :</p> + +<p>— J’ai assez joué ; maintenant, +une histoire.</p> + +<p>C’était là que le vieux Blas attendait +le petit Blas ! L’enfant ne manquait +jamais de l’embrasser après +quelque beau récit plein de géants +et de fées : le plaisir d’un bon baiser +vaut bien la peine de dire un conte.</p> + +<p>Mais depuis longtemps, toutes les +histoires, le grand-père les avait +dites : le Petit Poucet après la +Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux +d’or aussi. Même il avait acheté +d’un colporteur un gros livre où le +marchand affirmait qu’il y avait +beaucoup de contes tous très jolis. +Il se trouva que le livre était un +« Essai sur l’établissement des comptoirs +français au Mississipi ». Le +petit Blas avait réclamé quelque +chose de plus amusant.</p> + +<p>Alors, sa mémoire étant vidée et +sa bibliothèque inutile, le grand-père, +pour être bien embrassé, fut +obligé de devenir poète. La nuit, il +ne dormait pas, afin d’imaginer des +aventures de princesses et de fées, +qu’il racontait le lendemain près de +la maisonnette en bois.</p> + +<p>— Oui, dit-il, une histoire, une +histoire si belle que les petits bourgeois +des villes n’en ont jamais +entendu de pareille.</p> + +<p>— Comment s’appelle-t-elle ?</p> + +<p>— C’est l’« Histoire du petit +garçon qui n’avait pas d’oreilles +et d’un chien noir qui fumait sa +pipe ».</p> + +<p>— Oh ! dit l’enfant.</p> + +<p>— Tu verras, dit le grand-père.</p> + +<p>Et le petit Blas, s’étant assis sur +le sable caillouteux, leva sa jolie +tête brune, où riaient des boucles +folles, pendant que le vieux Blas +commençait gravement, un peu inquiet +d’ailleurs, car le conte était +fort compliqué ; et il n’était pas bien +sûr d’en avoir trouvé le dénouement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3">III<br> +Histoire du petit garçon qui n’avait +pas d’oreilles et d’un chien noir +qui fumait sa pipe.</h3> + + +<p>— Il arriva une fois…</p> + +<p>— Où ça ?</p> + +<p>— Dans un pays. Il arriva une +fois qu’il y avait un homme et une +femme — des paysans comme nous, +mais bien plus malheureux, — un +homme et une femme à qui jamais il +n’était rien arrivé que de n’avoir +pas de pain pour souper avant +d’aller dormir.</p> + +<p>— Mais de la soupe ?</p> + +<p>— Pas même de soupière, parce +que le chat l’avait cassée. Donc ils +étaient tout à fait pauvres, et ce qui +les rendait encore plus tristes, c’est +que leur fils était un enfant qui +n’avait pas d’oreilles.</p> + +<p>— Alors, il n’entendait pas ?</p> + +<p>— Si fait.</p> + +<p>— Par où donc ?</p> + +<p>— Par le nez, peut-être, ou par +les yeux. L’histoire ne donne pas +d’explication là-dessus.</p> + +<p>Le petit Blas réfléchit et dit :</p> + +<p>— Ce n’est pas bien amusant, cette +histoire-là.</p> + +<p>— Ce n’est que le commencement. +Tu verras tout à l’heure. Or, +l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et +qui entendait très bien, entendit un +jour le père raconter à la mère que, +dans une montagne de ce pays-là, il +y avait une grotte où un enchanteur +très riche avait caché beaucoup d’or +et d’argent, et que, par la permission +de l’enchanteur, le trésor appartiendrait +à celui qui aurait le +courage d’aller le chercher à travers +mille dangers.</p> + +<p>— Un enchanteur ?</p> + +<p>— Comme dans la Princesse +Bleue.</p> + +<p>— Ah ! oui.</p> + +<p>— Guignonet, c’était ainsi qu’on +appelait le jeune garçon, Guignonet +pensa : « Je voudrais bien aller dans +la montagne chercher l’argent et +l’or de l’enchanteur, parce que le +père et la mère, quand nous serions +riches, n’auraient plus besoin de +travailler comme ils font et ne se +coucheraient plus sans souper. » +C’était, comme tu vois, un bon cœur +que l’enfant sans oreilles ; il résolut +de partir pour la montagne, tout +seul, sans rien dire à personne, +parce qu’il voulait faire une surprise +à ses parents quand il reviendrait +avec le trésor.</p> + +<p>Ce qui aurait pu le faire hésiter, +c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas +beaucoup de chance dans ce qu’il +entreprenait. Quand il avait fait +quelque chose de très bien, les +choses tournaient fort souvent de +façon qu’il avait l’air d’avoir fait +quelque chose de très mal ; et il était +puni de ses meilleures intentions.</p> + +<p>Il y a des gens comme lui dans la +vie, à qui rien ne réussit et qui sont +toujours accusés à tort.</p> + +<p>Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre +sur le chemin, il lui fit l’aumône, +quoique bien pauvre lui-même, +d’un petit sou qu’on lui +avait donné. Eh bien, tu crois que +le mendiant lui dit : Merci ? Pas +du tout, il lui jeta le sou à la figure +et cria, en montrant les poings : +« C’est très vilain de tromper le +pauvre monde ! Le bon Dieu vous +punira. »</p> + +<p>— Pourquoi donc le mendiant +disait-il cela ?</p> + +<p>— Le sou était faux. Mais ce +n’était pas la faute de Guignonet, +puisqu’on le lui avait donné. Une +autre fois, il entendit une poule +qui criait dans l’étable, qui criait, +qui criait ! il eut pitié, sauta du +lit — car c’était avant le matin, — et +s’en alla porter secours à la +pauvre bête. Il la vit dans une +espèce de panier rond où elle criait +de plus belle comme pour demander +qu’on vînt à son aide. Guignonet la +caressa : elle se plaignait toujours. +Alors, il se dit : « Il faut croire +qu’il y a dans le panier quelque méchante +bête qui la mord sous les +plumes. » Il aimait à rendre service, +il saisit le panier, le remua, le secoua +dans l’intention de faire sortir la +poule, qui, de cette façon, aurait été +délivrée. La poule s’enfuit en effet, +effarouchée, les ailes toutes battantes ; +mais sais-tu ce qui tomba par +terre, du panier ? douze beaux œufs. +Et tous les œufs furent cassés. Et tu +penses si Guignonet fut grondé par +ses parents qui avaient laissé les +œufs dans le panier pour que la +poule eût l’idée de les couver. Pourtant +le petit garçon sans oreilles +avait cru être utile à la poule.</p> + +<p>Et tiens ! à propos de ses oreilles, +il faut que je te dise comment +il les avait perdues ; car enfin, il +n’était pas né comme cela.</p> + +<p>C’était une fois au coin d’un bois. +Guignonet avait déjà huit ans. Il +rencontre un gros chien tout noir, +assis sur son derrière, et qui fumait +sa pipe tranquillement.</p> + +<p>— Qui fumait sa pipe ?</p> + +<p>— Oui ; dans la contrée où habitait +Guignonet, on rencontre assez +souvent des chiens qui fument leur +pipe en se promenant dans les rues +ou sur le chemin ; dans notre pays +ils sont beaucoup plus rares. Enfin, +le chien que Guignonet rencontra, +fumait sa pipe tranquillement, ou +plutôt non, il ne la fumait pas. Mais +ce n’était pas sa faute : elle venait +de s’éteindre. Guignonet s’approcha +et dit au chien noir : « Monsieur le +chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au +village vous chercher des allumettes ? » +C’était aimable, cela, c’était +poli. Bon ! le chien se dressa sur ses +pattes de derrière, aboya d’un air +furieux, se jeta sur Guignonet, et, +de deux coups de mâchoires, lui enleva +les deux oreilles. Après quoi, il +prit sa course à travers les fougères +et disparut tout à fait.</p> + +<p>— Avec les oreilles de Guignonet ?</p> + +<p>— Avec les oreilles.</p> + +<p>— Dis, grand-père, dans l’histoire, +est-ce qu’on les lui rendra, +plus tard ?</p> + +<p>— Ça, je ne peux pas te le dire +encore. Qui entendra, saura. Tu +comprends que toutes ces mésaventures +avaient rendu Guignonet un +peu timide ; mais, n’importe, le désir +de se dévouer était plus fort que +la crainte d’être maltraité, et une +nuit, quand tout le monde fut endormi +dans la chaumière, il se leva +à petit bruit, sortit, ses chaussures +à la main, et, sans avoir peur, bien +qu’il fît très sombre sur les routes, +il s’en alla du côté de la montagne.</p> + +<p>Or, cette montagne était toute +noire, comme celle qui est là devant +nous ; il n’y avait pas de chemin pour +la monter et d’ailleurs Guignonet ne +savait pas dans quel endroit se trouvait +la grotte ; de sorte qu’il était +très embarrassé et qu’il fut sur +le point de revenir à la maison. +Mais il arriva qu’un gros corbeau +vint voler sur la tête du petit garçon ; +en volant, il croassait, d’une +manière qui n’avait rien de terrible +ni d’effrayant : on aurait dit, +au contraire, que cet oiseau tout +noir avait de bonnes intentions, +voulait donner de bons avis à l’enfant +sans oreilles.</p> + +<p>Guignonet le regarda. Il lui sembla +qu’il avait déjà vu cette grosse +tête toute pointue, qui tenait dans +son bec une petite branche de sapin.</p> + +<p>Non, il ne l’avait jamais vu, mais +le corbeau, avec sa branche de sapin +au bec, lui rappelait un peu le chien +noir qui fumait sa pipe.