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- <title>Le crime du vieux Blas | Project Gutenberg</title>
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-<body>
-<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
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-<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
-<p class="c top2em">ÉDITION DE BIBLIOPHILE</p>
-
-<p class="c large b ssf">CATULLE MENDÈS</p>
-
-<h1><span class="small">LE</span><br>
-<span class="ssf xlarge b">CRIME</span><br>
-DU VIEUX BLAS</h1>
-
-<p class="c i">Portrait en taille douce</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="i">BRUXELLES</span><br>
-HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR<br>
-<span class="i">Tous droits absolument réservés.</span></p>
-
-<p class="c xsmall">MDCCCLXXXII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt=""></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">LE CRIME DU VIEUX BLAS</h2>
-
-
-
-
-<h3>I<br>
-Le vieux Blas et le petit Blas.</h3>
-
-
-<p>Ce qui est bon le matin quand
-on s’éveille pour la journée
-de travail, c’est de s’asseoir
-dans la salle basse de la ferme, entre
-les cuivres que le jour nouveau fait
-reluire, devant la table de sapin
-bien lavée, et là, de manger, pesamment
-accoudé, de longues émincées
-de pain noir, trempées dans le bon
-lait qui mousse au rebord de la
-jatte.</p>
-
-<p>Vingt-neuf ans, forts bras nus et
-gorge de nourrice, face rosâtre à la
-peau pleine sous la cotonnade
-rouge de la coiffe basquaise, la Cadije
-se campa au bas de l’escalier, et
-cria, les poings sur les hanches :</p>
-
-<p>— Dieu vivant ! sont-ils sourds,
-ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé,
-l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous
-pas honte de dormir, après que je
-suis levée ? Est-ce la mode maintenant
-que la poule chante avant
-les coqs ?</p>
-
-<p>Une ferme de bon rapport et bien
-plaisante à l’œil, — deux arpents, pas
-une acre de plus, mais deux arpents
-de grasse terre, clos d’une haie
-épaisse, — une ferme où, sous les
-pommiers régulièrement espacés,
-caquètent dans le gazon, nasillent
-dans la mare, gloussent dans le trou
-à fumier, poulettes et poulets, canes
-et canards, dindes et dindons, c’est
-de quoi suffire à l’ambition d’une
-fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse
-entre ses arbres fruitiers et
-ses bêtes ; allant, venant du matin
-au soir, travaillant comme pas une,
-contente, familière aux gens, pas
-toujours « commode » d’ailleurs,
-car il faut bien jordonner quelquefois
-pour se faire obéir des animaux
-et des personnes.</p>
-
-<p>Il y a dans notre pays basque,
-entre les versants rocheux, non
-loin de quelque gave qui roule,
-tonne et mousse, beaucoup de ces
-plaines fécondes où l’herbe pousse
-bien, où les branches s’alourdissent
-de fruits ; les hauteurs les gardent
-du vent, le torrent calmé s’y prolonge
-en rivière ou s’y étale en lac ;
-toute une Normandie, avec ses pommiers
-et ses grasses prairies, se
-ramasse dans un vallon.</p>
-
-<p>Cependant, l’escalier raide en
-bois blanc, où la Cadije, pour ne
-pas demeurer inoccupée, lançait à
-pleine écuelle une eau claire qui
-rejaillissait, ruisselait, s’égouttait,
-craqua sourdement sous des pieds
-qui descendent ; le vieux Blas apparut,
-tenant le petit Blas par la main.</p>
-
-<p>L’un était le père, l’autre était
-l’enfant de la Cadije. Aïeux et
-petits-fils s’accommodent de se tenir
-par la main ; ils finissent par être
-presque de même taille, l’enfance
-se haussant toujours, le grand âge
-se courbant de plus en plus. Le
-vieux Blas avait soixante et onze
-ans ; le petit Blas en avait six.</p>
-
-<p>Une large face, toute rouge, aux
-rides égales et fermes, de courts
-cheveux blancs, une barbe blanche,
-drue et presque rase, de
-petits yeux jaunes, un peu clignotants,
-comme fatigués d’avoir vu
-trop de jours, tel était le vieillard.
-Un peu gros, les membres forts, il
-portait la veste courte, en drap
-épais, des Basques de la plaine et le
-béret marron dont une oreille
-énorme, couleur de sang, soulevait
-le rebord.</p>
-
-<p>On a été, on ne peut plus être.
-Beau mâle et des plus galants du
-temps qu’il y avait de belles filles — car,
-aux yeux des anciens, les jeunes
-d’à présent sont moins jolies, comme
-s’ils projetaient sur elles quelque
-chose de leur ombre, — le vieux
-Blas, qui n’avait pas eu son pareil
-pour attaquer le taureau et pour
-lancer la balle, sentait bien que
-son temps était passé ; il avait des
-lourdeurs, des raideurs dans ses
-membres autrefois si prestes, et sa
-tête, qu’il portait penchée vers
-l’épaule gauche, branlait un peu,
-c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir
-l’esprit rapide et tout à fait lucide ;
-il lui arrivait de ne pas se rappeler
-une chose qu’on lui avait
-racontée la veille, et aussi de ne pas
-reconnaître, quand ils revenaient au
-pays, des camarades avec lesquels il
-avait vidé plus d’une bouteille jadis
-devant les troënes de quelque cabaret.
-Mais bah ! il en savait encore
-assez pour conter, après un pot de
-cidre, quelque bon conte qui fait
-rire ; il faisait encore ses quatre
-lieues sans buter et sans avoir besoin
-de bâton.</p>
-
-<p>Il ne voulait qu’un bâton : son
-petit-fils. Cela soutenait le vieux
-Blas de soutenir le petit Blas.</p>
-
-<p>Celui-ci, c’était l’enfant montagnard,
-robuste et sain. Par le lait
-d’une mère forte, par le sobre manger,
-par l’air libre qui vivifie les
-poumons, il avait crû, s’était solidifié,
-avait durci ; la belle virilité
-future était visible dans cette enfance.</p>
-
-<p>Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit,
-il avait l’air étourdi, un peu
-hagard, qui questionne, qui va comprendre,
-qui s’inquiète quelquefois,
-d’une inquiétude sans chagrin ;
-et c’était la meilleure joie
-du vieux Blas de baiser la jeune face
-épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient
-par boucles des cheveux
-noirs qui s’ébouriffent, et les clairs
-yeux bleus comme un lac des montagnes,
-que le petit Blas avait.</p>
-
-<p>Derrière eux, venait l’homme, le
-mari de la Cadije, le père de l’enfant,
-Antonin Perdigut. Trente ans,
-le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire
-les hommes de la vallée dans
-ces pays de montagnes, il marchait
-d’un pas mesuré, sans hâte, mais
-sans hésitation, d’un pas de laboureur.</p>
-
-<p>La Cadije, à pleine bouche, embrassa
-ses trois hommes, plus ardemment
-le mari, plus gravement
-l’aïeul, plus doucement le petit.</p>
-
-<p>Ils s’assirent autour de la table,
-dans la salle basse, et mangèrent en
-silence.</p>
-
-<p>Le repas du matin, ce n’est pas
-l’heure des propos ni des rires. Ses
-forces, son activité, il faut les réserver
-pour le travail de la journée,
-n’en rien laisser perdre en menus
-badinages. Le soir, après la besogne,
-on peut se divertir ; quand
-on a payé sa dette, il est permis
-d’être prodigue.</p>
-
-<p>D’ailleurs, on avait dormi tard ce
-jour-là dans la ferme, et c’était la
-saison des semailles ; il fallait qu’Antonin
-Perdigut se hâtât d’aller aux
-champs, sa sacoche de graines à
-l’épaule.</p>
-
-<p>Quant au grand père, il avait un
-emploi sur une voie ferrée qui passait
-aux environs ; besogne aisée,
-peu fatigante, à laquelle un enfant
-aurait suffi, qu’on avait confiée à
-ce vieillard.</p>
-
-<p>Donc, sans se parler, paisibles, ils
-mouillaient de longues tranches de
-pain de seigle dans la blancheur un
-peu bleuâtre du lait.</p>
-
-<p>Autour d’eux, le rose encore gris
-de la matinée, entrant par les basses
-fenêtres, faisait se lever peu à peu
-l’ombre pendante le long des murs,
-et cette noirceur déjà éclaircie montait
-lentement, devenait de moins
-en moins sombre, comme si des
-voiles de crêpes avaient été tirés
-d’en haut, s’étaient l’un après l’autre
-évanouis. Les faïences du buffet accusaient
-leurs formes, ébauchaient
-leurs teintes vives ; il y avait dans
-la rondeur vermeille des casseroles
-des mouvements de flammes qui
-semblaient le reflet d’un invisible
-fourneau ; et, sur les carreaux
-rouges, des bandes longues, pâles,
-à peine lumineuses, étaient comme
-de grands rayons de lune qui seraient
-restés endormis là.</p>
-
-<p>Au dehors sonnait le réveil de la
-ferme dans les piaillements d’oiseaux,
-dans le remuement des
-branches, dans les mugissements
-de l’étable, dans tous les bruits
-mêlés des bêtes familières, et dans
-le frais passage du vent clair.</p>
-
-<p>Le vieux Blas ayant vidé sa jatte,
-dont les dernières gouttes de lait
-coulèrent sur sa barbe blanche, parla
-d’un air timide :</p>
-
-<p>— Ce qui serait très bien, ce
-serait de laisser venir le petit avec
-moi, là-bas, près du pont, pour
-s’amuser. Je dis : pour m’amuser
-aussi. Un train qui passe après un
-train, toute la journée, ce n’est pas
-gai ; je m’ennuie enfin à regarder
-l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent
-les anciens ; ils mettent de
-la gaieté dans les vieux esprits et de
-la lumière dans les vieux regards.
-L’autre jour, il a plu toute la
-journée, mais Blas était avec moi,
-et en revenant j’ai dit comme une
-bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! »
-Puis, c’est très bon pour
-l’enfant de respirer l’air du bord de
-l’eau et de jouer dans les fleurs
-autour de la maisonnette en bois.</p>
-
-<p>— C’est donc, dit la Cadije en se
-levant, que l’air n’est pas bon à la
-ferme et qu’il n’y a pas de fleurs
-dans le jardin ? L’enfant restera à
-la maison avec moi et mes bêtes.
-S’il veut se distraire, il ira gauler
-les oies dans le chemin autour de la
-haie. On est petit, cela ne fait rien :
-il faut commencer à se rendre utile.
-Pour sûr, je ne le laisserai pas aller
-avec vous. Les trains qui passent,
-c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il
-joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il
-y a sur le bord de votre rivière du
-sable très dangereux, où l’on glisse,
-et des pierres qui roulent dès qu’on
-y met le pied.</p>
-
-<p>L’enfant ne fit aucune objection
-d’abord à la volonté maternelle,
-parce qu’il achevait de boire son
-lait ; mais dès qu’il eut léché du
-bout de la langue le fond de la
-jatte vide, il se prit à pleurnicher
-d’un air fort désespéré en se fourrant
-les pouces dans les yeux.</p>
-
-<p>— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce
-que j’ai dit est dit. Tu veux aller
-avec ton grand-père, parce qu’il te
-raconte des histoires, parce qu’il
-te laisse courir partout, parce qu’il te
-gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te
-gâte, moi. L’autre jour tu es revenu
-dans un bel état, parlons-en. Tout
-en sueur, la blouse en loques, des
-épines dans les cheveux ; j’ai passé
-plus d’une heure à repriser ta culotte.
-Quand on ne sait pas veiller sur
-les enfants, on ne demande pas à les
-emmener avec soi.</p>
-
-<p>Mais le petit Blas pleurnichait
-toujours et le vieux Blas lui-même
-avait quelque chose d’humide, qui
-allait être une larme, dans ses
-vieux yeux jaunes tout clignotants.</p>
-
-<p>Antonin Perdigut s’interposa, fit
-remarquer « qu’une fois n’est pas
-coutume », et qu’on pouvait bien
-laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire,
-le petit avec le
-vieux.</p>
-
-<p>La Cadije rechigna, grognona,
-dit cent paroles, finit par consentir
-en haussant les épaules.</p>
-
-<p>— Au moins vous serez sages, tous
-les deux ?</p>
-
-<p>Et quand ils eurent promis de ne
-pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher
-trop près de la rivière et
-surtout de faire attention quand les
-trains passeraient, la mère ajouta :</p>
-
-<p>— Oui, oui, je donne la permission,
-mais c’est la dernière fois.</p>
-
-<p>Ils partirent bien conseillés, bien
-embrassés. Ce fut d’un pas grave,
-pour montrer combien ils étaient
-sages en effet, qu’ils traversèrent la
-cour de la ferme et qu’après avoir
-poussé la grille de bois, ils longèrent
-la haie, assez basse à cet endroit,
-par-dessus laquelle on pouvait encore
-les voir.</p>
-
-<p>Mais dès qu’ils eurent dépassé la
-haie, dès que personne, de la ferme,
-ne put plus les apercevoir, ah !
-Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.</p>
-
-<p>Le petit Blas dégagea sa main,
-prit sa course, revint, sauta les fossés,
-grimpa aux arbres, perdit son
-béret dans les branches, déchira sa
-culotte à l’écorce ; et toute la lumière
-éparse du matin jouait autour de
-lui, avec lui, sur la route claire,
-parmi les branches éveillées, dans
-la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant
-que, derrière, un peu loin, le
-vieux Blas, qui suivait avec une
-allure sautillante, antique enfant
-qui aurait voulu jouer aussi, répétait
-dans sa barbe blanche :</p>
-
-<p>— A la bonne heure, c’est cela,
-la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi,
-mon garçon !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c2">II<br>
-Le pont de fer et de bois.</h3>
-
-
-<p>Le jeune courant, le vieux riant,
-ils arrivèrent au bord de l’eau,
-devant le pont.</p>
-
-<p>La rivière étroite et profonde, où
-glissent des radeaux chargés de
-sapins, où passent de petits voiliers
-qui érigent très haut leur unique
-mât, coule rapidement entre la
-berge sablonneuse et le mont de
-granit noir, à pic, que défonce, plus
-sombre encore, l’ouverture d’un
-tunnel ; c’est dans ce trou de la
-montagne que les trains s’engouffrent
-après avoir passé le petit pont
-de fer et de bois, qui est comme un
-trait-d’union entre la rive de sable
-et la rive de pierre.</p>
-
-<p>Le lieu solitaire et nu paraît
-quelque peu morne à cause de la
-haute montagne noire.</p>
-
-<p>Mais le jour, tout à fait levé,
-blanchissait, dorait les plaines où
-les fermes çà et là faisaient des
-îles de verdure, et dans la fraîcheur
-de l’air bleu, les buées du matin,
-montant toujours, s’éparpillaient,
-toutes floches, par écharpes déchirées.</p>
-
-<p>En ce moment, le tablier du pont
-se dressait, perpendiculaire. Tout
-d’abord, le vieux Blas alla s’assurer
-que la rosée de la nuit n’avait pas
-rouillé les cordages de métal, que
-la manivelle obéissait docilement à
-la poussée de la main ; car c’était
-son office de faire se lever le pont,
-quand des radeaux ou des voiliers
-descendaient le cours de la rivière,
-et de le faire s’abaisser pour le passage
-des trains, chaque fois que le
-signal lui en était donné par un
-bruit de sonnette électrique et plus
-tard par le sifflet de la locomotive.</p>
-
-<p>Mais le petit Blas ne se souciait
-guère du pont, de la manivelle et
-des trains, son devoir, à lui, c’était
-de se rouler dans l’herbe autour de
-la baraque en planches que le grand-père
-avait construite au bord de
-l’eau pour se mettre à l’abri quand
-viendraient les pluies d’automne.</p>
-
-<p>Elle était jolie, la maisonnette,
-qu’une vigne vierge vêtissait de
-verdures grimpantes, et où les passereaux
-venaient boire des gouttes
-de rosée dans la coupe inclinée un
-peu des volubilis qui tremblent.</p>
-
-<p>Un jardin l’entourait de ses petites
-allées bordées de buis, toutes petites — comme
-si le vieillard eût voulu
-que l’enfant seul s’y promenât, — et
-de ses plants de floraisons très
-basses, œillets des Indes, tulipes,
-pensées, que le petit Blas pouvait
-regarder fièrement de son haut.
-Mais au milieu, un soleil, très épanoui,
-à la tige d’or vert, se haussait
-pompeusement, comme le tambour
-major des fleurs.</p>
-
-<p>Toutes choses mises en ordre
-dans la mécanique du pont, le
-grand-père s’en vint, sans faire de
-bruit, sur la pointe des pieds ; et,
-brusquement, après un saut, il prit
-dans ses deux grosses mains la tête
-de l’enfant qui se retourna ébouriffé,
-sauvage, ravi.</p>
-
-<p>— Ah ! je te tiens ! Oui, je te
-tiens, mais je te lâche. On attrape
-les oiseaux et on les garde un instant
-pour qu’ils aient plus de plaisir,
-après, quand ils s’envolent. Tu sais,
-petit ! les pierres servent à faire des
-ricochets sur l’eau, les fleurs ne
-sont là que pour être cueillies, et
-je te défends de ne pas marcher sur
-les plates-bandes. Voilà comment
-j’élève les enfants ! Ces petits anges-là
-ont le droit d’être des diables.</p>
-
-<p>Et le grand père ajouta :</p>
-
-<p>— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres,
-j’ai découvert un nid de loriots ;
-nous irons le chercher tout
-à l’heure, quand le train aura
-passé.</p>
-
-<p>Or, le petit Blas s’était avisé d’une
-chose : il cueillait des marguerites
-et les jetait une à une à la figure du
-bon homme ; les tiges se prenaient
-aux poils blancs du menton ; de
-sorte que le vieux Blas avait une
-barbe de fleurs.</p>
-
-<p>Ceci le charma. Il s’assit devant
-la cabane, fit grimper l’enfant
-sur ses genoux ; et, par représailles,
-il lui chatouillait le nez avec
-les pétales des marguerites pendantes.</p>
-
-<p>Tout cela parmi des rires, avec de
-petits cris, près des floraisons épanouies,
-sous des envolées d’oiseaux,
-dans la bonne lumière qui paraissait
-plus claire et plus dorée, là, autour
-de ce grand-père et de ce petit
-enfant.</p>
-
-<p>Celui-ci, devenant sérieux, dit
-tout à coup :</p>
-
-<p>— J’ai assez joué ; maintenant,
-une histoire.</p>
-
-<p>C’était là que le vieux Blas attendait
-le petit Blas ! L’enfant ne manquait
-jamais de l’embrasser après
-quelque beau récit plein de géants
-et de fées : le plaisir d’un bon baiser
-vaut bien la peine de dire un conte.</p>
-
-<p>Mais depuis longtemps, toutes les
-histoires, le grand-père les avait
-dites : le Petit Poucet après la
-Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux
-d’or aussi. Même il avait acheté
-d’un colporteur un gros livre où le
-marchand affirmait qu’il y avait
-beaucoup de contes tous très jolis.
-Il se trouva que le livre était un
-« Essai sur l’établissement des comptoirs
-français au Mississipi ». Le
-petit Blas avait réclamé quelque
-chose de plus amusant.</p>
-
-<p>Alors, sa mémoire étant vidée et
-sa bibliothèque inutile, le grand-père,
-pour être bien embrassé, fut
-obligé de devenir poète. La nuit, il
-ne dormait pas, afin d’imaginer des
-aventures de princesses et de fées,
-qu’il racontait le lendemain près de
-la maisonnette en bois.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, une histoire, une
-histoire si belle que les petits bourgeois
-des villes n’en ont jamais
-entendu de pareille.</p>
-
-<p>— Comment s’appelle-t-elle ?</p>
-
-<p>— C’est l’« Histoire du petit
-garçon qui n’avait pas d’oreilles
-et d’un chien noir qui fumait sa
-pipe ».</p>
-
-<p>— Oh ! dit l’enfant.</p>
-
-<p>— Tu verras, dit le grand-père.</p>
-
-<p>Et le petit Blas, s’étant assis sur
-le sable caillouteux, leva sa jolie
-tête brune, où riaient des boucles
-folles, pendant que le vieux Blas
-commençait gravement, un peu inquiet
-d’ailleurs, car le conte était
-fort compliqué ; et il n’était pas bien
-sûr d’en avoir trouvé le dénouement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c3">III<br>
-Histoire du petit garçon qui n’avait
-pas d’oreilles et d’un chien noir
-qui fumait sa pipe.</h3>
-
-
-<p>— Il arriva une fois…</p>
-
-<p>— Où ça ?</p>
-
-<p>— Dans un pays. Il arriva une
-fois qu’il y avait un homme et une
-femme — des paysans comme nous,
-mais bien plus malheureux, — un
-homme et une femme à qui jamais il
-n’était rien arrivé que de n’avoir
-pas de pain pour souper avant
-d’aller dormir.</p>
-
-<p>— Mais de la soupe ?</p>
-
-<p>— Pas même de soupière, parce
-que le chat l’avait cassée. Donc ils
-étaient tout à fait pauvres, et ce qui
-les rendait encore plus tristes, c’est
-que leur fils était un enfant qui
-n’avait pas d’oreilles.</p>
-
-<p>— Alors, il n’entendait pas ?</p>
-
-<p>— Si fait.</p>
-
-<p>— Par où donc ?</p>
-
-<p>— Par le nez, peut-être, ou par
-les yeux. L’histoire ne donne pas
-d’explication là-dessus.</p>
-
-<p>Le petit Blas réfléchit et dit :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas bien amusant, cette
-histoire-là.</p>
-
-<p>— Ce n’est que le commencement.
-Tu verras tout à l’heure. Or,
-l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et
-qui entendait très bien, entendit un
-jour le père raconter à la mère que,
-dans une montagne de ce pays-là, il
-y avait une grotte où un enchanteur
-très riche avait caché beaucoup d’or
-et d’argent, et que, par la permission
-de l’enchanteur, le trésor appartiendrait
-à celui qui aurait le
-courage d’aller le chercher à travers
-mille dangers.</p>
-
-<p>— Un enchanteur ?</p>
-
-<p>— Comme dans la Princesse
-Bleue.</p>
-
-<p>— Ah ! oui.</p>
-
-<p>— Guignonet, c’était ainsi qu’on
-appelait le jeune garçon, Guignonet
-pensa : « Je voudrais bien aller dans
-la montagne chercher l’argent et
-l’or de l’enchanteur, parce que le
-père et la mère, quand nous serions
-riches, n’auraient plus besoin de
-travailler comme ils font et ne se
-coucheraient plus sans souper. »
-C’était, comme tu vois, un bon cœur
-que l’enfant sans oreilles ; il résolut
-de partir pour la montagne, tout
-seul, sans rien dire à personne,
-parce qu’il voulait faire une surprise
-à ses parents quand il reviendrait
-avec le trésor.</p>
-
-<p>Ce qui aurait pu le faire hésiter,
-c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas
-beaucoup de chance dans ce qu’il
-entreprenait. Quand il avait fait
-quelque chose de très bien, les
-choses tournaient fort souvent de
-façon qu’il avait l’air d’avoir fait
-quelque chose de très mal ; et il était
-puni de ses meilleures intentions.</p>
-
-<p>Il y a des gens comme lui dans la
-vie, à qui rien ne réussit et qui sont
-toujours accusés à tort.</p>
-
-<p>Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre
-sur le chemin, il lui fit l’aumône,
-quoique bien pauvre lui-même,
-d’un petit sou qu’on lui
-avait donné. Eh bien, tu crois que
-le mendiant lui dit : Merci ? Pas
-du tout, il lui jeta le sou à la figure
-et cria, en montrant les poings :
-« C’est très vilain de tromper le
-pauvre monde ! Le bon Dieu vous
-punira. »</p>
-
-<p>— Pourquoi donc le mendiant
-disait-il cela ?</p>
-
-<p>— Le sou était faux. Mais ce
-n’était pas la faute de Guignonet,
-puisqu’on le lui avait donné. Une
-autre fois, il entendit une poule
-qui criait dans l’étable, qui criait,
-qui criait ! il eut pitié, sauta du
-lit — car c’était avant le matin, — et
-s’en alla porter secours à la
-pauvre bête. Il la vit dans une
-espèce de panier rond où elle criait
-de plus belle comme pour demander
-qu’on vînt à son aide. Guignonet la
-caressa : elle se plaignait toujours.