</p> + +<p>A cause de cette ressemblance, +l’enfant voulut s’en aller, craignant +pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il +n’avait plus d’oreilles.</p> + +<p>Le corbeau voletant toujours, +lui dit : « Guignonet, il ne faut pas +se décourager. Le pauvre à qui tu +as donné un sou t’a dit des injures, +tu as été grondé pour avoir voulu +porter secours à la poule qui criait +et le chien noir t’a volé tes oreilles +parce que tu lui avais offert d’aller +chercher des allumettes pour allumer +sa pipe ; beaucoup d’autres +choses te sont arrivées où tu n’as pas +eu de chance du tout, et c’est pourquoi +on t’appelle Guignonet. Mais, +tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit +la récompense, comme la graine +devient le blé, comme le gland devient +le chêne. Sois toujours un bon +petit garçon, prêt à te sacrifier +pour les autres, et ne t’inquiète pas +du reste. Pour le moment, assieds-toi +entre mes deux ailes, je te porterai +du côté de la grotte où l’enchanteur +a caché son trésor. » Après +avoir parlé ainsi, le corbeau se posa +sur la terre, toutes les plumes étendues ; +c’était un oiseau si grand, que +Guignonet, qui était très petit et +très maigre parce qu’il ne mangeait +guère, put facilement trouver place +entre les deux larges ailes.</p> + +<p>Le corbeau s’envola. Guignonet +n’avait pas peur : il pensait au plaisir +qu’éprouveraient ses parents +lorsqu’il leur apporterait le trésor +de la montagne.</p> + +<p>Quand il fut arrivé plus haut que +la plus haute cime, le corbeau +s’abattit parmi un tas de broussailles, +dans une espèce de crevasse qui +était très noire et tout à fait terrible, +tant on y voyait briller de ci et +de là des yeux affreux de chouettes +et d’effraies.</p> + +<p>Guignonet mit pied à terre en +disant : « Merci, monsieur le corbeau ; +je vous prie maintenant de +m’indiquer le chemin qui conduit +à la grotte. » Mais l’oiseau n’était +plus un oiseau ! il avait changé très +vite et il était devenu un vieux +nain tout noir qui regardait Guignonet +avec un mauvais rire, et +qui avait une pipe à la bouche. +Guignonet pensa encore au vilain +chien qui lui avait volé les +oreilles. Cependant il ne se troubla +pas. « Monsieur le nain, dit-il, +voulez-vous m’indiquer la route qui +mène à la grotte de l’enchanteur ? » +Alors ce fut effrayant. Le nain avec +un grand bâton et les effraies avec +leurs becs, se mirent à frapper, à +piquer, à maltraiter de toutes les +façons, le petit garçon sans oreilles. +« Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le +droit de prendre de l’argent qui ne +t’appartient pas ! Et qu’est-ce que +tu ferais avec le trésor de la montagne ? +Tu t’achèterais des billes pour +jouer dans les rues au lieu d’aller +à l’école. » Guignonet répondait : +« On peut prendre l’argent, puisqu’il +n’appartient à personne ; puisque +l’enchanteur l’a réservé au plus +courageux des hommes. Et je vous +assure que ce n’est pas pour acheter +des billes que je veux l’avoir ; mais +c’est pour que mes parents n’aillent +plus se coucher sans souper et puissent +faire l’aumône aux vagabonds +qui passent dans la campagne. » C’étaient +des paroles inutiles. Les vilaines +bêtes et le méchant nain ne cessaient +pas de houspiller le petit +garçon ; tout roué de coups de bâton, +tout saignant de coups de bec, il +dégringola sur les pierres de la crevasse +jusque dans un grand trou qui +s’ouvrait là.</p> + +<p>Un autre eût renoncé à son entreprise +à cause des injustices qu’on +lui faisait ; Guignonet ne perdit pas +courage pour si peu, et il ne songeait +qu’à rendre service à ses père et +mère.</p> + +<p>Dans ce trou où il était tombé, il +y avait beaucoup d’obscurité et, dans +cette obscurité une espèce de bête +plus noire encore qui avait l’air +d’un loup ; ce loup avait entre les +dents un os qu’il était en train de +ronger, tout blanc, qu’on aurait +pris pour une grosse pipe.</p> + +<p>Le loup lui dit : « Sors de chez +moi, petit misérable ! Je suis le +gardien du trésor qui est là, sous +une pierre, et je ne te permettrai +pas de le prendre. » Mais Guignonet +se jeta courageusement sur le +loup, et il trouva tant de force dans +son désir d’être utile, qu’il renversa +la bête, souleva la pierre qui cachait +le trésor, et alors, au lieu de l’argent +et de l’or qu’il croyait trouver là, il +vit dans une petite cassette ouverte +un nombre infini de pierreries si +belles qu’une seule aurait suffi pour +faire la fortune de plusieurs rois !</p> + +<p>Pendant qu’il s’emparait de la +précieuse boîte, si lourde qu’il avait +un peu de peine à la soulever, le +loup s’était relevé, et, maintenant, +le mordait aux mollets et au derrière ; +mais Guignonet résistait à la douleur, +ne prenait pas garde à ces +dents qui lui déchiraient la peau ; +il s’imaginait le contentement de sa +mère lorsqu’elle aurait de belles +robes comme les dames de la ville +et qu’elle pourrait distribuer de la +soupe tous les jours aux mendiants +qui passent.</p> + +<p>C’était un petit garçon comme +cela. Il lui était égal de souffrir, +pourvu que les autres fussent très +heureux.</p> + +<p>Cependant, poursuivi par le loup +qui ne lui lâchait pas les culottes, il +chercha un chemin dans les broussailles, +pour revenir au bas de la +montagne et de là s’en retourner à +la maison. Il trouva un petit sentier +très rapide et très dur qui descendait, +Mais dans l’ombre tout +autour de lui il y avait une foule de +créatures, des hommes, des bêtes, +qui allaient, venaient, rôdaient, +criaient de toutes leurs forces : +« Voilà un petit garçon qui a commis +un grand crime » ; et des oiseaux +le suivaient à travers les branches +en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »</p> + +<p>Il était bien triste, Guignonet, +parce qu’il craignait qu’on ne le +tuât ; triste surtout de voir que +tout le monde le jugeait si mal.</p> + +<p>Quand il fut dans la plaine, il crut +qu’il était hors de danger et que +personne ne lui dirait plus de mauvaises +paroles ; il se voyait déjà +réveillant le père et la mère dans la +pauvre chaumine. « Voici le trésor +caché par l’enchanteur dans la grotte +de la montagne et qui était réservé +au plus courageux. Je l’ai trouvé et +je vous l’apporte ; réjouissez-vous, +mangez, buvez et partagez avec +tout le monde la fortune que j’ai +acquise au péril de ma vie. » Les +choses ne devaient pas se passer +aussi bien que l’espérait l’enfant sans +oreilles ! Il vit venir de son côté, sur +la grand route, trois gendarmes très +grands, et comme la lune s’était +levée, on distinguait très bien l’acier +de leurs sabres qui reluisaient et +leurs blanches buffletteries. Mais ce +qu’il y avait d’extraordinaire dans +ces trois hommes, c’est qu’ils avaient +tous trois sous leurs bicornes de +grands museaux de chiens et que, +malgré cela, ils fumaient leurs pipes +tranquillement…</p> + +<p>Le vieux Blas en était là de son +histoire, lorsque le petit bruit de la +sonnette électrique appela son attention. +Le premier train ne tarderait +pas à passer : c’était le moment +de baisser le pont qui joignait l’un +à l’autre les deux bords de la rivière.</p> + +<p>Il allait se lever, le petit Blas le +retint.</p> + +<p>— Alors, grand’père, les gendarmes, +c’étaient des chiens ?</p> + +<p>— Des chiens véritables, répondit +le vieux Blas.</p> + +<p>Et comme il savait que le train +n’arriverait pas avant un quart +d’heure, comme il suffisait de quelques +minutes pour baisser le pont +au moyen de la manivelle, il continua :</p> + +<p>— Du moins, ils avaient l’air d’être +des chiens véritables, mais, tu sais, +dans les histoires, les personnes +ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent +être. Le fait est que les +gendarmes, dès qu’ils aperçurent +Guignonet, coururent à lui en +poussant des cris et lui prirent sa +cassette et lui dirent : « C’est toi +qui as volé les voyageurs au coin +du bois ! » L’enfant sans oreilles +avait beau leur répondre : « Vous +vous trompez, je viens de la montagne ; +je rapporte à mes parents +le trésor qui appartient au plus +brave », ils ne voulaient rien entendre ; +ils lui mirent des menottes +aux mains, et, en l’injuriant, en lui +donnant des coups, ils le conduisirent +à la prison de la ville. Là, il +fut mis dans un cachot tout noir, +où il y avait beaucoup de rats qui +trottinaient. Toute la ville s’était +réveillée. Il entendait du fond de +son trou les gens rassemblés autour +de la prison causer entre eux et +dire : « Ah ! ah ! on l’a pris, le petit +voleur. Qui donc aurait pensé que +Guignonet, avec son air si honnête, +était un garnement de cette espèce ! » +Lui, tout seul, il pleurait, +sentant bien qu’il n’avait pas voulu +faire de mal, et qu’il n’en avait pas +fait…</p> + +<p>Le vieux Blas se leva. Deux coups +de sifflet avaient déchiré l’air et +l’on voyait déjà là-bas une fumée +noirâtre tourbillonnante.</p> + +<p>Il courut vers le pont pendant +que l’enfant jouait avec les cailloux +de l’allée, et il se mit à tourner la +manivelle.</p> + +<p>Il entendait derrière lui, assez loin +encore, souffler, grincer, cracher, +la lourde locomotive que suivait une +longue file de wagons. Le train +qui venait était un train express ; +si le vieux Blas s’était retourné, +il aurait pu voir des têtes de voyageurs +qui se penchaient en dehors +des portières pour regarder la haute +montagne où ils allaient entrer.</p> + +<p>Le tablier du pont, s’abaissant +lourdement, avait déjà décrit le tiers +à peu près de sa descente aérienne. +Le vieux Blas ne se pressait point +trop ; il avait le temps ; tout était +bien.</p> + +<p>Tout à coup, un cri.</p> + +<p>Oh ! il reconnut la voix : c’était +la voix du petit Blas.</p> + +<p>En jouant au bord de la rivière, +sur le sable et les cailloux, l’enfant +avait glissé, avait roulé, était tombé +dans l’eau.</p> + +<p>Dieu vivant ! il vit son petit-fils, +son amour, son extase, disparaître +dans le courant.</p> + +<p>Oh ! le vieux Blas avait soixante +et onze ans, mais le vieux Blas était +robuste. Un fort nageur, c’était lui. +Il lâcha la manivelle ! Il allait s’élancer : +il rattraperait son enfant, dont +la tête venait de paraître, là, plus +loin.</p> + +<p>Mais le train maintenant était +tout proche. Si le vieux Blas ne se +hâtait pas de baisser tout à fait le +pont, la locomotive se heurterait contre +le tablier solide, et ce serait un +effrayant désastre, les voitures +saccagées, et des blessés et des +morts.</p> + +<p>L’enfant reparut encore, toujours +plus loin, appelant, élevant les bras !</p> + +<p>Que fit le grand-père ?</p> + +<p>Il reprit la manivelle entre ses +deux fortes mains. Bientôt le tablier +du pont eut rejoint la rive opposée ; +et la locomotive, les wagons, roulant +avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent +dans le tunnel, disparurent, ne +furent plus qu’un fracas lointain qui +ébranlait la montagne.</p> + +<p>Le train avait passé, l’enfant s’était +noyé.</p> + +<p>Le vieux Blas, avec des yeux de +fou, regardait la rivière qui avait +emporté le petit Blas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4">IV<br> +Après le devoir accompli</h3> + + +<p>Il resta là, stupide, considérant +l’eau profonde et la fuite du courant.</p> + +<p>Oh ! son petit Blas s’était noyé, +son petit Blas était mort !</p> + +<p>Deux choses le bourrelaient : l’impossibilité +de cela et la réalité de +cela.</p> + +<p>Comment ! il ne verrait plus cette +jolie face gaie, ces clairs yeux +bleus où riait le soleil ? Les cris de +joie pour une bête à bon dieu saisie +dans le gazon ou pour un oiseau +poursuivi, il ne les entendrait plus, +jamais plus, jamais plus, lui, pauvre +vieil homme naguère extasié !</p> + +<p>Oh ! il allait courir le long de la +rivière, il dépasserait le petit corps +emporté par l’eau, se précipiterait, +le prendrait entre ses bras !</p> + +<p>Non, la rivière avait sur lui une +trop grande avance ; les cadavres +vont vite dans le courant, les petits +cadavres surtout, qui sont très légers.</p> + +<p>Puis il fallait qu’il restât où +il était pour veiller sur la voie, +pour faire les signaux convenus ; +il fallait qu’il demeurât à son poste, +puisqu’il était une espèce de soldat ; +il n’aurait même pas la consolation +de revoir, arrêté par quelque +tronc d’arbre, ou pris entre des +herbes, le corps pâli de son petit-fils.</p> + +<p>— Ai-je bien fait de baisser le +pont ? Si j’avais lâché la manivelle +sans m’inquiéter du train, si je +m’étais jeté dans la rivière tout de +suite, j’aurais tiré de l’eau mon +pauvre cher enfant. Les wagons se +seraient heurtés, brisés dans un affreux +pêle-mêle contre le tablier de +fer et de bois ; les voyageurs auraient +péri en grand nombre, écrasés, déchirés, +sanglants ; mais qu’est-ce que +cela me fait, le mal des autres et leurs +malédictions ? Un grand-père doit +d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu +tort de faire mon devoir.</p> + +<p>Il disait cela dans sa douleur, +mais il lui semblait pourtant qu’il +avait eu raison. Il n’avait pas dû +hésiter entre la vie de son enfant +et celles de tant d’hommes et de +femmes.</p> + +<p>Oui. Mais c’était horrible tout de +même. Et il était désespéré. Et il +défaillait dans son désespoir.</p> + +<p>Il gagna la petite maisonnette +environnée de fleurs, regarda les +étroites allées qu’il avait tracées pour +les promenades de l’enfant, se laissant +choir à terre, touchant avec +ses vieilles mains la place encore +visible où l’enfant s’était assis +tout à l’heure pour écouter une +histoire. Puis, comme il lui restait +encore dans sa barbe blanche quelques-unes +des marguerites que le +petit Blas lui avait jetées, le vieux +Blas, soulevant sa barbe, les respirait, +les baisait avec des sanglots +qui lui soulevaient tout le corps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c5">V<br> +Le vieux Blas manque de courage</h3> + + +<p>Le soleil couchant refléta ses +rougeurs dans le granit de la montagne ; +ce fut comme un incendie +dans le fond d’un miroir noir ; +puis l’ombre peu à peu monta et il +se fit un grand silence obscur, où le +vieux Blas n’entendait plus que le +bruit sinistre de l’eau.</p> + +<p>C’était l’heure : il fallait rentrer +à la ferme. Rentrer seul, sans le petit. +Dieu vivant ! qu’allait dire la +mère ?</p> + +<p>Il avait pris un bâton dans la cabane ; +il avait besoin d’un bâton, +maintenant.</p> + +<p>Comme ils étaient gais les soupers, +naguère, au retour, après la +besogne finie ! On vidait parfois un +pot de cidre, et le petit, à qui le +grand-père avait passé sous la table +les meilleurs morceaux de son assiette, +s’endormait enfin sur sa +chaise haute, content, repu, avec de +grasses joues.</p> + +<p>Hélas ! le souper de ce soir !</p> + +<p>Le vieux marchait lentement, +comme quelqu’un qui ne voudrait +pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois +contre un arbre, ne voulait pas aller +plus loin, et se déchirait la face à +l’écorce, en pleurant un reste amer +de larmes.</p> + +<p>Annoncer la chose à la Cadije ! et +au père ! Comment ? avec quelles +paroles ?</p> + +<p>Le cri de la mère, quand il lui dirait : +« Le petit Blas est noyé », ce +cri aigu et terrible, il l’avait déjà +dans les oreilles ! Antonin Perdigut +lui apparaissait dans l’ouverture de +la porte, entendant la nouvelle.</p> + +<p>Et non-seulement il verrait sangloter +sa fille et son gendre pâlir ; +non-seulement il redoutait leur poignant +désespoir, mais il prévoyait, +comme une angoisse suprême, leurs +reproches.</p> + +<p>Il le comprenait bien : une mère +et un père ne peuvent pas entrer +dans ces considérations qu’on doit +songer aux autres avant de songer +aux siens et à soi-même. « Il fallait +sauver le petit, s’écrierait la Cadije, +et laisser mourir tous ces gens que +nous ne connaissons pas ! » Oui, la +Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil +esprit troublé où la catastrophe +avait augmenté le désordre, pensait +que sa fille aurait peut-être raison +de parler ainsi.</p> + +<p>Héroïque par instinct, momentanément, +il n’était pas bien sûr à +présent d’avoir fait ce qu’il fallait +faire ; et peut-être lui-même, +si la Cadije, un soir, en rentrant +à la ferme, lui avait dit : « Tu +sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver +un tas de gens », peut-être +aurait-il crié : « Tu es une mauvaise +mère ! »</p> + +<p>Tout cela l’accablait. Il avait la +tête basse, les épaules courbées +comme quelqu’un qui porte de très +lourds fardeaux. Il aurait voulu que +la ferme fût très loin, à dix lieues, +à vingt lieues, ou qu’il y eût entre +elle et lui une grande montagne à +pic, qu’on ne pût pas gravir.</p> + +<p>Si lentement que l’on marche, +on arrive. C’était la nuit tout à +fait ; il longea la haie, se faisant +petit pour ne point être aperçu. Il +se souvint qu’il avait passé là au +point du jour, joyeusement. Et il +était si faible qu’il eut à peine la +force de pousser la grille de bois : il +recula tout effrayé au bruit de chaîne +que fit le chien dans la niche.</p> + +<p>Il s’avança vers l’autre côté de la +cour. La porte de la salle, grande +ouverte, laissait voir la table bien +éclairée où fumait la soupe du soir.</p> + +<p>La Cadije parut sur le seuil.</p> + +<p>— Hé ! vieux ! dit-elle avec un +bon rire, qu’avez-vous fait de vos +jambes de vingt ans ? L’homme est +déjà rentré. J’ai vidé la marmite +dans la soupière ; les choux avec le +lard, ce n’est bon que quand c’est +chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas ! +j’ai monté un pot de cidre pour vous +égayer les idées.