-Alors, il se dit : « Il faut croire
-qu’il y a dans le panier quelque méchante
-bête qui la mord sous les
-plumes. » Il aimait à rendre service,
-il saisit le panier, le remua, le secoua
-dans l’intention de faire sortir la
-poule, qui, de cette façon, aurait été
-délivrée. La poule s’enfuit en effet,
-effarouchée, les ailes toutes battantes ;
-mais sais-tu ce qui tomba par
-terre, du panier ? douze beaux œufs.
-Et tous les œufs furent cassés. Et tu
-penses si Guignonet fut grondé par
-ses parents qui avaient laissé les
-œufs dans le panier pour que la
-poule eût l’idée de les couver. Pourtant
-le petit garçon sans oreilles
-avait cru être utile à la poule.</p>
-
-<p>Et tiens ! à propos de ses oreilles,
-il faut que je te dise comment
-il les avait perdues ; car enfin, il
-n’était pas né comme cela.</p>
-
-<p>C’était une fois au coin d’un bois.
-Guignonet avait déjà huit ans. Il
-rencontre un gros chien tout noir,
-assis sur son derrière, et qui fumait
-sa pipe tranquillement.</p>
-
-<p>— Qui fumait sa pipe ?</p>
-
-<p>— Oui ; dans la contrée où habitait
-Guignonet, on rencontre assez
-souvent des chiens qui fument leur
-pipe en se promenant dans les rues
-ou sur le chemin ; dans notre pays
-ils sont beaucoup plus rares. Enfin,
-le chien que Guignonet rencontra,
-fumait sa pipe tranquillement, ou
-plutôt non, il ne la fumait pas. Mais
-ce n’était pas sa faute : elle venait
-de s’éteindre. Guignonet s’approcha
-et dit au chien noir : « Monsieur le
-chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au
-village vous chercher des allumettes ? »
-C’était aimable, cela, c’était
-poli. Bon ! le chien se dressa sur ses
-pattes de derrière, aboya d’un air
-furieux, se jeta sur Guignonet, et,
-de deux coups de mâchoires, lui enleva
-les deux oreilles. Après quoi, il
-prit sa course à travers les fougères
-et disparut tout à fait.</p>
-
-<p>— Avec les oreilles de Guignonet ?</p>
-
-<p>— Avec les oreilles.</p>
-
-<p>— Dis, grand-père, dans l’histoire,
-est-ce qu’on les lui rendra,
-plus tard ?</p>
-
-<p>— Ça, je ne peux pas te le dire
-encore. Qui entendra, saura. Tu
-comprends que toutes ces mésaventures
-avaient rendu Guignonet un
-peu timide ; mais, n’importe, le désir
-de se dévouer était plus fort que
-la crainte d’être maltraité, et une
-nuit, quand tout le monde fut endormi
-dans la chaumière, il se leva
-à petit bruit, sortit, ses chaussures
-à la main, et, sans avoir peur, bien
-qu’il fît très sombre sur les routes,
-il s’en alla du côté de la montagne.</p>
-
-<p>Or, cette montagne était toute
-noire, comme celle qui est là devant
-nous ; il n’y avait pas de chemin pour
-la monter et d’ailleurs Guignonet ne
-savait pas dans quel endroit se trouvait
-la grotte ; de sorte qu’il était
-très embarrassé et qu’il fut sur
-le point de revenir à la maison.
-Mais il arriva qu’un gros corbeau
-vint voler sur la tête du petit garçon ;
-en volant, il croassait, d’une
-manière qui n’avait rien de terrible
-ni d’effrayant : on aurait dit,
-au contraire, que cet oiseau tout
-noir avait de bonnes intentions,
-voulait donner de bons avis à l’enfant
-sans oreilles.</p>
-
-<p>Guignonet le regarda. Il lui sembla
-qu’il avait déjà vu cette grosse
-tête toute pointue, qui tenait dans
-son bec une petite branche de sapin.</p>
-
-<p>Non, il ne l’avait jamais vu, mais
-le corbeau, avec sa branche de sapin
-au bec, lui rappelait un peu le chien
-noir qui fumait sa pipe.</p>
-
-<p>A cause de cette ressemblance,
-l’enfant voulut s’en aller, craignant
-pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il
-n’avait plus d’oreilles.</p>
-
-<p>Le corbeau voletant toujours,
-lui dit : « Guignonet, il ne faut pas
-se décourager. Le pauvre à qui tu
-as donné un sou t’a dit des injures,
-tu as été grondé pour avoir voulu
-porter secours à la poule qui criait
-et le chien noir t’a volé tes oreilles
-parce que tu lui avais offert d’aller
-chercher des allumettes pour allumer
-sa pipe ; beaucoup d’autres
-choses te sont arrivées où tu n’as pas
-eu de chance du tout, et c’est pourquoi
-on t’appelle Guignonet. Mais,
-tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit
-la récompense, comme la graine
-devient le blé, comme le gland devient
-le chêne. Sois toujours un bon
-petit garçon, prêt à te sacrifier
-pour les autres, et ne t’inquiète pas
-du reste. Pour le moment, assieds-toi
-entre mes deux ailes, je te porterai
-du côté de la grotte où l’enchanteur
-a caché son trésor. » Après
-avoir parlé ainsi, le corbeau se posa
-sur la terre, toutes les plumes étendues ;
-c’était un oiseau si grand, que
-Guignonet, qui était très petit et
-très maigre parce qu’il ne mangeait
-guère, put facilement trouver place
-entre les deux larges ailes.</p>
-
-<p>Le corbeau s’envola. Guignonet
-n’avait pas peur : il pensait au plaisir
-qu’éprouveraient ses parents
-lorsqu’il leur apporterait le trésor
-de la montagne.</p>
-
-<p>Quand il fut arrivé plus haut que
-la plus haute cime, le corbeau
-s’abattit parmi un tas de broussailles,
-dans une espèce de crevasse qui
-était très noire et tout à fait terrible,
-tant on y voyait briller de ci et
-de là des yeux affreux de chouettes
-et d’effraies.</p>
-
-<p>Guignonet mit pied à terre en
-disant : « Merci, monsieur le corbeau ;
-je vous prie maintenant de
-m’indiquer le chemin qui conduit
-à la grotte. » Mais l’oiseau n’était
-plus un oiseau ! il avait changé très
-vite et il était devenu un vieux
-nain tout noir qui regardait Guignonet
-avec un mauvais rire, et
-qui avait une pipe à la bouche.
-Guignonet pensa encore au vilain
-chien qui lui avait volé les
-oreilles. Cependant il ne se troubla
-pas. « Monsieur le nain, dit-il,
-voulez-vous m’indiquer la route qui
-mène à la grotte de l’enchanteur ? »
-Alors ce fut effrayant. Le nain avec
-un grand bâton et les effraies avec
-leurs becs, se mirent à frapper, à
-piquer, à maltraiter de toutes les
-façons, le petit garçon sans oreilles.
-« Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le
-droit de prendre de l’argent qui ne
-t’appartient pas ! Et qu’est-ce que
-tu ferais avec le trésor de la montagne ?
-Tu t’achèterais des billes pour
-jouer dans les rues au lieu d’aller
-à l’école. » Guignonet répondait :
-« On peut prendre l’argent, puisqu’il
-n’appartient à personne ; puisque
-l’enchanteur l’a réservé au plus
-courageux des hommes. Et je vous
-assure que ce n’est pas pour acheter
-des billes que je veux l’avoir ; mais
-c’est pour que mes parents n’aillent
-plus se coucher sans souper et puissent
-faire l’aumône aux vagabonds
-qui passent dans la campagne. » C’étaient
-des paroles inutiles. Les vilaines
-bêtes et le méchant nain ne cessaient
-pas de houspiller le petit
-garçon ; tout roué de coups de bâton,
-tout saignant de coups de bec, il
-dégringola sur les pierres de la crevasse
-jusque dans un grand trou qui
-s’ouvrait là.</p>
-
-<p>Un autre eût renoncé à son entreprise
-à cause des injustices qu’on
-lui faisait ; Guignonet ne perdit pas
-courage pour si peu, et il ne songeait
-qu’à rendre service à ses père et
-mère.</p>
-
-<p>Dans ce trou où il était tombé, il
-y avait beaucoup d’obscurité et, dans
-cette obscurité une espèce de bête
-plus noire encore qui avait l’air
-d’un loup ; ce loup avait entre les
-dents un os qu’il était en train de
-ronger, tout blanc, qu’on aurait
-pris pour une grosse pipe.</p>
-
-<p>Le loup lui dit : « Sors de chez
-moi, petit misérable ! Je suis le
-gardien du trésor qui est là, sous
-une pierre, et je ne te permettrai
-pas de le prendre. » Mais Guignonet
-se jeta courageusement sur le
-loup, et il trouva tant de force dans
-son désir d’être utile, qu’il renversa
-la bête, souleva la pierre qui cachait
-le trésor, et alors, au lieu de l’argent
-et de l’or qu’il croyait trouver là, il
-vit dans une petite cassette ouverte
-un nombre infini de pierreries si
-belles qu’une seule aurait suffi pour
-faire la fortune de plusieurs rois !</p>
-
-<p>Pendant qu’il s’emparait de la
-précieuse boîte, si lourde qu’il avait
-un peu de peine à la soulever, le
-loup s’était relevé, et, maintenant,
-le mordait aux mollets et au derrière ;
-mais Guignonet résistait à la douleur,
-ne prenait pas garde à ces
-dents qui lui déchiraient la peau ;
-il s’imaginait le contentement de sa
-mère lorsqu’elle aurait de belles
-robes comme les dames de la ville
-et qu’elle pourrait distribuer de la
-soupe tous les jours aux mendiants
-qui passent.</p>
-
-<p>C’était un petit garçon comme
-cela. Il lui était égal de souffrir,
-pourvu que les autres fussent très
-heureux.</p>
-
-<p>Cependant, poursuivi par le loup
-qui ne lui lâchait pas les culottes, il
-chercha un chemin dans les broussailles,
-pour revenir au bas de la
-montagne et de là s’en retourner à
-la maison. Il trouva un petit sentier
-très rapide et très dur qui descendait,
-Mais dans l’ombre tout
-autour de lui il y avait une foule de
-créatures, des hommes, des bêtes,
-qui allaient, venaient, rôdaient,
-criaient de toutes leurs forces :
-« Voilà un petit garçon qui a commis
-un grand crime » ; et des oiseaux
-le suivaient à travers les branches
-en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »</p>
-
-<p>Il était bien triste, Guignonet,
-parce qu’il craignait qu’on ne le
-tuât ; triste surtout de voir que
-tout le monde le jugeait si mal.</p>
-
-<p>Quand il fut dans la plaine, il crut
-qu’il était hors de danger et que
-personne ne lui dirait plus de mauvaises
-paroles ; il se voyait déjà
-réveillant le père et la mère dans la
-pauvre chaumine. « Voici le trésor
-caché par l’enchanteur dans la grotte
-de la montagne et qui était réservé
-au plus courageux. Je l’ai trouvé et
-je vous l’apporte ; réjouissez-vous,
-mangez, buvez et partagez avec
-tout le monde la fortune que j’ai
-acquise au péril de ma vie. » Les
-choses ne devaient pas se passer
-aussi bien que l’espérait l’enfant sans
-oreilles ! Il vit venir de son côté, sur
-la grand route, trois gendarmes très
-grands, et comme la lune s’était
-levée, on distinguait très bien l’acier
-de leurs sabres qui reluisaient et
-leurs blanches buffletteries. Mais ce
-qu’il y avait d’extraordinaire dans
-ces trois hommes, c’est qu’ils avaient
-tous trois sous leurs bicornes de
-grands museaux de chiens et que,
-malgré cela, ils fumaient leurs pipes
-tranquillement…</p>
-
-<p>Le vieux Blas en était là de son
-histoire, lorsque le petit bruit de la
-sonnette électrique appela son attention.
-Le premier train ne tarderait
-pas à passer : c’était le moment
-de baisser le pont qui joignait l’un
-à l’autre les deux bords de la rivière.</p>
-
-<p>Il allait se lever, le petit Blas le
-retint.</p>
-
-<p>— Alors, grand’père, les gendarmes,
-c’étaient des chiens ?</p>
-
-<p>— Des chiens véritables, répondit
-le vieux Blas.</p>
-
-<p>Et comme il savait que le train
-n’arriverait pas avant un quart
-d’heure, comme il suffisait de quelques
-minutes pour baisser le pont
-au moyen de la manivelle, il continua :</p>
-
-<p>— Du moins, ils avaient l’air d’être
-des chiens véritables, mais, tu sais,
-dans les histoires, les personnes
-ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent
-être. Le fait est que les
-gendarmes, dès qu’ils aperçurent
-Guignonet, coururent à lui en
-poussant des cris et lui prirent sa
-cassette et lui dirent : « C’est toi
-qui as volé les voyageurs au coin
-du bois ! » L’enfant sans oreilles
-avait beau leur répondre : « Vous
-vous trompez, je viens de la montagne ;
-je rapporte à mes parents
-le trésor qui appartient au plus
-brave », ils ne voulaient rien entendre ;
-ils lui mirent des menottes
-aux mains, et, en l’injuriant, en lui
-donnant des coups, ils le conduisirent
-à la prison de la ville. Là, il
-fut mis dans un cachot tout noir,
-où il y avait beaucoup de rats qui
-trottinaient. Toute la ville s’était
-réveillée. Il entendait du fond de
-son trou les gens rassemblés autour
-de la prison causer entre eux et
-dire : « Ah ! ah ! on l’a pris, le petit
-voleur. Qui donc aurait pensé que
-Guignonet, avec son air si honnête,
-était un garnement de cette espèce ! »
-Lui, tout seul, il pleurait,
-sentant bien qu’il n’avait pas voulu
-faire de mal, et qu’il n’en avait pas
-fait…</p>
-
-<p>Le vieux Blas se leva. Deux coups
-de sifflet avaient déchiré l’air et
-l’on voyait déjà là-bas une fumée
-noirâtre tourbillonnante.</p>
-
-<p>Il courut vers le pont pendant
-que l’enfant jouait avec les cailloux
-de l’allée, et il se mit à tourner la
-manivelle.</p>
-
-<p>Il entendait derrière lui, assez loin
-encore, souffler, grincer, cracher,
-la lourde locomotive que suivait une
-longue file de wagons. Le train
-qui venait était un train express ;
-si le vieux Blas s’était retourné,
-il aurait pu voir des têtes de voyageurs
-qui se penchaient en dehors
-des portières pour regarder la haute
-montagne où ils allaient entrer.</p>
-
-<p>Le tablier du pont, s’abaissant
-lourdement, avait déjà décrit le tiers
-à peu près de sa descente aérienne.
-Le vieux Blas ne se pressait point
-trop ; il avait le temps ; tout était
-bien.</p>
-
-<p>Tout à coup, un cri.</p>
-
-<p>Oh ! il reconnut la voix : c’était
-la voix du petit Blas.</p>
-
-<p>En jouant au bord de la rivière,
-sur le sable et les cailloux, l’enfant
-avait glissé, avait roulé, était tombé
-dans l’eau.</p>
-
-<p>Dieu vivant ! il vit son petit-fils,
-son amour, son extase, disparaître
-dans le courant.</p>
-
-<p>Oh ! le vieux Blas avait soixante
-et onze ans, mais le vieux Blas était
-robuste. Un fort nageur, c’était lui.
-Il lâcha la manivelle ! Il allait s’élancer :
-il rattraperait son enfant, dont
-la tête venait de paraître, là, plus
-loin.</p>
-
-<p>Mais le train maintenant était
-tout proche. Si le vieux Blas ne se
-hâtait pas de baisser tout à fait le
-pont, la locomotive se heurterait contre
-le tablier solide, et ce serait un
-effrayant désastre, les voitures
-saccagées, et des blessés et des
-morts.</p>
-
-<p>L’enfant reparut encore, toujours
-plus loin, appelant, élevant les bras !</p>
-
-<p>Que fit le grand-père ?</p>
-
-<p>Il reprit la manivelle entre ses
-deux fortes mains. Bientôt le tablier
-du pont eut rejoint la rive opposée ;
-et la locomotive, les wagons, roulant
-avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent
-dans le tunnel, disparurent, ne
-furent plus qu’un fracas lointain qui
-ébranlait la montagne.</p>
-
-<p>Le train avait passé, l’enfant s’était
-noyé.</p>
-
-<p>Le vieux Blas, avec des yeux de
-fou, regardait la rivière qui avait
-emporté le petit Blas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c4">IV<br>
-Après le devoir accompli</h3>
-
-
-<p>Il resta là, stupide, considérant
-l’eau profonde et la fuite du courant.</p>
-
-<p>Oh ! son petit Blas s’était noyé,
-son petit Blas était mort !</p>
-
-<p>Deux choses le bourrelaient : l’impossibilité
-de cela et la réalité de
-cela.</p>
-
-<p>Comment ! il ne verrait plus cette
-jolie face gaie, ces clairs yeux
-bleus où riait le soleil ? Les cris de
-joie pour une bête à bon dieu saisie
-dans le gazon ou pour un oiseau
-poursuivi, il ne les entendrait plus,
-jamais plus, jamais plus, lui, pauvre
-vieil homme naguère extasié !</p>
-
-<p>Oh ! il allait courir le long de la
-rivière, il dépasserait le petit corps
-emporté par l’eau, se précipiterait,
-le prendrait entre ses bras !</p>
-
-<p>Non, la rivière avait sur lui une
-trop grande avance ; les cadavres
-vont vite dans le courant, les petits
-cadavres surtout, qui sont très légers.</p>
-
-<p>Puis il fallait qu’il restât où
-il était pour veiller sur la voie,
-pour faire les signaux convenus ;
-il fallait qu’il demeurât à son poste,
-puisqu’il était une espèce de soldat ;
-il n’aurait même pas la consolation
-de revoir, arrêté par quelque
-tronc d’arbre, ou pris entre des
-herbes, le corps pâli de son petit-fils.</p>
-
-<p>— Ai-je bien fait de baisser le
-pont ? Si j’avais lâché la manivelle
-sans m’inquiéter du train, si je
-m’étais jeté dans la rivière tout de
-suite, j’aurais tiré de l’eau mon
-pauvre cher enfant. Les wagons se
-seraient heurtés, brisés dans un affreux
-pêle-mêle contre le tablier de
-fer et de bois ; les voyageurs auraient
-péri en grand nombre, écrasés, déchirés,
-sanglants ; mais qu’est-ce que
-cela me fait, le mal des autres et leurs
-malédictions ? Un grand-père doit
-d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu
-tort de faire mon devoir.</p>
-
-<p>Il disait cela dans sa douleur,
-mais il lui semblait pourtant qu’il
-avait eu raison. Il n’avait pas dû
-hésiter entre la vie de son enfant
-et celles de tant d’hommes et de
-femmes.</p>
-
-<p>Oui. Mais c’était horrible tout de
-même. Et il était désespéré. Et il
-défaillait dans son désespoir.</p>
-
-<p>Il gagna la petite maisonnette
-environnée de fleurs, regarda les
-étroites allées qu’il avait tracées pour
-les promenades de l’enfant, se laissant
-choir à terre, touchant avec
-ses vieilles mains la place encore
-visible où l’enfant s’était assis
-tout à l’heure pour écouter une
-histoire. Puis, comme il lui restait
-encore dans sa barbe blanche quelques-unes
-des marguerites que le
-petit Blas lui avait jetées, le vieux
-Blas, soulevant sa barbe, les respirait,
-les baisait avec des sanglots
-qui lui soulevaient tout le corps.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c5">V<br>
-Le vieux Blas manque de courage</h3>
-
-
-<p>Le soleil couchant refléta ses
-rougeurs dans le granit de la montagne ;
-ce fut comme un incendie
-dans le fond d’un miroir noir ;
-puis l’ombre peu à peu monta et il
-se fit un grand silence obscur, où le
-vieux Blas n’entendait plus que le
-bruit sinistre de l’eau.</p>
-
-<p>C’était l’heure : il fallait rentrer
-à la ferme. Rentrer seul, sans le petit.
-Dieu vivant ! qu’allait dire la
-mère ?</p>
-
-<p>Il avait pris un bâton dans la cabane ;
-il avait besoin d’un bâton,
-maintenant.</p>
-
-<p>Comme ils étaient gais les soupers,
-naguère, au retour, après la
-besogne finie ! On vidait parfois un
-pot de cidre, et le petit, à qui le
-grand-père avait passé sous la table
-les meilleurs morceaux de son assiette,
-s’endormait enfin sur sa
-chaise haute, content, repu, avec de
-grasses joues.</p>
-
-<p>Hélas ! le souper de ce soir !</p>
-
-<p>Le vieux marchait lentement,
-comme quelqu’un qui ne voudrait
-pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois
-contre un arbre, ne voulait pas aller
-plus loin, et se déchirait la face à
-l’écorce, en pleurant un reste amer
-de larmes.</p>
-
-<p>Annoncer la chose à la Cadije ! et
-au père ! Comment ? avec quelles
-paroles ?</p>
-
-<p>Le cri de la mère, quand il lui dirait :
-« Le petit Blas est noyé », ce
-cri aigu et terrible, il l’avait déjà
-dans les oreilles ! Antonin Perdigut
-lui apparaissait dans l’ouverture de
-la porte, entendant la nouvelle.</p>
-
-<p>Et non-seulement il verrait sangloter
-sa fille et son gendre pâlir ;
-non-seulement il redoutait leur poignant
-désespoir, mais il prévoyait,
-comme une angoisse suprême, leurs
-reproches.</p>
-
-<p>Il le comprenait bien : une mère
-et un père ne peuvent pas entrer
-dans ces considérations qu’on doit
-songer aux autres avant de songer
-aux siens et à soi-même. « Il fallait
-sauver le petit, s’écrierait la Cadije,
-et laisser mourir tous ces gens que
-nous ne connaissons pas ! » Oui, la
-Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil
-esprit troublé où la catastrophe
-avait augmenté le désordre, pensait
-que sa fille aurait peut-être raison
-de parler ainsi.</p>
-
-<p>Héroïque par instinct, momentanément,
-il n’était pas bien sûr à
-présent d’avoir fait ce qu’il fallait
-faire ; et peut-être lui-même,
-si la Cadije, un soir, en rentrant
-à la ferme, lui avait dit : « Tu
-sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver
-un tas de gens », peut-être
-aurait-il crié : « Tu es une mauvaise
-mère ! »</p>
-
-<p>Tout cela l’accablait. Il avait la
-tête basse, les épaules courbées
-comme quelqu’un qui porte de très
-lourds fardeaux. Il aurait voulu que
-la ferme fût très loin, à dix lieues,
-à vingt lieues, ou qu’il y eût entre
-elle et lui une grande montagne à
-pic, qu’on ne pût pas gravir.</p>
-
-<p>Si lentement que l’on marche,
-on arrive. C’était la nuit tout à
-fait ; il longea la haie, se faisant
-petit pour ne point être aperçu. Il
-se souvint qu’il avait passé là au
-point du jour, joyeusement. Et il
-était si faible qu’il eut à peine la
-force de pousser la grille de bois : il
-recula tout effrayé au bruit de chaîne
-que fit le chien dans la niche.</p>
-
-<p>Il s’avança vers l’autre côté de la
-cour. La porte de la salle, grande
-ouverte, laissait voir la table bien
-éclairée où fumait la soupe du soir.</p>
-
-<p>La Cadije parut sur le seuil.</p>
-
-<p>— Hé ! vieux ! dit-elle avec un
-bon rire, qu’avez-vous fait de vos
-jambes de vingt ans ? L’homme est
-déjà rentré. J’ai vidé la marmite
-dans la soupière ; les choux avec le
-lard, ce n’est bon que quand c’est
-chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas !
-j’ai monté un pot de cidre pour vous
-égayer les idées.</p>
-
-<p>Il s’approchait d’une allure timide,
-qui hésite, avec l’air d’un chien
-qu’on va battre.</p>
-
-<p>Dans la salle, Antonin Perdigut
-venait de s’asseoir devant la table,
-et inclinait la tête pour flairer la
-bonne odeur des choux.</p>
-
-<p>— Assez causé ! cria-t-il joyeusement ;
-on crève de faim ici.</p>
-
-<p>Ce calme, pareil à celui de tous
-les soirs, ce retour, semblable aux
-autres retours, épouvantait le vieux
-Blas. Ah ! comme tout cela allait
-changer, comme ils cesseraient de
-rire, comme ils allaient ne plus avoir
-faim !</p>
-
-<p>La mère demanda :</p>
-
-<p>— Mais, dites donc, où est le
-petit ?</p>
-
-<p>Voilà, le moment était venu ; il
-n’y avait plus à retarder l’aveu. Il
-fallait répondre : « le petit est noyé ! »</p>
-
-<p>Il leva la tête, bouche béante,
-œil stupide ; il considérait, comme
-on regarderait la mort si elle se
-dressait tout à coup devant vous, la
-forte et fraîche Cadije, heureuse, au
-rire franc.</p>
-
-<p>Enfin, il baissa le front et bégaya
-dans sa barbe :</p>
-
-<p>— L’enfant est là, derrière la
-haie, il a marché plus lentement, à
-cause d’un nid que nous avons
-trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie
-vérité. Attendez-nous un instant, il
-est là, derrière la haie, je vais le
-chercher.</p>
-
-<p>— Hé ! Blas ! appela la mère.</p>
-
-<p>— Non, non, reprit-il, tremblant
-de tous ses membres ; il ne…
-n’obéirait pas, il croirait qu’on veut
-le gronder, parce qu’il est en retard.
-Je vous dis que je vais le chercher
-moi-même. Ne vous impatientez pas,
-mettez-vous à table.</p>
-
-<p>Alors le vieux Blas s’en retourna,
-dépassa la grille, la referma.</p>
-
-<p>Quand il fut seul, hors de la
-ferme, il se dit :</p>
-
-<p>— Non, vraiment, non, je n’ose
-pas, je ne peux pas !</p>
-
-<p>Et brusquement, sans autre pensée
-que de ne pas dire l’affreuse
-parole, que de ne pas voir sa fille désespérée,
-que de ne pas entendre la
-malédiction de son gendre, il se mit
-à courir, à travers plaine, dans les
-ténèbres, dans le vent, pareil à
-quelqu’un qui a commis un crime
-ou à une bête prise tout à coup de
-folie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c6">VI<br>
-Méchanceté des gens</h3>
-
-
-<p>Il ne revint pas. Il traversa la
-plaine, monta la montagne, de nuit,
-dormit plein de cauchemars sous
-une pierre avancée, et dès le réveil
-s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait
-jamais assez loin. Jamais assez loin
-de l’horrible rivière qui lui avait
-pris son petit-fils et de la ferme là-bas,
-si heureuse, où maintenant on
-devait pleurer.</p>
-
-<p>En traversant un village, il mangea
-n’importe quoi, n’importe où,
-grâce à quelques sous qu’il avait
-dans la poche de sa veste.</p>
-
-<p>Les gens se défiaient de lui, parce
-qu’il était très pâle, regardait en
-arrière toujours, comme quelqu’un
-qui a peur d’être suivi ; une femme
-qui semait de la luzerne le voyant
-se mettre à courir tout à coup quand
-il eut dépassé la dernière maison de
-la bourgade, se dit en elle-même :
-« On dirait que ce vieux-là vient de
-faire un mauvais coup. »</p>
-
-<p>Le lendemain, il arriva dans un
-autre vallon où personne ne le connaissait — car
-les montagnes, dans
-le pays basque, sont des espèces de
-frontières qu’on franchit rarement, — et
-comme il lui restait une dizaine
-de sous à peine, il demanda à un
-cantonnier qui cassait des pierres
-sur la route, s’il n’y aurait pas
-moyen d’en casser aussi pour gagner,
-tant bien que mal, sa vie.</p>
-
-<p>Il n’inspirait pas de confiance à
-cause de l’air farouche qu’il avait
-maintenant ; cependant le cantonnier
-répondit :</p>
-
-<p>— Un emploi comme le mien, cela
-ne s’obtient pas en un jour. Il faut
-des protections dans le gouvernement.
-Je vous conseille de chercher
-un autre métier. Tenez, si vous êtes
-un brave homme — ne vous offensez
-pas de ce que je dis, tous les gens
-qui passent ne sont pas d’honnêtes
-gens, — vous ferez bien d’aller à la
-scierie, oui, à cette baraque en bois
-que vous voyez d’ici au fond de la
-vallée, près du ruisseau. Le patron
-a besoin d’ouvriers, et quoique
-vous n’ayez pas l’air bien solide, il
-vous louera peut-être pour surveiller
-le moulin ou pour quelque
-autre besogne pas trop fatigante.</p>
-
-<p>Il suivit ce conseil, s’en alla du
-côté de la scierie, demanda à voir le
-maître de l’établissement, s’offrit et
-fut accepté ; mais on fit d’abord
-quelques difficultés, parce qu’il
-n’avait pas de papiers et qu’il n’avait
-pas bonne mine.</p>
-
-<p>On ne se soucie pas d’accueillir
-des vagabonds qui viennent on ne
-sait d’où, qui sortent du bagne,
-peut-être. Le patron se dit :</p>
-
-<p>— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.</p>
-
-<p>Des jours, des semaines passèrent.
-Le travail qui lui avait été confié,
-c’était de racler avec un couteau
-les palettes de la roue du moulin,
-pour qu’il n’y séjournât pas de
-pierres ni de sable. D’abord ce
-métier-là lui fut très pénible, à cause
-du bruit de la rivière tout autour
-de lui, qui lui faisait horreur ; mais
-il se résigna. Très vieux, très courbé,
-il promenait son couteau sur les
-planchettes, avec l’air de songer à
-autre chose, ne songeant peut-être
-à rien.</p>
-
-<p>La mort de son petit-fils l’avait
-tué à demi. Il n’était pas bien sûr de
-vivre encore. Peu d’idées nettes,
-l’esprit trouble et obscur. Ces pensées
-à peine : que le petit Blas
-était dans l’eau, que c’était vrai,
-que tout était fini, et que maintenant,
-dans la ferme, sa fille et son
-gendre, qui devaient avoir tout appris,
-le maudissaient en pleurant ;
-et il était comme assoupi dans l’inertie
-de sa douleur.</p>
-
-<p>Étant ainsi, il ne s’apercevait pas
-des regards que lui jetaient en-dessous
-les autres ouvriers. A l’heure
-du repas commun, personne ne lui
-parlait ; mais comme sans doute il
-n’eût pas entendu si on lui avait
-adressé la parole, il ne prenait pas
-garde à ce méchant silence ; il ne
-savait pas non plus qu’il courait sur
-lui des histoires.</p>
-
-<p>On disait que ce vieux-là avait
-peut-être plus d’argent qu’il n’en
-laissait voir. Il arrive souvent qu’un
-voleur, après avoir dévalisé des
-passants, fait semblant de travailler
-et d’être pauvre pendant un temps,
-afin de ne pas éveiller les soupçons.
-Des gens même soupçonnaient qu’il
-avait bien pu assassiner quelqu’un
-pour le dépouiller plus sûrement ;
-parce qu’un soir, assis au bord de
-l’eau, et la regardant couler d’un
-œil morne, il avait été surpris répétant
-à voix basse : « Ah mon Dieu !
-mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai
-tué. »</p>
-
-<p>Tous ces dires eurent pour résultat
-que le maître de la scierie jugea
-bon de prendre des informations.</p>
-
-<p>Les colporteurs qui vont de vallée
-en vallée savent beaucoup de
-choses, et se gardent bien de se
-taire.</p>
-
-<p>De sorte qu’un beau jour, le
-patron fit venir le vieux Blas, et
-comme c’était un homme sévère, il
-lui dit durement, avec une mauvaise
-figure :</p>
-
-<p>— Vous savez, vieux, il faut vous
-en aller d’ici.</p>
-
-<p>Blas, stupéfait, s’écria :</p>
-
-<p>— M’en aller ! Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Ne faites pas semblant de ne
-pas comprendre, répliqua le patron.
-On connaît votre histoire.</p>
-
-<p>— Eh bien ? dit le vieux.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit le patron, il est
-possible que vous n’ayez pas tué le
-petit ; non, je ne dis pas que vous
-l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes
-parti avec lui, vous étiez seuls tous
-les deux, l’enfant n’est pas revenu,
-et vous avez pris la fuite sans rien
-dire aux parents.</p>
-
-<p>Le vieux Blas fondit en larmes.</p>
-
-<p>Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait !
-il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant
-pour qui il se serait arraché un à
-un tous les poils de la barbe, pour qui
-il serait mort vingt fois de suite, si
-la chose avait été possible, qui
-était toute sa vie, toute sa joie, tout
-son amusement !</p>
-
-<p>Il voulut expliquer les choses.
-Mais cette histoire du pont qui
-se lève et qui se baisse ne paraissait
-pas claire ; un enfant qui
-tombe dans l’eau au moment où
-le train passe, c’est bien invraisemblable.
-Comment supposer, d’ailleurs,
-que ce pauvre homme, campagnard,
-sachant lire à peine, avait
-eu le parfait héroïsme de sacrifier
-son petit-fils pour le salut de quelques
-voyageurs inconnus ? Il aurait
-fallu l’estimer si grand qu’il était
-plus simple de le juger coupable.
-Lui-même, qui avait commis une
-action sublime, sans l’analyser, naturellement,
-parce qu’il lui semblait
-qu’il devait faire cela, il ne se rendait
-pas bien compte du sentiment
-qui l’avait poussé ; et il ne trouvait
-pas de paroles pour s’expliquer,
-s’embrouillait, avait presque honte.</p>
-
-<p>Le patron dit :</p>
-
-<p>— Tout est possible, ne discutons
-pas. Ce n’est pas moi qui vous
-chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient
-si je ne vous renvoyais pas.
-Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne
-vous cacheront pas leur idée.</p>
-
-<p>Les ouvriers entraient deux à deux
-dans l’atelier de bois, ayant sur
-l’épaule de longues planches qui
-fléchissent.</p>
-
-<p>Ils se groupèrent, se consultèrent
-à voix basse ; enfin ce furent de
-toutes parts des paroles comme celles-ci,
-avec des gestes, en tumulte :</p>
-
-<p>— Oui, oui, il faut que le vieux
-s’en aille. Nous n’en voulons plus
-parmi nous. C’est ennuyeux de travailler
-avec quelqu’un qui a tué un
-enfant, de s’asseoir à côté de lui à
-table. Rien qu’à lui regarder les
-mains, on frissonne. Il a une figure,
-d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est.
-Allons, tire tes grègues, vieux, et
-qu’on ne te voie plus dans notre
-endroit, ou l’un de nous, Dieu
-vivant ! te fera ton affaire.</p>
-
-<p>Sous ces injustes colères, devant
-ces menaces, le vieux Blas
-courba le front comme s’il eût été
-criminel en effet, poussa la porte
-avec des mains tremblantes, et s’en
-alla, pauvre vieil homme admirable ;
-quand il eut commencé de monter
-la côte au fond de la vallée, il vit,
-en tournant la tête, tous les ouvriers
-groupés devant la scierie qui l’injuriaient
-encore avec des cris qu’il
-n’entendait plus et qui lui montraient
-des poings furieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c7">VII<br>
-Cruauté des choses</h3>
-
-
-<p>Il s’enfonça dans une ravine du
-mont, vieux lit de torrent, sec en
-cette saison ; les pierres, sous ses
-pieds lourds, roulaient en lui faisant
-du mal.</p>
-
-<p>Quoi ! le petit Blas avait péri en
-l’appelant, en lui tendant les bras ; il
-avait dû quitter, lui, la bonne ferme
-où riait sa vieillesse heureuse, et ce
-n’était pas assez ! Maintenant on
-l’accusait d’un crime, et parce qu’il
-avait été honnête on le croyait infâme ?</p>
-
-<p>Tout ceci lui semblait cruel ; il
-souffrait d’autant plus que, dans sa
-conscience obscure, la certitude du
-bien accompli n’était pas assez nette
-pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se
-consoler de l’injustice.</p>
-
-<p>Un esprit ferme se fût redressé,
-certain de sa grandeur. Lui, humble
-intelligence, il se courbait, avait
-quelquefois l’idée qu’il avait eu
-tort, puisque tout le monde lui donnait
-tort.</p>
-
-<p>Où irait-il à présent ? On le renvoyait
-de là, on le renverrait de
-partout. Retourner à la ferme ? Oh !
-il n’oserait jamais. Comme elle devait
-lui en vouloir, la Cadije, comme
-il devait le détester, Antonin Perdigut,
-puisque des gens qui n’étaient
-ni la mère ni le père du petit le
-haïssaient si furieusement. S’en
-aller, c’était ce qu’il fallait ; mais s’en
-aller sans savoir où, quand on a le
-cœur gros de chagrin et les yeux
-pleins de larmes, quand on est vieux,
-quand on va avoir faim, quand on
-va avoir sommeil, c’est une chose
-bien terrible, vraiment, et, sans se
-révolter, bon et soumis, il ne pouvait
-s’empêcher de trouver pourtant
-que tout le monde était bien acharné
-contre lui, triste vieux.</p>
-
-<p>Il montait toujours, écartant les
-branches de sapin qui lui déchiraient
-la face, lui arrachaient la barbe ;
-maltraité par les choses comme par
-les hommes, il pensa qu’il ressemblait
-un peu au petit Guignonet de
-l’histoire, toujours puni, bien qu’il
-ne fît jamais rien de mauvais.</p>
-
-<p>La journée lui parut longue ;
-ses vieilles jambes étaient fatiguées
-de gravir lentement, mais
-sans relâche, la ravine pierreuse.</p>
-
-<p>Quand le soir vint, il n’avait ni
-bu ni mangé ; il n’en pouvait plus,
-il se laissa tomber sur une pierre,
-contre un tronc de sapin. Il resta
-là, les mains pendantes entre les
-jambes, stupidement désolé.</p>
-
-<p>Autour de lui s’entassaient les
-blocs de granit, énormes, dans
-le hasard des chutes immémoriales ;
-de furieux jets de sombre verdure
-sortaient d’entre les roches ; et sous
-le grand ciel où s’amoncelaient des
-nuages, la sauvage hauteur se hérissait
-noire et verte.</p>
-
-<p>Tout à coup, avec l’impétuosité
-d’un déchaînement, une rafale secoua
-les arbres, émut les grands
-rocs, s’engouffra dans un tourbillon
-de branches et de pierres.</p>
-
-<p>Ces brusques bourrasques sont
-fréquentes dans les monts pyrénéens :
-le voyageur à peine a vu
-l’éclair qu’il est déjà enveloppé par
-la tourmente.</p>
-
-<p>Les nuages, en se heurtant, tonnèrent :
-de leurs flancs crevés se
-précipita l’averse que la rafale tordait
-ou aplatissait en larges flaques
-sur les parois des roches.</p>
-
-<p>Troncs rompus qui roulent avec
-des échevèlements de feuillages,
-pans de granit qui se détachent,
-bondissent et retentissent, ce fut
-tout une suite d’écroulements sonores
-sous la poussée torrentielle du
-vent.</p>
-
-<p>Et la tourmente avait emporté le
-vieux Blas, de pierre en pierre,
-d’arbre en arbre, parmi cette descente
-tumultueuse de toutes les
-choses ; les mains sanglantes, le
-crâne rompu, comme traîné sur
-une immense claie, il ne s’arrêta
-qu’au fond de la chute, dans l’abîme.
-Les pierres en l’achevant s’amassaient
-sur son corps, qui était presque
-un cadavre, comme si le ciel,
-par morceaux, lui jetait une tombe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="c8">VIII<br>
-Fin de l’histoire du petit garçon qui
-n’avait pas d’oreilles et d’un chien
-noir qui fumait sa pipe.</h3>
-
-
-<p>Sous un amoncellement toujours
-croissant de pierres qui écrasent et
-déchirent, il se mourait, tout sanglant.
-Et il avait à chaque point de
-son corps une douleur atroce.</p>
-
-<p>Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors
-résignée, ce vieil homme
-se révolta.</p>
-
-<p>Non, il n’avait point fait de mal !
-et il était affreux que le hasard
-d’abord, et les hommes après le hasard
-et la nature après les hommes,
-se fussent acharnes de la sorte contre
-lui. La plaine l’avait chassé dans
-la montagne et voici que la montagne
-le chassait dans la mort. Eh
-bien ! c’était qu’il n’y avait pas
-de justice, c’était qu’il n’y avait pas
-de bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à
-lui reprocher ? Rien. Il ne fallait
-donc pas le faire souffrir ; il ne fallait
-donc pas le tuer.</p>
-
-<p>Il haletait sous l’entassement dur,
-ayant autour de lui la fureur du
-tonnerre et du vent.</p>
-
-<p>Mais, voici, il sentit comme une
-grande langueur qui lui montait des
-jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait
-sa tête moins douloureuse.
-Il avait encore des hoquets d’où jaillissait
-du sang, mais ils étaient plus
-rares et le faisaient moins souffrir ;
-il éprouvait une espèce de calme
-déjà très profond, peut-être parce
-qu’il était au commencement de dormir
-pour toujours, et il n’entendait
-plus que vaguement, comme un
-bruit qui vient de très loin, le fracas
-de la tempête. Puis, ce bruit-là même,
-il cessa de l’entendre ; il aurait pu
-croire qu’il était couché dans son lit,
-tant les pierres à présent lui semblaient
-molles sous sa chair, tant il
-se sentait bercé dans un languissant
-bien-être.</p>
-
-<p>Ainsi que dans un rêve, il crut
-se revoir au bord de la rivière, près
-du pont, jouant avec le petit Blas
-dans les fleurs du jardinet.</p>
-
-<p>Oui, le petit Blas était là ; oh ! il
-sentait bien qu’il avait sur les
-genoux son joli petit Blas. Mais
-l’enfant n’était plus un enfant :
-il avait un corps plus brillant qu’une
-grande étoile, avec des ailes blanches,
-comme en ont les séraphins.</p>
-
-<p>Le petit Blas lui dit :</p>
-
-<p>— Maintenant que je suis au ciel,
-je sais beaucoup d’histoires, et c’est
-moi qui t’en conterai, si tu veux. La
-fin de ton beau conte, où il y avait
-un enfant sans oreilles, et un chien
-noir qui fumait sa pipe, la fin de ce
-beau conte, tu ne la savais pas ? Eh
-bien écoute grand-père, je vais te la
-dire, moi. Quand le petit Guignonet
-se trouva dans la prison, parce qu’on
-l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord
-bien triste, comme tu l’es maintenant.
-Lui aussi, il n’avait fait que du bien
-et tout le monde était contre lui à
-cause du bien qu’il avait fait. Mais
-pendant qu’il se désolait, pendant
-qu’il se croyait perdu, voilà que le
-chien noir qui fumait sa pipe entra
-dans le cachot et, tout en fumant sa
-pipe, il dit : « Guignonet, tes épreuves
-sont finies. Le mendiant sur la
-route qui t’a rendu ton sou avec de
-mauvaises paroles, c’était moi ; c’était
-moi, la poule dont tu as cassé les
-œufs en croyant lui porter secours ;
-le corbeau aux grandes ailes, et le
-nain et les gendarmes, c’était moi
-encore ; mais je ne suis pas un chien
-noir qui fume sa pipe, je suis une
-fée, une bonne fée. Regarde-moi. »
-Alors, dans la prison qui n’était
-plus une prison, mais un jardin
-éclairé par des fleurs lumineuses,
-Guignonet vit une belle dame avec
-des cheveux en or, qui était tout habillée
-de soleil et qui avait à la main
-une baguette en diamant. « Guignonet,
-dit-elle, tu as résisté à toutes
-les épreuves, tu ne t’es pas révolté
-contre les injustices : maintenant
-réjouis-toi, car tu es dans le jardin
-céleste ou tu joueras éternellement
-avec les petits anges de ton âge. »
-Quand elle eut parlé ainsi, la fée
-disparut. Guignonet vit venir à lui
-une troupe d’enfants si beaux, qu’il
-n’aurait pas cru qu’il en existât de
-pareils ; ils lui proposèrent de venir
-s’amuser avec eux ; et il n’y a rien
-de plus plaisant que de jouer aux
-quatre coins dans le jardin du
-paradis.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>C’est ainsi que le petit Blas, chérubin
-aux ailes blanches, parlant
-au vieux Blas sous les décombres
-rocheux, acheva l’histoire du « petit
-garçon qui n’avait pas d’oreilles et
-d’un chien noir qui fumait sa pipe ».</p>
-
-<p>Alors le pauvre homme, comprenant
-qu’il y a une justice et un bon
-Dieu, mourut sans douleur sur le dur
-lit de pierres, en serrant contre son
-cœur le petit Blas, qui était un petit
-ange à présent ; le grand-père
-avait hâte d’entendre les belles histoires
-que l’enfant lui raconterait à
-son tour dans le jardin du ciel, tout
-à l’heure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">LE BONNET DE LA MARIÉE</h2>
-
-
-<p>Moi, dit Rose Mousson, après
-avoir soufflé sur le bord de
-son verre, où le champagne
-se creusa en une courbe blanche et
-eut l’air d’une petite vague écumeuse
-qui va retomber, moi, ce qui
-m’a perdue, c’est le bonnet de la
-mariée.</p>
-
-<p>Grasse et ronde, toute rose, décolletée,
-les bras nus — plus de peau
-que d’étoffe, — elle pouffait de rire
-en disant cela. Mais il y avait dans
-ses jolis yeux clairs, adoucis, je ne
-sais quelle langueur qui rêve un
-peu, et comme un attendrissement
-vague, jeune, ingénu.</p>
-
-<p>Nous la regardâmes, ébahis.</p>
-
-<p>Quel bonnet ? Un bonnet de mariée ?
-Est-ce que les mariées portent
-des bonnets, fussent-ils de fine soie
-avec des boutons de fleurs d’oranger
-parmi des feuilles de malines ?
-Et elle disait que ce bonnet l’avait
-perdue ? Niaiserie, ou griserie. Cette
-petite Mousson, trois verres de
-champagne, et voilà sa tête à l’envers.</p>
-
-<p>Elle reprit dans un rire plus vif :</p>
-
-<p>— D’abord, je ne vous dis pas que
-c’était vraiment un bonnet. Peut-être
-même cela n’y ressemblait-il pas du
-tout, malgré la dentelle et les entre-deux.
-Imaginez ce qu’il vous plaira.
-J’aime à être convenable, et je le
-suis. Ce qui est certain, c’est qu’à
-l’heure qu’il est, au lieu de manger
-du pâté de foie gras qui me trouble
-toujours l’estomac et de rire avec
-un tas de gens qui ne me troublent
-plus le cœur, je serais en train, comme
-une bonne petite bourgeoise, de
-dormir tranquillement, bercée par
-le ronflement de mon mari, ou de
-surveiller le sommeil d’un mioche
-endormi sous les mousselines d’un
-berceau, si je n’avais pas eu confiance
-en ce maudit bonnet-là !</p>
-
-<p>Sans nul doute, Rose Mousson
-voulait raconter une histoire ; ce
-soir-là, précisément, on s’ennuyait
-fort ; on écouta, en pensant à autre
-chose. Lisez comme nous écoutâmes.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>« Vous autres qui vous contentez
-de ce que nous sommes — et je ne
-vous en fais pas mon compliment ! — vous
-ne vous inquiétez guère de
-ce que nous étions autrefois ; vous
-vous figurez peut-être que nous
-avons toujours eu des robes de deux
-mille francs, et que, si nous avons
-été en nourrice, ç’a été au café Anglais.
-Erreur. Il y a des commencements.
-Les fleurs les moins rares,
-celles même que tout le monde respire,
-ont été des boutons. Les filles
-ont été des petites filles. Tenez, la
-grande Clémentine, là-bas, qui a
-toujours envie de s’en aller parce
-que ses chevaux pourraient prendre
-un rhume en l’attendant à la porte,
-marchait à quatre heures du matin
-dans les rues, un petit balai sur l’épaule,
-derrière sa mère qui portait
-un balai plus grand ! Ne dis pas non,
-mon concierge t’a reconnue l’autre
-jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu
-de l’éducation. On m’a appris l’orthographe.