</p> + +<p>Il s’approchait d’une allure timide, +qui hésite, avec l’air d’un chien +qu’on va battre.</p> + +<p>Dans la salle, Antonin Perdigut +venait de s’asseoir devant la table, +et inclinait la tête pour flairer la +bonne odeur des choux.</p> + +<p>— Assez causé ! cria-t-il joyeusement ; +on crève de faim ici.</p> + +<p>Ce calme, pareil à celui de tous +les soirs, ce retour, semblable aux +autres retours, épouvantait le vieux +Blas. Ah ! comme tout cela allait +changer, comme ils cesseraient de +rire, comme ils allaient ne plus avoir +faim !</p> + +<p>La mère demanda :</p> + +<p>— Mais, dites donc, où est le +petit ?</p> + +<p>Voilà, le moment était venu ; il +n’y avait plus à retarder l’aveu. Il +fallait répondre : « le petit est noyé ! »</p> + +<p>Il leva la tête, bouche béante, +œil stupide ; il considérait, comme +on regarderait la mort si elle se +dressait tout à coup devant vous, la +forte et fraîche Cadije, heureuse, au +rire franc.</p> + +<p>Enfin, il baissa le front et bégaya +dans sa barbe :</p> + +<p>— L’enfant est là, derrière la +haie, il a marché plus lentement, à +cause d’un nid que nous avons +trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie +vérité. Attendez-nous un instant, il +est là, derrière la haie, je vais le +chercher.</p> + +<p>— Hé ! Blas ! appela la mère.</p> + +<p>— Non, non, reprit-il, tremblant +de tous ses membres ; il ne… +n’obéirait pas, il croirait qu’on veut +le gronder, parce qu’il est en retard. +Je vous dis que je vais le chercher +moi-même. Ne vous impatientez pas, +mettez-vous à table.</p> + +<p>Alors le vieux Blas s’en retourna, +dépassa la grille, la referma.</p> + +<p>Quand il fut seul, hors de la +ferme, il se dit :</p> + +<p>— Non, vraiment, non, je n’ose +pas, je ne peux pas !</p> + +<p>Et brusquement, sans autre pensée +que de ne pas dire l’affreuse +parole, que de ne pas voir sa fille désespérée, +que de ne pas entendre la +malédiction de son gendre, il se mit +à courir, à travers plaine, dans les +ténèbres, dans le vent, pareil à +quelqu’un qui a commis un crime +ou à une bête prise tout à coup de +folie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6">VI<br> +Méchanceté des gens</h3> + + +<p>Il ne revint pas. Il traversa la +plaine, monta la montagne, de nuit, +dormit plein de cauchemars sous +une pierre avancée, et dès le réveil +s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait +jamais assez loin. Jamais assez loin +de l’horrible rivière qui lui avait +pris son petit-fils et de la ferme là-bas, +si heureuse, où maintenant on +devait pleurer.</p> + +<p>En traversant un village, il mangea +n’importe quoi, n’importe où, +grâce à quelques sous qu’il avait +dans la poche de sa veste.</p> + +<p>Les gens se défiaient de lui, parce +qu’il était très pâle, regardait en +arrière toujours, comme quelqu’un +qui a peur d’être suivi ; une femme +qui semait de la luzerne le voyant +se mettre à courir tout à coup quand +il eut dépassé la dernière maison de +la bourgade, se dit en elle-même : +« On dirait que ce vieux-là vient de +faire un mauvais coup. »</p> + +<p>Le lendemain, il arriva dans un +autre vallon où personne ne le connaissait — car +les montagnes, dans +le pays basque, sont des espèces de +frontières qu’on franchit rarement, — et +comme il lui restait une dizaine +de sous à peine, il demanda à un +cantonnier qui cassait des pierres +sur la route, s’il n’y aurait pas +moyen d’en casser aussi pour gagner, +tant bien que mal, sa vie.</p> + +<p>Il n’inspirait pas de confiance à +cause de l’air farouche qu’il avait +maintenant ; cependant le cantonnier +répondit :</p> + +<p>— Un emploi comme le mien, cela +ne s’obtient pas en un jour. Il faut +des protections dans le gouvernement. +Je vous conseille de chercher +un autre métier. Tenez, si vous êtes +un brave homme — ne vous offensez +pas de ce que je dis, tous les gens +qui passent ne sont pas d’honnêtes +gens, — vous ferez bien d’aller à la +scierie, oui, à cette baraque en bois +que vous voyez d’ici au fond de la +vallée, près du ruisseau. Le patron +a besoin d’ouvriers, et quoique +vous n’ayez pas l’air bien solide, il +vous louera peut-être pour surveiller +le moulin ou pour quelque +autre besogne pas trop fatigante.</p> + +<p>Il suivit ce conseil, s’en alla du +côté de la scierie, demanda à voir le +maître de l’établissement, s’offrit et +fut accepté ; mais on fit d’abord +quelques difficultés, parce qu’il +n’avait pas de papiers et qu’il n’avait +pas bonne mine.</p> + +<p>On ne se soucie pas d’accueillir +des vagabonds qui viennent on ne +sait d’où, qui sortent du bagne, +peut-être. Le patron se dit :</p> + +<p>— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.</p> + +<p>Des jours, des semaines passèrent. +Le travail qui lui avait été confié, +c’était de racler avec un couteau +les palettes de la roue du moulin, +pour qu’il n’y séjournât pas de +pierres ni de sable. D’abord ce +métier-là lui fut très pénible, à cause +du bruit de la rivière tout autour +de lui, qui lui faisait horreur ; mais +il se résigna. Très vieux, très courbé, +il promenait son couteau sur les +planchettes, avec l’air de songer à +autre chose, ne songeant peut-être +à rien.</p> + +<p>La mort de son petit-fils l’avait +tué à demi. Il n’était pas bien sûr de +vivre encore. Peu d’idées nettes, +l’esprit trouble et obscur. Ces pensées +à peine : que le petit Blas +était dans l’eau, que c’était vrai, +que tout était fini, et que maintenant, +dans la ferme, sa fille et son +gendre, qui devaient avoir tout appris, +le maudissaient en pleurant ; +et il était comme assoupi dans l’inertie +de sa douleur.</p> + +<p>Étant ainsi, il ne s’apercevait pas +des regards que lui jetaient en-dessous +les autres ouvriers. A l’heure +du repas commun, personne ne lui +parlait ; mais comme sans doute il +n’eût pas entendu si on lui avait +adressé la parole, il ne prenait pas +garde à ce méchant silence ; il ne +savait pas non plus qu’il courait sur +lui des histoires.</p> + +<p>On disait que ce vieux-là avait +peut-être plus d’argent qu’il n’en +laissait voir. Il arrive souvent qu’un +voleur, après avoir dévalisé des +passants, fait semblant de travailler +et d’être pauvre pendant un temps, +afin de ne pas éveiller les soupçons. +Des gens même soupçonnaient qu’il +avait bien pu assassiner quelqu’un +pour le dépouiller plus sûrement ; +parce qu’un soir, assis au bord de +l’eau, et la regardant couler d’un +œil morne, il avait été surpris répétant +à voix basse : « Ah mon Dieu ! +mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai +tué. »</p> + +<p>Tous ces dires eurent pour résultat +que le maître de la scierie jugea +bon de prendre des informations.</p> + +<p>Les colporteurs qui vont de vallée +en vallée savent beaucoup de +choses, et se gardent bien de se +taire.</p> + +<p>De sorte qu’un beau jour, le +patron fit venir le vieux Blas, et +comme c’était un homme sévère, il +lui dit durement, avec une mauvaise +figure :</p> + +<p>— Vous savez, vieux, il faut vous +en aller d’ici.</p> + +<p>Blas, stupéfait, s’écria :</p> + +<p>— M’en aller ! Pourquoi ?</p> + +<p>— Ne faites pas semblant de ne +pas comprendre, répliqua le patron. +On connaît votre histoire.</p> + +<p>— Eh bien ? dit le vieux.</p> + +<p>— Eh bien ! dit le patron, il est +possible que vous n’ayez pas tué le +petit ; non, je ne dis pas que vous +l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes +parti avec lui, vous étiez seuls tous +les deux, l’enfant n’est pas revenu, +et vous avez pris la fuite sans rien +dire aux parents.</p> + +<p>Le vieux Blas fondit en larmes.</p> + +<p>Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait ! +il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant +pour qui il se serait arraché un à +un tous les poils de la barbe, pour qui +il serait mort vingt fois de suite, si +la chose avait été possible, qui +était toute sa vie, toute sa joie, tout +son amusement !</p> + +<p>Il voulut expliquer les choses. +Mais cette histoire du pont qui +se lève et qui se baisse ne paraissait +pas claire ; un enfant qui +tombe dans l’eau au moment où +le train passe, c’est bien invraisemblable. +Comment supposer, d’ailleurs, +que ce pauvre homme, campagnard, +sachant lire à peine, avait +eu le parfait héroïsme de sacrifier +son petit-fils pour le salut de quelques +voyageurs inconnus ? Il aurait +fallu l’estimer si grand qu’il était +plus simple de le juger coupable. +Lui-même, qui avait commis une +action sublime, sans l’analyser, naturellement, +parce qu’il lui semblait +qu’il devait faire cela, il ne se rendait +pas bien compte du sentiment +qui l’avait poussé ; et il ne trouvait +pas de paroles pour s’expliquer, +s’embrouillait, avait presque honte.</p> + +<p>Le patron dit :</p> + +<p>— Tout est possible, ne discutons +pas. Ce n’est pas moi qui vous +chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient +si je ne vous renvoyais pas. +Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne +vous cacheront pas leur idée.</p> + +<p>Les ouvriers entraient deux à deux +dans l’atelier de bois, ayant sur +l’épaule de longues planches qui +fléchissent.</p> + +<p>Ils se groupèrent, se consultèrent +à voix basse ; enfin ce furent de +toutes parts des paroles comme celles-ci, +avec des gestes, en tumulte :</p> + +<p>— Oui, oui, il faut que le vieux +s’en aille. Nous n’en voulons plus +parmi nous. C’est ennuyeux de travailler +avec quelqu’un qui a tué un +enfant, de s’asseoir à côté de lui à +table. Rien qu’à lui regarder les +mains, on frissonne. Il a une figure, +d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est. +Allons, tire tes grègues, vieux, et +qu’on ne te voie plus dans notre +endroit, ou l’un de nous, Dieu +vivant ! te fera ton affaire.</p> + +<p>Sous ces injustes colères, devant +ces menaces, le vieux Blas +courba le front comme s’il eût été +criminel en effet, poussa la porte +avec des mains tremblantes, et s’en +alla, pauvre vieil homme admirable ; +quand il eut commencé de monter +la côte au fond de la vallée, il vit, +en tournant la tête, tous les ouvriers +groupés devant la scierie qui l’injuriaient +encore avec des cris qu’il +n’entendait plus et qui lui montraient +des poings furieux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7">VII<br> +Cruauté des choses</h3> + + +<p>Il s’enfonça dans une ravine du +mont, vieux lit de torrent, sec en +cette saison ; les pierres, sous ses +pieds lourds, roulaient en lui faisant +du mal.</p> + +<p>Quoi ! le petit Blas avait péri en +l’appelant, en lui tendant les bras ; il +avait dû quitter, lui, la bonne ferme +où riait sa vieillesse heureuse, et ce +n’était pas assez ! Maintenant on +l’accusait d’un crime, et parce qu’il +avait été honnête on le croyait infâme ?</p> + +<p>Tout ceci lui semblait cruel ; il +souffrait d’autant plus que, dans sa +conscience obscure, la certitude du +bien accompli n’était pas assez nette +pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se +consoler de l’injustice.</p> + +<p>Un esprit ferme se fût redressé, +certain de sa grandeur. Lui, humble +intelligence, il se courbait, avait +quelquefois l’idée qu’il avait eu +tort, puisque tout le monde lui donnait +tort.</p> + +<p>Où irait-il à présent ? On le renvoyait +de là, on le renverrait de +partout. Retourner à la ferme ? Oh ! +il n’oserait jamais. Comme elle devait +lui en vouloir, la Cadije, comme +il devait le détester, Antonin Perdigut, +puisque des gens qui n’étaient +ni la mère ni le père du petit le +haïssaient si furieusement. S’en +aller, c’était ce qu’il fallait ; mais s’en +aller sans savoir où, quand on a le +cœur gros de chagrin et les yeux +pleins de larmes, quand on est vieux, +quand on va avoir faim, quand on +va avoir sommeil, c’est une chose +bien terrible, vraiment, et, sans se +révolter, bon et soumis, il ne pouvait +s’empêcher de trouver pourtant +que tout le monde était bien acharné +contre lui, triste vieux.</p> + +<p>Il montait toujours, écartant les +branches de sapin qui lui déchiraient +la face, lui arrachaient la barbe ; +maltraité par les choses comme par +les hommes, il pensa qu’il ressemblait +un peu au petit Guignonet de +l’histoire, toujours puni, bien qu’il +ne fît jamais rien de mauvais.</p> + +<p>La journée lui parut longue ; +ses vieilles jambes étaient fatiguées +de gravir lentement, mais +sans relâche, la ravine pierreuse.</p> + +<p>Quand le soir vint, il n’avait ni +bu ni mangé ; il n’en pouvait plus, +il se laissa tomber sur une pierre, +contre un tronc de sapin. Il resta +là, les mains pendantes entre les +jambes, stupidement désolé.</p> + +<p>Autour de lui s’entassaient les +blocs de granit, énormes, dans +le hasard des chutes immémoriales ; +de furieux jets de sombre verdure +sortaient d’entre les roches ; et sous +le grand ciel où s’amoncelaient des +nuages, la sauvage hauteur se hérissait +noire et verte.</p> + +<p>Tout à coup, avec l’impétuosité +d’un déchaînement, une rafale secoua +les arbres, émut les grands +rocs, s’engouffra dans un tourbillon +de branches et de pierres.</p> + +<p>Ces brusques bourrasques sont +fréquentes dans les monts pyrénéens : +le voyageur à peine a vu +l’éclair qu’il est déjà enveloppé par +la tourmente.</p> + +<p>Les nuages, en se heurtant, tonnèrent : +de leurs flancs crevés se +précipita l’averse que la rafale tordait +ou aplatissait en larges flaques +sur les parois des roches.</p> + +<p>Troncs rompus qui roulent avec +des échevèlements de feuillages, +pans de granit qui se détachent, +bondissent et retentissent, ce fut +tout une suite d’écroulements sonores +sous la poussée torrentielle du +vent.</p> + +<p>Et la tourmente avait emporté le +vieux Blas, de pierre en pierre, +d’arbre en arbre, parmi cette descente +tumultueuse de toutes les +choses ; les mains sanglantes, le +crâne rompu, comme traîné sur +une immense claie, il ne s’arrêta +qu’au fond de la chute, dans l’abîme. +Les pierres en l’achevant s’amassaient +sur son corps, qui était presque +un cadavre, comme si le ciel, +par morceaux, lui jetait une tombe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8">VIII<br> +Fin de l’histoire du petit garçon qui +n’avait pas d’oreilles et d’un chien +noir qui fumait sa pipe.</h3> + + +<p>Sous un amoncellement toujours +croissant de pierres qui écrasent et +déchirent, il se mourait, tout sanglant. +Et il avait à chaque point de +son corps une douleur atroce.</p> + +<p>Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors +résignée, ce vieil homme +se révolta.</p> + +<p>Non, il n’avait point fait de mal ! +et il était affreux que le hasard +d’abord, et les hommes après le hasard +et la nature après les hommes, +se fussent acharnes de la sorte contre +lui. La plaine l’avait chassé dans +la montagne et voici que la montagne +le chassait dans la mort. Eh +bien ! c’était qu’il n’y avait pas +de justice, c’était qu’il n’y avait pas +de bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à +lui reprocher ? Rien. Il ne fallait +donc pas le faire souffrir ; il ne fallait +donc pas le tuer.</p> + +<p>Il haletait sous l’entassement dur, +ayant autour de lui la fureur du +tonnerre et du vent.</p> + +<p>Mais, voici, il sentit comme une +grande langueur qui lui montait des +jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait +sa tête moins douloureuse. +Il avait encore des hoquets d’où jaillissait +du sang, mais ils étaient plus +rares et le faisaient moins souffrir ; +il éprouvait une espèce de calme +déjà très profond, peut-être parce +qu’il était au commencement de dormir +pour toujours, et il n’entendait +plus que vaguement, comme un +bruit qui vient de très loin, le fracas +de la tempête. Puis, ce bruit-là même, +il cessa de l’entendre ; il aurait pu +croire qu’il était couché dans son lit, +tant les pierres à présent lui semblaient +molles sous sa chair, tant il +se sentait bercé dans un languissant +bien-être.</p> + +<p>Ainsi que dans un rêve, il crut +se revoir au bord de la rivière, près +du pont, jouant avec le petit Blas +dans les fleurs du jardinet.</p> + +<p>Oui, le petit Blas était là ; oh ! il +sentait bien qu’il avait sur les +genoux son joli petit Blas. Mais +l’enfant n’était plus un enfant : +il avait un corps plus brillant qu’une +grande étoile, avec des ailes blanches, +comme en ont les séraphins.</p> + +<p>Le petit Blas lui dit :</p> + +<p>— Maintenant que je suis au ciel, +je sais beaucoup d’histoires, et c’est +moi qui t’en conterai, si tu veux. La +fin de ton beau conte, où il y avait +un enfant sans oreilles, et un chien +noir qui fumait sa pipe, la fin de ce +beau conte, tu ne la savais pas ? Eh +bien écoute grand-père, je vais te la +dire, moi. Quand le petit Guignonet +se trouva dans la prison, parce qu’on +l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord +bien triste, comme tu l’es maintenant. +Lui aussi, il n’avait fait que du bien +et tout le monde était contre lui à +cause du bien qu’il avait fait. Mais +pendant qu’il se désolait, pendant +qu’il se croyait perdu, voilà que le +chien noir qui fumait sa pipe entra +dans le cachot et, tout en fumant sa +pipe, il dit : « Guignonet, tes épreuves +sont finies. Le mendiant sur la +route qui t’a rendu ton sou avec de +mauvaises paroles, c’était moi ; c’était +moi, la poule dont tu as cassé les +œufs en croyant lui porter secours ; +le corbeau aux grandes ailes, et le +nain et les gendarmes, c’était moi +encore ; mais je ne suis pas un chien +noir qui fume sa pipe, je suis une +fée, une bonne fée. Regarde-moi. » +Alors, dans la prison qui n’était +plus une prison, mais un jardin +éclairé par des fleurs lumineuses, +Guignonet vit une belle dame avec +des cheveux en or, qui était tout habillée +de soleil et qui avait à la main +une baguette en diamant. « Guignonet, +dit-elle, tu as résisté à toutes +les épreuves, tu ne t’es pas révolté +contre les injustices : maintenant +réjouis-toi, car tu es dans le jardin +céleste ou tu joueras éternellement +avec les petits anges de ton âge. » +Quand elle eut parlé ainsi, la fée +disparut. Guignonet vit venir à lui +une troupe d’enfants si beaux, qu’il +n’aurait pas cru qu’il en existât de +pareils ; ils lui proposèrent de venir +s’amuser avec eux ; et il n’y a rien +de plus plaisant que de jouer aux +quatre coins dans le jardin du +paradis.