-A présent, quand j’écris,
-je fais des fautes pour ne pas avoir
-l’air de poser. Mais je m’exprime
-bien quand je veux, hein ?</p>
-
-<p>Papa et maman — des gens honnêtes,
-avec de petites rentes, — m’avaient
-mise dans un couvent.
-Une très grande vieille maison, des
-arbres, puis des murs. Comme je
-ne m’appelais pas Mousson et que
-personne ne pouvait deviner que je
-prendrais ce nom-là un jour, j’avais
-pour amies tout ce qu’il y avait de
-mieux dans le couvent en fait de
-pensionnaires. Des filles de banquiers,
-des filles de marquis ! Enfin,
-de jolies connaissances. Il y en avait
-une surtout qui m’adorait : Adèle.
-Adèle de Lamprade. Les deux sœurs,
-voilà ce que nous étions. Qui voyait
-l’une, voyait l’autre. Quand on nous
-cherchait, on était bien sûr de nous
-trouver ensemble dans quelque coin
-du jardin, assises au pied d’un arbre,
-et nous racontant tout bas des histoires,
-des histoires à n’en plus finir.
-Si bien que j’étais très contente, moi,
-au couvent, et que je n’aurais pas
-demandé mieux que d’y rester toujours,
-si je n’avais pas eu — toute
-petite, quatorze ans, — une envie
-de me marier, oh ! mais une envie !</p>
-
-<p>Car, voyez-vous, il faut que je
-vous le dise, les jeunes filles honnêtes
-sont très honnêtes, ça, c’est
-vrai, mais il y a des moments où
-elles ressemblent joliment à celles
-qui ne le sont pas. Les cocottes qui
-commencent, qui n’ont encore que
-des robes de quatre sous, passent
-leur temps à songer qu’il existe des
-théâtres, de beaux cafés et surtout
-des bals, de grands bals sous des arbres
-de zinc et sous des girandoles
-de verres blancs, où viennent des
-messieurs très chics, des étrangers,
-des Anglais, des Russes. Si on pouvait
-aller là, comme les autres, avec
-des toilettes, on trouverait peut-être
-quelqu’un de très convenable qui serait
-bon pour vous, ne regarderait
-pas à la dépense. Eh bien, les demoiselles
-sages ont des idées dans
-ce genre-là… avec des différences.
-Le monde qu’elles rêvent,
-c’est un Mabille où l’on trouve
-des maris.</p>
-
-<p>Dans le couvent où j’étais, on
-pensait tellement au mariage, et
-celles qui n’étaient pas très jolies ou
-pas très riches avaient une si belle
-peur de coiffer sainte Catherine, que
-c’étaient, la nuit et le jour — la
-nuit surtout, — des prières à nos
-patronnes et des vœux à la bonne
-Vierge, pour être sûres de trouver
-un mari dès qu’on rentrerait chez
-ses parents.</p>
-
-<p>On s’avisait aussi d’un autre
-moyen, bien meilleur.</p>
-
-<p>Vous ne savez peut-être pas une
-chose : c’est que rien ne porte bonheur
-pour le mariage comme d’avoir
-à soi le bonnet qui a coiffé une jeune
-personne pendant la nuit de ses
-noces. Nous le savions, nous ! Et la
-chose était certaine, il ne fallait pas
-dire non. On citait vingt exemples.
-Des filles très laides et très sottes,
-sans le sou — on se souvenait
-d’elles, on disait les noms, — avaient
-été épousées quinze jours après leur
-entrée dans le monde, uniquement
-parce qu’elles avaient possédé l’un
-de ces bonnets.</p>
-
-<p>Vous imaginez si l’on avait envie
-d’en avoir, de ces amulettes-là !
-Aussi, la convention était faite
-et jurée entre amies : celle qui se
-marierait la première ne manquerait
-pas de donner à l’autre le précieux
-porte-bonheur ; quand Adèle de
-Lamprade quitta le couvent, je me
-jetai à son cou toute pleurante et je
-lui dis à l’oreille : « Oh ! tu m’enverras
-ton bonnet, dis ? »</p>
-
-<p>Elle me l’envoya !</p>
-
-<p>Il était joli, très joli. Fait d’une
-mousseline transparente, garni de
-dentelles, pas très long, à manches
-courtes, un peu décolleté… »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Nous interrompîmes Rose Mousson.
-Ce n’était pas un bonnet qu’elle
-nous décrivait-là ! Un bonnet n’a
-pas de manches, un bonnet n’est
-pas décolleté.</p>
-
-<p>— Vous êtes des imbéciles ! s’écria-t-elle
-en se renversant sur le
-dossier de sa chaise. Je vous dis que
-c’était un bonnet, et le plus joli du
-monde, bien qu’un peu fripé ; mais
-il n’en valait que mieux.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>» J’étais absolument sûre de me
-marier maintenant ! Aussi, ma foi,
-dès que je fus de retour dans ma
-famille, je me conduisis avec une
-parfaite impertinence, et je fus
-coquette avec tout le monde. Qu’avais-je
-à craindre ? Je pouvais sourire
-à celui-ci, laisser un peu longtemps
-ma main dans la main de
-celui-là ; aucune imprudence ne
-devait me nuire, puisque j’avais le
-bonnet. Je fus de plus en plus folle ;
-si folle qu’une fois je ne refusai pas
-d’aller, vers dix heures du soir,
-toute seule, dans le jardin de mon
-père, avec un petit cousin que
-j’avais, et qui était venu nous voir
-pendant les vacances. Il voulait me
-montrer un nid de rossignol de
-muraille qu’il avait trouvé dans
-des pierres, derrière un tilleul. Il
-prétendait qu’on le verrait bien
-mieux la nuit.</p>
-
-<p>Il était gentil, mon cousin.
-Svelte, brun, pâle, des petites
-moustaches déjà. Il me regardait
-avec des regards tendres qui m’entraient
-dans les yeux et me pénétraient
-jusqu’au cœur doucement,
-chaudement. Ce que j’éprouvais
-alors, les fleurs doivent le sentir
-quand il fait du soleil. Et il disait
-des mots divins. Ah ! ces paroles-là,
-vous ne les savez pas, vous !
-moi je les ai oubliées à force d’en
-entendre d’autres. Ce soir-là, sous
-les branches, elles m’enivraient, et,
-pendant que nous cherchions le nid,
-je me laissais aller, attendrie, alanguie,
-dans les bras du petit cousin,
-qui me serrait plus fort, toujours
-plus fort, en baisant par instants
-mes cheveux… et qui glissa tout à
-coup sur l’herbe ! en m’entraînant
-avec lui. Car le matin, justement,
-il avait plu. Mais cela m’était bien
-égal qu’il eût plu, et que mon
-cousin eût glissé ; et cela me fut bien
-égal aussi d’être grondée par mon
-père quand nous rentrâmes, bien
-tard, au salon. Aucune inquiétude
-possible : j’étais sûre que mon amoureux
-m’épouserait, puisque j’avais
-le bonnet de la mariée. Ah ! bien,
-oui ! Huit jours plus tard, le petit
-cousin s’en alla. Et jamais plus je
-n’ai entendu parler de lui. Et voilà
-pourquoi je bois ce soir du champagne
-avec vous dans cet affreux
-cabinet rouge et vert où je m’ennuie
-depuis dix ans, quatre fois par semaine,
-régulièrement. »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>La grande Clémentine éclata de
-rire.</p>
-
-<p>— Des bêtises, les superstitions,
-dit-elle. Tu vois à quoi il t’a servi,
-le bonnet.</p>
-
-<p>Mais Rose Mousson répondit,
-avec une jolie gravité que nous
-ne lui connaissions pas, une gravité
-d’enfant qui défend son joujou :</p>
-
-<p>— Il ne faut pas rire de cette
-chose-là. Moi, d’abord, j’y crois, j’y
-crois toujours. On ne se trompait
-pas au couvent. Quand on a un
-bonnet de mariée, on est sûre de se
-marier bientôt. Seulement, il y a
-bonnet et bonnet.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ?
-demanda Clémentine.</p>
-
-<p>— Écoute. Après la fuite de mon
-cousin, je m’en allai voir Adèle de
-Lamprade et je lui racontai mon
-histoire. Elle se mit à fondre en
-larmes, la pauvre amie, en s’écriant :
-« Je comprends tout, oh ! je comprends
-tout. » Je faillis la battre !
-Sans doute, elle m’avait trompée,
-elle ne m’avait pas envoyé son bonnet
-de nuit de noce, elle m’en avait
-envoyé un autre ! « Oh ! non, non,
-me dit-elle en rougissant ; c’était
-bien celui-là, mais, comprends, le
-soir, avant de m’épouser, — mon
-mari me l’avait ôté ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2>
-
-
-<p>D’un geste vif, avec un air
-qui se décide, M<sup>me</sup> de Ruremonde
-ferma son éventail ;
-et il s’envola de sa joue, dans
-le vent des feuilles repliées, une
-vague nuée de veloutine, qui monta,
-monta, redescendit, et s’arrêta,
-légère, éparpillée, aux frisons roux,
-tout près des yeux.</p>
-
-<p>— Soit ! dit la rieuse jeune
-femme aux trois rivaux qui l’adorent
-infiniment, je consens à me départir
-de ma barbarie accoutumée. Mais
-entendez bien ceci : chacun de vous
-me contera, sans trop mentir, l’une
-de ses aventures d’amour, et puisque
-l’eau va aux fleuves, et les millions
-aux millionnaires, et le bonheur
-aux heureux, c’est à celui des
-trois à qui est échue, autrefois ou
-naguère, la plus précieuse, la plus
-rare, la plus parfaite bonne fortune,
-que j’accorderai de baiser, en présence
-des deux autres, l’ongle rose
-et cruel de mon petit doigt déganté !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Voici comment parla le plus vieux
-des amoureux :</p>
-
-<p>Je plains très sincèrement les
-hommes qui ne gardent pas, dans
-quelque tendre recoin du cœur, le
-souvenir d’avoir joué, tout jeunes,
-avec de jeunes demoiselles, aux jeux
-innocents, le soir, dans le jardin
-étroit d’une petite maison de province !
-Car ils n’ont pas connu l’exquise
-puérilité des amourettes à la
-fois naïves et sournoises, des consentements
-qui ne savent à quoi ils
-consentent, des refus qui ne savent
-ce qu’ils refusent, des petites douleurs
-qui pleurent, des petites bouderies
-qui rient ; car ils ignorent le
-plaisir aigu, et comme tranchant,
-qui cingle les nerfs, d’entendre des
-noms de jeunes filles criés dans de
-brusques envolées de joie par
-d’autres jeunes filles, et le charme
-de miauler « miaou » devant une
-porte à demi fermée quand la chatte,
-derrière le battant, est un ange, et
-le tremblant délice de baiser, entre
-les barreaux d’une chaise, parmi les
-regards qui se moquent ou qui
-envient, toute la rougissante pudeur
-des vierges sur la joue d’une enfant
-qui veut bien !</p>
-
-<p>Une fois, nous convînmes d’un
-jeu nouveau ; il s’agirait de trouver
-une rose que Lucienne — Lucienne,
-ma préférée ! — aurait cachée sur
-elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.</p>
-
-<p>— C’est fait ! me cria-t-on.</p>
-
-<p>Eh bien, je ne découvris point
-la rose. Vainement, je fouillai — oh !
-avec quel désir de ne pas trouver
-trop vite ! — les poches longues
-de la jupe, où, dans les plis du mouchoir,
-se heurtaient un dé et un
-étui à aiguilles ; vainement j’osai,
-du bout du doigt, écarter un peu le
-col étroit de toile empesée, qui met
-une ligne vermeille dans la blancheur
-du cou ; vainement je soulevai,
-du souffle plutôt que de la main, les
-pâles bandeaux blonds et doux pour
-voir si la petite fleur n’était pas
-cachée dans la petite oreille : je ne
-découvris pas la rose ! Je frappais
-du pied, je me mordais les lèvres.
-J’étais à la fois plein d’humiliation
-et de désespoir ; car ils se moquaient
-de moi, les autres, et le prix de la
-trouvaille eût été un baiser de
-Lucienne !</p>
-
-<p>Furieux d’avoir dû « donner ma
-langue au chat », je me retirai
-au fond du jardin ; j’allais, venais,
-maussade, sous la charmille toute
-traversée de lune.</p>
-
-<p>Mais Lucienne s’esquiva et s’en
-vint me rejoindre.</p>
-
-<p>— C’est que vous avez mal cherché,
-dit-elle en ouvrant sa divine
-bouche rouge, où la fleur s’épanouissait
-comme dans une autre
-fleur à peine plus grande.</p>
-
-<p>Et elle ne me défendit pas de
-cueillir avec les lèvres, entre la neige
-de ses dents, la délicieuse rose tout
-humide d’une ineffable rosée.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— La bonne fortune est jolie et
-fraîche comme un bouquet de campanules
-des champs. Mais qui
-n’entend qu’une clochette n’entend
-qu’un son, dit M<sup>me</sup> de Ruremonde.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Le second amoureux raconta cette
-histoire :</p>
-
-<p>Tandis que du fond d’une baignoire,
-derrière la claque retentissante,
-je voyais, le soir de la première,
-les personnages créés par ma fantaisie
-vivre et se mouvoir dans la
-réelle chimère de la scène ; tandis
-que mes vers, — ces vers écrits
-dans la fièvre des nuits heureuses ! — sonnaient
-leurs triomphales rimes
-parmi le grand silence qui approuve
-ou la furie des applaudissements, je
-ne songeais pas à mon œuvre, non,
-ni au succès, ni à la gloire ! Toutes
-mes pensées, tous mes sens, toutes
-mes forces vitales, convergeaient
-vers l’extraordinaire et magnifique
-comédienne, par qui mon drame
-devenait la vie, par qui ma parole
-devenait un chant. Aux répétitions,
-elle ne m’avait guère satisfait ; même,
-nous nous étions, parfois, assez vivement
-querellés ; c’est à peine
-si j’avais vu qu’elle était séduisante,
-et si belle ! Mais là, dans la chaude
-apothéose du théâtre, traînant sa
-robe de brocart d’or avec un bruit
-sonore de longues périodes, riant
-des rires rouges qui veulent des
-baisers, levant de beaux bras nus
-qui imposent la caresse, grande,
-grasse, blanche, avec des rougeurs
-de sang soudain sous la neige vivante
-des épaules et de la gorge,
-elle était bien, dans la splendeur des
-criminelles amours, la formidable
-courtisane italienne des temps anciens,
-telle que je l’avais pensée, la
-femelle héroïque des cardinaux et
-des papes. Je l’aimais, moi aussi,
-comme le héros de mon œuvre, je
-l’aimais, je l’aimais ! La lumière
-de sa beauté, au fond de la loge
-obscure, m’inondait, m’éblouissant,
-et je m’enivrais, malgré la
-distance, de violentes senteurs de
-chair, comme un homme qui fourrerait
-et roulerait sa tête dans
-un bouquet de femmes. Quand
-la toile tomba, je m’enfuis. Je me
-souciais bien d’entendre les acclamations
-glorieuses dont mon nom
-fut salué ! Et je ne montai pas sur
-le théâtre. Si j’étais entré dans le
-foyer, si j’avais vu, de près, l’admirable
-comédienne qui avait réalisé
-mon rêve de poète, l’adorable femme
-qui me l’avait fait oublier, je me
-serais élancé vers elle, je l’aurais
-embrassée, enlevée, emportée ! Fou,
-je craignais d’être ridicule, et absurde.
-Je courus à travers les rues,
-sans savoir où j’allais. L’enlacement
-dont elle avait étreint, pendant
-qu’il rendait l’âme, le jeune homme
-amoureux de la pièce, je l’avais autour
-du corps, comme une ceinture
-vivante et acharnée, dont rien désormais
-ne me délivrerait. Il y
-avait des étoiles au ciel ? non, ses
-yeux ! et toute la furie des passions
-qui avaient jailli de ses prunelles,
-qui s’étaient projetées, éperdues,
-dans l’emportement de ses gestes,
-qui avaient délicieusement râlé
-dans sa mourante voix, me poursuivait,
-me talonnait, me rejoignait,
-me saisissait avec des rudesses de
-mains qui vous empoignent aux
-épaules. Enfin, je rentrai chez moi,
-tout plein et tout enveloppé d’elle.
-Je remarquai, surpris, que la porte
-de mon appartement était ouverte ;
-et, à peine avais-je franchi le seuil,
-que je la vis, elle, là, m’attendant
-dans son royal costume de courtisane
-romaine, et que, dans un écartement
-lumineux de brocart d’or,
-elle me mit autour du cou l’impérieuse
-caresse de ses brûlants bras
-nus !</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>— Voilà une belle aventure ! dit
-M<sup>me</sup> de Ruremonde ; puisque vous
-avez eu la rare fortune de posséder,
-dans une femme, l’incarnation de
-votre rêve. Je ne cache pas que
-vous avez quelque chance de gagner
-le prix convenu.</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Le dernier des rivaux fit ce conte :</p>
-
-<p>« Dès que je fus assis dans le wagon,
-je demeurai sous le charme. A
-côté d’un homme gras et doux, tranquille — son
-mari évidemment, — une
-jeune femme tout en noir lisait,
-avec une attention qui pense à autre
-chose, le roman d’une revue. Une
-bourgeoise, certes, car aucune singularité
-ne pimentait la modestie
-de sa toilette ; les gants des
-longues mains — des gants de
-Suède, gris, — n’avaient que deux
-ou trois boutons ; la voilette, ni
-trop ni trop peu baissée, laissait
-voir deux fines lèvres, à peine roses,
-qui ne s’entr’ouvraient pas, sévères.
-Mais tout le ciel — le ciel tel qu’il nous
-apparaît à seize ans, bleu pâle, où
-passent des volées d’anges, — était
-visible, adorablement, derrière la
-dentelle, dans ses yeux. Je sentis
-soudainement que j’étais en présence
-de celle que j’avais toujours
-espérée sans la rencontrer jamais,
-de celle que, rencontrée enfin,
-j’aimerais éternellement. Et, quelque
-chose d’analogue à ce que j’éprouvais,
-elle l’éprouva. Ne me croyez
-point, j’y consens ! moquez-vous,
-moquez-vous ! Je vous dis que, nos
-regards s’étant rencontrés, il y eut
-dans les siens un éveil pareil à celui
-que produit l’entrée d’un flambeau
-dans la pénombre d’une chambre ;
-et, sans qu’elle se fût détournée un
-instant, sans qu’elle eût essayé de
-lutter contre un charme trop fort,
-la tendre résignation d’un sourire
-qui ne quitta plus ses lèvres enfin
-entr’ouvertes m’avoua qu’elle acceptait
-sa destinée. Quand son mari, à
-la dernière station, descendit pour
-demander à quelle heure le train
-arriverait à Bruxelles, je pris les
-mains de la jeune femme ; elle
-ne les retira point ! et, simplement,
-presque à voix haute, elle me
-dit, sans que j’eusse parlé : « Je serai
-demain matin, à dix heures, à
-l’église de Sainte-Gudule. » Je ne lui
-répondis même pas. Elle savait tout
-ce que j’aurais pu répondre. Oh !
-qu’elle fut douce, la dernière heure
-du voyage, pendant que, l’homme
-gras et doux s’étant endormi, nous
-nous regardions, vaincus, extasiés,
-les yeux dans les yeux ! Qu’elle fut
-délicieuse aussi, la nuit qui précéda
-l’instant où je devais la revoir à
-l’église ! Ma vie recommençait. Rien
-de ce qui avait existé n’existait. Le
-souvenir même était aboli. J’aimais
-pour la première fois ; et je bâtissais
-les féeries de mille songes. Cette
-femme, si pareille à mon suprême
-idéal, que le destin compatissant
-m’offrait, je l’emporterais loin, très
-loin, charmé, charmée, et nous
-connaîtrions, sur les bords de quelque
-fleuve, dans une maisonnette
-où grimpent des fleurs et des
-oiseaux, la solitude parfaite du
-silencieux amour. Bien avant l’heure
-indiquée, je l’attendais à l’église.
-Qu’elle ne vînt pas, c’était la seule
-idée que je ne pouvais pas avoir.