</p> + +<hr> + + +<p>C’est ainsi que le petit Blas, chérubin +aux ailes blanches, parlant +au vieux Blas sous les décombres +rocheux, acheva l’histoire du « petit +garçon qui n’avait pas d’oreilles et +d’un chien noir qui fumait sa pipe ».</p> + +<p>Alors le pauvre homme, comprenant +qu’il y a une justice et un bon +Dieu, mourut sans douleur sur le dur +lit de pierres, en serrant contre son +cœur le petit Blas, qui était un petit +ange à présent ; le grand-père +avait hâte d’entendre les belles histoires +que l’enfant lui raconterait à +son tour dans le jardin du ciel, tout +à l’heure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">LE BONNET DE LA MARIÉE</h2> + + +<p>Moi, dit Rose Mousson, après +avoir soufflé sur le bord de +son verre, où le champagne +se creusa en une courbe blanche et +eut l’air d’une petite vague écumeuse +qui va retomber, moi, ce qui +m’a perdue, c’est le bonnet de la +mariée.</p> + +<p>Grasse et ronde, toute rose, décolletée, +les bras nus — plus de peau +que d’étoffe, — elle pouffait de rire +en disant cela. Mais il y avait dans +ses jolis yeux clairs, adoucis, je ne +sais quelle langueur qui rêve un +peu, et comme un attendrissement +vague, jeune, ingénu.</p> + +<p>Nous la regardâmes, ébahis.</p> + +<p>Quel bonnet ? Un bonnet de mariée ? +Est-ce que les mariées portent +des bonnets, fussent-ils de fine soie +avec des boutons de fleurs d’oranger +parmi des feuilles de malines ? +Et elle disait que ce bonnet l’avait +perdue ? Niaiserie, ou griserie. Cette +petite Mousson, trois verres de +champagne, et voilà sa tête à l’envers.</p> + +<p>Elle reprit dans un rire plus vif :</p> + +<p>— D’abord, je ne vous dis pas que +c’était vraiment un bonnet. Peut-être +même cela n’y ressemblait-il pas du +tout, malgré la dentelle et les entre-deux. +Imaginez ce qu’il vous plaira. +J’aime à être convenable, et je le +suis. Ce qui est certain, c’est qu’à +l’heure qu’il est, au lieu de manger +du pâté de foie gras qui me trouble +toujours l’estomac et de rire avec +un tas de gens qui ne me troublent +plus le cœur, je serais en train, comme +une bonne petite bourgeoise, de +dormir tranquillement, bercée par +le ronflement de mon mari, ou de +surveiller le sommeil d’un mioche +endormi sous les mousselines d’un +berceau, si je n’avais pas eu confiance +en ce maudit bonnet-là !</p> + +<p>Sans nul doute, Rose Mousson +voulait raconter une histoire ; ce +soir-là, précisément, on s’ennuyait +fort ; on écouta, en pensant à autre +chose. Lisez comme nous écoutâmes.</p> + +<hr> + + +<p>« Vous autres qui vous contentez +de ce que nous sommes — et je ne +vous en fais pas mon compliment ! — vous +ne vous inquiétez guère de +ce que nous étions autrefois ; vous +vous figurez peut-être que nous +avons toujours eu des robes de deux +mille francs, et que, si nous avons +été en nourrice, ç’a été au café Anglais. +Erreur. Il y a des commencements. +Les fleurs les moins rares, +celles même que tout le monde respire, +ont été des boutons. Les filles +ont été des petites filles. Tenez, la +grande Clémentine, là-bas, qui a +toujours envie de s’en aller parce +que ses chevaux pourraient prendre +un rhume en l’attendant à la porte, +marchait à quatre heures du matin +dans les rues, un petit balai sur l’épaule, +derrière sa mère qui portait +un balai plus grand ! Ne dis pas non, +mon concierge t’a reconnue l’autre +jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu +de l’éducation. On m’a appris l’orthographe. +A présent, quand j’écris, +je fais des fautes pour ne pas avoir +l’air de poser. Mais je m’exprime +bien quand je veux, hein ?</p> + +<p>Papa et maman — des gens honnêtes, +avec de petites rentes, — m’avaient +mise dans un couvent. +Une très grande vieille maison, des +arbres, puis des murs. Comme je +ne m’appelais pas Mousson et que +personne ne pouvait deviner que je +prendrais ce nom-là un jour, j’avais +pour amies tout ce qu’il y avait de +mieux dans le couvent en fait de +pensionnaires. Des filles de banquiers, +des filles de marquis ! Enfin, +de jolies connaissances. Il y en avait +une surtout qui m’adorait : Adèle. +Adèle de Lamprade. Les deux sœurs, +voilà ce que nous étions. Qui voyait +l’une, voyait l’autre. Quand on nous +cherchait, on était bien sûr de nous +trouver ensemble dans quelque coin +du jardin, assises au pied d’un arbre, +et nous racontant tout bas des histoires, +des histoires à n’en plus finir. +Si bien que j’étais très contente, moi, +au couvent, et que je n’aurais pas +demandé mieux que d’y rester toujours, +si je n’avais pas eu — toute +petite, quatorze ans, — une envie +de me marier, oh ! mais une envie !</p> + +<p>Car, voyez-vous, il faut que je +vous le dise, les jeunes filles honnêtes +sont très honnêtes, ça, c’est +vrai, mais il y a des moments où +elles ressemblent joliment à celles +qui ne le sont pas. Les cocottes qui +commencent, qui n’ont encore que +des robes de quatre sous, passent +leur temps à songer qu’il existe des +théâtres, de beaux cafés et surtout +des bals, de grands bals sous des arbres +de zinc et sous des girandoles +de verres blancs, où viennent des +messieurs très chics, des étrangers, +des Anglais, des Russes. Si on pouvait +aller là, comme les autres, avec +des toilettes, on trouverait peut-être +quelqu’un de très convenable qui serait +bon pour vous, ne regarderait +pas à la dépense. Eh bien, les demoiselles +sages ont des idées dans +ce genre-là… avec des différences. +Le monde qu’elles rêvent, +c’est un Mabille où l’on trouve +des maris.</p> + +<p>Dans le couvent où j’étais, on +pensait tellement au mariage, et +celles qui n’étaient pas très jolies ou +pas très riches avaient une si belle +peur de coiffer sainte Catherine, que +c’étaient, la nuit et le jour — la +nuit surtout, — des prières à nos +patronnes et des vœux à la bonne +Vierge, pour être sûres de trouver +un mari dès qu’on rentrerait chez +ses parents.</p> + +<p>On s’avisait aussi d’un autre +moyen, bien meilleur.</p> + +<p>Vous ne savez peut-être pas une +chose : c’est que rien ne porte bonheur +pour le mariage comme d’avoir +à soi le bonnet qui a coiffé une jeune +personne pendant la nuit de ses +noces. Nous le savions, nous ! Et la +chose était certaine, il ne fallait pas +dire non. On citait vingt exemples. +Des filles très laides et très sottes, +sans le sou — on se souvenait +d’elles, on disait les noms, — avaient +été épousées quinze jours après leur +entrée dans le monde, uniquement +parce qu’elles avaient possédé l’un +de ces bonnets.</p> + +<p>Vous imaginez si l’on avait envie +d’en avoir, de ces amulettes-là ! +Aussi, la convention était faite +et jurée entre amies : celle qui se +marierait la première ne manquerait +pas de donner à l’autre le précieux +porte-bonheur ; quand Adèle de +Lamprade quitta le couvent, je me +jetai à son cou toute pleurante et je +lui dis à l’oreille : « Oh ! tu m’enverras +ton bonnet, dis ? »</p> + +<p>Elle me l’envoya !</p> + +<p>Il était joli, très joli. Fait d’une +mousseline transparente, garni de +dentelles, pas très long, à manches +courtes, un peu décolleté… »</p> + +<hr> + + +<p>Nous interrompîmes Rose Mousson. +Ce n’était pas un bonnet qu’elle +nous décrivait-là ! Un bonnet n’a +pas de manches, un bonnet n’est +pas décolleté.</p> + +<p>— Vous êtes des imbéciles ! s’écria-t-elle +en se renversant sur le +dossier de sa chaise. Je vous dis que +c’était un bonnet, et le plus joli du +monde, bien qu’un peu fripé ; mais +il n’en valait que mieux.