-Est-ce qu’elle ne s’était pas promise
-dans le premier regard ? Est-ce
-qu’elle ne s’était pas livrée dans
-la première parole ? J’avais sur
-les lèvres le baiser qu’elle ne m’avait
-pas donné. Cependant elle ne venait
-point. Je regardais une à une les
-femmes qui entraient dans l’église :
-elle ne venait pas, elle ne venait
-pas ! Quand, de retour à l’hôtel, je
-m’informai des voyageurs qui, la
-veille, étaient arrivés en même
-temps que moi, j’appris que le mari,
-par un caprice, ou par quelque
-jalousie, avait voulu repartir dès
-le matin ; et depuis, hélas ! je
-ne l’ai pas revue, je ne l’ai jamais
-revue ! »</p>
-
-<hr>
-
-
-<p>Les deux rivaux du dernier conteur
-éclatèrent de rire.</p>
-
-<p>— La plaisante bonne fortune, en
-vérité ! C’est une assez piètre aventure
-d’amour qu’un rendez-vous où
-l’amoureuse ne vient pas.</p>
-
-<p>Mais M<sup>me</sup> de Ruremonde, d’un
-geste, leur imposa silence.</p>
-
-<p>— Vous avez été heureux, certes,
-vous qui avez baisé entre des dents
-de neige la fleur des enfantines
-amours, et vous qui avez embrassé
-votre superbe chimère ; mais il a
-été plus heureux encore, celui qui,
-ayant, pendant une heure, éperdument
-aimé, n’a pas connu cette irrémédiable
-tristesse : la réalisation de
-son rêve.</p>
-
-<p>Et ce fut au troisième conteur que
-M<sup>me</sup> de Ruremonde, entre deux
-valses, accorda la rare et chère
-gloire de baiser, en présence des
-deux amants vaincus, l’ongle rose et
-cruel de son petit doigt déganté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<div class="flex">
-<table>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Le Crime du vieux Blas</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">I.</span> Le vieux Blas et le petit Blas</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">II.</span> Le pont de fer et de bois</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">III.</span> Histoire du petit garçon qui
-n’avait pas d’oreilles et du
-chien noir qui fumait sa pipe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">IV.</span> Après le devoir accompli</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">57</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">V.</span> Le vieux Blas manque de courage</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">61</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VI.</span> Méchanceté des gens</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">70</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VII.</span> Cruauté des choses</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">82</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2"><span class="item">VIII.</span> Fin de l’histoire du petit garçon
-qui n’avait pas d’oreilles
-et du chien noir qui fumait
-sa pipe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">88</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Le bonnet de la Mariée</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">97</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap sc">Les trois bonnes Fortunes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">115</a></div></td></tr>
-</table>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
-Le 6 juin 1882,</span><br>
-<span class="xsmall">PAR</span> A. LEFÈVRE, <span class="xsmall">A</span> BRUXELLES</p>
-
-<p class="c"><img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="A. L. FABRILITER"></p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">POUR</span><br>
-<span class="b">Henry KISTEMAECKERS, Éditeur</span><br>
-<span class="i">à Bruxelles.</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
-
-
-<p class="c i">Dans la même collection :</p>
-
-<ul>
-<li>Léon <span class="sc">Cladel</span> — <b>Petits cahiers</b>.</li>
-<li>Francis <span class="sc">Enne</span> — <b>D’après nature</b>.</li>
-<li>L. <span class="sc">Hennique</span> — <b>Deux Nouvelles</b>.</li>
-<li>C. <span class="sc">Lemonnier</span> — <b>Le Mort</b>.</li>
-<li>Pierre <span class="sc">Elzéar</span> — <b>La Femme de Roland</b>.</li>
-<li>J.-K. <span class="sc">Huysmans</span> — <b>A Vau-l’Eau</b>.</li>
-<li>Guy <span class="sc">de Maupassant</span> — <b>M<sup>lle</sup> Fifi</b>.</li>
-<li>Catulle <span class="sc">Mendès</span> — <b>Le Crime du vieux Blas</b>.</li>
-</ul>
-<p class="c i">Plusieurs autres volumes sont en préparation</p>
-
-<p class="c i">Imprimerie A. Lefèvre, Bruxelles.</p>
-
-
-<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
-</body>
-</html>
-
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Le crime du vieux Blas | Project Gutenberg</title>
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em">ÉDITION DE BIBLIOPHILE</p>
+
+<p class="c large b ssf">CATULLE MENDÈS</p>
+
+<h1><span class="small">LE</span><br>
+<span class="ssf xlarge b">CRIME</span><br>
+DU VIEUX BLAS</h1>
+
+<p class="c i">Portrait en taille douce</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="i">BRUXELLES</span><br>
+HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR<br>
+<span class="i">Tous droits absolument réservés.</span></p>
+
+<p class="c xsmall">MDCCCLXXXII</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><img src="images/illu.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE CRIME DU VIEUX BLAS</h2>
+
+
+
+
+<h3>I<br>
+Le vieux Blas et le petit Blas.</h3>
+
+
+<p>Ce qui est bon le matin quand
+on s’éveille pour la journée
+de travail, c’est de s’asseoir
+dans la salle basse de la ferme, entre
+les cuivres que le jour nouveau fait
+reluire, devant la table de sapin
+bien lavée, et là, de manger, pesamment
+accoudé, de longues émincées
+de pain noir, trempées dans le bon
+lait qui mousse au rebord de la
+jatte.</p>
+
+<p>Vingt-neuf ans, forts bras nus et
+gorge de nourrice, face rosâtre à la
+peau pleine sous la cotonnade
+rouge de la coiffe basquaise, la Cadije
+se campa au bas de l’escalier, et
+cria, les poings sur les hanches :</p>
+
+<p>— Dieu vivant ! sont-ils sourds,
+ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé,
+l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous
+pas honte de dormir, après que je
+suis levée ? Est-ce la mode maintenant
+que la poule chante avant
+les coqs ?</p>
+
+<p>Une ferme de bon rapport et bien
+plaisante à l’œil, — deux arpents, pas
+une acre de plus, mais deux arpents
+de grasse terre, clos d’une haie
+épaisse, — une ferme où, sous les
+pommiers régulièrement espacés,
+caquètent dans le gazon, nasillent
+dans la mare, gloussent dans le trou
+à fumier, poulettes et poulets, canes
+et canards, dindes et dindons, c’est
+de quoi suffire à l’ambition d’une
+fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse
+entre ses arbres fruitiers et
+ses bêtes ; allant, venant du matin
+au soir, travaillant comme pas une,
+contente, familière aux gens, pas
+toujours « commode » d’ailleurs,
+car il faut bien jordonner quelquefois
+pour se faire obéir des animaux
+et des personnes.</p>
+
+<p>Il y a dans notre pays basque,
+entre les versants rocheux, non
+loin de quelque gave qui roule,
+tonne et mousse, beaucoup de ces
+plaines fécondes où l’herbe pousse
+bien, où les branches s’alourdissent
+de fruits ; les hauteurs les gardent
+du vent, le torrent calmé s’y prolonge
+en rivière ou s’y étale en lac ;
+toute une Normandie, avec ses pommiers
+et ses grasses prairies, se
+ramasse dans un vallon.</p>
+
+<p>Cependant, l’escalier raide en
+bois blanc, où la Cadije, pour ne
+pas demeurer inoccupée, lançait à
+pleine écuelle une eau claire qui
+rejaillissait, ruisselait, s’égouttait,
+craqua sourdement sous des pieds
+qui descendent ; le vieux Blas apparut,
+tenant le petit Blas par la main.</p>
+
+<p>L’un était le père, l’autre était
+l’enfant de la Cadije. Aïeux et
+petits-fils s’accommodent de se tenir
+par la main ; ils finissent par être
+presque de même taille, l’enfance
+se haussant toujours, le grand âge
+se courbant de plus en plus. Le
+vieux Blas avait soixante et onze
+ans ; le petit Blas en avait six.</p>
+
+<p>Une large face, toute rouge, aux
+rides égales et fermes, de courts
+cheveux blancs, une barbe blanche,
+drue et presque rase, de
+petits yeux jaunes, un peu clignotants,
+comme fatigués d’avoir vu
+trop de jours, tel était le vieillard.
+Un peu gros, les membres forts, il
+portait la veste courte, en drap
+épais, des Basques de la plaine et le
+béret marron dont une oreille
+énorme, couleur de sang, soulevait
+le rebord.</p>
+
+<p>On a été, on ne peut plus être.
+Beau mâle et des plus galants du
+temps qu’il y avait de belles filles — car,
+aux yeux des anciens, les jeunes
+d’à présent sont moins jolies, comme
+s’ils projetaient sur elles quelque
+chose de leur ombre, — le vieux
+Blas, qui n’avait pas eu son pareil
+pour attaquer le taureau et pour
+lancer la balle, sentait bien que
+son temps était passé ; il avait des
+lourdeurs, des raideurs dans ses
+membres autrefois si prestes, et sa
+tête, qu’il portait penchée vers
+l’épaule gauche, branlait un peu,
+c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir
+l’esprit rapide et tout à fait lucide ;
+il lui arrivait de ne pas se rappeler
+une chose qu’on lui avait
+racontée la veille, et aussi de ne pas
+reconnaître, quand ils revenaient au
+pays, des camarades avec lesquels il
+avait vidé plus d’une bouteille jadis
+devant les troënes de quelque cabaret.
+Mais bah ! il en savait encore
+assez pour conter, après un pot de
+cidre, quelque bon conte qui fait
+rire ; il faisait encore ses quatre
+lieues sans buter et sans avoir besoin
+de bâton.</p>
+
+<p>Il ne voulait qu’un bâton : son
+petit-fils. Cela soutenait le vieux
+Blas de soutenir le petit Blas.</p>
+
+<p>Celui-ci, c’était l’enfant montagnard,
+robuste et sain. Par le lait
+d’une mère forte, par le sobre manger,
+par l’air libre qui vivifie les
+poumons, il avait crû, s’était solidifié,
+avait durci ; la belle virilité
+future était visible dans cette enfance.</p>
+
+<p>Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit,
+il avait l’air étourdi, un peu
+hagard, qui questionne, qui va comprendre,
+qui s’inquiète quelquefois,
+d’une inquiétude sans chagrin ;
+et c’était la meilleure joie
+du vieux Blas de baiser la jeune face
+épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient
+par boucles des cheveux
+noirs qui s’ébouriffent, et les clairs
+yeux bleus comme un lac des montagnes,
+que le petit Blas avait.</p>
+
+<p>Derrière eux, venait l’homme, le
+mari de la Cadije, le père de l’enfant,
+Antonin Perdigut. Trente ans,
+le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire
+les hommes de la vallée dans
+ces pays de montagnes, il marchait
+d’un pas mesuré, sans hâte, mais
+sans hésitation, d’un pas de laboureur.</p>
+
+<p>La Cadije, à pleine bouche, embrassa
+ses trois hommes, plus ardemment
+le mari, plus gravement
+l’aïeul, plus doucement le petit.</p>
+
+<p>Ils s’assirent autour de la table,
+dans la salle basse, et mangèrent en
+silence.</p>
+
+<p>Le repas du matin, ce n’est pas
+l’heure des propos ni des rires. Ses
+forces, son activité, il faut les réserver
+pour le travail de la journée,
+n’en rien laisser perdre en menus
+badinages. Le soir, après la besogne,
+on peut se divertir ; quand
+on a payé sa dette, il est permis
+d’être prodigue.</p>
+
+<p>D’ailleurs, on avait dormi tard ce
+jour-là dans la ferme, et c’était la
+saison des semailles ; il fallait qu’Antonin
+Perdigut se hâtât d’aller aux
+champs, sa sacoche de graines à
+l’épaule.</p>
+
+<p>Quant au grand père, il avait un
+emploi sur une voie ferrée qui passait
+aux environs ; besogne aisée,
+peu fatigante, à laquelle un enfant
+aurait suffi, qu’on avait confiée à
+ce vieillard.</p>
+
+<p>Donc, sans se parler, paisibles, ils
+mouillaient de longues tranches de
+pain de seigle dans la blancheur un
+peu bleuâtre du lait.</p>
+
+<p>Autour d’eux, le rose encore gris
+de la matinée, entrant par les basses
+fenêtres, faisait se lever peu à peu
+l’ombre pendante le long des murs,
+et cette noirceur déjà éclaircie montait
+lentement, devenait de moins
+en moins sombre, comme si des
+voiles de crêpes avaient été tirés
+d’en haut, s’étaient l’un après l’autre
+évanouis. Les faïences du buffet accusaient
+leurs formes, ébauchaient
+leurs teintes vives ; il y avait dans
+la rondeur vermeille des casseroles
+des mouvements de flammes qui
+semblaient le reflet d’un invisible
+fourneau ; et, sur les carreaux
+rouges, des bandes longues, pâles,
+à peine lumineuses, étaient comme
+de grands rayons de lune qui seraient
+restés endormis là.</p>
+
+<p>Au dehors sonnait le réveil de la
+ferme dans les piaillements d’oiseaux,
+dans le remuement des
+branches, dans les mugissements
+de l’étable, dans tous les bruits
+mêlés des bêtes familières, et dans
+le frais passage du vent clair.</p>
+
+<p>Le vieux Blas ayant vidé sa jatte,
+dont les dernières gouttes de lait
+coulèrent sur sa barbe blanche, parla
+d’un air timide :</p>
+
+<p>— Ce qui serait très bien, ce
+serait de laisser venir le petit avec
+moi, là-bas, près du pont, pour
+s’amuser. Je dis : pour m’amuser
+aussi. Un train qui passe après un
+train, toute la journée, ce n’est pas
+gai ; je m’ennuie enfin à regarder
+l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent
+les anciens ; ils mettent de
+la gaieté dans les vieux esprits et de
+la lumière dans les vieux regards.
+L’autre jour, il a plu toute la
+journée, mais Blas était avec moi,
+et en revenant j’ai dit comme une
+bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! »
+Puis, c’est très bon pour
+l’enfant de respirer l’air du bord de
+l’eau et de jouer dans les fleurs
+autour de la maisonnette en bois.</p>
+
+<p>— C’est donc, dit la Cadije en se
+levant, que l’air n’est pas bon à la
+ferme et qu’il n’y a pas de fleurs
+dans le jardin ? L’enfant restera à
+la maison avec moi et mes bêtes.
+S’il veut se distraire, il ira gauler
+les oies dans le chemin autour de la
+haie. On est petit, cela ne fait rien :
+il faut commencer à se rendre utile.
+Pour sûr, je ne le laisserai pas aller
+avec vous. Les trains qui passent,
+c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il
+joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il
+y a sur le bord de votre rivière du
+sable très dangereux, où l’on glisse,
+et des pierres qui roulent dès qu’on
+y met le pied.</p>
+
+<p>L’enfant ne fit aucune objection
+d’abord à la volonté maternelle,
+parce qu’il achevait de boire son
+lait ; mais dès qu’il eut léché du
+bout de la langue le fond de la
+jatte vide, il se prit à pleurnicher
+d’un air fort désespéré en se fourrant
+les pouces dans les yeux.</p>
+
+<p>— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce
+que j’ai dit est dit. Tu veux aller
+avec ton grand-père, parce qu’il te
+raconte des histoires, parce qu’il
+te laisse courir partout, parce qu’il te
+gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te
+gâte, moi. L’autre jour tu es revenu
+dans un bel état, parlons-en. Tout
+en sueur, la blouse en loques, des
+épines dans les cheveux ; j’ai passé
+plus d’une heure à repriser ta culotte.
+Quand on ne sait pas veiller sur
+les enfants, on ne demande pas à les
+emmener avec soi.</p>
+
+<p>Mais le petit Blas pleurnichait
+toujours et le vieux Blas lui-même
+avait quelque chose d’humide, qui
+allait être une larme, dans ses
+vieux yeux jaunes tout clignotants.</p>
+
+<p>Antonin Perdigut s’interposa, fit
+remarquer « qu’une fois n’est pas
+coutume », et qu’on pouvait bien
+laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire,
+le petit avec le
+vieux.</p>
+
+<p>La Cadije rechigna, grognona,
+dit cent paroles, finit par consentir
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>— Au moins vous serez sages, tous
+les deux ?</p>
+
+<p>Et quand ils eurent promis de ne
+pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher
+trop près de la rivière et
+surtout de faire attention quand les
+trains passeraient, la mère ajouta :</p>
+
+<p>— Oui, oui, je donne la permission,
+mais c’est la dernière fois.</p>
+
+<p>Ils partirent bien conseillés, bien
+embrassés. Ce fut d’un pas grave,
+pour montrer combien ils étaient
+sages en effet, qu’ils traversèrent la
+cour de la ferme et qu’après avoir
+poussé la grille de bois, ils longèrent
+la haie, assez basse à cet endroit,
+par-dessus laquelle on pouvait encore
+les voir.</p>
+
+<p>Mais dès qu’ils eurent dépassé la
+haie, dès que personne, de la ferme,
+ne put plus les apercevoir, ah !
+Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.</p>
+
+<p>Le petit Blas dégagea sa main,
+prit sa course, revint, sauta les fossés,
+grimpa aux arbres, perdit son
+béret dans les branches, déchira sa
+culotte à l’écorce ; et toute la lumière
+éparse du matin jouait autour de
+lui, avec lui, sur la route claire,
+parmi les branches éveillées, dans
+la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant
+que, derrière, un peu loin, le
+vieux Blas, qui suivait avec une
+allure sautillante, antique enfant
+qui aurait voulu jouer aussi, répétait
+dans sa barbe blanche :</p>
+
+<p>— A la bonne heure, c’est cela,
+la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi,
+mon garçon !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2">II<br>
+Le pont de fer et de bois.</h3>
+
+
+<p>Le jeune courant, le vieux riant,
+ils arrivèrent au bord de l’eau,
+devant le pont.</p>
+
+<p>La rivière étroite et profonde, où
+glissent des radeaux chargés de
+sapins, où passent de petits voiliers
+qui érigent très haut leur unique
+mât, coule rapidement entre la
+berge sablonneuse et le mont de
+granit noir, à pic, que défonce, plus
+sombre encore, l’ouverture d’un
+tunnel ; c’est dans ce trou de la
+montagne que les trains s’engouffrent
+après avoir passé le petit pont
+de fer et de bois, qui est comme un
+trait-d’union entre la rive de sable
+et la rive de pierre.</p>
+
+<p>Le lieu solitaire et nu paraît
+quelque peu morne à cause de la
+haute montagne noire.</p>
+
+<p>Mais le jour, tout à fait levé,
+blanchissait, dorait les plaines où
+les fermes çà et là faisaient des
+îles de verdure, et dans la fraîcheur
+de l’air bleu, les buées du matin,
+montant toujours, s’éparpillaient,
+toutes floches, par écharpes déchirées.</p>
+
+<p>En ce moment, le tablier du pont
+se dressait, perpendiculaire. Tout
+d’abord, le vieux Blas alla s’assurer
+que la rosée de la nuit n’avait pas
+rouillé les cordages de métal, que
+la manivelle obéissait docilement à
+la poussée de la main ; car c’était
+son office de faire se lever le pont,
+quand des radeaux ou des voiliers
+descendaient le cours de la rivière,
+et de le faire s’abaisser pour le passage
+des trains, chaque fois que le
+signal lui en était donné par un
+bruit de sonnette électrique et plus
+tard par le sifflet de la locomotive.</p>
+
+<p>Mais le petit Blas ne se souciait
+guère du pont, de la manivelle et
+des trains, son devoir, à lui, c’était
+de se rouler dans l’herbe autour de
+la baraque en planches que le grand-père
+avait construite au bord de
+l’eau pour se mettre à l’abri quand
+viendraient les pluies d’automne.</p>
+
+<p>Elle était jolie, la maisonnette,
+qu’une vigne vierge vêtissait de
+verdures grimpantes, et où les passereaux
+venaient boire des gouttes
+de rosée dans la coupe inclinée un
+peu des volubilis qui tremblent.</p>
+
+<p>Un jardin l’entourait de ses petites
+allées bordées de buis, toutes petites — comme
+si le vieillard eût voulu
+que l’enfant seul s’y promenât, — et
+de ses plants de floraisons très
+basses, œillets des Indes, tulipes,
+pensées, que le petit Blas pouvait
+regarder fièrement de son haut.
+Mais au milieu, un soleil, très épanoui,
+à la tige d’or vert, se haussait
+pompeusement, comme le tambour
+major des fleurs.</p>
+
+<p>Toutes choses mises en ordre
+dans la mécanique du pont, le
+grand-père s’en vint, sans faire de
+bruit, sur la pointe des pieds ; et,
+brusquement, après un saut, il prit
+dans ses deux grosses mains la tête
+de l’enfant qui se retourna ébouriffé,
+sauvage, ravi.</p>
+
+<p>— Ah ! je te tiens ! Oui, je te
+tiens, mais je te lâche. On attrape
+les oiseaux et on les garde un instant
+pour qu’ils aient plus de plaisir,
+après, quand ils s’envolent. Tu sais,
+petit ! les pierres servent à faire des
+ricochets sur l’eau, les fleurs ne
+sont là que pour être cueillies, et
+je te défends de ne pas marcher sur
+les plates-bandes. Voilà comment
+j’élève les enfants ! Ces petits anges-là
+ont le droit d’être des diables.</p>
+
+<p>Et le grand père ajouta :</p>
+
+<p>— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres,
+j’ai découvert un nid de loriots ;
+nous irons le chercher tout
+à l’heure, quand le train aura
+passé.</p>
+
+<p>Or, le petit Blas s’était avisé d’une
+chose : il cueillait des marguerites
+et les jetait une à une à la figure du
+bon homme ; les tiges se prenaient
+aux poils blancs du menton ; de
+sorte que le vieux Blas avait une
+barbe de fleurs.</p>
+
+<p>Ceci le charma. Il s’assit devant
+la cabane, fit grimper l’enfant
+sur ses genoux ; et, par représailles,
+il lui chatouillait le nez avec
+les pétales des marguerites pendantes.</p>
+
+<p>Tout cela parmi des rires, avec de
+petits cris, près des floraisons épanouies,
+sous des envolées d’oiseaux,
+dans la bonne lumière qui paraissait
+plus claire et plus dorée, là, autour
+de ce grand-père et de ce petit
+enfant.</p>
+
+<p>Celui-ci, devenant sérieux, dit
+tout à coup :</p>
+
+<p>— J’ai assez joué ; maintenant,
+une histoire.</p>
+
+<p>C’était là que le vieux Blas attendait
+le petit Blas ! L’enfant ne manquait
+jamais de l’embrasser après
+quelque beau récit plein de géants
+et de fées : le plaisir d’un bon baiser
+vaut bien la peine de dire un conte.</p>
+
+<p>Mais depuis longtemps, toutes les
+histoires, le grand-père les avait
+dites : le Petit Poucet après la
+Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux
+d’or aussi. Même il avait acheté
+d’un colporteur un gros livre où le
+marchand affirmait qu’il y avait
+beaucoup de contes tous très jolis.
+Il se trouva que le livre était un
+« Essai sur l’établissement des comptoirs
+français au Mississipi ». Le
+petit Blas avait réclamé quelque
+chose de plus amusant.</p>
+
+<p>Alors, sa mémoire étant vidée et
+sa bibliothèque inutile, le grand-père,
+pour être bien embrassé, fut
+obligé de devenir poète. La nuit, il
+ne dormait pas, afin d’imaginer des
+aventures de princesses et de fées,
+qu’il racontait le lendemain près de
+la maisonnette en bois.</p>
+
+<p>— Oui, dit-il, une histoire, une
+histoire si belle que les petits bourgeois
+des villes n’en ont jamais
+entendu de pareille.</p>
+
+<p>— Comment s’appelle-t-elle ?</p>
+
+<p>— C’est l’« Histoire du petit
+garçon qui n’avait pas d’oreilles
+et d’un chien noir qui fumait sa
+pipe ».</p>
+
+<p>— Oh ! dit l’enfant.</p>
+
+<p>— Tu verras, dit le grand-père.</p>
+
+<p>Et le petit Blas, s’étant assis sur
+le sable caillouteux, leva sa jolie
+tête brune, où riaient des boucles
+folles, pendant que le vieux Blas
+commençait gravement, un peu inquiet
+d’ailleurs, car le conte était
+fort compliqué ; et il n’était pas bien
+sûr d’en avoir trouvé le dénouement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3">III<br>
+Histoire du petit garçon qui n’avait
+pas d’oreilles et d’un chien noir
+qui fumait sa pipe.</h3>
+
+
+<p>— Il arriva une fois…</p>
+
+<p>— Où ça ?</p>
+
+<p>— Dans un pays. Il arriva une
+fois qu’il y avait un homme et une
+femme — des paysans comme nous,
+mais bien plus malheureux, — un
+homme et une femme à qui jamais il
+n’était rien arrivé que de n’avoir
+pas de pain pour souper avant
+d’aller dormir.</p>
+
+<p>— Mais de la soupe ?</p>
+
+<p>— Pas même de soupière, parce
+que le chat l’avait cassée. Donc ils
+étaient tout à fait pauvres, et ce qui
+les rendait encore plus tristes, c’est
+que leur fils était un enfant qui
+n’avait pas d’oreilles.</p>
+
+<p>— Alors, il n’entendait pas ?</p>
+
+<p>— Si fait.</p>
+
+<p>— Par où donc ?</p>
+
+<p>— Par le nez, peut-être, ou par
+les yeux. L’histoire ne donne pas
+d’explication là-dessus.</p>
+
+<p>Le petit Blas réfléchit et dit :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas bien amusant, cette
+histoire-là.</p>
+
+<p>— Ce n’est que le commencement.
+Tu verras tout à l’heure. Or,
+l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et
+qui entendait très bien, entendit un
+jour le père raconter à la mère que,
+dans une montagne de ce pays-là, il
+y avait une grotte où un enchanteur
+très riche avait caché beaucoup d’or
+et d’argent, et que, par la permission
+de l’enchanteur, le trésor appartiendrait
+à celui qui aurait le
+courage d’aller le chercher à travers
+mille dangers.</p>
+
+<p>— Un enchanteur ?</p>
+
+<p>— Comme dans la Princesse
+Bleue.</p>
+
+<p>— Ah ! oui.</p>
+
+<p>— Guignonet, c’était ainsi qu’on
+appelait le jeune garçon, Guignonet
+pensa : « Je voudrais bien aller dans
+la montagne chercher l’argent et
+l’or de l’enchanteur, parce que le
+père et la mère, quand nous serions
+riches, n’auraient plus besoin de
+travailler comme ils font et ne se
+coucheraient plus sans souper. »
+C’était, comme tu vois, un bon cœur
+que l’enfant sans oreilles ; il résolut
+de partir pour la montagne, tout
+seul, sans rien dire à personne,
+parce qu’il voulait faire une surprise
+à ses parents quand il reviendrait
+avec le trésor.</p>
+
+<p>Ce qui aurait pu le faire hésiter,
+c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas
+beaucoup de chance dans ce qu’il
+entreprenait. Quand il avait fait
+quelque chose de très bien, les
+choses tournaient fort souvent de
+façon qu’il avait l’air d’avoir fait
+quelque chose de très mal ; et il était
+puni de ses meilleures intentions.</p>
+
+<p>Il y a des gens comme lui dans la
+vie, à qui rien ne réussit et qui sont
+toujours accusés à tort.</p>
+
+<p>Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre
+sur le chemin, il lui fit l’aumône,
+quoique bien pauvre lui-même,
+d’un petit sou qu’on lui
+avait donné. Eh bien, tu crois que
+le mendiant lui dit : Merci ? Pas
+du tout, il lui jeta le sou à la figure
+et cria, en montrant les poings :
+« C’est très vilain de tromper le
+pauvre monde ! Le bon Dieu vous
+punira. »</p>
+
+<p>— Pourquoi donc le mendiant
+disait-il cela ?</p>
+
+<p>— Le sou était faux. Mais ce
+n’était pas la faute de Guignonet,
+puisqu’on le lui avait donné. Une
+autre fois, il entendit une poule
+qui criait dans l’étable, qui criait,
+qui criait ! il eut pitié, sauta du
+lit — car c’était avant le matin, — et
+s’en alla porter secours à la
+pauvre bête. Il la vit dans une
+espèce de panier rond où elle criait
+de plus belle comme pour demander
+qu’on vînt à son aide. Guignonet la
+caressa : elle se plaignait toujours.