</p> + +<hr> + + +<p>» J’étais absolument sûre de me +marier maintenant ! Aussi, ma foi, +dès que je fus de retour dans ma +famille, je me conduisis avec une +parfaite impertinence, et je fus +coquette avec tout le monde. Qu’avais-je +à craindre ? Je pouvais sourire +à celui-ci, laisser un peu longtemps +ma main dans la main de +celui-là ; aucune imprudence ne +devait me nuire, puisque j’avais le +bonnet. Je fus de plus en plus folle ; +si folle qu’une fois je ne refusai pas +d’aller, vers dix heures du soir, +toute seule, dans le jardin de mon +père, avec un petit cousin que +j’avais, et qui était venu nous voir +pendant les vacances. Il voulait me +montrer un nid de rossignol de +muraille qu’il avait trouvé dans +des pierres, derrière un tilleul. Il +prétendait qu’on le verrait bien +mieux la nuit.</p> + +<p>Il était gentil, mon cousin. +Svelte, brun, pâle, des petites +moustaches déjà. Il me regardait +avec des regards tendres qui m’entraient +dans les yeux et me pénétraient +jusqu’au cœur doucement, +chaudement. Ce que j’éprouvais +alors, les fleurs doivent le sentir +quand il fait du soleil. Et il disait +des mots divins. Ah ! ces paroles-là, +vous ne les savez pas, vous ! +moi je les ai oubliées à force d’en +entendre d’autres. Ce soir-là, sous +les branches, elles m’enivraient, et, +pendant que nous cherchions le nid, +je me laissais aller, attendrie, alanguie, +dans les bras du petit cousin, +qui me serrait plus fort, toujours +plus fort, en baisant par instants +mes cheveux… et qui glissa tout à +coup sur l’herbe ! en m’entraînant +avec lui. Car le matin, justement, +il avait plu. Mais cela m’était bien +égal qu’il eût plu, et que mon +cousin eût glissé ; et cela me fut bien +égal aussi d’être grondée par mon +père quand nous rentrâmes, bien +tard, au salon. Aucune inquiétude +possible : j’étais sûre que mon amoureux +m’épouserait, puisque j’avais +le bonnet de la mariée. Ah ! bien, +oui ! Huit jours plus tard, le petit +cousin s’en alla. Et jamais plus je +n’ai entendu parler de lui. Et voilà +pourquoi je bois ce soir du champagne +avec vous dans cet affreux +cabinet rouge et vert où je m’ennuie +depuis dix ans, quatre fois par semaine, +régulièrement. »</p> + +<hr> + + +<p>La grande Clémentine éclata de +rire.</p> + +<p>— Des bêtises, les superstitions, +dit-elle. Tu vois à quoi il t’a servi, +le bonnet.</p> + +<p>Mais Rose Mousson répondit, +avec une jolie gravité que nous +ne lui connaissions pas, une gravité +d’enfant qui défend son joujou :</p> + +<p>— Il ne faut pas rire de cette +chose-là. Moi, d’abord, j’y crois, j’y +crois toujours. On ne se trompait +pas au couvent. Quand on a un +bonnet de mariée, on est sûre de se +marier bientôt. Seulement, il y a +bonnet et bonnet.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ? +demanda Clémentine.</p> + +<p>— Écoute. Après la fuite de mon +cousin, je m’en allai voir Adèle de +Lamprade et je lui racontai mon +histoire. Elle se mit à fondre en +larmes, la pauvre amie, en s’écriant : +« Je comprends tout, oh ! je comprends +tout. » Je faillis la battre ! +Sans doute, elle m’avait trompée, +elle ne m’avait pas envoyé son bonnet +de nuit de noce, elle m’en avait +envoyé un autre ! « Oh ! non, non, +me dit-elle en rougissant ; c’était +bien celui-là, mais, comprends, le +soir, avant de m’épouser, — mon +mari me l’avait ôté ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2> + + +<p>D’un geste vif, avec un air +qui se décide, M<sup>me</sup> de Ruremonde +ferma son éventail ; +et il s’envola de sa joue, dans +le vent des feuilles repliées, une +vague nuée de veloutine, qui monta, +monta, redescendit, et s’arrêta, +légère, éparpillée, aux frisons roux, +tout près des yeux.</p> + +<p>— Soit ! dit la rieuse jeune +femme aux trois rivaux qui l’adorent +infiniment, je consens à me départir +de ma barbarie accoutumée. Mais +entendez bien ceci : chacun de vous +me contera, sans trop mentir, l’une +de ses aventures d’amour, et puisque +l’eau va aux fleuves, et les millions +aux millionnaires, et le bonheur +aux heureux, c’est à celui des +trois à qui est échue, autrefois ou +naguère, la plus précieuse, la plus +rare, la plus parfaite bonne fortune, +que j’accorderai de baiser, en présence +des deux autres, l’ongle rose +et cruel de mon petit doigt déganté !</p> + +<hr> + + +<p>Voici comment parla le plus vieux +des amoureux :</p> + +<p>Je plains très sincèrement les +hommes qui ne gardent pas, dans +quelque tendre recoin du cœur, le +souvenir d’avoir joué, tout jeunes, +avec de jeunes demoiselles, aux jeux +innocents, le soir, dans le jardin +étroit d’une petite maison de province ! +Car ils n’ont pas connu l’exquise +puérilité des amourettes à la +fois naïves et sournoises, des consentements +qui ne savent à quoi ils +consentent, des refus qui ne savent +ce qu’ils refusent, des petites douleurs +qui pleurent, des petites bouderies +qui rient ; car ils ignorent le +plaisir aigu, et comme tranchant, +qui cingle les nerfs, d’entendre des +noms de jeunes filles criés dans de +brusques envolées de joie par +d’autres jeunes filles, et le charme +de miauler « miaou » devant une +porte à demi fermée quand la chatte, +derrière le battant, est un ange, et +le tremblant délice de baiser, entre +les barreaux d’une chaise, parmi les +regards qui se moquent ou qui +envient, toute la rougissante pudeur +des vierges sur la joue d’une enfant +qui veut bien !</p> + +<p>Une fois, nous convînmes d’un +jeu nouveau ; il s’agirait de trouver +une rose que Lucienne — Lucienne, +ma préférée ! — aurait cachée sur +elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.</p> + +<p>— C’est fait ! me cria-t-on.</p> + +<p>Eh bien, je ne découvris point +la rose. Vainement, je fouillai — oh ! +avec quel désir de ne pas trouver +trop vite ! — les poches longues +de la jupe, où, dans les plis du mouchoir, +se heurtaient un dé et un +étui à aiguilles ; vainement j’osai, +du bout du doigt, écarter un peu le +col étroit de toile empesée, qui met +une ligne vermeille dans la blancheur +du cou ; vainement je soulevai, +du souffle plutôt que de la main, les +pâles bandeaux blonds et doux pour +voir si la petite fleur n’était pas +cachée dans la petite oreille : je ne +découvris pas la rose ! Je frappais +du pied, je me mordais les lèvres. +J’étais à la fois plein d’humiliation +et de désespoir ; car ils se moquaient +de moi, les autres, et le prix de la +trouvaille eût été un baiser de +Lucienne !</p> + +<p>Furieux d’avoir dû « donner ma +langue au chat », je me retirai +au fond du jardin ; j’allais, venais, +maussade, sous la charmille toute +traversée de lune.</p> + +<p>Mais Lucienne s’esquiva et s’en +vint me rejoindre.</p> + +<p>— C’est que vous avez mal cherché, +dit-elle en ouvrant sa divine +bouche rouge, où la fleur s’épanouissait +comme dans une autre +fleur à peine plus grande.</p> + +<p>Et elle ne me défendit pas de +cueillir avec les lèvres, entre la neige +de ses dents, la délicieuse rose tout +humide d’une ineffable rosée.</p> + +<hr> + + +<p>— La bonne fortune est jolie et +fraîche comme un bouquet de campanules +des champs. Mais qui +n’entend qu’une clochette n’entend +qu’un son, dit M<sup>me</sup> de Ruremonde.</p> + +<hr> + + +<p>Le second amoureux raconta cette +histoire :</p> + +<p>Tandis que du fond d’une baignoire, +derrière la claque retentissante, +je voyais, le soir de la première, +les personnages créés par ma fantaisie +vivre et se mouvoir dans la +réelle chimère de la scène ; tandis +que mes vers, — ces vers écrits +dans la fièvre des nuits heureuses ! — sonnaient +leurs triomphales rimes +parmi le grand silence qui approuve +ou la furie des applaudissements, je +ne songeais pas à mon œuvre, non, +ni au succès, ni à la gloire ! Toutes +mes pensées, tous mes sens, toutes +mes forces vitales, convergeaient +vers l’extraordinaire et magnifique +comédienne, par qui mon drame +devenait la vie, par qui ma parole +devenait un chant. Aux répétitions, +elle ne m’avait guère satisfait ; même, +nous nous étions, parfois, assez vivement +querellés ; c’est à peine +si j’avais vu qu’elle était séduisante, +et si belle ! Mais là, dans la chaude +apothéose du théâtre, traînant sa +robe de brocart d’or avec un bruit +sonore de longues périodes, riant +des rires rouges qui veulent des +baisers, levant de beaux bras nus +qui imposent la caresse, grande, +grasse, blanche, avec des rougeurs +de sang soudain sous la neige vivante +des épaules et de la gorge, +elle était bien, dans la splendeur des +criminelles amours, la formidable +courtisane italienne des temps anciens, +telle que je l’avais pensée, la +femelle héroïque des cardinaux et +des papes. Je l’aimais, moi aussi, +comme le héros de mon œuvre, je +l’aimais, je l’aimais ! La lumière +de sa beauté, au fond de la loge +obscure, m’inondait, m’éblouissant, +et je m’enivrais, malgré la +distance, de violentes senteurs de +chair, comme un homme qui fourrerait +et roulerait sa tête dans +un bouquet de femmes. Quand +la toile tomba, je m’enfuis. Je me +souciais bien d’entendre les acclamations +glorieuses dont mon nom +fut salué ! Et je ne montai pas sur +le théâtre. Si j’étais entré dans le +foyer, si j’avais vu, de près, l’admirable +comédienne qui avait réalisé +mon rêve de poète, l’adorable femme +qui me l’avait fait oublier, je me +serais élancé vers elle, je l’aurais +embrassée, enlevée, emportée ! Fou, +je craignais d’être ridicule, et absurde. +Je courus à travers les rues, +sans savoir où j’allais. L’enlacement +dont elle avait étreint, pendant +qu’il rendait l’âme, le jeune homme +amoureux de la pièce, je l’avais autour +du corps, comme une ceinture +vivante et acharnée, dont rien désormais +ne me délivrerait. Il y +avait des étoiles au ciel ? non, ses +yeux ! et toute la furie des passions +qui avaient jailli de ses prunelles, +qui s’étaient projetées, éperdues, +dans l’emportement de ses gestes, +qui avaient délicieusement râlé +dans sa mourante voix, me poursuivait, +me talonnait, me rejoignait, +me saisissait avec des rudesses de +mains qui vous empoignent aux +épaules. Enfin, je rentrai chez moi, +tout plein et tout enveloppé d’elle. +Je remarquai, surpris, que la porte +de mon appartement était ouverte ; +et, à peine avais-je franchi le seuil, +que je la vis, elle, là, m’attendant +dans son royal costume de courtisane +romaine, et que, dans un écartement +lumineux de brocart d’or, +elle me mit autour du cou l’impérieuse +caresse de ses brûlants bras +nus !</p> + +<hr> + + +<p>— Voilà une belle aventure ! dit +M<sup>me</sup> de Ruremonde ; puisque vous +avez eu la rare fortune de posséder, +dans une femme, l’incarnation de +votre rêve. Je ne cache pas que +vous avez quelque chance de gagner +le prix convenu.</p> + +<hr> + + +<p>Le dernier des rivaux fit ce conte :</p> + +<p>« Dès que je fus assis dans le wagon, +je demeurai sous le charme. A +côté d’un homme gras et doux, tranquille — son +mari évidemment, — une +jeune femme tout en noir lisait, +avec une attention qui pense à autre +chose, le roman d’une revue. Une +bourgeoise, certes, car aucune singularité +ne pimentait la modestie +de sa toilette ; les gants des +longues mains — des gants de +Suède, gris, — n’avaient que deux +ou trois boutons ; la voilette, ni +trop ni trop peu baissée, laissait +voir deux fines lèvres, à peine roses, +qui ne s’entr’ouvraient pas, sévères. +Mais tout le ciel — le ciel tel qu’il nous +apparaît à seize ans, bleu pâle, où +passent des volées d’anges, — était +visible, adorablement, derrière la +dentelle, dans ses yeux. Je sentis +soudainement que j’étais en présence +de celle que j’avais toujours +espérée sans la rencontrer jamais, +de celle que, rencontrée enfin, +j’aimerais éternellement. Et, quelque +chose d’analogue à ce que j’éprouvais, +elle l’éprouva. Ne me croyez +point, j’y consens ! moquez-vous, +moquez-vous ! Je vous dis que, nos +regards s’étant rencontrés, il y eut +dans les siens un éveil pareil à celui +que produit l’entrée d’un flambeau +dans la pénombre d’une chambre ; +et, sans qu’elle se fût détournée un +instant, sans qu’elle eût essayé de +lutter contre un charme trop fort, +la tendre résignation d’un sourire +qui ne quitta plus ses lèvres enfin +entr’ouvertes m’avoua qu’elle acceptait +sa destinée. Quand son mari, à +la dernière station, descendit pour +demander à quelle heure le train +arriverait à Bruxelles, je pris les +mains de la jeune femme ; elle +ne les retira point ! et, simplement, +presque à voix haute, elle me +dit, sans que j’eusse parlé : « Je serai +demain matin, à dix heures, à +l’église de Sainte-Gudule. » Je ne lui +répondis même pas. Elle savait tout +ce que j’aurais pu répondre. Oh ! +qu’elle fut douce, la dernière heure +du voyage, pendant que, l’homme +gras et doux s’étant endormi, nous +nous regardions, vaincus, extasiés, +les yeux dans les yeux ! Qu’elle fut +délicieuse aussi, la nuit qui précéda +l’instant où je devais la revoir à +l’église ! Ma vie recommençait. Rien +de ce qui avait existé n’existait. Le +souvenir même était aboli. J’aimais +pour la première fois ; et je bâtissais +les féeries de mille songes. Cette +femme, si pareille à mon suprême +idéal, que le destin compatissant +m’offrait, je l’emporterais loin, très +loin, charmé, charmée, et nous +connaîtrions, sur les bords de quelque +fleuve, dans une maisonnette +où grimpent des fleurs et des +oiseaux, la solitude parfaite du +silencieux amour. Bien avant l’heure +indiquée, je l’attendais à l’église. +Qu’elle ne vînt pas, c’était la seule +idée que je ne pouvais pas avoir. +Est-ce qu’elle ne s’était pas promise +dans le premier regard ? Est-ce +qu’elle ne s’était pas livrée dans +la première parole ? J’avais sur +les lèvres le baiser qu’elle ne m’avait +pas donné. Cependant elle ne venait +point. Je regardais une à une les +femmes qui entraient dans l’église : +elle ne venait pas, elle ne venait +pas ! Quand, de retour à l’hôtel, je +m’informai des voyageurs qui, la +veille, étaient arrivés en même +temps que moi, j’appris que le mari, +par un caprice, ou par quelque +jalousie, avait voulu repartir dès +le matin ; et depuis, hélas ! je +ne l’ai pas revue, je ne l’ai jamais +revue ! »</p> + +<hr> + + +<p>Les deux rivaux du dernier conteur +éclatèrent de rire.</p> + +<p>— La plaisante bonne fortune, en +vérité ! C’est une assez piètre aventure +d’amour qu’un rendez-vous où +l’amoureuse ne vient pas.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> de Ruremonde, d’un +geste, leur imposa silence.</p> + +<p>— Vous avez été heureux, certes, +vous qui avez baisé entre des dents +de neige la fleur des enfantines +amours, et vous qui avez embrassé +votre superbe chimère ; mais il a +été plus heureux encore, celui qui, +ayant, pendant une heure, éperdument +aimé, n’a pas connu cette irrémédiable +tristesse : la réalisation de +son rêve.</p> + +<p>Et ce fut au troisième conteur que +M<sup>me</sup> de Ruremonde, entre deux +valses, accorda la rare et chère +gloire de baiser, en présence des +deux amants vaincus, l’ongle rose et +cruel de son petit doigt déganté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le Crime du vieux Blas</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">I.</span> Le vieux Blas et le petit Blas</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">II.</span> Le pont de fer et de bois</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">III.</span> Histoire du petit garçon qui +n’avait pas d’oreilles et du +chien noir qui fumait sa pipe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">IV.</span> Après le devoir accompli</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">V.</span> Le vieux Blas manque de courage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">VI.</span> Méchanceté des gens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">70</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">VII.</span> Cruauté des choses</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">82</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap2"><span class="item">VIII.</span> Fin de l’histoire du petit garçon +qui n’avait pas d’oreilles +et du chien noir qui fumait +sa pipe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">88</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le bonnet de la Mariée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">97</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Les trois bonnes Fortunes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">115</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +Le 6 juin 1882,</span><br> +<span class="xsmall">PAR</span> A. LEFÈVRE, <span class="xsmall">A</span> BRUXELLES</p> + +<p class="c"><img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="A. L. FABRILITER"></p> + +<p class="c"><span class="xsmall">POUR</span><br> +<span class="b">Henry KISTEMAECKERS, Éditeur</span><br> +<span class="i">à Bruxelles.</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p> + + +<p class="c i">Dans la même collection :</p> + +<ul> +<li>Léon <span class="sc">Cladel</span> — <b>Petits cahiers</b>.</li> +<li>Francis <span class="sc">Enne</span> — <b>D’après nature</b>.</li> +<li>L. <span class="sc">Hennique</span> — <b>Deux Nouvelles</b>.</li> +<li>C. <span class="sc">Lemonnier</span> — <b>Le Mort</b>.</li> +<li>Pierre <span class="sc">Elzéar</span> — <b>La Femme de Roland</b>.</li> +<li>J.-K. <span class="sc">Huysmans</span> — <b>A Vau-l’Eau</b>.</li> +<li>Guy <span class="sc">de Maupassant</span> — <b>M<sup>lle</sup> Fifi</b>.</li> +<li>Catulle <span class="sc">Mendès</span> — <b>Le Crime du vieux Blas</b>.</li> +</ul> +<p class="c i">Plusieurs autres volumes sont en préparation</p> + +<p class="c i">Imprimerie A. Lefèvre, Bruxelles.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div> +</body> +</html> + |