+Alors, il se dit : « Il faut croire
+qu’il y a dans le panier quelque méchante
+bête qui la mord sous les
+plumes. » Il aimait à rendre service,
+il saisit le panier, le remua, le secoua
+dans l’intention de faire sortir la
+poule, qui, de cette façon, aurait été
+délivrée. La poule s’enfuit en effet,
+effarouchée, les ailes toutes battantes ;
+mais sais-tu ce qui tomba par
+terre, du panier ? douze beaux œufs.
+Et tous les œufs furent cassés. Et tu
+penses si Guignonet fut grondé par
+ses parents qui avaient laissé les
+œufs dans le panier pour que la
+poule eût l’idée de les couver. Pourtant
+le petit garçon sans oreilles
+avait cru être utile à la poule.</p>
+
+<p>Et tiens ! à propos de ses oreilles,
+il faut que je te dise comment
+il les avait perdues ; car enfin, il
+n’était pas né comme cela.</p>
+
+<p>C’était une fois au coin d’un bois.
+Guignonet avait déjà huit ans. Il
+rencontre un gros chien tout noir,
+assis sur son derrière, et qui fumait
+sa pipe tranquillement.</p>
+
+<p>— Qui fumait sa pipe ?</p>
+
+<p>— Oui ; dans la contrée où habitait
+Guignonet, on rencontre assez
+souvent des chiens qui fument leur
+pipe en se promenant dans les rues
+ou sur le chemin ; dans notre pays
+ils sont beaucoup plus rares. Enfin,
+le chien que Guignonet rencontra,
+fumait sa pipe tranquillement, ou
+plutôt non, il ne la fumait pas. Mais
+ce n’était pas sa faute : elle venait
+de s’éteindre. Guignonet s’approcha
+et dit au chien noir : « Monsieur le
+chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au
+village vous chercher des allumettes ? »
+C’était aimable, cela, c’était
+poli. Bon ! le chien se dressa sur ses
+pattes de derrière, aboya d’un air
+furieux, se jeta sur Guignonet, et,
+de deux coups de mâchoires, lui enleva
+les deux oreilles. Après quoi, il
+prit sa course à travers les fougères
+et disparut tout à fait.</p>
+
+<p>— Avec les oreilles de Guignonet ?</p>
+
+<p>— Avec les oreilles.</p>
+
+<p>— Dis, grand-père, dans l’histoire,
+est-ce qu’on les lui rendra,
+plus tard ?</p>
+
+<p>— Ça, je ne peux pas te le dire
+encore. Qui entendra, saura. Tu
+comprends que toutes ces mésaventures
+avaient rendu Guignonet un
+peu timide ; mais, n’importe, le désir
+de se dévouer était plus fort que
+la crainte d’être maltraité, et une
+nuit, quand tout le monde fut endormi
+dans la chaumière, il se leva
+à petit bruit, sortit, ses chaussures
+à la main, et, sans avoir peur, bien
+qu’il fît très sombre sur les routes,
+il s’en alla du côté de la montagne.</p>
+
+<p>Or, cette montagne était toute
+noire, comme celle qui est là devant
+nous ; il n’y avait pas de chemin pour
+la monter et d’ailleurs Guignonet ne
+savait pas dans quel endroit se trouvait
+la grotte ; de sorte qu’il était
+très embarrassé et qu’il fut sur
+le point de revenir à la maison.
+Mais il arriva qu’un gros corbeau
+vint voler sur la tête du petit garçon ;
+en volant, il croassait, d’une
+manière qui n’avait rien de terrible
+ni d’effrayant : on aurait dit,
+au contraire, que cet oiseau tout
+noir avait de bonnes intentions,
+voulait donner de bons avis à l’enfant
+sans oreilles.</p>
+
+<p>Guignonet le regarda. Il lui sembla
+qu’il avait déjà vu cette grosse
+tête toute pointue, qui tenait dans
+son bec une petite branche de sapin.</p>
+
+<p>Non, il ne l’avait jamais vu, mais
+le corbeau, avec sa branche de sapin
+au bec, lui rappelait un peu le chien
+noir qui fumait sa pipe.</p>
+
+<p>A cause de cette ressemblance,
+l’enfant voulut s’en aller, craignant
+pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il
+n’avait plus d’oreilles.</p>
+
+<p>Le corbeau voletant toujours,
+lui dit : « Guignonet, il ne faut pas
+se décourager. Le pauvre à qui tu
+as donné un sou t’a dit des injures,
+tu as été grondé pour avoir voulu
+porter secours à la poule qui criait
+et le chien noir t’a volé tes oreilles
+parce que tu lui avais offert d’aller
+chercher des allumettes pour allumer
+sa pipe ; beaucoup d’autres
+choses te sont arrivées où tu n’as pas
+eu de chance du tout, et c’est pourquoi
+on t’appelle Guignonet. Mais,
+tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit
+la récompense, comme la graine
+devient le blé, comme le gland devient
+le chêne. Sois toujours un bon
+petit garçon, prêt à te sacrifier
+pour les autres, et ne t’inquiète pas
+du reste. Pour le moment, assieds-toi
+entre mes deux ailes, je te porterai
+du côté de la grotte où l’enchanteur
+a caché son trésor. » Après
+avoir parlé ainsi, le corbeau se posa
+sur la terre, toutes les plumes étendues ;
+c’était un oiseau si grand, que
+Guignonet, qui était très petit et
+très maigre parce qu’il ne mangeait
+guère, put facilement trouver place
+entre les deux larges ailes.</p>
+
+<p>Le corbeau s’envola. Guignonet
+n’avait pas peur : il pensait au plaisir
+qu’éprouveraient ses parents
+lorsqu’il leur apporterait le trésor
+de la montagne.</p>
+
+<p>Quand il fut arrivé plus haut que
+la plus haute cime, le corbeau
+s’abattit parmi un tas de broussailles,
+dans une espèce de crevasse qui
+était très noire et tout à fait terrible,
+tant on y voyait briller de ci et
+de là des yeux affreux de chouettes
+et d’effraies.</p>
+
+<p>Guignonet mit pied à terre en
+disant : « Merci, monsieur le corbeau ;
+je vous prie maintenant de
+m’indiquer le chemin qui conduit
+à la grotte. » Mais l’oiseau n’était
+plus un oiseau ! il avait changé très
+vite et il était devenu un vieux
+nain tout noir qui regardait Guignonet
+avec un mauvais rire, et
+qui avait une pipe à la bouche.
+Guignonet pensa encore au vilain
+chien qui lui avait volé les
+oreilles. Cependant il ne se troubla
+pas. « Monsieur le nain, dit-il,
+voulez-vous m’indiquer la route qui
+mène à la grotte de l’enchanteur ? »
+Alors ce fut effrayant. Le nain avec
+un grand bâton et les effraies avec
+leurs becs, se mirent à frapper, à
+piquer, à maltraiter de toutes les
+façons, le petit garçon sans oreilles.
+« Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le
+droit de prendre de l’argent qui ne
+t’appartient pas ! Et qu’est-ce que
+tu ferais avec le trésor de la montagne ?
+Tu t’achèterais des billes pour
+jouer dans les rues au lieu d’aller
+à l’école. » Guignonet répondait :
+« On peut prendre l’argent, puisqu’il
+n’appartient à personne ; puisque
+l’enchanteur l’a réservé au plus
+courageux des hommes. Et je vous
+assure que ce n’est pas pour acheter
+des billes que je veux l’avoir ; mais
+c’est pour que mes parents n’aillent
+plus se coucher sans souper et puissent
+faire l’aumône aux vagabonds
+qui passent dans la campagne. » C’étaient
+des paroles inutiles. Les vilaines
+bêtes et le méchant nain ne cessaient
+pas de houspiller le petit
+garçon ; tout roué de coups de bâton,
+tout saignant de coups de bec, il
+dégringola sur les pierres de la crevasse
+jusque dans un grand trou qui
+s’ouvrait là.</p>
+
+<p>Un autre eût renoncé à son entreprise
+à cause des injustices qu’on
+lui faisait ; Guignonet ne perdit pas
+courage pour si peu, et il ne songeait
+qu’à rendre service à ses père et
+mère.</p>
+
+<p>Dans ce trou où il était tombé, il
+y avait beaucoup d’obscurité et, dans
+cette obscurité une espèce de bête
+plus noire encore qui avait l’air
+d’un loup ; ce loup avait entre les
+dents un os qu’il était en train de
+ronger, tout blanc, qu’on aurait
+pris pour une grosse pipe.</p>
+
+<p>Le loup lui dit : « Sors de chez
+moi, petit misérable ! Je suis le
+gardien du trésor qui est là, sous
+une pierre, et je ne te permettrai
+pas de le prendre. » Mais Guignonet
+se jeta courageusement sur le
+loup, et il trouva tant de force dans
+son désir d’être utile, qu’il renversa
+la bête, souleva la pierre qui cachait
+le trésor, et alors, au lieu de l’argent
+et de l’or qu’il croyait trouver là, il
+vit dans une petite cassette ouverte
+un nombre infini de pierreries si
+belles qu’une seule aurait suffi pour
+faire la fortune de plusieurs rois !</p>
+
+<p>Pendant qu’il s’emparait de la
+précieuse boîte, si lourde qu’il avait
+un peu de peine à la soulever, le
+loup s’était relevé, et, maintenant,
+le mordait aux mollets et au derrière ;
+mais Guignonet résistait à la douleur,
+ne prenait pas garde à ces
+dents qui lui déchiraient la peau ;
+il s’imaginait le contentement de sa
+mère lorsqu’elle aurait de belles
+robes comme les dames de la ville
+et qu’elle pourrait distribuer de la
+soupe tous les jours aux mendiants
+qui passent.</p>
+
+<p>C’était un petit garçon comme
+cela. Il lui était égal de souffrir,
+pourvu que les autres fussent très
+heureux.</p>
+
+<p>Cependant, poursuivi par le loup
+qui ne lui lâchait pas les culottes, il
+chercha un chemin dans les broussailles,
+pour revenir au bas de la
+montagne et de là s’en retourner à
+la maison. Il trouva un petit sentier
+très rapide et très dur qui descendait,
+Mais dans l’ombre tout
+autour de lui il y avait une foule de
+créatures, des hommes, des bêtes,
+qui allaient, venaient, rôdaient,
+criaient de toutes leurs forces :
+« Voilà un petit garçon qui a commis
+un grand crime » ; et des oiseaux
+le suivaient à travers les branches
+en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »</p>
+
+<p>Il était bien triste, Guignonet,
+parce qu’il craignait qu’on ne le
+tuât ; triste surtout de voir que
+tout le monde le jugeait si mal.</p>
+
+<p>Quand il fut dans la plaine, il crut
+qu’il était hors de danger et que
+personne ne lui dirait plus de mauvaises
+paroles ; il se voyait déjà
+réveillant le père et la mère dans la
+pauvre chaumine. « Voici le trésor
+caché par l’enchanteur dans la grotte
+de la montagne et qui était réservé
+au plus courageux. Je l’ai trouvé et
+je vous l’apporte ; réjouissez-vous,
+mangez, buvez et partagez avec
+tout le monde la fortune que j’ai
+acquise au péril de ma vie. » Les
+choses ne devaient pas se passer
+aussi bien que l’espérait l’enfant sans
+oreilles ! Il vit venir de son côté, sur
+la grand route, trois gendarmes très
+grands, et comme la lune s’était
+levée, on distinguait très bien l’acier
+de leurs sabres qui reluisaient et
+leurs blanches buffletteries. Mais ce
+qu’il y avait d’extraordinaire dans
+ces trois hommes, c’est qu’ils avaient
+tous trois sous leurs bicornes de
+grands museaux de chiens et que,
+malgré cela, ils fumaient leurs pipes
+tranquillement…</p>
+
+<p>Le vieux Blas en était là de son
+histoire, lorsque le petit bruit de la
+sonnette électrique appela son attention.
+Le premier train ne tarderait
+pas à passer : c’était le moment
+de baisser le pont qui joignait l’un
+à l’autre les deux bords de la rivière.</p>
+
+<p>Il allait se lever, le petit Blas le
+retint.</p>
+
+<p>— Alors, grand’père, les gendarmes,
+c’étaient des chiens ?</p>
+
+<p>— Des chiens véritables, répondit
+le vieux Blas.</p>
+
+<p>Et comme il savait que le train
+n’arriverait pas avant un quart
+d’heure, comme il suffisait de quelques
+minutes pour baisser le pont
+au moyen de la manivelle, il continua :</p>
+
+<p>— Du moins, ils avaient l’air d’être
+des chiens véritables, mais, tu sais,
+dans les histoires, les personnes
+ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent
+être. Le fait est que les
+gendarmes, dès qu’ils aperçurent
+Guignonet, coururent à lui en
+poussant des cris et lui prirent sa
+cassette et lui dirent : « C’est toi
+qui as volé les voyageurs au coin
+du bois ! » L’enfant sans oreilles
+avait beau leur répondre : « Vous
+vous trompez, je viens de la montagne ;
+je rapporte à mes parents
+le trésor qui appartient au plus
+brave », ils ne voulaient rien entendre ;
+ils lui mirent des menottes
+aux mains, et, en l’injuriant, en lui
+donnant des coups, ils le conduisirent
+à la prison de la ville. Là, il
+fut mis dans un cachot tout noir,
+où il y avait beaucoup de rats qui
+trottinaient. Toute la ville s’était
+réveillée. Il entendait du fond de
+son trou les gens rassemblés autour
+de la prison causer entre eux et
+dire : « Ah ! ah ! on l’a pris, le petit
+voleur. Qui donc aurait pensé que
+Guignonet, avec son air si honnête,
+était un garnement de cette espèce ! »
+Lui, tout seul, il pleurait,
+sentant bien qu’il n’avait pas voulu
+faire de mal, et qu’il n’en avait pas
+fait…</p>
+
+<p>Le vieux Blas se leva. Deux coups
+de sifflet avaient déchiré l’air et
+l’on voyait déjà là-bas une fumée
+noirâtre tourbillonnante.</p>
+
+<p>Il courut vers le pont pendant
+que l’enfant jouait avec les cailloux
+de l’allée, et il se mit à tourner la
+manivelle.</p>
+
+<p>Il entendait derrière lui, assez loin
+encore, souffler, grincer, cracher,
+la lourde locomotive que suivait une
+longue file de wagons. Le train
+qui venait était un train express ;
+si le vieux Blas s’était retourné,
+il aurait pu voir des têtes de voyageurs
+qui se penchaient en dehors
+des portières pour regarder la haute
+montagne où ils allaient entrer.</p>
+
+<p>Le tablier du pont, s’abaissant
+lourdement, avait déjà décrit le tiers
+à peu près de sa descente aérienne.
+Le vieux Blas ne se pressait point
+trop ; il avait le temps ; tout était
+bien.</p>
+
+<p>Tout à coup, un cri.</p>
+
+<p>Oh ! il reconnut la voix : c’était
+la voix du petit Blas.</p>
+
+<p>En jouant au bord de la rivière,
+sur le sable et les cailloux, l’enfant
+avait glissé, avait roulé, était tombé
+dans l’eau.</p>
+
+<p>Dieu vivant ! il vit son petit-fils,
+son amour, son extase, disparaître
+dans le courant.</p>
+
+<p>Oh ! le vieux Blas avait soixante
+et onze ans, mais le vieux Blas était
+robuste. Un fort nageur, c’était lui.
+Il lâcha la manivelle ! Il allait s’élancer :
+il rattraperait son enfant, dont
+la tête venait de paraître, là, plus
+loin.</p>
+
+<p>Mais le train maintenant était
+tout proche. Si le vieux Blas ne se
+hâtait pas de baisser tout à fait le
+pont, la locomotive se heurterait contre
+le tablier solide, et ce serait un
+effrayant désastre, les voitures
+saccagées, et des blessés et des
+morts.</p>
+
+<p>L’enfant reparut encore, toujours
+plus loin, appelant, élevant les bras !</p>
+
+<p>Que fit le grand-père ?</p>
+
+<p>Il reprit la manivelle entre ses
+deux fortes mains. Bientôt le tablier
+du pont eut rejoint la rive opposée ;
+et la locomotive, les wagons, roulant
+avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent
+dans le tunnel, disparurent, ne
+furent plus qu’un fracas lointain qui
+ébranlait la montagne.</p>
+
+<p>Le train avait passé, l’enfant s’était
+noyé.</p>
+
+<p>Le vieux Blas, avec des yeux de
+fou, regardait la rivière qui avait
+emporté le petit Blas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4">IV<br>
+Après le devoir accompli</h3>
+
+
+<p>Il resta là, stupide, considérant
+l’eau profonde et la fuite du courant.</p>
+
+<p>Oh ! son petit Blas s’était noyé,
+son petit Blas était mort !</p>
+
+<p>Deux choses le bourrelaient : l’impossibilité
+de cela et la réalité de
+cela.</p>
+
+<p>Comment ! il ne verrait plus cette
+jolie face gaie, ces clairs yeux
+bleus où riait le soleil ? Les cris de
+joie pour une bête à bon dieu saisie
+dans le gazon ou pour un oiseau
+poursuivi, il ne les entendrait plus,
+jamais plus, jamais plus, lui, pauvre
+vieil homme naguère extasié !</p>
+
+<p>Oh ! il allait courir le long de la
+rivière, il dépasserait le petit corps
+emporté par l’eau, se précipiterait,
+le prendrait entre ses bras !</p>
+
+<p>Non, la rivière avait sur lui une
+trop grande avance ; les cadavres
+vont vite dans le courant, les petits
+cadavres surtout, qui sont très légers.</p>
+
+<p>Puis il fallait qu’il restât où
+il était pour veiller sur la voie,
+pour faire les signaux convenus ;
+il fallait qu’il demeurât à son poste,
+puisqu’il était une espèce de soldat ;
+il n’aurait même pas la consolation
+de revoir, arrêté par quelque
+tronc d’arbre, ou pris entre des
+herbes, le corps pâli de son petit-fils.</p>
+
+<p>— Ai-je bien fait de baisser le
+pont ? Si j’avais lâché la manivelle
+sans m’inquiéter du train, si je
+m’étais jeté dans la rivière tout de
+suite, j’aurais tiré de l’eau mon
+pauvre cher enfant. Les wagons se
+seraient heurtés, brisés dans un affreux
+pêle-mêle contre le tablier de
+fer et de bois ; les voyageurs auraient
+péri en grand nombre, écrasés, déchirés,
+sanglants ; mais qu’est-ce que
+cela me fait, le mal des autres et leurs
+malédictions ? Un grand-père doit
+d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu
+tort de faire mon devoir.</p>
+
+<p>Il disait cela dans sa douleur,
+mais il lui semblait pourtant qu’il
+avait eu raison. Il n’avait pas dû
+hésiter entre la vie de son enfant
+et celles de tant d’hommes et de
+femmes.</p>
+
+<p>Oui. Mais c’était horrible tout de
+même. Et il était désespéré. Et il
+défaillait dans son désespoir.</p>
+
+<p>Il gagna la petite maisonnette
+environnée de fleurs, regarda les
+étroites allées qu’il avait tracées pour
+les promenades de l’enfant, se laissant
+choir à terre, touchant avec
+ses vieilles mains la place encore
+visible où l’enfant s’était assis
+tout à l’heure pour écouter une
+histoire. Puis, comme il lui restait
+encore dans sa barbe blanche quelques-unes
+des marguerites que le
+petit Blas lui avait jetées, le vieux
+Blas, soulevant sa barbe, les respirait,
+les baisait avec des sanglots
+qui lui soulevaient tout le corps.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c5">V<br>
+Le vieux Blas manque de courage</h3>
+
+
+<p>Le soleil couchant refléta ses
+rougeurs dans le granit de la montagne ;
+ce fut comme un incendie
+dans le fond d’un miroir noir ;
+puis l’ombre peu à peu monta et il
+se fit un grand silence obscur, où le
+vieux Blas n’entendait plus que le
+bruit sinistre de l’eau.</p>
+
+<p>C’était l’heure : il fallait rentrer
+à la ferme. Rentrer seul, sans le petit.
+Dieu vivant ! qu’allait dire la
+mère ?</p>
+
+<p>Il avait pris un bâton dans la cabane ;
+il avait besoin d’un bâton,
+maintenant.</p>
+
+<p>Comme ils étaient gais les soupers,
+naguère, au retour, après la
+besogne finie ! On vidait parfois un
+pot de cidre, et le petit, à qui le
+grand-père avait passé sous la table
+les meilleurs morceaux de son assiette,
+s’endormait enfin sur sa
+chaise haute, content, repu, avec de
+grasses joues.</p>
+
+<p>Hélas ! le souper de ce soir !</p>
+
+<p>Le vieux marchait lentement,
+comme quelqu’un qui ne voudrait
+pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois
+contre un arbre, ne voulait pas aller
+plus loin, et se déchirait la face à
+l’écorce, en pleurant un reste amer
+de larmes.</p>
+
+<p>Annoncer la chose à la Cadije ! et
+au père ! Comment ? avec quelles
+paroles ?</p>
+
+<p>Le cri de la mère, quand il lui dirait :
+« Le petit Blas est noyé », ce
+cri aigu et terrible, il l’avait déjà
+dans les oreilles ! Antonin Perdigut
+lui apparaissait dans l’ouverture de
+la porte, entendant la nouvelle.</p>
+
+<p>Et non-seulement il verrait sangloter
+sa fille et son gendre pâlir ;
+non-seulement il redoutait leur poignant
+désespoir, mais il prévoyait,
+comme une angoisse suprême, leurs
+reproches.</p>
+
+<p>Il le comprenait bien : une mère
+et un père ne peuvent pas entrer
+dans ces considérations qu’on doit
+songer aux autres avant de songer
+aux siens et à soi-même. « Il fallait
+sauver le petit, s’écrierait la Cadije,
+et laisser mourir tous ces gens que
+nous ne connaissons pas ! » Oui, la
+Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil
+esprit troublé où la catastrophe
+avait augmenté le désordre, pensait
+que sa fille aurait peut-être raison
+de parler ainsi.</p>
+
+<p>Héroïque par instinct, momentanément,
+il n’était pas bien sûr à
+présent d’avoir fait ce qu’il fallait
+faire ; et peut-être lui-même,
+si la Cadije, un soir, en rentrant
+à la ferme, lui avait dit : « Tu
+sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver
+un tas de gens », peut-être
+aurait-il crié : « Tu es une mauvaise
+mère ! »</p>
+
+<p>Tout cela l’accablait. Il avait la
+tête basse, les épaules courbées
+comme quelqu’un qui porte de très
+lourds fardeaux. Il aurait voulu que
+la ferme fût très loin, à dix lieues,
+à vingt lieues, ou qu’il y eût entre
+elle et lui une grande montagne à
+pic, qu’on ne pût pas gravir.</p>
+
+<p>Si lentement que l’on marche,
+on arrive. C’était la nuit tout à
+fait ; il longea la haie, se faisant
+petit pour ne point être aperçu. Il
+se souvint qu’il avait passé là au
+point du jour, joyeusement. Et il
+était si faible qu’il eut à peine la
+force de pousser la grille de bois : il
+recula tout effrayé au bruit de chaîne
+que fit le chien dans la niche.</p>
+
+<p>Il s’avança vers l’autre côté de la
+cour. La porte de la salle, grande
+ouverte, laissait voir la table bien
+éclairée où fumait la soupe du soir.</p>
+
+<p>La Cadije parut sur le seuil.</p>
+
+<p>— Hé ! vieux ! dit-elle avec un
+bon rire, qu’avez-vous fait de vos
+jambes de vingt ans ? L’homme est
+déjà rentré. J’ai vidé la marmite
+dans la soupière ; les choux avec le
+lard, ce n’est bon que quand c’est
+chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas !
+j’ai monté un pot de cidre pour vous
+égayer les idées.</p>
+
+<p>Il s’approchait d’une allure timide,
+qui hésite, avec l’air d’un chien
+qu’on va battre.</p>
+
+<p>Dans la salle, Antonin Perdigut
+venait de s’asseoir devant la table,
+et inclinait la tête pour flairer la
+bonne odeur des choux.</p>
+
+<p>— Assez causé ! cria-t-il joyeusement ;
+on crève de faim ici.</p>
+
+<p>Ce calme, pareil à celui de tous
+les soirs, ce retour, semblable aux
+autres retours, épouvantait le vieux
+Blas. Ah ! comme tout cela allait
+changer, comme ils cesseraient de
+rire, comme ils allaient ne plus avoir
+faim !</p>
+
+<p>La mère demanda :</p>
+
+<p>— Mais, dites donc, où est le
+petit ?</p>
+
+<p>Voilà, le moment était venu ; il
+n’y avait plus à retarder l’aveu. Il
+fallait répondre : « le petit est noyé ! »</p>
+
+<p>Il leva la tête, bouche béante,
+œil stupide ; il considérait, comme
+on regarderait la mort si elle se
+dressait tout à coup devant vous, la
+forte et fraîche Cadije, heureuse, au
+rire franc.</p>
+
+<p>Enfin, il baissa le front et bégaya
+dans sa barbe :</p>
+
+<p>— L’enfant est là, derrière la
+haie, il a marché plus lentement, à
+cause d’un nid que nous avons
+trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie
+vérité. Attendez-nous un instant, il
+est là, derrière la haie, je vais le
+chercher.</p>
+
+<p>— Hé ! Blas ! appela la mère.</p>
+
+<p>— Non, non, reprit-il, tremblant
+de tous ses membres ; il ne…
+n’obéirait pas, il croirait qu’on veut
+le gronder, parce qu’il est en retard.
+Je vous dis que je vais le chercher
+moi-même. Ne vous impatientez pas,
+mettez-vous à table.</p>
+
+<p>Alors le vieux Blas s’en retourna,
+dépassa la grille, la referma.</p>
+
+<p>Quand il fut seul, hors de la
+ferme, il se dit :</p>
+
+<p>— Non, vraiment, non, je n’ose
+pas, je ne peux pas !</p>
+
+<p>Et brusquement, sans autre pensée
+que de ne pas dire l’affreuse
+parole, que de ne pas voir sa fille désespérée,
+que de ne pas entendre la
+malédiction de son gendre, il se mit
+à courir, à travers plaine, dans les
+ténèbres, dans le vent, pareil à
+quelqu’un qui a commis un crime
+ou à une bête prise tout à coup de
+folie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6">VI<br>
+Méchanceté des gens</h3>
+
+
+<p>Il ne revint pas. Il traversa la
+plaine, monta la montagne, de nuit,
+dormit plein de cauchemars sous
+une pierre avancée, et dès le réveil
+s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait
+jamais assez loin. Jamais assez loin
+de l’horrible rivière qui lui avait
+pris son petit-fils et de la ferme là-bas,
+si heureuse, où maintenant on
+devait pleurer.</p>
+
+<p>En traversant un village, il mangea
+n’importe quoi, n’importe où,
+grâce à quelques sous qu’il avait
+dans la poche de sa veste.</p>
+
+<p>Les gens se défiaient de lui, parce
+qu’il était très pâle, regardait en
+arrière toujours, comme quelqu’un
+qui a peur d’être suivi ; une femme
+qui semait de la luzerne le voyant
+se mettre à courir tout à coup quand
+il eut dépassé la dernière maison de
+la bourgade, se dit en elle-même :
+« On dirait que ce vieux-là vient de
+faire un mauvais coup. »</p>
+
+<p>Le lendemain, il arriva dans un
+autre vallon où personne ne le connaissait — car
+les montagnes, dans
+le pays basque, sont des espèces de
+frontières qu’on franchit rarement, — et
+comme il lui restait une dizaine
+de sous à peine, il demanda à un
+cantonnier qui cassait des pierres
+sur la route, s’il n’y aurait pas
+moyen d’en casser aussi pour gagner,
+tant bien que mal, sa vie.</p>
+
+<p>Il n’inspirait pas de confiance à
+cause de l’air farouche qu’il avait
+maintenant ; cependant le cantonnier
+répondit :</p>
+
+<p>— Un emploi comme le mien, cela
+ne s’obtient pas en un jour. Il faut
+des protections dans le gouvernement.
+Je vous conseille de chercher
+un autre métier. Tenez, si vous êtes
+un brave homme — ne vous offensez
+pas de ce que je dis, tous les gens
+qui passent ne sont pas d’honnêtes
+gens, — vous ferez bien d’aller à la
+scierie, oui, à cette baraque en bois
+que vous voyez d’ici au fond de la
+vallée, près du ruisseau. Le patron
+a besoin d’ouvriers, et quoique
+vous n’ayez pas l’air bien solide, il
+vous louera peut-être pour surveiller
+le moulin ou pour quelque
+autre besogne pas trop fatigante.</p>
+
+<p>Il suivit ce conseil, s’en alla du
+côté de la scierie, demanda à voir le
+maître de l’établissement, s’offrit et
+fut accepté ; mais on fit d’abord
+quelques difficultés, parce qu’il
+n’avait pas de papiers et qu’il n’avait
+pas bonne mine.</p>
+
+<p>On ne se soucie pas d’accueillir
+des vagabonds qui viennent on ne
+sait d’où, qui sortent du bagne,
+peut-être. Le patron se dit :</p>
+
+<p>— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.</p>
+
+<p>Des jours, des semaines passèrent.
+Le travail qui lui avait été confié,
+c’était de racler avec un couteau
+les palettes de la roue du moulin,
+pour qu’il n’y séjournât pas de
+pierres ni de sable. D’abord ce
+métier-là lui fut très pénible, à cause
+du bruit de la rivière tout autour
+de lui, qui lui faisait horreur ; mais
+il se résigna. Très vieux, très courbé,
+il promenait son couteau sur les
+planchettes, avec l’air de songer à
+autre chose, ne songeant peut-être
+à rien.</p>
+
+<p>La mort de son petit-fils l’avait
+tué à demi. Il n’était pas bien sûr de
+vivre encore. Peu d’idées nettes,
+l’esprit trouble et obscur. Ces pensées
+à peine : que le petit Blas
+était dans l’eau, que c’était vrai,
+que tout était fini, et que maintenant,
+dans la ferme, sa fille et son
+gendre, qui devaient avoir tout appris,
+le maudissaient en pleurant ;
+et il était comme assoupi dans l’inertie
+de sa douleur.</p>
+
+<p>Étant ainsi, il ne s’apercevait pas
+des regards que lui jetaient en-dessous
+les autres ouvriers. A l’heure
+du repas commun, personne ne lui
+parlait ; mais comme sans doute il
+n’eût pas entendu si on lui avait
+adressé la parole, il ne prenait pas
+garde à ce méchant silence ; il ne
+savait pas non plus qu’il courait sur
+lui des histoires.</p>
+
+<p>On disait que ce vieux-là avait
+peut-être plus d’argent qu’il n’en
+laissait voir. Il arrive souvent qu’un
+voleur, après avoir dévalisé des
+passants, fait semblant de travailler
+et d’être pauvre pendant un temps,
+afin de ne pas éveiller les soupçons.
+Des gens même soupçonnaient qu’il
+avait bien pu assassiner quelqu’un
+pour le dépouiller plus sûrement ;
+parce qu’un soir, assis au bord de
+l’eau, et la regardant couler d’un
+œil morne, il avait été surpris répétant
+à voix basse : « Ah mon Dieu !
+mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai
+tué. »</p>
+
+<p>Tous ces dires eurent pour résultat
+que le maître de la scierie jugea
+bon de prendre des informations.</p>
+
+<p>Les colporteurs qui vont de vallée
+en vallée savent beaucoup de
+choses, et se gardent bien de se
+taire.</p>
+
+<p>De sorte qu’un beau jour, le
+patron fit venir le vieux Blas, et
+comme c’était un homme sévère, il
+lui dit durement, avec une mauvaise
+figure :</p>
+
+<p>— Vous savez, vieux, il faut vous
+en aller d’ici.</p>
+
+<p>Blas, stupéfait, s’écria :</p>
+
+<p>— M’en aller ! Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Ne faites pas semblant de ne
+pas comprendre, répliqua le patron.
+On connaît votre histoire.</p>
+
+<p>— Eh bien ? dit le vieux.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit le patron, il est
+possible que vous n’ayez pas tué le
+petit ; non, je ne dis pas que vous
+l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes
+parti avec lui, vous étiez seuls tous
+les deux, l’enfant n’est pas revenu,
+et vous avez pris la fuite sans rien
+dire aux parents.</p>
+
+<p>Le vieux Blas fondit en larmes.</p>
+
+<p>Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait !
+il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant
+pour qui il se serait arraché un à
+un tous les poils de la barbe, pour qui
+il serait mort vingt fois de suite, si
+la chose avait été possible, qui
+était toute sa vie, toute sa joie, tout
+son amusement !</p>
+
+<p>Il voulut expliquer les choses.
+Mais cette histoire du pont qui
+se lève et qui se baisse ne paraissait
+pas claire ; un enfant qui
+tombe dans l’eau au moment où
+le train passe, c’est bien invraisemblable.
+Comment supposer, d’ailleurs,
+que ce pauvre homme, campagnard,
+sachant lire à peine, avait
+eu le parfait héroïsme de sacrifier
+son petit-fils pour le salut de quelques
+voyageurs inconnus ? Il aurait
+fallu l’estimer si grand qu’il était
+plus simple de le juger coupable.
+Lui-même, qui avait commis une
+action sublime, sans l’analyser, naturellement,
+parce qu’il lui semblait
+qu’il devait faire cela, il ne se rendait
+pas bien compte du sentiment
+qui l’avait poussé ; et il ne trouvait
+pas de paroles pour s’expliquer,
+s’embrouillait, avait presque honte.</p>
+
+<p>Le patron dit :</p>
+
+<p>— Tout est possible, ne discutons
+pas. Ce n’est pas moi qui vous
+chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient
+si je ne vous renvoyais pas.
+Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne
+vous cacheront pas leur idée.</p>
+
+<p>Les ouvriers entraient deux à deux
+dans l’atelier de bois, ayant sur
+l’épaule de longues planches qui
+fléchissent.</p>
+
+<p>Ils se groupèrent, se consultèrent
+à voix basse ; enfin ce furent de
+toutes parts des paroles comme celles-ci,
+avec des gestes, en tumulte :</p>
+
+<p>— Oui, oui, il faut que le vieux
+s’en aille. Nous n’en voulons plus
+parmi nous. C’est ennuyeux de travailler
+avec quelqu’un qui a tué un
+enfant, de s’asseoir à côté de lui à
+table. Rien qu’à lui regarder les
+mains, on frissonne. Il a une figure,
+d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est.
+Allons, tire tes grègues, vieux, et
+qu’on ne te voie plus dans notre
+endroit, ou l’un de nous, Dieu
+vivant ! te fera ton affaire.</p>
+
+<p>Sous ces injustes colères, devant
+ces menaces, le vieux Blas
+courba le front comme s’il eût été
+criminel en effet, poussa la porte
+avec des mains tremblantes, et s’en
+alla, pauvre vieil homme admirable ;
+quand il eut commencé de monter
+la côte au fond de la vallée, il vit,
+en tournant la tête, tous les ouvriers
+groupés devant la scierie qui l’injuriaient
+encore avec des cris qu’il
+n’entendait plus et qui lui montraient
+des poings furieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7">VII<br>
+Cruauté des choses</h3>
+
+
+<p>Il s’enfonça dans une ravine du
+mont, vieux lit de torrent, sec en
+cette saison ; les pierres, sous ses
+pieds lourds, roulaient en lui faisant
+du mal.</p>
+
+<p>Quoi ! le petit Blas avait péri en
+l’appelant, en lui tendant les bras ; il
+avait dû quitter, lui, la bonne ferme
+où riait sa vieillesse heureuse, et ce
+n’était pas assez ! Maintenant on
+l’accusait d’un crime, et parce qu’il
+avait été honnête on le croyait infâme ?</p>
+
+<p>Tout ceci lui semblait cruel ; il
+souffrait d’autant plus que, dans sa
+conscience obscure, la certitude du
+bien accompli n’était pas assez nette
+pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se
+consoler de l’injustice.</p>
+
+<p>Un esprit ferme se fût redressé,
+certain de sa grandeur. Lui, humble
+intelligence, il se courbait, avait
+quelquefois l’idée qu’il avait eu
+tort, puisque tout le monde lui donnait
+tort.</p>
+
+<p>Où irait-il à présent ? On le renvoyait
+de là, on le renverrait de
+partout. Retourner à la ferme ? Oh !
+il n’oserait jamais. Comme elle devait
+lui en vouloir, la Cadije, comme
+il devait le détester, Antonin Perdigut,
+puisque des gens qui n’étaient
+ni la mère ni le père du petit le
+haïssaient si furieusement. S’en
+aller, c’était ce qu’il fallait ; mais s’en
+aller sans savoir où, quand on a le
+cœur gros de chagrin et les yeux
+pleins de larmes, quand on est vieux,
+quand on va avoir faim, quand on
+va avoir sommeil, c’est une chose
+bien terrible, vraiment, et, sans se
+révolter, bon et soumis, il ne pouvait
+s’empêcher de trouver pourtant
+que tout le monde était bien acharné
+contre lui, triste vieux.</p>
+
+<p>Il montait toujours, écartant les
+branches de sapin qui lui déchiraient
+la face, lui arrachaient la barbe ;
+maltraité par les choses comme par
+les hommes, il pensa qu’il ressemblait
+un peu au petit Guignonet de
+l’histoire, toujours puni, bien qu’il
+ne fît jamais rien de mauvais.</p>
+
+<p>La journée lui parut longue ;
+ses vieilles jambes étaient fatiguées
+de gravir lentement, mais
+sans relâche, la ravine pierreuse.</p>
+
+<p>Quand le soir vint, il n’avait ni
+bu ni mangé ; il n’en pouvait plus,
+il se laissa tomber sur une pierre,
+contre un tronc de sapin. Il resta
+là, les mains pendantes entre les
+jambes, stupidement désolé.</p>
+
+<p>Autour de lui s’entassaient les
+blocs de granit, énormes, dans
+le hasard des chutes immémoriales ;
+de furieux jets de sombre verdure
+sortaient d’entre les roches ; et sous
+le grand ciel où s’amoncelaient des
+nuages, la sauvage hauteur se hérissait
+noire et verte.</p>
+
+<p>Tout à coup, avec l’impétuosité
+d’un déchaînement, une rafale secoua
+les arbres, émut les grands
+rocs, s’engouffra dans un tourbillon
+de branches et de pierres.</p>
+
+<p>Ces brusques bourrasques sont
+fréquentes dans les monts pyrénéens :
+le voyageur à peine a vu
+l’éclair qu’il est déjà enveloppé par
+la tourmente.</p>
+
+<p>Les nuages, en se heurtant, tonnèrent :
+de leurs flancs crevés se
+précipita l’averse que la rafale tordait
+ou aplatissait en larges flaques
+sur les parois des roches.</p>
+
+<p>Troncs rompus qui roulent avec
+des échevèlements de feuillages,
+pans de granit qui se détachent,
+bondissent et retentissent, ce fut
+tout une suite d’écroulements sonores
+sous la poussée torrentielle du
+vent.</p>
+
+<p>Et la tourmente avait emporté le
+vieux Blas, de pierre en pierre,
+d’arbre en arbre, parmi cette descente
+tumultueuse de toutes les
+choses ; les mains sanglantes, le
+crâne rompu, comme traîné sur
+une immense claie, il ne s’arrêta
+qu’au fond de la chute, dans l’abîme.
+Les pierres en l’achevant s’amassaient
+sur son corps, qui était presque
+un cadavre, comme si le ciel,
+par morceaux, lui jetait une tombe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8">VIII<br>
+Fin de l’histoire du petit garçon qui
+n’avait pas d’oreilles et d’un chien
+noir qui fumait sa pipe.</h3>
+
+
+<p>Sous un amoncellement toujours
+croissant de pierres qui écrasent et
+déchirent, il se mourait, tout sanglant.
+Et il avait à chaque point de
+son corps une douleur atroce.</p>
+
+<p>Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors
+résignée, ce vieil homme
+se révolta.</p>
+
+<p>Non, il n’avait point fait de mal !
+et il était affreux que le hasard
+d’abord, et les hommes après le hasard
+et la nature après les hommes,
+se fussent acharnes de la sorte contre
+lui. La plaine l’avait chassé dans
+la montagne et voici que la montagne
+le chassait dans la mort. Eh
+bien ! c’était qu’il n’y avait pas
+de justice, c’était qu’il n’y avait pas
+de bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à
+lui reprocher ? Rien. Il ne fallait
+donc pas le faire souffrir ; il ne fallait
+donc pas le tuer.</p>
+
+<p>Il haletait sous l’entassement dur,
+ayant autour de lui la fureur du
+tonnerre et du vent.</p>
+
+<p>Mais, voici, il sentit comme une
+grande langueur qui lui montait des
+jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait
+sa tête moins douloureuse.
+Il avait encore des hoquets d’où jaillissait
+du sang, mais ils étaient plus
+rares et le faisaient moins souffrir ;
+il éprouvait une espèce de calme
+déjà très profond, peut-être parce
+qu’il était au commencement de dormir
+pour toujours, et il n’entendait
+plus que vaguement, comme un
+bruit qui vient de très loin, le fracas
+de la tempête. Puis, ce bruit-là même,
+il cessa de l’entendre ; il aurait pu
+croire qu’il était couché dans son lit,
+tant les pierres à présent lui semblaient
+molles sous sa chair, tant il
+se sentait bercé dans un languissant
+bien-être.</p>
+
+<p>Ainsi que dans un rêve, il crut
+se revoir au bord de la rivière, près
+du pont, jouant avec le petit Blas
+dans les fleurs du jardinet.</p>
+
+<p>Oui, le petit Blas était là ; oh ! il
+sentait bien qu’il avait sur les
+genoux son joli petit Blas. Mais
+l’enfant n’était plus un enfant :
+il avait un corps plus brillant qu’une
+grande étoile, avec des ailes blanches,
+comme en ont les séraphins.</p>
+
+<p>Le petit Blas lui dit :</p>
+
+<p>— Maintenant que je suis au ciel,
+je sais beaucoup d’histoires, et c’est
+moi qui t’en conterai, si tu veux. La
+fin de ton beau conte, où il y avait
+un enfant sans oreilles, et un chien
+noir qui fumait sa pipe, la fin de ce
+beau conte, tu ne la savais pas ? Eh
+bien écoute grand-père, je vais te la
+dire, moi. Quand le petit Guignonet
+se trouva dans la prison, parce qu’on
+l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord
+bien triste, comme tu l’es maintenant.
+Lui aussi, il n’avait fait que du bien
+et tout le monde était contre lui à
+cause du bien qu’il avait fait. Mais
+pendant qu’il se désolait, pendant
+qu’il se croyait perdu, voilà que le
+chien noir qui fumait sa pipe entra
+dans le cachot et, tout en fumant sa
+pipe, il dit : « Guignonet, tes épreuves
+sont finies. Le mendiant sur la
+route qui t’a rendu ton sou avec de
+mauvaises paroles, c’était moi ; c’était
+moi, la poule dont tu as cassé les
+œufs en croyant lui porter secours ;
+le corbeau aux grandes ailes, et le
+nain et les gendarmes, c’était moi
+encore ; mais je ne suis pas un chien
+noir qui fume sa pipe, je suis une
+fée, une bonne fée. Regarde-moi. »
+Alors, dans la prison qui n’était
+plus une prison, mais un jardin
+éclairé par des fleurs lumineuses,
+Guignonet vit une belle dame avec
+des cheveux en or, qui était tout habillée
+de soleil et qui avait à la main
+une baguette en diamant. « Guignonet,
+dit-elle, tu as résisté à toutes
+les épreuves, tu ne t’es pas révolté
+contre les injustices : maintenant
+réjouis-toi, car tu es dans le jardin
+céleste ou tu joueras éternellement
+avec les petits anges de ton âge. »
+Quand elle eut parlé ainsi, la fée
+disparut. Guignonet vit venir à lui
+une troupe d’enfants si beaux, qu’il
+n’aurait pas cru qu’il en existât de
+pareils ; ils lui proposèrent de venir
+s’amuser avec eux ; et il n’y a rien
+de plus plaisant que de jouer aux
+quatre coins dans le jardin du
+paradis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est ainsi que le petit Blas, chérubin
+aux ailes blanches, parlant
+au vieux Blas sous les décombres
+rocheux, acheva l’histoire du « petit
+garçon qui n’avait pas d’oreilles et
+d’un chien noir qui fumait sa pipe ».</p>
+
+<p>Alors le pauvre homme, comprenant
+qu’il y a une justice et un bon
+Dieu, mourut sans douleur sur le dur
+lit de pierres, en serrant contre son
+cœur le petit Blas, qui était un petit
+ange à présent ; le grand-père
+avait hâte d’entendre les belles histoires
+que l’enfant lui raconterait à
+son tour dans le jardin du ciel, tout
+à l’heure.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">LE BONNET DE LA MARIÉE</h2>
+
+
+<p>Moi, dit Rose Mousson, après
+avoir soufflé sur le bord de
+son verre, où le champagne
+se creusa en une courbe blanche et
+eut l’air d’une petite vague écumeuse
+qui va retomber, moi, ce qui
+m’a perdue, c’est le bonnet de la
+mariée.</p>
+
+<p>Grasse et ronde, toute rose, décolletée,
+les bras nus — plus de peau
+que d’étoffe, — elle pouffait de rire
+en disant cela. Mais il y avait dans
+ses jolis yeux clairs, adoucis, je ne
+sais quelle langueur qui rêve un
+peu, et comme un attendrissement
+vague, jeune, ingénu.</p>
+
+<p>Nous la regardâmes, ébahis.</p>
+
+<p>Quel bonnet ? Un bonnet de mariée ?
+Est-ce que les mariées portent
+des bonnets, fussent-ils de fine soie
+avec des boutons de fleurs d’oranger
+parmi des feuilles de malines ?
+Et elle disait que ce bonnet l’avait
+perdue ? Niaiserie, ou griserie. Cette
+petite Mousson, trois verres de
+champagne, et voilà sa tête à l’envers.</p>
+
+<p>Elle reprit dans un rire plus vif :</p>
+
+<p>— D’abord, je ne vous dis pas que
+c’était vraiment un bonnet. Peut-être
+même cela n’y ressemblait-il pas du
+tout, malgré la dentelle et les entre-deux.
+Imaginez ce qu’il vous plaira.
+J’aime à être convenable, et je le
+suis. Ce qui est certain, c’est qu’à
+l’heure qu’il est, au lieu de manger
+du pâté de foie gras qui me trouble
+toujours l’estomac et de rire avec
+un tas de gens qui ne me troublent
+plus le cœur, je serais en train, comme
+une bonne petite bourgeoise, de
+dormir tranquillement, bercée par
+le ronflement de mon mari, ou de
+surveiller le sommeil d’un mioche
+endormi sous les mousselines d’un
+berceau, si je n’avais pas eu confiance
+en ce maudit bonnet-là !</p>
+
+<p>Sans nul doute, Rose Mousson
+voulait raconter une histoire ; ce
+soir-là, précisément, on s’ennuyait
+fort ; on écouta, en pensant à autre
+chose. Lisez comme nous écoutâmes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Vous autres qui vous contentez
+de ce que nous sommes — et je ne
+vous en fais pas mon compliment ! — vous
+ne vous inquiétez guère de
+ce que nous étions autrefois ; vous
+vous figurez peut-être que nous
+avons toujours eu des robes de deux
+mille francs, et que, si nous avons
+été en nourrice, ç’a été au café Anglais.
+Erreur. Il y a des commencements.
+Les fleurs les moins rares,
+celles même que tout le monde respire,
+ont été des boutons. Les filles
+ont été des petites filles. Tenez, la
+grande Clémentine, là-bas, qui a
+toujours envie de s’en aller parce
+que ses chevaux pourraient prendre
+un rhume en l’attendant à la porte,
+marchait à quatre heures du matin
+dans les rues, un petit balai sur l’épaule,
+derrière sa mère qui portait
+un balai plus grand ! Ne dis pas non,
+mon concierge t’a reconnue l’autre
+jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu
+de l’éducation. On m’a appris l’orthographe.
+A présent, quand j’écris,
+je fais des fautes pour ne pas avoir
+l’air de poser. Mais je m’exprime
+bien quand je veux, hein ?</p>
+
+<p>Papa et maman — des gens honnêtes,
+avec de petites rentes, — m’avaient
+mise dans un couvent.
+Une très grande vieille maison, des
+arbres, puis des murs. Comme je
+ne m’appelais pas Mousson et que
+personne ne pouvait deviner que je
+prendrais ce nom-là un jour, j’avais
+pour amies tout ce qu’il y avait de
+mieux dans le couvent en fait de
+pensionnaires. Des filles de banquiers,
+des filles de marquis ! Enfin,
+de jolies connaissances. Il y en avait
+une surtout qui m’adorait : Adèle.
+Adèle de Lamprade. Les deux sœurs,
+voilà ce que nous étions. Qui voyait
+l’une, voyait l’autre. Quand on nous
+cherchait, on était bien sûr de nous
+trouver ensemble dans quelque coin
+du jardin, assises au pied d’un arbre,
+et nous racontant tout bas des histoires,
+des histoires à n’en plus finir.
+Si bien que j’étais très contente, moi,
+au couvent, et que je n’aurais pas
+demandé mieux que d’y rester toujours,
+si je n’avais pas eu — toute
+petite, quatorze ans, — une envie
+de me marier, oh ! mais une envie !</p>
+
+<p>Car, voyez-vous, il faut que je
+vous le dise, les jeunes filles honnêtes
+sont très honnêtes, ça, c’est
+vrai, mais il y a des moments où
+elles ressemblent joliment à celles
+qui ne le sont pas. Les cocottes qui
+commencent, qui n’ont encore que
+des robes de quatre sous, passent
+leur temps à songer qu’il existe des
+théâtres, de beaux cafés et surtout
+des bals, de grands bals sous des arbres
+de zinc et sous des girandoles
+de verres blancs, où viennent des
+messieurs très chics, des étrangers,
+des Anglais, des Russes. Si on pouvait
+aller là, comme les autres, avec
+des toilettes, on trouverait peut-être
+quelqu’un de très convenable qui serait
+bon pour vous, ne regarderait
+pas à la dépense. Eh bien, les demoiselles
+sages ont des idées dans
+ce genre-là… avec des différences.
+Le monde qu’elles rêvent,
+c’est un Mabille où l’on trouve
+des maris.</p>
+
+<p>Dans le couvent où j’étais, on
+pensait tellement au mariage, et
+celles qui n’étaient pas très jolies ou
+pas très riches avaient une si belle
+peur de coiffer sainte Catherine, que
+c’étaient, la nuit et le jour — la
+nuit surtout, — des prières à nos
+patronnes et des vœux à la bonne
+Vierge, pour être sûres de trouver
+un mari dès qu’on rentrerait chez
+ses parents.</p>
+
+<p>On s’avisait aussi d’un autre
+moyen, bien meilleur.</p>
+
+<p>Vous ne savez peut-être pas une
+chose : c’est que rien ne porte bonheur
+pour le mariage comme d’avoir
+à soi le bonnet qui a coiffé une jeune
+personne pendant la nuit de ses
+noces. Nous le savions, nous ! Et la
+chose était certaine, il ne fallait pas
+dire non. On citait vingt exemples.
+Des filles très laides et très sottes,
+sans le sou — on se souvenait
+d’elles, on disait les noms, — avaient
+été épousées quinze jours après leur
+entrée dans le monde, uniquement
+parce qu’elles avaient possédé l’un
+de ces bonnets.</p>
+
+<p>Vous imaginez si l’on avait envie
+d’en avoir, de ces amulettes-là !
+Aussi, la convention était faite
+et jurée entre amies : celle qui se
+marierait la première ne manquerait
+pas de donner à l’autre le précieux
+porte-bonheur ; quand Adèle de
+Lamprade quitta le couvent, je me
+jetai à son cou toute pleurante et je
+lui dis à l’oreille : « Oh ! tu m’enverras
+ton bonnet, dis ? »</p>
+
+<p>Elle me l’envoya !</p>
+
+<p>Il était joli, très joli. Fait d’une
+mousseline transparente, garni de
+dentelles, pas très long, à manches
+courtes, un peu décolleté… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous interrompîmes Rose Mousson.
+Ce n’était pas un bonnet qu’elle
+nous décrivait-là ! Un bonnet n’a
+pas de manches, un bonnet n’est
+pas décolleté.</p>
+
+<p>— Vous êtes des imbéciles ! s’écria-t-elle
+en se renversant sur le
+dossier de sa chaise. Je vous dis que
+c’était un bonnet, et le plus joli du
+monde, bien qu’un peu fripé ; mais
+il n’en valait que mieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>» J’étais absolument sûre de me
+marier maintenant ! Aussi, ma foi,
+dès que je fus de retour dans ma
+famille, je me conduisis avec une
+parfaite impertinence, et je fus
+coquette avec tout le monde. Qu’avais-je
+à craindre ? Je pouvais sourire
+à celui-ci, laisser un peu longtemps
+ma main dans la main de
+celui-là ; aucune imprudence ne
+devait me nuire, puisque j’avais le
+bonnet. Je fus de plus en plus folle ;
+si folle qu’une fois je ne refusai pas
+d’aller, vers dix heures du soir,
+toute seule, dans le jardin de mon
+père, avec un petit cousin que
+j’avais, et qui était venu nous voir
+pendant les vacances. Il voulait me
+montrer un nid de rossignol de
+muraille qu’il avait trouvé dans
+des pierres, derrière un tilleul. Il
+prétendait qu’on le verrait bien
+mieux la nuit.</p>
+
+<p>Il était gentil, mon cousin.
+Svelte, brun, pâle, des petites
+moustaches déjà. Il me regardait
+avec des regards tendres qui m’entraient
+dans les yeux et me pénétraient
+jusqu’au cœur doucement,
+chaudement. Ce que j’éprouvais
+alors, les fleurs doivent le sentir
+quand il fait du soleil. Et il disait
+des mots divins. Ah ! ces paroles-là,
+vous ne les savez pas, vous !
+moi je les ai oubliées à force d’en
+entendre d’autres. Ce soir-là, sous
+les branches, elles m’enivraient, et,
+pendant que nous cherchions le nid,
+je me laissais aller, attendrie, alanguie,
+dans les bras du petit cousin,
+qui me serrait plus fort, toujours
+plus fort, en baisant par instants
+mes cheveux… et qui glissa tout à
+coup sur l’herbe ! en m’entraînant
+avec lui. Car le matin, justement,
+il avait plu. Mais cela m’était bien
+égal qu’il eût plu, et que mon
+cousin eût glissé ; et cela me fut bien
+égal aussi d’être grondée par mon
+père quand nous rentrâmes, bien
+tard, au salon. Aucune inquiétude
+possible : j’étais sûre que mon amoureux
+m’épouserait, puisque j’avais
+le bonnet de la mariée. Ah ! bien,
+oui ! Huit jours plus tard, le petit
+cousin s’en alla. Et jamais plus je
+n’ai entendu parler de lui. Et voilà
+pourquoi je bois ce soir du champagne
+avec vous dans cet affreux
+cabinet rouge et vert où je m’ennuie
+depuis dix ans, quatre fois par semaine,
+régulièrement. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La grande Clémentine éclata de
+rire.</p>
+
+<p>— Des bêtises, les superstitions,
+dit-elle. Tu vois à quoi il t’a servi,
+le bonnet.</p>
+
+<p>Mais Rose Mousson répondit,
+avec une jolie gravité que nous
+ne lui connaissions pas, une gravité
+d’enfant qui défend son joujou :</p>
+
+<p>— Il ne faut pas rire de cette
+chose-là. Moi, d’abord, j’y crois, j’y
+crois toujours. On ne se trompait
+pas au couvent. Quand on a un
+bonnet de mariée, on est sûre de se
+marier bientôt. Seulement, il y a
+bonnet et bonnet.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux dire ?
+demanda Clémentine.</p>
+
+<p>— Écoute. Après la fuite de mon
+cousin, je m’en allai voir Adèle de
+Lamprade et je lui racontai mon
+histoire. Elle se mit à fondre en
+larmes, la pauvre amie, en s’écriant :
+« Je comprends tout, oh ! je comprends
+tout. » Je faillis la battre !
+Sans doute, elle m’avait trompée,
+elle ne m’avait pas envoyé son bonnet
+de nuit de noce, elle m’en avait
+envoyé un autre ! « Oh ! non, non,
+me dit-elle en rougissant ; c’était
+bien celui-là, mais, comprends, le
+soir, avant de m’épouser, — mon
+mari me l’avait ôté ! »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">LES TROIS BONNES FORTUNES</h2>
+
+
+<p>D’un geste vif, avec un air
+qui se décide, M<sup>me</sup> de Ruremonde
+ferma son éventail ;
+et il s’envola de sa joue, dans
+le vent des feuilles repliées, une
+vague nuée de veloutine, qui monta,
+monta, redescendit, et s’arrêta,
+légère, éparpillée, aux frisons roux,
+tout près des yeux.</p>
+
+<p>— Soit ! dit la rieuse jeune
+femme aux trois rivaux qui l’adorent
+infiniment, je consens à me départir
+de ma barbarie accoutumée. Mais
+entendez bien ceci : chacun de vous
+me contera, sans trop mentir, l’une
+de ses aventures d’amour, et puisque
+l’eau va aux fleuves, et les millions
+aux millionnaires, et le bonheur
+aux heureux, c’est à celui des
+trois à qui est échue, autrefois ou
+naguère, la plus précieuse, la plus
+rare, la plus parfaite bonne fortune,
+que j’accorderai de baiser, en présence
+des deux autres, l’ongle rose
+et cruel de mon petit doigt déganté !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici comment parla le plus vieux
+des amoureux :</p>
+
+<p>Je plains très sincèrement les
+hommes qui ne gardent pas, dans
+quelque tendre recoin du cœur, le
+souvenir d’avoir joué, tout jeunes,
+avec de jeunes demoiselles, aux jeux
+innocents, le soir, dans le jardin
+étroit d’une petite maison de province !
+Car ils n’ont pas connu l’exquise
+puérilité des amourettes à la
+fois naïves et sournoises, des consentements
+qui ne savent à quoi ils
+consentent, des refus qui ne savent
+ce qu’ils refusent, des petites douleurs
+qui pleurent, des petites bouderies
+qui rient ; car ils ignorent le
+plaisir aigu, et comme tranchant,
+qui cingle les nerfs, d’entendre des
+noms de jeunes filles criés dans de
+brusques envolées de joie par
+d’autres jeunes filles, et le charme
+de miauler « miaou » devant une
+porte à demi fermée quand la chatte,
+derrière le battant, est un ange, et
+le tremblant délice de baiser, entre
+les barreaux d’une chaise, parmi les
+regards qui se moquent ou qui
+envient, toute la rougissante pudeur
+des vierges sur la joue d’une enfant
+qui veut bien !</p>
+
+<p>Une fois, nous convînmes d’un
+jeu nouveau ; il s’agirait de trouver
+une rose que Lucienne — Lucienne,
+ma préférée ! — aurait cachée sur
+elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.</p>
+
+<p>— C’est fait ! me cria-t-on.</p>
+
+<p>Eh bien, je ne découvris point
+la rose. Vainement, je fouillai — oh !
+avec quel désir de ne pas trouver
+trop vite ! — les poches longues
+de la jupe, où, dans les plis du mouchoir,
+se heurtaient un dé et un
+étui à aiguilles ; vainement j’osai,
+du bout du doigt, écarter un peu le
+col étroit de toile empesée, qui met
+une ligne vermeille dans la blancheur
+du cou ; vainement je soulevai,
+du souffle plutôt que de la main, les
+pâles bandeaux blonds et doux pour
+voir si la petite fleur n’était pas
+cachée dans la petite oreille : je ne
+découvris pas la rose ! Je frappais
+du pied, je me mordais les lèvres.
+J’étais à la fois plein d’humiliation
+et de désespoir ; car ils se moquaient
+de moi, les autres, et le prix de la
+trouvaille eût été un baiser de
+Lucienne !</p>
+
+<p>Furieux d’avoir dû « donner ma
+langue au chat », je me retirai
+au fond du jardin ; j’allais, venais,
+maussade, sous la charmille toute
+traversée de lune.</p>
+
+<p>Mais Lucienne s’esquiva et s’en
+vint me rejoindre.</p>
+
+<p>— C’est que vous avez mal cherché,
+dit-elle en ouvrant sa divine
+bouche rouge, où la fleur s’épanouissait
+comme dans une autre
+fleur à peine plus grande.</p>
+
+<p>Et elle ne me défendit pas de
+cueillir avec les lèvres, entre la neige
+de ses dents, la délicieuse rose tout
+humide d’une ineffable rosée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— La bonne fortune est jolie et
+fraîche comme un bouquet de campanules
+des champs. Mais qui
+n’entend qu’une clochette n’entend
+qu’un son, dit M<sup>me</sup> de Ruremonde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le second amoureux raconta cette
+histoire :</p>
+
+<p>Tandis que du fond d’une baignoire,
+derrière la claque retentissante,
+je voyais, le soir de la première,
+les personnages créés par ma fantaisie
+vivre et se mouvoir dans la
+réelle chimère de la scène ; tandis
+que mes vers, — ces vers écrits
+dans la fièvre des nuits heureuses ! — sonnaient
+leurs triomphales rimes
+parmi le grand silence qui approuve
+ou la furie des applaudissements, je
+ne songeais pas à mon œuvre, non,
+ni au succès, ni à la gloire ! Toutes
+mes pensées, tous mes sens, toutes
+mes forces vitales, convergeaient
+vers l’extraordinaire et magnifique
+comédienne, par qui mon drame
+devenait la vie, par qui ma parole
+devenait un chant. Aux répétitions,
+elle ne m’avait guère satisfait ; même,
+nous nous étions, parfois, assez vivement
+querellés ; c’est à peine
+si j’avais vu qu’elle était séduisante,
+et si belle ! Mais là, dans la chaude
+apothéose du théâtre, traînant sa
+robe de brocart d’or avec un bruit
+sonore de longues périodes, riant
+des rires rouges qui veulent des
+baisers, levant de beaux bras nus
+qui imposent la caresse, grande,
+grasse, blanche, avec des rougeurs
+de sang soudain sous la neige vivante
+des épaules et de la gorge,
+elle était bien, dans la splendeur des
+criminelles amours, la formidable
+courtisane italienne des temps anciens,
+telle que je l’avais pensée, la
+femelle héroïque des cardinaux et
+des papes. Je l’aimais, moi aussi,
+comme le héros de mon œuvre, je
+l’aimais, je l’aimais ! La lumière
+de sa beauté, au fond de la loge
+obscure, m’inondait, m’éblouissant,
+et je m’enivrais, malgré la
+distance, de violentes senteurs de
+chair, comme un homme qui fourrerait
+et roulerait sa tête dans
+un bouquet de femmes. Quand
+la toile tomba, je m’enfuis. Je me
+souciais bien d’entendre les acclamations
+glorieuses dont mon nom
+fut salué ! Et je ne montai pas sur
+le théâtre. Si j’étais entré dans le
+foyer, si j’avais vu, de près, l’admirable
+comédienne qui avait réalisé
+mon rêve de poète, l’adorable femme
+qui me l’avait fait oublier, je me
+serais élancé vers elle, je l’aurais
+embrassée, enlevée, emportée ! Fou,
+je craignais d’être ridicule, et absurde.
+Je courus à travers les rues,
+sans savoir où j’allais. L’enlacement
+dont elle avait étreint, pendant
+qu’il rendait l’âme, le jeune homme
+amoureux de la pièce, je l’avais autour
+du corps, comme une ceinture
+vivante et acharnée, dont rien désormais
+ne me délivrerait. Il y
+avait des étoiles au ciel ? non, ses
+yeux ! et toute la furie des passions
+qui avaient jailli de ses prunelles,
+qui s’étaient projetées, éperdues,
+dans l’emportement de ses gestes,
+qui avaient délicieusement râlé
+dans sa mourante voix, me poursuivait,
+me talonnait, me rejoignait,
+me saisissait avec des rudesses de
+mains qui vous empoignent aux
+épaules. Enfin, je rentrai chez moi,
+tout plein et tout enveloppé d’elle.
+Je remarquai, surpris, que la porte
+de mon appartement était ouverte ;
+et, à peine avais-je franchi le seuil,
+que je la vis, elle, là, m’attendant
+dans son royal costume de courtisane
+romaine, et que, dans un écartement
+lumineux de brocart d’or,
+elle me mit autour du cou l’impérieuse
+caresse de ses brûlants bras
+nus !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Voilà une belle aventure ! dit
+M<sup>me</sup> de Ruremonde ; puisque vous
+avez eu la rare fortune de posséder,
+dans une femme, l’incarnation de
+votre rêve. Je ne cache pas que
+vous avez quelque chance de gagner
+le prix convenu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le dernier des rivaux fit ce conte :</p>
+
+<p>« Dès que je fus assis dans le wagon,
+je demeurai sous le charme. A
+côté d’un homme gras et doux, tranquille — son
+mari évidemment, — une
+jeune femme tout en noir lisait,
+avec une attention qui pense à autre
+chose, le roman d’une revue. Une
+bourgeoise, certes, car aucune singularité
+ne pimentait la modestie
+de sa toilette ; les gants des
+longues mains — des gants de
+Suède, gris, — n’avaient que deux
+ou trois boutons ; la voilette, ni
+trop ni trop peu baissée, laissait
+voir deux fines lèvres, à peine roses,
+qui ne s’entr’ouvraient pas, sévères.
+Mais tout le ciel — le ciel tel qu’il nous
+apparaît à seize ans, bleu pâle, où
+passent des volées d’anges, — était
+visible, adorablement, derrière la
+dentelle, dans ses yeux. Je sentis
+soudainement que j’étais en présence
+de celle que j’avais toujours
+espérée sans la rencontrer jamais,
+de celle que, rencontrée enfin,
+j’aimerais éternellement. Et, quelque
+chose d’analogue à ce que j’éprouvais,
+elle l’éprouva. Ne me croyez
+point, j’y consens ! moquez-vous,
+moquez-vous ! Je vous dis que, nos
+regards s’étant rencontrés, il y eut
+dans les siens un éveil pareil à celui
+que produit l’entrée d’un flambeau
+dans la pénombre d’une chambre ;
+et, sans qu’elle se fût détournée un
+instant, sans qu’elle eût essayé de
+lutter contre un charme trop fort,
+la tendre résignation d’un sourire
+qui ne quitta plus ses lèvres enfin
+entr’ouvertes m’avoua qu’elle acceptait
+sa destinée. Quand son mari, à
+la dernière station, descendit pour
+demander à quelle heure le train
+arriverait à Bruxelles, je pris les
+mains de la jeune femme ; elle
+ne les retira point ! et, simplement,
+presque à voix haute, elle me
+dit, sans que j’eusse parlé : « Je serai
+demain matin, à dix heures, à
+l’église de Sainte-Gudule. » Je ne lui
+répondis même pas. Elle savait tout
+ce que j’aurais pu répondre. Oh !
+qu’elle fut douce, la dernière heure
+du voyage, pendant que, l’homme
+gras et doux s’étant endormi, nous
+nous regardions, vaincus, extasiés,
+les yeux dans les yeux ! Qu’elle fut
+délicieuse aussi, la nuit qui précéda
+l’instant où je devais la revoir à
+l’église ! Ma vie recommençait. Rien
+de ce qui avait existé n’existait. Le
+souvenir même était aboli. J’aimais
+pour la première fois ; et je bâtissais
+les féeries de mille songes. Cette
+femme, si pareille à mon suprême
+idéal, que le destin compatissant
+m’offrait, je l’emporterais loin, très
+loin, charmé, charmée, et nous
+connaîtrions, sur les bords de quelque
+fleuve, dans une maisonnette
+où grimpent des fleurs et des
+oiseaux, la solitude parfaite du
+silencieux amour. Bien avant l’heure
+indiquée, je l’attendais à l’église.
+Qu’elle ne vînt pas, c’était la seule
+idée que je ne pouvais pas avoir.
+Est-ce qu’elle ne s’était pas promise
+dans le premier regard ? Est-ce
+qu’elle ne s’était pas livrée dans
+la première parole ? J’avais sur
+les lèvres le baiser qu’elle ne m’avait
+pas donné. Cependant elle ne venait
+point. Je regardais une à une les
+femmes qui entraient dans l’église :
+elle ne venait pas, elle ne venait
+pas ! Quand, de retour à l’hôtel, je
+m’informai des voyageurs qui, la
+veille, étaient arrivés en même
+temps que moi, j’appris que le mari,
+par un caprice, ou par quelque
+jalousie, avait voulu repartir dès
+le matin ; et depuis, hélas ! je
+ne l’ai pas revue, je ne l’ai jamais
+revue ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les deux rivaux du dernier conteur
+éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>— La plaisante bonne fortune, en
+vérité ! C’est une assez piètre aventure
+d’amour qu’un rendez-vous où
+l’amoureuse ne vient pas.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Ruremonde, d’un
+geste, leur imposa silence.</p>
+
+<p>— Vous avez été heureux, certes,
+vous qui avez baisé entre des dents
+de neige la fleur des enfantines
+amours, et vous qui avez embrassé
+votre superbe chimère ; mais il a
+été plus heureux encore, celui qui,
+ayant, pendant une heure, éperdument
+aimé, n’a pas connu cette irrémédiable
+tristesse : la réalisation de
+son rêve.</p>
+
+<p>Et ce fut au troisième conteur que
+M<sup>me</sup> de Ruremonde, entre deux
+valses, accorda la rare et chère
+gloire de baiser, en présence des
+deux amants vaincus, l’ongle rose et
+cruel de son petit doigt déganté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le Crime du vieux Blas</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">I.</span> Le vieux Blas et le petit Blas</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">II.</span> Le pont de fer et de bois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">22</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">III.</span> Histoire du petit garçon qui
+n’avait pas d’oreilles et du
+chien noir qui fumait sa pipe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">IV.</span> Après le devoir accompli</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">V.</span> Le vieux Blas manque de courage</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">VI.</span> Méchanceté des gens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">70</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">VII.</span> Cruauté des choses</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">82</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap2"><span class="item">VIII.</span> Fin de l’histoire du petit garçon
+qui n’avait pas d’oreilles
+et du chien noir qui fumait
+sa pipe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">88</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le bonnet de la Mariée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">97</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Les trois bonnes Fortunes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">115</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+Le 6 juin 1882,</span><br>
+<span class="xsmall">PAR</span> A. LEFÈVRE, <span class="xsmall">A</span> BRUXELLES</p>
+
+<p class="c"><img src="images/vignette.jpg" class="w10" alt="A. L. FABRILITER"></p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">POUR</span><br>
+<span class="b">Henry KISTEMAECKERS, Éditeur</span><br>
+<span class="i">à Bruxelles.</span></p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
+
+
+<p class="c i">Dans la même collection :</p>
+
+<ul>
+<li>Léon <span class="sc">Cladel</span> — <b>Petits cahiers</b>.</li>
+<li>Francis <span class="sc">Enne</span> — <b>D’après nature</b>.</li>
+<li>L. <span class="sc">Hennique</span> — <b>Deux Nouvelles</b>.</li>
+<li>C. <span class="sc">Lemonnier</span> — <b>Le Mort</b>.</li>
+<li>Pierre <span class="sc">Elzéar</span> — <b>La Femme de Roland</b>.</li>
+<li>J.-K. <span class="sc">Huysmans</span> — <b>A Vau-l’Eau</b>.</li>
+<li>Guy <span class="sc">de Maupassant</span> — <b>M<sup>lle</sup> Fifi</b>.</li>
+<li>Catulle <span class="sc">Mendès</span> — <b>Le Crime du vieux Blas</b>.</li>
+</ul>
+<p class="c i">Plusieurs autres volumes sont en préparation</p>
+
+<p class="c i">Imprimerie A. Lefèvre, Bruxelles.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75003 ***</div>
+</body>
+</html>
+